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Full text of "Voyage en Russie"

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U n i ve rs ity of Ottawa 



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VOYAGE 

EN RUSSIE 

PREMIERE PARTIE 

L'HIVER EN RUSSIE 



BERLIN 



A peine sommes-nous partis et nous voilà bien loin de 
la France. Nous ne dirons rien des espaces iilermédiaires 
franchis au vol de l'Hippogriffe nocturne. 

Admettez que nous sommes à Deutz, de l'autre côté du 
Rhin, au- bout du pont de bateaux, regardant se profiler 
sur les splendeurs du soir cette silhouette de Cologne que 
les boîtes de Jean-Marie Farina ont rendue familière à tout 
le monde. La cloche du chemin de fer rhénan sunno, 
on monte en wagon et la vapeur emporte le tram au 
galop. 

Demain, à six heures, nous serons à Berlin; hier nous 
étions encore à Paris, au moment où les rues s'iUuininent. 



2 VOYAGE EN RUSSIE. 

Cela ne surprend personne que nous en ce merveilleux 

dix-neuvième siècle. 

Le convoi file à travers de grandes plaines bien ciilli- 
vées que dore le soleil couchant ; bientôt la nuit vient, et 
avec elle le sommeil. Aux stations, assez éloignées les unes 
des autres, des voix allemandes crient des noms allemands 
que l'accent nous déguise et nous empêche de trouver sur 
le livret; des gares magnifiques, d'un développement mo- 
numental, s'ébauchent dans l'ombre aux lueurs du gaz et 
disparaissent. 

iNous avons dépassé Hanovre, Minden ; le train roule 
toujours et l'aurore se lève. 

À tiroite et à gauche s'étendaient des plaines tourbeuses 
sur lesquelles les vapeurs du matin produisaient les plus 
singuliers efl'els de mirage. 11 nous semblait traverser sur 
une chaussée un lac immense dont l'eau venait mourir en 
plis transparents aux bords du remblai. Çà et là quelque 
boui|uet d'arbres, quelque ( haumière émergeaient comme 
des lies, et complétaient l'illusion ; car c'en était une. Une 
nappe de brume bleuâtre flottant à quelques pieds de terre 
et frisée en dessus par les premiers rayons de soleil, oc- 
casionnait cette fantasmagorie aquatique semblable à la 
Fata morgana de Sicile. Notre géographie dépaysée pro- 
tesiait en vain contre cette mer intéiieuie que nulle car;e 
ne signale en Prusse. Nos yeux ne voulaient pas con\enir 
qu'ils se trompaient, et plus tard, quand le joui- plus 
haut monté eut tari ces eaux imaginaires, il fallut la pré- 
sence d'une barque pour leur faire admettre la réalité 
d'un cours d'eau. 

Tout à coup, sur la gauche de la roule, se massèrent 
les arbres d'un grand parc ; des Tritons et des Néréides 
apparurent pataugeant dans un bassin; un dôme s'arron- 
dit sur un cercle de colonnes au-dessus de vastes bâti- 
ments : c'était Postdam. 

La rapidité du train nous permit cependant de voir 
un couple niatinalement sentimental, qui suivait une 
allée déserte du jardin. L'amant avait la facilité de 
coniuMcr sa iiiailresse à l'aurore, et sans doute il 



BERLIN. 3 

lui récitait tous les sonnets faits sur « la belle mati- 
neuse. » 

Bientôt après nous étions à Berlin, et un fiacre local 
nous descendait à l'hôtel de Russie. 

Un des plus vifs plaisirs du voyageur, c'est cette pre- 
mière course à travers une ville inconnue pour lui, qui 
détruit ou qui réalise l'imagination qu'il s'en était faite. 
Les différences de formes, les particularités caractéris- 
tiques, les idiotisines de l'architecture saisissent l'œil 
vierge encore de toute habitude et dont jamais la perception 
n'est plus nette. 

Notre idée sur Berlin était tirée en grande partie des 
contes fantastiques d'Hoffmann. Malgré nous, un Berlin 
étrange et bizarre, peuplé de conseillers auliques, 
d'hommes au sable^ de Kieisler, d'archivistes Lindurst, 
d'étudiants Anselme, s'était bâti au fond de notre cervelle 
dans un brouillard de tabac ; et nous aviims devant nous 
une ville régulière, d'aspect grandiose, aux rues larges, 
aux vastes promenades, aux édifices pompeux, de style 
demi-anglais, demi allem nd, marqué au sceau de la mo- 
dernité la plus récente. 

En passant, nous jetions l'œil au fond de ces caves aux 
marches si polies, si glissantes, si bien savonnées qu'on y 
tombe comme dans un trou de formicaleo, poui' voir si 
nous n'y découvririons pas Hoffmann lui-même, ayant pour 
siège un tonneau, les pieds croisés sur le fourneau de sa 
pipe gigantesque, au milieu d'un gribouillis chimérique, 
ainsi que le représente la vignette de ces Contes traduits 
par Lœwe-Weymar ; et, en vérité, il n'existait rien de sem 
blable dans ces boutiques souterraines que les proprié 
taires couniiençaient à ouvrir. Les chats, d'apparence bé- 
nigne, ne roulaient pas des prunelles phosphoriques com me 
le chat Murr, et semblaient incapables d'écrire leurs mé- 
moires ou de déchiffrer avec leurs griffes unepartilion de 
Richard Wagner. 

Rien n'est moins fantastique que Berlin et il a fallu toute 
la délirante poésie du conteur pour loger des fantômes 
dans une ville si claiie, si droite, si correcte, où les cliau- 



4 VOYAGE EN RUSSIE. 

ves-souris de l'hallucination ne trouveraient pas un angie 

obscur pour s'accrocher de l'ongle. 

Ces belles maisons monumentales, qu'on prendrait vo- 
lontiers pour des palais, ù voir leurs colonnes, leurs fron- 
tons, leurs arcliitraves, sont bâlies en briques pour la 
plupart, car la pierre parait rare à Berlin ; mais en bri- 
ques recouvertes de ciment ou de plâtre badigeonné, de 
manière à simuler la pierre de taille ; des joints trom- 
peurs indiquent des assises fictives, et l'illusion serait 
complète si, par places, les gelées de l'hiver, détachant le 
crépi, ne faisaient apparaître le ton rouge de l'argile 
cuite. La nécessité de peindre entièrement les façades 
pour masquer la nature des matériaux leur donne l'aspect 
de grands décors d'architecture vus eu plein jour. Les 
partit^s saillantes, moulures, corniches, entablements, 
consoles, sont en bois, en !onte ou en tôle, à laquelle on 
a donné la forme convenable ; quand on n'y regarde pas 
de trop prés, l'effet est satisfaisant. 11 ne manque à toute 
celte splendeur que la sincérité. 

Les palais qui bordent le Regent's Park à Londres, offrent 
alIs^i ces portiques et ces colonnes à noyaux de brique, à 
cannelures de plâtre, qu'une couche de peinture à 1 huile 
essaye de faire prendre pour de la pierre ou du marbre. 
Pourquoi ne pas bâtir fianchement en brique, dont les 
tons chauds et la pose ingénieusement contrariée fournis- 
sent tant de ressources? Nous avons vu en ce genre, à Ber- 
lin même, des maisons charmantes et ayant pour l'œil l'a- 
vantage d'être vraies. Une matière feinte inspire toujours 
quelque inquiétude. 

L'hôtel de Russie est très-bien situé, et nous allons 
prendre le point de vue qu'on découvre de son perron. 
Il donnera une idée assez juste du caractère général de 
Berlin. 

Le premier plan est un quai bordant la Sprée. — Quel- 
ques bateaux aux mâts élancés dorment sur son eau brune. 
— Des barques sur un canal ou un lleuve, dans l'intérieur 
d'une ville, sont toujours d'un effet charmant. 

Sur l'autre quai se déploie une ligne de maisons dont 



liERLlN. 5 

quelques-unes, anciennes, ont gardé leur cachet ; le pa- 
lais du roi occupe l'angle. Une coupole posant sur une 
tour octogone découpe au-dessus des toits son contour 
monumental, les pans coupés donnent de la grâce aux 
rondeurs de la calotte. 

Un pont traverse la rivière et rappelle le pont Saint-Ange 
à Rome, parles groupes de m;irbre blanc qui le décorent. 
Ces groupes, au nombre d.' huit, si notre nièmuire no nous 
trompe, se composent chacun de deux figures, l'une allé- 
gorique, ailée, représentant la patrie ou la gloire, Tautre 
réelle, représentant un jeune homme guidé à travers plu- 
sieurs épreuves au triompiie ou à l'iniLaorlalilé. Ces 
groupes, d'uu goût tout à fait classique, dans le style de 
Bridan ou de Carlellier, ne manquent pas de mérite et 
présentent des parties de nu bien étudiéeb •: leurs socles 
sont ornés de médaillons où l'aigle de Prusse .'aji:'- -.a heu- 
reusement, demi-réel, demi-héraldique ; ils forment une 
décoration un peu trop riche, à notre avis, pour la sim- 
plicité du pont, dont le milieu s'ouvre pour livrer passag.' 
aux barques. 

Plus loin, à travers les arbres d'une promenade ou jar- 
din public, appâtait le vieux musée, grand édifice de style 
grec avec colonnes d'ordre dorique se détachant sur un 
fond de peintures. Aux angles du comble se profilent sur 
le ciel des chevaux de bronze retenus par des écuyers. 

En arrière, lorsque l'on prend la vue en flanc, l'on aper- 
çoit le fronton triangulaire du nouveau musée. 

Une église calquée sur le panthéon d'Agri|ipa remplit 
l'espace sur la droite ; tout cela fait une perspective assez 
grandiose etdigne d'une capitale. 

Quand on passe le pont on découvre la façade noire du 
château précédé d'une terrasse à balustres ; les sculptures 
de la porte principale sont dans ce vieux goût ic.coco al- 
lemand exagéré, touffu, luxuriant, biz irre, qui contourne 
l'ornement comme un lambrequin de blason, et que nous 
avions déjà admiré au palais de Dresde; cette espèce de 
i^auvageiie dans la manière a du charme et amuse des 
yeux rassasiés de chefs-d'œuvre comme les nôtres. II y a 



VOYAGE EN RUSSIE. 

Jà invention, caprice, originalité, et dussions-nous passer 
pour homme de mauvais goût, nous préférons celte exu- 
bérance à la froideur du style grec, pastiché avec plus d'é- 
rudition que de bonheur, des monuments modernes. ■ 

De cha [ue côté de la porte pialfent de grands chevaux 
d'airain dans le goût de ceux de Monte Cavallo, tenus en 
bride par des écu\ ers tout nus. 

^ous avons visité les appartements du château, qui sont 
beau\ et riches, mais n'offrent rien d'mtéressant pour 
l'artiste que leurs anciens plafonds fouillés, tarabiscotés, 
pleins d'amours, de chicorées et de rocùUes du goût h 
plus curieux. Il y a dans la salle de concert une tribune 
de musiciens d'une sculpture folle, tout argentée et d'un 
effet charmant. On n'emploie pas assez l'argent pour la dé- 
coration, il repose de l'or classique et se prête à d'autres 
combinaisons de couleurs. La chapelle dont le dôme fait 
saillie sur l'élévation du palais, doit plaire aux protes- 
tants. Elle est claire, bien distribuée, con''ortable, ration- 
nelleii;ent décorée ; mais sur qui a visité les églises catho- 
liques d'Espayne, d'Italie, de France et de Bel;:ique, elle 
ne saurait produire une grande impression : une chose 
nous a surpris, c'est d"y voir Mélanchthon et Ihéodore de 
Bèze peints sur fond d'or ; rien de plus naturel cepen- 
dant. 

Traversons la place et faisons un tour au musée. Admi- 
rons en passant une immense vasque de porphyre posée 
sur des dés de même matière, devant l'escalier qui con- 
duit au portique peint par diverses mains, sous la direc- 
tion du célébie Pierre de Cornélius. 

Ces pL'intures forment une large frise dont chaque bout 
se reploie sur la paroi latérale du porliiiue, et qui s'inter- 
rompt au milieu pour donner accès dans le musée. 

La partie gauche développe tout un poëme de cosmo- 
gonie mytho'ogique, traité avec cette philosophie et cette 
science que les Allemands apportent à ces sortes de com- 
positions. La partie droite, purement anlliropologique, 
représente la naissance, le développement et l'évoluiiou 
de l'humanilé. 



BERLIN. 7 

Si nous décrivions d'une manière détaillée ces deux im- 
menses fiesques, vous seriez assurément charmé de l'in- 
vention ingénieu-e, du savoir profond, de la critique sa- 
gace de l'artiste ; cela ferait un morceau digne de la 
symbolique de Creuzer. Les mystères des vieilles origines 
y sont pénétrés et la science y dit son dernier mot. Si en- 
core nous vous Its faisions voir dans ces belles gravures 
allemandes, aux traits relevés d'ombres légères, d'un bu- 
rin net et précis comme celui d'Albert Durer et d'une pâ- 
leur harmonieuse à l'œil, vous admireriez l'ordonnance 
de la composition équilibrée avec tant d'art, les groupes 
reliés heureusement les un> aux autres, les épisodes ingé- 
nieux, le choix raisonné des attributs, la signifiaiice de 
chaque chose ; vous p urriez m "me y trouver de la gran- 
deur de style, une tournure magisti aie, de beaux jets de 
diaperie, des attitudes fières, des types, caractérisés, des 
audaces de muscles à la Miche'-Ange, et une certaine sau- 
vagerie germanique de haute saveur. Vous seriez frappé de 
celle habitude des grandes choses, de cette vaste concep- 
tion, de cette conduite de l'idée qui manque en général à 
nos peintres français, et vous seriez, sur Cornélius, pres- 
que de l'avis des Allemands ; mais devant l'œuvre même 
l'impression est toute diflerente. 

Nous le savons, la fresque, même pratiquée par les 
maîtres iialiens, si habiles pourtant dans la technique de 
leur art, n'a pas les séductions de l'huile. Les yeux ont 
besoin de s'habituer à ces toiis brusques et mais pour en 
démêler les beautés. B.en des gens qui ne le disent pas, 
car rien n'est plus rare que d'avoir le courage de son sen- 
timent ou de son opinion, trouvent affreuses les fresques 
du Vatican et de la Sixtine; les grands noms de Michel- 
Ange et de Raphaël leur imposent seuls silence, et ils 
murmurent quelques vagues formules d'enthousiasme 
pour aller s'extasier sincèrement, cetle fois, devant quel- 
que Madeleine du Guide ou quelque Vierge de Carlo Dolci. 
Nous faisons donc la part très-large au désagrément d'as- 
pect que comporic la fresque, mais ici l'exécution est 
vraiment par trop rebulanle • si l'esprit est satisfait, l'œH 



8 VOYAGE EN RUSSIE, 

souffre. La peinture, art tout plastique, ne peut rendre 
son idéal que par des formes et des couleurs. Ce n'est pas 
assez de penser, il faut foire. L'intention la plus belle a 
besoin d'être traduite par un pinceau habile, et si, dans 
de ^^randes machines de cette sorte, nous admettons volon- 
tiers la simplification de détail, l'absence de trompe-l'œil, 
une couleur neutre, abstraite et pour ainsi dire historique, 
nous voudrions qu'on nous épargnât les tons durs, aigres, 
criards, les discordances déchirantes, les maladresses, 
les disgrâces et les lourdeur^ de touche. Quelque respect 
qu'on doive à l'idée, la première qualité de la. peinture 
c'est d'être de la peinture et vraiment une telle exécution 
matérielle est un voile entre le spcctaîeur et la concep- 
tion de l'artiste. 

Le seu'l représentant en France de cet art philosophique, 
e'est Chtnavard, l'aute ir des cartons destinés à décorer 
le Panthéon; gigantesque travail que la reslitutiou de l'é- 
glise au culte a ren lu inutile, et auquel on devrait bien 
trouver une place, car l'étude de ces belles compositions 
serait profitable à nos peintres, qui ont le défaut inveise 
des Allemands et ne pèchent pas en général par excès d'i- 
dées. Mais ClienavarJ, en homme prudent, ne quitte ja- 
mais le fusain pour la brosse. Il écrit ses pensées et ne les 
peint pas. Toutefois, si un jour on voulait les exécuter sur 
les parois d'un édifice quidconque, on ne manquerait pas, 
pour les colorier d'une manière convenable, de praticiens 
experts. 

Nous n'allons pas faire ici l'inventaire du musée de Ber- 
lin, qui est riche en tableaux et en statues , cela dépasse- 
rail les bornes d'un article. Oif y rencontre, plus ou moins 
bien représentés, tous les grands maitres, honneur des 
galeries royales. Mais ce qu'il y a de plus lemarquable, 
c'est la collection très-nombreuse et très-complète des 
peintres primitifs de tous les pays et de toutes les écoles, 
depuis les byzantins jusiju'aux artistes qui ont précédé la 
Renaissance; la vieille éctde allemande, si incomme en 
France et si curieuse à tant d'égards, peut être étudiée lu 
mieux que partout ailleurs. 



BLRLIN". 9 

Une rolonde renferme les tapisseries d'après les dessins 
de Raphaël, dont les cartons sont en Angleterre, à Hamp- 
ton-Coiirl. 

L'escalier du nouveau musée est décoré par les remar- 
quables fresques de Kaulbach, que la gravure et l'Exposi- 
tion universelle ont fait connaître en France. On se rap- 
pelle le carton de la Dispersion des races, et tout le monde 
est allé voir, à la vitrine de Goupil, cette poétique De/ai7e 
des Huns, où la lutte commencée entre les corps se pour- 
suit entre les âmes au-dessus du champ de bataille couvert 
de cadavres. La Destruction de Jérusalem est bien compo- 
sée, quoique d'une façon trop théâtrale. Cela fait tableau 
comme une fin de cinquième acte et plus qu'il ne convient 
au sérieux de la fresque. Homère esi le personnage central 
du panneau qui résume la civilisation hellénique; cette 
composition nous semble la moins heureuse de toutes. 
D'autres lableaux inachevés encore représentent les épo- 
ques climatériques de l'humanité. Le dernier sera presque 
contemporain, car lorsqu'un Allemand se met à peindre, 
Ihistoire universelle y passe; il n'en fallait pas tant aux 
grands maîtres italiens pour faire des chefs-d'œuvre. Mais 
chaque civilisation a ses tendances, et celle peinture en- 
cyclopédique est un des caractères du temps. On dirait 
qu'avant de s'élancer à de nouveaux deslins, le monde 
sent le besoin de faire la synthèse de son passé. 

Ces compositions sont séparées par des arabesques, des 
emblèmes, des figures allégoriques se rapportant au sujet, 
et surmontées d'une frise en grisaille pleine de motifs in- 
génieux et charmants. 

Kaulbach cherche le coloris, et s'il ne le trouve pas tou- 
jours, il évite au moins les dissonances trop désagréables; 
il abuse des reflets, des transparences, des rehauts lumi- 
neux, des touches papillotantes, et sa fresque ressemble 
parfois aux peintures de Hayez ou de Théophile Frago- 
nard. 11 fait un fricot de tons là où suflirait une large 
teinte locale ; il troue, par des vigueurs inopportunes, la 
muraille qu'il devrait seulement recouvrir; car la fresque 
est une sorte de tapisserie, et il ne faut pas qu'elle dé- 



10 V3YAGE EN RUSSIE, 

range les lignes architecturales par des profondeurs de 
perspective. Somme toute, Kaulbach se préoccupe plus de 
l'exécution que les purs penseurs, et sa peinture, quoique 
humanitaire, est encore une peinture huma-ne. 

Cet escalier, d'un développement colossal, est orné de 
moulages pris sur les plus belles statues antiques. Dans 
les parois s'emlavent les métopes du Parthénon, les frises 
du temple de Thésée, et sur l'un des pnliers s'élève le Pan- 
drosion avec ses cariatides d'une beauté si forte et si tran- 
quille. Tout cela est d'un eft'et assez grandiose. 

Et les habitants, allez-vous dire? Vous ne nous avez 
encore parlé que de maisons, de tableaux et de statues; 
Berlin n'est pas une ville déserte. Non, sans doute, mais 
nous ne sommes rtsté qu'un jour à Berlin, et nous n'avons 
pu y faire, surtout ne sachant pas l'allemind, des éludes 
ethnographiques bien profondes. Il n'existe plus aujour- 
d'hui de différence visible d'un peuple à l'autre. Tous ont 
adopté l'uniforme domino de la civilisation ; nulle couleur 
particulière, nulle coupe spéciale du vêtement ne vous 
avertit que vous êtes ailleurs. Les Berlinois et les Berli- 
noises rencontrés dans la rue ou à la promenade échap- 
pent à la description, et les flâneurs des Tilleuls ressem- 
blent exactement aux flâneurs du boulevard des Itiliens. 

Cette promenade, bordée d'hôtels magnifiques, est 
plantée, comme son nom l'indique, de tilleuls, arbres 
« dont la feuille a la forme d'un cœur, » selon l'observa- 
tion de Henri Heine, pai ticularité qui lui vaut la faveur 
des amants et la spécialité des rendez-vous. 

A sou entrée s'élève celte statue équestre de Frédéric le 
Grand, dont le modèle réduit figurait à l'Exposition uni- 
verselle. 

Comme les Champs-Elysées de Paris, la promemde 
aboutit à un arc de triomphe que surmonte un cbnr attelé 
d'un quadrige de bronze. Quand on a dépassé l'arc de 
triomphe, l'on débouche dans un parc qui répondrait asseî 
à notre bois de Boulogne. 

Sur la lisière de ce parc ombragé de grands arbres qui 
ont l'intensité de verdure des végétations du nord, et ra 



BERLIN. i\ 

fraîchi par les méandres d'une rivière, s'ouvrent des jar- 
dins encombrés de fleurs, au fond desquels on aperçoit 
des maisons de plaisance et des habitations d'été. Ce ne 
sont ni des chalets, ni des cottages, ni des villas, mais des 
maisons pompéiennes avec leur portique tétrastyle et 
leurs panneaux de rouge antique. Le goût grec est en 
grand honneur à Berlin. En revanche, on semble y mé- 
priser fort le style Renaissance si à la mode à Paris, car 
nous n'avons vu aucune consiruction de ce genre. 

La nuit venait, et après avoir visité à la hâte un jardin 
zoologique dont les animaux étaient couchés, à l'exception 
d'une douzame d'aras et de kakatoès qui piaillaient sur 
leurs perchoirs en se dandidant et tn redressant leur crête, 
nous revînmes à l'hôtel pour boucler notre malle et nous 
rendre au chemin de fer de Hambourg, qui partait à dix 
heures, ce qui nous empêcha, comme nous en avions le 
projet, d'aller à l'Opéra entendre les Deux Journées de 
Chérubini, et voir danser la Sevillana par mademoiselle 
Louise Taglioni. 

Quoi ! un seul jour à Berlin! — En voyage, il n'y a que 
deux manières, l'épreuve instantanée ou la longue étude. 
Le temps nous fait défaut. Daignez donc vous contenter 
de cette simple et rapide impression. 



H 



HAMBOURG 



Décrire un trajet de nuit en chemin de fer est une chose 
difficile; on va comme une flèche qui traverserait un 
nuage en sifflant; il n'y a pas de manière de voyager plus 
ahstraite. L'on franchit des provinces, des royaumes sans 
en avoir la conscience. De temps en temps, à travers le 
carreau du wagon, apparaissait la comète qui semblait se 
précipiter vers la terre ta tête en bas et la chevelure re- 
iDroussée; une soudaine lueur de gaz éblouissait nos yeux 
ensablés des poudres d'or du sommeil, un reflet de lune 
bleu donnait des aspects féeriques à des paysages sans 
doute assez pauvres le jour. Consciencieusement, nous ne 
pouvons rien dire de plus, et cela ne vous amuserait guère 
si nous transcrivions d'après le livret le nom des localités 
devant lesquelles passait le train qui nous emporlait de 
Berlin à Hambourg. 

Il est sept heures du matin, et nous voilà arrivé dans 
cette bonne ville hanséatique de Hambourg; la ville n'est 
pas encore éveillée, ou du moins se frotte les yeux en éti- 
rant les bras, — En attendant qu'on nous prépare à dé- 
jeuner, nous nous lançons au hasard, selon notre habi- 
tude, sans guide ni cicérone, au pourchas de l'inconnu. 

L'hôtel de l'Europe où nous sommes descendu est situé 
sur le quai de l'Alsler, mu bassin grand au moins comme 



UAJIBOL'RG. 13 

le lac d'Enghien, et, comme lui, peuplé de cygnes familiers. 

Sur trois (aces, le bassin de l'Alsler est bordé d'hôtels 
et de maisons magnifiques, dans le goût moderne. Un bar- 
rage planté d'arbres, el que domine la silhouette d'un 
moulin d'épuisement, forme la quatrième face ; au delà 
s'étend une vaste lagune. 

Du quai le plus fréquenté, un café, peint en vert etbâli 
sur pilotis, s'avance dans l'eau comme ce café de la Corne 
d'or, à Consiantinople, où nous avons fumé tant de chi- 
boucks en regardant voler les oiseaux de mer. 

A l'aspect de ce quai, de ce bats n, de ces maisons, nous 
éprouvons une sensation indéfinissable. 11 nous semble les 
connaître déjà. Un souvenir confus s'ébauche au fond de 
notre uiémoire ; serions-nous venu à Hambourg sans le 
savoir? Assurément, tous ces objets ne sont pas nouveaux 
pour nous, et cependant nous les voyons pour la première 
fois. Avons-nous gardé l'empreinte de quelque tableau, de 
quelque photographie? Nullement. 

Pendant que nous cherchions la raison philosophique 
de cette réminiscence de l'inconnu, l'idée de Henri Heine 
se présenta subitement à nous, et nous comprimes. Sou- 
vent le grand puëte nous avtiil pailé de Hambourg avec 
ces mots plastiques dont il possédait le secret et qui équi- 
valent à la réalité. Dans ses Reisebilder, il décrit le café, 
le bassin et les cygnes, et aussi les bourgeois de Hambourg 
se promenant sur la chaussée; Dieu sait les portraits qu'il 
en fait! Il y revient dans son poème de Germania, et tout 
cela est si vivant, si en relief, si évoqué, que la perception 
directe ne vous apprend rien de plus. 

Nous finies le tour du bassin, gracieusement accompa- 
gné par un cygne d'une blancheur de neige, beau à faire 
croire que Jupiter avait le des ein de séduir.' une Léda 
hambourgeoise, et, pour mieux se déguiser, faisait sem- 
blant de happer les miettes de pain du voyageur. 

Au bout du bassin, vers la droite, se trouve wne sorte 
de jardin ou promenade publique dominé par un monti- 
cule factice comme le labyrinthe du jardin des Plantes. Le 
jardin visité, nous retournâmes sur nos pas. 

i 



14 VOYAGE EN RUSSIE. 

Dans toute ville il y a le beau quartier, le quartier neuf, 
le quartier liche, le quartier fashionable, dont les habi- 
tants sont fiers et où les domestiques de place vous pro- 
mènent avec orgueil. Les rues sont larges, tirées au cor- 
deau, se coupant à angles droits ; des trottoirs de granit, 
de briques ou de bitume bordent la chaussée ; partout se 
dressent des candélabres de gaz. Les maisons ont l'air 
d'hôtels ou de palais; leur architecture classiquement 
moderne, leur badigeon irréprochable, leurs portes ver- 
nies à cuivres étincelants remplissent de joie l'édilité et 
les amateurs du progrès. Cela est propre, correct, sain, 
plein d'air et de lumière, et rappelle Paris ou Londres. — 
Voilà la Bourse! elle est superbe! aussi belle que celle de 
Paris! nous le voulons bien, et de plus on y fume; c'est 
un avantage. Plus loin, c'est le Palais de Justice, la Ban- 
que, elc , etc., construits dans ce style que vous connaissez 
et qu'adorent les fhilislins de tous pays. Mais ce n'est pas 
là ce que cherche l'artiste. Sans douie cet hôtel a dû coû- 
ter cher, il réunit tout le luxe et le confortable possibles. 
On sent que le mollusque d'un pareil coquillage est un 
millionnaire ; mais permettez-nous d'aimer mieux la vieille 
maison aux étages qni surplombent, au toit de tuiles dé- 
sordonnées, aux petits détails caractéristiques révélant 
l'exislence des générations antérieures. Il faut, pour être 
intéressante, qu'une ville ait l'air d'avoir vécu, et que 
l'homme, en quelque sorte, lui ait donné une àme. Ce qui 
rend si froides et si ennuyeuses ces rues magnifiques bâ- 
ties d'hier, c'est qu'elles ne sont pas encore imprégnées 
de vitalité humaine. 

Quittant le quartier neuf, nous nous enfonçâmes peu à 
p.u dans le dédale des vieilles rues, et nous eûmes bientôt 
devant nous un Hambourg pittoresque, caractéristique, 
une vraie ville ancienne avec son cachet moyen âge à 
charmer Bonington, l>abey et William Wyld. 

Nous marchions au petit pas, nous arrêtant à chaque 
angle de rue pour ne perdre aucun détail, et promenade 
nous a rarement plu> amusé. 

Les maisons à pignons denliculés ou roulés en volute 



HAMBOURG, 15 

faisaient saillir des étages en surplomb composés d'une 
rangée de fenêtres ou plutôt d'une seule fenêtre à panneaux 
de verre, séparés par des montants sculptés. Au pied de 
chaque maison se creusaient des caves, des sous-sols, que 
le perron de la porte enjambait comme un pont-levis. L( 
bois, la brique, le colombage, la pierre, l'ardoise, mélan- 
gés de façon à satisfaire lesco'oristes, recouvraient le ptu 
d'espace que les croisées laissaient libre sur les façades. 
Tout cela était coiffé de toits en tuiles rouges ou violettes, 
en planches goudronnées, mouvementés de lucarnes et 
d'une pente rapide. Ces toits aigus font bien sur les ciels 
du nord ; la pluie y ruisselle, la neige y glisse; ils s'har- 
monisent avec le climat, et il ne faut pas les balayer Ihi- 
ver. 

C'était un samedi. Hambourg faisait sa toilette. Des ser- 
vantes haut perchées nettoyaient les vitres, et les châssis 
des fenêtres qui s'ouvrent en dehors faisaient saillie de 
chaque côté des rues; une légère vapeur dorée de soleil 
embrumait chaudement la perspective, et la lumière tra- 
versait les carreaux se préseniant de face sur les maisons 
de profil. Vous imagineriez difficilement les tons riches, 
précieux, étranges que prenaient ces verres placés les uns 
derrière les aulres sous le rayon dardé obliquement du 
bout de la rue. Ces fenêtres d'intérieurs mystérieux, à vi- 
tres vertes et bouillonnées, où Reiubi andt aime à loger ses 
alchimistes, n'en offren! pas de plus chauds, de plus trans- 
parents, de plus splendides sous lenr glacis de bitume 

Quand les fenêtres sont fermées, cet effet bizarre disparaît 
naturellement ; mais il reste toujours les enseignes et les 
écrileaux qui forcent l'attention du passant par leurs sym- 
boles ou leurs lettres détachées du mur et envahissant la 
voie publique. Une voirie sévère interdirait sans doute ces 
projections hors de l'alignement ; mais toutes ces siillies 
rompent les lignes, amusent l'œil et varient les piosp cts 
par des angU^s inattendus. Tantôt c'est un panonceau en 
verres de couleur où le soleil enchâs-e des rubis, des 
topazes et des émeraudes, et qui annitnce une boutique 
d'opticien ou de confiseur; tantôt, suspendu à un grand 



16 VOYAGE EN RUSSIE. 

parafe de serrurerie, un lion tenant dans une griiie un 
compas et dans l'autre un maillet, emblème de quelque 
gilde de tonneliers ; d'autres fois, ce sont les palettes de 
cuivre d'un barbier, reluisantes à faire paraître vert-de- 
grisé le fameux armet de Membrin, les planchettes où sont 
peints des huîtres, des écrevisses, des harengs, des soles 
et autres fruits de mer désignant une poissonnerie, et 
ainsi de suite. 

Quelques maisons ont des portes ornementées avec co- 
lonnes rustiques, bossages vermicides, frontons à échan- 
crure, cariatides joufflues, petits anges, petits amours, 
grosses chicorées et grandes rocailles, le tout englué par 
un badigeon renouvelé sans doute tous les ans. 

Les marchands de tabac ne se comptent pas à Ham- 
bourg. De trois pas en trois pas, vous apercevez un nègre 
nu jusqu'à la ceinture et cultivant la précieuse feuille, ou 
un Grand Seigneur costumé en turc de carnaval, qui 
fume une pipe colossale. Des caisses de cigares forment 
les motifs d'ornementation de la devanture, avec leurs 
vigneties et leurs inscriptions plus ou moins fallacieuses, 
dsposéesd.ms une certaine symétrie. 11 doit rester bien peu 
de tabac à la Havane, s'il faut ajouter foi à ces étalages, si 
riches en provenances célèbres. 

Comme nous l'avons dit, il était de bonne heure. Leî 
servantes, agenouillées sur les marches des perrons ou 
debout sur le rebord des fenêtres, procédaient au grand 
nettoyage du samedi. Malgré l'air assez vif, elles étalaient 
des bras robustes nus jusqu'à l'épaule, hâlés, rougis et 
fouettés de ce vermillon qui étonne souvent chez Rubens et 
s'explique par les morsures de la bise jointe à l'action de 
l'eau sur ces chairs blondes; de jeunes fillettes de la pe- 
tite bourgeoisie, coiffées en cheveux, décolletées et les 
bras découverts, sortaient pour aller aux provisions ; nous 
tremblions dans notre paletot de 1 s voir si légèrement 
vêtues. Chose bizarre, les femmes du Nord échancrent 
leurs robes, vont les bras et la tète nus, tandis que les 
femmes du Midi se couvrent de vestes, de haïcks, de pe- 
lisses et de vêlements chauds. 



HAMBOURG. 17 

Pour iTiellre notre joie au comble, le costume, que le 
voyageur est obligé d'aller chercher si loin aujourd'hui 
sans le trouver toujours, se produisit naïvement à nos 
yeux dans les rues de Humbourg en la personne de lai- 
tières ayant quelque rapport avec les porteuses d'eau ty- 
roliennes de Venise. Leur costume consiste en une jupe 
bridant sur les hanches et plissée à très-petits plis main- 
tenus par des fils transversaux, de manière à ne s'évaser 
qu'au-dessous des reins, et en une veste de drap vert noir 
ou bleu, boutoimée aux poignets. Tantôt la jupe est rayée 
en long, tantôt elle porte en travers une large bande de 
drap ou de velours, des bas bleus que le jupon assez 
court laisse paraître, des galoches à semelles de bois 
complètent ce vêtement qui ne manque pas de caractère; 
mais la coiffure, surtout, est singulière : sur les cheveux, 
que rassemble à la nuque un nœud de ruban, pareil à un 
grand papillon noir, pose un chapeau de paille en forme 
d'assiette creuse renversée, et découpé au foad de ma- 
nière à permettre d'y placer en équilibre une cruche ou 
un fardeau quelconque. 

La plupart de ces laitières sont jeunes, et leur costunr.e 
les fait pai aître presque toutes jolies. Elles portent leur 
lait d'une façon assez originale. Une sorte de joug échan- 
cré à la place du col, évidé en dessous, pour emboîter les 
épaules comme un moule, et peint en rouge vif, suspend 
deux seaux de même couleur et se faisant conlre-poids 
de chaque côté de la porteuse, qui marche alerte et drote 
entre son double fardeau. 11 n'y a pas de meilleure orthopé- 
die que cette manière de transporter les choses pesantes ; 
ces laitières ont une aisance, une sûreté et un aplomb ad- 
mirables.' 

En continuant notre route au hasard, nous arrivâmes à 
)a partie maritime de la ville, où des canaux remplacent 
les rues. La marée élait basse encore, et les barques 
gisaient échouées sur la vase, montrant leurs coques et 
prenant des attitudes penchées à réjuuir un peintre d'a- 
quarelles. Bientôt le flot monta et tout se mit en mouve- 
ment. — Nous indiquons Hambourg aux artistes qui mar- 



18 VOYAGE EN RUSSIE. 

chent sur les traces de Canalelto, de Giiardi et de Joyant; 
ils y trouveront à chaque pas des motifs aussi pittoresques 
et plus neufs que ceux qu'ils vont chercher à Venise. 

Cette forêt de mâts couleur saumon, avec leurs mille 
cordages et leurs voiles tannées qui sèchent au soleil, ces 
poupes goudronnées à bordage vei t-ponmie, ces vergues, 
ces antennes éborgnanl les fenêtres, ces grues recouvertes 
d'un toit de planches, conloiirné comme celui d'une pa- 
gode, ces poulies prenant les fardeaux sur les barbues 
pour les déposer dans les maisons, ces ponts qui s'ouvrent 
pour donner passage aux navires, ces touffes d'arbres, ces 
pignons que surmontent çà et là des flèches ou des dômes 
d'église, tout cela baigné de fumée, traversé de rayons, 
piqué de paillettes, bleuté de fuites vaporeuses, repoussé 
par des premiers plans vigoureux, produit des effets pleins 
de ragoût et d'une nouveauté piquante. Un clocher recou- 
vert de lames en cuivre s'élançanl de ce fouillis d'agrès et 
de maisons nous rappehiit, par sa bizarre teinte verte, la 
tour de Galafa à Constantinople. 

Notons au h isard quelques particularités : les charrettes, 
composées d'une planche el de deux ridelles évasées, sont 
conduites à la Daumont quand elles sont attelées de deux 
chevaux. Le conducteur botté monte une de ses bêtos au 
lieu de marcher à côté d'elle, comme chez nous. Quand la 
charrette n'a qu'un cheval, le conducteur mène débouta 
l'américaine : 1 élroitesse des rues, la nécessité d'attendre 
que les ponts ouverts pour le passage des bateaux soient 
remis en place, occasionnent de nombieux encombre- 
ments, auxquels le flegme des bipèdes et des quadi upèdes 
ôte tout dan.;er. Les facteurs de la poste, vêtus de lioup- 
pelandcs rciugos déforme antique, préoccupent l'élrangi-r 
par liMir aspect excentrique. Il est si rare de voir du rouge 
dans notre civilisation moderne, amie des teintes neuli es, 
et qui semble avoir pour idéal de rendre impossible le 
métier de peintre ! 

Dans le marché que nous traversâmes, prédominaient 
les légumi's verts et les fruits verts. Comme on l'a dit, les 
ponniu>s cuites sont les seuls fruits mûrs des pays lioids. 



UAMBOURG. 19 

En revanche, les fleurs abondaient ; il y en avait plein des 
brouettes, plein des corbeilles, très-fraîches, frès-écla- 
tantes, très-parfumées. Parmi Jes paysans qui vendaient 
ces diverses denrées, nous en remarquâmes quelques-uns 
en veste ronde et en culotle courte. Us viennent, ainsi que 
les laitières, d'une des iles de l'Ellie où se conservent 
les vieilles coutumes et dont les habitants ne se marient 
qu'entre eux. 

Près de ce marché, nous vîm s un omnibus couleur de 
chair, destiné à faire le traj t de Hambourg à Altona et 
réciproquement. Sa construction diffère de celle de nos 
omniljus. Le devant est une sorte de coupé garni d'un 
raantelet vitré qui se rabat, préservant les voyageurs du 
vent et de la pluie, sans leur ôter la vue du parcours; le 
corps de la voiture, percé de fenêtres, est occupé par deux 
banquettes latérales, et, à la [lartic postérieure, un pro- 
longement des côtés et de l'impériale abrite le conducteur 
et permet de monter ou de descendre à couvert. Voilà de 
belles observations, allez-vous dit e. Apprenez-nous plutôt 
à combien de tonneaux se monte le mouvement du port, 
en quelle année Hambourg fut fondé, combien d'âmes il 
renferme. Nous n'en savons absolument rien, et le pre- 
mier guide du voyageur vous l'apprendra ; mais, sans 
nous, vous ignoreriez à jamais qu'il existe dans cette 
bomie ville hanséatique des omnibus couleur de chair. 

Puisque nous en sommes aux singularités de Hambourg, 
n'oublions pas de noter qu'on voit sur certaines boutiques 
l'inscription suivante : Magasin de galanterie, Grand as- 
sortiment de délicatesses. Eh quoi ! ujus d sions-nous tout 
intrigué, la galanterie est à Hambourg une marchandise, 
la délicatesse se vend sur le comptoir! Est-ce au [loids ou 
au mètre, en boîtes ou en bouteilles? Il faut avoir vrai- 
ment l'esprit bien mercantile pour débiter de pareils ar- 
ticles. — Un examen plus approfondi nous fit voir que les 
boutiques de galanterie étaient tout bonnement des maga- 
sins de nouveautés et de brimborions à garnir les étagè- 
res, et les boutiques de délicatesses, des magasins de co- 
ineslibies. 



20 VOYAGE E>' RUSSIE. 

Tout en parcourant les rues, une idée nous préoccu- 
pait. Rabelais parle souvent des boutargues et du bœuf 
fumé de Hambourg, qu'il loue comme de merveilleux 
éperons à boire, et nous nous figurions en voir des mon- 
tagnes amoncelées aux devantures des charcuteries. Il n'y 
a 1 as plus de bœuf fumé de Hambourg à Hambourg, que 
de choux de Bruxelles à Bruxelles, que de fromage parme- 
san à Parme, que d huîtres d'Ostende à Obtende. Peut-être 
en trouverait-on cliez Wilkens, le Véry de l'endroit, où 
l'on peut demander du potage aux nids d'hirondelles sa- 
langfiues, du mockle-turtle où la tète de veau n'entre pour 
rien, du kari à l'indienne, des pieds d'éléphant à la pou- 
lette, du jambon d'ours, delà bosse de bison, des sterlets 
du Volga, du gingembre de la Chine, des conserves de 
rose et autres friandises cosmopo'ites. — Les ports de mer 
ont cela do bon qu'on ne s'y étonne de rien; c'est le sé- 
jour que devraient choisir les excentriques, — si les ex- 
centriques n'aimaient pas à être romarqués. 

A mesure qne l'heure avançait, la foule devenait plus 
nombreuse, et les femmes y étaient en majorité. Elles 
semblent jouir à Hambourg d une grande liberté. De trés- 
jeunes filles vont et viennent seules sans qu'on y prenne 
gaide, et, chose remarquable, les enfants se rendent d'eux- 
mêmes à l'école, leur petit panier sous le bras et leur 
ardoise à la main ; chez nous, livrés à leur propre ar- 
bitre, ils iraient jouer au bouchon, à la marelle ou aux 
barres. 

Les chiens sont muselés à Hambourg touti la semaine, 
excepté le dimanche, où ils peuvent mordre à gueule que 
veux-tu. Hïi payent l'impôt et srmblcnt estimés; mais les 
chats ont l'air triste et incompris. Picconnaissant en nous 
uii ami, ils nous jetaient di^s re<:ards pleins de mélanco- 
lie, el nous disaient dans leur langage félin, dont ui:e lon- 
gue habitude nous a donné la clci : « Ces |ihilistins, oc- 
cupés de gagner de l'argent, nous méprisent, et pourtant 
nous avons des prunelles jaunes comme des louis. Ils nous 
croient, en imljociles qu'ils sont, bons seulement à pren- 
dre d(!s rats, nous les sages, nous les rêveurs, nous les 



nAMDOURG. 21 

indépendants, qui filons notre rouet mystérieux en dor- 
mant sur la manche du prophète. Passe, nous le permet- 
tons, ta main sur noire dos plein d'étincelles électriques, 
et dis a Charles Baudelaire qu'il déplore nos douleurs dans 
un beau .«onnet. 9 



îî! 



SCHLESWIG 



La ville d'Altona où se rend cet omnibus couleur de chair 
que nous avons décrit, commence par une immense rue à 
larges contre-allées bordées de petits théâtres et de spec- 
tacles forains, qui rappelle assez le boulevard du Temple 
à Paris, souvenir bizarresiir la frontière des États d'ilam- 
lel, prince de Danemark ! 11 est vrai qu'IIamlet aimait les 
comédiens et leur donnait des conseils comme un feuil- 
letoniste. 

Au bout du faubourg d'Altona s'élève la gare dn chemin 
de fer qui conduit à Schleswig où nous avions affaire. 

Affaire à Schleswig! — Oui — qu'y a-l-il là d'éton- 
nant? Nous avions promis, si jamais nous passions par le 
Danemark, de rendte visite à une belle châtelaine de nos 
amies, et nous devions trouver à Schleswig les rensei- 
gnements nécessaires pour arriver à L**', qui n'en est 
éloigné que de quelques heures de poste. 

Nous voilà doncmonVé en wagon un peu au hasard, ayant 
eu beaucoup de peine à faire comprendre au distributeui' 
de billets l'endroit où nous nous proposions d'aller, car 
ici l'allemand se complique du danois. Heureusement nos 
compagnons de route, jeunes gens fort distingués, vin- 
rent à notre secours avec un français ludesque a>sez sem- 
blable à celui dont Balzac se sert dans la Comédie hu- 



SCHLESWirr. 23 

maine pour taire parler Schmucke et le baron de Niicin- 
gen, mais qui n'en résonna pas moins à nos oreilles comme 
une musique délicieuse. Ils voulurent bien nous servir de 
drogmans. Quand on est en pays étranger, réduit à l'état 
de sourd-muet, on ne peut s'empêcher de maudire celui 
qui eut l'idée d'élever la tour de Babel et amena par son 
orgueil la confusion des langues. Sérieusement, aujour- 
d'hui que le genre humain circule comme un sang géné- 
reux par le réseau artériel, veineux et capillaire des voies 
ferrées dans toutes les régions du globe, un congrès de 
peuples devrait s'assembler et décider l'adoption d'un 
idiome commun, — le français ou l'anglais, — qui serait, 
comme le latin au moyen âge, la langue générale, univer- 
selle, humaine pour ainsi dire : on l'apprendrait forcé- 
ment aux écoles et dans les collèges ; chaque nation, bien 
entendu, conserverait sa langue maternelle et particulière. 
Mais laissons là ce rêve qui s'accomplira de lui-même 
dans un avenir prochain par un de ces moyens que la né- 
cessité seule sait inventer, et, en at'endant qu'il s'accom- 
plisse, félicitons-nous de ce que la noble langue de notre 
patrie soit parlée ou tout au moins bégayée, en quelque 
endi oit qu'on se trouve, par quiconque se pique d'être 
bien élevé, instruit et intelligent. 

La nuit arrive vite, au bout de ces courtes journées 
d'automne, plus brèves encore ici qu'en France, et le 
paysage, assez plat du reste, disparaît bientôt dans ces 
vagues pénombres qui changent la forme et le caractère 
des objets. Nous aurions tout aussi bien fait de dormir, 
mais nous sommes un voyageur plein de conscience, et, 
de temps à autre, nous passions la tète à la portière, pour 
tâcher de démêler çà et là quelque aspect, à la lueur 
grise de la lune qui se levait. — Fatale imprudence ! nous 
n'avions pas assuré les jugulaires de notre casquette, et 
le vent assez frais, augmenté par la rapidité du convoi 
filant à toute vapeur, i.ous la cueillit avec une dextérité 
digne de Robert Iloudin ou de Macaluso, le prestidigitateur 
sicilien. i\ous vîmes un instant son disque noir tournoyer 
comme un astre dèsorbilé; an bout de quelques secondes. 



H VOYAGE EN RUSSIE. 

ce n'était plus qu'un point dans l'espace, et nous restâmes 
décoiffés, faisant une mine assez piteuse. 

Un jeune homme, placé en face de nous, se mit douce- 
ment à rire, puis, reprenant son sérieux, il ouvrit son sac 
de nuit et en lira une petite casquette d'étudiant, qu'il 
nous tendit, en nous priant de l'accepter. Ce n'était pas 
le moment de faire des façons, nous ne pouvions arrêter 
le train pour nous procurer une autre coiffure, et d'ailleurs 
le paysage ne paraissait pas émaillé de chapeliers. Après 
avoir remercié de notre mieux l'obligeant voyageur, nous 
posâmes sur notre crâne, en ayant bien soin, cette fois, 
d'assurer la mentonnière, l'étroite casquette, qui nous 
donna l'air d'une maison moussue d'Heidelberg ou d léna 
de trentième année pour le moins. Cet incident pathético- 
bouffon fut le seul qui signala notre trajet et nous fit bien 
augurer de l'hospitalité du pays. 

A Schleswig, le railway, qu'on doit continuer, dépasse 
un peu la ttation, et s'arrête au milieu d'un champ, 
comme la dernière ligne d'une lettre brusquement inter- 
rompue ; cela fait un singulier effet . 

Un omnibus nous prit avec nos malles, et dans l'idée 
qu'il nous conduirait fatalement quelque part, nous nous 
laissâmes emballer de confiance. L'uranibus intelligent 
nous déposa devant le meilleur hôlel de la ville, et là, 
comme disent les journaux de circumnavigation, « nous 
prîmes langue avec les naturels. ï' Parmi eux se trouvait 
un garçon qui parlait français d'une façon suffisamment 
transparente pour que nous pussions entrevoir son idée, 
et qui, chose plus rare, comprenait même quelquefois ce 
que nous lui disions. 

Notre nom éci it sur le registre des voyageurs fut un trait 
de lumière! On avait prévenu l'hôtesse de notre arrivée, et 
l'on devait venir nous prendre dès que l'avis de notre ap- 
pât ition serait donné; mais comme il était tard, nousat- 
tcndlmis au lendemain. L'on nous servit à souper un chaul- 
froid de perdreaux, sans sucre candi ni confiture, et nous 
couchâmes sur le canapé, n'espérant pas dormir entre les 
deuxédredons qui comp;isent les lits allemands et danois. 



SCHLESWIG. 25 

Le messager qu'on avait envoyé la veille ne revint 
qu'assez tard dans la journée, la course de Schleswig à 
]/** étant de neuf lieues, ce qui fait dix-huit en comptant 
le retour. 11 rapp riait des nouvelles assez coniradictoires: 
la maîtresse du château était à Kiehl ou à Eckernfœrde, 
ou bien à Hambourg, si ce n'est en Angleterre. Il est 
triste de faire une visite en Danemark et de laisser une 
carte cornée en t isnnt : Je ne repasserai pas. 

Un triple avis télégraphique fut expédié aux trois en- 
droits, et, en attendant la réponse, nous parcourûmes 
Schleswig, qui a une physionomie toute particulière. La 
ville se déploie en longueur de chaque côté d'une grande 
rue où les autres ruelles viennent s'attacher comme les 
menues arêtes à l'aréle dorsale d'un poisson. Là se trou- 
vent les belles maisons modernes; comme toujours, elles 
n'ont pas le moindre caractère, mais les logis modestes 
portent un cachet tout local ; ils se composent d'un rez- 
de-chaussée très-bas, sept ou huit pieds de haut environ, 
sur lequel s'abat un grand toit de tuiles rouges can- 
nelées. Des fenêtres en largeur occupent toute la devan 
ture; derrière ces fenêtres, s'épanouissent dans des pots 
de porcelaine, de faïence, ou de terre vernie, toutes moites 
de fleurs : géraniums, verveines, fuchsias, plantes grasses, 
et cela sans aucune exception. La plus pauvre maison est 
fleurie comme les autres. A l'abri de cette espèce de ja- 
lousie parfumée, les femmes se tiennent trav;iillanl à 
quelque tricot ou à quelque couture et regardant du coin 
de l'œil dans l'espion réflect» ur les rares passants dont 
les bottes résonnent lur le pavé. La culture des fleuis est 
une des passions du Nord ; au pays oîi elles viennent na- 
turellement on n'en fait aucun cas. 

L'église de Schleswig nous réservait une surprise. Les 
églises protes'antes sont en général peu intéie^sanles au 
point fie vue de l'art, à moins que le culte réformé ne 
soit installé dan-^ un sanctuaire catholique détourné de sa 
destination primitive. On n'y rencontre ordinairement 
que des nefs badigeonnées, des murailles blanchies à la 
chaux sans aucune peinture, sans aucun bas -relief, et des 

3 



26 VOYAGE EN RUSSIE, 

files de bancs de chêne bien luisants et bien polis. C'est 
propre, confortable, mais ce n'est pas beau. L'église de 
Schleswig renferme un chef-d'œuvre d'un grand artiste 
inconnu, un tryptique-retable en bois sculpté représen- 
tant dans une série de bas-reliefs, séparés par de fmes ar- 
chitectures, les diverses scènes du drame de la Passion. 

Cet artiste, digne d'être placé parmi les Miciiel Co- 
luml), les Pierre Vischer, les Vontanez, los Cornejo Duque, 
les lierru'iuete, les Verbruggen et autres maîtres du ci- 
seau, s'appelle Bruggemann — un nom qui n'est pas sou- 
vent prononcé et qui mériterait de l'être. A ce propos, 
avez-vous rem;irqué combien les sculptt urs à talent égal 
et souvent supérieur étaient moins connus que les pein- 
tres ? Leurs œuvres pesantes, liées à des monuments, ne 
se déplacent pas, ne sont pas l'objet d'un commerce, et 
leur beauté sévère, dénuée des séductions de la couleur, 
n'altire pas l'attention de la foule. 

Autour de l'éj^lise régnent des chapelles sépulcrales 
d'une assez grande fai)tai>ie funéraire et d'un bel effet dé- 
coratif. Une salie voûtée contient les tombeaux des an- 
ciens ducs de Schleswig, lames massives, blasonnées 
darmoiiies, historiées d'inscriptions qui ne manquent 
pas de caractère. 

Dans les environs de Schleswig s'étendent d'assez vastes 
étangs salins communiquant avec la mer. Nous arpentions 
lacliaussée, remarquant les jeux de lumière et les moires 
gaufrées par le vent sur ces eaux de couleur grise ; quel- 
quefois nous poussions notre promenade jusqu'au châleau 
métamorphosé en caserne el au jardin public, espèce de 
Saint-Cloud en miniature, orné de sa cascade en escalier 
avec dauphins et autres monstres atiuatiques ne Sdufllant 
aucun liquide. Quelle sinécure que celle de Triton dans 
un bassin genre Louis XIV ! — Nous n'en demanderions pas 
d'autre. Ennuyé d'attendre les réponses qui tardaient, et 
ayant épuisé les divertissements de Schleswig, nous 
finies atteler une chaise de poste et nous voici en route 
pour L*". 

Nous roulâmes longtemps, apercevant à droite et à gau- 



SCIILESWIG. 27 

che des nappes d'eau ou lagunes assez considérables, sur 
un chemin bordé de sorbiers dont les baies rouge-vii ré- 
jouissaient l'œil par des tons enflammés qu'avivaient les 
rayons du soleil à son déclin. Rien n'était joli comme 
cette ailée d'arbres à ombelles carminées ; on aurait dit 
une avenue de corail conduisant au château de madré- 
pores d'une Ondine. 

Des bouleaux, des frênes, des pins succédèrent aux sor- 
biers, et nous atteignîmes la maison de poste oii l'on ne 
relaya pas, mais où l'on donna l'avoine aux chevaux, 
tandis que nous-mêmes nous prenions une chope de bière 
en fumant un cigare dans une chambre à plafond bas, à 
fenêtres transversales, où des servantes se tenaient debout 
devant des postillons tirant des bouffées de leur pipe en 
porcelaine, avec des altitudes et des reflets de lumière 
à inspirer Os! ade ou Meissonier. 

Pendant tout cela le crépuscule était venu, puis la nuit, 
si l'on peut appeler nuit un clair de lune splendide ; la 
route, plus longue que nous ne l'avions pensé d'abord, 
s'allongeait, en outre, de notre impatience d'arriver, et 
les chevaux continuaient leur petit trot pacifique amica- 
lement caressés sur la croupe par un postillon plein de 
flegme. 

A chaque groupe de maisons, dont les lumières bril- 
laient comme des yeux à travers les déchiquetures des 
feuillages, nous nous penchions pour voir si nous appo- 
chions du but, car nous possédions sur une carte de visite, 
gravée en taille-douce, la vignette du château où nous 
étions invité depuis longtemps à passer quelques jours; 
mais le terme du voyage recula t, et le postillon, qui ne 
semblait plus très-sûr de sa route, échangeait deux ou 
trois mots avec les -paysans qu'il rencontrait ou que le 
bruit des roues attirait sur leur porte. 

Le chemin, du reste, était mignifique, tantôt ombragé 
de grands arbres ayant encore toutes leurs feuilles, tantôt 
côtoyé de haies vives, que la lune criblait de ses mille 
flèches d'argent, et dont les ombres dessinaient sur le 
sable les découpures les plus bizarres. Quand les feuil- 



28 VOYAGE ES RUSSIE. 

lages, en s'écartant, laissaient voir le ciel, on apercevait 
la comète de Donati, flamboyante, échevelée, embrouillant 
les étoiles dans les crins d'or de sa queue. Nous l'avions 
vue à Paris, quelques jours auparavant, si faible, si vague, 
si douteuse ! En une semaine, elle avait grandi de façon 
i effrayer une époque plus superslilieuse que la nôtre. 

Dans cette lueur vague et bleue coupée d'ombres pro- 
fondes où les chevaux n'entraient qu'eu frissonnant, tout 
prenait des aspects étranges et fantastiques. La roule, sui- 
vant les ondulations du terrain, montait et descendait; les 
haies ou les arbres nous déiobaient la vue de l'horizon, et 
nous étions tout à fait dé^oiienté. Un mora nt nous crû- 
mes être au bout de notre course. Vne habitation de belle 
apparence, argen ée d'un rayon, se détachait sur un fond 
de verdure sombre, et envoyait son reflet tremblotant dans 
une pièce d'eau; cela répondait assez au signalement de 
L***, mais le postillon passa outre. 

Bientôt la voiture s'engagea dans une allée d'arbres sé- 
culaireij qui sentait son avenue de château. Sur la gau- 
che, des eaux miroitaient, des bâtiments considérables 
s'ébauchaient à travers les branchages, mais nous ne 
pouvio:.s rien d scerner encore. Tout à coup la chaise de 
|)0ste tourna, et les roues résonnèrent sur un pont tra- 
\ersant un large fossé. Au bout de ce pont s'ouvrait dans 
une sorte de bastion une arcade basse, à laquelle ne man- 
quait que la herse; la porte franchie, nous nous trouvâ- 
mes dans une cour circulaire comme l'intérieur d'un 
d )njon, et une seconde voûte engloutit la voiture sous 
son ombre. 

Tout cela, entrevu aux lueurs de la lune et baigné 
d'ombr.s, avait un air féodal et moyen âge, une physio- 
nomie de forteresse qui nous inquiétait un peu. Le postil- 
lon, par hasard, s'élait-il trompé et nous avait-il mené au 
manoir d'Harald-H .rfagar ou de Biorn aux yeux étince- 
lants? La chose tournait à la légende et au fantastique. 

Enfin nous débouchâmes dans une immense place que 
fermaient d'un côté de grands bâtiments, décrivant un 
Ijomicycle allongé, dont la nuit ne permetlaii pas de dé- 



SCHLESWIG. 29 

mêler la destination, mais qui prenaient dans l'obscurité 
un aspect a>sez formidable. 

La corde de cet arc, qui semblait figurer le creux 
d'une fortification ronde au dehors, étiit formée par le 
manoir lui-même, dont la masse imposante, entièr(menl 
isolée, suigissait d'une sorte de lagune avec son toit à 
pans coupés, et sa haute façade que la lune gliçait de sa 
lumière bleuâtre, fais nt briller çà et là quelque vitre 
comme une écaille de poisson. 

Quoiqu'il ne fût pas lard encore, tout paraissait en- 
dormi dans le château. On eût dit un de ces palais des 
contes de fées, sous le poids d'un enchantement, où ar- 
rive le prince chargé de rompre le charme. 

Le postillon arrêta ses chevaux devant un pont qui 
avait dû être autrefois un pont-levis, et alors des lumières 
apparurent aux fenêtres; la p irte s'enlr'ouvrit, des do- 
mestiques s'approchèrent de la chaibe de poste, dirent 
quelques mots en allemand, et prirent nos malles en nous 
regardant avec une surprise mélangée de quelque dé' 
fiance. Il nous était impossible de l 'ur adresser aucum 
question, el nous ignorions si véiilablement nous étions 
à L*". 

Le pont traversait un second fossé rempli d'une eau 
ègratignée de quelque touches d'argent et aboutissant à 
un porlique flanqué de deux colonnes de granit qui don- 
nait accès sous un grand vestibule dallé de marbre noiï 
el blanc, et revêtu d'une boiserie de chêne dont les pilas- 
tres avaient des chapiteaux dorés. Des massacres de cerfs 
étai( nt suspendus aux murailles, el deux petits cyribn- de 
cuivre poli pointaient leurs gueules contre nous. Ceci 
nous parut assez peu liospitaiier — des canons dans un 
vestibule au dix-neuvième siècle! On nous conduisit à un 
salon meublé avec toutes les recherches de l'ulegance mo- 
derne. 

Parmi les tableaux qui l'ornaient se trouvait un por- 
trait, œuvre d'un peintre célèbre, représentant la maî- 
tresse de la maiïOii en cuslumc oriental, et que nous re- 
connûmes aussilôt. Nrjs ne nous étions pa^ Irunipe Une 



30 VOYAGE EN RUSSIE, 

jeune institutrice, descendue pour nous recevoir, nous 
parlait d s langues inconnues et semblait assez alu niée 
de notre invasion nocturne. Nous lui montrâmes le por- 
trait en prononçant le nom du modèle, et nous lui don 
nâmes la carie à vignette. Toute défiance alors disparut, 
et une charmante petite fille d'une dizaine années, qui 
s'était tenue jusqu'alors à l'écart, nous considérant avec 
cet œil noir et profond de lenlaiice, s'avança et dit : 
Moi, je comprends le français. » Nous étions sauvé. La 
maîtresse du lieu, absent^; pour deux, jours, devait reve- 
nir le lendemain et avait donné dos ordres en conséquence. 

L'on nous servit à souper el l'on nous conduisit à notre 
chambre par un escalier monumental où une maison de 
Paris eût tenu à l'aise. La servante plaça sur la table deux 
flambeaux ornés de ces bougies allemandes longues comme 
des cierges el se retira. 

Cette chambre, faisant partie d'un appartement de trois 
ou quatre pièces, avait l'air assez fantastique : sur la che- 
miné j, des amours illuminés de reflets rougeàtres el res- 
semblant à des diablotins se ( hauffaient à un brasier avec 
la prétention de figuier allégoriijucment l'hiver; par les 
fenêtres., malgré les bougies, la lune envoyait des lueurs 
blafardes qui s'allongeaient bizarremenî. sur le plancher. 

Mù par un sentiment pareil à celui qui fait errer les 
héroïnes d'.Anne R.uUliffe, une lampe à la main, dans les 
couloirs dos châteaux à revenante, nous poussâmes, avant 
de nous coucher, une reconnaissance autour de l'endroit 
où nous nous trouvions. 

Au fond de l'appartement une espèce de petit salon, 
orné d'une glace, meublé d'un canapé et de fauteuils, 
n'offrait aucun recoin propre à loger des fantômes. Les 
gravuies à la manière noire de l'Esmeralda et de la chèvre 
rassuraient par leur modernité. 

La pièce précédant notre chambre était plus inquié- 
lanle. De vieilles toiles rembrunies en garnissaient les 
murs. Elles représentaient des moloss'^s formidables te- 
p'is en laisse par des nègres et poitant ieurs noms écrits 

côté d'eux, comme les porlraits de chiens de Godefroy 



SCIILESWIG. 31 

Jadin. Toutes ces bêtes, à la vacillante clarté de la bou- 
gie, semblaient agiter leur queue en croissant, ouvrir et 
refermer leur gueule aux crocs d'ivoire dans un aboi 
muet, et tendre avec force sur leur collier pour s'élancer 
sur nous. Les nègres roulaient leurs yeux blancs, et uu 
des chiens, nommé Raghul, nous regardait d'un air torve. 

Les trois chambres étaient enveloppées par un corridor 
se repliant sur lui-même, et dont un des murs formant 
galerie disparaissait sous des portraits d'ancêtres et de 
personnages historiques. 

C'étaient des hommes à mine farouche, en perruque 
in folio, avec des cuirasses d'acier étoilées de clous d'or 
et traversées de larges ordres, la main appuyée sur des 
bâtons de commandeur comme la statue de pierre dans 
Don Juan, ayant tous leur casque posé à côté d'eux, sur 
un coussin; de hautes et puissantes djmes, en costumes 
de différents régnes, faisant des coquetteries d'outre- 
tombe et des grâces passées de mode du fond de h ur 
cadre. Il y avait des douairières imposantes et rechi- 
gnées, de jeu les femmes poudrées, en grand habit de 
cour, avec corset à échelle et vastes paniers, étalant d'am- 
ples jupes de damas rose ou saumon broché d'argent, et 
indiquant d'une main négligente des couronnes de pier- 
reries sur des consoles à tapis de velours. 

Ces nobles personnages, pâlis, décolorés par le temps, 
prenaient une apparence spectiale alarmante; certains 
tons avaent résisté aux années plus que d'autres, et celle 
décomposition inégale produisait les effets les plus bi- 
zarres : une jeune comtesse, très-gracieuse du resle, avait 
gardé dans sa pâleur exsangue des lèvres du carmin le 
plus vif et des prunelles bleues d'un azur inaltéré; celte 
bouche et ces yeux vivants faisaient avec sa blanclieur de 
morte un ( onlraste fantasmagorique peu rassurant. Qiiel- 
(juun semblait vous regarder à travers Cette toile connue 
à travers un masque. 

Les poitrails, aussi nombreux que ceux montrés par 
Ruy Go nez de Silva au roi Charles-Quint dans Hernani, 
se prolongeaient jusqu'à l'angle du corridor. 



a2 VOYAGE EN RUSSIE. 

Parvenu là, non sans avoir éprouvé ce léger frisson que 
cause même aux plus braves dans un lieu sombre, in- 
connu et silencieux, l'image de ceux qui ont vécu jadis, 
et dont la fonrie ainsi représentée est depuis longtemps 
tombée en poussière, nous hésitâmes en voyant le couloir 
se continuer indéfiniment plein de mystère et d'ombre. La 
lueur de notre bougie n'en atteignait pas le fond et pro- 
jetait sur le mur notre silhouelte grimaçante qui nous 
accompagnait comme un serviteur noir parodiant nos 
gestes avec une bouffonnerie lugubre. 

Ne voulant pas être lâche vis-à-vis de nous-même, nous 
continuâmes notre roule. Arrivé à peu près au milieu du 
corridor, à un endroit où une saillie de la muiaille pa- 
raissait indiquer le passage d'un corps de cheminée, un 
soupirail grillé altira notre attention. En approchant notre 
lumière de l'ouverture, nous distinguâmes un escalier 
tournant qui pi n.;eait aux [irofondeurs de l'édifice, et 
continuait son ascension, allant Dieu sait où. La teinte du 
plâtre autour de la grille dénotait que l'ouverture avait 
été pratiquée bien après la construction de l'escalier, à la 
découverte du secret sans doute. 

Décidément le château de L*** était machiné comme un 
décor d^Angelo, tyran de Padoue, et la nuit on devait y en- 
tendre « des pas dans les murs. >» 

Le cori idor se terminait par une porte soigneusement 
fermée, plus récente que le reste de la bâtisse, et si nous 
avions su la légende attachée à la chamlne condamnée 
ainsi, nous aurions, certes, fait de mauvais rêves. Heureu 
sèment nous l'ignorions; mais, crpendant, ce ne fut pa 
sans un léger sentiment de plaisir que nous vîmes, le ma- 
tin, la pure lumière du jour filtrer à travers les vitres el 
les ston-s. 

Les fantasmagories nocturnes dispaïues, le manoir féodal 
se munirait tout simplement sous la forme d un vieux châ- 
teau modernisé. C'était le spectre de l'ancienne demeure 
revenant au clair de lune que nous avions entrevu la veille, 
et l'effet ressenti n'avait pas été tout à fait une illusion. 
Dans celte plantation de foi leres^es, la vie pacifique de 



SCHLESWIG. 33 

notre temps avait pris ses quartiers sans en détruire 
les lignes principales, et à travers l'ombre l'erreur était 
permise. Les hauts bâtiments en hémicycle, dignes dune 
résidence piinciére, avant de servir d'écuries et de com- 
muns, avaient dû être des casemates; l'entrée, avec ses 
deux voûtes basses, son pont-levis changé en pont et son 
large fossé, semblait être capable encore de résister à un 
assaut. Au-dessus de la première porte, un bas-relief 
émoussé par le t»^mps laissait deviner un Christ en croix 
accompagné des saintes femmes, et protégeant deux lignes 
de blasons en pierre incrustés dans l'épaisse muraille de 
briques. 

Le château, entouré d'eau de toutes parts, élevait sur 
une fondation de granit lileuâtre ses parois vermeilles cou- 
ronnées d'un (oit de tuiles violettes et percées de fenêtres 
d'une proportion heureuse. 

A la façade opposée, dans l'axe du vestibule, un second 
ponf enjambait le premier fisse, et un peu plus loin, 
quand on avait traversé le terre-plein, un autre pont fai- 
sait franchir le deuxi me canal, replié comme une cein- 
ture autour de l'habitation. 

Au delà, c'était le jardin. De grand- aibres d'une vieil- 
lesse vigoureuse , gardant encore toutes leurs feuilles 
malgré l'automne, et groupés avec art, formaient comme 
les coulisses de ce décor magnifique. Une vaste pelouse, 
verte comme un gazon anj;lais, échancrée par des massifs 
de géraniums, de fuchsias, de dahlias, de verveines, de 
chrysmthèmes, de roses du Bengale et autres Heurs tar- 
dives, s'étendait, veloutée à l'œil, jusqu'à une charmille 
où s'ouvrait une longue allée de tilleuls aboutissant à un 
saut de loup et formant percée, sur de gras pâturages ta- 
chetés de bestiaux. 

Une boule de métal bruni, posée sur une co'onne tron- 
quée, résumait cette perspective en lui donnant un ton de 
paillon vert. C'est une mode allemande dont il ne faut pas 
accuser le goût de la châtelaine. Une pareille boule est 
placée dans la cour du château d'Ileidelberg. 

Sur la droite, un pavillon rustique, tout festonné de 



54 VOYAGE EN RUSSIE, 

clématites et d'aristoloches, vous offrait ses canapés et ses 
fauteuils faits de branches noueuses ou curieusement dif- 
/>rnit,5, et une suite de serres soulevaient leurs panneaux 
vitrés aux tièdes rayons du midi, (les serres, de différentes 
températures, communiquaient entre elles. Dans l'une, des 
orangers, des limons, des cédrats, tout chargés de fruits 
à divers degrés de maturité, avaient l'air de se croire sur 
leur terre na'ale et de ne pas regretter, comme la frileuse 
Mignon, « le pays où les citrons mûrissent; » dans l'autre, 
des plantes grasses hérissaieiit leurs épines, des bananiers 
étalaient leurs larges feuilles soyeuses, des orchidées ba- 
lançaient leurs frêles guirlandes débordant de culs-de- 
lampe en argile rose. Une tioisième renfermait des camé- 
lias arborescents qui faisaient luire leur feuillage métal- 
lique étoile de 1 outons; une autre pièce élait réservée aux 
fleurs rares ou délicates, é'agéesau soleil sur des planches 
en gradins; des cages peintes, dorées, ornées de verroterie, 
pendaient des plafonds, peuplées d'oiseaux qu', trompés 
par la chaleur, chantaient et gazouillaient comme au prin- 
temps. Une dernière salle, décorée de treillages feints, 
servat de gymnase aux jeunes enfants du château. 

Devant les serres, un petit roclier factice, tapissé de 
plantes pariétaires, simulait une espèce de fontaine dont 
la vasque était formée par la valve d'un monstrueux co- 
quillage. Quelle taille devait avoir le mollusque habitant 
primitif de cette conque, capable de porter Aphrodite sur 
l'azur des mers ! 

Plus loin, des pêches assez vermeilles arrondissaient 
leurs joues veloutées sur leurs branches en espalier, et 
des cha>selas, dont les ceps seulement étaient exposés à 
l'ail libre, achevaient de mûrir derrière des vitrines ap- 
pliquées à la muraille. 

Un bois de sapin étendait sa verdure sombre sur le flanc 
du jardin, auquel se reliait une passerelle légère traver- 
sant ime rigole profonde à moitié remplie d'eau. Nous nous 
y engageâmes à tout hasard. On sait que les branches in- 
férieures des sapins se desséchent à mesure que l'arbre se 
développe et pousse vers le ciel sa flèche do verdure. Tout 



SCIILESWIG. 55 

le bas de la forêt ressemblait à une préparation au bitume 
d'un paysage où l'arliste, inferrompu dans son travail, 
n'aurait eu le temps que démettre quelques louches veites. 
Le soleil, dans cette ombre rousse et chaude, jetait par 
|)lace des poignées de ducats qui rebonriissaient de branche 
en brandie et s'éparpillaient sur la terre bi'une, dénuée, 
comme dans les bois de sapins, de toute mousse et de toute 
herbe Une odeur suave, aromatique, se dégageait des ar- 
bres remués par une faible brise, ttla forêt rendait un va- 
gue murmure, semblable au soupir d'une poitrine humaine. 

L'allée nous conduisit à la lisière du bois, qu'un fossé 
séparait de la plaine, où erraii nt des vaches et des che- 
vaux en liberté. Nous revînmes sur nos pas et nous ren- 
trâmes au château. 

Quelque temps après, la petite fille qui parlait français 
accourut nous dire que sa mère était arrivée; nous con- 
tâmes à la belle châtelaine notre invasion noc!urne dans 
son manoir en lui exprimant le legret de n'avoir pas eu 
un nain pour sonner de l'olifant au pied de son donjon ; 
elle nous demanda si nous avinns bien dormi, malgré le 
voisinage fantastique de notre chambre, et si le fantôme 
de « la dame morte de fann » nous était apparu en rêve 
ou en réalité. 

« Tout château a sa légende, nous dit-elle, surtout s'il 
est ancien. Vous avez sans doute remarqué cet escalier 
my&tt'rieux qu'on prendrait pour un corps de cheminée: il 
conduit à une chambre qu'on ne peut apercevoir du 
dehors et descend jusqu'aux caves. Dans celte chambre, 
un seigneur de L*** tenait cachée aux yeux de tous, et sur- 
tout de saiemme, une maîtresse charmante et dévouée qui 
avait accepté cette réclusion absolue pour vivre sous la 
même toit que celui qu'elle aimait. Chaque soir, le sei- 
gneur de L*** se faisait préparer un en-cas de nuit qu'il 
allait prendre lui-même aux cuisines souterraines et qu'il 
montait à la captive. Un jour, entraîné dehors par quelque 
expédition, il y perdit la vie, et la prisonnière, ne rece- 
vant plus son repas, mourut de faim. — Longtemps après, 
des travaux de réparation et de remaniement ayant dé* 



36 VOYAGE EN RUSSIE. 

masqué la porte secrète, on trouva au bas de l'escalier un 
mignon sque'elle de femme accroupi dans une pose déses- 
pérée p;irmi des lambeaux de riches étoffes, et l'on par- 
vint à la retraite somptueusement meublée, devenue pour 
la malheureuse une tour de la faim plus sinistre que la 
prison d'Ugolin, qui avait au moins ses quatre fils à man- 
ger. Quelquefois son ombre se promène la nuit par les 
couloirs, et si elle rencontre un inconnu, elle seml)le im- 
plorer de la nourriture avec des gestes faméliques. Je vous 
ferai donner ce soir une chambre moins lugubre, » 

Guidé par la châtelaine, nous visitâmes les appartements 
de réception, décorés au goût du dernier siècle; dans la 
salle à manger, de vieilles argenteries massives, des ser- 
vices en vieux Saxe brillaient derrière les viti es de dres- 
soirs curieusement sculptés. Le salon, immense, à cinq 
fenêtri s de front, montrait sur sa boiserie or et blanc des 
portraits royaux, ( t de son plafond descendaient des lus- 
tres en cristal de roche à bras trr.nsparents et à feuilles 
découpi'os. A cô!é, un salcm plus petit, tendu de damas 
vert, n'fffrait de particulier à l'œil qu'un portrait de sei- 
gneur cuirassé, à échariie voltigeanle, ayant en sautoir les 
ordres de l'Éléphant et de Dannebrog, el souriant avec une 
grâce qui sentait son Versailles. Par une inadvertance du 
peintre, il tournait le dos à son pendant, une jeune dame 
poudrée, en grand habit de cour de talfetas vert-pomme 
glacé d'argent, ce qui semblait le contrarier fort, car il 
tournait à demi la lêle sur l'épauie. Cttle jeune dame eût 
été très-jolie sans un nez dune courbure trop aristocra- 
tique drsendant sur sa bouche comme un perroquet qui 
veut manger une cerise. Ses veux doux et tristes semblaient 
déplorer ce nez caricaturdement bourbonien qui gâtait 
une figure charmante, quelque elforl que l'artiste eût fait 
pour l'alténtier. 

Conmie nous regardions attentivement cette physionomie 
singulière, à la fois agréable et ridicule malgré son grand 
air, la dame de la maison nous dit : « il y a aussi une lé- 
gende sur ce la'deau; mais rassurez-vous, elle n'a rien de 
terrible. Si l'on éternue en passant devant la comtesse au 

\ 



SCIILESWIG. 37 

long nez, elle vous répond par un signe de tête ou un 
« Dieu vous bénisse ! » comme les portraits des chambres 
d'auberge dans les pièces féeriques. Ayez toin d'éviter les 
coryzas, et la peinture ne donnera pas signe de vie. » 

Les chambres à coucher contenaient de grands lits de 
tapisserie ou de damas, la tôle appuyée contre le mur, de 
façon à former une ruelle de chaque côté. Selon la vieille 
mode, la tenture de l'une d'elles consistidt en grandes 
peintures à la détrempe exécutées sur toile dans le cadre 
des panneaux, et représentant des bergcrades où l'arliste 
germanique avait essayé d'imiter la galantei ie de Boucher, 
prétention qui produisait des afféteries gauches et des co- 
lorations bizarres. — « Voulez-vous cette chanjbre? nous 
dit-on. Elle est d'un rococo trés-rassurant contre les ter- 
reurs nocturnes. » Nous rtfusâmeSo Nous n'aimons pas à 
voir autour de nous, dans le silence et la solitude, aux 
faibles clai lés d'une lampe ou d'une bougie, ces figures 
qui semblent vouloir se détacher de la muraille et vous 
demande! l'âme que le penlre a oublié de leur donner. 
Noire choix s'arrêta sur une jolie chambre tendue de perse, 
au petit lit moderne, située à l'angle du château et percée 
de deux hautes fenêtres, qui n'avait derrière elle aucun 
couloir ténébreux, aucun escalier en spirale, et dont les 
muts, frappés avec la main, ne sonnaient pas le vide. — 
Le seul inconvénient qu'elle eût, c'est que pour s'y rendre 
il fallait passer devant la dame au nez de perroquet, et, 
nous l'avouons sans honte, les portraits trop pulis ne sont 
pas de notre goût; mais nous n'étions pas enrhumé, et la 
jeune comtesse pouvait rester tianquilie dans son cadre 
armorié. 

Ce qu'il y^vait de plus curieux dans ce manoir, c'était 
une salle du seizième t^iècle conservée intacte, et qui nous 
fit regretter que les possesseurs du château eussent cru 
devoir, vers le commencement du siècle dernier, renou- 
veler au goût de Versailles la décoration de leurs apparte- 
ments. On ne saurait s'imaginer combien ce style a régné 
despoliquement pendant une période assez longue et ce 
qu'il a fait détruire de belles choses. 

4 



38 VOYAGE EN RUSSIE. 

Cette salle était lambrissée d'une boiserie de chêne à 
petits panneaux, formant des cadres d'égale grandeur, et 
rehaussée de qudques légères arabesques d'un or éteint 
en harmonie aven le ton du bois. Chaque cadre contena t 
une peinture emblématique à 1 huile, accompagnée d'une 
devise en grec, en latin, en espagnol, en italien, en alle- 
mand ou en français, assortie au sujet représenté. 11 y en 
avait de morales, de galantes, de chevaleresques, de chré- 
tiennes, de philo-ophiques, d'orgueilleuses, de résignées, 
de plaintives, de spirituelles, d'obscures. Les concetti y 
faisaient concurrence aux agudezzas. Les calembours s'y 
piquaient "aux pointes; le latin, réfrogné dans sa concision 
énigmatique, y prenait des airs de sphinx et regardait de 
Ira* ers le grec plus limpide. Le platonisme à la Pétrarque, 
les subtilités amoureuses à la Scalion de Yirbluneau, em- 
brouillaient de leurs explications des attributs compliqués 
et peu intelligibles. Historiée ainsi de la plinthe à la cor- 
niche, cette salle eût fourni de devises les bla-ons d'un 
carrousel, les jarretières de Temblè(jue, les navajas d'Al- 
bacète, les cacliets d'une boutique de graveur, les papil- 
lotes dune confiserie, les flûtes à l'oignon de Saint Cloud ; 
mais parii.i beaucoup de fadaises, de puérilités et d'alam- 
biquages, étincelait souda n quelque phrase hautaine, d'un 
sens inattendu et profond, digne d'être inscrite sur le cha- 
ton d'une chevalière ou la lame d'une épée. 

Nous ne connaissons pas d'exemple d'une décoration 
pareille. Sans doute on rencontre des légendes et des 
chiffres enlacés aux ornements, mais nulle part l'emblème 
et la devise pris pour thème uniijue de décor. 

Maintenant que le chUeau vous est connu, faisons une 
fournée aux » nvirons. Deux poneys noirs comme l'ébène, 
attelés à un léger phaélon, secou' nt leur crinière éche- 
velée et piétinent impatiemment au bout du pont. La châ- 
telaine prend les guides d^ms ses belles mains, et nous 
voilà partis. Nous Iraver^ons à fond de train, sans roule 
bien tracée, d'immenses pâturages où paissent et ruminent 
plus de trois cents vaches posées à réjouir Paul Polter et 
Troyon. Les taureaux, plus pacifiques que ceux d'Espagne, 



SCHLESWIG 59 

nous laissent passer sans autre manifestation qu'un regard 
de Iravers, et se remettent à brouter. Des chevaux, excités 
par la vitesse des poneys, nous accompagnent quelque 
temps, puis nous abandonnent. Les champs s'étendent 
autour de nous, mouvementés par de faibles ondulations, 
délimités par des espèces de talus eu terre couronnés de 
haies. — Deux pieux rejoints d'uue traverse servent de 
porte à chaque pièce, et il faut se précipiter à bas du 
phaéton pour relever la barre que les fougueuses petites 
bêtes eussent sautée avec la voiture. 

Hn moins de vingt minutes nous arrivâmes à un bois 
massé sur une hauteur et de l'effet le plus pittoresque : 
des ormes, des chênes, des frênes au tronc puissant, au 
feuillage touffu, s'y développaient avec ces attitudes va- 
riées, ces jets bizarres, ces contournements vigoureux que 
fait prendre aux arbres l'inclinaison du terrain. Ce bois est 
plein de chevreuils et les blaireaux y creusent leurs ter- 
riers, à peu prés sûrs de n'être pas dérangés par l'homme. 
Çà et là des pins, comme pour rappeler le Nord, étiraient 
leurs bras et dardaient leurs crosses d'un vert sombre. 

La fraîcheur de cette végétation nous étonnait, à deux 
pas de la mer, dont l'hileine saline brûle ordinairement 
les feuilles ; mais les arbres puisent une sève abondante 
dans la terre humide et résistent sans en souffrir aux vents 
du large. 

Au débouché du bois, nous aperçûmes le golfe s'évasanl 
dans la pleine mer, la mer du Nord, dont l'autre extré- 
m.ité bat la calotte de glaces du pôle, et qui, en hiver, 
balance les banquises chargés d'ours blancs ! 

En ce moment elle n'avait rien de septentrional. Un ciel 
clair, pommelé de quelques nuages, s'y reflétait, coloranf 
l'eau grise d'un azur plus pâle cependant que celui de 
notre ciel. — Un faible remous faisait onduler sur le bord 
quelques-unes de ces lanières marines dont la pulpe a la 
consistance du cuir, poussait quelques fragments de co- 
quilles et laissait une longue frange d'écume sur ce 
rivage. 

Les jours suivants, nous fîmes en calèche des excursions 



40 VOYAGE EN RISSIE. 

plus longues ; mais de grands mecklembnurgeois blancs, 
d'une humeur moins farouche, avaient remplacé les petits 
tourbillons noirs. Un cocher à tournure martiale et phleg- 
rantique les guidait. 

Nous visitâmes une habitation entourée comme L*** d'un 
double fossé. Nous y admirâmes une salle au plafond orné 
de sculptures en ronde bosse représentant des muses, des 
génies ailés, des attributs de musique ; un orgue posé sur 
une riche console faisait hésiter l'esprit sur la destination 
du lieu Élait-ce une salle de concert ou une chapelle? 
Les artistes du di\-huitièmr^ siècle n'y regardaient pas de 
si près ; ils confondaient volontiers les anges et les amours, 
les gloires de l'Opéra et les gloires du Paradis. La vieille 
dame, maîtresse de la maison, nous reçut dans un salon 
encombré de fleurs, au plafond curieusenunt ornementé 
d'armoiries et de rocailles, et nous fit apporter un plateau 
de pêclies, de poires et de raisin, d'après la coutume hos- 
pitalière d'i. pays, où l'on présente toujours une collation 
aux visiteurs. Prés de la maison se déployait un jardin ou 
plutôt un parc que coupaient des allées de tilleuls d'une 
hauteur prodigieuse. Sur un bassin entièrement recouvert 
de lentilles d'eau, un cygne, le col replié et renversé, se 
promenait, déchirant la nappe glauque qui se reformait 
aussitôt derrière lui. La vue de ce cygne nous fit penser 
qu'il n'y en avait pas à L*'*, bien que la vignette marquée 
en indiquât. Ils avaient été l'hiver précédent mangés dans 
leur niche par les renards venus sur les eaux gelées. Moins 
mélodieux que leurs frères du Méandre, aucun chant ne 
s'était exhalé de leur long col à leur heure suprême, et 
l'on n'avait retrouvé d'eux que quelques pennes. 

Parfois notre calèche se croisait avec un vébicule plus 
humble et passablement grotesque ; un fort gaillard, cas- 
quette sur l'œil, pipe au bec, botté à l'écuyère, accroupi 
dans un chariot d'enfant, se faisait paresseusement traîner, 
non pas par des molosses, des dogues ou des mâtins 
comme Steevens en attelle sur ses toiles, mais par trois 
ou quatre roquets, véritables toutous, pour nous servir 
d'un mot emprunté au dictionnaire des bébés, tellement 



SCHLESWIG. 41 

disproporiionnés au poids qu'ils liraient, que le rire en 
venait aux lèvres. Ces pauvres bêtes faisaient « un métier 
de cliien » dans la triste acception du terme. — Puisque 
nous voilà sur le chapitre des chiens, constatons qu'en Da- 
nemark nous n'avons pas vu un seul chien danois, c'est-à- 
dire de l'espèce au pelage blanc régulièrement tacheté de 
noir qui offre souvent cette bizairerie d'un œil bleu et 
d'un œil brun. Ce sont en général des animaux sans lace, 
sans caractère, croisés au hasard, abâtardis, ne présentant 
plus aucun type et semblables auv chiens des rues, mais 
qui s'acquittent avec conscience de leur emploi d'escorter 
les voitures en jappant de l'entrée à la sortie des villages. 

Ces villages ou hameaux sont d'une propreté et d'un 
confort dont on se ferait difficilement l'idée sans les avoir 
vus. Les maisons, bâties en briques sur un plan régulier, 
recouvertes de tuiles le plus souvent, quelquefois de 
chaume, avec leurs fenêtres à carreaux bien nets derrière 
lesquels s'épanouissent des fleurs rares dans des pots de 
porcelaine, ont l'air plutôt de cottages que d habitations 
de paysans. Les pavillons et villas de la banlieue, loués si 
cher aux Parisiens, ne valent pas ces jolies maisons ver- 
meilles sur leur fond de verdure, au bord de la flaque 
d'eau qui les avois'ue presque toujours. 

L'aspect des habitants ne contrarie pas l'effet du tableau. 
Les costumes ne sont ni déguenillés ni misérables ; 
l'homme porte la casquette à visière prussienne, la botte 
par-dessus le pantalon, le gilet court, la redingote à pans 
un peu longs. Les femmes sont en robes à manches courtes, 
assez éch;jncrées du col, et le plus souvent tête nue. Elles 
nous faisaient froid à voir par la saison déjà frjiche, avec 
« celte robe légère, » non pas d'une entière blancheur, car 
l'étoffe était de l'indienne à mille raies, lilas, rose ou 
bleue. Leurs bras rouges, fouettés de sang comme des 
peintures de Jordaëns, avaient celle robustesse que 
prennent les portions du corps exposées à l'air ; mais ce- 
pendant leurs tons par trop vermillonnés témoignaient 
qu'ils n'étaient pas insensibles à l'impression atmosphé- 
rique. Du reste, cette mode n'est suivie que par les femmes 



42 VOYAGE EN RUSSIE. 

(le la basse classe et les sorvantes. Les dames s'habillent à 

la française comme partout. 

Une autre journée fut occupée par une excursion à 
Eckernfœrde, petite ville éloignée de quelques Meues de 
L***. La route se fit entre des haies étoilées de baies de 
toutes couleurs, mûres, sorbiers, prunelles, opini^s-vi- 
nettes, sans compter ces jolis boulons de corail qui sui'- 
vivent aux roses de l'églantier, et qu'on a 1 habitude de 
désigner par un nom aussi indécent que ridicule. C'était 
charmant. D'autres fois nous passions entre de grands 
arbres, le long de petits villages, ou de champs que her- 
saient en tournant en rond, comme s'ils avaient voulu 
moirer la terre, des attelages de chevaux superbes. Enfin 
nous airivâmes au boi d de la mer, sur une chaussée que 
garnissaient d'un côté, l'autre étant baigné par la vague, 
d'élégantes maisonnettes enfouies à moitié dans les fleurs, 
qu'on loue pour la saison aux baigneurs, car Eckernfœrde 
est une ville de bains comme Trouville ou Dieppe, malgré 
sa latitude quelque peu septentrionale. Les voitures elles 
cabanes, dispersées sur la plage, témoignaient que des 
nitrépides de l'un et l'autre sexe ne craignaient pas de 
s'exposer encore aux assauts de la lame glacée. Quelques 
bricks de commerce se balançaient dans le port, el le long 
de leurs flancs flottaient, se contractant, se dilatant, un 
grand nombre de ces champignons visqueux ou de cou- 
leur nacrée qui sont des animaux quoiqu'ils n'en aient 
pas l'air, et que nous avions remarqués jadis dans le golfe 
de Lépante en revenant de Connthe, « où il n'est pas per- 
mis à tout le monde d'aller, » dit la phrase proveibiaîe. 

Eckernfœrde, sauf le cachet qu'im[triment à toute ville 
les mâtures de navires se mêlant aux arbres et aux che- 
minées, ne diffère pas beaucoup de Schleswig comme ar- 
chitecture. Ce sont les mêmes églises de briques, les 
mêmes maisons à larges baies transversales laissant entre- 
voir, don ière des pots de fleurs, des femmes décolletées 
et tirant l'aiguille. Une animation insolite vivifiait les rues 
ordinairement plus tranquilles d'Eckernfœrde ; de lourdes 
charrettes emportaient dans leurs cantons respectifs les 



SCHLESWIG. 45 

soldats en semestre ou licenciés. Quoique empilés et juchés 
assez incommodément, lis semblaient ivres de joie et peut- 
être bien aussi de bière. 

Au château, les jours passaient diversifiés par la prome- 
nade, la pêche, la lecture, la conversation, le cigare, it 
les nuits n'étaient hantées d'aucun fanlôine désagréable: 
la femme morte de faim ne \int pas nous demander à 
manger; la princesse au nez de perroquet n'eut pas l'occa- 
sion de nous dire « Dieu vous bénisse ! « — Une fois seu- 
lement, une pluie d'orage chassée par un vent terrible 
fouetta les vitres de nos fenêtres avec des bruits sinistres 
comme des battements d'ailes de hibou. Les châssis trem- 
blaient, les boiseries rendaient des craquements étranges, 
les roseaux se froissaient bruyamment, les eaux clapo- 
taient au bas de la muraille. De temps en temps la rafale 
donnait des coups de genou dans la porie comme quelqu'un 
qui eût voulu entrer et qui n'aurait pas eu la clef. — Mais 
personne n'entra ; et peu à peu les soupirs, les murmures, 
les gémissements, tous les bruits inexplicables de la nuit 
et de la tempête s'éteignirent dans un decrescendo que 
Beethoven n'eût pas mieux gradué. 

Il faisait un temps radieux le lendemain, et le ciel ba- 
layé brillait plus vif. Nous aurions bien voulu rester en- 
core; rayis s'il est prouvé que tous les chemins mènent à 
Rome, il est moins sûr qu'ils conduisent à Saint-Péters- 
bourg, et nous avions i.n peu oublié le but de notre 
voyage dans les dé ices du château enchanté ; la calèche 
nous conduisit à Ki-d, où nous devions retrouver le che- 
min de fer de Hambourg, et de là nous rendre à Lubeck 
pour nous embarquer sur le paquebot la Neva. 



IV 



LUBECK 



Il fallait gagner Kiel pour retrouver le chemin de 1er. 
Nous fîmes le trajet en calèche sans autre accident qu'unie 
halle à nii-chemin dans la maison de poste pour laisser 
souffler les chevaux. En prenant dans la salle de l'hôlel 
un zabayon à la bière, nous vîmes gravé sur la \itre, avec 
une pointe de diamint, ce nom espagnol, « Saturnina Co- 
rnez, » qui fit aussitôt jouer des castagnetle^ à notre ima- 
gination. Sans doute la femme qui l'avait écrit devait être 
jeune et belle, et là-dessus notre cervelle se mit à bâtir 
un pelit roman où se mêlait le souvenir des Espagnols en 
Danemark, de Mérimée. A Kiel, la pluie se mit à tomber 
fine d'abord, ensuite par torrents, ce qui ne nous empê- 
cha pas de parcouiir, parapluie en main, sa belle prome- 
nade au bord de la mer, en attendant le départ du train 
de Hambourg. 

Hambourg est une ville bonne à revoir, et cela nous 
amusa de faire encore quelques tours dans ses rues si ani- 
mées, si vivantes et d'un aspect si pittoresque. En nous 
promenant, nous notâmes (luelijues petits détails qui nous 
avaient échappé : par exemple, les coffres de bois ferrés 
et cadenassés à ran;^le des ponts, avec un laldeau oii, 
pour exciter la pitié des paysans, sont réunis d'une ma- 
nière naïve tous les accidents de mer imaginables, tem- 



LUBECK. 45 

pêlGj, cliiites de foudre, incendios, vagues énormes, récif:^ 
anguleux, barques renversées, malelols cramponnés à des 
hunes et traduisant au milieu de l'écume le vers classique 
de Virgile : 

...Rari liantes in giirglle vasto. 

Souvent un marin bronzé par tous les soleils fouille sa 
poche goudronnée et jetle un shelling dans la gueule du 
tronc; une petite fille se hausse sur ses pieds pour confier 
à l'ouverture sa pièce de menue monnaie. — Cela forme 
un fonds de secours distribués sans doute aux familles 
des nauTragés. Ce tronc, destiné à recueillir les aumônes 
pour les victimes de l'Océan, à deux pas de ces navires 
en partance et prêts à courir les périls de la mer, a quel- 
que chose de religieux et de poétique. La solidarité hu- 
maine n'abandonne aucun de ses membres, et le matelot 
part plus tranquille! 

Mentionnons u les tunnels de bière, » espèces d'esta- 
minets souterrains d'une physionomie locale. Les consom- 
mateurs y descendent, comme les tonneaux à la cave, par 
quelques marches roides, et s'asseoient dans un brouillard 
de tabac où grésillent des becs de gaz au fond de petites 
salles à plafond surbaissé. La bière qu'on y boit est excel- 
lente, car Hambourg est une ville sur sa bouche. Les nom- 
breux marchands de </e7ica<esses, dont les montres exposent 
des comestibles de toutes les parties du monde, le prouvent 
surabondamment. Il y a aussi beaucoup de confiseurs. 
Les Allemands, et surtout les Allemandes, ont un goût 
enfanlin pour les sucreries. Ces boutiques sont tréi-fré- 
quentées. On y va croquer des bonbons, boire des sirops, 
prendre des glaces comme chez nous au café. A chaque 
pas on y voit briller en lettres d'or sur une enseigne ce 
mot : condilorei; nous ne croyons pas exa^^érer en portant 
le nombre des confiseurs de Hambourg au triple de ceux 
de Paris. 

Comme le bateau de Lubeck ne parlait que le lende- 
main, nous allâmes souper chez Wilkcns, le restaurateur 



4C VOYAGE EN RUSSIE. 

dont nous avons déjà dit quelques mots. Ce CoUot ham- 
bourgeois habite un sous-sol très-bas de plafond et divisé 
en cabinets ornés avec plus de luxe que dégoût. Des huî- 
tres, une soupe à la tortue, un filet aux truffes et unebou- 
ttille de vin de Champagne de la veuve Cliquot, frappée, 
composaient le menu très-simple de notre repas. La mon- 
tre, suivant la coutume de Hambourg, était encombrée de 
comestibles plus ou moins rares, primeurs et postmeurs, 
ce qui n'existait pas encore et ce qui n'existait plus de- 
puis longtemps pour le vulgaire. On nous fit voir à la cui- 
sine, dans de grandes cuves, de grosses tortues de mer 
qui levaient au-dessus de l'eau leur têle écaillée, et res- 
semblaient à des serpents pris entre deux plats. Leurs pe- 
tits yeux cornés regardaient avec inquiétude la lumière 
qu'on approchait d'eux, et leurs pattes, semblables à des 
rames au flanc d'une galère désemparée, nageaient vague- 
ment au bord de leurs carapaces comme pour une fuite 
impossible. Nous espérons que ce ne sont pas toujours 
les mêmes qu'on montre au curieux et que le person- 
nel de l'exhibition est changé quelquefois. 

Le lendemain nous allâmes déjeuner chez un restau- 
rant anglais, dans un pavillon vitré d'où l'on aperçoit une 
vue splendidement panoramique. 

Le fleuve se déroulait majestueusement à travers une 
foi et de navires aux mâtures élancées, de tout gabarit et 
de tout tonnage. Des pyroscaphes remorqueurs battaient 
l'eau, traînant à leur suite les bâtiments à voiles que le 
vent n'eût pu conduire au large. D'autres, libres de leurs 
mouvements, manœuvraient à travers les obstacles avec 
cctt ' précision qui fait ressembler le bateau à vapeur à un 
être intelligent doué d'une volonté propre et servi par des 
organes ayant conscience d'eux mêmes. De ce point élevé, 
l'Elbe s'étale largement comme tout grand fieuve appro- 
chant de la mer. Ses eaux, sûres d'arriver, ne se pres- 
saient plus et coulaient d'une façon insensible, placides 
comme les eaux d'un lac; l'autre rive, assez basse, appa- 
raissait verdoyante, piquée de maisonnettes roses, estom- 
pée à demi par les fumées des tuyaux. Un rayon de soleil 



LUBECK 47 

traversait la plaine de sa barre d'or; c'était grand, lumi- 
neux et superbe. 

Le soir, le chemin de fer nous emportait à Lubeck à 
travers des cultures magnifiques et des maisons d'été bai- 
gnant leur pied dans une eau brune sur laquelle se pen- 
chaient des saules. La Venise hambourgeoise a son canal 
de la Brenta, dont les villas, pour n'être pas bâties par 
Sammichele ou Palladio, n'en font pas moins une figuie 
agréable sur leur fond de fraîches verdures. 

A la descente du chemin de fer, un omnibus spécial 
nous prit et nous conduisit avec nos bagages à l'hôlol 
Duffckes. Entrevue dans l'ombre aux vagues lueurs dos 
lanternes, la ville nous parut pittoresque, et le matin, eu 
ouvrant la fenêtre de notre chambre, nous comprîmes 
tout de suite que nous ne nous étions pas trompé. La ma:- 
son qui nous faisait face avait une physionomie tout à fait 
allemande. Extrêmement haute, un pignon denticulé la 
terminait à la vieille mode. Elle ne comptait pas moins 
de sept étages, mais les fenêtres diminuaient de nombie 
à partir du pignon. La dernière assise ne contenait qu'une 
lucarne. A chaque étage, des croisillons de fer s'épanouis- 
sant en bouquets de serrurerie maintenaient la bâtisse et 
servaient à la fois de soutien et d'ornement : trés-bon 
principe d'architecture qu'on oublie trop aujourd'hui. Ce 
n'est pas en distiniulant, mais, au contraire, en accen- 
tuant les membres de la construction qu'on arrive au ca- 
ractère. 

Celte maison n'était pas la seule de ce genre, comme 
nous pûmes nous en convaincre au bout de quelques pas 
faits dans la rue. La Lubeck actuelle est encore, du moijis 
pour l'œil, -la Lubeck du moyen âge, la vieille ville chef- 
lieu de la ligue lianséatique : la vie moderne se joue dans 
l'ancien décor; on n'a pas trop dérangé les couliss -s ni 
repeint maladroitement la toile du fond. Quel plaisir de 
se promener ainsi au milieu des formes du passé et de 
contempler intactes les demeures qu'habitaient les géné- 
rations disparues! — Sans doute l'homme vivant a le droit 
de se modeler une coquille selon ses habitudes, ses goûts 



48 VOYAGE EN RUSSIE, 

et ses mœurs; mais une ville neuve est bien moins inté- 
ressante qu'une vieille ville. 

Quand nous étions en'ant, on nous donnait parfois pour 
étrennes une de ces boiles de Nuremberg renfermant une 
ville allemande en miniature. Nous rangons de cent fa- 
çons diiïérenles 1. s i etites maisonnettes de bois sculpté et 
peint autour de l'église à clocher pointu, à murailles roses 
où le joint des briques était marqué par de lines raies 
blanches. Nous plantions les deux douzaines d'arbres fri- 
sés et peinturlurés, et nous admirions quel air délicieu- 
sement étrange et chimériquement joyeux prenaient sur 
le tapis ces maisons vert-p(mme, roses, lilas, ventre de 
biche, avec leurs fenêlres à petits carreaux, leurs jiignons 
en escalier ou à volutes et leurs toits aigus brillantes d'un 
vernis rouge; notre idée était que de semblables villes 
n'existaient pas dans la réalité, et que les bonnes fées en 
fabriquaient pour les petits garçons bien sages : les mer- 
veilleux grossissements de l'enfance faisaient bientôt pren- 
dre à la mignonne ville coloriée des développeu ents con- 
sidérables, et nous nous promenions à travers les rues 
alignées, avec la même précaution que Gulliver dans Lil- 
liput. Lubeck nous rendait cette sensa ion puéiile, ou- 
bliée depuis longtemps. 11 nous semblait marcher dans 
une ville de fantaisie tirée d'une gigantesque boite de 
joujoux. — Nous méritions bien, après tout, ce dédom- 
magement pour les architectures de bon goût que nous 
avons été forcé de voir dans notre vie de voyageur! 

Au sortir de l'hôtel, une sculpture encastrée dans une 
muraille arrêta nos yeux en quête de curiosités, ha sculp- 
ture est assez rare aux pays où la brique abonde ; celle- 
ci représentait des espèces de néréides ou de sirènes as- 
sez frustes, mais d'un caractère ornemental et chimérique 
qui nous fit plaisir. El!es accompagnaient de grands bla- 
sons dans le goût allemand : un excellent thème de déco- 
ration quand on sait l'employer, et le moyen âge le sa- 
vait! 

Un cloître, ou du moins une galerie, débris d'un an- 
cien monastère, se présenta à nous. Ce portique règne le 



lUBECK. 49 

long d'une place au fond de laquelle s'élève la Marienkir- 
che, église du quatorzième siècle, en briques. En conti- 
nuant son chemin, l'on se trouve bientôt sur un marché 
où vous attend un de ces spectacles qui récompensent le 
voyageur de bien des ennuis : un monument d'un a-pect 
nouveau, imprévu, original, le vit il hôtel de ville où se 
trouvait jadis la salle de la Hanse, se dresse subitement 
devant vous. 

Il occupe en équerre deux pans de la place. Figurez- 
vous en avant de la Marii nkirche, dont les flèches et le 
toit de cuivre oxydés la dépassent, une haute façade de bri- 
ques, noircie par le temps, hérissée de trois clochetons à 
toitspointus et verdegrisés, évidée de deux grandes roses à 
jour sans nervures intérieures, et blasonnée d'écussons 
inscrits dans les trèfles de ses ogives, aigles de sable à 
deux têtes sur champ d'or, écus partis de gueules et d'ar- 
gent rangés par alternance et de la plus fière tournure 
héraldique. 

A cette façade s'applique un palazzino de la Renaissance, 
en pierre, d'un goût tout différent et dont le ton blanc- 
grisàlre se détache à merveille du fond rouge-sombre des 
vieilles briques. Ce palais, avec i^es trois pignons à volu- 
tes, ses colonnes ioniques cannelées, ses cariatides ou 
plutôt ses Atlas (car ce sont dts hommes), ses fenêtres à 
plein cintre, ses niches arrondies en coquille, sa galerie 
percée de baies à frontons triangulaires, ses arcades or- 
nées de figures, son soubassement taillé en pointe de dia- 
mant, produit la dissonance architecturale la plus inat- 
tendue tt la plus charmante. On rencontre dans le Nord 
trcs-peu d'édilices de ce style et de cette époque. Le mou- 
vement de l_a réforn.e ne s'accommodait guère de ce re- 
tour aux idées païennes et aux formes classiques modifiées 
par une fantaisie gracieuse. 

Dans la façade, en équerre, le vieux style allemand re- 
prend ses droits ; des arcades en briques retombant sur 
de courtes colonnes de granit supportent une galerie à fe- 
nêtres ogivales. Une rangée de blasons inclinés de droite 
à gauche font ressortir leurs émaux et leurs couleurs sur 



5) TOTAGE E5 RUSSIE, 

la teinte noirâtre du mur. On ne saurait imaginer combien 
cette ornementation si simple a de caractère et de ri- 
chesse. 

Cette galerie mène à un corps de logis que le caprice 
d un décorateur, cherchant pour un opéra une toile de 
fond moyen âge, n'inventerait pas plus singulier et plus 
pitîoresque. Cinq tourelies coiffées de toiis en éteignoir 
dépassent de leurs pointes aiguës la ligne de couronne- 
ment de la façade que fenestrent de hautes croisées en 
ogive, malheureusement empâtées et bouchées à dtmi 
pour la plupart, sans doute d'après les besoins de rema- 
niements intérieurs. Huit grands disques à fond d'or re- 
présentant des soleils radiés, des aigles à deux têtes, et 
le blason argent et gueules, armoiries de Lubeck, s'épa- 
nouissent magnifiquement sur cette architecture bizarre. 
Au bas des arcades à piliers trapus ouvrent leurs gueules 
sombres, au fond desquelles scintillenl vaguement les 
montres de quelque boutique d'orfèvrerie. 

En se retournant vers la place, on aperçoit au-dessus des 
maisons les flèches vertes d'une autre église, et au-dessus 
des têtes des marchandes débitant leurs poissons et leurs 
lègura-s, la silhouette dun petit édifice à piliers de bri- 
ques, qui a dû, en son temps, être un pilori. Il donne la 
dernière touche à la physionomie toute gothique de la 
place, que ne dérange aucune maison moderne. 

L'idée ingénieuse nous vint que ce splendide hô el de 
ville devait a oir une autre façj;de, et, en effet, en passant 
sous une voûte, nous nous trouvâmes dans une grande rue, 
et là les admirations recommencèrent. 

Cinq clochetons, à demi engagés dans la muraille et 
séparés par de longues fenêtres ogivales obstruées en 
partie, répétaient, en la variant, la façade que nous ve- 
nons de décrire. Des rosaces de briques y montraient leurs 
curieux dessins, procédant par points carrés comme des 
modèles de tapisserie. Au pied du sombre édifice, une 
jolie logette de la Renaissance, bâtie après coup, servait 
d'entrée à un escalier extérieur, s'élevant le long du mur 
en ligne diagonale jusqu'à une sorte de mirador ou cabinet 



LUBECK. M 

surplombant, d'un goût délicieux. De mignonnes statues 
de la Foi et de la Justice, galamment drapées et jouant 
avec leui s attributs, décoraient le portique. 

L'escalier, porté sur des arcades dont l'ouverture s'a- 
grandissait à proportion qu'il montait, avait pour orne- 
ment (les cariatides et des mascarons. Le mirador, placé 
au-dessous de la porte ogivale conduisant au Markt, était 
couronné d'un fronton à échancrure et à volutes, où une 
figure de Tliémis tenait dune main les balances et de 
l'autre le glaive, sans oublier de faire coquettement bouffer 
sa drapeiie. Un ordre bizarre formé de pilastres à canne- 
lures, façonnés en Hermès et soutenant des bustes, sépa- 
rait les fenêtres de cette cage aérienne. Des consoles à 
mascarons chimériques complétaient celte ornementation 
élégante sur laquelle le Temps avait passé son pouce, juste 
à point pour donner aux sculptures ce flou que rien n'i- 
mite. 

L'édifice se prolongeait plus simple d'architecture et 
cordonné d'une frise en pierre représentant des masques, 
des figurines et des feuillages, mais rouj^és, noircis et en- 
crassés à n'y plus discerner grand'chose. Sous un porche 
soutenu par des colonnettes gothiques de granit bleuâtre, 
à côté de la porte, nous remarquâmes deux bancs dont 
les accotoirs extérieurs étaient formés de deux épaisses 
lames en bronze, représentant, l'une un empereur avec 
couronne, globe et main de justice; l'autre un sauvage 
poilu comme une bête fauve, armé d'une massue et d'un 
écu au blason de Lubeck, le tout d'un travail très-ancien. 

La Marienkirche, qui se trouve, comme nous l'avons 
déjà dit, derrière l'hôtel de ville, vaut qu'on la visite. Ses 
deux clochers ont quatre cent huit pieds de haut ; un clo 
chelon très-ouvragé s'élève sur la crête du toit, au point 
d'intersection du transept. Les clochers de Lubeck offrent 
cette particularité d'être tous hors d'aplomb et d'incliner 
à droite ou à gauche d'une manière sensible, sans cepen- 
dant inquiéter l'œil comme la tour des Asinelli à Bologne, 
et la tour penchée de Pise. Quand on s'éloigne un peu de 
la ville, ces clochers, ivres et chancelants, avec leurs bon- 



52 VOYAGE EN RUSSIE. 

nets pointus qui semblent saluer l'horizon, découpent une 

silhouette étrange et réjouissante. 

En entrant dans l'église, la première chose curieuse 
qu'on rencontre est une copie ancienne du Tocltentanz ou 
Danse des morts du cimetière de Bâle. Nous n'avons pas 
besoin de le décrire en détail. Le moyen âge a brodé d'in- 
nombrables variantes sur ce thème macabre. Les princi- 
paux sont rassemblés dans celte peinture lugubre couvrant 
toutes les murailles d'une chapelle. Depuis le pape et 
l'empereur jusqu'à l'enfant au berceau, chaque être hu- 
main entre en danse à son tour avt^c l'inévitable épou- 
vautail. Mais la Mort n'est pas ligin'ée par un squelette 
blanc, poli, nettoyé, chevillé de cuivre aux articulations, 
comme un squelette de cabinet anatomique, cela serait 
trop joli pour la vieille Mob ; elle apparaît à l'état de ca- 
davre, en décomposition plus ou moins avancée; des 
restes de cheveux hérissent son crâne, une terre noirâtre 
remplit ses yeux demi-vidés, la peau de sa poitrine pend 
comme une serviette en loques ; son ventre plat se colle 
hideusement aux vertèbres de l'épine dorsale, et ses nerfs, 
mis à nu, flottent autour des tibias comme des cordes 
cassées autour d'un manche de violon; aucun des affreux 
secrets dérobés à l'intimité de la tombe n'est passé sous 
silence. 

Les Grecs respectaient les pudeurs de la Mort, et ne 
la représentaient que sous la forme d'un bel adolescent 
endormi; mais le moyen âge, moins délicat, lui arrachait 
son linceul et l'exposait nue, avec ses horreurs et ses mi- 
sères, dans l'intention pieuse d'édifier les vivants. Sur cette 
peinture murale, la Mort a si peu secoué l'humus noir de 
la fosse, qu'un œil inattenlif pourrait souvent la prendre 
pour un nègre étique. 

Des tombeaux très-riches et très-ornés, avec statues, 
allégories, attributs, blasons, longues épitaphes appliquées 
aux murs, suspendues aux massifs de piliers, formant cha- 
pelle sépulcrale, comme dans l'église Dei Frari à Venise, 
font de la Marienkirche un intérieur digne de Peter Necf, 
le peintre ordinaire des cathédrales. 



LUDECK. 53 

La Marienkirche renferme deux toiles d'Oveibeck, la 
Descente de croix et l'Entrée à Jérusalem, très-admirés en 
Allemagne. On y retrou^ e le pur sentiment religieux , l'onc- 
tion et la suavité du maître, que déparent pour nous l'af- 
fectation archaïque et la naïvelé voulue. Du reste, la déli- 
catesse de l'exécution montre qu'Overbeck a étudié les 
charmants peintres primitifs de l'école ombrienne; dans 
son talent comme dans son tableau placée la Pinacothèque 
de Munich, la blonde Allemagne demande à la brune Italie 
les secrets de l'art. 

Il y a encore quelques tableaux de la vieille école alle- 
mande, entre autres un triptyque de Jean Mostaërl, dont 
il fallut abandonner l'examen pour aller nous planter, sur 
les instances d'un bedeau désireux d'un pourboire, au pied 
d'une de ces horloges mécan ques très-compliquées qui 
marquent le cours de la lune, du soleil, la date de l'année, 
le jour du mois et même l'heure, afin d'assister au défilé 
de sept figurines de bois dorées et peinturlurées, représen- 
tant les Sept Électeurs, devant une statuette de Jésus-Christ 
dans sa gloire. Quand midi sonne, une porte s'ouvre et 
les Électeurs s'avariçanl en demi-cercle, chacun à son tour, 
hochenl la tête avec un mouvement si brusque et si fu- 
rieux, qu'il est difficile, malgré la sainteté du lieu, de 
s'empêcher de sourire. Le salut fait, la figurine se retourne 
avec une saccade et disparait par une autre porte. 

La calliédrale, qu'en appelle aussi le Dom, est assez re- 
marquable à l'intérieur. Au milieu de la nef, remplissant 
toute une arcade, un christ colossal, de style gothique, est 
cloué sur une croix découpée à jour et ornée d'arabesques ; 
le pied de la croix repose sur une poutre transversale al- 
lant d'un pilier à l'autre, et chargée de saintes femmes et 
de pieux personnages dans des attitudes d'adoration et de 
douleur; de chaque côté, Adam et Eve arrangent le plus 
décemment possible leur costume de paradis terrestre ; 
sous la croix s'épanouit un pendentif ou clef de voûte 
très-fleuri et très-touflu, servant de point d'appui à un ange 
aux longues ailes. 

Celte construction suspendue et, malgré son volume, 

5. 



5i VOYAGE EN RUSSIE, 

légère à l'œil, est en bois travaillé avec beaucoup d'art et 
de goût. Nous ne saurions mieux la définir qu'en l'appe- 
lant une herse de sculptures abaissée à demi devant le 
chœur. C'est le premier exemple que nous voyons d'une 
disposition pareille. 

Derrière s'élève le jubé avec ses trois arcades, sa galerie 
de statuettes, sou horloge mécanique oiî l'heure est sonnée 
par un squelette et un ange portant la croix. Les fouts 
baptismaux ont la figure d'un petit édifice très-ouvragé, à 
colonnes corinthiennes, dont les interstices laissent voir 
un groupe de Jacob luttant avec l'ange. Le couvercle est 
formé par le dôme du monument, que soulève un cordon 
pendu à la voûte. Nous ne parlerons pas des tombeaux, 
des chapelles funèbres, des orgues ; mais nous dirons 
quelques mots de deux vieilles peintures à fresque ou à 
détrempe accompagnées d'une longue inscription en vers 
latins pentamètres, où l'on voit le cerf miraculeux lâché 
par Charlemagne, avec un collier portant la date de sa 
mise en liberté, et pris quatre ou cinq cents ans plus tard 
par un chasseur à la place même où s'élève aujourd'hui 
l'église. 

La porte llolstenthor, àdeux pas du débarcadère, est un 
des plus curieux et des plus pittoresques spécimens de l'ar- 
chitecture allemande au moyen âge. Deux énormes tours 
en briques que relie un corps de logis dans lequel s'ou\re 
une voûte en anse de panier, voilà le motif grossièrement 
dessiné. Mais l'on imaginerait difficilement l'efi'et que pro- 
duisent le liant comble du bâtiment, les toits en curnel des 
tours, la fantaisie des lucarnes et des fenêtres, les tons 
rouge-sombre ou violâtre de la brique effritée. C'est toute 
une gamme nouvelle pour les peintres d'architecture ou 
de ruines que nous envoyons à Lubeck par le prochain 
convoi. Nous leur recommandons aussi, tout près de l'Hols- 
tenthor, à côté du pont, sur la rive gauche de la Trave, 
c'un\ ou six vieilles maisons cramoisies, épaulées les unes 
contre les autres comme pour se soutenir, faisant ventre, 
hors d'aplomb, tiouées de six ou sept étages de fenêtres, à 
pignon denticulé, et laissant traîner dans l'eau leur reÛst 



LUBECK. 55 

vermeil comme le tablier rouge que lave une servante. 
Quel tableau Van den Heyden eût fait avec cela ! 

