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Full text of "Voyage à Madagascar (1889-1890)"

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VOYAGE 



A MADAGASCAR 




1 \i; GRANDE ROUTE \ M AD AG ASC Ut. 

] i p HEMIH D'ANDASIBE. — DESSIN DE MARIUS PERRET, GRAVÉ PAR ROUSSEAI . 



DOCTEUR LOUIS CATAT 



V Y A G E 



A MADAGASCAR 



( 1889-4890) 




PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 



1893 ' 

Droits Je lr.iiiucUi.il et Je reprùJuctiou réservés. 






BOSTON UNIVERSITY LIBRARIES 




i EMM1 S BETSIMIS VRAXA.' VOIP P '■'■ ' 



AYANT-NtOPOS 




V 



ers la fin de l'année 1888, j'étais chargé par le Ministère de l'instruction publique 
(l'une mis-ion scientifique à Madagascar. C'étail un grand honneur pour moi et 
en même temps une lourde tâche; une exploration esl chose difficile, surtout à notre 
époque. 

Les voyageurs, nus devanciers, ont clos l'ère des grandes découvertes; ils 
ont dessiné de main de maître l'esquisse de notre terre, dont Ions les délails, 
le coloris, les teintes, ont été fixés par les explorateurs, les naturalistes, les 
savants qui sillonnent le monde. Sans doute, quelques ombres nuisent encore 
à l'harmonie de ce magnifique tableau; les régions polaires et le centre mys- 
térieux de l'Afrique couvrenl de leurs ténèbres de Irop larges espaces; mais les 
nombreux voyageurs qui vont à la recherche de l'inconnu y porteront bientôt 
la lumière et, dans peu d'années, la géographie n'aura plus de grands progrès à 
réaliser, 

Madagascar avait déjà une histoire dans nos tentatives de colonisation au 
xvn° siècle, cependant cette grande île était imparfaitement connue. Sa posi- 
tion avait été déterminée par les marins en station dans ses parages, ses côtes 
visitées en partie par les traitants; des anciens colons et des missionnaires 
avaient même pénétré fort loin dans l'intérieur. Quoi qu'il en soit, on ne pos- 
sédai! sur ce petit continent que des notions vagues, dénaturées et incom- 
plètes. 
Vers 1807, l'attrait de l'inconnu et l'amour de la science amenèrent dans la grande île africaine 
un Français, voyageur célèbre cl grand naturaliste : M. A. Grandidier. Pendant cinq ans, il parcourut 

I 



JEUNE S AK AL A VA MUSI i M \ N 

de l'ouest, (voir P. 849. 



2 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Madagascar, \isita les côtes el les lagunes du littoral, sillonna les hauts plateaux de l'intérieur, fran- 
chit les chaînes de montagnes et en détermina l'orientation malgré leurs réseaux inextricables ; il 
fouilla aussi les profondes forêts, étudiant la faune et la flore qui vinrent étonner le monde savant 
par leur étrange nouveauté. 

Dès lors, l'histoire physique et géographique de Madagascar était presque terminée; les principaux 
documents en avaient été rassemblés par M. Grandidier. Que restait-il à faire? Glaner les épis oubliés 
dans cette riche moisson, chercher des régions inconnues, visiter des peuplades ignorées, éclaircir 
quelques petits faits encore obscurs, compléter en un mot cette belle œuvre si brillamment com- 
mencée. 

Certes, cette mission présentait de sérieuses difficultés. Une découverte importante, un but précis 
à atteindre, une entreprise bien déterminée me tentait davantage, je l'avoue franchement; mais nu 
travail incessant, minutieux, délicat et qui nécessitait des connaissances étendues dans les différentes 
branches des sciences physiques et naturelles me paraissait insurmontable. Cependant j'acceptais, bien 
résolu à tout tenter pour réussir, je voulais essayer quand même; je savais une grande énergie indis- 
pensable au voyageur car. si le succès peut quelquefois lui faire défaut, la volonté ne doit jamais 
l'abandonner. 

Maintenant, mon voyage est accompli. Ai-je réussi? Je ne sais. Néanmoins si j'ai pu mener à bien 
une telle entreprise, si j'ai pu produire un travail utile, arriver à un résultai certain, je le dois à mes 
chers collaborateurs, à mes amis : G. Foucart, ingénieur des Arts et Manufactures, et C. Maistre, dont le 
concours ne m'a jamais fait défaut. Je le dois aussi à tous ces protecteurs naturels des explorateurs, 
et ils sont nombreux en France, ces hommes qui ont su se faire un grand nom dans les sciences géo- 
graphiques. Qu'il me soit donc permis de remercier sincèrement MM. X. Charmes, Milne Edwards, 
Grandidier, Namy, Maunoir, Gauthiot, Duveyrier, de Sainl-Arroman, qui, à des titres divers, m'ont aidé 
et soutenu dans l'accomplissement de ma mission et m'en ont facilité les préparatifs. 
Puissions-nous avoir répondu à la confiance de ceux qui nous avaient envoyés. 



Je poussais rapidement les préparatifs du voyage. Du reste, ils étaient restreints et ne nous 
prirent que peu de temps. Je n'entrerai pas ici dans une nomenclature fastidieuse; rémunération des 
objets indispensables au voyageur a été faite plusieurs fois, et sans grand profit, je crois; les conve- 
nances personnelles, la nature du pays à visiter, ses habitants, le but à atteindre, doivent seuls guider 
l'explorateur. Néanmoins, j'affirmerai, sans crainte d'être démenti, que toujours le bagage du mission- 
naire est trop considérable. J'achetai quelques objets de campement, une tente dont nous nous 
sommes rarement servis — la hutte misérable de l'indigène vaut la meilleure des tentes, — quelques 
ustensiles nécessaires à la vie journalière, des armes de guerre, ce qui était superflu. Il serait à désirer 
qu'il en soit toujours ainsi. J'apportai quelques modifications à notre matériel scientifique en vue 
des services à rendre el des l'alignes à supporter dans un voyage à dos d'homme. Quoi qu'il en soil, 
les chronomètres et les théodolites ne résistèrent pas aux épreuves multipliées auxquelles ils furent 
soumis. Un appareil de photographie el ses plaques, des albums à dessiner, quelques médicaments 
complétaient notre bagage. Dans l'ignorance où je me trouvai des objets d'échange usilés chez 
certaines peuplades du Sud et de l'Ouest de Madagascar, je ne m'embarrassai d'aucune pacotille: par 
la suite je n'eus qu'à me féliciter de celle prudence, j'ai trouvé facilement dans le pays ce qui était 
nécessaire. Dans bien des cas, l'explorateur fera sagement en agissant ainsi; il s'exposerait à prendre 
en Europe îles marchandises de troc qui dans la suite ne lui seraient d'aucune utilité. Chez les peuplades 
sauvages, les modes changent souvent, les parures sont sujettes à des variations fréquentes; d'une 
saison à l'autre, une étoffe, une perle, vivement désirée et prisée fort cher, sera plus lard regardée 
avec dédain. Ces alternatives bizarres dans le goût de ces races barbares ne doivent pas étonner les 
• occidentaux. 



AVANT-PROPOS. 3 

Vers la lin de janvier, je rassemblais notre matériel; malgré toutes mes réductions et mes économies, 
j'étais encore effrayé par le nombre des caisses qu'il nous fallait emporter. Nous étions prêts à partir. 
Je faisais mes adieux à ma famille, à mes amis, à la France, et, le cœur serré par une émotion que 
comprendront tous ceux qui ont quitté leur patrie, pour marcher vers l'inconnu, je m'embarquais 
à Marseille avec mes compagnons le 12 février 18811 sur l'Amazone, courrier de la côte orientale 
d'Afrique. 

La traversée se t'ait généralement en vingt-six ou vingt-huil jours, mais de nombreuses escales 
viennent interrompre la monotonie de ce long trajet. Le \ mars, nous apercevions pour la première l'ois 
les côtes malgaches au nord de Nosy-Be, et le 8 mars, nous débarquions à Tamatave. 



El maintenant avant de commencer le récit de notre voyage, je crois utile d'exposer à grands traits 
la configuration générale de Madagascar et d'indiquer sommairement les principales tribus que l'on y 
rencontre. Ces quelques notions élémentaires sur la géographie de l'île el sur ses habitants permettront 
au lecteur, peu familier peut-être avec ces questions malgaches, <le nous suivre avec plus d'intérêt 
dans nos excursions. Encore me faudra-t-il compter sur l'entière bienveillance de ceux qui voudront 
bien me lire. Je n'ignore pas que pour les récits de voyage le public est toujours disposé l'a\ orablemenl ; 
niais il y a généralement dans de tels ouvrages des aventures émouvantes, des exploits cynégétiques, 
«les batailles rangées dont l'attrayante narration pourrait compenser, --il eu était besoin, de légères 
qualités absentes. Pour moi, rien de pareil. <>n ne trouve ni lions, ni tigres, ni gros pachydermes à 
Madagascar, les anthropophages n'y ont jamais existé, et, je le confesse humblement, je ne suis pas 
écrivain. J'avais bien chez certaines tribus une réputation de science solidement établie, j'étais même 
accusé de sorcellerie, quand ces sauvages me voyaient au campement consigner mes notes sur mon 
journal de voyage, eux qui ne connaissaient ni le papier ni l'écriture ; aussi je pouvais facilement me 
passer des suffrages des l'ara cl des Antandroy, Mais ici-bas tout n'est que relatif, cl je n'aurai pas 
cette orgueilleuse prétention vis-à-vis de mes compatriotes. 



Madagascar, vestige probable d'un continent disparu, est comprise entre 1-2° et 2o° .'{'.)' de latitude 
sud el i0° 55' el Ï8° 07' de longitude est de Paris ; elle appartient donc par sa position géographique au 
système africain, Son étendue considérable, (loooito kilomètres carrés environ, la place à côté de Bornéo 
et de la Nouvelle-Guinée, parmi les plus grands corps insulaires du globe. Sa largeur moyenne esl de 
Î50 kilomètres, sa plus grande longueur du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie esl de 1650 kilomètres. 
L'île présente la l'orme d'un ovoïde allongé el irrégulier dont la petite extrémité regarde le nord, le grand 
axe étant orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. Au levant ses côtes sont battues parles flots de la merdes Indes; 
au couchant, elle esl séparée de l'Afrique, sa colossale voisine, par un bras de mer. le canal de Mozam- 
bique, large tout au plus de loi) kilomètres. 

Considérée dans son ensemble, l'île de Madagascar présente une structure géologique assez simple. 
Elle esl formée en effet par un vaste noyau tic roches éruptives dont les axes de soulèvement sont sensi- 
blement parallèles à la direction générale de l'ovoïde. Sur ce massif qui occupe plus des deux tiers de 
l'île sont venues s'appuyer à l'occident des couches neptuniennes également parallèles à la direction 
générale. 11 faut mentionner aussi quelques terrains stratifiés que l'on trouve sur la côte esl dans le 
pays des Antanosy, au sud du 24° parallèle. Mais ces terrains sédimentaires du Sud-Est sont très peu 
étendus el on peut les négliger pour dire que l'île est divisée en deux parties d'inégales étendues. A 
l'ouest, dans toute la longueur du pays Sakalava, des bandes de terrains stratifiés, s'enl'onçanl plus ou 
moins vers l'intérieur, forment des plaines élevées, des hauts plateaux séparés les uns des autres par 
des ondulations, des collines dont l'orientation N.-N.-E. — S.-S.-O. est à peu près constante. A l'est et 
au centre, on ne trouve que le terrain primitif avec-ses émergences de gneiss et de granit qui traver- 



4 VOYAGE A MADAGASCAR. 

sent un soubassement micâschisteux. Les assises superficielles de ces roches anciennes soni décompo- 
sées, le temps et les agents atmosphériques ont rendu plus friables les couches superficielles de ces 
roches, puis les ont transformées finalement en argile d'une couleur rouge plus ou moins foncée, teinte 
duo aux minerais <le fer qui existent en grande quantité dans toutes ces régions. Celle tonalité rougeàtre 
qui impressionne vivement le voyageur dès son arrivée dans le pays donne à l'île de Madagascar cette 
nuance caractéristique. J'ajouterai que l'on rencontre des soulèvements plus récents d'origine basal- 
tique dont les axes d'émergences semblent pour la plupart perpendiculaires à la direction générale '. 
La minéralogie de Madagascar est très variée cl semble fort riche. Des coulées considérables traver- 
sent, en maints endroits, les roches primitives. Le quart/., le feldspath, le mica, se rencontrent à chaque 
instant. Les métaux, le fer, le cuivre, le plomb, sont extraitsde minerais nombreux et variés; l'or, dont 
on exploite quelques gisements (alluvions ou quartz aurifères!, semble se trouver principalement sur le 
versant du canal de Moçambique dans l'Ouest et le Sud. 

Le système orographique de Madagascar est très compliqué, et sans entrer dans de longs détails, je 
ne saurais en donner une idée. Lorsque du haut d'une montagne élevée on observe les régions avoisi- 
nantes, et que s'offrent au regard des sommets irréguliers, des grosses masses rocheuses, des mame- 
lons aux croupes arrondies, des collines ravinées, d'immenses blocs déchiquetés, tous ces accidents de 
terrain paraissent être les lames monstrueuses d'un océan en furie qui se seraient subitement solidifiées. 
On peut reconnaître cependant dans ce chaos une chaîne de montagnes principales, parallèle à la 
côte est; elle s'appuierait au sud sur les masses rocheuses du mont Ivohibe en pays Bara et se 
terminerait au nord non loin de Mandritsara. Celle arête principale de l'île sépare les eaux tributaires 
de la mer des Indes de celles qui vont se jeter dans le canal de Moçambique. A l'est ces montagnes 
sont flanquées d'une chaîne parallèle plus rapprochée de la côte orientale A l'ouest , de nombreux 
contreforts, quelquefois plus élevés que la chaîne principale, forment par leurs inextricables réseaux, 
le grand massif central, qui, partant au sud du pays Bara, comprend la province des Betsilco et des 
Anlimerina, s'abaisse au nord pour former les grandes plaines du Mahajamba et se relève de nouveau 
à la partie septentrionale de l'île où il va constituer le massif d'Ambre. A l'occident de ce massif central, 
se trouvent les hauts plateaux des pays Sakalava dont les étages successifs qui s'élèvent en gradin de 
l'ouest vers l'est sont séparés les uns des autres par quatre ou cinq chaînes secondaires parallèles à la 
principale. 

Des extrémités nord et sud de la grande chaîne dont je viens de parler, se détachent des chaînons 
secondaires plus ou moins importants dont la direction variable vient terminer au cap d'Ambre et au 
cap Sainte-Marie la ligne de partage des eaux. 

Ce système montagneux divise ainsi Madagascar en deux versants soutenant une ligne de faîtes 

beaucoup plus rapprochée de la côte orientale: il forme une sorte de toit à plans inclinés inégaux; 

celui qui regarde la mer des Indes a une pente liés rapide, tandis que celui qui vient se terminer 

dans le canal de Moçambique offre une déclivité beaucoup moins prononcée. 

Il ressort de celle disposition que les fleuves les plus considérables de l'île se trouvent sur le versant 

occidental. Les principaux sont le Sophia et le Mahajamba, le Betsiboka don! le grand affluent l'Ikopa 

irrigue les rizières de Tanaffarive, le Manambolo. le Tsiribihina et son affluent le Mania; enfin au sud, 

l'Onilahy ou rivière de Saint-Augustin. Tous ces fleuves occidentaux prennent naissance, ainsi que 

leurs nombreux affluents, dans le massif granitique du centre. 

Les cours d'eau tributaires de la mer des Indes sont moins considérables, il convient cependant de 

eiler eu allant du nord au sud le Manangoro, l'Ivondrona, le Mangoro, le Mananara et le Man- 

drare. 

Comme c'est la règle dans tous pays granitiques, l'île est très riche en eaux vives; les fleuves, les 



I. C'est également suivant celte orientation perpendiculaire au grand axe île l'ovoïde que l'on trouve îles volcans 
'teints, en grand nombre surtout dans le nord et le nord-ouest de l'Irherina. 



AVANT-PROPOS. 



rivières, qui serpentent dans les grandes plaines et les belles vallées du littoral, les ruisseaux innom- 
brables qui bondissent dans les vallons encaissés des hauts plateaux, constituent un riche réseau d'irri- 
gation, alimenté largement par la masse d'eau considérable cpii tombe sur les régions élevées pendant 
la saison des pluies, et que des infiltrations dans un sol compact ne peuvent amoindrir. Par contre, 
on ne rencontre pas de voies fluviales proprement dites à Madagascar. Les grands cours d'eau ne sont 
pas navigables, ou du moins ne présentent que des sections peu importantes susceptibles d'être 
utilisées. On comprend qu'il n'en pourrait être autrement, car la pente trop rapide du versant delà mer 
des Indes précipite leur cours interrompu trop souvent par les assises rocheuses des chaînes côtières, 
et, du côté du canal de Mozambique, si leurs eaux sont plus calmes sur les plateaux, elles sont bri- 
sées dans les rapides qu'il faut descendre pour arriver aux étages infé- 
rieurs. 

Le développement des rivages de l'île dépasse 5000 kilo- 
mètres, mais sur une étendue aussi considérable, Mada- 
gascar ne possède qu'un petit nombre de rades et déports 
susceptibles d'abriter convenablement les navigateurs. On 
ne rencontre de bons mouillages que sur la côte nord-ouest 
de la baie Baly à la baie d'Antombona; les principaux sont : 
l'estuaire du Betsiboka ou baie de Bombétoke, baie de 
Passandava, etc., et la belle rade que nous possédons au 
sud du cap d'Ambre, la baie de Diego-Suarez. La côte orien- 
tale, et le littoral du sud-ouesl ne possèdent que des rades 
foraines qui n'offriraient pas aux marins un abri convenable 
pendant les tempêtes cl les cyclones assez, fréquents dans ces 
parages. La rade de Tamatave, l'anse de Fort-Dauphin et la 
baie de Tuléar sonl néanmoins assez fréquentées. Sur ces côtes 
inhospitalières on remarque un l'ail intéressant, je veux parler 
tic ces lagunes littorales si nombreuses à Madagascar. En effet, 

les fleuves, les rivières qui descendent en si grand nombre de- hautes vallées de l'intérieur ne 
peuvent librement déverser leurs eaux dan- l'Océan, le- lame- el la grande boule de la mer de- 
Indes apportent constamment sur la côte des dépôts arénacés considérables formant des dunes sablon- 
neuses, véritables digues qui enserrent la région littorale cl qui s'appuient d'ailleurs sur le- végétations 
coralliennes qui hérissent le- bas-fonds côtiers. lies nappes d'eaux s'amassent ainsi formant des 
marais, des étangs, de- lacs, qui donneul à celle zone maritime un aspect particulier. Lorsque la ma— e 
liquide d'une lagune est trop considérable ou «pie le fleuve qui l'alimente éprouve une crue subite, 
les eaux rompront violemment celle barrière de sable cl se creuseront des estuaires momentanés que 
le prochain cyclone ou la mousson de la saison suivante viendront combler de nouveau. En temps 
ordinaire, un équilibre relatif s'établit entre les eaux de la lagune el celles de l'Océan par des infiltra- 
tions souterraines. 

Presque tous les ouvrages el les relations de voyage qui oui traité de Madagascar non- l'ont montrée 
sous un jour trompeur. Sa végétation luxuriante avait particulièrement frappé les voyageurs, qui sans 
pousser plus loin leurs investigations cl leurs recherches, avaienl longuement dépeint les côtes boisées, 
les forêts magnifiques qu'ils avaient aperçues sur les premières montagnes qui s'offraient à leur regard 
el concluaient en généralisant leurs observai ions à la fertilité étonnante de la grande île africaine. Celle 
idée trop optimiste que l'on se faisait de l'île madécasse s'explique aisément par la disposition particu- 
lière des zones forestières el des contrées boisées qui entourent Madagascar d'une ceinture verdoyante. 
Dès 18(17 M. Grandidier avail relevé celle disposition des bois; j'ai pu, dans le courant de mon voyage, 
confirmer celle observation en la complétant dans ses détails, dans les parties du sud cl du nord-est de 
l'île; ces bandes boisées, qui sont généralement au nombre de deux surtout sur le versant de la merdes 




M. LE DOCTEUR GATA I'. 



il VOYAGE A MADAGASCAR. 

Indes, sont séparées par de larges vallées; elles cachent les hauts sommets des montagnes voisines 
sous un manteau de verdure. La largeur de ees bandes forestières est variable, assez étroite vers le 
sud et le sud-ouest, leur profondeur dépasse 100 kilomètres dans la province d'Anlongil et dans les 
districts voisins où la végétation atteint sa plus grande vigueur. 

Dès que l'on a traversé cette ceinture boisée et que l'on s'avance vers l'intérieur, la grande végétation 
cesse tout à coup. Les hauts plateaux du centre de l'île, les grandes plaines de l'Ouest et du Sud sont 
en partie déboisés, de chétifs buissons, des arbustes rabougris ont remplacé les arbres séculaires des 
forêts du littoral; les monts élevés sont alors d'immenses masses rocheuses, et l'argile rougeâtrè dé 
leurs lianes est à peine recouverte par un maigre gazon. 

Une vue générale de ee grand corps insulaire le présente doue sous des aspects diffrents, aussi 
convient-il de remarquer que, à côté île terrains propices aux cultures, de grandes forêts, de beaux 
plateaux que l'homme pourrait rendre aisément productifs, il existe de nombreuses régions stériles, 
des districts rocailleux, des sols ingrats, des contrées inhabitables, véritables déserts, dont la traversée 
n'a pas été sans nous offrir de sérieuses difficultés. 

Presque tout entière située au nord du tropique du Capricorne. Madagascar est rangée dans les 
contrées chaudes. Mais cette classification n'est exacte que pour les régions côtières et les provinces 
d'altitude peu considérable. Son climat est très variable, il change dès que l'on s'élève vers les plateaux 
du Centre pour devenir presque tempéré dans l'Imerina et le Betsileo. A Majunga et à Tamatave, les 
chaleurs de l'hivernage sont pénibles à supporter en cette saison, la température à L'ombre dépasse 
souvent 30 et 35 degrés centigrades; par contre, sur les rivages méridionaux, dans les environs de Fort- 
Dauphin notamment, cette température maxima est rarement atteinte. Dans le massif Central le 
thermomètre n'atteint jamais de semblables hauteurs, il descend pendant la saison sèche jusqu'à 
4- 3 et A degrés. J'ai vu dans les montagnes de l'Ankaralra des gelées blanches et j'ai ressenti 
souvent un froid très vif pendant les matinées brumeuses des mois de juin et juillet en pays 
Betsileo. 

On a maintes fois reproché à Madagascar son climat meurtrier, on n'a pas craint de l'appeler le 
cimetière des Européens. Certes, si l'on compare ces régions avec les pays d'Europe et avec ceux qui 
sont situés sous des zones tempérées où la culture alleinl tout son développement, où les conditions 
hygiéniques générales sont satisfaisantes, on pourra admettre (pie la salubrité de Madagascar laisse à 
désirer. Mais une comparaison plus équitable tenant compte de la climatologie générale, de la situation 
géographique, de l'état des terrains, enlèvera bien vite à Madagascar cette réputation imméritée; elle 
est an contraire beaucoup plus saine que la plupart de nos colonies. 

Les grandes maladies épidémiques, si redoutables dans les pays intertropicaux, ne se sont jamais 
montrées à Madagascar; la variole seule fait quelques ravages dans la population indigène. La malaria, 
celte lièvre de Madagascarsi tenace, ne se l'ail sentir que sous les formes ordinaires; si tous les Euro- 
péens à leur arrivée dans le pays payent tribut aux miasmes paludéens ils s'acclimatent rapidement et 
peinent séjourner indéfiniment dans le pays. La lièvre malgache n'est dangereuse que pour un petit 
nombre d'individus, chez lesquels une disposition spéciale, un étal morbide antérieur, des conditions de 
Aie déplorables, annihilent toute résistance. 

Les Sèvres existent dans toutes les provinces, engendrées en plus ou moins grande quantité par les 
miasmes palustres qui se développent dans les marais el les rizières; bénignes en général dans l'intérieur 
des terres et sur les hauts plateaux, elles frappent plus durement dans les zones chaudes du littoral, 
où les lagunes nombreuses el surtout les nappes d'eau souterraines, situées entre la couche arénacée 
supérieure et le sous-sol argileux, offrent au développement des germes paludéens les conditions les plu9 
favorables. C'est du reste celle plus grande fréquence de la lièvre sur les cèdes de l'île qui avait fait 
supposer autrefois que l'île de Madagascar était inhabitable pour des Européens. 

Au xvii siècle, de Flacourt et ses successeurs évaluaieni à quelques centaines de mille le chiffre total 
de la population mftdécasse. Depuis celle époque jusqu'à ces dernières années, les voyageurs et les 



AVANT-PROPOS. 7 

géographes qui se sont occupés de cette question onl beaucoup varié dans leurs évaluations, el il 
faut arriver jusqu'à l'année 1869 pour avoir une notion assez précise du nombre d'habitants de Mada- 
gascar, estimé par M. Grandidier à quatre ou cinq millions. Néanmoins celle évaluation me semble 
encore faible et, d'après les calculs approximatifs qu'il m'a été possible de faire, je serais porté à croire 
cpie le nombre total des habitants de cette grande île dépasse 7 500 0110. 

Le peuple malgache n'est pas homogène, cl ses origines sont variées. Malheureusement des documents 
font encore défaut pour reconnaître d'une manière certaine les diverses races qui l'ont formé. Du moins, 
il existe sur ce point de grandes probabilités, qui reconnaissent pour base un idiome spécial adopté en 
partie dans toute l'île, «les usages el des coutumes, des légendes el des traditions, enfin , que les carac- 
tères ethnographiques et anthropologiques des indigènes viendront changer en certitude. On ne peut 
dés à présent émettre que des hypothèses plus ou moins plausibles sur les premiers habitants de l'île, 
les Vazimba; celle race primitive semble avoir disparu presque complètement. Je ne mentionnerai, que 
pour en nier l'existence, la fameuse tribu des Pygmées décrite dans l'ouvrage de Flacourt en 1631. 

Actuellement il csl incontestable que la plus grande partie de la population malgache a élé constituée 
par des immigrations asiatiques el polynésiennes. A ces noyaux se sont réunis de nombreux contin- 
gents amenés soit par 1rs hasards de la navigation, soit par les besoins de leur commerce sur les rivages 
de la grande île. Ces gens venaient quelquefois de fort loin. C'est ainsi qu'il est facile de reconnaître 
chez, un grand nombre de naturels le type africain, le type arabe ou sémite, cl même le type euro- 
péen. 

A une époque plus récente, il y a environ trois cents ans, une immigration assez importante, venue 
selon toute probabilité de la presqu'île «le Malacca, ou de l'archipel Malais, ;i encore ajouté un autre 
élément à la population malgache, je veux parler des Anliinerina ou Hova. Dans le principe, celle tribu 
étrangère a été mal accueillie par les races autochtones, elle a dû se réfugier dans l'intérieur de l'île, sur 
les hauts plateaux où un climat plus dur, une terre moins fertile, des conditions d'existence plus 
mauvaises, la mettait dans une situation défavorable. Cependant celle tribu issue d'une race supérieure 
devait triompher bien vite de ces difficultés. Il est juste d'ajouter qu'ils onl été puissamment aidés 
par l'appui de l'Angleterre, heureuse de soulèvera Madagascar des embûches aux visées françaises; la 

vérité m'oblige aussi à dire qu'ils onl été égale ni soutenus par la France qui, trompée par ses agents, 

trompée par des relations fantaisistes, a jusqu'à ce jour soutenu les Anliinerina à Madagascar. Celle 
politique illogique incombe tout entière à l'administration des Affaires étrangères el aux premiers 
résidents généraux que noire gouvernement a envoyés dans la grande île africaine. Les missionnaires 
protestants cl catholiques onl puissamment contribué eux aussi à agrandir la puissance de-- Anliinerina. 
Les premiers faisaient le jeu de l'Angleterre; les seconds, aveuglés par leur croyance, s'imaginaient 
qu'en adulant les vainqueurs les vaincus viendraient à eux. 

Grâce à toutes ces circonstances, les Anliinerina onl rapidement interverti les rôles. De parias qu'ils 
étaient, ils se sont faits conquérants, cl, après avoir agrandi considérablement leur territoire, soumis à 
leur domination les tribus de la côte orientale et du sud des hauts plateaux, réduit en vasselage les 
peuplades du Nord cl du Nord-Ouest, ils oui l'ail reconnaître leur suprématie dans l'île presque tout 
entière. Aujourd'hui les deux tiers des territoires de Madagascar sont administrés plus on moins direc- 
tement par le Gouvernement de Tananarive. 

Il est assez difficile, au milieu de ces mélanges, de ces croisements qui augmentent sans cesse par des 
alliances entre tribus voisines, el par des apports étrangers fort nombreux venus plus particulièrement 
de la côte de Mozambique, de discerner entre elles les diverses peuplades de Madagascar. Cependant en 
s'appuyant surtout sur leur lieu d'habitat, leurs coutumes particulières, leurs vêtements el leurs parures, 
leurs usages ethniques en un mol, on peut diviser les populations madécasses en trois groupes 
principaux. 

Le premier groupe qui a pour type le Sakalava est celui dans lequel on retrouve le plus fréquemment 
les caractères africains. Ce groupe comprend toutes les tribus Sakalava qui habitent le versant occi- 



8 VOYAGE A MADAGASCAR. 

dental de l'île depuis le cap d'Ambre jusqu'à l'embouchure de l'Onilahy. On a multiplié comme à plaisir 
les divisions de celle grande famille Sakalava dont le type est cependant bien tranché et bien caracté- 
ristique. Parmi les principales de ces subdivisions il me l'aul citer les Mahafaly, les Fierenana, les 
Menabe, les Boëny el les Antankaraha, mais ces noms désignent plutôt des provinces que des divisions 
ethniques bien tranchées. 11 l'aul ajouter à ce premier groupe malgache qui comprend la totalité des 
habitants des rivages du canal de Moçâmbique, des tribus fort peu connues jusqu'à présent, qui, 
cantonnées au sud du plateau central et au sud-est, doivent être rattachées aux grandes familles 
Sakalava. Ces tribus du Sud que je rangerai donc dans le premier groupe ethnique malgache sont : les 
populations Bara, les (Tribus Antandroy, et les peuplades Antaisaka. 

Le deuxième groupe ethnique de Madagascar comprend les tribus qui habitent le massif central; elles 
sont au nombre de deux : au nord les Antimerina, au sud les Betsileo. 

Le troisième groupe ethnique de Madagascar est formé des populations de la côte orientale. Parmi 
elles, il convient de citer, en allant du nord au sud, les populations Betsimisaraka et les peuplades 
Antanosy, plus éloignées des rivages de la mer des Indes; il l'aul mentionner dans ce même groupe les 
Antsihanaka, les Bezanozano et les Tanala. 

Ces dix tribus dont je viens de parler et que j'ai classées en trois groupes n'occupent pas, comme 
on serait tenté de le croire, îles contrées nettement délimitées. Lue certaine partie de ces peuplades, sans 
avoir à proprement parler des habitudes nomades, se déplace volontiers el, chassée par de turbulents 
voisins ou refoulée par les empiétements d'une tribu plus forte, va loin de son lieu d'origine chercher des 
emplacements plus favorables pour édifier ses villages, faire paître ses troupeaux de bœufs et cultiver 
ses rizières. Il en est de même de certains groupes d'individus qui, tentés par l'appât du gain, en voulant 
fuir un sort trop misérable, quittent leur village el s'en vont chercher fortune ailleurs, souvent sans 
esprit de retour; c'esl ainsi que dans le premier cas le voyageur rencontrera par exemple sur les bords 
de l'Onilahy des Tanala et des Antanosy établis en grand nombre; ces derniers ont quitté leur patrie, 
le pays de Tolanara, lorsqu'il fut occupé en partie par les Antimerina en 1845. Dans le second cas, il ne 
faudra pas s'étonner de rencontrer des bandes nombreuses d'Antaimoro sur les bords du Betsiboka, et des 
indigènes de Fort-Dauphin dans les environs de Tamalave. Les Antimerina se rencontrent également en 
plus ou moins grand nombre dans beaucoup de régions de l'île, soit pour aller faire du commerce, 
soit pour satisfaire aux obligations de leur politique. C'est ainsi qu'ils ont construit des villages fortifiés, 
des postes militaires qui relient leur pays à leurs établissements côtiers, et qu'ils ont fondé de véritables 
colonies sur les rivages les plus éloignés, emmenant avec eux en plus ou moins grand nombre des 
Betsileo, des Betsimisaraka et d'autres représentants des races soumises. 11 faut donc tenir compte de 
ces émigrations de groupes d'individus et de peuplades entières, pour s'orienter dans ce mélange 
inextricable d'individus, de familles, de tribus et de races que l'on trouve partout à Madagascar. 

De cette diversité d'origine du peuple malgache, découlent tout naturellement des variétés plus 
nombreuses encore dans les différents types individuels; aussi conçoit-on l'étonnemenl du voyageur qui 
vient de débarquer dans l'île, à l'aspect de ces physionomies étrangement dissemblables; ici l'Africain 
à la peau noire d'ébèné, à la toison laineuse, côtoie le Malais au teint jaune, aux cheveux plats el lisses; 
plus loin un bel Océanien à la barbe abondante, aux cheveux dressés marchera au côté d'un vrai 
sémite. Néanmoins, après un examen superficiel, on aura vile classé ces lypes disparates en trois 
catégories qiii correspondent justement aux trois groupes dont j'ai parlé plus haut '. 

Il est évident que cette classification des peuplades madécasses n'est pas d'une exactitude absolument 
rigoureuse el que, en présentant au lecteur chaque type différent de toutes les tribus de Madagascar, 
j'éviterai toutes chances d'erreur. Q.uôi qu'il en soit, si je maintiens ces trois grandes divisions dans les 
peuplades de Madagascar, c'est parce qu'elles correspondent à des groupements naturels, à îles usages 

I. Il ne faut pas oublier aussi que l'esclavage, cette institution barbare si répandue à Madagascar, surtout chez les 
Antimerina, vient encore augmenter relie confusion de types individuels dans la grande île africaine. 



AVAN1V PROPOS. 9 

communs que toul voyageur à Madagascar aura vile fait d'observer. C'est ainsi par exemple que j'ai 
placé les Bara à côté <les Sakalava. Je reconnais que ces deux tribus ont un type général quelque peu 
différent, mais les traits généraux sont les mêmes, les coutumes sont identiques ou absolument 
analogues, pour toutes ces raisons il me semble juste de placer le Bara à ccMé du Sakalava tout autant 
qu'il faut l'éloigner du Betsimisaraka. Les deux premiers groupes ethniques et surtout le second qui 
comprend les Anlimerina et les Betsileo sont absolument nets. Cependant pour le troisième qui 
comprend les populations du littoral de la mer des Indes et auxquelles j'ai rattaché les tribus Antanosy, 
il n'offre pas la même homogénéité à cause justement de l'adjonction de ces Antanosy. Cette tribu, sous 
bien des rapports, se différencie complètement des autres peuplades madécasses. 

Le premier groupe ethnique de Madagascar que j'appellerai le groupe Sakalava comprend des 
Malgaches à cheveux crépus, d'une stature élevée; leur vigueur se devine aux attaches puissantes de 
leurs muscles; le front est bas et fuyant, le nez écrasé, les lèvres charnues. La barbe est rare. Ils ont 
la peau noire, cependant celle teinte présente chez certains indigènes de*- Ions plus clairs. Ce groupe 
ethnique de Madagascar est celui qui présente le plus des caractères africains; ils aiment beaucoup les 
parures de verroterie, les colliers de perles, les boucles d'oreilles, les bracelets. Ce groupe ethnique est 
le plus guerrier des Malgaches, il fournil presque à lui seul les populations insoumises aux Anlimerina. 
Les hommes se roulent autour des reins une pièce d'étoffe qu'ils nomment salaka ou simbo, puis ils se 
drapent dans un lamba de cotonnade; le- femmes s'habillent d'un sac percé aux deux bonis qu'elles 
nomment simbo et se serrent affreusement la poitrine dans une sorte de camisole ajustée qu'elles 
appellent akanjo. 

Le deuxième groupe esl caractérisé surtout par les Anlimerina. Les caractères malais dominent. Dans 
un corps d'apparence chétive, aux membres grêles mais bien proportionnés, l'Antimerina possède une 
force musculaire assez considérable, sa taille moyenne esl inférieure à la nôtre. Son visage ovale 
présente des traits réguliers, les pommelles sont saillantes il esl vrai, mais les yeux noirs et vifs ne sont 
pas bridés, le nez esl moins aplati el les lèvres moins épaisses que chez le-- autres groupes de l'île, auss 1 
la physionomie n'a-t-elle rien de désagréable, elle esl même fort belle chez certains individus. Sou 
teint est olivâtre, celle colorai ion plus ou moins foncée varie beaucoup, pour s'atténuer chez certaines 
personnes jusqu'à disparaître presque complètement. Son système pileux esl bien développé, il a la barbe 
fournie, les cheveux noirs, lisses ou ondulés 1res abondants. 

Mais c'est encore au moral que ce groupe des Anlimerina possède, sur les autres Malgaches, une 
réelle supériorité. Ses facultés intellectuelles sont nombreuses, son intelligence esl vive et développée 
et il fait preuve en mainte circonstance d'un grand talent d'imitation. L'Antimerina d'un naturel gai 
et enjoué' esl un peu fataliste, l'adversité ne l'atteint pas. Poli, obséquieux même avec les étrangers, 
ses manières sont douces el affables, il pratique largement les lois de l'hospitalité. Il obéit aveuglément 
aux ordres de ses chefs, el respecte religieusement les lois du royaume. Apre au gain, désireux de 
s'entourer d'un confort inconnu aux populations barbares, il sérail excellent travailleur si un système 
de gouvernemenl illogique ne paralysait ses efforts. Malheureusement à ces brillantes qualités s'ajoutent 
les vices ordinaires des peuples primitifs, la duplicité et la mauvaise foi, l'hypocrisie, la cruauté, le 
pillage et le vol; ce dernier est considéré comme une action méritoire lorsqu'il s'exerce au détriment 
de l'étranger. En dehors de ces défauts innés. l'Antimerina a pris au 'contact des Européens un 
orgueil sans limites. 

Les Malgaches du troisième groupe qui, parmi les habitants actuels de l'île, paraissent être les plus 
anciens, son! de taille plus élevée et de constitution plus robuste que les Anlimerina. Les traits du 
visage sont (''gaiement plus accentués; le nez aplati, les lèvres fortes, les yeux légèrement bridés; les 
cheveux noirs et épais sonl lisses chez les Antanosy, ondulés ou crépus chez les autres tribus, la barbe 
esl peu abondante. Enfin la coloration de la peau varie du jaune brun au noir. C'est chez ces tribus 
que l'on rencontre les plus fortement accusés, les caractères polynésiens. 

«'.elle division des Malgaches en trois groupes que l'on pourrait appeler: groupe africain, groupe 



10 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



malais, groupe polynésien, sans rire absolument à l'abri de toute critique, repose néanmoins sur des 
bases scientifiques indiscutables. Ce n'est pas ici dans un récit de voyage que je puis développer 
comme elle le mériterai! cette division ethnographique. Je prendrai un seul exemple entre les nom- 
breuses données et les observations variées qu'il m'a été possible de l'aire pendant mes deux longs 
séjours à Madagascar. Parmi les caractères ethniques que peut présenter une peuplade, le type de 
l'habitation est sans contredit l'un des plus importants. C'est ainsi que nous voyons le premier groupe 
se loger dans des maisons édifiées au ras du sol en raphia ou en bararata et couvertes de feuilles de 
ravenala ou de satrana. 

Le deuxième groupe habite des maisons édifiées en terre, ou loge dans des habitations construites 
en planches ou en madriers et couvertes en bozaka. 

Le troisième groupe loge dans des maisons bâties sur pilotis et couvertes en feuilles de ravenala. Il 
me serait facile de multiplier ces exemples en choisissant les vêlements, les parures, les armes, les 
instruments de travail, mais j'ai hâte d'entrer dans mon sujet. D'ailleurs, j'aurai dans la suile maintes 
occasions de revenir sur ces questions concernant la géographie de Madagascar et la description de 
ses habitants. 




Mis FIDELES A fANANARIVE. 




) WAVE. 



CHAPITRE I 



Arrivée à Ta ma lave — Débarquemenl des voyageurs el des marchandises. — La musique du gouverneur.— Formalités 
■ le douane. — Monnaie coupée el balances. Le commencement de la saison sèche. — Commerce, importations 

et exportations. — Embarquemcnl '1rs bœufs. ■ Voies ■! immunicalion à Madagascar. - Les borizana el 1rs filan- 

jana. — Dépari de Tamatave. Rainivoavj el .Iran Boto. - Ivondrona. - Pirogues malgaches. Ambodinisiny. — 
Légende de Darafély. La cruche géante. - Ankarefa. - Vavony. Les lagunes littorales. Végétation côtière. — 
Andovoranto. -JTanimandry. — Ligne télégraphique de Tamatave a Tananartvc. - Le marais de Tanimandry. 




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\\s la miil du s mars, nous avions quille Sainte-Marie il»' Madagascar, 
par un gros temps, el le lendemain de très bonne heure, nous arrivions 
en \ ue de Tamatai e. 

Les côtes sont basses, mais vers l'intérieur, les lerres se relèvent, 1rs 
mamelons, les collines s'élagenl en gradins el dans le lointain se montrent 
les premières montagnes; toul disparaît sous un manteau de verdure, ilonl 

les teintes vives des premiers plans s'esl penl peu à peu pour aller s,. 

confondre sur les cimes lointaines avec les brouillards du matin. Tama- 
tave se distingue difficilement <lu large ; je devine plutôt que je n'aperçois 
ilu maisons peu élevées, cachées derrière 1rs cocotiers et 1rs grands arbres 
pi les rivage, la masse circulaire du fort Anlimerina, la pyramide rouge de 

la pointe Tanio, seul signal qui guide le marin dans son atterrissage. A 
mesure que nous approchons, les détails s'accusent plus fortement, des 
Iciils brillenl au soleil dans les massifs de verdure piquetés de noir çà et 
là par les chaumes sombres des cases indigènes. Bientôt les pavillons des 
consulats el des maisons de commerce se déploient pour saluer l'arrivée 
du courrier de France. Mais nous avons dépassé un îlot boisé, Nosy-Ala- 
poaTE ,.. nana, l'île aux prunes, ['Amazone franchit la passe et jette l'ancre devant 

Tamatave. 
La rade formée par une légère incurvai ion de la côte, que prolonge au sud-est un promontoire 
sablonneux, n'a qu'une étendue peu considérable, elle va de la pointe Tanio au nord, aux récifs 




12 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



d'Hastie qui la limitent vers le sud, du côté du large elle est imparfaitement protégée par des bancs 
madréporiques, sur lesquels la grande houle de la mer des Indes déferle constamment. Cette rade 
foraine ne présente qu'un abri insuffisant; la tenue est médiocre et lorsque vient le mauvais temps il 
faut se hâter de fuir ces parages dangereux, du reste les débris du Dayot près de la côte, ceux de Y Oise 
et de YÈbre sur les brisants, les épaves d'un Irois-màls et les carcasses de quelques boulres conseillent 
la prudence. Mais nous avons hâte de débarquer et après avoir pris congé de nos compagnons de route 
avec Lesquels une longue traversée de vingt-huit jours avait fait naître d'excellents rapports, et serré la 
main à M. Massé, commandant Y Amazone, je.prends passage avec mes amis dans une embarcation qui 
nous conduit rapidement au débarcadère. Il ne faut entendre par celte expression que l'endroit de la 
plage où l'on débarque habituellement passagers et marchandises. 11 y a quelques années, lors de 
l'occupation de Tamatave, un warff avait été construit par nos troupes, mais après leur départ, il avait 
été détruit par les indigènes, qui trouvaient là une concurrence sérieuse. Maintenant comme autrefois, 
les caisses et les ballots sont transportés du navire à la plage dans des chalands qui viennent s'échouer 
sur le sable, de nombreux porteurs viennent alors s'emparer de ces objets, les charger sur leur dos, et 
en poussant des cris assourdissants les déposer en terrain ferme, non sans pouvoir éviter quelquefois 
des chutes malheureuses. Pour les personnes le mode de débarquement est analogue; c'est ainsi que 
portés sur les épaules de deux vigoureux noirs, nous sommes amenés enfin à fouler le sol malgache. 

Notre première visite fut pour M. Jore, chargé par intérim de la Résidence de France; il se mit fort 
gracieusement à notre disposition et je ne saurais trop le remercier de l'affabilité et de l'obligeance qu'il 
nous a montrées pendant tout notre séjour. 

Nous dépêchons lestement quelques courses, et après nous être assurés d'un gîte convenable au 
grand hôtel de Tamatave, nous nous empressons, nouveaux venus, d'aller visiter la ville. 

Tamatave, situé en partie sur la pointe d'Hastie, tend chaque année à s'accroître du côté de l'ouest 
dans la direction du chemin qui conduit à Tananarive, la ville est construite sur un sol sablonneux, où 
l'on trouve partout et peu profondément une eau saumàtre et malsaine, les fièvres y sont communes; 
les températures élevées de la saison chaude et les pluies diluviennes qui tombent à chaque instant, 
contribuent encore à l'insalubrité de Tamatave. 

En quittant le débarcadère, les bâtiments de la douane, et les hangars des services maritimes qui 
l'avoisincnt, on arrive au quartier européen. La première voie dans laquelle on s'engage qui est parallèle 
à la plage porte le nom d'Avenue n° 1, c'est là que se trouvent la Résidence de France, plusieurs 
consulats étrangers, les principales maisons de commerce, les magasins des détaillants, la mission 
catholique avec une église et une école. L'Avenue n° 2, parallèle à la première, n'a que des bâtiments 
de moindre importance; ces deux voies principales sont reliées par des rues perpendiculaires qui vont 
d'une rive à l'autre de la pointe. En suivant l'Avenue n° 1, vers l'ouest, on rencontre, après avoir dépassé 
le quartier européen, le village indigène, puis le fort Anlimerina et l'on s'engage sur la route de Tana- 
narive; vers l'est cette avenue conduit à l'extrémité de la pointe où se trouvent quelques cases habitées 
par des familles originaires de notre colonie de Sainte-Marie. Les matériaux de construction manquent 
dans les environs de Tamatave, les maisons sont construites en bois, apporté en majeure partie par des 
navires venant de la Réunion ou de Norvège; pour quelques habitations cependant on s'est servi de 
matières plus durables, de nombreux incendies ont d'ailleurs généralisé l'emploi des couvertures 
métalliques. 

Je remis au lendemain ma visite au village indigène et aux autorités Anlimerina; cette promenade 
dans les rues de Tamatave où l'on ne foule qu'un sable mouvant nous avait harassés de faligue; pour 
avancer de deux pas il faut en faire trois, le recul est considérable. 

Dans la soirée, la musique du gouverneur Rainandriamampandry vint à la Résidence nous l'aire 
entendre les meilleurs morceaux de son répertoire; les exécutants étaient peu nombreux : deux clari- 
nettes, un cornet à piston, un tambour et trois grosses caisses; en revanche ils faisaient un bruit 
infernal; ils nous jouèrent, si j'ose m'exprimer ainsi, l'air de la Reine, celui du Premier ministre, du 



DE TAMATAYE A TANIMANDRY 



13 




AVENUE N° 1, A TAMATAVE. 



gouverneur ol îles divers officiers de Tamatave, des morceaux variés el lerminèrent la séance en 
écorchant d'une étrange façon la Marseillaise Le lendemain, je faisais débarquer notre matériel el 
procédais à l'accomplissement des quelques formalités nécessaires. 

Comme garantie de l'emprunl que le gouvernemenl malgache a 'là émettre après la dernière guerre, 
il a abandonné aux sociétés financières qui onl souscrit jusqu'à concurrence du paiement dos intérêts 
cl annuités le produit îles douanes du royaume. Ce service, -eus le contrôle du Comptoir national 
d'Escompte, fonctionne assez régulièrement à Tamatave, Vatomandry, Mananjary, Fenoarivo, Vohemar, 
Mojanga où le comptoir a des agents européens; mais dans les autres provinces, les gouverneurs et 
leurs subalternes prélèvenl des sommes assez rondes sur les produits des douanes ou entrent en arran- 
gement avec 1rs d slinalaires ou expéditeurs. Souvent même ils diminuent les droits pour attirer les 
transactions dans leur gouvernement, se l'aire bien coter en haut lieu par un gros chiffre d'affaires et 
augmenter d'autanl leurs petits bénéfices. Les marchandises sonl frappées d'un droit ad valorem de 
10 pour 100 perçu en argenl ou en nature. L'importation des armes el munitions de guerre est prohibée 
ainsi .pie celle du rhum el autres liqueurs alcooliques, mais cette dernière interdiction est purement 
théorique; il est défendu d'exporter sans autorisation spéciale les bois de construction. 

Le village indigène n'offre à Tamatave rien de caractéristique; des cases groupées sans ordre en 
fort mauvais étal où les roseaux el les feuilles d'arbres employés d'habitude par les constructeurs 
malgaches sonl remplacés parfois par des tôles usées, des douves de barriques et des débris de caisses, 
abritent une population flottante de soldats et de porteurs. 

Le marché se trouve non loin de là en revenant vers le quartier Européen, les habitants des villages 
voisins y apportent leurs produits, on y trouve de la viande de boucherie, des volailles, du poisson, des 



H VOYAGE A MADAGASCAR. 

légumes, des denrées indigènes. Les marchands accroupis sous un pelil toit de chaume supporté par 
quatre piquets débitent leurs marchandises amoncelées pêle-mêle devant eux, et qui n'est pas toujours 
de la première fraîcheur. Les approvisionnements que l'on trouve au marché sont insuffisants pour 
les besoins des Européens, ils doivent y suppléer, principalement pour les légumes, par des envois 
continuels de la Réunion ou des achats fréquents aux maîtres d'hôtel des paquebots de passage, aussi 
la vie est-elle fort chère à Tamalave. 

Au sud du Bazar sont groupées les habitations des Indiens Malabars ; Ce sont eux qui détiennent 
le petit commerce de détail et servent d'intermédiaires entre les grandes maisons européennes et la 
population indigène. Ces marchands indiens (pie l'on trouve sur toute la côte d'Afrique et dans les îles 
voisines, en si grand nombre à Zanzibar, commencent à envahir Madagascar; se contentant d'un petit 
bénéfice, ils réalisent au bout de l'année un chiffre d'affaires important et font une concurrence sérieuse 
aux autres établissements. C'est dans le voisinage des boutiques malabarcs que s'exercent les industries 
indigènes, la ferblanterie notamment pour laquelle les Malgaches paraissent très bien doués. En rejoi- 
gnant l'Avenue n° 1 nous sommes arrêtés au passage par les changeurs. Ces modestes industriels 
jouent ici un rôle important : accroupis sur une natte, ils ont devant eux un étalage de toutes sortes 
de monnaies qu'ils vendent ou achètent suivant les cas pour un certain poids de morceaux d'argent 
usités dans le pays. Je m'approchai de l'un d'eux pour me faire initier à l'art si difficile «le payer ses 
dettes à Madagascar. 

Il est probable que la piastre mexicaine a été connue et acceptée par les Malgaches depuis de 
longues années cl que, comme dans beaucoup de pays d'Orient, elle a formé la base du système moné- 
taire: aujourd'hui, bien que cette pièce d'argent n'aie plus cours, on compte par piastres, en malgache 
ariary. Maintenant dans toutes les parties de l'île, où les indigènes se servent de l'argent dans leurs 
échanges, les pièces de cinq francs de l'Union latine sont acceptées, les Malgaches préfèrent celles 
dont l'exergue est en relief, en particulier celles frappées à l'effigie de Louis-Philippe qu'ils nomment 
farantsay. Ils prétendent qu'elles contiennent plus de métal. L'or n'a pas cours et n'est accepté 
qu'exceptionnellement dans les centres commerciaux de la côte. Les Malgaches font eux-mêmes 
l'appoint divisionnaire, en sectionnant la pièce de cinq francs en morceaux menus et irréguliers; à 
l'aide d'une balance de fabrication indigène — mizana — ils apprécient la valeur des plus petits 
fragments. Pour parfaire une somme quelconque ils se servent de poids en fer poinçonnés par le gou- 
vernement, correspondant aux subdivisions principales de la pièce de cinq francs. Ces poids, au nombre 
de huit, permettent d'obtenir par des dispositions additives ou souslractives, quarante-quatre combi- 
naisons principales et qui ont chacune une dénomination particulière. L'une des grandes difficultés 
de ce système monétaire, déjà si compliqué, réside dans la pesée; le Malgache, défiant par nature, exige 
qu'elle soil l'aile avec des soins minutieux et délicats; avaclio (change), répète-t-il souvent. Il faut alors 
exécuter uni' double pesée en règle. Bien souvent, pour abréger celle opération fastidieuse, je donnais 
le bon poids, néanmoins je devais attendre que mon vendeur prenne dans sa main les petits morceaux 
d'argent, les soupèse, les frotte, les examine un à un pour s'assurer de leur bonté '; encore les donnait-il 
à ses parents et amis présents qui se livraient au même examen. Dans des villages île l'intérieur, il 
fallait plus d une demi-heure pour peser le prix d'une poule, quatre sous de noire monnaie: l'opération 
nécessitait beaucoup [dus de temps quand le propriétaire du volatile avait une nombreuse 
famille. 



POIDS MALGACHES POUR L ARC. E NT. 



( ; i\iniiLic>. 



Loso, i j piastre 13,! 

Kirobo, l/i- — 6 52 

Sikajy, 1/8 ::,i!C 

Roavoamena, i/12 — 225 



Grammes. 



[lavoamena, 1/48 piastre 0,36 

Erinambatry, 1/72 h.::: 

Varifitoventy, 1/96 — 0,28 

Varidimiventy, 1/144 — 0,18 



1. On falsifie souvent l'argent coupé m y mêlant dos fragments île plomb on d'un mêlai quelconque argenté. On 
reconnaît la fraude en frottant le morceau soupçonné contre un corps dur : les angles s'émoussent <i le mêlai intérieur 
apparaît. 



DE TAMATAVE A TAN IM AN DRY 



15 




VUE ' : TAMATAVE. 



Comme on le voil d'après le tableau précédent, la piastre de monnaie coupée pèse davantage que la 
pièce de cinq francs, aussi les Malgaches prennent-ils souvenl un ooamena pour le change, vans compter 
les morceaux d'argent faux qu'ils glissenl subrepticemenl dans le las. 

Le lendemain, j'accompagnais M. Jore au fort Antimerina pour rendre visite au gouverneur. La 
batterie, c'est l'expression consacrée, est un ouvrage de fortification circulaire, construite grossière- 
ment en terre, briques et débris de coraux. Ses murs protégés par un fossé extérieur entourent un vaste 
espace dans lequel nous pénétrons par un passa-,- couvert. Là, sont entassés sans ordre quelques 
maisons «mi bois, résidence du gouverneur et de ses aides ,1c camp, des cases pour les soldats de 
service, des hangars où sont abritées trois pièces de campagne; au centre de la cour s élève un mal a 
l'extrémité duquel flotte le pavillon antimerina blanc à coin rouge. Rainandriamampandrj vient à notre 
rencontre, il a fort bonne mine dans ses vêtements européens malgré son âge, ses yeux vifs, sa parole 
animée justifienl sa nomination déjà ancienne au gouvernement de Tamalave, le plus important de 
l'île; il l'ut le principal agent plénipotentiaire lors de la signature du Irait,' franco-malgache en 188o. 
Notre entrevue fut courtoise; après une conversation rendue pénible par une interprétation difficile, 
nous prenions congé du gouverneur. Depuis quatre jours que nous sommes arrivés, la pluie est presque 
continuelle, <■<• sont des averses diluviennes avec quelques rares éclaircies et l'on nous affirme que 
c'est le commencement de la saison sèche; la température est élevée, nous avons eu ee matin, 12 mars, 
à huit heures. 30 degrés à l'ombre. Nous nous occupons activement de nos préparatifs de départ, nous 
ferons roule pour la capitale dès les premiers beaux jours; en attendant, nous utilisons nos loisirs par 
de fréquentes promenades dans la ville et dans ses environs. 

La population totale de Tamalave dépasse certainement huit mille habitants, sans tenir compte des 



16 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



porteurs qui viennent à certaines époques g-ossir considérablement ce chiffre. L'élément malgache 
comprend les fonctionnaires, les soldats et quelques marchands antimerina, des Betsimisaraka, et 
autres gens de la côte. Les Européens sont peu nombreux, les Français, en majorité, sont environ une 
centaine. L'élément blanc le |>lus important esl fourni par les des de la Réunion et de Maurice. Je n'ai 
pu me procurer des données précises, les inscriptions à la Résidence de France sont très peu nom- 
breuses, mais il esl probable que le nombre des sujets français, blancs ou gens de couleur venus de 
la métropole, de nos colonies de la Réunion et de Sainte-Marie dépasse quinze cents personnes. Les 
Anglais viennent ensuite avec les Mauriciens et les Indiens Malabars, enfin les Etats-Unis, l'Allemagne, 
l'Italie sont représentés par un petit nombre d'individus. De tous les centres commerciaux d« Mada- 
gascar, Tamatave est le plus important. Ma gré les conditions défavorables dans lesquelles il se 
trouve placé, sa position vis-à-vis les Mascareignes , actuellement le débouché presque unique des 
produits malgaches et sa proximité relative de Tananarive ont seuls développé son commerce. 
Dans ce mois, les prix courants du marché de la place de Tamatave étaient les suivants : 



Caoutchouc du Nord (à l'acide), p. 61 00 les 100 livres. 
Caoutchouc du Sud (au sol et au citron), p. 32 à 35 tes 

100 livres. 
Cire, p. 18 à 18.25 les 100 livres. 
('.unies de bœufs, p. 3 les lui) pièces. 
Gomme copal, p. 30 à 38 les 100 livres. 
Peaux do bœufs, p. 7.30 les RIO livres contre espèces. 
Peaux de moulons, p. 15 à 10 les 100 peaux. 
Pétrole, p. 1.73 la caisse. 
Rabanes fines délaissées, p. 10 les i un pièce-. 
Raphia, p. 3.20 à 3.50 les 100 livres. 



Riz malgache, p. 1.80 les 100 livres. 

Riz bengale, p. 3.25 à 3.50 la balle de 75 kilos. 

Saindoux, p. II à 12 les 100 livres. 

Sel de Marseille (1res abondant), p. 0.70 à 0.75 les lui) livres. 

Sucre, p. G à 7 les 100 livres. 

Toile américaine, grande largeur, les 1 oui: yards, 1™ marque, 

p. 80 à 82. 
Toile américaine, grande largeur. 2° marque, p. 70 à 7s. 
Toile américaine, grande largeur, inférieure, p. 73 à 74. 
Toile américaine, petite largeur, qualité supérieure, p. 56. 
Toile américaine, petite largeur, qualité inférieure, p. 54 à 56. 



Rhum de Maurice, p. 13.50 à 13.751a barrique en gins. 

Ces prix sont tous donnés en piastres et centièmes de piastre. 

Voici d'après des données officielles ' les chiffres relevés tant aux importations qu'aux exportations 
des différentes marchandises manipulées à Tamatave. 

DÉTAIL DE LA VALEUR DES IMPORTATIONS POUR L'ANNÉE 1890. 



Francs. 

Ameublement lo 703,38 

Absinthe 19 193,03 

Accordéons 7167 ■ 

Acide sulfuriquc 46 » 

Amer Picon 5 061,75 

Alcool pur 3 424,60 

Alpaca 150,73 

Allumettes 3 608,35 

Articles pour fumeurs 473,30 

Articles non dénommés... 1009,30 

Ancres et chaînes 2 523 » 

Autruches 1123 » 

B.eurre 3 827,93 

Bâtiments en fer 5 000 » 

Bière 13 565,72 

Bijouterie fausse 1083,75 

Bimbeloterie 21 862,89 

Biscuits 5 563,70 

Bois (sapin) 11 688,43 

Bougies 6 550,63 

Bonneterie 10 666,75 

Bouchons 1 80 1 ,55 

Brai pour bouteilles 22,5» 

Briques 635 » 

Cale de Bourbon 233; 80 

Caoutchouc 5 224 » 



Capsules de chasse 

( lharbon de terre 

Châles en laine 

Chaussures 

Chaux 

( lhapeaux 

Chocolal 

Ciment 

Confiserie 

Couvertures de laine 

Conserves alimentaires. . . 

Cuivre pour navires 

Cuirs salés 

Coupons (toile bleue) 

Coaltar 

1 Iraperie 

Droguerie, produits phar- 
maceutiques 

1 i.iiiies-jeannes vides 

Encre et fournitures de 
bureau 

Eau minérale 

Eau-de-vie commune 

Ëtoùpe 

Épices 

Étoffes de laine 



Francs. 


1 109,90 


282,10 


5 808,25 


32 226,63 


334 » 


23 495,73 


735,05 


1 799,30 


9 334,20 


8 767,03 


71 978, 80 


6 115,83 


2 189 » 


29 967,15 


130 .. 


13 663,50 


31 587,13 


12 042,95 


1 768,55 


1 251,30 


15 699,03 


1 074,45 


1 064,05 


1 203 » 



Francs. 

Etain pour soudure 2 423,83 

Fer en barres S 003,83 

Faïence 32 822,55 

Flanelles 16 189,39 

Fer-blanc 11260,45 

Fer fcuillard 175 » 

farines 22 708,55 

Grains secs 6 2S8,45 

Graines potagères 919,75 

Gin 730 . 

Harnais, sellerie, etc 530,80 

Huile d'olive 7 788,55 

Huile de lin 3 779,50 

Huile de coco 3 101,23 

Huile de pistaches 5 314,51 

Horlogerie 2 273 » 

Indiennes et mouchoirs.. 231702,10 

Instruments de musique.. 1 774,15 

Indigo 4 572,35 

Jouets d'enfants 3165,65 

Liqueurs lo 077,00 

Librairie 8 019.70 

Lingerie 16 492,35 

Laine filée 927,20 

Lampisterie 863, 13 

Mercerie 58 298.86 



1. Journal officiel du 21 juin 1891. 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 



10 



Mousseline 

Marmites 

Miroirs 

Machines à coudre . 
Machines diverses.. 

Moleskines 

( lignons 

( Irnements d'église. 

Outils divers 

Papeterie 

Patnas 

Passementerie 

Parfumerie 

Parasolerie 

Perles en verre 

Papiers peints 

Peinture 

Pétrole 



Francs. 


3 398,99 


23 3S6,55 


1 739,90 


3 297,50 


4 985,45 


1 932,87 


2 655,15 


805 * 


6 021,09 


26 560,52 


74 878,80 


2 315,55 


vi 598,55 


20 039,81) 


6 341,70 


2 947,30 


li 395,75 


19 800 » 



Plants divers 

Pianos et harmoniums 

Pommes de terre 

Porter 

Pâtes alimentaires. . . . 

Paniers en osier 

Poissons salés 

Plomh à giboyer 

Quincaillerie 

Raisins sees pour vin 

Rhum 

Riz 

Sucre blanc 

Soieries 

Serge 

S,i\ on 

Saindoux 

Sel 



Francs. 

34,50 

1 511,73 

2 928,40 
8 111,70 

825 » 

160 » 

105 >• 

l 26S,15 

51 704,25 

91,50 

311 560,20 

10 737,55 

19 882,16 
il 583,15 

631,85 

20 898,22 
1 905,45 

35 580,17 



Son 

Tar ... 

Tabac 

Thé 

Toile à voile 

Toiles blanches 

Toiles écrues 

Tuiles roses 

Tissus coton fantaisie. . . 
Tringles d'encadremenl . 

Vermout 

Verrerie 

Vêtements confectionnés 

Vins 

Verre à vitre 

Vinaigre 

Wisky 

Zinc et tôle galvanisée.. 



Francs. 

75 » 

172,70 

10 177,83 

4 921,25 

772 » 

185 563,60 

2 067 551,70 

9 441,83 

49 438,75 

C00 » 

21 107,96 

8 338,82 

9 976,50 
109 017,23 

497,15 

209,50 

3 117,50 

26 512,99 



En résumé, l'importation de L'année a été de 



Sous pavillon français... 
Sous pavillon anglais... 
Sous pavillon allemand.. 
Sous pavillon américain. 



I 591 354,58 
720 72:;. 77 
188 37 i,2 

1545 419 • 



Sous pavillon autrichien. 

Sun-; pavillon italien 

Sous pavillon malgache. 



9S33,72 
18 127,91 
47 232.93 



i 121 069,21 



DÉTAIL DE LA VALEUR DES EXPORTATIONS. 



Bœufs vivants. 

Amidon 

Articles divers. 
Café 



169 550 • 

7im . 

856,50 

2 in i, ou 

Caoutchouc 1011 339,97 

Cigares 500 » 

Chapeaux de paille 3 000 » 

Cire 233221,50 

Cornes de, bœufs 17 561,33 



Crin végétal 

Cuirs (peaux de bœufs] . 

( io ic copal . . . 

Vanille 

Miel 

Maïs 



Peaux de moutons 

Porcs vivants 

Rabanes ordinaire: 



27 112,10 

588 467,15 

32 540,45 

I 320 . 

750 » 

652,50 

16 10 i,45 
340 » 

17 557,55 



Rabanes couleurs 12 748,55 

Rabanes fines 5 025 » 

Riz en paille 2 802.23 

Raphia 145 062,20 

Sacs vides 637,50 

Saindoux 615 - 

Sucre 61 un. 17 



2 353 948,77 



En résumé, l'exportation a été de : 



Sous pavillon français... 

