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Full text of "Voyage en Italie et en Sicile"

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VOYAGE 

EN ITALIE 

ET EN SICILE. 

TOME I. 



^ BruxelîeSf 
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE, 

FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE. 



IMPBIME CHEZ PAUL UENOUARD, 

Bl'fi aARESCxèRF., M" 5. 



VOYAGE 

EN ITALIE 

ET EN SICILE; 
PAR L. SIMOND, 

AIITECR DES VOYAGES EN ANGLETERRE ET EN SUISSE. 

TOME PREMIER. 



PARIS. 

A. SAUTELET ET COMPAGNIE, LIBRAIRES, 

PLACE T)Y. I,A r.OURSF,. 



M. DCCC. XXVIIT. 



PREFACE. 



Dix années se sont écoulées depuis la date 
de ce journal d'un voyage en Italie, et le pu- 
blic trouvera peut- être qu'il eût fallu publier 
plus tôt ou ne pas publier du tout. Cela est 
facile à dire : mais un auteur ne se déter- 
mine pas , aussi aisément qu'un lecteur pour- 
rait le croire , à sacrifier ainsi le fruit de ses 
longs travaux. Il publie aussitôt qu'il le peut, 
mais il publie à tout événement; et si cela n'a 
lieu qu'un peu tard , c'est qu'apparemment , 
pour bien faire , il ne faut pas se presser. 

Dans le cas présent, l'auteur se flatte que 
l'on sera curieux de voir ce qu'était l'Italie à 
la veille des dernières révolutions qui l'ont 
agitée, et d'en chercher la cause dans les faits 
recueillis par le voyageur. Quant aux révolu- 
tions elles-mêmes, on n'en dira ici qu'un mot. 

Les espérances du parti libéral , en Europe, 
étaient parvenues à leur plus haut degré 
d'exaltation, au printemps de 1820; l'auteur 



H PRÉFACE. 

n'était plus alors en Italie, et, s'il y eût été, 
il n'en aurait peut-être pas mieux connu les 
projets des Italiens: car ils n'ont point l'habi- 
tude de conspirer tout haut , dans les salons. 
Cependant , il y a lieu de croire cjue les niais 
de ce pays-là rêvaient, comme ailleurs, la ré- 
publique, tandis que le plus grand nombre 
des gens actifs en politique auraient préféré de 
voir renaître chez eux le système de la gloire 
militaire, dont chacun, excepté les morts, 
espère toujours tirer parti pour lui ou pour 
les siens. 

L'on venait d'organiser , en Espagne , une 
sorte de monarchie démocratique, sans aris- 
tocratie constitutionnelle, sans chambre des 
pairs. Une telle monarchie ne pouvait man- 
quer de conduire à l'anarchie d'abord, puis 
au despotisme; mais, sans attendre le résultat 
d'un essai aussi hasardeux, les libéraux de Na- 
plesse donnèrent la constitution d'Espagne, et 
ceux de Piémont les imitèrent. Malheureuse- 
ment les Grecs prirent ce moment-là pour 
secouer le joug des barbares. Leur révolution 
n'avait aucun rapport avec les autres; néan- 
moins on crut y voir un accord upiversel. 
Justement alors, vm fanatique de bonapar- 



PRÉFACE. m 

tisme commit aussi un épouvantable crime , 
qui, tout isolé qu'il était, combla la mesure 
des griefs et des craintes de la légitimité. Les 
souverains de toute l'Europe crurent leur vie 
non moins menacée que leur pouvoir, et, s'u- 
nissant, avec l'énergie de la peur, pour leur 
défense réciproque , ils attaquèrent l'ennemi 
partout à la fois, et le défirent du premier 
choc. On fut étonné de leur force et de sa fai- 
blesse. 

L'on avait vu, dans les années i8i3, i8i4 
et i8 1 5, les nations se lever en masse contre le 
commun oppresseur de leurs maîtres , plus en- 
core que d'eux-mêmes. Il y eut, à cette époque , 
une grande alliance entre les rois et les peu- 
ples , par laquelle ceux-ci s'engagèrent à aider 
ceux-là, qui, en retour, leur promirent la 
liberté constitutionnelle. Le traité ne fut pas 
conclu dans des formes précisément diplo- 
matiques, mais il fut plus que tacite; mille 
preuves en font foi. Rien , autrement , ne 
pourrait expliquer l'enthousiasme avec lequel 
se fit, spontanément et au premier appel, cette 
levée en masse de tout ce qui pouvait porter 
les armes. C'était une dette d'honneur, que 
les souverains avaient contractée ; ils chica- 



IV PRÉFACE. 

lièrent, au lieu de la payer; et lorsque, après 
cinq ans, le mécontentement vint à se mani- 
fester, ils déclarèrent, dans leur congrès de 
Troppau (1820), qu'ils réprimeraient, par la 
médiation ou par la force , les uns chez les 
autres , toute rébellion contre leurs gouverne- 
ments respectifs. 

Les Italiens , ceux de Gênes et de la Sicile 
exceptés , n'avaient pas le même titre à faire 
valoir que les autres peuples ; car on ne leur 
avait rien promis : mais toujours avaient-ils , 
en commun avec eux, le droit de résister, à 
leurs périls et risques, aux entreprises de la 
tyrannie. A Naples, il se fit une petite insur- 
rection bénigne, qui dura sept jours (du 2 
au 9 juillet 1 820). Les forces révolutionnaires, 
ayant à leur tête le général Pepe et un prêtre, 
nommé Menichini , entrèrent en armes , mais 
sans violence, dans la capitale, portant so- 
lennellement, dans un fiacre, la nouvelle cons- 
titution (la constitution d'Espagne). Elles dé- 
filèrent, en bon ordre, devant le palais du 
roi , où le duc de Calabre (Sa Majesté actuelle) 
se tenait à la fenêtre pour les voir passer , et 
les saluait. Le vieux roi se fit présenter les 
chefs, qu'il reçut gracieusement, et il promit 



PRÉFACE. V 

tout ce que l'on voulut. Mais bientôt il partit 
pour Vienne, sans que l'on y mît obstacle, 
malgré les soupçons fondés que ce départ ex- 
citait; et une armée autrichienne ne tarda pas 
à marcher sur Naples. A son approche, tout 
rentra dans l'ornière accoutumée, devenue 
seulement un peu plus profonde. 

Les libéraux napolitains eurent tort de 
choisir une mauvaise constitution; mais il 
fallait leur savoir gré de l'avoir établie sans 
violence, et de n'avoir point abusé du pou- 
voir passager que la révolution leur donna. 
Ils n'ont rien gagné à cette modération ; c'est 
bien dommage, car l'exemple valait la peine 
d'être encouras^é. Ils eurent tort surtout de se 
donner une constitution , non-seulement ab- 
surde en elle-même, mais inopportune, puis- 
qu'elle devait leur attirer l'opposition étran- 
gère; tandis que, s'ils se fussent contentés de 
demander d'abord la giustîzia francese , 
comme ils appellent l'établissement judiciaire 
que les Français leur avaient donné, puis une 
législature composée de deux chambres, dans 
l'une desquelles la haute noblesse aurait siégé 
seule, ils auraient obtenu ces choses fondamen- 
tales, et, avec elles, la plupart des abus, dont on 



VI PRÉFACE. 

se plaint, auraient disparu peu à j^eu. Le roi , 
content d'en être quitte à aussi bon marché, 
serait resté à Naples , où les Autrichiens ne 
seraient point venus. Mais ils voulaient la ré- 
forme radicale, ils voulaient surtout exclure 
l'aristocratie , et ils ont tout perdu. 

L'on n'a jamais vu de gouvernement limiter, 
de lui-même, le pouvoir indéfini et arbitraire 
qu'il possède , et lui préférer le pouvoir cons- 
titutionnel. Des motifs de crainte, ou, si l'on 
veut, de prudence, peuvent seuls porter les 
souverains à se donner des entraves. Avant 
l'année 1 820 , cette prudence avait toute l'in- 
fluence qu'elle doit avoir ; les peuples auraient 
alors pu obtenir tout ce qui leur est réellement 
bon. A présent, ce frein salutaire n'existe plus , 
et le parti de l'absolutisme, enhardi par ses suc- 
cès, ne se contente plus de reculer les bornes du 
pouvoir ; il les voudrait renverser toutes , et ne 
voit pas que, pendant ce temps -là, ses enne- 
mis se recrutent en silence de tous ceux dont 
les intérêts et les opinions sont journellement 
blessés. Si les partis devaient un jour mesu- 
rer leurs forces, celui de l'absolutisme pour- 
rait de nouveau trouver que la fortune ne 
suit plus ses étendards. 



PRÉFACE. Vil 

Tel est l'état des choses en Europe. Mais 
l'Italie a des caractères qui lui sont propres. 
Ses habitants ne forment pas un peuple, quoi- 
qu'ils parlent la même langue, et qu'ils aient, 
à bien des égards, les mêmes mœurs. Leurs 
longues rivalités intestines ont laissé des tra- 
ces profondes; et, quoiqu'ils aient la passion 
de l'homogénéité politique, rien de plus hé- 
térogène que leur ensemble. Sous Bonaparte, 
ils auraient pu acquérir cette homogénéité ; 
mais ils acquerraient bien mieux, sous un 
prince qui n'aurait pas d'autres états et qui 
demeurerait en Italie. Dans tous les cas, 
ce n'est qu'après avoir porté le joug d'un seul 
maître, au lieu d'être asservis à une demi-dou- 
zaine, que les Italiens pourront conquérir leur 
liberté. Il faut qu'assimilés par le malheur, ils 
apprennent à souffrir, à espérer, à se concerter 
ensemble, pendant la durée d'une ou deux 
générations , avant de pouvoir faire avec suc- 
cès un effort général pour l'affranchissement 
commun. Il y a plus : lors même que l'Italie se 
trouverait, dès à présent, toute réunie sous 
un même gouvernement représentatif, les dé- 
putés qu'elle enverrait à la législature natio- 
nale n'y apporteraient, la plupart, que des 



VIII PRÉFACE. 

vues tout-à-fait locales; et cette législature 
remplirait mal son objet. 

Un auteur ne peut guère éviter, dans sa 
préface , de dire un mot de lui-même , et 
c'est une sorte de nécessité à laquelle ordinai- 
rement il sait se résigner. L'auteur donc fait 
au public la confidence qu'il ne voyagera plus 
dans ce bas monde. Mais, en lui adressant ses 
derniers adieux , il ne saurait se défendre d'un 
sentiment d'inquiétude sur le sort de l'ouvrage 
qu'il lui soumet : car, si cet ouvrage était 
moins favorablement reçu que les précédents, 
il ne pourrait plus espérer de regagner la 
place qu'il aurait perdue dans l'estime de ses 
contemporains et dans la sienne propre. 



VOYAGE 

EN ITALIE. 

DUOMO D'OSSOLA. 

Lac Majeur, le 8 octobre 1817. 

Le contraste le plus frappant qui existe peut- 
être au monde entre deux pays limitrophes , est 
celui que présente le passage du Siraplon. De la 
profonde vallée où coule le Rhône (le Valais), le 
voyageur s'élève par une pente uniforme et douce 
jusqu'au sommet de l'énorme rempart qui sépare 
cette vallée de l'Italie ; en peu d'heures il est 
transporté des rives du Rhône, souvent glacées 
dès le commencement d'octobre, sur celles de la 
Toccia , dont les bords fleuris connaissent à peine 
l'hiver. Au paysage borné du Valais, auquel la 
double chaîne des Hautes-Alpes ne laisse qu'une 
bande étroite du ciel , succède un pays ouvert et 
riant; au lieu de sales et sombres villages, il 
trouve une petite ville bien bâtie (Duomo d'Os- 
sola), où retentit de toutes parts le maillet du 
sculpteur , et où il marche sur les éclats du mar- 
bre, sur la poussière des beaux -arts. En se re- 
tournant il voit les remparts de l'agreste Ilclvétie, 
.1 ] 



2 ILES BORROMEES. 

brusquement terminés en précipices qu'on dirait 
inaccessibles, mais qu'il vient pourtant de fran- 
chir en chaise de poste très -commodément. De- 
vant lui, du côté du midi, s'étendent de vastes 
prairies couvertes de bestiaux : c'est la Hollande , 
sans marais, et côte-à-côte avec les Alpes. Les 
hauteurs boisées qui terminent ces prairies , du 
coté du levant, sont parsemées de maisons de 
campagne à toits plats en terrasse , environnées 
d'épais ombrages , où les riches Milanais passent 
la belle saison. Au milieu des arbres s'élèvent 
des tours carrées qui servent de clochers aux 
églises des villages. En faisant la comparaison qui 
précède, il faudrait pourtant bien se garder de 
rien conclure en faveur de l'Italie et contre la 
Suisse; car c'est la plus belle partie de l'une et la 
moins belle ou la moins agréable de l'autre qui 
se trouvent ici en opposition. 

A Baveno nous prîmes un bateau pour nous 
conduire aux îles Borromées sur le lac Majeur. 
Nos quatre rameurs en guenilles montraient de 
la bonne humeur et du bon sens, et répondaient 
volontiers à nos questions dans un langage com- 
posé de mauvais français et de mauvais italien. 
Les célèbres îles Borromées sont au nombre de 
quatre. Laissant à gauche, sans y aborder, celles 
qui ne sont habitées que par des pécheurs , nous 
nous dirigeâmes vers V Isola BeJla et Y Isola Madré ; 
le palais qui décore la première est entouré de vi- 



ILES BORROMÉES. 3 

laines maisons dont les liabi tants, mendiants la plu- 
part, ne s'occupent de la pèche que pour leurs 
menus plaisirs. Des jardins en terrasse décorent 
ces deux îles ; mais ceux de V Isola Bella méri- 
tent , comme les plus beaux ou les plus extrava- 
gants, une description particulière. 

Les vertus de Saint-Charles Borromeo , arche- 
vêque de Milan, ont plus contribué à l'illustra- 
tion de sa famille que ses quartiers de noblesse , 
quelque nombreux qu'ils puissent être. Cent ans 
après la mort de cet archevêque, c'est-à-dire vers 
le milieu du dix- septième siècle, un autre indi- 
vidu de la même famille (comte Vital ian Borro- 
meo), cherchant la renommée par une autre 
route , s'avisa de bâtir deux îles au milieu du lac. 
La plus grande , \ Isola Bella , est un édifice py- 
ramidal et rectangulaire, composé de dix étages 
de terrasses, et terminé par une plate-forme sur 
laquelle s'élève la statue équestre du créateur de 
ces merveilles. Des orangers et des citronniers 
bordent les différentes terrasses dont les balus- 
trades sont de plus ornées d'une multitude de 
mauvaises statues, d'obélisques, de vases et de 
figures bizarres qui ont beaucoup souffert des 
injures du temps et tombent en ruines. L'ensem- 
ble, vu du lac, a l'air d'un gros pâté parsemé de 
têtes de perdrix. 

Pendant cent cinquante ou deux cents ans , 
c'est-à-dire depuis leur création, ces îles ont fait 

j . 



4 ILES BORROMÉES, 

l'admiration des voyageurs de toute l'Europe , 
comme elles l'auraient faite de toute l'antiquité, 
depuis Sémiramis, si elles eussent existé dès ce 
temps. Ce goût, qui maintenant paraît si mau- 
vais, fut autrefois trouvé excellent; et si c'est 
nous autres, modernes, qui avons raison , il faut 
convenir que c'est contre tous ceux qui nous ont 
précédés dans ce monde. Ce n'était point du tout 
la nature que nos pères cherchaient dans leurs 
jardins, mais le triomphe de l'art sur la nature, 
et ils s'attachaient à montrer cet art avec autant 
de soin que nous en mettons aie cacher. Le beau 
idéal des jardins de l'antiquité ainsi que des temps 
modernes , jusqu'à nos jours, semble n'avoir été 
que la difficulté vaincue. Cependant le beau idéal 
des anciens, en fait de statues, ne ressemblait 
en rien à l'autre ; c'était la réunion , en un seul 
et même sujet , des beautés de forme et d'expres- 
sion intellectuelle que la nature ne produit guère 
qu'isolément, un heureux choix enfin de beautés 
naturelles sans mélange de rien qui fût arbitraire 
ou monstrueux. Si donc nos maîtres, dans les 
beaux-arts, eurent deux règles de goût opposées, 
qu'il nous soit permis de donner la préférence à 
celle qui est la plus simple , la moins susceptible 
d'abus, et qui enfin nous plaît davantage. Quant 
au créateur des îles Borromées, des deux règles 
de goût de l'antiquité, il fit choix de l'anti-natu- 
relie pour ses statues comme pour ses jardins. 



LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE. 5 

Il ne serait pas plus facile démettre d'accordles 
amateurs du genre classique et ceux du genre ro- 
mantique en fait de jardins qu'en fait de poésie, et 
c'est un€ affaire de goût dont il ne faut pas dis- 
puter. Les hommes de notre temps ne sont plus 
ce qu'ils étaient du temps d'Homère et de Vir- 
gile ; les goûts , les sentiments , la manière de 
penser des poètes, comme de leurs lecteurs, ont 
changé; ils ne prennent plus plaisir aux mêmes 
choses , et il est par conséquent tout simple que 
ceux-là cessent d'écrire et ceux-ci de lire ce qui 
a cessé de plaire aux uns comme aux autres. Le 
romantique et le classique ne sont pas tant deux 
différents arts poétiques, que la poésie appliquée 
à des sujets différents, et seraient peut-être mieux 
nommés simplement goût antique et goût mo- 
dei^ne; quant au meilleur, ce sera toujours celui 
qui plaira davantage et plus généralement : qiie 
la majorité en décide. 

Les personnages mythologiques, créés par les 
premiers poètes de l'antiquité, furent chantés par 
leurs successeurs. Objets de la croyance popu- 
laire , ils possédaient l'attrait de la vérité ainsi 
que celui de la nouveauté; mais pour nous, mo- 
dernes , c'est tout autre chose. Les flèches du 
dieu d'amour, le trident de Neptune, la ceinture 
de Vénus et les tresses d'Apollon, ne sont plus 
que des allégories rebattues , plates et ennuyeu- 
ses , qui sentent l'écolier ou le pédant de col- 



G LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE. 

lége, et dont il n'est plus permis de se servir. 
Les anciens avaient au plus haut degré le sen- 
timent de la beauté humaine; mais les beautés 
du reste de la nature ne faisaient pas la même 
impression sur eux; leurs imitateurs, parmi les 
modernes , n'ont certainement pas été ceux qui se 
sont distingués, par des descriptions justes, vives, 
originales, et profondément senties de ces objets 
naturels. Chez les anciens encore l'amour fut rare- 
ment une passion délicate. Il lui manquait l'éga- 
lité entre les deux sexes. D'autres idées et d'autres 
moeurs régnaient, à ce qu'il semble, parmi ces 
peuples du Nord, qui étaient demeurés étrangers 
aux Romains, non-seulement à l'égard des femmes, 
mais à l'égard de l'honneur personnel, de la dignité 
de l'homme et de son indépendance. Ils avaient une 
autre foi religieuse, d'autres traditions, d'autres fa- 
bles, et lorsque, pendant la décadence de l'Empire , 
ces peuples vinrent en armes s'établir dans les 
provinces romaines , il dut en résulter un chan- 
gement dans les mœurs et dans la manière de 
penser de leurs habitants. En effet, à la renaissance 
des lettres , une nouvelle poésie originale parut ins- 
pirer les premiers Bardes. Cependant les décou- 
vertes simultanées de divers manuscrits , restes 
précieux de la littérature antique, long -temps 
perdus ou négligés, et la juste émulation qu'ils 
excitèrent , firent trop tôt rentrer le goût dans 
l'ornière du classique. On voudrait maintenant en 



LE CLASSIQUE ET LE ROMANTIQUE. y 

sortir ; et le genre que , faute d'autre nom , on 
appelle chevaleresque et romantique (i) , paraît 
renaître, non comme le genre classique renaquit 
autrefois par la découverte d'anciens manuscrits, 
mais par la découverte de nouveaux aspects dans 
la nature, dans les hommes et dans les choses, 
de nouveaux ressorts , de nouveaux pouvoirs 
dans l'esprit humain et de nouvelles ressources 
dans le langage, que le besoin d'exprimer des 
choses inaperçues jusqu'alors , ou non encore 
senties, force à s'étendre et à s'enrichir. Malheu- 
reusement, sans doute, les amis du romantique, 
en Allemagne surtout , emportés par un zèle té- 
méraire, voudraient contraindre le goût à rétro- 
grader jusqu'au temps de Shakespear et de Cal- 
deron pour la poésie dramatique, comme jusqu'à 
celui de Cimabue et de Giotto pour la pein- 
ture : mais , s'il fallait ainsi toujours copier, pour- 
quoi changer de modèle? Autant vaudrait laisser 
les anciens sur le chevalet que d'y placer ces mo- 
dernes^ Si Shakespear et Calderon revenaient au 
monde, ils brûleraient leurs ouvrages et en fe- 
raient de meilleurs , toujours d'après nature , 
comme les premiers ; mais sans rejeter les amé- 

(i) Le mot romantique, s'il est de'rivé de romance, et 
romance de romain , semble assez mal appliqiie' à un 
genre qui est précisément contraii'e à celui des anciens, 
Celtique ou scyihique lui aurait mieux convenu , à moins 
qu'on n'eût préiéré barbarique, par manière de compromis, 
avec le parti classique , à qui le nom aurait fait plaisir. 



8 LAC MAJEUR. 

liorations de goût que le temps a amenées. Les 
modernes peuvent être aussi romantiques qu'il 
leur plaira, sans calembourgs, sans indécences , 
et même sans trop négliger les unités d'Aristote. 
Le Dante leur en a donné l'exemple. 

Nous touchions à Y Isola Bella , lorsqu'un ba- 
teau drapé d'écarlate la quittait , portant, comme 
nous l'apprîmes de nos conducteurs , le comte 
Borromeo et sa famille, qu'une troupe de men- 
diants déguenillés avait accompagnés jusqu'au 
port. Il semble que la mendicité n'est point ici 
une calamité accidentelle, mais un état perma- 
nent comme un autre. Nous demandâmes à voir 
le palais, et un des domestiques se chargea de 
nous en faire les honneurs. Ses vastes apparte- 
ments, mal meublés, sont pourtant revêtus de 
stuc et de marbre, et les plafonds peints et do- 
rés. De toutes les fenêtres on jouit de magnifi- 
ques points de vue. Les murs de tout le rez-de- 
chaussée sont incrustés de petits cailloux de 
diverses couleurs unis, comme la mosaïque, par 
un ciment commun , et cette composition est so- 
lide et de bonne apparence. Dans le voisinage 
des Hautes-Alpes l'hiver est trop rigoureux pour 
les orangers ; aussi la montagne de terrasses est- 
elle dans cette saison revêtue de planches. 

L'auberge où nous dînâmes était occupée 
par les individus en guenilles que nous avions 
vus sur le port à notre arrivée. Les uns buvaient 



SAIJVT CHARLES BORROMÉE. Q 

OU jouaient aux cartes, d'autres dormaient cou- 

cliés sur les bancs , les tables et le plancher, éta- 
lant, demi -nus, ces formes angulaires et ces 
teintes brûlées que Salvator aimait à représenter. 

Nous aurions bien voulu prolonger notre na- 
vigation du côté du nord, où le lac Majeur pé- 
nètre jusqu'au sein d'une des plus belles vallées 
des Alpes, le val Levantina^ si cruellement dé- 
vasté pendant la guerre. Pour son malheur, cette 
vallée conduisait à l'un des passages accessibles 
de la chaîne des Alpes, le Saint-Gotliard, et les 
différentes armées poursuivantes ou poursuivies 
la traversèrent tour-à-tour, dépouillant chaque 
fois les malheureux habitants de tout ce qui 
pouvait être enlevé. Mais nous avions déjà vu 
tant de glaciers, de lacs et de vallées, tant de 
champs de bataille et de lieux rendus célèbres par 
leurs malheurs, nous en avions encore tant d'autres 
à voir, qu'il fallut faire le sacrifice du val Levan- 
tina^ et, revenant à ^m^e/zo, nous poursuivîmes 
notre route. Nous cherchions des yeux dans la 
campagne la célèbre statue colossale de Saint- 
Charles , qui s'élève à peu de distance ^Arona , 
où nous devions coucher ; mais l'obscurité nous 
en dérobant la vue , il fallut remettre au lendemain. 

Milan , 9 octobre. — Le comte Charles Borro- 
mée, devenu cardinal et archevêque de Milan, à 
l'âge de 21 ans , renonça , dès ce moment, à tous 
les plaisirs que son âge, son rang et sa fortune 



lO SAINT CHARLES BORROMÉE. 

l'invitaient à goûter, pour se livrer à de grands 
devoirs; et les efforts qu'il fit pour la réforme 
de son clergé faillirent le rendre la victime d'un 
assassinat. Lors de la peste qui attaqua Milan, on 
le vit s'exposer aux plus grands dangers pour se- 
courir les malades; et sa mort, arrivée en i584, 
à l'âge de 4^ ans, fut hâtée par la sévérité des 
devoirs qu'il s'imposait. Cent trente ans après la 
mort de cet illustre personnage , le peuple de 
Milan lui éleva une statue magnifique sur le lieu 
même où il était né; elle est de bronze, et a 66 
pieds de hauteur; son piédestal, de granit, a 
46 pieds, et l'élévation totale est par conséquent 
de 112 pieds. La tète, les pieds et les mains sont 
en fonte, tout le reste est forgé ; l'expression de 
la physionomie est douce et mélancolique , l'atti- 
tude simple et belle, et les proportions si justes, 
que l'on ne s'aperçoit des dimensions colossales 
de cette figure , qu'en la comparant à d'autres ob- 
jets; aux curieux, par exemple, qui s'en appro- 
chent, et dont la petitesse forme le plus singulier 
contraste avec elle. Au moyen d'un massif en 
maçonnerie , qui occupe l'intérieur de la sta- 
tue, on monte sans grande difficulté jusque dans 
la tête , où les curieux peuvent se donner le plai- 
sir d'ouïr par les oreilles du saint, de respirer 
par ses narines , et de voir à travers la prunelle 
de ses yeux comme si c'était une fenêtre. Je n'eus 
pas cet avantage. 



CHARS A LANTIQUE. II 

D'Arona, petite ville, encore située sur le lac 
Majeur, jusqu'à Milan, le pays est tout-à-fait plat, 
point pittoresque, mais très-fertile, ce qui n'em- 
pêche pourtant pas d'y être volé en plein jour, 
tandis que, sur le sol ingrat de la Suisse, l'on dort 
sans inquiétude dans des maisons fermées d'un 
loquet de Lois, Les nombreux chars de campagne 
que l'on rencontre, portant la vendange, ressem- 
])lent beaucoup à ceux de l'antiquité; montés sur 
quatre roues égales , basses et massives , et garnis 
d'une multitude d'anneaux en fer et de chaînes. 
Leur poids à vide semble à lui seul demander les 
forces de tout l'attelage , ordinairement composé 
de deux belles paires de bœufs portant des colliers 
tellement étroits , qu'ils étrangleraient l'animal 
assez mal avisé pour tirer bien fort. Le costume 
des femmes de la campagne est comme l'extérieur 
des chars , on ne peut plus classique ; leurs che- 
veux tressés sont tournés en spirale à la romaine 
et retenus par une énorme broche d'argent. Les 
goitres diminuent, mais la mendicité augmente à 
mesure que nous avançons. Milan est une magni- 
fique ville, où les maisons de mauvaise appa- 
rence, sont aussi rares que le sont ailleurs les 
palais. Les voitures roulent sans effort et sans 
bruit sur deux hgnes parallèles de pierres plates , 
disposées le long des rues , à la distance conve- 
nable pour recevoir les roues. 

Le tableau de la sainte cène , par Léonard de 



12 LA SAINTE CENE, 

Yinci, dont tout le monde connaît la célèbre 
gravure , fut le premier objet qui attira notre cu- 
riosité; il est peint à l'huile sur le mur d'une salle 
basse, qui faisait autrefois partie du couvent des 
Dominicains, et en occupe tout un côté d'envi- 
ron 3o pieds de longueur sur i5 d'élévation. La 
peinture, noircie par le temps, s'écaille, et, quoi- 
que l'on devine encore ce que ce tableau a pu 
être il y a trois ^ents ans, bientôt il n'en restera 
pas trace. Les Français sont accusés de s'être 
exercés au pistolet contre le mur, visant à Nôtres- 
Seigneur et à ses apôtres. J'ai en effet reconnu 
des empreintes de balles sur le mur, ainsi que des 
marques de coups de pierre ou de brique, et une 
femme qui, depuis nombre d'années, demeure 
tout à côté du local , m'a dit qu'on y avait logé 
des prisonniers de guerre, gardés par des soldats 
du 6^ régiment de hussards français, et qui, 
les uns et les autres, ignorant le mérile du ta- 
bleau, avaient en effet été coupables du sacrilège 
dont il est question. Bonaparte, étant à Milan, 
vint voir le chef-d'œuvre de Léonard de Vinci , 
et , le trouvant en si mauvaises mains , il leva les 
épaules ^ dit la bonne femme , frappa du pied ^ fit 
évacuer le local, murer une des portes, et enfin 
placer la balustrade que l'on voit à présent. Le 
niveau de cette salle est si bas, qu'elle est quel- 
quefois inondée et toujours fort humide. En face 
de la sainte cène il y a un aulre tableau à fres- 



LA SAINTE CÈNE, |3 

que, bien conservé, quoique un peu plus ancien , 
puisqu'il porte la date de i495. Nous remarquâ- 
mes que les casques des guerriers étaient eu re- 
lief sur le mur, afin probablement de leur donner 
un air plus martial, expédient digne du tableau 
qui est sans mérite. Deux figures, sur le premier 
plan, ont été peintes à l'buile, et, comme le ta- 
bleau de Léonard de Yinci , elles sont fort noires 
et s'écaillent. 

On opère dans ce moment une sorte de lente 
résurrection du tableau de la sainte cène ; Ra- 
faelli, célèbre artiste romain , et plusieurs autres, 
travaillent depuis buit ans à une copie en mosaï- 
que , ou plutôt à la copie d'une copie à l'huile de 
ce tableau , par un artiste célèbre , Lavalière 
Bossi. L'émail coloré, dont ces artistes se servent, 
est disposé en petites verges carrées et assem- 
blées par nuances, dont ils rompent des morceaux 
qu'ils incrustent dans le ciment commun qui les 
lie. La surface inégale est ensuite polie avec soin, 
et, en cas d'accident, peut l'être de nouveau et 
présenter ainsi toujours une surface neuve et des 
couleurs fraîches : c'est un ouvrage impérissable. 
Quoique l'art de la mosaïque soit antique , on 
peut dire que son application nouvelle en fait un 
tout autre art que celui des anciens. Par sou 
moyen , les chefs-d'œuvre du seizième siècle, que 
le temps efface peu à peu, ne seront pas entiè- 
rement perdus pour la postérité. La mosaïque 



r4 BIBLIOTHÈQUE AMBROSIENNE. 

du tableau de la sainte cène réunit la correction 
du dessin et la beauté d'expression que l'original 
possède encore, au coloris qu'il a perdu. C'est le 
dernier gouvernement qui l'a fait faire et l'a payée ; 
mais on dit que c'est à Vienne qu'elle doit aller. 

Leonardo de Vinci n'était pas seulement grand 
peintre; il cultivait aussi la littérature et les 
sciences. C'est d'après ses plans et sous ses ordres 
que les premiers canaux de navigation furent 
consti'uits, et François T'^ l'en récompensa. Quoi- 
que le canal de Paderno, sur la rive droite de 
l'Adda, n'ait pas été exécuté pendant sa vie, au 
moins le fut-il d'après le plan qu'il en avait tracé. 
On trouve , dans la bibliothèque ambrosienne , 
des notes et manuscrits originaux de cet homme 
célèbre, la plupart sur des sujets scientifiques. 
L'écriture en est petite , régulière , un peu roide , 
quelquefois tracée de droite à gauche , afin , dit- 
on , que ses élèves ne pussent point facilement 
lire ce qu'il écrivait; précaution qui semblerait 
peu digne d'un homme tel que Léonard de Vinci, 
quoique assez digne de son siècle. 

Cette bibliothèque ambrosienne fut mise à 
contribution en 1796, et ses plus précieux ma- 
nuscrits ainsi que ses plus beaux tableaux furent 
envoyés à Paris. La lettre N, qui figure à pré- 
sent sur la magnifique reliure des uns, et les ca- 
dres dorés des autres , attestera long-temps cet 
acte de violence et son dernier résultat. Nous 



CATHÉDRALE DE MILAN. l5 

fumes étonnés de voir un des bibliothécaires ac- 
cepter plusieurs fois la prise de tabac que lui of- 
frait trop familièrement notre guide (i). Ce n'est 
pas la seule fois que nous avons cru apercevoir 
dans les mœurs du pays une sorte de bonhomie 
et de simplicité peu communes. La cathédrale de 
Milan (il Duomo) était le premier édifice gothi- 
que , bâti en marbre , que j'eusse encore vu. 
Commencé dès l'année i385 , il n'est pas achevé, 
et ne semble pas devoir l'être encore de long- 
temps. L'ouvrage d'un si grand nombre d'archi- 
tectes , qui se sont succédé pendant quatre ou 
cinq siècles, ne saurait avoir beaucoup d'ensem- 
ble et de régularité : en effet , l'on y trouve un 
peu de tout. Mais ce qui frappe le plus au pre- 
mier abord , c'est l'éclatante blancheur du sommet 
de l'édifice , tandis que la partie inférieure est 
noire d'antiquité. Ce vaste édifice est comme hé- 
rissé de statues en marbre , dont la bizarre pro- 
fusion ne laisse pas d'avoir sa magnificence. Elles 
ne sont pourtant ni assez bonnes ni assez mau- 
vaises; car les figures en pierre des anciennes 
églises gothiques , rongées par le temps , sans 
nez, sans yeux, sans oreilles, et n'ayant plus ni 
pieds ni mains, reportent au moins l'imagination 
vers ce période extraordinaire pendant lequel 
l'antique civilisation grecque et romaine, oubliée 

(i) On m'assure que je me suis trompé,, et que mon bi- 
bliothécaire ne pouvait être qu'un assistant en sous-ordre. 



l6 CATHEDRALE DE MILAN. 

du genre humain , n'avait pas encore été rem- 
placée par celle des temps modernes. Le carac- 
tère barbare dont ces figures gothiques sont em- 
preintes , donne à penser ; tandis que de mauvaises 
ou de médiocres statues de beau marbre blanc, 
imitations manquées des chefs-d'œuvre de l'anti- 
quité , présentent l'idée des beaux-arts travestis , 
pires que barbares, elles sont ridicules et vulgai- 
res. Le corps de saint Charles Borromée est ordi- 
nairement exposé à la vue des fidèles dans la 
châsse qu'ils viennent baiser ; mais on réparait la 
partie de l'église où il est placé, et leur dévotion, 
comme notre curiosité , ne furent point satis- 
faites. 

Le dernier gouvernement avait donné deux 
millions pour faire achever cette église , qui 
maintenant n'avance guère, et notre guide disait 
en gémissant , non ce denarol (point d'argent). 
Mais d'où pensez-vous , lui observâmes-nous, que 
venait le denaro du temps de Bonaparte ? n'é- 
tait-ce pas de la poche des gens du pays? « Non pas 
de la mienne, par exemple, réphqua-t-il aussi- 
tôt; i cavalieri (les messieurs) payaient, et l'ar- 
gent dépensé sur les lieux allait au contraire dans 
la poche de ceux qui, ainsi que moi, en ont be- 
soin et travaillent, tandis qu'à présent il va à 
Vienne, et sert à rembourser aux Anglais l'ar- 
gent prêté aux Autrichiens pour nous foire la 
guerre : il y a moins d'impôts et nous les sentons 



L OPERA. ly 

davantage. » Je rapporte ces propos, parce qu'on 
en entend tous les jours de semblables, et qu'ils 
expriment l'opinion publique. Le gouvernement 
autrichien, essentiellement économe, ne dépense 
rien en objets de luxe et fort peu en objets d'u- 
tilité publique ; ses représentants vivent sans 
faste ; il n'y a point de cour où les femmes du 
pays puissent briller , point de places lucratives 
pour leurs maris; enfin, le Corso et l'Opéra ne 
sont plus ce qu'ils étaient. A toutes ces plaintes 
on répond que , pendant les dernières années de 
Bonaparte, sous l'administration d'Eugène, les 
Milanais étaient tout aussi mécontents qu'à pré- 
sent, et que, dans le fait, ils le seront toujours 
sous un gouvernement étranger , quel qu'il puisse 
être et quoi qu'il fasse. 

Les voyageurs ultramontains sont naturelle- 
ment fort impatients d'entendre de la musique 
italienne en Italie , et lorsque nous fumes pour 
la première fois à l'Opéra de Milan {la Scala^ , 
notre curiosité était puissamment excitée. Le 
premier coup d'archet fut magnifique, mais on 
n'entendit que celui-là, à cause du bruit des por- 
tes de loges , des talons de bottes au parterre , et 
surtout du déchaînement des langues , tout le 
monde causant sans s'occuper du théâtre. Les 
chanteurs, la bouche béante, le cou enflé, le vi- 
sage tout rouge de leurs efforts, ne pouvaient se 
faire entendre, et les cordes de cent violons vi- 



j8 les acteurs. 

braient en silence. La chose étant sans remède , 
il fallut bien en prendre notre parti , et , oubliant 
le théâtre, nous nous occupâmes des spectateurs. 
Les loges étaient comme autant de petits salons 
élégamment meublés et éclairés de bougies , où 
l'on recevait des visites, où l'on riait, jouait et 
prenait des rafraîchissements. Mais le ballet n'eut 
pas plutôt commencé, que le jeu et les conversa- 
tions cessèrent d'un commun accord. Toutes les 
têtes se montraient à la fois ; mais toutes rentrè- 
rent, et le bruit recommença de plus belle, dès 
qu'il fut fini. Le triomphe de la danse sur la mu- 
sique me parut complet , quoique celle-ci fût la 
meilleure du monde , et que celle-là ne se fît re- 
marquer que par des tours de force sans grâce. 
Il était près de minuit, et nous avions déjà passé 
plusieurs heures à voir de la musique en panto- 
mime, lorsque nous nous retirâmes assez fatigués. 
Au théâtre i?e, le lendemain, nous avons assisté 
à la représentation d'un mélodrame ultra-pathé- 
tique, dans le genre de Ko tzebue, et, quoique 
les acteurs outrassent des rôles déjà outrés, l'at- 
tendrissement universel démentait la critique. 
Nous y fûmes pris comme les autres , du plus au 
moins, suivant nos différentes aptitudes senti- 
mentales; et, comme le public milanais, il nous 
fallut tenir le mouchoir. Avec leur air commun 
et le manque de ce tact des bienséances théâtra- 
les qui distingue les acteurs français, ceux d'Ita- 



LE FORO BUOrrAPA.RTE. I9 

iie, en s'abandonnant gauchement, mais franche- 
ment à l'esprit de leur rôle , ne laissent pas d'être 
fort touchans , et enlèvent leur public d'em- 
blée. Le théâtre Re est fort joli, extrêmement 
propre et bien tenu ; n'étant éclairé que par 
les lampes de l'avant-scène, les spectateurs sont 
dans une sorte de clair-obscur, qui est fort bon 
pour voir, s'il ne l'est pas pour être vu. Sa forme 
est celle d'un fer à cheval , commune à toutes les 
salles de spectacle modernes; car on ne s'est en- 
core avisé nulle part du demi-cercle, à la manière 
des anciens , et comme la chambre des députés à 
Paris. Cette forme placerait tous les spectateurs 
à égale distance et en face de la scène ; elle aurait 
aussi l'avantage d'en admettre en plus grand 
nombre que la forme ovale. 

Le Foro Buonaparte est une vaste esplanade 
plantée d'arbres , conduisant à la route du Sim- 
plon , par un très-bel arc de triomphe , monu- 
ment incomplet du règne impérial. Les huit bas- 
reliefs en marbre blanc, autour de la base, sont 
admirables, et je prends sur moi de signaler trois 
d'entre eux comme supérieurs à ceux du Par- 
thénon , que lord Elgin apporta, il y a quelques 
années, en Angleterre. Je n'ignore pas à quoi un 
tel aveu m'expose de la part même de ceux qui 
n'ont jamais vu ces débris du Parthénon. Mais , 
au reste , comme le ciseau de Phidias n'aurait pu 
suffire à orner cet édifice, les bas-reliefs en ques- 

1. 



aO LA. VILLA BUOiN APARTE. 

tioii pourraient bien n'être pas de sa main , et 
ne sauraient être comparés aux admirables sta- 
tues enlevées également au Parthénon. D'un côté 
du Foro Biionaparte on trouve l'imitation man- 
quéed'un cirque antique. Les murs à la romaine 
menacent ruine déjà, et l'on est tout surpris de 
sentir trembler sons ses pas de grands blocs de 
granit qui probablement n'ont que quelques 
pouces d'épaisseur. Le palais cependant , qui oc- 
cupe un des côtés de cette construction singu- 
lière, est réellement fort beau. 

La villa Buonaparle est un autre beau palais 
bâti , il y a trente ans , par le maréchal comte 
Belgioioso , donné par la municipalité de Milan 
au général Bonaparte , et habité depuis par Eu- 
gène. I^e jardin anglais, à la parisienne ^ qui en 
dépend, lequel a son pont, son roc, sa cascade et 
ses trois temples, sur deux arpents de terrain, est 
de plus surchargé de plantations et entrecoupé 
de sentiers qui se croisent en tous sens. On ne 
sait guère, hors de l'Angleterre, ce que c'est qu'un 
jardin anglais : c'est la chose la plus simple , du 
gazon souvent fauché, et quelquefois roulé, des 
arbres qu'on laisse croître comme il leur plaît, 
et quelques massifs de fleurs et d'arbrisseaux. 
Jamais Aq fabriques ^ jamais de pont qui ne soit 
obligé , jamais de rochers factices, rarement des 
pièces d'eau artificielles , plus rarement encore 
des ruines qui ne soient réelles. Les jardins an- 



LES HOPITAUX. 2 1 

glais, en Angleterre, ne coûtent pas à faire et à 
entretenir le quart de ce que coûte un jardin 
français, non pas seulement à la Louis XI F, mais 
à la nouvelle mode, dite anglaise. 

Je vais raconter une anecdote populaire, dont 
je suis loin de garantir l'authenticité, et que je 
ne répéterais même pas s'il était nécessaire qu'elle 
fût vraie pour en tirer la conclusion qu'on verra. 
Un frère de ce maréchal, comte Belgioioso, dont 
je viens de décrire l'ancienne demeure, général 
lui-même , et très-jaloux de paraître à son avan- 
tage les jours d'apparat, avait coutume de passer 
plusieurs heures ces jours - là ( on m'a dit sept 
heures, ce qui est un peu fort) sous le peigne 
d'un perruquier. Celui-ci eut une fois la main 
malheureuse ; il manqua la frisure du général , 
qui , furieux de ne pas se trouver au miroir 
aussi beau , ou aussi terrible qu'il l'aurait voulu , 
tua d'un coup de pistolet l'infortuné friseur. 
«Tuer son perruquier, m'écriai-je, frappé du dé- 
nouement î Eh! je vous prie, votre monsieur le 
général ne fut -il pas pendu? — Pendu, répliqua- 
t-on, avec non moins de surprise , vous n'y pen- 
sez pas ! » Que l'histoire soit vraie ou fausse , il 
suffit qu'elle ne soit pas invraisemblable sur les 
lieux pour donner la mesure des notions existan- 
tes sur la justice criminelle et son application. 

L'Italie vante ses hôpitaux, et Milan en possède 
plusieurs qui ont beaucoup de réputation. J'au*. 



iia ÉGLISE DORJÎE. 

rais voulu voir le Spedale Grande; mais une fièvre 
pétéchiale contagieuse, qui récemment a doublé 
le nombre de ses malades, efi interdit l'entrée 
aux simples curieux. Cette maladie ne se mani- 
feste au dehors que dans la classe pauvre, par 
suite de la disette des deux années précédentes , 
et surtout de l'hiver dernier. Il est assez remar- 
quable que la plupart des fondations de charité 
datent de ces temps de barbarie où l'homme se 
montra d'ailleurs le plus cruel ennemi du genre 
humain. Vers la fin du quinzième siècle , Ludovico 
Sforza , duc de Milan , surnommé // Moro, prince 
qui n'était pas tendre de son naturel , fonda un 
asile magnifique pour la réception des pestifé- 
rés ; ils y étaient logés , à part les uns des autres , 
dans un enclos de douze cents pieds en carré, 
égal aux deux tiers du jardin des Tuileries. 

L'abondante moisson de cette année vient d'être 
célébrée dans la cathédrale de Milan avec beau- 
coup de pompe ; mais la musique sacrée nous a 
paru peu digne de l'Italie, et tout-à-fait dénuée 
du caractère qui lui conviendrait. Le prédica- 
teur, parlant de la rédemption, en appelait sans 
cesse au grand crucifix placé à ses côtés , le mon- 
trant d'im air de triomphe à son auditoire par 
manière de démonstration. J'ai observé qu'il y 
avait plus d'hommes que de femmes dans l'église. 
Santa- Fittoria est surnommé le petit Saint-Pierre , 
à cause de sa magnificence ; l'intérieur est tout 



'MI LAIT. a3 

doré ; autels , piliers , murailles même. L'effet en 
est brillant plutôt que magnifique ; point solen- 
nel , point religieux ; c'est un grand salon plutôt 
qu'un temple. De tous les tableaux je ne me sou- 
viens que d'un seul , par Battoni, et que d'une seule 
figure dans ce tableau : c'est celle d'un prêtre , 
administrant les derniers sacrements à un mou- 
rant , d'un air si bon , si simple , si profondément 
touché , que sa physionomie m'est restée dans la 
mémoire. Telle est l'abondance des tableaux sur 
mur, sur toile, à l'huile, à l'eau, en mosaïque, 
dans toute l'Italie, qu'à notre auberge, qui, autre- 
fois, fut un monastère, on voit encore de très- 
belles fresques, parBernardo Luino. Comme elles 
se trouvaient dans une salle basse où l'on voulait 
mettre la cuisine, ces fresques ont été transpor- 
tées ailleurs avec une tranche du mur : opération 
délicate, qui a. coûté dix mille francs à notre 
hôte. Cette dépense royale était un peu alarmante 
pour des gens qui avaient leur compte à solder 
dans cette auberge pour une semaine de séjour; 
cependant le nôtre ne s'en est pas trop res- 
senti. 

On ne saurait dire ce qui a pu déterminer le 
choix du site que Milan occupe : sans eau, quoique 
assez près de l'Adda , du Tesin et du Pô ; sans 
beauté pittoresque , quoique non loin des plus 
beaux lacs du monde. Dans le douzième siècle, on 
fut obligé de creuser un canal de communication 



^4 BI^ESCIA. ET VÉRONE. 

avec le Tesin , et , dans le quinzième , avec l'Adda , 
pour lui donner de l'eau. 

Brescia, i5 octobre. — A sept postes et demie, 
ou 60 milles de Milan (i). Ces deux villes sont 
séparées par une plaine fertile , dont le sol est 
composé de terreau roùgeâtre, mêlé de caillou- 
tage. De nombreux ruisseaux qui descendent des 
Alpes, pour aller grossir le Pô, arrosent en che- 
min les différentes cultures, au. moyen de canaux 
d'irrigation , conduits avec beaucoup d'intelli- 
gence. Les armuriers de Brescia furent autrefois 
très-célèbres, et passent, en Italie au moins, pour 
faire les meilleurs pistolets du monde ; mais nous 
trouvant déjà embarrassés de deux paires de ces 
instruments de mort, par un excellent faiseur, 
M. Le Page, de Paris, nous ne nous sommes pas 
arrêtés pour les pistolets non plus que pour les 
églises de Brescia. Il n'y a pas de ville ici qui 
n'ait ses objets de curiosité, et s'il fallait tout voir, 
on n'arriverait jamais au terme de son voyage. 

Verona^ iG octobre. — Une heure après notre 
départ de Brescia , nous retrouvâmes une autre 
Isola Bella sur terre ferme; mais deux fois plus 
haute que celle du lac Majeur, et bella en raison 

fi) Une poste italienne est de Imlt milles, de soixante 
au degré ; une poste de France est de cinq nailles. Le ta- 
rif, en Italie, est de 55 sous, monnaie de France, par 
cheval, et l'on donne 4o à 60 sous au postillon. Ainsi la 
dépense est à peu près la même. 



VÉRONE. aS 

inverse. Le palais du créateur de cette autre 
merveille s'élève tout à côté, et ce qui le distin- 
gue en Italie, où depuis long-temps on ne bâtit 
plus de palais, et rarement des maisons, c'est 
qu'il est tout neuf. 

De Vérone à Bologne , et de Turin à l'Adria- 
tique, la vallée entière du Po , comprenant la 
Lombardie et le Piémont, Parme, Modène et une 
partie des États du Pape (près de la sixième par- 
tie de toute l'Italie), est formée d'un terrain al- 
luvial de couleur rougeâtre , mêlé , près des 
montagnes, decailloutage, et sans mélange, dans 
le milieu de la vallée. Partout fertile , ce terrain 
est partout amélioré par un bon système d'agri- 
culture , qui lui fait produire trois récoltes par an 
sans l'épuiser. On a souvent trouvé des corps ma- 
rins sous cette couclie alluviale , et récemment 
des ossements de baleine, à la profondeur de 
cent pieds , tandis que, près de la surface du sol, 
au même lieu, on trouvait des ossements de mam- 
mouths. Malgré l'état florissant de l'agriculture et 
l'excellence des routes, qui rendent les commu- 
nications si faciles , la plupart des maisons de 
campagne ou châteaux paraissent abandonnés. 
Nous avons remarqué que les fenêtres, jusqu'au 
second étage , étaient pour la plupart garnies de 
barreaux de fer, assez minces pourtant, et plus 
propres à retenir des femmes prisonnières qu'à 
résister aux entreprises des voleurs; c'est proba- 



0.6 LA.C DE GARDE. 

blement un reste des mœurs jalouses de l'ancienne 
Italie. Les paysans, rarement propriétaires, sont 
en général métayers héréditaires. Quoique mal 
vêtus et mal logés , ils nous ont paru forts et bien 
portants ; mais leurs femmes , vieillies par le tra- 
vail, sont de plus défigurées par des goitres. 

De la rive méridionale du lac di Garda, que 
nous avons côtoyée aujourd'hui, on voyait, du 
côté du Nord, ce beau lac pénétrer au sein des 
Alpes tyroliennes, dont les sommités neigeuses 
étaient réfléchies par le miroir tranquille de ses 
eaux. Rien de si délicieux que ce point de vue ; 
mais l'air de cette rive méridionale est si malsain , 
que, du temps des Français, les régiments, à ce 
que l'on assure , tiraient au sort pour former la 
garnison de Peschiera; c'était à qui n'y irait pas. 
L'anecdote , peu probable en elle-même , sert au 
moins à faire voir la mauvaise réputation du pays. 
Pour la première fois , depuis notre entrée en 
Italie , nous avons vu aujourd'hui un verger d'o- 
liviers, dont le triste et rare feuillage ressemble 
assez à celui du saule. 

De vieilles murailles flanquées de tours for- 
ment , autour de Vérone , une enceinte que la 
ville ne remplit pas comme autrefois. Du côté du 
Nord elle est dominée par une chaîne de collines 
d'une teinte brune tachetée de blanc; ce sont les 
nombreuses maisons de campagne des habitants 
de Vérone, qu'ils occupent pendant les vendangea 



L AMPHITHÉÂTRE. 27 

seulement ; car on n'a pas dans ce pays beaucoup 
de goût pour la vie rurale. La beauté, chez les 
femmes, est incompatible avec les travaux de la 
campagne, surtout en Italie, sous l'influence d'un 
soleil brûlant; aussi ne trouve-t-on les agréments 
de la figure qu'à l'ombre des villes. A Vérone , le 
grand voile blanc couvre souvent de fort belles 
têtes. 

L'amphithéâtre romain existe encore, percé 
d'innombrables fenêtres, pour donner du jour 
aux appartements pratiqués dans l'intérieur, et 
habités par la basse classe du peuple. Comme les 
gradins de pierre de taille servent seuls de toit à 
ces repaires, l'humidité y pénètre aisément, et 
l'on voyait partout aux fenêtres les guenilles des 
habitants suspendues à l'air pour sécher. Tel est 
enfin le caractère de pauvreté de tous les détails 
de cet édifice, qu'il est grand sans grandeur. Ce 
fut par la boutique d'un marchand de vieux ha- 
bits que nous pénétrâmes jusqu'à l'arène , où l'on 
distingue encore des passages étroits à l'usage des 
malheureux qui étaient destinés au combat ; d'au- 
tres plus grands pour leurs adversaires , les bêtes 
féroces , et d'autres enfin par où les victimes de 
ces jeux cruels étaient emportées mortes ou mou- 
rantes. Soixante vomitoires donnaient accès aux 
soixante mille spectateurs, que les gradins pou- 
vaient recevoir ; c'est du moins ce qu'on apprend 
des guides, quoiqu'il soit évident que la moitié 



28 L AMPHITHÉÂTRE. 

de ce nombre aurait eu peine à s'y placer. L'a- 
rène est un ovale de deux cent dix-huit pieds de 
long sur cent vingt-neuf de large, et du sommet 
des gradins elle paraîtrait bien petite s'il ne s'y 
trouvait pas une maison, très-singulièrement pla- 
cée, qui sert d'échelle pour mieux juger de sa 
grandeur. Près de l'amphithéâtre , on voit deux 
beaux édifices du seizième siècle , i)âtis sur les 
dessins de Michel-Ange. Le temps en a déjà 
émoussé les angles, et a répandu sur toute leur 
surface des teintes en harmonie avec celles de 
l'amphithéâtre ; ainsi , sans trop d^opposition , 
l'antiquité et les temps modernes se trouvent 
placés face à face, comme pour provoquer la 
comparaison. La hardiesse, la grâce, les belles 
proportions sont d'un côté; la force et -l'immen- 
sité, de l'autre. Aucvine symétrie n'a été observée 
dans la situation respective de ces deux édifices ; 
mais cette irrégularité ajoute à l'effet général, plu- 
tôt que de lui nuire. 

Du haut de la tour des prisons de Vérone la 
vue embrasse une vaste étendue de pays, et plonge 
sur les tristes toits de la ville , ses rues étroites et 
profondes, ses palais et ses ruines. L'édifice lui- 
même sur lequel nous étions placés donnait lieu 
à de tristes réflexions. En effet, la politique et la 
famine ont concouru à rassembler dans son en- 
ceinte un millier de détenus, entre lesquels six 
doivent être exécutés (appiccati) demain. 



PADOUE. 29 

Près de Vérone, sur la montagne de Monte 
Bolca , ainsi que dans la vallée di Ronca , adja- 
cente, on trouve des pétrifications diverses, de 
poissons surtout, en grande abondance, très-par- 
faites et bien conservées ; la plus grande partie 
a une élévation d'environ cinq mille pieds au- 
dessus du niveau de la mer. De la lave , ou plutôt 
du basalte en fusion, est venu ensuite, on ne sait 
d'où , rompre et bouleverser ces formations sou- 
marines, et prendre en grandes masses la figure 
prismatique qui le caractérise. On trouve ici plu- 
sieurs collections de ces pétrifications. 

Padoue^ 18 octobre. — L'Italie n'est pas un pays 
où l'on puisse impunément s'arrêter partout pour 
passer la nuit. Tout village isolé est regardé comme 
un coupe -gorge, où l'on n'est pas sur de sortir 
sain et sauf du lit dans lequel on s'est endormi 
la veille. De Vérone à Venise , par exemple , per- 
sonne ne songe à coucher autre part qu'à Vicenza 
ouàPadoue; cependant, nous nous arrêtâmes hier 
au soir à Monte-Bello ., au pied de Monte-Bolca^ 
ayant l'intention d'y monter ce matin. L'auberge 
était un palais à colonnes de marbre, à plafond 
peint, et pavé de marbre; mais d'ailleurs plein 
de gens en guenilles , qui , la plupart , deman- 
daient l'aumône. A l'aide d'un peu de feu dans le 
grand appartement délabré qu'on nous donna, 
du souper , de quelques livres , et de la rédaction 
du journal des événements de la journée, nous 



3o l'armoire. 

trouvâmes le moyen de passer fort bien la soirée. 
Mais , au moment de se coucher , trouvant que 
la porte ne fermait point, l'on s'arrêta à l'expé- 
dient de placer contre cette porte une vieille ar- 
moire qui se trouvait là. Ce meuble, resté encore 
debout des grandeurs vénitiennes, fut transporté, 
sans accident ; mais, en lui cherchant le meilleur 
point d'appui , un faux mouvement disloqua 
inopinément deux de ses pieds vermoulus , et 
voilà l'armoire tombant tout de son long sur le 
carreau avec un bruit dont tout le palazzo re- 
tentit, et que répéta de chambre en chambre 
l'écho d'une longue suite d'appartements dévas- 
tés. Nous crûmes que la maison entière accour- 
rait à ce fracas. Personne ne vint ; aucun bruit 
lie succéda à celui que nous venions de faire : 
tout dormait , et , comme on sait , le crime veille. 
Il ne se tramait donc rien contre nos jours , et il 
fut en conséquence décidé que l'armoire serait 
incontinent réintégrée dans le lieu qu'elle avait 
si long-temps occupé. Quoique relevée avec pré- 
caution , chaque tenon criait dans sa mortaise , et 
l'on voyait la poussière s'échapper partout du 
bois vermoulu ; mais une fois le meuble rajusté 
sur ses pieds , on n'aurait pas cru qu'il lui fût rien 
arrivé. Le matin il pleuvait ; la pluie était de la 
neige sur les hauteurs , et , toute espérance d'ac- 
complir notre projet s'étant évanouie, nous réso- 
lûmes de partir. Pendant ces délibérations, notre 



VICENZA. 3l 

hôte entra tout-à-coup ses clefs à la main. Nous 
le vîmes s'approcher de l'armoire fatale. Il va 
l'ouvrir : lui tombe ra-t-elle sur la tête ? Nous en 
tremblions. Elle s'ouvrit pourtant sans accident, 
quoique avec peine ; mais , quel fut son étonne- 
ment , pas un seul article à sa place ! tout était 
bouleversé. Quelle main avait osé!... Un sombre 
regard fut dirigé sur nous ; puis de compter et 
recompter, et d'examiner à plusieurs reprises. Il 
ne manquait rien dans l'armoire ; toutes ses gue- 
nilles s'y trouvaient. Plus surpris que jamais , il 
tourne de nouveau ses regards sur nous; car en- 
fin on avait fouillé son armoire , et qui avait pu 
le faire que nous, et pourquoi, et comment? Le 
problème était impossible à résoudre , inutile en 
outre , puisqu'il ne lui manquait rien. Ainsi, après 
avoir soldé notre compte , et souhaité le bonjour 
à notre hôte , nous partîmes , emportant notre 
secret, mais laissant derrière nous, peut-être, une 
réputation un peu équivoque. 

En traversant Vicenza , sans nous y arrêter , 
nous avons entrevu seulement les beaux palais, 
ouvrages de Palladio , et tout à côté les demeures 
de la plus abjecte pauvreté ; des statues de marbre 
et d'innombrables mendiants ; des fainéants de 
soldats , couchés au soleil , et de longues files de 
malheureux veaux suspendus , la tête en bas, aux 
chevaux qui les portaient au marché, dans les 
horreurs d'un long et cruel supplice. Les routes 



Sa EASSII^^DUPÔ. 

sont partout ici excellentes, et le pays, qui n'est 
point beau, est du moins très-fertile. Partout les 
pampres , chargés de raisins , au point de paraî- 
tre tout noirs, pendent en festons d'un mûrier à 
l'autre; et dans la saison, le maïs et le blé croissent 
entre les rangées de ces arbres. Le peu de prairies 
qui se sont offertes à nos yeux étaient arrosées 
avec beaucoup de soin , par le moyen des nom- 
breux ruisseaux qui descendent des Alpes. 

Le lit des rivières de la Lombardie , continuel- 
ment exhaussé, ainsi qu'encaissé par les pierres 
qu'elles charrient, finit par se trouver si fort au- 
dessus du niveau des terres , qu'on pourrait dire 
de ces rivières qu'elles coulent sur la crête d'une 
muraille. Cet état n'est pas seulement dange- 
reux : il contrarie les fins de la nature; car les ri- 
vières encaissées sont forcées de porter à la mer 
le limon que, dans leurs inondations, elles au- 
raient déposé sur les terres basses de manière à 
élever peu à peu leur niveau au-dessus de celui 
de l'eau , et à les mettre à couvert d'inondations 
futures. Il est encore à remarquer que c'est de la 
terre fertile et non des pierres que ces inonda- 
tions répandent; car celles-ci sont déposées sur 
les rives du torrent qui les charrie , tandis que les 
parties terreuses sont portées au loin et sur toute 
l'étendue de l'espace inondé. Le bassin du Pô (la 
Lombardie), ainsi que celui du Bas -Rhin (la 
Hollandç), ont malheureusement été habités trop 



LES CABRIOLETS. 33 

tôt, et avant que la nature eût achevé son ou- 
vrage, de manière que ces eaux limoneuses qui 
auraient élevé et assaini le pays, forcées, par 
leurs digues , de porter directement à la mer les 
corps étrangers qu'elles charrient , y ont formé et 
forment encore des bas-fonds d'abord, et enfin des 
marais infects. Au cinquième siècle de Rome , la 
plus grande partie de la Lombardie était , nous dit 
Polybe, une foret marécageuse qui nourrissait 
un nombre prodigieux de cochons, ou, si l'on 
veut, de sangliers. Il serait à désirer qu'elle eût 
plus long-temps demeuré dans cet état. 

Les moutons , de ce côté des Alpes , ont plu- 
sieurs points de ressemblance avec ceux de l'an- 
tiquité, le nez arqué, les oreilles pendantes; ils 
sont hauts sur jambes , et tels enfin qu'on les voit 
représentés dans quelques bas-reliefs. Le man- 
teau des bergers, rejeté sur l'épaule gauche, a 
aussi quelque chose d'antique. 

On rencontre les notables du pays ( les mes- 
sieurs et les dames) en cabriolets dorés, usés, ja- 
mais lavés, et que tire un malheureux cheval de 
l'apocalypse , attelé de cordes qui lui déchirent 
les flancs, et que l'on roue de coups de fouet. 
C'est le petit laquais monté derrière, mal vêtu , 
les jambes nues et toutes rouges de marc de rai- 
sin , qui les administre par-dessus la tête de son 
maître et de sa maîtresse, en poussant des cris 
de charretier. Nonobstant ce portrait, on voit ici 
I. 3 



34 PADOUK. 

une assez belle race de chevaux de trait , noirs , 
à tous crins , à l'encolure forte et au trot élevé , 
véritables descendants du cheval antique qui ne 
ressemblait guère à celui d'Arabie, Ces pesants 
chars à l'antique, que j'ai déjà décrits, sont mainte- 
nant encore en pleine activité , portant un seul ton- 
neau rempli de raisin, et pourtant attelés de trois 
fortes paires de bœufs , quelquefois de quatre , 
tant le char lui-même et son attirail de chahies sont 
pesants. On voit rarement ailleurs un tel luxe de 
moyens déployé pour si peu de chose. Ces boeufs 
sont d'un beau gris cendré; la pointe de leurs im- 
menses cornes est ornée d'une boule d'acier poli, 
et, ce que l'on croira difficilement, pour garantir 
leurs flancs des mouvements de leur queue , qui 
pourrait les salir, on l'assujétit de côté avec des 
rubans et même avec des guirlandes de fleurs ar- 
tificielles. 

Les saules et les peupliers, dont les branches, 
mises en coupe réglée , fournissent tout le bois 
de chauffage, contribuent pour leur bonne part 
à la laideur du paysage. Nous ne vhnes sur la 
route qu'un seul établissement d'agriculture con- 
sidérable , situé quelques lieues au-delà de Vicenza , 
encore la physionomie des paysans, leurs vête- 
ments et leurs maisons, n'indiquaient pas l'aisance. 

Venise, 19 octobre. — L'herbe croît dans les 
rues de Padoue , et cet antique berceau des scien- 
ces parait bien déchu. Les guenilles des habitants 



PADOUE. 35 

pendaient partout aux fenêtres, et la mauvaise- 
santé, comme la mauvaise fortune, semblaient 
peintes sur tous les visages. Ce matin , ilimanche, 
les femmes , établies à leurs portes , s'entr aidaient 
amicalement l'une l'autre dans les soins les plus 
élémentaires de la toilette. Chacune tenait sur 
ses genoux la tète de sa voisine , et l'on voyait 
asseï, à certains mouvements rapides des doigts, 
et surtout des pouces, que leurs soins n'étaient 
pas infructueux. 

De chaque côté des principales rues de cette 
ville, règne un portique ouvert, où l'on marche à 
l'abri des injures du temps, et il en est ainsi dans 
la plupart des villes lombardes. L'usage passa à 
Berne il y a cinq siècles, et commence à s'intro- 
duire à Londres et à Paris. Nous nous proposons 
de voir Padoue un peu plus à loisir en reve- 
nant. 

La roule de Venise suit le cours de la Brenta, 
dont les eaux jaunes et troubles coulent entre 
deux chaussées plus élevées de beaucoup que les 
campagnes où l'on voit un assez grand nombre 
de palais vénitiens, la plupart abandonnés; et , 
comme si la fameuse bande noire étendait ses 
ramifications jusqu'ici , on en démolissait plu- 
sieurs. De grandes barques prenaient leur char- 
gement de marbre, de plomb et de fer à l'endroit 
même où le noble propriétaire avait coutume de 
monter dans sa gondole. Sur la rive gauche, nous 

3. 



36 LORD BYROjy. 

remarquâmes le palais Pisani , qu'occupait le 
vice-roi Eugène , et qui maintenant est habité par 
le gouverneur autrichien. Situé dans un fond, 
comme les autres , sans vue , sans beautés natu- 
relles et sans autre eau courante que celle de la 
Brenta , qui se trouve au niveau du toit , il donne 
cependant quelque idée de l'ancienne magnifi- 
cence vénitienne. Quelques beaux arbres, bien 
rares ici , ombragent le jardin. Les postillons s'é- 
tant d'eux-mêmes arrêtés un moment en face du 
palais Pisani pour nous donner le temps de le 
voir, une troupe de ces épouvantables gueux qu'on 
ne rencontre qu'en Italie nous assaillit à l'instant, 
et il fallut fuir. C'est ce pays , le moins poétique 
du monde , que lord Byron a choisi pour sa de- 
meure ; il habite un village poudreux , traversé 
par la grande route. 

A mesure que nous approchions des lagunes , 
l'eau, sans écoulement, formait des mares stag- 
nantes toutes vertes. Les maisons devenaient de 
plus en plus rares et plus pauvres, et leurs ha- 
bitants plus pâles et plus languissants. A la fin , 
le monotone horison des terres basses devint ce- 
lui de la mer, et à peine les distinguions -nous 
l'un de l'autre. Une longue ligne de tours, de clo- 
chers, de dômes et de maisons parut en sortir 
lentement : c'était Venise ! 

Laissant voiture et bagage à Fusina pour y 
attendre notre retour, nous nous embarquâmes 



VENISE. 37 

dans la gondole de poste , mais non sans entendre 
les criailleries accoutumées entre notre carrière 
et les postillons , maître d'auberge , porte- 
faix , etc. , etc. En dépit des règlements les plus 
exacts , rien ne se fait en Italie sans débats à tue 
tète, accompagnés de gestes forcenés. Les gon- 
doles vénitiennes ressemblent beaucoup aux ca- 
nots des sauvages indigènes de l'Amérique sep- 
tentrionale , et je ne doute pas que le type 
original de la gondole n'ait été un tronc d'arbre 
creusé. La nôtre , d'une construction gracieuse , 
solide et légère, avait vingt- six pieds de long 
sur quatre et demi de large au milieu ; ses bords 
relevés à l'avant et à l'arrière , le fond plat , et , 
par manière d'ornement, la proue armée d'un 
grand fer de hache et de six pointes d'acier. Une 
espèce de dunette, couverte de drap noir, et dans 
laquelle quatre ou cinq personnes pouvaient 
s'asseoir commodément , occupait le milieu de la 
gondole, qui était noire aussi. Les gondoliers, au 
nombre de six , portaient un uniforme jaune ; 
ils poussaient la rame en se tenant debout, et la 
dernière rame dirigeait le bateau, qui n'avait pas 
d'autre gouvernail. Pas un souffle de vent n'agitait 
cette mer tranquille, et les rides légères qui s'éle- 
vaient autour de la gondole marquaient son cours 
rapide et doux un quart de lieue à l'arrière. En 
moins d'une heure nous atteignîmes la cité célèbre 
épouse de l'Adriatique; mais nous ne la vîmes 



38 VENISE. 

pas d'abord par son beau côté, celui-ci ne pré- 
sentant qu'un assemblage confus de vieilles bico- 
ques sales et pauvres, dont les fenêtres étaient 
encombrées de matelas étalés à l'air pour sécher. 
Elles étaient cependant décorées d'ordres d'ar- 
chitecture, et de beaux marbres sculptés, repo- 
sant sur des pilotis , servaient de seuils aux portes 
de ces demeures de l'indigence , dont les murs 
chancelants s'inclinaient l'un vers l'autre des deux 
côtés d'un étroit canal. Cependant nous glissions 
toujours avec rapidité de canal en canal, tournant 
des coins à droite , à gauche , comme autant de 
rues étroites et sous l'eau ; sans communications 
à pied sec d'une maison à l'autre. De loin à loin 
d'autres gondoles nous croisaient, toujours en si- 
lence ; car leurs conducteurs ont oublié , depuis 
que la patrie n'est plus, ces chants nationaux, si 
long-temps célèbres. Aucun métier bruyant ne se 
faisait entendre; point de voitures ébranlant le 
pavé, nul être vivant ne se faisait voir; il régnait 
un silence universel , et , sans quelques figures 
qui de temps en temps paraissaient aux fenêtres, 
s'avançant pour nous voir passer, on aurait pu 
prendre Venise pour les catacombes de tous 
les poissons de l'Adriatique. Sortant à la fin de ce 
labyrinthe d'eau , nous nous sommes trouvés sur 
le canal par excellence qui a deux lieues de long, 
et qui traverse toute la ville en serpentant. Il m'a 
paru plus large que le grand canal d'Amsterdam ; 



VENISE. 39 

mais ce qui lui donne un caractère tout particu- 
lier, c'est qu'il est bordé de palais de marbre bâ- 
tis dans la mer même qui baigne leurs murs. On 
voyait autrefois de nombreuses gondoles, cha- 
cune montée d'un leste équipage de gondoliers, 
pourvus de flambeaux pendant la nuit, s'arrêter 
à la file devant la porte de ces palais , comme le 
font ailleurs les voitures. C'est ainsi que nous 
abordâmes à Xalbergo délia Gran-Bretagna , beau 
palais dont on a fait une auberge. Une immense 
salle basse, pavée de marbre, conduit à un dou- 
ble escalier intérieur , tout de marbre aussi , et 
orné de fresques , représentant divers sujets d'his- 
toire. Au premier étage , on trouve deux autres 
immenses salles ou galeries, ayan t chacune 69 pieds 
de long, sur Sa pieds de large; le plafond peint, 
doré et orné de lustres de cristal. Les apparte- 
ments sont distribués de chaque côté. Une lé- 
gère esquisse fera mieux comprendre cette dis- 
tribution, et, sans prétendre que tous les palais 
de Venise se ressemblent, celui-ci donnera quelque 
idée des autres. Il appartenait à la famille , main- 
tenant éteinte , des Falseli. 



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VENISE. 



Balcon sur le grand canal ^ et Ventrée au-dessous, 
80 pieds. 



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Rue étroite. 



SAINT-MARC. 4' 

Prenant, bientôt après noti^ arrivée, un guide 
et une gondole , nous nous fîmes conduire , par 
d'assez longs détours, à San -Marco. Ce temple 
célèbre n'est pas tout-à-fait dans la mer, mais 
trois ou quatre pieds au-dessus de son niveau, et 
sur l'île de Venise proprement dite. Quoique 
isolé , il forme l'un des côtés d'une grande place 
longue de 800 pieds sur 35o de large, qui est 
pavée de grandes pierres plates ou dalles ; les trois 
autres côtés sont composés d'édifices réguliers, 
sur arcades, comme celles du Palais-Royal à Pa- 
ris , et occupés par des cafés. 

Cette église de San - Marco ne ressemble à rien 
au monde; sîi façade, longue et basse, présente 
d'abord cinq grandes arcades en ligne, comme 
celles d'un pont, et fermées de portes de bronze. 
Une tribune , ou balcon , règne au-dessus de ces 
portes , sur toute la largeur de l'édifice , et l'on y 
voit caracoler les quatre célèbres coursiers grecs , 
récemment de retour d'un voyage à Paris. Cinq 
portes plus petites s'ouvrent sur cette tribune , 
surmontées chacune d'un fronton triangulaire , 
et plus haut encore s'élèvent quatre dômes cou- 
verts de plomb (trois de front en avant, et le plus 
grand en arrière) ; tout le faîte de l'édifice est 
hérissé de mauvaises statues, de pyramides et 
d'aiitres ornements bizarres. Par une espèce de 
tour de force en architecture, répété dans plu- 
sieurs etidroits de l'édifice, on voit quatre co- 



[\1 SAINT-MARC. 

loiiiies groupées , qui reposent sur une seule. 
L'enlèvement du corps de San -Marco, apporté 
d'Alexandrie , est représenté en mosaïque sur la 
façade. En voici l'histoire : Comme les Turcs ont 
le porc en horreur, les Chrétiens imaginèrent 
d'intercaler leur saint entre deux pièces de lard, 
pensant bien que les douaniers musulmans n'y 
toucheraient pas, et cette fraude pieuse eut un 
plein succès. Notre guide nous fit remarquer l'air 
benêt des infidèles qui s'étaient laissé attraper, 
et la mine joyeuse des Chrétiens qui leur avaient 
joué ce tour. Le marbre, la brique etlapierresont 
entremêlés dans la construction de cet édifice, 
où tous les ordres et tous les genres d'architec- 
ture ont également été confondus. L'intérieur 
ressemble à une vaste caverne taillée dans le 
roc et toute dorée. De grandes figures en mosaï- 
que en garnissent les parois, et l'ensemble est à 
la fois ridicule et sublime. Ce célèbre édifice , bâti 
tout exprès pour recevoir le corps du saint à son 
arrivée d'Egypte , iantérieurement à l'introduc- 
tion du style gothique en Europe , date de l'épo- 
que la plus obscure du moyen âge , le neuvième 
siècle. Sur les pierres sépulchrales qui lui ser- 
vent de pavé, on voit gravés les noms de quel- 
ques-uns des morts de la période glorieuse de 
Venise, les onzième , douzième , treizième, qita- 
lorzième et quinzième siècles. Son grand autel est 
celui même de sainte Sophie, qui, avec ses co- 



SA IJNT-MAUC. 4^ 

loimcs de marbre, lut apporté de Coiistantinople, 
Jois de la prise de cette ville. En voyant à la tri- 
bune et de près, les célèbres chevaux du quadrige 
grec, je n'ai point changé l'opinion que j'en avais 
déjà formée ; leur plus grand mérite est d'être 
venus de loin et d'uvoir duré long-temps. D'Athè- 
nes, leur pays natal, ils passèrent à Rome, sous 
Néron, accompagnèrent Constantin à Bysance , 
et, après la chute de cette ville, au treizième siè- 
cle , ils suivirent les vainqueurs à Venise. De notre 
temps , on sait qu'ils ont encore vu du pays , ce 
qui ne les empêche pas d'être toujours gros et 
gras ; ce serait d'excellents limoniers pour la 
poste. Le jour de leur arrivée à Venise , par le 
Pô et la mer, ayant été débarqués à deux cents 
pas de San -Marco , on les vit caracoler (c'est 
leur allure), tous quatre de front, jusque sous la 
tribune , où ils furent bientôt élevés aux accla- 
mations du peuple, auquel l'empereur François 
fit lui discours qui fut fort applaudi. Ce même 
peuple, cependant, murmura beaucoup lorsque 
certaine statue colossale de Bonaparte fut ren- 
versée quelques jours après. En signe de domi- 
nation universelle, le héros était représenté por- 
tant d'ime main le globe de la terre, tandis qu'il 
étendait l'autre sur la mer. Un gondolier s'écria, 
dans son langage : Folteghe le niaJi ( tournez- 
lui les mains); l'une laissera tomber le globe, et 
l'autre demandera l'aumône. 



44 SAINT-MARC. 

De la tribune extérieure de San -Marco, du 
côté du Midi , la vue domine la piazzetta ou pe- 
tite place , et la mer. Cette piazzetta a , d'un côté , 
le palais ducal, de l'autre le palais royal. Le pre- 
mier est, dans son genre , tout aussi étrange que 
l'église de San -Marco. Les murs, extrêmement 
élevés, sont bizarrement ornés de compartiments 
en mosaïques de diverses couleurs. De gros piliers 
courts, en pieds de marmite, leur servent de 
base, et le sommet est bordé de figures grotes- 
ques. Quel que soit le mauvais goût de cet édi- 
fice , il imposa long-temps le respect et la crainte ; 
car c'est là que, pendant quatre cents ans, sié- 
gea l'inquisition d'état, et les tètes, que ce ter- 
rible tribunal faisait tomber, étaient ordinaire- 
ment accrochées à la balustrade même de cette 
tribune extérieure de San -Marco, sur laquelle 
nous étions tranquillement accoudés. Il en reste 
même encore une que le temps a respectée , at- 
tendu .qu'elle est de pierre (de porphyre rouge); 
elle avait été substituée , on ne sait pourquoi, à 
celle d'une des victimes de la vengeance politi- 
que. On y a vu la tête d'un doge (Marino Fa- 
liero ). Ce premier magistrat de la république fut 
exécuté l'an i348 , justement au-dessous de la 
tribune , entre les deux piliers carrés , couverts 
d'inscriptions syriaques, qui furent apportées de 
Saint-Jean-d'Acre. 

Quant au palais royal , régnant de l'autre côté 



l'opéra. 45 

de la piazzetta , et dont la belle apparence , toute 
moderne , semble insulter à la déchéance de son 
antique voisin , le palais ducal , tout impérial 
qu'il est ( c'est le palais de l'empereur d'Autriche), 
je ne pouvais ra'empécher de lui trouver l'air d'un 
parvenu. Au bord de la mer, qui forme le qua- 
trième coté de la piazzetta^ s'élèvent deux ma- 
gnifiques colonnes de granit, chacune d'un seul 
bloc , apportées de Coustantinople , mais qui 
semblent égyptiennes. Au sommet de l'une de ces 
colonnes, le lion de San -Marco, en bronze, que 
leurs seigneuries y avaient placé , a l'air d'un ra- 
moneur colossal sortant de sa cheminée. 

C'était jour de fête lorsque nous arrivâmes à 
Venise , et le peu de terre ferme qui s'y trouve 
fourmillait de promeneurs cheminant sans bruit 
sur les grandes dalles polies d'un pavé qu'aucune 
voiture n'ébranle , et qui n'a pas été refait depuis 
des siècles. Le bruit de Venise, au milieu du 
jour , ressemble au silence de la nuit dans d'au- 
tres grandes villes. 

Nous allâmes le soir à l'Opéra, qui commence à 
neuf heures, et, autant que l'obscurité des loges 
permettait d'en juger, la salle nous parut pleine. 
On donnait il Rarbiere di Smgiia. Rosine , dans 
cet opéra, n'est pas la fine mouche de Beaumar- 
chais , mais une dame de la halle qui , les poings 
sur les côtés, fait assaut d'injures avec son tu- 
teur Bartholo.I/orchestre, pour qui aurait pu l'en- 



/j6 SAINT-MARC. 

tendre, était sans cloute excellent, mais il nVst 
pas plus question de musique à TOpéra de Yenise 
qu'à celui de Milan. En revenant de bonne heure j 
nous traversâmes encore la place de San -Marco 
éblouissante de lumière. Les cafés d'alentour , 
au nombre de 3'] 5 (i), étaient pleins de beau 
monde des deux sexes, fort posément assis au- 
tour de leurs petites tables et prenant des glaces; 
car bien que les Italiens, et surtout les Vénitiens, 
passent pour être très-vifs , cette vivacité , fort 
différente de la vivacité française , ne se manifeste 
pas à l'extérieur. Ces cafés, déjà remplis de monde, 
devaient , nous dit-on , l'être bien davantage après 
l'opéra; chacun s'y rendant pour achever de ne 
rien faire avant de s'aller coucher, ce qui, en été, 
a lieu à l'approche du jour. Les différentes classes 
ne se mêlent point; il y a les cafés des nobles , 
ceux des juifs , ceux des Turcs , ceux des cour- 
tiers de change , ceux des musiciens , ceux des ri- 
tirate , ou femmes sur le retour , qui ont quitté 
le monde; ceux àe?> fringantes ^ qui en jouissent 
encore. Le plus grand nombre occupe des cham- 
bres ou cabinets particuliers, appelés casini. On 
calcule qu'il n'y a guère moins de quarante mille 
personnes qui passent ainsi leur soirée sous les 

(i) C'était sous les portiques de la place San -Marco, où 
ces cafés se trouvent, qu'autrefois les patriciens se rassem- 
blaient poiu' parler enti'e eux politique et intrigues, J'où 
vient le nom du lieu ( il Broglio ). 



