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VOYAGE
EN ITALIE
ET EN SICILE.
TOME I.
^ BruxelîeSf
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE,
FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE.
IMPBIME CHEZ PAUL UENOUARD,
Bl'fi aARESCxèRF., M" 5.
VOYAGE
EN ITALIE
ET EN SICILE;
PAR L. SIMOND,
AIITECR DES VOYAGES EN ANGLETERRE ET EN SUISSE.
TOME PREMIER.
PARIS.
A. SAUTELET ET COMPAGNIE, LIBRAIRES,
PLACE T)Y. I,A r.OURSF,.
M. DCCC. XXVIIT.
PREFACE.
Dix années se sont écoulées depuis la date
de ce journal d'un voyage en Italie, et le pu-
blic trouvera peut- être qu'il eût fallu publier
plus tôt ou ne pas publier du tout. Cela est
facile à dire : mais un auteur ne se déter-
mine pas , aussi aisément qu'un lecteur pour-
rait le croire , à sacrifier ainsi le fruit de ses
longs travaux. Il publie aussitôt qu'il le peut,
mais il publie à tout événement; et si cela n'a
lieu qu'un peu tard , c'est qu'apparemment ,
pour bien faire , il ne faut pas se presser.
Dans le cas présent, l'auteur se flatte que
l'on sera curieux de voir ce qu'était l'Italie à
la veille des dernières révolutions qui l'ont
agitée, et d'en chercher la cause dans les faits
recueillis par le voyageur. Quant aux révolu-
tions elles-mêmes, on n'en dira ici qu'un mot.
Les espérances du parti libéral , en Europe,
étaient parvenues à leur plus haut degré
d'exaltation, au printemps de 1820; l'auteur
H PRÉFACE.
n'était plus alors en Italie, et, s'il y eût été,
il n'en aurait peut-être pas mieux connu les
projets des Italiens: car ils n'ont point l'habi-
tude de conspirer tout haut , dans les salons.
Cependant , il y a lieu de croire cjue les niais
de ce pays-là rêvaient, comme ailleurs, la ré-
publique, tandis que le plus grand nombre
des gens actifs en politique auraient préféré de
voir renaître chez eux le système de la gloire
militaire, dont chacun, excepté les morts,
espère toujours tirer parti pour lui ou pour
les siens.
L'on venait d'organiser , en Espagne , une
sorte de monarchie démocratique, sans aris-
tocratie constitutionnelle, sans chambre des
pairs. Une telle monarchie ne pouvait man-
quer de conduire à l'anarchie d'abord, puis
au despotisme; mais, sans attendre le résultat
d'un essai aussi hasardeux, les libéraux de Na-
plesse donnèrent la constitution d'Espagne, et
ceux de Piémont les imitèrent. Malheureuse-
ment les Grecs prirent ce moment-là pour
secouer le joug des barbares. Leur révolution
n'avait aucun rapport avec les autres; néan-
moins on crut y voir un accord upiversel.
Justement alors, vm fanatique de bonapar-
PRÉFACE. m
tisme commit aussi un épouvantable crime ,
qui, tout isolé qu'il était, combla la mesure
des griefs et des craintes de la légitimité. Les
souverains de toute l'Europe crurent leur vie
non moins menacée que leur pouvoir, et, s'u-
nissant, avec l'énergie de la peur, pour leur
défense réciproque , ils attaquèrent l'ennemi
partout à la fois, et le défirent du premier
choc. On fut étonné de leur force et de sa fai-
blesse.
L'on avait vu, dans les années i8i3, i8i4
et i8 1 5, les nations se lever en masse contre le
commun oppresseur de leurs maîtres , plus en-
core que d'eux-mêmes. Il y eut, à cette époque ,
une grande alliance entre les rois et les peu-
ples , par laquelle ceux-ci s'engagèrent à aider
ceux-là, qui, en retour, leur promirent la
liberté constitutionnelle. Le traité ne fut pas
conclu dans des formes précisément diplo-
matiques, mais il fut plus que tacite; mille
preuves en font foi. Rien , autrement , ne
pourrait expliquer l'enthousiasme avec lequel
se fit, spontanément et au premier appel, cette
levée en masse de tout ce qui pouvait porter
les armes. C'était une dette d'honneur, que
les souverains avaient contractée ; ils chica-
IV PRÉFACE.
lièrent, au lieu de la payer; et lorsque, après
cinq ans, le mécontentement vint à se mani-
fester, ils déclarèrent, dans leur congrès de
Troppau (1820), qu'ils réprimeraient, par la
médiation ou par la force , les uns chez les
autres , toute rébellion contre leurs gouverne-
ments respectifs.
Les Italiens , ceux de Gênes et de la Sicile
exceptés , n'avaient pas le même titre à faire
valoir que les autres peuples ; car on ne leur
avait rien promis : mais toujours avaient-ils ,
en commun avec eux, le droit de résister, à
leurs périls et risques, aux entreprises de la
tyrannie. A Naples, il se fit une petite insur-
rection bénigne, qui dura sept jours (du 2
au 9 juillet 1 820). Les forces révolutionnaires,
ayant à leur tête le général Pepe et un prêtre,
nommé Menichini , entrèrent en armes , mais
sans violence, dans la capitale, portant so-
lennellement, dans un fiacre, la nouvelle cons-
titution (la constitution d'Espagne). Elles dé-
filèrent, en bon ordre, devant le palais du
roi , où le duc de Calabre (Sa Majesté actuelle)
se tenait à la fenêtre pour les voir passer , et
les saluait. Le vieux roi se fit présenter les
chefs, qu'il reçut gracieusement, et il promit
PRÉFACE. V
tout ce que l'on voulut. Mais bientôt il partit
pour Vienne, sans que l'on y mît obstacle,
malgré les soupçons fondés que ce départ ex-
citait; et une armée autrichienne ne tarda pas
à marcher sur Naples. A son approche, tout
rentra dans l'ornière accoutumée, devenue
seulement un peu plus profonde.
Les libéraux napolitains eurent tort de
choisir une mauvaise constitution; mais il
fallait leur savoir gré de l'avoir établie sans
violence, et de n'avoir point abusé du pou-
voir passager que la révolution leur donna.
Ils n'ont rien gagné à cette modération ; c'est
bien dommage, car l'exemple valait la peine
d'être encouras^é. Ils eurent tort surtout de se
donner une constitution , non-seulement ab-
surde en elle-même, mais inopportune, puis-
qu'elle devait leur attirer l'opposition étran-
gère; tandis que, s'ils se fussent contentés de
demander d'abord la giustîzia francese ,
comme ils appellent l'établissement judiciaire
que les Français leur avaient donné, puis une
législature composée de deux chambres, dans
l'une desquelles la haute noblesse aurait siégé
seule, ils auraient obtenu ces choses fondamen-
tales, et, avec elles, la plupart des abus, dont on
VI PRÉFACE.
se plaint, auraient disparu peu à j^eu. Le roi ,
content d'en être quitte à aussi bon marché,
serait resté à Naples , où les Autrichiens ne
seraient point venus. Mais ils voulaient la ré-
forme radicale, ils voulaient surtout exclure
l'aristocratie , et ils ont tout perdu.
L'on n'a jamais vu de gouvernement limiter,
de lui-même, le pouvoir indéfini et arbitraire
qu'il possède , et lui préférer le pouvoir cons-
titutionnel. Des motifs de crainte, ou, si l'on
veut, de prudence, peuvent seuls porter les
souverains à se donner des entraves. Avant
l'année 1 820 , cette prudence avait toute l'in-
fluence qu'elle doit avoir ; les peuples auraient
alors pu obtenir tout ce qui leur est réellement
bon. A présent, ce frein salutaire n'existe plus ,
et le parti de l'absolutisme, enhardi par ses suc-
cès, ne se contente plus de reculer les bornes du
pouvoir ; il les voudrait renverser toutes , et ne
voit pas que, pendant ce temps -là, ses enne-
mis se recrutent en silence de tous ceux dont
les intérêts et les opinions sont journellement
blessés. Si les partis devaient un jour mesu-
rer leurs forces, celui de l'absolutisme pour-
rait de nouveau trouver que la fortune ne
suit plus ses étendards.
PRÉFACE. Vil
Tel est l'état des choses en Europe. Mais
l'Italie a des caractères qui lui sont propres.
Ses habitants ne forment pas un peuple, quoi-
qu'ils parlent la même langue, et qu'ils aient,
à bien des égards, les mêmes mœurs. Leurs
longues rivalités intestines ont laissé des tra-
ces profondes; et, quoiqu'ils aient la passion
de l'homogénéité politique, rien de plus hé-
térogène que leur ensemble. Sous Bonaparte,
ils auraient pu acquérir cette homogénéité ;
mais ils acquerraient bien mieux, sous un
prince qui n'aurait pas d'autres états et qui
demeurerait en Italie. Dans tous les cas,
ce n'est qu'après avoir porté le joug d'un seul
maître, au lieu d'être asservis à une demi-dou-
zaine, que les Italiens pourront conquérir leur
liberté. Il faut qu'assimilés par le malheur, ils
apprennent à souffrir, à espérer, à se concerter
ensemble, pendant la durée d'une ou deux
générations , avant de pouvoir faire avec suc-
cès un effort général pour l'affranchissement
commun. Il y a plus : lors même que l'Italie se
trouverait, dès à présent, toute réunie sous
un même gouvernement représentatif, les dé-
putés qu'elle enverrait à la législature natio-
nale n'y apporteraient, la plupart, que des
VIII PRÉFACE.
vues tout-à-fait locales; et cette législature
remplirait mal son objet.
Un auteur ne peut guère éviter, dans sa
préface , de dire un mot de lui-même , et
c'est une sorte de nécessité à laquelle ordinai-
rement il sait se résigner. L'auteur donc fait
au public la confidence qu'il ne voyagera plus
dans ce bas monde. Mais, en lui adressant ses
derniers adieux , il ne saurait se défendre d'un
sentiment d'inquiétude sur le sort de l'ouvrage
qu'il lui soumet : car, si cet ouvrage était
moins favorablement reçu que les précédents,
il ne pourrait plus espérer de regagner la
place qu'il aurait perdue dans l'estime de ses
contemporains et dans la sienne propre.
VOYAGE
EN ITALIE.
DUOMO D'OSSOLA.
Lac Majeur, le 8 octobre 1817.
Le contraste le plus frappant qui existe peut-
être au monde entre deux pays limitrophes , est
celui que présente le passage du Siraplon. De la
profonde vallée où coule le Rhône (le Valais), le
voyageur s'élève par une pente uniforme et douce
jusqu'au sommet de l'énorme rempart qui sépare
cette vallée de l'Italie ; en peu d'heures il est
transporté des rives du Rhône, souvent glacées
dès le commencement d'octobre, sur celles de la
Toccia , dont les bords fleuris connaissent à peine
l'hiver. Au paysage borné du Valais, auquel la
double chaîne des Hautes-Alpes ne laisse qu'une
bande étroite du ciel , succède un pays ouvert et
riant; au lieu de sales et sombres villages, il
trouve une petite ville bien bâtie (Duomo d'Os-
sola), où retentit de toutes parts le maillet du
sculpteur , et où il marche sur les éclats du mar-
bre, sur la poussière des beaux -arts. En se re-
tournant il voit les remparts de l'agreste Ilclvétie,
.1 ]
2 ILES BORROMEES.
brusquement terminés en précipices qu'on dirait
inaccessibles, mais qu'il vient pourtant de fran-
chir en chaise de poste très -commodément. De-
vant lui, du côté du midi, s'étendent de vastes
prairies couvertes de bestiaux : c'est la Hollande ,
sans marais, et côte-à-côte avec les Alpes. Les
hauteurs boisées qui terminent ces prairies , du
coté du levant, sont parsemées de maisons de
campagne à toits plats en terrasse , environnées
d'épais ombrages , où les riches Milanais passent
la belle saison. Au milieu des arbres s'élèvent
des tours carrées qui servent de clochers aux
églises des villages. En faisant la comparaison qui
précède, il faudrait pourtant bien se garder de
rien conclure en faveur de l'Italie et contre la
Suisse; car c'est la plus belle partie de l'une et la
moins belle ou la moins agréable de l'autre qui
se trouvent ici en opposition.
A Baveno nous prîmes un bateau pour nous
conduire aux îles Borromées sur le lac Majeur.
Nos quatre rameurs en guenilles montraient de
la bonne humeur et du bon sens, et répondaient
volontiers à nos questions dans un langage com-
posé de mauvais français et de mauvais italien.
Les célèbres îles Borromées sont au nombre de
quatre. Laissant à gauche, sans y aborder, celles
qui ne sont habitées que par des pécheurs , nous
nous dirigeâmes vers V Isola BeJla et Y Isola Madré ;
le palais qui décore la première est entouré de vi-
ILES BORROMÉES. 3
laines maisons dont les liabi tants, mendiants la plu-
part, ne s'occupent de la pèche que pour leurs
menus plaisirs. Des jardins en terrasse décorent
ces deux îles ; mais ceux de V Isola Bella méri-
tent , comme les plus beaux ou les plus extrava-
gants, une description particulière.
Les vertus de Saint-Charles Borromeo , arche-
vêque de Milan, ont plus contribué à l'illustra-
tion de sa famille que ses quartiers de noblesse ,
quelque nombreux qu'ils puissent être. Cent ans
après la mort de cet archevêque, c'est-à-dire vers
le milieu du dix- septième siècle, un autre indi-
vidu de la même famille (comte Vital ian Borro-
meo), cherchant la renommée par une autre
route , s'avisa de bâtir deux îles au milieu du lac.
La plus grande , \ Isola Bella , est un édifice py-
ramidal et rectangulaire, composé de dix étages
de terrasses, et terminé par une plate-forme sur
laquelle s'élève la statue équestre du créateur de
ces merveilles. Des orangers et des citronniers
bordent les différentes terrasses dont les balus-
trades sont de plus ornées d'une multitude de
mauvaises statues, d'obélisques, de vases et de
figures bizarres qui ont beaucoup souffert des
injures du temps et tombent en ruines. L'ensem-
ble, vu du lac, a l'air d'un gros pâté parsemé de
têtes de perdrix.
Pendant cent cinquante ou deux cents ans ,
c'est-à-dire depuis leur création, ces îles ont fait
j .
4 ILES BORROMÉES,
l'admiration des voyageurs de toute l'Europe ,
comme elles l'auraient faite de toute l'antiquité,
depuis Sémiramis, si elles eussent existé dès ce
temps. Ce goût, qui maintenant paraît si mau-
vais, fut autrefois trouvé excellent; et si c'est
nous autres, modernes, qui avons raison , il faut
convenir que c'est contre tous ceux qui nous ont
précédés dans ce monde. Ce n'était point du tout
la nature que nos pères cherchaient dans leurs
jardins, mais le triomphe de l'art sur la nature,
et ils s'attachaient à montrer cet art avec autant
de soin que nous en mettons aie cacher. Le beau
idéal des jardins de l'antiquité ainsi que des temps
modernes , jusqu'à nos jours, semble n'avoir été
que la difficulté vaincue. Cependant le beau idéal
des anciens, en fait de statues, ne ressemblait
en rien à l'autre ; c'était la réunion , en un seul
et même sujet , des beautés de forme et d'expres-
sion intellectuelle que la nature ne produit guère
qu'isolément, un heureux choix enfin de beautés
naturelles sans mélange de rien qui fût arbitraire
ou monstrueux. Si donc nos maîtres, dans les
beaux-arts, eurent deux règles de goût opposées,
qu'il nous soit permis de donner la préférence à
celle qui est la plus simple , la moins susceptible
d'abus, et qui enfin nous plaît davantage. Quant
au créateur des îles Borromées, des deux règles
de goût de l'antiquité, il fit choix de l'anti-natu-
relie pour ses statues comme pour ses jardins.
LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE. 5
Il ne serait pas plus facile démettre d'accordles
amateurs du genre classique et ceux du genre ro-
mantique en fait de jardins qu'en fait de poésie, et
c'est un€ affaire de goût dont il ne faut pas dis-
puter. Les hommes de notre temps ne sont plus
ce qu'ils étaient du temps d'Homère et de Vir-
gile ; les goûts , les sentiments , la manière de
penser des poètes, comme de leurs lecteurs, ont
changé; ils ne prennent plus plaisir aux mêmes
choses , et il est par conséquent tout simple que
ceux-là cessent d'écrire et ceux-ci de lire ce qui
a cessé de plaire aux uns comme aux autres. Le
romantique et le classique ne sont pas tant deux
différents arts poétiques, que la poésie appliquée
à des sujets différents, et seraient peut-être mieux
nommés simplement goût antique et goût mo-
dei^ne; quant au meilleur, ce sera toujours celui
qui plaira davantage et plus généralement : qiie
la majorité en décide.
Les personnages mythologiques, créés par les
premiers poètes de l'antiquité, furent chantés par
leurs successeurs. Objets de la croyance popu-
laire , ils possédaient l'attrait de la vérité ainsi
que celui de la nouveauté; mais pour nous, mo-
dernes , c'est tout autre chose. Les flèches du
dieu d'amour, le trident de Neptune, la ceinture
de Vénus et les tresses d'Apollon, ne sont plus
que des allégories rebattues , plates et ennuyeu-
ses , qui sentent l'écolier ou le pédant de col-
G LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE.
lége, et dont il n'est plus permis de se servir.
Les anciens avaient au plus haut degré le sen-
timent de la beauté humaine; mais les beautés
du reste de la nature ne faisaient pas la même
impression sur eux; leurs imitateurs, parmi les
modernes , n'ont certainement pas été ceux qui se
sont distingués, par des descriptions justes, vives,
originales, et profondément senties de ces objets
naturels. Chez les anciens encore l'amour fut rare-
ment une passion délicate. Il lui manquait l'éga-
lité entre les deux sexes. D'autres idées et d'autres
moeurs régnaient, à ce qu'il semble, parmi ces
peuples du Nord, qui étaient demeurés étrangers
aux Romains, non-seulement à l'égard des femmes,
mais à l'égard de l'honneur personnel, de la dignité
de l'homme et de son indépendance. Ils avaient une
autre foi religieuse, d'autres traditions, d'autres fa-
bles, et lorsque, pendant la décadence de l'Empire ,
ces peuples vinrent en armes s'établir dans les
provinces romaines , il dut en résulter un chan-
gement dans les mœurs et dans la manière de
penser de leurs habitants. En effet, à la renaissance
des lettres , une nouvelle poésie originale parut ins-
pirer les premiers Bardes. Cependant les décou-
vertes simultanées de divers manuscrits , restes
précieux de la littérature antique, long -temps
perdus ou négligés, et la juste émulation qu'ils
excitèrent , firent trop tôt rentrer le goût dans
l'ornière du classique. On voudrait maintenant en
LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE. y
sortir ; et le genre que , faute d'autre nom , on
appelle chevaleresque et romantique (i) , paraît
renaître, non comme le genre classique renaquit
autrefois par la découverte d'anciens manuscrits,
mais par la découverte de nouveaux aspects dans
la nature, dans les hommes et dans les choses,
de nouveaux ressorts , de nouveaux pouvoirs
dans l'esprit humain et de nouvelles ressources
dans le langage, que le besoin d'exprimer des
choses inaperçues jusqu'alors , ou non encore
senties, force à s'étendre et à s'enrichir. Malheu-
reusement, sans doute, les amis du romantique,
en Allemagne surtout , emportés par un zèle té-
méraire, voudraient contraindre le goût à rétro-
grader jusqu'au temps de Shakespear et de Cal-
deron pour la poésie dramatique, comme jusqu'à
celui de Cimabue et de Giotto pour la pein-
ture : mais , s'il fallait ainsi toujours copier, pour-
quoi changer de modèle? Autant vaudrait laisser
les anciens sur le chevalet que d'y placer ces mo-
dernes^ Si Shakespear et Calderon revenaient au
monde, ils brûleraient leurs ouvrages et en fe-
raient de meilleurs , toujours d'après nature ,
comme les premiers ; mais sans rejeter les amé-
(i) Le mot romantique, s'il est de'rivé de romance, et
romance de romain , semble assez mal appliqiie' à un
genre qui est précisément contraii'e à celui des anciens,
Celtique ou scyihique lui aurait mieux convenu , à moins
qu'on n'eût préiéré barbarique, par manière de compromis,
avec le parti classique , à qui le nom aurait fait plaisir.
8 LAC MAJEUR.
liorations de goût que le temps a amenées. Les
modernes peuvent être aussi romantiques qu'il
leur plaira, sans calembourgs, sans indécences ,
et même sans trop négliger les unités d'Aristote.
Le Dante leur en a donné l'exemple.
Nous touchions à Y Isola Bella , lorsqu'un ba-
teau drapé d'écarlate la quittait , portant, comme
nous l'apprîmes de nos conducteurs , le comte
Borromeo et sa famille, qu'une troupe de men-
diants déguenillés avait accompagnés jusqu'au
port. Il semble que la mendicité n'est point ici
une calamité accidentelle, mais un état perma-
nent comme un autre. Nous demandâmes à voir
le palais, et un des domestiques se chargea de
nous en faire les honneurs. Ses vastes apparte-
ments, mal meublés, sont pourtant revêtus de
stuc et de marbre, et les plafonds peints et do-
rés. De toutes les fenêtres on jouit de magnifi-
ques points de vue. Les murs de tout le rez-de-
chaussée sont incrustés de petits cailloux de
diverses couleurs unis, comme la mosaïque, par
un ciment commun , et cette composition est so-
lide et de bonne apparence. Dans le voisinage
des Hautes-Alpes l'hiver est trop rigoureux pour
les orangers ; aussi la montagne de terrasses est-
elle dans cette saison revêtue de planches.
L'auberge où nous dînâmes était occupée
par les individus en guenilles que nous avions
vus sur le port à notre arrivée. Les uns buvaient
SAIJVT CHARLES BORROMÉE. Q
OU jouaient aux cartes, d'autres dormaient cou-
cliés sur les bancs , les tables et le plancher, éta-
lant, demi -nus, ces formes angulaires et ces
teintes brûlées que Salvator aimait à représenter.
Nous aurions bien voulu prolonger notre na-
vigation du côté du nord, où le lac Majeur pé-
nètre jusqu'au sein d'une des plus belles vallées
des Alpes, le val Levantina^ si cruellement dé-
vasté pendant la guerre. Pour son malheur, cette
vallée conduisait à l'un des passages accessibles
de la chaîne des Alpes, le Saint-Gotliard, et les
différentes armées poursuivantes ou poursuivies
la traversèrent tour-à-tour, dépouillant chaque
fois les malheureux habitants de tout ce qui
pouvait être enlevé. Mais nous avions déjà vu
tant de glaciers, de lacs et de vallées, tant de
champs de bataille et de lieux rendus célèbres par
leurs malheurs, nous en avions encore tant d'autres
à voir, qu'il fallut faire le sacrifice du val Levan-
tina^ et, revenant à ^m^e/zo, nous poursuivîmes
notre route. Nous cherchions des yeux dans la
campagne la célèbre statue colossale de Saint-
Charles , qui s'élève à peu de distance ^Arona ,
où nous devions coucher ; mais l'obscurité nous
en dérobant la vue , il fallut remettre au lendemain.
Milan , 9 octobre. — Le comte Charles Borro-
mée, devenu cardinal et archevêque de Milan, à
l'âge de 21 ans , renonça , dès ce moment, à tous
les plaisirs que son âge, son rang et sa fortune
lO SAINT CHARLES BORROMÉE.
l'invitaient à goûter, pour se livrer à de grands
devoirs; et les efforts qu'il fit pour la réforme
de son clergé faillirent le rendre la victime d'un
assassinat. Lors de la peste qui attaqua Milan, on
le vit s'exposer aux plus grands dangers pour se-
courir les malades; et sa mort, arrivée en i584,
à l'âge de 4^ ans, fut hâtée par la sévérité des
devoirs qu'il s'imposait. Cent trente ans après la
mort de cet illustre personnage , le peuple de
Milan lui éleva une statue magnifique sur le lieu
même où il était né; elle est de bronze, et a 66
pieds de hauteur; son piédestal, de granit, a
46 pieds, et l'élévation totale est par conséquent
de 112 pieds. La tète, les pieds et les mains sont
en fonte, tout le reste est forgé ; l'expression de
la physionomie est douce et mélancolique , l'atti-
tude simple et belle, et les proportions si justes,
que l'on ne s'aperçoit des dimensions colossales
de cette figure , qu'en la comparant à d'autres ob-
jets; aux curieux, par exemple, qui s'en appro-
chent, et dont la petitesse forme le plus singulier
contraste avec elle. Au moyen d'un massif en
maçonnerie , qui occupe l'intérieur de la sta-
tue, on monte sans grande difficulté jusque dans
la tête , où les curieux peuvent se donner le plai-
sir d'ouïr par les oreilles du saint, de respirer
par ses narines , et de voir à travers la prunelle
de ses yeux comme si c'était une fenêtre. Je n'eus
pas cet avantage.
CHARS A LANTIQUE. II
D'Arona, petite ville, encore située sur le lac
Majeur, jusqu'à Milan, le pays est tout-à-fait plat,
point pittoresque, mais très-fertile, ce qui n'em-
pêche pourtant pas d'y être volé en plein jour,
tandis que, sur le sol ingrat de la Suisse, l'on dort
sans inquiétude dans des maisons fermées d'un
loquet de Lois, Les nombreux chars de campagne
que l'on rencontre, portant la vendange, ressem-
])lent beaucoup à ceux de l'antiquité; montés sur
quatre roues égales , basses et massives , et garnis
d'une multitude d'anneaux en fer et de chaînes.
Leur poids à vide semble à lui seul demander les
forces de tout l'attelage , ordinairement composé
de deux belles paires de bœufs portant des colliers
tellement étroits , qu'ils étrangleraient l'animal
assez mal avisé pour tirer bien fort. Le costume
des femmes de la campagne est comme l'extérieur
des chars , on ne peut plus classique ; leurs che-
veux tressés sont tournés en spirale à la romaine
et retenus par une énorme broche d'argent. Les
goitres diminuent, mais la mendicité augmente à
mesure que nous avançons. Milan est une magni-
fique ville, où les maisons de mauvaise appa-
rence, sont aussi rares que le sont ailleurs les
palais. Les voitures roulent sans effort et sans
bruit sur deux hgnes parallèles de pierres plates ,
disposées le long des rues , à la distance conve-
nable pour recevoir les roues.
Le tableau de la sainte cène , par Léonard de
12 LA SAINTE CENE,
Yinci, dont tout le monde connaît la célèbre
gravure , fut le premier objet qui attira notre cu-
riosité; il est peint à l'huile sur le mur d'une salle
basse, qui faisait autrefois partie du couvent des
Dominicains, et en occupe tout un côté d'envi-
ron 3o pieds de longueur sur i5 d'élévation. La
peinture, noircie par le temps, s'écaille, et, quoi-
que l'on devine encore ce que ce tableau a pu
être il y a trois ^ents ans, bientôt il n'en restera
pas trace. Les Français sont accusés de s'être
exercés au pistolet contre le mur, visant à Nôtres-
Seigneur et à ses apôtres. J'ai en effet reconnu
des empreintes de balles sur le mur, ainsi que des
marques de coups de pierre ou de brique, et une
femme qui, depuis nombre d'années, demeure
tout à côté du local , m'a dit qu'on y avait logé
des prisonniers de guerre, gardés par des soldats
du 6^ régiment de hussards français, et qui,
les uns et les autres, ignorant le mérile du ta-
bleau, avaient en effet été coupables du sacrilège
dont il est question. Bonaparte, étant à Milan,
vint voir le chef-d'œuvre de Léonard de Vinci ,
et , le trouvant en si mauvaises mains , il leva les
épaules ^ dit la bonne femme , frappa du pied ^ fit
évacuer le local, murer une des portes, et enfin
placer la balustrade que l'on voit à présent. Le
niveau de cette salle est si bas, qu'elle est quel-
quefois inondée et toujours fort humide. En face
de la sainte cène il y a un aulre tableau à fres-
LA SAINTE CÈNE, |3
que, bien conservé, quoique un peu plus ancien ,
puisqu'il porte la date de i495. Nous remarquâ-
mes que les casques des guerriers étaient eu re-
lief sur le mur, afin probablement de leur donner
un air plus martial, expédient digne du tableau
qui est sans mérite. Deux figures, sur le premier
plan, ont été peintes à l'buile, et, comme le ta-
bleau de Léonard de Yinci , elles sont fort noires
et s'écaillent.
On opère dans ce moment une sorte de lente
résurrection du tableau de la sainte cène ; Ra-
faelli, célèbre artiste romain , et plusieurs autres,
travaillent depuis buit ans à une copie en mosaï-
que , ou plutôt à la copie d'une copie à l'huile de
ce tableau , par un artiste célèbre , Lavalière
Bossi. L'émail coloré, dont ces artistes se servent,
est disposé en petites verges carrées et assem-
blées par nuances, dont ils rompent des morceaux
qu'ils incrustent dans le ciment commun qui les
lie. La surface inégale est ensuite polie avec soin,
et, en cas d'accident, peut l'être de nouveau et
présenter ainsi toujours une surface neuve et des
couleurs fraîches : c'est un ouvrage impérissable.
Quoique l'art de la mosaïque soit antique , on
peut dire que son application nouvelle en fait un
tout autre art que celui des anciens. Par sou
moyen , les chefs-d'œuvre du seizième siècle, que
le temps efface peu à peu, ne seront pas entiè-
rement perdus pour la postérité. La mosaïque
r4 BIBLIOTHÈQUE AMBROSIENNE.
du tableau de la sainte cène réunit la correction
du dessin et la beauté d'expression que l'original
possède encore, au coloris qu'il a perdu. C'est le
dernier gouvernement qui l'a fait faire et l'a payée ;
mais on dit que c'est à Vienne qu'elle doit aller.
Leonardo de Vinci n'était pas seulement grand
peintre; il cultivait aussi la littérature et les
sciences. C'est d'après ses plans et sous ses ordres
que les premiers canaux de navigation furent
consti'uits, et François T'^ l'en récompensa. Quoi-
que le canal de Paderno, sur la rive droite de
l'Adda, n'ait pas été exécuté pendant sa vie, au
moins le fut-il d'après le plan qu'il en avait tracé.
On trouve , dans la bibliothèque ambrosienne ,
des notes et manuscrits originaux de cet homme
célèbre, la plupart sur des sujets scientifiques.
L'écriture en est petite , régulière , un peu roide ,
quelquefois tracée de droite à gauche , afin , dit-
on , que ses élèves ne pussent point facilement
lire ce qu'il écrivait; précaution qui semblerait
peu digne d'un homme tel que Léonard de Vinci,
quoique assez digne de son siècle.
Cette bibliothèque ambrosienne fut mise à
contribution en 1796, et ses plus précieux ma-
nuscrits ainsi que ses plus beaux tableaux furent
envoyés à Paris. La lettre N, qui figure à pré-
sent sur la magnifique reliure des uns, et les ca-
dres dorés des autres , attestera long-temps cet
acte de violence et son dernier résultat. Nous
CATHÉDRALE DE MILAN. l5
fumes étonnés de voir un des bibliothécaires ac-
cepter plusieurs fois la prise de tabac que lui of-
frait trop familièrement notre guide (i). Ce n'est
pas la seule fois que nous avons cru apercevoir
dans les mœurs du pays une sorte de bonhomie
et de simplicité peu communes. La cathédrale de
Milan (il Duomo) était le premier édifice gothi-
que , bâti en marbre , que j'eusse encore vu.
Commencé dès l'année i385 , il n'est pas achevé,
et ne semble pas devoir l'être encore de long-
temps. L'ouvrage d'un si grand nombre d'archi-
tectes , qui se sont succédé pendant quatre ou
cinq siècles, ne saurait avoir beaucoup d'ensem-
ble et de régularité : en effet , l'on y trouve un
peu de tout. Mais ce qui frappe le plus au pre-
mier abord , c'est l'éclatante blancheur du sommet
de l'édifice , tandis que la partie inférieure est
noire d'antiquité. Ce vaste édifice est comme hé-
rissé de statues en marbre , dont la bizarre pro-
fusion ne laisse pas d'avoir sa magnificence. Elles
ne sont pourtant ni assez bonnes ni assez mau-
vaises; car les figures en pierre des anciennes
églises gothiques , rongées par le temps , sans
nez, sans yeux, sans oreilles, et n'ayant plus ni
pieds ni mains, reportent au moins l'imagination
vers ce période extraordinaire pendant lequel
l'antique civilisation grecque et romaine, oubliée
(i) On m'assure que je me suis trompé,, et que mon bi-
bliothécaire ne pouvait être qu'un assistant en sous-ordre.
l6 CATHEDRALE DE MILAN.
du genre humain , n'avait pas encore été rem-
placée par celle des temps modernes. Le carac-
tère barbare dont ces figures gothiques sont em-
preintes , donne à penser ; tandis que de mauvaises
ou de médiocres statues de beau marbre blanc,
imitations manquées des chefs-d'œuvre de l'anti-
quité , présentent l'idée des beaux-arts travestis ,
pires que barbares, elles sont ridicules et vulgai-
res. Le corps de saint Charles Borromée est ordi-
nairement exposé à la vue des fidèles dans la
châsse qu'ils viennent baiser ; mais on réparait la
partie de l'église où il est placé, et leur dévotion,
comme notre curiosité , ne furent point satis-
faites.
Le dernier gouvernement avait donné deux
millions pour faire achever cette église , qui
maintenant n'avance guère, et notre guide disait
en gémissant , non ce denarol (point d'argent).
Mais d'où pensez-vous , lui observâmes-nous, que
venait le denaro du temps de Bonaparte ? n'é-
tait-ce pas de la poche des gens du pays? « Non pas
de la mienne, par exemple, réphqua-t-il aussi-
tôt; i cavalieri (les messieurs) payaient, et l'ar-
gent dépensé sur les lieux allait au contraire dans
la poche de ceux qui, ainsi que moi, en ont be-
soin et travaillent, tandis qu'à présent il va à
Vienne, et sert à rembourser aux Anglais l'ar-
gent prêté aux Autrichiens pour nous foire la
guerre : il y a moins d'impôts et nous les sentons
L OPERA. ly
davantage. » Je rapporte ces propos, parce qu'on
en entend tous les jours de semblables, et qu'ils
expriment l'opinion publique. Le gouvernement
autrichien, essentiellement économe, ne dépense
rien en objets de luxe et fort peu en objets d'u-
tilité publique ; ses représentants vivent sans
faste ; il n'y a point de cour où les femmes du
pays puissent briller , point de places lucratives
pour leurs maris; enfin, le Corso et l'Opéra ne
sont plus ce qu'ils étaient. A toutes ces plaintes
on répond que , pendant les dernières années de
Bonaparte, sous l'administration d'Eugène, les
Milanais étaient tout aussi mécontents qu'à pré-
sent, et que, dans le fait, ils le seront toujours
sous un gouvernement étranger , quel qu'il puisse
être et quoi qu'il fasse.
Les voyageurs ultramontains sont naturelle-
ment fort impatients d'entendre de la musique
italienne en Italie , et lorsque nous fumes pour
la première fois à l'Opéra de Milan {la Scala^ ,
notre curiosité était puissamment excitée. Le
premier coup d'archet fut magnifique, mais on
n'entendit que celui-là, à cause du bruit des por-
tes de loges , des talons de bottes au parterre , et
surtout du déchaînement des langues , tout le
monde causant sans s'occuper du théâtre. Les
chanteurs, la bouche béante, le cou enflé, le vi-
sage tout rouge de leurs efforts, ne pouvaient se
faire entendre, et les cordes de cent violons vi-
j8 les acteurs.
braient en silence. La chose étant sans remède ,
il fallut bien en prendre notre parti , et , oubliant
le théâtre, nous nous occupâmes des spectateurs.
Les loges étaient comme autant de petits salons
élégamment meublés et éclairés de bougies , où
l'on recevait des visites, où l'on riait, jouait et
prenait des rafraîchissements. Mais le ballet n'eut
pas plutôt commencé, que le jeu et les conversa-
tions cessèrent d'un commun accord. Toutes les
têtes se montraient à la fois ; mais toutes rentrè-
rent, et le bruit recommença de plus belle, dès
qu'il fut fini. Le triomphe de la danse sur la mu-
sique me parut complet , quoique celle-ci fût la
meilleure du monde , et que celle-là ne se fît re-
marquer que par des tours de force sans grâce.
Il était près de minuit, et nous avions déjà passé
plusieurs heures à voir de la musique en panto-
mime, lorsque nous nous retirâmes assez fatigués.
Au théâtre i?e, le lendemain, nous avons assisté
à la représentation d'un mélodrame ultra-pathé-
tique, dans le genre de Ko tzebue, et, quoique
les acteurs outrassent des rôles déjà outrés, l'at-
tendrissement universel démentait la critique.
Nous y fûmes pris comme les autres , du plus au
moins, suivant nos différentes aptitudes senti-
mentales; et, comme le public milanais, il nous
fallut tenir le mouchoir. Avec leur air commun
et le manque de ce tact des bienséances théâtra-
les qui distingue les acteurs français, ceux d'Ita-
LE FORO BUOrrAPA.RTE. I9
iie, en s'abandonnant gauchement, mais franche-
ment à l'esprit de leur rôle , ne laissent pas d'être
fort touchans , et enlèvent leur public d'em-
blée. Le théâtre Re est fort joli, extrêmement
propre et bien tenu ; n'étant éclairé que par
les lampes de l'avant-scène, les spectateurs sont
dans une sorte de clair-obscur, qui est fort bon
pour voir, s'il ne l'est pas pour être vu. Sa forme
est celle d'un fer à cheval , commune à toutes les
salles de spectacle modernes; car on ne s'est en-
core avisé nulle part du demi-cercle, à la manière
des anciens , et comme la chambre des députés à
Paris. Cette forme placerait tous les spectateurs
à égale distance et en face de la scène ; elle aurait
aussi l'avantage d'en admettre en plus grand
nombre que la forme ovale.
Le Foro Buonaparte est une vaste esplanade
plantée d'arbres , conduisant à la route du Sim-
plon , par un très-bel arc de triomphe , monu-
ment incomplet du règne impérial. Les huit bas-
reliefs en marbre blanc, autour de la base, sont
admirables, et je prends sur moi de signaler trois
d'entre eux comme supérieurs à ceux du Par-
thénon , que lord Elgin apporta, il y a quelques
années, en Angleterre. Je n'ignore pas à quoi un
tel aveu m'expose de la part même de ceux qui
n'ont jamais vu ces débris du Parthénon. Mais ,
au reste , comme le ciseau de Phidias n'aurait pu
suffire à orner cet édifice, les bas-reliefs en ques-
1.
aO LA. VILLA BUOiN APARTE.
tioii pourraient bien n'être pas de sa main , et
ne sauraient être comparés aux admirables sta-
tues enlevées également au Parthénon. D'un côté
du Foro Biionaparte on trouve l'imitation man-
quéed'un cirque antique. Les murs à la romaine
menacent ruine déjà, et l'on est tout surpris de
sentir trembler sons ses pas de grands blocs de
granit qui probablement n'ont que quelques
pouces d'épaisseur. Le palais cependant , qui oc-
cupe un des côtés de cette construction singu-
lière, est réellement fort beau.
La villa Buonaparle est un autre beau palais
bâti , il y a trente ans , par le maréchal comte
Belgioioso , donné par la municipalité de Milan
au général Bonaparte , et habité depuis par Eu-
gène. I^e jardin anglais, à la parisienne ^ qui en
dépend, lequel a son pont, son roc, sa cascade et
ses trois temples, sur deux arpents de terrain, est
de plus surchargé de plantations et entrecoupé
de sentiers qui se croisent en tous sens. On ne
sait guère, hors de l'Angleterre, ce que c'est qu'un
jardin anglais : c'est la chose la plus simple , du
gazon souvent fauché, et quelquefois roulé, des
arbres qu'on laisse croître comme il leur plaît,
et quelques massifs de fleurs et d'arbrisseaux.
Jamais Aq fabriques ^ jamais de pont qui ne soit
obligé , jamais de rochers factices, rarement des
pièces d'eau artificielles , plus rarement encore
des ruines qui ne soient réelles. Les jardins an-
LES HOPITAUX. 2 1
glais, en Angleterre, ne coûtent pas à faire et à
entretenir le quart de ce que coûte un jardin
français, non pas seulement à la Louis XI F, mais
à la nouvelle mode, dite anglaise.
Je vais raconter une anecdote populaire, dont
je suis loin de garantir l'authenticité, et que je
ne répéterais même pas s'il était nécessaire qu'elle
fût vraie pour en tirer la conclusion qu'on verra.
Un frère de ce maréchal, comte Belgioioso, dont
je viens de décrire l'ancienne demeure, général
lui-même , et très-jaloux de paraître à son avan-
tage les jours d'apparat, avait coutume de passer
plusieurs heures ces jours - là ( on m'a dit sept
heures, ce qui est un peu fort) sous le peigne
d'un perruquier. Celui-ci eut une fois la main
malheureuse ; il manqua la frisure du général ,
qui , furieux de ne pas se trouver au miroir
aussi beau , ou aussi terrible qu'il l'aurait voulu ,
tua d'un coup de pistolet l'infortuné friseur.
«Tuer son perruquier, m'écriai-je, frappé du dé-
nouement î Eh! je vous prie, votre monsieur le
général ne fut -il pas pendu? — Pendu, répliqua-
t-on, avec non moins de surprise , vous n'y pen-
sez pas ! » Que l'histoire soit vraie ou fausse , il
suffit qu'elle ne soit pas invraisemblable sur les
lieux pour donner la mesure des notions existan-
tes sur la justice criminelle et son application.
L'Italie vante ses hôpitaux, et Milan en possède
plusieurs qui ont beaucoup de réputation. J'au*.
iia ÉGLISE DORJÎE.
rais voulu voir le Spedale Grande; mais une fièvre
pétéchiale contagieuse, qui récemment a doublé
le nombre de ses malades, efi interdit l'entrée
aux simples curieux. Cette maladie ne se mani-
feste au dehors que dans la classe pauvre, par
suite de la disette des deux années précédentes ,
et surtout de l'hiver dernier. Il est assez remar-
quable que la plupart des fondations de charité
datent de ces temps de barbarie où l'homme se
montra d'ailleurs le plus cruel ennemi du genre
humain. Vers la fin du quinzième siècle , Ludovico
Sforza , duc de Milan , surnommé // Moro, prince
qui n'était pas tendre de son naturel , fonda un
asile magnifique pour la réception des pestifé-
rés ; ils y étaient logés , à part les uns des autres ,
dans un enclos de douze cents pieds en carré,
égal aux deux tiers du jardin des Tuileries.
L'abondante moisson de cette année vient d'être
célébrée dans la cathédrale de Milan avec beau-
coup de pompe ; mais la musique sacrée nous a
paru peu digne de l'Italie, et tout-à-fait dénuée
du caractère qui lui conviendrait. Le prédica-
teur, parlant de la rédemption, en appelait sans
cesse au grand crucifix placé à ses côtés , le mon-
trant d'im air de triomphe à son auditoire par
manière de démonstration. J'ai observé qu'il y
avait plus d'hommes que de femmes dans l'église.
Santa- Fittoria est surnommé le petit Saint-Pierre ,
à cause de sa magnificence ; l'intérieur est tout
'MI LAIT. a3
doré ; autels , piliers , murailles même. L'effet en
est brillant plutôt que magnifique ; point solen-
nel , point religieux ; c'est un grand salon plutôt
qu'un temple. De tous les tableaux je ne me sou-
viens que d'un seul , par Battoni, et que d'une seule
figure dans ce tableau : c'est celle d'un prêtre ,
administrant les derniers sacrements à un mou-
rant , d'un air si bon , si simple , si profondément
touché , que sa physionomie m'est restée dans la
mémoire. Telle est l'abondance des tableaux sur
mur, sur toile, à l'huile, à l'eau, en mosaïque,
dans toute l'Italie, qu'à notre auberge, qui, autre-
fois, fut un monastère, on voit encore de très-
belles fresques, parBernardo Luino. Comme elles
se trouvaient dans une salle basse où l'on voulait
mettre la cuisine, ces fresques ont été transpor-
tées ailleurs avec une tranche du mur : opération
délicate, qui a. coûté dix mille francs à notre
hôte. Cette dépense royale était un peu alarmante
pour des gens qui avaient leur compte à solder
dans cette auberge pour une semaine de séjour;
cependant le nôtre ne s'en est pas trop res-
senti.
On ne saurait dire ce qui a pu déterminer le
choix du site que Milan occupe : sans eau, quoique
assez près de l'Adda , du Tesin et du Pô ; sans
beauté pittoresque , quoique non loin des plus
beaux lacs du monde. Dans le douzième siècle, on
fut obligé de creuser un canal de communication
^4 BI^ESCIA. ET VÉRONE.
avec le Tesin , et , dans le quinzième , avec l'Adda ,
pour lui donner de l'eau.
Brescia, i5 octobre. — A sept postes et demie,
ou 60 milles de Milan (i). Ces deux villes sont
séparées par une plaine fertile , dont le sol est
composé de terreau roùgeâtre, mêlé de caillou-
tage. De nombreux ruisseaux qui descendent des
Alpes, pour aller grossir le Pô, arrosent en che-
min les différentes cultures, au. moyen de canaux
d'irrigation , conduits avec beaucoup d'intelli-
gence. Les armuriers de Brescia furent autrefois
très-célèbres, et passent, en Italie au moins, pour
faire les meilleurs pistolets du monde ; mais nous
trouvant déjà embarrassés de deux paires de ces
instruments de mort, par un excellent faiseur,
M. Le Page, de Paris, nous ne nous sommes pas
arrêtés pour les pistolets non plus que pour les
églises de Brescia. Il n'y a pas de ville ici qui
n'ait ses objets de curiosité, et s'il fallait tout voir,
on n'arriverait jamais au terme de son voyage.
Verona^ iG octobre. — Une heure après notre
départ de Brescia , nous retrouvâmes une autre
Isola Bella sur terre ferme; mais deux fois plus
haute que celle du lac Majeur, et bella en raison
fi) Une poste italienne est de Imlt milles, de soixante
au degré ; une poste de France est de cinq nailles. Le ta-
rif, en Italie, est de 55 sous, monnaie de France, par
cheval, et l'on donne 4o à 60 sous au postillon. Ainsi la
dépense est à peu près la même.
VÉRONE. aS
inverse. Le palais du créateur de cette autre
merveille s'élève tout à côté, et ce qui le distin-
gue en Italie, où depuis long-temps on ne bâtit
plus de palais, et rarement des maisons, c'est
qu'il est tout neuf.
De Vérone à Bologne , et de Turin à l'Adria-
tique, la vallée entière du Po , comprenant la
Lombardie et le Piémont, Parme, Modène et une
partie des États du Pape (près de la sixième par-
tie de toute l'Italie), est formée d'un terrain al-
luvial de couleur rougeâtre , mêlé , près des
montagnes, decailloutage, et sans mélange, dans
le milieu de la vallée. Partout fertile , ce terrain
est partout amélioré par un bon système d'agri-
culture , qui lui fait produire trois récoltes par an
sans l'épuiser. On a souvent trouvé des corps ma-
rins sous cette couclie alluviale , et récemment
des ossements de baleine, à la profondeur de
cent pieds , tandis que, près de la surface du sol,
au même lieu, on trouvait des ossements de mam-
mouths. Malgré l'état florissant de l'agriculture et
l'excellence des routes, qui rendent les commu-
nications si faciles , la plupart des maisons de
campagne ou châteaux paraissent abandonnés.
Nous avons remarqué que les fenêtres, jusqu'au
second étage , étaient pour la plupart garnies de
barreaux de fer, assez minces pourtant, et plus
propres à retenir des femmes prisonnières qu'à
résister aux entreprises des voleurs; c'est proba-
0.6 LA.C DE GARDE.
blement un reste des mœurs jalouses de l'ancienne
Italie. Les paysans, rarement propriétaires, sont
en général métayers héréditaires. Quoique mal
vêtus et mal logés , ils nous ont paru forts et bien
portants ; mais leurs femmes , vieillies par le tra-
vail, sont de plus défigurées par des goitres.
De la rive méridionale du lac di Garda, que
nous avons côtoyée aujourd'hui, on voyait, du
côté du Nord, ce beau lac pénétrer au sein des
Alpes tyroliennes, dont les sommités neigeuses
étaient réfléchies par le miroir tranquille de ses
eaux. Rien de si délicieux que ce point de vue ;
mais l'air de cette rive méridionale est si malsain ,
que, du temps des Français, les régiments, à ce
que l'on assure , tiraient au sort pour former la
garnison de Peschiera; c'était à qui n'y irait pas.
L'anecdote , peu probable en elle-même , sert au
moins à faire voir la mauvaise réputation du pays.
Pour la première fois , depuis notre entrée en
Italie , nous avons vu aujourd'hui un verger d'o-
liviers, dont le triste et rare feuillage ressemble
assez à celui du saule.
De vieilles murailles flanquées de tours for-
ment , autour de Vérone , une enceinte que la
ville ne remplit pas comme autrefois. Du côté du
Nord elle est dominée par une chaîne de collines
d'une teinte brune tachetée de blanc; ce sont les
nombreuses maisons de campagne des habitants
de Vérone, qu'ils occupent pendant les vendangea
L AMPHITHÉÂTRE. 27
seulement ; car on n'a pas dans ce pays beaucoup
de goût pour la vie rurale. La beauté, chez les
femmes, est incompatible avec les travaux de la
campagne, surtout en Italie, sous l'influence d'un
soleil brûlant; aussi ne trouve-t-on les agréments
de la figure qu'à l'ombre des villes. A Vérone , le
grand voile blanc couvre souvent de fort belles
têtes.
L'amphithéâtre romain existe encore, percé
d'innombrables fenêtres, pour donner du jour
aux appartements pratiqués dans l'intérieur, et
habités par la basse classe du peuple. Comme les
gradins de pierre de taille servent seuls de toit à
ces repaires, l'humidité y pénètre aisément, et
l'on voyait partout aux fenêtres les guenilles des
habitants suspendues à l'air pour sécher. Tel est
enfin le caractère de pauvreté de tous les détails
de cet édifice, qu'il est grand sans grandeur. Ce
fut par la boutique d'un marchand de vieux ha-
bits que nous pénétrâmes jusqu'à l'arène , où l'on
distingue encore des passages étroits à l'usage des
malheureux qui étaient destinés au combat ; d'au-
tres plus grands pour leurs adversaires , les bêtes
féroces , et d'autres enfin par où les victimes de
ces jeux cruels étaient emportées mortes ou mou-
rantes. Soixante vomitoires donnaient accès aux
soixante mille spectateurs, que les gradins pou-
vaient recevoir ; c'est du moins ce qu'on apprend
des guides, quoiqu'il soit évident que la moitié
28 L AMPHITHÉÂTRE.
de ce nombre aurait eu peine à s'y placer. L'a-
rène est un ovale de deux cent dix-huit pieds de
long sur cent vingt-neuf de large, et du sommet
des gradins elle paraîtrait bien petite s'il ne s'y
trouvait pas une maison, très-singulièrement pla-
cée, qui sert d'échelle pour mieux juger de sa
grandeur. Près de l'amphithéâtre , on voit deux
beaux édifices du seizième siècle , i)âtis sur les
dessins de Michel-Ange. Le temps en a déjà
émoussé les angles, et a répandu sur toute leur
surface des teintes en harmonie avec celles de
l'amphithéâtre ; ainsi , sans trop d^opposition ,
l'antiquité et les temps modernes se trouvent
placés face à face, comme pour provoquer la
comparaison. La hardiesse, la grâce, les belles
proportions sont d'un côté; la force et -l'immen-
sité, de l'autre. Aucvine symétrie n'a été observée
dans la situation respective de ces deux édifices ;
mais cette irrégularité ajoute à l'effet général, plu-
tôt que de lui nuire.
Du haut de la tour des prisons de Vérone la
vue embrasse une vaste étendue de pays, et plonge
sur les tristes toits de la ville , ses rues étroites et
profondes, ses palais et ses ruines. L'édifice lui-
même sur lequel nous étions placés donnait lieu
à de tristes réflexions. En effet, la politique et la
famine ont concouru à rassembler dans son en-
ceinte un millier de détenus, entre lesquels six
doivent être exécutés (appiccati) demain.
PADOUE. 29
Près de Vérone, sur la montagne de Monte
Bolca , ainsi que dans la vallée di Ronca , adja-
cente, on trouve des pétrifications diverses, de
poissons surtout, en grande abondance, très-par-
faites et bien conservées ; la plus grande partie
a une élévation d'environ cinq mille pieds au-
dessus du niveau de la mer. De la lave , ou plutôt
du basalte en fusion, est venu ensuite, on ne sait
d'où , rompre et bouleverser ces formations sou-
marines, et prendre en grandes masses la figure
prismatique qui le caractérise. On trouve ici plu-
sieurs collections de ces pétrifications.
Padoue^ 18 octobre. — L'Italie n'est pas un pays
où l'on puisse impunément s'arrêter partout pour
passer la nuit. Tout village isolé est regardé comme
un coupe -gorge, où l'on n'est pas sur de sortir
sain et sauf du lit dans lequel on s'est endormi
la veille. De Vérone à Venise , par exemple , per-
sonne ne songe à coucher autre part qu'à Vicenza
ouàPadoue; cependant, nous nous arrêtâmes hier
au soir à Monte-Bello ., au pied de Monte-Bolca^
ayant l'intention d'y monter ce matin. L'auberge
était un palais à colonnes de marbre, à plafond
peint, et pavé de marbre; mais d'ailleurs plein
de gens en guenilles , qui , la plupart , deman-
daient l'aumône. A l'aide d'un peu de feu dans le
grand appartement délabré qu'on nous donna,
du souper , de quelques livres , et de la rédaction
du journal des événements de la journée, nous
3o l'armoire.
trouvâmes le moyen de passer fort bien la soirée.
Mais , au moment de se coucher , trouvant que
la porte ne fermait point, l'on s'arrêta à l'expé-
dient de placer contre cette porte une vieille ar-
moire qui se trouvait là. Ce meuble, resté encore
debout des grandeurs vénitiennes, fut transporté,
sans accident ; mais, en lui cherchant le meilleur
point d'appui , un faux mouvement disloqua
inopinément deux de ses pieds vermoulus , et
voilà l'armoire tombant tout de son long sur le
carreau avec un bruit dont tout le palazzo re-
tentit, et que répéta de chambre en chambre
l'écho d'une longue suite d'appartements dévas-
tés. Nous crûmes que la maison entière accour-
rait à ce fracas. Personne ne vint ; aucun bruit
lie succéda à celui que nous venions de faire :
tout dormait , et , comme on sait , le crime veille.
Il ne se tramait donc rien contre nos jours , et il
fut en conséquence décidé que l'armoire serait
incontinent réintégrée dans le lieu qu'elle avait
si long-temps occupé. Quoique relevée avec pré-
caution , chaque tenon criait dans sa mortaise , et
l'on voyait la poussière s'échapper partout du
bois vermoulu ; mais une fois le meuble rajusté
sur ses pieds , on n'aurait pas cru qu'il lui fût rien
arrivé. Le matin il pleuvait ; la pluie était de la
neige sur les hauteurs , et , toute espérance d'ac-
complir notre projet s'étant évanouie, nous réso-
lûmes de partir. Pendant ces délibérations, notre
VICENZA. 3l
hôte entra tout-à-coup ses clefs à la main. Nous
le vîmes s'approcher de l'armoire fatale. Il va
l'ouvrir : lui tombe ra-t-elle sur la tête ? Nous en
tremblions. Elle s'ouvrit pourtant sans accident,
quoique avec peine ; mais , quel fut son étonne-
ment , pas un seul article à sa place ! tout était
bouleversé. Quelle main avait osé!... Un sombre
regard fut dirigé sur nous ; puis de compter et
recompter, et d'examiner à plusieurs reprises. Il
ne manquait rien dans l'armoire ; toutes ses gue-
nilles s'y trouvaient. Plus surpris que jamais , il
tourne de nouveau ses regards sur nous; car en-
fin on avait fouillé son armoire , et qui avait pu
le faire que nous, et pourquoi, et comment? Le
problème était impossible à résoudre , inutile en
outre , puisqu'il ne lui manquait rien. Ainsi, après
avoir soldé notre compte , et souhaité le bonjour
à notre hôte , nous partîmes , emportant notre
secret, mais laissant derrière nous, peut-être, une
réputation un peu équivoque.
En traversant Vicenza , sans nous y arrêter ,
nous avons entrevu seulement les beaux palais,
ouvrages de Palladio , et tout à côté les demeures
de la plus abjecte pauvreté ; des statues de marbre
et d'innombrables mendiants ; des fainéants de
soldats , couchés au soleil , et de longues files de
malheureux veaux suspendus , la tête en bas, aux
chevaux qui les portaient au marché, dans les
horreurs d'un long et cruel supplice. Les routes
Sa EASSII^^DUPÔ.
sont partout ici excellentes, et le pays, qui n'est
point beau, est du moins très-fertile. Partout les
pampres , chargés de raisins , au point de paraî-
tre tout noirs, pendent en festons d'un mûrier à
l'autre; et dans la saison, le maïs et le blé croissent
entre les rangées de ces arbres. Le peu de prairies
qui se sont offertes à nos yeux étaient arrosées
avec beaucoup de soin , par le moyen des nom-
breux ruisseaux qui descendent des Alpes.
Le lit des rivières de la Lombardie , continuel-
ment exhaussé, ainsi qu'encaissé par les pierres
qu'elles charrient, finit par se trouver si fort au-
dessus du niveau des terres , qu'on pourrait dire
de ces rivières qu'elles coulent sur la crête d'une
muraille. Cet état n'est pas seulement dange-
reux : il contrarie les fins de la nature; car les ri-
vières encaissées sont forcées de porter à la mer
le limon que, dans leurs inondations, elles au-
raient déposé sur les terres basses de manière à
élever peu à peu leur niveau au-dessus de celui
de l'eau , et à les mettre à couvert d'inondations
futures. Il est encore à remarquer que c'est de la
terre fertile et non des pierres que ces inonda-
tions répandent; car celles-ci sont déposées sur
les rives du torrent qui les charrie , tandis que les
parties terreuses sont portées au loin et sur toute
l'étendue de l'espace inondé. Le bassin du Pô (la
Lombardie), ainsi que celui du Bas -Rhin (la
Hollandç), ont malheureusement été habités trop
LES CABRIOLETS. 33
tôt, et avant que la nature eût achevé son ou-
vrage, de manière que ces eaux limoneuses qui
auraient élevé et assaini le pays, forcées, par
leurs digues , de porter directement à la mer les
corps étrangers qu'elles charrient , y ont formé et
forment encore des bas-fonds d'abord, et enfin des
marais infects. Au cinquième siècle de Rome , la
plus grande partie de la Lombardie était , nous dit
Polybe, une foret marécageuse qui nourrissait
un nombre prodigieux de cochons, ou, si l'on
veut, de sangliers. Il serait à désirer qu'elle eût
plus long-temps demeuré dans cet état.
Les moutons , de ce côté des Alpes , ont plu-
sieurs points de ressemblance avec ceux de l'an-
tiquité, le nez arqué, les oreilles pendantes; ils
sont hauts sur jambes , et tels enfin qu'on les voit
représentés dans quelques bas-reliefs. Le man-
teau des bergers, rejeté sur l'épaule gauche, a
aussi quelque chose d'antique.
On rencontre les notables du pays ( les mes-
sieurs et les dames) en cabriolets dorés, usés, ja-
mais lavés, et que tire un malheureux cheval de
l'apocalypse , attelé de cordes qui lui déchirent
les flancs, et que l'on roue de coups de fouet.
C'est le petit laquais monté derrière, mal vêtu ,
les jambes nues et toutes rouges de marc de rai-
sin , qui les administre par-dessus la tête de son
maître et de sa maîtresse, en poussant des cris
de charretier. Nonobstant ce portrait, on voit ici
I. 3
34 PADOUK.
une assez belle race de chevaux de trait , noirs ,
à tous crins , à l'encolure forte et au trot élevé ,
véritables descendants du cheval antique qui ne
ressemblait guère à celui d'Arabie, Ces pesants
chars à l'antique, que j'ai déjà décrits, sont mainte-
nant encore en pleine activité , portant un seul ton-
neau rempli de raisin, et pourtant attelés de trois
fortes paires de bœufs , quelquefois de quatre ,
tant le char lui-même et son attirail de chahies sont
pesants. On voit rarement ailleurs un tel luxe de
moyens déployé pour si peu de chose. Ces boeufs
sont d'un beau gris cendré; la pointe de leurs im-
menses cornes est ornée d'une boule d'acier poli,
et, ce que l'on croira difficilement, pour garantir
leurs flancs des mouvements de leur queue , qui
pourrait les salir, on l'assujétit de côté avec des
rubans et même avec des guirlandes de fleurs ar-
tificielles.
Les saules et les peupliers, dont les branches,
mises en coupe réglée , fournissent tout le bois
de chauffage, contribuent pour leur bonne part
à la laideur du paysage. Nous ne vhnes sur la
route qu'un seul établissement d'agriculture con-
sidérable , situé quelques lieues au-delà de Vicenza ,
encore la physionomie des paysans, leurs vête-
ments et leurs maisons, n'indiquaient pas l'aisance.
Venise, 19 octobre. — L'herbe croît dans les
rues de Padoue , et cet antique berceau des scien-
ces parait bien déchu. Les guenilles des habitants
PADOUE. 35
pendaient partout aux fenêtres, et la mauvaise-
santé, comme la mauvaise fortune, semblaient
peintes sur tous les visages. Ce matin , ilimanche,
les femmes , établies à leurs portes , s'entr aidaient
amicalement l'une l'autre dans les soins les plus
élémentaires de la toilette. Chacune tenait sur
ses genoux la tète de sa voisine , et l'on voyait
asseï, à certains mouvements rapides des doigts,
et surtout des pouces, que leurs soins n'étaient
pas infructueux.
De chaque côté des principales rues de cette
ville, règne un portique ouvert, où l'on marche à
l'abri des injures du temps, et il en est ainsi dans
la plupart des villes lombardes. L'usage passa à
Berne il y a cinq siècles, et commence à s'intro-
duire à Londres et à Paris. Nous nous proposons
de voir Padoue un peu plus à loisir en reve-
nant.
La roule de Venise suit le cours de la Brenta,
dont les eaux jaunes et troubles coulent entre
deux chaussées plus élevées de beaucoup que les
campagnes où l'on voit un assez grand nombre
de palais vénitiens, la plupart abandonnés; et ,
comme si la fameuse bande noire étendait ses
ramifications jusqu'ici , on en démolissait plu-
sieurs. De grandes barques prenaient leur char-
gement de marbre, de plomb et de fer à l'endroit
même où le noble propriétaire avait coutume de
monter dans sa gondole. Sur la rive gauche, nous
3.
36 LORD BYROjy.
remarquâmes le palais Pisani , qu'occupait le
vice-roi Eugène , et qui maintenant est habité par
le gouverneur autrichien. Situé dans un fond,
comme les autres , sans vue , sans beautés natu-
relles et sans autre eau courante que celle de la
Brenta , qui se trouve au niveau du toit , il donne
cependant quelque idée de l'ancienne magnifi-
cence vénitienne. Quelques beaux arbres, bien
rares ici , ombragent le jardin. Les postillons s'é-
tant d'eux-mêmes arrêtés un moment en face du
palais Pisani pour nous donner le temps de le
voir, une troupe de ces épouvantables gueux qu'on
ne rencontre qu'en Italie nous assaillit à l'instant,
et il fallut fuir. C'est ce pays , le moins poétique
du monde , que lord Byron a choisi pour sa de-
meure ; il habite un village poudreux , traversé
par la grande route.
A mesure que nous approchions des lagunes ,
l'eau, sans écoulement, formait des mares stag-
nantes toutes vertes. Les maisons devenaient de
plus en plus rares et plus pauvres, et leurs ha-
bitants plus pâles et plus languissants. A la fin ,
le monotone horison des terres basses devint ce-
lui de la mer, et à peine les distinguions -nous
l'un de l'autre. Une longue ligne de tours, de clo-
chers, de dômes et de maisons parut en sortir
lentement : c'était Venise !
Laissant voiture et bagage à Fusina pour y
attendre notre retour, nous nous embarquâmes
VENISE. 37
dans la gondole de poste , mais non sans entendre
les criailleries accoutumées entre notre carrière
et les postillons , maître d'auberge , porte-
faix , etc. , etc. En dépit des règlements les plus
exacts , rien ne se fait en Italie sans débats à tue
tète, accompagnés de gestes forcenés. Les gon-
doles vénitiennes ressemblent beaucoup aux ca-
nots des sauvages indigènes de l'Amérique sep-
tentrionale , et je ne doute pas que le type
original de la gondole n'ait été un tronc d'arbre
creusé. La nôtre , d'une construction gracieuse ,
solide et légère, avait vingt- six pieds de long
sur quatre et demi de large au milieu ; ses bords
relevés à l'avant et à l'arrière , le fond plat , et ,
par manière d'ornement, la proue armée d'un
grand fer de hache et de six pointes d'acier. Une
espèce de dunette, couverte de drap noir, et dans
laquelle quatre ou cinq personnes pouvaient
s'asseoir commodément , occupait le milieu de la
gondole, qui était noire aussi. Les gondoliers, au
nombre de six , portaient un uniforme jaune ;
ils poussaient la rame en se tenant debout, et la
dernière rame dirigeait le bateau, qui n'avait pas
d'autre gouvernail. Pas un souffle de vent n'agitait
cette mer tranquille, et les rides légères qui s'éle-
vaient autour de la gondole marquaient son cours
rapide et doux un quart de lieue à l'arrière. En
moins d'une heure nous atteignîmes la cité célèbre
épouse de l'Adriatique; mais nous ne la vîmes
38 VENISE.
pas d'abord par son beau côté, celui-ci ne pré-
sentant qu'un assemblage confus de vieilles bico-
ques sales et pauvres, dont les fenêtres étaient
encombrées de matelas étalés à l'air pour sécher.
Elles étaient cependant décorées d'ordres d'ar-
chitecture, et de beaux marbres sculptés, repo-
sant sur des pilotis , servaient de seuils aux portes
de ces demeures de l'indigence , dont les murs
chancelants s'inclinaient l'un vers l'autre des deux
côtés d'un étroit canal. Cependant nous glissions
toujours avec rapidité de canal en canal, tournant
des coins à droite , à gauche , comme autant de
rues étroites et sous l'eau ; sans communications
à pied sec d'une maison à l'autre. De loin à loin
d'autres gondoles nous croisaient, toujours en si-
lence ; car leurs conducteurs ont oublié , depuis
que la patrie n'est plus, ces chants nationaux, si
long-temps célèbres. Aucun métier bruyant ne se
faisait entendre; point de voitures ébranlant le
pavé, nul être vivant ne se faisait voir; il régnait
un silence universel , et , sans quelques figures
qui de temps en temps paraissaient aux fenêtres,
s'avançant pour nous voir passer, on aurait pu
prendre Venise pour les catacombes de tous
les poissons de l'Adriatique. Sortant à la fin de ce
labyrinthe d'eau , nous nous sommes trouvés sur
le canal par excellence qui a deux lieues de long,
et qui traverse toute la ville en serpentant. Il m'a
paru plus large que le grand canal d'Amsterdam ;
VENISE. 39
mais ce qui lui donne un caractère tout particu-
lier, c'est qu'il est bordé de palais de marbre bâ-
tis dans la mer même qui baigne leurs murs. On
voyait autrefois de nombreuses gondoles, cha-
cune montée d'un leste équipage de gondoliers,
pourvus de flambeaux pendant la nuit, s'arrêter
à la file devant la porte de ces palais , comme le
font ailleurs les voitures. C'est ainsi que nous
abordâmes à Xalbergo délia Gran-Bretagna , beau
palais dont on a fait une auberge. Une immense
salle basse, pavée de marbre, conduit à un dou-
ble escalier intérieur , tout de marbre aussi , et
orné de fresques , représentant divers sujets d'his-
toire. Au premier étage , on trouve deux autres
immenses salles ou galeries, ayan t chacune 69 pieds
de long, sur Sa pieds de large; le plafond peint,
doré et orné de lustres de cristal. Les apparte-
ments sont distribués de chaque côté. Une lé-
gère esquisse fera mieux comprendre cette dis-
tribution, et, sans prétendre que tous les palais
de Venise se ressemblent, celui-ci donnera quelque
idée des autres. Il appartenait à la famille , main-
tenant éteinte , des Falseli.
4o
VENISE.
Balcon sur le grand canal ^ et Ventrée au-dessous,
80 pieds.
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Rue étroite.
SAINT-MARC. 4'
Prenant, bientôt après noti^ arrivée, un guide
et une gondole , nous nous fîmes conduire , par
d'assez longs détours, à San -Marco. Ce temple
célèbre n'est pas tout-à-fait dans la mer, mais
trois ou quatre pieds au-dessus de son niveau, et
sur l'île de Venise proprement dite. Quoique
isolé , il forme l'un des côtés d'une grande place
longue de 800 pieds sur 35o de large, qui est
pavée de grandes pierres plates ou dalles ; les trois
autres côtés sont composés d'édifices réguliers,
sur arcades, comme celles du Palais-Royal à Pa-
ris , et occupés par des cafés.
Cette église de San - Marco ne ressemble à rien
au monde; sîi façade, longue et basse, présente
d'abord cinq grandes arcades en ligne, comme
celles d'un pont, et fermées de portes de bronze.
Une tribune , ou balcon , règne au-dessus de ces
portes , sur toute la largeur de l'édifice , et l'on y
voit caracoler les quatre célèbres coursiers grecs ,
récemment de retour d'un voyage à Paris. Cinq
portes plus petites s'ouvrent sur cette tribune ,
surmontées chacune d'un fronton triangulaire ,
et plus haut encore s'élèvent quatre dômes cou-
verts de plomb (trois de front en avant, et le plus
grand en arrière) ; tout le faîte de l'édifice est
hérissé de mauvaises statues, de pyramides et
d'aiitres ornements bizarres. Par une espèce de
tour de force en architecture, répété dans plu-
sieurs etidroits de l'édifice, on voit quatre co-
[\1 SAINT-MARC.
loiiiies groupées , qui reposent sur une seule.
L'enlèvement du corps de San -Marco, apporté
d'Alexandrie , est représenté en mosaïque sur la
façade. En voici l'histoire : Comme les Turcs ont
le porc en horreur, les Chrétiens imaginèrent
d'intercaler leur saint entre deux pièces de lard,
pensant bien que les douaniers musulmans n'y
toucheraient pas, et cette fraude pieuse eut un
plein succès. Notre guide nous fit remarquer l'air
benêt des infidèles qui s'étaient laissé attraper,
et la mine joyeuse des Chrétiens qui leur avaient
joué ce tour. Le marbre, la brique etlapierresont
entremêlés dans la construction de cet édifice,
où tous les ordres et tous les genres d'architec-
ture ont également été confondus. L'intérieur
ressemble à une vaste caverne taillée dans le
roc et toute dorée. De grandes figures en mosaï-
que en garnissent les parois, et l'ensemble est à
la fois ridicule et sublime. Ce célèbre édifice , bâti
tout exprès pour recevoir le corps du saint à son
arrivée d'Egypte , iantérieurement à l'introduc-
tion du style gothique en Europe , date de l'épo-
que la plus obscure du moyen âge , le neuvième
siècle. Sur les pierres sépulchrales qui lui ser-
vent de pavé, on voit gravés les noms de quel-
ques-uns des morts de la période glorieuse de
Venise, les onzième , douzième , treizième, qita-
lorzième et quinzième siècles. Son grand autel est
celui même de sainte Sophie, qui, avec ses co-
SA IJNT-MAUC. 4^
loimcs de marbre, lut apporté de Coiistantinople,
Jois de la prise de cette ville. En voyant à la tri-
bune et de près, les célèbres chevaux du quadrige
grec, je n'ai point changé l'opinion que j'en avais
déjà formée ; leur plus grand mérite est d'être
venus de loin et d'uvoir duré long-temps. D'Athè-
nes, leur pays natal, ils passèrent à Rome, sous
Néron, accompagnèrent Constantin à Bysance ,
et, après la chute de cette ville, au treizième siè-
cle , ils suivirent les vainqueurs à Venise. De notre
temps , on sait qu'ils ont encore vu du pays , ce
qui ne les empêche pas d'être toujours gros et
gras ; ce serait d'excellents limoniers pour la
poste. Le jour de leur arrivée à Venise , par le
Pô et la mer, ayant été débarqués à deux cents
pas de San -Marco , on les vit caracoler (c'est
leur allure), tous quatre de front, jusque sous la
tribune , où ils furent bientôt élevés aux accla-
mations du peuple, auquel l'empereur François
fit lui discours qui fut fort applaudi. Ce même
peuple, cependant, murmura beaucoup lorsque
certaine statue colossale de Bonaparte fut ren-
versée quelques jours après. En signe de domi-
nation universelle, le héros était représenté por-
tant d'ime main le globe de la terre, tandis qu'il
étendait l'autre sur la mer. Un gondolier s'écria,
dans son langage : Folteghe le niaJi ( tournez-
lui les mains); l'une laissera tomber le globe, et
l'autre demandera l'aumône.