En suivant le quai, que longe le railway où roulent les 
wagons de marchandises, on jouit des aspects les plus 
amusants el les [)lus variés. Sur l'aulre rive de la Trave 
s'ébauchent, parmi des maisonnettes et des touffes d'ar- 
bres, des navires, des bartjues à différents étals d'avance- 
ment. Tantôt c'est une carcasse avec des côtes de bois, 
semblable ou squelette d'un cachalot échoué ; tantôt une 
coque revêtue de ses planches, près de laquelle fume le 
chaudron du calfat laissant échapper de blonds nuages. 
Partout régne un joyeux fourmillement d'activité hu- 
maine. Les charpentiers cognent et clouent, les portefaix 
poussont les barriques, les matelots faubertent les ponts 
des bâtiments, ou bien hissent à demi les voies pour les 
sécher au soleil. Un bateau qui arrive vient se ranger près 
du quai, déplaçant la flottille entr'ouverte un moment 
pour lui livrer passage. Les pyroscaphes chauffent ou lâ- 
chent leur vapeur, et quand on se retourne vers la ville, 
au-dessus des agrès de navires, on aperçoit les clochers 
des églises gracieusement \. enchés comme des mâts de 
clippers. 

La Neva, qui devait nous menei à Saint-Pétersbourg, 
chargeait tranquillement ses caisses et ses ballots, et ne 
paraissait nullement prête à pariir le jour indiqué. Ln 
effet, elle ne devait se mettre en marche que le surlen- 
demain; relard qui iious eût contrarié dans une ville 
moins charmante et dont aous profitâmes pour aller voir 
Don Juan, chanté en allemand par une troupe allemande. 
Le théâtre de la ville est tout neuf et très-joli; les croisées 
de la façade ont pour portants des muses arrangées en 
cariatides. Nous fûmes moins contents de la manière dont 
le chef-d'œuvre de Mozart était exécuté dans sa patrie. Les 
chanteurs étaient médiocres, et ils se permettaient d'é- 
tranges licences, par exemple, celle de remplacer en 
beaucoup d'endroits le récitatif par un dialogue vif et 
animé, sans doute parce que la musique nuisait à l'ac- 
tion. Leporello se livrait à des charges du plus mauvais 



56 VOYAGE EN RUSSIE, 

goût et déployait sous le nez d'Elvire éplorée une inter- 
minable bande de papier où étaient collés les portraits 
en silhouette des mille et trois victimes de son maître, et 
ces portraits étaient tous semblables et représentaient 
une femme coiffée à la girafe, mode de 1828 ! Ne voilà- 
t-il pas une belle imagination 1 



? 



TRAVEi^SEE 



La Neva se mit en marche à l'heure dite, modérant son 
allure pour suivre les sinuosités de la Trave, dont les 
bords sont peuplés de jolies maisons de campagne, villé- 
giatures des riches habitants de Lubeck. En approchant 
de la mer, le fleuve s'élargit, les rives s'abaissent, des 
bouées marquent le chenal à suivre. Nous aimons beau- 
coup ces paysages horizontaux : ils sont plus pittoresques 
qu'on ne pense. Un arbre, une maison, un clocher, une 
voile de barque y prennent une importance extrême, et 
suffisent avec le fond vague et fuyant pour un motif de 
tableau. 

Sur une ligne étroite, entre le bleu pâle du ciel et le 
gris nacré de l'eau, se dessina la silhouette d'une ville ou 
d'un gros bourg. Travemùnde probablement, puis les 
bords s'écartèrent de plus en plus, s'amincirent et dispa- 
rurent. En face de nous, l'eau prenait des teintes plus 
vertes; les ondulations, faibles d'aL rd, se gonflaient peu 
à peu et se changeaient en vagues; quelques moutons 
secpuaient leur laine d'écume à la crête des flots. L'ho- 
rizon était fermé par cette barre d'un bleu dur qui est 
comme l' parafe de l'Océan. Nous étions en mer. 

Les peintres de marine semblent se préoccuper de faire 
transparent, et lorsqu'ils y réussissent, ce mot leur est 



58 VOYAGE EN RUSSIE, 

appliqué comme épithète élogieuse. La mer, cependant, 
se distingue par un aspect lourd, épais, solide en quelque 
sorte, et particulièrement opaque 11 n'est pas possible à 
un œil attentif de confon ire son eau dense et forte avec 
une eau douce. Sans doute, quand un rayon prend une 
vague on travers, il peut y avoir transparence partielle, 
mais le ton général est loujours mat; la puissance locale 
est telle que les parties de ciel voisines en paraissent dé- 
colorées. Au sérieux des teir.les, à leur intensité, on de- 
vine un élément formidable, d'une énergie irrésistible, 
d'une masse prodigieuse. 

Quand on entre en iner, il se produit, même chez les 
plus frivoles, les plus courageux et les plus habitués, une 
certaine impression solennelle ; vous quittez la terre où 
la mort peut vous atteindre sans doute, mais où du moins 
le sol ne s'enlr'ouvre pas sous vos pieds, pour sillonner 
l'immense plaine salée, épiderme de l'abîme, qui recou- 
vre tant de navires perdus. Vous n'êtes séparé du gouffre 
bouillonnant que par une mince planche ou une faible 
plaque de tôle que peut défoncer une lame, entr'ouvrir un 
récif. Il suffit d'un grain subit, d'une saute de vent, pour 
>ous faire chavirer, et alors votre habileté de nageur ne 
servirait qu'à prolonger votre agonie. 

A ces pensées graves vient bientôt se mêler l'indéfinis- 
sable souffrance du mal de mer ; il semble que l'élément 
affronté veuille vous rejeter comme une chose impure 
parmi les algues de ses rivages. La volonté disparaît, les 
muscles se dénouent, les tempes se les^errent, des points 
de migraine s'établissent et l'air respiré prend une amer- 
tume nauséabonde. Ce ne sont plus que visages décom- 
posés, livides, verts : les lèvres deviennent violettes, et les 
couleurs quittent les joues pour se réfugier sur le nez. 
Chacun alors a recours à sa petite pharmacopée; celui-ci 
croque des bonbons de Malte; celui-là mord un citron; 
tel autre llaire du sel anglais ; d'autres implorent du thé 
qu'un coup de tangage ou de roulis leur fait répandre sur 
leur chemise; les plus braves se promènent en chancelant 
et mâchent un bout de cigare qu'ils oublient de fumer; 



TRAVERSÉE. 59 

presque tous finissent par s'accouder au bastingage; 
heureux ceux qui ont assez de présence d'esprit pour se 
mettre sous le vent ! 

Cependant le navire continue à monter et à descendre, 
faisant des abatées de plus en plus i^ensibles. Si vous 
comparez avec la ligne d'horizon les mâts et la cheminée 
du bateau à vapeur qui s'enfonce et s'élève, vous remar- 
quez des différences de niveau de plusieurs mètres, et 
votre malaise augmente. Autour de vous, les vagues se 
succèdent, s'enflent, crèvent et jaillissent en écume ; l'eau 
montueuse ruisselle avec un tumulte vertigineux; des 
paquets de mer tombent sur le pont, où ils se résolvent 
en pluie salée qui s'écoule par les dallots après avoir 
donné aux passagers une douche inattendue. La brise 
fraîchit, et les poulies des cordages rendent ce sifflement 
aigu qui ressemble au cri d'un oiseau de mer. Le capi- 
taine déclare que le temps est délicieux, au grand élon- 
nement des vo\ageurs naïfs, et il ordonne de bisser la 
voile de foc , car le vent qui èlait debout est devenu 
largue et souffle maintenant dans une direction favo- 
rable. Soutenu par son foc, le navire roule moins el 
sa marche s'accélère. De temps en temps, plus ou moins 
près, passent des barques, des bricks, avec leur foc seu- 
lement, les hautes voiles carguées, un ris pris aux voiles 
basses, plongeant le nez dans lécume, exécutant des pyr- 
rhiques à faire croire que la mer n'est peut-être pas aussi 
bonne qu'on veut bien le dire. 

Vous arrachant à cette contemplation, le dome-lique 
vient vous avertir que le diner est servi. Ce n'est pas une 
opération commode que de descendre dans la chambre 
par un escalier dont les marches se déplacent sous vos 
pieds comme les bâtons de l'échelle mystérieuse dans les 
(jpreuves de franc-maçonnerie, et dont les parois vous 
chassent comme les raquettes font du volant. Enfin vnus 
prenez place avec quelques intrépides. Les autres gisent 
sur le pont enveloppés de leur manteau. L'on mange, mais 
du bout des lèvres, risquant de s'éborgner aux dents de sa 
fourchette, car le navire danse de plus belle. Quand vous 



60 VOYAGE EN RUSSIE. 

essayez de boire avec des précautions d'équilibriste, voire 
breuvage joue au naturel la pièce de Léon Gozlan : h Une 
tempête dans un verre d'eau. » 

Ce difficile exercice terminé, on remonte sur la dunelte 
un peu à quatre pattes, et la brise fraîche vous raffermir 
le cœur. On risque un cigare ; il ne semble pas trop 
fétide, vous êtes sauvé. Les maussades dieux de la ner 
n'exigeront plus de libations ! 

Pendant que vous vous promenez sur le pont, les jam- 
bes écarquillées, faisant le balancier avec vos bras, le 
soleil descend dans un banc de nuages gris dont il rougit 
les déchirures et que bientôt le vent balaye. L'iioiizon est 
désert, plus de silhouettes de navires. Sous le ciel d'un 
violet pâle, la mer s'assombrit et prend des tons sinistres ; 
plus tard, le violet tourne au bleu d'acier. L'eau devient 
tout à fait noire, et les moutons y brillent comme des 
larmes d'argent sur un drap funèbre. Des myriades d'é- 
toiles d'un or vert ponctuent l'immensité, et la comète, 
déployant son énorme chevelure, semble vouloir piquer 
une lête dans la mer. Un instant sa queue est coupée par 
un éfroit nuage transversal interposé. 

La sérénité limpide du ciel n'empêchait pas la bise de 
soufller à pleins poumons, et le froid nous prenait. Nos 
vêtements commençaient à se pénétrer de la bruine amère 
arrachée par le venta la crête des vagues. L'idée seule de 
renirer dans notre cabine et de respirer l'air chaud et 
méphitique de la chambre nous soulevait le cœur, et nous 
alljnies nous asseoir près de l;i cheminée du bateau à 
vapeur, appuyant notre dos à ia plaque de tôle chaude, 
abri lé sullisanmient par les tambours des roues. Ce ne fut 
que bien avant dans la nuit que nous regagnâmes noire 
cadre pour nous assoupir d'un sommeil secoué et tra- 
verôé de rêves extravjgants. 

Le matin, le soleil se leva les yeux pochés, comme 
quehju'un qui a mal dormi, écartant à grand'peine ses ri- 
deaux de biouillarci. Des rayons d'un jaune pâle trouaient 
les vapeurs et s'allongeaient à travers les nuées comme 
ces rais dorés des gloires d'église. La brise était de pli a 



TRAVERSEE. 01 

en plus fraîche et les navires qui se montraient de temps 
à auli;e sur la ligne d'horizon déciivaient d'élrauges pa- 
raboles. Nous voyant tilubcr sur le ponl à la manière d'un 
homme ivre, le capitaine crut devoir nous dire, pour nous 
rassurer sans doute : « Un temps superbe ! » Son fort 
accent allemand donnait malgré lui à sa phrase un sens 
ironique. 

On descendit pour déjeuner. Les assiettes étaient assu- 
jetties par de petites règles de bois, les carafes et les bou- 
teilles solidement amarrées; sans quoi le couvert se fût 
desservi tout seul. Pour apporler les plats, les garçons se 
livraient à des gymnastiques étranges; ils avaient l'air de 
saltimbanques tenant des chaises en é(|uililjre sur le bout 
du nez. Le temps n'était peut-être [as aussi superbe que 
le prétendait le capitaine. 

Vers le soir, le ciel se couvrit, la pluie tomba, fine 
d'abord, ép;iisse ensuite, et, selon le proverbe : « Petite 
pluie abat grand vent, » diminua de beaucoup l'aigreur 
de la bise. De temps en temps scintillait dans l'onibie la 
lueur rouge ou blanche, fixe ou par éclipses, d'un pliare 
indiquant la côte à éviter. Nous étions entrés dans le golfe. 

Loisque le jour parut, des terres basses et plates, lignes 
presque imperceptibles enli'e le ciel et l'eau, qu'on pou- 
vait prendre ù l'œil nu pour le brouillard du matin ou 
Pembrun des vagues, se dessinèrent sur la droite. Quel- 
quefois le sol même, par suite de la déclivité de la mer, 
n'était pas visible; des rangées d'arbres à demi estompas 
semblaient sortir de l'eau. Le même effet avait lieu pour 
les maisons et f.our les phares, dont les louis blanches 
se confondaient souvent avec les voiles. 

A gauchfr, nous rangeâmes un îlot de rochers arides ou 
du moins qui paraissaient tels à distance. Un assez grand 
mouvement de barques animaient ses côtes, et, avant 
d'avoir recours à la lunette marine, nous primes d'abord, 
sur le fond \iolàlre du rivage, les voiles orientées au 
soleil levant pour des façades de maisons; mais, vue plus 
nettement, Pile était déserte et ne contenait qu'une vigie 
élevée sur une pente. 

e 



02 VOYAGE EN RUSSIE. 

La mer s'était un peu apaisée, et au dîner, des profon- 
deurs de leurs cabines, sortirent, comme des spectres de 
leurs tombeaux, des figures inconnues, des passagers doni 
on ignorait l'existance. Paies, faméliques, chancelants, il? 
se traînaient du côté de la table ; mais tous ne dînèrent 
pas pour cela : la soupe était encore trop orageuse, le 
rôti trop tempétueux. Après les premières cuillerées, la 
plupart se levèrent et se dirigèrent en chancelant vers 
l'escalier de l'écoutille. 

La troisième nuit s'ét -ndit sur les eaux ; c'était la 
dernière à passer, car le lendemain, à onze heures, si 
rien ne contrariait la marche du navire, l'on devait être 
en vue de Cronstadt. Nous restâmes tard sur la du- 
nette à regarder lobscurité piquée çà et là de pail- 
lettes rouges par les feux des phares, et, dévoré d'une 
curiosité fiévreuse. Après deux ou trois heures de som- 
meil, nous étions remonté en haut, devançant le réveil 
de l'aurore paresseuse au lit ce jour-là, du moins à 
notre gré. 

Qui n"a connu ce malaise de l'heure qui précède l'aube? 
Elle (st humide, glaciale et frissonnante. Les robustes 
éprouvent une anxiété vague, les malades se sentent dé- 
faillir, toute fatigue devient plus lourde; les fantômes des 
iénèbres, les terreurs i-octurnes semblent, en s'cnfuyant, 
vous efileurer de leurs fi oides ailes de chauve-souris. Vous 
pensez à ceux qui ne sont plus, à ceux qui sont absents ; 
vous faites des retours mélancoliques sur vous-même, 
vous regrettez le fnyer déserté volontairement; mais, au 
premier rayon tout est oublié. 

Un bateau à vapeur, traînant après lui son long pana- 
che de fumée rabattu, passa sur notre droite : il allait vers 
l'occident et venait de Cronstadt. 

Le golfe se rétrécissait de plus en plus ; des côtes au ras 
de l'eau se montraient tantôt nues, tantôt pia(juées de 
sombres verdures ; des tours de vigie émergeaient ; dos 
barques, des navires allaient et vena ent, suivant un che- 
nal inirqué par des bouées ou des perches. La mer, moins 
profonde, avait changé de couleur au voisinage de la 



TRAVERSEE. 63 

ferro et des mouettes, les premières aperçues accomplis- 
saient leurs gracieuses évolution?. 

A la longue-vue, on discernait en face de soi deux ta- 
ches roses ponctuées de noir, une paillette d'or, une pail- 
lette verte, quelques fils ténus comme des fils d'aroignée, 
quelques spirales de fumée blanche montant dans l'air 
immobile et d'une pureté parfaite : c'était Cronstadt. 

A Paris, pendant la guerre, nous avions vu beaucoup 
de plans plus ou moins chimériques de Cronstadt, avec 
les feux croisés des canons figurés par des lignes multi- 
ples, semblables aux rayons d'une étoile, et nous avions 
fait de grands efforts d'imaginalion pour nous représen- 
ter l'aspect réel de la ville sans pouvoir y parvenir. I es 
plans les plus détaillés ne donnent pas la moindre idée 
de la silhouette véritable. 

Les aubes des roues brassant une eau tranquille et pres- 
que dormante nous faisaient avancer rapidement, et déjà 
nous distinguions avec netteté, un fort arrondi, à quatre 
étages d'embrasures sur la gauche, et sur la droite un 
bastion carré commandant la passe. Des batteries rasantes 
apparaissaient à fleur d'eau. La paillette jaune se chan- 
geait en un dôme d'or d'un éclat et d'une transparence 
magiques. Toute la lumière se concentrait sur le point 
saillant et les parties ombrées prenaient des tons d'ambre 
d'une finesse inouïe ; la paillette verte était une coupole 
peinte de cette couleur qu'on eût prise pour du cuivre 
oxydé Un dôme d'or, une coupole verte : la Russie, à 
première vue, se montrait à nous sous des teintes carac- 
léristiques. 

Sur un bastion s'élevait un de ces grands mâts à signaux 
qui font si bien dans les marines, et derrière un môle de 
granit se massaient les vaisseaux de guerre parés pour l'hi- 
vernage. De nombreux navires aux couleurs dt! toutes les 
nations encombraient le port et formaient, avec leurs mâts 
et leurs cordages, comme une forêt de pins à demi ébran- 
chée. 

Une machine à mater, avec ses poutres et ses poulies, 
se dressait à l'angle du quai que recouvraient des piles de 



C4 VOYAGE EX RUSSIE, 

bois équarri, et un peu en arrière on apercevait les mai- 
sons de la ville badigeonnées de teintes diverses, f|uel- 
ques-unes avec des toits verts, mais sur une ligne horizon- 
tale très-basse, que dépassaient seuls les dômes des égli- 
ses accompagnés de leurs petites coupoles. Ces villes si 
fortes doiment le moins de prise possible à l'œil et au ca- 
non ; le sublime du genre serait qu'on ne les vît pas du 
tout : on y arrivera. 

D'un bâtiment à fronton grec, douane ou police, se dé- 
tachèreiit des barques faisant force de rames vers notre 
bateau à vapeur, qui avait jeté l'ancre en rade. Cela nous 
rappelait les visi'es de la santé dans les mers du Levant, 
où des gaillards beaucoup plus pestiférés que nous, respi- 
rant du vinaigre des quatre voleurs, venaient prendre nos 
papiers à 1 aide de longues pincettes. Tout le monde était 
orfrlepont, et dans un canot qui semblait attendre que, 
les formalités accomplies, quelque voyageur descendit à 
Cronstadt, nous aperçûmes le prem-er mougik. C'était un 
homme de vingt-huit ou trente ans, aux longs cheveux 
séparés par une raie médiane, à la barbe blonde légère- 
ment frisée comme celle que les peintres donnent à Jé- 
sus-Christ, aux membres bien découplés, et qui maniait 
aisément son double aviron. 11 portait une chemise rose 
serrée à la ceinture et dont les pans, rejetés hors du pan- 
talon, formaient une sorte de tunique ou jaquette assez 
gracieuse. Le pantalon, d'étoffe bleue, ample, abondant 
en plis, entrait dans la botte ; la coiffure consistait en une 
toque ou petit chapeau plat étranglé au milieu, évasé par 
en haut et garni d'un rebord circulaire. Cet échantillon 
unique nous avait déjà certifié la vérité dos dessins d'Yvon. 

Apportés par leurs canots, les employés de la police et 
de la douane, vêtus de longues redingotes, coifiès de la 
casquette russe, la plupait décorés ou médaillés, montè- 
rent sur le pont et remplirent leur office avec beaucoup 
de politesse. 

On nous fit descendre dans le salon de la cabine pour 
nous rendre nos passe-ports, déposés au départ entre les 
mains du capitaine, il y avait là des .anglais, des Aile- 



TRAVERSÉE. 65 

mands, des Français, des Grecs, des Italiens el d'autres 
nations encore ; à notre grande surprise, l'officior de po- 
lice, un tout jeune homme cependant, changeait de lan- 
gueà chaque interlocuteur et répondait anglais à l'Anglais, 
allemand à l'Allemand et ainsi de suite, sans se tromper 
jamais de nationalité. Comme le cardinal Angelo Mai, il 
paraissait savoir tous les idiomes possibles. Quand notre 
tour vint, il nous rendit notre passe-port en nous di:?ant 
avec le plus pur accent parisien : « Il y a longtemps que 
vous êtes attendu à Saint-Pétersbourg. » En effet, nous 
avions pris le chemin des écoliers, et mis un mois à une 
route qu'on pourrait faire en une semaine. Au passe-port 
était joint un papier trilingue indiquant les formalités à 
remplir en arrivant à la ville des tzars. 

Le bateau à vapeur se remit en marche, et, debout sur 
la proue, nous considérions d'un œil avide le spectacle ex- 
traordinaire qui se déployait à nos regards. Nous étions 
entré dans le bras de mer où la iNéva s'épanche. L'aspect 
était plutôt celui d'un lac que d'un golfe. Comme nous te- 
nions le milieu du chenal, les rives, de chaque côté, se 
discernaient à peine. Les eaux, largement étalées, sem- 
blaient plus hautes que les terres, minces comme un trait 
de pinceau sur une aquarelle à teintes plates. Il faisait un 
temps magnifique. Une lumière étincelante mais froide 
tombait du ciel clair ; c'était un azur boréal, polaire pour 
ainsi dire, avec des nuances de lait, d'opale, d'acier dont 
notre ciel à nous ne donne aucune idée ; une clarté pure, 
blanche, sidérale, ne paraissant pas venir du soleil, et 
telle qu'on en imagine lorsque le rêve nous transporte 
dans une autre planète. 

Sous celte voûte lactée, l'immense nappe du golfe se 
teignait de couleurs indescriptibles, dans lesquelles les 
tons ordinaires de l'eau n'eni raient pour rien. Tantôt c'é- 
taient des blancs de nacre comme on en voit sur les val- 
ves de certains coquillages, tantôt des gris de perle d'une 
incroyable finesse; plus loin, des bleus mats ou striés 
comme les lames de Damas, ou bien encore des reflets 
irisés, pareils à ceux de la pellicule qui recouvre l'étain 

6. 



66 VOYAGE EN RLSSIE. 

en fusion ; à une zone d'un poli de glace succédait une 
large bande gaufrée en moire antique ; mais tout cela d'un 
léger, d'un llou, d'un vague, d'un limpile, d'un clair à 
n'être rendu par aucune palette, ni aucun vocabulaire. Le 
ton le plus frais du pinceau humain eût fait comme une 
tache de boue sur celle transparence idéale, et les mots 
que nous employons pour rendre celle lueur merveilleuse 
nous produisent l'effet de pàlés d'encre tombant d'une 
plume qui crache sur le plus beau vélin azuré. 

Si une barque passait près de nous avec ses tons réels, 
ses mâts couleur de saumon et ses détails nettement ac- 
cusés, elle ressemblait, au milieu de ce bleu èlyséen, à un 
ballon flottant dans l'air; on ne saurait rien rêver de plus 
féerique que cet infmi lumineux ! 

Au fond émergeait lentement, entre l'eau laiteuse et le 
ciel nacré, ceinte de sa couronne murale crénelée de tou- 
relles, la silhouette magnifique de Saint-Pétershourg dont 
les tons d'aniélhysles séparaient par une ligne de démar- 
cation ces deux immensités p^^les. L'or scintillait en pail- 
lettes et en aiguilles sur ce diadème, le plus riclie, le plus 
beau qu'ait jamais porté le front d'une ville. BienlùtSaint- 
Isaac dessina entre ses quatre clochetons sa coupole dorée 
comme une tiare ; l'Amirauté darda sa flèche étincelante, 
l'église de Saint-.Michel-Archange arrondit ses dômes àren- 
llement moscovite, celle des Gardes à cheval aiguisa ses py- 
ramidions aux arêtes ornées de crosses, el une foule de clo • 
cliers plus lointains firent chatoyer leur éclair métalliqui'. 

Rien n'était plus splendide que celte ville d'or sur cet 
horizon d'argent, où le soir avait les blaii h urs de i'aub"'. 



Vï 



SAINT-PETERSBOURG 



ha >iévj. esl un beau fleuve, large à peu près comme la 
Tamise au pont de Londres ; sou cuurs n'est pas long : elle 
\ient du lac Ladoga, tout voisin, qu'elle déverse dans le 
golfe de Finlande. Quelques tours de roue nous amenè- 
rent le long d'un quai de granit près duquel était rangée 
une flottille de petits bateaux à vapeur, de goélettes, de 
schooners et de barques. 

De l'autre côté du fleuve, c'est-à-dire sur la droite en 
remontant le cours, s'élevaient les loits d'immenses han- 
gars recouvrant des cales de construction ; sur la gauche, 
de grands bâtiments à façade de palais, qu'on nous dit 
être le corps des mines et l'école des cadets de la marine, 
développaient leurs lignes monumentales. 

Ce n'est pas une mince affaire que de transborder les 
bagages, malles, valises, cartons à chapeaux, colis de 
toutes sortes qui encombrent le pont d'un bateau à va| eur 
au moment où l'on débarque, et de reconnaître son bien 
parmi tout cet amonccUeu.ent. Une nuée de moujiks eu- 
rent bienlôt enlevé tout cela pour le porter au bureau de 
visite sur le quai, suivis chacun par le propriétaire in- 
(luici. 

La plupart de ces moujiks avaient la chemise rose par- 
dessus le pantalon, en forme de jaquette, les grègues lar- 



C8 VOYAGE EN RUSSIE, 

gcs et les bottes à mi-jambe; d'autres, quoique la tempé- 
rature fût in-olitement douce, étaient affublés déjà de la 
touloupe ou tunique en peau de mouton. La touloupe se 
met la lair.e en dedans, et quand elle est neuve, la peau 
tannée est d'une couleur saumon pâle assez agréable à 
l'œil ; quelques piqûres y simulent des ornements, et le 
tout ne manque pas de caractère ; mais le moujik est fi- 
dèle à sa touloupe comme l'Arabe à son burnous ; une 
fois endossée, il ne la quitte plus : c'est sa tente et son lit; 
il l'habite nuit et jour, dort avec elle dans tous les coins, 
sur tous le^ bancs, sur tous les poêles. Aussi, bientôt le 
vêtement se graisse, se miroite, se glace et prend ces tons 
de bitume qu'affectionnent les peintres espagnols dans 
leurs tableaux picaresques; mais, contrairement aux mo- 
dèles de Ribera et de Murillo, le moujik est propre sous 
ce lambeau crasseux, car il va aux étuves une fois par se- 
maine. Ces hommes à longs cheveux et à larges barbes, vê- 
tus de peaux de bêles, sur ce quai magnifique d'où l'on 
aperçoit do tous côtés des dômes et des flèches d'or, pré- 
occupent, par le contraste, l'imagination de l'étranger. Ne 
vous repK'sentez cependant rien de farouche ou d'alar- 
mant ; ces moujiks ont la physionomie douce, intelligente, 
et leurs manières polies feraient honte à la brutalité de 
nos portefaix. 

La visite de notre malle se fit sans autre incidi'Ut que la 
découverte très-facile des Parents pauvres, de Balzac, et 
des Ailes d'Icare, de Charles de Bernard, posés sur notre 
linge, et qu'on nous prit en nous disant de les réclamer 
au bureau de censure où l'on nous les rendrait sans doute. 

Les formalités remplies, nous étions libre de nous ré- 
pandre par la ville. Une multitude de drojkys et de petites 
charrettes à transporteries bagages attendaient devant le 
bureau de visite, sûrs de ne pas manquer do pratiques. 
Nous savions bien en ftançais le nom de l'endroit où l'on 
nous avait recommandé de descendre, mais il fallait le 
traduire en russe au cocher. Un de ces domestiques de 
place qui ne parlent plus aucun idiome, et finissent par 
«e composer une sorte de langue franque assez semblable 



SAINT-PÉTERSBOURG. 6fl 

au jargon qu'emploient les Turcs postiches dans la céré- 
monie du Bourgeois gentiUwmme, vit notre embarras, 
comprit à peu près que nous voulions aller hôtel de Rus- 
sie, chez M. Klée, empila nos paquets sur un rospousky, 
y grimpa près de nous, et nous voilà en route. Le ros- 
pousky est un chariot bas de la construction la plus pri- 
mitive : deux rondins à peine dégrossis posés sur quatre 
petites roues, ce n'est pas plus compliqué que cela ! 

Quand on vient de quitter les solitudes majestueuses de 
la mer, le tourbillon de l'activité humaine et le tumulte 
d'une grande capiiale vous causent une sorte d'éblouisse- 
ment ; l'on passe emporté comme dans un rêve ;'i travers 
des objets inconnus, voulant tout voir et ne voyant rien ; 
il vous semble que les vagues vous balancent encore, sur- 
tout quand un véhicule aussi peu suspendu qu'un rps- 
pousky vous fait tanguer et rouler sur un pavé inégal, et 
produit en terre ferme l'illusion du mal de mer : mais, 
q oique durement cahoté, nous ne perdions pas un coup 
d'œil, et nous dévorions du regard les aspects nouveaux 
qui se présentaient à nous. 

Nous arrivâmes bientôt à un pont que nous sûmes plus 
tard être le pont de l'Annonciation, ou, plus familièrement 
le pont Nicolas ; l'on y aboutit pnr deux voies mobiles, 
qui se déplacent pour le passage des bateaux et se rejoi- 
gnent ensuite, de sorte que le pont figure sur le fleuve 
un Y aux branches écourtées ; au point de rencontre de 
ces branches se dresse une petite chapelle d'une extrême 
richesse, dont nous ne pûmes qu'entrevoir en passant les 
mosaïques et les dorures. 

Au bout du pont, dont les piles sont de granit et les 
arches de fer, la voiture tourna et remonta le quai An- 
glais tout bordé de palais à frontons et à colonnes, ou 
d'hôtels pnrticuliers non moins splendides, peints de cou- 
leurs gaies, avec des balcons et des marquises avançant 
sur le trottoir. La plupart des maisons de Saint-Péters- 
bourg, comme celles de Londres et de Berlin, sont en 
briques que l'on recouvre de crépis nuancés diversement, 
de manièie à détacher les lignes de l'architecture et à 



7C TOYAGE EN RUSSIE, 

produire un bel effet décoratif. En les longeant, nous ad- 
mirio: s, derrière les vitres des fenêtres basses, des bana- 
niers et des [liantes tropicales épanouis dans ces tièdes 
appartements pareils à des serres. 

Le quai Anglais débouche sur l'angle d'une grande 
pUice où Pierre le Grand de Falconnet fait cabrer son che- 
v;il, le bras élendu vers la Neva, au sommet de la roche 
qui lui sert de socle. Nous le reconnûmes tout de suite, 
d'après les descriptions de Diderot et les dessins que nous 
en avions vus. Au fond de la place se dessinait à grands 
traits la gigantesque silhouette de Sainl-Isaac avec son 
dôme d'or, sa tiare de colonnes, ses quatre clochetons et 
son fronton octostyle. A l'entr "^ d'une rue, en retour du 
quai Anglais, sur des colonnes de porphyre, des Victoires 
ailées en bronze tenaient des palmes. Tout cela, confusé- 
ment entrevu dans la rapiditi.4e la course et l'étonnement 
de la nouveauté, formait un ^-J^emble magnifique et baby- 
lonien. 

En continuant à suivre la même direclion, nous apparut 
bientôt l'immense palais de l'Amirauté. Dune tour carrée 
en forme de temple et ornée de colonnettes, posée sur son 
comble, s'élançait cette mince flèche d'or ayant un vais- 
seau pour girouette, qu'on aperçoit de si loin et qui pré- 
occupait nos regards dans le golfe de Finlande ; les allées 
d'arbres qui s'étendent autour de l'édifice n'avaient pas 
encore perdu leur feuillage, quoique l'automne fût déjà 
avancé (10 octobre). 

Plus loin, au centre d'une dernière place, jaillissait 
d'un socle d'airain la colonne Alexandrine, prodigieux 
monolilhe de granit rose surmonté d'un ange portant une 
I roix. Nous ne Times que l'entrevoir, car la voiture tourna 
et s'engagea dans la Perspective Nevsky, qui est à Saint- 
Pétersbourg ce qu'est la rue de Rivoli à Paris, Re;:ent's 
Street à Londres, la calle d'Alcala à Madrid, la rue de To- 
lède à Naples, l'artère principale de la ville, l'endroit le 
plus fréquenté et le plus vivant. 

Ce qui nous frappa surtout, c'était l'immense mouve- 
ment de voitures — un Parisien cependant ne s'étonne 



SAI.M-rETERSBOURG. • 71 

guère en te genre — qui avait lieu dans cette large voie, 
et surtout l'extrême viiesse des chevaux. Les drojkys sont, 
comme on sail, des espèces de petits pliaétons bas et très- 
légers, qui ne contiennent que deux personnes au plus ; 
ils vont comme le vent, conduits par des cochers aussi 
hardis quhabiles. Ils rasaient notre rospousky avec une 
rapidité d'hirondelles, se croisaient, se coupaient, pas- 
saient du pavé de bois au pavé de granit sans jamais se 
toucher; des embarras en apparence inextricables se dé- 
nouaient comme par enchantornent, et chacun, à fond de 
train, filait de son côté et trouvait la place de ses roues là 
où une brouette n'aurait pu passer. 

La Perspective Nevr^ky est à la fois la rue marchande 
et la belle rue de Saint-Pétersbourg ; les boutiques s'y 
louent aussi cher que sur le boulevard des Italiens : c'est 
un mélange de magasins, de palais, d'églises tout à (ait 
original ; sur les enseignes brillent en traits d'or les 
beaux caractères de l'alphabet russe qui a retenu quel- 
ques lettros grecques, et dont les formes lapidiires se 
prêtent à l'inscription. 

Tuut cela nous passait devant les yeux comme un rêve, 
car le rospousky allait fort vite, et avant de nous en être 
rendu bien compte nous étions devant le perron de l'hôtel 
do Russie, dont le mai re tança vertement le domestique 
de place qui avait installé notre seigneurie sur un si mi- 
sérable véhicule. 

L'hôtel de Russie, situé au coin de la place Michd, près 
de la Perspective Nevsky, n'est guère moins grand que 
l'hôtel du Louvre à Paris ; ses corridors sont plus longs 
que bien des rues, et l'on peut s'y fatiL'^uer. Le bas est 
occupé par de vastes salons où Ton dîne et que décorent 
des plantes de serre. Dans la première salle, sur une 
espèce de bar-room, du caviar, des haiengs, des sanJ-" 
wichs de pain blanc et de pain bis, du fromage de plu- 
sieurs sortes, des flacons de bilter, de kummel, d'eaii-dc- 
vie, servent, selon la mode russe, à ouvrir l'appétit aux 
cons-ommateurs. Les hors-d'œuvre ici se mangent avant le 
repas, et nous avons trop voyagé pour trouver cet usage 



7'2. YOYAGE EN RUSSIE. 

bizarre. Chaque pays a ses habitudes : n'appjrte-t-oii pas, 
en Suède, le potage au desseit? 

A l'entrée de celte salle, était un porte-manteau en- 
touré d'une cloison, où chacun suspendait son paleiot, 
son cache-nez, son plaid, et déposait ses galoches. Il ne 
faisait cependant pas froid, et le thermomètre marquait, 
à l'air libre, sept ou huit degrés de chaleur. Ces précau- 
tions minutieuses, par une température si douce, nous 
étonnaient, et nous regardions au dehors si la neige ne 
blanchissait pas déjà les toits, mais la faible lueur rosée 
du couchant les colorait seule. 

Cependant les doubles fenêtres étaient posées partout ; 
d'énormes chantiers de bois encombraient les cours, et 
l'on s'apprêtait à recevoir l'hiver de la bonne façon. — 
Notre chambre avait aussi celle fermeture hermétique ; 
entre un châssis el l'autre était répandu du sable dans le- 
quel s'implantaient de petits cornets remplis de sel, des- 
tinés à absorber l'humidité et à prévenir les ramages de 
vif-argent dont, sans celle précaution, la gelée entame 
les vitres ; des bouches de chaleur en cuivre, pareilles à 
des gueules de buites aux lettres, se tenaient prêles à 
souiller leurs trombes d'air chaud, mais l'hiver était en 
retard ; et la double fenêtre servait à maintenir dans l'ap- 
partement une tiédeur agréable. L'ameublement n'avait 
de caractéristifjuc qu'un de ces immenses canapés re- 
couverts de cuir ( apilonné qu'on rencontre partout en 
Piussie, el qui, avec leurs nombreux coussins, sont plus 
commodes que les lits, fort mauvais, du reste, pour la 
plupart. 

Après le dîner nous sortîmes sans guide, selon notre 
habitude, et nous fiant à notre instinct d'orientation pour 
retrouver noire gile. Un cadran d'horloger à un angle 
une tour de vigie à un autre devaient nous servir de point 
de repère. 

Colle première sortie au hasard à travers une ville incon- 
nue cl lonylemps rêvée est une des plus vivesjouissances du 
voyageur et le paye avec usure des fatigues de la loute. — 
Est-ce un raflinement de dire que la nuit, par ses ombres 



SAINT-PETIJISDOURG. 7? 

mêlées de lueurs, son mystère et ses grandissements fan- 
tastiques, ajoute beaucoup à cette volupté? L'œil entre- 
voit, l'imagination achève. La réalité ne se (le>sine pas 
encore en lignes trop dures, et les aspects s'ébauchent en 
larges masses, comme un tableau que le peintre se pro- 
pose de (inir plus lard. 

Nous voilà donc suivant le trottoir à petits pas et des- 
cendant la Perspective dans le sens de l'Amirauté. Tantôt 
nous regardions les passants, tantôt les boutiques vive- 
ment éclairées, ou nous plongions de l'œil dans les sous- 
sols, qui nous rappelaient les caves de Berlin et les tunnels 
de Hambourg. A chaque pas, nous rencontrions derrière 
d'élégantes vitrines des étalages de fruits artistement 
groupés : des ananas, des raisins de Portu-al, des citrons, 
des grenades, d-s poires, des pommes, des prunes, des 
pastèques. — Le goût des fruits est aussi général en Russie 
que le goût des bonbons en Allemagne ; ils coûtent fort 
cher, ce qui les fait rechercher encore davantage. Sur le 
trottoir, des moujiks offraient aux passants des pommes 
vertes acides à l'œil, qui trouvaient pourtant des ache- 
teurs. 11 y en avait dans tous les coins. 

Cette première reconnaissance poussée, nous rentrâmes 
à l'hôtel. Si les enfants ont besoin d'être bercés pour 
s'endormir, les hommes préfèrent le sommeil innnobile; 
et la mer pendant trois nuits nous avait assez se- 
coué dans notre barcelonnette à vapeur pour nous faire 
désirer un lit plus stable ; mais à travers nos rêves 
l'ondulaiion des values se faisait encore sentir. Nous 
avons éprouvé plusieurs fois cet ehet bizarre. — Le 
.sacro saint plant her des vaches, tant apprécié de Pa- 
nurge, n'est pas un remède aussi prompt qu'on le pense 
aux angoisses que cause le sol mouvant de la plaine 
liipiide. 

Le lendemain nous sortîmes de h nue heure pour re- 
voir au jour le tableau deviné la veille aux vagues lueurs 
du crépuscule et de la nuit. Comme la Perspective 
Nevsky résume en quelque sorte Saint-Pétersbourg, vous 
nous permettrez d'en doimer une dcicriplion un peu 

7 



74 VOYAGE EN RUSSIE 

longue et détailléo qui vous fera entrer tout de suite dans 
l'intimité do la villo. Pardonnez-nous d'avance quelques 
remarques puériles et minutieuses en apparence. Ce sont 
ces petites choses négligées comme trop humbles et d'une 
observation trop facile qui constituent la différence d'un 
endroit à un autre, et vous avertissent que vo;is n'êtes pas 
dans la rue Vivienne ou à Piccudilly. 

C'est de la place de l'Amiiauté que part la Perspective 
Nevsky pour se prolonger dans un lointain immense jus- 
qu'au couvent de Saint-Alexandre-Nevsky, où ell; abou- 
tit après une légère flexion. La voie est large comme toutes 
celles de Saint-Pétersbourg; le milieu de la chaussée a 
reçu un cailloutis assez raboteux dont les deux déclivités, 
en se rencontrant, forment le lit du ruisseau. De chaque 
côté, une zone de pavage en bois accompagne la bande 
des petits fragments de granit; de larges dalles revêtent 
le trottoir. 

La flèche de l'Amirauté, qui ressemble au mât d'un na- 
vire d'or planté dans le toit d'un temple grec, forme au 
bout de la Perspective un point de vue heureusement mé- 
nagé. Au moindre rayon de soleil une paillette de lumière 
y brille et amuse l'œil du plus loin qu'on l'aperçoive. 
Deux autres rues voisines jouissent aussi de cet avantage 
et laissent voir, par une adroite combinaison de ligues, la 
même aiguille dorée ; mais pour le moment nous allons 
tourner le dos à l'Amirauté et remonter la Perspective 
jusqu'au pont d'Anitschkov, c'est-à-dire dans sa partie la 
plus vivante et la plus fréquentée. Les maisons qui la 
bordent sont hautes et vastes, avec des apparences de 
palais ou d'hute!s. Quelques-unes, les plus anciennes, 
rappellent l'ancien style français un peu italianisé, et 
présentent un mélange de Mansart et de Bernin assez 
majestueux ; pilastres corinthiens, corniches, fenêtres à 
frontons, consoles, œils-de bœuf à volutes, portes à mas- 
carons, rez-de-chaussée à refends et à bossage se détachant 
d'ordinaire d'un fond de crépi rosé. D'autres offrent les 
fantaisies du style Louis XV, rocailles, chicorées, serviettes, 
pots à feu, tandis que le goût grec de l'empire aligne plus 



SALNT-I'ÉTERSKOLT.G. 75 

loin ses colonnes et ses fronlons triangulaires rechampis 
de blanc sur un fond jaune. Les maisons, tout à f a t mo- 
dernes, sont dans !e genre anglo-allemand et semblent avoir 
pris pour type Ces magnifiques hôtels des villes de bains 
dont les lithographies séduisent les voyageurs. Cet en- 
semble, dont il ne faudrait pas étudier les détails de trop 
près, car l'emploi de la pierre donne seul de la valeur à 
l'exécution des ornements en conservant l'empreinte di- 
recte de l'arliste; cet ensemble, disons-nous, forme un 
coup d'oeil admirable pour h quel le nom de Perspective 
que poi te la rue, ainsi que beaucoup d'autres de Saint- 
Pétersbourg, nous poraît merveilleusement juste et signi- 
ficatif. Tout est combiné pour l'optique; el la ville, créée 
d'un seul coup par une volonté qui ne connaissait pas 
d'obstacle, est sortie complète du marécage qu'elle re- 
couvre, comme une décoration de théâtre au sifflet du ma- 
chiniste. 

Si la Perspective Nevsky est belle , bâtons-nous de 
dire qu'elle profite de sa beauté. Fashionable et mar- 
chande, elle fait alterner les palais et les magasins ; nulle 
part, si ce n'est à Berne, l'enseigne ne déploie un tel luxe. 
C'est à ce point qu'il faut presque l'admettre comme un 
ordre d'architecture moderne à ajouter aux cinq ordres de 
Vignole. Les lettres d'or tracent leurs pleins et leurs déliés 
sur des champs d'azur, sur des panneaux noirs ou rougos, 
se découpent en estampages évidés, s'appliqutnt aux 
i^lacfs des devantures, se répètent à chaque porte, pro- 
fitent des angles de rue, s'arrondissent autour des cinlies, 
s'élendcnt le long des corniches, profitent de la saillie des 
padii'zdas (marquises), descendent d-ms les escaliers des 
sous-sols, et clierchent tous les moyens de forcer l'œil du 
passant. Mais peut-être ne savez-vous pas le russe, et la 
forme de ces caractères ne signifie t elle rien d'' plus pour 
vous qu'un dessin d'ornement ou de bn deiie ? Voici à côté 
la traduction française ou allemande. Vous n'avez pas en- 
core compris? L'enseigne complaisante vous pnrdonne de 
ne connaître aucune de C(S trois langues, elle suppose 
même le cas où vous seriez complètement illettré, et ille 



76 VOYAGE EN RUSSIE, 

représente au nalurel les objets qui se débitent dans le 
magasin qu'elle annonce. Des grappes d'or sculptées ou 
peintes indiquent le marchand de vin ; plus loin ce sont 
des janibuns glacés, des saucissons, des langues de bœuf, 
des boîtes de caviar dés gnant une boutique de com»^sti- 
bles ; des boites, des brodequins, des galoches naïvemmt 
figurés disent aux pieds qui ne savent pas lire : « Entrez 
ici, et vous serez chaussés ; » des gants en sautoir parient 
un idiome intelligible à tous. Il y a aussi des mantelets et 
des robes de femme surmontés d'un chapeau ou d un 
bonnet auquel l'artiste n'a pas jugé nécessaire d'adjoindre 
de figure ; des pianos vous invitent à essayer leurs claviers 
peints. Tout cela est amusant pour le flâneur et a son 
caractère. 

La première chose qui attire l'attention du Parisien en 
entrant dans la Perspective ^'evsky, c'est le nom du 
marchand d'estampes Daziaro dont il a sans doute remar- 
qué l'enseigne russe sur le boulevard Italien ; en remon- 
tant vers la droite il s'arrêtera au magasin de Beggrov, le 
Desforges de Saint-Pétersbourg, qui vend des couleurs et a 
toujours à sa vitrine quelque aquarelle ou peinture ex- 
posée. 

De nombreux canaux sillonnent la ville bâtie sur douze 
ilôts comme une Venise septentrionale. Trois de ces ca- 
naux coupent transversalement sans l'interrompre la Per- 
specti ' Nevsky : le canal de la Moil^a, celui de Cathe- 
rine, (■; plus loin le canal de la Ligovka et de la Fontanka. 
La M« ika est franchie par le pont de Police, dont la cour- 
bure assez saillante répète trop exactement l'arche et ra- 
lentit un moment l'allure rapide des drojkys. Le pont de 
Kasan et le pont d'Anitschkov traversent les deux autres 
canaux. Quand on passe sur ces ponts avant la saison des 
glaces, le regard s'enfonce avec plaisir dans la trouée 
qu'ouvient à travers les maisons ces eaux resserrées par 
des quais de gr;inil et sillonnées de barques. 

Lessing, l'auteur de f^aUian le Sage, eût aimé la Per- 
spective iS'cvsky, car ses idées de tolérance religieuse y sont 
mises en pratique de la façon la plus libérale; il n'es! 



SALNT-I'ÉTERSBOURG. 77 

guère de conirauiiion qui n'ait son église ou son lemple 
sur cette large rue et n'y exerce son culte en loule li- 
ber! é. 

A gauche, dans le sens où nous marchons, voici l'église 
holhtndaise, le temple luthérien de Saint-1-ierre, l'oglise 
catholiijue de Sainte-Catherine, une église arménienne, 
sans compter, dans les rues adjacentes, la chapelle fin- 
noise et des temples d'autres sectes réformées ; à droite, 
la cathédrale russe de ÎN'utre-Dame-de-Kazan, une autre 
église grecque et une chapelle du vieux rite ditStarovertzi 
ou Raskolniki. 

Toutes ces maisons de Dieu, excepté Notre-Dame-de- 
Kazan qui interrompt la ligne et arrondit sur une vaste 
place son élégant portique demi-circulaire, imité de la 
colonnade de Saint Pierre à Rome, sont mêlées familière- 
ment aux maisons des hommes ; leurs façades ne s'isolent 
que par un léger recul; elles s'offrent sans ravstére à la 
piélé du passai. l, leconnaissables à leur style d'architec- 
ture spécial. Chaque église est entourée de vastes terrains 
concédés par les tzars, terrains couverts de riches con- 
structions que loue la fabrique. 

En continuant son chemin, on arrive à la tour de la 
Douma, espèce de vigie pour le feu, comme la tour du 
Seraskier à Constantinople; sur son comble est disposé un 
iippareil de signaux, où des boules rouges ou noires indi- 
(juent la rue où flambe l'uicendie. 

Tout auprès, du même côté, s'élève le Gostiny-Dvor, 
grand édifice carré, avec deux étages de galeries, qui rap- 
pelle un peu notre Palais-Royal, et renferme des boutiques 
.le toutes sortes, à étalages luxueux. Ensuite vient la lii- 
bliolhècjue impériale, avec sa façade arrondie, à colonnes 
ioniennes ; puis le palais Anitschkov, ^.jui donne son nom 
au pont voisin, orné de quatre chevaux de bronze, retenus 
par des écuyers, et se cabrant sur des piédestaux de 
granit. 

Voici la Perspective Nevtky à peu près esquissée; mais, 
:;ous direz-vous, il n'y a personne dans votre tableau, 
comme dans ceux que font les baibouillcurs turcs. Ds* 

7. 



?•? VOYAGE EN RUSSIE, 

grâce, atlendez un peu, nous allons maîntpnant animer 
notre vue et la peupler de figures. L'éciivain, moins heu- 
reux que le peintre, ne peut présenter les objets que suc- 
cessivement. 

Nuu'o avons promis de mettre des personnages dans 
notre l'erspective Nev^ky. Essayoïs de les croquer nous- 
même, n'ayant pas, comme les dessinateurs d'architecture, 
la ressource d'emprunter un crayon, plus alerte que le 
nôtre à écrire au bas de la planche : « Figures de Duruy 
ou de Bayol. » 

C'est de une heure à trois heures que l'affluence est la 
plus grande; outre les passants qui vont à leurs affaires 
et marchent d'un pas rapide, il y a les promeneurs dont 
le seul but est de voir, d'être vus et de faire un peu d'exer- 
cice; leurs coupés ou leurs drojkys les altendent à un 
point convenu ou même les suivent parallèlement sur la 
chaussée, au cas où la fantaisie de remonter en voiture 
les prendrait. 

Vous distinguez d'abord les officiers de la garde, en 
capote grise, dont une patte sur l'épaule marque le 
gi'ade; ils s'avancent la poitrine presque toujours éloilée 
de décorations et coiffés du casque ou delà casquttte; en- 
suite viennent les t(hino\niks (fonctionnaires) en longues 
redingotes plissées dans le dos el froncées par derrière à 
la ceinture; ils portent, au lieu de chapeau, une casquette 
de couleur sombre, avec cocarde ; les jeunes gens, qui ne 
sont ni militaires ni enrployés, ont des paletots garnis de 
fourmi es d'un prix dont s'étonnent les étrangers et de- 
vant lequel reculeraient nos élégants. Ces paletots, de drap 
très-fin sont doublés de martre ou de musc et ont des col- 
lets de castor coulant de cent à trois cents roubles, selon 
que la [ eau t.st plus fournie, plus moelleuse, plus foncée 
de couleur et qu'elle a conservé de | oils blancs dépassant 
le niveau de la fourrure. — Un paletot de mille roubles 
n'a rien d'exorbitant, il y en a qui valent davantage; c'est 
Ih un luxe russe inconnu chez nous ; à Saint-l'élersbourg 
un pourrait faire au proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, je 
le (lirai (|ui lu c?, » cette variante septentrionale : « Dis- 



Jl 



SAINT-PKTKHSBOUr.G. T» 

moi comment lu te fourres, je te diiai ce que tu vaux. » 
On est considéré d'après sa pelisse. 

Eli quoi ! allez-vous penser en lisant cetie description, 
déjà des p» lleteries, au commencement d'octobre, par un 
temps d'une douceur exceptionni lie, que des hommes du 
Nord devraient trouver printannier ! Oui, — les Russes ne 
sont pas ce qu'un vain peuple pense. — On s'imagine 
qu'aguerris par leur climat, ils se réjouissent comme des 
ours blancs dans la i.eigeot la glace; rien n'est plus faux : 
ils sont au contraire très-frileux et prennent, pour se pré- 
server de la moindre intempérie, des précautions que né- 
gligent les étrangers à leur premier voyage, quitte à les 
adopter plus t ad... quand ils oit été malades. — Si vous 
voyez passer quelqu'un de légèrement vêtu, à son masque 
olivâtre, à sa prolixité de barbe et de favoris noirs, vous 
reconnaîtrez un Italien, un méridional, dont le sang ne 
s'est pas encore refroidi. — Pientz votre paletot ouaté, 
(haussez des galoches, entourez-voiis le col d'un cache- 
nez, nous disoit-on. — Mais le Iheimomètre marque cinq 
ou six degrés au-dessus de zéro. — C'est égal, il y a ici 
comme à Madrid un petit vent qui n'éteindrait pas une 
bougie cî qui souffle un homme. Nous avions rais à Ma- 
drid un manteau par huit degrés de chaleur, nous n'avions 
aucun motif de ne pas endosser un palelol d'hiver en au- 
tomne, à Saint-Pétersbourg. — Il faut toujouis s'en rap- 
porter à la sagesse des nations. — Le paletot doublé de 
pelleterie légère est donc de demi-saison ; à la première 
tombée de la neige, on s'affuble de la pelisse, pour ne la 
quitter qu'au mois de mai. 

Si les Vénitiennes ne vont qu'en gondole, les femmes de 
Saint-Pétersbourg ne vont qu'en voilure; à peine descen- 
dent-elles pour faire quelques pas sur la Perspective. Elles 
ont des chapeaux et des modes r'e Paris. Le bleu semble 
être leur couleur favorite; il va bien à leur teint blanc et 
à leurs cheveux blonds. De l'élégance de leur taille on 
n'en peut juger, dans la rue du moins, car d'amples pe- 
lisses de satin noir ou quelquefois d'étoffe écossaise à 
larges carreaux les enveloppent du talon à la nuque. La 



8G TOTAGE EN" RUSSIR. 

coquetterie cède ici aux considéralions de climat, et les 
plus jolis pieds s'enfonceul sans legret dans de larges 
chaussures : les Andalouses préléreraienl mourir; mais, à 
Saint-Pétersbourg, cette phrase « recevoir un froid » ré- 
pond à tout. Ces pelisses sont garnies de martre zibeline, 
de re:iard bleu de Sibérie et autres fourrures, dont nous 
ne pouvons, nous autres Occidentaux, soupçonner lespiix 
extravagants : le luxe sur ce point ett inouï, et si la ri 
gueui du ciel ne permet aux femmes qu'un sac informe, 
soyez tranquille, ce sac coûtera autant que les plus splt n- 
dides toilettes. 

Au bout d'une cinquanlalno eîe pas, les belles indolentes 
remontent dans leurs coupés ou leurs calèches, vont faire 
des visites ou rentrent chez elles. 

Ce que nous disons là se rapporte aux femmes de la 
société, c'< st-à-dire aux femmes nobles ; les autres, fus- 
sent-elles aussi riches, ont des allures plus humbles, même 
à beauté égale : la qualité prime tout. Voici des Allemandes, 
femmes de négociants, leconiiaissables à leur type germa- 
nique, à leur air de douceur rêveuse, à leurs vêtemei.ls 
propres, mais d'étoffes plus simples ; elles ont des talmas, 
des basquines ou des manteaux de drap à longs pois. 
Voilà de? Françaises en toilettes tapageuses, en par dessus 
de velours, en chapeau couvrant toul le sommet de la 
tète, qui l'ont penseï' à ilabille et aux. Folies-Nouvelles, : i.r 
ce trottoir de 1 1 Pe.'speclive Nevsky. 

A la rigueur, jusqu'à présent vous pourriez nous croire 
rue Vivienne ou au boulevard ; un peu de | ali ::ce, vous 
allez voir des types russes. Regardez cet homi., ■ .n cale- 
tan bleu boutonné sur le coin de la poitrine connne une 
robe chinoise, froncé aux hanches de plis symétriques, et 
d'une propreté exquise : c'est un artelchtchik ou domtîs- 
tique de marchand ; une casquetle à disque plat et à vi- 
sière plaquée sur le front complète son costume; il a les 
cheveux et la barbe séparés comme Jésus-Christ ; sa phy- 
sionomie est honnête et inlelligente. On lui confie les re- 
couvrements, les demandes el les commissions qui exigent 
de la probité. 



SAINT-PÉTEBSBOURG. J^l 

Au moment où vuus vous lamentiez sur l'absence de 
pittoresque, passe à côté de vous une nourrice en ancien 
liab't national ; elle est coiffée du povoïnik, espèce de 
toque en ferme de diadème, de velours rouge ou hleu, 
agréiuenté de broderies d'or. Le povoïnik est ouvert ou 
fermé; ouvert, il dési-ne une jeune fille; feimé, une 
fcnnne ; celui des nourrices a un fond, et leurs cbeveux 
sortent de de-sous cette toque distribués en deux nattes 
qui pendent sur le dos. Vierges, elles réunissaient L ur 
chevelure en une seule tresse. La robe de damas ouaté, 
avec une taille bous les bras et une jupe Irés-courte, res- 
semble à une tunique et laisse voir une seconde jupe d'une 
étoffe moins riche. La tunique est rouge ou bleue comme 
le povoïiiik; un large galon d'or la borde. Ce costume, 
fonciérciiient russe, a du style et de la noblesse, poité par 
une belle femme. Le grand habit de gala, dans les fêtes 
de cour, est taillé sur ce patron; et ruisselant d'or, con- 
stellé de diamants, il ne contribue pas peu à leur splen- 
deur. 

En Espagne, c'est aussi une élégance d'avoir une nour- 
rice sur place portant le costume de pasiega; et nous ad- 
mirions ces belles paysannes au Prado ou calle d'Alcala, 
avec leurs vesles de velours noir et leurs jupes écarlates 
à bandes d"or. On dirait que la civilisation, sentant le ca- 
chet national s'effacer, veut en imprimer le souvenir à ses 
enfants, en faisant venir du fond de la campagne une 
femme au costume -aniique, qui est comme l'image de la 
mère patrie. 

A propos de nourrice, on peut parler d'enfants ; la tran- 
sition osl toute naturelle. Les bébés russes sont fort giiilils 
dans leur petit cafetan bleu et sous leur chapeau aplati en 
sombrero calahès que décore le bout œillé d'une plunii de 
paon. 

11 y a toujours sur le trottoir quelques dvornicks ou 
portiers, occupés à balayer en été, ou à enlever la glace 
en hiver. Ils se tiennent bien rarement dans leurs loges, 
si loges ils ont daits le sens que nou-. donnons à ce mol ; 
veillent toute la nuit, ne connaissent pas le cordon et vien- 



S-2 VOYAGE tN RUSSIE, 

lient ouvrir en personne au premici- oppel. Car ils admet 
teiit, chose étrange ! qu'un portier est lait pour ouvrir la 
porte à trois heures du matin comme à trois heures de 
l'après-midi, ils dorment çà et là et ne se déshabilh nt ja- 
mais. Ils ont la chemise bleue par dessus le pantalon, des 
grègues demi-larges et les grosses bottes, costume qu'ils 
échangent aux premiers froids contre la peau de mouton 
retournée. 

De temps en temps un gamin drapé à mi-corps d'un ta- 
blier en forme de pagne, retenu à la taille par une ficelle, 
sort d'un atelier d'artisan et traverse rapidement la rue 
pour entrer un peu plus loin dans une maison ou une bou- 
tique, c'est un apprenti que son maître envoie en com- 
mission. 

Le tableau ne serait pas comp'et si nous n'y dessinions 
quelques douzaines de moujiks en touloupe miroitée de 
crasse et de graisse, qui vendent des pommes ou des gâ- 
teaux, portent des provisions dans des karzines (corbeilles 
en copeaux de sapin tivssés), raccommodent avec la hache 
le pa\é de bois, ou, réunis par groupes de quatre ou six, 
s'avancent à pas comptés, un p'ano, une table ou un ca- 
napé sur la tête. 

On ne voit guère de femmes moujikes, soit qu'elles res- 
tent à la campagne sur les terres des maîtres, soit qu'elles 
s'occupi nt à la maison de travaux dome?tiques. Celles 
qu'on rencontre de loin en loin n'ont rien de caractéris- 
tique. Un mouchoir noué sous le menton leur couvre e! 
leur encadre la tète; un paletot ouaté d'é'offe commune, 
de couleur neutre et de propreté douteuse, leur descend 
jusqu'à mi-jambe et montre une jupe d'indienne avec de 
gros bas de feutre et des galoches de bois. Elles sont peu 
jolies, mais elles ont l'air triste et doux; aucun éclair 
d'envie n'allume leurs yeux pâles à la vue d'une belle 
dame bien parée, et la coquetterie semble leur être incon- 
nue. KUes acceptent leur infériorité, ce que pas une femme 
ne fait chez nous, tiuehjue bas placée qu'elle soit. 

Du reste, on est (rappé du petit mnibre proportionnel 
de femmes dans les rues de Saint-Pétersbourg. Comme en 



ji 



SAI>T-I'ÉTEUSBOURG. 83 

Oiient, les hommes seuls semblent avoir le privilège de 
sortir. C'est le contraire eu Allemagne, où la popu'alioii 
féminine est toujours dehors. 

Nous n'avons encore peuplé de figurines que le Irolloir; 
la chaussée ne présente pas un spectacle moins animé et 
moins vivant. Il y coule un torrent perpétuel de voitures 
lancées à fond de train, et, traverser la Perspective n'est 
pas une opération moins périlleuse que de couper le bou- 
levard entre la rue Drouol et la rue Richelieu. On marche 
peu à Saint-Pétersbourg et l'on prend un drojky pour une 
course de quelques pas. La voiture est considérée ii'i non 
comme un objet de luxe, ma's comme un objet de pre- 
mière nécessité. De petits marchands, des employés peu 
rétribués se retranchent bien des choses, et se gênent pour 
avoir caréla, drojky ou traîneau. Aller à pied implique 
une sorte de déshonneur. Un Piusse sans voiture est comme 
un Arabe sans cheval. On pourrait douter de sa noblesse, 
le prendre pour un mechtchanine, pour ui serf. 

Le drojky est la voiture nationale par excellence, elle 
n'a d'analogue dans aucun pays et mérite une description 
particulière. En voici précisément un qui attend, rangé 
prés du trottoir, son maître en visite dans quelque mai- 
son, et qui semble poser tout exprès pour nous. C'est un 
drojky fashionable, appartenant à un jeune seigneur cu- 
rieux de ses équipages. Le drojky est une toute petite voi- 
ture découverte, très-basse et à quatre roues ; celles de 
derrière ne sont pas plus grandes que les roues anté- 
rieures de nos américaines ou de nos victorias ; celles de 
devant que des roues de brouette. Quatre lessorts ronds 
çupportent la caisse qui se divise en deux sièges, l'un 
pour le cocher, l'autre pour le maître. Ce dernier sié^e est 
rond, et, dans les drojk\ s élégants dits drojkys égoïstes, on 
ne peut admettre qu'une seule [)crsonne ; dans les autres 
il y a deux places, mais si étroitement mesurées, qu on 
est obligé de passer son bras autour de son voisiii ou de 
sa voisine. De chaque côté, deuv paracrottes de cuir verni 
s'arrondissent au-dessus des roues et par leur réunion sur 
le flanc de la voiture, qui n'a pas de portières, forment 



S4 VOYAGE EN RUSSIE. 

un marchepied descendant à quelques pouces du sol. Sous 
le siège du cocher se trouve le col de cygne ; il n'y a pas 
de boites à patentes aux roues, pour la raison que nous al- 
lons dne en décrivant le mode d'attelage. 

La couleur du drojky varie peu. Elle est œil d ; corbeau, 
rechampie de filets bleu clairon vert russe avec des filets 
vert-pomme ; mais toujours, quelle que soit la nuance 
choisie, le ton demeure foncé. 

Le siège est garni en maroquin capitonné ou en drap de 
teinte sombre. Un tapis de Perse ou une moquette s'étend 
sous les pieds. Il n'y a pas de lanternes ou di ojky, et il file 
la nuit sans avoir deux étoiles au front. C'est au passant à 
prendre garde et au cocher à crier: Gare! 

llien n'est plus joli, plus mignon, plus lé^er que ce frêle 
équi[)age qu'on emporterait sous son bras. 11 semble sor- 
tir de chez le carrossier de la reine Mab. 

Attelé à cette coquille de noix avec laquelle il sauterai! 
une barrière, piaffe sur place, impatient et nerveux, un 
mauMiilique cheval qui apeut-être coûté six mille roubles, 
un cheval l'e la célèbre race Orlov, sous robe gris de fer 
luné, aux performances arrondies, à la riche crinière, à 
la queue ar^rentèe et comme poudrée de micas biillanls. 
Il piétine el s'encapuchonne, gratte le pavé de l'ongle, 
maintenu à grand'peine jiar un cocher robuste. Il est nu 
entre ses brancards, et aucun endievèlrement de harnais 
n'empoche d'admirer sa beauté. Quelques fils légers, cor- 
donnets de cuir, larges tout au plus d'un centimètre et 
I attachés entre eux par de petits ornements argentés ou 
dorés, jouent sur lui sons le gêner, sans le couvrir, sans 
lien dérober de la perfection de ses fuîmes. Les montants 
fie la têtière sont papelonnés de petites écailles mètalli- 
(|ues, et l'on n'y plaiiue pas ces lourdes œillères, volets 
noirs qui aveuglent ce que le cheval a du plus beau, sa 
prunelle dilatée et pleine de nainiiie. Deux chaînettes 
d'argent se croisent avec grâce sur le chanfrein : le filet 
est garni de cuir, de peur que le fioid du fer n'offense la 
délicatesse des barres, car un simple filet suffit à diriger 
la noble bêle. Le collier, très-léger et Irès-soupIe, est la 



SAIiST-PÉTERSBOUnG. 85 

seule partie du harnoisqui rattache le cheval à la voiture, 
car l'attelage russe n'a pas de trailp. Au collier s'adaptent 
directement les brancards, noués par des courroies en- 
roulées et tournées plusieurs fois sur elles-mêmes, mais 
sans i)ûucles ni anneaux, ni aucune agrafe en métal. Au 
point de jonction du collier et des brancards sont fixés, 
au moyen des mêmes courroies, les cordes d'un arc en 
bois flexible qui se courbe au-dessus du garrot du cheval, 
comme une anse de panier dont on voudrait rapprocher 
les bouts. Cet arc, nommé douga, un peu penché en ar- 
rière, sert à maintenir l'écartementdu collier et d' s bras 
du brancard, de manière à ce qu'ils ne blessent pas l'ani- 
mal, et à suspendre à un crochet, nommé douga, les la- 
nières d'enrènement. 

Ce n'est pas au train du drojky que s'attachent les bran- 
cards, mais bien à l'essieu des premières roues, qui dé- 
passe le moyeu et traverse la mince pièce de bois mainte- 
nue par une clavette extérieure. Pour plus de sulidilé, un 
trait placé en dehors va se relier au système de courroies 
du collier. Ce mode d'attelage fait tourner avec aisance le 
train de (!evant, la traction opérant sur les bouts de l'es- 
sieu comme sur un levier. 

Voilà une description bien minutieuse sans doute, mais 
les descriptions vagues ne peignent rien, et peut-être que 
les sportsmen de Paris ou de Londres ne seront pas faciles 
de savoir comment est fait et attelé le drojky d'un sports- 
man de Saint-Pétersbourg. 

Bon ! nous n'avons pas parlé du cocher ; c'est pourtant 
un personnage caractéristique et plein de couleur locale 
quun cocher russe ! Coiffé d'un chapeau bas di' forme 
dont le balton s'étrangle autour de la tête, et dont les 
bords relr^u^sés en ailes de chaque côté se busquent sur 
le front et sur la nuque ; vêtu d'un long cafetan bleu ou 
vert, fermé s^us le bras gauche par cinq agrafes ou cinq 
l/outons d'argent, qui se plisse autour des hanches et se 
terre à la taille par une ceinture circassienne tramée d'or; 
montr.int son col musculeux cerclé par sa ci'avate, éta- 
lant sa large barbe sur sa poitrine, les bras tendus <l te- 

8 



8.j VOYAGE EN RUSSIE. 

nanl une rêne de chaque main, il a, il faut l'avouer, une 

mine Iriom, hante et superbe, il est bien le cocher de 

■un attelage ! Plus il est gros, plus il se paye cher ; entré 

maigre à un service, il demande dj l'augmentation s'il 

engraisse. 

Comme l'on conduit à deux mains, l'usage du (ouelest 
inconnu. Les chevaux s'animent ou se modèrent au son de 
fa voix. Ainsi que les muletiers espagnols, les cocliers 
russes adressent des compliments ou des invectives à leurs 
bêtes; tantôt ce sont des diminutifs d'une tendresse char- 
mante, tantôt des injures horriblement pittoresques que 
la pudeur moderne nous empêche de traduire. Le prési- 
dent de Brosses n'y eût pas manqué. Si l'animal se ralen- 
tit ou fait une faute, un pe'àt coup débride sur la croupe 
suffit pour l'accélérer ou le redresser. Los cochers vous 
avertissent de vous ranger en cv'iani Béréyuiss!... héré- 
(juiss!... Si vous n'obéissez pas assez vite à 1 injonction, 
il diseut on accentuant avec force : béréguis... sta... eh! 
(l'est un amour-propre pjur les cjchers de bonne mai- 
son de ne jamais baus er la voix. 

Mais voici que le jeune seigneur remonte dans sa voi- 
ture. Le cheval paît au grand trot en stoppant de manière î 
à toucher ses naseaux avec ses genoux; on dirait qu'il 
danse, mais cette coque;terie d'allure ne lui fait rien 
perdre de sa rapidité. 

Quelquefois on attelle au diojky un au!re cheval qu'on 
nomme pristuijka, ce qui peut se traduire par cbeval de 
bricole ; il est maintenu par une seule rêne extérieure et 
galope pendant que son compagnon trotte. La d fficulté 
est de soutenir les deux allures égales et dissemblables. 
Ce cheval, qui a l'air de gambader le long de l'attelage et 
d'accompagner son camarade par plaisir, a quelque chose 
de gai, de libre et de gracieux dont on ne retrouve l'ana- 
logue nulle [lart. 

Les drojkys de place sont tout à fait pareils de di.-posi- 
tion, sauf l'élégauce de la coupe, le soin du travail et la 
fraîcheur dos peintures; ils sont menés par un cocher en 
cafel.m bleu plus ou moins propre, qui porte son numéro 



SAINT-PÉTERSDOLflG. 87 

estampé sur une plaque decuivie suspendue à un cordon- 
net de cuir et habituellemeni rejeléo derrière le dos, pour 
que la pratique, pendant la course, ait le chiffre devant 
'es yeux et ne l'oublie pas. Le harnachement est le mèir e, 
et le petit cheval de l'Ukraine, pour n'être pas de si bonne 
race, n'en va pas moins bon train. 11 y a aussi le drojky 
long, qui est le plus ancien et le plus national. Ce n'est 
qu'un banc recouvert de drap porté par (juatre roues, 
qu'il faut enfourcher, à moins qu'on ne s'y tienne assis de 
côté comme sur une selle de femme. Les drojk\s errent çà 
et là ou stationnent au coin des rues et des places, devant 
des auges en bois supportées par un pied découpé < t qui 
contiennent l'avoine ou le foin des bêtes. A toute heure do 
jour et de nuit, à quelque endroit de Saint-Pétersbourg 
({u'on se trouve, il suffit de crier deux ou trois fois : Isvo- 
chtchik ! ipoar voir accourir au galop une petite voiture 
sortie on ne sait d'où. 

Les coupés, les berlines, les calèches (jui descendent 
et remontent perpétuellement la Perspective n'ont rien de 
particulier. Ils semblent, en général, de fabrique anglaise 
ou viennoise. Très-souvent ils sont attelés de chevaux su- 
perbes et vont grand train. Les cochers portent le cafetan, 
et parfois, à côté d'eux, ^ont assis des espèces de soldats 
coiffés d'un casque en cuivre dont la pointe est terminée 
par une boule au lieu de l'être par une flamme, comme le 
cimier des militaires. Ces hommes ont pour vêtement un 
manteau gris d< nt les collets sont bordés de bandes 
rouges ou bleues qui désignent le grade de leur maître, 
général ou colonel. Le privilège d'avoir un chasstur u'op- 
partient qu'aux voilures d'ambassade. Cet équipage à 
quatre chevaux, dont le porteur est monié par un écuyer 
en livrée ancienne tenant à la main une grande cravache 
toute droite, est celui du métropolitain, et quand il passe, 
!e peuple et les promeneurs saluent. 

A ce tourbillon de voitures élégantes se mêlen! des 
chaiiots tout à fait primitifs; la p'us sauvage rusticité cô- 
toie la civilisation la plus e.\trême. Ce contraste est fré- 
•|uent en lîussie. Des rospouskys composés de deux pou- 



88 VOYAGE EN RUSSIE, 

très placées sur des essieux, et dont les roues sont mainte- 
nues par des pièces de bois qui appuient contre les moyeux 
et s'arc-boutent aux flancs du grossier véhicule, frôlent la 
rapide calèche, étincelante de vernis. Le principe de l'atte- 
lage est le même que celui du drojky. Seulement un cin- 
tre plus large, bizarrement colorié, remplace l'arc léger 
à la svelte courbure ; des cordes sont substituées aux 
fines lanières de cuir, et un moujik en touloupe ou en 
sayon est accroupi parmi les paquets elles ballots. Quant 
au cheval tout hérissé d'un poil qui n'a jamais connu l'é- 
trille, il secoue en marchant une crinière échevelée qui 
pend presque jusqu'à terre. C'est sur ces voitures que s'o- 
pèrent les déménagements. On les élargit avec des plan- 
ches, et les meubles cheminent les jambes en l'air, rete- 
nus avec des ficelles. Plus loin, une meule de foin semble 
marcher toute seule, traînée par une rosse qu'elle ense- 
velit presque. Une cuve pleine d'eau s'avance lentement 
par le même procédé. Une téléga passe grand train sans se 
soucier des secousses qu'imprime à l'officier qu'elle porte 
ses ais dénués de ressorts : oîi va-t-elle? à cinq ou six 
cents verstes — plus loin, peut-être aux derniers confins 
de l'empire, au Caucase, au Thibet. N'importe! mais soyez 
sûr d'une chose, c'est que la légère charrette, on ne peut 
lui donner d'autre nom, sera toujours menée ventre à terre. 
Pourvu que les deux roues de devant arrivent avec le stra- 
pontin, cela suffit. 

Regardez ce chariot, auquel son fond et ses ridelles de 
planches donnent l'apparence d'une grande auge sur 
roulettes ; il laisse traîner derrière lui une perche, sépa- 
rant comme la cloison d'une box les deux chevaux qu'il 
rejuorque attachés à sa caisse, et qui ainsi n'ont pas be- 
soin d'èire tenus en main par des palefreniers. Rien n'est 
plus commode et plus simple. 

On ne voit pas, à Saint-Pétersbourg, de ces lourdes 
charrettes qu'ébranlent à peine cinq ou six chevaux aux 
formes d'éléphant, coupés par le fouet d un conducteur 
brutal. On charge très-peu les chevaux dont on exige une 
grande allure, et qui sont plus vifs que robustes. Tous 



SaîST-PÉTERSBOIRG. 89 

les objets de poids qui peuvent se fractionner se distri- 
buent sur plusieurs voilures, au lieu d'être entassés sur 
une seule, comme chez nous ; elles marchent de con- 
serve, et leur réunion forme des caravanes qui rappel- 
lent, au milieu de la ville, les mœurs voyageuses du 
désert. Les cavaliers sont rares, à moins que ce ne soient 
des gardes à cheval ou des Cosaques envoyés en ordon- 
nance. 

Toulc ville civilisée se doit des omnibus : il en circule 
quelques-uns sur la Perspective de iNevsky, conduisant 
à des quartiers éloi,.'nés; ils sont attelés de trois chevaux. 
On leur préfère généralement les drojkys, dont le prix 
n'est pas beaucoup plus ilevé, et qui vous mènent où l'on 
veut. Le drojky h ng coûte quinze kopecks la course, le 
drojky rond, vingi, quelque chose comme douze et seize 
sous. — Ce n'est pas cher; il faudrait être bien avare ou 
bien pauvre pour marclier. 

Mais le crépuscule vient, les passants hâtent le pas pour 
aller dinei-, les voitures se dispersent, et sur li tour de 
vigie s'eléve la boule lumineuse qui donne le signal de 
l'allunn^e du gaz. — llentro is. 



Vïï 

L'HIVER - LA NÉV» 



Depuis quelques jours la température s était sensible- 
nlt'refroidie! toutes les nuits i^gelai^ b lauc, e le ven 
du nord-est avait balaNé, sur la place de Âmiraule, les 
enuères fcuUles roug.es des arb.es. L l-er cjuo^qu 
tardif pour le climat, s'était rais en marche des régions 
du pôll et au frisson de la nature, on le sentait appro- 
cher Les gens nerveux éprouvaient ce vague ™^l^^f ^ ^uo 
cause au/organisalions déUcal. s la neige suspcnidue en 
l'air et les isvochtchiks qui n ont pas de neif-, il est 
vr ; mais possèdent en revanche un in.tnict atraosplu .- 
rique infaillible comme celui de l'animal, levaient le nez 
vers le ciel estompé d'un immense nuage gns-jaune et 
préparaient joyeusement leurs traîneaux. Cependant la 
ne .^e ne tombait pas, et l'on s'abordait avec quelques 
observ tlons critiques sur la température mais d un || 
'em^loul diriëreîil de .elui dans lequel les pbil.s ms ,; 
Ses autres contrées réd-gent leurs lieux comniuns meteo- j 
rologiques. A Saint-Pétersbourg on se plamt de ce que !.■ , 
temps n'est pas assez rigoureux, et en regardant le ther- | 
moméiro on dit : « Eh quoi l il n'y a encore que ueux , 
ou trois degrés au-dessous de zéro! Decid.raent les cli- j 
matures se dérangent. .) Et les personnes d'âge vous par- H 
lent de ces beaux hivers où Vonjoiassad de viiigt-cinq ou A 



L'IUVEP.. — LA NEVA. 91 

trente degrés de froid, à dater du mois d'octobre jusqu'au 
mois de mai. 

Un malin pourtant, en levant le store de notre fenêtre, 
nous aperçûmes, à travers les doubles carreaux humides 
de la buée nocturne, un toit d'une blancheur étincelante 
se détachant sur un ciel d'un bleu léger où le soleil le- 
vant dorait quelques nuages roses et quelques flocons de 
fumée blonde ; les saillies architecturales du palais qui 
faisait face à notre maison étaient accusées par des lignes 
d'argent, comme ces dessins sur papier de couleur qu'on 
rehausse de blanches touches de gouache, et sur le sol 
s'étalait, comme une doublure d'ouate, une épaisse cou- 
che de neige vierge, où n'étaient encore empreints que 
les pieds étoiles des pigeons, aussi nombreux à Saint- 
Pétersbourg qu'à Constantinople et à Venise. — L'essaim, 
tachant de gris-bleu ce fond de blancheur immaculée, 
sautillait, battait des ailes, et semblait attendre avec plus 
d'impatience que de coutume, devant la boutique souter- 
raine du marchand de comestibles, la distribution de 
graines qu'il leur fait chaque matin avec une charité de 
brahmine. En effet, quoique la neige ait l'air d'une nappe, 
les oiseaux n'y trouvent pas leur couvert mis, et les ra- 
miers avaient faim. Aussi quelle joie lorsque le marchand 
ouvrit sa porte ! La bande ailée Ibndit familièrement sur 
lui, et il disparut un moment dans un nuage cmplumé. 
Quelques poignées de grain lancées au loin lui rendinut 
un peu de liberté, et il souriait, debout sur son seuil, de 
voir ses petits amis manger avec une avidité joyeuse, fai- 
sant voler la neige à droite et à gauche. Vous pensez bien 
que quelques moineaux non invités profitaient de l'aubaine, 
effrontés parasites, et ne laissaient pas tomber à terre les 
miettes du festin; il faut bien que tout le monde vive. 

La ville s'éveillait. Des moujiks allant aux provisions, 
leurs karzines en copeau de sapin sur a tète, enfonçaient 
leurs gros.-es bottes dans la neige non encore ba:tue, vt y 
laissaient des traces comme des pitds d'éléphant; quel- 
ques fi'nnnes, un mouchoir noué sous le menton, enve- 
loppées de leur paletot piqué comme une courte-pointe. 



92 VOYAGE EN RLSSIE. 

traversaient la rue d'un pas plus léger, brodant d'un mica 
argenté le bas de leur juj)e. Des messieurs en long man- 
teau, le collet relevé par-dessus les oreilles, passaient al- 
lègrement, se rendant à leurs bureaux, quand parut tout à 
coup le premier traîneau conduit par l'Iliver en personne, 
sous la figure d'un isvocbtchik, coiffé d'un bonnet de 
velours rouge à quatre pans avec un bord de fourrure, 
vêtu d'un cafetan bleu doublé en peau de mouton, et les 
genoux couverts d'une vieille peau d'ours. Attendant la 
pratique, il flânait assis sur le siège de derrière de son 
traîneau, et conduisait par-dessus le strapontin, avec de 
gros gants dont le pouce seul était séparé, son petit che- 
val de Kazan qui, de sa longue crinière, balayait presque 
la neige. Jamais, depuis notre arrivée à Saint-Péterbourg, 
nous n'avions eu la sensation de la Russie aussi nette; 
c'était comme une révélation subite, et nous comprimes 
aussitôt une foule de choses qui, jusque-là, étaient restées 
obscures pour nou?. 

Dès (jue nous avions aperçu la neige, nous nous étions 
habillé à la hâte ; à la vue du traîneau nous endossâmes 
notre pelisse, chaussâmes nos galoches, et une minute 
après nous étions dans la rue criant, selon l'habitude : 
Isvochtchik ! isvocbtchik ! 

Le traîneau vint se ranger près du trottoir, l'isvochl- 
chik enjamba son siège, et nous nous insérâmes dans 1 1 
caisse remplie de foin en croisant bien les pans de notre 
pelisse et en ramenant la couverture de peau sur nous. 
L'installation du traîneau est très-simple. Figurez-vous 
deux barres ou patins de fer poli dont le bout antérieur 
se recouibe en pointe de soulier chinois. Sur ces deux 
barres une légère armature de fer fixe le siège du cocher 
et la boîte où se place le voyageur; cette boite est ordi- 
nairement peinte en couleur d'acajou. Une sorte de ta- 
blier, qui s'arrondit en se renversant comme un poitrail 
de cygne, donne de la grâce au traîneau et protège l'is- 
vochtchik contre les parcelles de neige que fait voUr 
devant lui comme une écume d'argent le frêle et rapide 
équipa-e. Les brancards s'adaptent au collier ainsi que 



L'HIVER. — LA >EVA. 95 

dans l'atlelage du drojk', et opèrent leur traction sur les 
patins. Tout cela ne pèse rien et va comme le vent, sur- 
tout quand la gelée a durci la neige et quo la [iste est 
faite. 

N'eus voilà parti pour le pont d'Anischkow, tout au 
bout de la Perspective Nevsky. Cette désignation de but 
nous était venue à l'esprit seulement parce que la course 
était longue, car nous n'avions rien à dire de si bonne 
heure aux quatre chevaux de bronze qui en décorent les 
culées, et puis nous élions bien aise de voir la Perspective 
poudrée à Irimas, en grande toilette d hiver. 

On ne saurait croire combien elle y gagnait : cette im- 
mense bande d'argent déroulée à perte de vue entre 
celte double ligne de palais, d'hôtels, d'églises, rehaus- 
sés eux-mêmes de touches blanches, produisait un eifet 
vraiment magique. Les couleurs des maisons roses, jaunes, 
chamois, gris de souris, qui peuvent paraître bizarres en 
temps ordinaire, deviennent d'un ton très-harmonieux 
repiquées ainsi de filets étincelants et de paillettes bril- 
lantées, La cathédrale de Notre-Dame-de-Kazan, devant 
laquelle nous passâmes , s'était métamorphosée à son 
avantage; elle avait coiffé sa coupole italienne d'un bon- 
net de neige russe, dessiné ses corniches et ses chapi- 
teaux corinthiens en blanc pur, et posé sur la terrasse de 
sa colonnade demi-circulaire une balustrade d'argent 
massif pareille à celle qui orne son iconostase ; les mar- 
ches qui conduisent à son portail étaient couvertes d'un 
tapis d'hermine assez fin, assez moelleux, assez splendide 
pour que le soulier d'or d'une czarine s'y posât. 

Les statues de Barclay de ToUy et de Kutusov semblaient 
se réjouir sur leurs piédestaux de ce que le sculpteur Or- 
lovski, connaissant le climat, ne les eût pas costumées à la 
romaine, et les eut, au contraire, gratifiées de bons man- 
teaux de bronze. Par malheur, l'arliste n^ leur avait pas 
donné de chapeau, et la neige leur poudrait le crâne de 
sa froide poudre à la maréchale. 

Près de Notre Dame-de-Kazan, traversant la Perspective 
sous un pont, passe le canal Catherine; il était pris en- 



f>4 VOYAGE EN RUSSIE, 

tiùirmeiit, et la neige s'entassait aux angles du quai i i 
sur los marches ûes escaliers ; une nuit avait suffi pou! 
tout fii;er. Les glaçons que la .Neva charriait depuis qu»'!- 
ques jours s'étaient arrêtés, entourant d'un moule trans- 
parent les coques des hateaux rangés dans leurs gares. 

Devant les portes, les dvorniks, armés de larges pelles, 
déhlayaient le trottoir et disposaient sur la voie la neige 
amoncelée, comme les las de cailloux sur le macadam. De 
tous côtés arrivaient les traîneaux, et, chose bizarre, en 
une nuit, les drojkys, si nombreux la veille, avaient tota- 
lement disparu. On n'eût pas rencontré dans la rue un 
seul exemplaire de ce véhicule; il semblait que du soir au 
lendemain la Russie, retournée à la civilisation la plus 
primitive, n'avait pas encore inventé l'usage des roues. 
Les rospouskis, les télégas, tous les instruments de char- 
roi glissaient sur des patins; les moujiks, attelés par une 
cordelette, tiraient leurs karsines sur des traîneaux mi- 
croscopiques. Les- petits chapeaux à forme évasée s'étaient 
éclipsés pour faire place aux bonnels de velours. 

Quand la trace est bien faite et que la gelée a consolidé 
la neige, un ne se figure pas l'immense économie de force 
que produit le traînage ; un cheval déplace sans peine, 
et avec une célérité double, un poids triple de celui qu'il 
pourrait enlever dans les conditions ordinaires. En Russie 
la neige est, pendant six mois de l'année, comme un che- 
min de fer universel dont les blancs railways s'étendent 
dans toutes les directions et permettent d'aller oii l'on 
veut. Ce chemin de fer d'argent a l'avantage de ne rien 
coûter du tout la verstc ou le kilomètre, prix de revieni 
fort économique auquel n'atteindront jamais les ingé- 
nieurs les plus habiles; c'est peut-être pour cela que les 
voies ferrées n'ont tracé encore que deux ou trois sillons 
sur 1 inmiense territoire de la Russie. 

.Nous revînmes à la maison très -satisfait de notre 
course. Après avoir déjeuné et changé en cendres un 
cigare, sensation délicieuse à Saint-Pétersbourg, où il est 
défendu de fumer da\is les rues, sous peine d'un rouble 
damende, nous allâmes nous promener à pied sur le 



L'IIIYER. — LA NEV^. 95 

bord de la Neva, pour jouir du cliangeinent de décora- 
tion. Le gran 1 fleuve que nous avions vu quelques jours 
auparavant étaler ses larges nappes plissées par leur fluc- 
tuation perpétuelle, moTées par des jeux de lumière tou- 
jours nouveaux, sillonnées par un mouvement sans rcpo£ 
d • navires, de barques de pyroscaplies, de canots, et 
raisseler vers le golfe de Finlande, vaste lui-même comme 
un golfe, avait totalement changé d'a-pect; à l'animatior 
la plus vivace, succédait l'immobilité de la mort. La neige 
était étendue en couche épaisse sur les glaçons soudés, el 
entre les quais de granit s'allungeait, aussi loin que por- 
tait la vue, une blanche vallée d'où s'élançaient, çà et là, 
de noires pointes de mâts , au-dessus des barques à 
moitié ensevelies. — Des piquets et des branches de sa- 
pin indiquaient des trous pratiqués dans la glace pour y 
puiseï- de l'eau, el marquaient, d'une rive à l'autre, le 
ihemin à suivre sans danger, car déjà les piétons traver- 
saie.. , et l'on préparait les descentes de planches pour 
les traîneaux et les voilures; mais des chevaux défrise 
k'S barraient encore, la glace n'étant pas assez solide. 

Pour mieux embrasser le coup d'œil, nous allâmes nous 
placer sur le pont de l'Annonciation, plus ordinairement 
désigné sous le nom de pont Nicolas ; nous en avons déjà 
dit quel -lues mots dans notre arrivée à Saint-Pétersbourg. 
Cette fois nous eûmes le loisir d'examiner en détail la 
charmante chapelle élevée en l'honneur de saint Nicolas 
le Tbaumaturge, au point où se réunissent les deux parties 
mobiles du pont. C'est un délicieux petit édifice, dans ce 
style byziQilin moscovite qui convient si bien au culte grec 
ortbodoxe, el que nous voudrions voir généralement adop'é 
en ^lus^ie. îl consiste en une sorle de pavillon en gr.mit 
bleuâtre, flanqué à chaque angle d'une colonne à chapi- 
teau composite, cerclée au milieu d'un bracelet, et striée 
de cannelures, non pas droites, mais brisées en liaut et en 
bas. Le socle double, et supportant le pilier d'une arcade, 
est laillé en pointe de diamant. Trois baies sont découpées 
sur trois des faces du monument, dont le mur de fond 
resplendit d'une mosaïque en pierres précieu;cs représen- 



96 VOYAGE ExN RUSSIE. 

tant le saint patron delà chapelle, drapé delà dalmalique, 
le nimbe d'or derrière la tète, un livre ouvert à la main, 
et entouré de figures célestes en adoration. Des balcons de 
serrurerie, lichement travaillés, ferment les deux arcades 
latérales ; celle de la façade, où aboutit un escalier, donne 
accès dans la chapelle. La corniclie, historiée d'inscrip- 
tions en caractères slavons, ponctuées d'étoiles, a pour 
acrotère une série d'ornements en forme de cœurs qui ont 
la pointe en l'air, et alternent avec des découpures en 
dents de loup. Le toit, en pyramidion côtelé d'une ner- 
vure sur chaque carré, est tout couvert d'écaillés d'or. Il 
porte à sa pointe un de ces clochetons moscovites à ren- 
Uement qu'on ne saurait mieux comparer qu'à des oignons 
do tulipe, tout étoiles d'or et terminés par une croix grec- 
que, le pied fiché dans un croissant ayant lui-même pour 
support une boule. Ces toits dorés nous plaisent singuliè- 
rement, surtout lorsque la neige les soupoudre de sa li- 
maille argentée et leur donne l'air de vieux vermeil dont 
la dorure serait à moitié partie. Ce sont alors des tons 
d'une finesse et d'une rareté incroyables, des effets abso- 
lument inconnus ailleurs. 

Une lampe brûle nuit et jour devant l'icône. En passant 
près de la chapelle, les isvochtchiks réunissent leurs guides 
dans une main pour soulever leur bonnet et faire des si- 
gnes de croix. Les moujiks se prosternent sur la neige. Des 
soldats et des officiers disent une prière avec un air exta- 
tique, innnobiles, nu-tête, dévotion méritoire par douze 
ou quinze degrés de froid ; des femmes montent l'escalier 
et vont baiser les pieds de l'image après maintes génu- 
(lexions. Ce ne sont pas seulement, comme vous pourriez 
le croire, les gens du peuple, mais aussi les gens comme 
il faut ; [lersonne ne traverse le pont sans donner un signe 
de respect, un salut au moins au saint (jui le protège, et 
les kopeks pleuvent dans les deux tro:. es placés de chaque 
côté d'' la chapelle ; mai- revenons à la Neva. 

A droite, si l'on regarde vers la ville, l'on aperçoit, un 
peu en arriére du quai Anglais, les cinq clochers pointus 
de l'église des Gardes à cheval, avec leur or légéiomcnt 



L'IIIVLR. — LA NEVA. 97 

glacé de blanc; plus loin, la coupole de Saint-Isaac, pa- 
reille à la mitre constellée de diamants d'un roi mage, 
l'aiguille brillante de l'Amirauté, et le coin du palais d'Hi- 
ver; au fond et plus sur la gaucbe, jaillissant d'une île du 
fleuve, la flèche si svelte et si hardie de l'église Saint- 
Pierre et Saint-Paul, dont l'ange d'or étincelle dans un 
ciel de turquoise traversé de veines roses, au-dessus des 
murs bas de la forteresse. A gauche (nous parlons toujours 
comme si nous tournions le dos à la mer), la rive ne dé- 
coupe pas si richement l'horizon avec des dentelures d'or ; 
il y a moins d'églises de ce côté et elles sont plus reculées 
dans l'intérieur de Vasili-Ostrow, — c'est ainsi qu'on 
nomme ce quartier de la ville. Cependant le.-; palais et les 
hôtels qui bordent le quai offrent de longues lignes monu- 
mentales qu'accentue heureusement la neii:e. Avant le 
pont de la Bourse, l'Académie, ^rand palais d'architecture 
classique, renfermant une cour ronde dans son enceinte 
carrée, descend au fleuve par un escalier colossal, orné de 
deux grands sphinx d'Egypte à tête humaine, surpris et 
frissonnant de porter sur leur croupe de granit rose des 
caparaçons de frimas ; l'obélisque de Roumiantzov darde 
sa pointe au milieu de la place. 

Si, passant par le pont de la Bourse, vous regagnez 
l'autre rive et que, longeant le palais d Hiver et I ller- 
mitage, vous remontiez le fleuve jusqu'au palais de Mar- 
bre, un peu avant le pont de Troitski, et que là vous vous 
retourniez, vous découvrez un nouvel aspect qui vaut 
qu'on le contemple : le fleuve se divise en deux bras 
qui forment la grande et la petite Neva, eutourani une 
lie dont la pointe opposée au fil de l'eau — quand l'eau 
coule — est décorée d'une manière architecturale et 
grandiose. 

A chaque angle de l'Esplanade, qui termine l'île de ce 
côté, se dresse une sorte de phare ou plutôt de colonne 
rostiale en granit rose, avec des proues île navires et des 
ancres en bronze, surmontée d'un trépied ou fanal d'ai- 
rain, et s'élevant sur un socle où s'adossent des statues 
assises. Entre ces deux colonnes d'un bel elfct se dessine 



08 VUYAGE EN RUSSIE, 

la bourse, qui est, comme chez nous, une conirefaçon 
vague du Parthénon, un pirallélograrame entouré de co- 
lonnes. Seulement ici elles sont doriques au lieu d'être 
corinthiennes, et le corps du bâtiment dépasse l'attique 
de la colonnade qui l'encadre, présentant un pignon trian- 
gulaire coainii; un fronton grec, où s'ouvre une large baie 
cintrée obstruée à demi par un groupe sculptural posé sur 
la corniche du porti(jue. A droiie et à gauche se font sy- 
métiie l'Université et la Douane, édifices d'architecture 
régulière et simple. Les deux phares, par leur silhouette 
gigantesque et monumentale, relèvent à propos les lignes 
un peu froides et classiques des bâtiments. Dans le bras 
de la petite Neva se massent, pour l'hivernage, les navires 
et les barques dont les mâts dégréés hachent les fonds de 
leurs lignes menues. A présent, à ce dessin sommaire sur 
papier gris de perle, ajoutez quelques rehauts de blanc 
vif, et vous aurez un croquis assez agréable à coller dans 
votre album. 

Aujourd'hui, nous n'irons pas plus loin; il ne fait pas 
chaud sur ces quais et ces ponts, où souffle un vent qui 
vient tout droit du pôle. Chacun y marche d'un pas plus 
rapide. Les deux lions placés au débarcadère du palais 
impérial semblent avoir l'onglée et ne retenir qu'avec 
peine la boule posée sous leur griffe. 

Le lendemain, c'était sur le quai Anglais et la Perspec- 
tive un Longchamps, de traîneaux de maîtres et de calèches 
découvertes. Cela semble singulier dans une ville où les 
froids de quinze ou vingt degrés ne sont pas rares, qu'on 
aille si peu en voiture fermée. Ce n'est qu'à la dernière 
extrémité que les Russes montent en carela, et cependant 
ils sont frileux. Mais la pelisse est une arme contre le 
fioid, qu'ils savent si bien manier qu'avec elle ils se rient ii 
de temps à geler le mercure. Ils n'en passent qu'une ni 
manche tout au plus, et la tiennent étroitement fermée en la 
insérant la main dans un petit gousset pratiqué sur le de- | 
vaut. C'est un art de porter la pelisse, et l'on n'y parvient j| 
pas tout de suite ; un Russe, par un mouvement impeicep- !| 
fible, lui donne du jeu, la croise, la double cl la serre 



L'HIVER, — LA ISÉVA. 90 

autour de son corps comme un maillot d'enfant ou une 
gaine de momie. La fourrure conserve pendant quelques 
heures la température de l'anlichambre où elle est accro- 
chée et vous isole complètement de l'air extérieur; dans 
la pelisse vous avez dehors le même nombre de degrés de 
chaleur que chez vous, et si, renonçant à la vaine élégance 
du chapeau, vous mettez une casquette ouatée ou un 
bonnet en peau de castor, vous n'êtes plus empêché par 
un bord importun de relever le collet dont le poil se trouve 
alors en dedans. Votre nuque, votre occiput, vos oreilles 
sont à l'abri. Votre nez seul, pointant entre deux cloisons 
fourrées, s'expose aux intempéries de la saison; mais s'il 
blanchit, on vous en avertit charitablement, et en le frot- 
tant d'une poignée de neige, on lui rend bien vite son 
rouge naturel. Ces peiits accidents n'arrivent que par les 
hivers exceptionnellement rigoureux. De vieux dandys, 
rigides observateurs des modes de Londres et de Paris, 
ne pouvant se résigner h la casquette, se font fabriquer 
des chapeaux qui n'ont pas de bord par derrière, mais une 
simple visière seulement, car il ne faut pas pei^ser à garder 
son collet rabattu. La bise ferait sentir à votre col décou- 
vert le fd de sa lame glacée, aussi désagréable que le con- 
tact de l'acier au col du patient. 

Les femmes les |)lus délicates ne craignent pas de se 
promener en calèche et de respirer pendant une heure cet 
air glacé, mais sain et tonique, qui rafraîchit les poumons 
oppressés par la lem|)éralure de serre chaude des maisons. 
On ne discerne que leur figure rosée au froid ; tout le reste 
n'est qu'un entassement de pelisses, de manchons, où 
l'on aurait peine à démêler une forme; sur les genoux 
s'étend une grande peau d'ours blanc ou noir dentelée 
d'écarlate. La calèche ressemble de la sorte à un bateau 
comblé de pelleteries d'où émergent quelques têtes sou- 
riantes. 

Confondant les traîneaux hollandais avec les traîneaux 
russes, nous nous étions figuré tout autre chose que la 
réalité. C'est en Hollande que glissent sur les canaux gelés 
ces liaîneaux à foruics fantasques de cygne et de dragon 



100 VOYAGE EN RUSSIE. 

OU de conque marine, contournés, taraljiscotfs, dorés et 
peints par Ilondekoeter ou de Vost, dont on a précieuse- 
ment conservé les panneaux, attelés de chevaux avec pom- 
pons, plumets et clochettes, mais plus souvent poussés à 
la main par un patineur. Le traîneau russe n'est pas un 
joujou, un ohjet de luxe et d'amusement, servant pendant 
quelques semaines, mais un outil d'usage journalier et 
d'utilité première. Rien n'a été changé à sa forme néces- 
saire, et le traîneau de maître est semblable de tout point, 
comme principe de structure, au traîneau del'isvochtchik. 
Seulement le fer des patins est plus poli et d'une courbe 
plus gracieuse, la caisse est en acajou ou en treiUis de 
cannes; la garniture du siège en maroquin capitonné, le 
tablier en cuir verni; une chancelière remplace le foin '• 
une fourrure de prix, la vieille peau rongée des mites ; 
les détails sont plus soignés et plus fins, voilà tout ; le 
luxe consiste dans la tenue du cocher, la beauté du cheval 
et la vitesse de l'allure. Comme au diojky, l'on attelle sou- 
vent au traîneau un second cheval de bricole. 

Mais le sublime du genre, c'est la troïka, un véhicule 
éminemment russe, plein de couleur locale et très-pitto- 
resque. La troïka est un grand traîneau qui peut contenir 
quatre personnes se faisant face, plus le cocher; elle est 
altelée de trois chevaux. Celui du milieu, engagé dans les 
brancards, a le collier et le cintre de bois (douga) arrondi 
au-dessus du garrot ; les deux autres ne tiennent au traî- 
neau que par un trait extérieur; une courroie lâche les 
rattache au collier du limonier. Quatre guides suffisent 
pour conduire les trois bêtes, car les deux chevaux exté- 
rieurs ne sont dirigés que par une seule rêne en dehors ; 
rien n'est plus charmant que de voir une troïka filer sur la 
Perspective ou la place de l'Amirauté, à l'heure de la pro- 
menade. Le limonier trotte en steppant droit devant lui, 
les deux autres chevaux galopent et tii'ent en éventail. 
L'un doit avoir l'air farouche, emporté, indomptable, 
porter au vent, simuler des écarts et des ruades : c'est le 
furieux. L'autre doit secouer sa crinière, s'encapuchoneiw, 
faire dos courbettes, prendie des airs penchés, toucher 



I 



L'HIVER. — LA >EVA. iH 

ses genoux du bout de ses lèvres, danser sur place, se 
jeler à droite et à gauche, au gré de ses ga étés et de ses 
caprices : c'est le coquet. Ces trois nobles coursiers, avec 
leurs têtières à chaînettes de métal, leurs harnais légers 
comme des fils, où brillent çà et li comme des paillettes 
de délicats ornemenls dorés, rappellent ces attelages an- 
tiques qui tr.'unenl sur des arcs de triomphe des chars do 
i)ronze auxquels ils ne tiennent par rien. Ils semblent 
jouer et gambader au-devant de la troïka, d'après l'im- 
pulsion de leur propre volonté. Le cheval intermédiaire a 
seul l'air un peu sérieux, comme un ami plus sage entre 
deux compagnons folâtres. Vous pensez, sans qu'on vous 
le dise, qu'il n'est pas facile de maintenir ce désordre ap- 
parent dans une grande vitesse, quand chaque bête tire 
avec une allure différente. Quelquefois aussi le furieux 
joue son rôle tout de bon, et le coquet se roule sur 
la neige. Il faut donc, pour mener une troïka, un ce- 
chtr d'une habileté consommée. Quel charmant sport! 
nous sommes surpris qu'aucun gentleman- rider de 
Londres ou de Paris n'ait la fantaisie de l'imiter. Il est 
vrai que la neige ne dure pas assez en Angleterre et en 
France. 

Comme le traînage se maintenait, au bout de quelques 
jours apparurent les coupés, les berlines et les calèches 
sur patins. Ces voitures, dont on a retiré les roues, ont 
une physionomie étrange. On dirait des caisses d'équi- 
pages inachevés posées sur des tréteaux ; le traîneau a in- 
finiment plus de grâce et de cachet. 

A voir les pelisses, les traîneaux, les troïkas, les voi- 
lures à patins, et le thermomètre descendre chaque matin 
d'un ou deux degrés, nous pensions l'hiver définitivement 
établi ; mais les vieilles têtes prudentes habituées au cli- 
mat, exécutaient des nutalions sceptiques, et disaient : 
« Non, ce n'est pas l'hiver encore. » — Et, en effet, ce 
n'était pas l'hiver, le vrai hiver, l'hiver russe, l'hive! 
arctique, comue nous le vîmes bien plus tard ! 



VIIÎ 



t» H 1 V E R 



i/hiver, celle année, a manqué aux traditions russes eî 
• est montré capricieux comme un hiver parisien. Tantôt 
lèvent du pôle lui gelait le nez et lui rendait les joues 
couleur de cire, tantôt le vent du sud-ouest faisait fondre 
et dégoutter en pluie son manteau de glaçons ; à la neige 
élincelante succédait la neige grise ; à la piste criant sous 
le patin du traîneau comme de la poudre de marbre, une 
purée fangeuse pire que h; macadam des boulevards ; ou 
bien, dans une nuit, la veine capillaire d'espiit de-vin des- 
cendait dix ou douze degrés ru thermomètre delà croisée, 
une nouvelle nappe blanche couvrait les toits, et les droj- 
kys disparaissaient. 

Entre (juinze et vingt degrés, l'hiver prend du caractère 
et de la poésie ; il devient aussi riche en effets que le plus 
splendide été. Mais jusqu'ici les peintres et les poètes lui 
ont fait défaut. 

iNous venons d'avoir pendant quelques jours un vrai 
froid russe, et nous allons noter quelques-uns de ses as- 
pects, car, à celte puissance, le froid est vis ble, et on l'a- 
perçoit parfaitement, sans le sentir, à travers les doubles 
fenêtres d'une chambre bien chaude. 

Le ciel devient clair et d'un bleu qui n'a aucun rapport 
avec l'azur méridional, d'un bleu d'acier, d'un bleu de 



L'JIIVtR. 105 

glace au ton rare et charmant qu'aucune palette, même 
celle d'Aïvasovski, n'a reproduit encore. La lumière étin- 
celle sans chaleur, et le soleil glacé fait rougir les joues 
de quelques petits nuages roses. La neige diaraantée scin- 
tille, prend des micas .de marbre de Paros, et redouble 
de blancheur sous la gelée qui l'a durcie ; les arbres cris- 
tallisés de givre ressemblent à d'immenses ramifications de 
vif-argentou auxfloraisons métalliques d'un jardin de fée. 

Endossez votre pelisse, relevez-en le collet, descendez 
,usqu'à votre sourcil voire bonnet fourré et hélez le pre- 
mier isvochtchik qui passera . il accourra vers vous et 
rangera son traîneau près du trolloir. Quelque jeune 
qu'il soit, il aura, soyez-en sûr, la barbe toute blanche. 
Son haleine, condensée en glaçons autour de son masque 
violet de froid, lui fait une barbe de patriarche. Ses che- 
veux roidis flagellent ses pommettes comme des serpents 
gelés, et la peau qu'il étend sur vos genoux est semée d'un 
million de petites perles blanches. 

Vous voilà parti ; l'air vif, pénétrant, glacé, mais sain^ 
vous fouette au visage; le cheval, écliaufte par la rapidité de 
la course, souffle des jets de fumée comme un dragon de 
la fable, et de ses flancs en sueur se dégage un brouillard 
qui l'accompagne. En passant vous voyez les chevaux d'au- 
tres isvochtchiks arrêtés devant leurs mangeoires; la 
transpiration s'est gelée sur leurs corps : ils sont tout pra- 
linés et comme pris dans une croûte de glace semblable 
à de l;i pâte de verre. Lorsqu'ils se remettent en marche, 
la pellicule se brise, se détache et fond pour se reformer 
au premier temps d'arrêt. Ces alternatives, qui feraient 
crever un cheval anglais au bout d'une semaine, ne com- 
promettent en rien la santé de ces petits chevaux, extrê- 
mement durs aux intempéries. — Malgré les rigueurs des 
saisons, on n'hubille que les chevaux de prix; au lieu de 
ces caparaçons de cuir, de ces couvertures armoriées auv 
angles dont on enveloppe chez nous et en Augleteri e les 
bêtes de race, on jette sur la croupe fumante des chevaux 
de sang un tapis de Perse ou de Smyrne aux éclatantes 
couleurs. 



lOi VOYAGE KN RISSIK. 

Les rarélacqui filent montées sur palinsont leurs vitres 
étamées d'une opaque couche de glaces, stores de vif-argent 
abaissés par l'hiver, empêchant d'être \u, mais aussi de 
voir. Si l'amour ne grelottait pas avec une température 
semblable, il trouverait autant de mystère dans les caré- 
las de Saint-Pétersbourg que dans les gondoles de Venise. 

On traverse la Neva en voiture; la glace, de deux ou 
trois pieds d'épaisseur malgré quelques dégels temporai- 
res suffisants pour faire fondiela neige, ne bougera plus 
qu'au printemps, à la grande débâcle ; elle est assez forte 
pour supporter des chariots pesants, de l'artillerie même. 
Des branches de pin désignent les chemins à suivre et les 
places qu'il faut éviter. A cert:iins endroits la glace est 
coupée pour qu'on ait la facilité de puiser l'eau qui conti- 
nue à couler sous ce plancher de cristal. L'eau, plus 
chaude que lair extérieur, fume par ces (r.vertures 
comme une chaudière bouillante, mais tout n'est que re- 
latif, el il ne faudrait pas se fier à sa tiédeur. 

C'est un spectacle amusant, quand on passe sur le quai 
Anglais ou qu'on se promène à pied sur la Neva de regar- 
der les poissous qu'on retire des boutiques d' pêcheur 
pour la consommation de la ville. Lorsque l'écope les 
ramène du fond de leurs caisses et les jette tout palpitants 
sur le pont du bateau, ils cabriolent deux ou trois fois en 
se tordant, mais bientôt ils s'arrêtent, roidis et comme em- 
prisonnés dans un étui transparent : l'eau qui les mouil- 
lait s'est subitement gelée autour d'eux. 

Par ces froids vifs, la congélation vient avec une rapi- 
dité qui suiprend. Placez une bouteille de vin de Cham- 
pagne entre les deux fenêtres, elle se frappera en quelques 
minutes mieux que dans tous les sabots. Qu'on nous per- 
mette une petite anecdote personnelle, nous n'en abusons 
pas. Entraîné par nos vieilles habitudes parisiennes, au 
moment de soi tir, nous avions allumé un excellent cigare 
de la Havane. Sur le seuil de la porte, la défense de fumer 
dans les rues de Saint-Pétersbourg et la peine d'un rouble 
d'amende qu'encourent les délinquants nous revinrent en 
mémoire; jeter un cigare exquis dont il n'a tiré que quel- 



L'inVER. ^0^ 

ques bouffées est une chose grave pour un fumeur ; comme 
nous n'allicins qu'à quelques pas, nous cachâmes le nôtre 
dans notre main ployéc. Porter un cigare n'est pas une 
contravention à la loi. Quand nous le reprîmes sous la 
padiézd de la maison où nous allions en visite, îe bout 
mâchonné et un peu humide s était changé en un morceau 
de glace, mais par l'autre bout le généreux pure brûlait 
toujours. 

Cependant il n'y a pas encore eu plus de dix-sept ou 
dix-huit degrés de froid, et cène sont pas les beaux froids, 
les grands froids qui se déclarent ordinairement le jour 
de 1 Epiphanie. Les Russes se plaignent de la douceur de 
l'hiver et disent que les climats sont détraqués. L'on n'a 
pas encore daigné allumer les bûchers placés sous des pa- 
villons de tôle aux abords du grand théâtre impérial et 
du palais d'hiver où les cochers viennent se chauffer en 
attendant leurs maîtres. — Il fait irop doux! — Mais 
pourtant un Parisien frileux ne peut s'erapéclier d'éprou- 
ver une certaine impression arctique et polaire, lorsqu'en 
sortant de l'Opéra ou du ballet, il voit, par un clair de 
lune d'une froideur étincelante, sur la grande place, blan- 
che de n^ige, la ligne des voitures de maître avec leurs 
cochers poudrés de micas, leurs chevaux frangés d'orgent 
et leurs étoiles pâles tremblotant à travers les lanternes 
gelées; et c'est préoccupé de la peur de se figer en route 
qu il se confie à son traîneau. Mais sa pelisse est im- 
prégnée de chaleur et conserve autour de lui une atmo- 
sphère bienfaisante. S'il demeure à la Malaia Morskaia ou 
à la Perspective Nevsky, dans une direction qui l'oblige 
à passer près de Saint-lsaac, qu'il n'oublie pas de jeter 
un coup d'œil sur l'église. De pures lignes blanches accu- 
sent les grandes divisions de l'architecture, et sur la cou- 
pole à demi estompée par la nuit, il ne brille plus qu'une 
seule paillette scintillant au point le plus convexe, juste 
en face de la lune qui semble se regarder à ce miroir d'or. 
Ce point lumineux est d'un éclat si intense qu'on le pren- 
drait pour une lampe allumée. Tout le brillant du dôme 
éteint se concentre à cette place. C'est en effet vraiment 



ICG VOYACE £>• RUSSIE, 

magiquvî. Rien n'est beau d'ailleurs comme ce grand tem- 
ple d'or, de bronze et de granit, posé sur un tapis d'her- 
mine sans mouchetures, aux rayons bleus d'une lune 
d'hi\er? 

Est-ce que l'on est en train de construire, comme dans 
le fameux Iiiver de 1740, un palais de glace, que de lon- 
gues files de traîneaux transportent d'énormes blocs d'eau 
figée en pierre de taille, d'une transparence de diamant, 
propres à former les murailles diaphanes d'un temple au 
mystérieux génie du pôle? Nullement; ce sont les appro- 
visionnements des glacières ; la provision de l'été a fait 
couper dans la iNéva, au moment le plus favorab'e, ces 
immenses dalle? de verre, à reflets de saphir, dont cha- 
que voiture ne charrie qu'une seule. Les conducteurs s'as- 
soient sur ces blocs ou s'y accoudent comme sur des 
coussins, et quand la file, empêchée par quelque embar- 
ras, s'arrête, les chevaux mordillent, avec une gourman- 
dise toute septentrionale, le glaçon placé devant eux. 

Malgré tous ces fiimas, si l'on vous propose une partie 
aux lies, acceptez-la sans craindre de perdre votre nez ou 
vos oreilles. — Si vous avez la faiblesse de tenir à ces car- 
tilages, lafoiirrure n'est-elle pas là qui répond de tout? 

La troïka ou le grand traîneau à cinq places et à trois 
chevaux est là devant la poi'to. Hâtez-vous de descendre. 
Les pieds dans une chancelière de peau d'ours, envelop- 
pée jusqu'au menton de la pelisse de satin doublée de 
martre zibeline, pressant sur son sein le manchon ouaté, 
le voile rabattu et déjà diamantéde mille points brillants, 
l'on n'attend plus que vous pour partir et boucler le tapis 
de fourrure aux quatre tolets du traîneau. Vous n'aurez 
pas froid : deux beaux yeux échauffent la température la 
[)lus glaciale. 

En été les îles sont le bois de Boulogne, l'Auteuil, la 
Folie-Sainl-James de Pétersbourg; en hiver, elles méri- 
tent beaucoup moins le nom d'îles. La gelée solidifie les 
canaux que la neige recouvre et rattache les îles à la teire 
ferme. Dans les mois froids, il n'y a plus qu'un seul clé- 
ment, la glace. 



L'HIVER. iOl 

Vous avez franchi la Neva et dépassé les dernières per- 
spectives de Vassili-Oslrof. Le caractère des constructions 
change ; les maisons, les moins hautes d'étages, s'espacent 
séparées par des jardins aux clôtures de planches posées 
transversalement comme en Hollande; partout le bois se 
substitue à la pierre ou plutôt à la brique; les rues se 
changent en routes, et vous cheminez le long d'une nappe 
de neige immaculée et d'un niveau parfait ; c'est uji 
canal. Au bord de la route, les petits poteaux-bornes des- 
tinés à empêcher les voitures de perdre leur direction au 
milieu de cette blancheur universelle, ont l'air, à dis- 
lance, de kobolds ou de gnomes coiffés de hauts bonnets 
de feutre blanc et velus d'une étroite simarre brune. Quel- 
ques ponceaux dont les poutres se dessinent vaguement 
sous la neige amoncelée par le vent, indiquent seuls qu'on 
traverse des cours d'eau complètement gehs et recouverts. 
Bientôt se présente un grand bois de sapins au bord du- 
quel s'élèvent quelques traïkirs (restaurateurs) et maisons 
de thé, car l'on va aux îles faire des parties fines, et sou- 
vent de nuit, par des températures à faire se pelotonner 
le mercure dans sa route au bas des thermomètres. 

Rien n'est beau entre leurs noirs rideaux de sapins 
comme ces immenses ailées blanches où la piste destiai- 
neaux, à peine perceptible, semble un trait de diamant 
sur une glace dépolie. Le vent a secoué des branches la 
neige tombée depuis plusieurs jours, et il n'en reste çà et 
là que quelques touches brillant sur la sombre verd jre 
comme les rehauts posés par un peintre habile. Le Ij );ic 
des sapins s'allonge en fût de colonne et justifie le titi nie 
cathédrale de la nature donné aux forêts par les ron^ iiti- 
ques. 