PALAIS DUCAL. 47 

portiques de la place San -Marc , sans compter 
celles qui fréquentent les cafés du reste de la 
ville , non moins nombreux que ceux-ci. La po- 
pulation tout entière vit hors de chez elle. 

Le palais ducal était la demeure du doge, le 
lieu de réunion des conseils, et tous les bureaux 
de l'admiTiistration y trouvaient place ; les moins 
importants occupaient l'étage inférieur, les au- 
tres s'élevant par degrés dans l'ordre des dignités 
et du pouvoir jusqu'au grenier où siégeait le 
triumvirat des inquisiteurs d'état. Inaccessibles 
dans leur retraite à toutes autres personnes qu'aux 
exécuteurs de leurs décrets, ils ne voyaient pas 
même leurs plus proches parents durant les quatre 
mois que chacun d'eux était en fonction. La fa- 
meuse gueule de lion, à la porte de la chambre des 
inquisiteurs, n'existe plus; mais on distingue en- 
core l'ouverture dans la muraille : dépouillée de 
ses terreurs, elle a tout simplement l'air d'une 
boite aux lettres pour la petite poste de Paris. Il 
y avait plusieurs autres dépôts semblables dans les 
différents quartiers de la ville, pour la plus grande 
commodité des délateurs. Les prisons de l'inqui- 
sition étaient séparées du palais ducal par un ca- 
nal que le célèbre Ponte di Sospiri traversait, et 
par lequel les prisonniers étaient conduits au 
tribunal. Le mode de procédure , infiniment 
simple, était de mettre le prévenu à la torture 
pour lui faire avouer ce dont il était accusé, mais 



48 VENISE. 

sansleconfronteravecson accusa teiirniavecaiiciin 
témoin. Du premier jusqu'au dernier des citoyens 
de Venise, nul n'était un instant hors d'atteinte de 
l'inquisition d'état, pas même les inquisiteurs 
eux-mêmes , car deux d'entre eux réunis au doge 
pouvaient faire étrangler ou noyer leur collègue 
sans avoir à en rendre compte à personne. Ce 
tribunal pouvait réprimander le doge, le faire ar- 
rêter', le déposer. Pour bien comprendre ce sin- 
gulier état de choses, il est nécessaire de jeter 
un coup d'oeil sur les événements qui l'avaient 
amené. 

Ce fut environ l'an 402, lorsqu'Alaric et ses 
Visigoths ayant passé les Alpes Juliennes répan- 
daient la terreur en Italie, que les petites îles 
du golfe de Venise devinrent de quelqu'impor- 
tance, comme lieux de refuge pour les habitants 
des côtes voisines. Rome elle-même ayant bien- 
tôt après été prise d'assaut et saccagée, ceux de ses 
malheureux habitants qui avaient pu échapper à 
la mort ou à l'esclavage , allèrent en grand nom- 
bre partager l'exil des lagunes avec les provin- 
ciaux du nord de l'Italie. Chaque invasion sub- 
séquente, celle d'Attila et de ses Huns d'un côté, 
puis celle de Genséric et de ses Vandales de l'au- 
tre, vint ajouter à leur nombre. La colonie nais- 
sante fut d'abord gouvernée par les magistrats 
que Padoue lui envoyait, mais Padoue à la fin 
})îU'tagca le sort du reste de l'Italie; alors chaque 



VENISE. 49 

Ue devenue indépendante élut ses propres magis- 
trats appelés tribuns. En 697 les îles réunies se 
donnèrent un duc ou doge, dont plusieurs mou- 
rurent successivement de mort violente , car 
nos insulaires n'étaient pas dociles. Aux doges 
succédèrent les maîtres de la milice, puis on re- 
vint aux doges. Pendant près de trois cents ans 
le gouvernement , quoique arbitraire et violent , 
comme il l'est toujours parmi les barbares, fut 
cependant très démocratique, car les magistrats 
étaient élus par le peuple à l'universalité des suf- 
frages , et pour un temps limité. A mesure que la 
colonie prenait de l'accroissement, les anciens 
habitants devenaient de plus en plus jaloux de 
kurs droits politiques, qu'ils ne voulaient point 
partager avec de nouveaux venus , regardant ces 
droits comme leur propriété individuelle. Telle a 
toujours été la tendance des démocraties, et ces 
nouveaux venus n'ont aucun droit de s'en plain- 
dre, mais il n'en est pas ainsi de leurs enfants; 
aussi les républiques qui veulent être justes, et 
en même temps tranquilles, ne doivent recevoir 
dans leur sein que ceux qu'il leur convient d'ad- 
mettre dans la suite à la participation de tous les 
droits civils et politiques. Les demi-citoyens, et 
surtout leurs enfants, forment nécessairement 
ime population dangereuse. A Venise , cependant, 
on ne se borna pas à l'exclusion des nouveaux 
venus et de leurs descendants, car vers le com- 

1. 4 



OO INQUISITEURS DÉTAT. 

mencement du quatorzième siècle, une portion 
de l'aristocratie prononça arbitrairement la dé- 
chéance de l'autre portion qui formait pourtant 
la majorité, et qui comprenait même quelques- 
unes des familles les plus anciennes et les plus illus- 
tres; cette minorité de la noblesse se constitua 
ainsi, de sa propre autorité, souverain hérédi- 
taire. Plusieurs conspirations ayant éclaté contre 
les usurpateurs , ceux-ci nommèrent une commis- 
sion permanente de dix membres d'abord, ensuite 
de dix-sept, appelée le Conseil des dix, spécia- 
lement chargée de surveiller les mécontents, de 
prévenir ou de punir sommairement et avec la 
plus grande rigueur, toute entreprise contre l'état, 
c'est-à-dire contre ceux qui s'étaient emparés du 
gouvernement de l'état. Dans la suite , afin d'as- 
surer à ces mesures plus de promptitude et de se- 
cret, le conseil des dix délégua ses pouvoirs à 
trois de ses membres appelés inquisiteurs d'état ; 
mais cette commission d'une commission devint 
bientôt indépendante, et forma un tribunal per- 
manent. La jalousie extrême, et la haine qui né- 
cessairement subsistèrent entre l'aristocratie en 
pouvoir, composée d'environ six cents chefs de 
famille, et l'aristocratie sujette, beaucoup plus 
«ombreuse, fit naître à Venise le système perfide 
de gouvernement par espionnage et guet-à-pens. 
Les agents du gouvernement empoisonnaient, 
poignardaient , noyaient de nuit dans les canaux 



INQUISITEURS d'^TAT. 5i 

les gens suspects qui leur étaient désignés. L'as- 
sassinat faisait partie du code criminel de Venise ; 
il y était légalement organisé. 

L'économie politique a fait du pouvoir une 
science, au lieu d'un dogme qu'il était autrefois. 
C'est un mécanisme où la division des pouvoirs , 
leur influence réciproque, le choc et l'action 
composée des intérêts divers et toutes les garan- 
ties constitutionnelles agissent à la manière des 
leviers, des poids et des ressorts. En politique, 
aujourd'hui, on n'en appelle plus guère, avec suc- 
cès, de la raison à l'imagination et au sentiment; 
le merveilleux et le sacré ont perdu leur influence 
sur la foi politique des peuples; mais à Venise, 
ce pouvoir invisible et tout puissant à qui rien 
n'était caché, qui ne laissait aucune erreur poli- 
tique impunie, et auquel il était impossible de se 
soustraire, parut long-temps plus qu'humain : 
on admirait et l'on obéissait sans murmure à ceux 
d'en haut! 

Les hommes, en général, ont un penchant 
décidé à chercher des raisons pour ce qu'ils voient 
faire, lorsqu'on ne leur en donne point, et à sou- 
tenir ensuite ces raisons qu'ils ont trouvées, parce 
que ce sont les leurs. Tandis qu'au contraire si 
vous entrez en explication sur les motifs de vos 
mesures, elles sont immédiatement attaquées 
avec tout le zèle qu'autrement on aurait mis à les 
défendre. Dans ce sens on pourrait croire que 

4. 



5'2 INQUISITEURS d'ÉTAT. 

l'art de gouverner doit essentiellement consister 
dans le mystère, tandis qu'au contraire s'il fallait 
absolument généraliser, on pourrait dire qu'il 
est tout dans la publicité (i). 

(i) L'auteur s'est expliqué, dans un ouvrage précédent 
< Foycige en Suisse, i" édition ^ i'"^ volume, pages 609 à 
6i4)j sur les effets de la publicité, qui ne doit pas être la même 
dans tous pays, mais qui doit certainement être moindre dans 
un petit état que dans un grand. Il ajoutera , à ce sujet , 
les réflexions suivantes. La publicité a deux objets : faire 
connaître les faits, raisonner sur les faits. Le premier est 
toujours sans danger 3 il est constamment utile, et ne de- 
vrait jamais être restreint. Mais le raisonnement sur les 
faits est sujet à erreur ; il est souvent de mauvaise foi, et 
ses conséquences sont alors dangereuses. Sans doute il sti- 
mule la paresse et hâte la formation de l'opinion publique , 
que la seule connaissance des faits formerait plus saine- 
ment , mais quelquefois trop lentement. Dans un grand 
pays , la population disséminée a besoin d'être aidée, 
dans la formation de son opinion , par des plaidoyers 
de iovu'naux. Dans un petit pays. les habitants, presque 
tous citadins , en ont beaucoup moins besoin : la proximité 
des individus rend la discussion plus active 3 la conversa- 
tion tient lieu de gazettes- les stimulants politiques n'y 
manquent pas. Si l'Angleterre, avec ses journaux , était 
toute dans ÂVestminster , son gouvernement ne survivrait 
pas à la violence de deux ou trois élections. Si elle était 
toute dans un des grands comtés agricoles , ce seraient les 
élections qui ne survivraient pas long-tempsrà l'apathie 
des électeurs , sans les journaux qui les stimulent j là on 
aurait bientôt une démocratie , ici une monarchie absolue; 
d'où il suit qu'il eût fallu, là des faits sans discvission, ici 
des faits et des discussions, et il est précisément du do- 
maine de la législation de régler et de limiter la discus- 
sion. C'est méconnaître l'objet de la liberté des journaux 
que d'en faire une application uniforme , sans égard aux 



INQCISITKURS d'^TAT. 53 

En effet, point d'esprit public sans publicité; 
sans elle, point de crédit public , on le sait assez, 
et les frondeurs de l'opposition constitutionnelle 
que l'on voit donner en même temps et leurs cri- 
tiques et leur confiance, démentent eux-mêmes, 
par ce qu'ils font, la sévérité de ce qu'ils disent. 
Quant à Venise, son gouvernement reposait sur 
des bases toutes particulières. C'était simplement 
une famille de grands seigneurs, très désunis 
entre eux, mais dont les nombreux serviteurs 
étaient traités avec la plus grande indulgence. 
Enrichie par le commerce du monde connu, par 
les colonies et par la guerre, la noblesse véni- 
tienne ne demandait rien à ce peuple, et l'on sait 
qu'un peuple sans impôts fut toujours sans li- 
berté. 

Lorsque les Français, sous le général Baraguay 
d'Hilliers, prirent possession de Venise, on fut 
surpris, et peut-être même un peu fâché, de ne 
trouver dans le^ prisons de l'inquisition d'état , 

localités 5 je me permettrai d'iuvoquei' encore ici un pas- 
sage de M. de Gérando . déjà cité dans une autre occasion : 
« Rien ne ressemble plus , dit-il , à l'ignorance d'un prin- 
cipe que son excessive ge'néralisation. « Je sens bien tout 
le parti que l'on peut tirer de la distinction que je viens 
d'établir, soit dans l'intérêt du pouvoir absolu, soit dans 
l'intérêt de l'anarchie populaire; mais de cpioi ne peut-on 
pas abuser ? Je suis également convaincu de toutes les dif- 
ficultés que pi'ésente la législation sur les délits de la 
presse : c'est du danger dont il est ici question , non du 
remède. 



54 INQUISITEURS d'^TAT. 

comme à la Bastille, que trois détenus ; il est vrai 
que l'un d'eux y avait été vingt-deux ans, ce qui 
dédommageait du petit nombre; ce malheureux, 
Dalmatien de naissance, parut effrayé lorsqu'on 
vint le tirer de son cachot, pour lequel la longue 
habitude lui avait donné une sorte d'attachement ; 
il résistait même à ses libérateurs et s'écriait : 
Qu est-ce? que voulez-vous ? laissez-inoi^ vous me 
faites mal] Le général, à qui on le conduisit, lui 
fit donner une tasse de chocolat , du vin et d'au- 
tres friandises dont il avait oublié le goût. On le 
promena par la ville, dans son costume de ca- 
chot , et portant une longue et vénérable barbe. 
Fêté, comblé de caresses, son triomphe dura 
quatre jours: quatre jours de joie inattendue, de 
bonne chère, d'air et de liberté, tranchèrent le 
fil d'une vie qui avait résisté à vingt-deux ans de 
désespoir. J'ai vu le cachot, et je l'ai mesuré ; il 
avait dix pieds de long, sept pieds de large, et la 
voûte sept pieds de haut, au milieu seulement. 
Les planches dont la muraille avait une fois été 
revêtue tombaient en morceaux ; une sorte d'es- 
trade de bois, longue de six pieds, et large de 
trois , servait au prisonnier de couche , de siège 
et de table; c'était là tout l'ameublement. Par 
une petite ouverture, il recevait ses aliments une 
fois en vingt-quatre heures, éclairé seulement de 
la lumière d'une chandelle. Ce cachot n'était pas 
fort humide, mais il y en avait d'autres sous 



PALAIS DUCAL. 55 

terre où les détenus perdaient bientôt l'usage de 
leiu-s membres, et finalement la vie. D'autres 
enfin sous les plombs de la couverture du bâti- 
ment, où au contraire ils expiraient de chaleur. 
Un des individus détenus dans les prisons sou- 
terraines se trouva doué d'assez de force de santé 
et de persévérance pour travailler pendant trois 
ans à se creuser un passage sous terre, et à tra- 
vers d'épaisses murailles, au moyen duquel il 
parvint à s'échapper. Une chambre de cette pri- 
son est encore meublée de divers instruments de 
torture autrefois en usage. 

Le réservoir d'eau douce destiné à l'usage de 
la ville était placé dans l'enceinte du Palais Du- 
cal , et leurs seigneuries sérénissimes s'étaient 
ainsi ménagé la faculté de faire mourir de soif 
des sujets rebelles, tandis qu'un arsenal bien 
garni leur fournissait d'autres moyens de se faire 
obéir. Enfin rien ne manquait à l'organisation de 
leur despotisme. 

De grands talents se développent toujours, 
ainsi que certaines vertus, au milieu des dissen- 
sions politiques; les arts mêmes et l'industrie sou- 
vent prospèrent; aussi voyons-nous les Vénitiens 
devenir riches et puissants de fort bonne heure. 
Dès l'année 558 ils eurent une marine considéra- 
ble pour ce temps-là, et lorsque, dans l'année 8o4, 
ils furent attaqués par Pépin, nous les voyons 
équiper de grands vaisseaux de guerre. Dans le 



56 PALAIS DUCAL. 

dixième siècle ils en avaient à trois rangs de rames 
de douze cents et même de deux mille tonneaux ; 
et le code maritime qu'ils rédigèrent en i255 
passe pour être le plus ancien de l'Europe, quoi- 
que celui de Richard 1", roi d'Angleterre (les lois 
d'Oleron), soit plus ancien encore de soixante-cinq 
ans. Au faîte de leur grandeur, lors de la décou- 
verte du passage aux Indes, par le cap de Bonne- 
Espérance, ils eurent trois cent trente vais- 
seaux de guerre, vingt-six mille matelots et seize 
mille ouvriers employés dans le plus bel arsenal 
de l'Europe. Vers le milieu du treizième siècle, le 
célèbre Marco Polo, marchand vénitien, voyageait 
à la Chine et en Tartarie , ainsi que son père et 
son oncle avaient fait avant lui. Bruce trouva les 
poids et mesures de Venise en Arabie, comme 
Vasco de Gama avait trouvé les ducats de la ré- 
publique en circulation à Calicut. Les belles gla- 
ces de Venise et ses étoffes de soie étaient con- 
nues et admirées en Europe dès le treizième siècle. 
Mais les beaux arts n'y étaient pas cultivés avec 
moins de zèle que les arts utiles. Dès l'an 829 il 
y avait un orgue à Venise. Palladio naquit sur 
son territoire, et c'est à lui qu'elle doit ses plus 
beaux édifices. Lorsque les peintres étrangers co- 
piaient encore Cimabue et Giotto, les siens co- 
piaient la nature, car l'école vénitienne, malgré 
les défauts qu'on lui reproche , est au moins ori- 
ginale. Enfin Venise dégénérée, et réduite à n'être 



LES MAGISTRATS. B"] 

plus que l'ombre de ce quelle fut autrefois, a 
donné naissance au Phidias moderne, à l'illustre 
Canova, et l'un des premiers fruits de son génie , 
le groupe de Dédale et Icare, mis en vente par 
lui-même à la foire annuelle de l'Ascension, existe 
encore à Venise dans le palais Pisani. Lorsque tout 
le reste de l'Europe était encore plongé dans la 
barbarie du moyen âge, on vit Pétrarque distin- 
gué à Venise. A l'occasion d'une fête publique, 
ce créateur de la littérature moderne fut placé à 
la droite du premier magistrat de la république , 
qui, en conférant cet honneur au poète, s'en fit plus 
à lui-même. Pendant neuf cents ans, c'est-à-dire 
du septième au seizième siècle, les richesses et la 
civilisation de Venise étonnèrent toute l'Europe, 
qui n'offrait alors rien de comparable ; et sa ma- 
rine rivalisa avec celle des plus puissants états. 
Soumis à un gouvernement qui réunissait tous 
les pouvoirs créés arbitrairement, mais dont la 
tyrannie ne pesait que sur les hautes classes de 
la société, le peuple vénitien ne savait pas qu'il 
était esclave. Ses maîtres lui rendaient bonne et 
prompte justice, dans tout ce qui ne concernait 
pas la politique, et, sous leur bon plaisir, il était 
libre de fait, sinon en droit. Loin d'en exiger 
des services onéreux, ou d'en tirer un revenu, 
l'aristocratie faisait refluer sur lui les immenses 
richesses qu'elle tirait de sources étrangères. Au 
reste, tout ceci n'a rapport qu'à la cité de Ve- 



58 LES MAGISTRATS. 

iiise et à quelques parties de son ancien territoire, 
car la plupart des provinces, et surtout celles de 
l'autre côté de l'Adriatique, étaient durement 
traitées. C'était à leur égard, mais plus encore à 
l'égard de ses propres membres, que l'aristocra- 
tie exerçait un affreux despotisme. Des rivalités 
de famille, des bruits vagues, de faux rapports, 
quelquefois le seul désir de se débarrasser du far- 
deau de la reconnaissance, fournissaient les mo- 
tifs secrets d'un arrêt de mort. 

On est surpris du dévouement héroïque dont 
les victimes mêmes de cet ordre de choses mons- 
trueux lui donnèrent si souvent des preuves. Le 
doge Foscari vit, sans se plaindre, son propre fils 
appliqué à la torture trois fois en sept ans, par 
les ordres du tribunal auquel il présidait. Pisani, 
tiré de la prison où l'ingratitude du gouvernement 
l'avait jeté pour prendre au jour du danger le 
commandement général des forces de la répu- 
blique, oubliant son injure, servit son pays et 
ne punit point les tyrans. Zeno, au faîte de la 
gloire, se soumit à un long emprisonnement, et 
l'on en pourrait citer bien d'autres. Au premier 
coup d'œil, ces hommes-là semblent avoir été 
dupes d'un sentiment erroné; mais, si ce mauvais 
gouvernement, auquel ils faisaient de tels sacri- 
fices, avait après tout fait la gloire et la prospé- 
rité de leur patrie ; si , pendant les douze cents 
ans de sa durée, le peuple avait joui de beaucoup 



CHUTE DE VENISE. 5g 

d'aisance et de bonheur; si une multitude de 
grands hommes fleurirent sous ses auspices; s'il 
avait mis Venise au premier rang de la civilisa- 
tion , pourquoi nous étonnerions-nous de leur 
dévouement ? A Rome et à Lacédémone on se 
dévoua pour ce qui ne valait guère mieux. Inca- 
pables, comme nous le sommes souvent, de dis- 
tinguer ce qui est vraiment digne d'inspirer l'en- 
thousiasme et le dévouement, de ce qui ne l'est 
pas, c'est dans le sentiment même qui fait faire 
de grands sacrifices, quel qu'en soit l'objet, qu'il 
nous faut chercher le mérite. Point de vertus sans 
sacrifices, a-t-on dit, mais aussi point de sacri- 
fices sans vertu. Le dévouement sincère est tou- 
jours juste. Les martyrs ont toujours raison ; et 
lors même qu'il y aurait quelques abus à crain- 
dre, c'est encore la règle morale la plus sûre que 
de reconnaître la vertu dans tout ce qui nous 
élève au-dessus des calculs personnels. 

Le gouvernement de Venise , qui s'était mon- 
tré si jaloux de son pouvoir, et l'avait gardé si 
long-temps, l'abandonna sans résistance à la pre- 
mière sommation; il fut renversé d'un souffle, et 
le peuple vénitien, autrefois si dévoué, n'essaya 
même pas de le défendre , lorsque rien n'eût été 
plus facile. Les ouvriers de l'arsenal, réputés bra- 
ves et dévoués, auraient seuls suffi pour équiper 
une flotille très-supérieure à tout ce que les as- 
saillants avaient d'embarcations. Mais il leur fal- 



6o BONAPARTE. 

lait un premier exemple de courage que leurs 
maîtres ne surent pas donner. C'est à eux-mêmes 
que les nobles vénitiens doivent tous leurs mal- 
heurs. Ils irritèrent l'ennemi par la haine et le 
mépris qu'ils lui montrèrent de loin , et l'encoura- 
gèrent par leurs soumissions dès qu'il les menaça 
de près. Accoutumés à une vie toute sensuelle, 
sans culture d'esprit, sans élévation, sans éner- 
gie, ils ne purent endurer l'idée de perdre les re- 
venus de leurs terres du continent, qui eussent 
été séquestrées, tout au moins, à la première 
démonstration de résistance. Ils craignirent la 
fatigue et les dangers de cette résistance, long- 
temps soutenue contre un ennemi tel que Bona- 
parte se montrait déjà; ne voyant pas qu'ils ne 
pouvaient faire de paix avec lui, ou avec ceux 
qu'il servait, qui ne fût pire que la guerre (i). 

(i) Parmi les pièces justificatives qui accompagnent 
V Histoire de Venise, par M. Daru, on trouve ( vol. n ^ page 
36o) une lettre officielle de Bonaparte au nouveau gouverne- 
ment de Venise , du 26 mai i ygy , où il lui disait : « Dans 
loutes les circonstances je ferai tout ce qui sera en mon 
pouvoir, pour vous donner des preuves du désir que j'ai 
de voir se consolider votre liberté , et de voir la misérable 
Italie placée enfin avec gloire , libre et indépendante des, 
étrangers, sur la scène du monde, etc.» Et cependant 
Bonaparte, ce jour-là même, 26 mai 1797 , écrivait à son 
propre gouvernement : « Vous trouverez ci-joint , citoyens, 
direcjf urs , le traité préliminaire et les ratifications de 
l'empereur, etc. « Or, le premier article de ce traité disait : 
1° Venise à Vcmyereur. Bonaparte s'expliquait sur le 
compte de ces Vénitiens, à qui il venait de donner de si 



LES PALAIS. 6l 

Les Français, au nombre de cinq à six mille 
hommes, traversèrent sans opposition les lagunes 
en bateaux découverts, le i5 mai 1797, et pri- 
rent tranquillement possession de Venise où ja- 
mais auparavant aucun ennemi n'avait pu abor- 
der, Baraguay d'Hilliers , qui les cdrnmandait , en 
montra beaucoup de surprise. Le dernier acte 
public de l'ancien gouvernement fut de procla- 
mer l'installation de la municipalité démocrati- 
que qui devait donner le dernier degré de perfec- 
tion à l'antique république. Il annonçait en même 
temps que le général français faisait cette visite 
amicale au peuple vénitien c< seulement pour son 
bien. » 

Il faut toute une journée pour voir, même en 
courant, les curiosités du Palais Ducal. La pre- 
mière qui s'offre à vos yeux est l'escalier des géants, 
tout de marbre et décoré de statues colossales. On 
y remarque le panier de nèfles couvert de paille , 
( en marbre ) symbole de la jeune noblesse long- 
temps gardée sous ce toit mystérieux dans des em- 
plois subalternes pour la mûrir et la rendre propre 

belles assui^ances de son désir de les voir libres et indé- 
pendants des étrangers ., et disait au Directoire : « C'est une 
population inepte , lâche , et nullement faite pour la li- 
berté 5 il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui 
nous donnons le continent. Nous prendrons les vaisseaux, 
nous dépouillerons l'arsenal , nous enlh'erons tous les ca- 
nons , nous détruirons la banque , et nous garderons Cor- 
fou et Ancône , etc. » 



bl MARCO -BAEBARO 

au gouvernement. Cet escalier conduit aune suite 
de vastes appartements. La salle du grand conseil 
a i5o pieds de long sur 74 ^^ large. Les plafonds 
sont couverts de dorures, de sculptures, de pein- 
tures. Des tableaux d'histoire peints sur place et 
de dimensions colossales couvrent partout les 
murs ; on y lit les noms de Tintoretto, de Calliari , 
de Zuccari, de Bassano, de Paul Véronèse et de 
plusieurs autres grands maîtres de l'école véni- 
tienne. Le tableau derrière le trône du doge re- 
présentant le jugement dernier et la gloire des 
élus par Tintoretto a environ 60 pieds de long sur 
une hauteur proportionnée. Les exploits des 
grands hommes de la république ont fourni pres- 
que tous les sujets de ces tableaux ; par exemple 
ceux de Sébastiano Ziani, d'Andréa Contarini, 
de Dominico Micheli,de Francesco Morozini, etc. 
La prise de Constantinople et la restauration de 
l'empereur Comnènes y sont représentées ainsi 
que la prise de Zara, la conquête de la Morée et une 
bataille navale contre le calife d'Egypte dans la- 
quelle le vénitien Marco , ayant perdu son drapeau, 
coupa la tête d'un capitaine égyptien, et arborant 
le turban sur sa lance , traça avec cette tête san- 
glante un cercle rouge sur le nouvel étendard ; il 
en reçut le surnom de Barbara que ses descen- 
dants portent encore. Les principaux événements 
des guerres longues et sanglantes que se livrèrent 
les deux républiques rivales , Venise et Gênes , se 



LE THEATRE. 63 

retrouvent ici, ainsi que la guerre avec Barbe- 
rousse, la soumission de cet empereur au pape 
et la réception du roi de France Henri III, à son 
retour de Pologne en 1574. Ce prince, ayant ac- 
cepté le titre de noble vénitien, son nom avait été 
inscrit dans le célèbre Livre d'or , lequel fut pu- 
bliquement jeté au feu à l'entrée des Français avec 
la couronne du doge; mais le nom de Henri ne 
s'y trouvait déjà plus, car un descendant de ce 
prince l'avait biffé de sa main royale, l'année d'au- 
paravant, indigné de se voir forcé par les craintes 
du gouvernement vénitien à chercher plus loin 
■un autre asile. La majesté royale en fuite ne vou- 
lait pas que des Serenissimi signori eussent peur 
aussi. On découvre , dans la longue suite des por- 
traits des doges, une place vide avec cette ins-. 
cription : Locus Marini Falieri decapitatil 

L'opéra ayant ici comme ailleurs trompé notre 
attente, nous avons essayé d'un autre théâtre, 
où, à défaut de chant, nous puissions au moins 
entendre parler, et ce fut un drame sentimental à 
la Kotzebue que l'on nous donna. Un meunier et 
sa famille sauvent, sans le connaître, leur prince 
près de périr dans un orage. Ces bonnes gens se 
trouvent éti^e l'objet des persécutions d'un person- 
nage puissant. Le prince , témoin de ce qui se 
passe, prend le plus grand intérêt à leur malheur; 
mais, sans vouloir d'abord en interrompre le cours, 
il se contente de repéter à chaque nouvel acte 



G4 Li: THÉÂTRE. 

d'oppression : Va heuel va heiiel Benissimol mais ne 
cous inquiétez pas! On le croit fou, jusqu'à ce que , 
se découvrant à la fin , le tyran subalterne pris 
sur le fait est sévèrement puni. Ce cadre usé n'é- 
tait rempli que de lieux communs assez plats, ce 
qui n'empêcha pourtant pas la pièce d'être ap- 
plaudie avec transport par le public vénitien ; et 
j'en fus charmé ; car le bon goût en morale vaut 
mieux que l'autre bon goût, et je m'attendais peu 
à le trouver en ce pays aussi général et aussi vif. 
Le chantier et les arsenaux de la marine dont 
l'enceinte a près d'une lieue de tour, étaient au- 
trefois ce qu'il y avait de mieux en Europe; il ne 
s'y fait plus rien maintenant; un morne silence 
règne dans son intérieur qui paraît vide; en effet, 
les Français à leur première visite firent disparaître 
tout ce qui pouvait être converti en argent, et 
comme en Suisse on avait envoyé de Paris le ci- 
toyen Rapinat pour organiser le pillage, ici on 
envoya le citoyen Forfait. Mais lorsqu'ensuite le 
Directoire crut pouvoir faire de Venise une con- 
quête permanente, il n'épargna rien pour re- 
mettre l'ordre et remplacer ce qui avait été dila- 
pidé. Il fit équiper les vaisseaux déjà construits, 
il en lïiit d'autres sur le chantier, et Venise, entre 
les mains de ceux qui venaient de la mettre au 
pillage et de lui ôter son indépendance politique, 
semblait renaître! « Les Français, me disait un 
«Vénitien, nous prirent 45 millions de francs, 



AUTRICHIENS. 65 

)) mais ils nous rendirent 3o millions sous la foniie 
«de salaire aux ouvriers; ce qu'ils prirent aux 
» riches fut en grande partie distribué parmi les 
» pauvres. Nos maîtres actuels , les Autrichiens , 
«nous demandent peu, mais ils gardent tout, et 
« le peuple, qui détestait les Français, commence 
» à les regretter. » 

Non contents des biens meubles, les vainqueurs 
démolissaient les églises et les couvents, pour en 
vendre les matériaux. Il est vrai qu'avec le déblai 
ils comblaient des endroits bas et malsains, où ils 
plantaient des arbres et semaient du gazon. Ve- 
nise eut ainsi un peu de verdure et d'ombrage 
pour reposer les yeux fatigués de la vaste mono- 
tonie des lagunes. Des monuments du génie de 
Palladio, tels que l'église àe San- Giorgio Maggiore 
et celle d'// Redemplore auraient été renversés 
comme les autres et leurs marbres mis à l'en- 
chère , si la nouvelle municipalité n'eût trouvé 
moyen de les racheter à l'aide d'un emprunt que 
les Juifs fournirent, et pour le remboursement 
duquel les vaisseaux paient maintenant certains 
droits. De tous les couvents on ne respecta que 
celui des Arméniens, qui fut même doté de toute 
La boue , tirée des canaux qu'on nettoyait. Cette 
boue versée à l'entour de leur demeure amphibie 
construite sur pilotis dans la mer, lui assura un 
petit territoire. Nous avons rendu visite à ces pères, 
qui ne vSOJit que six et ressemblent à des capucins. 
I. 5 



66 PALAIS. 

Outre l'arménien ils parlent fort bien l'italien, 
un peu le français et le latin; l'un d'eux entend 
même l'anglais, et c'était, nous dit -il, lord By- 
ron qui le lui avait appris en échange de sa pro- 
pre langue, dont il avait donné des leçons au 
poète. Le couvent, d'une propreté scrupuleuse, 
sert d'école ou de collège à déjeunes Arméniens en- 
voyés par leurs parents. Ces moines ont quelques 
instruments de physique et d'astronomie et une 
bibliothèque; ils impriment eux-mêmes en ar- 
ménien leurs propres traductions d'ouvrages eu- 
ropéens. Nous les trouvâmes occupés d'une édi- 
tion de l'histoire de RoUin très -bien exécutée. 
On compte, à ce qu'ils nous dirent, cinquante mille 
mots dans leur langue (i), d'autant plus concise 
qu'elle est plus riche. L'ouvrage du bon Rollin, à 
la vérité un peu verbeux, se trouvait beaucoup 
plus court dans leur traduction. Apprenant que 
l'un de nous était arrière-neveu du docteur Fran- 
klin, ils le complimentèrent sur les découvertes 
en physique de son parent , qu'ils paraissaient 
bien connaître. 

Le nombre des palais qu'il faut absolument voir 
quand on est à Venise est fort grand; mais, dans 
la relation d'un voyage , le lecteur n'est pas d'or- 
dinaire exigeant à cet égard , et je ne dirai que 
quelques mots sur deux ou trois d'entr'eux. I^e 

(i) Le dictionnaire de l'Académie française contient 
2€),^ 12 mots, et le dictionnaire anglais de Johnson 56,^84. 



PALAIS. 67 

vaste et somptueux palais Grimani est celui qui 
m'a paru donner la plus grande idée de l'ancienne 
magnificence de Venise, non-seulement par son 
ensemble, mais parla richesse des détails et le luxe 
bizarre qui y domine. Plusieurs meubles sont revê- 
tus de lapis lazuli , d'améthistes et d'autres pierres 
précieuses. Dans quelques-unes des salles, des 
proues de galères dorées sortent en relief de la 
muraille. On montre dans le palais Barbarigo 
la chambre qu'habitait le Titien et où il mourut; 
elle est encore ornée de ses ouvrages. La fameuse 
Hébé de Canova que l'on voit dans le palais ^b- 
bresci n est qu'une jolie petite fille; c'est la nature 
même, mais le beau idéal de l'antique ne s'y re- 
trouve pas. La draperie paraît avoir été imitée de 
celle de Niobé, qui ne me semble pas un bon mo- 
dèle à suivre. 

Voici comment tous ceux qui ne travaillent pas 
pour vivre passent le temps à Venise, de leur 
propre aveu. Ils se lèvent à onze heures ou midi, 
font quelques visites ou se promènent par la ville 
jusqu'à trois heures, ils dînent, dorment quand 
il fait chaud une heure, s'habillent et vont au 
café ou Casino jusqu'à neuf heures , puis à l'Opéra 
qui est un autre casino, puis encore au café une 
heure ou deux, et ne se retirent en été qu'au point 
du jour. Personne ne lit. Les nobles vivent obscu- 
rément et pauvrement dans un coin de leur palais; 
beaucoup d'entre eux dînent chez le restaurateur 

5. 



68 PALAIS. 

à deux francs par tète, et les plus économes à 
seize sous monnaie de France. Je me suis fait don- 
ner la carte de leur repas, que voici : pain deux sols, 
vin quatre sols, soupe six, bouilli quatre (i). 
Tel est aussi l'ordinaire de leurs maîtres , les of- 
ficiers autrichiens , dont l'économie est fort cri- 
tiquée par les Vénitiens, bien qu'eux-mêmes soient 
au même régime et qu'ils ne donnent jamais à 
dîner. Il y a une bibliothèque publique très-peu 
fréquentée, et plusieurs cabinets de lecture où l'on 
trouve de mauvais romans. La musique est le seul 
talent tant soit peu cultivé par les femmes, le 
seul plaisir un peu intellectuel dont elles soient 
susceptibles (2), 

Depuis la révolution les aristocrates ou anfi- 
GalUcans , ou cagots ^ comme je les ai entendu 

(i) Voici le prix courant des principaux comestibles , 
qu'il n est pas inutile de comparer avec ceux d'autres pays 
et d'autres temps, ainsi que le salaire duti-avail. La livre 
est de 12 onces , et la monnaie celle de France. Pain 4 sous 
la livre ( ordinaii-ement 5 sous)j bœuf 12 s. la livre; 
mouton 9 s.; veau 16 s. 3 riz 4 s. ', jardinage 5 s. 3 maca- 
roni ly à 8 s. 3 vin 6 à 7 s. la bouteille 3 un dinde 6 francs ; 
un poulet I à 1 fr. Un journalier gagne 5o à 4o sols 3 un 
charpentier ou maçon 5 fr. ; gondolier 2 fr. 3 domestique 
à l'année 2 fr. par jour, et se nouri-it 3 un valet de place 
5 fr. par jour. Une gondole bien équipée coûte d'achat 5o 
à 55 louis. 

(2) Il y a quatre conservatoires ou écoles de musique , 
pour les femmes, qui sont sur le meilleur pied. C'est dans 
un de ces établissements que le talent extraordinaire de 
madame Catalani reçut son premier développement. 



LA NOBLESSE. 69 

désigner, n'étant pas les plus forts, se tenaient à 
''écart, s'effaçaient avitant que possible. Mainte- 
nant ce sont les Bonapartistes ou Parvenus ou 
Libéraux qui se cachent dans les coins , d'où les 
autres viennent de sortir. De part et d'autre les 
dénominations odieuses ou ridicules ne sont pas 
épargnées , mais c'est tout ce qu'on ose. Il n'y a 
pas assez de vigueur intellectuelle pour alimen- 
ter les factions; on n'a d'énergie que pour les 
plaisirs sensuels , tout au plus , et de passion que 
pour le jeu : aussi les nouveaux maîtres de Venise 
n'ont-ils rien à craindre. Voilà ce que les Véni- 
tiens un peu éclairés disent d'eux-mêmes et de 
leur pays. 

On comptait à Venise neuf cents familles nobles, 
et la généalogie d'un certain nombre d'entr'elles 
remontait aux croisades ; quelques - unes , bien 
plus anciennes encore, avaient pour ancêtres les 
fondateurs de la république. Il ne reste de toute 
cette noblesse que quinze familles à leur aise , et 
trente qui sont dans l'indigence. La fortune des 
premiers est en terres , cultivées par des métayers 
à moitié produit; le blé et le maïs, reçus en na- 
ture, sont versés sur le pavé de marbre du maître, 
dans sa galerie de tableaux et parmi ses statues. 
Il vend lui-même ses denrées , habite un recoin 
mal meublé de ce palais et se nourrit de maca- 
roni au fromage, s'il veut économiser le restaura- 
teur. IN'ayant aucun goût pour la campagne, ces 



'JO LE DOGK EPOUSE LA MER. 

nobles propriétaires ny vont qu'aux vendanges 
et à la moisson , traînant à la ville leur obscurité 
pendant toute la belle saison. On les accuse de 
se montrer aux étrangers en souliers poudreux, 
pour faire croire qu'ils arrivent de la campagne 
et que leur demeure en ville est fermée , afin 
qu'on n'aille pas les y trouver. 

Chaque corporation de métier entretient une 
école; il y en a seize ou dix-huit dont le local est 
somptueux; on y voit même des statues et des 
tableaux; mais il est douteux que l'organisation 
intérieure réponde à ces beaux dehors. Cepen- 
dant il est de fait que la plupart des gondoliers 
et des ouvriers, de la ville seulement, non de la 
campagne, savent lire et écrire. Il est vrai que les 
gens d'un rang supérieur, surtout les femmes, à 
peu d'exceptions près, n'en savent guère davan- 
tage (i). Venise n'a point de grande rivière qui 
lui assure le commerce de l'intérieur, point de 
manufacture, point d'industrie. Elle n'est plus 
une capitale, n'a plus de carnaval, plus d'inquisi- 
teurs d'état , plus de doge qui épouse la mer. C'est 
un officier étranger qui a pris sa place dans cette 
cérémonie annuelle, devenue tout-à-fait burlesque. 
Le Bucenlaure même n'existe plus ; car les Français 

f i)Lasignora Giustina Benior Miclieli a fait un \i\Yesur 
L'origine des fêles véniiiennes , qui contient beaucoup de 
faits curieux , et suppose une gi'ande connaissance de l'his- 
toire de son pays. 



LE DOGE ÉPOUSE LA MER. ^I 

le brûlèrent pour profiter de la dorure (i); s'il 
n'eût pas été trop vieux, ce monument flottant 
de la grandeur nationale aurait été envoyé par 
mer à Rouen et de là à Paris pour y figurer parmi 
les autres fruits de la victoire ; ce qui après tout 
n'aurait pas été plus insolent que d'y faire venir 
le doge de Gènes comme un grand monarque 
avait fait cent ans auparavant. Les passages navi- 
gables, par lesquels les bateaux chargés peuvent 
encore traverser les lagunes, se comblent tous les 
jours faute de soins. Le limon de la Brenta, de la 
Piave et d'autres rivières augmente les bas-fonds. 
Le temps approche où Venise ne sera plus qu'une 
grande ruine au milieu de marais pestilentiels, et 
déjà l'air n'est pas sain en automne; il y meurt 
alors douze personnes par jour sur une popula- 
tion réduite à moins de cent mille âmes. Sous 
rinfluence des causes de décadence actuelles, on 
peut assez prévoir sa destinée. 

Tout le monde sait que le doge de Venise épou- 
sait solennellement la mer tous les ans ; mais 
l'origine et les circonstances de cette singulière 
coutume ne sont pas également connues. Dans 
rannée 9^7 les Vénitiens subjuguèrent le peuple 
de Narenta^ ville située de l'autre côté de l'Adria- 
tique et habitée par des pirates, dont les Véni- 
tiens , qui probablement ne valaient guère mieux, 

(i) Cette dorui-e avait coûté , quarante ans auparavant, 
la somme énorme de 60,000 sequins d'or (780,000 fi'ancs.) 



"72 LE DOGE ÉPOUSE LA MER. 

avaient à se plaindre, ou dont ils étaient jaloux, 
T.a flotte victorieuse avait fait voile de Venise le 
jour de l'Ascension , et l'anniversaire en fut de- 
puis célébré d'une manière simple et grossière, 
conforme aux mœurs de ce temps-là. Environ 
deux cents ans plus tard , le pape Alexandre III , 
fuyant les persécutions de l'empereur Barberousse, 
vint chercher un asile au milieu des lagunes, et 
les Vénitiens, étant parvenus à concilier les diffé- 
rents de ces deux grands personnages, virent l'em- 
pereur recevoir à genoux , dans leur église de 
Saint-Marc, l'absolution du pontife fugitif. Celui-ci 
s'acquitta envers eux d'une manière caractéris- 
tique en leur donnant l'investiture de l'Adriatique, 
et le jour choisi pour cette cérémonie fut l'anni- 
versaire de la victoire navale remportée sur les 
pirates de JSarenta. Or le symbole de l'investiture 
féodale , semblable à celui du mariage , est un an- 
neau, et de là l'idée populaire, qui s'établit dans 
la suite, des épousailles du doge ainsi que les mots 
sacramentaux introduits dans la cérémonie : Mare! 
noi ti sposiamo in segno ciel nostro vero e perpétua 
dominiol Le bâtiment, à bord duquel cette céré- 
monie avait lieu, ne fut point d'abord le Bucentoro ; 
car l'arrêté du sénat vénitien, qui en ordonnait la 
construction, date du commencement du XIV ^ 
siècle et il est ainsi conçu : Quod fabricetur iiavl- 
giuin ducentorum hominum ,e\.Q. DucentorumàeVmt 
ensuite par corruption Bucentoro. 



PADOUE. 'y3 



I.e vaisseau avait trois ponts de cent pieds de 
long sur vingt-deux pieds de large, il était mis 
en mouvement par i68 rameurs placés sur le pont 
inférieur et par lui grand nombre de barques qui 
le remorquaient. 

L'entrepont, couvert de velours cramoisi et de 
dorures , était orné avec profusion de figures allé- 
goriques et de trophées divers , assemblage hété- 
rogène où les d-ieux et les déesses du paganisme , 
les saints, les saintes et les madones se trouvaient 
confondus. Tous les grands dignitaires de la ré- 
publique et toute la noblesse étaient assemblés 
autour du doge assis sur son trône. Il en descen- 
dait au signal du légat du pape, et tandis que ce 
représentant de sa sainteté aspergeait la mer d'eau 
bénite et lui donnait sa bénédiction, le vénérable 
époux y laissait tomber son anneau. 

Les ambassadeurs de toute l'Europe étaient 
présents à cette cérémonie, et il ne paraît pas 
que ceux des puissances maritimes en témoi- 
gnassent de la jalousie. 

Padoue^ le iZ octobre. — Nous voici revenus à 
Padoue, par la même route, le long des eaux si 
troubles, et pourtant si tranquilles, de la Brenta. 
Quelques maisons de campagne, que nous n'a- 
vions pas remarquées en allant à Venise, ressem- 
blaient beaucoup aux lust-hujsen du canal d'U- 
trecht. Il me semblait voir sortir de leurs allées 
de charmille, le propriétaire hollandais, en robe 



'JL\ PADOUE. 

de chambre de damas à grandes fl(;urs, perni- 
que bien poudrée et chapeau à trois cornes, dé- 
coré de la cocarde orange, marchant gravement 
la pipe à la bouche, ou goûtant le repos (^rust) 
au bord des eaux stagnantes de son jardin, les 
yeux fixés sur une grenouille. Mais les habitants 
de ces lusl-hujsen vénitiennes semblent être allés 
jouir de leur rast dans un lieu où il ne peut plus 
être troublé. Les paysans alertes et vigoureux 
que nous rencontrions ne paraissaient cependant 
pas partager cette décadence. Le grand chapeau 
militaire qu'ils portaient, probablement par éco- 
nomie, pour l'user, leur donnait un certain air 
sacripant^ peu en harmonie avec la toin^nure dis- 
tinguée de leurs femmes, enveloppées du gra- 
cieux zendaletto^ ample voile qui marque la taille 
et descend de la tête aux pieds. 

Palladio était larchitecte par excellence des 
États vénitiens; une multitude de beaux édifices 
ont été construits d'après ses dessins. Ici nous 
avons admiré la simplicité, la grandeur, ainsi que 
les beautés de détail de l'église de Sainte-Justine; 
ses huit dômes même ne font pas le mauvais effet 
que l'on pourrait en attendre. L'on trouve dans 
cette église une magnifique descente de croix, 
groupe colossal en marbre, dont la composition^ 
le dessin, mais surtout l'expression, ne laissent 
rien à désirer. Les pleurs de la mère du Christ 
en font répandre. La cathédrale de Padoue est 



PADOUF. ^5 

une autre belle composition de Palladio, comme 
l'autre église légèrement défigurée par ses dômes 
qui sont ici au nombre de sept. C'est sans doute 
un goût asiatique que les Vénitiens auront im- 
porté des grandes Indes avec le poivre et la canelle. 
Toutes les églises d'Italie furent méthodique- 
ment pillées lors de l'invasion française; cela se 
faisait par commisssaires. Ici ce fut un Français 
nommé Fortis ^ à qui on avait associé l'Italien Siho 
qui, étant du pays et prêtre, connaissait mieux les 
êtres. Deux énormes candélabres d'argent massif 
nous parurent leur avoir échappé, mais on nous 
montra le prix de la rançon gravé sur chacun 

d'eux; elle s'élevait à la somme de i5,6oo francs, 
t45o onces à 5 francs pour l'un, et 1670 onces 
à 5 francs pour l'autre. 

Parmi le grand nombre de fidèles qu'à toute 
heure on voit à genoux dans les recoins obs- 
curs des églises italiennes, on remarque autant 
d'hommes que de femmes pour le moins , ce qui 
n'est pas ordinaire ailleurs. Ces sentiments reli- 
gieux sont sans doute assez peu dignes de leur 
objet; ils peuvent manquer de pureté ou d'éléva- 
tion , et la conduite de ceux qui en sont animés 
peut souvent n'être pas d'accord avec leur pro- 
fession de foi; cependant je la croirais sincère. 
Je n'imagine pas ce que ces malheureux en gue- 
nilles qu'on entrevoit prosternés dans l'ombre, 
inconnus de tous, hormis de Dieu et de leur cons- 



'j6 P A DOUE. 

ciencc, peuvent faire là si ce n'est prier, prier la 
madone, il est vrai, ou le crucifix attaché à la mu- 
raille, leurs idées ne s'élèvant guère plus haut; 
mais elles sont néanmoins en rapport avec ce sen- 
timent intérieur de quelque chose existant au- 
delà de cette vie , qui semble être né avec nous, 
qu'au moins nous nous souvenons d'avoir éprouvé 
dès la première enfance et sous des formes sou- 
vent très bizarres. Sans cesse obscurci et déna- 
turé, mais jamais détruit, ce sentiment mysté- 
rieux reparaît sous toutes soi'tes de formes , chez 
tous les hommes , parmi tous les peuples et dans 
tous les âges. Il nous accompagne à notre der- 
nière heure et semble triompher de la mort. 

L'université de Padoue est un édifice vénérable, 
intérieurement décoré d'une fort belle colonnade 
à deux étages. Les murs sont couverts d'armoi- 
ries et de noms illustres d'étudiants autrefois 
envoyés à Padoue des extrémités de l'Europe; 
mais ces temps sont bien changés. 

L'on montre une ancienne cour de justice cons- 
truite au XIP siècle sur le modèle des basiliques 
romaines, laquelle a 3oo pieds de long, loo pieds 
de large et environ lOO pieds de hauteur. Ses 
quatre murs isolés , sans appuis extérieurs ni rien 
qui les lie entre eux, ont depuis six cents ans sou- 
tenu le poids d'une toiture énorme et les secousses 
de plusieurs violents tremblements de terre, sans 
en être le moins du monde ébranlés. 



ROViGO. yy 

Rouigo , 24 octobre. — Nous avons voyagé une 
grande partie de la journée pour faire très-peu 
de chemin , tant la route est mauvaise ; c'est une 
fondrière , presque impraticable , qui contraste 
avec le bon état des routes du Milanais. Le pays , 
monotone et plat, a d'ailleurs la même apparence 
de fertilité et de bonne culture. On voit partout 
des vignes entrelacées aux mûriers, et, dans la 
saison, du mais entre les rangs de ces arbçes; les 
fossés d'eau stagnante sont bordés de saules et de 
peupliers ébranchés. Enfin, de loin à loin , apparais- 
sent quelques vieux châteaux abandonnés, tou- 
jours sans portes ni fenêtres , à moins qu'ils ne se 
soient trouvés assez près de la grande route pour 
avoir été transformés en cabarets. 

Une autre espèce de voile succède ici à l'élé- 
gant zendaletto des Vénitiennes ; c'est tout sim- 
plement un jupon blanc , que les femmes se met- 
tent sur la tête , montrant le nez par l'ouverture 
de la poche ; d'autres , sans voile , laissent voir un 
corset enfoncé sur l'estomac, relevé en pointe 
dans le bas, et présentant dans le haut une sail- 
lie exagérée , et ordinairement vide , qui sert de 
poche au beau sexe ; j'en ai vu tirer un gros 
morceau de fromage , du pain et un couteau. A 
ce costume , il faut ajouter un vieux chapeau 
d'homme et des pantoufles à hauts talons poin- 
tus, lesquels ont une telle affinité avec la boue 
épaisse du grand chemin , qu'il n'est pas toujours 



'jS LES ROUTES. 

facile de les en extraire. Pendant que ces pau- 
vres femmes vont à pied, leurs paresseux de ma- 
ris, enveloppés d'un grand manteau brun, che- 
minent sur des ânes, touchant des pieds la terre 
de chaque côté. Le grand luxe du pays est celui 
des boeufs de travail ; nous avons vu cinq paires 
de ces magnifiques bétes attelées à un char de 
médiocre grandeur, et quatre paires à une seule 
charrue. 

On ne comprend pas comment des métairies 
de 5o à 60 arpents^ telles qu'on dit être les fermes 
de ce pays-ci , et sans prairies , peuvent nourrir 
une telle surabondance d'animaux de trait, que 
l'on pourrait les appeler des animaux de luxe. 

Roi>igo est une ville malsaine et pauvre, où 
l'on nous a fait payer exorbitamment cher un 
mauvais gîte. 

Bologne ^ iS octobre. — Les routes sont telle- 
ment négligées, que, voyager ici, c'est labourer. 
Nous avons fait 55 milles en douze heures avec 
un double attelage , à travers la même intermi- 
nable plaine, voyant toujours de la vigne sur les 
arbres , des rivières encaissées au-dessus du ni- 
veau des terres adjacentes , des châteaux en 
ruine, de sales chaumières, d'innombrables men- 
diants, et cependant des paysans à leur aise. Telle 
est l'absence de tout objet proéminent dans le 
paysage , qu'un grand arbre , que nous avons jugé 
être un orme, s'est, pendant deux heures, mon- 



LE PO. yC) 

tré sur rhorison, devant nous d'abord, puis der- 
rière. Cette partie l)asse de la Lombardie pour- 
rait être comparée au Delta d'Egypte, avec cette 
différence que le Nil , par ses inondations , ne 
fertilise pas seulement le pays , mais en élève 
par degrés le niveau au-dessus des inondations 
futures, tandis qu'ici le limon du Po , artificiel- 
lement porté jusqu'à la mer, ne sert qu'à former 
de nouveaux marais, au lieu d'assainir les an- 
ciens. Tout le pays que nous avions, cette après- 
midi, à notre gauche, entre l'embouchure du Pô 
et Ravenne , noyé, fiévreux et stérile, n'est ni 
mer ni terre, et fait assez voir ce que les lagunes 
de Venise deviendront un jour; mais, du côté 
opposé, l'intérieur des terres est au contraire 
salubre et très-productif. Malheureusement , la' 
saison est trop avancée; nous sommes trop nom- 
breux et trop chargés de bagage pour nous éloi- 
gner du droit chemin; aussi nous contentons- 
nous, pour le présent, de lire, dans les lettres 
intéressantes et instructives de M. Lullin de Châ- 
teauvieux, la description de ce pays et de la partie 
la plus pittoresque et la moins connue des Apen- 
nins , qu'il a parcourue. 

On traverse le Pô sur un grand bateau plat amarré 
par un cable fort long à une ancre au milieu du 
fleuve, de manière à se présenter obliquement au 
courant qui le chasse d'une rive à l'autre alterna- 
tivement, comme un pendule. Bientôt après on 



8o FERRARE. 

arrive à Ferrare, où nous apperçiimes en passant, 
(le longues lignes de palais déserts. La misère d'un 
peuple est incurable , lorsque pour lui le temps 
n'a point de valeur. Partout ici , lorsqu'on change 
de chevaux, les passants s'arrêtent par pur désœu- 
vrement et se forment en groupe, pour voir faire 
ce qu'ils ont déjà vu cent fois. Ferrare est encore 
plus malsain que Rovigo et marche plus rapide- 
ment vers sa décadence. Les villes que nous tra- 
versons sont à moitié désertes, et les châteaux 
en ruines sans que les chaumières en soient pour 
cela plus nombreuses, plus propres ou mieux 
soignées ; la basse classe ne s'est ni recrutée ni en- 
richie des pertes de la haute; cependant l'Italie 
est encore le pays le plus peuplé de l'Europe , 
quoique l'Europe ait doublé en population depuis 
im siècle. Qu'était elle donc autrefois ? 

Il faut qu'une maison neuve soit un objet bien 
rare dans cette partie de l'Italie, car nous avons 
été tout surpris d'en voir une aujourd'hui, un peu 
au-delà de Ferrare. Elle paraissait appartenir à un 
vaste établissement agricole fort bien soigné 

Nous traversâmes le Reno, comme nous avions 
traversé le Pô, au moyen d'un bateau qui va et 
vient autour d'un point fixe. Aux approches de 
Bologne la route est, dit-on, plus sûre; cependant 
le groupe de fainéants déguenillés que nous trou- 
vâmes assemblés devant la maison de la poste, de 
plus mauvaise mine encore qu'à l'ordinaire, ne 



CRUAUTÉ A l'égard DES ANIMAUX. 8l 

promettait rien de bon aux approches de la nuit. 
Une jeune fille maigre et pâle, accompagnée d'un 
petit garçon qui n'avait pour tout vêtement 
qu'une grande veste d'homme serrée par un brin 
d'osier autour de la ceinture, demandait la cha- 
rité avec l'air d'en avoir grand besoin. On pria le 
postillon de changer un écu , il n'avait point de 
monnaie. J'en trouverai, dit-elle, tendant la main 
avec confiance ; le postillon se mit à rire, pensant 
bien qu'on ne s'y fierait pas, mais il y avait dans la 
physionomie de cette jeune fille quelque chose de 
rassurant et l'on s'y fia. Aussitôt elle part à toutes 
jambes, ses guenilles flottant au gré du vent, et 
disparaît. Un quart-d'heure s'écoule, nous par- 
tions quand on la vit revenir hors d'haleine; point 
de monnaie , et elle jette en hâte l'écu dans la voi- 
ture qui déjà roulait; on le lui rejeta; je la vis 
le baiser après l'avoir ramassé. 

Un des chevaux qu'on nous donna ici n'allait 
pas exactement comme son conducteur aurait 
voulu, et celui-ci faisait pleuvoir les coups de fouet 
si violemment et si maladroitement, que la mèche 
s'accrochant à tout moment, l'obligeait à descendre 
quelquefois pour la dégager; et le malheureux 
cheval d'être fustigé de plus belle ; il ruait alors , 
passait ses jambes par-dessus les traits et rompait 
les cordes, auxiliaires obligés des harnais d'Italie ; 
nouveaux délais, nouvelles fureurs, autre grêle de 
coups. Le fouet à la fin se cassa; mais le postillon 
I. 6 



8^ CRUAUTÉ A. l'Égard des animaux, 

frappait du manche sur la tète de lanimalqui reten- 
tissait sous ses coups. On aurait ri, si l'indignation 
causée par un tel exès de brutalité l'eût permis, 
d'entendre des soliloques tels que le suivant : 
Bricconel corne ardisci tu di guardarmi in viso ! 
Tout ce que le barbare comprenait à nos plaintes, 
c'est que nous étions mécontents des délais; cela 
va sans dire, car il n'entrait pas dans sa tête que 
des voyageurs pussent l'être d'autre chose, et lui 
de redoubler ses coups, A la fin on fit passer cette 
voiture derrière l'autre, et l'arrangement eut quel- 
que succès. Un de nous ayant observé que peut- 
être le cheval était ammalato^ cette idée , je ne sais 
pourquoi , fit partir le postillon d'un grand éclat de 
rire; l'idée que la maladie d'un cheval pût ou dût 
l'empêcher d'aller , ou que ce fût une raison de l'é- 
pargner , lui semblait on ne peut pas plus ridicule ; 
demi-heure après, le mot ammalato qu'il répé- 
tait encore à mi-voix en riant, montrait qu'une 
si bonne plaisanterie n'avait encore rien perdu 
de son sel. Il y a quelques mois qu'un autre che- 
val de poste, s'étant abattu de fatigue, gisait tris- 
tement dans la boue et semblait près de sa fin. Le 
postillon , homme à ressources , trouvant les sti- 
mulants ordinaires sans effet, coups de fouet, 
coups d'épingles sur le garrot blessé, (cela se pra- 
tique en Italie ) coups de pieds et coups de 
poing, court au champ voisin, en rapporte une 
brassée de paille, la jette sous le ventre du cheval ^ 



RIZIÈRES. 83 

y met le feu avec sa pipe, et dans peu d'instants, 
l'animal est sur ses jambes et se traîne jusqu'à la 
prochaine poste. Notre corriere de qui je tiens 
cette anecdote , quoique assez bon homme d'ail- 
leurs, trouvait l'expédient admirable et s'en di- 
vertissait beaucoup en le racontant. Le bas peuple 
n'est nulle part fort tendre à l'égard des animaux ; 
mais la même classe, en Italie, est tout-à-fait sans 
pitié, et cette disposition plus ou moins cruelle 
fournit des données assez sûres pour juger du de- 
gré de civilisation d'un peuple. 

A la lueur d'un beau clair de lune nous décou- 
vrions des champs inondés ; c'étaient des rizières, 
culture très lucrative, puisqu'elle rend net jus- 
qu'à 6 ou 7 louis par arpent chaque année. On 
l'accuse d'être très mal saine, mais cela est con- 
testé et l'on trouve même que la mortalité a sen- 
siblement diminué dans les lieux où la culture 
du riz est introduite. Voici le fait : on ne met en 
rizières que les terrains déjà très humides et par 
conséquent mal sains; ils y gagnent, car on les 
inonde , et quelques pouces d'eau sur la surface 
d'un marais suffisent pour en intercepter les 
miasmes dangereux, ou les empêcher de se for- 
mer; mais comme les terres adjacentes, et qui 
auparavant n'étaient point marécageuses, le de- 
viennent par infiltration , l'inconvénient du mau- 
vais air ne fait que changer de localité et s'é- 
tendre; ainsi, considérant la chose en grand, il 

6. 



84 BOLOGNE. 

est vrai de dire que l'introduction de cette culture 
est nuisible à la salubrité. Les maisons de Bologne 
comme celles de la plupart des autres villes lom- 
bardes, sont bâties sur des arcades à colonnes, 
à la beauté desquelles le clair de lune qu'il fai- 
sait à notre arrivée ajoutait son prestige ordi- 
naire. A peine étions-nous établis à l'auberge au- 
tour d'un bon feu, car il ne fait pas toujours chaud 
en Italie , discutant les aventures de la journée , 
que les postillons sont venus faire des plaintes 
amères contre notre carrière qui les payait mal; 
ils avaient reçu pourtant 55 sous par poste au lieu 
de 35 sous seconda Vorclinanza ; mais ils s'étaient 
imaginé que des gens assez dupes pour avoir pitié 
des chevaux, devaient être traités en conséquence. 
Balagne, 26 octobre. — Accompagnés d'un guide, 
nous sommes dès le matin sortis en quête des cu- 
riosités de la ville; c'était un dimanche, et les rues 
pleines de monde présentaient un spectacle dont 
il ne serait pas aisé de se faire une idée. Les men- 
diants s'attachent de préférence aux étrangers; 
aucun refus ne les décourage, et l'aumône don- 
née à un , nous en attirait dix autres. Quelques- 
uns semblaient mendier en amateurs plutôt que 
par besoin ; mais la plupart exhibaient leurs preu- 
ves. Un malheureux, sans mâchoire inférieure, 
marchait à reculons devant nous , pour mieux 
montrer son affreux râtelier de tête de mort, et 
faire entendre les mugissements confus qui sor- 



MENDIANTS. 85 

talent de son gosier. Un autre avançait son bras 
décharné, couvert d'ulcères, jusque sous nos 
yeux , et un sourd-muet nous poursuivait de ses 
articulations discordantes. Les m'ente! de notre 
guide, quoique prononcés d'autorité, restaient 
sans effet, lorsque de notre part un seul regard 
de pitié ou de dégoût annonçait qu'il faudrait 
finir par se rendre. Arrivés devant la prison avec 
notre cortège , tout ce que les intervalles des bar- 
reaux de fer pouvaient laisser passer de mains 
suppliantes, de bonnets ou de débris de chapeaux, 
s'avançait pour demander l'aumône avec des cris 
véritablement infernaux. Partout les yeux ren- 
contraient des modèles tels que Salvator Rosa les 
eût choisis. La cathédrale, où l'on nous conduisit, 
était tendue de damas rouge, non point disposé 
en draperie, mais ajusté comme un habit, à la 
mesure des gros piliers saxons et de leurs chapi- 
teaux. Il y avait foule, et la canaille poussait et 
se pressait, sans ordre ni discrétion, parmi ceux 
qui occupaient les bancs et les chaises , marchant 
sur ceux qui priaient à genoux, et secouant la 
vermine de ses guenilles sur les robes de mous- 
seline blanche et les beaux châles. Nous nous 
procurâmes des chaises pour entendre la messa 
cantata ; mais en attendant , on expédiait les 
messe piane à la douzaine dans les nombreuses 
chapelles des deux ailes, et chacun suivait des 
yeux et du geste le prêtre le plus à sa proximité ,. 



86 LA MESSE. 

qui dépêchait le sacrifice de la messe avec cette 
irrévérente prestesse qui étonne si tort les étran- 
gers ; tous se levant, s'asseyant, s'agenouillant, tour- 
nant d'un côté et d'un autre, sans aucun concert 
entre eux. Honteux à la fin de notre immobilité 
au milieu de cette agitation générale , nous nous 
retirâmes tout doucement dans un lieu écarté. 
Enfin la messa cantata commença; mais à notre 
gré , les maigres accords de quelques violons rem- 
plaçaient mal la puissante harmonie de l'orgue, 
et quant au caractère de la musique, il suffira 
de dire que nous eûmes un solo de violon dans 
lequel l'artiste fit des tours de force sur le manche 
de son instrument, pour la plus grande édifica- 
tion des fidèles. « Le plain chant, dit Rousseau, 
« reste bien défiguré , mais bien précieux de l'an- 
« cienne musique grecque , est encore préférable 
t( de beaucoup, même dans l'état où il estactuel- 
« lement et pour l'usage auquel il est destiné, à 
« ces musiques efféminées et théâtrales, ou maus- 
« sades et plates, qu'on y substitue dans quelques 
« églises, sans gravité, sans goût, sans convenance 
« et sans respect pour le lieu qu'on ose ainsi pro- 
ie faner. » 

Les tableaux revenus de Paris ont été placés 
ensemble dans une salle de l'académie des beaux- 
arts, où nous passâmes quelques heures à les 
contempler ; mais comme les heures paraissent 
longues à la lecture, je me dispenserai d'en rien 



LES MORTS. 87 

dire, ainsi que des statues, à l'exception d'un 
groupe moderne représentant Virginie poignar- 
dée par son père. Celui-ci n'est qu'une belle figure 
académique; mais Virginie est digne de l'anti- 
quité. C'est l'ouvrage d'un artiste contemporain, 
Jacomo Deinaria , de Bologne. Canova, dit-on, est 
souvent venu voir ce chef-d'œuvre et en fait le 
plus grand éloge. Les palais sont encore plus in- 
grats à décrire que les tableaux; c'est pourquoi 
je ne dirai rien du palais Marescalchi, du palais 
Zambeccari , ni des autres , quoique nous les 
ayons vus. 

Ceux qui, en 1799, enlevaient l'argenterie des 
églises et les tableaux du musée , voulurent en 
revanche faire un beau cimetière , où les grands 
hommes eussent des monuments somptueux (i), 
et où les morts ordinaires trouvassent au moins 
de la place et pussent en jouir le temps néces- 
saire pour rentrer dans la poussière, avant d'être 
délogés par d'autres. Tout était au mieux jusque- 
là; mais l'emplacement ayant déjà servi de cime- 
tière, les anciens morts furent appelés à jouer 
un rôle forcé dans la décoration moderne, et ces 
conscrits de l'autre monde, tirés du sein de la 
terre où ils reposaient, ont été rangés en bataille 
le long des murs , à la manière des catacombes à 
Paris, où les mêmes gens ont fait la même chose, 
par suite de ce goût pour les expositions tliéâ- 

(1) Quelques-uns sont l'ouvrage de Jacomo Demaria. 



88 TOURS DE BOLOGNE. ' 

traies qui , sans qu'ils s'en doutent , les dirige 
toujours. Ceux qui nous précèdent dans la tombe 
ont un certain droit à nos respects ; c'est un sen- 
timent naturel qui se retrouve chez tous les peu- 
ples et dans tous les siècles; mais l'ostentation 
n'est pas du respect, encore moins l'odieux mau- 
vais goût , qui fait servir les tristes dépouilles de 
l'humanité à de puériles décorations pour l'amu- 
sement du vulgaire. C'est profaner ce sentiment 
naturel , que de violer les tombeaux et de mon- 
trer indécemment à tous les yeux ce qu'ils eussent 
dû protéger et couvrir à jamais de leur ombre. 

Tout le monde a entendu parler de la tour de 
Pise , qui penche ou surplombe de quinze pieds ; 
il n'en est pas ainsi des deux tours de Bolo- 
gne, pour le moins aussi extraordinaires. Quoi- 
que placées à côté l'une de l'autre , elles diffèrent 
entre elles par la forme, la hauteur et le degré 
d'inclinaison; mais toutes les deux surplombent 
d'une manière effrayante au-dessus des maisons 
de la partie la plus peuplée de la ville. Celle du 
moindre diamètre s'élève à la hauteur prodi- 
gieuse de 35o pieds. Construite en l'an iiio, 
elle avait originairement 47^ pieds de hauteur ; 
mais , à la suite d'un tremblement de terre ( en 
1 4 1 6 ) , qu'elle avait pourtant fort bien supporté, 
on lui ôta , par précaution , un quart de sa hau- 
teur. L'autre tour , encore plus penchée ( elle 
surplombe de huit pieds), n'a heureusement que 



LE THEATRE. 89 

1 3o pieds de hauteur et une base plus large que 
sa voisine. 

Nous revenons du théâtre, où l'on donnait 
une comédie. Le principal personnage , qui bé- 
gaie horriblement, est îaniico délia casa^ ou plu- 
tôt l'amico de la maîtresse de la maison, son Ci- 
cisheo , qu'elle traite pourtant fort mal ; mais ses 
querelles avec une fille du premier lit de son 
mari sont bien autrement sérieuses. La jeune 
personne , qui est sur le point de se marier , rap- 
pelle à tous propos à sa belle-mère , en présence 
des deux messieurs , son âge mûr , ce qui la 
blesse à l'endroit le plus sensible, et, dans sa fu- 
reur , cette dernière , trouvant le malheureux ci- 
cisbeo sur son chemin , lui applique un grand 
soufflet. Le mari essaie en vain de réconcilier 
ces aimables dames , promettant une bague de 
prix à la première qui fera les avances ; tentées 
toutes deux par ce bijou, et chacune voulant en 
priver son adversaire, on les voit avancer et re- 
culer alternativement, suivant que l'avarice , l'or- 
gueil, l'envie prédominent tour-à-tour, jusqu'à 
ce que, de nouvelles insultes leur faisant oublier 
la bague, elles se séparent plus brouillées que 
jamais- 

Les hommes se querellent de leur côté et se me- 
nacent, mais sans aller plus loin, et montrent aussi 
peu de courage que d'esprit. L'esprit pourtant 
ne manque pas dans la pièce, qui abonde en 



go LES MOEURS. 

scènes comiques ; mais si le tableau qu'elle présente 
des mœurs domestiques du pays a beaucoup de 
ressemblance, ces mœurs ne sont ni aimables, ni 
estimables. A Bologne, comme à Venise, les spec- 
tacles semblent absorber la population entière; 
toutes les familles qui ne sont pas pauvres ont 
leur loge au théâtre, où elles reçoivent et ren- 
dent leurs visites. L'entrée en est à si bas prix , 
que cet usage , qui dispense de recevoir ses amis 
chez soi, ainsi que de tous les devoirs d'une société 
libérale, devient une grande économie. 

Avant l'année 1796, les Bolonais auraient pres- 
que pu se croire en possession d'une constitution 
libérale, car ils avaient alors leur sénat et un 
agent diplomatique à la cour de Rome; mais à la 
restauration, le pape, au lieu de sénat, ne leur 
rendit qu'un sénateur dont le costume est ma- 
gnifique , mais le pouvoir à peu près nul ; le car- 
dinal légat de sa sainteté, espèce de gouverneur 
de province , étant en effet le seul maître. Tel est 
le discrédit attaché à cette dignité nominale de 
sénateur, que les nobles, de familles ancienne- 
iTient consulaires, dédaignent d'en être revêtus. 

Quelques-uns des nobles se distinguent par 
leur active humanité; on en voit consacrer leur 
vie et leur fortune au soulagement des pauvres 
et des malades; c'est une passion vertueuse qui 
ne remplace pourtant pas aussi avantageusement 
qu'on pourrait le croire celles qui résultent de l'am- 



LES MOEURS. 9I 

bition personnelle; car il faut une certaine cul- 
ture d'esprit, un certain développement intellec- 
tuel à l'ambitieux, pour lui et les siens; il veut que 
les enfants destinés à perpétuer son nom , soient 
au moins bien élevés , tandis que pour faire l'au- 
mône comme on la fait en Italie, il n'est besoin 
que d'un peu de cœur sans beaucoup de tête , et 
avec cela on peut faire assez de mal tout en vou- 
lant faire le bien. 

La plupart de ces nobles paresseux , conserva- 
teurs timides de l'ignorance , parce qu'elle existe 
depuis long-temps, n'ont pas même assez d'éner- 
gie pour s'occuper de leurs affaires domestiques, 
dont ils abandonnent l'administration à un inten- 
dant; voici leur vie : ils se lèvent tard, vont à la 
messe, montent à clieval, se font mener en voi- 
ture au corso pour passer le temps et gagner de 
l'appétit; dînent, dorment un peu, s'habillent, 
vont au théâtre, soupent, se couchent et le len- 
demain recommencent; une grande maison mal 
tenue et un bel équipage sont les objets de luxe 
favoris. Les cadets de famille, trop pauvres pour 
prendre femme, recherchent celles d'autrui; et 
les femmes, élevées au couvent dans la crainte de 
l'enfer pour tout principe (quelques messes vous 
en tirent toujours), sont trop incapables de se 
créer d'autres plaisirs que celui d'avoir un amant, 
pour se refuser celui-ci, qui est le seul à leur 
portée. Les filles de condition, qui en très petit 



92 ENSEIGNEMENT. 

nombre trouvent à se marier , unies au sortir de 
l'enfance et du couvent, à un homme qui ne leur 
est pas même connu, font ensuite leur choix 
auquel elles demeurent en général fidèles. Des 
deux unions, celle-ci semblerait presque la plus 
légitime ; et malgré tout ce que l'on a dit des Ita- 
liennes, elles me paraissent faire preuve de moins 
de légèreté, et de plus de délicatesse que ces 
femmes d'autres pays, qui , dans leurs amours pas- 
sagers, changent d'objets sans scrupule. Les of- 
ficiers français qui à la révolution inondèrent 
l'Italie , à force de se moquer du si§isbéisme réus- 
sirent en partie à lui substituer des habitudes dé- 
cidément plus immorales, et la description poé- 
tique que Parini nous a laissée de la manière de 
passer le temps aux différentes heures de la jour- 
née (// matino , il mezzo giorno , la sera , vespro e 
notte\ très-exacte il y a vingt-cinq ans, l'est moins 
à présent. 

Jusqu'à la fin du dernier siècle, les moines, 
professeurs de l'Université de Bologne, n'ensei- 
gnaient encore qu'une théologie haineuse et so- 
phistique , et un droit pyrrhonien et chicaneur. 
Mais heureusement que ces études, sans attrait 
naturel et ne conduisant à rien , étaient peu sui- 
vies. 

L'observatoire astronomique, pourvu seule- 
ment de quelques instruments que le pape Lam- 
bertini avait achetés de lord Cowper, était dans 



LA POLITIQUE DE l'eNSEIGNEMENT. gS 

un tel état de dénuement qu'on n'aurait pu y faire 
des observations suivies; un coin de terre dans 
une cour formait tout le jardin botanique. La 
meilleure université alors était celle de Pavie , 
pour laquelle Joseph II avait beaucoup fait; on y 
trouvait des professeurs du premier mérite , tels 
que Franck, Scarpa, Tamburini, Tissot ; mais les 
moyens d'instruction, ici comme partout en Italie, 
n'étaient pas à la portée du peuple. — En Tos- 
cane, même à présent, on compte 760,000 indi- 
vidus qui ne savent pas lire, sur une population 
d'un million. Pendant la république , on organisa 
les trois universités de l'État , sur le pied de celle 
de Pavie et même mieux. A Bologne on dépensa 
des sommes énormes pour cet objet; des écoles 
préparatoires furent fondées , et les étudiants 
passaient des unes aux autres, avant d'arriver à 
l'université; il y avait dans ces écoles des places 
d'externes et des places de pensionnaires ; il y en 
avait de gratuites ainsi que de payantes; rien 
enfin n'avait été négligé pour mettre l'instruction 
à la portée de tous les rangs. Le peuple commen- 
çait à prendre goût à l'instruction; les places 
payantes , comme celles qui ne l'étaient pas, étaient 
demandées avec ardeur; une émulation salutaire 
s'établissait entre les écoles préparatoires; les ly- 
cées de Fèrrare, Mantoue,Vérone, acquéraient une 
haute réputation. On remarque que la conscrip- 
tion même contribuait indirectement à fomenter 



94 LA POLITIQUE DE LE NS E I GNE MEN T. 

le zèle; ce fléau était devenu en quelque sorte 
un bienfait ; car le simple soldat, pour devenir ca- 
pitaine, devait savoir au moins lire et écrire, et, 
comme toute la génération nouvelle ne voyait en 
perspective que le métier des armes, chacun 
voulait acquérir ce qu'il fallait pour s'avancer. 
Les sœurs et même les mères qui n'étaient pas 
indifférentes aux succès de leurs frères et de leurs 
fils, apprenaient d'eux quelque chose. 

Il s'en faut bien que tout le monde soit d'ac- 
cord sur le bon effet de l'instruction aussi ré- 
pandue , et voici comme l'on raisonne : les peu- 
ples que l'on prend la peine d'instruire de leurs 
droits ainsi que des devoirs des gouvernements 
à leur égard, se montrent bientôt, dit- on, dis- 
posés à exagérer et à méconnaître les uns et les 
autres; de là les révolutions. L'objection est spé- 
cieuse , et si elle était fondée , il faudrait sans doute 
écarter les moyens d'instruction au lieu de les 
faciliter. Mais , quoi qu'on fasse , il y aura toujours 
quelques individus qui, à force de talents naturels, 
ou à la faveur de circonstances particulières, 
acquerront des connaissances et de l'habileté; 
ainsi placés entre la classe supérieure qui les re- 
pousse et la classe inférieure dans laquelle ils 
sont nés, mais qu'ils dédaignent à leur tour, ces 
individus, nécessairement mécontents ^e l'ordre 
de choses dans lequel ils vivent, devront naturel- 
lement être disposés à le renverser. Les hommes 



LA. POLITIQUE DE l'e N SE I G N EMEN T. qS 

du peuple instruits parmi la foule ignorante, por- 
tent avec eux le brevet de meneurs dans les révo- 
lutions ; ils en sont les chefs naturels , et cette foule 
ignorante leur fournit les manœuvres dont ils ont 
besoin pour faire le gros ouvrage. Plus l'instruc- 
tion sera circonscrite, plus il y aura de ces ma- 
nœuvres et plus les chefs en petit nombre auront 
d'influence et de pouvoir; l'inconvénient est iné- 
vitable. Que si au contraire l'instruction devient 
générale parmi le peuple, il n'y aura plus d-^ me- 
neurs en titre, plus de dupes qui veuillent les 
suivre; tous ceux qui n'auront pas assez d'esprit 
pour être chefs révolutionnaires, en auront pour- 
tant trop pour consentir à être manœuvres, et 
voyant bien qu'il n'y a rien à gagner pour eux dans 
le désordre, ils se soumettront volontiers à des 
conditions raisonnables. L'instruction de tous est 
donc le meilleur et même le seul moyen de dé- 
jouer les mauvais desseins du petit nombre. D'ail- 
leurs l'homme instruit, réussissant mieux dans 
tout ce qu'il entreprend, étant meilleur manu- 
facturier, meilleur négociant, meilleur agricul- 
teur, ayant enfin beaucoup à perdre au désordre, 
n'aime pas les révolutions ; l'homme instruit a 
plus de dignité, de probité, d'humanité que l'i- 
gnorant, il a tout au moins plus de prudence et 
voit que son intérêt est dans la sûreté générale des 
personnes et des propriétés. L'expérience de tous 
les pays et de tous les peuples nous apprend que 



q6 la politique de l'enseignement. 
les révolutions sont d'autant plus atroces et plus 
extravagantes qu'il y a plus d'ignorance dans le 
grand nombre. Il est vrai qu'un peuple instruit 
ne goûtera pas l'arbitraire et repoussera l'oppres- 
sion ; mais aussi il n'aspirera pas à une égalité chi- 
mérique et ne se livrera pas à d'aveugles fureurs; 
enfin il saura ce qu'il veut, et l'on pourra le con- 
tenter. En Italie , la restauration a mis fin au sys- 
tème d'instruction parmi le peuple , précisément 
au moment où toute l'instruction dangereuse était 
acquise; le poison avait été donné, on a retiré 
l'antidote. 

Pendant la courte durée du royaume d'Italie, la 
liberté delà presse, qui était loin d'être entière, se 
trouvait cependant moins gênée qu'auparavant, 
car il y avait un certain ordre de principes moraux 
et politiques, que le nouveau gouvernement ne 
pouvait décemment s'empêcher de reconnaître 
comme base de son existence , quoiqu'il ne les 
aimât point du tout; comme, par exemple , la divi- 
sion des pouvoirs temporel et spirituel, l'indé- 
pendance et la publicité judiciaires, la liberté de 
conscience, l'égalité devant la loi. Ces principes 
se répandaient ; on commençait à sentir l'avan- 
tage de leur application , bien qu'ils eussent été 
reçus avec assez d'indifférence. Sans doute des in- 
novations philanthropiques , faites les armes à la 
main , par un jeune conquérant , césar et char- 
latan à la fois , qui subjuguait le pays et le dé- 



L INQUISITION. 9-7 

poiiillait , sons prétexte de le constituer , devaient 
inspirer quelque défiance; et il faut convenir que 
c'était pour les amis de la liberté une bien fausse 
position, que celle d'associés d'un despote mili- 
taire. Aussi , malgré leur prédilection pour Bona- 
parte, inconséquents d'un bout à l'autre, les libé- 
raux ne firent en Italie, comme en France, aucun 
effort pour le sauver. 

L'inquisition romaine n'avait jamais été aussi sé- 
vère que celle d'Espagne, et depuis long-temps elle 
se bornait à tracasser les individus un peu mar- 
quants,^ qui il prenait fantaisie de voyager, ceux que 
l'on soupçonnait de lireou de penser, ou enfin ceux 
qui ne vivaient pas tout-à-fait comme les autres. A 
l'approche des Français, l'inquisition cessa d'exister 
sans que personne s'en aperçût, excepté pour- 
tant un malheureux prisonnier , trouvé dans les 
prisons du saint-office à Faenza près de Bologne, 
où il avait été enfermé nombre d'années. En Tos- 
cane et dans les états de la maison d'Autriche , le 
pouvoir sacerdotal était bien faible. 