44 SAINT-MARC.
De la tribune extérieure de San -Marco, du
côté du Midi , la vue domine la piazzetta ou pe-
tite place , et la mer. Cette piazzetta a , d'un côté ,
le palais ducal, de l'autre le palais royal. Le pre-
mier est, dans son genre , tout aussi étrange que
l'église de San -Marco. Les murs, extrêmement
élevés, sont bizarrement ornés de compartiments
en mosaïques de diverses couleurs. De gros piliers
courts, en pieds de marmite, leur servent de
base, et le sommet est bordé de figures grotes-
ques. Quel que soit le mauvais goût de cet édi-
fice , il imposa long-temps le respect et la crainte ;
car c'est là que, pendant quatre cents ans, sié-
gea l'inquisition d'état, et les tètes, que ce ter-
rible tribunal faisait tomber, étaient ordinaire-
ment accrochées à la balustrade même de cette
tribune extérieure de San -Marco, sur laquelle
nous étions tranquillement accoudés. Il en reste
même encore une que le temps a respectée , at-
tendu .qu'elle est de pierre (de porphyre rouge);
elle avait été substituée , on ne sait pourquoi, à
celle d'une des victimes de la vengeance politi-
que. On y a vu la tête d'un doge (Marino Fa-
liero ). Ce premier magistrat de la république fut
exécuté l'an i348 , justement au-dessous de la
tribune , entre les deux piliers carrés , couverts
d'inscriptions syriaques, qui furent apportées de
Saint-Jean-d'Acre.
Quant au palais royal , régnant de l'autre côté
l'opéra. 45
de la piazzetta , et dont la belle apparence , toute
moderne , semble insulter à la déchéance de son
antique voisin , le palais ducal , tout impérial
qu'il est ( c'est le palais de l'empereur d'Autriche),
je ne pouvais ra'empécher de lui trouver l'air d'un
parvenu. Au bord de la mer, qui forme le qua-
trième coté de la piazzetta^ s'élèvent deux ma-
gnifiques colonnes de granit, chacune d'un seul
bloc , apportées de Coustantinople , mais qui
semblent égyptiennes. Au sommet de l'une de ces
colonnes, le lion de San -Marco, en bronze, que
leurs seigneuries y avaient placé , a l'air d'un ra-
moneur colossal sortant de sa cheminée.
C'était jour de fête lorsque nous arrivâmes à
Venise , et le peu de terre ferme qui s'y trouve
fourmillait de promeneurs cheminant sans bruit
sur les grandes dalles polies d'un pavé qu'aucune
voiture n'ébranle , et qui n'a pas été refait depuis
des siècles. Le bruit de Venise, au milieu du
jour , ressemble au silence de la nuit dans d'au-
tres grandes villes.
Nous allâmes le soir à l'Opéra, qui commence à
neuf heures, et, autant que l'obscurité des loges
permettait d'en juger, la salle nous parut pleine.
On donnait il Rarbiere di Smgiia. Rosine , dans
cet opéra, n'est pas la fine mouche de Beaumar-
chais , mais une dame de la halle qui , les poings
sur les côtés, fait assaut d'injures avec son tu-
teur Bartholo.I/orchestre, pour qui aurait pu l'en-
/j6 SAINT-MARC.
tendre, était sans cloute excellent, mais il nVst
pas plus question de musique à TOpéra de Yenise
qu'à celui de Milan. En revenant de bonne heure j
nous traversâmes encore la place de San -Marco
éblouissante de lumière. Les cafés d'alentour ,
au nombre de 3'] 5 (i), étaient pleins de beau
monde des deux sexes, fort posément assis au-
tour de leurs petites tables et prenant des glaces;
car bien que les Italiens, et surtout les Vénitiens,
passent pour être très-vifs , cette vivacité , fort
différente de la vivacité française , ne se manifeste
pas à l'extérieur. Ces cafés, déjà remplis de monde,
devaient , nous dit-on , l'être bien davantage après
l'opéra; chacun s'y rendant pour achever de ne
rien faire avant de s'aller coucher, ce qui, en été,
a lieu à l'approche du jour. Les différentes classes
ne se mêlent point; il y a les cafés des nobles ,
ceux des juifs , ceux des Turcs , ceux des cour-
tiers de change , ceux des musiciens , ceux des ri-
tirate , ou femmes sur le retour , qui ont quitté
le monde; ceux àe?> fringantes ^ qui en jouissent
encore. Le plus grand nombre occupe des cham-
bres ou cabinets particuliers, appelés casini. On
calcule qu'il n'y a guère moins de quarante mille
personnes qui passent ainsi leur soirée sous les
(i) C'était sous les portiques de la place San -Marco, où
ces cafés se trouvent, qu'autrefois les patriciens se rassem-
blaient poiu' parler enti'e eux politique et intrigues, J'où
vient le nom du lieu ( il Broglio ).
PALAIS DUCAL. 47
portiques de la place San -Marc , sans compter
celles qui fréquentent les cafés du reste de la
ville , non moins nombreux que ceux-ci. La po-
pulation tout entière vit hors de chez elle.
Le palais ducal était la demeure du doge, le
lieu de réunion des conseils, et tous les bureaux
de l'admiTiistration y trouvaient place ; les moins
importants occupaient l'étage inférieur, les au-
tres s'élevant par degrés dans l'ordre des dignités
et du pouvoir jusqu'au grenier où siégeait le
triumvirat des inquisiteurs d'état. Inaccessibles
dans leur retraite à toutes autres personnes qu'aux
exécuteurs de leurs décrets, ils ne voyaient pas
même leurs plus proches parents durant les quatre
mois que chacun d'eux était en fonction. La fa-
meuse gueule de lion, à la porte de la chambre des
inquisiteurs, n'existe plus; mais on distingue en-
core l'ouverture dans la muraille : dépouillée de
ses terreurs, elle a tout simplement l'air d'une
boite aux lettres pour la petite poste de Paris. Il
y avait plusieurs autres dépôts semblables dans les
différents quartiers de la ville, pour la plus grande
commodité des délateurs. Les prisons de l'inqui-
sition étaient séparées du palais ducal par un ca-
nal que le célèbre Ponte di Sospiri traversait, et
par lequel les prisonniers étaient conduits au
tribunal. Le mode de procédure , infiniment
simple, était de mettre le prévenu à la torture
pour lui faire avouer ce dont il était accusé, mais
48 VENISE.
sansleconfronteravecson accusa teiirniavecaiiciin
témoin. Du premier jusqu'au dernier des citoyens
de Venise, nul n'était un instant hors d'atteinte de
l'inquisition d'état, pas même les inquisiteurs
eux-mêmes , car deux d'entre eux réunis au doge
pouvaient faire étrangler ou noyer leur collègue
sans avoir à en rendre compte à personne. Ce
tribunal pouvait réprimander le doge, le faire ar-
rêter', le déposer. Pour bien comprendre ce sin-
gulier état de choses, il est nécessaire de jeter
un coup d'oeil sur les événements qui l'avaient
amené.
Ce fut environ l'an 402, lorsqu'Alaric et ses
Visigoths ayant passé les Alpes Juliennes répan-
daient la terreur en Italie, que les petites îles
du golfe de Venise devinrent de quelqu'impor-
tance, comme lieux de refuge pour les habitants
des côtes voisines. Rome elle-même ayant bien-
tôt après été prise d'assaut et saccagée, ceux de ses
malheureux habitants qui avaient pu échapper à
la mort ou à l'esclavage , allèrent en grand nom-
bre partager l'exil des lagunes avec les provin-
ciaux du nord de l'Italie. Chaque invasion sub-
séquente, celle d'Attila et de ses Huns d'un côté,
puis celle de Genséric et de ses Vandales de l'au-
tre, vint ajouter à leur nombre. La colonie nais-
sante fut d'abord gouvernée par les magistrats
que Padoue lui envoyait, mais Padoue à la fin
})îU'tagca le sort du reste de l'Italie; alors chaque
VENISE. 49
Ue devenue indépendante élut ses propres magis-
trats appelés tribuns. En 697 les îles réunies se
donnèrent un duc ou doge, dont plusieurs mou-
rurent successivement de mort violente , car
nos insulaires n'étaient pas dociles. Aux doges
succédèrent les maîtres de la milice, puis on re-
vint aux doges. Pendant près de trois cents ans
le gouvernement , quoique arbitraire et violent ,
comme il l'est toujours parmi les barbares, fut
cependant très démocratique, car les magistrats
étaient élus par le peuple à l'universalité des suf-
frages , et pour un temps limité. A mesure que la
colonie prenait de l'accroissement, les anciens
habitants devenaient de plus en plus jaloux de
kurs droits politiques, qu'ils ne voulaient point
partager avec de nouveaux venus , regardant ces
droits comme leur propriété individuelle. Telle a
toujours été la tendance des démocraties, et ces
nouveaux venus n'ont aucun droit de s'en plain-
dre, mais il n'en est pas ainsi de leurs enfants;
aussi les républiques qui veulent être justes, et
en même temps tranquilles, ne doivent recevoir
dans leur sein que ceux qu'il leur convient d'ad-
mettre dans la suite à la participation de tous les
droits civils et politiques. Les demi-citoyens, et
surtout leurs enfants, forment nécessairement
ime population dangereuse. A Venise , cependant,
on ne se borna pas à l'exclusion des nouveaux
venus et de leurs descendants, car vers le com-
1. 4
OO INQUISITEURS DÉTAT.
mencement du quatorzième siècle, une portion
de l'aristocratie prononça arbitrairement la dé-
chéance de l'autre portion qui formait pourtant
la majorité, et qui comprenait même quelques-
unes des familles les plus anciennes et les plus illus-
tres; cette minorité de la noblesse se constitua
ainsi, de sa propre autorité, souverain hérédi-
taire. Plusieurs conspirations ayant éclaté contre
les usurpateurs , ceux-ci nommèrent une commis-
sion permanente de dix membres d'abord, ensuite
de dix-sept, appelée le Conseil des dix, spécia-
lement chargée de surveiller les mécontents, de
prévenir ou de punir sommairement et avec la
plus grande rigueur, toute entreprise contre l'état,
c'est-à-dire contre ceux qui s'étaient emparés du
gouvernement de l'état. Dans la suite , afin d'as-
surer à ces mesures plus de promptitude et de se-
cret, le conseil des dix délégua ses pouvoirs à
trois de ses membres appelés inquisiteurs d'état ;
mais cette commission d'une commission devint
bientôt indépendante, et forma un tribunal per-
manent. La jalousie extrême, et la haine qui né-
cessairement subsistèrent entre l'aristocratie en
pouvoir, composée d'environ six cents chefs de
famille, et l'aristocratie sujette, beaucoup plus
«ombreuse, fit naître à Venise le système perfide
de gouvernement par espionnage et guet-à-pens.
Les agents du gouvernement empoisonnaient,
poignardaient , noyaient de nuit dans les canaux
INQUISITEURS d'^TAT. 5i
les gens suspects qui leur étaient désignés. L'as-
sassinat faisait partie du code criminel de Venise ;
il y était légalement organisé.
L'économie politique a fait du pouvoir une
science, au lieu d'un dogme qu'il était autrefois.
C'est un mécanisme où la division des pouvoirs ,
leur influence réciproque, le choc et l'action
composée des intérêts divers et toutes les garan-
ties constitutionnelles agissent à la manière des
leviers, des poids et des ressorts. En politique,
aujourd'hui, on n'en appelle plus guère, avec suc-
cès, de la raison à l'imagination et au sentiment;
le merveilleux et le sacré ont perdu leur influence
sur la foi politique des peuples; mais à Venise,
ce pouvoir invisible et tout puissant à qui rien
n'était caché, qui ne laissait aucune erreur poli-
tique impunie, et auquel il était impossible de se
soustraire, parut long-temps plus qu'humain :
on admirait et l'on obéissait sans murmure à ceux
d'en haut!
Les hommes, en général, ont un penchant
décidé à chercher des raisons pour ce qu'ils voient
faire, lorsqu'on ne leur en donne point, et à sou-
tenir ensuite ces raisons qu'ils ont trouvées, parce
que ce sont les leurs. Tandis qu'au contraire si
vous entrez en explication sur les motifs de vos
mesures, elles sont immédiatement attaquées
avec tout le zèle qu'autrement on aurait mis à les
défendre. Dans ce sens on pourrait croire que
4.
5'2 INQUISITEURS d'ÉTAT.
l'art de gouverner doit essentiellement consister
dans le mystère, tandis qu'au contraire s'il fallait
absolument généraliser, on pourrait dire qu'il
est tout dans la publicité (i).
(i) L'auteur s'est expliqué, dans un ouvrage précédent
< Foycige en Suisse, i" édition ^ i'"^ volume, pages 609 à
6i4)j sur les effets de la publicité, qui ne doit pas être la même
dans tous pays, mais qui doit certainement être moindre dans
un petit état que dans un grand. Il ajoutera , à ce sujet ,
les réflexions suivantes. La publicité a deux objets : faire
connaître les faits, raisonner sur les faits. Le premier est
toujours sans danger 3 il est constamment utile, et ne de-
vrait jamais être restreint. Mais le raisonnement sur les
faits est sujet à erreur ; il est souvent de mauvaise foi, et
ses conséquences sont alors dangereuses. Sans doute il sti-
mule la paresse et hâte la formation de l'opinion publique ,
que la seule connaissance des faits formerait plus saine-
ment , mais quelquefois trop lentement. Dans un grand
pays , la population disséminée a besoin d'être aidée,
dans la formation de son opinion , par des plaidoyers
de iovu'naux. Dans un petit pays. les habitants, presque
tous citadins , en ont beaucoup moins besoin : la proximité
des individus rend la discussion plus active 3 la conversa-
tion tient lieu de gazettes- les stimulants politiques n'y
manquent pas. Si l'Angleterre, avec ses journaux , était
toute dans ÂVestminster , son gouvernement ne survivrait
pas à la violence de deux ou trois élections. Si elle était
toute dans un des grands comtés agricoles , ce seraient les
élections qui ne survivraient pas long-tempsrà l'apathie
des électeurs , sans les journaux qui les stimulent j là on
aurait bientôt une démocratie , ici une monarchie absolue;
d'où il suit qu'il eût fallu, là des faits sans discvission, ici
des faits et des discussions, et il est précisément du do-
maine de la législation de régler et de limiter la discus-
sion. C'est méconnaître l'objet de la liberté des journaux
que d'en faire une application uniforme , sans égard aux
INQCISITKURS d'^TAT. 53
En effet, point d'esprit public sans publicité;
sans elle, point de crédit public , on le sait assez,
et les frondeurs de l'opposition constitutionnelle
que l'on voit donner en même temps et leurs cri-
tiques et leur confiance, démentent eux-mêmes,
par ce qu'ils font, la sévérité de ce qu'ils disent.
Quant à Venise, son gouvernement reposait sur
des bases toutes particulières. C'était simplement
une famille de grands seigneurs, très désunis
entre eux, mais dont les nombreux serviteurs
étaient traités avec la plus grande indulgence.
Enrichie par le commerce du monde connu, par
les colonies et par la guerre, la noblesse véni-
tienne ne demandait rien à ce peuple, et l'on sait
qu'un peuple sans impôts fut toujours sans li-
berté.
Lorsque les Français, sous le général Baraguay
d'Hilliers, prirent possession de Venise, on fut
surpris, et peut-être même un peu fâché, de ne
trouver dans le^ prisons de l'inquisition d'état ,
localités 5 je me permettrai d'iuvoquei' encore ici un pas-
sage de M. de Gérando . déjà cité dans une autre occasion :
« Rien ne ressemble plus , dit-il , à l'ignorance d'un prin-
cipe que son excessive ge'néralisation. « Je sens bien tout
le parti que l'on peut tirer de la distinction que je viens
d'établir, soit dans l'intérêt du pouvoir absolu, soit dans
l'intérêt de l'anarchie populaire; mais de cpioi ne peut-on
pas abuser ? Je suis également convaincu de toutes les dif-
ficultés que pi'ésente la législation sur les délits de la
presse : c'est du danger dont il est ici question , non du
remède.
54 INQUISITEURS d'^TAT.
comme à la Bastille, que trois détenus ; il est vrai
que l'un d'eux y avait été vingt-deux ans, ce qui
dédommageait du petit nombre; ce malheureux,
Dalmatien de naissance, parut effrayé lorsqu'on
vint le tirer de son cachot, pour lequel la longue
habitude lui avait donné une sorte d'attachement ;
il résistait même à ses libérateurs et s'écriait :
Qu est-ce? que voulez-vous ? laissez-inoi^ vous me
faites mal] Le général, à qui on le conduisit, lui
fit donner une tasse de chocolat , du vin et d'au-
tres friandises dont il avait oublié le goût. On le
promena par la ville, dans son costume de ca-
chot , et portant une longue et vénérable barbe.
Fêté, comblé de caresses, son triomphe dura
quatre jours: quatre jours de joie inattendue, de
bonne chère, d'air et de liberté, tranchèrent le
fil d'une vie qui avait résisté à vingt-deux ans de
désespoir. J'ai vu le cachot, et je l'ai mesuré ; il
avait dix pieds de long, sept pieds de large, et la
voûte sept pieds de haut, au milieu seulement.
Les planches dont la muraille avait une fois été
revêtue tombaient en morceaux ; une sorte d'es-
trade de bois, longue de six pieds, et large de
trois , servait au prisonnier de couche , de siège
et de table; c'était là tout l'ameublement. Par
une petite ouverture, il recevait ses aliments une
fois en vingt-quatre heures, éclairé seulement de
la lumière d'une chandelle. Ce cachot n'était pas
fort humide, mais il y en avait d'autres sous
PALAIS DUCAL. 55
terre où les détenus perdaient bientôt l'usage de
leiu-s membres, et finalement la vie. D'autres
enfin sous les plombs de la couverture du bâti-
ment, où au contraire ils expiraient de chaleur.
Un des individus détenus dans les prisons sou-
terraines se trouva doué d'assez de force de santé
et de persévérance pour travailler pendant trois
ans à se creuser un passage sous terre, et à tra-
vers d'épaisses murailles, au moyen duquel il
parvint à s'échapper. Une chambre de cette pri-
son est encore meublée de divers instruments de
torture autrefois en usage.
Le réservoir d'eau douce destiné à l'usage de
la ville était placé dans l'enceinte du Palais Du-
cal , et leurs seigneuries sérénissimes s'étaient
ainsi ménagé la faculté de faire mourir de soif
des sujets rebelles, tandis qu'un arsenal bien
garni leur fournissait d'autres moyens de se faire
obéir. Enfin rien ne manquait à l'organisation de
leur despotisme.
De grands talents se développent toujours,
ainsi que certaines vertus, au milieu des dissen-
sions politiques; les arts mêmes et l'industrie sou-
vent prospèrent; aussi voyons-nous les Vénitiens
devenir riches et puissants de fort bonne heure.
Dès l'année 558 ils eurent une marine considéra-
ble pour ce temps-là, et lorsque, dans l'année 8o4,
ils furent attaqués par Pépin, nous les voyons
équiper de grands vaisseaux de guerre. Dans le
56 PALAIS DUCAL.
dixième siècle ils en avaient à trois rangs de rames
de douze cents et même de deux mille tonneaux ;
et le code maritime qu'ils rédigèrent en i255
passe pour être le plus ancien de l'Europe, quoi-
que celui de Richard 1", roi d'Angleterre (les lois
d'Oleron), soit plus ancien encore de soixante-cinq
ans. Au faîte de leur grandeur, lors de la décou-
verte du passage aux Indes, par le cap de Bonne-
Espérance, ils eurent trois cent trente vais-
seaux de guerre, vingt-six mille matelots et seize
mille ouvriers employés dans le plus bel arsenal
de l'Europe. Vers le milieu du treizième siècle, le
célèbre Marco Polo, marchand vénitien, voyageait
à la Chine et en Tartarie , ainsi que son père et
son oncle avaient fait avant lui. Bruce trouva les
poids et mesures de Venise en Arabie, comme
Vasco de Gama avait trouvé les ducats de la ré-
publique en circulation à Calicut. Les belles gla-
ces de Venise et ses étoffes de soie étaient con-
nues et admirées en Europe dès le treizième siècle.
Mais les beaux arts n'y étaient pas cultivés avec
moins de zèle que les arts utiles. Dès l'an 829 il
y avait un orgue à Venise. Palladio naquit sur
son territoire, et c'est à lui qu'elle doit ses plus
beaux édifices. Lorsque les peintres étrangers co-
piaient encore Cimabue et Giotto, les siens co-
piaient la nature, car l'école vénitienne, malgré
les défauts qu'on lui reproche , est au moins ori-
ginale. Enfin Venise dégénérée, et réduite à n'être
LES MAGISTRATS. B"]
plus que l'ombre de ce quelle fut autrefois, a
donné naissance au Phidias moderne, à l'illustre
Canova, et l'un des premiers fruits de son génie ,
le groupe de Dédale et Icare, mis en vente par
lui-même à la foire annuelle de l'Ascension, existe
encore à Venise dans le palais Pisani. Lorsque tout
le reste de l'Europe était encore plongé dans la
barbarie du moyen âge, on vit Pétrarque distin-
gué à Venise. A l'occasion d'une fête publique,
ce créateur de la littérature moderne fut placé à
la droite du premier magistrat de la république ,
qui, en conférant cet honneur au poète, s'en fit plus
à lui-même. Pendant neuf cents ans, c'est-à-dire
du septième au seizième siècle, les richesses et la
civilisation de Venise étonnèrent toute l'Europe,
qui n'offrait alors rien de comparable ; et sa ma-
rine rivalisa avec celle des plus puissants états.
Soumis à un gouvernement qui réunissait tous
les pouvoirs créés arbitrairement, mais dont la
tyrannie ne pesait que sur les hautes classes de
la société, le peuple vénitien ne savait pas qu'il
était esclave. Ses maîtres lui rendaient bonne et
prompte justice, dans tout ce qui ne concernait
pas la politique, et, sous leur bon plaisir, il était
libre de fait, sinon en droit. Loin d'en exiger
des services onéreux, ou d'en tirer un revenu,
l'aristocratie faisait refluer sur lui les immenses
richesses qu'elle tirait de sources étrangères. Au
reste, tout ceci n'a rapport qu'à la cité de Ve-
58 LES MAGISTRATS.
iiise et à quelques parties de son ancien territoire,
car la plupart des provinces, et surtout celles de
l'autre côté de l'Adriatique, étaient durement
traitées. C'était à leur égard, mais plus encore à
l'égard de ses propres membres, que l'aristocra-
tie exerçait un affreux despotisme. Des rivalités
de famille, des bruits vagues, de faux rapports,
quelquefois le seul désir de se débarrasser du far-
deau de la reconnaissance, fournissaient les mo-
tifs secrets d'un arrêt de mort.
On est surpris du dévouement héroïque dont
les victimes mêmes de cet ordre de choses mons-
trueux lui donnèrent si souvent des preuves. Le
doge Foscari vit, sans se plaindre, son propre fils
appliqué à la torture trois fois en sept ans, par
les ordres du tribunal auquel il présidait. Pisani,
tiré de la prison où l'ingratitude du gouvernement
l'avait jeté pour prendre au jour du danger le
commandement général des forces de la répu-
blique, oubliant son injure, servit son pays et
ne punit point les tyrans. Zeno, au faîte de la
gloire, se soumit à un long emprisonnement, et
l'on en pourrait citer bien d'autres. Au premier
coup d'œil, ces hommes-là semblent avoir été
dupes d'un sentiment erroné; mais, si ce mauvais
gouvernement, auquel ils faisaient de tels sacri-
fices, avait après tout fait la gloire et la prospé-
rité de leur patrie ; si , pendant les douze cents
ans de sa durée, le peuple avait joui de beaucoup
CHUTE DE VENISE. 5g
d'aisance et de bonheur; si une multitude de
grands hommes fleurirent sous ses auspices; s'il
avait mis Venise au premier rang de la civilisa-
tion , pourquoi nous étonnerions-nous de leur
dévouement ? A Rome et à Lacédémone on se
dévoua pour ce qui ne valait guère mieux. Inca-
pables, comme nous le sommes souvent, de dis-
tinguer ce qui est vraiment digne d'inspirer l'en-
thousiasme et le dévouement, de ce qui ne l'est
pas, c'est dans le sentiment même qui fait faire
de grands sacrifices, quel qu'en soit l'objet, qu'il
nous faut chercher le mérite. Point de vertus sans
sacrifices, a-t-on dit, mais aussi point de sacri-
fices sans vertu. Le dévouement sincère est tou-
jours juste. Les martyrs ont toujours raison ; et
lors même qu'il y aurait quelques abus à crain-
dre, c'est encore la règle morale la plus sûre que
de reconnaître la vertu dans tout ce qui nous
élève au-dessus des calculs personnels.
Le gouvernement de Venise , qui s'était mon-
tré si jaloux de son pouvoir, et l'avait gardé si
long-temps, l'abandonna sans résistance à la pre-
mière sommation; il fut renversé d'un souffle, et
le peuple vénitien, autrefois si dévoué, n'essaya
même pas de le défendre , lorsque rien n'eût été
plus facile. Les ouvriers de l'arsenal, réputés bra-
ves et dévoués, auraient seuls suffi pour équiper
une flotille très-supérieure à tout ce que les as-
saillants avaient d'embarcations. Mais il leur fal-
6o BONAPARTE.
lait un premier exemple de courage que leurs
maîtres ne surent pas donner. C'est à eux-mêmes
que les nobles vénitiens doivent tous leurs mal-
heurs. Ils irritèrent l'ennemi par la haine et le
mépris qu'ils lui montrèrent de loin , et l'encoura-
gèrent par leurs soumissions dès qu'il les menaça
de près. Accoutumés à une vie toute sensuelle,
sans culture d'esprit, sans élévation, sans éner-
gie, ils ne purent endurer l'idée de perdre les re-
venus de leurs terres du continent, qui eussent
été séquestrées, tout au moins, à la première
démonstration de résistance. Ils craignirent la
fatigue et les dangers de cette résistance, long-
temps soutenue contre un ennemi tel que Bona-
parte se montrait déjà; ne voyant pas qu'ils ne
pouvaient faire de paix avec lui, ou avec ceux
qu'il servait, qui ne fût pire que la guerre (i).
(i) Parmi les pièces justificatives qui accompagnent
V Histoire de Venise, par M. Daru, on trouve ( vol. n ^ page
36o) une lettre officielle de Bonaparte au nouveau gouverne-
ment de Venise , du 26 mai i ygy , où il lui disait : « Dans
loutes les circonstances je ferai tout ce qui sera en mon
pouvoir, pour vous donner des preuves du désir que j'ai
de voir se consolider votre liberté , et de voir la misérable
Italie placée enfin avec gloire , libre et indépendante des,
étrangers, sur la scène du monde, etc.» Et cependant
Bonaparte, ce jour-là même, 26 mai 1797 , écrivait à son
propre gouvernement : « Vous trouverez ci-joint , citoyens,
direcjf urs , le traité préliminaire et les ratifications de
l'empereur, etc. « Or, le premier article de ce traité disait :
1° Venise à Vcmyereur. Bonaparte s'expliquait sur le
compte de ces Vénitiens, à qui il venait de donner de si
LES PALAIS. 6l
Les Français, au nombre de cinq à six mille
hommes, traversèrent sans opposition les lagunes
en bateaux découverts, le i5 mai 1797, et pri-
rent tranquillement possession de Venise où ja-
mais auparavant aucun ennemi n'avait pu abor-
der, Baraguay d'Hilliers , qui les cdrnmandait , en
montra beaucoup de surprise. Le dernier acte
public de l'ancien gouvernement fut de procla-
mer l'installation de la municipalité démocrati-
que qui devait donner le dernier degré de perfec-
tion à l'antique république. Il annonçait en même
temps que le général français faisait cette visite
amicale au peuple vénitien c< seulement pour son
bien. »
Il faut toute une journée pour voir, même en
courant, les curiosités du Palais Ducal. La pre-
mière qui s'offre à vos yeux est l'escalier des géants,
tout de marbre et décoré de statues colossales. On
y remarque le panier de nèfles couvert de paille ,
( en marbre ) symbole de la jeune noblesse long-
temps gardée sous ce toit mystérieux dans des em-
plois subalternes pour la mûrir et la rendre propre
belles assui^ances de son désir de les voir libres et indé-
pendants des étrangers ., et disait au Directoire : « C'est une
population inepte , lâche , et nullement faite pour la li-
berté 5 il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui
nous donnons le continent. Nous prendrons les vaisseaux,
nous dépouillerons l'arsenal , nous enlh'erons tous les ca-
nons , nous détruirons la banque , et nous garderons Cor-
fou et Ancône , etc. »
bl MARCO -BAEBARO
au gouvernement. Cet escalier conduit aune suite
de vastes appartements. La salle du grand conseil
a i5o pieds de long sur 74 ^^ large. Les plafonds
sont couverts de dorures, de sculptures, de pein-
tures. Des tableaux d'histoire peints sur place et
de dimensions colossales couvrent partout les
murs ; on y lit les noms de Tintoretto, de Calliari ,
de Zuccari, de Bassano, de Paul Véronèse et de
plusieurs autres grands maîtres de l'école véni-
tienne. Le tableau derrière le trône du doge re-
présentant le jugement dernier et la gloire des
élus par Tintoretto a environ 60 pieds de long sur
une hauteur proportionnée. Les exploits des
grands hommes de la république ont fourni pres-
que tous les sujets de ces tableaux ; par exemple
ceux de Sébastiano Ziani, d'Andréa Contarini,
de Dominico Micheli,de Francesco Morozini, etc.
La prise de Constantinople et la restauration de
l'empereur Comnènes y sont représentées ainsi
que la prise de Zara, la conquête de la Morée et une
bataille navale contre le calife d'Egypte dans la-
quelle le vénitien Marco , ayant perdu son drapeau,
coupa la tête d'un capitaine égyptien, et arborant
le turban sur sa lance , traça avec cette tête san-
glante un cercle rouge sur le nouvel étendard ; il
en reçut le surnom de Barbara que ses descen-
dants portent encore. Les principaux événements
des guerres longues et sanglantes que se livrèrent
les deux républiques rivales , Venise et Gênes , se
LE THEATRE. 63
retrouvent ici, ainsi que la guerre avec Barbe-
rousse, la soumission de cet empereur au pape
et la réception du roi de France Henri III, à son
retour de Pologne en 1574. Ce prince, ayant ac-
cepté le titre de noble vénitien, son nom avait été
inscrit dans le célèbre Livre d'or , lequel fut pu-
bliquement jeté au feu à l'entrée des Français avec
la couronne du doge; mais le nom de Henri ne
s'y trouvait déjà plus, car un descendant de ce
prince l'avait biffé de sa main royale, l'année d'au-
paravant, indigné de se voir forcé par les craintes
du gouvernement vénitien à chercher plus loin
■un autre asile. La majesté royale en fuite ne vou-
lait pas que des Serenissimi signori eussent peur
aussi. On découvre , dans la longue suite des por-
traits des doges, une place vide avec cette ins-.
cription : Locus Marini Falieri decapitatil
L'opéra ayant ici comme ailleurs trompé notre
attente, nous avons essayé d'un autre théâtre,
où, à défaut de chant, nous puissions au moins
entendre parler, et ce fut un drame sentimental à
la Kotzebue que l'on nous donna. Un meunier et
sa famille sauvent, sans le connaître, leur prince
près de périr dans un orage. Ces bonnes gens se
trouvent éti^e l'objet des persécutions d'un person-
nage puissant. Le prince , témoin de ce qui se
passe, prend le plus grand intérêt à leur malheur;
mais, sans vouloir d'abord en interrompre le cours,
il se contente de repéter à chaque nouvel acte
G4 Li: THÉÂTRE.
d'oppression : Va heuel va heiiel Benissimol mais ne
cous inquiétez pas! On le croit fou, jusqu'à ce que ,
se découvrant à la fin , le tyran subalterne pris
sur le fait est sévèrement puni. Ce cadre usé n'é-
tait rempli que de lieux communs assez plats, ce
qui n'empêcha pourtant pas la pièce d'être ap-
plaudie avec transport par le public vénitien ; et
j'en fus charmé ; car le bon goût en morale vaut
mieux que l'autre bon goût, et je m'attendais peu
à le trouver en ce pays aussi général et aussi vif.
Le chantier et les arsenaux de la marine dont
l'enceinte a près d'une lieue de tour, étaient au-
trefois ce qu'il y avait de mieux en Europe; il ne
s'y fait plus rien maintenant; un morne silence
règne dans son intérieur qui paraît vide; en effet,
les Français à leur première visite firent disparaître
tout ce qui pouvait être converti en argent, et
comme en Suisse on avait envoyé de Paris le ci-
toyen Rapinat pour organiser le pillage, ici on
envoya le citoyen Forfait. Mais lorsqu'ensuite le
Directoire crut pouvoir faire de Venise une con-
quête permanente, il n'épargna rien pour re-
mettre l'ordre et remplacer ce qui avait été dila-
pidé. Il fit équiper les vaisseaux déjà construits,
il en lïiit d'autres sur le chantier, et Venise, entre
les mains de ceux qui venaient de la mettre au
pillage et de lui ôter son indépendance politique,
semblait renaître! « Les Français, me disait un
«Vénitien, nous prirent 45 millions de francs,
AUTRICHIENS. 65
)) mais ils nous rendirent 3o millions sous la foniie
«de salaire aux ouvriers; ce qu'ils prirent aux
» riches fut en grande partie distribué parmi les
» pauvres. Nos maîtres actuels , les Autrichiens ,
«nous demandent peu, mais ils gardent tout, et
« le peuple, qui détestait les Français, commence
» à les regretter. »
Non contents des biens meubles, les vainqueurs
démolissaient les églises et les couvents, pour en
vendre les matériaux. Il est vrai qu'avec le déblai
ils comblaient des endroits bas et malsains, où ils
plantaient des arbres et semaient du gazon. Ve-
nise eut ainsi un peu de verdure et d'ombrage
pour reposer les yeux fatigués de la vaste mono-
tonie des lagunes. Des monuments du génie de
Palladio, tels que l'église àe San- Giorgio Maggiore
et celle d'// Redemplore auraient été renversés
comme les autres et leurs marbres mis à l'en-
chère , si la nouvelle municipalité n'eût trouvé
moyen de les racheter à l'aide d'un emprunt que
les Juifs fournirent, et pour le remboursement
duquel les vaisseaux paient maintenant certains
droits. De tous les couvents on ne respecta que
celui des Arméniens, qui fut même doté de toute
La boue , tirée des canaux qu'on nettoyait. Cette
boue versée à l'entour de leur demeure amphibie
construite sur pilotis dans la mer, lui assura un
petit territoire. Nous avons rendu visite à ces pères,
qui ne vSOJit que six et ressemblent à des capucins.
I. 5
66 PALAIS.
Outre l'arménien ils parlent fort bien l'italien,
un peu le français et le latin; l'un d'eux entend
même l'anglais, et c'était, nous dit -il, lord By-
ron qui le lui avait appris en échange de sa pro-
pre langue, dont il avait donné des leçons au
poète. Le couvent, d'une propreté scrupuleuse,
sert d'école ou de collège à déjeunes Arméniens en-
voyés par leurs parents. Ces moines ont quelques
instruments de physique et d'astronomie et une
bibliothèque; ils impriment eux-mêmes en ar-
ménien leurs propres traductions d'ouvrages eu-
ropéens. Nous les trouvâmes occupés d'une édi-
tion de l'histoire de RoUin très -bien exécutée.
On compte, à ce qu'ils nous dirent, cinquante mille
mots dans leur langue (i), d'autant plus concise
qu'elle est plus riche. L'ouvrage du bon Rollin, à
la vérité un peu verbeux, se trouvait beaucoup
plus court dans leur traduction. Apprenant que
l'un de nous était arrière-neveu du docteur Fran-
klin, ils le complimentèrent sur les découvertes
en physique de son parent , qu'ils paraissaient
bien connaître.
Le nombre des palais qu'il faut absolument voir
quand on est à Venise est fort grand; mais, dans
la relation d'un voyage , le lecteur n'est pas d'or-
dinaire exigeant à cet égard , et je ne dirai que
quelques mots sur deux ou trois d'entr'eux. I^e
(i) Le dictionnaire de l'Académie française contient
2€),^ 12 mots, et le dictionnaire anglais de Johnson 56,^84.
PALAIS. 67
vaste et somptueux palais Grimani est celui qui
m'a paru donner la plus grande idée de l'ancienne
magnificence de Venise, non-seulement par son
ensemble, mais parla richesse des détails et le luxe
bizarre qui y domine. Plusieurs meubles sont revê-
tus de lapis lazuli , d'améthistes et d'autres pierres
précieuses. Dans quelques-unes des salles, des
proues de galères dorées sortent en relief de la
muraille. On montre dans le palais Barbarigo
la chambre qu'habitait le Titien et où il mourut;
elle est encore ornée de ses ouvrages. La fameuse
Hébé de Canova que l'on voit dans le palais ^b-
bresci n est qu'une jolie petite fille; c'est la nature
même, mais le beau idéal de l'antique ne s'y re-
trouve pas. La draperie paraît avoir été imitée de
celle de Niobé, qui ne me semble pas un bon mo-
dèle à suivre.
Voici comment tous ceux qui ne travaillent pas
pour vivre passent le temps à Venise, de leur
propre aveu. Ils se lèvent à onze heures ou midi,
font quelques visites ou se promènent par la ville
jusqu'à trois heures, ils dînent, dorment quand
il fait chaud une heure, s'habillent et vont au
café ou Casino jusqu'à neuf heures , puis à l'Opéra
qui est un autre casino, puis encore au café une
heure ou deux, et ne se retirent en été qu'au point
du jour. Personne ne lit. Les nobles vivent obscu-
rément et pauvrement dans un coin de leur palais;
beaucoup d'entre eux dînent chez le restaurateur
5.
68 PALAIS.
à deux francs par tète, et les plus économes à
seize sous monnaie de France. Je me suis fait don-
ner la carte de leur repas, que voici : pain deux sols,
vin quatre sols, soupe six, bouilli quatre (i).
Tel est aussi l'ordinaire de leurs maîtres , les of-
ficiers autrichiens , dont l'économie est fort cri-
tiquée par les Vénitiens, bien qu'eux-mêmes soient
au même régime et qu'ils ne donnent jamais à
dîner. Il y a une bibliothèque publique très-peu
fréquentée, et plusieurs cabinets de lecture où l'on
trouve de mauvais romans. La musique est le seul
talent tant soit peu cultivé par les femmes, le
seul plaisir un peu intellectuel dont elles soient
susceptibles (2),
Depuis la révolution les aristocrates ou anfi-
GalUcans , ou cagots ^ comme je les ai entendu
(i) Voici le prix courant des principaux comestibles ,
qu'il n est pas inutile de comparer avec ceux d'autres pays
et d'autres temps, ainsi que le salaire duti-avail. La livre
est de 12 onces , et la monnaie celle de France. Pain 4 sous
la livre ( ordinaii-ement 5 sous)j bœuf 12 s. la livre;
mouton 9 s.; veau 16 s. 3 riz 4 s. ', jardinage 5 s. 3 maca-
roni ly à 8 s. 3 vin 6 à 7 s. la bouteille 3 un dinde 6 francs ;
un poulet I à 1 fr. Un journalier gagne 5o à 4o sols 3 un
charpentier ou maçon 5 fr. ; gondolier 2 fr. 3 domestique
à l'année 2 fr. par jour, et se nouri-it 3 un valet de place
5 fr. par jour. Une gondole bien équipée coûte d'achat 5o
à 55 louis.
(2) Il y a quatre conservatoires ou écoles de musique ,
pour les femmes, qui sont sur le meilleur pied. C'est dans
un de ces établissements que le talent extraordinaire de
madame Catalani reçut son premier développement.
LA NOBLESSE. 69
désigner, n'étant pas les plus forts, se tenaient à
''écart, s'effaçaient avitant que possible. Mainte-
nant ce sont les Bonapartistes ou Parvenus ou
Libéraux qui se cachent dans les coins , d'où les
autres viennent de sortir. De part et d'autre les
dénominations odieuses ou ridicules ne sont pas
épargnées , mais c'est tout ce qu'on ose. Il n'y a
pas assez de vigueur intellectuelle pour alimen-
ter les factions; on n'a d'énergie que pour les
plaisirs sensuels , tout au plus , et de passion que
pour le jeu : aussi les nouveaux maîtres de Venise
n'ont-ils rien à craindre. Voilà ce que les Véni-
tiens un peu éclairés disent d'eux-mêmes et de
leur pays.
On comptait à Venise neuf cents familles nobles,
et la généalogie d'un certain nombre d'entr'elles
remontait aux croisades ; quelques - unes , bien
plus anciennes encore, avaient pour ancêtres les
fondateurs de la république. Il ne reste de toute
cette noblesse que quinze familles à leur aise , et
trente qui sont dans l'indigence. La fortune des
premiers est en terres , cultivées par des métayers
à moitié produit; le blé et le maïs, reçus en na-
ture, sont versés sur le pavé de marbre du maître,
dans sa galerie de tableaux et parmi ses statues.
Il vend lui-même ses denrées , habite un recoin
mal meublé de ce palais et se nourrit de maca-
roni au fromage, s'il veut économiser le restaura-
teur. IN'ayant aucun goût pour la campagne, ces
'JO LE DOGK EPOUSE LA MER.
nobles propriétaires ny vont qu'aux vendanges
et à la moisson , traînant à la ville leur obscurité
pendant toute la belle saison. On les accuse de
se montrer aux étrangers en souliers poudreux,
pour faire croire qu'ils arrivent de la campagne
et que leur demeure en ville est fermée , afin
qu'on n'aille pas les y trouver.
Chaque corporation de métier entretient une
école; il y en a seize ou dix-huit dont le local est
somptueux; on y voit même des statues et des
tableaux; mais il est douteux que l'organisation
intérieure réponde à ces beaux dehors. Cepen-
dant il est de fait que la plupart des gondoliers
et des ouvriers, de la ville seulement, non de la
campagne, savent lire et écrire. Il est vrai que les
gens d'un rang supérieur, surtout les femmes, à
peu d'exceptions près, n'en savent guère davan-
tage (i). Venise n'a point de grande rivière qui
lui assure le commerce de l'intérieur, point de
manufacture, point d'industrie. Elle n'est plus
une capitale, n'a plus de carnaval, plus d'inquisi-
teurs d'état , plus de doge qui épouse la mer. C'est
un officier étranger qui a pris sa place dans cette
cérémonie annuelle, devenue tout-à-fait burlesque.
Le Bucenlaure même n'existe plus ; car les Français
f i)Lasignora Giustina Benior Miclieli a fait un \i\Yesur
L'origine des fêles véniiiennes , qui contient beaucoup de
faits curieux , et suppose une gi'ande connaissance de l'his-
toire de son pays.
LE DOGE ÉPOUSE LA MER. ^I
le brûlèrent pour profiter de la dorure (i); s'il
n'eût pas été trop vieux, ce monument flottant
de la grandeur nationale aurait été envoyé par
mer à Rouen et de là à Paris pour y figurer parmi
les autres fruits de la victoire ; ce qui après tout
n'aurait pas été plus insolent que d'y faire venir
le doge de Gènes comme un grand monarque
avait fait cent ans auparavant. Les passages navi-
gables, par lesquels les bateaux chargés peuvent
encore traverser les lagunes, se comblent tous les
jours faute de soins. Le limon de la Brenta, de la
Piave et d'autres rivières augmente les bas-fonds.
Le temps approche où Venise ne sera plus qu'une
grande ruine au milieu de marais pestilentiels, et
déjà l'air n'est pas sain en automne; il y meurt
alors douze personnes par jour sur une popula-
tion réduite à moins de cent mille âmes. Sous
rinfluence des causes de décadence actuelles, on
peut assez prévoir sa destinée.
Tout le monde sait que le doge de Venise épou-
sait solennellement la mer tous les ans ; mais
l'origine et les circonstances de cette singulière
coutume ne sont pas également connues. Dans
rannée 9^7 les Vénitiens subjuguèrent le peuple
de Narenta^ ville située de l'autre côté de l'Adria-
tique et habitée par des pirates, dont les Véni-
tiens , qui probablement ne valaient guère mieux,
(i) Cette dorui-e avait coûté , quarante ans auparavant,
la somme énorme de 60,000 sequins d'or (780,000 fi'ancs.)
"72 LE DOGE ÉPOUSE LA MER.
avaient à se plaindre, ou dont ils étaient jaloux,
T.a flotte victorieuse avait fait voile de Venise le
jour de l'Ascension , et l'anniversaire en fut de-
puis célébré d'une manière simple et grossière,
conforme aux mœurs de ce temps-là. Environ
deux cents ans plus tard , le pape Alexandre III ,
fuyant les persécutions de l'empereur Barberousse,
vint chercher un asile au milieu des lagunes, et
les Vénitiens, étant parvenus à concilier les diffé-
rents de ces deux grands personnages, virent l'em-
pereur recevoir à genoux , dans leur église de
Saint-Marc, l'absolution du pontife fugitif. Celui-ci
s'acquitta envers eux d'une manière caractéris-
tique en leur donnant l'investiture de l'Adriatique,
et le jour choisi pour cette cérémonie fut l'anni-
versaire de la victoire navale remportée sur les
pirates de JSarenta. Or le symbole de l'investiture
féodale , semblable à celui du mariage , est un an-
neau, et de là l'idée populaire, qui s'établit dans
la suite, des épousailles du doge ainsi que les mots
sacramentaux introduits dans la cérémonie : Mare!
noi ti sposiamo in segno ciel nostro vero e perpétua
dominiol Le bâtiment, à bord duquel cette céré-
monie avait lieu, ne fut point d'abord le Bucentoro ;
car l'arrêté du sénat vénitien, qui en ordonnait la
construction, date du commencement du XIV ^
siècle et il est ainsi conçu : Quod fabricetur iiavl-
giuin ducentorum hominum ,e\.Q. DucentorumàeVmt
ensuite par corruption Bucentoro.
PADOUE. 'y3
I.e vaisseau avait trois ponts de cent pieds de
long sur vingt-deux pieds de large, il était mis
en mouvement par i68 rameurs placés sur le pont
inférieur et par lui grand nombre de barques qui
le remorquaient.
L'entrepont, couvert de velours cramoisi et de
dorures , était orné avec profusion de figures allé-
goriques et de trophées divers , assemblage hété-
rogène où les d-ieux et les déesses du paganisme ,
les saints, les saintes et les madones se trouvaient
confondus. Tous les grands dignitaires de la ré-
publique et toute la noblesse étaient assemblés
autour du doge assis sur son trône. Il en descen-
dait au signal du légat du pape, et tandis que ce
représentant de sa sainteté aspergeait la mer d'eau
bénite et lui donnait sa bénédiction, le vénérable
époux y laissait tomber son anneau.
Les ambassadeurs de toute l'Europe étaient
présents à cette cérémonie, et il ne paraît pas
que ceux des puissances maritimes en témoi-
gnassent de la jalousie.
Padoue^ le iZ octobre. — Nous voici revenus à
Padoue, par la même route, le long des eaux si
troubles, et pourtant si tranquilles, de la Brenta.
Quelques maisons de campagne, que nous n'a-
vions pas remarquées en allant à Venise, ressem-
blaient beaucoup aux lust-hujsen du canal d'U-
trecht. Il me semblait voir sortir de leurs allées
de charmille, le propriétaire hollandais, en robe
'JL\ PADOUE.
de chambre de damas à grandes fl(;urs, perni-
que bien poudrée et chapeau à trois cornes, dé-
coré de la cocarde orange, marchant gravement
la pipe à la bouche, ou goûtant le repos (^rust)
au bord des eaux stagnantes de son jardin, les
yeux fixés sur une grenouille. Mais les habitants
de ces lusl-hujsen vénitiennes semblent être allés
jouir de leur rast dans un lieu où il ne peut plus
être troublé. Les paysans alertes et vigoureux
que nous rencontrions ne paraissaient cependant
pas partager cette décadence. Le grand chapeau
militaire qu'ils portaient, probablement par éco-
nomie, pour l'user, leur donnait un certain air
sacripant^ peu en harmonie avec la toin^nure dis-
tinguée de leurs femmes, enveloppées du gra-
cieux zendaletto^ ample voile qui marque la taille
et descend de la tête aux pieds.
Palladio était larchitecte par excellence des
États vénitiens; une multitude de beaux édifices
ont été construits d'après ses dessins. Ici nous
avons admiré la simplicité, la grandeur, ainsi que
les beautés de détail de l'église de Sainte-Justine;
ses huit dômes même ne font pas le mauvais effet
que l'on pourrait en attendre. L'on trouve dans
cette église une magnifique descente de croix,
groupe colossal en marbre, dont la composition^
le dessin, mais surtout l'expression, ne laissent
rien à désirer. Les pleurs de la mère du Christ
en font répandre. La cathédrale de Padoue est
PADOUF. ^5
une autre belle composition de Palladio, comme
l'autre église légèrement défigurée par ses dômes
qui sont ici au nombre de sept. C'est sans doute
un goût asiatique que les Vénitiens auront im-
porté des grandes Indes avec le poivre et la canelle.
Toutes les églises d'Italie furent méthodique-
ment pillées lors de l'invasion française; cela se
faisait par commisssaires. Ici ce fut un Français
nommé Fortis ^ à qui on avait associé l'Italien Siho
qui, étant du pays et prêtre, connaissait mieux les
êtres. Deux énormes candélabres d'argent massif
nous parurent leur avoir échappé, mais on nous
montra le prix de la rançon gravé sur chacun
d'eux; elle s'élevait à la somme de i5,6oo francs,
t45o onces à 5 francs pour l'un, et 1670 onces
à 5 francs pour l'autre.
Parmi le grand nombre de fidèles qu'à toute
heure on voit à genoux dans les recoins obs-
curs des églises italiennes, on remarque autant
d'hommes que de femmes pour le moins , ce qui
n'est pas ordinaire ailleurs. Ces sentiments reli-
gieux sont sans doute assez peu dignes de leur
objet; ils peuvent manquer de pureté ou d'éléva-
tion , et la conduite de ceux qui en sont animés
peut souvent n'être pas d'accord avec leur pro-
fession de foi; cependant je la croirais sincère.
Je n'imagine pas ce que ces malheureux en gue-
nilles qu'on entrevoit prosternés dans l'ombre,
inconnus de tous, hormis de Dieu et de leur cons-
'j6 P A DOUE.
ciencc, peuvent faire là si ce n'est prier, prier la
madone, il est vrai, ou le crucifix attaché à la mu-
raille, leurs idées ne s'élèvant guère plus haut;
mais elles sont néanmoins en rapport avec ce sen-
timent intérieur de quelque chose existant au-
delà de cette vie , qui semble être né avec nous,
qu'au moins nous nous souvenons d'avoir éprouvé
dès la première enfance et sous des formes sou-
vent très bizarres. Sans cesse obscurci et déna-
turé, mais jamais détruit, ce sentiment mysté-
rieux reparaît sous toutes soi'tes de formes , chez
tous les hommes , parmi tous les peuples et dans
tous les âges. Il nous accompagne à notre der-
nière heure et semble triompher de la mort.
L'université de Padoue est un édifice vénérable,
intérieurement décoré d'une fort belle colonnade
à deux étages. Les murs sont couverts d'armoi-
ries et de noms illustres d'étudiants autrefois
envoyés à Padoue des extrémités de l'Europe;
mais ces temps sont bien changés.
L'on montre une ancienne cour de justice cons-
truite au XIP siècle sur le modèle des basiliques
romaines, laquelle a 3oo pieds de long, loo pieds
de large et environ lOO pieds de hauteur. Ses
quatre murs isolés , sans appuis extérieurs ni rien
qui les lie entre eux, ont depuis six cents ans sou-
tenu le poids d'une toiture énorme et les secousses
de plusieurs violents tremblements de terre, sans
en être le moins du monde ébranlés.
ROViGO. yy
Rouigo , 24 octobre. — Nous avons voyagé une
grande partie de la journée pour faire très-peu
de chemin , tant la route est mauvaise ; c'est une
fondrière , presque impraticable , qui contraste
avec le bon état des routes du Milanais. Le pays ,
monotone et plat, a d'ailleurs la même apparence
de fertilité et de bonne culture. On voit partout
des vignes entrelacées aux mûriers, et, dans la
saison, du mais entre les rangs de ces arbçes; les
fossés d'eau stagnante sont bordés de saules et de
peupliers ébranchés. Enfin, de loin à loin , apparais-
sent quelques vieux châteaux abandonnés, tou-
jours sans portes ni fenêtres , à moins qu'ils ne se
soient trouvés assez près de la grande route pour
avoir été transformés en cabarets.
Une autre espèce de voile succède ici à l'élé-
gant zendaletto des Vénitiennes ; c'est tout sim-
plement un jupon blanc , que les femmes se met-
tent sur la tête , montrant le nez par l'ouverture
de la poche ; d'autres , sans voile , laissent voir un
corset enfoncé sur l'estomac, relevé en pointe
dans le bas, et présentant dans le haut une sail-
lie exagérée , et ordinairement vide , qui sert de
poche au beau sexe ; j'en ai vu tirer un gros
morceau de fromage , du pain et un couteau. A
ce costume , il faut ajouter un vieux chapeau
d'homme et des pantoufles à hauts talons poin-
tus, lesquels ont une telle affinité avec la boue
épaisse du grand chemin , qu'il n'est pas toujours
'jS LES ROUTES.
facile de les en extraire. Pendant que ces pau-
vres femmes vont à pied, leurs paresseux de ma-
ris, enveloppés d'un grand manteau brun, che-
minent sur des ânes, touchant des pieds la terre
de chaque côté. Le grand luxe du pays est celui
des boeufs de travail ; nous avons vu cinq paires
de ces magnifiques bétes attelées à un char de
médiocre grandeur, et quatre paires à une seule
charrue.
On ne comprend pas comment des métairies
de 5o à 60 arpents^ telles qu'on dit être les fermes
de ce pays-ci , et sans prairies , peuvent nourrir
une telle surabondance d'animaux de trait, que
l'on pourrait les appeler des animaux de luxe.
Roi>igo est une ville malsaine et pauvre, où
l'on nous a fait payer exorbitamment cher un
mauvais gîte.
Bologne ^ iS octobre. — Les routes sont telle-
ment négligées, que, voyager ici, c'est labourer.
Nous avons fait 55 milles en douze heures avec
un double attelage , à travers la même intermi-
nable plaine, voyant toujours de la vigne sur les
arbres , des rivières encaissées au-dessus du ni-
veau des terres adjacentes , des châteaux en
ruine, de sales chaumières, d'innombrables men-
diants, et cependant des paysans à leur aise. Telle
est l'absence de tout objet proéminent dans le
paysage , qu'un grand arbre , que nous avons jugé
être un orme, s'est, pendant deux heures, mon-
LE PO. yC)
tré sur rhorison, devant nous d'abord, puis der-
rière. Cette partie l)asse de la Lombardie pour-
rait être comparée au Delta d'Egypte, avec cette
différence que le Nil , par ses inondations , ne
fertilise pas seulement le pays , mais en élève
par degrés le niveau au-dessus des inondations
futures, tandis qu'ici le limon du Po , artificiel-
lement porté jusqu'à la mer, ne sert qu'à former
de nouveaux marais, au lieu d'assainir les an-
ciens. Tout le pays que nous avions, cette après-
midi, à notre gauche, entre l'embouchure du Pô
et Ravenne , noyé, fiévreux et stérile, n'est ni
mer ni terre, et fait assez voir ce que les lagunes
de Venise deviendront un jour; mais, du côté
opposé, l'intérieur des terres est au contraire
salubre et très-productif. Malheureusement , la'
saison est trop avancée; nous sommes trop nom-
breux et trop chargés de bagage pour nous éloi-
gner du droit chemin; aussi nous contentons-
nous, pour le présent, de lire, dans les lettres
intéressantes et instructives de M. Lullin de Châ-
teauvieux, la description de ce pays et de la partie
la plus pittoresque et la moins connue des Apen-
nins , qu'il a parcourue.
On traverse le Pô sur un grand bateau plat amarré
par un cable fort long à une ancre au milieu du
fleuve, de manière à se présenter obliquement au
courant qui le chasse d'une rive à l'autre alterna-
tivement, comme un pendule. Bientôt après on
8o FERRARE.
arrive à Ferrare, où nous apperçiimes en passant,
(le longues lignes de palais déserts. La misère d'un
peuple est incurable , lorsque pour lui le temps
n'a point de valeur. Partout ici , lorsqu'on change
de chevaux, les passants s'arrêtent par pur désœu-
vrement et se forment en groupe, pour voir faire
ce qu'ils ont déjà vu cent fois. Ferrare est encore
plus malsain que Rovigo et marche plus rapide-
ment vers sa décadence. Les villes que nous tra-
versons sont à moitié désertes, et les châteaux
en ruines sans que les chaumières en soient pour
cela plus nombreuses, plus propres ou mieux
soignées ; la basse classe ne s'est ni recrutée ni en-
richie des pertes de la haute; cependant l'Italie
est encore le pays le plus peuplé de l'Europe ,
quoique l'Europe ait doublé en population depuis
im siècle. Qu'était elle donc autrefois ?
Il faut qu'une maison neuve soit un objet bien
rare dans cette partie de l'Italie, car nous avons
été tout surpris d'en voir une aujourd'hui, un peu
au-delà de Ferrare. Elle paraissait appartenir à un
vaste établissement agricole fort bien soigné
Nous traversâmes le Reno, comme nous avions
traversé le Pô, au moyen d'un bateau qui va et
vient autour d'un point fixe. Aux approches de
Bologne la route est, dit-on, plus sûre; cependant
le groupe de fainéants déguenillés que nous trou-
vâmes assemblés devant la maison de la poste, de
plus mauvaise mine encore qu'à l'ordinaire, ne
CRUAUTÉ A l'égard DES ANIMAUX. 8l
promettait rien de bon aux approches de la nuit.
Une jeune fille maigre et pâle, accompagnée d'un
petit garçon qui n'avait pour tout vêtement
qu'une grande veste d'homme serrée par un brin
d'osier autour de la ceinture, demandait la cha-
rité avec l'air d'en avoir grand besoin. On pria le
postillon de changer un écu , il n'avait point de
monnaie. J'en trouverai, dit-elle, tendant la main
avec confiance ; le postillon se mit à rire, pensant
bien qu'on ne s'y fierait pas, mais il y avait dans la
physionomie de cette jeune fille quelque chose de
rassurant et l'on s'y fia. Aussitôt elle part à toutes
jambes, ses guenilles flottant au gré du vent, et
disparaît. Un quart-d'heure s'écoule, nous par-
tions quand on la vit revenir hors d'haleine; point
de monnaie , et elle jette en hâte l'écu dans la voi-
ture qui déjà roulait; on le lui rejeta; je la vis
le baiser après l'avoir ramassé.
Un des chevaux qu'on nous donna ici n'allait
pas exactement comme son conducteur aurait
voulu, et celui-ci faisait pleuvoir les coups de fouet
si violemment et si maladroitement, que la mèche
s'accrochant à tout moment, l'obligeait à descendre
quelquefois pour la dégager; et le malheureux
cheval d'être fustigé de plus belle ; il ruait alors ,
passait ses jambes par-dessus les traits et rompait
les cordes, auxiliaires obligés des harnais d'Italie ;
nouveaux délais, nouvelles fureurs, autre grêle de
coups. Le fouet à la fin se cassa; mais le postillon
I. 6
8^ CRUAUTÉ A. l'Égard des animaux,
frappait du manche sur la tète de lanimalqui reten-
tissait sous ses coups. On aurait ri, si l'indignation
causée par un tel exès de brutalité l'eût permis,
d'entendre des soliloques tels que le suivant :
Bricconel corne ardisci tu di guardarmi in viso !
Tout ce que le barbare comprenait à nos plaintes,
c'est que nous étions mécontents des délais; cela
va sans dire, car il n'entrait pas dans sa tête que
des voyageurs pussent l'être d'autre chose, et lui
de redoubler ses coups, A la fin on fit passer cette
voiture derrière l'autre, et l'arrangement eut quel-
que succès. Un de nous ayant observé que peut-
être le cheval était ammalato^ cette idée , je ne sais
pourquoi , fit partir le postillon d'un grand éclat de
rire; l'idée que la maladie d'un cheval pût ou dût
l'empêcher d'aller , ou que ce fût une raison de l'é-
pargner , lui semblait on ne peut pas plus ridicule ;
demi-heure après, le mot ammalato qu'il répé-
tait encore à mi-voix en riant, montrait qu'une
si bonne plaisanterie n'avait encore rien perdu
de son sel. Il y a quelques mois qu'un autre che-
val de poste, s'étant abattu de fatigue, gisait tris-
tement dans la boue et semblait près de sa fin. Le
postillon , homme à ressources , trouvant les sti-
mulants ordinaires sans effet, coups de fouet,
coups d'épingles sur le garrot blessé, (cela se pra-
tique en Italie ) coups de pieds et coups de
poing, court au champ voisin, en rapporte une
brassée de paille, la jette sous le ventre du cheval ^
RIZIÈRES. 83
y met le feu avec sa pipe, et dans peu d'instants,
l'animal est sur ses jambes et se traîne jusqu'à la
prochaine poste. Notre corriere de qui je tiens
cette anecdote , quoique assez bon homme d'ail-
leurs, trouvait l'expédient admirable et s'en di-
vertissait beaucoup en le racontant. Le bas peuple
n'est nulle part fort tendre à l'égard des animaux ;
mais la même classe, en Italie, est tout-à-fait sans
pitié, et cette disposition plus ou moins cruelle
fournit des données assez sûres pour juger du de-
gré de civilisation d'un peuple.
A la lueur d'un beau clair de lune nous décou-
vrions des champs inondés ; c'étaient des rizières,
culture très lucrative, puisqu'elle rend net jus-
qu'à 6 ou 7 louis par arpent chaque année. On
l'accuse d'être très mal saine, mais cela est con-
testé et l'on trouve même que la mortalité a sen-
siblement diminué dans les lieux où la culture
du riz est introduite. Voici le fait : on ne met en
rizières que les terrains déjà très humides et par
conséquent mal sains; ils y gagnent, car on les
inonde , et quelques pouces d'eau sur la surface
d'un marais suffisent pour en intercepter les
miasmes dangereux, ou les empêcher de se for-
mer; mais comme les terres adjacentes, et qui
auparavant n'étaient point marécageuses, le de-
viennent par infiltration , l'inconvénient du mau-
vais air ne fait que changer de localité et s'é-
tendre; ainsi, considérant la chose en grand, il
6.
84 BOLOGNE.
est vrai de dire que l'introduction de cette culture
est nuisible à la salubrité. Les maisons de Bologne
comme celles de la plupart des autres villes lom-
bardes, sont bâties sur des arcades à colonnes,
à la beauté desquelles le clair de lune qu'il fai-
sait à notre arrivée ajoutait son prestige ordi-
naire. A peine étions-nous établis à l'auberge au-
tour d'un bon feu, car il ne fait pas toujours chaud
en Italie , discutant les aventures de la journée ,
que les postillons sont venus faire des plaintes
amères contre notre carrière qui les payait mal;
ils avaient reçu pourtant 55 sous par poste au lieu
de 35 sous seconda Vorclinanza ; mais ils s'étaient
imaginé que des gens assez dupes pour avoir pitié
des chevaux, devaient être traités en conséquence.
Balagne, 26 octobre. — Accompagnés d'un guide,
nous sommes dès le matin sortis en quête des cu-
riosités de la ville; c'était un dimanche, et les rues
pleines de monde présentaient un spectacle dont
il ne serait pas aisé de se faire une idée. Les men-
diants s'attachent de préférence aux étrangers;
aucun refus ne les décourage, et l'aumône don-
née à un , nous en attirait dix autres. Quelques-
uns semblaient mendier en amateurs plutôt que
par besoin ; mais la plupart exhibaient leurs preu-
ves. Un malheureux, sans mâchoire inférieure,
marchait à reculons devant nous , pour mieux
montrer son affreux râtelier de tête de mort, et
faire entendre les mugissements confus qui sor-
MENDIANTS. 85
talent de son gosier. Un autre avançait son bras
décharné, couvert d'ulcères, jusque sous nos
yeux , et un sourd-muet nous poursuivait de ses
articulations discordantes. Les m'ente! de notre
guide, quoique prononcés d'autorité, restaient
sans effet, lorsque de notre part un seul regard
de pitié ou de dégoût annonçait qu'il faudrait
finir par se rendre. Arrivés devant la prison avec
notre cortège , tout ce que les intervalles des bar-
reaux de fer pouvaient laisser passer de mains
suppliantes, de bonnets ou de débris de chapeaux,
s'avançait pour demander l'aumône avec des cris
véritablement infernaux. Partout les yeux ren-
contraient des modèles tels que Salvator Rosa les
eût choisis. La cathédrale, où l'on nous conduisit,
était tendue de damas rouge, non point disposé
en draperie, mais ajusté comme un habit, à la
mesure des gros piliers saxons et de leurs chapi-
teaux. Il y avait foule, et la canaille poussait et
se pressait, sans ordre ni discrétion, parmi ceux
qui occupaient les bancs et les chaises , marchant
sur ceux qui priaient à genoux, et secouant la
vermine de ses guenilles sur les robes de mous-
seline blanche et les beaux châles. Nous nous
procurâmes des chaises pour entendre la messa
cantata ; mais en attendant , on expédiait les
messe piane à la douzaine dans les nombreuses
chapelles des deux ailes, et chacun suivait des
yeux et du geste le prêtre le plus à sa proximité ,.
86 LA MESSE.
qui dépêchait le sacrifice de la messe avec cette
irrévérente prestesse qui étonne si tort les étran-
gers ; tous se levant, s'asseyant, s'agenouillant, tour-
nant d'un côté et d'un autre, sans aucun concert
entre eux. Honteux à la fin de notre immobilité
au milieu de cette agitation générale , nous nous
retirâmes tout doucement dans un lieu écarté.
Enfin la messa cantata commença; mais à notre
gré , les maigres accords de quelques violons rem-
plaçaient mal la puissante harmonie de l'orgue,
et quant au caractère de la musique, il suffira
de dire que nous eûmes un solo de violon dans
lequel l'artiste fit des tours de force sur le manche
de son instrument, pour la plus grande édifica-
tion des fidèles. « Le plain chant, dit Rousseau,
« reste bien défiguré , mais bien précieux de l'an-
« cienne musique grecque , est encore préférable
t( de beaucoup, même dans l'état où il estactuel-
« lement et pour l'usage auquel il est destiné, à
« ces musiques efféminées et théâtrales, ou maus-
« sades et plates, qu'on y substitue dans quelques
« églises, sans gravité, sans goût, sans convenance
« et sans respect pour le lieu qu'on ose ainsi pro-
ie faner. »
Les tableaux revenus de Paris ont été placés
ensemble dans une salle de l'académie des beaux-
arts, où nous passâmes quelques heures à les
contempler ; mais comme les heures paraissent
longues à la lecture, je me dispenserai d'en rien
LES MORTS. 87
dire, ainsi que des statues, à l'exception d'un
groupe moderne représentant Virginie poignar-
dée par son père. Celui-ci n'est qu'une belle figure
académique; mais Virginie est digne de l'anti-
quité. C'est l'ouvrage d'un artiste contemporain,
Jacomo Deinaria , de Bologne. Canova, dit-on, est
souvent venu voir ce chef-d'œuvre et en fait le
plus grand éloge. Les palais sont encore plus in-
grats à décrire que les tableaux; c'est pourquoi
je ne dirai rien du palais Marescalchi, du palais
Zambeccari , ni des autres , quoique nous les
ayons vus.
Ceux qui, en 1799, enlevaient l'argenterie des
églises et les tableaux du musée , voulurent en
revanche faire un beau cimetière , où les grands
hommes eussent des monuments somptueux (i),
et où les morts ordinaires trouvassent au moins
de la place et pussent en jouir le temps néces-
saire pour rentrer dans la poussière, avant d'être
délogés par d'autres. Tout était au mieux jusque-
là; mais l'emplacement ayant déjà servi de cime-
tière, les anciens morts furent appelés à jouer
un rôle forcé dans la décoration moderne, et ces
conscrits de l'autre monde, tirés du sein de la
terre où ils reposaient, ont été rangés en bataille
le long des murs , à la manière des catacombes à
Paris, où les mêmes gens ont fait la même chose,
par suite de ce goût pour les expositions tliéâ-
(1) Quelques-uns sont l'ouvrage de Jacomo Demaria.
88 TOURS DE BOLOGNE. '
traies qui , sans qu'ils s'en doutent , les dirige
toujours. Ceux qui nous précèdent dans la tombe
ont un certain droit à nos respects ; c'est un sen-
timent naturel qui se retrouve chez tous les peu-
ples et dans tous les siècles; mais l'ostentation
n'est pas du respect, encore moins l'odieux mau-
vais goût , qui fait servir les tristes dépouilles de
l'humanité à de puériles décorations pour l'amu-
sement du vulgaire. C'est profaner ce sentiment
naturel , que de violer les tombeaux et de mon-
trer indécemment à tous les yeux ce qu'ils eussent
dû protéger et couvrir à jamais de leur ombre.
Tout le monde a entendu parler de la tour de
Pise , qui penche ou surplombe de quinze pieds ;
il n'en est pas ainsi des deux tours de Bolo-
gne, pour le moins aussi extraordinaires. Quoi-
que placées à côté l'une de l'autre , elles diffèrent
entre elles par la forme, la hauteur et le degré
d'inclinaison; mais toutes les deux surplombent
d'une manière effrayante au-dessus des maisons
de la partie la plus peuplée de la ville. Celle du
moindre diamètre s'élève à la hauteur prodi-
gieuse de 35o pieds. Construite en l'an iiio,
elle avait originairement 47^ pieds de hauteur ;
mais , à la suite d'un tremblement de terre ( en
1 4 1 6 ) , qu'elle avait pourtant fort bien supporté,
on lui ôta , par précaution , un quart de sa hau-
teur. L'autre tour , encore plus penchée ( elle
surplombe de huit pieds), n'a heureusement que
LE THEATRE. 89
1 3o pieds de hauteur et une base plus large que
sa voisine.
Nous revenons du théâtre, où l'on donnait
une comédie. Le principal personnage , qui bé-
gaie horriblement, est îaniico délia casa^ ou plu-
tôt l'amico de la maîtresse de la maison, son Ci-
cisheo , qu'elle traite pourtant fort mal ; mais ses
querelles avec une fille du premier lit de son
mari sont bien autrement sérieuses. La jeune
personne , qui est sur le point de se marier , rap-
pelle à tous propos à sa belle-mère , en présence
des deux messieurs , son âge mûr , ce qui la
blesse à l'endroit le plus sensible, et, dans sa fu-
reur , cette dernière , trouvant le malheureux ci-
cisbeo sur son chemin , lui applique un grand
soufflet. Le mari essaie en vain de réconcilier
ces aimables dames , promettant une bague de
prix à la première qui fera les avances ; tentées
toutes deux par ce bijou, et chacune voulant en
priver son adversaire, on les voit avancer et re-
culer alternativement, suivant que l'avarice , l'or-
gueil, l'envie prédominent tour-à-tour, jusqu'à
ce que, de nouvelles insultes leur faisant oublier
la bague, elles se séparent plus brouillées que
jamais-
Les hommes se querellent de leur côté et se me-
nacent, mais sans aller plus loin, et montrent aussi
peu de courage que d'esprit. L'esprit pourtant
ne manque pas dans la pièce, qui abonde en
go LES MOEURS.
scènes comiques ; mais si le tableau qu'elle présente
des mœurs domestiques du pays a beaucoup de
ressemblance, ces mœurs ne sont ni aimables, ni
estimables. A Bologne, comme à Venise, les spec-
tacles semblent absorber la population entière;
toutes les familles qui ne sont pas pauvres ont
leur loge au théâtre, où elles reçoivent et ren-
dent leurs visites. L'entrée en est à si bas prix ,
que cet usage , qui dispense de recevoir ses amis
chez soi, ainsi que de tous les devoirs d'une société
libérale, devient une grande économie.
Avant l'année 1796, les Bolonais auraient pres-
que pu se croire en possession d'une constitution
libérale, car ils avaient alors leur sénat et un
agent diplomatique à la cour de Rome; mais à la
restauration, le pape, au lieu de sénat, ne leur
rendit qu'un sénateur dont le costume est ma-
gnifique , mais le pouvoir à peu près nul ; le car-
dinal légat de sa sainteté, espèce de gouverneur
de province , étant en effet le seul maître. Tel est
le discrédit attaché à cette dignité nominale de
sénateur, que les nobles, de familles ancienne-
iTient consulaires, dédaignent d'en être revêtus.
Quelques-uns des nobles se distinguent par
leur active humanité; on en voit consacrer leur
vie et leur fortune au soulagement des pauvres
et des malades; c'est une passion vertueuse qui
ne remplace pourtant pas aussi avantageusement
qu'on pourrait le croire celles qui résultent de l'am-
LES MOEURS. 9I
bition personnelle; car il faut une certaine cul-
ture d'esprit, un certain développement intellec-
tuel à l'ambitieux, pour lui et les siens; il veut que
les enfants destinés à perpétuer son nom , soient
au moins bien élevés , tandis que pour faire l'au-
mône comme on la fait en Italie, il n'est besoin
que d'un peu de cœur sans beaucoup de tête , et
avec cela on peut faire assez de mal tout en vou-
lant faire le bien.
La plupart de ces nobles paresseux , conserva-
teurs timides de l'ignorance , parce qu'elle existe
depuis long-temps, n'ont pas même assez d'éner-
gie pour s'occuper de leurs affaires domestiques,
dont ils abandonnent l'administration à un inten-
dant; voici leur vie : ils se lèvent tard, vont à la
messe, montent à clieval, se font mener en voi-
ture au corso pour passer le temps et gagner de
l'appétit; dînent, dorment un peu, s'habillent,
vont au théâtre, soupent, se couchent et le len-
demain recommencent; une grande maison mal
tenue et un bel équipage sont les objets de luxe
favoris. Les cadets de famille, trop pauvres pour
prendre femme, recherchent celles d'autrui; et
les femmes, élevées au couvent dans la crainte de
l'enfer pour tout principe (quelques messes vous
en tirent toujours), sont trop incapables de se
créer d'autres plaisirs que celui d'avoir un amant,
pour se refuser celui-ci, qui est le seul à leur
portée. Les filles de condition, qui en très petit
92 ENSEIGNEMENT.
nombre trouvent à se marier , unies au sortir de
l'enfance et du couvent, à un homme qui ne leur
est pas même connu, font ensuite leur choix
auquel elles demeurent en général fidèles. Des
deux unions, celle-ci semblerait presque la plus
légitime ; et malgré tout ce que l'on a dit des Ita-
liennes, elles me paraissent faire preuve de moins
de légèreté, et de plus de délicatesse que ces
femmes d'autres pays, qui , dans leurs amours pas-
sagers, changent d'objets sans scrupule. Les of-
ficiers français qui à la révolution inondèrent
l'Italie , à force de se moquer du si§isbéisme réus-
sirent en partie à lui substituer des habitudes dé-
cidément plus immorales, et la description poé-
tique que Parini nous a laissée de la manière de
passer le temps aux différentes heures de la jour-
née (// matino , il mezzo giorno , la sera , vespro e
notte\ très-exacte il y a vingt-cinq ans, l'est moins
à présent.