Par une neige d'un ou deux pieds le piéton est un élre 
impossible, et il n'y avait guère, dans la longue avenue, 
que trois ou quatre moujiks mâles ou femelles empaque- 
tés de leurs touloupes et enfonçant leurs botter de cuir ou 
de feutre d ins l'épaisse poussière blanche. Lu nombre ù 
peu prés égal de chiens noirs ou paraissant tels par le 
contraste des tons, cuuraicnt en traçant des cercles comme 



108 VOYAGE EN RUSSIE. 

!e bai bel de Faust, OU s'aborJaient avec les signes de la 
tVanc-niaçoniieiie canine, les mêmes par toul l'univers. 
.Nous notons ce détail, puéril sans doute, mais qui démon- 
tre la rareté des chiens à Saint-Pétersbourg, puisqu'on 
ies remarque. 

Cet endroit des Iles s';q j .'lie Krestovsky et il contient 
un charmant village de cliaioison petites maisons de cam- 
pagne, habité pendant la belle saison par une colonie de 
ramilles généralement allemandes. Les Russes excellent 
dans its constructions en bois et découpent le sapin avec 
i.u muins autant d'habileté que les Tyroliens ou les Suisses. 
Ils en font des broderies, des dentelles, des crosses, des 
lleurons, toutes sortes d'ornements exécutés d'inspiration 
à la hache ou à la scie. Les maisonnettes de Krestovsky, 
tiavaillées dans ce style helvético-moscovite, doivent être 
de délicieuses habitations d'été. Un grand balcon, ou plu- 
tôt une terrasse inférieure formant comme une chambre 
ouverte, occupe sur la façade tuut le premier étage. C'est 
ià qu on se tient dans les jours sans fin de juin et de juil- 
let, au milieu des fleurs et des arbustes. On y apporte les 
pianos, les tables, les canapés, pour se donner la douceur 
de vivre en plein air après huit moisde réclusion enserre 
chaude. Aux piemiers beaux jours, après la débâcle de la 
Neva, le déménagement est général. De longues caravanes 
de chariots transj orlani des meubles s'acheminent de Saint- 
rétersbùurg dans les villas des îles. Dès que les jours rac- 
courcissent et que les soirées devitnnentfroides, on retourne 
à la ville, et les coltaiics se ferment jusqu'à l'année sui- 
vi nte, mais n'en restent pas moins pittoresques sous la neige 
qui changf leurs dentelles de l)0is en filigranes d'aii;ent. 

Si vous (ontiiiuez votre route, vous vous trouvez bientôt 
dans une grande clairière, où s'élèvent ce qu'on appelle 
en France des montagnes russes, et en Russie des mon- 
tagnes dr glace. Les montagnes russes ont fait fureur à 
Paris an comment ement de la Ri-stauration 11 y en avait 
à Bellevilic et dans d'autres jardins publics; mais la dif- 
férence dn cbmal avait nécessité des différences de con- 
itruciion : des chariots à roues glissaient sur des rainures 



L'IIIYER. 409 

à forte pente, et remontaient jusqu'à une esplanade plus 
basse que le point de départ, poussés par la violence de 
l'impulsion. Les accidents n'étaient pas rares, car parfois 
les chars déraillaient ; c'est ce qui fit abandonner ce di- 
vcrlissement dangereux. Les montagnes de glace de Saint- 
Pétersl)ourg se composent d'un léger pavillon terminé en 
plate-forme. On y monte par des escaliers de bois. La des- 
cente est faite de planches côtoyées d'un rebord, soute- 
nues de poteaux, se creusant en courbe rapide d'abord, 
adoucie ensuite, sur lesquelles on verse, à plusieurs re- 
prises, de l'eau qui se gèle et produit une glissoire polie 
comme une glace. Le pavillon correspondant a une piste 
séparée, ce qui empêche toute rencontre dangereuse. L'on 
descend trois ou quatre personnes ensemble sur un traî- 
neau que guide un patineur qui le tient par derrière, ou 
bien on se fait précipiter seul sur un petit strapontin qu'on 
dirige du pied, de la muin, ou du bout d'un bâton. Quel- 
ques intrépides se lancent la tête en bas, couchés sur le 
ventre, ou dans toute autre position hasardense à l'œil, 
mais sans péril réel. Les Russes sont très-adroits à ce jeu 
éminemment national, et qu'ils pratiquent dès l'enfance; 
ils y trouvent le plaisir de l'extrême rapidité dans un froid 
vif; un sentiment tout à fait septentrional, dont l'étranger 
des régions plus chaudes a peine d'abord à se rendre 
compte, et qu'il .irrive bientôt à comprendre. 

Souvent, au sortir d'un spectacle ou d'une soirée, quand 
la neige brille comme du marbre pilé, que !a lune resplen- 
dit claire et glaciale, ou qu'en l'absence de la lune, les 
étoiles ont cette vivacité de scintillation que produit la 
gelée, au lieu de penser à rentrer au logis lumineux, con- 
fortable et tiède, une société de jeunes gens et de jeunes 
femmes, bien enveloppés de leurs fourrures, font la pai tie 
(î'aller souper aux îles : on monte dans une troïka, elle 
rapiie équipage, avec srs trois chevaux en évent;iil, part 
au milieu d'un tintement de grelots soulevant une ]jous- 
sière argenlte. On réveille l'uloge endormie, les lu- 
mièi es s'allument, le samovar chaufie, le vin de Champa- 
gne de la veuve Clicquot se frappe, les assiettes de caviar, 

10 



110 VOYAGE i>iN RISSIE. 

de jambon, de filels île hareng, les chauds-froids de geli- 
nottes, les petits gâteaux s'arrangent sur la table. On bec- 
queté un n.orceau, on (remue sa lèvre aux verres multi- 
ples, on rit, on bavarde, oii fume, et pour dessert on se 
fait rouler du haut des monlagnts de glace qu'éclairent des 
moujiks tenant des falots: puis l'on revient à la ville vers 
les doux ou irois heures du matin, savourant au milieu 
d'un tourbillon de rapidité, dans l'air vif, cru et sain delà 
nuit, la volupté du iioid. 

Que Méry, qui ne souffre pas qu'on dise « une bel'e ge- 
lée, » prétendant que la gelée est toujours laide, claque 
des dénis et mette un manteau de plus eu lisant cet article 
hérissé de frimas ! Oui, le froid est une solupté, une fraî- 
che ivresse, un vertige de blancheur que nous, le frileux 
par excellence, nous commençons à goûter comme un 
homme du Nord. 

Si l'onglée n'a pas fait tomber des doigts du lecteur 
cette glaciale description de Ihiver russe et (ju'il ait le 
courr.ge d'affi outer encore, en notre compagnie, les ri- 
gueurs du thermomètre, qu'il vienne avec nous, après 
avoir pris un bon verre de thé bien chaud, faire un tour 
bur la Neva, et rendre visite au campement des Samoïédes 
qui sont venus s'installer au beau milieu du fleuve comme 
dans le seul endroit de Saint-Pétersbourg assez Irais pour 
eux. Ces êtres polaii es sont comme les ours blancs. Une 
température de l'i à 15 deg.és de froid leur parait tout à 
fat printanière et les fait l;aleter de chaleur. Leurs migra- 
tions ne sont pas régulières et obéissent à des raisons ou 
^ des caprices inconnus. Il y avait plusieurs années déjà 
ju'ils n'avaient fait acte de présence, et c'est une chance 
de rotre voyage qu'ils soient arrivés pendant notre séjour 
dans la ville des tzars. 

Nous descendrons à la Neva par la rampe de l'Amirauté, 
dans la nei^e piétinée et glissante, non sans avoir jeté un 
regard au Pierre le Grand de Falconnet, que les frimas 
ont coifié d'une perruque blanche, et dont le cheval de 
bronze doit être fcné à glace pour se tenir en équilibre 
sur le bloc en granit de Finlande qui lui sert de socle. — 



L'iJivF.R. m 

Les curieux altroupés autour de la hutte desSamoïèdes 
formeiit uu cercle noir sur la blancheur de la Nova cou- 
verte de n 'ige. Nous nous glissons entre un mou jk en 
touloupe et un militaire en capote grise et, par-dessus l'é- 
paule d'une femme, nous regardons la tente de peaux ten- 
due pnr des piquets enfoncés dans la glace et pareille à un 
grand cornet de papier placé la pointe en l'air. Une ouver- 
ture basse e' par où l'on ne saurait entrer qu'en marchant 
à quatre prittes laisse vaguement entrevoir dans lombre 
des paquets de pelleteries qui risquent d'être des hommes 
ou des femmes, nous ne savons trop lequel... Dehors, 
queljues peaux sont suspendues à des cordes, des patins 
à neige jonchent la glace, et un Samo'iède debout prés 
d'un traîneau semble se prêter complaisamment aux inves- 
tigations elhnographiques de la fuule. Il est vêtu d'un sac 
de peau, le poil en dedans, auquel s'adapte un capuchon 
découpant la place du masque com ne ces bonnets tricotés 
qu'on appelle po^se -montagnes, ou comme un heaume sans 
visière. De gros gants n'ayant que le pouce séparé et re- 
couvrant les manches de façon à ne laisser aucun passage 
à l'air, d'épaisses bottes de feutre blanc serrées par des 
courroies, complètent ce costume peu élégant, sans doute, 
mais hermétiquement fermé au froid , et d'ailleurs ne 
manquant pas de caractère ; la couleur est celle du cuir 
même, mégissé et assoupli par les procédés primitifs — 
Le visage qu'encadre ce capuchon, tanné, rougi par l'air, 
a des ponim 'lies saillantes, un nez écrasé, une bouche 
large, des yeux gris d'acier à cils blonds, mais sans 
laideur et avec une expression triste, intelligente tt 
douce. 

L'inriustrie de cesSamoïédes consiste à faire payer quel- 
ques kopcks une course sur la Neva dans leurs traîneaux 
attelés de deux rennes. Ces traîneaux, d'une légèreté ex- 
cessive, n'ont qu'un strapontin garni d'un lambeau de 
fourrure, où s'asseoit le voyageur. Le Samoïéde, placé de 
côté et debout sur l'un dos patins do bois, conduit au 
moyen» d'une gaule dont il touche le renne qui ralentit son 
allure, ou auquel il veut faire changer de direclion. Cha- 



4i2 VOYAGE EN RUSSIE, 

que attelage se compose de trois rennes de front ou de 
quatre en deux couples. Cela semble insolite et bizarre de 
voir ces bêtes si mignonnes et si frêles d'aspect, avec leurs 
fines jambes et leurs ramures de cerf, courir docilement 
et traîner des fardeaux. Les rennes vont très-vite, ou plu- 
tôt semblent aller très-vite, car leurs mouvements sont 
d'une promptitude et d'une prestesse extrêmes ; mais ils 
sont petits, et nous pensons qu'un Irotleurde la race Or- 
loff les distancerait sans peine, surtout si la course se pro- 
longeait. Rien du reste n'est plus gracieux que ces légers 
attelages décrivant de grands cercles sur la Neva, évoluant 
et revenant à leur point de départ, ayant à peine rayé la 
surface du fleuve. Les connaisseurs disaient que les rennes 
ne jouissaient pas de tous leurs moyens, parce qu'il faisait 
trop chaud pour eux (huit ou dix degrés au-dessous de 
zéro). En eflet, l'une des pauvres bêtes qu'on avait dételée 
paraissait suffoquée; et pour la ranimer on amoncelait de 
la neige sur elle. 

Ces traîneaux et ces rennes emportaient notre imagina- 
tion vers leur glaciale patrie avec un fantasque désir nos- 
talgique. Nous dont la vie s'est passée à chercher le so- 
leil, nous nous sentions pris d'un bizarre amour du froid. 
Le vertige du Nord exerç lit sa magique influence sur nous, 
et si un travail important ne nous eût retenu à Saint-Pé- 
tersbourg, nous nous serions en allé avec les Saraoïèdes. 
Quel plaisir c'eût été de voler à toute vitesse en remon- 
tant vers le pôle couronné d'aurores boréales, d'abord par 
les bois de sapins chargés de givre, puis par les bois de 
bouleaux à moitié ensevelis, puis par l'inmiensité imma- 
culée et blanche, sur la neige étincelante, sol étrange qui 
ferait croire, par sa teinte d'argent, à un voyage dans la 
lune, à travers un air vif, coupant, glacial comme l'acier, 
où rien ne se corrompt, pas même la mort! Nous aurions 
aimé vivre quelques jours sous cette tente vernie par la 
gelée, à demi enfouie dans la neige que les rennes grattent 
du pied pour trouver quelque mousse courte et rare. Heu- 
reuscm nt les Samoïèdos partirent un beau matin, et en 
nous rendant à la Neva Dour les revoir, nous ne trouva- 



L'UIYER. lis 

mes plus que le cercle grisâtre marquant la place de leur 
hutle. Avec eux disparut notre obsis^ion. 

Puisque nous sommes sur la Neva, disons l'aspect sin- 
gulier que lui donnent les blocs de glace taillés dans l'é- 
paisse Cl oûte ge'ée qui la revêt, et jetés çà et là comme 
des quartiers de pierre en attendant qu'on les vienne 
prendre. Cela ressemble à une cariière de cristal ou de 
diamant en exploitation. Ces tubes transparents, selon que 
le jour les traverse, prennent des teintes prismatiques 
étranges et revêtent toutes les couleurs du spectre solaire-, 
dans certains endroits où ils sont entassés on croirait à 
l'écroulement d'un palais de fée, surtout le soir quand le 
soleil se couche au bord d'un ciel d'or vert que rayent à 
l'horizon des bandes de carmin; ce sont des effets qui 
étonnent l'œil et que la peinture n'ose rendre, de peur 
d'être taxée d'invraisemblance ou de mensonge. Figurez- 
vous une longue vallée de neige formée par le lit du 
fleuve, avec des clairs roses, des ombres bleues, parsemée 
d'énormes diamants jetant des feux comme des girando- 
les, et aboutissant à une ligne ponceau. Pour repoussoir 
au premier plan quelque bateau enchâssé dans la glace, 
quelque promeneur ou quelque traîneau traversant d'un 
quai à Tautre. 

Quand la nuit est tombée, si vous vous retournez du 
côté de la forteresse, vous voyez s'allumer en travers du 
fleuve deux lignes parallèles d'étoiles : c'est le gaz des 
lampadaires piqués dans la glace à la hauteur du pont de 
bateaux de Troïzky, qu'on retire l'hiver, car la Neva, dès 
qu'elle est prise, devient pour Saint-Pétersbourg une se- 
conde Perspective Nevsky; elle est comme l'artère princi- 
pale de la ville. Nous autres gens des régions tempérées, 
chez qui, | ar les saisons les plus rigoureuses, les rivières 
charrient à peine, il nous est difficile de ne pas sentir une 
légère appréhension lorsque nous traversons en voiture ou 
en traîneau un fleuve immense dont les eaux profondes 
roulent silencieuses sous un plancber de cristal qui pour- 
rait se briser et se refermer sur vous comme une trappe 
anglaise. Mais bientôt l'air parfaitement tranquille des 

10. 



^^^ voyage en Russie. 

Russes vou=^ rassure; il iauirait d ailleurs des poids ènor- 
„r pour faire côder.cette couche de glace ep nsse do 
deu/ou trois pieds, et la ne.ge cpu la recouvre Lu prête 
raoparence dune plaine. Uien ne distingue le House de 
a Eemie, si ce n'est çà et là, le long des quais, pa- 
reilsTdes murs, quelques bateaux qui hivernent surpns 

^'La'x/va'et" une puissance à Sainl-Pétersbou.j; on lui 
rend ses honneurs et l'on bénil ses eaux en grande pompe. 
Celte cérémonie, que l'on appelle ^^ Baplême de la Ne. , 
a lieu le G janvier russe; nous y avons assiste d une lene 
r du palais d'Hiver, dont une gracieuse protection ncrns 
a4it permis l'accès. Quoiqu'il fit ce jour- a ^^T^^^^g 
doux pour la saison qui esl ordinairement celle de^ giands 
fi oids^ il eût été pénible pour nous, encore peu acclima e 
de rester une heure ou deux, télé nue sur ce quai glacial 
où soume toujours une bise aigre. Les vas es a le. du 
palais étaient remplies d'une aftUience d eh e ■ ^J^ ^^^^^ 
di-nitaires, les ministres, le corps diplomatique le^ gé- 
néra n tou brodés d'or, tout étoiles de decoralions al- 
S"t venaient . ntre les ha.es de soldats en grand uni- 
forme, attendant que la céivmon.e commençât. L on ce e- 
bra d'abord le service divin dans la chapelle du pala .. 
Caché au fond dune trioune, nous suivions avec un inle^ 
rêt respectueux les rites de ce cuUe nouveau pour nous el 
enp, It. de la m.jes.é mystérieuse de rOrient^ De temps 
à autre, aux n,omenls prescrits, le prêtre, y.eillard vene- 
rabe a longue barbe et à longs cheveux, mitre comme un 
Laie, v'tu^dune dalmalique roide d'argent et d or, sou- 
S par deux acolytes, sortait du sanctuaire don les 
nodes s'ouvraient, et récitait les formules sacrées d un 
vo sénile mais encore bien accentuée. Pendant qu il 
chantait sa psalmodie, on entrevoyait dans le sanctuaire, 
•tl^rs le] scintillations de l'or et des serges lE.npe- 
reur avec la Famille i.npériale; puis les ports se lefer- 
maient et l'office se continuait derrière le voile elmoelanl 

^'LesZÎil^rsde la chapelle, en grand habit de velours 



L'HIVER. lij 

iKicarat galonné d'or, accompagnaient et soutenaient, 
avec cette merveilleuse précision des chœurs russes, les 
liymnes, où doit se retrouver plus d'un vieux thème de la 
musique perdue des Grecs. 

Après la messe, le cortège se mit en marche et défila à 
travers les salles du palais pour procéder au bapléme ou 
plutôt à la bénédiction de la Neva ; l'Empereur, les Grands- 
Ducs, en unifiirnies, le clergé avec ses cliapes de brocart 
d'or et d'argent, ses beaux costumes sacerdotaux de coupe 
byzantine, la foule diaprée des généraux et des grands of- 
ficiers traversant cette masse c mipacte de troupes ali- 
gnées dans les salles, formaient un spectacle aussi magni- 
fique qu'imp sant. 

Sur la Neva, en face du palais d'Hiver, tout prés du 
quai, auquel une rampe couverte de tapis le rejoignait, 
on avait élevé un pavillon ou plutôt une chapelle avec de 
légères colonnes soutenant une coupole de treillis, peints 
en vert et d'où pendait un Saint-Esprit entouré de rayons. 

Au milieu de la plateforme, sous le dôme, s'ouvrait la 
bouche dun puits entouré d'une balustrade et communi- 
quant avec l'eau de la Neva, dont on avait brisé la glace 
à cet endroit. Une ligne de soldats largement espacés 
maintenaient l'espace libre sur le fleuve à une assez grande 
distance autour de la chapelle ; ils restaient la tète nue, 
leur casque posé à côté d'eux, les pieds dans la neige, si 
parfaiteinent immobiles qu'on eût pu les prendre pour des 
poteaux indicateurs. 

Sous les fenêtres mêmes du palais piaffaient, conte- 
nus pav leurs cavaliers, les chevaux des Circassiens, des 
Lesghines, des Tcherkesses et des Kosaks, qui coinposent 
l'escorte de l'empereur : c'est une sensation é range de 
voir, en pleine civilisation, ailleurs qu'à l'Hippodrome ou 
à l'Opéra, des gueriiers pareils à ceux du moyen âge, avec 
le casque et la cotte de mailles, armés d'arcs et de llèches 
ou vêtus à l'orientale, ayant pour selle des tapis de Perse, 
pour sabre un damas courbe historié de ver ets du Kuran 
et tout prêts à figurer dans la cavalcade d'u-> émir ou d'un 
kalife. 



116 VOYAGE EN RUSSIE. 

Quelles physionomies martiales et fières, quelle sauvage 
pureté de type, quels corps minces, souples et nerveux, 
quelle élégance de maintien sous ces costumes, si carac- 
téristi(|ues de coupe, si heureux de couleur, si bien calcu- 
lés pour faire valoir la beauté humaine! Il est singulier 
vraiment que les peuples dits barbares sachent seuls se 
vê ir. Les civilisés ont tout à fait perdu le sens du cos- 
tume. 

Le cortège sortit du palais, et de notre fenêtre, à tra- 
vers la double vitre, nous vîmes l'I^mpereur, les Grands- 
Ducs, les prêtres entrer dans le pavillon, qui fut bientôt 
plein à ne saisir qu'avec peine les gestes des officiants sur 
l'orifice du puits. Les canons rangés de l'autre côté du 
fleuve, sur le quai de la Bourse, tiièrent successivement 
à l'instant suprême. Une grosse boule de fumée bleuâtre, 
traversée d'ini éclair, crevait entre le tapis de neige du 
fleuve et le ciel, d'un gris-blanc; puis la détonation fai- 
sait trembler les carreaux des fenêtres. Les coups se sui- 
vaient avec une régularité parfaite, s'appuyant l'un l'autre. 
Le canon a quelque chose de terrible, de soi nnel et en 
même temps de joyeux coumie tout ce qui est fort; sa 
VOIX, qui rugit dans les batailles, se mêle également bien 
aux fêtes : il y ajoute cet élément de joie inconnu des an- 
ciens, qui n'avaient ni cloche ni artillerie... le bruit! lui 
seul peut parler dans les grandes multitudes et se faire 
entendre au milieu des immensités. 

La cérémonie était tei minée; les troupes défilèrent, et 
les curieux se retirèrent paisiblement, sans embarras, 
sans tumulte, selon l'habiiude de la foule russe, la plus 
tranquille de toutes les foules. 



ÎX 



COURSES SUR LA NEVA 



— Eh quoi! n'allons-nous pas bientôt rentrer à la mai- 
son? — En vérité, c'est conscience de nous tenir si long- 
temps dehors par un temps semblable! Avez-vous juré de 
nous faire geler le nez et les oreilles? — Nous vous avons 
promis « un hiver en Russie » et nous vous le tenons; — 
d'ailleurs le thermomètre ne marque guère plus de sept 
ou huit dpgrés de froid aujourd'hui, une température 
presque printanière, et îes Sanioïèdos qui campaient sur 
le fleuve glacé ont été obligés de partir, parce qu'il faisait 
trop chaud. — IS'ayez donc aucune inquiétude et suivez- 
nous bravement. Les chevaux de la troïka piaffent à la 
porte et s'impatientent. 

— 11 y a aujourd'hui course sur la Neva ; ne négligeons 
pas cette occasion de faire connaissance avec le sport 
septentrional, qui a ses élégances, ses recherches, ses bi- 
zarreries, et soulève des passions aussi vives que le sport 
anglais ou fiançais. 

La Perspective Nevsky et les voies aboutissant à la 
grande place oîi se dresse la colonne Alexandrine, ce gi- 
gantesque monolithe de granit rose qui dépasse les énor- 
imités égyptiennes, présentent un spectacle d'une anima- 
jlion extraordinaire, à peu près comme chez nous l'avenue 
des Champs-Elysées , lorsque quelque steeple-chase à 



118 VOYAGE EN RUSSIE. 

la Marche fait rouler toute la carrosserie fashionable. 

Les troïkas passent avec un frisson de grelots, empor- 
tées par leurs trois chevaux tirant en éventail, et chacun 
d'une allure diverse; les Jraineaux fi!ent sur leurs patins 
d'acier, attelés de magnifiques steppeurs, que maîtrisent 
difficilement les cochers coiffés de leur bonnet de velnurs 
à quatre pans, et vêtus de leur cafetan bleu ou vert. D au- 
tres traîneaux à quatre places et à deux chevaux, des ber- 
lines, des calèches démontées de liurs roues et posant sur 
des sabots de fer retroussés à leur bout, se dirigent du 
même côté, formant comme un troupeau de voitures de 
plus en plus pressé. Quelquefois un traîneau à la vieille 
mode russe, avec son garde-neige de cuir tendu comme 
une voile de boute-hors, et son petit clieval à crins désor- 
donnés, galopant à côté du trotteur, se laufile dans l'inex- 
tricable dédale, frétillant et rapide, éclaboussant ses voi- 
sins de parcelles blanches. 

Un pareil concours produirait à Paris une grande ru- 
meur, un prodigieux tintamarre; mais à Saint-Pétersbourg 
le tableau n'est bruyant que pour l'œil, si l'on peut s'ex- 
primer ainsi. La ni ige, qui interpose son tapis d'ouate 
entre le pavé et les véhicule?, éteint la sonorité. Sur ces 
chemins matelassés par l'hiver, l'acier du patin fait à 
peine le bruit du diamant qui rayerait un carreau. Les 
petits fouets des moujiks ne claquent pas; les maîtres, en- 
veloppés dans leurs fourrures, ne parlent pas, car s'ils le 
faisaient, leurs paroles seraient bientôt gelées comme ces 
mots de gueule que Panur^e rencontra prés du pôle. Et 
tout cela se meut avec une activité silencieuse au milieu 
d'un tourbillon muet. — Quoique rien n'y ressemble 
moins, c'est un peu l'effet de Venise. 

Les piétons sont rares, car personne ne marche en Pais- 
sie, excepté les moujiks à qui leurs hottes de feutre per- 
mettent de tenir pied sur les trottoirs débarrassés de neige, 
mais souvent miroités d'un veiglas dangeieux, surtout 
quand on est chaussé des indispen>;ables galoches. 

Entre l'Amirauté et le palais d'Hiver se trouve le p'an- 
cher de bois qui descend du qn;ii à la Neva; à cet endroit 



COUUbLû SUR LA NEVA. H9 

les traîneaux et les voitures marchant sur plusieurs files 
sont forcés de ralentir leur allure, et même de s'arrêter 
tout à fait, attendant leur tour de descendre. 

Profitons de ce temps d'arièt pour examiner les voisins 
et voisines dont le hasard nous rapproche. Les hommes 
sont en pelisse avec la casquette militaire ou le bonnet do 
fourrure en dos de castor; le chapeau est rare. Outre qu'il 
ne tient pas chaud par lui-même, ses bords empêcheraient 
de relever le collet de la pelisse, et la base du crâne res- 
terait ainsi exposée à des douches glaciales de bise. Mais 
les femmes sont moins vêtues. Elles ne parassent pas à 
beaucoup près aussi frileuses que les hommes. La pelisse 
de satin noir doublé de martre zibeline ou de renard bleu 
de Sibérie, le manchon de même poil, voila tout ce qu'el- 
les ajoutent à leur toilette de ville, en tout semblable à 
celle des plus élégantes Parisiennes. Leurs cols blancs, 
que le froid ne parvient pas à rougir, sortent dégagés et 
nus des palatines, et leur tête n'est préservée que par i n 
coquet chapeau français dont la pase découvre les che- 
veux et le bavolet protège à peine la nuque. Nous pensions 
avec effroi aux coryzas, aux névralgies, aux rhumatismes 
que risquaient, pour le plaisir d'être à la mode ou de 
montrer de riches bandeaux, ces intrépides beautés, dans 
un pays et par une température où rendre un salut est 
parfois une action périlleuse ; animées du feu de la co- 
quet! erie, elles ne semblent nullement souffrir du froid. 

La Russie, dans son immense étendue, ccmpiend bion 
des races diverses, et le type de la beauté féminine y varie 
beaucoup. Cependant on peut signaler, comme traits ca- 
ractéristiques, une extrême blancheur de peau, des yeux 
gris-bleu, des cheveux blonds ou châtains, un certain em- 
bonpoint provenant du manque d'exercice et de la ré- 
clusion que counna! de un hiver de sept ou huit mois. On 
dirait, à voir les beautés russes, des odalisques que le 
génie du Nord tient enfermées dans une serre-chaude. 
Elles ont un teint de cold-cream et de neige, avec des 
nuances de camellia prés de l'onglet, comme ces femmes 
du sérail toujours voilées et dont le soleil n'a jamais ef- 



120 VOYAGE EN RUSSIE 

fleuré lépiderme. Dans la blaiiclieur de leurs visages, 
leurs traits déli'^,afs s'estompent à demi comme les traits 
du visage de la lune, et ces lignes peu accusées forment 
des [liysionomies d'une douceur hyperboréenne et d'une 
grâce polaire. 

Comme pour contredire notre description, voici que, 
dans le traîneau arrêté prés de notre troïka, rayonne une 
beauté tor.te méridionale, aux sourcils d'un noir velouté, 
un nez aquilin, à l'ovale allongé, au teint brun, aux 
lèvres rouges comme la grenade, pur type de la race r.au- 
casique, une Circassienne, peut-être hier encore maho- 
mèlane. Çà et là, quelques yeux un peu bridés et remon- 
tant vers la tempe par l'angle externe, rappellent que, 
par un côté, la Russie louche à la Chine ; — des Finnoi- 
ses mignonnes, aux prunelles de turquoise, aux cheveux 
d'or pâle, au teint blanc et rosé, apportent une variété 
septentrionale de type qui fait contraste avec quelques 
belles Grecques d'Odessa, reconnaissables à la coupe 
droite de leur nez et à leurs grands yeux noirs, pareils à 
ceux des madones byzantines. — Tout cela forme un en- 
semble charmant, et ces jolies tètes sortent, comme des 
fleurs d'hiver, d'un amoncellement de fourrures, recou- 
vert lui-même par les peaux d'ours blanches ou noires 
jetéi s sur les traîneaux et les calèches. 

L'on descend à la INéva par un large parquet en pente, 
assez semblable à ceux qui, autrefois, rejoignaient, dans 
l'ancien Cirque Olympique, le théâtre à l'arène, entre les 
lions de bronze du quai, dont les piédestaux délimitent le 
débarcadért\ lorsqye le fleuve, libre de glaces, est sil- 
lonné de nombreuses embarcations. 

Le ciel n'avait pas ce jour-là ce vif azur qu'il prend 
lorsque le froid a atteint de 18 à ^0 degrés. Un immense 
dais de brume d'un gris de perle très-doux et très-fin, te- 
nant (le la leige en suspens, posait sur la ville et semblait 
s'appuyer sur les clochers et sur les flèches connue sur 
di s piliers d'or. Celte teinte tranquille et neutre lais.^ait 
toute leur va', ur aux édifices colorés de nuancer^ claires 
el relevés de filets d'aigent. Devant soi, l'on apercevait. 



COURSES SUR LA NEVA, I'21 

de l'aufre côté Ju fleuve, ayant l'apparence d'un vallon à 
demi comblé par les avalanches, les colonnes rostrales de 
granit rose qui s'élèv-^nt près du classique monument 
de la Bourse. A la pointe de lile où la Neva se sépare 
en deux, l'aiguille de la forteresse dressait son auda- 
cieuse arête dorée, rendue plus vive par le ton gris du 
ciel. 

Le champ de course, avec ses tribunes de planches et 
sa piste tracée par des cordes rattachées à des piquets 
plantés dans la glace et des haies factices en branches de 
sapin, s'étendait transversalement au fleuve. L'affluence 
du monde et des voitures était énorme. Les privilégiés 
occupaient les tribunes , si c'est un priA-ilége que de 
rester immobile au froid dans une galerie ouverte. Autour 
du champ de course se pressaient deux ou trois rangs 
de traîneaux, de troïkas, de calèches et même de simples 
télègues et autres véhicules plus ou moins primitifs, car 
aucune restriction ne semble entraver ce plaisir popu- 
laire; le lit du fleuve apparlient à tout le monde. Les 
hommes et les femmes, pour mieux voir, déplaçant les 
cochers, montaient sur les sièges et les strapontins. Plus 
près des barrières se tenaient les moujiks aux touloupes 
de peau de mouton et aux boites de feutre, les soldats en 
capotes grises, et les autres peisonnes qui n'avaient pas 
pu trouver de meilleures places. Tout ce monde formait 
sur le plancher de glace de la Neva un fourmillement noir 
assez inquiétant, pour nous du moins, car personne ne 
paraissait songer qu'un fleuve profond, grand à peu près 
comme la Tamise au pont de Londres, couloit sous celle 
croûte gelée de deux ou trois pieds d'épaisseur au plus, 
où pesaient sur le même [joint des milliers de curieux et 
un nombre considérable de chevaux, sans compter les 
équipages de toutes séries. Mais l'hiver russe est fidèle, 
et il ne joua pas le tour à la foule, d'ouvrir sous elle des 
trappes anglaises pour l'engloutir. 

Fn dehors du champ de course, les cochers entraînaient 
les steppeurs qui n'avaient pas encore concouru, ou pro- 
menaie'it, pour les refi oidir graduellement sous leur s 

11 



122 VOYAGE EN RUSSIE. 

tapis de Perse, les nobles bêtes ayant fourni l'épreuve. 

La piste forme une sorte d'ellipse allongée; les traî- 
neaux ne partent pas de front : ils sont placés à des in- 
tervalles égaux, que le plus ou moins de vitesse des trot- 
teurs diminue. Ainsi deux traîneaux stationnent en face 
des tribunes ; deux autres aux extrémités de l'ellipse, at- 
lendaiit le signal du départ. Parfois un homme à cheval 
galope à côté du trotteur pour l'exciler et lui faire déve- 
lopi er tous ses moyens par l'émulalioti. Le cheval du 
traîneau m doit que Irolter, mais parfois son allure est 
si rapide que le clieval au galop a de la peine à le suivre, 
el, une fois lancé, le boule-en-train l'abandonne à son 
élan. Beaucoup de cochers, sûrs du fond de leurs bêles, 
dédaignent d'employer cette ressource et courent seuls. 
Tout trotteur qui s'emporterait et ferait plus de six foulées 
au galop serait mis hors de concours. 

C'est merveille de voir fder sur la glace unie qui, dé- 
bbiyée de neige, appaïaît comme une ])ande de verre som- 
bre, ces magnifiques bêtes souvent payées des sommes 
folles ! La fumée sort à longs jets de leurs naseaux écar- 
lales; un brouillard baigne leurs flancs, et leur queue 
semble poudrée d une poudre diamantée. Les clous de 
leurs fers mordent la surface unie el glissanle, et ils dé- 
voient l'espace avec la même sécurité fière (|ue s'ils fou- 
laient l'allée de parc la mieux battue. Les cochers, ren- 
versé--; en arrière, tiennent les guides à pleins poings, car 
des clicvaux de cette vigueur n'ayant à traîner qu'un poids 
insignifiant, et ne devant pas prendre le galop, ont plus 
besoin d'être retenus que poussés. Ils trouvent d'ailleuis 
iaus celte tension un point d'appui qui leur permet de 
'abandonner à tout leur train. Quelles prodigieuses fou- 
lées font ces steppeurs qui semblent mordie leurs ge- 
noux! 

Aucune condition particulière d'âge ou de poids ne 
nous a semblé imposée aux concurrents : on ne leur de- 
mande qu'une somme de vitesse dans un temps donné et 
mesuré au chronomètre : c'est du moins ce qui nous a 
[jaru. Souvent des troïkas luttent contre des traîneaux 



COURSES SUR LA NEVA. 125 

à un OU à deux chevaux. Chacun choisit le véhicule ou 
l'attelage qu'il croit le plus convenable. Parfois même 
il prend à un spectateur venu dans son traîneau la fan- 
taisie de courir la chance, et il entre en lice. 

A la course dont nous parlons, il se produisit un in- 
cident assez pittoresque. Un moujik venu , dit-on , de 
Vladimir, apportant à la ville uns provision de bois 
ou de viandes gelées, regardait la course, mêlé à la foule, 
du haut de sa troïka rustique. Il était vêtu d'une touloupe 
miroitée dégraisse, coiffé d'un bonnet de vieille fourrure 
effilochée, chaussé de bottes de feutre b'anc -îvachies; 
une baibe inculte et torne frisait à son menton. Son atte- 
lage se composait de trois petits chevaux échovelés, ha- 
gards, velus comme des ours, sales à faire peur, hérissés 
de glaçons sous le ventre, portant la tête basse et mor- 
dillant la neige amoncelée eu tas sur le fleuve. Une douga, 
liaute comme une ogive, bariolée de couleurs tranchantes 
formant des raies et des zigzags, était la pièce la plus soi- 
gnée de l'équipage, façonnée sans doute à coups de hache 
par le moujik lui-même. 

Cette carrosserie sauvage et primitive présentait le con- 
traste le plus étrauge avec les traîneaux de luxe, les troïkas 
triomphantes et les équipages élégants qui piaffaient aux 
alentours du champ de course. Plus d'un regard ironi- 
qu(' raillait l'humble véhicule. — A vrai dire, il produi- 
sait sur cette richesse l'effet d'une taclie de cambouis sur 
un manteau d'hermine. 

Cependant les petits chevaux aux poils amalgamés de 
sueur gelée, jetaii-nt, à travers les mèches roides de leurs 
crinières, des rej^ards en dessous aux bêtes de race, qui 
semblaient s'écarter d'eux avec dédain, car les animaux, 
eux aussi, méprisent la misère. Un point de feu brillait 
dans leur prunelle sombre, et ils frappaient la glace de 
leurs sabots mignons, nitachés à des jambes fines et ner- 
^euses, barbeléi s eomme d s plumes d aigle. 

Le 'non ik debout sur ^(tï biége, contempliit la course 
sans paraître sur ris par les prouesses des trotteurs, l'ar- 
fois même un sourire errait sous les cristaux de sa mous- 



124 VOYAGE EN RUSSIE. 

tache, son œil gris pétillait de malice, et il avait lair de 
dire: « Nous en ferio!>s bien autant. » 

Prenant une résolution subite, il entra dans la lice et 
tenta l'aventure. Les trois petits ours mal léchés secouè- 
rent leur tête avec un sentiment de fierlé comme s'ils 
comprenaient qu'ils avaient à soutenir l'iionneur du pau- 
vre cheval des steppes, et, sans êlre poussés, ils prirent 
une allure telle que les autres concurrents commencèrent 
à s'alarmer; leurs petites jambes menues allaient comme 
le vent, et ils l'emporté/ ont sur tous les autres pur sang 
anglais, barbes, race d'Orloff, d'une minute et quelques 
secondes. Le moujik n'avait pas trop présumé de son rus- 
tique attelage. 

Le prix lui fut décerné — une magnifique pièce d'ar- 
genterie ciselée par Vaillant, l'orfèvre en vogue de Saint- 
Pétersbourg. — Ce tt iomplie excita parmi le peuple, or- 
dinairement silencieux et calme, un enthousiasme bruyant. 

A la sortie de la lice, 1"S amateurs entourèrent le vain- 
queur, et lui proposèrent d'acheter ses trois chevaux; 
on lui en offrit jusqu'à trois mille roubles pièce, somme 
énorme et pour les bêtes et pour l'homme. 11 faut dire, 
à l'honneur du moujik, qu'il refusa opiniâtrement. En- 
louranl sa pièce d'argenterie d'un morceau de vieille 
étoffe, il remonta sur sa troïka, et s'en retourna à Vla- 
dimir comme il était venu, ne voulant se séparer à aucun 
prix des gentilles bêtes qui avaient fait de lui le lion de 
Saint-Pétersbourg pour un moment. 

La course était finie, et les voitures quittèrent le lit dn 
fleuve pour regagner les différents quartiers de la ville ; 
l'escalade des rampes de bois qui unissent la Neva aux 
quais fournirait à un peintre de chevaux, à Svertzkov, par 
exemple, le sujet d'une composition intéressante et ca- 
ractéristique. Pour gravir la pente r^ipide, les nobles 
bêtes courbaient le col, pinçaient les planches glissantes 
de leurs ongles et s'écrasaient sur leurs jarrets nerveux ; 
c'était une confusion pleine d'effets pittoresques, et qui 
eûl pu être dan.:ereiise sans l'habileté des cochers russes. 
Les traîneaux montaient quatre ou cinq de front en 



COURSES SUR LA KEVA. 125 

lignes irrégulières, et plus d'une fois nous sentîmes à 
notre nuque la chaude haleine d'un steppeur impatient 
qui eût volontiers passé par-dessus notre tête s'il n'eût 
été \igoureusemenl retenu ; souvent un flocon d'écume, 
tombé d'un morsd'ar^^cnt, vini se figer sur le chape lu d'une 
femme effrayée et poussant un petit cri. Les voilures avaient 
l'air d'une armée de chars donnant l'assaut aux quais 
de granit de la Neva, assez semblables aux parapets d'une 
forteresse. Malgré le tumulte, il n'y eut pas d'accident, — 
l'absence de roues rend plus difficile d'accrocher, — et 
les équipages se dispersèrent clans toutes les directions 
avec une rapidité qui alarmerait la prudence parisienne. 

C'est un vif plaisir, quand on est resté deux ou trois 
heures en plein air, exposé à un vent qui s'est roulé sur 
lesnei^çes du pôle, de rentrer chez soi, de se démailloler de 
sa pelisse, d'ôter ses pieds des galoches, d'essuyer ses 
moustaches dont les glaçons se fondent, et d'allumer un 
cigare, car il n'est pas permis de fumer dehors à S.iint- 
Pétersbourg. La tiède atmosphère du poêle enveloppe 
comme une caresse votre corps engourdi, et rend la sou- 
plesse à vos membres. Un verre de thé bien chaud — en 
Russie on ne prend pas le thé dans des taises — achève 
de vous rendre tout à fait confortable, comme disent les 
Anglais. La circulation suspendue par l'immobilité se ré- 
tablit, et vous savourez cette volupté de la maison que le 
Midi, tout extérieur, ne connaît pjs. — Mais déjà le jour 
baisse, car la nuit vient vite à Saint-Pétersbourg, et dès 
trois heures il faut allumer h^s lampes. — Les cheniijiées 
fument aux toits des maisons dégorgeant des vapeurs 
culinaires , partout les fourneaux flambent, car on dîne 
plus tôt dans la ville des tzars qu'à Paris. Six heures est 
la limie extrême, et encore chez les gens qui ont voyagé 
et pris les habitudes anglaises ou françaises. — Juste- 
ment nous sommes invité à dîner en ville; il faut faire 
sa toilette, et par-dessus l'habit noir endosser la pelisse 
et plonger de nouveau les petites bottes fines dans les 
lourdes traloches fourrées. 

La nuit venue, la température a fraîchi ; un vent tout à 

11. 



126 VOYAGL L>' RUSSIE. 

fait arctique fait courir la neige sur les trottoirs comme 
une fumée. La piste crie sous le patin du traîneau. Au 
fond du ciel balayé de ses brumes reluisent les étoiîes 
larges et pâles, et à travers l'obscurité, sur le dôme doré 
de Saint-lsaac, brille une paillette lumineuse semblable à 
une lampe de sanctuaire qui ne s'éteint jamais. 

Nous remontons jus lu'aux yeux le collet de notre pe- 
lisse, nous ramenons sur nos genoux la peau d'ours du 
traîneau, et, sans soufirir d'un écart de trente degrés 
entre la chaleur de notre appartement et le froid de la 
rue, nous nous trouvons bientôt, grâce aux sacramentels 
na prava, na leva (à droite! à gauche!), devant le pé- 
ristyle delà maison où nous sommes attendus. Dès le bas 
de l'escalier l'almosphère de serre chaude nous saisit et 
liquéfie le givre de notre barbe, et dans l'aniichambre, le 
domestique, vieux soldat retraité qui a gardé la capote 
raililaire, nous débarrasse de nos fourrures qu'il accroche 
parmi celle> des convives, déjà tous arrivés — car l'exac- 
titude est une qualité rus^e. — En Russie, Louis XIV ua'.'. 
rait pas pu dire : J'ai failli atteudrel 



DETAILS D'INTERIEUR 



L'antichambre, en Russie, a un aspect tout particulier. 
Les pelisses pendues au râtelier, avec leurs manches flas- 
ijues et leurs plis droits, figurent vaguement dos corps 
humains accrochés ; les galoches placées au-dessous si- 
mulent les pieds, et l'effet de ces pelleteries, sous la 
clarté douteuse de la petite lampe descendant du plafond, 
est assez fanta-tique. Achim d'Arnim y verrait, avec son 
œil visionnaire, la défroque de M. Peau-d'Ours en visite ; 
Hoffmann logerait de bizarres fantômes d'archivistes ou 
de conseillers auliques sous leurs plis mystérieux. Nous, 
Français, réduit aux contes de Perrault, nous y voyons les 
sept femmes de Barbe-Bleue dans le cabinet noir. Ainsi 
suspendues auprès du poêle, les fourrures s'imprègnent 
d'une chaleur qu'elles conservent au dehors pendant une 
';u deux-heures. Les domestiques ont pour les reconnaître 
un instinct merveilleux ; même quand le nombre des in- 
vités fait lessembler l'antichambre au magasin de Michel 
ou de Zimmermann, ils ne se trompent jamais et posenl 
■«ur les épaubs de chacun le vêtement qui lui revient. 

Un appartement russe confortable réunit toutes les re 
cherches de la civilisation anglaise et française ; au pre- 
iTiier coup d'œil, on pourrait se croire dans le ^Vest Fnd 
ou le faubourg Sainl-Ilonoré ; mais bientôt le caractère 



123 VOYAGE EN RUSSIE. 

local se trahit par une foule de délails curieux. D'abord 
la Madone byzanline avec son enfant, montrant leurs faces 
et leurs mains brunes à travers les découpures des pla- 
ques d'argi.mt ou de vermeil qui représentent les drape- 
ries, miroite aux lueurs d'une lampe toujours allumée, et 
vous avertit que vous néles ni à Paris ni à Londres, raa's 
bien dans la Russie orthodoxe, dans la sainte Paissie. Quel- 
quefois l'imnge du Sauveur remplace celle de la Vierge. 
— On voit aussi des saints, ordinairement les sainls pa- 
tronyuiiques du maitre ou de la maîtresse de la maison, 
revêtus de carapaces d'orfèvrerie, nimbés d'auréoles d'or. 

Puis, le climat a des exigences qu'on ne saurait éluder. 
Partout, les fenêtres sont doubles, et l'espace laissé libre 
enireks deux vitrines est recouvert d'une couche de sable 
fm destiné à absorber la buée, et qui empêche la glace 
d'étamer les carreaux de ses fleurs de vif-argent. Des cor- 
nets de sel y sont plantés, et parfois le sable est dissimulé 
par une plate-bande de mousse. A cause des doubh^s vi- 
trages, les fenêtres, en Russie, n ont ni volets, ni contre- 
vents, ni jalousies ; on ne pourrait les ouvrir ni les fermer, 
car les châssis sont à demeure pour tout 1 hiver, et soi- 
gneusement lûtes. Un étroit vasistas sert à renouveler 
l'air, opération désagréable et même dangereuse par le 
contraste trop grand de la température extérieure et 
de la température intérieure. D'épais rideaux de riches 
étoffes amortissent encore l'impression que le froid pour- 
rait produire sur le verre, beaucoup plus perméable qu'on 
ne pense. 

Les pièces sont plus vastes et plus hautes qu'à Paris. 
Nos architectes, si ingénieux à modeler des alvéoles pour 
l'abeille humaine, découperaient tout un apparteini^it et 
souvent d ux étai;es dans un salon de Saint-Pétersbourg. 
Comme toutes les chambres sont hermétiquement closes 
et que la porte de sortie donne sur un escalier chauffé, il 
y régne une chaleur invariable de 15 à 16 degrés au 
moins qui permet aux femmes d'être vêtues de mousse- 
line et d'avoir les bras cl les épaules nus. Les gueules de 
cuivre des calorifères soufflent sans intcrrupl-'on, de nuit 



DÉTAILS D'INTÉRIEUR. 110 

comme de jour ; leurs trombes brûlantes et do . ands 
poê'es aux proportions monumentales, en be le l'aience 
blanche ou peinte, montant jusqu'au plafond, ri^pandenl 
leur chaleur soutenue là où les calorifères ne peuvent dé- 
boucher. Les cheminées sont rares; elles ne servent, 
quand il y en a, qu'au p; intemps et à l'automne. En hit 
ver elles entraîneraient le calorique et refroidiraient la 
chambre. On les ferme et on les remplit de fleurs. Lts 
fleurs, \oilà un luxe vraiment russe ! Les maisons en re- 
gorgent ! les fleurs vous reço venl à la porle et montent 
avec vous l'escalier ; des lierres d'Irlande festonnent la 
rampe ; des jardinières sur les paliers font face aux ban- 
quettes. Dans l'embrasure des croisées s'étalent des bana- 
niers avec leurs larges feuilles de soie ; des talipots, des 
magnolias, des camélias arborescents vont mêler leurs 
fleurs aux volutes dorées des corniches; des orchidées pa- 
pillonnent en l'air autour des culs-de-lampe en cristal, en 
porcelaine ou en terre cuite curieusement ouvragée. Des 
cornets du Japon ou de verre de Bohême, posés au cenlre 
des tables ou sur l'angle des buffets, jaillissent des gerbes 
de fleurs exotiques. Elles vivent là comme en serre chaude, 
et, en effet, c'est une serre chaude que tout appartement 
russe. Dans la rue vous étiez au pôle, dans la maison vous 
pouvez vous croire au tropique. 

Il semble que, par cette profusion de verdure, l'œil 
cherche à se consoler de l'implacable blancheur de Ihi- 
ver : le désir de voir quelque chose qui ne soit pas blanc 
doit devenir comme une sorte de maladie nostalgique en 
ce pays où la neige couvre la terre plus de six mois de 
l'année. On n'a pas même la salisfciCtion de regarder les 
toits peints en vert, puisqu'ils ne changent leurs chemises 
blanches qu'au prinL mps. Si les appartements ne se trans- 
formaient en jardins, on croirait que le vert a disparu 
pour jamais de la nature. 

Quant aux meubles, ils sont pareils aux nôtres, mais 
plus grands, plus amples, comme il le faut pour la di- 
mension des pièces ; mais ce qui est bien russe, c'ist ce 
cabinet, d'un Lois frêle et précieux, découpé à jour comme 



130 VOYAGE EN RUSSIE, 

des lames d'évenlail, qui occupe un angle du salon et que 
festonnent les plantes grimpantes les plus rares, espèce 
de confessionnal de la conversation intime, garni à l'iiité- 
rieur de divans, où la maîtresse de la maison, s'isolantde 
la foule des in\ités, tout en demeurant avec eux, peut re- 
cevoir trois ou quatre hôtes de distinction. Quelquefois ce 
cabinet est en glaces de couleur, ramagées degiavures à 
l'acide fluorique et montées dans des panneaux de cuivre 
doré. Il n'est pas rare non plus de voir à travers les poufs, 
les dos-à-dos, les bergères et les paphos capitonnés, quel- 
que giiiantesque ours blanc empaillé et rembourré en ma- 
nière de sofa, offrir aux visiteurs un siège tout à fait po- 
laire ; quelquefois de petits oursons noirs servent do 
tabourets. Cela rappelle, à travers toutes les élégances de 
la vie moderne, les banquises de la mer du Nord, les im- 
menses steppes couvertes de neige et les profondes forêts 
de sapms : la vraie Russie, qu'on est tenté d'oublier à 
Saint-Pétersbourg. 

La chambre à coucher ne présente pas, en général, le 
luxe et la recherche qu'on y apporte en France. Derrière 
un paravent ou une de ces cloisons ouvragées dont nous 
parlions tout à l'heure, se cache un petit lit bas, semblable 
à un lit de camp ou à un divan. — Les Russes sont d'ori- 
gine orientale, et même, dans les classes élevées, ils ne tien- 
nent pas aux douceurs du coucher ; ils dorment où ils se 
trouvent, un peu partout, comme les Turcs, souvent dans 
leurs pelisses, sur ces larges canapés de cuir vert qu'on 
rencontre à chaque coin. L'idée de faire delà chambre à 
coucher une sorte de sanctuaire ne leur vient pas; les an- 
ciennes habitudes de latente semblent les avoir suivis jus- 
qu'au sein de la vie civilisée, dont ils connaissent pourtant 
toutes les élég.mces et toutes les corruptions. 

De riches tentures tapissent les murailles ; et si le maî- 
tre de la maison se pique d'être amateur, à coup sûr du 
damas rouge des Indes, de la brocatclle aux orfrois som- 
bres se détacheront éclairés par de puissants réilecteurs, 
encadrés des plus riches bordures, un Horace Yernet, un 
Gudin, un Calame, un Koekkoek, quelquefois un Leys, un 



DÉTAILS D'INTEUIELR. 131 

Jladoii, un Tenkate, ou, s'il veut faire preuve de patiio- 
lisine, un Brulov et un Aïvasovsky; — ce sont les peintres 
les plus à la mode ; notre école moderne n'est pas en- 
core paivenue là-bas. Cependant nous avons rencontré 
deux ou trois Meissonier et à peu près autant Je ''i oyon. 
La manière de nos peintres ne semble pas assez Unie aux 
Paisses. 

L'intérieur que nous venons de décrire n'est point ce- 
lui d'un palais, mais d'une maison, non pas liourgeoise, 
— ce mot n'a guère de signification en lUissie — mais 
d'une maison comme il faut. Saint-PélersLourg regorge 
d'hôtels et de palais immenses dont nous ferons connaître 
quelque s-uns à nos lecteurs. 

Maintenant que nous avons indiqué à peu près le décor, 
il est temps de passer au diner. Avant de se mellrt à 
tablelesconvivess'approcheiit d'un guéridon oùsont placés 
du caviar (œufs d'esturgeon), des filets de harengs mari- 
i.és, des anchois, du fromage, des olives, des tranches de 
saucisson, du bœuf fumé cîe Hambourg et autres hors- 
d'œuvre qu'on mange avec des pe'.its pains pour s'ouvrir 
l'appéiit. Le luncheon se fait debout, et s'arrose de ver- 
mouth, de madère, d'eau-de vie de Danlzik, de Cognac et 
de cumin, espèce d'aniselte qui rappelle le raki dii Con- 
slantinople et des lies grecques. Les voyageurs imprudents 
ou tiii ides qui ne savent pas résister aux insistances polies, 
se laissent aller à goûter de tout, ne songeant pas que ce 
n'est là que le prologue de la pièce, et ils s'asseoient ras- 
sasiés devant le diner véritable. 

Dans toutes les maisons comme il faut, on mange à la 
française ; cependant le goût national se fait jour par quel- 
ques détails caractéristiques. Ainsi, à côté du pain blanc 
ou sert une tranche de pain de seigle bien noir, que les 
invités russes grignotent avec une sensualité visible. Us 
paraissent aussi trouver fort bons des espèces de con- 
con.bres marines à l'eau fie sel , qu'on nomme ogoui tzis, et 
qui, d'abord, ne nous ont pas paru autrement délicieux. 
Au niilit u du dim r, ajtrés avoir bu les grands crus do 
Cordeaux et le vin de Champagne de la veuve Clicquot, 



132 VOYAGE EN RUSSIE, 

qu'on ne trouve qu'en Russie, on prend du porter, de l'aie, 
et surtout du kwas, espèce de bière locale faite de croûtes 
de pain noir fermentées, au goût de laquelle il faut s'ac- 
coutumer et qui ne semble pas, aux étrangers, digne des 
magnifiques verres de Boliême ou d'argent ciselé où mousse 
sa liqueur brune. Cependant, après un séjour de quelques 
mois, on finit par prendre goût aux ogourtzis, au kwas et 
au chichi, le potage national russe. 

Le chtchi est une sorte de pot-au feu dans lequel il 
entre de la poiliine de mouton, du fenouil, des oignons, 
des carottes, du chou, de l'orge mondé et des pruneaux! 
Ces ingrédients, assez bizarrement réunis, ont une saveur 
originale à laquelle on se fait bien vite, surtout quand 
rhabitude des voyages vous a rendu cosmopolite en cui- 
sine et a préparé vos papilles dégustatrices à tous leséton- 
nements. Un autre potage assez usité est le potage aux 
quenèfes: c'est un consommé où, lorsqu'il bout, on fait 
tomber goutte à goutte une pâte délayée avec des œufs et 
des épices qui, surprise par la chaleur, se fige en petites 
boules rondes ou ovales, à peu près comme les œufs po- 
chés dans nos consommés parisiens. Avec le chtchi on sert 
des boulettes de pâtisserie. 

Tous ceux qui ont lu Monte-Cristo se souviennent de ce 
repas où l'ancien prisonnier du château d'If, réalisant les 
merveilles des féeries avec une baguette d'or, lait servir 
un sterlet du Volga, phénomène gastronomique inconnu 
sur les tables les plus recherchées, en dehors de la Russie. 
En effet, le sterlet mérite sa réputation : c'est un poisson 
exquis, à chair blanche et fine, un peu grasse peut-être, 
qui tient le milieu, pour le goût, entre l'éperlan et la 
lamproie. Il peut acquérir une grande dimension, mais 
ceux de taille moyenne sont les meilleurs. Sans dédaigner 
la cuisine, nous ne sommes ni un Grimod de la Reyniére, 
ni un Gussy, ni un Brillai-Savarin, pour parler du sterlet 
d'une manière suffisamment lyrique, et nous le regrct- 
lons, car c'est un mets digne des gourmets les plus pré- 
cieux. Pour une fourchette délicule, le sterlet du Volga 
vaut le voyîge. 



DETAILS D'INTÉRIEUR. 133 

Les gelinottes, dont la chair, parfumée par les baies de 
genièvre dont elles se nourrissent, répand une odeur de 
térébenthine qui surprend d'abord, apparaissent fréquem- 
ment sur lis tables russes. On y sert aussi l'énorme coq 
de bruyère. Le fabuleux jambon d'ours y remp ace paifois 
le classique jambon d'York, et le filet d'élan le vulgaire 
roast-beef. Ce sont là des plats qui ne se trouvent sur au- 
cun menu occidental. 

Chaque ptuple, môme lorsque l'uniformité de la civili- 
sation l'envahit, garde ses goùls particuliers et conserve 
quelques mets de terioir dont les étrangers n'apprécient 
que difficilement la saveur. Ainsi la soupe froide où na- 
gent, parmi des morceaux de poisson, des cristaux de 
glace dans un bouillon aromatisé, vinaigré et sucré à la 
fois, étonne les palais exotiques comme le gaspacho des 
Andalous. Celte soupe, du reste, ne se sert qu'en été; elle 
est, dit-on, rafraîchissante ei les Russes en raffolent. 

Comme la plupart des légumes viennent en serre chaude, 
leur maturité n'a pas de date marquée par les saisons et 
les primeurs n'en sont plus ou en sont toujours : on mange 
des petits pois frais à Saint-Pétersbourg dans tous les mois 
de l'année. Les asperges ne connaissent pas l'hiver. — Elles 
sont grosses, tendres, aqueuses et toutes blanches ; on ne 
leur voit jamais cette pointe verte qu'elles ont chez nous, 
et l'on peut les attaquer indifféremment par un bout ou 
par l'autre. En Angleterre on mange des côtelettes de sau- 
mon, en Russie on mange des côtelettes de poulet. — Ce 
mets est devenu ;'i la mode depuis que l'empereur Nicolas 
en a goûté dans une petite auberge près de Torjek elles a 
trouvées bonnes. La recelte en avait été donnée à l'hôtesse 
par un Français malheureux qui ne pouvait pas payer au- 
trement son écot, et fit ainsi la fortune de cette femme. 
Nous partageons le goût de l'empereur, — les côtelettes 
farcies sont vraiment un mets délicat ! Citons ejicore les 
côtelettes à la Préobrajenski qui mériteraient de figurer 
sur la carte des meilleurs restaurants. 

Nous n'avons noté que les particularités et les dissem- 
blances ; car dans les grandes maisons la cuisine est toute 



154 YOKAGE EN RUSSIE. 

française et faite par des Français. La France fournit le 
monde de cuisiniers ! 

La grande recherche à Saint-Pétersbourg, c'est d'a\oii' 
des huîtres fraîches; comme elles viennent de loin, en 
été la chaleur les corrompt; en hiver le froid h s gèle ; on 
les paye quelquefois un rouble pièce. Des huîtres payées 
si cher sont rarement bonnes. On raconte même qu'un 
moujik devenu très- riche, pour un baril d'huîtres fraîches 
donné à son seigneur à un moment où elles étaient introu- 
vables, reçut sa liberté, pour laquelle il avait offert en 
vain des sommes énormes, — cinquante ou cent mille rou- 
bles, dit-on. Nous ne garantissons pas l'authentieité de 
riiislorielte, mais elle prouve du moins, si elle est inventée, 
la rareté des huîtres à Saint-Pétersbourg, dans certaines 
époques. 

Par la même raison, au dessert il y a toujours une cor- 
beille de fruits; des oranges, des ananas, des raisins, des 
poires, des pommes s'y groupent en élégantes pyramides; 
les raisins, ordinairement, arrivent de Portugal; quelque- 
fois ils ont arrondi leurs grains d'ambre pâle aux rayons 
des calorifères dans la terre de la maison à demi enfouie 
sous la neige. En janvier nous avons, à .'^aint-Péiersbourg, 
mangé des fraises qui essiiyaientde rougir au milieu d'une 
feuille verte, sur un pot de terre en miniature. Les fruits 
sont une des passions des peuples septentrionaux ; ils les 
font venir à grands frais de l'étranger, ou forcent la na- 
ture rebelle de leur climat à leur en donner au moins l'ap- 
pnrcnce, car le goût et le parfum manquent. Le poêle, 
quelque bien chauffé qu'il soit, supplée toujours impar- 
faitement le soleil. 

Nous espérons qu'on nous pardonnera ces détails gas- 
tronomiques, — il est leut-étre curieux de connaître la 
manière dont un peuple se nourrit : « Dis-moi ce que lu 
manges, je te dirai qui tu es; » le proverbe ainsi modifié 
n'en est pas moins vrai. Tout en imilant la cuisine Iran- 
çaise, les Puisses gardent le goût de certains mets natio- 
naux, et ce sont ceux-là qui, au fond, leurplii-cnl le plus. 
11 en est de même de leur caractère; quoiqu'ils se confor- 



DÉTAILS D'INTÉRIEUR. lôo 

ment aux derniers raffinements de la civilisation occiden- 
tale, ils n'en conservent pas moins certains instincts pri- 
mitifs, et il n'en coûterait pas beaucoup, même aux plus 
élégants, pour aller vivre dans la steppe 

Quand vous êtis à tab'e, un domestique en habit noir, 
cravaté et ganté de blanc, irréprochable dans sa tenue 
comme un diplomate anglais, se tient derrière vous d'un 
air imperturbablement sérieux, prêt à cmtentervos moin- 
dres désirs. — Vous pouvez vous croire à Paris ; mais si par 
hasard vous regardez attentivement ce domestique, vous 
remarqut^rez qu'il a un teint jaune d'or, de petits yeux 
noirs bridés et retroussés vers les tempes, des pommettes 
saillantes, un nez camard et des lèvre- épaisses — le maitre, 
qui a suivi votre regard, dit négligemment, comme la 
chose du monde la plus naturelle : — c'est un Talar Mongol 
des contins de la Chine. 

Ce Tar:are mahométan et peut-être idolâtre accomplit 
sa fonction avec une régularité automatique, et le major- 
dome iv. ;ilus minutieux n'aurait rien à lui reprocher. 11 
produit l'effet d'un vrai domesti|ue ; mais il nous plairait 
davantage s'il portail le costume de sa tribu, la tunique 
bouclée à la taille par une ceinture de métal et le bonnet 
de peau d'agneau ; cela serait plus pittoresque, mais moins 
européen, et les Russes ne veulent pas a\oir l'air asiatique. 

Tout le service de table, porcelaines, cristaux, argen- 
terie, pièces de surtout, ne laisse rien à désirer, mais n'a 
pas do caractère particulier, excepté toutefois de char- 
mantes petites cuillers en platine niellé d'or avec lesquelles 
on déguste les friandises du desseï t, le café et le Ihe. 

Les jattes de fruits, les assiettes montées alternent avec 
des corbeilles de fleurs, et souvent un cordon de bouquets 
de violettes entoure les nougats, les bombes et les petits- 
fours. La maîtresse distribue gracieusement ces boiquets 
aux convives. 

Quant à la conversation, elle a toujours lieu en français, 
surtout si riuMe i st étranger. Tous les Paisses de quelque 
distinction parlent notre langue très-facilement, avec les 
idiolismes du jour et les tours de phrase à la mode, comme 



136 VOYAGE EN RUSSIE. 

s'ils l'avaient apprise sur le boulevard des Italiens. Ils en- 
tendraient même le français de Duvert et Lausanne, si spé- 
cial et si profondément parisien, que beaucoup de provin- 
ciaux ne le comprennent pas sans peine. Ils n'ont pas d'ac- 
cent, seulement on les reconnaît à une légère cantilène 
qui ne manque pas de grâce et qu'on finit par imiter soi- 
même; ils reto^nbent aussi dans certaines formules, natio- 
nales sans doute, familières aux gens qui parlent même 
très-bien un idiome qui n'est pas leur langue maternelle ; 
ainsi ils appliquent le mot absolument d'une façon bizarre. 
Vous dites, par exemple : — Esl-ce qu'un tel est mort? — 
On vous répondra absolument dans le sens du oî/i français 
et du si italien. Les mots donc et déjà reviennent souvent 
et placés hors de propos avec une signification interroga- 
tive. — Avez-vous donc déjà vu Saint-Pétersbourg ou 
BI"* Bosio ? 

Les manières des Russes sont polies, caressantes et d'une 
urbanité parfaite. — On est surpris de les trouver au cou- 
rant des moindres détails de notre littérature; ils lisent 
beaucoup, et tel auteur, peu connu en France, l'est davan- 
tage à Saint-Pétersbourg. Les cancans de coulisses, la 
chronique scandaleuse du demi-monde arrivent jusqu'aux 
bords de la Neva, et nous avons appris là-bas sur les choses 
de Paris maint détail piquant que nous ignorions. 

Les femmes ont aussi l'esprit très-cultivé; avec la faci- 
lité qui caractérise la race slave, elles lisent et savent 
plusieurs langues. Beaucoup ont pratiqué Byron, Goëlhe, 
Henri Heine, dans l'idiome original, et si quelque écrivain 
leur est présenté, elles savent, par une citation ad'o'.te- 
ment amenée, lui prouver qu'elles l'ont lu et quelles s'en 
souviennent. Quant à leur toilette, elle est de la dernière 
élégance — plus à la mode que la mode. Les crinolines 
s'étalent aussi vasles à Saint-Pitershour'^ qu'à Paris, et 
font ballonner des étoffes magnifiques. Des diamants nom- 
breux étincellent sur de fort belles épaules très-décolletées, 
et aux poignets quelques bracelets d'or à chaîne brisée de 
Circacie ou du Caucase, témoignent s uls, par leur oifé- 
vrerie orientale, qu'on est en lUissie. 



DETAILS D'INTERIEUR. 137 

Après le dîner, l'on se disperse dans les salons. Snr les 
tables gisent des albums, des livres de beauté, des keep- 
seakes, des landscapes qui servent de contenance aux gens 
embarrassés ou timides. Des stéréoscopes tournants o frent 
la distraction de leurs tableaux mobiles; parlois, une 
feumic se lève, cédant aux instances, va s'asseoir au [liaiio, 
et chante en s'accompagnant quelque air national russe 
ou quelque chanson tzigane, où la mélanco'ie du Nord se 
mêle à l'ardeur di: Midi, avec un accent éli ange, et qui 
ressemble à une cachucha dir-oée au clair de lune, sur la 
ocige. 



l\ 



va BAL AU PALAIS D'HIVER 



Nous allons vous raconter une fêle à laquelle nous avons 
assisté sans y être, d'où notre personne était absente quoi- 
que notre œil y fût invité, — un bal à la cour ! — I ivisible, 
nous avons tout vu, et pourtant nous ne portions pas au 
doigl l'anneau de Gygès, ni sur la tête un cbapeau de Ko- 
bold en feutre vert, ni aucun autre talisman. 

Sur la plac-! Alexandrine, recouverte de son tapis de 
neige, stationnaient de nombreuses voitures par un froid à 
figer cochers et chevaux parisiens, mais qui ne semblait 
pas assez rigoureux aux Russes pour allumer les brasiers 
sous les kiosques de tôle à toit chinois avoisinant le palais 
d'Hiver. Les arbres de l'Amirauté, diamantés de givre, 
avaient l'air de grandes plumes blanches plantées enterre, 
et la colonne triomphale avait praliné son granit rose 
d'une couche de glace seuiblable à du sucre; la lune, qui 
se levait pure et claire, versait sa lumière morte sur ces 
blancheurs nocturnes, bleuissait les ombres et donnait 
une apparence fantasmatique aux silhouettes immobiles 
des équipages, dont les lanternes gelées, lucioles polaires, 
poncluaient de points jaunâtres l'immense étendue. Au 
fond, le colossal palais d'Hiver flnnboyait par toutes ses 
fenêtres, comme une montagne percée de trous et éclairée 
par une ignition intérieure. 



UN DAL AU PALAIS D'HIVER. Ij'.t 

Un silence parfait régnait sur la place; la rigueur de la 
température éloignait les curieux, que chez nous ne u;an- 
(iueraitpas d'attrouper le spectacle d'une telle féto, même 
vue de loin et par dehors; et quand il y eût eu foule, les 
abords du palais sont si vastes qu'elle se fût disséminée et 
perdue dans cet énorme espace qu'une armée seule peut 
remplir. 

Un traîneau traversa diagonalement la grande nappe 
blanche où s'allongeait l'ombre de la colonne Aloxandiine 
et alla se perdre dans la rue sombre qui sépare le palais 
d'Hiver de l'Ermitage, et à laquelle son pont aérien pr'He 
quelque ressemblance avec le canal de la Paille à Venise. 

Quelques minutes après, un œil, qu'il n'est pas besoin 
de supposer joint à un corps, voltigeait le long d'une cor- 
niche supportée par le portique d'une galerie du palais; 
des lignes de bougie implantées dans les moulures de l'en- 
tableuîent l'abrilaienl derrière une haie de feu et ne per- 
mettaient point d'apercevoir d en bas sa faible étincelle. 
La lumière le cachait mieux que l'ombre n'eût pu le faire; 
il disparaissait dans l'éblouissement. 

La galerie vue de là s'étendait longue et [irofoiide avec 
ses colonnes polies, son parquet miroitant où glissait le 
reflet des ors et des bougies, ses tableaux remplissant les 
cntre-colonnements et dont le raccourci empêchait de dis- 
cerner le sujet. Déjà des uniformes étincelanls s'y prome- 
naient, d'amples robes de cour y traînaient leurs flots 
d'étorfes. Peu à peu la foule grossit et remplit comme un 
fleuve bigarré et scintillant le lit de la galerie, devenu trop 
étroit malgré ses larges dimensions. 

Tons les regards de cette foule se tournaient vers la 
porte par où devait entrer 1 empereur. Les battants s'ou- 
vrirent : l'empereur, l'impératrice, les grands-ducs tra- 
versèrent la galerie entre deux haies d'invités subitement 
formées, adressant quelques paroles à des personnages de 
distinction placés sur leur passage, avec une familiarité 
gracieuse et noble. Puis tout le groupe impérial dis- 
parut sous la porte faisant face à la première, suivi, à 
distance respectueuse, des grands dignitaires de l'État, 



140 VOYAGE ES RUSSIE. 

du corps diploinalique, d'S généraux et des courtisans. 

A peine le corlége pénétrait-il dans la salle de bal que 
l'œil y était in tallé, muni celte fois d'une bonne lorgnette. 
C'était comme une fournaise de lumière et de chaleur, un 
éclat embrasé à faire croire à un incendie. Des cordons de 
feu couraient sur les corniches ; dans l'enlre-deux des 
croisées, des torchères à mille bras brûlaient comme des 
buissons arJen's; des centaines de lustres descenda'ent 
du plafond en constellations ignées au milieu d'une brume 
phosphorescente. Et toutes ces clartés, croisant leurs 
rayons, formaient la plus éblouissante illumination a 
giorno qui ait jamais fait tournoyer son soleil au-dessus 
d'une fête. 

La première impression, surtout à cette hauteur, en se 
penchant sur ce gouffre de lumière, est comme une sorte 
de vertige; d'abord, à travers les effluves, les rayonne- 
ments, les irradiations, les reflets, les bluettes des ])0U- 
gies, des glaces, des ors, des diamants, des pierreries, 
des étoffes, on ne distingue rien Une scintillation four- 
millanle vous empêche de saisir aucune forme ; puis bien- 
tôt la prunelle s'iiabitue à son éblouissement et cliasse les 
papillons noirs qui voletaient devant elle comme lorsqu'on 
a regardé le soleil ; elle embrasse d'un bout à l'autre cette 
salle aux dimensions gigantesques, tout en marbre et en 
stuc blanc, dont les parois polies miroitent comme les 
jaspes el les porphyres dans les architectures babylo- 
niennes des gravures de Marlynn, reflétant vaguement les 
lueurs el les objets. 

Le kaléidoscope, avec son écroulement de parcelles co- 
lorées qui se recomposent sans cesse, formant de nouveaux 
dessins ; le chromatrope, avec ses dilatations et ses con- 
tractions, où une toile devient fleur, puis change ses pé- 
tales pour des pointes de couronne, et finit par tourbillon- 
ner en soleil, passant du rubis à l'émeraude, de la topaze 
à l'aMiélliysle autour d'un centre de diamant, peuvent 
seuls, grandis des millions de fois, donner une idée de ce 
parlcire mouvant d'or, de pierreries, de fleurs, renouvelant 
ses arab sques étincelantes par son agitation perpétuelle. 



UX BAL AU PALAIS D'HIVER. 141 

A l'enlrée de la famille impériale cet éclat mobile se 
fixa, et l'on put démêler les physionomies et les pei sonnes 
à travers la scintillation apaisée. 

En Russie, les bals de la cour s'ouvrent par ce qu'on 
appelle une polonaise ; ce n'est pas une danse, mais une 
sorte de défilé, de procession, de marche aux flambeaux, 
qui a beaucoup de caraciére. Les assistants se séparent de 
manière à laisser libre au milieu de la salle de bal une 
sorte d'allée dont ils forment la baie. Quand toul le monde 
est en place, l'orchestre joue un air d'un rbylhme majes- 
tueux et lent, et la promenade commence ; elle est con- 
duite par l'empereur donnant la main à une princesse ou 
à une dame qu'il veut honorer. 

L'empereur Alexandre II portait ce soir-là un élégant 
costume militaire que faisait valoir sa taille haute, svelte, 
dégagée. C'était une sorte de veste ou jaquette blanche 
descendant jusqu'à mi-cuisse, à brandebourgs d'or, bordée 
en renard bleu de Sibérie au col, aux poignets et sur le 
pourtour, étoilée au flanc par les plaques des grands or- 
dres. Un pantalon bleu de ciel, collant, moulait les jambes 
et se terminait à de minces bottines. Les cheveux de l'em- 
pereur sont coupés ras et dégagent son front uni, plein et 
bien formé. Ses traits, d'une régularité parfaite, Si^mblent 
modelés pour Tor ou le bronze de la médaille; le bleu des 
yeux prend une valeur particulière des tons bruns de la 
figure, moiais blanche que le front à cause des voyages et 
des exercices en plein air. Les contours de la bouche ont 
une netteté de coupe et d'arête tout à fait grecque et sculp- 
turale; lexpression de la pliysionomie est une fermeté 
majestueuse et douce qu'éclaire, par moment, un sourire 
plein de grâce. 

A la suite de la famille impériale viennent les hauts of« 
ficiers de l'armée et du palais, les grands dignitaires don- 
nant chacun la main à une dame. 

Ce ne sont qu'uniformes plastronnes d'or, épauleltes 
étoilées de diamants, brochettes de décorations, plaques 
d'émaux et de pierreries formant sur l s poitrines des 
foyers de lumière. Quelques-uns, les plus élevés en faveur 



442 VOYAGE EN RUSSIE, 

el en grade, ont au col un ordre plus amical encore qu'ho- 
norifique, s'il est possible : le portrait de l'empereur en- 
touré de brillants; mais ils sont rares, ceux-là, et on les 
compte. 

L'i cortège marche toujours et se recrute en route : un 
seigneur se détache de la haie et tend la main à une dame 
placée en face de lui, et le nouveau couple s'ajoute aux 
autres et prend rang dans le défilé, rhythmant son pas, le 
ralentissant, l'accélérant selon l'allure de la tète ; ce ne 
doit pas être une chose aisée que de marcher ainsi, se te- 
nant par le bout du doigt, sous le feu de mille regards 
facilement ironiques : la moindre gaucher e de conte- 
nance, le plus léger embarras des pieds, la plus imper- 
ceptible faute de mesure se remarijuent. Les habitudes 
militaires sauvent beaucoup d'hommes, mais quelh diffi- 
culté pour les femmes ! La plupart s'en tirent admirable- 
ment bien, et de plus d'une on peut dire : Et vera incessu 
patuitdea! Elles passent légères, sous leurs plumes, leurs 
fleurs, leurs diamants, baissant pudiijuement les yeux ou 
les laissant errer avec un air de parfaite innocence, ma- 
nœuvrant d'une inflexion de corps ou d'un petit coup de 
talon leurs flots de soie et de dentelles, se rafraîchissant 
d'une palpilation d'éventail, aussi à l'aise que si el'es se 
promenaient dans l'allée solilaire d'un parc : marcher 
d'une manière noble, gracieuse et simple, lorsqu'on vous 
regarde, plus d'une grande actrice ne l'a jamais su ! 

Ce qui fait l'originalité de la cour de Russie, c'est qu'au 
cortège se joignaient de temps à autre un jeune prince 
circassien à taille de guêpe, à poitrine évasée, avec son 
ïlégant et fastueux costume oriental, un chet des Lesghiens 
de la garde, ou un officier mongol dont les soldats ont en- 
core pour armes l'arc, le carquois et le bouclier. Sous le 
gant blanc de la civiUsation se cachait, pour se tendre à 
la main d'une princesse ou d'une comtesse, la petite main 
asiatique habituée à manier l'étroit manche du kindjal 
entre ses duigts bruns et nerveux. Gela ne semblait éton- 
nant à personne; en effet, quoi de plus naturel qu'un 
prince mingrélien ou niahoraétan, marchant la polonaise 



UN CAL AU PALAIS D'HIVER. 14S 

avec une grande dame de Saint-Pétersbourg, grecque or- 
thodoxe ! Ne sont-ils pas l'un et l'autre sujtts de l'empe- 
reur dt' toutes les Rus^ies? 

Les uniformes et les habits de gala d' s hommes sont si 
éclatants, si riches, si variés, si chargés d'or, de brode- 
ries et de décorations, que les femmes, avec leur élégance 
moderne tt la grâce légère des modes actuelles, ont de la 
peine à lutter contre ce massif éclat; ne pouvant être plus 
riches, elles sont plus belles ; leurs épaules et leurs poi- 
trines nues valent tous les plastrons d'or. Pour soutenir 
cette splendeur, il leur faudrait, comme au.v madones by- 
zantines, des robes d'or et d'argent estampé, des pectoraux 
de pierreries, des nimbes radiés de diamants; mais dansez 
donc avec une châsse d'orfévrtrie sur le corps ! 

N'allez pas croire à une simplicité par trop primitive 
cependant ! Ces simples robes sont en point d'Angleterre, 
et leurs deux ou trois tuniques suf erposées valent plus 
qu'une dalmatique en brocart d'or ou d'argent ; ces bou- 
quets sur cette jupe de tailatane ou de gaze sont rattachés 
avec des nœuds de diamants ; ce ruban de velours a pour 
boucle ou pour ferret une pierre qu'on pourrait croire 
détacliée de la couronne d'un tzar. Quoi de plus simple 
qu'une robe b'anche, taffetas, tulle ou moire, avec quel- 
ques grappes de perles et la coiffure assortie : une lésille 
ou deux ou trois rangs tournés dans les cheveux ! Mais les 
perles valent cent mille roubles, et jamais pêcheur n'en 
rapportrra de plus londcs ni d'un orient plus pur dos 
profondeurs de l'Océ m ! D'ailleurs en étant .'-impie on fait 
sa cour à l'impératrice, qui préfère l'élégance au faste; 
mais soyez sûr que Mammon n'y perd rien. Seu!ement, au 
premier coup d'oeil, dans un délilér. pide,on s'imaginerait 
que les femmes ruï;ses déploient moins de luxe que les 
hommes: c'est une eneur. Comme toutes les femmes, 
elles savent rendre la gaze plus chère que l'or. 

Quand la polonaise a parcouru le salon et la galerie, le 
bal commence. Les danses n'ont lien de caractéristique : 
ce sont des quadrilles, des vnlses, des rédowas, comme à 
Paris, comme à Londres, comme à Madiid, comme à 



144 TOYAGE SIE. 

Vienne, comme partout dans le grand monde; exceptons 
toutefois la mazourka, qui se danse à Saint-Pétersbourg 
avec une perfection et une élégance inconnues ailleurs. 
Les origuialilés locales tendent partout à disparaître, et 
elles désertent d'abord les hautes régions de la société. 
Pour les retrouver, il faut s'éloigner des centres de civili- 
sation et descendre jusqu'au fond du peuple ! 

Le coup d'œil.du reste, était charmant: les figures de la 
danse formaient dessyméiries au milieu de la foule splen- 
dide qui se nngeait pour lui faire place ; les tourbillons de 
la valse évasaien( ^ robes comme les jupes des derviches 
tourneurs, et, dans la rapidité de 1 évolution, les nœuds 
de diamanis, les lames d'argent et d'or s'allongeaient 
en lueurs serpentantes comme des éclairs; les petites 
mains gantées, posées sur les épauleltes des valseurs, 
avaient l'air de camellias blancs dans des vases d'or 
massif. 

Entre les groupes se faisaient remarquer, par son ma- 
gnifique costume de magnat hongiois, le premier secré- 
taire de l'ambassade d'Autriche, et l'ambassadeur de Grèce 
portant le bonnet grec, la veste soutachée, la fustanelle et 
les knêniides du pallikaie. 

Après une heure ou deux de contemplation à' vol d'oi- 
seau, l'œil se transporta sous les arceaux d'une autre salle 
par des couloirs mystérieux et dédaliens où le bruit loin- 
tain de l'orchestre et de la fêle expirait en vagues mur- 
mures. Une obscurité relative régnait dans cette salle d'une 
dimension énorme : c'était là que devait avoir lieu le sou- 
per. Bien des cathédrales sont moins vastes. Au fond, à 
travers lombre, se dessinaient les lignes blanches des 
tables; aux angles scintillaient vaguement de gigantesques 
blocs d'orfèvreries confuses jetant une paillette brusque, 
renvo\ant en éclair un reflet venu on ne sait d'où : c'é- 
taient les dressoirs. Une estrade de velours ébauchait ses 
marches aboutissant à une table enfer à cheval. Avec une 
aciivité silencieuse allaient et venaient des laquais en 
grande livrée, dts m;ijuidomos, des officiers de bouche 
donnant la deiui^»'^. main aux apprêts. Quelques rares lu- 



UN BAL AU PAL.US D'HIVER. • • 145 

miéres serpentaient sur ce fond sombre, comme des étin- 
celles sur du papier brûlé. 

Cependant d'innombrables bougies cbargeaient les can- 
délabres et suivaient les cordons des frises ou le contour 
des arcades. Elles jaillissaient blancbesde leurs torchères 
touffues, comme des pistils du calice des fleurs, mais pas 
la momdre étoile lumineuse ne tremblait à leurs pointes. 
On eût dit des stalactites gelées, et l'on entendait déjà, 
comme un bruit d'eaux débordées, le bruit sourd de la 
foule qui approchait. — L'empereur parut sur le seuil : ce 
fut comme un fiât lux. Une flamme subtile courut d'une 
bougie à l'autre, aussi rapide que léclair : tout s'alluma 
d'un seul coup, et des torrents de jour remplirent subite- 
ment l'immense salle embrasée comme par magie. Ce 
passage brusque de la pénombre à la claité la plus écla- 
tante est vraiment féerique. Dans notre sièfJe de prose, il 
faut que tout prodige s'explique : des fils de fulmi coton 
relient l'une à l'autre toutes les mèches des bougies en- 
duites d'une essence iuflammable, et le feu, mis en sept 
ou huit endroits, se propage instantanément. On empluie 
ce moyen pour allumer les grands lustres de Saint-Isaac, 
qui laissent pendre comme un fil d'araigiiée, au-dessus de 
la tête des fidèles, un fil de coton-poudre. Avec une rampe 
de gaz baissée et haussée, on pourrait produire un effet 
analogue ; mais le gaz, que nous sachions, n'est point em- 
ployé au palais d'Hiver. On n'y brûle que de la bougie en 
vraie cire. Ce n'est plus qu'en Russie que les abeilles con- 
tribuent au luminaire. 

L'impératrice prit place, avec quelques personnages de 
haute distinction, sur l'estrade où était placée la table en 
fer à cheval. Derrière son fauteuil doré s'épanouissait, 
comme un gigantesque feu d'artifice végétal, une im- 
mense gerbe de cameliias blancs et roses palissés contre 
le mur de marbre. Douze nègres de grande taille, choisis 
parmi les plus beaux spécimens de races africaines, vêtus 
à la mameluck, turban blanc roulé en torsade, veste verte 
à coins d'or, ample pantalon rouge serré par une ceinture 
de cachemire, le tout soutaché et brodé sur foules les 

13 



14G ■ VOYAGE EN RUSSIE. 

coutures, d'scendaiont et montaient les marches de l'es- 
trade, remeltani les assiettes aux laquais ou les leur pre- 
nant des mains avec ces mouvements pleins de grâce et 
de dignité, même dans un emploi servile, particuliers 
aux Orientaux. Ces Orientaux ayant oublié Desdemona 
faisaient majestueusement leur devoir et donnaient à la 
fête tout européenne un cachet asiatique du meilleur 
goût. 

Sans désignation de place, les invités s'étaient assis à 
leur convenance aux tables disposées pour eux. Des riches 
surtouts, argentés et dorés, représentant des groupes de 
figures ou de fleurs, des mythologies ou des fantaisies or- 
nementales, en garnissaient le milieu ; des candélabres 
alternaient avec les pyramides de fruits et les pièces mon- 
tées. Contemplée de haut, l'étincelante symétiie des cris- 
taux, des porcelaines, des ai^genleries et des bouquets, se 
compienail mieux encore que d'en bas. Un double cordon 
de poitrines de femmes, scintillantes de diamants, serties 
de dentelles, régnait le long des nappes, trah's-ant leurs 
beautés pour l'œil invisible, dont le regard pouvait aussi 
se promener sur les raies qui séparaieiftles cheveux bruns 
ou blonds, parmi les fleurs, les feuillages, les plumes et 
les pierreries. 

L'emp reur parcourait les tables, adressant quelques 
mots à ceux qu'il veut bien distinguer, s' asseyant quelque- 
fois et trempant ses lèvres dans un verre de vin de Cham- 
pagne, puis s'éloigiiant pour faire la même chose plus 
loin. Ces stations de quelques minutes sont considérées 
comme une grande faveur. 

Après le souper, les danses reprirent ; mais la nuit 
s'avançait. 11 était temps de partir ; la fête ne pouvait 
plus que se répéter, et pour un témoin seulement oculaire 
elle n'offrait plus le même intérêt. Le traîneau, qui avait 
traversé la place pour s'arrêter à une petite porte, dans la 
ruelle séparant le palais d'Hiver de 1 Ermitage, reparut, se 
dirigeant du côté de l'église de Saint-Isaac et emportant 
une pelisse et un bonnet de fourrure qui ne laissait pas 
voir de visage. Comme si le ciel eût voulu rivaliser avec 



UN BAL AU PALAIS DIIIVEH. 147 

les splendeurs de la terre, une aurore boréale tirait dans 
la nuit son feu d'artifice polaire, aux fusées d'argent, d'or, 
de pourpre et de nacre, éteignant les étoiles par ses irra- 
diations phosphorescjnlca. 



i;i 



LES THEATRES 



Les théâtres à Saint-Pétersbourg ont une apparence mo- 
numentale et classique. Ils rappellent en général par leur 
architecture rOcL'on de Paris ou le théâtre de Bordeaux. 
Isolés au milieu de vasies places, ils offrent une grande 
facilité d'abords et de dégagements. Pour notre part, nous 
préférerions un style plus original, et il nous semble qu'il 
était possible de le créer avec les formes propres aux 
pays, dont on eût tiré des effets neufs. Mais ce reproche 
n'est pas spécial à la Russie. L'admiration malentendue 
de l'antiquité peuple toutes les capitales de Parthénons et 
de Maisons Carrées copiés plus ou moins exactement, à 
grand renfort de moellons, de briques ou de plaire. Seu- 
l.'menf, nulle part ces pauvres ordres grecs n'ont l'air 
plus dépaysé et plus malheureux qu'à Saint-Pétersbo-irg ; 
habitués à l'azur et au soleil, ils grelottent sous la neige 
qui couvre leurs toits plats pendant un long hiver. Q Cït 
vrai qu'on les balaye soigneusement à chaque nouvelle 
tombée, ce qui est la meilleure critique du style choisi. 
Des stalaclitcs de glace dans les acanthes des chnpiteaux 
corinthiens ! que dites-vous de cela ? Une réaction loman- 
tique s'opère maintenant en faveur de l'architecture mos- 
covito-byzantine, nous souhaitons qu'elle réussisse. Chaque 
contrée, lorsqu'on ne la violente pas au nom d'un pré- 



LES TIIEÀTUES. 149 

tendu bon goût, produit ses monumenls comme elle pro- 
duit ses hommes, ses animaux et ses plantes, d'après les 
nécessités de climat, de religion et d'origine ; et ce qu'il 
faut à la Russie, c'est le grec de Byzance et non le grec 
d'Athènes. 

Cetle réserve faite, il ne reste plus qu'à louer. Le grand 
théâtre ou Opéra italien est magnifique, d'une grandeur 
colossale, et peut rivaliser pour la dimension aveclaScala 
ou San Carlo : les voitures, stationnant sur une place im- 
mense, y accèdent sans trouble ni désordre. Deux ou trois 
vestibules à portes vitrées empêchent l'air glacé du dehors 
de faire irruption dans la salle et ménagent la transition 
de 10 ou 15 degrés de froid à 20 ou 25 degrés de chaleur. 
— D'anciens soldats en uniforme de vétérans vous attendent 
à l'entrée pour vous débarrasser de vos pelisses, de vos 
fourrures et de vos galoches; ils vous Ks rendent sans 
jamais se tromper : cette mémoire de la pelisse nous 
semble une spécial té rus^e. Connue au théâtre d.' Sa Ma- 
jesté, à Londres (Her Majesty's Théâtre), on ne va à l'Opéra 
italien de Saint-Pétersbourg qu'en habit noir, cravate 
blanche, gants paille ou de couleur claire, à moins qu'on 
ne porte l'uniforme d'un grade ou d'une fonction quelcon- 
que, ce qui est le cas le plus fréquent ; les femmes sont 
en tenue de soirée, coiifées en cheveux, décolletées et 
bras nus. Celte étiquette, que nous approuvons, contribue 
beaucoup à l'éclat du spectacle. 

Le parterre du grand théâtre est divisé au milieu par un 
large passage. Un coriidor demi-circulaire l'entoure, 
bordé d'un côté par un rang de baignoires et permet, 
pendant l'entr'acte, de causer avec des personnes de con- 
naissance qui occupent les loges du rez-de-cliausLée. Cette 
disposition si commode, en usage dans tous les principaux 
théâtres des capitales, excepté à Paris, devrait bien y être 
imitée lorsqu'on reconstruira l'Opéra d'une façon défini- 
tive. On peut ainsi quitter el reprendre sa place sans dé- 
ranger personne. 

Ce qui vous frappe d'abord en entrant, c'est la loge im- 
périale; elle n'est pas installée, comme chez nous, cnlro 

13 



150 VOYAGE EN RUSSIE, 

les colonnes d'avant-scène, mais au plein milieu, en face 
de l'acteur. Sa hauteur coupe deux rangs de loges ; 
d'énormes hampes dorées, surchargées de sculptures, 
soutiennent les courtines de velours relevées de câblas et 
de glands d'or, et supportent un gigantesque blason aux 
armes de Russie, de la plus fière et de la plus fantasque 
tournure héraldique. C'est un beau motif d'ornementation 
que cet aigle aux deux têtes sommées de couronnes, aux 
ailes éployées, à la queue en éventail dont les pennes 
tiennent le milieu entre la plume et le fleuron, ayant dans 
ses serres le globe et le sceptre, en abime l'écusson de 
Saint-Georges, et, comme un collier d'ordre sur son ventre 
papelonné, les armoiries des royaumes, des duchés et des 
provinces. Aucun décor gréco-pompéien ne produirait un 
effet si satisfaisant et n'aurait cette convenance 

La toile ne représente pas un rideau de velours, à larges 
plis, à hautes crépines, mais une vue du Peterhof avec ses 
arcades, ses portiques, ses statues et ses toits peints en 
vert à la mode russe. Les devantures des loges, superpo- 
sées régulièrement à la mode italienne, sont ornées de 
médaillons blancs à cadre d'or tarabiscotés contenant des 
figures et des attributs d'un ton léger et tendre, approchant 
du pastel et se détachant d'un fond rose. Il n'y a ni gale- 
ries ni balcons ; les avant-scènes, au lieu d'èlre flanquées 
de colonnes, sont isolées par ces mêmes grandes hampes 
ouvragées et dorées, assez semblables aux mâts destinés 
à soutenir le pavillon des tentes orientales ; cet arrange- 
ment a de la grâce et de la nouveauté. 

Il n'est pas aisé de définir le style de la salle, à moins 
qu'on n'emprunte à l'espagnol son mot plateresco qui veut 
dire proprement slyle d'orfèvrerie, et désigne une sorte 
d'architecture où une ornementation sans frein ni règle se 
joue en mille caprices exubéiants et d'une richesse désor- 
donnée. Ce ne sont que rocailles, entrelacs, chicorées, 
fleurons, faisant jouer en mille points brillants le reflet 
des lustres sur leurs dorures multipliéis; mais l'eflot gé- 
néral est gai, splendide, heureux, et le luxe de la salle 
encadre bien le luxe des spectateurs. Celle folie ornemen- 



LES THÉÂTRES. -151 

(aie nous plaît mieux dans un théâtre qu'une architecture 
maussadement correcte. En pareil cas, un peu d'extrava- 
gance sied inieuxque de la pédanterie. — Du velours, de 
l'or, de la lumière à profusion, que faut-il déplus? 

On donne au premier rang de loges au-dessus des bai- 
gnoires le nom de bel étage, et, sans qu'il y ait à ce suj^ t 
aucune interdiction formelle, ce bel étage est réservé à la 
haute aristocratie, aux grands dignitaires de la cour. — 
Aucune femme non titrée, quelles que fussent sa richesse 
et sa respectabilité, n'oserait s'y faire voir ; sa présence 
dans ce rang privilégié étonnerait tout le monde et surtout 
elle-même. — Ici le million ne suffit pas à effacer toutes 
les démarcations. 

Les premiers rangs de l'orchestre sont par l'usage ré- 
servés aux personnes de distinction ; sur la fde qui touche 
aux musiciens on ne voit que des ministres, des grands 
officiers, des ambassadeurs, des premiers secrétaii es d'am- 
bassade et autres gens considérables et considérés. — Un 
étranger célèbre à un titre quelconque peut s'y asseoir. — 
Les deux rangs suivants sont encore très-aristocratiques, 
— La quatrième file commence à admettre des banquiers, 
des étrangers, des fonctionnaires d'un certain ordre, des 
artistes; mais un négociant n'oserait pas s'aventurer au 
delà du cinq ou sixième rang. C'est une sorte de conven- 
tion tacite que personne n'invoque et à laquelle tout le 
monde obéit. 

Cette coutume familière d'aller à l'orchestre nous a sur- 
pris d'abord chez des gens d'une si grande position ; nous 
y avons vu les premiers personnages de l'empire. Avoir sa 
stalle n'empêche pas d'ailleurs d'avoir sa loge pour la fa- 
mille, mais c'est la place préférée, et cette habitude a sans 
doute fait naître la réserve qui refoule le public ordinaire 
quelques banquettes plus loin. — Celte classification ne 
doit pas choquer en Russie, où le Tchine partage la société 
en quatorze catégories bien distinctes dont la première 
c'asse ne contient souvent que deux ou trois pei sonnes. 

On ne joue pas à l'Opéra italien de Saint-Pétersbourg 
lopéra et le ballet dans la même soirée. Ce sont deux 



i52 VOYAGE EJl RUSSIE. 

Spectacles parfaitemeiil séparés et qui ont chacun son 
jour. Le prix d'abonnement pour le ballet est moins cher 
que le prix d'abonnement pour l'opéra. Comme la danse 
doit seule former tout le spectacle, les ballets ont plus de 
déveh)ppement que chez nous : ils vont jusqu'à quatre ou 
cinq actes, avec beauc )Up de tableaux et de changements 
à vue, ou bien l'on en joue deux dans la même soirée. 

Les hautes célébrités du chant et de la danse ont fait 
leur apparition sur le Grand-Théâtre. Chaque étoile est 
venue à son tour biiller sous ce ciel polaire et n'y a perdu 
aucun de ses rayons. A force de roubles et de bon accueil, 
l'on a vaincu la crainte chimérique des extinctions de voix 
et des rhumatismes. Nul gosier, nul genou n'a souffert 
dans ce pays de neige où l'on voit le froid sans le sentir. 
Uubini, Tamburini, Lablache, Mario, la Giisi, Taglioni, 
Elssler, Carlotta, y ont été tour à tour et admirés et com- 
pris ; Rubini même y a été décoré ; d'augustes approba- 
tions anmient la verve des artistes et leur montrent qu'ils 
sont finement a ipréciés, quoique souvent ils ne so décident 
qu'un peu tard à entreprendre le voyage. 

Cette année, Tamberlick, Calzolari, Ronconi, mesdames 
Bosio, Lotti, Bernardi, Doltini, formaient une tète de 
troupe admirable ; madame Ferraris, la plus parfaite 
ballerine du monde depuis la retraite de Carlotta Grisi, 
jouait un ballet composé pour elle par Perrot, le choré- 
graphe sans rival. Se faire applaudir pour un pas, à Saint- 
Péte:sbourg, n'est pas chose facile. Les Russes sont très- 
connaisseurs en ballet, et le feu de leurs lorgnettes est 
redoutable. Qui l'a subi victorieusement peut être sûr 
de soi. Leur Conservatoire de danse fournit des sujets 
remarquables et un corps de ballet qui n'a pas son pa- 
reil pour l'ensemble, la précision et la rapidité des évo- 
lutions. C'est plaisir de voir ces lignes si droites, ces 
groupes si nets qui ne se décomposent qu'au moment 
voulu pour se reformer sous un autre aspect ; tous ces 
petits pieds qui retombent en mesure, tous ces bataillons 
chorégraphiques qui ne se déconcertent et ne s'em- 
brouillent jamais dans leurs manœuvres ! Là, pas de eau- 



LES THEATRES. 153 

serios, de ricanements, d'oeillades aux avanl-scèn'^s ou à 
l'orcheslre. C'est bien le monde de la pantomime, d'où 
la parole est absente ; l'action ne déborde pas de son 
cadre. Ce corps de bal'et est choisi avec soin parmi les 
élèves du Conservatoire : beaucoup sont jolies, toutes sont 
jeunes et bien faites et savent sérieusement leur éiat, ou 
leur art, si vous l'aimez mieux. 

Les décors, trés-riches, très-nombreux, très-soignés, 
sont faits par des peintres allemands. La composition en 
est souvent ingénieuse, poétique et savante, mais parfois 
surchargée de détails inutiles qui distraient l'œil et em- 
pêchent l'effet. La couleur en est généralement pâle et 
froide; les Allemands, comme on sait, ne sont pas colo- 
ristes, et ce défaut est sensible quand on arrive de Paris, 
où l'on pousse si loin la magie de la décoration. Quant au 
théâtre en lui-même, il est admirablement machiné ; les 
vols, les engloutissements, les tranformations à vue, les 
jouxde lumière électrique et tous les prestiges que néces- 
site une mise en scène compliquée s'y exécutent avec la 
promptitude la plus certaine. 

Comme nous l'avons dit, l'aspect de la salle est très- 
brillant; les toilettes des femmes se détachent à ravir du 
fond de velours pourpre des loges, et pour l'étianger, 
l'enlr'acte n'est pas moins intéressant que le spectacle; il 
peut, sans inconvenance, le dos tourné à la toile, tenir 
quelques instants au bout de sa jumelle ces types fémi- 
nins si variés et si nouveaux pour lui; quelque voisin 
complaisant, et possédant son aristocatie sur le bout du 
doigt, lui nomme de leur titre de princesse, de comtesse 
ou de baronne les têtes blondes ou brunes qui unissent la 
rêverie du Nord à la placidité orientale, comme elles mê- 
lent les fleurs aux diamants. 

Dans la pénombre des baignoires scintillent vaguement 
quelques célébrités de théâtre, deux ou trois bohémien- 
nes de Moscou, aux ajustements bizarres, et un certain 
nombre de baronnes d'Ange exportées du demi-monde 
parisien, dont les figures connues n'ont pas besoin de no- 
menclateur. 



15i VOYAGE EN RtSSIE. 

Le Théâtre-Français, appelé aussi théâtre Michel, est si- 
tué sur la place de ce nom. L'intérieur, commodément 
distribué, mais décoré a^sez pauvrement, a, comme le 
grand théâtre, son orchestre occupé aux premiers rangs 
par les Russes et les étrangers de distinction. Il est très- 
suivi et la composition de la troupe ne laisse rien à dési- 
rer : on y compte mesdames Volnys, Naptal-Arnault, Thé- 
ric, Mila, Berton, Deschamps, H. Yarlet, Yernet, Leménil, 
Pechena, Têtard, qui jouent la comédie, le vaudeville, le 
drame, a\ec un talent qu'il n'tst pas besoin de spécifier à 
des lecieurs français. Les acteurs s'y disputent les nou- 
veautés pour leurs représentations à bénéfice, qui ont 
lieu ordinairement le samedi ou le dimanche, et qui dé- 
terminent le spectacle de la semaine. Telle pièce a sa 
première représentation à Saint-Pétersbourg presque en 
même temps qu'à Paris. 

On ne peut se défendre d'un certain orgueil en voyant 
à six ou sept cents lieues de Poris, sous le soixantième de- 
gré de latitude, notre idiome assez répandu pour alimen- 
ter de spectateurs un théâtre exclusivement français. Ce 
qu'on appelle à Saint-Pétersbourg la colonie ne remplit 
pas à coup sûr la moitié de la salle; le théâtre Michel 
vient d'être rebâti sur un plan plus riche et plus vaste; 
l'ouverture a été inaugurée par un discours en vers très- 
bien tournés, de H. Yarlet, que Berton a dit avec beau- 
coup d'art, de sentiment et de verve. 

Pendant notre séjour dans la ville des tsars, se trouvait 
de passage le célèbre acteur nègre américain Ira Aldrigge; 
il donnait des représentations au théâtre du Cirque, qui 
s'élève non loin du Grand-Théâtre. C'était le lion de 
Saint-Pétersbourg, et il fallait s'y prendre phis'eurs jours 
d'avance pour obtenir une stalle d'un rang possible à 
l'une de ses soirées. Il joua d'abord Othello. L'origine 
d'Ira Aldrigge le dispensait de toute teinture au jus de 
réglisse et au marc de café; il n'avait pas besoin de met- 
tre ses bras dans les manches d'un tricot chocolat. La 
peau du rôle était la sienne, et il ne lui fallait nu! effort 
pour y entrer. Aussi son entrée en scène fut-elle magni- 



lES THÉÂTRES. ihb 

fiqus : c'était Othello lui-même comme l'a créé Shake- 
speare, avec ses yeux à demi fermés et comme éhlouis du 
soleil d'Afrique, sa nonchalante attitude orientale et cette 
désinvolture de nègre qu'aucun Européen ne peut imiter. 
Comme il n'y avait pas de troupe anglaise à Saint-Péters- 
bourg, mais seulement une troupe allemande, Ira Aldrigge 
récitait le texte de Shak< speare, et ses interlocuteurs, 
lago, Cassio, Desdemona, lui rép( ndaient par la traduc- 
tion de Schlpgel. Les daux langues, toutes deu\ d'origine 
saxonne, ne se contrariaient pas trop, surtout pour nous 
qui, ne sachant ni l'anglais ni l'allemand, nous attachions 
principalement aux jeux de physionomie, à la pantomime 
et aux côtés plastiques du rôle. Mais ce mélange devait 
sembler bien bizarre pour ceux qui connaissaient les deux 
idiomes. Nous nous attendions à une manière énergique, 
désordonnée, fougueuse, un peu barbare et sauv;ige, dans 
le genre de Kean ; muis le grand tragédien nègre, sans 
doute pour paraîlre aussi civilisé qu'un blanc, a un jeu 
sage, réglé, classique, majestueux, rappelant beaucoup 
celui de Macreade. Dans la scène finale, ses fureurs ne 
sortent pas des liiuites; il étouffe Desdemone avec des 
procédés, et il rugit convenablement. En un mot, autant 
qu'on peut juger un acteur dans de telles conditions, il 
nous a semblé avoir plus de talent que de génie, plus de 
science que d'inspiration. Toutifois hâtons-nous de dire 
qu'il produisait un effet immense et soulevait dintnrmi- 
nables applaudissements. Un Othello plus f luve et plus fé- 
roce aurait peut-être moins réussi. Après tout, Oihello vit 
depuis longtemps parmi les chrétiens, et le lion de Saint- 
Marc a dû apprivoiser le lion du désert. 

Le lé, erloire d'un acteur nègre semble devoir se bor- 
ner à des pièces de cou'eur; mais, quand on y réfléchit, 
si un comédien blanc se barbouille de bistre pour |Ouer 
un rôle noir, pourquoi un comédien noir ne s'enfarii.e- 
rait-il pas de céruse pour jouer un rôle blanc? — C'est ce 
qui arriva. Ira Aldrigge joua, la semaine suivante, le roi 
Lear de manière à produire toute l'illusion désirable. \li\ 
crâne de carton couleur de chair, d'où pendaient quel- 



lo6 VOYAGE EN RUSSIE, 

ques mèches argentées, couvrait sa chevelure laineuse el 
lui descendait jusqu'aux sourcils comme un casque; un 
rajouté en cire comblait la courbure de son nez épaté. Un 
fard épais enduisait ses joues noires, et une grande barbe 
blanche enveloppant le reste de sa figure, descendait jus- 
que sur sa poitrine. La transformation était complète; 
Cordelia n'aurait pu se douter qu'elle avait pour pèie un 
nègre. — Jamais l'art du maquillage ne fut poussé plus 
loin. Par une sorte de coquetterie bien concevable, Ira 
Aldrigge n'avait pas blanchi ses mains, et elles apparais- 
saient, au bout des manches de sa tunique, brunes comme 
des pattes de singe. Nous le trouvâmes supérieur dans le 
rôle du vieux roi persécuté par ses méchantes filles à ce 
qu'il était dans celui du More de Venise. Là, il jouait; 
dans V)thello il était lui-même. Il eut des mouvements su- 
perbes d'indignation et de colère, mais avec des faibles- 
ses, des tremblements séniles et une sorte de rabâchage 
somnolent, comme cela doit être pour un vieillard pres- 
que centenaire qui passe de l'idiotisme à la folie, sous le 
poids d'intolérables malheurs. Chose étonnante et qui 
montre combien il se maîtrise : quoique robuste et dans 
la force de l'âge. Ira Aldrigge ne laissa pas échapper dans 
toute la soirée un seul mouvement jeune : la voix, le pas, 
le geste, tout était octogénaire. 

Les succès du tragédien noir piquèrent d'émulation Sa- 
moilof, le grand comédien russe, qui joua aussi au théâ- 
tre Alexandre, Othello et le Roi Lear avec une verve et une 
puissance toutes shakespeariennes. Samoïlof est un acteur 
de génie à la façon de Frederick : il est inégal, fantasque, 
souvent sublime, plein d'éclairs et d'inspirations. 11 est à 
la fois terrible et burlesque; et s'il représente admirable- 
ment les héros, il ne joue pas moins bien les ivrognes. 
C'est, du reste, un homme du monde d'excellentes ma- 
nières. Artiste jusqu'au bout des doigts, il dessine lui- 
même ses costumes et crayonne des caricatures aussi spi- 
rituelles de trait que d'inlention. — Ses représentations 
furent sui\ies, mais pas autant que celles d'Ira Aidrigge. 
— En conscience, Samoïlof ne pouvait se faire nègre! 



XIII 



LE STCHOUKINE.DVOR 



Chaque ville a son réceptacle mystérieux éloigné du 
centre, qu'on peut ne pas voir, même après un long sé- 
jour, lorsque vos habitudes vous promènent dans le même 
réseau de rues aristocratiques ; son ossuaire, où vont s'eii.- 
piler, souillés, fangeux, méconnaissables, tous les débris 
du luxe encore assez bons pour des consommateurs de 
cinquième ou sixième main. Là finissent les coquets cha- 
peaux, délicats chefs-d'œuvre des modistes en vogue, 
bossues, flétris, graisseux, bons à coiffer des ânes savants; 
les fracs noirs de fin drap, jadis tout étoiles de décora- 
tions, qui ont eu l'honneur de figurer dans des bals splen- 
dides; les robes de soirée jetées le matin à la femme de 
chambre, les blondes jaunies, les dentelles éraillées, les 
fourrures chauves, les mobiliers hors d'usage, l'humus 
et le stratum des civilisations. Paris a le Temple, Madrid 
le Piastro, Gonslantinople le bazar des poux, Saint-Péters- 
bourg le Slchoukine-Dvor, un quartier de haillons des plus 
curieux à visiter. 

Remontez en traîneau la Perspective Newsky, dépassez 
leGostinnoï-Dvor, une soite de Palais-Hoyal avec des gale- 
ries bordées d'élégantes boutiques; à cette hauteur, dites 
à voire ibvochlchick le sacramentel na leva, et, après avoir 

14 



158 VOYAGE EN RUSSIE. 

franchi trois ou quatre rues, vous vous trouvez à deslina- 
(ioii. 

Entrez, si vos nerfs olfactifs ne sont pas trop délicats, 
par le bazar des chaussures et des peaux; la forte odeur 
du cuir se combinant avec le relent des choux nigres com- 
pose un parfum tout local, plus sensible pour les étran- 
gers que pour les Russes, et auquel on a de la peine à 
s'hal)ituor; mais, quand on veut tout voir, il ne faut pas 
être petite-maîtresse. 

Les boutiques du Stchoukine-Dvor sont faites de bouts 
de planchos; ce sont des bouges sordides, dont la neige, 
d'une blancheur immaculée qui argentait leurs toits, ce 
jour-là, faisait paraître les tons rances encore plus sales. 

Des guirlandes de vieilles bottes en cuir gras, et quelles 
boites! des peaux roidies et rappelant par une sorte de 
silhouette sinistrcment caricaturale la forme de la bêle 
qu'autrefois elles revêtaient, des touloupes graisseuses et 
tlépenaillêes gardant comme une vague empreinte hu- 
maine, formaient la décoration composite des devantures : 
tout cela, pendu à l'air et rehaussé de quelques touches de 
neige, prenait sous un ciel bas et d'un gris jaunâtre un 
aspect misérablement lugubre; les marchands n'étaient 
guère plus propres que leur marchandise; et cependant, 
M Rembrandt l'eût voulu, il eût, en égralignant de ha 
chures une planche de cuivre vernie, fait, d'après ces 
hommes barbus emmaillotés de peaux de mouton, quel- 
que miraculeuse eau-forte, et mis par un rayon le carac- 
tère dans ces laideurs. L'art trouve son butin partout. 

Un grand nombre de ruelles coupent les baraquements 
du Stchoukine-Dvor. Chaque quartier est affecté à un genre 
de commerce ; plusieurs petites chapelles, dont l'intérieur 
montre, à la clarté des lampes, les plaques de vermeil et 
d'argent de ses iconostases en miniature, brillent aux an- 
gles des carrefours. Partout ailleurs, dans le Stchouk'ue- 
Dvor, il est défendu d'avoir de la lumière ; une étincelle 
iiieitrail le feu à ce ramas de vieilles planches et de vieilles 
thoses. On ne brave le danger que pour la gloriticalion 
des images. Ces masses d'orfèvrerie dans ce lieu sombre et 



LE STCHOIKINE-DVOR. 150 

misérable ont un flaniboieii;ent [ arliculier. Acheteurs et 
marchands, en passant devant ces chapelles, font une 
multitude de signes de croix, à la méthode grecque. Quel- 
ques-uns, des plus fervents ou des moins pressés, se pros- 
ternent le front contre la neige, murmurent une prière, 
et, en se relevant, jettent un kopek dans le Ironc placé à 
la porte. — Une des plus curieuses rues de Slchoukine- 
Dvor est celle où se tiennent les imagiers; — si l'on n'é- 
tait pas sûr de la date, on pourrait se croire en plein 
moyen âge, tant le style de ces peintures, faites d'hier 
pour la plupart, est archaïque. La Paissie, pour ses ima- 
ges, continue la tradition byzantine avec une fidélité ab- 
solue. Ses enlumineurs semblent avoir fait leur apprentis- 
sage sur le mont Athos, au couvent d'Agia Lavra, d'après 
les préceptes du Manuel de peinture recueillis par le 
moine, élève de Pansélenos, le Raphaël de cet art tout 
spécial où l'imitation trop exacte de la nature est regardée 
comme unesorte d'idolâtrie. 

Ces boutiques sont tapis.-ées d'images de haut en bas. 
On y voit des madones montrant leurs tètes brunes, co- 
piées sur le portrait dé la Vierge fait par saint Luc, à tra- 
vers les estampes d'or ou d'argent : des christs et des 
saints d'autant plus appréciés des dévots qu'ils sont plus 
primitivement barbares ; des peintures représentant des 
scènes du Vieux et du A'ouveau Testament avec une mul- 
titude de figures aux gestes roides et symétriques, d'un 
coloris rembruni à dessein, et recouvertes d'un vernis 
jaune comme les étuis à roseau et les cadres de miroirs 
persans, pour simuler la fumée des siècles ; des plaques 
de bronze articulées comme des feuilles de paravent ou des 
volets de Cryptique encadrant des suites de bas-reliefs 
pieux; de croix d'argent oxydé, d'une charmante forme 
gréco-byzantine, où tout un monde de figurines microsco- 
piques, fourmil.ant entre des légendes en vieux slavon, 
jouent le drame sacré du Golgolha ; des couvertures de 
livres historiées et raille autrts menus objets de dévo- 
tion. 

Quelques-unes de ces images, finies avec plus de soin , 



1G0 VOYAGE EN RUSSIE, 

dorées ou plaquées plus richement, moulent à des prix 
assez élevés. Il n'y faut pas chercher de valeur artistique; 
mais toutes, même les plus grossières, ont un caractère 
étonnant. La sauvagerie de leurs formes, la crudité de leurs 
couleurs, le mélange de l'orfèvrerie et de la peinture leur 
donnent un cachet hiératique et solennel plus propre peut- 
être à stimuler la piété que des représentations savantes. 
Ces images sont identiquement pareilles à celles qu'ont 
révérées les ancêtres. Immuables comme le dogme, elles 
se sont perpétuées de siècle en siècle ; l'art n'a pas eu de 
prise sur elles, et les corriger, malgré leur barbarie et 
leur naïveté, lui eût paru un sacrilège. Plus la madone est 
noire, enfumée, roide, plus elle inspire de confiance au 
fidèle qu'elle regarde de ses grands yeux sombres, fixes 
comme l'éternité. 

Il est vrai de dire que les imageries du Stchoukine-Dvor 
sont comme chez nous les fabriques de gravures sur bois 
d'Épinal : le vieux style s'y réfugie avec les routines po- 
pulaires. ASaint-Isaac et dans d'autres églises ou chapel- 
les modernes, tout en conservant l'aspect général et 1 al- 
titude consacrée, les artistes n'ont" pas craint de donner 
aux madones toute la beauté idéale dont ils ont pu les 
douer ; — ils ont aussi débarbouillé les saints barbus et 
farouches de leur hâle de bistre pour leur restituer la co- 
loration humaine. Au point de vue de la science, cela 
vaut mieux sans doute, mais peut-être l'effet religieux est- 
il ainsi moins grand. Le style byzantin russe, avec ses 
fonds d'or, ses formes symétriques, ses applications de 
mêlai et de pierres, prête admirablement à la décoration 
des églises ; il a un air mystérieux et surnaturel tout à fait 
en harmonie avec sa destination. 

Dans une de ces boutiques, nous trouvâmes ajustée en 
madone grecque une petite copie delà Vierge à rhoslie, 
de M. Ingres. Les mains jointes pour la prière, dont les 
doigts se touchent délicatement par le bout, n'étaient vrai- 
ment p«s mal réussies malgré la difficulté de la pose, et la 
lête conservait assez bien le caractère du modèle. Nous ne 
nous attendions guère à rencontrer au Stchoukine-Dvor ce 



LE STCIIOUKINE-DVOR. 161 

souvenir de l'illustre maître. Comment et par quels che- 
mins son chef-d'œuvre est-il arrivé à servir de patron pour 
une image russe? — Nous la marchandâmes. On en de- 
mandait dix roubles seulement, parce qu'elle n'élait pla- 
quée d'aucune orfèvrerie. 