Je n'avais encore rien vu en Italie qui me don- 
nât une trop favorable opinion de ses habitants: 
cependant, les informations que j'ai reçues sur 
les mœurs domestiques des campagnards de cette 
partie du pays, m'ont appris à ne rien conclure 
encore. Je tiens ces informations d'un grand pro- 
priétaire, habituellement en contact avec les gens 
de la campagne, mais qui d'ailleurs n'étant point 
I. 7 



C)8 II -S MOEURS. 

lui-même du pays (i) possède toute rexpériencé 
d'un Italien, sans en avoir les préjugés. Les paysans 
de cette province ne sont point propriétaires, ils 
n'ont pas même un bail de la ferme qu'ils culti- 
vent de père en fils, depuis plusieurs générations; 
mais leurs engagements tacites avec le proprié- 
taire du sol n'en sont pas moins fidèlement rem- 
plis. Il n'est pas rare de rencontrer sous le même 
toit trente ou quarante individus, appartenant à 
différentes branches de la même famille , en com- 
munauté absolue d'intérêts , sous la direction d'un 
chef qu'ils choisissent entre eux, et qui se trouve 
seul responsable envers le propriétaire. C'est lui qui 
dirige l'exploitation, tandis que sa femme gouverne 
l'intérieur; une ou deux des autres femmes pren- 
nent soin de tous les enfants, pendant que les pères 
et mères sont aux champs. JSous aidons perdu un 
enfant la nuit fi'er/zz'è/e, disait une d'elles, qui pour- 
tant n'était point mère elle-même. Il règne, en 
général, la plus parfaite union dans ces tribus 
d'Israël, où tout est bien ordonné dans l'intérêt 
de tous. Lorsque le chef devient trop vieux ou 
se montre incapable, on en nomme un autre qui 
succède aux engagements de son prédécesseur, 
ainsi qu'à l'exercice de ses pouvoirs. Quelquefois 
le fermier paie une redevance fixe ; mais le plus 
souvent, il partage à moitié les produits vendables 
avec le propriétaire , et paie également la moitié 

(i) M. Crud , du canton de Vavid. 



LES MCœURS. gq 

des impôts assis sur le fonds. Il est rare que le pro- 
priétaire prenne la peine de surveiller le battage du 
grain ou son partage; mais il fait son choix entre 
les monceaux préparés par le métayer, et le grain 
est porté chez lui. Il en est de même du chanvre; 
ce n'est que lorsqu'il est tout broyé et réuni en 
tas ou en ballots, que le partage a lieu. Les raisins 
se recueillent dans des tonneaux ouverts placés 
sur les chars déjà décrits , et le métayer en en- 
voie au propriétaire un nombre égal à celui qu'il 
garde, sans qu'il soit d'usage non plus de surveiller 
cette opération. 

Le propriétaire se trouve ainsi , jusqu'à un cer- 
tain point, associé aux opérations agricoles du cul- 
tivateur; il est à portée de le connaître intime- 
ment, et il s'établit des relations d'une grande 
importance morale et politique entre deux clas- 
ses de la société, qui, sous le régime des baux 
à rente fixe , se trouvent tout-à-fait étrangères 
l'une à l'autre. Le pays contient un grand nom- 
bre de villes ou de bourgs , mais fort peu de vil- 
lages , les habitations rustiques étant ^chacune 
placée sur le domaine exploité. 11 en résulte moins 
de rapports sociaux entre les diverses familles, 
mais aussi beaucoup moins de risque d'épidémies, 
soit parmi les hommes, soit parmi le bétail. Ces 
associations patriarcales jouissent de beaucoup 
d'aisance, mais elles possèdent fort peu d'argent; 
plies consomment une grande partie de leurs pro- 

7- 



lOO LES MŒURS. 

duits, achètent et vendent peu. On élève beau- 
coup de volaille, et les paysans mettent de temps 
en temps la poule au pot. Les femmes filent et 
tissent, et même savent teindre. Comme il n'y a 
ni pierres, ni gravier dans le pays, elles vont or- 
dinairement nu-pieds, et il n'est pas rare en été 
de les rencontrer endimanchées, portant, comme 
en Ecosse , leurs souliers d'une main et de l'autre 
leur éventail, dont elles savent fort bien faire 
usage. Les divertissements des paysans se rédui- 
sent à peu près au jeu de boules ; ils n'ont ni dan- 
ses, ni réunions bruyantes, mais ils ont en revan- 
che, de belles processions accompagnées de mu- 
sique , de décharges d'artillerie , et souvent même 
. suivies de courses de chevaux. Le vin est très- 
abondant , et cependant il y a peu d'ivrognes, 
rarement des rixes sanglantes, et le vol n'est pas 
fréquent , au moins le vol domestique. Les routes 
sont en général plus sûres au-delà du Pô que dans 
la Lombardie, sans que la police autrichienne 
soit moins active; mais dans le IMilanais, les pro- 
priétés, divisées en grandes fermes, sont exploi- 
tées par des journaliers pauvres et qui ne tien- 
nent à rien, tandis que dans la Romagne, les 
métayers, qui travaillent pour leur propre compte, 
vivent dans le bien-être , n'ont pas la tentation de 
voler, et n'ouvriraient pas chez eux d'asile au bri- 
gandage. L'éducation du peuple des campagnes 
est presque entièrement abandonnée aux curés. 



LES MOEURS. lÔÎ 

qui probablement ne s'en occupent guère, car 
on rencontre peu de paysans qui sachent lire et 
écrire. Dans les familles nombreuses , il est d'u- 
sage de consacrer un des fils à l'église; on l'appelle 
le prêtre don Pierre, don Augustin , don^ etc. etc., 
et il devient l'oracle de la famille; cependant on 
n'a plus de liaisons intimes avec lui , on ne l'ap- 
pelle plus mon frère. Au fait, le clergé est envi- 
sagé comme une classe à part, dont les intérêts 
n'ont rien de commun avec ceux du reste de la 
société. Les moines forment en outre autant de 
classes distinctes qu'il y a d'ordres différents. Le 
rétablissement des ordres mendiants en 1816, 
pendant la plus cruelle disette , fut très-impopu- 
laire , car on crut y voir une mesure d'économie 
par laquelle le gouvernement papal avait compté 
se débarrasser de la pension alimentaire que ses 
illégitimes prédécesseurs faisaient aux moines 
défroqués, qui furent ainsi forcés de reprendre 
la besace. 

Les marais de Comachio couvrent tout un pays 
qui n'est ni terre ni mer, et qu'une digue dé sable 
amoncelée par les vagues sépare dé l'Adriatique. 
Cette espèce de golfe , qui est devenu ce que les 
lagunes de Yenise deviendront, pourrait facile- 
ment être tout-à-fait comblée si l'on y jetait le Pô, 
qui, charriant constamment beaucoup de limon , 
forme des atterrissements à son embouchure, et 
refoulé par les vents de l'est et du nord, remonts 



lOa L AGRICULTURE. 

souvent entre ses digues à une hauteur qui met 
tout le pays en danger. Pendant les invasions des 
barbares du moyen âge, ces marais protégèrent 
la Romagne; mais rien ne préserve des invasions 
modernes , qui d'ailleurs n'ont plus des consé- 
quences aussi funestes, et il ne reste aucune 
raison valable pour consei'ver ces marais. 

Le Bolonais présente l'aspect d'un sol riche et 
d'une belle culture; ses campagnes, ornées de 
pampres entrelacés aux ormeaux, forment un ta- 
bleau d'abord ravissant, mais qui finit par deve- 
nir monotone tant il est régulier. Entre ces lignes 
d'arbres, on voit des céréales que leurs pesants 
épis entraînent à terre, ou du maïs également 
vigoureux, surtout des chanvres qui n'ont nulle 
part leurs pareils, tant ils sont élevés et d'une 
brillante végétation. Partout la charrue trace 
ses sillons; on ne voit jamais de prairies natu- 
relles, et les prairies artificielles entrent pour 
fort peu dans le système d'assolement. On s'é- 
tonne de voir des bestiaux nombreux et si beaux 
dans des fermes dont le rapprochement annonce 
le peu d'étendue, et où la cour, au milieu de la- 
quelle se trouve l'habitation rustique , est le seul 
espace qui promette une récolte de fourrage; 
mais l'industrie y a pourvu. Au printemps, les 
blés donnent les premiers indices de végétation 
dans ces riches terres , où ils alternent avec le 
chanvre ; le métayer les tond une , deux et même 



l'agriculture. io3 

Irois fois, pour diminuer leur vigueur et empê- 
cher qu'ils ne versent avant leur maturité; il dis- 
tribue à son bétail le produit de cette opération , 
mélangé avec de la paille , reste de la récolte pré- 
cédente; lorsqu'il est dans la disette, il recourt 
souvent à l'écorce des branches élaguées de l'or- 
meau qui porte la vigne; et cette écorce hachée 
est un fourrage assez nourrissant. Il commence 
ensuite à arracher l'avoine et les mauvaises her- 
bes qui se trouvent parmi ses froments , et leur 
donne la même destination. Il recueille quelque 
peu de trèfle ou d'autres fourrages semés en au- 
tomne, sous les lignes d'arbres, dans les inter- 
valles du chanvre. Vient ensuite la dépouille du 
maïs , l'orge d'hiver qu'il a semé parmi les fèves , 
puis les vesces, le fenugrec, le maïs semé au 
printemps. En juillet , le métayer commence à 
effeuiller ses arbres; d'abord les chênes, dont la 
feuille est la plus mauvaise, les peupliers, puis 
les ormeaux : cette opération est pour lui d'une 
grande ressource. Après la moisson, il fait pâturer 
ses bêtes sur les portions de ses champs qu'il n'a 
pas encore rompues ; il a soin d'avoir du maïs ou 
du millet à donner en vert à ses bêtes de labour, 
et il y joint des feuilles de vigne. Le marc de rai- 
sin, la paille et le chaume, et une petite quan- 
tité de foin récolté dans la cour, au bord des 
champs et des fossés, ou quelquefois acheté, 
forment toute la nourriture d'hiver. S'il y a di- 



Iô4 LES MOEURS. 

sette de fourrage ou que l'on prépare les bétes 
pour la vente, on donne à celles-ci un peu de 
grain, c'est-à-dire des criblures de froment, des 
fèves ou de l'orge. On sème fort peu d'avoine 
dans ce pays-là. 

Nous venons de voir qu'il existe en Italie et 
dans le Bolonais, quoique Bologne ne soit pas 
réputée la ville la plus morale de l'Italie, des 
moeurs tout-à-fait patriarcales. Je citerai im 
exemple très-remarquable de ces mêmes mœurs, 
qu'il faut , à la vérité , aller chercher au pied des 
Alpes et presque hors de l'Italie. Près du Mont- 
Rose, dans le district de Varallo (Lombardie), se 
trouve un bourg de douze cents âmes, appelé 
Alagna, où, depuis quatre siècles, il n'y a pas eu 
un seul procès civil ou criminel , et pas un seul 
acte passé par-devant notaire. Dans les cas rares 
d'inconduite ou de faute grave, l'individu cou- 
pable est bientôt obligé de s'éloigner. Une fois, 
leur curé se trouva dans ce cas-là, et pendant 
près d'une année qu'ils furent privés de pasteur, 
un de leurs anciens faisait la prière à l'église aux 
heures ordinaires du service. L'autorité pater- 
nelle est absolue ; elle dure toute la vie , et les 
pères disposent de la totalité de leurs biens 
comme bon leur semble, sans testament écrit, 
la déclaration verbale de leurs dernières volontés 
étant toujours respectée. Un habitant d'Alagna 
mourut il n'y a pas bien long-temps , laissant sa 



LES MOEURS. 1 O:? 

fortune, considérable pour ce pays-là ( 1 00,000 fr.), 
à d'autres qu'à son héritier naturel. Celui-ci ren- 
contrant bientôt après, dans la ville voisine, un 
avocat de sa connaissance , apprit de lui que les 
lois, ne reconnaissant point la coutume d'Alagna, 
le mettraient bientôt , s'il voulait , en possession 
de l'héritage dont il avait été si durement privé. 
L'avocat offrit ses services, qui furent d'abord 
rejetés ; mais ensuite le parent déshérité demanda 
du temps pour y penser. Pendant trois jours on 
le vit inquiet et rêveur, occupé, disait-il à ses 
amis, d'une affaire importante. A la fin, il fut 
trouver l'officieux avocat, et lui dit simplement: 
« Ce que vous me proposez ne s'est jamais fait 
chez nous, et ce ne sera pas moi qui en donnerai 
l'exemple. » L'infidélité conjugale est inconnue à 
Alagna, bien qu'avant le mariage les femmes n'y 
soient pas toujours chastes ; mais il n'est pas rare 
qu'elles trouvent un mari qui adopte l'enfant d'un 
premier amour malheureux. Malgré toutes les 
révolutions qui pendant vingt ans ont ravagé 
l'Italie, ces gens-là ont conservé leurs mœurs et 
leurs usages. Lorsque la conscription les attei- 
gnit, ne voulant pas servir, ils firent une bourse 
commune pour se procurer des remplaçants , et 
ne marchèrent qu'à la dernière extrémité. Tous 
ceux que la mort épargna sont depuis revenus 
dans leurs foyers, et l'on y a aussi vu rentrer im 
médecin distingué- qui avait résidé long- temps dans 



lo6 LES CORIllKRE, 

les pays étrangers. Deux habits de noce fort anti- 
ques , l'un pour homme et l'autre pour femme , 
sont conservés à la maison commune, et ceux 
qui se marient , pauvres ou riches , s'en revêtent 
pour la cérémonie. On croit reconnaître dans les 
belles physionomies ovales des gens d'Alagna une 
ressemblance de famille avec les habitants de 
roberland bernois, c'est-à-dire l'origine danoise; 
et leur dialecte confirmerait cette opinion. 

Les Italiens , dès long-temps subdivisés en un 
grand nombre de petits états sous différentes 
formes de gouvernement , ne sont point un peu- 
ple homogène, et il serait peu exact, ainsi que 
peu juste, de les juger en bloc. 

Florence , 28 octobre. — Nous sommes partis ce 
matin , deux heures avant le jour, pour dérober 
nos mouvements à l'ennemi, c'est-à-dire aux 
voyageurs arrivés dans notre auberge , qui , ainsi 
que nous et tant d'autres, se précipitent vers 
Rome en si grand nombre, que la poste et les 
auberges n'y suffisent pas. Chaque corriere (do- 
mestique voyageur), s'il sait son métier, com- 
mence, en arrivant le soir, par faire une recon- 
naissance , c'est-à-dire par s'assurer du nombre 
des autres voyageurs et de leurs projets pour le 
lendemain , ayant soin de représenter ses maîtres 
comme très-paresseux, d'une santé délicate, se 
levant tard , voyageant à très-petites journées. Il 
se dit fatigué au dernier point de cette lenteur : 



LAPPEJMN1]\. 107 

cela lui attire la confiance de ses confrères les 
carrière; et s'ils sont moins rusés que lui, il en 
obtient les lumières nécessaires. Ainsi préparé, il 
va rendre compte à ses maîtres de ce qu'il a ap- 
pris. Vingt voitures en départ au point du jour, 
tous les chevaux retenus, il faudra attendre leur 
retour (cinq heures au moins), ou partir les pre- 
miers. Enfin on se laisse persuader, et dès le 
milieu de la nuit on est en route, ce qui est 
moins dangereux qu'immédiatement après le so- 
leil couché ; car les voleurs dorment et ne se dé- 
rangent pas pour vous. Le point d'honneur des 
carrière est de se devancer l'un l'autre. L'objet de 
la plupart des voyageurs est d'arriver, et l'intérêt 
qu'ils portent à ce qu'on pourrait voir d'une 
grande ville à l'autre n'est pas assez vif pour leur 
faire préférer le jour à la nuit. 

La route qui traverse l'Apennin est excellente , 
et sa pente aussi douce que celle du Simplon, ce 
qui n'empêche pas qu'on ne vous donne des bœufs 
pour monter; le point culminant n'excède guère 
35o toises au-dessus de Bologne. Les paysans sa- 
vent profiter du moindre morceau de terre sur 
le flanc delà montagne, quelque escarpé qu'il soit; 
et malheureusement pour le pittoresque , ils ébran- 
chent tous les arbres jusqu'au vif, excepté le 
châtaignier; sous leurs mains, les chênes ressem- 
blent aux malheureux saules dans leur état de 
domesticité. L'aspect de l'Apennin sur cette 



Io8 GRAND ORAGE. 

i-oute, a plus de rudesse que de grandeur: au 
lieu de rochers l'on voit des pierres éparses, et la 
végétation est chétive. Dans l'après-midi, nous es- 
suyâmes un violent orage; au plus fort de la tour- 
mente, un éclair éblouissant nous enveloppa, et 
la détonation fut instantanée; les chevaux don- 
nèrent un violent coup de collier, les bœufs 
mêmes coururent un instant à la montée , et les 
postillons couchés sur le cou de leurs chevaux 
firent des signes de croix redoublés. Revenu de 
la première surprise, car on n'eut pas le temps 
d'avoir peur, chacun voulut rendre compte de ce 
qu'il avait éprouvé ; l'un avait vu un globe de feu; 
l'autre avait ressenti un coup sur le dos, sur la 
poitrine ; un troisième avait perdu la respiration, 
senti l'odeur du soufre, etc. etc. Un grand châ- 
taignier, à notre gauche, avait paru enveloppé de 
feu, ses feuillee ainsi que ses branches en flammes 
avaient été emportées par le vent : la pluie cepen- 
dant était tellement violente, que si on se fût 
arrêté pour examiner l'arbre, on n'aurait rien 
découvert. 

Nous venions de lire dans le voyage de Forsyth 
im passage alarmant sur Pielra Mala (pag. 384), 
où nous devions coucher; et trouvant bientôt 
après une auberge qui n'avait pas trop mauvaise 
apparence , nous pensâmes qu'il valait mieux 
y rester que de pousser jusqu'au redoutable Pie- 
lra Mala. Établis auprès d'un bon feu dans la 



ANECDOTE. IO() 

seule chambre de la maison qui eut une cheminée , 
nous écoutions, non sans quelque plaisir, Forage 
qui battait en vain les fenêtres, lorsque l'on nous 
amena de jeunes voyageurs atteints comme nous 
par l'orage ; nous leur fîmes place auprès du feu , 
et nous reconnûmes ensuite que c'était la fille et 
le fils de sir James H. d'Edimbourg, cette pre- 
mière, veuve de sir Thomas D., tué à Waterloo ( i ). 
De nouveaux arrangements furent bientôt pris 
pour nous loger, et nous nous réveillâmes le ma- 
tin sans avoir été assassinés, quoique la femme de 
chambre de lady D. nous eût rapporté de terribles 
choses sur la mauvaise mine des gens de la mai- 
son. Les étoiles brillaient encore lorsque nous 
partîmes pour Florence, où nous n'arrivâmes pour- 
tant que le soir, retardés sur la route par un ordre 
du grand-duc qui, dinant à la campagne, avait 
fait retenir tous les chevaux. Apprenant , par un 
exemple donné de si haut, à préférer nos conve- 
nances à celles des voyageurs qui nous suivaient, 

(i) Marié depuis quelques semaines seulement, Sir Tho 
mas D. quitta sa jeune épouse, la veille de la bataille, 
pour se rendre à Bruxelles , à son poste. Le lendemain au 
soir, la nouvelle de sa mort fit prendre à lady D. la réso- 
lution désespérée d'aller chercher son mari parmi les 
morts. Au point du jour, apiès avoir coui-u Lien des dan- 
gers^ elle arriva enfin au 'milieu des restes encore fumants 
du carnage de la veille , et eut le triste bonheiu- de trou- 
ver celui qu'elle cherchait encore vivant , et de ne s'en 
plus séparer pendant six jours que dura son agonie. 



IIO FLORENCE. 

nous obtînmes des postillons de nous conduii'e, 
trois relais de suite, avec les mêmes chevaux. 

La première vue de Florence, du revers méri- 
<Jional de l'Apennin, nous parut admirable; ses 
murs crénelés, ses antiques tours, ses palais, ses 
églises, relevaient la triste imiformité des toits et 
des cheminées, que la lumière déjà affaiblie du 
crépuscule contribuait à effacer, en même temps 
qu'elle jetait sur l'ensemble du paysage un certain 
vague poétique. Le premier plan de ce tableau 
était composé de vergers, d'oliviers et de maisons 
de campagne à parterres en compartiments, à 
terrasses et à statues ; puis venait la célèbre vallée 
de l'Arno et les montagnes opposées. 

Florence, le 8 novembre. Il y a déjà onze jours 
que nous habitons la patrie des Médicis et le théâ- 
tre de leur ancienne grandeur; il en faut rendre 
compte. Le lendemain de notre arrivée se passa 
fort agréablement à ne rien voir et à ne rien faire 
parce qu'il pleuvait, et que la pluie, bien qu'elle 
n'empêchât pas de sortir si l'on en avait envie , 
est une excuse valable pour rester chez soi; on se 
sent dans son droit, et la conscience de voyageur 
est en paix. Le surlendemain nous envoyâmes nos 
lettres : mais les personnes à qui elles étaient 
adressées se trouvaient la plupart absentes; autre 
malheur, auquel il fallut se résigner. Au reste, 
M. le chevalier de Fontenay, chargé d'affaires de 
France , se trouvait à Florence, et les bontés qu'il 



LA GÀ.LERIE. J I 1 



a eues pour nous ne nous ont rien laissé à re- 



gretter: 



La célèbre galerie , qui doit son origine à la mu- 
nificence des Médicis , occupe le premier étage 
d'un immense édifice quadrangulaire. Ce n'est 
pas proprement une galerie, mais une suite d'ap- 
partements où les tableaux sont entassés plutôt 
qu'arrangés. On voit d'abord, dans le corridor 
de dégagement, le triage de la collection et quel- 
ques tableaux curieux par leur antiquité, indi- 
quée par leurs fonds d'or et d'azur et leurs dra- 
peries parsemées d'étoiles d'argent. C'était le goût 
des neuvième et dixième siècles, cinq ou six cents 
ans avant l'invention de la peinture à l'huile. L'on 
se perd au milieu des bustes , des statues et des 
tableaux. Sortant bientôt de cette foule de chefs- 
d'œuvre ordinaires, je cherchai la tribune où les 
chefs-d'œuvre par excellence ont été réunis. Ce 
sanctum sanctorum est un petit salon octogone , 
éclairé par en haut, où je m'arrêtai long-temps, 
et où je suis souvent revenu depuis. On y trouve 
quatre statues : la Vénus de Médicis , le Rémou- 
leur, le Faune, et les Lvitteurs. Au sujet de la 
Vénus, je remarquerai seulement que, depuis 
Praxitèle jusqu'à Canova, les artistes, par imita- 
tion de l'antique , se sont accordés à lui donner 
le sentiment de son sexe pour toute expression. 
Apollon est tout nu, comme elle; mais il n'en 
sait rien ou n'y pense pas. Elle est femme, soit; 



112 PTTDF.UR DE TIIKATRE. 

mais elle est déesse ; c'est un être idéal , à qui 
l'on suppose d'autres sentiments que ceux d'une 
femme ordinaire. De deux choses l'une; ou la 
déesse a le sentiment de sa nudité, ou bien elle 
ne l'a pas. Si sa modestie en souffre, qu'elle mette 
un jupon ; si elle n'en souffre pas, alors point de 
mains, car c'est pire que de ne rien cacher. Il 
est absurde à elle, autant que malhonnête , de se 
promener ainsi nue , sous les yeux de tout l'O- 
lympe, dans un état de souffrance qu'il lui serait 
si facile de s'épargner. Milton avait d'autres idées 
d'une immortelle : 

no vcil 

Shc nceded, virtue proof, no thovight infirm 

Altered lier chcek(i). 

Dans l'attitude de la Vénus, il n'y a que de la 
pudeur de théâtre ; c'est ainsi que ce sentiment 
serait joué à l'Opéra et représenté par les figu- 
rantes dans un ballet. Canova, dans sa trop belle 
Vénus du palais Pitti, à Florence, renchérit en- 
core sut" l'expression de l'antique ; aussi trouve- 
t-elle encore plus d'amateurs d'un certain genre. 

Les anciens sentaient toute la dignité de 
l'homme; mais sa compagne n'était pour eux que 
le complément nécessaire de l'espèce , tout sim- 
plement la femelle de l'homme; et la grossièreté, 
ainsi que l'injustice de cette conception, suffirait 

(i) Médiocrement traduit par Delille, ainsi qu'il suit : 

Aimalile (rinnoccncc et belle de candeur, 
Son cor|is est revêtu de sa seule pudeur. 



RAPHAËL. \ l3 

à mes yeux pour marquer les progrès immenses 
de l'esprit et du cœur humain, ainsi que la su- 
périorité morale que les modernes ont acquise. 
A côté des quatre statues on voit, dans cette 
tribune , six tableaux de Raphaël , qui caractéri- 
sent sa première, sa seconde et sa troisième ma- 
nières : 1° le portrait d'une dame florentine, sec 
et dur , comme le Perugin , ou Albert Durer lui- 
même, et pourtant admirable par sa simplicité , 
et , si je puis le dire , par la vérité du manque d'ex- 
pression. Telle est l'exactitude des détails, qu'on 
y distingue la moindre inégalité de la peau, la 
plus petite ride , un cheveu même : cette scrupu- 
leuse imitation de la nature semble avoir été , dans 
l'enfance de l'art, le genre de mérite dont on fai- 
sait le plus de cas. Le beau idéal et la grandeur 
arrivèrent ensuite , la grâce enfin, jusqu'à ce que l'i- 
mitation vint dépraver l'art qu'elle ne pouvait 
porter plus loin. « Mieux voudrait-on, dit Mengs, 
que l'obscurité la plus profonde vînt envelopper 
les beaux arts, que de les voir livrés à ce raffine- 
ment vicieux; car alors on pourrait espérer de 
voir le feu du génie se rallumer de nouveau. » 

2° La Madone, l'enfant Jésus et Saint-Jean; ce- 
lui-ci tient entre ses deux mains un oiseau dont 
l'enfant Jésus parait s'occuper. Quoique l'on aper- 
çoive encore ici les leçons du Perugin et que l'en- 
fant Jésus ne soit pas bien dessiné ( je ne crains 
point de le dire , caries fautes de dessin comme les 
I. 8 



I I 4 R A P H A. E L. 

fautes d'orthogtaphe ne sont pas affaire de goût), 
cependant , Raphaël s'élève ici au-dessus de la 
nature vulgaire sans rien perdre de sa simplicité. 
Les figures ne sont point des modèles qui posent ; 
elles agissent, elles parlent, sans paraître s'oc- 
cuper de ceux qui les regardent. 

3°. Une autre Madone et les mêmes enfants. Le 
dessin en est parfait, il y a encore moins de dureté , 
plus d'expression, mais un peu moins de simplicité ; 
les morceaux de paysage dans ces tableaux sont 
inexcusablement mauvais. Deux autres tableaux 
sont donnés comme modèles de la troisième ma- 
nière ; en effet, on n'y aperçoit plus aucune trace 
du Perugin, et Ton ne devinerait pas qu'ils sor- 
tent de la même main que ceux qu'on vient de 
décrire. Les connaisseurs distinguent le faire des ' 
grands artistes et leur coup de pinceau, de même 
qu'un caissier de la banque distingue les diverses 
signatures; mais, comme lui, ils s'y trompent quel- 
quefois. Saint-Jean dans le désert et la Fornarina 
sont de la dernière manière. Le genre de beauté 
de la célèbre maîtresse de Raphaël est ici plutôt 
matériel qu'idéal ; mais le coloi-is l'emporte même 
sur celui de Saint-Jean, et ne laisse rien à désirer. 
Le dernier tableau et le premier en rang, est le por- 
trait du pape Jules IL 

Plein de ces impressions , et fier de me trouver 
enfin sensible aux beautés du premier des pein- 
tres, que j'avais autrefois méconnues, parce que 



RAPHAËL. 1 l5 

je n'avais alors vu que les tableaux de sa première 
et de sa seconde manières, j'en parlai avec en- 
thousiasme à un connaisseur en titre , artiste de 
grand mérite lui-même , et fort connu à Florence, 
M. Fabre , que j'avais eu l'honneur de rencon- 
trer chez madame la comtesse d'Albany. Quelle 
fut ma surprise d'entendre ce qui suit de la bou- 
che de ce connaisseur: La Fornarina de la tribune 
est un tableau connu depuis environ quatre- 
vingts ans seulement, et que, sur sa bonne mine, 
on a tiré de l'obscurité où il était injustement 
resté plongé pendant deux siècles; ses titres à la 
place qu'il occupe ont cependant été reconnus 
un peu arbitrairement. La Madone , avec l'en- 
fant qui grimpe sur ses genoux, est un ouvrage 
d'un genre précieux, qui aura été exécuté par 
quelque élève de Raphaël , mais non par lui-même. 
Quant à Jules II, il y a trois prétendus originaux 
de ce tableau, l'un desquels est en Angleterre; 
mais l'on ne sait pas au juste quel est l'original et 
quelles sont les copies. Enfin , il n'y a guère que 
la moitié de ces Raphaël dont l'origine soit bien 
établie, ce qui, ajouta-t-il, est beaucoup. En ef- 
fet, si Raphaël, mort à trente-six ans, n'a com- 
mencé à être grand peintre qu'après l'âge de 
vingt ans, comme semble le prouver son portrait, 
très-médiocrement peint par lui-même à Florence, 
lorsqu'il y vint étudier les cartons de Michel- 
Ange ; si des seize années de son talent il en a 

8. 



Il6 LES TRA.VAUX d'hERCULE. 

employé la moitié au moins à peindre à fresque ; 
si durant les huit autres années il n'a guères pu 
exécuter, même en se faisant aider, au-delà de 
douze tableaux par an , ce qui ferait la centaine 
à peu près pendant sa vie, et si cependant il existe 
douze cents Raphaël sur lesHstesdes connaisseurs, 
que faut -il penser des onze douzièmes de ces 
chefs-d'œuvre? Il semble que le nom de Raphaël 
comme celui d'Hercule doit s'entendre collective- 
ment et qu'il exprime une certaine classe d'ar- 
tistes, comme l'autre une certaine classe de hé- 
ros contemporains , de sorte que les tableaux 
de Raphaël seraient comme les travaux d'Her- 
cule; cela posé on pourrait s'entendre sur leur 
nombre. 

Léonard de Vinci, Raphaël, et les autres grands 
maîtres des quinzième et seizième siècles, eurent 
nécessairement beaucoup de disciples, et un assez 
orand nombre de ceux-ci ont dû laisser après eux 
des tableaux faits pour passer à la postérité; ces 
disciples en ont eu d'autres, et le nombre des 
artistes est allé en croissant jusqu'à ce cju'au com- 
mencement du siècle dernier l'émulation se fut 
portée vers les sciences, avec une ardeur qui ra- 
lentit celle dont les beaux arts étaient l'objet. Ce- 
pendant, le nombre des élèves des grands maîtres, 
dont le nom est parvenu jusqu'à nous, se trouve 
être comparativement très petit, de sorte que 
tous ces tableaux , noircis par le temps , qui portent 



LA COMTESSE DALBANY. II7 

leur âge sur leur physionomie , portent aussi le 
nom de Tun des Hercules de la peinture. 

Parmi la belle collection de portraits des grands 
maîtres peints par eux-mêmes , ceux de Michel- 
Ange et de Léonard de Vinci sont ti'ès remarqua- 
bles; celui-ci est un vieillard vénérable à longue 
barbe , l'autre est de moyen âge et à barbe touffue. 
L'excellent portrait de sir Joshua Reynolds est dans 
le goût de Vandyck; Angelica Rauffmann s'est re- 
présentée fort jolie; mais elle montre trop ses 
dents. Quant à Raphaël qui n'a pas l'air d'avoir 
plus de 1 8 ans , c'est un des plus mauvais por- 
traits de la collection. 

Les étrangers sont très curieux de voir la com- 
tesse d'Albany ( Aloïsa de Stolberg ), veuve de 
Charles Edouard , dernier des princes anglais dé- 
chus du trône, que l'on suppose être aussi veuve 
en secondes noces du Shakespear de l'Italie, Alfieri. 
Elle conserve encore, malgré son âge, de la fraî- 
cheur et de la beauté ( i ) ; sa taille est majestueuse , 
ses manières ouvertes et franches ; l'allemand est 
sa langue maternelle, mais elle parle très bien 
le français et l'italien , et entend l'anglais. Veuve 
d'un Stuart, elle n'est pourtant point ultrà-roya- 

(ï) Dans sa jeunesse , il y a quarante ans , elle se faisait 
traiter de reine; mais les Anglais l'appelaient la reine des 
cœurs. C'est à M. de Bonstetten, qui l'a connue dans ce 
temps-là, que je dois cette anecdote, conservée dans des 
Icttres ( encore ine'dites) à l'historien Mviller. 



Il8 LUCCHESINI, BORGHÈSE, FABBRONI. 

liste, et quoique femme, ses opinions politiques 
sont modérées; elle a visité l'Angleterre et a de- 
meuré en France , où elle se trouva au commence- 
ment de la révolution. La société que l'on rencontre 
chez cette dame est très variée, et en grande par- 
tie composée d'étrangers. J'y ai connu le marquis 
Lucchesini , favori du grand Frédéric, qui fut mi- 
nistre de Prusse à la cour de Bonaparte, où il 
défendait son pays avec courage; et pourtant il est 
ici en honorable exil. Ce doit être un malheur en 
diplomatie d'avoir reçu de la nature le regard ex- 
trêmement fin du marquis de Lucchesini. On voyait 
encore, chez madame d'Albany , le prince Bor- 
ghèse, connu dans le monde pour avoir fait sem- 
blant de brûler publiquement ses titres de no- 
blesse, que néanmoins il sut garder, et plus connu 
encore par son mariage aveclasœur de Bonaparte , 
dont il est séparé. C'est un des plus riches prin- 
ces romains. Le signor rabbroni,qui venait chez 
la comtesse, est un personnage extraordinaire 
aujourd'hui; directeur de la monnaie en Toscane, 
et savant en titre, il fut autrefois danseur à l'Opéra. 
Le célèbre Fontana partage avec lui la gloire d'a- 
voir fondé , ou du moins porté à son état de per- 
fection actuelle, le cabinet d'anatomie de Florence. 
L'avancement du signor Fabbroni est sans doute 
dû à la révolution autant qu'à son mérite; mais 
loin de chercher à se venger sur la société de l'es- 
pèce de disgrâce attachée à son origine , comme 



FABBRONI. 119 

Collot d'Herbois et tant d'autres, il n'a jamais fait 
que du bien. 

On nous avait fait reraarquerune Italienne, aux 
traits rée^uliers, aux beaux yeux et aux belles dents, 
qui, disait-on , avait autrefois cliargé l'ennemi à la 
tète d'une compagnie de dragons, et fait ensuite 
son entrée triomphale à Florence l'épée à la main, 
« Cette héroïne , me dit en riant le signor Fab- 
broni, était au temps dont vous parlez la très in- 
time amie d'un étranger bien connu. Je ne sais 
quels combats elle peut avoir livrés; mais je l'ai 
vu faire l'entrée triomphale dont vous parlez sur 
le pont de Florence, jambe de ci, jambe; de là, 
sur un grand cheval de bataille; son amant d'un 
côté, un capucin de l'autre, le crucifix à la main. 
Si vous voulez, je vous présenterai à la signora 
M » Il eut en effet cette bonté, et je trou- 
vai à cette dame toute la franchise d'une héroïne. 
Forcée, dit-elle, par les Français , de fuir de son 
pays , elle avait long-temps voyagé en Allemagne. 
— Mais cependant, madame, vous revintes parmi 
eux? — (3ui, au fond je les ai trouvés huoni hruti 
(bonnes créatures). Il y avait à côté de la signora 
M une jeune personne en conversation ani- 
mée avec elle. Je demandai au signor Fabbroni 
qui elle était. — La femme de mon fils , marié la 
semaine dernière. Il aperçut ma surprise , et 
ajouta : « Elles ne se connaissaient pas aupara- 
vant, comme vous pouvez croire; la connaissance 



120 LES MOEURS. 

date de son mariage. » Ceci amena la conversation 
sur les mœurs italiennes, et je lui répétai ce que 
j'en avais entendu dire afin d'avoir son opinion. 
Aussitôt, lui dis-je, qu'un mari italien a un hé- 
ritier ou deux, il devient impatient de recouvrer 
sa liberté accoutumée, et il la donne tacitement 
à sa jeune épouse, l'abandonnant loin de ses 
yeux à toutes les séductions auxquelles il sait 
bien qu'elle sera exposée dans un monde qu'il 
connaît mieux qu'elle. Dans la suite , le mari et 
la femme s'arrangent entr'eux de manière à suivre, 
chacun de leur côté, leurs inclinations, sans gène et 
sans déguisement. Lorsqu'il s'élève des querelles, 
entre la dame et son cavalière sen^ente\, il n'est pas 
rare que le mari s'en mêle pour les raccommo- 
der; interposant même son autorité maritale en fa- 
veur de celui-ci, lorsqu'il le croit maltraité, pour 
le bien de la paix domestique et de la justice. 
Dans un tel état de choses , les enfants , après le 
premier, ne peuvent être bien chers à celui qui en 
est réputé le père, et sont fort négligés. Les filles, 
élevées au couvent, y demeurent et prennent le 
voile par ennui de n'être rien, si leurs parents ne 
réussissent pas à leur trouver un mari , ce qui est 
le résultat de négociations, dont l'intérêt fait tou- 
jours la base. Les fils cadets vivent de leur légi- 
time, et se font prêtres ou cavalière servente sans 
jamais se marier, et il est rare qu'ils aient assez 
d'énergie pour aller chercher fortune ailleurs. Le 



LES MOEURS. 121 

mariage n'est jamais le résultat de l'inclination 
réciproque. Les âges et les goûts sont mal assor- 
tis, et l'amour, clans le mariage, est chose incon- 
nue. Les femmes, tout-à-fait sans culture d'esprit, 
ne s'occupent que de commérage; leur conversa- 
tion ne roule que sur les liaisons de cœur de 
leurs connaissances, mais sans malice et même 
sans plaisanterie; c'est une affaire dont on s'oc- 
cupe sérieusement, et où l'on ne voit pas le mot 
pour rire. Elles se font des visites de condoléances 
pour la perte d'un cavalière seivente. 

Le signorFabbroni convenait bien de quelques- 
uns de ces chefs d'accusation; mais il prétendait 
que les cavalière serveiite n'étaient ordinairement 
autre chose que Vamico délia casa, comme en 
France ou en Angleterre, un habitué de la famille 
est loin d'être toujours l'amant de la maîtresse de 
la maison. On est en Italie plus désœuvré qu'ail- 
leurs, disait-il, l'on y a peu d'amusements et peu 
d'affaires, et même dans les classes inférieures, 
on travaille moins qu'on ne le fait ailleurs. On a 
par conséquent plus de temps à donner aux soins 
qu'exigent les femmes, et ces soins ont leur dou- 
ceur sans licence. Le signorFabbroni, qui a long- 
temps vécu à Paris, ne pouvait pas croire que la 
révolution y eut réformé les mœurs. Quant à 
l'Angleterre, où il avait été trop peu de temps- 
pour juger de ses habitants, il se bornait à citer 
la conduite peu édifiante d'ini grand nombre 



122 LES MOEURS. 

d'Anglaises hors de leur pays; ce qui lui faisait 
croire que les femmes n'y étaient pas plus scru- 
puleuses qu'ailleurs. Les faits qu'il citait étaient 
notoires, et j'étais loin de les contester; mais je 
niai la conséquence qu'il en voulait tirer, et je 
l'assurai que la plupart de ces voyageuses tarées 
avaien t quitté leur pays précisément parce qu'elles 
l'étaient , tandis qu'ailleurs on ne croit pas néces- 
saire de changer d'air pour ce mal-là. 

Est-ce là votre modestie anglaise, me dit un soir 
au bal le signor Fabbroni, en me montrant une 
jeune et belle personne qui tourbillonnait avec 
grâce dans le cercle des valseurs , et livrait 
froidement aux regards avides des amateurs un 
pied mignon , un sein d'albâtre. A peine daignait- 
elle jeter les yeux sur le partner, beau et bien fait, 
qui dansait avec elle , impatiente qu'elle était de 
s'en assurer un autre, plus noble et plus riche, 
qu'elle avait vu entrer dans le salon. La danse 
finie, suivant des yeux cette beauté calculatrice, 
je la vis prendre le bras d'une autre dame et se 
promener nonchalamment dans l'appartement, 
sans paraître apercevoir celui qu'elle désirait le 
plus attirer vers elle. On me les nomma l'une et 
l'autre. — Voyez-vous, dis-je à mon tour au signor 
Fabbroni , en lui montrant la fille de M. H.... , ci- 
devant ministre de Russie à Florence, cette autre 
jeune personne , non moins belle que l'objet de 
vos sarcasmes, mais qui n'a pas l'air de le savoir: 



IMITATIONS AN ATOMIQUES. 123 

elle vient après la danse de rejoindre sa mère , et 
paraît hésiter timidement à acceptera la main 
du danseur qui se présente , partagée comme elle 
est entre le désir, franchement avoué , de recom- 
mencer, et la crainte de n'avoir déjà que trop 
dansé, mais sans mélange de calcul d'aucune es- 
pèce. Ingénue et sensible, un seul regard tendre 
et inquiet de sa mère la décide et lui fait refuser, 
de la meilleure humeur du monde , l'offre qui lui 
a été faite ; vous la voyez s'enveloppant de sa pe- 
hsse pour partir. Yoilà , lui dis-je , une jeune An- 
glaise telle que vous en trouveriez partout en An- 
gleterre , si ce n'est que par erreur la nature fit 
naître celle-ci en Russie. A cela il secoua la tète 
d'un air d'incrédulité. 

J'avais des lettres pour M. F... et pour le prince 

C , tous les deux secrétaires d'Etat; mais ni 

l'im ni l'autre ne reçoivent chez eux ni ne tien- 
nent leurs ménages; le prince C qui a un très- 
beau palais, dîne chez le restaurateur. M. le che- 
valier de F eut la bonté de m'accompagner 

au palazzo uecchio, où les ministres travaillent, et 
envoya son nom pendant que nous attendions 
sur l'escalier. « Il faut, disait-il, que je vous 
donne une leçon de diplomatie; nous pouvons 
nous arrêter ici à causer, sans conséquence, mais 
il ne faut pas faire antichambre! » 

Le célèbre cabinet d'imitations anatomiques 
en cire occupe quinze chambres du Musée; on y 



124 LES PALAIS. 

voit représentés avec une exactitude parfaite de 
grandeur, de forme et de couleur , toutes les parties 
du corps humain; et quelques-uns des organes 
les plus délicats, tels que celui de l'ouïe, sont 
imités à part dans de plus grandes proportions. 
Il se pourrait que les hommes de l'art y trouvas- 
sent des défauts qui heureusement m'ont échap- 
pé, de sorte que le plaisir de l'admiration m'est 
resté dans son entier. Les secrets du sein mater- 
nel sont ici dévoilés sans immodestie, car la mort 
n'a point de sexe, et l'imagination, à son aspect, 
s'élève à de tout autres impressions que celles 
des sens. Dans la contemplation de cette struc- 
ture merveilleuse , dont les plus petits détails 
proclament un plan, une providence, une cause 
finale, il n'y a plus de dégoûts, plus de terreurs, 
et les traces d'intelligence qui errent encore sur 
ces physionomies inanimées, si pâles, si calmes, 
si inaltérablement sereines, semblent porter des 
paroles de paix et d'espérance à celui qui ose les 
contempler. C'est beaucoup , pour nous autres 
mortels, que d'enlever à la mort ce qu'il y a de 
chimérique dans les craintes qu'elle inspire , il en 
restera toujours assez de bien fondées. 

Un voyageur en Italie est obligé de voir des palais 
et des églises; quoi qu'il en dise, ses livres, ses com- 
pagnonsde voyage, son Ciœronele poussent, il faut 
aller; mais le lecteur n'en lirait pas volontiers la des- 
cription et je ne l'arrêterai qu'un instant sur ce sujet. 



LES PALAIS. 125 

Il poggio Impériale est très-vaste ; il occupe les 
quatre côtés d'un immense rectangle , et vous par- 
courez une suite infinie d'appartements trop mo- 
dernes, trop bien meublés et trop bien tenus, trop 
peu italiens enfin , pour intéresser ceux qui vien- 
nent voir l'Italie. Parmi tant de pièces, la seule 
dont j'aie conservé le souvenir, est une espèce de 
rotonde dont les parois unies et sphériques re- 
présentent, en peinture, un lointain vaporeux et 
le ciel; des arbres, des chiens et quelques autres 
figures, fortement marquées sur le premier plan, 
font ressortir le vague du paysage ou plutôt l'é- 
loignent davantage, et l'illusion est complète. II 
ne manque à cette décoration que d'être éclairée 
comme les panoramas. Les jardins de ce palais, 
que nous n'avons vus que des fenêtres, sont dans 
le genre classique négligé , et unissent tout ce qu'il 
y a de pire dans les deux genres, l'encombrement 
et le désordre en lignes droites. 

Palazzo Pitti. Les pierres de taille de son sou- 
bassement forment certaines protubérances symé- 
triques qui portent le caractère de la solidité et 
du pouvoir de résistance ; c'était le goût des quin- 
zième et seizième siècles, né des circonstances ora- 
geuses de ce temps-là. L'intérieur est tout d'or, de 
marbre et de pierres précieuses. Il y a telle table 
en mosaïque qui a coûté quinze, vingt, jusqu'à 
vingt-cinq ans de travail, à plusieurs artistes réu- 
nis. Les objets représentés dans ces mosaïques 



Il6 LES PALAIS. 

sont des fleurs, des instruments de musique, des 
animaux vivants, et l'on n'en saurait trop admirer 
l'exécution. Je ne dirai rien des tableaux qui for- 
ment cependant une très belle collection. Il y avait 
fouie autour de la célèbre Vénus de Canova, qui 
a son cabinet à part dans ce palais. Moins nue 
que la Vénus de Médicis, elle est plus voluptueuse 
et moins faite pour être montrée à tous les yeux ; 
mais c'est ce que Canova a encore produit de 
plus parfait. Les jardins appelés Boboli sont fort 
admirés; en effet, suivant le goût du pays , on y 
trouve de nombreuses terrasses avec leurs balus- 
trades et leurs statues; des pierres et du mortier 
partout, et ce qui n'est pas muraille, est charmille 
taillée pour imiter des murs. La vue domine sur 
toute la ville. Le grand duc, qui demeure au palais 
Pittî^ se promène sans gardes et en simple parti- 
culier dans ces jardins ; c'est un prince affable et 
bon et dont les intentions sont excellentes. 

Palazzo Riccardi. Quoique bâti sur les dessins 
de Michel-Ange, il n'est pourtant remarquable 
que pour avoir été la Casa dé Medici. Les appar- 
tements que cette illustre famille occupait, sont 
à présent dans le plus triste état de délabrement ; 
de vieilles tapisseries pendent en lambeaux sur 
les murs, les plafonds dorés sont comme récré- 
pis en noir par les mouches, et il y a sur les plan- 
chers un bon doigt de poussière historique. 

Le Duomo ( c'est ainsi que les cathédrales sont 



LES PALAI S. 127 

appelées en Italie ) est un vaste édifice , bâti en 
briques, et revêtu de panneaux de marbre. Il y 
a quelque chose d'imposant dans le nom d'édifice 
de marbre , mais l'effet n'y répond pas. Le marbre 
poli a un plus mauvais effet que le marbre brut, et 
celui-ci ne vaut pas la pierre de taille ordinaire; 
mais ce qu'il y a de pire est le marbre varié. L'ar- 
chitecture et la sculpture veulent des formes sans 
couleur. Le Diioino n'est ni grec, ni gothique, 
quoiqu'il date de l'époque de ce dernier genre 
d'architecture, et ce sont ses dimensions seules 
qui lui donnent de la grandeur ; on dit que Michel- 
Ange conçut l'idée du dôme de Saint-Pierre en 
voyant celui-ci. L'intérieur, quoique gâté par une 
enceinte de colonnes grecques autour du chœur, 
est cependant très beau; mais la musique que 
nous y avons entendue nous a semblé peu digne 
du lieu. La tour isolée qui s'élève tout à côté de 
la cathédrale et qui lui sert de clocher, est si belle, 
que Charles V disait qu il aurait voulu la faire 
mettre sous verre. La chapelle des Médicis, c'est- 
à-dire leur tombeau, commencé il y a trois cents 
ans, n'est pas encore tout-à-fait achevée. C'est un 
cabinet de marbres rares plutôt qu'un monument 
sépulcral. 

Santa-Croce présente l'aspect d'une montagne 
de briques qui attend son revêtement de marbre 
et l'attendra long-temps ; je n'en parle qu'à cause 
des illustres morts qui y reposent. Le tombeau 



raS FiESOLE- 

de Michel-Ange est décoré de son buste fait par 
lui-même; celui de Vittorio Alfieri est de Ca- 
nova. « Ce fut ici, dit madame de Staël, en se 
promenant dans l'église de Santa-Croce , qu Al- 
fieri sentit pour la première fois l'amour de la 
gloire, et c'est là qu'il est enseveli. L'épitaphe 
qu'il avaitcomposée d'avance, pour sa respectable 
amie madame la comtesse d'Albany et pour lui, 
est la plus touchante et la plus simple expression 
d'une amitié longue et parfaite (i). « 

Ici reposent encore Galilée, Aretin , Machiavel ; 
ce dernier est représenté balançant le poids d'une 
épée avec celui d'un rouleau de papier. 

Tout près de Florence, sur le penchant de 
l'Appennin , on voit Fiesole ou plutôt le site de 
cette ville antique, détruite il y a huit siècles par 
les Florentins. Ce mauvais procédé entre voisins 
semble n'avoir eu pour but cpie de faire servir 
les matériaux à embellir leur propre ville, et ce- 
pendant partout où l'on fouille dans les huit ou 
dix pieds de terre accumulés, on ne sait comment, 
sur l'ancienne cité , on trouve encore des débris 
précieux. Il y a seulement cinq ans que l'on dé- 
couvrit la base d'un vaste amphithéâtre, et depuis 
lors, les restes d'un temple dont on fait à présent 
une église. La vue de Fiesole s'étend sur la plus 
grande partie du célèbre Val d'Arno. 11 est tout 
gris d'oliviers, et les montagnes de l'autre coté de 

(i) Corinne j 5' vol.. page 261. 



F 11^ son:. I2Q 

Içi vallée sont également grises, mais c'est de sté- 
rilité. Cependant, le paysage sans roches sour- 
cilleuses, sans beaux-arts, sans eaux (car l'Arno, 
de cette hauteur, ne semble qu'un petit ruisseau), 
est encore admirable parce qu'il est vaste et va- 
gue. Le paysan qui nous servait de guide , fort au 
fait des ruses du clergé payen, nous montrait, 
parmi les ruines d'un temple, la cachette d'où le 
prêtre, qui faisait le dieu, avait coutume de 
rendre ses oracles, et le conduit par lequel passait 
sa voix. Ce cicérone rustique et tous les autres 
habitants du \illage, qui est sorti des ruines de 
Fiesole et en conserve le nom, étaient bien vêtus, 
excepté pourtant la caste mendiante , qui portait 
ici comme ailleurs le costume obligé des gue- 
nilles. Tous avaient des médailles et des pièces de 
monnaie antique à vendre. Je n'ai jamais pu com- 
prendre pourquoi les Romains semaient ainsi par- 
tout leur argent, et en telle quantité, qu'après en 
avoir ramassé pendant tant de siècles on en trouve 
encore tous les jours. Dans quelques milliers d'an- 
nées , lorsqu'on déterrera Paris ou Londres du 
milieu des champs, l'on n'y trouvera pas beau- 
coup de louis d'or ni de guinées; ce qui indiquera 
que l'état de la société était plus sur et plus tran- 
quille de notre temps , qu'il ne l'a été sous l'em- 
pire romain. 

La pente de l'Apennin est parsemée de maisons 
de campagne grandes ordinairement et très or- 

I- 9 



l3o Li: PAVÉ. 

nées , mais qui , vues de près , ne répondent pas 
à l'idée que l'on s'en forme à distance. Les jar- 
dins sont petits, négligés, encombrés de murs, 
bâtis enfin plutôt que plantés; et l'on s'étonne de 
ne pas y trouver des orangers de marbre, comme 
l'acanthe des chapiteaux corinthiens; cela serait 
en harmonie avec le reste. Au-delà de l'étroite 
enceinte du jardin, tout est vigne, oliviers et mû- 
riers. Il y a pourtant à Florence de magnifiques 
arbres, qui forment une promenade publique le 
long de l'Arno, et que l'art a respectés. Les quais 
de Florence sont beaucoup plus beaux que ceux 
de Paris , et l'Arno, retenu par des écluses au-des- 
sous de la ville, a précisément la largeur de la 
Seine aux Tuileries , ses ponts ayant , comme le 
Pont Royal, 120 grands pas de longueur. Le pavé 
des rues est composé de grandes dalles, sur les- 
quelles les voitures roulent sans effort, mais non 
sans danger pour les chevaux , qui glissent et 
s'estropient. Les palais ressemblent à celui du 
Luxembourg, surtout par la taille des pierres en 
relief; et leur solide magnificence a peu de grâce. 
Les gens du peuple en Italie satisfont sans se 
gêner aux besoins les plus grossiers en plein jour, 
dans la rue, devant tout le monde, comme s'ils 
étaient seuls (i). « Ils ne font rien parcequ'on les 

(1) Les Grecs, à Paris , s'étonnent beaucoup et sont très- 
scandalisés d'y trouver des habitudes à peu près sembla- 
bles. Elles sont vues du même oeil par les Turcs . et les 



LES MOEURS. l3l 

« regarde, dit l'auteur de Corinne, et ne s'abs- 
« tiennent de rien parce qu'on les regarde. » 

Cette remarque peut avoir été faite à l'occasion 
d'autres habitudes nationales et concerner d'autres 
classes de la société ; mais elle s'applique avec une 
égale justesse à toutes les classes dans toutes les 
circonstances. Les Italiens me paraissent être 
moins artificiels , et beaucoup plus près de la na- 
ture que leurs voisins. La vanité, le désir de pa- 
raître entrent pour peu de chose dans leur 
caractère; il leur faut des plaisirs qui les touchent 
de près , et peu leur importe ce qu'on en pense. 
Si les motifs qui les font agir ne sont pas d'une 
nature bien relevée , au moins sont-ils simples et 
vrais. J'avais souvent remarqtié dans les rues de 
grandes croix appliquées aux murs avec le mot ris- 
petto^ en grosses lettres , sans en deviner l'objet, 
lorsqu'il m'arriva d'observer un personnage prêt à 
se mettre à son aise contre un mur, évitant avec 
soin les croix et les rispetlo , mais se plaçant entre 
deux sans scrupule. Le signe révéré est ainsi de- 
venu une sorte de mémento de propreté. 

La révolution française, et surtout les mal- 
heurs de Toulon , avaient jeté sur les côtes de la 
Toscane une foule de malheureux fuyant leur ho- 
micide patrie; ils y avaient été accueillis avec 
bonté, et vivaient à l'aide de leur industrie sous 

habitants du Nord de l'Europe n'en sont guère moins re'- 
voltés. 



l32 LES FRANÇAIS. 

l'empire sage et doux d'un gouvernement vrai- 
ment paternel. Les circonstances de leur émigra- 
tion n'étaient assurément pas de nature à leur 
faire aimer personnellement l'homme qui, depuis, 
commanda aux destinées de l'Europe , mais qui , 
à l'époque dont il est ici question , remplissait à 
Toulon, sous les ordres de Barras et de Dugommier, 
l'office d'exécuteur des vengeances de la Conven- 
tion nationale. Bonaparte, cependant, n'eut pas plu- 
tôt pénétré en conquérant dans le coeur de l'Italie, 
il n'eut pas plutôt menacé les frontières de la 
Toscane , où les exilés avaient trouvé un asile , 
qu'ils devinrent ses plus zélés partisans , et con- 
tinuèrent de l'être, lorsqu'il dépouillait et insul- 
tait ce pays neutre et allié, le premier qui eût 
fait un traité de paix avec la République française. 
Ces gens-là n'étaient, au fond, ni plus ingrats, ni 
plus méchants que d'autres ; ils n'aimaient proba- 
blement ni les excès de la révolution , ni Bona- 
parte; mais ils aimaient, par-dessus tout, l'éclat 
de ses victoires. Eiit-il été battu à Marengo, plus 
de prestige : il avait été sur le point de l'être, 
mais il ne l'avait pas été ! Les talents militaires , 
pourvu qu'ils soient heureux, et toujours heureux, 
sont pour les Français l'objet d'une passion ex- 
clusive, contre laquelle il n'y a ni raison, ni re- 
connaissance , ni expérience , ni intérêt personnel 
qui tienne. Pourvu que les armées françaises 
gagnent des batailles , n'importe dans quelle 



DOUCEUR TOSC/VN]:. l33 

cause, ils sont heureux; et ce délire, principe de 
quelques bonnes qualités, mais source d'un grand 
nombre de vices, de fautes et de malheurs, 
mettra toujours les institutions constitutionelles 
à la merci du pouvoir militaire placé dans d'ha- 
biles mains; ce pouvoir étant le seul qu'on sache 
en France aimer et servir sincèrement. On dit 
que cela change un peu, et je m'en félicite; mais 
j'ai bien peur que ce ne soit encore qu'un chan- 
gement de circonstances ; que la passion domi- 
nante , celle de briller et de piT>duire de l'effet , n'ait 
fait que changer d'objet momentanément, en pas- 
sant du champ de bataille à la tribune. On joue 
un rôle comme auparavant. 

La douceur des Toscans est proverbiale, mais 
je ne sais jusqu'à quel point il faut l'attribuer à 
Léopold, ni s'il les a trouvés ou rendus tels. La 
peine de mort ne fut, je crois, infligée qu'une fois 
sous son règne; et le jour de l'exécutioîi, Flo- 
rence semblait un désert. Ceux de ses habitants 
qui ne pouvaient pas s'éloigner, se tinrent ren- 
fermés chez eux ou dans les églises, qui furent 
remplies. Pendant la domination française, les pu- 
nitions militaires faisaient plus de peine aux ha- 
bitants que leur propre assujétissement. Depuis 
la restauration , les anciennes lois ont été substi- 
tuées au code Napoléon, dont on retient pourtant 
quelque chose: d'où il résulte pour le présent une 
sorte d'anarchie légale et tous les inconvénients 



l34 GOUVERNEMENT, 

de lois rendues ex post facto. Sous le code fran- 
çais, par exemple, toute personne qui signe ou 
endosse une lettre de change, est soumise aux 
lois commerciales, d'après lesquelles le montant 
de la lettre de change protestée peut être exigé 
du tireur ou des endosseurs par une procédure 
sommaire; mais suivant les lois de Léopold, il ne 
suffit pas d'avoir mis son nom à une lettre de 
change pour être justiciable des lois de com- 
merce; il faut être tout-à-fait négociant; ainsi, 
tel endosseur d'un effet protesté pourrait se sous- 
traire au remboursement immédiat , tandis que 
tel autre y serait contraint, sans que ce dernier 
eût le même recours contre le premier, quoiqu'il 
tînt la lettre de change de lui. Le grand Léopold 
lui-même tombait quelquefois dans des erreurs 
législatives de cette nature, et revenait sur ses 
pas au risque d'accroître la confusion. On écri- 
vit un jour sur la porte de son palais : molti or- 
dini, pih contrordini : moltissimi disordini l 

Les propriétés des communautés religieuses, 
qui n'avaient pas été aliénées, ont été rendues, et 
les moines et religieuses recrutent avec activité. 
Les abus dont on se plaignait sous les Français, 
ont fait place à d'autres, qui commencent à ex- 
citer des plaintes non moins amères qu'en Lom- 
bardie ; mais les plaintes en Italie ne vont guère 
jusqu'à l'insurrection, et l'insurrection finit mal, 
manque d'imioii et de confiance mutuelle. Lors- 



VAL d'à 11 NO. l35 

que Murât se mit en campagne contre une poi- 
gnée d'Autrichiens , on le laissa seul, et ses Napo- 
litains, qui formaient une fort belle armée, voyant 
qu'ils n'étaient pas secondés, eurent peur et pri- 
rent la fuite au premier feu. Les Milanais, qui 
se vantent de leur esprit militaire, n'ont rien 
fait pour s'affranchir du jou^ étranger. Il n'y a 
d'esprit public en Italie que sur un seul point, la 
haine de toute domination étrangère; et cepen- 
dant ils sont plus soumis aux étrangers qu'ils ne 
le seraient à un prince italien ; car ils ne s'accor- 
deraient, ni sur le choix de l'individu ni sur celui 
du chef-lieu du gouvernement; tant la jalousie, 
fondée sans doute sur leurs anciennes rivalités, est 
invétérée. 

Pise , le 9 novembre. Nous sommes venus de Flo- 
rence ici par la rive gauche de i'Arno en neuf heu- 
res et demie, en comptant une heure de détention 
aux portes de la ville ; les employés de la douane 
ne voulant pas accepter ce que nous avions donné 
ailleurs pour ne pas être visités, nous nous obs- 
tinâmes et ils nous fouillèrent. Je n'en parle que 
pour montrer combien les gouvernements, même 
les plus sages , au nombre desquels on compte 
celui-ci, tiennent aux anciens abus, et semblent 
les diwn^v ijer se et tout -à-fait gratuitement. Ces 
vexations de douanes ne sont qu'un moyen de 
mettre à contribution les voyageurs au profit de 
quelques agents subalternes, que l'on peut à peine 



l36 VAL DARNO. 

accuser d'infidélité lorsqu'ils se font payer pour 
ne pas remplir leur devoir à la lettre ; car la chose 
est connue et tolérée par le gouvernement, qui les 
paie d'autant moins. Le secrétaire d'état , prince 
Corsini , m'avait offert un ordre d'exemption de 
fouilltî, ou pour mieux dire, un ordre en vertu 
duquel on est dispensé de payer aux douaniers 
ce qu'ils sont tacitement autorisés à exiger; ainsi , 
voilà le gouvernement qui les vole après leur 
avoir permis de voler, et à quoi bon? 

Il fut un temps où les républiques de Florence 
et de Pise étaient cinq fois plus peuplées qu'elles 
ne le sont à présent, et où de simples négociants 
disposaient des trésors de l'Asie. Le Val d'Arno 
était alors pour eux comme une immense villa, 
et ils y versaient leurs richesses surabondantes; 
ce n'est plus tout-à-fait cela maintenant, mais 
deux branches d'industrie s'y sont introduites ; 
la manufacture de toiles et celle de chapeaux de 
paille , qui remplacent un peu ces anciens avan- 
tages. Cette dernière fabrication a le double mé- 
rite d'être domestique, et réservée exclusivement 
aux femmes qui, participant seules à ses profits, 
jouissent d'une sorte d'indépendance à l'égard de 
l'autre sexe, et s'assurent une considération qui 
est tout en faveur des mœurs sociales. 

C'était dimanche, et toute la population du Fal 
d'Arno se montrait propre et bien mise; au teint 
fleuri des femmes et à leurs mains blanches , on 



VAL UAliJNO, 187 

voyait quelles iravaient pas tiavaillé dans les 
champs. Un corset de soie, fort court, leur mar- 
quait la taille et laissait voir du linge blanc comme 
la neige; le grand chapeau de paille, orné d'ini 
nœud de ruban ou de quelques fleurs que la sai- 
son fait encore naître , les garantissait du soleil ; 
de nombreuses petites voitures légères, attelées 
d'un seul cheval, conduisaient ces femmes à 
l'église. A peine faisions -nous dix milles sans 
rencontrer une petite ville, ou deux milles sans 
trouver un village ; et les maisons ou chaumières 
isolées n'étaient pas à plus de ceijt cinquante 
toises les unes des autres; même en Angleterre, 
elles auraient paru propres et bien tenues. Au mi- 
lieu de toute cette prospérité , le cri lamentable 
àe famé, famé ^ retentissait autour de nous; car la 
mendicité, cette lèpre de l'Italie, repoussée de 
Florence, où l'œil du maître ne doit pas la ren- 
contrer, en est d'autant plus active loin de lui. 

Les montagnes de Lucques, qui bordent la 
vallée de l'Arno, font fort bien dans le paysage; 
mais le premier plan du tableau n'y répond 
guère , car l'on chemine entre les murs de clô- 
ture de petits domaines de quelques arpents , 
cultivés avec tant de soin qu'on n'y voit pas un 
brin d'herbe, ni un arbre auquel on ait laissé des 
branches. 

Pise est , comme Florence, magnifiquement 
pavée ; c'est un plaisir de parcourir cette ville, 



i38 PISE. 

soit à pied, soit en voiture. L'iVrno, plus large ici, 
est bordé de quais magnifiques, qui communi- 
quent entre eux par plusieurs beaux ponts, dont 
l'un est de marbre. On croirait que Pise , réduite, 
de I20 mille anies, ou même de i8o mille, qu'elle 
contenait autrefois, à moins de 20 mille, doit 
présenter l'aspect d'une ville abandonnée , et 
que les cinq sixièmes au moins des maisons sont 
vides et en ruines; il n'en est rien du tout, et on 
bâtit encore : seulement les habitants sont plus 
grandement logés qu'autrefois. En effet, nous 
avons trouvé Madame F...., qui nous avait obli- 
geamment invités chez elle, logée dans un palais, 
qui à Paris se louerait mille louis par an, et ici 
peut-être pas cent. Le premier étage, seul habité, 
se compose d'une grande salle , longue de 4^ 
pieds et large de 27 , dont le plafond est sculpté 
et doré, de deux salons, d'environ 3o pieds sur 
25, d'une grande salle à manger et de cinq 
chambres à coucher , sans compter les chambres 
de domestiques ; le rez-de-chausséè et le second 
étage, de la même étendue, ne sont point occupés. 
La plupart des fenêtres donnent sur l'Arno et ses 
magnifiques quais. Arrivés à la porte de cette belle 
maison (Palazzo Lanfranchi ) , ce ne fut pas sans 
difficulté que nous pûmes nous faire jour à travers 
la foule de mendiants qui l'assiégait. On voyait 
là tout ce que la misère a de plus hideux; 
hommes, femmes, enfants demi -nus, rongés 



LES MENDIANTS. I 89 

d'ulcères et de vermine, demandant l'aumône à 
grands cris, quoiqu'un peu par habitude. A ces 
signes on reconnaît ici une maison charitable , 
et cela fait honneur au maître dans l'opinion. 
Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier 
degré de misère, en dirigeant et en encourageant 
l'industrie; on ne s'en occupe que lorsqu'elle est 
à son comble, mais alors elle a son pain assuré; 
les misérables ont leur curée comme les chiens à 
la porte des riches , et plus ils sont abjects, meil- 
leure elle est. Avec un métier sûr comme celui-là, 
qui est-ce qui voudrait prendre la peine de tra- 
vailler? C'est sans doute aux institutions poli- 
tiques qu'il fout attribuer cet état de choses. En 
effet, lorsque les personnes et les propriétés sont 
à la merci de l'arbitraire et de la corruption, lors- 
que les privilèges , les prohibitions , les exemp- 
tions, les restrictions entravent et découragent 
toutes les entreprises utiles; lorsque les douanes, 
en embuscade sur les frontières de chacun des 
petits états qui découpent l'Italie et à l'entrée de 
toutes les villes de chaque état, obstruent la cir- 
culation des produits de l'industrie , cette indus- 
trie cesse d'être productive, et tout ce qui n'est 
pas prince devient mendiant. Si tel est l'état de 
la Toscane , sorte d'oasis politique en Italie , que 
sera le reste du pays ? 

L'on dépêche les curiosités de Pise en deux 
matinées, ou même en une seule, lorsqu'on est 



l4o TOUR PENCHÉE. 

pressé; premièrement la célèbre tour penchée, 
dont l'architecture rappelle celle de la tour de 
Babel, telle qu'on la voit représentée dans les 
anciennes Bibles ; et si l'on n'aperçoit pas ici 
la longue file d'ânes et de chameaux, charriant 
les briques et le mortier, au moins y trouve-t-on 
la confusion des langues, provenant des étran- 
gers de toutes nations qui visitent cette mer- 
veille. Huit ordres, ou étages de belles colonnes 
de marbre blanc, supportent le même nombre 
de galeries extérieures, que l'inclinaison de la tour 
fait paraître en spirale , quoiqu'elles ne le soient 
point. Ce qu'il y a d'étrange est que cette incli- 
naison n'est pas uniforme, mais qu'elle est plus 
grande à la base , et décroît à mesure que l'édifice 
s'élève par une courbe, le sommet se trouvant 
comparativement de niveau. Il n'est pas impro- 
bable que les fondations s'étant affaissées plus 
d'un coté que de l'autre pendant la construction 
de la tour, et l'architecte cherchant toujours à 
regagner la perpendiculaire, l'édifice a dû pren- 
dre cette courbure que l'on aperçoit; et ce qui 
le confirmerait , c'est que les trous de l'échafau- 
dage laissés dans le mur sont à l'angle droit avec 
lui, de manière que les ouvriers se seraient 
trouvés sur un plan incliné, et en danger de 
tomber , si le mur avait eu dès le commencement 
l'inclinaison qu'on lui voit aujourd'hui. Cette cir- 
circonstance me paraît concluante. La toiu^ qui 



TOUR PENCITÉl-:. l4l 

est cylindrique en contient une autre de même 
forme, et l'escalier est pratiqué dans l'intervalle 
d'environ trois pieds. Le vide intérieur est de 
vingt-deux pieds, les murs ont deux pieds d'épais- 
seur et la galerie extérieure sept pieds de saillie, 
de sorte que le diamètre de l'édifice est de cin- 
quante pieds; il a cent quatre-vingts-dix pieds de 
hauteur , et surplombe de quinze pieds. Lors- 
qu'on regarde de haut en bas, il n'y a tète si forte 
qui ne tourne, et la sensation que l'on éprouve 
est insupportable. Au reste , comme le centre de 
gravité se trouve être de dix pieds en dedans de 
la base, on s'explique comment la tour, qui a 
l'air de tomber, reste debout ; mais cela dépend 
de l'agrégation toujours précaire des parties qui 
surplombent, et sont de plus ébranlées par les 
cloches suspendues au sommet. Ce qui doit tran- 
quilliser sur le sort de cet édifice , c'est qu'il a 
résisté à des tremblements de terre, par lesquels 
un grand nombre d'édifices perpendiculaires ont 
été renversés. 

Le Diiomo , comme toutes les autres cathé- 
drales italiennes du douzième siècle, est une es- 
pèce de montagne de marbre, dont l'architecture 
n'est ni grecque ni gothique, mais qui pourtant 
a des beautés. Nous y remarquâmes un très-beau 
tableau d'Andréa del Sarto. 

On voit suspendu à la voûte un vieux lustre , 
ou plutôt chandelier de métal , lequel fut poiu- 



l42 GALILIÎE. — NEWTON. 

Galilée, ce que la pomme tombant d'un arbre fut 
pour Newton. Galilée , se trouvant clans cette 
église et observant le mouvement alternatif qui 
avait été accidentellement imprimé à ce chande- 
lier, par le choc d'une échelle que des ouvriers 
transportaient, conçut, dit-on, pour la première 
fois , l'idée du pendule et de son usage. J'ai vu 
depuis, chez M. le professeur Foggi, la première 
horloge à pendule construite par Galilée, sous 
l'inspiration du chandelier. 

Les administrateurs du pillage, en 1796, pri- 
rent, comme de coutume, toute l'argenterie du 
DiLomo de Pise, et même rançonnèrent Andréa 
del Sarto. M. F..., qui nous conduisait, dit, en 
montrant de belles colonnes de porphyre, appor- 
tées de Constantinople , « et nous aussi , autrefois , 
nous prîmes ce qui ne nous appartenait pas; mais 
c'était dans le douzième siècle , non dans le dix- 
huitième. » 

Le Campo sanlo est une vaste cour rectangu- 
laire , environnée d'une sorte de piazza gothique 
dont les murs sont ornés de fresques, où le génie 
et la barbarie se montrent également. Cet enclos 
fut construit, dans le treizième siècle, tout exprès 
pour recevoir une énorme masse de terre sainte, 
apportée de Jérusalem au retour des vaisseaux 
pisans de la troisième croisade. Le tas a, dit-on, 
neuf pieds de hauteur, et environ dix mille pieds 
carrés de base; il aurait fallu cinquante vaisseaux 



CA.MPO SANTO. 143 

(le trois cents tonneaux, et peut-être trois fois ce 
nombre de petits bâtiments, tels que ceux en 
usage alors, pour transporter cette^ terre. Elle a 
la propriété de conserver les corps qui y sont en- 
terrés, ou de les consumer très rapidement; je 
ne sais pas bien laquelle. Parmi les noms célèbres 
gravés sur les tombeaux, j'ai remarqué celui d'Al- 
garotti, l'ami du grand Frédéric. La tour , le 
Duomo et le Cainpo saiito^ à quoi il faut ajouter un 
autre bel édifice, le baptistère, sont situés près 
les uns des autres sur une verte pelouse qui con- 
tribue à l'effet général qu'ils produisent. L'uni- 
versité de Pise, comme édifice, a aussi quelques 
prétentions architecturales , du moins celles qui 
résultent d'un revêtement de marbre. Cette uni- 
versité a trente-cinq professeurs, dont cinq rési- 
dent au collège de Florence; leur traitement an- 
nuel est de cinq à sept cents écus ou dollars, ils 
ne reçoivent rien des étudiants qui sont au nombre 
d'environ cinq cents seulement, tous destinés à 
des professions qui les obligent à prendre leurs 
degrés; car les jeunes gens de la classe noble ou 
riche ne sont pas envoyés à l'université, mais re- 
çoivent leur éducation sous le toit paternel ; elle 
est littéralement domestique , car elle se fait parmi 
les valets de la famille. 

D'après ce que j'ai vu , les professeurs ne man- 
quent ni de zèle, ni de connaissances, et les étu- 
diants semblent répondre à leurs soins. Le pro- 



i44 l'uiviversiti':. 

fesseiir de droit canon , M. F.... , traduisait Gibbon 
en italien, entrejDrise hardie dans son pays et dans 
sa situation. Le fils aîné de ce professeur, par 
égard pour la personne qui nous recevait et à 
cause de notre qualité d'étrangers, avait la bonté de 
nous consacrer la plus grande partie de son temps 
avec un zèle qui excitait toute notre reconnais- 
sance. Cet excellent jeune homme parlait bien le 
français, lisait l'anglais, uiéme la poésie, avec fa- 
cilité, ainsi que les langues mortes , et avait rem- 
pli, par intérim^ la place de professeur de mathé- 
matiques. Pendant ces derniers temps de disette 
et de maladie, il s'était dévoué aux établissements 
de bienfaisance. Deux autres fils et deux filles pa- 
raissaient avoir les mêmes dispositions , mais 
celles-ci , qui possédaientà fond plusieurs langues, 
ne voulaient, par modestie, faire usage que de la 
leur. Quoique tout ce savoir se trouvât renfermé 
dans un cercle de société assez étroit, il était 
sans pédanterie. On n'apercevait aucune envie 
de briller, encore moins de parvenir à rien; nulle 
affectation, mais au contraire une grande sim- 
plicité de caractère. Notre jeune ami, qui nous ac- 
compagnait partout , ne manquait jamais de 
prendre de l'eau bénite en entrant dans une 
église , et de faire le signe de la croix devant toutes 
les madones que nous rencontrions , sans s'em- 
barrasser des regards de ceux à qui ces pratiques 
étaient étrangères et pouvaient paraître ridicules. 



LES MOEURS. l4^ 

Tout cela fait voir que la moralité et les vertus 
domestiques ne sont point bannies des mœurs 
italiennes, au moins dans la classe instruite, et 
que l'on y peut être sincère dans les pratiques 
extérieures de la religion. Ce n'est pas la première 
fois que j'ai eu l'occasion de faire la même obser- 
vation. Nous connaissons un prêtre dont le frère 
laissa en mourant une famille nombreuse et des 
dettes; il entreprit de le remplacer, se défit de 
sa voiture, retrancha toute dépense de luxe , paya 
les dettes, et se voua tout entier à l'éducation des 
enfants; il y a bien des années que cela dure, et 
avant sa mort, ce bon parent aura établi toute sa 
famille adoptive; ses intimes amis savent seuls 
l'étendue et la constance d'un sacrifice fait sans os- 
tentation. 

La plupart des femmes que l'on rencontre en 
société, sont accompagnées de leur caualiere ser- 
vente ( cicisbeo signifie proprement un fat, un 
impertinent; le mot est injurieux, et l'on ne s'en 
sert pas dans ce sens); quelques-unes passent pour 
en avoir trois, il hello^ il hrutto ^ ilhuono\ le pre- 
mier est aimé , le second fait les commissions , le 
troisième paie; mais, en général, un seul réunit 
en sa personne ces différentes attributions. Lors de 
notre arrivée à Pise, l'on ne parlait que d'une dame 
infortunée qui avait récemmentperduson perfide 
cavalière serpente. La pitié, l'indignation , remplis- 
saient tous les cœurs. Quoique la dame ne fût 

1. lO 



\[\Ç> LES MOEURS. 

pas jeune, ayant un fils de dix-huit ans , il lui res- 
tait encore de la beauté ; mais son caualiere , après 
avoir porté ses chaînes trois lustres et plus , avait 
jugé bon de prendre femme. N'ayant pas le cou- 
rage de le lui annoncer lui-même, un ami com- 
mun s'en était chargé. Au premier mot, l'amante 
désespérée court chez son infidèle; mais il était 
sur ses gardes , car il y allait de sa vie, et la voyant 
venir, il s'échappa par une porte de derrière; on ne 
le revit pluspendant quelques mois et il était marié 
quand il reparut. Dans l'intervalle, on avait fait en- 
tendre raisonàla dame abandonnée, et soit résigna- 
tion, soit fierté, elle ne poursuivit passa vengeance. 
Toute la ville lui fit des visites de condoléance , 
expressément à l'occasion de ce qui s'était passé; 
et son mari, qui lui-même en parle et prend beau- 
coup de part à son malheur, se plaint seulement 
de n'avoir pas été averti à temps , se flattant qu'il 
aiu\ait mieux que personne su préparer vm trop 
sensible cœur au coup qu'on allait lui porter. Je 
demandais, l'autre jour, comment deux personnes, 
d'un esprit peu cultivé et sans occupation quel- 
conque, pas même la musique, dont peu de per- 
sonnes ici font une étude, pouvaient trouver 
moyen de remplir leurs éternels tête-à-tête; ce 
qu'ils faisaient. On me répondit : « aimer et bâiller , 
puis bâiller et aimer, et enfin bâiller et toujours 
bâiller. >i Les étrangers qui demeurent habituelle- 
ment en Italie finissent par adopter ces mœurs-là. 



LES MOEURS. l ^'J 

Madame A... , Italienne, mariée à un Français qui, 
sous le général Miollis , remplissait quelques fonc- 
tions publiques, et qui maintenant en a de se- 
crètes à Rome où il passe la plus grande partie 
de l'année , madame A... , dis-je , vit publiquement 
dans un commerce intime avec M. F..., Anglais, 
assez jeune pour être son fils. Tous deux ont l'u- 
sage du monde, le ton de la bonne compagnie et 
y sont bien reçus. Le bon mari vient , chaque an- 
née, passer quelques jours au sein de sa famille, 
en tiers avec M. F.... ; personne ne sait ce qui se 
passe dans cet intérieur, mais on voit le mari don- 
nant le bras à sa fille , et le cavalière anglais à 
madame. Il est clair que l'opinion publique sanc- 
tionne cet état de choses, et il n'en faut pas da- 
vantage pour juger les mœurs ; cependant les 
gens du pays persistent à dire qu'ordinairement 
le cavalière servente n'est que Vamico delta casa. 
La publicité, disent-ils, et la constance de ces 
sortes de liaisons, offrent la meilleure garantie de 
leur innocence. Parmi nous, ajoutent-ils, une 
femme qui se montrerait sur le siège , à côté de 
son cocher, serait déshonorée; mais nous ne por- 
tons pas ce jugement à l'égard des Anglaises que 
nous voyons se promener ainsi, parce que c'est la 
mode en Angleterre, et que cela ne tire pas à 
conséquence. Les tête-à-téte de nos femmes avec 
leurs cavalieri sont aussi sans conséquence. 