Jusqu'à la fin du dernier siècle, les moines,
professeurs de l'Université de Bologne, n'ensei-
gnaient encore qu'une théologie haineuse et so-
phistique , et un droit pyrrhonien et chicaneur.
Mais heureusement que ces études, sans attrait
naturel et ne conduisant à rien , étaient peu sui-
vies.
L'observatoire astronomique, pourvu seule-
ment de quelques instruments que le pape Lam-
bertini avait achetés de lord Cowper, était dans
LA POLITIQUE DE l'eNSEIGNEMENT. gS
un tel état de dénuement qu'on n'aurait pu y faire
des observations suivies; un coin de terre dans
une cour formait tout le jardin botanique. La
meilleure université alors était celle de Pavie ,
pour laquelle Joseph II avait beaucoup fait; on y
trouvait des professeurs du premier mérite , tels
que Franck, Scarpa, Tamburini, Tissot ; mais les
moyens d'instruction, ici comme partout en Italie,
n'étaient pas à la portée du peuple. — En Tos-
cane, même à présent, on compte 760,000 indi-
vidus qui ne savent pas lire, sur une population
d'un million. Pendant la république , on organisa
les trois universités de l'État , sur le pied de celle
de Pavie et même mieux. A Bologne on dépensa
des sommes énormes pour cet objet; des écoles
préparatoires furent fondées , et les étudiants
passaient des unes aux autres, avant d'arriver à
l'université; il y avait dans ces écoles des places
d'externes et des places de pensionnaires ; il y en
avait de gratuites ainsi que de payantes; rien
enfin n'avait été négligé pour mettre l'instruction
à la portée de tous les rangs. Le peuple commen-
çait à prendre goût à l'instruction; les places
payantes , comme celles qui ne l'étaient pas, étaient
demandées avec ardeur; une émulation salutaire
s'établissait entre les écoles préparatoires; les ly-
cées de Fèrrare, Mantoue,Vérone, acquéraient une
haute réputation. On remarque que la conscrip-
tion même contribuait indirectement à fomenter
94 LA POLITIQUE DE LE NS E I GNE MEN T.
le zèle; ce fléau était devenu en quelque sorte
un bienfait ; car le simple soldat, pour devenir ca-
pitaine, devait savoir au moins lire et écrire, et,
comme toute la génération nouvelle ne voyait en
perspective que le métier des armes, chacun
voulait acquérir ce qu'il fallait pour s'avancer.
Les sœurs et même les mères qui n'étaient pas
indifférentes aux succès de leurs frères et de leurs
fils, apprenaient d'eux quelque chose.
Il s'en faut bien que tout le monde soit d'ac-
cord sur le bon effet de l'instruction aussi ré-
pandue , et voici comme l'on raisonne : les peu-
ples que l'on prend la peine d'instruire de leurs
droits ainsi que des devoirs des gouvernements
à leur égard, se montrent bientôt, dit- on, dis-
posés à exagérer et à méconnaître les uns et les
autres; de là les révolutions. L'objection est spé-
cieuse , et si elle était fondée , il faudrait sans doute
écarter les moyens d'instruction au lieu de les
faciliter. Mais , quoi qu'on fasse , il y aura toujours
quelques individus qui, à force de talents naturels,
ou à la faveur de circonstances particulières,
acquerront des connaissances et de l'habileté;
ainsi placés entre la classe supérieure qui les re-
pousse et la classe inférieure dans laquelle ils
sont nés, mais qu'ils dédaignent à leur tour, ces
individus, nécessairement mécontents ^e l'ordre
de choses dans lequel ils vivent, devront naturel-
lement être disposés à le renverser. Les hommes
LA. POLITIQUE DE l'e N SE I G N EMEN T. qS
du peuple instruits parmi la foule ignorante, por-
tent avec eux le brevet de meneurs dans les révo-
lutions ; ils en sont les chefs naturels , et cette foule
ignorante leur fournit les manœuvres dont ils ont
besoin pour faire le gros ouvrage. Plus l'instruc-
tion sera circonscrite, plus il y aura de ces ma-
nœuvres et plus les chefs en petit nombre auront
d'influence et de pouvoir; l'inconvénient est iné-
vitable. Que si au contraire l'instruction devient
générale parmi le peuple, il n'y aura plus d-^ me-
neurs en titre, plus de dupes qui veuillent les
suivre; tous ceux qui n'auront pas assez d'esprit
pour être chefs révolutionnaires, en auront pour-
tant trop pour consentir à être manœuvres, et
voyant bien qu'il n'y a rien à gagner pour eux dans
le désordre, ils se soumettront volontiers à des
conditions raisonnables. L'instruction de tous est
donc le meilleur et même le seul moyen de dé-
jouer les mauvais desseins du petit nombre. D'ail-
leurs l'homme instruit, réussissant mieux dans
tout ce qu'il entreprend, étant meilleur manu-
facturier, meilleur négociant, meilleur agricul-
teur, ayant enfin beaucoup à perdre au désordre,
n'aime pas les révolutions ; l'homme instruit a
plus de dignité, de probité, d'humanité que l'i-
gnorant, il a tout au moins plus de prudence et
voit que son intérêt est dans la sûreté générale des
personnes et des propriétés. L'expérience de tous
les pays et de tous les peuples nous apprend que
q6 la politique de l'enseignement.
les révolutions sont d'autant plus atroces et plus
extravagantes qu'il y a plus d'ignorance dans le
grand nombre. Il est vrai qu'un peuple instruit
ne goûtera pas l'arbitraire et repoussera l'oppres-
sion ; mais aussi il n'aspirera pas à une égalité chi-
mérique et ne se livrera pas à d'aveugles fureurs;
enfin il saura ce qu'il veut, et l'on pourra le con-
tenter. En Italie , la restauration a mis fin au sys-
tème d'instruction parmi le peuple , précisément
au moment où toute l'instruction dangereuse était
acquise; le poison avait été donné, on a retiré
l'antidote.
Pendant la courte durée du royaume d'Italie, la
liberté delà presse, qui était loin d'être entière, se
trouvait cependant moins gênée qu'auparavant,
car il y avait un certain ordre de principes moraux
et politiques, que le nouveau gouvernement ne
pouvait décemment s'empêcher de reconnaître
comme base de son existence , quoiqu'il ne les
aimât point du tout; comme, par exemple , la divi-
sion des pouvoirs temporel et spirituel, l'indé-
pendance et la publicité judiciaires, la liberté de
conscience, l'égalité devant la loi. Ces principes
se répandaient ; on commençait à sentir l'avan-
tage de leur application , bien qu'ils eussent été
reçus avec assez d'indifférence. Sans doute des in-
novations philanthropiques , faites les armes à la
main , par un jeune conquérant , césar et char-
latan à la fois , qui subjuguait le pays et le dé-
L INQUISITION. 9-7
poiiillait , sons prétexte de le constituer , devaient
inspirer quelque défiance; et il faut convenir que
c'était pour les amis de la liberté une bien fausse
position, que celle d'associés d'un despote mili-
taire. Aussi , malgré leur prédilection pour Bona-
parte, inconséquents d'un bout à l'autre, les libé-
raux ne firent en Italie, comme en France, aucun
effort pour le sauver.
L'inquisition romaine n'avait jamais été aussi sé-
vère que celle d'Espagne, et depuis long-temps elle
se bornait à tracasser les individus un peu mar-
quants,^ qui il prenait fantaisie de voyager, ceux que
l'on soupçonnait de lireou de penser, ou enfin ceux
qui ne vivaient pas tout-à-fait comme les autres. A
l'approche des Français, l'inquisition cessa d'exister
sans que personne s'en aperçût, excepté pour-
tant un malheureux prisonnier , trouvé dans les
prisons du saint-office à Faenza près de Bologne,
où il avait été enfermé nombre d'années. En Tos-
cane et dans les états de la maison d'Autriche , le
pouvoir sacerdotal était bien faible.
Je n'avais encore rien vu en Italie qui me don-
nât une trop favorable opinion de ses habitants:
cependant, les informations que j'ai reçues sur
les mœurs domestiques des campagnards de cette
partie du pays, m'ont appris à ne rien conclure
encore. Je tiens ces informations d'un grand pro-
priétaire, habituellement en contact avec les gens
de la campagne, mais qui d'ailleurs n'étant point
I. 7
C)8 II -S MOEURS.
lui-même du pays (i) possède toute rexpériencé
d'un Italien, sans en avoir les préjugés. Les paysans
de cette province ne sont point propriétaires, ils
n'ont pas même un bail de la ferme qu'ils culti-
vent de père en fils, depuis plusieurs générations;
mais leurs engagements tacites avec le proprié-
taire du sol n'en sont pas moins fidèlement rem-
plis. Il n'est pas rare de rencontrer sous le même
toit trente ou quarante individus, appartenant à
différentes branches de la même famille , en com-
munauté absolue d'intérêts , sous la direction d'un
chef qu'ils choisissent entre eux, et qui se trouve
seul responsable envers le propriétaire. C'est lui qui
dirige l'exploitation, tandis que sa femme gouverne
l'intérieur; une ou deux des autres femmes pren-
nent soin de tous les enfants, pendant que les pères
et mères sont aux champs. JSous aidons perdu un
enfant la nuit fi'er/zz'è/e, disait une d'elles, qui pour-
tant n'était point mère elle-même. Il règne, en
général, la plus parfaite union dans ces tribus
d'Israël, où tout est bien ordonné dans l'intérêt
de tous. Lorsque le chef devient trop vieux ou
se montre incapable, on en nomme un autre qui
succède aux engagements de son prédécesseur,
ainsi qu'à l'exercice de ses pouvoirs. Quelquefois
le fermier paie une redevance fixe ; mais le plus
souvent, il partage à moitié les produits vendables
avec le propriétaire , et paie également la moitié
(i) M. Crud , du canton de Vavid.
LES MCœURS. gq
des impôts assis sur le fonds. Il est rare que le pro-
priétaire prenne la peine de surveiller le battage du
grain ou son partage; mais il fait son choix entre
les monceaux préparés par le métayer, et le grain
est porté chez lui. Il en est de même du chanvre;
ce n'est que lorsqu'il est tout broyé et réuni en
tas ou en ballots, que le partage a lieu. Les raisins
se recueillent dans des tonneaux ouverts placés
sur les chars déjà décrits , et le métayer en en-
voie au propriétaire un nombre égal à celui qu'il
garde, sans qu'il soit d'usage non plus de surveiller
cette opération.
Le propriétaire se trouve ainsi , jusqu'à un cer-
tain point, associé aux opérations agricoles du cul-
tivateur; il est à portée de le connaître intime-
ment, et il s'établit des relations d'une grande
importance morale et politique entre deux clas-
ses de la société, qui, sous le régime des baux
à rente fixe , se trouvent tout-à-fait étrangères
l'une à l'autre. Le pays contient un grand nom-
bre de villes ou de bourgs , mais fort peu de vil-
lages , les habitations rustiques étant ^chacune
placée sur le domaine exploité. 11 en résulte moins
de rapports sociaux entre les diverses familles,
mais aussi beaucoup moins de risque d'épidémies,
soit parmi les hommes, soit parmi le bétail. Ces
associations patriarcales jouissent de beaucoup
d'aisance, mais elles possèdent fort peu d'argent;
plies consomment une grande partie de leurs pro-
7-
lOO LES MŒURS.
duits, achètent et vendent peu. On élève beau-
coup de volaille, et les paysans mettent de temps
en temps la poule au pot. Les femmes filent et
tissent, et même savent teindre. Comme il n'y a
ni pierres, ni gravier dans le pays, elles vont or-
dinairement nu-pieds, et il n'est pas rare en été
de les rencontrer endimanchées, portant, comme
en Ecosse , leurs souliers d'une main et de l'autre
leur éventail, dont elles savent fort bien faire
usage. Les divertissements des paysans se rédui-
sent à peu près au jeu de boules ; ils n'ont ni dan-
ses, ni réunions bruyantes, mais ils ont en revan-
che, de belles processions accompagnées de mu-
sique , de décharges d'artillerie , et souvent même
. suivies de courses de chevaux. Le vin est très-
abondant , et cependant il y a peu d'ivrognes,
rarement des rixes sanglantes, et le vol n'est pas
fréquent , au moins le vol domestique. Les routes
sont en général plus sûres au-delà du Pô que dans
la Lombardie, sans que la police autrichienne
soit moins active; mais dans le IMilanais, les pro-
priétés, divisées en grandes fermes, sont exploi-
tées par des journaliers pauvres et qui ne tien-
nent à rien, tandis que dans la Romagne, les
métayers, qui travaillent pour leur propre compte,
vivent dans le bien-être , n'ont pas la tentation de
voler, et n'ouvriraient pas chez eux d'asile au bri-
gandage. L'éducation du peuple des campagnes
est presque entièrement abandonnée aux curés.
LES MOEURS. lÔÎ
qui probablement ne s'en occupent guère, car
on rencontre peu de paysans qui sachent lire et
écrire. Dans les familles nombreuses , il est d'u-
sage de consacrer un des fils à l'église; on l'appelle
le prêtre don Pierre, don Augustin , don^ etc. etc.,
et il devient l'oracle de la famille; cependant on
n'a plus de liaisons intimes avec lui , on ne l'ap-
pelle plus mon frère. Au fait, le clergé est envi-
sagé comme une classe à part, dont les intérêts
n'ont rien de commun avec ceux du reste de la
société. Les moines forment en outre autant de
classes distinctes qu'il y a d'ordres différents. Le
rétablissement des ordres mendiants en 1816,
pendant la plus cruelle disette , fut très-impopu-
laire , car on crut y voir une mesure d'économie
par laquelle le gouvernement papal avait compté
se débarrasser de la pension alimentaire que ses
illégitimes prédécesseurs faisaient aux moines
défroqués, qui furent ainsi forcés de reprendre
la besace.
Les marais de Comachio couvrent tout un pays
qui n'est ni terre ni mer, et qu'une digue dé sable
amoncelée par les vagues sépare dé l'Adriatique.
Cette espèce de golfe , qui est devenu ce que les
lagunes de Yenise deviendront, pourrait facile-
ment être tout-à-fait comblée si l'on y jetait le Pô,
qui, charriant constamment beaucoup de limon ,
forme des atterrissements à son embouchure, et
refoulé par les vents de l'est et du nord, remonts
lOa L AGRICULTURE.
souvent entre ses digues à une hauteur qui met
tout le pays en danger. Pendant les invasions des
barbares du moyen âge, ces marais protégèrent
la Romagne; mais rien ne préserve des invasions
modernes , qui d'ailleurs n'ont plus des consé-
quences aussi funestes, et il ne reste aucune
raison valable pour consei'ver ces marais.
Le Bolonais présente l'aspect d'un sol riche et
d'une belle culture; ses campagnes, ornées de
pampres entrelacés aux ormeaux, forment un ta-
bleau d'abord ravissant, mais qui finit par deve-
nir monotone tant il est régulier. Entre ces lignes
d'arbres, on voit des céréales que leurs pesants
épis entraînent à terre, ou du maïs également
vigoureux, surtout des chanvres qui n'ont nulle
part leurs pareils, tant ils sont élevés et d'une
brillante végétation. Partout la charrue trace
ses sillons; on ne voit jamais de prairies natu-
relles, et les prairies artificielles entrent pour
fort peu dans le système d'assolement. On s'é-
tonne de voir des bestiaux nombreux et si beaux
dans des fermes dont le rapprochement annonce
le peu d'étendue, et où la cour, au milieu de la-
quelle se trouve l'habitation rustique , est le seul
espace qui promette une récolte de fourrage;
mais l'industrie y a pourvu. Au printemps, les
blés donnent les premiers indices de végétation
dans ces riches terres , où ils alternent avec le
chanvre ; le métayer les tond une , deux et même
l'agriculture. io3
Irois fois, pour diminuer leur vigueur et empê-
cher qu'ils ne versent avant leur maturité; il dis-
tribue à son bétail le produit de cette opération ,
mélangé avec de la paille , reste de la récolte pré-
cédente; lorsqu'il est dans la disette, il recourt
souvent à l'écorce des branches élaguées de l'or-
meau qui porte la vigne; et cette écorce hachée
est un fourrage assez nourrissant. Il commence
ensuite à arracher l'avoine et les mauvaises her-
bes qui se trouvent parmi ses froments , et leur
donne la même destination. Il recueille quelque
peu de trèfle ou d'autres fourrages semés en au-
tomne, sous les lignes d'arbres, dans les inter-
valles du chanvre. Vient ensuite la dépouille du
maïs , l'orge d'hiver qu'il a semé parmi les fèves ,
puis les vesces, le fenugrec, le maïs semé au
printemps. En juillet , le métayer commence à
effeuiller ses arbres; d'abord les chênes, dont la
feuille est la plus mauvaise, les peupliers, puis
les ormeaux : cette opération est pour lui d'une
grande ressource. Après la moisson, il fait pâturer
ses bêtes sur les portions de ses champs qu'il n'a
pas encore rompues ; il a soin d'avoir du maïs ou
du millet à donner en vert à ses bêtes de labour,
et il y joint des feuilles de vigne. Le marc de rai-
sin, la paille et le chaume, et une petite quan-
tité de foin récolté dans la cour, au bord des
champs et des fossés, ou quelquefois acheté,
forment toute la nourriture d'hiver. S'il y a di-
Iô4 LES MOEURS.
sette de fourrage ou que l'on prépare les bétes
pour la vente, on donne à celles-ci un peu de
grain, c'est-à-dire des criblures de froment, des
fèves ou de l'orge. On sème fort peu d'avoine
dans ce pays-là.
Nous venons de voir qu'il existe en Italie et
dans le Bolonais, quoique Bologne ne soit pas
réputée la ville la plus morale de l'Italie, des
moeurs tout-à-fait patriarcales. Je citerai im
exemple très-remarquable de ces mêmes mœurs,
qu'il faut , à la vérité , aller chercher au pied des
Alpes et presque hors de l'Italie. Près du Mont-
Rose, dans le district de Varallo (Lombardie), se
trouve un bourg de douze cents âmes, appelé
Alagna, où, depuis quatre siècles, il n'y a pas eu
un seul procès civil ou criminel , et pas un seul
acte passé par-devant notaire. Dans les cas rares
d'inconduite ou de faute grave, l'individu cou-
pable est bientôt obligé de s'éloigner. Une fois,
leur curé se trouva dans ce cas-là, et pendant
près d'une année qu'ils furent privés de pasteur,
un de leurs anciens faisait la prière à l'église aux
heures ordinaires du service. L'autorité pater-
nelle est absolue ; elle dure toute la vie , et les
pères disposent de la totalité de leurs biens
comme bon leur semble, sans testament écrit,
la déclaration verbale de leurs dernières volontés
étant toujours respectée. Un habitant d'Alagna
mourut il n'y a pas bien long-temps , laissant sa
LES MOEURS. 1 O:?
fortune, considérable pour ce pays-là ( 1 00,000 fr.),
à d'autres qu'à son héritier naturel. Celui-ci ren-
contrant bientôt après, dans la ville voisine, un
avocat de sa connaissance , apprit de lui que les
lois, ne reconnaissant point la coutume d'Alagna,
le mettraient bientôt , s'il voulait , en possession
de l'héritage dont il avait été si durement privé.
L'avocat offrit ses services, qui furent d'abord
rejetés ; mais ensuite le parent déshérité demanda
du temps pour y penser. Pendant trois jours on
le vit inquiet et rêveur, occupé, disait-il à ses
amis, d'une affaire importante. A la fin, il fut
trouver l'officieux avocat, et lui dit simplement:
« Ce que vous me proposez ne s'est jamais fait
chez nous, et ce ne sera pas moi qui en donnerai
l'exemple. » L'infidélité conjugale est inconnue à
Alagna, bien qu'avant le mariage les femmes n'y
soient pas toujours chastes ; mais il n'est pas rare
qu'elles trouvent un mari qui adopte l'enfant d'un
premier amour malheureux. Malgré toutes les
révolutions qui pendant vingt ans ont ravagé
l'Italie, ces gens-là ont conservé leurs mœurs et
leurs usages. Lorsque la conscription les attei-
gnit, ne voulant pas servir, ils firent une bourse
commune pour se procurer des remplaçants , et
ne marchèrent qu'à la dernière extrémité. Tous
ceux que la mort épargna sont depuis revenus
dans leurs foyers, et l'on y a aussi vu rentrer im
médecin distingué- qui avait résidé long- temps dans
lo6 LES CORIllKRE,
les pays étrangers. Deux habits de noce fort anti-
ques , l'un pour homme et l'autre pour femme ,
sont conservés à la maison commune, et ceux
qui se marient , pauvres ou riches , s'en revêtent
pour la cérémonie. On croit reconnaître dans les
belles physionomies ovales des gens d'Alagna une
ressemblance de famille avec les habitants de
roberland bernois, c'est-à-dire l'origine danoise;
et leur dialecte confirmerait cette opinion.
Les Italiens , dès long-temps subdivisés en un
grand nombre de petits états sous différentes
formes de gouvernement , ne sont point un peu-
ple homogène, et il serait peu exact, ainsi que
peu juste, de les juger en bloc.
Florence , 28 octobre. — Nous sommes partis ce
matin , deux heures avant le jour, pour dérober
nos mouvements à l'ennemi, c'est-à-dire aux
voyageurs arrivés dans notre auberge , qui , ainsi
que nous et tant d'autres, se précipitent vers
Rome en si grand nombre, que la poste et les
auberges n'y suffisent pas. Chaque corriere (do-
mestique voyageur), s'il sait son métier, com-
mence, en arrivant le soir, par faire une recon-
naissance , c'est-à-dire par s'assurer du nombre
des autres voyageurs et de leurs projets pour le
lendemain , ayant soin de représenter ses maîtres
comme très-paresseux, d'une santé délicate, se
levant tard , voyageant à très-petites journées. Il
se dit fatigué au dernier point de cette lenteur :
LAPPEJMN1]\. 107
cela lui attire la confiance de ses confrères les
carrière; et s'ils sont moins rusés que lui, il en
obtient les lumières nécessaires. Ainsi préparé, il
va rendre compte à ses maîtres de ce qu'il a ap-
pris. Vingt voitures en départ au point du jour,
tous les chevaux retenus, il faudra attendre leur
retour (cinq heures au moins), ou partir les pre-
miers. Enfin on se laisse persuader, et dès le
milieu de la nuit on est en route, ce qui est
moins dangereux qu'immédiatement après le so-
leil couché ; car les voleurs dorment et ne se dé-
rangent pas pour vous. Le point d'honneur des
carrière est de se devancer l'un l'autre. L'objet de
la plupart des voyageurs est d'arriver, et l'intérêt
qu'ils portent à ce qu'on pourrait voir d'une
grande ville à l'autre n'est pas assez vif pour leur
faire préférer le jour à la nuit.
La route qui traverse l'Apennin est excellente ,
et sa pente aussi douce que celle du Simplon, ce
qui n'empêche pas qu'on ne vous donne des bœufs
pour monter; le point culminant n'excède guère
35o toises au-dessus de Bologne. Les paysans sa-
vent profiter du moindre morceau de terre sur
le flanc delà montagne, quelque escarpé qu'il soit;
et malheureusement pour le pittoresque , ils ébran-
chent tous les arbres jusqu'au vif, excepté le
châtaignier; sous leurs mains, les chênes ressem-
blent aux malheureux saules dans leur état de
domesticité. L'aspect de l'Apennin sur cette
Io8 GRAND ORAGE.
i-oute, a plus de rudesse que de grandeur: au
lieu de rochers l'on voit des pierres éparses, et la
végétation est chétive. Dans l'après-midi, nous es-
suyâmes un violent orage; au plus fort de la tour-
mente, un éclair éblouissant nous enveloppa, et
la détonation fut instantanée; les chevaux don-
nèrent un violent coup de collier, les bœufs
mêmes coururent un instant à la montée , et les
postillons couchés sur le cou de leurs chevaux
firent des signes de croix redoublés. Revenu de
la première surprise, car on n'eut pas le temps
d'avoir peur, chacun voulut rendre compte de ce
qu'il avait éprouvé ; l'un avait vu un globe de feu;
l'autre avait ressenti un coup sur le dos, sur la
poitrine ; un troisième avait perdu la respiration,
senti l'odeur du soufre, etc. etc. Un grand châ-
taignier, à notre gauche, avait paru enveloppé de
feu, ses feuillee ainsi que ses branches en flammes
avaient été emportées par le vent : la pluie cepen-
dant était tellement violente, que si on se fût
arrêté pour examiner l'arbre, on n'aurait rien
découvert.
Nous venions de lire dans le voyage de Forsyth
im passage alarmant sur Pielra Mala (pag. 384),
où nous devions coucher; et trouvant bientôt
après une auberge qui n'avait pas trop mauvaise
apparence , nous pensâmes qu'il valait mieux
y rester que de pousser jusqu'au redoutable Pie-
lra Mala. Établis auprès d'un bon feu dans la
ANECDOTE. IO()
seule chambre de la maison qui eut une cheminée ,
nous écoutions, non sans quelque plaisir, Forage
qui battait en vain les fenêtres, lorsque l'on nous
amena de jeunes voyageurs atteints comme nous
par l'orage ; nous leur fîmes place auprès du feu ,
et nous reconnûmes ensuite que c'était la fille et
le fils de sir James H. d'Edimbourg, cette pre-
mière, veuve de sir Thomas D., tué à Waterloo ( i ).
De nouveaux arrangements furent bientôt pris
pour nous loger, et nous nous réveillâmes le ma-
tin sans avoir été assassinés, quoique la femme de
chambre de lady D. nous eût rapporté de terribles
choses sur la mauvaise mine des gens de la mai-
son. Les étoiles brillaient encore lorsque nous
partîmes pour Florence, où nous n'arrivâmes pour-
tant que le soir, retardés sur la route par un ordre
du grand-duc qui, dinant à la campagne, avait
fait retenir tous les chevaux. Apprenant , par un
exemple donné de si haut, à préférer nos conve-
nances à celles des voyageurs qui nous suivaient,
(i) Marié depuis quelques semaines seulement, Sir Tho
mas D. quitta sa jeune épouse, la veille de la bataille,
pour se rendre à Bruxelles , à son poste. Le lendemain au
soir, la nouvelle de sa mort fit prendre à lady D. la réso-
lution désespérée d'aller chercher son mari parmi les
morts. Au point du jour, apiès avoir coui-u Lien des dan-
gers^ elle arriva enfin au 'milieu des restes encore fumants
du carnage de la veille , et eut le triste bonheiu- de trou-
ver celui qu'elle cherchait encore vivant , et de ne s'en
plus séparer pendant six jours que dura son agonie.
IIO FLORENCE.
nous obtînmes des postillons de nous conduii'e,
trois relais de suite, avec les mêmes chevaux.
La première vue de Florence, du revers méri-
<Jional de l'Apennin, nous parut admirable; ses
murs crénelés, ses antiques tours, ses palais, ses
églises, relevaient la triste imiformité des toits et
des cheminées, que la lumière déjà affaiblie du
crépuscule contribuait à effacer, en même temps
qu'elle jetait sur l'ensemble du paysage un certain
vague poétique. Le premier plan de ce tableau
était composé de vergers, d'oliviers et de maisons
de campagne à parterres en compartiments, à
terrasses et à statues ; puis venait la célèbre vallée
de l'Arno et les montagnes opposées.
Florence, le 8 novembre. Il y a déjà onze jours
que nous habitons la patrie des Médicis et le théâ-
tre de leur ancienne grandeur; il en faut rendre
compte. Le lendemain de notre arrivée se passa
fort agréablement à ne rien voir et à ne rien faire
parce qu'il pleuvait, et que la pluie, bien qu'elle
n'empêchât pas de sortir si l'on en avait envie ,
est une excuse valable pour rester chez soi; on se
sent dans son droit, et la conscience de voyageur
est en paix. Le surlendemain nous envoyâmes nos
lettres : mais les personnes à qui elles étaient
adressées se trouvaient la plupart absentes; autre
malheur, auquel il fallut se résigner. Au reste,
M. le chevalier de Fontenay, chargé d'affaires de
France , se trouvait à Florence, et les bontés qu'il
LA GÀ.LERIE. J I 1
a eues pour nous ne nous ont rien laissé à re-
gretter:
La célèbre galerie , qui doit son origine à la mu-
nificence des Médicis , occupe le premier étage
d'un immense édifice quadrangulaire. Ce n'est
pas proprement une galerie, mais une suite d'ap-
partements où les tableaux sont entassés plutôt
qu'arrangés. On voit d'abord, dans le corridor
de dégagement, le triage de la collection et quel-
ques tableaux curieux par leur antiquité, indi-
quée par leurs fonds d'or et d'azur et leurs dra-
peries parsemées d'étoiles d'argent. C'était le goût
des neuvième et dixième siècles, cinq ou six cents
ans avant l'invention de la peinture à l'huile. L'on
se perd au milieu des bustes , des statues et des
tableaux. Sortant bientôt de cette foule de chefs-
d'œuvre ordinaires, je cherchai la tribune où les
chefs-d'œuvre par excellence ont été réunis. Ce
sanctum sanctorum est un petit salon octogone ,
éclairé par en haut, où je m'arrêtai long-temps,
et où je suis souvent revenu depuis. On y trouve
quatre statues : la Vénus de Médicis , le Rémou-
leur, le Faune, et les Lvitteurs. Au sujet de la
Vénus, je remarquerai seulement que, depuis
Praxitèle jusqu'à Canova, les artistes, par imita-
tion de l'antique , se sont accordés à lui donner
le sentiment de son sexe pour toute expression.
Apollon est tout nu, comme elle; mais il n'en
sait rien ou n'y pense pas. Elle est femme, soit;
112 PTTDF.UR DE TIIKATRE.
mais elle est déesse ; c'est un être idéal , à qui
l'on suppose d'autres sentiments que ceux d'une
femme ordinaire. De deux choses l'une; ou la
déesse a le sentiment de sa nudité, ou bien elle
ne l'a pas. Si sa modestie en souffre, qu'elle mette
un jupon ; si elle n'en souffre pas, alors point de
mains, car c'est pire que de ne rien cacher. Il
est absurde à elle, autant que malhonnête , de se
promener ainsi nue , sous les yeux de tout l'O-
lympe, dans un état de souffrance qu'il lui serait
si facile de s'épargner. Milton avait d'autres idées
d'une immortelle :
no vcil
Shc nceded, virtue proof, no thovight infirm
Altered lier chcek(i).
Dans l'attitude de la Vénus, il n'y a que de la
pudeur de théâtre ; c'est ainsi que ce sentiment
serait joué à l'Opéra et représenté par les figu-
rantes dans un ballet. Canova, dans sa trop belle
Vénus du palais Pitti, à Florence, renchérit en-
core sut" l'expression de l'antique ; aussi trouve-
t-elle encore plus d'amateurs d'un certain genre.
Les anciens sentaient toute la dignité de
l'homme; mais sa compagne n'était pour eux que
le complément nécessaire de l'espèce , tout sim-
plement la femelle de l'homme; et la grossièreté,
ainsi que l'injustice de cette conception, suffirait
(i) Médiocrement traduit par Delille, ainsi qu'il suit :
Aimalile (rinnoccncc et belle de candeur,
Son cor|is est revêtu de sa seule pudeur.
RAPHAËL. \ l3
à mes yeux pour marquer les progrès immenses
de l'esprit et du cœur humain, ainsi que la su-
périorité morale que les modernes ont acquise.
A côté des quatre statues on voit, dans cette
tribune , six tableaux de Raphaël , qui caractéri-
sent sa première, sa seconde et sa troisième ma-
nières : 1° le portrait d'une dame florentine, sec
et dur , comme le Perugin , ou Albert Durer lui-
même, et pourtant admirable par sa simplicité ,
et , si je puis le dire , par la vérité du manque d'ex-
pression. Telle est l'exactitude des détails, qu'on
y distingue la moindre inégalité de la peau, la
plus petite ride , un cheveu même : cette scrupu-
leuse imitation de la nature semble avoir été , dans
l'enfance de l'art, le genre de mérite dont on fai-
sait le plus de cas. Le beau idéal et la grandeur
arrivèrent ensuite , la grâce enfin, jusqu'à ce que l'i-
mitation vint dépraver l'art qu'elle ne pouvait
porter plus loin. « Mieux voudrait-on, dit Mengs,
que l'obscurité la plus profonde vînt envelopper
les beaux arts, que de les voir livrés à ce raffine-
ment vicieux; car alors on pourrait espérer de
voir le feu du génie se rallumer de nouveau. »
2° La Madone, l'enfant Jésus et Saint-Jean; ce-
lui-ci tient entre ses deux mains un oiseau dont
l'enfant Jésus parait s'occuper. Quoique l'on aper-
çoive encore ici les leçons du Perugin et que l'en-
fant Jésus ne soit pas bien dessiné ( je ne crains
point de le dire , caries fautes de dessin comme les
I. 8
I I 4 R A P H A. E L.
fautes d'orthogtaphe ne sont pas affaire de goût),
cependant , Raphaël s'élève ici au-dessus de la
nature vulgaire sans rien perdre de sa simplicité.
Les figures ne sont point des modèles qui posent ;
elles agissent, elles parlent, sans paraître s'oc-
cuper de ceux qui les regardent.
3°. Une autre Madone et les mêmes enfants. Le
dessin en est parfait, il y a encore moins de dureté ,
plus d'expression, mais un peu moins de simplicité ;
les morceaux de paysage dans ces tableaux sont
inexcusablement mauvais. Deux autres tableaux
sont donnés comme modèles de la troisième ma-
nière ; en effet, on n'y aperçoit plus aucune trace
du Perugin, et Ton ne devinerait pas qu'ils sor-
tent de la même main que ceux qu'on vient de
décrire. Les connaisseurs distinguent le faire des '
grands artistes et leur coup de pinceau, de même
qu'un caissier de la banque distingue les diverses
signatures; mais, comme lui, ils s'y trompent quel-
quefois. Saint-Jean dans le désert et la Fornarina
sont de la dernière manière. Le genre de beauté
de la célèbre maîtresse de Raphaël est ici plutôt
matériel qu'idéal ; mais le coloi-is l'emporte même
sur celui de Saint-Jean, et ne laisse rien à désirer.
Le dernier tableau et le premier en rang, est le por-
trait du pape Jules IL
Plein de ces impressions , et fier de me trouver
enfin sensible aux beautés du premier des pein-
tres, que j'avais autrefois méconnues, parce que
RAPHAËL. 1 l5
je n'avais alors vu que les tableaux de sa première
et de sa seconde manières, j'en parlai avec en-
thousiasme à un connaisseur en titre , artiste de
grand mérite lui-même , et fort connu à Florence,
M. Fabre , que j'avais eu l'honneur de rencon-
trer chez madame la comtesse d'Albany. Quelle
fut ma surprise d'entendre ce qui suit de la bou-
che de ce connaisseur: La Fornarina de la tribune
est un tableau connu depuis environ quatre-
vingts ans seulement, et que, sur sa bonne mine,
on a tiré de l'obscurité où il était injustement
resté plongé pendant deux siècles; ses titres à la
place qu'il occupe ont cependant été reconnus
un peu arbitrairement. La Madone , avec l'en-
fant qui grimpe sur ses genoux, est un ouvrage
d'un genre précieux, qui aura été exécuté par
quelque élève de Raphaël , mais non par lui-même.
Quant à Jules II, il y a trois prétendus originaux
de ce tableau, l'un desquels est en Angleterre;
mais l'on ne sait pas au juste quel est l'original et
quelles sont les copies. Enfin , il n'y a guère que
la moitié de ces Raphaël dont l'origine soit bien
établie, ce qui, ajouta-t-il, est beaucoup. En ef-
fet, si Raphaël, mort à trente-six ans, n'a com-
mencé à être grand peintre qu'après l'âge de
vingt ans, comme semble le prouver son portrait,
très-médiocrement peint par lui-même à Florence,
lorsqu'il y vint étudier les cartons de Michel-
Ange ; si des seize années de son talent il en a
8.
Il6 LES TRA.VAUX d'hERCULE.
employé la moitié au moins à peindre à fresque ;
si durant les huit autres années il n'a guères pu
exécuter, même en se faisant aider, au-delà de
douze tableaux par an , ce qui ferait la centaine
à peu près pendant sa vie, et si cependant il existe
douze cents Raphaël sur lesHstesdes connaisseurs,
que faut -il penser des onze douzièmes de ces
chefs-d'œuvre? Il semble que le nom de Raphaël
comme celui d'Hercule doit s'entendre collective-
ment et qu'il exprime une certaine classe d'ar-
tistes, comme l'autre une certaine classe de hé-
ros contemporains , de sorte que les tableaux
de Raphaël seraient comme les travaux d'Her-
cule; cela posé on pourrait s'entendre sur leur
nombre.
Léonard de Vinci, Raphaël, et les autres grands
maîtres des quinzième et seizième siècles, eurent
nécessairement beaucoup de disciples, et un assez
orand nombre de ceux-ci ont dû laisser après eux
des tableaux faits pour passer à la postérité; ces
disciples en ont eu d'autres, et le nombre des
artistes est allé en croissant jusqu'à ce cju'au com-
mencement du siècle dernier l'émulation se fut
portée vers les sciences, avec une ardeur qui ra-
lentit celle dont les beaux arts étaient l'objet. Ce-
pendant, le nombre des élèves des grands maîtres,
dont le nom est parvenu jusqu'à nous, se trouve
être comparativement très petit, de sorte que
tous ces tableaux , noircis par le temps , qui portent
LA COMTESSE DALBANY. II7
leur âge sur leur physionomie , portent aussi le
nom de Tun des Hercules de la peinture.
Parmi la belle collection de portraits des grands
maîtres peints par eux-mêmes , ceux de Michel-
Ange et de Léonard de Vinci sont ti'ès remarqua-
bles; celui-ci est un vieillard vénérable à longue
barbe , l'autre est de moyen âge et à barbe touffue.
L'excellent portrait de sir Joshua Reynolds est dans
le goût de Vandyck; Angelica Rauffmann s'est re-
présentée fort jolie; mais elle montre trop ses
dents. Quant à Raphaël qui n'a pas l'air d'avoir
plus de 1 8 ans , c'est un des plus mauvais por-
traits de la collection.
Les étrangers sont très curieux de voir la com-
tesse d'Albany ( Aloïsa de Stolberg ), veuve de
Charles Edouard , dernier des princes anglais dé-
chus du trône, que l'on suppose être aussi veuve
en secondes noces du Shakespear de l'Italie, Alfieri.
Elle conserve encore, malgré son âge, de la fraî-
cheur et de la beauté ( i ) ; sa taille est majestueuse ,
ses manières ouvertes et franches ; l'allemand est
sa langue maternelle, mais elle parle très bien
le français et l'italien , et entend l'anglais. Veuve
d'un Stuart, elle n'est pourtant point ultrà-roya-
(ï) Dans sa jeunesse , il y a quarante ans , elle se faisait
traiter de reine; mais les Anglais l'appelaient la reine des
cœurs. C'est à M. de Bonstetten, qui l'a connue dans ce
temps-là, que je dois cette anecdote, conservée dans des
Icttres ( encore ine'dites) à l'historien Mviller.
Il8 LUCCHESINI, BORGHÈSE, FABBRONI.
liste, et quoique femme, ses opinions politiques
sont modérées; elle a visité l'Angleterre et a de-
meuré en France , où elle se trouva au commence-
ment de la révolution. La société que l'on rencontre
chez cette dame est très variée, et en grande par-
tie composée d'étrangers. J'y ai connu le marquis
Lucchesini , favori du grand Frédéric, qui fut mi-
nistre de Prusse à la cour de Bonaparte, où il
défendait son pays avec courage; et pourtant il est
ici en honorable exil. Ce doit être un malheur en
diplomatie d'avoir reçu de la nature le regard ex-
trêmement fin du marquis de Lucchesini. On voyait
encore, chez madame d'Albany , le prince Bor-
ghèse, connu dans le monde pour avoir fait sem-
blant de brûler publiquement ses titres de no-
blesse, que néanmoins il sut garder, et plus connu
encore par son mariage aveclasœur de Bonaparte ,
dont il est séparé. C'est un des plus riches prin-
ces romains. Le signor rabbroni,qui venait chez
la comtesse, est un personnage extraordinaire
aujourd'hui; directeur de la monnaie en Toscane,
et savant en titre, il fut autrefois danseur à l'Opéra.
Le célèbre Fontana partage avec lui la gloire d'a-
voir fondé , ou du moins porté à son état de per-
fection actuelle, le cabinet d'anatomie de Florence.
L'avancement du signor Fabbroni est sans doute
dû à la révolution autant qu'à son mérite; mais
loin de chercher à se venger sur la société de l'es-
pèce de disgrâce attachée à son origine , comme
FABBRONI. 119
Collot d'Herbois et tant d'autres, il n'a jamais fait
que du bien.
On nous avait fait reraarquerune Italienne, aux
traits rée^uliers, aux beaux yeux et aux belles dents,
qui, disait-on , avait autrefois cliargé l'ennemi à la
tète d'une compagnie de dragons, et fait ensuite
son entrée triomphale à Florence l'épée à la main,
« Cette héroïne , me dit en riant le signor Fab-
broni, était au temps dont vous parlez la très in-
time amie d'un étranger bien connu. Je ne sais
quels combats elle peut avoir livrés; mais je l'ai
vu faire l'entrée triomphale dont vous parlez sur
le pont de Florence, jambe de ci, jambe; de là,
sur un grand cheval de bataille; son amant d'un
côté, un capucin de l'autre, le crucifix à la main.
Si vous voulez, je vous présenterai à la signora
M » Il eut en effet cette bonté, et je trou-
vai à cette dame toute la franchise d'une héroïne.
Forcée, dit-elle, par les Français , de fuir de son
pays , elle avait long-temps voyagé en Allemagne.
— Mais cependant, madame, vous revintes parmi
eux? — (3ui, au fond je les ai trouvés huoni hruti
(bonnes créatures). Il y avait à côté de la signora
M une jeune personne en conversation ani-
mée avec elle. Je demandai au signor Fabbroni
qui elle était. — La femme de mon fils , marié la
semaine dernière. Il aperçut ma surprise , et
ajouta : « Elles ne se connaissaient pas aupara-
vant, comme vous pouvez croire; la connaissance
120 LES MOEURS.
date de son mariage. » Ceci amena la conversation
sur les mœurs italiennes, et je lui répétai ce que
j'en avais entendu dire afin d'avoir son opinion.
Aussitôt, lui dis-je, qu'un mari italien a un hé-
ritier ou deux, il devient impatient de recouvrer
sa liberté accoutumée, et il la donne tacitement
à sa jeune épouse, l'abandonnant loin de ses
yeux à toutes les séductions auxquelles il sait
bien qu'elle sera exposée dans un monde qu'il
connaît mieux qu'elle. Dans la suite , le mari et
la femme s'arrangent entr'eux de manière à suivre,
chacun de leur côté, leurs inclinations, sans gène et
sans déguisement. Lorsqu'il s'élève des querelles,
entre la dame et son cavalière sen^ente\, il n'est pas
rare que le mari s'en mêle pour les raccommo-
der; interposant même son autorité maritale en fa-
veur de celui-ci, lorsqu'il le croit maltraité, pour
le bien de la paix domestique et de la justice.
Dans un tel état de choses , les enfants , après le
premier, ne peuvent être bien chers à celui qui en
est réputé le père, et sont fort négligés. Les filles,
élevées au couvent, y demeurent et prennent le
voile par ennui de n'être rien, si leurs parents ne
réussissent pas à leur trouver un mari , ce qui est
le résultat de négociations, dont l'intérêt fait tou-
jours la base. Les fils cadets vivent de leur légi-
time, et se font prêtres ou cavalière servente sans
jamais se marier, et il est rare qu'ils aient assez
d'énergie pour aller chercher fortune ailleurs. Le
LES MOEURS. 121
mariage n'est jamais le résultat de l'inclination
réciproque. Les âges et les goûts sont mal assor-
tis, et l'amour, clans le mariage, est chose incon-
nue. Les femmes, tout-à-fait sans culture d'esprit,
ne s'occupent que de commérage; leur conversa-
tion ne roule que sur les liaisons de cœur de
leurs connaissances, mais sans malice et même
sans plaisanterie; c'est une affaire dont on s'oc-
cupe sérieusement, et où l'on ne voit pas le mot
pour rire. Elles se font des visites de condoléances
pour la perte d'un cavalière seivente.
Le signorFabbroni convenait bien de quelques-
uns de ces chefs d'accusation; mais il prétendait
que les cavalière serveiite n'étaient ordinairement
autre chose que Vamico délia casa, comme en
France ou en Angleterre, un habitué de la famille
est loin d'être toujours l'amant de la maîtresse de
la maison. On est en Italie plus désœuvré qu'ail-
leurs, disait-il, l'on y a peu d'amusements et peu
d'affaires, et même dans les classes inférieures,
on travaille moins qu'on ne le fait ailleurs. On a
par conséquent plus de temps à donner aux soins
qu'exigent les femmes, et ces soins ont leur dou-
ceur sans licence. Le signorFabbroni, qui a long-
temps vécu à Paris, ne pouvait pas croire que la
révolution y eut réformé les mœurs. Quant à
l'Angleterre, où il avait été trop peu de temps-
pour juger de ses habitants, il se bornait à citer
la conduite peu édifiante d'ini grand nombre
122 LES MOEURS.
d'Anglaises hors de leur pays; ce qui lui faisait
croire que les femmes n'y étaient pas plus scru-
puleuses qu'ailleurs. Les faits qu'il citait étaient
notoires, et j'étais loin de les contester; mais je
niai la conséquence qu'il en voulait tirer, et je
l'assurai que la plupart de ces voyageuses tarées
avaien t quitté leur pays précisément parce qu'elles
l'étaient , tandis qu'ailleurs on ne croit pas néces-
saire de changer d'air pour ce mal-là.
Est-ce là votre modestie anglaise, me dit un soir
au bal le signor Fabbroni, en me montrant une
jeune et belle personne qui tourbillonnait avec
grâce dans le cercle des valseurs , et livrait
froidement aux regards avides des amateurs un
pied mignon , un sein d'albâtre. A peine daignait-
elle jeter les yeux sur le partner, beau et bien fait,
qui dansait avec elle , impatiente qu'elle était de
s'en assurer un autre, plus noble et plus riche,
qu'elle avait vu entrer dans le salon. La danse
finie, suivant des yeux cette beauté calculatrice,
je la vis prendre le bras d'une autre dame et se
promener nonchalamment dans l'appartement,
sans paraître apercevoir celui qu'elle désirait le
plus attirer vers elle. On me les nomma l'une et
l'autre. — Voyez-vous, dis-je à mon tour au signor
Fabbroni , en lui montrant la fille de M. H.... , ci-
devant ministre de Russie à Florence, cette autre
jeune personne , non moins belle que l'objet de
vos sarcasmes, mais qui n'a pas l'air de le savoir:
IMITATIONS AN ATOMIQUES. 123
elle vient après la danse de rejoindre sa mère , et
paraît hésiter timidement à acceptera la main
du danseur qui se présente , partagée comme elle
est entre le désir, franchement avoué , de recom-
mencer, et la crainte de n'avoir déjà que trop
dansé, mais sans mélange de calcul d'aucune es-
pèce. Ingénue et sensible, un seul regard tendre
et inquiet de sa mère la décide et lui fait refuser,
de la meilleure humeur du monde , l'offre qui lui
a été faite ; vous la voyez s'enveloppant de sa pe-
hsse pour partir. Yoilà , lui dis-je , une jeune An-
glaise telle que vous en trouveriez partout en An-
gleterre , si ce n'est que par erreur la nature fit
naître celle-ci en Russie. A cela il secoua la tète
d'un air d'incrédulité.
J'avais des lettres pour M. F... et pour le prince
C , tous les deux secrétaires d'Etat; mais ni
l'im ni l'autre ne reçoivent chez eux ni ne tien-
nent leurs ménages; le prince C qui a un très-
beau palais, dîne chez le restaurateur. M. le che-
valier de F eut la bonté de m'accompagner
au palazzo uecchio, où les ministres travaillent, et
envoya son nom pendant que nous attendions
sur l'escalier. « Il faut, disait-il, que je vous
donne une leçon de diplomatie; nous pouvons
nous arrêter ici à causer, sans conséquence, mais
il ne faut pas faire antichambre! »
Le célèbre cabinet d'imitations anatomiques
en cire occupe quinze chambres du Musée; on y
124 LES PALAIS.
voit représentés avec une exactitude parfaite de
grandeur, de forme et de couleur , toutes les parties
du corps humain; et quelques-uns des organes
les plus délicats, tels que celui de l'ouïe, sont
imités à part dans de plus grandes proportions.
Il se pourrait que les hommes de l'art y trouvas-
sent des défauts qui heureusement m'ont échap-
pé, de sorte que le plaisir de l'admiration m'est
resté dans son entier. Les secrets du sein mater-
nel sont ici dévoilés sans immodestie, car la mort
n'a point de sexe, et l'imagination, à son aspect,
s'élève à de tout autres impressions que celles
des sens. Dans la contemplation de cette struc-
ture merveilleuse , dont les plus petits détails
proclament un plan, une providence, une cause
finale, il n'y a plus de dégoûts, plus de terreurs,
et les traces d'intelligence qui errent encore sur
ces physionomies inanimées, si pâles, si calmes,
si inaltérablement sereines, semblent porter des
paroles de paix et d'espérance à celui qui ose les
contempler. C'est beaucoup , pour nous autres
mortels, que d'enlever à la mort ce qu'il y a de
chimérique dans les craintes qu'elle inspire , il en
restera toujours assez de bien fondées.
Un voyageur en Italie est obligé de voir des palais
et des églises; quoi qu'il en dise, ses livres, ses com-
pagnonsde voyage, son Ciœronele poussent, il faut
aller; mais le lecteur n'en lirait pas volontiers la des-
cription et je ne l'arrêterai qu'un instant sur ce sujet.
LES PALAIS. 125
Il poggio Impériale est très-vaste ; il occupe les
quatre côtés d'un immense rectangle , et vous par-
courez une suite infinie d'appartements trop mo-
dernes, trop bien meublés et trop bien tenus, trop
peu italiens enfin , pour intéresser ceux qui vien-
nent voir l'Italie. Parmi tant de pièces, la seule
dont j'aie conservé le souvenir, est une espèce de
rotonde dont les parois unies et sphériques re-
présentent, en peinture, un lointain vaporeux et
le ciel; des arbres, des chiens et quelques autres
figures, fortement marquées sur le premier plan,
font ressortir le vague du paysage ou plutôt l'é-
loignent davantage, et l'illusion est complète. II
ne manque à cette décoration que d'être éclairée
comme les panoramas. Les jardins de ce palais,
que nous n'avons vus que des fenêtres, sont dans
le genre classique négligé , et unissent tout ce qu'il
y a de pire dans les deux genres, l'encombrement
et le désordre en lignes droites.
Palazzo Pitti. Les pierres de taille de son sou-
bassement forment certaines protubérances symé-
triques qui portent le caractère de la solidité et
du pouvoir de résistance ; c'était le goût des quin-
zième et seizième siècles, né des circonstances ora-
geuses de ce temps-là. L'intérieur est tout d'or, de
marbre et de pierres précieuses. Il y a telle table
en mosaïque qui a coûté quinze, vingt, jusqu'à
vingt-cinq ans de travail, à plusieurs artistes réu-
nis. Les objets représentés dans ces mosaïques
Il6 LES PALAIS.
sont des fleurs, des instruments de musique, des
animaux vivants, et l'on n'en saurait trop admirer
l'exécution. Je ne dirai rien des tableaux qui for-
ment cependant une très belle collection. Il y avait
fouie autour de la célèbre Vénus de Canova, qui
a son cabinet à part dans ce palais. Moins nue
que la Vénus de Médicis, elle est plus voluptueuse
et moins faite pour être montrée à tous les yeux ;
mais c'est ce que Canova a encore produit de
plus parfait. Les jardins appelés Boboli sont fort
admirés; en effet, suivant le goût du pays , on y
trouve de nombreuses terrasses avec leurs balus-
trades et leurs statues; des pierres et du mortier
partout, et ce qui n'est pas muraille, est charmille
taillée pour imiter des murs. La vue domine sur
toute la ville. Le grand duc, qui demeure au palais
Pittî^ se promène sans gardes et en simple parti-
culier dans ces jardins ; c'est un prince affable et
bon et dont les intentions sont excellentes.
Palazzo Riccardi. Quoique bâti sur les dessins
de Michel-Ange, il n'est pourtant remarquable
que pour avoir été la Casa dé Medici. Les appar-
tements que cette illustre famille occupait, sont
à présent dans le plus triste état de délabrement ;
de vieilles tapisseries pendent en lambeaux sur
les murs, les plafonds dorés sont comme récré-
pis en noir par les mouches, et il y a sur les plan-
chers un bon doigt de poussière historique.
Le Duomo ( c'est ainsi que les cathédrales sont
LES PALAI S. 127
appelées en Italie ) est un vaste édifice , bâti en
briques, et revêtu de panneaux de marbre. Il y
a quelque chose d'imposant dans le nom d'édifice
de marbre , mais l'effet n'y répond pas. Le marbre
poli a un plus mauvais effet que le marbre brut, et
celui-ci ne vaut pas la pierre de taille ordinaire;
mais ce qu'il y a de pire est le marbre varié. L'ar-
chitecture et la sculpture veulent des formes sans
couleur. Le Diioino n'est ni grec, ni gothique,
quoiqu'il date de l'époque de ce dernier genre
d'architecture, et ce sont ses dimensions seules
qui lui donnent de la grandeur ; on dit que Michel-
Ange conçut l'idée du dôme de Saint-Pierre en
voyant celui-ci. L'intérieur, quoique gâté par une
enceinte de colonnes grecques autour du chœur,
est cependant très beau; mais la musique que
nous y avons entendue nous a semblé peu digne
du lieu. La tour isolée qui s'élève tout à côté de
la cathédrale et qui lui sert de clocher, est si belle,
que Charles V disait qu il aurait voulu la faire
mettre sous verre. La chapelle des Médicis, c'est-
à-dire leur tombeau, commencé il y a trois cents
ans, n'est pas encore tout-à-fait achevée. C'est un
cabinet de marbres rares plutôt qu'un monument
sépulcral.
Santa-Croce présente l'aspect d'une montagne
de briques qui attend son revêtement de marbre
et l'attendra long-temps ; je n'en parle qu'à cause
des illustres morts qui y reposent. Le tombeau
raS FiESOLE-
de Michel-Ange est décoré de son buste fait par
lui-même; celui de Vittorio Alfieri est de Ca-
nova. « Ce fut ici, dit madame de Staël, en se
promenant dans l'église de Santa-Croce , qu Al-
fieri sentit pour la première fois l'amour de la
gloire, et c'est là qu'il est enseveli. L'épitaphe
qu'il avaitcomposée d'avance, pour sa respectable
amie madame la comtesse d'Albany et pour lui,
est la plus touchante et la plus simple expression
d'une amitié longue et parfaite (i). «
Ici reposent encore Galilée, Aretin , Machiavel ;
ce dernier est représenté balançant le poids d'une
épée avec celui d'un rouleau de papier.
Tout près de Florence, sur le penchant de
l'Appennin , on voit Fiesole ou plutôt le site de
cette ville antique, détruite il y a huit siècles par
les Florentins. Ce mauvais procédé entre voisins
semble n'avoir eu pour but cpie de faire servir
les matériaux à embellir leur propre ville, et ce-
pendant partout où l'on fouille dans les huit ou
dix pieds de terre accumulés, on ne sait comment,
sur l'ancienne cité , on trouve encore des débris
précieux. Il y a seulement cinq ans que l'on dé-
couvrit la base d'un vaste amphithéâtre, et depuis
lors, les restes d'un temple dont on fait à présent
une église. La vue de Fiesole s'étend sur la plus
grande partie du célèbre Val d'Arno. 11 est tout
gris d'oliviers, et les montagnes de l'autre coté de
(i) Corinne j 5' vol.. page 261.
F 11^ son:. I2Q
Içi vallée sont également grises, mais c'est de sté-
rilité. Cependant, le paysage sans roches sour-
cilleuses, sans beaux-arts, sans eaux (car l'Arno,
de cette hauteur, ne semble qu'un petit ruisseau),
est encore admirable parce qu'il est vaste et va-
gue. Le paysan qui nous servait de guide , fort au
fait des ruses du clergé payen, nous montrait,
parmi les ruines d'un temple, la cachette d'où le
prêtre, qui faisait le dieu, avait coutume de
rendre ses oracles, et le conduit par lequel passait
sa voix. Ce cicérone rustique et tous les autres
habitants du \illage, qui est sorti des ruines de
Fiesole et en conserve le nom, étaient bien vêtus,
excepté pourtant la caste mendiante , qui portait
ici comme ailleurs le costume obligé des gue-
nilles. Tous avaient des médailles et des pièces de
monnaie antique à vendre. Je n'ai jamais pu com-
prendre pourquoi les Romains semaient ainsi par-
tout leur argent, et en telle quantité, qu'après en
avoir ramassé pendant tant de siècles on en trouve
encore tous les jours. Dans quelques milliers d'an-
nées , lorsqu'on déterrera Paris ou Londres du
milieu des champs, l'on n'y trouvera pas beau-
coup de louis d'or ni de guinées; ce qui indiquera
que l'état de la société était plus sur et plus tran-
quille de notre temps , qu'il ne l'a été sous l'em-
pire romain.
La pente de l'Apennin est parsemée de maisons
de campagne grandes ordinairement et très or-
I- 9
l3o Li: PAVÉ.
nées , mais qui , vues de près , ne répondent pas
à l'idée que l'on s'en forme à distance. Les jar-
dins sont petits, négligés, encombrés de murs,
bâtis enfin plutôt que plantés; et l'on s'étonne de
ne pas y trouver des orangers de marbre, comme
l'acanthe des chapiteaux corinthiens; cela serait
en harmonie avec le reste. Au-delà de l'étroite
enceinte du jardin, tout est vigne, oliviers et mû-
riers. Il y a pourtant à Florence de magnifiques
arbres, qui forment une promenade publique le
long de l'Arno, et que l'art a respectés. Les quais
de Florence sont beaucoup plus beaux que ceux
de Paris , et l'Arno, retenu par des écluses au-des-
sous de la ville, a précisément la largeur de la
Seine aux Tuileries , ses ponts ayant , comme le
Pont Royal, 120 grands pas de longueur. Le pavé
des rues est composé de grandes dalles, sur les-
quelles les voitures roulent sans effort, mais non
sans danger pour les chevaux , qui glissent et
s'estropient. Les palais ressemblent à celui du
Luxembourg, surtout par la taille des pierres en
relief; et leur solide magnificence a peu de grâce.
Les gens du peuple en Italie satisfont sans se
gêner aux besoins les plus grossiers en plein jour,
dans la rue, devant tout le monde, comme s'ils
étaient seuls (i). « Ils ne font rien parcequ'on les
(1) Les Grecs, à Paris , s'étonnent beaucoup et sont très-
scandalisés d'y trouver des habitudes à peu près sembla-
bles. Elles sont vues du même oeil par les Turcs . et les
LES MOEURS. l3l
« regarde, dit l'auteur de Corinne, et ne s'abs-
« tiennent de rien parce qu'on les regarde. »
Cette remarque peut avoir été faite à l'occasion
d'autres habitudes nationales et concerner d'autres
classes de la société ; mais elle s'applique avec une
égale justesse à toutes les classes dans toutes les
circonstances. Les Italiens me paraissent être
moins artificiels , et beaucoup plus près de la na-
ture que leurs voisins. La vanité, le désir de pa-
raître entrent pour peu de chose dans leur
caractère; il leur faut des plaisirs qui les touchent
de près , et peu leur importe ce qu'on en pense.
Si les motifs qui les font agir ne sont pas d'une
nature bien relevée , au moins sont-ils simples et
vrais. J'avais souvent remarqtié dans les rues de
grandes croix appliquées aux murs avec le mot ris-
petto^ en grosses lettres , sans en deviner l'objet,
lorsqu'il m'arriva d'observer un personnage prêt à
se mettre à son aise contre un mur, évitant avec
soin les croix et les rispetlo , mais se plaçant entre
deux sans scrupule. Le signe révéré est ainsi de-
venu une sorte de mémento de propreté.
La révolution française, et surtout les mal-
heurs de Toulon , avaient jeté sur les côtes de la
Toscane une foule de malheureux fuyant leur ho-
micide patrie; ils y avaient été accueillis avec
bonté, et vivaient à l'aide de leur industrie sous
habitants du Nord de l'Europe n'en sont guère moins re'-
voltés.
l32 LES FRANÇAIS.
l'empire sage et doux d'un gouvernement vrai-
ment paternel. Les circonstances de leur émigra-
tion n'étaient assurément pas de nature à leur
faire aimer personnellement l'homme qui, depuis,
commanda aux destinées de l'Europe , mais qui ,
à l'époque dont il est ici question , remplissait à
Toulon, sous les ordres de Barras et de Dugommier,
l'office d'exécuteur des vengeances de la Conven-
tion nationale. Bonaparte, cependant, n'eut pas plu-
tôt pénétré en conquérant dans le coeur de l'Italie,
il n'eut pas plutôt menacé les frontières de la
Toscane , où les exilés avaient trouvé un asile ,
qu'ils devinrent ses plus zélés partisans , et con-
tinuèrent de l'être, lorsqu'il dépouillait et insul-
tait ce pays neutre et allié, le premier qui eût
fait un traité de paix avec la République française.
Ces gens-là n'étaient, au fond, ni plus ingrats, ni
plus méchants que d'autres ; ils n'aimaient proba-
blement ni les excès de la révolution , ni Bona-
parte; mais ils aimaient, par-dessus tout, l'éclat
de ses victoires. Eiit-il été battu à Marengo, plus
de prestige : il avait été sur le point de l'être,
mais il ne l'avait pas été ! Les talents militaires ,
pourvu qu'ils soient heureux, et toujours heureux,
sont pour les Français l'objet d'une passion ex-
clusive, contre laquelle il n'y a ni raison, ni re-
connaissance , ni expérience , ni intérêt personnel
qui tienne. Pourvu que les armées françaises
gagnent des batailles , n'importe dans quelle
DOUCEUR TOSC/VN]:. l33
cause, ils sont heureux; et ce délire, principe de
quelques bonnes qualités, mais source d'un grand
nombre de vices, de fautes et de malheurs,
mettra toujours les institutions constitutionelles
à la merci du pouvoir militaire placé dans d'ha-
biles mains; ce pouvoir étant le seul qu'on sache
en France aimer et servir sincèrement. On dit
que cela change un peu, et je m'en félicite; mais
j'ai bien peur que ce ne soit encore qu'un chan-
gement de circonstances ; que la passion domi-
nante , celle de briller et de piT>duire de l'effet , n'ait
fait que changer d'objet momentanément, en pas-
sant du champ de bataille à la tribune. On joue
un rôle comme auparavant.
La douceur des Toscans est proverbiale, mais
je ne sais jusqu'à quel point il faut l'attribuer à
Léopold, ni s'il les a trouvés ou rendus tels. La
peine de mort ne fut, je crois, infligée qu'une fois
sous son règne; et le jour de l'exécutioîi, Flo-
rence semblait un désert. Ceux de ses habitants
qui ne pouvaient pas s'éloigner, se tinrent ren-
fermés chez eux ou dans les églises, qui furent
remplies. Pendant la domination française, les pu-
nitions militaires faisaient plus de peine aux ha-
bitants que leur propre assujétissement. Depuis
la restauration , les anciennes lois ont été substi-
tuées au code Napoléon, dont on retient pourtant
quelque chose: d'où il résulte pour le présent une
sorte d'anarchie légale et tous les inconvénients
l34 GOUVERNEMENT,
de lois rendues ex post facto. Sous le code fran-
çais, par exemple, toute personne qui signe ou
endosse une lettre de change, est soumise aux
lois commerciales, d'après lesquelles le montant
de la lettre de change protestée peut être exigé
du tireur ou des endosseurs par une procédure
sommaire; mais suivant les lois de Léopold, il ne
suffit pas d'avoir mis son nom à une lettre de
change pour être justiciable des lois de com-
merce; il faut être tout-à-fait négociant; ainsi,
tel endosseur d'un effet protesté pourrait se sous-
traire au remboursement immédiat , tandis que
tel autre y serait contraint, sans que ce dernier
eût le même recours contre le premier, quoiqu'il
tînt la lettre de change de lui. Le grand Léopold
lui-même tombait quelquefois dans des erreurs
législatives de cette nature, et revenait sur ses
pas au risque d'accroître la confusion. On écri-
vit un jour sur la porte de son palais : molti or-
dini, pih contrordini : moltissimi disordini l
Les propriétés des communautés religieuses,
qui n'avaient pas été aliénées, ont été rendues, et
les moines et religieuses recrutent avec activité.
Les abus dont on se plaignait sous les Français,
ont fait place à d'autres, qui commencent à ex-
citer des plaintes non moins amères qu'en Lom-
bardie ; mais les plaintes en Italie ne vont guère
jusqu'à l'insurrection, et l'insurrection finit mal,
manque d'imioii et de confiance mutuelle. Lors-
VAL d'à 11 NO. l35
que Murât se mit en campagne contre une poi-
gnée d'Autrichiens , on le laissa seul, et ses Napo-
litains, qui formaient une fort belle armée, voyant
qu'ils n'étaient pas secondés, eurent peur et pri-
rent la fuite au premier feu. Les Milanais, qui
se vantent de leur esprit militaire, n'ont rien
fait pour s'affranchir du jou^ étranger. Il n'y a
d'esprit public en Italie que sur un seul point, la
haine de toute domination étrangère; et cepen-
dant ils sont plus soumis aux étrangers qu'ils ne
le seraient à un prince italien ; car ils ne s'accor-
deraient, ni sur le choix de l'individu ni sur celui
du chef-lieu du gouvernement; tant la jalousie,
fondée sans doute sur leurs anciennes rivalités, est
invétérée.
Pise , le 9 novembre. Nous sommes venus de Flo-
rence ici par la rive gauche de i'Arno en neuf heu-
res et demie, en comptant une heure de détention
aux portes de la ville ; les employés de la douane
ne voulant pas accepter ce que nous avions donné
ailleurs pour ne pas être visités, nous nous obs-
tinâmes et ils nous fouillèrent. Je n'en parle que
pour montrer combien les gouvernements, même
les plus sages , au nombre desquels on compte
celui-ci, tiennent aux anciens abus, et semblent
les diwn^v ijer se et tout -à-fait gratuitement. Ces
vexations de douanes ne sont qu'un moyen de
mettre à contribution les voyageurs au profit de
quelques agents subalternes, que l'on peut à peine
l36 VAL DARNO.
accuser d'infidélité lorsqu'ils se font payer pour
ne pas remplir leur devoir à la lettre ; car la chose
est connue et tolérée par le gouvernement, qui les
paie d'autant moins. Le secrétaire d'état , prince
Corsini , m'avait offert un ordre d'exemption de
fouilltî, ou pour mieux dire, un ordre en vertu
duquel on est dispensé de payer aux douaniers
ce qu'ils sont tacitement autorisés à exiger; ainsi ,
voilà le gouvernement qui les vole après leur
avoir permis de voler, et à quoi bon?
Il fut un temps où les républiques de Florence
et de Pise étaient cinq fois plus peuplées qu'elles
ne le sont à présent, et où de simples négociants
disposaient des trésors de l'Asie. Le Val d'Arno
était alors pour eux comme une immense villa,
et ils y versaient leurs richesses surabondantes;
ce n'est plus tout-à-fait cela maintenant, mais
deux branches d'industrie s'y sont introduites ;
la manufacture de toiles et celle de chapeaux de
paille , qui remplacent un peu ces anciens avan-
tages. Cette dernière fabrication a le double mé-
rite d'être domestique, et réservée exclusivement
aux femmes qui, participant seules à ses profits,
jouissent d'une sorte d'indépendance à l'égard de
l'autre sexe, et s'assurent une considération qui
est tout en faveur des mœurs sociales.
C'était dimanche, et toute la population du Fal
d'Arno se montrait propre et bien mise; au teint
fleuri des femmes et à leurs mains blanches , on
VAL UAliJNO, 187
voyait quelles iravaient pas tiavaillé dans les
champs. Un corset de soie, fort court, leur mar-
quait la taille et laissait voir du linge blanc comme
la neige; le grand chapeau de paille, orné d'ini
nœud de ruban ou de quelques fleurs que la sai-
son fait encore naître , les garantissait du soleil ;
de nombreuses petites voitures légères, attelées
d'un seul cheval, conduisaient ces femmes à
l'église. A peine faisions -nous dix milles sans
rencontrer une petite ville, ou deux milles sans
trouver un village ; et les maisons ou chaumières
isolées n'étaient pas à plus de ceijt cinquante
toises les unes des autres; même en Angleterre,
elles auraient paru propres et bien tenues. Au mi-
lieu de toute cette prospérité , le cri lamentable
àe famé, famé ^ retentissait autour de nous; car la
mendicité, cette lèpre de l'Italie, repoussée de
Florence, où l'œil du maître ne doit pas la ren-
contrer, en est d'autant plus active loin de lui.
Les montagnes de Lucques, qui bordent la
vallée de l'Arno, font fort bien dans le paysage;
mais le premier plan du tableau n'y répond
guère , car l'on chemine entre les murs de clô-
ture de petits domaines de quelques arpents ,
cultivés avec tant de soin qu'on n'y voit pas un
brin d'herbe, ni un arbre auquel on ait laissé des
branches.
Pise est , comme Florence, magnifiquement
pavée ; c'est un plaisir de parcourir cette ville,
i38 PISE.
soit à pied, soit en voiture. L'iVrno, plus large ici,
est bordé de quais magnifiques, qui communi-
quent entre eux par plusieurs beaux ponts, dont
l'un est de marbre. On croirait que Pise , réduite,
de I20 mille anies, ou même de i8o mille, qu'elle
contenait autrefois, à moins de 20 mille, doit
présenter l'aspect d'une ville abandonnée , et
que les cinq sixièmes au moins des maisons sont
vides et en ruines; il n'en est rien du tout, et on
bâtit encore : seulement les habitants sont plus
grandement logés qu'autrefois. En effet, nous
avons trouvé Madame F...., qui nous avait obli-
geamment invités chez elle, logée dans un palais,
qui à Paris se louerait mille louis par an, et ici
peut-être pas cent. Le premier étage, seul habité,
se compose d'une grande salle , longue de 4^
pieds et large de 27 , dont le plafond est sculpté
et doré, de deux salons, d'environ 3o pieds sur
25, d'une grande salle à manger et de cinq
chambres à coucher , sans compter les chambres
de domestiques ; le rez-de-chausséè et le second
étage, de la même étendue, ne sont point occupés.
La plupart des fenêtres donnent sur l'Arno et ses
magnifiques quais. Arrivés à la porte de cette belle
maison (Palazzo Lanfranchi ) , ce ne fut pas sans
difficulté que nous pûmes nous faire jour à travers
la foule de mendiants qui l'assiégait. On voyait
là tout ce que la misère a de plus hideux;
hommes, femmes, enfants demi -nus, rongés
LES MENDIANTS. I 89
d'ulcères et de vermine, demandant l'aumône à
grands cris, quoiqu'un peu par habitude. A ces
signes on reconnaît ici une maison charitable ,
et cela fait honneur au maître dans l'opinion.
Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier
degré de misère, en dirigeant et en encourageant
l'industrie; on ne s'en occupe que lorsqu'elle est
à son comble, mais alors elle a son pain assuré;
les misérables ont leur curée comme les chiens à
la porte des riches , et plus ils sont abjects, meil-
leure elle est. Avec un métier sûr comme celui-là,
qui est-ce qui voudrait prendre la peine de tra-
vailler? C'est sans doute aux institutions poli-
tiques qu'il fout attribuer cet état de choses. En
effet, lorsque les personnes et les propriétés sont
à la merci de l'arbitraire et de la corruption, lors-
que les privilèges , les prohibitions , les exemp-
tions, les restrictions entravent et découragent
toutes les entreprises utiles; lorsque les douanes,
en embuscade sur les frontières de chacun des
petits états qui découpent l'Italie et à l'entrée de
toutes les villes de chaque état, obstruent la cir-
culation des produits de l'industrie , cette indus-
trie cesse d'être productive, et tout ce qui n'est
pas prince devient mendiant. Si tel est l'état de
la Toscane , sorte d'oasis politique en Italie , que
sera le reste du pays ?