Les marchands d'images sont plus soignés dans leur 
tenue que leurs voisins les revendeurs de cuirs. Us por- 
tent, en général, le vieux costume russe, le caftan de drap 
bleu ou vert, fermé d'un bouton près de l'épaule, serré à 
la taille par une étroite ceinture, les grosses bottes de cuir 
noir, les cheveux séparés par une ligne médiane, longs de 
chaque côté, coupés courts sur la nuque, ce qui dégage 
le col, la barbe touffue et frit^ée, blonde ou couleur noi- 
sette; plusieurs ont de belles figures, sérieuses, intelli- 
gentes et douces, et pourraient poser pour les christs 
qu'ils vendent, si l'art byzantin admettait l'imitation delà 
natuie dans les images consacrées. Quand ils vous voient 
arrêtés devant leurs montres, ils vous prient poliment 
d'entrer, et n'achetiez-vous que quelques babioles, ils 
vous font passer en revue tout leur magasin, et, non sans 
quelque orgueil, vous arrêtent aux pièces les plus riches 
et les mieux ouvrées. 

Rien n'est plus curieux pour l'étranger que ces boutiques 
si profondément russes. Il peut s'y duper facilement lui- 
même en achetant comme antique un ohjet toutmoderne; 
mais en Russie le vieux date d'hier, et les mêmes formes, 
lorsqu'il s'agit de représentations religieuses, se répètent 
invariablement. Ce que les connaisL^eurs, même experts, 
pourraient prendre pour l'œuvre de quelque moine grec 
du n^'uviènie ou du dixième siècle, sort souvent de l'atelier 
voisin, et le vernis d'or eu est à peine séché. 

Il est amusant de voir l'admirai ion naïve et pieuse des 
moujiks passant par celte rue, qu'on pourrait appeler la rue 
sainte du Stchoukine-Dvor. Malgré le froid, ils stationnent 
en extase devant le» madones et les saints, et rêvent de 
posséder nn pareil tableau pour le suspendre, à la lueur 
d'une lampe, dans l'angle de leurs cabanes de troncs de 
sapin. Mais ils finissent par s'éloigner, regardant l'em- 

14. 



162 VOYAGE EN RUSSIE, 

pîette comme au-dessus de leurs moyens. Quelques-uns 
cependant, plus riches, entrent, après avoir tàté le petit 
cahier de roubles en papier serré dans leur bourse, pour 
voir si l'épaisseur en est satisfaisante, et ils rassortent 
après de longues discussions, emportant leurs achats soi- 
gneus.'ment enveloppés. Les comptes se font à la manière 
chinoise, avec un abaque, cadre garni de fils de fer pas- 
sant à travers des boules qu'on déplace suivant les chiffres 
qu'on veut additionner. 

Tout le monde n'achète pas au Slchoukine-Dvor ; on y va 
flâner, et dans les ruelles se presse une population fori 
bigarrée : le moujik en louloupe, le soldat en copote grise 
y coudoient l'homme du monde en pelisse et l'antiquaire 
espérant que'que trouvaille de plus eu plus rare, car la 
naïveté s'est envoies de ce bazar, et, de peur de se trom- 
per, les marchands y demandent des prix extravagants du 
moindre bibelot. Le regret d'avoir cédé jadis à bon compte 
quehiue objet rare dont ils ignoraient la valeur les a ren- 
dus plus déliants que les Auvergnats de la rue de Lappe. 

On trouve de tout dans ce capharnaûm : les bouquins 
ont leur quartier ; des livres français, anglais, allemands, 
de tous les pays du monde, sont venus s'échouer là sur la 
neige, parmi les livres russes dépareillés, fripés, tachés, 
vermoulus. Ouelquefois les investigateurs patients rencon- 
trent parmi beaucoup de fa! ras un incunable, une édition 
princeps, un volume perdu, sorti delà circulation et arrivé 
au Stchuukine-Dvor par une suite d'aventures qui pour- 
raient fournir le sujet d'une Odyssée humoristique. Quel- 
ques-uns de ces libraires ne savent pas lire, ce qui ne les 
empêche pas de connaître furt bien leur marchandise. 

11 y a aussi des boutiques d'estampes, de lithographies 
noires ou coloriées. On y rencontre fréquemment des por- 
traits d'Alexandre I", de l'empereur Nicolas, des grands- 
ducs tt des grandes-duchesses, des hauts dignitaires et 
des généraux des règnes précédents, crayonnés par des 
mains plus zélées qu'habiles, et qui donneraient une 
étrange idée de leurs augustes modèles. Vous pensez bien 
que les Quatre Parties du monde, les Quatre Saisons, lu 



LE STCHOUKINE-DYOR. 163 

Demande en mariage, la Noce, le Coucher et le Lever de 
la mariée, tous les horribles barbouillages de notre rue 
Saint-Jacques s'y rencontrent à nombreux exemplaires. 
Parmi les flâneurs et les acheteurs, les femmes sont en 
minorité; ce serait le contraire chez nous. Les femmes 
russes, quoique rien ne les y oblige, semblent avoir con- 
servé l'habitude orientale de la réclusion; elles sortent 
peu. A peine si, de loin en loin, on aperçoit une mougike 
avec son mouchoir noué sous le menton, son surtout de 
drap ou de feutre posé comme une redingote d'homme sur 
ses épaisses jupes, et ses grosses bottes de cuir gras, pié- 
tinant dans la neige, où elle laisse des empreintes qu'on 
ne croirait pas appartenir à la plus délicate moitié du 
genre humain; les autres femmes qui s'arrêtent aux éta- 
lages sont des Allemandes on des étrangères. — Dans les 
boutiques duStchoukine-Dvor, comme au bazar de Srayrne 
ou de Gonstantinople, ce sont les hommes qui vendent. 
Nous ne nous souvenons pas d'avoir vu une marchande 
russe, 

La rue des meubles d'occasion fournirait la matière 
d'un cours d'économie domestique et donnerait plus d'un 
renseignement sur la vie intime russe à qui saurait dé- 
chitfrer, d'après ces restes plus ou moins bien conservés, 
l'histoire de leurs anciens possesseurs : touslesstyles y figu- 
rent; les modes tombées en désuétude forment des stratifi- 
cations régulières; chaque époque y superpose par couche 
ses formes devenues ridicules. Ce qui domine, ce sont les 
grands canapés de cuir vert, un meuble vraiment russe! 
Dans un_autre endroit sont les malles, les valises, les 
karzines et autres objets de voyage, empilés jusqu'au mi- 
lieu de la voie et à demi enfouis sous la neige ; puis vien- 
nent les vieilles marmites, les ferrailles, les pots égneulés, 
les écuelles de bois fendues, les ustensiles hors d'usage, 
ce qui n'a plus nom dans aucune langue, le haillon arri- 
vant à la charpie et justiciable du chiffonnier seul. S'il ne 
aisait 12 ou 15 degrés de froid, une promenade en pareil 
ieu aurait ses périls, mais toute la genl fourmillante meurt 
à une pareille température. 



164 VOYAGE EN RUSSIE. 

Par un temps plus chaud, le danger eût augmenté pour 
nous par le voisinage d'un joueur d'orgue qui nous sui- 
vait obstinément dans l'espérance de quelques kopeks que 
l'ennui d'entr'ouvir notre pelisse nous fit quelque temps 
lui refuser. Ce joueur d'orgue avait une physionomie fa- 
lote et caractéristique. Une loque crasseuse, effrangée en- 
tourait sa tête comme un diadème dérisoire : une vieille 
peau d'ours, autrefois tablier d'un droschki, couvrait ses 
épaules et, faisant un ressaut sur la caisse de l'orgue, dessi- 
nait au pauvre diable une croupe hottentote du plus singu- 
lier profil qui contrastait avec sa maigreur. On ne s'ex- 
pliquait pas d'abord cette bosse tombée dans les reins, car 
la manivelle seule de l'instrument passait à travers les 
poils de la fourrure effilochée, et la main qui la tournait 
rappelait le geste d'un singe se grattant avec avidité. 

Une espèce de sayon de bure, découpé en dents de scie 
par le bas, et des bottes de feutre, complétaient ce cos- 
tume digne de la pointe de Callot. 

A elles seules les bottes étaient tout un poëme de mi- 
sère et de délabrement. Avachies, déformées, plissées en 
spirale, elles sortaient à demi du pied, et leurs bouts se 
relevaient en pointes de toit chinois, de sorte que les 
jambes paraissaient s'arquer sous le poids du torse et de 
l'orgue comme si elles n'eussent pas contenu de tibias. 
Le malheureux avait l'air de marcher sur deux faucilles. 

Quant à la face, la nature s'était amusée à le modeler 
d'après le masque de Thomas Yireloque, cette puissante 
création de Gavarni : un nez dodécaèdre s'épatant entre 
deux pommettes saillantes, au-dessus d'un large rictus, 
dans un fouillis de rides, en était le trait le plus percep- 
tible, car les broussailles des cheveux et de la barbe pois- 
sée de glaçons empêchaient de saisir les contours du vi- 
sage; cependant, à travers les poils désordonnés du 
sourcil, pétillait un petit œil d'un bleu d'acier exprimant 
une sorte de malice picaresque et philosophique ; mais 
l'hiver russe avait enluminé de son rouge seplentrional 
cette copie en chair et en guenilles d'une lithographie pa- 
risienne. On eût dit une tomate dans de l'étoupe. 



LE STCHOUKINE-DVOR. 1G5 

L'orgue enfoui sous la peau d'ours, quand son maitre 
l'agaçait avec la manivelle, geignait lamentablement, 
semblait demander grâce, poussait des soupirs asthmati- 
ques, toussait, râlait comme un moribond; il mordait çà 
et là, par les quelques dents restées à son rouleau, deux 
ou trois airs de l'autre siècle, tremblotants, vieillots, ca- 
ducs, du comique le plus lugubre, faux à faire hurler les 
chiens, mais touchants, après tout, comme ces refrains 
d'autrefois que murmure d'une voix cassée et d'une ha- 
leine sifflante l'aïeule centenaire tombée en enfance. — 
Ces spectres de chansons finissaient par faire peur. 

Sûr de l'effet de son instrument, et voyant qu'il avait 
affaire à un étranger, car vis-à-vis d'un Russe il ne se fût 
pas permis celte insistance, le drôle, avec une volubilité 
de macaque, tournait la manivelle comme s'il eût tra- 
vaillé derrière Mengin à moudre ces airs qui soutiennent 
l'éloquence du fameux marchand de crayons; quand il se 
fut rendu suffisamment intolérable, une grosse poignée de 
cuivre le fit taire; il reçut nos kopcks en souriant, et, 
pour nous prouver sa reconnaissance, arrêta net la valse 
commencée. L'orgue poussa un grand soupir de satisfac- 
tion. 

Nous avons peint le côté pittoresque du Stchoukine- 
Dvor : c'était le plus amusant pour nous. — Il contient 
aussi des galeries couvertes bordées de boutiques conte- 
nant des denrées de toutes sortes : des soudacs fumés pour 
les longs carêmes grecs, des olives, des beurres blancs 
comme ceux de Constantinople, qui viennent d'Odessa; 
des pommes vertes, des baies rouges dont on fait des 
tartes, des meubles neufs, des habillements, des chaus- 
sures, des étoffes et des orfèvreries d'usage vulgaire : 
c'est curieux encore, mais ce n'est plus singulier comme 
ce bazar oriental éparpillé au milieu de la neige. 



XîV 



Zl CHY 



Si vous vous promenez à Saint-Pétersbourg, sur la Pers« 
I ective New.-^ky, et il est aussi difficile de l'éviter qu'étant 
V. Venise de ne pas aller sur la place Saint-Marc, à Naples, 
dans la rue de Tolède, à Madrid, Puerta del Sol, chez 
nous, boulevard des Italiens, vous remarquerez sans aucun 
doute le magasin de Beggrow. A celte place, le trottoir 
est toujours encombré de curieux qui contemplent les ta- 
bleaux, les aquarelles, les gravures, les photographies, les 
statuettes, et jusqu'aux boîtes de couleurs, souvent par 
un froid de sept ou huit degrés. Au-dessus du groupe la 
vapeur des haleines se condense en nuage et forme là 
comme un brouillard permanent ; vous y mêlerez à coup 
sûr la fumée de voire souffle, attendant pour arriver à la 
vitrine la survivance d'un spectateur qui se rappelle tout 
à coup et fort à propos qu'il a affaire à l'autre bout de la 
ville par delà le pontd'Anischkof, dans la Ligowha, ou de 
l'autre côté du fleuve à la dernière Perspective de Wassili- 
Ostrof. Mais, si vous n'êtes pas encore bien acclimaté et 
que la rigueur de la température vous effraye, tournez 
hardiment le boulon de la porte et pénétrez sans crainte 
dans le sanctuaire. Beggrow est un jeune homme aux ma- 
nières accomplies, un parfait gentleman, qui, n'achetiez- 
vous rien, vous recevra avec une politesse exquise et 



ZICHY. 167 

VOUS montrera complaisamment ses richesses. L'artiste, 
l'iiomme du monde, l'homme de lettres, l'amateur, en- 
trent chez lui comme on entre à Paris chez Desforges; 
l'on y feuillette les albums, l'on y regarde les gravures ré- 
cemment arrivées, l'on y fait de l'esthétique et l'on y ap- 
prend les nouvelles de l'art. 

Un jour que nous étions là, examinant des épreuves hé- 
liographiques, une grande aquarelle posée dans un angle 
sur un chevalet, attira impérieusement nos regards pai 
son aspect chaud et bi-illant, quoique déjà le crépuscuk 
affaiblît la clarté; mais souvent les peintures, surtout 
lorsqu'elles sont bonnes, ont à celte heure-là des phos- 
phorescences magiques. On dirait qu'elles retiennent et 
concentrent un moment la lumière qui va les quitter. 

Nous nous approchâmes et nous trouvâmes en face d'un 
chef-d'œuvre qu'il nous était impossible d'attribuer à au 
cun maître connu et que tous auraient été fiers de signer 
Ce n'était pas Bonnington, ce n'était pas Louis Boulanger, 
ce n'était pas Eugène Lami, ni Gattermole, ni Lewis, ni 
E. Delacroix, ni Decamps, ni aucun de ceux qui transpor 
tent dans l'aquarelle la force et la richesse de l'huile 
c'était une manière toute neuve, un faire tout à fait origi 
nal, une surprise, une découverte, un cru non classé du 
terrain de l'art, égal aux plus célèbres, d'une sève, d'un 
bouquet, d'un goût insolite, mais exquis. 

Cela représentait une orgie florentine au seizième siècle. 
De vieux seigneurs, libertins émérites, anciens débris d'é- 
légance, achevaient de souper avec de jeunes courtisanes. 
Sur la table pillée et ravagée brillaient des aiguières, des 
vases, des-drageoirs, des boîtes à épices de Benvenulo 
Cellini, des restes de vins mettaient des rubis ou des to- 
pazes dans les flacons et dans les coupes; des fruits 
avaient roulé, parmi quelques feuilles, de leurs plateaux 
émaillés. Au fonds'entre-voyaient, dans une ombre trans- 
])arcnlc qui concentrait la lumière sur les groupes de 
figures, des fresques ou des tapisseries dcmi-éleintes, des 
buffets, des dressoirs, des cabinets sculptés, trahissant 
leur relief par quelque filet bleuâtre. D'amples rideaux de 



168 VOYAGE EN RUSSIE 

brocatelle cassaient puissamment leurs plis ramassés avec 
des Ions d'une richesse chaude et sourde, et les compar- 

imentsdu plafond s'enchevêtraient, faisant deviner, plu- 
tôt qu'ils ne les montraient, leurs arabesques dorées et 
peintes. Les figures, par l'aisance de leurs mouvements, 
îi variété de leurs attitudes, leurs poses prises au vol, 

eurs raccourcis pleins de hardiesse, le jet libre et pur de 
leur dessin, accusaient un talent sûr de lui-même depuis 
longtemps, nourri de fortes études, ayant le sens de la 
grande peinture et pliant le corps humain sous tous les 
aspects, même ceux que le modèle ne saurait donner avec 
cette facilité puissante qui n'appartient qu'aux véritables 
maîtres. Les jeunes femmes, dans leur folle toilette un peu 
saccagée, riaient et se renversaient, déployant la gaieté 
factice de la courtisane, et ne s'opposaient qu'à demi à 
des entreprises qu'elles savaient sans danger; sous le fard 
et le rire d'emprunt perçaient pourtant la fatigue, le dé- 
goût et l'ennui. L'une, un peu détournée, semblait rêver, 
à son jeune amant, ou à ses années d'innocence; l'autre 
paraissait, dans son abandon ironique, avoir une envie 
folle d'arracher la perruque au libertin suranné, pénible- 
ment agenouillé à ses pieds avec une galanterie d'un 
autre temps; mais la puissance du fauve métal domptait 
et matait toutes ces fantaisies, et, à leurs poses complai- 
santes pleines d'une déférence secrète, on voyait que des 
femmes de cette sorte, fussent-ils vieux et laids, ne trou- 
vent jamais complètement ridicules des hommes riches. 
Au reste, les seigneurs, malgré les flétrissures de l'âge et 
de la débauche, rendues plus visibles peut-être par les 
efforts faits pour les dissimuler, avaient encore grande 
mine sous leurs vêtements d'une élégance outrée, qui rap- 
pelaient les beaux costumes de VilloreCarpaccio, et dont 
la coupe juvénille se déformait sur des corps délabrés, des 
membres osseux ou alourdis. Dans leurs ridos plâtrées se 
lisait plus d'une pensée profonde digne de Machiaval, et 
la satisfaction méchante du vieillard blasé, profanant à prix 
d'or les délicates tleurs de la beauté et de la jeunesse. Quel- 
ques-uns semblaient heureux comme des limaces sur des 



ZICHY. 163 

roses; d'autres confessaient, par leur air morne, l'irrépara- 
hle tristesse de la nature épuisée s'abattant sous le vice; et 
tout cela d'une couleur, d'un esprit, d'une touche, d'une 
science à émerveiller; avec une pointe légère de carica- 
ture arrêtée à temps, car la peinture est chose sérieuse, 
et une grimace immobile devient bientôt insupportable. 

Dans un coin de ce chef-d'œuvre était écrit un nom bi- 
zarre, à configuration hongroise, à résonnance italienne : 
Zichy. 

Comme nous exprimions chaleureusement notre admi- 
ration, Beggrow nous répondit simplement: «Oui, c'est de 
Zichy, » trouvant tout naturel que Zichy fît une aquarelle 
magnifique, et il nous ouvrit un carton qui contenait plu- 
sieurs sépias du jeune maître, d'un caractère si varié, si 
opposé, qu'on eût pu les attribuer facilement à des mains 
diverses. 

C'était d'abord une scène de l'effet le plus pathétique 
et le plus navrant : une pauvre famille perdue dans la 
steppe; au pied d'un bloc de glace, épuisée de fatigue, 
saisie de froid, flagellée du vent, aveuglée de neige, une 
malheureuse femme a cherché un temporaire et insuffi- 
sant abri. A cette irrésistible envie de dormir qui est plu- 
tôt la congélation que le sommeil, et dont on est pris par 
les froids intenses, a succédé la mort; le nez se pince, les 
paupières se convulsent, et la bouche figée dans l'expira- 
tion suprême a rendu un dernier souftle glacé aussitôt. 
Près de la mère est étendu un petit enfant mort, à demi 
enveloppé d'un haillon, et dessiné en raccourci par la tête 
avec une hardiesse et un bonheur incroyables. Un jeune 
garçon de treize ou quatorze ans, plus robuste, et dont le 
jeune sang' vivace a mieux résisté à la fatale torpeur, s'in- 
quiète et s'empresse autour de sa mère; effaré, éperdu, 
avec une tendresse passionnée et une terreur folle, il l'ap- 
pelle, il la secoue, il tâche de l'éveiller de ce sommeil ob- 
stiné qu'il ne comprend pas. On sent qu'il n'a jamais vu 
mourir, et pourtant à son épouvante intime, à son horreur 
secrète, on devine qu'il a flairé la mort. Tout à l'heure 
celte mère adorée lui fera peur comme un spectre, au 

45 



170 VOYAGE EN RUSSIE. 

corps se sera substitué le cadavre, mais bientôt le blanc 
linceul aura tout recouvert. 

Puis c'était une dogaresse près de sou Marine Faliero, 
écoutant avec un intérêt rêveur un jeune virtuose jouant 
du tympanon devant elle dans un riche appartement véni- 
tien, s'ouvrant sur un balcon à colonnettes et à trèfles, d( 
style lombard ou moresque. Zichy, comme Gustave Doré 
possède un vif sentiment du moyen âge; il en sailTarchi 
teclure, l'ameubleuient, l'armurerie, le costume, le galbe 
et il le reproduit non pas par un pénible travail ar- 
chaïque, mais d'une manière libre et légère, comme si 
les modèles posaient devant ses yeux, ou qu'il eût vécu 
avec eux dans une familiarité intime. Il n'en fait pas 
ressortir, comme Doré, l'éléuient grotesque et fantastique, 
il en rend plus volontiers le côté élégant, en évitant 
toutefois le genre troubadour et chevaleresque à la Mar- 
changy. 

Un troisième dessin nous déroula complètement. Les 
deux premiers rappelaient, Tun la sentimentalité pathé- 
tique d'Ary Scheffer et d'Octave Tassaërt, l'autre les eaux- 
fortes de Chassériau sur le More de Venise, et ni l'un ni 
l'autre ne ressemblaient à la grande aquarelle de l'orgie 
florentine. Ce'ui que nous avions sous les yeux nous fit 
l'illusion d'une des meilleures, des plus vives et des plus 
spirituelles sépias de Gavarni. G'était un officier de spahis 
ou de chasseurs d'Afrique au moment de rejoindre, et 
recevant avec la plus martiale indifférence les adieux 
d'une beauté trop tendre qui lui pleurait et lui sanglolail 
sur l'épaule dans une pose de douleur bien faite pour tou- 
cher; le spahis, Ulysse toujours en partance et habitué 
aux plaintes des Galypso délaissées dans les îles des gar 
nisons, subissait la tiède rosée de larmes comme la pluit 
dans le dos, d'un air ennuyé, patient et morne, faisant 
tomber de l'ongle de son petit doigt la cendre blanche 
formée au bout de sa cigarette, et courbait son pied en 
dedans comme un homme qui n'a plus aucun souci de 
l'élégance. On ne saurait imaginer l'esprit, la finesse et le 
pétillant de ce léger lavis, fait au bout du pinceau avec 



ZICHT. 171 

une incroyable certitude de main sur le premier bout de 
papier-torchon venu. 

De Gavarni nous sautons à Goya, le fantasque auteur des 
Caprices, dans la Nuit de Noce, autre dessin de Zichy. Un 
vieillard a épousé une belle jeune tille pauvre, et l'heure 
du coucher venue, l'époux se défait pièce à pièce, non- 
seulement de ses habits, mais de plusieurs portions de son 
corps. La perruque enlevée laisse briller un crâne chauve 
et poli comme celui que les trappistes usent sous leurs 
doigts; l'œil de verre, placé dans une coupe d'eau, pro- 
duit celte cavité noire oh le ver du sépulcre file sa toile; 
le râtelier, jeté sur la table de nuit, fait hideusement 
grincer ses fausses mâchoires et simule le ricanement dé- 
chaussé de la mort. Rien n'est plus effrayant que ce rire 
osanore, séparé de la tête, débridé de lèvres et s'égayant 
tout seul dans un coin. Il fait penser à celte terrible vision 
d'Edgard Poe, « les dents de Bérénice. » 

La pauvre enfant, qui croyait n'avoir épousé qu'un vieil- 
lard et qui surmontait ses répugnances virginales en 
pensant à une vieille mère rendue à l'aisance, à une sœur 
plus jeune sauvée du vice, recule d'épouvante à la vue de 
ce spectre osseux et plus que mûr pour les hôtes de la 
tombe, qui tend verselledesmains goutteuses tremblantes 
de luxure et de sénilité. Elle a sauté à bas du lit, et le 
reflot de la lampe trahit dans le nuage d'une chemise en 
batiste les purs et suaves contours de son corps charmant, 
baigné d'une ombre pudique qui pourtant n'en laisse per- 
dre aucune beauté. — Ce que, sous une autre main, l'idée 
d'un « coucher de mariée » pourrait avoir de vulgaire, 
disparaît ici derrière la sombre fantaisie des détails et la 
puissante originalité de l'effet. — Si, pour donner l'idée 
d'un peintre inconnu à Paris, nous avons été obligé de 
chercher des analogues, ne croyez pas pour cela au pas- 
tiche, à la copie, à l'imitation. Zichy est une nature géniale 
qui tire tout d'elle-même; il n'a jamais rencontré dans les 
sentiers de l'art les maîtres auxquels on pourrait croire 
qu'il ressemble. Quelques-uns de ces noms ne sont pas 
même parvenus jusau'à lui. 



172 VOYAGE EN RUSSIE. 

— Comment se fait-il, disions nous à Beggrow, que 
Zichy n'ait rien envoyé à l'Exposition universelle, que 
nous n'ayons vu aucune composition de lui gravée, ni ja- 
mais rencontré un de ses tableaux ou de ses dessins dans 
aucune collection? La Russie jalouse garde donc pour elle 
seule le secret et le monopole de ce talent si fin, si neuf, 
si étrange? 

— Oui, nous répondit tranquillement Beggrow, Zichy 
travaille beaucoup pour la cour et pour la ville; aucun de 
ses dessins ne restent longtemps dans ma boutique, et si 
vous en avez vu quelques-uns réunis, c'est un hasard. Les 
cadres n'étaient pas prêts, h' Orgie florentine sera enlevée 
ce soir, et vous êtes entré fort à propos. 

Nous sortîmes du magasin, et comme La Fontaine qui, 
émerveillé d'une lecture récente de Baruch, arrêtait tout 
le monde en disant : « Avez-vous lu Baruch? » nous com- 
mencions toutes nos conversations par cette phrase : 
« Connaissez-vous Zichy? » 

— Certainement, nous répondait toujours l'interlocu- 
teur, et un jour M. Lwof, directeur du Conservatoire de 
dessin, nous dit : Si vous désirez le connaître vous-même, 
c'est un plaisir qu'on peut vous procurer. 

Il existe à Saint-Pétersbourg une sorte de club qu'on 
appelle « la Société du vendredi;» elle est composée d'ar- 
tistes, et se réunit, comme son nom l'indique, le vendredi 
de chaque semaine; elle n'a pas de local particulier, et 
chaque membre reçoit à tour de rôle les confrères jusqu'à 
ce que la liste des noms soit épuisée; alors l'évolution 
recommence. 

Des lampes à manchon sont rangées sur une longue ta- 
ble couverte de papier vélin ou torchon, de cartons tendus, 
de crayons, de pastels, de godets d'aquarelle, de sépia, 
d'encre de Chine, et, comme dirait M. Scribe, « de tout ce 
qu'il faut pour dessiner. » Chaque vendredien prend place 
et doit exécuter dans sa soirée un dessin, croquis, lavis ou 
pochade, qui reste à la Société et dont la vente ou la mise 
en loterie forme un fonds de secours pour les artistes 
malheureux ou en état de iiêne momentanée; des cigares 



ZICHY. 173 

et des papyros (on nomme ainsi les cigarettes à Saint-Péters- 
bourg) hérissent, comme les flèches hérissent les carquois, 
des cornets de bois sculptés ou de terre vernissée, po^és 
entre les pupitres, et chacun, sans interrompre son tra- 
vail, tire à lui soit un havane, soit un papyros dont la fu- 
mée estompe bientôt le paysage où la figure en voie 
d'exécution. Des verres de thé circulent avec quelques 
petits-fours; on avale à petites gorgées la boisson brûlante 
et l'on se repose un peu en causant. Ceux qui ne se sentent 
pas bien inspirés se lèvent et vont voir l'ouvrage des 
autres, et souvent reviennent à leur place comme piqués 
d'émulation et illuminés d'une lueur soudaine. 

Vers une heure du matin l'on sert un léger souper oij 
règne la cordialité la plus franche et qu'animent des dis- 
cussions d'art, des récits de voyage, d'ingénieux para- 
doxes, de folles plaisanteries ou quelques-unes de ces 
charges, caricatures parlées plus vraies que les comédies, 
dont l'observation perpétuelle de la nature donne le secret 
aux artistes, et qui provoquent des rires irrésistibles, puis 
chacun se retire, ayant fait une bonne œuvre, — quelque- 
fois un chef-d'œuvre, — et s'étant amusé, ce qui est rare. 
Nous voudrions bien voir s'établir une semblable société à 
Paris, oij les artistes, en général, se voient si peu et ne se 
connaissent presque que par les rivalités. 

On nous fit l'honneur de nous admettre dans la Société 
du vendredi, et c'est à une de ces réunions que nous vîmes 
Zichy pour la première fois. 

Le vendredi avait lieu ce soir-là dans Wassili-Ostro:', 
chez Lavezzari, un peintre cosmopolite, qui a tout vu et 
tout dessine-. Des aquarelles oii nous reconnaissions l'Al- 
hambra, le Parthénon, Venise, Constantinople, les pylônes 
de Karnac, les tombeaux de Lycie, couvraient les murs 
quelquefois à demi cachés par les gigantesques feuilles 
des plantes tropicales dont la température de serre chaude 
qui règne dans les appartements permet en Russie d'orner 
les intérieurs. 

Un jeune homme de trente ou trente-deux ans, aux 
longs cheveux blonds, relombanlenbouclesdésordonnées, 

15. 



m VOYAGE EN RUSSIE, 

iiax yeux d'un gris bleuâtre, pleins de feu et d'esprit, à la 
barbe claire et légèrement Irisée, aux traits agréables et 
doux, était debout près d'une table, disposant son papier, 
ses pinceaux à lavis et son verre d'eau; il répondait avec 
un rire argentin, un vrai rire d'enfant, à une plaisanterie 
que venait de lui adresser un de ses camarades. G'étai 
Zichy. 

On nous présenta. Nous lui exprimâmes de notre 
mieux la vive admiration que nous inspiraient YOrgie 
floj'entine et les dessins de lui que nous avions vus chez 
Beggrow. Il nous écoutait avec un air de plaisir visible, 
car il ne pouvait mettre notre sincérité en doute, mêlé 
d'une surprise modeste qui n'était pas jouée, à coup 
sûr. 

Il semblait se dire : « Suis-je en effet un si grand homme 
que cela? » non pas que Zichy n'ait la conscience de son 
talent, mais il n'y attache pas l'importance qu'il devrait. 
Il croit facile ce qu'il fait facilement, et il s'étonne un peu 
de ce qu'on s'extasie sur une chose qui ne lui a coûté que 
trois ou quatre heures de travail, tout en fumant et en 
causant. Un trait de génie n'est pas bien long à donner 
— quand on a du génie, et Zichy en a. 

Il nous fit la galanterie d'improviser une composition 
sur un sujet tiré du lîoi Candaule, une nouvelle antique 
de nous qui a déjà eu l'honneur d'inspirer une statue à 
Pradier et un tableau à Gérôme. L'instant choisi était 
celui où Nyssia, ne pouvant supporter que deux mortels 
vivants connaissent le secret de ses charmes, introduit 
Gygès dans la chambre nuptiale et dirige le ; oignard sur 
la poitrine du roi endormi. Sous la main sûre et rapide de 
l'arlisle un splendide intérieur gréco-asiatique se créait 
comme par enchantement. L'Héraclide aux muscles d'ath- 
lète s'était déjà affaissé sur les coussins, etNyssia, mince 
et blanche comme une statuette taillée dans une colonne 
de marbre de Paros, laissait tomber son dernier vêtement, 
geste voluptaoux, rendu terrible par sa signification, car 
il est le signal convenu du mourlre; le doriphorc Gygôs 
s'avançait à pas de tigre, serrant convulsivement la froide 



ZICIIY. 175 

lame contre sa poitrine. Le crayon courait sans hésitation, 
comme s'il eût copié un modèle invisible. 

Pendant ce temps, les autres vendrediens travaillaient 
aussi avec une ardeur et une prestesse étonnantes; Svert- 
chkof dessinait aux crayons de couleur un cheval repo- 
sant amicalement sa tète sur le col de son compagnon. 
Comme Horace Vernet, comme Alfred de Dreux, comme 
Achille Giroux, Svertchkof excelle à faire jouer des moires 
sur la croupe satinée des chevaux de race; il connaît ad- 
mirablement les ressorts de leurs jarrets nerveux , il sait 
entrelacer les veines sur leur col fumant, faire jaillir le 
feu de leurs prunelles et de leurs narines; mais il a un 
faible pour le petit cheval de l'Ukraine, échevelé, vehi, 
inculte, pour le pauvre cheval du mougik; il le peint at- 
telé au rosposnik, au télègue ou au traîneau, tirant dans 
la glace ou dans la neige, par les bois de sapins dont les 
frimas courbent les branches. On sent qu'il aime ces bra- 
ves animaux, si sobres, si patients, si courageux, si durs 
à la fatigue; il est le Sterne de ces bonnes bêtes, et la page 
du Voyage sentimental sur l'âne qui mange une feuille 
d'artichaut n'est pas plus touchante que tel de ses croquis. 
Nous retrouvâmes là, en train de faire bouillonner contre 
des rochers les eaux écumeuses d'une petite cascade à la 
sépia, un vieil ami à nous, Pharamon Blanchard, que nous 
n'avons jamais vu à Paris, et avec qui nous avons passé 
bien des heures à Madrid, â Smyrne, h Constantinople; il 
nous fallait venir à Saint-Pétersbourg pour le rencontrer 
après six ans d'absence. 

Popof, le Téniers russe, esquissait avec une naïveté char- 
mante une scène de paysans prenant leur thé; Lavazzari 
conduisait un arabe attelé de bœufs jDar les rues étroites 
d'une ville orientale, tandis que Charlemagne, l'artiste 
qui a fait ces vues si justes et si vraies de Saint-Pétersbourg 
qu'on i)out admirer au vitrage de Daziario, ajoutait de sa 
propre autorité une île au lac Majeur et la couvrait de 
constructions féeriques, à ruiner les princes Borromée, 
malgré leur richesse. Un peu plus loin, Lowf, le directeur 
du conservatoire de dessin, illuminait d'un chaud rayon 



176 VOYAGE EN RUSSIE. 

de soleil la place publique de Tiflis. Le prince Maxin- 
tof lançait au galop une escouade de pompiers, vue en 
raccourci, devant laquelle se rangeaient les drochkys en 
toute hâte, serrant le mur de leurs roues. Un Italien qui a 
su donner, dans ses aquarelles si transparentes et si 
chaudes, l'intérêt du traghetto de la piazelta, à Venise, 
au débarcadère de l'Amirauté, faire du canal de Fontanka 
un dessin qu'eussent signé Ganaletto et Guardi, et rendre 
avec une magie de couleur tout orientale les magnificen- 
ces byzantines du Kremlin et de ses églises bariolées, sem. 
blables à des pagodes indoues, Premazzi, arrondissait sur 
d'élégantes colonnes le porche d'un couvent, détachant sa 
blanche façade sur le fond bleu d'un lac. Hoch, achevant 
une tête de femme, mêlait au pur type romain aimé de 
Léopold Robert quelque chose de la grâce de WinterhaK 
ter. Rûhl, avec une pincée de plombagine et un morceau 
d'ouate, brochait des Gudin et des Aiwazosky k la va- 
peur; Rûhl qui, à la fin d'un souper, sait être devant des 
amis tour à tour Macaluso ou Henri Monnier, à moins 
que, faisant courir sur le clavier ses doigts si agiles, 
il ne joue le dernier opéra ou qu'il n'en improvise un 
autre. 

A notre tour, il fallut nous exécuter, car nul profane 
n'est admis régulièrement dans la société à l'exception de 
M. Mussard, qu'on dispense de tout dessin en faveur de 
son goût, de son esprit, de sa science, et h la condition 
expresse qu'il causera. Une tête au crayon, que quelques 
fleurettes et brins de paille dans les cheveux pouvaient 
faire passer pour une Ophélie, fut indulgemment admise 
comme morceau de réception, et dans le petit cénacle du 
vendredi, l'on voulut bien ne pas nous traiter en Philistin ; 
à chaque réunion nous eûmes place au pupitre de pein- 
tre, et nos gribouillages allèrent grossir le portefeuille 
commun. 

Cependant Zichy lavait à grande eau son dessin et com- 
' mençait à y jeter ces jeux d'ombre et de lumière qu'il fait 
contraster si habilement, lorsqu'on vint annoncer le sou- 
per. Un macaroni d'une SMCCulencc exquise et d'une sa- 



ZICHY. 177 

veur locale irréprochable y figurait avec honneur. Un char- 
mant profil d'Italienne, suspendu à la muraille, expliquait 
peut-être cette perfection classique. 

Le lendemain nous reçûmes une lettre de Zichy dans 
laquelle il nous disait qu'ayant relu le Roi Candaule, il 
avait déchiré son dessin en mille morceaux, — le bar- 
bare, le vandale I — En même temps il nous invitait à dî- 
ner chez lui, afin de nous montrer, en attendant la soupe, 
des choses plus dignes d'être vues et capables de justifier 
un peu la bonne opinion que nous avions de lui. A la let- 
tre était joint un petit plan de sa main destiné à nous 
faire trouver sa maison, précaution qui n'avait rien de su- 
perflu, vu notre parfaite ignorance de la langue rssse. A 
l'aide du plan, avec les quatre mots qui forment le fond 
du dialogue entre l'étranger et l'isvochtchik : préama (en 
avant), naprava{h droite], na leva (h gauche), stoi (ar- 
rête), nous parvînmes heureusement au pont de Vosne- 
sensky, non loin duquel Zichy demeure. 

Malgré la réserve que nous nous sommes toujours im- 
posée dans nos voyages, nous introduirons le lecteur avec 
nous chez Zichy, sans croire abuser de l'hospitalité offerte: 
si l'on doit s'arrêter sur le seuil du foyer intime, on peut, 
ce nous semble, entre-bâiller la porte de l'atelier. Zichy 
nous pardonnera donc de lui amener quelques visiteurs 
qui n'ont pas été présentés régulièrement. 

Tout appartement en Russie commence par une sorte 
de vestiaire, où chaque survenant se débarrasse de sa pe- 
lisse entre les mains du domestique qui l'accroche à un 
porte-manteau ; puis on se déchausse de ses galoches, 
comme en .Orient on ôte ses babouches à l'entrée de la 
mosquée et du sélamlick. Le premier plan de savates, qui 
surprenait si fort les Parisiens dans le tableau de Gérûme, 
la Prière des Amantes, se rencontre ici dans toutes les an- 
tichambres, pour peu que le maître de la maison soit puis- 
sant, célèbre ou aimable; c'est vous dire qu'il y a toujours 
une cordonnerie abondante au vestiaire de Zichy. Cepen- 
dant ce jour-là aucune galoche, aucune botte fourrée, au 
cun chausson de feutre n'était rangé au bas du râtelier dea 



178 VOYAGE EN RUSSIE. 

pelisses : Zichy avait fait défendre sa porte pour que nous 
pussions causer librement. 

Nous traversâmes d'abord un salon assez vaste, dont un 
superbe trophée d'équipages de chasse occupait l'une des 
parois. C'étaient des fusils, des carabines, des couteaux, 
des carnassières, des poires à poudre, suspendus à des 
massacres de cerf et groupés avec des peaux de lynx, de 
loup, de renard, victimes ou modèles de Zichy. On aurai 
pu se croire chez un grand veneur ou tout au moins che; 
un sportman, si un tableau très-chargé d'ombres à h 
Rembrandt et représentant un prophète dans sa caverne, 
si une épreuve de l'Hémicycle de Paul Delaroche, grav( 
par Henriquel Dupont, et de la Smala d'Horace Yernet, à 
la manière noire, n'eussent attesté, avec quelques cadres 
vides attendant une toile, que l'on était bien chez un ar- 
tiste. 

Des vases contenant des plantes de serre chaude à lar- 
ges feuilles étaient rangés contre la fenêtre, sans doute 
pour maintenir la tradition du vert, couleur qui disparaît 
en Russie huit mois chaque année, et qu'un peintre, plus 
que tout autre, a besoin de conserver. 

Au milieu de la pièce s'arrondissait la grande table de 
travail du vendredi. 

Une seconde pièce, beaucoup plus petite, succédait à 
celle-ci. Un double divan en garnissait deux faces, et se 
repliait en angle émoussé vers le fond de la chambre, con- 
tre une de ces élégantes cloisons à jour semblables à des 
grilles de chœur ou de parloir, chefs-d'œuvre de la me- 
nuiserie nationale, oîi le bois, comme le fer forgé, se plie 
aux rinceaux, aux volutes, aux treillis, aux colonnettes, 
aux trèfles, aux arabesques et aux caprices de toutes sor- 
tes; des lierres et d'autres plantes grimpantes, dont le 
pied est caché dans des jardinières, suspendent leurs feuil- 
lages naturels aux feuillages sculptés, et produisent l'effet 
'3 plus charmant du monde. 

Avec ces jolies cloisons", frappées à l'emporle-pioce 
comme des truelles h poissons ou des papiers-dentelles, on 
s'isole à demi au milieu ou dans le coin d'un salon; on 



ZICHY. 179 

se compose une chambre à coucher, un cabinet, un bou- 
doir, un retrait, comme disaient les gothiques; on s'en- 
ferme sans être au secret, et l'on se baigne dans l'atmo- 
sphère générale de l'appartement. 

Sur les consoles, formées par les saillies de l'ornemen- 
tation, posaient les deux sveltes statuettes de Pollet, 
X Étoile du matin et la Nuit, moulées en stéarine, et, à tra- 
ders les barreaux, on apercevait des costumes caractéris 
iques de Tcherghess, de Lesghines, de Circassiens, d 
[iosaques des frontières caucasiques, accrochés à la mu 
raille, qui composaient dans l'ombre, par leurs couleur 
variées, un fond riche et chaud, sur lequel se détachaien 
en clair les fines découpures de la cloison. 

Aux parois latérales nous remarquâmes d'un côté, la 
Défaite des Huns et la Destruction de Jérusalem, magni- 
fiques gravures allemandes, d'après les fresques de Kaul- 
bach, dans l'escalier du Musée, à Berlin, placées au-dessus 
d'une rangée de médaillons au pastel, portraits des ven- 
drediens, dessinés par Zichy^ et de l'autre côté, Y Assas- 
sinat du duc de Guise, de Paul Delaroche, quelques bouto 
d'étude, quelques plâtres ou autres bibelots. 

Dans la pièce du fond, oîi Zichy nous reçut, notre œil 
fut d'abord attiré par une armure d'enfant du seizième 
siècle, debout sur la cheminée, à l'endroit que les Philis- 
tins décorent d'une pendule. La glace était remplacée avec 
avantage dans le même goût; une panoplie cosmopolite 
en tenait lieu : il y avait là des masses d'armes, des épées 
de Tolède, des lames bleues de Damas, des fissahs de Ka- 
bylie, des yatagans, des kriss, des dagues, des fusils à 
long canon niellé, à crosse incrustée de turquoises et de 
coraux. Un second trophée composé de carquois, d'arcs, 
de tromblons, de pistolets, de casques géorgiens <\ gor 
gerins de mailles, de narghilés en acier du Khornssan 
de fourchettes d'appui persanes, de zagaies africaines, e 
de ces millcobjets qu'une curiosité pittoresque rassemble 
couvrait toute une paroi de la chambre. — Zichy est un 
habitué du Stchoukin-Dvor de Saint-Pétersbourg et da 
Moscou; à Gonstantinople, il ne quitterait pas le bazar des 



180 VOYAGE EN RUSSIE. 

armures; il en a la passion, il en cherche, il en achète, il 
en troque, il en échange contre des croquis; on lui en 
ionne, et pour peu qu'il se déterre un outil de destruction 
barbare, féroce et singulier, il tinit par arriver chez lui. 
En montrant tout ce bric-à-brac, Zichy peut dire comme 
Rembrandt : « Voilà mes antiques. » 

L'autre face en retour d'équerre est occupée par une bi- 
bliothèque polyglotte, qui témoigne du goût et de la science 
de l'artiste, qui lit dans l'original les chefs-d'œuvre de 
presque toutes les littératures d'Europe. Les deux autres 
faces sont percées de croisées, car la pièce forme l'angle 
de la maison, et ne contiennent dans les entre-deux des 
fenêtres que de menus objets inutiles à décrire. 

Mais, direz-vous, ennuyé peut-être de cette description 
un peu longue, vous nous aviez promis de nous mener à 
l'atelier de Zichy, et jusqu'à présent vous n'avez invento- 
rié que ti'ois pièces meublées plus ou moins pitloresque- 
ment. Ce n'est pas faute de bon vouloir, mais Zichy n'a pas 
d'atelier, ni lui, ni aucun artiste de Saint-Pétersbourg. Le 
cas de peinture n'a pas été prévu dans celte ville, qui est 
pourtant l'Athènes du Nord ; les propriétaires n'y ont pas 
songé; aussi l'art se loge-t-il comme il peut, et cherche-t-il, 
souvent en vain, dans un appartement bourgeois, la place 
d'un chevalet et un angle de jour favorable; ce ne sont 
pourtant ni les terrains ni les moyens de construction qui 
manquent. 

Zichy travaillait à un pupitre sur le coin d'une table, 
près d'une fenêtre, profitant en toute hâte d'un reste de 
jour blafard. Il achevait un grand dessin à l'encre de 
' Chine, destiné à la gravure. C'était un Werther au moment 
f suprême du suicide. Le vertueux amant de Charlotte, ayant 
condamné son amour comme impossible et coupable, se 
préparait à exécuter la sentence portée par lui contre lui- 
même. Sur la table couverte d'un tapis, sorte de tribunal 
devant lequel s'était assis, pour délibérer sa propre cause, 
, Werther, juge de Werther, brûlait une lampe à demi épui- 
sée, témoin du débat nocturne. L'artiste avait représenté 
Werther debout, comme un magistrat rendant un verdict. 



ZICIIT. 181 

Pi tandis que ses lèvres se referinnicnt, al)ais ant leurs 
1 oins, après l'arrêt prononé, sa ni:iin délicate, comme 
celle d'un rêveur et d'un oisif, cherchait à talons parmi 
les papiers la crosse du pistolet. 

La télé, éclairée en dessous par la lueur de la lampe, 
avait la dédaigneuse sérénité d'expression d'un homme 
sûr d'éi'-liapper désornwis a:ix douleurs morales, regardant 
déjà la vie de l'autre côté. On sait combien la poidre, les 
cheveux crêpés et les modes de 1789 prêtent peu à l'ex- 
pression tragique. Cei>enilanl Zicliy a trouvé moyen de 
faire de Werther, endépii des vi.'n-ttes du temps et du cé- 
lèbre frac bleu, une création idéale, poélique et pleine de 
style. L'effet a une \igueur digne de Rembranclt ; la lu- 
mière venant d'en bas frappe les objets d'ombres et de 
clairs inattendus, modelant tout avec une magie fantas- 
tiquement réelle ; derrière l'amant de Charlotte s'élève 
jusqu'au plafond une ombre poilce pareille à un fantôme. 
Le speclre semble se tenir là tout prêt à rsmplaccr 
l'homme qui va disparaître. On imaginerait difficilement la 
puissance de couleur obteiue dans ce dessin avec l'encre 
de Ciiine, ordinairement si froide. 

Comme nous l'avons dit, Zichy est une nature muUiple : 
vous croyez le connaître, vous lui assignez un rang, une 
manière, un genre ; tout à coup il vous met sous les yeux 
une œuvre nouvelle qui vous déroule, et jend voire appré- 
ciation incomplète. Qui se serait allendu, après le Wer- 
ther, aux trois grandes aqu irelles de nature morte, repré- 
senlint le renard, le loup et le lynx, dont 1 s peaux 
pendaient dans so.i salon, et qu'il avait tués lui-même? 
Ni Barye, ni Jadin, ni Delacroix ne feraient mieux. Ce ta- 
1 ni seul suffirait à Paris pour illustrer sou homme, et 
c'est un des moindres de Zichy; c'est une vérité d-^ lôn, 
une science d'attache, u le libe; lé de touche, un bonli'ur 
de rendu, une coiiiprèhonsion de cli ique nature, dont 
1 n'a pas idée. Chaque bêle a gardé daus la mort son 
caractère. Le renard, l'œil demi cligné, le musea'i plus 
efdlè que de coutume, plissait quelques rides fines aux 
coins dj sa gueule, semble méditer quelque ruse sjprêmp 

16 



1.S2 VOYAGE EN RUSSIE. 

qui n'a pas ré!is>i. Le loup découvre ses gencives el ses 
crocs, comme s'il cherchait bcstialemeiU à nuirtlrc la 
balle qui l'a traversé. Le lynx est sublime de férocité, de 
révolte et de rage impuissantes : son rictus convulsé 
se retrousse avec une grimace affreuse jusqu'aux orbites 
où se vitrent les prunelles, formant des sillons peaussus 
comme ceux que tr use le rire sardoniquo ; on eût dit 
un héros sauvage tué en trahison par un iilanc, au moyen 
d'une arme qu'il ne conn it pas, et lui jetant son mépris 
dans une dernière convulsion. 

Chacune de ces aquarelles n'avait den.andé qu'un jour 
de travail. La putrélaclion rapide des modèles exigeait de 
Zichy celte célérité, qui d'ailleurs ne lui fait rien sacrifier 
ni lâcher. Son œil est si sûr, sa main si certaine, que tout 
coup porte. 

Après cela, si vous aviez J'idée de classer Zichy comme 
peinlre d'animaux, vous vous tromperiez étrangement ; il 
est bien tout ;iuiant un peintre d'histoire t examinez plutôt 
ces magnifiques compositions à la plume, représentant 
d'anciennes batailles moscovites et l'établissement du 
cliristianisme en liussie, œuvres de sa jeunesse, où l'on 
sent encore Tinfluence allemande de son maître Wald- 
muller. On vous dirait que ces dessins d'un si beau style, 
d'une tournure si héroïque, d'une invention si abondante, 
sont de Kaulbach que cela ne vous étonnerait pas. Nous 
douions même que Kaulbach eût mis dans l'ajustement 
des f;uerriers tarlares celte barbarie féroce et curieuse, 
car ici le manque de documents historiques laissait toute 
latitude à la fantaisie du peintre. Ces dessins très-faits, 
lès-arrêlés, n'auraient besoin que d'être grandis au car- 
reau pour devenir d'excellents carions, et s'étaler enfres- 
qu's sur les murailles de quelque palais ou monument 
public. 

Que diriez-vous si à ces compositions sévères qui, expo- 
sées à la vitrine de Goupil, gravées comme les Cornélius, 
les Overbeck, paraîtraient venir de la grave école de Dus- 
seldoif, succédait une fantaisie légère, un rêve d'amour 
impossible, s'envolanl dans le bleu, cmporlé par une chi- 



ZICHY. 183 

mère au\ cheveux noirs bouclés, d'un crayon aussi délicat, 
aussi aérien que celui de Vidal ? Un nuage rose, modelé 
sur l'azur par le souffle des caprices libertins? Bon ! vous 
écriei iez-vous, notre jeune artiste est un Walteau moderne, 
un Boucher avec des élégances anglaises, et des grâces du 
livre ofbeauties; le burin des Bobinson et des Finden le 
réclame. Ce serait cerles là un jugement téméraire, cai 
Zichy vous tirerait aussitôt de son carton, en riant de cfe 
frais rire enfantin qui lui est particulier, une somliresépia 
improvisée un soir sous la lampe, et qui égale en vigueur 
sinistre les maîtres les plus violents et les plus dramati- 
ques. 

La scène se passe dans un cimetière ; il fait nuit. Une 
faible lueur lunaire perce à travers des bancs de nuages 
gros de pluie. Lt s crois de bois noir, les monuments fu- 
nèbres, les colonnes tronquées ou surmontées d'une urne 
que voile un crêpe, les génies de la mort élei.nant sous le 
pied la torche de la vie, toutes les variétés lugubres de 
l'arcliitecture sépulcrale découpent leurs sombres sil- 
houettes sur l'horizon plein de terreurs mystérieuses. 

Au premier plan, parmi des terres rejetées, vibrent 
deux pioclies plantées dans la glaise. Un trio monstrueux 
s'occupe à une œuvre sans nom, comme les sorcières de 
Macbeth. Des voleurs de lombeauv , hyènes à face d'homme, 
qui fouillent les sépultures pour dérober à la moi t ses 
derniers joyaux, l'anneau d'or de li femme, le hochet 
d'argent de l'enfant, le médaillon de l'amant ou de l'amante, 
le reliquaire du fidèle, ont déterré un riclie cercueil, 
dont le couvercle de velours unir à galons d'argent laisse 
voir en «'entrouvrant une jeune femme, la tète posée sur 
un oreiller de dentelle. Le linceul écarté la montre le 
menton penché sur la poitiine, dans une de ces médita- 
tions d'éternité qui distraient les loisirs de la bière, un 
bras replié sur son cœur arrêté à jamais, et que lever 
mine déjà sourdement. Un des voleurs, masque bestial, 
figure de bagne, coiffé d'une immonde casquette, tient un 
bout de chandelle qu'il abrite de sa main contre l:' vent 
nocturne. La lumière tremblotante tombe livide et blafarde 



184 VOYAGE EN RrSSIE. 

sur la pâleur de la morte. Un autre bandit, à moitié enfoui 
dans la fosse, et dont les traits féroces produisent l'eflet 
d'une hure parmi des gioins, soulève dans ses pat' es la 
main fluette et blanche comme de la cire que le cadavre 
lui abandonne dans son indifférence spectrale. Il ain che 
de l'annulaiie séparé des autres doigts, et qui peut-être va 
se briser sous ce tiraillement sacrilège, nue bague pré- 
cieuse, la bague nuptiale, sans doute ! Un troisième gredin, 
en vedette sur la bosse d'une fosse récente, écoute, en se 
taisant un cornet acousiique de son bonnet, l'aboiement 
lointain de quelque chien inquiet des manœuvres de la 
bande ou le pas à peine saisissable d'un gardien faisant sa 
tournée sur le chemin de ronde. La plus ignoble peur 
crispe sa face noire d'ombres, et son pantalon aux plis cra- 
puleux, moite de rosée, alourdi par la terre grasse des ci- 
metières, trahit des membres et dos articulations de singe. 
On lie saurdit pousser plus loin l'horieur romantique. Ce 
dessin que nous vantons, tout Paris le veira ; il est à nous : 
Zichy nous en a fait hommage, c'est son chef-d'œuvre et 
un chef-d'œuvre. Quand on le contemple, on pense au 
Lazare de Rembrandt, au Suicidé de De( amps, à Vllamlet 
avec les fossoyeurs d'Eugène Delacroix, et ces teri'ibles 
souvenirs ne lui nuisent en rien. Quelle magie de lumière 
et de clair-obscur, quelle puissance d'effet obtenues par 
des moyens si simples ! Sur le devant un peu de sépia 
rousse, au fond quelques teintes d'encre de Chine. La plUs 
riche palette ne donnerait pas des résultats siprcstigiux. 

A celte scène effrayante, qu'on prendrait au premier 
ospect pour un repas de gouhs, l'aitisle oppose une 
Bacchante surprise par un saUjre, d'un slyle si pur, si an- 
tique, que vous vous demandez de (juelle inlaille, de (juel 
camée, de quelle fresque de Tompèi, de quel vase grec des 
Studij est tiré ce beau groupe. 

De l'antiquité nous redescendons en plein mo\en âge 
avec la composition des Juifs martyrs. Dans ce dessin, 
d'une grande importance, Zichy a l'ésumé d'ime 
manièie aussi pillore que que profonde la double persé- 
cution politique et religieuse qui, sous prétexte do venger 



ZIGIIY. 185 

la mort d'un Dieu, s'acharnail contre le malheureux peuple 
d'Israël. 

Au fond d'une cave ou plutôt d'une arrière-bouli(|ue 
souterraine, asile insuffisant, cachette précaire, est réunie 
U'ie famille juive, formant un groupe de désolation et 
d'épouvonte. Les solides portes du caveau, malgré leurs 
verrous, leurs barres et leurs serrures ont crevé sous la 
pression extérieure, et leurs bdltants jetés hors des gonds 
se renveisent sur les marches de l'escalier. Un flot de 
lumière pénètre dans la retraite mystérieuse et en trahit 
tocs les secrets. La puissance spirituelle et la puissance 
temporelle apparaissent au sommet des degrés avec un 
éclat lulgurant ; la croix et le glaive brillent au milieu de 
la clarté soudaine aux yeux éblouis des pauvres juifs, 
forcés dans leur dernier repaire. Parmi l'escouade 
tum ilueuse des soldats, la process'on des moines s'avance 
doucereusement impassible, tranquillement fanatique, 
implacable comme un dogme. Le justicier, le seigneur, ie 
baron féodal a prêté à l'^glie la force matérielle dont il 
dispose, il a livré Icscorps ; l'inquisition va prendre les 
âmes. Il est là hautain et superbe dans son pourpoint roide 
comme une cuiras e, personnification saisissante du 
moyen âge. Le moine, face large et carrée, en dépit d'un 
embonpoint à la frère Jean des Entommeures, a un carac- 
tère de puissance irrésistil le, et porte comme un diadème 
la couronne de sa tonsure : on sent qu'il représente une 
grande chose. Derrière lui un plat masque de bedeau, 
écrasé par le poing de la trivialité, se penche et regarde 
d'un gros œil plein de haine et de curiosité bêtes la frôle 
couvée humaine surprise au nit', et palpitante comme la 
colombe sous la serre de l'autour. Cet homme, sans être 
beaucoup plus méchant qu'un autre, ne manquera pas 
d'aller à l'auto-da-fé, et cela le fera rire beaucoup de voir 
la chair grillée se racornir dans la flamme. Mais la figt.re 
vérilablemcnt effrayante du lableau, et qui en concentre 
l'idée, c'est un spectre monacal, un (roc à plis de suaire, 
ane cagoule engloutissant comme la gueule d'une giiivie 
gothique une tète macérée, décharnée, livide malgré 

16. 



180 VOYAGE EN RUSSIE, 

l'ombre qui la baigne, et aussi terrible que celle du moine 
dans le Saint Basile d'Herrera le Vieux. Une lumière pa- 
reille au luisant d'un bec d'épervier accuse son nez osseux 
et mince. Des phosphorescences fauves étoiKnl vaguement 
au fond de la capuce, indiquant les yeux où la vie de cette 
face morle s'est réfugiée ; de cette vivante tête de mort 
recouverte d'une peau, où bouillonnent froidement tant 
de chaudes passions, part la pensée unitaire qui dirige tout. 

Le père de famille, juif n ajestueux, dont les grands 
traits orientaux rappellent les prophètes bibliques, voyant 
tout espoir perdu, s'est redressé de toute sa hauteur ; il r.e 
s'abaisse pas à des mensonges inutiles, et sa simaire 
entr'ouverte laisse voir sur son cœur les phylactères où 
sont écrits en lettres hébraïques les versets du Meux Tes- 
tament et les sentences du Talmud. Il confessera sa foi, 
l'antique foi d'.4braham et de Jacob, et maityr sans au- 
réole, il mourra ignominieusement pour Jéhovah, qui est 
pourtant aussi le Dieu de ses persécuteurs. Sa femme, 
belle jadis comme liachel, mais dont les terreurs et les 
chagrins ont flélri sans les enlaidir les nobles traits, se 
renverse en joignant les mains vi en fermant les yeux, 
comme pour ne pas voir l'effroyable réalité ; sur ses ge- 
noux repose son pelit-fîls, endormi au milieu de ce tumulte 
du paisible sonmieil de l'enfance, un nourris^on beau 
comme l'Enfant Jésus dans sa crèche. La jeune mère, 
d'une beaulé céleste, s'est affaissée presque évanouie, les 
cheveux épars, la tète flottant sur sa poitrine, les bras 
inertes, sans force, sans pensée, sans volonté, folle d'épou- 
vante. Son pur type hébraïque réalise tout ce qu'a pu faire 
rêver la liébecca d'Ivanhoë. 

Sur le devant, dans une pose du raccourci le plus auda- 
cieux, a roulé un jeune garçon foudroyé de peur. Un peu 
en arrière rampe l'aïeul, eu qui sont concentrés (ous les 
instincts sordides de la race ; il tâche de protéger de ses 
vieilles mains tremblantes et de son corps voûté les vases 
d'ar;.;ent ot d'or qu'Israël n'oublie jamais d'emporter d'É- 
gyple; en ce moment suprême, il ne songe qu'à une chose, 
« sauver la caisse ! » 



ZICIIY 187 

L'exécution de ce dessin est à la fois large et finie ; l'es- 
tompe et le crayon sont les moyens employés. A des blancs 
lumineux, argentins, s'opposent des noirs veloutés comme 
ceux des belles gravures anglaises. Les Juifs martyrs se- 
ront une magnifique estampe, et telle est, sauf erreur, 
leur destination. 

Si Meissonier pratiquait l'aquarelle, il ne s'y prendrait 
pas autrement que Zichy. ^^uus avons vu de lui un lans- 
quenet filant, après lioire, sa longue moustache grise près 
d'une table, où il a déposé son casque à côté d'un pot de 
bière et d'un vidrecome. Cela couvrirait bien un ■ tab;i- 
lière, de celles que portait Fréiièiic le Grand; mais ne 
croyez pas au fini pointillé et pa'ientdela miniature: tout 
est indiqué par touches, par méplats, avec une aisance et 
une fermelé rares. La main qui tortille la moustache est 
un chef-d'œuvre ; les phaL^nges, les osselets, les ongles, 
les nerfs, les veines, jusqu'à la peau rugueuse et hâ'ée du 
soldat, on y retrouve tout. La cuirasse fait illusion avec ses 
reflels métalliques, et sur le buffle, flétri par un long 
usage, le frottement du fer a laissé sa trace bleuâtre. Dans 
les yeux du soudard, gros à peine comme la tète d'une 
épingle, le point lumineux, la pupille, l'iris de la prunelle, 
se discernent aisément ; aucun détail de sa trogne enlu- 
minée par le soleil et parle vin n'est omis ou sacrifié. Son 
masque microscopique a le relief et la puissance d'une 
peinture à l'huile de grandeur naturelle, et en !e regardant 
quelques minutes on sait son caractère par cœur. Il est 
brutal et bon enfant avec une pointe de ruse, fort ivrogne 
et grand maïaudeur. Il a tué quelques ennemis sans doute, 
mais quel Achille de poulailler, et que de fois sa rapière 
s'est changée en brorhe ! 

Personne ne ressemble moins à Meissonier qu'Eugène 
Lami: Zichy les reproduit également bien tous les deux, et 
ce qu'il va de singulier, c'e^t qu'il n'a jamais rien vu de 
ces deux artistes si dilfèrents l'un de l'autre. La souplesse^ 
de son talent et les convenances du sujet lui font seules 
trouver ces manières diverses. Les esquisses des affftarel- 
les représentant les scènes du couronnement sont des mer- 



i>S VOYAGE EN RUSSIE. 

veilles d'esprit, de grâce et d'élégance aristocratiques. 
Jamais pc intre de higk life n'a rendu avec plus de brillant, 
de richesse et de pompe les cortèges, les cérémonirs et 
les représentai ions de gala; le pinceau de l'ai liste pétille 
quand il exprime l'élincelant et joyeux tumulte des fêtes; 
il prend du style quand il faut peindre l'intérieur des 
églises byzantines aux mosaïques d'or, aux courtines de 
velours, sur lesquelles se détachent comme des icônes des 
têtes augustes et sacrées. 

Le croquis de la représentation officielle au théâtre de 
Moscou est une des impossibilités les plus adroitement 
escamotées qu'on puisse voir ; le point de perspective est 
pris du balcon; et les lignes courbes des galeries s'étagent 
chargées de femmes étoiîées de diamants, de hauts person- 
nages plaqués d'ordres et de croix; des points de goua- 
che blancs et jaunes piquent les teinles plates du lavis, et 
font une scintillai ion d'or et de pierreries à éblouir les 
yeux. Quelques traits piécisent à ne jamais s'y méprendre 
les ressemblances historiques ou officielles, et toutes ces 
beautés et ces magnificences nagent dans une atmosphère 
doîée, diamantée, ardente; l'atmosphère des illumina- 
tions a giorno, si difficile à rendre avec les moyens de la 
peinture. 

Maintenant, pour compléter l'évolution, nous allons vous 
montrer Zichy émule des Grant, des Landseer, des Jadin, 
des Alfred de Dreux et autres illustrations de la peinture 
cynégétique, ^^otre artiste a fait pour un magn fique livre 
de chasse, offert à l'empereur de Russ e, des encadre- 
ments historiés du goût le plus exquis. Chaque page offre 
un espace où l'on inscrit le nombre des pièces tuées, es- 
pace disposé de façon à laisser libre une ample marge. Sur 
chacune de (es marges l'artiste a dessiné une chasse di- 
verse, surmontant de la manière la plus ingénieuse la dif- 
ficulté que lui présentait le cadre. 11 y a lâchasse à l'ours, 
au lynx, à l'élan, au loup, au lièvre, au coq de bruyère, 
à la gelinole, à ,1a grive, à la bécassine, toutes avec leur 
é(iuipage spécial et le paysage qui leur sert de fond habi- 
tuel : c'est tantôt un effet de neige, tantôt un cITot de 



ZICIIY. 189 

brouillard, une aurore ou un crépuscule, un fourré ou 
des bruyères, selon les retiaites el les mœurs de l'animal 
Les fauves et les bêtes de poil it de plume, les chevaux de 
sang, les chiens de race, les fusils, les couteaux, les poires 
à poudre, les épieux, les rets et tous les engins de chassp 
sont touchés avec une finesse, une vérité et une exactitude 
incroyables, dans un ton léger qui ne dépasse pas la 
gamme chiire de l'ornement, et s'harmonise avec les tein- 
tes argentées, rousses ou blru Jtres du paysage. Chaque 
chasse est conduite par un haut fonctionnaire, par un sei- 
gneur, dont la tète grande comme l'ongle est un délicieux 
portrait en miniature. L'album se term.ine par un trait 
desprit du meilleur goût. Parmi tous ces Nemrods, grands 
chasseurs devant Dieu, devait se trouver le comte A., qui 
ne chasse pas. Zichy l'a représenté descendant Us maiihes 
de l'escalier du palais, et venant au-devant de l'empereur, 
qui rentre avec la chasse. 11 figure ainsi dans l'album cy- 
négétique sans mentir à la véiité. 

-Â'ous nous a rêtons, car il faut en finir. Mais nous n'a- 
vons pas tout dit; le livre de chasse seul qui contient 
quinze ou vingt feuilles, demandirait un article, et voilà 
que nous nous apercevons que nous n'avons rien dit des 
sorc ères sur le bûcher d'Omphale, coiffée de la peau de 
liun et dans la pose de l'Hercule Farnèse, charmant sym- 
bole de la grà( e se moquant de la force; mais Zichy 
comme Gustave Doré est un monstre de génie, un porien- 
tum, pour nous servir de l'expression latine, un cratère 
toujours en éruption de talent. Notre article est déjà in- 
complet ; mais nous avons écrit assez pour faire compren- 
dre que Zicliycst une des plus étonnantes individnaliléa 
que nous ayons leucontrées depuis 1850, cette époque cii- 
malérique de l'art. 



IS 



S.MNT-ISAAC 



Quand le voyageur, entré dans le golfe de Finlande, ap- 
proche de Sainl-Pélersbourg, ce qui d'abord préoccupe son 
regaid, c'est le dôme de Saint-Isaac, posé sur la sillinuette 
de la ville comme une mitre d'or. Si le ciel est pur et 
qu'un rayon en descende, l'effet devient magique : celte 
impression première est juste et l'on doit s'y abandonner. 
L'église de Saint-Isaac brille au pn^mier rang [larmi les 
édifices religieux qui ornent la capitale de loues les Rus- 
sies. De consiruction moderne, récemment inougurée, elle 
peut être cons dérée comme le suprême effort de l'archi- 
tecture actuelle. Peu de temples ont vu s'écouler moins de 
temps entre la pose de leur pierre de fondaiion et celle de 
leur pierre de couronnement. L'idée de l'architecte, M. A. 
Ricard de Montferrand, un Français, a été suivie d'un bout 
à l'autre, sans modifications, sans remaniements autres 
que ceux apportés par lui-même à son plan pendant l'exé- 
cution des travaux. Il a eu ce bonheur rare d'achever le 
monument qu'il avait conmioncé, et qui, par son impor- 
tance, semblait devoir absorber plus d'une vie d'artiste. 

Une volonté toute-puissante, à laquelle lion ne résis- 
tait, pas même l'obstacle matériel, et qui ne reculait devant 
aucun sacrifice, a opéré en grande partie ce prodige de 
célérité. Entrepris en 1819, sous Alexandre 1", continué 



SAINT-ISAAC. \9i 

SOUS Nicolas, terminé sous Alexandre II, en 1858, Saint- 
Isaac est un temple complet, lini à l'extérieur et à l'inté- 
rieur, d'une unité absolue de style, portant sa date fixe et 
son nom d'auteur. Comme beaucoup de cathédrales, i 
n'est pas le lent produit du temps, une cristallisation dfs 
siècles, où chaque époque a, en quelque sorte, sécrélé sa 
stalactite, et que trop souvent la sève de la foi, arrêtée ou 
ralentie dans sou jet, n'a pu parcourir jusqu'au bout. La 
grue symbolique qui se dresse sur les temples inachevés, 
au dôme de Cologne et à la cathédrale de Séville, n'a ja- 
mais figuré sur son fronton. Des travaux non intei rompus 
l'ont amené en moins de quarante ans au point de perfec- 
tion où on le voit aujourd'hui. 

L'aspect de Saint-Isaac rappelle, fondus dans une syn- 
thèse harmonieuse, Saint-Pierre de Rome, le Panthéon 
d'Agrippa, Saint-Paul de Londres, Saiite-Geneviéve de Pa- 
ris et le dôme des Invalides. Élevant une église à coupole, 
M. de Moniferrand a dû nécessairement étudier ce genre 
d'édifices et profiter, en gardant son originalité propre, de 
l'expérience de ses devanciers. 11 a choisi pour son dôme 
la courbe la plus élégante et qui, en mêmn temps, offre 
le plus de résistance ; il l'a ceint d'un diadème de colon- 
nes, et posé entre quatre clochetons, empruntant une 
beauté à chaque système. 

A la simplicité régulière de son plan, que l'œil et l'es- 
prit comprennent sans hésiter, on ne se douterait guère 
que Saint-lsaac contient dans sa construction, en appa- 
rence si homogène, des fragments d'une église antérieuie 
qu'il a dû absorber et utiliser, église dédiée au même pa- 
tron, et que rendaient historiquement vénérable les noms 
de Pierre lé Grand, de Catherine 11, de l'aul 1", qui tous 
avaient plus ou moins contribué à sa splendeur, sans pou- 
voir cependant l'amener à la perfection définitive. 

Les plans soumis à l'empereur Alexandre 1" par M. Ili- 
card de Montrerrand furent adoptés, et les travaux com- 
mencèrent ; mais bientôt l'on parut douter qu'il fût possi- 
ble de relier les portions nouvelles aux anciennes sur des 
fondements assez incompressibles pour éviter tout tasse- 



192 VOYAGE EN RUSSIE. 

ment et toute dislocalion, et d'élever dans les airs, d une 
manière solide, à une si jrrande hauteu' , la coupole avec 
son cercle de colonnes. Des méuioin s furent raèine rédi- 
gés par des gens de l'art contre les projets de M de Mont- 
ierrand. L'activité se ra'eiitil quoique l'on continuât à tail- 
ler dans les carrières les gigantesques monolithes qui 
devaient supporter les frontons et le dôme ; mais, à l'avé- 
nement de l'empereur Mcolas, les plans revisés avec soin 
furent jugés exécutables. L'on reprit les travaux, et leur 
réussite complète montra combien les prévisions avaient 
été justes. 

Aous n'avons pas à suivre dans leurs détails les combi- 
Laisons ingénieuses employées pour asseoir, d'une façon 
indestructible, surunsol marécageux, cettemasseé orme, 
amener de loin et soulever à cette élévation des colonnes 
d'une seule pièce, quoi jue ce travail, disparu ou caché, 
ne soit pas le moins curieux : l'édifice dans sa forme plas- 
tique relève seul de notre jugement. 

Le plan de Sainl-lsaac le Dalmale, saint de la liturgie 
grecque, qui n'a aucuu rapport avec le patriarche de l'An- 
cien Testament, est une croix à bras égaux, dif érenles en 
cela de la croix latine dont li pied s^ prolonge. La néces- 
sité d'orien er l'église vers le levant et de conserver l'ico- 
nostase déjà consacrée, jointe à celle de faire regarder la 
^éva et la statue de Pierre le Grand au principal portique 
rèjDélé exactement sur l'autre face, n'a pas permis de met- 
tre la grande porte vis-à-vis du sanctuaire. Les deux en- 
trées correspondant aux deux portiques monumentaux 
son' latérales par rapport à riconostasi% devant laquelle 
s'ouvre une porte donnant sous le petit porli'iuo octostyle 
à un rang de colonnes reproduit symétriquement à l'op- 
posile. Le rite grec exige cette disposition que l'architec- 
ture a dû accepter et concilier avec l'aspect de l'édifice 
cfui ne pouvait piésenter au lleuve, dont le sépare une va-te 
jilace, un de ses bas-côtés. C'est cettr' raison qui fait que 
L s bras dos croix dorées surmontant le dôme et les clo- 
chetons ne sont point paralii-les aux façades, mais bidi à 
l'iconostase, en sorte que l'église a deux orient;ilious : 



SAINT-ISA 4C. 19 j 

l'une religieuse, Taiili e archileclurale, mais ce désaccord 
inévitable, la silualioii donnée, est masqué avec une habi- 
leté telle qu'il faut une grande attention et un long exa- 
men pour le découvrir. A l'intérieur, il est impossible de 
le soupçonner; une élude assidue deSainl-Isaac a seule pu 
nous le faire a^ercesoir. 

Lorsqu'on se place à l'angle du boulevard de l'Amirauté, 
Sjint-Isaac vous apparaît dans toute sa magnificence, et 
de ce point l'on peutjuger l'édifice entier. La façide prin- 
cipale se présente dans son plein développenent, ainsi 
qu'un des portiques latéraux ; trois des quatre clochetons 
sont visibles, et le dôme se profile sur 1 ■ ci.l avec sa ro- 
tonde de colonnes, sa calotte d'or et sa lanterne hardie 
que domine le signe du sulut. 

A première vue, l'efretest des plus satisfaisants. Ce que 
les lignes du monument pourraient avoir de trop sévère, 
de trop sobre, de trop classi jue en un mot, est rehaussé 
heureusement par la richesse et la couleur des matériaux, 
les plus beaux que jam ns la piété humaine ait employés à 
Il c justruclion d un temple : l'or, le marijre, le bronze, 
le granit. Sans tomber dans le bariolage de l'architecture 
systématiquement polychrome, Saint-Isaac emprunte à ces 
splendides ma'ières une harmonieuse variété de tons dont 
la sincérité augmente le chume ; là rien n'est pe nt, rien 
n'est faux, rien dan> ce luxe ne ment à Dieu. Le granit 
massif soutient le bronze éternel, le marbre indestructible 
revêt les murailL's, et l'or pur éclate sur les croix, le 
dôme, les clochetons, donnant à l'édifice le cachet orien- 
tal et byzantin de l'Église grecque. 

Saiut-ls.iac repose sur un soubassement de granit qui 
eût dû, nous le croyons, être plus élevé ; non qu'il ne soit 
en rapport exai;t avec l'édifice, mais, isolé au milieu d une 
place que bordent des palais et de hautes maisons, le 
Dionumenl eût gagné comme perspective à être exhaussé 
parlabjs ', d'autant plus qu'une longue ligne horizontale 
tend à fléchir au milieu, vérité que l'art grec a reconnue 
en donnant, à jiarlirdu point central, une l 'gère dé livité 
à l'architrave du Pdrlhénon. Une grande place, quelque 

17 



10 i V0Y4GK EN RUSSIE. 

plane qu'elle soit d'ailleurs, semble toujours un peu con- 
cave à ton centre. C'est cet effet d'optique, dont on ne se 
rendp.is bien compte, qui fait paraître, malgré l'hannonie 
réelle de ses proportions, Saint-lsaac trop bas d'iissiilte. 
On remédierait à cet inconvénient, qu'il ne faut pas s'exa- 
gérer, en imprimant une faible pente au terrain, du pied 
de la catbédrale aux extrémités de la place. 

On accède à chaque portique, répondant à chaque bras 
de la croix grecque du plan, par trois colossales marches 
de granit calculées pour des pas de ^éant, sans pitié ni 
souci des jambes humaines ; mais aux trois péristyles qui 
ont des portes, les degrés s'entaillent et se divisent en 
neuf marches, vis à-vis des entrées. Le quatrième porti- 
que n'offie pas cette disposition : comme l'iconostase s'y 
adosse intérieurement, il ne saurait y avoir de porte, et 
l'escalier de granit, digne des temples de Karnao, règne 
sans interruption ; seulement de chaque côté, dans l'angle 
près du mur, ses degrés, sur un étroit espace, se distri- 
buent trois par trois, pour qu'on puisse gagner la plate- 
forme du portique. 

Tout ce soubassement en granit de Finlande, rougeâtre 
't moucheté de gris, est assemblé, drossé, poli avec une 
perfection égyptienne, et portera , sans se lasser, le 
temple qui pèse sur lui pendant de longues séries tle 
siècles. 

Le portique principal qui regarde la Neva est, comme 
tous les autres, octostyle, c'est-à-dire composé d'une ran- 
gée de huit colonnes d'ordre corinthien, monolithes, à so- 
cles et à chapiteaux de bronze. Deux 'groupes do quatre 
colonnes semblables, placées en arriére, soutiennent les 
caissons du plafond et le toit du fronton triangulaire, 
dont l'architrave pose sur la première file ; en tout, seize 
colonnes qui forment un péristyle plein de richesse et 
do majesté. Le portique de la façade opposée réj'ète 
celui-ci de point en point. Les deux autres, également oc- 
tostyles, n'ont qu'un rang de colonnes de même ordre et 
d(! même matière. Ils ont été ajoutés pendant l'exécution 
des travaux au plan primitif, et ils remplissent très-bien 



SAIiST-ISAAC. 195 

leur destination, qui était d'orner les flancs un peu nus de 
l'édifice. 

Dans les tympans des frontons sont encastrés des ba«- 
reliefs de bronze, que nous nous réservons de décrire 
lorsque nous en viendrons au détail de l'édifice dont nous 
indiquons ici les principales lignes. 

Lorsqu'on a franchi les neuf degrés taillés dans les trois 
assises granitiques en retraite, dont la dernière sert de 
stjlobate aux colonnes, on est frappé de l'énormité des 
fûts dissimulée de loin par l'éléganc ■ de leur proportion. 
Ces prodigieux monolithes n'ont pas moins de sept pieds 
de diamètre sur cinquante-six de hauteur. Vus de près, ils 
ressemblent à des tours cerclées de bronze et couronnées 
d'une végétation d'airain. Il y en a quarante-huit comme 
cela dans les quatre portiques, sans compter ceux de la 
coupole, qui n'ont que trente pieds, il est vrai. Après la 
coloime de Pompée et la colonne élevée à la mémoire de 
l'empereur Alexandre I", ce sont les plus grands mor- 
ceaux que la main de l'homme ait taillés, tournés et polis. 
Selon que le jour donne, nn rayon de lumière bleue 
comme un éclair d'acier court en frissonnant le long de 
leur surface plus unie qu'un miroir et par la pureté de sa 
ligne, qu'aucun ressaut n'interrompt, prouve l'intégrité 
du bloc monstrueux dont l'esprit doute encore. 

On ne saurait s'imaginer quelle idée de force, de puis- 
sance et d'éternité ex|iriment dans leur muet langage ces 
colonnes gigantesques, s'élançant d'un seul je', et por- 
tant sur leurs tètes d'Atlas le poids comparativement léger 
des frontons et des statues. Ils ont la durée des os de la 
terre et st mblent ne vouloir se dissoudre qu'avec elle. 

Les cent- quatre colonnes monolithes employées à la 
construction de Saint-Isaac viennent des carrières situées 
dans deux petites Iles du golfe de Finlande, entre Vibor/ 
et Fiedericksham. Ou sait que la Finlande est un des pays 
les {Slus riches du globe en gianit. Quelque catacly.^me 
C03mir|uc antérieur à l'histoire y a sans doule accumulé 
par masses énormes celle belle miitiére indestructible 
comme la nature. 



190 VOYAGE EN HISSIE. 

Coi.linuons noire esquisse liaéaiie. De chaque côlê de 
ra\anl-corps formé par le portique, s'ouvre, dans la mu- 
raille de marbre, une fei ê re monumentale, à (.■orniche 
ornementée de bronze et supportée par deux colonnettes 
de granit, à socles et à chapiteaux d'airain, avec un bal- 
con à balustrade que soutiennent des consoles ; des cor- 
niches denliculées, surmontées d'attiqucs, marquent les 
grandes divisions de l'architecture, et par leurs saillies 
projettent des ombres favorables. Aux angles s'applique 
un pilier corinihien cannelé, au-dessus duquel se tient 
debout dans ses ailes reployèes une figure d'ange. 

Deux campaniles quadrangulaires, ressortant de la 
grande ligne de l'édifice, à chaque coin du fronton, répè- 
tent les motifs de la fenêtre monumentale, colonnes de 
granii , chapiteaux de bronze, balcon à balustres, fronton 
à trois po'ntes, et lais^eut voir, par leurs baies à plein 
cintre, leurs cloches suspendues sans charpente, à l'aide 
d'un mécanisme particulier. Une calotte ronde, dorée, 
surmoniée d'une croix au pied fiché dans un croissant, 
coifle ces campaniles que le jour traverse, et d'où s'é- 
chappent dans la lumière les vibrations harmonieuses de 
l'airain. 

Il est inutile d^î dire que ces deux clochetons sont le- 
produils identiquement sur l'autre façade. D'ailleurs, de 
l'endroit où nous sommes on voilbril'er la coupole du troi- 
sième. Le quatrième seule est caché parla masse du dôme. 

Aux deux coins de la façade, des anges s'agenouillent et 
suspendent des guirlandes à des lampadaires de forme 
antique. Sur les acrotères des frontons sont placés des 
groupes et des figures isolées représeulant des apôtres. 

Tout ce peuple de statues anime heureusement la 
silhouette de l'édifice, et en rompt à propos les lignes ho- 
rizontales. 

Voici établies, à peu près, les principales masses de ce 
qu'on pourrait appeler le premier étage du monument. 
Arrivons au dôme (|ui, (le la plate-forme carrée, toit de 
l'église, s'élance hardiment dans les cieux. 

Un socle rond, divisé par trois larges moulures en re- 



SAINT-ISAAC. 497 

Iraite, serl de Lase â la tour et de stylobate aux vingt- 
quatre monolithes de granit de trente pieds de haul, à 
chapiteaux et à socles de hronze, qui entourent le noyau 
:lu dôme d'une rotonde de colonnes, diadème aérien où la 
lumière joue et brille. Dans leurs interstices sont percées 
douze fi'nètr< s, et sur leurs chapiteaux s'appuie une cor- 
niche circulaire que surmonte une balustrade coupée de 
vingt-quatre piédcitaiix, où se dressent, les ailes pal; it.m- 
les, autant d'anges tenant des instruments de la Passion 
ou des attributs de la hiérarchie céleste. 

Ai:-dcs?us de cette couronne angélique, posée sur le 
front delà cathédrale, le dôm" continue. Vingt-quatre fe- 
nêtres se découpent entre un nombre égaille pilastns, et, 
à part r de la corniche, s'arrondit l'immense coupole étin- 
ce'ante d'or tt striée de nervures en relief retombant à l'a- 
plomb des colonnes. Une lanterne octogone, flanquée de 
colonnettes, entièrement dorée, surmonte la coupole et se 
termine par une croix colossale frappée à jour, clichée, 
dirait la langue héraldique, et victorieusement implantée 
dans le croissant. 

Il y a en aicliitecliire, comme en musique, des 
ihyihmes carrés d'une symétrie harmonieuse (|ui char- 
ment l'œil et l'oreille sans l'inquiéter; l'esprit prévoit 
avec plaisir le retour du motif à une place mar jnée 
d'avance; Saintlsaac produit cet effet : il se déve- 
loppe comme une belle phrase de musique religieuse 
tenant ce que promet son thème pur et classique, et ne 
trouipant le regard par aucune dissonance. Les colonnes 
roses forment d s chœurs égaux, chantant la même mélo- 
die sur les quatre faces de l'édifice. L'acanthe corin- 
thienne épanouit sa verte fioiiture de bronze à tous les 
chapiteaux. Dis bandelettes de granit s étendent sur les 
fris' s comme des portées au-dessous des'-luelles les statues 
correspondent par des contrastes ou des ressemblances 
d'allitude qui rappellent les renversements obligés d'une 
fugue, et la gran le coupole l.uice dans les cieux la noie 
su{ ri me entre les quatre campaniles qui lui servent d'ac- 
compagnement. 

17. 



198 VOYAGE EN RUSSIE. 

Sans doute le motif est simple comme tous ceux puisés 
d.ins l'antiquité grecque et romaine ; mais quelle splen- 
dide exécution ! quelle symphonie de marbre, de granit, 
de bronze et d'or! 

Si le choix de ce style d'architecture peut inspirer 
quelque regret aux esprits qui croient le style byzantin ou 
gothique mieux approprié aux poésies eL aux nécessités 
d'S cult-'sclirétiens, il faut songer qu'il estélernel et uni- 
versel, consacra par les siècles et 1 admiralio.i humaine on 
dehors de la mode et dt s temps ! 

La classique austérité du plan adopté par l'architecte 
de Saint-Isaac ne lui permettait pas d'employer pour l'ex- 
térieur de ce temple, aux lignes sévèrement antiques, ces 
fantaisies où se joue le caprice du ciseau, ces guirlaiid's, 
ces rinceaux, ces trophées entremêlés d'enfants, de petits 
génies, d'atti'ibuts souvent peu en rapport avec l'édifice, 
et qui ne servent qu'à masquer les vides. A l'exception des 
acanthes et des rares ornements exigés par l'ordre d'archi- 
tecture, toute la décoration de Saint-Isaac est empruntée à 
la statuaire : des bas-reliefs, des groupes et des statues de 
bronze, voilà tout. Magnifique sobriété ! 

Conservant le point de vue que nous avons choisi à l'an- 
gle du boulevard de l'Amirauté, pour esquisser d'un trait 
rapide l'aspect général du monument, nous décrirons les 
bas-reliefs et les statues comme ils se présentent de cette 
p'ace, sauf à faire ensuite le tour de l'église. 

Le bas-relief du fronton septentrional, c'est-à-dire qui 
fait face à la Neva, représente hliésm-iectio)î du Christ ; il 
est de M. Lemaire, l'auteur du fronlou de la Madeleine, 
à Paris. La décoration en est grande, monumentale, déco- 
rative, et remplii bien son but. Le Christ ressuscité jaillit 
du tombeau, le labaruni en main, dans une pose ascen- 
sionnelle, au centre même du triangle, ce qui a permis de 
donner à la figure tout son développement. A gauche de 
la radieuse apparition, un ange assis repousse d'un ge^te 
foudi'oyant les soldats romains commis à la garde du tom- 
beau, diintles attitudes expriment la surprise, la crainte, 
et aussi le désir de s'opi;oser au miracle pré lit ; à la 



^1 



SALM-ISAAC. 193 

droite, deux anges d'bout accueillent avec une bonté ras- 
surante les saintes femmes qui venaient pleurer et répan- 
dre des parfums sur la tombe de Jésus. La Madeleine s'est 
affaissée sur ^es genoux, abimée dans sa douleur, elle n'a 
pas encore vu le pndige; Marthe et Marie, portant des 
buires de nard et de cinname, regardent monter dans la 
gloire le corps lumineux, auquel tristement elles venaient 
rendre les honneurs dus au mort, et que le doigt d'un des 
anges leur indique. La composition pyramide bien, et les 
poses courbées que nécessite la diminution de la hauteur 
aux angles externes du fronton, s'expliquent naturelle- 
ment. La saillie des figures, selon les places, est calculée 
de façon à produire des ombres fermes, des contours dé- 
cidés qui n'embarrassent pas l'œil; un heureux mélange 
de ronde bosse et de méplat produit toute l'illusion de 
perspective qu'on peut raisonnablement demander au 
bas rehef, sans détruire les grandes lignes architectu- 
rales. 

Au-dessous du fronton, dans l'entablement en granit 
delà frise interrompu par une tablette de marbre, est in- 
scrite une légende en caractère slavon qui est le caractère 
liturgique de l'Église grecque. Cette inscription, formée 
par des h ttres de bronze doré, veut dire: a Seigneur, par 
ta force, le tsar se réjouira. » 

Sur des acrotères, aux trois angles du fronton, sont pla- 
cés l'évangélisle saint Jean et h s deux apôtres saint Pierre 
et saint Paul. L'évangéliste, situé au sommet, est assis et se 
groupe avec l'aigle symbolique ; il tient une plume de la 
main droite et un papyrus de la main gauche. Saint Pierre 
et saint Pjul sont reconnaissables, l'un aux clefs, l'autre à 
la grande épée sur laquelle il s'appuie. 

Sous le péristyle, au-dessus de la maîtresse porte, un 
grand bas-relief de bronze, arrondi à sa partie supérieure 
( omme la voussure qui lui sert de cadre, représente le 
Christ en croix entre les deux larrons. Au pied de l'arbre 
de douk'ur se désolent et s'évanouissent les saintes fem- 
mes ; dans un coin, les soldats romains jouent aux dés la 
tunique du divin supplicié; dans l'autre, réveillés par le 



200 VOYAGE EN RISSIE. 

cri suprême, les morts rossuscilent et soulèvent la pierre 

fendue de leurs sépulcres. 

Dans les deux entrées latérales creusées en liéniicycle, 
on voit, à gauche, le Portement de croix, à droite, la Des- 
cende au tombeau. Le crucifiement e^t de M, Vitali, les deux 
autres bas-reliefs sont dus à M. le baron Klodt. 

La grande porte mor.umenlale de bronze est ornée de 
bas-reliefs disposés con.me il suit : dans le l.nteau, ÏEn- 
trée triomphante du Christ à Jérusalem; d;ins le battant à 
gauche, \'Ecce Homo; dans le battant droit, la Ftayella- 
tion ; au-dessous, dans les panneaux oblongs, deux saints 
en habits sacerdotaux, saint Nicolas et saiit Isaac, occu- 
pant cliacun une niche dont le cintre forme coquille ; a x 
panneaux inférieurs, deux petits anges à genoux, portai. l 
au milieu d'un cartouche une croix grecque radiée et his- 
toriée d'inscriptions. 

Avec toutes ses plia>es, le drame de la Passion se déroule 
sous le portique, l'apothéose rayonne glorieusement sur 
le fronton. 

Passons maintenant au portique de l'est, dont !e grand 
bas-relief est aussi de M. Lemaire. Il représente un trait 
de la vie de saint Isaac le Dalmate, patron de la cathé- 
drale: — L'empereur Valens, surtantdeConstantinoplepour 
aller combattre les Goths, saint Isaac, qui vivait dans une 
cellule prés de la ville, l'arrêta au passage et lui prédit 
qu'il ne réussirait pas dans son entreprise, étant en guerre 
avec Dieu à cause de l'appui qu'il prêtait aux Ariens. L'em- 
pereur, irrité, fit charger de chaînes et emprisonner le 
saint, lui promettant la mort si sa prophétie était fausse, et 
la liberté si elle était vruie. Or, l'empereur Valens fut tué 
pendant l'expédition, et saint Isaac délivré, reçut de grands 
honneurs de l'empereur Théodose. 

Valens est monté sur un cheval qui se cabre à demi, ef- 
frayé par l'obstacle du saint dtbout au milieu de la route. 
Une statue équistre n'est pas aisée à réussir en ronde bosse, 
et l'on en connaît peu d'entièrement satislaisantes ; en 
bas-relief la difficulté augmente, mais M. Leniairc la très- 
heureusement vaincue. Son cheval, d'une vérité dégagée 



S.U.NT-ISAAC 2ri 

de détails Irop réels, comme il convient à la statuaire mo- 
numentale, porte bien le cavalier, dont la figure ainsi ex- 
haussée produit un excellent effet 1 1 domine, sans artifice 
[ éiiildeinent cherché, les groupes qui l'entourent. Le saint 
vient de lan er sa prédiction, et déjà les ordres de l'em- 
pereur s'exécut( nt. Des soldats chargent de fers ses liras 
tendus qui supplient et menace .t. Il était diificile de con- 
cilier plus adroitement la double action du sujet. Derrière 
Valens se pressent des guerriers dégainant leur glaive, 
saisissaiit leur bouclier, revotant leur armure, pour ex- 
primer l'idée d'une armée allant en expédition. Drrriére 
saint Isaac se cache une armée plus puissante au ciel, de 
malheureux, de pauvres, de femmes pressant leurs nour- 
rissons sur leurs cœurs. La composition a de la largeur, 
de la vérité, du mouvement, et la gêne qu'im ose l'a- 
baissement du triangle n'a pas nui aux gioupes ex- 
trêmes. 

Sur les acrolères du fronton posent trois statues ; au 
milieu saint Luc l'évangéliste, avec son bœuf couché près 
de lui, peignant le premier porirait de la Vierge, type sa- 
cré des images byzantines; de chaque côté, saint Siméon 
tenant sa scie, saint Jacques tenant son livre. 

L'inscripiion slavcne signifie littéralement : « Nous nous 
reposons sur toi. Seigneur, et nous n'aurons pas de doute 
pour l'éternité. » 

Comme l'iconostase s'appuie intérieurement au mur de 
ce portique, il n'y a pas de porte, et par conséquent pas 
de bas-reliefs sous la colonnade, décorée seulement de 
pilastres corinthiens engagés. 

Le fronton méridional a été confié à M. Vitali. Il repré- 
sente VAdoralio7i des Mages, un sujet que les grands maî- 
tres de la peinture ont rend': presque impossible sur toile, 
mais que la statuaire moderne a rarement abordé à cause 
de la multiplicité défigures qu'il exige et qui n'elfrayait 
pas les naïfs imagiers gothiques dans leurs triptyques si 
patiemment fou liés. C'est une composition d'apparat élé- 
gamment arrangée, dune abondance un peu trop facile 
peut-être, mais qui séduit l'œil. 



202 VOYAGE EiN RUSSIE. 

fa sainte Vierge, assise dans les plis de son voile qui, 
par une idée ingénieuse du statuaire, s'entr'ouvre comme 
les rideaux d'un tabernacle, olfre à l'adoration des rois 
mages, courbés ou prosternés à ses pieds dans des altitu- 
des de respect oriental, le petit enfant qui doit racheter 
le monde et dont elle pressent déjà la divinité ; celle nais- 
sance miraculeuse précédée d'apparitions, ces rois accou- 
rus du fond de l'Asie, guidés par une étoile, pour s'age- 
nouiller devant une crèche, avec des vases d'or et des 
cassolettes de parfums, tout cela trouble le cœur de la 
sain'e Mère toujours vierge.'elle a presque peur de cet en- 
fant qui est un Dieu. Quant à saint Joseph, accoudé sur 
une pierre, il ne prend qu'u e part fort restreinte à la 
scène, acceptant d'une foi soumise, sans trop les com- 
prendre, ces événements étranges. 

A la suite des rois Gaspar, Melchior et Balthasar, abon- 
dent des personnages fastueux, officiers, porteurs de pré- 
sents, esclaves, qui peuplent richement les deux bouts de 
la composition. Derrière eux se glissent, avec une curio- 
sité timide, adorant de loin, des bergers aux reins cou- 
verts de peaux de chèvre. Dans l'intervalle d'un groupe à 
un autre, le bœuf passe sa bonne tète au mufle luisant; 
mais pourquoi avoir supprimé l'àne? Il tirait son biin de 
paille de la crèche, et, lui aussi, réchauffait de son souflle 
le futur Sauveur du monde qui venait de naître dans une 
élable. L'art n'a pas le droit d'être plus fier que la Divi- 
nité. Jésus n'a pas méprisé l'àne, et c'est sur une ânesse 
qu'il a fait son entrée à Jérusalem. 

Trois statues, suivant lerhythme invariable de la déco- 
ration, figurent sur les acrotères de cette façade : au som- 
met, saint Mathieu écrivant sous la dictée de l'ange; aux 
deux bouts, saint André avec sa croix en sautoir, et saint 
Philippe avec son livre et sa croix pastorale. 

L'inscription de la frise veut dire : « Ma maison sera ap- 
pelée la maison de la prière. » 

l'énétroiis maintenant sous le péristyle, nous y retrou- 
vons la même ordonnance qu'au portique du nord. 

Au dessus de la porte principale, dans le tympan de la 



SAINT-ISAAC. 203 

voussure, s'encadre un grand bas-relief galvanoplastique, 
comme celui du crucitiemeht, et représentant V Adoration 
des Bergers. C'est la répétition plus familière de la scène 
précédente. Le groupe central reste à peu près le même, 
quoique la Vierge se dè/ourne avec un mouvement d'a- 
bandon plus sympathique vers les bergers qui apportent 
au nouveau-né leurs ru?,tiques offrandes, que vers les rois 
mages mettant à ses pieds de riches piésents. Elle ne 
trône pas, et se fait douce avec ces liumbles, ces simples 
et ces pauvres qui donnent ce qu'ils ont de mt illeur. Elle 
leur présente son enfant en toute confiance, ouvrant les 
langes pour leur montrer comme il est fort; et les bergers, 
un genou en terre ou inclinés, admirent el adorent, pleins 
de foi dans les paroles de l'ange; ils arrivent, ils se pies- 
sent, la femme, une corbeille de fruits S' r l'épaule, l'en- 
fant avec une paire de colombes ; el, tout en haut, les 
anges voltigent autour de l'étoile qui désigne l'étable de 
Dethléem. 

Dans les portes latérales, arrondies en hémicycle, se 
trouvent deux bas-reiiefs: celui de gauche représentant 
VAnge annonçant la naissance du Christ aux bergers, 1 au- 
tre le Massacre des Inriocenls. Tous les deux sont de M. La- 
ganovski. 

Au linteau de la grande porte de bronze, on voit la 
Présejitation au temple ; sur les battan!s, la Fuite en 
Egypte, Jésus enfant au milieu des docteurs ; au-dessous, 
dans les niches en conque, un saint et un ange guer- 
riers : saint Alexandre Aev^ki et saint Michel ; plus bas, 
aux derniers panneaux, des petits anges soutenant des 
croix. 

Ce portique contient dans sa décoralion tout le poëme 
de la Nativité et de l'enfance du Christ, comme l'autie con- 
tenait tout le drame de la Passion. 

Au fronton de l'est, nous avons vu saint Isaac persécuté 
par l'empereur Yalens; au fronton de l'ouest, nous assis- 
tons à son triomphe, si un tel mot s'accorde avec l'hu- 
milité d un saint. 

L'empereur Théodose le Grand revient victorieux d'une 



104 TOYAGE EN RUSSIE. 

I^uerre coiitre les barbares, et près de la Porlc Dorée, saint 
Isnac, glorieusement délivré de sa prison, se présente à 
lui dans son pauvre froc d'ermite, ceint d'un chapelet, 
louant de la main gauche la croix à double croisillon, et 
levant la droite sur la tète de l'empereur qu'il bénit. Théo- 
dose se coufbe pieusement. Son bras, arrondi autour de 
l'impératrice Flacillo, l'entraîne dans son mouvement et 
semble vouloir l'associera la bénédiction du saint. Cette 
intention est charmante et rendue avec un rare bonheur. 
D'august: s ress mblances se devinent dans les têtes lua^es- 
Ineuses de l'empereur et de l'impératrice. Aux pieds de 
Théodose couroimé de lauriers se discernent Taigl-î et les 
emblèmes de la victoire. Adroite du groupe, relaîivement 
au spectateur, des guerriers dont l'attitude respire la plus 
vive ferveur s'inclinent et mettent un genou eu terre, 
abaissfii\l les faisceaux et les haches devant la croix. Au 
second plan,unpersou)ageà la ligure contractée, au geste 
plein de dépt et de fureur, parait s'éloigner et laisser la 
place à saint Isaac, dont l'influonce remporte: c'est D> 
mophile, le chef des Ariens, qui espérait séiuire Théoclo c 
et taire prévaloir l'hérésie. A l'extrémitjè se voit ave(; son 
enfant celte femme d'Édesse, dont l'apparition soudaine fit 
reculer les troupes envoyées pour persécuter les chrétiens. 
A g;iuche, une dame d'honnur de l'impératrice en riches 
babils soutient une pauvre femme paralytique, symboli- 
sant la charité qui régne dans cette cour chrétienne. Un 
petit enfant, jouant avec la gracieuse souplesse de son 
âge, fait opposition à la roide immobilité de la malade. A 
langle du bas-ielief, par un synchronisme qu'aduet la 
staluaire idé disée, figure l'arcliitecte de l'église drapé à 
l'aniiqu" et présentant un mo lèlecn miniatiiro de la ca- 
Ihéàraie qui doit s'élever plus tard sous le patronage de 
saint Isaac. 

Cette belle conijiosition, dont les groupes se balancent 
et se coordunnenl avec une symétrie heureuse, est de M. 
Vilali. 

Sous ce portique, plus simple que ceux du Nord el du 
Midi, il n'y a pas do bas-reliefs cintrés ou demi-circulaires. 



SALNT-ISAAC. 205 

II est percé d'une seule porte s'ouvrant en face de l'ico- 
nostase. Cette porte de bronze est divisée comme celles 
que nous avons déjà décrites. Le bas-relief du linteau 
r.-'présrnte le Sermon sur la montagne. Dans bs caissons 
sujjéiieurs des battants sont encastrés la Résurrection de 
Lazare et Jésus guérissant un paralytique ; saint Pierre et 
saint Paul occupent les criques à conques striées ; au bas, 
des anges soutiennent le signe delaPiédemption. Li vigne 
et le blé, symboles eucharistiques, servent de motifs à 
l'ornementation de cette porte et des autres. 

Saint Marc, accompagné du lion que Venise a pris pour 
armes, écrit son Évangile au sommet du fronton, dont 
saint Tbomas, portant l'équerre et étendant ce doigt scep- 
tique qu'il voulait plonger dans la blessure du Christ avant 
de croire à la résurrection, et saint Barthélémy avec les 
instruments de son martyre, le chevalet et le couteau, 
décorent les extrémités. 

Sur la tablette de la frise on lit Tinscription suivante : 
Au Roi des rois. 

Par sa furme archaïque, le caractère slavon se prèle 
aux légendes monumentales. H fait ornement comme 
l'arabe coufique. 11 y a d'autres insciiptions sous les péri- 
styles et au-dessus des portes. Elles expriment des idées 
religieuses ou mystiques. iS'ous n'avons traduit que celles 
qui son! le plus en vue. 

C'est M. Vitali qui, avec l'aide de MM. Salemann et 
Bouilli, a modelé les sculptures de toutes les portes ; on 
lui doit aussi les évangélistes et les apôtres des acrotères. 
Ces figures n'ont pas moins de quinze pieds deux pouces 
de hauteur. L' s anges agenouillés auprès des candélabr s 
ont di .-.-eX)l pieds, et les hmipadaires qui entourent ces 
guirlandes, vingt-deux. Ces anges ressemblent, avec leurs 
grandes ailes é{)loyées, à d s aigles mystiques qui se 
seraient abattus des hauts lieux sur les quatre angb'S de 
l'édifice. 

Comme nous l'avons dit, un essaim d'anges s'est posé 
sur la couronne du dôme. La hauteur où ils sont placés 
empêche de distinguer les détails de leurs Irait-, mais le 

18 



206 VÛ\Auû EN RUSSIE. 

slûliiaire a su leur donner des profils élégants et sveltcs 
qui se saisissent aisément d'en l)as. 

Ainsi, sur la corniche de la coupole, sur les acrotères, 
les altiques et les entabl /uienls de l'édifice, sans compter 
les personnages à demi engagés des frontons, les bas-reliefs 
des voussures et des hémicycles, les figures des portes, 
cinquante-deux statues, trois fois grandes comme nature, 
forment à Sfiint-Isaac un éternel peuple de bronze aux 
attitudes variées, mais soumises, comme un cliœur archi- 
tectural, aux cadences d'un rh\thme linéaire. 

Avant de pénétrer dans le temple, dont nous venons de 
tracer un dessin aussi fidèle que l'insuffisance des mots le 
permet, nous devons dire qu'il ne faudrait pas, d'après 
ses lignes nobles, pures, sévères, ses ornements sobres et 
rares, son goût auslérement antique, s'imaginer que la 
cathéJrale de Saint-Isaac eût, dans sa régularité parfaite, 
l'aspect froid, monotone et légèrement ennuyeux de l'ar- 
chitecture qu'on appelle c'assique, faute d'une expression 
plus juste. L'or de ses coupoles, la riche variété de ses 
matériaux, l'empêchent de tomber dans cet inconvénient, 
et le climat la colore par des jeux de lumière, par des 
effels inattendus, qui de romaine la rendent tout à fait 
russe. Les féeries du Aord voltigent autour du grave mo- 
nument et le nationalisent sans lui ôter sa tournure antique 
et grandiose. 

L'hiver, en Russie, a une poésie particulière ; ses ri- 
gueurs sont compensées par des beaulés, des elfets et des 
aspects extrêmement pittoresques. La neige glace d'argent 
ces coupoles d'or, accuse d'une Lgne étiucelante les enta- 
blements et les frontons, met des touches blanches sur les 
acanthes d'airain, pose des points lumineux aux saillies 
des statues, et change tous les rapports de tons par des 
transpositions magiiques. Saint-Isaac, ainsi vu, prend une 
originalité toute locale. 11 est superbe de couleur, soit 
qu'il se détache tout rehaussé de blanc d'un rideau de 
nuages gris, soit qu'il découpe son profil sur un de ces 
« ciels » de turquoise et de rose qui brillent à Saint-Péters- 
bourg, lorsque le froid est sec et (pic In neige crie sous le 



SAINT-ISAAC. 207 

pied comme de la poudre de verre. Parfois, après un dé- 
^1-1, une bise glaciale fige en une nuit, sur le corps du 
monument, la sueur des granits et des marbres. Un réseau 
de perles, plus fines, plus rondes que les gouttes de rosée 
autour des plantes, enveloppe les gigantesques colonnes 
du péristyle. Le granit rougeâtre devient du rose le plus 
tendre, et prend sur le bord comme un velouté de pêihe, 
comme une fleur de prune ; il se transforme enunemaiière 
inconnue, pareille à ces pierres précieuses dont sont bâties 
les Jérusalem célestes. La vapeur cristallisée revêt l'édi- 
fice d'une poussière de diamant qui jette des feux et des 
bluettes quand un rayon l'effleure; on dirait une cathé- 
drale de pierreries dans la cité de Dieu. 

Chaque heure du jour a son mirage. Si l'on regarde 
Saint-lsaac, au matin, du quai de la Xéva, il apparaît cou- 
leur d'améthyste et de topaze brûlée au milieu d'une 
auréole de splendeurs lactées et roses. Les brumes lai- 
teuses qui flottent à sa base le détachent de la terre et le 
font nager sur un archipel de vapeur. Le soir, sous une 
certaine incidence de lumière, du coin de la petite Mors- 
kaïa, avec ses fenêtres traversées par les rayons du cou- 
chant, il semble illumini'. et comme incendié à l'intérieur. 
Les baies flamboient ardemment dans les murailles som- 
bres ; quelquefois, par les temps de brume, lorsque le 
ciel est bas, les nuages descendent sur la coupole, et la 
coiffent comme le sommet d'une montagne. Nous avons 
vu, speclacle étrange, la lanterne et la moitié supérieure 
du dôme disparaître sous un banc de brouillard. La nuée, 
coupant de sa zone d'ouate l'hémisphère doré de la h.iute 
tour, donnait à la cathédrale une élévation prodigieuse et 
l'air d'une Dabel chrétienne allant retrouver et non braver 
dans les cieux Celui sans lequel il n'y a pas de construc- 
tion solide, 

La nuit, qui dans les autr.s climats jette son crêpe opa- 
que sur les édifices, ne peut entièrement éteindre Sau:t- 
Isaac. Sa coupole reste visible sous le dais noir des cieux, 
avec des tons d'or pâle conmie une immense bulle à demi 
lumineuse. Aucunes ténèbres, même celles des nuits les 



208 VOYAGE EN RUSSIE, 

plus sinistres de décembre, ne prévalent contre elle. On 
l'aporçoit toujours au-dessus de la cité, et si les ôenieures 
des hommes s'effacent dans l'ombre et le sommeil, la 
demeure de Dieu brille et semble veiller. 

Quand l'obscurité est moins épaisse, que la scintillation 
des étoiles et la vague lueur de la voie lactée laissent dis- 
cerner les fantômes des olijets, les grandes masses de la 
cathédrale se dessinent majestueusement et prennent une 
soleimité mystérieuse. Ses colonnes polies comme une 
glace s'ébauchent par quelque luisant inattendu, et, sur 
les altiques, les statues entrevues confusément sembKnl 
des sentinelles célestes commises à la garde de l'édifice 
sacré. Ce qui re?te de clarté diffuse dans le ciel se con- 
centre sur un point du dôme avec une intensité tellt% que 
le passant nocturne peut prendre cette unique paillette 
d'or pour une lampo allumée. Un effet plus magique 
encore se produit quelquefois : des touches lumineuses 
flaml;oiont à l'extrémité de chacune des nervures en reliel 
qui divisent le dôme, et le ceignent d'une couronne 
d'étoiles, diadème si iéral posé sur la tiare d'or du temple. 
Un siècle de plus de foi et de moins de science croirait au 
miracle, tant cet effet, naturel pourtant, éblouit et paraît 
inexplicable. 

Si la lune est dans son plein et paraît dégagée de nuages 
vers le milieu de la nuit, Saiiit-Isaac prend à cette lueur 
d'opale des teintes cendrées, argentées, bleuâtres, viol lies, 
d'une délicatesse inimaginables : les tons roses du granit 
passent à l'hortensia, les draperies de bronze des statues 
b'ancliissent commi- des robes de lin, les calottes dorées 
des clochetons ont des reflets, des transparences et des 
pâleurs d'ambre, les filets de iieig' des corniches jettent 
çà et là des éclairs de paillons. L'astre, du fond de ce ciel 
septentrional bleu et froid comme l'acier, semble ven'r 
mirer sa face d'argent au miroir d'or du dôme ; le rayon 
qui en résulte rappelle l'electrum des anciens, fait d'or et 
d'argent fondus. 

De temps en temps, les féeries, dont le Nord console la 
longueur de ses nuits glacées, déploient leurs magnifi- 



SAmT-ISAAC. 209 

ceiices au-dessus de la calliéiirale. L'aurore boréale fait 
jaillir derrière la silliouelte sombre du mouuinent son 
immense feu d'arlifice polaire. Le bouquet de fusées, 
d'effluves, d'irradiations, de bandes phosphorescentes, 
s'épanouit avec des clartés d'argent, de nacre, d'opale, de 
rose, qui éteignent les étoiles et font paraître noire la 
coupole toujours si Umiineuse, sauf le point brillant, lampe 
d'or du sanctuaire, que rien n'éclipse. 

Nous avons essayé de peindre Saint-lsaac pendant les 
jours et les nuits d'hiver. L'été n'est pas moins riche en 
effets aussi neufs qu'admirables. 

Dans ces imnerses jours qu'interrompt à peine une 
heure de nuit diaphane, à la fois crépuscule et aurore, 
Saint-lsaac, inondé de lumière, se dessine avec la netteté 
majestueuse d'un m onument classique. Les mirages dis- 
parus laissent voir la réalité superbe ; mais quand l'ombre 
transparente enveloppe la ville, le soleil continue à briller 
sur le dôme colossal. De l'hoiizon où il plonge pour en 
sortir immédiatenient, ses rayons atteignent toujours la 
coupole dorée. De même, dans les montagnes, le plus 
haut pic est encore illuminé des flamines du couchant, 
quand les sommets inférieurs et les vallées baignent depuis 
longtemps dans les brumes du soir ; mais, à la fin, la 
lueur (juitte l'aiguille vermeille et semble à regret re- 
monter au ciel, tandis que l'étincelante clarté n'aban- 
donne jamais le dOmc. Toutes les étoiles lussent-elles 
éteintes au firmament, il y en a toujours une sur Saint- 
lsaac ! 

Maintenant que nous avons donné, autant qu'il est en 
ne us, une idée de l'extérieur de la cathédrale sous ses 
différents aspects, pénétrons à l'intérieur, qui n'est pas 
moins magnifique. 

L'on eitre ordinairement à Saint-lsaac par la porte du 
Midi, n ais tâchez de trouver ouv( rte la porte de l'Ouest, 
(jui fait face à l'iconostase ; c'est le sens dans lequel lédi- 
flcc se présente le mieux. Dès les premiers pas, vous êtes 
saisi d'une soi te de stupeur : la grandeur gigantesque de 
rarchileciuie, la profusion des marbres les plus rares, 

18. 



210 VOYAGE EN" RUSSIE. 

l'éclat des dorures, les teintes de fresque des peintures 
murales, le miroitement du pavé poli où les objets se ré- 
fléchissent, tout se réunit pour vous produire une impres- 
sion d'éblouissement, surtout si votre regard se porte, 
comme cela ne peut manquer, du côté de l'iconostase. 
L'iconostase, merveilleux édifice, temple dans le temple 
même, façade d'or, de malachite et de lapis-lazuli, aux 
portes d'ari^ent massif, qui n'est |)0urlant que le voile du 
sanctuaire ! L'œil s'y tourne itivincibicmcnt, soit que les 
battants ouverts laissent voir, dans son étincelaule trans- 
parence, le Christ colossal sur verre, soit que renfermés, 
ils montrent seulement par leur baie arrondie le rideau 
dont la pourpre semble teinte dans le sang divin. 

La division intérieure de l'édifice est d'une simplicité 
que l'œil et l'esprit comprennent sur-le-champ; trois nefs 
abouiis£ent aux trois poi tes de l'iconostase, coupées trans- 
versalement par la nef qui figure les bras de la croix 
qu'achève, à l'extérieur, la saillie des portiques; au point 
d'intersection s'élève la coupole; aux angles quatre dômes 
se font symétrie et marquent le rhylhme architectural. 

Sur un soubassement de marbre s'appuie l'ordre corin- 
thien, colonnes et pilastres cannelés, à bases et à chapi- 
teaux en bronze doré et or moulu, qui décore l'édifice. 
Cet ordre, appliqué aux murailles et aux piliers massifs 
supportant les retombées des voûtes elle toit, est surmonté 
d'un altique coupé de pilastres formant des panneauxet 
des cadres pour les peintures. C'est sur cet atli(|ue que 
posent les arcliivoltes, dont les tympans sont ornés de su- 
jets religieux. 

Les murs, dans l'intervalle des colonnes et des pilas- 
tres, du soubassement à la corniche, ont des revêtements 
en marbre blanc où se dessinent des panneaux et des 
compartiments en marbre de couleur vert de Gènes, 
griolte, jaune de Sienne, jaspes variés, porphyres rouges 
de rinlande, tout ce que les veines des plus riches car- 
rières ont pu livrer de beau. Des niches à renfoncement 
appuyées sur des consoles contiennent des pointures et in- 
terrompent à propos les sui farcs planes. 



SAINT-ISAAC. 2H 

Les rosaces et les modilloiis des suffîtes sont en bronze 
galvaiioplastique doré et se détachent de leurs caissons de 
marbre par des saillies vigourenses. Les quatre-vingt- 
seize colonnes]ou pilastres viennent des carrières de Tvidi, 
qui fournissent un beau marbre veiné de gris et de rose. 
Les marbres blancs viennent des carrières de Seravezza. 
Michel-Ange les préférait à ceux de Carrare. C'est tout 
dire, car quel connaisseur en marbre que rarcliilecle de 
Saint-Pierre ou le sculpteur du tombeau des Médicis ! 

Celle légère idée de rmlérieur de l'église donnée en 
quelques lignes, arrivons à la co ipole qui ouvre au-des- 
sus de la tète du visiteur son gouffre suspendu en l'air 
avec une inéluctable solidité, où le fer, le bronze, la bri- 
que, le granit, le marbre, combinent leurs résistances 
presque éternelles d'après les lois mathématiques les^rnitux 
calculées. Le dôme a de hauteur, à partir d i pavé jusqu'à 
la voûte des lanternes, 296 pieds 8 pouces, ou 42 sagènes 
2 archines (mesure russe). La longueur de l'édifice est de 
288 pieds 8 pouces, ou 39 sagènes 2 archines; sa largeur, 
en œuvre, est 149 pieds 8 pouces, ou 2J sagènes 3 ar- 
chines. Nous n'abusons pas des mesures, mais ici elles 
sont nécessaires pour qu'on se figure la grandeur réelle de 
l'édifice. C'est une échelle sommaire qui peut servir pour 
apprécier relativement la proportion des détails. 