Sous pavillon anglais 

Sous pavillon allemand.. 



7ls 735,57 
841 597,45 

IM 397,05 



Sous pa\ illon américain ■ 

Sous pavillon malgache . 



593 348,70 

18 850 - 
2 353 948,77 



Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus dos exportations du port de Tamatave — tableau qui 
donne une idée très exacte, sinon en quantité, du moins en qualité, des exportations générales de 
Madagascar, — on constate que les premières places sont tenues par le caoutchouc, le raphia, brut ou 
tissé, la cire, enfin les cuirs et bœufs vivants. La grande terre de Madagascar fournit aux îles voisines 
leur provision de viande fraîche. 

Des vapeurs, rarement îles voiliers, transportent très souvent de Tamatave à la Réunion et à Maurice 
des bœufs vivants. 

L'embarquement de ces animaux n'est pas sans présenter quelques difficultés avec les moyens 
primitifs dont les indigènes disposent à Tamatave: cependant la façon de procéder à cette opération 
est sans doute imparfaite mais très originale et vaut la peine d'être racontée. Au jour convenu le 
troupeau que l'on doit embarquer est amené sur le rivage et parqué dans un enclos spécial. Alors 
des Malgaches choisissent un bœuf et lui allai lient une première corde aux cornes, une seconde à l'une 
des jambes postérieures, et s'attelant quatre ou cinq à chaque bout, traînent la bête jusqu'au rivage et la 
poussent à la mer. L'animal récalcitrant montre alors toute son aversion pour ce genre d'exercice et ce 
bain forcé qu'on veut lui faire prendre, il l'ail des bonds désordonnés, envoie des ruades dans toutes les 



20 VOYAGE A MADAGASCAR. 

directions, pousse des charges furieuses qui souvent font lâcher prise à ses conducteurs qui ne le 
maintenaient qu'à grand'pcine, car, par précaution, dès la première tentative de résistance, ils ont laissé 
prudemment une grande longueur de corde entre eux et le bœuf irrité. Cependant après une course 
folle, on a ramené le fugitif; alors fatigué par ses vaines tentatives, les cris et les hurlements qu'il entend 
de toute part, les coups qu'il reçoit, les tiraillements incessants dont il est l'objet, il finit par se laisser 
pousser à l'eau. L'animal est aussitôt entraîné près d'une pirogue ou d'un chaland auquel on l'amarre 
fortement par les cornes. Après deux ou trois opérations semblables, l'embarcation qui a complété son 
chargement conduit les malheureuses bêles le long du navire sur lequel on les embarque par les moyens 
ordinaires. Souvent dans le trajet un bœuf se noie, un autre devient la proie des requins si communs 
dans la rade, mais tous ces petits malheurs n'empêcheront pas de longtemps de continuer à embarquer 
des bœufs par la méthode indigène. 

A Madagascar, il n'existe aucune voie de communications; si l'on se sert des mots roules, chemins, etc., 
ils ne désignent qu'un sentier, une piste, suivis par les hommes lorsqu'ils se rendent d'un point à 
un autre et plus ou moins frayés selon le nombre des piétons qui les fréquentent. Ces sentiers n'ont pas 
toujours une direction rationnelle; s'ils montent sur les collines élevées, s'ils suivent les crêtes des 
coteaux pour éviter les fondrières des vallons voisins, ou si d'autres fois ils descendent dans les vallées 
encaissées, empruntent même le lit d'un torrent pour tourner des roches abruptes, souvent on se 
demande pourquoi ils serpentent capricieusement dans la campagne, augmentant comme à plaisir la 
longueur des étapes. Le Malgache est insouciant et ne fera aucun travail qui ne lui rapporte un bénéfice 
immédiat ou certain; s'il rencontre un obstacle sur sa roule, il ne songera pas à l'enlever, un arbre mort 
est tombé en travers du chemin il l'enjambe ; s'il est trop gros il fait un circuit ; plus loin, un éboulement 
des terres argileuses ou quelques broussailles lui occasionneront un nouveau détour; souvent même 
sans motifs apparents, il choisira une autre route, et si les voyageurs qui viennent après lui suivent sa 
trace, une nouvelle dérivation de la voie sera créée. Pour traverser les grandes rivières, on se sert de 
pirogues; mais les cours d'eau de moindre importance sont franchis à gué bien entendu, et si l'on 
rencontre dans les environs de la capitale ou sur les chemins fréquentés un pont primitif, un tronc 
d'arbre jeté en travers des ruisseaux, ce sont des exceptions. On trouve parfois des pirogues malheu- 
reusement trop peu nombreuses. Enfin l'indigène ne verra aucun inconvénient à barrer le chemin pour 
prolonger ses champs et, si l'endroit lui paraît favorable, il y établira ses rizières. Alors l'infortuné 
voyageur devra cheminer péniblement sur les petites digues qui limitent les champs de riz, au risque 
d'être précipité maintes fois par ses porteurs dans la vase et l'eau croupie. Celle absence de voies de 
communications est regardée non sans raison par le gouvernement anlimerina comme un obstacle 
sérieux aux envahissements de l'étranger, et il s'est toujours appliqué à perpétuer cet état de choses dont 
le maintien n'offre d'ailleurs aux indigènes aucune espèce d'inconvénient, étant donnés les moyens de 
transport dont ils font usage. 

Dans l'île les marchandises de loule nature sont portées à dos d'homme et pour éviter les fatigues 
de ces chemins abominables, les riches et les gens de qualité ainsi que les Européens se servent du 
/ilinijanii ou fiiacon, le palanquin malgache. Une classe spéciale du peuple a monopolisé ce travail : ce 
sont les borizana (corruption du nuit français bourgeois); exempts de corvées, ils sont contents de leur 
sort, cl accomplissent avec beaucoup d'entrain leur pénible métier. Les borizana qui se recrutent en 
majeure partie dans la caste des esclaves et dans l'Imerina viennent de différentes provinces, et ce sont 
leurs occupations bien plus que leur origine qui en ont l'ait une corporation ayant ses usages et ses 
coutumes. Le porteur gai et enjoué, exubérant même, a perdu celte sorte de réserve et de timidité 
qu'inspire souvent aux autres Malgaches la présence du blanc; il discute les prix, ne se retire jamais 
satisfait de son salaire et, fidèle à la tradition, empêche d'oublier à Madagascar les récriminations de 
nos automédons d'Occident. Malgré ses criailleries et son bavardage incessant, le borizana met un 
certain amour-propre à remplir la tâche qui lui est confiée. Les porteurs de marchandises abandonnent 
rarement leur charge, en ont soin et, sauf le cas de force majeure, la rendent en bon étal. Ceux qui 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVB A TANIMANDRY.' 



2i 



portent le filanjqna sont pleins d'attentions pour le voyageur, et montrent une adresse étonnante pour 
le tirer des mauvais pas. Ces bonnes dispositions que l'on remarque chez les porteurs, souffrent 
cependant quelques exceptions. Ainsi n'est-il pas rare de voir sur la route de Tananarive un porteur 
chargé d'une volumineuse caisse en Lois, son compagnon le suit avec une enveloppe en zinc, le 
reste du convoi porte le contenu fractionné en petites charges, c'était quelque marchandise craignant 
l'humidité et qu'on avait emballée avec beau- 
coup de soins, mais les porteurs que gênait 
ce colis encombrant l'ont divisé. Cependant tout 
arrivera intact à Tananarive, les objets seront 
remis en place, l'enveloppe de zinc ressoudée 
et la caisse de bois clouée à nouveau avec beau- 
coup d'adresse. Alors le borizana se présentera 
heureux et satisfait au destinataire qui n'aura 
garde d'attribuer à un emballage défectueux la 
détérioration de ses marchandises. D'autres t'ois 
les porteurs sont arrêtés par des bandes armées 
qui s'emparent de gré ou de force de leurs 
charges; enfin, le fait est assez rare, des borizana 
ont disparu avec les paquets qui leur avaient été 
confiés. Il arrive aussi des incidents plus ou 
moins désagréables avec les porteurs du fitacon. 
Tout d'abord on est abasourdi par leur caque- 
lage;leur conversation, que j'ai comprise lorsque 
mes progrès en malgache me l'ont permis, roule 
sans cesse sur leurs bonnes fortunes et sur les 
voyages qu'ils ont accomplis, ils n'omettent 
aucun détail et ne craignent pas les répétitions. 
Puis lorsqu'on traverse un bois ou quelques 
fourrés, ils vous heurtent violemment la tête 
contre les branches peu élevées et vous l'ont 
faire dans quelques rizières ou amas d'eau une 
chute malheureuse. Tout cela doit être compté 
dans les désagréments d'un voyage a Mada- 
gascar; malheureusement, chose plus grave, des 
Européens ont été abandonnés sur la route 
et ont eu mille peines pour continuer leur 
chemin. 

A l'encontre des Chinois, les Malgaches se ser- „„ , WIM>NA , 0B porteur. 

vent pour porter leurs charges d'un morceau de 

bois rigide, et emploient pour cet usage une forte tige de bambou qu'ils nomment bao longue d'environ 
1 m. 7U; aux deux extrémités du bao, ils attachent solidement la charge avec des cordes de raphia, pins 
ils soulèvent le tout et le tiennent en équilibre tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre. La charge 
moyenne d'un borizana est de 40 à 30 kilos; mais ces hommes portent beaucoup moins lorsqu'ils suivent 
un filanjana ou quand ils doivent faire de longues étapes. Lorsque les marchandises à transporter sont 
encombrantes et ne peuvent se diviser en petits paquets, les porteurs se réunissent, et deux, trois, 
quatre hommes, souvent davantage son) nécessaires pour porter ces volumineux colis fixés au milieu 
d'un long bambou dont ils supportent les extrémités; dans ce cas, les difficultés que les porteurs 
rencontrent dans le chemin sont si grandes qu'ils mettent plusieurs semaines pour aller de Tamatave 




22 VOYAGE A MADAGASCAR. 

à Tananarive (390 kilomètres). On m'a raconté que le transport d'un piano de la côte à la capitale 
avait duré deux mois et demi et nécessité Ï0 porteurs, encore le malheureux piano avait-il séjourné 
onze jours au fond d'une rivière. Lorsqu'un commerçant a besoin de l'aire transporter des marchan- 
dises, il organise un convoi qu'il place sous la direction d'un autre borizana connu avantageusement et 
responsable des porteurs et de leurs charges. Ces commandeurs s'acquittent assez bien de leur mission. 
Les porteurs de marchandises exercent longtemps leur rude métier; appuyés sur leurs sagaies, pliant 
sous leur lourde charge, ils cheminent incessamment entre Tananarive et Tamatave; la pression 
répétée du bao malgré le poli qu'ils lui donnent et la graisse dont ils le frottent, développe sur leurs 
épaules des callosités énormes et souvent des plaies repoussantes. Ce sont des borizana agiles et encore 
jeunes qui s'emploient au filanjana : ce. travail nécessite un certain entraînement et une éducation 
spéciale. L'appareil est formé de deux brancards de bois résistant, longs de 3 mètres environ et reliés 
au tiers de leur longueur par deux traverses en fer; dans la partie médiane, une armature métallique 
soutient une forte toile figurant une chaise avec dossier; deux courroies fixées aux traverses sou- 
tiennent un morceau de bois sur lequel le voyageur peut reposer les pieds. La manœuvre de l'appareil 
est simple, les hommes ont chacun un brancard sur la même épaule et marchent d'un pas cadencé. 
Le porteur qui a la tète engagée dans l'intérieur des brancards tient fortement le poignet de son com- 
pagnon en lui [lassant le bras sous le coude. En terrain peu accidenté, ces hommes marchent une 
vitesse moyenne de 5 kilomètres à l'heure, mais celte vitesse augmente souvent dans de notables 
proportions dans les petits trajets, surtout, où les borizana courent dès qu'ils en trouvent l'occasion, 
et quelquefois avec une vitesse telle que le voyageur éprouve de justes appréhensions en songeant aux 
conséquences d'une chute possible. A de fréquents intervalles et à un signal convenu, les porteurs pour 
changer d'épaule font passer les brancards au-dessus de leur tète. Le mouvement est exécuté sans 
s'arrêter. Dans les grands trajets les hommes inoccupés trottinent devant le filanjana et viennent relayer 
leurs camarades, ils saisissent au vol les brancards qui leur sont lancés avec violence par ceux qu'ils 
viennent remplacer. Cette manœuvre, qui se fait ainsi sans diminuer la vitesse et sans changer l'allure, 
fait éprouver au voyageur quelques secousses quand les porteurs sont au trot, ou qu'un maladroit 
ne saisit pas avec assez d'adresse le brancard que lui lance son compagnon. On est assez conforta- 
blement assis sur le filanjana et ce mode de locomotion semble dans le principe commode, sinon 
agréable; avec l'habitude on arrive très vite à se faire à cette façon de voyager. Je me hâte d'ajouter 
que pour ce qui me concerne, ayant l'ait, la première année de mon séjour à Madagascar, un véritable 
abus de celle chaise à porteurs, j'arrivais vite à la prendre en horreur et, sans y renoncer complètement, 
à n'y avoir recours dans la suite que quand je ne pouvais m'en dispenser. 

Les femmes anlimerina se font porter dans un fitacon spécial; c'est une sorte de panier rectangulaire 
peu profond et lixé à deux branches de raphia. Un filanjana coûte ordinairement 3 piastres. Pour 
franchir i\r petites dislances quatre hommes suffisent, mais pour de longues étapes il faut un plus 
grand nombre de porteurs, six, huit, douze, etc., qui se relaient à de courts intervalles et sans interrompre 
leur marche. Ce système de transport des voyageurs et des marchandises à Madagascar semble tout 
naturel à l'indigène qui dispose de nombreux esclaves et d'une grande autorité sur le personnel 
qu'il emploie, mais il n'en est pas de même pour l'Européen qui paie fort cher ses porteurs et est 
toujours exploité par eux. Pour aller de Tamatave à Tananarive, un borizana demande trois piastres, et 
pour aller de la capitale à la côte deux piastres et demie, sans compter les cadeaux qu'il faut faire en 
chemin; ces prix sont variables suivant la plus ou moins grande quantité des porteurs disponibles, 
ce tarif monte souvent à trois, quatre et cinq piastres; dans certaines circonstances, à l'instar des 
peuples civilisés, les borizana se mettent en grève et refusent de partir si l'on n'augmente pas leur 
salaire, ils sont souvent encouragés et soutenus par leurs maîtres ou les chefs indigènes. Les tarifs 
des transports vont sans cesse en augmentant : aujourd'hui le transport d'une tonne de marchandises 
de Tamatave à Tananarive revient à 37;J francs, presque un franc le kilomètre. 

Le samedi 10 mars, la pluie cesse cl le ciel parait vouloir se montrer plus clément, nous passons 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 23 

la journée à recruter nos porteurs el à organiser notre convoi. Pour des nouveaux venus dans l'île, 
celle opération est assez délicate, mais grâce aux bons soins de la maison Alibert, nous réunissons 
bientôt un nombre d'hommes suffisant. Nous expédions aussitôt nos plus gros bagages avec 50 porteurs, 
et le 18 mars nous nous préparons à les suivre sur la roule de Tananarive. 

La patience esl utile au voyageur sons toutes les latitudes, à Madagascar elle est indispensable. Il 
nous fallait user, abuser même, j'oserai dire, de celle vertu passive, avant d'avoir commencé noire 
première étape. 

Un esclave anlimerina. Rainivoavy, que de lionnes références nous avaient fait choisir pour com- 
mander le convoi, avait réuni dès la première heure un nombreux personnel, porteurs de filanjana 
el porteurs de bagages. 11 nous avail même remis une liste, calligraphiée par lui, contenant le nom 
de chaque borizana, celui de son maître el le village qu'il habitait. Encore novice, je m'imaginais 
qu'il n'y avail plus qu'à répartir les charges, monter en filanjana. et faire roule immédiatement pour 
la capitale. Quelle erreur élail la mienne! Les hommes prenneni nos paquets, les examinent et les 
palpent dans tous les sens, les soupèsent avec soin et, après quelques minutes de réflexion,... 

s'accroupissent sur le sable. Aussitôt c nenccnl des conversations oiseuses, des discussions sans fin, 

quelques esprits forts prononcent des discours dont certains passages, très intéressants sans doute. 
sont vivement soulignés par les auditeurs. C'était le premier kabary auquel j'assistais. Celle séance 
dure depuis trois heures el sans le secours de quelques personnes obligeantes n'aurait pris fin, je crois, 
qu'à une époque indéterminée. Enfin tout s'explique, les porteurs, sachant «pie nous ne voulions pas 
l'aire la roule en six jours comme c'est la coutume, mais y consacrer deux semaines, temps nécessaire 
à nos observations cl à nos recherches, réclamaient une augmentation. Je proposais de les nourrira 
mes frais au delà du sixième jour ou de leur donner à forfait quatre piastres an lieu de trois el demie. 
m'engageanl à ne pas rester plus de quinze jours en chemin. La séance est reprise, le commandeur 
vient nous annoncer que ma seconde proposition est acceptée. Les hommes loucheraient quatre 
piastres, salaire divisé suivant la mode malgache en un karama de trois piastres et demie payable à notre 
arrivée à Tananarive et en un valsy de t IV. .">o payable d'avance, celle somme esl destinéeà permettre 
au porteur d'acheter ses vivres pendant la roule. Rainivoavy gagna beaucoup dans mon estime en me 
conseillant de ne payer le vatsy qu'à la fin de la premier.' journée de marche; c'esl plus prudent, 
me dit-il. 

Les charges furent reprises, el après des modifications nombreuses dans l'arrangement el la dispo- 
sition, furent enveloppées dans des feuilles de ravenala qui devaient les proléger de la pluie el de 
l'humidité pendant le trajet; les paquets sonl ensuite confiés aux porteurs qui les attachent à leurs 
bao, non sans avoir préalablement en signe de consentemenl poussé nn petit grognement qui en 
malgache correspond au mot oui. Ce premier kabary nous avail l'ail perdre toute la matinée, à dix 
heures el demie seulement noire convoi se mettait en marche. 

Nous sortons bientôt de la ville, dépassons le fort anlimerina, un petit bouquet de manguiers que mes 
hommes m'indiquent du doigt; c'esl à l'ombre de ces arbres que les plénipotentiaires français el 
malgaches tenaient leurs conférences, préliminaires du traité de 1885. Nous laissons vile derrière nous 
quelques cases disséminées, futur faubourg de Tamatave. Peu de minutes après, nous traversions une 
petite rivière, le Manangarésa, et nous cuirions dans la plaine ondulée de Bétainomby. La campagne 
esl monotone, une herbe peu fournie, qui nourrit les troupeaux de bœufs venus de l'intérieur pour 
attendre ici leur embarquement, a de la peine à recouvrir le sol sablonneux: des buissons, des arbustes 
poussent au hasard; çà et là une flaque d'eau noirâtre croupit entre deux ondulations de celle bande 
sablonneuse. Mais nous avons tourné vers le Sud, direction que nous allons suivre jusqu'à Andovo- 
ranto, la végétation devient fort belle, nous allons marcher pendant quelques jours dans la zone boisée 
de la côte. 

Notre colonne s'allongeait indéfiniment, el malgré mes recommandations chacun marchait à sa guise. 
En avant, en arrière, de tous côtés trottinent nos porteur-; île bagages, quelques-uns se reposent déjà 



24 VOYAGE A MADAGASCAR. 

à côté de leurs charges. Notre cuisinier-interprète marche à l'extrême avant-garde. Nous avons confié 
ces importantes fonctions à Jean Boto, noir de Sainte-Marie qui s'est offert dès notre arrivée à nous 
suivre pendant nos excursions. 11 avait acquis, paraît-il, de grandes connaissances pratiques rapportées 
de ses voyages précédents; il connaissait tous les villages de la côte et les ravitaillements qu'on en 
pouvait tirer. Du reste, comme citoyen français, notre compatriote par conséquent, nous pouvions 
compter sur lui. Jean Boto, qui dit nous en parlant des blancs, parle assez couramment le français, 
il nous tutoie lorsqu'il nous cause, mais dit rous à ses collègues noirs qui peuvent comprendre quelques 
mots de français. Dans la suite, comme interprète il nous rendit des services, ce qui ne nous fit pas 
regretter son enrôlement; malheureusement ses connaissances culinaires n'existaient qu'à l'état de sou- 
venirs confus et lointains; à ses côtés cheminent allègrement trois borizana chargés tout spécialement 
de porter avec beaucoup de soins les instruments scientifiques d'un usage journalier. Ces malheureux, 
malgré mes supplications muettes mais expressives — je ne pouvais encore me permettre des manifes- 
tations plus bruyantes et plus articulées, — n'épargnaient aucun heurt aux boussoles et aux thermomètres, 
aux magnétomètres et aux théodolites. De plus ils se tenaient prudemment hors de la portée de la voix 
lorsque pour une cause quelconque j'avais besoin de leurs services. Le commandeur Rainivoavy sur- 
veillait notre petit monde, il portait un fusil et sa sagaie, une plus lourde charge lui aurait enlevé de 
son prestige. Nos filanjana, précédés de la longue file des borizana de relai, venaient ensuite. J'avais 
donné à Foucart, le plus léger d'entre nous, au seul point de vue du poids matériel, une surcharge. 
C'était le chronomètre que je voulais soustraire, dans une certaine mesure, aux nombreuses pertur- 
bations dont il était menacé. Celte boîte assez volumineuse faisait un singulier effet derrière le dos 
de mon compagnon. Maistre fermai! la marche et pourchassait les traînards, en même temps qu'il 
exécutait les nombreuses observations que nécessitait le tracé de notre itinéraire. 

Vers midi nous arrivons à Ivondrona. Ce village, important autrefois, ne compte plus maintenant 
qu'une centaine de cases; les usines sucrières qui avaient été établies dans le voisinage avaient prospéré, 
malheureusement, par suite d'un élat de choses bien différent, elles ont perdu de leur valeur. Les 
rendements, que le gouvernement antimerina, aujourd'hui propriétaire, retire de cette industrie, sont peu 
considérables. La rivière l'Ivondrona sur les bords de laquelle nos porteurs nous déposent en sortant 
du village, est le premier cours d'eau important que nous rencontrons. 11 se comporte d'ailleurs 
comme c'est la règle à Madagascar, et va former de grandes lagunes dont nous ne voyions qu'une 
partie. A notre gauche, est l'embouchure du fleuve avec son déversoir maritime, et les canaux qui la 
font communiquer avec les lacs de Nosy-Ve et de Sarobakina. 

Trois pirogues où nous nous embarquons tous, vont nous conduire sur l'autre bord. Ces pirogues 
que l'on trouve en plus ou moins grand nombre sur les fleuves traversés par celle roule fréquentée, 
transporlent d'une rive à l'autre des voyageurs et des marchandises pour quelques morceaux d'argent. 
Le prix est à débattre; il est très variable, suivant la richesse supposée du client, son caractère et ses 
besoins. Comme toujours on est finalement exploité. 

Pour fabriquer ces pirogues qui atteignent souvent 10 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur, 
les indigènes vont chercher à quelque dislance vers l'Ouest un géant de la forêt, le varongy ou le longon- 
potsij principalement, abattent l'arbre, le façonnent, le creusent en employant la hache et le feu et 
traînent leur ouvrage, non sans peine, à la rivière la plus proche. La pirogue, sans quille, sans aucun 
ornemenl est terminée aux deux extrémités par deux parties effilées semblables, ces appendices sont 
percés d'un trou où l'on engage la palanque qui fixe au large l'embarcation, ou bien la corde qui 
retient l'esquif au rivage. Des planches qui maintiennent l'écarlement îles parois servent de bancs, et 
une dizaine de pagayes complètent l'armement. Assis à l'arrière, un Betsimisaraka dirige la pirogue 
en se servant avec beaucoup d'adresse de sa pagaie. 11 en a distribué d'autres aux porteurs, et ce 
nombreux équipage travaille avec ardeur. Pendant la traversée qui dure à peine une demi-heure, les 
hommes qui se servent de leur aviron primitif comme les Africains, frappent en cadence les flancs 
arrondis du bateau et chantent à pleins poumons. 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY 




v;i,L\M Srii I. \ l.'il TK DE l'ANAN AR1V!:. 



Nous débarquons sous des grands arbres, traversons vile un taillis touffu cl entrons dans le village 
d'Ambodinisiny. 

D'après une légende betsimisaraka, cette contrée était habitée il y a bien longtemps par le géant 
Darafély. Il y vivait 1res heureux avec ses deux épouses, Rasoabe et Rasoamasay. C'était un génie 
bienfaisant, Hercule malgache, il avait délivré la province des monstres terribles qui la désolaient, 
il avait été assez puissant pour couper en menus morceaux le grand serpent de ranifotsy. Néanmoins, 
les Ira vaux extraordinaires d'un de ses voisins vinrent troubler son repus en blessant son amour-propre. 
Darafély déclara la guerre à son confrère, el dans mie lutte héroïque il réussil à le précipiter dans 
les flots, non sans perdre toutefois la main droite que, dans un dernier effort, le vaincu lui arracha. 
Quelque temps après, Darafély mourut des tuiles de celle opération. La dextre puissante du géant 
forma l'île Fonga, el le lieu témoin de la lutte fut appelé Matitanana. Rasoabe cl Rasoamasay, les 
veuves inconsolables <\r Darafély, versèrent des torrents de larmes qui changèrent en lacs immenses 
les forêts désertes où elles étaient venues cacher leur profonde douleur. 

C'csl dans le village d'Anbodinisiny que se trouve l'amphore colossale qui sans aucun doute était 
la coupe familière de Darafély. 

Celle cruche en terre commune de fabrication indigène n'offre rien de particulier, si ce n'est ses 
grandes dimensions, cl les cassures el fêlures qu'elle présente. Ce récipient sacré que Ion voit non 
loin du village à demi enfoncé- au milieu d'une petite clairière est encore aujourd'hui un objet vénéré 
des indigènes. Fixés sur une perche, deux crânes de bœufs achèvent de se pourrir; ces modiques 
offrandes que des mains pieuses oui placées près de la cruche pour mériter les faveurs de Darafély, 
gênaient par leurs émanations Foucart qui, en explorateur consciencieux, se hâtait de faire un relevé 
artistique de l'amphore sainte. 

En quittant Ambodinisiny, nous marchons pendant deux heures el demie pour arriver à la tombée 
du jour à Ankaréfa. Les soixante cases qui forment ce village sont bâties en terrain marécageux sur 
les bords de la lagune dont nous venons de suivre la rive orientale. Jean nous conduit dans une 
maison dont nous prenons possession; je suis satisfait de notre première installation dans un village 
malgache. En général celle opération esl peu compliquée, à la condition toutefois d'avoir dans son 
bagage tout ce qui est nécessaire : arrivé au village, il suffit de choisir une habitation qui, par son 



26 VOYAGE A MADAGASCAR. 

aspect et ses dimensions, semble mériter cette laveur, d'y entrer, et <Ie prier les propriétaires d'en sortir. 
Ils s'exécutent le plus souvent de fort bonne grâce. L'indigène emporte chez un voisin la marmite où 
cuit le riz de la famille, sa femme le suit avec quelques cuillers, un soupçon de vaisselle et une natte 
tressée, le lit conjugal; en une minute, le déménagement est terminé, la place est libre. L'on étend 
même sur le plancher de la case ainsi prise d'assaut, des nattes propres sur lesquelles l'étranger dor- 
mira et disposera ses bagages. Le lendemain malin, le propriétaire viendra présenter ses hommages 
au voyageur et attendre avant le départ — c'est la coutume — un peu d'argent, non pas pour le 
payer, l'hospitalité ne se vend pas, mais pour reconnaître sa gracieuseté. 

Les porteurs se logent où ils peuvent, quelquefois 1res nombreux sur celle route où passent con- 
tinuellement de longs convois de marchandises, ils achètent l'asile qu'on veut bien leur donner pour 
un morceau d'argent presque imperceptible à l'oeil nu. 

Le 19 mars, une petite ('■lape nous conduit au village de Vavony. 

Le chemin que nous suivons depuis Tamatave et qui doit nous mener à Andovoranto esl tracé sur 
celle bande de terrain de largeur variable, qui esl comprise entre le rivage de la mer et la ligne des 
lagunes littorales. Depuis l'embouchure de l'Ivohdrona, ces nappes d'eau se succèdent presque sans 
interruption. Les grands lacs de Nosy-Ve et Sarobakina, de Mangoaka, de Rasoamasay et de Rasoabe, 
que nous avons aperçus, sont prolongés fort loin dans le sud jusqu'à l'embouchure du Matitanana 
notamment, par d'autres lacs, des étangs, des marais, des chenaux qui constituent une véritable voie 
maritime, utilisée depuis longtemps. 11 esl vrai que ce canal naturel n'est pas toujours navigable; 
dans la saison sèche, on trouve en certains endroits plus de boue que d'eau, néanmoins celle roule 
lacustre remplacerait avantageusement un cabotage presque impraticable, sur ces côtes inhospitalières 
où la violence des courants et la forte houle de l'Océan Indien rendent la petite navigation particuliè- 
rement dangereuse. Cette ligne de lagunes, qui d'après les relevés de M. Grandidier aurait une longueur 
totale de 485 kilomètres, ne nécessiterait pour devenir une véritable roule maritime que des travaux 
peu importants. Il suffirait de couper les isthmes, les ampanalana qui séparent sur certains points les 
lagunes, et qui obligent à traîner les pirogues sur le sable pour les l'aire passer d'un étang dans le 
marais voisin. Ce travail avait reçu un commencement d'exécution il y a quelques années, mais sur 
l'ordre du gouvernement de Tananarive on a dû renoncer à continuer celle entreprise. Les traitants 
se servent néanmoins de celle roule des lagunes pour transporter leurs marchandises le long de la côle: 
ils réalisent ainsi une notable économie. Pour les voyageurs une navigation en pirogues esl plus 
pénible que les filanjana, car si elle leur procure l'avantage de tuer quelque gibier d'eau, elle les 
expose aux insolations et augmente les chances de contracter les lièvres; de plus, les vents violents 
qui s'élèvent parfois vers le déclin du jour l'ont chavirer aisément ces embarcations conduites par des 
gens presque toujours inexpérimentés. 

La bande de terrain sur laquelle nous marchons varie beaucoup de largeur. Dans certains endroits 
ce n'est qu'une plage sablonneuse, digue éphémère qui empêche les eaux de la lagune de se jeter dans 
l'Océan. Ailleurs c'est un talus gazonné de quelques centaines de mètres. Plus loin celle zone s'élargira 
notablement et mesurera, par places, plusieurs kilomètres de profondeur; alors le sentier se déroule 
dans une jolie contrée, nous traversons des bois, de petites forêts où la végétation côtière atteint tout 
son développement. La roule esl du sable fin. et de Ions côlés au milieu de l'herbe verte, s'élancent 
des bouquets d'arbres, c'est le vakott (Pandanus) au tronc rugueux, dont les feuilles penniformes sont 
hérissées de pointes aiguës, l'élégant badamier, le vaovotaka (Brehmia spinosa), dont les fruits arrondis 
renferment sous une éepree résistante une pulpe goûtée des indigènes, et les gracieux palmiers aux 
nombreuses variétés, et tous ces arbres des zones chaudes couverts d'orchidées parasites. Puis nous 
cuirons dans une clairière dont le lapis de verdure ondoyante est soulevé çà et là par des massifs de 
fougères. A droite réapparaît la lagune dont la nappe liquide miroite au soleil; l'eau disparaît sous 
les plantes aquatiques, les rixes en sont cachées par les joncs cl les roseaux, cl dans les chenaux 
marécageux les pandanus, solidement ancrés par leurs racines fourchues, semblent délier la violence des 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 29 

venls. Derrière les lacs, nous apercevons de petites collines, sur lesquelles les ravenala déploient leurs 
éventails; dans le lointain se profilent indécises les sombres cimes de la chaîne côtière. Mais nous 
rentrons dans le taillis où bientôt un sourd grondement nous annonce l'approche de l'Océan. Soudain 
le rideau de verdure qui nous enveloppait se déchire, nous gravissons les dunes et cheminons à travers 
les filao (Casuarina equiseiifolia) aux membres tordus, nous voici sur le sable du rivage; là nos 
porteurs nous secouent violemment pour éviter les lames qui viennent mourir à leurs pieds. 

C'est en traversant celte jolie contrée que nous arrivons au coucher du soleil à Vavony. Nous sommes 
passés ce malin à Tranomaro, peut-être important autrefois mais qui ne compte aujourd'hui que 
quatre cases délabrées, à Tampolo, à Autranokodilra, et à Ampanotoamaizina cette après-midi. 

Le village de Vavony se trouve à l'extrémité méridionale du lac de Rasoabé. Comme dans ceux que 
nous avons vus précédemment, les cases, une cinquantaine à peu près, sont disposées de chaque côté 
du chemin, l'unique rue de la localité. Ces maisons paraissent assez propres comme toutes celles de 
cette partie de la côle, et celle qui nous sert de logis représente le type habituel des constructions 
betsimisaraka. Rectangulaire, elle mesure \ mètres de large sur G mètres de long. Son toit de chaume 
à deux versants est soutenu à la partie supérieure élevée de plus de i mètres par un laitage reposant 
sur deux poteaux placés au milieu des pignons. Des poteaux d'angles reliés par des traverses el 
quelques autres perches de bois léger constituent la charpente. Pour l'aire les parois et les cloisons, on 
se sert des côtes des feuilles du ravenala, maintenues juxtaposées par des baguettes minces mais 
résistantes qui les traversent. Des claies glissant entre deux bâtons et fabriquées de la même manière, 
obstruent les ouvertures, portes primitives que l'on ménage sur les grandes faces. Le plancher, qui est 
formé d'écorces d'arbres, généralement recouvert de Dattes, es! établi sur de- pieux fichés dans le sol, 
il en est distant de 50 à 60 centimètres. Cette surélévation du plancher des cases s'observe sur toute 
la côle orientale. Dans un coin esl une sorte de caisson carré rempli de terre foulée, l'âlre malgache 
dans lequel sont enfoncées des pierres pour placer les marmites, toko. Au-dessus du foyer, qualre 
pieux verticaux supportent un ou deux châssis de bois, les salaza; ils sonl destinés à recevoir la viande 
et le poisson sec don) un boucanage sérieux assurera la conservation. Il ne faut pas chercher de che- 
minées, la fumée s'échappe quand elle veul cl où elle peut. Aussi la partie inférieure de la toiture est 
bien vite recouverte d'un enduit noir fort brillant, il en est de même de quelques objets qui s'y trouvent 
suspendus el en général de loul le mobilier auquel celle teinte noirâtre donne un aspect vieillot. Il faut 
noter que eetle fumée ne préserve nullement de la piqûre des moustiques qui vivent en légions sur les 
bords de ces marécages, il esl vrai qu'elle éloigne de l'habitation tous les représentants de la famille 
des arachnides el ils sonl nombreux à Madagascar, .le n'ai jamais vu une toile d'araignées dans toutes 
ces cases enfumées. 

L'ameublement esl des plus simples, l'as de table, aucun siège, je n'ose donner ce nom à des sortes 
de planches à découper la viande sur lesquelles on m'invitait à m'asseoir. Le plus souvent le lit n'est 
qu'une simple natte de jonc, il esl rare que celle natte soit rembourrée de quelques poignées de roseaux. 
Un peu partout, des sobika, espèces de corbeilles, sacs ou paniers tressés fort artistement et qui ren- 
ferment le riz, les patates, le manioc, les provisions de la famille. Les habitants de la côle se servent 
pour faire cuire le riz de marmites en fonte d'origine européenne. Ces marmites, dont je vois plusieurs 
échantillons, ont la forme de calottes sphériques, munies sur leur pourtour de deux poignées en gros 
fil de fer. Les marmites à pieds, creuses, à couvercles el resserrées à leur partie supérieure ne sonl pas 
d'un placement facile. Les indigènes ont de la peine à les poser sur les pierres du foyer el quand le 
riz esl cuit, en renversant la marmite, la masse pâteuse a de la difficulté à sortir par l'ouverture plus 
étroite. La feuille fraîche de ravenala sert de plat, coupée en deux ou trois morceaux, elle remplace les 
assielles; des feuilles de cakoa, pliées en cornels, l'ont d'excellentes cuillères. Cette vaisselle incassable 
et qui ne demande aucun soin tant son renouvellement est facile et occasionne peu de frais a été 
remplacée peu à peu sur les roules fréquentées par de la poterie commune, assiettes blanches et plats 
à fleurs d'origine allemande principalement. 



30 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Sur celle côte où l'on ne Irouve pas d'argile plastique, les Betsimisaraka <ml remplacé les vaisseaux 
de terre «les autres tribus par un récipient assez original. Ils vont chercher dans la forêt voisine un long 
bambou et y introduisent une sagaie qui perfore imparfaitement les cloisons intérieures et respecte la 
dernière qui sera le fond de celle cruche improvisée. Le maniement de ces ustensiles est peu pratique 
cl une longue expérience est nécessaire pour les manier adroitement. C'est ainsi que pendant notre 
repas du soir, voulant servir mes amis, je m'emparai d'un de ces bambous qui avaient bien trois mètres 
el demi de long, je voulais du premier coup m'attaquer aux difficultés. Mal m'en prit, non seulement je 
remplis plus que de raison les gobelets (pie l'on me tendait, mais encore ne tenant nul compte de la 
puissance hydraulique du jet liquidé, j'arrosai mes infortunés compagnons qui protestèrent violemment. 

Le lendemain, je continue ma route sur la bande sablonneuse pendant que Maistre el Foucaft suivent 
en pirogue la lagune de l'Imàsoa. A Andavakamenarana mes compagnons me rejoignent, et vers dix 
heures et demie nous arrivions à Andovoranto. 

Nous étions dans une petite ville, centre commercial assez important. On y remarque une mission 
protestante, une école malgache; plusieurs maisons de commerce de Tamatave y ont des représentants. 
Dans les rues il y a quelques boutiques dont beaucoup oui pour propriétaires des Indiens Malabars. Le 
gouverneur de Tanimandrv. dans la circonscription duquel se trouve Andovoranto, y possède une maison 
entourée d'une enceinte palissadée qu'il vient habiter quelquefois, lorsqu'il peut quitter Taniiharidry, 
sa résidence officielle. 

Généralement, pour se diriger sur Tananarive, on prend à Andovoranto des pirogues qui remontent 
le fleuve Iarôka pendant quelques kilomètres, puis un de ses affluents, el on arrive après cinq heures 
de navigation dans l'ouest au village de Maromby d'où repari la roule de la capitale. Cette voie fluviale, 
habituellement suivie, abrège considérablement celle partie du chemin el surtout évite aux voyageurs 
la traversée si pénible des marais de Tanimandrv. Néanmoins, obligés de poursuivre nos travaux, 
nous choisissons ce dernier itinéraire. 

Nous traversons près du bord de la mer l'embouchure étroite de l'Iaroka. Une demi-heure après 
nous pénétrons dans les murs en terre de Tanimandrv. Ce village, qui compte 200 cases, n'est qu'un 
poste militaire antiinerina, fondé en lSlilJ par la reine Rasôherina lorsqu'elle vint visiter ces régions. Les 
habitants antimerina et betsimisaraka sont presque tous des suidais, établis avec leurs familles 
dans des maisons groupées sans ordre autour du rova. On appelle ainsi la palissade faite avec des bois 
pointus qui entoure la demeure du souverain, des princes, des hauts dignitaires el des gouverneurs. 
Mais ce mol désigne aussi par extension non seulement l'enceinte fortifiée, mais encore l'ensemble 
des constructions qui s'y trouvent renfermées. Ces cases ne diffèrent d'ailleurs des autres (pie parleurs 
dimensions un peu plus grandes, elles sont habitées par le chef el sa famille, ses aides de camp et ses 
esclaves. Devant elles et en dedans de la palissade un vaste emplacement reste libre, il est réservé 
aux assemblées populaires el sert pour les revues des troupes. C'est au centre de celle cour du rova 
qu'est planté le mât où flotte le pavillon royal. Tanimandrv est le cher-lieu de la province gouvernée par 
Rahaga douzième honneur. 

Depuis que nous avons traversé l'Iaroka, la nature du sol est différente. Ce n'est plus un terrain 
sablonneux, l'argile apparaît recouverte par places par une couche noirâtre d'humus. Aussi nous voyons 
dans les environs du posle d'assez belles cultures de manioc, de patates douces, de songes, de cannes 
à sucre. Des manguiers, des orangers, des citronniers el des bananiers poussent en abondance. Nous 
trouvons le contraste d'autant plus frappant que dans les villages traversés jusqu'alors, les cultures 
étaient presque nulles. Le riz. lias- de la nourriture des indigènes, croît 1res difficilement dans le 
voisinage immédiat de la mer, mais dès de. nain, après quelques heures de marche dans l'intérieur, 
nous aurons à traverser de nombreuses rizières. 

Le premier aide de camp du gouverneur vint nous voir el nous apporta deux poules comme cadeau 
de bienvenue. C'était une entrée en matière, il désirait surtout des remèdes pour le préserver de la 
fièvre et de la vieillesse dont il ressentait les inconvénients. Lue petite dose de quinine et beaucoup de 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 33 

bonnes paroles parurent le satisfaire; bien qu'il me lût impossible de lui donner des médicaments 
pour réparer les ravages des ans et que j'eusse de la peine à lui faire comprendre qu'à Madagascar 
comme ailleurs la vieillesse n'est pas la moindre des maladies, il me prodigua ses remerciements. A 
cette première consultation en succédèrent beaucoup d'autres. Ma réputation allait grandissant pendant 
que diminuait ma provision de quinine, j'allais passer en revue toute la garnison. L'arrivée de 
M. Estève, directeur du service télégraphique à Tamatave, vint heureusement mettre un terme à mes 
occupations philanthropiques et nous procura le plaisir de terminer la soirée avec un compa- 
triote. 

M. Estève venait à Tanimandrv pour rechercher les causes d'une interruption insolite dans son 
service. C'était tout simple, des indigènes avaient renversé quelques poteaux dans les environs et 
coupé le fd dans plusieurs endroits; ces engins les gênaient, faisaient avoir de mauvaises récoltes et 
attiraient la foudre dans leur voisinage '. 

Deux années avant notre arrivée, sur les ordres du résident général, une ligne télégraphique avait 
été posée entre Tananarive et Tamatave sous l'habile direction de MM. Deschamps et Estève, chefs de 
services dans ces deux villes, et de leurs agents. Ce n'est qu'au prix de mille peines, en surmontant de 
grandes difficultés et en courant de sérieux dangers, que l'on avait pu terminer heureusement cette 
entreprise si utile aujourd'hui. Malheureusement les orages si fréquents sur les hauts plateaux, la 
grande tension électrique de l'air dans ces contrées, la chute des arbres dans les forêts, des poteaux 
eux-mêmes, mal assujettis dans ce sol compact, la rupture du fil usé' par les émanations salines des 
côtes et beaucoup d'autres causes naturelles font que la transmission des dépêches s'opère le plus 
souvent irrégulièrement ; puis viennent s'ajouter encore les perturbations non moins fréquentes dues à 
la malveillance et à l'hostilité des habitants. Entre Tananarive et Tamatave, existent deux stations 
intermédiaires confiées à des employés indigènes, l'une est à Béforona où nous passerons dans 
quelques jours, l'autre à Tanimandrv. C'est là que M. Estève non- offre pour celte nuit une gracieuse 
hospitalité. 

Le 21 mars, de très lionne heure, nous quittons Tanimandrv. L'étape esl pénible, d'après ce que 
nous assurent les hommes. J'envoie tout mon monde en avant et je sors le dernier par l'étroite ouver- 
ture que l'on dénomme pompeusement la porte de l'Ouest. 

Tout semble nous promettre une journée assez bonne, le soleil se montre de temps en temps, mais il 
a de la peine à balayer de gros nuages amoncelés au levant, l'air est lourd. Les dernières cases 
disparaissent, nous traversons des champs de cannes, des plantation- de manguiers et d'orangers, 
puis nous arrivons dans les hautes herbes et dans les grands roseaux qui précèdent les taillis. 

La caravane est dans l'ordre ordinaire : en tète, les bagages avec le commandeur Rainivoavy, puis 
nos trois ftlanjana. Pour aller à notre première étape, le village île Hanomafana, il y a deux routes : 
l'une, la plus longue, suit la ligne télégraphique, elle esl passable, nous a-l-on dit; la seconde, qui 
traverse le marais, est plus courte, mais bien plus pénible. J'ai eu ce matin avant de partir un grand 
kabary avec mes hommes pour savoir quel chemin nous devions suivre. L'on s'est décidé pour la route 
du marais; les porteurs auraient certainement plus de peine, m'avaient-ils dit. mais pendant un temps 
plus court et ils se reposeraient plus vile Ce raisonnement des borizana était assez juste et nous n'étions 
pas fâchés, d'un autre côté, de voir ce fameux marais et de nous rendre compte de la difficulté de sa 
traversée. 

Bientôt nous entrons dans la forêt : l'air ne circule pas au milieu de ces frondaisons élevées, l'humidité 
nous pénètre. Le sol est solide, argile et sable recouverts de débris organiques, puis il devient mou 
et disparait sous les grandes herbes. On semble danser sur un plancher mouvant. Mais nos porteurs 



1. De telles croyances sont répandues dans lotîtes les populations par les Anglais pasteurs protestants pour surex- 
citer tes passions et pousser les indigènes à briser le matériel de la ligne télégraphique française qui va de Tamatave 
à Tananarive, 

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34 VOYAGE A MADAGASCAR. 

onl de la peine à marcher sur ce terrain détrempé, ils trouvent difficilement la bonne voie et s'enfoncent 
de plus en plus au milieu des roseaux; c'est un bois et nous marchons dans l'eau. A'ous sommes 
arrêtés par un étang profond; il y a un pont, mais un pont malgache: deux ou trois troncs d'arbres 
posés côte à côte et soutenus par des branchages mis en travers sur les herbes, le tout est recouvert 
par 30 centimètres d'eau. Ces jours derniers il a plu, et partout les rivières sont débordées, les marais 
grossis, les plaines inondées. Je fais avancer les bagages. Ce n'est pas sans quelque émotion que je 
considère nos instruments, nos malles, nos provisions. Nous traversons celte nappe d'eau à la file 
indienne, chaque homme va bien lentement, cherchant avec précaution où il doit poser le pied; à voir 
nos porteurs l'un derrière l'autre, ayant de l'eau à peine jusqu'aux genoux, on croirait qu'ils passent à 
gué quelque rivière; il n'en est rien; ils marchent sur des arbres invisibles et véritables équilibristes 
ils manœuvrent sur ce point d'appui bien glissant, ayant à leurs côtés plus d'un mètre d'eau et au-dessous 
une vase infecte et profonde. Tout cependant est arrivé sans accident de l'autre bord; le porteur d'une 
des caisses a fait un faux pas, mais par un miracle d'adresse il a pu se relever. Foucart et Maistre 
passent à leur tour, je marche le dernier et je suis bientôt de l'autre côté. Là, nous entrons dans le 
grand marais; ce que nous avions vu jusque-là n'était qu'une sorte de préface nous initiant aux beautés 
de la grande traversée qu'il nous restait à faire. 

Le marais de Tanimandry est orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. et peut avoir, dans l'endroit où nous l'avons 
traversé, 1 200 à 1 300 mètres; c'est là du reste sa largeur moyenne, augmentant un peu dans la région 
sud, où elle atteint 2 kilomètres et demi. Il y a partout de grands arbres formant une véritable forêt 
lacustre; ces arbres élancés, bien droits, dont quelques-uns atteignent plus de 20 mètres de hauteur, ont 
un feuillage vert foncé s'étalant en touffes horizontales et offrant à l'œil un aspect pittoresque. Aux 
pieds des arbres, des roseaux, des touffes de grandes herbes, des plantes aquatiques aux fleurs blanches 
et jaunes et aux larges feuilles étalées, puis au milieu de tout cela, dégageant une odeur infecte, l'eau 
noirâtre et croupissante, recouverte çà et là de membranes ferrugineuses aux couleurs irisées. Flottant 
comme de larges taches d'huile, elles font un vif contraste avec la teinte noire du marais. Quelques 
rares oiseaux voltigent autour de nous, des papillons et des libellules viennent se poser sur les fleurs et 
montrent leurs ailes aux belles couleurs; et pour animer la scène, tous les crapauds et les grenouilles 
des environs nous donnent un concert des plus variés; il serait impossible d'analyser ces cris, il y en 
a sur tous les tons et sur tous les rythmes; je ne puis dire qu'une seule chose, c'est qu'il y a beaucoup 
de musiciens. 

La route serpente dans la forêt, cherchant autant que possible des endroits où la vase est moins 
épaisse, mais ce moins n'est que relatif, très relatif même. Comme le pont que nous avons passé tout à 
l'heure, le chemin est constitué par une ligne de troncs d'arbres, mais ici on les voit et nos hommes 
peuvent poser assez facilement le pied sur ces passerelles flottantes; de temps en temps l'un d'entre eux 
glisse et enfonce dans la vase; ses trois compagnons soutiennent le filanjana pendant que le malheu- 
reux se relève péniblement et reprend sa place. D'autres fois il n'y a qu'un seul arbre, les porteurs se 
mettent alors l'un derrière l'autre et vous soulèvent ainsi; dans ce genre de locomotion on a, je crois, 
la sensation qu'aurait quelqu'un porté par un acrobate sur une corde lisse. 

Chose remarquable, les hommes sont toujours très gais ; arrive-t-il un accident à l'un d'eux, ses cama- 
rades se moquent de lui et font pendant plus de dix minutes des gorges chaudes de sa mésaventure; 
cependant ils ont pour le vazaha (l'étranger) beaucoup de prévenances, je dirai même de dévouement; 
je ne sais, pendant cette traversée qui m'a paru longue, combien ils ont déployé d'adresse et de force; 
à chaque instant je choisissais l'endroit où j'allais tomber et prendre mes ébats dans la vase; j'ai failli 
plusieurs fois réaliser mon rêve, mais je suis sorti sain, sauf et sec de l'aventure. 

Après avoir passé une dernière nappe d'eau qui borne le marais du côté de l'ouest et avoir failli 
une dernière fois prendre un bain, je rejoignais mes compagnons qui m'attendaient sur une petite 
hauteur. 

Depuis la traversée de la première nappe, il s'était écoulé cinquante-cinq minutes. 



LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 35 

Nous venions d'achever ainsi la première partie de la route de Tamatave à Tananarive, ce segment 
du chemin qui, suivant une direction nord et sud, longe le bord de la mer entre le rivage et la ligne 
des lagunes que nous venions de traverser si péniblement. Il nous restait à parcourir, en marchant 
droit vers l'est, la deuxième partie du sentier qui allait nous conduire du niveau de la mer à Tananarive, 
à 1 250 mètres d'altitude sur un parcours de 250 kilomètres environ. 

Ce chemin, cette montée plutôt, de la ente à la capitale des Antimerina est la partie la plus pénible du 
voyage de Tamatave à Tananarive. Soit à l'aller, soit au retour, il faut, pendant presque une semaine, 
souvent davantage, endurer les fatigues les plus pénibles pour effectuer ce voyage. Il est fort difficile à 
faire malgré tout le confortable dont on peut s'entourer et malgré les conditions favorables au milieu 
desquelles les riches et les puissants peuvent se placer. 

Voici, à litre de document, un fragment d'une lettre du R. P. Jouen adressée aux missions catholiques 
et dans laquelle il raconte un voyage que fit à la rôle Est la reine Hasoherina. au mois de juin 1807. 

« Il y avait longtemps que Hasoherina, dil le H. Jouen, désirait faire une excursion dans l'intérieur de 
son royaume. Sa tante Ranavalona lui en avait donné l'exemple en 1845. ('.'en était assez pour la con- 
firmer dans sa résolution. A celle nouvelle, uous proposâmes au premier minisire de tenir un Père à 
la disposition de la reine, si elle le trouvait lion, afin de soigner les nombreux cas de maladie que 
devaient nécessairement faire éclater les fatigues d'un long voyage. 

« La reine vous remercie, nous écrit-il, dans le style ordinaire des administrateurs hova ; Sa Majesté 
va changer d'air et s'amuser. Pour vous, restez au milieu de vos enfants, continuez de leur enseigner 
la sagesse et de leur donner < le l'esprit; tout cela est bon, cl c'est votre a lia ire. » 

« Le dépari fut arrêté pour le mois de juin 1867. Les préparatifs s'en lireni avec une promptitude et 

une habileté remarquables. Des ponts furent jetés sur toutes les rivières cl sur les indres cours 

d'eau. Des abîmes furent littéralement comblés; tic nouvelle- roules s'ouvrirent comme par enchan- 
tement jusque sur le sommet «les montagnes, pour préserver Sa Majesté <l«'s miasmes «le quelques 
marais qu'il lui aurait fallu traverse!'. La laineuse forêt d'Analamazaolra \il tout à coup ses effrayants 
précipices convertis en voies presque carrossables, pour laisser circuler librement la souveraine de 
Madagascar. 

'< Le terme du voyage devait être Andovoranlo. grand village de la côte Est, situé sur le bord île la 
nier, à \ingl-cinq lieues de Tamatave et soixante-dix de Tananarive. 

« Enfin, tout étant prêt pour le départ, chemins, tentes, provisions, etc., on se mil en marche le jeudi 
10 juin vers les 1 heures du matin. Une salve générale de tous les canons de la ville annonça aux échos 
d'alentour que la reine de Madagascar quittait sa capitale pour n'y rentrer que trois mois après. Jamais 
sortie ne fut plus triomphale: Hasoherina parlait précédée ou suivie de près de soixante mille hommes. 
En voyant défiler celle immense caravane, dont les esclaves à eux seul- devaient former plus d'un tiers, 
on ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible. Combien parmi ces pauvres gens qui ne reverraient 
pas leur lover domestique ! ('.«nubien succomberaient le long de la roule à la fatigue, au froid, à la faim, 
aux lièvres! C'esl ce qui nous avait si vivement portés à solliciter de la reine, bien moins l'honneur de 
l'accompagner, que la consolation d'administrer «les secours religieux à tant de malheureux dont il tait 
aisé de prévoir la lin. Mais il avait élé décidé en conseil qu'aucun blanc, à l'exception de M. Laborde. 
consul intérimaire de France après la mort «le M. «le Louvières, ne ferait partie du cortège royal: il fallut 
donc se résigner à ce dur sacrifice. Xous y suppléâmes de noire mieux en priant un de nos Pères «le 
Tamatave de se rendre à Andovoranlo, pour y saluer la reine, cl en même temps procurer à nos néo- 
phytes, et spécialement aux malades, tous les soins que pourrait réclamer leur état. 

(« Jamais secours n'arriva plus à propos. Déjà la mortalité régnait dans presque tout le camp, occa- 
sionnée surtout par les pluies torrentielles qui suivirent le départ. Ces pluies, qui ne cessèrent de tomber 
jour et nuit durant plus de quinze jours, eurent bientôt défoncé les roules formées pour la plupart de 



36 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



terres rapportées ; le passage de la forêt en particulier devint presque impraticable; ce n'élait partout 
que torrents et chutes d'eau roulant dans les ravins, et détruisant en un clin d'œil les travaux de plu- 
sieurs mois. Qu'on se figure ces cinquante à soixante mille hommes piétinant dans ces bourbiers infects 
où ils enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Les grands et les riches s'en tiraient encore, grâce à leurs palan- 
quins et à leurs robustes porteurs. Mais que dire de cette immense multitude d'enfants, d'esclaves, de 
pauvres femmes, obligés de suivre à pied, avec de lourds paquets sur la tête? 

« Ils arrivaient au lieu du campement, tout ruisselants d'eau et de sueur; pas un vêlement de rechange, 
pas une lente pour s'abriter, pour toute nourriture quelques bouts de canne à sucre ou de manioc, et 
pour lit, la terre nue ou plutôt un sol froid et fangeux. Il est aisé de comprendre avec quelle effrayante 
rapidité durent se produire et se développer, sous de telles influences, les germes de maladies. La petite 
vérole vint encore aggraver la situation. J'ai eu l'occasion, en descendant à Tamatave, de rencontrer à 
son retour les débris de cette immense caravane. On n'avait pas besoin de s'enquérir des diverses haltes 
qu'elle avait faites; on les reconnaissait aux nombreuses fosses, à peine recouvertes, qui jonchaient le 
sol. Jamais je n'ai vu rien de plus hideux ni de plus infect : l'odeur exhalée par ces agglomérations se 
faisait sentira plusieurs lieues. Ce qu'il y a d'étonnant et de vraiment providentiel, c'est que la peste ne 
soit pas venue mettre le comble à tant de misères. 

« Enfin après un mois de marche, dans les circonstances que je viens de décrire, on se trouva à Ando- 
voranto, terme si désiré el si chèrement acheté. » 




PORTEURS DE PEAUX DE DŒUt'S. 




LA CARAVANE APRES LE DEPART DE TANANARIVE. 



CHAPITRE II 

A travers les dunes sablonneuses. -- La tribu des Bçtsimisaraka. -- Ranomafana. - Ampasimbe. - La forge 
malgache. — Beforona. — Première zone forestière d'Analamazaotra. Vmpasimpotsy. Moramanga. —Province 
de l'Ankay. Passage du Mangoro. — Vallée de Sabotsy. — La deuxième forêt. -- Ankeramadinika. — Dans 
l'Imerina. — Arrivée à Tananarive. — Panorama de la capitale. Place d'Andohalo. Aviavy et vieux canons. — 
Quartier d'Ambatovinaky. -Tombeau du premier ministre. Maisons de Tananarive. — La population. -Marché 
du Zoma. — Industries antiinerina. — Costumes européens. L'élément étranger à Tananarive. - Une audience au 
Palais. — Départ de Tananarive. 



près avoir dépassé le petil hameau de Bemasoana, nous arrivons sur les 
bords de l'Iaroka. Il nous faul dé nouveau traverser le fleuve pour 
rejoindre sur la rive gauche la route de la capitale. 

L'Iaroka, grossi par quatre mois de pluies continuelles, roule en 
rapides des eaux jaunâtres chargées dos matières terreuses entraînées 
•les hauts plateaux. Nous effectuons le passage dans de mauvaises 
pirogues au confluent de l'Âmbavaroka. Le fleuve mesure en cet 
endroit plus de 200 mètres de largeur, 

La route continue à travers une contrée mamelonnée. Des monti- 
cules sablonneux se succèdent sans ordre; ce sont d'anciennes dunes 
fixées maintenant parla végétation. Dans les bas-fonds, les eaux qui 
ne peuvent s'infiltrer dans un sous-sol compact, forment des marais 
et des fondrières, où nous nous embourbons quelquefois, malgré les 
circuits et les détours que nous faisons pour les éviter. Des plantes 
herbacées poussent en abondance sur le sommet de collines arron- 
dies, dont les flancs sont couverts de bruyères et de rougères, tandis 
que dans les dépressions, au milieu d'une multitude de plantes 
aquatiques, s'élèvent en touffes serrées les ravenala et les raphia. Ces 
arbres, que l'on rencontre surtout le long des ruisseaux, deviennent 
rares sur les versants, plus rares encore sur les sommets. 
Le raphia (Raphia Madagascariensis, Sagus raphia) est un palmier au port gracieux. Son tronc, géné- 




r.XT.VNTS MALGACHES. 



38 VOYAGE A MADAGASCAR. 

ralement peu élevé, est couvert d'aspérités, anciens points d'attache des feuilles tombées. A l'extrémité 
du stipe s'évasent en bouquets de belles feuilles qui, composées d'un grand nombre de filaments insérés 
à angle droit sur une nervure médiane, atteignent parfois o et mètres de longueur. Cet arbre que l'on 
rencontre partout à Madagascar, excepté sur le massif central, est utilisé par les indigènes en maintes 
circonstances. Ainsi les nervures de ses grandes palmes donnent des perches solides et résistantes très 
employées pour la construction des cases, pour la fabrication des filanjana et pour les gros ouvrages 
de vannerie. Le bourgeon terminal du jeune raphia est comestible, analogue au chou palmiste; c'est 
un aliment fort goûté. Mais le produit le plus important que l'on relire de cet utile végétal est une fibre 
textile, solide et résistante. Ces fibres ténues sont employées à de nombreux usages. Brute, la matière 
textile est envoyée par paquets dans les centres commerciaux de la côte pour être expédiée en Europe. 
En 1890, le seul port de Tamatave en exportait pour Ho 000 francs. Travaillées par les indigènes, les 
fibres du raphia servent à la fabrication des rabanes, des vêtements grossiers employés principalement 
par les Bctsimisaraka, des cordes, etc. Les fibres de ce palmier sont souvent mélangées dans les 
tissus indigènes aux fils de soie et de coton. 

Le ravenala [Urania speciosa) est appelé communément par les Européens « arbre du voyageur ». 
Le tronc lisse et souvent fort élevé de cet arbre, de la famille des bananiers, est surmonté d'un magni- 
fique éventail de larges feuilles vertes. Au nombre d'une vingtaine, longues de deux mètres environ sur 
près de 50 centimètres de large, ces feuilles sont supportées par de longs pétioles qui, se rapprochant 
peu à peu, rayons d'une roue gigantesque, viennent s'encastrer les uns dans les autres. Cet arbre offre 
une silhouette singulière, qui se réduit à une simple ligne lorsqu'on le regarde par la tranche, et, 
lorsqu'on le voit de face au contraire, déploie un éventail colossal, joli surtout quand le vent ne l'a pas 
déchiqueté. On explique le nom d' <> arbre du voyageur » parce que l'eau conservée à la base des 
feuilles et dans les replis des pétioles provenant en grande partie de la condensation de l'humidité de 
l'air sur ces larges surfaces, servirait, parait-il, à secourir le passant altéré. Cette explication n'est certes 
pas applicable à Madagascar; le ravenala se trouve toujours dans les marais et dans le voisinage des 
cours d'eau; on ne le rencontre jamais dans les contrées arides. Cet arbre singulier, qui donne à toute 
la région betsimisaraka un aspect si particulier, croit sur la majeure partie du versant oriental de l'île, 
mais il ne dépasse pas 000 mètres d'altitude. Comme le raphia, il rend de grands services dans la 
construction des cases, il est employé à de nombreux usages domestiques que j'énumérais dans le 
paragraphe précédent. J'ajouterai que l'on confectionne avec les jeunes feuilles une sorte de soupe 
fort mauvaise et d'une digestion pénible, si ce n'est pour des estomacs indigènes. 

Depuis quelques heures nous avons à supporter une pluie fine qui augmente bientôt d'intensité, et c'est 
au milieu d'une averse diluvienne que nous traversons le village de Maromby. Nos porteurs reçoivent 
stoïquement ce baptême continu en baissant la tète et en arrondissant le dos. Leurs chapeaux anli- 
merina s'affaissent piteusement cl leurs chemises de rabane deviennent luisantes sous la pluie. 

A travers les larges gouttes qui strient obliquement l'atmosphère obscurcie par d'épais nuages, je 
distingue difficilement les gros mamelons qui nous environnent. C'est toujours la môme contrée, 
mais le terrain a changé de nature : le sol sablonneux est remplacé par une argile rougeàlre que l'eau 
délaye et rend glissante. Les hommes ont de la peine à marcher. 

Vers deux heures nous nous arrêtons au village de Manambonilra. Rainivoavy vient me prévenir qu'il 
nous est impossible d'aller plus loin : la crue subite d'un ruisseau que nous devons traverser en sortant 
du village met un obstacle à toute marche en avant. 

Après avoir contrôlé celte affirmation, je suis forcé de me rendre i\ l'évidence, nous coucherons à 
Manambonitra. 

Cet arrêt forcé est mis à profit pour nous sécher, ce dont nous avons grandement besoin, et pour 
passer en revue nos bagages. Les découvertes sont navrantes; malgré toutes les précautions que 
nous avons pu prendre, beaucoup d'objets sont détériorés par l'eau et l'humidité, partout des moisis- 
sures et des effloreseences aux couleurs variées. 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 39 

Cela ne nous présage rien île bon si le mauvais temps continue, et on nous assure qu'il pleut conti- 
nuellement flans les régions forestières que nous allons traverser. 

Les Betsimisaraka, qui habitent la vaste conlrée que nous venons de traverser, formaient autrefois 
une confédération redoutée. Au commencement du xvm e siècle, conduits par des Européens et des 
mulâtres, ils gagnèrent à leur cause toutes les tribus éparses de Mahanoro à la baie d'Antongil et 
constituèrent alors une puissante nation. Malheureusement les divisions des tribus et la rivalité des 
chefs les affaiblirent, et Radama I er , roi des Antimerina, conquit leur pays vers 1820. 