L'on dépêche les curiosités de Pise en deux
matinées, ou même en une seule, lorsqu'on est
l4o TOUR PENCHÉE.
pressé; premièrement la célèbre tour penchée,
dont l'architecture rappelle celle de la tour de
Babel, telle qu'on la voit représentée dans les
anciennes Bibles ; et si l'on n'aperçoit pas ici
la longue file d'ânes et de chameaux, charriant
les briques et le mortier, au moins y trouve-t-on
la confusion des langues, provenant des étran-
gers de toutes nations qui visitent cette mer-
veille. Huit ordres, ou étages de belles colonnes
de marbre blanc, supportent le même nombre
de galeries extérieures, que l'inclinaison de la tour
fait paraître en spirale , quoiqu'elles ne le soient
point. Ce qu'il y a d'étrange est que cette incli-
naison n'est pas uniforme, mais qu'elle est plus
grande à la base , et décroît à mesure que l'édifice
s'élève par une courbe, le sommet se trouvant
comparativement de niveau. Il n'est pas impro-
bable que les fondations s'étant affaissées plus
d'un coté que de l'autre pendant la construction
de la tour, et l'architecte cherchant toujours à
regagner la perpendiculaire, l'édifice a dû pren-
dre cette courbure que l'on aperçoit; et ce qui
le confirmerait , c'est que les trous de l'échafau-
dage laissés dans le mur sont à l'angle droit avec
lui, de manière que les ouvriers se seraient
trouvés sur un plan incliné, et en danger de
tomber , si le mur avait eu dès le commencement
l'inclinaison qu'on lui voit aujourd'hui. Cette cir-
circonstance me paraît concluante. La toiu^ qui
TOUR PENCITÉl-:. l4l
est cylindrique en contient une autre de même
forme, et l'escalier est pratiqué dans l'intervalle
d'environ trois pieds. Le vide intérieur est de
vingt-deux pieds, les murs ont deux pieds d'épais-
seur et la galerie extérieure sept pieds de saillie,
de sorte que le diamètre de l'édifice est de cin-
quante pieds; il a cent quatre-vingts-dix pieds de
hauteur , et surplombe de quinze pieds. Lors-
qu'on regarde de haut en bas, il n'y a tète si forte
qui ne tourne, et la sensation que l'on éprouve
est insupportable. Au reste , comme le centre de
gravité se trouve être de dix pieds en dedans de
la base, on s'explique comment la tour, qui a
l'air de tomber, reste debout ; mais cela dépend
de l'agrégation toujours précaire des parties qui
surplombent, et sont de plus ébranlées par les
cloches suspendues au sommet. Ce qui doit tran-
quilliser sur le sort de cet édifice , c'est qu'il a
résisté à des tremblements de terre, par lesquels
un grand nombre d'édifices perpendiculaires ont
été renversés.
Le Diiomo , comme toutes les autres cathé-
drales italiennes du douzième siècle, est une es-
pèce de montagne de marbre, dont l'architecture
n'est ni grecque ni gothique, mais qui pourtant
a des beautés. Nous y remarquâmes un très-beau
tableau d'Andréa del Sarto.
On voit suspendu à la voûte un vieux lustre ,
ou plutôt chandelier de métal , lequel fut poiu-
l42 GALILIÎE. — NEWTON.
Galilée, ce que la pomme tombant d'un arbre fut
pour Newton. Galilée , se trouvant clans cette
église et observant le mouvement alternatif qui
avait été accidentellement imprimé à ce chande-
lier, par le choc d'une échelle que des ouvriers
transportaient, conçut, dit-on, pour la première
fois , l'idée du pendule et de son usage. J'ai vu
depuis, chez M. le professeur Foggi, la première
horloge à pendule construite par Galilée, sous
l'inspiration du chandelier.
Les administrateurs du pillage, en 1796, pri-
rent, comme de coutume, toute l'argenterie du
DiLomo de Pise, et même rançonnèrent Andréa
del Sarto. M. F..., qui nous conduisait, dit, en
montrant de belles colonnes de porphyre, appor-
tées de Constantinople , « et nous aussi , autrefois ,
nous prîmes ce qui ne nous appartenait pas; mais
c'était dans le douzième siècle , non dans le dix-
huitième. »
Le Campo sanlo est une vaste cour rectangu-
laire , environnée d'une sorte de piazza gothique
dont les murs sont ornés de fresques, où le génie
et la barbarie se montrent également. Cet enclos
fut construit, dans le treizième siècle, tout exprès
pour recevoir une énorme masse de terre sainte,
apportée de Jérusalem au retour des vaisseaux
pisans de la troisième croisade. Le tas a, dit-on,
neuf pieds de hauteur, et environ dix mille pieds
carrés de base; il aurait fallu cinquante vaisseaux
CA.MPO SANTO. 143
(le trois cents tonneaux, et peut-être trois fois ce
nombre de petits bâtiments, tels que ceux en
usage alors, pour transporter cette^ terre. Elle a
la propriété de conserver les corps qui y sont en-
terrés, ou de les consumer très rapidement; je
ne sais pas bien laquelle. Parmi les noms célèbres
gravés sur les tombeaux, j'ai remarqué celui d'Al-
garotti, l'ami du grand Frédéric. La tour , le
Duomo et le Cainpo saiito^ à quoi il faut ajouter un
autre bel édifice, le baptistère, sont situés près
les uns des autres sur une verte pelouse qui con-
tribue à l'effet général qu'ils produisent. L'uni-
versité de Pise, comme édifice, a aussi quelques
prétentions architecturales , du moins celles qui
résultent d'un revêtement de marbre. Cette uni-
versité a trente-cinq professeurs, dont cinq rési-
dent au collège de Florence; leur traitement an-
nuel est de cinq à sept cents écus ou dollars, ils
ne reçoivent rien des étudiants qui sont au nombre
d'environ cinq cents seulement, tous destinés à
des professions qui les obligent à prendre leurs
degrés; car les jeunes gens de la classe noble ou
riche ne sont pas envoyés à l'université, mais re-
çoivent leur éducation sous le toit paternel ; elle
est littéralement domestique , car elle se fait parmi
les valets de la famille.
D'après ce que j'ai vu , les professeurs ne man-
quent ni de zèle, ni de connaissances, et les étu-
diants semblent répondre à leurs soins. Le pro-
i44 l'uiviversiti':.
fesseiir de droit canon , M. F.... , traduisait Gibbon
en italien, entrejDrise hardie dans son pays et dans
sa situation. Le fils aîné de ce professeur, par
égard pour la personne qui nous recevait et à
cause de notre qualité d'étrangers, avait la bonté de
nous consacrer la plus grande partie de son temps
avec un zèle qui excitait toute notre reconnais-
sance. Cet excellent jeune homme parlait bien le
français, lisait l'anglais, uiéme la poésie, avec fa-
cilité, ainsi que les langues mortes , et avait rem-
pli, par intérim^ la place de professeur de mathé-
matiques. Pendant ces derniers temps de disette
et de maladie, il s'était dévoué aux établissements
de bienfaisance. Deux autres fils et deux filles pa-
raissaient avoir les mêmes dispositions , mais
celles-ci , qui possédaientà fond plusieurs langues,
ne voulaient, par modestie, faire usage que de la
leur. Quoique tout ce savoir se trouvât renfermé
dans un cercle de société assez étroit, il était
sans pédanterie. On n'apercevait aucune envie
de briller, encore moins de parvenir à rien; nulle
affectation, mais au contraire une grande sim-
plicité de caractère. Notre jeune ami, qui nous ac-
compagnait partout , ne manquait jamais de
prendre de l'eau bénite en entrant dans une
église , et de faire le signe de la croix devant toutes
les madones que nous rencontrions , sans s'em-
barrasser des regards de ceux à qui ces pratiques
étaient étrangères et pouvaient paraître ridicules.
LES MOEURS. l4^
Tout cela fait voir que la moralité et les vertus
domestiques ne sont point bannies des mœurs
italiennes, au moins dans la classe instruite, et
que l'on y peut être sincère dans les pratiques
extérieures de la religion. Ce n'est pas la première
fois que j'ai eu l'occasion de faire la même obser-
vation. Nous connaissons un prêtre dont le frère
laissa en mourant une famille nombreuse et des
dettes; il entreprit de le remplacer, se défit de
sa voiture, retrancha toute dépense de luxe , paya
les dettes, et se voua tout entier à l'éducation des
enfants; il y a bien des années que cela dure, et
avant sa mort, ce bon parent aura établi toute sa
famille adoptive; ses intimes amis savent seuls
l'étendue et la constance d'un sacrifice fait sans os-
tentation.
La plupart des femmes que l'on rencontre en
société, sont accompagnées de leur caualiere ser-
vente ( cicisbeo signifie proprement un fat, un
impertinent; le mot est injurieux, et l'on ne s'en
sert pas dans ce sens); quelques-unes passent pour
en avoir trois, il hello^ il hrutto ^ ilhuono\ le pre-
mier est aimé , le second fait les commissions , le
troisième paie; mais, en général, un seul réunit
en sa personne ces différentes attributions. Lors de
notre arrivée à Pise, l'on ne parlait que d'une dame
infortunée qui avait récemmentperduson perfide
cavalière serpente. La pitié, l'indignation , remplis-
saient tous les cœurs. Quoique la dame ne fût
1. lO
\[\Ç> LES MOEURS.
pas jeune, ayant un fils de dix-huit ans , il lui res-
tait encore de la beauté ; mais son caualiere , après
avoir porté ses chaînes trois lustres et plus , avait
jugé bon de prendre femme. N'ayant pas le cou-
rage de le lui annoncer lui-même, un ami com-
mun s'en était chargé. Au premier mot, l'amante
désespérée court chez son infidèle; mais il était
sur ses gardes , car il y allait de sa vie, et la voyant
venir, il s'échappa par une porte de derrière; on ne
le revit pluspendant quelques mois et il était marié
quand il reparut. Dans l'intervalle, on avait fait en-
tendre raisonàla dame abandonnée, et soit résigna-
tion, soit fierté, elle ne poursuivit passa vengeance.
Toute la ville lui fit des visites de condoléance ,
expressément à l'occasion de ce qui s'était passé;
et son mari, qui lui-même en parle et prend beau-
coup de part à son malheur, se plaint seulement
de n'avoir pas été averti à temps , se flattant qu'il
aiu\ait mieux que personne su préparer vm trop
sensible cœur au coup qu'on allait lui porter. Je
demandais, l'autre jour, comment deux personnes,
d'un esprit peu cultivé et sans occupation quel-
conque, pas même la musique, dont peu de per-
sonnes ici font une étude, pouvaient trouver
moyen de remplir leurs éternels tête-à-tête; ce
qu'ils faisaient. On me répondit : « aimer et bâiller ,
puis bâiller et aimer, et enfin bâiller et toujours
bâiller. >i Les étrangers qui demeurent habituelle-
ment en Italie finissent par adopter ces mœurs-là.
LES MOEURS. l ^'J
Madame A... , Italienne, mariée à un Français qui,
sous le général Miollis , remplissait quelques fonc-
tions publiques, et qui maintenant en a de se-
crètes à Rome où il passe la plus grande partie
de l'année , madame A... , dis-je , vit publiquement
dans un commerce intime avec M. F..., Anglais,
assez jeune pour être son fils. Tous deux ont l'u-
sage du monde, le ton de la bonne compagnie et
y sont bien reçus. Le bon mari vient , chaque an-
née, passer quelques jours au sein de sa famille,
en tiers avec M. F.... ; personne ne sait ce qui se
passe dans cet intérieur, mais on voit le mari don-
nant le bras à sa fille , et le cavalière anglais à
madame. Il est clair que l'opinion publique sanc-
tionne cet état de choses, et il n'en faut pas da-
vantage pour juger les mœurs ; cependant les
gens du pays persistent à dire qu'ordinairement
le cavalière servente n'est que Vamico delta casa.
La publicité, disent-ils, et la constance de ces
sortes de liaisons, offrent la meilleure garantie de
leur innocence. Parmi nous, ajoutent-ils, une
femme qui se montrerait sur le siège , à côté de
son cocher, serait déshonorée; mais nous ne por-
tons pas ce jugement à l'égard des Anglaises que
nous voyons se promener ainsi, parce que c'est la
mode en Angleterre, et que cela ne tire pas à
conséquence. Les tête-à-téte de nos femmes avec
leurs cavalieri sont aussi sans conséquence.
A cinq ou six milles de Pise, sur le bord de la
TO.
l48 LES CHAMEAUX.
mer, le grand duc a un domaine, dont le sol sa-
blonneux ne présente que dévastes et maigres pâ-
turages , où l'on voit errer en liberté de grands
troupeaux debétes à cornes, de chevaux, de mou-
tons, et ce qui paraît étrange, de chameaux au
nombre d'environ deux cents. C'est la souche d'où
sortent tous les chameaux que l'on promène eu
Europe. Ils coûtent 4o à 5o séquins ( 5 à
600 francs) à l'âge de quatre ans. Nous les trou-
vâmes nonchalamment couchés la plupart, ou
errants çà et là avec lenteur; leurs grands corps
maigres et dégingandés semblaient à peine avoir
la force de se soutenir, et la liberté dont ils jouis-
saient rendait leur difformité et la maladresse de
leurs mouvements plus apparentes encore qu'elles
ne le sont dans l'état de contrainte et d'esclavage,
où nous sommes accoutumés à les voir. On a
peine à croire que des êtres aussi mal bâtis soient
agiles et forts; cependant ils portent à Pise une
charge de bois, pesant douze quintaux, et leur
pas ordinaire est égal au trot d'un cheval. On mit
le bât sur l'un d'entre d'eux, qui s'était agenouillé
pour le recevoir, non sans pousser des cris et
des gémissements lamentables, accompagnés de
grimaces très expressives de mécontentement,
qui continuèrent pendant qu'on lui faisait faire
quelques pas. Le poil de ces animaux est épais,
et d'une grande finesse. Les chevaux, qui n'y
sont pas accoutumés, craignent extrêmement
LES MACHINES. 1 49
Todeur et la vue des chameaux , et les rosses qui
nous avaient amenés furent sur le point de
prendre le mors aux dents. Tout un régiment de
dragons fut une fois jeté dans le plus grand dé-
sordre, par l'apparition inattendue de quelques-
uns de ces paisibles animaux. Il serait facile de
les naturaliser dans la partie méridionale des
Etats-Unis d'Amérique, où le sol est trop sablon-
neux pour les voitures , et où les chevaux souf-
frent beaucoup de la chaleur. Les chameaux con-
somment moins, se contentent du plus mauvais
fourrage, et font trente à quarante milles par
jour, sans boire ni manger, avec une charge
triple de celle d'un fort mulet.
A notre retour, nous rencontrâmes une longue
file de bétes de somme d'ime autre espèce : c'é-
tait de pauvres gens, dont la nudité était à peine
déguisée par les haillons , qui leur pendaient et
par devant et par derrière. Ces malheureux ap-
portaient des fagots au marché, et leur charge,
proportion gardée, excédait de beaucoup celle
des quadrupèdes leurs collègues. Il semble que la
civilisation italienne ne se soit pas encore élevée ici
jusqu'aux charrettes , ou même jusqu'aux brouet-
tes tramées par des hommes, et que l'usage des ci-
vières et des crochets de portefaix n'y soit pas en-
core connu, car ces gens-là portent leur charge
sans ce secours. Peut-être quelque ennemi des
machines aura-t-il obtenu du gouvernement pa-
l5o MESSA CANTATA.
ternel de ce pays la prohibition de celles-là , et
pour le bien des bûcherons, condamné leurs
épaules à porter ce qu'ils auraient pu traîner avec
bien moins de peine. Le travail facile d'un seul se
trouve être ainsi la dure tâche de quatre indi-
vidus, qui gagnent entre eux tout justement ce
que l'homme seul, aidé de deux roues, aurait
gagné.
Le domaine rural, que nous venions de voir,
est bien boisé; il y croît des chênes verds ( quer-
eus ilex ) , de dimensions peu communes ; j'en
mesurai plusieurs, dont le tronc n'avait pas
moins de douze pieds de circonférence, et dont
l'ombrage couvrait un espace de vingt -cinq
grands pas de largeur. Le feuillage de ces arbres
touffus est d'un vert noir et triste. En approchant,
je fus assailli par d'innombrables fourmis rouges,
qui pénètrent dans les vêtements, et dont il est
difficile de se débarrasser. Las de voir toujours
des champs labourés, des vignes, des peupliers
mutilés , et de pâles et maigres oliviers , l'as-
pect des bois, des pâturages, des animaux en
liberté, nous paraissait la nature hors de prison;
le manque de mouvement du terrain était cor-
rigé par l'aspect lointain des belles montagnes de
Lucques.
Nous assistâmes hier à une messa caiitata , dans
la cathédrale, où l'archevêque officiait en personne.
Immobile sur son siège épiscopal , le prélat a été
MESS A PANTATA. l5l
décoiffé dix fois , sa mitre enlevée et replacée sur
sa tête, sans motif apparent, pendant que les
prêtres marchaient processionnellement autour
du chœur, en chantant l'office d'un ton nasal,
qui faisait rire sous cape les enfants de choeur
qui l'imitaient; à la fin le prélat a été déshabillé
et rhabillé de pied en cap ; on lui a ôté ses robes
€n les lui passant par-dessus la tète, et on lui
en a remis d'autres de la même manière. La
maigre musique de quelques violons, qui ne cou-
vrait pas les battements de pied d'un maladroit
maître de chapelle, s'est fait entendre pendant
toutes ces cérémonies. Il n'y a pas eu un seul
instant de tranquille recueillement, rien qui res-
semblât à la prière, et qui inspirât ces sentiments
religieux que les temples sont destinés à faire
naître et à entretenir; c'était d'un bout à l'autre
une pantomime musicale mal jouée, qui n'expri-
mait rien. Sincèrement disposés à nous joindre de
cœur au culte rendu à l'Etre suprême, dans quel-
que communion que ce fût, ce n'était pas notre
faute si ce culte, dégénérant en vaines cérémo-
nies, substituait, aux impressions spirituelles,
celles qui ne vont pas plus loin que les yeux. Au-
jourd'hui nous avons assisté à la leçon d'un pro-
fesseur de belles-lettres à l'université , lue d'un
ton très déclamatoire avec une fort belle voix.
Traitant du mérite comparatif de Virgile et du
Tasse, le critique donnait à celui-ci l'avantage de
l52 CHEVALIERS Dh S A I N T-ÉT lENiVE.
la moralité, avantage qui ne t(înte guère les
poètes. Milton fut l'objet des plus grands éloges.
Ce professeur nous a paru éminemment doué de
cette qualité , pour laquelle je me souviens qu'un
juge était fort loué à Paris, savoir, d'un beau
pJiysique.
Il y avait ici autrefois des chevaliers de Saint-
Étienne, créés par le grand duc Corne I, en com-
mémoration d'une victoire remportée le jour de
la fête du saint. Comme les chevaliers de Malte,
ceux- ci se vouaient à la guerre contre les infi-
dèles, et dans la première ferveur et pureté de
leur zèle, comme eux, ils signalèrent leur cou-
rase en maintes occasions. Les murs de leur cha-
pelle, ainsi que ceux de leurs maisons, formant
la place de Saint-Etienne, sont encore chargés
de trophées de leurs victoires, ainsi que de ta-
bleaux historiques qui y ont rapport. Trop riches
pour que la révolution les épargnât, ils furent
dépouillés de leurs propriétés et dispersés. C'était
une injustice; mais la restauration de l'ordre, à
laquelle on songe, ne réparerait pas cette injus-
tice, et même ne restaurerait rien, puisque les
propriétés sont aliénées, et que les chevaliers
eux-mêmes sont morts. On ne ferait par- là que
créer un ordre de chevalerie nouveau, et comme
les circonstances, qui, dans le douzième siècle,
motivèrent leur établissement, n'existent plus,
ce serait une institution sans objet; à moins qu'au
LES ?-ICi:URS. i53
lieu de faire la guerre contre les Turcs, on ne
chargeât les nouveaux chevaliers de la faire pour
eux.
Les propriétaires de terres, ici comme j^artout
en Italie, n'afferment pas à rente fixe, mais amo-
dient à moitié produit, ce qui a ses avantages et
ses inconvénients. Le cultivateur à moitié pro-
duit, ne jouissant pas de tout l'avantage des amé-
liorations qui sont entièrement à ses frais, n'a
pas le même motif d'en faire; mais, d'un autre
côté , il ne court que la moitié des risques de
mauvaise récolte. En dernière analyse, c'est un
système qui ne stimule pas l'industrie au même
degré que la rente fixe, et sous lequel la terre est
moins productive (i); mais il en résulte l'avan-
tage inestimable d'établir une communauté d'in-
térêts entre le propriétaire et le cultivateur, des
relations ordinairement bienveillantes, une sorte
de surveillance paternelle, infiniment précieuse
sous le point de vue moral et politique, et for-
mant des liens sociaux entre la haute et la basse
classe. Le dévouement extraordinaire des mé-
tayers vendéens à leurs chefs propriétaires , n'au-
rait pas eu lieu de la part de fermiers à rente
fixe ; et nous ne voyons pas que les paysans ita-
(i) Les meilleures teiTes, aux environs de Pise, qui pro-
duisent deux ou trois récoltes dans l'année, valent cinq à
sept louis les 6600 pieds carrés , ou environ 36 louis l'ar-
pent de 40,000 pieds carrés.
l54 LES MŒURS.
liens aient répondu au signal qui leur était donné
par la France et imité les excès de la révolution.
Ils y étaient tellement peu disposés, que leur
esprit, naturellement vif et bouffon, s'exhalait
en bons mots de circonstance. Les galériens pour
la vie portent un bonnet jaune , tandis que ce-
lui des condamnés pour un temps limité est
rouge : un paysan qui arrivait de la campagne ,
apercevant le bonnet rouge sur l'arbre de la li-
berté , planté dans le milieu du marché , s'écria :
fortuiia che non e giallol ( heureusement qu'il
n'est pas jaune) et la plaisanterie eut un tel suc-
cès, qu'il fallut mettre à bas arbre et bonnet.
L'huile est un article de première nécessité en
Italie; sous le règne impérial, il était une année
devenu rare et cher : perche l'olio e cosi caro ? de-
mandait un paysan, perc/iè, lui répondit un autre,
hanno unto tanti re ed hanno fritto tante repuhhli-
che{\)\
Les souvenirs de ce temps-là ont laissé ici peu
de ressentiments dans les cœurs. L'on rend jus-
tice aux soldats français, qui ne commirent pas
de grands excès envers les habitants, mais au
contraire se montrèrent souvent plus humains
et plus justes que leurs officiers, dont les exac-
tions étaient le sujet de leurs sarcasmes militaires.
On ne connaît pas ici l'enseignement mutuel;
(i) Pourquoi l'huile est-elle si chère? — Parce que l'on a
oint tant de rois et fricassé tant de re'publiques.
LES MOEURS. l55
mais les enfants admis dans les nombreuses case
di carità (maisons de charité), apprennent à lire
et à écrire, et sont mis en apprentissage. On dit
que tous les enfants présentés y sont reçus, ce
qui, dans un pays déjà surchargé d'habitants,
comme la multitude de mendiants le prouve , sert
à en augmenter le nombre. Les curés de campa-
gne enseignent la lecture et l'écriture à un petit
nombre d'enfants, et reçoivent de leurs parents des
présents d'œufs et de volailles. Les gens du peu-
ple , dans les villes au moins , savent par cœur
et récitent avec enthousiasme les passages favo-
ris de leurs poètes, tels que la fuite d'Herminie
dans la Gerusalemme du Tasse; la mort de Clo-
rinda^ l'épisode d'Olindo et de Sofronîa; la cé-
lèbre description de la sécheresse et de la pluie,
la mort à'Argante , de VOrlando furioso ; ils ré-
pètent la fuite à'^ngelica et quelques batailles.
Mais Metastasio est leur poète favori; ils le chan-
tent en chœur, et mettent le récitatif en dialogue.
Le talent de l'improvisation n'est pas réservé à
quelques personnes d'un esprit cultivé, mais se
rencontre partout. Dans leurs moments d'hilarité
et le verre à la main , les gens du peuple sont
souvent inspirés; ils parlent alors en langage me^
sure et harmonieux pendant des heures entières
sur des sujets accidentellement introduits; s'ar-
rêtent-ils , d'autres reprennent le fil de leurs idées
dans le même rhythme poétique. Ces récits fugitifs
l56 LES MOEURS.
ne soutiendraient pas l'examen critique à la lec-
ture, et ceux mêmes des improvisateurs qui se
distinguent le plus , eurent rarement du succès
lorsqu'ils écrivirent. On assure que Métastase re-
grettait de s'être jamais livré à l'improvisation, qui
lui avait donné une certaine nés^lifirence de com-
position difficile à surmonter. Madame F
étrangère , mariée à un Italien , nous parlait de sa
surprise, lorsqu'une fois, son mari, qu'elle n'avait
jamais soupçonné d'être du nombre des inspirés,
se mit tout-à-coup à improviser avec succès. On
trouve cependant que cette faculté devient moins
commune; de même que les autres traits caracté-
ristiques, qui distinguaient les divers peuples de
l'Europe, s'effacent tous les jours.
Les étrangers se plaignent amèrement du
manque de probité qui les rend dupes de tous
les marchés qu'ils font. Les marchands surfont
indignement, et même, après marché fait, ra-
battent encore. L'on rabat cinquante pour cent
sur un compte d'apothicaire, c'est une chose re-
çue ; mais les Anglais prennent tous les comptes
pour des comptes d'apothicaires, vont trop loin
et se font appeler ladri^ par ceux mêmes qui sont
fort aises d'avoir leur pratique. La noblesse elle-
même fait des choses qui ne sont pas nobles : par
exemple, le théâtre appartient à une compagnie de
nobles Pisans qui en sont les directeurs; et quel-
ques-uns d'entre eux, à ce que l'on assure, jouent
CHAPEAUX DE PAILLE. 1 5']
à l'orchestre. Il arrive souvent qu'à la porte on
demande à un étranger le double du prix ordi-
naire, et (îe ce qu'un homme du pays aurait payé.
Je ne pouvais d'abord le croire, mais je m'en suis
assuré; ils disent que comme le théâtre est leur
propriété, ils ont droit de se faire payer le plus
qu'ils peuvent. Ces nobles ont des relations fami-
lières avec la classe moyenne, mais ne la reçoi-
vent pas chez eux, c'est-à-dire dans leur casino.
A notre retour de Pise à Florence, nous eûmes
occasion de voir les manufacturières de chapeaux
de paille à l'ouvrage. Presque toutes les femmes
étaient ainsi employées, La paille dont elles se
servaient n'était pas entière, mais coupée en
morceaux de sept à huit pouces réunis, je ne sais
comment, en masses arrondies, d'où les femmes
tirent les brins qu'elles tressent en marchant,
avec une dextérité et une rapidité admirables.
Cette paille est le produit d'une culture spéciale,
provenant du blé, semé serré dans un mauvais
terrain, et coupé avant sa maturité. La plante
étiolée devient ainsi longue et menue comme
il la faut. Les hommes tressent aussi, non de la
paille , mais des joncs dont ils font des nattes.
L'imperfection remarquable de la charrue et
des autres instruments aratoires du Val d'Arno ,
montre au moins l'excellence du sol qui n'en
exige pas de meilleurs.
Nous avons couché à Ancisa^ six lieues plus
l58 ANCISA.
loin qne Florence, sur la route de Rome. Cette
route suit le Val d'Arno supérieur, plus fertile et
moins pittoresque encore que le Val d'Arno infé-
rieur, sans autre verdure que celle de l'olivier;
sans ombrage, excepté celui du cyprès autour de
quelques maisons de campagne. On connaît les
beautés de la Vallombrosa^ peu éloignée du Val
d'Arno, son amphithéâtre de forets, ses cascades;
mais ce sont les ouvrages de l'homme que j'accuse
ici, et non ceux de la nature, qui sans doute se-
rait partout belle en Italie, si on ne la contrariait
pas.
En dépit de nos résolu ou de moins dans le monde, où il y
en a tant, importe peu; mais cette opinion géné-
rale de l'impunité, assurée à tout homme qui a de
l'argent ou des protections , est fatale à la morale
publique et à la sûreté individuelle.
C'est ici qu'on voyait autrefois cette foret Ci-
minia que les Romains ont décrite comme plus
horrible et plus impénétrable que celles de la Ger-
manie; quelques groupes obscurs de chênes verds
sur ime vaste bruyère sont tout ce qu'il en reste,
et les fragments de colonnes, que nous crûmes
apercevoir sur un monticule à droite, doivent
appartenir à une époque moins reculée. L'on
entre à Civittà Castellana par un pont très-élevé
sur la Triglia. Une pierre que je laissai tomber
fut quatre secondes avant de frapper la surface
de l'eau, ce qui donnerait 240 pieds. Ici les rochers
lyo ROME.
cessent d'être calcaires, et le basalte se montre
d'un rouge noirâtre, très-dur quoique poreux,
et parsemé de spath qui forme des points blancs.
La route est pavée de ce basalte. Bientôt après
CUnttà Castella/ia , l'air devient malsain quoique le
sol soit encore élevé et sec, mais on est entré dans
la région volcanique que les disciples de Hutton
appelleraient vulcanique; il n'y a pas d'autre cause
apparente du mauvais air. Monterosi^ où nous
couchons, est le dernier endroit où l'on puisse
passer la nuit avant de traverser le désert de dix
à douze lieues qui nous sépare de Rome.
Ptome. La vaste plaine dans le milieu de laquelle
cette antique cité s'élève est inhabitée et inhabi-
table à moins de s'exposer au risque imminent
de prendre une tièvre tierce violente, qui par sa
longue durée devient souvent mortelle. Cette
plaine n'est point sans mouvement de terrain , elle
est au contraire variée et agréable; le sol, sablon-
neux mais fertile, est cultivé dans quelques en-
tlroits et produit du blé en abondance. Tout le
reste est couvert de verds pâturages qui, pen-
dant six mois de l'année , nourrissent de nom-
breux troupeaux envoyés à la montagne en été.
On voit très peu d'endroits marécageux, et les
ruisseaux qui descendent des montagnes coulent
rapidement vers le Tibre. Quelques monticules
éboulés laissent à découvert des couches alterna-
lives de basalte, de sable mêlé de coquillages, et
ROME. l'JF
dans quelques endroits de terre végétale. On
voyait dispersées dans la plaine plusieurs granges
spacieuses où les moissons sont déposées, mais
seulement deux maisons solitaires pour la poste,
dont les habitants avaient Tair bien malades. La
route, d ailleurs plus fréquentée que celle des en-
virons de Paris, était couverte de voyageurs et de
paysans transportant leurs productions au mar-
ché. A la fin nous aperçûmes à l'horison un
dôme et sa croix; c'était Saint- Pierre ! c'était
Rome ! et pendant plus d'une heure cet objet
nous occupa exclusivement. Il pleuvait à sceaux,
lorsque nous arrivâmes à la porte del Popolo , où
les pourparlers avec les gens de la douane , l'im-
patience des postillons fiévreux trempés de pluie
et quelque incertitude sur le lieu du logement
qui nous était préparé, détournèrent à tel point le
cours élevé de nos pensées, que notre entrée
dans la cité éternelle se fit à peu près de la
manière dont, en semblables circonstances, elle
se serait faite dans une ville ordinaire; livrés
comme nous l'étions à des soins vulgaires, entiè-
rement étrangers aux impressions qui les avaient
précédées. Mais étant maintenant depuis quinze
jours à Rome et ayant plus d'une fois passé la
porte del Popolo , bâtie sur les dessins de Michel-
Ange, nous pouvons en conscience louer, comme
tout le monde , son architecture , l'obélisque égyp-
tien , les deux églises symétriques et les deux rues
J"]"! EOME.
divergentes. Au reste il n'y a clans tout cela rien
qui caractérise Rome et que l'on ne pût voir
ailleurs, réflexion qui se présente souvent ici.
JRoma antica est cachée par Roina moderna , qui
elle-même est peu différente d'une autre ville; et
loin que les sept montagnes frappent la vue , on
ne les découvrirait pas sans guide (i).
Il serait mieux sans doute de voir et d'étudier
Home d'après un certain plan, et suivant les rè-
gles; mais dans notre impatience, nous n'en sui-
vîmes aucun , et quoique les antiquités dussent
peut-être attirer l'attention avant tout, Saint-
Pierre se trouve le premier objet inscrit dans le
journal de nos opérations. Les nombreuses gra-
vures de cet édifice célèbre mettent tout le
monde à même de juger de son architecture
sans avoir été à Rome. La façade présente quatre
rangées de neuf fenêtres en y comprenant l'at-
tique en haut et l'entresol en bas. Un pesant bal-
con , appelé la Loge des Bénédictions, coupe à
mi-hauteur le péristile corinthien de la façade.
Enfin , le premier temple de l'Europe se trouve
avoir le caractère trivial d'un bâtiment d'habita-
tion. Au-dessus de l'attique, on voit rangées en
lignes treize statues colossales et une horloge à
(i) Ces montagnes sont au nombre de neuf : deux d'entre
elles ne faisaient pas partie de Rome antiqvie , et , parmi
les sept autres ^ plusieurs sont hors des quartiers habités
de Rome moderne.
HOME. l'j'5
cadran rouge, colossal aussi, aux deux coins de
la façade. La place , ou plutôt l'avenue de Saint-
Pierre, qui a près de mille pieds de longueur, se
compose d'un portique à quatre rangs de co-
lonnes disposé semi-circulairement de chaque
côté de la place, et cet accessoire est infiniment
plus beau que l'objet principal; il fait surtout
un meilleur effet que dans les gravures où il
est représenté. Ces deux portiques sont chacun
composés de quatre rangs de colonnes, formant
trois divisions; celle du milieu est assez large
pour deux voitures de front. Un obélisque égyp-
tien, de 124 pieds de hauteur (i), s'élève au mi-
lieu de la place ; il a de chaque côté une fontaine
jaillissante. L'ensemble est admirable, et je ne
crois pas que l'antiquité offrît rien de compara-
ble. Quant au célèbre dôme de Saint-Pierre , trop
loin derrière la façade , il semble à peine lui ap-
partenir. En montant les escaliers qui servent de
base à l'édifice, on est étonné de la grandeur et de
(i) Il fut apporté d'HéliopoIis du temps de Ne'i'on et
placé dans son jardin du Vatican , où, seul d'entre tous les
autres obélisques, il resta debout pendant les désordres
du moyen âge. Le transport de cette énorme niasse de
granit , dans l'année i586, du lieu où il était à celui où il
est à présent, c'est-à-dire, à la distance de deux ou trois cents
mètres, coûta environ 260,000 francs de France , somme
égale à six fois sa valeur actuelle , ce qui peut donner
quelque idée des frais énormes du transport d'Egypte à
Rome.
1^4 SAINT-PIERRE.
la beauté des huit colonnes d'ordre corinthien de
la façade; elles ont huit pieds trois pouces de
diamètre, et quatre-vingt-huit pieds de hauteur,
et le portique, derrière ces colonnes, semble à lui
seul aussi grand que beaucoup d'églises. On ra-
conte à ce sujet qu'un étranger, voyant pour la
première fois cette antichambre de Saint-Pierre ,
et la prenant pour le temple lui-même, remarqua
qu'il avait entendu vanter la justesse de ses pro-
portions, qui diminuait le sentiment de la gran-
deur, mais que, pour lui, il n'en était pas moins
frappé !
Notre guide sotdeva un coin du pesant rideau
qui sert de porte au temple, et nous nous trou-
vâmes dans son intérieur , tout de marbre et d'or,
et resplendissant de lumière , car les rayons du
soleil y pénètrent du matin au soir à travers ses
nombreuses fenêtres. L'on voyait de loin, au point
d'intersection des bras de la croix, et sous la cou-
pole, le célèbre baldaquin de bronze, qui couvre
le maître-autel, entouré de lampes ardentes sur
leurs pieds d'or. En avançant, on vous montre,
gravées sur le pavé de marbre, les mesures respec-
tives des différentes cathédrales d'Europe, toutes
beaucoup plus courtes que Saint-Pierre; c'est
Saint-Paul de Londres qui en approche le plus,
et il a I02 pieds de moins. De partout dans l'é-
glise, on voit inscrits en caractères gigantesques,
sur la frise du dôme, ces mots du texte sacré dont
SAINT-PIERRE. I-yD
on a fait un ambitieux calembourg : T\i es Petrus^
et sape?' hanc petram œdijîcaho Ecclesiam ineam ;
et tibi daho chwes regni cœlorum ! Dix-sept grandes
fenêtres carrées , distribuées à l'entour du dôme
au-dessus de la frise, jettent tant de lumière sur
sa partie concave , sur le calembourg , sur les
grandes figures en mosaïque du fond de la cou-
pole et sur les plus petits détails, que l'effet de
leur effrayante élévation (820 pieds), quelque
grand qu'il soit, est cependant moindre qu'il n'au-
rait été (i), si ces fenêtres placées en dehors du
dôme n'eussent pas été visibles de l'intérieur; et
si les vitres en étaient bleues, l'effet de l'élévation
en serait bien augmenté. Le baldaquin de bronze,
placé sous cette coupole, a 86 pieds de hauteur,
ce qui est précisément celle de la colonnade du
Louvre à Paris; et cependant, l'on dirait un de
ces petits meubles de salon, que Ton pousse dans
un coin où ils restent inaperçus. Les quatre co-
lonnes de bronze du baldaquin, malgré l'absur-
(i) Voici comme s'exprime l'auteur de Corinne sur l'ef-
fet dont il est ici question : « Ce dôme, en le considérant,
même d'en-bas , fait e'prouver un sentiment de terreur :
on croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce
qui est au-delà d'une certaine proportion cause à l'homme,
à la cre'ature bornée , un invincible effroi. Ce que nous
connaissons est aussi inexplicable que finconnu ; mais
nous avons , pour ainsi dire^ pratiqué notre obscurité ha-
bituelle , tandis que de nouveaux mystères nous épouvan-
tent. »
J76 SAINT-PIERRE.
dite de la forme spirale , sont fort belles. Il est
fâcheux que, pour les faire , le plus précieux mo-
nument de l'antiquité, le Panthéon , ait été dé-
pouillé du métal qui le couvrait, et que le spolia-
teur soit Michel-Ange. Une antique statue , le
Giove capitoUno en bronze, fut également mise au
creuset et transformée en une mauvaise statue
colossale de Saint-Pierre, que l'on voit assis dans
sa niche non loin du baldaquin. Les fidèles vien-
nent dévotement baiser du matin au soir le gros
doigt du pied de l'apôtre, qui se trouve usé d'un
demi-pouce par les applications ferventes de tant
de lèvres dévotes, répétées depuis trois siècles. Le
long des ailes de la croisée , on lit sur des confes-
sionaux les inscriptions suivantes; Pro gallica
lingiia. — Pro Hispania. — Pro Ingiiilterra. —
Pro Italia^ etc; qui servent de guide aux fidèles
étrangers, cherchant l'absolution de leurs péchés.
Nous avions remarqué en entrant une femme à
genoux devant un de ces confessionaux, et une
heure après elle y était encore, lorsqu'une longue
baguette blanche, sortant du sombre guichet,
toucha la pécheresse, qui, se levant aussitôt,
ajusta son grand voile et disparut, soulagée d'un
pesant fardeau et à même de recommencer.
D'innombrables statues et des monuments de
toute espèce, en bronze, en marbre, en porphyre,
en albâtre, par Bernini, par Michel-Ange, par
Canova, peuplent la vaste nef, mais n'y font pas
SAINT-PIF.RRE DE ROME. ^>J'^J
foule, et dans les bas côtés, les murs sont décorés
de copies en mosaïque des tableaux des plus
grands maîtres, sans un seul tableau à l'huile. Si
j'étais pape, il me semble que je voudrais signaler
mon bon goût en faisant appliquer une couche
de grisaille, d'un bout à l'autre de Saint-Pierre,
sur les marbres variés et les dorures; à la dé-
trempe pourtant, afin que mon successeur, in-
faillible aussi bien que moi pendant sa vie, pût,
s'il lui plaisait, rendre à la basilique son premier
éclat. Je murerais ensuite au moins les trois quarts
des fenêtres et peindrais les autres d'une couleur
chaude et transparente. On ignore, en Italie, l'ef-
fet de ce dini religions ligJit ( clair - obscur reli-
gieux ) qui fait le charme des églises gothiques
du douzième siècle en Angleterre. Je dois dire que,
quoique Saint-Pierre paraisse au premier coup-
d'œil tout marbre et tout or, ses parois sont, par
intervalles , composées de briques grisâtres dont
le ton homogène est bien plus favorable à la gran-
deur que le bariolage des marbres divers. Dans
mes fréquentes visites à Saint-Pierre, je l'ai tou-
jours trouvé plus grand, plus majestueux et plus
beau, après le coucher du soleil que dans le jour.
L'on est surpris de l'uniformité de température
qui règne dans ce grand vaisseau , où la chaleur
et le froid des saisons se confondent et se neu-
tralisent comme dans les souterrains profonds.
J'ai déjà dit ce que je pensais de la façade de Saint-
I. 12
178 SAINT-PIERRE DE ROME.
Pierre : c'est celle d'un palais plutôt que d'une
église; mais comme palais, la façade du Louvre à
Paris lui est très supérieure; comme temple, je
préfère celle de l'église de Saint-Paul à Londres.
L'immensité même de l'intérieur , trop éclairé
et de trop de côtés, est tellement déguisée et son
effet affaibli par la bigarrure des couleurs , par
l'éclat de la dorure et la multiplicité des détails,
que j'aime mieux l'effet du panthéon des jacobins
à Paris (Sainte Geneviève) parce qu'il est simple
et sombre, et que l'œil n'embrasse que des formes
sans couleurs. Je supplie mes lecteurs de ne pas
se hâter de crier au sacrilège; car Michel-Ange
dont le nom se rattache , on ne sait trop pourquoi,
à ce célèbre édifice, n'a eu aucune part au dessin
de la façade, et en a eu fort peu au plan général.
Il fut commencé en i45o par un architecte ap-
pelé Rosellini, qui ne fit guère qu'en poser les
fondations; cinquante ans après, Bramante des-
sina le dôme qui devait s'élever au point d'inter-
section de la croix latine. Après sa mort, d'autres
architectes changèrent la croix latine en croix
grecque, puis revinrent à la croix latine, et ce
ne fut qu'un demi-siècle après, sous le pape Paul
III, que Michel -Ange adopta le dôme de Bra-
mante, mais avec la croix grecque au lieu de la
latine. On rapporte que IMichel-Ange s'était vanté
qu'il placerait le Panthéon sur le sommet de Saint-
Pierre; mais le dôme de Saint-Pierre ressemble
SAIIVT-PIERRE DE HOME. I -q
aussi peu au Panthéon, que deux choses de même
nature peuvent se ressembler; et d'ailleurs, c'est
Bramante et non Michel-Ange, qui le premier avait
imaginé de placer ce dôme où il est. Au reste il
est vrai que, pour l'exécution de ce plan, on sui-
vit les instructions que celui-ci avait laissées par
écrit. L'architecte , reconnu pour très-médiocre ,
qui mit la dernière main à ce grand ouvrage, fut
Carlo Maderno. Douze architectes principaux v
ont travaillé successivement, sous le pontificat de
dix-neuf papes. Je voudrais rendre à Saint-Pierre
tous les honneurs qui peuvent lui être dus ; mais,
comme on voit , le nom de ]VIichel-Ange ne sau-
rait y contribuer beaucoup. Dans les intervalles
des piliers qvii séparent la nef des bas-côtés, on
trouve , de chaque côté , vingt-quatre statues co-
lossales, représentant les pères de l'Église, dont la
pose est uniformément affectée , et dont les dra-
peries, chiffonnées dans tous les sens, manquent
absolument de cette simplicité qui caractérise l'an-
tique. On rapporte à ce sujet un dialogue épi-
grammatique entre l'un des nombreux architectes
de Saint-Pierre et l'un de ses nombreux sculpteurs :
« Qu'est-ce qui agite ainsi les draperies de tes fi-
gures ? demandait l'un. — Le vent qui passe à tra-
vers les fentes de tes murs, répondait l'autre. »
Mais les draperies continuent à s'agiter quoiqu'on
n'aperçoive plus de fentes, excepté celle qu'un
tremblement de terre ( le même qui ébranla le
12.
l8o SAINT-PIERRE DE ROME.
Colisée ) a faite au dôme il y a six ans. L'énorme
cercle de fer qui entourait le dôme a été trouvé
rompu à la suite de cet accident, circonstance
alarmante pour les curieux qui se promènent au-
dessous.
Le groupe magnifique de figures colossales en
bronze doré , qui représente les pères de l'Église ,
soutenant du bout des doigts ce que l'on appelle
la chaire ou tribune de Saint-Pierre , à l'extrémité
du chœur, présente le même caractère d'affecta-
tion dont on vient de parler; et les robes de
bronze, dont ces figures sont revêtues, voltigent
comme de la mousseline. Il en est encore ainsi de
la chemise de marbre de Sainte-Véronique située
sous le dôme : c'était le goût du temps consacré
par Bernini. Au-dessus de la chaire de Saint-Pierre
et derrière une multitude d'anges et de séraphins,
en attitude d'adoration, il y a ce qu'on appelle
une gloire ; c'est un vitrage de couleur aurore , et
voilà comme je voudrais que toute l'église fût
éclairée. Le tombeau du pape Urbain VIII est
orné d'une figure colossale, représentant la cha-
rité , qu'un enfant affamé tire par sa rpbe pour se
faire donner l'aumône ; vrai simulacre de la cha-
rité en Italie, laquelle soulage la misère criarde
et importune, mais ne fait rien pour la prévenir.
La basilique de Saint-Pierre et le palais du Va-
tican, qui se touchent, couvrent entr'eux un es-
pace immense ; et ce dernier édifice contient plu-
SAINT-PIERRE DE ROME. l8l
sieurs chapelles, qui sont elles-mêmes des églises
assez vastes. Bientôt après notre première visite
à Saint-Pierre, nous avons vu le pape officier clans
une de ces chapelles , la. Sistina. On y arrive par un
magnifique escalier qui commence sous le por-
tique même de Saint-Pierre. Les places réservées
aux femmes dans cette chapelle sont, par précau-
tion , séparées de celles des hommes , et une bar-
rière en dérobe presque la vue. Après la messe le
pape s'est rendu processionnellementdans une au-
tre chapelle, (la Paolina) tenant desesdeuxmains
le saint-ciboire, tandis que, de chaque coté, des
prêtres soutenaient sa marche chancelante, et que
d'autres portaient la longue queue de sa robe pon-
tificale, ou le couvraient d'un dais. Dans sa
vieillesse il a encore une belle figure, dont l'ex-
pression honnête et franche est peut-être un peu
bourrue. Cette chapelle Paolina, où brûlaient
d'innombrables cierges, était éblouissante de lu-
mière (i) : le pape s'y prosterna sur une pile de
coussins et, pendant une heure entière, parut se
livrer à de profondes méditations ou être en
prière; mais les nombreux spectateurs debout au-
tour de sa sainteté, et beaucoup moins à leur aise
qu'elle, semblaient trouver le temps un peu long.
Pour ma part, j'avais peine à comprendre cette
(i) Il y a telle grande fête où il se brûle à Saint-PieiTe
pour plus de quatorze mille écus romains (Go,ooo francs)
de bougies, dans un seul jour.
iSa LE PANTHÉON.
oraison mentale, si prolongée dans la situation qui
y était la moins propice, entouré d'étrangers la plu-
part d'une autre communion, et probablement très
peu disposés à croire à l'efficacité ou à la sincérité
des pratiques dontils étaient témoins. Cependant
le caractère personnel du souverain pontife n'est
point l'hypocrisie, et je soupçonnerais plutôt qu'il
a voulu punir un peu de leur curiosité des gens,
qui n'avaient que faire là où leur croyance n'était
pas.
Saint-Pierre est à Rome l'édifice moderne le
plus parfait, comme le Panthéon le plus beau
reste de l'antiquité. Les siècles ont glissé sur le
Panthéon sans l'ébranler. Des barbares l'ont dé-
pouillé de quelques accessoires, mais on le re-
trouve d'ailleurs intact; et avec un tel modèle de-
vant leurs yeux il semble que les architectes de
Saint-Pierre auraient pu ne rien laisser à désirer.
Le Panthéon est un vaste dôme plus grand même
que celui de Saint-Pierre , mais qui repose sur la
terre au lieu d'être placé dans les airs , où nous
nous sommes accoutumés à voir ce genre de cons-
truction. Il a T 32 pieds de diamètre, ainsi que de
hauteur, et son magnifique portique est composé
de seize énormes colonnes d'une seule pièce. Le
toit de ce portique fut autrefois tout de bronze ;
mais des empereurs et des papes l'en dépouillè-
rent, et la vieille charpente jetée d'une colonne à
l'autre, ne soutient plus que des tuiles. Le dix-
LE PANTHÉON. l83
septième siècle a encore vu les restes de cet an-
tique bronze, servir à faire des canons pour armer
le château de Saint-Ange , et des colonnes pour
le baldaquin de Saint-Pierre. Douze siècles aupa-
ravant, la plus grande partie de ce métal avait été
envoyée à SyraCuse par Constance II (i), et delà
transportée à Alexandrie, en Egypte, par les Sar-
rasins. Agrippa qui bâtit le Panthéon, et Auguste
en l'honneur de qui il fut construit, avaient leurs
statues dans les niches , à présent vides , de
chaque côté de la porte; et si elles étaient de
bronze, elles auront sans doute disparu avec le
reste. Mais, dépouillé de ces ornements, cet édi-
fice n'en paraît que plus remarquable par sa beauté
et sa majesté. L'ombre du portique , sur l'entrée
du Panthéon, fait ressortir la belle et douce lumière
de l'intérieur, provenant d'une ouverture ronde au
sommet de la voûte , laquelle a vingt-six pieds de
diamètre. Cette lumière céleste tombe sur une
multitude de bustes anciens et modernes par Mi-
chel-Ange, Canova, Ceracchi (2) et beaucoup
d'autres grands artistes. Elle éclaire le front d'An-
nibal Caracci, celui de Raphaël (3), de Palladio,
(1) On ti'ouve, dans Vasi, que les clous de cuivre pe-
saient 9,574 livres, et les plaques de bronze quarante-
cinq millions de livres.
(2) Le même qui conspira contre Bonaparte , et fut
exécuté à Paris.
(5) Raphaël est enterré sous le pavé.
l84 Lli TIBRE.
de Mengs, de Nicolas Poussin, de Winckelmann,
laissant leurs yeux dans l'ombre, ce qui leur
donne une expression que le marbre rend diffici-
lement sans cette circonstance. La beauté de l'in-
térieur du Panthéon est due, en grande partie,
à la manière dont le jour y est ménagé; car les
détails de son architecture ont fort peu de mérite.
On est surpris d'apprendre que l'eau du Tibre,
dans ses grandes inondations , atteint quelquefois
- le pavé du Panthéon ; et comme le milieu se trouve
un peu plus élevé que la circonférence, des lé-
gions de grillons, perce-oreilles et cloportes, de
rats et de souris, fuyant le déluge qui les gagne
sous terre, s'y portent, s'y entassent les uns sur
les autres, jusqu'à ce qu'enfin tous périssent à la
fois. On croirait que le lit du Tibre rempli de
débris s'est élevé de manière à reverser ses eaux
sur la ville plus fréquemment qu'autrefois , mais
c'est tout le contraire. Le sol de la ville s'est élevé
partout, et dans quelques endroits de vingt-cinq
à trente pieds , tandis que le niveau du Tibre est
resté à peu près le même , comme nous le verrons
ailleurs. Pendant que nous faisions le tour du
Panthéon, une femme assez bien mise, et en ap-
parence occupée des mêmes objets que nous,
s'approcha insensiblement de manière à attirer
notre attention et alors , tendant la main à la dé-
robée, demanda iinci piccola nioiieta per ïamor di
Dio ! quoique ses bonnes grosses joues n'annon-
LE CAPITOLE. I 85
cassent rien moins que le besoin. On mendie ici
comme on improvise, tout naturellement; et un
étranger peut à peine fixer ses regards sur quel-
qu'un dans la rue, sans s'attirer à l'instant la de-
mande d'un baj'occo. La tentation semble irrésis-
tible, et cependant on est rarement volé.
Je n'ai pu monter au Capitole sans émotion : mais,
comme tant d'autres, ce lieu célèbre ne répond
pointa l'attente que l'on avait. Le mont Capitolin
n'est pas un mont, mais tout au plus un monticule :
ce n'est pas une ruine, car on n'y trouve que des
bâtiments neufs et rien qui n'y ait été mis par les mo-
dernes; quandjedisbatimentsneufs, j'y comprends
ceux qui ont été construits par Michel-Ange, mais
c'est du neufpour le Capitole. Du côté opposé au /b-
rum romanum une seule rampe douce vous conduit
ausommetdumontCapitolin, où vous trouvez une
petite place carrée entourée de trois côtés par des
bâtiments, et qui, par corruption, se nomme le 6'<2;;z-
pidoglio. Deux lions antiques de basalte gardent le
pied de la rampe, et deux colosses d'un travail mé-
diocre, bien qu'il soit grec , en gardent le sommet.
On les appelle Castor etPollux, et ils ont chacun
un cheval colossal aussi, mais qui néanmoins pa-
raîtrait sortir de leur poche, s'ils en avaient au lieu
d'être tout nus. A côté de ces singulières figures,
on voit deux trophées , puis deux statues de Cé-
sars fort médiocres, et enfin deux petites colonnes.
Ces diverses choses ramassées dans divers endroits
l8G LA PRISON MAMERTINE.
et symétriquement arrangées ici , sont toutes an-
tiques certainement, mais toutes étrangères à la
place qu'elles occupent, à l'exception peut-être
d'une des colonnes qui était la pierre milliaire
N°. I . , sur la via Appia , transportée de la fin du
premier mille à son commencement. Anticipation
pratique, qui rappelle les disputes de Tannée 1800,
lorsqu'il était question de savoir si l'on était déjà
dans le dix-neuvième siècle , ou encore dans le dix-
huitième. Vient enfin la célèbre statue équestre
de Marc-Aurèle , en bronze , trouvée dans le Forum
Trajanum, et mise ici par Michel-Ange. On dit
que c'est la seule statue équestre trouvée à Rome.
Cherchant les ruines du Capitole hors du Ca-
pitole, nous en sommes descendus par le côté
opposé à celui par lequel nous étions montés, et
prenant à droite, nous avons trouvé une muraille
antique, bâtie de grosses pièces de pépérin, es-
pèce de tuf volcanique que l'on voit se former
dans la campagne de Rome, près des eaux souf-
frées. Cette muraille faisait autrefois partie AwTa-
bularium^ édifice sacré, où se conservaient les dé-
crets de Rome gravés sur des tables de bronze; mais
lors des troubles à la mort de Yitellius, le Tabula-
riumajsiiit été consumépar le feu, trois mille de ces
tables furent, dit-on , mises en fusion et détruites.
Rangée sur la même ligne, on voit la prison 3Ia-
mertine, appelée aussi Latomiœ^ construite dès les
premiers siècles de Rome. L'on descend par une
IGNORANCE DES GOUVERNÉS. 1 87
petite ouverture du pavé de l'église moderne bâtie
au-dessus, dans un cachot ovale de vingt-cincj pieds
de long, sur dix-huit de large, et treize ou quatorze
pieds de haut, construit en grosses pierres de
pépérin unies sans ciment. Une seconde ouver-
ture conduit à un cachot inférieur plus petit, très
humide, l'eau suintant du roc contre lequel il est
adossé. C'est là que périrent de mort violente et
quelquefois dans les horreurs de la faim , de
nombreux ennemis de Rome, des rois, des con-
spirateurs et plusieurs apôtres du Christ cpii y
souffrirent le martyre. On montre un fragment
de colonne où la tradition nous apprend que
saint Pierre fut enchaîné. Jugurtha lorsqu'il y
entra pour ne plus revoir le jour s'écria : O
Hercule! que ton bain est froidl On jetait dans le
Forum par scalœ gemoniœ (escaliers des soupirs)
les corps de ceux qui avaient péri dans cette af-
freuse prison, objets de terreur ou de récréation
pour le peuple souverain. Ces escaliers des soupirs
de l'antique Rome rappellent le Ponte clei sos-
piri de Venise et d'autres institutions égale-
ment atroces dans des républiques anciennes et
modernes. Ce n'est cependant pas tant aux vices
de la classe gouvernante cpi'il faut en imputer le
blâme, qu'à l'ignorance des gouvernés. En effet,
si les lumières d'un esprit cultivé ne nous font
pas toujours régler notre propre conduite sui-
vant les principes de la sagesse et de la moralité ,
ï88 MUSÉUM DU C A PI TOLE.
elles nous mettent au moins à même d'estimer la
conduite des autres très exactement, et donnent
à l'opinion une force à laquelle les gouvernements
sont tôt ou tard obligés de céder, la morale pu-
blique tenant lieu de celle qui pourrait leur man-
quer. C'est ainsi que la culture d'esprit générale-
ment répandue présente le meilleur remède aux
excès et aux abus, auxquels les institutions poli-
tiques ont une tendance perpétuelle.
La roche tarpéienne, qui fait partie du mont
Capitolin, est située dans une cour étroite et sale,
où nous avons été précédés et suivis d'une foule
de mendiants, pieds nus dans la fange, qui se
pressaient autour de nous, toutes les fois que
nous nous arrêtions. Le fond de cette cour est
un escarpement de tuf volcanique, d'un rouge
sombre, dans lequel on a facilement creusé la
grande cave d'un marchand de vin; et cet es-
carpement est la roche tarpéienne. Sa hauteur
n'excède guère à présent vingt-cinq pieds, mais
sans doute qu'elle était autrefois plus grande :
autrement le saut n'aurait pas toujours été fatal.
Le talus rapide au-dessus de la roche tarpéienne ,
est dominé par le palais Caffarelli, et ajoute en-
viron vingt-cinq pieds à la première hauteur.
Laissant pour le moment l'antique mont Capi-
tolin et ses dépendances, nous nous sommes rap-
prochés du moderne campidoglio, et avons visité
son muséum : la statue antique et colossale dans
MUSÉUM DU CAPITOLE. 189
la cour , représentait autrefois Oceanus ; mais
dans les beaux jours de Rome pontificale , les
plaisans lui avaient donné le nom de Marforio ^ et
en avaient fait le célèbre interlocuteur de Pas-
qum\ ces deux figures débitaient entr'elles mille
bons mots et saillies épigrammatiques, que l'on af-
fichait sur le marbre. L'on arrive par un fort bel
escalier à une suite d'appartements pleins de sta-
tues et de tableaux, dont il est d'autant plus
inutile de parler, que les voyages récemment
terminés ont fait assez connaître les plus beaux
morceaux de cette collection. Ce qui attira le
plus notre curiosité, ce furent les bustes, surtout
ceux qui pouvaient être considérés comme des
portraits de famille d'anciens Romains : hommes
ou femmes , bourgeois ou guerriers , hommes
d'état ou empereurs. Les modes changeaient à
Rome, et le marbre même eut les siennes; car l'on
voyait sur quelques-uns de ces bustes, des che-
velures de rechange noires ou brunes ou blondes
sur des visages de marbre blanc; et ces perru-
ques de marbre se mettaient et s'ôtaient à volonté.
Sur le beau sein de Lucile , femme de Lucius Ve-
rus, et fille de Marc - Aurèle, on. voyait un
châle d'albâtre rayé, et les épaules de quelques
autres dames étaient revêtues de robes en marbre
de couleur. Il y a dans la salle des empereurs
une collection chronologique de ces maîtres du
monde; et dans le rapprochement du caractère
1 go MUSEUM DU C> P I T O L E.
historique de chacun d'eux avec sa physionomie,
l'analogie, souvent en défaut, est quelquefois
frappante. La plupart de ces empereurs avaient
de nobles figures, et Caligula lui-même était
vraiment fort joli garçon . On ne s'étonne point avec
Larochefoucauld , « que des nations aient pu se
mettre à la merci d'hommes qui portaient de
telles figures ». Celles cependant de Néron, de
Domitien et de Claude, ne laissent pas en doute
sur ce qu'ils étaient; et l'on voit bien que Maxi-
mien , malgré sa ressemblance avec lord Welling-
ton, n'est qu'un barbare, doué de beaucoup de
force corporelle, et d'un esprit pénétrant, mais
vulgaire. Quant à Titus, à Vespasien et à Trajan,
les vertus dont ils furent doués ne se peignent
pas aussi clairement sur leurs physionomies. Des
traces de soucis rongeurs sont empreintes sur
celle de Trajan, mais la bonté perce encore à
travers les rides de son front. Je me souviens
d'une belle tète d'A grippa, et d'une plus belle
encore de Germanicus. Pour Archimède, placé
dans la salle des philosophes , sa physionomie est
celle d'un furet. N'est-il pas singulier que l'on ait
des portraits de tous les grands hommes de la
Grèce, de tous les doctes, les littérateurs et les
philosophes, et pas un seul des savants de Rome?
Cela prouve combien ceux-ci avaient moins de
respect pour l'esprit et la science que pour
les talents politiques et militaires. Nous n'aurions
MUSÉUM DU CAPITOL E. igi
pas des statues et des bustes de Cicéron, s'il n'eût
été consul et consul illustre. Le marbre ne nous
a transmis que des empereurs, des généraux et
des patriciens. Le temps a été juste envers Marc-
Aurèle ; il n'y a pas de statue plus commune que
la sienne.
L'antiquité aussi avait ses antiquités tout comme
nous, et les tirait d'Egypte; la collection en a été
refaite ici. On y voit un crocodile, un bœuf,
nombre de statues et de fragments de statues, dans
le goût monstrueux qui caractérisait les anciens
habitants des rives du Nil. On y distingue aussi
une fort belle imitation de ce mauvais goût; c'est
un hermès à deux tètes, représentant Isis et Apis.
Un grand objet de curiosité, est le plan ou
quelques fragments du plan de Rome antique,
gravé sur l'albâtre qui servait de pavé au temple
de Rémus et de Romulus, au pied du mont Pa-
latin. Ces fragments, à présent incrustés dans le
mur suivant leur ordre naturel, autant qu'on a pu
s'en assurer, ont éclairci quelques doutes sur la
topographie de la ville antique.
Quelques jours après cette première visite au
Campidoglio , nous sommes montés sur la tour du
palais sénatorial, élevé d'environ 260 pieds au-
dessus du Forum; nous étions accompagnés d'un
savant antiquaire romain, parfaitement au fait de
l'ancienne géographie du Latium , dont l'en-
semble se déployait sous nos yeux , et de tous les
1C)2 LE LATIUM.
événements mémorables qui s'y sont passés; il
nous traça une sorte de panorama historique
dont je vais tâcher de donner une esquisse. « La
vaste étendue du Latium dépassait de beaucoup
les limites de la république romaine, durant la
première moitié de son existence, et il fut pen-
dant dix siècles le théâtre des plus grands événe-
ments. A nos pieds, dit notre antiquaire, s'étend
le Forum Romanum^ dans cette étroite vallée qui
nous sépare du mont Palatin; et nous aurions pu
d'ici entendre la voix de Cicéron , révélant la
conspiration de Catilina au peuple assemblé de-
vant le temple de la Concorde, dont voilà les
ruines justement au-dessous de nous. Peut-être
même aurions-nous pu l'entendre, lorsque de la
tribune aux harangues que vous voyez de l'autre
côté du Forum près du temple de Jupiter Stator
(en voilà trois colonnes encore debout), il faisait
serment qu'il avait sauvé la patrie, et lorsque
tout le peuple répétait après lui le même serment.
Mais d'ici encore, bientôt après, nous aurions pu
voir la tête et les mains sanglantes de ce sauveur
de son pays , clouées à cette tribune aux haran-
gues, et le même peuple tranquille spectateur!
Aujourd'hui, cette foule de patriotes et de cons-
pirateurs , de héros et d'esclaves , qui remplissait
le Forum , a disparu ; et à sa place , vous voyez
quelques vaches, cherchant des brins d'herbe
parmi les ruines ; quelques moines le chapelet à
PANORAMA DES ANTIQUITÉS. If)3
main , et des ânes à la file chargés de puzzolana ;
enfin , une troupe de galériens qui font semblant
de fouiller parmi les ruines pour découvrir d'autres
ruines, sous les ordres de deux ou trois malotrus en
uniforme, le bâton à la main, aussi paresseux que
les travailleurs eux-mêmes. » Quelqu'un demanda
où était le gouffre de Curtius, dans lequel il se
précipita avec son cheval ; » « La ! précisément là !
s'écria un de ces ciceroni de louage, dont les voya-
geurs se font accompagner. Là, devant nous! «
montrant du doigt, de l'autre côté du Forum, une
petite mare d'eau, où deux canards barbotaient en
agitant leurs ailes. Voilà tout ce qui reste du gouf-
fre de Curtius, qui, comme vous savez, s'est fermé
sur lui, » — « En effet, reprit notre antiquaire,
et si bien fermé que les fouilles récentes font voir
une accumulation de vingt pieds de terre, et de
débris au-dessus de l'ancien niveau et du gouffre,
s'il a jamais existé. Les colonnes isolées et les
groupes de colonnes, qui se montrent en divers
endroits à moitié hors de terre, appartenaient à
divers temples qui occupaient l'ancien Forum,
sans aucune symétrie, embarrassant la Via sacra
et les autres avenues du Capitole. L'entier dé-
blaiement sur un plan régulier de ces vingt pieds
de décombres, accumulés sur l'ancien niveau,
pourra seul déterminer la situation respective de
ces édifices et des différentes routes qui traver-
saient le Forum ainsi que les limites, et l'étendue
I. i3
I()4 PANORAMA DES ANTIQUITES.
de ce Forum lui-même, où il semble impossible
que la 20^ partie de l'immense population de
Rome ait pu se réunir.
« Elle s'y réunissait pourtant à certains jours
pour ses affaires ou pour ses plaisirs, aux élections,
par exemple : ou bien lorsqu'elle remplissait les
fonctions de juge dans les causes portées devant
son tribimal. Mais si chaque tuile des toits envi-
ronnants, ou chaque pierre du pavé était deve-
nue le siège d'un de ces juges populaires, s'il
s'en était placé une demi-douzaine sur la tête et
les épaules de chacune des statues colossales qui
décoraient le Fo/7///z romanum^ la cour entière
n'aurait encore pu trouver place dans ses limites
apparentes. Malheureusement, le zèle mal-en-
tendu de nos amateurs étrangers fait, qu'au lieu
de concourir ensemble au même plan, on les
voit faire chacun sa fouille, et à côté, sa mon-
tagne de terre, augmentant ainsi l'incertitude et
la confusion.
a A notre droite, et dans le Forum même, prés
du temple de Castor et Pollux, était le marché
aux esclaves, où la plupart des étrangers qui
nous honorent de leurs visites, ajouta notre an-
tiquaire, ont probablement eu quelques-uns de
leurs ancêtres amenés pieds et poings liés et ven-
dus comme des veaux. César y débita beaucoup
d'Anglais et d'Anglaises; il n'en dit rien dans ses
Commentaires, parce que dans ce temps-là c'était
PANORAMA CLASSIQUE. I C)5
une affaire toute simple, dont il ne valait pas la
peine de parler; mais Strabon rapporte le fait
C'est près de là encore, que les anciens Romains
faisaient des sacrifices humains; du moins Tite-
Live et Plutarque en mentionnent deux exem-
ples; il paraît (|u'à l'occasion d'une guerre avec les
Gaules, et pendant la seconde guerre punique,
on enterra vivants des esclaves grecs et gaulois,
hommes et femmes.
« Le ]Mont Palatin, vis-à-vis de nous, était,
comme on sait, habité par Evandre et son peuple,
5oo ans avant Romulus et Rémus; si toutefois l'on
peut fixer avec cette sorte de précision la date de
faits et d'événements, sur la réalité desquels la
seule autorité que l'on puisse citer est un poème.
Au reste, Virgile ajoutait foi à la tradition d'après
laquelle il composa l'Enéide, et nous pouvons
bien lui accorder aussi une sorte de croyance
poétique. Enée donc , ayant remonté le Tibre,
trouva Evandre , Pallas et leurs compagnons, sa-
crifiant à Hercule près de la grotte de Cacus, que
nous pourrions voir d'ici, s'il en restait quelques
traces sur la pente de l'Aventin; et ayant été ac-
cueilli avec hospitalité, il prit part à leurs exer-
cices religieux et au dîner qui les suivit. H fut en-
suite conduit par Evandre à sa petite maison,
angusti siibler fastigia tccii au pied du Mont Pala-
tin, dont les verts pâturages nourrissaient les
troupeaux qu'il abreuvait à la fontaine du Forum.
i3.
196 PANORAMA CLASSIQUE.
Évandre montra aux étrangers les ruines de deux
villes antiques qui n'existaient plus, Saturne sur
le Mont Palatin^ et Janus sur le Janicule de l'autre
côté du Tibre (des antiquités dans l'antiquité), et
c'est sur ce Mont Palatin que Romulus fonda sa
ville 5oo ans plus tard. Tout le peuple romain
d'alors y logeait à l'aise; mais dans la suite, un de
ses empereurs (Néron) le trouva trop petit pour
son palais, dont les ruines prodigieuses le débor-
dent de tous cotés. Caligula, avant Néron, avait
uni le Palatin au Capitole par un pont qui tra-
versait le Forum sur une foret de colonnes gigan-
tesques;mais cet ouvrage du caprice d'un empe-
reur fut renversé par son successeur Claude.
« Le Mont Capitolin a un double sommet,
divisé par V intermontium ^ et présente la forme
d'une selle. Du côté de l'ouest et au-dessus de la
roclie Tarpéienne , les Romains avaient une for-
teresse sur les fondations de laquelle le palais Caf-
farclli a été construit. Du côté de l'est, on monte
par 45 marches au couvent franciscain et à l'é-
glise d'Aracœli, élevée sur les fondations d'un
temple de Jupiter Capitolinus^ qui avait été bâti
par Tarquin l'ancien, et trois fois brûlé; d'abord
par Sylla, ensuite par un soldat de Vitellius, et
finalement sous le règne' de Titus, par accident.
L'antique temple de Jupiter était entouré d'un
double portique, et possédait trois statues colos-
sales en terre cuite, Jupiter, Junon et Minerve;
PANORAMA CLASSIQUE. 1 97
mais pour compenser l'infériorité de la matière,
on les avait peintes en rouge, et la couche de ver-
millon était renouvelée chaque année. Les jours
de fête , Jupiter était de plus revêtu de la toge
triomphale. Les triomphateurs mettaient du rouge
aussi, c'était le costume obligé; Camille triompha
quatre fois fardé jusqu'aux yeux, tout comme fe-
rait à présent un chef indien de l'Amérique du
nord. Sous Trajan, ces dieux de terre cuite furent
refaits en or massif, pour les assortir à une victoire
d'or, reçue en présent de Hiéron, roi de Syracuse.
Dans la suite, le couvent d'Aracœli devint la rési-
dence des papes, et l'on voit encore sur l'arête
d'une longue muraille, certaine galerie étroite
par laquelle le Saint-Père s'était ménagé le moyen
d'échapper aux attaques soudaines d'un ennemi
domestique ou étranger, précaution que les papes
avaient également prise au Vatican , d'où ils pou-
vaient passer secrètement au château Saint-Ange.
« La petite église en rotonde que vous voyez
au pied du Mont Palatin , bien qu'elle soit au ni-
veau du sol, n'en est pas moins bâtie sur le faîte
d'un petit temple antique, enseveli sous les dé-
combres. Ce temple marque le lieu où Romulus
et Rémus furent allaités par la louve; circonstance
que l'on regarde comme prouvée par la figure en
bronze, représentant cette louve, qui a été trou-
vée ici, et se voit maintenant au Musée du Capi-
tule. C'est encore là qu'était le plan de Rome an-
198 PANORAMA HISTORIQUE.
tique en albâtre, et les portes de bronze de Téglise
moderne étaient celles mêmes du temple antique.
L'habitation de Cicéron n'était pas éloignée de ce
lieu. »
Après avoir jeté un rapide coup-d'œil sur di-
verses autres parties de la ville éternelle, notre
antiquaire passa au pays environnant. « Le La-
tium, dit-il, est marqué du coté du levant par
cette ceinture de montagnesàprésent couvertes de
neige , dont le profil , éclatant de blancheur ,
tranche fortement avec l'azur du ciel. Le point
le plus saillant de cette circonférence, comme le
plus rapproché, est le 3Ions Alhanus^ groupe isolé
du côté du midi. A la moitié de sa hauteur , il y
a un lac dans le fond du cratère d'iui volcan
éteint. Sur le bord de ce cratère fleurissait Albe ,
la plus ancienne ennemie de Rome, et la première
victime immolée à sa grandeur future. Au som-
met du mont, à l'endroit où l'on voit maintenant
un couvent , le temple de Jupiter Latialis s'élevait
autrefois. C'était là et dans le bois sacré de/ ere/z^i-
na^ sur les bords du lac Albano, que s'assemblaient
les Latins alliés contre Rome. A l'ouest de l'an-
tique Alha^ vous voyez Albano ^ ville moderne
qui lui doit son nom. Plus à l'est, sur le penchant
de la montagne, estFrascati, sorti des ruines de
Tiiscidum. Plus ancienne que Rome de bien des
siècles, ainsi qu'Albe, cette ville, après avoir en
vain lutté pendant long-temps contre sa rivale,
PANORAMA HISTORIQUE. IQr)
devint un lieu de plaisance où ses riches citoyens
allaient passer les grandes chaleurs de l'été. Beau-
coup plus loin que le Monte Albano, mais dans la
même direction et sur le penchant de l'Apennin,
vous découvrez l'ancienne Praeneste (maintenant
Palestrina), poar la conquête de laquelle Cincin-
natus laissa momentanément sa charrue. Elle avait
un magnifique temple de la Fortune, d'où Pyr-
rhus marchant contre Rome, 3oo ans avant notre
ère, observa la situation de cette ville; beaucoup
plus près d'ici, vous voyez Gabii^ l'Athènes-du La-
tium. Au-delà de Prœnesle , mais derrière Monte
Albano , et par conséquent cachées à nos yeux, se
trouvent plusieurs anciennes cités des Abori-
gènes, telles que Frosinone ^ Ferentinum ^ Suzzii,
Anagnia^ Alatrium^ etc., dont les noms paraissent
dans l'histoire ancienne de Rome, et qui appar-
tenaient aux JEqui^ aux Folsci, aux Marsi^ aux
Peligni^ aux Trentani^ et surtout aux Samnites ^
les plus ardents d'entre les ennemis de Rome
naissante. Il ne reste plus aucune trace d'un
grand nombre de ces villes antiques, et déjà, du
temps de Pline, il y en avait 53 dont l'exacte si-
tuation était inconnue. Pendant les quatre pre-
miers siècles de Rome ^ la vaste plaine où elle est
située , ne fut qu'un seul champ de bataille , où
le sort des combats entre quelques peuplades
barbares fixait d'avance les destinées du monde. »
Notre antiquaire nous indiqua cinquante - neuf
200 PAJVORAMA HJSTORIQUE.
champs de batailles , toutes livrées dans le cercle
de la campagne de Rome , depuis celles de Crus-
tiunerium et de Fidenes^ quelques milles au nord
de Rome, jusqu'à celle où Totila, défait par Narsès,
perdit la vie aux portes de sa capitale; période
qui embrasse 1 2 à 1 3 siècles. « La plupart de ces
batailles, nous dit-il, eurent lieu pendant les cinq
premiers siècles de sa fondation, et une seule
'dans le 6^ (l'an SSg) contre Annibal, tout près de
la Porta Latiria et de l'endroit où i35 ans aupa-
ravant, les Gaulois avaient été repoussés. Rome,
dans les 7^ et 8^ siècles de sa fondation, ayant
conquis la paix, et fait de ses ennemis des conci-
toyens, trouva parmi ses concitoyens des enne-
mis, et les guerres qu'elle eut à soutenir ne furent
plus que des guerres civiles ; mais dans les 1 2^ et
1 3" siècles depuis sa fondation , la campagne de
Rome, envahie de nouveau par l'ennemi, rede-
vint un grand champ de bataille , de destruction
au moins et de pillage, car il y avait peu de résis-
tance. » Notre antiquaire nous montra pourtant
quatre différents endroits où les étrangers avaient
été défaits , mais non par des Romains, 1 1 63 ans
après la fondation de Rome , et lorsque sa popu-
lation était encore si nombreuse, que de notre
temps celle de Londres pourrait seule lui être
comparée. « Les Romains, nous dit-il, se laissè-
rent bloquer dans leurs murs par une poignée de
barbares sous Alaric. Ils furent affamés, mis à -
PANORAM.V GÉOGRAPHIQUE. 20I
coiitribiitioii, etfiïialementlivrés à toutes les hor-
reurs d'une ville prise d'assaut; horreurs bien plus
grandes alors qu'elles ne le sont de nos jours.