A cinq ou six milles de Pise, sur le bord de la 

TO. 



l48 LES CHAMEAUX. 

mer, le grand duc a un domaine, dont le sol sa- 
blonneux ne présente que dévastes et maigres pâ- 
turages , où l'on voit errer en liberté de grands 
troupeaux debétes à cornes, de chevaux, de mou- 
tons, et ce qui paraît étrange, de chameaux au 
nombre d'environ deux cents. C'est la souche d'où 
sortent tous les chameaux que l'on promène eu 
Europe. Ils coûtent 4o à 5o séquins ( 5 à 
600 francs) à l'âge de quatre ans. Nous les trou- 
vâmes nonchalamment couchés la plupart, ou 
errants çà et là avec lenteur; leurs grands corps 
maigres et dégingandés semblaient à peine avoir 
la force de se soutenir, et la liberté dont ils jouis- 
saient rendait leur difformité et la maladresse de 
leurs mouvements plus apparentes encore qu'elles 
ne le sont dans l'état de contrainte et d'esclavage, 
où nous sommes accoutumés à les voir. On a 
peine à croire que des êtres aussi mal bâtis soient 
agiles et forts; cependant ils portent à Pise une 
charge de bois, pesant douze quintaux, et leur 
pas ordinaire est égal au trot d'un cheval. On mit 
le bât sur l'un d'entre d'eux, qui s'était agenouillé 
pour le recevoir, non sans pousser des cris et 
des gémissements lamentables, accompagnés de 
grimaces très expressives de mécontentement, 
qui continuèrent pendant qu'on lui faisait faire 
quelques pas. Le poil de ces animaux est épais, 
et d'une grande finesse. Les chevaux, qui n'y 
sont pas accoutumés, craignent extrêmement 



LES MACHINES. 1 49 

Todeur et la vue des chameaux , et les rosses qui 
nous avaient amenés furent sur le point de 
prendre le mors aux dents. Tout un régiment de 
dragons fut une fois jeté dans le plus grand dé- 
sordre, par l'apparition inattendue de quelques- 
uns de ces paisibles animaux. Il serait facile de 
les naturaliser dans la partie méridionale des 
Etats-Unis d'Amérique, où le sol est trop sablon- 
neux pour les voitures , et où les chevaux souf- 
frent beaucoup de la chaleur. Les chameaux con- 
somment moins, se contentent du plus mauvais 
fourrage, et font trente à quarante milles par 
jour, sans boire ni manger, avec une charge 
triple de celle d'un fort mulet. 

A notre retour, nous rencontrâmes une longue 
file de bétes de somme d'ime autre espèce : c'é- 
tait de pauvres gens, dont la nudité était à peine 
déguisée par les haillons , qui leur pendaient et 
par devant et par derrière. Ces malheureux ap- 
portaient des fagots au marché, et leur charge, 
proportion gardée, excédait de beaucoup celle 
des quadrupèdes leurs collègues. Il semble que la 
civilisation italienne ne se soit pas encore élevée ici 
jusqu'aux charrettes , ou même jusqu'aux brouet- 
tes tramées par des hommes, et que l'usage des ci- 
vières et des crochets de portefaix n'y soit pas en- 
core connu, car ces gens-là portent leur charge 
sans ce secours. Peut-être quelque ennemi des 
machines aura-t-il obtenu du gouvernement pa- 



l5o MESSA CANTATA. 

ternel de ce pays la prohibition de celles-là , et 
pour le bien des bûcherons, condamné leurs 
épaules à porter ce qu'ils auraient pu traîner avec 
bien moins de peine. Le travail facile d'un seul se 
trouve être ainsi la dure tâche de quatre indi- 
vidus, qui gagnent entre eux tout justement ce 
que l'homme seul, aidé de deux roues, aurait 
gagné. 

Le domaine rural, que nous venions de voir, 
est bien boisé; il y croît des chênes verds ( quer- 
eus ilex ) , de dimensions peu communes ; j'en 
mesurai plusieurs, dont le tronc n'avait pas 
moins de douze pieds de circonférence, et dont 
l'ombrage couvrait un espace de vingt -cinq 
grands pas de largeur. Le feuillage de ces arbres 
touffus est d'un vert noir et triste. En approchant, 
je fus assailli par d'innombrables fourmis rouges, 
qui pénètrent dans les vêtements, et dont il est 
difficile de se débarrasser. Las de voir toujours 
des champs labourés, des vignes, des peupliers 
mutilés , et de pâles et maigres oliviers , l'as- 
pect des bois, des pâturages, des animaux en 
liberté, nous paraissait la nature hors de prison; 
le manque de mouvement du terrain était cor- 
rigé par l'aspect lointain des belles montagnes de 
Lucques. 

Nous assistâmes hier à une messa caiitata , dans 
la cathédrale, où l'archevêque officiait en personne. 
Immobile sur son siège épiscopal , le prélat a été 



MESS A PANTATA. l5l 

décoiffé dix fois , sa mitre enlevée et replacée sur 
sa tête, sans motif apparent, pendant que les 
prêtres marchaient processionnellement autour 
du chœur, en chantant l'office d'un ton nasal, 
qui faisait rire sous cape les enfants de choeur 
qui l'imitaient; à la fin le prélat a été déshabillé 
et rhabillé de pied en cap ; on lui a ôté ses robes 
€n les lui passant par-dessus la tète, et on lui 
en a remis d'autres de la même manière. La 
maigre musique de quelques violons, qui ne cou- 
vrait pas les battements de pied d'un maladroit 
maître de chapelle, s'est fait entendre pendant 
toutes ces cérémonies. Il n'y a pas eu un seul 
instant de tranquille recueillement, rien qui res- 
semblât à la prière, et qui inspirât ces sentiments 
religieux que les temples sont destinés à faire 
naître et à entretenir; c'était d'un bout à l'autre 
une pantomime musicale mal jouée, qui n'expri- 
mait rien. Sincèrement disposés à nous joindre de 
cœur au culte rendu à l'Etre suprême, dans quel- 
que communion que ce fût, ce n'était pas notre 
faute si ce culte, dégénérant en vaines cérémo- 
nies, substituait, aux impressions spirituelles, 
celles qui ne vont pas plus loin que les yeux. Au- 
jourd'hui nous avons assisté à la leçon d'un pro- 
fesseur de belles-lettres à l'université , lue d'un 
ton très déclamatoire avec une fort belle voix. 
Traitant du mérite comparatif de Virgile et du 
Tasse, le critique donnait à celui-ci l'avantage de 



l52 CHEVALIERS Dh S A I N T-ÉT lENiVE. 

la moralité, avantage qui ne t(înte guère les 
poètes. Milton fut l'objet des plus grands éloges. 
Ce professeur nous a paru éminemment doué de 
cette qualité , pour laquelle je me souviens qu'un 
juge était fort loué à Paris, savoir, d'un beau 
pJiysique. 

Il y avait ici autrefois des chevaliers de Saint- 
Étienne, créés par le grand duc Corne I, en com- 
mémoration d'une victoire remportée le jour de 
la fête du saint. Comme les chevaliers de Malte, 
ceux- ci se vouaient à la guerre contre les infi- 
dèles, et dans la première ferveur et pureté de 
leur zèle, comme eux, ils signalèrent leur cou- 
rase en maintes occasions. Les murs de leur cha- 
pelle, ainsi que ceux de leurs maisons, formant 
la place de Saint-Etienne, sont encore chargés 
de trophées de leurs victoires, ainsi que de ta- 
bleaux historiques qui y ont rapport. Trop riches 
pour que la révolution les épargnât, ils furent 
dépouillés de leurs propriétés et dispersés. C'était 
une injustice; mais la restauration de l'ordre, à 
laquelle on songe, ne réparerait pas cette injus- 
tice, et même ne restaurerait rien, puisque les 
propriétés sont aliénées, et que les chevaliers 
eux-mêmes sont morts. On ne ferait par- là que 
créer un ordre de chevalerie nouveau, et comme 
les circonstances, qui, dans le douzième siècle, 
motivèrent leur établissement, n'existent plus, 
ce serait une institution sans objet; à moins qu'au 



LES ?-ICi:URS. i53 

lieu de faire la guerre contre les Turcs, on ne 
chargeât les nouveaux chevaliers de la faire pour 
eux. 

Les propriétaires de terres, ici comme j^artout 
en Italie, n'afferment pas à rente fixe, mais amo- 
dient à moitié produit, ce qui a ses avantages et 
ses inconvénients. Le cultivateur à moitié pro- 
duit, ne jouissant pas de tout l'avantage des amé- 
liorations qui sont entièrement à ses frais, n'a 
pas le même motif d'en faire; mais, d'un autre 
côté , il ne court que la moitié des risques de 
mauvaise récolte. En dernière analyse, c'est un 
système qui ne stimule pas l'industrie au même 
degré que la rente fixe, et sous lequel la terre est 
moins productive (i); mais il en résulte l'avan- 
tage inestimable d'établir une communauté d'in- 
térêts entre le propriétaire et le cultivateur, des 
relations ordinairement bienveillantes, une sorte 
de surveillance paternelle, infiniment précieuse 
sous le point de vue moral et politique, et for- 
mant des liens sociaux entre la haute et la basse 
classe. Le dévouement extraordinaire des mé- 
tayers vendéens à leurs chefs propriétaires , n'au- 
rait pas eu lieu de la part de fermiers à rente 
fixe ; et nous ne voyons pas que les paysans ita- 

(i) Les meilleures teiTes, aux environs de Pise, qui pro- 
duisent deux ou trois récoltes dans l'année, valent cinq à 
sept louis les 6600 pieds carrés , ou environ 36 louis l'ar- 
pent de 40,000 pieds carrés. 



l54 LES MŒURS. 

liens aient répondu au signal qui leur était donné 
par la France et imité les excès de la révolution. 
Ils y étaient tellement peu disposés, que leur 
esprit, naturellement vif et bouffon, s'exhalait 
en bons mots de circonstance. Les galériens pour 
la vie portent un bonnet jaune , tandis que ce- 
lui des condamnés pour un temps limité est 
rouge : un paysan qui arrivait de la campagne , 
apercevant le bonnet rouge sur l'arbre de la li- 
berté , planté dans le milieu du marché , s'écria : 
fortuiia che non e giallol ( heureusement qu'il 
n'est pas jaune) et la plaisanterie eut un tel suc- 
cès, qu'il fallut mettre à bas arbre et bonnet. 
L'huile est un article de première nécessité en 
Italie; sous le règne impérial, il était une année 
devenu rare et cher : perche l'olio e cosi caro ? de- 
mandait un paysan, perc/iè, lui répondit un autre, 
hanno unto tanti re ed hanno fritto tante repuhhli- 
che{\)\ 

Les souvenirs de ce temps-là ont laissé ici peu 
de ressentiments dans les cœurs. L'on rend jus- 
tice aux soldats français, qui ne commirent pas 
de grands excès envers les habitants, mais au 
contraire se montrèrent souvent plus humains 
et plus justes que leurs officiers, dont les exac- 
tions étaient le sujet de leurs sarcasmes militaires. 

On ne connaît pas ici l'enseignement mutuel; 

(i) Pourquoi l'huile est-elle si chère? — Parce que l'on a 
oint tant de rois et fricassé tant de re'publiques. 



LES MOEURS. l55 

mais les enfants admis dans les nombreuses case 
di carità (maisons de charité), apprennent à lire 
et à écrire, et sont mis en apprentissage. On dit 
que tous les enfants présentés y sont reçus, ce 
qui, dans un pays déjà surchargé d'habitants, 
comme la multitude de mendiants le prouve , sert 
à en augmenter le nombre. Les curés de campa- 
gne enseignent la lecture et l'écriture à un petit 
nombre d'enfants, et reçoivent de leurs parents des 
présents d'œufs et de volailles. Les gens du peu- 
ple , dans les villes au moins , savent par cœur 
et récitent avec enthousiasme les passages favo- 
ris de leurs poètes, tels que la fuite d'Herminie 
dans la Gerusalemme du Tasse; la mort de Clo- 
rinda^ l'épisode d'Olindo et de Sofronîa; la cé- 
lèbre description de la sécheresse et de la pluie, 
la mort à'Argante , de VOrlando furioso ; ils ré- 
pètent la fuite à'^ngelica et quelques batailles. 
Mais Metastasio est leur poète favori; ils le chan- 
tent en chœur, et mettent le récitatif en dialogue. 
Le talent de l'improvisation n'est pas réservé à 
quelques personnes d'un esprit cultivé, mais se 
rencontre partout. Dans leurs moments d'hilarité 
et le verre à la main , les gens du peuple sont 
souvent inspirés; ils parlent alors en langage me^ 
sure et harmonieux pendant des heures entières 
sur des sujets accidentellement introduits; s'ar- 
rêtent-ils , d'autres reprennent le fil de leurs idées 
dans le même rhythme poétique. Ces récits fugitifs 



l56 LES MOEURS. 

ne soutiendraient pas l'examen critique à la lec- 
ture, et ceux mêmes des improvisateurs qui se 
distinguent le plus , eurent rarement du succès 
lorsqu'ils écrivirent. On assure que Métastase re- 
grettait de s'être jamais livré à l'improvisation, qui 
lui avait donné une certaine nés^lifirence de com- 

position difficile à surmonter. Madame F 

étrangère , mariée à un Italien , nous parlait de sa 
surprise, lorsqu'une fois, son mari, qu'elle n'avait 
jamais soupçonné d'être du nombre des inspirés, 
se mit tout-à-coup à improviser avec succès. On 
trouve cependant que cette faculté devient moins 
commune; de même que les autres traits caracté- 
ristiques, qui distinguaient les divers peuples de 
l'Europe, s'effacent tous les jours. 

Les étrangers se plaignent amèrement du 
manque de probité qui les rend dupes de tous 
les marchés qu'ils font. Les marchands surfont 
indignement, et même, après marché fait, ra- 
battent encore. L'on rabat cinquante pour cent 
sur un compte d'apothicaire, c'est une chose re- 
çue ; mais les Anglais prennent tous les comptes 
pour des comptes d'apothicaires, vont trop loin 
et se font appeler ladri^ par ceux mêmes qui sont 
fort aises d'avoir leur pratique. La noblesse elle- 
même fait des choses qui ne sont pas nobles : par 
exemple, le théâtre appartient à une compagnie de 
nobles Pisans qui en sont les directeurs; et quel- 
ques-uns d'entre eux, à ce que l'on assure, jouent 



CHAPEAUX DE PAILLE. 1 5'] 

à l'orchestre. Il arrive souvent qu'à la porte on 
demande à un étranger le double du prix ordi- 
naire, et (îe ce qu'un homme du pays aurait payé. 
Je ne pouvais d'abord le croire, mais je m'en suis 
assuré; ils disent que comme le théâtre est leur 
propriété, ils ont droit de se faire payer le plus 
qu'ils peuvent. Ces nobles ont des relations fami- 
lières avec la classe moyenne, mais ne la reçoi- 
vent pas chez eux, c'est-à-dire dans leur casino. 

A notre retour de Pise à Florence, nous eûmes 
occasion de voir les manufacturières de chapeaux 
de paille à l'ouvrage. Presque toutes les femmes 
étaient ainsi employées, La paille dont elles se 
servaient n'était pas entière, mais coupée en 
morceaux de sept à huit pouces réunis, je ne sais 
comment, en masses arrondies, d'où les femmes 
tirent les brins qu'elles tressent en marchant, 
avec une dextérité et une rapidité admirables. 
Cette paille est le produit d'une culture spéciale, 
provenant du blé, semé serré dans un mauvais 
terrain, et coupé avant sa maturité. La plante 
étiolée devient ainsi longue et menue comme 
il la faut. Les hommes tressent aussi, non de la 
paille , mais des joncs dont ils font des nattes. 

L'imperfection remarquable de la charrue et 
des autres instruments aratoires du Val d'Arno , 
montre au moins l'excellence du sol qui n'en 
exige pas de meilleurs. 

Nous avons couché à Ancisa^ six lieues plus 



l58 ANCISA. 

loin qne Florence, sur la route de Rome. Cette 
route suit le Val d'Arno supérieur, plus fertile et 
moins pittoresque encore que le Val d'Arno infé- 
rieur, sans autre verdure que celle de l'olivier; 
sans ombrage, excepté celui du cyprès autour de 
quelques maisons de campagne. On connaît les 
beautés de la Vallombrosa^ peu éloignée du Val 
d'Arno, son amphithéâtre de forets, ses cascades; 
mais ce sont les ouvrages de l'homme que j'accuse 
ici, et non ceux de la nature, qui sans doute se- 
rait partout belle en Italie, si on ne la contrariait 
pas. 

En dépit de nos résolutions, de ne pas voyager 
après le coucher du soleil, il était minuit le se- 
cond jour, lorsque nous arrivâmes à une maison 
appellée Casa del piano, où il entrait dans les plans 
de notre carrière de nous faire coucher: nous 
frappâmes long-temps avant que les gens de la 
maison voulussent se lever , et ils n'ouvrirent 
qu'après nous avoir bien examinés d'une fenêtre. 
La lune, depuis quelques heures, éclairait un pay- 
sage alpestre, composé de rochers et de beaux 
châtaigniers dans l'état où Salvator Rosa aimait à 
les peindre, creusés jusqu'au cœur par les années 
et déchirés par la tempête. Loin au-dessous de 
nous à droite, brillait la tranquille surface des 
eaux d'un grand lac (Trasimène). Pendant que la 
servante de Casa del piano faisait des lits, on lui 
adressa quelques mots sur les beautés du pays; 



MARAIS DU VAL DE LA CHIANA. 1 Sq 

mais secouant la tète d'un air tristement expres- 
sif, elle se borna à dire que la semaine dernière 
on avait dévalisé des voyageurs précisément à l'en- 
droit que nous admirions tant. Cette maison est 
située sur le champ de bataille où Annibal fit un 
si grand carnage des Romains. Le ruisseau qui 
coule auprès s'appelle Sanguine tto ^ et en labou- 
rant on trouve encore des ossements , des bagues, 
des médailles, des fragments de fer et de cuivre. 
Un hameau des environs porte le nom à'Ossaia. 
Dans le milieu du jour nous avions passé par 
Arezzo , ville saccagée par Bonaparte , et nous 
suivîmes dans sa longueur la célèbre vallée de 
la Chianu^ qui fut autrefois un marais pestilen- 
tiel. En iSaS, un des Médicis, qui devint ensuite 
pape, sous le nom de Clément VII, entreprit de 
le dessécher. Les travaux, suspendus pendant les 
troubles de ce temps-là, furent repris en i55i, 
et continués avec peu d'interruption pendant les 
dernières oJôÇ) années. Ce fut le savant Torricelli 
qui , le premier , imagina de dessécher les marais 
en les inondant, c'est-à-dire d'élever peu à peu 
leur niveau en retenant les eaux pour leur faire 
déposer leur limon. Dans certaines saisons, les 
torrents qui descendent de l'Apennin charrient 
de trois à neuf parties de terre sur cent parties 
d'eau, et le dépôt est obtenu en moins de 48 
heures. Le niveau général a été ainsi élevé de 
quatre braccie (7a huit pieds ) dans le cours de 



j6o lac trasimène. 

trois siècles, et l'on estime la quantité de terre, 
et d'excellente terre , ainsi obtenue, à 867,000 
mètres cubes. Il est difficile de concevoir com- 
ment la mince couche de terre qui recouvre 
cette partie de l'Apennin a pu y suffire. Le 
pavé d'une route romaine , que l'on aperçoit le 
long de cette vallée, impraticable en iSaj, mon- 
tre qu'elle ne l'avait pas toujours été ; mais l'on 
sait pourtant, que du temps des Romains, l'air en 
était moins salubre qu'à présent. Cette méthode 
ingénieuse, d'obtenir de la terre en parquant l'eau, 
a depuis été mise en pratique dans le Bolonais de 
l'autre côté de l'Apennin. 

Dès la pointe du jour, nous poursuivîmes notre 
route le long du lac Trasimène. Il est bordé d'a- 
loës, de figuiers et d'arbres forestiers couverts de 
lierre et de vignes sauvages , qui croissent parmi 
les rochers ; mais les vapeurs de la nuit, que le 
soleil ^'avait pas encore dissipées, cachaient la 
rive opposée. Laissant le lac à notre droite, nous 
arrivâmes bientôt à un misérable village de pê- 
cheurs i^roricelld) ^ sur la frontière des Etats de 
l'Église; l'air y était infect, et les habitants de fort 
mauvaise mine. Les hommes avaient l'air de ban- 
dits, et leurs compagnes étaient plus repoussantes 
encore, quoique les très-jeunes filles fussent en 
général jolies, La beauté, en Italie, est un apanage 
naturel que les habitudes de la vie et le soleil 
détruisent fort vite. 



PERUGIA. l6l 

Après Torricella^ la route s'enfonçant dans les 
montagnes, on découvrait sur leurs sommets les 
plus escarpés , des villes fortifiées à l'antique, Pul- 
ciano^Corciano^etc. : c'étaient des groupes de cou- 
vents, d'églises, de châteaux et de chaumières, 
dans une enceinte de murs crénelés et flanqués 
de tours, dont le profil pittoresque se dessinait 
hardiment sur l'azur d'un ciel sans nuage. La 
plupartdes tours étaient percées, au sommet, d'une 
ouverture longitudinale, comme la tête d'une ai- 
guille. Sur ce plateau élevé, des chênes avaient 
succédé aux oliviers; mais on y trouvait pourtant, 
comme partout en Italie, des raisins excellents 
ainsi que du mauvais vin. De ces hauteurs, la 
route, après nous avoir fait descendre dans la 
plaine , est soudainement remontée à Perugia 
pour redescendre encore brusquement, La vue 
dont on jouit de Perugia , quoique chèrement 
achetée, vaut presque la peine d'y monter. Elle 
s'étend sur un vaste pays, dont la surface variée 
se perd dans le vague bleuâtre de Thorison. Cette 
ville antique contient vingt mille habitants; elle 
possède une université, force couvents et maintes 
académies, qui sont des lieux, où de prétendus 
poètes se réunissent pour se lire réciproquement 
leurs vers et se louer outre mesure. En 1798, 
l'armée de Bonaparte débusqua les moines, et 
enleva les tableaux (la plupart du Pérugin, né 
dans ce lieu) , ainsi que les chandeliers d'argent. 
I. j i 



102 SAINT-FRANÇOIS d'aSSISE. 

Les tableaux sont revenus, de même que les 
moines , mais non le métal. La magnifique pers- 
pective , déjà décrite , est tout ce que nous avons 
vu de Perugia, pendant l'heure qu'on nous y a 
fait passer à attendre le visa de nos passeports; 
formalité qui coûte beaucoup de temps et d'ar- 
gent aux voyageurs sans remplir son but osten- 
sible , puisque tous les voyageurs trouvent moyen 
de se procurer un passeport , et que ceux des sus- 
pects sont les mieux en règle. Cette ville, l'une 
des plus considérables de l'Etrurie, et dont l'anti- 
quité est beaucoup plus reculée que celle de 
Rome, lui résista long-temps. Elle défia Annibal, 
et soutint un siège de sept ans pendant les guerres 
des Gotlis. Un de ses capitaines , appelle Forte- 
Braccio , marcha sur Rome en 1417 et la prit. 

Le Tibre, que nous traversâmes sur un pont 
de pierre, de six à sept arches, bientôt après Pe- 
rugia, nous parut plus large, plus rapide et 
moins trouble que nous ne nous y attendions. 
Trois lieues plus loin , sur le penchant d'une mon- 
tagne escarpée, une longue ligne d'aqueducs, 
de colonnes, de temples, de murs crénelés , nous 
annonça Assisi^ le lieu de la naissance de Saint- 
François d'Assise. Au pied de la montagne s'élève 
une belle et vaste église, qui renferme sous son 
dôme une vieille petite chapelle , dédiée à la Ma- 
dona degll angeli où , de son vivant, Saint-Fran- 
çois venait prier. La belle église est l'enveloppe , 



Assisr. i63 

ou si l'on veut , la maison de cette masure. Nous 
trouvâmes les moines marchant en procession 
autour de la petite chapelle. Leurs pas solennels, 
leurs génuflexions, leurs chants, l'encens qui fu- 
mait, je ne sais quoi dans ces vaines cérémonies, 
nous causait une émotion involontaire; en se 
trouvant ainsi la dupe d'une sorte de sensibilité 
erronée , on éprouve un peu de honte mêlée de 
quelque plaisir. Une foule incroyable de men- 
diants infestait ce lieu saint, et l'on aurait cru 
que tous les borgnes, tous les boiteux, tous les 
visages faméliques, tous les spectres ambulants 
de l'Italie, s'y étaient donné rendez-vous. 11 y 
eut ici, en 1802, à l'occasion d'une grande fête, 
dix personnes écrasées dans la foule, et il nous 
vint dans l'esprit que tous ces misérables éclopés 
pouvaient bien être ceux qui, aux dépens de 
quelques membres, avaient survécu à ce jour 
fatal. Tout le reste de la route jusqu'à Foligno 
longe la base de l'Apennin, ombragée de beaux 
arbres, parmi lesquels on aperçoit des maisons 
de bonne apparence. Des charrues de Lois , 
comme dans le Fal d'Arno , divisaient sans peine 
le sol meuble de la vallée, qui ne semblait pas 
demander un meilleur instrument, et les bestiaux 
étaient des plus belles espèces; mais, malgré ces 
signes de prospérité, la mendicité et la difformité , 
sous leurs aspects les plus dégouttants, semblaient 
nous poursuivre. Plusieurs des postillons qui 

j I. 



l64 SPOLETTE. CLITUMNUS, 

nous ont menés, dans le cours de la journée, 
avaient les genoux cagneux, conformation fâ- 
cheuse pour un cavalier; et nous avons aussi 
compté deux bossus et un borgne. 

Terni^ 28 novembre. Aussitôt que l'épais brouil- 
lard du matin eut commencé à céder à l'in- 
fluence tardive des rayons du soleil dans cette 
saison avancée, nous découvrîmes , sur une mon- 
tagne , la ville de Spolette , dans toute la dignité 
de ses antiques tours et murailles, de ses châ- 
teaux, de ses couvents, de ses églises; un pont 
hardiment jeté sur un précipice lui servait d'en- 
trée, et les maisons, sans doute très-resserrées, 
paraissaient toutes surmontées d'un belvédère 
pour jouir d'un peu d'air et de vue. Non loin de 
là, l'antique Clitumnus jaillissait tout entier de la 
terre ; comme du temps de Virgile , les Romains 
trouveraient encore sur ses bords des génisses 
blanches pour les sacrifices; leur race, encore 
sans mélange, a pu traverser les siècles, au mi- 
lieu des invasions de barbares, des guerres civiles, 
de la famine, sans périr ou s'éloigner des mêmes 
lieux, sans se mêler à d'autres races, sans changer 
de couleur, tandis qu'aucune race humaine ne 
s'est conservée pure. Avec tous ces beaux trou- 
peaux le lait manque dans le pays , ainsi que lès 
légumes ; notre hôte à Terni l'attribuait à la 
proximité des montagnes, et n'a pas voulu croire 
que ce fût à cause de la paresse des habitants. Il 



CASCADE DE TERNI. l65 

était de si bonne heure , lorsque nous arrivâmes 
à Terni ^ que nous pûmes, dès le soir même, aller 
voir la célèbre cascade qui porte son nom. On 
monte long-temps, pour arriver au lieu de la chute, 
par un beau chemin dont les voyageurs sont 
redevables au pape Lambertini , qui le fit cons- 
truire à grands frais , il y a soixante-et-dix ans. 
Cette route passe à travers un village , entouré 
de murs, qu'habitent des mendiants, et rien que 
des mendiants, si ce n'est des voleurs. Nous les 
vîmes sortir en essaims de leurs étroites et som- 
bres ruelles ; les femmes et les enfants couverts 
de haillons, et criant de concert tanto Jame , 
tandis que les hommes faisaient l'arrière-garde , 
enveloppés de leurs grands manteaux bruns, le 
chapeau pointu, orné d'une plume rouge, enfoncé 
sur les yeux, et ne laissant voir de leur visage 
qu'une barbe de quinze jours. Étant à pied, il 
n'y avait pas moyen d'échapper; et, ainsi escortés, 
nous traversâmes au-delà du village une verte 
pelouse, qui nous conduisit au bord du Velino, 
torrent large et rapide, creusé de mains d'hommes, 
mais que le ciseau de vingt siècles a rendu à la 
nature; l'on ne se douterait pas que son lit ro- 
cailleux fût artificiel. Cicéron nous apprend qu'un 
simple particulier fit creuser ce canal, qui a plus 
de cinq cents toises de longueur, à travers les 
rochers, pour dessécher le sol de sa maison de 
campagne. Avant l'invention de la poudre à ca- 



l66 CASCADE DE TEIlIfl. 

non, c'était un immense travail. Toujours serrés 
de plus près par notre régiment de gueux, dont 
le nombre et les cris devenaient inquiétants, 
nous entrâmes en pourparler, et il fut convenu, 
que s'ils voulaient retourner au village, et y 
attendre notre retour, ils recevraient ce que nous 
avions à donner, qu'autrement ils n'auraient rien; 
dès-lors ils se bornèrent à nous observer de loin. 
Rien de plus grand et de meilleur goût que la 
chute du Velino, appelée cascade de Terni, et 
par les Italiens , cascata délie marmore; le volume 
d'eau et sa hauteur, la couleur des rochers et 
leur forme , tout y est pittoresque. Ces rochers 
sont parfaitement noirs, et la bizarrerie de leur 
configuration est encore rehaussée par d'abon- 
dantes incrustations calcaires ; le beau vert de la 
mousse, perpétuellement humectée, le rouge vif 
des feuilles, que l'hiver n'avait pas encore fait 
tomber, la hauteur des montagnes derrière la 
chute, et la profondeur devant elle , le bleu vague 
du lointain , les cimes neigeuses de l'Apennin, 
composaient un tableau parfait ; et l'idée qu'un 
simple particulier de Rome antique en avait créé 
tout le premier plan, à coups de marteaux, y 
ajoutait un certain prestige. 

Il n'y avait pas long-temps que nous avions 
pris congé de nos formidables gueux, lorsqu'à 
mi-côte nous nous trouvâmes assaillis de nouveau 
par un détachement qui se prétendait étranger 



ARBRES ÉTERNELS. 1G7 

au traité que nous avions fait en haut, mais qui, 
par la connaissance qu'ils en avaient, faisaient 
assez voir qu'ils y avaient participé. Parmi eux on 
voyait un paysan, de qui nous avions acheté des 
raisins, pour le paiement desquels il nous avait 
changé un écu, maintenant dans sa poche; et 
l'effronté n'en criait pas moins tanto famé comme 
les autres. 

Le penchant de la montagne est planté de très 
vieux oliviers, et ayant demandé à un paysan que 
nous rencontrâmes, quelle était la durée ordi- 
naire de cet arbre , il répondit : vive sempre , 
sempre (il vit toujours, toujours), ce qui est 
moins exagéré qu'il ne semble , puisque l'on 
montre des oliviers dont l'existence connue re- 
monte à dix siècles , et qui pourraient bien avoir 
été plantés par les Romains; différents des ani- 
maux, les arbres n'usent pas leurs organes, car 
il leur en vient de nouveaux chaque année, et il 
n'y a par conséquent aucune cause de mort inhé- 
rente à leur nature. La nouvelle couche de fibres 
et de vaisseaux, qui chaque printemps se forme 
autour du tronc, suffit à l'existence de l'arbre, et 
les anciennes couches qui forment le vieux bois 
peuvent périr, l'arbre peut devenir creux, sans 
cesser de vivre. Ces cercles concentriques qu'un 
arbre coupé présente, et qui indiquent le nombre 
de ses années, sont autant de générations suc- 
cessives, comme chaque bouton du printemps 



lG8 ARBRES ÉTERNELS. 

est un enfant nouveau né; mais ces générations 
anciennes, ces ancêtres du jeune bois, loin de 
mourir et d'être rendus à la poussière des êtres, 
comme les générations d'animaux, servent long- 
temps d'appui à leurs enfants, et de pilier sur le- 
quel leur faiblesse repose; un arbre creusé par 
les années qui se rompt et meurt, à ce que l'on 
croit, de vieillesse, est dans le fait un arbre trop 
jeune pour se soutenir sans le secours dont il a 
été accidentellement privé. Si l'on bâtissait un 
pillier en maçonnerie dans l'intérieur d'un arbre 
creux, il vivrait à jamais. La mort pour les 
arbres n'est qu'un accident. 

Les vieux oliviers deviennent ordinairement 
tout-à-fait creux ; leur écorce, contournée en spi- 
rale, recouvre le tambour vide du tronc, qui re- 
pose, non sur la terre immédiatement, mais sur 
trois ou quatre pieds qui en sortent et sont éga- 
lement contournés en spirale. On peut dire que 
le tronc de l'olivier est aussi pittoresque que son 
feuillage l'est peu. Cet arbre se multiplie de bou- 
ture très -facilement, surtout lorsqu'un peu de 
vieux bois adlière à la jeune brandie. Il n'exige pas 
beaucoup de soins ; un peu de fumier de mouton 
ou de cheval autour de sa racine, suffit pour en 
obtenir un revenu annuel d'environ deux scudi , 
ou onze francs. 

Monterosi, i[\ novembre. La vallée de Nar, le 
long de laquelle nous avons continué notre route, 



ASSASSINS, lG() 

est fort belle, et les voleurs qui s'y montrent quel- 
quefois n'otent rien à son mérite pittoresque ; 
que seraient les paysages de Salvator, sans ces 
banditn Tout récemment on a arrêté deux 
voitures, entre Narni et Otricoli, et notre pos- 
tillon, qui menait l'une d'elles, nous a raconté 
toutes les circonstances de ce vol, ainsi que celles 
du meurtre du corriere d'un cardinal par celui 
d'une princesse (la princesse de Galles) à la suite 
d'une querelle à l'auberge. L'assassin est en pri- 
son , mais tout le monde dit que cinquante sequins 
le tireront cV affaire^ et voilà le mal. Un mauvais 
sujet de plus ou de moins dans le monde, où il y 
en a tant, importe peu; mais cette opinion géné- 
rale de l'impunité, assurée à tout homme qui a de 
l'argent ou des protections , est fatale à la morale 
publique et à la sûreté individuelle. 

C'est ici qu'on voyait autrefois cette foret Ci- 
minia que les Romains ont décrite comme plus 
horrible et plus impénétrable que celles de la Ger- 
manie; quelques groupes obscurs de chênes verds 
sur ime vaste bruyère sont tout ce qu'il en reste, 
et les fragments de colonnes, que nous crûmes 
apercevoir sur un monticule à droite, doivent 
appartenir à une époque moins reculée. L'on 
entre à Civittà Castellana par un pont très-élevé 
sur la Triglia. Une pierre que je laissai tomber 
fut quatre secondes avant de frapper la surface 
de l'eau, ce qui donnerait 240 pieds. Ici les rochers 



lyo ROME. 

cessent d'être calcaires, et le basalte se montre 
d'un rouge noirâtre, très-dur quoique poreux, 
et parsemé de spath qui forme des points blancs. 
La route est pavée de ce basalte. Bientôt après 
CUnttà Castella/ia , l'air devient malsain quoique le 
sol soit encore élevé et sec, mais on est entré dans 
la région volcanique que les disciples de Hutton 
appelleraient vulcanique; il n'y a pas d'autre cause 
apparente du mauvais air. Monterosi^ où nous 
couchons, est le dernier endroit où l'on puisse 
passer la nuit avant de traverser le désert de dix 
à douze lieues qui nous sépare de Rome. 

Ptome. La vaste plaine dans le milieu de laquelle 
cette antique cité s'élève est inhabitée et inhabi- 
table à moins de s'exposer au risque imminent 
de prendre une tièvre tierce violente, qui par sa 
longue durée devient souvent mortelle. Cette 
plaine n'est point sans mouvement de terrain , elle 
est au contraire variée et agréable; le sol, sablon- 
neux mais fertile, est cultivé dans quelques en- 
tlroits et produit du blé en abondance. Tout le 
reste est couvert de verds pâturages qui, pen- 
dant six mois de l'année , nourrissent de nom- 
breux troupeaux envoyés à la montagne en été. 
On voit très peu d'endroits marécageux, et les 
ruisseaux qui descendent des montagnes coulent 
rapidement vers le Tibre. Quelques monticules 
éboulés laissent à découvert des couches alterna- 
lives de basalte, de sable mêlé de coquillages, et 



ROME. l'JF 

dans quelques endroits de terre végétale. On 
voyait dispersées dans la plaine plusieurs granges 
spacieuses où les moissons sont déposées, mais 
seulement deux maisons solitaires pour la poste, 
dont les habitants avaient Tair bien malades. La 
route, d ailleurs plus fréquentée que celle des en- 
virons de Paris, était couverte de voyageurs et de 
paysans transportant leurs productions au mar- 
ché. A la fin nous aperçûmes à l'horison un 
dôme et sa croix; c'était Saint- Pierre ! c'était 
Rome ! et pendant plus d'une heure cet objet 
nous occupa exclusivement. Il pleuvait à sceaux, 
lorsque nous arrivâmes à la porte del Popolo , où 
les pourparlers avec les gens de la douane , l'im- 
patience des postillons fiévreux trempés de pluie 
et quelque incertitude sur le lieu du logement 
qui nous était préparé, détournèrent à tel point le 
cours élevé de nos pensées, que notre entrée 
dans la cité éternelle se fit à peu près de la 
manière dont, en semblables circonstances, elle 
se serait faite dans une ville ordinaire; livrés 
comme nous l'étions à des soins vulgaires, entiè- 
rement étrangers aux impressions qui les avaient 
précédées. Mais étant maintenant depuis quinze 
jours à Rome et ayant plus d'une fois passé la 
porte del Popolo , bâtie sur les dessins de Michel- 
Ange, nous pouvons en conscience louer, comme 
tout le monde , son architecture , l'obélisque égyp- 
tien , les deux églises symétriques et les deux rues 



J"]"! EOME. 

divergentes. Au reste il n'y a clans tout cela rien 
qui caractérise Rome et que l'on ne pût voir 
ailleurs, réflexion qui se présente souvent ici. 
JRoma antica est cachée par Roina moderna , qui 
elle-même est peu différente d'une autre ville; et 
loin que les sept montagnes frappent la vue , on 
ne les découvrirait pas sans guide (i). 

Il serait mieux sans doute de voir et d'étudier 
Home d'après un certain plan, et suivant les rè- 
gles; mais dans notre impatience, nous n'en sui- 
vîmes aucun , et quoique les antiquités dussent 
peut-être attirer l'attention avant tout, Saint- 
Pierre se trouve le premier objet inscrit dans le 
journal de nos opérations. Les nombreuses gra- 
vures de cet édifice célèbre mettent tout le 
monde à même de juger de son architecture 
sans avoir été à Rome. La façade présente quatre 
rangées de neuf fenêtres en y comprenant l'at- 
tique en haut et l'entresol en bas. Un pesant bal- 
con , appelé la Loge des Bénédictions, coupe à 
mi-hauteur le péristile corinthien de la façade. 
Enfin , le premier temple de l'Europe se trouve 
avoir le caractère trivial d'un bâtiment d'habita- 
tion. Au-dessus de l'attique, on voit rangées en 
lignes treize statues colossales et une horloge à 

(i) Ces montagnes sont au nombre de neuf : deux d'entre 
elles ne faisaient pas partie de Rome antiqvie , et , parmi 
les sept autres ^ plusieurs sont hors des quartiers habités 
de Rome moderne. 



HOME. l'j'5 

cadran rouge, colossal aussi, aux deux coins de 
la façade. La place , ou plutôt l'avenue de Saint- 
Pierre, qui a près de mille pieds de longueur, se 
compose d'un portique à quatre rangs de co- 
lonnes disposé semi-circulairement de chaque 
côté de la place, et cet accessoire est infiniment 
plus beau que l'objet principal; il fait surtout 
un meilleur effet que dans les gravures où il 
est représenté. Ces deux portiques sont chacun 
composés de quatre rangs de colonnes, formant 
trois divisions; celle du milieu est assez large 
pour deux voitures de front. Un obélisque égyp- 
tien, de 124 pieds de hauteur (i), s'élève au mi- 
lieu de la place ; il a de chaque côté une fontaine 
jaillissante. L'ensemble est admirable, et je ne 
crois pas que l'antiquité offrît rien de compara- 
ble. Quant au célèbre dôme de Saint-Pierre , trop 
loin derrière la façade , il semble à peine lui ap- 
partenir. En montant les escaliers qui servent de 
base à l'édifice, on est étonné de la grandeur et de 



(i) Il fut apporté d'HéliopoIis du temps de Ne'i'on et 
placé dans son jardin du Vatican , où, seul d'entre tous les 
autres obélisques, il resta debout pendant les désordres 
du moyen âge. Le transport de cette énorme niasse de 
granit , dans l'année i586, du lieu où il était à celui où il 
est à présent, c'est-à-dire, à la distance de deux ou trois cents 
mètres, coûta environ 260,000 francs de France , somme 
égale à six fois sa valeur actuelle , ce qui peut donner 
quelque idée des frais énormes du transport d'Egypte à 
Rome. 



1^4 SAINT-PIERRE. 

la beauté des huit colonnes d'ordre corinthien de 
la façade; elles ont huit pieds trois pouces de 
diamètre, et quatre-vingt-huit pieds de hauteur, 
et le portique, derrière ces colonnes, semble à lui 
seul aussi grand que beaucoup d'églises. On ra- 
conte à ce sujet qu'un étranger, voyant pour la 
première fois cette antichambre de Saint-Pierre , 
et la prenant pour le temple lui-même, remarqua 
qu'il avait entendu vanter la justesse de ses pro- 
portions, qui diminuait le sentiment de la gran- 
deur, mais que, pour lui, il n'en était pas moins 
frappé ! 

Notre guide sotdeva un coin du pesant rideau 
qui sert de porte au temple, et nous nous trou- 
vâmes dans son intérieur , tout de marbre et d'or, 
et resplendissant de lumière , car les rayons du 
soleil y pénètrent du matin au soir à travers ses 
nombreuses fenêtres. L'on voyait de loin, au point 
d'intersection des bras de la croix, et sous la cou- 
pole, le célèbre baldaquin de bronze, qui couvre 
le maître-autel, entouré de lampes ardentes sur 
leurs pieds d'or. En avançant, on vous montre, 
gravées sur le pavé de marbre, les mesures respec- 
tives des différentes cathédrales d'Europe, toutes 
beaucoup plus courtes que Saint-Pierre; c'est 
Saint-Paul de Londres qui en approche le plus, 
et il a I02 pieds de moins. De partout dans l'é- 
glise, on voit inscrits en caractères gigantesques, 
sur la frise du dôme, ces mots du texte sacré dont 



SAINT-PIERRE. I-yD 

on a fait un ambitieux calembourg : T\i es Petrus^ 
et sape?' hanc petram œdijîcaho Ecclesiam ineam ; 
et tibi daho chwes regni cœlorum ! Dix-sept grandes 
fenêtres carrées , distribuées à l'entour du dôme 
au-dessus de la frise, jettent tant de lumière sur 
sa partie concave , sur le calembourg , sur les 
grandes figures en mosaïque du fond de la cou- 
pole et sur les plus petits détails, que l'effet de 
leur effrayante élévation (820 pieds), quelque 
grand qu'il soit, est cependant moindre qu'il n'au- 
rait été (i), si ces fenêtres placées en dehors du 
dôme n'eussent pas été visibles de l'intérieur; et 
si les vitres en étaient bleues, l'effet de l'élévation 
en serait bien augmenté. Le baldaquin de bronze, 
placé sous cette coupole, a 86 pieds de hauteur, 
ce qui est précisément celle de la colonnade du 
Louvre à Paris; et cependant, l'on dirait un de 
ces petits meubles de salon, que Ton pousse dans 
un coin où ils restent inaperçus. Les quatre co- 
lonnes de bronze du baldaquin, malgré l'absur- 

(i) Voici comme s'exprime l'auteur de Corinne sur l'ef- 
fet dont il est ici question : « Ce dôme, en le considérant, 
même d'en-bas , fait e'prouver un sentiment de terreur : 
on croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce 
qui est au-delà d'une certaine proportion cause à l'homme, 
à la cre'ature bornée , un invincible effroi. Ce que nous 
connaissons est aussi inexplicable que finconnu ; mais 
nous avons , pour ainsi dire^ pratiqué notre obscurité ha- 
bituelle , tandis que de nouveaux mystères nous épouvan- 
tent. » 



J76 SAINT-PIERRE. 

dite de la forme spirale , sont fort belles. Il est 
fâcheux que, pour les faire , le plus précieux mo- 
nument de l'antiquité, le Panthéon , ait été dé- 
pouillé du métal qui le couvrait, et que le spolia- 
teur soit Michel-Ange. Une antique statue , le 
Giove capitoUno en bronze, fut également mise au 
creuset et transformée en une mauvaise statue 
colossale de Saint-Pierre, que l'on voit assis dans 
sa niche non loin du baldaquin. Les fidèles vien- 
nent dévotement baiser du matin au soir le gros 
doigt du pied de l'apôtre, qui se trouve usé d'un 
demi-pouce par les applications ferventes de tant 
de lèvres dévotes, répétées depuis trois siècles. Le 
long des ailes de la croisée , on lit sur des confes- 
sionaux les inscriptions suivantes; Pro gallica 
lingiia. — Pro Hispania. — Pro Ingiiilterra. — 
Pro Italia^ etc; qui servent de guide aux fidèles 
étrangers, cherchant l'absolution de leurs péchés. 
Nous avions remarqué en entrant une femme à 
genoux devant un de ces confessionaux, et une 
heure après elle y était encore, lorsqu'une longue 
baguette blanche, sortant du sombre guichet, 
toucha la pécheresse, qui, se levant aussitôt, 
ajusta son grand voile et disparut, soulagée d'un 
pesant fardeau et à même de recommencer. 

D'innombrables statues et des monuments de 
toute espèce, en bronze, en marbre, en porphyre, 
en albâtre, par Bernini, par Michel-Ange, par 
Canova, peuplent la vaste nef, mais n'y font pas 



SAINT-PIF.RRE DE ROME. ^>J'^J 

foule, et dans les bas côtés, les murs sont décorés 
de copies en mosaïque des tableaux des plus 
grands maîtres, sans un seul tableau à l'huile. Si 
j'étais pape, il me semble que je voudrais signaler 
mon bon goût en faisant appliquer une couche 
de grisaille, d'un bout à l'autre de Saint-Pierre, 
sur les marbres variés et les dorures; à la dé- 
trempe pourtant, afin que mon successeur, in- 
faillible aussi bien que moi pendant sa vie, pût, 
s'il lui plaisait, rendre à la basilique son premier 
éclat. Je murerais ensuite au moins les trois quarts 
des fenêtres et peindrais les autres d'une couleur 
chaude et transparente. On ignore, en Italie, l'ef- 
fet de ce dini religions ligJit ( clair - obscur reli- 
gieux ) qui fait le charme des églises gothiques 
du douzième siècle en Angleterre. Je dois dire que, 
quoique Saint-Pierre paraisse au premier coup- 
d'œil tout marbre et tout or, ses parois sont, par 
intervalles , composées de briques grisâtres dont 
le ton homogène est bien plus favorable à la gran- 
deur que le bariolage des marbres divers. Dans 
mes fréquentes visites à Saint-Pierre, je l'ai tou- 
jours trouvé plus grand, plus majestueux et plus 
beau, après le coucher du soleil que dans le jour. 
L'on est surpris de l'uniformité de température 
qui règne dans ce grand vaisseau , où la chaleur 
et le froid des saisons se confondent et se neu- 
tralisent comme dans les souterrains profonds. 
J'ai déjà dit ce que je pensais de la façade de Saint- 

I. 12 



178 SAINT-PIERRE DE ROME. 

Pierre : c'est celle d'un palais plutôt que d'une 
église; mais comme palais, la façade du Louvre à 
Paris lui est très supérieure; comme temple, je 
préfère celle de l'église de Saint-Paul à Londres. 
L'immensité même de l'intérieur , trop éclairé 
et de trop de côtés, est tellement déguisée et son 
effet affaibli par la bigarrure des couleurs , par 
l'éclat de la dorure et la multiplicité des détails, 
que j'aime mieux l'effet du panthéon des jacobins 
à Paris (Sainte Geneviève) parce qu'il est simple 
et sombre, et que l'œil n'embrasse que des formes 
sans couleurs. Je supplie mes lecteurs de ne pas 
se hâter de crier au sacrilège; car Michel-Ange 
dont le nom se rattache , on ne sait trop pourquoi, 
à ce célèbre édifice, n'a eu aucune part au dessin 
de la façade, et en a eu fort peu au plan général. 
Il fut commencé en i45o par un architecte ap- 
pelé Rosellini, qui ne fit guère qu'en poser les 
fondations; cinquante ans après, Bramante des- 
sina le dôme qui devait s'élever au point d'inter- 
section de la croix latine. Après sa mort, d'autres 
architectes changèrent la croix latine en croix 
grecque, puis revinrent à la croix latine, et ce 
ne fut qu'un demi-siècle après, sous le pape Paul 
III, que Michel -Ange adopta le dôme de Bra- 
mante, mais avec la croix grecque au lieu de la 
latine. On rapporte que IMichel-Ange s'était vanté 
qu'il placerait le Panthéon sur le sommet de Saint- 
Pierre; mais le dôme de Saint-Pierre ressemble 



SAIIVT-PIERRE DE HOME. I -q 

aussi peu au Panthéon, que deux choses de même 
nature peuvent se ressembler; et d'ailleurs, c'est 
Bramante et non Michel-Ange, qui le premier avait 
imaginé de placer ce dôme où il est. Au reste il 
est vrai que, pour l'exécution de ce plan, on sui- 
vit les instructions que celui-ci avait laissées par 
écrit. L'architecte , reconnu pour très-médiocre , 
qui mit la dernière main à ce grand ouvrage, fut 
Carlo Maderno. Douze architectes principaux v 
ont travaillé successivement, sous le pontificat de 
dix-neuf papes. Je voudrais rendre à Saint-Pierre 
tous les honneurs qui peuvent lui être dus ; mais, 
comme on voit , le nom de ]VIichel-Ange ne sau- 
rait y contribuer beaucoup. Dans les intervalles 
des piliers qvii séparent la nef des bas-côtés, on 
trouve , de chaque côté , vingt-quatre statues co- 
lossales, représentant les pères de l'Église, dont la 
pose est uniformément affectée , et dont les dra- 
peries, chiffonnées dans tous les sens, manquent 
absolument de cette simplicité qui caractérise l'an- 
tique. On rapporte à ce sujet un dialogue épi- 
grammatique entre l'un des nombreux architectes 
de Saint-Pierre et l'un de ses nombreux sculpteurs : 
« Qu'est-ce qui agite ainsi les draperies de tes fi- 
gures ? demandait l'un. — Le vent qui passe à tra- 
vers les fentes de tes murs, répondait l'autre. » 
Mais les draperies continuent à s'agiter quoiqu'on 
n'aperçoive plus de fentes, excepté celle qu'un 
tremblement de terre ( le même qui ébranla le 

12. 



l8o SAINT-PIERRE DE ROME. 

Colisée ) a faite au dôme il y a six ans. L'énorme 
cercle de fer qui entourait le dôme a été trouvé 
rompu à la suite de cet accident, circonstance 
alarmante pour les curieux qui se promènent au- 
dessous. 

Le groupe magnifique de figures colossales en 
bronze doré , qui représente les pères de l'Église , 
soutenant du bout des doigts ce que l'on appelle 
la chaire ou tribune de Saint-Pierre , à l'extrémité 
du chœur, présente le même caractère d'affecta- 
tion dont on vient de parler; et les robes de 
bronze, dont ces figures sont revêtues, voltigent 
comme de la mousseline. Il en est encore ainsi de 
la chemise de marbre de Sainte-Véronique située 
sous le dôme : c'était le goût du temps consacré 
par Bernini. Au-dessus de la chaire de Saint-Pierre 
et derrière une multitude d'anges et de séraphins, 
en attitude d'adoration, il y a ce qu'on appelle 
une gloire ; c'est un vitrage de couleur aurore , et 
voilà comme je voudrais que toute l'église fût 
éclairée. Le tombeau du pape Urbain VIII est 
orné d'une figure colossale, représentant la cha- 
rité , qu'un enfant affamé tire par sa rpbe pour se 
faire donner l'aumône ; vrai simulacre de la cha- 
rité en Italie, laquelle soulage la misère criarde 
et importune, mais ne fait rien pour la prévenir. 

La basilique de Saint-Pierre et le palais du Va- 
tican, qui se touchent, couvrent entr'eux un es- 
pace immense ; et ce dernier édifice contient plu- 



SAINT-PIERRE DE ROME. l8l 

sieurs chapelles, qui sont elles-mêmes des églises 
assez vastes. Bientôt après notre première visite 
à Saint-Pierre, nous avons vu le pape officier clans 
une de ces chapelles , la. Sistina. On y arrive par un 
magnifique escalier qui commence sous le por- 
tique même de Saint-Pierre. Les places réservées 
aux femmes dans cette chapelle sont, par précau- 
tion , séparées de celles des hommes , et une bar- 
rière en dérobe presque la vue. Après la messe le 
pape s'est rendu processionnellementdans une au- 
tre chapelle, (la Paolina) tenant desesdeuxmains 
le saint-ciboire, tandis que, de chaque coté, des 
prêtres soutenaient sa marche chancelante, et que 
d'autres portaient la longue queue de sa robe pon- 
tificale, ou le couvraient d'un dais. Dans sa 
vieillesse il a encore une belle figure, dont l'ex- 
pression honnête et franche est peut-être un peu 
bourrue. Cette chapelle Paolina, où brûlaient 
d'innombrables cierges, était éblouissante de lu- 
mière (i) : le pape s'y prosterna sur une pile de 
coussins et, pendant une heure entière, parut se 
livrer à de profondes méditations ou être en 
prière; mais les nombreux spectateurs debout au- 
tour de sa sainteté, et beaucoup moins à leur aise 
qu'elle, semblaient trouver le temps un peu long. 
Pour ma part, j'avais peine à comprendre cette 

(i) Il y a telle grande fête où il se brûle à Saint-PieiTe 
pour plus de quatorze mille écus romains (Go,ooo francs) 
de bougies, dans un seul jour. 



iSa LE PANTHÉON. 

oraison mentale, si prolongée dans la situation qui 
y était la moins propice, entouré d'étrangers la plu- 
part d'une autre communion, et probablement très 
peu disposés à croire à l'efficacité ou à la sincérité 
des pratiques dontils étaient témoins. Cependant 
le caractère personnel du souverain pontife n'est 
point l'hypocrisie, et je soupçonnerais plutôt qu'il 
a voulu punir un peu de leur curiosité des gens, 
qui n'avaient que faire là où leur croyance n'était 
pas. 

Saint-Pierre est à Rome l'édifice moderne le 
plus parfait, comme le Panthéon le plus beau 
reste de l'antiquité. Les siècles ont glissé sur le 
Panthéon sans l'ébranler. Des barbares l'ont dé- 
pouillé de quelques accessoires, mais on le re- 
trouve d'ailleurs intact; et avec un tel modèle de- 
vant leurs yeux il semble que les architectes de 
Saint-Pierre auraient pu ne rien laisser à désirer. 
Le Panthéon est un vaste dôme plus grand même 
que celui de Saint-Pierre , mais qui repose sur la 
terre au lieu d'être placé dans les airs , où nous 
nous sommes accoutumés à voir ce genre de cons- 
truction. Il a T 32 pieds de diamètre, ainsi que de 
hauteur, et son magnifique portique est composé 
de seize énormes colonnes d'une seule pièce. Le 
toit de ce portique fut autrefois tout de bronze ; 
mais des empereurs et des papes l'en dépouillè- 
rent, et la vieille charpente jetée d'une colonne à 
l'autre, ne soutient plus que des tuiles. Le dix- 



LE PANTHÉON. l83 

septième siècle a encore vu les restes de cet an- 
tique bronze, servir à faire des canons pour armer 
le château de Saint-Ange , et des colonnes pour 
le baldaquin de Saint-Pierre. Douze siècles aupa- 
ravant, la plus grande partie de ce métal avait été 
envoyée à SyraCuse par Constance II (i), et delà 
transportée à Alexandrie, en Egypte, par les Sar- 
rasins. Agrippa qui bâtit le Panthéon, et Auguste 
en l'honneur de qui il fut construit, avaient leurs 
statues dans les niches , à présent vides , de 
chaque côté de la porte; et si elles étaient de 
bronze, elles auront sans doute disparu avec le 
reste. Mais, dépouillé de ces ornements, cet édi- 
fice n'en paraît que plus remarquable par sa beauté 
et sa majesté. L'ombre du portique , sur l'entrée 
du Panthéon, fait ressortir la belle et douce lumière 
de l'intérieur, provenant d'une ouverture ronde au 
sommet de la voûte , laquelle a vingt-six pieds de 
diamètre. Cette lumière céleste tombe sur une 
multitude de bustes anciens et modernes par Mi- 
chel-Ange, Canova, Ceracchi (2) et beaucoup 
d'autres grands artistes. Elle éclaire le front d'An- 
nibal Caracci, celui de Raphaël (3), de Palladio, 

(1) On ti'ouve, dans Vasi, que les clous de cuivre pe- 
saient 9,574 livres, et les plaques de bronze quarante- 
cinq millions de livres. 

(2) Le même qui conspira contre Bonaparte , et fut 
exécuté à Paris. 

(5) Raphaël est enterré sous le pavé. 



l84 Lli TIBRE. 

de Mengs, de Nicolas Poussin, de Winckelmann, 
laissant leurs yeux dans l'ombre, ce qui leur 
donne une expression que le marbre rend diffici- 
lement sans cette circonstance. La beauté de l'in- 
térieur du Panthéon est due, en grande partie, 
à la manière dont le jour y est ménagé; car les 
détails de son architecture ont fort peu de mérite. 
On est surpris d'apprendre que l'eau du Tibre, 
dans ses grandes inondations , atteint quelquefois 
- le pavé du Panthéon ; et comme le milieu se trouve 
un peu plus élevé que la circonférence, des lé- 
gions de grillons, perce-oreilles et cloportes, de 
rats et de souris, fuyant le déluge qui les gagne 
sous terre, s'y portent, s'y entassent les uns sur 
les autres, jusqu'à ce qu'enfin tous périssent à la 
fois. On croirait que le lit du Tibre rempli de 
débris s'est élevé de manière à reverser ses eaux 
sur la ville plus fréquemment qu'autrefois , mais 
c'est tout le contraire. Le sol de la ville s'est élevé 
partout, et dans quelques endroits de vingt-cinq 
à trente pieds , tandis que le niveau du Tibre est 
resté à peu près le même , comme nous le verrons 
ailleurs. Pendant que nous faisions le tour du 
Panthéon, une femme assez bien mise, et en ap- 
parence occupée des mêmes objets que nous, 
s'approcha insensiblement de manière à attirer 
notre attention et alors , tendant la main à la dé- 
robée, demanda iinci piccola nioiieta per ïamor di 
Dio ! quoique ses bonnes grosses joues n'annon- 



LE CAPITOLE. I 85 

cassent rien moins que le besoin. On mendie ici 
comme on improvise, tout naturellement; et un 
étranger peut à peine fixer ses regards sur quel- 
qu'un dans la rue, sans s'attirer à l'instant la de- 
mande d'un baj'occo. La tentation semble irrésis- 
tible, et cependant on est rarement volé. 

Je n'ai pu monter au Capitole sans émotion : mais, 
comme tant d'autres, ce lieu célèbre ne répond 
pointa l'attente que l'on avait. Le mont Capitolin 
n'est pas un mont, mais tout au plus un monticule : 
ce n'est pas une ruine, car on n'y trouve que des 
bâtiments neufs et rien qui n'y ait été mis par les mo- 
dernes; quandjedisbatimentsneufs, j'y comprends 
ceux qui ont été construits par Michel-Ange, mais 
c'est du neufpour le Capitole. Du côté opposé au /b- 
rum romanum une seule rampe douce vous conduit 
ausommetdumontCapitolin, où vous trouvez une 
petite place carrée entourée de trois côtés par des 
bâtiments, et qui, par corruption, se nomme le 6'<2;;z- 
pidoglio. Deux lions antiques de basalte gardent le 
pied de la rampe, et deux colosses d'un travail mé- 
diocre, bien qu'il soit grec , en gardent le sommet. 
On les appelle Castor etPollux, et ils ont chacun 
un cheval colossal aussi, mais qui néanmoins pa- 
raîtrait sortir de leur poche, s'ils en avaient au lieu 
d'être tout nus. A côté de ces singulières figures, 
on voit deux trophées , puis deux statues de Cé- 
sars fort médiocres, et enfin deux petites colonnes. 
Ces diverses choses ramassées dans divers endroits 



l8G LA PRISON MAMERTINE. 

et symétriquement arrangées ici , sont toutes an- 
tiques certainement, mais toutes étrangères à la 
place qu'elles occupent, à l'exception peut-être 
d'une des colonnes qui était la pierre milliaire 
N°. I . , sur la via Appia , transportée de la fin du 
premier mille à son commencement. Anticipation 
pratique, qui rappelle les disputes de Tannée 1800, 
lorsqu'il était question de savoir si l'on était déjà 
dans le dix-neuvième siècle , ou encore dans le dix- 
huitième. Vient enfin la célèbre statue équestre 
de Marc-Aurèle , en bronze , trouvée dans le Forum 
Trajanum, et mise ici par Michel-Ange. On dit 
que c'est la seule statue équestre trouvée à Rome. 
Cherchant les ruines du Capitole hors du Ca- 
pitole, nous en sommes descendus par le côté 
opposé à celui par lequel nous étions montés, et 
prenant à droite, nous avons trouvé une muraille 
antique, bâtie de grosses pièces de pépérin, es- 
pèce de tuf volcanique que l'on voit se former 
dans la campagne de Rome, près des eaux souf- 
frées. Cette muraille faisait autrefois partie AwTa- 
bularium^ édifice sacré, où se conservaient les dé- 
crets de Rome gravés sur des tables de bronze; mais 
lors des troubles à la mort de Yitellius, le Tabula- 
riumajsiiit été consumépar le feu, trois mille de ces 
tables furent, dit-on , mises en fusion et détruites. 
Rangée sur la même ligne, on voit la prison 3Ia- 
mertine, appelée aussi Latomiœ^ construite dès les 
premiers siècles de Rome. L'on descend par une 



IGNORANCE DES GOUVERNÉS. 1 87 

petite ouverture du pavé de l'église moderne bâtie 
au-dessus, dans un cachot ovale de vingt-cincj pieds 
de long, sur dix-huit de large, et treize ou quatorze 
pieds de haut, construit en grosses pierres de 
pépérin unies sans ciment. Une seconde ouver- 
ture conduit à un cachot inférieur plus petit, très 
humide, l'eau suintant du roc contre lequel il est 
adossé. C'est là que périrent de mort violente et 
quelquefois dans les horreurs de la faim , de 
nombreux ennemis de Rome, des rois, des con- 
spirateurs et plusieurs apôtres du Christ cpii y 
souffrirent le martyre. On montre un fragment 
de colonne où la tradition nous apprend que 
saint Pierre fut enchaîné. Jugurtha lorsqu'il y 
entra pour ne plus revoir le jour s'écria : O 
Hercule! que ton bain est froidl On jetait dans le 
Forum par scalœ gemoniœ (escaliers des soupirs) 
les corps de ceux qui avaient péri dans cette af- 
freuse prison, objets de terreur ou de récréation 
pour le peuple souverain. Ces escaliers des soupirs 
de l'antique Rome rappellent le Ponte clei sos- 
piri de Venise et d'autres institutions égale- 
ment atroces dans des républiques anciennes et 
modernes. Ce n'est cependant pas tant aux vices 
de la classe gouvernante cpi'il faut en imputer le 
blâme, qu'à l'ignorance des gouvernés. En effet, 
si les lumières d'un esprit cultivé ne nous font 
pas toujours régler notre propre conduite sui- 
vant les principes de la sagesse et de la moralité , 



ï88 MUSÉUM DU C A PI TOLE. 

elles nous mettent au moins à même d'estimer la 
conduite des autres très exactement, et donnent 
à l'opinion une force à laquelle les gouvernements 
sont tôt ou tard obligés de céder, la morale pu- 
blique tenant lieu de celle qui pourrait leur man- 
quer. C'est ainsi que la culture d'esprit générale- 
ment répandue présente le meilleur remède aux 
excès et aux abus, auxquels les institutions poli- 
tiques ont une tendance perpétuelle. 

La roche tarpéienne, qui fait partie du mont 
Capitolin, est située dans une cour étroite et sale, 
où nous avons été précédés et suivis d'une foule 
de mendiants, pieds nus dans la fange, qui se 
pressaient autour de nous, toutes les fois que 
nous nous arrêtions. Le fond de cette cour est 
un escarpement de tuf volcanique, d'un rouge 
sombre, dans lequel on a facilement creusé la 
grande cave d'un marchand de vin; et cet es- 
carpement est la roche tarpéienne. Sa hauteur 
n'excède guère à présent vingt-cinq pieds, mais 
sans doute qu'elle était autrefois plus grande : 
autrement le saut n'aurait pas toujours été fatal. 
Le talus rapide au-dessus de la roche tarpéienne , 
est dominé par le palais Caffarelli, et ajoute en- 
viron vingt-cinq pieds à la première hauteur. 

Laissant pour le moment l'antique mont Capi- 
tolin et ses dépendances, nous nous sommes rap- 
prochés du moderne campidoglio, et avons visité 
son muséum : la statue antique et colossale dans 



MUSÉUM DU CAPITOLE. 189 

la cour , représentait autrefois Oceanus ; mais 
dans les beaux jours de Rome pontificale , les 
plaisans lui avaient donné le nom de Marforio ^ et 
en avaient fait le célèbre interlocuteur de Pas- 
qum\ ces deux figures débitaient entr'elles mille 
bons mots et saillies épigrammatiques, que l'on af- 
fichait sur le marbre. L'on arrive par un fort bel 
escalier à une suite d'appartements pleins de sta- 
tues et de tableaux, dont il est d'autant plus 
inutile de parler, que les voyages récemment 
terminés ont fait assez connaître les plus beaux 
morceaux de cette collection. Ce qui attira le 
plus notre curiosité, ce furent les bustes, surtout 
ceux qui pouvaient être considérés comme des 
portraits de famille d'anciens Romains : hommes 
ou femmes , bourgeois ou guerriers , hommes 
d'état ou empereurs. Les modes changeaient à 
Rome, et le marbre même eut les siennes; car l'on 
voyait sur quelques-uns de ces bustes, des che- 
velures de rechange noires ou brunes ou blondes 
sur des visages de marbre blanc; et ces perru- 
ques de marbre se mettaient et s'ôtaient à volonté. 
Sur le beau sein de Lucile , femme de Lucius Ve- 
rus, et fille de Marc - Aurèle, on. voyait un 
châle d'albâtre rayé, et les épaules de quelques 
autres dames étaient revêtues de robes en marbre 
de couleur. Il y a dans la salle des empereurs 
une collection chronologique de ces maîtres du 
monde; et dans le rapprochement du caractère 



1 go MUSEUM DU C> P I T O L E. 

historique de chacun d'eux avec sa physionomie, 
l'analogie, souvent en défaut, est quelquefois 
frappante. La plupart de ces empereurs avaient 
de nobles figures, et Caligula lui-même était 
vraiment fort joli garçon . On ne s'étonne point avec 
Larochefoucauld , « que des nations aient pu se 
mettre à la merci d'hommes qui portaient de 
telles figures ». Celles cependant de Néron, de 
Domitien et de Claude, ne laissent pas en doute 
sur ce qu'ils étaient; et l'on voit bien que Maxi- 
mien , malgré sa ressemblance avec lord Welling- 
ton, n'est qu'un barbare, doué de beaucoup de 
force corporelle, et d'un esprit pénétrant, mais 
vulgaire. Quant à Titus, à Vespasien et à Trajan, 
les vertus dont ils furent doués ne se peignent 
pas aussi clairement sur leurs physionomies. Des 
traces de soucis rongeurs sont empreintes sur 
celle de Trajan, mais la bonté perce encore à 
travers les rides de son front. Je me souviens 
d'une belle tète d'A grippa, et d'une plus belle 
encore de Germanicus. Pour Archimède, placé 
dans la salle des philosophes , sa physionomie est 
celle d'un furet. N'est-il pas singulier que l'on ait 
des portraits de tous les grands hommes de la 
Grèce, de tous les doctes, les littérateurs et les 
philosophes, et pas un seul des savants de Rome? 
Cela prouve combien ceux-ci avaient moins de 
respect pour l'esprit et la science que pour 
les talents politiques et militaires. Nous n'aurions 



MUSÉUM DU CAPITOL E. igi 

pas des statues et des bustes de Cicéron, s'il n'eût 
été consul et consul illustre. Le marbre ne nous 
a transmis que des empereurs, des généraux et 
des patriciens. Le temps a été juste envers Marc- 
Aurèle ; il n'y a pas de statue plus commune que 
la sienne. 

L'antiquité aussi avait ses antiquités tout comme 
nous, et les tirait d'Egypte; la collection en a été 
refaite ici. On y voit un crocodile, un bœuf, 
nombre de statues et de fragments de statues, dans 
le goût monstrueux qui caractérisait les anciens 
habitants des rives du Nil. On y distingue aussi 
une fort belle imitation de ce mauvais goût; c'est 
un hermès à deux tètes, représentant Isis et Apis. 
Un grand objet de curiosité, est le plan ou 
quelques fragments du plan de Rome antique, 
gravé sur l'albâtre qui servait de pavé au temple 
de Rémus et de Romulus, au pied du mont Pa- 
latin. Ces fragments, à présent incrustés dans le 
mur suivant leur ordre naturel, autant qu'on a pu 
s'en assurer, ont éclairci quelques doutes sur la 
topographie de la ville antique. 

Quelques jours après cette première visite au 
Campidoglio , nous sommes montés sur la tour du 
palais sénatorial, élevé d'environ 260 pieds au- 
dessus du Forum; nous étions accompagnés d'un 
savant antiquaire romain, parfaitement au fait de 
l'ancienne géographie du Latium , dont l'en- 
semble se déployait sous nos yeux , et de tous les 



1C)2 LE LATIUM. 

événements mémorables qui s'y sont passés; il 
nous traça une sorte de panorama historique 
dont je vais tâcher de donner une esquisse. « La 
vaste étendue du Latium dépassait de beaucoup 
les limites de la république romaine, durant la 
première moitié de son existence, et il fut pen- 
dant dix siècles le théâtre des plus grands événe- 
ments. A nos pieds, dit notre antiquaire, s'étend 
le Forum Romanum^ dans cette étroite vallée qui 
nous sépare du mont Palatin; et nous aurions pu 
d'ici entendre la voix de Cicéron , révélant la 
conspiration de Catilina au peuple assemblé de- 
vant le temple de la Concorde, dont voilà les 
ruines justement au-dessous de nous. Peut-être 
même aurions-nous pu l'entendre, lorsque de la 
tribune aux harangues que vous voyez de l'autre 
côté du Forum près du temple de Jupiter Stator 
(en voilà trois colonnes encore debout), il faisait 
serment qu'il avait sauvé la patrie, et lorsque 
tout le peuple répétait après lui le même serment. 
Mais d'ici encore, bientôt après, nous aurions pu 
voir la tête et les mains sanglantes de ce sauveur 
de son pays , clouées à cette tribune aux haran- 
gues, et le même peuple tranquille spectateur! 
Aujourd'hui, cette foule de patriotes et de cons- 
pirateurs , de héros et d'esclaves , qui remplissait 
le Forum , a disparu ; et à sa place , vous voyez 
quelques vaches, cherchant des brins d'herbe 
parmi les ruines ; quelques moines le chapelet à 



PANORAMA DES ANTIQUITÉS. If)3 

main , et des ânes à la file chargés de puzzolana ; 
enfin , une troupe de galériens qui font semblant 
de fouiller parmi les ruines pour découvrir d'autres 
ruines, sous les ordres de deux ou trois malotrus en 
uniforme, le bâton à la main, aussi paresseux que 
les travailleurs eux-mêmes. » Quelqu'un demanda 
où était le gouffre de Curtius, dans lequel il se 
précipita avec son cheval ; » « La ! précisément là ! 
s'écria un de ces ciceroni de louage, dont les voya- 
geurs se font accompagner. Là, devant nous! « 
montrant du doigt, de l'autre côté du Forum, une 
petite mare d'eau, où deux canards barbotaient en 
agitant leurs ailes. Voilà tout ce qui reste du gouf- 
fre de Curtius, qui, comme vous savez, s'est fermé 
sur lui, » — « En effet, reprit notre antiquaire, 
et si bien fermé que les fouilles récentes font voir 
une accumulation de vingt pieds de terre, et de 
débris au-dessus de l'ancien niveau et du gouffre, 
s'il a jamais existé. Les colonnes isolées et les 
groupes de colonnes, qui se montrent en divers 
endroits à moitié hors de terre, appartenaient à 
divers temples qui occupaient l'ancien Forum, 
sans aucune symétrie, embarrassant la Via sacra 
et les autres avenues du Capitole. L'entier dé- 
blaiement sur un plan régulier de ces vingt pieds 
de décombres, accumulés sur l'ancien niveau, 
pourra seul déterminer la situation respective de 
ces édifices et des différentes routes qui traver- 
saient le Forum ainsi que les limites, et l'étendue 
I. i3 



I()4 PANORAMA DES ANTIQUITES. 

de ce Forum lui-même, où il semble impossible 
que la 20^ partie de l'immense population de 
Rome ait pu se réunir. 

« Elle s'y réunissait pourtant à certains jours 
pour ses affaires ou pour ses plaisirs, aux élections, 
par exemple : ou bien lorsqu'elle remplissait les 
fonctions de juge dans les causes portées devant 
son tribimal. Mais si chaque tuile des toits envi- 
ronnants, ou chaque pierre du pavé était deve- 
nue le siège d'un de ces juges populaires, s'il 
s'en était placé une demi-douzaine sur la tête et 
les épaules de chacune des statues colossales qui 
décoraient le Fo/7///z romanum^ la cour entière 
n'aurait encore pu trouver place dans ses limites 
apparentes. Malheureusement, le zèle mal-en- 
tendu de nos amateurs étrangers fait, qu'au lieu 
de concourir ensemble au même plan, on les 
voit faire chacun sa fouille, et à côté, sa mon- 
tagne de terre, augmentant ainsi l'incertitude et 
la confusion. 

a A notre droite, et dans le Forum même, prés 
du temple de Castor et Pollux, était le marché 
aux esclaves, où la plupart des étrangers qui 
nous honorent de leurs visites, ajouta notre an- 
tiquaire, ont probablement eu quelques-uns de 
leurs ancêtres amenés pieds et poings liés et ven- 
dus comme des veaux. César y débita beaucoup 
d'Anglais et d'Anglaises; il n'en dit rien dans ses 
Commentaires, parce que dans ce temps-là c'était 



PANORAMA CLASSIQUE. I C)5 

une affaire toute simple, dont il ne valait pas la 

peine de parler; mais Strabon rapporte le fait 

C'est près de là encore, que les anciens Romains 
faisaient des sacrifices humains; du moins Tite- 
Live et Plutarque en mentionnent deux exem- 
ples; il paraît (|u'à l'occasion d'une guerre avec les 
Gaules, et pendant la seconde guerre punique, 
on enterra vivants des esclaves grecs et gaulois, 
hommes et femmes. 

« Le ]Mont Palatin, vis-à-vis de nous, était, 
comme on sait, habité par Evandre et son peuple, 
5oo ans avant Romulus et Rémus; si toutefois l'on 
peut fixer avec cette sorte de précision la date de 
faits et d'événements, sur la réalité desquels la 
seule autorité que l'on puisse citer est un poème. 
Au reste, Virgile ajoutait foi à la tradition d'après 
laquelle il composa l'Enéide, et nous pouvons 
bien lui accorder aussi une sorte de croyance 
poétique. Enée donc , ayant remonté le Tibre, 
trouva Evandre , Pallas et leurs compagnons, sa- 
crifiant à Hercule près de la grotte de Cacus, que 
nous pourrions voir d'ici, s'il en restait quelques 
traces sur la pente de l'Aventin; et ayant été ac- 
cueilli avec hospitalité, il prit part à leurs exer- 
cices religieux et au dîner qui les suivit. H fut en- 
suite conduit par Evandre à sa petite maison, 
angusti siibler fastigia tccii au pied du Mont Pala- 
tin, dont les verts pâturages nourrissaient les 
troupeaux qu'il abreuvait à la fontaine du Forum. 

i3. 



196 PANORAMA CLASSIQUE. 

Évandre montra aux étrangers les ruines de deux 
villes antiques qui n'existaient plus, Saturne sur 
le Mont Palatin^ et Janus sur le Janicule de l'autre 
côté du Tibre (des antiquités dans l'antiquité), et 
c'est sur ce Mont Palatin que Romulus fonda sa 
ville 5oo ans plus tard. Tout le peuple romain 
d'alors y logeait à l'aise; mais dans la suite, un de 
ses empereurs (Néron) le trouva trop petit pour 
son palais, dont les ruines prodigieuses le débor- 
dent de tous cotés. Caligula, avant Néron, avait 
uni le Palatin au Capitole par un pont qui tra- 
versait le Forum sur une foret de colonnes gigan- 
tesques;mais cet ouvrage du caprice d'un empe- 
reur fut renversé par son successeur Claude. 

« Le Mont Capitolin a un double sommet, 
divisé par V intermontium ^ et présente la forme 
d'une selle. Du côté de l'ouest et au-dessus de la 
roclie Tarpéienne , les Romains avaient une for- 
teresse sur les fondations de laquelle le palais Caf- 
farclli a été construit. Du côté de l'est, on monte 
par 45 marches au couvent franciscain et à l'é- 
glise d'Aracœli, élevée sur les fondations d'un 
temple de Jupiter Capitolinus^ qui avait été bâti 
par Tarquin l'ancien, et trois fois brûlé; d'abord 
par Sylla, ensuite par un soldat de Vitellius, et 
finalement sous le règne' de Titus, par accident. 
L'antique temple de Jupiter était entouré d'un 
double portique, et possédait trois statues colos- 
sales en terre cuite, Jupiter, Junon et Minerve; 



PANORAMA CLASSIQUE. 1 97 

mais pour compenser l'infériorité de la matière, 
on les avait peintes en rouge, et la couche de ver- 
millon était renouvelée chaque année. Les jours 
de fête , Jupiter était de plus revêtu de la toge 
triomphale. Les triomphateurs mettaient du rouge 
aussi, c'était le costume obligé; Camille triompha 
quatre fois fardé jusqu'aux yeux, tout comme fe- 
rait à présent un chef indien de l'Amérique du 
nord. Sous Trajan, ces dieux de terre cuite furent 
refaits en or massif, pour les assortir à une victoire 
d'or, reçue en présent de Hiéron, roi de Syracuse. 
Dans la suite, le couvent d'Aracœli devint la rési- 
dence des papes, et l'on voit encore sur l'arête 
d'une longue muraille, certaine galerie étroite 
par laquelle le Saint-Père s'était ménagé le moyen 
d'échapper aux attaques soudaines d'un ennemi 
domestique ou étranger, précaution que les papes 
avaient également prise au Vatican , d'où ils pou- 
vaient passer secrètement au château Saint-Ange. 
« La petite église en rotonde que vous voyez 
au pied du Mont Palatin , bien qu'elle soit au ni- 
veau du sol, n'en est pas moins bâtie sur le faîte 
d'un petit temple antique, enseveli sous les dé- 
combres. Ce temple marque le lieu où Romulus 
et Rémus furent allaités par la louve; circonstance 
que l'on regarde comme prouvée par la figure en 
bronze, représentant cette louve, qui a été trou- 
vée ici, et se voit maintenant au Musée du Capi- 
tule. C'est encore là qu'était le plan de Rome an- 



198 PANORAMA HISTORIQUE. 

tique en albâtre, et les portes de bronze de Téglise 
moderne étaient celles mêmes du temple antique. 
L'habitation de Cicéron n'était pas éloignée de ce 
lieu. » 

Après avoir jeté un rapide coup-d'œil sur di- 
verses autres parties de la ville éternelle, notre 
antiquaire passa au pays environnant. « Le La- 
tium, dit-il, est marqué du coté du levant par 
cette ceinture de montagnesàprésent couvertes de 
neige , dont le profil , éclatant de blancheur , 
tranche fortement avec l'azur du ciel. Le point 
le plus saillant de cette circonférence, comme le 
plus rapproché, est le 3Ions Alhanus^ groupe isolé 
du côté du midi. A la moitié de sa hauteur , il y 
a un lac dans le fond du cratère d'iui volcan 
éteint. Sur le bord de ce cratère fleurissait Albe , 
la plus ancienne ennemie de Rome, et la première 
victime immolée à sa grandeur future. Au som- 
met du mont, à l'endroit où l'on voit maintenant 
un couvent , le temple de Jupiter Latialis s'élevait 
autrefois. C'était là et dans le bois sacré de/ ere/z^i- 
na^ sur les bords du lac Albano, que s'assemblaient 
les Latins alliés contre Rome. A l'ouest de l'an- 
tique Alha^ vous voyez Albano ^ ville moderne 
qui lui doit son nom. Plus à l'est, sur le penchant 
de la montagne, estFrascati, sorti des ruines de 
Tiiscidum. Plus ancienne que Rome de bien des 
siècles, ainsi qu'Albe, cette ville, après avoir en 
vain lutté pendant long-temps contre sa rivale, 



PANORAMA HISTORIQUE. IQr) 

devint un lieu de plaisance où ses riches citoyens 
allaient passer les grandes chaleurs de l'été. Beau- 
coup plus loin que le Monte Albano, mais dans la 
même direction et sur le penchant de l'Apennin, 
vous découvrez l'ancienne Praeneste (maintenant 
Palestrina), poar la conquête de laquelle Cincin- 
natus laissa momentanément sa charrue. Elle avait 
un magnifique temple de la Fortune, d'où Pyr- 
rhus marchant contre Rome, 3oo ans avant notre 
ère, observa la situation de cette ville; beaucoup 
plus près d'ici, vous voyez Gabii^ l'Athènes-du La- 
tium. Au-delà de Prœnesle , mais derrière Monte 
Albano , et par conséquent cachées à nos yeux, se 
trouvent plusieurs anciennes cités des Abori- 
gènes, telles que Frosinone ^ Ferentinum ^ Suzzii, 
Anagnia^ Alatrium^ etc., dont les noms paraissent 
dans l'histoire ancienne de Rome, et qui appar- 
tenaient aux JEqui^ aux Folsci, aux Marsi^ aux 
Peligni^ aux Trentani^ et surtout aux Samnites ^ 
les plus ardents d'entre les ennemis de Rome 
naissante. Il ne reste plus aucune trace d'un 
grand nombre de ces villes antiques, et déjà, du 
temps de Pline, il y en avait 53 dont l'exacte si- 
tuation était inconnue. Pendant les quatre pre- 
miers siècles de Rome ^ la vaste plaine où elle est 
située , ne fut qu'un seul champ de bataille , où 
le sort des combats entre quelques peuplades 
barbares fixait d'avance les destinées du monde. » 
Notre antiquaire nous indiqua cinquante - neuf 



200 PAJVORAMA HJSTORIQUE. 

champs de batailles , toutes livrées dans le cercle 
de la campagne de Rome , depuis celles de Crus- 
tiunerium et de Fidenes^ quelques milles au nord 
de Rome, jusqu'à celle où Totila, défait par Narsès, 
perdit la vie aux portes de sa capitale; période 
qui embrasse 1 2 à 1 3 siècles. « La plupart de ces 
batailles, nous dit-il, eurent lieu pendant les cinq 
premiers siècles de sa fondation, et une seule 
'dans le 6^ (l'an SSg) contre Annibal, tout près de 
la Porta Latiria et de l'endroit où i35 ans aupa- 
ravant, les Gaulois avaient été repoussés. Rome, 
dans les 7^ et 8^ siècles de sa fondation, ayant 
conquis la paix, et fait de ses ennemis des conci- 
toyens, trouva parmi ses concitoyens des enne- 
mis, et les guerres qu'elle eut à soutenir ne furent 
plus que des guerres civiles ; mais dans les 1 2^ et 
1 3" siècles depuis sa fondation , la campagne de 
Rome, envahie de nouveau par l'ennemi, rede- 
vint un grand champ de bataille , de destruction 
au moins et de pillage, car il y avait peu de résis- 
tance. » Notre antiquaire nous montra pourtant 
quatre différents endroits où les étrangers avaient 
été défaits , mais non par des Romains, 1 1 63 ans 
après la fondation de Rome , et lorsque sa popu- 
lation était encore si nombreuse, que de notre 
temps celle de Londres pourrait seule lui être 
comparée. « Les Romains, nous dit-il, se laissè- 
rent bloquer dans leurs murs par une poignée de 
barbares sous Alaric. Ils furent affamés, mis à - 



PANORAM.V GÉOGRAPHIQUE. 20I 

coiitribiitioii, etfiïialementlivrés à toutes les hor- 
reurs d'une ville prise d'assaut; horreurs bien plus 
grandes alors qu'elles ne le sont de nos jours. 
Home n'avait jamais encore éprouvé ce malheur; 
mais il était réservé à un soldat chrétien et bon 
catholique, le Normand Robert Guiscard, de le 
lui faire subir une seconde fois, 674 ans plus tard. 
Entièrement détruite par ce Normand, notre ville 
fut lentement reconstruite ailleurs, quoique tou- 
jours dans l'enceinte des mêmes murs, c'est-à-dire, 
où vous la voyez à présent. Dans l'année laa-y, le 
connétable de Bourbon, commandant les troupes 
d'un roi très-chrétien, la saccagea de nouveau, et 
denosjours elle a été occupée et rançonnée pour 
son bien, mais plus doucement, par une armée qui 
venait du même pays que la précédente. 