Au fond de la lanterne, un Saint-Esprit colossal déploie 
ses ailes blanches au milieu de rayons, à une hauteur 
immense. Plus bas s'arrondit une demi-coupole à palmetles 
d'or sur champ d'azur ; puis vient la grande voûte sphé- 
rique du dôme, bordée à son ouverture supérieure par une 
corniche dont la frise est ornée de guirlandes et de létes 
d'anges dorées, reposant à sa base sur l'entablement d'un 
ordre de douze pilastres corinthiens cannelés qui sépa- 
rent les fenêtres au nombre de douze également. 

Une balustrade feinte, servant de transition entre l'ar- 
chitecture et la peinture, couronne cet entablemenf, et 
dans les clartés d'un vaste ciel se distribue une grande 
composition représentant le Triomphe de la Vierge. 

Celte peinture, ainsi que toutes celles du dôme, avait 



2!2 VOYAGE EN RUSSIE, 

èlé confiée à M. Brulof, connu à Paris par son tableau du 
Dernier jour de Pompei, qui figura à l'une des expositions. 
M. Briilof méritait un tel choix ; mais un état de maladie 
terniin e par une mort pn'm turée ne lui permit pas 
d'exécuter lui-même ces importants travaux. Il n'en pu 
faire que les cartons, et (|uelque religieusement que sa 
pensée et ses indications aient été suivies, on doit regret- 
ter pour ces peintures, très-convenables d'ailleurs à leur 
destination décorative, l'œil, la main et le génie même du 
maître. Il aurait sy, sans doute, leur donner tout ce qui 
leur manque : la touche, la couleur, le feu, tout ce qui 
vient dans l'exécution du tiavail le plus sagement ordonné, 
et que ne saurait y mettre un talent égal réalisant la pen- 
sée d' autrui. 

Pour mettre quelque ordro dans notre description, fai- 
sons face à l'iconostase ; nous aurons ain?i devant nous le 
groupe (|ui est le centre et comme le nœud de cette vaste 
composition. La sainte Vierge, au milieu d'une gloire, 
trône sur un siège d'or; les yeux baissés, les mains croi- 
sées modestement sur la poitrine, elle semble, même au 
ciel, subir plutôt qu'accepter ce triomphe: mais elle e.-t 
l'iiumble servante du Seigneur, ancilla Domini, et elle se 
résigne à l'apothéose. 

De chaque côté du trône se tiennent saint Jean Baptiste, 
le précurseur, et saint Jean, le bien-aimé disciple du 
Christ, reconnaissable à son aigle. Us méritent tous deux 
celte place d'hoiineur : l'un annonça le Christ; l'autre le 
suivit au Jardin des Oliviers, l'assista dans la Passion, et ce 
fut à lui que le Dieu mourant confia sa mère. 

Au-dessous du trône voltigent de petits anges avec des 
lis, symbole de pureté. De grands anges aux ailes 
éployées, dans d'audacieuses posi s de raccourci et placés 
de distance en distance, stiuliennent les bancs des nuages 
supportant les groupes que nous allons décrire en parlant 
de la gauche de la Vierge relativement au spectateur, et 
en circulant aulour de la coupole, jusqu'à ce que nous 
soyons revenu à h droite, fermant ainsi le cycle de la com- 
position. L'un de ces anges est chargé de la longue èpée, 



SAINT-TSAAC. 213 

attribut de saint Paul (|u'on voit en effet agenouillé au- 
dessus de lui, sur une nuée près de saint Pierre, et la tête 
tournée vers la Vierge ; des chérubins ouvrent le livre des 
Épitres et jouent avec les clefs d'or du paradis. 

Sur le nuage qui flotte au-dessus de la balustrade et 
forme comme un socle aérien aux groupes, on remarque, 
après saint Pierre et saint Paul, un vieillard à barbe blan- 
che, en habit de moine byzantin : c'est saint Isaac le Dal- 
mate, patron de la cathédrale. Près de lui se tient 
saint Alexandre Nevski, revêtu de la cuirasse et du man- 
teau de pourpre ; des anges balancent des drapeaux der- 
rière lui, et sur un disque d'or l'image du Christ indique 
les services rendus à la religion par le saint guerrier. 

Le groupe suivant se compose de trois saintes femmes 
agenouillées : Anne, mère de la Vierge, Elisabeth, mère 
du précurseur, et Catherine, somptueusement habillée : 
manteau d'hermine, robe de brocart et la couronne en 
tête, non qu'elle appartint à une famille royale ou prin- 
cière, mais parce qu'elle réunit la triple couronne de la 
virginité, du martyr et de la science, ce qui fit changer 
son nom primitif de Dorothée en celui de Catherine, dont 
la racine syriaque, Cethar, veut dire couronne. Ainsi, ce 
luxe est tout allégorique. L'ange placé sous le nuage tient 
un fragment de la roue à dents recourbées, instrument du 
supplice que subit la sainte. 

Séparé par un léger intervalle du groupe que nous ve- 
nons de décrire, un troisième nuage soutient saint Alexis, 
l'homme en Dieu, vêtu d'une robe de moine, et l'empe- 
reurConstantin, cuirassé d'or, drapé de pourpre; un ange 
porte à côté de lui la hache et les faisceaux ; un autre 
ange, placé en arrière, tient l'insigne du commandement, 
une épée antique dans son fourr.^au. 

Le dernier groupe, en revenant au trône de la Vierge, 
représente saint Mcolas, évêque de Myre et patron de la 
Russie, vêtu d'une dalmatique et d'une étole verte semée 
de croix d'or, en admiration devant la Mère de Dieu ; il 
est entouré d'anges tenant des bannières et des livres sa- 
crés. 



ni VOYAGE EN RUSSIE. 

On a sans doute reconnu dans ces figures les saints pa- 
trons de la Russie et de la famille impériale. L'idée mys- 
tique de celle immense composition qui n'a pas moins de 
228 pieds de tour, est le triomphe de l'Église symbolisée 
par la Vierge. 

La disposition de cette peinture rappelle un peu celle 
de la coupole de Sainte-Geneviève, du baron Gros. Ce 
n'est pas un reproche que nous faisons à M. Brulof ; de 
telles ressemblances sont inévitables dans les sujets reli- 
gieux dont les principales lignes sont déterminées d'a- 
vance. Se conformant aux intentions de l'architecte, mieux 
que ne l'ont fait quelques-uns des arlislos chargés des 
autres peintures, M. Brulof, ou ceux qui ont exécuté ses 
esquisses, se sont tenus dans une gamme claire et mate, 
évitant les vigueurs et les noTS, toujours nuisibles dans 
les peintures murales, en ce qu'ils trouent l'architecture 
et donnent aux objets un relief dérangeant les lignes de 
l'édifice. 

Ces peintures el celles qui ornent la cathédrale, même 
lorsqu'elles sont sur fond d'or, n'essayent pas de reproduire 
les attitudes hiératiques, immobiles et toujours les mêmes, 
de l'art byzantin. 

M. de Montferrand a trés-judicieusement pensé que l'é- 
glise dont il était l'architecte, empruntant ses formes au 
pur style grec ou romain, les artistes chargés d'y peindre 
devaient s'inspirer de la grande école italienne, la plus 
experle et la plus savante a décorer les édifices religieux 
de ce style. Les peintures de Sa nt-Isaac ne sont donc nul- 
lement arcliaïques, contrairement aux habitudes de l'É- 
glise russe, qui volontiers se conforme aux modèles fixés 
dés les premiers temps de l'Église grecque et conservés 
traditionnellement par les peintres religieux du mont Athos. 

Douze grands anges dorés, faisant fonction de cariatides, 
soutiennent des consoles où s'appuient les socles des pi- 
lastres qui forment l'ordre intérieur du dôme et séparent 
les fenêtres. Ils ne mesurent pas moins de vingt et un 
pieds de hauteur, et ont éié exécutés par le procédé galva- 
noplastiquo en quatre nioiceaux, dont les soudures sont 



SATNT-ISAAC. 215 

invisibles. On a pu leur donner ainsi une légèreté qui, 
malgré leur dimension, ne surcharge pas la coupole. Cette 
couronne d'anges dorés, qu'une vive lumière inonde et fait 
élinceler de reflets métalliques, produit un effet d'une ri- 
chesse extrême. Les figures sont disposées d'après une 
cerlaine ligne architecturale convenue, ma's avec une va 
riété d'altitude et de mouvement suffisante pour éviter 
l'ennui qui résulterait d'une uniformité trop rigoureuse. 
Divers attributs, tels que livres, palmes, croix, balances, 
couronnes, clairons, motivent de légères inflexions iU 
pose, et désignent les fonctions célestes de ces brillantes 
statues. 

L'espace que les anges laissent vide entre eux est rem- 
pli par des apôtres et des prophètes assis, accompagnés 
chacun du symbole qui le fait reconnaître. Toutes ces figu- 
res, largement drapées et d'un bon style, se détachent d'un 
fond de luniièie blonde d'une valeur à peu près semblable. 
Le ton général est clair, se rapprochant le plus possible de 
la fresque. 

Les quatre Évangélistes, de grandeur colossale, occupent 
les pendentifs. L'artiste a cherché pour ces figures les atti- 
tudes fières et violentes qu'affectionne le peintre de la 
chapelle Sixtine. Les pendentifs, par leur forme bizarre, 
obligent à tourmenter la composition jusqu'à ce qu'elle 
s'y renferme, et la gêne imposée par le cadre profite sou- 
vent à l'inspiration. Ces Évangélistes ont beaucoup de ca- 
ractère. 

Au lion ailé on reconnaît saint Marc qui, d'une main, 
tient son Évangile, et de l'autie, qu'il élève, semble prê- 
cher ou bénir. Un cercle d'or brille autour de sa tète, una 
large drnperie bleue enveloppe ses genoux. Au-dessus de 
lui, des anges portent une croix. 

Saint Jean, vêtu d'une tunique verte et d'un manteau 
rouge, écrit sur une lonijue bande de papyrus que dérou- 
lent deux anges. Près de lui, l'aigle mystique bat des ailes 
et lance par les yeux les éclairs de rA[)o.:alypsc. 

Accoudé à son bœuf, saint Luc regarde le portiait de la 
Vierge, œuvre de son pinceau, que djs anges lui nrésen- 



216 VOYAGE EN RUSSIE. 

tent. Un labarum flolle au-dessus de sa têle nimbée ; une 
draperie d'un rouge orangé se plisse autour de lui par 
grandes mas-es. 

L'ange, compagnon de saint Matliieu, se tient debout à 
soncôlé. Le saint, eu tunique violette et manteau jaune, a 
un livre à la main. Sur le ciel sombre, qui lui sert de fond 
comme aux autres figures, voltigent des chérubins et scin- 
till.' une étoile. 

Sur les pointes des pendentifs sont encastrés quatre ta- 
bleaux représentant des scènes de la Passion du Christ. 
Dan> l'un, Judas précédant des soldats, porteurs de falots 
il de torches, donne à s»n rnailre le baiser perfide qui le 
désigne parmi les disciples. Dans l'autre, le Christ deboat 
est flagellé par deux tourmentears armés de cordes à 
nœuds. Le troisième nous montre le Juste auquelle peu- 
ple juif a préféré Barabbas, emmené du prétoire pour 
être livié au bourreau, tandis que Ponce l'ilate, sur son 
tribunal, se lave les mains de ce s;ingqui doit y faire une 
tache éternelle. Le quatrième tableau représ-nte ce que 
les Italiens appellent le « spasimo, » lafiaissement de la 
victime sous la croix du supplice dans la marche au 
Calvaire. La Vierge, les saintes lemmes, saint Jean, es- 
cortent le divin condanuié avec des altitudes de déso- 
lation. 

Dansl'attique de ia nef transversale figure le bras de la 
croix ; on remarque à droite, en taisant face à l'iconostase, 
le Sermon sur la montagne, de M. Pietio Bassine. Sur le 
plateau d'un lieu élevé qu'ombragent quelques arbres, 
Jésus, ass s, prêche au milieu des disciples ; la foule se 
ju'Csse pour l'entendre ; les paralytiques eux-nièmes se 
sont hissés jusque-là avec leurs béquilles; les malades se 
font apporter dans la couverture de leur grabat, avides de 
la parole divine ; des aveugles arrivent en talonnant ; dos 
femmes écoulent avec leur cœur, landis que, dans un 
coin, dos pharisiens ergolcnt et disputent; l'oido .name 
est belle, tt les groupes bien distribués laissent à la figiue 
du Christ, placée au centre, toute son impi>rlance. 

Les deux peintures latérales ont pour sujet les parahules 



SAINT-ISAAC. 217 

du Semeur et du bon Samaritain. Dans l'une, lésusse pro- 
mène au milieu des cliamps avec ses disciples ; il leur 
monire le Semeur jetant le grain el les oiseaux du ciel 
voltigeant au-dessus de sa tête. Dans l'autre, le bon Sa- 
maritain, descendu de son cheval, verse l'huile sur les 
blessures du jeune homme abandonné au bord de lardule, 
et dont le pharisien n'a pas écouté les plaintes. La pre- 
mière de ces peintures est de M. Nikiline; la seconde, de 
M. Sazonof. 

A la voûte, dans un panneau encadré de riches orne- 
ments, des chérubins soutiennent un livre sur un fond 
de ciel. 

En face du Sermon sur la montagne, à l'autre bou' de 
la nef, dans l'atlique, se déroule une vaste peinture de 
M. Pluchart, la Multiplication des pains. Jésus en occupe 
le centre, et ces disciples distribuent à la foule affamée 
les pains miraculeux qui se renouvellent sans cesse, sym- 
bole du pain eucharistique dont les générations et les mul- 
titudes se nourrissent sur la terre. 

Les tableaux des deux pai ois de côté représentent le Re- 
tour de C enfant prodigue eiVOuvrier de la dernière heure, 
que les intendants veulent chasser et que le maître ac- 
cuedle : l'un, par M. Sazonof; l'autre, par M. Nikitine. 
Des chérubins élevant un ciboire sont peints au panneau 
de la voûte. 

La nef du milieu, à partir du transsept jusqu'à la porte, 
est décorée par M. Bruni. Dans le tympan du fond, Jého- 
vah, trônant sur un nuage entouré d'un essaim d'archan- 
ges, d'anges et de chérubins formant un cercle, symbole 
de l'élei njté, si mble être content de la création et la bé- 
nir. A la nutation de ses sourcils, 1 infini a tressailli 
jusqu'en ses profondeurs intimes, et le rien est devenu 
tout. 

Avec ses arbres, ses fli urs et ses animaux, le paradis 
terrestre verdoie sur l'attique. Le premier couple humain 
y vit en paix au milieu des espèces que le péché et la mort, 
sa con-éiiuence, doivent plus lard rendre hostiles. Le lion 
ne déchire pas encore la gjizclle, le tigre ne se jette pas 

19 



21 s VOYAGE EN RUSSIE. 

sur le cheval, l'éléphant semble ne pas connaître la force 
de ses défenses, et tous respectent, sur le front des hôies 
de l'Éden, la ressemblance de Dieu. 

A la voûte, des anges émerveillés contemplent le soleil 
et la lune, lampadaires du firmament qui viennent de 
s'allumer. 

Le panneau deTatlique a pour sujet le Déluge. Les eaux, 
vomies par les cataractes de l'abîme et 9u ciel, ont re- 
couvert ce jeune monde, si vite perverti, qui a déjà donné 
à Dieu le remords de la création. Quelques sommets, que 
le niveau de Tinondation va bientôt dépasser, émergent 
seuls encore de l'Océan sans rivage. Les derniers débris 
de la race humaine, condamnée à périr, s'y accrochent 
désespérément, et contractent leurs muscles roidis pour 
gravir sur l'étroit plateau. Au loin, sous la pluie qui 
tombe à torrents, flotte l'arche de Noé, portant dans 
ses flancs creux tout ce qui doit survivre de l'ancienne 
création. 

Au Déluge, sur l'autre paroi, fait pendant le Sacrifice de 
Noé. De 1 autel primitif, fait d'un quartier de roc, monte 
au ciel dans lair serein la fumée bleuâtre du sacrifice ac- 
cepté ; lepitriarche, debout, domine de sa grande taille 
d'homme antèdilu\ien ses fils et ses brus prosternés aulour 
de lui, dont chaque couple doit être la source d'une grande 
famille humaine. 

Au iond, sur un rideau de nuées qui se dissipent, l'arc- 
en-ciel arrondit sa courbe diaprée, signe d'alliance qui 
promet, en paraissant à la fin des orages, que les eaux ne 
recouvriiont plus désormais la terre, à l'iibri de toute ca- 
tastrophe cosmique, jusqu'au jugement dernier. 

Plus loin, la Vision trEzéchiel couvre un grand espace 
de la Noûte. Debout sur un quartier de roche, sous un ciel 
allumé de rouges lueurs, au milieu d'une vallée de Josa- 
piiai, dont la population morte germe et tressaille comme 
le blé dans le sillon, le prophète regarde l'effrayant spec- 
tacle qui se déroule autour de lui; à l'appel inéluctable 
des anges sonnant du clairon, les fantômes se lèvent dans 
leurj suaires; les squelettes se traînent sur leurs doigts 



SAINT-ISAÂC. 219 

décharnés et rajustent leurs ossements épars; les cadavres 
montrent liors du sépulcre leurs faces décomposées où re 
vient 1.1 vie avec l'épouvante et le remords. Ces larves, qui 
furent les peuples de la terre, semblent demander grâce 
et regretter la nuit de la tombe, à l'exception de quelques 
justes pleins d'espoir dans la bonté divine, et que n'alarme 
pas le geste foudroyant du prophète. 

Il y a une grande puissance d'imagination et une vigueur 
magistrale de style dans cette peinture d'une dimension 
considérable : l'étude des fresques de la Sixtine s'y fait 
sentir. La couleur en est sobre, forte, et de ce ton histo- 
rique, noble vêtement de la pensée, que les modernes 
abandonnent trop souvent pour le papillotage à effet et la 
petite vérité de détail si fausse dans la peinture monumen- 
tale et décorative. 

Au bout de celte même nef, à la voûte de l'iconostase, 
M. Bruni a peint le Jugement dernier, dont la vision d'Ezé- 
chiel n'est que la prophétie. Un Ciirist colossal, d'une pro- 
portion double et même triple de celle des figures qui 
l'entourent, se tient debout devant son trône aux marches 
dénuées ; nous approuvons beaucoup cette manière byza:;- 
tine de faire prédominer d'une manière visible le person- 
nage divin et principal : elle frappe à la fois les imagina- 
tions naïves et les imaginations cultivées, les unes par le 
côté matériel, les autres par le côté idéal. Les siècles sont 
consommés, il n'y a plus de temps, tout est éternel, la 
Récompense et le Châtiment. Renversé par le souffle des 
anges, le vieux squelette tombe en poudre, sa faux brisée. 
La Mort meurt à son tour. 

A la droite du Christ, se pressent avec un mouvement 
sscensionnel des essaims d'âmes bienheureuses, aux for- 
mes sveltes et pures, aux longues draperies chastes, aux 
figures rayonnantes de i)eauté, d'amour et d'extase, qui 
accueillent fraternellement les anges. A sa gauche, tour- 
billonnent dans l'impétuosité de la chute, repoussés par 
des anges hautains et sévères, aux ailes aiguës, aux épées 
flamboyantes, ces groupes maudits, où l'on reconnaît, avec 
leurs formes hideuses, tous les mauvais penchants oui en- 



220 VOYAGE EN RUSSIE. 

traînent l'homme à l'abîme: l'Envie, dont les cneveux iia- 
gellent les maigres tempes comme des nœuds de ser- 
pent; l'Avarice, sordide, anguleuse et contractée; l'Impiété, 
jetant au ciel son regard d'impuissante menace ; tous ces 
coupables, appesantis par leurs péchés, roulent dans le 
gouffre, où les mains crispées de démons, dont on ne voit 
pas le corps, les attendent pour les déchirer dans d'éter- 
nels supplices ; ces mains noueuses, griffues, semblables 
aux peignes de fer employés par les bourreaux, sont d'une 
haute poésie et produisent la terreur la plus tragique. C'est 
une invention digne de Michel-Ange et de Dante. Ces mains 
que nous avons vues sur le carton, nous les avons vaine- 
ment cherchées sur la peinture ; la saillie de la corniche, 
ia courbe de la voûte sombre qui s'entasse en ce coin, 
empêcbent sans doute de les discerner. 

On devine, par ces descriptions rapides, nécessairement 
subordonnées à l'ensemble de l'église, combien sont im- 
portants les travaux exécutés par M. Bruni dans Saint-lsaac. 
Il serait à désirer que l'on gravât ou que l'on phologra- 
phiât l'œuvre de cet artiste remarquable, dont les j eintu- 
res n'ont peut-être pas toute la notoriété qu'elles méritent. 
Ces compositions à figures nombreuses, trois ou quatre 
fois plus grandes que nature, couvrent d'immenses sur- 
faces, et il est peu de peintres modernes qui aient eu l'oc- 
casion d'en exécuter de pareilles. Là ne se bornent pas 
les travaux de l'artiste, qui a fait dans le sanctuaire 
même plusieurs peintures dont nous rendrons compte tout 
àlheure. 

Aux deux bouts de la nef transversale, dont le Jugement 
dernier de M. Bruni occupe le milieu, sont des peintures 
ainsi disposées et qu'une lumière trop avare empêche 
d'apprécier avec toute certitude : dans l'atlique, au fond, 
la Résurrection de Lazare, frère de Marie et de Marthe, de 
W. Schébonïef ; au-dessus, dans le tympan, Marie aux pieds 
du Christ, de M. Schébonïef ; sur la paroi latérale, Jésus 
guérissant un possédé ; les ÎS^oces de Cana; le Christ sau- 
vant saint Pierre des eaux, du même artiste. De l'autre 
côté, la grande peinture de l'altique représente Jésus res- 



SAINT-ISAAC. 221 

suscitant le fils de la veuve de Naïm ; celle du tympan, Jé- 
sus-Christ laissant approcher de lui les petits enfants, tou- 
les deux de M. Scliébonïef ; la paroi latérale contient di- 
vers miracles du Christ : la Gue'rison du paralytique ; la 
Pécheresse repentante ; la Guérison de l'aveugle , par 
M. Alexeïef. 

Une autre nef transversale, car l'église, divisée en trois 
nefs dans le sens de la longueur, en offre cinq dans le sens 
de la largeur, renferme des peintures de différents artistes. 
Joseph accueillant ses frères en Eyypte, de M. Markof, est 
une vaste composition qui occupe tout l'altique. Jacob à 
son lit de mort entouré de ses fils qu'il bénit, est représenté 
dans le tympan; cette peinture est due à M. Steuben. Sur 
les parois en trois panneaux, suivant la division adoptée, 
M. Pluchart a peint : le Sacrifice d'Aaron; \ Arrivée de Jo~ 
sué à la terre promise ; la Toison trouvée par Gédéon. 

Le Passage de la mer Rouge, par M. Alexeïef, se déve- 
loppe sur l'attique faisant face à Joseph accueillant ses 
frères. C'est une composition tumultueuse, désordonnée, 
et d'un mouvement trop violent peut-être pour la peinture 
murale. On a quelque peine à démêler le sujet à travers 
la multiplicité des figures, surtout lorsque le fond ri'est 
pas favorable. Au dessus, l'ange exterminateur frappe les 
premiers-nés d'Egypte. Cette composition est également 
de M. Alexeïef. 

Moïse sauvé des eaux; le Buisson ardent ; Moïse etAaron 
devant Pharaon, par M. Pluchart, décorent l'une des 
parois ; l'autre est ornée de panneaux représentant Ma- 
rianne célébrant les louanges de Dieu; Jehovah remettant 
les Tables de la loi à Moïse sur le mont Sinaï ; Moïse dic- 
tant ses dernières volontés, par M. Zavialof. 

A chaque bout des nefs latérales, à droite et à gauche 
de la porte, s'ariondit une coupole. Dans la première, M. 
Riss a représenté à la voûte l'apothéose de sainte Févronie, 
entourée d'anges porlaiitdes palmes et des instruments de 
supplice, torches, fagots de Itûchcr, glaives ; dans les pen- 
dentifs, sur fond d'or imitant la mosaï(|ue, les prophètes 
Osée, Joël, Aggée, Zacharie j dans les renfoncements des 

19 



2M VOYAGE EN RUSSIE, 

arcs, des sujets historiques et religieux, entre autres Mi- 
iiine et Pojarski, noms qui font vibrer en Russie tout cœur 
patriotique. Qu'on nous permette de consacrer quelques 
lignes à cette peinture, dont il ne suffit pas, surtout pour 
les lecteurs qui ne sont pas russes, d'énoncer seulement 
le sujet, comme lorsqu'il s'agit d'un motif tiré de l'Histoire 
Sainte, que tous les chrétiens connaissent, quelle que soit 
la communion à laquelle ils appartiennent. 

Le kniaz Pojarski et le moujik Minine ont résolu de 
sauver la pairie menacée p;ir l'invasion polonaise. Ils se 
préparent à partir et tous deux s'avancent entête de leurs 
troupes. La noblesse et le peuple se donnent la main dans 
la personne de ces deux héros qui, voulant mettre leur 
entreprise sous la protection de Dieu, font porter devant 
eux, par le clergé, la sainte image de Notre-Dame de 
Kazan, sur laquelle tombe, en signe d'acquiescement, un 
rayon céleste. Au passage de la procession se prosternent 
dans la neige hommes, femmes, enfants, vieillards, hom- 
mes de tout âge et de toute classe. Au fond l'on aperçoit 
des palissades et l'enceinte crénelée du Kremlin avec ses 
tours. 

L'autre tympan nous montre Dimitri-Donskoï agenouillé 
au seuil d'un couvent et recevant la bénédiction de saint 
Serge de Rodonej, qui sort accompagné de ses moines, 
.avant d'aller combattre victorieusement, près de Kouli- 
kovo, les Tatars commandés par Mamaï. 

La troisième pi intnre a pour sujet Ivan III montrant à 
saint Pierre le Métropolitain les plans de la cathédrale de 
l'Assomption à Moscou. Le saint personnage parait les ap- 
prouver et appeler la protection du ciel sur le pieux fon- 
dateur. 

Un concile d'apôtres, sur qui descend l' Esprit-Saint, 
remplit la quatrième voussure. 

Dans la coupole qui fait symétiieà celle-ci, on remarque 
les peintures suivantes, toujours de la main de M. Riss : 
au plafond 1' Apotliéose de saint-Isaac le Dolmate ; sur les 
pendentifs : Jonas, Nalium, Habacuc el Soi)lionie. Les ren- 
Ibncemcnts formés par les arcs contiennent des sujets 



SAIM-ISÂ.\C. î-25 

relatifs à l'introduction du christianisme en Russie : Pro- 
position faite à Vladimir d'embrasser la foi chrétienne; 
Haptême de Vladimir; Baptême des habitants de Kief; 
Publication de ladoption du christianisme par Vladimir. 
L'ordre qui orne ces coupoles est ionique. 

Ces peintures, liabilemenl composées, sont un peu trop 
faites en tableau d'histoire. L'artiste, amoureux de l'effet, 
ne s'est pas assez souvenu des conditions de la peinture 
murale. Les scènes qui ont pour cadie des arcs ou des di- 
visions d'architecture doivent être tranquillisées plutôt que 
dramatisées, et se rapprocher du bas-relief polyclirome. 
Lorsqu'il travaille dans une église ou un palais, le peintre 
doit être avant tout décorateur, et faire le sacrifice de son 
amour-propre individuel à l'effet général du monument. 
!l faut que son œuvre y soit liée de façon à ne pouvoir s'en 
détacher. Les grands-maitres iialiens ont, dans les fres- 
ques si différentes de leurs tableaux, compris, mieux que 
les maîtres des autres nations, ce côté particulier de lart. 

Ce reproche ne s'adresse pas précisément à M. Riss ; il 
est méi itê à différents degrés par la plupart des artistes 
chargés de peindre dans Sainl-Isaac, qui n'ont pas toujours 
fait les sacrifices d'exécution nécessaires à la peinture 
murale. 

Les massifs auxquels s'appUquent les colonnes et les 
pilastres sont décorés, ainsi que les murs, de sujets exé- 
cutés par différents artistes, dans l'enfoncement de niches 
à consoles avec cartouches contenant des inscriptions. 

Dans ces niches, M. de ÎVeff a peint : V Ascension, Jésus- 
Christ envoyant son image à AbgarCj VExaltation de la 
croix, \di- Naissance de la Vierge, la Présentation au temple, 
V Intercession de la Vierge, la Descente du Saint-Esprit. Les 
peintures de M. de jNeff ont beaucoup de couleur et de 
sentiment ; on peut les ranger parmi les plus sati; faisantes 
de régli>e. 

M. Steuben : Saint Joachim et sainte Anne, la Naissance 
de saint Jeati-Baptiste, l'Entrée à Jérusalem, le Crucifie- 
ment, Jésus-Christ au tombeau^ la Résurrection, V Assomp- 
tion de la Vierge. 



224 VOYAGE EN RUSSIE. 

M. Mussini : V Annonciation, la Naissance de Jésus, la 
Circoncision, la Chandeleur, le Baptême, la Transfigura- 
tion. 

Toutes les peintures de Saint-lsaac sont à l'huile; la 
fresque ne convient pas aux climats humides, et sa solidité 
tant vantée ne résiste pas d'ailleurs à l'action de deux ou 
trois siècles, comme le démontre malheureusement l'état 
de détérioration plus ou moins avanié où se trouvent la 
plupart des chefs-d'œuvre dont les maîtres rêvaient la 
conservation et la fraîcheur éternelles. Restait la peinture 
à l'encaustique; mais le maniement en est difficile, peu 
familier et d'une pratique rare. La cire miroite d'ailleurs 
aux endroits travarllés ; en oulre, Irop peu de temps a 
passé sur les essais en ce genre pour que l'on ait sur sa 
durée au Ire chose que des prévisions théoriques. C'est 
donc avec raison que M. de Montferrand a choisi l'huile 
pour les peintures de Saint-lsaac. 

Arrivons maintenant à l'iconostase, ce mur de saintes 
images enchâssées dans l'or, qui dérohe les arcanes du 
sanctuaire. Ceux qui ont vu les gigantesques retables des 
églises espagnoles peuvent se faire une idée du dévelop- 
pement que la religion grecque donne à cette partie de 
ses églises. 

L'architecte a fait monter son iconostase jusqu'à la 
hauteur de l'attique, de sorte qu'il se relie à l'ordre de 
l'édifice et n'est pas en désaccord avec les proportions 
colossales du monument dont il occupe tout le fond, d'un 
mur à l'autre. C'est la façade d'un temple dans un temple ! 

Trois marches de porphyre rouge en forment le sou- 
bassement. Une balustrade de marbre blanc, à baluslres 
dorés, incrustée de marbres précieux, trace la ligne de 
démarcation entre le prêtre et le fidèle. Le plus pur marbre 
des carrières d'Italie sert de fond à la paroi de l'iconostase. 
Ce Ibnd, qui serait riche partout ailleurs, disparait pi esque 
sous les plus splendides ornements. 

Huit colonnes en malachite, d'ordre corinthien, canne- 
lées, à bases et chapiteaux de bronze doré, avec deux 
pilastres engagés, composent la façade et soiilienncnl 



SALNT-ISAAC. 22b 

l'allique. La teinte de la malachite avec son éclat mêlalli- 
que, ses verles nuances de cuivre étranges et charmantes 
à l'œil, son parfait poli de pierre dure, surprend par sa 
beauté et sa magnificence. D'abord, on ne peut croire à la 
réalité d'un tel luxe, car la malachite ne s'emploie que 
pour des tables, des vases, des coffrets, des bracelets et des 
bijoux, et ces colonnes, ainsi que leurs pilastres, ont 
42 pieds de haut. Sciées dans le bloc par des scies circu- 
laires inventées exprès, les plaques de malachite s'adap- 
tent avec une précision qui ferait croire à un seul bloc sur 
un tambour de cuivre, que soutient un cylindre de fer 
coulé d'un seul jet, sur lequel porte le pied de l'attique. 

L'iconostase est percé de trois portes : celle du milieu 
donne accès au sanctuaire, les deux autres aux chapelles 
de Sainte-Catherine et de Saint-Alexandre Nevski. L'ordre 
se distribue ainsi : un pilastre à l'angle et une colonne, 
puis la porte d'une chapelle ; ensuite trois colonnes, la 
porte principale, trois autres colonnes, une porte de cha- 
pelle, une colonne et un pilastre. 

Ces colonnes et ces pilastres divisent la paroi en espaces 
formant cadres et remplis par des peintures sur fond d'or 
imitant la mosaïque, modèles des mosaïques véritables qui 
les viennent remplacer au fur et à mesure de leur achève- 
ment. Du soubassement à la corniche, il y a deux étages 
de cadres séparés par une corniche secondaire qu'inter- 
rompent les colonnes, et qui vient s'appuyer à la porte du 
milieu sur deux colonnettes de lapis-lazuli, et aux portes 
des chapelles sur des pilastres de marbre blanc statuaire. 

Au-dessus règne un attique coupé de pilastres, incrusté 
de porphyre^ de jaspe, d'agate, de malachite et autres 
matières précieuses indigènes, décoré d'ornements en 
bronze doré d'une richesse et d'un éclat que ne <iépasse 
aucun retable d'Italie ou d'Espagne. Lespilaslres à l'aplomb 
des colonnes tracent des compartiments remplis également 
par des peintures sur fond d'or. 

Un quatrième étage, en manière de fronton, dépasse la 
ligne de l'attique et se termine par un grand groupe doré 
d'anges en adoration au pied de la croix de Vitali, un ange 



220 VOYAGE EN RUSSIE. 

à genoux prie de chaque côlé. Au milieu au panneau, une 
peinture de M. Givago représente Jésus-Christ au Jardin des 
Oliviers acceptant le calice d'amertume pendant celte 
veillée funèbre où se sont endormis ses apôtres les plus 
chers. 

Immédiatement au-dessous, deux grands anges ronde 
bosse, tenant des vases sacrés, les ailes argentées et pal- 
pitantes, la tunique bouillonnée par l'air, accompagnés de 
petits anges d'une saillie moins forte, qui se fondent dans 
la pproi, côtoient un panneau de plus grande dmiension 
représentant la Cène, moitié en peinture, moitié en bas- 
relit.'f. Les personnages sont peints; le fond, tout doré, 
figure, avec des méplats habilement ménagés, la salle où- 
se passa l'agape pascale. Celte peinture est aussi de M. Gi- 
vago. 

Sous l'arc de la porte, que décore une inscription 
semi-circulaire en caractères slavons, s'élève un groupe 
ainsi disposé : au milieu, le Chribt, pontife éternel selon 
l'ordre de Melchisédech, trône sur un siège richement 
orné. 11 tient d'une main la boule du monde, figurée pnr 
un globe de lapis-lazuli, et de l'autre fait le geste consacré. 
Une auréole entoure sa tête; ses vêtements sont d'or. Der- 
rière son frône se pressent des anges; à ses pieds se cou- 
chent le lion ailé et le bœuf symbolique. A sa droite s'a- 
genouille la sainte Vierge; à sa gauche Saint Jean le 
Précurseur. 

Ce groupe, qui entaille la corniche, ofire une particu- 
larité remarquable : les personnages sont en ronde bosse, 
à l'exception des têtes et des mains peintes sur une décou- 
pure d'argent ou d'autre métal tail ée d'après le contour. 
Cette composition de l'icône byzantin avec la sculptiu-e 
produit un effet d'une puissance extraordinaire, et il faut 
un examen attentif pour s'apercevoir que les visages et les 
parties de nu ne sont pas en relief. Les reliefs dorés ont été 
modelés par M. Klodl ; les parties méplates, peintes par 
M. de Neff. 

A ce sujet central se rattachent, par une transition in- 
sensible, des patriarches, des apôtres, des rois, des saints, 



SAINT-ISAAC. 227 

des martyrs, des justes, foule pieuse qui forme la cour 
et l'armée du Christ, et dont les groupes remplissent les 
vidt s de l'archivolte. Ces figures sont peintes seulement 
sur fond d'or. 

Les arcades des portes latérales ont à leur sommet, 
comme ornement, les tables de la loi et un calice rayon- 
nant en marbre et en or accompagnés de petits anges 
peints. 

Quand la porte sainte, qui occupe le milieu de cette 
immense façade d'or, d'argent, de lapis-lazuli, de mala- 
chite, de jaspe, de porphyre, d'agate, prodigieux écrin de 
toutes les richesses que peut réunir la magnificence hu- 
maine lorsque aucune dépense ne l'arrête, referm^^ mys- 
térieusement ses battants de vermeil ciselés, fouillés, 
guillochés, qui n'ont pas moins de trente-cinq pieds de 
haut sur 14 de largo, on discerne à travers l'éblouisse- 
ment dans des cadres de rinceaux, les plus merveilleux 
qui aient jamais entouré œuvre du pinceau, des peintures 
représentant les quatre évangélistes en buste, l'ange Ga- 
briel et la Vierge Marie en pied. 

Mais lorsque, dans les cérémonies du culte, la porte 
sainte ouvre ses larges battants, un Christ colossal, for- 
mant le vitrail d'une fenêtre au fond du sanctuaire, appa- 
raît dans l'or et la pourpre, levant sa dextre pour bénir 
avec une attitude où la science moderne a su s'ullier à la 
majestueuse tradition byzantine. Rien n'est plus beau et 
plus splendide que cette image du Sauveur illuminé de 
rayons scintillants comme au fond d'un ciel ouvert par 
l arcade de l'iconostase. L'obscurité mystérieuse qui régne 
dansl'église.à certaines heures augmente encore l'éclat et 
la transparence de ce magnifique vitrail peint à Munich. 

Noilà les principales divisions tracées : décrivons à pré- 
sent les figures qu'elles renferment, en commençant par 
la file de premier rang qui se trouve à la droite du visi- 
teur lorsqu'il regarde l'iconostase. 

C'est d'abord Jésus-Christ sur son ti^ne d'architecture 
byzantine, le globe en main et bénissant; puis vient 
saint isaac le Dahuate déroulant o jilan de la cathédrale. 



228 VOYAGE EN RUSSIE. 

Ces oeux figures sont exéculées en mosaïques sur des 
fonds à petits cubes de cristnl doublés d'or de duoat, d'un 
effet si chaud et si riche, qu'on admire à Sainte-Sophie de 
Constantinople et à Saint-Marc de Venise. Une peinture de 
pierres précieuses ne saurait nvoir qu'un champ d'or. 

Saint Nicolas, évêque de Myre el pa!ron de la Russie, en 
dalmatique de brocart, la main levée et tenant un livre, 
occupe le troisième panneau. Saint Pierre, séparé de 
saint Nicolas par la porte de la chapelle latérale, termine 
la rangée. Toutes ces figures sont dues à M. de iNeff. 

A partir du groupe de Jésus-Christ dans sa gloire et en- 
touré de ses élus, la première figure qu'on rencontre sur 
la seconde file est saint Michel combattant le dragon; puis 
viennent dans ce même panneau Sainle Anne et sainte Eli- 
sabeth qui réunissent leurs maternités miraculeuses. Le 
dernier compartiment renferme Constaniin le Grand et 
l'impératrice Hélène revêtus de pourpre et d'or. Cette ran- 
gée est de M. Théodore Brulof. 

Dans l'altique, en suivant le même ordre, on voit, sé- 
parés par des piliers de marbre incrustés de pierre dure, 
le prophète Isaïe, dont le doigt étendu semble percer les 
ténèbres de l'avenir ; Jérémie avec le rouleau où ses la- 
mentations sont insci ites ; Davd appuyé sur sa harpe ; 
Xoé désigné par l'arc-en-ciel ; et enfin, Adam, le père des 
hommes, peint [ar M. Givago. 

A gauche de la porte sainte, faisant symétrie au Christ 
placé de l'autre côté, la sainte Vierge, avec l'enfont .lésus 
sur ses genoux, se présente la première. Ce tableau est déjà 
exéculé en mosaïque, ainsi que le panneau voisin repré- 
sentant saint Alexandre Nevski en costume de guerre, avec 
le bouclier et l'étendard de la foi où ligure l'image du 
Christ. Près de ^aini .Mexandre iXevski se trouve sainte Ca- 
therine, couronne au Iront, palme en main, ayant près 
d'elle la roue qui désigne son marlyre; dins l'angle au 
delà de l'arcade de 1 1 cliapelle, saint Paul s'appuie sur 
son glaive. Toute cette lile appartient à M. de Aelf. 

La seconde rangée contient : saint iMcolas, en froc de 
bure ; sainte Madeleine et la tsarine Alcxandra, dans le 



SAINT-ISAAC. 2-29 

même panneau; l'une, désignée par le vase de parfums ; 
l'autre, par la couronne, l'épée et la pa'me; saint Vladi- 
mir et sainte Olga, reconnaissabies à leurs habits impé- 
riaux; de M. Théodore Brulof. 

Sur la troisième file se succèdent, dans l'ordre où nous 
les nommons : Daniel avec un lion couché près de lui ; le 
prophète Elle; le roiSalomon, porlnnt le modèle du tem- 
ple; .Melchisédech, roi de Salem, présentant le pain du sa- 
crifice; et enfin le patriarche Abraham, de M. Givago, 
ainsi que toutes les figures que nous venons de nommer. 

Ce rempart d'images, séparées par des colonnes de ma- 
lachite, des compartiments de marbre précieux, des cor- 
niches richement ornées, produit, dans la pénombre 
mystérieuse qui baigne cette partie de la cathédrale, un 
effet magnifique et imposant. Parfois quelque rayon fait 
étinceler les fonds d'or fauve : une plaque s'allume décou- 
pant comme une figure réelle le saint qui s'en détache; un 
filet de lumière glisse sur les cannelures de la malachite, 
une paillette s'accroche à un chapiteau doré, une guir- 
lande sillumine et fait saillie. Les tètes peintes du groupe 
d'or prennent une vie singulière et ressemblent à ces ima- 
ges miraculeuses des légendes qui regardent, pnrlent ou 
pleurent. Les scintillations des cierges jettent des lueurs 
inattendues sur quelque détail resté obscur et dont toute 
la valeur ressort. Sflon chaque heure de la journée, le 
voile du sanctuaire s'obscurcit et s'éclaire avec des ombres 
chaudes ou des flamboiemenis splemlides. 

A gauche de l'iconostase, lorsqu'on y fait face, se 
trouve la chapelle placée sous l'invocation de sainte Ca- 
therine; on y pénètre par l'arcade surmontée d'ang(^s te- 
nant le ciboire qui s'ouvre dans la grande iconostase 
même, à côté de la porte sainte. 

L'iconobta-e de la chapelle Sainte-Catherine, qu'on aper- 
çoit du foiidmème de l'église, encadrée dans la net la- 
térale, offre cette disposition : la façade en marbre bbuic 
statuair •, incrusté de malachite, décoré d'ornements en 
bronze doré porte au sommet de son fronton un groupe 
sculptural doré, de M. Piraenef, représentant iNotre-Sei- 

90 



230 VOYAGE EN RUSSIE, 

gneur Jésus-Christ s'élançant du tombeau à la grande 
frnyeur des gardes. Dans le tympan, des chérubins dé- 
ploient sur un linge ce portrait du Sauveur, empreinte 
miraculeuse qui n'a pas été peinte par la main humaine. 
La mise au tombeau du divin cadavre occupe la frise. 
Dans l'archivolte, au-dessus de la porte, figure la Cène. 
Quatre têtes d'Évangélistes, l'ange Gabriel et Marie, ornent 
les battants do la porte. 

Le Christ présentant l'Évangile ouvert, occupe le pre- 
mier panneau à droite ; dans le panneau au-dessus se voit 
sainte Catherine avecles attributs ordinaires, la couronne, 
la palme et la roue. 

La sainte Vierge de Vladimir fait pendant au Christ sur 
le panneau de gauche; au-dessus d'elle, sainte Anastasie 
attachée au bûcher, subit son martyre. Sur la porte de 
droite, pratiquée dans un pan coupé, l'empereur Constan- 
tin couronné, vêtu d'une robe de brocart d'or semée d'ai- 
gles; dans le compartiment supérieur, saint Métrophane 
de Voronèje avec la crosse. Sur l'autre porte, l'impératrice 
Hélène tenant une croiv, pour rappeler qu'elle découvrit 
les restes de la vraie croix; au-dessus, saint Serge de Ra- 
donej. 

A l'intérieur de l'iconostase sont peints Jésus-Christ bé- 
nissant une image du Sauveur sur le linge, par M. Plu- 
chart, et une sainte Vierge, par M. Chamchine. " 

En face de la fenêtre, s'élève la paroi latérale de la 
grande iconostase, décorée de sculptures et de peintures. 
Des pilastres ioniens, en marbre blanc statuaire, soutien- 
nent les consoles qui appuient l'atlique. Au-dessus de la 
porte, des anges adorent le calice rayonnant élevé sur un 
socle orné de trois têtes de chérubins. 

L'archange Michel, copié librement par M. Théodore 
Drulof du saint Michel qu'on voit au Louvre, terrasse le 
démon sur la porte. 11 a de chaque côté samt Alexis de 
Moscou et saint Pierre le Métropolitain, tous deux revêtus 
de riches habits sacerdotaux. Le second rang, formé de 
panneaux encadrés de riches moulures, contient saint 
Uoris et saint Glèbe, saint Barnabe, saint Jean et saint 



SAINr-lSAAC. 231 

Timothée ; puis saitit Théodose et saint Antoine. Toutes 
ces figures sont peintes sur fond d'or avec un léger ac- 
cent d'archaïsme. 

Le plafond de la coupole représente l'Assomption do 
la Vierge ; les pendentifs renferment saint Jean Damas- 
cène, saint Cyrille de Jérusalem, saint Clément et saint 
Ignace. 

Dans les pénétrations des arcs, M. Bassine, à qui l'on 
doit les peintures murales de celte chapelle, a figuré les 
martyres de sainte Catherine, de saint Dimitri, de saint 
Georges, et le renoncement au monde de sainte Barbara. 

De l'autre côté de la grande iconostase, faisant pendant 
à la chapelle de Sainte-Catherine, se trouve la chapelle de 
Saint-Alexandie ^evski, dont l'iconostase offre des dispo- 
sitions identiques. 

Jésus sur le Thabor, groupe doré, de M. Piménef, cou- 
ronne le fronton. Au-dessous, des chérubins déploient une 
draperie sur laquelle est écrite une légende en lettres sla- 
vonnes. Dans la frise est peint un portement de croix. 
Puis viennent, dans l'archivolte, la sainte Cène, et sur la 
porte les quatre Évangélisles et l'Annonciation figurée par 
Gabriel et Marie. 

A droite de la por:e, le Christ appelle à lui les petits 
snfanls. Le compartiment supérieur est occupé par saiiit 
Alexandre Nevïki, en costume guerrier. Dans le pan en 
retraite, sur la même ligne, on voit le tsarévich Dimitri, 
jeune enfant que des anges soutiennent et portent au ciel. 
Au-dessous, saint Vladimir couronné, vêtu d'une i obe de 
brocart et portant la croix grecque. 

A gauche, la sainte Vierge avec l'enfant Jésus, que air- 
monte saint Spii idion ; sur le pan conpé, saint Michel de 
Tver cuirassé, et sainte Olga, en habits impériaux, pres- 
sant une petite croix sur sa poitrine. C'est M. Maïlof qui 
a peint les figuies de cette iconostase; dans l'intérieur de 
l'iconosiase, il y a un Christ bénissant, de M. Pluchart, et 
une Nativité, de M. Chamchine. 

Le plafond de la coupe a pour sujet Jéhovah dans sa 
gloire, entouré d'un cercle d'anges et de séraphins. Dans 



232 VOYAGE EN RUSSIE 

les pendentifs, sont peints saint Nicodème, saint Joseph, 
mari de la Vierge, saint Jacques le Mineur, surnommé le 
frère du Christ, et Joseph d'Arimathie. 

Le tympans des arcs sont remplis par des scènes tirées 
de la vie de saint Alexandre Nevgki, à qui la chapelle est 
dédiée. Dans l'un, il prie pour la patrie ; dans l'autre, il 
ga^rne une bataille contre les Suédois, et son cheval blanc 
se cabre au milieu de la mêlée ; dans le troisième, étendu 
sur son lit de mort, il fait une fin édifiante et chrétienne 
entre les cierges qui brûlent et les prêtres qui récitent des 
prières ; dans le quatrième, on transporte pieusement ses 
restes à leur dernière demeure sur un riche catafalque 
porté par un bateau. Ces peintures, comme les peintures 
murales de la chapelle de Sainte-Catherine, sont dues à 
M. Pietro Bassine. 

La paroi de l'iconostase principale, qui ferme de ce côté 
la chapelle de Saint-Alexandre Nevski, offre les mêmes 
divisions que l'autre, et l'ornement en est identique, sauf 
qu'au-dessus de la porte, les tubles de la loi sculptées en 
marbre rempliicent le calice. 

Sur la porte, M. Théodore Brulof a peint l'ange Gabriel. 
Dans l'imposte, figure Moïse entre les prophètes Samuel 
et Elisée. Les deux panneaux voisins contiennent saint 
Polycarpe et saint Taraise, saint Mélhodius et saint Cyrille, 
apôtres des S'aves. Les panneaux qui accompagnent la 
porte repiésentent saint Philippe et saint Jonas, métropoli- 
tain de Moscou. Tous ces personnages, sur fond d'or et de 
style byzantin modernisé, sont de M. Dorner. 

Il nous reste à décrire le Saint des sainis, défendu aux 
regards des fidèles par le voile d'or, de malachite, de la- 
pis-lazuli et d'agate de l'iconostase. On pénètre rarement 
dans l'enceinte mystérieuse et sacrée où se célèbrent les 
rites secrets du culte grec. — C'est une sorte de salle ou de 
chœur qu'éclaire le vitrail où rayonne le Christ gigantes- 
que qu'on aperçoit du fond de l'église quand les portes du 
sanctuaire s'ouvrent. Deux des parois sont formées par la 
face intérieure des cloisons ornées de peintures dont nous 
venons de faire la description. 



SAINT-ISA AC. 235 

Au midi, sur le revers de la porte, saint Laurent tient 
le gril, instrument de son martyre. Saint Basile le Grand 
et saint Grégoire de Nazianze sont peints dans les compar- 
timents latéraux. L'atlique, divisé en trois cadres, montre 
dans le premier saint Grégoire Dialogos et saint Eplirem 
de Syrie ; dans le second, au-dessus de la porte, saint 
Grégoire de Nysse, saint Samson et saint Eusébe ; dans le 
troisième, saint Cosme et saint Damien. M. Dorner, artiste 
bavarois, a peint les figures de la seconde rangée, et 
M. Moldavsky celles du bas. 

La paroi du nord répète exactement cette symétrie : saint 
Etienne est représenté sur la porte; il a de chaque côté 
saint Jean Chrysostome et saint Athanase d'Alexandrie, de 
M. Moldavsky. La rangée supérieure, peinte par M. Dor- 
ner, contient Alexis, l'homme en Dieu, et saint Jean 
Climax, saint Tychon d'Amathonte, saint Pantaleimon 
et saint Méthodius, saint Antoine et saint Théodore de 
Kief. 

Derrière l'iconostase, on remarque une image du Christ 
recueillie sur le linge tendu par sainte Véronique, deM.de 
Neff, et au-dessus du buffet, un Christ bénissant les saintes 
offrandes, de M. Chamchine. 

M. Bruni a représenté, au plafond, le Saint-Esprit en- 
touré d'anges, et sur les trois faces de l'attique, le Lave- 
ment des pieds; Jésus-Christ donnant les clés à saint 
Pierre; Jésus apparaissant aux apôtres, compositions plei- 
nes de style et du plus pur sentiment |religieux. 

L'autel, en marbre blanc statuaire, est de la plus noble 
simplicilé. Un modèle de l'église Saint Isaac en argent 
doré d'un poids considérable, figure le tabernacle. Ce mo- 
dèle présente quelques détails qu'on ne retrouve pas dans 
l'édifice réel. Ainsi, les contre-forts qui soutiennent les 
campaniles sont ornés de grands groupes en relielcomme 
ceux de l'arc de triomphe de l'Étoile, et l'attique, lisse 
dans le monument exécuté, offie une suite de bas reliefs 
dont l'effet eût été heureux, ce nous semble. 

Nous avons négligé çà et là, dans l'intérieur de l'église, 
quelques médaillons ou compartiments encastrés au mi- 

20. 



234 VOYAGE EN RUSSIE, 

lieu des voussures et des soffites, mal éclairés, difficiles à 
voir et n'ayant qu'une valeur purement décorative , 
tels que des anges portant des attributs sacrés, de 
M. (Ihamchine, Élie, Enoch, la Foi, l'Espérance, la Cha- 
rité, la Sagesse, l'Amour, de M. Maïkof. Nous les men- 
tionnons pour mémoire et afin que notre travail soit 
complet. 

Maintenant que nous avons décrit, avec tout le soin dont 
nous sommes capable, l'extérieur et l'intérieur de Saint- 
Isaac, esquissons d'un pinceau plus libre et plus dég;)gé 
quelques-uns des princ'paux effets de lumière et d'ombre 
de ce vaisseau immense. 

La lumière manque un peu à Saint-Isaac, ou du moins 
elle est répartie inégalement. La coupole jette un flot de 
jour sur le centre de la cathédrale, et les quatre grandes 
fenêtres éclairent suffisamment les coupules situées aux 
quatre coins de l'édifice. Mais d'autres portions restent 
obscures, ou du moins ne reçoivent de clarté qu'à cer- 
taines heures de la journée, et sous de fugitives incidences 
de rayons. C'est un défaut voulu, car rien n'était plus fa- 
cile que de percer des haies dans ce monument dégagé de 
toutes parts. M. de Montferrand a recherché ce demi-jour 
mystérieux, favorable aux impressions religieuses et à la 
prière recueillie. Mais il a peut-être oublié que cette om- 
bre, qui s'accorde avec les architectures romane, byzan- 
tine ou gothique, est moins beuriuse dans un édifice de 
style classique fait pour la lumière, tout couvert de mar- 
bre précieux, d'ornements dorés et de peintures murales 
qui doivent être vues et qu'on désire voir, les dévolions 
accomplies. Plusieurs de ces peintures ont été exécutées 
en grande partie à la clarté des lampes, ce qui était une 
sorte de condamnation de l'emplacement qu'elles occu- 
paient. Il eût été aisé, selon nous, de concilier tout et d'a- 
voir tour à tour la clarté ou l'ombre nécessaire avec des 
fenêtres qu'on eût aveuglées au moyen de volets, de ten- 
tures on de stores opaques. La religion n'y eût rien perdu 
et l'art y eut gagné. Si Saint-l'étcrsbourg a de longs jours 
d'été, il y a aussi de longues nuits d'hiver qui empiètent 



SALNT-ISAAC. 235 

sur la journée, et pendant lesquelles il ne filtre du ciel 
qu'une lumière avare. 

Pourtant, il faut le dire, de ces alternatives d'ombre et 
de clair, il résulte des effets saisissants. Lors ju'on re- 
garde, au bout des nefs obcures qu'elles terminent, les 
chapelles de Saint- Alexandre Ne\ ski et de Sainte-Cathe- 
rine, dont les iconostases en marbre blanc ornementées de 
bronzes dorés, incrustées de malachite et d'agate, [la- 
quées de peintures sur fond d'or, reçoivent le rayon d'une 
grande fenêtre latérale, on est ébloui de l'éclat que ces 
façades acquièrent, encadrées par les voussures sombres 
qui leur servent de reponssoir. La grande vitrine repré- 
sentant le Christ resplendit dans la pénombre avec une 
intensité de couleur merveilleuse. Ce jour amorti n'a pas 
d'inconvénient pour les figures isolées dont le contour ar- 
rêté se découpe sur un cbamp d'or. Le brillant du métal 
détache toujours assez le personnage, mais dans les com- 
positions à groupes multiples, à fonds naturels, il n'en(st 
pas toujours ainsi. Beaucoup de détails intéressants écbap- 
penl aux yeux et même aux lorgnettes. Les églises byzan- 
tines, ou, pour parler plus exactement, du style gréco- 
russe, où règne ce mystère religieux que M. de.Montferrand 
a désiré obtenir dans Saint-lsaac, ne renferment pas de 
tableaux proprement dits ; les murailles sont couvertes de 
peintures décoratives dont les personnages sont tracés 
sans aucune recherche de l'effet ou de l'illusion sur un 
champ uni d'or ou de couleur avec des poses convenues, 
des attributs invariables, exprimés par des traits simples 
et des teintes plates, et qui habillent l'édifice comme une 
riche tapisserie, dont le ton général contente l'œil. — 
Nous savons bien que M. de Montferrand recommandait 
aux artistes chargés des peintures de Saint-lsaac de piocé- 
der par larges masses, à grands traits et dans une ma- 
nière décorative; conseil plus facile à donner qu'à suivre 
avec le style d'architecture adopté. Chaque artiste a fait 
de son mieux, d'après sa nature et les ressources de son 
talent, obéissant, à son insu, au caractère moderne de 
l'église, exci plé sur les iconostases où les figures, isolées 



23') YOYAGE EN RUSSIE. 

OU placées les unes à côté des autres dans aes panneaux 
d'or, se détiichaient impérieusement, et prenaient ces con- 
tours nettement arrêtés que doit avoir la peinluie lors- 
qu'eliij est destinée à orner un édifice. 

Les compositions de M. Bruni, dont nous avons indiqué, 
au fur et à mesure qu'elles se présentaient dans la descrip- 
tion de l'église, le sujet et l'ordoniiaiicc, se recommandent 
par un grand sentiment du style et une manier»* vrai- 
ment historique formée par l'élude profonde et réfléchie 
des maîtres italiens. Nous insistons sur celte qualité, 
car elle se perd chez nous comme ailleurs. M. Ingres el 
son école en sont les derniers dépositaires. Un certain pi- 
quant anecdotique, une rt^cherche trop curieuse de l'effet 
ou du détail, la crainte que trop de sévérité n'empêche le 
succès, enlèvent aux œuvres modernes le cachet de gra- 
vité magistrale que gardaient, aux siècles passés, des œu- 
vres même de second ordre. iM. Bruni continue les grandes 
traditions, il s'inspire des fresques de la Sixline et du Va- 
tican, et mêle, outre son sentiment personnel, à cette in- 
spiration, quelque chose de la manière profonde et réflé- 
chie propre à l'école allemande. On voit que s'il a 
longlen)ps contemplé Michel-.\nge el Raphaël, M. Bruni a 
jeté un coup d'œil sagace sur Overbeck, Cornélius et Kaul- 
bach, trop ignorés à Paris, et dont les œuvres ont pesé 
plus qu'on ne croit dans la balance de l'art actuel. 11 mé- 
dite, arrange, balance el raisonne ses compositions sans 
éprouver cette hâte d'arriver vile à la peintui e qu'on sent 
aujourd'hui dans beaucoup de tableaux, d'ailleurs pleins 
de mérite. Chez M. Bruni, l'exécution n'est qu'un moyen 
d'exprimer la pensée et non un but; il sait que lorsque le 
sujet est rendu sur le carton avec style, noblesse et gran- 
deur, la lâche la plus importante de l'art est accomplie. 
Peut-être même néiilige-lil trop la couleur, et admet-il 
dans une trop grande proportion ces teintes sobres, neu- 
tres, assourdies, abstraites, pour ainsi dire, que faitchoi 
sir sur la palette le soin de laisser seule l'idée en évi- 
dence. Nous n'aimons pas, dans la peinture d'histoire, ce 
que l'on appelle l'illusion; il ne faut pas qu'une réalilé 



SAINT-ISAAC. 237 

trop grossière, qu'une vie trop matérielle trouble ces 
pages sereiu'^s, où l'image des objets, et non les olijets 
eux-mêmes, doit seule se reproduire ; cependant il esi bon 
de se gard' r un peu, surtout en songeant à l'avenir, des 
localités mates et sombres que conseille l'étude des vieilles 
fresques. Les peintures exécutées par M. Bruni à Saint- 
Isaac sont les plus monumentales de celles que l'église 
renferme ; elles ont du caractère et de la maestria. <juoi- 
qu'il réussisse bien les figures qui demandent de l'énergie 
et qu'il sache assez l'anatomie pour se livrer à ces vio- 
lences de musculature que réclament certains sujets, 
M. Bruni possède en outre, comme don spécial, l'onction, 
la grâce et une suavité angélique se rapprochant de la ma- 
nière d'Overbeck; il y a dans ces figures d'anges, de ché- 
rubins, d'âmes bienheureuses, une élégance, une dis- 
tinction, si l'on peut se servir de ce mol employé d'une 
façon pins mondame, et une poésie d'un charme extrême. 
M. de Neff a compris les travaux qu'on lui confiait, 
plus en artiste travaillant pour un musée, qu'en décora- 
teur de monument, mais on ne peut lui en savoir mauvais 
gré. Ses peintures, placées beaucoup plus près de l'œil, 
à hauteur d'appui, pour ainsi dire, dans ces niches des 
pilastres qui forment cadre et donnent à la peinture mu- 
rale l'aspect d'un tableau, n'exigea'ent pas les sacrifices 
d'effet et de perspective que demandent lesattiques, les 
voûtes et les coupoles. Cet artiste a une couleur cliaude 
et brillante, une exécution habile et précise qui rappellent 
Pierre de Hess, dont nous avons vu les travaux à Munich. 
Jésus envoyant son image à Âbgare et V Impératrice Hélèiie 
retrouvant la vraie croix, sont des tableaux remarquables 
et qui pourraient être détachés de leurs places sans perdre 
de leur valeur. Toutes les autres peintures de M. de Nefl 
dans les niches des pilastres portent le cachet du maître, 
et révèlent un artiste bien doué, ayant un sentiment très- 
juste de la couleur et du clair-obscur. Les figures isolées 
qu'il a exécutées sur les iconostases, les têtes et les parties 
de nu peintes par lui dans le grand groupe doré qui sur- 
monte la porte sainte, ont une force de tons et un relief 



238 VOYAGE ES RUSSIE. 

étonnants. Il était difficile d'accoupler plus heureusement 
ia peinture à la ronde bosse, le travail du pinceau à celui 
du ciseau. 

Les peintures de M. Bruni, pour la composition et le 
style; celle de M. de Neff, pour la couleur et l'exécution, 
nous semblent les plus satisfaisantes dans leur genre. 

M. Pietro Bas^^ine, dans ses nombreux travaux, a m.on- 
trè de l'abondance, de la facilité et cette pratique décora- 
tive qui distingue les peintres du dix-huitiéme siècle, 
auxquels, de nos jours, on restitue l'e.-time que leur 
avaient retirée David et son école. On peut dire mainte- 
nant comme éloge à un artisîe, qu'il ressemble à Pietro 
de Cortone, à Carie Maratte ou à Tiepolo. M. Bassine 
couvre aisément de grands espaces. Il a l'entente de ce que 
l'on appelle, en art, la machine ; ses compositions font ^a- 
bleau, talent plus rare qu'on ne pense et qui se perd de 
jour en jour. 

On connaît à Paris le talent sobre, pur et correct de 
M. Mussini; il a peint, dans les niches des pilastres, plu- 
sieurs compositions qui confirment la réputation qu'il 
s'est acquise. MM. Markof, Zavialof, Pluchait, Sazonof. 
Théodore Bruloff, Nikitine, Schebonïef, méritent aussi des 
éloges pour la manière dont ils se sont acquittés de la 
tâche qui leur était échue. 

Si nous ne portons pas de jugement définitif sur la cou- 
pole de Charles Brulof, c'est que la maladie et la mort, 
comme nous l'avons dit en décrivant sa composition, exé- 
cu'ée |ar M. Bassine, l'ont emiêché de la peindie lui- 
même, et de lui imprimer le cachet de sa personnalité, 
une des plus puissantes et des plus remarquables qu'ait 
produites l'art national russe. 11 y avait dans Druloll 
l'étoffe d'un grand peintre, et, parmi de nombreux dé- 
fauts, ce qui rachète tout, du génie. Sa tète, qu'il s'est 
plu à reproduire plusieurs fois avec la pâleur et la mai- 
greur croissantes de la maladit\ en pétille. Sous ces che- 
veux blonds incultes, derrière ce front de plus en plus 
blême, qu'illuminent des yeux où la vie s'est rrfugièe, il 
y avait certes une pensée artistique et poétique. 



SAINT-ISAAC. 239 

Maintenant, résumons en quelques lignes celle longue 
étude sur la cathédrale de Saint-Isaac le Dalmate. C'est à 
coup sûr, qu'on en admette ou non le style, rédifice reli- 
gieux le plus considérable qui ait été exécuté dans ce 
siècle. Il lait honneur à M. de Montferrand, qui l'a mené 
à bien dans un si petit nombre d'années, et a pu s'endor- 
mir dans la tombe, en se disant, avec plus de vérité que 
bii n des poêles orgueilleux : Exegi monumentum œre pe- 
rennins, satisfaction rarement accordée aux architectes, 
dunt les plans sont quelquefois si longs à se réaliser, et 
qui n'assistent qu'à l'état d'esprit à l'inauguration des 
temples commencés par eux. 

Quelque rapide qu'ait été la construction de Saint-Isaac, 
cependant le temps écoulé enire la pose de la première 
pierre et celle de la dernière a été assez long pour que 
bien des changements se soient opérés dans les esprits. A 
l'époque où les plans de la catliédrale furent reçus, le 
goût classique régnait sans partage et sans contradiction. 
Onn'aimettaitque le style grec ou romain considérécomme 
type de la perfeclion. Tout ce que le génie de l'homme 
avait imaginé pour réaliser l'idéal d'une religion nouvelle 
était regardé comme non avenu. L'architecture romane, 
byzantine, gothique, semblait deinauvais goût, contraire 
aux régies, barbare, en un mot. On lui trouvait seulement 
une valeur historique, mais personne à coup sûr ne se fût 
avisé de la prendre pour modèle. Tout au plus pardon- 
nait-on à la Renaissance, à cause de son amour de l'anti- 
quité, où elle mêlait beaucoup d'inventions délicieuses et 
de caprices charmants blâmés par les critiques sévères. 
Enfin, vint l'école romantique, dont les études passionnées 
sur le moyen âge et les origines nationales de l'art, firent 
îompiendre, par des commentaires pleins d'enthousiasme, 
les beautés de ces basiliques, de ces cathédrales et de ces 
chapelles dédaignées si longtemps comme 1 œuvre patiente 
d'époques croyantes, mais peu éclairées. On découvrit un 
ait très complet, très-raisonné, ayant parfaitement con- 
science de lui-même, oliéissant à des règles certaines, 
possédant un symbolisme compliqué et mystérieux, dans 



•240 VOYAGE EN RUSSIE, 

ces édifices aussi éfonnan's par leurs masses que par le fini 
de leurs dé' ails, qu'on avait cru jusqu'alois l'œuvre ha- 
sardeuse de tailleurs de pierres et de maçons ignoriints. 
Une réaction se fit qui bientôt de\int injuste comme toute 
réaction. On n'accorda plus aucun mérite aux édifices 
modernes tracés sur le patron classique, et peut-être plus 
d'un Russe regrette-t-il que dans ce temple somptueux, 
on n'ait pas imité plutôt Sainte-Sophie de Consiantinople 
que le Panthéon de Rome. Une pareille opinion peut se 
concevoir et se soutenir, peut-être même prévaudrait-elle 
aujourd'hui. Nous n"y trouverions nous-mêuie rien de dé- 
raisonnable si l'on commençait maintenant la construction 
de Saint-Isaac, mais quand les plans en furent tracés, au- 
cun architecte n'eût agi d'autre façon que M. de Montfer- 
rand ; toute tentative dirigée dans un autre sens eût paru 
insensée. 

Quant à nous, en deho's de tout système, le style clas- 
sique nous parait le plus convenable pour Saint-Isaac, 
cette métropole du culte grec. L'emploi de ces formes 
consacrées en dehors de la mode et du temps, qui ne peu- 
vent plus, car elles sont éternelles, devenir surannées ou 
barbares, quelque temps que l'édifice teste debout, était 
le plus sage pour un monument de ce genre, auquel 
elles impriment un cachet d'universalité. Connues par 
tous les peuples civilisés, ces formes ne peuvent qu'exciter 
l'admiration sans surprise et sans ciitique, et si un autre 
style eût paru plus local, plus pittoresque, plus imprévu, 
il eût olfeit aussi l'inconvénient de donner lieu à des ju- 
gements divers, et peut-être de sembler bizarre, impres- 
sion contraire à l'efftt que l'on voulait produire. M. de 
Montferrand n'a pas cherché le curieux, il a cherché 
le beau, et cerlainemeni Saint-Isaac est la plus belle 
église moderne. Son architecture convient admirablement 
à Saint-Pétersbourg, la plus jeune et la plus neuve det 
capitales. 

Ceux qui regrettent que Saint-lsiac ne soit pas en style 
byzantin nous font un peut l'elfet de ceux qui regrettent 
que Saint-Picire de Rome ne soit pas de style gothique, 



SAINT-ISAAC. 241 

Ces grands temples, centres d'une croyance, ne doivent 
affecter rien de particulier, de temporaire, de local ; il 
faut que tous les siècles et tous les fidèles, de quelque lieu 
qu'ils viennent, puissent s'y agenouiller dans la richesse, 
la splendeur et la beauté l 



XVÎ 



MOSCOU 



Tout en trouvant la vie agréable à Saint-Pétersbourg, 
nous étions travaillé du désir de voir la vraie capitale 
russe, la grande ville moscovite, entreprise que le chemin 
de for rendait facile. 

Nous élions assez acclimaté pour ne pas craindre un 
voyage par une vingtaine de degrés de froid. L'occasion 
d'aller à Moscou en agréable compagnie se présentani . 
nous saisîmes à plein poing son toupet blanc de givre et 
nous endossâmes le grand costume d'hiver : pelisse de 
vison, bonnet en dos de castor, bottes fourrées montant 
jusqu'au dessus du genou. Un traîneau prit notre malle, 
un autre reçut notre personne soigneusement empaquetée, 
et nous voilà dans l'immense gare du chemin de fer, 
attendant l'heure du départ indiquée pour midi ; mais les 
chemins de fer russes ne se piquent pas comme les nôtres 
d'une ponctualité chronométrique. Si quelque grand per- 
sonnage doit f lire partie du train, la locomotive modère 
son ardeur quelques minutes, un quart d'heure s'il le 
faut, et lui donne le temps d'arriver. Les voyageurs sont 
accompagnés de leurs parents et de leurs amis ; et la sé- 
paration, quand sonne le dernier. coup de cloche, ne 
s'accomplit pas sans force poignées de main, embra-^sades 
et tendres paroles souvent entrecoupées de larmes. Parfois 



MOSCOU. 2i5 

même, tout le groupe prend des billets, monte en wagon 
et fait la conduite au partant jusqu'à la station prochaine, 
sauf à revenir par le premier convoi. Nous aimons celte 
coutume et la trouvons touchante ; on veut jouir encore 
un peu de l'objet aimé, et l'on retarde autant que possible 
le moment douloureux de se quitter. Un peintre eût 
observé là sur des figures de moujiks, peu belles d'ailleurs, 
des expressions d'une simplicité pathétique. Des mères, 
des femmes, dont le fils ou le mari s'en allait peut-être 
pour longtemps, rappelaient par leur nâve et profonde 
douleur les saintes femmes aux yeux rougis, à la bouche 
contractée de sanglots contenus, que les artistes du moyei 
âge placent sur le chemin de la croix. Nous avons vu en 
des pays divers bien des cours de Messageries, bien des 
jetées d'embarquement, bien des gares de défï^rt; mais 
nous n'avons vu en aucun endroit des adieux si tendres 
et si désolés qu'en Russie. 

L'installation d'un train de chemin de fer, dans une 
contrée où le thermomètre descend plus d'une fois par 
hiver jusqu'à trente ou trente-deux degrés Réaumur au- 
dessous de zéro, ne doit pas ressembler à celle dont les 
climats tempérés se contentent. L'eau chaude des manchons 
de fer blanc, qu'on emploie chez nous, serait bientôt gelée 
sous les pieds des voyageurs, qui auraient pour chauffe- 
rette un b'oc de glace. L'air passant à travers les jointures 
des portières et des vitres introduirait coryzas, fluxions de 
poitrine et rhumatismes. Plu>ieurs wagons, soudés en- 
semble et communiquant par des portes qui s'ouvrent et 
se ferment au gré des voyageurs, forment une espèce 
d'appartement précédé d'une antichambre avec watcr clo- 
set et cabinet de toilette, où s'enlas-ent les menus bagages, 
celte antichambre donne sur une plate-forme entourée 
d'une balustrade, où l'on accède par un escalier, pins 
commode, à coup sûr, que les marchepieds de nos 
wagons. 

Des poêles bourrés de bois chauffent le compartiment 
et en maintiennent la température à quinze ou seize de- 
grés, kux joints des fenêtres, des bourrelets de feutre 



24 i VOYAGE EN RUSSIE, 

empêchent toute intromission d'air froid et concentrent la 
chaleur interne. Vous voyez donc qu'un voyage de Saint- 
Pétersbourg à Moscou, au mois de janvier, par une clima- 
ture dont renonciation seule donnerait le frisson à un 
Parisien et lui ferait claquer les dents, n'a rien de bien 
arcliquement glacial. On souffrirait certes davantage pour 
accomplir à la même époque le trajet de Burgos à Yalla- 
dolid. 

Autour du premier wagon régnait un large divan à 
l'usage des dormeurs et des gens qui ne craignent pas de 
se croiser les jambes à l'orientale. Nous préférâmes le 
divan aux fauteuils élastiques garnis d'oreillettes capi- 
tonnées de la seconde pièce, et nous nous installâmes 
confortablement dans une encoignure. Il nous semblait, 
ainsi casé, habiter une maison à roulettes, et non subir 
les gênes d'une voiture. Nous pouvions nous lever, mar- 
cher, passer d'une pièce à une autre avec cette dose de 
libre arbitre que possède un passager de paquebot, et 
dont est privé le malheureux encastré dans la diligence, 
la chaise de poste ou le wagon tel qu'on le fabrique encore 
en France. 

Notre place retenue et marquée par un sac de nuit, 
comme on ne partait pas encore et que nous nous pro- 
menions près du raihvay, la forme singulière du luyau de 
la locomotive attira nos regards. Il est coiffé d'un vaste 
entonnoir qui le fait ressembler à ces cheminées vénitiennes 
au chaperon évasé, se profilant d'une manière si pittores- 
que au-dessus des murs roses des vues de Canaletto. 

Les locomotives russes ne se chauffent pas, comme les 
nôtres et celles des pays occidentaux, avec du charbon de 
terre, mais bien avec du bois. Des bûches di3 bouleau ou 
de sapin s'empilent symétriquement sur le tender et se 
renouvellent aux stations garnies de chantiers. Ce qui fait 
dire aux vieux paysans que, du train dont on y va, il 
faudra bientôt dans la sainte Russie arracher les rondins 
des isbas pour alimenter les poêles ; mais avnnt que les 
forêts soient abattues, du moins celles qui ne sont pas 
trop distantes des lignes ferrées, les sondages des ingé- 



MOSCOU. 24:. 

nieurs auront découvert quelque banc d'anthracite ou de 
houille. Ce sol vierge doit cacher d'inépuisables rit liesses. 
Enfin nous voilà parti. Nous laissons à notre droite, sur 
l'ancienne route de terre, l'arc de triomphe de Moscou 
d'une fîére et grandiose silhouelte, et nous voyons fuir les 
dernières maisons de la ville de plus en plus disséminées, 
avec leurs clôtures de planches, leurs murailles de bois 
peintes à la vieille mode russe et leurs toits verts glacés 
de neige; car, à mesure qu'on s'éloigne du centre, les 
constructions qui, dans les beaux quartiers, afieclent le 
style de Berlin, de Londres ou de Paris, reprennent le 
caractère national. Saint-Pétersbourg commence à dispa 
raître ; mais la coupole d'or de Saint-Isaac, la flèche de 
l'amirauté, les pyramidions de l'église des Chevaliers- 
Gardes, les dômes d'azur étoile et les clochers d'étain à 
forme bulbeuse étincellent encore à l'horizon, et font 
l'effet d'une couronne byzantine posée sur un coussin de 
brocart d'argent. Les maisons des hommes semblent 
rentrer en terre ; les maisons de Dieu s'élancer vers le 
ciel. 

Pendant que nous regardions, sur la vitre de la portière 
se dessinait, par suite du contraste de l'air froid du dehors 
avec l'air chaud du dedans, de légères arborisations cou- 
leur de vif-argent, qui bientôt croisent leurs rameaux, 
s'étalent en larges feuilles, forment une forêt magique et 
étament si bien le carreau que la vue du paysage est tota- 
lement interceptée. Certes, ri( n n'est plus joli que ci s ra- 
mages, ces arabesques et ces filigranes de glace si délica- 
tement contournés par le doigt de l'Hiver C'est une des 
poésies du Nord, et l'imagination peut y découvrir des 
mirages hyperboréens. Pourtant, quand ou les a contem- 
plés une heure, on s'impatiente ronire ce voile aux bro- 
deries blanrhes qui vous empèi'lie également d'être vu et 
de voir. La curiosité s'irrite de sentir passer derrière cette 
vitre dépolie tout un mon le d'aspects inconnus qui ne se 
représenteront peut-être plus jamais à vos yeux. En France, 
nous eussions sans façon baissé le carreau ; mais en IJnssie 
c'eût été une imprudence peut-être moi"elle : le froid, 

21. 



246 VOYAGE EN RUSSIE. 

qui guette toujours sa proie, eût allongé dans le wagon ^a 
monstrueuse patte d'ours polaire et nous eût souffleté co 
sa grilfe. En plein air, on peut lutter avec lui, comme 
avec un ennemi farouche, mais après tout, loyal et géné- 
reux dans sa rudesse ; mais no le laissez pas pénétrer chez 
vous : ne lui entr' ouvrez ni la porte ni la fenêtre ; car alors 
il engage contre la chaleur un combat à outrance; il la 
crible de ses flé( hes glacées, et si vous en recevez une 
dans le flanc, vous aurez bien de la peine à en guéri)'. 

Il fallait cependant prendre un parti, car il eût élé 
triste d'être transporté de Saint-I'étersbourg à Moscou 
dans une boite où se découpait un carré d'une blancheur 
laiteuse, ne permettant de rien deviner au dehors. Nous 
nesonnnespas, Dieu merci, du tempérament de cet Anglais 
qui se fit conduire de Londres à Coiistantinople un bandeau 
sur les yeux, qu'on ne lui enleva qu'à l'entrée de la Corne 
d'or, pour jouir brusquement et sans transition affaiblis- 
sante de ce splendide panorama sans rival au monde. 
Donc, enfonçant notre bonnet fourré jusqu'au sourcil, re- 
dressant le collet de notre pelisse et la serrant autour de 
nous, remontant nos bottes à mi-cuisse, enfonçant nos 
mains dans des gants dont le pouce seul était ariiculé, — 
une vraie tenue de Samoïéde, — nous nous dii igeàmes 
bravement vers la plale-furnie qui précédait l'antichambre 
du wagon. Un vétéran, en capote militaire, décoré de 
plusieurs médailles, s'y tenait surveillant la marche du 
convoi et ne paraissait nullement souffrir de la tempéra- 
ture. Une petite gratification d'un rouble-argent, qu'il ne 
sollicita pas, mais qu'il ne refusa pas non plus, le fit 
obli^^eamment se tourner vers un autre puint de l'horizon, 
tandis (|ue nous allumions un excellent cigare pris ( liez 
Eliseïef et tiré d'une de ces boîtes à parois de verre qui, 
laissent voir la marchandise, sans qu'on ait besoin de 
rompre la bande timbrée par le fisc. 

Nous fûmes bientôt forcé de jeter ce pur havane de la 
Vuelta de Abajo, car s'il brûlait par l'un de S'^s bouts, par 
l'autre il gelait. Une agglutination de glace le soudait à 
nos lèvres, dont une pellicule restait collée à la feuille de 



i 



MOSCOU. 547 

tabac toutes les fois que nous l'ôlions de notre bouclie. 
Fumer en plein air, avec vingt degrés de froid, est une 
chose presque impossible, et il n'en coûte pas beaucoup 
de se conformer à l'ukase qui prohibe, dehors, la pipe et 
le cigare. Le spectacle déroulé devant nos yeux présentait 
d'ailleurs assez d'intérêt pour nous dédommager de cette 
petite privation. 

Autant que la vue pouvait s'étendre, la neige couvrait 
la terre de sa froide draperie, laissant deviner à travers 
ses plis blancs la forme vague des objets, à peu près 
comme un suaire le cadavre qu'il dérobe aux regards. Il 
n'y avait plus ni routes, ni sentiers, ni rivières, ni démar- 
cations d'aucune sorte. Rien que les reliefs et des dépres- 
sions peu sensibles dans la blancheur générale. Le lit des 
cours d'eau gelés ne se dislinguait plus que par une espèce 
de vallée traçant des sinuosités à travers la neige, et sou- 
vent comblée par elle. De loin en loin des bouquets de 
bouleaux roussâtres, à moit é ensevelis, émergaient et 
montrait nt leurs têtes chauves. Quelques cabanes bâties 
en rondins, et chargées de frimats, lançaient leur fumée 
et faisaient tache sur la pâleur de ce morne drap. Le long 
du chemin de fer se dessinaient des lignes de broussailles 
plantées sur plusieurs rangs, et destinées à arrêter dans 
sa course horizontale la poussière blanche et glacée que 
transporte, avec une impétuosité effroyable, le chasse- 
neige, ce khamsin du pôle. On ne saurait imagiier la 
grandeur étrange et triste de cet immense paysage blanc, 
offrant l'aspect que présente au télescope la lune vue en 
son plein. Il semble qu'on soit dans une planète morte et 
saisie à jamais par le froid éternel. L'imagination se refuse 
à croire que ce pr( digieux entassement de neige se fondra, 
s'évaporera ou se rendra à la mer avec les flots grossis 
des fleuves, et qu'un jour de printemps rendra vertes et 
fleuries ces plaines décolorées. Le ciel bas, couvert, d'un 
gris uniforme, que la blancheur de la terre faisait paraî- 
tre jaune, ajoutait à la mélancolie du paysage. Un silence 
profond que troublait seul le grondement du train sur les 
rails régnait dans la solitude de la campagne, car la neige 



248 VOYAGE EN RUSSIE. 

amortit tous les sons avec son lapis d'hermine. On n'aper- 
cevait personne à travers l'étendue déserte ; aucune trace 
d'bonime ni d'animal. L'homme se tenait blotti entre les 
bûches de son isba, l'animal au fond de sa tanière. Seule- 
ment, aux approches des stations, débouchaient de quelque 
pli de neige des traîneaux et des kibitkas au galop de 
petits chevaux échevelés courant à travers champs sans 
souci des routes effacées, et venant de quelque village 
inaperçu à la rencontre des voyageurs. 11 y avait dans 
notre compartiment déjeunes seigneurs allant à la chasse, 
et vêtus pour la circonstance de belles touloupes toutes 
neuves d'un ton saumon clair, et relevées de piqûres for- 
mant de gracieuses arabesques. La touloupe est une sorte 
de cafetan en peau de mouton dont le poil se porte en 
dedans comme toutes les fourrures, dans les pays vraiment 
froids. Un bouton la rattache à l'épaule, une ceinture de 
cuir à plaques de métal la serre à la taille. Ajoutez à cela 
un bonnet d'astrakan, des bottes de feutre blanc, un cou- 
teau de chasse au ceinturon, et vous aurez un costume 
d'une élégance toute asiatique ; quoique ce soit le vête- 
ment des moujiks, les barines n'hésitent pas à le prendre 
on ces circonstances, car il n'en est pas de plus commode 
et de mieux adapté au climat. D'ailleurs, la différence 
entre celte louloupe propre, souple, chamoisée comme 
une peau de gant, et la louloupe souillée, graisseuse, rai- 
loilée du moujik, est assez grande pour que la confusion 
ne soit pas possible. Ces bois de bouleaux et de sapins 
qu'on aperçoit à l'horizon, où ils tracent des lignes brunes, 
ont pour hôtes des loups, des ours, et parfois, dit-on, des 
élans, fauve et farouche gibier du Nord, dont la chasse 
n'est pas sans danger, et qui demande des Nemrods agiles, 
robustes et courageux . 

Une troïka, traîneau attelé de trois chevaux superbes, 
attendait nos jeunes seigneurs à Tune des stations, et 
nous les vîmes s'enfoncer dans l'inlérieur des terres avec 
une r;ipidité qui n'avait rien à envier à celle de la loco- 
motive, par une route disparue sous la neige, mais indi- 
quée de distance en distance au moyen de perches servant 



MOSCOU. 249 

de jalons. Au train dont ils allaient, nous les eûmes bientôt 
pi rdus de vue. Ils devaient retrouver, à un cluVoau dont 
le nom nous échappe, des compagnons de chasse, et se 
promettaient bien d'être plus heureux que ces bcn^Hs des 
fables de La Fontaine, qui vendent la peau de Tours avant 
de l'avoir tué. Ils comptaient tuer l'ours et garder sa peau 
pour en faire un de ces tapis de pied à bordure écarlate 
et à lête rembourrée, où ne manquent jamais de trébucher 
les vojageurs novices dans les salons de Saint-Péters- 
bourg. A leur air tranquillement délibéré, nous ne dou- 
tons pas de leurs prouesses cynégétiques. 

Nous ne mentionnons pas station par station les loca- 
lités que longe le chemin de fer : cela n'apprendrait pas 
grand'chose à nos lecteurs quand nous leur dirions que 
le train s'arrête à telle ou telle localité dont le nom n'é- 
veillerait chez eux aucune idée ni aucun souvenir, 
d'autant plus que ces villes ou bourgs de peu d'importance 
pour la plupart sont parfois assez éloignes du chemin de 
fer et ne se trahissent que par les bulbes vertes et les 
coupoles de cuivre de leurs églises. Car le raihvay de 
Saint-Pétersbourg à Moscou suit inflexiblement la ligne 
droite et ne se dérange sous aucun prétexte ; il ne fait 
pas l'honneur d'une courbe ou d'un coude à Tver, la ville 
la plus considérable qu'il rencontre dans son parcours, 
et d'où partent les bateaux à vapeur du Volga ; il passe 
fièrement à quelque distance, et il faut rejoindre Tver en 
traîneau ou en drojky, suivant la saison. 

Les stations bâties sur un plan uniforme sont magnifi- 
ques. Leur architecture mélange agréablement povr l'œil 
les tons rouges de la brique et les tons blancs de 1 pierre. 
Mais qui en a vu une les a vues toutes ; décrivons cellp où 
l'on s'arrêta pour dîner. Celte station offre cette pai ticu- 
larité d'êlre placée non sur le bord du chemin, mais au 
milieu, comme l'église de Marylebone, dans le Strand. Le 
raihvay l'entoure de ses rubans de fer, et c'est à ce point 
que se rencontrent, en s'évitant, les trains partis de Moscou 
et de ^^ainl-Pélersbourg. Les deux convois versent sur le 
trottoir de gauche et de droite leurs voyageurs, qui 



250 VOYAGE EN RUSSIE. 

sassoient à la même table. Le train de Moscou amène des 
gens vfnus d'Archangel, deTobolsk, de Viatka, d'Likoulzk, 
des bords du flr uve Amour, des rives de la mer Caspienne, 
de Kazan, de Tifflis, du Caucase, de Crimée, du fond de 
toutes les lUissies européennes et asiatiques, qui, en pas- 
sant, serrent la main à leurs connaissances occidentales 
apportées par le train de Saint-Pétersbourg. C'est une 
agape cosmopolite où se parlent plus d'idiomes qu'à la 
tour de Babel. De larges baies en arcades à doubles fenê- 
tres se faisant face éclairaient la sa'le où la table était 
mise et où régnait une douce température de terre qui 
permettait à des lataniers, à des tulipiers, et autres plan- 
tes des régions tropicales, d'épanouir leurs larges feuilles 
soyeuses. Ce luxe de plantes rores et qu'on ne s'attend 
pas à trouver sous un climat si âpre est presque général 
en Russie. Il donne un air de fête aux intérieurs, repose 
les yeux de l'éclat étincelant de la neige, et maintient la 
tradition de la verdure. La table était splendidement ser- 
vie, couverte d'argenterie it de cristaux, hérissée de bou- 
teilles de toutes formes et de toutes provenances. Les 
longues quilles de vin du Rhki dépassaient de la tête les 
bouteilles de vin de Bordeaux au long bouchon, coiffées 
de capsules métalliques, les bouteilles de vin de Champa- 
gne au casque en papier de plomb ; il y avait là tous les 
grands crus, les châteaux dYquem, les hauts Barsac, les 
châteaux Laffitte, les Gruau-Lai ose, la veuve Clicquot, le 
Rœderer, le Moët, les Sternberg-Cabinet, et aussi toutes 
les marques célèbres de bières anglaises ; un assortiment 
complet de boissons illustres chamai ré d'étiquettes dorées, 
aux couleurs vives, aux dessins engageants, aux blasons 
auihentiques. C'est en Russie que se boivent les m«illeurs 
vins de France ; et le plus pur jus de nos récoltes, la mère- 
goutte de nos cuvées passe par ces gosiers septentrionaux 
qui ne regardent pas au prix de ce qu'ils avalent. Excepté 
une soupe au chtchi, la cuisine, il n'est pas besoin de le 
dire, était française (t nous gardons souvenir dun cer- 
tain chaud froid de gelinottes que n'eût pas désavoué 
Robert, ce grand officier de bouche dont Carême disait : 



MOSCOU. 251 

« Il est sublime dans le chaud-froid ! » Des garçons en 
habit iioii-, cravate blanche et gants blancs, circulaient 
t.utoiii de la table et servaient avec un empressement sans 
biuit. 

Noir 3 appétitsatisfait, pendant que les voyag-^urs vidaient 
des verres de toutes formes, nous regardâmes les deuv 
salons situés aux extrémités de la salle et réservés aux 
personnages illustres, les élégantes petites boutiques où 
étaient exposés des sachets, des bottes et des pantoufles 
de Toula en maroquin brodé d'or et d'argent, des tapis 
circassiens brodés en soie sur fondécarlate, des ceintures 
tressées de fils d'or, des étuis contenant des couverts en 
platine niellé d'or d'un goût charmant, des modèles de 
la cloche fendue du Kremlin, des croix russes en bois, 
sculptées avec une patience toute chinoise, et historiées 
d'un nombre infini de personnages microscopiques, mille 
riens amusants faits pour tenter le touriste et alléger son 
viatique de quelques roubles, s'il n'a pas, comme nous, 
la force de résister à la concupiscence des yeux et de se 
contenter du simple aspect. Cependant il est bien difficile, 
en songeant aux amis absents, de ne pas s'encombrer de 
ces jolies bagatelles qui marquent au retour qu'on n'a 
pas oublié, et l'on finit toujours par succomber. 

Le repas avait réuni dans la même salle les hôtes séparés 
des wagons, ^et nous fi mes cette remarque qu'en voyage 
comme en ville les femries paraissaient moins sensibles 
au froid que les hommes. La plupart se contentent de la 
pelisse de satin doublée de fourrures ; elles ne s'enfouis- 
sent pas la tête dans des collets remontés et ne se char- 
gent pas d'un tas de vêtements superposés. Sans doute la 
coquetterie y est pour quelque chose ; à quoi sert d'avoir 
une taille fine, un petit pied, et de ressembler à un pa- 
quet ? une jolie Sibérienne attirait tous les regards par 
une élégance que le voyage* n'avait dérangée en rien. On 
eût dit qu'elle descendait de voiture pour entrer à lopéra. 
Deux Tsiganes mises avec une richesse bizarre nous frap- 
pèrent par l'élrangeté de leur type, que rendait plus sin- 
gulier encore leur parure à demi-ci vili>iée. Elles riaient aux 



252 VOYAGE EN RUSSIE, 

propos galants de jeunes seigneurs en montrant des dénis 
d'une blancheur féroce enchâssées dans ces gencives 
brunes caractéristiques de la race Bohème. 

En sortant de cette tiédeur, malgré la pelisse que nous 
avions réendossée, le froid, aux approches de la nuit, noui 
sembla plus piquant. En effet, le thermomètre s'élai! 
abaissé de quelques degrés. La neige avait pris une plus 
grande intensité de blancheur et craquait sous le pie.l 
comme du veire pilé. Des paillettes diamantées flottaient 
en l'air et retombaient sur le sol. il eût été imprudent do 
reprendre notre poste à la balustrade du wagon. Nous au 
rions pu y compromettre l'avenir de notre nez. D'ailleurs 
le paysage continuait toujours le même. Les plaines blan- 
ches succédaient aux plainesblanches, car il faut en Uussic 
parcourir d'immenses espaces pour que l'horizon change 
d'aspect. 

Le vétéran à la poitrine plastronnèe de médailles rem- 
plit le poêle de bûches et la température du wagon qui 
s'était un peu refroidie remonta bien vile ; il y régnait 
une douce tiédeur, et sans le mouvement de Licet im- 
primé par la traction de la locomotive on aurait pu se 
croire dans sa chambre. Les wagons de classe inférieure, 
installés avec moins de confort et de luxe, sont<;haiiffésde 
la même manière. En Russie, la chaleur est dispensée à 
tout le monde. Les seigneurs et les paysans sont égaux de- 
vant le theimométre. Le palais et la cabane marquent un 
degré identique. C'est une question de vie ou de mort. 

Couché sur le divan, la tête appuyée à notre sac de nuit, 
couvert de notre pelisse, nous ne tardâmes pas à nous 
endormir, dans un parfait bien-être et bercé par la liépi- 
dalion régulière de la machine. Quand nous nous réveil- 
lâmes, il était une heure du matin et la fantaisie nous 
prit d'aller quelques instants contempler l'attitude noc- 
turne de la nature ^e.tentrionale. La nuit d'hiv«r est lon- 
gue et profonde sons ces latitudes, mais aucune obscurité 
ne peut éteindre tout à fait la bl.incheur de la neige. Sous 
le ciel le plus sombre on distingue sa pâleur livide étalée 
comme un drao mortuaire sous une voûte de caveau. 11 



MOSCOU. 253 

s'en dégage de vagues lueurs, de bleuâtres phosphores- 
cences. Elle trahit les objets disparus parla touche qu'elle 
accroche à leurs reliefs et les dessine comme au crayon 
blanc sur le fond noir de l'ombre. Ce paysage blafard, 
dont les lignes changeaient d'axe et se repliaient rapide- 
ment derrière le train, avait l'aspect le plus étrange. Un 
moment la lune, perçant la couche épaisse dos nuages, al- 
longea son froid rayon sur la plaine glacée dont les par- 
ties éclairées prirent l'éclat de l'argent, tandis que les 
autres s'azurérent d'ombres bleues, prouvant la vérité de 
l'observation de Gœthe sur les ombres de la neige, dans 
sa théorie des couleurs. On ne saurait imaginer la mélan- 
colie de cet immense horizon pâle qui paraissait refléter 
la lune et lui renvoyer la lumière qu'il en recevai*. 11 se 
reformait autour du wagon, toujours le même comme la 
mer, et cependant la locomotive fuyait à toute vitesïC, 
lançant par son tuyau de crépitantes gerbes d'étin^ elles 
rouges; mais il semblait à la vue découragée qu'on ne 
dût jamais sortir de ce cercle blanc. Le froid, augmenté 
du déplacement de l'air, devenait intense et nous péné- 
trait jusqu'aux os, malgré la moelleuse épaisseur de nos 
fourrures ; notre haleine se cristallisait à nos moustaches 
et nous faisait comme un bâillon de glace ; les cils de nos 
yeux se prenaient et nous sentions, quoique nous fus- 
sions debout, le sommeil nous envahir invinciblement: 
il était temps de rentrer. Qunnd il ne fait pas de vent, le 
fioid le plus rigoureux est supportable, mais le moindre 
souffle aiguise ses flèches et affile le tranchant de sa hache 
d'acier. Ordmairement, par ces basses températures où le 
mercure se fige, il n'y a pas un soupir de brise et l'on 
pourrait traverser la Sibérie une bougie à la main sans 
que la flamme oscillât ; mais au plus léger courant d'air 
on gèle, fût-on empaqueté dans la dépouille des hôtes les 
mieux fourrés du pôle. 

Ce fut pour nous une sensation des plus agréables de re- 
trouver la bénigne atmosphère de notre compartiment el 
de nous blottir en notre coin, où nous dormunes jusqu'au 
petit jour avec ce sentiment particu'ier de plaisir qu'é- 

2i 



25 i VOYAGE ES RUSSIE. 

prouve l'hornme abrité contre les rigueurs de la saison 
écrites sur les vitres en letlns de glace. Le .Matin gris, 
comme dit Shakespeare, car l'Aurore aux dtigts de rose 
d'Homère aurait des engelures sous une pareille latitude, 
commençait, enveloppé de sa pelisse, à marcher sur !a 
neige avec ses boites de feutre blanc On approchait de 
Moscou dont on discernait déjà, de la plale-forme du 
wagon, la couronne dentelée sur les premières clartés du 
jour. 

11 y a quelques années encore, aux yeux d'un Parisien, 
Moscou apparaissait vaguement, au fond d'un reculeiaeijt 
prodigi» ux, comme dans une sorte d'aurore boréale em- 
plissant tout le ciel, aux lueurs de l'incendie allumé par 
Roslopchine, dessinant son diadème byzantin, héi issé de 
tours et do clochers bizarres, sur un (lamboyemeut d'é- 
clairs et de fumée. — C'était une ville fabuleusement 
f plendide et chimériquement lointaine, une tiare de pier- 
reries posée dans un désert de neige et dont les revenus de 
1812 pailaient avec une sorte de stupeur ; car pour eux, 
la ville sélait changée en volcan. En effet, avant l'inven- 
tion des bateaux à vapeur et d: s chemins de fer, ce n'était 
pas une médiocre entreprise que d'aller à Moscou. C'était 
plus difficile encore que d'aller à Coi inllie, dontle voyage, 
cependant, n'est pas permis à tout le monde, s'il faut en 
croire le proverbe. 

Tout enfant, .Moscou préoccupait notre imagination et 
nous restions souvent en extase, sur le quai Voltaire, de- 
vant la vitrine d un marchand de gravures où étaient ex- 
posées de grandes vuespanoiamiques de .Moscou à l'aqua- 
tinte, coloriées d'après les procédés de Demarne ou de 
Debucourt, comme on en faisait beaucoup alors. Ces clo- 
chers à forme d'oignon, ces coupoles surmontées de croix 
à chaînettes, ces maisons peintes, ces personnages à large 
barbe et à chapeaux évasés, ces femmes coifiées du povoï- 
nik et portant la tunique courte à ceinture sous le bras, 
nous semblaient appartenir au monde de la lune, et l'idée 
d'y faire jamais un voyage ne se présentait pas à notre 
esprit; d'ailleurs, puisque Moscou était brûlé, quel inlè- 



UOSCOU. 25"t 

rêt pouvait offrir ce monceau de cendres? — il nous fallut 
longtemps pour admettre que la ville avait été reconstruite 
et que tous lei vieux monuments ne s'étaient pas abîmés 
dans les flammes: Eh bien, dans moins d'une demi-heure, 
nous allions juger si les aqua-tintes du quai Voltaire 
étaient inexactes ou fidèles! 

Au débarcadère était ameuté tout un peuple d'isvos- 
cbiks offrant leurs traîneaux aux voyageurs, et cherchant 
à décider leur préférence. Nous en choisîmes deux. Nous 
montâmes dans l'un avec notre compagnon et l'autre fut 
chargé de nos malles. Selon la coutume des cochers 
russes qui n'att«ndent jamais qu'on leur désigne l'en- 
droit où l'on va, nos conducteurs firent prendra à leurs 
bêtes un galop préalable et se lancèrent dans une direc- 
tion quelconque. Ils ne manquent jamais à cette espèce de 
fantasia. 

La neige était tombée en bien plus grande abondance à 
Moscou qu'à Saint-Pétersbourg, et la piste des traîneaux, 
dont les bods avaient été soigneusement relevés à la 
pelle, dépa-siit le niveau des trottoirs dégagés de plus de 
cinquante centimètres. Sur cette couche épaisse et miroi- 
tée par les patins des traîneaux nos frêles équipages vo- 
laient comme lèvent, et les pieds des chevaux envoyaient, 
dru comme grêle, des parcelles glacées contre le cuir du 
para-neige. La rue que nous suivions était bordée d'étuves 
publiques, de bains de vapeiH% car le bain d'eau est peu 
pratiqué en Russie. Si le peuple a l'air sale, cette malpi o- 
pretè n'est qu'apparente et tient aux vêtements d'hiver 
coûteux à renouveler; mais il n'y u pas à Paris de petite 
maîtresse pétrie au cold-cream, à la poudre de riz et au 
lait virginal, qui ait le corps plus net qu'un moujik sor- 
tant de létuve. Les plus pauvres y vont une fois au moins 
par semaine. Ces bains pris en commun, sans distinction 
de sexe, ne coûtent que quelques kopecks. Il est bien en- 
tendu qu'il existe pour les gens riches des établissements 
plus luxueux, où sont réunies toutes les recherches de l'art 
balnéatoire. 
Après quelques instants d'une course insensée, nos co- 



258 VOYAGE EN RUSSIE, 

cliers, jugeant la discrétion poussée assez loin, s'étaient 
retournés sur leur siège et nous avaient demandé où nous 
allions. Nous leur indiquâmes l'hôtel Chevrier, rue des 
Yie.lles-Gazetlos. Ils reprirent leur course vers un but dé- 
sormais certain. Pendant la route, nous regardions avide- 
ment à droite et à gauche sans rien voir de bien caracté- 
ristique. Moscou s'est formé par zones concentriques; 
l'extérieure est la plus moderne et la moins intéressante. 
Le Kremlin, qui était aulrefois toute la ville, en présente 
le cœur et la moelle. 

Au dessus de maisons qui ne différaient pas beaucoup 
de Cilles deSaiiU-Péterbourg,s'arr''jndissaient parfais des 
coupoles d'azur éloilées d'or, ou des clochers bulbeux re- 
vêtus d'étain ; uno église d'architecture rococo dressait 
sa façade coloriée d'un rouge vif et bizarrement rehaussée 
de neige à toutes les saillies ; d'autres fois l'œil était sur- 
pris par une chapelle peinte en bleu Marie-Louise, que 
l'hiver avait, çà et là, glacé d'argent. La question de l'ar- 
chitecture polychrome, si vivement débattue encore parmi 
nous, est depuis longtemps tranchée en Russie ; on y 
dore, on y argenté, on y peint de toutes couleurs les édi- 
fices sans le moindre souci du bon goût et de la sobriété, 
comme l'entendent lespseudo-classiques, car il est certain 
([ue les Grecs donnaient des teintes variées à leurs monu- 
ments et même à leurs statues Bien de plus lunusaiil que 
celte riche palette appliquée à 1 archiltciure condamnée 
dans l'Occident aux gris blafards, aux jaunes neutres et 
aux blancs sales. 

Les enseignes des magasins faisaient ressortir, comme 
d es ornements d'or, ces belles lettres de l'alphabet russe qui 
0!it de» altitudes grecques et pourraient s'employer dins 
des frises décoratives, à l'exemple des caractères cufiques. 
L) traduction en était faite, à l'usage des illettrés ou des 
cil angers, par la représentation naïve des objets que ren- 
fermait la boutique. 

Nous arrivâmes bientôt à l'hôtel dont la grande cour 
pavée en bois montrait sous des hangars la carrosserie la 
plus variée; traîneaux, troïkas, tarentasses, drojkis, kibit- 



MOSCOU. 2?7 

kas, chaises de poste, berlines, landaux, chars- à-bancs, 
voitures d'été et d'hiver, car en ilussie personne ne mar- 
che, et si l'on envoie chercher des cigares par un domes- 
tique, il prend un traîneau pour faiie les cent pas qui sé- 
parent la maison du débit de tabac. On nous donna des 
chambres ornées de glaces, tapissées de papiers à grands 
ramages et garnies de meubles somptueux, à l'instar des 
grands hôtels de Paiis. Pas le plus petit vestige de cou- 
leur l'cale, mais en revanche tout l'outillage du confort 
moderne. Quelque romantique qu'où soit, on s'y résigne 
facilement, tant la civilisation a de prise sur les caractères 
les plus rebelles à ses mollesses ; il n'y avait de russe que 
le grand canapé de cuir vert sur lequel il est si doux de 
dormir roulé dans sa pelisse. 

Nos lourds vêtements de voyage pendus au vestiaire et 
nos ablutions faites, avant de nous lancer par la ville, nous 
pensâmes qu'il serait bon de déjeuner pour n'être pas dis- 
trait dans nos admirations par des tirailleinenls d'estomac 
el forcé de revenir à l'hôtel, du fond de quelque quartier 
fantastiquement éloigné. Le repas nous fut servi au milieu 
d'une salle vitrée, arrangée en jardin d'hiver et encom- 
brée de plintes exotiques. Manger à Moscou un beefsleack 
aux pommes de terre soufflées, dans une forêt vierge en 
miniature, est une sensation assez bizarre. Le garçon qui 
attendait nos ordres, debout à quelques pas de la table, 
quoique portant un habit noir et une cravate blanche, 
avait un teint jaune, des pommettes saillantes, un petit 
nez écrasé qui dénonçaient son origine mongole et 
disaient qu'il ne devait pas être né bien loin des fron- 
tières de la Chine, malgré son air de garçon du café 
Anglais. 

Comme on ne peut pas observer à son aise les détails 
d'une ville, emporté par un traîneau qui file comme l'é- 
clair, au risque de passer pour un seigneur médiocre et de 
nous attirer le mépris des moujiks, nous résolûmes de 
faiie notre première excursion à pied, chaussé de fortes 
galoches fourrées destinées à séparer la semelle de nos 
bottes du tiottoir glacial, et bientôt nous arrivâmes au 

22. 



•258 VOYAGE EiN RUSSIE. 

Kilaï-Gorod quî est le quartier des affaires, sur la Kras- 
naïa,laplacc rouge ou plutôt la belle place, car en russe les 
mois rouge et beau sont synonymes. Un des côtés de cette 
place est occupé par la lo.igue façade du Gostinoi Dvor, 
immense bazar coupé de rues vitrées comme nos passages, 
et qui ne contient pas moins de six mille boutiques. Le 
mur d'enceinte du Kremlin ou Kreml s'élève à l'autre bout 
avec ses portes percées dans des tours à toiis aigus et 
laissant voir par-dessus se> créneaux les coupoles, les clo- 
chers et les flèches des églises ou couvents qu'il ren- 
ferme. A l'autre coin, étrange comme l'architecture du 
rêve, se dresse chimériquement l'impossible église de 
Vassili-Blajennoi, qui fait douter la raison du témoignage 
des yeux. On la voit avec toute l'apparence de la réalité, 
et l'on se demande si ce n'est pas un mirage fanta^-tique, 
un édifice de nuées bizarrement coloré par le soleil et que 
le tremblement de l'air va déformer ou évanouir. C'est 
sans aucun doute le monument le plus original du monde, 
il ne rappelle rien de ce qu'on a vu et ne se rattache à au- 
cun style : on dirait un gigantesque madrépore, une cris- 
tallisation colossale, une grotte à stalactites retournée. 
Mais ne cherchons pas de comparaisons pour donner l'idée 
d'une chose qui n'a ni prototype, ni similaire. Essayons 
plutôt de décrire Vassili-Blajennoi, si toutefois il existe 
un vocabulaire pour parler de ce qui n'a pas été prévu. 

Il y a sur Vassili-Bla-ennoi une légende qui probable- 
ment n'est pas vraie, mais qui n'en exprime pas moins 
avec force et poésie le s ntiment de stupeur admiralive 
que dut produire, à l'époque demi-barbare où il s'éleva, 
cet édifice si singulier, si en dehors de toutes les tradi- 
tions architecturales. Ivan le Terrible fit bâtir cette cathé- 
drale en actions de grâces d ' la prise de Kazan, et lors- 
qu'elle fut achevée il la trouva tellement belle, admirable 
et surprenante, qu'il ordonna de crever les yeuv à l'ar- 
chitecte — un Italien, dit-on — pour que désormais il ne 
pijt en édifier ailleurs de pareilles. Selon une autre ver- 
sion de la même légende, le tsar demanda à l'auteur de 
l'église s'il ne pourrait pas en élever une plus belle en- 



MOSCOU. 2o0 

core, et sur sa réponse affirmative il lui fit coii[ior la 
tête pour que Vassili-Blajennoi restât un monument sans 
rival. On ne saurait imaginer une cruauté plus flatteuse 
dans sa jalousie, et cet Ivan le Terrible était au fond un 
vrai altiste, un dileltanfe passionné. Cette férocité, en 
matière d'art, nous déplaît moins que l'indifférence. Tou- 
jours est-il que Vassili-Blajennoi n'a été tiré qu'à une 
épreuve. 

Figurez-vous, sur une espèce de plate-forme qu'isolent 
des terrains en contre-bas, le plus bizarre, le plus inco- 
hérent, le plus prodigieux entassement de cabines, de 
logettes, d'escaliers projetés en dehors, de galeries à ar- 
cades, de retiaits et de saillies inattendus, de porches 
sans symétrie, de chapelles juxtapo-ées, de fenêtres per- 
cées comme au hasard, de formes indescriptibles, relief 
des dispositions intérieures, comme si l'architecte, assis 
au centre de ^on œuvre, avait fait un édifice au repousse. 
Du toit de cette église, qu'on pourrait prendre pour une 
pagode indoue, chinoise ou Ihibétaine, jaillit une iorèt de 
clochers du goût le plus étrange et d'une fantaisie dont 
rien n'approche. Celui du milieu, le plus élevé et le plus 
massif, présente trois ou quatre étages jusqu'à la base de 
sa flèche. Ce sont d'abord des colonnettes et des bandeaux 
denticulés, puis des pilastres encadrant de longues fe- 
nêtres à meneaux, ensuite un pnpelonnage d'arcatures su- 
perposées, et sur les côtes de la flèche des crosses verru- 
queuscs dentelant chaque arête, le tout terminé par un 
lanternon que surmonte une bulbe d'or renversée portant 
la croix russe sur sa pointe. Les autres, de moindre di- 
mens'on et de moindre hauteur, afectent des formes de 
minaret et leurs tourelles faiitasqnement ouvragées se 
terminent par les renflements bizarres de leurs coupoles à 
formes d'oignons. Les unes sont martelées à facettes, les 
autres côtelées, celles-ci taillées en pointe de diamant 
comme des ananas, celles-là rayées de stries en spirales, 
d'autres enfin imbriquées d'écaillés, losangées, gaufrées 
en gâteau d'abeille, et toutes drcàscnl à leur sommet la 
croix oniée de boules d'or. 



260 VOYAGE EN RUSSIE. 

Ce qui ajoute encore à l'effet fantastique de Vassili-BIa- 
jonnoi, c'est qu'il est colorié de la base au faîte des tons 
les plus disparates qui cependant produisent un enseniLle 
harmonieux et chaniiant pour l'œil. Le rouge, le bleu, le 
vert-pomme, le jaune y accusent tous les membres de 
l'architecture. Les culonnetles, les chapiteaux, les arca- 
tures, les ornements sont peints de nuances diverses qui 
leur prêtent un puissant relief. Aux rares espaces planes 
on a simulé des divisions, des panneaux encadrant des 
pots de fleurs, des rosaces, des entrelacs, des chimères. 
L'enluminage a historié les dômes de clochetons de dessins 
pareils aux ramages des châles de l'Inde, et, ainsi posés 
snr le toit de l'église, ils ressemblent à des kiosques de 
sultans. M. Hittorf, l'apôtre de l'architecture polychrome, 
verrait là l'éclatante confirmation de sa théorie. 

Pour que rien ne manquât à la magie du spectacle, des 
parcelles de neige, retenues par les stiillies des toits, des 
frises et des ornements, semaient de pailleiles d'argent la 
robe diaprée de Yassili Blajennoi et piquaient de mille 
points étiiicelants cette décoration merveilleuse. 

Remettant à plus tard notre visite au Kremlin, nous en- 
trâmes tout de suite dans l'église de Vassili-Blajennoi, 
dont la bizarrerie excitait au plus haut point notre curio- 
sité, pourvoir si le dedans tenait les promesses du dehors. 
Le même génie fantasque avait présidé à la distribution 
et à l'ornementation intérieures. Une première cha[)elle 
basse, où tremblotaient quelques lampes, ressemblait à 
une caverne d'or ; des luisants soudains y jetaient leurs 
éclaits parmi des ombres fauves et découpaient comme des 
fantômes les raides images des saints grecs. Les mosaï- 
ques de saint Marc à Venise peuvent donner une idée ap- 
proximativede ceteffet dune étonnante richesse. Au fond, 
l'iconostase se dressait comme une muraille d'or et de 
pierreries entre les fidèles et les arcanes du sanctuaire, 
dans une demi-obscurité traversée de rayons. Vassili-Bla- 
jennoi n'offre pas comme les autres églises un vaisseau 
unique composé de plusieurs nefs communiquant entre 
elles et se coupant à certains points d'intersection d'après 



MOSCOU. 261 

les lois du rile suivi dunsle temple. Il est formé d'un fais- 
ceau d'églises ou de chapelles juxtaposées etin lopendantes 
les unes des autres. Chaque clocher en contient une qui 
s'arrange comme elle peut dans ce moule. La voûte est la 
gaîne même de la flèche ou la hulbe de la coupole. On 
se croirait sous le casque démesuré de quelque géant cir- 
cassieii ou tartare. Ces calottes sont du reste merveilleu- 
sement peintes et dorées à l'intérieur. 11 en est de même 
(les murailles recouvertes de ces figures d'une baibarie 
hiératique voulue, dont les moines grecs du mont Athos 
ont conservé l' patron de siècle en siècle et qui, en Rus- 
sie, trompent plus d'une fois lobservaleur inattentif sur 
l'âge d'un monument. C'est une sensation étrange que de 
se trouver dans ces mystéi^cux sanctuaires où les person- 
nages connus du culte catholiqu'% se mêlant aux saints 
particuliers du calendrier grec, semblent avtc leur tour- 
nure archaïque, byzantine et contrainte, traduits gauche- 
ment dans l'or par la dévotion enfantine de quelque peu- 
plade primitive. Ces images à l'air d'idoles qui vous 
regardent à travers les découpures de vermeil des icono- 
stases ou s'allongt nt symétrique i ont sur les parois dorées, 
ouvrant leurs grands yeux fixes, ouvrant leur main brune 
aux doigts repliés d'une façon diabolique, produisent par 
leur aspect farouche, extra-humain, immuablement tra- 
ditionnel, une impression rel'gieuse que n'obtiendraient 
par les œuvres d'un art plus avancé. Ces figures, dans le 
miroitement de l'or, sous les clartés vacil'antes des 
bimpes, preiment aisément une vie fantasmatique capable 
d'3 frapper les imaginations naïves et d'inspirer, quand le 
jour baisse, une certaine horreur sacrée. 

D'étroits corridors, des galeries aux arcades basses 
dont chaque coude touche les murs et qui vous forcent à 
baisser la tête, circulent au'our de ces chapelles et per- 
mettent d'aller de l'une à l'autre. Rien de plus fantasque 
que c> s passages; l'architecte semble avoir pris plaisir 
à brouiller leur éciieveau. Vous montez, vous descendez, 
vous sortez de l'édifice, vous y rentrez, contournant sur 
une corniche la rondeur d'un clocher, marchant dans l'é- 



262 VOYAGE EN RUSSIE, 

paisseiir, d'un mur par des torluosilés semblables aux 
tubes capillaires des ma(lri''pores ou aux chemins que les 
scotines tracent sous l'écorce du bois. Après tant de tours 
et de détours la tète vous tourne, le vertige vous prend et 
l'on se croirait le moUus^jue d'un coquillage immense. 
Nous ne parlons pas des recoins mystérieux, des caecums 
inexpliqués, des portes basses conduisant on n' sait où, 
des escaliers obscurs descendant vers les profondeui- 
nous n'en finirions jamais sur cette architecture où l'on 
semble marcher dans un rêve. 