Home n'avait jamais encore éprouvé ce malheur;
mais il était réservé à un soldat chrétien et bon
catholique, le Normand Robert Guiscard, de le
lui faire subir une seconde fois, 674 ans plus tard.
Entièrement détruite par ce Normand, notre ville
fut lentement reconstruite ailleurs, quoique tou-
jours dans l'enceinte des mêmes murs, c'est-à-dire,
où vous la voyez à présent. Dans l'année laa-y, le
connétable de Bourbon, commandant les troupes
d'un roi très-chrétien, la saccagea de nouveau, et
denosjours elle a été occupée et rançonnée pour
son bien, mais plus doucement, par une armée qui
venait du même pays que la précédente.
« En suivant l'horizon de l'est au nord, on ren-
contre le Monte Gennaro, deîorme conique, situé
dans ce pays des Sabins, qui rappelle les brutales
amours et le premier mariage des anciens Ro-
mains. Le célèbre Tibur (Tivoli) semble être sur
la pente de ce Monte Gennaro, quoiqu'en réalité
beaucoup plus près de nous; et tous les lieux dé-
crits par Horace sont cachés parmi les monta-
gnes qui avoisinent celle-là ; ils portent encore
leur* noms antiques très-peu altérés. Dans la
plaine au-dessous de Tibur, la villa d'Adrien cou-
vre plusieurs milles de ses ruines, cet empereur
ayant eu la bizarre pensée de réunir dans ses
202 PANORAMA GEOGRAPHIQUE.
jardins les modèles des édifices les plus célèbres
du monde alors connu. Toujours suivant l'hori-
zon le long de la crête neigée des Apennins, on
rencontre le mont Soracte isolé sur les plaines de
l'Étrurie, que le Tibre sépare de ce que les Ro-
mains appelaient Latium novum ; vous le distin-
guez à sa forme conique et régulière. Les anti-
ques habitans de l'Apennin dédiaient à Jupiter
les, plus hautes cimes de leurs montagnes, et y
élevaient des temples ou simplement des autels,
où ils célébraient leurs fêtes religieuses et politi-
ques. La montagne dédiée à Jupiter Cacuno est
cachée par le i^/o/2/e Ge/2/?«/'o;mais on en aperçoit
une autre à l'horizon, très-éloignée et dans la di-
rection du Soracte. Celui-ci était dédié à Jupiter
tonnant. Là, l'horizon de naontagnes s'abaisse
tout-à-coup au niveau delà vaste Etrurie, et vous
n'apercevez plus que quelques hauteurs isolées
où s'élevaient autrefois les villes antiques de Ne-
pete^ de Sutniim et celle des puissants et implaca-
bles Vejentes. Plus à l'ouest, un groupe de collines
entoure le grand lac Sabaîinus^ maintenant Brac-
ciano ; mais cette partie du pays nous est cachée
par le mont Marias, lequel, avec les monts Fati-
cano et Janicuh, cache encore une grande -par-
tie du pays des Pelages vers la mer ( mare -Tyr-
rhemim ) , ainsi que l'antique Agylla ou Cœre , si
mystérieusement liée à Rome , Alsiiim, et enfin ,
à l'embouchure du Tibre, la vieille Ostie avec le
P/iNORAMiV GÏ:OLOGlQUE. 2o3
port de ïrajaii, qui est maintenant un lac sépai'é
de la nier. Le pays de l'autre coté du Tibre, le
Latium antiquissimum ^ célébré par les deux plus
grands poètes de l'antiquité classique, mais de-
venu un vaste désert pestilentiel, s'étend tout le
long de la côte jusqu'au port ^Asiura^ près du-
quel Cicéron fut assassiné, et finalement jus-
qu'au Monte Albano , où se termine le panorama
que nous venons de parcourir. Ce vaste espace ,
formant un demi-cercle de i5o milles, dont le
diamètre pris le long de la mer est d'environ i oo
milles, contient à peu près quinze cents hecta-
res. Le sol, jusqu'à une grande profondeur, est
volcanique , c'est-à-dire formé de puzzolana et de
cendres grossières d'un jaune foncé, mêlées de
fragments de pierres ponce; le tout en couches
horizontales séparées par d'autres couches de dé-
pots marins, tels que des cailloux roulés, des co-
quillages non calcinés et du bois fossile. Dansplu-
sieurs endroits appelés solfatara , le souffre en
état de sublimation s'exhale de la terre et rem-
plit l'air de vapeurs malfaisantes. La chaîne des
Apennins, qui circonscrit une grande partie de
ce pays volcanique , est toute calcaire , mais
montre cependant en divers endroits des cou-
lées de lave, ainsi que de basalte. La plupart des
montagnes isolées dans la plaine sont de forme
conique, quelques-unes creuses au sommet et
ao/j PANORAMA GÉOLOGIQUE.
toutes composées de substances volcaniques. Les
creux, qui sans doute ont été des cratères de vol-
cans, forment maintenant des lacs, dont le plus
grand est celui de Bracciano , qui a 1 5 milles de
circonférence. Nous voyons d'ici les emplace-
ments de huit ou neuf de ces lacs. Malgré toutes
ces apparences et la connaissance des produits
volcaniques que l'Etna, au défaut du Vésuve, au-
rait pu donner aux Romains, il ne semble pas
qu'ils aient soupçonné que leur pays eût été un
foyer d'éruptions volcaniques. Denys d'Halicar-
nasse, Strabon ni Pline n'en disent rien; de leur
temps, aucune tradition n'en conservait le sou-
venir, et il est probable que ces éruptions eu-
rent lieu sous la mer lorsqu'elle couvrait le La-
tium ; autrement on n'en aurait pas trouvé les
produits répandus en couches horizontales sur
toute la surface du pays; encore moins trouve-
rait-on ces couches séparées par d'autres cou-
ches de sable et de coquillage déposées, suivant
toute apparence, dans les intervalles des érup-
tions. Le pays volcanique s'étend bien au-delà
de notre horizon , puisqu'il occupe toute la côte
de Pise à Naples, entre l'Apennin et la mer. Quoi-
que très-malsain, il n'est point marécageux, et
les nombreuses rivières qui le traversent, telles
que le Tibre et l'Arno , coulent rapidement vers
la mer. Les dunes de sable accumulées le long de
LE COLYSÉE. 205
la côte, et qui souvent empêchent l'écoulement
des eaux, forment bien quelques marais; mais ils
sont de peu d'étendue. »
L'amphithéâtre Flavien, qui dans le moyen
âge portait le nom caractéristique de Colossus
ou Colosseum, s'appelle maintenant Colysée ^ et
c'est le monument le plus extraordinaire que
Rome ancienne nous ait légué, quoiqu'il ne date
que du commencement de notre ère. A l'exté-
rieur, c'est une tour énorme par sa largeur
comparée à sa hauteur , peu considérable , et
encore diminuée par des terres accumulées
autour de la base. Cet édifice est composé
de trois étages en arcades ornées de colonnes en
demi-relief de différents ordres d'architecture, do-
rique au rez-de-chaussée, ionique et corinthien
au-dessus. Une haute muraille avec sa pesante
corniche forme un quatrième étage sans rap-
port avec les autres, disproportionné et de mau-
vais goût. On voit partout dans les murs , sur-
tout près de terre, d'innombrables trous, grands
à y mettre la tète et plus larges dans l'intérieur
qu'à l'entrée. Ils furent probablement faits dans ces
siècles d'ignorance où les barbares de notre Europe
occidentale, semblables aux Orientaux de nos
jours, n'attachaient d'autre prix aux monuments
antiques que celui de leurs matériaux, etils avaient
pour but d'atteindre et d'arracher certains cram-
pons de métal plombés entre les pierres de
loG LE COLYSÉE.
taille (i). Les anciens voulaient sans doute par-là
empécherle déplacement des pierres, déjà presque
impossible sans cela; et cette précaution plus qu'i-
nutile a été fatale à leurs édifices, qui sont la
plupart défigurés par de semblables cavités.
Quatre-vingts arcades, élevées de deux marches
seulement au-dessus du sol, formaient l'immense
circonférence (2) du Colysée, et quatre de ces ar-
cades , situées aux extrémités des deux axes de
l'ellipse , servaient d'entrée aux grands animaux ,
tels que l'éléphant. Chaque arcade portait son
numéro encore visible sous l'architrave, lequel
servait à guider les spectateurs, dont les billets
d'entrée (7e.v.çe/'<np) étaient également numérotés ,
et ils trouvaient ainsi avec facilité l'escalier de la
section de l'amphithéâtre où, suivant leur rang ,
ils avaient droit de prendre place. La Tessera
était de bronze ou d'ivoire, et quelquefois de
plomb; on en voit dans les cabinets des cu-
rieux (3). Derrière le premier rang d'arcades cir-
(i) On a trouvé un de ces crampons auquel il y avait
vingt livres de plomb.
(2) Une partie de cette circonférence a disparu , et , pour
empêcher le reste de s'écrouler , le dernier pape fît con-
struire un contre-boutant très-fort , qui l'appuie , et inté-
rieurement plusieurs murs et piliers.
(5) On faisait usage de ces tesserce pour le théâtre
comme pour l'amphithéâtre, et elles portaient le nom de la
pièce que l'on devait jouer; on s'en servait aussi pour les
distributions de blé ; elles étaient en usage dans l'armée :
LE COLYSÉE. SO-J
ciilaires. il y en avait trois autres couvrant en-
semble un espace égal à plus de deux hectares ,
où l'immense foule de spectateurs trouvait place,
lorsqu'il faisait mauvais temps, et pouvait se pro-
mener à l'aise; d'autant plus que les étages supé-
rieurs avaient également leurs galeries couvertes,
diminuées cependant par la pente des gradins.
Vingt grands escaliers et trente-deux petits con-
duisaient du rez-de-chaussée au premier étage ,
où se trouvaient les issues expressivement appe-
lées vomitoires , par lesquelles le peuple entrait
et sortait. Ily avait sous les grands escaliers, cer-
taines chambres ou cabinets, que la tradition
nous assure avoir été des lieux de débauche ,
mais qui semblaient bien plutôt avoir été le dé-
pôt des malheureux qui allaient, au prix de leur
sang, amuser le peuple romain assemblé dans
l'amphithéâtre, et que l'on tirait de là pour être
percés de coups d'épée, ou déchirés par des bétes
féroces. Mais si les moeurs des Romains se trou-
vent dans cette occasion justifiées, ils n'y ga-
gnent pas grand'chose; car le libertinage ne man-
quait pas chez eux d'établissements réguliers, où
l'enseigne sur la porte ne laissait rien à désirer re-
chaque général avait les siennes. Celles de Césai' portaient
l'image de Vénus , sa très-proche parente , et celles de Ma-
rius celle de Minerve. Le jeune conscrit, en arrivant au
camp , trouvait sa compagnie au moyen de la fessera dont
il était pourvu.
loS LE COLYSÉE.
lativement au prix et aux qualités particulières
de ce qu'on y mettait en vente. L'on sait que des
femmes du plus haut rang fréquentaient ces
lieux-là.
Quelques-uns des cinquante - deux escaliers,
dont on a déjà parlé, conduisaient aux différentes
parties de la terrasse appelée podium , qui entou-
rait l'arène. Elle était revêtue de marbre, et avait
treize pieds de hauteur sur quatorze de largeur.
C'était là que l'empereur se plaçait sur un siège
un peu plus élevé que les autres. Les sénateurs
occupaient leurs chaises curules apportées par
des esclaves , et les vestales y avaient aussi leurs
places marquées. Les vestales à l'amphithéâtre !
Un peu plus loin étaient les places des ambassa-
deurs étrangers et des rois alliés de Rome, qui y
venaient solliciter des faveurs. Indépendamment
de son siège de cérémonie , l'empereur avait ses
appartements (Pulvinar) et une galerie basse,
au niveau de l'arène, d'où il pouvait voir, sans
être vu, ce qui s'y passait. Quelques-uns des orne-
ments du Puhinar existent encore. Tous les es-
caliers , ceux même à l'usage de l'empereur, bien
que de marbre, étaient de véritables casse-cou ,
incommodes et même dangereux, hauts de neuf
pouces, larges de douze, et inclinés afin que l'eau
qui entrait par les vomitoires ne pût pas y séjour-
ner. Elle s'écoulait par divers canaux jusqu'au
vaste égoût (cloaca) qui passait sous l'édifice.
LE COLYSEE. 209
Malgré l'élévation du Podium au-dessus de l'arène
(i3 pieds), il paraît ne s'être pas [trouvé tout-à-
fait hors d'atteinte des élans extraordinaires que
prenaient les tigres et les lions, et, pour préve-
nir leurs brusques visites et en garantir l'auguste
assemblée , on imagina d'adapter au parapet di-
verses défenses, telles que des cylindres tour-
nant sur leur axe, des pointes de fer, des grilla-
ges en fil d'or. L'arène, de forme elliptique
comme l'édifice qui l'environne, est immense, c'est-
à-dire qu'elle contient près d'un arpent. En ré-
duisant ainsi l'étendue à une mesure connue , on
en a fidée précise. Mais quel contraste cette idée
ne présente-t-elle pas , entre l'œuvre de l'homme
et l'œuvre de la nature ! L'intelligence humaine
est puissante , mais sa main est faible. L'homme ,
par la pensée, embrasse tout l'univers et le trouve
borné ; mais lorsqu'il a élevé ses murs et arrondi
ses voûtes autour d'un arpent de terre, il s'arrête
fatigué et s'étonne d'un si grand effort.
Il y a un autel et une croix au milieu de l'a-
rène, et quatorze plus petits autels à sa circon-
férence. Dans un lieu dont le caractère est tout
païen , ces signes chrétiens forment une singu-
lière association. Elevés par l'avant-dernier pape,
en mémoire des martyrs que l'on croit avoir été
mis à mort dans le Colysée , ces autels ont au
moins servi à en préserver les ruines de nouvelles
déprédations, en donnant le change à la barbarie
I. 14
aïO LE COLYSÉE.
sur le respect qui leur était dû. C'était le trône
du peuple romain que ce Colysée : il y régnait sur
des monstres avides de sang comme lui, et s'y re-
paissait de carnage. L'étendue inouïe de ce carnage,
la profusion du sang répandu, l'incroyable dé-
pense de ces jeux barbares donnaient un caractère
de magnificence et de grandeur à des plaisirs qui,
au fond, n'étaient que ceux d'une nature impitoya-
ble et sans culture. On a peine à croire combien
d'animaux étaient sacrifiés dans les jeux sangui-
naires de l'amphithéâtre. Lorsque Titus en ouvrit
pour la première fois les portes au peuple romain,
le nombre des animaux de toutes espèces, depuis le
renard jusqu'au lion et au tigre, depuis l'éléphant
jusqu'à la gazelle , qui périrent dans les combats
d'un seul jour, s'éleva à cinq mille (i). Pompée, à
la dédicace -de son théâtre, le premier qui eût
été bâti en pierre, donna des combats de bétes
dans lesquels il périt cinq cents lions. On voyait
le sang inonder l'arène r, mais les hurlements des
bétes féroces qui le ftiisaient couler étaient cou-
verts par ceux des spectateurs, plus féroces en-
core.
Le peuple, assis sur les gradins du Colysée,
(i) On fardait les animaux destinés à l'amphitliéâtre
dans des édifices sépai'és^ appelés vivarium , dont les restes
se voient encore sur le mont Cœlius et près de la porta
majore; ils étaient amenés dans des cages montées sur des
roues.
LE COLYSIÎE. 21 1
11 était pas tout-à-fait exposé aux injures du temps,
car il y avait des toiles qui, au moyen de cor-
dages traversant tout l'édifice, et se croisant au
centre comme les baleines d'un parapluie, s'é-
tendaient sur les spectateurs, ou se repliaient en
arrière. On croit que ces toiles, de forme trian-
gulaire , ne couvraient que les spectateurs et non
l'arène. Les manœuvres s'opéraient avec une
grande facilité, et il paraît que leurs majestés
impériales s'amusaient quelquefois à faire ino-
pinément jeter le soleil sur tels ou tels des spec-
tateurs qui en étaient toujours bien flattés , puis-
qu'enfin il vaut mieux que la grandeur s'amuse
à nos dépens, que de vivre ignorés d'elle.
Quel contraste entre ces temps-là et ceux-ci 1
La tranquillité la plus profonde, l'entière solitude,
un certain sentiment d'abandon et de torpeur,
avaient remplacé l'appareil orgueilleux du rang
suprême, et la présence d'un peuple entier. La
paix avait succédé au carnage, le silence aux cris
de fureur et aux cris de joie. On ne voyait d'êtres
vivants que deux sentinelles en faction aux deux
entrées du Colysée ; un moine , son rosaire à la
main , qui de temps en temps paraissait sous l'ar-
cade obscure à gauche, et quelques paysans pros-
ternés au pied de la croix dans le milieu de l'arène,
qui semblaient prier Dieu pour le repos de l'ame
du peuple romain.
Derrière la terrasse impériale (le Podium), ré-
i4.
212 LJE COLIYSÉE,
duite maintenant à la moitié ou au tiers de sa
hauteur primitive, s'élevaient les premières et se-
condes loges , ou première et seconde classes de
gradins (^meniana^^ chacune composée de 44
bancs circulaires, contenant, dit-on, 26,000 spec-
tateurs; plus loin et plus haut, s'élevait lin troi-
sième metiianum de neuf bancs, sièges, ou gradins
circulaires où les femmes se plaçaient, et plus haut
encore, c'est-à-dire au-dessus de leur tête, et non
derrière elles, s'élevait une 4*" et dernière classe
de gradins décorée d'un portique qui couronnait
ou terminait tout à l'entour le vaste plan incliné
de l'amphithéâtre. Quelques-unes des colonnes
qui faisaient partie de ce portique, ont été ré-
cemment trouvées en déblayant les ruines dans
l'arène où elles étaient tombées d'une hauteur de
167 pieds, et leur beauté ne laisse aucun doute
sur la magnificence de cette partie du Colysée. Il
paraît que, dans l'origine , cette galerie n'était
qu'un ornement, mais qu'ensuite on y plaça onze
gradins de bois qui formaient le 4 menianum^ à
l'usage de ceux qui n'avaient pas droit aux autres ,
c'est-à-dire la plus basse classe du peuple. Ces sièges
de bois, ayant été à différentes fois détruits par
le feu, furent enfin reconstruits en brique ; on
en voit encore les traces; tout calculé, le Colysée
pouvait donner place à 447O00 spectateurs, nom-
bre très-inférieur à l'idée commune qui les porte
à 80,000; mais les antiquaires ne se piquent pas
LE COLYSÉE. 2ï3
de précision mathématique, et s'abandonnent vo-
lontiers à un peu d'exagération dramatique. Win-
kelman, par exemple, dit que le théâtre d'Hercu-
lanum contenait 3o,ooo spectateurs, quoiqu'il soit
maintenant prouvé qu'il ne pouvait en admettre
que 10,000. Le Colysée paraît avoir été entier
dans le 8" siècle , et sa dilapidation ne commença
même que dans le 11^ Suivant Poggius, témoin
oculaire, la plus grande partie des marbres avait
disparu dans les quinzième et seizième siècles; c'é-
tait une carrière d'où l'on tirait des matériaux
pour bâtir les palais de Rome. Amis et ennemis,
Guelfes et Gibelins, s'accordaient sur ce point;
on en a des preuves écrites, et Michel-Ange est
un des plus grands coupables.
Pas un seul des gradins de marbre ne se trouve
à sa place, et l'on n'en a même découvert qu'un
petit nombre dans les décombres. Celui que j'ai
vu était de marbre blanc, de la forme et des di-
mensions suivantes :
Il avait i5 pouces de hauteur, et 3 pieds de
profondeur. Le mot Quiriti^Quiriles), Xves-h'ien
2l4 LE COLYS^E.
gravé sur le marbre, montre qu'il avait appartenu
au second menianum , où les chevaliers romains
avaient leurs places. Ces gradins de marbre, une
fois enlevés, l'eau des pluies pénétra sans diffi-
culté dans les interstices des murs et des voûtes
de brique qui se trouvaient au-dessous, et la ge-
lée élargit les fentes que les tremblements de terre
avaient commencées. Cependant, la masse informe
resta debout, et pendant les siècles d'anarchie du
moyen âge, le Colysée, devenu une forteresse,
fut souvent assiégé, pris et repris, et il devint
l'objet de traités en forme entre quelques familles
puissantes en guerre les unes contre les autres.
Dans la suite on en fit un hôpital , et lorsque les
Français , sous Bonaparte , enlevèrent les décom-
bres, ils trouvèrent une quantité énorme de fu-
mier de cheval, qui y avait été accumulée depuis
long-temps, pour servir à la formation du salpêtre.
Vespasien , à son retour de la guerre contre les
Juifs, avait commencé cet édifice, l'an 72 de notre
ère; et 12,000 pauvres prisonniers hébreux fu-
rent employés à sa construction (i), ainsi qu'une
somme égale à cinquante millions de francs; mais
ce fut Titus son fils qui l'acheva. L'excavation de
l'arène par les Français fit découvrir des espèces
de murs d'appui demi-circulaires, qui la traver-
[i) Les Juifs , même à présent, évitent de passer sous
l'ai'c de Jules , qui conduit au Colysée , et préfèrent se
glisser à côté.
LE COLYSÉE. 2IJ
saient dans sa longnonr, et la divisaient en bandes
de 12 pieds de largeur. On a fait beaucoup de
conjectures sur ces constructions évidemment
d'un autre âge que l'amphithéâtre et d'im travail
très-inférieur ; la moins improbable est qu'elles
servaient à soutenir un plancher de bois, cou-
vrant toute l'arène. Peut-être les intervalles
étaient - ils destinés à donner passage aux ani-
maux de combat , qui montaient sur le plan-
cher par le moyen de trappes ou de portes en
coulisses comme à l'Opéra. On a trouvé entre ces
murs d'appui des traces de plans inclinés, au
nombre de 82, qui pouvaient conduire à ces
trappes. Quel opéra moderne pourrait se vanter
d'avoir ainsi 82 trappes à monstres de toute es-
pèce, et encore leurs monstres seraient - ils de
carton, tandis que ceux du Colysée étaient de
chair et d'os, à dents et à griffes véritables; dans
l'origine, l'arène du Colisée pouvait être trans-
formée en naumachie à volonté. Des conduits ,
encore visibles, amenaient l'eau des thermes
de Titus où elle était appo-rtée de Tivoli, par un
aqueduc auquel ses détours donnaient une lon-
gueur de 44 milles. Cette eau se précipitait dans
l'arène par 80 ouvertures, et la remplissait jus-
qu'à la hauteur de 10 à 26 pieds. Amener ainsi
ime rivière à travers les airs, pour faire un ar-
pent de mer où des miniatures de vaisseaux se
livraient bataille, est une sorte d'enfantillage gi-
2l6 LE COLYSÉF.
gantesqiie, où la disproportion entre la fin et les
moyens paraît extrême. Ce mauvais goût ne dura
pas, car les petits murs construits subséquem-
ment étaient incompatibles avec la naumacliie ,
et déplus, certains passages souterrains (i) récem-
ment découverts, et qui communiquaient de l'am-
phithéâtre au palais impérial , auraient été sous
l'eau, si l'on n'eut pas cessé de l'introduire. Or,
comme l'on attenta à la vie de l'empereur Com-
mode dans ce passage même, et que cet empereur
régnait environ i lo ans après la construction de
l'amphithéâtre, il est clair que l'usage de la nau-
machie avait duré moins d'un siècle. La profon-
deur requise pour l'admission de l'eau n'étant plus
nécessaire, et cette profondeur rendant une cer-
taine portion de l'arène invisible à un grand
nombre de spectateurs , on voulut en élever le
niveau , et un plancher de bois sur des murs
d'appui parut être l'expédient le plus prompt et
le plus facile, présentant d'ailleurs des moyens
pittoresques d'introduire les acteurs, hommes ou
bêtes, sur- le théâtre. Il y avait dans les jeux
cruels de l'amphithéâtre , un raffinement qui
étonne. J'ai vu une fresque antique, représentant
un malheureux esclave, qui entre par un étroit
passage dans l'arène, qu'il doit traverser au milieu.
(i) La terre et les décombres qui remplissent ce passage,
n'ont été enlevés qu à son entrée, assez cependant pour;
voir qu'il était fini avec soin et très-orné.
CLA.IR DK LUNE, Q.]J
(les tigres et des lions , pour aller déposer à l'ex-
trémité opposée des œufs qu'il tient dans ses
mains; s'il échappait aux griffes desbétes féroces,
il était libre. Après le premier choc que ces spec-
tacles cruels ne pouvaient manquer de produire,
et la compassion une fois émoussée par de fré-
quentes épreuves, il ne restait qu'un vif intérêt
et un goût d'émotion violente qui devenait une
passion, et rendait le spectateur insensible à tout
sentiment d'humanité. On ne doit pas être sur-
pris que les poètes et les artistes de l'antiquité
excellassent dans la description et la représenta-
tion des morts et des mourants, ayant des occa-
sions journalières de voir des combats mortels,
Hvrés par des sujets nus. Ils dessinaient et dé-
crivaient d'après nature, ce qu'aucun moderne
na pu faire. Parmi les spectacles extraordi-
naires, introduits dans larène, on y a vu des
femmes, l'épée à la main, combattre jusqu'à la
mort , ainsi que des nains et des hommes contre-
faits.
Justus Lipsius rend Compte de ces odieuses
j,ouissances d'un goût dépravé , et le fait est
prouvé par un édit d'Alexandre Sévère, qui prohi-
bait ces combats, lesquels probablement n'a-
vaient pas été en usage long-temps avant l'époque
dégénérée où il régnait.
C'est la mode d'aller voir le Colysée au clair de
l,une, comme le Vatican aux flambeaux, et quoi-
aiS CLAIR DE LUNK.
que les modes, lorsqu'elles sont généralement
adoptées , deviennent , ainsi que les proverbes ,
vulgaires et triviales, cependant il serait encore
moins raisonnable de s'abstenir toujours de faire
ou de dire ce que tout le monde fait ou dit, que
de tomber dans l'excès contraire; car, après tout,
l'adoption générale est originairement venue
d'un certain degré de mérite intrinsèque , que la
mode ou le proverbe possédaient. Il est certain
que nous nous sommes fort bien trouvés d'avoir
vu le Colysée par un beau clair de lune. La lu-
mière douce et vague qu'il répandait sur les mas-
ses caverneuses entassées autour de l'arène, ne
laissait voir aucun des tristes détails de la déca-
dence , ni rien qui rappelât la règle et le compas.
Une sorte de grandeur idéale, sans couleur et
presque sans forme, se montrait seule, et, au lieu
d'un ouvrage artificiel composé de murs et de
voûtes, on aurait cru être au fond du cratère
d'un volcan éteint dont le cône escarpé s'élevait à
l'entour. La lune , dit l'auteur de Corinne , « est
l'astre des ruines, »
J'imaginerais que les vues myopes jouissent
d'une sorte de clair de lune perpétuel. C'est au
moins le même vague sur tous les objets éloi-
gnés; mais ceux qui sont ainsi conformés igno-
rent combien le nombre des clairvoyants est in-
férieur au leur, et ne savent pas à quel point ils
ont à se féliciter d'échapper ainsi aux détails
MONT PALATIN. 1l()
ignobles et mesquins, que nous sommes condam-
nés à voir. Notre vue, à nousautres presbytes, est
classique, tandis que celle des myopes est ro-
mantique.
Le Colysée , la nuit , serait un coupe-gorge ,
sans le corps-de-garde qui est à côté. Les soldats
ne manquent pas de prendre les armes , à l'ap-
proche de tout étranger après le soleil couché ,
et le pour-boire sur lequel ils comptent ne leur
permet pas d'oublier les ordres qu'ils ont à cet
égard. Il y a en outre des sentinelles placées dans
plusieurs endroits des ruine&.hes che viua ? le re-
flet des armes , le bruit même des talons de bottes
sur l'antique pavé romain , ont leur effet sur l'i-
magination : il ne lui en faut pas davantage , et
des riens comme ceux-là suffisent pour l'émou-
voir.
On grimpe le long du plan incliné de l'amphi-
théâtre par des sentiers frayés, comme sur une
montagne , au milieu du parfum des violettes et
des autres plantes odoriférantes qui y croissent
spontanément. J'ai entendu parler d'une Jlora Co-
lysea que l'on dit assez riche.
Entre le Colysée et. le Capitole, s'élève le mont
Palatin , couvert , d'un bout à l'autre , des ruines
du palais de Néron , qui le débordent et descen-
dent dans les vallées voisines jusqu'au pied des
monts Cœlius et Esquilin. Ce prodigieux palais, à
lui seul une ville, ayant été consumé par le feu
2 20 MONT PALATIN.
dans l'année 64 de notre ère , le tyran le rebâtit
sur un plan plus magnifique encore, et cette
splendeur lui valut le nom de Domus aiirea Ne-
ronis. Le nom de palais (palatium) donné depuis
à une résidence de prince paraît être dérivé de
mons Palatinus. Sous Yespasien et Titus , toutes
les -parties du palais de Néron qui s'étendaient
au- delà de ce mont furent démolies, et le ter-
ram sur lequel s'élevaleColyséeluiavait appartenu.
Le Mont Palatin est couvert de masses informes
qu'on pourrait appeler pudding artificiel. Leur
apparence actuelle vient de ce que les Romains
étaient dans l'usage de laisser quelquefois un in-
tervalle entre les deux faces d'un gros mur, qu'ils
remplissaient ensuite de débris jetés péle-méle
dans le mortier. Lorsque , dans la suite , les deux
faces du mur, souvent de marbre , eurent été en-
levées, le remplissage que je viens de décrire
resta debout , aussi dur que le rocher. Les voû-
tes d'une longue suite de salles forment une
haute terrasse, d'où la vue plane, d'un côté sur la
vaste étendue des ruines et leurs formes fantas-
tiques , et , de l'autre sur ce qui fut autrefois le
Circus maœimus , le premier et le plus grand
qu'eurent les Romains. L'on n'y voit plus ces
coursiers fougueux qui entraînaient le char
olympique autour de la borne fatale, ni les aSo
mille ou 36o mille spectateurs (le nombre est
incertain ) qui autrefois assistaient à ces courses.
MONT PALA^TIN. 22 1
et aux combats sanglants d'hommes et d'ani-
maux. Le lion de la Niimidie et l'ours des Alpes,
l'éléphant , le rhinocéros et le tigre s'y rencon-
traient, et un empereur ajoutait trente-six cro-
codiles à la mêlée hétérogène des combattans.
Au lieu de cet étrange spectacle, on ne voit plus
dans le cirque que de grands carrés de choux ,
d'artichauts, qui prospèrent admirablement dans
ce sol classique. Sa forme est encore visible, mais
sans accompagnement de ruines. C'est là qu'^w-
drocles fut épargné par le lion à qui il avait ôté
une épine du pied , et c'est aussi là que les pre-
miers Romains enlevèrent les Sabines.
Le chaos des ruines du Mont Palatin ne per-
met plus de reconnaître aucun plan , et ici ,
comme partout, les Romains semblent avoir fait
peu d'attention à la symétrie, dans la position re-
lative de leurs édifices, souvent trop près les uns
des autres, se présentant leurs angles et laissant
entr'eux des espaces irréguliers. Une salle im-
mense (i38 pieds sur 9 r), connue par le nom de
la bibliothèque , était restée ensevelie sous les
décombres jusqu'en 1720, et s'est, par ce moyen,
fort bien conservée. Lorsqu'on la découvrit, elle
renfermait encore des statues de marbre; mais le
colosse d'Apollon en bronze, haut de 5o pieds ,
dont Pline a parlé , ne s'y est pas trouvé. Près de
cette magnifique bibliothèque, il y avait un por-
tique , plus long que la galerie du Louvre à Pa-
222 MONT PALATIN.
ris, près duquel s'élevait un autre colosse de
bronze , celui de Néron , trois fois aussi grand
que celui du dieu son voisin ; mais rien de tout
cela n'existe à présent : le bronze ne pouvait
manquer d'être enlevé. Nous visitâmes des ap-
partements enterrés , qui ont été découverts par
l'écroulement d'une voûte. C'était un rez-de-
chaussée, situé à présent à 25 pieds plus bas que
le niveau du terrain. La suite de ces appartements,
où l'on n'a pas encore pénétré , peut cacher des
trésors d'antiquité , supérieurs à tout ce que le
monde possède déjà. Les parties accessibles ont
été dépouillées de tout ce qui pouvait être em-
porté ; mais les voûtes et les murailles sont en-
core couvertes d'arabesques peintes et dorées, et
de fresques bien exécutées. Sur les ruines du
palais de Néron, on voit celles du palais d'un pape
(Alexandre Farnèse), comparativement moder-
nes , puisqu'elles ont quatorze ou quinze cents
ans de moins , et pourtant presqu'aussi complè-
tement défigurées. Michel-Ange , qui porta une
main sacrilège, sur presqu'autant de chefs-d'œu-
vre que lui-même nous en a légué , avait cons-
truit ce palais éphémère , avec les matériaux de
celui de Néron. Malgré le mal que lui firent les
Vandales , lorsqu'ils saccagèrent Rome, et To-
tila après eux , ce palais de Néron était encore
debout dans le huitième siècle ; mais à présent
les ruines mêmes disparaissent , et l'ilex , le cy-
ACADÉMIE VERSIFICATIVE. 2^3
près , le myrthe , le laurier et l'aîoès se dispu-
tent le sol que leur poussière a formé. Ce séjour
des maîtres du monde, d'où, comme d'un centre
commun, leurs ordres allaient régir l'univers, est
maintenant si solitaire, qu'un vieux jardinier,
gardant ses poules, que le renard, nous dit-il, lui
mangeait toutes (dans Rome), et quelques mal-
heureux en guenilles, qui faisaient des cordes à
l'ombre d'un vieux pan de mur, furent les seules
créatures humaines éveillées qui s'offrirent à nos
regards pendant une promenade de plusieurs
heures, faite au milieu du jour. L'académie Ar-
cadienoe, qui est une des sociétés littéraires ou
vérificatrices de Rome moderne, tenait autrefois
ses séances sur le Mont Palatin : l'emplacement
qu'elle avait choisi était une verte pelouse , om-
bragée de quelques arbres ; mais les académi-
ciens ont depuis long - temps abandonné ce
désert. On voit même encore les fragments de cha-
piteaux corinthiens et d'autres marbres antiques
qui leur servaient de tables et de sièges , il y a
cent ans, figurer, dans un désordre classique,
sur la verdure où paissent quelques chèvres.
Après tout, il ne faudrait pas s'imaginer que
le Mont Palatin soit réellement un mont, c'est
tout au plus un monticule; sa base, à peu près
carrée, ne couvrirait pas tout-à-fait le jardin des
Tuileries à Paris , et son élévation est égale à deux
fois celle des arbres de ce jardin. Le Mont Palatin
2a4 CLOACA MAXIMA.
porte sur son sommet quinze ou vingt pieds de
décombres; mais comme la même accumulation
existe autour de sa base, la hauteur relative reste
la même qu'autrefois. Quoique le niveau du sol
de Rome moderne soit fort au-dessus de l'ancienne
ville, elle est cependant encore exposée aux inon-
dations du Tibre, et Rome antique devait l'être
beaucoup plus encore. Mais il ne paraît pas que
le lit du Tibre se soit proportionnellement ex-
haussé; car le Ponte Botto^ le plus ancien proba-
blement de tous les ponts de l'Europe, n'est
pas plus enfoncé dans l'eau , qu'il n'a dû l'être
du temps ô^Horatius Codes, qui le défen4it avec
tant de courage , il y a deux mille quatre cents
ans; et l'entrée dans le Tibre du célèbre Cloaca
Maxinia paraît à présent à moitié hors de l'eau , de
manière qu'on peut y pénétrer en bateau, comme
du temps de Tarquin l'ancien. Cet égoût classique
mérite les éloges que les anciens donnaient à sa
solidité. Il a environ douze pieds de hauteur, au-
tant de largeur, et trois cents grands pas de lon-
gueur. Les pierres jointes sans mortier ont, en
général, cinq pieds de long et trois pieds d'épais-
seur. Accessible aux deux extrémités, le milieu
est encore rempli de décombres , ce qui n'empêche
pas le passage d'une source assez abondante dont
l'eau, en été seulement, est purgative et diuré-
tique.
Les ruines les plus voisines du Colysée sont celles
THERMES DE TITUS. 2^5
des Thermes , ou bains chauds de Titus , et le même
aqueduc fournissait l'eau à l'un et à l'autre. L'u-
sage des bains publics était d'origine grecque, et
ne s'établit à Rome que sous le règne d'Auguste;
mais dans la suite ces bains devinrent des établis-
sements très compliqués, des lieux de délices où
l'on trouvait tout ce que les arts perfectionnés
peuvent inventer de jouissances, et tout ce que
des richesses sans bornes peuvent acheter. Chaque
empereur ajouta successivement à leur nombre,
à leur étendue, à leur magnificence, et à la va-
riété des jouissances qu'ils procuraient gratuite-
ment au peuple romain. Mais aucun de ces
bains publics n'était comparable à ceux de
Caracalla et de Dioclétien. Uu grand nombre
de chambres des Thermes de Titus, enseve-
lies sous les ruines des étages supérieurs, fu-
rent déblayées sous Léon X. Raphaël étudia leurs
fresques, et en imita le goût dans les ornements
des plafonds du Vatican ; mais afin que ces lieux
souterrains ne devinssent pas des repaires de bri-
gands, on y rejeta les décombres qu'on en avait
tirés. Après trois cents ans (en 1776), on pensa
à les en débarrasser une seconde fois ; mais ce ne
fut que sous les Français que- ce grand ouvrage
fit des progrès, et il y a maintenant trente cham-
bres accessibles ainsi qu'un grand nombre de cor-
ridors qui ne conduisent à rien, et dont l'usage
est inexplicable. Beaucoup d'autres chambres
I. i5
1lG THERMES DE TITUS.
n'ont pas encore vu le jour depuis leur première
inhumation. On reconnaît cependant qu'elle n'a
eu lieu que depuis l'établissement du christia-
nisme , car on a trouvé un autel chrétien à l'en- •
trée de l'une d'elles, dont il paraît qu'on avait fait,
dans le sixième siècle, une chapelle dédiée à sainte
Félicité. Rien n'annonce que ces appartements
aient été des bains; point de baignoires ni aucun
grand réservoir , et le nom de Themiœ semblerait
peu applicable à cet édifice. Parmi le grand nombre
de niches de statues, on en montre une que Ton
assure avoir été occupée par le Laocoon\ mais la
tradition indique aussi une vigne derrière les
Thermes, comme ayant été le lieu où ce magni-
fique groupe fut découvert il y a trois cents ans,
ce qui semble peu probable. L'étage supérieur,
qui existe encore en partie, contenait la biblio-
thèque , des galeries de tableaux et de statues , et
de vastes portiques,où les philosophes enseignaient
et disputaient; c'était le département des plai-
sirs intellectuels. Au moyen d'une bougie fixée
au bout d'un bâton , on vous montre sur les voûtes
des salles basses, des fresques parfaitement con-
servées, qui représentent des arabesques et des
petites figures gracieuses et bien exécutées, mais
de peu d'intérêt et presque hors la portée de
la vue. Ces chambres , n'ayant point de fenêtres,
n'étaient destinées à être vues qu'à la lueur des
jampes. Le plan général de l'édifice ne saurait être
THERMES DE DIOCLÉTIEN, 227
déterminé à travers le chaos des ruines. On ne
voit que des masses informes de briques sembla-
bles à des rochers, et sans rapport les unes avec
les autres ; des portions de voûtes prêtes à tomber,
mais qui ne tombent point, et à travers certaines
ouvertures dans la terre , des appartements qui y
sont enfouis.
Près de ces Thermes , il y a une tour qui passe
pour celle d'où Néron contempla l'incendie de
Rome; et tout à côté, la via di Santa-Piétra , an-
ciennement vicus sceleratus^ où Tullie, femme de
Tarquin et fille de Servius Tullius, fit passer son
char sur le corps inanimé de son père , assassiné
par son mari !
Les Thermes de Dioclétien occupent les monts
Viminale et Quirinale^ un demi-mille au nord de
ceux de Titus, et ils sont construits sur une plus
grande échelle; l'espace qu'ils couvrent est un
carré de l\oo pieds en tous sens, et il en reste
encore debout une assez grande partie, pour don-
ner une idée de ce qu'ils ont dû être. Une des
salles parfaitement conservée devint, par les soins
de Michel-Ange, l'une des plus belles églises de
Rome {^Santa Maria dcgli angeli). L'illustre archi-
tecte y ajouta une aile et en fit une croix grecque.
La grande nef a 336 pieds de long et la nef trans-
versale 3o8 ; chacune a 74 pieds de largeur et 84
pieds de hauteur. Il y trouva huit magnifiques
colonnes corinthiennes de granit oriental, cha-
i5.
228 MONTS CQBLIUS ET AVENTIR.
ciine d'un seul bloc de 4^ pieds de haut, et de
16 de circonférence, et en ajouta huit autres de
briques, revêtues d'un stuc qui imite à s'y trom-
per le granit oriental. Mais le terrain autour de
cet édifice étant plus haut que son pavé, il jugea
bon d'élever celui-ci de six pieds, et d'enterrer
d'autant les colonnes, ce qui gâte beaucoup leurs
proportions. On voit ici une admirable fresque du
Dominicain(le martyre de Saint-Sébastien), dont le
coloris plein de vigueur ressemble plus à la pein-
ture à l'huile, qu'aucune autre fresque que j'aie
jamais vue. Derrière cette église, mais. toujours
dans l'enceinte des Thermes, il y a un couvent
de Chartreux. Dans la cour du jardin on voit
une fontaine entourée d'un groupe d'énormes
cyprès qui ont été le sujet de plusieurs gravures.
Ce groupe, autrefois formé de quatre arbres, et
maintenant réduit à trois, fut planté par Michel-
Ange lorsqu'il construisit le cloître du couvent.
Les troncs de ces arbres ont à présent i3 pieds de
circonférence. Aux plantations d'artichaux et de
cardons, qui remplissent exclusivement les jar-
dins de Rome, on a ici ajouté des orangers que
nous avons trouvés chargés de fruits.
Le Cœlius et l'Aven tin , sont les deux plus con-
sidérables des sept collines de Rome. Les grands
avaient leurs maisons sur le Cœlius, et le peuple
^ur l'Aventin. La rue Suhurra^ où César, Pline le
jeune et Marc-Aurèle, dans sa jeunesse, ont de-
THERMES DE CARACALLA. 10.^
meure , descendait du Cœlius vers TEsquilin.
Quoique ce fût le quartier du beau monde, on y
voyait 69 boutiques. L'arsenal était aussi sur le
Cœlius, ainsi qu'une grande place pour exercer la
cavalerie. La vue du Cœlius embrasse une vaste
étendue de ruines confusément entassées , et
présentant les formes les plus singulières. Au
nord, on voit encore les restes du Vivarium^ où
Ton enfermait les animaux à l'usage de l'amphi-
théâtre. Ces bâtiments étaient très-vastes, voûtés
et pourvus de communications souterraines avec
l'amphithéâtre. Au midi du Cœlius, était le ISym-
phœum de Néron , magnifique maison de plai-
sance, où il y avait des grottes , des eaux jail-
lissantes , un pavé de marbre , des bains, etc. ;
car l'idéal des jouissances de l'antiquité sem-
blait se rapporter au climat de la zone tor-
ride plutôt qu'à celui de Rome , où j'ai vu cet
hiver des languettes de glace de deux pieds de
long pendre au bord des toits exposés au nord.
Les ruines des bains de Caracalla, ou Tliermœ
Antoninianœ^ par corruption Antonianœ, sont
peut-être , après le Colysée , le monument le
plus extraordinaire de l'antiquité. Chaque cham-
bre paraît un vaste temple. Quelques portions
des voûtes qui couvraient ces chambres exis-
tent encore, et les niches pratiquées dans les
murailles indiquent un nombre prodigieux de
statues. En effet, la Flore, le Torse, l'Hercule Far-
23o THERMES DE CARACALLA.
iièse, et le groupe célèbre qui porte le nom de
Taureau Farnèse, ont été trouvés ici. Une de ces
chambres, la Cella solearis^ longue de i88 pieds ,
large de 1 34, était couverte d'une voûte presque
plate, composée de lames de bronze entrelacées
comme des courroies de sandales romaines, ainsi
que le nom l'indique. Les nombreuses chevilles
ou crampons de fer et de bronze , qui se voient
encore dans les murs de briques , servaient à re-
tenir le marbre dont ceux-ci étaient revêtus.
Point de fenêtres nulle part, et il fallait que les
appartements fussent éclairés d'en haut , comme
le Panthéon. Le pavé de marbre a disparu, et de
grands arbres croissent dans l'intérieur de l'édi-
fice, sans pouvoir atteindre la hauteur des murs.
Ceux-ci sont chargés de lierre qui retombe en
masses pittoresques ; et, de leurs fentes, sortent
des touffes de violier jaune en fleur, entremê-
lées de jasmin, de lentiscus, d'acanthe. En faisant
le tour de ces t-uines, qui forment un carré, je
leur ai trouvé j 200 pieds de chaque côté, c'est-à-
dire à peu près l'étendue du jardin des Tuileries.
Un prisonnier qui y serait renfermé ne man-
querait pas de recoins habitables ; il 'y trouverait
de belles pelouses ombragées d'arbres magnifi-
ques; des fleurs, qui viennent toutes seules, et qui
parfumeraient l'air; il aurait des champs pour se
nourrir, des pâturages en abondance ; il ne lui
manquerait absolument que la santé; car s'il lui
THERMES EN GÉNÉRAL. 23l
arrivait de survivre aux fièvres du premier été ,
il n'en passerait probablement pas un second.
On ne peut supposer qu'il en fût ainsi lors de la
construction de ces édifices; car c'était alors le
quartier le plus habité de Rome ; mais la santé
est maintenant passée, avec la population , à
l'antique champ de Mars, où Rome moderne est
située. On en verra ailleurs la raison.
Malgré le nom de Tliermœ , il n'y a rien dans
ces établissements qui annonce des bains ;
mais peut-être qu'occupant l'étage le plus bas ,
ils sont restés enfouis. Au reste, on ne saurait
douter qu'il n'y eût des bains : nombre d'auteurs
contemporains en ont parlé ; il paraît .même
que, dans un temps, hommes et femmes s'y bai-
gnaient ensemble, puisque cela fut défendu par
Adrien etpar plusieurs autres empereurs. Le local,
à présent visible, paraît avoir rempli l'objet de nos
cafés modernes, de nos jeux de paume, de nos
salles d'armes (i), de nos bibliothèques publi-
ques, de nos clubs, enfin de tous les endroits où
les modernes savent perdre leur temps , tout
comme les anciens. Une femme, qui nous ouvrit
la porte des Thermœ Antonianœ^ç^X, qui avait l'air
bien malade, nous dit qu'elle était la mieux poi^
tante de la famille ; sa fille, occupée à laver du
(i) La lutte, chez les anciens, remplaçait l'escrime, et
l'on s'exerçait nu.
aSa PRINCE DE LA PAIX.
linge dans un bassin de marbre antique, jeune
enfant belle encore, quoique de la plus grande
pâleur, leva les yeux pendant que nous parlions
d'elle, et son sourire était triste à fendre le cœur.
« Pourquoi restez-vous ici , dîmes - nous à ces
pauvres gens. — Où aller ? répondirent-ils. » On
voyait sur la hauteur des bâtiments déserts :
c'était un couvent brûlé pendant la révolution ,
mais qui aurait encore offert quelques parties
habitables pendant la saison fiévreuse.
Cette ressource cependant ne leur en semblait
pas une, tant les hommes font peu d'efforts pour
conserver le premier des biens, la santé ! Ces
Thermes étaient encore en grande partie entiers
lorsque, dans le seizième siècle, les dilapidations
des papes et des princes romains, principalement
des Farnèse , causèrent leur chute. On dit que
lorsque la voûte de la grande salle tomba , le
bruit fut entendu de Rome m.oderne.
La maison de campagne d'Emmanuel Godoy,
prince de la Paix, est située très près des Ther-
mœ Antonianœ , mais sur le mont Cœlius et jus-
tement au-dessus du niveau de la fièvre, qui ne
s'élève pas à plus de i3o ou i5o pieds. La mai-
son neuve, nue au milieu de plantations tou-
tes jeunes et sans effet, n'a rien de remarqua-
ble, et je n'en parle qu'à cause du nom du pro-
priétaire , et à cause d'un morceau d'antiquité
PRINCt: DE LA PAIX, 233
très-précieux , trouvé dans ses jardins parmi des
fragments de marbre, d'albâtre oriental , de mo-
saïque et d'ossements humains à demi brûlés.
C'est un Hermès à double face en bronze, de
grandeur naturelle et d'une grande beauté , qui
porte, d'un côté, la ressemblance du père de la
philosophie morale, et de l'autre, le visage d'un
homme d'environ soixante ans, à double menton,
flasque et sans barbe, mais qui a l'air noble ,
grave et modeste, SENECA est le nom gravé sur
l'un, et SOCRATES sur l'autre.
Tous les jours, à midi, le favori accompagne le
roi et la reine d'Espagne à la promenade , dans
leur carrosse à six chevaux. Les deux énormes
profils du prince et de l'ami du prince sont là
face à face, tout nez l'un et l'autre, sans front ,
sans menton, sans derrière de tête, et probable-
ment sans cervelle. Je ne sais ce que Lavater au-
rait dit de ces physionomies-là ; mais jamais rien
d'humain n'approcha plus du coq d'Inde. A côté
d'eux, on découvre une petite vieille (i) dessé-
(i) Bonaparte enleva , il y a vingt ans, toute la famille
royale d'Espagne, le vieux roi et la vieille reine , le pre'-
sent roi d'Espagne ^ et Godoy, surnommé Prince de la
Paix , ancien garde du corps et ancien favori de leurs
vieilles majestés , mais surtout de la reine. Cette note
pourra paraître superflue aux gens du dernier siècle 3 mais
les jeunes gens ne savent rien des événements qui se sont
passés'au commencement de ce siècle , qui ne sont pas en-
core du domaine de l'histoire.
234 MONTAGNE UE POTS CASSÉS,
chée, noire, jaune et renfrognée ; c'est la reine
d'Espagne. Le peuple semble prendre un certain
intérêt à ce trio ; sa vue du moins le metengaîté.
Leurs majestés habitent le palais Barberini, dont
le propriétaire est réduit, comme tant d'autres
nobles Romains , à louer des appartements gar-
nis dans son palais, et à occuper le grenier.
Les deux tiers à peu près de l'immense espace
contenu dans les murs de Rome (dix à douze
milles carrés), c'est-à-dire à peu près tout l'es-
pace qu'occupait Rome antique, est maintenant
un désert en proie au mal aria et à la fièvre; les
couvents même sont abandonnés. A notre retour
par la Fia triomphalis , nous ne rencontrâmes
pas une seule personne. Le célèbre tas de pots
cassés i^Monte Testaccio^ (^\\ situé dans ce dé-
sert, fait aussi bonne figure qu'aucune des autres
montagnes de Rome, étant même plus haut de
quelques pieds que le mont Capitolin (i65 pieds);
sa forme est assez pittoresque; de son sommet
on jouit d'une très belle vue, et le peu de terre qui
s'est amassée dans quelques endroits s'y couvre de
verdure. Mais en général on ne voit partout que
(i) L'archevêque de Tarente dit qu'il y a dans son dio-
cèse une colline ai-tificielle , comme celle-ci, composée
tout entière de ce coquillage [^niiirex ) , dont les Romains
tiraient leur couleur pourpre. Sans doute qu'il y avait là un
gi-and établissement de teinture , comme auprès dvi mont
Testaccio un établissement de potei'ies.
PALAIS. 235
des fragments de ces grands vases de terre cuite
(amphores), dont les anciens se servaient au lieu
de tonneaux, et qui contenaientvingt-cinq à trente
de nos bouteilles.
Il y a, à travers cette masse énorme, des cou-
rants d'air assez forts pour qu'on les sente, à la
main, sortir d'entre les tessons; et les nombreuses
caves qu'on y a creusées sont très fraîches. Au
printemps, le peuple romain va s'y enivrer; mais,
depuis le mois de juillet jusqu'au mois d'octobre,
la place n'est pas tenable à cause dn/nalaria^le
sommet en est cependant exempt.
On comprend que Rome doit avoir plus d'é-
glises que tout autre endroit du monde, et l'on
en compte 3oo ainsi que 3oo palais; mais ceux-
ci doivent - être encore plus nombreux , car ,
dans les beaux jours de la papauté , chaque
neveu d'un pape , sans compter ses descen-
dants , en avait un ; tandis que tous les papes
ne bâtissaient pas des églises. Il y a, dit-on, 65
palais qui valent la peine d'être vus , mais , de
ceux-là, il en est bien peu dont la description
puisse intéresser. On les trouve rarement isolés ,
mais ordinairement contigus à d'autres maisons et
sur la même ligne, distingués seulement par une
large façade et un grand nombre de fenêtres garnies
de barreaux de fei . Le caractère de leur architecture
est la solidité plutôt que l'élégance; il y en a peu
de rectangulaires, et une obliquité disgracieuse
l'5G LE GRANDIOSE U E LA SALETÉ.
gâte souvent les plus beaux appartements, La
cour est ordinairement clans le palais, et je n'en
connais qu'un seul qui soit au contraire clans la
. cour et isolé. L'on descend de voiture dans l'in-
térieur et à couvert; mais la porte d'entrée étant
toujours ouverte, devient le réceptacle des plus
odieuses saletés. Je me souviens d'avoir lu sur
le mur de l'escalier d'un de ces palais (je crois le
palais Doria) , une défense écrite de faire ce que
personne au monde ne fit jamais sur l'escalier
d'un palais clans aucun autre pays; che voleté!
non è questo an palazzo ? fut l'exclamation ingé-
nue que fit l'autre jour un Romain surpris en
flagrant délit, et réprimandé par le locataire
étranger d'un de ces palais ; ne concevant pas
qu'il eût rien fait de blâmable. Il y a à Rome tel
palais où l'on trouverait pour trois ou c{uatre
millions de francs de tableaux et de statues, mais à
peine une fenêtre sans vitres cassées, ni un esca-
lier sans immondices. Voici le singulier point de
vue sous lequel l'état d'abandon et de malpro-
preté des palais de Rome m'a été présenté par
manière d'explication. Le noble possesseur d'un
palais romain occupe un recoin de sa vaste éten-
due; il y vit simplement, familièrement, avec sa
famiglia, c'est-à-dire ses afficlés, protégés et ser-
viteurs. Les grands appartements ne sont point
habités; il n'y reçoit pas ses amis, mais il les laisse
voir à tout le monde ; c'est le seul usage qu'il en
PALAIS FARNÈSE. l'^'^
fasse. Son palais est un lieu public; l'admira-
tion qu'il excite rejaillit sur lui ; voilà sa jouis-
sance ; mais comme le public qui admire n'est
pas un public accoutumé à la propreté, et qui
s'effarouche de quelques ordures sur un escalier,
pourquoi le noble propriétaire s'en occuperait-il
davantage? Son escalier à lui est un escalier dé-
robé; la grande porte, le grand escalier, tout
cela , c'est la rue. Il porte ses regards plus haut,
et pour le dire en un mot, il y a un coin de
grandioso caché sous l'ordure d'iui palais romain.
. Le palais Farnèse, je crois, est le seul qui soit
isolé des maisons voisines ; quoique le plus
beau de Rome et le plus régulier, son architec-
ture est pesante; la cour intérieure, à trois
ordres ou rangs de colonnes l'un sur l'autre , vaut
beaucoup mieux que l'extérieur. Par permission
spéciale, ce palais fut construit il y a 3oo ans avec
les matériaux tombés du Colysée, et que peut-être
l'on aida à tomber. Il en fut de même à l'égard du
palazzo Barheriniy bâti par le neveu du pape de ce
nom, et quelques plaisans tracèrent sur la muraille
le calembourg smy^nt: quod non fecerunt barbari ^
fecerunt Barberini. Le bel escalier du palais Far-
nèse, qui est le plus propre que nous ayons vu,
conduit à de vastes appartements et à des gale-
ries autrefois ornées des chefs-d'œuvre de la
sculpture. On y voyait entr'autres l'Hercule Far-
nèse. Ces statues ont passé à Naples par droit
238 LA CEIVCI.
d'héritage (i). Les planchers sont de marbre, les
plafonds peints par les plus grands maîtres, et
les murs couverts de beaux tableaux ; cependant
nous avons été plus frappés de la magnificence
du palais Colonna^ lequel est vénitien plutôt que
romain. La grande galerie a deux cent neuf pieds
de long sur trente-cinq pieds de large; le stuc,
l'or, la peinture, rien n'y est épargné. Le prince
avait commencé une galerie splendide ; mais il
fiit arrêté par les troubles politiques , et la no-
blesse de Rome n'est pas encore suffisamment re-
venue de sa peur et de ses pertes pour s'occuper
d'embellissements.
Nous admirâmes beaucoup quelques-uns des
tableaux, deux surtout du Guerchin. Je ne dirai
qu'un mot d'un portrait de la Cenci. Cette malheu-
reuse fille avait tué son propre père qui voulait
lui faire violence. Elle avait seize ans, elle était
belle, elle allait mourir sur l'échafaud (2), et
(i) Les conquérants de 1798 pillèrent sans miséricorde
le cardinal Albani , parce qu'il descendait des rois d'An-
gleterre , et le palais Farnèse . pai'ce qu'il appartenait au
roi d'Espagne.
(2) La tragique histoire des Cenci . père , mère , fils et
fille , est consignée dans un ancien manuscrit de la biblio-
thèque de Saint-Augustin à Pvome : Cenci Lucrezia madré
Jigliajîgli giustiziatinel i5qg, et marqué extérieurement
ainsi : C. G. 21. Il semble bien écrit, et impartialement ',
mais les cai-actères gothiques le rendent difficile à lire. Il
existe aussi des documents authentiques , sur cette affreuse
cause, dans les ai-chives de la noble famille Publicola
LA PEINTURE. 289
c'était le Guide qui faisait son portrait. Il a ré-
pandu sur ce visage si pâle une vigueur de co-
loris extraordinaire, et que fort peu de ses ta-
bleaux possèdent. Ayant quelquefois parlé avec
assez peu de respect d'Albert Durer, le plus dur
certainement de tous les grands peintres, je pro-
fiterai de l'occasion qui se' présente de faire ma
paix avec les amateurs, en donnant des louanges
bien sincères à son tableau (dans le palais Doria)
des deux avares qui se querellent au sujet d'un
monceau d'or, ainsi qu'à celui de la Vierge mou-
rante (1) qui est dans le palais Sciarra; sa manière
sèche et dure est singulièrement adoucie dans
ces deux tableaux , car il avait, comme les autres,
ses deux manières opposées. Les tableaux du
Guide, dans ce même palais Sciarra^ fournissent
un autre exemple de différentes manières dans
un même peintre. Les grands maîtres de l'art se
ressemblent tous du plus au moins dans leur der-
nière manière, et cette ressemblance est surtout
relative au coloris , qui n'est pas seulement la cou-
leur simple, mais la couleur modifiée par tous
les accidents de lumière , que produisent les
Santacroce , unie pai' le sang aux Cenci, et qui souffrit
même par la confiscation de ses biens 5 mais l'accès en a
ete interdit jusqu'à pi'ésent.
(i) Il est assez remarquable qu'entre le grand nombre
de figures réunies autour du lit de la Vierge mourante, on
n'aperçoit pas une seule femme.
l[\0 LA PEINTURE,
formes de l'objet représenté : sous ce point de
vue, le coloris a une tout autre importance
qu'on ne le suppose communément. Le dessin, à
qui l'on accorde la supériorité , n'est que Fart de
rendre correctement le profil des objets, leur
contour. Mais le relief fait partie de la forme des
objets, non moins que leur contour, et ne peut
être exprimé que par une juste distribution de la
lumière et des ombres qui appartient au coloris,
lequel devient ainsi le dessin lui-même. Dans la
plupart des tableaux du Titien , les couleurs sont
passées, mais la juste distribution de la lumière
et des ombres fait encore leur excellence; c'est
du coloris sans couleur.
On va voir, dans le palais Rospigliosi, la célèbre
fresque de l'aurore par le Guide, que plusieurs
gravures ont fait connaître. Apollon, dans son
chariot à quatre chevaux attelés de front , est
accompagné de sept nymphes légères, aussi ra-
pides que les coursiers. Aucun artiste n'approuve
le dessin de ce tableau , personne n'en loue l'ex-
pression ; son coloris est froid , dur , et sans har-
monie; les figures sont mal drapées, les cour-
siers sont de véritables chevaux de charrette; on
reconnaît chacun de ces défauts en particulier,
mais il est convenu d'admirer l'ensemble et on
l'admire.
La magnificence d'un palais a certainement
pour but d'exciter l'admiration du public, plutôt
LES BASILIQUES. 24l
que du propriétaire lui-même, qui, en Italie, au
moins, n'en habite qu'un recoin, et fait peu d'at-
tention au reste. Personne cependant ne parcourt
un grand palais sans ennui ; on ne bâille nulle part
d'aussi bon cœur , et il est rare que l'on en con-
serve long-temps le souvenir, si quelque circons-
tance particulière ne le perpétue. Par exemple, je
ne me souviens du palais Spada^ l'un des plus
beaux deRome, qu'à cause de la statue de Pompée
que l'on y voit; c'est celle au pied de laquelle César
perdit la vie, et qui a été trouvée, il y a trois
cents ans , à l'endroit même où il avait été
frappé.
Les premiers chrétiens avaient en horreur les
temples païens; et, même après l'établissement du
christianisme , il leur répugnait de s'en servir
pour leur culte, préférant les basiliques ou cours
de justice de Rome antique. Ces édifices étaient
divisés longitudinalement par deux rangs de pi-
liers ou colonnes, cpii laissaient entr'elles un grand
espace dans le milieu, et deux autres moindres,
sur les côtés. Le parquet des ji]ges,à l'extrémité,
devint le sanctuaire où l'autel était placé. De nou-
velles églises furent même bâties sur ce plan; et,
lorsqu'enfin il fut abandonné, et qu'on donna aux
églises la forme d'une croix , le nom resta ; c'est
ainsi que Saint-Pierre de Rome est appelé la Ba-
silica. Le plus beau modèle de basilique est peut-
i6
^^7. SAINT-JEAN 1)K LATRAN.
être Santa Maria maggiore. Les magnifiques co-
lonnes de marbre, qui séparent la nef des bas-côtés,
appartenaient à un temple de Junon, bâti dans le
même lieu. Malheureusement le plafond est doré,
les ornements sont abondants; et, quoiqu'il y ait
de la majesté dans son architecture, c'est un beau
salon plutôt qu'une église.
Ce n'est pas Saint-Pierre, comme on le croirait,
qui est l'église métropolitaine de Rome et de la
catholicité , mais Saint-Jean de Latran , fondée
par Constantin, On l'appelle communément la Ba-
silica Constantina. Lateran était le nom d'une fa-
mille noble , propriétaire du sol. Cette église ayant
été bridée mille ans après sa fondation ( i3o8 ),
elle fut bientôt rebâtie sur un plan magnifique.
Les deux rangs de colonnes, au lieu d'un seul, de cha-
que côté de la nef, en diminuent cependant trop
la grandeur apparente et l'effet. Les figures co-
lossales des douze apôtres, très -supérieures à
celles de Saint-Pierre , manquent cependant en-
core de simplicité dans les draperies; c'était le
mauvais goût du temps, consacré par le Bernin. La
façade de Saint-Jean de Latran, quoique fort belle,
mérite le même reproche que celle de Saint-Pierre :
c'est la façade d'un palais plutôt que d'une église.
Les portes de bronze furent tirées de la Basilica
jEmilia\ ses quatre colonnes de bronze doré sont
celles qui furent envoyées de Jérusalem par Titus,
OBÉLISQUE ÉGYPTIEN. ^43
€t les fonts baptismaux ( un antique vase de ba-
salte ) sont ceux qui servirent au baptême de Cons-
tantin-le-grand par le pape Sylvestre ; le magnifi-
que sarcophage d'Agrippa , enlevé au Panthéon , se
trouve ici ; mais je ne sais quel pape ou quel car-
dinal est allé s'y mettre, à la place d'Agrippa. Une
grande fresque dans l'église représente la céré-
monie de ce baptême, pendant laquelle une des
figures du tableau paraît jeter des livres au feu.
« C'était des livres protestants , » dit gravement le
prêtre qui nous conduisait. L'obélisque égyptien,
devant Saint-Jean de Latran , est le plus grand
qu'il y ait à Rome , ayant 99 pieds de haut, sans la
base. Il est de granit rouge et couvert de hiéro-
glyphes, dont le sens est inconnu. Élevé à Thèbes,
en Egypte, par le fils du grand Sésostris, il y
existait depuis quinze siècles, lorsque Constantin-
le-grand le fit transporter à Alexandrie, pour l'en-
voyer de là à Constantinople; mais Constance son
fils, qui lui succéda, changeant sa destination, le
fit passer à Rome sur un vaisseau à trois rangs de
rames, construit exprès. Placé dans le grand Cir-
que , il y fut trouvé 1200 ans après, brisé en trois
endroits , et couvert de seize pieds de décombres ,
ce qui montre qu'il avait été renversé de bonne
heure , soit par les barbares qui saccagèrent Rome,
soit par les Romains eux-mêmes cherchant des
trésoi^ cachés, ou seulement les crampons de
16.
2^4 LE PAPE.
métal placés entre les pierres de la base : telle est^
à peu près, l'histoire de tous les obélisques de
Rome. Onze de ces monuments gigantesques du
luxe égyptien furent, à différentes époques, ainsi
transportés des bords du Nil à ceux du Tibre; et,
si la mer avait été ouverte à Napoléon , on aurait
pu ajouter une autre page à leur histoire, ou même
deux, au cas qu'ils eussent été renvoyés des bords de
la Seine à ceux du Tibre. ]\Iais c'est à Thèbes et à
Héliopolis qu'en stricte légitimité ils auraient dii
terminer leur voyage. Celui que l'on voit devant
Saint-Pierre est le seul qui soit resté debout et
entier.
Décembre. Le pape officiait aujourd'hui en per-
sonne à Santa Maria Maggiore, et les étrangers
ont pu assister aux cérémonies dans une place qui
leur était réservée, près du trône de sa sainteté,
les femmes séparées des hommes. L'attente a été
longue et quelques-uns de nous [forestieri) , fati-
gués d'être debout depuis deux heures, et cher-
chant un étroit point d'appui autour de la base
des piliers couverts de tapisseries, virent ces ten-
tures, trop légèrement attachées, descendre sur
leurs têtes coupables. Le maître des cérémonies ,
vieux suisse, qui ne parlait que son patois alle-
mand, vint, hors d'haleine, arrêter le désordre^
exhalant sa colère en un langage à nous inconnu.
Cet épisode servit à faire passer le temps. En-
LE PA.PE. Îi45
fin une douce et belle musique, qui se faisait en-
tendre au loin, annonça lapproche de sa Sainteté;
elle parut bientôt à l'autre extrémité de l'Église.
Son siège pontifical était porté sur un brancard
élevé au-dessus du niveau des têtes, et entouré de
ses cardinaux et de ses gardes. Sa Sainteté mit
pied à terre, près du grand autel; soutenue de
chaque côté, elle s'avança vers le trône qui lui
était préparé, et, non sans peine, monta les de-
grés pour y prendre place. Elle était revêtue
d'une ample robe de satin brodée d'or; et la tiare
placée sur sa tète, en or mât, haute comme un bon-
net de grenadier, était marquée de trois rangs ou
couronnes de pierres précieuses. Deux person-
nages , revêtus de drap d'or et la tête poudrée à
blanc, debout à ses côtés et attentifs à ses moin-
dres mouvements , avaient soin de croiser sa robe
sur ses genoux lorsqu'elle se dérangeait, de la
soutenir lorsque le saint père se levait, et de pla-
cer un coussin de satin blanc par terre, lorsqu'il
se mettait à genoux; lui donnant son mouchoir
lorsqu'il en avait besoin, puis le pliant avec respect,
sanctifié , comme il paraissait l'être, par l'usage
que sa Sainteté en avait fait. Les cardinaux, revê-
tus d'amples robes d'un rouge terne, d'une sorte
de manteau court ou scapulaire d'hermine, et la
tête poudrée à blanc, étaient assis aux deux côtés
d'un carré, dont le trône pontifical formait la
troisième, et le grand autel le qij,atrième. Les
246 LE CARDINAL FESCH.
étrangers étaient placés le long du mur, derrière
les cardinaux. Ceux-ci allèrent, les uns après
les autres, rendre hommage à sa Sainteté, et la
longue queue de leur robe était portée par un
personnage en soutane noire. Leurs éminences
montaient les degrés du trône avec plus ou moins
d'agilité et de grâce; quelques-unes d'entre elles
furent sur le point de se prosterner avant le temps ,
et j'en vis deux toucher le tapis de la main. Le
sacré collège semblait fort attentif à la manière
dont chacun de ses membres s'acquittait de ses
devoirs, et je crus apercevoir un léger sourire
à chaque maladresse dont il était témoin. Le pape
ne présentait pas toujours la main que l'on venait
baiser , quelquefois il la tenait cachée sous sa robe ,
etl'éminence alors saluait profondément sa Sainteté
et se retirait. Le plus leste de tous ces princes de
l'Église me parut être le cardinal Fesch , ( l'oncle
de Bonaparte) montant et descendant sans s'em-
barrasser dans sa queue; mais le pape cependant
tint sa main cachée sous sa robe, dont Fesch baisa
respectueusement le bord. Quelques-uns des car-
dinaux embrassèrent le pape, mais je ne sais ce
qui leur donnait droit à cette distinction ; et une
ou deux autres personnes, qui ne faisaient point
partie du sacré collège , baisèrent la mule. Pendant
tout ce temps , la physionomie du Saint-Père expri-
mait un certain degré d'impatience, ses mouve-
ments semblaient un peu brusques, et sa voix , forte
LE CARDINAL FESCII. 247
encore, (il lut plusieurs fois) était un peu pré-
cipitée. On pouvait voir qu'il n'aime pas la repré-
sentation, et qu'il ne dramatise pas par goût.
Les étrangers, qui suivaient d'un œil curieux
les mouvements du cardinal Fescli, ne purent
qu'être édifiés; il me semble encore le voir, mar-
mottant sur son livre, levant les yeux au ciel, les
roulant en extase, et faisant le signe de la croix;
nul ne semblait prier avec plus de ferveur et
moins de distraction; malgré cela, il est sous la
surveillance de la police, s'étant déjà échappé
secrètement une fois, pendant les cent jours, pour
aller joindre son neveu en France.
Enfin le souverain pontife , descendant de son
trône , s'avança vers l'autel , et , s'agenouillant
sur des coussins , resta quelque temps en prière;
il reprit ensuite son siège dans le grand fauteuil,
fut élevé au-dessus de nos têtes , et s'en re-
tourna , comme il était venu, avec les grands
éventails, la musique, les gardes et les cardinaux.