« En suivant l'horizon de l'est au nord, on ren- 
contre le Monte Gennaro, deîorme conique, situé 
dans ce pays des Sabins, qui rappelle les brutales 
amours et le premier mariage des anciens Ro- 
mains. Le célèbre Tibur (Tivoli) semble être sur 
la pente de ce Monte Gennaro, quoiqu'en réalité 
beaucoup plus près de nous; et tous les lieux dé- 
crits par Horace sont cachés parmi les monta- 
gnes qui avoisinent celle-là ; ils portent encore 
leur* noms antiques très-peu altérés. Dans la 
plaine au-dessous de Tibur, la villa d'Adrien cou- 
vre plusieurs milles de ses ruines, cet empereur 
ayant eu la bizarre pensée de réunir dans ses 



202 PANORAMA GEOGRAPHIQUE. 

jardins les modèles des édifices les plus célèbres 
du monde alors connu. Toujours suivant l'hori- 
zon le long de la crête neigée des Apennins, on 
rencontre le mont Soracte isolé sur les plaines de 
l'Étrurie, que le Tibre sépare de ce que les Ro- 
mains appelaient Latium novum ; vous le distin- 
guez à sa forme conique et régulière. Les anti- 
ques habitans de l'Apennin dédiaient à Jupiter 
les, plus hautes cimes de leurs montagnes, et y 
élevaient des temples ou simplement des autels, 
où ils célébraient leurs fêtes religieuses et politi- 
ques. La montagne dédiée à Jupiter Cacuno est 
cachée par le i^/o/2/e Ge/2/?«/'o;mais on en aperçoit 
une autre à l'horizon, très-éloignée et dans la di- 
rection du Soracte. Celui-ci était dédié à Jupiter 
tonnant. Là, l'horizon de naontagnes s'abaisse 
tout-à-coup au niveau delà vaste Etrurie, et vous 
n'apercevez plus que quelques hauteurs isolées 
où s'élevaient autrefois les villes antiques de Ne- 
pete^ de Sutniim et celle des puissants et implaca- 
bles Vejentes. Plus à l'ouest, un groupe de collines 
entoure le grand lac Sabaîinus^ maintenant Brac- 
ciano ; mais cette partie du pays nous est cachée 
par le mont Marias, lequel, avec les monts Fati- 
cano et Janicuh, cache encore une grande -par- 
tie du pays des Pelages vers la mer ( mare -Tyr- 
rhemim ) , ainsi que l'antique Agylla ou Cœre , si 
mystérieusement liée à Rome , Alsiiim, et enfin , 
à l'embouchure du Tibre, la vieille Ostie avec le 



P/iNORAMiV GÏ:OLOGlQUE. 2o3 

port de ïrajaii, qui est maintenant un lac sépai'é 
de la nier. Le pays de l'autre coté du Tibre, le 
Latium antiquissimum ^ célébré par les deux plus 
grands poètes de l'antiquité classique, mais de- 
venu un vaste désert pestilentiel, s'étend tout le 
long de la côte jusqu'au port ^Asiura^ près du- 
quel Cicéron fut assassiné, et finalement jus- 
qu'au Monte Albano , où se termine le panorama 
que nous venons de parcourir. Ce vaste espace , 
formant un demi-cercle de i5o milles, dont le 
diamètre pris le long de la mer est d'environ i oo 
milles, contient à peu près quinze cents hecta- 
res. Le sol, jusqu'à une grande profondeur, est 
volcanique , c'est-à-dire formé de puzzolana et de 
cendres grossières d'un jaune foncé, mêlées de 
fragments de pierres ponce; le tout en couches 
horizontales séparées par d'autres couches de dé- 
pots marins, tels que des cailloux roulés, des co- 
quillages non calcinés et du bois fossile. Dansplu- 
sieurs endroits appelés solfatara , le souffre en 
état de sublimation s'exhale de la terre et rem- 
plit l'air de vapeurs malfaisantes. La chaîne des 
Apennins, qui circonscrit une grande partie de 
ce pays volcanique , est toute calcaire , mais 
montre cependant en divers endroits des cou- 
lées de lave, ainsi que de basalte. La plupart des 
montagnes isolées dans la plaine sont de forme 
conique, quelques-unes creuses au sommet et 



ao/j PANORAMA GÉOLOGIQUE. 

toutes composées de substances volcaniques. Les 
creux, qui sans doute ont été des cratères de vol- 
cans, forment maintenant des lacs, dont le plus 
grand est celui de Bracciano , qui a 1 5 milles de 
circonférence. Nous voyons d'ici les emplace- 
ments de huit ou neuf de ces lacs. Malgré toutes 
ces apparences et la connaissance des produits 
volcaniques que l'Etna, au défaut du Vésuve, au- 
rait pu donner aux Romains, il ne semble pas 
qu'ils aient soupçonné que leur pays eût été un 
foyer d'éruptions volcaniques. Denys d'Halicar- 
nasse, Strabon ni Pline n'en disent rien; de leur 
temps, aucune tradition n'en conservait le sou- 
venir, et il est probable que ces éruptions eu- 
rent lieu sous la mer lorsqu'elle couvrait le La- 
tium ; autrement on n'en aurait pas trouvé les 
produits répandus en couches horizontales sur 
toute la surface du pays; encore moins trouve- 
rait-on ces couches séparées par d'autres cou- 
ches de sable et de coquillage déposées, suivant 
toute apparence, dans les intervalles des érup- 
tions. Le pays volcanique s'étend bien au-delà 
de notre horizon , puisqu'il occupe toute la côte 
de Pise à Naples, entre l'Apennin et la mer. Quoi- 
que très-malsain, il n'est point marécageux, et 
les nombreuses rivières qui le traversent, telles 
que le Tibre et l'Arno , coulent rapidement vers 
la mer. Les dunes de sable accumulées le long de 



LE COLYSÉE. 205 

la côte, et qui souvent empêchent l'écoulement 
des eaux, forment bien quelques marais; mais ils 
sont de peu d'étendue. » 

L'amphithéâtre Flavien, qui dans le moyen 
âge portait le nom caractéristique de Colossus 
ou Colosseum, s'appelle maintenant Colysée ^ et 
c'est le monument le plus extraordinaire que 
Rome ancienne nous ait légué, quoiqu'il ne date 
que du commencement de notre ère. A l'exté- 
rieur, c'est une tour énorme par sa largeur 
comparée à sa hauteur , peu considérable , et 
encore diminuée par des terres accumulées 
autour de la base. Cet édifice est composé 
de trois étages en arcades ornées de colonnes en 
demi-relief de différents ordres d'architecture, do- 
rique au rez-de-chaussée, ionique et corinthien 
au-dessus. Une haute muraille avec sa pesante 
corniche forme un quatrième étage sans rap- 
port avec les autres, disproportionné et de mau- 
vais goût. On voit partout dans les murs , sur- 
tout près de terre, d'innombrables trous, grands 
à y mettre la tète et plus larges dans l'intérieur 
qu'à l'entrée. Ils furent probablement faits dans ces 
siècles d'ignorance où les barbares de notre Europe 
occidentale, semblables aux Orientaux de nos 
jours, n'attachaient d'autre prix aux monuments 
antiques que celui de leurs matériaux, etils avaient 
pour but d'atteindre et d'arracher certains cram- 
pons de métal plombés entre les pierres de 



loG LE COLYSÉE. 

taille (i). Les anciens voulaient sans doute par-là 
empécherle déplacement des pierres, déjà presque 
impossible sans cela; et cette précaution plus qu'i- 
nutile a été fatale à leurs édifices, qui sont la 
plupart défigurés par de semblables cavités. 
Quatre-vingts arcades, élevées de deux marches 
seulement au-dessus du sol, formaient l'immense 
circonférence (2) du Colysée, et quatre de ces ar- 
cades , situées aux extrémités des deux axes de 
l'ellipse , servaient d'entrée aux grands animaux , 
tels que l'éléphant. Chaque arcade portait son 
numéro encore visible sous l'architrave, lequel 
servait à guider les spectateurs, dont les billets 
d'entrée (7e.v.çe/'<np) étaient également numérotés , 
et ils trouvaient ainsi avec facilité l'escalier de la 
section de l'amphithéâtre où, suivant leur rang , 
ils avaient droit de prendre place. La Tessera 
était de bronze ou d'ivoire, et quelquefois de 
plomb; on en voit dans les cabinets des cu- 
rieux (3). Derrière le premier rang d'arcades cir- 

(i) On a trouvé un de ces crampons auquel il y avait 
vingt livres de plomb. 

(2) Une partie de cette circonférence a disparu , et , pour 
empêcher le reste de s'écrouler , le dernier pape fît con- 
struire un contre-boutant très-fort , qui l'appuie , et inté- 
rieurement plusieurs murs et piliers. 

(5) On faisait usage de ces tesserce pour le théâtre 
comme pour l'amphithéâtre, et elles portaient le nom de la 
pièce que l'on devait jouer; on s'en servait aussi pour les 
distributions de blé ; elles étaient en usage dans l'armée : 



LE COLYSÉE. SO-J 

ciilaires. il y en avait trois autres couvrant en- 
semble un espace égal à plus de deux hectares , 
où l'immense foule de spectateurs trouvait place, 
lorsqu'il faisait mauvais temps, et pouvait se pro- 
mener à l'aise; d'autant plus que les étages supé- 
rieurs avaient également leurs galeries couvertes, 
diminuées cependant par la pente des gradins. 
Vingt grands escaliers et trente-deux petits con- 
duisaient du rez-de-chaussée au premier étage , 
où se trouvaient les issues expressivement appe- 
lées vomitoires , par lesquelles le peuple entrait 
et sortait. Ily avait sous les grands escaliers, cer- 
taines chambres ou cabinets, que la tradition 
nous assure avoir été des lieux de débauche , 
mais qui semblaient bien plutôt avoir été le dé- 
pôt des malheureux qui allaient, au prix de leur 
sang, amuser le peuple romain assemblé dans 
l'amphithéâtre, et que l'on tirait de là pour être 
percés de coups d'épée, ou déchirés par des bétes 
féroces. Mais si les moeurs des Romains se trou- 
vent dans cette occasion justifiées, ils n'y ga- 
gnent pas grand'chose; car le libertinage ne man- 
quait pas chez eux d'établissements réguliers, où 
l'enseigne sur la porte ne laissait rien à désirer re- 
chaque général avait les siennes. Celles de Césai' portaient 
l'image de Vénus , sa très-proche parente , et celles de Ma- 
rius celle de Minerve. Le jeune conscrit, en arrivant au 
camp , trouvait sa compagnie au moyen de la fessera dont 
il était pourvu. 



loS LE COLYSÉE. 

lativement au prix et aux qualités particulières 
de ce qu'on y mettait en vente. L'on sait que des 
femmes du plus haut rang fréquentaient ces 
lieux-là. 

Quelques-uns des cinquante - deux escaliers, 
dont on a déjà parlé, conduisaient aux différentes 
parties de la terrasse appelée podium , qui entou- 
rait l'arène. Elle était revêtue de marbre, et avait 
treize pieds de hauteur sur quatorze de largeur. 
C'était là que l'empereur se plaçait sur un siège 
un peu plus élevé que les autres. Les sénateurs 
occupaient leurs chaises curules apportées par 
des esclaves , et les vestales y avaient aussi leurs 
places marquées. Les vestales à l'amphithéâtre ! 
Un peu plus loin étaient les places des ambassa- 
deurs étrangers et des rois alliés de Rome, qui y 
venaient solliciter des faveurs. Indépendamment 
de son siège de cérémonie , l'empereur avait ses 
appartements (Pulvinar) et une galerie basse, 
au niveau de l'arène, d'où il pouvait voir, sans 
être vu, ce qui s'y passait. Quelques-uns des orne- 
ments du Puhinar existent encore. Tous les es- 
caliers , ceux même à l'usage de l'empereur, bien 
que de marbre, étaient de véritables casse-cou , 
incommodes et même dangereux, hauts de neuf 
pouces, larges de douze, et inclinés afin que l'eau 
qui entrait par les vomitoires ne pût pas y séjour- 
ner. Elle s'écoulait par divers canaux jusqu'au 
vaste égoût (cloaca) qui passait sous l'édifice. 



LE COLYSEE. 209 

Malgré l'élévation du Podium au-dessus de l'arène 
(i3 pieds), il paraît ne s'être pas [trouvé tout-à- 
fait hors d'atteinte des élans extraordinaires que 
prenaient les tigres et les lions, et, pour préve- 
nir leurs brusques visites et en garantir l'auguste 
assemblée , on imagina d'adapter au parapet di- 
verses défenses, telles que des cylindres tour- 
nant sur leur axe, des pointes de fer, des grilla- 
ges en fil d'or. L'arène, de forme elliptique 
comme l'édifice qui l'environne, est immense, c'est- 
à-dire qu'elle contient près d'un arpent. En ré- 
duisant ainsi l'étendue à une mesure connue , on 
en a fidée précise. Mais quel contraste cette idée 
ne présente-t-elle pas , entre l'œuvre de l'homme 
et l'œuvre de la nature ! L'intelligence humaine 
est puissante , mais sa main est faible. L'homme , 
par la pensée, embrasse tout l'univers et le trouve 
borné ; mais lorsqu'il a élevé ses murs et arrondi 
ses voûtes autour d'un arpent de terre, il s'arrête 
fatigué et s'étonne d'un si grand effort. 

Il y a un autel et une croix au milieu de l'a- 
rène, et quatorze plus petits autels à sa circon- 
férence. Dans un lieu dont le caractère est tout 
païen , ces signes chrétiens forment une singu- 
lière association. Elevés par l'avant-dernier pape, 
en mémoire des martyrs que l'on croit avoir été 
mis à mort dans le Colysée , ces autels ont au 
moins servi à en préserver les ruines de nouvelles 
déprédations, en donnant le change à la barbarie 
I. 14 



aïO LE COLYSÉE. 

sur le respect qui leur était dû. C'était le trône 
du peuple romain que ce Colysée : il y régnait sur 
des monstres avides de sang comme lui, et s'y re- 
paissait de carnage. L'étendue inouïe de ce carnage, 
la profusion du sang répandu, l'incroyable dé- 
pense de ces jeux barbares donnaient un caractère 
de magnificence et de grandeur à des plaisirs qui, 
au fond, n'étaient que ceux d'une nature impitoya- 
ble et sans culture. On a peine à croire combien 
d'animaux étaient sacrifiés dans les jeux sangui- 
naires de l'amphithéâtre. Lorsque Titus en ouvrit 
pour la première fois les portes au peuple romain, 
le nombre des animaux de toutes espèces, depuis le 
renard jusqu'au lion et au tigre, depuis l'éléphant 
jusqu'à la gazelle , qui périrent dans les combats 
d'un seul jour, s'éleva à cinq mille (i). Pompée, à 
la dédicace -de son théâtre, le premier qui eût 
été bâti en pierre, donna des combats de bétes 
dans lesquels il périt cinq cents lions. On voyait 
le sang inonder l'arène r, mais les hurlements des 
bétes féroces qui le ftiisaient couler étaient cou- 
verts par ceux des spectateurs, plus féroces en- 
core. 

Le peuple, assis sur les gradins du Colysée, 

(i) On fardait les animaux destinés à l'amphitliéâtre 
dans des édifices sépai'és^ appelés vivarium , dont les restes 
se voient encore sur le mont Cœlius et près de la porta 
majore; ils étaient amenés dans des cages montées sur des 
roues. 



LE COLYSIÎE. 21 1 

11 était pas tout-à-fait exposé aux injures du temps, 
car il y avait des toiles qui, au moyen de cor- 
dages traversant tout l'édifice, et se croisant au 
centre comme les baleines d'un parapluie, s'é- 
tendaient sur les spectateurs, ou se repliaient en 
arrière. On croit que ces toiles, de forme trian- 
gulaire , ne couvraient que les spectateurs et non 
l'arène. Les manœuvres s'opéraient avec une 
grande facilité, et il paraît que leurs majestés 
impériales s'amusaient quelquefois à faire ino- 
pinément jeter le soleil sur tels ou tels des spec- 
tateurs qui en étaient toujours bien flattés , puis- 
qu'enfin il vaut mieux que la grandeur s'amuse 
à nos dépens, que de vivre ignorés d'elle. 

Quel contraste entre ces temps-là et ceux-ci 1 
La tranquillité la plus profonde, l'entière solitude, 
un certain sentiment d'abandon et de torpeur, 
avaient remplacé l'appareil orgueilleux du rang 
suprême, et la présence d'un peuple entier. La 
paix avait succédé au carnage, le silence aux cris 
de fureur et aux cris de joie. On ne voyait d'êtres 
vivants que deux sentinelles en faction aux deux 
entrées du Colysée ; un moine , son rosaire à la 
main , qui de temps en temps paraissait sous l'ar- 
cade obscure à gauche, et quelques paysans pros- 
ternés au pied de la croix dans le milieu de l'arène, 
qui semblaient prier Dieu pour le repos de l'ame 
du peuple romain. 

Derrière la terrasse impériale (le Podium), ré- 

i4. 



212 LJE COLIYSÉE, 

duite maintenant à la moitié ou au tiers de sa 
hauteur primitive, s'élevaient les premières et se- 
condes loges , ou première et seconde classes de 
gradins (^meniana^^ chacune composée de 44 
bancs circulaires, contenant, dit-on, 26,000 spec- 
tateurs; plus loin et plus haut, s'élevait lin troi- 
sième metiianum de neuf bancs, sièges, ou gradins 
circulaires où les femmes se plaçaient, et plus haut 
encore, c'est-à-dire au-dessus de leur tête, et non 
derrière elles, s'élevait une 4*" et dernière classe 
de gradins décorée d'un portique qui couronnait 
ou terminait tout à l'entour le vaste plan incliné 
de l'amphithéâtre. Quelques-unes des colonnes 
qui faisaient partie de ce portique, ont été ré- 
cemment trouvées en déblayant les ruines dans 
l'arène où elles étaient tombées d'une hauteur de 
167 pieds, et leur beauté ne laisse aucun doute 
sur la magnificence de cette partie du Colysée. Il 
paraît que, dans l'origine , cette galerie n'était 
qu'un ornement, mais qu'ensuite on y plaça onze 
gradins de bois qui formaient le 4 menianum^ à 
l'usage de ceux qui n'avaient pas droit aux autres , 
c'est-à-dire la plus basse classe du peuple. Ces sièges 
de bois, ayant été à différentes fois détruits par 
le feu, furent enfin reconstruits en brique ; on 
en voit encore les traces; tout calculé, le Colysée 
pouvait donner place à 447O00 spectateurs, nom- 
bre très-inférieur à l'idée commune qui les porte 
à 80,000; mais les antiquaires ne se piquent pas 



LE COLYSÉE. 2ï3 

de précision mathématique, et s'abandonnent vo- 
lontiers à un peu d'exagération dramatique. Win- 
kelman, par exemple, dit que le théâtre d'Hercu- 
lanum contenait 3o,ooo spectateurs, quoiqu'il soit 
maintenant prouvé qu'il ne pouvait en admettre 
que 10,000. Le Colysée paraît avoir été entier 
dans le 8" siècle , et sa dilapidation ne commença 
même que dans le 11^ Suivant Poggius, témoin 
oculaire, la plus grande partie des marbres avait 
disparu dans les quinzième et seizième siècles; c'é- 
tait une carrière d'où l'on tirait des matériaux 
pour bâtir les palais de Rome. Amis et ennemis, 
Guelfes et Gibelins, s'accordaient sur ce point; 
on en a des preuves écrites, et Michel-Ange est 
un des plus grands coupables. 

Pas un seul des gradins de marbre ne se trouve 
à sa place, et l'on n'en a même découvert qu'un 
petit nombre dans les décombres. Celui que j'ai 
vu était de marbre blanc, de la forme et des di- 
mensions suivantes : 




Il avait i5 pouces de hauteur, et 3 pieds de 
profondeur. Le mot Quiriti^Quiriles), Xves-h'ien 



2l4 LE COLYS^E. 

gravé sur le marbre, montre qu'il avait appartenu 
au second menianum , où les chevaliers romains 
avaient leurs places. Ces gradins de marbre, une 
fois enlevés, l'eau des pluies pénétra sans diffi- 
culté dans les interstices des murs et des voûtes 
de brique qui se trouvaient au-dessous, et la ge- 
lée élargit les fentes que les tremblements de terre 
avaient commencées. Cependant, la masse informe 
resta debout, et pendant les siècles d'anarchie du 
moyen âge, le Colysée, devenu une forteresse, 
fut souvent assiégé, pris et repris, et il devint 
l'objet de traités en forme entre quelques familles 
puissantes en guerre les unes contre les autres. 
Dans la suite on en fit un hôpital , et lorsque les 
Français , sous Bonaparte , enlevèrent les décom- 
bres, ils trouvèrent une quantité énorme de fu- 
mier de cheval, qui y avait été accumulée depuis 
long-temps, pour servir à la formation du salpêtre. 
Vespasien , à son retour de la guerre contre les 
Juifs, avait commencé cet édifice, l'an 72 de notre 
ère; et 12,000 pauvres prisonniers hébreux fu- 
rent employés à sa construction (i), ainsi qu'une 
somme égale à cinquante millions de francs; mais 
ce fut Titus son fils qui l'acheva. L'excavation de 
l'arène par les Français fit découvrir des espèces 
de murs d'appui demi-circulaires, qui la traver- 

[i) Les Juifs , même à présent, évitent de passer sous 
l'ai'c de Jules , qui conduit au Colysée , et préfèrent se 
glisser à côté. 



LE COLYSÉE. 2IJ 

saient dans sa longnonr, et la divisaient en bandes 
de 12 pieds de largeur. On a fait beaucoup de 
conjectures sur ces constructions évidemment 
d'un autre âge que l'amphithéâtre et d'im travail 
très-inférieur ; la moins improbable est qu'elles 
servaient à soutenir un plancher de bois, cou- 
vrant toute l'arène. Peut-être les intervalles 
étaient - ils destinés à donner passage aux ani- 
maux de combat , qui montaient sur le plan- 
cher par le moyen de trappes ou de portes en 
coulisses comme à l'Opéra. On a trouvé entre ces 
murs d'appui des traces de plans inclinés, au 
nombre de 82, qui pouvaient conduire à ces 
trappes. Quel opéra moderne pourrait se vanter 
d'avoir ainsi 82 trappes à monstres de toute es- 
pèce, et encore leurs monstres seraient - ils de 
carton, tandis que ceux du Colysée étaient de 
chair et d'os, à dents et à griffes véritables; dans 
l'origine, l'arène du Colisée pouvait être trans- 
formée en naumachie à volonté. Des conduits , 
encore visibles, amenaient l'eau des thermes 
de Titus où elle était appo-rtée de Tivoli, par un 
aqueduc auquel ses détours donnaient une lon- 
gueur de 44 milles. Cette eau se précipitait dans 
l'arène par 80 ouvertures, et la remplissait jus- 
qu'à la hauteur de 10 à 26 pieds. Amener ainsi 
ime rivière à travers les airs, pour faire un ar- 
pent de mer où des miniatures de vaisseaux se 
livraient bataille, est une sorte d'enfantillage gi- 



2l6 LE COLYSÉF. 

gantesqiie, où la disproportion entre la fin et les 
moyens paraît extrême. Ce mauvais goût ne dura 
pas, car les petits murs construits subséquem- 
ment étaient incompatibles avec la naumacliie , 
et déplus, certains passages souterrains (i) récem- 
ment découverts, et qui communiquaient de l'am- 
phithéâtre au palais impérial , auraient été sous 
l'eau, si l'on n'eut pas cessé de l'introduire. Or, 
comme l'on attenta à la vie de l'empereur Com- 
mode dans ce passage même, et que cet empereur 
régnait environ i lo ans après la construction de 
l'amphithéâtre, il est clair que l'usage de la nau- 
machie avait duré moins d'un siècle. La profon- 
deur requise pour l'admission de l'eau n'étant plus 
nécessaire, et cette profondeur rendant une cer- 
taine portion de l'arène invisible à un grand 
nombre de spectateurs , on voulut en élever le 
niveau , et un plancher de bois sur des murs 
d'appui parut être l'expédient le plus prompt et 
le plus facile, présentant d'ailleurs des moyens 
pittoresques d'introduire les acteurs, hommes ou 
bêtes, sur- le théâtre. Il y avait dans les jeux 
cruels de l'amphithéâtre , un raffinement qui 
étonne. J'ai vu une fresque antique, représentant 
un malheureux esclave, qui entre par un étroit 
passage dans l'arène, qu'il doit traverser au milieu. 

(i) La terre et les décombres qui remplissent ce passage, 
n'ont été enlevés qu à son entrée, assez cependant pour; 
voir qu'il était fini avec soin et très-orné. 



CLA.IR DK LUNE, Q.]J 

(les tigres et des lions , pour aller déposer à l'ex- 
trémité opposée des œufs qu'il tient dans ses 
mains; s'il échappait aux griffes desbétes féroces, 
il était libre. Après le premier choc que ces spec- 
tacles cruels ne pouvaient manquer de produire, 
et la compassion une fois émoussée par de fré- 
quentes épreuves, il ne restait qu'un vif intérêt 
et un goût d'émotion violente qui devenait une 
passion, et rendait le spectateur insensible à tout 
sentiment d'humanité. On ne doit pas être sur- 
pris que les poètes et les artistes de l'antiquité 
excellassent dans la description et la représenta- 
tion des morts et des mourants, ayant des occa- 
sions journalières de voir des combats mortels, 
Hvrés par des sujets nus. Ils dessinaient et dé- 
crivaient d'après nature, ce qu'aucun moderne 
na pu faire. Parmi les spectacles extraordi- 
naires, introduits dans larène, on y a vu des 
femmes, l'épée à la main, combattre jusqu'à la 
mort , ainsi que des nains et des hommes contre- 
faits. 

Justus Lipsius rend Compte de ces odieuses 
j,ouissances d'un goût dépravé , et le fait est 
prouvé par un édit d'Alexandre Sévère, qui prohi- 
bait ces combats, lesquels probablement n'a- 
vaient pas été en usage long-temps avant l'époque 
dégénérée où il régnait. 

C'est la mode d'aller voir le Colysée au clair de 
l,une, comme le Vatican aux flambeaux, et quoi- 



aiS CLAIR DE LUNK. 

que les modes, lorsqu'elles sont généralement 
adoptées , deviennent , ainsi que les proverbes , 
vulgaires et triviales, cependant il serait encore 
moins raisonnable de s'abstenir toujours de faire 
ou de dire ce que tout le monde fait ou dit, que 
de tomber dans l'excès contraire; car, après tout, 
l'adoption générale est originairement venue 
d'un certain degré de mérite intrinsèque , que la 
mode ou le proverbe possédaient. Il est certain 
que nous nous sommes fort bien trouvés d'avoir 
vu le Colysée par un beau clair de lune. La lu- 
mière douce et vague qu'il répandait sur les mas- 
ses caverneuses entassées autour de l'arène, ne 
laissait voir aucun des tristes détails de la déca- 
dence , ni rien qui rappelât la règle et le compas. 
Une sorte de grandeur idéale, sans couleur et 
presque sans forme, se montrait seule, et, au lieu 
d'un ouvrage artificiel composé de murs et de 
voûtes, on aurait cru être au fond du cratère 
d'un volcan éteint dont le cône escarpé s'élevait à 
l'entour. La lune , dit l'auteur de Corinne , « est 
l'astre des ruines, » 

J'imaginerais que les vues myopes jouissent 
d'une sorte de clair de lune perpétuel. C'est au 
moins le même vague sur tous les objets éloi- 
gnés; mais ceux qui sont ainsi conformés igno- 
rent combien le nombre des clairvoyants est in- 
férieur au leur, et ne savent pas à quel point ils 
ont à se féliciter d'échapper ainsi aux détails 



MONT PALATIN. 1l() 

ignobles et mesquins, que nous sommes condam- 
nés à voir. Notre vue, à nousautres presbytes, est 
classique, tandis que celle des myopes est ro- 
mantique. 

Le Colysée , la nuit , serait un coupe-gorge , 
sans le corps-de-garde qui est à côté. Les soldats 
ne manquent pas de prendre les armes , à l'ap- 
proche de tout étranger après le soleil couché , 
et le pour-boire sur lequel ils comptent ne leur 
permet pas d'oublier les ordres qu'ils ont à cet 
égard. Il y a en outre des sentinelles placées dans 
plusieurs endroits des ruine&.hes che viua ? le re- 
flet des armes , le bruit même des talons de bottes 
sur l'antique pavé romain , ont leur effet sur l'i- 
magination : il ne lui en faut pas davantage , et 
des riens comme ceux-là suffisent pour l'émou- 
voir. 

On grimpe le long du plan incliné de l'amphi- 
théâtre par des sentiers frayés, comme sur une 
montagne , au milieu du parfum des violettes et 
des autres plantes odoriférantes qui y croissent 
spontanément. J'ai entendu parler d'une Jlora Co- 
lysea que l'on dit assez riche. 

Entre le Colysée et. le Capitole, s'élève le mont 
Palatin , couvert , d'un bout à l'autre , des ruines 
du palais de Néron , qui le débordent et descen- 
dent dans les vallées voisines jusqu'au pied des 
monts Cœlius et Esquilin. Ce prodigieux palais, à 
lui seul une ville, ayant été consumé par le feu 



2 20 MONT PALATIN. 

dans l'année 64 de notre ère , le tyran le rebâtit 
sur un plan plus magnifique encore, et cette 
splendeur lui valut le nom de Domus aiirea Ne- 
ronis. Le nom de palais (palatium) donné depuis 
à une résidence de prince paraît être dérivé de 
mons Palatinus. Sous Yespasien et Titus , toutes 
les -parties du palais de Néron qui s'étendaient 
au- delà de ce mont furent démolies, et le ter- 
ram sur lequel s'élevaleColyséeluiavait appartenu. 
Le Mont Palatin est couvert de masses informes 
qu'on pourrait appeler pudding artificiel. Leur 
apparence actuelle vient de ce que les Romains 
étaient dans l'usage de laisser quelquefois un in- 
tervalle entre les deux faces d'un gros mur, qu'ils 
remplissaient ensuite de débris jetés péle-méle 
dans le mortier. Lorsque , dans la suite , les deux 
faces du mur, souvent de marbre , eurent été en- 
levées, le remplissage que je viens de décrire 
resta debout , aussi dur que le rocher. Les voû- 
tes d'une longue suite de salles forment une 
haute terrasse, d'où la vue plane, d'un côté sur la 
vaste étendue des ruines et leurs formes fantas- 
tiques , et , de l'autre sur ce qui fut autrefois le 
Circus maœimus , le premier et le plus grand 
qu'eurent les Romains. L'on n'y voit plus ces 
coursiers fougueux qui entraînaient le char 
olympique autour de la borne fatale, ni les aSo 
mille ou 36o mille spectateurs (le nombre est 
incertain ) qui autrefois assistaient à ces courses. 



MONT PALA^TIN. 22 1 

et aux combats sanglants d'hommes et d'ani- 
maux. Le lion de la Niimidie et l'ours des Alpes, 
l'éléphant , le rhinocéros et le tigre s'y rencon- 
traient, et un empereur ajoutait trente-six cro- 
codiles à la mêlée hétérogène des combattans. 
Au lieu de cet étrange spectacle, on ne voit plus 
dans le cirque que de grands carrés de choux , 
d'artichauts, qui prospèrent admirablement dans 
ce sol classique. Sa forme est encore visible, mais 
sans accompagnement de ruines. C'est là qu'^w- 
drocles fut épargné par le lion à qui il avait ôté 
une épine du pied , et c'est aussi là que les pre- 
miers Romains enlevèrent les Sabines. 

Le chaos des ruines du Mont Palatin ne per- 
met plus de reconnaître aucun plan , et ici , 
comme partout, les Romains semblent avoir fait 
peu d'attention à la symétrie, dans la position re- 
lative de leurs édifices, souvent trop près les uns 
des autres, se présentant leurs angles et laissant 
entr'eux des espaces irréguliers. Une salle im- 
mense (i38 pieds sur 9 r), connue par le nom de 
la bibliothèque , était restée ensevelie sous les 
décombres jusqu'en 1720, et s'est, par ce moyen, 
fort bien conservée. Lorsqu'on la découvrit, elle 
renfermait encore des statues de marbre; mais le 
colosse d'Apollon en bronze, haut de 5o pieds , 
dont Pline a parlé , ne s'y est pas trouvé. Près de 
cette magnifique bibliothèque, il y avait un por- 
tique , plus long que la galerie du Louvre à Pa- 



222 MONT PALATIN. 

ris, près duquel s'élevait un autre colosse de 
bronze , celui de Néron , trois fois aussi grand 
que celui du dieu son voisin ; mais rien de tout 
cela n'existe à présent : le bronze ne pouvait 
manquer d'être enlevé. Nous visitâmes des ap- 
partements enterrés , qui ont été découverts par 
l'écroulement d'une voûte. C'était un rez-de- 
chaussée, situé à présent à 25 pieds plus bas que 
le niveau du terrain. La suite de ces appartements, 
où l'on n'a pas encore pénétré , peut cacher des 
trésors d'antiquité , supérieurs à tout ce que le 
monde possède déjà. Les parties accessibles ont 
été dépouillées de tout ce qui pouvait être em- 
porté ; mais les voûtes et les murailles sont en- 
core couvertes d'arabesques peintes et dorées, et 
de fresques bien exécutées. Sur les ruines du 
palais de Néron, on voit celles du palais d'un pape 
(Alexandre Farnèse), comparativement moder- 
nes , puisqu'elles ont quatorze ou quinze cents 
ans de moins , et pourtant presqu'aussi complè- 
tement défigurées. Michel-Ange , qui porta une 
main sacrilège, sur presqu'autant de chefs-d'œu- 
vre que lui-même nous en a légué , avait cons- 
truit ce palais éphémère , avec les matériaux de 
celui de Néron. Malgré le mal que lui firent les 
Vandales , lorsqu'ils saccagèrent Rome, et To- 
tila après eux , ce palais de Néron était encore 
debout dans le huitième siècle ; mais à présent 
les ruines mêmes disparaissent , et l'ilex , le cy- 



ACADÉMIE VERSIFICATIVE. 2^3 

près , le myrthe , le laurier et l'aîoès se dispu- 
tent le sol que leur poussière a formé. Ce séjour 
des maîtres du monde, d'où, comme d'un centre 
commun, leurs ordres allaient régir l'univers, est 
maintenant si solitaire, qu'un vieux jardinier, 
gardant ses poules, que le renard, nous dit-il, lui 
mangeait toutes (dans Rome), et quelques mal- 
heureux en guenilles, qui faisaient des cordes à 
l'ombre d'un vieux pan de mur, furent les seules 
créatures humaines éveillées qui s'offrirent à nos 
regards pendant une promenade de plusieurs 
heures, faite au milieu du jour. L'académie Ar- 
cadienoe, qui est une des sociétés littéraires ou 
vérificatrices de Rome moderne, tenait autrefois 
ses séances sur le Mont Palatin : l'emplacement 
qu'elle avait choisi était une verte pelouse , om- 
bragée de quelques arbres ; mais les académi- 
ciens ont depuis long - temps abandonné ce 
désert. On voit même encore les fragments de cha- 
piteaux corinthiens et d'autres marbres antiques 
qui leur servaient de tables et de sièges , il y a 
cent ans, figurer, dans un désordre classique, 
sur la verdure où paissent quelques chèvres. 

Après tout, il ne faudrait pas s'imaginer que 
le Mont Palatin soit réellement un mont, c'est 
tout au plus un monticule; sa base, à peu près 
carrée, ne couvrirait pas tout-à-fait le jardin des 
Tuileries à Paris , et son élévation est égale à deux 
fois celle des arbres de ce jardin. Le Mont Palatin 



2a4 CLOACA MAXIMA. 

porte sur son sommet quinze ou vingt pieds de 
décombres; mais comme la même accumulation 
existe autour de sa base, la hauteur relative reste 
la même qu'autrefois. Quoique le niveau du sol 
de Rome moderne soit fort au-dessus de l'ancienne 
ville, elle est cependant encore exposée aux inon- 
dations du Tibre, et Rome antique devait l'être 
beaucoup plus encore. Mais il ne paraît pas que 
le lit du Tibre se soit proportionnellement ex- 
haussé; car le Ponte Botto^ le plus ancien proba- 
blement de tous les ponts de l'Europe, n'est 
pas plus enfoncé dans l'eau , qu'il n'a dû l'être 
du temps ô^Horatius Codes, qui le défen4it avec 
tant de courage , il y a deux mille quatre cents 
ans; et l'entrée dans le Tibre du célèbre Cloaca 
Maxinia paraît à présent à moitié hors de l'eau , de 
manière qu'on peut y pénétrer en bateau, comme 
du temps de Tarquin l'ancien. Cet égoût classique 
mérite les éloges que les anciens donnaient à sa 
solidité. Il a environ douze pieds de hauteur, au- 
tant de largeur, et trois cents grands pas de lon- 
gueur. Les pierres jointes sans mortier ont, en 
général, cinq pieds de long et trois pieds d'épais- 
seur. Accessible aux deux extrémités, le milieu 
est encore rempli de décombres , ce qui n'empêche 
pas le passage d'une source assez abondante dont 
l'eau, en été seulement, est purgative et diuré- 
tique. 

Les ruines les plus voisines du Colysée sont celles 



THERMES DE TITUS. 2^5 

des Thermes , ou bains chauds de Titus , et le même 
aqueduc fournissait l'eau à l'un et à l'autre. L'u- 
sage des bains publics était d'origine grecque, et 
ne s'établit à Rome que sous le règne d'Auguste; 
mais dans la suite ces bains devinrent des établis- 
sements très compliqués, des lieux de délices où 
l'on trouvait tout ce que les arts perfectionnés 
peuvent inventer de jouissances, et tout ce que 
des richesses sans bornes peuvent acheter. Chaque 
empereur ajouta successivement à leur nombre, 
à leur étendue, à leur magnificence, et à la va- 
riété des jouissances qu'ils procuraient gratuite- 
ment au peuple romain. Mais aucun de ces 
bains publics n'était comparable à ceux de 
Caracalla et de Dioclétien. Uu grand nombre 
de chambres des Thermes de Titus, enseve- 
lies sous les ruines des étages supérieurs, fu- 
rent déblayées sous Léon X. Raphaël étudia leurs 
fresques, et en imita le goût dans les ornements 
des plafonds du Vatican ; mais afin que ces lieux 
souterrains ne devinssent pas des repaires de bri- 
gands, on y rejeta les décombres qu'on en avait 
tirés. Après trois cents ans (en 1776), on pensa 
à les en débarrasser une seconde fois ; mais ce ne 
fut que sous les Français que- ce grand ouvrage 
fit des progrès, et il y a maintenant trente cham- 
bres accessibles ainsi qu'un grand nombre de cor- 
ridors qui ne conduisent à rien, et dont l'usage 
est inexplicable. Beaucoup d'autres chambres 
I. i5 



1lG THERMES DE TITUS. 

n'ont pas encore vu le jour depuis leur première 
inhumation. On reconnaît cependant qu'elle n'a 
eu lieu que depuis l'établissement du christia- 
nisme , car on a trouvé un autel chrétien à l'en- • 
trée de l'une d'elles, dont il paraît qu'on avait fait, 
dans le sixième siècle, une chapelle dédiée à sainte 
Félicité. Rien n'annonce que ces appartements 
aient été des bains; point de baignoires ni aucun 
grand réservoir , et le nom de Themiœ semblerait 
peu applicable à cet édifice. Parmi le grand nombre 
de niches de statues, on en montre une que Ton 
assure avoir été occupée par le Laocoon\ mais la 
tradition indique aussi une vigne derrière les 
Thermes, comme ayant été le lieu où ce magni- 
fique groupe fut découvert il y a trois cents ans, 
ce qui semble peu probable. L'étage supérieur, 
qui existe encore en partie, contenait la biblio- 
thèque , des galeries de tableaux et de statues , et 
de vastes portiques,où les philosophes enseignaient 
et disputaient; c'était le département des plai- 
sirs intellectuels. Au moyen d'une bougie fixée 
au bout d'un bâton , on vous montre sur les voûtes 
des salles basses, des fresques parfaitement con- 
servées, qui représentent des arabesques et des 
petites figures gracieuses et bien exécutées, mais 
de peu d'intérêt et presque hors la portée de 
la vue. Ces chambres , n'ayant point de fenêtres, 
n'étaient destinées à être vues qu'à la lueur des 
jampes. Le plan général de l'édifice ne saurait être 



THERMES DE DIOCLÉTIEN, 227 

déterminé à travers le chaos des ruines. On ne 
voit que des masses informes de briques sembla- 
bles à des rochers, et sans rapport les unes avec 
les autres ; des portions de voûtes prêtes à tomber, 
mais qui ne tombent point, et à travers certaines 
ouvertures dans la terre , des appartements qui y 
sont enfouis. 

Près de ces Thermes , il y a une tour qui passe 
pour celle d'où Néron contempla l'incendie de 
Rome; et tout à côté, la via di Santa-Piétra , an- 
ciennement vicus sceleratus^ où Tullie, femme de 
Tarquin et fille de Servius Tullius, fit passer son 
char sur le corps inanimé de son père , assassiné 
par son mari ! 

Les Thermes de Dioclétien occupent les monts 
Viminale et Quirinale^ un demi-mille au nord de 
ceux de Titus, et ils sont construits sur une plus 
grande échelle; l'espace qu'ils couvrent est un 
carré de l\oo pieds en tous sens, et il en reste 
encore debout une assez grande partie, pour don- 
ner une idée de ce qu'ils ont dû être. Une des 
salles parfaitement conservée devint, par les soins 
de Michel-Ange, l'une des plus belles églises de 
Rome {^Santa Maria dcgli angeli). L'illustre archi- 
tecte y ajouta une aile et en fit une croix grecque. 
La grande nef a 336 pieds de long et la nef trans- 
versale 3o8 ; chacune a 74 pieds de largeur et 84 
pieds de hauteur. Il y trouva huit magnifiques 

colonnes corinthiennes de granit oriental, cha- 

i5. 



228 MONTS CQBLIUS ET AVENTIR. 

ciine d'un seul bloc de 4^ pieds de haut, et de 
16 de circonférence, et en ajouta huit autres de 
briques, revêtues d'un stuc qui imite à s'y trom- 
per le granit oriental. Mais le terrain autour de 
cet édifice étant plus haut que son pavé, il jugea 
bon d'élever celui-ci de six pieds, et d'enterrer 
d'autant les colonnes, ce qui gâte beaucoup leurs 
proportions. On voit ici une admirable fresque du 
Dominicain(le martyre de Saint-Sébastien), dont le 
coloris plein de vigueur ressemble plus à la pein- 
ture à l'huile, qu'aucune autre fresque que j'aie 
jamais vue. Derrière cette église, mais. toujours 
dans l'enceinte des Thermes, il y a un couvent 
de Chartreux. Dans la cour du jardin on voit 
une fontaine entourée d'un groupe d'énormes 
cyprès qui ont été le sujet de plusieurs gravures. 
Ce groupe, autrefois formé de quatre arbres, et 
maintenant réduit à trois, fut planté par Michel- 
Ange lorsqu'il construisit le cloître du couvent. 
Les troncs de ces arbres ont à présent i3 pieds de 
circonférence. Aux plantations d'artichaux et de 
cardons, qui remplissent exclusivement les jar- 
dins de Rome, on a ici ajouté des orangers que 
nous avons trouvés chargés de fruits. 

Le Cœlius et l'Aven tin , sont les deux plus con- 
sidérables des sept collines de Rome. Les grands 
avaient leurs maisons sur le Cœlius, et le peuple 
^ur l'Aventin. La rue Suhurra^ où César, Pline le 
jeune et Marc-Aurèle, dans sa jeunesse, ont de- 



THERMES DE CARACALLA. 10.^ 

meure , descendait du Cœlius vers TEsquilin. 
Quoique ce fût le quartier du beau monde, on y 
voyait 69 boutiques. L'arsenal était aussi sur le 
Cœlius, ainsi qu'une grande place pour exercer la 
cavalerie. La vue du Cœlius embrasse une vaste 
étendue de ruines confusément entassées , et 
présentant les formes les plus singulières. Au 
nord, on voit encore les restes du Vivarium^ où 
Ton enfermait les animaux à l'usage de l'amphi- 
théâtre. Ces bâtiments étaient très-vastes, voûtés 
et pourvus de communications souterraines avec 
l'amphithéâtre. Au midi du Cœlius, était le ISym- 
phœum de Néron , magnifique maison de plai- 
sance, où il y avait des grottes , des eaux jail- 
lissantes , un pavé de marbre , des bains, etc. ; 
car l'idéal des jouissances de l'antiquité sem- 
blait se rapporter au climat de la zone tor- 
ride plutôt qu'à celui de Rome , où j'ai vu cet 
hiver des languettes de glace de deux pieds de 
long pendre au bord des toits exposés au nord. 

Les ruines des bains de Caracalla, ou Tliermœ 
Antoninianœ^ par corruption Antonianœ, sont 
peut-être , après le Colysée , le monument le 
plus extraordinaire de l'antiquité. Chaque cham- 
bre paraît un vaste temple. Quelques portions 
des voûtes qui couvraient ces chambres exis- 
tent encore, et les niches pratiquées dans les 
murailles indiquent un nombre prodigieux de 
statues. En effet, la Flore, le Torse, l'Hercule Far- 



23o THERMES DE CARACALLA. 

iièse, et le groupe célèbre qui porte le nom de 
Taureau Farnèse, ont été trouvés ici. Une de ces 
chambres, la Cella solearis^ longue de i88 pieds , 
large de 1 34, était couverte d'une voûte presque 
plate, composée de lames de bronze entrelacées 
comme des courroies de sandales romaines, ainsi 
que le nom l'indique. Les nombreuses chevilles 
ou crampons de fer et de bronze , qui se voient 
encore dans les murs de briques , servaient à re- 
tenir le marbre dont ceux-ci étaient revêtus. 
Point de fenêtres nulle part, et il fallait que les 
appartements fussent éclairés d'en haut , comme 
le Panthéon. Le pavé de marbre a disparu, et de 
grands arbres croissent dans l'intérieur de l'édi- 
fice, sans pouvoir atteindre la hauteur des murs. 
Ceux-ci sont chargés de lierre qui retombe en 
masses pittoresques ; et, de leurs fentes, sortent 
des touffes de violier jaune en fleur, entremê- 
lées de jasmin, de lentiscus, d'acanthe. En faisant 
le tour de ces t-uines, qui forment un carré, je 
leur ai trouvé j 200 pieds de chaque côté, c'est-à- 
dire à peu près l'étendue du jardin des Tuileries. 
Un prisonnier qui y serait renfermé ne man- 
querait pas de recoins habitables ; il 'y trouverait 
de belles pelouses ombragées d'arbres magnifi- 
ques; des fleurs, qui viennent toutes seules, et qui 
parfumeraient l'air; il aurait des champs pour se 
nourrir, des pâturages en abondance ; il ne lui 
manquerait absolument que la santé; car s'il lui 



THERMES EN GÉNÉRAL. 23l 

arrivait de survivre aux fièvres du premier été , 
il n'en passerait probablement pas un second. 
On ne peut supposer qu'il en fût ainsi lors de la 
construction de ces édifices; car c'était alors le 
quartier le plus habité de Rome ; mais la santé 
est maintenant passée, avec la population , à 
l'antique champ de Mars, où Rome moderne est 
située. On en verra ailleurs la raison. 

Malgré le nom de Tliermœ , il n'y a rien dans 
ces établissements qui annonce des bains ; 
mais peut-être qu'occupant l'étage le plus bas , 
ils sont restés enfouis. Au reste, on ne saurait 
douter qu'il n'y eût des bains : nombre d'auteurs 
contemporains en ont parlé ; il paraît .même 
que, dans un temps, hommes et femmes s'y bai- 
gnaient ensemble, puisque cela fut défendu par 
Adrien etpar plusieurs autres empereurs. Le local, 
à présent visible, paraît avoir rempli l'objet de nos 
cafés modernes, de nos jeux de paume, de nos 
salles d'armes (i), de nos bibliothèques publi- 
ques, de nos clubs, enfin de tous les endroits où 
les modernes savent perdre leur temps , tout 
comme les anciens. Une femme, qui nous ouvrit 
la porte des Thermœ Antonianœ^ç^X, qui avait l'air 
bien malade, nous dit qu'elle était la mieux poi^ 
tante de la famille ; sa fille, occupée à laver du 

(i) La lutte, chez les anciens, remplaçait l'escrime, et 
l'on s'exerçait nu. 



aSa PRINCE DE LA PAIX. 

linge dans un bassin de marbre antique, jeune 
enfant belle encore, quoique de la plus grande 
pâleur, leva les yeux pendant que nous parlions 
d'elle, et son sourire était triste à fendre le cœur. 
« Pourquoi restez-vous ici , dîmes - nous à ces 
pauvres gens. — Où aller ? répondirent-ils. » On 
voyait sur la hauteur des bâtiments déserts : 
c'était un couvent brûlé pendant la révolution , 
mais qui aurait encore offert quelques parties 
habitables pendant la saison fiévreuse. 

Cette ressource cependant ne leur en semblait 
pas une, tant les hommes font peu d'efforts pour 
conserver le premier des biens, la santé ! Ces 
Thermes étaient encore en grande partie entiers 
lorsque, dans le seizième siècle, les dilapidations 
des papes et des princes romains, principalement 
des Farnèse , causèrent leur chute. On dit que 
lorsque la voûte de la grande salle tomba , le 
bruit fut entendu de Rome m.oderne. 

La maison de campagne d'Emmanuel Godoy, 
prince de la Paix, est située très près des Ther- 
mœ Antonianœ , mais sur le mont Cœlius et jus- 
tement au-dessus du niveau de la fièvre, qui ne 
s'élève pas à plus de i3o ou i5o pieds. La mai- 
son neuve, nue au milieu de plantations tou- 
tes jeunes et sans effet, n'a rien de remarqua- 
ble, et je n'en parle qu'à cause du nom du pro- 
priétaire , et à cause d'un morceau d'antiquité 



PRINCt: DE LA PAIX, 233 

très-précieux , trouvé dans ses jardins parmi des 
fragments de marbre, d'albâtre oriental , de mo- 
saïque et d'ossements humains à demi brûlés. 
C'est un Hermès à double face en bronze, de 
grandeur naturelle et d'une grande beauté , qui 
porte, d'un côté, la ressemblance du père de la 
philosophie morale, et de l'autre, le visage d'un 
homme d'environ soixante ans, à double menton, 
flasque et sans barbe, mais qui a l'air noble , 
grave et modeste, SENECA est le nom gravé sur 
l'un, et SOCRATES sur l'autre. 

Tous les jours, à midi, le favori accompagne le 
roi et la reine d'Espagne à la promenade , dans 
leur carrosse à six chevaux. Les deux énormes 
profils du prince et de l'ami du prince sont là 
face à face, tout nez l'un et l'autre, sans front , 
sans menton, sans derrière de tête, et probable- 
ment sans cervelle. Je ne sais ce que Lavater au- 
rait dit de ces physionomies-là ; mais jamais rien 
d'humain n'approcha plus du coq d'Inde. A côté 
d'eux, on découvre une petite vieille (i) dessé- 

(i) Bonaparte enleva , il y a vingt ans, toute la famille 
royale d'Espagne, le vieux roi et la vieille reine , le pre'- 
sent roi d'Espagne ^ et Godoy, surnommé Prince de la 
Paix , ancien garde du corps et ancien favori de leurs 
vieilles majestés , mais surtout de la reine. Cette note 
pourra paraître superflue aux gens du dernier siècle 3 mais 
les jeunes gens ne savent rien des événements qui se sont 
passés'au commencement de ce siècle , qui ne sont pas en- 
core du domaine de l'histoire. 



234 MONTAGNE UE POTS CASSÉS, 

chée, noire, jaune et renfrognée ; c'est la reine 
d'Espagne. Le peuple semble prendre un certain 
intérêt à ce trio ; sa vue du moins le metengaîté. 
Leurs majestés habitent le palais Barberini, dont 
le propriétaire est réduit, comme tant d'autres 
nobles Romains , à louer des appartements gar- 
nis dans son palais, et à occuper le grenier. 

Les deux tiers à peu près de l'immense espace 
contenu dans les murs de Rome (dix à douze 
milles carrés), c'est-à-dire à peu près tout l'es- 
pace qu'occupait Rome antique, est maintenant 
un désert en proie au mal aria et à la fièvre; les 
couvents même sont abandonnés. A notre retour 
par la Fia triomphalis , nous ne rencontrâmes 
pas une seule personne. Le célèbre tas de pots 
cassés i^Monte Testaccio^ (^\\ situé dans ce dé- 
sert, fait aussi bonne figure qu'aucune des autres 
montagnes de Rome, étant même plus haut de 
quelques pieds que le mont Capitolin (i65 pieds); 
sa forme est assez pittoresque; de son sommet 
on jouit d'une très belle vue, et le peu de terre qui 
s'est amassée dans quelques endroits s'y couvre de 
verdure. Mais en général on ne voit partout que 

(i) L'archevêque de Tarente dit qu'il y a dans son dio- 
cèse une colline ai-tificielle , comme celle-ci, composée 
tout entière de ce coquillage [^niiirex ) , dont les Romains 
tiraient leur couleur pourpre. Sans doute qu'il y avait là un 
gi-and établissement de teinture , comme auprès dvi mont 
Testaccio un établissement de potei'ies. 



PALAIS. 235 

des fragments de ces grands vases de terre cuite 
(amphores), dont les anciens se servaient au lieu 
de tonneaux, et qui contenaientvingt-cinq à trente 
de nos bouteilles. 

Il y a, à travers cette masse énorme, des cou- 
rants d'air assez forts pour qu'on les sente, à la 
main, sortir d'entre les tessons; et les nombreuses 
caves qu'on y a creusées sont très fraîches. Au 
printemps, le peuple romain va s'y enivrer; mais, 
depuis le mois de juillet jusqu'au mois d'octobre, 
la place n'est pas tenable à cause dn/nalaria^le 
sommet en est cependant exempt. 

On comprend que Rome doit avoir plus d'é- 
glises que tout autre endroit du monde, et l'on 
en compte 3oo ainsi que 3oo palais; mais ceux- 
ci doivent - être encore plus nombreux , car , 
dans les beaux jours de la papauté , chaque 
neveu d'un pape , sans compter ses descen- 
dants , en avait un ; tandis que tous les papes 
ne bâtissaient pas des églises. Il y a, dit-on, 65 
palais qui valent la peine d'être vus , mais , de 
ceux-là, il en est bien peu dont la description 
puisse intéresser. On les trouve rarement isolés , 
mais ordinairement contigus à d'autres maisons et 
sur la même ligne, distingués seulement par une 
large façade et un grand nombre de fenêtres garnies 
de barreaux de fei . Le caractère de leur architecture 
est la solidité plutôt que l'élégance; il y en a peu 
de rectangulaires, et une obliquité disgracieuse 



l'5G LE GRANDIOSE U E LA SALETÉ. 

gâte souvent les plus beaux appartements, La 
cour est ordinairement clans le palais, et je n'en 
connais qu'un seul qui soit au contraire clans la 
. cour et isolé. L'on descend de voiture dans l'in- 
térieur et à couvert; mais la porte d'entrée étant 
toujours ouverte, devient le réceptacle des plus 
odieuses saletés. Je me souviens d'avoir lu sur 
le mur de l'escalier d'un de ces palais (je crois le 
palais Doria) , une défense écrite de faire ce que 
personne au monde ne fit jamais sur l'escalier 
d'un palais clans aucun autre pays; che voleté! 
non è questo an palazzo ? fut l'exclamation ingé- 
nue que fit l'autre jour un Romain surpris en 
flagrant délit, et réprimandé par le locataire 
étranger d'un de ces palais ; ne concevant pas 
qu'il eût rien fait de blâmable. Il y a à Rome tel 
palais où l'on trouverait pour trois ou c{uatre 
millions de francs de tableaux et de statues, mais à 
peine une fenêtre sans vitres cassées, ni un esca- 
lier sans immondices. Voici le singulier point de 
vue sous lequel l'état d'abandon et de malpro- 
preté des palais de Rome m'a été présenté par 
manière d'explication. Le noble possesseur d'un 
palais romain occupe un recoin de sa vaste éten- 
due; il y vit simplement, familièrement, avec sa 
famiglia, c'est-à-dire ses afficlés, protégés et ser- 
viteurs. Les grands appartements ne sont point 
habités; il n'y reçoit pas ses amis, mais il les laisse 
voir à tout le monde ; c'est le seul usage qu'il en 



PALAIS FARNÈSE. l'^'^ 

fasse. Son palais est un lieu public; l'admira- 
tion qu'il excite rejaillit sur lui ; voilà sa jouis- 
sance ; mais comme le public qui admire n'est 
pas un public accoutumé à la propreté, et qui 
s'effarouche de quelques ordures sur un escalier, 
pourquoi le noble propriétaire s'en occuperait-il 
davantage? Son escalier à lui est un escalier dé- 
robé; la grande porte, le grand escalier, tout 
cela , c'est la rue. Il porte ses regards plus haut, 
et pour le dire en un mot, il y a un coin de 
grandioso caché sous l'ordure d'iui palais romain. 
. Le palais Farnèse, je crois, est le seul qui soit 
isolé des maisons voisines ; quoique le plus 
beau de Rome et le plus régulier, son architec- 
ture est pesante; la cour intérieure, à trois 
ordres ou rangs de colonnes l'un sur l'autre , vaut 
beaucoup mieux que l'extérieur. Par permission 
spéciale, ce palais fut construit il y a 3oo ans avec 
les matériaux tombés du Colysée, et que peut-être 
l'on aida à tomber. Il en fut de même à l'égard du 
palazzo Barheriniy bâti par le neveu du pape de ce 
nom, et quelques plaisans tracèrent sur la muraille 
le calembourg smy^nt: quod non fecerunt barbari ^ 
fecerunt Barberini. Le bel escalier du palais Far- 
nèse, qui est le plus propre que nous ayons vu, 
conduit à de vastes appartements et à des gale- 
ries autrefois ornées des chefs-d'œuvre de la 
sculpture. On y voyait entr'autres l'Hercule Far- 
nèse. Ces statues ont passé à Naples par droit 



238 LA CEIVCI. 

d'héritage (i). Les planchers sont de marbre, les 
plafonds peints par les plus grands maîtres, et 
les murs couverts de beaux tableaux ; cependant 
nous avons été plus frappés de la magnificence 
du palais Colonna^ lequel est vénitien plutôt que 
romain. La grande galerie a deux cent neuf pieds 
de long sur trente-cinq pieds de large; le stuc, 
l'or, la peinture, rien n'y est épargné. Le prince 
avait commencé une galerie splendide ; mais il 
fiit arrêté par les troubles politiques , et la no- 
blesse de Rome n'est pas encore suffisamment re- 
venue de sa peur et de ses pertes pour s'occuper 
d'embellissements. 

Nous admirâmes beaucoup quelques-uns des 
tableaux, deux surtout du Guerchin. Je ne dirai 
qu'un mot d'un portrait de la Cenci. Cette malheu- 
reuse fille avait tué son propre père qui voulait 
lui faire violence. Elle avait seize ans, elle était 
belle, elle allait mourir sur l'échafaud (2), et 

(i) Les conquérants de 1798 pillèrent sans miséricorde 
le cardinal Albani , parce qu'il descendait des rois d'An- 
gleterre , et le palais Farnèse . pai'ce qu'il appartenait au 
roi d'Espagne. 

(2) La tragique histoire des Cenci . père , mère , fils et 
fille , est consignée dans un ancien manuscrit de la biblio- 
thèque de Saint-Augustin à Pvome : Cenci Lucrezia madré 
Jigliajîgli giustiziatinel i5qg, et marqué extérieurement 
ainsi : C. G. 21. Il semble bien écrit, et impartialement ', 
mais les cai-actères gothiques le rendent difficile à lire. Il 
existe aussi des documents authentiques , sur cette affreuse 
cause, dans les ai-chives de la noble famille Publicola 



LA PEINTURE. 289 

c'était le Guide qui faisait son portrait. Il a ré- 
pandu sur ce visage si pâle une vigueur de co- 
loris extraordinaire, et que fort peu de ses ta- 
bleaux possèdent. Ayant quelquefois parlé avec 
assez peu de respect d'Albert Durer, le plus dur 
certainement de tous les grands peintres, je pro- 
fiterai de l'occasion qui se' présente de faire ma 
paix avec les amateurs, en donnant des louanges 
bien sincères à son tableau (dans le palais Doria) 
des deux avares qui se querellent au sujet d'un 
monceau d'or, ainsi qu'à celui de la Vierge mou- 
rante (1) qui est dans le palais Sciarra; sa manière 
sèche et dure est singulièrement adoucie dans 
ces deux tableaux , car il avait, comme les autres, 
ses deux manières opposées. Les tableaux du 
Guide, dans ce même palais Sciarra^ fournissent 
un autre exemple de différentes manières dans 
un même peintre. Les grands maîtres de l'art se 
ressemblent tous du plus au moins dans leur der- 
nière manière, et cette ressemblance est surtout 
relative au coloris , qui n'est pas seulement la cou- 
leur simple, mais la couleur modifiée par tous 
les accidents de lumière , que produisent les 

Santacroce , unie pai' le sang aux Cenci, et qui souffrit 
même par la confiscation de ses biens 5 mais l'accès en a 
ete interdit jusqu'à pi'ésent. 

(i) Il est assez remarquable qu'entre le grand nombre 
de figures réunies autour du lit de la Vierge mourante, on 
n'aperçoit pas une seule femme. 



l[\0 LA PEINTURE, 

formes de l'objet représenté : sous ce point de 
vue, le coloris a une tout autre importance 
qu'on ne le suppose communément. Le dessin, à 
qui l'on accorde la supériorité , n'est que Fart de 
rendre correctement le profil des objets, leur 
contour. Mais le relief fait partie de la forme des 
objets, non moins que leur contour, et ne peut 
être exprimé que par une juste distribution de la 
lumière et des ombres qui appartient au coloris, 
lequel devient ainsi le dessin lui-même. Dans la 
plupart des tableaux du Titien , les couleurs sont 
passées, mais la juste distribution de la lumière 
et des ombres fait encore leur excellence; c'est 
du coloris sans couleur. 

On va voir, dans le palais Rospigliosi, la célèbre 
fresque de l'aurore par le Guide, que plusieurs 
gravures ont fait connaître. Apollon, dans son 
chariot à quatre chevaux attelés de front , est 
accompagné de sept nymphes légères, aussi ra- 
pides que les coursiers. Aucun artiste n'approuve 
le dessin de ce tableau , personne n'en loue l'ex- 
pression ; son coloris est froid , dur , et sans har- 
monie; les figures sont mal drapées, les cour- 
siers sont de véritables chevaux de charrette; on 
reconnaît chacun de ces défauts en particulier, 
mais il est convenu d'admirer l'ensemble et on 
l'admire. 

La magnificence d'un palais a certainement 
pour but d'exciter l'admiration du public, plutôt 



LES BASILIQUES. 24l 

que du propriétaire lui-même, qui, en Italie, au 
moins, n'en habite qu'un recoin, et fait peu d'at- 
tention au reste. Personne cependant ne parcourt 
un grand palais sans ennui ; on ne bâille nulle part 
d'aussi bon cœur , et il est rare que l'on en con- 
serve long-temps le souvenir, si quelque circons- 
tance particulière ne le perpétue. Par exemple, je 
ne me souviens du palais Spada^ l'un des plus 
beaux deRome, qu'à cause de la statue de Pompée 
que l'on y voit; c'est celle au pied de laquelle César 
perdit la vie, et qui a été trouvée, il y a trois 
cents ans , à l'endroit même où il avait été 
frappé. 

Les premiers chrétiens avaient en horreur les 
temples païens; et, même après l'établissement du 
christianisme , il leur répugnait de s'en servir 
pour leur culte, préférant les basiliques ou cours 
de justice de Rome antique. Ces édifices étaient 
divisés longitudinalement par deux rangs de pi- 
liers ou colonnes, cpii laissaient entr'elles un grand 
espace dans le milieu, et deux autres moindres, 
sur les côtés. Le parquet des ji]ges,à l'extrémité, 
devint le sanctuaire où l'autel était placé. De nou- 
velles églises furent même bâties sur ce plan; et, 
lorsqu'enfin il fut abandonné, et qu'on donna aux 
églises la forme d'une croix , le nom resta ; c'est 
ainsi que Saint-Pierre de Rome est appelé la Ba- 
silica. Le plus beau modèle de basilique est peut- 



i6 



^^7. SAINT-JEAN 1)K LATRAN. 

être Santa Maria maggiore. Les magnifiques co- 
lonnes de marbre, qui séparent la nef des bas-côtés, 
appartenaient à un temple de Junon, bâti dans le 
même lieu. Malheureusement le plafond est doré, 
les ornements sont abondants; et, quoiqu'il y ait 
de la majesté dans son architecture, c'est un beau 
salon plutôt qu'une église. 

Ce n'est pas Saint-Pierre, comme on le croirait, 
qui est l'église métropolitaine de Rome et de la 
catholicité , mais Saint-Jean de Latran , fondée 
par Constantin, On l'appelle communément la Ba- 
silica Constantina. Lateran était le nom d'une fa- 
mille noble , propriétaire du sol. Cette église ayant 
été bridée mille ans après sa fondation ( i3o8 ), 
elle fut bientôt rebâtie sur un plan magnifique. 
Les deux rangs de colonnes, au lieu d'un seul, de cha- 
que côté de la nef, en diminuent cependant trop 
la grandeur apparente et l'effet. Les figures co- 
lossales des douze apôtres, très -supérieures à 
celles de Saint-Pierre , manquent cependant en- 
core de simplicité dans les draperies; c'était le 
mauvais goût du temps, consacré par le Bernin. La 
façade de Saint-Jean de Latran, quoique fort belle, 
mérite le même reproche que celle de Saint-Pierre : 
c'est la façade d'un palais plutôt que d'une église. 
Les portes de bronze furent tirées de la Basilica 
jEmilia\ ses quatre colonnes de bronze doré sont 
celles qui furent envoyées de Jérusalem par Titus, 



OBÉLISQUE ÉGYPTIEN. ^43 

€t les fonts baptismaux ( un antique vase de ba- 
salte ) sont ceux qui servirent au baptême de Cons- 
tantin-le-grand par le pape Sylvestre ; le magnifi- 
que sarcophage d'Agrippa , enlevé au Panthéon , se 
trouve ici ; mais je ne sais quel pape ou quel car- 
dinal est allé s'y mettre, à la place d'Agrippa. Une 
grande fresque dans l'église représente la céré- 
monie de ce baptême, pendant laquelle une des 
figures du tableau paraît jeter des livres au feu. 
« C'était des livres protestants , » dit gravement le 
prêtre qui nous conduisait. L'obélisque égyptien, 
devant Saint-Jean de Latran , est le plus grand 
qu'il y ait à Rome , ayant 99 pieds de haut, sans la 
base. Il est de granit rouge et couvert de hiéro- 
glyphes, dont le sens est inconnu. Élevé à Thèbes, 
en Egypte, par le fils du grand Sésostris, il y 
existait depuis quinze siècles, lorsque Constantin- 
le-grand le fit transporter à Alexandrie, pour l'en- 
voyer de là à Constantinople; mais Constance son 
fils, qui lui succéda, changeant sa destination, le 
fit passer à Rome sur un vaisseau à trois rangs de 
rames, construit exprès. Placé dans le grand Cir- 
que , il y fut trouvé 1200 ans après, brisé en trois 
endroits , et couvert de seize pieds de décombres , 
ce qui montre qu'il avait été renversé de bonne 
heure , soit par les barbares qui saccagèrent Rome, 
soit par les Romains eux-mêmes cherchant des 
trésoi^ cachés, ou seulement les crampons de 

16. 



2^4 LE PAPE. 

métal placés entre les pierres de la base : telle est^ 
à peu près, l'histoire de tous les obélisques de 
Rome. Onze de ces monuments gigantesques du 
luxe égyptien furent, à différentes époques, ainsi 
transportés des bords du Nil à ceux du Tibre; et, 
si la mer avait été ouverte à Napoléon , on aurait 
pu ajouter une autre page à leur histoire, ou même 
deux, au cas qu'ils eussent été renvoyés des bords de 
la Seine à ceux du Tibre. ]\Iais c'est à Thèbes et à 
Héliopolis qu'en stricte légitimité ils auraient dii 
terminer leur voyage. Celui que l'on voit devant 
Saint-Pierre est le seul qui soit resté debout et 
entier. 

Décembre. Le pape officiait aujourd'hui en per- 
sonne à Santa Maria Maggiore, et les étrangers 
ont pu assister aux cérémonies dans une place qui 
leur était réservée, près du trône de sa sainteté, 
les femmes séparées des hommes. L'attente a été 
longue et quelques-uns de nous [forestieri) , fati- 
gués d'être debout depuis deux heures, et cher- 
chant un étroit point d'appui autour de la base 
des piliers couverts de tapisseries, virent ces ten- 
tures, trop légèrement attachées, descendre sur 
leurs têtes coupables. Le maître des cérémonies , 
vieux suisse, qui ne parlait que son patois alle- 
mand, vint, hors d'haleine, arrêter le désordre^ 
exhalant sa colère en un langage à nous inconnu. 
Cet épisode servit à faire passer le temps. En- 



LE PA.PE. Îi45 

fin une douce et belle musique, qui se faisait en- 
tendre au loin, annonça lapproche de sa Sainteté; 
elle parut bientôt à l'autre extrémité de l'Église. 
Son siège pontifical était porté sur un brancard 
élevé au-dessus du niveau des têtes, et entouré de 
ses cardinaux et de ses gardes. Sa Sainteté mit 
pied à terre, près du grand autel; soutenue de 
chaque côté, elle s'avança vers le trône qui lui 
était préparé, et, non sans peine, monta les de- 
grés pour y prendre place. Elle était revêtue 
d'une ample robe de satin brodée d'or; et la tiare 
placée sur sa tète, en or mât, haute comme un bon- 
net de grenadier, était marquée de trois rangs ou 
couronnes de pierres précieuses. Deux person- 
nages , revêtus de drap d'or et la tête poudrée à 
blanc, debout à ses côtés et attentifs à ses moin- 
dres mouvements , avaient soin de croiser sa robe 
sur ses genoux lorsqu'elle se dérangeait, de la 
soutenir lorsque le saint père se levait, et de pla- 
cer un coussin de satin blanc par terre, lorsqu'il 
se mettait à genoux; lui donnant son mouchoir 
lorsqu'il en avait besoin, puis le pliant avec respect, 
sanctifié , comme il paraissait l'être, par l'usage 
que sa Sainteté en avait fait. Les cardinaux, revê- 
tus d'amples robes d'un rouge terne, d'une sorte 
de manteau court ou scapulaire d'hermine, et la 
tête poudrée à blanc, étaient assis aux deux côtés 
d'un carré, dont le trône pontifical formait la 
troisième, et le grand autel le qij,atrième. Les 



246 LE CARDINAL FESCH. 

étrangers étaient placés le long du mur, derrière 
les cardinaux. Ceux-ci allèrent, les uns après 
les autres, rendre hommage à sa Sainteté, et la 
longue queue de leur robe était portée par un 
personnage en soutane noire. Leurs éminences 
montaient les degrés du trône avec plus ou moins 
d'agilité et de grâce; quelques-unes d'entre elles 
furent sur le point de se prosterner avant le temps , 
et j'en vis deux toucher le tapis de la main. Le 
sacré collège semblait fort attentif à la manière 
dont chacun de ses membres s'acquittait de ses 
devoirs, et je crus apercevoir un léger sourire 
à chaque maladresse dont il était témoin. Le pape 
ne présentait pas toujours la main que l'on venait 
baiser , quelquefois il la tenait cachée sous sa robe , 
etl'éminence alors saluait profondément sa Sainteté 
et se retirait. Le plus leste de tous ces princes de 
l'Église me parut être le cardinal Fesch , ( l'oncle 
de Bonaparte) montant et descendant sans s'em- 
barrasser dans sa queue; mais le pape cependant 
tint sa main cachée sous sa robe, dont Fesch baisa 
respectueusement le bord. Quelques-uns des car- 
dinaux embrassèrent le pape, mais je ne sais ce 
qui leur donnait droit à cette distinction ; et une 
ou deux autres personnes, qui ne faisaient point 
partie du sacré collège , baisèrent la mule. Pendant 
tout ce temps , la physionomie du Saint-Père expri- 
mait un certain degré d'impatience, ses mouve- 
ments semblaient un peu brusques, et sa voix , forte 



LE CARDINAL FESCII. 247 

encore, (il lut plusieurs fois) était un peu pré- 
cipitée. On pouvait voir qu'il n'aime pas la repré- 
sentation, et qu'il ne dramatise pas par goût. 

Les étrangers, qui suivaient d'un œil curieux 
les mouvements du cardinal Fescli, ne purent 
qu'être édifiés; il me semble encore le voir, mar- 
mottant sur son livre, levant les yeux au ciel, les 
roulant en extase, et faisant le signe de la croix; 
nul ne semblait prier avec plus de ferveur et 
moins de distraction; malgré cela, il est sous la 
surveillance de la police, s'étant déjà échappé 
secrètement une fois, pendant les cent jours, pour 
aller joindre son neveu en France. 

Enfin le souverain pontife , descendant de son 
trône , s'avança vers l'autel , et , s'agenouillant 
sur des coussins , resta quelque temps en prière; 
il reprit ensuite son siège dans le grand fauteuil, 
fut élevé au-dessus de nos têtes , et s'en re- 
tourna , comme il était venu, avec les grands 
éventails, la musique, les gardes et les cardinaux. 
J'ai oublié de dire qu'on ôta la tiare de dessus la 
tête de sa Sainteté, et qu'on la lui remit quinze 
ou vingt fois pendant les cérémonies, sans au- 
cune utilité apparente. Cette tête vénérable était, 
sous la tiare, couverte d'un petit bonnet de satin 
blanc. Quoique les personnes, chargées de cette 
partie du cérémonial , prissent le plus grand soin de 
bien replacer le triple diadème, le pape cependant 
était chaque fois obligé d'y mettre la main lui- 



248 LE CARDINAL FESCH. 

même ; et ces petits détails revenaient trop sou- 
vent, pour ne pas détruire le caractère solennel 
que, sans doute , on eût voulu donner à la céré- 
monie, et en substituer un tout opposé. J'enten- 
dis un enfant, parmi les spectateurs, remarquer 
ingénument que tous ces messieurs étaient beau- 
coup trop vieux , pour s'amuser ainsi toute une 
matinée. Sur le dernier degré du trône pontifi- 
cal , on voyait assis les prélats ( ce qui ne veut 
pas dire évéques, mais des gens qui sont en me- 
sure de le devenir, ou même de devenir cardi- 
naux), riant, causant entr'eux sans nulle gène, et 
sans faire la moindre attention à ce qui se pas- 
sait derrière eux. 

Le cardinal Fesch possède une des meilleures 
collections , de tableaux qu'il y ait à Rome : les 
plus beaux Rubens, de magnifiques Rembrant , 
Vandykes, Murillos, et un admirable Titien. Il se 
trouvait là lorsque nous visitâmes sa galerie, et 
en fit de très-bonne grâce les honneurs aux 
étrangers ; il parla tableaux en homme qui sait ce 
qu'il en faut dire, et nous parut aussi gai qu'il 
avait été grave et solennel la veille. C'est un pe- 
tit vieillard, gros, court, rond al vermeil, j'ajouterai 
franc et de bonne humeur. Il voudrait vendre ses ta- 
bleaux pour le prix de trois mille louis de rente 
viagère, se proposant, dit-il, de vivre vingt-cinq 
ans, et il en a bien l'air. Nous vîmes là un buste 
de Bonaparte couronné de lauriers, et cette har- 



LUCIEN BONAPARTE. 249 

diesse fait honneur à Fesch, qui ne doit pas re- 
nier son bienfaiteur, quelque peu digne d'estime 
et d'attachement qu'il puisse paraître à d'autres 
qu'à lui. Ce cardinal était une sorte de factotum 
dans la maison de son neveu, lors de sa pre- 
mière campagne en Italie; et c'était à lui que 
l'état-major portait ses plaintes, lorsque le dîner 
n'était pas bon, ou était servi trop tard. Il fut 
ensuite fournisseur , puis connaisseur en ta- 
bleaux, puis archevêque de Lyon, et enfin cardi- 
nal. Il s'est très-bien montré dans deux de ces 
capacités au moins , ayant été bon archevêque 
et bon connaisseur; et, lors même qu'il serait 
prouvé que la table du quartier-général était 
mal tenue, ou que, dans le cercle des cardinaux, 
il ne marmotte que pour rire, il faudrait bien le 
lui pardonner. On dit que Bonaparte se mo- 
quait de son oncle Fesch, devenu connaisseur ; 
mais il avait tort. 

Il y a ici toute une colonie de Bonaparte qui 
vivent beaucoup entr'eux, la noblesse romaine ne 
les aimant pas ; mais ils sont recherchés par les 
étrangers. Madame mère, qui est la plus riche 
de la famille, fait ménage avec Fesch, et l'on dit 
qu'elle est mal avec Lucien. Celui-ci est criblé de 
dettes et doit, entr'autres, quatre-vingt mille 
scudik Torlonia, son banquier. Louis et la prin- 
cesse Borghèse sont également ici; cette dernière 



Q.:)0 LE VATICAN. 

séparée de son mari ; mais occupant une partie 
de son palais. 

Je n'ai encore rien dit de l'intérieur du Vati- 
can, auquel nous avons fait de fréquentes visites. 
Ce palais célèbre contient plus d'objets d'art 
qu'aucun autre lieu du monde, et c'est la rési- 
dence officielle du souverain pontife , comme 
Saint- James en Angleterre, et Versailles autrefois 
en France, étaient celles des rois de ces deux pays. 
Le Vatican n'est pas proprement un palais, mais 
un assemblage d'énormes bâtiments pleins de fe- 
nêtres, lesquels rivalisent de hauteur avec Saint- 
Pierre lui-même, et en gâtent beaucoup l'effet. 
Leur masse solide excède de beaucoup celles du 
Louvre et des Tuileries réunies, quoiqu'elle n'oc- 
cupe pas autant d'espace. 