Le Betsimisaraka a le visage arrondi, les pommelles légèrement saillantes; ses yeux ne sont pas 
bridés. Son teint esl généralement foncé, mais, comme chez les autres tribus de Madagascar, il présente 
«le nombreuses variétés. Les cheveux, crépus ou ondulés, sont épais. Les hommes les portent coupés 
courts; au-dessus du front des enfants on laisse souvent un petit toupet proéminent en avant, touffe 
de ehe veux qu'ils se tirent consciencieusement lorsqu'ils nous rencontrent, et nous gratifient du finarilra, 
bonjour betsimisaraka. Les femmes ont des coiffures assez compliquées : tantôt ce sont des nattes 
finement tressées et réunies en boucles derrière la tête cl au-dessus des oreilles; tantôt les cheveux, 
partagés par des raies multiples, forment sur l'occiput, de chaque côté du front et au-dessus des oreilles, 
six chignons volumineux. C'est cette dernière coiffure qui est généralement adoptée. Les indigènes 
s'habillent d'une chemise à manches courtes, faite d'un tissu grossier de raphia : au-dessous ils oui une 
ceinture d'étoffe roulée autour des reins el descendant entre les jambes, d'où elle remonte se nouer 
à la taille : ces! le salaka. Quand ils ne se livrent pas à des travaux exigeant la liberté des mouvements, 
<-e qui leur arrive souvent, ils se drapent dans une pièce de cotonnade, le lnmlni, vêtement national de 
Madagascar. Les femmes mettent un jupon cl une sorte de camisole toujours trop courte qui leur serre 
affreusement la poitrine; par-dessus elle-; portent aussi le lamba, mais un lamba particulier. C'est une 
espèce de sac plus ou moins ample, ouvert aux deux bouts; elles le remontent sous les bras cl l'j 
maintiennent lixé par des torsions savamment combinées cl incessamment renouvelées. C'est même 
la une de leurs principales occupations. Comme ornement elles possèdent des boucles d'oreilles de 
cuivre ou d'argent, quelquefois des colliers et des bracelets de verroterie. Cette population est douce 
et paisible, les actes d'énergie sont rares. Les Betsimisaraka supportent patiemment leurs gouverneurs 
antimerina et n'ont résisté que bien peu aux charges accablantes qu'il leur faut supporter et aux 
mesures vexaloires don! ils sont parfois victimes. Ces indigènes entrent volontiers au service des blancs 
établis sur la côte el seraient d'assez bons travailleurs s'ils n'abusaient par trop des liqueurs alcooliques. 

Le rhum malgache et le betsa-belsa, infusion d'herbes aromatiques dans le jus de canne fermenté, font 
de grands ravages sur la côte orientale. 

Le 22 mars, nous quittons Manambonitra au lever du soleil. Rainivoavy a pu trouver deux pirogues 
sur lesquelles nous passons, à l'est du village, l'important cours d'eau qui nous avait arrêtés la veille. 
En temps ordinaire, ce n'est qu'un ruisseau, mais dès qu'il a plu, il grossit rapidement : c'est un fleuve 
après les grandes averses. Ce fait esl très fréquent à .Madagascar. 

Sur ces pentes rapides, dans ce terrain argileux, au fond de ces vallons encaissés, les eaux pluviales 
ont rapidement transformé le ruisseau le plus modeste en torrent impétueux, el même en rivière aux 
majestueuses allures. En sens inverse, on observe un changement aussi brusque et la crue ne dure 
guère plus longtemps que la pluie qui l'a produite- 

Comme la veille, la roule serpente dans une contrée mamelonnée. Ce sont des montées et des des- 
centes continuelles, des glissades el, sur le sol boueux, des chutes répétées qui font la joie de nos 
porteurs. Suivant le cérémonial quotidien nous leur avons donné quelques morceaux d'argent avec 
lesquels ils ont acheté le manioc cuit que l'on trouve tout préparé dans les villages échelonnés le long 
du chemin. Les hommes affirment que ce petit cadeau supplémentaire leur donne du cœur au ventre, 
c'est l'expression malgache. Ils ne manquaient jamais, je dois le reconnaître, de mettre à part quelques 
beaux morceaux de celle racine filandreuse et de nous l'offrir, disposés avec beaucoup de goût, au fond 
de leurs chapeaux. 



40 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Vers neuf heures, arrêt à Ranomafana. Ce misérable village doit son nom à des sources chaudes, 
situées non loin de là, dans le lit môme d'une petite rivière. L'inondation générale de la vallée ne 
nous permet pas d'approcher de ces eaux thermales dont la température dépasse 65 degrés centigrades. 
Pendant que Maistre va emplir une bouteille d'eau minérale en vue d'une future analyse, nos porteurs 
se réconfortent l'estomac, creusé par les fatigues dé la route. Comme dans presque tous les villages, 
des marchands de manioc attendent la pratique avec des marmites pleines de racines cuites à l'eau 
et encore fumantes. Pour un imperceptible morceau d'argent que je lui ai donné, un borizana en achète 
une ample portion, et la répartit entre ses camarades après avoir mis à part quelques beaux morceaux, 
qu'il vient m'olïrir dans son chapeau. C'est une des nombreuses applications que le Malgache donne à 
son couvre-chef, voulant imiter l'Européen au moins dans une partie de son costume : il considère son 
chapeau comme un objet de toilette indispensable, s'en couvre avec coquetterie, s'imagine préserver 
ainsi son teint des ardeurs dévorantes du soleil. Mais il n'attache, non sans raison, à ces divers rôles de 
sa coiffure qu'une médiocre importance; il l'emploie le plus souvent à de tout autres usages. Non 
seulement c'est un plat dont on se sert souvent, mais encore le chapeau devient entre les mains habiles 
de son propriétaire un filtre destiné à'épurer l'eau croupissante des marais. Pour obtenir ce résultat 
on fait flotter le chapeau et on l'enfonce doucement. Alors, l'eau débarrassée des débris organiques et 
des nombreux animalcules qui habitent les marécages de Madagascar pénètre à travers les étroits 
interstices de la paille. 

Néanmoins, l'indigène, rendu défiant par l'expérience, se contente, la plupart du temps, de se rafraîchir 
la bouche et s'empresse de cracher le liquide. 

Entre Ranomafana et Bedara, où nous arrivons deux heures après une pluie épouvantable, nous 
observons des émergences rocheuses de gneiss et de micaschiste, des coulées de basalte, et çà et là sur 
les croupes gazonnées de gros rocs verdatres de porphyre granitoïde qui, témoins des siècles passés, ont 
résisté à la décomposition argileuse. Nous rencontrons, allant en sens inverse, un long convoi de por- 
teurs de peaux de bœufs. Les malheureux, pliant sous leur pesante charge, rendue plus lourde encore 
par l'eau dont elle est imbibée, se traînent péniblement, appuyés sur leurs sagaies, et se hâtent à petits 
pas, pressés de gagner un abri où ils vont attendre des temps meilleurs avec la patience qui les caracté- 
rise. Ils se reposent fréquemment. 

Ces haltes me firent trouver l'emploi de petites excavations que j'avais remarquées en grand nombre 
le long du sentier. En effet, lorsque les porteurs veulent s'accroupir et déposer leurs charges sur le sol, 
ils descendent dans ces trous, puis, lorsqu'ils se remettent en marche, ils en sortent facilement par une 
pente douce, ayant repris sans aide leur fardeau. Le sentier, après nous avoir fait traverser les villages 
d'Ambatoharana et de Mahéla, nous conduit à Ampasimbé. Comme les hameaux précédents ce village 
est situé dans le voisinage d'une petite rivière, dans une vallée fertile et pittoresque. Parmi les cultures 
diverses qui nous environnent, une plantation de caféiers nous frappe par sa belle venue. 

L'après-midi est employé à réparer le filanjana de Foucart. Dans les dislocations successives que cette 
chaise à porteurs a dû subir dans nos étapes précédentes, l'enl retoise antérieure s'est rompue et les 
brancards n'étant plus maintenus, compriment désagréablement les jambes de notre ami. Rainivoavy, 
qui est décidément un homme de ressources, connaît un forgeron dans le village. Sous la conduite de 
notre commandeur, nous allons pataugeant péniblement dans les rues d' Ampasimbé — il y en a trois 
— à la recherche de l'artisan. Bientôt nous le trouvons accroupi près de sa forge, sous un abri de 
feuillage. Il se met au travail, nous l'aidons tous, et ce n'est pas sans peine que le dommage est réparé. 

La forge malgache èsl absolument analogue à celle que l'on trouve dans la presqu'île de Malacca et 
dans l'archipel Malais. Lu feu de charbon de bois esl activé par un soufflet formé de deux troncs 
d'arbres creusés et placés verticalement côte à côte. Dans ces deux tubes, on fait mouvoir alternative- 
ment des liges de bois garnies à leur partie inférieure d'une rondelle entourée d'étoile. Dans le bas des 
deux troncs d'arbres, deux petits bambous sont enfoncés; ils vont en se réunissant aboutir à une pierre 
percée d'une ouverture unique et placée devant le loyer. En manœuvrant l'appareil on produit un jet de 



LA MONTÉE, f)K TANIMANDRY A TANANARIVE. 



41 




VUE PRISE SUR LA ROUTE DAN 1 TAHAHARIVB. 



vent continu, Une grosse pierre serl d'enclume; quelquefois c'est une masse de fer; L'outillage est 
complété par une pince faite grossièrement, el par des petits marteaux aussi mal fabriqués. Le for- 
geron malgache ne ménage pas ses coups; cela es! nécessaire, car il obtient en se servant de ses mar- 
teaux légers une action d'autant plus faible qu'il a l'habitude de tenir l'outil non à l'extrémité du 
manche, mais près du fer. Néanmoins avec îles instruments aussi imparfaits l'ouvrier indigène, pour 
lequel le temps ne compte pas, obtient quand il veut îles résultats satisfaisants. 

Nous nous arrêtons à Ampasinibé; le soir, grand vacarme : ce sont les porteurs qui exercent leur 
forée et leur agilité sur un malheureux bœuf que l'on conduit à la mort. L'un d'eux saule sur le dos de 
l'animal. s'\ cramponne de toutes ses forces et essaye de s'y maintenir. Il est vite jeté à terre par le 
bœuf agacé qui fait des bonds énormes et prend sa course au milieu du village. Mais bientôt, le voilà 
arrêté dans sa fuite par une longue corde attachée à une de ses jambes de derrière et par les coups 
innombrables qu'il reçoit. In autre porteur succède au premier, el quand il est à bas, ses compa- 
gnons continuent ces exercices: la comda ne se termine que lorsque tous les hommes, plus ou moins 
contusionnés, ont tenté l'aventure. On attache ensuite l'animal harassé au poteau du suppliée; le 
lendemain il sera immolé. Celle préparation toute spéciale que l'on fait subira la viande de boucherie 
pourrait expliquer dans une certaine mesure l'arrière-goût de venaison que les Européens, à leur 
arrivée dans le pays, trouvent toujours au bœuf indigène. 

En quittant Ampasinibé, nous entrons dans une contrée d'un aspect différent. Les mamelons sont 
remplacés par des collines aux lianes [dus abrupts, aux sommets plus élevés. Les vallées sont plus 

(3 



42 VOYAGE A MADAGASCAR. 

profondes, les pentes plus raides. Par une série de montées et de descentes, le sentier s'élève peu à 
peu; à la sortie du village le baromètre indiquait 400 mètres d'altitude. Sur ce terrain mouvementé, 
on commence à distinguer une tendance à l'orientation du nord-nord-est au sud-sud-ouest de la chaîne 
côtière, que nous allons franchir prochainement. En maints endroits, l'argile est traversée par des 
pointements rocheux; sur les lianes des petites montagnes qui nous environnent apparaissent par 
places de gros rochers. Les rivières et les ruisseaux précipitent leur cours, ce sont de véritables tor- 
rents; leurs eaux, limpides quand il n"a pas plu — ce qui est rare, — se brisent sur les gros cailloux 
roulés entraînés des terrains élevés par les grandes crues. Parfois, coupées par des assises rocheuses, 
elles tombent en jolies cascades. A mesure que nous nous élevons, la végétation change également. 
Les ravenala ont déjà disparu et les raphia deviennent rares; nous entrons dans la première zone fores- 
tière qui entoure Madagascar d'une verte ceinture. Cependant nous ne sommes pas encore dans les 
grands bois, mais les arbres en bouquets ou disséminés, les fourrés de broussailles et d'arbustes, les 
massifs de bambous, nous en annoncent l'approche. Souvent dans les grandes clairières, sur les 
pentes gazonnées, au milieu des hautes herbes et des roseaux, les gros troncs d'arbres que l'indigène 
n'a pu abattre se dressent à demi carbonisés. La hache et le feu reculent loin vers l'ouest la limite des 
pays boisés d'autrefois. Nous traversons maintenant des terrains défrichés en partie. Le déboisement 
probable de Madagascar, déboisement lent mais continu, a sans doute modifié beaucoup l'aspect de l'île, 
et nous nous proposons d'étudier avec soin celle question intéressante dans nos prochains itinéraires. 

A peu de dislance d'Ampasimbé on arrive, après une moulée longue et pénible, dans une petite forêt. 
Là, au milieu des arbres, est le hameau de Madilo. Puis, sortant du taillis, nous passons une rivière sur 
les bords de laquelle des raphia cachent encore les cases de Marbzevo. Avanl midi nous entrons à 
Beforona. 

Depuis la côte, c'est le village le plus important que nous ayons rencontré. Dans un modeste rova 
habite un officier antimerina qui commande le poste; il a sous ses ordres quelques' subalternes et 
une vingtaine de soldats. Une case un peu plus spacieuse que les autres sert de temple, une école est 
à côté. Beforona est situé au milieu d'une petite plaine marécageuse; les fièvres y sont particulièrement 
redoutables. 

C'est aujourd'hui dimanche, nous profilons de l'occasion pour nous livrer à quelques travaux séden- 
taires; ce n'est pas chose aisée, le calme et la tranquillité nécessaires nous font défaut. Les porteurs mis 
en gaieté par le rhum et le belsa-betsa betsimisaraka'danseht et chantent toute la nuit. 

Le lendemain matin, nous nous remettons en marche dans un terrain détrempé, nous traversons des 
marais et des rizières, ce qui pour le voyageur est à peu près la -même chose à celle époque de 
l'année, et nous passons un grand nombre de ruisseaux dont le sentier emprunte souvent le lit. Dans 
nos circuits nous guéons treize fois un torrent qui s'obstine à nous barrer la roule. Mais nous dépassons 
le village d'Ambavanihasy, et nous pénétrons peu après dans la grande forêt. 

La partie boisée que traverse le chemin de Tamatave à Tananarive est interrompue quelquefois 
par de grands espaces défrichés où l'on a construit des villages, lieux de repos nécessaires pour les 
nombreux porteurs qui suivent celle voie fréquentée. Les habitants de ces hameaux ont empiété sur 
la forêt. Aidés par les indigènes de passage, ils onl exploité par places les abords de la roule, coupant 
çà cl là les arbres qui leur étaient nécessaires pour leur commerce ou leur industrie. Néanmoins, dans 
les cantons respectés, la végétation est assez belle. Les arbres, trop serrés, poussent en hauteur et, 
ne pouvant se développer librement, vont -droit vers le ciel chercher un peu de soleil. Sous les voûtes 
sombres de leur feuillage, où s'attachent des lianes puissantes bizarrement contournées, poussent des 
fougères arborescentes et des palmiers nains, au milieu des roseaux et des arbustes qui forment des 
fourrés ('pais. Les essences sont variées, et plusieurs seraient l'objet d'un commerce important si 
1 exploitation n'en était presque impossible. Quoi qu'il en soit, dans celle région les arbres n'atteignent 
jamais une grosseur remarquable et la végétation ne se développe pas avec la vigueur et la beauté 
que nous avons pu voir L'année suivante dans la province d'Antongil et dans le pays de Tolanara. En 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 4b 

revanche, si la forêt d'Analamazaotra ne mérite pas tous les éloges que certains voyageurs lui ont 
donnés, le chemin est bien digne de sa mauvaise réputation. 

Dans les bourbiers où ils enfoncent jusqu'à mi-corps, sur les roches glissantes où ils ont peine à 
marcher, dans les torrents bondissants où ils sautent d'une pierre à l'autre, les porteurs accomplissent 
des prodiges de force et d'adresse. Nos filanjana décrivent dans des plans variés tous les angles connus : 
tantôt nous avons la tète en bas, cl pour ne pas tomber en arrière il faut nous cramponner vigoureu- 
sement ; tantôt, à une descente dans une position inverse, nous évitons difficilement une chute en 
avant; d'autres fois, violemment secoués, nous inclinons brusquement d'une manière inquiétante. Ce 
sont de longues et pénibles ascensions à travers bois. Le chemin est encaissé entre les deux parois 
verticales d'une tranchée de 5 à 6 mètres de hauteur. Là les porteurs ont taillé dans l'argile de petits 
escaliers éphémères qu'ils renouvellent incessamment, abaissant peu à peu le niveau du sentier. Les 
eaux pluviales qui descendent avec violence dans ces couloirs en augmentent encore la profondeur et y 
causent de fréquents éboulements. Le filanjana ne peut se manœuvrer aisément, et malgré l'étonne- 
ment des borizana qui trouvent probablement «pie nous dérogeons, nous mettons pied à terre et nous 
pataugeons sur un des cAlés du couloir, en faisant clés efforts parfois infructueux pour ne pas glisser 
dans le fond rempli d'une boue rougeâtre et gluante. 

Malgré toute noire bonne volonté nous avançons lentement, heureux quand une racine nous offre 
un léger point d'appui, maudissant le sorl quand dans nos pénibles exercices nous la heurtons vio- 
lemment. Les murs d'argile sont dominés par des rochers qui reposenl à peine sur un peu de terre 
minée par les eaux; souvent des racines soni au-dessus de nos tèles et les quelques points d'attache qui 
les retiennent encore aux parois menacent à chaque instant de se rompre. Les mauvais passages se 
succèdent el se ressemblent. Ils sont indescriptibles, dans une montée que les Malgaches appellent 
Fitomanianomby , a la Montée qui l'ail pleurer les bœufs ». 

Un silence presque absolu règne dans la forêt. Nous n'entendons qu'une l'ois les hurlements mélan- 
coliques des babakoto el nous ne voyons que rarement des perroquets noirs et des pigeons verts. 
Les oiseaux étaient beaucoup plus communs sur la côte el dans la région des «lunes; c'étaient le 
goaka, corbeau noir et blanc «le Madagascar, le oorompolsy, aigrette blanche, beaucoup de coa, 
que nous retrouverons sur les hauts plateaux, el «le nombreux oiseaux aquatiques. Les insectes sont 
aussi faiblement représentés, si ce n'esl un Sphaerotherium, gros myriapode vert foncé qui se tient 
accroché aux pentes argileuses. 

Dans une petite vallée dominée au nord par un gros roc qui élève à plus de 180 mètres une muraille 
à pic, nous traversons le village d'Anévoka. Quelques heures après, nous étions à Analamazaolra. 

Après une nuit passée dans ce village, nous suivons une route un peu moins accidentée que celle de 
la veille. Il faut traverser un grand nombre de ruisseaux, affluents du Ranombary, rivière du nord 
qui, avec le Ranolahy, va se jeter dans l'Iaroka, à quelques kilomètres à l'ouest d'Andovoranto. 
Jusqu'à l'Irihilra nous avons guéé «les cours «l'eau «pii allaient au sud se jeter directement «lans l'Iaroka. 

Nous nous arrêtons, au milieu «lu jour, à Ampasimpotsy. Le fond «le la vallée <»ù est construit 
ce village est recouvert d'une couche «!«' sable dont la blancheur tranche sur l'argile fortement colorée 
«les environs. Cette couche arénacée est peu épaisse el semble provenir «le dépôts modernes. Les 
40 cases qui composent le village, disposées «le chaque côté «!«• la route, sont assez propres, elles 
ont cependanl la mauvaise réputation de loger un nombre considérable de petits animaux dont la 
morsure «'si à craindre el nos hommes qui nous donnent ce détail «ml hâte de nous conduire à Mora- 
manga. 

Au delà «l'Ampasimpotsy nous cuirons «le nouveau «lans la forêt, et, par «les chemins aussi exécrables 
«pie le jour précédent, nous nous élevons peu à peu. Maintenant il y a «le nombreuses clairières, et la 
forêl cesse lout à fait à l'est «lu hameau «le Behena. C'est près de cette limite que nous franchissons 
les «lerniers sommels de la chaîne côtière à une altitude de 990 mètres. De ce point élevé la vue s'étend 

ouest. Derrière nous, les montagnes boisées que nous venons «le franchir 



lorl loin «lans 1 esl el «lans 



m VOYAGE A MADAGASCAR. 

s'abaissent peu à peu pour aller se confondre fort loin dans l'horizon brumeux. Devant nous s'étend 
une grande plaine parsemée de petites collines : c'est la grande vallée du Mangoro. Ce fleuve impor- 
tant du versant oriental de Madagascar coule du nord au sud; c'est beaucoup plus bas seulement après 
avoir fait un coude à l'est qu'il se dirige vers l'Océan Indien en se frayant un passage dans les défilés 
de la chaîne littorale. Il se jette prés de Mahanoro. Dans le lointain, de hautes montagnes se déta- 
chent nettement sur le ciel : ce sont les monts d'Ankeramadinika, arête faîtière soutenant à l'est le 
massif central, dernière marche du gigantesque escalier qu'il nous faut monter pour arriver dans 
l'Imerina. Plus près de nous est Moramanga, où nous descendons en suivant un sentier tracé sur un 
contrefort de la montagne. 

Moramanga est un gros village important ; c'est le marché principal des produits de la région. 
Le gouvernement de Tananarive y a depuis peu de temps établi un poste militaire et en a fait le 
chef-lieu politique de la province d'Ankay. La ville s'étend surtout en longueur. Les cases en raphia 
sont construites avec soin; la plupart sont divisées en plusieurs pièces et possèdent des portes et des 
fenêtres que l'on ferme par une large planche. On aperçoit sur certaines maisons des velléités d'or- 
nementation. Jean nous a trouvé un logis confortable, une case située à l'entrée de la ville au milieu 
d'une cour entourée d'un petit mur d'argile. A l'intérieur les cloisons et le toit sont recouverts de 
nattes; il y a même dans la chambre qui nous est destinée une table et deux chaises. 

La population de Moramanga est d'environ un millier d'habitants, mais elle augmente notablement 
à certaines époques, surtout aux jours de grands marché. Dans cette ville, au milieu des Antimerina 
fonctionnaires, soldats ou commerçants, et des nombreux borizana, population flottante d'origine très 
variée, se trouvent quelques représentants de la tribu des Bezanozano établis dans le bassin du Man- 
goro. Ces indigènes portent ici le nom d'Antankay. Nous avons quitté le pays des Betsimisaraka à 
l'ouest de Beforona, et jusqu'à Ankeramadinika nous serons en territoire bezanozano, mais sur cette 
route le voyageur n'aura guère l'occasion de faire des études ethnographiques intéressantes au milieu 
des représentants de toutes les tribus qu'il rencontrera à chaque instant. 

La longue et unique rue de Moramanga présente une grande animation. Bien que ce ne fût point 
le jour du marché, qui se tient le jeudi, des commerçants en grand nombre avaient établi leur boutique 
en plein vent et débitaient leur marchandise accroupis à l'ombre de vastes parasols en coton écru ou 
en rabane bariolée. Devant eux étaient étalés sur une bulle de terre battue quelques articles européens : 
cotonnades blanches ou teintées, couteaux, miroirs, aiguilles, boutons, du sel, du manioc et divers 
produits indigènes. 

Près de notre case est l'habitation du gouverneur Ratrema 11 e honneur. Il vint nous voir dans l'après- 
midi et nous fil apporter comme cadeau de bienvenue la poule réglementaire. Pour reconnaître sa 
gracieuseté, je lui proposai de faire sa photographie; il accepla avec empressement. 

Dans noire logis confortable nous pensions bien trouver le repos nécessaire après nos fatigues des 
marches précédentes. Nos espérances furent déçues, Maislre et Foucàrt sont aussi malheureux que moi; 
nous n'avons pu fermer l'œil, dévorés toute la nuit par les puces. Cet insecte désagréable vit en légions 
à Madagascar, cl ses morsures, qui partout ailleurs ne sont qu'un léger désagrément, deviennent ici par 
leur multiplicité un réel danger. H est rare qu'après deux ou trois nuits d'insomnie, les fièvres ne viennent 
pas vous surprendre. Les puces pullulent dans les cases des indigènes cl surtout dans les maisons en 
terre des habitants du massif central; leur nombre dépasse les limites de l'imagination. Ces animalcules 
ne sont pas les seuls, tant s'en faut, que. l'on rencontre dans l'île, d'autres aptères y sont dignement 
représentés. Dans les régions basses du littoral, ces insectes sont remplacés par des nuées de moustiques 
et de maringouins. Malgré la petitesse de ces adversaires, il faut lutter vaillamment, et dans bien des cas 
on préférerait affronter d'autres dangers. 

Nous quittons Moramanga le "21 mars par une fraîche matinée. Les hommes s'enveloppent dans leurs 
lamba, que dans les marches précédentes ils portaient roulés autour des reins sous leur chemise de 
rabane. Grelottant, ils trottinent à côté de nos filanjana. 




_ .. ■■ 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 



49 



A celle altitude nous trouvons un autre climat; les matinées sont particulièrement froides et humides, 
ce n'est pas encore la température de l'Imerina, mais nous ne ressentons plus les chaleurs lourdes de 
la côte. 

Dans la plaine du Mangoro le chemin est beau. Au milieu des herbes il y a bien par places quelques 
bas-fonds marécageux, mais dans celle grande vallée, plaisir inconnu jusqu'alors, nous marchons en 
terrain plat et nous pouvons porter nos regards sur de lointains horizons. 

Nous arrivons bientôt après à Andakana. c'est un village construit sur les deux rives du Mangoro, à 
Il kilomètres de Moramanga. En cet endroit, le fleuve, large de 80 mètres environ, a un cours assez 
rapide, ses eaux jaunâtres vont se briser sur les quelques îlots que nous voyons en amont et en aval. 




i : M '.! \I'A'. \~i in. 



Nous faisons passer sur l'autre rive nos bagages dans des pirogues qu'il nous faut disputer assez chau- 
dement aux borizana qui les prenaient d'assaut. Non- passons ensuite et malgré mes regards attentifs 
je ne vois pas de caïmans, qui pourtant, parait-il. vivent en grand nombre dans le Heine. 

En quittant Andakana, le sentier longe pendant quelque temps la rive droite du Mangoro et s'élève 
bientôt par des rampes assez, rapides sur le liane occidental de la vallée, et sur les premiers contreforts 
du mont lfodv. 

Dans la vallée du Mangoro l'argile rouge est souvent recouverte par une couche d'humus noirâtre 
généralement peu épaisse, où croissent en abondance des joncs et des roseaux, des fougères, des bruyères 
et une herbe bien fournie. Les lîezanozano, au nord de Moramanga principalement, y font paître de 
grands troupeaux de bœufs. 

Le bœuf de Madagascar Boa zebu est un bœuf à liosse voisin des zébus de l'Inde et de l'Afrique orien- 
tale. Haut sur jambes, portant de longues cornes, il est en général doux et paisible. La chair en est bonne 
et devient excellente lorsque l'animal est bien nourri. La protubérance qu'il porte sur les épaules atteint 
pendant l'engraissement de fortes proportions: c'est, parait-il. un mets recherché. Les vaches sont mau- 
vaises laitières, cl quand elles sont séparées de leur veau elles ne donnent plus de lait. Dans certaines 
régions de l'île, vivent à l'état sauvage quelques troupeaux de ces zébus que les Malgaches appellent 
omb\i halit. Je n'ai jamais pu rencontrer une autre variété de bœufs sauvages, sans bosses ceux-là. 
désignés sous le nom de omby manga. Depuis quelque temps déjà des races européennes ont été 
introduites dans l'île et paraissent s'y acclimater fort bien. Le bœuf est une des grandes richesses 



50 VOYAGE A MADAGASCAR. 

de Madagascar et l'élevage de ces animaux prendra certainement plus lard un grand dévelop- 
pement. 

Au delà du village de Zomakely nous faisons l'ascension du mont Ifody. Les flancs sont dénudés; un 
petit bois regardé par les indigènes comme un lieu sacré couvre son sommet. Sur l'autre versant, une 
descente rapide nous amène dans une jolie vallée où, après une marche lente cl pénible à travers les 
marais et sur les petites levées de terre qui séparent les champs de riz, nous traversons une rivière sur 
un tronc d'arbre branlant cl mal équarri. Nous arrivons ensuite au sommet d'une colline dans le village 
de Sabotsy. 

Nous sommes là sur les premiers contreforts de la chaîne de partage des eaux. Dans les petites vallées 
que laissent entre eux ses chaînons prennent naissance de nombreux ruisseaux affluents de droite du 
Mangoro. De Sabotsy nous dominons un de ces vallons; le fond en est bien cultivé, mais les collines qui 
l'environnent sont arides et désolées. 

Le lendemain, nous arrivons en quelques heures à Ambodinangavo, et à l'est de ce village nous 
commençons à monter une rampe rapide, où le chemin se confond souvent avec le lit d'un ruisseau qui 
vient des hauteurs. 

Nous sautons de pierre en pierre et nous nous hissons péniblement sur les plus gros rochers. 

A gauche la route est dominée par le sommet du mont Angavo; et , pendant que nos hommes essoufflés 
reprennent haleine, Maistre et moi, nous en faisons l'ascension (1270 mètres). Là une vue magnifiqne 
nous fait oublier nos peines. .Malheureusement elles n'étaient pas terminées, et nous reprenons notre 
marche dans un chemin épouvantable; c'est une nouvelle édition de la route d'Analamazaotra. Les 
couloirs boueux, les roches glissantes, les rampes abruptes, se succèdent. Nous traversons la deuxième 
ceinture boisée de l'île, ('elle forêt, accrochée aux sommets de la grande chaîne de partage des eaux, n'a 
que quelques kilomètres d'épaisseur. Elle cesse brusquement en avant du village d'Ankeramadinika. 
A midi nous atteignons le point culminant de la roule, près du mont Ambalobe 1 1 -4(30 mètres). Une 
heure après, nous sommes à Manjakandriana. 

A l'ouest de la deuxième ceinture forestière on entre dans la province de l'Imerina. Les maisons en 
terre ont remplacé les cases en roseaux. Le pays devient 1res peuplé, nous sommes dans les environs de- 
là capitale. 

Mais, sans nous attarder longtemps sur ce territoire des Anlimerina. que nous allons visiter en détail 
dans notre premier voyage, nous avons hâte d'arriver à Tananarive. 

Dans celle description rapide du chemin de Tananarive à Tainatave, chemin bien connu de tous les 
Européens qui ont voyagea Madagascar, j'ai essayé de montrer au lecteur ce qu'était la grande roule 
lnlana br, qui relie à la côte le pays des Antimerina. Si j'ai insisté' sur les difficultés de tous genres que 
l'on y rencontre, et' n'est certes pas pour m'en plaindre, un voyageur aurait mauvaise grâce à màudir 
les obstacles qu'il vient bénévolement chercher dans les pays lointains. Mais il n'en esl pas de même 
des Européens et des créoles qui, appelés par leurs situations ou leurs affaires dans l'île africaine, sont 
obligés de suivre ces sentiers exécrables, accompagnés parfois de leurs femmes cl de leurs enfants. 
Cette route dangereuse pour les voyageurs et si coûteuse pour les transports est cependant la plus 
fréquentée de Madagascar. Continuellement entre Tamatave cl Tananarive, marchant dans un sens ou 
dans l'autre, plus de 900 borizana sont échelonnés sur le chemin; ils transportent environ deux tonnes 
cl demie de marchandises. 

Notre roule traverse encore plusieurs villages, 1res rapprochés les uns des autres, et arrive au pied 
de la montagne sur laquelle est construite Tananarive, où nous faisons notre entrée le 30 mars. Encore 
une petite ascension à faire, courte mais difficile, dans des ruelles étroites et sinueuses. Emportés dans 
une course folle, nous distinguons à peine les maisons et les édifices, qui fuient devant nos yeux. 
Nos hommes, heureux d'arriver au terme du vùyage, Veulent l'aire sans doute une belle entrée dans la 
capitale. Ils prennent leur trot le plus allongé, bondissent sur les blocs énormes de granit qui forment 
le pavage des rues, montent et descendent des escaliers et, après mille détours, nous déposent sains et 



LA MONTÉE. DE TAMMANDRY A TANANARIVE. 



SI 




VALLÉE l'I - 



Saufs à la porte de V Hôtel de l'Europe, où nous éprouvons l'agrément, qui ne nous paratl pas médiocre, 
de retrouver quelques-uns des raffinements de la civilisation. 

Avant la fondation du royaume antimerina, Tananarive Intananarivo n'étail qu'un village construit 
au sommet d'une colline rocheuse dominant à l'ouesl la plaine de Betsimitatatra. Les premiers rois anti- 
merina, tentés par la position inexpugnable alors de ce hameau, y établirent leur résidence habituelle et 
à mesure que leur puissance grandissait, ils voyaient s'accroître leur capitale. Bientôt de nombreux 
villages se groupèrent autour de la demeure royale, puis ils se réunirent peu à peu par de nouvelles 
constructions. Leurs noms désignèrent alors les différents quartiers de la ville des mille villages qui est 
aujourd'hui une grande cité, la plus importante de Madagascar, avec ses palais, ses édifices publics et 
ses faubourgs. 

La colline sur laquelle est bâtie la ville proprement dite s'étend du nord au sud sur une longueur 
d'environ trois kilomètres el sur une largeur moyenne d'un millier de mètres. C'esl un gros massif de 
gneiss et de granité s'élevant à 150 mètres au-dessus de la plaine et recouvert le plus souvent par une 
couche d'argile rongeàtre qui atteint quelquefois une grande épaisseur. Du côté de l'orient, celle col- 
line est rattachée aux monticules voisins par quelques contreforts, partout ailleurs elle se trouve isolée 
au milieu des rizières de la vallée supérieure de l'Ikopa. Les versants sont très escarpés à l'ouest, au sud 
et à l'est; dans la partie méridionale, en certains endroits les rochers sont à pic cl même en surplomb. 
Dans la partie septentrionale les pentes sont moins rapides, deux ramifications partent des hauteurs et 
vont, en s'abaissanl peu à peu, se perdre dans la plaine. Le point culminant de la ville, où est bâti le 
palais de la Reine, est à 1 420 métrés d'altitude. Ce sommet se distingue de fort loin dans la province 
de l'Imerina. 



s2 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Lorsqu'on approche de Tananarive, l'aspect en est très pittoresque : partout les pentes sont couvertes 
de maisons d'un rouge sombre groupées sans aucun ordre, conséquence inévitable de la disposition 
du terrain. Des bâtiments modernes, de construction soignée, apparaissent par places. Dans les hauts 
quartiers, quelques vieilles maisons de bois aux teintes foncées font ressortir plus vivement encore dans 
cette tonalité rougeâtre la blancheur des palais. A l'ouest de la ville, sur les bords du petit lac Anosy, 
le panorama est particulièrement curieux ; c'est là que je vais conduire le lecteur, pour essayer de 
lui décrire ou plutôt de lui énumérer les principaux quartiers et les édifices remarquables. 

A nos pieds se trouve le lac Anosy. C'est une propriété royale; il a été creusé en partie par ordre du 
o-ouvernement pour fournir, par un déversoir artificiel, la force motrice nécessaire à des moulins a 
poudre, construits non loin d'ici et qui sont abandonnés aujourd'hui. Il est alimenté par un canal de 
dérivation de l'Ikopa. Au milieu de la nappe d'eau, sur un terre-plein circulaire relié au rivage par une 
digue en pierres sèches, sont édifiées des maisons en bois, palais d'été de la famille royale, qui ser- 
vent maintenant de poudrière. Sur les bords du lac, une légion de blanchisseurs et de blanchisseuses 
jacassent à l'envi ; à leurs côtés, des gamins armés d'une ligne de pèche rudimenlaire prennent quelque- 
fois des petits poissons rouges, seuls habitants des eaux; encore sont-ils d'importation européenne. 

De l'autre côté du lac Anosy est la plaine de Mahamasina, le Champ de Mars de Tananarive. Ce vaste 
carré d'environ oOO mètres de côté sert quelquefois à la manœuvre des troupes, aux revues de l'armée, 
là se tiennent les grandes assemblées. Vers le centre on remarque une construction circulaire soigneu- 
sement maçonnée : ces murs enserrent la pierre sainte sur laquelle le souverain se tient debout lors de 
son couronnement. Cette pierre, qui consacre ainsi la toute-puissance royale, a, par ce pouvoir mys- 
térieux de rendre saint, maha masina, donné son nom à l'emplacement qui l'environne. En temps ordi- 
naire le court gazon de Mahamasina nourrit les bœufs que l'on amène journellement dans la ville et 
quelques ânes ou chevaux, bien rares encore dans le pays. 

Derrière Mahamasina, le terrain s'élève brusquement et l'on voit se dresser presque verticaux les 
flancs de la grande colline de Tananarive, qui décrit un gigantesque arc de cercle dont nous occupons 
le centre cl où nous allons suivre du regard, de droite à gauche, le panorama de la ville. Auparavant, 
en tournant la tète vers le sud, nous remarquons sur un plan plus rapproché un monticule arrondi et 
isolé : c'est la montagne d'Ambohijanahary. Des maisons qui s'entassent à ses pieds et sur ses flancs 
forment le faubourg d'Imerintsiafindra. Le sommet du mont est dénudé, aucune construction n'y est 
élevée; on ne doit pas bâtir en face du palais de la reine. Des lignes noires parallèles rayent les hau- 
teurs de ce mamelon; ce sont des fossés profonds creusés dans l'argile par ordre du roi Radama, qui 
voulait niveler le sommet du mont. Cette entreprise gigantesque n'a pu être continuée. Ambohijanahary 
est rattaché par une petite crête au massif rocheux de Tananarive. 

En suivant cette crête, nous abordons l'extrémité méridionale de la ville. Sur le sommet se trouve 
le quartier d'Ambohipotsy, au milieu duquel se dresse la flèche d'un temple prolestant. Les flancs 
abrupts de ce versant sont par exception recouverts d'une argile blanchâtre; et les roches superfi- 
cielles, décomposées en partie, qui apparaissent par places, sont extraites pour fournir des matériaux de 
construction plus faciles à travailler, sinon plus durables, que le granit. 

Continuant à parcourir du regard la ligne des crêtes, nous arrivons, après avoir dépassé le quartier 
d'Ambohimitsimbina, à l'ancien palais de Ramboasalamy, qui sert aux réceptions et aux fêles offertes 
aux étrangers par le gouvernement antimerina; et, tout à côté, à l'ensemble des bâtiments royaux ou 
rova, au milieu desquels se découpe vigoureusement sur le ciel le grand palais de Manjakamiadana, 
flanqué de ses quatre tourelles et surmonté de son toit aigu, où plane au sommet le voronmaheri/, le 
faucon malgache, emblème préféré des rois antimerina. Caché par ce grand édifice, est le palais de 
Masoandro, où habile la reine. Au nord du Manjakamiadana, nous apercevons un édifice de propor- 
tions plus modestes : c'est le Tranovola, « palais d'argent », où le premier ministre donne ses audiences. 
Au-dessous du rova, la paroi rocheuse est verticale, en cet endroit on précipitait autrefois dans la 
plaine, à plus de 100 mètres de profondeur, certains condamnés à mort. 






LA MONTÉE, DE TAN1MAXDRY A TANANARIVE. 




Il PALAIS DE LA REIXE. 



A gauche du rova on distingue, au milieu des maisons □ breuses du quartier d'Ambohijafy, plu- 
sieurs constructions importantes, habitations des principaux officiers de l'armée el de la cour el des 
grands fonctionnaires. Vienl ensuite le palais du premier ministre. Cette vaste construction de l'orme 
carrée, ornée aux angles de clochetons, esl surmontée d'une grande coupole vitrée. Au uord de ce 
palais, la colline s'abaisse peu à peu en même temps qu'elle se divise en deux branches, aux versants 

moins rapides, couverts parloul de nombreuses habitations, liés l'origi le la ramification occidentale 

dans le quartier d'Ambodinandohalo, on voil les constructions de la mission catholique, que dominent 
les deux tours de la cathédrale. C'esl au-devanl de la cathédrale que s'alignent, braqués sur un préci- 
pice, une vingtaine de canons sans affûts. Les Anti rina se figurenl que ces batteries constituent 

une défense sérieuse. En réalité elles ne servenl qu'à tirer des salves lors des fêles. A gauche de la cathé- 
drale est le quartier d'Ambatovinaky, avec son église norvégienne el son temple britannique. Puis de 
nombreuses maisons s'échelonuenl en étages, successifs el viennent se cacher dans les massifs de 
verdure qui bordenl dans noire voisinage le lac d'Anosy, tandis que, au second plan, apparaissent 
les hauteurs de la ramification orientale. C'esl le quartier de Faravohitra. A l'extrémité se dresse la tour 
carrée d'un temple. 

Enfin, à l'extrême gauche du panorama, le quartier d'Ambohitsorohitra, où se trouvenl les bâtiments 

de la résidence de France. 

Si la ville de Tananarive esl intéressante à contempler, une promenade dans les rues de celle cité esl 
dénuée d'agréments. Ses voies tortueuses, coupées par des marches élevées, obstruées souvent par de 
gros blocs de granit, sont pavées par places de pierres anguleuses: parfois la roche massive sert de 
chaussée, mais le plus souvent on marche sur l'argile ravinée, maintenue sur les pentes trop raides 
par d'insuffisants barrages. Pour l'Européen, l'usage du Glanjana est presque toujours indispensable, 
s'il veut sortir sain el sauf de ces périlleuses excursions. 

Deux rues principales partent du rova. L'une descend vers l'est et après avoir contourné le Palais de 
Justice, petite construction en pierre de style grec, possède une chaussée pavée avec soin. Ce travail de 
voirie qui ne s'étend malheureusement que sur une petite longueur, une centaine de métrés, repré- 
sente le seul progrés réalisé récemment. Bientôt après la rue reprend son aspect primitif cl après avoir 
traversé le quartier d'Ambohitantely, où elle est rejointe par la roule de Tamatave qui gravit par des 
pentes fort raides et des escaliers géants les flancs escarpés de la montagne. Le chemin se dirige 



3(3 VOYAGE A MADAGASCAR. 

ensuite vers le nord en suivant les hauteurs de Faravohitra, puis il descend dans les faubourgs d'Anka- 
difotsy pour aller à Anlanimena traverser les rizières de la plaine et conduire dans les villages voisins. 

La deuxième rue principale que nous allons suivre est celle de l'ouest, c'est la plus fréquentée, le 
boulevard élégant de Tananarive. Tout d'abord en quittant le palais elle passe au milieu des habitations 
des grands dignitaires et le long des vieilles maisons de bois, rares échantillons des anciennes cons- 
tructions. Il y a quelque cinquante ans, Tananarive était divisée en deux parties. L'une comprenait les 
faubourgs et les villages qui couvraient les flancs des collines et certaines parties de la plaine voisine, 
l'autre, la cité proprement dite, était construite sur les hauteurs de la grande colline, groupant ses nom- 
breuses cases autour des bâtiments royaux. Celle ville haute était environnée, surtout du côté de l'est, 
de fossés profonds; le versant occidental, presque à pic, rendait superflu ce système de défense ; des 
portes massives donnaient accès dans les rues principale-. On remarque encore maintenant quelques 
vestiges de ces fortifications, et des postes de soldats occupent aujourd'hui dans les voies fréquentées les 
emplacements des anciennes portes. 

Dans cette enceinte primitive on ne pouvait édifier que des maisons de bois; dans les constructions 
d'alors la pierre, les briques et la terre étaient exclues. Les quelques maisons qui subsistent encore 
sont d'un joli aspect avec leurs murailles sombres, leurs toits de chaume très aigus et les derniers 
chevrons des pignons qui dépassent le faite de deux longues pointes acérées. 

Continuant notre marche nous arrivons devant le palais du premier ministre cl pendant quelque 
temps nous longeons une muraille qui soutient la grande terrasse sur laquelle s'élève ce vaste édifice. 
Après quelques détours sur une pente assez rapide, nous débouchons ensuite sur la place d'Andohalo. 

Cet espace triangulaire qui se trouve au point où les deux bras de la colline se divisent est la seule 
plate-forme de quelque étendue que l'on rencontre dans la ville, encore le terrain descend-il légèrement 
vers le nord. La place d'Andohalo, comme la plaine de Mahamasina, sert aux assemblées populaires, aux 
grands kabary; c'est là que le peuple se réunit pour entendre la lecture des messages de la reine et la 
promulgation des lois, les déportations des provinces y attendent avec leurs tributs l'ordre de monter au 
Palais. Autour de la place le terrain s'étage en amphithéâtre, aussi une foule considérable peut-elle s'y 
entasser, augmentée encore de nombreux spectateurs groupés sur les terrasses des maisons qui envi- 
ronnent Andohalo. Généralement c'est un lieu de réunion pour les oisifs et les curieux : aussi dans ce 
nouveau forum beaucoup de Malgaches se réunissent pour se raconter les nouvelles du jour. Accroupis 
sur l'herbe, ils demeurent de longues heures dans celle position qu'ils semblent affectionner particuliè- 
rement. Dans la partie centrale de la place, on voit au ras du sol une roche noirâtre qui a ses attribu- 
tions sacrées comme celle de Mahamasina. Sur celte pierre, le souverain, après une absence de Tana- 
narive, et particulièrement en revenant de son voyage annuel d'Ambohimanga, remerciait le Ciel de 
pouvoir rentrer en paix dans sa capitale. Au sud de la place se tient un petit marché fréquenté surtout 
parles soldats de garde au Palais qui viennent s'y approvisionner. 

En descendant de la place d'Andohalo l'on arrive bientôt devant la Mission catholique. L'église fort 
spacieuse est séparée de la chaussée par un lac minuscule; c'est un endroit sacré auquel il est défendu 
de loucher, ce qui a gêné beaucoup les Pères dans la construction de leur cathédrale. A gauche est une 
maison de pierre construite à l'européenne, résidence de Mgr Cazet, évêque de Madagascar, à droite 
les habitations des Pères. L'emplacement accordé à la mission est vaste; il descend jusque sur la 
plaine de Mahamasina; malheureusement le terrain est en grande partie d'une déclivité telle que maints 
endroits ne peuvent être utilisés. De l'autre côté du chemin se trouve l'école des Frères. 

lui quittant la Mission catholique le chemin est dominé à l'est par des constructions importantes. A 
l'ouest il est bordé par un précipice de 120 mètres de profondeur. De ce côté, sur un petit remblai de 
roches et d'argile, où poussent quelques aviavy centenaires, rares représentants de la végétation arbo- 
rescente dans les liants quartiers, gisent sur le sol vingt-cinq canons de foule qui servent à tirer des 
salves dans les grandes solennités. D'autres canons aussi délaissés se trouvent encore dans les différents 
quartiers de la ville haute et sont employés aux mêmes usages. Près du Palais une de ces bouches à 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 57 

feu donne dans la matinée le signal d'exécuter les corvées de la reine, et à neuf heures du soir annonce 
le couvre- l'eu. 

Le long des chemins que nous suivons sont situés les principaux établissements français cl les 
magasins les plus achalandés ; les maisons anglaises cl les maisons des missionnaires protestants se sont 
groupées de préférence sur l'autre branche de la colline, dans le quartier de Faravohitra. En continuant 
notre roule nous traversons les quartiers d'Imarivolanitra et d'Ambatavinaky, nous descendons une 
rampe assez rapide où le sol c-l particulièrement mouvementé; après chaque orage celle partie de la 
voie nécessite quelques réparations urgentes, que l'on fait tant bien que mal, mais qui sont loin d'être 




LES VIEUX CASONS. 



suffisantes, l'rès d'un temple protestant deux voies secondaires viennent aboutir à noire rue. L'une 
au sud descend vers la plaine de MaliainaMua. l'autre au nord va dans la vallée que laissent entre 
elles les deux ramifications de la colline, au quartier d'Analakely, l'uis la rue principale sur un terrain 
[ilus uni nous conduit au grand marché du Zoma; non loin de nous, sur la gauche, est l'emplacement 
de la résidence générale de France, Lu quittant le Zoma, nous traversons le quartier populeux d'Isotry 
cl, après avoir dépassé le tombeau delà famille du premier ministre, on arrive dans les rizières sur la 
route qui conduit à Màjunga. 

Ce monument funéraire fui édifié sous le règne de la reine Ranavalona 1"'. M. Laborde, qui en fui 
l'architecte, résidail depuis longtemps déjà à Madagascar, chargé des intérêts de la France, dans les 
dernières années de ce long règne il s'est rendu populaire dans l'Imerina par les nombreux services 
qu il na cessé de rendre et les industries variées qu'il a créées dans le pays, toutes choses qui lui don- 
nèrent, et à juste titre, un grand ascendant à la cour. Le tombeau fui construit pour Ramiharo, le 
ministre puissant de Ranavalona I"\ père de Rainilaiarivony le premier ministre actuel. Le soubassement 
de l'édifice est formé d'un massif carré de maçonnerie de 20 mètres de côté, au-dessus une immense 
dalle monolithe recouvre le caveau de la famille, celle dalle esl entourée d'arcades, deux colonnes 
élevées se dressent au nord du monument. 

s 



38 VOYAGE À MADAGASCAR. 

A ces deux voies principales viennent aboutir un nombre considérable de rues de moindre impor- 
tance, ce ne sont que des sentiers tortueux et si étroits que souvent on a de la peine à y passer. 

Depuis longtemps Tananarive a perdu l'originalité de ses constructions primitives, les maisons de 
bois des anciens Antimcrina, bàlies d'après un style uniforme; les grands palais d'alors, qui étonnaient 
parleurs dimensions autant que parla grosseur des matériaux employés, ont disparu peu à peu, ou sont 
cachés sous une enveloppe moderne, qui laisse à désirer parfois sous le rapport de l'élégance. Partout 
la brique ou l'argile battue. Quelquefois la pierre est maintenant employée, et les constructeurs ont bâti 
des maisons de tvpes fort variés, copies toujours mal comprises de nos habitations. En général, une 
maison confortable de Tananarive possède deux étages; les murs en brique cuite ou crue, selon la 
richesse du propriétaire, soutiennent une toiture de tuiles; une ou deux varangues supportées par des 
piliers sont établies sur les côtés de la maison. Des portes assez bien faites et des fenêtres vitrées ornent 
la construction, surmontée toujours d'un paratonnerre. Le peuple habile des cases plus modestes : 
quatre murs de terre recouverts d'un toit de chaume. Ces maisons, pour ne pas exposer leurs habitants 
aux vents froids et violents de l'est, ont leurs ouvertures — imparfaitement closes par des volets primitifs 
— pratiquées dans le mur occidental. Celte coutume que nous observerons toujours dans les villages 
de l'intérieur est ici tombée en désuétude; l'usage des vitres se répand de plus en plus et cette règle 
inflexible gênait par trop les nouveaux architectes dans leurs conceptions modernes. Les constructions 
imporlanles sont entourées d'une cour plus ou moins vaste, limitée par un mur de pierre ou d'argile: 
c'est dans celle enceinte que se trouve, à coté de l'habitation principale, la demeure des esclaves ou des 
o-ens de service. Les maisons plus ordinaires sont réunies dans un enclos par groupes de trois, quatre ou* 
même davantage; d'autres fois elles s'entassent à côté les unes des autres, ne laissant entre elles que 
d'étroites ruelles. Ces emplacements ont élé conquis en entamant le rocher et en rejetant les déblais 
sur les pentes pour niveler un peu le sol. Presque partout la ville offre ainsi une succession de terrasses 
établies sur les lianes escarpés des collines. 

On peut évaluer à 100 000 le nombre des habitants de Tananarive. 11 faut encore ajouter à cette 
population sédentaire une population flottante fort nombreuse. Beaucoup d'indigènes sont continuel- 
lement en voyage. 

Les habitants sont en grande majorité des Antimerina. Si l'on rencontre quelques représentants 
des autres tribus, ils appartiennent presque tous à la classe des esclaves ou des affranchis. C'est dans 
la capitale que résident les grands dignitaires du royaume, les nobles et les gens riches de la province, 
les officiers et les meilleures troupes, puis des Antimerina marchands ou industriels avec leurs esclaves 
ou leurs serviteurs. L'indigène libre qui cultive la terre habile de préférence les nombreux faubourgs et 
les villages des environs. Une partie notable de la population est formée par les esclaves des ministres, 
des princes et des grandes familles : c'est dans cette catégorie que se recrutent principalement les 
borizano, porteurs de filanjana ou porteurs de marchandises. 

Malgré cette grande agglomération d'habitants, la ville est relativement saine. En l'absence des pré- 
cautions les plus élémentaires de l'hygiène, la position élevée de Tananarive, les vents violents qui dessè- 
chent l'atmosphère pendant plusieurs mois de l'année, les grosses pluies de l'hivernage qui nettoient les 
hauts quartiers et entraînent dans les parties basses les immondices de toute nature, enfin l'abondance 
et le bon marché de la nourriture qui rendent la vie facile, contribuent à maintenir la ville dans d'assez 
bonnes conditions de salubrité. 

L'eau est fournie en assez grande quantité par des sources qui jaillissent au pied des collines et sui- 
tes flancs des coteaux, mais il faut la transporter dans les différents quartiers, ce qui nécessite des 
ascensions continuelles et un travail pénible. Aussi l' Antimerina ne se montre-t-il pas prodigue pour sa 
personne et sa maison de cet élément essentiel de propreté, il économise le précieux liquide et ne s'en 
sert que pour sa cuisine et sa boisson. Certaines sources donnent une eau de bonne qualité; les autres, 
ce sont les plus nombreuses, laissent à désirer sous ce rapport, elles se perdent dans des mares sta- 
gnantes. Ce sont des femmes esclaves qui vont chercher l'eau. Malin et soir elles assiègent en troupes 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 



59 




l \ i .un DU Z"M \. 



nombreuses les abords îles fontaines el y remplissent des cruches de lerre aux formes arrondies, d'une 
contenance de 10 litres environ. Elles les portent sur le sommet de la tête posées sur des petites cou- 
ronnes de paille, et remontent ensuite en longues Ries 1rs chemins escarpés de la ville 

A Tananarive, le vendredi est le jour du grand marché. Dès le lever du soleil, toutes les routes qui 
conduisent à la capitale amènent une foule considérable. Los rues de la ville sont toute la journée 
remplies de personnes affairées; 1m population, calme el nonchalante habituellement, semble à •■elle 
occasion remuante cl agitée. C'est que le Zoma ou marché esl non seulement le centre d'approvi- 
sionnements de toute nature le plus important delà ville, mais qu'il est encore pour le Malgache un 
lieu de prédilection où il va volontiers apprendre les nouvelles, discuter les prix des marchandises, 
s'enquérir des besoins industriels ou commerciaux, chercher de l'ouvrage, enfin rencontrer les amis 
des villages voisins. 

L'institution de ces marchés si nombreux à Madagascar est un trait caractéristique de la vie sociale 
de l'Antimerina. Il a répandu celle coutume en même temps que son influence dans un grand nombre 
de provinces. Ces sortes de foires se tiennent dans les villes, dans les villages importants, souvent aussi 
en pleine campagne au milieu des hameaux disséminés. Les populations trouvent dans ces assemblées 
un moyen de communications incessantes et peuvent écouler leurs produits et y trouver en même 
temps les objets qui leur sont utiles. Il est nécessaire d'attendre, il est vrai, le jour du marché, devenir 
quelquefois de fort loin; mais pour l'indigène ces déplacements et la perle du temps qu'ils entraînent ne 
comptent pour rien. Les noms des jours de la semaine où sont ouverts ces marchés servent à les 
désigner. 

En approchant du Zoma par la grande rue qui descend d'Ambatovinaky on a île la peine à se frayer 
un passage dans la foule pressée, des convois arrivent île toutes les directions el partent chargés de 



(50 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



produits divers. Il faut se garer à chaque instant des marchandises transportées et pendant que l'on 
évite une longue pièce de bois qui s'avance menaçante, une botte d'herbes sèches vous frotte vigou- 
reusement ou de grands paniers pleins de volatiles effarés tombent sur vos épaules. Les maisons voi- 
sines du Zomasont occupées par des revendeurs qui profitent de la circonstance pour étaler dans la rue 
leurs marchandises disparates, ou faire une vente aux enchères qui ne manque jamais d'attirer une cohue. 
Là, se trouvent les objets les plus divers, vieux habits, ('toiles défraîchies, conserves avariées, vaisselle 
d'occasion et spiritueux frelatés. Puis ce sont les vendeurs de bambous de charge; les borizana, leurs 
clients, viennent essayer la force et la légèreté de ces bois au grand détriment des passants inattentifs. 

Sur le marché, l'animation est très grande, chacun va et vient bruyamment, fait ses offres et ses 
demandes, vante sa marchandise ou discute longuement la valeur des objets. Des appels, des cris, des 
vociférations se croisent dans un vacarme assourdissant. Cependant les disputes sont rares. Parfois 
une grande poussée se produit dans la foule : c'est, un voleur que l'on surprend en flagrant délit. Ce 
malheureux a dérobé quelque chose à un étalage ou a coupé le coin du lamba d'un passant, délit plus 
grave encore, car c'est là que, dans un nœud de l'étoffe, celui-ci enserre ses morceaux d'argent. Le 
criminel est entraîné à l'écart et lapidé incontinent. Le Malgache ne pardonne pas le vol commis à 
son préjudice. 

La partie haute du Zoma est, couverte de petits abris; un toit de chaume supporté par quatre pieux 
s'élève au-dessus d'un terre-plein carré qui dépasse légèrement le niveau du sol. Là se lient accroupi le 
vendeur, surveillant les marchandises amoncelées devant lui. On a de la difficulté à circuler dans les 
étroites rigoles qui séparent ces boutiques rudimentaires, et souvent, bravant les malédictions, il faut 
enjamber les étalages. Puis ce sont des amoncellements de poterie, cruches de toutes les formes, jarres 
à eau, plats en terre rouge et blanche, assiettes à pied vernissé, marmites à riz de toutes les dimensions. 
Il serait trop long d'énumérer tout ce que l'on trouve dans ce grand marché. 

Chaque partie de la place a son affectation spéciale; l'on parcourt successivement le quartier des 
marchands d'étoffes indigènes et européennes, des chapeliers, cordonniers, vanniers, marchands de 
meubles neufs et d'occasion, de literie, d'instruments de musique, etc. 

Le marché des produits alimentaires est toujours bien fourni. On y voit du riz en grande quantité, du 
manioc, des patates, des fèves, du maïs, des pommes de terre, des choux, presque tous nos légumes de 
France et différentes plantes indigènes comestibles. 

Lorsque l'on quitte le Zoma, une petite ruelle affreusement ravinée conduit vers le nord sur la place 
d'Analakely. Une annexe importante du grand marché y est établie pour la vente des animaux vivants. 
C'est également sur cette place que l'on trouve les madriers destinés aux charpentes et les planches 
pour la menuiserie. Ces pièces de bois viennent de loin et sont d'un transport difficile, aussi le Malgache 
a-t-il recours à certaines ruses pour diminuer ses maux. Les planches réunies par paquets d'une demi- 
douzaine ont une assez belle apparence, mais sans grand examen on reconnaît bien vile la supercherie. 
Ces planches taillées à la hache dans les arbres de la forêt voisine — un tronc fendu en longueur fournit 
deux planches — sont amincies patiemment par l'ouvrier qui respecte les bords et les extrémités des 
plateaux mais creuse la partie centrale dans de tories proportions . Toutes les pièces de bois vendues 
sur les marchés sont travaillées de la même façon, elles sont ainsi moins lourdes à transporter, mais se 
réduisent à rien quand le rabot y a passé. En regagnant la ville par une rue latérale on passe devant 
des tas de gerbes de herana, jonc triangulaire employé pour les toitures et contre des paquets de claies 
de zozoro, plante analogue mais plus fortequi dans les cases pauvres sert déportes ou de cloisons; 
plus loin on longe des meules d'herbes sèches el des piles de pelils fagots. Dansl'Imerina le bois manque 
complètement ; pour cuire les aliments il faut acheter au marché du bois apporté des contrées fores- 
tières de l'est. Aussi pour remplacer ce rare combustible la grande majorité de la population se sert 
des herbes coupées sur les coteaux dénudés de l'Imerina. 

Selon l'abondance ou la rareté des produits mis en vente les cours du Zoma sont soumis à quelques 
fluctuations. Je crois utile de mettre sous les yeux du lecteur certains prix, notés lors de mon dernier 



LA MONTEE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 



61 



passage à Tananaiïvc à la fin de l'année 1891). Ces renseignements serviront à ('-faillir sans qu'il soit besoin 
d'y revenir dans la suite les conditions exceptionnelles de bon marché où sont livrées à Madagascar les 
productions du pays; encore faut-il remarquer que partout, dans l'intérieur de l'île, ces prix diminuent 
dans de notables proportions pour devenir dérisoires dans les provinces méridionales où l'argent n'a 
plus cours. 

MARCHÉ DE TANANARIVE DU 3 1 OCTOBRE 1890. 



Francs. 

Riz décortiqué blanc, les 16 kilogr 2 70 

Hiz décortiqué rouge, les 16 kilogr I où 

Riz brut, les 16 kilogr... OS 

Bœuf gras, vivant 03 30 

Mouton vivant 3 30 

Cuisse Je bœuf entière IS 60 

Rosbif entier 1 » 

Filet de bœuf entier SO 

Gigot de mouton entier 1 ■ 

Jambon entier 1 43 

Lait, le litre 15 

Poulet petit 20 

Poulet gros 35 

Poule grasse 1 ■■ 

Dinde I 15 



Francs. 

Canard o 40 

Canard de Barbarie o 50 

Pigeon, la paire o 30 

(Hjifs. la douzaine o 20 

Choux o 25 

Paquet anamamy (morelle) I 15 

Paquet anal si uma (chou de Chine) o 90 

Paquet anamahalo (cresson de Para) o S0 

Farine malgache (blé), les 50 kilogr 41 05 

Peaux île bœufs, les 50 kilogr 22 50 

Peaux île mouton, la pièce o 05 

Bois de charpente, de menuiserie Divers. 

Bois à brûler, le petit paquet 20 

Herana pour toiture, les 12 pièces 20 

Paillote île zozoro, les i pièces o 25 



Parmi les principales marchandises étrangères qui ont à supporter des frais considérables de transport 
pour être amenées à Tananarive, citons : 



Farine européenne, les 50 Kilogr 

Sel, les 50 kilogr 

Toiles écrues, les io yards Maximum 

Toiles écrues, les 10 yards Minimum. 

Toiles blanches, les 40 yards Maximum, 

Toiles blanches, les io yards Minimum. 



Francs. 

52 10 
Z3 75 
19 50 

12 90 
18 65 

13 30 



Francs. 

Indiennes américaines, les 21 yards 13 75 

lin lien ies anglaises, les 21 yards 10 40 

Indiennes allemandes, les 24 yards 10 - 

Patnas, les 6 yards I 85 

Flanelle couleur, 1 yard 20 



Il me faut encore citer avec plus de détails, parmi les cotonnades écrues et de couleur qui se vendent 
au marché, les suivantes : 



Antarctic, 10 yards 

Augusta, 00 yards 

Bangor A, 30 yards 

D° F. 40 yards 

Bennington F 

Cabot 

Clifton Mills 

De Witt mufg co 

Garlîeld X.... 

Great Faits 

Kelilambana 

Kinlana 

Kinlana (R. Sarrante) \\X. 

Leyman Mills. 

Massachussetts 

Our Level Best 

PelzerA 



D° \Y 

Ranavalona 

Madagascar 

Mangasoatra 

Miarainila 

Mpamono Voag 

Lohomby B 

Toamasina Kelilambana, 21 y; 

D" Kelilambana 

Lambrano, 16 yards 

D° 



:; 75 

:; 02 1 2 

2 00 
200 

3 87 1/2 

:; n; 1 2 
:: 87 1,2 
:: s 1 
:; 84 
:i M 

2 G0 

:; 87 12 

3 87 1/2 
3 52 

2 60 
2 60 
2 ou 
2 00 
2 00 
2 G0 
2 00 
2 00 
2 60 
2 00 
1 00 
I 00 
1 33 
1 33 



Calvert, 10 yards 3 0G 

Buck Head 3 S7 1/2 

Toiles blanches. 

F. Destienne, 6 cour. 40 yards 387 1/2 

I>" 5 — » — 3 87 1/2 

1>° 5 — 21 — 3S7 1/2 

I P 6 — » — 3 87 1/2 

II' i B. 40 — 3 87 1 2 

D° SB. » — 3S7 1/2 

D° Mamba » — 3 87 1/2 

Andriamasinavalona ; B. 10 yards 3 50 

D° • — 3 62 1/2 

D° » — 3 50 

1 P . — 2 50 

D» » — 3 50 

i B. 10 — 3 71 

D» » — 3 GG 

D° » — 3 73 



Lalouette et Dupré 

.1. Amlrianisa 
Lion Ibrahim Ismacl 
Buquet et Bonnet 
I. Dupuy 
A. Wilson 
R. Sarraute 
D" 



N° 882 
V 882 
N° 880 

N° SS l 



D° 

D° 

D° 

I'. Aitken i 1 

Proctor Bros 
Tafondro Procter Bros 
Sogafotsy 
Sambôkely 



40 
21 



30 
50 

00 
37 1/2 



Les prix de ces colonnades sont marqués en piastres (de 5 francs) et en centièmes de piastre. 



62 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



L'industrie la plus importante de Tananarive est la fabrication des lamba de soie ou de coton. Ce sont 
les femmes qui font ce travail. Avec de la soie du pays ou de provenance étrangère, elles lissent des 
lamba de luxe qui atteignent souvent un prix fort élevé, plusieurs centaines de francs. Ces lamba sont 
rayés de couleurs vives, où un violet criard prédomine malheureusement trop souvent. Des dessins 
habilement lissés, de manière à paraître des deux côtés de l'étoffe, représentent des fleurs, des feuilles, 
des motifs divers. 