Les jours d hiver sont bien courts en Russie et déjà 
l'ombre du crépuscule commençait à faire briller d'un 
éclat plus vif les lampes brûlant devant les images des 
saints lorsque nous sortîmes de Vassili-Blajennoi, augurant 
bien, d'après cet échantillon, des richesses pittoresques 
de Moscou. Nous venions d'éprouver cette sensation si 
rare dont la recherche pousse le voyageur aux extrémités 
du monde; nous avions vu quelque chose qui n'existe pas 
ail'eurs. Aussi, nous l'avouons, le groupe en bronze de 
.Minine et Pojarsky, placé près du Gostinoi-Dvor et faisant 
face au Kremlin, nous toucha-t-il médiocrement comme 
œuvre d'art ; cependant le statuaire auteur du groupe, 
M. Marloss, ne manque pas de talent. M.iis, près de la 
fantaisie effrénée de Vassili-Blajennoi, son travail nous 
parut trop froid, trop correct, trop sagement académique. 
Minine était un boucher de Nijui-Novgorod qui levi une 
armée pour cliasser les Polonais devenus niaîlres de Mos- 
cou, à la suite de l'usurpation de Boris-Godouuof, et en 
remit le commandement au prince Pojarsky. k eux deux, 
l'iiomme du peuple ft le grand seigneur délivrèrent des 
étrangers la ville sainte, et sur le |)iéd 'Slal orné de bas- 
reliefs de bronze on lit cette inscription : « Au bourgeois 
Minine et au prince Pojarsky la Puissie reconnaissante, 
l'an 1818. « 

En voyage nous avons pour règle, lorsque le temps ne 
nous presse pas d'une façon trop impérieuse, de nous 
arrêter sur une impression vive. Il est une minute où l'œil, 
saturé de formes et de couleurs, se refuse à l'absorption 



MOSCOU. 203 

de nouveaux aspects. Plus rien n'y enfrp, comme en un 
vase trop plein. L'image antérieure y persisle et ne s'ef ace 
pas. En cet état on regarde, mais on ne voit plus. La 
réline n'a pas eu le temps de se sensibiliser pour une 
nouvelle impression. C'était notre cas en sortant de Vassili- 
Blajennoi, et le Kremlin voulait un regard frais, un œil 
vierge. Aussi; après avoir jelé un dernier coip d'œil aux 
cloclietons extravaganis de la cathédrale d'Ivan le Terri- 
ble, allions nous appeler un traîneau pour retourner à 
noire liûtcl, quand nous fûmes retenu sur la Krasnaïa par 
un bruit singulier qui nous fît lever la têle vers le ciel. 
Des corneilles et des corbeaux traversaient en croassant 
l'atmosplière grisâtre, qu'ils ponctuaient de leurs sombres 
virgules, lis renti aient au Kremlin pour se coucher, mais 
ce n'était encore que l'avantgarde. Bientôt arrivèrent des 
bataillons pkis épais. De tous les points de l'horizon 
accouraient des bandes paraissant obéir à l'ordre de chefs 
et suivre une marche stratégique. Les noirs essaims ne 
volaient pas tous à la même hauteur et filaient par zones 
superposées, obscurcissant véritableu ont l'air. Leur 
nombre augmentait de minute en minute. C'étaient des 
cris et des battements d'ailes à ne pas s'entendre, et 
toujouis de nouvelles phalanges débouchaient au-dessus 
de notre tête, venant grossir le prodigieux conciliabule. 
Nous ne croyions pas qu'il existât autant de corbeaux et 
de corneilles dans le monde entier. Sans aucune exagéra- 
tion, il fallait les compter par centaines de mille; ce 
chiffre même nous semble modeste, et le mot par millions 
serait plus juste. Cela faisait penser à ces passages de ra- 
miers dont. parle Audubon, l'ornitiiulogi^te américain, 
qui couvrent le soleil, je tent ombre sur la terre comme 
les nuages, courbent les forêts sur lesquelles ils s'abattent, 
et ne paraissent pas diminués par les iiLmenses massacres 
qu'en font les chasseurs. L'innombrable armée ayant lait 
sa jonction tournoyait par-dessus la Krasnaïa, montant, 
descendant, décrivant des cercles et fais: nt le bruit dune 
tempête. Enfin la trombe ailée parut prendre une résolu- 
tion et chaque oiseau se dirigea vers son gite nocturne. 



•2'J4 VOYAGE EN Rl'SSIE. 

Eu un insfant les clochers, les coupoles, les tours, les 
loits, les créneaux furent enveloppés de noirs tourbillons 
et de cris assourdis.-anls. On se disputait les places à 
grands coups de bec. Le moindre trou, la plus étroite 
fissure pouvant offrir un abri était l'objet d'un siège 
acharné. Peu à peu le tumulte s'apaisa, chacun se casa 
tant bien que mal, onn'enfendit plus un seul croassement, 
on ne vit jlns un seul corbeau, et le ciel, tout à l'heure 
criblé de points noirs, reprit sa lividité crépusculaire. On 
se demande de quoi peuvent se nourrir ces myriades 
doiseaux sinistres qui dcvoreraicnt en un repas tous ks 
cadavres d'une déroule, surtout lorsque le sol est recou- 
vert pendant six moins d'un épais linceul de neige? Les 
immondices, les bêtes mortes et les charognes de la ville 
n'y doivent pas suffire. Peut-être se mangent-ils entre eux, 
comme les lats en temps de disette, mais alors leur 
nombre ne serait pas si considérable et ils finiraient par 
disparaître. Ils semblent d'ailleurs pleins de vigceur, 
d'animation et de turbulerxce joyeuse. Leur mode d'ali- 
niontation n'en reste pos moins un mystère pour nous, et 
prouve que l'inslinct de l'animal trouve dans la nature 
des ressources où la raison de l'homme n'en voit pas. 

IVotre compagnon qui avait regardé comme nous ce spec- 
tacle, mais sans étonnemenl, car ce n'était pas la première 
fois qu'il voyait « le coucher des corbeaux au Krem'in, » 
nous dit : « Puisque nous sommes sur la Krasnaïa, tout 
porlés, à deux pns du plus célèbre restaurant russe d-^ 
Moscou, ne retournons pas dînera l'hôtel, où l'on nous 
servirait un repas prétentieusement français. Votre esto- 
mac de voyageur, dressé aux mets exotiques, est assez 
complais.int pour admettre la couleur locale en cuisine et 
pense que ce qui nourrit un homme peut en nourrir un 
autre. Entrons donc ici, nous mangerons du chichi, du 
caviar, du cochon de lait, des sterlets du Volga, avec ac- 
compagnement d'ogourtsis et de sauce au raifort, le tout 
arro^é de kvvas (il faut bien tout connaître) et de vin de 
Champagne frappé Ce menu vous va- t-il ? » 

Sur notre réponse affiimative, l'ami qui voulait bien 



MOSCOU. 26?! 

nous servir de guide nous conduisit au restaurant situé 
au bout du Gostinoi-Dvor, tout en face du Ki emlin. Nous 
montàni' s un escalier bien chauffé et nous entrâmes dans 
un vestibule qui lessemblait à un magasin de pellete- 
ries; des garçons nous débarrassèrent en un clin d'oeil 
de nos fourrures, qu'ils accrochèrent près des autres au 
porte-manteau. Les domosti(iues russes ne se trompent ja- 
mais en matière de pelisses, 1 1 du premier coup vous po- 
sent la vôtre sur les épaules, sans numéro et sans aucun 
signe de reconnaissance. Dans la première pièce se trouvait 
une espèce de bar-room chargé de bouteilles de kummel, 
de vodka, de cognac et autres liqueurs, de caviar, de 
harengs, d'anchois, de bœuf fumé, de languf s d'élans et 
de rennes, de fromages, de conserves au vinaigre, délica- 
tesses qui servent à ouvrir l'appétit et se croquent sur le 
pouce avant le repas. Un de Cls orgues de Cn mone avec 
jeu de trompettes et batterie de tambour, qu'- les Italiens 
promènent dans les rues, posés sur une petite voilure 
attelée d'un cheval, était adossé à la muraille, et sa ma- 
nivelle tournée par [un moujik faisait entendre nous ne 
savons plus quel air d'opéra à la mode. De nombreuses 
salies en enfilade, où flottait prés du plafond la fumée 
bleuâtre des cigares et des pipes, se succédaient sur une 
étendue telle qu'un second orgue de Crémone placé à 
l'autre bout pouvait, sans cacophonie, jouer un autre air 
que l'orgue de la première salle. On dînait entre Donizetli 
et Yerdi. 

Ce qbi donnait ù ce restaurant une physionomie carac- 
téristique, c'est que !e service, au lieu d'être fait par des 
Tatares travestis en garçons des Fréres-Provenç-uix, était 
tout naïvement confié à des moujiks. On avaitau moins la 
sensation d'être en Russie. C< s mou,iks, jeunes et bien 
faits, la chevelure séparée par une raie médiane, la barbe 
soigneusement peignée, le col nu, portant la tunique d'été 
rose ou blanche, sériée à la taille, le pantalon bleu bouf- 
fant eniré dans les bottes avec toute l'aisance d'un costume 
national, avaient une grande tournure et beaucoup d'élé- 
gance naturelle. La plupart étaient ^blonds, de ce blond 

23 



206 VOYAGE EN RUSSIE. 

noiselte que la légende attribue aux cheveux de Jésus- 
Christ, et les traits de quelques-uns se distinguaient par 
cette régulaiité grecque qu'on trouve plus souvent en 
Russie ciiez les hommes que c1;bz les femmes. Ainsi coslu- 
nés, dans leur pose d'attente respectueuse, ils avaient 
.'a'r d'esclaves antiques au seuil d'un triclinium. 

Après le dîner, nous fumâmes quelques pipes de tabac 
russe d'une force extrême, et nous bûmes deux ou trois 
verres d'excellent thé de caravane (en Russie le thé ne se 
prend pas dans des tasses), tout en écoutant d'une oreille 
distraite les airs joués par les orgues de Crémone, à 
travers le bruissement \a^ue des conversations, et très- 
satisfait d'avoir man^è de la couleur locale. 



XVll 



LE KREMLtR 



On se figure volontiers le Kremlin noirci par !e temps, 
enfumé de ce ton sombre qui chez nous revêt les vieux 
monuments et contribue à leur beauté en la rendant vé- 
nérable. Nous poussons cette idée jusqu'à donner avec de 
la suie mélangée d'eau une patine aux portions neuves des 
édifices pour leur ôter la crudité blanche de la pierre et les 
mettre en harmonie avec les constructions plus anciennes. 
Il faut être arrivé à une civilisation extrême pour com- 
prendre ce sentiment et attacher du prix aux traces que 
les siècles ont laissées de leur passage sur l'épiderme des 
temples, des palais ou des forteresses. Comme les peuples 
encore naïfs, les Russes aiment ce qui est neuf ou du 
moins ce qui en a l'air, et ils croient prouver leur respect 
pour un monument en renouvelant sa robe de peinture 
aussitôt qu'elle s'effrange ou s'éraille. Ce sont les plus 
grands badigeonneurs du monde. 11 n'est pas jusqu'aux 
vieilles fresques dans le goût byzantin qui ornenl les 
églises à l'intérieur et souvent à l'extérieur qu'ils ne re- 
peignent lorsque les couleurs leur en semblent ternies; 
en sorte que ces peintures, si solennellement antiques 
d'apparence et d'une barbarie si primitive, sont parfois 
refaites d'hier. Ce n'est pas un spectacle rare que do voir 
un barbouilleur juché sur un (rôle échafaudage retoucher 



2ÔS ' VOYAGE ES RUSSIE. 

avec l'aplomb d'un moine du mont Athos quelque mère de 
Dieu, et remplir de teintes fraîches l'au-lère contour qui 
nesl lui-même qu'un poncif immuable. Il faut donc ap- 
porter une extrême prudence dans l'appréciation de ces 
peintures qui ont élé anciennes, si l'on peut s'exprimer 
ainsi, mais qui n'ont plus rien que de moderne, malgré 
leur raideur et leur sauvagerie hiératique. 

Ce petit préambule n'a d'autre but que de préparer le 
lecteur à un aspect blanc et coloré, au lieu de l'aspect 
sombre, mélancolique et farouche qu'il rêvait dans ses 
idées occidentales. 

Jadis le Kremlin, considéré de tout temps comme l'a- 
cropole, le lieu saint, le palladium et le cœur même de la 
Russie; était entouré d'une palissade en forts madriers de 
chêne — la citadelle d'Athènes n'avait pas d'autre défense 
axant la première invasion des Perses. — Itmilri-Donskoï 
remplaça la palissade par des murs crénelés, que fis rebâ- 
tir le tsar Jean 111 à cause de leur état de vétusté et d^ dé- 
labrement. C'est la muraille de Jean III qui subsiste encore 
aujourd'hui, mais souvent restaurée et refaite en maint 
endroit. D'épaisses couches de crépi empêchent d'ailleurs 
de découvrir les blessures que le temps peut y avoir faites 
et les noires traces du grand incendie de 1812, qui du 
reste ne fit que lécher de ses langues de flamme l'enceinte 
extérieure. Le Kremlin a quelques rapports avec l'Alham- 
bra. Comme la forteres;e moresque, il occupe le plateau 
d'une colline qu'il enveloppe de sa muraille flanquée de 
tours: il contient des demeures royales, des églises, des 
places, et, parmi les anciens édifices, un palais moderne 
qui s'y encastre aussi regrettablement que le palais de 
Cliarles-Quinl parmi la délicate architecture arabe qu'il 
écrase de sa masse. La tour d'Ivan-Veliki n'est pas sans 
quelque ressemblance avec la tour de la Vela ; et du 
Kremlin, comme de l'Alhambra, on jouit d'une vue admi- 
rable, d'un panorama dont l'œil surpris garde toujours 
l'éblouissement. Mais ne poussons pas plus loin ce rap- 
proclument, de peur de le forcer en y appuyant trop. 

Chose bizarre, le Kiemlin vu du dehors a peut-être 



LE KREMLU. 269 

quelque clio;e de plus oriental que l'Alhambra lui-même 
avec ses massives tours rougeâtres dont rien ne trahit les 
magnificences intimes. Au dessus de la muraille à cré- 
neaux échancrés, en're les tours à toits ouvra irés, semblent 
mouler et descendre comme des bulles d'or étim iantes, 
des myriades d:! coupoles, de clochetons bulbeux aux re- 
flets métalliques, aux brusques rehauts de lumière, La 
muraille, blanche comme une corbeille d'argent, enserre 
ce bouquet de fleurs dorées et l'on a la sensation d'avoir 
devant soi, en réalité, une de ces villes féeriques, telles 
qu'en bâtit prodiguement l'imagination des conteurs 
arabes, une cristallisation architecturale des Mille et une 
Nuits. Et quand l'hiver saupoudre de son mica diamanté 
ces édifices étranges comme le rêve, on se croirait vrai- 
ment transporté dans une autre planète, car rien de pareil 
n'a jamais frappé votre regard. 

Nous entrâmes au Kremlin par la porte Spasskoï qui 
s'ouvre sur la Krasnaïa. Nulle entrée ne saurait itre plus 
romantique. Elle est percée dans une énorme tour carrée 
qui précède une sorte de porche ou d'avant-corps. La tour 
a trois étages en retraite et se termine par une flèche por- 
tant sur des arcatures évidées à jour. L'aigle à double 
tête, tenant aux serres la boule du monde, surmonte la 
pointe aiguë de la flèche, qui est octogone comme l'étage 
qu'elle coiffe, côtelée à ses arêtes et dorée sur ses pans. 
Chaque face du second étage enchâsse un énorme cadran, 
de manière que la tour montre l'heure à chaque point de 
l'horizon. Ajoutez pour l'effet aux saillies de l'architec- 
ture quelques paillettes de neige posées comme des 
réveillons degouache, et vous aurez une légf-re idée de 
l'aspect que présente celte maîtresse tour s'élançant en 
trois jets au-dessus de la muraille denliculée qu'elle in- 
terrompt. 

La porte Spasskoï est l'objet, en Russie, d'une telle vé- 
nération à cause de quelque image oa de quelque légende 
miraculeuse sur lesquelles nous n'avons pu nous rensei- 
gner précisément, que nul n'y serait passé la tête cou- 
verte fût-ce l'autocrate lui-même. Une irrévérence à cet 

23, 



270 VOYAGE EN RUSSIE. 

égard serait regardée comme sacrilège et deviendrait peut- 
être périlleuse. Aussi prévient-on les étrangers de la cou- 
tume. 11 ne s'agit pas seulement de saluer les sainles 
images qui sont à l'entrée du porche et devant lesquelles 
brûlent des lampes perpétuelles, mais bien de rester dé- 
couvert jusqu'à ce qu'on soit hors de la voûte. Or ce n'est 
pas une chose agréable que de tenir à la main son bonnet 
de fourrure, par un froid de vingt-cinq degrés, dans un 
long couloir ou s'engouffre un vent glacial. Mais il 
faut partout se conformer aux usages des peuples : ôter 
son bonnet sous la porte Spasslioi et ses bottes au seuil 
de la Solimanieh ou de Sainte-Sophie Le vrai voyageur 
ne fait jamais d'objection, dût-il attraper le plus fameux 
coryza. 

En débouchant de cette porte on se trouve sur l'Espla- 
nade du KremHn, au milieu du plus splendide entasse- 
ment de palais, d'églises, de monastères, que l'imagi- 
nation puisse rêver. Cela ne se rapporte à aucun style 
connu. Ce n'est pas grec, ce n'est pas byzaati:i, ce n'est 
pas gothique, ce n'est pas arabe, ce n'est pas chinois; 
c'est russe, c'est moscovite. Jamais architecture plus libre, 
plus originale, plus insoucieuse des règles, plus roman- 
tique, en un mot, ne réalisa ses caprices avec une telle 
fantaisie. Parfois ses plans ressemblent à des hasards de 
cristallisation. Cependant les coupoles, les clocheri à 
bulbe d'or sont la caractéristique do ce style qui semble 
ne reconnaître aucune loi et le font discerner à première 
vue. 

En contre-bas de cette esplanade, où se groupant les 
principaux édifices du Kiemliii et qui forme le plateau de 
la colline, serpente, suivant les anfractuosilés du terrain, 
le rempart doublé de son chemin de ronde et flanqué de 
tours d'une variété infinie, les unes rondes, les autres 
carrées, celles-ci sveltes comme des minarets, celles-là 
massives comme des bastions, avec des collerettes de mâ- 
chicoulis, des élages en retiaite, des toits à pans coupés, 
des galeries à jour, des lanternons, des flèches, d s 
écailles, des côtehires, toutes les manières imaginables 



LE KI'.EMLIN. 271 

de coiffer une tour. Les créneaux découpant profondé- 
ment la muraille, entaillés à leur sommet d'un cran pareil 
à la coche d'une flèche, sont alternativement pleins ou 
percés d'une barbacaiie. Nous ignorons au point de vue 
stratégique la valeur de cette délense, mais, au point de 
vue de la poésie, elle satisfait pleinement l'imagination et 
donne l'idée d'une citadelle formidable. 

Entre le rempart et le terre-plein, bordé d'une balus- 
trade, s'étendent des jardins en ce moment saupoudrés de 
n3ige et s'élève une pittoresque et petite église à clochers 
bulbeux. 

Au delà se déploie à perte de vue un immense et prodi- 
gieux panorama de Moscou, auquel la crête dentée en scie 
de la muraille forme un admirable premier plan et un re- 
poussoir pour les fuiles d'horizon que l'art en l'inventant 
ne saurait mieux disposer. 

La lloskwa, large à peu près comme la Seine et sinueuse 
comme elle, entoure d'un repli tout ce côté du Kremlin, 
et de l'esplanade on l'apercevait en abime prise par la ge- 
lée, et ressemblant à du verre opaque, car on en avait ba- 
layé la neige à l'endroit que nous regardions pour tracer 
une piste aux trotteurs entraînés en vue de quelque course 
prochaine de traîneaux sur la glace. 

Le revêtement du quai bordé d'hôtels et de maisons su- 
perbes d'architecture moderne forme comme un soul)asse- 
raent de lignes correctes au vaste océan de maisons et de 
toits qui s'étendent par derrière à l'infini, relevés par la 
perspective et la hauteur du point de vue. 

Une belle gelée — mot qui ferait frissonner Méry d'hor- 
reur, car ce frileux poète prétend que toute gelée est 
laide — ayant chassé du ciel le grand nuage uniforme 
d'un gris jaunâtre, tiré la veille comme un rideau sur 
l'horizon assombri, un azur assez vif teignait la toile cir- 
culaire du panorama, et la recrudescence du froid, cris- 
tallisant la neige, en ravivait la blancheur. Un pâle rayon 
de soleil, tel qu'il peut luire au mois de janvier à Moscou 
par ces courtes journées d'hiver qui rappellent le voisi- 
nage du pôle, glissait obliquement sur la ville étalée en 



Îi72 VOYAGE EN UUSSIE. 

éventail autour du Kremlin, rasant les toits couverts de 
neige et en faisant par places scintiller les micas. Au- 
dessus de ces toits blancs, pareils aux flocoi.s d'écume 
d'une tempête figée, jaillissaient couime des écueils ou 
des navires les masses plus hautes des monuments pu- 
blics, des temples et des monastères. On dit que Moscou 
renferme plus de trois cents églises et couvents ; nous ne 
savons si ce chiffre est exact ou purement hypeibolique, 
mais il paraît très-vraisemblable quand on regarde la 
ville du haut du Kremlin, qui lui-même renferme un 
grand nombre de cathédrales, de chapelles et d'édifices 
religieux. 

On ne saurait rêver rien de plus beau, de plus riche, de 
plus splendide, de plus féerique, que ces coupoles sur- 
montées de croix grecques, que ces clochetons en forme 
de bulbe, que ces flèches à six ou huit pans côtelées de 
nervures, évidées à jour, s'arrondiisant, s'évasanl, s'ai- 
guisaat, sur le tumulte immobile des toitures neigeuses. 
Les coupoles dorées prennent des reflets d'une transpa- 
rence merveilleuse et la lumière au point saillant s'y con- 
centre en une étoile qui brille comme une lampe. Les 
dômes d'argent ou d'éidin semblent coiffer des églises de 
la lune ; plus loin ce sont des casques d'azur constellés 
d'or, des calottes faites en plaques de cuivre battu, im- 
briquées comme des écailles de dragon, ou bien encore 
des oignons renversés peints en vert et glacés de quelque 
paillon de neige ; puis à mesure que les pans se reculent, 
les détails disparaissent même à la lorgnette, et l'on ne 
distingue plus qu'un étincelant fouillis de dômes, de flè- 
ches, de tours, de campaniles de toutes les formes imagi- 
nables dessinant d'un liait d'ombre leur silhouette sur la 
teinte bleuâlte du lointain et en détachant leur saillie 
par une paillette d'or, d'argeut, de cuivre, de saphir ou 
d'émeraude. Pour achever le tableau, figurez-vous, sur 
les tons froids et bleutés de la neige, quel(|ues traînées 
de lumière faiblement pourprées, pâles roses du cou- 
chant polaire semées sur le tapis d'hermine de l'hiver 
russe. 



LE KREMLIN. 273 

Nous restions là, insensible au froid, absorbé dans une 
conteiriplation muette et comme dans une sorte de stupeur 
adinirafive. 

Aucune ville ne donne cette impression de nouveauté 
absolue, pas même Venise, à laquelle Canalelto, Guardi, 
Ronington, Joyant, Wyld, Ziem et les photographies vous 
ont de longue main préparé. Moscou n'a pas été jusqu'à 
ce jour souvent visité par les artistes, et ses aspects 
étranges n'ont guère été reproduits. Le rigoureux climat 
septentrional ajoute à la singularité du décor par les effets 
de neige, les colorations bizarres du ciel, la qualité de la 
lumière qui n'est pas la même que chez nous, et fait aux 
peintres russes une palelte spéciale dont il est difficile de 
comprendre la justesse hors du pays. 

Sur l'esplanade du Kremlin, le panorama de Moscou 
développé devant soi, on se sent vraiment ailleurs, et le 
Français le plus amoureux de Paris ne regrette pas le 
ruisseau de la rue du Bac. 

Le Kremlin enferme dans son enceinte un grand nombre 
d'éghses ou de cathédi aies, comme les appellent les 
Russes. De même l'Acropole, sur son étroit plateau, réu- 
nissait un grand nombre de temples. Nous les visiterons 
les unes après les autres, mais nous nous arrêterons 
d'abord à la tour d'Ivan-Veliki, énorme clochei- octogone 
à trois étages en reîraite, dont le dernier, à partir d'une 
zone d'ornements, s'arrondit en tourelle et se termine par 
une coupole renflée, dorée au feu, en or de ducats, et 
surmontée d'une croix grecque ayant pour base le croissai t 
vaincu. A chaque étage, une arcature découpée sur chaque 
pan de la four laisse voir les flancs d'airain d'une cloche. 
H y en a trente-trois, et parmi elles se trouve, dit-on, le 
fameux beîfroi de Novgorod, dont le tintement appelait le 
peuple aux tumultueuses délibérations de la plare publique. 
L'une de ces cloches ne pèse pas moins de soixante mille 
kilogrammes, et le bourdon de Notre-Dame dont (juasi- 
modo était si fier ne semblerait, à côté de ce monstre 
métallique, qu'une simple sonnette à servir la messe. 
Il paraît d ailleurs qu'on a, en Russie, la passion des 



'274 VOYAGE EN RUSSIE. 

cloches colossales, car, tout près de la lour d'Ivan-Veliki, 
l'œil étonné aperçoit sur un socle de granit une cloche 
si énorme qu'on la prendrait pour une tenîe de bronze, 
d'autant plus qu'une large fissure forme dans ses parois 
comme une espèce de porte par laquelle un homme 
entrerait aisément sans baisser la tête. Elle a élé fondue 
par ordre de l'impératrice Anne, et dix mille pounds de 
métal (150,000 kilogrammes) furent jetés dans la four- 
naise. C'est M. de Monlferrand, l'architecte français de 
Saint-Isanc, qui l'a relevée et sortie de la terre où elle 
était enfouie à moitié, soit par la violence de sa chute 
pendant qu'on l'élevait, soit à la suite d un incendie ou 
d'un écroulement. Une telle masse a-t-elle jamais été 
suspendue? Le battant de fer a-t il fait jaillir la tempête 
sonore de cette monstrueuse capsule? L'histoire et la 
légende sont muettes sur ce point. Peut-être, comme 
quelques peuples anciens qui laissaient dans leurs camps 
abandonnés des lits de douze coudées pour faire croire 
qu'ils appartenaient à une race de géants, les Russes ont- 
ils voulu, par cette cloche en disproportion avec tout 
usage humain, donner à la postérité lointaine une idée 
fjigantesque d'eux-mêmes, si après bien des siècles écou- 
lés on la retrouvait dans quelque fouille. 

Quoi qu'il en soit, celte cloche a de la beauté, comme 
toutes les choses en dehors des dimensions ordinaires. 
La grâce de l'énormité, grâce monstrueuse et farouche, 
mais réelle, ne lui fait pas défaut. Ses flancs s'évasent 
avec d'amples et puissantes courbures que cerclent de 
délicats ornements. Un globe surmonté delà croix la cou- 
ronne ; elle plaît à l'œil par la pureté de son galbe et la 
patine de son métal, et sa brèche même s'ouvre comme 
la gueule d'une caverne d'airain, mystérieuse et sombre. 
Au bas du socle, comme le battant décroché d'une porte, 
est posé le fragment de métal représentant le vide de la 
cassure. 

Mais c'est assez parler cloches comme cela, entrons 
dans une des plus anciennes et des plus caracléri>tiques 
cathédrales du Kremlin, la première qui ait été bâtie en 



LE KRLMLIN. 27j 

pierres, la cathédrale de l'Assomplion (Ouspenski-sobor). 
Ce n'est pas, il est vrai, l'édifice primitif fondé par Jean 
Kalita, que nous avons devant les yeux. 11 s'écroula après 
un siècle et demi d'existence, et ce fut Ivan III qui le fit 
rebâtir. La cathédrale actuelle date donc seulement du 
quinzième siècle, malgré ses airs byzantins et son aspect 
archaïque. On est surpris d'apprendre qu'elle est l'œuvre 
de Fioraventi, architecte bolonais, que les Russes nomment 
Al istotèle, peut-être à cause de son grand savoir. L'idée 
qui se présenterait naturellement serait celle d'un archi- 
tecte grec appelé de Constantinople, la tête toute remplie 
encore de Sain te- Sophie et des types de l'archilecture 
giéco-orientale. L'Assomption est presque carrée, et ses 
grands murs s'élèvent droits avec unefierlé de jet surpre- 
nante. Quatre énormes piliers, gros comme des tours, 
puissants comme les colonnes du palais de Karnack, 
supportent la coupole centrale posée sur un toit piaf, 
dans le style asiatique, et flanquée de quatre coupoles 
plus petites. 

Cette disposition si simple produit un effet grandiose, 
et ces massifs piliers donnent, sans lourdeur, une ferme 
assiette et une stabilité extraordinaire au vaisseau de la 
cathédrale. 

Tout l'intérieur de l'église est revêtu de peintures en 
style byzantin sur fond d'or. Les piliers eux-mêmes sont 
historiés de personnages étages par zones comme les 
colonnes des temples ou des palais égyptiens. Hien de 
plus étrange que cette décoi ation où des milliers de ficaires 
vous eiiveloppent, comme une foule muette, montant et 
descendant le long des murs, marchant par files en pana- 
thénées chrétiennes, s'isolant dans une pose dune raideur 
hiérati((ue, se courbant aux pendentifs, aux voussures, 
aux coupoles, et habillant le temple d'une tapisserie hu- 
maine au fourmillement immobile. Un jour rare, disciète- 
ment ménagé, ajoute encore à l'effet inquiétant et mysté- 
rieux. Les grands samis farouches du calendrier grec 
prennent dans cette ombre fauve et rutilante des appa- 
rences de vie formidables ; ils vous regardent avec des 



276 VOYAGE E.\ l'.USS E. 

yeux fixes et semblent vous menacer de leur main étendue 

pour bénir. 

Les archanges militants, les saints chevaliers à la mine 
élégante et hardie mêlent leurs armures brillantes aux 
frocs sombres des saints moines et des anachorètes, lis 
ont cette fierté du tournure, ce rrste de galbe antique qui 
distinguent les figures de Pansélinos, le peintre byzantin 
maître du moine dAghia Lavra dont Pap.ty a fait de si 
beaux dessins. L'intérieur de Saint- Marc à Venise, avec 
son aspect de caverne dorée, donne une idùe de la cathé- 
drale de l'Assomption ; seulement le vaisseau de l'église 
mosco\ite s'élève d'un jet vers le ciel, tandis que la voûte 
de Saint-Marc s'écrase mystérieusement comme une 
crypte. 

L'iconostase, haute muraille de vermeil à cinq étages 
de figures qui a l'air de la Taçade d'un palais d'or, éblouit 
l'œil par sa fabuleuse mngnificcnce. A travers les décou- 
pures de l'orfèvrerie, Ls mères de Dieu, les saints et les 
saintes passent leurs têtes brunes et leurs mains aux tons 
de bislre. Leurs auréoles en relief accrochani la lumière 
font scintilb r les facettes des pierres précieuses incrustées 
dans leurs rayons et flainLoieni comme de viaies gloires ; 
aux im.iges, objets d'une vénération particulière, sont 
appliqués des pectoraux de pierreries, des colliers et des 
bracelets constellés de diamants, de sajhirs, de rubis, 
d'émeraudes, d'améthystes, de perles, de turquoises ; la 
folie du luxe religieux ne saurait aller plus loin. 

Quel beau motif de décoration que ces iconostases, 
voile d'or et de pierreries tendu entre la foi des fidèles et 
les mystères du saint-sacrifice ! Il faut reconnai're que 
les Russes en tirent un merveilleux parti et que, sous le 
rapport de la magnificence, la religion grecque n'est pas 
inférieure à la religion catholique, si elle ne l'égale pas 
dans le domaine de l'art pur. 

On conserve à la cathédrale de l'Assomption, dans une 
châsse d'une valeur ineslini^ble, la tunique de iXolre- 
Seigneur. Deux autres reliquaires élincelaiits de pierreries 
contiennent un morceau de robe de la Vierge et un clou 



LE KREMLIN. 277 

de la vraie croix. La Vierge de Vladimir peiiile de la 
main de saiiii Luc, image que les Russes regardent comme 
un palladium, et dont l'exhibition fit reculer les hordes 
faroucht'S de Timour, est ornée d'un solitaire évalué à 
plus de cent mille francs. Le massif d'orfèvrerie qui l'en- 
cadre a coûté deux ou trois fois celte somme. Sans doute 
ce luxe semblerait un peu barbare à un goût délicat plus 
épris de la beauté que de la richesse, mais on ne peut 
nier que ces eutassemeiits d'or, de diamants et de perles 
ne produisent un effet religieux et splendide. Ces vierges 
dont i'écrin est mieux garni que celui des reines et des 
impératiices imposent à la piété naïve. Elles prennent 
dans l'ombre, à la vague clarté des lampes, un rayon- 
nem( nt surnaturel. Leurs couronnes de diamants scintil- 
lent comme des couronnes d'étoiles. 

Du centre de la voûte discend un immense lustre d'ar- 
gent massif d'un beau travail et de forme circulaire (|ui 
remplace l'ancien lustre d'un poids considérable enlevé 
pendant l'invason française ; quarante-six branches s'y 
adaptent. 

C'est dans la cathédrale de rAssomption qu'a lieu le 
sacre des empereurs. L'estrade qui leur est dtsiinée 
s'élève entre les quatre piliers soutiens de la coupole et 
fait face à l'icono^lase. 

Les tombeaux des métropolitains de Moscou occupent 
les parois latérales. Ils sont de forme oblongue, rangés 
contre le mur, et ressemblent, dans la pénombre qui les 
baigne, à des malles faites pour le grand voyage de l'éler- 
nité. 

La cathédrale des Saints-Archanges, dont la façade 
tourne obliquement vers l'égl'se de l'Assomption et n'en 
est éloignée que de quelques pas, n'offre pas de différence 
essentielle dans le plan. C'est teujour.- le même système 
de coupoles bulbeuses, de piliers massifs, d'iconostases 
étincelantes d'oi, de peintures byzantines revêtant l'inlé- 
rieur de l'édifice comme une tapisserie sacrée. Seulement 
ici les peinures ne sont pas sur fond d'or et ont plus 
l'air de fresques que de mosaïques. Elles représentent les 

2i 



278 VOYAGE ES UUSï^IE. 

scènes du jugrment dernier et les poriraits à mine hau- 
taine et rélDaibative des anciens tsars russes. 

C'est là que se trouvent leurs tombeaux, couverts de 
cachemires tt de riches étoflVs comme les turbés des sul- 
tans de Constantinople. Cela est sobre, simple et sévère. 
La mort n'y est pas enjolivée des délicates floraisons de 
l'art gothique, auquel la tombe fournit ses plus heureux 
thèmes d'ornement. Pas d'anges agenouillés, pas de vertus 
lliéologales, pas de figures emblématiques et pleureuses, 
pas de saints ni de saintes dans des niches découpées à 
jour, pas de lambrequins fantasques s'enroulant autour 
des blasons, pas de chevalieis revêtus de leur armure, la 
tète sur un ce us> in de marbre et les pieds sur un lion cndor- 
ii:i : rien que le cadavre dans son coffre funèbre revêtu 
d'une housse mortuaire. L'art y perd sans doute, mais 
l'impression religieuse y gagne. 

A la cathédrale de l'Annonciation, adossée au palais des 
tsars, on vous fait remarquer une peinture très-curieuse 
et très-rare, qui représente l'ange Gabriel apparaissant à 
la sainte Vierge pour lui annoncer que le 1 ils de Dieu 
nailra d'elle. L'entrevue a lieu près d'un pu ts, comme 
celle de Jésus et de la Samaritaine. D'après une tradition 
de l'Église grecque, c'est plus tard, après son humble 
acquiescement aux volontés du Seij^neur, que la sainte 
Vierge aurait été visitée dans sa chambre par le Saint- 
Lsiirit. 

Cette scène, peinte sur la paroi extérieure de l'église, 
est protégée par une sorte d'auvent contre l'intempérie 
des saisons. Pour faire juger de la richesse in4érieure de 
l'église, un seul détail sulfira. Le pavé est fait d'agates 
rapportées de Grèce. 

Du côté du Palais neuf, et tout piès de ces églises, se 
trouve un édifice étrange, en dehors de tous les styles 
connus d'architecture, à physionomie asiatique et tartaie, 
qui est comme monument civil ce qu'est Vassili-Blajennoi 
Lonime monument religieux, la chimère exactement réa- 
li^ée d'une iinagii aliciu somptueuse, barbare et fantasque. 
11 a été bâti sous Ivan 111 par l'architecte Âléviso. Au-dessus 



LE KREMLIN, 271» 

de son toit s'élancGiit avec une gracieuse et pittore que 
irrégularité les tourelles coif ées d'or des chapelles et 
dos oratoires qu'il renferme. Un escalier extérieur, du 
haut duquel l'empereur se montre au peuple après son 
couronnement, y donne accès et produit par sa saillie 
ornementée un original accident d'architi^cture. Il est 
connu à Moscou comme l'escalier des Géants à Venise. 
C'est une des curiosités du Kremlin. Il se nomme en russe 
Krasnoë-Kriltso (!' Escalier rouge). 

L'intérieur du palais, résidence des anciens tsars, sem- 
ble défier la description; on dirait que ses chambres et 
ses passages ont été fouillés à mesure et sans plaii arrêté 
dans un énorme bloc de pierre, tant ils s'enchevêtrent 
d'une façon bizarre, déroutante et compliquée, changeant 
de niveau et de direction au caprice d'une fantaisie effré- 
née. On maiT'he là-dedans comme dans un lève, tantôt 
arrêté par une grille qui s'ouvre mystérieusement, tantôt 
forcé de suivre un étroit couloir obscur dont vos épaules 
louchent presque les parois; d'autres fois, n'ayant d'au- 
tre route que le rebord dentelé d'une corniche, d'où l'on 
aperçoit l'S plaques de cuivre du toit et les bulbes des 
clochetons, montant, descendant, ne sachant plus où l'on 
est, voyant de loin en loin à travers des treillages d'or 
flamboyer un reflet de lampe sur les orfèvreries des ico- 
nostases, aboutissant, après tout ce voyage intérieur, à 
quelque salle d'une ornementation folle et d'une richesse 
sauvage, au fond de laquelle on est surpris de ne pas 
trouver le grand Kniaz de Tatarie assis, les jambes croi- 
sées, sur son tapis de feutre noir. 

Telle est, par exemple, la salle qu'on appelle la Cham- 
bre dorée, et qui occupe tout l'intérieur du palais à fa- 
cettes {Granovitaia Palata), ainsi nommée sans doute à 
cause de son revêtement taillé en pointes de diamants. 
Le palais à facettes confine au vieux palais des Isars. Les 
voûtes d'oi' de cette salle retombent sur un pili(>r central 
par des ai'catures surbaissées, dont d'épaisses barres de 
ft-r dorées allant d'un arc à l'autre empêchent l'ècarte- 
ment. Quelques peintures font Çcà et là des taches sombres 



*280 TOYAGE EN P.UbSlE. 

sur la fauve splendeur du fond. Sur le cordon des arc idcs 
courent des légendes en vieilles lettres slnvonnes, ma- 
gnifique caractère qui se prête aus>i bien à l'ornement des 
édifices que l'arabe cufique. On ne sauiait imaginer une 
décoration plus riche, plus mystérieuse, plus sombre et 
plus éclatante à la fois que celle de la Chambre dorée. Le 
romantisme shakespeariea aimerait à placer là le dénoû- 
ment d'un drame. 

Certaines salles voûtées du vieux palais sont si basses, 
qu'un homme de taille un peu au-dessous de la moyenne 
peut à peine s'y tenir debout. C'était là que, dans une 
atmo>phère surchauffée par les poêles, les femmes ac- 
croupies à l'orientale sur des piles de carreaux, passaient 
les longues heures de l'hiver ru^se à regarder, à travers 
les petites fenêtres, la n^ige s .intiller sur l'or des cou- 
poles et les corbeaux décrire leurs larges spirales autour 
des clochers. 

Ces appartements, bariolés de peintures, dont les pal- 
mes, les ramiges, les fleurs rappellent les dessins de ca- 
chemire, font penser à des harems asiatiques transportés 
dans les frimas polaires. Le vrai goût moscovite, f lUSsé plus 
tard par l'imitation ma' entendue des arts de 1 Occident, 
y apparaît dans toute sa primitive originalité et avec son 
âpre saveur barbare. Nous avons souvent remarqué que 
les progrès de la civilisation semblent enlever aux peu- 
ples le sens de l'architecture et de l'ornement. Les an- 
ciens édifices du Kremlin prouvent une fois de plus com- 
bien est vraie cette assertion, qui peut paraître tout 
d'abord paradoxale. Une fantaisie inépuisable préside à la 
décoration de ces chambres mystérieuses, où l'or, le vert, 
le bleu, le rouge se mêlent avec un bonheur rare et pro- 
duisent des effets charmants. Cette architecture, sans le 
moindre souci des correspondances symétriques, s'élève 
comme les gâteaux de bulles savonneuses qu'on souffle sur 
une assiette au moyen d'un chalumeau de paille. Chaque 
cellule s'ajoute à la voisine s' arrangeant de ses angles et 
de st's facettes, et le tout brille des couleurs diaprées de 
l'iris. Cette comparaison puéri'e et bizarre en ajiparonce 



LE KI'.EMLIN. 281 

rend mieux que toute autre le mode d'agrégation de ces 
palais, fantastiques, mais réels pourtant. 

C'est dans ce style que nous aurions voulu qu'on bâtit 
le Palais-iNeuf, immense construction de goût moderne qui 
aurait sa beauté partout ailleurs, mais fait disparate au 
milieu du \ieux Kremlin. L'architecture classique, avec 
ses grandes ligues froides, paraît plus ennuyeusemen! so- 
lennelle encore parmi ces palais aux formes étranges, aux 
couleurs voyaules, et ce tumulte d'églises à tournure 
orientale, durdaut vers le ciel une forêt dorée de coupoles, 
do d:')mes, de pyramidions et de clochers bulbeux. On 
pouvait se croire, à l'aspect de cette architecture mosco- 
vite, dans quelque chimérique ville d'Asie, prendre les 
cathédrales pour des mosquées et les clochers pour des 
minarets, la sage façade du Palais-Neuf vous ramène en 
plein occident et en pleine civilisation : chose doulou- 
reuse pour un barbare romantique de notre espèce. 

i/on pénètre dans le Pala's-Neuf par un escalii'i' d'un 
développement monumental fermé à son étage supérieur 
par une magnifique grille de fer poli qui s'entr'ouvre 
pour laisser passer le visiteur. On se trouve alors sous 
la haute voûte d'une salle en coupole où montent la garde 
des sentinelles qu'on ne relève pas de leur faction : qua- 
tre mannequins revêtus de pied en cape d'une antique et 
curieuse armure slavonne. Ces chevaliers ont fort grande 
mine ; ils jouent la vie à s'y méprendre ; on pourrait 
croire qu'un cœur bat sous leurs cottes de mailles. Ces 
armures du moyen âge ainsi dressées nous causent tou- 
jours une espèce de frisson involontaire. Elles conservent 
si fidèlement la forme extérieure de l'homme à jamais 
disparu ! 

De cette rotonde partent deux galeries contenant d'inesti - 
niables rich sses. Le trésor du calife Ilaroun-al-Raschid, 
les puits d'Aboul-Kasem, la voûte Verte de Dresde réunis 
ensemble ne présenteraient pas un tel amoncellement de 
merveilles, et ici la valeur historique vient encore s'ajou- 
ter à la valeur matérielle. Là scintillent, rayonnent, lan- 
çant des éclairs prismatiques et de folles bluetles, les 

2i. 



282 ¥OYAGE EN RUSSIE, 

diamants, les saphirs, les rubis, les émeraudes, toutes les 
pierres précieuses que la nature avare cache au fond de 
ses mines et qui sont prodiguées comme si elles n'étaient 
que du verre. Elles consiellent les couronnes, metlent des 
points de lumière au bout des sceptres, roulent eu pluie 
étincelante sur les insignes de l'empire, forment des ara- 
besques et des chiffres laissant à peine voir l'or qui les 
enchâsse ! L'œil est ébloui, et la raison ose à peine suppu- 
ter les sonimi^s que représentent ces magnificences. Es- 
sayer de dt'crire cet écrin prodigieux serait une l'olie. Un 
livre n'y suffirait pas. 11 faut se contenter de citer quel- 
ques-unes des pièces le plus remarquables. Une des plus 
anciennes couronnes est celle de Vladimir-Monomaque. 
C'est un présent de l'empereur Alexis Gomnèue. Elle fut 
apportée de Constantinople à Kief par une ambassade 
grecque, en 1116. Oulre le souvenir historique qui s'y 
ratlache, c'est une œuvre d'un i^oût exquis. Sur un fond 
de fdigrane d'or s'incr.)stent des perles et des pierres 
précieuses disposées avec une admirable entente de l'or- 
nementation. Les couronnes de Kazan et d'Astrakan, d'un 
goût oriental, run<> semée de turquoises, l'autre surmon- 
tée d'une énorme émeraude brute, sont des joyaux à dé- 
sespérer l'art des orfèvres modernes. La ronronne de Si- 
bérie est en drap d'or ; elle a comme toutes les autres la 
croix grecque à soa sommet, et, comme elles, elle est 
étoilée de diamants, de saphirs et de perl s. Le sceptre 
d'or de Vladimir-Monomaque, long de près d'un mètre, 
ne compte pas moins de deux cent soixante-huit diamants, 
trois cent soixante rubis el quinze émeraudes. Les émaux 
qui recouvrent la place laissée libre par les pierreries re- 
présentent des sujets religieux traités dans le style by- 
zantin; c'est aussi un présent de l'empereur Alexis Com- 
nène, de même que le reliquaive en forme de croix 
contenant un fragment de pierre du tombeau de Notre- 
Seigneur et un morceau de son gibet. Une c isselte d'or 
rugui use de pierreries contient ce trésor. Un joyau cu- 
r'eiix c>l la chaîne du premier des Romanoi", dont chaque 
anneau porte gravé à la suite d'une prière un îles titres de 



lE KREMLIN. 283 

ce tsar. Il y en a quatre-vingt-dix-neuf. Nouij ne pouvons 
nous arrêter aux trônes, aux globes, aux sceptres, aux 
couronnes des différents règnes, mais nous remarquerons 
que, si la richesse est toujours la même, la pureté du 
goût el la beauté du tiavail diminuent à mesure qu'on ap- 
proche de l'époque moderne. 

Une chose non moms merveilleuse, mais plus acces- 
sible à la description, c'est la salle des vaisselles d'or et 
d'argent. Autour des piliers s'étngent des crédences cir- 
culaires en forme de dressoirs supportant tout un monde 
de vases, de pots, d'aiguières, de flacons, de vidreconies, 
de hanaps, de bocaux, de cruches, de puisoirs, de baril- 
lets, de coupes, de chopes, de tasses, de tnnbales, de gobe- 
lets, de buires, de pintes, de fiasques, de gourdes, d'am- 
phores, et de tout ce qui est relatif à la Beuverie, comme 
disait maître Rabelais en son langage pantagruélique. 
Derrière ces orfèvreries étiiicellent des plats d'or et de 
vermeil, grands comme ceux où les Burgraves de Victor 
Hugo faisaient servir des bœufs entiers. Chaque pot est 
coiffé de son nimbe. Et quels pots ! Il y en a qui n'ont pas 
moins de trois ou quatre pieds de hauteur et ne sauraient 
être soulevés que par le poing d'un Titan. Quelle énorme 
dépense d'imagination dans celle variété de vaisselle ! 
Toutes les fermes capables de contenir une boisson, vin, 
hydromel, bière, kwas, eau-de-vie, semblent avoir été 
épuisées. Et quel goût riche, fantasque, grotesque dans 
l'ornementation de ces vases d'or, d'argent ou de ver- 
meil ! Tantôt ce sont des bacchanales à figures joufflues 
et réjouies dansant autour de la panse d un pot, tantôt des 
feuillages entremêlés d'animaux et de chasses, d'autres 
fois des dragons s'enroulant aux anses, ou bien des mé- 
dailles antiques incrustées dans les flancs d'un hanap, un 
triomphe romain défilant avec ses buccins et ses ensei- 
gnes, les Hébreux portant la grappe de la terre promise 
en costume hollandàs, une nudité mythologique contem- 
plée par des satyres à travers des arabesques touffues. Au 
caprice de l'artiste, les vases affectent des formes bes- 
tiales, s'épatent en ours, s'allongent en cigognes, battent 



284 VOYAGE EX RUSSIE. 

des ailes en aigles, se rengorgent en canards ou cou- 
( hent sur leur dos les ramures d'un cerf. Plus loin le 
driigeoir se creuse en navire, arrondit ses voiles, dé- 
coupe SCS pavillons et laisse prendre lesépices dont il est 
rempli par les écoutilles. Toutes les chimères possibles 
de l'orfèvrerie se trouvent réalisées dans ce prodigieux 
dressoir ! 

La salle des armures renferme des trésors à lasser la 
plume du plus intrépide nomenclateur. Les casques cir- 
cassiens, les cottes de mailles historiées de versets du Co- 
ran, les boucliers à bosses de filigrane, les cimeterres, les 
kandjars aux manches de jade, aux fourreaux ornés de 
pierreries, toutes ces armes d Orient qui sont en même 
temps des joyaux, y brillent parmi l'arsenal le plus sévère 
de l'Occident. A voir toutes ces richesses amoncelées, la 
tête vou~ tourne et l'on demande grâce au guide tropcom- 
pljisant ou trop exact qui ne veut pas vous faire tort d'une 
seule pièce. 

Nous aimons beaucoup les salles capilulaires consacrées 
aux différents ordres de chevaleries russes. Les ordres de 
Saint-Georges, de Saint-Alexandre, de Saint-André, de 
Sainte-Catherine occupent chacun une vaste galerie dont 
les motifs d'ornement sont pris des pièces de leur blason. 
L'art héraldique est éminemment décoratif, et ses ap- 
plications aux monuments produisent toujours un bon 
effet. 

On peut imaginer, sans que nous en donnions le détail, 
la somptuosité d'ameublement des salons d'apparat. Tout 
ce que le luxe moderne a pu faire de plus riche est ras- 
semblé là, à grands frais, et rien n'y rappelle le charmant 
goût moscovite. Ce style était d'ailleurs commandé par ce- 
lui du palais. Mais ce qui nous surprit beaucoup, ce fut 
de nous trouver, au bout delà dernière pièce, face à lace 
avec un pâle fantôme de marbre blanc, en tenue dapo- 
lhéo>e, qui fixait Lur nous ses grands yeux immobiles et 
penchait d'un air méditatif son manque de César romain. 
Napoléon à Moscou, dans le palais du Tsar: nous ne nous 
attendions pas à celte rencontre. 



xvnî 



TRO TZA 



Quand on a quelques jours de loisir à Moscou, le^, 
principales curiosités vues, il est une excursion qu'on ne 
manque pas de vous proposer et qu'il faut accepter avec 
empressement. C'est une visite au couvent de Troïiza. Le 
voyage en vaut la peine, et nul ne se repent de l'avoir 
fait. 

Il fut donc convenu que nous irions à Troitza, et l'ami 
de Russie, qui avait gracie;;sement entrepris la charge de 
nous piloter, s'occupa des préparatifs du dépai t. Il retint 
une kibitka et envoya en avant un relai de chevaux que 
nous devions prendre à mi-chemin ; car le trajet, en se 
niellant en route de bonne heure, peut s'accomplir dans 
une demi-journée, et l'on arrive assez tôt pour prendie 
une idée générale de l'édifice et du site. Injonctiun nous 
fut faite d'être debout à trois heures du matin. 

L'habitude- du voyage donne 1 1 faculté de se lever à 
l'instant précis sans avoir besoin pour cela de réveille- 
matin à sonnerie opiniâtrement tintinnabulante. Aussi 
étions-nous sur pied et déjà prêt, muni pour viatique d'une 
tranche de viande et d'un verre de thé bien cliaud — le 
thé est excellent à Moscou — lorsque la kibitka s'arrêta 
devant la porte de l'auberge. 

En cherchant à voir le temps qu'il faisait à travers les 



2S6 VOYAGE EN RUSSIE. 

doubles vitres de la fenêtre, nous remarquâmes que le 
fliermomètre intérieur marquait 15 degrés de chaleur 
Piéaumur et que le thormomèlre extérieur indiquait 51 
degrés de froid. Un peut vent qui s'était rafraîchi sur les 
banquises du pôle avait soufflé pendant la nuit et amené 
une recrudescence glaciale. 

Trente et un degrés de froid, c'est à donner, quand on 
y pense, le frisson aux natures les moins frileuses ; heu- 
reusement nous avions déjà subi toutes les rigueurs de 
l'hiver russe, et nous étions accoutumé à ces températures 
laites pour les rennes et les ours Lianes. Cependant, 
comme nous devions rester toute une journée exposé au 
grand air, nous nous habillâmes en cons'-queiice : deux 
chemises, deux gilets, deux pantalons, de quoi vêtir de 
pied en cap un secoid mortel. Pour chaussure des bas de 
laine dans des bottes de feutre blanc que recouvraient 
d'autres bottes fourrées raonlanl au-dessus du genou ; 
pour coiffure un bonnet en dos de castor chaudement 
ouaté ; pour ganis des mitaines de sanoïède dont le pouce 
seul était articulé, et, brochant sur le tout, une énorme 
pelisse de fourrures avec son collet se relevant par derrière 
aussi haut que le sommet de la tête pour préserver la nu- 
que et s'atlachant par devant au moyen d'agraf s pour 
préserver le masque. En outre, une longue binde de 
laine tricotée tournait cinq ou six fois autour de noire 
torse comme une cor>le mullipliant ses nœuds autour d'un 
paquet pour empêcher tout hiatus de la pelisse par où 
l'air aurait pu se glisser. Ainsi f.igoté, nous avions l'air 
d'une guérite ambulante, et, dans l'air liéde de la cham- 
bre, ces vêtements superposés nous semblaient d'un poids 
immense cl nous accablaient ; mais quand nous nous 
trouvâmes à l'air de la rue, ils nous parurent aussi légers 
que des habits de nankin. 

La kibilka nous altendail, et les chevaux impatients 
baissaient la tête en secouant leurs longues crinières et 
mordillaient la neige. Onol(|ues mots de description à 
propos de notre véhicule. I.a ki'jilka est une sorte de eaissc 
ressemblant autant à une cabane qu'à une voilure, posée 



TROÏTZÂ. 2S7 

sur le cadre d'un traîneau. Ce'.a a une porte el une fenê- 
tre qu'il lie faut pas songer à fermer, car la vapeur de la 
le piration condensée avec la v^tre se changerait en^lace, 
Ce l'on se trouverait ainsi privé d'air et plongé dans des 
ténèbres blanches. 

Nous nous arrangeâmes de noire mieux au fond de la 
kibitka, serrés comme des sardines de Lorienl ; car, bien 
que nous ne fussions que trois, !a quantité de vêlements 
dont nous étions surchargés nous faisait occuper la place 
de six personnes ; on nous jeta encore sur les jambes, par 
surcroit de précaution, des couvei turcs de voyage et une 
peau d'ours, et nous paitimcs. 

Il pouvait être quaire heures du matin. Sur le ciel d'un 
noir bleu trcmljlotaient des étoiles aux scintillations vives, 
avec cette clarté nette qui indique l'intensité du froid ; la 
neige, sous les patins d'acier de la kibitka, grinçait 
comme un verre qu'on raye avec un diamant. Du reste, il 
ne faisait pas un souflle d'a'r, et l'on eût dit que le vent 
lui-même était gelé. On aurait pu se piomencr une bou- 
gie alUimie à la main sans que la flamme en vacillât ; le 
vent augmente étrangement la rigueur delà température; 
il change le froid inerte en froid actif et des glaçons fait 
des fers de flèche. C'était, en somme, ce qu'à Moscou, 
vers la fin de janvier, on pouvait appeler un beau temps. 

Les cochers russes aiment aller vile, et c'est un goût 
que les chevaux parlagent. 11 faut plutôt les modérer que 
les exciter. Tout dépait a lieu à fond de Irain, et quand 
on n'a pas l'habitude de cette vertigineuse rapidité, on se 
figure que l'attelage a pris le mors aux dents. Le nôtre 
ne dtregeait pas à celte loi et galopait épei dûment dans 
la solitude et le silence des rues de Moscou qu'éclairait 
d'une lueur vague la i évei béralion de la neige, à défaut de 
la clarté mourante des lanternes gelées. Les maisons, les 
édifices, les églises filaient rapiiienient adroite età gauche 
avec leurs silhouettes sombres, bizarrement découpées et 
rehaussées de touches blanches, car aucune obscurité 
n'éteint tout à fait l'éclat argenté de la neige. Parfois, les 
coupoles des chapelles rapidemejit entrevues faisaient 



288 VOYAGE EN KUSSIE. 

l'effet de casques de géitnts dépassant le rempart dune 
forteresse fantastique ; le silence n'était troublé que par 
les gardes de nuit qui marchaient dun pas régulier en 
laissant traîner derrière eux leurs bâtons ferrés sur les 
dalles des trottoirs pour témoigner de leur vigilance. 

Au Irain dont nous allions, quoique Moscou soit vaste, 
nous eûmes bientôt franchi l'enceinte de la ville, et à la 
rue succéda la roule. Les maisons disparurent, et de cha- 
que côté du chemin, la campagne s'étendit vaguement 
blanchâtre sous le ciel nocturne. C'est une sensation bi- 
zarre que de courir a\ec une grande vitesse à travers ce 
paysage pâle, indéfini, enveloppé de sa monotone blan- 
cheur, qui ressemble à une plaine de la lune, au milieu 
du sommeil des hommes et des bêtes, sans entendre 
d'autre bruit que le piétinement des chevaux et le sillage 
des patins du traîneau dans la neige. On eût pu se croire 
sur un globe inhabité. 

Pendant que nous galopions ainsi, l'entretien en était 
arrivé, par une de ces transitions intérieures dont l'Auguste 
Dupin d'Edgar Poé savait si bien retrouver le fil et qui 
parfois amènent des phrases brusquement étranges pour 
i'auditiur qui n'en a pas le secret — à qui? à quoi? — 
Nous vous le donnons en mille — à Robinson Ci usoé. 
Quelle circonstance avait pu faire naître dans noire cer- 
velle l'idée de Robinson sur la route de Moscou à Troïtza, 
entre cinq et six heures du matin, par un froid de trente 
degrés, qui certes ne rappelait pas le climat de l'île de 
Juan-Fernandez, où le héros de Daniel de Foë passa tant 
de longues années solitaires. Une isba de paysans, bâtie 
avec des rondins, qui se dessina un instant sur le bord de 
la route, éveilla confusément en nous le souvenir de la 
maison en troncs d'arbres construite par Robinson à l'en- 
trée de sa grotte ; mais cette idée fugitive allait disparaître 
sans se rattacher à la situation présente par quelque 
rapport bien sensible, lorsque la neige, que nous regar- 
dions d'un œil distrait, rappela impérieusement la figure 
do Robinson près de s'évanouir dans le brouillard des va- 
gues songeries. Vers la fm du livre, après sa délivrance 



TROlfZA. 289 

et son retour à îa vie civilisée, Robînson fait de longs 
voyages, et, traversant avec sa petite caravane les plaines 
couvertes de neige de la Sibérie, est attaqué par des bandes 
de loups qui font courir à sa chair autant de risques que 
jadis les anthropopliages débarqués dans son île. 

C'est ainsi que l'idée de Robinson nous était venue, 
d'après uue logique secrète et facile à déduire j oiir un 
esprit attentif. Passer de là aux possibililés d'une ippari- 
tion de loups sur la roule était cl)0?e fatale. Aussi l'entre- 
tien lourna-t-il de lui-niênie vers ce sujet a:-sez émouvant 
au milieu d'une vaste solitude de neige, tachetée çà et là 
de plaques roussàlres indiquant la présence de forêts de 
pins et de bouleaux. On raconta les histoires les plus 
terribles de voyageurs assaillis et dévorés par des bandes 
de loups. Nous y mimes fin en i appelant celle léger.de que 
nous avait dite autrefois Balzac avec le sérirux énorme 
qu'il apportait à ses plaisanteries. C'était l'histoire dun 
seigneur lithuanien et de sa femme, allant de son château 
à un autre chàieau où se donnait un bal. Sur le chemin, à 
l'angle d'un bois où ils étaient en embuscade, une n.eute de 
loups attendait la voiture. Les chevaux, poussés à f utrance 
par Je cocher et la frayeur que leur inspirent ces i edoutables 
bêtes, prirent un galop effréné, suivis detoute la bai ide dont 
les yeux luisaient comme braise dans la traînée d ombre 
de la voiture. Le seigneur et la dame, plus moris que vifs, 
rencognés chacun dans leur coin avec l'immobilité des 
peuîs suprêmes, croyaient entendre confuséuient derriè;e 
eux des soupirs, des souffles haletants, des craquements 
de mâchoires ; enfin, on arriva au château d^nt la porte, 
en se refermant, coupa en deux deux ou trois loups. Le 
cocher s'arrêta sous la marquise, et comme personne ne 
descendait pour ou\rir la portièie, regarda, et Ion \it les 
squelettes des deux laquais, parfaitement nettoyés de chair, 
qui se tenaient encore aux embrasses de la voiture dans 
la position classique. — Voilà des domestiques bien 
dressés, s'écriait Balzac, et comme on n'en trouve plus 
en France ! 

Le comique de l'historiette n'empêchait cependant pas 

25 



290 VOYAGE EN RUSSIE, 

qu'un OU plusieurs loups, affamés comme ils le sont à 
cette époque de l'hiver, ne pussent avoir la fantaisie de 
nous donner la chasse. Nous n'avions aucune arm?, et 
notre seule chance de salut eût été dans la vélocité de nos 
chevaux et le voisinage de quelque hahitation. Cela n'eût 
pas été autreirient gai ; mais nous a\ions ri, et le rire fit 
envoler l'inquiétude, et d'ailleurs le jour commençait à se 
lever, le jour qui dissipe les chimères et fait rentrer les 
fauves dans leurs gites. Inutile de dire que nous ne 
vîmes pas la queue du moindre loup. 

La nuit avait été constellée d'étoiles ; mais vers le matin 
des brumes étaient montées de l'horizon, et l'aurore mos- 
covite se levait, pâle et les yeux battus, dans une lumière 
blafarde. Elle avait peut-être le nez rouge, mais l'épi- 
théte « aux doigts de rose » qu'Homère applique à l'Au- 
rore grecque ne pouvait lui convenir. Cependant sa lueur 
suffisait pour laisser voir dans toute son étendue le paysage 
morne, mais non sans grandeur, qui se déroulait auloui 
de nous. 

On trouvera peut-être que nos descriptions se ressem- 
bient, mais la monotonie est un des caractères du paysage 
russe, du moins dans la contrée que nous parcourions. Ce 
sont d'immenses plaines faiblement ondulées, où l'un ne 
trouve d'autres montagnes que les buttes sur lesquelles 
sont bâtis le Kremlin de Moscou et le Kremlin de Mjiii- 
Novogorod, qui ne dépasse pas Montmartre en hauteur. 
La neige, qui recouvre quatre ou cinq mois de l'année ces 
sites indéfmis, ajoute encore à l'uniformité de leur aspect 
en comblant les plis de terrain, les lits des cours d'eau et 
les vallées qu'ils se creusent. Ce qu'on voit pendant des 
centaines de lieues, c'est une nappe bhnche sans fin, fai- 
blement soulevée çà et là par les inégalités du sol recou- 
vert, et, selon l'obliquité du soleil, rayée parfois de lu- 
mières roses et d'ombres bleuâtres ; mais quand le ciel a 
sa teinte ordinaire, c'est-à-dire un gris plombé, la teinte 
générale est d'un blanc mat, ou, pour mieux dire, dun 
blanc mort. A des distances plus ou moins rap[)rochéts, 
des lignes de broussailles rousses émergeant à demi delà 



TROirZA. 291 

neige coupent la vaste blancheur. Des bols cte bouleaux et 
de pins clair-seniés fontçà et là des ta( lies sombres, et des 
poteaux semblables à des poteaux de lélégrnphe jalonnent 
de loin en loin la route, souvent effacée par les cbasse- 
neigos. Près du cbemin, des isbas en rondins étoupés de 
mousses, avec leurs toits dont les chevrons se croisent et 
font au sommet une espèce d'X, alignent leurs pignons ai- 
gus, et, sur le bord de l'horizon, des villages découpent 
leur silhouette basse, surmontée d'une église aux clochers 
bulbeux. Rien de vivant, que des vols de corbeaux et de 
corneilles, et parfois un moujik sur son traîneau attelé 
de petits chevaux à longs poils, portant du bois ou quel- 
que autre denrée à une habitation dons l'intérieur des 
terres. Tel est le paysage qui se reproduit à satiété, et qui 
se reforme autour de vous à mesure qu'on avance, comme 
l'horizon de la mer se refait sans cesse, et toujours sem- 
blable autour du vaisseau. Bien qu'un accident pittoresque 
y soit très-rare, on ne se lasse pas de regarder ces im- 
menses étendues qui vous inspirent une mélancolie indéfi- 
nissable, comme tout ce qui est grand, silencieux et so- 
litaire. Quelquefois, malgré la vélocité des chevaux, on 
croirait rester en place. 

Nous arrivâmes au relai, dont nous avons oublié le nom 
russe. C'était une maison de bois, avec une cour encom- 
brée de télégas et de traîneaux d'un aspect assez misé- 
rable. Dans la salle basse, des moujiks en touloupes mi- 
roitées de graisse, à la barbe blonde, à la face rouge 
éclairée par des yeux d'un bleu polaire, étaient groupés 
autour d'une urne en cuivre et prenaient le thé, tandis 
que d'autres dormaient sur des bancs près du poëie. 
Ouelques-uns même, plus frileux, étaient couchés dessus. 

On nous conduisit dans une chambre haute toute plan- 
chéiée intérieurement, et qui ressemblait à une caisse de 
sapin vue en dedans. Elle était éclairée par une petite 
fenêtre à double châssis, et n'avait d'autre ornement 
qu'une image de la Mère de Dieu, dont l'auréole et les vê- 
lements en métal estampé, découpés à la place de la tète 
et des mains, laissaient voir ces carnations brunes que les 



192 VOYAGE EN RUSSIE. 

Russes imitent de l'école byzantine, et qui donnent une 
apparence séculaire à des peintures toutes récentes. L'en- 
fant Jésus était traité dtin< le même style. Une lampe brû- 
lait devant la sainte image. — Ces figures mystérieuse- 
ment hâlées, qu'on entrevoit à travers les trous d'une 
carapace d'or ou d'argent, ont beaucoup de caractère, et 
commandent la vénérat'on plus que ne le fera ent des 
peintures préférables au po-nt de vue de l'art. 11 n'est 
pas de si pauvre chaumière qui ne possède une de ces 
images, devant lesquelles on ne passe jamais sans se dé- 
couvrir, et qui sont l'objet de fréquentes adora'ions. 

Une douce température de serrechauderégnait danscette 
chambre, meublée d'une table et d^ que'ques escabeaux, 
et la rendait confortable. Nous nous débarrassâmes de nos 
pelisses et des lourds vêlements qui nous appesantissaient, 
et nous fîmes avec des provisions apportées de Moscou un 
déj''uner arrosé d'un thé de caravane fait dans le somovar 
de l'auberge. Après quoi, reprenant notre lourde armure 
contre les flèches de l'iiiver, nous nous réinstallâmes dans 
notre kibitka, prêts à braver gaiement les rigueurs du 
froid. 

Quand on approche de Troitza les habitations devien- 
nent plus nombreuses, on sent qn'on arrive à quelque 
chose d'important. Troïlza est en effet le but de longs pè- 
lerinages. On y vient de toutes les provinces de l'Empire, 
car saint Serge, le fondateur de ce couvent célèbre, est un 
des saints les plus vénérés du calendrier grec La route 
qui mone de Moscou à Troitza, et que nous avons suivie, 
est celle d'Yaroslave, et l'été elle présente, dit-on, le coup 
d'œil le plus animé; on passe par Ostankina, où se trouve 
un camp de Tatars, par le village de Rostopkine, par Ale- 
xievskoï, qui conservait encore il y a quelques années les 
ruines du château du tsar Alexis, et, quand l'hiver ne l'a 
pas couverte de son manteau de neige, on distingue dans 
la campagne de gracieuses maisons de plaisance. Les pè- 
lerins, vêtus de leurs armiaks el chaussés de souliers en 
écorce de tilleul, quand ils n(! sont pas nu-pieds par dévo- 
tion, suivent à petites journées la route sablonneuse. 



TROÏTZA. • 293 

Des familles suivent en kibitka, emportant avec elles des 
matelas, des oreillers, des ustensiles de cuisine et l'in- 
dispensable samovar, comme des tribus en voyage ; mais 
à l'époque de notre excursion la route était parfaitement 
solilaite. 

Avant d'arriver à Troïlza, le terrain s'abaisse un peu, 
creusé sans doute par quoique cours d'eau gelé l'hiver et 
recouvert déneige. Au revers du ravin, sur un large pla- 
teau, s'élève pittoresquenient le couvent de Saint-Serge 
avec son aspect de forteresse. 

' C'est un immense quadrilatère, entouré de solides rem- 
parts sur l'épaisseur desquels circule une galerie cou- 
verte, percée de barbacanes, qui met à labri les défenseurs 
de la place : on peut nommer ainsi ce couvent, attaqué 
plusieurs fois. De grosses tours, les unes carrées, les autres 
hexagones, s'élèvent aux angles et flanquent les murailles 
de distance en dislance. Quelques-unes de ces tours por- 
tent à leur somm t une collerette de mâchicoulis d'une 
forle projection, où s'appuient des toits à renflements 
bizarres, surmontés de lanternons que terminent des ai- 
guilles. 

Il en est dautres qui portent une seconde tour s'élan- 
çant en relraite de la première au milieu d'une balustrade 
de clochetons. La porte par où l'on pénètre à l'intérieur 
du couvent est pratiquée dans une tour carrée devant la- 
quelle s'étend une vaste p'ace. 

Au-dessus de ces remparts se dressent, avec une gra- 
cieuse et pittoresque irré-gularite, le faite eî les coupoles 
des bâtiments que renferme le monastère. L'immense salle 
du réfectoire dont les murailles sont quadrillées et peintes 
de bossages en pointes de diamants occupe l'œil p;ir son 
imposante masse qu'allège le clocheton d'une élégante 
chapelle. Tout auprès s'arrondissent les cinq dômes bul- 
beux de l'église de l'Assomption, surmontés de la croix 
grecque ; un peu plus loin, dominant la silhouette, le haut 
clocher polychrome de la Trinité allonge ses étages de 
tourelles et porte bien avant dans le ciel sa croix ornée 
de chaînes. D'autres tours, d'autres clochetons et d'autres 

25. 



294 VOYAGE EN RUSSIE, 

toils se dessinent confusément par-dessus la zone des mu- 
railles, mais la description ne saurait leur assigner une 
place exacte, il faudrait pour cela une vue. Rien de plus 
charmant que ces flèches et ces coupoles dorées auxquelles 
la neige ajoute quelques touches d'argent s'élançant d'un 
înseiiible d'édifices points de vives couleurs. Cela donne 
l'illusion d'une ville orientale. 

De l'autre côté de la place se trouve une vaste hôtelle- 
rie plus semblable à un caravansérail qu'à une auberge, 
calculée pour recevoir les pèlerins et les voyageurs. C'est 
là qu'on remisa notre voilure, et qu'avant d'aller visiter 
le monastère, nous choisîmes nos chambres et comman- 
dâmes notre diner. Le gite ne valait pas le Grand-Hôtel 
ou l'hôtel Meurice ; mais après tout, il èlait assez confor- 
table pour l'endroit, il y régnait une température printa- 
nière, et le garde-manger paraissait suffisamment garni. 
Les lamentations des touristes sur la saleté et la vermine 
des auberges russes nous étonnent. 

Prés de la porte du couvent étaient établis des échoppes 
contenant de menues marchandises et quelques-unes de 
ces petites curiosités qu'aiment à emporter les touristes 
comme souvenir. C'étaient des jouets d'enfant d'une sim- 
plicité primitive, coloriés avec une amusante barbarie, de 
mignons souliers de feutre blanc bordésde rose ou de bleu 
que chausseraient avec peine des pieds andaloux, des 
raitaint s fourrées, des ceintures circassiennes, des cou- 
verts de Toula niellés de platine, des modèles delà cloche 
fendue de Moscou, des chapelets, des médaillons d'émail 
à l'effigie de saint Serge, des croix de métal ou de bois 
contenant une multitude de figures microscopiques de 
style byzantin entremêlées de légendes en caractères sla- 
vons, des pains provenant delà boulangeiie du couvent et 
portant estampées sur leur croûte de pâte fine des scènes 
de l'ancien et du nouveau Testament, sans compter les 
tas de pommes vertes dont les Russes paraissent raffolor. 
Quelques moujiks violets de froid tenaient ces pet tes 
boutii|ues ; car ici, les femmes, sans être soumises à la 
réclusion orieuUle, ne se mêlent guère à la vie extérieure ; 



TROllZA. «95 

on en rencontre raromenl dans les rues , le commerce se 
fait par les hommes, et la marchande est un type pour 
ainsi dire inconnu en Russie. Cet éloignement est un 
reste de vieille pudeur asiatique. Sur la tour d'entrée sont 
peints plusieurs épisodes de la vie de saint Serge, legrand 
saint local. Gomme saint Roch et comme saint Antoine, 
saint Serge a son animal favori. Ce n'est ni un chien, ni un 
cochon, mais bien un ours, bêle fauve bien faite pour figu- 
rer dans la légende d'un saint russe. Quand le vénérable 
anachorète vivait dans la solitude, un ours rôdoit au- 
tour de son ermitage dans des intentions évidemment 
hostiles. Un matin, en ouvrant sa porte, le saint trouva 
l'ours debout et grondant, les pal les ouvertes pour une ac- 
colade qui n'avait rien de fraternel. Serge leva la main et 
bénit l'animal qui retomba sur ses quatre pattes, lui lé- 
cha les pieds et se mita le suivre avec la docilité du chien 
le plus soumis. Le saint et l'ours firent le meilleur ménage 
du monde. 

Après avoir jeté un coup d'œil à ces peintures sinon 
anciennes, du moins renouvelées sur un poncif .ntique et 
d'un aspect suffisamment byzantin, nous pénétrâmes dans 
l'enceinte du couvi nt, qui ressemble à l'intérieur d'une 
place forte et qui en est une en effet, car Troïtza a soutenu 
plusieurs sièges. 

Quelques lignes de précis historique sur Troïtza seraient 
peut-être néci'ssaires avant de passer à la description des 
monuments et des richesses que contiennent ses ren.paits. 
Saint Serge vivait dans une rabane au milieu d'une vaste 
forêt dépend.ante de Radonége, ou;ourd'hui Gorodok, y 
pratiquant la prière, le jeûne et toutes les austéiilés de 
l'existence érém tique. Auprès de sa cabane, il éleva une 
église en l'honneur de la très-sainte Trinité et créa ainsi 
un centre religieux où les fidèles accoururent. Des disci- 
ples pleins de ferveur voulurent rester près du maitre. 
Serge, pour les loger, bâtit un couvent qui prit le nom de 
Troïtza, lequel veut dire en russe Trinité, d'après l'appel- 
lation de l'église, et il en fut élu le supérieur. Ceci se 
passait en i5o8. 



296 VOYAGE EN RUSSIE. 

Le soin de son salut et la préoccupation des choses du 
ci.'l n'empêt:haicnt passiint Serge de s'intéresser aux évé- 
nements de son époque. L'amour de Dieu, cliez lui, n'é- 
teignait pas l'amour du sul nalal. C'était un saint patrio- 
tique, et comme tel, il est encore l'objet d'une grande 
vénération parmi les Russes. Ce fut lui qui, au temps de 
la grande invasion mongole, excita le prince Dniitri à 
marcher dans les plaines du Don contre les hordes farou- 
ches de .Mamaï. Pour qu'à l'exaliation héroïque se joignit 
l'exaltation religieuse, deux moines délégués par Serge 
accompagnaient le prince dans la bataille. L'ennemi fut 
repou;sé et Dmitri, reconnaissant, dota de grands biens 
le couvent de Troïtza, exemple qui fut suivi par les prin- 
ces et les tsars, entre autres par Ivan le Terrible, un des 
plus généreux protecteurs du monastère. 

En 1595, les Tatars attaquèrent Moscou et firent aux 
environs des razzias à la manière asiatique. Troïtza était 
une proie déjà trop riche pour n^* pasexcitT leur convoi- 
tise. Le couvent fut atiaqué, pillé, brûlé, réduit à l'état 
d'un monceau de ruines, et quand Nikon, le torrent dé- 
vastateur écoulé, revint pour relever le monastère et y ra- 
mener les moines errants, on trouva sous les décombres 
le corps de saint Serge dans l'intégrité d'une miraculeuse 
conservation. 

Troïtza, dans les temps d'invasion et de troubles, ser- 
vit d'asile au patriotisme et de citadelle à la nationalité. 
Les Russes, en 1609, s'y défendirent seize mois contre les 
Polonais conduits par l'helman Sapiéha. Après plusieurs 
assauts sans résultat, l'ennemi fut forcé de lever le siège. 
Plus tard, le couvent do Saint-Serge abrita le jeune tsar 
Pierre Alexiervitch , fuyant la révolte des slrelitz ou, 
pour parler plus correctement, des streltzy, et la recon- 
naissance de cet illustre persécuté arrivé au pouvoir 
enrichit Troïtza et en fit comme un tabernacle de tré- 
sors. Dc|iuis le seizième siècle, Troïtza n'a pas été pillée, 
et le couvent aurait offert un butin splendide à l'armée 
française si elle avait poussé jusque-là et si l'incendie de 
Moscou n'avait déterminé sa retraite. Les tsars, les princes. 



TROÏTZA. 297 

les boyards, par magnificence pure ou dans le désir d'ob- 
tenir le pardon du ciel, ont doté Troïtza d'incalculables 
richesses qui y sont encore. Le sceptique Potenikine, qui 
n'en était pas pDur cela moins dévot à saint Serge, offrit 
de somptueux vêtements sacerdotaux. Outre ces amoncel- 
lements de joyaux, Troïtza possédait cent mille paysans et 
d'immenses domaines que sécularisa Catherine II, après 
avoir dédommagé le monastère par de riches présents. 
Jadis Troïtza logeait dans ses cellules environ trois cents 
moines ; il n'y en a guère aujourd'hui plus d'u'ie centaine, 
qui peuplent à grand'peine la vaste solitude de l'immense 
couvent. 

L'enceinto de Troïlza, qui est presque une ville, ren- 
ferme neuf églises ou neuf cathédrales, comme disent les 
Russes, le palais du tsar, le logement de l'archimandrite, 
la salle capitulaire, le réfectoire, la bibliothèque, les 
chambres du trésor, les cellules des frères, des chapelles 
séjjulcrales, des bâtiments de service de toute sorte, où 
l'on n'a pas cherché la symétrie, et qui se sont élevés au 
moment voulu, à l'endro't nécessaire, comme des plantes 
poussant sur un coin de terrain favorable. L'aspect en est 
étrange, nouveau, dépaysant pour ainsi dire. Rien ne 
ressemble moins au pittoresque des couvents catholiques. 
La mélancolie de l'art gothique avec ses frêles colonnes, 
ses ogives aiguës, ses trèfles é vidés, son élancement vers 
le ciel, inspirent un tout autre ordre d'idées. Ici, point de 
ces longs cloîtres encadrant de leurs arcades brunies par 
le temps un préau solitaire, point de ces vieilles murailles 
austères verdies de mousse, délavées de pluie, qui gardent 
la fumée et la rouille des siècles; point de ces arcliitec- 
tures d'un caprice infini, variant le thème obligé et faisant 
trouver la surprise dans le prévu. La religion grecque, 
moins pittoresque, au point de vue de l'art, conserve les 
anciennes formules byzantines et se répète sans crainte, 
plus soucieuse de l'orthodoxie que du goût. Elle arrive 
cependant à de puissants effets de splendeur et de ri- 
chesse, et sa barbarie hiéialique impressionne vivement 
les imaginations naïves. 






298 VOYAGE EN RUSSIE. 

Il est impossible au touriste le plus blisé de ne pas 
éprouver un étonnement admiratif quand il voit, au bout 
de l'allée d'arbres brillantes de givre qui s'offre à ses pas 
en débouchant du porche de la tour, ces églises peintes 
en bleu Maiie-Louise, en rouge vif, en vert pomme, re- 
champies de blanc par la neige, s'élever bizarrement avec 
leurs coupoles d'or ou d'argent du milieu des bâtimenis 
polychromes qui les entourent. 

Le jour commençait à baisser, lorsque nous entrâmes 
dans la cathédrale de la Trinité, où se trouve la châsse 
de saint Serge. Cette ombre mystérieuse ajoutait encore à 
la magnificence du sanctuaire. Aux parois des murailles, 
les longues files de saints faisaient des taches obscures 
sur les fonds d'or et prenaient une sorte de vie étrange et 
farouche. On eût dit une procession de graves personnages, 
se détachant en sombre, au sommet d'un coteau, d'une 
bande de soleil couchant. Dans d'autres coins plus obs- 
curs, les figures peintes ressemblaient à des fantômes 
épiant avec leur regard d'ombre ce qui se passait dans 
l'église. Atteinte par quelque rayon perdu, çà et là, une 
auréole brillait comme une étoile dans un ciel noir, ou 
donnait à quelque tète de saint barbu l'aspect d'un chef 
de saint Jean sur le plat d'Hérodiade. L'iconostase, gigan- 
tesque façade d'or et de pierreries, montait jusqu'à la 
voûte avec des flamboiements fauves et des scintillations 
prismatiques. Près de l'iconostase, vers la droite, un foyer 
lumineux attirait le regard; des lampes nombreuses 
allumaient dans ce coin un embrasement d'or, de ver- 
meil et d'argent. C'était la châsse de saint Serge, 
l'humble anachorète, qui repose là dans un monument 
plus riche que celui d'aucun empereur. Le tombeau est 
en argent doré, le baldaquin en argent massif supporté 
par quatre colonnes de même métal, présent de la tsarine 
Anne. 

Autour de ce bloc d'orfèvrerie ruisselant de lumière, 
des moujiks, des pèlerins, des fidèles de toutes sortes, 
dans une extase admirative, priaient, faisaitnt des signes 
de croix, et se livraient aux pratiques de la dévotion 



TnOTr7.\. 299 

russe. Cela formait un tableau digne de Rembrandt. Le 
tombeau éblouissant jetait à ces paysans agenouillés 
des éclaboussures de flamme qui faisaient briller un 
crâne, scintiller une barbe, s'accuser un profil, tandis 
que le bas du corps restait baigné dans l'ombre et se 
perdait sous la grossière épaisseur des vêlements. Il y 
avait là des têtes superbes, illuminées de ferveur et de 
croyance. 

Après avoir contemplé ce spectacle si digne d'intérêt, 
nous examinâmes l'iconostase où est encastrée l'image de 
saint Serge, image qui passe pour miraculeuse et qu em- 
portèrent le tsar Alexis dans ses guerres contre la Pologne 
et le tsar Pierre le Grand dans ses campagnes contre 
Charles XII. On ne saurait imaginer la quantité de riches- 
ses que la foi, la dévotion ou le remords espérant payer 
l'indulgence du ciel ont accumulé depuis des siècles sur 
cet iconostase, écrin colossal, vraie minière de pierreiies. 
Les nimbes de certaines images sont pavés de diamants ; 
des saphirs, des rubis, des émeraudes, des topazes forment 
des mosaïques sur la robe d'or des madones, des perles 
blanches et noires y dessinent des ramages, et quand la 
place manque, des carcans d'or massif scellés par les 
deux coins comme des poignées de commode, servent à 
enchâsser des diamants d'une grosseur énorme. On n'ose 
pas en calculer la valeur ; elle dépasse à coup sûr plusieurs 
millions. Sans doute, une madone toute simple de Raphaël 
est plus belle qu'une Mère de Dieu grecque ainsi p iréc, 
mais cependant celte prodigieuse magnificence asiatique 
et byzantine produit son effet. 

La cathédrale de l'Assomption, qui avoisine celle de la 
Trinité, ebt "bâtie sur le même plan que l'Assomptun du 
Kremlin, dont elle répèle les dispositions extérieures et 
intérieures. Des peintures qu'on pourrait croire faites par 
les élèves immédiats de Pansélinos, le grand artiste byzan- 
tin du onzième siècle, en recouvrent les murailles cl les 
énormes piliers qui soutiennent la voûte. On dirait q-ie 
l'église est tout entière habillée de tapisseries, c.ir aucun 
relief n'ioi^rrompt l'immense fresque divisée par zones 



300 VOYAGE EN RUSSIE. 

et par compartiments. La sculpture n entre en rien dans 
l'ornementation des édifices religieux consacrés au culte 
grec : lÉglise d'Orient, qui emploie l'image peinte avec 
tant de profusion, ne seml)le pas admettre 1 image sculptée. 
Elle parait craindre la statue comme une idole, quoiqu'elle 
emploie parfois le bas-relief dans la décoration des portes, 
des croix et autres ustensiles du culte. Nous ne connaissons 
d'autres statues détachées que celles qui ornent la cathé- 
drale de Saint-Isaac. 

Cette absence de tout relief et de toute sculpture 
donne aux églises grecques un cachet étrange et singulier 
dont on ne se rend pas bien compte tout d'abord, mais 
qu'on finit par comprendre. 

Dans celte église sont les tombeaux de Boris Godounof, 
de sa femme et de ses deux enfants ; ils ressemblent pour 
le style et la forme à des turbés musulmans. Le scrupule 
religieux en bannit l'art qui fait des tombeaux gothiques 
des monuments si admirables. 

Saint Serge, comme fondateur et patron du couvent, 
méritait bien d'avoir son i'gVue sur l'emplacement oîi 
s'élevait jadis son ermitage. 11 y a donc dans l'enceinte de 
Troïlza une chapelle de Saint- i'erge aussi riche, aussi or- 
née, aussi splendide que les sanctuaires dont nous venons 
de parler. Là se trouve la miraculeuse image de la vierge 
de Smolensk, surnommée la conductrice. Les murailles 
sont du haut en bas recouvertes de fresques, et l'icono- 
stase, dans les découpures de ses estampages d'or, laisse 
voir les têtes brunes des saints grecs. 

Cependant la nuit était tout à fait descendue, et quel- 
que zèle qu'on ait, le métier de touriste ne peut s'exercer 
sans y voir. La faim commençait à nous tnlonner, et nous 
retournâmes à l'auberge où nous attendait la douce tem- 
pérature des intérieurs russes. Le diner était passable. La 
sacramentelle soupe aux choux, accompagnée de boulettes 
de hachis, un cochon de lait, des soudaks, poisson spé- 
cial à la Russie comme le sterlet, en composaient le 
menu, le tout égayé d'un petit vin biai.c de Crimée, es- 
pèce de « coco épileptique » qui s'amuse à conlrefiiire le 



TROITZA. TiOl 

vin de Champagne et n'est pns après tout une boisson dé- 
sagréable. 

Apre le dîner, quelques verres de Ihé et quelques bouf- 
fées d'un îabac russe extrêmement fort, qu'on fume dans 
des pipes petites comme celles des Chinois, nous condui- 
sirent à l'heure du couder. 

Notre sommeil, nous l'avouons, ne fut troublé par au- 
cun de ces agresseur;: nocturnes dont le fourmillement 
impur transforme le lit du voyageur en sanglant champ 
de bataille. Nous sommes donc privé de la ressource de 
placer ici une malédiction pathétique contre la vermine 
et nous gardons pour une autre fois la citation de Henri 
Heine : « Un duel avec une punaise ! fi ! on la tue et elle 
vous empoisonne ! » Il suffit, pour détruire celte sale en- 
geance, de laisser ouverte la lenètre de la chambre à cou- 
cher par un froid de 25 ou 50 degrés, et nous étions en 
hiver. 

Le malin, de bonne heure, nous recommencions notre 
travail de touriste au couvenl de Troïtza. Nous achevâmes 
de visiter les églises (;ue nous n'avions pu voir la veille, 
et dont il est inutile de faire une description détuillée, 
car, à l'intérieur, elles se répètent à peu de chose près les 
unes les autres comme une formule liturgique. A l'exté- 
rieur, chez quelques-unes le style rococo se joint de la 
manière la plus bizarre au style byzantin. Il est difficile 
d'ailleurs d'assigner à ces édifices un âge vrai; ce qui 
semble ancien peut avoir été peint la veille, et les traces 
du temps disparaissent sous les couches de couleur inces- 
samment renouvelées. 

Nous avions une lettre d'une perspnne influente de Mos- 
cou pour l'archimandrite, bel homme à longue barbe et 
à longs cheveux, de la figure la plus majestueuse, dont 
les traits i appelaient ceux des taureaux ninivites à face 
humaine. L'archimandrite ne savait pas le français et fit 
appeler une religieuse qui entendait cette langue et lui dit 
en russe de nous accompagner dans notre visite au trésor 
et autres curiosités du cou\ent. Cette religieuse arriva, 
haisa la main de l'archimandrite et se tint debout en si- 

26 



302 VOYAGE EN RUSSIE, 

lence, attendant que le gardien fût venu avec ses clefs, 
C'était une de ces figures qu'il est impossible d'oublier et 
qui sortent comme un rêve des trivialités de la vie. Elle 
était coiffée de cette espèce de boisseau, semblable au dia- 
dème de certaines divinités mithriaques, que portent les 
popes et les moines. De longues barbes de crêpe en des- 
cendaient en bouts flottants ; ils retombaient sur une am- 
ple robe noire, d'une étoffe pareille à celle dont on fait 
les robes d'avocat. Son masque, d'une pâleur ascétique, 
où se glissaient sous la finesse de la peau des tons jaunes 
de cire, était d'une régularité parfaite. Ses yeux, entourés 
d'une large meurtrissure bistrée, laissaient voir, quand 
les paupières se relevaient, des prunelles d'un bleu 
étrange, et toute sa personne, quoique engloutie et comme 
disparue dans ce sac flottant d'élamine noir, trahissait la 
plus rare distinction. Elle en traînait les plis dans les longs 
couloirs du couvent de l'air dont elle eût manœuvré une 
robe à queue à quelque cérémonie de cour. Ses grâces 
d'ancienne femme du monde, qu'elle essayait de dissi- 
muler par humilité chrétienne, reparaissjient malgré elle. 
En la voyant, l'imagination la plus prosaïque n'eût pu 
s'empêcher de se forger un roman. Quelle douleur, quelle 
désespérance, quelle catastrophe d'amour pouvait l'avoir 
amenée là ? Elle nous faisait penser à la duchesse de Lan- 
geais, dans VHistoire des Treize de Balzac, retrouvée par 
Mon tri veau sous l'habit de carmélites, au fond d'un cou- 
vent d'Andalousie. 

Nous arrivâmes au trésor où l'on nous montra, comme 
la pièce la plus précieuse, un gobelet de bois et quelques 
grossiers vêtements sacerdotaux. La religieuse nous ex- 
pliqua que ce pauvre vase de bois était le ciboire dont 
saint Serge se servait pour officier, et qu'il avait porté ces 
chasubles d'étolfe misérable, ce qui en faisait d'inestima- 
bles reliques. Elle parlait le français le plus pur; sans 
aucune espèce d'accent et comme si c'eût élé sa langue 
maternelle. Pendant que de l'air le plus détaché du 
monde, sans scepticisme et sans crédulité pourtant, elle 
nous contait d'une façon historique nous ne savons plus 



TROITZA. 303 

quelle légende merveilleuse relative à ces objets, un faible 
sourire entr'ouvrit ses lèvres et nous montra tles dents 
d'un orient plus pur que toutes les perles du tré- 
sor, d( s dents étincelantes à laisser un souvenir impéris- ; 
sable comme les dents de Bérénice dans la nouvelle d'Ed- 
gar Poë. 

Ces dents lumineuses dans cette figure meurtrie de cha- 
grin et d'austérité firent reparaître la jeunesse. La reli- 
gieuse, qui nous avait semblé d'abord âgée de trente-six 
ou trente-huit ans, nous parut en avoir vingt-cinq. Mais 
ce ne fut qu'un éclair. Ayant senti avec une délicatesse 
féminine notre admiration respectueuse, mais vive, el'e 
reprit l'air mort qui convient à son habit. 

Toutes les armoires nous furent ouvertes, et nous pû- 
mes voir les bibles, les évangiles, les livres de liturgie, 
aux couvertures de vermeil incrustées de pierres dures, 
onyx, sardoines, agates, chrysoberil, aiguës-marines, la- 
pis-lazuli, malachite, turquoise, aux fermoirs d'or et d'ar- 
gent, aux camées antiques enchâssés dans les plats ; les 
ciboires d'or avec des cercles de diamants, les croix pa- 
vées d'émeraudcs et de rubis, les anneaux aux chatons de 
saphir, les vases et les chandeliers d'argent, les dalmati- 
ques de brocard brodées de fleurs de pierreries et de lé- 
gendes en vieux slavon écrites avec des perles, les brùle- 
paifums en émaux cloisonnés, les triptiques historiés 
d'innombrables figures, les images de madones et de 
saints, blocs d'orfèvrerie constellés de Cabochons, — le 
trésor d'Haraoun-al-Raschid christianisé. 

Comme nous allions sortir, éblouis de merveilles, les 
yeux papillotants et remplis de folles bluettes, la reli- 
gieuse nous fit remarquer sur un rayon d'iirmoire une 
rangée de boisseaux qui avaient échappé à notre atten- 
tion, et ne nous semblaient présenter rien de paiticulier. 
Elle y plongea son étroite et fine main patricienne et dit : 
« Ce sont des perles. On ne savait plus qu'eu fuire, et on 
les a mises là. il y en a huit mesures, b 



XIX 



L'ART BYZANTIN 



Ayant compris à quelques-unes de nos observations que 
nous n'étions pas étranger à l'art, la religieuse qui nous 
avait montré le trésor pensa que la vue d s ateliers de 
peinture du couvent pouvait nous intéresser autant que 
ces amas d'or, de diamants et de perles, et elle nous con- 
duisit, par de larges couloirs interrompus d'escaliers, 
aux salles où travaillaient les moines peinlres et leurs 
élèves. 

L'art bizantin est dans des conditions toutes parlicu- 
lières et ne ressemble pas à ce qu'on entend par ce mot 
chez les peuples de l'Europe occidentale, ou qui suivent 
la religion latine. C'est un art hiératique, sacerdolal, im- 
muable; rien ou presque rien n'y est abandonné à la fan- 
taisie ou à l'invention de l'artiste. Les formules en sont 
précises comme des dogmes. 11 n'y a donc dans celte 
école ni progrès, ni décadence, ni époque, pour ainsi 
dire. La fresque ou le tableau achevé il y a vingt ans ne 
se distingue pas de la peinture qui compte des centaines 
d'années. Tel il était au sixième, au neuvième ou au 
dixième siècle, tel est encore l'art byzantin; nous em- 
ployons ce mot faute d'un plus juste, comme on se sert 
du mot gothique, compris de tout le monde, bien que n: 
présentant pas un sens rigoureusement e.\act. 



L'ART BYZANTIN. 30j 

Il est évident pour tout homme ayant Ihabitude de la 
peinture que cet art dérive dune autre source que l'arl 
latin, qu'il n'a rien emprunté des écoles italiennes, que 
la Renaissance est non avenue pour lui, et que Rome n'est 
pas la métropole où siège son idéal. Il vit de lui-même, 
sans emprunts, sans perfectionnements, puisqu'il a du 
premier coup trouvé sa forme nécessaire, critiquable au 
point de vue de l'art, mais merveilleusement propre à la 
fonction qu'elle remplit. Mais, se demande-t-on, où est le 
foyer de cette tradition si soigneusement entretenue, d'oii 
vient cet ensei<:nement uniforme qui a traversé les âge> 
et qui n'a subi aucune altéiation des milieux divers? A 
quels maîtres obéissaient tous ces arasies inconnus, dont 
le pinceau a couvert les églises du rite grec d'une telle 
multitude de figures que leur dénombrement, s'il étail 
possible, dépasserait le chifi're de la plus formidable ar- 
mée? 

Une curieuse et savante introduction de M. Didron, mise 
en tête du manuscrit byzantin « le Guide de la peinture, i> 
traduit par M. le docteur Paul Durand, répond à la plu- 
part des questions que nous venons de poser. Le rédac- 
teur de ce Guide de la peinture est un certain Denys, 
moine de Fourna d'Agrapha, grand admirateur du célè- 
bre Manuel Panselinos delhessalonique, qui parait èirele 
Raphaël de l'art byzantin, et dont il existe encore queb|ues 
fresques à la principale église de Karès, au mont A^hos. 
Dans une courte préface, précédée d'une invocation « à Ma- 
rie, mère de Dieu et toujours vierge, » maître Denys d'A- 
grapha énonce ainsi le but de son livre. « Cet art de la pein- 
ture, qui^ dés l'enfance, m'a coûté tant de peine à appren- 
dre à Thessalonique, j'ai voulu le propager pour l'utilité 
de ceux qui désirent également s'y adonner, et leur expli- 
quer, dans cet ouvrage, toutes les mesures, les caractères 
des figures et les couleurs de^ cliairs et des orutineuls 
avec une grande exactitude. En outre, j'ai \oulu expli- 
quer les mesures du naturel, le travail particulier à cha- 
que sujet, les diverses préparaiions de vernis, de col'e, de 
plâtie cl d'or, et la manière de peindre sur le- murs avec 



. _ . _ . 9 



306 VOYAGE EN RUSSIE, 

le plus de perfection. J'ai indiqué aussi toute la suile de 
l'Ancien et du Nouveau Testament, la manière de rej ré- 
senter les fails naturels et les miracles de la Bible, et en 
même temps les paraboles du Seigneur, les légendes, les 
épigraphes qui conviennent à chaque prophète; le nom 
et le caractère du visage des apôtres et des principaux 
saints; leur martyre et une partie de leurs miracles, se- 
lon l'ordre du calendrier. Je dis comment on peint les 
églises, et je donno d'autres renseignements nécessaires à 
l'art delà peinture, ainsi qu'on peut le voir dans la table. 
J'ai rassemblé tous ces matériaux avec beaucoup de peine 
et de soins, aidé de mon élève, maître Cyrille de Ghio, 
qui a corrigé tout cela avec une grande attention. Priez 
donc pour nous, vous tous, afin que le Seigneur nous dé- 
livre de la crainte d'être condamnés comme mauvais ser- 
viteurs. » 

Ce manuscrit, véritable manuel d'iconographie chré- 
tienne et de technique piclurale, remonte, selon les moi- 
nes du mont Athos, au dixième siècle. Il n'est pas si âgé 
et ne date guère que du quinzième; mais la chose importe 
peu, car il lépéte assuiément les formules anciennes et 
les procédés archaïques. 11 sert encore de guide aujour- 
d'hui, et, comme le raconte M. Didion dans son voyage à 
la montagne Sacrée, où il visite le père Macarios, le meil- 
leur peintre aghiorite après le père Joasapb, « celle bible 
de son art était étalée au milieu de l'atelier, et deu:» Je 
ses plus jeunes élèves y lisaient alternativement à haute 
voix pendant que les autres étaient à peindre en écoutant 
cette lecture. » 

Le voyageur voulut acheter ce manuscrit, dont l'artiste 
ne consentit à se défaire à aucun prix, car, sans ce livre, 
il n'eût pu continuer à peindre, mais dont il laissa pren- 
dre copie. Ce manuscrit renfermait le secret de la pein- 
ture byzantine, et fit comprendre au savant touriste qui 
venait do visiter les églises d'Athènes, de Salunine, de 
Triccala, de Kalabach, de Larisse, du couvent des Météo- 
res, de Saint-Bai laam, de Sainte-Sophie de Salonique, de 
Mislra, d'Argos, pourquoi il retrouvait partout même pro- 



L'ART BYZANTIN. 301 

fusion de décoration peinte, partout même disposition, 
même costume, même âge, même atiitude des personna- 
ges sacrés. « On dirait, s'écrie-t-il, surpris de cetle uni- 
formité, qu'une pensée unique, animant cent pinceaux à 
la fois, a fait éclore d'un seul coup toutes les peintures de 
la Grè( e. » 

Cette exclamation, on pourrait la pousser tout aussi 
justement devant les fresques qui décorent la plupart des 
églises russes. 

L'atelier où se préparent ces peintures, continue le 
voyageur, et où se forment ces artisles byzantins, est le 
mont Athos ; c'est véritablement l'Italie de l'Église orien- 
tale. Le mont Athos, cette province de moines, contient 
vingt grands monastères qui sont autant de petites villes; 
dix villages, deux cent cinquante cellules isolées, et cent 
cinquante ermitages. Le plus petit des monastères ren- 
ferme six églises ou chapelles, et le plus grand trente- 
trois; en tout, deux cent quatre-vingt-huit. Les villages 
ou skites possèdent deux cent vingt-cinq chapelles et dix 
églises. Chaque ce'lule a sa chapelle et chaque eimitage 
son oratoire. A Karés, la capitale de l'Athos, on voit ce 
qu'on petit appeler la cathédrale de toute la montagne, et 
ce que les caloyers nomnienl le Protaton, la métropole. 
Au sommet du pic oriental qui termine la presqu'île, s'é- 
lève l'église isolée dédiée à la Métiimorphose ou Transfi- 
guration. Ainsi, l'on compte dans l'Athos neuf cent trente- 
cinq églises, chapelles ou oratoires. Presque tout cela est 
peint à fresque et rempli de tableaux sur bois. Dans les 
grands couvents, la plupart des réfectoires sont égale- 
ment couverts de peintures murales. 

Voilà certes un riche musée d'art religieux. L'élève 
peintre n'y manque pas de sujet d'études et de modules à. 
reproduire, car le mérite de l'artiste ne consiste pas, dans 
l'école byzantine comme dons les autres écoles, à inventer, 
à imaginer, à se montrer original, mais bien à retracer 
de la manière la plus fidèle les types consacrés. Les con- 
tours, les proportions des figures sont arrêtés d'avance. 
La nature n'est jamais consultée, la tradition indique la 



508 VOYAGE EN RUSSIE, 

couleur de la barbe et des cheveux, s'ils sont longs ou 
courts, la nuance des vêtements, le nombre, la direction 
et l'épaisseur des plis. Pour les saints à robe longue, une 
cassure d'étoffe invariable se retrouve au-dessus et au- 
dessous du genou. En Grèce, écrit M. Didron, l'artiste est 
l'esclave du théologien. Son œuvre, que copieront ses suc- 
cesseurs, copie celle des peintres qui l'oiit précédé. L'ar- 
tiste grec est asservi aux traditions comme l'animal à son 
instinct. Il fait une figure comme l'hirondelle son nid ou 
l'abeille sa ruche. L'exécution seule est à lui ; car l'inven- 
tion et l'idée appartiennent aux Pères, aux théulogiens, à 
l'Église orthodoxe. Ni le temps ni le lieu ne sont rien à 
l'art grec; au dix-huitième siècle, le peintre moréole con- 
tinue et calque le p'inlre vénitien du dixième, le peintre 
athonite du cinquième ou du sixième. On retrouve à la 
Métamorphose d'Athènes, à l'Hécatompyli de Mistra, à la 
Panagia de Saint-Luc, le « saint Jean Chrysostôme » du 
baptistère de Saint-Marc, à Venise. 

M. Didron eut le bonheur de rencontrer au Mont-Alhos, 
dans le couvent d'Esphigraenon, le premier où il entra, 
un peintre de Karès, le moine Joasaph, qui était en train 
d'historier de peintures murales le porche, ou narthex, 
qui précède la nef de l'église. 11 était aidé dans sa beso- 
gne par son frère, deux élèves, dont le premier éloit dia- 
cre, et deux apprentis. Le sujet qu'il dessinait sur l'en- 
duit encore frais appliqué au mur était un Christ donnant 
à ses apôtres la mi sion d'évangéliser et de baptiser le 
monde, un sujet important — douze figures de grandeur 
presque naturelle. Il esquissait ses personnages sans se 
reprendre, d'un trait sûr, n'ayant pour carton ou modèle 
que sa mémoire. Pendant qu'il travaillait ainsi, les élèves 
remplissaient du ton indiqué les contours d' s figures et 
des draperies, doraient les nimbes autour des tètes ou 
écrivaient les lettres des légendes que leur dictait le maî- 
tre tout en poursuivant son ouvrage. Les jeunes apprentis 
broyaient et détrempaient les couleurs. Ces fresques, as- 
sure le voyageur, exécutées avec une prest sso si cer- 
taine, valaient mieux que les tableaux de nos peintres de 



L'ART BYZANTIN. 509 

deuxième ou de Iroisième ordre dans le genre religieux; 
et comme il s'élounail du talent et de la science du père 
Joasaph, qui trouvait pour chaque personnage des légen- 
des si bien appropriées , et supposant une vaste érudi- 
tion, le moine répondit humblement que cela n'était pas 
si difficile qu'on pourrait le supposer, et qu'avec l'aide 
du Guide et un peu de pratique, chacun viendrait à bout 
d'en faire autant. 

Le regrettable Papety avait exposé au Salon de 1847 un 
tharmant petit tableau représentant a des moines caloyers 
décorant à fresque une chap'lle du couvent d'Iviron. 
dans le Monl-Athos. » 

Nous n'avions pas encore fait notre voyage de Russie; 
mais déjà cet art néo-bysautin, dont il nous avait été 
donné de voir quelques fragments isolés, nous préoccu- 
pait, et le tableau de Papely, outre son mérite d'art, ex- 
citait notre curiosité et la satisfaisait, en nous montrant 
à l'œuvre ces artistes vivants dont les peintures semblent 
remonter au temps des empereurs grecs. Nous en parlions 
de la sorte dans notre compte rendu de l'exposition : 

« Ils sont là tous les deux (les moines caloyers), de- 
bout contre la muraille qu'ils peignent, et qui s'arrondit 
en cul de four. Les saints qu'ils vont enluminer rayent 
de leurs linéaments indiqués en rouge l'enduit frais qui 
attend h peinture. Ces dessins ont une raideur archaïque 
qui pourrait les faire croire d'une époque reculée. 

« Au milieu, sur une espèce de guéridon, sont posés 
les outils et les couleurs des artistes. A gauche, une sel- 
lette soutient une augette contenant le mortier de chaux 
et de poudre de marbre, avec la truelle pour l'appliquer. » 

A son envoi, le peintre avait joint des aquarelles repré- 
sentant des fresques de Manuel Panselinos, copiées dans 
l'église du couvent d'Âgliia-Lavra. C'étaient des saints du 
calendrier grec, d'une grande et fière tournure, des saints 
de la catégorie des guerriers. 

Nous allions, nous aussi, comme Papety etDidron, voir 
à l'œuvre des moines peintres comme ceux du Mont- 
Athos, suivant avec religion les enseignements du Guide, 



510 VOYAGE EN RUSSIE. 

une école vivante de Byzantins, le passé travaillant avec 
les mains du présent, chose rare et curieuse, à coup sûr. 

Cinq ou six moines, d'âges divers, étaient en train de 
peindre dans une pièce vaste et claire, aux murailles 
nues. Un d'ei tre eux, bel homme à barbe noire et à figure 
basanée, qui achevait une Mère de Dieu, nous frappa par 
son air de gravité sacerdo'ale et le soin pieux qu'il appor- 
tait à son travail. Il nous fit penser au beau tableau de 
Ziégler : « Saint Luc faisant le portrait de la Vierge. » Le 
sentiment religieux le préoccupait évidemment plus que 
l'art : il peignait comme on officie. Sa Mère de Dieu eut 
pu être placée sur le chevalet de l'apôtre, tant elle était 
sévèrement archaïque et se contenait dans le rigide linéa- 
ment sacramental. On eût dit une impératrice byzantine, 
tant elle vous regardait avec une sérieuse majesté du 
fond de ses grands yeux noirs et fix^s. Les portions que 
devait recouvrir la plaque de métal argenté ou doré, dé- 
coupée à la place de la tête et des mains, étaient soignées 
comme si elles eussent dû rester visibles. 

D'autres tableaux plus ou moins avancés, représentant 
des saints grecs, et entre autres saint Serge, patron du 
couvent, s'achevaient sous les mains laborieuses des ar- 
tistes moines. Ces peintures, dettinées à servir d'icônes 
dans les chapelles ou les demeures particulières, étaient 
sur panneaux recouverts de gypse, d'après les procédés 
recommandés par maître Denys d'Agrapha, et un peu en- 
fumées; rien ne les eût fait distinguer des peintures du 
quinzième ou du douzième siècle. C'étaient les mêmes 
poses raides et contraintes, les mêmes gestes hiératiques, 
l;i même régularité de plis,. la même couleur fauve et bis- 
trée dans les chairs, toute la doctrine du Mont-Athos. Le 
procédé employé était l'eau d'œuf ou la détrempe passée 
ensuite au vernis. Les auréoles et les ornements destinés 
à être dorés formaient une légère saillie, pour mieux pren- 
dre la lumière. Les vieux maîtres de Salonique, s'ils avaient 
pu 1 evenir au monde, eussent été contents de ces élèves 
de Troïtza. 

Mais nulle tradition ne peut aujourd'hui se maintenir 



L'ART BYZAMIN. 3H 

fidèlement. Parmi les sectateurs obstinés de la vieille for- 
mule se glissent de temps à autre des adeptes d'une con- 
science moins étro te. L'esprit nouveau, par quelque fis- 
sure, s'intioiiuit dans l'ancien moule. Ceux-là même qui 
veulent suivre les errements des peintres athonites, et 
garder jusqu'au milieu de notre époque l'jmmuable style 
byzantin, ne peuvent s'empêcher d'avoir vu des tableaux 
modernes où la liberté d'invention s'allie à l'étude de la 
nature. Il est difficile de toujours fermer les yeux, et, à 
Troïtza même, l'esprit nosveau avait pénétré. D;uis les 
métopes du Parihénon on distingue deux styles, l'un ar- 
chaïque et l'autre moderne. Une partie des moines se 
conformait à la règle; quelques uns, plus jeunes, avaient 
quitté l'eau d'œuf pour l'huile, et, tout en maintenant 
leurs figures dans l'altitude prescrite et le poncif immé- 
morial, se permettaient de donner aux têtes et aux mains 
des tons plus vrais, une couleur moins conventionnelle, 
de modeler les plans et de rechercher le relief. Ils fai- 
saient les saintes plus humainement jolies, les saints 
moins théocratiquement farouches; ils n'appliquaient pas 
au menton des patriarches et des solitaires cette bar. e 
junciforme que recommande le Guide de la peinture. 
Leurs images se rapprochaient du tableau, sans en avoir, 
selon nous, le mérite. 

Cette manière plus suave et plus aimable ne manque 
pas de partisans, et l'on en peut voir des exemples dans 
plusieurs églises russes modernes; mais, pour notre part, 
nous lui préférons de beaucoup l'ancienne méthode, qui 
est idéale, religieuse et décorative, et a pour elle le pres- 
tige de formes et de couleurs en dehors de la réalité vul- 
gaire. Cette façon symbolique de présenter l'idée au 
moyen de figures arrêtées d'avance, comme une écriture 
sacrée dont il n'est pas permis d'altérer les caractères, 
nous semble merveilleusement propre à l'ornement du 
sanctuaire. Dans sa rigidité même, elle laisserait encore 
la place à un grand artiste de s'affirmer par la fierté du 
dessin, la grandeur du style et la noblesse du contour. 

Nous ne pensons pas cependant que celte tentative d'hu- 



31-2 VOYAGE EN RUSSIE, 

jiianiser l'art byzantin réussisse. Il y a en Russie une école 
de littéraleurs romani iques, éprise, comme la nôti'e, de 
couleur locale, et qui défend par des théories savantes et 
une critique éclairée le vieux style du Mont-Alhos, à cause 
de son caractère antique et religieux, de sa conviclion 
profonde et de son originalité absolue, au milieu des pro- 
ductions de l'arl italien, espagnol, flamand ou français. 
On peut avoir une idée juste de celte polémique en se rap- 
pelant les défenses passionnées de l'architeclure goth-que 
et les diatribes contre l'arclutecture grecque appliquée 
aux édifices religieux, les parallèles entre iNotre-Dame de 
Paris et le temple de la Madeleine, qui firent les délices 
de notre jeunesse de 1830 à 1835. Il y a pour tous les pays 
une ère de fausse civilisation classique, espèce de barba- 
rie savante, oîi ils ne comprennent plus leur propre beauté, 
méconnaissent leur caractère, renient leurs anti [uilés et 
leurs costumes, et démo'iraient, en vue d'un insipide idéal 
dc^ régularité, leurs plus merveilleux édifices nationaux. 
Notre dix-huitième siècle, si grand d'ailleurs, aurait vo- 
lontiers rasé les cathédrales, comme des monuments de 
mauvais goût. Le portail de Saint Gervais, par de iJrosse, 
était sincèrement préféré aux prodigieuses façades des ca- 
thédrales de Strasbourg, de Chartres et de Reims. 

La religieuse paraissait regarder ces madones aux fraî- 
ches couleurs non pas précisément avec dédain, car, après 
tout, elles représentaient une imaj^e sacrée, digne d'ado- 
ration, mais avec un respect beaucoup moins admira! if. 
Elle s'airêtait plus longlemps devant les chevalets où s'é- 
laboraient des peintures selon l'ancienne méthode. M.dgré 
notre préférence pour le vieux stjle, nous devons avouer 
que quelques amateurs poussent un peu loin, à notre 
avis, la passion des vieilles peintures byzantines. A force 
de chercher le naïf, le primordial, le sucré, le mystique, 
ils arrivent à renthouïia>me pour des panneiux enfumés 
et vermoulus où l'on di?cerr.e vaguement des fi.ures fa- 
rouches, d'un dessin extravagant et d'une couleur impos- 
sible. A côlé de ces images, les Christ les p'us barbares 
de Cimabùe sembleraient des Vanloo et des Boucher. Quel- 



L'AUT BYZANTIN. 513 

ques-unes de ces peintures remontent, à ce qu'on pré- 
tend, au cinquième et même au qualrième siècle. Nous 
concevons qu'on les recherche comme curiosités archaï- 
ques, mais il nous parait difficile qu'elles soient admiiées 
au point de vue de l'art. On nous en a montré quelques- 
unes pendant notre voyage en Russie; mais nous avouons 
n'y avuir pas découvert les beautés qui charmaient si fort 
leurs possesseurs. Dans un sanctuaire, elles peuvent être 
vénérables par l'antique témoignage de foi qu'elles ren- 
dent, mais leur place n'est pas dans une galerie, à moins 
que ce ne soit une galerie historique. 

En dehors de cet art byzantin dont la Rome est au 
Mont-Athos, il n'y a pas encore eu de peinture russe pro- 
prement dite. Les artistes, peu nombreux d'ailleurs, qu'a 
produits la Russie, ne sauraient constituer une école : ils 
sont allés faire leurs études en Italie, et leurs tableaux 
n'ont rien de particulièrement national. Le plus célèbre 
de tous, et le plus connu en Occident, est Brulof, dont 
une vaste toile, intitulée a le Dernier Jour de Pompéi, » fit 
un assez grand effet au Salon de 1824. Brulof a peint la 
coupole de Saint-Isaac, large apothéose où il a fait preuve 
d'une grande entente de la composition et de la perspec- 
tive, dans un style qui rappelle un peu la peinture déco- 
rative telle qu'on la pratiquait vers la fin du dix-huitième 
siècle. L'artiste, qui avait une belle tête pâle, romantique 
et byronieni:e, avec un flot de cheveux blonds, prenait 
plaisir à reproduire sa propre figure, et nous avons vu de 
sa muin plusieurs portraits de lui, faits à divers époques, 
(|ui le représentent plus ou moins ravagé, mais toujours 
beau d'une, beauté fatale. Ces portraits, faits de veive. 
avec un libre caprice, nous semblent les meilleurs mor- 
ceaux de l'uitiste. Un nom très-populaire à Saint Péters- 
bourg est celui d'Ivanof, qui , pendant plusieurs années 
employées à la confection d'un chef-d'œuvre mystérieux, 
donna à la Russie l'attente et l'espérance d'un grand pein- 
tre. Mais c'est là une légende qu'il faut traiter à part, et 
qui nous entraineiait trop loin. Est ce à dire que jamais la 
Russie n'aura sa place parmi les écoles de peinture? Nous 

27 



314 VOYAGE EN RUSSIE. 

croyons qu'elle y arrivera lorsqu'elle se dégagera de Ti- 
mitation étrangère, et que ses peintres, au lieu d'aller 
copier d^s modèles d'Italie, voudront regarder autour 
d'eux et s'inspirer de la nature et des types si variés et si 
caractéristiques de cet immense empire, qui commence à 
la Prusse et fmit à la Chine. Nos relations avec le groupe 
de jeunes artistes que réunissait la société du Vendredi 
nous permettent de croire à la réalisation assez prochaine 
de cet avenir. 

Toujours précédé de la religieuse, drapée dans ses longs 
voiles noirs, nous entrâmes dans un laboratoire, parfaite- 
ment outillé, où Nadar aurait pu opérer comme chez lui. 
Passer du Mont-Athos au boulevard des Capucines, la tran- 
sition est brusque! Quitter des moines broyant des Pana- 
gias sur fond d'or, et en trouver d'autres enduisant de 
collodion des plaques de verre, c'est là un de ces tours 
que vous jnue la civilisation au moment qu'on pense le 
moins à elle. La vue d'un canon braqué sur nous ne nous 
aurait pas plus surpris que le tuyau de l'objectif en cuivre 
jaune dirigé par hasard de notre côté. 11 n'y avait pns 
moyen de nier l'évidence. Les moines de Troïtza, les dis- 
ciples de saint Serge, faisaient des vues de leur couvent, 
des reproductions d'images parfaitement réussies. Ils pos- 
sèdent les meilleurs instruments, connaissent les derniè- 
res méthodes, et font leurs manipulations dans une cham- 
bre vitrée de verres teints en jaune, couleur qui a la pro- 
priété de briser les rayons lumineux. Nous leur achetâmes 
une vue du monastère, vue que nous possédons encore, et 
qui n'a pas trop pâli. 