Charlemagne logea au Vatican, lorsqu'il vint à 
Rome pour se faire couronner : c'était par con- 
séquent déjà un édifice considérable ; depuis , il 
a successivement été augmenté sous tous les pa- 
pes , par Bramante, par Raphaël, par le Bernin et 
beaucoup d'autres architectes qui ont ajouté ai- 
les à ailes, étages sur étages; si bien qu'à pré- 
sent on trouve dans l'intérieur vingt cours avec 
leurs portiques , huit grands escaliers et deux 
cents petits. Celui de la galerie des antiques a 
servi de modèle à l'escalier du Musée à Paris ; 
mais la copie vaut mieux que l'original. La gale- 



LE VATICAN. aSi 

rie des antiques est une suite de galeries, de sal- 
les, de chambres , quelques-unes magnifiques , 
pavées de marbre ou de stuc, décorées de colon- 
nes, surmontées de dômes, etc., où les statues 
sont toutes placées dans un très-bon jour. 
L'Apollon a sa chambre à lui tout seul, éclairée 
d'en haut ; le Laocoon en occupe une autre. La 
bibliothèque possède 3o,ooo manuscrits, quel- 
ques-uns sur papirus , et , à ce que l'on dit , 
80,000 volumes imprimés, mais probablement la 
moitié de ce nombre. Les livres sont dans des 
armoires ; on ne les voit pas. Deux des nom- 
breuses salles de cette bibliothèque ont quatre 
cents pas de longueur. Les trésors qu'elle con- 
tient sont ouverts au public , depuis le mois de 
novembre jusqu'au mois de juin ; mais le public 
en fait, je crois, peu d'usage. En été la mal aria 
oblige d'en fermer les portes. Je demandais hier 
à un professeur de la sapienza, qui se trouvait là, 
quel était l'état des sciences à Rome. Il me ré- 
pondit : « On les tolère commeles mauvais lieux ^qui 
ont cependant la préférence ! « Une fresque, à la- 
quelle on travaille, représentera l'enlèvement du 
pape par Bonaparte, et son retour à Rome. La 
vue , d'un côté du Vatican , domine Rome et 
toute la campagne, jusqu'au rempart couvert de 
neige que forme l'Apennin; ce qui lui a fait don- 
ner le nom de Belvédère. Les célèbres chambres 
de Raphaël occupent une suite d'appartements , 



131 RAPHAËL. 

dont les murs sont peints à fresque, et qui for- 
ment les trois côtés d'une cour décorée de porti- 
ques, dont les plafonds ont également été peints 
par Raphaël ou sous ses ordres. Je vais rendre 
un compte fidèle de ces célèbres chambres, sans 
prétendre à d'autres impressions qu'à celles que 
j'ai réellement éprouvées, et sans me dissimuler 
que l'opinion d'un individu ne saurait avoir 
beaucoup d'importance , lorsque le plus grand 
nombre ne la partage pas. 

L'on a dit, et c'est l'opinion d'un grand criti- 
que anglais, « qu'il faut feindre le goût que l'on 
n'a pas jusqu'à ce que ce goût vienne, et que la 
fiction prolongée devient une réalité ! » C'est 
faire comme les enfants de Loyola, qui conseil- 
lent le mal dont il doit résulter un bien ; doc- 
trine qui mène à tous les genres d'extravagance 
dans les beaux-arts, comme à tous les vices en 
morale. 

Dans la première chambre , le côté opposé 
aux fenêtres représente un grand incendie, qui 
eut lieu à Rome sous le pape Léon IV, et fut 
miraculeusement arrêté par l'intercession de ce 
pape. A gauche, sur le premier plan, on voit un 
jeune homme qui emporte son vieux père sur 
ses épaules, et donne la main à son jeune frère ; 
ce qui paraît être une réminiscence du groupe 
d'Énée et Anchise. Le jeune homme a la tête 
d'un adolescent sur un corps d'Hercule, mais pa- 



R A. PII A EL. 2 53 

raît néanmoins trop accablé sous le fardeau dont 
il est chargé. La femme à droite, qui porte une 
cruche d'eau sur sa tète et ime autre à sa main, 
criant au feu ! de toutes ses forces , est, ainsi que 
le jeune homme , de race herculéenne, et en fe- 
rait deux de taille ordinaire. Une affreuse vieille 
(Creuse peut-être) se présente aussi sur le pre- 
mier plan, entraînant loin du feu deux ou trois 
enfants presque nus; elle-même est en chemise, 
et paraît pousser des cris lamentables. On passe- 
rait volontiers l'épisode, qui n'a rien que de na- 
turel ; mais amener ainsi la décrépitude et la 
difformité de grandeur colossale jusque sous vos 
yeux n'est pas de bon goût, surtout lorsque cet 
épisode usurpe la place de l'action principale. Plus 
loin on voit un homme qui se laisse couler en 
bas d'une muraille ; il est si gros et si pesant, qu'il 
semble devoir entraîner la muraille avec lui ; 
puis un autre homme recevant dans ses bras un 
paquet, qui se trouve être un enfant, emmaillotté 
à la vieille mode (i), que la mère lui jette d'une fe- 
nêtre. Enfin vient l'objet principal, c'est le pape 
à la fenêtre, bénissant de tous côtés , le feu en 
haut et le peuple en bas, sans qu'on sache encore 
ce qu'il en adviendra. Telle est la composition 
peu liée de ce grand tableau. Le dessin n'en est 
pas correct, l'expression médiocre, et le coloris , 

(i) Ce n'est pas encore une vieille mode en Italie; elle 
fleurit toujours. 



2 54 K A PII A EL. 

tel que les fresques l'ont ordinairement, froid et 
sans harmonie. Le procédé mécanique de la 
peinture à fresque ne permet pas à l'arliste de 
revenir sur ce qu'il a fait ; il faut finir entière- 
ment chaque partie l'une après l'autre ; on ne 
peut pas glacer ; les couleurs foncées paraissent 
grises, poudreuses et sans vigueur : enfin la fres- 
que est aussi inférieure à l'huile dans ses 
moyens naturels , qu'elle est plus difficile quant 
à l'exécution. Sa durée a d'ailleurs son terme , 
quoique moins rapproché que celui de la peinture 
à l'huile ; et la mosaïque offre un moyen de per- 
pétuer les chefs-d'œuvre de la peinture à l'huile , 
lorsqu'après quelques siècles ils commencent à 
éprouver l'effet du temps. 

Passant sous silence les trois autres côtés de la 
première chambre, comme de moins d'impor- 
tance, voyons, dans la seconde, l'école d'Athènes, 
qui jouit de plus de célébrité, et que de nom- 
breuses gravures ont rendue familière à tout le 
monde. Les figures forment des groupes déta- 
chés, fort bien en eux-mêmes, mais sans rapport 
entr'eux. Le raisonnement en action est un sujet 
ingrat pour la peinture; Socrate néanmoins, figu- 
rant deux propositions contradictoires sur la 
pointe de ses deux doigts,tandis qu e la conséquence 
victorieuse du dilemme est exprimée dans ses 
regards et ceux des disciples qui l'écoutent , est 
un véritable coup de maître. Il y a de l'exagéra- 



RAPHAËL. ^55 

tion dans la pose du philosophe à jambes con- 
tournées, assis , dans lattitude de la méditation , 
sur le dernier degré du temple, et le groupe à 
droite ne paraît avoir d'autre mérite que celui 
d'être composé de portraits ; enfin il n'y a poiiit 
d'action principale, et l'œil ne sait où s'arrêter. 
Mais si Socrate et ses disciples eussent été placés 
sur l'avant-scène et l'eussent remplie, tandis que 
les autres groupes auraient occupé le second 
plan , le tableau eût été incomparable. Saint 
Pierre en prison , délivré par un ange , se voit 
dans la troisième chambre. Ce que l'on y admire 
surtout, c'est l'effet composé de la triple lu- 
mière : celle de l'ange, celle de la lune et celle 
de la lanterne ; et on les distingue, en effet, fort 
bien les unes des autres ; mais est-ce bien un 
mérite digne de Raphaël , que cette espèce d'esca- 
motage de lumières, ou plutôt d'ombres? L'ange, 
reproduit dans deux endroits, et partout lu- 
mineux , comme un ver luisant, confond de 
plus en plus les effets de lumière et l'intelligence 
du sujet. Unautre côté delà même chambre repré- 
sente le pape Léon I allant à la rencontre d'Attila, 
qui est frappé de terreur et mis en fuite àlavuede 
saint Pierre et de saint Paul dans les airs, brandis- 
sant leurs épées. Il y a plus d'hypocrisie que de 
dignité dans la physionomie du saint père, et sa 
bénédiction de l'ennemi, qui est une malédiction 
déguisée , sied mal à un chrétien et à un pape , à 



256 EAPHAEL. 

l'égard même d'i\.ttila. J'avirais voulu voir le pon- 
tife, les mains jointes, en prière, tranquille et 
résigné, mais sans ce malin sourire qu'on voit sur 
ses lèvres, ni cette bénédiction hypocrite au bout 
du doigt. 

Le principal tabieau , dans la quatrième et 
dernière chambre, était à peine commencé lors- 
que Raphaël mourut, et il semble avoir eu l'in- 
tention de le faire à l'huile, puisqu'il y avait déjà 
deux figures ainsi peintes, que Jules Romain, qui 
termina l'ouvrage à fresque, laissa parrespectpour 
son maître. Quoique cette fresque soit bien con- 
servée, elle paraît néanmoins fort inférieure en 
force et en harmonie aux deux figures à l'huile , 
que leurs trois siècles d'oxigénation ont pour- 
tant un peu charbonnées (i). 

Les chefs-d'œuvre de la peinture à fresque 
encore présents à nos yeux, nous avons été voir 
ceux de la peinture à l'huile dans les chambres 
appelées Borgia^ qui sont sous le même toit; et 
la transfiguration est le premier tableau qui se 
soit offert à nos regards. On ne sait si Raphaël 
avait lui-même choisi son sujet, ou s'il lui fut 

(i) Lors du séjour des Napolitains à Rome , dans la ré- 
volution ^ ils occupèrent le Vatican au nonxbre de trois 
mille; et les chambres de Raphaël, devenues leui's lieux 
d'aisance, étaient inabordables. Outre le général en chef, 
qui était un cardinal (Ruffo), ils en avaient deux autres, 
Fra Diavolo et Senza Culo. Ces noms-là valaient bien 
ceux des i-éYolutionnaires français. 



RAPHAËL. IJ'J 

imposé; mais, suivant le goût du temps, il y a fait 
entrer deux sujets différents, tous deux tirés de 
Saint-Matthieu (chapitre 17). Pendant que la trans- 
figuration a lieu dans le haut du tableau, les 
disciples, dans le bas, cherchent en vain à guérir 
im démoniaque qui leur a été amené. Deux des 
personnages qui entourent ce démoniaque, ainsi 
que le démoniaque lui-même, semblent indiquer, 
par leurs attitudes, que la transfiguration est vi- 
sible à leurs yeux, quoiqu'aucun des autres, au 
nombre de seize, et dont plusieurs sont disciples 
du Christ, n'y fassent aucune attention. Est-il 
croyable cependant que rien ait pu les distraire 
d'un tel spectacle? On voit par la taille du démo- 
niaque, qu'il ne saurait être âgé de plus de huit à 
neuf ans, mais il a néanmoins les formes muscu- 
laires d'un homme fait. Ceux qui le retiennent, 
ainsi que tous les spectateurs, sont des Juifs de la 
plus basse classe, et l'imitation de ces étranges 
modèles a été si scrupuleusement observée , que 
l'on voit jusqu'à une verrue sur le gros nez de 
l'un d'entre eux. Etrange association d'idées que 
cette canaille et la transfiguration! Une femme 
placée sur le premier plan et qui a le dos tourné, 
gourmande fort les disciples au sujet de la cure 
du démoniaque qui n'avance pas; et, en effet, ils 
semblent plus occupés à prendre des attitudes 
pittoresques pour le pinceau de Raphaël, que de 
la guérison du malade. La partie supérieure du 
I. 17 



^58 RAPHAËL. 

tableau, où se passe la transfiguration, est réputée 
froide et maniérée; cependant, l'expression du 
Christ est toute divine, et celle des trois disci- 
ples est d'accord avec leur situation. Cette partie 
céleste du tableau est comme voilée d'une va- 
peur légère, tandis que la scène terrestre est 
au contraire fortement dessinée ainsi qu'éclairée. 
Il ne reste rien dans ce tableau de la dureté et 
de la sécheresse du Pérugin, mais on y trouve une 
autre espèce de dureté ; c'est comme un poli mé- 
tallique , avec lequel le coloris de Murillo , par 
exemple, forme un contraste parfait. Ce défaut 
n'est pas d'abord sensible; la première impression 
est toute favorable , surtout après les fresques 
dont le coloris a si peu de force et d'harmonie. 
Un connaisseur en titre , à qui je communiquai 
l'impression que me faisait la transfiguration, me 
fit observer que Raphaël était mort bientôt après 
l'avoir commencée, et que, Jules Romain y ayant 
travaillé ensuite , il se pourrait qu'il l'eût peint en 
entier sur les dessins de son maître. Ainsi Ra- 
phaël , divin à tout événement , n'a jamais tort ; 
source de tout ce qui est beau, les défauts, lors- 
qu'il s'en trouve, sont d'un autre. 

D'ailleurs , ajouta mon connaisseur, nous savons 
que votre M. Denon, à force de nettoyer et de 
restaurer jusqu'au vif sans égard au glacis et aux 
touches délicates, peut fort bien avoir produit ce 
poli métallique dont vous vous plaignez. 



LES chefs-d'oeuvre. 2 Sq 

Dans la même chambre, on voyait un autre 
tableau du premier ordre, et suivant moi, fort 
supérieur à la transfiguration, c'est la communion 
de Saint-Jérôme par le Dominiquin. Tout ce que 
la physionomie humaine peut exprimer de piété 
céleste dans un mourant, ainsi que de compassion 
pour ses souffrances, de vénération, d'admiration 
pour ses vertus, dans ceux qui l'entourent, se 
trouve rendu dans ce tableau avec la simplicité la 
plus parfaite. Le dessin , la composition , ne lais- 
sent rien à désirer, le coloris brillant et fort est 
plus vrai que celui de Rembrand , plus harmo- 
nieux encore que celui de Raphaël, et réunit à 
l'imitation scrupuleuse de la nature, toute la ma- 
gie du beau idéal. Pendant que j'admirais ce 
chef-d'œuvre du Dominiquin, le souvenir de 
son tableau d'Adam et Eve dans le jardin d'Éden, 
que j'avais vu quelques jours auparavant au palais 
Rospiliosi , me revint à l'esprit. Nos premiers pa- 
rents nus, comme on peut croire, ont l'air de 
mauvaises académies ^ et leurs physionomies sont 
basses et vulgaires; quant aux bêtes, on les voit 
arrangées deux à deux comme dans une ménage- 
rie. Les feuilles des arbres se dessinent comme 
celles d'un herbier sur du papier bleu , et il n'y a 
pas l'ombre de perspective aérienne. Je ne saurais 
croire que le Saint-Jérome et le jardin d'Éden 
soient tous deux de la même main. Tout ce qu'on 
peut reprocher au Saint-Jérome, c'est que la fi- 



260 LES CnEFS-DOEUVRE. 

gare principale est littéralement en l'air, le saint 
homme mourant n'a rien sous ses eenoux; mais 
en jugeant un ouvrage si supérieur, le critique, à 
qui fie tels défauts échappent, se fait plus d'hon- 
neur que celui qui les aperçoit. La Sainte-Pétro- 
nille du Guerchin , à côté du Saint-Jérome, est 
digne du rapprochement, yoalgréla manière dure. 
Ces tableaux, en attendant qu'ils trouvassent leurs 
places, reposaient sur le plancher, et cette ma- 
nière de les voir ne leur nuisait point, tout au 
contraire. 

Le martyre de Saint-Erasme était là, et quel 
martyre ! Le malheureux saint (belle académie de 
vieillard) est renversé sur le dos. Ses bourreaux 
lui ont ouvert le ventre et en tirent les intestins 
au moyen d'un cabestan, comme le câble d'un 
navire : quelle idée! et c'est le Poussin qui Ta 
eue. Son coloris terne et froid n'est certainement 
pas agréable, mais le clair obscur qui marque les 
objets par réflexion, sans lumière directe, est ad- 
mirable. 

Dans la chambre qui suit, le tableau de la For- 
tune, du Guide, se trouvait placé entre l'enseve- 
lissement du Christ, par le Caravage , et la Vierge 
de Foligno , par Raphaël ; mauvais voisinage pour 
la Fortune, qui est représentée sous la figure co- 
lossale d'une femme , dont le pied touche le globe 
du monde. Le ciel est bleu, la terre est bleue, 
la femme bleue aussi, et l'expression de son vi- 



MICHEL- ANGE. '26 l 

sage, aussi froide que sa couleur et son habille- 
ment , car elle est presque nue. La couleur du 
Carapage, moins extravagant ici que de coutume, 
et celle de Raphaël contrastaient fortement avec 
le ton blafard du Guide. L'enfant Jésus, dans le 
milieu du tableau de Raphaël , est le chef-d'œuvre 
de l'art, et la Vierge a une expression toute di- 
vine. Vis-à-vis de cette Fortune à la neige, du 
Guide, on voyait la crucifixion de Saint-Pierre, 
autre tableau du même artiste, dans sa dernière 
manière, aussi différente qu'il soit possible de 
l'autre. Le Pérugin aussi avait ses deux manières, 
car sa Madone aux quatre docteurs est admi- 
rable. 

J'aurais pu louer en conscience nombre d'au- 
tres tableaux que nous avons beaucoup admirés; 
mais les lecteurs , lors même qu'ils trouvent 
mauvais que l'on critique les grands maîtres, 
s'ennuient en général beaucoup des louanges 
qu'on leur donne et des longues descriptions de 
leurs chefs-d'œuvre. Je les passerai donc sous 
silence, et me bornerai à dire un mot de quel- 
ques-uns des ouvrages de Michel-Ange. Les gens 
qui s'y connaissent trouvent que ce prince des 
artistes a su donner aux faibles humains , un ca- 
ractère de force et de grandeur, qui n'appartient 
pas à notre espèce. Son plus grand ouvrage en 
peinture (l'on sait qu'il était sculpteur et archi- 
te cte y aussi bien que peintre ) se trouve dans la 



262 MICHEL-ANGE. 

chapelle Sixtine ( bâtie par Sixte IV ) : c'est une 
fresque qui en couvre tout un côté d'environ 5o 
pieds de long sur f\o de hauteur, et qui lui a coûté 
sept ans de travail. Elle représente le jugement 
dernier. Notre Seigneur apparaît dans la partie 
supérieure dutableau avec laVierge sa mère, à coté 
de lui, et les saints anges. En bas sur la terre, les 
morts sortent de leurs tombeaux , et avec l'aide 
des anges, cherchent le chemin du ciel où ils sont 
appelés à comparaître devant leur divin juge. Sur 
la gauche, un batelier fait passer l'eau aux ré- 
prouvés qui ont déjà reçu leur condamnation. 
De la terre au ciel, tout l'espace est couvert de 
nudités d'un blanc sale qui tranchent fortement sur 
l'azur du ciel. Dos et visages , bras et jambes s'y 
confondent, c'est un véritable pouding de ressus- 
cites. Rien ne fixe, rien ne repose les yeux sur 
toute cette surface mouchetée. Le Christ, qui a 
une petite tête sans barbe sur un grand corps , 
gesticule avec colère, et semble sur le point de 
frapper un malheureux arrivant, qui pourtant 
semble avoir des titres à une meilleure réception; 
car il apporte sa peau en paquet sous son bras: 
c'est un martyre. On ne saurait dire quels sont les 
bons, quels sont les méchants dans cette foule de 
morts, quels sont les élus, quels sont les réprou- 
vés; leurs mines ne sont ni joyeuses ni tristes, 
mais toutes pareilles. 

Parmi ceux qui sortent de leurs tombeaux, il 



MICHEL- ANGE. lG'5 

y en a de gros et gras, d'autres qui ne montrent 
que des os sous le linceul qu'ils s'efforcent d'écar- 
ter; grands débats entre les diables et les anges, 
au sujet de tous ces pauvres gens qui sortent de 
terre ; ils les saisissent avidement et se les arra- 
chent les uns aux autres ; les vers aussi voudraient 
retenir leur proie. Il y en a un énorme qui s'est 
entortillé comme un serpent autour de la jambe 
de son mort et ne veut pas le lâcher. Un des res- 
suscites a mal au cœur, c'est le gros homme 
étendu par terre au pied d'un autel à gauche. Je 
le désigne afin que d'autres voyageurs en déci- 
dent, car on m'a contesté les apparences du mal 
de cœur. Les plus agiles parmi les morts trou- 
vent moyen de grimper sans aide, mais la plu- 
part n'en viendraient pas à bout si des anges, so- 
lidement établis sur un nuage, ne leur tendaient 
pas une main secourable. Il y en a une douzaine 
accrochés au chapelet d'un de ces anges, qui les 
hisse tous ensemble, et à une si grande hauteur , 
que cela ferait trembler pour leurs jours, si des 
gens déj à morts pouvaient mourir une seconde fois. 
Les réprouvés du bord de l'eau s'embarquent de 
mauvaise grâce , sous la conduite d'un nautonnier 
des enfers, orthodoxe pourtant, comme le font 
voir ses cornes et sa queue, qui le distinguent du 
nautonnier païen Caron. Dans l'espoir d'échap- 
per , quelques-uns des réprouvés sautent du ba- 
teau dans l'eau, comme des grenouilles ; mais des 



2G4 MICHEL-ANGE. 

déliions aquatiques les saisissent en vrais requins 
à l'instant même, et plongent avec eux, par la 
route la plus courte, droit aux enfers. Michel- 
Ange a, je crois, beaucoup puisé dans le Dante, 
mais le poète n'a pas à lutter comme le peintre 
avec des formes précises et définies par deslignes^ 
ce qu'il suggère éloquemment, ce qu'il inspire et 
fait deviner , il faut que l'artiste le montre tout 
entier : queues et cornes de diables, linceuls de 
morts et peau de saints martyrs. L'un parle à l'ima- 
gination seulement, l'autre bien plus aux yeux. 

Michel-Ange a voulu immortaliser ses amis et 
ses ennemis en mettant là leurs portraits, soit 
parmi les élus (le Tasse par exemple), soit parmi 
les réprouvés. On pourrait croire qu'ouvrant son 
portefeuille, il en a placardé le contenu, sans 
choix , sur la muraille. En effet , l'on voit des fi- 
gures académiques, sans rapport entr'elles , dont 
la pose est souvent forcée , et les proportions 
exagérées, quelques portraits et quelques carica- 
tures. D'ailleurs les figures éloignées sont aussi 
grandes que celles placées sous vos yeux, et peu 
d'entr'elles paraissent faites pour la place qu'elles 
occupent. Les connaisseurs avouent que ce tableau 
du jugement dernier est plein d'incongruités et 
d'extravagances ; ils n'en défendent pas le coloris, 
et reconnaissent même quelques fautes de dessin; 
mais sur le grandioso ils tiennent ferme , ainsi que 
sur la fertilité d'imagination; et, comme ce sont 



MICHEL-ANGK. 21)5 

là (les choses qui dépendent du goût, il n'y a pas 
moyen de s'entendre. Je voudrais pouvoir placer 
devant ce tableau quelques connaisseius en pein- 
ture, qui ne fussent pas connaisseurs en tableaux, 
quelques artistes accoutumés à faire, aussi bien 
qu'à voir, mais qui cependant n'eussent jamais 
entendu parler du jugement dernier. Je serais 
curieux d'observer ce qu'ils en penseraient. Un 
grand critique a dit : que leur jugement ne serait 
pas favorable d'abord, ïn^is, quil le deviendrait en- 
suite. Ne croirait-on pas que la peinture est une 
sorte d'écriture hiéroglyphique , moitié imitative 
et moitié arbitraire, que les initiés seuls com- 
prennent, quoique tout le monde l'admire? 

Les fresques du plafond de cette même chapelle 
Sixline, toujours par Michel-Ange, n'ont pas moins 
de réputation que le jugement dernier, je ne sais 
même si elles n'en ont pas davantage. Ce sont des 
figures isolées , en compartiments, qui .représen- 
tent entr'autres les Sybilles, dont les petites tètes 
ridées, renfrognées, ratatinées, se trouvent pla- 
cées sur des épaules de portefaix. C'est là, dit - on , 
du beau idéal; ne serait-ce pas plutôt du monstrueux 
idéal? Mengs paraît avoir eu cette opinion, et 
Cochin nous dit que les ouvrages de Michel- 
Ange sont, pour les artistes, de dangereux mo- 
dèles. Raphaël ne fut jamais moins heureux que 
quand il chercha à les imiter. 

Le Moïse de Michel-iVn^e, statue colossale de 



Q.G6 MICHEL-ANGE. 

marbre blanc, sur le tombeau de Jules II, dans 
Saint-Pierre in vincoli, est je crois l'ouvrage sur 
lequel sa réputation, comme sculpteur, est prin- 
cipalement fondée. Le législateur des Hébreux est 
représenté assis, tenant les tables de la loi sous 
son bras , et portant autour de lui des regards 
pénétrants et sévères où la force de caractère est 
empreinte. On ne se lasse point d'admirer cette 
majestueuse tète; et ce n'est point la beauté ma- 
térielle qu'on admire , elle ne s'y trouve pas , mais 
la grandeur morale. Au lieu de la ligne droite du 
profil grec, l'enfoncement au-dessus du nez, et 
les protubérances du front, les gros muscles du 
visage et les lignes qui y sont profondément mar- 
quées , caractérisent la physionomie barbare , 
c'est-à-dire, qui n'est ni grecque ni romaine. Mi- 
chel-Ange dédaignait de faire, de la beauté, un 
moyen de beau idéal ; son Moïse aurait pu être 
bossu, borgne et boiteux, que le caractère en au- 
rait toujours été beau et terrible. Une longue 
barbe flotte sur sa poitrine, l'entrelacement des 
muscles de ses membres demi - nus annonce une 
force plus qu'humaine, exagérée peut-être, et il 
y a une disproportion préméditée entre certaines 
parties de son corps. La tète d'un homme de 
grande taille est rarement plus grande que celle 
d'un petit homme, jamais en proportion , et ce fait 
nous fournit, sans le savoir, la règle par laquelle 
nous mesurons de loin un inconnu qui s'avance. 



MICHKL-ANGK. Q.6j 

Chacun peut, dessiner sur son ongle la figure d'un 
géant à qui, sans savoir pourquoi, tout le monde 
supposera la taille de sept pieds, parce qu'il me- 
sure huit tètes en hauteur. Michel-Ange a fait de 
ce secret de l'art un usage continuel et légitime. 
Mais la nature n'a jamais fait les pieds d'un géant 
aussi petits que ceux d'un homme ordinaire, et 
cependant la jambe de Moïse se trouve avoir un 
peu plus de deux fois et demie la longueur de son 
pied. L'erreur pourrait avoir échappé à un peintre, 
jamais à un sculpteur , qui a sans cesse le compas 
à la main; elle est ici volontaire, mais ne laisse 
pas de produire un effet sur le vulgaire qui se 
laisse imposer par l'exagération. Le grandioso de 
la tète de Moïse est celui du génie ; le grandioso de 
ses pieds est celui du charlatanisme. Qu'un criti- 
que ( I ) vienne ensuite nous dire qu'un des moyens 
qui rendait Michel-Ange éminemment poétique, 
était d'être toujours éminemment mécanique , 
c'est-à-dire éminemment fidèle à la nature, et je 
le renverrai aux pieds de Moïse. Les fautes de des- 
sin, je l'ai déjà dit, sont comme les fautes d'or- 
thographe , on ne peut les nier. Raphaël , dans sa 
première manière comme dans sa dernière, et peut- 
être même plus particulièrement dans celle-là, 
quels que puissent être d'ailleurs ses défauts , mon- 
tre une certaine vérité d'expression, toujours dou- 

(i)Sir Joshua Reynolds, l'illustre fondateur de l'école de 
peinture en Angleterre. 



268 MlCllEL-ANGE, 

ce, simple et touchante, un majestueux repos qui 
'tient de l'antique et peut-être vaut mieux; car le 
repos de l'antique ressemble trop à l'insensibilité. 
Michel-Ange, au contraire, est toujours artificieL 
et toujours outré, et il y aune exagération cons- 
tante dans la physionomie de ses figures, et sur- 
tout dans les formes de leur corps. Son Christ, par 
exemple, dans le jugement dernier, est Jupiter 
en colère. Il s'est mépris sur le caractère évan- 
gélique, que Raphaël a fort bien senti, et tou- 
jours bien exprimé. On ne saurait qu'être surpris 
que Michel-Ange ait si peu travaillé. Ses tableaux 
sont en très petit nombre , et ses statues plus 
rares encore. Qu'a-t-il fait pendant ses quatre- 
vingts ans? 

Dans ce siècle des voyages, tout le monde a vu 
l'Apollon du Belvédère, et l'Apollon du Belvédère 
a vu tout le monde; aussi me dispenserai-je de 
le décrire, non plus que les autres célèbres anti- 
ques du Vatican. Pendant que les nations voya- 
geaient en masse, on a vu de pesantes statues 
passer les Alpes en poste et revenir du même 
train , de gros chevaux de bronze les suivant au 
galop. Ces restes précieux des arts de la Grèce 
ont été pris et repris, emportés et reportés dans 
l'enivrement de la victoire , par amour-propre na- 
tional , par pique , par taquinerie , sans que ni les 
uns ni les autres de ceux qui se les disputaient, y 
attachassent véritablement beaucoup de prix. Plus 



C A NO VA. iChJ 

(l'un Romain , qui s'extasie sur la restitution de 
ces chefs-d'œuvre, les avait à peine vus autrefois, 
et ne s'est pas donné la peine de les aller voir de- 
puis leur retour; comme j'ai connu des Pari- 
siens inconsolables de leur perte, qui n'avaient pas 
été au Musée depuis dix ans. Ceux qui n'ont pas 
vu ces marbres, en connaissent les plâtres; et, 
quoique les connaisseurs puissent dire, la surface 
matte du plâtre vaut bien le poli cristallin et 
brillant du marbre, dont on fait tant de cas; car 
enfin le corps de la Vénus de Médicis , en vie , ne 
réfléchissait pas la lumière comme sa statue le 
fait à présent, et aurait pourtant été, j'imagine, 
tout aussi beau à voir dans son état naturel. Ca- 
nova, qui n'aime pas non plus le brillant du marbre, 
cherche à y remédier par une teinte harmonieuse 
qu'il lui donne, laquelle ajoute certainement au 
prestige de son talent ; et , quoi que les connais- 
seurs puissent encore dire d'un certain intervalle 
entre l'original et son moule, ainsi qu'entre le 
moule et le plâtre, cet intervalle me semble un 
peu comme la ligne des mathématiciens , qui n'a 
ni largeur ni profondeur, et, dans le fait, on ne 
saurait s'en apercevoir. Le marbre et son plâtre 
sont, à nos yeux, absolument identiques, quant 
aux formes et aux dimensions. Un grand nombre 
d'antiques au Musée du Vatican n'ont de mérite 
que leur âge, et pourraient en conscience être 
envoyés au four à chaux. En effet, tout ce que 



l'JO CA.NOVA. 

l'on déterre, après i,5oo ans d'inhumation , ayant 
des droits aux honneurs de ce Musée , il doit né- 
cessairement s'y trouver bien des choses qui n'en 
ont aucun à l'admiration. Les objets d'art ont 
ici leurs quartiers de noblesse, et la considéra- 
tion dont ils jouissent tient à l'incertitude même 
de leur origine, qui se perd dans la nuit des temps. 
Le Musée du Vatican est déjà ouvert aux ouvra- 
ges de Canova , et c'est un honneur qu'aucun ar- 
tiste n'avait encore reçu de son vivant. La pose 
de son Persée ressemble peut-être trop à celle de 
l'Apollon du Belvédère. Il tient par ses serpents 
la tête de Méduse , qu'il a tranchée. Frappée de 
mort, sa bouche est entrouverte, ses yeux demi- 
clos, un souffle de vie erre encore sur ce beau 
visage, mais l'expression en est si triste que cela 
fait mal d'y penser. La tête placée sur les épaules 
du héros adolescent, n'est pas moitié si belle que 
celle qu'il porte à la main , encore toute dégout- 
tante de sang. Les deux pugilistes , de Canova , 
sont placés sur les côtés opposés de la même 
chambre. Ces colosses pleins de vigueur se me- 
surent des yeux, et sont prêts à s'élancer l'un sur 
l'autre. Celui de la gauche est un beau jeune 
homme accoutumé à vamcre ; le dédain est dans 
ses yeux , la confiance dans son attitude ; il lève le 
bras pour frapper , sans songer à se garantir. En 
Angleterre, un novice dans l'art du pugilat l'a- 
battrait du premier coup. Son adversaire , d'une 



CANOVA. 271 

taille ramassée , d'une expression de physionomie 
féroce et sans dignité, la jambe droite en avant, 
la gauche pliée sous lui, le corps incliné, le 
bras droit en arrière et la main en forme de 
poignard , semble iTiéditer de plonger cette main 
meurtrière dans le flanc qui s'offre à lui sans dé- 
fense. On dit que son idée a été prise d'un fait 
raconté par Pausanias, sur deux célèbres pugi- 
listes, Creugas et Damoxenus (liv. VIII, ch. 4o). 

J'ai été présenté à Canova i^Marchese Canoi^a) 
dans son atelier, seul endroit où l'on puisse le 
voir ; car il va rarement dans le monde , malgré 
l'accueil distingué qu'il y reçoit. C'est un homme 
de cinquante ans environ , qui a la taille moyenne 
et bien prise , et la tète fort belle. Sa physionomie 
exprime l'intelligence , la franchise et la bonté. Il 
cause volontiers et sans prétention. Celui là est 
prophète dans son pays ^ où l'envie n'ose l'attaquer. 
Rien de plus libéral que sa conduite envers les 
autres artistes , dont il est l'ami et le protec- 
teur. 

Il y a trente ans que Canova est à la tête des 
beaux-arts en Europe, et, vécût-il trente ans de 
plus, il n'aurait pas le temps d'exécuter les ou- 
vrages qui lui sont commandés. Il excelle dans la 
représentation' des formes de la première jeu- 
nesse des femmes , et il a donné à la Vénus de 
Médicis quelques rivales auxquelles on serait 
tenté d'accorder la préférence , quoiqu'aucune 



2^2 CANOVA. 

peut-être ne l'égale en simplicité d'expression. Je 
ne trouve pas qu'il soit heureux dans ses drape- 
ries à plis métalliques, en imitation de celle de 
Niobé ; et son Hébé en est un exemple. Ce mo- 
derne Phidias sait en quoi il excelle, et ses sta- 
tues ne sont pas souvent chargées de draperies. 
Il en résulte malheureusement qu'on ne peut pas 
toujours, qu'on ne devrait pas au moins les ex- 
poser à tous les regards. Sa Vénus de Florence, 
celle de Rome, qui est couchée, et son groupe 
des Grâces sont dans ce cas-là. Le groupe est pour 
l'empereur Alexandre, et la Vénus couchée, pour 
le prince régent d'Angleterre (George IV). Je tiens 
de Canova que son procédé, pour donner au 
marbre cette admirable teinte qui adoucit sa 
blancheur, trop vive et trop brillante, est de le 
laver avec l'eau dans laquelle on aiguise les ci- 
seaux de son atelier ; ce qui est tout simple- 
ment de l'ocre , plus pur et plus divisé qu'on ne 
pourrait l'obtenir autrement. I^es draperies res- 
tent blanches, et il me semble que les cheveux 
ont une teinte un peu plus foncée que la chair. 
L'effet, à ce que l'on assure , est permanent. Nos 
yeux revenaient sans cesse sur le modèle en terra 
cotta de la Madeleine accroupie , dont le marbre 
est à Paris. Elle tient sur ses genoux une croix 
faite de roseaux, une tète de mort est à ses côtés, 
et il y a dans sa physionomie tant de chagrin, 
d'humilité et de repen tance, tant de beauté et 



MUSÉE DU VATICAN. 2^3 

même cVinnocencc , qu'on est tenté de pleurer de 
regret avec elle. 

La renaissance des arts à Rome est due à quel- 
ques Allemands. En 1 760, lorsque Mengs y arriva, 
tous les arts languissaient; Battoni était le seul 
peintre qui y eût de la réputation ; il avait un 
bon coloris, mais une manière maigre et étudiée, 
et c'est à Mengs que l'on doit le goût de l'antique, 
et la grâce réunie à une grande correction dans 
le dessin. Après la mort de Mengs, arrivée en- 
viron l'an 1776, la peinture languissait encore; 
il n'avait laissé aucun élève, et tout dégénérait, 
jusqu'à l'arrivée d'Angélica Kauffman, qui n'est 
venue s'établir à Rome qu'en 1782. C'est à elle 
que Rome doit le bon style , qui a jusqu'en der- 
nier lieu soutenu son école. Angélica s'était surtout 
formée surN. Poussin (i). Camuccini est regardé 
comme un autre Mengs. A l'égard de la sculp- 
ture, c'est à Serguel, sculpteur suédois, qu'elle 
doit sa renaissance ; le nord a depuis fourni un 
autre homme de génie , Thorwaldsen, l'émule de 
Canova. 

C'est la mode d'aller voir le Musée du Vati- 
can aux flambeaux, et nous assistâmes hier au 

(i) Angélica Rauffman donnait à ses figures d'homme 
quelque chose de très-efféminé. Lors de l'exposition d'un 
de ses plus beaux tableaux, elle demandait à quelqu'un ce 
qu'il pensait du principal personnage : « que vous seriez 
bien fâchée, lui répondit-on un peu rudement, si M. L.. 
(à qui elle allait se marier) ressemblait à votre héros. » 
I. 18 



274 3TUSÉE DIT VATICAN. 

soir à une de ces visites nocturnes, en nombreuse 
compagnie. Le Custode nous attendait avec l'ap- 
pareil usité, sorte d'écran ou de réverbère de 
fer-blanc, ajusté au bout d'une perche et derrière 
lequel brûlent des bougies, qui éclairent les sta- 
tues sans être vues des spectateurs. Cette visite 
pittoresque , commencée à six heures du soir , se 
prolongea jusqu'à dix. La nuit était froide, le pavé 
de marbre plus froid encore , et le bruit des fon- 
taines d'eau jaillissante, dans les cours, donnait 
des frissons et le bâillement de la fièvre. Le Cus- 
tode s'arrêtait trop long-temps devant quelques- 
ims des chefs-d'œuvre, et en passait d'autres 
trop rapidement; personne n'osait se plaindre, de 
peur de troubler le ravissement de ses voisins, et 
de paraître insensible lui-même en demandant 
que l'on allât plus vite, ou de peur d'impatienter 
ceux qui trouvaient le temps long en demandant 
que l'on s'arrêtât. Quant à moi, je ne saurais im- 
proviser l'admiration; il me faut du temps, et 
surtout pleine liberté. Toute contrainte éteint la 
jouissance, et je connais peu de plaisirs qui s'ac- 
commodent de tant de témoins et de tant de pré- 
parations. La musique me plaît rarement à l'O- 
péra, et cependant j'ai quelquefois suivi un joueur 
d'orgue en hiver de rue en rue , les pieds dans la 
boue, il est vrai, mais le cœur et la tête dans les 
nues. S'il m'arrivait jamais de visiter encore le 
Vatican aux mêmes heures, il faudrait que l'on 



VOLEURS DE GRAND CHEMIN. 2^5 

me permît de le faire seul, et avec une lanterne 
sourde à la main, au lieu du Custode et de ses 
bougies. 

Deux des étrangers avec qui nous avions fait 
cette tournée nocturne passèrent , vingt-quatre 
heures après, un mauvais moment. Ils étaient 
partis le matin pour Naples et, voyageant impru- 
demment de nuit , furent arrêtés entre Terracina 
et Fondi par des voleurs, qui blessèrent dange- 
reusement le postillon d'un coup de fusil , et les 
obligèrent, pendant qu'ils fouillèrent la voiture, 
de se coucher par terre les jambes sous les roues. 
L'un de ces voyageurs, jeune militaire à jambe de 
bois (de celles qui imitent parfaitement le mem- 
bre qu'elles remplacent), s'est depuis vanté d'a- 
voir mis la jambe de bois seulement sous la roue, 
et d'avoir retiré l'autre. La route est gardée par 
des piquets de soldats , de lieu en lieu ; mais les 
voleurs , qui sont des paysans à l'affût dans l'es- 
pace intermédiaire, tirent sur les voyageurs et les 
dévalisent , puis se retirent tranquillement chez 
eux. Ce sont des braconniers, qui chassent à l'es- 
pèce humaine sur les grands chemins. La police 
française adopta contr'eux des mesures énergi- 
ques; mais ses recherches ne lui firent trouver 
que des paysans occupés de travaux champêtres, 
dans les endroits où elle comptait découvrir des 
repaires de voleurs ; et, à moins de pendre ou de 
fusiller toute la population mâle, elle n'aurait pu 

18. 



276 VOLEURS DE GRAND CHEMIN. 

atteindre les coupables : non que toute cette po- 
pulation fût composée de voleurs de 2;rand che- 
min; mais ceux qui ne l'étaient pas se seraient bien 
gardés de dénoncer les autres , dont peut-être ils 
étaient d'ailleurs plus ou moins complices. Cette 
police était si sévère que tout individu sur lequel 
on trouvait des armes prohibées était fusillé, ce 
qui éloigna les assassins des villes, mais les répan- 
dit dans la campagne et ne fit qu'augmenter le 
danger des grands chemins. Depuis quelques an- 
nées, les voleurs ont imaginé d'enlever les riches 
habitants et d'en exiger une rançon. Voici com- 
ment la chose se traite. Le captif écrit à sa famille 
et communique les conditions mises à sa déli- 
vrance ; la lettre est envoyée par des gens de cam- 
pagne allant au marché. A défaut d'espèces, on 
reçoit de l'argenterie au poids ou d'autres objets 
de valeur. Un homme de confiance , porteur de 
la rançon, se rend auprès des voleurs dans le lieu 
qu'ils ont indiqué, et sans danger, car il est tou- 
jours respecté en chemin et l'échange se fait ho- 
norablement; mais malheur au prisonnier, si les 
remises ne venaient pas à jour nommé. Une fem- 
me, dont le mari se trouvait ainsi entre les mains 
des brigands , ayant envoyé moins que la somme 
stipulée, reçut par le retour du messager les deux 
oreilles du captif, en attendant sa tète si le paie- 
ment n'était pas complété incessamment; et n'ob- 
tint enfin, pour la rançon entière, qu'un mari 



VOLEURS DE GRAND CHEMIN. 1 



11 



cruellement écourté. L.i veille de la Toussaint, le 
maître de poste de Terracina a été ainsi enlevé. 
Se donnant pour un pauvre médecin de village en 
tournée (un médecin en Italie ne vaut pas un 
maître de poste ) , il avait traité pour une rançon 
modique ; mais la supercherie ayant été décou- 
verte, les brigands, pour en faire un exemple, lui 
plantèrent des fourchettes dans les yeux. On pré- 
tend qu'ils avaient découvert en lui un ancien as- 
socié et faux frère. 

Les gouvernements de Naples et de Rome ont 
dernièrement fait de grands efforts pour détruire 
ou gagner ces brigands , ce qui ne produira qu'un 
bien momentané , car le principe du mal est tou- 
jours là: c'est le manque d'objet et d'aliment pour 
l'industrie, le défaut d'éducation; c'est une admi- 
nistration de la justice civile et criminelle tout-à- 
fait corrompue, qui accoutume le peuple à se la 
faire à lui-même et à substituer la violence et l'ar- 
tifice au droit et à la raison. Le gouvernement 
aime mieux traiter avec des brigands, que de faire 
ce qu'il faudrait pour empêcher qu'on ne le de- 
vînt. Cela est plus tôt fait , mais il faut y reve- 
nir sans cesse. Le premier ministre en personne 
part pour la frontière, afin de s'aboucher avec des 
plénipotentiaires de voleurs de grand chemin, 

\^^ jaiwicr 1818. Un coup de stylet a été donné 
ce matin à 11 heures dans la rue du Corso, par 
suite d'une rixe au sujet d'une femme , et Tassas- 



278 LE STYLET. 

sin s'est, dit-on, retiré dans un sanctuaire. Ces 
sanctuaires ne sont pas seulement les églises et 
les couvents, ou les hôtels des ministres étran- 
gers, mais la rue ou les rues qui se trouvent en 
vue de ces hôtels, ainsi que toute chapelle atta- 
chée à la légation. Un Romain à qui je témoignais 
ma surprise de ce meurtre commis en plein jour, 
dans la rue la plus fréquentée de Rome , sans 
que l'assassin fût saisi à l'instant, me répondit 
sans s'émouvoir qu'il ne s'était point trouvé là de 
shirri. Shirril reprîmes -nous vivement, en est-il 
besoin dans un cas semblable ? Voudriez-vous , 
dit-il , qu'un honnête homme s'abaissât à remplir 
les fonctions d'officier de justice? Tel est ici le 
sentiment universel, toujours en faveur du crimi- 
nel contre la justice et contre l'exécution des lois 
en général. Il leur semble que la justice et les 
lois sont des instruments d'oppression , entre les 
mains des riches et des puissants, contre les pau- 
vres et les faibles, et que leur exécution ne peut 
être confiée qu'aux plus vils des hommes , aux- 
quels il serait infâme de prêter main forte. Parmi 
le peuple , la plus cruelle injure est d'être appelé 
fils de shirro. 

L'on compte un meurtre par jour à Rome , et 
dans le siècle dernier on en comptait 5 ou 6. Une 
fois il y en eut i4 , dans un seul jour de grande 
fête. Ges meurtres , qui pour la plupart ont lieu 
entre gens du peuple ( popolo ) , sont la suite 



LE STYLET. a-^f) ^ 

lie rixes accidentelles au cabaret; car, malgré leur 
réputation de sobriété , les Italiens de bas étage 
s'enivrent, et il leur faut très peu de vin pour cela. 
Parmi eux , le premier meurtre établit la réputa- 
tion d'un jeune homme, comme parmi les gens 
comme il faut le premier duel; et leurs idées de cou- 
rage , de liberté même , semblent consister dans 
le libre exercice du stylet. L'exclamation popu- 
laire de povero cristiano ne s'adresse pas à l'homme 
étendu par terre et nageant dans son sang, mais 
à celui qui l'a mis en cet état. Il n'y a point de 
règles , point de lois du combat, établies entr'eux 
à l'égard de ces rencontres ; l'on frappe comme 
l'on peut, par derrière, en traître, sans scrupule, 
et les Italiens sont à cet égard bien différents des 
Scandinaves (Norvégiens), qui, dans leurs com- 
bats au stylet, convenaient au moins d'avance de 
la profondeur des blessures qu'ils se feraient, et 
tenant l'arme meurtrière à la longueur convenue , 
nes'oubliaient jamais jusqu'au point de l'enfoncer 
plus avant. Mais, pour revenir aux Romains, lors- 
que les Français étaient en possession de leur 
ville, on en vit jusqu'à 120 disparaître en un jour; 
et c'est ce qui leur fit prendre des mesures de 
police si sévères, que, pendant les 18 mois de la ré- 
publique qui commença en février 1798,11 n'y eut 
pas un seul meurtre. Maintenant la police ne 
prend connaissance que des meurtres des gens 
comme il faut, ou de .ceux commis sur les grands 



280 LE STYLET. 

chemins ; ceux qui ont lieu parmi la canaille ne 
comptent pas , et l'on n'y fait guère attention. A 
tout événement , il n'y a que les sbirri qui veuil- 
lent mettre la main sur un meurtrier. S'il est con- 
damné à mort, ce qui est rare, chacun, le jour 
de l'exécution, s'informe avec inquiétude si le 
poçero cristiano (le meurtrier) s'est confessé et s'il 
a reçu l'absolution. On voit des inconnus s'abor- 
der dans la rue , pour en savoir des nouvelles. 

L'horreur qu'inspire la justice criminelle s'é- 
tend à lii simple police, à l'égard de laquelle il 
est assez remarquable de voir les Anglais s'accor- 
der avec les Italiens, mais par des motifs tout-à- 
fait différents. La constitution anglaise répugne 
à Texercice d'une justice préventive (la police), 
et laisse chacun faire ce qui lui plaît à ses ris- 
ques et périls. Cette répugnance est fondée en 
principe; mais à Rome, elle résulte simplement 
du fait de la mauvaise administration; il n'y a 
point là de liberté à gâter. Au reste, la question 
de savoir si Tinstitution d'une police préventive 
est admissible sous un gouvernement constitu- 
tionnel, ne me paraît pas encore décidée. Il vient 
un temps où l'accroissement de la population éta- 
blit tant de points de contact entre les hommes, 
où le développement de l'industrie et l'accumu- 
lation des richesses, le loisir, les arts, les sciences, 
les distinctions de toute espèce, excitent à tel 
point l'ambition personnelle et les rivalités, qu'il 



lîONAPARTE. 2^1 

peut être aussi nécessaire de prévenir que de pu- 
nir lescrimesrésultantde cet état des choses. C'est 
ainsi que l'on place des gardes-fous sur un pont, 
lin quai, une chaussée, où il y a foule, de peur 
qu'en se coudoyant et en se heurtant , les gens 
qui passent ne soient précipités , tandis que sur 
une voie publique moins fréquentée , cette pré- 
caution est superflue. 

Les lieutenants de Bonaparte en Italie cher- 
chèrent, avec grande raison, leur sûreté dans une 
bonne police; mais il y a, dans la police préven- 
tive, une grande tendance à devenir arbitraire- 
ment inflictive , comme en France, où l'on avait , 
sous Bonaparte, comme avantlui, des prisons d'État 
pour le châtiment des crimes qui ne pouvaient être 
punis par les lois^ ni rester impunis. Ce système 
n'était point nouveau en Italie; les Italiens y 
étaient accoutumés sous leurs princes et leurs 
prêtres , mais il les révolta sous l'empire de par- 
venus étrangers. Cependant , il faut convenir que 
l'établissement de la police française était un véri- 
table bienfait, en la comparant à celle qu'exerçaient 
les sNrri, objets de terreur pour les honnêtes gens 
et de sûreté pour les grands criminels, dont l'im- 
punité était garantie par eux. Ils poursuivaient 
les faibles et les ignorants, et jouaient parmi eux 
le rôle d'agents provocateurs. 

On peut dire de la conquête de Rome par 
Bonaparte et de la révolution qui suivit , ce qu'on 



282 BONAPARTE, 

a dit d'une autre mesure de sa politique : c était 
plus qduti crime , c'était une faute. S'il fût entré 
dans ses vues de faire de la France un pays pro- 
testant, il eût pu croire utile de compléter à Rome 
le discrédit de la papauté, qui y est déjà si grand (i), 
et de montrer à la France le souverain pontife, 
entre les mains des gendarmes, conduit à Paris, 
pour y être la risée des badauds. Mais il ne sau- 
rait convenir à un souverain arbitraire d'avoir 
des sujets protestants; aussi Bonaparte ne cher- 
cha-t-il jamais à détruire la papauté ; et s'il insulta 
et opprima le pape, ce fut, à ce qu'il semble, de 
gaîté de cœur , pour donner un grand spectacle, 
et pour satisfaire le ressentiment d'Alquier, son 
agent à Rome, plutôt que par calcul politique. 
Mais en replaçant ensuite sa sainteté sur son siège 
pontifical, il y mit un ennemi mortel qu'il aurait 
pu gagner, ainsi que tout le sacré collège, à moitié 
moins de frais qu'il n'en coûta pour leur jouer le 

(i) Il^est de fait que les Romains, dévoués aux madones 
des coins de rue , se moquent ouvertement du santo 
paclre ; et il y a plus de Romains aux marionnettes, qu'à 
ces belles cérémonies où il officie en personne , le mauvais 
usage du pouvoir civil faisant le plus grand tort au pou- 
voir divin. Quant à vouloir faire des protestants en leur 
montrant le pape déchu de sa puissance , cela aurait été 
un mauvais calcul , puisque c'est l'abus de cette puissance 
qui occasiona la réfoiTnation. Un pape sans infaillibilité 
serait pour eux im chrétien comme un autre, à l'égard de 
qui ils ne concevraient aucune crainte et seraient sans an- 
tipathie. 



LES RÉVOLUTIONS. ^83 

tour (lu voyage de Paris. La cour de Rome s'est 
toujours donnée à ceux qui donnaient; elle a tou- 
jours été du côté des victorieux, lorsqu'ils n'en 
voulaient pas aux principes sur lesquels repose 
sa puissance. Quant aux Romains , qui étaient 
soumis au plus mauvais gouvernement , leur 
amour-propre national souffrit d'abord de la ma- 
nière dont ce gouvernement avait été régénéré 
sans leur aveu par des étrangers, mais le chan- 
gement leur était trop avantageux pour qu'ils ne 
se soumissent pas bientôt à la douce violence qui 
leur était faite. 

Les révolutions, il en faut convenir, sont tou- 
jours un malheur pour la génération qui les fait; 
ceux qui se trouvent privés de la place qu'ils oc- 
cupaient danslemonde et de leurs jouissances ha- 
bituelles étant, malgré les apparences, en plus 
grand nombre que ceux dont la situation est 
améliorée par une révolution. Les pauvres n'y 
gagnent rien, car un homme riche dépense ses 
revenus parmi une multitude de gens qui tra- 
vaillent pour lui; ceux-ci en emploient d'autres, 
et ces derniers, d'autres encore; la série est in- 
finie. Que si cet homme riche aime à accumuler, 
son revenu ne s'en éparpille pas moins vite , car 
il place son argent, achète des terres ou des mai- 
sons, s'associe à des entreprises industrielles. Les 
avares d'à -présent n'enterrent plus leur trésor 
comme autrefois; ils ne le tiennent plus sous la 



284 LES RliVOLUTIONS. 

clef, et le coffre-fort est devenu un meuble inu- 
tile. Ceux de qui l'avare achète, ceux à qui il prête 
son argent, et ceux à qui il le donne (car les avares 
donnent plus volontiers que les prodigues, qui ne 
s'en laissent jamais les moyens), sont les véritables 
usufruitiers de son bien, tandis qu'il n'en est, lui, 
que l'administrateur. Enfin , l'avare de nos jours 
est simplement un homme, qui fait dépenser son 
argent par d'autres. Le riche ne peut pas dîner 
deux fois, souvent à peine une fois, faute d'appé- 
tit ; mais d'autres dînent pour lui , et non pas ses 
amis seulement, ses domestiques, mais une mul- 
titude de gens qui de l'autre bout du monde 
pourvoient à ses besoins sans le connaître. En 
dernière analyse, le revenu du riche se trouve 
réparti parmi les pauvres , plus économiquement, 
plus régulièrement, avec moins de frottements 
incommodes et de résistances, d'inquiétudes et 
d'accidents , que par le moyen d'une révolution , 
sous l'empire de laquelle les riches deviennent 
pauvres , et quelques-uns des pauvres deviennent 
riches, mais sans que la société cesse d'être divisée 
en riches et en pauvres. Il y a donc peu de chose 
à gagner par les révolutions, à l'égard d'une meil- 
leure division de la propriété; mais elles sont 
l'extrême et quelquefois le seul remède à d'autres 
maux de l'ordre social , remède cependant qui , 
s'il guérit nos enfants quelquefois très-bien , em- 
pire souvent nos propres maux ; de façon que 



LES RÉVOLUTIONS. ^85 

ceux qui ne préfèrent pas leur postérité à eux- 
mêmes, font bien de n'y avoir recours qu'à toute 
extrémité. En fait de révolution , on ne peut pas 
trop se fier au vieil adage vox populi^ vox Dei; car 
ceux qui y perdent blâment tout; ceux qui y 
gagnent ou espèrent y gagner, approuvent tout; 
et la majorité nous paraît toujours être du côté de 
ceux avec qui nous vivons habituellement. 

Tout ceci au reste ne s'applique guère aux Ro- 
mains quijouèrentforcémentle rôle de patriotes, à 
peu près comme Sganarelle joue celuidemédecin,à 
coups de bâton. Après une résistance assez courte , 
un gouvernement, semblable à celui de la France, 
fut établi chez eux. Bonaparte disait que, quand il 
s'agit de faire faire un grand pas à la multitude , il 
vaut mieux que le mouvement soit soudain que 
graduel. On n'a pas le temps d'avoir peur et de se 
cramponner , et une fois la chose faite , quoiqu'é- 
tonné d'abord , on s'y accoutume bien vite. Ainsi, 
après quelques jours seulement de régime provi- 
soire , les États romains furent proclamés fran- 
çais; le département de Rome et celui de Trasi- 
mène marchèrent tout comme le département de 
la Seine et celui de la I.oire , au moyen de 3ooo 
employés français, remplissant toutes les places 
hautes et basses; car les hommes capables et bien 
famés parmi les Romains se tinrent d'abord à 
l'écart; personne ne voulait se compromettre 
en acceptant une place. Bonaparte n'inspirait 



286 LE GÉWÉRA.L MIOLLIS. 

pas personnellement la confiance , et l'on crai- 
gnait cette constitution française, dont il faisait 
une selle à tous chevaux. Les femmes surtout 
se piquèrent d'esprit public, et le premier bal 
donné par le général MioUis, quoique magni- 
fique, fut à peu près désert. Dans sa colère, le 
général menaça de l'exil à Civita Vecchia les 
femmes qui persisteraient dans leur désobéis- 
sance à ses cartes d'invitation. Le pape, avant de 
quitter Rome, avait lancé l'excommunication (i) 
contre ceux qui serviraient le nouveau gouver- 
nement , ou qui communiqueraient avec lui ; 
mais ce n'était pas lui faire une grande faveur 
que de figurer à ces bals. Enfin , les femmes dan- 
sèrent par force de tout leur cœur; leurs ma- 
ris acceptèrent des places ; les salons des pré- 
fets et des généraux et leurs antichambres aussi 
se remplirent. Un maître de chapelle fut le seul 
qui tint ferme, et ayant refusé de chanter le Te 
Deum , il fut envoyé à Cù'ita Fecchia ; mais Bo- 
naparte , qui connaissait mieux les hommes , fit 
venir l'héroïque soprano à Paris. On le reçut 
bien, on lui donna une croix et une pension, et 

(i) L'individu qui se chargea de la commission périlleuse 
d'afficher l'excommunication sur la porte de Saint-Pierre 
et sur celle du Quirinal (c'était un pauvre voiturier) , a été 
depuis si bien récompensé par le saint père , qu'il a der- 
nièrement acheté, ou est en marché pour acheter, de Lxi- 
cien Bonaparte, la principauté de Canino. 



LES PRINCES nOMAINS. 287 

on le renvoya ton t-à-fait changé; sa conversion 
s'étendit même à tout le corps des chantres de sa 
sainteté. Les artistes furent à leur tour caressés, em- 
ployés et décorés; enfin ,• la noblesse elle-même, 
lasse de se voir taxée à merci et miséricorde , 
voulut foire la paix, accepta des places à la cour 
et des emplois publics. Le prince Cesarini^ dé- 
coré de l'ordre de la Réunion, devint gouverneur 
du palais impérial; le prince Piomhiho^ dépouillé 
de sa principauté et de ses propriétés de l'île 
d'Elbe, et réduit à ^Z'C^^^^Qv Ludovisi tout court, 
accepta la place de trésorier de la couronne; le 
prince Borghese ^ enfin , demanda la main d'une 
sœur de Bonaparte, veuve de ce général Le Clerc, 
qui avait enlevé le pauvre Toussaint-Louverture 
de Saint-Domingue. Il est vrai que les nobles 
avaient bien aussi leurs griefs sous l'ancien ordre 
de choses. Soumis à ime nuée de petits collets, 
fils de paysans sortis de leurs domaines , pour ve- 
nir faire ensuite la loi à leurs anciens seigneurs, 
et les gouverner despotiquement, lorsque, devenus 
prêtres, prélats, cardinaux, ils se trouvaient les re- 
présentants de l'autorité papale; sujets d'un gou- 
vernement théocratique où ils ne pouvaient avoir 
aucune part, les nobles étaient encore souvent 
éclipsés par la fortune d'un parvenu, neveu du 
pape : sous Bonaparte, au contraire, les nobles 
pouvaient arriver à tout. Après quelque temps, 
les Romains de toutes' les classes, à Rome au 



288 LA JURISPRUDENCE. 

moins , sinon à la campagne , commencèrent à 
se trouver assez bien du nouvel ordre de choses, 
pour craindre le retour ànsajito padre. 

La jurisprudence de Rome était un composé 
hétérogène du droit canon et de lancien droit 
romain; chaque ville et presque chaque village 
avait en outre ses statuts particuliers. Les déci- 
sions des tribunaux civils et ceux de la rota (ju- 
ridiction ecclésiastique) étaient en opposition 
continuelle; chacune des trois légations qui com- 
posent les États du pape avait son code pénal, 
qui était la collection des décrets de ses légats 
successifs (gouverneurs), trop souvent absurdes 
et quelquefois atroces. Le régime des prisons était 
beaucoup plus mauvais encore que dans le nord de 
l'Italie , où Joseph II , Léopold et le duc de Mo- 
dène avaient corrigé bien des abus ; et l'on voyait 
des prisonniers oubliés dans des cachots infects 
pendant la moitié de leur vie. La jurisprudence ci- 
vile était peut-être plus absurde encore ; il y avait 
soixante-douze recours , ou manières d'éluder un 
premier jugement rendu; soixante-douze manières 
de s'opposer aux fins de la justice, d'en arrêter 
le cours , et de la rendre si dispendieuse , que les 
frais excédaient souvent la valeur de l'objet en 
litige. Il n'était pas rare de voir un procès durer 
vingt ou trente ans. 

Les évéques et les seigneurs féodaux avaient 
des prisons à eux, ainsi que des sbirri. Au milieu 



LA JURISPRUDENCE. 289 

de la confusion de droits féodaux et de droits 
ecclésiastiques qui se mêlaient à tout, les juges, 
dans le doute, décidaient toujours en faveur des 
Jîdei'couwiis et de la causa pia. A ce chaos judi- 
- ciaire, succéda le Code français qui fournissait 
des règles constantes et uniformes. Bien qu'inap- 
plicables assez souvent, elles assuraient au moins 
la publicité des débats, qui se faisaient en langue 
vulgaire, au lieu du latin barbare en usage au- 
paravant; et, dans les causes criminelles, elles 
prescrivaient la confrontation des témoins et une 
décision motivée, rendue en public dans un court 
délai. La précieuse institution du jiuy criminel 
était alors trop peu enracinée en France même, 
trop peu d'accord avec les mœurs du pays et l'é- 
tat moral des Français , pour qu'ils songeas- 
sent à la donner aux Italiens , à qui elle allait 
plus mal encore; aussi n'eurent-ils point de jury, 
mais ils eurent d'ailleurs la même organisation 
des tribunaux qu'en France. Les gens de loi 
ne s'étaient pas moins perfectionnés que la loi 
elle-même, sous le point de vue moral; ils aban- 
donnèrent la manière de parler vaine et dé- 
clamatoire qui leur était familière , et com- 
mencèrent à plaider logiquement aussi bien que 
légalement, et à insister sur l'application littérale 
des lois. La différence de l'ancien état de choses 
au nouveau, à l'égard de l'administration de la 
justice, fut si bien sentie, que, même à présent, 
I. 19 



1Ç)0 RESULTATS POLITIQUES, 

on entend souvent le peuple dire ; era una gra/i 
bellacosa^îa giustizia francesel Les douanes, 
mieux organisées et administrées strictement, 
étaient devenues plus productives et moins vexa- 
toires. Les prérogatives arbitraires attachées au 
rang de prince, leur prepotcnza, leurs franches 
entrées, leurs dénis de justice disparurent. Pour 
la première fois dans les Etats du successeur des 
apôtres, tous les hommes furent égaux devant 
la loi. On abolit les asiles et les juridictions 
seigneuriales, au moyen desquelles les brigands 
échappaient au châtiment en sautant un fossé 
et passant ainsi d'une terre à l'autre. Les droits 
seigneuriaux étaient tels, que la livrée d'un sei- 
gneur ou d'un cardinal, sur le dos d'un assas- 
sin, arrêtait toutes poursuites; ce fut long-temps 
un revenu lucratif. Le majordomo d'un cardinal 
vendait aux criminels bannis à Ostie , la permis- 
sion de revenir à Rome et d'y reprendre leur an- 
cien métier. Mais, s'il n'y eut plus d'asile ouvert 
aux individus prévenus de crime , d'un autre 
côté, ils ne furent plus exposés à un long empri- 
sonnement sans formes de procès, à la torture et 
aux jugements arbitraires. Les rues de la capitale, 
qui n'étaient auparavant éclairées que par la lu- 
mière de quelques chandelles, brûlant devant les 
madones , ou par les lanternes sourdes de la 
sbirraglia^ le furent régulièrement par des réver- 
bères, ce qui contribua beaucoup à leur sûreté. 



RÉSULTATS POLITIQUES. '29I 

La pauvreté ou la prudence obligea les nobles à 
diminuer le nombre de leurs domestiques. Les 
moines, sécularisés, ne distribuèrent plus de dan- 
gereux secours aux pauvres qu'ils avaient faits, 
en décourageant l'industrie; laquais et mendiants 
devinrent soldats. La vente des biens du clergé 
popularisa la propriété, et les taxes mêmes ex- 
citèrent l'industrie. Les sùirrï, brigands soldés, 
sans uniforme, sans chefs, sans discipline, fui-ent 
assujétis à une organisation militaire, et on les 
réunit à une bonne gendarmerie, principalement 
recrutée en Piémont, afin qu'elle parlât le lan- 
gage dû peuple romain, sans en avoir les préju- 
gés. Lès chefs de police à la campagne, appelés 
barigelli , autres brigands qui achetaient leur 
place du produit de leurs crimes, furent suppri- 
més (i). Le gouvernement pontifical, malgré sa 
banqueroute sous Pie Vï, avait déjà une nouvelle 
dette ; elle fut payée avec le produit de la vente 
des biens monastiques. L'éducation était si ex- 
cessivement négligée qu'on ne put trouver, dans 
les deux départements, un seul élève pour l'Ecole 
polytechnique, quoique l'examen eût été réduit 
pourleursjeunes gens, et que le gouvernement leur 

(i) Un de ces barigelli portait le surnom de Dieci nove , 
doses à'w-nenï assassinato , le dernier desquels avait été ce- 
lui de sa femme. Chassé, en conséquence, il fut, à la res- 
tauration du pape, réintégré dans sa place de barigello de 
Frosinone. 

^9- 



292 Rl!:STJLTATS POLITIQUES. 

ouvrît ses lycées gratuitement. L'industrie et les 
arts mécaniques étaient aussi en arrière que pos- 
sible; mais les écoles d'arts et métiers en France 
reçurent cinq ou six cents enfants italiens. Une 
maison de travail fut organisée à Rome, pour 
recevoir et employer les mendiants, qui disparu- 
rent la plupart. Diverses manufactures de soude, 
d'alun , d'indigo , furent établies ; et la culture du 
coton fut introduite avec succès. Des recherches 
bien dirigées tirent découvrir divers monuments 
antiques; les beaux-arts furent encouragés, et 
Canova leur donna un nouveau lustre. La pre- 
mière et seule promenade publique dans 'Rome, 
fut établie ^ Monte Pincio^ et la première pépi- 
nière, sur le Mont Palatin. Il y eut une acadé- 
mie archéologique, dans le chef-lieu des antiqui- 
tés. On méditait de grands travaux à l'embouchure 
du Tibre et dans les marais pontins, afin d'as- 
sainir cette région. 

11 faut convenir que les mesures de police 
étaient exécutées militairement. Le général Miollis, 
une belle nuit, fit enlever et transporter dans 
l'île d'Elbe tous ces hommes infâmes qui exer- 
cent le métier de courtiers de prostitution dans 
les rues de Rome (Ruffiani)\ mais les femmes fi- 
rent dès-lors le métier elles-mêmes, au grand scan- 
dale des Romains, et sans que les mœurs y ga- 
gnassent beaucoup. Les nouvelles taxes et la cons- 
cription parurent d'abord insupportables; mais ici 



RÉSULTATS POLITIQUES. CiC)3 

comme en France, on s'y accoutuma assez vite, 
et ce fut la perte de leur argent à laquelle les pa- 
rents restèrent le plus sensibles. Car la perspective 
de l'avancement de leurs enfants semblait adoucir 
extrêmement les regrets de la séparation. Tels 
furent les résultats d'une révolution peu sanglante 
parce qu'elle fut faite par une force régulière, et 
quoique les classes supérieures aient pu en souf- 
frir , la grande masse du peuple y gagna à tous 
égards. Malheureusement, à la restauration, on 
se hâta, autant qu'il fut possible , de remettre tout 
sur l'ancien pied , sans égards à ce qui méritait 
d'être conservé. Depuis lors, on est bien un peu 
revenu sur ses pas; mais l'on peut dire que tout ce 
qu'il y a de bon dans le pays est dû à cette époque, 
et particulièrement à l'administration de M. De- 
gérando , spécialement chargé de l'organisation 
des Etats romains. Le fisc était sévère, mais il n'é- 
tait pas corrompu , et l'époque du pillage fut 
exclusivement celle de l'occupation militaire ; les 
coupables étaient pour la plupart des commissai- 
res et des généraux. 

Bonaparte paraît avoir eu l'intention de former 
un corps législatif composé de cardinaux riche- 
ment dotés, et qu'il aurait élus lui-même, croyant 
se donner , par-là , une influence religieuse ainsi 
que politique. Mais ces sénateurs ecclésiastiques, 
sans postérité qui dût leur succéder, et recevant 
dans leur vieillesse des biens qu'ils n'étaient pas 



aQ4 GOUVERNEMENT ACTUEL. 

destinés à posséder long-temps, n'auraient pas fait 
de grands efforts pour obtenir une certaine in- 
fluence personnelle parmi leurs nouveaux clients, 
et cette influence, s'ils l'eussent obtenue, aurait 
bientôt donné de l'ombrage à celui même qui la 
leur aurait fait obtenir. Il est vrai qu'un législa- 
teur militaire et conquérant peut s'amuser à 
faire des expériences politiques , sûr de corrriger 
avec son épée les mauvais résultats qu'elles pour- 
raient donner. 

Le gouvernement actuel participe de l'état des 
choses existant avant et après l'invasion des Fran- 
çais, mais surtout du premier. Je me bornerai à 
énoncer quelques faits qui ont rapport à cet état 
actuel. On compte à Rome 545 arrestations an- 
nuellement, pour délits divers, sur une popula- 
tion de 1 3o,ooo âmes, et la population des États 
romains s'élevant à 2,4^^1,222 âmes, il y aurait, 
dans cette proportion, 10,167 arrestations, la 
moitié desquelles , à peu près , se terminent par 
la condamnation. Sans égard aux principes re- 
connus en bonne justice, que le doute suppose 
l'innocence du prévenu , et que personne ne peut 
être mis deux fois en jugement pour le même fait, 
on peut l'être ici indéfiniment et rester toute sa 
vie sous le poids de la même accusation; car, lors- 
que les preuves ne sont pas suffisantes pour con- 
damner , le prévenu n'est élargi , si toutefois il est 
assez heureux pour l'être, que provisoirement: 



GOUVERNEMENT ACTUEL. 2()5 

Dimittatur cum prœcepto de se represeiitando novis et 
non novis supervenientibiis indiciisl lorsqu'il reste 
seuiementquelques soupçons, sansaucune preuve, 
la formule de l'élargissement est ainsi : Dimittatur 
tanquam non reperius culpabilis. Sur cent indi- 
vidus mis en jugement, quarante- cinq sont con- 
damnés, cinquante sont renvoyés provisoirement, 
(ou gardés en prison) en état de prévention in- 
définie, et cinq seulement sont déclarés innocents. 
Ainsi on ajoute chaque année environ cinq mille 
individus au nombre, déjà si grand, de ceux qui 
n'ont rien à perdre en se faisant voleurs de grands 
chemins, parce qu'ils se trouvent déjà exposés à 
toute la défaveur d'hommes entachés de crime. 

Quant à la procédure , le prévenu est interrogé 
en particulier par un juge instructeur, magistrat 
d'un rang inférieur et peu considéré. Cet interro- 
gatoire se fait à huis clos, le prévenu ne paraît 
jamais en pubhc, il ne voit pas ceux qui doivent 
le juger, les témoins ne lui sont que très rare- 
ment confrontés, et cela, jamais en présence du 
juge qui doit le juger, mais seulement devant le 
juge instructeur dont les fonctions sont de rap- 
porter seulement. Enfin le prévenu ne sait pas 
même quel jour son affaire sera décidée. 

Les supplices barbares , en usage autrefois ainsi 
que la torture, furent rétablis avec le gouverne- 
ment papal en i8i4 , mais la sagesse de Pie VI et 
de son ministre Gonsalvi, en amena l'abolition fi- 



agO l'inquisition. 

nale, et la peine de mort par la guillotine, les 
galères, la fustigation ou plutôt la bastonnade, 
(il cac^alettoja.vec l'emprisonnement pour plus ou 
moins de temps , sont à présent les seules peines 
infligées. Mais l'emprisonnement , loin d'avoir 
pour but la régénération du criminel , n'est pro- 
pre cpi'à le rendre de plus en plus dépravé. Sur 
cent criminels condamnés à des peines non capi- 
tales, soixante-dix environ obtiennent leiu^ par- 
don ou la commutation de la peine , ceux mêmes 
coupables de meurtre, lorsque la famille de celui 
qui a été tué déclare avoir fait sa paix avec le cri- 
minel et demande son pardon. Le privilège dont 
certaines confréries jouissaient de réclamer an- 
nuellement le pardon de deux criminels , est main- 
tenant restreint aux confréries de Saint-Jean et 
de Saint-Jérôme , et la demande est alors soumise 
aux juges qui ont prononcé l'arrêt. La détention 
arbitraire et indéfinie ne peut avoir lieu de la part 
des juges inférieurs; la confrérie de la Carità^ 
qui visite les prisons une fois par mois, a droit 
d'en porter plainte au tribunal siiprême, mais ce- 
lui-ci ne rend compte à personne et peut pro- 
longer la détention autant qu'il lui plaît, après 
comme avant le iuirement. 

Quant à l'inquisition, arbitraire per se, elle ne 
pouvait cependant pas être comparée à celle 
d'Espagne livrée à des moines fanatiques et igno- 
rants, qui , sans témoins, assouvissaient leur ven- 



LINQUISITION. 297 

geance. A Rome, elle était composée de vingt- 
quatre grands dignitaires de l'église, avec chacun 
leur assistant, et jDrésidée par le pape. Une pareille 
assemblée ne pouvait se livrer aux mêmes excès ; 
d ailleiu's elle ne s'occupait guère que des prêtres. 
Pasqueloue, officier de l'inquisition , publia à 
Rome, en 1730 , un code de l'inquisition ; ce livre, 
bientôt après prohibé, est très rare, et plus en- 
nuyeux encore que rare, mais cependant assez 
curieux. Il donne la définition des crimes divers 
que l'inquisition était appelée à poursuivre et à 
punir. « Les magiciens ^ dit-il, sont ceux qai^ par 
artifice ^ font qu^ an homme ou une femme sont pos- 
sédés du démon ; ceux qui tiennent le diable enfeimé 
dans un anneau, un médaillon, ou autres choses; 
ceux qui vont au bal masqué ; ceux qui ont en leur 
possession des triangles, des cercles , ou d'auti^es char- 
mes ; ceux qui font usage de paroles magiques et 
de filtres , pour gagner l'affection d'une femme; etc. 
On assure qu'il n'y a maintenant, dans les prisons 
de l'inquisition qu'un seul individu, détenu pour 
avoir écrit contre la religion catholique , lequel 
a été arrêté à Modène, avec la permission du duc. 
Le gouverneur, à Rome, préside la cour crimi- 
nelle , et dans les provinces c'est le cardinal lé- 
gat. Les témoins ne sont point confrontés avec 
le prévenu ; mais interrogés en secret à part les 
uns des autres, par un membre inférieur du tri- 
bunal; et le juge, qui n'a rien vu ni entendu. 



'^f)8 PRÉLATS ROMAINS. 

décide sur le simple rapport de son secrétaire (au- 
diteur). Le prévenu peut demander un défenseur, 
et la communication de la procédure, mais la cour , 
si elle juge bon, peut s'y refuser et juger cequi s'ap- 
pelle économiquement ; en ce cas, leprévenu n'est 
condamné qu'au minimum de la peine , qu'autre- 
ment il aurait encourue dans'son entier. Par ce sin- 
gulier arrangement, la justice économise en effet du 
temps et des paroles, comme le prévenu de son côté 
économise quelques-uns des coups de bâton qui 
pourraient lui être strictement dus, ou enfin quel- 
ques années de prison, mais aussi il est exposé à 
se voir condamné sans l'avoir mérité. 

Les prélats, revêtus de dignités ecclésiastiques 
et aspirant à la pourpre, sont, avant d'y parvenir, 
obligés de remplir successivement une longue sé- 
rie d'emplois publics dans les finances, la judica- 
ture , la guerre , la théologie qu'ils exercent trop 
peu de temps pour en bien connaître les devoirs, 
mais trop peu de temps aussi pour perdre cette 
envie de bien faire que tout le monde apporte 
naturellement à un nouvel emploi. D'un autre 
côté les auditeurs ou secrétaires dont la place est 
beaucoup plus permanente que celle de leurs chefs, 
et cpie ces chefs, dans leur ignorance, .sont obligés 
de consulter , dont ils dépendent même, comme 
l'acteur qui ne sait pas son rôle dépend du souf- 
fleur, se trouvent être généralement des hommes 
capables , tirés de la classe bourgeoise où il y a 



ESPRIT FRONDEUR. 1Ç)^ 

de riiistriiction et de l'indépendance. Le peuple 
romain a toujours été dans l'habitude de fronder 
le pouvoir: cardinaux, prélats, juges, ministres 
d'État, le souverain pontife lui-même, tout le 
monde a sa part de bons mots satiriques et d'a- 
mères critiques : il n'y a pas jusqu'au Saint-Esprit 
qui n'essuyé des épigrammes. 

Les auditeurs, imbus de cet esprit frondeur de 
la classe à laquelle ils appartiennent, l'exercent 
jusqu'à un certain point sur leurs propres fonc- 
tions, et cela les tient en respect de manière à 
tempérer les vices de cette administration. 

Au reste l'opinion populaire, à Rome, et l'opposi- 
tion qui en résulte, ne portent pas sur les principes 
du gouvernement, mais sur son administration; sur 
des faits et des résultats, non sur des opinions spé- 
culatives; le peuple ne voit pas que les bons prin- 
cipes sont le moyen d'amener les bons résultats. 
J'ai, par exemple, entendu des frondeurs approu- 
ver les cours prévôtales, chargées de décider som- 
mairement du sort des brigands arrêtés, et de les 
faire exécuter sur-le-champ, sans voir que l'arbi- 
traire exercé contre des voleurs, le sera aussi con- 
tre les honnêtes gens. 

Les débiteurs insolvables ne peuvent être dé- 
tenus plus d'une année à moins de transactions 
frauduleuses de leur part. Il y a un moyen ingé- 
nieux d'ajourner le paiement d'une dette , même 
après jugement; c'est de faire une retraite reli- 



3oO HÔPITAUX. 

gieuse par ordre de son confesseur, pour se pré- 
parer à la communion ; alors toute saisie ou con- 
trainte par corps est suspendue pendant un cer- 
tain temps raisonnable, déterminé par le cardi- 
nal légat du département ou par son secrétaire. 

Les hôpitaux et autres fondations charitables 
pour les pauvres et les malades, ne sont nulle part 
aussi nombreux qu'en Italie, ni peut-être plus 
mal administrés ; chacun d'eux est confié à un 
cardinal, cpii le confie à un prélat son vicaire, le- 
quel en remet le soin à son secrétaire. 

Le grand hôpital (^Spïrito Santo) a seul un mil- 
lier de lits formant quatre rangs, le long d'une im- 
mense salle, et l'on y reçoit tous ceux qui se présen- 
tent, de quelque pays qu'ils viennent ou quelle que 
soit leur religion pourvu qu'en leur tâtantle pouls 
on leur trouve de la fièvre. 

Si le malade ne peut pas venir, ni se faire trans- 
porter, on lui envoie une voiture. Cet hôpital en- 
tretient dans différentes parties de Rome des dis- 
pensaires , où les pauvres reçoivent gratis les se- 
cours médicaux dont ils ontbesoin. Les autres hô- 
pitaux sont, la plupart, institués pour des mala- 
dies spéciales. L'hospice des enfants trouvés a 3oo 
nourrices à demeure , outre un beaucoup plus 
grand nombre d'externes. Les enfants parvenus 
à l'âge convenable sont mis en apprentisage, ou 
employés dans l'hôpital même, et à vingt ans ils 
reçoivent une somme de cinquante piastres, pour 



HOPITAUX. JOI 

aider à leur établissement. Malgré leurs grands 
revenus territoriaux, ces différents établissements 
peuvent à peine suffire à leurs dépenses ; l'éten- 
due des domaines du Spirito Santo dans les envi- 
rons de Rome égale le territoire de cette même 
Rome, sous ses premiers rois. Dans l'enceinte des 
murs de la ville, les trois cinquièmes du terrain 
appartiennent à environ cent familles, et les deux 
cinquièmes restent aux hôpitaux et aux con vents. 

D'après des rapports officiels que j'ai vus, le 
nombre des morts est à celui des individus ad- 
mis dans les divers hôpitaux romains comme un 
est à 7 -^. L'inoculation de la petite vérole n'a 
jamais été fort générale à Rome , mais la vaccine 
l'est devenue; il y a cependant encore nombre 
de morts , par la petite vérole. 