Avec du coton obtenu en effilant des calicots d'importation cm fabrique des lamba moins coûteux. Il existe 
de nombreux genres de lamba. Parmi les principaux, citons : le lamba-mena en soie indigène, tissu d'un 
rouge sombre avec bordures noires: le lamba-piraka esl analogue, mais ses extrémités sont semées de 
petites perles d'un alliage' d'argent oud'étain; ces vêtements sont portés dans les grandes cérémonies 
nationales, ils servent aussi à envelopper les morts. Une variété nommée arindrano, qui présente un 
fond de cotonnade blanche traversée de bandes noires, est portée le plus souvent par la classe bourgeoise. 
Quelques-uns de ces lamba de soie ou de colon, lissés d'après îles modèles anciens, ont une valeur 
réelle, mais aujourd'hui les artistes désireux de vendre leurs produits aux Européens de passage ont aban- 
donné peu à peu les anciennes modes pour imiter les papiers peints et surcharger leurs soieries de 
dessins d'un goût douteux. 

Dans les autres industries, et elles sont nombreuses, puisque tous les corps de métiers y sont repré- 
sentés, on chercherait vainement une production originale. Ainsi des objets d'or et d'argent travaillés 
avec patience parles indigènes, des broches, des boucles d'oreilles, des bracelets, des chaînes, ne sont 
que des imitations de nos bijoux d'Occident. L'Antimerina esl devenu habile dans les professions que 
lui ont enseignées les blancs. 

En même temps que sous l'influence des étrangers l'aspect général de la ville s'est modifié, la popula- 
• lion a subi des changements corrélatifs dans ses habitudes extérieures. Là encore, la cause principale 
de cette évolution a été la faculté d'imitation que possède l'Antimerina à un si haut degré. Suivant 
sa richesse, l'habitant se fera construire une maison comme celle du vazaha (du blanc, de l'étranger), 
voudra vivre comme lui. cherchera à prendre au moins l'apparence de ses mœurs et de ses coutumes, . 
ira dans ses temples ou dans ses églises et surtout adoptera son vêtement. Aussi peut-on voir dans les 
rues de la capitale les costumes les plus variés. Les riches sont mis avec recherche, chapeau haut 
de forme, redingote et pantalon noirs, cravate voyante, bottines vernies; quelques-uns portent de préfé- 
rence un complet de haute fantaisie. Chez les bourgeois moins fortunés, ces vêlements européens per- 
dent graduellement leurs parties constituantes. La veste manque généralement la première, puis le 
gilet. L'indigène conserve le pantalon, les brodequins, et il se drape dans le lamba traditionnel; il appar- 
tient alors à la petite noblesse ou au monde commerçant. La jeunesse des écoles a une prédilection 
marquée pour le caleçon, les bas de laine et les souliers de toile; certains mondains cachent ces des- 
sous avec une sorte de robe de chambre en flanelle à grands carreaux. Enfin, dans le peuple, les artisans 
et les petits propriétaires qui ne peuvent s'acheter des chaussures ont le pantalon de laine ou tout au 
moins la chemise de couleur. Les borizana eux-mêmes portent le chapeau de paille, transformation 
première du costume malgache, apporté depuis longtemps déjà à Tananarive et sur la côte belsimi- 
saraka. Seuls, au milieu de toute celle population, les soldats amenés des parties reculées de l'Imcrina 
et quelques esclaves attachés à la culture des rizières portent le vrai costume antimerina. 

Les femmes recherchent aussi les modes européennes; mais les prix élevés des confections impor- 
tées oui restreint le nombre des élégantes de Tananarive. Cependant certaines dames de la haute noblesse 
ont des toilettes tapageuses, et dans la bourgeoisie, les robes de soie, les chapeaux voyants, les souliers 
de luxe, se remarquent fréquemment. L'usage du corset commence à se répandre dans la grande société. 

.Mais c'est aux jours de fêtes cl dans les cérémonies qu'on observe surtout ce goût du riche Antimerina 
pour les vêlements des vazaha. Je me rappelle avoir rencontré dans la rue d'Ambatovinaky une noce 
qui sortait du temple où le pasteur venait de donner la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. En tète 
du cortège, le lilanjana de la mariée, qui, parée d'une élégante robe de salin blanc et coiffée à l'euro- 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 



63 



pèenne, portait une chaste couronne 
d'oranger! Son noble époux la sui- 
vait on frac, cravate blanche, un 
bouquet à la boutonnière, puis la 
famille et de nombreux invités; tous 
mis à la dernière mode et qui n'eus- 
sent pas ('-lé déplacés sur nos boule- 
vards parisiens '. 

Je ne m'étendrai pas davantage 
sur les habitudes extérieures de l'ha- 
bitant de Tahanarive. Sans doute, il 
a conservé quelques-unes des an- 
ciennes coutumes de ses pères, mais 
elles sont dissimulées sous des 
dehors factices et nous les retrouve- 
rons plus apparentes chez les popu- 
lations des campagnes en parcou- 
rant la province de 11 merina. 

Jusqu'à ces dernières années l'élé- 
ment européen était surtout repré- 
senté à Tananarive par les missions 
religieuses. Des pasteurs anglais s'y 
établirent les premiers vers 1H20, y 
convertirent au protestantisme la 
majeure partie de la population et 
aujourd'hui les cultes des églises 
indépendantes méthodistes cl angli- 
canes sont célébrés dans de beaux temples où se pressenl >\<- nombreux adepte-. Plus lard en 185a 

des missi laires français, les I!. 1*. Jésuites vinrent enseigner le catholicisme et depuis ils ont 

rallié à leur cause une forte minorité. Ils possèdent à Tananarive une jolie cathédrale, des églises, 
des établissements importants où des sœurs de Saint-Joseph de Clunj el des Frères des écoles 
chrétiennes les aident dans leur tâche difficile. Enfin, en L866, le personnel des missions a été augmenté 
par des pasteurs luthériens venus de Norvège. De sorte qu'à l'heure actuelle tous les habitants soid 
instruits dans les principes du christianisme, qu'ils professent à leur manière, comme nous le verrons 
ultérieurement. 

Cependant l'évangélisation n'a pas été la seule préoccupation des missionnaires ; sous leur influence, 
d'immenses progrès ont été accomplis, l'instruction surtout y a gagné. Au — i voyons-nous dans la ville 
s'élever autour île l'église et du temple de nombreuses écoles où se distribue une instruction élémentaire 
et aussi des collèges où se forment les instituteurs indigènes; comme ceux de Faravohitra de la mission 
anglaise et d'Ambobipo des H. 1\ Jésuites. De plus, les besoins de l'enseignement amenèrent les mis- 
sionnaires à créer dans leurs maisons des industries telles qu'imprimerie, menuiserie, forge où leurs 
élèves puisèrent les notions d'une instruction technique variée. Enfin des établissements charitables 
furent ouverts, entre autres l'hôpital anglais d'Analakely cl les maisons de refuge pour les lépreux, 
construites par les Pères à quelques kilomètres à l'est de la ville. Toutes ces sociétés religieuses ont 




E I M, AN I ES !•! I A\ W \IIIV I . 



1. La vérité m'oblige à dire que ces riches AnUmerina y seraient quelque peu remarqués. Leur altitude pleine de 
Suffisance, leur pose, leur maintien sont d'un ridicule achevé: malgré leur orgueil à se parer de nos habits de cérémonie, 
ces primitifs ne se dépouilleront jamais pour un observateur exercé de leur port simiesque qui, malgré leurs efforts, les 
dénonce partout. 



64 VOYAGE A MADAGASCAR. 

des postes secondaires dans la province de l'Imerina et du Betsileo el dans d'antres territoires, même 
sur les côtes les plus lointaines, où, dès loiO, des tentatives avaient été faites par des prêtres catholiques. 

Pendant que les missionnaires répandaient #insi chez lesAnlimerina l'instruction et les initiaient d'autre 
part aux principales industries, ils contribuaient dans une large mesure à étendre les connaissances que 
nous possédions sur Madagascar. Les règles encore mal assises de la langue antimerina étaient étudiées 
dans des ouvrages importants, comme les dictionnaires du P. Abinal el du R. Richardson. De son côté, 
la géographie s'augmentait de leurs travaux et en même temps que le P. Roblet faisait avec soin la carie 
des provinces centrales, des pasteurs protestants parcouraient lo pays, notamment dans le sud où les 
R. R. Richardson el Nilsendlund traversaient des régions jusque-là inexplorées. Des légendes et des 
traditions étaient aussi recueillies par le P. Callet et maintenant encore la mission anglaise publie dans 
une revue annuelle des articles scientifiques intéressants et variés. Enfin un jésuite, le P. Collin, vient 
d'arriver à Tananarive pour y diriger un observatoire appelé à rendre les plus grands services. 

^ oilà pour l'élément religieux. Quant à la colonie laïque étrangère, qui ne se composait autrefois que 
des consuls ou quelques officiers et ingénieurs employés par le gouvernement antimerina, elle est 
devenue assez importante dans ces dernières années, car elle compte environ deux cents individus dont 
plus des deux tiers sont Français. Il est vrai que celte augmentation est due en grande partie au per- 
sonnel de la Résidence de France, aux services qui y sont rattachés, et surtout à la garde d'honneur 
du résident général, composée d'une soixantaine d'hommes d'infanterie de marine ; seules troupes que les 
traités nous permettent d'entretenir à Madagascar en dehors de nos territoires coloniaux, Nosy.-Bé, 
Sainte-Marie et Diego-Suarez. 

Les autres Européens établis dans la capitale sont presque tous des représentants des grandes maisons 
deTamalave. Ils ont des magasins assez bien approvisionnés cl font le gros commerce; le détail est entre 
les mains de quelques créoles de Maurice et de la Réunion et des marchands indigènes. 

C'est dans le quartier d'Ambohitsorohilra, comme je l'ai dit plus haut, que s'élèvent les bâtiments de 
la résidence générale. On y accède par une ruelle qui se détache de la grande rue du Zoma. Sur un 
vaste terrain loué par le premier ministre au gouvernement français les maisons s'étagent en trois 
gradins successifs. Lue partie de la plate-forme supérieure est occupée par deux maisons en briques 
destinées aux bureaux et aux logements des fonctionnaires. Le résident général habile provisoirement 
celle de l'ouest en attendant la construction prochaine de l'hôtel qui lui est destiné et qui doit s'élever 
en avant de ces deux bâtiments. La deuxième terrasse est une cour servant de champ de manœuvre aux 
soldats de l'escorte. Leur caserne y est construite sur l'un des côtés. Enfin le terrain en contre-bas est 
réservé aux maisons des officiers el des interprètes français et aux jardins qui s'étendenl jusqu'au lac 
d'Anosy. 

Le 1 er avril, j'étais présenté au premier ministre par M. Le Myre de Vilers, qui après lui avoir expliqué 
le but de notre mission lui demandait de favoriser nos voyages dans l'île. Celle audience me faisait entrer 
pour la première fois dans le palais île la reine cl me mettait aussi en présence de la plus grande person- 
nalité de Madagascar. 

Ràinilaiarivony, premier minisire cl commandant en chef, est de parla loi l'époux obligé de Sa Majesté 
Ranavalo Manjaka III, il exerce le pouvoir suprême depuis plus de vingt-sept ans. Rainilaiarivony est 
un homme d'une soixantaine d'années, de taille peu élevée cl d'apparence délicate; ses traits sont régu- 
liers, son teint foncé cl ses cheveux ondulés attestent son origine bourgeoise. Sous des dehors modestes 
et sous une apparente bonhomie il cache un espril souple el délié, une fourberie peu commune et sur- 
tout une volonté inébranlable. Depuis 1864 il a vu se succéder au trône les reines Rasoherina, Ranava- 
lona II el Ranavalona III et cependant, par une politique extrêmement habile cl loul asiatique, il a su 
conserver la toute-puissance. 

C est dans le Tranovola, la deuxième conslruclion du rova royal, que me reçut le premier ministre. 

L ensemble des bâtiments royaux est groupé sur une terrasse à peu près carrée d'une centaine de 
mètres de côté et soutenue par une muraille maçonnée, sur laquelle un petit mur à hauteur d'appui sert 



LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 



65 




de clôture. Dans le prolongement de la grande rue et du coté du nord, on arrive par une dizaine de marches 
à la porte principale du rova. Cette entrée est un portique flanqué de colonnes et surmonté d'un voronma- 
hery de bronze ; au-dessous de l'oiseau royal est encastré dans la pierre un grand miroir. Quelques soldats 
défendent l'accès du rova; ces troupes du palais ne sont guère supérieures aux soldats loqueteux que 
l'on rencontre dans les autres postes de la ville, et ne s'en distinguent que par leurs uniformes bizarres, 
vieilles tenues d'Europe où dominent les vestes rouges '. 

Après avoir franchi la porte, on pénètre dans une cour assez 
vaste, pavée, à peu près, de gros blocs de granit ; à gauche, 
les tombeaux de Radama I er et de Rasoherina, puis le Trano- 
vola, en face du grand palais de Manjakamiadana. 

Les tombeaux de Radama I er el de Rasoherina, 
devant Lesquels il faut se découvrir — ainsi le veut la 
tradition, — sont des massifs de maçonnerie surmontés 
de petites maisons sans portes ni fenêtres, dans 
lesquelles on a déposé des vivres el des vêtements pour 
l'usagedu mort. Des objets précieux el de grosses som- 
mes d'argent son! enfouis au-dessous dans le caveau. 

Le grand palais de -Manjakamiadana fui construit par 
M. Laborde sous le règne de Ranavalona I r0 . Cel édifice 
mesure 35 mètres de long sur une largeur un peu 
moindre et une élévation d'une quarantaine de mètres. 
Le toit, très rapide, a plus des d<'u\ cinquièmes de la 

hauteur totale. Le palais , ipreml trois étages, tous 

entourés de galeries, qui sont formées de sepl travées 
avec arches cintrées sur le grand côté, de cinq sur le 
pel il . Quatre tours carrés s'élèvenl aux angles. ( îonsl mi- 
tes en pierre ainsi (pie la muraille extérieure, elles sont 

dédale récente. < le revêtement demaçoi rie a fait perdre 

à l'ancien bâtiment son cachet primitif. Le vieux palais, 

en effet, entièrement édifié en bois, est remarquable par les 

dimensions colossales des diverses pièces de charpentes, presque 

toutes d'un morceau, dont il est composé. 11 a fallu un travail 

énorme pour amener au sommel de la colline ces bois volumineux. Un toil élevé recouvre l'édifice; 

sur chaque face il est orné de trois étages de mansardes el surmonté d'un uoronmahery gigantesque. 

Les fenêtres sont petites et peu nombreuses ; elles se distinguent difficilement derrière les vérandas. 

Au milieu du palais un immense pilier, traversant tous les étages, s'élance jusqu'au faite, qu'il sou- 

lient après avoir pris son point d'appui dans une grande salle du rez-de-chaussée où, tous les ans, se 

célèbre le Fandroana, la fête du bain de la reine. Celle énorme colonne de soutien, qui doit avoir 

près d'un mètre de diamètre et qui occupe le centre de la pièce, est dissimulée derrière une boiserie qui 

la l'ait paraître encore plus volumineuse. 

Le Tranovola, « Maison d'argent », fui construil pour le prince Rakoto, fils de Ranavalona I er . Il doit 
son nom à une ancienne maison royale qui avait le même emplacement et dont les clous cl les serrures 
étaient en argent. Le Tranovola, quoique dans des proportions réduites, est absolument analogue au 
Manjakamiadana; il n'a que *\c\\\ étages. Mais son architecture esl plus soignée, il a conservé son 
originalité première. Rainilaiarivony donne ses audiences dans la vaste salle du rez-de-chaussée. Cette 









RA1NIMANANADE. 



1. Cependant les Antimerina sont bien tiers de ces . gardes de la Reine », malheureux en guenilles la plupart du temps 
et qui revêtent les jours de grande cérémonie de vieux uniformes anglais étrangement disparates. Ces soldats qui 
sont 200 à peine sont appelés les Invincibles'. Sur le papier et dans les discours ils sont plus de HO 000. 





60 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



pièce, élevée <1p plafond, est étrangement meublée. A gauche de la porte, une table et quelques fauteuils 
réservés au premier ministre et à ses secrétaires'; dans le reste de la salle, plongé dans une demi-obscu- 
rité, apparaissent les objets les plus curieux : sur des tables ou des consoles, des pendules, des vases de 
Sevrés, des orgues de Barbarie, des boites à musique, des jouets mécaniques. Les murs, peints en 
haut de couleurs sombres, tapissés en bas d'un papier reproduisant les campagnes d'Afrique du 
maréchal Bugeaud et des épisodes de la guerre de Crimée, sont ornés de glaces, dans les intervalles 
desquelles les portraits de la reine Victoria, de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie s'étalent à côté 
de nombreuses lithographies coloriées. 

A l'est du grand palais et derrière le Tranovola se trouve une maison de pierre de construction plus 
récente : c'est le palais de Masoandro, la résidence de Ranavalona III. Ce bâtiment, qui ne rappelle en 
rien l'ancienne architecture malgache, est mieux disposé sous le rapport du confort que les édifices 
voisins, et l'ameublement plus moderne est de meilleur goût. On remarque encore, au sud des grands 
palais, plusieurs petites constructions; ce sont des tombeaux des anciens rois ou quelques cases bâties 
sous les règnes précédents, soit pour abriter les idoles, soit pour loger le souverain, qui, suivant un 
ancien usage, tenait à faire construire sa propre demeure dans l'enceinte du rova. Enfin, du côté 
oriental, sont les jardins, et vers le sud la chapelle de la reine. 

Quelques jours après notre arrivée à Tananarive, nous avions loué, non loin de la résidence, une 
maison modeste mais assez confortable, où nous pouvions nous livrer librement à nos occupations 
variées. Le propriétaire, un vieil Anlimerina nommé Rainimananabe, avait consenti, moyennant 10 pias- 
tres par mois, à nous louer son immeuble. 

Le temps passait vite. Des promenades multipliées dans la ville et dans les environs occupaient tous 
nos instants. 

Pour les étrangers ces nombreux déplacements nécessitent un personnel considérable, mais qui à la 
vérité n'est pas ruineux. Car à Tananarive un borizana reçoit par mois 10 francs auxquels on ajoute 
un loso (2 fr. 30) pour sa nourriture mensuelle, et celle solde suffit à l'indigène pour pourvoira tousses 
besoins et entretenir son ménage. 

Cependant avril louche à sa fin. Les pluies et les orages ont diminué de fréquence. La saison sèche 
commence dans ces hautes régions, aussi nous préparons-nous à partir. 

Rainivoavy nous a rassemblé cinquante-quatre porteurs, et avec notre fidèle Jean Boto nous 
quittons la capitale le 29 avril pour aller visiter la province de l'Imerina. 

C'est par une reconnaissance préalable du pays des Anlimerina que nous voulons commencer nos 
voyages à Madagascar. 




MAISONS DU LAC ANOSY. 




UN FANA 1 AOVANA. 



CHAPITRE III 



.,-, province de l'Imerina.— Aspect général.— Ankadivavala. Le massif de l'Ankaratra. Vnkisatra. Passage de 
l'Onive. Sarobaratra. • Tsinjoarivo. - Un fanalaovana. • Habitants du Vakinankaratra oriental. — Hameau de 
Bemasoandro. Les Vazimba. Soandrarina. Le Vontovorona. — Antsirabe. - Vallée de l'Amboavato. — Les 
pierres lèvres. Arabohiponana. • Village d'Isandra. - Le volcan de Tritriva. - La légende du Lac. 



A province de l'Imerina ou Ankova c prend loul le nord du massif central de l'île 

donl la partie méridionale esl occupée par la tribu des Betsileo. Le pays des Anti- 
merina, divisé en dix gouvernements politiques, n'a pas de limites très précises, on 
peut cependant évaluer sa superficie à 25 000 kilomètres carrés el su population à 
un million d'habitants. 

Le sol de l'Imerina esl élrangemenl mouvementé el la dénomination de 
région des hauts plateaux par laquelle on désigne quelquefois cette contrée 
n'est pas très exacte— quoique consacrée par l'usage, — les espaces plais sont 
rares au milieu de ce terrain accidenté. En effet la grande chaîne de partage des 
eaux, que nous avons traversée à Ankeramadinika el qui à celle hauteur limite 
l'Imerina du côté de l'Orient, vient plus au sud, abandonnant sa direction géné- 
rale, pénétrer dans le centre de la province el y former les monts Ankaratra, les 
plus hauts sommets de Madagascar. De là. celle ligne de faîte revient peu à peu 
vers le sud de l'Ankova reprendre son orientation primitive. Ainsi la région est 
soulevée par les plus hautes montagnes de l'île et par les chaînons secondaires 
et les nombreux contreforts qui s'en détachent dans toutes les directions. 
D'innombrables ruisseaux prennent naissance dans ce pays montagneux. Les uns vont devenir 
les grands fleuves du versant occidental, les autres se jettent dans le Mangoro, tributaire de la mer 
des Indes. 




FEMME PORTANT SON ENFANT. 



Malgré 



é cette richesse en eaux vives, la végétation de l'Imerina esl loin d'être luxuriante. Si, parfois. 



68 VOYAGE A MADAGASCAR. 

en plongeant dans les vallées, l'œil est réjoui par le spectacle d'une fécondité due à l'intervention 
de l'industrie humaine, il n'a plus devant lui que l'aridité et la désolation quand il se relève sur les 
coteaux couverts d'une herbe courte et rare que percent çà et là des blocs de granité. Peu souvent 
quelques chétifs buissons enfoncent leurs racines dans ce sol lavé par les pluies et privé de terre 
végétale; on ne voit pas un arbre à plusieurs kilomètres à la ronde. 

Tel est l'aspect général du pays des Antimerina. En le parcourant, nous verrons que les deux 
caractéristiques de ces régions : l'étal bouleversé du terrain et l'absence presque totale de végétation 
active et spontanée, sont plus fréquemment exagérées qu'amoindries. 

Dans la journée du 29 avril une petite étape nous avait conduits, en dehors des environs immédiats 
de Tananarivc, au village d'Ambohimana. Le 30, au matin, nous nous mettons en route dans la direc- 
tion des monts de l'Ankaralra et à la tombée de la nuit nous arrivions aux pieds des hauts sommets, 
au hameau d'Ankadivavala. 

Nous sommes là dans une contrée presque déserte qui contraste vivement avec le pays peuplé que 
nous avons traversé en quittant Tananarivc. De loin en loin on aperçoit sur les mamelons dénudés 
quelques huiles d'argile. Ankadivavala, avec ses huit maisons sales et misérables, est le plus gros village 
île la région. 

La case la moins exiguë, celle dont nous prenons possession, est l'église. Cela nous vaut la visite 
de tous les indigènes qui viennent en foule protester de leurs bons sentiments, de leurs fermes 
croyances, el nous demander par suite force cadeaux pour soutenir leur foi. Nous les renvoyons, non 
sans peine, surtout un jeune néophyte qui, chargé d'appeler les fidèles à la prière, voulait une montre 
pour lui permettre de sonner la cloche aux heures convenables. Débarrassés de tous ces mendiants ', 
nous pouvons enfin prendre quelque repos, de courte durée, hélas! Le sonneur s'est vengé en venant 
plusieurs fois nous demander avant l'aube s'il était l'heure de tinter l'angélus. 

Dans la journée, pendant que mes compagnons étudiaient dans les environs la faune et la flore qui 
ne paraissaient leur promettre qu'une récolte peu abondante, j'allais visiter la montagne. 

Le massif de l'Ankaralra est formé au centre de l'Iinerina, comme je l'ai dit plus haut, par une 
incurvation vers l'ouest de la ligne de partage des eaux. Ces sommets élevés de 2 000 à 2 700 mètres sont 
échelonnés du nord au sud sur une longueur d'environ 50 kilomètres. Séparés par des vallées peu 
profondes, ils ont l'apparence de ballons; les pentes argileuses et peu rapides sont gazonnées, les 
émergences rocheuses sont rares, si ce n'est sur les plus hautes cimes. Aussi ces monts, les plus 
élevés de Madagascar, qui s'étagenl peu à peu au-dessus des collines, déjà d'une altitude considérable 
(1 G00 mètres, en moyenne), du pays des Antimerina, n'ont pas l'aspect imposant des monts rocheux et 
des mornes déchiquetés qui surgissent dans les plaines du sud Betsilco. La structure géologique du 
massif de l'Ankaratra apparaît difficilement sous l'épaisse couche d'argile qui recouvre toute la con- 
trée. Aux pieds des monts, le gneiss fondamental est traversé en maints endroits par des éruptions 
granitiques, sur les flancs ce sont des coulées de basaltes, de roches trachytiques formant principa- 
lement les crêtes et les cimes élevées. 

Le soir, je regagnais le village où je trouvais mes compagnons. Leurs patientes recherches n'avaient 
pas été vaincs. Ils rapportaient une gerbe de fleurs, échantillons modestes et rares de la végétation her- 
bacée de l'Ankaratra. 

Rainivoavy me présente deux guides qui nous conduiront demain sur le Tsiafajavona, le plus haut 
sommet de l'Ankaralra. Ces indigènes consentent à nous accompagner si nous promettons de n'emporter 
ni graisse de porc, ni oignons. Ainsi le veut la coutume. Le dieu de la montagne frapperait des plus 
affreux malheurs le mortel assez téméraire pour enfreindre cette défense. Aussi les guides ne veulent 
pas s'exposer à ces châtiments terribles et, s'ils se contentent de notre parole, ils obligent nos porteurs 

1. Le primitif est toujours quelque peu mendiant vis-à-vis du civilisé. L'Anlimeiina possède au plus haut point cet 
attribut des races inférieures. 



VOYAGES DAXS L'IMERIXA. 



69 



à l'aire une lessive générale de leurs vêtements qui pourraient être maculés de graisse. Les hommes 
passent donc une partie de la nuil occupés à celle besogne; le lendemain malin, drapés dans leurs 
larhba blancs, ils apparaissent superbes parmi les habitants sales el déguenillés d'Ankadivavala. Ces 
Antimerina ne vont pas souvenl sur le Tsiafaj'avona. 

La matinée esl fraîche et brumeuse, -+- 11°. Les Lasses températures «pie l'on observe pendant les 
premières heures du jour dans les régions élevées du centre de l'île sont mal supportées par les indi- 
gènes. Insuffisamment protégés par des vêlements de toile ou de colonnade, ils ne peuvent se garantir 




VILLAGE DES ENVIRONS DE TANANARIVE. 



du froid el se renferment dans leurs maisons pour éviter les brouillards de la saison sèche. Il faut 
des circonstances graves pour leur faire quitter le ln^is. Les guides s'étonnent de notre curiosité. 
Elle est maudite par les hommes qui grelottent dans leurs lamba humides. 

liés l'aube nous quittons Ankadivavala (1 750 mètres). Gravissant pendant deux heures des rampes 
douces, nous nous élevons peu à peu sur les premiers épaulements du massif, puis nous trouvons sur 
notre roule les arêtes des contreforts qui constituent aux grands sommets de l'Ankaratra un piédestal 
gigantesque, ce qui nous oblige à une série interminable de montées et de descentes. Le brouillard est 
devenu intense. Ici l'herbe est jaunie par les premiers froids, çà cl là un chétif aloès croit sur un lerlre 
gazonné, il prend dans la brume des formes étranges. Quelques flaques d'eau croupissent dans des 
ravins sans issues, l'as un oiseau, pas un insecte, nul bruit dans ces solitudes. Mais nous avons franchi 
les mamelons rapprochés, nous atteignons maintenant les versants des grands monts. A 10 heures, au 
sortir du brouillard, le faite de l'Ambohijamba se découpe tout à coup devant nous dans un ciel sans 
nuages. En quelques minutes, la cime en esl atteinte (2160 m.), il ne nous reste plus qu'à contourner 



70 VOYAGE A MADAGASCAR. 

le Tsiafakafo pour aborder enfin la rampe plus rapide qui nous mènera sur le Tsiafajavona. Encore 
un effort sur les roches glissantes qui apparaissent maintenant par places. Nous sommes au sommet 
(2 640 m.); il est 12 heures 30. La vue devrait s'étendre fort loin de l'endroit où nous sommes, si le 
géant de l'Ankaratra, ainsi que son nom l'indique, n'avait pas, pour les gens de la plaine, son sommet 
perdu dans la brume. Sur nos tètes, un soleil radieux; à nos pieds, le cùnc émerge du brouillard et des 
petits nuages blancs, qui se pelotonnent et s'accrochent aux flancs de la montagne, dérobent à nos 
regards les cimes avoisinanles. Cependant, vers l'ouest, à travers une déchirure de ce voile nuageux, 
nous voyons scintiller au loin la nappe argentée du lac Ilasy. Avant de quitter le Tsiafajavona, deux 
amas de pierres attirent notre attention, nous voulons nous en approcher, mais les guides viennent 
nous supplier de n'en rien faire. Les tombeaux des Vazimba sont fady, il est défendu d'y toucher et 
personne ne veut nous renseigner sur leur origine. 

Le mot fady joue un grand rôle à Madagascar; il détermine ce qui est sacré, défendu, inviolable ou 
frappé d'interdit ; ce qualificatif, absolument analogue au tabou des Océaniens, s'applique aussi bien aux 
personnes qu'aux choses; soit à tout jamais, soit au contraire pour un temps limité. Selon que le fady 
est bon ou mauvais, l'individu qui en est frappé bénéficie d'un caractère sacré, n'est pas astreint à 
une loi du royaume, est exempt de certaines obligations ou bien au contraire voit toujours peser sur lui 
une destinée malheureuse, reste soumis toute sa vie à une pénible tâche ou doit supporter dans l'avenir 
une privation quelconque. C'est le fady originel; il peut être aussi accidentel. Prononcé alors, soit par 
une puissance divine qui dans une révélation fortuite ou provoquée fera connaître sa volonté, soit par 
les rois ou les chefs de tribu, qui usent fort adroitement de ce moyen pratique et commode de gou- 
verner leurs sujets'. 

Le 3 mai, nous quittons le village d'Ankadivavala et marchant vers le sud nous longeons les flancs 
de l'Ankaratra. Les mamelons s'élargissent, leurs sommets aplatis et de même élévation semblent former 
devant nous un plateau continu où l'herbe jaunie ondoie au gré du vent. Apparence trompeuse; 
maintes fois des ravins s'ouvrent sous nos pas. 11 faut descendre un escarpement rapide, s'embourber 
dans une fondrière et remonter par un versant abrupt sur le coteau suivant. Pas un village. De loin en 
loin une maison isolée abrite les gardiens des troupeaux de bœufs que nous rencontrons quelquefois. 
Les cultures sont rares, des champs de maïs et de manioc, peu de rizières, cependant dans les vallons 
abrités, plusieurs chenevières. 

Le chanvre est cultivé dans les régions élevées (1 500 à 2000 m.) qui environnent l'Ankaratra, prin- 
cipalement au nord et à l'ouest du massif montagneux, parties abritées des grands vents du sud-est. La 
plante textile, récoltée avant la fin de la saison des pluies, est décortiquée en cassant la tige et en tirant 
les fibres à la main sans rouissage préalable; parfois les indigènes font bouillir les brins pour faciliter 
l'opération. Le procédé malgache du filage, qui s'applique aussi bien au chanvre qu'à la soie, au coton, 
est des plus primitifs : il consiste à tordre les fibres en les frottant de la main sur la cuisse. Lorsque les 
brins se lient facilement par la torsion comme la soie, le coton, le fil obtenu est enroulé sur un fuseau, 
ampela, simple baguette traversant près de son extrémité un disque de bois. Pour le chanvre et le raphia, 
l'ouvrier se contente souvent de nouer les fibres tordues les unes au bout des autres, il obtient un 
fil court et plein de rugosités. Le fil de chanvre ainsi préparé est souvent blanchi par une coction pro- 
longée avec des cendres de roseaux ou avec une bouillie de farine de riz. Du tissu grossier ainsi fabriqué 
avec le fil de chanvre on confectionne les lambarongony , vêlements presque exclusifs des populations 



1. Il est à remarquer on effet combien souvent, à Madagascar, les roitelets et les chefs des différentes tribus usent et 
abusent du feubj aussi bien contre leurs sujets que contre les étrangers. Les Antimerina sont absolument prodigues de 
ce systemo administratif venant en maintes circonstances paralyser les efforts de tout étranger qui tente d'introduire 
chez ces primitifs un perfectionnement quelconque. Le fady est là, il ne faut l'enfreindre, mieux vaut laisser les choses 
en état. On comprend sans peine qu'avec un pareil état de choses, tout effort, toute tentative faite par un étranger, qui 
ne plaît pas au gouvernement antimerina, doive échouer misérablement. La superstition des indigènes est plus puissante 
que tous les raisonnements, elle résiste à toutes les pressions, la force seule peut en triompher. 



: 



VOYAGES DANS L'IMERINA. "1 

pauvres de l'Imerina. Un lambarongony large de 1 m. 30, long du double, vaut environ trois kirobo 
(3 fr. 15), son tissage a nécessité à une ouvrière assidue un mois de travail. 

Au hameau d'Andraraty, nous quittons le versant occidental pour descendre dans le bassin du Man- 
o-oro. Là, les collines sont moins larges, les vallées plus spacieuses; les ruisselets, devenus maintenant 
de petites rivières, irriguent dans les bas-fonds quelques champs de riz; sur les hauteurs on distingue 
des habitations. 

Le i mai, nous arrivons à Ankisatra, village situé dans une plaine ondulée où coule la rivière de 
l'Onive; avec ses vingt maisons, c'est un des centres les plus importants de l'est du Vakinankaratra. 

Le chef du pays, un petit vieux tremblotant, vient nous souhaiter la bienvenue : 

« Manao abonna hianareo, tompoko e? Comment allez-vous, messieurs? 

— Traranlitra tompoko e. Parvenez à la vieillesse, messieurs. 

— Aza marofy. Ne soyez pas malades. » 

Toute une série de locutions aussi nombreuses que variées, employées en pareil cas. 11 commence 
ensuite un long discours pour nous annoncer ses cadeaux. Il est heureux de voir des étrangers s'ar- 
rêter dans son village, veut leur prouver son amitié. Ce qu'il leur offre si généreusement c'est d'abord 
pour obéir aux ordres de la Reine et du premier ministre dont il n'esl que l'humble serviteur, mais c'est 
aussi pour montrer son plaisir et ses lionnes dispositions aux vazaha. 11 s'excuse de ue pouvoir donner 
davantage, car il voudrait traiter ses hôtes comme de grands chefs. Fuis il nous présente sa famille, ses 
aides de camp, ses serviteurs et nous raconte sa vie. C'est très long. Enfin les cadeaux arrivent. Le 
vieux a demandé à Boto si nous saurions reconnaître convenablement ses avances, et sur sa réponse 
affirmative, il a fait grandement les choses. On apporte un cochon de belle taille, trois poules et un 
panier d'écrevisses de l'Ankaratra. 

Alors je répète les petites formules d'usage en terminant par : 

« Misaotra anareo tompokolahy. Nous vous remercions, monsieur. » 

C'est la coutume et je lui donne en échange de ses présents trois fois leur valeur en argent, c'est 
encore la coutume. 

Partout à Madagascar il en est ainsi. A son arrivée dans un village, le voyageur recuit quelques 
cadeaux accompagnés d'une allocution variable pour la forme, toujours la même quant au fond. Ces 
échanges mutuels sont surtout très fréquents dans l'Imerina et au Betsileo; là on n'attend plus les 
étapes, on vous arrête sur la roule. 

La plus grande case du village nous est réservée, elle est construite en argile comme presque toutes 
celles que l'on trouve dans l'Imerina et le Betsileo. Le terrain plastique de ces régions fournit aux 
indigènes des matériaux précieux pour la construction de leurs habitations. 

Une maison anlimerina est de forme rectangulaire, le grand côté est orienté nord et sud, elle com- 
prend généralement un rez-de-chaussée divisé en deux pièces inégales et un grenier. Une porte et une 
fenêtre sont ménagées sur la face occidentale; sur le pignon du nord s'ouvrent deux autres fenêtres 
superposées : l'une éclaire la plus grande pièce du rez-de-chaussée, l'autre donne du jour au grenier. 
L'escalier de terre par lequel on accède à l'étage a des marches très élevées, c'est un vrai casse-cou par 
suite de la faible résistance et de l'usure des matériaux dont il est composé; il s'appuie sur le pignon 
du sud, soit en dedans, soit en dehors. Les dimensions de ces maisons sont parfois très petites; la lon- 
gueur moyenne est de six mètres, la largeur de quatre; on peut à peine se tenir debout au milieu du 
grenier, la hauteur totale de la maison ne dépasse pas quatre mètres; toutes les ouvertures sont minus- 
cules et il faut se tourner de côté pour passer la porte. Cependant depuis quelque temps on construit 
dans les gros villages de la province des habitations plus vastes et sur des modèles quelque peu différents. 

Pour bâtir une maison on dispose sur l'emplacement choisi une couche d'argile réduite en boue 
épaisse et suffisamment pétrie, haute de trente centimètres, large de cinquante. L'argile qui, ramollie 
par l'eau, possède une grande force de cohésion, devient très dure en séchant. Après quelques jours 
on ajoute sur cette première couche une seconde et. quand elle est assez durcie pour supporter les 



72 VOYAGE A MADAGASCAR. 

suivantes, on continué peu à pou jusqu'à la hauteur voulue. Les murs, la cloison et l'escalier massifs 
sont ainsi terminés. Pendant la construction, on a battu les couches demi-sèches au moyen de grandes 
palettes de bois pour donner à la surface extérieure plus de dureté en même temps que le poli désirable. 
Un enduit composé de terre argileuse délayée soigneusement et mélangée de bouse de vache recouvre 
enfin les murailles au dehors comme au dedans. Mais tout n'est pas terminé, le plus difficile reste à 
faire, car l'indigène est obligé, d'aller chercher au loin ou d'acheter pour un prix élevé les quelques 
planches qui vont clore la porte et les fenêtres, et les perches qui formeront le plancher de l'étage ou 
soutiendront la couverture de chaume en heranà ou en bozàka. 

L'intérieur des maisons antimerina n'a rien de séduisant. La petite pièce où l'on entre d'abord est 
destinée aux porcs et aux moutons, les poules, les canards et les oies s'y réfugient ('■gaiement en compagnie 
des jeunes veaux. Ce n'est pas toujours aisé de traverser sans aventures cette sorte de vestibule pour 
pénétrer, par une petite porte percée au milieu de la cloison, dans la chambre principale où se tiennent 
les propriétaires. Pour que les animaux ne fassent pas des promenades trop fréquentes dans ce local, la 
porte de communication a son seuil très élevé; aussi faut-il se hausser pour le franchir, mais en même 
temps, comme l'entrée a moins de hauteur que la moyenne de la taille humaine, on se cogne la tète au 
linteau et l'on arrive contusionné dans la chambre du nord réservée aux humains. A la longue, 
l'expérience instruit. Le mobilier est très sommaire, des rouleaux de nattes, des cruches à eau, des pots 
pour faire cuire le riz, des soÙika qui contiennent les provisions, deux ou trois calebasses cl quelquefois 
une caisse en bois pour serrer les vêtements ; des nattes sont étendues sur le sol d'argile, elles ne 
s'enlèvent jamais; quand elles sont sales et usées, on les recouvre par un tissu plus neuf '. A l'angle 
nord-ouest se trouve le foyer disposé sur une plaie-forme où sont enfoncées les trois pierres qui sup- 
portent les marmites. Un lit grossier occupe - l'angle nord-est, le bois est simplement recouvert de 
nattes fines ou d'un mince matelas de roseaux. Le grenier abrite la récolte de l'année, parfois cepen- 
dant il sert de cuisine et de salle à manger. Ces maisons d'argile forment avec les cases de bambous, de 
ravenalaou.de roseaux des régions basses, et les maisons de bois que nous verrons surtout dans le 
Betsileo et le Tanala, les trois types d'habitations construites à Madagascar suivant des règles générales 
qui souffrent peu d'exceptions". 

Tandis que les cases de bois et de roseaux sont souvent bien tenues, confortables et propres, la 
maison d'argile est sale et misérable. Construite dans des contrées plus froides, elle doit abriter non 
seulement l'indigène, mais encore la plupart de ses animaux domestiques. Aussi résulte-t-il d'une telle 
cohabitation de nombreux inconvénients. De plus pour se préserver des vents frais de la saison sèche 
l'indigène pratique des ouvertures peu nombreuses et très étroites qui ne laissent passer qu'une quantité 
insuffisante d'air et de lumière. La faune entomologique se développe dans les maisons d'argile avec 
une intensité remarquable; dans les anfractuosités des murs et leurs crevasses profondes, sous les 
nattée pourries amoncelées les unes sur les autres, la vermine grouille et pullule. 

L'Anlimerina ne va pas chercher loin l'argile qui lui est nécessaire. A proximité de sa maison on 
trouve toujours une fosse large el peu profonde, qu'il utilise d'ailleurs pour renfermer ses bœufs dès 
qu'ils rentrent au village à la tombée de la nuit, Ces sortes d'écuries creusées dans le sol n'ont aucun 
écoulement. Aussi la terre constamment piélinée, l'eau de pluie et d'autres éléments que je n'énu- 
mérerai pas, y forment bientôt un mélange vaseux el infect dans lequel les pauvres animaux sont 
plongés jusqu'au ventre. Dans cette position pénible, ils attendent avec impatience le lever du jour 
pour sortir de ce bain de boue et aller paître et se reposer sur les coteaux voisins. 

Dans les environs d'Ankisalra, il y a quelques cultures de riz, de manioc el d'un légume introduit 

1. On conçoit aisément qu'avec un tel système, nui par la force tics eboses accumule sur le sol de toute case antime- 
rina un amoncellement île nattes sales et usées, cachées en même temps que recouvertes par un tissu plus neuf sur 
lequel on repose, combien la vermine peut se développer tout à lui sir dans ci' Ile sorte île litière que l'un n'enlève jamais. 
Aussi lorsque l'on connaît cette particularité, l'on n'éprouve aucun êtonnement île constater la présence d'insectes aussi 
répugnants que désagréables qui dans ces cases antimerina vivent innombrables. 




10 



VOYAGES DANS LIMERINA. 



75 



récemment à Madagascar, je veux parler de la pomme de terre. Ce tubercule pousse assez bien dans 
les régions élevées du centre de l'île, et commence à se répandre dans l'Imerina et le Betsileo et dans 
quelques autres territoires qui avoisinent au sud le massif central. Malheureusement les procédés de 
culture par trop primitifs et surtout la nature du sol font dégénérer le plant au bout de peu d'années. 
On rencontre aussi dans ces hautes régions et principalement dans les alentours de Tananarive 
quelques jardins où croissent nos principaux légumes : choux, carottes, salades; mais l'indigène ne 
goûte pas encore ces végétaux comestibles et ne les cultive généralement que pour les vendre aux 
Européens. En passant au règne animal, je signalerai un habitant des eaux vives de l'Ankaratra et 
des ruissclets qui descendent des hautes montagne- de l'Est : c'est l'écrevisse, crustacé (pie nous 
n'aurons plus l'occasion de revoir dans les autres parties de l'île. L'écrevisse de Madagascar Asta- 
codes Madagascar iensis) est différente de celle «l'Europe, sa carapace est garnie de piquants et d'aspé- 
rités en grand nombre; la tète, arrondie à l'extrémité, est presque aussi volumineuse que l'abdomen et 
elle arrive souvent à une forte taille. On en compte plusieurs variétés. 

Pendant nuire séjour à Ankisatra, nos hommes sont dans l'abondance et jouissent d'un repos 
complet. Aussi, contents et heureux de celle vie qui leur plaît fort, ils manifestent bruyamment leur 
gaielé. Chaque soir, groupés devanl notre case, ils chantent bien avant dans la nuit. Les porteurs sont 
assis, sauf un sent qui, resté debout, psalmodie un théine; les autres font avec leurs voix un accompa- 
gnement monotone, dont les temps forts sont accentués par des battements de mains. D'autres fois, le 
chanteur principal improvise un récitatif et tout le monde reprend le refrain en chœur. En général, 
comme la plupart des productions musicales des populations primitives, les airs s<ml mélancoliques et les 

paroles peu significatives. Le chanteur énumère les étapes d'i route connue et fait suivre les noms 

des villages d'un qualificatif plus ou moins bien choisi, chaque couplet est terminé par le refrain : appel 
ou salutation. Quelques chants cependant ont une signification assez originale. Voici une des chansons 
préférées des borizana antimerina : 



VELOMA AUO ke! MASINA A110 RE! 



i 



Hatr'any Imamo aho 

Ko hatr'any Mandrarahody aho 

Hatr'any Mandrarahody alio 

Ka hatr'any amoroD llasy 

Isy manan-tsaina afatsy hianao 

Ka hianao mandrian'ny saikol 

Veloma aho re! masina aho rc! 

II 
Tranon 'iza irony audrefan' ironj .' 
Tranon-d'Rasakalava 
Ka tsy misy mpitoetra (bis) 
Trano vaki-vovonana ! (bis) 
Veloma aho re! masina aho rc! 

III 
Tranon 'iza irony andrcfan-d'Rova? 
Tranon-d'Rainit simba 
Mitemitra taratasy (bis) 
Misary soavaly! (bis) 
Veloma aho re! masina aho rc ! 

IV 
Tsangam-bato d'Ratsiva 

Avaratra Soanierana 



I 



lic-puis Imamo 
Jusqu'à Mandrarahody 
l le Mandrarahody, 
Jusqu'aux bords du lac Itasy 

Mes pensées n'élaienl une pour loi. 
Car c'est en toi que mon esprit repose! 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

II 
A qui appartient cette maison, là, à l'ouest? 
C'est la maison iln Sakalava, 
Elle est inhabitée, 
C'est une maison au faite dégarni! 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

III 
A qui appartient celle maison à l'ouest du palais? 
C'est la maison de Hainitsimha 
Aux salles tapissées de papier 
Représentant des chevaux '! 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

IV 
La pierre levée de Ratsiva 
Qui est au nord de Soanicrana 



1. Pour l'Anliinerina. le comble du luxe est d'avoir sa maison tapissée d'un papier peint sur lequel sont représentes 
des chevaux. Cela tient probablement à ce que dans le Tranovola, maison célèbre entre toutes par son aménagement et 
son mobilier luxueux, existe une chambre OÙ le premier ministre donne ses audiences aux résidents et aux consuls 
et rangers, et que cette chambre, bien connue de tout Malgache, est tapissée d'un papier représentant dans nos guerres 
d'Afrique les exploits du maréchal Bugcaud, et qu'il y a beaucoup de chevaux. 



76 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



Tsy tapait 1 olona mandata (bis) 
Na tapaka aza, mahalana! (bis) 
Veloma aho re ! masina aho re ! 



Ny tranonay sy ny tiako 

Irano anati-vero 

Lalana an-kodivirana (bis) 

Tsy midosy tsy am-bavavarana ! (bis) 

Veloma alio re! masina aho re! 

VI 
Ilianao Ranona ', valon-doso 
Manolotra ariary, 

Tsy mikapa, raha tsy amin'ny tonany! (bis) 
Tsy mijoja raha tsy amin'ny vanony! (bù) 
Veloma aho re! masina aho re! 

VII 
Ilianao Ranona mizana-be 
Tsy manda inga 
Mahalala ny be. anesorana (bis) 
Mahalala ny kely ampiana (bis) 
Veloma aho re! masina aho re! 

VIII 
Ny hazon'ny Ambohimanga 
Miroborobo faniry 
Tsy nafafy tsy nampariaka (bis) 
Mitsinjo zaza manjaka! (bis) 
Veloma aho re! masina aho re! 

IX 
M'ko veloma lay andoliatapenaka 
Fizahay sy maditra 
Ho eny Ambadin'Isotry (bis) 
Mitsinjo rano madio! [bis) 
Veloma aho re ! masina aho re ! 

X 

M'ko veloma ny any Ambodin'Isolry 

Fizahay sy maditra 

Ho an Isoraka (bis) 

Ny any Soraka tsara rivotra maraina (bis) 

Veloma aho re! masina aho re! 



Et devant laquelle des passants circulent sans cesse 
Si quelquefois il n'y en a pas, c'est pour peu de temps! 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 



Notre maison à moi et à ma maîtresse 

Est une maison isolée dans les herbes, 

Le chemin y conduisant est tortueux; 

D'ailleurs on n'aperçoit la maison que lorsque on est 

Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! [devant la porte. 

VI 

Toi, femme indéterminée, tu es comme le poids de 
Parent proche de la piastre [loso 

Qui n'agit que suivant la justice 
Qui ne fait rien qui ne soit juste. 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

VII 

Toi, indéterminée, tu es comme une grande balance 

Qui ne trompe pas, 

Oui montre l'excédent à enlever, 

Le déficit qui doit être ajouté! 

Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

Mil 
Les arbres d'Ambohimanga 
Sont très touffus, 
Ils n'ont été ni plantés ni semés, 
Ils regardent le souverain régner. 
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

IX 

Je vous dis au revoir, ô Andoliatapenaka, 

Car moi et ma maîtresse 

Nous allons à Ambodin'Isotry 

Regarder l'eau limpide. 

Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 

X 

Je vous dis au revoir, o Ambodin'Isotry, 

Car moi et ma maîtresse 

Nous allons à Soraka, 

L'air du matin est bon à Soraka. 

Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! 



Voici l'air de celle chanson antimerina, une des plus lielles qu'ils aient cl certainement la plus connue 
dans toule l'île. 

Les nombreux couplets qui suivent sont analogues aux deux dernières strophes. Ils racontent les 
pérégrinations éventuelles du héros de la complainte cl de sa maîtresse clans lous les quartiers de 
Tananarive, qualifiés par ce qu'ils ont de remarquable. 

Depuis notre départ de Tananarive, en marchant vers le sud, nous avons traversé une région dont la 
constitution géologique est partout la même : le gneiss et le granité recouvert par l'argile rouge, et qui 
présente un relief sensiblement uniforme sinon dans l'altitude, du moins dans la disposition générale : 
ballons successifs, collines arrondies aux pentes peu rapides. Au village d'Ankisatra, on observe non 
pas un changement radical, mais quelques variations importantes. En effet dans l'est, les émergences 
rocheuses deviennent fréquentes, des coulées de quartz viennent nombreuses diviser les roches grani- 
tiques, on voit des filons de mica et d'autres minéraux accidentels, de grosses masses quartzeuses; 
puis les collines changent de forme, les arêtes s'avivent, les cimes se dressent plus élancées, sur 
les flancs des montagnes de gros blocs rocheux (''lèvent leurs murailles verticales. Du cédé de 
l'ouest, l'aspect de la contrée est encore plus différent : là, dans un sol volcanique, des coulées éruplives 
récentes traversent les anciennes roches déjà disloquées par des soulèvements basaltiques; là, se dressent 

I. Jinnonn : une telle, une, indéterminée. Le chanteur remplace Ranona par un nom de femme à son choix. 






Andante 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



77 




pÊmm 



a^ 




^m. 




« A 



A FIN 




les cônes isolés îles volcans éteints; leurs cratères profonds son! devenus des lacs et dans les coulées 

qui rayent leurs lianes, la lave s'ell'rile peu à peu pour aller, emportée par les eaux el les vents, couvrir 
les vallées d'une noire poussière. Encore plus à l'ouest, à la frontière «le l'Imerina, le pays moins 
accidenté laisse deviner dans de larges vallons les commencements des grands plateaux sakalava. 

Nous allons donc nous diriger vers l'Orient en suivant à peu près le cours de l'Onive, pour visiter 
d'abord la région des quartz jusqu'à Tsinjoarivo. Nous reviendrons ensuite vers l'ouest pour aller, 
traversant de nouveau la ligne de faîte au Vontovorona, desrendre sur le versant occidental dans le 
territoire volcanique; enfin, par un grand circuit vers le nord, nous rentrerons^ Tananarive en longeant 
la frontière des pays sakalava. 

En même temps que cet itinéraire allait nous montrer l'Imerina dans ses grandes lignes géographi- 
ques, il nous ferait traverser les contrées les plus intéressantes de la province au double point de vue 
de ses produits et de ses habitants. 

Le 7 mai, nous partons pour l'est. A trois kilomètres d'Ankisalra, nous arrivons sur les bords de 
l'Onive qu'il nous faut traverser à gué; la rivière a soixante mètres de large, mais heureusement n'est 
pas très profonde. Quelques préparatifs sont nécessaires pour le passage. Nos porteurs se retirent un 
peu à l'écart et procèdent à un déshabillage général ; c'est du reste vile l'ail; bientôt, de tous leurs 
vêtements, il ne leur est resté que le chapeau. Revenant vers nous avec le geste pudique, mais non 
les charmes de la Vénus de Médieis. ils nous remettent les costumes qu'ils viennent de quitter, puis 



78 VOYAGE A MADAGASCAR. 

rechargent le filanjana sur leurs robustes épaules. Vers le milieu de la rivière, l'eau leur vient jusqu'au 
menton et ils sont obligés de nous soulever à la force des poignets. Pour nous, les jambes horizontales 
et les bras remplis de la défroque que toute la troupe nous a confiée, nous demeurons au-dessus du 
niveau de l'eau, sinon toujours, au moins généralement. Une fois sur la rive, chacun se secoue: 
quelques instants suffisent pour réparer le désordre des toilettes. 

A côté du village d'Andranovohitra, où nous arrivons une heure après, nous voyons sur le flanc d'un 
coteau une carrière de pierre exploitée. Une centaine d'indigènes tirent de toutes leurs forces sur des 
câbles de chanvre enroulés autour d'une large dalle de granité. Ils traînent avec difficulté la lourde 
pierre; sans leviers ni rouleaux, ils font bien peu de chemin. Un personnage important, sans doute le 
chef du hameau, encourage les travailleurs du geste et de la voix. Cette dalle, qui doit couvrir un tom- 
beau non loin d'ici, vient d'être extraite par un procédé assez ingénieux. Le carrier malgache n'est 
pas embarrassé pour avoir les grandes plaques de pierre employées dans la construction des monuments 
funéraires. Sur une roche dont la surface régulière parait lui convenir il entasse de la bouse de vache 
desséchée en couches plus ou moins épaisses, puis il y met le l'eu. Il surveille jour et nuit le travail 
d'éclatement qui se produit; en frappant la roche il est averti par le son de la profondeur atteinte et 
modère la flamme dans un endroit, l'active dans un autre suivant les indications, il répand même de 
l'eau, si cela est nécessaire, sur la roche surchauffée. C'est ainsi qu'à la longue il obtient une dalle 
répondant aux dimensions exigées. 

Vers midi nous étions à Sarobaratra. Non loin de ce village se trouve un des principaux gisements 
aurifères exploités parle gouvernement antimerina. Le district de Sarobaratra est particulièrement aride 
et désolé. J'ai dit que dans ces régions de l'est d'Ankisatra les pointemenls rocheux étaient fréquents : 
ici c'est la règle, l'argile est l'exception. Sarobaratra est au milieu d'un hémicycle de hautes monta- 
gnes; en allant vers l'est on gravit par des rampes rapides des masses quartzeuses dont les sommets 
déchiquetés profilent sur le ciel des contours sinueux. Ces collines apparaissent dénudées; çà et là, 
une touffe d'herbe croit dans une anfractuosité du rocher ou des mousses s'attachent sur ses parois 
rugueuses. Le sol est caillouteux, la roche friable et décomposée se brise au moindre choc. Les ruis- 
seaux qui descendent de ces monts pendant la saison des pluies entraînent dans les espaces inférieurs 
des cailloux et des blocs de quartz et vont plus loin déposer peu à peu dans les vallées les sables et les 
graviers. Ce sont ces dépôts que l'on exploite pendant la saison sèche. 

Le gouvernement antimerina avait toujours défendu la recherche de l'or à Madagascar; des peines très 
sévères étaient édictées contre ceux qui fouillaient le sol. Mais depuis quelques années, Rainilaiarivony, 
comprenant les avantages qu'il pourrait retirer de l'exploitation des mines, a rapporté ces mesures 
prohibitives. Maintenant, dans l'ouest, en pays sakalava et dans l'intérieur de l'île, on exploite des gise- 
ments aurifères. Les mines situées en dehors de l'Imerina et du Betsileo sont concédées, moyennant 
une certaine redevance, à des Européens; les autres sont exploitées directement par le gouvernement 
de Tananarive. C'est un ingénieur français, M. Rigaud, qui dirige les travaux; il est assisté de plusieurs 
de nos compatriotes. En général, l'industrie minière paraît devoir prendre, dans la suite, un certain 
développement; les documents me font encore défaut pour établir d'une manière même approchée, 
aussi bien la richesse relative des filons cl dis alluvions aurifères que le rendement total des différents 
centres exploités. 

Le jour suivant, nous arrivions au village de Tsinjoarivo. Là nous avons atteint la frontière orien- 
tale de l'Imerina. La limite du pays des Antimerina est nettement tranchée de ce côté; caria zone fores- 
tière la plus éloignée de la côte que nous avons traversée à Ankeramadinika où elle recouvrait les flancs 
et les sommets de la grande chaîne faîtière, ne pénètre pas comme celle-ci dans l'intérieur de la pro- 
vince; elle suit au contraire la direction générale du nord-est au sud-ouest, le long d'un chaînon 
secondaire, qui, par une coupée étroite, livre passage à Tsinjoarivo à la rivière de l'Onive. La zone 
boisée élève donc à l'orient de l'Imerina une muraille sombre à laquelle nous venons nous heurter 
ici, sans aucune transition. 






VOYAGES DANS L IMERINA. 



79 




UinllAII V I H \. 



Le village de Tsinjoarivo n'échappe pas lui aussi à une division si brusque : -es cinquante cases son! 
inégalemenl groupées sur deux collines voisines. A l'ouest, au milieu des herbes, un hameau qui ne 
diffère on rien do ceux que nous avons vus précédemment, tandis qu'à l'esl îles maisons eu bois se dis- 
simulent dans les premiers arbres de la forêt; près d'elles est un rova royal, résidence d'été des sou- 
verains antimerina. Ce rova occupe le sommet d'un mamelon élevé. De nombreuses maisons en bois 
y sont construites sur une terrasse circulaire el rappellent à peu près, mais dans de plus vastes pro- 
portions, celles qui couvrent, à Tananarive, l'îlol du lac Anosy. La position du rova osl bien choisie : 
adossé à la forêt, il domine au loin vers l'esl les espaces nus de l'Iiuerina: à ses pieds, l'Onive, au 
cours ralenti jusqu'alors, précipite ses eaux qui s'engouffrent dans les passes étroites des rochers et 
disparaissent dans des tourbillons d'écume. 

Chaque année, la reine, observant fidèlement les traditions que lui oui léguées ses prédécesseurs, 
quitte sa capitale pour aller en villégiature dans une des résidences royales de l'Imerina, à Ambohi- 
manga et à Tsinjoarivo. A ces déplacements annuels s'ajoutent quelquefois, mais à intervalles beau- 
coup plus éloignés, des voyages lointains, dans le Belsileo, sur la côte orientale ou dans toute autre 
région des provinces soumises, quand les besoins de la politique ' exigent que le souverain vienne par 
sa présence raffermir dans leur fidélité des peuplades quelque peu hésitantes. Tandis que Tsinjoarivo 
a été choisi probablement à cause de sa situation pittoresque, de ses ombrages et de sa verdure. 



1. Souvent aussi les besoins de celte politique antimerina (qui consiste à ne jamais répondre et à toujours gagner 
du temps) exigent que la reine ou son premier ministre s'éloignent de Tananarive pendant de longs jours. Alors, ils 
gagnent du temps par ces voyages périodiques. Quelquefois même, comme en Occident, ces souverains feignent d'être 
malades; toujours pour ne pas répondre et gagner du temps. 



80 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Ambohimanga est un lieu sacré que les souverains antimerina sonl obligés d'aller visiter chaque 
année avant le Faridroana, le jour de l'an malgache. Ce village, à quinze kilomètres au nord de Tana- 
narive, est situé sur une colline remarquable par les nombreux arbres qui couvrent ses flancs et au 
milieu desquels apparaissent, sur le versant septentrional, les maisons et les bâtiments royaux. La 
petite forêt qui fait tache dans les campagnes environnantes est justement célèbre; ses arbres — fait 
rare dans l'Imerina — n'ont été ni plantés ni semés, comme le proclament bien haut les chansons popu- 
laires. Avec Ambohimanambola, Amparafaravato, autres villages des environs de la capitale, Ambohi- 
manga est la troisième des villes saintes dont l'accès est interdit aux Européens; on y conserve des 
idoles respectées, dieux tulélaires des rois et du peuple antimerina. Andrianampoinimerina, père de 
Radama I er qui a réuni sous un même sceptre les petits Etats de l'Imerina et fondé le royaume actuel 
des Antimerina, est enterré à Ambohimanga à côté de Ranavalona I, sa petite-fille, dont l'ombre persiste 
à éprouver pour les étrangers l'aversion violente qui a caractérisé son long règne. C'est donc sur les 
tombeaux de ses illustres ancêtres que la reine vient offrir des sacrifices et bénir leur mémoire, avant 
le commencement de la nouvelle année. 

Les souverains sont accompagnés, dans leurs déplacements à Madagascar, d'une suite nombreuse, 
qui en certaines circonstances dépasse 20 à 30 000 personnes. Le premier ministre, les grands officiers, 
les juges et les fonctionnaires du Palais marchent avec la reine qu'ils ne peuvent jamais abandonner; 
puis c'est la foule des aides de camp, des officiers subalternes, des chefs de moindre importance; c'est 
encore une année nombreuse oii toutes les meilleures troupes sont réunies. En même temps une 
immense quantité de porteurs sont réquisitionnés pour le matériel du cortège royal et de l'armée. Toutes 
les populations sont appelées pour cette corvée; des hommes portent les tentes, les poteaux, l'ameu- 
blement du palais royal ambulant, puis les provisions de bouche de toute nature, les munitions, même 
les canons et leurs affûts qui ne pourraient suivre autrement. Le cortège est encore grossi par les 
nombreux marchands qui tâchent d'écouler leurs marchandises à la foule; beaucoup de grands officiers 
leur font concurrence et leurs nombreux esclaves vont en avant établir sur le chemin des marchés pro- 
visoires où ils vendent le riz du maître aux soldats allâmes. La marche du cortège royal est réglée suivant . 
un cérémonial déterminé à l'avance. Généralement la multitude de porteurs et les soldats marchent en 
tète, le souverain vient ensuite avec son escorte et les grands officiers. On a préalablement choisi un 
emplacement pour établir le rova ambulant où doit s'arrêter la reine. Un carré est entouré d'une palissade 
plantée à la hâte, à l'intérieur se trouvent les lentes royales; celle première enceinte est comprise dans 
un vaste espace quadrangulaire dessiné par les lentes des soldats et des officiers; enfin tout à fait à l'ex- 
térieur les abris des porteurs et des esclaves; quatre allées sont tracées au cordeau dans le camp aux 
quatre points cardinaux. Des gardes nombreux veillent toute la nuit. Cet aménagement des campe- 
ments royaux est presque invariable, il doil être terminé pour l'arrivée delà reine. Pendant les étapes qui 
sont très courtes, les chefs des villages et les habitants des contrées traversées doivent venir saluer 
le souverain, lui présenter le hasina (offrande donnée à la reine pour reconnaître sa souveraineté) et 
marquer, par des chants et des danses, le bonheur qu'ils éprouvent. Lorsqu'il faut traverser une pro- 
fonde rivière, on y construit des piles de pierres sèches sur lesquelles on jette de longs madriers recou- 
verts de terre; la reine passe la première sur le pont, puis de l'autre cè>lé de la rivière, assise sur son 
trône, elle regarde son cortège qui défile pendant de longues heures. On conçoit sans peine le grand 
concours de peuple que nécessitent ces voyages, aussi sont-ils très appréhendés des habitants des cam- 
pagnes qu'ils ruinent pour longtemps, soit par les obligations qu'ils leur imposent, soit par les réqui- 
sitions multiples qu'ils occasionnent. 

Notre personnel, moins nombreux sans doute que celui qui accompagne les rois antimerina dans leurs 
déplacements, n'avait pas été sans nous causer quelque embarras pour la nourriture et le logement dans 
les petits villages de l'Imerina; pour nous qui manquions de palais portatif, les cases de tout un hameau 
étaient à peine suffisantes. En outre, nous voulions visiter pendant les mois suivants la plus grande 
étendue possible de la partie moyenne de l'île, réservant le Nord et le Sud pour des époques ultérieures. 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 81 

C'est pour obvier à cet inconvénient et surtout satisfaire à ce desideratum, que nous prenons, mes amis 
et moi, la résolution do nous séparer et de suivre, à partir de Tsinjoarivo. des itinéraires différents qui 
doivent nous ramènera un point commun trois mois plus lard: le rendez-vous choisi est Tananarive. 

Foucai'l va, continuant son chemin vers l'est, descendre dans le bassin inférieur du Mangoro où il 
parcourra par des roules nouvelles le territoire des Betanimena. Maistre a pour objectif les districts 
sakalava limitrophes de l'Imerina: il compte aller jusqu'à Ankavandra et plus à l'ouest encore si cela 
lui est possible. De mon côté, fidèle à l'itinéraire primitif, je vais poursuivre seul un monotone voyage à 
travers le pays des Antimerina. 

Les préparatifs ne sont pas longs; chacun aura ses bagages personnels et les hommes qui en sont 
chargés; on partage fraternellement les provisions. Certaines choses qui ne se prêtent pas facilement à 
une division par trois, nous obligent à avoir recours au système des compensations qu'il faut aussi 
employer pour nous assigner respectivement le commandeur et Jean Boto. Ainsi Maistre, heureux pos- 
sesseur de la marmite, aura un porteur, Rainilavy, qui sait quelques mois de français ; Rainivoavy suivra 
Foucarl, qui, privé d'interprète, possédera notre bibliothèque malgache, grammaire et dictionnaire. 
augmentée de la casserole; Jean Boto reste avec moi, mais je n'ai que le moulin à café. 