J'ai oublié de dire qu'on ôta la tiare de dessus la
tête de sa Sainteté, et qu'on la lui remit quinze
ou vingt fois pendant les cérémonies, sans au-
cune utilité apparente. Cette tête vénérable était,
sous la tiare, couverte d'un petit bonnet de satin
blanc. Quoique les personnes, chargées de cette
partie du cérémonial , prissent le plus grand soin de
bien replacer le triple diadème, le pape cependant
était chaque fois obligé d'y mettre la main lui-
248 LE CARDINAL FESCH.
même ; et ces petits détails revenaient trop sou-
vent, pour ne pas détruire le caractère solennel
que, sans doute , on eût voulu donner à la céré-
monie, et en substituer un tout opposé. J'enten-
dis un enfant, parmi les spectateurs, remarquer
ingénument que tous ces messieurs étaient beau-
coup trop vieux , pour s'amuser ainsi toute une
matinée. Sur le dernier degré du trône pontifi-
cal , on voyait assis les prélats ( ce qui ne veut
pas dire évéques, mais des gens qui sont en me-
sure de le devenir, ou même de devenir cardi-
naux), riant, causant entr'eux sans nulle gène, et
sans faire la moindre attention à ce qui se pas-
sait derrière eux.
Le cardinal Fesch possède une des meilleures
collections , de tableaux qu'il y ait à Rome : les
plus beaux Rubens, de magnifiques Rembrant ,
Vandykes, Murillos, et un admirable Titien. Il se
trouvait là lorsque nous visitâmes sa galerie, et
en fit de très-bonne grâce les honneurs aux
étrangers ; il parla tableaux en homme qui sait ce
qu'il en faut dire, et nous parut aussi gai qu'il
avait été grave et solennel la veille. C'est un pe-
tit vieillard, gros, court, rond al vermeil, j'ajouterai
franc et de bonne humeur. Il voudrait vendre ses ta-
bleaux pour le prix de trois mille louis de rente
viagère, se proposant, dit-il, de vivre vingt-cinq
ans, et il en a bien l'air. Nous vîmes là un buste
de Bonaparte couronné de lauriers, et cette har-
LUCIEN BONAPARTE. 249
diesse fait honneur à Fesch, qui ne doit pas re-
nier son bienfaiteur, quelque peu digne d'estime
et d'attachement qu'il puisse paraître à d'autres
qu'à lui. Ce cardinal était une sorte de factotum
dans la maison de son neveu, lors de sa pre-
mière campagne en Italie; et c'était à lui que
l'état-major portait ses plaintes, lorsque le dîner
n'était pas bon, ou était servi trop tard. Il fut
ensuite fournisseur , puis connaisseur en ta-
bleaux, puis archevêque de Lyon, et enfin cardi-
nal. Il s'est très-bien montré dans deux de ces
capacités au moins , ayant été bon archevêque
et bon connaisseur; et, lors même qu'il serait
prouvé que la table du quartier-général était
mal tenue, ou que, dans le cercle des cardinaux,
il ne marmotte que pour rire, il faudrait bien le
lui pardonner. On dit que Bonaparte se mo-
quait de son oncle Fesch, devenu connaisseur ;
mais il avait tort.
Il y a ici toute une colonie de Bonaparte qui
vivent beaucoup entr'eux, la noblesse romaine ne
les aimant pas ; mais ils sont recherchés par les
étrangers. Madame mère, qui est la plus riche
de la famille, fait ménage avec Fesch, et l'on dit
qu'elle est mal avec Lucien. Celui-ci est criblé de
dettes et doit, entr'autres, quatre-vingt mille
scudik Torlonia, son banquier. Louis et la prin-
cesse Borghèse sont également ici; cette dernière
Q.:)0 LE VATICAN.
séparée de son mari ; mais occupant une partie
de son palais.
Je n'ai encore rien dit de l'intérieur du Vati-
can, auquel nous avons fait de fréquentes visites.
Ce palais célèbre contient plus d'objets d'art
qu'aucun autre lieu du monde, et c'est la rési-
dence officielle du souverain pontife , comme
Saint- James en Angleterre, et Versailles autrefois
en France, étaient celles des rois de ces deux pays.
Le Vatican n'est pas proprement un palais, mais
un assemblage d'énormes bâtiments pleins de fe-
nêtres, lesquels rivalisent de hauteur avec Saint-
Pierre lui-même, et en gâtent beaucoup l'effet.
Leur masse solide excède de beaucoup celles du
Louvre et des Tuileries réunies, quoiqu'elle n'oc-
cupe pas autant d'espace.
Charlemagne logea au Vatican, lorsqu'il vint à
Rome pour se faire couronner : c'était par con-
séquent déjà un édifice considérable ; depuis , il
a successivement été augmenté sous tous les pa-
pes , par Bramante, par Raphaël, par le Bernin et
beaucoup d'autres architectes qui ont ajouté ai-
les à ailes, étages sur étages; si bien qu'à pré-
sent on trouve dans l'intérieur vingt cours avec
leurs portiques , huit grands escaliers et deux
cents petits. Celui de la galerie des antiques a
servi de modèle à l'escalier du Musée à Paris ;
mais la copie vaut mieux que l'original. La gale-
LE VATICAN. aSi
rie des antiques est une suite de galeries, de sal-
les, de chambres , quelques-unes magnifiques ,
pavées de marbre ou de stuc, décorées de colon-
nes, surmontées de dômes, etc., où les statues
sont toutes placées dans un très-bon jour.
L'Apollon a sa chambre à lui tout seul, éclairée
d'en haut ; le Laocoon en occupe une autre. La
bibliothèque possède 3o,ooo manuscrits, quel-
ques-uns sur papirus , et , à ce que l'on dit ,
80,000 volumes imprimés, mais probablement la
moitié de ce nombre. Les livres sont dans des
armoires ; on ne les voit pas. Deux des nom-
breuses salles de cette bibliothèque ont quatre
cents pas de longueur. Les trésors qu'elle con-
tient sont ouverts au public , depuis le mois de
novembre jusqu'au mois de juin ; mais le public
en fait, je crois, peu d'usage. En été la mal aria
oblige d'en fermer les portes. Je demandais hier
à un professeur de la sapienza, qui se trouvait là,
quel était l'état des sciences à Rome. Il me ré-
pondit : « On les tolère commeles mauvais lieux ^qui
ont cependant la préférence ! « Une fresque, à la-
quelle on travaille, représentera l'enlèvement du
pape par Bonaparte, et son retour à Rome. La
vue , d'un côté du Vatican , domine Rome et
toute la campagne, jusqu'au rempart couvert de
neige que forme l'Apennin; ce qui lui a fait don-
ner le nom de Belvédère. Les célèbres chambres
de Raphaël occupent une suite d'appartements ,
131 RAPHAËL.
dont les murs sont peints à fresque, et qui for-
ment les trois côtés d'une cour décorée de porti-
ques, dont les plafonds ont également été peints
par Raphaël ou sous ses ordres. Je vais rendre
un compte fidèle de ces célèbres chambres, sans
prétendre à d'autres impressions qu'à celles que
j'ai réellement éprouvées, et sans me dissimuler
que l'opinion d'un individu ne saurait avoir
beaucoup d'importance , lorsque le plus grand
nombre ne la partage pas.
L'on a dit, et c'est l'opinion d'un grand criti-
que anglais, « qu'il faut feindre le goût que l'on
n'a pas jusqu'à ce que ce goût vienne, et que la
fiction prolongée devient une réalité ! » C'est
faire comme les enfants de Loyola, qui conseil-
lent le mal dont il doit résulter un bien ; doc-
trine qui mène à tous les genres d'extravagance
dans les beaux-arts, comme à tous les vices en
morale.
Dans la première chambre , le côté opposé
aux fenêtres représente un grand incendie, qui
eut lieu à Rome sous le pape Léon IV, et fut
miraculeusement arrêté par l'intercession de ce
pape. A gauche, sur le premier plan, on voit un
jeune homme qui emporte son vieux père sur
ses épaules, et donne la main à son jeune frère ;
ce qui paraît être une réminiscence du groupe
d'Énée et Anchise. Le jeune homme a la tête
d'un adolescent sur un corps d'Hercule, mais pa-
R A. PII A EL. 2 53
raît néanmoins trop accablé sous le fardeau dont
il est chargé. La femme à droite, qui porte une
cruche d'eau sur sa tète et ime autre à sa main,
criant au feu ! de toutes ses forces , est, ainsi que
le jeune homme , de race herculéenne, et en fe-
rait deux de taille ordinaire. Une affreuse vieille
(Creuse peut-être) se présente aussi sur le pre-
mier plan, entraînant loin du feu deux ou trois
enfants presque nus; elle-même est en chemise,
et paraît pousser des cris lamentables. On passe-
rait volontiers l'épisode, qui n'a rien que de na-
turel ; mais amener ainsi la décrépitude et la
difformité de grandeur colossale jusque sous vos
yeux n'est pas de bon goût, surtout lorsque cet
épisode usurpe la place de l'action principale. Plus
loin on voit un homme qui se laisse couler en
bas d'une muraille ; il est si gros et si pesant, qu'il
semble devoir entraîner la muraille avec lui ;
puis un autre homme recevant dans ses bras un
paquet, qui se trouve être un enfant, emmaillotté
à la vieille mode (i), que la mère lui jette d'une fe-
nêtre. Enfin vient l'objet principal, c'est le pape
à la fenêtre, bénissant de tous côtés , le feu en
haut et le peuple en bas, sans qu'on sache encore
ce qu'il en adviendra. Telle est la composition
peu liée de ce grand tableau. Le dessin n'en est
pas correct, l'expression médiocre, et le coloris ,
(i) Ce n'est pas encore une vieille mode en Italie; elle
fleurit toujours.
2 54 K A PII A EL.
tel que les fresques l'ont ordinairement, froid et
sans harmonie. Le procédé mécanique de la
peinture à fresque ne permet pas à l'arliste de
revenir sur ce qu'il a fait ; il faut finir entière-
ment chaque partie l'une après l'autre ; on ne
peut pas glacer ; les couleurs foncées paraissent
grises, poudreuses et sans vigueur : enfin la fres-
que est aussi inférieure à l'huile dans ses
moyens naturels , qu'elle est plus difficile quant
à l'exécution. Sa durée a d'ailleurs son terme ,
quoique moins rapproché que celui de la peinture
à l'huile ; et la mosaïque offre un moyen de per-
pétuer les chefs-d'œuvre de la peinture à l'huile ,
lorsqu'après quelques siècles ils commencent à
éprouver l'effet du temps.
Passant sous silence les trois autres côtés de la
première chambre, comme de moins d'impor-
tance, voyons, dans la seconde, l'école d'Athènes,
qui jouit de plus de célébrité, et que de nom-
breuses gravures ont rendue familière à tout le
monde. Les figures forment des groupes déta-
chés, fort bien en eux-mêmes, mais sans rapport
entr'eux. Le raisonnement en action est un sujet
ingrat pour la peinture; Socrate néanmoins, figu-
rant deux propositions contradictoires sur la
pointe de ses deux doigts,tandis qu e la conséquence
victorieuse du dilemme est exprimée dans ses
regards et ceux des disciples qui l'écoutent , est
un véritable coup de maître. Il y a de l'exagéra-
RAPHAËL. ^55
tion dans la pose du philosophe à jambes con-
tournées, assis , dans lattitude de la méditation ,
sur le dernier degré du temple, et le groupe à
droite ne paraît avoir d'autre mérite que celui
d'être composé de portraits ; enfin il n'y a poiiit
d'action principale, et l'œil ne sait où s'arrêter.
Mais si Socrate et ses disciples eussent été placés
sur l'avant-scène et l'eussent remplie, tandis que
les autres groupes auraient occupé le second
plan , le tableau eût été incomparable. Saint
Pierre en prison , délivré par un ange , se voit
dans la troisième chambre. Ce que l'on y admire
surtout, c'est l'effet composé de la triple lu-
mière : celle de l'ange, celle de la lune et celle
de la lanterne ; et on les distingue, en effet, fort
bien les unes des autres ; mais est-ce bien un
mérite digne de Raphaël , que cette espèce d'esca-
motage de lumières, ou plutôt d'ombres? L'ange,
reproduit dans deux endroits, et partout lu-
mineux , comme un ver luisant, confond de
plus en plus les effets de lumière et l'intelligence
du sujet. Unautre côté delà même chambre repré-
sente le pape Léon I allant à la rencontre d'Attila,
qui est frappé de terreur et mis en fuite àlavuede
saint Pierre et de saint Paul dans les airs, brandis-
sant leurs épées. Il y a plus d'hypocrisie que de
dignité dans la physionomie du saint père, et sa
bénédiction de l'ennemi, qui est une malédiction
déguisée , sied mal à un chrétien et à un pape , à
256 EAPHAEL.
l'égard même d'i\.ttila. J'avirais voulu voir le pon-
tife, les mains jointes, en prière, tranquille et
résigné, mais sans ce malin sourire qu'on voit sur
ses lèvres, ni cette bénédiction hypocrite au bout
du doigt.
Le principal tabieau , dans la quatrième et
dernière chambre, était à peine commencé lors-
que Raphaël mourut, et il semble avoir eu l'in-
tention de le faire à l'huile, puisqu'il y avait déjà
deux figures ainsi peintes, que Jules Romain, qui
termina l'ouvrage à fresque, laissa parrespectpour
son maître. Quoique cette fresque soit bien con-
servée, elle paraît néanmoins fort inférieure en
force et en harmonie aux deux figures à l'huile ,
que leurs trois siècles d'oxigénation ont pour-
tant un peu charbonnées (i).
Les chefs-d'œuvre de la peinture à fresque
encore présents à nos yeux, nous avons été voir
ceux de la peinture à l'huile dans les chambres
appelées Borgia^ qui sont sous le même toit; et
la transfiguration est le premier tableau qui se
soit offert à nos regards. On ne sait si Raphaël
avait lui-même choisi son sujet, ou s'il lui fut
(i) Lors du séjour des Napolitains à Rome , dans la ré-
volution ^ ils occupèrent le Vatican au nonxbre de trois
mille; et les chambres de Raphaël, devenues leui's lieux
d'aisance, étaient inabordables. Outre le général en chef,
qui était un cardinal (Ruffo), ils en avaient deux autres,
Fra Diavolo et Senza Culo. Ces noms-là valaient bien
ceux des i-éYolutionnaires français.
RAPHAËL. IJ'J
imposé; mais, suivant le goût du temps, il y a fait
entrer deux sujets différents, tous deux tirés de
Saint-Matthieu (chapitre 17). Pendant que la trans-
figuration a lieu dans le haut du tableau, les
disciples, dans le bas, cherchent en vain à guérir
im démoniaque qui leur a été amené. Deux des
personnages qui entourent ce démoniaque, ainsi
que le démoniaque lui-même, semblent indiquer,
par leurs attitudes, que la transfiguration est vi-
sible à leurs yeux, quoiqu'aucun des autres, au
nombre de seize, et dont plusieurs sont disciples
du Christ, n'y fassent aucune attention. Est-il
croyable cependant que rien ait pu les distraire
d'un tel spectacle? On voit par la taille du démo-
niaque, qu'il ne saurait être âgé de plus de huit à
neuf ans, mais il a néanmoins les formes muscu-
laires d'un homme fait. Ceux qui le retiennent,
ainsi que tous les spectateurs, sont des Juifs de la
plus basse classe, et l'imitation de ces étranges
modèles a été si scrupuleusement observée , que
l'on voit jusqu'à une verrue sur le gros nez de
l'un d'entre eux. Etrange association d'idées que
cette canaille et la transfiguration! Une femme
placée sur le premier plan et qui a le dos tourné,
gourmande fort les disciples au sujet de la cure
du démoniaque qui n'avance pas; et, en effet, ils
semblent plus occupés à prendre des attitudes
pittoresques pour le pinceau de Raphaël, que de
la guérison du malade. La partie supérieure du
I. 17
^58 RAPHAËL.
tableau, où se passe la transfiguration, est réputée
froide et maniérée; cependant, l'expression du
Christ est toute divine, et celle des trois disci-
ples est d'accord avec leur situation. Cette partie
céleste du tableau est comme voilée d'une va-
peur légère, tandis que la scène terrestre est
au contraire fortement dessinée ainsi qu'éclairée.
Il ne reste rien dans ce tableau de la dureté et
de la sécheresse du Pérugin, mais on y trouve une
autre espèce de dureté ; c'est comme un poli mé-
tallique , avec lequel le coloris de Murillo , par
exemple, forme un contraste parfait. Ce défaut
n'est pas d'abord sensible; la première impression
est toute favorable , surtout après les fresques
dont le coloris a si peu de force et d'harmonie.
Un connaisseur en titre , à qui je communiquai
l'impression que me faisait la transfiguration, me
fit observer que Raphaël était mort bientôt après
l'avoir commencée, et que, Jules Romain y ayant
travaillé ensuite , il se pourrait qu'il l'eût peint en
entier sur les dessins de son maître. Ainsi Ra-
phaël , divin à tout événement , n'a jamais tort ;
source de tout ce qui est beau, les défauts, lors-
qu'il s'en trouve, sont d'un autre.
D'ailleurs , ajouta mon connaisseur, nous savons
que votre M. Denon, à force de nettoyer et de
restaurer jusqu'au vif sans égard au glacis et aux
touches délicates, peut fort bien avoir produit ce
poli métallique dont vous vous plaignez.
LES chefs-d'oeuvre. 2 Sq
Dans la même chambre, on voyait un autre
tableau du premier ordre, et suivant moi, fort
supérieur à la transfiguration, c'est la communion
de Saint-Jérôme par le Dominiquin. Tout ce que
la physionomie humaine peut exprimer de piété
céleste dans un mourant, ainsi que de compassion
pour ses souffrances, de vénération, d'admiration
pour ses vertus, dans ceux qui l'entourent, se
trouve rendu dans ce tableau avec la simplicité la
plus parfaite. Le dessin , la composition , ne lais-
sent rien à désirer, le coloris brillant et fort est
plus vrai que celui de Rembrand , plus harmo-
nieux encore que celui de Raphaël, et réunit à
l'imitation scrupuleuse de la nature, toute la ma-
gie du beau idéal. Pendant que j'admirais ce
chef-d'œuvre du Dominiquin, le souvenir de
son tableau d'Adam et Eve dans le jardin d'Éden,
que j'avais vu quelques jours auparavant au palais
Rospiliosi , me revint à l'esprit. Nos premiers pa-
rents nus, comme on peut croire, ont l'air de
mauvaises académies ^ et leurs physionomies sont
basses et vulgaires; quant aux bêtes, on les voit
arrangées deux à deux comme dans une ménage-
rie. Les feuilles des arbres se dessinent comme
celles d'un herbier sur du papier bleu , et il n'y a
pas l'ombre de perspective aérienne. Je ne saurais
croire que le Saint-Jérome et le jardin d'Éden
soient tous deux de la même main. Tout ce qu'on
peut reprocher au Saint-Jérome, c'est que la fi-
260 LES CnEFS-DOEUVRE.
gare principale est littéralement en l'air, le saint
homme mourant n'a rien sous ses eenoux; mais
en jugeant un ouvrage si supérieur, le critique, à
qui fie tels défauts échappent, se fait plus d'hon-
neur que celui qui les aperçoit. La Sainte-Pétro-
nille du Guerchin , à côté du Saint-Jérome, est
digne du rapprochement, yoalgréla manière dure.
Ces tableaux, en attendant qu'ils trouvassent leurs
places, reposaient sur le plancher, et cette ma-
nière de les voir ne leur nuisait point, tout au
contraire.
Le martyre de Saint-Erasme était là, et quel
martyre ! Le malheureux saint (belle académie de
vieillard) est renversé sur le dos. Ses bourreaux
lui ont ouvert le ventre et en tirent les intestins
au moyen d'un cabestan, comme le câble d'un
navire : quelle idée! et c'est le Poussin qui Ta
eue. Son coloris terne et froid n'est certainement
pas agréable, mais le clair obscur qui marque les
objets par réflexion, sans lumière directe, est ad-
mirable.
Dans la chambre qui suit, le tableau de la For-
tune, du Guide, se trouvait placé entre l'enseve-
lissement du Christ, par le Caravage , et la Vierge
de Foligno , par Raphaël ; mauvais voisinage pour
la Fortune, qui est représentée sous la figure co-
lossale d'une femme , dont le pied touche le globe
du monde. Le ciel est bleu, la terre est bleue,
la femme bleue aussi, et l'expression de son vi-
MICHEL- ANGE. '26 l
sage, aussi froide que sa couleur et son habille-
ment , car elle est presque nue. La couleur du
Carapage, moins extravagant ici que de coutume,
et celle de Raphaël contrastaient fortement avec
le ton blafard du Guide. L'enfant Jésus, dans le
milieu du tableau de Raphaël , est le chef-d'œuvre
de l'art, et la Vierge a une expression toute di-
vine. Vis-à-vis de cette Fortune à la neige, du
Guide, on voyait la crucifixion de Saint-Pierre,
autre tableau du même artiste, dans sa dernière
manière, aussi différente qu'il soit possible de
l'autre. Le Pérugin aussi avait ses deux manières,
car sa Madone aux quatre docteurs est admi-
rable.
J'aurais pu louer en conscience nombre d'au-
tres tableaux que nous avons beaucoup admirés;
mais les lecteurs , lors même qu'ils trouvent
mauvais que l'on critique les grands maîtres,
s'ennuient en général beaucoup des louanges
qu'on leur donne et des longues descriptions de
leurs chefs-d'œuvre. Je les passerai donc sous
silence, et me bornerai à dire un mot de quel-
ques-uns des ouvrages de Michel-Ange. Les gens
qui s'y connaissent trouvent que ce prince des
artistes a su donner aux faibles humains , un ca-
ractère de force et de grandeur, qui n'appartient
pas à notre espèce. Son plus grand ouvrage en
peinture (l'on sait qu'il était sculpteur et archi-
te cte y aussi bien que peintre ) se trouve dans la
262 MICHEL-ANGE.
chapelle Sixtine ( bâtie par Sixte IV ) : c'est une
fresque qui en couvre tout un côté d'environ 5o
pieds de long sur f\o de hauteur, et qui lui a coûté
sept ans de travail. Elle représente le jugement
dernier. Notre Seigneur apparaît dans la partie
supérieure dutableau avec laVierge sa mère, à coté
de lui, et les saints anges. En bas sur la terre, les
morts sortent de leurs tombeaux , et avec l'aide
des anges, cherchent le chemin du ciel où ils sont
appelés à comparaître devant leur divin juge. Sur
la gauche, un batelier fait passer l'eau aux ré-
prouvés qui ont déjà reçu leur condamnation.
De la terre au ciel, tout l'espace est couvert de
nudités d'un blanc sale qui tranchent fortement sur
l'azur du ciel. Dos et visages , bras et jambes s'y
confondent, c'est un véritable pouding de ressus-
cites. Rien ne fixe, rien ne repose les yeux sur
toute cette surface mouchetée. Le Christ, qui a
une petite tête sans barbe sur un grand corps ,
gesticule avec colère, et semble sur le point de
frapper un malheureux arrivant, qui pourtant
semble avoir des titres à une meilleure réception;
car il apporte sa peau en paquet sous son bras:
c'est un martyre. On ne saurait dire quels sont les
bons, quels sont les méchants dans cette foule de
morts, quels sont les élus, quels sont les réprou-
vés; leurs mines ne sont ni joyeuses ni tristes,
mais toutes pareilles.
Parmi ceux qui sortent de leurs tombeaux, il
MICHEL- ANGE. lG'5
y en a de gros et gras, d'autres qui ne montrent
que des os sous le linceul qu'ils s'efforcent d'écar-
ter; grands débats entre les diables et les anges,
au sujet de tous ces pauvres gens qui sortent de
terre ; ils les saisissent avidement et se les arra-
chent les uns aux autres ; les vers aussi voudraient
retenir leur proie. Il y en a un énorme qui s'est
entortillé comme un serpent autour de la jambe
de son mort et ne veut pas le lâcher. Un des res-
suscites a mal au cœur, c'est le gros homme
étendu par terre au pied d'un autel à gauche. Je
le désigne afin que d'autres voyageurs en déci-
dent, car on m'a contesté les apparences du mal
de cœur. Les plus agiles parmi les morts trou-
vent moyen de grimper sans aide, mais la plu-
part n'en viendraient pas à bout si des anges, so-
lidement établis sur un nuage, ne leur tendaient
pas une main secourable. Il y en a une douzaine
accrochés au chapelet d'un de ces anges, qui les
hisse tous ensemble, et à une si grande hauteur ,
que cela ferait trembler pour leurs jours, si des
gens déj à morts pouvaient mourir une seconde fois.
Les réprouvés du bord de l'eau s'embarquent de
mauvaise grâce , sous la conduite d'un nautonnier
des enfers, orthodoxe pourtant, comme le font
voir ses cornes et sa queue, qui le distinguent du
nautonnier païen Caron. Dans l'espoir d'échap-
per , quelques-uns des réprouvés sautent du ba-
teau dans l'eau, comme des grenouilles ; mais des
2G4 MICHEL-ANGE.
déliions aquatiques les saisissent en vrais requins
à l'instant même, et plongent avec eux, par la
route la plus courte, droit aux enfers. Michel-
Ange a, je crois, beaucoup puisé dans le Dante,
mais le poète n'a pas à lutter comme le peintre
avec des formes précises et définies par deslignes^
ce qu'il suggère éloquemment, ce qu'il inspire et
fait deviner , il faut que l'artiste le montre tout
entier : queues et cornes de diables, linceuls de
morts et peau de saints martyrs. L'un parle à l'ima-
gination seulement, l'autre bien plus aux yeux.
Michel-Ange a voulu immortaliser ses amis et
ses ennemis en mettant là leurs portraits, soit
parmi les élus (le Tasse par exemple), soit parmi
les réprouvés. On pourrait croire qu'ouvrant son
portefeuille, il en a placardé le contenu, sans
choix , sur la muraille. En effet , l'on voit des fi-
gures académiques, sans rapport entr'elles , dont
la pose est souvent forcée , et les proportions
exagérées, quelques portraits et quelques carica-
tures. D'ailleurs les figures éloignées sont aussi
grandes que celles placées sous vos yeux, et peu
d'entr'elles paraissent faites pour la place qu'elles
occupent. Les connaisseurs avouent que ce tableau
du jugement dernier est plein d'incongruités et
d'extravagances ; ils n'en défendent pas le coloris,
et reconnaissent même quelques fautes de dessin;
mais sur le grandioso ils tiennent ferme , ainsi que
sur la fertilité d'imagination; et, comme ce sont
MICHEL-ANGK. 21)5
là (les choses qui dépendent du goût, il n'y a pas
moyen de s'entendre. Je voudrais pouvoir placer
devant ce tableau quelques connaisseius en pein-
ture, qui ne fussent pas connaisseurs en tableaux,
quelques artistes accoutumés à faire, aussi bien
qu'à voir, mais qui cependant n'eussent jamais
entendu parler du jugement dernier. Je serais
curieux d'observer ce qu'ils en penseraient. Un
grand critique a dit : que leur jugement ne serait
pas favorable d'abord, ïn^is, quil le deviendrait en-
suite. Ne croirait-on pas que la peinture est une
sorte d'écriture hiéroglyphique , moitié imitative
et moitié arbitraire, que les initiés seuls com-
prennent, quoique tout le monde l'admire?
Les fresques du plafond de cette même chapelle
Sixline, toujours par Michel-Ange, n'ont pas moins
de réputation que le jugement dernier, je ne sais
même si elles n'en ont pas davantage. Ce sont des
figures isolées , en compartiments, qui .représen-
tent entr'autres les Sybilles, dont les petites tètes
ridées, renfrognées, ratatinées, se trouvent pla-
cées sur des épaules de portefaix. C'est là, dit - on ,
du beau idéal; ne serait-ce pas plutôt du monstrueux
idéal? Mengs paraît avoir eu cette opinion, et
Cochin nous dit que les ouvrages de Michel-
Ange sont, pour les artistes, de dangereux mo-
dèles. Raphaël ne fut jamais moins heureux que
quand il chercha à les imiter.
Le Moïse de Michel-iVn^e, statue colossale de
Q.G6 MICHEL-ANGE.
marbre blanc, sur le tombeau de Jules II, dans
Saint-Pierre in vincoli, est je crois l'ouvrage sur
lequel sa réputation, comme sculpteur, est prin-
cipalement fondée. Le législateur des Hébreux est
représenté assis, tenant les tables de la loi sous
son bras , et portant autour de lui des regards
pénétrants et sévères où la force de caractère est
empreinte. On ne se lasse point d'admirer cette
majestueuse tète; et ce n'est point la beauté ma-
térielle qu'on admire , elle ne s'y trouve pas , mais
la grandeur morale. Au lieu de la ligne droite du
profil grec, l'enfoncement au-dessus du nez, et
les protubérances du front, les gros muscles du
visage et les lignes qui y sont profondément mar-
quées , caractérisent la physionomie barbare ,
c'est-à-dire, qui n'est ni grecque ni romaine. Mi-
chel-Ange dédaignait de faire, de la beauté, un
moyen de beau idéal ; son Moïse aurait pu être
bossu, borgne et boiteux, que le caractère en au-
rait toujours été beau et terrible. Une longue
barbe flotte sur sa poitrine, l'entrelacement des
muscles de ses membres demi - nus annonce une
force plus qu'humaine, exagérée peut-être, et il
y a une disproportion préméditée entre certaines
parties de son corps. La tète d'un homme de
grande taille est rarement plus grande que celle
d'un petit homme, jamais en proportion , et ce fait
nous fournit, sans le savoir, la règle par laquelle
nous mesurons de loin un inconnu qui s'avance.
MICHKL-ANGK. Q.6j
Chacun peut, dessiner sur son ongle la figure d'un
géant à qui, sans savoir pourquoi, tout le monde
supposera la taille de sept pieds, parce qu'il me-
sure huit tètes en hauteur. Michel-Ange a fait de
ce secret de l'art un usage continuel et légitime.
Mais la nature n'a jamais fait les pieds d'un géant
aussi petits que ceux d'un homme ordinaire, et
cependant la jambe de Moïse se trouve avoir un
peu plus de deux fois et demie la longueur de son
pied. L'erreur pourrait avoir échappé à un peintre,
jamais à un sculpteur , qui a sans cesse le compas
à la main; elle est ici volontaire, mais ne laisse
pas de produire un effet sur le vulgaire qui se
laisse imposer par l'exagération. Le grandioso de
la tète de Moïse est celui du génie ; le grandioso de
ses pieds est celui du charlatanisme. Qu'un criti-
que ( I ) vienne ensuite nous dire qu'un des moyens
qui rendait Michel-Ange éminemment poétique,
était d'être toujours éminemment mécanique ,
c'est-à-dire éminemment fidèle à la nature, et je
le renverrai aux pieds de Moïse. Les fautes de des-
sin, je l'ai déjà dit, sont comme les fautes d'or-
thographe , on ne peut les nier. Raphaël , dans sa
première manière comme dans sa dernière, et peut-
être même plus particulièrement dans celle-là,
quels que puissent être d'ailleurs ses défauts , mon-
tre une certaine vérité d'expression, toujours dou-
(i)Sir Joshua Reynolds, l'illustre fondateur de l'école de
peinture en Angleterre.
268 MlCllEL-ANGE,
ce, simple et touchante, un majestueux repos qui
'tient de l'antique et peut-être vaut mieux; car le
repos de l'antique ressemble trop à l'insensibilité.
Michel-Ange, au contraire, est toujours artificieL
et toujours outré, et il y aune exagération cons-
tante dans la physionomie de ses figures, et sur-
tout dans les formes de leur corps. Son Christ, par
exemple, dans le jugement dernier, est Jupiter
en colère. Il s'est mépris sur le caractère évan-
gélique, que Raphaël a fort bien senti, et tou-
jours bien exprimé. On ne saurait qu'être surpris
que Michel-Ange ait si peu travaillé. Ses tableaux
sont en très petit nombre , et ses statues plus
rares encore. Qu'a-t-il fait pendant ses quatre-
vingts ans?
Dans ce siècle des voyages, tout le monde a vu
l'Apollon du Belvédère, et l'Apollon du Belvédère
a vu tout le monde; aussi me dispenserai-je de
le décrire, non plus que les autres célèbres anti-
ques du Vatican. Pendant que les nations voya-
geaient en masse, on a vu de pesantes statues
passer les Alpes en poste et revenir du même
train , de gros chevaux de bronze les suivant au
galop. Ces restes précieux des arts de la Grèce
ont été pris et repris, emportés et reportés dans
l'enivrement de la victoire , par amour-propre na-
tional , par pique , par taquinerie , sans que ni les
uns ni les autres de ceux qui se les disputaient, y
attachassent véritablement beaucoup de prix. Plus
C A NO VA. iChJ
(l'un Romain , qui s'extasie sur la restitution de
ces chefs-d'œuvre, les avait à peine vus autrefois,
et ne s'est pas donné la peine de les aller voir de-
puis leur retour; comme j'ai connu des Pari-
siens inconsolables de leur perte, qui n'avaient pas
été au Musée depuis dix ans. Ceux qui n'ont pas
vu ces marbres, en connaissent les plâtres; et,
quoique les connaisseurs puissent dire, la surface
matte du plâtre vaut bien le poli cristallin et
brillant du marbre, dont on fait tant de cas; car
enfin le corps de la Vénus de Médicis , en vie , ne
réfléchissait pas la lumière comme sa statue le
fait à présent, et aurait pourtant été, j'imagine,
tout aussi beau à voir dans son état naturel. Ca-
nova, qui n'aime pas non plus le brillant du marbre,
cherche à y remédier par une teinte harmonieuse
qu'il lui donne, laquelle ajoute certainement au
prestige de son talent ; et , quoi que les connais-
seurs puissent encore dire d'un certain intervalle
entre l'original et son moule, ainsi qu'entre le
moule et le plâtre, cet intervalle me semble un
peu comme la ligne des mathématiciens , qui n'a
ni largeur ni profondeur, et, dans le fait, on ne
saurait s'en apercevoir. Le marbre et son plâtre
sont, à nos yeux, absolument identiques, quant
aux formes et aux dimensions. Un grand nombre
d'antiques au Musée du Vatican n'ont de mérite
que leur âge, et pourraient en conscience être
envoyés au four à chaux. En effet, tout ce que
l'JO CA.NOVA.
l'on déterre, après i,5oo ans d'inhumation , ayant
des droits aux honneurs de ce Musée , il doit né-
cessairement s'y trouver bien des choses qui n'en
ont aucun à l'admiration. Les objets d'art ont
ici leurs quartiers de noblesse, et la considéra-
tion dont ils jouissent tient à l'incertitude même
de leur origine, qui se perd dans la nuit des temps.
Le Musée du Vatican est déjà ouvert aux ouvra-
ges de Canova , et c'est un honneur qu'aucun ar-
tiste n'avait encore reçu de son vivant. La pose
de son Persée ressemble peut-être trop à celle de
l'Apollon du Belvédère. Il tient par ses serpents
la tête de Méduse , qu'il a tranchée. Frappée de
mort, sa bouche est entrouverte, ses yeux demi-
clos, un souffle de vie erre encore sur ce beau
visage, mais l'expression en est si triste que cela
fait mal d'y penser. La tête placée sur les épaules
du héros adolescent, n'est pas moitié si belle que
celle qu'il porte à la main , encore toute dégout-
tante de sang. Les deux pugilistes , de Canova ,
sont placés sur les côtés opposés de la même
chambre. Ces colosses pleins de vigueur se me-
surent des yeux, et sont prêts à s'élancer l'un sur
l'autre. Celui de la gauche est un beau jeune
homme accoutumé à vamcre ; le dédain est dans
ses yeux , la confiance dans son attitude ; il lève le
bras pour frapper , sans songer à se garantir. En
Angleterre, un novice dans l'art du pugilat l'a-
battrait du premier coup. Son adversaire , d'une
CANOVA. 271
taille ramassée , d'une expression de physionomie
féroce et sans dignité, la jambe droite en avant,
la gauche pliée sous lui, le corps incliné, le
bras droit en arrière et la main en forme de
poignard , semble iTiéditer de plonger cette main
meurtrière dans le flanc qui s'offre à lui sans dé-
fense. On dit que son idée a été prise d'un fait
raconté par Pausanias, sur deux célèbres pugi-
listes, Creugas et Damoxenus (liv. VIII, ch. 4o).
J'ai été présenté à Canova i^Marchese Canoi^a)
dans son atelier, seul endroit où l'on puisse le
voir ; car il va rarement dans le monde , malgré
l'accueil distingué qu'il y reçoit. C'est un homme
de cinquante ans environ , qui a la taille moyenne
et bien prise , et la tète fort belle. Sa physionomie
exprime l'intelligence , la franchise et la bonté. Il
cause volontiers et sans prétention. Celui là est
prophète dans son pays ^ où l'envie n'ose l'attaquer.
Rien de plus libéral que sa conduite envers les
autres artistes , dont il est l'ami et le protec-
teur.
Il y a trente ans que Canova est à la tête des
beaux-arts en Europe, et, vécût-il trente ans de
plus, il n'aurait pas le temps d'exécuter les ou-
vrages qui lui sont commandés. Il excelle dans la
représentation' des formes de la première jeu-
nesse des femmes , et il a donné à la Vénus de
Médicis quelques rivales auxquelles on serait
tenté d'accorder la préférence , quoiqu'aucune
2^2 CANOVA.
peut-être ne l'égale en simplicité d'expression. Je
ne trouve pas qu'il soit heureux dans ses drape-
ries à plis métalliques, en imitation de celle de
Niobé ; et son Hébé en est un exemple. Ce mo-
derne Phidias sait en quoi il excelle, et ses sta-
tues ne sont pas souvent chargées de draperies.
Il en résulte malheureusement qu'on ne peut pas
toujours, qu'on ne devrait pas au moins les ex-
poser à tous les regards. Sa Vénus de Florence,
celle de Rome, qui est couchée, et son groupe
des Grâces sont dans ce cas-là. Le groupe est pour
l'empereur Alexandre, et la Vénus couchée, pour
le prince régent d'Angleterre (George IV). Je tiens
de Canova que son procédé, pour donner au
marbre cette admirable teinte qui adoucit sa
blancheur, trop vive et trop brillante, est de le
laver avec l'eau dans laquelle on aiguise les ci-
seaux de son atelier ; ce qui est tout simple-
ment de l'ocre , plus pur et plus divisé qu'on ne
pourrait l'obtenir autrement. I^es draperies res-
tent blanches, et il me semble que les cheveux
ont une teinte un peu plus foncée que la chair.
L'effet, à ce que l'on assure , est permanent. Nos
yeux revenaient sans cesse sur le modèle en terra
cotta de la Madeleine accroupie , dont le marbre
est à Paris. Elle tient sur ses genoux une croix
faite de roseaux, une tète de mort est à ses côtés,
et il y a dans sa physionomie tant de chagrin,
d'humilité et de repen tance, tant de beauté et
MUSÉE DU VATICAN. 2^3
même cVinnocencc , qu'on est tenté de pleurer de
regret avec elle.
La renaissance des arts à Rome est due à quel-
ques Allemands. En 1 760, lorsque Mengs y arriva,
tous les arts languissaient; Battoni était le seul
peintre qui y eût de la réputation ; il avait un
bon coloris, mais une manière maigre et étudiée,
et c'est à Mengs que l'on doit le goût de l'antique,
et la grâce réunie à une grande correction dans
le dessin. Après la mort de Mengs, arrivée en-
viron l'an 1776, la peinture languissait encore;
il n'avait laissé aucun élève, et tout dégénérait,
jusqu'à l'arrivée d'Angélica Kauffman, qui n'est
venue s'établir à Rome qu'en 1782. C'est à elle
que Rome doit le bon style , qui a jusqu'en der-
nier lieu soutenu son école. Angélica s'était surtout
formée surN. Poussin (i). Camuccini est regardé
comme un autre Mengs. A l'égard de la sculp-
ture, c'est à Serguel, sculpteur suédois, qu'elle
doit sa renaissance ; le nord a depuis fourni un
autre homme de génie , Thorwaldsen, l'émule de
Canova.
C'est la mode d'aller voir le Musée du Vati-
can aux flambeaux, et nous assistâmes hier au
(i) Angélica Rauffman donnait à ses figures d'homme
quelque chose de très-efféminé. Lors de l'exposition d'un
de ses plus beaux tableaux, elle demandait à quelqu'un ce
qu'il pensait du principal personnage : « que vous seriez
bien fâchée, lui répondit-on un peu rudement, si M. L..
(à qui elle allait se marier) ressemblait à votre héros. »
I. 18
274 3TUSÉE DIT VATICAN.
soir à une de ces visites nocturnes, en nombreuse
compagnie. Le Custode nous attendait avec l'ap-
pareil usité, sorte d'écran ou de réverbère de
fer-blanc, ajusté au bout d'une perche et derrière
lequel brûlent des bougies, qui éclairent les sta-
tues sans être vues des spectateurs. Cette visite
pittoresque , commencée à six heures du soir , se
prolongea jusqu'à dix. La nuit était froide, le pavé
de marbre plus froid encore , et le bruit des fon-
taines d'eau jaillissante, dans les cours, donnait
des frissons et le bâillement de la fièvre. Le Cus-
tode s'arrêtait trop long-temps devant quelques-
ims des chefs-d'œuvre, et en passait d'autres
trop rapidement; personne n'osait se plaindre, de
peur de troubler le ravissement de ses voisins, et
de paraître insensible lui-même en demandant
que l'on allât plus vite, ou de peur d'impatienter
ceux qui trouvaient le temps long en demandant
que l'on s'arrêtât. Quant à moi, je ne saurais im-
proviser l'admiration; il me faut du temps, et
surtout pleine liberté. Toute contrainte éteint la
jouissance, et je connais peu de plaisirs qui s'ac-
commodent de tant de témoins et de tant de pré-
parations. La musique me plaît rarement à l'O-
péra, et cependant j'ai quelquefois suivi un joueur
d'orgue en hiver de rue en rue , les pieds dans la
boue, il est vrai, mais le cœur et la tête dans les
nues. S'il m'arrivait jamais de visiter encore le
Vatican aux mêmes heures, il faudrait que l'on
VOLEURS DE GRAND CHEMIN. 2^5
me permît de le faire seul, et avec une lanterne
sourde à la main, au lieu du Custode et de ses
bougies.
Deux des étrangers avec qui nous avions fait
cette tournée nocturne passèrent , vingt-quatre
heures après, un mauvais moment. Ils étaient
partis le matin pour Naples et, voyageant impru-
demment de nuit , furent arrêtés entre Terracina
et Fondi par des voleurs, qui blessèrent dange-
reusement le postillon d'un coup de fusil , et les
obligèrent, pendant qu'ils fouillèrent la voiture,
de se coucher par terre les jambes sous les roues.
L'un de ces voyageurs, jeune militaire à jambe de
bois (de celles qui imitent parfaitement le mem-
bre qu'elles remplacent), s'est depuis vanté d'a-
voir mis la jambe de bois seulement sous la roue,
et d'avoir retiré l'autre. La route est gardée par
des piquets de soldats , de lieu en lieu ; mais les
voleurs , qui sont des paysans à l'affût dans l'es-
pace intermédiaire, tirent sur les voyageurs et les
dévalisent , puis se retirent tranquillement chez
eux. Ce sont des braconniers, qui chassent à l'es-
pèce humaine sur les grands chemins. La police
française adopta contr'eux des mesures énergi-
ques; mais ses recherches ne lui firent trouver
que des paysans occupés de travaux champêtres,
dans les endroits où elle comptait découvrir des
repaires de voleurs ; et, à moins de pendre ou de
fusiller toute la population mâle, elle n'aurait pu
18.
276 VOLEURS DE GRAND CHEMIN.
atteindre les coupables : non que toute cette po-
pulation fût composée de voleurs de 2;rand che-
min; mais ceux qui ne l'étaient pas se seraient bien
gardés de dénoncer les autres , dont peut-être ils
étaient d'ailleurs plus ou moins complices. Cette
police était si sévère que tout individu sur lequel
on trouvait des armes prohibées était fusillé, ce
qui éloigna les assassins des villes, mais les répan-
dit dans la campagne et ne fit qu'augmenter le
danger des grands chemins. Depuis quelques an-
nées, les voleurs ont imaginé d'enlever les riches
habitants et d'en exiger une rançon. Voici com-
ment la chose se traite. Le captif écrit à sa famille
et communique les conditions mises à sa déli-
vrance ; la lettre est envoyée par des gens de cam-
pagne allant au marché. A défaut d'espèces, on
reçoit de l'argenterie au poids ou d'autres objets
de valeur. Un homme de confiance , porteur de
la rançon, se rend auprès des voleurs dans le lieu
qu'ils ont indiqué, et sans danger, car il est tou-
jours respecté en chemin et l'échange se fait ho-
norablement; mais malheur au prisonnier, si les
remises ne venaient pas à jour nommé. Une fem-
me, dont le mari se trouvait ainsi entre les mains
des brigands , ayant envoyé moins que la somme
stipulée, reçut par le retour du messager les deux
oreilles du captif, en attendant sa tète si le paie-
ment n'était pas complété incessamment; et n'ob-
tint enfin, pour la rançon entière, qu'un mari
VOLEURS DE GRAND CHEMIN. 1
11
cruellement écourté. L.i veille de la Toussaint, le
maître de poste de Terracina a été ainsi enlevé.
Se donnant pour un pauvre médecin de village en
tournée (un médecin en Italie ne vaut pas un
maître de poste ) , il avait traité pour une rançon
modique ; mais la supercherie ayant été décou-
verte, les brigands, pour en faire un exemple, lui
plantèrent des fourchettes dans les yeux. On pré-
tend qu'ils avaient découvert en lui un ancien as-
socié et faux frère.
Les gouvernements de Naples et de Rome ont
dernièrement fait de grands efforts pour détruire
ou gagner ces brigands , ce qui ne produira qu'un
bien momentané , car le principe du mal est tou-
jours là: c'est le manque d'objet et d'aliment pour
l'industrie, le défaut d'éducation; c'est une admi-
nistration de la justice civile et criminelle tout-à-
fait corrompue, qui accoutume le peuple à se la
faire à lui-même et à substituer la violence et l'ar-
tifice au droit et à la raison. Le gouvernement
aime mieux traiter avec des brigands, que de faire
ce qu'il faudrait pour empêcher qu'on ne le de-
vînt. Cela est plus tôt fait , mais il faut y reve-
nir sans cesse. Le premier ministre en personne
part pour la frontière, afin de s'aboucher avec des
plénipotentiaires de voleurs de grand chemin,
\^^ jaiwicr 1818. Un coup de stylet a été donné
ce matin à 11 heures dans la rue du Corso, par
suite d'une rixe au sujet d'une femme , et Tassas-
278 LE STYLET.
sin s'est, dit-on, retiré dans un sanctuaire. Ces
sanctuaires ne sont pas seulement les églises et
les couvents, ou les hôtels des ministres étran-
gers, mais la rue ou les rues qui se trouvent en
vue de ces hôtels, ainsi que toute chapelle atta-
chée à la légation. Un Romain à qui je témoignais
ma surprise de ce meurtre commis en plein jour,
dans la rue la plus fréquentée de Rome , sans
que l'assassin fût saisi à l'instant, me répondit
sans s'émouvoir qu'il ne s'était point trouvé là de
shirri. Shirril reprîmes -nous vivement, en est-il
besoin dans un cas semblable ? Voudriez-vous ,
dit-il , qu'un honnête homme s'abaissât à remplir
les fonctions d'officier de justice? Tel est ici le
sentiment universel, toujours en faveur du crimi-
nel contre la justice et contre l'exécution des lois
en général. Il leur semble que la justice et les
lois sont des instruments d'oppression , entre les
mains des riches et des puissants, contre les pau-
vres et les faibles, et que leur exécution ne peut
être confiée qu'aux plus vils des hommes , aux-
quels il serait infâme de prêter main forte. Parmi
le peuple , la plus cruelle injure est d'être appelé
fils de shirro.
L'on compte un meurtre par jour à Rome , et
dans le siècle dernier on en comptait 5 ou 6. Une
fois il y en eut i4 , dans un seul jour de grande
fête. Ges meurtres , qui pour la plupart ont lieu
entre gens du peuple ( popolo ) , sont la suite
LE STYLET. a-^f) ^
lie rixes accidentelles au cabaret; car, malgré leur
réputation de sobriété , les Italiens de bas étage
s'enivrent, et il leur faut très peu de vin pour cela.
Parmi eux , le premier meurtre établit la réputa-
tion d'un jeune homme, comme parmi les gens
comme il faut le premier duel; et leurs idées de cou-
rage , de liberté même , semblent consister dans
le libre exercice du stylet. L'exclamation popu-
laire de povero cristiano ne s'adresse pas à l'homme
étendu par terre et nageant dans son sang, mais
à celui qui l'a mis en cet état. Il n'y a point de
règles , point de lois du combat, établies entr'eux
à l'égard de ces rencontres ; l'on frappe comme
l'on peut, par derrière, en traître, sans scrupule,
et les Italiens sont à cet égard bien différents des
Scandinaves (Norvégiens), qui, dans leurs com-
bats au stylet, convenaient au moins d'avance de
la profondeur des blessures qu'ils se feraient, et
tenant l'arme meurtrière à la longueur convenue ,
nes'oubliaient jamais jusqu'au point de l'enfoncer
plus avant. Mais, pour revenir aux Romains, lors-
que les Français étaient en possession de leur
ville, on en vit jusqu'à 120 disparaître en un jour;
et c'est ce qui leur fit prendre des mesures de
police si sévères, que, pendant les 18 mois de la ré-
publique qui commença en février 1798,11 n'y eut
pas un seul meurtre. Maintenant la police ne
prend connaissance que des meurtres des gens
comme il faut, ou de .ceux commis sur les grands
280 LE STYLET.
chemins ; ceux qui ont lieu parmi la canaille ne
comptent pas , et l'on n'y fait guère attention. A
tout événement , il n'y a que les sbirri qui veuil-
lent mettre la main sur un meurtrier. S'il est con-
damné à mort, ce qui est rare, chacun, le jour
de l'exécution, s'informe avec inquiétude si le
poçero cristiano (le meurtrier) s'est confessé et s'il
a reçu l'absolution. On voit des inconnus s'abor-
der dans la rue , pour en savoir des nouvelles.
L'horreur qu'inspire la justice criminelle s'é-
tend à lii simple police, à l'égard de laquelle il
est assez remarquable de voir les Anglais s'accor-
der avec les Italiens, mais par des motifs tout-à-
fait différents. La constitution anglaise répugne
à Texercice d'une justice préventive (la police),
et laisse chacun faire ce qui lui plaît à ses ris-
ques et périls. Cette répugnance est fondée en
principe; mais à Rome, elle résulte simplement
du fait de la mauvaise administration; il n'y a
point là de liberté à gâter. Au reste, la question
de savoir si Tinstitution d'une police préventive
est admissible sous un gouvernement constitu-
tionnel, ne me paraît pas encore décidée. Il vient
un temps où l'accroissement de la population éta-
blit tant de points de contact entre les hommes,
où le développement de l'industrie et l'accumu-
lation des richesses, le loisir, les arts, les sciences,
les distinctions de toute espèce, excitent à tel
point l'ambition personnelle et les rivalités, qu'il
lîONAPARTE. 2^1
peut être aussi nécessaire de prévenir que de pu-
nir lescrimesrésultantde cet état des choses. C'est
ainsi que l'on place des gardes-fous sur un pont,
lin quai, une chaussée, où il y a foule, de peur
qu'en se coudoyant et en se heurtant , les gens
qui passent ne soient précipités , tandis que sur
une voie publique moins fréquentée , cette pré-
caution est superflue.
Les lieutenants de Bonaparte en Italie cher-
chèrent, avec grande raison, leur sûreté dans une
bonne police; mais il y a, dans la police préven-
tive, une grande tendance à devenir arbitraire-
ment inflictive , comme en France, où l'on avait ,
sous Bonaparte, comme avantlui, des prisons d'État
pour le châtiment des crimes qui ne pouvaient être
punis par les lois^ ni rester impunis. Ce système
n'était point nouveau en Italie; les Italiens y
étaient accoutumés sous leurs princes et leurs
prêtres , mais il les révolta sous l'empire de par-
venus étrangers. Cependant , il faut convenir que
l'établissement de la police française était un véri-
table bienfait, en la comparant à celle qu'exerçaient
les sNrri, objets de terreur pour les honnêtes gens
et de sûreté pour les grands criminels, dont l'im-
punité était garantie par eux. Ils poursuivaient
les faibles et les ignorants, et jouaient parmi eux
le rôle d'agents provocateurs.
On peut dire de la conquête de Rome par
Bonaparte et de la révolution qui suivit , ce qu'on
282 BONAPARTE,
a dit d'une autre mesure de sa politique : c était
plus qduti crime , c'était une faute. S'il fût entré
dans ses vues de faire de la France un pays pro-
testant, il eût pu croire utile de compléter à Rome
le discrédit de la papauté, qui y est déjà si grand (i),
et de montrer à la France le souverain pontife,
entre les mains des gendarmes, conduit à Paris,
pour y être la risée des badauds. Mais il ne sau-
rait convenir à un souverain arbitraire d'avoir
des sujets protestants; aussi Bonaparte ne cher-
cha-t-il jamais à détruire la papauté ; et s'il insulta
et opprima le pape, ce fut, à ce qu'il semble, de
gaîté de cœur , pour donner un grand spectacle,
et pour satisfaire le ressentiment d'Alquier, son
agent à Rome, plutôt que par calcul politique.
Mais en replaçant ensuite sa sainteté sur son siège
pontifical, il y mit un ennemi mortel qu'il aurait
pu gagner, ainsi que tout le sacré collège, à moitié
moins de frais qu'il n'en coûta pour leur jouer le
(i) Il^est de fait que les Romains, dévoués aux madones
des coins de rue , se moquent ouvertement du santo
paclre ; et il y a plus de Romains aux marionnettes, qu'à
ces belles cérémonies où il officie en personne , le mauvais
usage du pouvoir civil faisant le plus grand tort au pou-
voir divin. Quant à vouloir faire des protestants en leur
montrant le pape déchu de sa puissance , cela aurait été
un mauvais calcul , puisque c'est l'abus de cette puissance
qui occasiona la réfoiTnation. Un pape sans infaillibilité
serait pour eux im chrétien comme un autre, à l'égard de
qui ils ne concevraient aucune crainte et seraient sans an-
tipathie.
LES RÉVOLUTIONS. ^83
tour (lu voyage de Paris. La cour de Rome s'est
toujours donnée à ceux qui donnaient; elle a tou-
jours été du côté des victorieux, lorsqu'ils n'en
voulaient pas aux principes sur lesquels repose
sa puissance. Quant aux Romains , qui étaient
soumis au plus mauvais gouvernement , leur
amour-propre national souffrit d'abord de la ma-
nière dont ce gouvernement avait été régénéré
sans leur aveu par des étrangers, mais le chan-
gement leur était trop avantageux pour qu'ils ne
se soumissent pas bientôt à la douce violence qui
leur était faite.
Les révolutions, il en faut convenir, sont tou-
jours un malheur pour la génération qui les fait;
ceux qui se trouvent privés de la place qu'ils oc-
cupaient danslemonde et de leurs jouissances ha-
bituelles étant, malgré les apparences, en plus
grand nombre que ceux dont la situation est
améliorée par une révolution. Les pauvres n'y
gagnent rien, car un homme riche dépense ses
revenus parmi une multitude de gens qui tra-
vaillent pour lui; ceux-ci en emploient d'autres,
et ces derniers, d'autres encore; la série est in-
finie. Que si cet homme riche aime à accumuler,
son revenu ne s'en éparpille pas moins vite , car
il place son argent, achète des terres ou des mai-
sons, s'associe à des entreprises industrielles. Les
avares d'à -présent n'enterrent plus leur trésor
comme autrefois; ils ne le tiennent plus sous la
284 LES RliVOLUTIONS.
clef, et le coffre-fort est devenu un meuble inu-
tile. Ceux de qui l'avare achète, ceux à qui il prête
son argent, et ceux à qui il le donne (car les avares
donnent plus volontiers que les prodigues, qui ne
s'en laissent jamais les moyens), sont les véritables
usufruitiers de son bien, tandis qu'il n'en est, lui,
que l'administrateur. Enfin , l'avare de nos jours
est simplement un homme, qui fait dépenser son
argent par d'autres. Le riche ne peut pas dîner
deux fois, souvent à peine une fois, faute d'appé-
tit ; mais d'autres dînent pour lui , et non pas ses
amis seulement, ses domestiques, mais une mul-
titude de gens qui de l'autre bout du monde
pourvoient à ses besoins sans le connaître. En
dernière analyse, le revenu du riche se trouve
réparti parmi les pauvres , plus économiquement,
plus régulièrement, avec moins de frottements
incommodes et de résistances, d'inquiétudes et
d'accidents , que par le moyen d'une révolution ,
sous l'empire de laquelle les riches deviennent
pauvres , et quelques-uns des pauvres deviennent
riches, mais sans que la société cesse d'être divisée
en riches et en pauvres. Il y a donc peu de chose
à gagner par les révolutions, à l'égard d'une meil-
leure division de la propriété; mais elles sont
l'extrême et quelquefois le seul remède à d'autres
maux de l'ordre social , remède cependant qui ,
s'il guérit nos enfants quelquefois très-bien , em-
pire souvent nos propres maux ; de façon que
LES RÉVOLUTIONS. ^85
ceux qui ne préfèrent pas leur postérité à eux-
mêmes, font bien de n'y avoir recours qu'à toute
extrémité. En fait de révolution , on ne peut pas
trop se fier au vieil adage vox populi^ vox Dei; car
ceux qui y perdent blâment tout; ceux qui y
gagnent ou espèrent y gagner, approuvent tout;
et la majorité nous paraît toujours être du côté de
ceux avec qui nous vivons habituellement.
Tout ceci au reste ne s'applique guère aux Ro-
mains quijouèrentforcémentle rôle de patriotes, à
peu près comme Sganarelle joue celuidemédecin,à
coups de bâton. Après une résistance assez courte ,
un gouvernement, semblable à celui de la France,
fut établi chez eux. Bonaparte disait que, quand il
s'agit de faire faire un grand pas à la multitude , il
vaut mieux que le mouvement soit soudain que
graduel. On n'a pas le temps d'avoir peur et de se
cramponner , et une fois la chose faite , quoiqu'é-
tonné d'abord , on s'y accoutume bien vite. Ainsi,
après quelques jours seulement de régime provi-
soire , les États romains furent proclamés fran-
çais; le département de Rome et celui de Trasi-
mène marchèrent tout comme le département de
la Seine et celui de la I.oire , au moyen de 3ooo
employés français, remplissant toutes les places
hautes et basses; car les hommes capables et bien
famés parmi les Romains se tinrent d'abord à
l'écart; personne ne voulait se compromettre
en acceptant une place. Bonaparte n'inspirait
286 LE GÉWÉRA.L MIOLLIS.
pas personnellement la confiance , et l'on crai-
gnait cette constitution française, dont il faisait
une selle à tous chevaux. Les femmes surtout
se piquèrent d'esprit public, et le premier bal
donné par le général MioUis, quoique magni-
fique, fut à peu près désert. Dans sa colère, le
général menaça de l'exil à Civita Vecchia les
femmes qui persisteraient dans leur désobéis-
sance à ses cartes d'invitation. Le pape, avant de
quitter Rome, avait lancé l'excommunication (i)
contre ceux qui serviraient le nouveau gouver-
nement , ou qui communiqueraient avec lui ;
mais ce n'était pas lui faire une grande faveur
que de figurer à ces bals. Enfin , les femmes dan-
sèrent par force de tout leur cœur; leurs ma-
ris acceptèrent des places ; les salons des pré-
fets et des généraux et leurs antichambres aussi
se remplirent. Un maître de chapelle fut le seul
qui tint ferme, et ayant refusé de chanter le Te
Deum , il fut envoyé à Cù'ita Fecchia ; mais Bo-
naparte , qui connaissait mieux les hommes , fit
venir l'héroïque soprano à Paris. On le reçut
bien, on lui donna une croix et une pension, et
(i) L'individu qui se chargea de la commission périlleuse
d'afficher l'excommunication sur la porte de Saint-Pierre
et sur celle du Quirinal (c'était un pauvre voiturier) , a été
depuis si bien récompensé par le saint père , qu'il a der-
nièrement acheté, ou est en marché pour acheter, de Lxi-
cien Bonaparte, la principauté de Canino.
LES PRINCES nOMAINS. 287
on le renvoya ton t-à-fait changé; sa conversion
s'étendit même à tout le corps des chantres de sa
sainteté. Les artistes furent à leur tour caressés, em-
ployés et décorés; enfin ,• la noblesse elle-même,
lasse de se voir taxée à merci et miséricorde ,
voulut foire la paix, accepta des places à la cour
et des emplois publics. Le prince Cesarini^ dé-
coré de l'ordre de la Réunion, devint gouverneur
du palais impérial; le prince Piomhiho^ dépouillé
de sa principauté et de ses propriétés de l'île
d'Elbe, et réduit à ^Z'C^^^^Qv Ludovisi tout court,
accepta la place de trésorier de la couronne; le
prince Borghese ^ enfin , demanda la main d'une
sœur de Bonaparte, veuve de ce général Le Clerc,
qui avait enlevé le pauvre Toussaint-Louverture
de Saint-Domingue. Il est vrai que les nobles
avaient bien aussi leurs griefs sous l'ancien ordre
de choses. Soumis à ime nuée de petits collets,
fils de paysans sortis de leurs domaines , pour ve-
nir faire ensuite la loi à leurs anciens seigneurs,
et les gouverner despotiquement, lorsque, devenus
prêtres, prélats, cardinaux, ils se trouvaient les re-
présentants de l'autorité papale; sujets d'un gou-
vernement théocratique où ils ne pouvaient avoir
aucune part, les nobles étaient encore souvent
éclipsés par la fortune d'un parvenu, neveu du
pape : sous Bonaparte, au contraire, les nobles
pouvaient arriver à tout. Après quelque temps,
les Romains de toutes' les classes, à Rome au
288 LA JURISPRUDENCE.
moins , sinon à la campagne , commencèrent à
se trouver assez bien du nouvel ordre de choses,
pour craindre le retour ànsajito padre.
La jurisprudence de Rome était un composé
hétérogène du droit canon et de lancien droit
romain; chaque ville et presque chaque village
avait en outre ses statuts particuliers. Les déci-
sions des tribunaux civils et ceux de la rota (ju-
ridiction ecclésiastique) étaient en opposition
continuelle; chacune des trois légations qui com-
posent les États du pape avait son code pénal,
qui était la collection des décrets de ses légats
successifs (gouverneurs), trop souvent absurdes
et quelquefois atroces. Le régime des prisons était
beaucoup plus mauvais encore que dans le nord de
l'Italie , où Joseph II , Léopold et le duc de Mo-
dène avaient corrigé bien des abus ; et l'on voyait
des prisonniers oubliés dans des cachots infects
pendant la moitié de leur vie. La jurisprudence ci-
vile était peut-être plus absurde encore ; il y avait
soixante-douze recours , ou manières d'éluder un
premier jugement rendu; soixante-douze manières
de s'opposer aux fins de la justice, d'en arrêter
le cours , et de la rendre si dispendieuse , que les
frais excédaient souvent la valeur de l'objet en
litige. Il n'était pas rare de voir un procès durer
vingt ou trente ans.
Les évéques et les seigneurs féodaux avaient
des prisons à eux, ainsi que des sbirri. Au milieu
LA JURISPRUDENCE. 289
de la confusion de droits féodaux et de droits
ecclésiastiques qui se mêlaient à tout, les juges,
dans le doute, décidaient toujours en faveur des
Jîdei'couwiis et de la causa pia. A ce chaos judi-
- ciaire, succéda le Code français qui fournissait
des règles constantes et uniformes. Bien qu'inap-
plicables assez souvent, elles assuraient au moins
la publicité des débats, qui se faisaient en langue
vulgaire, au lieu du latin barbare en usage au-
paravant; et, dans les causes criminelles, elles
prescrivaient la confrontation des témoins et une
décision motivée, rendue en public dans un court
délai. La précieuse institution du jiuy criminel
était alors trop peu enracinée en France même,
trop peu d'accord avec les mœurs du pays et l'é-
tat moral des Français , pour qu'ils songeas-
sent à la donner aux Italiens , à qui elle allait
plus mal encore; aussi n'eurent-ils point de jury,
mais ils eurent d'ailleurs la même organisation
des tribunaux qu'en France. Les gens de loi
ne s'étaient pas moins perfectionnés que la loi
elle-même, sous le point de vue moral; ils aban-
donnèrent la manière de parler vaine et dé-
clamatoire qui leur était familière , et com-
mencèrent à plaider logiquement aussi bien que
légalement, et à insister sur l'application littérale
des lois. La différence de l'ancien état de choses
au nouveau, à l'égard de l'administration de la
justice, fut si bien sentie, que, même à présent,
I. 19
1Ç)0 RESULTATS POLITIQUES,
on entend souvent le peuple dire ; era una gra/i
bellacosa^îa giustizia francesel Les douanes,
mieux organisées et administrées strictement,
étaient devenues plus productives et moins vexa-
toires. Les prérogatives arbitraires attachées au
rang de prince, leur prepotcnza, leurs franches
entrées, leurs dénis de justice disparurent. Pour
la première fois dans les Etats du successeur des
apôtres, tous les hommes furent égaux devant
la loi. On abolit les asiles et les juridictions
seigneuriales, au moyen desquelles les brigands
échappaient au châtiment en sautant un fossé
et passant ainsi d'une terre à l'autre. Les droits
seigneuriaux étaient tels, que la livrée d'un sei-
gneur ou d'un cardinal, sur le dos d'un assas-
sin, arrêtait toutes poursuites; ce fut long-temps
un revenu lucratif. Le majordomo d'un cardinal
vendait aux criminels bannis à Ostie , la permis-
sion de revenir à Rome et d'y reprendre leur an-
cien métier. Mais, s'il n'y eut plus d'asile ouvert
aux individus prévenus de crime , d'un autre
côté, ils ne furent plus exposés à un long empri-
sonnement sans formes de procès, à la torture et
aux jugements arbitraires. Les rues de la capitale,
qui n'étaient auparavant éclairées que par la lu-
mière de quelques chandelles, brûlant devant les
madones , ou par les lanternes sourdes de la
sbirraglia^ le furent régulièrement par des réver-
bères, ce qui contribua beaucoup à leur sûreté.
RÉSULTATS POLITIQUES. '29I
La pauvreté ou la prudence obligea les nobles à
diminuer le nombre de leurs domestiques. Les
moines, sécularisés, ne distribuèrent plus de dan-
gereux secours aux pauvres qu'ils avaient faits,
en décourageant l'industrie; laquais et mendiants
devinrent soldats. La vente des biens du clergé
popularisa la propriété, et les taxes mêmes ex-
citèrent l'industrie. Les sùirrï, brigands soldés,
sans uniforme, sans chefs, sans discipline, fui-ent
assujétis à une organisation militaire, et on les
réunit à une bonne gendarmerie, principalement
recrutée en Piémont, afin qu'elle parlât le lan-
gage dû peuple romain, sans en avoir les préju-
gés. Lès chefs de police à la campagne, appelés
barigelli , autres brigands qui achetaient leur
place du produit de leurs crimes, furent suppri-
més (i). Le gouvernement pontifical, malgré sa
banqueroute sous Pie Vï, avait déjà une nouvelle
dette ; elle fut payée avec le produit de la vente
des biens monastiques. L'éducation était si ex-
cessivement négligée qu'on ne put trouver, dans
les deux départements, un seul élève pour l'Ecole
polytechnique, quoique l'examen eût été réduit
pourleursjeunes gens, et que le gouvernement leur
(i) Un de ces barigelli portait le surnom de Dieci nove ,
doses à'w-nenï assassinato , le dernier desquels avait été ce-
lui de sa femme. Chassé, en conséquence, il fut, à la res-
tauration du pape, réintégré dans sa place de barigello de
Frosinone.
^9-
292 Rl!:STJLTATS POLITIQUES.
ouvrît ses lycées gratuitement. L'industrie et les
arts mécaniques étaient aussi en arrière que pos-
sible; mais les écoles d'arts et métiers en France
reçurent cinq ou six cents enfants italiens. Une
maison de travail fut organisée à Rome, pour
recevoir et employer les mendiants, qui disparu-
rent la plupart. Diverses manufactures de soude,
d'alun , d'indigo , furent établies ; et la culture du
coton fut introduite avec succès. Des recherches
bien dirigées tirent découvrir divers monuments
antiques; les beaux-arts furent encouragés, et
Canova leur donna un nouveau lustre. La pre-
mière et seule promenade publique dans 'Rome,
fut établie ^ Monte Pincio^ et la première pépi-
nière, sur le Mont Palatin. Il y eut une acadé-
mie archéologique, dans le chef-lieu des antiqui-
tés. On méditait de grands travaux à l'embouchure
du Tibre et dans les marais pontins, afin d'as-
sainir cette région.
11 faut convenir que les mesures de police
étaient exécutées militairement. Le général Miollis,
une belle nuit, fit enlever et transporter dans
l'île d'Elbe tous ces hommes infâmes qui exer-
cent le métier de courtiers de prostitution dans
les rues de Rome (Ruffiani)\ mais les femmes fi-
rent dès-lors le métier elles-mêmes, au grand scan-
dale des Romains, et sans que les mœurs y ga-
gnassent beaucoup. Les nouvelles taxes et la cons-
cription parurent d'abord insupportables; mais ici
RÉSULTATS POLITIQUES. CiC)3
comme en France, on s'y accoutuma assez vite,
et ce fut la perte de leur argent à laquelle les pa-
rents restèrent le plus sensibles. Car la perspective
de l'avancement de leurs enfants semblait adoucir
extrêmement les regrets de la séparation. Tels
furent les résultats d'une révolution peu sanglante
parce qu'elle fut faite par une force régulière, et
quoique les classes supérieures aient pu en souf-
frir , la grande masse du peuple y gagna à tous
égards. Malheureusement, à la restauration, on
se hâta, autant qu'il fut possible , de remettre tout
sur l'ancien pied , sans égards à ce qui méritait
d'être conservé. Depuis lors, on est bien un peu
revenu sur ses pas; mais l'on peut dire que tout ce
qu'il y a de bon dans le pays est dû à cette époque,
et particulièrement à l'administration de M. De-
gérando , spécialement chargé de l'organisation
des Etats romains. Le fisc était sévère, mais il n'é-
tait pas corrompu , et l'époque du pillage fut
exclusivement celle de l'occupation militaire ; les
coupables étaient pour la plupart des commissai-
res et des généraux.
Bonaparte paraît avoir eu l'intention de former
un corps législatif composé de cardinaux riche-
ment dotés, et qu'il aurait élus lui-même, croyant
se donner , par-là , une influence religieuse ainsi
que politique. Mais ces sénateurs ecclésiastiques,
sans postérité qui dût leur succéder, et recevant
dans leur vieillesse des biens qu'ils n'étaient pas
aQ4 GOUVERNEMENT ACTUEL.
destinés à posséder long-temps, n'auraient pas fait
de grands efforts pour obtenir une certaine in-
fluence personnelle parmi leurs nouveaux clients,
et cette influence, s'ils l'eussent obtenue, aurait
bientôt donné de l'ombrage à celui même qui la
leur aurait fait obtenir. Il est vrai qu'un législa-
teur militaire et conquérant peut s'amuser à
faire des expériences politiques , sûr de corrriger
avec son épée les mauvais résultats qu'elles pour-
raient donner.
Le gouvernement actuel participe de l'état des
choses existant avant et après l'invasion des Fran-
çais, mais surtout du premier. Je me bornerai à
énoncer quelques faits qui ont rapport à cet état
actuel. On compte à Rome 545 arrestations an-
nuellement, pour délits divers, sur une popula-
tion de 1 3o,ooo âmes, et la population des États
romains s'élevant à 2,4^^1,222 âmes, il y aurait,
dans cette proportion, 10,167 arrestations, la
moitié desquelles , à peu près , se terminent par
la condamnation. Sans égard aux principes re-
connus en bonne justice, que le doute suppose
l'innocence du prévenu , et que personne ne peut
être mis deux fois en jugement pour le même fait,
on peut l'être ici indéfiniment et rester toute sa
vie sous le poids de la même accusation; car, lors-
que les preuves ne sont pas suffisantes pour con-
damner , le prévenu n'est élargi , si toutefois il est
assez heureux pour l'être, que provisoirement:
GOUVERNEMENT ACTUEL. 2()5
Dimittatur cum prœcepto de se represeiitando novis et
non novis supervenientibiis indiciisl lorsqu'il reste
seuiementquelques soupçons, sansaucune preuve,
la formule de l'élargissement est ainsi : Dimittatur
tanquam non reperius culpabilis. Sur cent indi-
vidus mis en jugement, quarante- cinq sont con-
damnés, cinquante sont renvoyés provisoirement,
(ou gardés en prison) en état de prévention in-
définie, et cinq seulement sont déclarés innocents.
Ainsi on ajoute chaque année environ cinq mille
individus au nombre, déjà si grand, de ceux qui
n'ont rien à perdre en se faisant voleurs de grands
chemins, parce qu'ils se trouvent déjà exposés à
toute la défaveur d'hommes entachés de crime.
Quant à la procédure , le prévenu est interrogé
en particulier par un juge instructeur, magistrat
d'un rang inférieur et peu considéré. Cet interro-
gatoire se fait à huis clos, le prévenu ne paraît
jamais en pubhc, il ne voit pas ceux qui doivent
le juger, les témoins ne lui sont que très rare-
ment confrontés, et cela, jamais en présence du
juge qui doit le juger, mais seulement devant le
juge instructeur dont les fonctions sont de rap-
porter seulement. Enfin le prévenu ne sait pas
même quel jour son affaire sera décidée.