L'art des accouchements est presque inconnu, 
ou n'est pratiqué que par des femmes ignorantes, 
et l'on attribue à cette circonstance le grand nom- 
bre d'individus contrefaits qui se trouvent dans 
un pays sans manufactures , quoique ce soit elles 
que l'on accuse, ailleurs, de produire ces mêmes 
difformités. 

Les Français avaient formé un établissement 
pour les aliénés au Spirito Santo , dirigé par un 
habile médecin; mais le prélat qui, après la restau- 
ration, fut chargé de l'administration de cet hôpi- 
tal, trouva que notre Seigneur guérissait bien les 
malades y mais ne rendait pas la raison aux allé- 



3o2 LES PRISONS. 

nés^ et que par conséquent il ne fallait pas s' en mê- 
ler. L'établissement fut en conséquence supprimé, 
et les aliénés rendus à toute la barbarie de l'an- 
cien système de traitement; en revanche la mendi- 
cité fat, comme institution évangélique, encoura- 
gée tout de nouveau. 

Les prisons , à Rome, ne sont pas moins nom- 
breuses que les établissements de charité, ce qui 
n'empêche pas que le crime n'y reste impuni et 
que la pauvreté n'y soit extrême. Chaque dépar- 
tement de ce gouvernement anarchique,etméme 
chaque membre de l'autorité supérieure, a ses 
prisons particulières : le sénateur de Rome , par 
exemple, le gouverneur, le trésorier etc. etc. De 
toutes ces prisons, le carceri nuove est la plus 
grande et la mieux distribuée; les sexes et les âges 
V sont séparés ainsi que les condamnés le sont 
des accusés. Les criminels travaillent sur les grands 
chemins; on les emploie aussi à fouiller la terre 
pour chercher les objets d'arts qui y sont enfouis; 
mais, comme on peut le croire, ils font aussi peu 
d'ouvragequepossible et se montrent inaccessibles 
à la honte et au repentir, offrant ainsi le dange- 
reux exemple d'une punition qui ne punit pas, 
et à laquelle on peut s'exposer sans crainte. 

Il y avait autrefois, et peut-être y a-t-il encore, 
au bas de l'escalier de la prison par où les crimi- 
nels sont conduits au lieu de leur exécution, un cru- 
cifix colossal, au pied duquel ils s'arrêtaient pour 



ANARCHIE LÉGALE. 3()3 

faire leur prière. Au moyen d'un mécanisme inté- 
rieur, la figure du Christ, se détachant de la croix, 
descendait jusqu'au misérable qui était à ses pieds, 
et jetant ses bras autour de lui, le pressait contre 
son sein. Cette scène de mauvais goût, burlesque et 
même profane , pouvait néanmoins avoir un ef- 
fetprodigieux siu^ l'imagination grossièred'un mal- 
heureux, abandonné de l'univers entier, livré au 
bourreau, allant au supplice. Ce simulacre de sym- 
pathie, ce signe donné d'un autre monde, lorsqu'il 
n'y avait plus d'espérance ici-bas, pouvait réveil- 
ler en lui cette puissance intérieure, plus forte que 
le malheur, plus forte que les supplices, et qui, sur 
le bûcher, rend le sauvage américain insensible , 
comme elle fait la joie du martyr. 

Les lois, à Rome, ne sont pas faites par une assem- 
blée législative (i), ne sont même pas faites par le 
pontife souverain et son conseil d'Etat, mais par 
tous ceux qui en ont besoin pour eux et contre 
les autres , c'est-à-dire par tous ceux qui ont le 
pouvoir de se faire obéir. En effet , puisqu'ils ont, 
comme nous l'avons vu , des pi'isons à eux dans 
leur département, il faut bien qu'ils aient le moyen 
de les remplir. Les lois fiscales sont donc faites 

(i) Le sacré collège des cardinaux est bien une sorte de 
corps législatif, qui, outre ses fonctions électives (l'élec- 
tion du pape) , prend connaissance des affaires ecclésiasti- 
ques, sur lesquelles rien ne se fait sans son consentement; 
mais il ne se mêle que de cela. 



3o4 ANARCHIE LÉGALE. 

par le ministre des finances, les loiscriminellespar 
le gouverneur de Rome dans cette capitale, et par 
les cardinaux légats , chacun dans leur départe- 
ment , et ainsi de suite ; ce qui est pis que l'arbitraire 
pur et simple d'un seul souverain. Mais la faiblesse, 
qui est en elle-même un grand mal, corrige celui-ci 
comme bien d'autres, ce A Rome, disait un minis- 
« tre étranger, tout le monde commande, et per- 
ce sonne n'obéit et pourtant les choses y vont pas- 
ce sablement. » 

L'impôt territorial, fixé par le ministre des fi- 
nances, entièrement suivant son bon plaisir, quoi- 
que pour la forme sous la sanction du pape, est 
perçu par la corporation religieuse du buon go- 
i^erno ; mais, ce qu'on aura peine à croire , il n'y 
a aucun moyen de contrôler l'administration de 
ces receveurs; aussi trouve-t-on que sous le gou- 
vernement français une grosse armée était entre- 
tenue avec les fonds maintenant absorbés par la 
cour du pape. 

A la vérité ce gouvernement avait des moyens 
énergiques de remplir le déficit lorsqu'il en avait. 
En 1799 un grand seigneur fut imposé cinq cent 
mille francs d'un trait de plume; mais, comme l'ar- 
gent ainsi levé violemment était dépensé sur les 
lieux, le peuple voyait d'un œil patient ces exac- 
tions de ses nouveaux maîtres sur les anciens. 
Le taux légal de l'intérêt est à Rome de six pour 
cent, et l'on tolère celui de huit pour cent sur hy- 



ÉCOJXOMIE POLITIQUE. 3o5 

pothèque, ce qui montre à la fois la rareté de l'ar- 
gent et combien les contributions levées sous les 
Français devaient paraître exorbitantes. 

Pendantles cinquante dernières années le prix des 
objets de premièrenécessité s'est élevé demoitiéen- 
viron , et les salaires d'un tiers seulement, sans que 
les ouvriers en soient sensiblement plus pauvres , 
parce qu'ils sont devenusplus industrieux. Un ma- 
çon ou un charpentier gagne en ville 35 à l\o ba- 
jochi par jour , les ouvriers de la campagne de lo 
à lobajochiQX leur nourriture, égale à no hajochi 
de plus. 

11 y a 1 5o fêtes par an, en y comprenant les di- 
manches, mais sans compter les fêtes de paroisse 
pour les saints de l'endroit; celles-ci, quoiqu'abo- 
lies , sont encore observées par ceux mêmes qui 
préféreraient s'en dispenser, si leurs voisins étaient 
du même avis ; car un artisan ne peut pas ouvrir 
boutique si tous les autres ne le font pas. 

Les terres labourables de la campagne de 
Rome, cette plaine malsaine, au milieu de laquelle 
Rome est située, ne se vendent pasbeaucoup plus 
cher qu'ily a cinquante ans, ce que l'on attribue à 
cette circonstance singulière, que les chenilles et 
les sauterelles y font de beaucoup plus grands ra- 
vages qu'autrefois; et en effet, la valeur des vi- 
gnobles sur les cohines environnantes, où ce fléau 
n'existe pas, adoublé dansle mêmeintervalle. Mal- 
gré le grand nombre de chevaux employés à 
I. so 



3o6 ÉCONOMIE POLITIQUE. 

Rome et la cherté des fourrages, personne n'a en- 
core pensé à établir des prairies artificielles. La 
valeur des maisons de l'antique Campo Marzo, tra- 
versé maintenant parla longue rue du Corso a plus 
que doublé, depuis quelques années, en consé- 
quence de l'affluence des étrangers, tandis que 
dans d'autres parties de Rome elle reste à peu 
près la même. 

Quand l'Italie avait un gouvernement national 
établi à Milan , il y eut un moment d'émulation 
où , entr'autres sciences utiles , l'économie po- 
litique commençait à être cultivée, et Melchior 
Gioja^ savant italien, recueillait des faits statis- 
tiques; mais ces innovations scientifiques, qui 
n'avaient pas jeté de profondes racines , furent, à 
la restauration , enveloppées dans la proscription 
commune de tout ce que la révolution avait pro- 
duit, bon comme mauvais. 

Depuis quelques années, le gouvernement ro- 
main clierclie bien à rétablir quelques-unes des 
institutions renversées ; mais l'émulation et le 
zèle, que demandent ces sortes de choses , n'exis- 
tent plus. Je joins ici un état statistique de la po- 
pulation de Rome pendant les années 1 800 à 1 8 1 7, 
par lequel on trouve que les naissances sont à la 
population comme un est à trente 70/100. Cette 
basse proportion, comparée au reste de l'Europe, 
indique certainement un pays malade. 



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3o8 ÉCONOMU: POLITIQUE. 

Personne ne sait , pas même le gouvernement, 
la valeur des importations et des exportations des 
États romains, ni en quoi elles consistent. Le re- 
venu des douanes n'est pas mieux connu ; tout 
ce que l'on peut dire , c'est que les principaux 
articles d'exportation sont: la laine grossière, les 
cuirs, le chanvre, l'alun, le marbre brut aussi 
bien que taillé. On m'assure que les chiffons y 
jouent un grand rôle; les plus mauvais, ceux dont 
on ne peut pas faire du papier, sont portés à 
Gènes , pour servir d'engrais aux orangers. Mais , 
ce qui vaut mieux que les chiffons, ce sont les re- 
venus spirituels tirés de tous les pays catholiques 
de l'Europe , tels que la première année du tem- 
porel sur les bulles des bénéficiers et des évèques; 
les dispenses pour épouser sa nièce ou sa cousine; 
3,000 francs pour faire un évéque; 3,ooo écus 
pour faire un cardinal, etc. Cependant, comme 
tous les objets manufacturés, tous ceux de luxe, 
toutes les consommations qui ne sortent pas im- 
médiatement du sol, viennent du dehors, même 
les vins fins dans un climat excellent pour la vi- 
gne , on ne comprendrait pas comment le pays 
peut y suffire, même avec son revenu spirituel, 
si un coup d'œil sur la grande masse du peuple , ses 
vêtements, ses meubles, sur ses jouissances enfin , 
n'apprenait pas que tout cela est tellement res- 
treint, que la façon d'un évêque ou d'un cardinal 
solderait aisément le luxe de quelques centaines 
de gens du peuple. 



M.VRIAOF. 3of) 

Le revenu spirituel, qui est appelé la Daiaria^ 
est, au surplus, aussi mal connu du gouverne- 
ment que le sont les autres branches du revenu 
public, et, lorsqu'en dernier lieu, le cardinal 
Gonzalvi voulut se faire rendre des comptes par 
ceux qui sont à la tète de ce département , il ne 
put en venir à bout. 

D'après la décision du concile de Trente , le ma- 
riage ici est indissoluble, et l'expression d'un doute 
à ce sujet est punie d'excommunication. Comme 
c'est un sacrement et non un contrat civil, le con- 
sentement des parents n'est pas absolument néces- 
saire. Les biens des mariés restent séparés comme 
chez les anciens Romains (i). J'avais entendu 
parler de certaines clauses dans quelques contrats 
de mariage, qui assuraient à la femme le privilège 
d'avoir son cavalière se/vente; mais je me suis as- 
siu'è par des recherches qu'il faut mettre ce conte 
au rang de celui qui fait conduire les femmes an- 
glaises au marché , la corde au cou, par leur mari, 
pour y être réellement vendues au plus offrant (2). 

[i) Césai-, dans ses Commentaires, observe avec surprise 
que , dans les Gaules , les biens de l'homme et de la femme 
sont en commun, et le survivant héritier de l'autre. 

(2) Quelques gens du bas peuple, en Angleterre, s'ima- 
ginent que la vente simulée d'une femme , qui serait dans 
l'habitude de faire des dettes , afiranchit son mari de l'obli- 
gation de les payer à l'avenir; et, bien que ce soit vine er- 
reur , le scandale de cette vente empêche en effet celle qui 
en est l'objet de faire des dettes en lui ôtant le ci'édit qu'elle 
pourrait avoir. 



OIO MOEURS 



H est vrai qu'il y a quelquefois en Italie un ac- 
cord par écrit, entre des époux, sur la manière 
dont ils vivront, quand ils seront mariés ; par 
exemple , le mari promet de ne jamais faire vivre 
sa femme à la campagne, ce qui paraît ici une 
chose insupportable. 

Les petits princes souverains de l'Italie, lors- 
qu'ils devinrent autrefois feudataires du pape , 
conservèrent, autant qu'ils purent, dans leur état 
de maison , les dehors de leur ancien rang , et 
même à présent , les ducs et princes romains , à 
moitié ruinés par la révolution, veulent encore 
avoir pour maître de cérémonies , un noble plus 
pauvre qu'eux-mêmes ; il leur faut un avoué pour 
recevoir les réclamations des vassaux qu'ils n'ont 
plus , un autre pour le département criminel , un 
secrétaire , un bibliothécaire , un intendant, quel- 
ques commis pour tenir les comptes, et un grand 
nombre de domestiques. Autrefois un prince et 
une princesse , un duc et une duchesse avaient 
chacun leur maison à part, différentes livrées, 
différentes voitures portant leurs armes respec- 
tives, et la dame avait son gentilhomme qui devait 
être noble ; on se souvient encore à Rome d'avoir 
vu la princesse Braschi conduite par son gentil- 
homme, tandis que le prince, son mari, suivait, 
sans jamais lui offrir son bras. 

Les cardinaux ne sont pas nécessairement prê- 
tres; ils peuvent quitter l'état ecclésiastique et 



l'étiquette. 3ii 

inéme se marier. Les bas rouges, la calotte rouge, 
et l'âge mur leur imposent luie sorte de retenue , 
et on ne les accuse pas de galanterie, quoique dans 
leur intérieur , ils aient quelquefois des liaisons 
obscures et peu connues. 

Les prélats qui forment un autre ordre extra-ca- 
nonical, comme les abbés d'autrefois en France ( i ), 
portent un vêtement de couleur violette qui les 
distingue des laïques ; les prêtres de paroisse pas- 
sent pour avoir des mœurs régulières , mais pour 
être très indulgents à l'égard des peccadilles de 
leurs pénitentes. 

Dans les beaux jours de Rome pontificale, et 
même jusqu'à la révolution, l'étiquette était beau- 
coup plus stricte qu'elle ne l'est maintenant ; par 
exemple , un cardinal dans son carrosse qui ren- 
contrait un cardinal à pied, (je m'étonne qu'un 
cardinal allât alors à pied ) devait descendre pour 
lui faire son compliment. Après maintes révéren- 
ces , gracieux sourires j et protestations d'attache- 
ment, les éminences prenaient congé l'une de 
l'autre ; mais celle du carrosse , au lieu d'y remon- 
ter, devait s'éloigner à pied jusqu'à une certaine 
distance, se retournant plusieurs fois, et faisant 
la révérence à l'éminence à pied, qui, de son côté, 
s'acquittait des mêmes devoirs ; et ainsi de part 

(i) On se souviendra que tout ceci date de huit ou neuf 
ans j les abbés d'autrefois pourraient fort bien être revenus 
en France. 



3i2 l'étiquette. 

et d'autre, jusqu'à ce qu'elles ne se vissent plus. 
Un cardinal pouvait rendre les mêmes honneurs 
à un prince sérénissime qui aurait eu le droit de 
s'asseoir siu- les bancs des cardinaux dans la cha- 
pelle du pape, mais à nul autre mortel ; « suivant 
moi, (dit le signor cavalière Girolamo Lunadoro, 
qui a écrit un livre sur la aorte dl Roma^ suivant 
moi, ce qu'ilya de plus difficile à arranger, ce sont 
les places dans un salon de compagnie. Je main- 
tiens qu'un cardinal étranger, qui Tait visite à 
un cardinal romain, doit être placé au fond de 
l'appartement, vis-à-vis de la porte, et à côté du 
maître de la maison , et que , s'il y a d'autres car- 
dinaux , ils doivent être placés à côté les uns des 
autres, exactement sur la même ligne, toujours 
en face de la porte , etc. , etc ». Si le lecteur en 
veut savoir davantage, qu'il consulte le signor 
cavalière Girolamo Lunadoro lui-même ( i ). 

Le pape , comme nous l'avons vu , ne demeure 
pas au Vatican , mais occupe un palais sur le Mont 
Quirinal^ point fastueux, mais jouissant d'un air 
salubre et d'une fort belle vue. On voit sur la 
place Quirinale, devant le palais, une belle fon- 
taine jaillissante , dont les eaux sont reçues dans 
un bassin de granit oriental , formé d'un seul bloc 
et ayant 76 pieds de circonférence, et près de là 

(i) Lo stato présente o sia la relazione délia corte di 
Roma, già publicato dal cav. Lunadoro, etc., etc., in 
Ronia, 1774- 



LE PAPE. 3j3 

s'élève, plus haut que le palais Quirinal, un obé- 
lisque égyptien de granit rouge. Les deux chevaux, 
de dimensions colossales, d'où vient le nom de 
Monte Cavallo , sont placés des deux côtés de l'o- 
bélisque , et conduits par deux hommes de taille 
également colossale , ayant dix-sept pieds de hau- 
teur. Les noms de Phidias et de Praxitèle, gravés 
sur leurs piédestaux, montrent seulement que 
l'usage de donner de grands noms à des ouvrages 
médiocres n'est pas nouveau. Les hommes ont 
été trouvés dans les Thermes de Constantin , et 
sont probablement de son siècle; mais les che- 
vaux peuvent bien être grecs , et comme tous 
ceux de l'antiquité , ce sont de bons gros limo- 
niers. Quand le pape est en voiture , il est escorté 
d'une belle troupe de chevau- légers; mais les 
portas de son palais ne sont gardées que par des 
personnages sans armes qui ressemblent aux va- 
lets d'un jeu de cartes. Autrefois ils étaient choi- 
sis parmi les habitants d'une petite ville nommée 
Castello de Vitorchiano^ près Viterho ^ qui étaient 
restés fidèles au pape à une époque ( le douzième 
siècle ) où il s'était vu abandonné de tout le 
monde. Les gardes suisses de sa sainteté portent 
à peu près le même costume antique. 

Le portique , qui entoure la grande cour du 
palais Quirinal, abrite les équipages de ceux qui 
vont chez le pape, et un bel escalier conduit à 
de vastes appartements, meublés avec une élé- 



3l4 PALAIS UU PAPE. 

gance peu commune à Rome, mais surchargés 
de dorures. Ces ajDpartements étaient destinés au 
roi de Rome sous Bonaparte, et ont dernière- 
ment été préparés de nouveau pour la réception 
du grand père, l'empereur d'Autriche, qui était 
attendu. 

Les fenêtres donnent sur un jardin, où les ar- 
moiries du pape, sans oublier les clefs de Saint- 
Pierre, se voient curieusement dessinées sur la 
terre, au moyen de menus fragments de marbres 
de diverses couleurs distribués en compartiments; 
pas un pauvre petit brin d'herbe , pas la plus 
petite plante ne dégrade la majesté, de ce par- 
terre pontifical , dont l'ordonnance est purement 
architecturale. Son étendue, d'environ quarante 
arpents, n'est pas toute dans le goût que je viens 
de décrire ; le reste offre un mélange hétéro- 
gène de choux, de statues et d'allées jamais sar- 
clées , mais dont les arbres sont , en revanche , 
taillés avec grand soin ; au moyen de petits tuyaux 
cachés sous terre, une eau perfide jaillit inopi- 
nément sous les pieds des dames qui s'y promè- 
nent , et seringue leurs jupons, sorte d'espièglerie 
à laquelle on ne s'attendrait pas dans le jardin du 
pape. 

J'ai déjà parlé des fragments d'un ancien plan de 
Rome, gravé sur albâtre , qu'on voit au musée du 
Capitole, et du portique d'Octavien, qui se fait re- 
marquer sur ce plan. J'ai été voirses ruines situées 



PORTIQUE d'oCTA-VIEN. 3i5 

dans la poissonnerie (Pesche/ia). Ce beau por- 
tique est rempli ou plutôt incrusté de misérables 
échoppes, où l'on vend le poisson , cpii forment de 
petites rues si étroites, que les colonnes antiques 
ou portiques sont de chaque côté profondément 
entaillées par les moyeux des roues de charrettes. 
Je frappai à la porte d'une des maisons qui avoi- 
sinent la grande entrée de l'antique édifice, afin 
de voir certaine corniche qui pénètre dans la 
partie supérieure de la maison ; on me cria d'en- 
trer; mais les objets qui se présentèrent à ma 
vue me firent bientôt oublier ceux que j'étais 
venu chercher. Au milieu de la chambre, un 
grand matelas étendu par terre fourmillait d êtres 
vivants ; toute une famille gisait là , blottie sous 
la même couverture. Au milieu du groupe , je 
distinguai un visage long et livide, bien noir et 
bien blanc par places; c'était probablement celui 
du chef de la famille, étendu les yeux fermés et 
sans mouvement comme un corps mort; auprès 
de lui on voyait une vieille femme, qui semblait 
n'avoir d'autres vêtements que les guenilles nouées 
autour de sa tête, puis trois ou quatre enfants qui 
se disputaient l'étroite couverture toute roide de 
saleté. Un coffre, un banc, étaient lesseulsmeubles 
de l'appartement, à moins qu'on n'y ajoute un grand 
vase de bois plein de poisson, placé à côté du lit. 
L'air infect de ce repaire de la misère me fit reculer 
de dégoût, et regagner la rue au plus vite, où je 



3j6 INTÉRIliUll domestique. 

inaperçus bientôt que j'étais noir de puces. Mal- 
gré cet état de choses, qui semble être celui de 
la plupart des maisons de la Pescheria^ l'endroit 
n'est pas fiévreux, et il en est de même du quartier 
des Juifs, situé tout auprès, sur le bord du Tibre, où 
les maisons, remplies de monde, ne sont séparées 
que par des ruelles étroites et puantes. En parcou- 
rant cette partie de la ville, il m'est venu dans l'es- 
prit que, de toutes les antiquités romaines, l'ordure 
est ce qu'il y a de plus antique; car il ne parait 
pas qu'elle ait jamais été enlevée. L'on m'assure 
qu'il n'est pas rare ici de voir toute une famille 
de la basse classe, coucher dans le même lit, qui 
est très-grand; père, mère et enfants, sans chemises! 
la femme occupe ce grabat jusqu'à dix heures ou 
midi , pendant que le mari va au marché et met lui- 
même le pot au feu. Les portes des maisons du peu- 
ple sont souvent la porte même de leur chambre à 
coucher ; vous y voyez , de la rue , toute la fa- 
mille, comme autrefois chez les Grecs où les portes 
s'ouvraient contre la rue, de manière qu'il était 
d'usage à Athènes, quand on sortait, de crier aux 
passants de prendre garde que la porte ne les ren- 
versât. 

Avant de bâtir le portique , qui porte le nom 
de sa sœur Octavie et dont je viens de parler, 
Auguste avait construit u» superbe théâtre , au- 
quel il avait donné le nom du fds plein d'espé- 
rance, que cette sœur venait de perdre, Marcel- 



THEATRE MARCELLUS. 3 \ J 

lus. C'était le second théâtre seulement qui eût 
été bâti en pierre, et le plus beau quon eût en- 
core vu. Il reste de ce théâtre environ un tiers 
de la circonférence; l'étage inférieur est enseveli 
sous les décombres, mais la partie supérieure, 
transformée en château dans le moyen âge, offre 
de hautes min-ailles percées d'innombrables fe- 
nêtres sans régularité. Comme le Colysée, cet an- 
tique édifice devint une forteresse occupée par la 
puissante famille des Fierkoni, puis par les Savelli^ 
et finalement parles Massimi., qui en firent un pa- 
lais, appelé maintenant le palais Orsini. Comme 
le théâtre Marcellus a beaucoup plus souffert que 
le Colysée, les décombres forment dans l'inté- 
rieiu' un monticule presque aussi haut que les 
murs environnants, et sous lequel on trouverait 
probablement des objets d'arts précieux. Les Juifs 
qui fourmillent dans le palais Orsini^ ont consacré 
ce monticule à une singulière branche d'indus- 
trie, celle de transformer de vieux habits en habits 
neufs. Le vétéran, étendu au soleil, est soigneuse- 
ment regratté avec la carde à foulon , afin d'arra- 
cher au drap râpé un faux duvet de jeunesse qui 
trompe l'ignorant acheteur. La race rabougrie 
des Juifs, habitants de ce quartier, se fait remar- 
quer par une grosse tète et des jambes grêles; 
leurs conscrits étaient sujets à des maladies toutes 
particulières. Soumis autrefois ici, comme pres- 
que partout, à de cruelles vexations, on les obli- 



3l8 ILE DU TIBRE. 

geait, pendant le carnaval, à courir le long du 
Corso pour ramusement de la populace , et ils ne 
purent se racheter de cette avanie, qu'en faisant 
courir des chevaux à leur place, c'est-à-dire en 
foiu'nissant le prix destiné à l'animal vainqueur. 
On les enfermait autrefois pendant la nuit dans 
les étroites limites de leur quartier; mais ils fu- 
rent affranchis de cette sujétion en 1798 (i). 

Un pont communique du quartier des Juifs à 
nie du Tibre, qui, par sa forme, sa grandeur et sa 
situation , ressemble à l'île de la Cité , à Paris : 
les deux rivières se ressemblent aussi, quoique 
le Tibre soit plus bourbeux encore que la Seine, 
et surtout plus rapide. Cette île est fort malsaine, 
et souffrit beaucoup plus que les autres quartiers 
de la ville, lors de l'affreuse peste de l'an de Rome 
4oi.Le sénat envoya à cette occasion des ambas- 
sadeurs à Épidaure, pour consulter Esculape dans 
son temple, et ils en rapportèrent un serpent qui 
s'échappa dans l'île du Tibre, où, en mémoire de cet 
événement , on éleva un temple au dieu de la Méde- 
cine : l'église Saint - Barthélemi est bâtie sur ses 
ruines. La peste dont il est ici question , ainsi que 
plusieurs autres, rapportées parTite-Live, eurent 
lieu en été et en automne , et n'étaient probable- 
ment autre chose que les fièvres endémiques 

(r) Les portes sont de nouveau fermées, et , par un 
singulier attachement aux usages de leur jeunesse, fer- 
mées , dit-on , à la requête des vieux Israélites. 



BICHOLAS RIENZI. 3lC) 

d'à présent, plus violentes clans certaines années, 
et plus mal soignées que de nos jours. Un peu 
plus bas, on voit les ruines d'un autre pont, 
connu maintenant sous le nom de Ponte Botto, 
qui joignait anciennement le quartier Trastevere 
à celui du Mont Palatin ; U fut construit avant 
notre ère; mais le Ponte Sublicius ^ situé au-des- 
sous, également en ruines, est d'une antiquité 
encore bien plus reculée ; car c'est celui où 
Horatiiis Codes fit sa belle défense. Il est bon 
d'observer que les arches, encore entières, de 
ces anciens ponts, s'élèvent hors de l'eau à peu 
près autant qu'elles ont pu le faire , lors de leur 
construction; d'où l'on doit conclure que le Tibre 
a conservé son ancien niveau, quoique le sol de 
Rome se soit fort élevé ; ses inondations , en- 
core fréquentes et dangereuses, ont dû l'être au- 
trefois bien davantage. Près du Ponte Rottô , on 
montre la maison de Nicolas Rienzi, le célèbre 
tribun de Rome en 1347; ^^^^ ^^^ remarquable 
par un certain mélange de prétentions en archi- 
tecture et de pauvreté. On voit près de cette 
maison le temple de la Fortune virile , et celui 
de Vesta^ tous deux assez bien conservés. Ce 
quartier de Rome, fort laid assurément, est tout 
historique et poétique; si les yeux y sont peu sa- 
tisfaits, l'imagination vous dédommage. C'est en- 
core ici que l'on noyait les criminels dans le 
Tibre, ainsi que les chrétiens dans les temps de 



320 l'aVENTIW. 

leurs persécutions. L'endroit du rivage où se fai- 
saient ces exécutions est marqué par la tradition, 
et l'on y trouve encore , sous l'eau , de grosses 
boules de marbre noir avec leurs anneaux de 
fer, que l'on suppose avoir été attachées aux 
malheureux que l'on précipitait dans le fleuve; 
quoi qu'il en soit, ces pierres ressemblent tout- 
à-fait aux poids des balances antiques , ou romai- 
nes. Vis-à-vis sur le penchant du Mont Aventin , 
on cherche, sans la trouver, la caverne de Cacus\ 
mais quelques ruines, sur la gauche d'un sentier 
ombragé, qui monte jusqu'au sommet de l'Aven- 
tin , pourraient bien être celles du temple d'Her- 
cule; c'est là que l'on découvrit la belle statue 
d'Hercule enfant, en basalte, qui se voit au musée 
du Capitole. Quelques génisses paissaient tran- 
quillement, sans être inquiétées par les voleurs, 
quoiqu'Hercule ne fût plus là pour les défendre. 
La vue du sommet de l'Aventin est fort belle ; 
l'on trouve là quelques églises remarquables par 
leurs antiques colonnes de marbre de Paros, et 
leurs sarcophages païens; partout ailleurs ces égli- 
ses seraient fort admirées , mais à Rome elles se 
perdent dans la foule. L'air, sur l'Aventin, n'est pas 
aussi bon que la vue est belle, son élévation 
étant un peu au-dessous du niveau de la fiè- 
vre ; la fille du jardinier du prieuré de Malte était 
sur le point de succomber à cette maladie. Les 
navires remontent le Tibre jusqu'ici, et nous en 



PYRAMIDE Di: CAIUS SEXTUS. 321 

comptâmes quinze ou vingt, amarrés sur ses bords. 
Sortant do la ville par la porte de Saint -Paul 
pour aller voir la basilique du même nom , à un 
mille de la ville, nous passâmes à côté de la pyramide 
de Caïas SexlLis . Ce Romain, qui voulait absolument 
que son nom passât à la postérité, et ne savait 
probablement pas trop comment s'y prendre , 
ordonna, par son testament, qu'on lui élevât ce 
monument, modeste imitation des pyramides 
d'Egypte. Il a i i3 pieds de hauteur, et 69 pieds de 
largeur à sa base. La dernière demeure de l'im- 
mortel personnage, située au centre de la pyra- 
mide, est de dix-liuit pieds de long sur douze 
ou treize de large ; le passage qui y conduit , 
caché depuis des siècles sous quinze pieds de 
décombres, fut découvert il y a environ 160 ans : 
cette accumulation de décombres montre que 
Rome antique s'étendaitjusquedansce lieu, main- 
tenant désert. Deux belles colonnes de marbre , 
trouvées sous ces décombres , ont été gauche- 
ment plantées au pied de la pyramide , où elles 
font un mauvais effet. La forme pyramidale in- 
terdit à la nature ses moyens ordinaires de des- 
truction; et, en Egypte, où l'extrême sécheresse, 
pendant une partie de l'année, empêche que la 
végétation ne s'établisse entre les pierres, les py- 
ramides sont éternelles; mais celle-ci nourrit des 
arbres dont les racines , faisant l'office de coins 
et de leviers, ont séparé d'énormes pierres en 
I. Il 



322 ÉGLISE SA.INT-PAUL. 

pénétrant dans leurs interstices. Soulevées et 
poussées en avant , plusieurs d'entre elles sont 
sur le point de tomber, et l'immortalité de Caïus 
Sextas aura sa fin. Le cimetière des étrangers 
hérétiques se trouve tout auprès de la pyramide, 
et l'on y voit quelques monuments en marbre 
d'assez mauvais goût. Mais le sort d'un étranger 
mort loin de son pays touche le cœur d'un étran- 
ger, et il ne foule pas avec indifférence la terre 
qui recouvre son cercueil. Un grand chemin , à 
travers une plaine déserte , nous conduisit , en 
moins d'une heure, à Saint-Paul extra miiros ; 
quelques maisons abandonnées marquaient d'au- 
tant mieux la solitude profonde de cette partie 
de la campagna; nous remarquâmes que plusieurs 
de ces masures avaient été construites sur des 
monticules artificiels élevés de quelques pieds 
au-dessus du niveau général, dans l'espérance, 
sans doute, d'échapper au mauvais air; comme, 
à Venise , on élève les maisons quelques pieds 
au-dessus du niveau de la mer, mais on n'échappe 
pas à la mal aria aussi aisément qu'à la mer. Saint- 
Paul est une des quatre premières églises chré- 
tiennes , bâties du temps de Constantin , dans la 
forme d'une basilique. A l'extérieur, elle ressem- 
ble à une vaste grange , mais deux rangs de ma- 
gnifiques colonnes, chacune d'un seul bloc de 
marbre précieux, décorent l'intérieur; elles sont 
de dimensions inégales, savoir, de trente-six à 



ÉGLISE SAINT-PAUL. 32^ 

quarante-deux pieds de hauteur, et de quatre à 
cinq pieds de diamètre, d'ordre corinthien, et 
dans les pUis belles proportions, ayant appartenu 
au mausolée d'Adrien ( château Saint-Ange ). Les 
ar.cades, qui reposent sur ces colonnes, sont or- 
nées de mosaïques , dont le goût barbare con- 
traste avec celui des colonnes. Le pavé de por- 
phyre, portant des inscriptions latines en lettres 
gothiques, était jonché de débris, et les poules, 
en grattant la poussière, faisaient briller des 
fragments de mosaïques de toutes les couleurs. 
Il y a un siècle et plus que les portes de bronze 
massif, qui furent autrefois apportées de Con- 
stantinople , affaissées sous leur propre poids , ne 
tournent plus sur leurs pivots. L'immensité té- 
nébreuse de ce singulier édifice, avait quelque 
chose de bien plus imposant que les frivoles or- 
nements et la dorure des autres églises italien- 
nes. Pendant la saison du mauvais air, il ne reste 
ici qu'un seul moine et son domestique, enfants 
perdus du monastère. Nous demandâmes à ce 
dernier comment il faisait pour se conserver si 
gai, si frais et si vigoureux; sur quoi il se mit à 
rire , et , par un geste significatif, nous donna à 
entendre qu'il ne faisait pas abstinence, ajoutant 
qu'il évitait la rosée et l'air du soir. Son prédé- 
cesseur, dit-il, était mort de la fièvre; mais, au 
moyen de son régime, il avait lui-même résisté 
pendant trois ans. Au cœur de l'hiver , les pâ- 

2 I. 



324 PRISE DE VOILE. 

tarages de la canipagna étaient déjà aussi verts 
qu'au printemps, et les marguerites en pleine fleur 
en émaillaient la surface. L'air était doux et pur , 
le ciel d'un bleu clair sans nuage, et la chaleur 
du soleil à midi ne faisait encore qu'une impres- 
sion agréable; il lui manquait cette ardeur dé- 
vorante, c[ui dégage du sein de la terre les prin- 
cipes délétères si pernicieux en été. 

Nous venons d'être témoins d'une cérémonie 
intéressante et pénible en même tem-ps; c'était 
la prise de voile d'une jeune personne de la fa- 
mille Negroni , qui a prononcé ses vœux, ce ma- 
tin, dans le couvent de Saint- Silvestre; elle était 
yétue d'une robe de satin blanc , brochée d'or, 
et des plumes blanches flottaient sur sa tète. La 
princesse de Piombino l'accompagnait avec une 
nombreuse suite de domestiques et de soldats 
sous les armes. Après le- sermon, prononcé par 
un moine sur le sujet rebattu des vanités du 
monde, la victime a été emmenée dans l'intérieur 
du couvent, pour reparaître bientôt à une fenê- 
tre grillée, au-dessus de Fautel. Ici elle a été dé- 
pouillée successivement de tous ses ornements 
mondains; ses beaux cheveux ont été coupés par 
les religieuses et par la princesse de Piombino; 
elle a été revêtue ensuite de la robe noire et son 
front a été recouvert du bandeau blanc. L'infortu- 
née causait gaiement ; on la voyait rire ; pas un 
nuage n'a été aperçu sur sa figure épanouie, pas 



LE COUVENT. 5l5 

une larme n'a roulé dans ses yeux .-.des chants 
doux et harmonieux se faisaient entendre; les re- 
ligieuses embrassaient leur nouvelle compagne; 
elles se sont agenouillées avec elle , ont entendu 
la messe, puis ont disparu. Voilà ce que le pu- 
blic a vu ; mais il ne verra pas ce qui doit suivre , 
lorsqu'on ne fera plus la cour à la sœur novice, 
dont le sort vient d'être fixé sans retour ; lorsqu'elle 
n'aura plus de rôle intéressant à jouer en public, 
de beaux cheveux à couper , de belles plumes à 
jeter avec dédain, de robe noire à revêtir; lors- 
que le temps lui aura dévoilé certains secrets 
qu'elle ne savait pas, sur ses compagnes, sur 
elle-même, sur le couvent, sur le monde auquel 
elle a renoncé sans le. connaître. Il lui faudra 
vingt ans d'inanité, de niaiseries, et pourtant de 
jalousies et de haines, pour user ses regrets! 
Voilà ce que des calculs de famille préparent à 
l'infortunée. Les communautés religieuses, sans 
vœux irrévocables , sont des établissements utiles 
sous tous les points de vue; mais c'est la plus 
grande des folies que de se lier pour sa vie par 
aucun autre lien que celui du mariage, comme 
c'est un grand crime que de lier les autres, et 
surtout ses propres enfants. 

Je trouvai l'autre jour, dans un recoin obscur 
de l'église de Saint-Pierre , un prédicateur ambu- 
lant , dont les auditeurs en guenilles , la bouche 
béante d'attention et les mains jointes , sem- 



326 PRÉDICATION AMBULANTE. 

blaient retenir leur souffle de peur de laisser 
échapper quelques-unes de ses paroles. Telle est 
l'immensité de cet édifice , qu'à une distance , 
en apparence peu considérable, de ce groupe, 
on n'apercevait ni n'entendait rien. L'éloquence 
populaire du prédicateur, pleine d'énergie, était 
accompagnée de gestes expressifs et d'un grand 
jeu de physionomie. Je l'ai vu tenir pendant dix 
minutes, entre le pouce et l'indicateur de sa 
main droite , une prise de tabac , que le torrent 
de ses idées et la chaleur de son discours ne lui 
avaient pas laissé le loisir de prendre, et qu'à la 
fin il laissa tomber. Il y avait de l'éloquence dans 
cette prise de tabac, et plus d'un œil humide 
suivait avec admiration et inquiétude ses mouve- 
ments divers à travers l'espace; pensant quel saint 
homme c'était que ce prédicateur, qui oubliait 
ainsi les bonnes choses de ce monde en pensant 
au monde à venir. Il parla beaucoup des Ananias 
modernes et du châtiment qui leur était réservé. 
« Tout ce qui n'est pas absolument nécessaire aux 
riches, disait-il, appartient de droit aux pauvres 
et doit leur être donné. » Le sujet ne pouvait 
manquer de plaire à des auditeurs peu riches ; 
aussi quand on fit la quête pour celui qui parlait 
tant de donner , les bajochi pleuvaient dans son 
chapeau. 

M. Mathias, l'auteur supposé des célèbres /?«r- 
siiUs of lite rature, ayant publié à Florence une tra- 



LES SONNETS. Zl'J 

diiction italienne du poème anglais de Snpho, qui 
y a été fort gontée, encouragé par ce succès, se 
proposait d'en faire une seconde édition à Rome , 
en y joignant la traduction du Licidas de Milton ; 
mais le moine franciscain, chargé de la censure 
littéraire , ayant trouvé que le pape y était com- 
paré à un loup, signifia au poète anglais que son 
lupo ne passerait pas. Le poète cependant qui te- 
nait à sa bète ne voulut rien retrancher, et le livre 
n'a pas été publié. On lisait l'autre jour cette tra- 
duction de Sapho à l'académie J'ihuTtiiia., et nous 
y fûmes conduits. Il était six heures du soir et il 
fallut attendre long- temps dans l'obscurité, gardés 
par des factionnaires à moustaches , la baïon- 
nette au bout du fusil , qui étaient là, nous dit-on, 
pour faire honneur à l'académie. A l'ouverture 
de la séance on nous lut d'abord, d'une voix chan- 
tante et monotone, une longue lettre de l'auteur 
de la traduction, qui lui-même dormait profon- 
dément; divers poètes, parmi lesquels figurait 
une dame , nous firent ensuite la lecture de leurs 
propres ouvrages, sonnets pour la plupart du 
genre laudatif; quelques-uns étaient en latin. 
Leur prononciation, fortement accentuée, avait 
une sorte de prosodie musicale et de retour pé- 
riodique, sans égard au sens, comme les écoliers 
récitent leur leçon. Les" Italiens parviennent à défi- 
gurer le langage le plus doux et le plus harmonieux 
du monde, par une certaine prononciation guttu- 



328 LA BUONA MANO. 

raie de la lettre r, extrêmement désagréable. Les 
sonnets furent tous plus ou moins applaudis avec 
une sorte de bonhomie, aimable sans doute, 
mais nuisible aux progrès de l'art. On donne ici 
et on reçoit des louanges trop facilement, par en- 
vie de plaire , mais sans y attacher assez d'impor- 
tance pour qu'on puisse être accusé de fausseté. 
On craint peu le ridicule, et l'on s'y expose gra- 
tuitement et sans y faire attention. La traduction 
italienne de Sapho fut admirablement bien lue 
par M. Feretri , poète lui-même. Le domestique 
qui éclaira la compagnie, en descendant l'escalier 
de l'académie , vint le jour suivant demander sa 
buona mano ( son pour-boire de trois paoli ou 
trente sous de France), et cinq minutes après nous 
vîmes aussi paraître le domestique de la personne 
qui nous avait présentés à l'académie , quoiqu'il 
ne nous eût lui-même rendu aucun service. L'abus 
de cette coutume de la buona mano est universel. 
Bientôt après notre arrivée à Rome , je reçus un 
billet de visite du cardinal Consalvi , premier mi- 
nistre de sa sainteté, par un domestique portant 
sa livrée qui demanda sa buona mano. M'étant 
le jour suivant présenté chez son excellence, et 
ayant été reçu, je pris soin, afin de motiver ma 
visite , qu'il n'ignorât pas que je venais en consé- 
quence de l'honneur inattendu qu'il m'avait fait. 
A peine de retour chez moi, un autre domestique 
du cardinal vint, comme le premier, présenter 



IMPROVISATEURS ITALIENS. 3^9 

sa requête ; celle-ci était motivée sur ce qu'il m'a- 
vait ouvert la porte. Dînant bientôt après chez le 
ministre de France, M. le comte de Blacas, je ra- 
contai l'histoire de la visite du cardinal et des 
hiiona mano. L'ambassadeurfit observer qu'il était 
dans l'habitude de fournir au gouvernement les 
noms des voyageurs qui lui étaient recommandés, 
et que peut-être les domestiques du cardinal pre- 
naient sur eux d'envoyer des cartes de visite à 
ceux qui étaient ainsi désignés à leur maître, afin 
d'avoir un prétexte pour demander de l'argent ; 
il prit cette occasion de parler de la rapacité des 
domestiques italiens, et ajouta que s'il savait que 
quelqu'un des siens mît ainsi ses amis à contri- 
bution , il les renverrait sur-le-champ. Or le do- 
mestique , dans cet instant derrière la chaise de 
son excellence, s'était, le matin même , présenté 
chez moi pour sa huona mano. 

Rien de plus commun en Italie que le talent de 
l'improvisation. Des Italiens de tous rangs et des 
deux sexes , amateurs ou autres , possèdent la fa- 
culté de parler en vers pendant des heures en- 
tières sur quelque sujet que ce soit, je devrais 
dire chanter, car leur débit est modulé, ce qui, 
dit-on, facilite la tâche. On assure même que les 
bouts-rimés, quand on leur en donne, loin d'ajou- 
ter à la difficulté , la diminuent. Les allégories per- 
pétuelles dont ils font usage sont toujours mytho- 
logiques. Madame D.... ayant couru quelque dan- 



33o TOMMASO SGRICCI. 

ger à l'occasion d'une balle mal dirigée, qui, au 
lieu d'atteindre la cible, avait passé près de sa 
tète, fut, comme on peut bien croire, félicitée 
en vers improvisés par ses amis; tous s'accor- 
dèrent à mettre Vénus , Vulcain , et les foudres de 
Jupiter à contribution, reproduisant sans cesse 
les mêmes images usées et rebattues sans jamais 
rien d'original. 

Lors même que les improvisateurs sont le plus 
en verve , l'effort est encore trop apparent pour 
ne pas lasser bientôt ceux qui n'y portent pas un 
intérêt de convention. Hier cependant, l'j février, 
nous avons entendu un improvisateur qui sort 
tout-à-fait de la ligne ordinaire, et dont le talent 
tient véritablement du prodige. Lorsque la com- 
pagnie a été rassemblée , on a demandé des sujets 
qui ont été fournis par plusieurs étrangers de 
notre connaissance qui n'avaient aucun rapport 
avec l'improvisateur, et ne pouvaient être soup- 
çonnés de s'entendre avec lui. Trois de ces sujets 
ont ensuite été tirés au hasard de la boîte où ils 
avaient tous été jetés. Ces préparatifs terminés, 
j\L Tomniaso 6^r/c« s'est présenté , et j'avoue que 
la première vue ne m'a pas prévenu en sa faveur. 
C'est un joli petit homme de vingt-cinq à vingt- 
six ans, que sa démarche incertaine et sa mise 
recherchée auraient pu faire passer pour une 
femme déguisée, sans les touffes noires qui om- 
brageaient les deux côtés d'un visage mâle et très 



TOMMASO SGRICCT. 33l 

expressif. Il portait des escarpins de maroquin 
jaune, et un pantalon blanc comme la neige; des 
diamants brillaient sur tous ses doigts, et un 
collet de chemise , brodé et rabattu sur les épau- 
les, laissait voir son col à découvert. Après avoir 
lu attentivement les sujets qui lui étaient donnés, 
lo l'Armure d'Achille, 20 la création du monde, 
3o Sophonisbe; et, après s'être recueilli un mo- 
ment, il a commencé sans récitatif, sans chant, 
sans l'accompagnement d'instrument dont la plu- 
part des improvisateurs empruntent le secours. 
Aucune hésitation, aucun effort ne se faisait aper- 
cevoir, et à peine répétait- 1- il quelquefois le 
même vers. Les deux premiers sujets l'occupèrent 
une heure et demie. Le plaisir que donnait cette 
facilité admirable était cependant mêlé d'une cer- 
taine inquiétude; on s'attendait à voir tarir la 
source de cette harmonie; on Iremblait enfin de 
le voir tomber d'une si grande hauteur. Cepen- 
dant cette chute n'arrivait point; toujours la même 
élocution facile, la même verve, le même jeu de 
physionomie; on aurait cru entendre un acteur 
exercé, sachant parfaitement bien son rôle. Il nous 
arrivait par moment de penser que ce que nous 
entendions était nécessairement étudié , et qu'on 
trompait notre crédulité; cependant lorsque nous 
nous rappelions la manière dont les sujets avaient 
été donnés, il fallait bien abandonner cette idée. 
Les Italiens ne perdaient pas l'improvisateur de 



332 TOMMASO SGRICCI. 

vue un seul instant, et leur attention n'était in- 
terrompue que momentanément par des applau- 
dissements vifs et courts, suivis du plus grand si- 
lence. 

Si nous avions admiré la facilité avec laquelle 
M. 5oT/<?c^'avait ainsi improvisé deux petits poèmes, 
quel fut notre étonnement , lorsqu'il nous donna 
une tragédie en trois actes, qui ne lui coûta pas 
plus d'efforts ; les personnages étaient Sopho- 
nisbe et son mari Syphax , supposé mort , Massi- 
nissa et Scipion, Barca, suivante de Sophonisbe , 
un soldat romain. Revenus de notre première 
surprise, nous pûmes donner toute notre atten- 
tion au sujet de la tragédie. Le récit que je vais 
en faire a été communiqué à plusieurs des audi- 
teurs italiens , qui l'ont trouvé juste. 

Barca se présente sur la scène , et exprime ses 
regrets sur les malheurs de sa maîtresse ; elle l'a 
laissée , dit-elle, sur son lit, plus pâle que le linge 
sur lequel elle repose ; ses femmes préparent les 
ornements dont elle doit être parée à la cérémo- 
nie de son mariage, mais elle n'a pas le courage 
de s'en occuper elle-même et reste enveloppée 
de ses habits de deuil. Sophonisbe entre; elle 
avoue à Barca qu'elle a autrefois aimé Massinissa , 
mais qu'elle abhorre l'idée de s'unir à l'ennemi de 
son pays. Massinissa se présente transporté de joie 
à l'approche de son mariage avec Sophonisbe; 
elle cherche à lui persuader d'abandonner les Ro^ 



TOMMASO SGRICCI. 333 

mains. Il lui demande alors quelles sont les qua- 
lités qui lui ont mérité son estime? Ce ne sont 
pas les charmes de sa figure, ni la force de son 
bras, mais plutôt la loyauté de son caractère et 
la fidélité de son cœur; ce cœur lui dictera-t-il 
de trahir les Romains et Scipion son ami et son 
bienfaiteur? Il la presse longtemps de ne pas dif- 
férer son bonheur, et ne lui cache point que c'est 
le seul moyen d'éviter d'être conduite captive à 
Rome et d'orner le triomphe du vaincjueur. Cette 
considération semble lever ses derniers scrupules; 
elle se laisse conduire à l'autel où elle est sur le 
point de recevoir les vœux de son amant, lors- 
qu'un soldat se présente tout-à-coup , interrompt 
la cérémonie, et leur commande de se séparer au 
nom de Scipion et du peuple romain. Massinissa 
s'écrie que Scipion est son ami et non son maître, 
qu'il lui sacrifierait sa vie, mais jamais son amour. 
Scipion lui-même paraît , et Sophonisbe se re- 
tire. Le Romain se prononce fortement contre 
l'union projetée , qui rendra Massinissa l'ennemi 
de son pays. Celui-ci dépeint, avec tout l'enthou- 
siasme de la passion la plus ardente , les vertus 
de son amante ainsi que ses charmes , parle 
de la foi qu'il lui a jurée , et déclare qu'il ne 
peut l'abandonner. Scipion se rend enfin , mais 
déclare que c'est au risque d'encourir l'indigna- 
tion du peuple romain. Barca seule occupe en- 
core la scène ; un soldat déguisé se présente à 



334 TOMMASO SGRICCI. 

elle , demande à parler à Sophonisbe , et lui re- 
met 1111 anneau, qu'elle connaît être celui de 
son mari. Il vient , dit-il , remplissant les der- 
niers ordres que celui-ci lui donna en mourant , 
l'arracher à l'esclavage et lui offrir un asile ; elle 
refuse de le suivre , dit que peut-être il est l'as- 
sassin de Syphax , auquel il a pris cet anneau. 
Le soldat lève alors la visière de son casque ; il 
n'est autre que Sypliax lui-même ! Sophonisbe 
est sur le point de s'évanouir. Syphax lui dit 
qu'il sait trop qu'elle ne l'a jamais aimé ; qu'elle 
s'était donnée à lui par obéissance et non par 
choix ; mais l'abandonnera-t-elle dans son mal- 
heur ? Après quelques instants , elle lui déclare 
qu'elle est résolue de le suivre. Il lui parle alors 
d'un passage souterrain qui conduit du temple 
de Jupiter au bord de la mer , où une barque 
les attend : minuit sera l'heure du rendez-vous. 
Massinissa , cependant , impatient d'achever la 
cérémonie , interrompue à l'autel , rejoint So- 
phonisbe. Avant de s'y laisser conduire , elle 
écrit quelques lignes à Syphax , pour lui jurer 
fidélité et lui renouveler la promesse qu'elle lui 
a faite de se trouver au lieu indiqué : Barca se 
charge de la lettre. 

Scipion et un soldat romain occupent main- 
tenant la scène ; celui-ci rapporte à son général 
qu'examinant , par curiosité , certaine grotte ob- 
scure , près de la mer , une femme inconnue lui 



TOMMASO SGRICCI. 335 

avait remis un billet , accompagné de quelques 
discours mystérieux , et avait disparu. ( L'impro- 
visateur s'est ici servi de quelques expressions 
triviales , qui ont excité im moment la gaieté 
parmi les auditeurs ; mais il n'en a yjoint été dé- 
concerté. ) Le général loue la prudence du sol- 
dat , ouvre la lettre ; et , quoique satisfait d'ap- 
prendre ce qu'elle lui découvre, il n'en prend pas 
moins occasion de se répandre en injures assez 
peu originales contre les femmes en général , et 
surtout contre Sophonisbe , dont son ami était 
sur le point d'être la dupe. 

Cependant Massinissa conduit son amante à 
l'autel de Junon, où elle lui engage toute la foi 
dont elle peut disposer ( équivoque qui n'est pas 
tout-à-fait excusable ) , lorsque Scipion entre et 
remet la lettre fatale à Massinissa. La cérémonie 
est interrompue , et Sopbonisbe se retire. Mas- 
sinissa , furieux , jure de tuer son rival dans ses 
bras. Minuit arrive ; Syphax est surpris dans le 
passage souterrain et attaqué par Massinissa, qui 
le blesse mortellement : il se plaint en tombant 
d'avoir été trahi par Sophonisbe. Celle-ci paraît, 
se précipite sur son époux mourant , qu'elle re- 
connaît publiquement , puis se donne la mort. 

L'improvisateur, sans prononcer jamais le nom 
des personnages, a su les désigner clairement par 
de simples inflexions de voix et quelquefois en 
changeant de place. Il s'est servi du vers blanc , 



336 TOMMASO SGRICCL. 

de sept syllabes , en usage en Italie pour les su- 
jets héroïques ; mais les chœurs , introduits assez 
fréquemment , étaient en vers riniés de quatre 
jusqu'à douze syllabes. Il a parlé deux heures et 
demie , et il est mort deux fois : une fois sur le 
plancher pour les amateurs anglais probable- 
ment, et une autre fois dans son fauteuil, suivant 
les bienséances françaises, mais toujours égale- 
ment bien , avec énergie , avec grâce , sans rien 
outrer , et fort naturellement. Sa belle voix de 
basse était tout-à-fait exempte de la prononcia- 
tion gutturale de Fr, qui gâte si souvent la douce 
harmonie de l'italien. Livré à son inspiration , le 
jeune fat a fait place au poète, et je répondrais 
bien qu'il ne s'est pas souvenu une fois de ses ba- 
gues et de ses breloques. 

Son grand défaut a été l'abondance ; avec un 
peu plus de loisir il aurait pu réduire son ouvrage 
de moitié , et en aurait doublé le mérite ; cepen- 
dant, cette abondance même est, après tout , ad- 
mirable. Parler en vers, souvent rimes, pendant 
deux ou trois heures , serait d^jà une tâche as- 
sez laborieuse , lors même que l'on n'articulerait 
que des mots vides de sens ; mais composer une 
histoire intéressante , faire parler plusieurs inter- 
locuteurs conformément à leur caractère , lier 
les événements et arriver à un dénouement dra- 
matique , produire enfin une tragédie, bonne ou 
mauvaise , impromptu , n'en fut - ce même que 



TOMMA.SO SGUICCI. 337 

l'ombre , cela semble à tout le monde , excepté 
aux Italiens eux-mêmes , un véritable prodige. 
Voici comment ils expliquent l'étonnante faculté 
qu'ils possèdent, presque tous, du plus au moins. 

« L'harmonie naturelle de notre langue, disent- 
ils , et les facilités qu'elle offre pour la poésie , 
nous induisent en tentation poétique. Dès notre 
première jeunesse nous faisons des vers, et notre 
mémoire , remplie de ceux de nos meilleurs poè- 
tes , fait la moitié des frais de la composition. 
Peu à peu , nous nous accoutumons à y trouver 
des figures poétiques toutes faites, sur certains 
sujets principaux qui reviennent toujours. 

ccll y a dans notre imagination un tiroir pour 
chacune des grandes passions humaines , et pour 
les phénomènes principaux du ciel et de la 
terre. Celui de la mythologie est le plus grand, 
celui de la nature le plus petit. L'art consiste à 
savoir à point nommé mettre la main sur le bon 
endroit; nous ne nous piquons pas d'originalité, 
de naturel , ni de goût enfin ; nous sommes poè- 
tes à la manière des faiseurs de bouts-rimés , de 
logogryphes et de charades. » La fureur de l'im- 
provisation a gâté le talent de plus d'un poète. 
L'on donnait à un de ces faiseurs de tours de 
force en poésie six sujets quelconques ; il impro- 
visait un vers sur chaque sujet successivement , 
le septième vers donnant la seconde ligne du 
premier sujet, le huitième vers la seconde ligne 

I. 2 2 



338 TOMMASO SGRICCI. 

du second sujet, et ainsi de suite; six secré- 
taires prenant cLaciin à*leur tour le sixième vers 
de la longue tinde incohérente, se trouvaient 
avoir écrit six poèmes distincts, dont le sens, in- 
dubitablement fort médiocre, était au moins suivi 
et régulier. Quand Philidor conduisait plusieurs 
parties d'échec à la fois, sur des tables placées 
derrière lui, et les gagnait toutes, il répondait 
à ceux qui lui en témoignaient leur surprise , qu'il 
voyait les jeux rangés dans sa tète. L'improvisa- 
teur des sept poèmes simultanés les voyait aussi, 
et telle était la force de sa mémoire, qu'il y voyait 
également classés tous les lieux communs dont il 
pouvait avoir besoin, et les tirait mécaniquement 
de leurs cases respectives, comme un homme de 
cabinet tire de ses tablettes le livre dont il a 
besoin, sans hésiter un moment, entre les dix 
mille volumes dont sa bibliothèque est composée. 
Le pianiste hésite-t-il un moment sur la touclie où 
il doit mettre le doigt, la regarde-t-il, y pense-t-il 
le moins du monde? et vous qui parlez, songez- 
vous aux règles de la grammaire? Votre science 
est celle de l'habitude, et c'est aussi celle de l'im- 
provisateur. Le spectacle extraordinaire que nous 
a donné M. Sgricci n'est donc pas absolument 
un miracle; on voit qu'il rentre dans les possibi- 
lités physiques et s'explique jusqu'à un certain 
point. L'auditoire était en grande partie composé 
de rivaux dans l'art de l'improvisation; cependant 



TOMMASO SGRICCI. 339 

îeur admiration parut extrême; d'un mouvement 
spontané, ils se précipitèrent autour du poète à 
la fin de son récit dramatique, et l'emportèrent 
en triomphe au milieu dès acclamations générales. 
Tommaso Sgricci est le fils d'un avocat d'Arezzo, 
élevé à l\iniversité de Florence et destiné à la 
profession de son père; mais il fut entraîné par 
son penchant pour la poésie , ou du moins pour 
l'improvisation. Ses amis assurent que sa conver- 
sation, pleine de feu, rappelle le tour d'esprit 
d'Alfieri ,• au reste il n'écrit point et cela est pru- 
dent; quelques sonnets que j'ai vus de lui n'avaient 
rien de remarquable; ils n'offraient que de la 
mythologie bien usée et des lieux communs sur 
la nature, que les Italiens observent peu. Quoique 
M. vSgricci fasse ressource de son talent, et que 
les billets d'admission se paient, cependant il ne 
veut point parler sur le théâtre et emprunte 
pour ses séances un appartement dans un pa- 
lazzo. 

Il y a ici une école de peinture , entretenue par 
le roi de Prusse, et les élèves, admirateurs enthou- 
siastes de leur compatriote AlbertDurer, semblent 
croire que l'art a rétrogradé depuis cet artiste. 
Ils préfèrent le Perugin à son disciple Raphaël, 
et je les ai vus occupés à peindre sur un fond 
d'or, ce qui remonte encore plus haut qu'Albert 
Durer. 

Quelques-uns d'eux poussent, dit-on, l'esprit de 

2a. 



'df^O LES PEINTRES ALLEMANDS. 

restauration, jusqu'à dessiner les figures vues de 
face sur la pointe du pied, parce que dans le 12 "* 
siècle, l'art ne s'était pa^ encore corrompu au 
point de dessiner en raccourci. 

Le ministre de Prusse a prêté à ces jeunes 
Allemands plusieurs chambres pour y exécuter 
des fresques ;mais peu fidèles à leurs propres prin- 
cipes, ils font, sans s'en douter, du Raphaël au lieu 
de faire du Perugin. Leur travail m'a paru montrer 
tout le goût qu'ils tâchent de ne pas avoir, et aussi 
peu de sécheresse et de dureté que le système 
qu'ils ont adopté pouvait le permettre. Un de ces 
sectaires, étendant la main, demandait d'un air 
triomphant si le contour n'en était pas par- 
faitement défini, et s'il avait rien de ce vague 
des prétendus bons coloristes. Leur harmonie 
tant vantée, ajoutait-il, n'est pas l'harmonie de 
la nature. « Vous dites cpie nous sommes durs, 
« je réponds que nous sommes vrais! » En vain 
leur fait-on observer que les couleurs ne pouvant 
donner au relief des objets toute la force de la 
nature , il faut bien affaiblir leurs contours , si 
l'on veut reproduire l'effet de ce que nous 
vovons. Les peintres ne peuvent nous donner 
qu'une traduction de la nature faite dans une 
langue fort inférieure à l'original; la vouloir lit- 
térale, serait en faire la caricature; l'art ne peut 
que réveiller l'idée de cet original et non en 
donner l'exacte copie. 



LES Pl'lNTRES ALLEMANDS. 34 I 

Ces prétendus imitateurs en peinture ressem- 
blent à ces musiciens qui composent ce qu'ils 
appellent une bataille, et font entendre le fracas 
du canon sur la timbale retentissante, et le cli- 
quetis des épées sur le violon, ou bien qui imi- 
tent le sifflement de la tempête, en faisant crier 
le bec de la clarinette; ils produisent bien la 
même nature de bruit, mais pas du tout la même 
impression. Il y a des attrapes en peinture , que 
l'on croit être des imitations exactes, à s'y mé- 
prendre , d'une déchirure dans la toile d'un ta- 
bleau; d'un clou qui la perce, d'une mouche 
sur le nez du principal personnage, etc., etc. 
Mais si on y regarde de près, cette imitation, 
prétendue exacte, n'imite que l'effet. C'est la 
charge, bien plus que l'imitation de l'accident ou 
de l'objet représenté. 

L'imagination a autant de part aux succès du 
peintre en ce genre , qu'elle en a à ceux du ven- 
triloque, lorsqu'il fait croire qu'il jette sa voix à 
droite ou à gauche, sous terre ou dans les airs, 
tandis que l'oreille sans imagination ne l'enten- 
drait venir que de sa bouche. 

Les élèves de l'académie prussienne, non con- 
tents de suivre dans l'étude des beaux arts les 
lumières du moyen âge , cherchent à se donner 
à eux-mêmes des tournures de ce temps-là , por- 
tent l'habit court, serré d'une ceinture, le col 
nu et autant de barbe que leurs jeunes visages. 



34^ LES PEINTRES ALLEMANDS. 

peuvent en fournir, au grand étonnement des 
Romains, qui ne savent que penser de ces héros 
de mélodrame. 

Il y a évidemment dans le caractère moderne 
allemand, une certaine exagération, un manque 
démesure et de naturel ; il semble que, las de s'en- 
tendre dire qu'ils sont les portefaix de la lit- 
térature et des beaux-arts, ils veulent à toute 
force se faire une réputation d'excentricité dans 
les idées, comme àeforcenerie dans les passions, 
au lieu du flegme qui leur était attribué. Mais en 
dépit de toute cette misérable affectation, leur 
constance dansles travaux, leur véritable sensibilité 
et surtout leur penchant à la solitude, multiplient 
de plus en plus parmi eux les savants du premier 
ordre, les grands poètes et les penseurs originaux. 
Tout récemment, revenant chez moi assez tard , 
je rencontrai dans l'obscurité six ou huit hommes, 
chantant en parties délicieusement, et je les suivais 
depuis long-temps de rue en rue dans l'obscurité, 
lorsque, s'arrétant, ils se mirent à causer entr'eux. 
Je reconnus alors que c'étaient des Allemands 
qui sérénadaient ainsi les enfants de Melpomène, 
beaucoup mieux que ceux-ci ne savent le faire; 
car les chants populaires, en Italie, ne sont pas 
beaux, et l'on trouve très rarement un piano 
dans une maison , de sorte qu'à moins d'avoir une 
belle voix, on n'y pratique pas la musique et on 
en perd le goût. 



LE PAPE, 343 

Le pape officiait en personne, ce matin, au 
Quirinal, et sa musique était, comme à l'ordi- 
naire, admirable. C'était, je crois, à l'occasion 
d'un nouveau cardinal, et le sacré collège, qui 
occupait les trois côtés d'un carré dont le trône 
pontifical formait le quatrième, a joué le rôle 
principal dans cette solennité. Le chef de file, 
parmi les cardinaux, s'est levé d'un air solennel, 
et plaçant ses deux mains sur la poitrine du car- 
dinal son voisin de droite, leurs deux têtes véné- 
rables se sont inclinées l'une vers l'autre, et on 
les a vus s'embrasser sur les deux joues. Après 
avoir ainsi reçu le baiser fraternel, le second car- 
dinal , se levant à son tour, a croisé les mains sur 
sa poitrine dans une attitude de recueillement 
béatifique et a fait plusieurs fois le signe de la croix. 
Passant alors du rôle passif au rôle actif, il s'est 
tourné , plein d'amour, vers la troisième émi- 
nence et lui a rendu le baiser fraternel qu'il ve- 
nait de recevoir. L'extase et la tendresse se sont 
ainsi propagées d'une éminence à l'autre, pendant 
une bonne heure, et comme il y en avait une 
soixantaine, cela faisait un baiser par minute, ce 
qui n'était pas mal pour des personnes, presque 
toutes d'un âge très mûr, et point ingambes. Le 
cardinal Fesch s'en est acquitté à merveille ; per- 
sonne ne baisait avec plus de ferveur et ne faisait 
le signe de la croix plus souvent ni de meil- 
leure grâce. Sa Sainteté avait cependant l'air de 



344 FÊTES DE NOËL. 

s'ennuyer mortellement, et n'a pas été moins sa- 
tisfaite que nous de voir finir tout cela. Nous n'a- 
vions jamais vu un si grand rassemblement de 
voitures à Rome qu'en cette occasion , et la cour 
du palais Quirinal en était toute rouge , les livrées, 
les harnais, les rênes, les plumes mêmes sur la 
tête des chevaux, étant de cette couleur; tandis 
que les ressorts des voitures, le timon, etc., 
étaient dorés. 

Dans le moyen âge , la fête de Noël était célé- 
brée par certaines réjouissances qu'on appelait 
[siféte des fous, la procession de l'âiié, etc., etc., 
accompagnées d'hymnes et de chansons grossiè- 
res , obscènes même et profanes; mais, de nos 
jours , cette fête est plus décemment célébrée par 
trois messes qui indiquent mystérieusement le 
période avant la loi, popuhis gentium qui ambit- 
iahat in tenehris ; l'établissement de la loi, lux 
fulgebit hodic ; la rédemption, ^«er/Zûr/i'U est nohis. 
Chaque église expose, en outre, les reliques 
qu'elle. possède, ainsi que des représentations 
grossières, en cire, en bois, en terre, de la crè- 
che, de la sainte famille, etc., etc. Nous admirâ- 
mes cependant beaucoup une représentation de 
cette espèce , que l'on montre pour de l'argent , 
dans une maison particulière. Bien que puérile 
dans la description , l'effet en est certainement 
très remarquable, k travers l'étable, où est la 
crèche, la sainte famille, etc.; et par une fenêtre 



vi:tj£S de woel. 345 

qui se trouve vis-à-vis de la porte que les specta- 
teurs ne passent pas, on découvre un vaste paysage, 
des prés, des bois, des villages d'où s'élève de' 
la fumée, des rochers, des montagnes et le ciel. 
Or, de tout cela, il n'y a de réel que le ciel et la 
fumée; je dois pourtant y ajouter les prairies qui 
sont de gazon véritable; mais, les rochers sont de 
liège, les montagnes de toile peinte, et les villages 
de carton. L'on a peine à se persuader que l'objet 
que l'on a sous les yeux n'est pas réel , et qu'au 
lieu d'une douzaine de lieues, il ne couvre que 
quelques pieds de surface horizontale. Avec ce 
moyen, il n'y a pas de point de vue que l'on ne 
puisse imiter à s'y tromper. La foule se porte sur- 
tout à l'église de Santa Maria cV Ai^aceli ^ sur le 
Mont Capitolin, pour adorer il sacro hamhino 
(l'enfant Jésus), et l'on voit beaucoup de gens mon- 
ter à quatre pattes les 124 marches de marbre 
blanc de la scala j«/2to (l'échelle sainte), qui y con- 
duit, dans l'espoir d'obtenir, par l'intercession du 
sacro bamhino, le gros lot à la loterie. Au reste, 
César, avant eux, monta par ces mêmes escaliers, 
et de la même manière , pour obtenir aussi 
le gros lot , mais dans une autre loterie. Les 
Romains modernes, aussi superstitieux que les an- 
ciens , tirent des présages de toutes sortes de cho- 
ses; du nombre d'assassinats d'un criminel exé- 
cuté, du nombre de ses comphces, du nombre de 



346 FÊTES DE NOËL. 

ses dents, etc., etc. C'est ce qu'ils appellent les 
numeri deW impiccato. 

La veille de Noël, au soir, des centaines de 
marchands crient dans la rue des images du bam- 
bino^ à très bon marché. Des centaines de chan- 
teurs font entendre, à de nombreux auditeurs, 
des hymnes sur la nativité , en s'accompagnant de 
la mandoline. Le hamhino cVAraceli^ exposé à la 
vue des fidèles pendant la troisième messe , a été 
fait d'un morceau d'olivier pris sur le mont des 
Olives, par un moine franciscain, au commence- 
ment du siècle dernier. Aussitôt que le moine eut 
façonné sa bûche en hamhino , on vit les couleurs 
lui monter au visage, pour ne plus pâlir. Une 
foule de malades se font apporter; quelques-uns 
d'entre eux s'en vont guéris , et il y a certainement 
beaucoup de ces cures aussi bien constatées qu'au- 
cun fait puisse l'être par des témoignages humains. 
La foi sans bornes a ses miracles. 

On voit des enfants de huit à dix ans monter 
sur l'autel, et débiter ex tempore^ d'une petite voix 
grêle, des lieux communs sur le bamhino ^ que le 
peuple prend pour des paroles révélées, et qui 
font pleurer de joie pères et mères. Le six jan- 
vier, les trois rois de l'Orient attirent de nouveau la 
foule , composée en grande partie des gens de la 
campagne , qui passent la plus grande partie de 
la journée sur les marches du long escalier, assis 



BOîf APARTE. 347 

au soleil, quoiqu'au milieu de l'hiver, se racon- 
tant les uns aux autres, en parfaite simplicité, 
des histoires de miracles, tout en mangeant leur 
provision de châtaignes. Ces paysans étaient plus 
mal vêtus, plus sales, et de plus mauvaise mine 
que les gens de la ville; la plupart avaient l'air 
malade ; on trouve cependant , çà et là , des 
femmes d'une beauté extraordinaire, parmi les 
pauvres comme parmi les riches, à la campagne 
comme à la ville, qui montrent ce que les Romains 
pourraient être; mais , comme il y a chez tous un 
manque total de culture d'esprit, la pauvreté du 
corps défigure les uns , celle de l'ame les autres ; 
si les Romains avaient à manger et à penser , ce 
serait encore un grand peuple. 

Rome, YQ janvier. Un magistrat de haut rang, 
mais de peu de pouvoir , le sénateur de Rome , 
D. Giovanni Patrizi., vient de mourir. Il était fort 
estimé , et sa mort a rappelé le souvenir des per- 
sécutions qu'il avait endurées sous Bonaparte. 
Soupçonné, avec raison probablement, d'être du 
nombre des mécontents, on voulait le forcer à 
envoyer ses fils au collège delà Flèche, en France; 
il s'en défendit long-temps, et à la fin les éloigna 
secrètement; il fut alors arrêté, le 26 novembre 
1 8 1 1 , arraché du sein de sa famille , et envoyé au 
château d'If, où il resta jusqu'à la chute de l'em- 
pereur. Le commissaire général, à Marseille, M. de 
Permont, qui avait ordre d'ouvrir ses lettres, a 



348 LE THEATRE. 

tlit depuis à sa sœur, madame la duchesse d'A- 
brantès , actuellement à Rome , et de qui je tiens 
la chose, que le désespoir qu'elles peignaient au- 
rait touché le cœur le plus dur. Lamort prématurée 
de ce magistrat, à l'âge de quarante-deux ans, est 
attribuée aux suites de son emprisonnement. 

On voit, sur la place d'Espagne, ime longue 
rampe formée de i3'2 marches, qui conduit à 
Trinità del monte; elle est ordinairement occupée 
par des jeunes gens du peuple et des mendiants 
qui jouent aux cartes, jurent et se querellent du 
matin au soir ; il en est de même sur les degrés 
de presque toutes les églises et dans tous les au- 
tres endroits propices. Telle est l'éducation que 
reçoit le peuple à Rome; je dois répéter ce que 
j'ai observé ailleurs, c'est que la plupart des men- 
diants sont estropiés, ce qui ne peut être attribué 
aux manufactures puisqu'il n'y en a point , mais 
bien au peu de soins donnés aux enfants, et aux 
désordres de leur première jeunesse. 

Le Tibre est débordé et les rues basses de Rome 
sont sous l'eau; ceci n'est rien cependant com- 
paré aux inondations marquées sur deux piliers 
au port de Ripetta ; on y voit des marques de 
grandes eaux, dix-huit pieds au-dessus des lues 
adjacentes, et le courant étant très rapide, une 
bonne moitié de la ville a dû se trouver dans le 
plus grand danger d'être emportée. 

Les représentations théâtrales ne sont qu^ to- 



LE THJiATRE. 34(> 

lérées ici pendant quelques jours, avant et après 
le carnaval. Le.s théâtres eux-mêmes sont exprès 
cachés par des maisons qui en dérobent la vue. 
Un d'eux (le théâtre Vallé) est assez beau et surtout 
très propre , comme ils le sont généralement en Ita- 
lie. Nous avons assisté à un opéra dans le milieu 
duquel un grand ballet, qui n'y avait aucun rap- 
port, s'est trouvé intercalé, et cela s'accorde avec le 
goût du public qui ne fait aucune attention à l'en- 
semble. Des morceaux de différentes pièces de 
théâtres, opéras et autres, sont souvent entre- 
mêlés, une scène de l'un et une scène de l'autre, 
alternativement. 

La danse ici consiste en tours de force sans 
grâce et quelquefois peu décents; il m'est venu 
dans l'esprit que si les puces etles sauterelles étaient 
un peu plus grosses, elles feraient fortune sur le 
théâtre italien par l'énergie de leurs mouvements. 
Il faut cependant convenir que les acteurs italiens 
ont un certain naturel trivial qui n'est pas sans 
mérite , et qu'ils sentent vivement. Le pathétique , 
quelque plat qu'il puisse être , est ordinairement 
applaudi par le public avec plus de bonhomie 
que de goût. Les femmes , sur le théâtre italien , 
sont toujours représentées comme méprisées des 
hommes qui néanmoins sont leurs esclaves. Il 
n'est pas permis à Rome de jouer les tragédies 
d'Alfiéri. 

Le \% jawier. Toute la gent quadrupède, -a 



35o BÉr,"ÉDICT10N DES QUADRUPÈDES. 

Rome et dans ses environs, avait été ce matin 
rassemblée devant l'église de Santa Maria Mag- 
giore^ pour y recevoir, an nom de Saint- Antoine, 
la bénédiction donnée par un prêtre en aube et 
en chasuble. On y voyait des bœufs et des vaches , 
de misérables chevaux, des ânes, des mulets cou- 
verts de plaies et d'une effrayante maigreur, mais 
ornés de nœuds de rubans et de fleurs artificielles. 
Le roi d'Espagne y avait aussi envoyé son magni- 
fique attelage de six chevaux noirs à tous crins; 
mais ceux du pape n'y étaient pas, ayant tout ce 
qu'il leur faut sans sortir de chez eux. L'on dit 
que les chiens et les chats ne sont pas exclus du 
bienfait de cette bénédiction. Le prêtre aspergeait 
d'eau bénite chaque animal individuellement, et 
répétait constamment les paroles suivantes : Per 
intercessionem heati Aiitoiiii abhatis hœc animalia li- 
herantur à malis , in nomine Patris et Filii et Spiri- 
tûs Sancii , amen ! 

L ancienne via Flaminii , qui divise Rome en 
deux parties égales, porte à présent le nom de 
Corso à cause des courses de chevaux qui y ont 
heu chaque année , le dernier jour du carnaval. 
Ce même Coiso^ qui a près d'un mille de lon- 
gueur, est la promenade favorite où les belles 
dames et leurs cavaliers , par manière de plaisir 
et d'exercice salutaire, se font mener en voiture 
sur les trois heures, allant et revenant au pas, 
dans le fort de la chaleur, entre deux murs qui 



LE CARNAVAL. 35l 

réfléchissent l'ardeur du soleil , mais c'est sur- 
tout pendant le carnaval qu'il y a foule. D'un bout 
à l'autre du Corso, on voit pendre, de toutes les 
fenêtres , des morceaux d'anciennes tapisseries de 
damas cramoisi, galonnées en or, et le public 
occupe, en payant, des sièges pratiqués le long 
des maisons. Pendant la semaine qui précède les 
courses, les chevaux sont, chaque jour, conduits 
le long du Corso, pour les y accoutumer, et on 
leur donne l'avoine à son extrémité où la course 
doit finir. 

Le 2 1 janvier les boutiques, ouvertes de meil- 
leure heure qu'à l'ordinaire , étalaient sur des 
mannequins une grande quantité de masques et 
d'habillements fantastiques; on y voyait aussi 
de grands paniers pleins de dragées, faites avec 
de la puzzolana (terre volcanique), blanchie 
avec de l'eau de chaux; on en expliquera l'u- 
sage. A deux heures, des détachements de sol- 
dats ont parcouru le Corso; et la cloche du 
Capitole , qui sonne seulement dans les gran- 
des occasions , a donné le signal de la masclie- 
rata. Les voitures alors ont commencé à circuler 
lentement sur deux lignes , au milieu d'une im- 
mense foule de gens masqués, ou sans masques, 
qui remplissaient tout l'espace vacant, et se trou- 
vaient en contact immédiat avec les chevaux et 
les roues des voitures. La plupart des masques 
paraissaient moulés sur les visages de statues an- 



352 LES MOllTS, 

tiques , siirlout celle de la Vénus du Capitule ; mais 
tous ces petits visages blancs, si graves et si tran- 
quilles , avaient l'air fort insignifiant. 

C'est l'usage ici de porter les morts à leur der- 
nière demeure sur une litière et le visage décou- 
vert ; la cérémonie a lieu le soir, aux flambeaux, 
et des hommes, affublés d'un sac (penitenti) percé 
de trous, pour les yeux , le corps ceint d'un cor- 
don , un livre et un cierge à la main , suivent le 
convoi en chantant. La vue de ces fantômes est 
imposante , et l'on ne saurait se défendre d'une 
profonde émotion lorsque , rangés autour du 
mort , qui repose à leurs pieds sur le pavé de 
l'église , leurs chants invoquent encore pour lui 
la miséricorde divine; lorsque, pour la dernière 
fois , ils éclairent son visage, lorsqu'après s'être 
agenouillés autour de lui, en prières, ils éteignent 
leurs flambeaux et le livrent à la nuit , à la so- 
litude, au silence, au temps, qui n'aura plus de 
fin. Le drame est fort de choses et de situation ; 
il ne saurait être mal joué ; le principal acteur 
est toujours bien dans son rôle, et n'a pas besoin 
de souffleur. Quant aux autres, ils n'ont qu'à 
laisser faire leur sac , leur livre , leur flambeau 
qui brille , et leur flambeau qui s'éteint : l'ima- 
gination du spectateur fait le reste. 

Un soir , après l'heure du Corso , et lorsque 
les masques dispersés se retiraient , nous vîmes, 
de nos fenêtres , un de ces convois funèbres tra- 



LE CARNAVAL. 353 

verser la place d'Espagne. Il fut i-encontré , au- 
près de la via Frattinn , par une troupe de mas- 
ques , dont les petits visages blancs , si graves et 
si tranquilles, re&tèrent un moment fixés sur 
l'autre petit visage blanc qui passait : celui-ci 
était aussi im masque, qui se retirait après avoir 
joué son rôle, et comme eux allait se reposer, 
mais pour ne plus recommencer. 

Ces masques ne cherchent guère à soutenir 
un caractère quelconque , et les poignées de 
confetti^ qu'ils se jettent, tiennent lieu de vivacité 
et d'esprit ; les rues en sont toutes blanches ; 
personne n'est épargné , et les voitures en sont 
accablées. Le ministre d'Autriche (prince Rau- 
nitz), dans une voiture ouverte, avait l'air d'un 
meunier ; mais le ministre de France ( M. le 
comte de Blacas ) , levant les glaces de la sienne , 
se contentait d'abandonner aux confetti les livrées 
écarlates de ses laquais. Un immense char se fai- 
sait remarquer dans la file des voitures, plein de 
inatti (fous); ils étaient au moins vingt, pourvus 
de sacs et de barils pleins de confetti. Comme un 
vaisseau de ligne , au milieu de frégates, ses bor- 
dées de tribord et de bâbord éloignaient le feu 
de l'ennemi et le réduisaient au silence. Cette 
énorme machine était traînée par deux pauvres 
haridelles , attelées avec des cordes , mais d'ail- 
leurs couvertes de rubans , de fleurs artificielles 
et de grelots. Lorsque le char s'arrêtait , ils 

I. 23 



354 LE CARNAVAL. 

avaient peine à le remettre en mouvement, et , 
une fois , n'en pouvant venir à bout , toute la 
ligne de belles voitin-es fut, de proche en proche, 
aTrétée un bon quart d'heure , malgré le zèle 
des passants, qui aiguillonnaient les rosses du 
bout de leurs cannes ou de leurs parasols , ou 
qui poussaient à la roue. 