Dans son voyage en Russie, M. de Custine se plaint de 
n'avoir pus été admis à visiter la bibliothèque de Troïtza. 
On ne fit aucune difficulté de nous la montrer, et nous y 
vîmes ce qu'un voyageur peut voir d'une bibliothèque en 
une séance d'une demi-heure, des dos de livres bien reliés 
et laiigès bien en ordre sur des rayons d'armoires. Outre 
les ouvrages de théologie, les bibles, les œuvres des Pères 
de l'Église, les traités de scolaslique, les évangèliaires, 
les livres de liturgie en grec, en latin, en slavon, nous y 



L'ART BYZANTIN. 515 

remarquâmes, dans notre inspection rapide, beaucoup de 
livres français du siècle dernier et du grand siècle. Nous 
jetâmes aussi un coup d œil sur l'immense salle du réfec- 
toire, terminée à l'une de ses extrémités par une grille 
très-délicatement ouvragée, laissant scintiller à travers 
ses arabesques de fer le fond d'or d'un iconostase; car le 
réfectoire confine à une chapelle, pour que l'âme ait s* 
nourriture comme le corps. Notre tournée était finie, et If 
religieuse nous ramena chez l'archimandrite pour pren 
dre congé. 

Avant d'entrer dans l'appartement, les habitudes de la 
femme du monde l'emportant sur les prescriplions de la 
vie monasiique, elle se retourna vers nous et nous adressa 
un léger salut, tel qu'une reine aurait pu le faire sur les 
marches de son trône, et, dans un faible, languissant et 
gracieux sourire brillèrent, comme un éclair blanc, ses 
dénis étincelantes, préférables h toutes les perles de 
Troitza. 

Puis, par un changement aussi soudain que si elle eût 
rabattu son voile, elle reprit sa face morte, sa physiono- 
mie spectrale de renoncement au monde, et, avec une dé- 
marche de fantôme, elle s'agenouilla devant l'archiman- 
drite, dont elle baisa pieusement la main, comme une 
patène ou une relique. Cela lait, elle se releva et rentra 
comme un rêve dans les profondeurs mystérieuses du cou- 
vent, nous laissant de sa courte apparition un ineffaçable 
souvenir. 

Il n'y avait plus rien à voir dans Troîtza, et; nous rega- 
gnâmes l'hôtellerie pour dire à noire conducteur de sortir 
la voiture. Les chevaux attachés à la kibitka, par un sys- 
tème de cordes, le cocher assis sur un étroit strapontin 
rembourré d'une peau de mouton, nous, installés chaude- 
ment sous notre couverture d'ours, la dépense payée, les 
pourboires donnés, il ne restait plus qu'à exécuter la fan- 
tasia d'un départ au galop. Un léger clappement de hinguc 
du moujik fit prendre à notre attelage l'allure du cheval 
furieux emportant Mazeppa lié sur son dos, et ce ne fut 
que de l'autre côté du versant dominé par Troîtza, dont 



316 VOYAGE EN RUSSIE. 

on apercevait encore les dômes et les tours, que les braves 
petites bêles se résignèrent à prendre un train raisonna- 
ble. Nous n'avons pas à décrire le chemin de Troïtza à 
Moscou, ayant décrit le chemin de Moscou à Troïlza, la 
seule différence étmt que les objets s'y présentaient en 
sens inverse. 

Le soir même, nous étions rentré à Moscou, assez dis- 
pos pour aller à un bal masqué qui se donnait cetle nuit- 
là, et dont nous trouvâmes des billets à l'hôtel Devant la 
porte, malgré l'intensité du froid, stationnaient les traî- 
neaux et les voitures dont les lanternes brillaient comme 
des étoiles gelées. Une lumière chaude, embrasée, jaillis- 
sait par les fenêtres de l'édifice où avait lieu ce bal, el 
faisait, avec la clarté bleue de la lune, une de ces opposi- 
tions que recherchent les dioramas et les vues des stéréo- 
scopes. Le vestibule franchi , nous entrâmes dans une im- 
mense salle en forme de parallélogramme ou de carte à 
jouei', encadrée de grandes colonnes portant sur un large 
slylobate qui faisait terrasse autour du plancher, où l'on 
descendait par des escaliers. Cette disposition nous sem- 
ble très-favorable, et l'on devrait bien l'imiter chez nous 
dans les salles destinées à des fêtes. Elle permet à ceux 
qui ne prennent pas une part active aux plaisirs du bal 
de dominer les danseurs, qu'ils n'embarrassent pas, et de 
jouir à leur aise du spectacle qu'offre la foule animée et 
fourmillante. Cet exhaussement étage et groupe les figu- 
res d'une façon plus pittoresque, plus fastueuse, plus 
théâtrale. Rien de désagréable comme une cohue de ni- 
veau. C'est ce qui rend les fêtes du monde si inférieures 
comme effet aux bals de l'Opéra, avec leur triple rang de 
loges remplies de masques formant guirlandes, et leurs 
troupes de débardeurs, de titis, de pierrettes, de sauva- 
ges el de bébés, montant et descendant les escaliers. 

La décoration de la salle était des plus simples et n'en 
produisait pas moins un effet de gaieté, d'élégance et de ri- 
chesse. Tout était blanc, les murailles, le plafond, les co- 
lonnes, blanc rehaussé par quelques sobres filets d'or sur 
lei moulures. Los colonnes, stuquées el polies, jouaient le 



L'ART BYZANTIN. 517 

marbre à s'y méprendre, et la lumière y coulait en lon- 
gues larmes brillantes. Sur les cornicbes, des herses de 
bougies accusaient l'entablement du portique el soute* 
naient la clarté des lustres. Dans cette blancheur, cet 
éclairage atteignait la vivacité de la plus éclatante illumi- 
nation à giorno italienne. 

Certes, le mouvement, la clarté sont des éléments de 
joie; mais pour que la fêle ait tout son brio, il fau' que 
le bruit s'y ajoute; le bruit, celte respiration et ce chant 
de la vie. — La foule, quoique as-ez pressée, était silen- 
cieuse. A peine un léger chuchotement courait comme un 
frisson au-dessus des groupes, et faisait une sourde basse 
conlinue aux fanfares de l'orchestre. Les Russes sont 
muets dans leurs plaisirs, et quand on a eu les oreilles 
assourdies par le triomphal bacchanal des nuits d'Opéra, 
on s'étoime de ce flegme et de cette tacilurnité. Sans doute, 
ils s'amusent beaucoup en dedans, mais ils n'en ont pas 
l'air au dehors. 

Il y avait des dominos, quelques masques, des unifor- 
mes, des habits noirs, quelques costumes de Lesghines, 
de Circassiens, de Tatars, portés par de jeunes otficiers 
à taille de guêpe, mais aucun déguisement typique et 
qu'on pût noter comme appartenant au pays. La Russie 
n'a pas encore produit son masque caractéristique. Les 
femmes, comme d'ordinaire, étaient en petit nombre, et 
c'est elles qu'on va chercher au bal. Autant que nous 
avons pu en juger, ce qu'on appelle chez nous le demi- 
monde n'est représenté là-bas que par des Françaises 
exportées de Mabille, des Allemandes et des Suédoises, 
quelquefois d'une rare beauté. Il se peut bien que lélé- 
ment fé ninin russe s'y m^le aussi, mais il n'est pas facile 
pour l'étranger de le reconnaître; nous ne donnons notre 
observation que pour ce qu'elle vaut. 

Malgré quelques timides essais de cancan d'importation 
parisienne, la fêle languissait un peu el les éclats cuivrés 
de la musique ne la réchauffaient pas beaucoup. On atten- 
dait l'entrée des bohémiennes, car le bal s'entrecoupait 
d'un concert. Lorsque les chanteuses tziganes parurent 

27. 



318 VOYAGE EN RUSSIE, 

sur leur estrade, un immense soupir de satisfaction sortit 
de toutes les poitrines. On allait enfin s'amuser 1 Le vrai 
spectacle commençait! Les Russes ont la passion des Tzi- 
ganes et de leurs chants si noslali;iqiiement exotiques, 
qui vous font rêver la libre vie, dans la nature primitive, 
hors de toute contrainte et de toute loi divine ou humaine. 
Cette passion, nous la partageons, et nous la poussons jus- 
qu'au délire. Aussi nous jouâmes des coudes pour nous 
rapprocher de l'estrade où se tenaient les musiciennes. 

Elles étaient là cinq ou six jeunes filles hagardes et 
sauvages, avec cette sorte d'effarement que produit la 
grande lumière sur les êtres nocturnes, furtils et vaga- 
bonds. On aurait dit des biches amenées soudainement 
d'une clairière de forêt dans un salon. Leur costume n'a- 
vait rien de remarquable ; elles avaient dtà, pour venir à 
ce concert, quitter leur vêtement caractéristique et faire 
une toilette « à la mode. » Aussi avaient-elles l'air de 
femmes de chambre mal habillées. Mais il suffisait d'une 
palpitation de cils, d'un regard noir et fauve vaguement 
promtné sur l'assistance pour leur redonner tout leur ca- 
ractère. 

La musique commença. C'étaient des chants bizarres 
d'une douceur mélancolique ou d'une gaieté folle, brodés 
de fioritures infinies, comme celles d'un oiseau qui s'é- 
coute et s'enivre de son ramage, des soupirs de regret 
d'une brillante existence antérieure, avec d'insouciantes 
reprises d'humeur joyeuse et libre, qui se moque de tout, 
même du bonheur perdu, pourvu que l'indépendance 
reste; des chœurs entrecoupés de trépignements et de 
cris faits pour accompai:ner ces danses nocturnes, qu 
forment, sur le gazon des clairières, ce qu'on appelle « h 
rond des fées; » quelque chose comme du Weber, du 
Chopin ou du Listz à l'état sauvage. Parfois le thème du 
chant était emprunté à une vulgaire mélodie traînant sur 
les pianos, mais tout cela disparaissait sous les points 
d'orgue, les trilles, les ornements et les caprices : l'origi- 
nalité des variations faisait oublier la banalité du motif. 
Les merveilleuses fantaisies de Paganini sur le Carnaval 



L'ART BYZANTIN. 319 

de Venise peuvent donner l'idée de ces délicates arabes- 
ques musicales de soie, d'or et de perles, brodées sur un 
fond d'étoffe grossière. Un Tzigane, espèce de drôle à 
mine féioce, basané comme un Indien, et rappelant les 
types bohémiens si caractéristiquement représentés par 
Valério duns ses aquarelles ethnographiques, soutenait le 
chant des iemmes par les accords d'un gros rebec placé 
entre ses jambes, et dont il jouait à la manière des musi- 
ciens orientaux; un autre grand garçon se démenait sur 
l'estrade, dansant, frappant des pieds, chatouillant le 
ventre d'une guitare, marquant le rhythme sur le bois de 
l'instrument avec la paume de la main, faisant des grima- 
ces étranges, et jetant de (emps à autre un cri inattendu. 
C'était le gracieux, le comique, le boute-en-train de la 
troupe. 

On ne saurait décrire l'enthousiasme du public pressé 
autour de l'estrade; il éclatait en applaudissements, en 
cris, en dodelinements de tète, en interpellations admira- 
tives, en reprises aux refrains. Ces chants, d'une bizarre- 
rie mystérieuse, ont un pouvoir réel d'incantation; ils vous 
donnent le vertige et le délire, et vous jettent dans l'état 
d'âme le plus incompréhensible. En les entendant, vous 
sentez une mortelle envie de disparaître à jamais de la ci- 
vilisation et d'aller courir les bois en compagnie d'une 
de ces sorcières au teint couleur de cigare, aux yeux de 
charbon allumé. En effet, ces chants, d'une séduction si 
magique, sont la voix même de la nature, notée et saisie 
au vol dans la solitude. Voilà pourquoi ils troublent pro- 
fondément tous ceux sur qui pèse d'un poids si lourd le 
mécanisme compliqué de la société humaine. 

Encore sous le charme de la mélodie, nous nous pro- 
menions tout rêveur au milieu du bal masqué, dont notre 
ànie était à mille lieues. Nous pensions à une gitana de 
l'Albaycin, à Grenade, qui nous avait chanté jadis des co- 
pias sur un air qui ressemblait fort à l'un de ceux que 
nous venions d'entendre, et dont nous cherchions les pa- 
roles dans quelque arrière-tiroir de notre cerveau, lors- 
que nous nous sentîmes brusquement prendre le bras et 



320 VOYAGE EN RUSSIE. 

jeter à l'oreille, avec celte petite voix criarde, aigrelette 
et fausse comme celle des bossus, qu'affectent les dorai- 
nos voulant entamer une intrigue, ces mots sacramentels : 
« Je te connais. » A Paris, rien n'eût été plus naturel. De- 
puis ass-^z longtemps, nous promenons notre figure aux 
premières représentations, aux boulevards, dans les mu- 
sées, pour qu'elle soit aussi connue que si nous étions 
célèbre. Mais, à Moscou, cette affirmation de bal masqué 
semblait à notre modestie quelque peu hasardeuse. 

Le domino, mis en demeure de prouver son assertion, 
nous chuchota sous la barbe de son masque notre nom, 
très-suffisamment prononcé avec un joli petit accent russe, 
que le déguisement de la voix n'empêchait pas de démê- 
ler. La conversntion s'engagea et nous prouva que, si le 
domino de Moscou ne nous avait jamais rencontré avant 
ce bal, il connaissait du moins parfaitement nos omTages. 
Il est difficile, pour un auteur à qui l'on cite quelques 
vers de ses poésies et quelques lignes de sa prose, si loin 
du boulevard des Italiens, de ne pas se rengorger un peu 
en hu liant cet encens, le plus délicat de tous aux narines 
d'un écriva'n. Afin de remettre notre amour-propre à son 
plan, nous fûmes obligé de nous dire que les Russes li- 
saient beau 'oup, et que les moindres auteurs français 
avaient un public plus nombreux à Saint-Pétersbourg et à 
Moscou qu'à Paris même. Cependant, pour rendre la poli- 
tesse, nous nous efforçâmes d'être galant et de répondre 
aux citations par des madrigaux, chose difficile avec un 
domino englouti dans un sac de satin, le capuchon rabattu 
sur le front, et la barbe du masque longue comme une 
barbe d'ermite. La seule chose qui parût était une petite 
main assez étroite, gantée strictement de noir. C'était par 
trop de mystère, et il fallait pour être aimable de trop 
grands frais d'imagination. Nous avons d'ailleurs un dé- 
faut (|ui nous empêche de nous précipiter bien ardemment 
aux aventures de bal masijué. Derrière le déguisement, 
nous supposons plus volontiers la laideur que la beauté. 
Ce vilain morf^eau de soie noire, avec son profil de chèvre 
camuse, ses yeux bridés et sa barbiche de bouc, nous 



I/ART BYZANTIN. 321 

semble le moule du visage qu'il recouvre, et nous avons 
drî la peine à l'en détacher. Masquées, les lemmes même 
dont la jeimesse certaine et la beauté notoire nous sont 
connues, nous deviennent parfois suspectes. Il est bien en- 
tendu que nous ne parlons ici que du masque complet. Ce 
petit loup de velours noir, que nos aïeux appelaient tou- 
ret de nez, et que les grandes dames portaient à la pro- 
menade, laisse voir la bouche avec son sourire de perle?, 
les fins contours du menton et des joues, et fait ressortir 
par son noir intense la fraîcheur rosée du teint. 11 permet 
de juger la beauté de la femme sans la découvrir tout à 
fait. C'est une réticence coquette et non un mystère in- 
quiétant Ce qu'on risque de pire, c'est un nez à la Roxe- 
lane à la place du nez grec qu'on rêvait. On se console ai- 
sément de ce malheur. Mais le domino hermétique peut, 
quand il s'entr'ouvre à l'heure du berger, amener des dé- 
couvertes sinistres qui rendent un homme bien élevé fort 
embarrassé de sa contenance. C'est pourquoi, après deux 
ou trois tours dans le bal, nous reconduisîmes la dame 
mystérieuse prés du groupe qu'elle nous indiqua. Ainsi 
se termina notre intrigue au bal masqué de Moscou. 

— El) quoi ! est-ce là tout? va dire le lecteur. Vous 
nous cachez quelque chose par modestie. Le domino sorti 
furtivement du bal a dû vous indiquer une voiture mys- 
térieuse et vous y faire monter prés de lui. Puis la dame 
a noué son mouchoir de dentelles autour de votre front, 
disant que l'amour doit avoir un bandeau, et, vous pre- 
nant par la main, la voiture arrivée, vous a fait suivre de 
longs couloirs, et quand on vous a rendu l'usage de vos 
yeux, vous vous êtes trouvé dans un boudoir splendide- 
ment éclairé. La dame avait déposé son masque et s'était 
débarrassée de son domino, comme le papillon brillant 
rejette sa larve obscure; elle vous souriait et semblait 
jouir de votre émerveillement. Dites-nous si elle était 
blonde ou brune, si elle avait un petit signe au coin de la 
bouche, afin que nous puissions la reconnaître en la ren-^ 
contrant à Paris, dans le monde. Nous espérons que vous 
avez soutenu l'honneur de la France à l'étranger, et qnf 



322 VOYAGE EX RUSSIE. 

VOUS vo'is êtes montré tendre, galant, spirituel, para- 
doxal, passionné, digne enfin de la situation. — Une aven- 
ture de bal masqué à Moscou ! — Joli litre de feuilleton, 
dont vous n'avez pas profité, vous d'ordinaire si prolixe 
quand il s'agit de décrire des murailles, des tableaux ou 
des paysages. 

En vérité, dût-on nous prendre pour un Don Juan 
fourbu, pour un Valmoiit à la retraite, il n'y a rien eu 
autre chose. L'intrigue s'est bornée là, et après avoir pris 
un verre de thé mélangé de vin de Bordeaux, nous rega- 
gnâmes notre traîneau, qui nous mit en quelques minutes 
à notre hôtel de la rue des Vieilles-Gazettes. 

La journée avait été assez bien remplie : le matin au 
couvent, le soir au bal, la religieuse, le domino, la pein- 
ture byzantine et les Tziganes, nous avions bien mérité de 
nous coucher. 

En voyage on sent mieux le prix du temps que dans la 
vie habituelle. On est pour quelques semaines, pour quel- 
ques mois tout au plus dans un pays où il se peut qu'on 
ne revienne jamais; mille choses curieuses, que vous ne 
reverrez pas, sollicitent votre attention. Il n'y a pas un 
moment à perdre, et les yeux, comme les dents au buffet 
du chemin de fer, redoutant le silflet du départ, avalent 
les morceaux doubles. Chaque heure a son emploi. L'ab- 
sence d'affaires, d'occupations^ de travaux, de fâcheux, 
de visites à recevoir ou à rendre, l'isolement dans un mi- 
lieu inconnu, l'emploi perpétuel de la voiture allongent 
singulièrement la vie, et cependant, chose étrange, le 
temps ne vous paraît pas court; trois mois de voyage 
équivalent comme durée à un an de séjour dans la rési- 
dence habituelle. Quand on reste chez soi, les jours que 
rien ne distingue les uns des autres tombent au gouffre 
de l'oubli sans laisser de trace. Lorsqu'on visite un pays 
nouveau pour soi, les souvenirs d'objets inaccoutumés, 
d'actions imprévues, forment des points de repère, et en 
jalonnant, le temps, le mesurent et en font sentir l'é- 
tendue. 

Apelles disait : « Nulla (lies sine linea, » — à défaut 



L'ART BYZAMIN. 3-23 

du grec, nous citons le latin, — car ce n'est pas la phrase 
que le peintre de Carapaspe dut prononcer. Le touriste 
doit arranger ce mot à son usage, et dire : « Nul jour sans 
course. » 

D'après ce précepte, le lendemain de notre expédition à 
Troïtza, nous allions visiter, au Kremlin, le Musée des voi- 
tures et le Trésor des Popes. 

C'est une curieuse exhibition que celle de celte antique 
et faslueuse carrosserie : voitures de sacre, voilures de 
gala, voitures de voyage et de cani[)agne, chaises de 
poste, traîneaux et autres véhicules. L'homme procède 
comme la nature, il va toujours du compHqué au simple, 
de l'énorme au proportionné, de la so:i ptiiosité à l'élé- 
gance. La carrosserie, comme la faune des temps primi- 
tifs, a eu ses mammouths et ses mastodontes. On reste 
étonné devant ces mon^lrueuses machines roulantes, avec 
leur attirail enchevêtré de suspension, leurs ressorts en 
pincettes, leurs leviers, leurs épaisses bandes de cuir, 
leurs roues massives, leurs co's de cygne tortueux, leurs 
sièges hauts comme des châteaux de navire, leurs caisses 
aussi grandes qu'un apparlement d'aujourd hui, leurs 
marchepieds semblables à des escaliers, leurs strapon- 
tins extérieurs pour les pages , leurs plate-lormes pour 
les laquais, leurs impériales couronnées de galeries dé- 
coupées, de figures allégoriques et de panaches. C'est 
tout un monde, et l'on se demande comment de tels en- 
gins ont pu se mouvoir; huit énormes mekiembourgeois 
y suffisaient à peine. Mais si ces voitures sont barbares au 
point de vue actuel de la locomotion, au point de vue de 
l'art ce sont des merveilles. Tout est sculpté, ornemenlé, 
travaillé avec un goût exquis. Sur les fonds de dorure s'é- 
panouissent des peintures charmantes, faites de main de 
maître, et qui, détachées de leurs panneaux, figureraient 
avec honneur dans les mus-es. Ce ne sont que petits 
amours, groupes d'attributs, bouquets de fleur?, guir- 
landes, blasons, caprices de ti ules sortes. Les glaces sont 
des glaces de Venise, les tapis sont les plus moelleux et 
les plus riches qu'ait fournis Constantinople ou Smyrne, 



Ô24 VOYAGE EN RUSSIE, 

les étoffes à désespérer Lyon : brocarts, velours, damas, 
brocalelle revêtent splendides les parois et les sièges. Les 
carrosses de Catherine \'^ et de Catherine II contiennent 
des tables de jeu et de toilette, et, un détail caractéristi- 
que, des poêles coloriés et dorés en porcelaine de Saxe. 
Les traîneaux de parade déploient aussi une ingénieuse 
bizarrerie de forme, une charm mte fantaisie d'ornements. 
Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est la collection des 
selles d'homme et de femme, et des harnais de toulis 
sortes. La plupart viennent d'Orient et ont été donnés en 
cadeaux aux tsars et aux tsarines, par les empereurs de 
Coiistantinople, les grands Turcs et les scliahs de Perse. 
C'eat un luxe insensé de broderies d'or et d'argent sur des 
fonds de brocart ou de velours qui disparaissent, des 
étoiles et des soleils de pierreries. Les mors, les chan- 
freins, les gourmettes sont étoiles de diamants, et sur le 
cuir des brides, précieusement piquées en fils d'or ou en 
soie do couleur, s'incrustent des turquoises, des rubis, 
des émeraudes et des saphirs cabochons. En barbare asia- 
tique que nous mériterions d'être, nous avouons que cette 
sellerie extravagamment magnifique iious séduit plus 
que la moderne sellerie à l'anglaise, très-fashionable sans 
doute, mais si mai-re d'aspect, si xjauvre de matière, et 
si sobre d'ornement. 

La vue de ces immenses et somptueux carrosses en dit 
plus sur l'ancienne vie de cour que tous les mémoires des 
Dangtau et auties chroniiiueurs de palais. Elle fait con- 
cevoir des existences énormes, impossibles à réaliser au- 
jourd'hui, même avec le pouvoir absolu, car la simplicité 
des mœurs actuelles envahit jusqu'aux demeures souve- 
raines. L'habit de gala, le grand costume de cérémonie 
ne sont plus que des déguisements qu'on se hâte de dé- 
pouiller après la fêle. Excepté le jour du sacre, l'empe- 
reur ne porte jamais sa couronne. Il se coiffe comme tout 
le monde d'un chapeau soit militaire, soit civil; et s'il se 
promène, ce n'est pas on cari osse doré et Iraiiié par des 
chevaux blancs secouant des panaches. Jadis ces nuigni- 
Gcences étaient quotidiennes. On vivait familièrement d.ms 



L'ART BYZANTIN. 325 

ccKe magnificence el celte splendeur. Les rois et les 
grands n'avaient de commun avec le reste des hommes 
que la mort, et ils passaient sur la terre éblouie comme 
des êti es d'une autre race. 

— On nous fit voir leTiéscr des Popes, qui se trouve 
aussi dans le Kremlin. C'est le plus prodigieux entasse- 
ment de richesses qu'on puisse rêver. Là, sont langés 
dans des armoires dont on entr'ouvre les portes, comme 
des battants de reliquaires, les tiares, les mitres, les bon- 
nets des métropolitains et des archimandrites, mosaïques 
de pierreries sur des fonds de brocarts, les dalmaliques, 
les chapes, les éloles, les robes en toiles dor ou d'argent, 
toutes r;imagées de brodeiies, tout historiées de légendes 
dessinées avec des perles. A Troïtza nous avions pu croire 
qu'il n'y avait [dus de perles au monde, et que le trésor 
du couvent les avait réunies dans ses boisseaux. Il y en 
avait tout autant au Trésor des Popes. Que de ciboires d'ar- 
gent, de vermeil, d'or scidpté, niellés, guillochés, entou- 
rés de zones d'émaux, cerclés de pierres précieuses; que 
de croix peuplées par des myriades de figures microscopi- 
ques, que d'anneaux, que de crosses, que d'ornements 
d'une richesse fabuleuse, que de lampes, que de flam- 
beaux, que de livres reliés de plaques d'or constellées 
d'onyx, d'agalhe, de lapis-lazuli, de malachite n'avons- 
nous pas contemplés, derrièi e ces vitrines, avec ce plai- 
sir et ce découragement du voyageur qui, là où il ne peut 
écrire que quelques lignes, sent qu'il faudrait une mono- 
graphie capable d'occuper une vie entière! 

Le soir, nous allâmes au théâtre. Il est vaste et magni- 
ûque, et rappelle, pour ses disp(>sitions principales, l'O- 
d^on de Paris et le théâtre de Bordeaux. Ces régularités 
parfaites nous touchent peu, et nous aimerions mieux, 
pour notre (iirt, le moindre caprice architectural désor- 
donné et lleuri, dans le genre de Vassili-Blajonuoï ou du 
Paliis à facette;-, mais cela serait moins civilisé et traité 
de barbare par les gens de bon goût. Toutefois, il ftmt 
convenir que le type admis, le théâtre de Moscou ne laisse 
rien à désirer. Tout y est grandiose, monumental, somp- 

28 



^26 VOYAGE EN RUSSIE, 

lueus. La décoration de la salle, rouge et or, flatte Toeil 
par son opulence sérieuse, favorable aux loileitfS, et la 
loge impériale, placée juste en face de la scène, avec ses 
hampes dorées, ses aigles à deux tètes, ses blasons et ses 
enroulements de lambrequins, produit un elfet majes- 
tueux et splendide; elle coupe, dans sa hauteur, deux 
rangs de loges, et interrompt heureusement les lignes 
coui-bes des ga'eries. Comme à la Scala, à San-Carlo et 
dans tous les grands tliéâlies italiens, un couloir circule 
autour du parterre et facilite laccès des places, rendu 
encore plus aisé par un autre chemin laissé libre au mi- 
lieu. Nulle part, l'espace n'est parcimonieustinent ménagé 
comme chez nous. On peut entrer et sortir sans déranger 
personne, et causer extérieurement avec les femmes des 
biiignoites. On est admirablement assis aux fauteuils 
d'orchestre, dont les premiers rangs, par une conven- 
tion tacite, sont réservés uux gens titrés, aux grades 
supérieurs et aux personnes d'importance. Un mar- 
chand, quelque riche, quelque honorable qu'il soit d'ail- 
leurs, n'oserait pas dépasser la cinquième ou la sixième 
file. La même hiérarchie s'observe pour les rangs de 
loge; du moins cela élait ainsi du temps de notre 
voyage. Mais, quel que soit l'endroit où l'on se place, 
soyez sûr qu'on y est à l'aise. Le spectateur n'y est 
pas sacrifié aoi spectacle, comme cela arrive trop souvent 
dans les théâtres de P;iris, et le plaisir ne s'achète pas par 
une torture. L'on a autour de soi l'espace que Stendhal 
jugeait nécessaire pour bien guûter la musique, sans 
être troublé par l'inlluence du voisin. Avec cet art du 
chauffage que possèdent les Russes au plus haut de- 
gré, et qui est chez eux une question de vie ou de mort, 
une température ég.de et douce est maintenue par- 
tout, et l'on ne court pas risque, en entr'ouvranl la 
porte ou le carreau de sa loge, de recevoir ces douches 
d'air froid qui vous tombent si désagréablement sur h s 
épaules. 

Cependant, malgré tout ce confort, le théâtre de Mos- 
cou n'était pas, ce soir-là, très-rempli. On remarquait de 



'AHT BYZANTIN 527 

grands vides dans les loges, et des files presque entières 
de banquettes re talent inoccupées ou ne préscnlaient que 
d'! rares groupes de spectateurs disséminés çà etlj. Il faut 
des foules énormes pour combler ces théâtres immenses. 
En Russie, tout est trop grand et semble fait pour une popu- 
lation à venir. C'était jour de ballet, car le ballet et l'opéra 
alternent aux théâtres russes et ne se combinent pas comme 
chez nous. Nous ne nous rappe'ons pas la fable du bal- 
let exécuté ce jour-là. Elle avait tout le décousu des livrets 
italiens, et ne servait qu'à enchaîner une suite de pas fa- 
vorables au talent des danseurs. Quoique nous ayons fjit 
nous-même des programmes de ballets, et que uous com- 
prenions assez bien le langage de la pantomime,, il nous 
fut impossib'e do suivre le fil de l'action à travers les pas 
de trois, les pas de deux, les pas seuls et les évolutions du 
corps de ballet, qui manœuvrait d'ailleurs avec un en- 
semble et une précision admirables. — Ce qui nous frappa 
le plus, ce fut une espèce de mazurka exécutée par un 
dansDur nommé Alexandrof, avec une fierté, une élégance, 
une grâce bien éloignées des afféteries si désagréables 
chez les danseurs ordinaires. 

La vie du voyageur se compose de contrastes : le lende- 
main, nous allions visiter le couvent de Romanof, à quel- 
ques verstes de .Moscou. Ce couvent est célèbre par l'ex- 
lellente musique religieuse qui s'y exécute. CommeTroïtza, 
il a extérieurement l'apparence d'une forteresse. Sa vaste 
enceinte renferme un grand nombre de chapelles et de 
bâtiments, et un cimetière dont, par ce temps d'hiver, 
l'aspect était particulièrement lugubre. Rien de plus 
triste que ces croix empâtées de neige, ces urnes et 
ces colonnes funèbres crevant la blanche nappe éten- 
due sur les morts comme un second linceul. Cette 
idée vous occupe, que les pauvres défunts couchés sous 
cette couche glacée doivent avoir bien froid et se sentir 
encore plus profondément enfoncés dans l'oubli, car la 
neige efface leurs noms et les pieuses légendes qui les 
accompagnent, recommandant leurs âmes aux prières 
des vivants. 



3'2S TOYAGE EN RUSSIE. 

Après un coup d'œil mélancolique jeté sur ces tombes 
à demi-recouvertes, dont quel jues noires feuilles d'arbres 
vivaces augmentaient encore le caractère désolé, nous en- 
trâmes dans l'église dont l'iconostase tout doré nous sur- 
prit par sa prodigieuse bauteur, qui dépassait celle des 
plus giganlesquos retab'es espagnols. 

Il y avait office, et tout d'abord nous fûmes surpris 
d'entendre des sons analogues à ceux produits dans iv^s 
orgues par les jeux de bourdons; nous savions que le rite 
grec n'admettait pas ces instruments. Nous fûmes bientôt 
fixé sur cette ereur, car en approchant de l'iconostase 
nous aperçûmes un groupe de chantres à grande baibe t-t 
habillés de noir comme les popes. Au lieu de chanter à 
pleine voix comme les nôtre-s ils recherchent des iffets 
plus doux et font entendre une sor'e de bourdonnement 
d'un ciiarme plus facile à goûter qu'à décrire; figurez- 
vous le bruit que font en volant, les soirs d'été, les gros 
papillons de nuit; c'est une note grave, douce et pourtant 
pénétrante. Ils étaient une dizaine, croyons-nous, Ton 
distinguait les basses à la manière dont ils se rengor- 
geaient, et les chants sacrés sortaient de leu.- bouche sans 
qu'on leur vit presque remuer les lèvres. 

La ch.ipelle impériale à Saint-Pélersbourg et celle de ce 
couvent de Romanof sont ce que nous avons entendu de 
plus beau dans le domaine de la musique religieuse; nous 
possédons des compositions musicales plus savantes et 
plus belles sans doute, mais la manière dont on exécute 
le plain-chaiit en Piussie y ajoute une grandeur mysté- 
rieuse et une inexprimable beauté. C'est, à ce qu'on nous 
dit, saint Jean l>amascène qui fut au huitième siècle le 
grand réformateur de la musique sacrée; elle s'est peu 
modifiée, et ce sont es mêmes chants arrangés à quatre 
voix p^ir les compositeur.- modernes, que nous enloDdimes. 
L'inlluence italienne envahit un instant la musique sacrée, 
mais ce ne fut pas pour longtemps, et l'empereur Alexan- 
dre I'"^ ne souffrit pas qu'on exécutât d'autic chant que le 
chant ancien dans sa chapelle. 

En rentrant à l'hôtel, tout vibrant encore d'une harmo 



L'ART BYZANTIN. 329 

nie céleste, nous trouvâmes des lettres qui nous rappe- 
laient à Saint-Pétersbourg, et nous quittâmes Moscou à 
grand icgrot, Moscou, la vraie ville russe, couromiée par 
le Kremlin aux cent coupoles. 



XX 



L'OPÉRA A SAINT-PÉTERSBOURG (1) 



Le rideau, en se levant, découvre aux yeux du specla- 
leur un royaume mystérieux et souterrain qui a pour ciel 
une voûte de rocher, pour étoiles des lampe>, pour fleurs 
les cristallisations bizarres des mélaux, pour lacs des eaux 
noires où nagent des poissons avcugl s, pour indigènes les 
gnomes de la montagne que le travail humain vient trou- 
bler dans leur retraite profonde. Une joyeuse aclivité rè- 
gne au sein de la raine; les pics poursuivent le minerai 
aux veines de la gangue; les câbles s'enroulent sur les 
treuils; les paniers vont et viennent, el les hottes versent 
aux fourneaux, dont les gueules rouges flamboient, les 
trésors extraits de la roche. A peine refroidis, les l.ngots 
se façonnent sous les coups cadencés des marteaux. Tout 
ce table lu est charmant. 

Tant de labeur mérite sa récompense. Par un frêle es- 
calier dont le sommet se perd dans la voûte de la caverne, 
et qui Miel le monde in'éiieur en communication avec le 
monde supérieur, descendent, comme les anges sur l'é 
chelie (le Jacob, les femmes, les filles et les fiancées des 
mineurs, en costume coquet et pittoresque, apportant le 

(1) Éoline ou la Dryade, ballet en quatre actes de M. Jules l'on ot, 
musiija?. de M. Pugiii, débuts de M""" Ferraris. 



L'OPÉRA A SAlM-PElERSr.OURG. 33! 

déjeuner des ouvriers. Tous ce^ petits piods, toutes ces 
jambes fuies et rondes francliissenl les innombrables mar- 
ches avec une prestesse ailée, sous 1 arlil erie des lorgnet- 
tes braquées, sans un faux pas, sans une hé.-ilalion, sans 
faire trembler un instant l'esca'ier aérien; rien de plus 
gracieux et de plus hardi que ce défilé en l'air de tout le 
corps de ballt t. 

On tire les provisions da panier, et Lisinka, la plus jo- 
lie de ces jolies fiUos, sert affeclueuseme.it son père, le 
chef des mineurs, aussi habile à deviner des métaux sous 
leur enveloppe terreiise que les telchines de Samotbrace 
ou les gnom-:îs du Ilartz. Pour que la joie soit complète, le 
comte Edgar, propriétaire des mines, a envoyé à ses bra- 
ves ouvriers des brocs de \iu et des cruches de bière. Les 
mineurs y puisent largement, et le sobre déjeuner finit ea 
gai festin. Aux lumières des lampes les yeux élincellent,^ 
les joies s'illuminent, les sourires brillent en blancs 
éclairs, les mains cherclient les mains, les bras s'arron- 
dissent autour des corsages, les pieds trépignent sur le sol 
pailleté d'or, et les danses ne tardent pas à se former. 

Ce joyeux tumulte éveille dans les profondeurs de son 
palais souterrain Rûbezahl, le roi des gnomes, le génie 
delà mon'agne dont l'audace avide des mortels envahit 
les possessions ; un énorme bloc de scories liquéfieras au- 
trefois par le feu des volcans primitifs s'entr'ouvre subi- 
bi!ement, et il en jaillit un être surnaturel, moiùé Dieu, 
moitié démon, un petit manteau blanc sur les épau'es, 
•evêlu d'une cuirasse et deknémides à reflets de paillon, 
jans doute forgées par Vu'cain, son aïeul mytiiologi |ue : 
c'est Piùbez'ahl. krité d'abord de tout ce bruit, il se déride 
bientôt à l'aspect des danses et descend, pour s y mêler, 
de son quartier de roche. Invisible par sa volonté, comme 
s'il port lit au doigt l'anneau de Gygés, il circule entre 
les groupes, qu'il lutine et dérange. Grâce à lui, les gar- 
çons les plus modes'eâ sont punis de licences qu'ils n'ont 
pas prises. Ici, il effleure de ses lèvres de blanches épau- 
les; là, il entoure de ses doigts une taille de gué[ie, in- 
terceptant les baisers au vol et laissant arriver le^ souf 



352 VOYAGE EN RISSIE. 

(lets... sur la joue des innocenls. Ce n'est pas tout : en 
passant les amphores, dont le vin se répand en nappes 
rouges, trompant la soif des buveurs, il fait porter à sec 
la santé du comte Edgar, à la grande satisfaction du malin 
génie, qui disparaît en riant. 

Le comte Edgar pénètre dans la raine pour féliciter les 
ouvriers de leur ardeur à cos travaux, qui l'enrichissent 
et lui permettent d'épouser Éoline, sa lijncée, fllle adop- 
tive du puissant duc de Ratibor. 

Éoline, curieuse de visiter ce monde souterrain, ai rive 
bientôt avec son père, semant sous ces voûtes sombres, 
où ne s'épanouissent que l'or, l'argent et les pierres [irè- 
cieuses, les fleurettes des champs qu'elle a cueillies en 
route tout humides encore de rosée ; on l'entoure, on 1 ad- 
mire, on l'acclame; elle esl si belle, si bonne et si char- 
mante ! Derrière sa beauté on en admire une autre qui 
brille à ti avers la première, comme une flamme dans un 
globe d'albâtre. On dirait, à de soudaines phosphores- 
cences, qu'Éoline n'est que l'enveloppe, que le voile trans- 
parent d un être supérieur, d'une déesse condamnée par 
quelque fatalité à vivre parmi les hommes. Aussi Edgar, 
ivre d'amour, s'élance sur les pas de sa belle fiancée, 
tâchant de l'atteindre et de l'arrêter dans son vol. Âvez- 
vous vu deux papillons aux ailes palpitantes qui se cher- 
chent et s'évitent sur la pointe des herbes, l'un passionné- 
ment, l'autre coqu ttemeiit, gardant toujours leur dis- 
tance jusqu'à ce qu'ils se confondent dans le même rayon? 
Alors vous pouvez vous Faire une idée de ce pas délicieux 
où madame Feiraris, — Éoline, voulons-nous dire, — se 
montre si jeune, si légère, si aérienne, si volui)tueuse- 
nient cha^te et si pudiquement provocante. Avec quel 
joli mouvement elle altiie et r.'pousse le bai-er suspendu 
au-dessus de son sourire comme une gracieuse menace! 

Pendant qu'Eoline admire les richesses de la mine, 
prend part à la collation qu'on lui offre, se mêle aux 
danses, accueille les jeunes filles empressées autour délie 
et reçoit les coiifidences indiscrètes du jeune ouvrier 
amoureux deLizinka, Uûbezahl, le génie de la montagne, 



LOPERA A SAINT-PETERSBOURG. . 533 

a reparu; dans une pose d'extase, les mains tendues, 
l'œil ébloui, il suit tous les mouvements de la fiancée 
d'Edgar. Il s'enivre à longs traits de sa beauté. Jamais 
semblable merveille n'a pénétré dans son obscur royaume; 
ni les ondines des nappes intérieures, ni les salamandres 
des régions pluloniques qui ont cherché à lui plaire ne 
possédaient celte perfection de traits et de formes, cette 
grâce virginale, ce sourire enchanteur! Rûbezahl est épris 
d'Éoline; la flèche de l'amour a trouvé son cœur à travers 
les épaisses couches de la terre. 

Soudain il se transforme en mineur, et d'un air gauche 
et rustre il s'approche de la table, malgré les ricane- 
ments des seigneurs, dont il dédaigne les phiisant^ries. 
Sous son humble habit, il est plus puissant qu'eux ; ses 
yeux percent les obstacles contre lesquels s'émousseat les 
regards des hommes ; il voit clairement les fleuves de 
métal ruisseler dans leur lil de roche. La clef des trésors 
de la montagne, c'est lui qui la tient ; en effet, à chaque 
coup de pioche qu'il donne, les blocs d'or natif font briller 
leurs jaunes pépites; les pierres précieuses étincellenl et 
lancent de folles bluetles; la caverne illuminée laisse 
transparaître les richesses que l'homme cherche avec tant 
de I eine ; les floraisons métalliques étalent Icirs couleurs 
étranges, les rubis, les saphirs, les diamants croisent 
leurs feux variés. Qu'est-ce que le trésor des califes à côté 
de ces merveilles et de' ces éblouissements? Dans l'humble 
mineur qui se redresse fièrement, l'on recoiviait Rûbezahl, 
le roi des gnomes ; sans s'inquiéter du courrou.\ ni de 
l'épée d'Edgar, qui n'atteint que le vide, le génie dé- 
clare son -amour pour Éoline. Elle sera reine chez les 
gnomes, et la terre lui ouvrira tous ses écr'.ns ; ainsi l'a 
décidé liûbezahl, qu'aucun obsticle n'arrêtera. Qui pour- 
rait rivaliser avec un génie, et surtout avec un génie si 
riche ! 

En vain Éoline proteste, en vain Edgar cherche à châ- 
tier l'insolent, Rûbezahl ne s'en émeut guère ; il fait un 
geste, et la caverne s'incendie d'un refl^'t pourpre, comme 
ïi les digues du feu central étaient rompues. Le génie s'é- 



334 VOYAGE EN RUSSIE. 

clipse au milieu des flammes. Tout le monde fuit épou- 
vanté, et la solitude se fait dans la mine. 

Les hommes partis, les gnomes reprennent possession 
de leur empire. Des fentes de la roche sort une multitude 
de petits êties vêtus de gris, coiffés de capuchons au fond 
desquels brillent des yeux malins. Tout cela sautille d'une 
façon bizarre, sur un rhytlime désordonné, pour divertir 
le maître, qui parait soucieux; aux gnomes succèdent de 
jolies créatures aux toilettes étincelantes de couleurs mi- 
nérales, qui essayent, sans y plus réussir, de distraire le 
roi de la montagne de sa rêverie. Rùbezahl ne fait pas 
même attention aux empressements de Trilby, son page, 
son lutin bien-a'mé. La pensée qui le préoccupe perce les 
parois sombres de la caverne ; la roclie compacte devient 
translucide, se fond en vapeurs, s'azure et laisse aperce- 
voir, dans une perspective magique, lintérif^ur d'une 
chambre d'architecture ogivale. Doucement éclairée par 
une lampe, Éoline repose sur des carreaux de brocart, 
avec le gracieux abandon du sommeil; un jet de lumière 
bleuâtre pénètre dans la chambre par le vitrail qui s'ou- 
vre. Dès que la lueur argentée a touché Éoline, une méta- 
morphose s'opère en elle; comme une chrysalide qui 
sort di sa coque et s'envole papillon, la jeune fille aban- 
donne sa forme terrestre et ne laisse sur sa couche que 
des vêtements affaissés. Avec la nuit elle redevient dryade, 
comme sa mère ; ses compagnes l'entourent et la guident 
dans la forêt natale vers le chêne auquel sa vie est atta- 
chée. « Mortelle ou déesse, qu'importe ! s'écrie Rùbezahl, 
je saurai bien obtenir son amour. » La vision s'évanouit, 
2l la toile tombe. 

A l'acte suivant, les lueurs roses de l'aurore qui luttent 
ivec les reflets bleus de la lune jouent sur les hauts toits 
J'un manoir gothique, dont une eau vive baigne le pied, 
i'out le re^te de la scène est encore dans l'ombre, et sur 
]e devant, près d'une tourelle en ruine, un vieux chê.ie 
fracassé par la foudre tord ses branches mortes. C'est le 
jour des fiançailles d'Edgar et d'Éoline. Les mineurs pré- 
parent pour la cérémonie un trône de fleurs et de feuilla- 



L'OPERA A SAIST-PETERSBOIRG. Ô35 

gos. « Si nous jetions bas cet ai bre brisé qui nous gène, 
dit Frantz, l'amoureux de Lisinka, au vieil Hermann, le 
clief des mineurs. — Gardons-nous en bien, mes enfants, 
répond flermann ; une légende est attachée à ce chêne : 
la châtelaine, mère d'Éoline, attirée par un charme mys- 
térieux, aimait à se reposer sous son ombre ; un jour d'o- 
rage le tonnerre le frappa, et comme si sa vie fût liée à 
l'existence du chêne, la jeune femme mourut. » 

Tandis que le vieux mineur raconte cet'e légende, un 
pétillement d'étincelles se fait entendre, et des ruines de 
la tourelle Rûhezahl s'élance comme à la poursuite d'un ? 
vision. En effet, une figure lumineuse, dont le reflet 
s'allonge dans l'eau, passe en planant au-dessus de la 
rivière, comme un oiseau qui raterait un lac; c'est la 
dryade qui rentre avec le jour dans sa forme terrestre. 

Le soleil levé éclaire la façade du château, fait miroiter 
les eaux de la rivière, dore le vert feuillage des ai bres du 
parc; les ouvriers, défdant avec bannière et attributs, 
portent sur des brancards de pesants lingots d'argent et 
d'or qu'ils comptent offrira leur S'igneur; les jeunes fdles 
du village les suivent. Trilby, le lutin de Rûhezahl, venu 
sur terre déi;uisé en page pour servir les amours de son 
maître, s'amuse à coquetier avec elles, excitant la jalousie 
de leurs rustiques amants. 

Le duc de Rotibor, Éuline, Edgar et les gentilshommes 
témoins des fiaiiçailles ne tardent pas à paraître; ils 
prennent place et la fête commence. Un seigneur, vêtu 
avec une magnificence bizarre, s'avance hardiment. Il 
excite une si. rprise mêlée de crainte. On s» nt en lui une 
puissance surnaturelle. Il dompte la volonté, brise la ré- 
sistance, fascine comme le serpent, attire comme l'abîme. 
Magnétisée par son regard, Éoline se lève et commei.ce un 
pas avec lui. On dirait une col mbe qui descend de bran- 
che en branche vers le reptile en arrêt au bas de l'arbre, 
la plume hérissée, l'aile palpitante, éperdue d ho reur, 
mais charmée. Sans doute Éuline n'aime p;is liûbezahl, 
()Ourtanl celte danse magique l'étourdit et l'enivre ; une 
langueur perfide amollit ses mouvements, sa tète penche, 



35G VOYAGE EN RUSSIE. 

son œil nage dans une lumière plus humme, son souri... 
s'enlr'ouvre, laissant passer un souffle plus pressé. A 
demi-vaincue, elle s'abandonne aux bras de Rûbezahl. 

Ce pas, qui est un chef-d'œuvre, jette en extase les 
spectateurs du théâtre tt les spectateurs de la salle. Seul, 
le comte Edgar ne le Irouve pas de son goût, et franche- 
ment il est dans son droit. Furieux, la dague au point, il 
se précipite vers le groupe ; le roi des gnomes le renverse 
d'un geste et retourne par une trappe anglaise dans son 
empire caverneux. Les jeunes filles reçoivent et soutien- 
nent Éoline évanouie. 

Nous voici maintenant au château, dans une riche salle 
gothique, chambre à coucher d'Éoline; la jeune fille dort, 
mais d'un sommeil agité de terreurs et de visions étran- 
ges. Elle tressaille et se dresse sur le bord de son lit, 
croyant entendre des rires et voir passer des ombres. Ce 
n'est pas tout à fait une illusion, car Tiilby, envoyé en 
éclaireur, s'est introduit dans la place, et sa tête maligne 
apparaît entre les rideaux; cependant entourée de ses ca- 
méristes accourues à son appel, Éoline se rassure ; elle 
était le jouet d'un rêve! Pour dissiper cette fâcheuse im- 
pression, elle va à son miroir; — n'est-ce pas là que les 
femmes oublient tout, même leur amour? — Elle sourit 
en voyant que les mauvais songes n'ont pas éteint ses yeux 
et pâli ses joues. Ses femmes lui essayent des paiures; 
mais tout à coup, au lieu de son image charmante, se 
dessine dans la glace la figure de Rûbezahl passionué- 
ment agenouillé et lui tendant les bras comme pour l'atti- 
rer sur son cœur. Épouvanlée, elle recule; la vi?ion se 
dissipe, mais l'amoureux génie a emporté avec lui le reflet 
d'Éoline. Ne pouvant posséder le corps, il s'est emparé de 
l'ombre ; le miroir infidèle ne reproduit plus les traits de 
la jeune fille. Ce portrait, tout exact qu'il soit, ne sulfit 
pas à Rûbezahl, il lui faut le modèle, et bientôt il revient 
plus vif, plus passionné, plus ardent que jamais; Eoline 
se défend comme se défend une femme qui a un autre 
amour au cœur; cependant la situation est périlleuse; 
Trilby a écarté les caméristes, et le génie est pressant. La 



L'OPÉRA A SAINT-PÉTERSBOURG. 337 

jeune fille se jetle à genoux sur un prie-dieu, devant une 
sainte image, le ciel seul peut la secourir. .Minuit sonne; 
c'est l'heure de sa métamorphose. Un rayon de lune s'al- 
longe dans la chambre, et par ce chemin lumineux la 
dryade s'envole, laissant Kùbezahl penaud et furieux. 
Averti qu'un audacieux s'est introduit chez Éoline, le 
comte Edgar accourt l'épée à la main, mais le roi des 
gnomes connaît par anticipation les mystères de l'électri- 
cité. Son fer, en rencontrant celui d'Edgar, en fait jaillir 
des étincelles bleues et donne au bras qui le lient une com- 
motion épouvantable; avant (|ue le comte ait raraussé son 
arme inutile, le génie s'est éclipse. 

C'est un rude métier, même pour un roi des gnomes, 
que de poursuivre une femme à existence double, qui vous 
échappe au moment où vous croyez la tenir, et se réfugie 
dans un Ironcd'arbre, ausein d'unevaste forêt. Rûbezahl, 
malgré sa science, est fort embarrassé. Déguisé en bûche- 
ron, il interroge de l'œil tous les chênes vieux et jeunes. 
Sous quelle écorce protectrice se cache Éoline? Il ne sait, 
Une idée lui vient ; avec sa hache, il questionnera chaque 
chêne. Aussitôt que le tranchant de l'acier mord le bois, 
une dryade apparaît demandant giâce pour l'arbre auquel 
sa vie est liée. Kùbezahl continue ses essais jusqu'à ce qu'il 
ait trouvé le chêne d'Éoline. La pauvre dryade résiste tant 
qu'elle peut ; il faut que la hache fasse à travers l'aubier 
perler de roses gouttes de sang sur sa chair délicate pour 
qu'elle se décide à sortir ; le gnome la menace, si elle con- 
tinue à repousser son amour, d'abattre tout à fait l'arbre 
qu'elle anime. Éoline, avec des grâces suppliantes, des 
coquetteries pudiques, des caresses soumises, parvient à 
désarmer le couiroux du génie, qu'entourent ses compa- 
gnes, dont les gioupes servent à masquer sa fuite. Edgar, 
qui la clieiche, la ramène au château. 

Dans la salle d'armes du manoir, que décorent des pano 
plies équeblres, doivent avoir lieu les fêtes pour le mariag. 
d Edgar et d'Éoline. Quelques sons d'orgue s'échappenv: 
de la chapelle \oisine, et bientôt le couple reparaît uni 
pour toujours devant le ciel et devant les hommes. Des 

29 



r.38 VOYAGE EN RUSSIE, 

danses variées se succèdent. Éolino, dans un pas suprême, 
< xprime les chastes eniviements, les joies célestes de 
l'amour permis. Et Rùbezahl, que fait-il? allez-vous dire. 
11 laisse épouser celle qu'il aime par son rival ; c'est bien 
la peine d'être le roi des gnomes! Attendez : regardez là- 
bas, tout au fond, cette rougeur qui empourpre la forêt ; 
des Aots de fumée roulent en tourbillons vers le ciel, les 
flanmies montent, l'incendie se développe, et dans le bra- 
sier se tordent douloureusement les chênes habités par les 
dryades. 

Éoline se renverse, porte une main à son cœur, et de 
l'autre fait un geste d'adieu à Edgar. Le feu qui dévore 
sou chêne la consume; elle meurt, et près d'elle Rùbezahl, 
apparu soudain, ricane avec une méchanceté diabolique : 
au moins elle n'appartiendra à personne. 

Un ciel tout illuminé des splenJeurs de l'apothéose, 
fin obligée des ballets et des féeries, reçoit les âmes 
errantes des dryades. Éoline monte soutenue parles bras 
de sa mère et la toile tombe au bruit des voix tumultueuses 
qui demandent madame Ferraris. 

Le triomphe de madame Feiraris a été complet, et les 
Russes SOI t difficiles en fait de danse ; ils ont vuTaglioni, 
Essler, Cerrito, Carlotta Grisi, sans compter leurs propres 
dan>euses, jeune armée chorégraphique qui sort de leur 
Conservatoire, un des mieux tenus du monde, alerte, 
assouplie, discipl née à merveille, avec un talent tout 
fermé déjà auquel ne manque qu'une expérience du théâtre 
bientôt acquise. 

.Madame Ft rraris est aujourd'hui sans rivale. Elle a la 
grâce, la légèreté, le ballon, le parcours, et, sous une 
mignonne apparence, une incomparable vigueur. Quand 
elle s'enlève, c'e>t une délente d'acier, quand elb' redes- 
cend, c'est une plume de colombe. Dans les pointes, son 
orteil pique le sol comme un fer de flèche, et là-dessus 
elle tourne, elle se renverse, elle fait des temps penchés, 
des revin ments subits avec une sûreté, une hardiesse, un 
abandon qui la feraient croire soutenue par des ailes invi- 
sibles; chaque temps est net, pur, bien dessiné, sans rai- 



L'OPÉRA A SAINT-PÉTERSBOURG. 330 

deur ni fatigue, d'une perfection classique et d'une grâce 
toute nouvelle; en outre, ces petits pieds, dans le délire 
de la danse, n'oublient jamais la mesure ; ils ont l'oreille 
fine el se ndent le rhythme à mervfille. Leurs taquelés 
sont aussi justes que les battements du métronome de 
Mdëtzel. 

Chargée d'un rôle double, madame Ferraris a pu mon- 
trer, comme dans deux ballets joués l'un après l'autre, 
son talent sous deux physionomies diverses; quanrl elle 
représente Éoline, elle joint l'affabilité gracieuse de la châ- 
telaine à la gaieté innocente, à la coquetterie naïve de la 
jeune fille; quand elle représente la drvade, elle s'idéalise, 
se détache, s'enlève, se fait plus transparente et plus légère 
encore, et vo'e à travers les chênes de la forêt, sur la 
pointe des herbes, sans làire tomber une seule goutte de 
rosée d'une violette. Dans ces changements brusques de 
femme en dée-se, de déesse en femme, elle ne se trompe 
jamais et reprend toujours tout le personnage. 

Mais notre article est déjà bien long, et pourtant, pour 
le finir, il nous faudrait encore bien de la place. Tant 
d'yeux bleus et de chevelures blondes, tant de pieds mi- 
gnons et de jambes sveltes luisent, flottent, sautillrnt, se 
lèvent ou retombent dans ce tourbillon de gaze, de paillon, 
de fleurs, de sourires et de maillots roses qu'on appelle 
Eoline, ou la Dryade! — Considérez que nous sommes un 
étranger arrivé d'hier, qui écoute avec une surprise cbar- 
mée tous ces noms féminins étranges à son oreille comme 
le chant doiseaux inconnus, si doux pouilant, si pleins de 
voyelles et de musique qu'on les prendrait pour les noms 
sanscrits d'un drame indien ignoré de WilliamJonesoude 
Schlegel : Prikhounowa, Mouravieva, Amossova,Koupeva. 
Liadova, Snetkova, Manarowa... Il nous semble transcrire, 
pour les danseuses d'i la rue Le Pelletier, du texte de 
Sacountala tous ces beaux noms épanouis et parfumés 
comme des fleurs de l'Inde dont la sonorité nouvelle les 
alarmait tant ; eh bien, figurez-vous, et cela d'autant plus 
aisément que vous connaissez mieux que nous tout ce joli 
ii.onde, que chacun de ces noms signifie beauté, talent ou 



540 VOYAGE EN RUSSIE. 

tout au inoiusjeiinesse et espérance. — Quant à madame 
Potipa, son nom français nous guide, bien qu'elle soit 
Russe, et nous pouvons dire plus spécialement qu'elle est 
fuie, jolie, légère et di^ne d'appartenir à cette famille de 
chorégraphes distingués. Louer Perrot et Pugni, est-ce 
bien nécessaire? Leurs noms seuls sont des élusses. 



XXÎ 



nCTOUR EN FRANCE 



Il y avait déjà bien des jours, bien des semaines, bien 
des mois même, que nous remettions notre départ pour la 
France. Saint-Pétersbourg avait été pournotre courage une 
sorte de Capoue gelée où nous nous étions amolli dans b s 
délices d'une vie charmante, et il nous en coûtait, nous 
l'avouons sans honte, d'aller reprendre à Paris le collier 
du feuilliton, qui nous meurtrit les épaules depuis si 
longtemps. A l'attrait si grand pour nous des choses nou- 
velles, se joignait celui des relations les plus agréables. 
On nous avait choyé, fêté, gâté, aimé même, nous avons 
la fatuité de le croire, et tout cela ne se quitte pas sans 
regret. La vie russe nous enveloppait, suave, caressante, 
ilatteuse, et nous avions peine à déposer cette moelleuse 
pelisse. Cependant on ne peut pas toujours rester à Saint- 
Pétersbourg. Des lettres de France nous arrivaient chaque 
lois plus pressantes, et le grand jour fut irrévocablement 
fixé. 

Nous avons dit que nous faisions partie de la société des 
Vendrediens, jeunes artistes qui se réunissaient chaque 
vendredi, tantôt chez l'un, tantôt chezl'autre, et passaient 
la soirée à dessiner, à peindre à l'aquarelle, à laver à la 
sépia des compositions improvisées que vendait Bi'fzrof, 
le Susse de l'endroit, et dont le produit venait aider qud- 

2a. 



342 VOYAGE EN RUSSIE, 

que camarade à court de ressources. Vers minuit, un joyeux 
souper terminait la séance de travail ; on enlevait les 
crayons, les pinceaux, les pastels, et l'on attaquait le ma- 
caroni classique fait par un Romaiïi, le salmis de geli- 
nottes ou quelque giand poisson péché dans la Neva, à 
travers les trous de la glace. Le souper était plus ou 
moins somptueux, selon l'étal de la bourse du Vendredien 
qui hébergeait le cénacle ce soir-là. Mais qu'il fût yrrosé 
devin de Bordeaux, de vin de Champagne, ou simpleme. t 
de bière anglaise ou même de kwass, il n'en était pas moin; 
gai, cordial et fraternel. Les histoires saugrenues, les 
charges d'atelier, les folies amusantes, les paradoxes 
inattendus, y éclataient comme des fusées de feu d'artifice. 
Puis l'on revenait par groupes, suivant les convenances du 
quartier, poursuivant l'entretien à travers les ru?s silen- 
cieuses, désertes, blanches de neige, où l'on n'entendait 
d'autre bruit que nos éclats de rire, le hurlement de quel- 
que chien ré\eillé à notre passage, et le bâton ferré des 
gardes de nuit traînant sur le trottoir. 

Le vendredi, veille de notre départ, amenait précisément 
notre tour de traiter la troupe, et toute la bande se 
réunit au giand complet dans notre logis, situé rue 
delà Morskaïa. Vu la bolennilé de la circonstance, Imbert, 
officier de bouche célèbre à Saint-Pétersbourg, et appar- 
tenant à la maison de l'Empereur, voulut bien rédiger le 
menu du souper, en surveilierrexécution, etdaignamême 
y mettre la main en préparant un chaud-froid de perdrix 
dont nous n'avons retrouvé le pareil sur aucune table. 
Imbert nous estimait pour un risotto exécuté par nous eu 
sa présence, d'après la plus pure recelte milanaise, à la 
suite d'une conversation sur les cuisines exotiques ; il l'avait 
déclaré exquis et ne nous considérait plus comme un 
bourgeois; en dehors de notre littérature, nous étions pour 
lui un artiste. Jamais approbation ne nous flatta davan- 
tage, et il avait fait ce chaud-froid pour un palais qu'il 
jugeait digne appréciateur de son mérite. 

Comme d'habitude, la soirée commença par le travail ; 
chacun se mit à son pupitre préparé d'avance sous l'abat- 



RETOUR EN FRANCE. 343 

jour d'une lampe. Mais l'ouvragen'avançait guère, on était 
préoccupé; la couversalion suspendait les pinceaux, et le 
bistre ou l'encre de Chine sécinit parfois dans le godet 
entre une louche et l'autre. Pendant pi es de sept mois, 
nous avions vécu en bon compagnon parmi ces jeunes gens 
spirituels, sympathiques, amoureux du beau et pleins 
d'idées généreuses. Nous allions partir. Quand on se quitte, 
qui sait si jamais l'on se reverra? surtout lorsqu'une 
grande dislance vous sépare, et que vos existences, qui se 
sont mêlées pendant quelque temps, vont reprendre leur 
cour.^ ordinaire. Une certaine mélancolie planait donc sur 
les Vendrediens , et l'annonce du souper vint la dissiper 
fort à propos. Les loasis portés à notre heureux voyage 
ranimèrent la gaieté éteinte, et le coup de l'étrier fut bu si 
longtemps qu'on résolut de rester jus [u'au jour et de nous 
accompagner en masse au chemin de fer. 

La sa son s'avançait ; la gra:ide débàc'e de laNéva avait 
eu lieu, et seuls, quelques glaçons retardataires descen- 
daient le courant et ail lient se fondre clans le golfe attiédi 
et désormais libre à la navigation. Les toits avaient perdu 
leur couverture d'hermine, et dans les rues, la neige, 
changée en noire bouillie, faisait à chaque pas desflaimes 
et des bourbiers. Les dégâts de l'hiver, masqués longtemps 
par la blinche couche, apparaissaient à nu. Les pavés 
étaient disjoints, les chaussées rompues, etnos drosciikys, 
durement caliolés de fondrière en fondrière, nous don- 
naient de terribles coups dans les reins et nous faisaient 
sauter comme des pois sur un tambour, car le mauvais 
état des routes n'empêche nullement les isvosclitchiks 
d'aller comme si le diable les emportait : pourvu que les 
deux petites roues les suivent, ils sont contents et ne s'in- 
quiètent guère du voyageur. 

On arriva bientôt à la station du chemin de fer, et là» 
trouvant que la séparation venait trop vite, toute la bande 
monta en wagon et voulut nous accompagner jusqu'à 
Pskof, où s'arrêtait alors la ligne ferrée ébauchée seule- 
ment. Cet usage de faire ainsi la conduite aux parents ou 
aux amis qui parlent nous semble particulier à la Russie, 



544 VOYAGE EN RUSSIE, 

et nous trouvons celte habitude louchante, L'amcriume du 
départ en est adoucie, et la solilude Jie succède pas brus- 
quement aux embrassades et aux poignées de ma'ns. 

A Ptkof cependant il fallut bien se quitter. Les Vendre- 
diens rétrogradèrent vers Saint-Pétersbourg par le retour 
du train ; c'était le départ définitif, et le vrai voyage al- 
lait commencer. 

Nous ne revenions pas seul en France; nous avions pour 
compagnon de roule un jeune honmie qui demeurait dans 
la même maison que nous à Saint-Pétersbourg, et avec 
lequel nous nous étions bien vile lié d'amitié. Quoique 
Français, il savait, chose rare, presque toutes les langues 
du Nord : l'allemand, le suédois, le polonais et le russe, 
qu'il parlait comme sa langue maternelle; il avait fait de 
fréquents voyages en Russie, dans toutes les drections, 
sur tous les véhicules et par toutes les températures. En 
voyage, il était d'une sobriété admirable, savait se passer 
de tout, et offrait une résistance étonnante à la fatigue, 
bien qu'il fût d'une nature délicate en apparence et ha- 
bitué à la \ie la plus confortable. Sans lui, nous n'aurions 
pu accomplir notre retour à cette époque de l'année et par 
des chemins si difficiles. 

Notre premier soin fut de chercher dans Pskof une voi- 
ture à louer ou à vendre, et, après bien des allées et ve- 
nues, nous ne trouvâmes qu'une espèce de droschky assez 
délabré, et dont les ressorts ne nous inspiraient pas 
grande confiance. Nous l'achetâmes, mais à celle condi- 
tion que s'il se rompait avant d'avoir fait quarante verstes, 
le vendeur le reprendrait moyennant une légère indem- 
nité pour le dégât. Ce fut notre prudent ami qui eut l'i- 
dée de cette clause, et bien nous en prit, comme on va 
le voir. 

On attacha nos malles à l'arrière du frêle véhicule; 
nous nous assîmes sur l'étroit strapontin, et le cocher 
lança son attelage au galop. Celait bien, pour courir les 
routes, la plus horrible saison de l'année; le chemin n'é- 
tait (|u'une chaussée de f;inge, relativement un peu plus 
lassée, au milieu d'un vaste marécage de boue liquide. 



RETOUR EN FRANCE. 345 

A droite, à gauche et en avant, la perspective se compo- 
sait d'un ciel barbouillé de gris sale, posant sur un hori- 
zon de terrains noirs et détrempés; à peine, de loin eu 
loin, quelques chevelures ébouriffées et roussàtres de 
bouleaux à demi submergés, un miroitement de flaques 
d'eau, et des isbas en rondins retenant encore sur leurs 
toits quelques lèches de neige semblables à des lambeaux 
de papier mal arrarhé. Â travers la fausse tiédeur de la 
température, passaient, aux approches du soir, des souffles 
d'une bise assez aigre qui nous faisait frissonner sous nos 
fourrures. Le vent ne se réchauffait pas à glisser sur cette 
purée de neige et de glace ; des bandes de corbeaux ponc- 
tuaient le ciel de leurs virgules noires, et se dirigeaient 
en croassant, vers leur domicile nocturne. Ce n'était pas 
autrement gai, et, sans la conversation de notre camarade, 
qui nous racontait un de ses voyages en Suède, nous se- 
rions toml é en mélancolie. 

Des chario!s de moujiks, portant du bois, suivaient la 
chau sée, traînés par de petits chevaux crottés comme des 
barbets et faisant voler autour d'eux un déluge de boue; 
mais en entendant les sonnettes de notre attelage, ils se 
rangeaient respectueusement et nous laissaient passer. Un 
de ces moujiks eut même l'honnêteté de courir après 
nous pour nous rapporter une de nos malles qui s'était 
détachée, et dont nous n'avions pas entendu la chute au 
milieu du bruit de nos roues. 

La nuit était presque tombée, et nous n'étions plus très- 
éloignés de la maison de poste; nos chevaux allaient 
comme le vent, excités par le voisinage de l'écurie; le 
pauvre droschky sautait sur ses ressorts énervés, et sui- 
vait en diagonale l'attelage effréné, les roues ne pouvant 
pas tourner assez vite à travers l'épaisseur de la boue. La 
rencontre d'une pierre lui donna un choc si violent que 
nous manquâmes être jetés dehors en plein bourbier. Un 
des ressorts s'était brisé, l'avant-train ne tenait plus. No- 
tre cocher descendit, et avec un bout de corde raccom- 
moda tant bien que mal le véhicule fracassé, en sorte que 
nous pûmes, clopin dopant, arriver jusqu'au relai. Le 



546 TOYAGE EN RUSSIE. 

droschky n'avait pas duré quinze verstes. Il ne fallait pas 
penser à continuer le voyage sur us pareil sabot. Il n'y 
avait dans la cour de la maison de poste d'autres voitures 
disponibles que des télégas, et il nous fallait franchir c inq 
cents verstes pour atteindre la frontière. 

Pour bien faire comprendre l'horreur de la situation, 
tme petite description de la téléga est nécessaire. Ce véhi- 
cule, éminemment primitif, se compose de deux planches 
placées en long sur deux essieux où s'emmanchenl quatre 
roues. D'étroites ridelles bordent les planches. Une double 
corde, garnie d'une peau de mouton, s'attache aux ri- 
delles, et forme une sorte d'escarpolelte servant de siège 
au voyageur. Le postillon se tient debout sur une traverse 
en bois, ou s'asseoit sur une planchette. Les malles sont 
entassées par derrière. On accroche à cette mnchine cinq 
petits chevaux dont les fiacres ne voudraient pas, tant ils 
ont pileuse mine au repos, et que les meilleurs chevaux 
de course auraient de la peine à suivre quand ils sont 
lancés. Ce n'est pas un moyen de transport à l'usage des 
sybarites, mais on va un train d'enfei', et la téléga est la 
seule voiture qui puisse résister aux routes effondrées par 
le dégel. 

Nous tînmes conseil dans la cour. Mon compagnon me 
dit : « Attendez-moi. Je vais pousser jusqu'au premier 
relai, et je revienilrai vous prendre avec une voilure... si 
j'en trouve. 

— Pourquoi cela? lui répondis-je assez étonné de la 
proposition. 

— C'est que, répliqua mon ami, dissimulant un sou- 
rire, j'ai déjà entrepris bien des voyages en téléga avec 
des camarades qui semblaient courageux et robustes. Ils 
grirnpaii'ut fièrement sur la sellette, et, pendant la pre- 
mière heure, se bornaient à quelques grimaces, à quel- 
ques contorsions aussitôt réprimées; puis bie tôt, les 
reins cassés, les genoux endoloris, les entrailles arra- 
chées, la cervelle sautant dans le crâne comme une noix 
£èche dans sa coque, ils commençaient à maugiéer, à 
g. indre, à se lamenter, à me dire des injures. Quelques- 



RETOUR EN FRANCE. 347 

uns même pleuraient, et me priaient de les mettre à terre 
ou de les jeter dans un fossé, aimant mieux mourir de 
faim ou de froid sur place, être mangés des loups, que de 
subir plus longtemps un pareil supplice. Personne n"a 
dépassé quarante vérités. 

— Vous avez trop mauvaise opinion de moi. Je ne suis 
pas un voyageur douillet. les galères de Cordoue, dont 
le fond est un filet en spaitcrie; les tartanes de Valence, 
semblables à des boites où l'on roule des biil s pour les 
airondir, ne m'ont pas arraché un gémissement. J'ai courU 
la poste en charrette, me tenant ries pieds et des mains 
aux ridiUes. La léléga n'a rien qui me puisse étonner. Si 
je me plains, vous ine répondrez comme Gualimozin à 
son compagnon de gril : « Et moi, suis-je sur des 
roses ? » 

Cette fière réponse parut le convaincre. On mit des che- 
vaux à une téléga, où on entassa nos malles, et nous voilà 
paitis. 

Et le dîner? allez-vous me dire; le souper du vendredi 
doit être digéré maintenant, et un voyageur consciencieux 
doit à ses lecteurs le menu du moindre repas fait en route. 
Nous n'avons pris qu'un verre de thé et une mince taitine 
de pain bis; car lorsqu'on fait une de ces courses extra- 
vagantes, il ne faut pas manger, non plus que les pos- 
tillons quand ils courent la poste à fianc étiier. 

Nous ne voudrions pus développer ce paradoxe, que la 
téléga est la plus douce des voitures. Ce[)endant elle nous 
sembla plus supportable que nous ne le pensions, et nous 
nous maintenions sans trop de peine sur la corde horizon- 
tale, un peu adoucie par la peau de mouton. 

Avec la nuit, le vent était devenu froid; le ciel s'était 
déharbouillé de ses vapeurs, et les étoiles brillaient, larges 
et claires, dans le bleu sombre, comme lorsque le temps 
tourne à la gelée. 

Il y a dans les dégels de ces reprises de froid. L'hiver 
septentrional a de la peine à remonter vers le pôle, et il 
revient parfois jeter des poignées de neige au nez du 
printemps. Vers minuit, la boue avait déjà durci, les fia- 



548 VOYAGE EN RUSSIE. 

ques d'eau étaient prises, et les tas de fange pétrifiée fai- 
saient sauter plus durement encore la léléga. 

Nous arrivâmes à la maison de poste, reconnaissable 
par i>a façade blanche et son portique à colonnes. Tous 
ces rrlais sont pareils, et bâtis, d'un bout à l'autre de 
l'Empire, sur un modèle d'ordonnance. On nous enleva 
do notre téléga avec nos paquets, et on nous mit sur une 
autre qui repartit à l'iiistanl même. Nous allions ventre 
l' terre, el les vagues objets entrevus dans l'ombre fuyaient 
en désordre de chaque côté du chemin comme une armée 
en déroi te. 11 scmlilait qu'un ennemi inconnu poursuivit 
ces fantômes. Les hallucinations de la nuit commençaient 
à troubler nos yeux pleins de sommeil, et le rêve, malgré 
nous, se mêlait à la pensée. Nous ne nous étions pas cou- 
ché la veille, et l'impérieux besoin de dormir faisait flot- 
ter notre tête d'une épaule à l'autre. .Notre compagnon 
nous fit asseoir dans le fond de la voiture, et nous serra 
les tempes entre ses genoux pour nous empêcher de nous 
briser le crâne contre les ridelles. Les soubresauts les plus 
violents de la téléga, qui, parfois, aux endroits sablon- 
neux ou tourbeux de la route passait sur des rondins posés 
en travers, ne nous réveillaient pas, mais faisaient dévier 
le dessin de notre rêve comme celui d'un artiste à qui l'on 
pousse le coude pendant qu'il travaille : la figure commen- 
cée en profil d'ange se terminait en mascaron de diablotin. 

Ce sommeil dura à peu prés trois-quarts d'heure, et 
nous nous réveillâmes reposé et gaillard comme si nous 
avions dormi dans notre lit. 

C'est un plaisir enivrant que la vitesse. Quelle joie de 
passer comme un tourliillon, dans un linlamarie de gre- 
lots et de roues, au milieu du vaste silence nocturne, lors- 
que tous les hommes reposent, n'étant vu que par les 
étoiles, qui clignent leurs yeux d'or et semblent vous 
montrer la route! Le sentiment d'agir, de marcher, de 
s'avancer vers un but pendant ces lieuns perdues d'ordi- 
naire, vous inspire un or^^ueil bizarre : on s'admire, et 
l'on méprise un peu les philistins qui ronflent sous leurs 
couvertures. 



RETOUR EN FllANCE. 549 

Au relai suivant, même cérémonie : cnirée pleine de 
fanlasia dans la cour el transvasement rapide de nos per- 
sonnes d'une téléga à l'autre. 

« Eh bien? dis-je à mon camarade, quand nous fûmes 
sortis de la maison de poste et que le postillon eut lancé 
à toute bride ses chevaux sur la route, je n'ai pas encore 
demandé grâce, et voilà cependant pas mal de verstes que 
la télég.i nous secoue. Mes bras tiennent à mes rpaules, 
mes jambes ne sont pas désarticulées, et mon épine dor- 
sale soutient toujours ma tête. 

— Je ne vous savais pas si aguerri. Maintenant le plus 
fort est fait, et je crois que je ne serai pas obligé de vous 
déposer au bord du chemin, avec un mouchoir au boul 
d'une perche, pour vous signaler à la pitié des berlines 
ou des chaises de poste qui viendraient à passer dans ces 
parages déserts. Mais puisque vous avez dormi, à votre 
tour de veiller ; je vais fermer les yeux quelques minutes. 
N'oubliez pas, pour maintenir la vitesse, de donner de 
temps en temps un coup de poing dans le dos au moujik, 
qui le rendra à coups de lanièi e à ses chtvaux. Appelez-le 
aussi « dourak » en faisant la grosse voix; cela ne peut 
pas nuire. » 

Nous nous acquittâmes consciencieusement de la tâche 
qui nous était imposée; mais disons tout de suite, pour 
nous laver, aux yeux des pliilanlhropes, du reproche de 
barbarie, que le moujik était velu d'une épaisse touloupe 
en peau de mouton dont la fourrure amortissait tout 
choc extérieur. Notre coup de poing s adressait à un 
matelas. 

land le jour parut, nous vîmes avec surprise quil était 
tombé de" la neige pendant la nuit sur le pays que nous 
allions parcourir. Rien n'était plus triste que cette neige, 
dont la couche mince ne couvrait qu'à demi, comme un 
linceul troué, les laideurs el les misères du sol détr. mpé 
par un récent dégel. Sur le penchant des terrains inclinés 
où ses ôlroilcs lames montai iit el descendaient, elle res- 
semblait vaguement aux colonnes des tombeaux turcs, 
dans Je cimetière d'Eyoub ou de Scutari, que l'affaisse- 

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J VOYAGE EN RUSSIE. 

ment de la terre a fait choir et pencher avec des attitudes 
bizarres. 

Au bout de quelque temps, la bise commença à rouler 
en tourbillons une espèce de neige fine, menue, pulvéri- 
sée, semblable à du grésil, qui nous piquait les yeux et 
I riblait de cent mille aiguilles glacées la portion de notre 
masque que le besoin de respirer nous forçait de laisser 
découverte. On ne saurait imaginer rien de plus désa- 
gréable que cette impatientante petite torture, qu'aug- 
mentait encore la vitesse de la téléga courant contre le 
vent. Noire moustache fut bientôt constellée de perles 
blanches et hérissée de stalactites entre lesquelles notrd 
haleine passait vaporeuse et bleuâtre comme une fumée 
de pipe. Nous nous sentions gelé jusqu'à la moelle des os, 
car ie froid humide est plus désagréable que le froid sec, 
et nous éprouvions ce malaise de l'aurore connu des voya- 
geurs et des couri'urs d'aventures nocturnes. Quelque 
franc compagnon qu'on soit, la téléga, pour se reposer, 
ne vaut pas un hamac, ou môme ce canapé de cuir vert 
qu'on trouve partout en Russie. 

Un verre de thé bien chaud et un cigare, avalé et fumé 
au relai pendant qu'on attelait les chevaux, nous remirent 
dans notre assiette, et nous continuâmes vaillammenl 
noti e route, enorgueilli par les compliments de notre ca- 
marade, qui, disa t-il, n'avait jamais vu d'Occidental sup- 
porter aussi héroïquement la téléga. 

11 est bien difficile de dépeindre le pays que nous par- 
courions, tel qu'il se présente à celte époque de l'année 
au voyageur forcé de le traverser par une raison impé- 
rieuse. Ce sont des plaines faiblement ondulées, d'un ton 
noirâtre, que jalonnent des piquets destinés à marquer la 
route, quand les frimas de l'hiver effacent les chennns, et 
qui l'été doivent avoir l'air de poteaux télégraphiques 
sans ouviage. L'on n'aperçoit à Ihorizon que des forêts 
de bouleaux (luolqueibis à dtmi brûlées, que de rares vil- 
lages perdus dans les terres, et trahis par leurs églises à 
petites couiiolcs buliieuses peintes en vert pomme. Iiln ce 
moment, sur le fond sombre de la boue, que la ge'ée de 



RETOUR EN FRANCE. 351 

la nuit avait fait figer, la neige étalait çà et là de longues 
bandes pareilles à ces pièces de toile qu'on déroule sur les 
prairies pour les blanchir à la rosée, ou, si cette compa- 
raison vous semble trop riante, aux galons de fil blanc 
cousu au noir roussi d'un drap mortuaire de dernière 
classe. Le pâle jour tamisé à travers l'immense nuage gri- 
sâtre qui couvrait tout le ciel se perdait en lueurs diduses, 
et ne prétait aux objets ni lumière ni ombre ; rien ne se 
modelait, et chaque chose semblait dans son contour en- 
luminé d'une simple teinte plate. A cette clarté louche, 
tout paraissait sale, gris, délavé, blafard, et le coloriste 
n'eût pas plus trouvé son compte que le dessinateur, dans 
ce paysage vague, indéfini, noyé, plutôt morose que mé- 
lancolique. Mais ce qui nous consolait et nous empêchait 
de nous laisser aller à l'ennui, malgré les regrets que nous 
inspirait Saint-Pétersbourg, «c'est que nous avions le nez 
tourné vers la France. Chaque cahot à travers cette morne 
campagne nous rapprocbait de la pairie, et nous allions 
voir, après sept mois d'absence, si nos amis parisiens ne 
nous avaient pas oublié. D'ailleurs l'action d'un voyage 
pénible soutient, et la satisfliction de triompher des obsta- 
cles distrait des petites misères de détail. Quand on a vu 
beaucoup de pays, on ne compte pas rencontrer à chaque 
pas des « sites enchanteurs ; » on est habitué à ces lacunes 
de la nature, qui parfois rabâche et sommeille comme les 
plus grands poêles. Plus d'une fois, on est tenté de dire 
comme Fantasio, dans la comédie d'Alfred de Musset: 
(' Comme ce soleil couchant est manqué! La nature est 
pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, 
• es quatreoii cinq méchants nuages qui grimpent sur cette 
montagne 1 Je faisais des paysa^^es comme cela, quand 
j'avais douze ans, sur la couverture de mes livres! » 

Nous avions dépassé depuis longtemps Ostrof, Regitza 
et autres bourgs ou villes sur lesquels nous ne fimes pas, 
on se l'imagine, des observations bien intimes du baut de 
notre téléga. Nous y serions restés plus longtemps, que 
nous ne pourrions que répéter des descriptions déjà 
faites; car tous ces endroits se ressemblent : ce sonttou- 



552 VOYAGE EN RUSSIE. 

j"iirs les clôtures de planchei, les maisons de bois à 
doubles fenêtres à travers lesquelles on entrevoit quelque 
plante exotique, les foils peints en vort, et l'église, avec 
ses cinq cloihetons et son narthex enluminé de quelque 
peinture sur palron byzantin. 

Au milieu de cela se détache la maison de poste, avec 
sa façade blanche devant laquelle se groupent quelques 
moujiks en touloupes graisseuses, et quelques enfants à 
cheveux jaunes. Quant aux femmes, on en rencontre très- 
rarement. 

Le jour baissait et nous ne devions plus être bien loin 
de Dunabourg. Nous y arrivâmes aux dernières lueurs 
d'un couchant livide, qui ne donnait pas un aspect bien 
riant à cette ville p( uplée en grande parlie de juifs polo- 
nais. C'était un de ces ciels comme on s'en figure dans 
les tableaux qui représentent des pestes, d'un gris bla- 
fard plein de teintes morbides etverdàtres, comme celles 
d'une chair en décomposition. Sous ce ciel, les maisons 
noires, imbibées de pluie ou de neiges fondantes, déla- 
brées par l'hiver, ressemblaient à des tas de bois ou d'im- 
mondices à moitié submergés dans une inondation de 
boue. Les rues étaient de véritables torrents de fange. Les 
eaux du dégel coulaient de toutes pnrts, cherchant leur 
pentes, jaunes, terreuses, noirâtres, et charriaient avec 
elles mille débris sans nom. Des marécages de crotte 
s'étalaient sur les places que tachaient çà et là quelques 
îlots de neige sale, résistant encore au vent d'ouest. Dans 
cette immonde purée, qui eût fait chanter un hymne en 
l'honneur du macadam, les roues tournaient, comme les 
palettes d'un bateau à vapeur, dans un fleuve limoneux, 
envoyant des éclaboussures aux murailles el aux rares 
passants, botlés comme des pêcheurs d'huîtres. Nous en 
avions jusqu'au moyeu. Heureusement, sous ce déluge, le 
pavage en bois existant toujours, et, quoique déjeté par 
l'humidité, offrait, à une certaine profondeur, un sol ré- 
sistant qui nous empêchait de disparaître, nous, nos che- 
vaux et notre voiture, comme dans les lises du mont Saint- 
Michel. 



RETOUR EN FRANCE. 353 

Nos pelisses étaient devenues, sous le rojaillisseinenl, 
de vèi iiables planisphères célestes, avec de nombreuses 
constellations de boue, non décrites par les astronomes, 
et s'il était possible de paraître sale à Dunabourg, nous 
étions, comme on dit, à ne pas prendre avec des pin- 
cettes. 

Le passage de voyageurs isolés est cliose rare à cette 
époque. Feu de mortels ont le courage de faire la route 
en téléga, et le seul véliicule possible est la malle du cour- 
rier. Mais il faut s'inscrire longtemps d'avance pour avoir 
des places, et nous étions paiti brusquement, comme un 
militaire qui voit expirer le temps de son congé et doit 
rejoindre à tout prix, sous peine d'èire regardé comme 
déserteur. 

Notre compagnon avait pour principe qu'il fallait man- 
ger le moins possible dans les voyages de ce genre, et sa 
sobriété dépassait celle de l'Espagnol et de l'Arabe. Cepen- 
dant, quand nous lui représentâmes que nous mourions 
de faim, n'ayant pas vaqué à la réparation de dessous le 
nez, comme dit Rabelais, depuis la nuit de vendredi, — 
nous étions alors au dimanche soir, — il voulut bien 
condescendre à ce qu'il appelait notre faiblesse, et, lais- 
sant la téléga au relai, se mit avec nous à la recherche 
d'une nourriture quelconque. Dunabourg se couche de 
bonne heure, et il ne brillait plus aux façades sombres 
que de bien rares lumières ; — marcher dans ce cloaque 
n'était pas une opération facile, et il nous semblait à cha- 
que pas qu'un tire-botte invisil)le empoignait nos chaus- 
sures par le talon. Enfui nous vîmes une lueur rougeâlre 
sortir d'une sorte de bouge ayant des apparences de ta 
verne ; le reflet de la lumière se prolongeait sur la boué 
liquide en filets rouges comme le sang qui coulerai 
d'une écorcherie. Ce n'était guère appétissant, mais à ce 
degré de famine on ne fait pas la petite bouche. Nous en- 
trâmes sans nous laisser rebuter par l'odeur nauséabonde 
du lieu, où une lampe fumeuse grésillait et brûlait avec 
peine dans une atmosphère méphitique. La salle était 
pleine de juifs d'un aspect étrange, avec de longues lévites 

30. 



354 VOYAGE EiS RUSSIE. 

étroites de poitrine, longues cunime des soutanes, miroi- 
tées de graisse, et d'une couleur qui avait été aussi bien 
noire que violelle, marron qu'olive, mais qui, en ce mo- 
ment, présentait nne teinte que nous désignerons ainsi : 
« crasse intense. » lis porlaient des clupeaux bizarres, è 
larges borJs et à ballons énormes, miis déteints, défor- 
més, gras, hérissés par places, chauves par d'autres, vieuv 
à ne pas être piqués au coin d'une borne par le crochet 
d'un chiffonnier en faillite. Et les bottes ! Le glorieux 
Saint-Amand lui-mêine ne serait pas de trop pour les dé- 
crire ! Éculées, avachies, tordues en spiiales, blanchies 
par des couches de crotte à demi séchées, semblables à 
des pieds d'éléphant qui auraient longtemps pataugé dans 
les jungles de l'hide. Plusieurs parmi ces juifs, surtout les 
jeunes, avaient les cheveux séparés sur le front, et lais- 
saient pendre derrière l'oreille une longue boucle tournée 
en repentir, coquetterie qui contrastait avec leur horrible 
saleté. Ce n'était plus là le beau juif d'Orient, héritier des 
patriarches, et qui garde sa noblesse biblique, mais l'af- 
freux juif de Pologne, livré dans la boue à toutes sortes 
de commerces suspects ou d'industiies sordides. Cepen- 
dant, éclairés ainsi, avec leurs faces maigres, leurs yeu.v 
Inquiets et fins, leurs barbes fourchues comme des queues 
de poisson, leur couleur rance, et leur ton de bareng saur 
verni à la fumée, ils rappelaient les peintures et les eaux- 
fortes de Rembrandt. 

La consommation ne paraissait pas trés-active dans l'é- 
tablissement. Aux recoins obscurs, on discernait bien 
quelques nidividus buvant avec lenteur un verre de thé ou 
de vodka; mais de nourriture so ide, aucun vestige. Com- 
prenant et parlant l'allemand et le polonais des juifs, 
notre camarade demanda au maître du lieu s'il n'y avait 
pas mo\en de nous procurer un repas quelconque. Cette 
demanile seml»la l'éloimer. C'était le jour dn sabbat, et les 
mets apprêtés la veille pour ce jour, où il n'est pennis de 
rien faire, avaient été dévorés jusqu'A la dernièie miette. 
Cependant notre mine famélique le toucha. Son bulïet 
était vide, son fourneau éteuit; mais peut-être pourrait-on 



RETOUR EN FRANCE. 353 

trouver du pain dans la maison voisine, ii alla donner 
des ordres en conséquence, et au bout de quelques mi- 
nutes nous vîmes pai aitre parmi ce tas de haillons hu- 
mains, poitant d'un air de triomphe une sorte de galette 
plate, une jeune fille Israélite d'une merveilleuse beauté, 
la Rebecca â'Ivanhoé, la Rachel de la Juive, un vrai soleil 
qui rayonnait comme le macrocosme de l'alchimiste dans 
les ténèbres de celte chambre sombre. Éliézer au bord du 
puits lui aurait présenté l'anneau de fiançailles d'Isaac. 
G'étail le plus pur type de sa race qu'on pût rêver, une 
vraie fleur biblique épanouie, on ne sait comment, sur ce 
fumier. La Sulamite du Sir Hasirim n'était pas plus orien- 
talement enivrante. Quels yeux de gazelle, quel nez déli- 
catement aquilin, qm-lles belles lèvres rouges comme la 
pourpre de Tyr teinte deux fois, se dessinant sur une pâ- 
leur mate, quel ovale chastement allongé des tempes au 
menton, et fait pour s'encadrer dans la bandelette tradi- 
tionnelle ! 

Elle nous présentait le pain en souriant, comme ces 
filles du désert qui inclinent leur urne sur les lèvres alté- 
rées du voyageur, et, tout occupé de la contempler, nous 
ne songions pas à le prendre. Une faible rougeur lui 
monta aux pommettes quand elle s'aperçut de notre admi- 
ration, et elle posa le pain sur le bord de la table. 

Nous poussâmes un soupir intérieur, en songeant que 
l'âge dcj incartades passionnées était passé pour nous. 
Tout en éblouissant nos yeux de la radieuse apparition, 
nous nous mimes à grignoter notre pain, qui était à la fois 
cru et brûlé, mais qui nous semblait tout aussi délicat 
que s'il sortait de la boulangerie viennoise de la rue de 
Richelieu. 

Rien ne nous retenait plus dans ce bouge : la belle juive 
s'en était allée, faisant paraître plus sombres encore, par 
sa disparition, les teintes enfumées de la salle. Aussi re- 
gagnâmes-nous notre téléga avec un soupir, en nous 
disant que ce n'étaient pas les écriiisde velours qui conte- 
naient les perles du plus bel orient. 

On arriva bientôt sur le bord de la Uvvina, qu'il s'agissait 



356 VOYAGE EN liUSSIE. 

de traverser. Les berges de la Dwina sont hautes, et i on 
descend au lit du fleuve par des rampes de planches d'une 
pente assez rapide, semblables à des montagnes russes. 
Heureusement l'adresse des postillons est merveilleuse, 
et les petits chevaux de l'Ukraine ont le pied sûr. Nous 
parvînmes sans encombre au bas de la desrenie, où dans 
l'ombre nous entendions les eaux bouillonner et bruire. Ce 
n'est ni un pont de bateaux m un bac qui sert à passer 
d'une rive à Taulre, mais un système de radeaux plan- 
chéiés mis bout à bout et reliés par des câbles ; ils se prê- 
tent mieux ainsi au gonflement des eaux, montant et des- 
cendant avec elles. La traversée, quoique sans danger 
réel, était assez sinistre. Le fleuve, grossi par la fonte des 
neiges, coulait à pleins bords et se mutinait contre l'ob- 
stacle des radeaux dont il tendait les câbles. L'eau, la 
nuit, devient aisément lugubre et fantastique. Des lueurs 
venues on ne sait d'où s'y agitent comme des serpents 
phosphoriques, les écumes y jettent des étincelles étranges 
qui font paraître les noirs plus profonds ; il semble qu'on 
tlotle sur un gouffre, et ce lut avec un sentiment de satis- 
faction que nous nous trouvâmes sur l'autre bord, empor- 
tés par nos chevaux, qui escaladaient la rampe presque 
aussi vite qu'ils avaient descendu la rive opposée. 

Nous voilà de nouveau courant dans l'étendue grise et 
noirâlre, ne discornant que des formes s'effaçant de la 
mémoire au si promptement qu'elles passent devant les 
yeux, et dont il est impossible de donner l'idée par aucune 
description. Ces visions indécises, qui surgissent el s'éva- 
nouissent dans la rapidité de la course, ne sont pas sans 
charme : il semble qu'on traverse uu rêve au galop. On 
voudrait pénéirer du regard celte obscurité vague, coton- 
neuse comme une ouate, où tout contour s'estompe, où 
tout objet ne produit qu'une tache plus noire. 

Nous pensions à la belle juive, dont nous burinions la 

physioniimie dans notre mémoire, comme un dessinateur 

([uï repasse son trait, de peur qu'il ne s'eflace, et nous 

herchâines à nous rappeler comment elle était velue, 

sans pouvoir y réussir. Sa beauté nous avait tellement 



RETOUR EN FI\A>CE. 357 

ébloui que nous n'avions vu que sa lête. Tout le reste plon- 
geait dans l'ombre. La lumière se concentrait sur elle, et 
quand elle eût été habillée de brocart d'or ramage de 
perles, on n'y eût pas fait plus attention qu'à un lambeau 
d'indienne. 

Au lever du jour, le temps changea et se remit décidé- 
ment à l'hiver. La neige commença à tomber, mais en 
larges flocons cette fois. Les couches se superposaient, el, 
bientôt la campagne fut enfarinée à pirte de vue. A chaque 
instant nous étions obligés de nous secouer, pour ne pas 
être recouverts dans notre téléga, mais c'était peine per- 
due : au bout de quelques minutes, nous étions de nou- 
veau poudrés à blanc comme des tartelettes que sucre le 
pâtissier. Ces duvets d'argent se mêlaient, se brouillaient, 
montaient, descendaient sous le souffle du vent. Un eût 
dit qu'on vidait du haut du ciel d'mnombrables lits de 
plumes, et dans cette blancheur on n'y voyait pas à quatre 
pas devant soi. Les petits chevaux, impatientés, secouaient 
leurs crinières échevtlées. Le désir de se soustraire à la 
tourmente leur donnait des ailes, et ils galopaient à toute 
vitesse vers le relai, malgré la résistance qu'offrait au jeu 
des roues la neige fraîche tombée. 

Nous avons pour la neige une passion bizarre, et rien 
ne nous plaît comme cette poudre de riz glacée qui blan- 
chit la face brune de la terre. Cette blancheur virginale, 
immaculée, où scintillent des micas comme dans le mar- 
bre de Paros, nous parait préférable aux teintes les plus 
riches, et quand nous foulons une route couverte do neige, 
il nous semble marcher sur le sable d'argent de la voie 
lactée. Mars cette fois, il faut l'avouer, nos goûts étaient 
par trop satisfaits, et notre pnsition sur la téléga commen- 
çait à n'être plus tenab'e. iS'otre ami lui-même, quelque 
impassible qu'il fût, et habitué aux rigueurs des voyages 
hyperboréens, convenait qu'on eût été plus à l'aise au 
coin d'un poêle, dans une chambre bien close, et même 
dans une simple berline de poste, si une berline eût pu 
marcher par un pareil temps. 

La chose dégénéra bientôt en chasse-neige. Rien d'é- 



358 VOYAGE EN RUSSIE, 

trange comme celte tempête de peluche. H souffle un vent 
bas qui rase la terre et balaye la neige devant lui avec 
une irrésistible violence. Des fumées blanches courent sur 
le sol en flocons tourbillonnants comme les fumées gelées 
d'un incendie du pôle. Quand la trombe rencontre un 
mur, elle s'accumule contre lui, l'a bientôt dépassé, et 
tombe de l'autre côté en cascatelle. En un instant, les 
fossés, les lits de ruisseau sont comblés, les chemins dis- 
paraissent, et ne se retrouvent que grâce aux poteaux in- 
dicateurs. Si l'on s'arrêtait, on serait enseveli comme sous 
une avalanche en cinq ou six minutes. Sous la force du 
vent qui transporte ces immenses masses de neige, les 
arbres plient, les poteaux se courbent, les animaux pen- 
chent la tête. C'est le khamsin de la steppe. 

Cette fois, le danger n'était pas grand; il faisait jour; 
la couche de neige tombée n'était pas très-épaisse, et nous 
avions le spectacle presque sans le péril. Mais la nuit, le 
chasse-neige peut très-bien vous enlever et vous engloutir. 

Parfois passaient dans cette blancheur, comme des 
chiffons de drap noir, des vols de corbeaux ou de cor- 
neilles emportés par le vent, culbutés et chavirés sur leurs 
ailes. Nous rencontrâmes aussi deux ou trois chariots de 
moujiks cherchant à regagner leurs isbas et fuyant devant 
la tempête. 

Ce fut avec une vraie satisfaction que nous vîmes appa- 
raître confusément au bord delà route, à travers ces ha- 
chures de craies cioisées dans tous les sens, la maison de 
poste, avec son portique grec. Jamais architecture ne 
nous parut plus snblime. Sauter à bas de la léléga, se- 
couer la neige de nos pelisses et entrer dans la chambre 
des voyageurs, où régnait une douce température, fut 
l'affaire d'un instant. Le somovar est aux relais dans un 
état d ébullition constant, et quelques gorgées de thé, 
aussi chaud que noire palais pouvait le supporter, eurent 
bientôt rétabli la circulation de notre sang, un peu re- 
froidi par tant d'heures passées en plein air, 

« J'entrepiendrais avec vous un voyage de découverle 
au pôle arctique, me dit mon ami, et je crois que vous 



ri:tour en FI'.ANCE. 359 

feriez un charmant compagnon d'hivernage. Comme nous 
vivrions bien dans une hulte de neige, avec une provision 
de pemmican et de jambons d'ours î 

— Votre approbation me touche, car je sais que vous 
n'êtes pas flatteur de voire naturel ; mais maintenant que 
j'ai suffisomnient prouvé ma force de résistance aux cahots 
et à la température, il n'y aurait aucune lâcheté, ce me 
•.emble, à chercher un mo\en plus commode de continuer 
le voyage. 

— Allons voir s'il n'y aurait pas dans la cour quelque 
véhicule moins ouvert aux rigueurs des éléments. L'hé- 
roïsme inutile est delà pure forfanterie. » 

La cour, à demi comblée par la neige, qu'on essayait 
en vain de rejeter dans les encoignures avec des balais et 
des pelles, présentait un spectacle bizarre. Des télégas, 
des Inreiitasses, des droschkys, l'encombraient, relevant 
en l'air leurs timons comme des antennes et des mâts de 
vaisseaux à moitié submergés. Derrière toute cette carros- 
;;erie primitive, nous découvrîmes, à travers un semis de 
points blancs qui tournoyaient au souffle de la tempête, 
comme le dos d'une baleine échouée dans récuu.e, la ca- 
pote en cuir d'une vieille calèche qui nous fit l'effet, mal- 
gré son délabrement, d'une arche de salut. On écarta les 
voitui es, on la remorqua au milieu de la cour, et nous 
pûmes constater que les roues étaient en bon état, les resé 
soi ts assez solides, et que si les vitres ne fermaient pas 
bien exactement, du moins il n'en manquait aucune. A 
vrai dire, on n'aurait pas brillé au bois d ■ Boulogne avec 
une pareille guimbarde; mais comme nous n'avions pas 
à faire le tour du lac et à exciter l'admiration des petites 
dames, nous fûmes très-heureux (|u'on \oulût bit n nous 
la louer jusiju'à la frontière piussienne. 

L'installation de nos pei sonnes el de nos malles dans 
ce sabot ne dura que quelques minutes, et nous voilà re- 
pariis du même train que cependant ralentit un peu la 
viole! ce du vent poussant devant lui des tourbillons de 
poubsière glacée. Quoique nous tin>si(ms toutes les vitres 
fermées, il v eut bientôt une ligne de neige sur la ban- 



560 VOYAGE EN RUSSIE. 

quelle que nous n'occupions pas. Hien ne ferme pour 
cette impalpable poudre blanche broyée et triturée parla 
tempête : elle entre à travers la moindre fissure comme 
le sable du Sahara, et pénètre jusque dans les boîtes de 
montres. Mais comme nous n'étions ni l'un ni l'autre des 
Sybarites, se plaignant pour un pli de rose, nous jouis- 
sions avec une volupté bien sentie de ce confortable rela- 
tif. On pouvait du moins appuyer son dos et sa tête sur la 
vieille garniture de drap vert, médiocrement rembourrée, 
il est vrai, mais infiniment prélérable aux ridelles de la 
téléga. Le sommeil ne vous exposait plus à tomber et à 
vous briser le crâne. 

Nous profitâmes de la situation pour dormir un peu, 
chacun dans noire coin, mais sans nous abandonner trop 
à la somnolence, qui est parfois dangereuse par des tem- 
pératures aussi basses, car le thermomètre était redes- 
cendu à dix ou douze degrés au-dessous de zéro sous l'in- 
fluence de ce vent glacé. iMais peu à peu la tempête s'a- 
paisa, les parcelles de neige suspendues en l'air retombè- 
rent sur le sol, et l'on put voir jusqu'à l'horizon la cam- 
pagne toute blanche. 

Le temps se radoucit beaucoup, et il n'y avait plus 
guère que trois ou quatre degrés de froid, ce qui est une 
tempéialure tout à fait printanicre pour la Russie à celte 
époque de l'aimée. Nous traversâmes la Yilia, qui se jette 
dans le Niémen près de Kowno, au moyen d'un bac, qui 
se trouvait comme ajusté au niveau des berges basses de 
la rivière, et nous arrivâmes à la ville, qui avait une assez 
bonne apparence sous la fraîche tombée de neige dont 
elle était saupoudrée. La maison de poste se trouvait sur 
une place d'un bel aspect, entourée de bâtimenls régu- 
liers, et plantée d'arbres i|ui, pour le quart d'heure res- 
semblaient à des constrllalions de vif argent. Des clochers 
à forme d'oignon et d'ananas apparaissaient çà et là au- 
dessus des maisons; mais nous n'avions ni le temps ni lo 
courage d'aller visiter les églises qu'ils décelaient. 

Après une légère collation de sandwiches et de ihé, 
nous finies remettre des chevaux à la calèche pjur passer 



r.ETOUF'. EN FRANCE. 361 

le Niémen de jour, et îe jour n'est pas bien long au mois 
do février sous cette latilude. Plusieurs voitures, télégas, 
chariots traversaient le fleuve en même temps que nous, 
et, au milieu du trajet, l'eau jaune et bouillonnante attei- 
gnait prosqu.' les madriers bnrdant les bateaux, qui cé- 
daient sous la pression et remontaient à mesure que les 
attelages s'avanç lient vers l'autre rive. Si quelque cheval 
s'effrayait, rien ne serait plus simple que de fiiire la cul- 
bute dans le courant avec armes et bagages; mais les 
chevaux russes, quoique pleins d'ardeur, s-ont très-doux, 
et ne s'alarment pas pour si peu. 

Au bout de quelques minutes, nous galopions vers la 
frontière de Prusse, que nous pensions atteindre dans la 
nuit, malgré les gémissements et les bruits de ferrailles 
(jue rendait notre pauvre calèche, vivement secouée, mais 
qui pourtant tint bon et ne nous laissa pas lâchement en 
route. 

En effet, vers les onze heures, nous atteignîmes la pre- 
mière poste pruss'enne, d'où l'on devait renvoyer la voi- 
lure au relai où nous l'avions prise. 

« Maintenant, dit notre ami, que nous n'avons plus 
d'exercices acrobatiques à exécuter sur des cbarrettes im- 
possibles, il serait bon de souper à notre aise et de nous 
fomenter un peu la compbxion, pour ne pas avoir l'a'r 
de spectres en arrivant à Paris. » 

On pense bien que nous ne fîmes aucune objection à ce 
discours bref mais substantiel, qui reproduisait si bien 
notre pensée intime. 

Quand nous étions petit garçon, nous nous imaginions 
que les frontières des pa\s était marquées sur la lerre 
par une teinte blcie, rose ou verte, comme elles le sont 
sur les cartes géngraphiques. C'était une idée enfantine 
et chimérique. Mais quoi'ju'ello ne soii pas tracée au pin- 
ceau, la ligne de démarcation n'en est pas nioin> hius(|ue 
et tranchée. A l'endroit indiqué par le poteau blanc diago- 
nalement zébré de noir, la Paissie Unissait et la Prusse ( om- 
mençait d'une façon subite et complèie. Le pays limitrophe 
n'avait pas déteint sur elle, ni elle sur la contrée voisine. 

31 



562 VOYAGE K.N lîUSblE. 

On nous fît entier dans une salle basse garnie d'un 
grand poêle en faïence qui ronllait harmonieusement. Le 
plancher était poudré de sablon jaune ; quelques gravures 
encadrées ornaient la nuu'aïUe ; les tables et les sièges 
avaient des formes allemandes, et ce furent de grandes 
et fortes servantes qui vinrent mettre le couvert. 11 y 
avait bien longtemps que nous n'avions vu de femmes 
occupées à ces soins domestiques qui semblent l'apanage 
de leur sexe : en Russie comme en Orient, ce sont les 
hommes qui font le service, du moins en public. 

La cuisine n'était plus la même. Au tchi, au caviar, aux 
'^gourtsis, aux gelinottes et aux soudacs succédaient la 
joupe ù la bière, le veau au raisin de Corinthe, le lièvre 
à la gelée de groseille et les sentimentales pâtisseries alle- 
mandes. Tout différait : la forme des verres, des couteaux, 
des fourchettes, mille petits détails qu'il serait trop long 
de signaler, montraient à chaque instant qu'on avait 
changé de pays. Nous arrosâmes ce copieux repas de \in 
de Bordeaux qui était excellent, malgré sa fastueuse éti- 
quette imprimée avec des encres à refltts métalliques, et 
d'une quille de Rudesheim versée dans des rœraers cou- 
leur d'émerautie. 

Tout en dînant, nous nous exhortions à modérer notre 
voracité pour ne pas crever d'indigestion, comme ces 
naufiagés qu'un navire recueille sur un radeau où ils 
ont jnangé, leurs maigres provisions de biscuit épuisées, 
le cuir de leurs souliers et le caoutchouc de leurs bre- 
telles. 

Si nous avions été sages, nous n'aurions dû prendre 
qu'une tasse de bouillon et un massepain trempé dans du 
vin de iMalaga, pour nous habituer peu à peu à la nourri- 
turc. Mais bah! puisque notre souper est dans notre esto- 
mac, qu'il y reste. Espérons qu'il ne nous causera aucun 
lemords. 

Le costume avait changé. Nous avions vu à Kowno les 
dernières touloupes, et les types ne se ressemblaient pas 
plus qi>o les liabits. Au lieu de l'air vague, pensif et doux 
des Russes, l'air raide, méthodique et gourmé dos Prus- 



RETOUR EN FRANCE. 5C3 

siens — une tout autre race. — La petite casquette à vi- 
sière, écrasée sur le front, la courte tunique et le panta 
Ion étroit des genoux et large dos jambes, a-ix lèvres la 
pipe de porcelaine ou d'écume de mer, ou bien encore 
quelque bouquin d'ambre, coudé bizarrement, où s'em- 
manclie un cigare à angle droit. Tels nous apparurent 
les Prussiens à la première poste : ils ne nous surprirenf 
pas, car nous les connaissions déjà. 

La voiture dans laquelle rous montâmes ressemblait à 
ces petits omnibus dont on se sert dans les cliàteaux pour 
aller prendre aux stations des chemins de fer les Parisiens 
qu'on atlend h diner. Elle était convenablement capiton- 
née, bien close et moelleusement suspendue : du moins 
elle nous fit cet effet après la course en téléga que nous 
venions d'accomplir et qui représente assez bien le sup- 
plice de l'estrapade usité au moyen âge. Mais quelle diffé- 
rence entre l'allure enragée des pelits cbevaux russes et 
le trot llegmatique des grands et lourds mecklembour- 
gcois qui semblent s'endormir en marchant, et que ré- 
veille à peine uue caresse de fouet nonchalamment appli- 
quée à leur grasse échine. Ces cbevaux allemands savent 
sans doute le proverbe italien : Chi va piano va sano. Ils 
le méditent en levant leurs gios pieds et en retranchent 
la seconde partie : Chi va sano va lonlano, car les postes 
prussiennes sont plus rapprochées les unes des autres que 
les postes russes. 

Cependant l'on arrive, même en n'allai.t pas v-le, et le 
matin nous surprit nou loin de Kœnigsberg, sur une route 
bordée de grands arbres qui s'étendait à perte de vue et 
présentait un aspect vraiment magique. La neige s'était 
gelée aux branches des arbres et dessinait les plus minces 
ramifications avec un ci islal diamanté d'un éclat extraor- 
dinaire. L'allée avait l'apparence d'un immense berceau 
en filigrane d'argent menant au château enchanté d'une 
fée du Nord. 

On le voit, connaissait notre amour pour elle, la neige, 
au moment de nous quitter, nous prodiguait ses magies 
et nous régalait de ses plus brillants speclachs. L'iiiver 



364 VOYAGE EN RUSSIE. 

nous faisait la conduite aussi loin qu'il pouvait, et avait 

bion de la peine à nous quitter. 

Kœnig.-berg n'est pas une ville d'un aspect bien gai, du 
moins à cette saison de l'année. Les bivers y sont rigou- 
reux, et les fenêtres y conservaient encore leurs doubles 
\itres. Nous remarquâmes plusieurs maisons à pignons en 
escalier et à façades peintes couleur vert pomme, et sou- 
te.'iues par des S de fer tiès-ouvragées, comme à Lubeck. 
C'est la patrie de Kant, qui ramena, par sa Critique de la- 
raison pure, la pbiloso| hie à sa vérilable essence. Il nous 
semblait le voir, au tournant de chaque rue, avec son ha- 
bit gris de fer, son tricorne et ses souliers à boucles, et 
nous songions au trouljle qu'appoita, dans ses médita- 
tions, l'absence du grêle peuplier qu'on avait abattu, et 
sur lequel, depuis plus de vingt ans, il avait l'habitude 
de fixer les yeux pendant ses profondes rêveries métaphy- 
siques. 

Nous allâmes tout droit à la gare, et nous primes cha- 
cun un coin de wagon. Il n'entre pas dans notre dessein 
de décrire un voyage en chemin de fer à travers la Prusse ; 
cela n'a rien de bien intéressant, surtout lorsqu'on i.e 
s'arrête pas dans les villes, et nous allâmes tout d'un trait 
jusqu'à Cologne, où seulement la r.eige nous abmdonna. 
Là, comme les départs des trains ne coïncidaient pas, 
nous fûmes obligés de faire un temps d'arrêt, dont nous 
profitâmes pour nous livrer à d'indispensables soins de 
toilette et reprendre un peu l'aspect humain, car nous 
avions l'air de véritables Samoïédes venant montrer dos 
rennes sur la Newa. 

La rapidité de notre course en téléga avait produit dans 
nos malles une variété bizarre de dégâts : le cirage de nos 
chaussures était tombé et laissait voir le cuir à nu; une 
boite d'excellents cigares ne contenait plus, que du polvo 
sevillano, les cahots les avait réduits en fine pous>iére 
jaune ; les cachets des h ttres qu'on nous avait confiées 
s'étaient usés, limés, amincis par le frottement; on n'y 
distinguait plus ni armoiries, ni cliiffres, ni empreinte 
quelconque. Plusieurs enveloppes s'étaient ouvertes. Il y 



RETOUR £N FP.AXCE. 365 

avait de la neige entre nos chemises! L'ordre rétabli, nous 
nous coucbàines api es un excellent souper, tt le lende- 
main, cinq jours après noire dépari de Sanit-Pétersbourg, 
i;ous arrivions à Paris, à neuf heures du soir, selon notre 
p;omesse formelle. Nous n'étions pas en retard de cinq 
minutes. Un coupé nous attendait à la gare, et, un quart 
d'heure après, nous nous trouvions parmi de vieux amis 
et ;!e jolies femmes, devant une table étincelante de lu- 
mièies, où fumait un fui souper, tl notre retour fut célé- 
brj joyeusement jusc^u'au malin. 



81. 



DEUXIÈME PARTIE 



L'ÉTÉ EN RUSSIE 



LE YOLGÂ 

DE TVER A NIJNI-NOVGOROD 

Après ce long séjour en Russie, nous eûmes quelque 
peine à nous remboîter dans la vie parisienne. Notre pen- 
sée retournait souvent aux rives de la Neva et voltigeait 
autour des coupoles de Wassili-Blajennoi. Nous n'avions 
vu l'empire des tsars que pendant l'hiver, et nous sou- 
haitions le parcourir l'été à la lueur de ces loiigs jours où 
le soleil ne se couche que durant quelques minutes. Nous 
connaissions Saint-Pétersbourg, Moscou, mais nous igno- 
rions Nijiii-Nov^'orod. Et comment peut-on vivre sans avoir 
visité Nijni-Nov^orod? 

D'où vient que les noms de cerlaines villes vous préoc- 
cupent invinciblement l'imagination et bourdonnent pen- 
dant des années à vos oreilles avoc une mystérieuse har- 
monie, conmie ces phrases musicales retenues par hasard 
et qu'on ne peut chasser? — C'est une obsession bizarre 
bien connue de tous ceux qu'une déterminalion subite en 
apparence pousse hors des limites de leur patrie, vers les 
points les plus excentriques. Le démon du voyage susurre 
près de vous les syllabes d'inciintalion à travers vos tra- 
vaux, vos lectures, vos plaisirs, vos chagrins, jusqu'à ce 
que vous ayez obéi. Le plus sage est dt; faire le moins de 
résistance possible à la tentaiion pour en être plus vile 



3G8 VOYAGE EN RUSSIE. 

délivré. Une fois que vous avez intérieurement consenti, il 
ne faut plus vous inquiéter de rien. Laissez faire l'Esprit 
fjui vous a sui-'géré cette pensée. Sous son influence magi- 
que, les obstacles s'aplanissent, les liens se dénouent, les 
permissions s'accordent; l'argent qu'on n'obtiendrait pas 
pour la nécessité la plus honorable et la plus légitime ac- 
court, lout joyeux, prêt à vous servir de viatique; le jiasse- 
port va tout seul se faire chamarrer de timbres aux léga- 
tions et aux ambassades, vos nippes se rangent d'elles- 
mêmes au fond de votre malle, et il se trouve que vous 
avez justement une douza'ne de chemises toutes neuves, 
un habit noir complet, et un paletot à braver les intem- 
péries les plus diverses. 

Nijni-Novgorod exerçait depuis longtemps déjà cette 
inéluctable influence sur nous. Aucune mélodie ne réson- 
nait plus délicieuseiuent à notre ouïe que ce nom vague et 
lointain; nous le répélions comme une lilanie sans en 
avoir presque la conscience; nous le regardions sur les 
cartes avec un sentiment de plaisir inexplicable; sa confi- 
guration nous plaisait comme une arabesque d'un dessin 
curieux. Le rapprochement de i'i et du j, l'allitération 
produite par Vi final, les trois points qui piquent le mot 
comme ces notes sur lescj,uelles il faut appuyer, nous char- 
maient d'une façon à la fois puérile et cabalistique. Le v 
et le ^ du second mot possédaient aussi leur attraction, 
mais Vod avait quelque chose d'impérieux, de décisif et de 
concluant, à quoi il nous était impossible de rien objec- 
ter. — Aussi après quelques mois de luttes, nous fallul-il 
partir. 