Le II mai, après nous être souhaité mutuellement bon voyage et bonne santé, ce qui n'est pas superflu 
même à Madagascar, nous quittons Tsinjoarivo, mes amis el moi, chacun par une route différente. 

l)eux routes se présentaient pour gagner Antsiral I les régions volcaniques de l'ouest : l'une. 

directe, me faisait traverser à nouveau les districts quartzeux de Sarobaratra et la partie supérieure du 
bassin del'Onive; l'autre, plus longue, s'inclinait ver-: le sud. suivait la frontière de l'Imerina le long 
des contreforts boisés d'Ambohitompoina qu'elle abandonnait ensuite, pour franchir au Vontovorona 
la chaîne de partage des eaux, et descendre enfin sur le versant oriental de l'Ile. Je choisis la seconde 
qui devait me montrer des pays différents el peut-être plus variés d'aspect. 

Celle détermination lil la joie de mes hommes donl les pied- étaient gravement endommagés par les 
étapes précédentes; ils préféraient l'argile aux pierres tranchantes. 

La première journée de marche fut pénible. En sortant du village de Tsinjoarn o, il fallut l raverser à 
gué, luttant contre un courant déjà rapide, les deux bras de l'Onive, en amont des chutes; puis gravir, 
au sud de la rivière, des coteaux élevés. Les montées et les descentes se succédèrent alors plus rapides 
el plus nombreuses que par le passé. Les hommes se lassaient, les bagages avançaient lentement. Dans 
le sud du Vakinankaratra les maisons soûl rares, nous risquions fort de ne pas trouver un abri pour 
la nuit. Sans doute pour conjurer le mauvais sort qui nous menace, les porteurs vont tous, en pronon- 
çant une évocation magique dont le sens m'échappe, déposer une pierre sur un amas de cailloux qui 
nous barre le chemin. C'est un fanataovana. Dans l'intérieur de l'île el sur la cùle betsimisaraka, on 
trouve souvent le long des roules des fanalaovana, amoncellement de pierres, modes de terre, menus 
branchages, grossis incessamment par les passants qui jettenl sur le tas ce qui leur tombe sous la main. 
Le Malgache as-oiro qui 1 celle offrande peu coûteuse faite au dieu des voyageurs lui vaut dans la suite 
une roule facile, un gîte prochain el éloigne les dangers Ce dieu a certainement peu de puissance, car 
malgré la grosseur cl le nombre de pierres que mes hommes n'ont cessé de déposer sur les fanataovana, 
il n'a jamais tenu la première de ses promesses. 

Le soleil esl déjà couché depuis longtemps, lorsque Boto qui marche en tête du convoi me signale 
une case. Les hommes se mettent à courir, et par leurs cris de joie effrayent les habitants; ceux-ci 
réfugiés dans le grenier refusent de nous abandonner leur maison. On parlemente; ces Antimerina oui 
peur du vazaha qui vient certainement chercher des travailleurs pour les mines, celle corvée les épou- 
vante; Je les rassure el mes paroles conciliantes me font ouvrir les portes. Pendant que mes dix-huit 
borizana s'entassent sur les caisses à l'étage inférieur, je me hisse dans la soupenle où sont les maîtres 
du logis. La famille esl peu nombreuse, un vieillard entouré de ses petits-enfants. Nous échangeons les 
compliments requis par la politesse antimerina et nous nous lions d'amitié; quelques cadeaux la cimentent. 
Les paysans du Vakinankaratra sont misérables et paraissent d'une autre race que les Antimerina du 

II 



82 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Nord; ce sont d'ailleurs de braves gens. Invité à partager le riz familial, je m'assois devant le toko pour 
prendre mon repas que je crois inutile de compléter par quelques sauterelles frites, les délices de mes 
hôtes. J'aime mieux me souvenir que, possesseur du moulin à café, je puis prendre une infusion aroma- 
tique. Pendant la conversation, l'an cêlre s'obstine à me qualifier toujours derangahibe; cette appellation 
respectueuse dont les Malgaches se servent souvent doit se traduire par « honorable vieillard ». Mais il 
est tard et chacun s'étend sur sa natte. Avant de me livrer au sommeil, je m'approche d'une lige de fer 
piquée dans l'àtre; elle supporte une cupule où, dans une graisse infecte, brûle péniblement un chiffon 
de colon ; c'est la lampe malgache, le fanaovanjiro. Je me hâte d'écrire mon journal à sa lumière 
tremblotante. 

Dans les deux jours qui suivirent, continuant vers le sud-ouest, nous traversons encore une contrée où 
des montagnes de quartz font le désespoir des porteurs; c'est la région aurifère d'Analambato. Le 
13 mai, nous couchons clans les deux cases du hameau de Bemasoandro, au pied du mont Iankina. Nous 
avons rejoint les premiers épaulemenls de la chaîne de partage des eaux en un point où des sommets 
élevés, bien différents des monts agglomérés du massif de l'Ankaratra, surgissent isolés et séparés les 
uns des autres par de profondes vallées et des coteaux de faible altitude. Hier nous montions sur le 
Botraro (1 990 mètres), aujourd'hui sur l'Iankina ci 000 mètres), dans deux jours nous atteindrons le 
Vontovorona (2 010 mètres), c'est le pic le plus occidental. 

Un Antimerina, le propriétaire de la hutte où je loge à Bemasoandro, m'avait accompagné sur l'Ian- 
kina: il devait sacrifier aux mânes des Vazimba. Au sommet de la montagne un tas de pierres, qui rappe- 
lait assez par sa forme la fanataovana, est dédié à la mémoire de ces Vazimba redoutés. Entre les 
cailloux sont enfoncés des bâtonnets qui supportent des tètes de coqs, des pattes île poules ; des chiffons 
se balancent à l'extrémité de petites perches; des crânes de bœufs sont placés sur les pierres les plus 
élevées. Rainisafitsimidrantany, c'est le nom de mon propriétaire, sort avec précaution de dessous son 
lamba crasseux une tète de mouton fraîchement coupée et la plante sur un bâton disponible, puis il 
frotte avec de la graisse de bœuf la grosse pierre du sommet ; enfin pour terminer ses pieux exercices, il 
ajoute au las, du côté du soleil couchant, quelques douzaines de cailloux. Maintenant il s'est rendu 
favorable l'âme du Vazimba, cachée non loin de là sous une touffe d'herbe; il reste à l'interroger et à 
lui demander un remède pour la fièvre qui le consume. L'Anlimerina s'éloigne un peu du tombeau et va 
près d'un gros bloc de phonolilhe. Cette large dalle est une pierre parlante; posée sur base étroite, elle 
résonne furieusement sous les coups répétés que lui assène mon propriétaire, elle lui transmet les pres- 
criptions du Vazimba. Rainisafitsimidrantany est radieux. 

« Eh bien, cs-lu guéri? 

— Oui, mais je ne dois plus jamais manger de canards, c'est l'ady. » 

Et, s'éloignant pour remercier la pierre parlante, il répand un peu d'huile de ricin sur la paroi rocheuse 
et y colle une mèche de ses cheveux. 

Dans l'Imerina on trouve sur des montagnes élevées, au faîte des grands rochers ou dans des vallons 
solitaires, les tombeaux des Vazimba. Ces constructions informes, simples amas de pierres grossières, 
ne sont pas des monuments funéraires ; elles indiquent plutôt aux populations craintives les lieux choisis 
par les âmes des défunts pour leur résidence habituelle. Les légendes antimerina, seuls documents que 
l'on possède pour émettre quelques hypothèses plausibles sur les Vazimba, nous représentent ces 
hommes comme les premiers habitants des régions élevées du centre de Madagascar. Dépossédés de 
leurs territoires, quelques-uns quittèrent le pays, d'autres se mélangèrent aux vainqueurs, le plus grand 
nombre fut mis à mort. Ce sont les premiers chefs antimerina qui chassèrent définitivement les Vazimba ; 
ces tribus aborigènes, sauvages, ignorantes et mal armées, confinées d'autre part dans un isolement 
complet, ne pouvaient résister à des ennemis bien supérieurs à elles par des connaissances puisées au 
dehors. Des descendants des Vazimba existent encore d'après M. Grandidicr au Menabe sur les bords 
du Manambolo en pays sakalava; et d'après le P. Abinal quelques-uns se trouveraient exempts de tout 
mélange, dans le nord-est et le nord-ouest de l'Imerina. Je n'en ai jamais rencontré. Quoi qu'il en 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



83 



soit, les Antimerina sont persuadés que dans un avenir plus ou moins lointain les Vazimba rentreront 
en maîtres dans lAnkova gardé maintenant par les âmes des ancêtres vaincus. C'est pour celte raison 
qu'ils tachent d'apaiser les esprits vindicatifs qui, cachés dans des endroits déserts, lancent les fièvres, 
les mauvais sorts et toutes sortes de maléfices aux descendants des usurpateurs, Ces âmes néfastes sont 
nobles ou roturières ; nobles — les Zanakandriana, — elles habitent de préférence les hauteurs, il 
leur faut de riches présents, un crâne de bœuf, par exemple, pour apaiser leur courroux; roturières, 




l.ThuilUcr. dd' 



elles se tiennent aussi sur les montagnes, dans une anfractuosité de rochers, mais descendant souvent 
clans les vallées ou sur le bord des eaux pour ennuyer les vivants. Cependant ces ombres consentent 
parfois à rendre quelques services, guérissenl surtout les malades quand on reconnaît humblement 
leur puissance; en retour elles exigent une privation constante. C'est ainsi que Rainisafitsimidrantany 
était débarrassé d'une lièvre violente par un Vazimba, sans doute de basse extraction puisqu'il s'était 
contenté du crâne de mouton, tout en lui défendant pour l'avenir la viande d'un palmipède inconnu de 
son temps. Le canard domestique est d'importation relativement récente à Madagascar. 

La partie du Yakinankaralra — district méridional de l'Imerina — que nous venons de traverser est 
particulièremenl pauvre et peu peuplée. Les habitants, disséminés dans des maisons isolées dans la cam- 
pagne et souvent fort éloignées les unes des autres, cultivent surtout le manioc. Dans un terrain 
situé à proximité de leurs cases et labouré à la bêche assez profondément, ils enfoncent dans la terre 
meuble de jeunes tiges coupées sur des plants déjà forts, l'arbuste se développe par bouture. En trois 
années, rarement moins, le manioc atteint en moyenne une hauteur de 1 m. 50, développement 



SI VOYAGE A MADAGASCAR. 

nécessaire pour arracher utilement les racines charnues. Pour se ménager chaque année une récolte 
assurée , l'indigène a plusieurs champs plantés à des époques différentes. Au manioc s'ajoutent la 
pomme de terre, la patate, le mais: il y a peu de rizières. Les champs, comme presque partout dans 
l'Imerina, sont entourés d'un fossé dont le déblai forme.un mur de clôture garni à son sommet de plantes 
épineuses, principalement le nopal et une euphorbe (E. splendens), aux fleurs écarlates ou jaune pâle. 
Comme dans l'Ankaratra, nous avons rencontré des troupeaux de bœufs, mais en plus petit nombre; en 
revanche nous voyons des moutons et des chèvres. Le mouton de Madagascar, généralement à tête 
noire, appartient à la variété stéatopyge que l'on trouve en Asie et en Afrique; sa queue énorme est 
pleine de graisse; il habite les régions élevées. Cet animal ne donne pas de laine; la chair en est coriace, 
elle possède toujours un goût peu agréable. On trouve bien aussi des chèvres à Madagascar, mais en 
petite quantité ; j'en remarque ici une variété particulière, au pelage roux, au poil court, aux petites 
cornes rejetées en arrière que je n'ai jamais rencontrée ailleurs: les (lièvres du Betsileo et du pays Saka- 
Iava sont différentes. Enfin pour terminer rémunération des- quadrupèdes domestiques, je devrai avec le 
chien et le chat mentionner le porc, si commun chez les Antimerina et les Betsileo. Cet intéressant animal 
est soumis à des vicissitudes sans nombre sur le sol madécasse ; tantôt il est proscrit, tantôt il est choyé; 
il occasionne des haines entre des peuplades voisines et en supporte parfois les conséquences; dans une 
même ville on le voit se vautrer, maître de la rue, dans certains quartiers, tandis que d'autres il est igno- 
minieusement chassé. Dans l'Imerina il est surtout commun sur les confins occidentaux justement en 
face d'un pays où il ne peut pénétrer sans s'exposer à de grands malheurs. D'une manière générale on 
peut dire que le porc a suivi l'Antimerina dans ses conquêtes; ainsi, il est entré au grand scandale des 
habitants dans certains ports sakalava et, malgré tous les fady des Àntanosy, il a foulé le sol de la pointe 
deTolanara. Il est vrai qu'en 1885 lorsque les Hova évacuèrent Fort-Dauphin qui venait d'être bombardé 
par un de nos croiseurs, les Antanosy révoltés pillèrent le port et massacrèrent tous les porcs qu'ils 
purent rencontrer. 

Le 15 mai, j'arrivais à Soandrarina. Ce village, situé sur la route de Tananarive à Fianarantsoa, 
m'apparut avec ses soixante cases comme un centre important après le souvenir que m'avaient laissé 
les hameaux de Botraro et de l'Iankina. Soandrarina est dans une zone de transition comprise entre les 
contrées rocheuses et pauvres de l'Est et les régions argileuses et bien cultivées de l'Occident ; autour du 
village quelques collines aux larges bases, presque des plateaux ondulés vont, s'élevant insensiblement, 
entourer le Yontovorona. qui surgit tout à coup et dresse son pic isolé à deux kilomètres du village. 
Cette zone de transition caractérisée par des espaces relativement plats sur une certaine étendue et que 
nous avons traversée antérieurement à la hauteur d'Ankisatra, se prolonge vers le sud, jusque près 
d'Ambodifiakarana. C'est entre ce village et Soandrarina que l'on trouve seulement les plateaux de 
l'Imerina. La route de Fianarantsoa les traverse. 

A Soandrarina, une journée de pluie me retint prisonnier. J'en profitais pour visiter les collections de 
plantes et d'animaux, recueillis depuis Tananarive; elles n'avaient nullement souffert grâce au beau 
temps sec cl persistant que nous avions eu jusqu'alors. L'averse d'aujourd'hui n'est qu'un intermède 
de la saison sèche qui va durer encore cinq mois dans l'Imerina. Je me livre à mes travaux dans une 
chambre aux dimensions minuscules et qui ne semble pas construite à l'échelle humaine. Elle est éclairée 
par une petite fenêtre mince, d'un volet en bois que j'ai bien envie de fermer pour me soustraire à la 
curiosité gênante des naturels; seule, la crainte d'une prompte asphyxie me relient. A l'étroite ouver- 
ture apparaissent une foule de tètes, avec des yeux grands ouverts. Ce sont les habitants du pays 
(jui, me privant d'air et de lumière, viennent m'examiner et me mettre au courant des usages d'une 
autre civilisation. Depuis ce malin, le public reste aussi nombreux et quelques amateurs gardent 
longtemps les bonnes places. 

Dans la salle voisine, des indigènes sont occupés à fabriquer avec de la corne des cuillers et des petits 
vases. Après l'avoir chauffée, ils découpenl la matière ramollie en minces lamelles qu'ils appliquent 
à chaud sur des empreintes creusées dans un bloc de bois suivant les formes à reproduire; ils polis- 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



sent ensuite les différentes pièces ainsi obtenues au moyen de grossiers racloirs de fer. Ces cuillers. 
fourchettes, gobelets, boites diverses, seront portés à Tananarive et vendus à quelque vazaha. Avec ces 
objets en corne, les lamba de soie ou de coton et les tabatières faites d'un morceau de bambou, d'une 
petite calebasse ou d'une patte d'écrevisse, sont le plus souvent tous les produits qu'un Européen peut 
emporter comme échantillon de l'industrie antiraerina. 

Mais la pluie a cessé et je peux enfin sortir de la case que l'occupation de mes hôtes emplit d'une fumée 
acre et nauséabonde. Les promenades dans les rues de Soandrarina sont fatigantes, aussi je vais m'as- 
seoir sur un bloc de pierre en pensant à ceux qui vont dans les pays lointains chercher le calme et la 
tranquillité. Mou voisin 
est un bœuf à bosse, 
qui sans doute se plaît 
peu dans le domicile 
qu'on lui a choisi, car 
il pousse des mugisse- 
ments continuels. Si 
ces protestations sonl 
motivées par un ins- 
lincl confus de la pro- 
preté, elles sont alors 
Légitimes bien que par 
trop bruyantes. En 
effet , l'animal n'est pas, 

C ne nous l'avons 

vu à Ankisalra, en- 
fermé avec ses congé- 
nères dans une grande 
fosse, le parc à bœuf 
habituel de l'Anliine- 

rina; il a pour gîte un trou boueux de deux mètres de profondeur où il peut à peine se remuer; il est à 
l'engraissement. Dans quelques mois, mon voisin, gras et replet, ira à Tananarive et à l'occasion de la 
fête du Fandroana sera offert à la reine. 

Le lendemain, nous marchons vers l'ouest et franchissons au Vonlovorona la ligne de partage des 
eaux. La contrée change peu à peu, les ondulations s'accentuent mais les roches deviennent plus rares, 
le quartz a disparu et parfois une lave celluleuse nous annonce les régions volcaniques. I>es hameaux se 
voient en grand nombre, des villages importants sont entourés de cultures étendues. Après avoir dépassé 
le village d'Ambohidranandriana, nous traversons, à mi-chemin d'Antsirabc, l'Andranolobaka, petite rivière 
qui va grossir au sud l'Amboavato, affluent du Mania. Sur les bords de ce cours d'eau, on remarque 
beaucoup de maisons abandonnées, privées de leurs toitures, elles offrent un aspect lamentable; les 
murs ravinés par les pluies tiennent à peine, souvent ces masures s'écroulent et quelques las de terre 
sont les derniers restes de ces anciens hameaux. Le grand nombre de ces ruines qui existent dans tout 
l'Imcrina. le plus souvent au milieu des villages habités, ont pu faire croire à la dépopulation de l'Ankova ; 
elle se serait manifestée surtout après le règne de ltanavalona I. Cependant j'estime que celle dépopu- 
lation est peut-être plus apparente que réelle dans les tribus où l'alcoolisme n'est pas encore 1res répandu, 
chez les Antimerina principalement, les Antanosy, et les Antaisaka, tandis que celles qui sonl abruties 
par l'ivrognerie, les Sakalava, les Betsileo et surtout les Betsimisakara éprouvent une diminution continue 
dans leur population appauvrie. Sans doute dans certaines circonstances, après des guerres cruelles, un 
règne sanguinaire, des incursions de peuplades ennemies, une tribu peut être décimée, mais elle réparera 
ses pertes si sa vitalité esl bien prouvée par les familles nombreuses, les enfants qui pullulent comme 




30 iNDn \niN \. 



86 VOYAGE A MADAGASCAR. 

chez les Antimerina et les Antaisaka. Presque toutes les ruines que Ion trouve en pays anlimerina s'ex- 
pliquent facilement. Lorsque l'indigène voit que sa maison devient vieille, que les murs se fendillent, 
que les pignons se lézardent, il ne songe nullement à faire les réparations nécessaires; il se contente de 
bâtir à côté de son ancienne demeure une habitation nouvelle et ne se donne pas la peine dé démolir 
son logis d'autrefois. 

A l'ouest de l'Andranotobaka, nous descendons une forte rampe et nous traversons avant d'arriver 
dans une belle vallée le petit village d'Ambohimasina. Puis un petit ruisseau, le Sahatsio, nous barre 
encore le chemin ; là les hommes me demandent de leur permettre de s'arrêter. Désireux d'entrer à 
Anlsirabe débarrassés de la poussière de la route, ils procèdent à des ablutions répétées. Ces Borizana 
deTananarive sont propres et diffèrent beaucoup sous ce rapport des Anlimerina des campagnes qui ne 
se lavent jamais. 

De l'autre cùté du Sahatsio se trouve un plateau quelque peu étendu, où s'élève Anlsirabe. Ce 
village compte cent cases environ, c'est la plus grande agglomération que nous ayons rencontrée depuis 
Tananarive, et la contrée environnante contraste singulièrement par ses cultures nombreuses avec les 
légions du bassin de l'Onive. Depuis le hameau d'Ambohidranandriana le fond des vallées est occupé 
par des rizières artistement installées et pour arriver à un tel résultat, les Antimerina ont dû exécuter des 
travaux considérables. En effet, sur les bords des rivières et dans les plaines suffisamment étendues, 
l'eau et le terrain nivelé nécessaires pour la culture du riz se trouvent aisément; mais il n'en est pas 
de même sur les flancs des coteaux et dans les vallons élevés. Dans ce cas ■ — et c'est le plus fréquent — 
le cultivateur est obligé d'amener souvent de fort loin l'eau indispensable, par des canaux de dériva- 
tion et d'aménager au-dessous le sol incliné en une série, de terrasses étagées et séparées par des levées 
de terre. Il peut ainsi inonder les plates-formes, avoir dans les champs de l'eau stagnante ou courante, 
puis les dessécher selon les besoins du moment. L'Anlimerina s'acquitte fort bien de celte tâche et il 
montre un talent vraiment remarquable pour créer des rizières dans un pays généralement mal disposé 
pour ce genre de culture. 

Les connaissances agricoles de l'indigène s'expliquent du reste, le riz est sa nourriture préférée, son 
bonheur nécessaire est suffisant. 

11 v a plusieurs variétés de riz dans l'île. La variété dite blanche est la plus estimée, et la seule habi- 
tuellement récoltée dans les régions de l'intérieur. Voici, en quelques mots, comment les .Malgaches 
du Plateau Central obtiennent ce céréale qui leur occasionne le plus souvent un double travail de semis- 
ci de transplantation. Vers le mois de novembre, les rizières sont labourées à la main. Deux ou trois 
hommes se réunissent et d'un effort commun divisent en grosses mottes le sol durci par six mois de 
sécheresse. Ils se servent à cet effet de longues bêches nommées angady qui, soulevées et abaissées avec 
force, s'enfoncent dans la terre par leur propre poids. Le travail terminé, on ouvre les canaux et l'eau 
qui envahit ce terrain fraîchement remué, le pénètre et le ramollit. Lorsque le champ est ainsi suffi- 
samment préparé, des femmes repiquent dans le sol détrempé les jeunes plants qui, ensemencés quelques 
semaines auparavant dans un petit enclos spécial, s'y élevaient en masses touffues. La plantation est 
terminée pour le commencement de la saison des pluies, époque éminemment favorable à la végétation. 
D'ailleurs, pendant cinq mois, l'indigène couvrira sa rizière d'une couche d'eau assez abondante et 
toujours renouvelée pour fournir au développement du précieux végétal les éléments nécessaires. En 
mars le riz est mûr, il plonge toujours dans un pied d'eau. C'esl dans ce marais que le Malgache ira 
moissonner avec des couteaux grossiers sa récolte portée ensuite sur le coteau voisin. Là, au milieu d'une 
aire battue; se dresse une pierre sur laquelle on frappera à coups redoublés les pel ites gerbes pour séparer 
le grain de la paille. Le riz est conservé dans de grands paniers serrés soit dans les cases, soit dans des 
fosses circulaires creusées dans l'argile et fermées par une pierre plate. Quelquefois, dans les terrains 
humides, ces silos sont remplacés par une construction conique qui rappelle, en petit, certains fours à 
chaux. Avant d'être accommodé, le grain subira encore une dernière manipulation ; il sera décortiqué au 
pilon et nettoyé par le van. Après la récolte, les champs sont desséchés. L'emploi des engrais est très 







ESCLAVES VANNANT DU HIZ. (DESSIN DE SLOM.) 



VOYAGES DANS 



I.MEHINA. 



89 




[»1C DE W<N I V'ilu>\ \. 



rare, la paille serl de c bustible. Le li a déposé par les eaux el les détritus organiques amenés des 

hauteurs par les pluies de l'hivernage enlretiennenl suffisamment la fécondité des rizières. 

Dans l'Imerina, les principaux centres de production du riz sont dans les environs de Tananarive, la 
plaine de Betsimitatatra el les vallées de l'Andromba el du Fisaona, et, dans les environs de Betafo et 
d'Antsirabe, les vallons arrosés par les eaux de l'Andrantsay el de l'Ambavàlo. Ces trois régions pârais- 
senl les mieux cultivées de la province; le poids de la récolte est, dans les meilleures années, de cinquante 
l'ois celui de la semence. L'Imerina produit le ri/ nécessaire à la consommation de ses habitants, qui 
n'ulilisenl d'ailleurs qu'une partie des terrains propices à ce genre de culture; En effel les Antimerina 
ne peuvent songer à exporter celle marchandise de peu de valeur el qui es! incapable de supporter 
jusqu'à la côte un onéreux transport à dos d'hommes 

Antsirabe doit son nom à des dépôts que laissent 'les eaux thermales. C'est à l'ouest du village, dans 

i lénivellati lu terrain, que jaillissent les sources. Les premières que l'on rencontre à la naissance 

de ce petit vallon sont à une température de 37° centigrades; elles ont été captées et dirigées dans une 
maisonnette pour y être utilisées. Ce sont les missionnaires norvégiens établis à Antsirabe qui ont fait 
avec beaucoup de soins ces modestes travaux, premiers essais peut-être d'une station balnéaire à Mada- 
gascar. Oui sail ce que l'avenir nous réserve! Plus loin, on voit sourdre d'autres sources froides ou 
chaudes; parmi ces dernières quelques-unes, qui dépassent 16° centigrades, alimentent deux ou trois réser- 
voirs où viennent se baigner les infirmes <lu voisinage. Les eaux thermales d'Antsirabe. 1res riches en 
sels alcalins, sont surtout bicarbonatées sodiques ; elles ont formé dans la vallée une couche assez épaisse 
de dépôts calcaires. Les indigènes reliraient autrefois par l'évaporation de ces eaux des sels de soude et 
de potasse; cette industrie esl abandonnée aujourd'hui; à ce mélange salin peu agréable au goût, ils 

préfèrent le sel commun qui leur vienl d'Europe, lui revanche, l'extracti les pierres à chaux continue; 

les travertins el les tufs calcaires qui environnent les sources fournissent de lions matériaux. 

La chaux n'est pas commune à Madagascar et il esl très difficile de s'y procurer surtoul dans l'inté- 
rieur cet élément essentiel de toute construction solide et durable. Je n'ai rencontré de [lierres à chaux 
de formation sédimentaire .pie dans les environs de Mojanga, entre les villages d'Ambatolampy et de 
Morompa; partout ailleurs, il faut avoir recours à des depuis marins ou à des noyaux calcaires que l'on 
trouve dans les roches massives. C'est ainsi que sur les celles orientales, mieux partagées sous ce rapport, 
on utilise les roches coralliennes qui forment partout des récifs étendus, tandis que dans le centre de 

12 



90 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



l'île il faut se contenter des cipolins qui existent par exemple dans le sud-est de Tananarive ou des tufs 
calcaires d'Antsirabe. Pour faire la chaux, les Anlimerina se servent de fours en briques; le combus- 
tible employé est généralement la tourbe que l'on trouve en abondance dans certains vallons maréca- 
geux, surtout à l'est de l'Imerina. C'est avec la même matière que l'on cuit les briques nécessaires pour 
les constructions modernes de la capitale et des agglomérations importantes de la province. Les Anli- 
merina fabriquaient autrefois des briques et des tuiles de qualité inférieure, ils leur donnaient souvent 
des dimensions fort variables, ce qui rendait impossible tout travail régulier. Aujourd'hui, ils ont appris 
à se servir de moules où ils compriment l'argile ramollie, de sorte que leurs produits sont devenus plus 
uniformes et plus solides. 

11 v a dans le village d'Antsirabe un certain nombre de prisonniers. Les condamnés aux fers que 
j'avais déjà vus à Ivondrona où ils cultivent les plantations de cannes à sucre du premier ministre, et à 
Tananarive où ils entretiennent tant bien que mal' les voies publiques, sont employés ici à l'extraction 
des pierres à chaux. La peine des fers punit dans l'Imerina les crimes et les délits; sous l'influence 
des Révérends, on l'a même appliquée pour réprimer l'ivresse publique. Voici en quoi elle consiste. Le 
condamné, homme ou femme, porte au cou et aux chevilles des anneaux de fer rivés, un maillon ou 
une barre allongée part de chacun d'eux cl va se fixer sur une maille unique à mi-hauteur du corps. 
C'est la grande chaîne. Le patient ne peut se mouvoir qu'avec peine, il marche à petits pas et doit 
toujours soutenir ces fers d'un poids considérable; malgré les chiffons ou les bracelets de cuir dont il 
entoure ses chevilles, il est blessé constamment par les anneaux inférieurs. Quelquefois pour une faute 
moins grave ou moyennant rançon, les barres sont supprimées; les anneaux du cou cl des chevilles 
restent seuls, c'est la petite chaîne. Enfin, chez les condamnés de caste noble, les attaches rigides 
sont remplacées par des ficelles de chanvre; pour eux le fer est fady. Comme tout fonctionnaire du 
gouvernement antimerina — et l'on me pardonnera ce rapprochement, il n'est peut-être pas inexact dans 
certains cas, — le condamné aux fersdnil subvenir lui-même à tous ses besoins. Aussi ces malheureux 
emploient le temps dont ils peuvent disposer à faire dans le village quelques petits travaux pour gagner 
leur nourriture ou à implorer la charité publique. 

Le 19 mai, je quittais Antsirabeel descendais la vallée de l'Amboavalo. Avant de continuer vers l'ouest 
mon itinéraire à travers les pays volcaniques, je voulais visiter Ambohiponana, dernier village impor- 
tant du sud de l'Imerina. La roule est fort belle ; nous sommes dans une vallée ou plutôt dans une 
vaste plaine allongée du nord au sud et bornée au levant et au couchant par de hautes montagnes. La 

terre est noirâtre et semble fertile, 













|}P'/ i: ' ' ' i 



I.KPUOSKR1E D ANT1SIRAHE. 



les cultures sont étendues; à droite 
et à gauche du chemin, des habi- 
tations rapprochées. L'Amboavalo 
que nous côtoyons parfois reçoit 
de nombreux ruisseaux qui des- 
cendent des hauteurs et tombent 
dans la plaine en jolies cascades. 
Celle contrée est une des plus pit- 
toresques cl des plus riches que 
j'ai vues dans l'Ankova. 

Vers le milieu du jour, je passais 
au village d'Ambohimanjaka, et 
deux heures après j'étais sur la 
rive droite de l'Amboavato. Devant 
nous, adossée au flanc occidental 

I. Plutôt mal que bien. 



VOYAGES DANS L'IMEIUNA. 



91 



de la vallée, s'élève une petite col- 
line; le village i'orlilié d'Ambohi- 
ponana en occupe le sommet. Pen- 
dant qu'un de mes hommes va 
prévenir les autorités de l'arrivée 
du vazaha, j'examine avec attention 
une pierre levée magnifique cpui se 
'liesse sur les bonis de la rivière. 
Le monolithe, qui s'élève à quatre 
mètres au-dessus du sol, présente 
une section rectangulaire assez 
uniforme de m. 00 sur m. !•">; 
la taille en est grossière. 

Des pierres levées, valotsangana, 
oatolahy, se trouvenl partout dans 
l'île, principalement dans 1rs régions 
du massif central chez les Antime- 
rina el les Betsileo el mu- le versant 
oriental chez les Antanos] ri les 
Belsimisaraka. Ces menhirs isolés 
mi groupés représentent aux yeux 
des Malgaches non une divinité 
que l'on doit adorer, mais le souve- 
nir d'un é\ énement important , d'une 
conquête, d'un jugement célèbre, 
d'un vœu solennel; ce sont des mo- 
numents érigés pour rappeler à la 
postérité les actes des ancêtres ci 
souvent aussi pour garder la mé- 
moire des morts dont les restes 
perdus au loin n'ont pu revenir dans le lombeau de la famille. Cependant à ces évocations du passé, le 
peuple madécasse.si superstitieux, a bien vite ajouté un culte véritable; il honore la pierre pour les vertus 
qu'il lui suppose, pour les pouvoirs qu'il lui prête sur l'univers entier. Il la prie, lui fait des offrandes, qui 
consistent presque toujours en onctions graisseuses sur les parois ou en appositions sur le sommet de 
quelques cailloux de quartz; si le vatolahj ne répond pas à ses désirs, il lui exprime d'une façon tangible 
son mécontentement el son mépris. Par exemple, un indigène est en procès ; avant de se rendre au kabary 
et d'entendre la sentence des juges, il va près de la pierre levée voisine de son habitation, la frotte d'un 
peu de graisse loul en lui expliquant son affaire avec beaucoup de déférence, il lui promet dans la 
suite une onction plus étendue s'il sort vainqueur du litige en instance. A-t-il perdu son procès, en 
regagnant sa demeure il passe dédaigneux devant le menhir, l'injurie, crache cl siffle avec accompa- 
gnement d'une mimique expressive qui chez le Malgache est l'indice du plus profond dégoût : quelque- 
fois même il revient sur ses pas cl frappe le monolithe. Une autre fois, c'est un voyageur qui rencontre 
une pierre levée sur sa roule: il s'arrête, ramasse de- cailloux, les jette sur le sommet; si quelques 
projectiles demeurent sur la pierre, c'est d'un bon présage pour le chemin futur, surtout si leur nombre 
s'accorde avec les chiffres heureux ; mais au contraire si tous les cailloux, mal dirigés, retombent sur 
le sol, un sort funeste menace l'indigène, qui se hâtera de regagner sa demeure en atlendanl des jours 
plus favorables. 
Dans l'Imerina, les pierres levées sont généralement isolées. Quelques-unes atteignent des dimensions 




CONDAMNES \L'\ PEHS. 



02 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



considérables — la plus grande que j'ai rencontrée mesurait 6 m. 00 au-dessus du sol; — les autres, et 
c'est le plus grand nombre, ne dépassent guère la taille humaine ; il en est même de plus petites, dressées 
au milieu des champs, elles deviennent les dieux Termes des cultivateurs. Ces monolithes sont bruts, 
quelquefois éclatés grossièrement parle feu ou arrondis suivant les arêtes vives par des coups de masse. 
Les pierres taillées d'origine toute récente et rares encore ne sont l'objet d'aucun culte. Le plus souvent 
elles rappellent un mort ou quelque l'ail important ; parfois on y a tracé un dessin grossier ou gravé une 

inscription. 

Ces monuments mégalithiques si curieux à Madagascar 
n'éprouvent chez les autres ' tribus (pie de faibles changements 
dans la forme et la disposition générale. Partout ils sont 
vénérés de la même manière et représentent à peu près les 
mêmes idées. Néanmoins nous verrons clans la suite quel- 
ques variantes : chez les Betsileo, les anciennes pierres 
polies entourées de bois sculptés; chez les Bara. les larges 
dalles; chez les Manambia, les menhirs enfermés dans une 
enceinte de cailloux superposés; chez les Antanosy, les 
hauts monolithes érigés à côté les uns des autres à proxi- 
mité d'un pieu aigu surmonté d'un oiseau. 

Les Malgaches et surtout les Antimerina ne se conten- 
tent pas d'honorer les pierres qu'ils ont dressées eux-mêmes, 
ils entourent encore de leur vénérai ion et de leurs res- 
pects certains rochers, doués sans doute de propriétés 
miraculeuses. Les uns, détachés de la montagne par une 
puissance divine, sont venus naturellement dans la plaine 
réclamer les hommages des humains; les autres, d'hu- 
meur moins vagabonde, se sont fait remarquer par leurs 
formes el leurs aspects, il faut aller les prier; il en est 
d'autres enfin qui ont été choisis directement par les 
chefs et les souverains, désireux d'asseoir sur celle 
base solide leur royauté naissante. Ainsi, nous avons vu 
à Mahamasina et à Andohalo les pierres sacrées; elles 
donnent l'investiture aux rois antimerina. Sur le mont 
Iankina, c'était notre guide qui demandait à un roc fameux 
de lui guérir sa fièvre. En sortant de Tananarive pour aller à Ankadivavala, nous passions non 
loin d'une pierre célèbre qui donne aux femmes par son simple contact toute la fécondité qu'elles 
désirent; la surface du rocher, lisse et noirâtre, indique suffisamment qu'il a de nombreuses clientes. 

Ambohiponana est un gros village de 500 habitants, c'est en même temps un poste militaire 
destiné à limiter, dans cette partie reculée de la province, les incursions des Sakalava. Le chef m'offre 
l'hospitalité dans sa maison, une vieille case en bois, qui se dislingue par sa construction soignée et son 
ancienne architecture des mauvaises habitations d'argile dont elle est entourée. Le seuil de la porte 
est à 80 centimètres du sol, une pierre enfoncée dans la terre en permet l'escalade, mais il faut 
toujours se livrer à une gymnastique effrénée pour gagner ses appartements. Le dessous du toit est noir 
et luisant ; des matières charbonneuses pendent au-dessus de nos têtes en longues stalactites el nous cou- 
vrent de moment à autre d'une épaisse couche de poussière. Mon hôte est lier de ce résultai qui est une 
preuve île sa noblesse el de l'ancienneté de sa famille; la reine, nu; dit-il, appelle ses bons sujets » ma 
vieille suie ». 

Le lendemain de mon arrivée, doil avoir lieu à Ambohiponana la revue de la garnison grossie par les 
milices venues des villages voisins. Dès l'aube, un tambour a bal lu le rappel sur la place, les troupes 




pierre i.ev.;e a ambihiponana. 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



95 







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luTKFIE DK TUITIHVA. 



arrivent pou à peu. Sans doute les effectifs ne son) pas au complel : on m'annonce trois cents hommes, 
il en vient une quinzaine. Mais il y ;i quelques malades et beaucoup de gens retenus par le service de la 
reine; le plus grand nombre a versé entre les main- du chef de détachement — c'est un colonel — le 
voamena nécessaire pour être dispensé d'exercice. Les soldats se rangent sur une seule ligne; cinq sont 
armés de fusils, six ont des sagaies ou des hâtons, les autres... ne portent rien. Les officiers passent sur 
le front des troupes, puis prononcent à tour de rôle de longs discours; cela dure cinq heures. Commen- 
cent ensuite les manœuvres, marches cadencées, alignements; un sergent mauvais conducteur de l'aile 
droite est condamne à recevoir douze coups de verge; la sentence est exécutée par un officier supé- 
rieur. On se sépare après une allocution finale du grand chef. 

Quelques soldais sont ainsi disséminés dans les villages frontières de L'Imerina, principalement du 
côté de l'ouest sur les confins du pays sakalava, mais ils sont toujours peu nombreux et mal armés. Le 
gouvernement anlimerina réserve ses meilleures troupes pour occuper les postes fortifiés des pays 
conquis et surtout pour tenir garnison à Tananarive et dans les villes importantes placées directement 
sous son autorité. 

La crête des collines qui limitent à l'ouest la vallée de l'Amboavato s'élève brusquement prés du village 
d'Ambohiponana, pour former le massif rocheux du mont Ibity 2200 m. . La montagne a l'aspect 
déchiqueté du Rotraro et de l'Iankina; ses flancs rocailleux sont dénués de végétation, l'herbe ne croît 
plus sur ces hauteurs. Seule, une plante épineuse d'apparence fort bizarre pousse ça et là accolée aux 
rochers : sur un tronc ligneux informe et ratatiné qui semble plaqué sur la pierre ainsi qu'une boule 
de terre glaise qu'on aurait jetée avec force, une petite Heur jaune se montre timidement au milieu de 
longs piquants acérés. 



96 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le 21 mai, après avoir franchi la chaîne de I'Ibity, nous arrivons en une demi-journée de marche au 
village d'Isandra, situé au pied du volcan de Trilriva qui dresse dans l'ouest son cône tronqué. 

Je trouve le village sens dessus dessous; l'état de siège est proclamé et les habitants sont dans des 
transes continuelles. Une bande de Sakalava est venue hier matin; les brigands ont pris des femmes el 
des enfants, cinquante bœufs, el sont partis dans loues! avec leur butin. Radrahona, chef du village, 
qui me donne ces détails en m'entraînanl dans sa maison, ajoute : « J'ai bien envoyé, vers midi, des 
soldats à la poursuite des fahavalo, mais ils n'ont rien vu et quelques-uns ne sont pas rentrés; ils ont 
été grossir, sans doute, le nombre de nos ennemis •>. 

Le brigandage est très répandu à Madagascar et dans une même contrée, suivant l'endroit dans lequel 
il s'exerce, il prend deux noms différents. Ainsi des vols de bœufs, des rapts de femmes et d'enfants 
viennent-ils à se produire dans les villages frontières, on accuse immédiatement les fahavalo (les ennemis, 
les gens des peuplades voisines); d'autre pari, le méfait est-il commis dans l'intérieur de la province, on 
l'impute aux tontakebj (bandes de voleurs). La dénomination do fahavalo semblerait donc désigner les 
guerriers des tribus hosliles aux Antimerina, qui viendraient dans leurs provinces ou chez leurs alliés 
faire de fréquentes razzias. Cela arrive bien quelquefois, mais c'est l'exception. Presque toujours les 
fahavalo qui dévastent les confins occidentaux île l'Imerina et du Betsileo et les grands territoires du 
nord-ouest de l'île sont des bandes constituées par des esclaves fugitifs, des soldats insoumis, ou des 
gens qu'une peccadille quelconque oblige à quitter leurs foyers; ces bandits se réunissent et, sous la 
conduite d'un chef qu'ils ont choisi, pillent indistinctement les villages qu'ils peuvent surprendre et 
vont vendre, à droite ou à gauche, les produits de leurs expéditions. Toutes les tribus envoient des 
recrues aux fahavalo : dans le Nord, les Antimerina s'unissent aux Sakalava, tandis (pie dans le Sud ce 
sont des Betsileo qui font cause commune avec les Bara. Pendant que les pays frontières sont mis ainsi 
en coupe réglée par les fahavalo, les villes de l'intérieur et les roules fréquentées sont les théâtres 
ordinaires des exploits des tontakely. Ces voleurs de grand chemin, fort nombreux surtout à Tananarive, 
exercent leur métier lucratif pendant les premières heures de la nuit, au contraire des fahavalo qui 
opèrent généralement en plein jour. Us sont très audacieux, car ils se sentent couverts par des chefs 
influents qui leur assurent généralement une impunité absolue. Sous ces deux formes, le vol est devenu 
une véritable industrie, et le Malgache, déjà si porté au larcin, a trouvé là un moyen fort commode mais 
quelque peu violent de se procurer le bien d'autrui. 

Pendant la journée, quelques soldats veillent à la sécurité du village d'Isandra; la nuit, la moitié tics 
habitants est réquisitionnée. A huit heures, le tambour bat la générale, des factionnaires sont postés le 
long du mur d'enceinte et de nombreuses patrouilles circulent dans les deux rues du village. Radrahona 
donne le mot d'ordre à ses soldais et vient ensuite me prier de défendre à mes hommes de sorlir de 
leurs cases. L'obscurité, me dit-il, ne permet pas de distinguer les amis des ennemis. Devant la justesse 
de cette observation, je m'empresse de prévenir les porteurs d'avoir à se conformer aux ordres de l'auto- 
rité, et je me prépare à goûter un repos que les Sakalava n'oseront pas interrompre. 

Mais hélas! si les fahavalo ne vinrent pas troubler mon sommeil, celte nuit n'en fui pas moins mau- 
vaise, car les Antimerina se chargèrent de les remplacer avantageusement. En eflel les soldais veulent 
montrer à l'ennemi (pie le village est bien défendu, qu'ils ne dorment pas et qu'ils sonl sur leur garde; 
ces misérables, non contents de répéter sans cesse : « Zovy? » qui? qui est là? « Tandremo (sara/ ■• Veillez 
bien! poussent des cris stridents, dos appels désespérés, des rugissements épouvantables; c'est à qui 
hurlera le plus fort; il en est ainsi jusqu'au malin. Radrahona, qui lient à me prouver ses bonnes inten- 
tions, a placé près de ma maison une garde d'élite, recrutée parmi les crieurs éprouvés : elle doit me 
convaincre par un lapage infernal que je puis dormir tranquille! 

Le lendemain, je faisais l'ascension du Tritriva. Cette montagne volcanique se trouve à -2 kilomètres 
dans l'ouest d'Isandra ; les lianes gazonnés sonl à pentes rapides el dans les zigzags qu'il nous faut suivre 
pour on gravir les rampes, tantôt nous marchons sur l'argile parsemée de scories on menus fragments, 
tantôt nous traversons des coulées de laves qui, descendues dans la plaine, oui formé dos amas considé- 




VOYAGES DANS L'IMERINA. 97 

râbles. Ces tufs, qui constituent les premiers épaulements du mont, présentent cependant une déclivité 
moins prononcée. Bientôt nous arrivons sur la crête elliptique qui termine la montagne, elle s'élève 
obliquement vers l'ouest où se trouve le point culminant, 1 820 mètres. Lorsque l'on a franchi cette 
arête, sorte de rempart qui environne une dépression profonde, l'abîme cratériforme apparaît au milieu 
de cette coupe gigantesque. Le cratère-lac est ovalaire, des parois rocheuses l'entourent d'une muraille 
à pic, saut vers le sud où un talus escarpé permet de descendre avec peine jusqu'au niveau de l'eau. 
Près des bords et tout autour du lac, je n'ai pu trouver le fond à 98 mètres, la plus grande profondeur 
que pouvait atteindre ma torde de raphia. On dirait qu'à Trilriva nous sommes dans un cirque dont une 
éruption soudaine aurait changé la piste en abîme insondable. 

Les hommes qui m'avaient accompagné sur le sommet de la montagne ont refus de me suivre dans 
ces espaces inférieurs; ils ont peur d'une bête monstrueuse qui se cache dans les eaux du lac. Le guide 
envoyé par Radrahona est plus audacieux, il reste ;'i mes côtés ci pendant que je travaille il me raconte 
la légende de Trilriva. 

« Là-bas, dans l'Ouest, au pied de la montagne sonl deux villages \oisins : dans l'un habitai! un jeune 
homme renommé' par sa force cl son adresse : dans l'autre, demeurait une jeune tille remarquable par sa 
beauté. 

<i Les deux jeunes gens étaient fiancés ; ils s'étaient juré un éternel amour. Cependant ils ne pouvaient 
se marier. Leurs familles divisées par des haines violentes n'avaient jamais voulu consentir à l'union 
qu'ils demandaient. Ni les prières, ni les larmes, ni les supplications «le ces malheureux enfants n'avaient 
pu loucher les parents inflexibles. 

« Désespérés cl las de la vie, les jeunes fiancés gravirent la montagne de Trilriva. Ils s'attachèrent 
ensemble dans leurs liiiuliii de soie el se jetèrent dans le lac sans fond. 

» Depuis ce jour chaque fois que dans le village de la malheureuse fiancée une jeune fille venait à 
mourir, la moitié des eaux du lac de Trilriva était teintée de rouge. Chaque fois que dans le village du 
fiancé désespéré un jeune homme trépassait, toutes les eaux du lac devenaient rouges. 

» Andrianampoinimeriàna qui régnait alors à Tananarive comprit la volonté du! lest in. Dans un kabary 
solennel, il ordonna à lous ses sujets de ne plus résister aux désirs de leurs enfants el de les laisser 
suivre leurs goûts el leurs inclinai ions. » 

Celle loi a été bien accueillie; on a même dépassé les limites d'une si gracieuse permission. A Mada- 
gascar, les garçons sonl 1res libres, les lilles aussi. 

Le soir, an village d'Isandra, j'assiste à un combat de coqs. Les Antimerina, les Betsileo quelque peu, 
et beaucoup plus rarement les Betsimisaraka sonl amateurs de ce genre de sport. 

Les indigènes choisissent dans leurs volatiles domestiques des poulets qui leur semblent, par leurs 
formes el leurs allures, indiquer une force et une aptitude favorables au combat. Ils les nourrissent, les 
entretiennent avec beaucoup de soins, l'uis lorsque ces coqs sont parvenus à l'âge adulte, leur proprié- 
taire l'ail savoir dans le village qu'il tient un coq île combat prêt à soutenir des luttes sérieuses. Un autre 
indigène, propriétaire lui aussi d'un jeune coq élevé dans les mêmes conditions, se présente avec son 
volatile. Au jour convenu, les animaux sonl mis en présence. Excités par leurs propriétaires, par un 
cure de vie tout spécial, ils engagent la lutte. <>n fait cercle autour d'eux. Ce sonl d'abord des parents 
el des amis des deux propriétaires; des oisifs, des curieux, habitants du village el qui ne veulent pas 
laisser passer, sans y assister, celle rare occasion de se distraire dans le village. Les spectateurs enga- 
gent des paris minimes à la vérité, mais qui sonl l'occasion île longues el d'interminables discussions 
lorsque le combat a pris lin el que les propriétaires des deux animaux combattants les ont séparés 
avec peine et les ont ramenés ensanglantés dans leurdemeure respective. 

Les Antimerina sont très amateurs de ces combats de coqs. Alors qu'un poulet ordinaire se vend 
Couramment quatre sous de noire monnaie. 1.' prix d'un coq de combat est d'environ une piastre. Celte 
somme est encore plus considérable s'il s'agit d'un animal réputé par ses victoires antérieures et qui 
jouit par conséquent d'une grande renommée de bravoure et de force. 

13 



r^ 



98 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



Les combats de coqs sont les seules luttes d'animaux provoquées par les Malgaches. On a parlé de 
luttes de taureaux, luttes soutenues par l'homme contre cet animal irrité, analogues à ce que seraient 
les courses de taureaux des pays espagnols. C'est inexact. A Madagascar, il n'y a rien de pareil et la 
bravoure des indigènes leur fait absolument défaut, pour cela aussi bien que pour autre chose. 

Avant d'immoler un bœuf, des borizana, des enfants, s'amusent à agacer l'animal. Ils sautent sur son 
dos, se cramponnent à sa bosse graisseuse, mais il n'y a là rien qui ressemble à une course de taureaux. 





VILLAGE HE MAHA1 



CHAPITRE IV 



Départ d'Isandra. — Betafo. — Une pierre levée. — Les sources chaudes de Betafo. Vallée de l'Andrantsay. — Dans 
les grandes herbes. - Village de Mahatsinjo et pic d'Ambalavato. Sur les bords du lac Itasy. - Village de Mananzary. 

- Chutes de l'Ikopa à Farantsana. - Voyag Maistre en pays sakalava. - Retour à Tananarive. - Le Mangoro. 

— Types et costumes .les Betanimena. - Anosibe. — Entrée a Ambodimanga. - 1rs copaliers. - Mahanoro. — La 
vanille et le café. Les cascades du Mangoro. - Le caoutchouc. - La région des .-luîtes. — Les modes a Ambala- 
vern. — La région des îles. — Beparasy. 




Ë0^ ■ 



L 



e 23 mai, nous quittons Isandra el faisons rouir pour Betafo. Tout le monde est 
dispos el a goûté un repos bien mérité après l'ascension du mont Tritriva el 
surtout après l'insomnie de la nuit précédente. 

L'étape est courte d'Isandra à Betafo; non- laissons vite derrière nous 
dans le nord-est le pic de Tritriva. 11 existe sur un contrefort adossé, dans 
le nord, au massif principal, un petit cratère bien dessiné; dans le lointain 
nous voyons encore d'autres cirques volcaniques, qui émaillent la petite 
chaîne du Tritriva de larges Irons béants, parfois rendus plus sombres 
encore par une épaisse couronne d'arbustes cl de plantes élevées. Près du 
village d'Iavonarivo, que nous laissons à gauche, nous nous élevons rapi- 
dement, el c'est au point culminant dune colline ravinée que nous décou- 
vrons les environs de Betafo et le mont lavoko, qui domine le village de 
sa masse imposante, dont le contour, échancré à l'est du sommet prin- 
cipal, laisse voir encore un cratère. Nous descendons dans la plaine de 

Betafo. 

Dans les régions que nous venons de traverser, le Vontovorona, 
Anlsirabé, Isandra et Tritriva, nous avions bien rencontré au milieu de 
l'argile rouge de nombreuses roches volcaniques; mais, malgré les 
coulées de laves et les teintes noires des scories et des ponces, le pays conservait encore sa teinte rou- 
geâtre caractéristique et monotone. Ici, la plaine est formée d'une terre noire friable el poussiéreuse, 
d'où émergent des roches et des -raviers noirs el brillants : l'argile se distingue encore sur les sommets, 




PIERRE LEVÉE .V BETAFO 



100 VOYAGE A MADAGASCAR. 

mais dans la plaine on la chercherait vainement. Sur les petites éminenees dont la vallée est parsemée, 
s'entassent par petits groupes des maisons réunies dans des enclos : murs d'enceinte et maisons sont 
édifiés en pierres jointes par un mortier d'argile; quelques-unes sont couvertes en lave. 

Cependant cet aspect nouveau du pays cesse bientôt, ces constructions en pierre aux murs noircis, 
ce sol noirâtre, disparaissent rapidement, et en approchant de Betafo nous foulons encore l'argile rouge. 
A dix heures, nous arrivons au marché d'Alatsinaina. C'est un vaste emplacement limité aux quatre 
angles par des pierres levées de dimensions considérables; elles sont sculptées grossièrement; l'une 
d'elles porte des inscriptions que je transcris fidèlement ; ces inscriptions qui ornent les faces du mono- 
lithe étaient les premières que je voyais à Madagascar, et elles étaient bien caractéristiques de l'origine 
de ces pierres destinées surtout à rappeler aux vivants des événements importants cl à perpétuer la 
mémoire d'un homme riche et puissant désireux en élevant ce monument (la plus simple expression de 
toute architecture) de passer à la postérité. 

1° Côté est : 

Rainimanda Ambohijafy. Izaho efa nilety ny la fin lany efatra tao Antomboka, nikomandy XI laona ary 
tao Anonobe IX taona ary ny tafika nahako dia maro kanefa noho ny fitondrari Andriamanitra dia tongo 
eto Antanindrana hiany aho. » 

« J'ai parcouru les quatre côtés de la Terre. J'ai été gouverneur d' Antomboka (Diego-Suarez) onze ans, 
gouverneur d'Anonobe neuf ans, et les expéditions dont j'ai fait partie sont nombreuses. Cependant par 
la grâce de Dieu je suis revenu des pays lointains ici. » 

Alatsinaina ity tsy niba miova fa ny zànak'olona no manao toavahiny. Ela lokoa ny cla ka ny vato tamy 
Ambololara no tonga miresaka eiy alatsinaina. 

« Les enfants des hommes sont comme des voyageurs : le passé 'est bien loin et les pierres de là-bas, 
Ambolatara (nom d'un village), viennent parler ici sur la place du Lundi. » 

2° Côté ouest : 

Akory ratsizay lompokoe! Rainimandanarivo XIV v l " Ichibc 111 tamy ny Vakin'Ankaratra ny lenanay no 
nijaraka taminarco fa ny anaranay mbola mitsanyana rlo afovoanarco hiany A'oa faby izahay raha mijery 
zato fahavorianarco ka mahaiza mivarotra fundroa maty antoka. Ary aza manambaka ny adala fa jereo 
Andriamanitra jereo ny mahitsy. Ka tandremo ny marina fa izay manao soa tsy mba maty antoka ary isaa 
malemy fanahy traranliira. 

« Comment allez-vous, messieurs, (dit, sous-entendu) Rainimandanarivo XIV honneur, troisième chef 
des Vakin Ankaratra. Notre corps s'est séparé de vous, mais votre nom se dresse encore ici au milieu de 
vous et nous sommes heureux de vous voir ici réunis en grand nombre. Sachez vendre de peur de vendre ' 
à perle et ne trompez pas le simple; mais voyez Dieu, voyez l'équité et observez la justice, car ceux qui 
font le bien ne sont pas frustrés et ceux qui sont doux atteignent la vieillesse. » 

3° Autour de la pierre : 

Izaho no ambato amclankafaira nilsanyana tamy ny 1888, 8 Alahamady. 

« Je suis la pierre aux recommandations dressée en 1888, le 8 d' Alahamady. » 

La place du marché d'Alalsinainy est séparée de la ville par un petit lac, nappe d'eau croupissante de 
minime étendue. Après quelques minutes d'une marche difficile sur une levée argileuse, nous entrons 
dans le village. Betafo compte environ loO cases, huttes de roseau, maisons d'argile, groupées autour 
d'un rova, fort rudimcnlaire, dont les murs renferment la maison du gouverneur Ramiralio, 11 e hon- 
neur, et sa petite armée de cinquante soldats; à Betafo, se trouve comme à Antsirabé un dépôt de con- 
damnés aux fers, mais il est moins important que dans cette dernière ville. Mes hommes me logent dans 
une belle maison à l'ouest du village. Betafo est l'agglomération la plus importante du Vakin'Ankaratra 
occidental; c'est le centre autour duquel se pressent dans celle vallée fertile de l'Andranlsay de nom- 
breux villages; les rizières s'élagenl partout en gradins pressés sur les bords des cours d'eau, qui jail- 

1. Recommandation tout à fait caractéristique do PAntimerina, ce sémite de l'Extrême-Orient. 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



101 



lissent nombreux des roches noires; le terrain, propice aux culture*, est couvert partoui <Ie belles plan- 
tations et me fait oublier rapidement l'aridité et la désolation du Vakin'Ankaratra oriental. Une mission 
norvégienne existe à Betafo, et les RR. PP. Jésuites 'viennent d'y fonder tout récemment un établisse- 
ment. Je vais voir les Pères Berbizier et Caussèque, qui me donnent de lionnes nouvelles de Maislre, de 
passage à Betafo la semaine dernière. Mon com- 
pagnon a été obligé d'aller plus au nord cher- 
cher une voie de pénétration dans les pays 
sakalava. 

Les Pères, qui me donnent l'hospitalité, me 
conduisent en dehors de la ville visiter des 
sources chaudes qui, comme à Antsirabé, onl la 
réputation de guérir de nombreux malades; 
mais je doute fort que de si iourtes ablutions 
puissent remettre sur pied mes porteurs qui gre- 
lottent la lièvre. Au moins prendront-ils un bain 
chaud. .le suis le Père Berbizier qui veul bien 
me conduire aux eaux chaudes. Le chemin esl 
parfois impraticable, toujours difficile, non 
mandions constamment sur les petites levées 
qui séparent les rizières et maintiennenl le 
niveau des eaux à la hauteur voulue. Après trois 
quarts d'heure de marche et d'exercices gymnas- 
liques variés, nous arrivons sur le versant d'une 
de ces pelils éminences si communes dans cette 
plaine de Betafo; sous de gros blocs de rochers 
el au fond d'une anfràctuosité, on voit sourdre 
une source pouvant débiter 6 à 10 litres d'eau 
par minute; celte eau dégage à l'air libre quel- 
ques vapeurs sans saveur et sans odeur, sa tem- 
pérature est de + 54° centigrades ; le* indigènes 
viennent en grand nombre laver leur linge dans 
le pelil ruisseau qui murmure entre les cailloux : 
après avoir coulé quelque* instants mu "milieu 
de rochers, celte eau de lessive esl recueillie 
dans une sorte de baignoire taillée dans la 
roche; c'est là que les malades viennent se bai- 
gner et trouver sinon un soulagement à leurs 
maux, du moins la propreté' qui le [dus souvent 
leur fait absolument défaut. 

Devant la porte de la maison où je logeais à 
l'ouest du village, élail le tombeau d'une noble Antimerina. C'est un de* plu* beaux spécimens de ce 
genre que j'ai rencontrés sur ma roule el je profite «le l'occasion pour décrire au lecteur les rites funé- 
raires des Antimerina. 

I ne des principales coutumes des peuplades madécasses invoquée pour affirmer, sinon en totalité du 
moins en partie, leur origine asiatique, est sans contredit le culte des ancêtres et par suite les hommage* 
el les honneurs rendus aux défunts. C'est donc chez les Antimerina (et les Betsileo), où se trouve dans 
sa plus grande pureté le type malayo-polvnésien, que nous allons voir la mémoire îles morts honorée par 
des cérémonies dans lesquelles l'indigène l'ail preuve d'une munificence el d'une largesse insolites el 




LE GOUVERNEUn DE BETAFO, 



10 2 VOYAGE A MADAGASCAR. 

par des tombeaux construits avec plus de soin et de recherche que la demeure des vivants. Au contraire, 
les tribus sakalava, bara et ântàisaka, chez lesquelles un fort contingent africain est venu s'adjoindre au 
type polynésien primitif, se contentent souvent de déposer dans un vallon désert, au fond de quelque 
caverne, le mort couché dans un tronc d'arbre creusé ou enveloppé d'une nalte et recouvert de pierres; 
mais encore celle inhumation sommaire est-elle précédée ou suivie de rites plus ou moins compliqués 
dont je parlerai dans la suite. C'est aussi pour la même raison que les peuplades à cheveux lisses (Anti- 
merina, Betsileo, Antanosy | ou ondulés (Anlaimoro, Antsihanaka) recherchent la compagnie des morts, 
construisent les tombeaux près des habitations, au milieu des champs, dans les endroits publics ou le 
long- des routes fréquentées ; tandis que les autres tribus à cheveux crépus ou laineux éprouvent toujours 
pour les trépassés une crainte superstitieuse, entourent le lieu île leur sépulture, quelquefois leurs 
noms et leurs propriétés, d'un facly inviolable. 

11 est d'usage chez les Anlimerina de prendre de leur vivant toutes les dispositions nécessaires poul- 
ies funérailles à venir et de régler minutieusement les détails de l'enterrement et des fêles qui l'accom- 
pagneront. Dans ce testament, l'indigène indique l'endroit où se trouve l'argent caché pour ce jour 
solennel, le nombre de ses bœufs à immoler en son honneur. Son tombeau de famille esl prêt, il peut 
mourir tranquille, on exécutera ses dernières volontés. 

Lorsqu'un Anlimerina vient à trépasser, sa famille, ses amis arrivent en foule dans sa maison où sont 
déjà réunis ses proches qui l'assistent dans les derniers moments et hâtent souvent le dénouement fatal 
en faisant ingurgiter au moribond force poignées de riz pour montrer qu'on ne le laissait pas mourir dans 
le besoin et l'abandon. Tout le monde pleure et chante, se lamente et vocifère; pour noyer le chagrin on 
commence à boire. Le corps du défunt reste peu de temps dans la case, un jour et deux nuits, rarement 
davantage, à moins que l'inhumation ne doive coïncider avec une fêle publique ou tomber dans une 
journée néfaste, ce qui donne lieu alors à des usages spéciaux. Le cadavre esl lavé et enseveli dans des 
étoffes rougeàlres de soie indigène (lamb amena), des cordelettes maintiennent les tissus serrés; suivant 
la richesse du mort, le nombre de linceuls employés esl plus ou moins considérable, on en met toujours le. 
plus possible. Près du corps est étendue une natte où les visiteurs déposent quelques morceaux d'argent ; 
la somme ainsi recueillie sera partagée entre les parents attristés elle mort lui-même qui emportera au 
tombeau, dans sa bouche ou dans ses lamba, la même monnaie qui lui échoit en partage; celte offrande 
de la dernière heure apaisera peut-être son courroux et l'empêchera de venir troubler les vivants; son 
ombre deviendra favorable et bienfaisante. 

Dans la journée qui précède l'enterrement, le vacarme redouble; tous les instruments de musique 
disponibles dans le village sont réquisitionnés. Le plus proche parent commence une chanson funèbre, 
il est accompagné par toute la famille; parents, amis, esclaves, mêlent à l'envi leurs plaintifs accents. 
Cependant l'on s'anime peu à peu, la douleur et quelques libations agissent sur les esprits troublés. Les 
épanchements deviennent plus bruyants, trop tendres parfois. Les cris ont succédé aux lamentations; 
dans les chants, le rythme est plus vif, la phrase musicale plus gaie; pour résister au chagrin, les survi- 
vants sentent le besoin de se rapprocher. Alors la veillée des morts est peu convenable. 

Les Anlimerina ne se servent pas de cercueil si ce n'est que dans des occasions exceptionnelles, poul- 
ies rois et les princes; dans ces cas, la bière eu argent massif (piastres fondues) ou en bois précieux 
montre la richesse et la puissance du défunt. Donc au malin, le corps enveloppé dans ses lamba de soie, 
ficelé dans ses bandelettes et réduit ainsi en l'étal de momie, est porté au tombeau par ses proches sur 
une civière, le farâfara. Pendant qu'on le descend dans le caveau et qu'on le met dans la place qui lui 
est destinée, les scènes de désolation se renouvellent plus violentes. Le père ne veut pas quitter son fils, 
l'épouse éplorée désire suivre son mari dans la tombe, les enfants menacent de se tuer, les esclaves 
réclament leur bon maître, chacun selon sa parenté ou le lien qui l'unissait au défunt formule un vomi 
dil'lérent: lous se souhaitent morts pour ne pas être séparés de celui qu'ils ont perdu. Les gens de 
l'enterrement répètent sans cesse : Maty aho.'maly aho! « Je suis mort ! » C'est peut-être exagéré et cepen 
dant ils sont bien fatigués cl paraissent toujours abattus. 



i: 







' 




VOYAGES DANS L'IMERINA. 103 

Je devais partir le 23 de Betafo pour continuer ma route dans l'ouest, mais la fièvre l'ait de trop grands 
ravages dans ma petite troupe; mon fidèle Boto lui-même est atteint. Un repos de vingt-quatre heures 
devient nécessaire et nous ne partirons qu'après-demain. Malgré tous mes soins, je dois abandonner deux 
de mes porteurs, Rainiboto et Rainizanaka, qui rentrent à Tanararive, où ils porteront mon courrier. 
Jean est à peu près remis le 26, grâce à une dose colossale de quinine, cl ce même jour, un peu avant 
midi, je donne le signal du départ. 