Telle est la passion du peuple pour ces amu- 
sements, que les plus pauvres prennent soin 
de mettre dans le salvadanajo (cache-maille, ou 
tire-lire) leur baîoco par jour, pour la masche- 
rata prochaine, économie qu'ils ne voudraient 
faire pour rien au monde. Le peuple se condui- 
sait décemment ; point de querelles , malgré les 
confetti^ qui aveuglaient bien des gens. 

Il est vrai que la police est aux aguets , et ar- 
rête , in limine , toutes voies de fait , principale- 
ment de la part des cochers. Une ingénieuse ma- 
chine, il ccwaletto, est là en permanence, durant 
le carnaval, et les délinquants y sont pris par 
les pieds, et quelquefois flagellés sans forme de 
procès, ce qui est une faveur insigne qu'on leur 
fait; car les procès ici sont bien plus redouta- 
bles encore que les supplices. 

Autrefois le Cbrso devenait , pendant le carna- 
val , une sorte d'Olympe ambulant , où tous les 
dieux et toutes les déesses de l'ancienne mytho- 
logie étaient reproduits dans leurs costumes res- 
pectifs; mais la mythologie a tellejnent passé de 



COURSE DE CHEVAUX. 355 

mode, que, même en Italie , son dernier refuge, 
les improvisateurs et les faiseurs de sonnets lui 
restent seuls fidèles. 

Au milieu de la licence des confetti^ i^ y a pour- 
tant quelques lois du combat observées. Les gens 
sans masque ne doivent pas s'en jeter les uns 
aux autres , mais seulement aux masques , et 
ceux-ci à tout le monde. Les laquais, montés 
derrière les voitures , doivent s'épargner récipro- 
quement, et surtout respecter les maîtres. Ce- 
pendant, les nombreux étrangers qui se trouvent 
à Rome, ignorant les règles, n'y regardent pas 
de si près, et la petite guerre devient quelquefois 
une mêlée générale et acharnée. Au bruit de 
deux coups de canon, qui se sont fait entendre, 
le premier à quatre heures et le second quelques 
minutes après, les voitures se sont immédiate- 
ment éloignées. Un détachement de dragons a 
parcouru le Corso au galop, pendant qu'une 
double ligne d'infanterie maintenait au milieu le 
passage libre; on n'y voyait plus que quelques 
malheureux chiens, effrayés de se trouver seuls, 
qui couraient éperdus le long de la ligne , cher- 
chant à se faire jour à travers les jambes des 
soldats et des spectateurs. A la fin , une rumeur 
confuse annonce que les chevaux viennent de 
s'élancer dans la carrière ; on les voit venir, verntre 
à terre, sans cavaliers ; leurs queues et leurs criniè- 
res brillent de paillettes d'or; le pavé étincelle sous 

23. 



356 LK CARNAVAL. 

leurs pieds , des mèches allumées étincellent sur 
leurs flancs; mille cris de joie s'élèvent sur leur 
passage, et les Romains sont en extase, quoique 
la course ne vaille rien. 

Autrefois les premières familles de Rome, les 
Bofghese,\es Colonna. les Barberiiii^ lesS*^ Croce^ les 
Cesarini envoyaient leurs chevaux à ces courses* 
maintenant ce sont tout simplement les maqui- 
gnons; ils obtiennent cependant un noble protec- 
teur pour chaque coursier, et tant pis pour le pro- 
tecteur dont le cheval remporte le prix, car c'est 
lui qui paie. Le dernier jour du carnaval et aus- 
sitôt après la dernière course , la scène changea 
tout-à-coup et l'on n'entendit plus que le lamen- 
table cri de è morto carnavale ! è morto carnaualel 
Les moccoli ou mocoletil (petites bougies allumées) 
brillaient dans chaque main, et , à mesure que la 
nuit s'avançait, cette illumination devenait plus 
forte et plus brillante. Les clameurs tragiques 
(innocentes toutefois) de sia ammazzalo chinon 
porta ilmoccola^ s'élevèrent alors contre ceux qui 
ne portaient pas de lumière ou dont les lumières 
s'étaient éteintes, et ceux-ci, sous prétexte de la 
rallumer, cherchaient à éteindre celles des autres. 
Pour déjouer de tels projets, on les portait sou- 
vent au bout d'un bâton. Auxpremiers cris se joi- 
gnaient ceux de ammazzata la hella Laiira! 
ammazzato signor padre; ammazzata signora 
jjiadrel A tous les coins des rues \es friggiton 



LE CA.11NAVAL. SSy 

fournissaient à dîner de leurs cuisines ambulan- 
tes, à des centaines et à des milliers de bouches 
qui, pour quelques sous, avaient leur réplétion 
de petits poissons frits et de légumes ou pâtes 
également frites ; tout cela , préparé dans de l'huile 
très claire et servi proprement, en sortant de la 
poêle, était fort bon. Le soir, il y eut un bal 
masqué au théâtre Aliherdy qui était bien éclairé 
et fort propre ; quoique la compagnie ne fût pas 
en général choisie et que les masques fussent 
admis, néanmoins tout s'est parfaitement bien 
passé; les danseurs, qui semblaient être des pro- 
fesseurs de l'art, montraient une agilité surpre- 
nante; ils exécutaient des danses grotesques, 
celles en particulier du Calzolajo (cordonnier), 
dans laquelle ils frappaient en cadence leurs pe- 
tites escabelles les unes contre les autres. D'autres 
danseurs , assis sur le plancher , les jambes 
étendues, s'élançaient sur leurs pieds d'un seul ef- 
fort et sans plier les jarrets , avec une élasticité 
admirable. Lucien Bonaparte et sa famille étaient 
dans leur loge; le prince (c'est ainsi qu'on l'ap- 
pelle ici) ressemble beaucoup à son frère Napoléon, 
mais il a l'air beaucoup plus usé. Lucien voit peu les 
Italiens, et sa société est principalement composée 
d'étrangers, ultra libéraux, qui tiennent à lui, à 
cause du Prince de la révolution dont ils aiment 
jusqu'au despotisme. Précisément à onze heures 



358 Lt CARNAVAL. 

du soir les lumières furent éteintes et la compagnie 
poussée dehors brusquement au pas de charge. 
Il est assez singulier que l'ancienne comme la 
nouvelle Rome, Rome païenne et Rome catho- 
lique, aient également repoussé les théâtres, c'est- 
à-dire les représentations dramatiques. Pompée, 
lorsqu'il construisit son magnifique théâtre, le 
premier qui eût été permanent, fut obligé de 
feindre que ce théâtre était destiné à recevoir le 
peuple assemblé pour le culte de Venus Victrix^ 
dans le temple qu'il lui élevait , à côté de ce 
théâtre, si ce n'est dans son enceinte ; car l'ancienne 
loi ne permettaitd'autres jeux publics que ceux 
du cirque , consacrés par Romulus lui-même 
comme cérémonie religieuse. Le censeur aurait 
bien pu lui faire démolir son théâtre. Jules-César 
voulait bâtir un théâtre plus magnifique encore 
que celui de son rival; mais la mort l'en empêcha, 
et Auguste mit son plan à exécution, en faisait 
élever le théâtre de Marcellus , du nom de son 
neveu favori. A l'occasion de la dédicace de ce 
théâtre , le carnage fut prodigieux ; c ar, bien que 
destiné à des représentations dramatiques , il fal- 
lait toujours commencer par là. Le sang les faisait 
tolérer. Le carnaval fini, Rome a soudainement 
repris son aspect de gravité ordinaire; les habitants 
se rendaient à l'église avec le même empressement 
que le jour d'auparavant ils allaient au Corso ,. 



ACADÉMIE DE FRANCE. SSg 

leurs heures à la main , au lieu de mocœli. Même 
pendant la licence du carnaval, on ne voyait point 
de courtisanes dans les rues, et, à quelle heure 
que ce fut, on n'était abordé par aucune de ces 
infortunées. On dit que les honnêtes femmes gâ- 
tent le métier, et c'est ainsi que les extrêmes se 
touchent. Il n'y a pas vingt ans que] les rues 
de Rome, maintenant mal éclairées, ne l'étaient 
pas du tout ; leur obscurité servait de voile 
aux désordres de Sodome et de Gomorrhe; alors 
les gens qui portaient des lumières recevaient 
souvent l'ordre impératif de les éteindre, de la 
part d'hommes à qui ces ténèbres étaient néces- 
saires, et il y avait du danger à ne pas obéir. 

Il y a cent cinquante ans que Louis XIV éta- 
blit ici une académie française pour l'étude des 
beaux-arts, où vingt-quatre étudiants étaient et 
sont encore libéralement entretenus aux frais de 
l'Etat. Jusqu'à la révolution française , ils avaient 
occupé un hôtel dans le Corso ; mais l'esprit de 
la révolution , les gagnant un peu trop tôt pour 
les Romains, dont le temps n'était pas encore 
venu, ils furent maltraités et chassés. Sous Bona- 
parte, l'académie fut rétablie et placée dans la 
villa Medici. Quoique la situation en soit élevée, 
et qu'il y ait un grand jardin , néanmoins les élè- 
ves y sont exposés à des fièvres annuelles, qui 
ne les atteignaient pas dans le Corso. L'année der- 
nière , sur vingt-deux élèves , il y en a eu dix- 



36o ACADÉMIE DE l'aRCADIA. 

sept malades : l'air de cette villa Medici était sain 
avant que la villa Borghese^ qui en est assez près, 
eût des eaux , et le deviendrait encore probable- 
ment, si ces eaux n'y étaient plus amenées. Le 
jardin de la villa Medici, beaucoup plus grand 
que celui des Tuileries à Paris , est orné de sta- 
tues et planté d'arbres toujours verts, tirés au 
cordeau et taillés au ciseau, dans le bon vieux 
goût classique. La belle église de Trinila del 
Monte, dont les vandales de 1798 et 1799 avaient 
fait une forge , a été restaurée par M. le comte 
de Blacas, ambassadeur de France. C'est M. Ma- 
zois, chef du département de l'architecture à 
l'académie , connu par son grand et bel ou- 
vrage sur Pompeïa , qui fut chargé de ce soin , 
et il découvrit le tombeau de Claude Lorrain , 
enterré dans cette église. Parmi les tableaux d'un 
mérite distingué , faits par divers élèves de l'aca- 
démie, je ne nommerai que celui du Christ^ 
guérissant le démoniaque, par M. Forestier, et 
l'intérieur d'un Couvent , par M. Granet. 

La salle des séances de l'académie de XArcadia, 
comme celle de l'académie Tiherina , est gardée 
par des soldats à moustaches , la baïonnette au 
bout du fusil , ce qui ne veut pas dire que l'au- 
torité soupçonne la fidélité des poètes qui s'y 
rassemblent , et qui m'ont paru tout-à-fait bien 
pensants ; c'est, au contraire , une politesse qu'on 
veut leur faire. Ces Arcadleiis célébraient hier, à 



LES 3IOEU11S. 3Gl 

qui mieux mieux , la fête de la Nativité, dans de 
nombreux sonnets de circonstance, qui ne présen- 
taient assurément aucune nouveauté alarmante. 
Les auteurs les lisaient eux-mêmes de ce ton chan- 
tant, quoique sans chant, qui leur est habi- 
tuel, et que l'on appelle , je crois , cantilene^ fai- 
sant sonner la lettre /• de la manière la plus dure 
et la moins harmonieuse possible : tout a été ap- 
plaudi. Il est facile d'être reçu membre de ces 
académies ; plusieurs dames étrangères , soup- 
çonnées de savoir tourner deux quatrains et deux 
tercets, ont dernièrement reçu leur diplôme. 

Les appartements à Rome sont, en général, 
vastes et de plein pied; souvent l'on y aperçoit 
encore des traces de dorures et de sculptures 
anciennes, mais l'ameublement, en général, ne ré- 
pond pas à cette première intention de luxe ; il 
n'y a point de cheminées, point de tapis, les portes 
et les fenêtres ferment toujours mal. Telle famille 
italienne, dont l'appartement vaudrait à Paris deux 
cents louis de loyer , s'assemble le soir autour 
d'une table de bois, grossièrement travaillée, sur 
laquelle brûle une lampe de métal, élégante et 
classique dans sa forme , mais à qui l'art moderne 
des quinquets n'a point appris à dévorer sa pro- 
pre fumée, et dont la grosse mèche donne plus 
d'odeur que de liunière. N'ayant point de feu au 
cœur de l'hiver, on se fait passer les uns aux au- 
tres un petit pot de terre à anse, où il y a des 



362 LES MOEURS. 

cendres chaudes, pour dégourdir les doigts; cela 
s'appelle un inarito (un mari), et il serait à sou- 
haiter que les Italiennes fussent aussi attachées 
€t aussi fidèles à celui auquel de saints noeuds les 
unissent, qu'à ce mari de terre cuite. 

Les gens du pays semblent être moins sensibles 
au froid que les étrangers, qui cependant viennent 
du nord et craignent moins la chaleur que les Ita- 
liens. En effet, on arrive dans un climat étranger, 
saturé en quelque sorte d'une température con- 
traire à celle que l'on y trouve, et par là même 
plus disposé à en endurer l'excès. On ne brûle 
ici qu'un peu de charbon à la cuisine , et même , 
à l'heure du diner, l'on ne voit pas de fumée flot- 
ter dans l'air, sur la ville de Rome, pendant 
l'hiver. 

J'ai cherché à savoir quel était l'état actuel des 
moeurs relativement aux caualieri sewenti, et des 
étrangers, long-temps domiciliés à Rome, m'ont 
assuré que la coutume n'a pas changé. Quelques 
Italiens en conviennent, et la plupart avouent 
qu'elle existe du plus au moins; voici le résultat 
de ce que je tiens d'eux. Avant la révolution, les 
jeunes personnes, de la bonne bourgeoisie et de 
la noblesse, étaient élevées au couvent , et à pré- 
sent elles le sont de nouveau pour la plupart; 
celles qui reçoivent leur éducation dans la maison 
paternelle sont, en général, abandonnées aux soins 
des tlomestiques, pendant que la mère s'occupe de 



LES WOIÎDIIS. 363 

ses plaisirs. Lorsqu'une d'elles se marie, ce qui 
est toujours le résultat d'un arrangement de con- 
venance, dans lequel Tmclination n'entre pour 
rien, il s'écoule rarement plus d'un an avant que 
les époux deviennent à peu près étrangers l'un à 
l'autre. Le mari, quelquefois, se mêle du choix 
de l'homme qui à l'avenir se chargera d'accom- 
pagner sa femme, lorsqu'elle fera des visites, lors- 
qu'elle prendra l'air au Corso , ou ira aux coiwer- 
sazioni avec elle, enfin qui sera son cavalière ser- 
vente; mais, si ce choix ne convient pas à la jeune 
dame , elle en fait secrètement un autre ; soit qu'il 
ait lieu avec ou sans le consentement du mari, 
c'est un engagement auquel on est fidèle pour la 
vie, ou pendant bien des années, et lorsqu'il ar- 
rive de le rompre , c'est pour en former un autre 
semblable ; les liaisons passagères , les intrigues , 
les bonnes fortunes , sont inconnues ou très rares, 
et, pour cette raison, les femmes se regardent 
comme très supérieures, en fait de mœurs, à 
celles de bien d'autres pays. 

Dès le matin, le cavalière servente se rend chez 
sa dame , et l'accompagne, pendant sa ronde jour- 
nalière de visites , dans sa propre voiture, s'il en 
a une; on court aussi les boutiques ensemble 
et il n'est pas rare que le cavalière, paie , car les 
maris ne sont pas toujours généreux. Après le di- 
ner, le cavalière revient pour la promenade du 
Corso, à laquelle quelques visites succèdent en- 



364 LES MOEURS. 

core, et l'on finit la journée par une soirée ou 
coTwersazione quelque part (dans les autres villes 
d'Italie ce serait Topera). Les conversazioni des 
gens comme il faut ont lieu de dix heures à mi- 
nuit, et une ou deux heures plus tôt chez ceux 
qui ne le sont pas tout-à-fait. Le cavalière accom- 
pagne la dame chez elle, et, à ce que l'on assure, 
l'aide à se débarrasser de sa parure et à prendre 
un déshabillé; il ne la quitte enfin que lorsqu'elle 
s'est mise à table pour souper, et se retire alors 
dans son solitaire logis. Ceux qui trouveraient les 
plus précieuses faveurs trop chèrement achetées 
à ce prix , auront peine à comprendre que , sans 
• faveur aucune, un homme, dans son bon sens, 
puisse se soumettre à un tel esclavage, et cepen- 
dant le nombre des patiti (patients), de ceux qui 
souffrent et même paient sans équivalent, est 
assez considérable. Cela s'explique par le carac- 
tère éminemment paresseux d'un grand nombre 
d'Italiens, par le vide d'esprit qui résulte d'une édu- 
cation tout-à-fait négligée et par le manque total 
d'occupation. Far niente semble être ici le bien su- 
prême. J'ai demandé s'il n'était jamais venu à la 
pensée de quelques gens mariés de vivre ensem- 
ble, comme font ici ceux qui ne le sont pas , puis- 
qu'au fond cela serait beaucoup plus commode. 
Cela paraîtrait bizarre et ridicule, m'a-t-on ré- 
pondu, et l'on en aurait honte. Une jeune per- 
sonne, mariée au sortir de l'enfance, sans éduca- 



LES MOEURS. 365 

tion , sans principes arrêtés , sans expérience que 
celle du couvent, se trouve tout-à-coup jetée 
dans la société d'autres femmes mariées , qu'elle 
entend parler sans mystère de leurs engagements 
de cœur, et qui n'ont point d'autre conversation. 
On lui demande où elle en est elle-même, et il 
lui semble qu'être ainsi dépourvue de ce qui ne 
manque à aucune autre, sera attribué au dé- 
faut de mérite personnel ou de cbarmes. Tout la 
pousse donc à une manière d'être si généralement 
adoptée, et rien ne l'en défend. L'époux lui-même, 
peu accoutumé à respecter les liens du mariage, 
et déjà las de la gêne des siens, ferme les yeux 
sur les moyens de regagner sa liberté, et une 
sorte de tolérance mutuelle, tacitement établie, 
devient le seul rapport existant entre les deux 
époux. Ce ne sont cependant point là les mœurs 
du peuple , ni même celles que les premiers revers 
de la révolution amenèrent dans les rangs supé- 
rieurs de la société. Quoique, par patriotisme, quel- 
ques femmes de qualité gardassent fidélité à leurs 
cavalieri serventi^ les plaisanteries des Français in- 
timidèrent le plus grand nombre d'entre elles, de 
manière à leur faire changer une mauvaise habi- 
tude contre une autre qui était pire ; celle des 
amours passagers. Mais enfin , il est vrai de dire 
que l'on vit , pendant une douzaine d'années , bien 
des jeunes femmes donner le bras à leur mari, et 
s'occuper de leurs enfants ;peut-être mêmequ elles 



36G LKS MOEURS. 

trouvèrent leur bonheur dans ce nouveau genre de 
vie. Cependant les anciennes mœurs reviennent 
peu à peu reprend re leur empire. On racon te l'anec- 
dote récente d'une dame dont le cavalière servente 
s'était cassé la jambe loin de la ville, et qui, pour sur- 
croît de malheur, lui avait été infidèle pendant son 
absence. Afin de sauver sa réputation, il lui fallut 
obtenir de son mari, qui était le coupable, la 
permission d'aller passer quelques jours auprès 
du malade convalescent. Ses amies en gémissaient, 
et l'une d'elles disait à cette occasion : « Voilà ce 
que c'est qu'une éducation de Perugia ( pays 
de la dame coupable ) , où les mœurs ne valent 
pas mieux qu'à Paris. » On a peine à comprendre 
que des hommes mariés s'accoutument à voir 
leur nom et leur fortune transmis à des héritiers 
qui ne leur sont rien : cependant les faits attes- 
tent ce singulier travers. Un étranger qui, l'au- 
tre jour , rendait visite à un gentilhomme ro- 
main , s'avisa de demander si quelques enfants , 
qu'il voyait là, étaient les siens; sur quoi le Ro- 
main dit sèchement qu'ils étaient nés dans la 
famille. Il n'est pas étonnant que l'éducation de 
ces enfants soit négligée , et que les filles , en 
particulier , soient, sans miséricorde, envoyées 
dès leur enfance au couvent , où elles deviennent 
religieuses. On assure qu'en ces occasions le 
père putatif montre quelquefois plus de regrets 
que la véritable mère , celle-ci trouvant que la 



LES M ŒUF. S, 367 

présence de ses grandes filles la générait. Les 
fils de famille , rarement envoyés au collège , 
sont élevés chez eux par un pédante^ petit abbé, 
qui leur apprend un peu de latin , et vit avec 
eux, dans la société des domestiques. Ceux-ci 
sont très nombreux, quelquefois cinquante ou 
soixante, magnifiquement habillés certains jours, 
et en guenilles le reste du temps. 

Les fils de famille sont d'ailleurs soumis à une dis- 
cipline aussi sévère que celle qui est imposée à leurs 
sœurs cloîtrées , jusqu'à l'âge où il leur est tout- 
à-coup permis de jouir de la plus entière liberté. 
Les nobles ont des manières populaires, non pas 
par principes , mais par l'habitude d'une certaine 
familiarité avec leurs inférieurs et le sentiment 
d'une entière égalité d'ignorance. 

Quelle que soit la corruption des moeurs ac- 
tuelles, elles étaient pires encore autrefois; les 
papes au moins sont de nos jours irréprochables. 
Urbain VIII, ( 1623 à i644) ayant, par son testa- 
ment , légué de grands biens à sa famille ( les Bar- 
berini)^ avait ordonné que s'il ne se trouvait pas 
d'héritiers mâles à sa mort, les terres passeraient 
au bâtard d'un des cardinaux de sa famille. Il n'y 
a pas de pape à présent qui ôsat s'exprimer avec 
cette franchise ; rien n'est plus décent que la 
cour papale. 

Les soirées ici , co/zt'erja^io/»' , ressemblent beau- 
coup à ce qu'elles sont ailleurs, plus cependant 



368 



LES MCffiURS. 



à celles de Paris qu'à celles de Londres, en ce 
qu'il y a moins de foule , et que les femmes font 
cercle autour du salon, au lieu de se promener. 
Ayant leur jour pour recevoir, les femmes du 
grand monde font peu d'invitations spéciales, 
mais leurs com>ersazioni étant en général com- 
posées d'étrangers de toutes les parties de l'Europe 
et des personnages diplomatiques, ces rassemble- 
ments ne sont pas véritablement italiens et l'on y 
parle ordinairement français. Quant à la vie do- 
mestique des classes moyennes, on n'en peut pas 
dire grand chose , car un étranger n'en est pas 
le témoin. Ceux qui la connaissent , disent qu'elle 
est en général triste et mesquine. Les apparte- 
ments, à peine meublés, manquent des choses les 
plus nécessaires; les mêmes ustensiles servent 
a toute sorte d'usages, et telle est la simplicité 
des habitudes que l'on couche sans chemise. Quoi- 
qu'il en soit de cette simplicité-là , les Italiens en 
ont une autre qui a bien son prix, la simplicité 
morale. L'affectation leur est tout-à-fait étran- 
gère; ils n'ont de prétentions pour rien, s'amu- 
sent de tout, et ont à la fois im bon naturel et de 
la bonne humeur. Ils aiment le plaisir, pour lui- 
même, et sans aucun mélange de vanité; leur 
galanterie vise au solide et surtout ne s'affiche 
point. Un homme peut passer ici tout son temps 
auprès d'une femme, quoiqu'il n'ait que fort peu 
de choses à lui dire, et rien n'est moins animé que 



LES MOEURS. 269 

le té te-à-tête d'une dame et de son cewaliere se rç>ente 
faisant leur promenade journalière du Corso. Tout 
le feu intellectuel d'un Italien semble exclusive- 
ment réservé pour l'art d'improviser en vers. 

Je vais maintenant donner, surce même sujet 
des cai^alieri se/venûi, l'opinion d'une dame ro- 
maine fort connue, dont la réputation a toujours 
été sans tache et dont l'esprit est cultivé. Ses qua- 
lités et une longue expérience du monde, sont ga- 
rants de la justesse de l'opinion qu'elle s'est formée 
sur les mœurs de son pays. En distinguant les clas- 
ses , elle croit que celle des artisans et des bouti- 
quiers ressemble à ce que l'on voit ailleurs. Exclu- 
sivement occupés de leurs affaires et des soins de la 
famille, ces gens-là, dit-elle, n'ont pas de temps 
à donner au vice, et il est plus difficile de séduire 
la femme d'un cordonnier que celle d'un prince. 
Mais, si nous descendons plus bas, ajoute-t-elle ; 
l'ouvrier qui travaille à la journée, ou qui souvent 
ne travaille point, dégradé par la pauvreté et 
vivant en grande partie d'aumônes, est tout-à- 
fait corrompu. 

Les artistes forment à Rome une classe nom- 
breuse; elle est pauvre en général et connaît des 
besoins qui la rendent plus pauvre encore. 

Les hommes de cette classe ont des mœurs 

moins régulières que leurs femmes; bonnes et 

industrieuses mères de famille , celles-ci ont plus 

de sujets de plainte contre leurs maris, qu'elles ne 

I. 24 



370 LES MOEURS. 

leur en donnent. On nomme ici Citadini ceux qui 
s'adonnent aux professions savantes, les juriscon- 
sultes, médecins, professeurs des diverses scien- 
ces. Pendant que ces hommes sont dans leur ca- 
binet ou occupés de leur état, les femmes assez 
riches pour avoir du loisir , et sans ressources in- 
térieures , ne font pas le meilleur usage possible 
de leur loisir. C'est la classe qui remplit les 
théâtres et le petit nombre de lieux publics 
d'amusement à Home. Après avoir scrupuleuse- 
ment passé en revue la noblesse, mon observatrice 
ne put trouver, dit-elle qu'un cinquième des 
femmes qui eussent des amants en titre et avoués; 
or , comme ici on avoue ces choses-là , elle en con- 
cluait que les autres n'en avaient pas, et qu'elles 
étaient tout aussi vertueuses que le sont ailleurs 
les personnes du même rang; sorte de défense 
récriminative fort en usage ici; et en effet, les 
étrangères qui voyagent fournissent aux Italiens 
des données dont ils profitent volontiers. 

On a l3eau dire que ces étrangères voyagent pré- 
cisément parce que leurs habitudes, étant l'objet 
du blâme public chez elles, ne leur permettent 
pas d'y rester , tandis qu'en Italie, s'il fallait 
voyager pour cette cause-là, ce serait la minorité 
qui ferait fuir la majorité. Ils répondent que ce 
ne sontlà que des raisonnements dans lesquels ils 
ne sont point obligés d'entrer et s'en tiennent 
aux faits qu'ils ont sous les yeux. Les étrangères 



' LliS MCflîURS. 3^1 

en Italie, disent-ils, ne valent pas mieux que nos 
propres femmes ; qu'on nous en produise d'autres, 
si Ton en a. Les Italiens qui ont vécu en France, 
avant la révolution, se souviennent que les grands 
seigneurs d'alors avaient leur sérail obligé, lors 
même qu'ils n'en usaient pas , et que, jusqu'aux 
bourgeois, tous tenaient fille en chambre, quoi- 
qu'ils se fussent quelquefois contentés de leurs 
femmes, si la mode ne l'avait pas voulu autrement. 
Ils affirment que cette fanfaronnade du vice, aussi 
blâmable au moins que le vice lui-même, est plus 
méprisable de beaucoup et infiniment plus ridi- 
cule. On a beau dire que tout cela a changé en 
France ; ils disent à leur tour que la mode en effet 
peut avoir changé, mais que le caractère qui reste 
la ramènera. Un ami de Mirabeau, qui était au- 
près de lui dans ses derniers moments, trouva 
qiiil dramatisait bien la inort\ mais chacun , sans 
être Mirabeau, dramatise dans son petit coin et 
cherche à s'en faire accroire sur quelque chose. 
Sous le régime militaire , pour paraître brave on 
voulait avoir des croix, et par toutes sortes de 
moyens on se les procurait; pour paraître éloquent 
sous le régime constitutionnel, on se fait com- 
poseï* des discours , et Rousseau disait : que, pour 
paraître avoir des oreilles, on battait à faux autre- 
fois la mesure à l'Opéra. Ainsi , pour paraître aimer 
les femmes, on aura, quand la mode sera revenue, 
des maîtresses à gage qu'on ne verra pas. 

24. 



5^1. LES MOEURS. 

En Italie, c'est en parfaite simplicité de cœur 
qu'on se livre à ses inclinations bonnes ou mau- 
vaises, sans respect humain, sans penser à l'air 
qu'on aura et sans crainte du ridicule. Pour 
finir la classification de mon observatrice , elle 
ajouta : que , à la campagne , les jeunes filles et les 
jeunes garçons vivaient entr'eux sans retenue; 
mais qu'après mariage le stylet ferait justice d'une 
infidélité, et que d'ailleurs l'honneur du mari était 
assez gardé par cette laideur prématurée du sexe 
qu'amènent les travaux de la campagne. Au reste , 
ce n'est pas à la campagne que l'on trouve nulle 
part les meilleures mœurs. Il n'y a pas de ruelle 
obscure d'une grande ville, où l'on ne trouve 
plus de vertu que dans les champs , plus d'inno- 
cence et de modestie que parmi les bergers et les 
bergères. Voici une anecdote où le caractère in- 
génu des passions en Italie ne se peint pas moins 
bien que leur violence. Un jeune étranger sur 
son départ fut , il y a quelques jours , prendre 
congé de sa maîtresse, accompagné de M. B***, 
autre étranger , son ami. Après les plus tendres 
adieux et lorsqu'entin les deux amants se furent 
arrachés des bras l'un de l'autre, M. B*** soutint 
encore iong-temps dans les siens la belle au déses- 
poir, tâchant de la consoler, sans s'apercevoir 
que sa main égarée lui déchn-ait pendant ce temps- 
là un grand morceau du dos de son habit. Revenu 
chez lui, il trouva dans l'antichambre son va- 



LES MŒIIIIS. 373 

Itt désolé qui , étendu dans un fauteuil, se refu- 
sait à toutes espèces de consolation , même à celle 
de son maître et ne faisait aucune attention à lui; 
ce malheureux venait aussi de se séparer de l'objet 
de sa tendresse. M. B*** partait lui-même de Rome? 
ce jour-là, mais donnait auparavant à dîner à deux 
antiquaires et à un artiste. Après le repas, il amu- 
sait ses convives, en leur racontant les deux scènes 
amoureuses dont il avait été le témoin et où il avait 
joué un rôle, lorsque, la porte s'ouvrant , on vit 
entrer une jeune personne avec laquelle, pendant 
le séjour d'une année qu'il avait fait à Rome, il 
avait eu des liaisons très-intimes. Elle venait lui 
faire ses adieux et n'était pas seule. Tous ses pa- 
rents l'accompagnaient , tous dans le secret, tous 
désolés , tous en pleurs ! M. B***, obligé de passer 
brusquement du ton plaisant qu'il avait pris à 
celui de la circonstance, ne savait trop quelle 
figure faire. Heureusement la chaise de poste 
parut dans ces entrefaites à la porte , comme pour 
mettre fin à son embarras; mais le cortège de la 
demoiselle n'éprouvait pas le niéme besoin de so- 
litude que lui ; il s'en vit entouré jusque dans la 
rue, embrassé par tous les cousins et même par 
oncle et tante , sous les yeux de ses antiquaires 
romains, de qui je tiens l'anecdote, mais qui la 
racontaient sans rire; car ils n'y voyaient rien que 
de tout simple et de tout naturel. 

Une grande partie du peuple de Rome sait lire 



374 ^^^ MOEURS. 

et écrire , mais cela est très rare parmi les paysans- 
Dans la haute société on sait lire aussi, mais on 
ne lit pas; au fait , cette connaissance est , par elle- 
même, sans résultat , à moins de circonstances qui 
en favorisent le bon usage ou un usage quelcon- 
que. L'on met des livres d'histoire et de religion 
entre les mains des jeunes personnes qui n'y pren- 
nent aucun plaisir, et se procurent en cachette des 
romans français; il est rare qu'elles apprennent 
même la musique et le dessin. Les jeunes gens 
qui lisent quelque chose, lisent Voltaire, et n'en 
lisent que ce qui devrait être écarté du recueil de 
ses œuvres. 

Les fautes que les femmes commettent sont, 
encore plus ici qu'ailleurs , imputables aux 
hommes entre les mains desquels elles tombent, 
sans expérience , sans connaissance du monde , et 
dans l'âge de l'innocence; avec un peu de ten- 
dresse au fond du cœur et un peu de vanité 
dans la tête, empressées de plaire , d'être admi- 
rées, d'être aimées, leur moral est comme une 
table rase où l'on peut mettre ce que l'on veut, 
un sol vierge, propre à tous les genres de cultu- 
res; et lorsque, pourvus de plus d'expérience, de 
talents et.de force, les hommes néghgent l'occa- 
sion de s'assurer d'un trésor tel que l'affection 
d'une femme vertueuse qui se trouve ainsi, une 
fois dans leur vie , complètement à leur disposi- 
tion , ils méritent de le perdre à jamais. 



LES MOEURS. '5'J 5 

Une fois Tan , pendant la semaine sainte , il y 
a un sermon , adressé spécialement aux dames de 
hautparage, dans Véglise de la Piazza Sciarra , 
au Corso; il est prononcé à huis clos, c'est-à-dire 
sans hommes, sans domestiques, et pour elles 
seules. Le prédicateur , bien informé sans doute , 
fait un portrait , d'après nature , de toutes les trans- 
gressions, grandes et petites, dont le beau sexe 
romain s'est rendu coupable , et chacune de ses 
auditrices trouve, dans sa conscience, la part qui 
lui revient de ce discours, et des menaces effroya- 
bles de damnation éternelle prononcées contre 
celles qui ne rompront pas, ce jour même, les 
liaisons illicites que l'église ne reconnaît pas. La 
plupart de ces femmes sortent toutes en larmes; 
les vieilles pleurant de regret qu'il ne soit plus en 
leur pouvoir de faire le sacrifice; les jeunes de ce 
qu'il est exigé; toutes dans les meilleurs «enti- 
ments. Mais, lorsqu'arrivées chez elles, elles y trou- 
vent un mari indifférent, et un cavalière seivente 
plein de zèle , qui prend part à leurs peines et les 
soulage en y versant le baume de la sympathie , 
il n'y a bonnes résolutions qui puissent y tenir, et 
l'on passe un nouveau bail pour un an. Les co- 
chers et laquais , rangés sur la Piazza Sciarra 
s'amusent entr'eux de l'air contrit de leurs mai - 
tresses sortant à la file de l'église , et en font des 
gorges chaudes, se promettant bien d'épier le ré- 
sultat de la semonce qu'elles ont re ue. Les fem- 



'5'j6 INSTRUCTION PUBLIQUE. 

mes, de rang inférieur, trouvent ce qu'il leur faut 
dans d'autres églises, pendant la semaine sainte. 

Si l'on jugeait de l'éducation à Rome par le 
nombre des écoles et des collèges, elle ne paraî- 
trait pas négligée. L'on compte soixante écoles 
primaires où la lecture, l'écriture et l'arithmé- 
tique sont enseignées à environ trois mille jeunes 
garçons de sept à dix ans ; les filles , dans d'autres 
écoles, apprennent les mêmes choses, et de plus, à 
travailler à l'aiguille; le prix de l'enseignement n'est 
que d'environ quatre francs par an. Les heures 
sont le matin , de la quatorzième heure et demie 
à la dix-septième et demie; et le soir, de la 
vingtième à la vingt-troisième heure, comptant 
du coucher du soleil de la veille (i). 

L'université compte, à présent, 6io étudiants, 
4 1 professeurs et 8 substituts ; le collège romain , 
900 étudiants et 2 5 professeurs ; et ks sept autres 
collèges ou écoles , ensemble 1 5oo étudiants qui 
entrent ensuite dans le collège romain , s'ils n'ont 
pas besoin de degrés, et à l'université, s'ils y as- 
pirent. L'enseignement mutuel est inconnu. 

J'ai vu , au collège romain , la représentation en 
bronze d'une charrue antique toute semblable à 
celle dont les paysans de la campagne de Rome 
se servent à présent et qui est très mauvaise. 

(i) Ce jour, 21 janvier, ces lieui-es correspondent à 
celles-ci : de 7 heures et demie à 10 heiu'es et demie, le 
matin; et. l'après-midi, de i heure à 4 heures. 



LES BRIGANDS. 3^7 

Le départ soudain du cardinal Gonsalvi, pour 
Terracina, sur la frontière de Naples, avait donné 
lieu à diverses conjectures, mais l'on sait mainte- 
nant que c'était pour traiter avec certains chefs 
de brigands , à qui il avait donné rendez-vous. Il 
en est arrivé neuf ici qui se sont rendus à cer- 
taines conditions , avec leurs femmes et leurs en- 
fants. Plusieurs d'entr'eux avaient été pris où tués 
en conséquence de mesures énergiques, et les voies 
conciliatrices, qui ont ensuite été suivies, parais- 
sent avoir eu du succès. Quelle chute cependant 
pour l'antique reine du monde, que son premier 
ministre soit réduit à s'aboucher avec des voleurs 
de grand chemin , à traiter avec eux comme d'égal 
à égal , et qu'il reçoive à présent des félicitations 
de tout le monde sur le succès de ces négocia- 
tions! C'est la mode d'aller voir ces neufs brigands 
dans les fossés du château Saint-Ange , où ils sont 
au large et commodément logés. Leur détention 
doit durer un an. Ces hommes, jeunes et vigou- 
reux , sont bien vêtus et ont moins l'air d'assassins 
que beaucoup d'honnêtes gens que l'on rencontre 
tous les jours dans les rues de Rome. L'un d'eux, 
parlant de son ci-devant métier , disait l'autre jour, 
qu'il était redevable de sa conversion à deux 
dames; et, d'un air dévot et galant à la fois, il ti- 
rait de son sein une image de la Vierge qu'il bai- 
sait, montrant, en même temps, sa femme qui 
était présente. Les étrangers raffolent de ces gens- 



37^ CHATEAU SAINT-ANGE. 

là, ils vont les voir, et les présents pleuvent sur eux ; 
l'officier, qui commande dans le château, s'amuse 
aussi à faire faire à un de leurs enfants, petit gar- 
çon de grande espérance, son excercice de bri- 
gand qu'il a ajDpris de son digne père. Il couche 
en joue , demande la bourse ou la vie , vise et fait 
feu de la meilleure grâce du monde, s'élançant 
ensuite sur la proie qu'il vient d'abattre. Ces gens-là 
iloiventse former d'étranges idées d'eux-mêmes et 
des autres, lorsque, ainsi devenus in téressants, visi- 
tés parle grand monde, par des femmes élégantes, 
par des étrangers de distinction , écoutés avec 
attention quand ils racontent leurs exploits, com- 
blés de présents , ils se voient, ainsi que les jeunes 
louveteaux de la famille , caressés et applaudis. Ils 
doivent en conclure que la loi qui les condamne 
est tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus 
injuste. Avec tout cela, personne à RoiTie ne sem- 
ble croire qu'ils sortent jamais sains et saufs de 
l'endroit où ils sont à présent. Ils s'y sont rendus 
sur la foi du gouvernement; cela est vrai, disent- 
ils, ( ma che voleté? non si pnôjare ); mais que 
voulez-vous? cela ne se peut pas. Telle est l'idée 
que le peuple se forme de la foi publique. Je suis 
néanmoins persuadé que la parole , donnée par le 
cardinal Gonsalvi et le pape actuel, sera fidèle- 
ment gardée. 

Le château Saint- Ange était autrefois le ma- 
gnifique mausolée d'Adrien; réduit maintenant 



CHATEAU SAINT-ANGE. 'd'jij 

à. la moitié environ de sa hauteur ainsi que de sa 
largeur primitives, il a été dépouillé de trois 
rangées extérieures de magnifiques colonnes, 
l'une au-rdessus de l'autre , pour en orner l'inté- 
rieiu' de Santo Paolo^ extra muros, déjà décrit. 
Transformé en prison d'État, il offre maintenant 
une sorte de tour, large et basse, qui a six cents 
pieds de circonférence et cent pieds d'élévation , 
bâtie en pierres de taille de grandes dimensions 
et environnée d'un profond fossé. Lors de la dé- 
cadence de l'empire, les Romains, dégénérés, fu- 
rent réduits à chercher derrière les murs du mau- 
solée , un refuge contre les hordes barbares qui 
dévastaient leur pays, et les statues qui l'ornaient, 
mises en pièces, leur fournirent des projectiles 
qu'ils lançaient contre les assaillants. Quelques 
siècles plus tard, cet édifice fut occupé par la 
noble famille des Crescendus ^ comme le Colysée, 
à cette même époque, l'était par les Frangipani. 
Dans la suite , les papes en firent un lieu de refuge 
dans lequel ils pouvaient se rendre secrètement, 
au moyen d'un passage couvert et sur arcades, 
comme un aqueduc , qui y conduisait de leur pa- 
lais du Vatican. Les Français, en 1798 , pénétrè- 
rent dans le château Saint-Ange, par ce passage. 
De la plate-forme , au sommet du château , la vue 
est naturellement très étendue et domine , du coté 
du nord-est, le champ où Cincinnatus laissa sa 



38o LES AQUEDCCS. 

charrue pour prendre le commandement de l'ar- 
mée romaine. 

L'hiver est fort doux à Rome, quoiqu'il y gèle 
quelquefois, et souvent pluvieux d'octobre en 
mars et avril. Les beaux jours cependant étant 
devenus plus fréquents, nous avons fait diverses 
promenades dans les environs, principalement 
du côté du sud-ouest. Des maisons abandonnées 
et tombant en ruines sont d'abord tout ce qui 
s'offre à la vue ; autour d'elles le désordre et la 
saleté d'une population qui n'est déjà plus se font 
encore apercevoir. Mais bientôt des ruines éparses, 
plus nobles , viennent donner de la dignité au 
paysage; ce sont de longues rangées d'aqueducs 
sur la gauche, etc. , de tombeaux sur la droite. Je 
ne connais rien de plus imposant que ces inter- 
minables arcades poursuivant à pas de géant leur 
course irrégulière au travers du désert. Par l'ex- 
trême simplicité et la grandeur de leur plan elles 
réveillent l'idée de l'immensité de l'éternité, et 
d'un pouvoir sans borne à qui rien ne coûte. On 
voit que l'utilité a été le seul but , sans égard à la 
beauté , et cependant rien de plus beau. Ces ri- 
vières, suspendues dans les airs, n'ont cessé pen* 
dant vingt siècles déverser leurs flots d'une onde 
pure dans les rues et dans les places publiques de 
Rome , lorsqu'elle était maîtresse des nations et 
lorsqu'elle devint leur esclave. Elles désaltérèrent 



CIRQTJE DE CARACALLA. 38 1 

Attila et Genseric, comme elles avaient désaltéré 
Brutus et César, etc., comme anjourd'hiii elles 
désaltèrent des mendiants et des papes. Lorsque, 
dans les temps de désolation du moyen âge , Rome 
avait presque cessé d'être, huit de ces aqueducs 
tombèrent en ruines; mais il en reste encore trois, 
capables d'alimenter les nombreuses et magnifi- 
ques fontaines de Rome moderne; ce qui donne 
une idée de l'abondance des eaux autrefois. 

En suivant l'antique voie Appienne, l'on est 
étonné du nombre de tombeaux qui la bordent. 
La plupart ne présentent plus que des monceaux 
de briques , à moitié enfouis dans la terre et re- 
couverts de mauvaises herbes. A environ deux 
milles de la porte de la ville, l'on découvre le 
cirque de Caracalla dans un creux sur la gauche; 
sa vaste étendue est masquée par des murs et 
diverses ruines. Dans l'intérieur, on distingue 
mieux sa forme générale et ses détails. Huit rangs 
de gradins, en amphithéâtre, s'élèvent à l'entour, 
et, dans le milieu, se voit encore la séparation ap- 
pelée spina , d'un quart de mille de longueur et 
terminée parles bornes [îiietœ) vers lesquelles le 
cocher antique (i) poussait ses coursiers haie tans ; 
il leur en faisait faire le tour jusqu'à sept fois; 
metaque fervidis evitata rôtis. 

Le puMiiarium , ou pavillon dans lequel se pla- 

(i) Il était habillé de vert, de bleu, de rouge ou de 
blanc, suivant la faction à laquelle il appartenait. 



382 TOMBEAU DE CECILIA METELLA. 

çait l'empereur vis-à-vis de la tour des jugés de la 
course, est eiiccre à sa place; et l'endroit de là 
spina^ où se trouvait l'obélisque égyptien qui esjt 
maintenant sur la Piazza Navona^ est indiqué. 
Pour épargner les matériaux et afin de rendre 
leurs voûtes et leurs épaisses murailles plus légè- 
res, sans nuire à leur solidité, les Romains faisaient 
entrer dans leur construction de grands vases de 
terre cuite, au lieu de pierres ou de briques , les- 
quels, par leur forme cylindrique , pouvaient sup- 
porter la plus forte pression. Nous trouvâmes ici 
un grand nombre de ces vases; ils étaient d'un 
beau grain dur , de couleur obscure , résonnaient 
sous le doigt, lorsqu'on les frappait, et avaient 
jusqu'à deux pieds de diamètre. Des clièvres 
à long poil, d'une blancheur éclatante, paissaient 
la verte pelouse qui couvre l'arène, et d'innom- 
brables oiseaux voltigeaient parmi le lierre dont 
les vieilles murailles étaient tapissées, chantant 
déjà le printemps. Plus loin , s'élevait le tombeau 
de Cecilia Metella, femme de Crassus , mieux con- 
servé qu'aucun autre. C'est une tour large et 
basse, à soubassement carré, comme le mausolée 
d'Adrien, mais de dimensions beaucoup moindres. 
Les murs ont 3o pieds d'épaisseur , ce qui réduit 
l'espace vide, dans l'intérieur, à 20 pieds sur une 
hauteur de l\o pieds. Il était autrefois fermé au 
sommet par une voûte maintenant brisée. C'est 
ici qu'a été trouvé le magnifique sai-cophage 



m:s tombeaux. 383 

qu'on voit actuellement, dans la cour du pa- 
lais Farnèse. Les nun-s construits d'énormes 
pierres de taille étaient extérieurement re- 
couverts en briques. La belle frise de marbre 
du sommet est défigurée par une muraille cré- 
nelée, grossièrement construite au-dessus. Au 
temps de Narsès et de Bélisaire, ce beau monu- 
ment, comme le mausolée d'Adrien, était encore 
orné de plusieurs rangs de colonnes et de statues, 
et comme lui, il fut au moyen âge converti en 
forteresse par une famille puissante ( les Gaetani). 
Derrière ce fort et sous sa protection, il y avait 
un espace de terrain clos de murs qui tombent 
en ruines; on y a trouvé des statues. Au levant 
et à environ 3oo toises , se trouve une maison 
de campagne moderne , mais qui n'a plus ni por- 
tes ni fenêtres, quoique l'intérieur soit bien 
conservé et encore habitable ; le bâtiment ne 
semble pas avoir plus d'un siècle, certainement 
pas deux , et l'on a peine à croire qu'un établis- 
sement aussi considérable ait été formé dans un 
lieu dès-lors inhabitable en été. A présent, les cul- 
tivateurs sont, chaque soir, obligés de faire trois 
à quatre milles, pour aller coucher à la ville, et 
cependant quelle raison y a-t-il de croire que 
l'air fût meilleur à cette époque qu'il ne l'est 
maintenant ? 

La voie Appienne s'élève insensibleinent , et 
nous eûmes bientôt une fort belle vue. En face 



384 LES TOMBEAUX. 

s'élevait Monte Albano^ et de chaque coté la verte 
et vaste et solitaire campagna^ le Latium anti- 
quissimum, terminé à droite par une longue ligne 
bleue, la mer. Dans le fond, les Apennins cou- 
verts de neiges. Toujours des tombeaux le long 
de cette route antique; c'est l'empire silencieux 
de la mort. Quelques-uns des monuments funé- 
raires étaient tellement délabrés qu'ils ne pré- 
sentaient plus à la vue que l'aspect informe d'un 
rocher. Sur le sommet de l'un d'eux, on voyait 
une chaumière placée là, dans l'fespoir sans doute 
d'éviter le mauvais air ; mais elle était déserte , 
comme le tombeau qui la portait; son propriétaire 
était mort comme tout le reste, ou avait fui. Un 
cône renversé ornait le sommet d'un autre tom- 
beau; il semblait que le moindre vent ou seule- 
ment un oiseau qui s'y serait perché eût pu dé- 
ranger son fantastique équilibre ; quinze siècles 
cependant se sont écoulés, et il est encore de- 
bout. Plusieurs de ces tombeaux retenaient en- 
core quelque chose de leur antique forme de 
temple grec, de dôme, de tour, de caverne, et 
les fragments de marbre épars indiqu aient assez 
que la beauté des matériaux avait été la première 
cause de leur ruine. Il y a une collection de cent 
dix vues prises sur la voie Appia dans chacune 
desquelles on voit des ruines de tombeaux. Ce 
n'est pas toujours dans des urnes que se trouvent 
les cendres des morts; mais aussi dans des creux 



LES CATACOMBES. 385 

pratiqués dans la pierre même du tombeau. 
A notre retour, nous avions devant nous, en 
perspective, Rome et son cortège de dômes, de 
tours, d'obélisques, de colonnes isolées, rangées en 
ligne derrière ses murailles; mais à peine voyait-on 
les sept collines. En chemin, nous visitâmes les 
catacombes; c'est une antique carrière de tuf qui, 
dans les premiers siècles de notre ère, devint un 
lieu de sépulture où les corps étaient placés dans 
des niches latérales disposées les unes au-dessus 
des autres comme les couchettes d'un navire, 
et murées avec de grandes briques. Les galeries 
où ces niches étaient pratiquées, ont près de deux 
lieues de longueur , et quinze ou vingt pieds de 
hauteur et de largeur. Les écrivains ecclésiastiques 
prétendent que les premiers chrétiens s'y cachaient, 
et de pkis y ensevelissaient en secret leurs martyrs, 
dont ils portent le nombre à cent soixante et dix 
milles , outre quatorze papes et grand nombre de 
saints; mais cette cachette de tant de milliers 
d'hommes vivants et morts , aux portes d'une aussi 
grande ville, d'où il fallait tirer journellement des 
vivres, eût été bien mal imaginée. Le tuf, dans le- 
quel ces catacombes sont creusées, est évidem- 
ment un produit volcanique , et son abondance 
étonne l'imagination. D'où cette masse est-elle 
sortie ? tout le pays en est formé ; et si elle a été 
rejetée du sein de la terre, qui est-ce qui a pu l'y 
remplacer ? 

I. aS 



j8G koma vegciiia. 

Près des catacombes , dans un vallon solitaire, 
il y a une grotte et une fontaine auxquelles la tra- 
dition fabuleuse rattache le nom de la nymphe 
Égérie. L'on montre aussi, près de la fontaine 
à'Égérie^uw petit temple, que l'on dit, avec aussi 
peu de fondement, avoir été dédié par les Ro- 
mains au dieu du ridicule , en commémoration de 
la retraite d'Annibal qui campa dans ce lieu. 

Plus loin , vers le levant, une vaste étendue de 
ruines porte le nom de Roma Vecchia , et aussi de 
Statuariiim , à cause du grand nombre de statues 
qui y furent trouvées dans le dernier siècle, sous 
le pape Ganganelli. Ici , comme partout aux envi- 
rons de Rome, les monuments antiques dépouillés 
de leur revêtement de marbre et même de pierres 
communes, n'offrent plus que. des masses informes 
de brique. Parmi les ruines on découvre, ici un 
théâtre, là une fontaine sans eau, un temple, un 
mur de clôture, des tombeaux. Mais la nuit s'a- 
vançait, et au lieu de ces monuments défigurés, 
on aurait pu s'imaginer des fantômes errants, sous 
toutes sortes de formes , esprits de l'autre monde 
païen, surpris dans leurs apparitions nocturnes, 
et changés en statues lorsque les papes se mon- 
trèrent, pour la première fois, dans la ville des 
Césars. 

Dans une autre course nous avons poussé plus 
loin du même côté. La campagna était du plus 
beau vert de printemps , excepté dans ces endroits 



ALBANO. 387 

Stériles et blanchâtres qui exhalent une forte 
odeur hépatique ; partout ailleurs elle présentait 
de riches pâturages ou des champs de blé en 
herbe; car, quoiqu'inhabitée, elle est cultivée en 
quelques endroits par des bandes nombreuses 
de laboureurs qui descendent de la montagne et 
s'en retournent le plus tôt qu'ils peuvent. Nous en 
comptâmes cent-vingt en quatre divisions, arra- 
chant les mauvaises herbes d'un champ de blé. Le 
Monte Albano s'élevait, du milieu de cette merde 
verdure, comme une île ou un promontoire. Nous 
y vîmes de magnifiques maisons de campagne, 
au milieu de sombres bosquets de chênes verts, 
et plusieurs villes et hameaux qui portent des 
noms historiques. Sa hauteur est de 2900 pieds, 
et sa base , de près de 5o,ooo de circuit. Nous par- 
vînmes au pied de la montagne, en trois heures, 
et, bientôt après, à la ville ^Albano située à mi- 
hauteur, où, nous étant procuré un guide pour 
Monte Cavo^ nous commençâmes à gravir une 
pente douce qui nous conduisit au lac Alhano , 
ou plutôt sur le bord du vaste entonnoir, de deux 
lieues de circuit , au fond duquel brille, d'un éclat 
tranquille, le miroir de ses eaux. C'est, suivant 
toute apparence, le cratère d'un volcan éteint. 
Poursuivant notre route le long des bords, nous 
admirions les pentes boisées de ce singulier bas- 
sin , et les magnifiques châtaigniers qui croissent 
çà et là sur la montagne , respectés par la cognée 

25. 



388 PIIATO Dl ANNIBXLE. 

du bûcheron, à cause de leurs fruits; des rochers 
caverneux étaient couronnés de Herrj, et des 
mousses de toutes couleurs diversifiaient leur sur- 
face. Quelques ruines au-dessus de nous sem- 
blaient, par leur situation, avoir appartenu à 
^Iba longa^ la sœur aînée et l'antique rivale de 
Rome. 

De l'autre côté du lac, on voyait le Versailles 
des papes , Castel- Gandolfo , dans une beau- 
coup plus belle situation que celui du roi de 
France. Les terres qui appartenaient à cette ré- 
sidence furent aliénées au prince Poniatowski, 
par le dernier pape, en ses pressants besoins. Pre- 
nant à droite, nous sommes entrés dans un bois 
de magnifiques châtaigniers; le creux, dans le 
tronc d'un de ces arbres, avait six pieds de dia- 
mètre. En deux heures, nous atteignhnes ^occri 
di Papa , gros village dans une situation pittores- 
que, mais plus sale encore que pittoresque. Nous 
paraissions attirer l'attention des habitants plus 
que nous ne feussions désiré, vu leur réputation ; 
car, sans mendier, on dit qu'ils savent se faire 
faire donner tout ce qu'ils veulent. Justement au- 
dessus du village , une vaste esplanade se fait re- 
niarquer, appelée /Tflto dl Annibale. La tradition 
assigne ce lieu au camp d'Annibal , quoiqu'il 
soit difficile de comprendre pourquoi ce général 
se nichait si haut; mais notre guide, militaire 
expérimenté, aussi bien qu'habile cordonnier de 



VIA TRIUMPIIALIS. 389 

dames, ne permettait pas le moindre doute à ce 
sujet. De ce prato di Annibale , au sommet du 
Monte Cavo ^ nous suivîmes l'antique via Trium- 
phalîs ^ pavée de dalles de deux à trois pieds de 
diamètre , si bien assemblées , quoique irrégu- 
lières tlans leur forme, qu'après tant de siècles, 
ce pavé est dans le medleur état. Quelques-unes 
des pierres étaient marquées des lettres Z V et 
il faut qu'autrefois ce lieu , où maintenant il ne 
passe que des ânes, fût fréquenté par des voitu- 
res; car la trace des roues s'y fait apercevoir. Le 
couvent, situé au sommet, est bâti sur les fon- 
dements et avec les matériaux mêmes de 1 ancien 
temple de Jupiter Latialls ^ auquel conduisait la 
via Triumphalis . De ce lieu , et à l'ombre de ma- 
gnifiques arbres, la vue embrassait tout le La- 
tinm , comme dans une carte de géographie , 
Rome au centre; et, quoique la ville éternelle 
fût éloignée de douze milles en ligne droite , on 
distinguait ses principaux quartiers. Le Tibre, 
comme un ruban d'argent, serpentait sur le fond 
vert de la campagne ; il traversait Rome et toute 
la terre classique de l'Enéide, jusqu'à l'antique 
Ostia, où il se perdait dans la mer; et cette mer, 
d'un bleu vif, était cà et là marquée d'une voile 
latine blanche. 

Du côté opposé, la vaste chaîne des Apennins , 
encore couverte de neige , formait un rempart 
circulaire embrassant la plus grande partie des 



390 LE LATIUM. 

États de l'Église et de la Toscane. De nombreuses 
tours isolées , répandues sur les plaines du La- 
tiiuUy indiquaient les lieux où autrefois il y avait 
des villages, qu'elles étaient destinées à protéger 
contre les descentes inopinées des Africains et les 
Normands, dans le moyen âge. Ces tours, cepen- 
dant, n'ont pu défendre la population contre le 
MaVaria , et tout est désert. Nous crûmes aper- 
cevoir que nous étions surveillés par les moines 
de Monte Cavo, ayant souvent vu, pendant les 
deux heures que nous passâmes près de leur cou- 
vent, des têtes rasées nous observer curieuse- 
ment de derrière un volet entrouvert. Ces moi- 
nes sont maintenant sur leurs gardes, à cause du 
célèbre chef de voleurs Barhone ^ que l'on dit 
s'être réfugié chez eux, dangereusement blessé. 
Le soleil était couché lorsque, en descendant, 
nous traversâmes de nouveau le camp d'Anni- 
bal et Rocca di Papa , où nous reconnûmes à 
leur porte quelques gens suspects, déjà rencon- 
trés en chemin, armés de fusils. Ils nous hono- 
rèrent en passant d'un signe de tête , que nous 
leur rendîmes avec plaisir, satisfaits de les voir 
rentrer paisiblement chez eux. Ces honnêtes gens 
ressemblaient fort aux brigands des fossés du châ- 
teau Saint- Ange; ils étaient vigoureux, actifs et 
bien vêtus. C'est principalement de Rocca di Papa 
queKomeest approvisionnée de glace, en été, ou 
plutôt de neige durcie , que l'on trouve dans cer- 



CHANTS NATIONAUX. 891 

lains creux de la montagne , où elle se conserve 
toute l'année. 

Un magnifique clair de lune nous accompa- 
gnait en descendant la montagne, et notre guide, 
Antonio Castellini^ nous entretint tout le long 
du chemin de ses campagnes , surtout de celle de 
Russie, dont il portait des marques glorieuses, 
ayant perdu un doigt du pied et la moitié d'une 
oreille par la gelée. Ce facétieux personnage nous 
donna des preuves de son talent en contrefai- 
sant, avec une assez belle voix, les chants popu- 
laires des Russes, des Allemands et des Français, 
aussi bien que ceux des Italiens, ses compatrio- 
tes, qui ne sont en aucune manière les meilleurs, 
le bas peuple ici faisant entendre des sons pres- 
que aussi peu harmonieux que la même classe en 
France. Il imita aussi les manières de ces diffé- 
rentes nations, et nous donna, en mauvais lan- 
gage, mais avec assez de vérité comique, ce qu'il 
appelait des compliments français. 

Revenu dans sa patrie , des prisons de la Rus- 
sie, pauvre et éclopé, après six années de souf- 
frances, ce jeune homme, qui, dans l'origine, 
avait été envoyé à la guerre contre son gré, ne 
parlait cependant de la vie militaire qu'avec en- 
thousiasme. Il ne regrettait point la perte de tant 
d'années, et parlait sans amertume de l'abomi- 
nable injustice dont lui et tant d'autres avaient 
été les victimes, tant la gloire militaire, ou seule- 



3g^ M oE II II s. 

ment la vie militaire u de charmes pour la jeu- 
nesse. Egalement communicatif sur ses intérêts 
privés, notre guide nous informa qu'il vivait avec 
sa mère et une sœur mariée , et que lui - même 
était sur le point de se marier à l'héritière d'une 
fortune de i5o écus. Un jeune homme, nous dit- 
il , ne songe point ici à se marier avant d'avoir 
amassé une centaine d'écus, ou de les recevoir 
en dot de sa femme. Il ne savait pas lire , et ses 
voisins , ses parents , ses amis n'étaient pas plus 
savants ; mais il en admirait d'autant plus la su- 
périorité des Français sur ce point. Une fois ar- 
rivés sains et saufs , on nous dit que nous avions 
couru quelque danger en revenant si tard, ce 
moment étant précisément celui où les habitants 
quittent les champs pour revenir chez eux, et 
l'occasion que nous leur avions offerte de nous 
voler aurait pu les tenter. Cependant, nous n'eu-' 
mes qu'à nous louer de tous ceux que nous ren- 
contrâmes , et quelques-uns même, en nous 
souhaitant une felicissima notte, nous firent ob- 
server que nous étions bien tard(/?zo//o tardi)suv 
le grand chemin. 

Depuis l'auberge d'Albano, la vue, sur la 
campagne et la mer, moins étendue que d'en- 
haut, était plus gaie et même plus pittoresque. 
Les arbres de la villa Pamjili Doria , formant le 
premier plan du paysage, se dessinaient sur le 
lointain avec une grâce admirable. C'est ici que 



LAC ALEA NO. 3c)3 

Pompée et Domitien passaient l'été, et quelques- 
uns des chênes verts de la villa Pam/ili ^ qui 
pourraient fort bien être d'origine impériale , me- 
suraient jusqu'à vingt pieds de circonférence. On 
rencontrait partout, dans les jardins de la villa 
Pamfili^ des ruines éparses. Un chemin délicieux, 
ombragé de magnifiques arbres, nous conduisit, 
le lendemain , à Castel Gandoljb. L'intérieur du 
palais n'a rien de remarquable , non plus que les 
jardins. Ceux du palais Barherini^ dans le voisi- 
nage , sont agréables et jouissent d'une fort belle 
vue; on y voit les restes d'une galerie, à moitié 
souterraine , qui avait autrefois un mille de lon- 
gueur, et 23 pieds de largeur. Elle est pourvue 
de fenêtres du côté de la vue , et , dans les cha- 
leurs de l'été, offre encore une promenade agréa- 
ble , dont la température est toujours modérée. 
Les murs ont douze pieds d'épaisseur, le pavé est 
en mosaïque, et la voûte est richement ornée. 

La descente , depuis le bord du vaste enfonce- 
ment, où brille le lac Albano, jusqu'à ses rives, 
est assez escarpée ; cependant les voyageurs , pour 
peu qu'ils aient du zèle, ne manquent pas d'aller 
voir un des plus remarquables monuments du 
génie et de la persévérance romaine , le célèbre 
Eniissario. C'est une galerie souterraine, de près 
de deux milles de longueur, formant la seuile is- 
sue par où puissent s'écouler les eaux du lac, qui, 
autrement, devraient s'élever quatre cents pieds 



394 LAC ALBANO. 

plus haut. L'entrée, qui a trois pieds cîe large, 
sur six pieds de hauteur, est voûtée et solidement 
construite de grandes pierres de taille. En aban- 
donnant au courant une chandelle allumée, sur 
un morceau de bois , on découvre la même con- 
struction aussi loin que la vue peut s'étendre. Cet 
aqueduc passe pour avoir été taillé dans le roc en 
moins d'une seule année : si cependant Ton con- 
sidère que deux ou trois hommes , tout au plus , 
pouvaient travailler ensemble dans un espace 
aussi étroit ( au marteau seulement , en l'absence 
de poudre à canon ) , qu'ils ne pouvaient travail- 
ler qu'à l'une des extrémités , puisque l'autre se 
trouvait sous l'eau , et que d'ailleurs ils n'avaient 
pas la boussole pour les diriger, de manière à faire 
rencontrer les deux galeries , on conclura aisé- 
ment que l'ouvrage a demandé un grand nombre 
d'années. On croit que cette construction sou- 
terraine date du siège de Veïes, environ 4oo ans 
avant notre ère, époque qui rentre un peu dans 
le domaine de la fable , puisqu'il n'y a pas d'his- 
toire contemporaine. Le beau , mais singulier 
paysage de cet entonnoir, se dessinait sur les 
nuages. Les bords du lac sont marécageux , mal- 
sains , et , dans quelques endroits, couverts de ro- 
seaux, qui ont vingt à trente pieds de hauteur, 
et servent d'asile aux serpents. L'on trouve là des 
grottes artificielles, creusées en partie dans la 
montagne, où il y a des passages secrets, menant 



F R ASC ATI. 395 

à des bains appelés ]Sjî?iphœ , et partout des ni- 
ches à statues. 

Les idées de luxe et de volupté des anciens Ro- 
mains étaient fort differentesdesn6tres.il leur fal- 
lait toujours des eaux jaillissantes dans des bassins 
de marbre , des sièges de marbre, un pavé de mar- 
bre ; choses qui peuvent plaire à l'imagination lors- 
qu'on les associe à l'idée d'un climat brûlant; mais 
celui d'Italie ne l'est qu'une partie de l'année, et 
même en été, tout ce marbre et toute cette eau 
donnent des frissons. Du lac Albano à Marino , on 
traverse un pays montueux, ombragé, et fort 
agréable. Près de ce dernier endroit, nous remar- 
quâmes un de ces énormes bassins de fontaine , 
si communs en Italie, et qui sont des sarcophages 
dont on a expulsé les morts. Celui-ci était le plus 
grand que nous eussions encore vu, et toutes les 
femmes du village trouvaient place à l'entour, la- 
vant ensemble leur linge dans ses abondantes 
eaux. Elles étaient vêtues de corsets rouges à lon- 
gue taille , et de jupons bleus très courts ; leurs 
têtes étaient couvertes d'une petite toque de toile 
blanche et pliée en carré. Le village de Marino 
est pittoresquement situé sur une saillie du ro- 
cher, sorte de jyo«cA'/?^we volcanique , disposé en 
lits horisontaux et empreint de la saveur des cen- 
dres mouillées. 

Fraseati est un assemblage de maisons de cam- 
pagne, qui ne semblent pas avoir plus de deux 



3c)6 LA RUFFINELLA. 

cents ans, et sont, par conséquent, modernes 
pour l'Italie, où l'on a cessé de construire depuis 
cette époque; on pourrait prendre leurs jardins 
pour la caricature de ceux que l'on voyait par- 
tout il y a trente ans, mais dont, au contraire, ils 
furent les modèles (pie l'on chercha à imiter sans 
pouvoir tout-à-fait atteindre leur mauvais goût. 
Le plus remarquable est celui de la villa Aldo- 
brandini^ magnifiquement situé et ombragé de 
beaux arbres. Des eaux abondantes descendaient 
le long d'une haute rampe d'escaliers en face du 
palais, et des tubes, cachés dans l'herbe, faisaient 
jaillir ces eaux sur les curieux. Pan jouait gauche- 
ment sur son chalumeau , et un autre demi-dieu 
l'accompagnait de sa trompette fêlée, tout cela 
par l'action de l'eau. Dans une grotte voisine, la 
lyre d'Apollon retentissait sur un mont Parnasse 
haut de dix pieds, tandis que des muses de plomb 
dansaient avec Pégase, du même métal. Si les ré- 
publicains de 1798 respectèrent tout ce plomb 
aristocratique, il faut l'attribuer sans doute à leur 
admiration pour l'usage ingénieux qu'on en avait 
su faire. Pour l'honneur du Dominicain, j'espère 
que les paysages portant son nom, que l'on voit 
ici, ne sont pas de lui. 

Plus haut, sur la montagne, est la RufJineUa, 
maison de campagne, récemment habitée par Lu- 
cien Buonaparte, et dont les jardins ont été re- 
nouvelés des anciens temps par ce prince mo-» 



TU s eu LU M. ,'^9-7 

derne. L'on croit qu elle occupe le site de la cé- 
lèbre villa de Cicéroii. Un demi-mille plus haut, 
se trouvent les ruines de Tusculum , où Lucien a 
déployé beaucoup de zèle à la recherche des an- 
tiquités; nous y vîmes un théâtre dont sept rangs 
de gradins demi-circulaires, larges de deux pieds, 
hauts de treize pouces, existent encore. Un autre 
théâtre en miniature s'élevait à coté comme un 
rejeton du grand, et, en dépit de toute symétrie, 
lui présentait un de ses angles. Les sièges ou gra- 
dins de celui-ci, larges de douze pouces et hauts 
de dix, semblaient avoir été faits pour des enfants 
ou des nains; car les genoux auraient touché le 
menton de spectateurs ordinaires, qui d'ailleurs 
auraient été obligés de s'asseoir sur les pieds les 
uns des autres. Près de ces théâtres, est une im- 
mense salle que l'on suppose avoir été destinée à 
des bains; le plafond était soutenu par plusieurs 
rangs de colonnes égyptiennes de forme conique. 
On a trouvé ici neuf statues de marbre et plu- 
sieurs inscriptions, ainsi qu'un Apollon en bronze. 
Un aqueduc souterrain, assez semblable au cé- 
lèbre Emissario du lac Albano, amenait l'eau de 
la distance de trois milles. Sans égard aux vi- 
cissitudes que le temps et la fortune ont amenées, 
l'eau continue à couler le long de ce canal et se 
perd au milieu des ruines, mais n'alimente plus 
les fontaines qui sont à sec. L'une de ces fontaines 
sur le bord de l'antique route, récemment dé- 



398 LUCILN BONAPARTE. 

blayée, porte une inscription qu'on dirait n'avoir 
été gravée que d'hier. Les murs de Tuscukim , 
bâtis d'énormes pierres de taille , avec une ma- 
gnificence et une solidité plus que romaines , se- 
raient bien plus anciennes que ceux de Rome , 
s'ils étaient les premiers qui défendirent la ville; 
mais comme cette malheureuse ville fut prise et 
reprise plusieurs fois par son ambitieuse rivale, 
ces murailles peuvent n'être que modernes com- 
parativement. - 

Le peuple de Tuscukim abandonna enfin son 
ancienne ville et jeta plus bas les fondements de 
Frascati , dont le nom dérive probablement des 
matériaux avec lesquels les premières demeures 
furent construites. Caton le censeur était né à 
Tusculum. 

Il y a trois mois que Lucien Bonaparte faillit 
être enlevé par des voleurs. Cette audacieuse en- 
treprise a été diversement rapportée. En voici les 
détails recueillis dans la maison même; ils aide- 
ront à former une idée de l'état du pays. Vers la 
fin d'octobre, peu de temps avant le retour de 
Lucien à la ville , un de ses hôtes ( monsignor 
Cunio) ayant été se promener dès le matin du 
côté des ruines de Tusculum , tomba entre les 
mains de six brigands, en embuscade, auxquels 
il eut la présence d'esprit de se donner pour un 
pauvre prêtre , qui était venu à la Rujfinella 
dire la messe et se promenait en attendant que 



LUCIEN BONAPARTE. 3c)C) 

la famille fût prête à l'entendre. Après l'avoir re- 
tenu captif pendant quelques heures, les brie^ands 
promirent de le relâcher à condition quil les 
conduirait vers une certaine porte et la leur fe- 
rait ouvrir. Aussitôt que l'on entendit la voix de 
monsignor, dont l'absence avait été remarquée, 
un domestique courut en effet lui ouvrir ; il fut 
saisi et monsignor s'échappa. Les brigands en- 
trant précipitamment poussent les domestiques 
dans un coin de la salle et demandent le prince; 
mais celui-ci, averti à temps, s'échappe seul par 
un escalier dérobé , laissant sa femme et ses en- 
fants , et court se cacher derrière un mur d'appui 
du jardin , sous le laurier qui l'ombrage , et qu'on 
nous a montré. Sur ces entrefaites, un peintre 
français, nommé Charton^ qui se trouvait aussi 
chez Lucien, arrive ignorant ce qui se passait, et 
réprimandant les intrus d'un ton d'autorité , il est 
pris pour le prince et arrêté. Mais, dans la lutte 
qui s'engage, l'artiste reçoit un coup de crosse au 
front qui l'étend sur le carreau sans connaissance, 
et on l'emporte dans cet état. De sa cachette , Lu- 
cien put le voir distinctement, car les voleurs pas- 
sèrent à côté de lui. Le malheureux peintre resta 
trois jours prisonnier entre leurs mains, avant de 
pouvoir les convaincre qu'il n'était point celui 
qu'ils cherchaient, et il n'y réussit à la fin qu'en 
faisant leur portrait. Enfin la somme de cinq cents 
piastres fut fixée pour sa rançon et payée par 



4oO LES BRIGANDS. 

Lucien; mais s'il avait été pris lui-même, la somme 
demandée pour le libérer eût probablement dé- 
passé ses moyens ; car on le dit ruiné. Les habi- 
tants de Frascati eurent une telle peur , que , 
pendant quelques jours , ils tinrent leurs portes 
fermées ; mais personne ne songea à poursuivre 
les brigands , quoiqu'ils fussent connus , et le 
gouvernement iui-mème ne prit , à ce qu'il sem- 
ble, aucune mesure qui ait été suivie d'un résul- 
tat. Les voleurs s'associent ordinairement avec les 
charbonniers de la montagne, dont ils prennent 
le costume , et les bergers leur servent d'espions. 

En nous en retournant à Rome , par une route 
peu fréquentée, nous observâmes, attaché à un 
poteau, le bras d'un assassin, qui, deux ans au- 
paravant, avait commis un meurtre dans le lieu 
même. Plus loin , c'étaient les quatre membres 
d'un autre assassin, lesquels, nous dit notre voi- 
turier, avaient appartenu à \\n fort galant homme ^ 
qui n'avait jamais fait de mal aux pauvres , et 
même s'était une fois montré très généreux à son 
égard. 

Les co/îtoû?//Zi( paysans ) que nous rencontrions , 
étaient vêtus de peaux de mouton , avec des trous 
pour les bras et la tête : en été ils tournent la 
laine en dehors , et quand il fait froid en dedans. 
Au lieu de bas et de souliers, ils s'enveloppent 
les jambes de guenilles , attachées avec des cor- 
des , et les pieds d'un morceau de peau , en forme 



L.l PAUVRETÉ. 4oi 

de chausson. La tête entière paraît ensevelie sous 
un énorme feutre brun de forme conique. Les 
femmes portent ici , sur la poitrine , comme à 
Bologne, des corps de baleine, très roides, de 
dimensions exorbitantes, et formant en bas une 
pointe très saillante. Le jupon court et souvent 
déchiré laisse voir des jambes nues , couleur de 
tuiles , et des pieds enveloppés d'une sorte de 
chausson de peau , comme les hommes. Une grande 
broche d'argent retient les tresses de la chevelure, 
et la tète est couverte du morceau de toile , plié 
en carré, déjà décrit. Telle est la pauvreté des 
gens de la campagne , que j'en ai vu ramasser , 
dans les rues de Rome, des trognons de chou , les 
peler avec leur couteau , en couper des tranches 
et les manger crues. Un certain fluide aériforme 
de saleté les enveloppe et forme une atmosphère 
malsaine qui devient sensible à leur approche. 

Parmi les objets de curiosité que le cicérone 
impose à son voyageur, il en est qui offrent trop 
peu d'intérêt à la lecture pour les faire passer du 
journal dans le livre de ce voyageur s'il a la témé- 
rité d'en faire un. Feuilletant mon journal, je crois 
cependant pouvoir en extraire deux ou trois de 
ces articles que j'avais d'abord réformés. L'église 
de Saiito Stefano in rotondo est un singulier édi- 
fice, circulaire comme le nom l'indique, et divisé 
intérieurement par un péristyle concentrique 
de belle scolonnes. Cet intérieur est ua peu plus 
I. ^6 



4o2 LES ALLEMANDS. 

grand que le Panthéon (i33 pieds de diamètre au 
lieu de iSa) et certainement plus beau ; mais il lui 
manque le magnifique portique extérieur de ce 
célèbre monument. On ne sait pas exactement s'il 
est lui-même des premiers âges de l'église ou plus 
ancien. Les murs sont chargés de peintures repré- 
sentant des martyres, dans lesquel l'artiste fait 
preuve d'une révoltante fertilité d'imagination. Il 
n'y a sorte de tourments ridicules aussi bien qu'a- 
troces auxquels il n'ait eu recours, depuis celui d'é- 
corclier avec un mauvais rasoir le menton d'un 
malheureux saint, que l'on tientpar le nez avec des 
pincettes, jusqu'à celui de le brûler à petit feu, 
de l'écraser par degrés sous un pesant rouleau, de 
lui couper les doigts pièce à pièce. Pendant que 
nous contemplions cet édifice, quatre voyageurs 
allemands, habillés à la mode de Charles-Quint, 
entrèrent avec un homme en soutane , qui leur 
servait de cicérone. L'un d'eux se faisait remar- 
quer, entre ses compagnons, par un certain air 
de rudesse et de hauteur sans dignité. C'était,nous 
dit-on, le prince héréditaire de B... Les Allemands 
affichent à présent une disposition anti-française, 
ils évitent tout qui est français; soit, je les ap- 
prouve, et je pense , pour ma part, qu'ils auraient 
dû commencer plus tôt. Le grand Frédéric eût 

été beaucoup plus grand, sans sa manie étrangère, 
mais il ne faut pas outrer. Ne voient-ils pas, ces 
Allemandsjt?oz^/-/7>e , que leur affectation drama- 



VILLA BORGHESE. 4o3 

tique est beaucoup plus réellement française que 
la coupe d'un habit ne saurait l'être , et qu'ils re- 
tiennent tout l'esprit de ce dont ils évitent la 
forme. Rien n'est moins original que de chercher 
à le paraître. 

Plusieurs maisons de campagne des environs 
de Rome, bien qu'occupant des sites plus élevés 
que les sept montagnes, sontdevenues malsaines, 
par les eaux qui y avaient été amenées pour ali- 
menter de ridicules jets d'eau et des cascades. Elles 
se perdent maintenant dans les jardins, où elles 
deviennent stagnantes ; la villa Borghese et la villa 
Pamfili en offrent des exemples. La première est 
située tout près de la porte del Popolo^et quoique 
élevée au-dessus du niveau du mauvais air, elle 
n'en est pas moins exposée à la fièvre tierce. Les 
plantations, qui couvrent environ six cents ar- 
pents de terrain, sont d'une assez belle venue • 
on y voit principalement le chêne vert, le pin de 
Rome, à tête en parasol, dont la teinte obscure 
est, au printemps, relevée de touffes du vert le 
plus tendre; cet arbre, en lui-même peu pittores- 
que, le devient par ses dimensions; ce qui est très 
grand, comme ce qui est très petit, frappe par 
cela seul l'imagination , indépendamment de la 
forme, et l'imagination excitée prête un cbaj-me 
indéfinissable à la laideur, à ce qui manque de 
grâce, et à ce qui manque de régularité. L'on 
trouve, dans ce jardin Borghese , des arbres taillés 



4o4 VILLA PAMFILI. 

au ciseau, des allées tirées au cordeau, et un tem- 
ple au dieu de la santé. Au milieu d'eaux stagnan- 
tes amenées à grands frais, il y a centans, et traî- 
nantavec elles la fièvre, tous les étés. Cependant, 
ilya assez d'objets naturels et de bon goût pour 
faire oublier les autres, et à tout prendre, c'est 
un fort beau jardin. 

Il y avait ici , autrefois, une belle collection de 
marbres antiques trouvés principalement à Gabii, 
mais les plus précieux furent envoyés à Paris, par 
le prince lui-même, et n'étant pas \q fruit de la 
"victoire, ils y sont restés. 

Tout près de la villa Borghese , on observe le 
muro torto ; c'est un mur de terrasse, bâti en bri- 
que de forme réticulaire , et par conséquent fort 
ancien , qui penclie dans le baut , et s'arrondit 
comme une portion de voûte , quoiqu'originaire- 
ment vertical. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est 
qu'il penchait, comme il le fait à présent, du 
temps de Bélisaire. 

La villa Panifili n'est pas aux portes de Rome ? 
comme la villa Borghese^ mais à quelques milles 
de distance et dans une direction contraire, c'est- 
à-dire du côté de la mer; l'étendue en est plus 
considérable, les arbres y sont plus grands, sur- 
tout les pins, qui balancent leurs belles tètes ombel- 
lifères,à cent pieds de hauteur; la situation aussi 
est plus élevée , et pourtant ce lieu est plus malsâffi 
encore que la villa Borghese , précisément parce 



VILLA PAMFILL ^oS 

qu'il y a plus d'eau stagnante. Les magnifiques eaux 
de la fontaine du mont Janicule, à Rome, {Vaqua 
Pauliiia) sont amenées par le même aqueduc qui 
alimente les marécages de la villa Pamfili, et ce- 
pendant le Janicule est très sain; mais c'est que 
les eaux de la fontaine coulent et ne s'arrêtent 
pas. Leur source est située près du lac Bracciano^ 
et l'aqueduc qui les amène a trente-six milles de 
longueur. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



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