Les supplices barbares , en usage autrefois ainsi
que la torture, furent rétablis avec le gouverne-
ment papal en i8i4 , mais la sagesse de Pie VI et
de son ministre Gonsalvi, en amena l'abolition fi-
agO l'inquisition.
nale, et la peine de mort par la guillotine, les
galères, la fustigation ou plutôt la bastonnade,
(il cac^alettoja.vec l'emprisonnement pour plus ou
moins de temps , sont à présent les seules peines
infligées. Mais l'emprisonnement , loin d'avoir
pour but la régénération du criminel , n'est pro-
pre cpi'à le rendre de plus en plus dépravé. Sur
cent criminels condamnés à des peines non capi-
tales, soixante-dix environ obtiennent leiu^ par-
don ou la commutation de la peine , ceux mêmes
coupables de meurtre, lorsque la famille de celui
qui a été tué déclare avoir fait sa paix avec le cri-
minel et demande son pardon. Le privilège dont
certaines confréries jouissaient de réclamer an-
nuellement le pardon de deux criminels , est main-
tenant restreint aux confréries de Saint-Jean et
de Saint-Jérôme , et la demande est alors soumise
aux juges qui ont prononcé l'arrêt. La détention
arbitraire et indéfinie ne peut avoir lieu de la part
des juges inférieurs; la confrérie de la Carità^
qui visite les prisons une fois par mois, a droit
d'en porter plainte au tribunal siiprême, mais ce-
lui-ci ne rend compte à personne et peut pro-
longer la détention autant qu'il lui plaît, après
comme avant le iuirement.
Quant à l'inquisition, arbitraire per se, elle ne
pouvait cependant pas être comparée à celle
d'Espagne livrée à des moines fanatiques et igno-
rants, qui , sans témoins, assouvissaient leur ven-
LINQUISITION. 297
geance. A Rome, elle était composée de vingt-
quatre grands dignitaires de l'église, avec chacun
leur assistant, et jDrésidée par le pape. Une pareille
assemblée ne pouvait se livrer aux mêmes excès ;
d ailleiu's elle ne s'occupait guère que des prêtres.
Pasqueloue, officier de l'inquisition , publia à
Rome, en 1730 , un code de l'inquisition ; ce livre,
bientôt après prohibé, est très rare, et plus en-
nuyeux encore que rare, mais cependant assez
curieux. Il donne la définition des crimes divers
que l'inquisition était appelée à poursuivre et à
punir. « Les magiciens ^ dit-il, sont ceux qai^ par
artifice ^ font qu^ an homme ou une femme sont pos-
sédés du démon ; ceux qui tiennent le diable enfeimé
dans un anneau, un médaillon, ou autres choses;
ceux qui vont au bal masqué ; ceux qui ont en leur
possession des triangles, des cercles , ou d'auti^es char-
mes ; ceux qui font usage de paroles magiques et
de filtres , pour gagner l'affection d'une femme; etc.
On assure qu'il n'y a maintenant, dans les prisons
de l'inquisition qu'un seul individu, détenu pour
avoir écrit contre la religion catholique , lequel
a été arrêté à Modène, avec la permission du duc.
Le gouverneur, à Rome, préside la cour crimi-
nelle , et dans les provinces c'est le cardinal lé-
gat. Les témoins ne sont point confrontés avec
le prévenu ; mais interrogés en secret à part les
uns des autres, par un membre inférieur du tri-
bunal; et le juge, qui n'a rien vu ni entendu.
'^f)8 PRÉLATS ROMAINS.
décide sur le simple rapport de son secrétaire (au-
diteur). Le prévenu peut demander un défenseur,
et la communication de la procédure, mais la cour ,
si elle juge bon, peut s'y refuser et juger cequi s'ap-
pelle économiquement ; en ce cas, leprévenu n'est
condamné qu'au minimum de la peine , qu'autre-
ment il aurait encourue dans'son entier. Par ce sin-
gulier arrangement, la justice économise en effet du
temps et des paroles, comme le prévenu de son côté
économise quelques-uns des coups de bâton qui
pourraient lui être strictement dus, ou enfin quel-
ques années de prison, mais aussi il est exposé à
se voir condamné sans l'avoir mérité.
Les prélats, revêtus de dignités ecclésiastiques
et aspirant à la pourpre, sont, avant d'y parvenir,
obligés de remplir successivement une longue sé-
rie d'emplois publics dans les finances, la judica-
ture , la guerre , la théologie qu'ils exercent trop
peu de temps pour en bien connaître les devoirs,
mais trop peu de temps aussi pour perdre cette
envie de bien faire que tout le monde apporte
naturellement à un nouvel emploi. D'un autre
côté les auditeurs ou secrétaires dont la place est
beaucoup plus permanente que celle de leurs chefs,
et cpie ces chefs, dans leur ignorance, .sont obligés
de consulter , dont ils dépendent même, comme
l'acteur qui ne sait pas son rôle dépend du souf-
fleur, se trouvent être généralement des hommes
capables , tirés de la classe bourgeoise où il y a
ESPRIT FRONDEUR. 1Ç)^
de riiistriiction et de l'indépendance. Le peuple
romain a toujours été dans l'habitude de fronder
le pouvoir: cardinaux, prélats, juges, ministres
d'État, le souverain pontife lui-même, tout le
monde a sa part de bons mots satiriques et d'a-
mères critiques : il n'y a pas jusqu'au Saint-Esprit
qui n'essuyé des épigrammes.
Les auditeurs, imbus de cet esprit frondeur de
la classe à laquelle ils appartiennent, l'exercent
jusqu'à un certain point sur leurs propres fonc-
tions, et cela les tient en respect de manière à
tempérer les vices de cette administration.
Au reste l'opinion populaire, à Rome, et l'opposi-
tion qui en résulte, ne portent pas sur les principes
du gouvernement, mais sur son administration; sur
des faits et des résultats, non sur des opinions spé-
culatives; le peuple ne voit pas que les bons prin-
cipes sont le moyen d'amener les bons résultats.
J'ai, par exemple, entendu des frondeurs approu-
ver les cours prévôtales, chargées de décider som-
mairement du sort des brigands arrêtés, et de les
faire exécuter sur-le-champ, sans voir que l'arbi-
traire exercé contre des voleurs, le sera aussi con-
tre les honnêtes gens.
Les débiteurs insolvables ne peuvent être dé-
tenus plus d'une année à moins de transactions
frauduleuses de leur part. Il y a un moyen ingé-
nieux d'ajourner le paiement d'une dette , même
après jugement; c'est de faire une retraite reli-
3oO HÔPITAUX.
gieuse par ordre de son confesseur, pour se pré-
parer à la communion ; alors toute saisie ou con-
trainte par corps est suspendue pendant un cer-
tain temps raisonnable, déterminé par le cardi-
nal légat du département ou par son secrétaire.
Les hôpitaux et autres fondations charitables
pour les pauvres et les malades, ne sont nulle part
aussi nombreux qu'en Italie, ni peut-être plus
mal administrés ; chacun d'eux est confié à un
cardinal, cpii le confie à un prélat son vicaire, le-
quel en remet le soin à son secrétaire.
Le grand hôpital (^Spïrito Santo) a seul un mil-
lier de lits formant quatre rangs, le long d'une im-
mense salle, et l'on y reçoit tous ceux qui se présen-
tent, de quelque pays qu'ils viennent ou quelle que
soit leur religion pourvu qu'en leur tâtantle pouls
on leur trouve de la fièvre.
Si le malade ne peut pas venir, ni se faire trans-
porter, on lui envoie une voiture. Cet hôpital en-
tretient dans différentes parties de Rome des dis-
pensaires , où les pauvres reçoivent gratis les se-
cours médicaux dont ils ontbesoin. Les autres hô-
pitaux sont, la plupart, institués pour des mala-
dies spéciales. L'hospice des enfants trouvés a 3oo
nourrices à demeure , outre un beaucoup plus
grand nombre d'externes. Les enfants parvenus
à l'âge convenable sont mis en apprentisage, ou
employés dans l'hôpital même, et à vingt ans ils
reçoivent une somme de cinquante piastres, pour
HOPITAUX. JOI
aider à leur établissement. Malgré leurs grands
revenus territoriaux, ces différents établissements
peuvent à peine suffire à leurs dépenses ; l'éten-
due des domaines du Spirito Santo dans les envi-
rons de Rome égale le territoire de cette même
Rome, sous ses premiers rois. Dans l'enceinte des
murs de la ville, les trois cinquièmes du terrain
appartiennent à environ cent familles, et les deux
cinquièmes restent aux hôpitaux et aux con vents.
D'après des rapports officiels que j'ai vus, le
nombre des morts est à celui des individus ad-
mis dans les divers hôpitaux romains comme un
est à 7 -^. L'inoculation de la petite vérole n'a
jamais été fort générale à Rome , mais la vaccine
l'est devenue; il y a cependant encore nombre
de morts , par la petite vérole.
L'art des accouchements est presque inconnu,
ou n'est pratiqué que par des femmes ignorantes,
et l'on attribue à cette circonstance le grand nom-
bre d'individus contrefaits qui se trouvent dans
un pays sans manufactures , quoique ce soit elles
que l'on accuse, ailleurs, de produire ces mêmes
difformités.
Les Français avaient formé un établissement
pour les aliénés au Spirito Santo , dirigé par un
habile médecin; mais le prélat qui, après la restau-
ration, fut chargé de l'administration de cet hôpi-
tal, trouva que notre Seigneur guérissait bien les
malades y mais ne rendait pas la raison aux allé-
3o2 LES PRISONS.
nés^ et que par conséquent il ne fallait pas s' en mê-
ler. L'établissement fut en conséquence supprimé,
et les aliénés rendus à toute la barbarie de l'an-
cien système de traitement; en revanche la mendi-
cité fat, comme institution évangélique, encoura-
gée tout de nouveau.
Les prisons , à Rome, ne sont pas moins nom-
breuses que les établissements de charité, ce qui
n'empêche pas que le crime n'y reste impuni et
que la pauvreté n'y soit extrême. Chaque dépar-
tement de ce gouvernement anarchique,etméme
chaque membre de l'autorité supérieure, a ses
prisons particulières : le sénateur de Rome , par
exemple, le gouverneur, le trésorier etc. etc. De
toutes ces prisons, le carceri nuove est la plus
grande et la mieux distribuée; les sexes et les âges
V sont séparés ainsi que les condamnés le sont
des accusés. Les criminels travaillent sur les grands
chemins; on les emploie aussi à fouiller la terre
pour chercher les objets d'arts qui y sont enfouis;
mais, comme on peut le croire, ils font aussi peu
d'ouvragequepossible et se montrent inaccessibles
à la honte et au repentir, offrant ainsi le dange-
reux exemple d'une punition qui ne punit pas,
et à laquelle on peut s'exposer sans crainte.
Il y avait autrefois, et peut-être y a-t-il encore,
au bas de l'escalier de la prison par où les crimi-
nels sont conduits au lieu de leur exécution, un cru-
cifix colossal, au pied duquel ils s'arrêtaient pour
ANARCHIE LÉGALE. 3()3
faire leur prière. Au moyen d'un mécanisme inté-
rieur, la figure du Christ, se détachant de la croix,
descendait jusqu'au misérable qui était à ses pieds,
et jetant ses bras autour de lui, le pressait contre
son sein. Cette scène de mauvais goût, burlesque et
même profane , pouvait néanmoins avoir un ef-
fetprodigieux siu^ l'imagination grossièred'un mal-
heureux, abandonné de l'univers entier, livré au
bourreau, allant au supplice. Ce simulacre de sym-
pathie, ce signe donné d'un autre monde, lorsqu'il
n'y avait plus d'espérance ici-bas, pouvait réveil-
ler en lui cette puissance intérieure, plus forte que
le malheur, plus forte que les supplices, et qui, sur
le bûcher, rend le sauvage américain insensible ,
comme elle fait la joie du martyr.
Les lois, à Rome, ne sont pas faites par une assem-
blée législative (i), ne sont même pas faites par le
pontife souverain et son conseil d'Etat, mais par
tous ceux qui en ont besoin pour eux et contre
les autres , c'est-à-dire par tous ceux qui ont le
pouvoir de se faire obéir. En effet , puisqu'ils ont,
comme nous l'avons vu , des pi'isons à eux dans
leur département, il faut bien qu'ils aient le moyen
de les remplir. Les lois fiscales sont donc faites
(i) Le sacré collège des cardinaux est bien une sorte de
corps législatif, qui, outre ses fonctions électives (l'élec-
tion du pape) , prend connaissance des affaires ecclésiasti-
ques, sur lesquelles rien ne se fait sans son consentement;
mais il ne se mêle que de cela.
3o4 ANARCHIE LÉGALE.
par le ministre des finances, les loiscriminellespar
le gouverneur de Rome dans cette capitale, et par
les cardinaux légats , chacun dans leur départe-
ment , et ainsi de suite ; ce qui est pis que l'arbitraire
pur et simple d'un seul souverain. Mais la faiblesse,
qui est en elle-même un grand mal, corrige celui-ci
comme bien d'autres, ce A Rome, disait un minis-
« tre étranger, tout le monde commande, et per-
ce sonne n'obéit et pourtant les choses y vont pas-
ce sablement. »
L'impôt territorial, fixé par le ministre des fi-
nances, entièrement suivant son bon plaisir, quoi-
que pour la forme sous la sanction du pape, est
perçu par la corporation religieuse du buon go-
i^erno ; mais, ce qu'on aura peine à croire , il n'y
a aucun moyen de contrôler l'administration de
ces receveurs; aussi trouve-t-on que sous le gou-
vernement français une grosse armée était entre-
tenue avec les fonds maintenant absorbés par la
cour du pape.
A la vérité ce gouvernement avait des moyens
énergiques de remplir le déficit lorsqu'il en avait.
En 1799 un grand seigneur fut imposé cinq cent
mille francs d'un trait de plume; mais, comme l'ar-
gent ainsi levé violemment était dépensé sur les
lieux, le peuple voyait d'un œil patient ces exac-
tions de ses nouveaux maîtres sur les anciens.
Le taux légal de l'intérêt est à Rome de six pour
cent, et l'on tolère celui de huit pour cent sur hy-
ÉCOJXOMIE POLITIQUE. 3o5
pothèque, ce qui montre à la fois la rareté de l'ar-
gent et combien les contributions levées sous les
Français devaient paraître exorbitantes.
Pendantles cinquante dernières années le prix des
objets de premièrenécessité s'est élevé demoitiéen-
viron , et les salaires d'un tiers seulement, sans que
les ouvriers en soient sensiblement plus pauvres ,
parce qu'ils sont devenusplus industrieux. Un ma-
çon ou un charpentier gagne en ville 35 à l\o ba-
jochi par jour , les ouvriers de la campagne de lo
à lobajochiQX leur nourriture, égale à no hajochi
de plus.
11 y a 1 5o fêtes par an, en y comprenant les di-
manches, mais sans compter les fêtes de paroisse
pour les saints de l'endroit; celles-ci, quoiqu'abo-
lies , sont encore observées par ceux mêmes qui
préféreraient s'en dispenser, si leurs voisins étaient
du même avis ; car un artisan ne peut pas ouvrir
boutique si tous les autres ne le font pas.
Les terres labourables de la campagne de
Rome, cette plaine malsaine, au milieu de laquelle
Rome est située, ne se vendent pasbeaucoup plus
cher qu'ily a cinquante ans, ce que l'on attribue à
cette circonstance singulière, que les chenilles et
les sauterelles y font de beaucoup plus grands ra-
vages qu'autrefois; et en effet, la valeur des vi-
gnobles sur les cohines environnantes, où ce fléau
n'existe pas, adoublé dansle mêmeintervalle. Mal-
gré le grand nombre de chevaux employés à
I. so
3o6 ÉCONOMIE POLITIQUE.
Rome et la cherté des fourrages, personne n'a en-
core pensé à établir des prairies artificielles. La
valeur des maisons de l'antique Campo Marzo, tra-
versé maintenant parla longue rue du Corso a plus
que doublé, depuis quelques années, en consé-
quence de l'affluence des étrangers, tandis que
dans d'autres parties de Rome elle reste à peu
près la même.
Quand l'Italie avait un gouvernement national
établi à Milan , il y eut un moment d'émulation
où , entr'autres sciences utiles , l'économie po-
litique commençait à être cultivée, et Melchior
Gioja^ savant italien, recueillait des faits statis-
tiques; mais ces innovations scientifiques, qui
n'avaient pas jeté de profondes racines , furent, à
la restauration , enveloppées dans la proscription
commune de tout ce que la révolution avait pro-
duit, bon comme mauvais.
Depuis quelques années, le gouvernement ro-
main clierclie bien à rétablir quelques-unes des
institutions renversées ; mais l'émulation et le
zèle, que demandent ces sortes de choses , n'exis-
tent plus. Je joins ici un état statistique de la po-
pulation de Rome pendant les années 1 800 à 1 8 1 7,
par lequel on trouve que les naissances sont à la
population comme un est à trente 70/100. Cette
basse proportion, comparée au reste de l'Europe,
indique certainement un pays malade.
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3o8 ÉCONOMU: POLITIQUE.
Personne ne sait , pas même le gouvernement,
la valeur des importations et des exportations des
États romains, ni en quoi elles consistent. Le re-
venu des douanes n'est pas mieux connu ; tout
ce que l'on peut dire , c'est que les principaux
articles d'exportation sont: la laine grossière, les
cuirs, le chanvre, l'alun, le marbre brut aussi
bien que taillé. On m'assure que les chiffons y
jouent un grand rôle; les plus mauvais, ceux dont
on ne peut pas faire du papier, sont portés à
Gènes , pour servir d'engrais aux orangers. Mais ,
ce qui vaut mieux que les chiffons, ce sont les re-
venus spirituels tirés de tous les pays catholiques
de l'Europe , tels que la première année du tem-
porel sur les bulles des bénéficiers et des évèques;
les dispenses pour épouser sa nièce ou sa cousine;
3,000 francs pour faire un évéque; 3,ooo écus
pour faire un cardinal, etc. Cependant, comme
tous les objets manufacturés, tous ceux de luxe,
toutes les consommations qui ne sortent pas im-
médiatement du sol, viennent du dehors, même
les vins fins dans un climat excellent pour la vi-
gne , on ne comprendrait pas comment le pays
peut y suffire, même avec son revenu spirituel,
si un coup d'œil sur la grande masse du peuple , ses
vêtements, ses meubles, sur ses jouissances enfin ,
n'apprenait pas que tout cela est tellement res-
treint, que la façon d'un évêque ou d'un cardinal
solderait aisément le luxe de quelques centaines
de gens du peuple.
M.VRIAOF. 3of)
Le revenu spirituel, qui est appelé la Daiaria^
est, au surplus, aussi mal connu du gouverne-
ment que le sont les autres branches du revenu
public, et, lorsqu'en dernier lieu, le cardinal
Gonzalvi voulut se faire rendre des comptes par
ceux qui sont à la tète de ce département , il ne
put en venir à bout.
D'après la décision du concile de Trente , le ma-
riage ici est indissoluble, et l'expression d'un doute
à ce sujet est punie d'excommunication. Comme
c'est un sacrement et non un contrat civil, le con-
sentement des parents n'est pas absolument néces-
saire. Les biens des mariés restent séparés comme
chez les anciens Romains (i). J'avais entendu
parler de certaines clauses dans quelques contrats
de mariage, qui assuraient à la femme le privilège
d'avoir son cavalière se/vente; mais je me suis as-
siu'è par des recherches qu'il faut mettre ce conte
au rang de celui qui fait conduire les femmes an-
glaises au marché , la corde au cou, par leur mari,
pour y être réellement vendues au plus offrant (2).
[i) Césai-, dans ses Commentaires, observe avec surprise
que , dans les Gaules , les biens de l'homme et de la femme
sont en commun, et le survivant héritier de l'autre.
(2) Quelques gens du bas peuple, en Angleterre, s'ima-
ginent que la vente simulée d'une femme , qui serait dans
l'habitude de faire des dettes , afiranchit son mari de l'obli-
gation de les payer à l'avenir; et, bien que ce soit vine er-
reur , le scandale de cette vente empêche en effet celle qui
en est l'objet de faire des dettes en lui ôtant le ci'édit qu'elle
pourrait avoir.
OIO MOEURS
H est vrai qu'il y a quelquefois en Italie un ac-
cord par écrit, entre des époux, sur la manière
dont ils vivront, quand ils seront mariés ; par
exemple , le mari promet de ne jamais faire vivre
sa femme à la campagne, ce qui paraît ici une
chose insupportable.
Les petits princes souverains de l'Italie, lors-
qu'ils devinrent autrefois feudataires du pape ,
conservèrent, autant qu'ils purent, dans leur état
de maison , les dehors de leur ancien rang , et
même à présent , les ducs et princes romains , à
moitié ruinés par la révolution, veulent encore
avoir pour maître de cérémonies , un noble plus
pauvre qu'eux-mêmes ; il leur faut un avoué pour
recevoir les réclamations des vassaux qu'ils n'ont
plus , un autre pour le département criminel , un
secrétaire , un bibliothécaire , un intendant, quel-
ques commis pour tenir les comptes, et un grand
nombre de domestiques. Autrefois un prince et
une princesse , un duc et une duchesse avaient
chacun leur maison à part, différentes livrées,
différentes voitures portant leurs armes respec-
tives, et la dame avait son gentilhomme qui devait
être noble ; on se souvient encore à Rome d'avoir
vu la princesse Braschi conduite par son gentil-
homme, tandis que le prince, son mari, suivait,
sans jamais lui offrir son bras.
Les cardinaux ne sont pas nécessairement prê-
tres; ils peuvent quitter l'état ecclésiastique et
l'étiquette. 3ii
inéme se marier. Les bas rouges, la calotte rouge,
et l'âge mur leur imposent luie sorte de retenue ,
et on ne les accuse pas de galanterie, quoique dans
leur intérieur , ils aient quelquefois des liaisons
obscures et peu connues.
Les prélats qui forment un autre ordre extra-ca-
nonical, comme les abbés d'autrefois en France ( i ),
portent un vêtement de couleur violette qui les
distingue des laïques ; les prêtres de paroisse pas-
sent pour avoir des mœurs régulières , mais pour
être très indulgents à l'égard des peccadilles de
leurs pénitentes.
Dans les beaux jours de Rome pontificale, et
même jusqu'à la révolution, l'étiquette était beau-
coup plus stricte qu'elle ne l'est maintenant ; par
exemple , un cardinal dans son carrosse qui ren-
contrait un cardinal à pied, (je m'étonne qu'un
cardinal allât alors à pied ) devait descendre pour
lui faire son compliment. Après maintes révéren-
ces , gracieux sourires j et protestations d'attache-
ment, les éminences prenaient congé l'une de
l'autre ; mais celle du carrosse , au lieu d'y remon-
ter, devait s'éloigner à pied jusqu'à une certaine
distance, se retournant plusieurs fois, et faisant
la révérence à l'éminence à pied, qui, de son côté,
s'acquittait des mêmes devoirs ; et ainsi de part
(i) On se souviendra que tout ceci date de huit ou neuf
ans j les abbés d'autrefois pourraient fort bien être revenus
en France.
3i2 l'étiquette.
et d'autre, jusqu'à ce qu'elles ne se vissent plus.
Un cardinal pouvait rendre les mêmes honneurs
à un prince sérénissime qui aurait eu le droit de
s'asseoir siu- les bancs des cardinaux dans la cha-
pelle du pape, mais à nul autre mortel ; « suivant
moi, (dit le signor cavalière Girolamo Lunadoro,
qui a écrit un livre sur la aorte dl Roma^ suivant
moi, ce qu'ilya de plus difficile à arranger, ce sont
les places dans un salon de compagnie. Je main-
tiens qu'un cardinal étranger, qui Tait visite à
un cardinal romain, doit être placé au fond de
l'appartement, vis-à-vis de la porte, et à côté du
maître de la maison , et que , s'il y a d'autres car-
dinaux , ils doivent être placés à côté les uns des
autres, exactement sur la même ligne, toujours
en face de la porte , etc. , etc ». Si le lecteur en
veut savoir davantage, qu'il consulte le signor
cavalière Girolamo Lunadoro lui-même ( i ).
Le pape , comme nous l'avons vu , ne demeure
pas au Vatican , mais occupe un palais sur le Mont
Quirinal^ point fastueux, mais jouissant d'un air
salubre et d'une fort belle vue. On voit sur la
place Quirinale, devant le palais, une belle fon-
taine jaillissante , dont les eaux sont reçues dans
un bassin de granit oriental , formé d'un seul bloc
et ayant 76 pieds de circonférence, et près de là
(i) Lo stato présente o sia la relazione délia corte di
Roma, già publicato dal cav. Lunadoro, etc., etc., in
Ronia, 1774-
LE PAPE. 3j3
s'élève, plus haut que le palais Quirinal, un obé-
lisque égyptien de granit rouge. Les deux chevaux,
de dimensions colossales, d'où vient le nom de
Monte Cavallo , sont placés des deux côtés de l'o-
bélisque , et conduits par deux hommes de taille
également colossale , ayant dix-sept pieds de hau-
teur. Les noms de Phidias et de Praxitèle, gravés
sur leurs piédestaux, montrent seulement que
l'usage de donner de grands noms à des ouvrages
médiocres n'est pas nouveau. Les hommes ont
été trouvés dans les Thermes de Constantin , et
sont probablement de son siècle; mais les che-
vaux peuvent bien être grecs , et comme tous
ceux de l'antiquité , ce sont de bons gros limo-
niers. Quand le pape est en voiture , il est escorté
d'une belle troupe de chevau- légers; mais les
portas de son palais ne sont gardées que par des
personnages sans armes qui ressemblent aux va-
lets d'un jeu de cartes. Autrefois ils étaient choi-
sis parmi les habitants d'une petite ville nommée
Castello de Vitorchiano^ près Viterho ^ qui étaient
restés fidèles au pape à une époque ( le douzième
siècle ) où il s'était vu abandonné de tout le
monde. Les gardes suisses de sa sainteté portent
à peu près le même costume antique.
Le portique , qui entoure la grande cour du
palais Quirinal, abrite les équipages de ceux qui
vont chez le pape, et un bel escalier conduit à
de vastes appartements, meublés avec une élé-
3l4 PALAIS UU PAPE.
gance peu commune à Rome, mais surchargés
de dorures. Ces ajDpartements étaient destinés au
roi de Rome sous Bonaparte, et ont dernière-
ment été préparés de nouveau pour la réception
du grand père, l'empereur d'Autriche, qui était
attendu.
Les fenêtres donnent sur un jardin, où les ar-
moiries du pape, sans oublier les clefs de Saint-
Pierre, se voient curieusement dessinées sur la
terre, au moyen de menus fragments de marbres
de diverses couleurs distribués en compartiments;
pas un pauvre petit brin d'herbe , pas la plus
petite plante ne dégrade la majesté, de ce par-
terre pontifical , dont l'ordonnance est purement
architecturale. Son étendue, d'environ quarante
arpents, n'est pas toute dans le goût que je viens
de décrire ; le reste offre un mélange hétéro-
gène de choux, de statues et d'allées jamais sar-
clées , mais dont les arbres sont , en revanche ,
taillés avec grand soin ; au moyen de petits tuyaux
cachés sous terre, une eau perfide jaillit inopi-
nément sous les pieds des dames qui s'y promè-
nent , et seringue leurs jupons, sorte d'espièglerie
à laquelle on ne s'attendrait pas dans le jardin du
pape.
J'ai déjà parlé des fragments d'un ancien plan de
Rome, gravé sur albâtre , qu'on voit au musée du
Capitole, et du portique d'Octavien, qui se fait re-
marquer sur ce plan. J'ai été voirses ruines situées
PORTIQUE d'oCTA-VIEN. 3i5
dans la poissonnerie (Pesche/ia). Ce beau por-
tique est rempli ou plutôt incrusté de misérables
échoppes, où l'on vend le poisson , cpii forment de
petites rues si étroites, que les colonnes antiques
ou portiques sont de chaque côté profondément
entaillées par les moyeux des roues de charrettes.
Je frappai à la porte d'une des maisons qui avoi-
sinent la grande entrée de l'antique édifice, afin
de voir certaine corniche qui pénètre dans la
partie supérieure de la maison ; on me cria d'en-
trer; mais les objets qui se présentèrent à ma
vue me firent bientôt oublier ceux que j'étais
venu chercher. Au milieu de la chambre, un
grand matelas étendu par terre fourmillait d êtres
vivants ; toute une famille gisait là , blottie sous
la même couverture. Au milieu du groupe , je
distinguai un visage long et livide, bien noir et
bien blanc par places; c'était probablement celui
du chef de la famille, étendu les yeux fermés et
sans mouvement comme un corps mort; auprès
de lui on voyait une vieille femme, qui semblait
n'avoir d'autres vêtements que les guenilles nouées
autour de sa tête, puis trois ou quatre enfants qui
se disputaient l'étroite couverture toute roide de
saleté. Un coffre, un banc, étaient lesseulsmeubles
de l'appartement, à moins qu'on n'y ajoute un grand
vase de bois plein de poisson, placé à côté du lit.
L'air infect de ce repaire de la misère me fit reculer
de dégoût, et regagner la rue au plus vite, où je
3j6 INTÉRIliUll domestique.
inaperçus bientôt que j'étais noir de puces. Mal-
gré cet état de choses, qui semble être celui de
la plupart des maisons de la Pescheria^ l'endroit
n'est pas fiévreux, et il en est de même du quartier
des Juifs, situé tout auprès, sur le bord du Tibre, où
les maisons, remplies de monde, ne sont séparées
que par des ruelles étroites et puantes. En parcou-
rant cette partie de la ville, il m'est venu dans l'es-
prit que, de toutes les antiquités romaines, l'ordure
est ce qu'il y a de plus antique; car il ne parait
pas qu'elle ait jamais été enlevée. L'on m'assure
qu'il n'est pas rare ici de voir toute une famille
de la basse classe, coucher dans le même lit, qui
est très-grand; père, mère et enfants, sans chemises!
la femme occupe ce grabat jusqu'à dix heures ou
midi , pendant que le mari va au marché et met lui-
même le pot au feu. Les portes des maisons du peu-
ple sont souvent la porte même de leur chambre à
coucher ; vous y voyez , de la rue , toute la fa-
mille, comme autrefois chez les Grecs où les portes
s'ouvraient contre la rue, de manière qu'il était
d'usage à Athènes, quand on sortait, de crier aux
passants de prendre garde que la porte ne les ren-
versât.
Avant de bâtir le portique , qui porte le nom
de sa sœur Octavie et dont je viens de parler,
Auguste avait construit u» superbe théâtre , au-
quel il avait donné le nom du fds plein d'espé-
rance, que cette sœur venait de perdre, Marcel-
THEATRE MARCELLUS. 3 \ J
lus. C'était le second théâtre seulement qui eût
été bâti en pierre, et le plus beau quon eût en-
core vu. Il reste de ce théâtre environ un tiers
de la circonférence; l'étage inférieur est enseveli
sous les décombres, mais la partie supérieure,
transformée en château dans le moyen âge, offre
de hautes min-ailles percées d'innombrables fe-
nêtres sans régularité. Comme le Colysée, cet an-
tique édifice devint une forteresse occupée par la
puissante famille des Fierkoni, puis par les Savelli^
et finalement parles Massimi., qui en firent un pa-
lais, appelé maintenant le palais Orsini. Comme
le théâtre Marcellus a beaucoup plus souffert que
le Colysée, les décombres forment dans l'inté-
rieiu' un monticule presque aussi haut que les
murs environnants, et sous lequel on trouverait
probablement des objets d'arts précieux. Les Juifs
qui fourmillent dans le palais Orsini^ ont consacré
ce monticule à une singulière branche d'indus-
trie, celle de transformer de vieux habits en habits
neufs. Le vétéran, étendu au soleil, est soigneuse-
ment regratté avec la carde à foulon , afin d'arra-
cher au drap râpé un faux duvet de jeunesse qui
trompe l'ignorant acheteur. La race rabougrie
des Juifs, habitants de ce quartier, se fait remar-
quer par une grosse tète et des jambes grêles;
leurs conscrits étaient sujets à des maladies toutes
particulières. Soumis autrefois ici, comme pres-
que partout, à de cruelles vexations, on les obli-
3l8 ILE DU TIBRE.
geait, pendant le carnaval, à courir le long du
Corso pour ramusement de la populace , et ils ne
purent se racheter de cette avanie, qu'en faisant
courir des chevaux à leur place, c'est-à-dire en
foiu'nissant le prix destiné à l'animal vainqueur.
On les enfermait autrefois pendant la nuit dans
les étroites limites de leur quartier; mais ils fu-
rent affranchis de cette sujétion en 1798 (i).
Un pont communique du quartier des Juifs à
nie du Tibre, qui, par sa forme, sa grandeur et sa
situation , ressemble à l'île de la Cité , à Paris :
les deux rivières se ressemblent aussi, quoique
le Tibre soit plus bourbeux encore que la Seine,
et surtout plus rapide. Cette île est fort malsaine,
et souffrit beaucoup plus que les autres quartiers
de la ville, lors de l'affreuse peste de l'an de Rome
4oi.Le sénat envoya à cette occasion des ambas-
sadeurs à Épidaure, pour consulter Esculape dans
son temple, et ils en rapportèrent un serpent qui
s'échappa dans l'île du Tibre, où, en mémoire de cet
événement , on éleva un temple au dieu de la Méde-
cine : l'église Saint - Barthélemi est bâtie sur ses
ruines. La peste dont il est ici question , ainsi que
plusieurs autres, rapportées parTite-Live, eurent
lieu en été et en automne , et n'étaient probable-
ment autre chose que les fièvres endémiques
(r) Les portes sont de nouveau fermées, et , par un
singulier attachement aux usages de leur jeunesse, fer-
mées , dit-on , à la requête des vieux Israélites.
BICHOLAS RIENZI. 3lC)
d'à présent, plus violentes clans certaines années,
et plus mal soignées que de nos jours. Un peu
plus bas, on voit les ruines d'un autre pont,
connu maintenant sous le nom de Ponte Botto,
qui joignait anciennement le quartier Trastevere
à celui du Mont Palatin ; U fut construit avant
notre ère; mais le Ponte Sublicius ^ situé au-des-
sous, également en ruines, est d'une antiquité
encore bien plus reculée ; car c'est celui où
Horatiiis Codes fit sa belle défense. Il est bon
d'observer que les arches, encore entières, de
ces anciens ponts, s'élèvent hors de l'eau à peu
près autant qu'elles ont pu le faire , lors de leur
construction; d'où l'on doit conclure que le Tibre
a conservé son ancien niveau, quoique le sol de
Rome se soit fort élevé ; ses inondations , en-
core fréquentes et dangereuses, ont dû l'être au-
trefois bien davantage. Près du Ponte Rottô , on
montre la maison de Nicolas Rienzi, le célèbre
tribun de Rome en 1347; ^^^^ ^^^ remarquable
par un certain mélange de prétentions en archi-
tecture et de pauvreté. On voit près de cette
maison le temple de la Fortune virile , et celui
de Vesta^ tous deux assez bien conservés. Ce
quartier de Rome, fort laid assurément, est tout
historique et poétique; si les yeux y sont peu sa-
tisfaits, l'imagination vous dédommage. C'est en-
core ici que l'on noyait les criminels dans le
Tibre, ainsi que les chrétiens dans les temps de
320 l'aVENTIW.
leurs persécutions. L'endroit du rivage où se fai-
saient ces exécutions est marqué par la tradition,
et l'on y trouve encore , sous l'eau , de grosses
boules de marbre noir avec leurs anneaux de
fer, que l'on suppose avoir été attachées aux
malheureux que l'on précipitait dans le fleuve;
quoi qu'il en soit, ces pierres ressemblent tout-
à-fait aux poids des balances antiques , ou romai-
nes. Vis-à-vis sur le penchant du Mont Aventin ,
on cherche, sans la trouver, la caverne de Cacus\
mais quelques ruines, sur la gauche d'un sentier
ombragé, qui monte jusqu'au sommet de l'Aven-
tin , pourraient bien être celles du temple d'Her-
cule; c'est là que l'on découvrit la belle statue
d'Hercule enfant, en basalte, qui se voit au musée
du Capitole. Quelques génisses paissaient tran-
quillement, sans être inquiétées par les voleurs,
quoiqu'Hercule ne fût plus là pour les défendre.
La vue du sommet de l'Aventin est fort belle ;
l'on trouve là quelques églises remarquables par
leurs antiques colonnes de marbre de Paros, et
leurs sarcophages païens; partout ailleurs ces égli-
ses seraient fort admirées , mais à Rome elles se
perdent dans la foule. L'air, sur l'Aventin, n'est pas
aussi bon que la vue est belle, son élévation
étant un peu au-dessous du niveau de la fiè-
vre ; la fille du jardinier du prieuré de Malte était
sur le point de succomber à cette maladie. Les
navires remontent le Tibre jusqu'ici, et nous en
PYRAMIDE Di: CAIUS SEXTUS. 321
comptâmes quinze ou vingt, amarrés sur ses bords.
Sortant do la ville par la porte de Saint -Paul
pour aller voir la basilique du même nom , à un
mille de la ville, nous passâmes à côté de la pyramide
de Caïas SexlLis . Ce Romain, qui voulait absolument
que son nom passât à la postérité, et ne savait
probablement pas trop comment s'y prendre ,
ordonna, par son testament, qu'on lui élevât ce
monument, modeste imitation des pyramides
d'Egypte. Il a i i3 pieds de hauteur, et 69 pieds de
largeur à sa base. La dernière demeure de l'im-
mortel personnage, située au centre de la pyra-
mide, est de dix-liuit pieds de long sur douze
ou treize de large ; le passage qui y conduit ,
caché depuis des siècles sous quinze pieds de
décombres, fut découvert il y a environ 160 ans :
cette accumulation de décombres montre que
Rome antique s'étendaitjusquedansce lieu, main-
tenant désert. Deux belles colonnes de marbre ,
trouvées sous ces décombres , ont été gauche-
ment plantées au pied de la pyramide , où elles
font un mauvais effet. La forme pyramidale in-
terdit à la nature ses moyens ordinaires de des-
truction; et, en Egypte, où l'extrême sécheresse,
pendant une partie de l'année, empêche que la
végétation ne s'établisse entre les pierres, les py-
ramides sont éternelles; mais celle-ci nourrit des
arbres dont les racines , faisant l'office de coins
et de leviers, ont séparé d'énormes pierres en
I. Il
322 ÉGLISE SA.INT-PAUL.
pénétrant dans leurs interstices. Soulevées et
poussées en avant , plusieurs d'entre elles sont
sur le point de tomber, et l'immortalité de Caïus
Sextas aura sa fin. Le cimetière des étrangers
hérétiques se trouve tout auprès de la pyramide,
et l'on y voit quelques monuments en marbre
d'assez mauvais goût. Mais le sort d'un étranger
mort loin de son pays touche le cœur d'un étran-
ger, et il ne foule pas avec indifférence la terre
qui recouvre son cercueil. Un grand chemin , à
travers une plaine déserte , nous conduisit , en
moins d'une heure, à Saint-Paul extra miiros ;
quelques maisons abandonnées marquaient d'au-
tant mieux la solitude profonde de cette partie
de la campagna; nous remarquâmes que plusieurs
de ces masures avaient été construites sur des
monticules artificiels élevés de quelques pieds
au-dessus du niveau général, dans l'espérance,
sans doute, d'échapper au mauvais air; comme,
à Venise , on élève les maisons quelques pieds
au-dessus du niveau de la mer, mais on n'échappe
pas à la mal aria aussi aisément qu'à la mer. Saint-
Paul est une des quatre premières églises chré-
tiennes , bâties du temps de Constantin , dans la
forme d'une basilique. A l'extérieur, elle ressem-
ble à une vaste grange , mais deux rangs de ma-
gnifiques colonnes, chacune d'un seul bloc de
marbre précieux, décorent l'intérieur; elles sont
de dimensions inégales, savoir, de trente-six à
ÉGLISE SAINT-PAUL. 32^
quarante-deux pieds de hauteur, et de quatre à
cinq pieds de diamètre, d'ordre corinthien, et
dans les pUis belles proportions, ayant appartenu
au mausolée d'Adrien ( château Saint-Ange ). Les
ar.cades, qui reposent sur ces colonnes, sont or-
nées de mosaïques , dont le goût barbare con-
traste avec celui des colonnes. Le pavé de por-
phyre, portant des inscriptions latines en lettres
gothiques, était jonché de débris, et les poules,
en grattant la poussière, faisaient briller des
fragments de mosaïques de toutes les couleurs.
Il y a un siècle et plus que les portes de bronze
massif, qui furent autrefois apportées de Con-
stantinople , affaissées sous leur propre poids , ne
tournent plus sur leurs pivots. L'immensité té-
nébreuse de ce singulier édifice, avait quelque
chose de bien plus imposant que les frivoles or-
nements et la dorure des autres églises italien-
nes. Pendant la saison du mauvais air, il ne reste
ici qu'un seul moine et son domestique, enfants
perdus du monastère. Nous demandâmes à ce
dernier comment il faisait pour se conserver si
gai, si frais et si vigoureux; sur quoi il se mit à
rire , et , par un geste significatif, nous donna à
entendre qu'il ne faisait pas abstinence, ajoutant
qu'il évitait la rosée et l'air du soir. Son prédé-
cesseur, dit-il, était mort de la fièvre; mais, au
moyen de son régime, il avait lui-même résisté
pendant trois ans. Au cœur de l'hiver , les pâ-
2 I.
324 PRISE DE VOILE.
tarages de la canipagna étaient déjà aussi verts
qu'au printemps, et les marguerites en pleine fleur
en émaillaient la surface. L'air était doux et pur ,
le ciel d'un bleu clair sans nuage, et la chaleur
du soleil à midi ne faisait encore qu'une impres-
sion agréable; il lui manquait cette ardeur dé-
vorante, c[ui dégage du sein de la terre les prin-
cipes délétères si pernicieux en été.
Nous venons d'être témoins d'une cérémonie
intéressante et pénible en même tem-ps; c'était
la prise de voile d'une jeune personne de la fa-
mille Negroni , qui a prononcé ses vœux, ce ma-
tin, dans le couvent de Saint- Silvestre; elle était
yétue d'une robe de satin blanc , brochée d'or,
et des plumes blanches flottaient sur sa tète. La
princesse de Piombino l'accompagnait avec une
nombreuse suite de domestiques et de soldats
sous les armes. Après le- sermon, prononcé par
un moine sur le sujet rebattu des vanités du
monde, la victime a été emmenée dans l'intérieur
du couvent, pour reparaître bientôt à une fenê-
tre grillée, au-dessus de Fautel. Ici elle a été dé-
pouillée successivement de tous ses ornements
mondains; ses beaux cheveux ont été coupés par
les religieuses et par la princesse de Piombino;
elle a été revêtue ensuite de la robe noire et son
front a été recouvert du bandeau blanc. L'infortu-
née causait gaiement ; on la voyait rire ; pas un
nuage n'a été aperçu sur sa figure épanouie, pas
LE COUVENT. 5l5
une larme n'a roulé dans ses yeux .-.des chants
doux et harmonieux se faisaient entendre; les re-
ligieuses embrassaient leur nouvelle compagne;
elles se sont agenouillées avec elle , ont entendu
la messe, puis ont disparu. Voilà ce que le pu-
blic a vu ; mais il ne verra pas ce qui doit suivre ,
lorsqu'on ne fera plus la cour à la sœur novice,
dont le sort vient d'être fixé sans retour ; lorsqu'elle
n'aura plus de rôle intéressant à jouer en public,
de beaux cheveux à couper , de belles plumes à
jeter avec dédain, de robe noire à revêtir; lors-
que le temps lui aura dévoilé certains secrets
qu'elle ne savait pas, sur ses compagnes, sur
elle-même, sur le couvent, sur le monde auquel
elle a renoncé sans le. connaître. Il lui faudra
vingt ans d'inanité, de niaiseries, et pourtant de
jalousies et de haines, pour user ses regrets!
Voilà ce que des calculs de famille préparent à
l'infortunée. Les communautés religieuses, sans
vœux irrévocables , sont des établissements utiles
sous tous les points de vue; mais c'est la plus
grande des folies que de se lier pour sa vie par
aucun autre lien que celui du mariage, comme
c'est un grand crime que de lier les autres, et
surtout ses propres enfants.
Je trouvai l'autre jour, dans un recoin obscur
de l'église de Saint-Pierre , un prédicateur ambu-
lant , dont les auditeurs en guenilles , la bouche
béante d'attention et les mains jointes , sem-
326 PRÉDICATION AMBULANTE.
blaient retenir leur souffle de peur de laisser
échapper quelques-unes de ses paroles. Telle est
l'immensité de cet édifice , qu'à une distance ,
en apparence peu considérable, de ce groupe,
on n'apercevait ni n'entendait rien. L'éloquence
populaire du prédicateur, pleine d'énergie, était
accompagnée de gestes expressifs et d'un grand
jeu de physionomie. Je l'ai vu tenir pendant dix
minutes, entre le pouce et l'indicateur de sa
main droite , une prise de tabac , que le torrent
de ses idées et la chaleur de son discours ne lui
avaient pas laissé le loisir de prendre, et qu'à la
fin il laissa tomber. Il y avait de l'éloquence dans
cette prise de tabac, et plus d'un œil humide
suivait avec admiration et inquiétude ses mouve-
ments divers à travers l'espace; pensant quel saint
homme c'était que ce prédicateur, qui oubliait
ainsi les bonnes choses de ce monde en pensant
au monde à venir. Il parla beaucoup des Ananias
modernes et du châtiment qui leur était réservé.
« Tout ce qui n'est pas absolument nécessaire aux
riches, disait-il, appartient de droit aux pauvres
et doit leur être donné. » Le sujet ne pouvait
manquer de plaire à des auditeurs peu riches ;
aussi quand on fit la quête pour celui qui parlait
tant de donner , les bajochi pleuvaient dans son
chapeau.
M. Mathias, l'auteur supposé des célèbres /?«r-
siiUs of lite rature, ayant publié à Florence une tra-
LES SONNETS. Zl'J
diiction italienne du poème anglais de Snpho, qui
y a été fort gontée, encouragé par ce succès, se
proposait d'en faire une seconde édition à Rome ,
en y joignant la traduction du Licidas de Milton ;
mais le moine franciscain, chargé de la censure
littéraire , ayant trouvé que le pape y était com-
paré à un loup, signifia au poète anglais que son
lupo ne passerait pas. Le poète cependant qui te-
nait à sa bète ne voulut rien retrancher, et le livre
n'a pas été publié. On lisait l'autre jour cette tra-
duction de Sapho à l'académie J'ihuTtiiia., et nous
y fûmes conduits. Il était six heures du soir et il
fallut attendre long- temps dans l'obscurité, gardés
par des factionnaires à moustaches , la baïon-
nette au bout du fusil , qui étaient là, nous dit-on,
pour faire honneur à l'académie. A l'ouverture
de la séance on nous lut d'abord, d'une voix chan-
tante et monotone, une longue lettre de l'auteur
de la traduction, qui lui-même dormait profon-
dément; divers poètes, parmi lesquels figurait
une dame , nous firent ensuite la lecture de leurs
propres ouvrages, sonnets pour la plupart du
genre laudatif; quelques-uns étaient en latin.
Leur prononciation, fortement accentuée, avait
une sorte de prosodie musicale et de retour pé-
riodique, sans égard au sens, comme les écoliers
récitent leur leçon. Les" Italiens parviennent à défi-
gurer le langage le plus doux et le plus harmonieux
du monde, par une certaine prononciation guttu-
328 LA BUONA MANO.
raie de la lettre r, extrêmement désagréable. Les
sonnets furent tous plus ou moins applaudis avec
une sorte de bonhomie, aimable sans doute,
mais nuisible aux progrès de l'art. On donne ici
et on reçoit des louanges trop facilement, par en-
vie de plaire , mais sans y attacher assez d'impor-
tance pour qu'on puisse être accusé de fausseté.
On craint peu le ridicule, et l'on s'y expose gra-
tuitement et sans y faire attention. La traduction
italienne de Sapho fut admirablement bien lue
par M. Feretri , poète lui-même. Le domestique
qui éclaira la compagnie, en descendant l'escalier
de l'académie , vint le jour suivant demander sa
buona mano ( son pour-boire de trois paoli ou
trente sous de France), et cinq minutes après nous
vîmes aussi paraître le domestique de la personne
qui nous avait présentés à l'académie , quoiqu'il
ne nous eût lui-même rendu aucun service. L'abus
de cette coutume de la buona mano est universel.
Bientôt après notre arrivée à Rome , je reçus un
billet de visite du cardinal Consalvi , premier mi-
nistre de sa sainteté, par un domestique portant
sa livrée qui demanda sa buona mano. M'étant
le jour suivant présenté chez son excellence, et
ayant été reçu, je pris soin, afin de motiver ma
visite , qu'il n'ignorât pas que je venais en consé-
quence de l'honneur inattendu qu'il m'avait fait.
A peine de retour chez moi, un autre domestique
du cardinal vint, comme le premier, présenter
IMPROVISATEURS ITALIENS. 3^9
sa requête ; celle-ci était motivée sur ce qu'il m'a-
vait ouvert la porte. Dînant bientôt après chez le
ministre de France, M. le comte de Blacas, je ra-
contai l'histoire de la visite du cardinal et des
hiiona mano. L'ambassadeurfit observer qu'il était
dans l'habitude de fournir au gouvernement les
noms des voyageurs qui lui étaient recommandés,
et que peut-être les domestiques du cardinal pre-
naient sur eux d'envoyer des cartes de visite à
ceux qui étaient ainsi désignés à leur maître, afin
d'avoir un prétexte pour demander de l'argent ;
il prit cette occasion de parler de la rapacité des
domestiques italiens, et ajouta que s'il savait que
quelqu'un des siens mît ainsi ses amis à contri-
bution , il les renverrait sur-le-champ. Or le do-
mestique , dans cet instant derrière la chaise de
son excellence, s'était, le matin même , présenté
chez moi pour sa huona mano.
Rien de plus commun en Italie que le talent de
l'improvisation. Des Italiens de tous rangs et des
deux sexes , amateurs ou autres , possèdent la fa-
culté de parler en vers pendant des heures en-
tières sur quelque sujet que ce soit, je devrais
dire chanter, car leur débit est modulé, ce qui,
dit-on, facilite la tâche. On assure même que les
bouts-rimés, quand on leur en donne, loin d'ajou-
ter à la difficulté , la diminuent. Les allégories per-
pétuelles dont ils font usage sont toujours mytho-
logiques. Madame D.... ayant couru quelque dan-
33o TOMMASO SGRICCI.
ger à l'occasion d'une balle mal dirigée, qui, au
lieu d'atteindre la cible, avait passé près de sa
tète, fut, comme on peut bien croire, félicitée
en vers improvisés par ses amis; tous s'accor-
dèrent à mettre Vénus , Vulcain , et les foudres de
Jupiter à contribution, reproduisant sans cesse
les mêmes images usées et rebattues sans jamais
rien d'original.
Lors même que les improvisateurs sont le plus
en verve , l'effort est encore trop apparent pour
ne pas lasser bientôt ceux qui n'y portent pas un
intérêt de convention. Hier cependant, l'j février,
nous avons entendu un improvisateur qui sort
tout-à-fait de la ligne ordinaire, et dont le talent
tient véritablement du prodige. Lorsque la com-
pagnie a été rassemblée , on a demandé des sujets
qui ont été fournis par plusieurs étrangers de
notre connaissance qui n'avaient aucun rapport
avec l'improvisateur, et ne pouvaient être soup-
çonnés de s'entendre avec lui. Trois de ces sujets
ont ensuite été tirés au hasard de la boîte où ils
avaient tous été jetés. Ces préparatifs terminés,
j\L Tomniaso 6^r/c« s'est présenté , et j'avoue que
la première vue ne m'a pas prévenu en sa faveur.
C'est un joli petit homme de vingt-cinq à vingt-
six ans, que sa démarche incertaine et sa mise
recherchée auraient pu faire passer pour une
femme déguisée, sans les touffes noires qui om-
brageaient les deux côtés d'un visage mâle et très
TOMMASO SGRICCT. 33l
expressif. Il portait des escarpins de maroquin
jaune, et un pantalon blanc comme la neige; des
diamants brillaient sur tous ses doigts, et un
collet de chemise , brodé et rabattu sur les épau-
les, laissait voir son col à découvert. Après avoir
lu attentivement les sujets qui lui étaient donnés,
lo l'Armure d'Achille, 20 la création du monde,
3o Sophonisbe; et, après s'être recueilli un mo-
ment, il a commencé sans récitatif, sans chant,
sans l'accompagnement d'instrument dont la plu-
part des improvisateurs empruntent le secours.
Aucune hésitation, aucun effort ne se faisait aper-
cevoir, et à peine répétait- 1- il quelquefois le
même vers. Les deux premiers sujets l'occupèrent
une heure et demie. Le plaisir que donnait cette
facilité admirable était cependant mêlé d'une cer-
taine inquiétude; on s'attendait à voir tarir la
source de cette harmonie; on Iremblait enfin de
le voir tomber d'une si grande hauteur. Cepen-
dant cette chute n'arrivait point; toujours la même
élocution facile, la même verve, le même jeu de
physionomie; on aurait cru entendre un acteur
exercé, sachant parfaitement bien son rôle. Il nous
arrivait par moment de penser que ce que nous
entendions était nécessairement étudié , et qu'on
trompait notre crédulité; cependant lorsque nous
nous rappelions la manière dont les sujets avaient
été donnés, il fallait bien abandonner cette idée.
Les Italiens ne perdaient pas l'improvisateur de
332 TOMMASO SGRICCI.
vue un seul instant, et leur attention n'était in-
terrompue que momentanément par des applau-
dissements vifs et courts, suivis du plus grand si-
lence.
Si nous avions admiré la facilité avec laquelle
M. 5oT/<?c^'avait ainsi improvisé deux petits poèmes,
quel fut notre étonnement , lorsqu'il nous donna
une tragédie en trois actes, qui ne lui coûta pas
plus d'efforts ; les personnages étaient Sopho-
nisbe et son mari Syphax , supposé mort , Massi-
nissa et Scipion, Barca, suivante de Sophonisbe ,
un soldat romain. Revenus de notre première
surprise, nous pûmes donner toute notre atten-
tion au sujet de la tragédie. Le récit que je vais
en faire a été communiqué à plusieurs des audi-
teurs italiens , qui l'ont trouvé juste.
Barca se présente sur la scène , et exprime ses
regrets sur les malheurs de sa maîtresse ; elle l'a
laissée , dit-elle, sur son lit, plus pâle que le linge
sur lequel elle repose ; ses femmes préparent les
ornements dont elle doit être parée à la cérémo-
nie de son mariage, mais elle n'a pas le courage
de s'en occuper elle-même et reste enveloppée
de ses habits de deuil. Sophonisbe entre; elle
avoue à Barca qu'elle a autrefois aimé Massinissa ,
mais qu'elle abhorre l'idée de s'unir à l'ennemi de
son pays. Massinissa se présente transporté de joie
à l'approche de son mariage avec Sophonisbe;
elle cherche à lui persuader d'abandonner les Ro^
TOMMASO SGRICCI. 333
mains. Il lui demande alors quelles sont les qua-
lités qui lui ont mérité son estime? Ce ne sont
pas les charmes de sa figure, ni la force de son
bras, mais plutôt la loyauté de son caractère et
la fidélité de son cœur; ce cœur lui dictera-t-il
de trahir les Romains et Scipion son ami et son
bienfaiteur? Il la presse longtemps de ne pas dif-
férer son bonheur, et ne lui cache point que c'est
le seul moyen d'éviter d'être conduite captive à
Rome et d'orner le triomphe du vaincjueur. Cette
considération semble lever ses derniers scrupules;
elle se laisse conduire à l'autel où elle est sur le
point de recevoir les vœux de son amant, lors-
qu'un soldat se présente tout-à-coup , interrompt
la cérémonie, et leur commande de se séparer au
nom de Scipion et du peuple romain. Massinissa
s'écrie que Scipion est son ami et non son maître,
qu'il lui sacrifierait sa vie, mais jamais son amour.
Scipion lui-même paraît , et Sophonisbe se re-
tire. Le Romain se prononce fortement contre
l'union projetée , qui rendra Massinissa l'ennemi
de son pays. Celui-ci dépeint, avec tout l'enthou-
siasme de la passion la plus ardente , les vertus
de son amante ainsi que ses charmes , parle
de la foi qu'il lui a jurée , et déclare qu'il ne
peut l'abandonner. Scipion se rend enfin , mais
déclare que c'est au risque d'encourir l'indigna-
tion du peuple romain. Barca seule occupe en-
core la scène ; un soldat déguisé se présente à
334 TOMMASO SGRICCI.
elle , demande à parler à Sophonisbe , et lui re-
met 1111 anneau, qu'elle connaît être celui de
son mari. Il vient , dit-il , remplissant les der-
niers ordres que celui-ci lui donna en mourant ,
l'arracher à l'esclavage et lui offrir un asile ; elle
refuse de le suivre , dit que peut-être il est l'as-
sassin de Syphax , auquel il a pris cet anneau.
Le soldat lève alors la visière de son casque ; il
n'est autre que Sypliax lui-même ! Sophonisbe
est sur le point de s'évanouir. Syphax lui dit
qu'il sait trop qu'elle ne l'a jamais aimé ; qu'elle
s'était donnée à lui par obéissance et non par
choix ; mais l'abandonnera-t-elle dans son mal-
heur ? Après quelques instants , elle lui déclare
qu'elle est résolue de le suivre. Il lui parle alors
d'un passage souterrain qui conduit du temple
de Jupiter au bord de la mer , où une barque
les attend : minuit sera l'heure du rendez-vous.
Massinissa , cependant , impatient d'achever la
cérémonie , interrompue à l'autel , rejoint So-
phonisbe. Avant de s'y laisser conduire , elle
écrit quelques lignes à Syphax , pour lui jurer
fidélité et lui renouveler la promesse qu'elle lui
a faite de se trouver au lieu indiqué : Barca se
charge de la lettre.
Scipion et un soldat romain occupent main-
tenant la scène ; celui-ci rapporte à son général
qu'examinant , par curiosité , certaine grotte ob-
scure , près de la mer , une femme inconnue lui
TOMMASO SGRICCI. 335
avait remis un billet , accompagné de quelques
discours mystérieux , et avait disparu. ( L'impro-
visateur s'est ici servi de quelques expressions
triviales , qui ont excité im moment la gaieté
parmi les auditeurs ; mais il n'en a yjoint été dé-
concerté. ) Le général loue la prudence du sol-
dat , ouvre la lettre ; et , quoique satisfait d'ap-
prendre ce qu'elle lui découvre, il n'en prend pas
moins occasion de se répandre en injures assez
peu originales contre les femmes en général , et
surtout contre Sophonisbe , dont son ami était
sur le point d'être la dupe.
Cependant Massinissa conduit son amante à
l'autel de Junon, où elle lui engage toute la foi
dont elle peut disposer ( équivoque qui n'est pas
tout-à-fait excusable ) , lorsque Scipion entre et
remet la lettre fatale à Massinissa. La cérémonie
est interrompue , et Sopbonisbe se retire. Mas-
sinissa , furieux , jure de tuer son rival dans ses
bras. Minuit arrive ; Syphax est surpris dans le
passage souterrain et attaqué par Massinissa, qui
le blesse mortellement : il se plaint en tombant
d'avoir été trahi par Sophonisbe. Celle-ci paraît,
se précipite sur son époux mourant , qu'elle re-
connaît publiquement , puis se donne la mort.
L'improvisateur, sans prononcer jamais le nom
des personnages, a su les désigner clairement par
de simples inflexions de voix et quelquefois en
changeant de place. Il s'est servi du vers blanc ,
336 TOMMASO SGRICCL.
de sept syllabes , en usage en Italie pour les su-
jets héroïques ; mais les chœurs , introduits assez
fréquemment , étaient en vers riniés de quatre
jusqu'à douze syllabes. Il a parlé deux heures et
demie , et il est mort deux fois : une fois sur le
plancher pour les amateurs anglais probable-
ment, et une autre fois dans son fauteuil, suivant
les bienséances françaises, mais toujours égale-
ment bien , avec énergie , avec grâce , sans rien
outrer , et fort naturellement. Sa belle voix de
basse était tout-à-fait exempte de la prononcia-
tion gutturale de Fr, qui gâte si souvent la douce
harmonie de l'italien. Livré à son inspiration , le
jeune fat a fait place au poète, et je répondrais
bien qu'il ne s'est pas souvenu une fois de ses ba-
gues et de ses breloques.
Son grand défaut a été l'abondance ; avec un
peu plus de loisir il aurait pu réduire son ouvrage
de moitié , et en aurait doublé le mérite ; cepen-
dant, cette abondance même est, après tout , ad-
mirable. Parler en vers, souvent rimes, pendant
deux ou trois heures , serait d^jà une tâche as-
sez laborieuse , lors même que l'on n'articulerait
que des mots vides de sens ; mais composer une
histoire intéressante , faire parler plusieurs inter-
locuteurs conformément à leur caractère , lier
les événements et arriver à un dénouement dra-
matique , produire enfin une tragédie, bonne ou
mauvaise , impromptu , n'en fut - ce même que
TOMMA.SO SGUICCI. 337
l'ombre , cela semble à tout le monde , excepté
aux Italiens eux-mêmes , un véritable prodige.
Voici comment ils expliquent l'étonnante faculté
qu'ils possèdent, presque tous, du plus au moins.
« L'harmonie naturelle de notre langue, disent-
ils , et les facilités qu'elle offre pour la poésie ,
nous induisent en tentation poétique. Dès notre
première jeunesse nous faisons des vers, et notre
mémoire , remplie de ceux de nos meilleurs poè-
tes , fait la moitié des frais de la composition.
Peu à peu , nous nous accoutumons à y trouver
des figures poétiques toutes faites, sur certains
sujets principaux qui reviennent toujours.
ccll y a dans notre imagination un tiroir pour
chacune des grandes passions humaines , et pour
les phénomènes principaux du ciel et de la
terre. Celui de la mythologie est le plus grand,
celui de la nature le plus petit. L'art consiste à
savoir à point nommé mettre la main sur le bon
endroit; nous ne nous piquons pas d'originalité,
de naturel , ni de goût enfin ; nous sommes poè-
tes à la manière des faiseurs de bouts-rimés , de
logogryphes et de charades. » La fureur de l'im-
provisation a gâté le talent de plus d'un poète.
L'on donnait à un de ces faiseurs de tours de
force en poésie six sujets quelconques ; il impro-
visait un vers sur chaque sujet successivement ,
le septième vers donnant la seconde ligne du
premier sujet, le huitième vers la seconde ligne
I. 2 2
338 TOMMASO SGRICCI.
du second sujet, et ainsi de suite; six secré-
taires prenant cLaciin à*leur tour le sixième vers
de la longue tinde incohérente, se trouvaient
avoir écrit six poèmes distincts, dont le sens, in-
dubitablement fort médiocre, était au moins suivi
et régulier. Quand Philidor conduisait plusieurs
parties d'échec à la fois, sur des tables placées
derrière lui, et les gagnait toutes, il répondait
à ceux qui lui en témoignaient leur surprise , qu'il
voyait les jeux rangés dans sa tète. L'improvisa-
teur des sept poèmes simultanés les voyait aussi,
et telle était la force de sa mémoire, qu'il y voyait
également classés tous les lieux communs dont il
pouvait avoir besoin, et les tirait mécaniquement
de leurs cases respectives, comme un homme de
cabinet tire de ses tablettes le livre dont il a
besoin, sans hésiter un moment, entre les dix
mille volumes dont sa bibliothèque est composée.
Le pianiste hésite-t-il un moment sur la touclie où
il doit mettre le doigt, la regarde-t-il, y pense-t-il
le moins du monde? et vous qui parlez, songez-
vous aux règles de la grammaire? Votre science
est celle de l'habitude, et c'est aussi celle de l'im-
provisateur. Le spectacle extraordinaire que nous
a donné M. Sgricci n'est donc pas absolument
un miracle; on voit qu'il rentre dans les possibi-
lités physiques et s'explique jusqu'à un certain
point. L'auditoire était en grande partie composé
de rivaux dans l'art de l'improvisation; cependant
TOMMASO SGRICCI. 339
îeur admiration parut extrême; d'un mouvement
spontané, ils se précipitèrent autour du poète à
la fin de son récit dramatique, et l'emportèrent
en triomphe au milieu dès acclamations générales.
Tommaso Sgricci est le fils d'un avocat d'Arezzo,
élevé à l\iniversité de Florence et destiné à la
profession de son père; mais il fut entraîné par
son penchant pour la poésie , ou du moins pour
l'improvisation. Ses amis assurent que sa conver-
sation, pleine de feu, rappelle le tour d'esprit
d'Alfieri ,• au reste il n'écrit point et cela est pru-
dent; quelques sonnets que j'ai vus de lui n'avaient
rien de remarquable; ils n'offraient que de la
mythologie bien usée et des lieux communs sur
la nature, que les Italiens observent peu. Quoique
M. vSgricci fasse ressource de son talent, et que
les billets d'admission se paient, cependant il ne
veut point parler sur le théâtre et emprunte
pour ses séances un appartement dans un pa-
lazzo.
Il y a ici une école de peinture , entretenue par
le roi de Prusse, et les élèves, admirateurs enthou-
siastes de leur compatriote AlbertDurer, semblent
croire que l'art a rétrogradé depuis cet artiste.
Ils préfèrent le Perugin à son disciple Raphaël,
et je les ai vus occupés à peindre sur un fond
d'or, ce qui remonte encore plus haut qu'Albert
Durer.
Quelques-uns d'eux poussent, dit-on, l'esprit de
2a.
'df^O LES PEINTRES ALLEMANDS.
restauration, jusqu'à dessiner les figures vues de
face sur la pointe du pied, parce que dans le 12 "*
siècle, l'art ne s'était pa^ encore corrompu au
point de dessiner en raccourci.
Le ministre de Prusse a prêté à ces jeunes
Allemands plusieurs chambres pour y exécuter
des fresques ;mais peu fidèles à leurs propres prin-
cipes, ils font, sans s'en douter, du Raphaël au lieu
de faire du Perugin. Leur travail m'a paru montrer
tout le goût qu'ils tâchent de ne pas avoir, et aussi
peu de sécheresse et de dureté que le système
qu'ils ont adopté pouvait le permettre. Un de ces
sectaires, étendant la main, demandait d'un air
triomphant si le contour n'en était pas par-
faitement défini, et s'il avait rien de ce vague
des prétendus bons coloristes. Leur harmonie
tant vantée, ajoutait-il, n'est pas l'harmonie de
la nature. « Vous dites cpie nous sommes durs,
« je réponds que nous sommes vrais! » En vain
leur fait-on observer que les couleurs ne pouvant
donner au relief des objets toute la force de la
nature , il faut bien affaiblir leurs contours , si
l'on veut reproduire l'effet de ce que nous
vovons. Les peintres ne peuvent nous donner
qu'une traduction de la nature faite dans une
langue fort inférieure à l'original; la vouloir lit-
térale, serait en faire la caricature; l'art ne peut
que réveiller l'idée de cet original et non en
donner l'exacte copie.
LES Pl'lNTRES ALLEMANDS. 34 I
Ces prétendus imitateurs en peinture ressem-
blent à ces musiciens qui composent ce qu'ils
appellent une bataille, et font entendre le fracas
du canon sur la timbale retentissante, et le cli-
quetis des épées sur le violon, ou bien qui imi-
tent le sifflement de la tempête, en faisant crier
le bec de la clarinette; ils produisent bien la
même nature de bruit, mais pas du tout la même
impression. Il y a des attrapes en peinture , que
l'on croit être des imitations exactes, à s'y mé-
prendre , d'une déchirure dans la toile d'un ta-
bleau; d'un clou qui la perce, d'une mouche
sur le nez du principal personnage, etc., etc.
Mais si on y regarde de près, cette imitation,
prétendue exacte, n'imite que l'effet. C'est la
charge, bien plus que l'imitation de l'accident ou
de l'objet représenté.
L'imagination a autant de part aux succès du
peintre en ce genre , qu'elle en a à ceux du ven-
triloque, lorsqu'il fait croire qu'il jette sa voix à
droite ou à gauche, sous terre ou dans les airs,
tandis que l'oreille sans imagination ne l'enten-
drait venir que de sa bouche.
Les élèves de l'académie prussienne, non con-
tents de suivre dans l'étude des beaux arts les
lumières du moyen âge , cherchent à se donner
à eux-mêmes des tournures de ce temps-là , por-
tent l'habit court, serré d'une ceinture, le col
nu et autant de barbe que leurs jeunes visages.
34^ LES PEINTRES ALLEMANDS.
peuvent en fournir, au grand étonnement des
Romains, qui ne savent que penser de ces héros
de mélodrame.
Il y a évidemment dans le caractère moderne
allemand, une certaine exagération, un manque
démesure et de naturel ; il semble que, las de s'en-
tendre dire qu'ils sont les portefaix de la lit-
térature et des beaux-arts, ils veulent à toute
force se faire une réputation d'excentricité dans
les idées, comme àeforcenerie dans les passions,
au lieu du flegme qui leur était attribué. Mais en
dépit de toute cette misérable affectation, leur
constance dansles travaux, leur véritable sensibilité
et surtout leur penchant à la solitude, multiplient
de plus en plus parmi eux les savants du premier
ordre, les grands poètes et les penseurs originaux.
Tout récemment, revenant chez moi assez tard ,
je rencontrai dans l'obscurité six ou huit hommes,
chantant en parties délicieusement, et je les suivais
depuis long-temps de rue en rue dans l'obscurité,
lorsque, s'arrétant, ils se mirent à causer entr'eux.
Je reconnus alors que c'étaient des Allemands
qui sérénadaient ainsi les enfants de Melpomène,
beaucoup mieux que ceux-ci ne savent le faire;
car les chants populaires, en Italie, ne sont pas
beaux, et l'on trouve très rarement un piano
dans une maison , de sorte qu'à moins d'avoir une
belle voix, on n'y pratique pas la musique et on
en perd le goût.
LE PAPE, 343
Le pape officiait en personne, ce matin, au
Quirinal, et sa musique était, comme à l'ordi-
naire, admirable. C'était, je crois, à l'occasion
d'un nouveau cardinal, et le sacré collège, qui
occupait les trois côtés d'un carré dont le trône
pontifical formait le quatrième, a joué le rôle
principal dans cette solennité. Le chef de file,
parmi les cardinaux, s'est levé d'un air solennel,
et plaçant ses deux mains sur la poitrine du car-
dinal son voisin de droite, leurs deux têtes véné-
rables se sont inclinées l'une vers l'autre, et on
les a vus s'embrasser sur les deux joues. Après
avoir ainsi reçu le baiser fraternel, le second car-
dinal , se levant à son tour, a croisé les mains sur
sa poitrine dans une attitude de recueillement
béatifique et a fait plusieurs fois le signe de la croix.
Passant alors du rôle passif au rôle actif, il s'est
tourné , plein d'amour, vers la troisième émi-
nence et lui a rendu le baiser fraternel qu'il ve-
nait de recevoir. L'extase et la tendresse se sont
ainsi propagées d'une éminence à l'autre, pendant
une bonne heure, et comme il y en avait une
soixantaine, cela faisait un baiser par minute, ce
qui n'était pas mal pour des personnes, presque
toutes d'un âge très mûr, et point ingambes. Le
cardinal Fesch s'en est acquitté à merveille ; per-
sonne ne baisait avec plus de ferveur et ne faisait
le signe de la croix plus souvent ni de meil-
leure grâce. Sa Sainteté avait cependant l'air de
344 FÊTES DE NOËL.
s'ennuyer mortellement, et n'a pas été moins sa-
tisfaite que nous de voir finir tout cela. Nous n'a-
vions jamais vu un si grand rassemblement de
voitures à Rome qu'en cette occasion , et la cour
du palais Quirinal en était toute rouge , les livrées,
les harnais, les rênes, les plumes mêmes sur la
tête des chevaux, étant de cette couleur; tandis
que les ressorts des voitures, le timon, etc.,
étaient dorés.
Dans le moyen âge , la fête de Noël était célé-
brée par certaines réjouissances qu'on appelait
[siféte des fous, la procession de l'âiié, etc., etc.,
accompagnées d'hymnes et de chansons grossiè-
res , obscènes même et profanes; mais, de nos
jours , cette fête est plus décemment célébrée par
trois messes qui indiquent mystérieusement le
période avant la loi, popuhis gentium qui ambit-
iahat in tenehris ; l'établissement de la loi, lux
fulgebit hodic ; la rédemption, ^«er/Zûr/i'U est nohis.
Chaque église expose, en outre, les reliques
qu'elle. possède, ainsi que des représentations
grossières, en cire, en bois, en terre, de la crè-
che, de la sainte famille, etc., etc. Nous admirâ-
mes cependant beaucoup une représentation de
cette espèce , que l'on montre pour de l'argent ,
dans une maison particulière. Bien que puérile
dans la description , l'effet en est certainement
très remarquable, k travers l'étable, où est la
crèche, la sainte famille, etc.; et par une fenêtre
vi:tj£S de woel. 345
qui se trouve vis-à-vis de la porte que les specta-
teurs ne passent pas, on découvre un vaste paysage,
des prés, des bois, des villages d'où s'élève de'
la fumée, des rochers, des montagnes et le ciel.
Or, de tout cela, il n'y a de réel que le ciel et la
fumée; je dois pourtant y ajouter les prairies qui
sont de gazon véritable; mais, les rochers sont de
liège, les montagnes de toile peinte, et les villages
de carton. L'on a peine à se persuader que l'objet
que l'on a sous les yeux n'est pas réel , et qu'au
lieu d'une douzaine de lieues, il ne couvre que
quelques pieds de surface horizontale. Avec ce
moyen, il n'y a pas de point de vue que l'on ne
puisse imiter à s'y tromper. La foule se porte sur-
tout à l'église de Santa Maria cV Ai^aceli ^ sur le
Mont Capitolin, pour adorer il sacro hamhino
(l'enfant Jésus), et l'on voit beaucoup de gens mon-
ter à quatre pattes les 124 marches de marbre
blanc de la scala j«/2to (l'échelle sainte), qui y con-
duit, dans l'espoir d'obtenir, par l'intercession du
sacro bamhino, le gros lot à la loterie. Au reste,
César, avant eux, monta par ces mêmes escaliers,
et de la même manière , pour obtenir aussi
le gros lot , mais dans une autre loterie. Les
Romains modernes, aussi superstitieux que les an-
ciens , tirent des présages de toutes sortes de cho-
ses; du nombre d'assassinats d'un criminel exé-
cuté, du nombre de ses comphces, du nombre de
346 FÊTES DE NOËL.
ses dents, etc., etc. C'est ce qu'ils appellent les
numeri deW impiccato.