A 2 kilomètres de Betafo, nous franchissons par un col de 1 500 mètres d'altitude les collines volcani- 
ques qui limitent au nord la vallée de l'Andrantsay, et en descendant sur le versant ouest, près du hameau 
d'Ihadilanana, nous passons à gué une petite rivière au cours torrentueux; deux heures après, nous arri- 
vons à Soavina. 

C'est un village fortifié, comme Ions ceux que nous voyons depuis le Vontovorona. Le chef, un nommé 
Abraham Balsimiharo, commande quelques dizaines de soldais. C'esl un brave homme, et pour une 
paire de lunettes que je lui ai donnée, il ne sait quels cadeaux me faire. Quand je sors dans le village, sa 
musique nie suit partout. Trois grosses caisses, cinq tambours, deux clarinettes m'accompagnent cons- 
tamment ; c'esl une aubade continuelle, toujours la même. Je suis confuse! bien gêné. Enfin la nuit vient 
mettre un terme heureux à ce charivari. Au jour, avant mon départ, la musique guette ma sortie et je 
suis suivi de nouveau dans une course matinale. Abraham Ratsimiharo m'attend pour prendre le café, 
ce premier repas du voyageur, «lit— il. Abraham m'a invité à déjeuner. Sa case est la plus belle du village : 
elle est très confortablement meublée. Dans une cour intérieure se trouve un tombeau en pierre sculptée, 
un des plus jolis que j'aie vus jusqu'à présent. L'épouse de mon hôte est une unisse femme fort réjouie. 

Abraham, un vieux rangahybe, au dire de Jean, esl un brave homme; il est enchanté de la \isite que 
je lui fais. Je me confonds en remerciements pour sa musique, et je donne une nouvelle paire de lunettes, 
dont Mme Abraham Ratsimiharo se pare immédiatement. Après L'échange de ces politesses mutuelles, je 
monte au premier étage, où le déjeuner est servi ; il me faut passer tout d'abord devant un buffet à tiroirs 
d'où sortent d'étranges sons; on y a enfermé deux vieilles bottes à musique qui jouent simultanément 
In Fille du régiment cl les Cloches île Corneville, pendant qu'un petit lapin blanc posé sur une étagère 
voisine frappe avec entrain, mais sans mesure aucune, sur un minuscule tambour. Abraham, qui aime à 
s'entourer de toutes ces choses bruyantes, me les montre avec orgueil; c'est un lettré : il a lu. dans des 
livres, (pie les Anlimerina aiment la musique, et lient à me le prouver. Nous passons à table : c'est un 
repas qui commence par un verre d'anisette qu'une abondante addition d'eau a transformée en lait épais ; 
cet affreux breuvage me rappelle Vanisao de l'Amérique du Sud. Puis vient une longue série de plais 
copieux sinon succulents, suivis enfin, après de ferles rasades d'absinthe et de bitter, de la lasse de café 
promise et convoitée. Du pain de Tananarive figurait au menu ; cet aliment rare à Madagascar était pour 
moi une agréable surprise après les nombreuses semaines pendant lesquelles j'avais dû m'en passer et 
essayer, mais en vain, de le remplacer par le riz si cher au Malgache cl pour lequel j'ai toujours éprouvé 
une répugnance invincible. 

En prenant congé du chef hospitalier de Soavina, nous continuons vers l'ouest dans la direction de 
Vinaniampy, qui est la limite extrême vers l'ouest de la province de l'Imerina. L'étape est longue, et vers 
le milieu du jour, de l'autre côté du mont Nanasana, nous nous arrêtons au village d'Ambohimanambola, 
à une altitude de 1 490 mètres. 

Mais dès que nous sommes signalés dans ce village, chacun s'arme, et nous voyons la population tout 
entière, massée sur les murs de terre qui forment l'enceinte, prêteau combat. On nous prend sans doute 
pour des fahavalo, auxquels on veut opposer une vigoureuse résistance. Les portes sont fermées, et 
devant les manifestations hostiles nous devons nous arrêter. Un des notables vient à notre rencontre; 
les explications que nous lui donnons le rassurent bientôt el il ne nous manque plus pour entrer dans 
Ambohimanambola que l'assentiment du chef du village, qui, du reste, vient lui-même, quelques minutes 
après, nous l'octroyer généreusement. Nous sommes ici à trois journées de marche seulement de Tana- 
narive, néanmoins le pays esl peu sûr, et la suprématie du gouvernement de l'Imerina est purement nomi- 

14 



10« VOYAGE A MADAGASCAR. 

nale en réalité. On se ressent du voisinage des pays sakalava, et ces confins de la province de l'Imerina 
échappent en partie à la domination des Antimerina ; ils ne dépendent de personne : c'est l'anarchie et 
non l'indépendance. 

Après quelques heures de repos, nous reprenons notre marche dans le nord-nord-est ; j'ai hâte d'arriver 
aux bords du lac Itasy. Dans la campagne, le sol esl toujours formé par l'argile rouge, les émergences 
rocheuses deviennent rares; toujours pas d'arbres; cependant l'aspect de la contrée n'est plus le même 
que celui que nous avons vu les jours précédents. En effet, le gazon maigre, les petits roseaux qui ont 
peine à couvrir le sol de leur paille jaunie et cassante, sont remplacés maintenant par de grandes herbes, 
le vero, graminée puissante de plus de 2 mètres de haut. La fdc des porteurs disparait tout entière 
dans ces taillis d'un nouveau genre, et quand surtout d'une roche élevée je puis dominer la plaine 
ondoyante des hautes herbes, je découvre devant moi une ligne noirâtre et tortueuse, c'est la file des 
porteurs qui marche et trace dans les hautes herbes un sillon sinueux, tel un gigantesque serpent. La 
marche est pénible, surtout par une chaleur étouffante ; nous arrivons seulement pour la nuit au hameau 

d'Ambovona. 

Le 28 mai, après une longue étape dans les grandes herbes, nous arrivons à Andrantsaimahamasina ; 
c'est un poste fortifié comme les villages voisins, mais les travaux de défense qui l'entourent sont encore 
plus soignés et plus multipliés. C'est d'abord un fossé large et profond, aux parois verticales, taillé dans 
l'argile à grands coups d'angady; le déblai est rejeté à l'intérieur; sur cette masse de terre sont plantés, 
depuis de longues années déjà, des cactus nopals aux fleurs jaunes. Ces arbustes épineux s'enchevêtrent 
de mille manières et forment un fourré impénétrable, que nul ne tenterait de franchir. Puis c'est encore 
un mur intérieur, sorte de banquette sur laquelle on a disposé, de distance en distance, de petits tas de 
cailloux de quartz aux arêtes tranchantes. Ce sont des approvisionnements de projectiles pour les soldats 
de garde, qui, armés de fronde, feraient pleuvoir sur les assaillants une grêle de cailloux lancés avec force. 

Les hommes sont très adroits pour lancer ces balles primitives; leur fronde est une corde tressée de 
fibres textiles du raphia ; longue de 1 m. 60, elle porte en son centre un œil double de peau molle et flexible 
qui doit contenir la pierre, une des extrémités se termine par un œil plus petit dans lequel se place le 
petit doigt de la main droite, l'autre extrémité effilée glisse dans la main droite lorsque le frondeur après 
avoir fait tourner suffisamment la corde abandonne le projectile à son mouvement centrifuge. 

Une haute montagne se dresse à l'ouest du village : c'est le mont Vohibe. J'aurais vivement désiré en 
faire l'ascension, pour découvrir du côté du couchant des contrées environnantes, mais je dois renoncer 
à mes exhortations, mes porteurs antimerina refusent absolument de me suivre en pays sakalava. 

Le 29, nous atteignons dans le nord-est le village d'Ambohipcrenana, et le 30, celui d'Antoby, où nous 
trouvons le R. P. Caussèque, qui esl venu de Betafo, par un chemin plus court , surveiller un nouvel établis- 
sement qu'il veut fonder dans ce village. Ici nous quittons la zone des villages frontières, théâtre habituel 
des incursions des Sakalava et des fahavalo, pour rentrer dans une zone plus tranquille ; les cultures sont 
plus soignées; les villages, plus nombreux et plus propres, couronnent toujours les cimes, mais ne sont 
plus enserrés dans de nombreuses circonvallal ions. Les principaux centres de cette région sont les villages 
de Fenoarivo cl de Mahatsinjo, où nous arrivons le 2 juin. Au nord de Mahatsinjo, nous rentrons dans 
une nouvelle contrée volcanique, et le pic d'Ambolavaky avec son cratère vient encore nous rappeler 
Tritriva. Autour de lui sont rangés d'anciens cônes de laves en grand nombre; nous approchons du lac 
Ilasy, qui se trouve dans la contrée la plus volcanique de l'ouest. 

C'est le mardi 4 juin, dans la soirée, que nous couchons pour la première fois sur les bords du lac 
Itasy, au village de Mananzary. Dans la journée, nous avions contourné les rives orientales du lac sur les 
versants de laves du mont volcanique de Kasige, et nous avions passé, en amont d'une petite chute formée 
par une chaussée basaltique bien caractérisée, la rivière torrentueuse du Lily.qui esl le déversoir du lac 
Itasy; cette rivière, large à la sortie du lac d'une centaine de mètres, va, après un cours de 50 kilomètres, 
se jeter dans le Sakay, affluent de droite du Tsiribihina. 

.Mananzary esl un village de vingl maisons silué sur le sommet d'une montagne qui domine l'est du lac. 






"^a? 







VOYAGES DANS L'IMERINA. 109 

Ce village est entouré de quelques hameaux, disséminés sur les nombreux contreforts de cette colline 
principale. Les maisons de Mananzary sont construites en roseaux et en Lois ; la plus grande, qui occupe 
avec les tombeaux des anciens chefs de la contrée le centre du village, esl bâtie sur une plate-forme 
ombragée d'amiana, grands arbres à feuilles urlieanles, mélangés aux majestueux amonlana. 

De ce point élevé on jouit de la vue du lac llasy, qui étend au loin sa nappe d'eau tranquille entourée 
d'une épaisse ceinture de grands roseaux triangulaires, dont les feuilles diviséesen longs filaments servent 
à confectionner des nattes fines et des chapeaux indigènes très soignés, principale richesse de la contrée. 
Lorsqu'on s'approche du lac, il faut d'abord franchir, dans celle épaisse forêt de roseaux de plus de 
,'f mètres de haut, une dislance de plusieurs centaines de mètres, puis on arrive sur une sorte de pelouse 
d'un beau vert qui partout vous sépare de l'eau libre. Malheur à l'imprudent qui s'aventurerait sur ce 
lapis trompeur! Celle couche d'herbe, ces plantes aquatiques aux racines chevelues, forment un plancher 
mouvant qui cède à la moindre pression; il y a au-dessous plusieurs mètres d'une vase molle et visqueuse 
qui, dans bien des endroits, interdisenl au visiteur audacieux l'accès du lac, l'accès de l'eau libre. 
Mais, dans la saison des pluies, ces marais boueux qui entourent le hic disparaissent sous une couche 
d'eau abondante. A celle époque les rives sont formées par les premières assises rocheuses des montagnes 
et des collines qui enserrent le bassin de toutes parts; les piaules aquatiques, le plancher mouvant, les 
boues, ont disparu cl sont recouverts par les eaux: la superficie du lac a doublé en même temps que 
changeait son contour. L'Ilasy du mois de février esl un lac immense; celui de juillet, un étang boueux 
dont l'eau disparaît presque entièrement derrière la forêl de roseaux sous les feuilles étalées des nénuphars 
blancs et jaunes. L'Itasy atteint surtout en son centre cl près des plus hauts sommets qui bordent ses 
rives au nord-ouest une grande profondeur; ses eaux sonl poissonneuses; malheureusement, les croco- 
diles y pullulent. Le caïman, ou mieux le crocodile de Madagascar, serait assez dangereux au dire des 
indigènes. 11 s'éloigne parfois de l'eau cl va dans les marais cl dans les roseaux attendre la proie qu'il 
convoite, les bœufs el les porcs qui viennenl se désaltérer sonl ses victimes habituelles, mais ce sa u rien 
ne dédaigne pas la chair humaine. On me raconte que ces jours derniers une femme cl son enfant ont 
élé enlevés au bord du lac par ces hideux reptiles. Il existe deux espèces de crocodiles à Madagascar : 
l'une, plus grande, à la lèle large, aux membres plus épais, habile principalement le lac llasy el le lac 
Alaotra, les grandes nappes d'eau de l'intérieur; on rencont re ainsi celte«espèce qui esl appelée Crocodilus 
robustus parles naturalistes dans les cours supérieurs des grands fleuves du plateau central, surtout vers 
le sud, en pays betsileo. La seconde espèce ou Crocodilus madagascariensiss la mâchoire plus allongée, les 
membres plus grêles, elle esl de plus petite taille que la première; le Crocodilus madagascariensis habile 
île préférence le voisinage de la mer. les embouchures des cours d'eau; l'estuaire du Betsiboka en est 
particulièrement infesté. 

Je restai plusieurs jours à Mananzary pour étudier la topographie du lac llasy cl de ses environs, mais 
je dus abréger mon séjour : beaucoup de mes hommes étaient malades cl exténués par la fièvre palustre, 
qui dans ces régions esl particulièrement redoutable, el. le 10 juin, je quittai Mananzary pour retourner 
à Tananarive. 

Sur les bords du lac llasy. de l'Itasihanaka, comme disent les naturels, je lis connaissance pour la 
première fois avec une bêle de somme particulière cl toute spéciale, je crois, à l'île de Madagascar; je 
veux parler du bœuf-cheval. 

L)es Européens ont amené à grands Irais dans l'île, il y a quelque vingt ans, de rares échantillons de 
la race chevaline ; il y en a même beaucoup maintenant à Tananarive el aux environs, et les naturels, 
désireux d'imiter les vazaha dans leurs usages et dans leurs habitudes, ont résolu, eux aussi, d'avoir 
tles montures : mais les chevaux étaient trop chers, ils demandaient trop de soins, et l'on devait les faire 
venir à grands frais; il fallut donc chercher dans le pays un animal capable de suppléer, pour l'usage et 
surtout l'apparence, à la [tins noble conquête que l'homme ail jamais l'aile. 

Le bœuf à bosse, Bos zebu, pouvait sans doute porter un cavalier : encore fallait-il l'habiller en cheval ; 
là était le point délicat. Les Malgaches eurent vite trouvé. On prend un animal jeune encore, remarquable 



110 VOYAGE A MADAGASCAR. 

dans le troupeau par ses belles allures, sa vivacité et sa robe brune, puis on lui fait subir une série 
d'opérations chirurgicales toutes plus désagréables les unes que les autres ; on lui coupe la queue, on 
lui taille les oreilles en pointe, les cornes son! enlevées, ainsi que la loupe graisseuse que l'animal 
porte sur le garrot, la peau du cou est retranchée. Le bœuf est devenu un cheval : c'est un omby- 
soavaly. 

Malgré ces mutilations, dont ils guérissent parfois avec peine, ces animaux rendent de réels services; 
ils franchissent au trot de grandes distances et portent de lourds fardeaux. Les mauvais sentiers ne les 
rebutent pas. 

Avant d'arriver au lac Ilasy, j'avais visité successivement le centre, l'est, le nord et le sud-ouest de la 
province de l'Imerina ; il me restait à voirie nord avant de rentrer dans la capitale. Ainsi je cherchais 
un chemin qui put me ramener à Tananarive en me faisant traverser la région septentrionale du pays 
des Anlimerina. 

En neuf jours, je décrivis une courbe dont la convexité était tournée vers le nord-ouest et dont le 
centre était marqué presque exactement par la capitale. Je visitai ainsi le gros village d'Ambohibeloma, 
auprès duquel se trouve la jolie chute de l'Ombifqtsy, puis le village d'Andramatoakapila, sur les bords 
de l'Ikopa, le grand affluent du Betsiboka. Je remontai ensuite cette grande rivière jusqu'aux chutes de 
Tafaina, chutes plus considérables encore que celles que je vis plus tard en amont dans les environs de 
Soavinimerina, au petit village de Farantsana. 

A Soavinimerina, je rentrais dans les enviions immédiats de Tananarive, dans la région populeuse, 
riche et bien cultivée; l'étape suivante, je me trouvai à Fenoarivo, ancien village célèbre par des portes 
massives dont les ruines se voient encore; enfin, le 18 juin, j'étais de retour à Tananarive, dans la maison 
de Rainimanambe, qu'un ami obligeant avait bien voulu me louer pour la seconde fois. 

A mon arrivée dans la capitale, je trouvai des nouvelles de mes deux compagnons. Maistre, dans sa 
marche à l'occident, s'était avancé jusqu'à Ankavandra et avait atteint le Manambolo, le grand fleuve du 
Ménabe, Je transcris ici un fragment d'une lettre dans laquelle, en me rassurant sur les suites de sa 
périlleuse entreprise, il me résumait son exploration dans l'ouest : 

« En vous quittant à Tsinjoarivo, le 10 mai, je me dirigeai vers Ambohiponana, où j'arrivai le 13. 
J'avais l'intention de descendre le Manandona, affluent du Tsiribihina, et d'aller jusqu'à la mer. Malheureu- 
sement on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Au moment de mon arrivée, les Sakalava étaient en guerre 
avec les Antimerina et il me fut impossible de trouver un seul homme pour m'accompagner dans l'ouest. 
Obligé de remonter vers le nord, j'ai suivi la ligne des Antimerina qui gardent la frontière. Le 20 mai, 
j'étais à Mahatsinjo, un peu au sud-ouest du lac Itasy, bien résolu celte fois à aller au moins jusqu'à 
Ankavandra. Quatre jours après, j'arrivai à Bevato et le lendemain à Tsiroamandidy. Là, j'étais forcé 
d'attendre plus de quinze jours un Iaissez-passer du gouvernement, les gouverneurs des postes-fron- 
tières ayant l'ordre de ne laisser passer aucun étranger s'il n'est muni d'une autorisation spéciale. J'ai 
employé ce temps à faire quelques excursions dans les environs; le pays est d'ailleurs peu intéressant, 
couvert de hautes herbes atteignant o ou G mètres de haut et à travers lesquelles il faut se frayer un 
sentier. Les bords des rivières et des ravins font seuls exception et sont couverts d'une belle végétation. 
J'ai été jusqu'au Manambolo, qui coule à kilomètres environ au nord de Tsiroamandidy. Au bout de 
quinze jours, n'ayant rien reçu de Tananarive, je suis revenu à Bevato, et de là j'ai pu aller au nord-nord- 
est, jusqu'au village sakalava de Fenoarivo, à deux journées de marche. Fenoarivo est sur le bord de 
la rivière Masiaka. Celle rivière assez importante est indiquée sur certaines caries comme étant le cours 
supérieur du Marambitsy, qui va se jeter clans la mer au sud de Mojanga; sur la carte du R. P. Roblet 
elle est considérée comme allant se jeter dans la rivière Sakay, affluent du Kitsamby et par conséquent 
du Tsiribihina. Ces deux opinions sont inexactes : la rivière Masiaka est un affluent de l'Ikopa et a son 
confluent avec le fleuve un peu au sud de Maevatanana ; c'est du moins ce que m'ont affirmé tous les indi- 
gènes à Marandaza, Fenoarivo cl dans les autres villages que j'ai traversés. Le cours inférieur de cet 
affluent est d'ailleurs indiqué sur la carte du R. P. Roblet. 



VOYAGES DANS L'IMERINA. 



111 



« A Fenoarivo, j'ai reçu enfin la 
lettre du gouvernement antimerina 
et je suis revenu à Tsiroamandidy : 
là presque tous mes porteurs m'ont 
abandonné en apprenant que j'allais 
à Ankavandra; j'ai été obligé, pour 
continuer mon chemin, de me join- 
dre à une troupe de Sakalava. De 
Tsiroamandidy à Ankavandra nous 
avons mis quatre jours; sauf le petit 
village d'Imarovatana, le pays esl 
absolument désert. La nuit, nous 
étions obligés de camper au milieu 
des grandes herbes ou au fond d'un 
ravin. A mesure que l'on s'avance 
vers l'ouest, les ravins deviennent de 
plus en plus boisés, mais le haut 
des coteaux a toujours le même 
aspect. La veille de mon arrivée à 
Ankavandra, j'ai rencontré toute la 
population antimerina d'Andrano- 
nandrianaqui émigrait versTanana- 
rive. Les Sakalava avaienl attaqué 
ce poste quelques jours auparavant 
et les Antimerina avaient été obligés 
de l'évacuer. 

« Ankavandra est un grand village 
de 300 à 400 cases; il possède un 
fort antimerina, qui esl comme 
perdu en pays sakalava. Je suis 
resté huit jours à Ankavandra sans 
pouvoir aller plus loin. Tout le pays 
était en guerre, depuis Beditsa, qui 
a été attaqué deux jours après mon 

arrivée, jusqu'à Imanandaza. J'ai pu cependant traverser le Manambolo à l'ouesl d'Ankavandra et me 
rendre au petit village d'Ambodifarihy, sur la rive droite du fleuve; comme je risque d'être immobilisé 
ici pendant longtemps par les hostilités, je compte rentrer bienlôl à Tananarive; mon retour se fera 
par Bevato, Ambohibeloma el Soavinimerina V » 

Maislre rentrait, en effet, le 9 juillet ; quelques jours auparavant, j'avais été rejoint par Foucart; 
avant que je passe à l'expédition que nous préparions vers des parages plus lointains et moins connus 
que le pays d'Imerina, il va nous raconter le voyage qu'il avait l'ail dans la vallée du Mangoro. 




IHTE ϻF. FENOARIVO. 



i. Comme on le voit par cette lettre de M. C. Maistre, le gouvernement antimerina (à cette époque cependant notre 
protégé) Taisait tout son possible pour paralyser l'action de tout explorateur français à Madagascar. Combien d'ennuis 
les Antimerina et leurs gouverneurs et les différents officiers civils et militaires ne m'ont-ils pas causés au cours du 
voyage! Jamais les fahavalo et les peuplades des tribus indépendantes ne m'ont tracassé ainsi. Cependanl les autorités 
françaises ne cessaient de me répéter de bien respecter les lois des Antimerina dans le cours de mon voyage, mais de 
recourir à la force si cela était nécessaire seulement en territoire indépendant du gouvernement antimerina. Or, si chez 
les Antimerina mes projets de voyage étaient toujours contrariés, il n'en était pas de même chez les tribus indépendantes. 



112 VOYAGE A MADAGASCAR. 



EXPLORATION DE G. FOUCART 



Le Lui principal du voyage que j'entreprenais dans l'est était de reconnaître le cours inférieur du 
Mangoro. Ce fleuve, un des plus importants du versant oriental, coule pendant plus de 200 kilomètres 
du nord au sud entre les deux chaînes de montagnes parallèles à la mer, puis, passant à travers une 
brèche qui interrompt la première, il fait un coude à l'est et va se jeter dans l'océan Indien près de 
Mahanoro. Je devais donc, en quittant mes compagnons, me rendre dans cette ville et remonter ensuite 
la vallée du Mangoro jusqu'au point où elle est traversée par la route de Tamalave à Tananarive. 

J'avais d'abord l'intention d'aller à Mahanoro en longeant l'Onive, affluent de droite du Mangoro, qui 
passe à Tsinjoarivo où il forme, au fond d'un ravin, des rapides et des chutes qui dominent la maison 
delà reine. D'après les renseignements que je pris, la largeur de la forêt rend celte route difficile, et la 
rareté des villages diminue aussi bien les ressources qu'elle offre au voyageur que l'intérêt qu'elle peut 
présenter pour lui. Je me décidais donc à faire un crochet en remontant d'abord au nord, puis en mar- 
chant au sud-est pour traverser le Mangoro et gagner la côte. 

Le 11 mai au malin, je parlais avec quatorze hommes. Rainivoavy, qui était avec nous depuis notre 
arrivée à Tamalave. était le commandeur de celle petite troupe. Un porteur, Rainivokata, à qui une 
humeur vagabonde, assez fréquente chez les Malgaches, avait fait abandonner pour nous suivre la pro- 
fession sédentaire de ferblantier qu'il exerçait à Tananarive, avait été promu à la dignité de cuisinier; 
je n'étais qu'imparfaitement renseigné sur ses talents culinaires, restés jusqu'alors à l'état latent, mais, 
du moins, j'étais assuré que mon modeste attirail de cuisine serait bien entretenu. Un autre cumulait 
les fonctions de domestique attaché à ma personne avec celles de collecteur de plantes et d'insectes: 
malheureusement, il considérait le filet à papillons que je lui avais confié plutôt comme un insigne 
honorifique que comme un instrument de travail; il me fallut bien souvent stimuler, par des moyens 
énergiques, son zèle insuffisant pour les sciences naturelles. 

Une longue étape à travers une campagne aride, d'un aspect monotone, me conduisit à Tanimalaza. 
Parmi les douze cases que renferme le mur en terre couronné de cactus épineux constituant l'enceinte 
du village, je choisis la moins sale; elle est petite cl ne possède, pour l'éclairer comme pour évacuer les 
produits de la combustion, qu'une ouverture étroite; dès qu'on allume le feu destiné à préparer le repas 
du soir, la fumée qui me pique les yeux et me prend à la gorge me force à déguerpir; je suis obligé 
d'aller manger dehors. Puis, je m'installe dans la case pour la nuit, non sans exciter de timides protes- 
tations parmi les moutons et les chèvres qui avaient habituellement la libre jouissance du sol de la 
maison. Quant au propriétaire, à sa femme et à ses sept enfants, ils couchent sur un lit élevé de trois 
mètres auquel on accède par des échelons placés sur les montants qui le soutiennent. Au milieu île mon 
premier sommeil, je vois, à la lueur d'une torche de paille, l'ascension de toute la famille allant goûter 
le repos. 

Pendant les deux jours suivants, je continue à marcher dans l'Imerina sur un terrain peu accidenté. 
Je franchis cependant, à l'altitude de 1080 mètres, une chaîne de collines qui ne s'élève que faible- 
ment au-dessus du niveau général, mais qui marque la ligne de partage des eaux entre les deux ver- 
sants de l'île. Les ruisseaux que je traverse maintenant sont des affluents secondaires de l'Ikopa qui va 
se jeter dans le canal de Moçambique. Arrivé à Tsiajanpaniry, village bâti à côté du mont lharamalaza, 
énorme bloc de granit dont la roche est à nu sur une face, je me dirige vers l'est et je me retrouve 
bientôt dans le bassin du Mangoro. 

Jusque-là, le pays conserve le même aspect; mais à partir de Miantsoarivo, que je quittai le matin du 
li mai, j'entre dans une région boisée. Au commencement, les hauteurs restent encore dénudées ou 
tapissées seulement d'herbes et de maigres broussailles ; les arbres emplissent les bas-fonds et les petites 
vallées. Peu à peu, l'aire de la haute végétation s'étend, gagne les collines et, bientôt, je suis en plein 
dans la forêt. Le terrain est accidenté, le sentier très mauvais. On marche bientôt sur un sol rougeàtre 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 



113 



et glissant, tantôt clans le lit d'un ruisseau qui descend des sommets, bruissant au milieu des cailloux et 
bouillonnant sur les grosses pierres. En quelques points, des couloirs étroits et sinueux ont été taillés dans 
les massifs d'argile et se creusent constamment par le passage des hommes et par l'action des eaux sau- 
vages ; à peine a-t-on la place de se glisser dans la tranchée dont les murailles croulantes se bombent sous la 
poussée des racines et dont le fond est rempli d'une boue épaisse. La lumière arrive rare et tamisée par un 
fouillis inextricable de branchages, de fougères arborescentes et de lianes. Des arbres morts sont tombés 
dans tous les sens et obstruent la route; leurs troncs à demi pourris el les arbres vivants sont couvertsde 
plantes parasites, d'orchidées et de mousses pendantes d'un vert pâle, comme décoloré par l'obscurité. 

La forêt est divisée en deux parties par une large vallée. Sur les bords du ruisseau qui l'arrose se 
trouve le petit village de Sahanalv où je passe la nuit. 11 est à une 
altitude d'environ 870 mètres; je suis, après bien des montées el 
des descentes, à 550 mètres plus bas (pic la veille. 

Le 15 mai au malin, nous reprenons notre marche 

sous bois dans les mêmes conditions que le j ■ 

précédent. Au bout de dois heures, nous rencontrons 
un large ruisseau ; chose extraordinaire: un poni le 
franchit ! C'est même un ponl suspendu formé par des 
perches et des lianes attachées aux arbres voisins ; 
leurs rameaux s'étendent horizontalement, à une si 
petite hauteur au-dessus du rudimentaire tablier à 
claire-voie et s'y enchevêtrent tellement qu'il reste 
peu de place pour passer. J'arrive sans trop de peine f 

de l'autre côté, mais deux hommes qui portent une 
caisse s'accrochent avec leur fardeau dans les bran- 
chages; ce n'est qu'après de longs efforts, en les tirant 
en avant, en les poussant par derrière, qu'on par- 
vient à les dégager. 

A peu de kilomètres de là, h' terrain descend rapi- 
dement et, à mi-côte (850 mètres), nous sortons de la 
forêt. A uns pieds s'étend du nord au sud la vallée du 
Mangoro. Sur la rive gauche, se dressent les montagnes 
dont les contreforts presque continus viennent mourir 
au bord du fleuve. Les sommets, bien découpés, sont 
boisés, tandis (pie les pentes, couvertes de hautes brous- 
sailles, laissent seulement à nu l'arête des croupes. Sur 

la rive droite, où je suis, la végétation est moins puissante une fois qu'on a franchi la limite de la 
grande forêt. A peine quelques arbustes et des goyaviers chargés de fruits sur lesquels mes por- 
leurs se précipitent comme s'ils n'avaient pas mangé depuis huil jours, ce qui ne les empêche 
pas, une heure après, de se repaître plus solidement avec le ri/ habituel au village de Sahamampay 
où nous nous arrêtons. L'après-midi, par un bon chemin, nous suivons le Mangoro en le descendant 
et nous trouvons bientôt des pirogues pour le traverser devant un petit village de la rive gauche. 
Naturellement il s'appelle Andakana, ainsi que tous ceux oii des embarcations attendent des voyageurs 
pour le passage d'un cours d'eau. Le nom est l'indication de ce fail.de même qu'ailleurs il est la traduc- 
tion de telle autre circonstance locale; et comme elles se reproduisent en des points différents, il en 
résulte des appellations identiques qui ne contribuent pas à mettre de la clarté dans les renseignements 
fournis par les indigènes. 

A Andakana, comme dans les autres villages où j'ai séjourné depuis mon arrivée sur le versanl 
oriental, je retrouve les cases légères en bois et en roseaux que nous avons déjà vues dans noire trajet 

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m. MAISTRE. 



114 VOYAGE A M AI) AllASCAll. 

delà côte à la capitale. Celle où je rhe suis installé est spacieuse et propre; des nattes, avec des des- 
sins tonnés par l'entrelacement régulier de joncs teints en noir, cachent les parois et les planches d'écorce. 
A côté de là, quelques indigènes ayant pour unique instrument Yonlsibc ou cognée élèvent une nouvelle 
habitation dont la structure est encore Lien apparente. Celte structure reste la même dans tout le pays 
que je vais visiter. Les cases varient par les dimensions, mais sont toujours rectangulaires et couvertes 
par un toit à deux versants; des montants reliés par des traverses en constituent la carcasse; faibles et 
plus ou moins nombreux sur les grands côtés, ils sont au nombre de cinq et plus solides sur les pignons; 
ceux du milieu, plus hauts et plus gros que les autres, sont bien fixés dans le sol et se terminent à la partie 
supérieure par des tenons dans lesquels s'enfourche le faîtage qui supporte toute la toiture. Ce mode 
de soutien de la couverture est général dans les cases malgaches. Même dans les maisons de l'Imerina, 
construites en terre et en briques, le faîtage ne repose pas sur les murs, quoiqu'ils soient épais cl résis- 
tants, mais sur deux poteaux placés à l'intérieur au milieu des pignons. 

En quittant Andakana, le 1 mai. nous gravissons les montagnes de la première chaîne. Elles sont 
couvertes de bois beaucoup moins épais que ceux de l'autre rive du Mangoro et coupés par des clai- 
rières. Le sentier qui passe par les villages d'Ambodihava et d'Andohasal'arv est suivi par un Certain 
nombre de porteurs. Ceux qui vont comme nous vers la mer sont chargés de peaux de bœufs, ceux qui 
viennent de là ont des marchandises variées et surtout du sel. Nous avons en effet rejoint, depuis que 
nous avons passé le Mangoro, une voie assez fréquentée allant de Mahanoro à Tananarive. 

Dans l'après-midi, l'animation, toute relative d'ailleurs, de la route augmente et dénote le voisinage 
d'une agglomération d'une certaine importance. J'aperçois bientôt de nombreuses cases qui s'étagent 
sur les flancs d'une colline formant une île allongée au milieu d'une rivière assez large. C'est Anosibe. 
me dit-on, ville où résident une garnison et des officiers antimerina. 

En quelques minutes je suis sur les bords de la rivière, le Mamavo, que je traverse à gué et je gravis 
un escalier grossièrement taillé dans l'argile pour atteindre la rue principale qui suit la crèle de la col- 
line. Une grande foule y était réunie pour un kabary; un personnage, affublé d'un costume à peu près 
européen, et qui était, à ce que j'appris plus tard, le sous-gouverneur de la ville, nommé Ramiakatra, 
s'en détacha et se mit à parlementer avec Rainivoavy pendant que je choisissais un logis; bientôt mon 
commandeur vint me dire que je ne pouvais pas rester dans la ville cl, comme j'insistais pour y 
demeurer, l'officier antimerina se retrancha derrière les ordres de son supérieur absent. Pour mettre fin 
à une discussion qui menaçait de s'éterniser, je me décidai à aller m'installer dans un faubourg situé 
sur la rive gauche du cours d'eau. 

Comme celte réception pouvait, surtout au début de mon voyage, produire un mauvais effet sur mes 
hommes, j'écrivis aussitôt au gouverneur que j'irais le voir le lendemain matin et visiter la ville. Il me 
fît répondre qu'il me recevrait. 

Assis sur les bords du Mamavo, je passai les dernières heures du jour à regarder le spectacle animé 
qu'offre le va-et-vient continuel des passants entre l'île et les maisons de la rive où j'étais; en l'absence 
d'un pont, hommes, femmes et enfants pataugent dans l'eau et se retroussent beaucoup plus haut que 
le genou. A cette altitude, la température est douce et les habitants d' Anosibe semblent prendre plaisir 
à ces bains réitérés; ils en sont quittes, une fois arrivés sur le bord, pour se secouer et réparer rapide- 
ment le désordre de leur toilette. 

Celle-ci est du reste assez simple. Les femmes s'enveloppent dans un grand fourreau en rabane qui 
tombe jusqu'aux pieds en formant jupon; il est attaché à la ceinture par une ficelle au-dessus de 
laquelle le haut du fourreau est rabattu. La poitrine est étroitement serrée dans un canezou en colonnade 
blanche fermé par des boulons et si court qu'il exislc toujours, entre sa partie inférieure et le jupon, un 
intervalle laissant voir la peau. Au-dessus de ces \ éléments, les élégantes ont un second fourreau en 
colon blanc à dessins de couleurs ou à grands carreaux blancs et bleus; il est mobile et se maintient avec 
les bras, comme le lamba des Antimerina. Les bijoux sont rares; les seuls qu'on voit sont des anneaux 
ou de grandes boucles d'oreilles en cuivre. 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 



lKi 



L'habillement des hommes est encore moins compliqué. Au-dessus du sadika, pièce d'étoffe entourant les 
reins, ils portent une camisole descendant jusqu'aux genoux et pourvue de courtes manches ; généralement 
elle est en rabane ayant la teinte jaune naturelle des fibres de raphia. Comme coiffure, les hommes, sur- 
loul ceux d'un certain âge. ont mi bonnet en paille dont la forme varie suivant les localités; le plus 
souvent c'est une calotte hémisphérique; à Anosibe cl dans les environs, ces bonnets se terminent par 
deux cornes. Heureusement qu'à .Madagascar cet ornement n'a aucune signification symbolique. 

Le costume que je viens de décrire n'est pas particulier à la province de Bezanozano où se trouve 
Anosibe: Au moins dans la partie que j'en ai visitée, les habitants ne se distinguent ni par leur façon 
de se vêtir, ni par leur type lîclaniinena au milieu desquels s'est effectue 
ensuite mon voyage. Comme eux, ils ont la peau foncée, mais pas noire, 
des cheveux fournis cl crépus. Les yeux sont grands, le nez est court, la 
bouche bordée de grosses lèvres entre lesquelles apparaissent 
des dénis blanches. Le corps bien développé a des formes 
robustes et quelquefois assez, belles. 

Les hommes ont peu de barbe et portent les cheveux 
courts. Pour les femmes, la coiffure est beaucoup moins 
variée que chez les Anlimerina : la [dus répandue consiste en 
six touffes de cheveux placées deux au-dessus des veux, deux 
au niveau desoreilles et deux derrière la tête. Consolidée avec 
de la graisse cl quelquefois de la terre, la coiffure peut durer 
un mois ou six semaines, mais il faut du temps; de la 
patience cl h' concours d'une main amie pour l'établir con- 
venablement. Au moment de mon arrivée, une voisine armée 

de brosses de différentes dimensions avait c mencé à coiffer 

la fille du propriétaire de ma case et. bien après mon repas du 
soir, l'artiste capillaire n'avait pas encore mis la dernière main 
à son œuvre. 

Le lendemain, j'attendis qu'un épais brouillard, qui emplissait 
toute la vallée, se fui dissipé- et, vers dix heures, je nu- préparai à aller à Anosibe: mes hommes avaient 
profile- des loisirs de la veille pour enlever de leur- vêtements les rûaculations laissées par le passage 
île la forêt; Ions étaient enveloppés dan- des lamba d'une éclatante blancheur; à leur tête marchait 
Rainivoavy qui avait sorti je ne sais d'où, car le mince bagage qu'il portait en roule ne semblait pas 
pouvoir contenir un objet aussi volumineux, un immense chapeau de paille tout neuf. Un porteur, 
que ses camarades avaient surnommé mpanasary — le portraitiste — parce qu'il était ordinairement 
chargé de mon appareil photographique, nous accompagnait avec ses ustensiles. 

Après avoir passé la rivière aux sons d'une trompe dans laquelle soufflait une sentinelle postée sur 
une haute plate-forme, je gravis la colline et je suivi- la grande rue jusqu'à son extrémité sud où se 
trouvait le poste du rova. Le gouverneur Andriantoanina vint m'y recevoir et me fil entrer dans sa case 
où je m'assis à côté de lui. Aussitôt un serviteur, niellant genou à terre, déposa devant nous deux tasses 
raccommodées avec du fil de fer. cl contenant un liquide fumant; nous trinquâmes avec cette boisson 
qui n'était autre «pie du café au lait, cl certainement le plus sucré que j'aie jamais bu. Ces politesses 
terminées, je me plaignis vivement de l'accueil peu hospitalier qu'on m'avait fait la veille: le gouverneur 
me répondit d'une façon évasivè, comme le font toujours les Anlimerina. Ces explications n'étaient pas 
suffisantes, mais je ne pouvais que m'en contenter. 

Four faire diversion, le gouverneur me demanda une consultation pour sa femme malade. Aux yeux 
des Malgaches, tout blanc est un savant médecin, et je n'en étais plus à faire mes débuts dans la théra- 
peutique; il faul dire que cet exercice, peut-être illégal, de la médecine esl grandement facilité parla 
vie errante que mène le .voyageur; changeant de gîte tous les jours, il reçoit les remerciements du client 




M. FOl'CAHT. 



116 VOYAGE A MADAGASCAR. 

auquel il donne un remède, mais n'est pas là pour écouter ses reproches, si le traitement n'a pas produit 
d'effet. On me conduisit au premier étage où je trouvai une vieille femme assise sur ses talons, qui 
refusa obstinément de répondre à mes questions. Rainivoavy fut plus heureux et j'appris, par son inter- 
médiaire, qu'elle avait la fièvre et mal aux dents, comme le manifestait du reste suffisamment une 
énorme fluxion. Un peu de quinine pour la première maladie, un cataplasme de riz bien chaud pour la 
seconde, et ma réputation fut sauvée. 

Je proposai ensuite au gouverneur de le photographier avec son état-major; il voulut auparavant 
changer de costume, et quittant une sorte de courte robe de chambre en drap vert avec laquelle il m'avait 
reçu, il endossa une redingote noire ornée sur les manches de sept galons d'or et mit un gibus, non 
moins galonné, qui, par suite sans doute delà rupture d'un ressort, persistait à prendre une forme héli- 
coïdale, malgré les efforts de son possesseur. Les principaux officiers, revêtus de costumes d'un goût 
analogue, formèrent aussi un groupe devant mon objectif. 

J'allai ensuite l'aire un tour en ville; dans la grande rue manœuvrait la garnison forte de 230 hommes 
environ ; elle possédait un armement, plus varié que dangereux, consistant en fusils à pierre ou à piston, 
en sabres, en sagaies; quelques soldats même faisaient l'exercice avec des morceaux de bambou. 

La ville d'Anosibe, qui est de fondation assez récente, est l'un des chefs-lieux de la province de 
Bezanozano. Elle se compose de 181) cases environ, disposées sur plusieurs rangées parallèles, de part et 
d'autre delà grande rue qui suit la plus grande longueur de l'îlot. Ouelqucs-unes contiennent des bou- 
tiques bien approvisionnées d'objets indigènes et de quelques articles européens. Les habitants ont un 
air d'aisance qui contraste vivement avec la misère des villages environnants. 

Depuis l'époque de mon passage, Anosibe a été le théâtre d'événements tragiques. Ramiakatra, qui 
n'occupait alors que le second rang, avait eu de l'avancement et avait été nommé gouverneur; il exerça 
ses fonctions avec tant de dureté que, malgré la longue habitude que possèdent les tribus soumises de 
tout supporter des Antimerina, ses administrés se lassèrent ; au commencement de 1891, une députation, 
composée des notables du pays, alla porter à Tananarive les doléances de la population ; elle attendit plu- 
sieurs semaines pour obtenir une audience, mais enfin Rainilaiarivony la reçut et, comme les minis- 
tres de tous les pays, répondit par de bonnes paroles aux plaintes formulées. De retour à Anosibe, les 
envoyés furent fêtés; on leur offrit un repas en dehors de la ville; mais la réunion fut troublée par 
Ramiakatra, qui, avec quelques-uns de ses soldats les plus dévoués, envahit la salle du festin et massacra 
les délégués, leurs femmes et leurs enfants. L'affaire fit trop de bruit pour que le gouvernement pût différer 
le châtiment de son agent ; aussi envoya-t-on immédiatement de la capitale un fsimandoa accompagné 
de quelques soldats qui tuèrent Ramiakatra et ses complices sans autre forme de procès. 

Généralement, on montre moins d'énergie; le fonctionnaire qui a soulevé des plaintes est appelé à 
Tananarive où on instruit son procès; le gouvernement lui fait rendre tout l'argent qu'il a pris et se 
garde bien d'en restituer la moindre partie aux malheureux administrés; quand le gouverneur est com- 
plètement ruiné, on l'acquitte, pour maintenir sauf le principe d'autorité, et on lui donne un nouveau 
poste. S'il a dépassé la limite des exactions permises, on l'envoie commander une garnison dans l'ouest 
ou dans le sud, au milieu d'une région bien insalubre où il ne larde pas à mourir de la fièvre. Quelques 
forts ont ainsi la spécialité de servir à une élimination honorable des fonctionnaires compromettants. 

Comme les habitants des provinces soumises aux Antimerina savent qu'ils ne gagneront rien au renvoi 
d'un gouverneur, puisqu'on en nommera un nouveau qui n'aura d'autre désir que de s'enrichir rapidement 
à leurs dépens, ils supportent d'habitude avec plus de patience que ceux d'Anosibe les mauvais traite- 
ments. Avec le système en vigueur depuis de longues années, ils sont actuellement réduits à la plus 
grande misère. S'ils apprennent un métier, on les appelle aussitôt dans la ville la plus voisine pour 
l'exercer gratuitement, en théorie, au profit de la reine, le plus souvent, dans la pratique, au profil du 
gouverneur; s'ils n'en connaissent pas, on leur fait transporter des marchandises pour le gouvernement 
ou pour ses agents; s'ils trouvenl à s'employer dans une usine ou dans une plantation, on les convoque 
pour une période de service militaire en leur laissant entendre qu'en versant quelques piastres, ils en 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 



117 




seront dispensés; à l'occasion, le gouverneur ne se gène 
nullement pour empocher les piastres et incorporer en- 
suile celui qui les a données. 

La journée, était assez avancée quand je quittai 
Anosibe. En parlant, nous traversons un joli bois rempli 
d'arbustes fleuris qu'illuminent, en jouant gaiement 
parmi les brandies, les rayons obliques du soleil à son 
déclin. Je voudrais être toul entier à ce spectacle, sur 
lequel le voyageur n'est pas blasé quand il a parcouru 
rimerina ainsi que je le taisais quelques jours aupara- 
vant, mais, sous peine de se donner une entorse, il faut 
abaisser les yeux vers la terre; pendant plus d'un kilo- 
mètre, en effet, nous mandions en sautant de pierre en 
pierre dans le lit d'un ruisseau; comme souvent, il 
n'existe pas d'autre sentier : les Malgaches trouvent 
inutile d'en tracer un quand les eaux sauvages mil 

ouvert un passage en exerçant, mê imparfaitement, 

leur action érosive sur le sol accidenté des régions 
montagneuses. 

Nous quittons enfin celle voie humide et nous arri- 
vons au village de Bemangahazo, dont les sept cases 
sont disposées sur les côtés d'un triangle; au milieu esl 
fichée en terre, saillant de quinze centimètres, une petite 
pierre, précieuse sans doute par les vertus qu'elle pos- 
sède, puisqu'elle esl soigneusement protégée par un 
treillage de bambou. Ce monument, que je ne com- 
mettrai pas l'exagération d'appeler mégalithique, esl 

couvert d'offrandes consistant en de petites boîtes carrées, adroitement façonnées avec des feuilles el 
remplies de graisse 

On a lu précédemment la description des pierres plantées qu'on rencontre dans l'Imerina. Celles du 
pays betanimena sont différentes, sinon par !<• respect qu'elles inspirent el par la signification, du moins 
par la forme et par la grandeur. Tandis que les pierres des Antimerina, souvent taillées el sculptées, attei- 
gnent parfois des dimensions considérables, celles que j'ai vues sur le versant oriental sont toujours 
brûles el dépassent rarement un mètre de hauteur. 

Quelquefois, comme à Bemangahazo, un bloc, entouré d'une grosse barrière, est isolé au milieu d un 
village ou loin des habitations, sur le bord du sentier. Plus souvent se dressent alternativement sur une 
même ligne, à l'ombre d'un arbre, des pierres et des poteaux en bois plus élevés, coupés carrément par 
le haut; le nombre de ces pierres esl variable, mais ne dépasse jamais cinq. Plaqués sur elles ou flot- 
tant lourdement au sommet des pieux où ils sont pendus, des torchons imbibés de graisse et <l une 
couleur indécise attestent aux yeux des passants le culte dont le fétiche est l'objet. 

On rencontre aussi des pieux en bois au milieu des villages, mais ils sont pointus el servent a accrocher 
des tèles de bœufs au moment de certaines fêtes, notamment de celles qu'on célèbre à l'occasion de la 
circoncision. Dans la partie du pays où je suis, ils sont presque toujours bifurques. Tels sont ceux dont 
j'ai l'ail le croquis a Andranogavola, où je couchai le lendemain de mon passage à Bemangahazo, après 
une journée de marche dépourvue d'intérêt. Faut-il attribuer leur état de délabrement actuel à la dispa- 
rition des anciennes croyances? Je ne sais; mais ce que je peux dire c'est qu elles n ont pas été rempla- 
cées par d'autres. Chez les Belanimena, je n'ai trouvé nulle part, si ce n'est dans le voisinage de la côte, 
la moindre trace de religion d'importation, catholicisme ou protestantisme. 



£^L 



PIEI : DRESSÉS A ANDRANOG 01 i, 



118 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le 19 mai, le sentier que je suis, tantôt déroulant sa ligne rouge, dans la verdure, tantôt disparaissant 
momentanément dans l'eau brunâtre d'un marais, continue à serpenter à travers les montagnes. En 
général, le sol est boisé, mais de vastes espaces, qui s'étendent constamment, ont été dénudés par le feu 
pour être rendus propres à la culture. Cette méthode expéditive en vaudrait une autre si on en pouvait 
limiter exactement les elïels au terrain dont on a besoin, mais l'incendie allumé ne s'arrête pas. Tel indi- 
gène qui n'a qu'une poignée de riz à semer, ravage ainsi tout un canton; il ne veut brûler que quelques 
herbes et la flamme vole jusqu'à la forêt voisine. L'aspect qu'offrent ces bois où a passé le feu est lamen- 
table : ça et là, vrais squelettes végétaux, des arbres restent debout, dressant leurs troncs, carbonisés 
ou blanchis parle temps: l'eau, que n'élimine plus la puissante évaporation des feuillages, s'accumule à 
leurs pieds et forme des marécages. 

Peu à peu, à mesure «pie j'avance, l'altitude diminue; la végétation change et prend un caractère plus 
tropical. Les ravenala, avec leurs longues feuilles en éventail, font leur apparition (3:25 mètres); rares cl 
isolés d'abord, ils deviennent bientôt plus nombreux et se pressent les uns contre les autres dans la 
vallée du Manampontsy où j'arrive bientôt. Je passe sur la rive droite de celte rivière cl je vais m'ins- 
t aller au village d'Imanakana. 

Le lendemain, quelques heures de marche sur la rive droite de la rivière, à travers de hautes herbes 
mouillées par la rosée nocturne, nous conduisent à Antanambao. C'est un village assez important. 
J'entre du reste dans la zone côtière, bien plus peuplée que le pays parcouru depuis le Mangoro. 

Quarante cases, donl plusieurs ont une varangue cl un étage, composenl Antanambao. Au milieu de 
la place, sous un vaste grenier à riz moulé sur colonnes, une balustrade entoure un plancher où les 
habitants se réunissent à l'abri du soleil pour causer, rêver ou dormir. Près de là, un grand bâtiment en 
bois sert d'école. Au moment de ma visite, le maître, perché sur une cslrade devanl un pupitre, l'ail 
l'appel des élèves. L'école esl mixTe; les filles sont à gauche, à droite les garçons. 

Je suis tout étonné de voir parmi ces derniers, à côté de bambins depuis pou sortis de nourrice, de 
grands et solides gaillards ayant barbe au menton, et pourtant à en juger du moins par les syllabaires, 
tracés sur de longues et minces planchettes, (pie tiennent en mains les élèves, je ne suis pas dans un' 
établissement consacré aux hautes études. En m'informanl plus tard sur celte particularité-, j'ai appris que, 
dans les localités pourvues d'une école, les jeunes gens sonl obligés de la fréquenter Jusqu'à ce qu'ils en 
soient dispensés par les Antimerina. Les gouverneurs trouvent là encore une source de petits profils: ils 
ne libèrent l'élève que moyennant le versement préalable d'un nombre de piastres proportionné à ses res- 
sources ou à celles des siens: si le candidat ne peut pas les réunir ou s'il ne veut pas se dessaisir de 
l'argent qu'il possède, il attend, quelquefois pendant plusieurs années. 

Il serait injuste de ne pas ajouter que, dans la pratique, les inconvénients de celle application, peut- 
être intempestive, de l'instruction obligatoire sont grandement atténués parla rareté des écoles. Pendant 
tout mon voyage chez les Belanimena, je n'en ai vu que deux. 

La forme et la nature du terrain se modifient sensiblement à partir du point que nous avons atteint . Les 
collines mollement arrondies ont succédé aux raides escarpements de la zone forestière. Le sable rem- 
placera bientôt l'agile fortement colorée qui constitue la plus grande partie du pays que je visite et qui 
lui a fourni son nom : Bc, grande; tany, lerre; mena, rouge. Mais avant d'entrer dans la région des 
dunes fixées par la végétation, il nous faut franchir quelques élévations sur les flancs desquelles brillent 
des cristaux appartenant à diverses variétés de quartzites; et comme ils ont l'éclat du verre, ils en ont 
aussi les arêtes coupantes, malheureusement pour mes hommes qui, avec leurs pieds nus, ne goûtent 
que médiocrement les nouveaux caractères géologiques de la roule. Ils oui négligé de se munir de 
semelles de cuir, maintenues par une lanière passant entre le pouce cl le doigt voisin, dont ils se servent 
ordinairement dans ces occasions; aussi avancent-ils péniblement ; l'un d'eux, en tombant, se blesse assez 
fortement pour ne plus avoir pu. depuis ce moment, suivre la colonne qu'en traînard; la vue d'une 
charge qui va se répartir sur l'épaule des valides ne contribue pas à les rendre moins moroses. Mais, 
vers la lin de l'étape, en arrivant au sommet d'un mamelon plus haut (pie lés autres et qui limitai! 



DANS LA VALLÉE I) L MANGORO. Ilîi 

notre horizon, subitement, loul change cl leur physionomie s'éclaire. Ranomasina! Ranomasina! — la 
nier! la mer! — s'écrient-ils d'une commune voix, tout comme les dix: mille à l'aspect du Pont-Euxin, 
cl, étendant les bras', ils me montrent bien loin, par delà les dernières ondulations du terrain, l'Océan 
Indien qu'une ligne à peine perceptible distingue du ciel. Sans avoir des motifs aussi légitimes que les 
compagnons de Xénophon, ils manifestent bruyamment une joie semblable. Il en esl de même chaque 
fois qu'après une longue roule les porteurs aperçoivent pour la première fois la mer ou Tananarive: la 
côte ou la capitale, «•'est sinon la fin d'un voyage, du moins 1m perspective de quelques jours de repos, 
d'une vie large cl facile, des plaisirs variés que le borizana ne peut pas toujours se procurer en roule. Dans 
les circonstances actuelles, le contentement (h 1 mes porteurs a besoin de se dépenser en mouvement. Ils 
me hissent, sans me consulter, sur le filanjana abandonné depuis longtemps et. oubliant cailloux aigus 
cl pieds endoloris, ils bondissent plutôt qu'ils ne courent sur la pente rapide en bus de laquelle apparaît 
un village. Devant la première case, un indigène, qui transporte quelques canards dans deux grands 
paniers à claire-voie s'équilibrant aux extrémités d'un bambou cl qui ne se gare pas assez vite, reçoit 
dans sa charge vivante un des brancards de mon véhicule animé d'une telle force vive qu'il esl renversé 
avec elle; mes deux porteurs de devant tombent par-dessus cl. naturellement, en vertu de l'inertie, je 
vais nfélaler sur le groupe, ('.'est ainsi qu'aux cris d'angoisse de- palmipèdes auxquels se joignent les 
injures qu'échangent leur propriétaire cl mes hommes, je lais mon entrée à Ambodimanga. La collision 
a l'ail une victime; je la mange à mon dîner, accommodée avec ces légumes «pie les colon- nom me ni pois 
du Cap, probablement parce qu'ils mil la forme de gros haricots. Sous celte appellation plus ou moins 
justifiée, on les cultive sur la côte orientale, pari iculièremenl vers le sud, cl ils constituent un important 
article de commerce; on eu expédie de grandes quantités à Maurice cl à la Réunion. 

Le 21 mai, toute la journée, nous longeons le Manampontsj donl le cour-, souvent divisé en plusieurs 
bras par des îles, esl parsemé de rochers formant de petites chutes. Nous traversons beaucoup dé ses 
affluents qui coulent dans des vallées remplies de bambous, île roseaux cl de ravenala. Aprèsavoir couché 
à Mangazohazo, je continue ma roule au milieu de la même végétation touffue à laquelle viennent bien- 
tôt s'ajouter des orangers chargés de fruits aux vives couleur-. Simple régal pour les yeux : les oranges 
possèdent une peau tellement épaisse que la pulpe comestible du centre se réduit presque à un poinl 
mathémathique sans dimensions appréciables. 

Vers midi, j'arrive .à Ankonhaona, sur les bord- de la lagune où viennent déboucher le Manampolsy 
cl, au sud. deux autres rivières. Plusieurs patrons île pirogues se proposent pour nous faire passer; 
toutes les embarcations me paraissant au même degré dépourvues de confortable, aucun motif ne pour- 
rait dicter mon choix, si je ne procédais par une voie d'adjudication au rabais, non sans être troublé par 
les vociférations des concurrents ; le vainqueur de celle épreuve nous aide à arrimer les bagages et, 
sous sa conduite, mes porteurs se mettent à pagayer avec entrain au milieu des nénuphars cl des piaules 
aquatiques aux larges feuilles: après une demi-heure de navigation, nous sommes à Beparasy. 

Au moment démon passage, le village se composait d'environ 150 cases, mais, en temps normal, il 
doit en contenir beaucoup plus. Moins d'un an auparavant, en effet, il avait été totalement détruit par 
un incendie qui avait trouvé un aliment facile dans les constructions légères surchauffées par plusieurs 
mois de soleil à la lin de la saison sèche. Seuls, les greniers à riz avaient été épargnés, grâce à la sage 
précaution que prennent toujours les Betanimena de les établir à une grande distance de- habitations. 
Bien qu'elle eût élé aussi durement éprouvée et qu'une partie vécût encore dans des installations provi- 
soires, la population de Beparasy paraissait jouir d'une certaine aisance. Les habitants sont commerçants 
ou agriculteurs. Une sucrerie fonctionnai! avant l'incendie; il ne restait d'autre vestige de matériel qu'un 
chariot, ustensile assez rare à .Madagascar pour que sa rencontre soi! digne d'être notée. Sur le versant 
oriental, le terrain plat, entre les lagunes cl la mer, esl le seul qui permette d'employer des véhicules à 
roues. 

Comme Ions les villages malgaches, Beparasy doit son nom à une particularité locale, généralement 
bien choisie. Celui-ci vent dire beaucoup de puces; nombreuses partout, elles ne l'étaient pas là sensible- 



120 VOYAGE A MADAGASCAR. 

ment plus qu'ailleurs, mais peut-être avaient-elles été décimées par la catastrophe de l'année 
précédente ! 

La langue de sable cpii s'étend entre Beparasy et Mahanoro, où nous devons arriver en une journée, 
est couverte d'une herbe courte et serrée sur laquelle la marche n'est plus qu'une promenade. A droite 
la lagune, aux eaux tranquilles et silencieuses, s'allonge parallèlement à la cote; à gauche la mer, dont 
par intervalles, quelques bosquets dérobent la vue, laisse toujours entendre le murmure cadencé de ses 
Unis. Sur le trajet, quelques grands villages : l'un d'eux, Tandroho, lire son nom et son importance d'un 
bois de copaliers long de plus d'un kilomètre, qui croît dans le voisinage. 

Le copalier [Hymœnea verrucosa), grand et bel arbre appartenant à la famille des légumineuses, a 
des feuilles épaisses et luisantes. La gomme qu'il sécrète suinte en grosses larmes du tronc et des 
branches qu'on incise pour la recueillir; celle qui s'accumule entre les racines, dans la terre, est plus 
dure et, par suite, plus recherchée pour la fabrication des vernis, mais son nettoyage exige beaucoup 
de main-d'œuvre. La gomme copal, achetée aux indigènes qui la récoltent, par les traitants, est triée 
chez eux et classée en différentes catégories d'après sa teinte et sa dureté. Elle se vend sur la côte de 
80 à 250 francs les 100 kilogrammes. Sans valoir celle qui vient des Indes hollandaises, sans valoir 
surtout la résine originaire des forêts fossiles de la Xouvelle-Zélande, elle est fort estimée dans le com- 
merce européen. 

Des colons m'ont affirmé que les Malgaches brûlent quelquefois les copaliers, afin île faire refluer 
dans les racines une grande quantité de gomme. Etant capables de toutes les barbaries en matière 
d'exploitation des produits naturels, ils sont peut-être aussi coupables de celle-là, mais je n'ai jamais 
vu celte pratique en usage. 

Un peu plus loin esl le village d'Ambilabè. La lagune au bord de laquelle il est bâti est 1res poisson- 
neuse, La pèche esl organisée collectivement par les habitants qui ont établi de grands barrages en 
branchages entrelacés, avec des nasses dans les ouvertures. Le poisson est consommé sur place ou 
envoyé au marché de Mahanoro après avoir été fumé sur le salaza, 11 semble ne demander qu'à se laisser 
prendre. Je vois des enfants qui s'amusent à pêcher : ils entrent dans l'eau jusqu'au cou et, agitant les' 
bras, ils forment un cercle qu'ils resserrent peu à peu, tandis qu'au centre l'un d'eux s'empare des ani- 
maux affolés au moyen d'un morceau de cotonnade remplissant l'office de filet. Le succès d'un procédé 
aussi primitif suppose chez les poissons une certaine dose de simplicité. 

J'arrive enfin à Mahanoro. Comme plusieurs autres villes du littoral, celle-ci se divise en deux parties, 
l'une administrative et militaire, l'autre commerçante. Comprenant seulement une centaine de cases 
que domine le rova, la première est bâtie dans une île escarpée formée par le Mangoro et un bras sans 
courant du fleuve; c'est elle qui s'appelle proprement Mahanoro. La seconde se compose d'environ 
500 cases groupées sur la terre ferme, dans une plaine et se nomme Androranga. C'est là que je m'ins- 
talle pour quelques jours. 

Beaucoup de petits commerçants, indigènes ou hova , sont établis à Androranga. Quant au grand 
négoce, il est entre les mains de blancs, pour la plupart originaires de l'île Maurice. Trois colons repré- 
sentent dans la ville et aux environs l'élément français; ce sont des créoles de la Réunion. 

Les produits d'exportation qui se concentrent à Mahanoro sont les peaux de bœufs, arrivant de la pro- 
vince centrale, le raphia, le caoutchouc et la vanille venant de la zone côtière ou de la région moyenne. Les 
marchandises importées consistent surtout en colonnades blanches, écrues ou imprimées, en sel et en 
rhum. Quinze ou vingt navires visitent annuellement la rade, aussi mauvaise que toutes celles de la côte 
orientale. Le reste du commerce se fait par Tamatave, en suivant le chemin de terre ou la voie de lagunes. 

En l'absence de statistiques, il est impossible de se rendre un compte exact de l'importance totale de 
ce commerce. Les douanes, qui appartiennent aux Anlimerina, ne sont soumises à aucun contrôle; les 
renseignements qu'ils pourraient fournir seraient forcément erronés, le droit de 10 pour 100 sur la 
valeur des marchandises ayant, avec les agents chargés de le percevoir, une élasticité sur laquelle il est 
inutile d'insister. 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-21 

Tous les colons de Mahano m'ont reçu avec une grande cordialité. Les Mauriciens ont conservé 
notre langue, nos usages et, parmi eux, j'ai pu me croire au milieu de compatriotes, comme je l'étais 
en effet, avec ceux de nos nationaux que j'ai rencontrés. 

Un des principaux officiers antimerina de l'administration, Louis Raviro, ancien élève de nos écoles 
a Tananarivc, qui parle et écrit le français, s'efforça de rendre mon séjour utile et agréable. Le gou- 
verneur Rainisolofo,que j'allai voir, me reçut dans le belvédère qui surmonte son palais, et d'où on a, 
sur la mer, une vue admirable, s étendant jusqu'à Marosiky. J'eus avec lui une intéressante conversation 
sur les voies de communication à Madagascar et il y manifesta des idées tout à fait exemptes des préjugés 
qu'ont habituellement les Antimerina sur celle matière. L'entretien fut interrompu par des toasts qu'il 
porta en l'honneur du président de la République et du Résident général; j'y répondis naturellement en 
buvant à la santé de la reine et du premier ministre. A chaque l'ois, c'était un plein verre de vermout 
à vider. Si cette lutte de courtoisie diplomatique avait duré, j'aurais craint de n'y pas longtemps repré- 
senter dignement la France, mais la journée s'avançait et le gouverneur désirai! me rendre ma visite; il 
arriva bientôt à mon domicile, m'apportant, suivant la coutume, d'amples cadeaux de victuailles : dindons, 
poulets, canards, riz, ananas, bananes formaient la charge de deux porteurs. Mes hommes, qui comp- 
taient bien m'aider à absorber ces provisions, furent, autant que moi. sensiblesà cel honneur. 

Aux environs de Mahanoro existent un certain nombre de plantations exploitées par les principaux 
commerçants de la ville. L'un d'eux, qui possédait une vanillerie sur la rive gauche du Mano-oro, m'in- 
vita à m'y arrêter avant de me remettre en route pour l'intérieur. J'acceptai cl. en une matinée, je m'y 
rendis avec lui; noire trajet en pirogue, par le petil bras du fleuve, l'ut agrémenté parles chants pleins 
de caractère dont les pagayeurs s'accompagnent pour frapper l'eau avec ensemble cl régularité. 

Autrefois el jusqu'à ces derniers temps, la culture du caféier étail en faveur sur la côte. Les plants 
poussaient rapidement el , en peu d'années, les arbres donnaient une forte récolte de -raines. Cette 
prospérité n'a élé que passagère; après quelques périodes de production abondante, les plantations ont 

périclité; elles ont élé achevées par un champig 1, VHemileia vastatrix. Aujourd'hui, dans la région du 

Mangoro, il n'existe plus une seule piaulai ion de café. 