Un motif sérieusement plausible, la nécessité d'alh- 
prendre des notes pour un grand ouvrage sur les Trésors 
d'art de la Russie, auquel nous travaillions depuis plu- 
sieurs années, nous amenait déjà, sans trop d'invraisem- 
blance aux yeux des gens raisonnables, dans cette origi- 
nale et singulière ville de Moscou que nous avions vue au- 
trefois couronnée par l'hiver d'un diadème d'argent et les 
épaules couvertes de son manteau d'hermine neigeuse. 
Les trois quaits du chemin étaient faits; encore quelque» 



LE YOLGA. 3f;,, 

coups d'aile vers l'est et nous touchions ïe Lut. — Le dé- 
mon voyag ur avait arrangé les choses de la façon la plus 
naturelle. Pour que rien ne nous retint, il avait envoyé à 
l'étranger, ou bien loin dans l'intérieur des terres, les 
personnes que nous aurions dû voir. Ainsi nul obstacle, 
nul piétexte, nul remords qui pût nous erapèclur d'ac- 
complir notre fantaisie. Nous primes nos notes à la hâte; 
mais, pendant que nous visitions les merveilles du Krem- 
lin, le nom de Nijni-Novgorod, tracé par le doigt tenta- 
teur, brillait en capricieux caractères slavons entremêlé 
de fleurs sur le fond étincelant des orfèvreries et des ico- 
nostases. 

La route la plus simple et la plus courte était de pren- 
dre le tronçon de voie ferrée qui va de .Moscou à Vladimir 
et ensuite la poste jusqu'à Nijni; mais la crainte de man- 
quer de chevaux, caj- c'était alors l'époque de la foire cé- 
lèbre qui réunit sur ce point trois ou quatre cent mille 
hommes de tous pays, nous fit préférer le chemin des 
écoli r> qu'on choisit si rarement aujourd'hui. La maxime 
anglo-américaine Ti7ne is money n'est pas la nôtre, et 
nous ne sommes pas de ces touristes pressés d'arriver. Le 
voyage en lui même est ce qui nous intéresse le plus. 

Contrairement à la sagesse bourgeoise, nous commen- 
çâmes par rétrograder jusqu'à Tver pour prendre le Volga 
presque à sa source, nous confier à son cours tranquille 
et nous laisser porter indolemment vers noire but. L'on 
s'étonne peut-êire de ce peu d'empressement succédant à 
un désir si vif. Sûr de voir Nijni-Novgorod, nous ne nous 
hâtions plus. Cette vague appréhension 

Qui fait que l'homme craint son désir accompli 

nous tourmentait, sans doute, à notre insu et modérait 
noire impatience. La ville que nous avions rêvée s'éva- 
nouirait-elle à notre approche au souffle de la réalité, 
commit ces entassements de nuages qui figurent à l'Iiori- 
7on des dômes, des tours, des nécropoles, et qu'un souffle 
de veiit déforme ou balaye? 
Trop fidèle à la devise des chemins de fer : linea recta 



570 VOYAGE EN RUSSIE. 

hrevissima, le rigide raihvay do Sninl-Pélersbourg à Mos- 
cou laisse de côlé Tvcr, que nous rejoignîmes à l'aide 
d'un de ces droschkys d'allure rapide qui, en ilussie, ne 
font jamais défaut au voyageur et semblent sortir de des- 
sous teire à l'appel de la volonté. 

L'hôtel de la Poste, où nous descendîmes, a les dimen- 
sions d'un palais, — il pourrait servir de caravansérail à 
toute une peuplade en migration. Des garçons habilles de 
noir, cravatés de blanc, nous reçurent et nous conduisi- 
rent avec un sérieux anglais à une immense cliambro, où 
un architecte parisien eût logé sans peine un apjiarteniont 
complet, par un corridor dont la longueur nous rapjclait 
les couloirs monastiques de l'Escnrial. — La Sidle à uian- 
ger aurait donné aisément l'hospitalité à un repas de mille 
couverts. Tout en expédiant notre dîner à l'embrasure 
d'une fenêtre, nous lûmes au coin de notre servielte ce 
chiffre hyperbolique et fabukaix « trois mille deux cents ! » 
— Malgré cela, sans les rires, les éclats de voix et les 
traînements de sabres de quelques jeunes militaires atta- 
blés dans un cabinet voisin, l'hôtel eût paru absolument 
désert. De grands chiens, aussi ennuyés que ceux d'Aix- 
la-Chapelle dont parle Henri Heine, s'y promenaient mé- 
lancoliquement comme dans la rue, quêtant un os ou une 
caresse. Arrivant des cuisines lointaines, les domestiques 
exténués laissaient tomber sur la nappe, avec un soupir, 
les plats à moitié refroidis. 

Du balcon, nous apercevions la grande plac e de Tver, 
où converge une étoile de rues. Dans un coin, une bara- 
que de saltimbanques étalait sa pancarte et faisait grincer 
son aigre musique, à laquelle les badauds, de quelque 
pays qu'ils soient, ne résistent guère. Au fond, vis-à-vis 
de nous, une église découpait sur le ciel son dôme et ses 
cloclietons bulbeux aux croix d'or enchaînées; sur les 
pans latéraux, de belles maisons déployaient leurs faça- 
des; des droschkys de maître filaient, emportés par des 
trotteurs de rac •, des voitures de place stationnaient, et 
des moujiks, déjà vêtus de la touloupe, s'arrangeaient au 
bas des escaliers pour dormir. 



LE VOLGA. 371 

La saison de ces grands jours où le soleil ne fait que 
disp.irailrepourse remontrer un instant après, confondant 
piesque son déclin et son aurore, éta t passée déjà, mais 
la nuit ne venait pas avant dix ou onze heures du soir. On 
se fait difficilement une idée en Occident des teintes dont 
se colore le ciel pendant ce long crépuscule; les palettes de 
nosptintres ne les ont pas prévues ; Delacroix, Diaz et Ziem 
en seraient étonnés et ne sauraient par quels audacieux 
mélanges y parvenir ; y réussiraient-ils, l'on traiterait leurs 
toiles d'invraisemblables. Il semble qu'on ait cbangé de 
planète et que la lumière vous arrive réfractée parle prisme 
d'une atmosphèie inconnue. Des nuances turquoise et vert 
pomme s'évanouissent dans les zones roses qui tournent au 
lilas pâle, à la nacre de perle, au bleu d'acier, avec des 
dégradations d'une inconcevable finesse; d'autres fois, ce 
tout des blancheurs lactées, opalines, irisées comme on se 
figure le jour immatériel de l'Elysée qui ne vient ni du so- 
leil, ni de la lune, ni des étoiles, mais d'un éther lumi- 
neux par lui-même et cependant voilé. 

Sur ce ciel féerique, comme pour en faire mieuxressortir 
les nuances idéalement tendres, passaient des essaims de 
corneilles et de corbeaux regagnant leur gîte, avec des 
évolutions réglées par une sorte de cérémonial bizarre, et 
accompagnées de croassem.enis aux(|uels il estdilficile de 
ne pas attribuer un sens mystérieux. Ces cris rauques, cou- 
pés de silences soudains et mêlés de reprises en chœur, 
semblent une espèce d'hymne ou de prière à la JNuit. Les 
pigeons, que l'on respecte en Russie comme le symbole du 
Saint-Esprit, étaient déjà couchés et garnissaient toutes les 
nervures et les arêtes de l'église. — Ils sont en nombre 
incroyable, mais les fidèles leur font pieusement des dis- 
tributions de graines. 

Nous descendîmes sur la place, nous dirigeant vers le 
fleuve, sans guide et sans renseignement, et nous fiant à 
cet instinct de la configuration des villes qui trompe rare- 
ment les vieux voyageurs. Prenant une rue qui coupait à 
angle droit la belle rue de Tver, nous arrivâmes bientôt 
sur Ja berge du Volga. La grande rue essayait de ressein- 



372 VOYAGE L.N RUSSln. 

bler à une perspective de SaiiU-Péteiv-bourg, mais celle-ci, 
moins fréquentée et plus loin du centre, avait le vrai carac- 
tère lusse. Des maisons de bois rechampies de diverses 
couleurs et surmontées de toits verts, de clôtures de plan- 
ches pointes, la bordaient, laissant apercevoir le sommet 
d'arl)res garnis de fraîches frondaisons. — A trav.rs les 
carreaux des fenêtres basses, l'on enlrevoyait les plantes 
de serre destinées à faire oublier aux maîtres du logis les 
blancheurs d'un hiver de si\ mois. — Quelques femmes 
revenaient de la rivière, pieds nus et des paquets de linge 
sur la tète ; des paysans debout sur leur téléga, poussaient 
leurs pei ils chevaux échevelés, rappoitant quelques bûches 
des chantiers de la rive. 

Au bas de la berge assez escarpée, mais que les dros- 
chkys et les charrettes escaladent avec une impétuosité 
qui effrayerait les cnchers et le< chevaux de Paris, la 
flottille de la compagnie Samolett dressait les tuyaux de 
ses mignons pyroscaphes. — Le fleuve, encore peu profond, 
ne permet pas d'employer de forts bateaux dans celte par- 
tie de son cours. Notre place retenue, car le bateau devait 
partir de grand matin, nous continuâmes noire prome- 
nade sur le bord du fleuve, dont l'eau brune réfléchissait 
commeun miroir noir les splendeurs du crépuscule en leur 
donnant une intensité et une vigueur magiques. La ri\e 
opposée, baignée d'ombre, se projetait comme un long cap 
dans un océan de lumière où il eût été difficile de démêler 
le ciel de l'eau. 

Deux ou trois petites barques agitant leurs rames, comme 
un insecte qui se noie ses pattes aiticulées, égratignaient 
çà et là le sombre et clair miroir. El'es semblaient flotter 
dans un fluide indéfini, et parfois on eùlditqu'ellesallaient 
échouer contre le reflet renversé d'un dôme ou d'une 
maison. 

Plus loin, une barre sombre coupait le llcuve à fleur 
d'eau conmie la chaussée d'un isihme; en approchant, 
nous vîmes que c'était un long radeau servant ài'airecom- 
miiniqucr les rives entre elles. Un pan se déplaçait à 
volonté pour donner passage aux bateaux. — C'était le pont 



LE YOl.GA. 573 

réduit à son expression la plus simple. Les gelées, les 
crues, les débâcles rendent difficile sur les rivières de 
Russie l'emploi des ponts à demeure, lis sonl presque lou - 
jours emportés. Au bord de ce radeau, des femmes lavaient 
du linge. Non contentes de se servir de leurs mains pour 
le nettoyer, elles le piétinent à la façon arabe. Ce petit 
détail nous fit faire un saut de pensée jusqu'aux étiives 
maures d'Alger, où nous nous souvînmes d'avoir vude jeu- 
nes iaoulels danser dans la mousse de savon sur les ser- 
viettes de bain. Le quai, d'où la vue est fort belle, sert de 
promenade. Des crinolines, dignes, pour l'ampleur, du 
boulevard Italien, s'y étalaient fastueusemeni, et de petites 
filles marchaient à trois ou quatre pas de leurs mères, 
l'envergure des jupes ne permettant pas d'approcher plus 
près, dans de courtes robes bouffantes, semblables aux 
tonnelets cerclés des danseurs du temps de Lou s XIV. — 
Quand, auprès de ces fashionables toilettes, passe un mou- 
jik en sayon de bure, des sandales de sparterie aux pieds, 
costumé à peu près comme le paysan du Danube devant le 
sénat romain, l'esprit ne peut s'eaipêclier d'être heurté du 
brusque contraste. Nulle part l'extrême civilisation et la pri- 
mitive barbarie ne se coudoient d'une façon plus tranchée. 

L'heure était venue de rentrera l'hôteletde faire comme 
les corbeaux. Le ciel s'éteignait lentement. \}i\e obscurité 
transparente enveloppait les objets, leur ôtanl le modelé 
sans les effacer pourtant, comme dans la merveilleuse 
viL'uette des illustrations du Dante, par Gustave Doré, où 
1 artiste a si bien rendu la poésie crépusculaire. 

Avant de nous coucher, nous allâmes nous accouder un 
instant au Ijalcon pour allumer un cij^are — en Russie, 
il est défendu de fumer dans la rue^'^ — et regarder un 
peu ce ciel magnifique dont les scintillations intenses nous 
rappelaient le ciel d'Orient. 

Jamais nous n'avons dans le bleu nocturne un tel four- 

(i) Cette défense qui avait été établie dans le Lut de diminuer le 
nombre de ces terribles incendies, si fréquents dans les villes, dont 
la plupart des maisons sont en Lois, n'existe plus (1875). 

[Note de l'éditeur.) 

32 



574 VOYAGE E> RUSSIE. 

inillement d'étoiles : à d'incommensurables profondeurs, 
l'abîme en était criblé ; c'était comme une poussière de 
soleils. La voie lactée dessinait ses méandres d'argent avec 
une netteté surprenanle. L'œil croyait démêler, dans ce 
ruissellement de matières cosmiques, des élancements 
stellaires etdes éclosions de mondes nouveaux; on eût cru 
que les nébuleuses faisaient effort pour se résoudre et se 
condenser en autres. 

Ébloui par ce spectacle sublime, que nous étions peut- 
être seul à contempler en ce moment, car l'homme n'use 
qu'avec beaucoup de modération du privilège qui, sclo:i 
Ovide, lui a été donné « de porter haut la tête et de regarder 
le ciel, )i nous laissions s'envoler les Heures noires sans 
penser qu'il nous fallait être debout dès l'aurore. Enfin 
nous regagnâmes notre chambre. 

Malgré le luxe de linge que semblait présager le numéro 
de marque formidable de notre serviette, il n'y avait à 
notre lit qu'un seul drap, grand comme un napperon, et 
que l'agitation du moindre rêve devait faire envoler ou 
glisser. Nous ne sommes pas de ceux qui soupirent des élé- 
gies sur leurs malheurs d'auberge, aussi nous roulâmes- 
nous philosophiquement dans notre pelisse sur un de ces 
larges canapés de cuir qu'on trouv,' partout en Russie, et 
qui, par leur confortabilité, expliquent et suppléent l'in- 
suffisance des lits. Cela nous évitait d'ailleurs de nous ha- 
biller avec ces gestes de somnambule et ces précipitations 
endormies qui peuvent se cotnpter au nombre des plus 
grands désagréments du voyage. 

Un droscliky, dès que nous parûmes sur la porte de 
1 hôtel, se précipita vers nous à fond de train, suivi de 
plu>ieurs autres qui tâchaient de le gagner de vitesse. — 
Les cochers russes ne manquent guère l'occasion de faire 
celle petite fantasia. Arrivés presque en même temps, ils se 
disputent la pratique avec une volubilité anuisanle, mais 
sans violence ni brutalité. Le choix du voyageur fait, ils re- 
partent au galop et se dispersent dans toutes les directions. 

Quelques minutes trufiirent pour nous amener nous et 
notre malle sur la berge du Volga. Une descente planchèièe 



LE VOÎ.GA. 575 

conduisait au débarcadère, près duquc chauffait, lançant 
des jets de fumée blancho, le pe'it bateau à vapeur laNixe, 
impatient de secouer ses amarres. Les retardataii e.>, sui- 
\is de leurs bagages, traînant leurs sa de nuif, franchi- 
rent à la hâte le pont volant qu'on allait retirer. Pour la 
dernière lois sonna la clociie, et la NLve, tournant ses pa- 
lettes, prit gracieusement le fil de l'eau. 

A Tver, le Volga est encore bien loin d';ivo:rces larges 
dimensions qui, près de son embouchure dans la mer Cas- 
pienne, le rendent semblable aux giganti'sques fleuves 
d'Amérique. Certain de sa grandeur future, il commence 
modestement son cours sans enfler son onde ni jeter de 
iolle écume, et coule entre deux rives assez plates. — La 
couleur d • seseauv surprend (juand on l'examine, abstrac- 
tion faite des miioitemmts de lum ère, des reflets du ciel 
et des répélitions d'objets ; elle est brune et ressemble à du 
thé loncé.Sans doute, le Volga doit cette nuanceàlanature 
dessables qu'il tient en suspension et déplace incessamment, 
changeant son chenal avec autant d'inconstance que la 
Loire, ce qui en rend la navigation sinon périlleuse, du 
moins difficile, surtout dans cette partie de soii cours et 
à 1 époque où les eaux sont basses. Le Rhin est vert, le 
Pihône est bleu, le Vo'ga est bistre. — Les deux premiers 
semblent porter les couleurs des mers où ils se rendent. 
— Celte analogie se répèle-t-elle pour le Volga? Nous 
l'ignorons, car il no nous a pas été donné, jusqu'à présent, 
de voir la mer Caspienne, cette énorme flaque d'eau oubliée 
au milieu des terres par le retrait des Océais primitifs. 

Pendant que la Nixe s'avance paisiblement dans son sil- 
lage d'écume semblable à de la mousse de bière, j-'tons 
un regard'snr nos compagnons de voyage. Franchissons, 
sans crainte à' impropriété , la Inniie, du reste peu obser- 
vée, qui sépare la première classe de la seconde et de la 
troisième. — Les gen comme il faut sont pareils en tout 
pays, et si dans leurs mœurs intimes ils offrent des nuan- 
ces saisissablcs pour l'observateur, ils ne présentent 
pas ces caractères tranchés que peut croquer d'un coup 
de crayon, sur son carnet de notes, le touriste rapide. 



376 VOYAGE EX RUSSIE. 

En Russie, il n'y a pas eu jusqu'ici de classe inlermô- 
diaire. Sans doute il va bientôt s'en former une, grâce aux 
iustilulions nouvelles ; mais elles sont trop récentes encore 
pour que leur effet puisse être visible : l'aspect reste tou- 
jours le même. — Le gentilhomme et le tchinovnik (em- 
ployé) se distinguent nettement de rhom.me du peuple par 
le frac ou l'uniforme. Le marchand garde son caftan asia- 
tique et sa large barbe; le moujik sa chemise rose débor- 
dant en blouse, ses culottes bouffantis entrant dans les 
bottes, ou, pour peu que la température s'abaisse, sa 
touloupe f.'raisseuse ; car les Russes, de quelque classe 
qu'ils soient, sont généralement assez frileux, bien qu'en 
Occident on s'imagine qu'ils bravent, sans en souffrir, les 
froids les plus rigoureux. 

Cette partie du pont était encombrée de malles et de 
paquets, et l'on ne pouvait y faire un pas sans enjamber 
un dormeur. Les Russes, comme les Oiienlaux, se cou- 
chent partout où ils se trouvent. Un banc, un bout de 
planche, une marche d'escalier, un coffre, un rouleau de 
cordages, tout leur est bon. Il leur suffit même de s'ap- 
puyer à une paroi. Le sommeil leur vient dans les posi- 
tions les p'us incommodes. 

L'installation des troisièmes à bord de la Nixe nous 
rappelait les ponts des bateaux à vapeur aux échelles du 
Levant quand on embarque des passagers turcs. Chacun se 
tenait dans son coin au milieu de ses bagages et de ses 
provisions. — Les .''amilles se groupaient ensemble, car il 
y avait des femmes et des enfants. On eût dit un campe- 
ment à la dérive. 

Quelques-uns portaient la longue robe bleue ou verte, 
rattachée de trois boutons sur le côté, serrée à la taille 
d'une ceinture étroite : c'étaient les plus élégants ou les 
plus riches; d'autres avaient la chemise rouge, le savon 
de î'eutre brun ou la tunique de peau de mouton, quoiqu'il 
fit au moins 16 ou 18 degrés de chaleur. — Quant aux 
femmes, leur costume consistait en une robe de rouen- 
nerie, une espèce de paletot-camisole descendant jusqu'à 
mi-cuisse, et un mouchoir de couleur couvrant la tiMe et 



LE VOI.GA. 377 

noué soiis le menton. Les plus jeunes avaient des bas ei 
des souliers, mais les vieilles, dédaignant ces concessions 
aux modes occidentales, plongeaient virilement leurs pieds 
dans de grosses bottes frottées de suif. 

Pour donner le ton juste à celte ébaucbe, il faudrait 
l'encrasser, la salir, la glacer de bitume, l'égratigncr, l'é- 
cailler, car les costumes qu'elle essaye de peindre sont 
vieux, malpiopres, délabrés, tombant en haillons. — 
Leurs propriétaires les gardent nuit et jour et ne les quit- 
tent que lorsqu'ils en sont quittés. — Le prix, relative- 
ment élevé, qu'ils coûtent, explique celte constance. — 
Cependant ces moujiks, si négligés de toilette, vont aux 
étuves une fois par semaine, et le dessous vaut mieux que 
l'enveloppe. Du reste, il serait imprudent de se fler aux 
apparences. — Souvent on nous désignait du doigt un dc.> 
plus sales et des plus déguenillés en nous disant à l'c- 
reille : « Vous lui donneriez un kopek s'il tendait la 
main, eh bien, il possède plus de cent mille roubl s 
argent. » — Quoique cela nous fût dit de l'air le plus 
sérieux du monde et avec le resp(>ct admiratif qu'inspire 
toujours renonciation d'une grosse somme, nous croyion 
difficilement à la fortune de ces Rothschild de la loque, 
de ces Pereire en bottes éculées. 

Les types des têtes n'avaient rien de bien caractéristique ; 
mais parfois le blond pâle des cheveux, la barbe couleur 
de paille et les yeux gris d'acier indiquaient clairement la 
race septentrionale. Le hâle de l'été avait posé son mas- 
que jaune sur les chairs de ces visages et leur prêtait 
presque la même nuance qu'aux cheveux et qu'à la barbe. 
Les femmes étaient peu jolies, mais leur laideur douce et 
résignée n'avait rien de désagréable. Leur vague sourire 
laissait entrevoir de belles dents, et leurs yeux, quoique 
légèrement bridés, ne manquaient pas d'ex[iression. Dans 
les po;es qu'elles prenaient pour s'arranger sur les ban- 
quettes, s'accusait encore sous les lourds vêtements quel- 
que vestige de grâce féminine. 

Cependant la Nixe cheminait avec une prudence tou- 
jours en éveil. La roue du gouvernail, pour que le pi ote 



378 VOYAGE EN l'.USSIE. 

pût dominer le fleuve au loin et reconnaître les obstacles 
était placée e;ur la passerelle qui joint les tambours et 
communi juait avec l'arrière par un sysiéme de cliaines 
trans:iiettant l'iiiipulsion. A la proue se tenaient perpétuel- 
lement des sondeurs arraéi de perches graduées, qui par 
un cri rhythmique annonçaient la profondeur de l'eau. 
Des bouées peintes de rouge et de blanc, des pieux, des 
branches d'arbres plantées dans le lit du fleuve, signa- 
laient le chenal à suivre, et il fallait réellement une habi- 
tude extrême de cette navigation pour se guider à traveis 
ces méandres capricieux. En de certains endroits, le sable 
affleurait presque, et la Mxe plus d'une fois se frotta le 
ventre contre le gravier; mais une palpitation plus rapide 
de roues l'enlevait et la replongeait au courant, sans 
qu'elle ait jniiais eu l'humiliation de recourir à ces sau- 
veteurs qui debout sur une planche flottante et appuyés à 
de longs crocs, attendent au passage des bas-fonds les 
barques en péril. — Le danger serait de rencontrer quel- 
ques-unes de ces grosses pierres semées de loin en loin sur 
la vase du Volga, et qu'on extrait pour les déposer le long 
de la rive, lorsqu'un accident a dénoncé leur présence. 
Parfois les embarcations s'y ouvrent, et leur chargenienl 
est submergé. 

Les berges, dont les terrains liassiques attestent par 
leurs ravinements les crues du fleuve à l'époque de la fonte 
des neiges, n'ont i ien de bien pittoresque, du moins dans 
cette partie. Elles présent nt une suite d'ondulations qui 
s'enchaînent sans ressaut brusque, sans accident caracté- 
ristique. Quelquefois un bois de sapins coupe de sa sombre 
verduie leurs longues bandes jaunes, ou bien c'est un vil- 
lage aux mais'jnnettes en troncs d'arbre qui interrompent 
la ligne hori/.onlale par les angles de leurs toits dont les 
chevrons font corne. Au villagiî s'accole toujours une église 
avec ses murs blanchis à la chaux et son dôme vert. 

Toutes les fois que la Niie passait devant un édifice 
ccnsacré au culte, eussions-nous le dos tourné, nous en 
étions avertis par les inchnaisons de tête, ks balancements 
de coips et les signes de croix des moujiks, dos femmes 



LE VOLGA. 379 

du pcii;ae et des mateloîs. — L'un d'eux nous serva t 
même d'indicatcui . Doué d'une vue perçante, il découvrait 
à l'extrcnie horizon la plus imperceptible pointe de clo- 
cher et se signait avec une précision et une rapidité auto- 
matiques. Nous tirions alors notre lorgnette, nous prépa- 
rant à l'examen de l'église ou du monastère lorsqu'il serait 
à notre portée. En Occident, la piété même est sobre do dé- 
monslrat ions: le sentiment religieux se renferme dans l'âme, 
et ces pratiques extérieures étonnent l'étranger. Pourtant, 
quoi de plus simple que de saluer la maison de Dieu ! 

La navigation sur le Volga était très-animée, et ce spec- 
tacle intéressant nous retenait de longues heures accoudé 
au bordage de la Nixe. Des bateaux descendaient le fleuve, 
ouvrant des voiles immenses suspendues à de hauts mâts 
pour ramasser le plus léger souffle d'air. — D'autres le re- 
montaient, tirés par des chevaux de halage. — Ces che- 
vaux n'ont ni la taille ni la force de nos robustes chevaux 
de trait, mais le nombre supplée la vigueur. Les attelages 
se composaient généralement de neuf bêles, et de distance 
en dislan» e les relais installés sur quelque plage sablon- 
neuse formaient des campements où Swerlzkov, l'Horace 
Vornet russe, eût trouvé d'heureux motifs de tableaux. — 
Quelques barques de moindre tonnage avançaient à la 
perche : âpre labeur pour lus mariniers que de marcher 
sans cesse le long d'un bordage, poussant sur un dur 
bâton de toute l'énergie de leur poitrine 1 — Aussi ces 
pauvres gens vivent peu; il est rare, nous dilon, qu'ils 
dépassent quarante ans. 

Quelques-uns de ces bateaux sont fort grands, quoique 
tirant piU d'eau. Une bande \ert pomme égayé parfois la 
belle nuance gris argenté du sapin qui a fourni son bois à 
leur constiuction. A la proue, souvent des yeux peints 
ouvrent leurs paupières démesurées, ou bien l'aigle de 
Russie sauvagement barbouillée recourbe ses dv'ux cous 
et déploie ses ailerons noirs. Des ornements sculptés à la 
hache, d'une précision que ne surpasserait pas le ciseau, 
dentèlent le château d'arrière. La plupart de ces barques 
étaient chargées de blé pour une valeur énorme. 



380 VOYAGE EN RUSSIE. 

Des pyroscaphes de la compagnie Samolelt ou de la 
compagnie rivale se croisaient avec nous, et l'on hissait le 
pavillon à chaque hord avec une scrupuleuse politesse 
nautique. 

Aotons aussi des canots faits d'un seul tronc d'arbre, 
comme les pirogues des ftidiens, qui, nous abordant 
malgré le remous des palettes, nous jetaient les lettres des 
petites localités où la Nixe ne faisait pas escale, et attra- 
paient au vol les dépêches qu'on leur lançait. 

11 y avait sur la Nixe un va-et-vient perpétuel de passa- 
gers. A chaque débarcadère, on en laissait ou en prenait. 
Les stations étaient quelquefois assez longues. On y char- 
geait du bois pour alimenter la machine, car on n'emploie 
pas le charbon de terre, trop rare ou trop dispendieux. 
Les longues piles de bûches alignées sur la rive font dire 
aux vieux paysans rétrogrades que si les chemins de fer 
et les bateaux à vapeur y vont de ce train, il faudra bientôt 
mourir de froid dans la sainte Russie. 

Ces débarcadères, tous du iiiême modèle, consistaient en 
un ponton carré supportant deux chambres de bois, l'une 
servant de bureau, l'autre de magasin ou de salle d'attente, 
séparées par un large couloir destiné aux voyageurs et aux 
bagages. Comme la hauteur des eaux varie, un pont de 
planches d'une pente plus ou moins forte réunit le débar- 
cadère à la rive. Sur les bords de ce pont, les menues in- 
dustries qu'attire le passage du bateau à vapeur étalent 
leurs frêles boutiques et se groupent d'une façon pitto- 
resque. Des filh'ttes vous offrent dans des corbeilles cinq 
ou six pomu es d'un vert acide, ou de petits gâteaux aux- 
quels on imprime, au moyen de moules, comme chez nous 
pour le beurre, des figures d'une barbarie amusante, 
entre autres des lions chimériques qui, s'ils étaient coulés 
en bronze et couverts d'une patine archaïque, pourraient 
passer pour des spécimms de l'art ninivite primitif. Des 
femmes, munies d'un seau et d'un verre, vendent du kwas, 
espèce de boisson faite de seigle et d herbes aromatiques, 
d'un goût très-agréable lorsqu'on s'y est accoutumé. 
Connne le prix en est minime, les gens comme il faut la 



LE VOI.GA. 3Si 

dédaigiiont et le peuple seul la consomme. Ces femmes 
préseutent une singularité de costume qu'il est bon de 
noter. La mode de l'Empire mettait la ceii ture sous la 
gorge, et nos yeux, habitués aux tailles longues, s'éton- 
nent de cette bizarrerie devant les portraits du temps, 
même lorsqu'elle est sauvée par l'esprit de Gérard ou la 
grâce de Prud'hon. Les paysannes russes serrent leur jupe 
au-des us du sein, de f-orte qu'elles ont l'air d'être en- 
fouies dans un sac jusqu'aux aisselles. 11 est facile d'ima- 
giner les effets peu gracieux de cette dépross'on constante 
qui finit par fatiguer les plus fermes contours. Le reste du 
costume se compose de la cbemise, dont les manches 
bouffent, et d'un mouchoir en pointe noué sous le menton. 
— Il y avait aus^i des boutiques de pains de froment et de 
pains de seigle, les uns très-blancs et les autres très-bis; 
mais le commerce le plus actif élait celui des ogourtsis, 
une variété de concombre qu'on mange frais l'été et salé 
l'hiver, et sans lequel il semble que les Paisses ne pour- 
raient pas vivre. On en sert à chaque repas; ils forment 
raccompagnement obligé de tous les mets ; on en grignote 
une tranche comme on ferait ailleurs d'un quartier d'o- 
range. Cette friandise nous a semblé insipide. Il est vrai 
que les Paisses, par une raison hygiénique qui nous 
échappe, n'assa'sonnent pas du tout leur cuisine; les 
choses fades leur plaisent. 

Est-il bien utile de relever sur l'itinéraire de la compa- 
gnie Samolelt et de transcrire en lettres françnises les 
noms souvent assez compliqués pour nous des petites lo- 
calités où nous faisions escale? L'aspect en était à peu 
près toirjours le môme : un escalier de planches, de ron- 
dins et de poutrelles descendant au fleuve; sur la crèle de 
la berge, un gostinnoï-dvor, une maison du gouvernement 
et les habitations les plus riches de l'endroit, avec leurs fe- 
nêtres aux cadres rechampis de blanc sur fond olive ou 
rouge; l'église hérissant autour de son dôme ses quatre 
( lochelons, tantôt peints en vert, tantôt laissant voir leurs 
feuilles de cuivre ou d'étain martelées ; le cloître déployant 
les murs de son enclos bariolés de fresques dans le goût 



.182 VOYAGE EN RUSSIE. 

byzantin du Mont-Athos, et plus loin les isbas fails de 
troncs d'arbre encoches aux angles. Ajoutez à cela, pour 
animer le tableau, quelques droschkys attendant les voya- 
geurs, et quelques groupes doisifs dont l'intérêt pour l'.ir- 
rivée et le départ du bateau à vapeur ne se lasse jamais. 

Kimra, cependant, ava tun air de fcte qui nous surprit: 
toute la population, ou peu s'en faut, était élagée du bord 
du fleuve au sommet du rivage. Le bruit s'était répandu 
que la Nixe portait le granrl-duc héritier se rendant à 
Nijui-Novgorod; il n'en était rien. Le grand-duc passa plus 
tard sur un autre bateau, mais nous [irofitâmes sans scru- 
pule de l'affluence que l'annonce de sa présence avait at- 
tirée pour observer celle réunion de types. Queiques toi- 
lettes élégantes affectant les modes françaises, avec le 
petit retard obligé de Pai is à Kimra, se distinguaient sur 
le fond national des jupes en forme de se et de rouenne- 
ries à dessins surannés. Trois jeunes filles portant le petit 
chapeau andalous, la veste zouave et la crinoline ballon- 
née, était nt vraiment charmantes, malgré une légère af- 
fectation de désmvolture occidentale. Klles riaient en- 
semble et paraissaient dédaigner le luxe de bottes que 
déployaient les autres habitanis, hommes et femmes. Kimra 
est célèbre pour ses bottes comme Ronda pour ses guêtres. 

C'est peut-être à Kimra que Bastion a fait emplette de 
cette belle paire débottés que la chanson populaire Un 
attribue. 

Le peu de profondeur du fleu"», la nécessil ': de recon- 
naître les bouées, ne permettent pas de se risquer à des 
navigations nocturnes. Aussi la Fiixe, lâchant sa vapeur et 
jet^uit son ancre, s'arrêta-t-elle dès que le^ dernières 
brises du couchant, soufflées par un vent assez frais, s è- 
teignirenl à 1 horizon. Le thé du soir fut servi à tous les 
Ipassagers, et les samovars, chauffés à outrance, versaient 
iiicossammcnt leur eau bouillante si'" l'infusio:! concen- 
Irée. — C'était pour nous un spectacle curieux de voir des 
gens de la plus basse classe, et dont exlctienr ressem- 
blait à celui de nos meniiiants, savourer celte bois-on 
délicate et parfumée qui est encore une élégance chez 



LE VOLGA. 383 

nous, et que de blanches mains versent dans les réunions 
du monde. La manière de boire le thé est de le faire re- 
froidir un instant dans la soucoupe et de l'avaler en tenant 
entre les dents un petit morceau de sucre qui édulcore 
suffisamment h» breuvage pour le goût russe, se rappro- 
chant en cela du goût chinois. 

Quand nous nous réveillâmes sur l'étroit divan de la 
cabine, la Nbe s'était remise en marche. Le jour se levait, 
nous longions une rive dont les isbas d'un village dente- 
laient la crête et se réfléchissaient dans l'eau tranquille 
du fleuve comme dans un miroir. — On eût dit le paysage 
de Daubigny au dernier Salon, mais traduit en russe. 

L'on s'arrêta à Pokrowski, un monastère du seizième 
siècle, crénelé comme une forteresse. La plupart des pas- 
sagers descendirent pour prier dans l'église et faire bénir 
leur voyage. A travers le demi-j' ur d'une mystérieuse 
cbapello toute bariolée de peintures et ruisselante d'or, 
un pope ou moine d'aspect oriental chanta avec un acoljte 
une de ces belles mélodies du riti^ grec dont l'effet est ir- 
résistible, même quand on ne partage pas la (m oyance qui 
les inspire. Il possédait une magnifique voix de basse, — 
profonde, cuivrée et douce, — et il s'en servait à 
veille. 

Ouglitch, devant lequel nous passâmes vers la fin de la 
journée, est une ville assez considérable. Elle ne compte 
pas moins de treize mille habitants, et les clochers, dômes 
et clociietons de ses trente-six églises lui faisaient une 
silhouette superbe. Le fleuve, élargi à cet endroit, prô- 
na t des-airs de Bosphore, et il n'aurait pas fallu un i:rand 
effort ^'imagination pour trnnsformef Ûuglitcli en ville 
turque, et ses flèches bulbeuses en minarets. — On nous 
fit remarquer sur la berge un petit pavillon d'ancien style 
russe, où Dimitri, âgé de sept ans, fut tué par Boris Go- 
donow. 

Au confluent du Mologa et du Volga, sur des plages de 
sable, d'innouibrables essaims de corbeaux et de corneilles 
se livraient à ces bizarres ébats qui précèdent leur cou- 
cher. Les mouettes, compagnes des grands cours d'enu, 



5>A VOYAGE EN RUSSIE. 

c minençaient à paiailre. Plus haut, nous avions vu des 
pygargues pêcliei' pour leur souper quelques-uns de ces 
sterlets que les gourmets occid ntaux payeraient au poids 
de l'or. 

Au coucher de soleil le plus incendié de tons étranges 
avait succédé un clair de lune bleu, argenté, idéal, quan l 
nous arrivâmes à Rybinsk. — Une flottille de grands bâti- 
ments barrait presque le fleuve. Parmi les hachures noires 
de leurs mâts et de leurs cordages scintillaient quelques 
lumières, et, comme une fusée de vif-argent, montait dans 
l'azur nocturne le clocher de l'église. 

Rybinsk a de l'importance. C'est une ville de commerce 
et de plaisir. Le Volga, rendu plus large et plus profond 
par le tribut que lui apportent les eaux du Mologa, permet 
aux grands bateaux de remonter jusqu'j ce port et d'en 
partir. Aussi la population sédentaire est-elle augmentée, 
en de certaines saisons, d'un nombre considérable de voya- 
geurs qui ne demandent qu'à s'amuser, et que les gains 
réalisés niellent en belle et généreuse humeur. Un des 
diveitissemenls favoris du peuple russe, c'est d'entendre 
chanter aux Bohémiennes des airs et des chœurs tsiga- 
nes. On ne saurait imaginer la passion qu'y meltenl les 
auditeurs, passion qui n'a d'égale (|ue la furie dos vir- 
tuoses. Les enthousiasmes du dileltantisme à l'Opéra-Ua- 
lien n'en donneraient qu'une faible idée, et, ici, rien de 
convenu, rien de stimulé, rien de factice; la mode et le 
bon ton sont oubliés; c'est bien la fibre intime et sauvage 
do l'homme primitif qui tressaille à ces sons étt anges. 

Ce goût ne nous étonne pas, nous le partageons, et 
comme sur le bateau l'on avait dit que Rybinsk possédait 
une troupe célèbre de Bohémiennes, nous avions accepté 
la ))it»position d'aller leur rendre visite, faite par un ai- 
mable, spirituel et cordial seigneur, passager de la Nixe, 
et avec qui nous aurions volontiers navigué jusqu'au boui 
'du monde. 

Le comte de*** était descendu à terre le premier, pour 
disposer les choses, en nous indiquant le nom de l'hôtel 
où le concert devait avoir lieu. — Nous gagnâmes le quai 



LE VOLGA. 385 

ienlemcnt, ravi par le spectacle d'une nuit merveilleuse. 
Sous un ciel dont les étoiles pâlissaient dans les blan- 
cheurs de la lune, le fleuve s'étalait vaste comme un lac 
ou un bras de mer, et coupé d'une ligne sombre de ba- 
teaux. Les sillages lumineux de l'astre nocturne, les reflets 
obscurs des mâts s'allongeaient sur l'eau comme des ru- 
bans d'argent et de velours noir, et le frisson fluide du 
courant en dentelait les bords. Les maisons de la rive, 
baignées d'ombre, n'accrochaient qu'une ligne de lueur 
bleuâtre sur la crête de leurs (oits verts; mais quelques 
paillettes rouges, piquées çà et là, indiquaient qu'elles ne 
dormaient pas encore. Dégagée par une large place, l'é- 
glise principale brillait comme un bloc d'argent avec une 
fantastique intensité d'éclat; on l'eût dite éclairée aux feux 
de Bengale. Son dôme, entouré d'un diadème de colonnes, 
étincelail comme une tiare constellée de diamants; des 
reflets métalliques faisaient jouer leurs phosphorescences 
sur l'étain ou le cuivre des clochetons, et le clocher, d'u:i 
goût aiclîitectural rappelant la flèche de Dresde, semblait 
avoir embroclié deux ou trois étoiles de so:i aiguille d'oi'. 
— C'était un effet surnaturel, magique, comme on en voit 
dans les apothéoses des féeries, lorsque l'azur des per- 
spectives découvre, en s'entr'ouvrant, le palais de la syl- 
phide ou le temple des hymens heureux. 

Illuminée ainsi, l'église de Rybinsk avait l'air d'être 
sculptée dans un fragment de lune tombé sur le sol. Elle 
en prenait, sous le rayon, la lumière argentée et neigeuse. 

A peine étions-nous arrivé au sommet du quai formé 
de grosses pieries que le Volga bouleverse et fait crouler 
dans ses crues, qu'à travers la vague musique des mai- 
sons de thé, le cri lugubre karaoul! (à la garde!) vint dé- 
cliirer notre oreille, hurlé et râlé par une voix qui sem- 
blait avoir un couteau dans la gorge. Nous nous élan- 
çâmes : deux ou trois ombres prirent la fuiteo Une porte 
ouverte se referma, les lumières de la maison s'éteignirent, 
tout rentra dans l'obscurité. A l'appel du désespoir avait 
succédé le silence de la mort. 

Deux ou trois fois nous repassâmes devant la porte, 



580 VOYAGE EN RUSSIE. 

mais le logis s'était fait noir, muet it sourd, comme la 
taverne de Saltabadil au cinqu ème acte du Roi s'amuse. 
Quel nioyt n de pénétrer dans ce coupe-gorge, seul, él ran- 
ger, sans armi s, ne parlant pas la langue, en un pays où 
personne ne vous \ient en aide en cas d'accident ou de 
meurtre, de peur de la police et des témoignages à ren- 
dre? Tout était fini d'ailleurs; lètre humain, quel qu'il 
fût, qui appelait si lamentablement au secours, n'en avait 
plus besoin. 

Notre entrée à R^uinsK ne manquait pas, comme vous 
voyez, de couleur dramatique, et il nous fâche de ne pou- 
voir vous raconter en détail l'histoire de cet assassinat, car 
le cri entendu était bien un cri d';igonie; mais nous n'en 
savons pas davantage. La nuit a tout caché de son ombre. 

Encore tout ému, nous entrâmes dans un traktir où les 
portraits de l'empereur Alexandre II et de l'impératrice 
Alexandrowna, bordés de cadres magnifiques et peints 
comme des enseignes à bière, faisaient pendant aux saintes 
images plaquées de feuilles d'argent et d'or qu'une petite 
lampe suspendue éclairait de sa lueur tremblotante. On 
nous servit le thé, et, pendant que nous savourions le breu- 
vage national, corroboré d'un peu de cogi^ac, dans la 
pièce voisine, un orgue de Crémone jouait un air de Verdi. 

!!ienlôt l'ingénieur de la compagnie Samolett et le mé- 
canicien en chef de la Nixe vinrent nous rejoindre, et nous 
partîmes ensemble pour chercher à travers Rybinsk l'au- 
berge où devaient se t éunir les Bohémiens, et où le comte 
lie *** nous avait donné rendez-vous. 

L'hôtel, appart( nant à un riche marchand de blé dont 
nous avions fait coiniaissance sur le bateau, était situa 
tout au bout de la ville. A mesure que nous nous éloi- 
gnions de la rive, les maisons prenaient leurs aises, et se 
disséminaient sur de plus larges espaces. De longues clô- 
tures de jardins les séparaient ; les rues se perdaient dans 
des places vagues, et des trottoirs de planches aidaient à 
franchir les bourbiers. Quehiues chiens maigres, assis sur 
bur derrière, aboyaient à la lune, et quand nous p:issions 
piès d'eux se mettaient à nous suivre, soit par défiance, 



LE VOLGA. 3S7 

soit par sentiment de sociabilité, ou dans l'espoir de se 
procurer une condition. Sous l'inlUience de 1 astre, de I.V 
gères fumées blanches s'élevaient de terre et interposaient 
leurs gazes vaporeuses entre notre œil et les objets, les 
revêtant d'une poésie qnc le joui' duit leur enlever sans 
doute. Enfin, dans la brume nzurée où les lormes des der- 
nières maisons s'ébauchaient en gris lilas, nous aper- 
çûmes les embrasures rouges de quelques fenêlros éclai- 
rées; c'était là. — Un sourd fron-fron de guitare qui de- 
puis quelque temps nous chantait aux oreilles comme le 
bourdonnement obstiné d'un grillon, et dont les notes 
nous arrivaient de plus en plus vibrantes, nous eut bientôt 
fait trouver la porte. 

Un moujik nous conduisit par de longs corridors à la 
chambre des Boliémienn s. Le comte de ***, 1' marchand 
de blé et un jeune offici-T composaient le public. Sur une 
table, parmi des bouteilles de vin de Champagne et des 
verres, se drt^ssaient, emm nichées dans des fiambeaux de 
rencontre, deux longues bougies pareilles à des cierges. 
Autour des mèches s'arrondi-saient des auréoles jaunes, 
dissipant avec peine la fumée déjà épaisse des cigares et 
des papyros. On nous tendit un verre plein avec condition 
de le vider immédiatement pour qu'on pût le ri'mplir en- 
core. C était du liœderer de qualité supérieure, et comme 
on le boit seulement en Russie. — La libation accomplie, 
nous nous assîmes dans une attente muette. 

Les Bohémiennes se tenaient debout ou appuyées à la 
muraille, avec des po es orientalement indolentes, sans 
le moindre souci des yeux fixés sur elles. — lUen de plus 
inerte que leur altitude, de plus morne que leur visage. 
Elles semblaient^épuisées ou endormies. Ces natures sau- 
vages, quand la passion ne les agile pas, ont un calme 
animal dont on ne saurait donner l'idée. — Elles ne pen- 
sent pas, cll'S rêvent comme les bêtes dans les liois; au- 
cune figure civilisée ne peut arriver à cette mystérieuse 
absence d'expression, plus agaçante que toutes les gri- 
iTiaces de la coquetterie. — Oh! faire naîtrt^ sur ces facts 
mortes une rougeur de désir, c'est une fantaisie qui vient 



388 VOYAGE EN RUSSIE. 

aux plus froids, aux mo ns poètes, et bientôt se tourne en 
passion. 

Étaieut-dles belles, au moins, ces Bohémiennes? Non, 
dans l'acception vulgaire du mol. — Nos Parisiennes les 
eussent assurément trouvées laides, à la réserve d'une 
seule se rapprorhant plus du type européen que ses com- 
pagnes. Des teiuts olivâtres, des masses de cheveux, noirs, 
des corps chétifs en apparence, de petites mains brunes, 
voilà les traits principaux du signalement. Le costume 
n'avait rien de carai téristique. Ni colliers d'ambre ou de 
verroterie, ni jupes constellées d'étoiles et frangées de fal- 
balas, ni mantes rayées de couleurs bizaries; mais un 
aju^tement quelconque à la mode de Paris, avec quelques 
barbarismes justifiés par la distance; robes à volants, 
mantelets de taffetas, crinoline, résille : on eût dit des 
femmes de chambre mal habillées. 

Jusqu'ici, pensez-vous sans doute, le régal n'a rien de 
bien extraordinaire. Faites comme nous, prenez patience 
et ne désespérez pas de la Bohémienne, bien qu'elle ait 
Fi nonce, du moins dans les villes, à ses haillons et à ses 
oripeaux pittoresques ; il ne faut pns voir le cheval de sang 
à l'écurie, enveloppé de ses couvertures; c'est sur le turf 
que l'action révèle sa beauté. 

Une des Bohémiennes, comme secouant sa lassitude et 
sa torpeur aux appels opiniâtres de la guitare grattée par 
un grand drôle à mine de brigand, se détermina enfin et 
s'avança au milieu du cercle. — Elle souleva ses longues 
paupières fran.,ées de cils noirs, et la chambre sembla 
pleine de lumière. Dans sa bouche enlr'ouvertc par un 
vague sourire scintilla un éclair blanc; un murmure in- 
distinct comme ces voix qu'on entend en rêve s'échappa 
de ses lèvres. Posée ainsi, la Bohémienne avait l'air d'une 
somnambule et ne paraissait pas avoir conscience de ses 
actions. Elle ne voyait ni la salle ni les assistants. Une 
transfiguration s'était opérée en elle. Ses traits ennoblis 
ne portaient plus aucune trace de vulgarité. Sa taille était 
agrandie et sa pauvre toilette s'ariangeait comme une dra- 
perie antique. 



LE VOIGA. 580 

Peu à peu tiie enlTa le son et clianla une mélodie lente 
d'abord, plus la ide ensuite, d'une bizarrerie enivrante. 
Le thème ressemblait à un oiseau captif dont on ouvie la 
cage. Doutant encore de sa liberté, l'oiseau fiit quelques 
pas indécis devant sa prison, puis il s'éloigne en sautil- 
lant, et quand il est sûr qu'aucun piège ne le menace, il 
se rengorge et se dresse, il pousse un cri joyeux et s'é- 
lance avec une palpitation d'ailes précipitée vers la forêt, 
où chantent ses anciens compaunons. 

Telle éta t la vision qui nous traversait l'esprit en écou- 
tant cet air dont aucune musique connue ne peut donner 
l'idée. 

Une autre Bohémienne se joignit à la première, et bien- 
tôt tout l'essaim des voix se mit à suivre le thème ailé, 
lançant des fusées de gammes, battant des trilles, brodant 
des points d'orgue, soutenant des modulations, faisant 
des rentrées subites et cies reprises inattendues, — cela 
pépiait, silflait, garrulait, jacassait avec une volubilité 
pleine d'empressement, un tumulte amical et joyeux, 
Cl mme si la tribu sauvage faisait fête à l'échappé de la 
ville. Puis le chœur se taisait, la voix continuait à chanter 
les bonheurs de la liberté et de la solitude, et le refrain 
accentuait la dernière phrase avec une énergie endiablée. 

Il est bien difficile, sinon impossible, de rendre par 
des paroles un effet mnsical ; mais l'on peut du moins ra- 
conter le rêve qu'il fait naître, les chants bohémiens ont 
une singulière puissance d'évocation. Ils réveillent des 
instincts primitifs oblitérés par la vie sociale, des souve- 
nirs d'existence anléiieure qu'on aurait crus évanouis, des 
goûts d'indépendance et de vagabondage se* rètement con- 
servés au fond du cœur; ils vous inspirent des nostalgie',. 
bizarres 'le pays inconnus et qui vous semblent votre pa- 
trie véritable. Certaims mélodies vous sonnent à l'oreille 
comme un Ranz des vaches maladivement irrésistible, et 
vous avez envie de jeter là votre fusil, d'abandoimer votre 
poste et de gagner à la nage l'autre rive où l'on n'obéit à 
aucune discipline, à aucune consigne, à aucune loi, à 
aucune morale autre que le caprice. Mille tableaux bril- 



S90 VOYAGE EN RUSSIE, 

lants et confus vous passent devant les yeux ; vous aper- 
cevez des campements do chariots dans des clairières, des 
feux de bivouac où bouillent les marmites suspendues à 
trois piquets, des vêlements bariolés qui sèchent sur des 
001 des, et plus à l'écart, accroupie par terre au centre 
d'un jeu de tarots, une vi ille étudiant l'avenir, tandis 
qu'une jeune Bohémienne, au teint fauve, aux cheveux 
bkus, danse en s'accompagnanldu tambour de basque. — 
Le premier plan s'efface, et dans la trouble perspective 
des siècles disparus, s'ébauche confusément la lointaine 
caravane descendant des hauts plateaux de l'Asie, expul- 
sée sans doute du pays natal pour son esprit de révolte 
impatient de tout frein. Les blanches draperies féroce- 
ment zébrées de rouge el d'orange noltent au vent, les 
anneaux et les bracelets de cuivre luisent sur Ls peaux 
bistrées, et les tringles des sistres bruissent avec des fris- 
sons métalliques. 

Ce ne sont pas là, croyez-le, des rêveries de poète. — 
La musique bohémienne agit violemment sur les êtres les 
plus piosaïques, et fait chanter tirely au philistin lui- 
même, assoupi dans son obésité el sa routine. 

Celle musique n'est pas, comme on pourrait l'imagi- 
ner, une musique sauvage. Elle procède, au contraire, 
d'un art Irés-compliqué, mais différent du nôtre, et ceux 
qui l'exécutent sont de viais virtuoses, quoiipi'ils ne sa- 
chent pas une note el soient hors d'état de transcrire un 
de ces airs qu'ils chantent si bien. — L'emploi fréquent 
des quarts de ton inquiète d'abord l'oreille; mais on s'y 
fait bientôt et l'on y trouve un charme étrange. C'est 
toute une gamme de sonorités nouvelles, de timbres bi- 
zarres, de nuances inconnues sur le clavier musical ordi- 
naire, qui servent à rendre des sentiments en dehors do 
toute civilisation. Les Bohémiens n'ont en effrl ni pat ie, 
ni reli;:ion, ni famille, ni morale, ni foi politii|ue. Ils 
n'acceptent aucun joug humain et côtoient la société sans 
y entrer jamais. — Eux qui bravent ou déjou ni toutes les 
lois, ne se soumettent pas davantage aux fornmles pèdan- 
lesques de l'harmonie et du contre-point : le libre caprice 



LE VOLGA. 391 

dans l;i libre nature, l'individu s'abandonnant à la sensa- 
tion sans remords de la veille, sans souci du lendemain, 
l'enivrement de l'espace, l'amour du changement et comnir 
la fol;e de l'indépendance, telle est l'impression générale 
qui se dégage des chants bohémiens. — Leurs thèmes res- 
semblent à des chants d'oi-caux, à des bruissements d" 
feuilles, à des soupirs de harpes éoliennes; leurs rhythmes 
à de loinlains galops de chevaux dans les steppes. Ils bat- 
tent la mesure, mais ils fuient. 

La prima d'inna de la troupe était sans conlreflit Sacha 
(diminutif d"Ale\andra), celle qui avait rompu la première 
le silence et mis le feu à la veive endormie de ses compa- 
gnes. Maintenant le sauvage esprit de la musique était dé- 
chaîné; ce n'éiait plus pour nous que chantaient les Bo- 
hémiennes, mais bien pour elles. 

Une imperceptible vapeur rose colorait les joues de Sa- 
cha. Ses yeux brillaieni par éclairs inlermittents. Ainsi 
jjue la Petra Camara, elle tenait ses paupières baissées et 
les relevait, comme un éventail qu'on ouvre et qu'on 
ferme, de manière à produire des alternatives d'ornbie et 
de lumière. — Ce manège d'œii, naturel ou voulu, était 
d une séduction irrésistible. 

Sacha s'approcha de la table, — on lui tendit uno coupe 
de vin de Champagne — elle la refusa, les Bohémiennes 
sont sobres, — et demanda du thé pour elle et ses amies. 
Le guitariste, n'ayant pas peur apparemment de se gâter 
la voix, avalait coup sur coup des verres d'eau-do-vie 
pour se donner de lentrain, et, en effet, frappant du pied 
le parquet, de la paume de la main le ventie de la gui- 
tare, il. chantait et dansait, se démenait comme un beau 
diable, et faisait des grimaces en manière d'inlermède 
grotesque avec une vivai.ilé éblouissante. — C'était le 
mari, le rom de la Bohémienne blonde. Jamais couple ne 
se conforma moins à la maxime : « 11 faut dos époux as- 
sortis. » 

Nous avons dit que les Bohémiennes étaient sobre*; si 
nous ajoutons qu'elles sont chastes, personne no nous 
croira; c'e=t pouilanl la vérité. Leur vei'tu passe en Russie 



392 VOYAGE EN RUSSIE. 

pour invincible. — Aucune séduction n'en peut venir à 
bout, et des seigneurs, jeunes et vieux, ont dépense avec 
des Bohémiennes des sommes fabuleuses sans en être plus 
avancés. Celte vertu cependant n'a rien de farouche. Klle 
se lais.-e prendre les mains et la t^iille, et rend parfois le 
baiser qu'on lui ravit. Si le nombre des chaises n'est pas 
suffisant, elle s'asseoit familièrement sur votre genou, et 
quand le chant commence, vous met sa cigarette entre les 
lèvres, sauf à la reprendre ensuite. Sûre d'elle-même, elle 
n'attache pas la moindre importance à ces menus sulfra- 
ges, comme disaient nos aïeux, qui, de la part d'autres 
femmes, paraîtraient des faveurs et des promesses. 

Pendant plus de deux heures, les chants se succédèrent 
avec une vertigineuse volubili'é. Quel caprice, quelle 
verve, quel brio, quel'es difficultés exécutées en se jouant! 
Sacha faisait des fioritures mille fois plus difficiles que 
les variations de Rhode, tout en se mêlant à la conversa- 
tion et en demandant une robe de moire antique, les deux 
seuls mots de français qu'elle sût, à un de nos jeunes com- 
pagne ns de voyage. Enfin, le rliythme devint si cntrai- 
nant, si impérieux, que la danse se maria au chant, 
comme dans un chœur antique. Tout s'en mêla, dejiuis la 
vieille, tannée comme une momie, qui secouait son sque- 
lette, jusqu'à la petite fille de huit ans, ardente, fébrile, 
mûrie par une précocité maladive, se démenant à se dislo- 
quer pour ne pas rester en arriére des grandes. — L'esco- 
griffe disparaissait dans un tourbillon de rapidité d'où sor- 
taient des arpèges de guitare tt des piaulements aigus. 

Un instant, nous l'avouons, nous eûmes peur que le 
cancan français, en train de faire le tour du monde, n'eût 
pénétré à Hybinbk, et que la soirée ne finît comme une 
pièce des Variétés ou du Palais-Royal ; il n'en était lieu. 
La chorégraphie des Bohémiennes ressemble à celle des 
bayadères. Sacha, avec ses bras pâmés, ses ondulations de 
toîse et ^es piétinements sur place, rappelait Amany, et 
non Iiigùlbochc. On eût dit qu't lie et ses compagnes exé- 
cutaient le .Malapuu ou danse admirable sur les bords du 
Gange, devant l'autel de Shiva, le dieu bleu. Jamais l'ori- 



LE VOLGA. 593 

gine asiatique des Bohémiens ne nous parut plus visible et 
plus incôiitt stable. 

L'heure de regagner la cabine du bateau était arrivée; 
mais l'excitation des assistants et des virtuoses était telle 
que le concert continua dans la rue; les Bohémiennes, 
prenant les bras qu'on leur offrait, maj'chèrent de façon 
à se séparer en groupes c-pacés, et chantèrent un chœur 
à échos et à répliques, avec des effets de decrescendo rele- 
vés par des reprises éclatantes d'un effet magique et sur- 
naturel; le cor d'Obéron, même lorsque c'est Weber qui 
souftlc dans son ivoire, n'a pas de notes plus suaves, plus 
argentines, plus veloutées et plus lêveuses. 

Quand nous eûmes franchi la passerelle du bateau, nous 
nous retournâmes vers le rivage; sur le bord du quai, 
dans un rayon de lune, les Bohémiennes, groupées, nous 
saluaient de la main ; une étincelante fusée de notes, der- 
nière bombe à pluie d'argent de ce feu d'artifice musical, 
s'éleva à des hauteurs ii accessibles, n'pandit ses paillettes 
sur le fond obscur du silence et s'éteignit. 

La Nice, suffisante à la navigation du haut Volga, n'é- 
tait pas d'un assez fort tonnage pour descendre avec un 
surcroît de passagers et de marchandises le fleuve consi- 
dérablement élargi. — On nous avait transbordé sur le 
Provorny, pyroscaphe de la même compagnie Samolett, 
qui ne comptait pas moins de cent cinquante chevaux 
vapeur. Des seaux marqués chacun d'une lettre compo- 
saient son nom en caractères russes, et se balançaient sous 
la passerel'e, où ils étaient suspendus l'un à côté de l'au- 
tre. — Une cabine extérieure formant kiosque s'élevait 
sur le pont, au-dessus de l'escalier conduisant au salon 
des voyageurs, et prêtât un abri à l'observation, en cas 
de soleil ou de mauvais temps. — Ce fut là que nous pas- 
sâmes la plus grande partie de nos journées. 

Avant que le Provorny ne se mît en marche, nous jetâ- 
mes un coup d'oeil sur Rybinsk pour voir la figure qu'il fai- 
sait au grand jour, non sans quelque appréhension, car le 
soleil n'a pas la mêm.c indulgence que la lune; il dévoile 
cruellement ce que l'astre nocturne cstoni; e derrière so 



594 VOYAGE EN RUSSIE. 

gazes d'azur el d'argent. Eli bien! Rybinsk ne perdait pas 
trop à la lumière ; ses maisons jaunes, roses, veiles, en bois 
et en briques, couronnaient gaiement son quai de grosses 
pierres désordonnées, semblable à un mur cyclopéen en 
ruine; mais Téglise, qui au clair de lune nous avait paru 
d'une blancbeur neigeuse, était peinte en vert-pomme, et 
Ja polychromie nous plaît en fuit d'architecluie. Pourtant 
ce jeu de couleur nous étonna. L'église, d'ailleurs, ne 
manquait pas de caractère avec son dôme flan |ué de clo- 
chetons, et ses quatre portiques orientés comme ceux de 
Saint-Isaac. Le clocher offrait ces renflements et ces étran- 
glements bizarros qu'on remarque dans les clochers de 
Belgique el d'Allemagne, mais il dardait très-haut son ai- 
guille suprême, et s'il ne satisfaisait pas le goût, il amu- 
sait l'œil et ne dessinait pas à l'horizon uue silhouette en- 
nuyeuse. 

Les bateaux à l'ancre devant Rybinsk étaient la plupart 
d'une grande dimens'on et d'une forme particulière que 
nous aurons plus d'une occasion de décrire, car la navi- 
gation entre cette ville, Nijni-Novgorod, Kazon, Saratof, 
Astrakhan et autres villes d i bas Volga, est tiés-active à 
cetle époque (le l'année. Quelques-uns appareillaient pour 
descendre, d'autres stationnaient ou arrivaient, et le spec- 
tacle était des plus int^'^re^sants. Le Provorny se glissa 
avec adresse à travers cette flottille et prit bientôt le cou- 
rant. 

Des berges un peu plus hautes, surtout du côté gauche, 
encaissaient le fleuve. Le paysage n'avait pas changé de 
caractère sensiblement. Celaient toujours des bois de sa- 
pins alignant, comme des colonna les, leurs fûts grisâtres 
sur un fond de verdure sombre; des vil âges aux isbas de 
rondins disséminés autour d'une église à dôme vert; par 
fois une demeure seigneuriale tournant sa façade curii!iise 
vers le fleuve ou tout au moins posant en vedette, aux an- 
gles de son parc, un belvédère ou un kios^juc peints de 
couleurs vives; des rampes de planches escaladant la rive 
et menant à quelque h;il)ilation; des terrains ravinés par 
les crues et les retraites des eaux; des plages sablonneu- 



LE VOLGA. 505 

se?, OÙ piétiii aient des troupeaux d'oies, où descendaient 
pour s'abreuver d s troupeaux de ba-ufs et de vaches : 
mille variatio. s des mêmes motifs que le crayon ferait 
mieux comprendre que la plume. 

Di< ntôl nous aperçûmes le couvent de Romanof. Des 
murailles crénelées et blanc hies à la choux donnent à sou 
enceinte un air de forteresse, et durent autrefois le mettre 
à l'abri d'un coup de main, car les trésors entassés dans 
les monastères excitaient en des temps de ùnubles la p' 
pidité des hordes pillardes. Au dessus des mui ailles s'éi. 
vaiei.t de grands cèdres, étalant leurs branches horizon- 
tales couvertes d'une verdure sombre et robuste. Les cèe\:os 
sont cultivés avec un soin particulier à Romanow, car 
c'est sous un cèdre que fut trou\ée l'image miraculeuse 
qu'on y vénère. 

A Yourevelz, le bois ae chauffage de la machine fut ap- 
porté par des femmes. Deux bâtons, disposés en manière 
de brancards, soutenaient une pile de bûches que ve- 
naient renverser daiis la soute du bateau à vapeur deux 
paysannes alertes et robustes et quelquefois jolies. L'ani- 
mation de la course leur colorait le teint d'un fard de 
santé, et le léger essouffleu ent qui enir'ouvrait leurs 
lèvres laissait voir des dents blanches comme des limandes 
pelées. Malheureusement qut Iques unes d'entre elles 
avaient le masque tavelé et picoté de petite vérole, car la 
vaccine n'est pas répandue en Russie, d'où sans doute 
quelque préjugé populaire la repousse. 

Leur costume était fort simple. Une jupe de cette in- 
dienne à dessins surannés eomme on en rencontre quel- 
quefois encore dans les vieilles auberges de province sous 
forme de rideaux de lit ou de coui te-pointe, une chem'se 
de grosse toile, un foulard noué sous le menton, — riei? 
de plus; — l'absence de bas et de chaussure permeltaiV. 
d'appréeier des extrémilés fines et délicates, — quelques- 
uns de ces pieds nus auraient chaussé la p;inIoulle de vair 
de Cendrillon. iXous vîmes avec plaisir que l'affrc use mode 
fin jupon !-erré par une eouli>se au-dessus du sein n'était 
plus suivie ([ue des plus âgées et des moins jolies. Les 



39C VOYAGE EN RUSSIE. 

jeunes po! talent la taille au-dessus de la hanche comme 

l'anatomie, l'hygiène et le sens commun le veulent. 

Cela contrariait un peu nos idées de galanterie française 
de voir des femmes porter ces lourds fardeaux el faire ce 
métier de bêtes de somme; mais, après tout, ce travail 
qu'elles accomplissent avec une alacrité qui ne sent pas 
la fatigue, leur procure quelques kopeks el augmente leur 
bien-ctie ou celui de leur famille. ■*• 

En descendant le fleuve, nous rencontrâmes un grand 
nombre de bateaux pareils à Cl'ux que nous avions vus 
amarrés devant Rvbinsk. Ils calent peu d'eau, mjis leur 
dimension n'est guère inférieure à celle d'un trois-mâts 
marchand. Leur construction présente quelque chose de 
particulier et de caractéristique qu'on ne rencontre pas 
ailleurs. Comme les jonques chinoises, ils ont la proue et 
la pou[)e retroussées en pointe de sabot. — Le pilote oc- 
cupe une espèce de plate-forme garnie de balustrades ou- 
vragées et découpées à la hache ; — sur le tillac s'élèvent 
des cabines ayaut l'aspect de kiosques et des clochetons 
à girouettes peintes et dorées; mais ce qu'il y a de plus 
singulier, c'est le manège : il se compose de dtux plan- 
chers supportés par des colonnettos; l'étage inférieur 
contient les écuries; l'étage supérieur, le manépe lui- 
même. A travers les baies des colonnes, on voit tourner 
les chevaux attelés de front trois par trois ou quatre ptr 
quatre, pour enrouler sur l'arbre de couche le câble de 
loujige dont une barque à huit ou dis rameurs va fixer 
l'ancre en amont dans le lit du Heuve. Le nombre des 
chevaux ainsi installés à bord varie de cent à cent cin- 
quante. Ils se relèvent et font pour ainsi dire leur quart. 
Pendant que les uns travaillent, les autres se reposent, et 
le bateau marche toujours, quoique lentement. — Le mât 
de ces barques, d'uui' hauttuir démesurée, est fiiil de 
quatre ou six troncs de sapins accouplés, et rappelle les 
pilieis à nervures des cathédrales gotliiques; les échelles 
de corde (|ui s'y suspendent ont des échelons reliés entre 
eux par des cordelettes en sautoir. 

Nous avons décrit avec quelque détail ces grandes 



LE VOLGA. 3J7 

barques du Volga el leur aménagcmenl oiiginal, car elles 
ne tardeiont pas à disparaîlre. D ici i\ quelques années le 
manège de chevaux sera remplacé par un rcnidniueur, el 
ia force vivante par la force mécanique. Tout ce système 
pittoresque semblera trop compliqué, trop lent et trop 
coûteux. Partout la forme utile et rigoureuse prévaudra. 
Les matelots qui montent ces barques sont coiffés de cha- 
peaux étranges. Ces chapt^aux, hauts de f( rme et siins 
bords, ressemblent à des boisseaux ou à des tuyaux de 
poêle; on s'étonne de n'en pas voir soi tir de fumée. 

Ces bateaux nous rappelaient les grands trains de bois 
flotté du Rhin, qui portaient des villages de cahutes, des 
approvisionnements à fournir la table de Gargantua et 
jusqu'à des troupeaux de bœuls. Le deiiiier pilote en état 
de les conduire est mort il y a quelques années, el la na- 
vigation à vapeur a suppriiiié cette batellerie barbare et 
naïve. 

Yaroslaw, où nous touchâmes, communique avec Moscou 
par une diligence qui mérite description. Le véhicule 
tout attelé d'une meule de petits chevaux attendait les 
voyageurs au débarcadère. C'était ce qu'on appelle en 
Russie un tarantass, c'est-à-dire une caisse de voilure 
posée sur deux longues poutrelles qui relient l'avant-tiain 
el l'arrière-traiu, et dont la flexibilité tient lieu de ressoi ts. 
Cet aménagement a l'avantage, eu cas de rupture, d êtie 
facilement réparable et de résister aux Ciihots des plus 
duis chemins. — La caisse, assez semblable de coupe aux 
anciennes litières, était garnit; de rideaux de cuir, et les 
patients s'y asseyaient de côté comme dans m s omnibus. 
— Après avoir considéré avec le respect qu'il méritait cet 
échantillon de carrosserie antédiluvienne, nous gravîmes 
la rampe du quai et remontâmes dans la ville. Le quai» 
planté d'arbres foimeprumenade, et, à certains endroits, 
continue sur des voûtes qui permettent au.v rues basses et 
aux torrents de descendre jusqu'au (leuve. 

La vue dont on jouit de ce point est fort b lie. Comme 
nous la contemplions, un jeune homme s'apprv>cha de nous 
et nous 01 frit, en assez bon frangais, de nous servir de 

34 



«598 VOYAGE EN RUSSIE, 

guide pourvoir les curiosif-s de la ville; il ne semblait 
pas Russe, et ses habits râpés, mais propres, accusaient 
la misère de l'homme ,ien né à qui son éducation interdit 
les trava IX manuels. Sa figure pâle, maigre et triste, res- 
pirait l'intelligence. Le bateau à vap ur devait repartir 
dans un quart d'heure, et nous ne pouvions risquer une 
excursion à travers Yaroslawsaus courir la chance d'être 
oublié sur la rive. A notie grand regret, il nous fallut 
refuser les services du pauvre diable qui s'éloigna avec 
un soupir résigné et comme habitué à de pareils mé- 
comptes; — une mauvaise honte, dont nous gardons le 
remords, nous empêcha de lui glisser un rouble-argeni 
dans la main; mais il avait l'air si comme il faut que nous 
craignîmes de l'offenser. Yaroslaw a bien le cachet des 
vieilles villes russes, si le nom de vieux peut êlre donné 
à quelque chose en Russie, où le badigeon et le coloriage 
recouvrent opiniâtrement toute trace de vétusté. L'église 
étale sur ses porches des peintures dans le style archaïque 
du Mont Alhos, mais le trait seul est ancien ; chaque fois 
qu'elles pâlissent, on ravive les teintes des chairs et des 
draperies, — on redore les auréoles. 

Kostroma, où nous arrêtâmes aussi, ne renferme rien 
de particulier, du moins pour le voyageur qui ne peut que 
la parcourir rapidement des yeux. Les pet tes villes russes 
ont un caractère frappant d'unitormitè. Elles sarrangent 
d'après certaines lois et certaines nécessités pour ainsi 
dire fatales, contre lesquelles la fantaisie individuelle 
n'essaye même pas de lutter. L'aLsence ou la rareté de la 
pierre multiplie les constructions eu bois et en briques, et 
les lignes de l'architecture ne sauraient, avec ces maté- 
riaux, atteindie la netteté qui intéresse l'artiste. Quantaux 
églises, le culte grec impose ses formes hiératiques, et 
elles ne présentent pas la variété de style de nos églises 
occidentales. Nos desciiptions se répéteraient forcément. 
Revenons donc au Volga, monotone aussi lui-même, mais 
varié pourtant dans l'unité comme tout grand spectacle 
naturel. 

Une multitude d'oiseaux voltigent sur le fleuve, sans 



LE VOLGA. sa) 

compter les corbeaux et les corneilles, si communs en 
Russie. A chaque instant, le passage du bateau à vapeur 
faisait lever des joncs d'un ilot ou du sable d'un bas-fond, 
un vol de canar.is sauvages. Des grèbes, des sarcelles 
partaient en rasant l'eau. Dans le ciel, les mouettes au 
ventre blanc et au dos gris-perle brisaient leurs zigzags 
capricieux; les faucons, les émouchels, les bondrées tra- 
çaient leurs cercles, guettant (juclque proie. Parfois les 
pygargues se laissaient tomber à pic sur un poisson im- 
prudent et se relevaient d'un vigoureux coup d'aile pour 
aller se poser plus loin sur la rive. 

Le long crépuscule des jours d'été déploya encore une 
fois ses magies ; — des nuances de mine orange, de citron, 
de chrysoprase, coloraient la ligne du couchant. Sur ce 
fond de splendeur comme les figures sur le fond d'or 
d'un icône byzantin, le bord du fleuve découpait en sil- 
houette sombre tous ces accidents, arbres, monticules, 
maisons, églises lointaines; — de petits bancs de nuages 
d'un noir bleu, cardés par le vent, fuyaient en flocons sur 
une zone transversale ; le soleil, à moitié englouti derrière 
un bois qui le masquait, faisait fourmiller dans les feuilles 
un million de paillettes; — le fleuve répétait, en l'assom- 
brissant un peu sous ses eaux brunes, cet admirable 
spectacle. Rendues visibles par l'obscur'té naissante, des 
étincelles rou'aient comme des serpenteaux à tra\ers la 
fumée du pyroscaphe, et dans l'ombre, le long des berges, 
brillaient comme des vers luisants ou des étoiles voya- 
geuses les lanternes des pêcheurs allant relever leurs 
nasses. 

Comme, les eaux étaient très-basses et qu on n'osait 
approcher de la rive, la nuit ne permettant pas de distin- 
guer les bouées, on jeta l'ancre au milieu du fleuve, très- 
large en cet endroit. On se serait cru au centre d'un vaste 
lac, car les combes du rivage et les pointes des promon- 
toires fermaient l'horizon de toutes parts. 

Le Jour suivant s'écoula dans cette indolence occupée, 
qui est un des charmes du voyage. Nous regardions tou- 
jours, tout en fumant notre cigare, fuir les rives de plus 



m VOYAGE EN RUSSIE, 

en plus éloignées du fleuve lorge comme aeux ou trois 
fois la Tamise au pont de Londres. Des barques à manèges, 
des bâte lux à voiles nous frôlaient, descendant ou remon- 
tant. Le mouvement de la navigalion augmentait et faisait 
pressentir rapproche d'un centre important. Mais si la 
journé ■ fut paisible, la soirée offrit un incident des plus 
dramatiques. 

Notre bateau à vapeur s'était arrêté, pour passer la nuit, 
devant un village ou une petite ville dont le nom russe 
nous échappe, le long d'une espèce de barque-ponton 
amarrée à la rive. — Bientôt notre attention fut attirée 
par des éclats de voix et le dialogue tumultueux d'une 
dispute. Sur la plate-forme du ponton, deux hommes se 
querellaient, gesticulant comme des énergumènes. Des 
injures ils passèrent aux actes. Après quelques gourmades 
et cjuelques coups de po ng échangés, l'un des combat- 
tants saisit l'autre à bi as-le-corps, et, par un mouvement 
aussi rapide que la pensée, le jeta au fleuve. — La chute 
du vaincu nous fit rejaillir l'eau presque jusqu'au visage, 
car il tomba entre le ponton et le bateau a vapeur, dans 
un espace large à peine de trois à quatre pieds. Le tour- 
billon se referma et nous ne vîmes rien reparaître. Il y 
eut un moment d'anxiété horrible, car tout le monde pensa 
que le malheureux et lit noyé, et il n'y avait pas moyen de 
l'aller repêcher sous 1 1 cale du bâtiment où le courant 
sans doute l'avait poussé déjà, quand tout à coup on aper- 
çut, à la clar:ô de la luni\ l'eau bouil!onner près du bord, 
une forme humaine se secouer et escalader la berge à 
grands pas. 

L'homme, excellent nageur, avait plongé sous les pa- 
lettes de la roue dont le tambour touchait au ba'eau voi- 
sin. — Il pouvait se vanter de l'avoir échappé belle. Ce- 
pendant le meurtrier, au lieu de fuir, déblatérait avec de 
grands mouvements de bras, allait, venait, s'asseyait sur 
un banc à la porte de la cabine, puis se levait et recom- 
mençait son manège. — Charles III prétendait que derrière 
tout crime il y a une femme, et, dans les instructoiis judi- 
ciaires, il demandait toujours : « Y ella? » La justesse 



LE VOLGA. 401 

philosopliique de cet axiome nous fut démontrée. — Une 
trappe se leva, et, des profondeurs du ponton, surgit une 
femine, cause probable de la dispute. — Était-elle jeune 
et jolie? La faible lumière de la lune ne nous pcrineltait 
pas d'en juger à cette distance, et l'oscillation singulière à 
laquelle elle se livrait empêchait d'ailleurs de distinguer 
ses traits. — Appelant à son aide tous les saints du ca- 
lendrier grec, elle se prosternait et se relevait pour se 
prosterner encore, elle exécutait des signes de croix à la 
russe avec une vélocité sans pareille, et marmottait des 
prières entrecoupées de cris et de sanglots. — Rien n'était 
plus étrange. On eût dit un Aïssaoua cherchant à s'en- 
t'aîner. 

La police que la victime était allée chercher elle-même 
arriva enfin, et, après de longs pourparlers, deux solJats 
en capote grise emmenèrent le coupable. Pendant quelque 
temfis nous pûmes suivre de l'œil, sur 1 1 crèle de la berge, 
détachés en silhouettes, le prisonnier et les soldais qui 
n'osaient brutaliser le récalcitrant , car c'était un tchi- 
noviiik ! 

0.1 leva l'ancre de grand matin. Les palettes du Provor- 
ny brassant l'eau avec la certitude que doime la lumière, 
nous ne tardâmes pas à être en vue de Nijni-Nuvgorod. 11 
faisait une de ces matinées blanches, nacrées, laiteuses, 
par lesquelles il semble que les objets apparaissent à tra- 
vers une gaze d'argent; un ciel incolore, mais pénétré de 
soleil voilé, posait sur des collines grisâtres et sur l'eau 
du fleuve, semblable à de l'étain en fusion. — Les aqua- 
relles de Bonington présentent souvent de ces effets qu'on 
croirait en dehors des ressources de la peinture et que 
peuvent seuls réaliser les coloristes de race. 

Un immense attroupement d'embarcations de toutes 
sortes couvrait le Volga, laissant à peine, au milieu du 
courant, un espace libre pour le passage des bateaux et 
des pyroscaphes. Les hauts mâts formaient comme une 
forêt de sapins ébranchos, et hachaient de leurs lignes 
droites ce fond d'universelle blancheur. L'air frais de 
l'aube faisait frissonner à leurs pointes les banderoles 



AOi yOYAGE EN RUSSIE, 

ravi'es de couleurs vives et grincer les girouettes dorées. 
Quelques-uns de ces bateaux, porteurs de farines, étaient 
poudrés à blanc comme des meuniei s. Les autre*, au con- 
traire, détachaient nettement leurs proues peintes en vert- 
Véronése et leur bordage couleur de saumon. 

Nous arrivâmes au débarcadère de la compagnie sans 
avarie et sans ace dent, chose étonn;mle : car, bien que le 
fleuve soit large à cet endroit comme un bras de mer, la 
navigation est si active et l'aftluence si grande qu'il ne 
semble pas qu'un tel chaos puisse se débrouiller; mais le 
gouvernail agite sa queue, et les bateaux filent les uns 
entre les autres avec une preslesse de poisson. 

.Nijni Novogorod s'élève sur une éminence qui, après 
l'interminable succession de plaines qu'on vient de tra- 
veiser, produit l'effet d'une montagne sérieuse. L'escarpe- 
ment descend en pentes rapides jusque sur le quai égayé 
de verdure et suivi dans ses zigzaj;s abrupts par des rem- 
parts en briques plâtrés çà et là de quelques re^tes de 
crépi. — Ces murailles crénelées forment l'enceinte de la 
citadelle, ou Kremlin, pour nous servir de l'expression 
locale; une grosse tour carrée se dresse au sonmiet, et 
des clochers bulbeux à croix dorées, dépassant le mur, 
attestent la présence d'une église dans la forteresse. 

Plus bas se disséminent des maisons de bois, et sur !e 
quai même de grands bâtiments rouges aux fenêtres en- 
cadrées de blanc, déploient leurs lignes symétriques. Ces 
tons vifs donnent de la gaieté et de la vigueur aux pre- 
miers plans, et empêchent cette architecture strictement 
régulière d'être ennuyeuse à l'œil. 

Aux abords de l'escalier du débarcadère, il y avait une 
émeute de droschkys et de tèlégas se disputant les passa- 
gers ;ivecleui s bagages. Nous débarrassant, non saiîs peine, 
des isvuchiks qui nous entouraient, nous nous hissâmes 
sur un droschky, et nous partîmes à la recherche d'un 
gîte, chose peu facile à se procurer en temps de foire. 
Tout en j-uivant le quai, nous jetions un regard ^ur les 
écliO[tpes improvisées où se tenaient les marchands de 
paiiis, d'ogourtsis, de saucissons, de poissons fumés, de 



LE VOi.oA. 403 

gâteaux, ae pastèques, de pommes, et telles autres vic- 
luailles à l'usage du menu peuple. Bienlôt notre véhicule 
tourna et se mit à gravir un chemin escarpé ouvert enire 
deux immenses talus gazonnés, c;ir Nijni-Novgorod, comme 
autrefois Oran, avant que le génie militaire n'eût comblé 
son pittoresque précipice, est séparée en deux par l'en- 
taille d'un ravin profond. Les murailles du Kremlin et une 
allée d'arbres, servant de promenade, couronnent la crête 
gauche; quelques maisons s'otagent sur la pente droite, 
mais elles se lassent bienlôt d'escalader cette décliv té où 
elles semblent glisser. Après une ascension abrégée par 
l'impétuosité des chevaux russes, qui ne sauraient aller 
au pas, on atteint le sommet du plateau sur lequel se dé- 
ploie une large place ayant au centre une église aux dômes 
verts surmontés de croix d'or, et une fontaine à vasque en 
fonte d'assez piètre style. 

Comme nous avions demandé qu'on nous conduisît aux 
hôtels les plus éloignés du champ de foire, dans l'espé- 
rance que nous y trouverions plus facilement un abri, 
notre cocher nous arrêta devant l'auberge qui fait le coin 
de la place du côté du Kremlin. Après un m-^ment d'at- 
tente et de pourparlers, Smyniof, le propriétaire de l'au- 
berge, voulut bien nous admeitre, et un moujik vint en- 
lever notre malle. 

Noire chambre était claire, grande et propre. Elle ren- 
fermait tout ce qui est indispensable pour un vo\ageur 
civilisé, sauf le lit garni d'un seul drap et d'un matelas 
unique de l'épaisseur d'une médiocre galette; mais, en 
Russie, l'on professe à Tendroit du coucher une indiffé- 
rence asiatique que nous partageons, du reste, et le lit 
de l'hôtel Smyrnof valait tous ceux que nous eussions pu 
rencontrer ailleurs. 

En attendant le déjeuner, dont nous avions grand be- 
soin, car les provisions du bateau à v.ipeur commençaient 
à s'épuiser, nous regardions vaguement sur la place, et 
nos yeux se portaient de préférence vers la fontaine, non 
pour admirer son architecture, qui est, comme nous l'a- 
vons dit, du plus pauvre goût possible, mais à cause dos 



404 VOYAGE EN RUSSIE. 

amusa lîs scènes I opiilaires dont une fontaine publique 
csl nô:'C:sairemenl le centie. 

Dos porteurs d Vau venaient s'y approvisionner, et ils le 
faisaient en plongeant dans la vasque des petits seaux em- 
manchés d'un long bilon qu'ils renersa'eiit à l'orifice 
du tonneau avec uno vélocité singulière, non sans ré- 
pa iilre la moitié du conlenu — 11 y avait aussi des con- 
damnés mil taires vêtus de vieilles capotes grises, qui 
vcna ent prendre de l'eau par corvée entre deux soldats, 
la baïoimette au bout du lusil; des moujiks remplissant 
des vases de bois larges du bas, étroits du haut, pour le 
service de la maison. Mais nous ne vîmes aucune femme. 
Une fontaine allemande eût réuni toute une collection de 
Gretchen, de Nannerl et de Krelherlé, tenant sur la mar- 
gelle la bourse des comrn'^rages. En Russie, les femmes, 
même dj la classe la plus infime, sortent peu, et ce sont 
los hommes qui s'acquittent de la plupart des soins do- 
mestiques. 

Après un fort déjeuner, servi par des valets en habit 
noir et en cravate blanche, musulmans peut-être, et dont 
la tenue anglaise formait un parfait contraste avec la 
physionomie caracléri>tiquement tarlare, nous n'eûmes 
rien de plus pressé que de descendre vers le champ de 
foire, situé au bas d ; la ville, sur une espèce de plage que 
forme le confluent de l'Oka et du Volga. Il n'était pas be- 
soin de guide pour s'y rendre, car tous les passants se 
dirigeaient du même côté, et il n'y avait, pour ainsi dire, 
qu'à « suivre le monde, » comme les pitres vous y invitent 
du haut di! 1» urs tréteaux. 

Au pied de la colline, une petite chapelle attira noire 
attention. Sur les marches du perron s'inclin.iient, avec 
un mouvement de salutation machinal semldable à celui 
de ces oiseaux de bois à qui un mécanisme fait baisser et 
relever le col, des mendiants squalides, efiroyables, vrais 
hailloiis humains que le chiffonnier funèbre n'avait sans 
doute pas voulu par dégoût piquer de son crochet et 
jeter dans sa hotl3, et quelques-unes de ces religieuses 
coiffées d'un haut capuchon de velours noir et serrées 



LE VOLGA. 405 

dans une étroite gaîne de serge, qui secouent devant vous 
une boîte-tirelire où sonnent les kopeks des aumônes yiré- 
codnnfes, et se retrouvent partout où une affluence de 
public permet d'espérer une bonne recette. Cinq ou six 
vieilles complétaient le tab'eau, qui eussent fait paraître 
jeune et jolie la sibylle de Panzoust. 

Une grande quantité de petits cierges allumés faisaient 
flamboyer à l'intérieur, comm* un IjIoc d'orfévr.'rie, les 
plaques en vermeil de riconostas'\ éclairée en outre par 
des lampes. — Nous pénétrâmes avec peine dans l'étroite 
enceinte, obstruée de fidèl.s se signant à tour de bras et 
se balançant comme des dervicbes. — Une eau, douée 
sans doute de quelque propriété miiacnleuse et filtrant 
dans une conque de pierre adossée à la muraille comme 
un bénitier, nous parut être la dévotion spéciale du 
lieu. 

Les droschkys de place, les télégas, filaient, creusant 
dans la boue de profondes ornières, et rejetant les piétons 
sur le bord du chemin. Parfois un droschky plus élégant 
emportait deux femmes à la mise voyante, aux crinolines 
étalées, fardées et peintes comme des idoles, souriant 
pour montrer leur denture et promenant à droite et à 
gauche ce regard vague des courtisanes, qui est comme le 
filet où se prennent les convoiiises. — La foire de Mjni- 
Novgorod attire ces oiseaux pillards de tous les mauvais 
lieux de la Russie et de p'us loin encore. Des bateaux en 
amènent des cargaisons ; un quarlier spécial leur est ré- 
servé. L'ogre de la luxure veut sa proie de chair plus ou 
moins fraîche. 

Par un de ces contrastes qu'amène le hasard, C"t excel- 
lent faiseur d'antithèses, souvent le rapide équipage frô- 
lait un paisible chariot attelé d'un petit cheval velu, pen- 
chant la tète sous sa douga coloriée et traînant tout un 
groupe patriarcal, l'aïeul, le père, et la mère donnant le 
sein à un nourrisson. 

Ce jour-là, sans préjudice des autres, la ferme des 
eaux-de-vie dut encaisser une belle recette. Nombre d'ivro- 
gnes, selon l'expression vulgaire, découpaient du feston à 



406 VOYAGE EN RUSSIE. 

dents inégales sur les planches du trottoir, où pataugeaient 
en plein dans les bourbes de la chaussée. Quelques-uns, 
plus ivres, incapables de marcher tout seuls, s'avançaient 
en titubant avec deux amis pour béquilles. Les uns avaient 
la face livide et terreuse, d'auires injectée, apoplectique, 
carilinalisée à la coction, comme dirait Maître Alcofribas 
Nasier, selon leur tempérament ou leur degré d'ivretse. 
— Un jeune homme, terrassé par de trop fréquentes liba- 
tions de vodka (eau-de-vie de grain), avait roulé du trot- 
toir sur la berge en talus à travers les piles de bois, le? 
ballots, les tas d'immondices; il tombait et se relevait 
pour retomber encore, riant d'un rire idiot et poussant des 
cris inarticulés comme un teiiaki ou un haschachin pen- 
dant son accès. Les mains pleines de terre, la figure 
souillée de boue, les vêtements déchirés et maculés, il 
rampait à quatre pattes, tantôt regagnant la crête du 
quai, tantôt dégringolant jusqu'au fleuve, où il plongeait 
à mi-corps, sans s'apercevoir de la fraîcheur de l'eau et 
du péril de la noyade, — moi t cependant plus désagréa- 
ble que toute autre à un ivrogne ! — II y a un proverbe 
russe sur les petits verres d'eau-de-vie : « Le premier entre 
comme un pieu, le deuxième passe comme un faucon, les 
autres voltigent comme de petits oiseaux. » Le camarade 
dont nous décrivons les chutes devait en renfermer tout 
un essaim dans sa poitrine. Du reste, ce n'est pas une 
jouissance de goût que le moujik demande à la boisson, 
c'est l'ivresse et l'oubli. — Il avale coup sur coup jusqu'à 
ce qu'il tombe comme foudro\é, et rien n'est plus fré- 
quent que de rencontrer sur les trottoirs des corps étalés 
qu'on prendrait pour des cadavres. 

L'épaississement toujours plus compacte de la foule 
nous retint quelque temps devant une jolie église où le 
rococo allemand s'unissait de la façon la plus bizarre au 
style byzantin. Sur un fond rouge se détachaient en blanc 
des ovcs, des volutes, des chicorées, des cbapiteaux frisés 
comme des choux, des consoles à serviettes, (îes pots à 
feu et autres fantaisies flamboyantes, le tout surmonté de 
clochetons à bulbes d'un aspect tout à fait oriental. C'était 



LE VOLGA. 407 

comme un toit de mosquée sur une église de jésuites. 
Au bout de quelques pas, à travers un tumu'te inimogi- 
imble de gens et de voitures, ballotté comme aux Champs- 
Elysées un soir de feu d'artifice, nous étions parvenu à la 
tête du pont qui conduit au ch;mîp de foire. — S'y engager 
avait ses difficultés et ses périls. Hi'ureusement les vrais 
voyageurs sont comme les grands capitaines — ils passent 
partout, non pas avec un drapeau, mais avec une lorgnette 
à la main 1 

A la tète du pont, comme ces étendards vénitiens qu'on 
plante dans nos fêtes, se dressaient de hauts mâts porteurs 
de banderoles de toutes couleurs, blasonnés par une fan- 
laisie extravagante. Sur les unes un pinceau pleji de 
bonne vo'onté avait eu l'intention, peu suivie d'effet, de 
représenter l'Empereur ei l'Impératrice; d'autres étaient 
liistoriées de l'aigle à double tête, du saint Georges bran- 
dissant sa lance, de dragons chinois, de léopards, de li- 
cornes, de griffons et de toute la ménagerie chimérique 
(les bestiaires. Une légère brise les faisait voltiger, défor- 
mant d'une façon singulière, par le hasard des plis, les 
images qu'elles représentaient. 

Le pont é abli sur l'Oka était un pont de bateaux fait de 
madriers et garni de trottoirs en planches. La foule y cou- 
lait à pleins bords, et sur le milieu les voitures filaient 
avec cette rapidité que rien ne modère en Russie, et qui 
n'amène pas d'accidents, grâce à l'extrême adresse des 
cochers, secondée par la docilité des piétons à se ranger. 
Gela retentissait comme le char de Capanée sur le pont 
d'aiiain. Des deux côtés la rivière disparaissait sous un 
immense encombrement de barques et un incxlricible 
fouillis d'agrès. Juchés sur les hautes selles de leurs petits 
chevaux, des Cosaques chargés de la police de la foire se 
promenaient gravement, annoncés de loin par leurs gran- 
des lances, à travers les drosclik s, les télégas, les cha- 
riots de toute sorte et les passants de tout sexe. Du reste, 
aucun tapage humain. Partout ailleurs il se serait dégagé 
d un tel riissemblement un murmure énorme, un clapotis 
lumidtueux comme celui de la mer; une vapeur de bruit 



41)^ VOYAGE EN l'.USSIE. 

,eût flolté au-dessus de ce prodigieux amas d'individus; 
mais les foules composées d'éléments russes sont si'eu- 
cieuics. 

A l'autre bout du pont s'étalaient des pancartes de sal- 
timbanques et des tableaux de phénomènes peiiituilurés 
de kl laçun la plus sauvnge : des serpents boas, des femmes 
barbues, dos -éanis, des nains, des hercules, des veaux à 
trois têtes auxquels de gigantcsrjues inscriptions en lettres 
russes dinnaient pour nous un caractère exotique et par- 
ticulier- 

De peti'es boutiques de bimbeloteries grossières, de 
menuL'S merceries, d'images saintes d'un prix minime, 
de gâteaux et de pommes vertes, de lait aigre, de bière et 
de kwas s'élevaient à droite et à gauche de la chaussée de 
planches, présentant à la façade postérieure des bouts de 
pouti elles qu'on a\ail négligé de srier, ce qui les faisait 
ressembler à des corbeilles dont les côtes ne sont pas 
encore remplies par le vannier. 

Une boutique de bottes, brodequins et chaussons en 
feutre nous arrêta comme industrie particulière au pays. 
Il y avait surtout de mignons brodequins de femme en 
feutre blanc, ourlés de faveurs roses ou bleues assez sem- 
blables à ces chaussures qu'on appelle sorties-de-bal, et 
dont les danseuses habillent leurs minces souliers de 
satin pour gagner la voilure qui les attend au bas du 
perron des hôtels. — Cendrillon seule aurait pu y loger sa 
pantoufle. 

La foire de Nijni est toute une ville. Ses longues rues se 
coupent à angles droits et aboutissent à des places dont 
une fontaine occupe le centre. Les maisons en bois qui les 
bordent se composent d'un rez-de-chaussée, boutique et 
magasin, et d'un étage en surplomb soutenu par des co- 
lonnettes, où couchent le marchand et ^es commis. Cet 
étage et les pieux sur lesquels il s'appuie forn.cnt devant 
les ét;da^es et les vitrines une galerie couverte qui se con- 
tinue. Les ballots qu'on déch.irge peuvent, eu cas de 
pluie, y trouver un abri momentané, et les passants, gaiés 
des voitures, méditent leurs choix ou satisfont leur eu- 



LE VOLGA. 403 

riosité sans autre risque que d'être heurtés du coude. 

Ces rues s'ouvrent parfois sur la plaine, et rien n'est 
plus curieux que de voir, en dehors du champ de foire, 
les campements de chariots dttelés avec leurs chevoux 
demi-sauvages altachés aux ridelles, et leurs conducteurs 
dormant sur quelque bout d'étoffe ou de fourrure gros- 
sière. Les costumes, par malheur, sont plus délabrés que 
pittoresques, quoique ne manquant pas d'un certain carac- 
tère fcuonche : — pas de couleur vive, excepté çà et là 
quelque chemise rose. — Pour peindre cette fjiperie, 
l'ocre, la terre de Sienne, la terre de Cassel et le bitume 
suffiraient. — Cependant on pourrait tirer parti de ces 
savons, de ces touloupes, de ces lacis de cordelettes au- 
tour des jambes, de ces chaussures en sparterie, de ces 
têtes à barbe jaune et de ces | etits chevaux maigres dont 
l'œil intelligent se fixe sur vous à travers de longues 
mèches de leur crinière déchevelée. Yvon l'a prouvé dans 
ses beaux fusains rehaussés de quelques paillettes de 
gouache. 

Un campement de ce genre est occupé par les Sibériens 
marchands de fourrures. Les peaux de bêtes, qui n'ont 
reçu que la préparation scmniaire indispensable à leur 
conservation, gisent là pêle-mêle tur des nattes, le poil en 
dedans, sans la moindre coquetterie d'étalage. Pour un 
profane, c'est l'aspect d'une fo re aux peaux de lapins. Les 
marchands n'ont guère meilleure mine que la marchan- 
dise, et pourtant il y en a là pour des sommes énormes. 
Les castors du cercle polaire, les martres zibelines, les 
renards bleus de Sibérie atteignent des prix stupéfiants 
qui fera.ént reculer le luxe occidental ; une pelis>-e de 
renard bleu vuut 10,000 roubles (40,000 franc>) ; un col- 
let en dos de castor avec les poils blancs dépassant la 
fourrure brune, i,000 roubles. Nous possédons de cette 
peau un petit bonnet dont on ne donnerait pas 15 francs à 
Paris, et qui nous a valu quelque estime en liussie, où l'on 
juge un peu les gens à la fourruie; il coûte 75 roubles- 
argent. — Mille [etits détai s imperceptibles à nos youx 
augmentent ou déprécient la \aleur d'une pelleterie. Si la 



410 VOYAGE EN RUSSIE. 

bête a été tuée pendant la sais n rigoureuse, ayant son 
feutre ou duvet d'iiiver, son | rix s'élève ; sa peau sera 
plus chaude et permettra de supporter des froids intenses; 
plus la provenance de l'animal se rapproche des latitudes 
arctiques, plus sa fourrure est recherchée; les pelleteries 
des pays tempérés deviennent insufilsnites lorsque !e ther- 
momètre descend à plus de 10 degrés Rêaumur au-dessous 
de zéro; elles ne retiennent pas longtemps dehors le ca- 
lorique dont on les impreigne dans les appartements. 

Une industrie caractéristique eu Russie est celle de 
layetier. — L'imitation de l'Occident le cède au pur goût 
de l'.Asie dans la confection des malles; il y en a toujours 
de nombreux magasins à Xijni-Novgorod, et c'était là que 
nous faisions nos plus longues stations. Rien n'est plus 
charmant que ces coffres de toutes dimensions, peints de 
couleurs vives, avec des ornements en vernis d'argent et 
d'or, plaqués de paillon bleu, veit ou rouge à reflots mé- 
ta'liques, historiés de clous dorés formant des symétries, 
treillissés de lanières en cuir blanc ou fauve, renforcés 
d'encoignures d'acier ou de cuivre et fermés par des ser- 
rures d'une complication naïve. Telles on se figure les 
ma les d'un émir ou d une sultane en voyage. Pour h 
foute, ces coffres s'enveloppent d'une capsule en forte 
to.le dont ou les dépiuil e à l'arrivée ; ils S' rvent alors de 
commodes, au grand regret, sans doute, de leurs proprié- 
taires, qui préféreraient l'acajou civilisé a ce joli lu\e 
barliare. Nous avons le remords de n'avoir pas acheté une 
certaine boite coloriée et vernie commi» un miroir de 
pi incessi' indienne. M.às la honte nous prit de mettre nos 
miï-érables bardes dans cet écrin fait pour les cachemires 
et les brocarts. 

Cette réserve faite, la foire de ISijni-Novgorod étale sur- 
tout ce que le commerce appelle « l'artich' Paris. » Cela 
est flatteur pour noire patriotisme, mais ennuyeuv au 
point de vue pittoresque. On espère trouver, au bout de 
onze cents lieues de voyage, autre chose que les fonds de 
boiitii|iie (les bazars parisiens. — Ces diverses fulilités 
sont fort admirées, du reste, mais là n'est pas le côté se- 



LE VOLGA. 411 

reux de la loire; il s'y conclut d'énormes affaire?, des 
marchés de dix mille balles de thé, par exemple, qui res- 
tent en rivière, ou de cinq à six navires chargés de grains 
valant plusieurs millions, ou bien encore d'un nombre de 
pelleteries livrables à tel taux tt qui ne s'exposent point. 
Ainsi, le grand mouvement commerdal est, pour ainsi 
(lire, invisible. Des maisons de thé, précautionnées d'une 
fontaine aux ablutions à l'usage des musulmans, servent 
de lieu de rendez-vous et de bourse aux parties contrac- 
tantes. Le samovar siffle en lançant ses jets de vapeur; 
des moujiks, vêtus de chemises roses ou blanches, circu- 
lent des plateaux sur la main; des marchands à large 
barbe, en caftan bleu, assis devant des Asiatiques coiffés 
du bonnet en agneau noir d'Astrakan, vident leurs sou- 
coupes pleines de l'infusion brùlnnte, un petit morceau 
de sucre entre les dents, avec un flegme parfait, comme 
si, dans ces causeries indifférentes en apparence, ne s'a- 
gitaient pas des intérêts immenses. Malgré la diversité de 
races et de dialectes des interlocuteurs, le russe est la 
seule langue parlée pour traiter les affaires; et sur le 
murmure confus des conversations surnage, perce; itible 
même pour l'étranger, le mot sacramentel : « Roubl-Se- 
rebrom! » (rouble argent). 

Les types divers de la foule excitaient plus notre curio- 
sité que la vue des boutiques. Les Tartares aux pommettes 
saillantes, aux yi ux bridés, au nez concave comme celui 
qu'on prêle au profil de la lune, aux grosses lèvres, aux 
teints jaunes prenant des nuances vertes à l'endroit des 
tempes rasées de près, abondaient avec leurs petites ca- 
lottes d'indienne piquées, posées sur le sommet du crâne, 
leur caftan brun et leur ceinture plaquée de métal. 

Les Persans se distinguaient aisément à lovale allongé 
de leur figure, à leur grand nez busqué, à leurs yeux bril- 
lants, à leur barbe touffue et noire, à leur noble physio- 
nomie orientale. On les eût reconnus, même quand leurs 
bonni^ts coniques de peau d'agneau, leurs robes de soie à 
raies, leurs ceintures de cachemire ne les eussent pas dé- 
.signés à l'attention. Quelques Arméniens, vêtus d'étroites 



412 VOYAGE EN RUSSIE. 

tuiiques à manches pendaiites; des Circassiens, fins de 
laille comme des guêpes, et co ffés d'une sorte d'ourson 
bas de forme, se délai h lient sur le fond de la foule; mais 
ce que nous recherchions avidement des yeux, surtout 
en arrivant au quartier spécial où se vend le thé, c'é- 
taient des Chinois. — Nous crûmes notre espoir au mo- 
ment de se réaliser à l'aspect de ces boutiques au toit re- 
courbé, aux treil'ages découpés en grecques, dont les 
acrotéi es portent des poussahs souriants, et qui fnnt qu'on 
pourrait s'imaginer être transporté d'un coup de baguette 
dans une ville du Géleste-Kmpire. Mais sur le seuil des 
magasins, derrière les comptoirs, nous n'apercevions que 
d'honnêtes faces russes. Pas la moindre queue nattée, pas 
la moindre tête aux yeux obliques, aux sourcils circon- 
flexes; pas le moindre chapeau enferme de couvercle, 
pas la moindre robe de soie bleue ou violette, — il n'y 
avait pas de Chinois ! — Nous ne savons trop sur quel 
fondement se basait notre persuasion, mais nous comp- 
tions rencontrer à Nijni-Novgorod un certain nombre de 
ces figures bizarres, qui pour nous n'existent que sur les 
écrans et les vases de porcelaine. Sans réfléchir à l'é- 
norme distance de Nijni-Novgorod à la frontière chinoise, 
nous avions cru, en vrai badaud, que les marchands de 
l'Empre du Milieu apportaient eux-mêmes leurs thés à la 
foire. Li répugnance bien connue des Chinois à sortir de 
leur pays, et à se mêler aux barbares, aurait dû nous te- 
nir en garde contre une pareille chimère; mais elle s'é- 
tait si bien incrustée dans notre esprit que, malgré le té- 
moignage de nos yeux, nous nous inforinâmes des Chinois 
à. plusieurs reprises. Depuis trois ans il n'en était pas 
venu, et encore cette année-là n'en était-il venu qu'un 
seul, qui, pour se soustraire à une curiosité importune, 
avait, du reste, emprunté le costume européen. L'on en 
attendait un à la foire [irothaine; mais la chose n'était 
pas bien sûre. Ces explications nous furent obligeamment 
données par un marciiand chez qui nous voulûmes faire 
quelques acquisitions de thé; mais ayant su que nous 
étions un écrivain français, il nous força d'accepter du 



l 



LE VOLGA. 4|3 

péko, où il mêla une ou deux poignées de fleurs à pointes 
blanches, et il nous fît, en outre, cadeau d'une tablette 
ou brique de thé portant sur une face une étiquette en 
caractères chinois, et sur l'autre le cachet en cire rouge 
de la douane dcKiaktha, le dernier poste russe. Celte bri- 
que contient une énorme quantité de feuilles comprimées 
et réduites au plus petit volume; on dirait une plaque de 
bronze ou de porphyre vert. C'est le thé que les Tatars 
Mandchoux emploient pendant leurs voyages à travers les 
steppes, et dont ils font cette espèce de soupe au beurre 
que décrit le Père Hue dans son intéressante relation. 

Non loin du quartier chinois, — c'est ainsi qu'on l'ap- 
pelle à Nijni-Novgorod, — se trouvent bs boutiques où se 
vendent les marchandises orientales. On ne saurait ima- 
giner l'élégance et la majesté de ces Effendis aux caftans 
de soie, aux ceintures de cachem're hérissées de poi- 
gnards qui, avec le flegme le plus dédaigneux, trônent 
sur leurs divans au milieu d'un déballage de brocarts, 
de velours, de soieries, d'étoffes à fleurs, de gazes la- 
mées d'or ou d'argent, de tapis de Perse, de draps écar- 
lates brodés sans doute par les doigts de péris captives, de 
bouquins de pipe, de narguilhés en acier du Korassan, de 
chapelets d'ambre, de flacons d'essence, de tabourets in- 
crustés de nacre, de babouches raniagées d'or à ravir un 
coloriste en extase. 

Maintenant, nous ne savons guère par quelle transition 
amener ce que nous avons à dire, et cependant ce détail 
omis, le tableau de la foire ne serait pas complet. — De- 
puis longtemps, sans pouvoir soupçonner leui- usage, nous 
remarquions^ de temps en temps, des tourelles blanchies 
à la chaux et des espèces de regards fermés d'une grille 
ou crapaudine à jour. La porte ouverte des tourelles lais- 
sait voir la vis d'un escalier en colimaçon s'enfonçanl sous 
terre. Étaient-ce des corps de garde, des docks souter- 
rains, des passages pour abréger la route? Il nous était 
impossible de le deviner. Enfin nous nous hasardâmes, 
sans que personne s'y opposât, dans l'un de ces escaliers, 
et quand nous en eûmes descendu jusqu'au hout la spi- 

55. 



«4 VOYAGE EN RUSSIE, 

lale, nous aperçûmes un immense couloir dallé et voûte 
se prolongeant à perte de vue; sur l'une des parois s'ali- 
gnait un rang de cellules sans portes. Dans quelques- 
unes, réservées aux musulmans, étaient suspendues des 
gourdes d' ablution. L'air et le jour venaient des regards 
que nous avons décrits. Chaque nuit, on lève une vanne, 
et ces souterrains sont inondés et purifiés par une forte 
chasse d'eau. — Ce gigantesque et singulier travail, sans 
exemple peut-être au monde, a évité plus d'un choléra et 
d'une peste sur ce point, où tous les ans, pendant six se- 
maines, campent plus de quatre cent mille hommes; il est 
dû à un ingénieur français, M. de Bétliencourt. 

Nous commencions à être las d'errer le long de ces rues 
interminables, bordées de magasins et de boutiques; la 
faim se faisait sentir, et nous cédâmes à l'invitation que 
nous adressait de l'autre côté de la rivière l'enseigne de 
Nikita, le Collot ou le Véfour de Nijni. 

Des moujiks, debout sur l'essieu des roues, qui leur 
avaient servi à charrier de longues pièces de bois, ttaver- 
saient le pont à fond de train, tâchant de se dépasser les 
uns les autres. Quel aplomb! quelle hardiesse! quelle 
grâce! la rapidité de l'alluie faisait flotter leurs chemises 
comme des chlamydes; le pied en arrêt, les bras tendus, 
les cheveux au vent, ils prenaient des airs de héros grecs. 
— On eût dit une course de chars aux jeux olympiques. 

Le restaurant de Nikita est une maison de bois à larges 
vitrines, derrière lesquelles se découpent les larges feuil- 
les des plantes de serre, dont tout établissement un peu 
fashionable doit être encombré. Les Russes aiment le vert 
et la verdure. 

Des garçons en tenue anglaise nous servirent une soupe 
aux sterlets, des bifstecks sur un lit de raifort, des geli- 
nottes en salmis (la gelinotte est inévitable!) — un pou- 
let à la chasseur que Magny n'aurait pas signé, une gelée 
quelconque trop figée à la colle de poisson, une glace 
aux amandes de pin, d'une délicatesse exquise, le tout 
arrosé d'eau de Seltz frappée, et d'un vin de bordeaux 
Laffitle assez vraisemblable. Mais ce qui nous fit le plus 



LE VOLGA. 415 

de pl'isir, ce fut de pouvoir allumer un cigare, car il est 
expressément défendu de fumer dans l'intérieur de la 
foire, et l'on n'y tolère de feu que celui des veilleuses 
brûlant devant les saintes images, dont chaque boutique 
est ornée. 

Notre dîner achevé, nous rentrâmes dans le champ de 
foire, espérant toujours quelque chose de nouveau. Un 
sentiment pareil à celui qui vous retient au bal de l'O- 
péra, malgré la chaleur, la poussière et l'ennui, nous em- 
pêchait de retourner à l'hôtol. Après avoir parcouru quel- 
ques ruelles, nous ariivâmes à une place où s élevaient 
d'un côté une église et de l'autre une mosquée. — L'é- 
glise était surmontée de la croix, la mosqui'e du crois- 
sant, et les deux symbo'es brillaient paisiblement dans 
l'air pur du soir, dorés par un rayon de soleil impartial 
ou indiflérent, ce qui est peul-étre la même chose. I,es 
deux cultes semblaient vivre en bons rapports de voi.>;i- 
nage, car la tolérance religieuse est grande chez cette 
Russie qni compte parmi ses sujets jusqu'à des idolâtres 
et des Parsis adorateurs du feu. 

La porte de l'église orthodoxe était ouverte et l'on y 
récitait les prières du soir; il n'était pas facile d'y entier , 
une foule ci mpacle remplissait le \ aisseau aussi exacte- 
ment qu'un liquide remplit un vase; cependant en quel- 
ques coups d'épaule nous parvînmes à nous frayer pas- 
sage. L'intérieur de l'église avait l'air d'une (ouinaise 
d'or ; des forêts de cierges, des constellations de lustres 
faisaient flamboyer les dorures des iconostases, dont les 
reflets métalliques se mêlaient aux rayons des lumières, 
avec des éclairs brusques et di s phosphorescences éblouis- 
santes. Toutes ces lueurs formaient dans le haut de la 
coupole un épais brouillard rouge où montaient les beaux 
chants de la liturgie grecque, psalmodiés par les popes 
et répétés à mi-voix parles assistants. Les inclinations de 
tête qu'exige le rite courbaient el relevaient aux moments 
prescrits louîe cette foule croxante avec un ensemble pa- 
reil à celui d'une manœuvre militaire bien exécutée. 

Au bout de quelques minu'.os, nous sorlimes, carnous 



416 VOYAGE EN RUSSIE, 

sentions déjà la sueur nous perler sur le corps, comme 
dans un bain de vapeur. Nous aurions b en voulu visiter 
aussi la mosquée, mais ce n'étaiî pas l'heure d Allah. 

Que faire du reste de la soirée? Un droschky passa:t ; 
nous le hélAmes, et sans nous demander où nous allions, 
il partit au giand galop. C'est aîsez la manière de procé- 
der des isvoschtchiks, qui s'informent rarenieni. de l'en- 
droit où ib doivent conduire le voyageur. Un na leva, un 
naprava rectifient au besoin leur direction. Celui-ci, fran- 
chissant le ponL qui mène chez Nikita, se mit à courir à 
travers champs, par des chemins vagues qu'indiquaient 
seulement des ornières remplies de boue. Nous le lais- 
sions faire, pensant bien qu'il finirait par nous mener 
quelque part. En effet, ce cocher intelligent avail jugé à 
part lui que des seigneurs de notre sorte, à cette heure 
de la soirée, ne pouvaient se rendre ailleurs que dans le 
quartier réservé aux maisons de thé, de musique et de 
plaisir. 

La nuit commençait à tomber. Nous traversions, avec 
une effrayante vélocité, des terrains bossues, tachetés de 
flaques d'eau, dans une pénombre où des rudiments de 
constructions en bois ébauchaient leurs squelettes. Enfin 
des lumières commencèrent à piquer l'obscurité dépeints 
rougeàtres; des éclairs de cuivre nous parvinrent aux 
oreilles, trahissant des orchestres : c'était là. — Des mai- 
sons aux por[es ouvertes, aux fenêtres éclairées, sortaient 
des bourdonnements de balaleïkas entremêlés de cris gut- 
turaux; d'étranges silhouettas se découpaient aux vitres. 
Sur l'étroite planche du trottoir titubaient des ombres 
alcoolisées où traînaient des toilettes extravagantes tour 
à tour noyées d'ombre et fouettées de lumière. 

Si la Cythère antique avait pour ceste les flots d'azur de 
la Méditerranée, la Cythère moscovite était entourée d'une 
ceinture de fange que nous ne voulûmes pas nous donner 
la peine de dénouer. 

Aux carrefours, les eaux manquant de pente, se réunis- 
saient et formaient des cloaques profonds, où les roues 
des voilures, remuant des miasmes infects, enfonçaient 



LE VOLGA. 417 

jusqu'aux moyeux. — Peu soucieux de verser dans un pa- 
reil bourb'er, au milieu d'un embarras de droschkys à 
moitié submergés, nous ordonnâmes à notre isvosclitcliik 
de tourner bride et de nous reconduire à lliôtel Smyriiof. 
— A son regard étonné, nous comprimes qu'il nous con 
sidérait comme des compagnons médiocres et d'un rigo- 
risme ridicule. — Il obéit pourtant, et nous achevâmes 
notre soirée en nous promenant dans les allées qui en- 
tourent le Kremlin. La lune s'était levée, et parfois un 
rayon d'argent trahissait dans l'ombre des arbres un 
couple furtif se tenant embrassé ou marchant à petit pas 
la main dans la main. — Là-bas, c'était la luxure, ici 
c'était l'amour. 

Le lendemain, nous consacrâmes notre journée à visi- 
ter la partie haute de Nijni-Novgorod. — D'im belvédère 
placé à l'angle externe du Kremlin et dominant un beau 
jardin public étalé ^urle revers de la colline avec ses frais 
massifs de verdure et ses sinueuses allées de sable jaune, 
on découvre une vue prodigieuse, un panorama sans limite. 
A travers des plaines faiblement ondulées, et qui pren- 
nent dans le lointain des Ions lilas, gris de perle, bleu 
d'acier, le Volga se déroule en larges replis, tantôt sombr e, 
tantôt clair, selon qu'il réfléchit l'azur du ciel ou l'ombre 
d'un nuage. Au bord le plus rapproché du fleuve, à peine 
distinguait-on quelques maisonnettes plus petites à l'œil 
que celles des villages en boites qu'on fabrique à Nurem- 
berg. Les embarcations à l'ancre près de la rive ressem- 
blaient à la flotte de Lilliput. Tout se perdaii, s'effaçait et 
se fondait dans une immensité sereine, azurée, un peu 
triste, qui faisait penser à l'infini de la mer. — C'était un 
horizon vraiment russe. 

Il ne nous restait plus rien à voir, et nous reprîmes h 
chemin de Moscou, débarrassés de l'obsession qui nous, 
avait fa t entreprendre cette longue pérégrination. Le 
démon du voyage ne murmurait plus à noire oreille : 
« Nijni-Novgorod! » 



TABLE DES MATIÈRES 



L'HIVER EN RUSSIE. 

î. — Berlin 1 

lï. — llamlourg 12 

III. — Sclileswig 22 

IV. — Lubeck 44 

V. — Ti*a versée 57 

VI. — Sainl-l'étersbourg 07 

VII. — l.'hiver. — La >éva 90 

VIII. — L'hiver.. . : 102 

IX. — Coursos sur la Neva 117 

X. — Détails d'intérieur 127 

XI. — Un bal au Palais d'iii or 158 

XII. — Les théâtres 148 

XIII. — Le Stchoukine-Dvor 157 

XIV. — Zichy i6(J 

XV. — Saint-Isaac 190 

XVI. — Moscou 242 

XVII. — Le Kremlin 207 

XVIII. — Tro'ilza 285 

XIX. — L'art byzantin 30i 

XX. — L'opéra à Sainl-I'ttrrsbourg 550 

XXI. — Retour en France 541 



L'ÉTÉ E>' RUSSIE. 
L" Volfe';i 507 



Pari?.— Imp. E, CAfiouo.M el V. Renault, rue des PoileTiD», 4 



f^ ' ^-^ > _ ^ /) . 



J. 



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DK Gautier, Théophile 
^6 Voyage en Russie 
G38 

1875 



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