La veille de Noël, au soir, des centaines de
marchands crient dans la rue des images du bam-
bino^ à très bon marché. Des centaines de chan-
teurs font entendre, à de nombreux auditeurs,
des hymnes sur la nativité , en s'accompagnant de
la mandoline. Le hamhino cVAraceli^ exposé à la
vue des fidèles pendant la troisième messe , a été
fait d'un morceau d'olivier pris sur le mont des
Olives, par un moine franciscain, au commence-
ment du siècle dernier. Aussitôt que le moine eut
façonné sa bûche en hamhino , on vit les couleurs
lui monter au visage, pour ne plus pâlir. Une
foule de malades se font apporter; quelques-uns
d'entre eux s'en vont guéris , et il y a certainement
beaucoup de ces cures aussi bien constatées qu'au-
cun fait puisse l'être par des témoignages humains.
La foi sans bornes a ses miracles.
On voit des enfants de huit à dix ans monter
sur l'autel, et débiter ex tempore^ d'une petite voix
grêle, des lieux communs sur le bamhino ^ que le
peuple prend pour des paroles révélées, et qui
font pleurer de joie pères et mères. Le six jan-
vier, les trois rois de l'Orient attirent de nouveau la
foule , composée en grande partie des gens de la
campagne , qui passent la plus grande partie de
la journée sur les marches du long escalier, assis
BOîf APARTE. 347
au soleil, quoiqu'au milieu de l'hiver, se racon-
tant les uns aux autres, en parfaite simplicité,
des histoires de miracles, tout en mangeant leur
provision de châtaignes. Ces paysans étaient plus
mal vêtus, plus sales, et de plus mauvaise mine
que les gens de la ville; la plupart avaient l'air
malade ; on trouve cependant , çà et là , des
femmes d'une beauté extraordinaire, parmi les
pauvres comme parmi les riches, à la campagne
comme à la ville, qui montrent ce que les Romains
pourraient être; mais , comme il y a chez tous un
manque total de culture d'esprit, la pauvreté du
corps défigure les uns , celle de l'ame les autres ;
si les Romains avaient à manger et à penser , ce
serait encore un grand peuple.
Rome, YQ janvier. Un magistrat de haut rang,
mais de peu de pouvoir , le sénateur de Rome ,
D. Giovanni Patrizi., vient de mourir. Il était fort
estimé , et sa mort a rappelé le souvenir des per-
sécutions qu'il avait endurées sous Bonaparte.
Soupçonné, avec raison probablement, d'être du
nombre des mécontents, on voulait le forcer à
envoyer ses fils au collège delà Flèche, en France;
il s'en défendit long-temps, et à la fin les éloigna
secrètement; il fut alors arrêté, le 26 novembre
1 8 1 1 , arraché du sein de sa famille , et envoyé au
château d'If, où il resta jusqu'à la chute de l'em-
pereur. Le commissaire général, à Marseille, M. de
Permont, qui avait ordre d'ouvrir ses lettres, a
348 LE THEATRE.
tlit depuis à sa sœur, madame la duchesse d'A-
brantès , actuellement à Rome , et de qui je tiens
la chose, que le désespoir qu'elles peignaient au-
rait touché le cœur le plus dur. Lamort prématurée
de ce magistrat, à l'âge de quarante-deux ans, est
attribuée aux suites de son emprisonnement.
On voit, sur la place d'Espagne, ime longue
rampe formée de i3'2 marches, qui conduit à
Trinità del monte; elle est ordinairement occupée
par des jeunes gens du peuple et des mendiants
qui jouent aux cartes, jurent et se querellent du
matin au soir ; il en est de même sur les degrés
de presque toutes les églises et dans tous les au-
tres endroits propices. Telle est l'éducation que
reçoit le peuple à Rome; je dois répéter ce que
j'ai observé ailleurs, c'est que la plupart des men-
diants sont estropiés, ce qui ne peut être attribué
aux manufactures puisqu'il n'y en a point , mais
bien au peu de soins donnés aux enfants, et aux
désordres de leur première jeunesse.
Le Tibre est débordé et les rues basses de Rome
sont sous l'eau; ceci n'est rien cependant com-
paré aux inondations marquées sur deux piliers
au port de Ripetta ; on y voit des marques de
grandes eaux, dix-huit pieds au-dessus des lues
adjacentes, et le courant étant très rapide, une
bonne moitié de la ville a dû se trouver dans le
plus grand danger d'être emportée.
Les représentations théâtrales ne sont qu^ to-
LE THJiATRE. 34(>
lérées ici pendant quelques jours, avant et après
le carnaval. Le.s théâtres eux-mêmes sont exprès
cachés par des maisons qui en dérobent la vue.
Un d'eux (le théâtre Vallé) est assez beau et surtout
très propre , comme ils le sont généralement en Ita-
lie. Nous avons assisté à un opéra dans le milieu
duquel un grand ballet, qui n'y avait aucun rap-
port, s'est trouvé intercalé, et cela s'accorde avec le
goût du public qui ne fait aucune attention à l'en-
semble. Des morceaux de différentes pièces de
théâtres, opéras et autres, sont souvent entre-
mêlés, une scène de l'un et une scène de l'autre,
alternativement.
La danse ici consiste en tours de force sans
grâce et quelquefois peu décents; il m'est venu
dans l'esprit que si les puces etles sauterelles étaient
un peu plus grosses, elles feraient fortune sur le
théâtre italien par l'énergie de leurs mouvements.
Il faut cependant convenir que les acteurs italiens
ont un certain naturel trivial qui n'est pas sans
mérite , et qu'ils sentent vivement. Le pathétique ,
quelque plat qu'il puisse être , est ordinairement
applaudi par le public avec plus de bonhomie
que de goût. Les femmes , sur le théâtre italien ,
sont toujours représentées comme méprisées des
hommes qui néanmoins sont leurs esclaves. Il
n'est pas permis à Rome de jouer les tragédies
d'Alfiéri.
Le \% jawier. Toute la gent quadrupède, -a
35o BÉr,"ÉDICT10N DES QUADRUPÈDES.
Rome et dans ses environs, avait été ce matin
rassemblée devant l'église de Santa Maria Mag-
giore^ pour y recevoir, an nom de Saint- Antoine,
la bénédiction donnée par un prêtre en aube et
en chasuble. On y voyait des bœufs et des vaches ,
de misérables chevaux, des ânes, des mulets cou-
verts de plaies et d'une effrayante maigreur, mais
ornés de nœuds de rubans et de fleurs artificielles.
Le roi d'Espagne y avait aussi envoyé son magni-
fique attelage de six chevaux noirs à tous crins;
mais ceux du pape n'y étaient pas, ayant tout ce
qu'il leur faut sans sortir de chez eux. L'on dit
que les chiens et les chats ne sont pas exclus du
bienfait de cette bénédiction. Le prêtre aspergeait
d'eau bénite chaque animal individuellement, et
répétait constamment les paroles suivantes : Per
intercessionem heati Aiitoiiii abhatis hœc animalia li-
herantur à malis , in nomine Patris et Filii et Spiri-
tûs Sancii , amen !
L ancienne via Flaminii , qui divise Rome en
deux parties égales, porte à présent le nom de
Corso à cause des courses de chevaux qui y ont
heu chaque année , le dernier jour du carnaval.
Ce même Coiso^ qui a près d'un mille de lon-
gueur, est la promenade favorite où les belles
dames et leurs cavaliers , par manière de plaisir
et d'exercice salutaire, se font mener en voiture
sur les trois heures, allant et revenant au pas,
dans le fort de la chaleur, entre deux murs qui
LE CARNAVAL. 35l
réfléchissent l'ardeur du soleil , mais c'est sur-
tout pendant le carnaval qu'il y a foule. D'un bout
à l'autre du Corso, on voit pendre, de toutes les
fenêtres , des morceaux d'anciennes tapisseries de
damas cramoisi, galonnées en or, et le public
occupe, en payant, des sièges pratiqués le long
des maisons. Pendant la semaine qui précède les
courses, les chevaux sont, chaque jour, conduits
le long du Corso, pour les y accoutumer, et on
leur donne l'avoine à son extrémité où la course
doit finir.
Le 2 1 janvier les boutiques, ouvertes de meil-
leure heure qu'à l'ordinaire , étalaient sur des
mannequins une grande quantité de masques et
d'habillements fantastiques; on y voyait aussi
de grands paniers pleins de dragées, faites avec
de la puzzolana (terre volcanique), blanchie
avec de l'eau de chaux; on en expliquera l'u-
sage. A deux heures, des détachements de sol-
dats ont parcouru le Corso; et la cloche du
Capitole , qui sonne seulement dans les gran-
des occasions , a donné le signal de la masclie-
rata. Les voitures alors ont commencé à circuler
lentement sur deux lignes , au milieu d'une im-
mense foule de gens masqués, ou sans masques,
qui remplissaient tout l'espace vacant, et se trou-
vaient en contact immédiat avec les chevaux et
les roues des voitures. La plupart des masques
paraissaient moulés sur les visages de statues an-
352 LES MOllTS,
tiques , siirlout celle de la Vénus du Capitule ; mais
tous ces petits visages blancs, si graves et si tran-
quilles , avaient l'air fort insignifiant.
C'est l'usage ici de porter les morts à leur der-
nière demeure sur une litière et le visage décou-
vert ; la cérémonie a lieu le soir, aux flambeaux,
et des hommes, affublés d'un sac (penitenti) percé
de trous, pour les yeux , le corps ceint d'un cor-
don , un livre et un cierge à la main , suivent le
convoi en chantant. La vue de ces fantômes est
imposante , et l'on ne saurait se défendre d'une
profonde émotion lorsque , rangés autour du
mort , qui repose à leurs pieds sur le pavé de
l'église , leurs chants invoquent encore pour lui
la miséricorde divine; lorsque, pour la dernière
fois , ils éclairent son visage, lorsqu'après s'être
agenouillés autour de lui, en prières, ils éteignent
leurs flambeaux et le livrent à la nuit , à la so-
litude, au silence, au temps, qui n'aura plus de
fin. Le drame est fort de choses et de situation ;
il ne saurait être mal joué ; le principal acteur
est toujours bien dans son rôle, et n'a pas besoin
de souffleur. Quant aux autres, ils n'ont qu'à
laisser faire leur sac , leur livre , leur flambeau
qui brille , et leur flambeau qui s'éteint : l'ima-
gination du spectateur fait le reste.
Un soir , après l'heure du Corso , et lorsque
les masques dispersés se retiraient , nous vîmes,
de nos fenêtres , un de ces convois funèbres tra-
LE CARNAVAL. 353
verser la place d'Espagne. Il fut i-encontré , au-
près de la via Frattinn , par une troupe de mas-
ques , dont les petits visages blancs , si graves et
si tranquilles, re&tèrent un moment fixés sur
l'autre petit visage blanc qui passait : celui-ci
était aussi im masque, qui se retirait après avoir
joué son rôle, et comme eux allait se reposer,
mais pour ne plus recommencer.
Ces masques ne cherchent guère à soutenir
un caractère quelconque , et les poignées de
confetti^ qu'ils se jettent, tiennent lieu de vivacité
et d'esprit ; les rues en sont toutes blanches ;
personne n'est épargné , et les voitures en sont
accablées. Le ministre d'Autriche (prince Rau-
nitz), dans une voiture ouverte, avait l'air d'un
meunier ; mais le ministre de France ( M. le
comte de Blacas ) , levant les glaces de la sienne ,
se contentait d'abandonner aux confetti les livrées
écarlates de ses laquais. Un immense char se fai-
sait remarquer dans la file des voitures, plein de
inatti (fous); ils étaient au moins vingt, pourvus
de sacs et de barils pleins de confetti. Comme un
vaisseau de ligne , au milieu de frégates, ses bor-
dées de tribord et de bâbord éloignaient le feu
de l'ennemi et le réduisaient au silence. Cette
énorme machine était traînée par deux pauvres
haridelles , attelées avec des cordes , mais d'ail-
leurs couvertes de rubans , de fleurs artificielles
et de grelots. Lorsque le char s'arrêtait , ils
I. 23
354 LE CARNAVAL.
avaient peine à le remettre en mouvement, et ,
une fois , n'en pouvant venir à bout , toute la
ligne de belles voitin-es fut, de proche en proche,
aTrétée un bon quart d'heure , malgré le zèle
des passants, qui aiguillonnaient les rosses du
bout de leurs cannes ou de leurs parasols , ou
qui poussaient à la roue.
Telle est la passion du peuple pour ces amu-
sements, que les plus pauvres prennent soin
de mettre dans le salvadanajo (cache-maille, ou
tire-lire) leur baîoco par jour, pour la masche-
rata prochaine, économie qu'ils ne voudraient
faire pour rien au monde. Le peuple se condui-
sait décemment ; point de querelles , malgré les
confetti^ qui aveuglaient bien des gens.
Il est vrai que la police est aux aguets , et ar-
rête , in limine , toutes voies de fait , principale-
ment de la part des cochers. Une ingénieuse ma-
chine, il ccwaletto, est là en permanence, durant
le carnaval, et les délinquants y sont pris par
les pieds, et quelquefois flagellés sans forme de
procès, ce qui est une faveur insigne qu'on leur
fait; car les procès ici sont bien plus redouta-
bles encore que les supplices.
Autrefois le Cbrso devenait , pendant le carna-
val , une sorte d'Olympe ambulant , où tous les
dieux et toutes les déesses de l'ancienne mytho-
logie étaient reproduits dans leurs costumes res-
pectifs; mais la mythologie a tellejnent passé de
COURSE DE CHEVAUX. 355
mode, que, même en Italie , son dernier refuge,
les improvisateurs et les faiseurs de sonnets lui
restent seuls fidèles.
Au milieu de la licence des confetti^ i^ y a pour-
tant quelques lois du combat observées. Les gens
sans masque ne doivent pas s'en jeter les uns
aux autres , mais seulement aux masques , et
ceux-ci à tout le monde. Les laquais, montés
derrière les voitures , doivent s'épargner récipro-
quement, et surtout respecter les maîtres. Ce-
pendant, les nombreux étrangers qui se trouvent
à Rome, ignorant les règles, n'y regardent pas
de si près, et la petite guerre devient quelquefois
une mêlée générale et acharnée. Au bruit de
deux coups de canon, qui se sont fait entendre,
le premier à quatre heures et le second quelques
minutes après, les voitures se sont immédiate-
ment éloignées. Un détachement de dragons a
parcouru le Corso au galop, pendant qu'une
double ligne d'infanterie maintenait au milieu le
passage libre; on n'y voyait plus que quelques
malheureux chiens, effrayés de se trouver seuls,
qui couraient éperdus le long de la ligne , cher-
chant à se faire jour à travers les jambes des
soldats et des spectateurs. A la fin , une rumeur
confuse annonce que les chevaux viennent de
s'élancer dans la carrière ; on les voit venir, verntre
à terre, sans cavaliers ; leurs queues et leurs criniè-
res brillent de paillettes d'or; le pavé étincelle sous
23.
356 LK CARNAVAL.
leurs pieds , des mèches allumées étincellent sur
leurs flancs; mille cris de joie s'élèvent sur leur
passage, et les Romains sont en extase, quoique
la course ne vaille rien.
Autrefois les premières familles de Rome, les
Bofghese,\es Colonna. les Barberiiii^ lesS*^ Croce^ les
Cesarini envoyaient leurs chevaux à ces courses*
maintenant ce sont tout simplement les maqui-
gnons; ils obtiennent cependant un noble protec-
teur pour chaque coursier, et tant pis pour le pro-
tecteur dont le cheval remporte le prix, car c'est
lui qui paie. Le dernier jour du carnaval et aus-
sitôt après la dernière course , la scène changea
tout-à-coup et l'on n'entendit plus que le lamen-
table cri de è morto carnavale ! è morto carnaualel
Les moccoli ou mocoletil (petites bougies allumées)
brillaient dans chaque main, et , à mesure que la
nuit s'avançait, cette illumination devenait plus
forte et plus brillante. Les clameurs tragiques
(innocentes toutefois) de sia ammazzalo chinon
porta ilmoccola^ s'élevèrent alors contre ceux qui
ne portaient pas de lumière ou dont les lumières
s'étaient éteintes, et ceux-ci, sous prétexte de la
rallumer, cherchaient à éteindre celles des autres.
Pour déjouer de tels projets, on les portait sou-
vent au bout d'un bâton. Auxpremiers cris se joi-
gnaient ceux de ammazzata la hella Laiira!
ammazzato signor padre; ammazzata signora
jjiadrel A tous les coins des rues \es friggiton
LE CA.11NAVAL. SSy
fournissaient à dîner de leurs cuisines ambulan-
tes, à des centaines et à des milliers de bouches
qui, pour quelques sous, avaient leur réplétion
de petits poissons frits et de légumes ou pâtes
également frites ; tout cela , préparé dans de l'huile
très claire et servi proprement, en sortant de la
poêle, était fort bon. Le soir, il y eut un bal
masqué au théâtre Aliherdy qui était bien éclairé
et fort propre ; quoique la compagnie ne fût pas
en général choisie et que les masques fussent
admis, néanmoins tout s'est parfaitement bien
passé; les danseurs, qui semblaient être des pro-
fesseurs de l'art, montraient une agilité surpre-
nante; ils exécutaient des danses grotesques,
celles en particulier du Calzolajo (cordonnier),
dans laquelle ils frappaient en cadence leurs pe-
tites escabelles les unes contre les autres. D'autres
danseurs , assis sur le plancher , les jambes
étendues, s'élançaient sur leurs pieds d'un seul ef-
fort et sans plier les jarrets , avec une élasticité
admirable. Lucien Bonaparte et sa famille étaient
dans leur loge; le prince (c'est ainsi qu'on l'ap-
pelle ici) ressemble beaucoup à son frère Napoléon,
mais il a l'air beaucoup plus usé. Lucien voit peu les
Italiens, et sa société est principalement composée
d'étrangers, ultra libéraux, qui tiennent à lui, à
cause du Prince de la révolution dont ils aiment
jusqu'au despotisme. Précisément à onze heures
358 Lt CARNAVAL.
du soir les lumières furent éteintes et la compagnie
poussée dehors brusquement au pas de charge.
Il est assez singulier que l'ancienne comme la
nouvelle Rome, Rome païenne et Rome catho-
lique, aient également repoussé les théâtres, c'est-
à-dire les représentations dramatiques. Pompée,
lorsqu'il construisit son magnifique théâtre, le
premier qui eût été permanent, fut obligé de
feindre que ce théâtre était destiné à recevoir le
peuple assemblé pour le culte de Venus Victrix^
dans le temple qu'il lui élevait , à côté de ce
théâtre, si ce n'est dans son enceinte ; car l'ancienne
loi ne permettaitd'autres jeux publics que ceux
du cirque , consacrés par Romulus lui-même
comme cérémonie religieuse. Le censeur aurait
bien pu lui faire démolir son théâtre. Jules-César
voulait bâtir un théâtre plus magnifique encore
que celui de son rival; mais la mort l'en empêcha,
et Auguste mit son plan à exécution, en faisait
élever le théâtre de Marcellus , du nom de son
neveu favori. A l'occasion de la dédicace de ce
théâtre , le carnage fut prodigieux ; c ar, bien que
destiné à des représentations dramatiques , il fal-
lait toujours commencer par là. Le sang les faisait
tolérer. Le carnaval fini, Rome a soudainement
repris son aspect de gravité ordinaire; les habitants
se rendaient à l'église avec le même empressement
que le jour d'auparavant ils allaient au Corso ,.
ACADÉMIE DE FRANCE. SSg
leurs heures à la main , au lieu de mocœli. Même
pendant la licence du carnaval, on ne voyait point
de courtisanes dans les rues, et, à quelle heure
que ce fut, on n'était abordé par aucune de ces
infortunées. On dit que les honnêtes femmes gâ-
tent le métier, et c'est ainsi que les extrêmes se
touchent. Il n'y a pas vingt ans que] les rues
de Rome, maintenant mal éclairées, ne l'étaient
pas du tout ; leur obscurité servait de voile
aux désordres de Sodome et de Gomorrhe; alors
les gens qui portaient des lumières recevaient
souvent l'ordre impératif de les éteindre, de la
part d'hommes à qui ces ténèbres étaient néces-
saires, et il y avait du danger à ne pas obéir.
Il y a cent cinquante ans que Louis XIV éta-
blit ici une académie française pour l'étude des
beaux-arts, où vingt-quatre étudiants étaient et
sont encore libéralement entretenus aux frais de
l'Etat. Jusqu'à la révolution française , ils avaient
occupé un hôtel dans le Corso ; mais l'esprit de
la révolution , les gagnant un peu trop tôt pour
les Romains, dont le temps n'était pas encore
venu, ils furent maltraités et chassés. Sous Bona-
parte, l'académie fut rétablie et placée dans la
villa Medici. Quoique la situation en soit élevée,
et qu'il y ait un grand jardin , néanmoins les élè-
ves y sont exposés à des fièvres annuelles, qui
ne les atteignaient pas dans le Corso. L'année der-
nière , sur vingt-deux élèves , il y en a eu dix-
36o ACADÉMIE DE l'aRCADIA.
sept malades : l'air de cette villa Medici était sain
avant que la villa Borghese^ qui en est assez près,
eût des eaux , et le deviendrait encore probable-
ment, si ces eaux n'y étaient plus amenées. Le
jardin de la villa Medici, beaucoup plus grand
que celui des Tuileries à Paris , est orné de sta-
tues et planté d'arbres toujours verts, tirés au
cordeau et taillés au ciseau, dans le bon vieux
goût classique. La belle église de Trinila del
Monte, dont les vandales de 1798 et 1799 avaient
fait une forge , a été restaurée par M. le comte
de Blacas, ambassadeur de France. C'est M. Ma-
zois, chef du département de l'architecture à
l'académie , connu par son grand et bel ou-
vrage sur Pompeïa , qui fut chargé de ce soin ,
et il découvrit le tombeau de Claude Lorrain ,
enterré dans cette église. Parmi les tableaux d'un
mérite distingué , faits par divers élèves de l'aca-
démie, je ne nommerai que celui du Christ^
guérissant le démoniaque, par M. Forestier, et
l'intérieur d'un Couvent , par M. Granet.
La salle des séances de l'académie de XArcadia,
comme celle de l'académie Tiherina , est gardée
par des soldats à moustaches , la baïonnette au
bout du fusil , ce qui ne veut pas dire que l'au-
torité soupçonne la fidélité des poètes qui s'y
rassemblent , et qui m'ont paru tout-à-fait bien
pensants ; c'est, au contraire , une politesse qu'on
veut leur faire. Ces Arcadleiis célébraient hier, à
LES 3IOEU11S. 3Gl
qui mieux mieux , la fête de la Nativité, dans de
nombreux sonnets de circonstance, qui ne présen-
taient assurément aucune nouveauté alarmante.
Les auteurs les lisaient eux-mêmes de ce ton chan-
tant, quoique sans chant, qui leur est habi-
tuel, et que l'on appelle , je crois , cantilene^ fai-
sant sonner la lettre /• de la manière la plus dure
et la moins harmonieuse possible : tout a été ap-
plaudi. Il est facile d'être reçu membre de ces
académies ; plusieurs dames étrangères , soup-
çonnées de savoir tourner deux quatrains et deux
tercets, ont dernièrement reçu leur diplôme.
Les appartements à Rome sont, en général,
vastes et de plein pied; souvent l'on y aperçoit
encore des traces de dorures et de sculptures
anciennes, mais l'ameublement, en général, ne ré-
pond pas à cette première intention de luxe ; il
n'y a point de cheminées, point de tapis, les portes
et les fenêtres ferment toujours mal. Telle famille
italienne, dont l'appartement vaudrait à Paris deux
cents louis de loyer , s'assemble le soir autour
d'une table de bois, grossièrement travaillée, sur
laquelle brûle une lampe de métal, élégante et
classique dans sa forme , mais à qui l'art moderne
des quinquets n'a point appris à dévorer sa pro-
pre fumée, et dont la grosse mèche donne plus
d'odeur que de liunière. N'ayant point de feu au
cœur de l'hiver, on se fait passer les uns aux au-
tres un petit pot de terre à anse, où il y a des
362 LES MOEURS.
cendres chaudes, pour dégourdir les doigts; cela
s'appelle un inarito (un mari), et il serait à sou-
haiter que les Italiennes fussent aussi attachées
€t aussi fidèles à celui auquel de saints noeuds les
unissent, qu'à ce mari de terre cuite.
Les gens du pays semblent être moins sensibles
au froid que les étrangers, qui cependant viennent
du nord et craignent moins la chaleur que les Ita-
liens. En effet, on arrive dans un climat étranger,
saturé en quelque sorte d'une température con-
traire à celle que l'on y trouve, et par là même
plus disposé à en endurer l'excès. On ne brûle
ici qu'un peu de charbon à la cuisine , et même ,
à l'heure du diner, l'on ne voit pas de fumée flot-
ter dans l'air, sur la ville de Rome, pendant
l'hiver.
J'ai cherché à savoir quel était l'état actuel des
moeurs relativement aux caualieri sewenti, et des
étrangers, long-temps domiciliés à Rome, m'ont
assuré que la coutume n'a pas changé. Quelques
Italiens en conviennent, et la plupart avouent
qu'elle existe du plus au moins; voici le résultat
de ce que je tiens d'eux. Avant la révolution, les
jeunes personnes, de la bonne bourgeoisie et de
la noblesse, étaient élevées au couvent , et à pré-
sent elles le sont de nouveau pour la plupart;
celles qui reçoivent leur éducation dans la maison
paternelle sont, en général, abandonnées aux soins
des tlomestiques, pendant que la mère s'occupe de
LES WOIÎDIIS. 363
ses plaisirs. Lorsqu'une d'elles se marie, ce qui
est toujours le résultat d'un arrangement de con-
venance, dans lequel Tmclination n'entre pour
rien, il s'écoule rarement plus d'un an avant que
les époux deviennent à peu près étrangers l'un à
l'autre. Le mari, quelquefois, se mêle du choix
de l'homme qui à l'avenir se chargera d'accom-
pagner sa femme, lorsqu'elle fera des visites, lors-
qu'elle prendra l'air au Corso , ou ira aux coiwer-
sazioni avec elle, enfin qui sera son cavalière ser-
vente; mais, si ce choix ne convient pas à la jeune
dame , elle en fait secrètement un autre ; soit qu'il
ait lieu avec ou sans le consentement du mari,
c'est un engagement auquel on est fidèle pour la
vie, ou pendant bien des années, et lorsqu'il ar-
rive de le rompre , c'est pour en former un autre
semblable ; les liaisons passagères , les intrigues ,
les bonnes fortunes , sont inconnues ou très rares,
et, pour cette raison, les femmes se regardent
comme très supérieures, en fait de mœurs, à
celles de bien d'autres pays.
Dès le matin, le cavalière servente se rend chez
sa dame , et l'accompagne, pendant sa ronde jour-
nalière de visites , dans sa propre voiture, s'il en
a une; on court aussi les boutiques ensemble
et il n'est pas rare que le cavalière, paie , car les
maris ne sont pas toujours généreux. Après le di-
ner, le cavalière revient pour la promenade du
Corso, à laquelle quelques visites succèdent en-
364 LES MOEURS.
core, et l'on finit la journée par une soirée ou
coTwersazione quelque part (dans les autres villes
d'Italie ce serait Topera). Les conversazioni des
gens comme il faut ont lieu de dix heures à mi-
nuit, et une ou deux heures plus tôt chez ceux
qui ne le sont pas tout-à-fait. Le cavalière accom-
pagne la dame chez elle, et, à ce que l'on assure,
l'aide à se débarrasser de sa parure et à prendre
un déshabillé; il ne la quitte enfin que lorsqu'elle
s'est mise à table pour souper, et se retire alors
dans son solitaire logis. Ceux qui trouveraient les
plus précieuses faveurs trop chèrement achetées
à ce prix , auront peine à comprendre que , sans
• faveur aucune, un homme, dans son bon sens,
puisse se soumettre à un tel esclavage, et cepen-
dant le nombre des patiti (patients), de ceux qui
souffrent et même paient sans équivalent, est
assez considérable. Cela s'explique par le carac-
tère éminemment paresseux d'un grand nombre
d'Italiens, par le vide d'esprit qui résulte d'une édu-
cation tout-à-fait négligée et par le manque total
d'occupation. Far niente semble être ici le bien su-
prême. J'ai demandé s'il n'était jamais venu à la
pensée de quelques gens mariés de vivre ensem-
ble, comme font ici ceux qui ne le sont pas , puis-
qu'au fond cela serait beaucoup plus commode.
Cela paraîtrait bizarre et ridicule, m'a-t-on ré-
pondu, et l'on en aurait honte. Une jeune per-
sonne, mariée au sortir de l'enfance, sans éduca-
LES MOEURS. 365
tion , sans principes arrêtés , sans expérience que
celle du couvent, se trouve tout-à-coup jetée
dans la société d'autres femmes mariées , qu'elle
entend parler sans mystère de leurs engagements
de cœur, et qui n'ont point d'autre conversation.
On lui demande où elle en est elle-même, et il
lui semble qu'être ainsi dépourvue de ce qui ne
manque à aucune autre, sera attribué au dé-
faut de mérite personnel ou de cbarmes. Tout la
pousse donc à une manière d'être si généralement
adoptée, et rien ne l'en défend. L'époux lui-même,
peu accoutumé à respecter les liens du mariage,
et déjà las de la gêne des siens, ferme les yeux
sur les moyens de regagner sa liberté, et une
sorte de tolérance mutuelle, tacitement établie,
devient le seul rapport existant entre les deux
époux. Ce ne sont cependant point là les mœurs
du peuple , ni même celles que les premiers revers
de la révolution amenèrent dans les rangs supé-
rieurs de la société. Quoique, par patriotisme, quel-
ques femmes de qualité gardassent fidélité à leurs
cavalieri serventi^ les plaisanteries des Français in-
timidèrent le plus grand nombre d'entre elles, de
manière à leur faire changer une mauvaise habi-
tude contre une autre qui était pire ; celle des
amours passagers. Mais enfin , il est vrai de dire
que l'on vit , pendant une douzaine d'années , bien
des jeunes femmes donner le bras à leur mari, et
s'occuper de leurs enfants ;peut-être mêmequ elles
36G LKS MOEURS.
trouvèrent leur bonheur dans ce nouveau genre de
vie. Cependant les anciennes mœurs reviennent
peu à peu reprend re leur empire. On racon te l'anec-
dote récente d'une dame dont le cavalière servente
s'était cassé la jambe loin de la ville, et qui, pour sur-
croît de malheur, lui avait été infidèle pendant son
absence. Afin de sauver sa réputation, il lui fallut
obtenir de son mari, qui était le coupable, la
permission d'aller passer quelques jours auprès
du malade convalescent. Ses amies en gémissaient,
et l'une d'elles disait à cette occasion : « Voilà ce
que c'est qu'une éducation de Perugia ( pays
de la dame coupable ) , où les mœurs ne valent
pas mieux qu'à Paris. » On a peine à comprendre
que des hommes mariés s'accoutument à voir
leur nom et leur fortune transmis à des héritiers
qui ne leur sont rien : cependant les faits attes-
tent ce singulier travers. Un étranger qui, l'au-
tre jour , rendait visite à un gentilhomme ro-
main , s'avisa de demander si quelques enfants ,
qu'il voyait là, étaient les siens; sur quoi le Ro-
main dit sèchement qu'ils étaient nés dans la
famille. Il n'est pas étonnant que l'éducation de
ces enfants soit négligée , et que les filles , en
particulier , soient, sans miséricorde, envoyées
dès leur enfance au couvent , où elles deviennent
religieuses. On assure qu'en ces occasions le
père putatif montre quelquefois plus de regrets
que la véritable mère , celle-ci trouvant que la
LES M ŒUF. S, 367
présence de ses grandes filles la générait. Les
fils de famille , rarement envoyés au collège ,
sont élevés chez eux par un pédante^ petit abbé,
qui leur apprend un peu de latin , et vit avec
eux, dans la société des domestiques. Ceux-ci
sont très nombreux, quelquefois cinquante ou
soixante, magnifiquement habillés certains jours,
et en guenilles le reste du temps.
Les fils de famille sont d'ailleurs soumis à une dis-
cipline aussi sévère que celle qui est imposée à leurs
sœurs cloîtrées , jusqu'à l'âge où il leur est tout-
à-coup permis de jouir de la plus entière liberté.
Les nobles ont des manières populaires, non pas
par principes , mais par l'habitude d'une certaine
familiarité avec leurs inférieurs et le sentiment
d'une entière égalité d'ignorance.
Quelle que soit la corruption des moeurs ac-
tuelles, elles étaient pires encore autrefois; les
papes au moins sont de nos jours irréprochables.
Urbain VIII, ( 1623 à i644) ayant, par son testa-
ment , légué de grands biens à sa famille ( les Bar-
berini)^ avait ordonné que s'il ne se trouvait pas
d'héritiers mâles à sa mort, les terres passeraient
au bâtard d'un des cardinaux de sa famille. Il n'y
a pas de pape à présent qui ôsat s'exprimer avec
cette franchise ; rien n'est plus décent que la
cour papale.
Les soirées ici , co/zt'erja^io/»' , ressemblent beau-
coup à ce qu'elles sont ailleurs, plus cependant
368
LES MCffiURS.
à celles de Paris qu'à celles de Londres, en ce
qu'il y a moins de foule , et que les femmes font
cercle autour du salon, au lieu de se promener.
Ayant leur jour pour recevoir, les femmes du
grand monde font peu d'invitations spéciales,
mais leurs com>ersazioni étant en général com-
posées d'étrangers de toutes les parties de l'Europe
et des personnages diplomatiques, ces rassemble-
ments ne sont pas véritablement italiens et l'on y
parle ordinairement français. Quant à la vie do-
mestique des classes moyennes, on n'en peut pas
dire grand chose , car un étranger n'en est pas
le témoin. Ceux qui la connaissent , disent qu'elle
est en général triste et mesquine. Les apparte-
ments, à peine meublés, manquent des choses les
plus nécessaires; les mêmes ustensiles servent
a toute sorte d'usages, et telle est la simplicité
des habitudes que l'on couche sans chemise. Quoi-
qu'il en soit de cette simplicité-là , les Italiens en
ont une autre qui a bien son prix, la simplicité
morale. L'affectation leur est tout-à-fait étran-
gère; ils n'ont de prétentions pour rien, s'amu-
sent de tout, et ont à la fois im bon naturel et de
la bonne humeur. Ils aiment le plaisir, pour lui-
même, et sans aucun mélange de vanité; leur
galanterie vise au solide et surtout ne s'affiche
point. Un homme peut passer ici tout son temps
auprès d'une femme, quoiqu'il n'ait que fort peu
de choses à lui dire, et rien n'est moins animé que
LES MOEURS. 269
le té te-à-tête d'une dame et de son cewaliere se rç>ente
faisant leur promenade journalière du Corso. Tout
le feu intellectuel d'un Italien semble exclusive-
ment réservé pour l'art d'improviser en vers.
Je vais maintenant donner, surce même sujet
des cai^alieri se/venûi, l'opinion d'une dame ro-
maine fort connue, dont la réputation a toujours
été sans tache et dont l'esprit est cultivé. Ses qua-
lités et une longue expérience du monde, sont ga-
rants de la justesse de l'opinion qu'elle s'est formée
sur les mœurs de son pays. En distinguant les clas-
ses , elle croit que celle des artisans et des bouti-
quiers ressemble à ce que l'on voit ailleurs. Exclu-
sivement occupés de leurs affaires et des soins de la
famille, ces gens-là, dit-elle, n'ont pas de temps
à donner au vice, et il est plus difficile de séduire
la femme d'un cordonnier que celle d'un prince.
Mais, si nous descendons plus bas, ajoute-t-elle ;
l'ouvrier qui travaille à la journée, ou qui souvent
ne travaille point, dégradé par la pauvreté et
vivant en grande partie d'aumônes, est tout-à-
fait corrompu.
Les artistes forment à Rome une classe nom-
breuse; elle est pauvre en général et connaît des
besoins qui la rendent plus pauvre encore.
Les hommes de cette classe ont des mœurs
moins régulières que leurs femmes; bonnes et
industrieuses mères de famille , celles-ci ont plus
de sujets de plainte contre leurs maris, qu'elles ne
I. 24
370 LES MOEURS.
leur en donnent. On nomme ici Citadini ceux qui
s'adonnent aux professions savantes, les juriscon-
sultes, médecins, professeurs des diverses scien-
ces. Pendant que ces hommes sont dans leur ca-
binet ou occupés de leur état, les femmes assez
riches pour avoir du loisir , et sans ressources in-
térieures , ne font pas le meilleur usage possible
de leur loisir. C'est la classe qui remplit les
théâtres et le petit nombre de lieux publics
d'amusement à Home. Après avoir scrupuleuse-
ment passé en revue la noblesse, mon observatrice
ne put trouver, dit-elle qu'un cinquième des
femmes qui eussent des amants en titre et avoués;
or , comme ici on avoue ces choses-là , elle en con-
cluait que les autres n'en avaient pas, et qu'elles
étaient tout aussi vertueuses que le sont ailleurs
les personnes du même rang; sorte de défense
récriminative fort en usage ici; et en effet, les
étrangères qui voyagent fournissent aux Italiens
des données dont ils profitent volontiers.
On a l3eau dire que ces étrangères voyagent pré-
cisément parce que leurs habitudes, étant l'objet
du blâme public chez elles, ne leur permettent
pas d'y rester , tandis qu'en Italie, s'il fallait
voyager pour cette cause-là, ce serait la minorité
qui ferait fuir la majorité. Ils répondent que ce
ne sontlà que des raisonnements dans lesquels ils
ne sont point obligés d'entrer et s'en tiennent
aux faits qu'ils ont sous les yeux. Les étrangères
' LliS MCflîURS. 3^1
en Italie, disent-ils, ne valent pas mieux que nos
propres femmes ; qu'on nous en produise d'autres,
si Ton en a. Les Italiens qui ont vécu en France,
avant la révolution, se souviennent que les grands
seigneurs d'alors avaient leur sérail obligé, lors
même qu'ils n'en usaient pas , et que, jusqu'aux
bourgeois, tous tenaient fille en chambre, quoi-
qu'ils se fussent quelquefois contentés de leurs
femmes, si la mode ne l'avait pas voulu autrement.
Ils affirment que cette fanfaronnade du vice, aussi
blâmable au moins que le vice lui-même, est plus
méprisable de beaucoup et infiniment plus ridi-
cule. On a beau dire que tout cela a changé en
France ; ils disent à leur tour que la mode en effet
peut avoir changé, mais que le caractère qui reste
la ramènera. Un ami de Mirabeau, qui était au-
près de lui dans ses derniers moments, trouva
qiiil dramatisait bien la inort\ mais chacun , sans
être Mirabeau, dramatise dans son petit coin et
cherche à s'en faire accroire sur quelque chose.
Sous le régime militaire , pour paraître brave on
voulait avoir des croix, et par toutes sortes de
moyens on se les procurait; pour paraître éloquent
sous le régime constitutionnel, on se fait com-
poseï* des discours , et Rousseau disait : que, pour
paraître avoir des oreilles, on battait à faux autre-
fois la mesure à l'Opéra. Ainsi , pour paraître aimer
les femmes, on aura, quand la mode sera revenue,
des maîtresses à gage qu'on ne verra pas.
24.
5^1. LES MOEURS.
En Italie, c'est en parfaite simplicité de cœur
qu'on se livre à ses inclinations bonnes ou mau-
vaises, sans respect humain, sans penser à l'air
qu'on aura et sans crainte du ridicule. Pour
finir la classification de mon observatrice , elle
ajouta : que , à la campagne , les jeunes filles et les
jeunes garçons vivaient entr'eux sans retenue;
mais qu'après mariage le stylet ferait justice d'une
infidélité, et que d'ailleurs l'honneur du mari était
assez gardé par cette laideur prématurée du sexe
qu'amènent les travaux de la campagne. Au reste ,
ce n'est pas à la campagne que l'on trouve nulle
part les meilleures mœurs. Il n'y a pas de ruelle
obscure d'une grande ville, où l'on ne trouve
plus de vertu que dans les champs , plus d'inno-
cence et de modestie que parmi les bergers et les
bergères. Voici une anecdote où le caractère in-
génu des passions en Italie ne se peint pas moins
bien que leur violence. Un jeune étranger sur
son départ fut , il y a quelques jours , prendre
congé de sa maîtresse, accompagné de M. B***,
autre étranger , son ami. Après les plus tendres
adieux et lorsqu'entin les deux amants se furent
arrachés des bras l'un de l'autre, M. B*** soutint
encore iong-temps dans les siens la belle au déses-
poir, tâchant de la consoler, sans s'apercevoir
que sa main égarée lui déchn-ait pendant ce temps-
là un grand morceau du dos de son habit. Revenu
chez lui, il trouva dans l'antichambre son va-
LES MŒIIIIS. 373
Itt désolé qui , étendu dans un fauteuil, se refu-
sait à toutes espèces de consolation , même à celle
de son maître et ne faisait aucune attention à lui;
ce malheureux venait aussi de se séparer de l'objet
de sa tendresse. M. B*** partait lui-même de Rome?
ce jour-là, mais donnait auparavant à dîner à deux
antiquaires et à un artiste. Après le repas, il amu-
sait ses convives, en leur racontant les deux scènes
amoureuses dont il avait été le témoin et où il avait
joué un rôle, lorsque, la porte s'ouvrant , on vit
entrer une jeune personne avec laquelle, pendant
le séjour d'une année qu'il avait fait à Rome, il
avait eu des liaisons très-intimes. Elle venait lui
faire ses adieux et n'était pas seule. Tous ses pa-
rents l'accompagnaient , tous dans le secret, tous
désolés , tous en pleurs ! M. B***, obligé de passer
brusquement du ton plaisant qu'il avait pris à
celui de la circonstance, ne savait trop quelle
figure faire. Heureusement la chaise de poste
parut dans ces entrefaites à la porte , comme pour
mettre fin à son embarras; mais le cortège de la
demoiselle n'éprouvait pas le niéme besoin de so-
litude que lui ; il s'en vit entouré jusque dans la
rue, embrassé par tous les cousins et même par
oncle et tante , sous les yeux de ses antiquaires
romains, de qui je tiens l'anecdote, mais qui la
racontaient sans rire; car ils n'y voyaient rien que
de tout simple et de tout naturel.
Une grande partie du peuple de Rome sait lire
374 ^^^ MOEURS.
et écrire , mais cela est très rare parmi les paysans-
Dans la haute société on sait lire aussi, mais on
ne lit pas; au fait , cette connaissance est , par elle-
même, sans résultat , à moins de circonstances qui
en favorisent le bon usage ou un usage quelcon-
que. L'on met des livres d'histoire et de religion
entre les mains des jeunes personnes qui n'y pren-
nent aucun plaisir, et se procurent en cachette des
romans français; il est rare qu'elles apprennent
même la musique et le dessin. Les jeunes gens
qui lisent quelque chose, lisent Voltaire, et n'en
lisent que ce qui devrait être écarté du recueil de
ses œuvres.
Les fautes que les femmes commettent sont,
encore plus ici qu'ailleurs , imputables aux
hommes entre les mains desquels elles tombent,
sans expérience , sans connaissance du monde , et
dans l'âge de l'innocence; avec un peu de ten-
dresse au fond du cœur et un peu de vanité
dans la tête, empressées de plaire , d'être admi-
rées, d'être aimées, leur moral est comme une
table rase où l'on peut mettre ce que l'on veut,
un sol vierge, propre à tous les genres de cultu-
res; et lorsque, pourvus de plus d'expérience, de
talents et.de force, les hommes néghgent l'occa-
sion de s'assurer d'un trésor tel que l'affection
d'une femme vertueuse qui se trouve ainsi, une
fois dans leur vie , complètement à leur disposi-
tion , ils méritent de le perdre à jamais.
LES MOEURS. '5'J 5
Une fois Tan , pendant la semaine sainte , il y
a un sermon , adressé spécialement aux dames de
hautparage, dans Véglise de la Piazza Sciarra ,
au Corso; il est prononcé à huis clos, c'est-à-dire
sans hommes, sans domestiques, et pour elles
seules. Le prédicateur , bien informé sans doute ,
fait un portrait , d'après nature , de toutes les trans-
gressions, grandes et petites, dont le beau sexe
romain s'est rendu coupable , et chacune de ses
auditrices trouve, dans sa conscience, la part qui
lui revient de ce discours, et des menaces effroya-
bles de damnation éternelle prononcées contre
celles qui ne rompront pas, ce jour même, les
liaisons illicites que l'église ne reconnaît pas. La
plupart de ces femmes sortent toutes en larmes;
les vieilles pleurant de regret qu'il ne soit plus en
leur pouvoir de faire le sacrifice; les jeunes de ce
qu'il est exigé; toutes dans les meilleurs «enti-
ments. Mais, lorsqu'arrivées chez elles, elles y trou-
vent un mari indifférent, et un cavalière seivente
plein de zèle , qui prend part à leurs peines et les
soulage en y versant le baume de la sympathie ,
il n'y a bonnes résolutions qui puissent y tenir, et
l'on passe un nouveau bail pour un an. Les co-
chers et laquais , rangés sur la Piazza Sciarra
s'amusent entr'eux de l'air contrit de leurs mai -
tresses sortant à la file de l'église , et en font des
gorges chaudes, se promettant bien d'épier le ré-
sultat de la semonce qu'elles ont re ue. Les fem-
'5'j6 INSTRUCTION PUBLIQUE.
mes, de rang inférieur, trouvent ce qu'il leur faut
dans d'autres églises, pendant la semaine sainte.
Si l'on jugeait de l'éducation à Rome par le
nombre des écoles et des collèges, elle ne paraî-
trait pas négligée. L'on compte soixante écoles
primaires où la lecture, l'écriture et l'arithmé-
tique sont enseignées à environ trois mille jeunes
garçons de sept à dix ans ; les filles , dans d'autres
écoles, apprennent les mêmes choses, et de plus, à
travailler à l'aiguille; le prix de l'enseignement n'est
que d'environ quatre francs par an. Les heures
sont le matin , de la quatorzième heure et demie
à la dix-septième et demie; et le soir, de la
vingtième à la vingt-troisième heure, comptant
du coucher du soleil de la veille (i).
L'université compte, à présent, 6io étudiants,
4 1 professeurs et 8 substituts ; le collège romain ,
900 étudiants et 2 5 professeurs ; et ks sept autres
collèges ou écoles , ensemble 1 5oo étudiants qui
entrent ensuite dans le collège romain , s'ils n'ont
pas besoin de degrés, et à l'université, s'ils y as-
pirent. L'enseignement mutuel est inconnu.
J'ai vu , au collège romain , la représentation en
bronze d'une charrue antique toute semblable à
celle dont les paysans de la campagne de Rome
se servent à présent et qui est très mauvaise.
(i) Ce jour, 21 janvier, ces lieui-es correspondent à
celles-ci : de 7 heures et demie à 10 heiu'es et demie, le
matin; et. l'après-midi, de i heure à 4 heures.
LES BRIGANDS. 3^7
Le départ soudain du cardinal Gonsalvi, pour
Terracina, sur la frontière de Naples, avait donné
lieu à diverses conjectures, mais l'on sait mainte-
nant que c'était pour traiter avec certains chefs
de brigands , à qui il avait donné rendez-vous. Il
en est arrivé neuf ici qui se sont rendus à cer-
taines conditions , avec leurs femmes et leurs en-
fants. Plusieurs d'entr'eux avaient été pris où tués
en conséquence de mesures énergiques, et les voies
conciliatrices, qui ont ensuite été suivies, parais-
sent avoir eu du succès. Quelle chute cependant
pour l'antique reine du monde, que son premier
ministre soit réduit à s'aboucher avec des voleurs
de grand chemin , à traiter avec eux comme d'égal
à égal , et qu'il reçoive à présent des félicitations
de tout le monde sur le succès de ces négocia-
tions! C'est la mode d'aller voir ces neufs brigands
dans les fossés du château Saint-Ange , où ils sont
au large et commodément logés. Leur détention
doit durer un an. Ces hommes, jeunes et vigou-
reux , sont bien vêtus et ont moins l'air d'assassins
que beaucoup d'honnêtes gens que l'on rencontre
tous les jours dans les rues de Rome. L'un d'eux,
parlant de son ci-devant métier , disait l'autre jour,
qu'il était redevable de sa conversion à deux
dames; et, d'un air dévot et galant à la fois, il ti-
rait de son sein une image de la Vierge qu'il bai-
sait, montrant, en même temps, sa femme qui
était présente. Les étrangers raffolent de ces gens-
37^ CHATEAU SAINT-ANGE.
là, ils vont les voir, et les présents pleuvent sur eux ;
l'officier, qui commande dans le château, s'amuse
aussi à faire faire à un de leurs enfants, petit gar-
çon de grande espérance, son excercice de bri-
gand qu'il a ajDpris de son digne père. Il couche
en joue , demande la bourse ou la vie , vise et fait
feu de la meilleure grâce du monde, s'élançant
ensuite sur la proie qu'il vient d'abattre. Ces gens-là
iloiventse former d'étranges idées d'eux-mêmes et
des autres, lorsque, ainsi devenus in téressants, visi-
tés parle grand monde, par des femmes élégantes,
par des étrangers de distinction , écoutés avec
attention quand ils racontent leurs exploits, com-
blés de présents , ils se voient, ainsi que les jeunes
louveteaux de la famille , caressés et applaudis. Ils
doivent en conclure que la loi qui les condamne
est tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus
injuste. Avec tout cela, personne à RoiTie ne sem-
ble croire qu'ils sortent jamais sains et saufs de
l'endroit où ils sont à présent. Ils s'y sont rendus
sur la foi du gouvernement; cela est vrai, disent-
ils, ( ma che voleté? non si pnôjare ); mais que
voulez-vous? cela ne se peut pas. Telle est l'idée
que le peuple se forme de la foi publique. Je suis
néanmoins persuadé que la parole , donnée par le
cardinal Gonsalvi et le pape actuel, sera fidèle-
ment gardée.
Le château Saint- Ange était autrefois le ma-
gnifique mausolée d'Adrien; réduit maintenant
et de la Toscane. De nombreuses
tours isolées , répandues sur les plaines du La-
tiiuUy indiquaient les lieux où autrefois il y avait
des villages, qu'elles étaient destinées à protéger
contre les descentes inopinées des Africains et les
Normands, dans le moyen âge. Ces tours, cepen-
dant, n'ont pu défendre la population contre le
MaVaria , et tout est désert. Nous crûmes aper-
cevoir que nous étions surveillés par les moines
de Monte Cavo, ayant souvent vu, pendant les
deux heures que nous passâmes près de leur cou-
vent, des têtes rasées nous observer curieuse-
ment de derrière un volet entrouvert. Ces moi-
nes sont maintenant sur leurs gardes, à cause du
célèbre chef de voleurs Barhone ^ que l'on dit
s'être réfugié chez eux, dangereusement blessé.
Le soleil était couché lorsque, en descendant,
nous traversâmes de nouveau le camp d'Anni-
bal et Rocca di Papa , où nous reconnûmes à
leur porte quelques gens suspects, déjà rencon-
trés en chemin, armés de fusils. Ils nous hono-
rèrent en passant d'un signe de tête , que nous
leur rendîmes avec plaisir, satisfaits de les voir
rentrer paisiblement chez eux. Ces honnêtes gens
ressemblaient fort aux brigands des fossés du châ-
teau Saint- Ange; ils étaient vigoureux, actifs et
bien vêtus. C'est principalement de Rocca di Papa
queKomeest approvisionnée de glace, en été, ou
plutôt de neige durcie , que l'on trouve dans cer-
CHANTS NATIONAUX. 891
lains creux de la montagne , où elle se conserve
toute l'année.
Un magnifique clair de lune nous accompa-
gnait en descendant la montagne, et notre guide,
Antonio Castellini^ nous entretint tout le long
du chemin de ses campagnes , surtout de celle de
Russie, dont il portait des marques glorieuses,
ayant perdu un doigt du pied et la moitié d'une
oreille par la gelée. Ce facétieux personnage nous
donna des preuves de son talent en contrefai-
sant, avec une assez belle voix, les chants popu-
laires des Russes, des Allemands et des Français,
aussi bien que ceux des Italiens, ses compatrio-
tes, qui ne sont en aucune manière les meilleurs,
le bas peuple ici faisant entendre des sons pres-
que aussi peu harmonieux que la même classe en
France. Il imita aussi les manières de ces diffé-
rentes nations, et nous donna, en mauvais lan-
gage, mais avec assez de vérité comique, ce qu'il
appelait des compliments français.
Revenu dans sa patrie , des prisons de la Rus-
sie, pauvre et éclopé, après six années de souf-
frances, ce jeune homme, qui, dans l'origine,
avait été envoyé à la guerre contre son gré, ne
parlait cependant de la vie militaire qu'avec en-
thousiasme. Il ne regrettait point la perte de tant
d'années, et parlait sans amertume de l'abomi-
nable injustice dont lui et tant d'autres avaient
été les victimes, tant la gloire militaire, ou seule-
3g^ M oE II II s.
ment la vie militaire u de charmes pour la jeu-
nesse. Egalement communicatif sur ses intérêts
privés, notre guide nous informa qu'il vivait avec
sa mère et une sœur mariée , et que lui - même
était sur le point de se marier à l'héritière d'une
fortune de i5o écus. Un jeune homme, nous dit-
il , ne songe point ici à se marier avant d'avoir
amassé une centaine d'écus, ou de les recevoir
en dot de sa femme. Il ne savait pas lire , et ses
voisins , ses parents , ses amis n'étaient pas plus
savants ; mais il en admirait d'autant plus la su-
périorité des Français sur ce point. Une fois ar-
rivés sains et saufs , on nous dit que nous avions
couru quelque danger en revenant si tard, ce
moment étant précisément celui où les habitants
quittent les champs pour revenir chez eux, et
l'occasion que nous leur avions offerte de nous
voler aurait pu les tenter. Cependant, nous n'eu-'
mes qu'à nous louer de tous ceux que nous ren-
contrâmes , et quelques-uns même, en nous
souhaitant une felicissima notte, nous firent ob-
server que nous étions bien tard(/?zo//o tardi)suv
le grand chemin.
Depuis l'auberge d'Albano, la vue, sur la
campagne et la mer, moins étendue que d'en-
haut, était plus gaie et même plus pittoresque.
Les arbres de la villa Pamjili Doria , formant le
premier plan du paysage, se dessinaient sur le
lointain avec une grâce admirable. C'est ici que
LAC ALEA NO. 3c)3
Pompée et Domitien passaient l'été, et quelques-
uns des chênes verts de la villa Pam/ili ^ qui
pourraient fort bien être d'origine impériale , me-
suraient jusqu'à vingt pieds de circonférence. On
rencontrait partout, dans les jardins de la villa
Pamfili^ des ruines éparses. Un chemin délicieux,
ombragé de magnifiques arbres, nous conduisit,
le lendemain , à Castel Gandoljb. L'intérieur du
palais n'a rien de remarquable , non plus que les
jardins. Ceux du palais Barherini^ dans le voisi-
nage , sont agréables et jouissent d'une fort belle
vue; on y voit les restes d'une galerie, à moitié
souterraine , qui avait autrefois un mille de lon-
gueur, et 23 pieds de largeur. Elle est pourvue
de fenêtres du côté de la vue , et , dans les cha-
leurs de l'été, offre encore une promenade agréa-
ble , dont la température est toujours modérée.
Les murs ont douze pieds d'épaisseur, le pavé est
en mosaïque, et la voûte est richement ornée.
La descente , depuis le bord du vaste enfonce-
ment, où brille le lac Albano, jusqu'à ses rives,
est assez escarpée ; cependant les voyageurs , pour
peu qu'ils aient du zèle, ne manquent pas d'aller
voir un des plus remarquables monuments du
génie et de la persévérance romaine , le célèbre
Eniissario. C'est une galerie souterraine, de près
de deux milles de longueur, formant la seuile is-
sue par où puissent s'écouler les eaux du lac, qui,
autrement, devraient s'élever quatre cents pieds
394 LAC ALBANO.
plus haut. L'entrée, qui a trois pieds cîe large,
sur six pieds de hauteur, est voûtée et solidement
construite de grandes pierres de taille. En aban-
donnant au courant une chandelle allumée, sur
un morceau de bois , on découvre la même con-
struction aussi loin que la vue peut s'étendre. Cet
aqueduc passe pour avoir été taillé dans le roc en
moins d'une seule année : si cependant Ton con-
sidère que deux ou trois hommes , tout au plus ,
pouvaient travailler ensemble dans un espace
aussi étroit ( au marteau seulement , en l'absence
de poudre à canon ) , qu'ils ne pouvaient travail-
ler qu'à l'une des extrémités , puisque l'autre se
trouvait sous l'eau , et que d'ailleurs ils n'avaient
pas la boussole pour les diriger, de manière à faire
rencontrer les deux galeries , on conclura aisé-
ment que l'ouvrage a demandé un grand nombre
d'années. On croit que cette construction sou-
terraine date du siège de Veïes, environ 4oo ans
avant notre ère, époque qui rentre un peu dans
le domaine de la fable , puisqu'il n'y a pas d'his-
toire contemporaine. Le beau , mais singulier
paysage de cet entonnoir, se dessinait sur les
nuages. Les bords du lac sont marécageux , mal-
sains , et , dans quelques endroits, couverts de ro-
seaux, qui ont vingt à trente pieds de hauteur,
et servent d'asile aux serpents. L'on trouve là des
grottes artificielles, creusées en partie dans la
montagne, où il y a des passages secrets, menant
F R ASC ATI. 395
à des bains appelés ]Sjî?iphœ , et partout des ni-
ches à statues.
Les idées de luxe et de volupté des anciens Ro-
mains étaient fort differentesdesn6tres.il leur fal-
lait toujours des eaux jaillissantes dans des bassins
de marbre , des sièges de marbre, un pavé de mar-
bre ; choses qui peuvent plaire à l'imagination lors-
qu'on les associe à l'idée d'un climat brûlant; mais
celui d'Italie ne l'est qu'une partie de l'année, et
même en été, tout ce marbre et toute cette eau
donnent des frissons. Du lac Albano à Marino , on
traverse un pays montueux, ombragé, et fort
agréable. Près de ce dernier endroit, nous remar-
quâmes un de ces énormes bassins de fontaine ,
si communs en Italie, et qui sont des sarcophages
dont on a expulsé les morts. Celui-ci était le plus
grand que nous eussions encore vu, et toutes les
femmes du village trouvaient place à l'entour, la-
vant ensemble leur linge dans ses abondantes
eaux. Elles étaient vêtues de corsets rouges à lon-
gue taille , et de jupons bleus très courts ; leurs
têtes étaient couvertes d'une petite toque de toile
blanche et pliée en carré. Le village de Marino
est pittoresquement situé sur une saillie du ro-
cher, sorte de jyo«cA'/?^we volcanique , disposé en
lits horisontaux et empreint de la saveur des cen-
dres mouillées.
Fraseati est un assemblage de maisons de cam-
pagne, qui ne semblent pas avoir plus de deux
3c)6 LA RUFFINELLA.
cents ans, et sont, par conséquent, modernes
pour l'Italie, où l'on a cessé de construire depuis
cette époque; on pourrait prendre leurs jardins
pour la caricature de ceux que l'on voyait par-
tout il y a trente ans, mais dont, au contraire, ils
furent les modèles (pie l'on chercha à imiter sans
pouvoir tout-à-fait atteindre leur mauvais goût.
Le plus remarquable est celui de la villa Aldo-
brandini^ magnifiquement situé et ombragé de
beaux arbres. Des eaux abondantes descendaient
le long d'une haute rampe d'escaliers en face du
palais, et des tubes, cachés dans l'herbe, faisaient
jaillir ces eaux sur les curieux. Pan jouait gauche-
ment sur son chalumeau , et un autre demi-dieu
l'accompagnait de sa trompette fêlée, tout cela
par l'action de l'eau. Dans une grotte voisine, la
lyre d'Apollon retentissait sur un mont Parnasse
haut de dix pieds, tandis que des muses de plomb
dansaient avec Pégase, du même métal. Si les ré-
publicains de 1798 respectèrent tout ce plomb
aristocratique, il faut l'attribuer sans doute à leur
admiration pour l'usage ingénieux qu'on en avait
su faire. Pour l'honneur du Dominicain, j'espère
que les paysages portant son nom, que l'on voit
ici, ne sont pas de lui.
Plus haut, sur la montagne, est la RufJineUa,
maison de campagne, récemment habitée par Lu-
cien Buonaparte, et dont les jardins ont été re-
nouvelés des anciens temps par ce prince mo-»
TU s eu LU M. ,'^9-7
derne. L'on croit qu elle occupe le site de la cé-
lèbre villa de Cicéroii. Un demi-mille plus haut,
se trouvent les ruines de Tusculum , où Lucien a
déployé beaucoup de zèle à la recherche des an-
tiquités; nous y vîmes un théâtre dont sept rangs
de gradins demi-circulaires, larges de deux pieds,
hauts de treize pouces, existent encore. Un autre
théâtre en miniature s'élevait à coté comme un
rejeton du grand, et, en dépit de toute symétrie,
lui présentait un de ses angles. Les sièges ou gra-
dins de celui-ci, larges de douze pouces et hauts
de dix, semblaient avoir été faits pour des enfants
ou des nains; car les genoux auraient touché le
menton de spectateurs ordinaires, qui d'ailleurs
auraient été obligés de s'asseoir sur les pieds les
uns des autres. Près de ces théâtres, est une im-
mense salle que l'on suppose avoir été destinée à
des bains; le plafond était soutenu par plusieurs
rangs de colonnes égyptiennes de forme conique.
On a trouvé ici neuf statues de marbre et plu-
sieurs inscriptions, ainsi qu'un Apollon en bronze.
Un aqueduc souterrain, assez semblable au cé-
lèbre Emissario du lac Albano, amenait l'eau de
la distance de trois milles. Sans égard aux vi-
cissitudes que le temps et la fortune ont amenées,
l'eau continue à couler le long de ce canal et se
perd au milieu des ruines, mais n'alimente plus
les fontaines qui sont à sec. L'une de ces fontaines
sur le bord de l'antique route, récemment dé-
398 LUCILN BONAPARTE.
blayée, porte une inscription qu'on dirait n'avoir
été gravée que d'hier. Les murs de Tuscukim ,
bâtis d'énormes pierres de taille , avec une ma-
gnificence et une solidité plus que romaines , se-
raient bien plus anciennes que ceux de Rome ,
s'ils étaient les premiers qui défendirent la ville;
mais comme cette malheureuse ville fut prise et
reprise plusieurs fois par son ambitieuse rivale,
ces murailles peuvent n'être que modernes com-
parativement. -
Le peuple de Tuscukim abandonna enfin son
ancienne ville et jeta plus bas les fondements de
Frascati , dont le nom dérive probablement des
matériaux avec lesquels les premières demeures
furent construites. Caton le censeur était né à
Tusculum.
Il y a trois mois que Lucien Bonaparte faillit
être enlevé par des voleurs. Cette audacieuse en-
treprise a été diversement rapportée. En voici les
détails recueillis dans la maison même; ils aide-
ront à former une idée de l'état du pays. Vers la
fin d'octobre, peu de temps avant le retour de
Lucien à la ville , un de ses hôtes ( monsignor
Cunio) ayant été se promener dès le matin du
côté des ruines de Tusculum , tomba entre les
mains de six brigands, en embuscade, auxquels
il eut la présence d'esprit de se donner pour un
pauvre prêtre , qui était venu à la Rujfinella
dire la messe et se promenait en attendant que
LUCIEN BONAPARTE. 3c)C)
la famille fût prête à l'entendre. Après l'avoir re-
tenu captif pendant quelques heures, les brie^ands
promirent de le relâcher à condition quil les
conduirait vers une certaine porte et la leur fe-
rait ouvrir. Aussitôt que l'on entendit la voix de
monsignor, dont l'absence avait été remarquée,
un domestique courut en effet lui ouvrir ; il fut
saisi et monsignor s'échappa. Les brigands en-
trant précipitamment poussent les domestiques
dans un coin de la salle et demandent le prince;
mais celui-ci, averti à temps, s'échappe seul par
un escalier dérobé , laissant sa femme et ses en-
fants , et court se cacher derrière un mur d'appui
du jardin , sous le laurier qui l'ombrage , et qu'on
nous a montré. Sur ces entrefaites, un peintre
français, nommé Charton^ qui se trouvait aussi
chez Lucien, arrive ignorant ce qui se passait, et
réprimandant les intrus d'un ton d'autorité , il est
pris pour le prince et arrêté. Mais, dans la lutte
qui s'engage, l'artiste reçoit un coup de crosse au
front qui l'étend sur le carreau sans connaissance,
et on l'emporte dans cet état. De sa cachette , Lu-
cien put le voir distinctement, car les voleurs pas-
sèrent à côté de lui. Le malheureux peintre resta
trois jours prisonnier entre leurs mains, avant de
pouvoir les convaincre qu'il n'était point celui
qu'ils cherchaient, et il n'y réussit à la fin qu'en
faisant leur portrait. Enfin la somme de cinq cents
piastres fut fixée pour sa rançon et payée par
4oO LES BRIGANDS.
Lucien; mais s'il avait été pris lui-même, la somme
demandée pour le libérer eût probablement dé-
passé ses moyens ; car on le dit ruiné. Les habi-
tants de Frascati eurent une telle peur , que ,
pendant quelques jours , ils tinrent leurs portes
fermées ; mais personne ne songea à poursuivre
les brigands , quoiqu'ils fussent connus , et le
gouvernement iui-mème ne prit , à ce qu'il sem-
ble, aucune mesure qui ait été suivie d'un résul-
tat. Les voleurs s'associent ordinairement avec les
charbonniers de la montagne, dont ils prennent
le costume , et les bergers leur servent d'espions.
En nous en retournant à Rome , par une route
peu fréquentée, nous observâmes, attaché à un
poteau, le bras d'un assassin, qui, deux ans au-
paravant, avait commis un meurtre dans le lieu
même. Plus loin , c'étaient les quatre membres
d'un autre assassin, lesquels, nous dit notre voi-
turier, avaient appartenu à \\n fort galant homme ^
qui n'avait jamais fait de mal aux pauvres , et
même s'était une fois montré très généreux à son
égard.
Les co/îtoû?//Zi( paysans ) que nous rencontrions ,
étaient vêtus de peaux de mouton , avec des trous
pour les bras et la tête : en été ils tournent la
laine en dehors , et quand il fait froid en dedans.
Au lieu de bas et de souliers, ils s'enveloppent
les jambes de guenilles , attachées avec des cor-
des , et les pieds d'un morceau de peau , en forme
L.l PAUVRETÉ. 4oi
de chausson. La tête entière paraît ensevelie sous
un énorme feutre brun de forme conique. Les
femmes portent ici , sur la poitrine , comme à
Bologne, des corps de baleine, très roides, de
dimensions exorbitantes, et formant en bas une
pointe très saillante. Le jupon court et souvent
déchiré laisse voir des jambes nues , couleur de
tuiles , et des pieds enveloppés d'une sorte de
chausson de peau , comme les hommes. Une grande
broche d'argent retient les tresses de la chevelure,
et la tète est couverte du morceau de toile , plié
en carré, déjà décrit. Telle est la pauvreté des
gens de la campagne , que j'en ai vu ramasser ,
dans les rues de Rome, des trognons de chou , les
peler avec leur couteau , en couper des tranches
et les manger crues. Un certain fluide aériforme
de saleté les enveloppe et forme une atmosphère
malsaine qui devient sensible à leur approche.
Parmi les objets de curiosité que le cicérone
impose à son voyageur, il en est qui offrent trop
peu d'intérêt à la lecture pour les faire passer du
journal dans le livre de ce voyageur s'il a la témé-
rité d'en faire un. Feuilletant mon journal, je crois
cependant pouvoir en extraire deux ou trois de
ces articles que j'avais d'abord réformés. L'église
de Saiito Stefano in rotondo est un singulier édi-
fice, circulaire comme le nom l'indique, et divisé
intérieurement par un péristyle concentrique
de belle scolonnes. Cet intérieur est ua peu plus
I. ^6
4o2 LES ALLEMANDS.
grand que le Panthéon (i33 pieds de diamètre au
lieu de iSa) et certainement plus beau ; mais il lui
manque le magnifique portique extérieur de ce
célèbre monument. On ne sait pas exactement s'il
est lui-même des premiers âges de l'église ou plus
ancien. Les murs sont chargés de peintures repré-
sentant des martyres, dans lesquel l'artiste fait
preuve d'une révoltante fertilité d'imagination. Il
n'y a sorte de tourments ridicules aussi bien qu'a-
troces auxquels il n'ait eu recours, depuis celui d'é-
corclier avec un mauvais rasoir le menton d'un
malheureux saint, que l'on tientpar le nez avec des
pincettes, jusqu'à celui de le brûler à petit feu,
de l'écraser par degrés sous un pesant rouleau, de
lui couper les doigts pièce à pièce. Pendant que
nous contemplions cet édifice, quatre voyageurs
allemands, habillés à la mode de Charles-Quint,
entrèrent avec un homme en soutane , qui leur
servait de cicérone. L'un d'eux se faisait remar-
quer, entre ses compagnons, par un certain air
de rudesse et de hauteur sans dignité. C'était,nous
dit-on, le prince héréditaire de B... Les Allemands
affichent à présent une disposition anti-française,
ils évitent tout qui est français; soit, je les ap-
prouve, et je pense , pour ma part, qu'ils auraient
dû commencer plus tôt. Le grand Frédéric eût
été beaucoup plus grand, sans sa manie étrangère,
mais il ne faut pas outrer. Ne voient-ils pas, ces
Allemandsjt?oz^/-/7>e , que leur affectation drama-
VILLA BORGHESE. 4o3
tique est beaucoup plus réellement française que
la coupe d'un habit ne saurait l'être , et qu'ils re-
tiennent tout l'esprit de ce dont ils évitent la
forme. Rien n'est moins original que de chercher
à le paraître.
Plusieurs maisons de campagne des environs
de Rome, bien qu'occupant des sites plus élevés
que les sept montagnes, sontdevenues malsaines,
par les eaux qui y avaient été amenées pour ali-
menter de ridicules jets d'eau et des cascades. Elles
se perdent maintenant dans les jardins, où elles
deviennent stagnantes ; la villa Borghese et la villa
Pamfili en offrent des exemples. La première est
située tout près de la porte del Popolo^et quoique
élevée au-dessus du niveau du mauvais air, elle
n'en est pas moins exposée à la fièvre tierce. Les
plantations, qui couvrent environ six cents ar-
pents de terrain, sont d'une assez belle venue •
on y voit principalement le chêne vert, le pin de
Rome, à tête en parasol, dont la teinte obscure
est, au printemps, relevée de touffes du vert le
plus tendre; cet arbre, en lui-même peu pittores-
que, le devient par ses dimensions; ce qui est très
grand, comme ce qui est très petit, frappe par
cela seul l'imagination , indépendamment de la
forme, et l'imagination excitée prête un cbaj-me
indéfinissable à la laideur, à ce qui manque de
grâce, et à ce qui manque de régularité. L'on
trouve, dans ce jardin Borghese , des arbres taillés
4o4 VILLA PAMFILI.
au ciseau, des allées tirées au cordeau, et un tem-
ple au dieu de la santé. Au milieu d'eaux stagnan-
tes amenées à grands frais, il y a centans, et traî-
nantavec elles la fièvre, tous les étés. Cependant,
ilya assez d'objets naturels et de bon goût pour
faire oublier les autres, et à tout prendre, c'est
un fort beau jardin.
Il y avait ici , autrefois, une belle collection de
marbres antiques trouvés principalement à Gabii,
mais les plus précieux furent envoyés à Paris, par
le prince lui-même, et n'étant pas \q fruit de la
"victoire, ils y sont restés.
Tout près de la villa Borghese , on observe le
muro torto ; c'est un mur de terrasse, bâti en bri-
que de forme réticulaire , et par conséquent fort
ancien , qui penclie dans le baut , et s'arrondit
comme une portion de voûte , quoiqu'originaire-
ment vertical. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est
qu'il penchait, comme il le fait à présent, du
temps de Bélisaire.
La villa Panifili n'est pas aux portes de Rome ?
comme la villa Borghese^ mais à quelques milles
de distance et dans une direction contraire, c'est-
à-dire du côté de la mer; l'étendue en est plus
considérable, les arbres y sont plus grands, sur-
tout les pins, qui balancent leurs belles tètes ombel-
lifères,à cent pieds de hauteur; la situation aussi
est plus élevée , et pourtant ce lieu est plus malsâffi
encore que la villa Borghese , précisément parce
VILLA PAMFILL ^oS
qu'il y a plus d'eau stagnante. Les magnifiques eaux
de la fontaine du mont Janicule, à Rome, {Vaqua
Pauliiia) sont amenées par le même aqueduc qui
alimente les marécages de la villa Pamfili, et ce-
pendant le Janicule est très sain; mais c'est que
les eaux de la fontaine coulent et ne s'arrêtent
pas. Leur source est située près du lac Bracciano^
et l'aqueduc qui les amène a trente-six milles de
longueur.
FIN DU PREMIER VOLUME.
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