Cet insuccès s'explique aisément : sur la côte, le terrain est bas el humide, le climat est chaud; sous 
ces diverses influences, le développement des arbustes esl rapide, mais il s'arrête aussitôt que le sol, 
qui ne reçoit pas d'amendements, esl épuisé. Remarquons aussi qu'il faut, pour le caféier, une tempé- 
rature ne descendant pas au-dessous de 10" el n'excédanl guère 30°. A Madagascar, la seconde de ces 
conditions se rencontre plutôt dans la région moyenne que près de la mer. Aussi voit-on les petites 
plantations cultivées par les indigènes à une certaine altitude autour des villages, notamment sur la 
roule de Tamatave à Tananarive, donner, avec une grande continuité, de bons produits; elles sont 
d'ailleurs soigneusement entretenues el bien fumées. C'est en s'inspiranl de ces exemples qu'il faudrait 
reprendre les essais. 

Sur la côte orientale el particulièrement dans le voisinage de Mahanoro, la vanille a remplacé le café. 
On n'en compte pas moins d'une vingtaine de plantations au bord du Mangoro sur une longueur de 
quelques kilomètres. En moyenne, chacune renferme 6 000 pieds. 

Le vanillier esl une orchidée à feuilles alternes el charnues portées sur un pétiole. Le fruit esl une 
capsule allongée qui, convenablement préparée, constitue la vanille du commerce. 

Piaule parasite, le vanillier a besoin d'un autre végétal pour se développer; à Madagascar, on emploie 
comme supports nourriciers des pignons d'Inde (Jatropha curcas); ces arbustes sont disposés par ran- 
gées parallèles espacées d'environ deux mètres; les branches sont ramenées dans un même plan pour 
tonner une haie. Les boutures de vanillier, composées de Lois yeux, sont mises en terre et la plante, 
en se développant, s'accroche par des racines aériennes aux branches des arbres; les pieds sont cou- 
verts de débris de bananiers destinés à entretenir une humidité constante. 

Dans les pays où le vanillier pousse spontanément, la fécondation des fleurs se fait par l'intermédiaire 
d un insecte; à Madagascar, il esl nécessaire d'assurer artificiellement celle fécondation au moyen d'une 

16 



122 VOYAGE A MADAGASCAR. 

opération pratiquée sur chaque fleur; c'est ce qu'on nomme le mariage de la vanille. Quelques semaines 
après, le fruit est mûr; on le cueille quand l'extrémité commence à jaunir. 

Il reste alors à préparer la vanille pour en développer le parfum. Trois méthodes sont employées : 
l'eau chaude, la vapeur et l'étuve sèche. La première, qui est la plus ancienne et la plus répandue, 
consiste à réunir les gousses et à les tremper pendant un temps très court dans de l'eau sur le point de 
bouillir; on les expose ensuite au soleil et on les fait sécher lentement en les enduisant quelquefois 
légèrement d'huile d'acajou; cette dessiccation doit être surveillée de près pour enlever les gousses qui, 
en se gâtant, communiqueraient aux autres une mauvaise odeur. 

Les gousses provenant de bonnes espèces et préparées avec soin se couvrent au bout d'un certain 
temps de petits cristaux de vanilline qui en constituent le principe actif, dans une proportion de 
2 pour 100. La vanille est alors dite givrée et a plus de valeur. On lui donne souvent artificiellement le 
même aspect au moyen de l'acide benzoïque; les préparateurs se livrent avec d'autant moins de retenue 
à celle falsification qu'ils sont persuadés que le givre naturel n'est autre chose que celte substance; je 
n'ai pas pu leur enlever cette illusion. J'ajouterai, pour rassurer ceux qui ne loucheraient plus qu'avec 
défiance dans l'avenir, aux crèmes et aux glaces à la vanille, que l'acide benzoïque, après s'être trans- 
formé dans l'économie en acide hippurique, est éliminé sans produire d'action nocive. 

Les vanilleries rapportent au bout de deux ans et n'exigent pas, pour leur entretien, beaucoup de 
main-d'œuvre. La préparation du produit, léger et peu encombrant, ne demande que du soin dans cer- 
tains tours de mains el pas de matériel coûteux. Il n'est donc pas ('tonnant que les plantations de vanil- 
liers se multiplient. Je crois, néanmoins, que les colons auraient tort de se livrer exclusivement à celte 
culture. On pourrait, dans tous les cas, en essayer d'autres, par exemple celle du cacaoyer qui fournil 
une matière dont la consommation va toujours croissant. Autant que j'ai pu en juger par îles individus 
isolés, il semble bien réussir aux environs de Mahanoro, mais on ne trouve encore aucune plantation 
sérieuse de cet arbre; c'est qu'il ne rapporte qu'au bout de cinq ou six ans. Les colons, qui, malheu- 
reusement, pensent plus au présent qu'à l'avenir, n'aiment pas les placements à si longue échéance. 

De la plantation où je passai quelques jours, on se rend en une heure à l'embouchure du Mangoro, 
après avoir traversé le village du Betsizaraina, qui était autrefois le siège du gouvernement transfert'' 
aujourd'hui à .Mahanoro. Le fleuve a plus d'un kilomètre de largeur; dans le lit peu profond s'étendent 
tle longs bancs de sable que le courant déplace. Sans trop de risques d'échouement, on peut pourtant 
remonter le Mangoro en pirogue, ainsi que je l'ai fait, jusqu'à 15 ou 16 kilomètres de la mer, en aval de 
l'île Nosindrava où, à la fin des guerres entre les Antimerina et les Betsimisaraka, les principaux chefs de 
cette tribu ont été attirés parleurs ennemis, sous prétexte de parlementer et ont été massacrés. A partir de 
ce point, la navigation devient très difficile : des rochers et de nombreux îlots, mettant obstacle aux eaux, 
produisent des rapides, des tourbillons et des petites chutes. C'est ce qu'on nomme les cascades du Man- 
goro. Pour les franchir, il faut des pirogues d'une construction spéciale, courtes, solides, ayant l'arrière 
et l'avant très relevés. On remonte par certains passages connus îles habitants du pays, en appuyant des 
perches sur le fond el en raclant les pierres avec le dessous de l'embarcation. La descente par les rapides 
est moins longue et moins pénible, mais plus périlleuse. A peu de kilomètres plus haut, toute navigation 
prolongée devient impossible; elle s'arrête à l'endroit où se jette dans le fleuve un petit affluent de droite, 
le Sandakarina. 

Un métis français-belsimisaraka, qui se préparait à remonter le Mangoro jusqu'à ce point pour aller 
échanger des marchandises dans un village, près de la rivière, m'avait proposé de suivre avec lui celle 
voie. Si j'avais confiance dans ses talents nautiques, j'en avais moins dans l'adresse de mes hommes qui 
auraient dû conduire la pirogue contenant les bagages. Je préférai donc prendre la roule terrestre; nous 
nous donnâmes rendez-vous pour le soir à Ambodipaka. 

En quittant Menagisy, village qui fait face aux cascades, je m'aperçois bien vite que la seconde partie 
de mon voyage présentera plus de difficultés que la première. Tandis qu'en allant à Mahanoro je suivais 
un chemin assez fréquenté, désormais je ne rencontrerai plus, pour relier de rares groupes d'habitations. 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-23 

que des sentiers envahis par des herbes et des arbustes, et encore dcvrai-je souvent les abandonner, 
parce qu'ils s'écartent de la direction que je veux garder. 

Mais je suis encore dans la région côtière où les villages sont populeux et ont entre eux des commu- 
nications assez actives. Aussi fais-je de fréquentes rencontres. Tantôt c'est un soldat qui rejoint un des 
forts voisins : habillé à la légère d'une rabane en loques, couvert d'un vieux chapeau de paille, il a 
suspendu à son fusil, qu'il porte horizontalement sur l'épaule, un paquet contenant le reste de son équi- 
pement et, de l'autre côté, pour l'équilibrer, une marmite, un sac de riz, une calebasse armée d'un long 
manche pour puiser de l'eau, une touffe île piment et enfin, s'il est fortuné, une poule vivante attachée 
parles pattes. Tantôt c'est un anlimerina : qu'il soit fonctionnaire ou simple commerçant, qu'il s'avance seul 
et à pied ou qu'il soit accompagné de nombreux esclaves le portant en filanjana, celui-ci passe lier, sans 
tourner la tète vers l'Européen, tandis que le Belanimena vous salue toujours gaiement d'un finarilra* 
(bonjour;. Parfois deux indigènes, qui marchent en sens contraire, s'arrêtent , déposent à terre le fardeau 
dont ils sont chargés et se mettent à causer; à les voir ainsi absorbés dans une conversation intermi- 
nable, on les prendrait pour de vieilles connaissances: il n'en est rien; souvent ils ne se sont jamais 
rencontrés. D'après l'usage du pays, l'un des deux dit à l'autre d'où il vient, où il va, l'objet de son 
voyage, ce qu'il a remarqué d'intéressanl en roule; pour bien si' graver --es renseignements dans la 
mémoire, le second les répète au narrateur qui approuve ou rectifie chaque circonstance. Ce résumé 
achevé, le second entame le récil de ce qui lui esl personnel et en écoute ensuite attentivement la répéti- 
tion. Ces) ainsi que se transmettent les nouvelles. Le moyen n'a que l'inconvénient d'être un peu long, 
mais le temps n'a pas grande valeur chez les Belanimena : . 

\ ers la lin de l'après-midi, j'arrive à Ambodipaka, après avoir passé le Sandakarina qui prend sa source 
au sud-ouest du village et qui n'a qu'un cours peu étendu. Mon métis, entouré d'une nombreuse clien- 
tèle indigène, esl en plein dans ses affaires qui ne se concluent pas •-ans que, de part el d'antre, on 
dépense beaucoup de paroles. 11 a apporté dans sa pirogue plusieurs pièces de ces cotonnades à dessins 
de couleurs sur fond blanc qu'on nomme patna el une barrique de rhum. Le chef du village n'a voulu 
autoriser l'ouverture^des opérations commerciales que moyennant le versement préalable, à son profit, 
de quatre litres de ce liquide. Etoffe et boisson s'échangent contre du ri/., du raphia e\ du caoutchouc, ce 
dernier produit en petite quantité. 

Autrefois, les bois \oisins de la mer fournissaient beaucoup de caoutchouc : un vicieux mode d'exploi- 
tation les a presque épuisés. Sur le versant oriental, le caoutchouc provient d'une liane: non seulement 
les indigènes la coupent au pied el abandonnent les parties qu'ils ne peuvent atteindre aisément, mais 
encore ils enlèvent souvent les racines qui contiennent une certaine quantité de sue; la plante esl ainsi 
détruite sans grand profil. 

Le latex, qui s'écouledes tronçons de lianes posés verticalement dans un baquet, esl coagulé à l'aide du 
jus de citron ou quelquefois, mais rarement, avec l'acide sulfurique. Le caoutchouc esl ensuite façonné 
en houles, forme sous laquelle on l'exporte, particulièrement aux États-Unis. Suivant les points, il se 
vend, sur la côte orientale, de 260 à loO francs les 100 kilogrammes. 11 aurait certainement une plus 
grande valeur si les indigènes ne dépréciaient leur propre marchandise en y mélangeant, pour en aug- 
menter le poids, de la terre et d'autres impuretés. La ruse est trop grossière pour tromper personne. 

1. Il m'a été donné dans Ions mes voyagea à Madagascar de Millier l'observation faite en pays betsimisaraka par mon 
ami Foucart. Le blanc esl toujours accueilli chez toutes les peuplades de Madagascar sinon avec respect, du moins 
avec une certaine bienveillance. On le salue toujours. Chez les Antimerina, au contraire. l'Européen, le Français en 
particulier, est toujours mal vu, mal considéré; c'est à peine si on lui cède la place nécessaire pour passer. Est-ce parce 
que les Anlimerina uni tant de haine pour les étrangers el pour les Français en particulier alors que les autres peuplades 
leur l'ont presque toujours bon accueil, que la France semble vouloir faire des efforts coûteux pour faire des Antimerina 
la tribu maîtresse de Madagascar au détriment des autres peuplades dont on parail ignorer l'existence? {Noie du D< Calai.) 

i. La remarque l'aile par G. Foucart en pays belanimena esl le plus souvent très exacte. Quelquefois, cependant, j'ai 
été grandement surpris de la rapidité avec laquelle un l'ait important, une nouvelle intéressante, ainsi colportée de 
bouche en bouche le long d'une roule quelque lieu fréquentée, se communiquait d'un point à un autre, le second point 
éloigné quelquefois du premier de plusieurs centaines de kilomètres. (Soie du D' Calai.) 



1-24 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Les commerçants de Mahanoro vont généralement vers le Siul pour s'approvisionner de caoutchouc. 
Dans la direction cpje je suis, ils dépassent rarement Ambodipaka et ils n'ont pu me donner de rensei- 
gnements que jusqu'à deux jours de marche au delà de ce village. 

Le 1" juin au matin, nous regagnons le bord du Mangoro; en marchant à la filé indienne, nous nous 
engageons, pour le remonter, dans l'étroit passage qu'il laisse à découvert, durant la saison sèche, 
entre ses eaux et l'épaisse végétation de la rive. Encombré de roches micaschisteuses presque entière- 
ment décomposées, semé de cailloux roulés de toutes les formes et de tous les calibres, ce passage est 
barré par des racines bizarrement contournées contre lesquelles on trébuche, par des branches contre 
lesquelles on se cogne. On n'avance pas vile, mais comme, à quelques pas, commence le fourré qui 
s'étend bien loin et qui ne se laisserait pas pénétrer, on n'a pas à choisir. 

Le Mangoro a encore 400 à 500 mètres de largeur. L'eau coule parmi les blocs épais, saute en bouil- 
lonnant par-dessus les roches disposées en file, ou glisse, limpide, sur les parois unies des pentes qu'elle 
descend, de distance en distance des îlots couverts de buissons; d'abord bas et visiblement submergés à 
l'époque des crues, ils s'élèvent peu à peu comme le terrain environnant qui devient de plus en plus acci- 
denté. L'après-midi, après avoir passé devant le Saharony, montagne aplatie dominant les collines de 
la rive droite et à laquelle, un peu plus loin, fait pendant le Vohibe, nous arrivons en face d'un de ces 
ilôts plus haut et plus grand que tous ceux que j'ai encore vus; il divise le Mangoro en deux bras, dont 
l'un est presque à sec. En le traversant, nous gagnons un petit village Ambatoramiangily, qui est juché 
au sommet et qui, en dehors de sa position, n'a rien de remarquable. 

Le lendemain, nous revenons sur la rive droite où nous rejoignons bientôt un sentier frayé. Il est 
moins abrupt que les chemins de la veille et j'en suis heureux ; mais comme compensation, je ne vois 
plus rien, pas même le ciel. Je suis au milieu des longoza (Amomum danielli). Ces plantes herbacées, 
dégageant une forte odeur de cannelle, ont environ quatre mètres de hauteur; d'une courte tige partent des 
feuilles longues et étroites qui se recourbent gracieusement au-dessus de la tête du passant en formant 
une voûte que ses regards ne peuvent pas percer. On marche ainsi pendant des heures dans un couloir 
de verdure dont on est obligé de suivre les sinuosités capricieuses, sans bien se les expliquer. L'horizon 
est trop borné pour qu'on recueille beaucoup d'impressions de voyage. 

De temps à autre nous revenons près du fleuve où s'échelonnent très distancés quelques misérables 
villages. Devant trois ou quatre cases désertes, je vois, débouchant sur la rive gauche, un grand cours 
d'eau venant du nord-ouest. A droite, pas de gros affluent avant l'Onive. Le point où le Mangoro reçoit 
cette rivière — sur les bords de laquelle, bien plus haut, est situé Tsinjoarivo, d'où je suis parti — est 
entouré de marais. Afin de les éviter, je passe pour une demi-journée de l'autre côté du fleuve. 

A partir de Sahandileny, où je m'arrêtais le 4 juin vers le soir, la nature du terrain se modifie. Au 
milieu de roches amphiboliques décomposées s'intercalent de nombreux filons de basalte. Plus loin 
reparaît le gneiss recouvert d'une puissante couche d'argile. Çà et là des blocs intacts sont restés en 
place ou ont été transportés par les eaux dans les bas-fonds. Les collines s'accentuent et prennent des 
formes moins amollies ; d'une épaisse végétation d'herbes et d'arbustes émergent de hauts raphia évasant 
en bouquets leurs énormes feuilles penninerves, toutes déchiquetées par le vent. 

Sur la côte, les fibres de ces palmiers ne manquent pas d'acheteurs. Ici, il n'en vient jamais. Aller 
vendre la marchandise aux exportateurs exigerait un effort dont les Belanimena semblent incapables. Ils 
disposent donc en abondance de matière première pour le tissage. Les rabanes qu'ils fabriquent sont 
unies ou ornées de minces raies bleues, très espacées, obtenues par des fils de chaîne trempés à plu- 
sieurs reprises dans une lessive de feuilles d'indigotier. La plante est commune et fournil la seule tein- 
ture qui soit d'un usage courant. Faute de débouchés, les rabanes sont à bas prix; mes hommes en 
profitent pour renouveler économiquement leur garde-robe. 

Peu après Sahandileny, nous nous éloignons du Mangoro en montant rapidement. Le second jour, 
vers midi, nous atteignons l'altitude de -400 mètres à Imarivalo. Quoique l'étape ait été courte, quand 
Rainivoavy me propose de m'y arrêter, je n'élève aucune objection. Depuis la veille, j'ai la fièvre, et j'aspire 



, 



DANS LA VALLÉE DL MANGORO. 



[>o 



à ne plus bouger, les yeux clos et les oreilles tranquilles. Souhait difficilement réalisai île! Chacun vient 
me donner son avis, m indiquer son remède. Rainikoto veut me masser, méthode infaillible, selon lui, 
pour me rendre frais et dispos. Je n'ai pas grande confiance et je préfère prendre un peu de quinine. 
Pendant que je la prépare, le propriétaire de la case où je suis logé, sourianl d'un air incrédule, m'an- 
nonce que la drogue ne produira aucun effet; il connaît la cause de ma maladie et pourrait, si j'y con- 
sentais, m'en guérir: il m'a vu. en arrivant . mettre dans un bocal d'alcool un lézard que j'avais ramassé 
en roule; c'est au meurtre dont je me suis rendu coupable qu'est due la fièvre. Pour la chasser il fau- 




I BETS Afil 



(liait faire au lézard des funérailles donl le vieillard est prêt à me fixer loul le cérémonial. Je me sui- 
guéri en train de tenter l'expérience. 

Le lendemain, je repars à peu près remis. Par des bois clairs cl espacés, un chemin accidenté me 
conduit vers la lin de la journée au village de Sakalava dont les vingt-cinq cases sonl proches du Man- 
goro. 

Ma soirée s'y écoule avec moins de monotonie que d'habitude. J'assiste à un grand concert. L'or- 
chestre se compose de deux gros tambours, d'un petil cl de quatre flûtes. Les musiciens jouent en mar- 
chant et l'uni halte dès qu'un morceau esl terminé. Comme intermède quelques danse- avec chants et 
battements de mains. Pour linir la fête, les instrumentistes tournent, par deux l'ois, autour de mon 
logis en frappant cl soufflant avec un redoublement d'énergie destiné à me l'aire honneur. 

Rassasié- de bruit, sinon d'harmonie, je me couche. A peine mes paupières sont-elles fermées que je 
sursaute, réveillé par un vacarme formidable. C'est nu chœur, mais je n'arrive pas d'abord à deviner la 
nature d'un accompagnement dont la noie unique cl variant seulement d'intensité se répète sans trêve. 
J'entrouvre donc, avec toute la discrétion que réclame la légèreté de mon costume, la porte glissante de 
ma case : à la clarté de la lune j'aperçois, près de là. deux femmes tenant par ses extrémités un lone- e| 
gros morceau de bambou sur lequel plusieurs de leurs compagnes lapent en cadence à tours de bras avec 



120 VOYAGE A MADAGASCAR. 

des bâtons. Los coups pleuvenl dru, tombant simultanément sur la lige sonore ou se succédant, rapides, 
d'après les exigences d'un rythme étrange que les musiciennes suivent avec un ensemble qui témoigne 
de leur entente de la mesure, autant que de la vigueur de leurs biceps. D'autres femmes, assises en rond 
autour des premières, chantent à tue-tête une complainte aux innombrables couplets. En vain j'espère 
que les mains fatiguées par les trépidations lâcheront les instruments, que les gorges desséchées ne 
laisseront plus passer la voix; grâce à de fréquentes permutations dans les rôles, la symphonie des gour- 
dins se continue, implacablement, une grande partie de la nuit. Si je n'en avais eu qu'une audition, 
passe encore; mais les nuits suivantes, dans d'autres villages, j'entends de semblables sérénades. 

Ambalavero, village de médiocre importance, où je m'arrêtai quelques heures le " juin, mérite néan- 
moins une mention, parce que ses habitants se montrent, contrairement aux populations environnantes, 
assez industrieux. Non seulement ils tissent des rabanes et entrelacent habilement les joncs pour façonner 
des nattes, mais encore ils cuisent la terre; les plats, les marmites et les autres ustensiles qu'ils fabriquent 
ont d'ailleurs peu de solidité, comme la plupart des poteries de Madagascar. Chez les Betanimena, leur 
usage est l'exception ; pour servir les aliments, on emploie des feuilles de ravenala ou de longoza ; pour les 
préparer, des marmites en fonte de provenance européenne ou américaine. Ce sont les seuls objets 
d'importation qui pénètrent jusque-là, mais aucune case n'en est dépourvue. 

Au moment de mon passage, plusieurs habitants sont occupés à la fabrication du betsabrlsa. Us se 
servent, pour extraire le jus de la canne à sucre, d'un moulin assez primitif : sur de solides supports est 
fixé un morceau de bois creusé d'une rigole terminée par un bec; au-dessus, ils font rouler un tronc 
d'arbre auquel ils donnent à la main un mouvement de va-et-vient en le tenant par des taquets dont il est 
muni. Les fragments de canne interposés sont soumis à une pression trop faible pour qu'on recueille à 
l'extrémité du liée la totalité du suc qu'elles contiennent. La matière première est assez abondante pour 
compenser le rendement insuffisant de l'appareil. 

11 existe, en effet, à côté de presque tous les villages de petites plantations de cannes. Elles sont mal 
entretenues, mais l'espèce est très saccharifère ; les plants durent longtemps et subissent un nombre 
considérable de coupes avant qu'on soit obligé de renouveler les souches. 

Sur la côte, des plantations plus importantes ont, à diverses époques, été établies par des colons qui 
possédaient des sucreries. La plupart de ces usines ont périclité au moment île la guerre franco-hova 
et la fabrication n'a été reprise qu'en quelques points. 

J'ai aussi noté à Ambalavero des parures dont je n'ai pas vu d'autres exemples. Partout ailleurs dans 
la vallée du Mangoro, les indigènes, quand ils ont les oreilles percées, y mettent un petit anneau de cuivre. 
Là, l'anneau est d'un grand diamètre et passe dans une ouverture pratiquée au centre d'une rondelle 
en bois qui garnit le lobule de l'oreille démesurément dilaté. Cet ornement est commun aux deux 
sexes. 

Au delà d'Ambalavero, le Mangoro reçoit un affluent, le Volove, (pie nous devons remonter loin de 
son débouché, pour le guéer. Depuis le point d'où je suis parti le matin le fleuve a changé complètement 
d'aspect. Au lieu des rapides et des cascades qu'il forme, presque sans interruption, danslazonc eôtière, 
ce sont maintenant, séparées par des intervalles où l'eau coule tranquille, des chutes brusques et succes- 
sives. La première, en amont de Sakalava, est peu élevée. La seconde, voisine d'Anosiarivo, où je 
passe la nuit, est plus imposante; il est difficile d'en approcher et ce n'est qu'en escaladant des rochers 
rendus glissants par la buée (pie je peux voir d'ensemble la masse des eaux se resserrer d'abord dans un 
couloir étroit et sinueux, puis descendre avec fracas une pente au bout de laquelle elle fait un saut 
vertical de cinq mètres. Le lendemain, après avoir dépassé le continent d'une large rivière de gauche, le 
Manambondry, j'aperçois une autre belle chute dont le seuil est coupé par des roches en saillie formant, 
sur une même ligne, trois déversoirs nettement séparés. 

En aval de chaque chute, le Mangoro s'élargit en un vaste bassin (pie remplit une multitude d'îlots 
verdoyants. Ailleurs, des îles plus grandes le divisent en plusieurs liras. La rive se coude fréquemment, 
se creuse d'anses profondes. La suivre dans ses détours, sur un terrain tourmenté qu'hérissent les pierres 



DANS LA VALLÉE Dl" MANGORO. 



127 




• M M- in M \ 10 \ \\M-!Am\ n. 



et les buissons, sérail se condamnera n'avancer que bien lentement. Nous gagnons (lune les hauteurs 
voisines où la marche est plus facile malgré les montées el les descentes. 

Pendant deux jours, nous passons par les altitudes les plus variées. Quelquefois non-- traversons îles 
nuages qui nous enveloppent de brume el imbibenl nos vêtements, puis les dépassant el plananl au- 
dessus d'eux, nous allons un instant nous sécher au soleil en franchissant quelques crêtes. Bois et clai- 
rières, cimes battues par les vents el vallons encaissés se succèdent . A côté des pentes arides, sur lesquelles 
la pluie glisse en les ravinanl profondément, des dépressions sans écoulement sont transformées en 
marécages qui disparaissent sou-, la végétation. Dans certains d'entre eux, de multiples générations de 
plantes aquatiques, en enchevêtrant leurs racines vivantes ou mortes, ont formé à la surface de l'eau 
dormante un lacis épais assez résistant. A coud il ion de ne pas s'arrêter, on peut marcher sur celle prairie 
flottante; à chaque pas qu'on fait, on la voit remuer el onduler à une grande dislance. 

Une population douce, mais paresseuse, trop peu énergique pour tenter de sortir de l'étal de misère 
et d'abrutissement où la maint iennenl les Anlimerina.occu pe les rares villages de cette région montagneuse. 
Rapporter leurs noms, renfermant parfois plus de syllabes que les localités qu'ils désignent ne contien- 
nent de cases, offrirait peu d'intérêt el ne me sérail pas toujours possible. Le 10 juin, arrivant. dans un 
groupe d'habitations qui ne me semble pas d'une moindre importance que les autres, je m'informe de 
son nom. — 7'sij mis;/ lii n'y en a pas . me dit-on A la vérité ces deux mois constituent la réponse coulu- 
mière, celle que tout Malgache, pour s'éviter de la peine, l'ail d'abord à une demande quelconque; mais 
cette fois, elle esl définitive. 

Ce village anonyme est le théâtre d'une vive explication avec mes hommes. Depuis plusieurs jours, je 
remarquais qu'ils étaient escortés de gens du pays auxquels ils confiaient mes paquets. Comme il arrive 
souvent que les borizana, afin de se reposer, prennent ainsi des suppléants qu'ils paient avec une partie 
île l'argent qu'ils reçoivent, je ne m'étais pas inquiété de celle augmentation de personnel, mais à la fin 
presque tous mes porteurs avaienl des aides el voyageaient en touristes, les bras ballants, poussant devant 
eux la troupe auxiliaire qui donnait des preuves non équivoques de mécontentement. Rainivoavy, que 



128 VOYAGE A MADAGASCAR. 

j'interroge à ce sujet, me dit, assez embarrassé, que les indigènes qui nous accompagnent sont pavés, 
mais une courte enquête m'apprend qu'ils ont tout simplement été réquisitionnés. Faisant sonner bien 
fort les hautes relations que j'avais à Mahanoro dans le monde administratif antimerina, le commandeur 
a exigé la corvée pour mon compte et les Betanimena, avec la simplicité qui les caractérise, ont obéi 
sans demander plus d'explication. 

Mes remontrances ont produit leur effet et, au départ, tout est rentré dans l'ordre. Nos compagnons 
involontaires ont disparu et chacun, maugréant, a repris son fardeau L'élégant Rainivoavy, lui-même, 
qui ordinairement n'a en main que la sagaie, insigne de ses fonctions, s'est chargé d'une marmite et d'un 
sac de riz; et comme sa garde-robe, malgré un volume restreint, renferme des ressources inépuisables, 
il a endossé un costume de circonstance : au-dessus d'une vieille camisole en rabane toute déchirée, il a 
roulé son lamba en ceinture et, sur la tête, il s'est planté un chapeau de paille dont les bords effrangés 
s'affaissent piteusement. La transformation ne dure pas longtemps : constatant bientôt que je ne suis pas 
apitoyé par le spectacle qu'il m'offre, il repasse le ballot à un camarade et dissimule ses guenilles sous la 
blancheur de son lamba qu'il drape en plis harmonieux. 

Ce soir-là, nous couchons à Ambohimanarivo, et, le lendemain, nous redescendons dans la vallée en 
suivant le cours d'un petit ruisseau jusqu'à son embouchure à Tsaravinany. En quittant ce village, nous 
nous engageons entre de raides escarpements broussailleux et le Mangoro,sur la berge, qui parait assez 
praticable, mais qui ne l'est pas longtemps. Il nous faut bientôt recommencerla gymnastique aumilieu des 
pierres et des racines. Au bout de trois heures d'exercices variés, un gros rocher presque poli, qui a sa 
base dans l'eau, nous barre la roule; comme il est impossible de le tourner, j'envoie deux hommes en 
arrière à la recherche d'une pirogue. Au bout de trois autres heures, ils reviennent m'annoncer l'arrivée 
d'une embarcation. Celle-ci se montre enfin, avançant lentement et pour cause; tout un cédé manque et 
le conducteur, à califourchon sur celle ruine, plonge dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Le pagayeur avec 
un passager, et dans une position combien commode, c'est tout ce qu'elle peut porter, lui une douzaine 
de voyages, tout le monde est sur l'autre rive avec les bagages. Chacun a accompli des prodiges d'équi- 
libre pour ne pas chavirer; nous tenions d'autant moins à prendre un bain, malgré la douceur de la 
température, que, pendant notre longue attente, nous avons vu plusieurs crocodiles s'ébattre au fil de 
l'eau ou se vautrer au soleil sur des îlots sablonneux. En nous remettant en marche, nous passons devant 
l'embouchure d'un gros affluent de droite, le Ranomainty, et parvenus, à la nuit close, en face de celle 
du Sandramora, petit ruisseau sur le bord duquel est le village d'Ambonandrano, nous en hélons les 
habitants déjà endormis pour qu'ils nous envoient une pirogue. Celle qui vient nous chercher est, heu- 
reusement, moins délabrée (pie l'autre. 

Au réveil, je constate, non sans un certain plaisir, que le Mangoro a de nouveau changé d'allure. Au 
lieu de décrire, comme plus bas, des sinuosités continuelles, de descendre par bonds, des gradins plus 
ou moins élevés, il coule directement du nord au sud dans un lit souvent divisé en deux par de longues 
îles basses, mais débarrassé d'obstacles. Les berges de terre sonl presque verticales; on se croirait sur 
les bords d'un canal. 

En même temps, la vallée s'esl élargie. Sur la rive où nous sommes, entre le fleuve et les montagnes 
qui, de loin en loin seulement, envoient jusqu'à lui des ramifications, s'étend une vaste terrasse, Là ne 
poussent que des herbes et des arbustes, tandis que de grands arbres, formant les limites de la forêt, 
couronnent les hauteurs. Au bord de l'eau, c'est un gazon court et serré, émaillé par places de fleurettes 
aux teintes vives, que nous foulons aux pieds. 

Pendant plusieurs jours le paysage conserve le même caractère, la roule reste aussi dégagée. Aucune 
difficulté matérielle n'arrête plus la marche, mais nous en rencontrons d'un autre genre. Les villages 
s'espacent ; plus d'un se réduit à trois ou quatre cases et les cases elles-mêmes se réduisent à des dimen- 
sions tellement minuscules qu'elles sont peu logeables. Les indigènes voient avec terreur s'arrêter notre 
troupe, dont l'appétit, avivé par de longues étapes, menace d'épuiser leurs maigres provisions. A'ous ne 
trouvons à acheter que du riz et souvent en quantité insuffisante. A Ambonamanambamba, village placé 



DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 



129 



à deux kilomètres du Mangoro, près d'une rivière qui prend sa source au mont Iharamalaza et dont je 
fixe bien la position pour que, si jamais un voyageur délicat s'aventure dans ces parages, il l'évite 
soigneusement, à Ambonamanambamba donc, je me réjouis, en arrivant, de la présence inespérée de 
quelques poules; malgré des offres généreuses, leur propriétaire refuse absolument de m'en céder une; 
c'est assurément son droit, mais ce qui est abusif, c'est de me vendre, au prix fort, des œufs qui ont 
déjà été couvés. Pour être renouvelée des romans picaresques, la vieille facétie de l'omelette craquant 
sous la dent ne m'en paraît pas de meilleur goût. Quand j'étais dans le voisinage de la côte, je n'avais 
jamais manqué de provisions. Non seulement on m'en vendait, mais encore on m'en donnait, ce qui 
n'était pas plus économique, puisque, à ces cadeaux, il fallait répondre au moins par l'équivalent en 
argent. A peine étais-je installé quelque part que le tampon-tanana -chef du village), assisté d'une délé- 
gation de notables, arrivait dans ma case et, tandis qu'on déposait à mes pieds plusieurs volatiles 
attachés par les pattes, une corbeille de riz, des bananes, du manioc et d'autres victuailles, il m'adres- 
sait un long discours dans lequel il brodait d'éloquentes variations sur le thème uniforme fourni par la 
politesse malgache. Les cadeaux suffisaient généralement à alimenter mon personnel et, souvent même, 
ils m'embarrassaient par leur abondance. Maintenant qu'ils m'auraient été utiles, les orateurs venaient 
les mains vides; je n'avais plus que les discours. 

La pauvreté du pays que je traverse ne doit pas être attribuée exclusivement à l'inertie de ses habi- 
tants. Sans aucun doute, avec plus de travail, les Betanimena en tireraient meilleur parti, mais la 
stérilité trop fréquente du sol s'oppose à ce que la population qu'il nourrit actuellement si mal vive 
jamais bien largement et devienne beaucoup plus dense. <>n a dit souvent qu'à Madagascar la zone 
moyenne participe des avantages du littoral et du massif central: dans le bassin du Mangoro, elle en 
réunit plutôt les inconvénients. 

A l'absence de ressources que nous offrent les points d'arrêt, est venu s'ajouter, pendant la marche, 
l'ennui du mauvais temps. Un épais brouillard emplit la vallée, limitant la vue à cinquante pas. Il ne se 
dissipe en partie que pour se résoudre en une pluie fine et persistante; c'est accompagné par elle depuis 
trois jours (pic, le l.'i juin, j'atteins Sahamampany où je m'étais déjà arrêté un mois auparavant en 
sortant de la foret. De là j'envoie à Tananarive, par deux porteurs, les collections que j'ai recueillies ; un 
éclopé se joint au convoi. Les premiers viendront nous ralliera Moramanga dans une semaine. 

Le lendemain, nous reparlons en longeant la rive. Les montagnes viennent maintenant jusqu'au bord 
de l'eau et leurs croupes se prolongent dans le Mangoro en éperons granitiques qui y forment autant 
de cascades. Dans les vallées que nous coupons serpentent, parmi les bois touffus, de nombreux ruis- 
seaux. Le plus important est l'Isahana qui arrose Manakana, où nous nous arrêtons l'après-midi. Les 
vingt cases de ce village sont bâties à côté d'un énorme rocher dont une face dénudée s'élève presque à 
pic. Les habitants de Manakana sont plus civilisés que mes hôtes des jours précédents; en revanche, 
l'état sanitaire du village parait mauvais, conséquence probable du voisinage de la forêt qui envoie 
jusque-là ses effluves pernicieuses. Plusieurs indigènes, grelottants de fièvre, viennent me demander de 
la quinine qu'ils désignent par le nom de fanafody fotsy (remède blanc). Ailleurs ils auraient tâché, par 
des opérations compliquées, d'enfermer le mal dans une calebasse, puis auraient jeté ce récipient, après 
l'avoir soigneusement bouché, dans le fleuve, persuadés (pie s'il arrive intact jusqu'à la mer, le malade 
sera guéri. Ils préfèrent un fébrifuge; j'ai affaire à des esprits forts. 

A Manakana, nous sommes sinon dans l'abondance, au moins à l'abri du besoin. En échange de mes 
médicaments, on m'a donné une poule, mais sa transformation en fricassée demeure longtemps hypo- 
thétique; pour le moment, elle se promène encore avec ses compagnes; Rainivokata la suit, brandissant 
un jonc flexible terminé par un nœud coulant qu'il tente vainement de lui passer autour du cou; qu'il 
avance avec des ruses habiles ou qu'il bondisse brusquement, d'un vigoureux coup d'aile la poule alerte 
se sauve en gloussant dès qu'il l'approche, et elle se réfugie sous le plancher des cases quand la pour- 
suite devient trop acharnée; il faut la déloger de là et recommencer la chasse. Enfin elle est prise au 
piège et Rainivokata rattrape le temps perdu en l'accommodant rapidement. Absorbé par l'élaboration 

17 



130 VOYAGE A MADAGASCAR. 

d'un plat devenu inaccoutumé, il a abandonné aux mains subalternes de Hainikoto la cuisson de 
l'ample ration de riz qui en est l'accessoire obligé. C'est du reste peu compliqué, mais en dépit de la 
simplicité de la méthode, le riz préparé à la malgache est bien meilleur que transformé, comme chez 
nous, en une bouillie molle et gluante par une coction exagérée. Sur trois des cinq pierres du foyer, on 
cale une marmite dans laquelle on met, avec le riz, de l'eau et du sel; après l'avoir couverte, le cuisinier 
s'assied près du feu, armé d'une gaule longue de trois mètres. Ce n'est pas pour remuer le riz, on n'y 
touche pas pendant les vingt minutes au bout desquelles, cuit à point, resté ferme et blanc, il est prêt 
à être servi, c'est pour chasser les chiens qui, à l'aspect des préparatifs d'un festin, envahissent la case 
et, au risque de se brider, renverseraient la marmite si un bon coup de trique ne les faisait fuir en 
gémissant plaintivement. Faméliques, les côtes saillant sous la peau, le poil hirsute taché de flaques 
d'une boue rougeàtre, ils errent autour des habitations quêtant une pitance qu'on ne leur donne jamais. 
A eux de se débrouiller comme ils peuvent. A Madagascar, les fonctionnaires ne sont pas payés, les 
militaires ne sont pas nourris. Pourquoi les chiens seraient-ils plus favorisés? 

Comme j'ai le temps avant mon rendez-vous de Moramanga, je me détourne un peu de ma route pour 
aller visiter un centre important du voisinage. C'est encore un Beparasy, celui-ci juché dans les monta- 
gnes, tandis que le premier était au niveau de la mer. En une journée dont une partie se passe dans les 
mauvais sentiers de la forêt, nous atteignons cette ville d'une soixantaine de cases, bâtie sur une petite 
éminence entre une rivière, le Sahanalakoho, et un ruisseau qui alimente des rizières. Beaucoup 
d'Antimerina l'habitent et y font du commerce ; un gouverneur y réside. A peine arrivé, je reçois de lui en 
cadeau une paire de poulets. Comme un accès de fièvre m'empêche de sortir, je lui envoie une carte 
avec quelques mots pour m'excuser de retarder ma visite; en allant le voir le lendemain, je remarque 
qu'il l'a à la main, tant que dure notre entretien, et la regarde attentivement à l'envers. Cette altitude 
me laisse des doutes, non sur ses talents administratifs, mais sur l'étendue de son instruction. 

Le 19 juin, nous regagnons les bords du Mangoro par une pente plus douce qu'en venant ; nous 
passons sur la rive gauche et, le lendemain, après avoir traversé un large affluent, le Sahamarirano, 
nous sommes pris par une pluie battante; au bout de deux heures nous nous estimons heureux qu'Am- 
pango nous offre un abri. Les cases ont les chevrons des extrémités très allongés et figurant des cornes; 
ce sont donc des cases antimerina : c'est dire qu'à l'intérieur elles sont dégoûtantes. Celle où je loge est, 
comme les autres, remplie de rats. Dès qu'on reste une minute en repos il en sort de tous cotés. Raini- 
kolo vient me montrer, navré, son chapeau qu'il a déposé un instant dans un coin et dont le ruban 
graisseux est plus qu'à moitié dévoré. Les provisions destinées au repas du soir sont fortement ébréchées, 
quoiqu'on fasse bonne garde. 

Pour mettre à l'abri de pareilles attaques la viande et les fruits, les indigènes ont inventé un 
ustensile de ménage assez ingénieux. Qu'on se figure, pendu par une corde au lattis du toit, dans la 
position qu'il a quand on le tient ouvert, un parapluie, qui serait entièrement en bois; à l'extrémité du 
manche, trois ou quatre broches servent à attacher les victuailles. Les rats peuvent descendre par la 
corde jusque sur le plateau supérieur et s'y promener, mais, arrivés au bord, ils rencontrent une surface 
lisse dont la concavité, tournée vers le sol, ne leur permet pas d'atteindre la tige centrale et les 
friandises accrochéesau bout. C'est une autre application du principe qui fait donner, dans le même but, 
la forme d'un entonnoir renversé aux chapiteaux des colonnes supportant les greniers à riz. 

Avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas me suspendre, pour dormir, à l'appareil qui se 
balançait au milieu de ma case. Comme à l'ordinaire, je m'étends donc sur mon lit pliant en toile; ce lit 
était un peu court et, grâce à l'inclinaison que le fabricant avait donnée à une de ses extrémités pour 
remplacer un oreiller, quand j'avais fait quelques mouvements, mes pieds sortaient à l'autre bout. Les 
voyant poindre, et croyant peut-être que leur blancheur, encore inconnue à Ampango, dénote une 
succulence particulière, les rats qui grouillent aux environs viennent les grignoter. Je me recroqueville 
en chien de fusil, mais le sommeil amène une délente suivie de nouvelles morsures. J'enfile mes brode- 
quins dont les clous défient la dent des rongeurs, mais je ne suis pas plus tranquille; deux rats qui 



DANS LA VALLÉE DU MAXGORO. 



131 



folâtraient dans une soupente au-dessus de mon lil tombent par une des nombreuses fissures du 
plancher et me dégringolent sur la figure. 

Après une nuit agitée, je gagnais en quatre heures la ville de Moramanga. Le surlendemain, j'y étais 
rejoint par les hommes que j'avais envoyés à Tananarive; ils m'apportaient une lettre du docteur Catat 
qui me rappelait. Reprenant donc la route ordinaire et connue, je rentrai, le 27 juin, dans la capitale. 

Le pays Retanimena que je venais de parcourir, présente, comme on l'aura remarqué, des caractères 
trop variés pour qu'il soit possible d'en donner une vue d'ensemble. Si. sur la côte, j'avais admiré la 
fertilité du sol et l'exubérance de la végétation, si parfois, dans l'intérieur, j'avais traversé des vallées 
que le travail de l'homme transformerait aisément en belles rizières, bien souvent aussi j'avais rencontré 
des terrains stériles et impropres à toute culture. Quant aux forêts qui renferment incontestablement de 
grandes richesses, l'état actuel «les voies de communication les rend inexploitables. Le Mangoro n'étant, 
d'une façon continue, ni navigable ni flottable, ne peut pas servir au transport <lu bois. 

Pour les habitants, ils sont doux et sociables; jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Ils n'ont pas de 
grands défauts, mais ils possèdent peu de qualités, et les uns comme les autres viennent de leur indo- 
lence. Ce sont des êtres passifs. Ils vivent dans une certaine abondance sur le littoral, misérablement à 
l'intérieur par le seul fait de circonstances dont ils profitent quand elles sont favorables, et qu'ils 
acceptent avec résignation quand elles sont mauvaises, sans chercher à les modifier. Chez eux, l'agricul- 
ture se borne à faire- pousser, par des méthodes rudimenlaires. le riz nécessaire à la subsistance; ils ne 
se donnent même pas la peine de cultiver les légumes et les fruits qui rendraient leur nourriture plus 
variée. Ils ne sont pas davantage pasteurs : les bœufs sont rares et, seules, les volailles sont assez 
répandues. En dehors de la fabrication de quel, pics tissus, ils n'exercent nulle industrie. Produisant 
peu et se contentant des ressources, quelquefois bien faibles, du territoire qu'ils habitent, ils ne font 
aucun commerce. Sans doute, la pauvreté dans laquelle ils croupissent presque partout est due en 
grande partie à l'état de dépendance OÙ ils oui été réduits par 1rs Anlimerina. Tout en le constatant, il 
faut reconnaître que les Betanimena ne font aucun effort pour en sortir et pour améliorer leur situation. 

En terminant le récit de mon voyage dans la vallée du Mangoro, je veux donner quelques notions 
commerciales sur les ports de Mahanoro et de Vatomandry '. 



Vatomandry. 

Les villes de la côte, comme par exemple Vatomandry, font, sur une petite échelle, le même genre 
d'affaires que Tamatave, Elles ont beaucoup moins de rapports maritimes directs avec l'étranger. Les 
marchandises sont souvent importées et exportées par Tamatave: elles font le trajet jusqu'à cette ville 
soit par des boutres caboteurs, soit par des pirogues en suivant les lagunes, soit par la voie de terre. 

Vatomandry a eu temporairement, il y a quelques années, une assez grande importance. Pendant la 
guerre avec les Antimerina, Tamatave était bloqué parles navires français; comme ils étaient trop peu 
nombreux pour surveiller toute la côte, le commerce extérieur se faisait par Vatomandry. Certains bâti- 
ments ont gardé l'habitude de fréquenter ce port, mais ils la perdent peu à peu. 

Aujourd'hui les seuls établissements importants de Vatomandry sont deux maisons américaines et 
quelques maisons anglaises. Les négociants français y font peu d'affaires. 

Le commerce général qui s'élevait en 1888 à 553 760 fr. 15 

n'a clé en 1890 que de 425 714 61 

soit en deux ans une diminution de 128 045 54 

ou 23,1 pour 100 du chiffre ancien. 

1. Mon compagnon de voyage, M. G. Foucart, était plus spécialement chargé, pendant notre mission, des renseignements 
commerciaux, industriels et agricoles. Il a recueilli de nombreux documents dans cet ordre d'idées et il les a publiés en 
un volume intéressant et instructif : Le commerce et la colonisation à Madagascar, Paris, 189i; Challamel, éditeur. 



132 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



Les importations qui se font par Vatomandry et dont le montant s'est élevé, en 1890, à 280 038 fr. 40, 
n'offrent, ni parleur nature, ni par leur proportion, rien de particulier. Il n'en est pas de même des 
exportations, qui sont, entre elles, dans un rapport différant notablement de ce qu'on constate à 
Tamatave. 

Le raphia y tient la place la plus importante : 73 314 francs (1890). 

M AUANORO. 

Mahanoro, ou plutôt Androranga — car le premier nom appartient à une ville administrative et 
militaire d'une cinquantaine de cases, — est une agglomération de 3 000 à 4 000 habitants. Les com- 
merçants non indigènes ne sont pas plus d'une douzaine; ce sont pour la plupart des Mauriciens; deux 
Français, originaires de la Réunion, se trouvent néanmoins parmi eux. 

Les marchandises importées sont principalement les cotonnades, le sel et le rhum. On exporte, directe- 
ment ou indirectement par d'autres points, du raphia, des rabanes façonnées en sacs pour le sucre, du 
riz, de la gomme copal, du caoutchouc et de la cire, ces deux dernières matières en petite quantité. 

A Mahanoro, comme dans la plupart des petites villes de la côte, les commerçants sont aussi planteurs. 
Dans la région du Mangoro, ils récoltent surtout la vanille, et quand les plantations, assez récentes, 
seront en pleine production, les gousses préparées formeront un important article d'exportation. 
Evidemment, Mahanoro deviendra, d'ici à quelques années, le principal centre de la vanille, mais, 
en raison de sa grande valeur et de son faible poids qui lui permettent de supporter des frais de transport 
par terre, elle s'écoulera probablement par les ports voisins. 

En dehors de son établissement principal qui est à Androranga, chaque commerçant possède ordi- 
nairement un petit dépôt de marchandises européennes dans sa plantation; il les échange avec les 
indigènes contre des produits du pays. De temps à autre, il envoie un agent, d'ordinaire un métis 
européen-betsimisaraka, avec quelques marchandises dans les villages situés sur les bords du Mangoro. 
Ces marchandises, destinées à être troquées contre du riz ou du caoutchouc, sont transportées en 
pirogue, mais, à cause des rapides et des chutes, cette navigation s'arrête forcément à une petite dis- 
tance de la côte. J'ai pu constater les conséquences d'un tel arrêt, car, en remontant le fleuve, je me 
suis bientôt trouvé dans des villages que ne visitent jamais les commerçants et où les produits euro- 
péens sont presque inconnus. 

G. Foucart. 




GROUPE DE FEMMES MALGACHES. 




FAMILLE ANTIMEIUNA. 



CHAPITRE V 



Coup d'œil historique sur la peuplade des An limer ina. Agissements britanniques. - Les gouverneurs de l'ile Maurice 
— Le piège de sir Roberl Farquhar. — Civilisation apparente des Vntimerina. Quelques réflexions sur ce qui suivit 
notre expédition de 188S. — Ce que vaul un protectorat ù Madagascar. Légende sakalava sur les origines des Anii- 
merina. — Organisation politique et sociale de cette tribu. Les grands dignitaires. — Gouvernement) armée, finances, 
juslicc. — Ce qu'il faut faire à Madagascar. — Pas de protectorat. 



M' 



"aintenant que j'ai parcouru en détail la province de l'Imerina, il est 

lcni|is, ayant de continuer le récit de mon voyage, de m'y arrêter 

quelque peu el de parler, dans 1rs lignes qui vont suivre, de ses habitants. 

La peuplade des Antimerina qui occupe le plateau de l'Ankova, 

celle terrasse la |>lus élevée du plateau central de Madagascar, 

nous permel d'observer el de comprendre l'histoire politique de 

Madagascar toul entière, depuis de longues années, elle nous 

explique les visées de l'Angleterre, le piège qu'elle nous a tendu 

el dans lequel nous sommes si naïvement tombés, elle nous 

explique, surtout, la politique néfaste, autant qu'absurde, suivie 

à Madagascar par notre administration des affaires étrangères. 

Il me faut, pour esquisser l'histoire naturelle et politique «le 
cette peuplade, remonter quelque peu en arrière. 

Le lecteur esl certainement au courant de nos tentatives de 
colonisation à Madagascar au wi el au xvn- siècle el qui 
échouèrent toutes si malheureusement. Depuis lors, de longues 
années s'écoulèrent sans que l'on songeât davantage à Mada- 
gascar et il faut arriver après 1813 pour retrouver, dans la grande 
île, de nouvelles tentatives françaises de colonisation. C'est alors 
que commence l'action que nous voyons se continuer de nos jours encore, et qui aura deux solutions 
dernières, l'abandon de l'île par la France ou son annexion pure et simple à notre domaine colonial. 




NOBLE ANTIMEIUNA. 



134 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Ce n'est qu'une affaire de temps. La question capitale pour la France, à mon avis du moins, est de 
savoir si, pour arriver à l'une ou l'autre de ces deux solutions, il lui faut dépenser des centaines de 
millions et faire périr quelques-uns de ses enfants. 

Donc aprùs 1815, c'est-à-dire après notre grand démembrement colonial, des Français, de la Réunion 
principalement, quelques autres de la Métropole mais moins nombreux, tentèrent de fonder des établis- 
sements coloniaux à Madagascar, en même temps qu'ils relevaient l'influence française dans cette grande 
île. Mais l'Angleterre veillait, elle avait chargé spécialement de ce soin le gouverneur de la nouvelle 
colonie, qu'elle venait de nous prendre près de Madagascar : l'île Maurice. La vérité m'oblige à dire que 
ce gouverneur et ses successeurs se montrèrent très habiles. Ces hommes savaient nous prendre, ils 
savaient que nous n'admettons pas une opposition brusque et franche, mais que nous nous laissons 
facilement duper, surtout en matière coloniale, pourvu que l'on fasse appel à nos sentiments humani- 
taires. 

Le gouverneur d'alors de l'île Maurice, sir Robert Farquhar, entreprit donc la lâche plus ou moins 
difficile de venir faire échouer nos projets de colonisation à Madagascar. Cet homme, très intelligent 
et qui connaissait bien les peuples malgaches, mit en œuvre un plan fidèlement suivi par ses successeurs. 
Ce plan très simple consistait en ceci : parmi les différentes tribus de Madagascar en choisir une, plus 
ou moins malléable, plus ou moins docile, plus intelligente que les autres, l'aider, la soutenir aussi bien 
contre ses ennemis du dedans que contre ses ennemis du dehors, y propager l'influence anglaise, soit 
par des agents politiques, soit surtout par des missionnaires. Il fallait aussi habiller celle tribu à 
l'européenne en même temps qu'elle deviendrait prépondérante à Madagascar, il fallait surtout la rendre 
intéressante. Puis, quand celte tribu, habillée, éduquée, drapée dans un semblant de civilisation, aurait 
acquis une organisation sociale, plus ou moins rudimentaire, il fallait la travailler, la pétrir au mieux 
des intérêts anglais, finalement la soulever contre la France. 

Ce plan était très bon, je viens de l'analyser dans ses grandes lignes, il est le nœud de la question 
malgache qui peut se résumer ainsi à Madagascar : l'Anlimerina opposé à la France par l'Angleterre. . 

Maintenant, il me faut ajouter, et je le fais avec beaucoup de tristesse, que ce plan de Robert Far- 
quhar a complètement réussi et non seulement nous nous y sommes laissés empêtrer jusqu'alors, mais 
encore nous ne paraissons pas devoir en sortir dans l'avenir; du moins tant que les affaires étrangères 
présideront à l'administration de Madagascar. La grande île africaine est bien loin, peu de gens con- 
naissent le pays à fond, beaucoup y ont été cependant, mais qu'ont-ils vu? 

Ils n'ont vu que celte petite peuplade antimerina. Ils n'ont vu que le travail de l'Angleterre. Tanana- 
rive n'était, il y a quelque cinquante ans, qu'un petit village, et les chefs de cette bourgade n'étaient, 
comme partout ailleurs dans l'île, que de pauvres lehibe '. Cependant, grâce à l'appui de l'Angleterre, à 
ses cadeaux, à son or, ces lehibe de Tananarive étaient devenus d'abord rois des Antimerina : il me faut 
citer Andrianpoinimerina cl Radama. Par la force des choses, Tananarive était donc devenue une grande 
ville, d'autant plus que l'Angleterre ne voyait à Madagascar que l'Antimerina et que les missionnaires 
protestants, la bible d'une main, le pavillon britannique de l'autre, ne fréquentaient que celle peuplade. 
C'est justement ce qui explique que nos premiers colons et voyageurs, entraînés par l'exemple, conti- 
nuèrent à ne voir à Madagascar que les Antimerina. Le plan de Robert Farquhar réussissait donc admi- 
rablement, mais ce n'était pas tout. 

Cependant que les années succédaient aux années, on voyait, au grand déplaisir de l'Angleterre, des 
tentatives de colonisation française se montrer encore à Madagascar. Sous Napoléon III, principalement, 
on vit une compagnie se fonder ayant à sa tète Lambert, qui avait su se mellre dans les bonnes grâces 
d'un roi antimerina, Radama IL Mais l'Angleterre veillai! toujours, ses agents et ses missionnaires 
n'avaient pas travaillé pendant de longues années la tribu des Antimerina pour voir un de ses chefs se 
jeter dans les bras de la France. Radama II venait conlre-carrer le projet de Robert Farquhar, Radama II 

1. Chef de village; en général : chef, personnage important. 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 



135 




FAMII.LF ANTIMFRINA. 



devait mourir, ce ne lui pas 1 « >n ;_:*. Les agents anglais travaillèrent avec ardeur le parti antimerina que 
l'on appelait à Tananarive e le vieux . par oppositition au jeune parti qui, avec le mi Radama II, seni- 
blail se jeter dans les bras de la France. Une conspiration s'organisa, les partisans do Radama II furent 
massacrés, le roi lui étranglé. Le principal chef des conjurés d'alors est aujourd'hui premier ministre 
îles Antimerina, il s'appelle Rainilaiarivony, l'âirite damnée de l'Angleterre. Je renvéie le lecteur désireux 
de s'instruire aux nombreux ouvrages qui traitent de l'histoire des commencements du royaume anti- 
merina '. Je passe rapidement sur nus premières hostilités avec 1rs Antimerina, à la suite desquelles 
nous obtenions le protectorat de la côte nord-ouest. A ce moment, l'Angleterre devait avoir une vive 
appréhension en nous voyant négliger les Antimerina el nous occuper des Sakalava. Mais notre ennemie 
héréditaire eut vite repris son assurance lorsqu'elle assista à notre expédition récente de 1883. 

A celle époque, par suite de circonstances que je ne puis raconter dans un récit de voyage, uni' expé- 
dition française lui dirigée contre Madagascar. A ce moment il eût été 1res facile de négliger fi^ Anti- 
merina, de les laisser grelotter sur les hauts plateaux el de nous établir bien tranquillement sur les 
points de la côte les plus à notre convenance cl rebelles à leur domination. Mais, un lieu de cela, nous 
élions tellement enlisés dans le plan Farquhar, nous étions tellement bien pris, tellement dupés par les 
menées anglaises que nous ne voyions à Madagascar, lors de nol re cxpédil ion, que les \nl imerina seuls. 
Nous leur demandons de nous céder Diégo-Suarez qui ne leur appartient pas cl . comme comble de la 
naïveté, nous reconnaissons le souverain antimerina comme (lie! de l'île entière. Je suis Français, je puis 
critiquer mon gouvernement, mais non me réjouir des hélises qu'il fait. Si j'étais Anglais, je me gaudi- 
rais fort de voir la France tomber si naïvement dans le piège que lui oui tendu les gouverneurs de 
Maurice, piège que nous appellerons pour le léguer à l'histoire le piège de Robert Farquhar. Mais, 
ô lecteur! ce n'est pas tout el VOUS allez voir dans la suite avec quelle ardeur nos fonctionnaires el nos 
gouvernants continuent à faire à Madagascar le jeu de l'Angleterre, au grand détriment des intérêts de 
notre pays. 

Après 1885, forte de noire protectorat, la France établit donc des fonctionnaires à Madagascar. Ton. 
jours fidèles à nos engagements, nous considérons le traité comme nous liant absolument, et nous l'exé- 
cutons à la lettre. Ile leur côté, les Antimerina s'en moquent comme de leur premier lamba el bien 
entendu ne l'exécutent pas. Nous avons donc fait celle expédition de 1885 en pure perte 5 . Comme c'est la 
règle, toute expédition qui se termine par un protectorat est une opération désastreuse. 



1. En particulier aux deux livres suivants : lî. I'. Abinal, Vingt ans à Madaga car, et Henry d'Escamps, Histoire el géo- 
graphie il<' Madagascar. 

2. Il est juste d'ajouter qu'elle aboutissait à un protectorat. Combien donc laudi'.i-l-il d'hommes tués et de millions 
gaspillés pour montrer à la France que les protectorats ne valent rien? D'ailleurs les protectorats nous ont été con- 



136 VOYAGE A MADAGASCAR. 

En effet, depuis dix ans que voyons-nous? C'est un pays de protectorat. Par conséquent nous respec- 
tons l'autorité antimerina. Dans notre naïveté, nous traitons avec eux de puissance à puissance, 
comme, dans tout protectorat aussi, les fonctionnaires français ne sont que des agents consulaires 
accrédités auprès de ce qu'on appelle la cour d'Emyrne. A côté d'eux, et avec tout autant de puis- 
sance, je dirai même avec plus d'influence sur le gouvernement antimerina, se trouvent des consuls 
anglais, allemands, italiens, américains, de sorte que nous avons combattu et dépensé des millions en 
1885, pour avoir, déguisés sous le nom de résident et vice-résident, des consuls et des vice-consuls 
auprès du gouvernement antimerina. Ce n'était pas la peine de dépenser tant d'argent pour arriver à ce 
piètre résultat. 

Déplus, pendant dix ans, les résidents généraux français de Madagascar emboîtaient le pas au pre- 
mier titulaire du poste et ne voyaient dans l'île que les Antimerina seuls. Pour ces fonctionnaires, les 
tribus insoumises n'existaient pas, il n'y avait pas moyen de prendre Madagascar, si l'on ne flattait 
les Antimerina. Conséquences logiques : la reine Ranavalona 111 est nommée grand cordon de la 
Légion d'honneur, l'assassin de Radama II, Rainilaiarivony, est nommé commandeur. On ne sait quels 
cadeaux faire aux Antimerina. Chaque année, un peu avant le 22 novembre, des présents arrivent de 
France; des pendules, des objets d'art, des vases de Sèvres, vont s'entasser au Palais d'argent. Dans 
quelques mois, lorsque je reviendrai de ma campagne du nord, avant de partir pour Fianarantsoa, je 
verrai monter, pour le palais de la reine, une grosse caisse que tous les Malgaches salueront dans la 
rue, comme c'est l'usage. Elle contient un manteau royal en velours rouge bordé d'hermine. Ce magni- 
fique vêtement vient de la rue Royale et coûte 11 000 francs. 

Malgré toutes ces largesses, les Antimerina se montrent récalcitrants à notre protectorat; on a beau 
dire en France que tout va bien à Madagascar, je constate que tout va mal, pour la France bien 
entendu. 

Les affaires étrangères continuent leur système de cadeaux. Cela ne mord pas. En 1892. on donnera 
aux Antimerina une batterie de canons de campagne : quelle dérision! Dans mon voyage à Madagascar- 
je me rends bien compte de ce système de colonisation absurde et inepte qui a nom : protectorat. Nos 
fonctionnaires continuent a faire le jeu des Anglais, ils sont pris et font prendre la France de plus en 
plus dans le piège de Robert Farquhar; pendant que notre résident général obtient à grand'peine le 
droit de s'asseoir au Palais d'argent, les agents britanniques, accrédités officiellement auprès du gouver- 
nement antimerina, continuent à guider cette peuplade au mieux de leurs intérêts; pour nous, nous 
continuons à faire des cadeaux. Le guillotiné par persuasion est un personnage qui n'est jamais sorti 
du domaine de la fantaisie; c'est, je crois, dans ce même domaine qu'il faut reléguer le roi nègre con-. 
quis et protégé par persuasion. 

Telles sont fortement abrégées les réflexions que m'inspirait à cette époque l'essai de nos tentatives de 
colonisation à Madagascar. Avant de reprendre mon récit, qu'il me soit encore permis de communiquer 
au lecteur quelques pensées que me suggère ma connaissance de ce pays malgache et de la politique 
aveugle que la France y a inaugurée. Je vais parler de l'avenir et je ne crains pas d'être démenti. Il 
serait très désirable au contraire que je le fusse. Oui vivra verra, a dit la sagesse des nations. Au 
moment où j'écris ces lignes (décembre 1893», qui ne seront publiées probablement que dans deux ans, 
je crois pouvoir affirmer à l'avance qu'une expédition se fera dans quelques années pour venir forcer 
les Antimerina à respecter le traité de 1883. Je crois pouvoir affirmer, d'autre pari, que celte expédition 
coûtera fort cher. Quel en sera le résultat? je ne suis pas prophète, je ne puis que donner une opinion 
probable qui a, néanmoins, grande chance de se réaliser. Après celte expédition onéreuse cl qui nécessi- 

scillés par l'Angleterre dans nos entreprises coloniales, pour les faire échouer et nous dégoûter à jamais d'en tenter de- 
nouvelles. Ce nouveau piège tendu par l'Angleterre où, conduits comme toujours parles affaires étrangères, nous avons 
donné tète baissée, est d'autant plus redoutable que par un heureux hasard qui ne se représentera jamais, notre premier 
protectorat semble avoir réussi. Il n'en fallait pas plus pour que nous généralisions le principe des protectorats sans 
tenir compte des peuples, des pays, des circonstances. 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 137 

tera un grand nombre d'hommes, car forcément l'administration des affaires étrangères aura intérêt à 
grossir, comme à plaisir, la puissance des Antimerina pour bien démontrer que, si elle n'a pas réussi, 
c'est parce qu'elle avait à faire à forte partie; après cette expédition, dis-je, qui réussira, cela va sans 
dire, que fera-t-on? 

Il semble être indiqué de ne pas continuer cette politique néfaste de protectorat dans laquelle les 
Anglais nous ont engagés. Il semble tout indiqué d'abandonner enfin ces Antimerina, nos ennemis à 
Madagascar. Il semble tout indiqué de nous mettre du côté des tribus insoumises, de diviser pour 
régner, enfin de mettre la main sur la grande île africaine. 

Voilà ce qu'on devrait faire, mais voilà selon toute probabilité ce qu'on ne fera pas. Je crois que 
l'administration des affaires étrangères ne voudra pas amoindrir son prestige en abandonnant Mada- 
gascar à d'autres. Et je crois que, après la future expédition, toujours fidèle au mot d'ordre de Robert 
Farquhar, le ministre des affaires étrangères d'alors viendra dire aux représentants de notre pays, qu'il 
faut continuer à protéger une race (les Antimerina), et le gouvernement, à celte époque, peut-être proche, 
viendra, j'en suis convaincu, après celte expédition, faire ratifier au parlement non une annexion, mais 
un protectorat. 

Ainsi, deux expéditions qui vont nous couler très cher en hommes et en argent vont nous conduireà ce 
résultat de proclamer les Antimerina la race supérieure de Madagascar, de conquérir l'île à leur profit, 
de dépenser notre argent, de faire tuer nos soldats pour leur plus grand bien, pendant que des consuls 
anglais viendront comme par le passé conseiller ces indigènes, les soutenir dans leur lutte contre nous. 

On a dit bien souvent que les entreprises coloniales étaient mauvaises pour la France, je commence à 
me rallier à celle opinion, j'attends pour l'adopter complètement le prochain protectorat que nous 
établirons à Madagascar. Dans les fasles de l'histoire, jamais on n'aura vu un peuple agir avec tant de 
légèreté, dépenser tant d'argenl . verser peut-être tant de son sang pour arriver à un si petit résultat : un 
protectorat à Madagascar après deux expéditions onéreuses. 

Mais, laissons là ces réflexions que je n'ai pu m'einpèeher de communiquer au lecteur; je le prie seule- 
ment de retenir le plan Farquhar. 

Celle ingérence de l'Angleterre, dans cette petite peuplade de Madagascar, va nous expliquer, d'une 
façon très logique, la civilisation appareille des Antimerina que l'on ne comprendrait guère au point de 
vue ethnographique, qu'en les tenant entre tous les Malgaches pour une race vraiment supérieure; ce qui 
n'est pas. Dans l'avant-propos de cet ouvrage, j'ai déjà dit quelques mots de l'histoire ethnique des 
Antimerina; je les ai rangés dans le deuxième groupe (le groupe malais), à côté des Betsileo, j'ai donné 
leur type le plus commun, je renvoie le lecteur à ce chapitre. 

Ces indigènes sont au nombre d'environ 80DO00, ils sont plus généralement connus en France sous le 
nom <le Ilova. Dans cet ouvrage je n'emploie jamais pour les désigner cette appellation, en effet elle n'est 
pas correcte, elle désigne une classe spéciale du peuple, intermédiaire entre les nobles et les esclaves, ce 
qu'on pourrait appeler la bourgeoisie. L'appellation Antimerina est la plus exacte, la plus conforme aux 
habitudes malgaches, c'est la seule qu'on doit employer. Dans l'île entière, celte dénomination d'Anli- 
merina est connue et comprise. Mais elle n'est pas exclusivement adoptée. On peut dire au contraire que 
chaque tribu, chaque peuplade, a un mot spécial pour désigner les Antimerina. Ainsi les Betsileo les 
appellent Ambaniandro (ceux qui sont sous le jour et les peuplades du premier groupe, c'est-à-dire les 
différentes tribus Sakalava, les Bara, les Antaisaka, les Antandroy, et les Antanosy même les appel- 
lent Amboa-Lambo (chien cochon). Il est très difficile de donner les origines des Antimerina ; les voici 
résumées assez exactement d'après la tradition sakalava, tradition qne j'emprunte au livre du R. P. 
Abinal '. 

« Les Amboa-Lambo sont venus d'au delà des mers Le navire qui les portait se brisa sur les côtes de 
Madagascar. 

1. Vingt ans à Madagascar, par le R. P. Abinal. 

ts 



138 VOYAGE A MADAGASCAR. 

« Ces naufragés s'établirent d'abord près de l'Océan sans se mêler aux habitants du pays. La fièvre 
faisait parmi eux de nombreuses victimes, cependant ils se multipliaient peu à peu et occupaient la con- 
trée. Les indigènes en furent jaloux et leur suscitèrent d'abord de minces querelles, qui se changèrent 
plus tard en combats meurtriers. 

« Les Amboa-Lambo furent vaincus et presque exterminés. 

« Or un jour, après une sanglante défaite, ils prirent le parti de se retirer vers l'intérieur de l'île; leur 
nombre était fort réduit alors; il n'y avait peut-être pas cent hommes en état de porter les armes. Ils par- 
tirent donc vers le désert, avec leurs femmes et leurs enfants, à la recherche d'une terre plus paisible et 
d'un climat plus salubre. Ils trouvèrent l'un et l'autre vers le centre du pays; ils se fixèrent clans cette 
région et s'y multiplièrent rapidement. Plus tard, ils firent la guerre à leurs voisins pour s'emparer de 
leurs troupeaux et de leurs terres. 

« Des hommes sages, venus aussi d'au delà des mers, ont aidé les Amboa-Lambo dans ces combats où 
ils ont été vainqueurs l . 

« Ces Amboa-Lambo sont venus à Madagascar après les Silama (Arabes musulmans) et ils ont été les 
amis des Karany (Indiens). 

« Tel est le fond du récit sakalava; on voit assez qu'il ne manque ni de patriotisme ni de couleur 
locale; son origine est d'ailleurs fort ancienne parmi les tribus de l'Ouest. 

« La mention des hommes sages, venus d'au delà des mers, qui ont aidé les Amboa-Lambo dans leurs 
combats, aurait bien pu être ajoutée à une date postérieure, pour signaler le concours prêté par les Anglais 
à Radama I er . 

« L'arrivée des Antimerina, après celle des Silamas ou Arabes que l'on fixe assez communément à la 
fin du vn c siècle, est pour nous tout à fait certaine, mais rien ne l'indique clairement. 

« Ces Karany ou Indiens, avec lesquels les Antimerina auraient lié amitié, sont probablement des tra- 
fiquants venus à la côte ouest à une date assez récente. Il est peu probable qu'ils aient ensuite quitté- 
Madagascar. Nous pensons plutôt qu'ils se sont fondus avec les Amboa-Lambo ou avec quelqu'une des 
tribus du littoral. » 

Dès que l'on examine de près et que l'on observe attentivement cette tribu des Antimerina, on s'aper- 
çoit bien vite qu'elle ne diffère guère en somme des autres tribus de Madagascar. Ces primitifs ont 
conservé comme les autres la langue, les usages, les habitudes de leurs pères sauvages; mais par suite 
d'une éducation qu'on lui a donnée, par suite d'imitation d'usages étrangers (l'Antimerina imite parfai- 
tement), cette peuplade des hauts plateaux a pris au contact prolongé des Européens un vernis de 
civilisation bien plus apparent que réel, bien plus superficiel que profond ; mais, masquée par cette couche 
rudimenlaire, elle semble cependant toute différente des autres peuples malgaches ses voisins. Dans les 
chapitres précédents, en parcourant le pays j'ai raconté les vrais usages, les antiques coutumes, chaque 
fois que j'en avais l'occasion. Il me reste à dire quelques mots de leur organisation sociale et politique 
actuelle, usage nouveau qu'ils tiennent, je m'empresse encore de le dire, en entier, des étrangers, des 
Anglais principalement. Mais ces usages nouveaux, ces coutumes étrangères sont toujours suivis par 
l'Antimerina avec un ridicule achevé : on rirait bien de voir ces nègres jouer à la grande nation si l'on 
n'était pas arrêté par un certain sentiment de tristesse. Ce sentiment qui nous empêche de nous amuser 
franchement de ces nègres orgueilleux, singeant les grandes nations, est de penser que nous, les premiers, 
nous nous sommes laissé prendre et duper dans la plus large mesure. Le gouvernement des Antimerina 
est un gouvernement absolu, les volontés du souverain sont des lois pour les sujets. Ce monarque est 
sacré; quels que soient ses traits, il est beau, il n'est pas fait comme les autres. De la part de tous les 
Antimerina nobles et roturiers, riches et pauvres, hommes libres, esclaves, la personne du souverain est 
l'objet d'un véritable culte. Le monarque antimerina, grâce à nous, est devenu une majesté, les Anglais 
lui ont joué un hymme national, chant sacré à rythme lent que les Antimerina appellent Sidikina parce 

1. Cette phrase de la légende sakalava est particulièrement remarquable. 




TYPES ANTIMKHIN \. 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 141 

qu'ils ont entendu les Anglais parler de ce God save the Queen. A côté du souverain homme ou femme 
choisi dans la famillle des anciens rois, on trouve un autre chef nègre qui ne porte pas le nom de roi 
(Mpanjaka), mais celui de premier ministre. Ce ministre, qui n'a pas de mots malgaches pour se désigner, 
s'appelle « Prime minister sy ' commander in chief ». Le premier ministre est assiste d'autres ministres 
dirigeant les divers départements. 

Voici quelle était en 1891 la composition du gouvernement anlimerina, la liste des grands chefs qui 
fréquentaient au Palais d'argent. Je copie textuellement celle liste publiée en 1801, lors de mon premier 
voyage à Tananarivc, par la Friend'sforeign mission Association. 

NY FANJAKANA MALAGASY. 

Le gouvernement malgache 5 . 

Ranavalomanjaka III, Mjanjaka ny Madagascar, sy Mpiaro ny Lalariny Taniny, etc., e/r., noho ny fitahian 
And' ra sy ny silrapon'ny vahoaka Mpanjaka Tamy ny 22 novembre 1883. 

Ranavalomanjaka III, reine de Madagascar, par la grâce de Dieu ' el la volonté du peuple, el protec- 
trice des lois du royaume, etc., etc. Couronnée ou sacrée le ±2 novembre 1883. 

Rainilaiarivony, premier ministre sy commandant en chef, rie., etc. 

Rainilaiarivony, premier ministre el commandant en chef, etc., etc. 

knliincti-a \ cabinet. 

Rainitsimbazafy, /■"> Ira. 0. I). P. ' Lehiberiny mpanao raharaha momba m/ Ati-tany. 
Rainitsimbazafy, 1S IL. Officier du palais, ministre de l'intérieur. 

Rainisoa (Ravanomanana) 1 .'> Ira. Lehiberiny />. P. .)//'. 

Rainisoaravanomanana 18 IL. Chef des aide- de camp du premier minisire. 

S. A. II. Ratsimamanga I :> ira. Printsy />. I'. M. 

S. A. R. Ratsimamanga l.'i II 1 . Prince aide de camp du premier minisire. 

S. A. R. Razafimananlsoa. Printsy Lekiben 'ny Fitsarana. 

S. A. R. Razafimananlsoa. Prince-ministre de la justice. 

Ratsimisampy, Andriambaventy. 

Ratsimisampy. Grand juge. 

Rainimanantoanina. Andriambaventy. 

Rainimanantoanina. Grand juge 

Rama/iatra, 15 Ira. Lehibe amy ny Miaramila. 

Ramahatra, !."> II'. Minisire de la guerre. 

Razanakombana, /."> Ira. 0. D. P. Lehibe amy ny raharaha momba ny lalana 

Razanakombana, l.'i IL. 0. P. P. Minisire des lois. 

1. % est le seul mot malgache intercalé dans celle appellation anglaise, c'esl noire conjonction el ■■ premier ministre 
et commandant en chef. 

2. Le gouvernement antimerina ne manque jamais en toute circonstance de s'intituler gouvernement malgache. Il 
prétend, pour tout le monde, personnifier Madagascar. Il est triste de dire nue ces prétentions que pourtant rien ne vient 
justifier sont admises sans conteste par le gouvernement français, au grand contentement de nos lion- amis les Anglais. 

.1. Il est très intéressant de voir .es sauvages qui. il y a cinquante ans à peine, adoraient de pelits morceaux de bois, 
dire aujourd'hui que leur souverain est reine par la grâce de Dieu. Il ne leur manque que d'ajouter: par la volonté 
du peuple. 

■i. Le mot Kabinetra est entre plusieurs centaines un exemple des mois nouveaux donnés aux Antimerina par les mis- 
sionnaires et les agents britanniques. 

'■'<■ Ces trois lettres sont les initiales des trois mois français : Officiers du Palais. 

f>. t). P. M. sont les trois initiales des mots suivants : Decany prime Minister. Decany (y à la On d'un mot ne se 
prononce généralement pas en malgache) est encore de ces mots baroques empruntés par les Antimerina à notre langue. 

Ment de : aide de camp. Chacun des grands dignitaires antimerina a un grand nombre d'aides de camp. Ces officiers 
ont pour principale mission de faire la cuisine de leurs supérieurs, de porter leurs bagages, de pourvoir à leurs besoins. 
Cette position de decany, 1res recherchée et qui exisle en grand nombre dans l'armée antimerina, vient augmenter encore 
le nombre des non-combattants de celle force dérisoire. Sans compter que ces ailles de camp primitifs trouvent un 
protecteur naturel dans la personne de leur maître et seigneur. 



142 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Radadanohatra, 1 5 tra. 

Radadanohatra, 15 H r ou Ratsimanohatra. 

Rainiasitera, 15 tra. Lehibe amy ny Mainty Enindreny. 

Rainiasitera, 13 H r . Chef de la caste noire (littéralement : chef des noirs de 6 mères!). 

Andriamifidy. Lehibe amy ny raharaha momba ny Vahiny. 

Andriamifidy '. Ministre des affaires étrangères. 

Ramaka, 15 Ira. D. P. M. 

Ramaka, 15 H''. Aide de camp du premier ministre. 

Rainibemananlsoa, 14 Ira. D. P. M. 

Rainibemanantsoa, 14 H r . D. P. M. 

Rajoelina, 13 Ira. Zanaky ny P. M. 

Rajoelina, 13 II r . Fils du premier ministre. 

Rainitsimba, 1 1 ira. D. P M. 

Rainitsimba,llH r . D. P. M. 

Rainimalanjaona, 1 1 ira. 0. D. P. 

Rainimalanjaona, 11 H p . Officier du palais. 

Ralsarahoela. 

Ratsarahoela. 

Ravelojaona. 

Ravelojaona. 

Rajahonah. D'. 

Rajahonah. Docteur. 

Rainimahatafandry. D. P. M. Mpanao raharaha amy ny Vahiny. 

Rainimahalafandry. D. P. M. Employé au Ministère des affaires étrangères. 

Mpanao raharaha Isan-Toko Avry. 
Membres du gouvernement chargés de l'administration intérieure du royaume. 



I Ramahalra, 15 Ira. 

IVu amy nu militera : l n , , , , , - , 
J ■' J \ Radadanohatra, lo tra. 

{ Ramahalra, 15 H r . 
Pour la guerre : i 



( Radadanohatra, 13 H r . 

Ny Ati-Tany : Rainilsimbazafi, 15 tra. 0. D. P. 

Pour l'intérieur : Rainitsimbazafy, 15 H r . O. D. P. 

t Andriamifidy sy. 
N}] Vahiny : j Rahûzafimanfja ^ i0lra _ />. p. ,)/. 

( Andriamifidy. 
Pour les affaires étrangères : ] . . IIr 

( Raimzafimanga, 10 ri*. 

( 5. A. R. Razafimanantsoa. Printsy lehiben ny Filsarana. 

Fitsarana : < Rainimananloanina, Andriambavenly, 

[ Ralsimiseta, 13 tra. 0. D. P. 

1 Andriamifidy le Ministre des affaires étrangères des Anlimcrina, est le plus pauvre des fonctionnaires du Palais. 
Malgré un titre pompeux qu'il possède depuis notre traité d,. 1885, juste au moment où les Antimerina s'engageaient 
envers nous à ne pas avoir de fonctionnaires chargés des relations extérieures, Andriamifidy ne peut guère voler 1 ar- 
gent de ses concitoyens. Pour vivre il a quelques petits métiers. C'est ainsi que 1,' jour du fandroana, lorsque les 
étrangers viennent assister à la cérémonie, il s'empressr au-devant d'eux et les débarrasse de leurs parapluies et de leurs 
cannes en sortant il reçoit quelques pourboires. Ce senties seuls émoluments de ce grand fonctionnaire antimenna. 
Dans mes souvenirs, Andriamifidy revient toujours devant mes yeux sous les apparences d'un concierge. 11 porte cons- 
tamment une calotte ,1e velours noir dont le gland de soie vient chatouiller son oreille gauche. 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 143 

Son Altesse Royale Razafimananlsoa. Prince minisire de la justice. 
Pou, la justice : 1 Rainimananloanina. Grand juge. 

Ralsimiseta, 13 H r . O. D. P. 

Lalana : Razanakombana, 15 tra. O. D. P. 

Pour les lois : Razanakombana, 15 II r . O. D. P. 

,, , . , ( Rainandrianary Andriambavenlu. 

Volam-panjakana : ] 

( Rainimalanjaona. 1 1 tra. 0. D. V. 

_, , ... \ Rainandrianarv. Grand-juge. 

Trésor public ' : ] " J & 

( Rainimalanjaona, II H r . O. D. P. 

Sekoly - : Rakoto sy Radoara. 

Instruction publique. 

Randrianary, 12 tra. 

Rafaralahisi foira, 12 tra. 

Mpiambin'Andriana : { Ramandiamanana, 12 tra. 

Raobera, 12 tm. 

Rainoboto, 12 Ira. 

I Randrianary, 12 H r . 

Gardes de la reine l Rafaralahisifotra, 12 H r . 

ou <* Ramandiamanana, 12 IP. 

Chefs des gardes royales :/ Raobera, 12 II'. 

\ Rainoboto, 12 IP. 

Mpitan-Defona : Rainiarivo, 12 tra. 

Chefs des corps des Sagayeurs : Rainiarivo, 12 IP. 

Tsimandoa : Rainizafy, 12 tra. 

Chefs des courriers de la reine : Rainizafy, 12 IP. 

Masombika : Rainilaionina, 9 tra. 

Chef des Moçambiques : Rainilaionina, 9 IP. 

Ny Mpanolo. l'saina. 
Conseillers du gouvernement. 
Rainisoa, 15 Ira. I). P. M. ». 
Rainisoa, 13 IP. D. P. M. 
«S'. .1. R. Ratsimamanga, I 5 Ira. Printsu. 
S. A. R. Ratsimamanga, 15 H r . Prince. 
Itadilofcra. Zanaky ny premier ministre. 
Radilofera. Fils du premier ministre. 
Rasanjy, li ira. Secrétaire privé du premier ministre. 
Rasanjy, 14 IP. Secrétaire privé du premier ministre. 
Randriantsilavo, li Ira. 0. D. P. 
Randriantsilavo, li IP. O. D. P. 
Rcnibemananlsoa, 14 tra. D. P. M. 
Renibemanantsoa, 14 IP. D. P. M. 

Marc Rabibisoa, 1 .'( Ira. D. P. M. sy secrétaire particulier. 
Marc Rabibisoa, 13 IP. D. P. M. et secrétaire particulier. 

1- Ces fonctionnaires qui sont chargés des finances de l'État jouissent de la plus douce des sinécures, puisque le 
Trésor public n'existe pas. 

■-■ Sekoly vient de : École. 

i. Ces conseillers du gouvernement n'ont absolument rien à faire pour beaucoup de raisons, d'abord parce qu'il n'y 
a pas de gouvernement, et ensuite parce que si on leur demandait leur avis, ils se garderaient bien de le donner. 



144 VOYAGE \ MADAGASCAR. 

Rasoa Rainiharisoa, 12 tra. Secrétaire particulier, etc., etc., etc. 
Rasoa Rainiharisoa, 12 H r . Secrétaire particulier, etc., etc., etc. 

Ny Andriana. 
Chefs de la noblesse. 

Zanak' Andriana : S. A. R. '. Ralsimamanga, là Ira. Printsy. 

Zanakandriana : S. A. R. Ralsimamanga, 15 H 1 '. Prince. 

Zazamarolahy : Rasehenolalvj . Zazamarolahy. Rasehenolahy. 

2° Caste. 
Andriamasinavalona : Ravelonanosy. Andriamasinavalona : Ravelonanosy. 

3 e Caste. 
Zanatompo : Razakavahy. Zanalompo : Razakavahy. 

¥ Caste. 
Zanakambony : Rasoamanana. Zanakambony : Rasoamanana. 

5 e Casle. 
Andriandranando : Andriamamonj y . Andriandranando : Andriamamonjy. 

6'' Casle. 
Zanadralambo amin, Andrianjaka : Rabedasy. Zanadralambo et Andrianjaka : Rabedasy. 

7 e et 8° Castes. 

Voilà fidèlement reproduits et littéralement traduits les noms des principaux dignitaires antimerina, leurs 
fonctions, les titres jaompeux dont les Anglais se plaisent à les affubler; appellations grotesques que 
l'Annuaire du protectorat publiait à Tananarive par les soins du résident général de France, copiées et 
reproduites d'après les presses évangéliques. Je laisse au lecteur le soin de conclure, je lui laisse le soin 
de se former une idée de cette peuplade antimerina sauvage comme les autres, mais où les tentatives 
anglaises ont mélangé avec une rare patience les apparences d'une civilisation avancée avec un fond de 
barbarie. C'est donc cet état de choses que nous voulons continuer à Madagascar. Nous voulons donc 
que comme par le passé ce gouvernement ridicule subsiste, s'accroisse même en puissance. Nous voulons 
donc que comme par le passé toujours, les agents britanniques viennent conseiller ce peuple protégé 
par nous au prix des plus grands sacrifices. Avec un protectorat, nos millions dépensés, nos soldats 
ensevelis à Madagascar, toutes nos pertes en un mol auront servi à perpétuer un état de choses néfaste 
aux intérêts français. Les Anglais continueront à avoir la haute main sur les Antimerina! En serait-il de 
même dans une colonie française? L'administration des colonies n'a pas comme celle des affaires étran- 
gères l'habitude de se laisser mener par les agents britanniques. Madagascar doit être colonie française. 
Elle le sera un jour, mais à quel prix! 

Voici succinctement le fonctionnement normal du gouvernement antimerina. Le premier ministre est 
tout-puissant, il nomme à son caprice qui bon lui semble pour occuper les charges fictives de la cour à 
Tananarive. Il est plus vrai de dire qu'il les vend au plus ollVanl et dernier enchérisseur. L'acheteur doit 
cependant être persona grata et surtout être de bonne paye. Puis à côté de ce gouvernement central, 
chaque province est administrée par un gouverneur nommé parle premier ministre. Voici encore d'après 
le même Annuaire de Tananarive la liste des gouverneurs de provinces mise au courant en 1891 : 

Rainandriamampandry, Vô tra Toamasina (Tamatave). 

Rakotovao, 10 tra Yatomandry. 

Randreza, 10 tra Mahasoa (Soamandrakisay). 

1. S. A. R. Ce sont les initiales des trois mots français : Son Altesse Royale. Il est vraiment très curieux de voir nos 
résidents généraux gratifier du titre d'Altesse Royale des nègres que nous nous acharnons à combler d'honneurs et de 
présents. 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 143 

Rahaga, 12 tra Tanimandry (Andovoranto). 

Rantoandro, 10 tra Mahavelona (Vohimarina . 

Rainizanamino, 9 tra 

Ramiaramanana, 9 Ira Tsarasaotranitompony. 

Rainizanahoera, 11 tra Vbhimasina (Fenoarivo . 

Rainikctamavo, 10 tra 

Rainingavelo, 12 Ira Saomianina. 

Rainimandranto, 11 tra 

Rabesandratana, 13 Ira Maroantsétra. 

Rainivoavy, 12 Ira 

Raharinosy, 12 tra Vohijanahary. 

Andrianantony, 12 tra taonibe Ambohitsara . 

Rainisoa Rabetontonana, 11 tra 

Rafaralahitsimandresy, 12 tra Iharana. 

Ramanandray, 11 tra 

Ratovclo, 13 Ira 

Ramambazafy, 18 Ira Mojanga Majunga). 

Rafaralahidimy, 10 tra Maevatanana (Ambodiroka . 

Rainimarobandro, 8 tra Vntongodrahoja. 

Rainijaobelina, 10 tra Mahabo Avar . 

Rainivoanjo, 12 tra Marovoay. 

Andriantsiferana, lo tra Malatsy. 

Andrianaivotraika, Tira Kinajy. 

Andriantseno, 9 Ira Morokoloy. 

Andriambelo, 8 Ira Vmpotaka. 

Rafaralahitsaroana, 8 Ira ^ndrova. 

Rainisoa, 7 Ira Unbodiamontana. 

Ratsimihala, 9 Ira Vnkoala. 

Rainitandra, 10 Ira Beseva. 

Rainibemolaly, 8 tra Vmparihibe. 

Ramiandravola, Il tra \jnberolia. 

Rakotovao, 13 Ira V.norontsanga. 

Rabesihanaka, 12 Ira 

Rainizanaka, lo Ira ^mbodimadiro. 

Rainilaikely, 10 tra Vnkaramy. 

Randriaiiarv, 9 Ira Vmpasimbitika. 

Rainimanambahy, s Ira Vndranomalaza. 

Razàfîndrazaka, 12 Ira Mahabo. 

Ratiaray, 11 tra Andakabe (Amorondava . 

Rajafimbolo, 12 tra Mania. 

Andriamarovony, 12 tra Faradofay (Fort-Dauphin). 

Ralaimandanona, 12 Ira Vangaindrano. 

Rajaona, 11 tra Mahamanina. 

Rabcnjamina, 11 tra Vohipeno. 

Andriamanisa, 10 tra 

Radavidra, 12 Ira Mananjara. 

Rakolo, 11 Ira 

Rainisolol'o, 12 Ira Mahanoro. 

l'J 



146 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Rainiketabao, 14 tra Fianarantsoa. 

Rainimakaola, 11 tra 

Rainizafy, 10 tra Kalamavony. 

Rabanona, 11 tra Fanjakana. 

Andrianaivo, 9 tra Mahazony. 

Andriamaro, 11 tra Ambohimandroso. 

Rananambahoaka, 10 tra 

Ramaniraka, 14 tra Tompoamanandrariny (Ihosy). 

Rainitsara, 11 tra Midongy. 

Rasamimanana, 10 Ira Malainbandy. 

Ranidrampy, 8 tra Tremo. 

Rakotovao, 9 tra Janjina. 

Ratsima, 7 tra Ambohinoma. 

Razafintsalama, 13 tra Fierenana. 

Rabeony, 12 tra Ambatondrazaka. 

Andriamikato, 11 tra 

Razakasoa, 11 Ira Amparafaravola. 

Ramanilra, 10 tra Befandriana. 

Rainizaly, 10 tra 

Rainitsizafy, 14 tra Mandritsara. 

A. Ramanitra, 11 Ira 

Rafaralahinantsa, 11 tra Marotandrano. 

Rainialy, 11 tra Ankavandra (Miadanarivo). 

Rainisoahita, 9 tra Manandaza. 

Rainisoatsifa, 9 tra Analabe. 

Rainibenaivo, 10 tra Bevato. 

Rakotovao, 10 tra Tsiroamandidy. 

Ratrema, 11 tra Moramanga. 

Rainimanarivo, 11 Ira 

Ramiakatra, 10 tra Belanona (Anosibe). 

Ratsimba, 10 tra Betafo (Vakin 'Ankaratra). 

Rainijaonary, 11 tra Nanatonana. 

Rainisoavahia, 12 tra Ambositra. 

Rasoamanana, 11 tra 

Rainizanama, 11 tra Ambohinamboarina. 

Radaniela, 11 tra 

Ratsarahoela, 10 tra Soavinandriana. 

Ravanarivo, 13 tra Ambohimanga (Atsimo). 

Ces gouverneurs de provinces, de villes, de villages, sont indépendants les uns des autres et reçoivent 
directement leurs ordres du premier ministre de Tananarive. Avec ces gouverneurs sont d'autres officiers, 
dont le premier, qui a le titre de commandant en second (lefitra), a pour principale mission non de 
suppléer au gouverneur, mais de l'espionner, et de rendre compte de ses faits et gestes au gouvernement 
central. 

Telle est dans ses grandes lignes l'administration générale des Antimerina : à la tète, à Tananarive, un 
autocrate, le premier ministre; à l'extérieur, des gouverneurs qui dépendent exclusivement de lui. J'ajou- 
terai pour être complet que dans chaque village, dans chaque hameau, il y a un chef de l'agglomération 
nommé lehibe, Sakaizambohitra ou encore Anlily. Ces petits chefs de villages ne sont que les vestiges des 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 147 

anciens chefs de villages qui existaient autrefois clans toutes les tribus de l'île. Ces agents subalternes 
placés sous l'autorité du gouverneur de la province ou du commandant de la ville principale dont ils 
sont proches, font exécuter les ordres des gouverneurs et des commandants. 

Telle est la description la plus simple que je puisse donner du pouvoir exécutif des Antimerina. 
Le pouvoir législatif ainsi que le pouvoir judiciaire n'existent pas; les Anglais ont bien fait des lois 
que j'ai vues à Tananarive imprimées et réunies dans une brochure par Parret, un de nos bons amis 
anglais de Madagascar, mais ce recueil de lois ne signifie rien, pas plus que le reste : le bon plaisir du 
premier ministre est la seule loi; d'ailleurs tous les juges, les Andriambavenly sont à vendre on 
achète leurs arrêts en piastres ou en bœufs. Si l'affaire en vaut la peine, le premier ministre se réserve 
de juger en dernier ressort. Ce sont ses petits bénéfices. 

Quoique je ne veuille pas m'étendre beaucoup sur celle organisation sociale et politique actuelle des 
Antimerina, elle n'en vaut pas la peine vraiment. 11 me faut expliquer une coutume récente qui permettra 
de comprendre au lecteur désireux de s'instruire différents termes liés souvent employés dans les livres 
qui traitent de Madagascar. Je veux parler des honneurs. Le gouvernement antimerina nomme officier 
qui le veut bien pourvu qu'il paye; il a adopté une classification, une hiérarchie qui s'applique à tout, 
aussi bien dans le civil que dans le militaire. C'est ce qu'on appelle l'honneur, voninahitra, qui a Mada- 
gascar se mesure par degrés. Ainsi un simple soldai aussi bien qu'un homme libre serait un honneur 
qu'on écrit 1 Ira; un caporal deux honneurs, un sous-lieutenant quatre honneurs, un lieutenant cinq 
honneurs, un capitaine six honneurs, un commandant sept honneurs, un lieutenant-colonel huit hon- 
neurs, un colonel neuf honneurs, un général de brigade dix honneurs, un général de division onze 
honneurs, un général d'armée douze honneurs, un maréchal treize honneurs, un liés grand gouverneur 
quatorze honneurs, un prince quinze honneurs, le premier ministre a seul seize honneurs. Pour être 
un personnage de quelque importance, il faul dépasser la douzaine. 

Le système financier chez les Antimerina esl aussi des plus simples. Il n'y a pas d'impôts. Il n'y a pas 
de revenus pour le gouvcrnemenl. Les finances de l'Étal s'identifienl avec la fortune personnelle du 
premier ministre. Les revenus des douanes existent bien, mais seulement depuis 1883. Depuis lors, 
grâce à notre naïveté, les Antimerina tirent de celle source d'assez beaux bénéfices, cl sous ce beau 
régime de protectorat, les Français payent toul aussi cher que les autres. Davantage même, car ils sont 
sous la coupe el la surveillance directe des résidents français, tandis que les Anglais el les autres 
étrangers, absolument indépendants, dans un pays de protectorat, des agents du pays protecteur, peu- 
vent, sous la sauvegarde de leurs consuls, agir à leur guise. Lorsque le gouvernement antimerina a 
besoin d'argent, il appelle à Tananarive quelque gouverneur influent et l'oblige à verser une somme 
importante. Le gouverneur s'exécute et, lorsqu'il retournera dans sa province, il se fera rembourser avec 
usure par ses administrés. 

L'armée antimerina a été constituée pour la première l'ois par le roi Radama 1". Ses successeurs et leurs 
minisires y ont apporté de notables perfectionnements. L'organisation militaire ries Antimerina, incom- 
plète sans doute et qui laisse encore beaucoup à désirer sous tous les rapports, a suffi néanmoins pour leur 
assurer un avantage marqué sur les bandes armées que peuvent leur opposer les autres tribus. Dans un 
édif pompeux, Rainilaiarivonv établit en 18791e service militaire obligatoire pour tout homme libre, sa 
durée devait être de cinq années. Après cette période active, l'Antimerina n'était plus enrôlé que pour 
une guerre nationale. Je transcris là l'édit de Rainilaiarivony , c'esl la théorie; mais la pratique est bien 
autre chose. Ainsi tout homme libre se rachète facilement pour un voamena quatre sous), qu'il n'a qu'à 
verser au 7 Ira ou au 8 Ira chargé du recrutement, seuls les pauvres sont enrôlés. Il esl très difficile d'en 
estimer l'effectif; d'après mes calculs, ce «pie j'ai vu cl ce que j'ai appris, la province de l'Imerina peut 
fournir à peu près (5000 hommes en prenant tout. Mais il convient d'ajouter à ces troupes antimerina 
les contingents que fourniraient les provinces soumises des Betsileo et des Betsimisaraka ; ces contin- 
gents auxiliaires, qui viendraient peut-être doubler ce nombre de 6000, n'en viendraient pas, comme on 
pourrait le croire, augmenter la valeur. Bien au contraire, les Antimerina sont tellement aimés des autres 



148 VOYAGE A MADAGASCAR. 

tribus de l'île que lorsqu'ils lèvent des contingents chez leurs alliés, ils doivent les enchaîner ou les sur- 
veiller de très près pour les empêcher de fuir, de sorte que, en cas de guerre nationale, les Anlimerina 
pourraient opposer à l'envahisseur 6 000 hommes de leurs troupes, et s'ils levaient des contingents auxi- 
liaires ils n'auraient plus que i 000 combattants ; il y aurait 2 000 de leurs soldats au moins, occupés à 
garder leurs peu utiles auxiliaires. J'estime donc après des observations minutieuses, des renseignements 
précis, de longues recherches, à cinq ou six mille combattants, le nombre des troupes que les Anlime- 
rina pourraient nous opposer si nous nous décidions à faire une expédition militaire à Madagascar. 
Mais je m'empresse d'ajouter que les troupes seraient fortement soutenues par quelques aventuriers 
anglais, quelque "Willougby ou Scherwinglon, comme ceux que nous avons trouvés devant nous en 1885. 

Je termine ce rapide exposé de l'organisation politique des Antimerina. Je ne me suis attaché qu'aux 
grandes lignes, j'ai surtout voulu montrer au lecteur que celle peuplade de Madagascar, absolument 
analogue aux autres tribus de l'île, ne devait qu'aux étrangers seuls la réputation imméritée dont elle 
jouit; cette réputation est le résultat d'un grand travail, d'une longue élucubration anglaise que nous 
sommes venus consolider comme à plaisir. Il est triste de reconnaître qu'il y a quelque vingt ans 
l' Antimerina était comme l'Antandroy; grâce à d'autres, mais à nous surtout, il est devenu quelqu'un; 
nous nous sommes efforcés, comme à plaisir, à faire sortir du néant cette peuplade sauvage, au lien de 
leur opposer quelque autre tribu, moins travaillée qu'eux par l'or et les agents anglais; nous avons fait 
croire au monde que c'était une race supérieure, la seule, l'unique à Madagascar. C'est faux, absolu- 
ment faux. 

Dans le cours de mon voyage, chargé d'une mission scientifique, par goût aussi bien que par devoir, 
je me suis appliqué surtout à relever les côtés scientifiques des choses observées. Pour les peuplades 
également, l'ethnographie et l'anthropologie me plaisaient et m'occupaient bien davantage que la poli- 
tique. Quoi qu'il en soit, si j'ai cru dans ce chapitre, comme je le ferai dans la conclusion, à la fin de 
mon ouvrage, communiquer au lecteur quelques réflexions sur la politique malgache, c'est que j'ai cru, 
en faisant cela, répondre à des questions qu'on ne manquerait pas de me faire. J'ai cru aussi que ma 
faillie voix aurait peut-être quelque influence, si minime qu'elle soit. Il était donc de mon devoir de la 
faire entendre. Il faut pour la France prendre Madagascar, ce sera, je crois, pour l'avenir une bonne 
opération. Il faut l'annexer purement et simplement, la remettre ensuite à un ministère compétent; mais 
ce qu'il faut se garder de faire, c'est de la laisser plus longtemps gérer par l'administration des affaires 
étrangères. Depuis dix ans celte administration a montré ce dont elle était capable à Madagascar. 
L'expérience est faite, elle est concluante. Madagascar aux colonies, ou abstension et abandon. C'est 
plus pratique et moins coûteux. 

Faire peut-être encore une expédition nouvelle dont le coût ajouté à celui de l'expédition de 1885 for- 
mera un nombre respectable de millions, faire peut-être encore périr beaucoup de braves soldats, tout 
cela pour arriver à un nouveau protectorat, tout cela pour nous plonger davantage dans le piège de 
Robert Farquhar, pour élever plus haut les Antimerina, celle fois en faire une véritable puissance, ce 
serait par trop absurde. Et puis encore, après ce nouveau protectorat établi, il faudrait dans dix ou 
vingt ans refaire une troisième expédition. 

Enfin il me reste à dire quelques mots de l'esclavage, institution barbare et inhumaine si répandue à 
Madagascar. 

Tout d'abord, il faut distinguer parmi les esclaves ceux qui sont étrangers au pays, qui y sont 
importés principalement de la côte d'Afrique située en face de Madagascar, et de l'autre côté du canal 
de Mozambique i l ceux d'origine madécasse qui peuvent appartenir à toutes les tribus, hormis cependant 
à celle des Antimerina. Je n'ai jamais vu d'esclaves de race antimerina pure, et cela se comprend. Parmi 
les diverses peuplades de l'île, l'institution de l'esclavage exisle en droit mais non en fait : chez les Anlan- 
drov, les Bara, lesAntanosj ,les Antaisaka, l'esclavage n'existe pas; chez les Sakalava et les Belsimisaraka, 
les Antanala cl les Bezanozano, ainsi que chez les Antankarana, si l'esclavage existe en fait, il est 1res 
exceptionnel. Mais c'est chez les Betsile'o et surtout chez les Antimerina, c'est-à-dire chez les peuplades 



LA TRIBU DES AXTIMERIXA. 



149 



du premier groupe, que l'on trouve des esclaves en grand nombre; ceux-ci sont presque (ous d'origine 
malgache, alors que chez les Sakalava et les Antankarana, les rares esclaves qui s'y trouvent son! presque 
tous d'origine étrangère, ce sonl des Makoa. J'écarterai donc tout d'abord les tribus insoumises des 
Anlandroy, des Antanosy, des Antaisaka, des Bara, qui ne connaissent pas l'esclavage; quant aux autres 
tribus rebelles aux Antimerina et qui possèdent quelques rares esclaves d'origine étrangère, comme les 
Sakalava par exemple, il me suffira de ilire que dans ces tribus, si l'on trouve quelques rares 
esclaves il est vrai, la vérité oblige à reconnaître que la plupart du temps leurs maîtres ne sont 
pas des Malgaches, mais pres- 
que toujours des Arabes, des 
Silama, comme disent les Mal- 
gaches, des Karany, 
c'est-à-dire des In- 
diens, sujets britanni- 
ques. Je n'ai vu que 
I rès exceptionnelle- 
ment deux ou trois 
fois en cinq ans des 
Malgaches de la côte 
Ouest posséder des 
esclaves makoa. Je 
m'empresse d'ajouter 
que ces Sakalava pro- 
priétaires d'esclaves 
étaient depuis long- 
temps devenus musul- 
mans, ils s'étaient faits 
Silama. L'élude de 
l'esclavage à Mada- 
gascar avec ses détails répugnants doil donc être faite exclusivemenl chez les peuplades du premier 
groupe, c'est-à-dire un peu chez les Betsileo, beaucoup chez les Antimerina. Je sais bien que depuis 
longtemps déjà, de nombreuses personnes se sonl plu à nous parler de l'esclavage à Madagascar comme 
d'une institution familiale; à en croire ces admirateurs des Antimerina, l'esclave d'un homme de cette 
tribu est devenu quelque peu l'enfanl de sa maison. 
Celte peinture fausse que l'on a (racée de l'esclavage à Madagascar peul reconnaître deux principales 

causes. 

La première esl de vouloir quand même placer au-dessus de tout Malgache l'Anlimerina, c'esl de 
vouloir quand même fermer les yeux sur ses défauts el ses vice-, alors que l'on n'a pas assez de voix 
pour célébrer les vertus qu'il n'a pas. La deuxième cause esl plus simple, quoique tout aussi importante. 
La voici en deux mois: les gens qui ont été à Madagascar fonctionnaires, missionnaires el colons après être 
débarqués àTamatave, sontmonlés à Tananarive en Glanjana, portés par huit borizana esclaves. Toul le 
long de la route, pendant six ou sepl jours, quelquefois plus, ils ont été en contact avec ces hommes qui, 
esclaves à la vérité, ont des occupations particulières, fon) partie d'une corporation qui a ses lois, ses 
règlements, ses privilèges même. Ces borizana qui formenl parmi tous les esclaves une classe privilégiée 
ont montré au voyageur pendant toute la roule une gaieté, un entrain qui lui feronl dire des choses fausses ; 
ce voyageur, généralisant ce qu'il au i'a vu, croira que tous les esclaves à Madagascar sont aussi heureux que 
les porteurs de Tananarive et de Tamalave. ('.el homme, après avoir l'ail avec huit borizana le voyage de 
Tamatave à Tananarive, après avoir traversé Beforona, Ampasimbe, Moramanga, prétendra ne plus rien 
ignorer des choses de Madagascar cl en particulier connaître très bien le sorl des esclaves madécasses. 




THMIIKUT AN I l\I! Hl\ '. 



ISO VOYAGE A MADAGASCAR. 

J'ai le regret de venir contredire encore cette affirmation par trop optimiste en laveur de l'esclavage 
à Madagascar. 

Sans doute, parmi tous les esclaves que possèdent les Antimerina qui habitent Tamalave, Tananarive 
et les lieux voisins, les porteurs de filanjana et de bagages jouissent d'un sort moins malheureux que 
ceux qui sont disséminés dans la province de l'Ankova. Sans doute ces porteurs ont un sort très doux; 
toujours en chemin, ils échappent à la surveillance continuelle du maître, ils ne lui apportent qu'une 
pelite part de leurs bénéfices, puisqu'ils ont dépensé la plus grande partie de leur argent dans leurs 
élapes successives. 11 ne faudrait pas croire cependant qu'il n'y a que des esclaves borizana à Mada- 
gascar; pour s'en convaincre, il faut seulement visitera fond la grande île africaine, ce que n'ont 
jamais fait ces voyageurs qui viennent nous dire qu'à Madagascar l'esclavage est une institution 
familiale. 

A Madagascar comme ailleurs, l'esclavage est une institution barbare et qui répugne à tout sentiment 
humain quelque peu élevé. Pour m'en tenir au pays des Antimerina, il est une classe d'esclaves beaucoup 
plus nombreux que les borizana; ces hommes, avec lesquels l'Européen de passage à Madagascar ne se 
trouve jamais en contact, sont disséminés dans les petits villages, chargés de cultiver les rizières, de 
remuer la terre. Ils naissent dans la peine, ils meurent oubliés dans ces cases de terre de l'Imcrina, et 
personne ne pense à leurs souffrances. Ces esclaves de la glèbe, que chaque Antimerina agriculteur 
possède en plus ou moins grand nombre, sont traités comme des bêtes de somme. J'ai déjà dit que 
]' Antimerina était avant tout un commerçant âpre au gain; ses aptitudes au négoce s'appliquent 
malheureusement à l'esclave de la terre et à sa famille (famille est peut-être une expression mal choisie 
quand on parle de l'esclave antimerina). Le maître lui procure des femmes, il le marie de force à peine 
nubile; ce que l' Antimerina veut c'est que ses esclaves lui rapportent de nombreux enfants. Puis, quand 
ces petits êtres auront quelques années, il les conduira au marché pour s'en défaire malgré les supplica- 
tions de la mère éplorée, du père désespéré. Ces garçons auront de la chance s'ils trouvent un acqué- 
reur dans la capitale; dans ce cas, s'ils sont robustes, ils deviendront peut-être borizana, leur sort sera 
plus doux et ils seront enviés. Moins favorisés au contraire seront les autres garçons qui ne trouveront 
d'acquéreurs que dans la province de l'Imerina et qui iront travailler la terre comme leurs parents. Dans 
leur malheur, ces pauvres petits pourront cependant de temps en temps, si la distance n'est pas trop 
longue et si la culture du riz et le bon plaisir de leur maître leur permettent, venir embrasser leur mère. 
Les filles, elles, qui se vendent en général beaucoup plus cher que les garçons, sont (qu'on me pardonne 
ce détail) toujours réservées pour la reproduction. Un garçon d'une dizaine d'années se vend en moyenne 
de 200 à 100 piastres, un adulte ne vaudra qu'une centaine de piastres, un vieillard ne trouverait pas 
d'acquéreur pour une somme très modeste. Une petite fille atteint un prix fort élevé, les jeunes filles 
bien formées dépassent souvent 1 000 piastres sur le marché du Zoma. 

Que de fois pendant mon séjour à Madagascar j'ai vu des scènes véritablement atroces, que cause cet 
esclavage si répandu à Madagascar. C'est ainsi que les Antimerina possédant dans beaucoup d'endroits 
à Madagascar des postes militaires, ont besoin pour ceux d'entre eux qui vont y résider, fonctionnaires 
civils ou militaires, de se faire suivre d'un nombre d'esclaves plus ou moins grand. Un Antimerina par 
exemple avait été nommé gouverneur d'Andakabe, il partit pour ce poste éloigné de la côte Ouest avec 
quelques-uns de ees esclaves adultes qui devaient porter ses bagages, mais comme cet officier savait qu'il 
resterait de longues années à Andakabe, il avait acheté au marché de jeunes esclaves garçons et filles 
pour l'accompagner dans sa nouvelle résidence ; il les prenait jeunes, me disait-il, pour pouvoir les habi- 
tuer plus facilement à son service. Il avait aussi des jeunes filles pour faire des enfants qu'il vendrait aux 
négriers africains avec un grand bénéfice; le jour du départ de cet officier, les mères de ees jeunes 
enfants lui firent un cortège de pleureuses jusqu'à sa sortie de Tananarive. Ces esclaves d'origine malgache, 
en si grand nombre dans la province des Antimerina, ont tous une origine analogue : ce sont des 
Betsileo, des Betsimisaraka, des Sakalava, des Anlanosy, ramenés par les armées antimerina, lorsque, 
si mis des règnes précédents, elles ont soumis quelques provinces. Ces esclaves se sont mélangés, le type 



LA TRIBU DES ANTIMERINA. 



151 




originel est perdu depuis longtemps, ils se distinguent seulement de leurs maîtres antimerina par des 
caractères africains plus accusés. 

Voilà pour les esclaves d'origine malgache; pour les esclaves d'origine africaine, la question est beau- 
coup plus embrouillée. Pour la présenter convenablement, il me faudrait entamer un chapitre spécial, il 
me faudrait parler de ces boutres négriers qui, partant tous d'un point commun qui est Zanzibar, 
viennent sur les côtes malgaches prendre des bœufs vivants, en charger leurs boutres qu'ils conduisent 
ensuite sur la côte voisine d'Afrique; là, ces négriers 
arabes échangent leur cargaison de bœufs contre une 
cargaison de chair humaine. Ces esclaves africains con- 
duits à Madagascar sont vite achetés par des 
négociants arabes ou indiens qui les revendent 
avec un bénéfice énorme aux Malgaches. Ce 
commerce est absolument officiel, il est même 
très répandu. Il est triste de dire, et cependant 
c'est la vérité, que quelques Européens s'y 
adonnent sur la côte de Madagascar. Cependant 
ce trafic maritime est nominalement interdit. 
Des croiseurs fiançais, anglais et allemands 
sillonnent le canal de Moçambique cl les envi- 
rons de Zanzibar pour y mettre un terme. Les 
Français et les Allemands font à ces négriers 
une chasse loyale et correcte, franche el désin- 
téressée. Les Anglais, eux, agissent d'une façon 
toute particulière : un croiseur anglais vient-il 
à s'emparer d'un boutre chargé d'esclaves, qu'il 
conduit le navire au consulat le plus voisin dont 
le bateau arborait le pavillon, puis il embarque 
la noire marchandise qu'il se garde bien de 
ramènera son poinl de départ en lui rendant la 
liberté. Nos voisins, toujours pratiques, conduisent 
ces esclaves dans une de leurs colonies, où ils les 
font entrer comme engagés pour une longue période 
d'années; inutile d'ajouter que l'état-major du bâti- 
ment capteur louche par tète d'engagé forcé une 

prime payée par la colonie. J'en aurais encore long à dire sur celle répression de la traite par les 
puissances européennes le long de la côte orientale d'Afrique, mais je ne veux pas sortir de mon sujet. 
J'y rentre donc en constatant avec peine qu'à Madagascar, pendant que d'un côté la France dépense 
son argent et emploie une partie de sa marine pour diminuer la traite des nègres et combattre l'escla- 
vage, d'un autre côté dans la grande île africaine elle dépense encore plus d'argent et emploie ses fonc- 
tionnaires à proléger sinon l'esclavage chez les Malgaches en général et les Antimerina en particulier, 
du moins, ceux qui l'admettent. 

Quoi qu'il en soit du résultat de l'expédition que la France parait devoir entreprendre à Mada- 
gascar, il faut espérer au moins que dans le traité imposé par nous aux Antimerina on supprimera 
radicalement cet esclavage que nous n'avons pas craint de supprimer brutalement dans toutes nos 
autres colonies. Celle suppression que nous avons faite chez nous au nom du progrès universel de 
l'humanité, mais contre nos intérêts, hésiterons-nous à la faire à Madagascar au détriment des Antime- 
rina seuls ? 

Ne pas supprimer l'esclavage à Madagascar et protéger entre toutes les tribus malgaches celle qui 



m 



^^^R? 



FEMME AN mil ni'. : , 



152 VOYAGE A MADAGASCAR. 

justement l'admet le plus et le pratique le mieux, ce serait véritablement renier notre passé civilisateur 
et humanitaire. 

Et pourquoi, je me le demande, ne supprimerait-on pas l'esclavage à Madagascar? Quelques enfants 
sakalava iraient retrouver leurs parents, il est vrai; quelques propriétaires antimerina perdraient de 
l'argent, c'est encore exact, mais ces considérations suffisent-elles pour obliger la France à renoncera 
des idées libérales qu'elle n'a cessé d'avoir et de montrer au monde entier. 

11 est vrai que presque tout ce qui se passe à Madagascar est incompréhensible pour moi, je l'avoue 
sans détour. Celte grande ile africaine est habitée par des tribus différentes. Les unes sont hostiles aux 
Français, les autres ont pour eux, sinon de la sympathie, du moins de l'indifférence; parmi ces tribus, il 
en est qui ont demandé notre appui, notre protection, qui nous ont appelé en un mot, nous offrant leur 
territoire; il en est d'autres, au contraire, qui nous ont combattus, qui nous combattront encore, qui nous 
délestent cordialement. On reconnaît , n'est-ce pas, les Antimerina? Et c'est justement ces Antimerina que 
l'on veut faire plus grands qu'ils ne le sont, que l'on veut protéger au détriment des autres tribus. Nous 
négligeons nos amis, ou tout au moins des neutres, pour ne servir que nos ennemis. Si cela se réalise, 
si de nouveau un protectorat français est établi à Madagascar au profit des Antimerina, je comprendrai 
encore moins l'action de la France à Madagascar. Il me faudrait pour l'expliquer invoquer des raisons, 
des intérêts particuliers, invraisemblables peut-être, que j'ignore complètement et que je me refuse, tout 
à fait même, de chercher. 




UN JEUNE ANTIMERINA. 




OBSERVATOIRE D AMBOBIDEMPOM \. 



CHAPITRE VI 



Retour à Tananarive. — Commencemenl de la saison sèche. — Retour de Foucarl et de Maistre. — Collège et observa- 

toire d'Ambohipo. — Ambohiboka ou village des lépreux. - La lèpre à Madagascar. — Fête <]n 14 juillet 1SS9. 

Les réjouissances populaires. — Préparatifs de voyage. — La route de Radama. — Départ de Tananarive. — Amba- 

tomena et ses tombeaux. Un tsikafara. — Chez les Bezanozano. — A Didy. — Un campement dans la foret. — 

Les Dimalika. —Aperçu général «le la vallée ilu Mangoro et de ses prolongements. — Dans les défrichements.— 
Culture du riz chez les Betanimena. — Descente de l'Ivondrona en pirogues. - Arrivée à Tamatave, 



F. 11 juin 18K9", nous rentrions pour la seconde fois dans la capitale 
des Aulimerina, cl le môme jour, la demeure hospitalière de Rai- 
nimananabe nous rouvrait ses portes. 

La température des hauts plateaux est particulièrement agréa- 
Lie à relie époque de l'année. Avec le mois d'avril a commencé 
la saison sèche, la bonne saison dans la presque totalité de 
l'île, la saison où les nuits sont fraîches, où, sur le massif 
central et principalement sur les hauts sommets, les matinées 
sont souvent brumeuses. Malheureusement cette froidure n'est 
que relative, elle est absolument impuissante à détruire les 
miasmes qui, dans les trois ou quatre mois de pluies conti- 
nuelles qui précèdent, ont pullulé dans les marais et les fon- 
drières, dans les nombreux petits lacs formés pour un temps 
par ces averses diluviennes, dans toutes les rizières débordées; 
aussi, à la fin de la saison des pluies, lorsque tous ces prin- 
cipes délétères sont recouverts par une épaisse nappe d'eau, se 
produit-il une sorte d'apaisement dans les ravages de la malaria; mais bientôt avec la sécheresse ces 
amas d'eau disparaissent et les boues et les vases, mises à découvert avant une dessiccation complète, 

20 




COIt'FUItE BEZANOZANO. 



loi VOYAGE A MADAGASCAR. 

deviennent des générateurs féconds du miasme paludéen; de cette façon, contrairement à ce qu'on 
pourrait prévoir, avec le retour des beaux jours et avec un abaissement notable de la température, appa- 
raît toujours une recrudescence sérieuse de la fièvre paludéenne. 

C'est à cette cause que je devais imputer les nombreux malades que j'avais comptés parmi mes por- 
teurs à mon arrivée à Tananarive, et, chose plus grave encore, les mauvaises nouvelles que je venais de 
recevoir de notre ami Foucart. Il avait pleinement réussi dans sa difficile exploration de la vallée méri- 
dionale du Mangoro et avait atteint, en suivant le cours de ce fleuve, le village de Moramanga, où, 
exténué par la fatigue et brisé par de continuels accès de fièvre, il attendait quelque temps pour se 
remettre en route. Je lui écrivis de ne pas prolonger son séjour sur ces rives malsaines et de venir à 
Tananarive se reposer quelque peu. Vers la fin de juin, il était de retour parmi nous, mais la malaria, 
trop fidèle compagne, l'avait toujours suivi, ne lui laissant ni trêve ni repos. Maislre était aussi de retour 
de son expédition aventureuse du versant ouest de l'île, du pays sakalava avoisinant le village d'Anka- 
vandra. Le l or juillet 1889, nous étions tous réunis à Tananarive, où je résolus de demeurer encore un 
mois ou deux, tant pour étudier à nouveau les Antimerina clans leur capitale que, surtout, pour per- 
mettre à mes compagnons et à moi-même de recouvrer par un repos bien mérité les forces et la santé. 

Il existe à l'est-sud-est de Tananarive, à une distance de deux milles environ, une colline élevée, mon- 
tagne véritable, désignée sous le nom d'Ambohipo. C'est près de cette haute colline que les Pères 
Jésuites ont un établissement scolaire important, petite école normale où des professeurs dévoués et 
savants forment avec patience les futurs maîtres d'école ou assistants qui aideront les Pères de la pro- 
vince dans leur mission civilisatrice. 

Le collège d'Ambohipo est vaste, il est bien situé, au centre d'une grande propriété, dernière parcelle 
d'une concession considérable que les Pères avaient obtenue, dans ce lieu, du roi Radama II. Au nord 
du collège, sur une élévation voisine désignée plus particulièrement sous le nom d'Àmbohidempona, 
s'élève l'observatoire de Tananarive. 

Dans ma première visite à l'observatoire d'Ambohidempona, le directeur, le R. P. Collin, habitait une. 
hutte misérable en planches mal assemblées; là cependant il avait réuni un grand nombre d'instruments 
dont il se servait avec habileté, malgré une installation des plus défectueuses; il partageait son temps 
entre ses observations météorologiques et la surveillance incessante qu'il lui fallait accorder à la cons- 
truction de son observatoire. Aussi celui-ci fut-il bientôt terminé, et il constitue aujourd'hui l'un des 
bâtiments modernes les plus curieux de Tananarive. 

A l'extérieur, l'observatoire affecte la forme d'un T à branches inégales, la branche horizontale orientée 
nord et sud étant de beaucoup la plus grande; la petite branche qui regarde l'Est est terminée à son 
extrémité orientale par une coupole qui abrite une lunette astronomique. Ce monument, en briques et 
granité, est d'un aspect agréable; soigneusement construit, il fait honneur à l'architecte et surtout au 
directeur des travaux qui par un labeur incessant a su triompher de mille difficultés. Véritable contraste 
des plus piquants, cet établissement scientifique, représentation ultime d'une civilisation avancée, 
semble une amère dérision au milieu de ce peuple primitif. 

Le R. P. Collin, homme aussi savant et distingué qu'aimable et bienveillant, nous fit très gracieu- 
sement les honneurs de son observatoire. Sans entrer dans des détails fastidieux sur l'aménagement 
intérieur de l'observatoire, je me contenterai de laisser au R. P. Collin lui-même la parole et je vais 
transcrire fidèlement l'énuméralion complète que me fit de ses instruments le savant astronome. Cette 
énumération édifiera amplement le lecteur et lui montrera, sans qu'il soit besoin d'ajouter d'autres 
détails, que l'observatoire de Tananarive est cligne de figurer par son matériel et surtout par le personnel 
qui le dirige si habilement parmi nos plus importants établissements scientifiques d'outre-mer. 

Baromètre. — Depuis le mois de janvier 1889, le baromètre dont on se servait était un Fortin 
construit par Poggi, de Florence, et étalonné à l'observatoire Ximénien de cette ville. En juin 1890, 
nous reçûmes du Bureau central météorologique de France deux baromètres à mercure Tonnelot, à 
large cuvette et compensés, n os 40" et 408; l'erreur instrumentale de ce dernier étant presque nulle, 



LA ROUTE DE RADAMA. 



155 



nous l'avons choisi de préférence à tout autre. Une série de 70 observations simultanées nous a fourni 
l'erreur du Forlin-Poggi et de tous les autres baromètres à mercure, en usage dans les divers postes de 
l'intérieur de l'île. Dans toutes les réductions à O opérées avec les Tables publiées par le Bureau cen- 
tral, nous avons ajouté l'erreur instrumentale. 

Barographe anéroïde Richard. — Cet instrument nous a donné d'assez bons résultats. Toutes 
les observations barométriques à lecture directe, faites d'ordinaire cinq fois par jour, après avoir été 
réduites et corrigées, sont comparées avec les lectures directes du diagramme, aux mêmes heures. La 
différence n'est pas toujours constante. On a donc pris comme terme de correction la moyenne de 
l'erreur diurne, qui a été ajoutée ou retranchée, suivant que la lecture du diagramme comparée avec 
le baromètre Tonnelot 108 était ou trop faible ou trop forte. 

Psychromètre. — Le psychromètre employé est celui d'August, construit par Tonnelot. Les Tables 
qui ont servi à déterminer la tension en millimètres corrigée des variations de la pesanteur, ainsi que 
l'humidité relative, sont celles de M. Renou. 

Psychrographe Richard. — Le psychrographe Richard se trouve à côté du psychromètre. sous 
l'abri. Les lectures des diagrammes ont été corrigées par les lectures directes, comme il a été expliqué 
plus haut pour le barographe. 

Évaporomètre Piche. — L'évaporomètre l'ichc est placé sous l'abri, à côté des thermomètres 
maxima et minima. 

Abri. — L'abri se compose, d'après les conseils que nous suggéra M. Renou, secrétaire du Bureau 
central, de 4 madriers enfoncés en terre, el s'élevant à 1 m. su au-dessus du sol; sur ces madriers 

repose un toit formé d'une couche c pacte <\>- Cyperus lalifolius <\f 23 centimètres d'épaisseur. 

Les bords du toi! sont plus lias que l'horizon; l'arête esl orientée suivant le méridien; il est donc 
impossible que les rayons du soleil qui, deux fois par an. passent à notre zénith, puissent pénétrer dans 
l'intérieur. Tout alentour le sol esl gazonné. De plus, les instruments sont enfermés ;'i clef dans un 
cadre entouré d'un treillis métallique, à l'abri des voleurs et <\r< curieux. 

Pluviomètre. — Le pluviomètre dont nous avons l'ail usage jusqu'au mois <\<- septembre, était un 
décupleur placé au sud, loin des bâtiments, cl exposé aux brises fréquentes de l'Est. L'expérience nous 
a prouvé que cet instrument n'était pas sans défaut ; les faillies quantités de pluie, ou même les rosées 
abondantes des climats tropicaux mouillaient simplement les parois supérieures du cylindre, sans que 
la partie inférieure ne reçût la moindre goutte de liquide. Ce défaut d'humeclation des parois esl entiè- 
rement supprimé dans le pluviomètre du modèle de l'Association scientifique; l'eau s'écoule directement 
de l'entonnoir dans le vase. \ous avons donc établi au sud-ouest, à une certaine distance de l'obser- 
vatoire, ce dernier pluviomètre qui donne de bien meilleurs résultats. 

Les pluviomètres placés au nord, au sud et à l'ouest de la ville, sont du même modèle; celui de 
l'observatoire est indiqué par la lettre E. Ces quatre instruments sont placés sur un quadrilatère qui 
embrasse la plus grande partie de Tananarive. De l'observatoire aux pluviomètres nord et sud, la 
distance est d'environ 2 kilomètres; la station de l'ouest est éloignée de 2 500 mètres de notre pluvio- 
mètre. 

Les observations pluviométriques du nord sont extraites de I'Antananarivo Magasine, 1890. 

Evaporomètre à air libre. — Suivant les indications que voulut bien nous donner à ce sujet 
M. Antoine d'Abbadie, membre de l'Institut, nous avons fait construire une grande cuve en zinc de 
1 mètre carré de surface sur C0 centimètres de profondeur, enfermée dans une caisse de bois; les bords 
sont taillés en biseau comme les bagues des entonnoirs des pluviomètres; sur l'un des côtés de la cuve, 
se trouvent au bas deux tuyaux coudés, dont l'un est surmonté d'un tube de verre gradué en centimè- 
tres cubes avec dixièmes, à intervalles assez distants pour pouvoir apprécier à vue d'oeil le centième; à 
l'autre coude est fixé un thermomètre qui indique la température de l'eau. Sur une autre paroi est soudé 
un siphon intermittent qui communique avec le liquide; ce siphon a pour but de vider automatique- 
ment une certaine quantité d'eau, dans le cas de pluie torrentielle. Enfin, sur un troisième côté, est 



156 VOYAGE A MADAGASCAR. 

placé en contre-bas un robinet destiné à laisser écouler l'eau du bassin, lorsqu'on veut le nettoyer. 
L'appareil est élevé de 1 m. 60 au-dessus du sol et repose sur un pilier en maçonnerie. L'on com- 
prend déjà que cet instrument sert à la fois et d'évaporomètre et de pluviomètre. Tous les jours, au 
moment des cinq observations, on lit directement la hauteur du niveau du liquide dans le tube gradué; 
cette lecture notée servira de point de repère pour l'observation suivante. La différence exprimera la 
quantité d'eau évaporée s'il y a diminution de liquide, ou de pluie tombée s'il y a augmentation. Ces 
différences sont ensuite transformées en millimètres de hauteur de liquide évaporé ou de pluie, au 
moyen de Tables calculées pour l'instrument. Dans les colonnes des observations de cet appareil, les 
chiffres en caractères gras indiquent la hauteur de pluie, les chiffres ordinaires la hauteur d'eau 
évaporée. 

Un des inconvénients de l'instrument consiste en ce qu'il n'indique pas d'une manière exacte la hau- 
teur de pluie ; car, dès qu'elle cesse de tomber, l'évaporalion recommence si l'air n'est pas trop saturé 
d'humidité; dès lors, les chiffres relevés au moment de l'observation. sont parfois inférieurs à la quantité 
d'eau accusée par le pluviomètre décupleur qui se trouve à côté. Ce défaut disparaîtrait en grande partie 
si l'instrument était rendu enregistreur; nous avons essayé ce procédé, en transformant l'évaporomètre 
en appareil de Haldat; la colonne d'eau de la cuve fait équilibre à une colonne de mercure dont la partie 
libre reçoit un flotteur qui communique au moyen d'un levier les variations du niveau à un long style, 
lequel les amplifie en même temps qu'il écrit sur un diagramme d'enregistreur Richard les données de 
l'évaporation et de la pluie. Le flotteur, étant en plomb, nous a donné jusqu'ici des résultats peu satis- 
faisants; nous reviendrons sur cette élude. Il est facile d'atténuer les effets du vent qui agite la surface 
de l'eau, en étranglant les extrémités des tubes conducteurs du liquide. Nous n'avons guère à redouter 
que les oiseaux viennent s'abreuver à la cuve, à cause de l'absence d'arbres sur notre montagne. 

Actinomètre. — Deux thermomètres conjugués dans le vide, l'un à cuvette nue, l'autre à cuvette 
noire, sont placés sur la balustrade de la terrasse, orientée suivant le méridien. 

La mesure des constantes de l'instrument étant assez problématique, nous nous contentons de donner 
les résultats de la lecture directe. 

Actinographe Yiolle. — L'instrument sort de la maison Richard ; les deux boules de l'appareil qui 
servent à la radiation et à l'absorption du calorique solaire, sont l'une en cuivre doré, l'autre peinte en 
couleur noire. L'appareil constamment exposé au soleil est placé aussi sur la balustrade de la terrasse. 
Les diagrammes sont corrigés par les lectures de l'actinomètre. 

Héliographe Campbell. — L'héliographe brûleur Campbell indique le nombre d'heures et de 
minutes pendant lesquelles le soleil a brillé sur l'horizon durant la journée. 11 est aussi placé sur la 
balustrade et est constamment exposé au soleil dont les rayons, passant à travers une boule de verre, 
déterminent la combustion d'un papier-carton placé au foyer de celte lentille. Cet instrument ne donne 
pas des résultats très satisfaisants. Les rayons du soleil levant et couchant ne sont pas assez puissants 
pour carboniser le papier; l'expérience nous a prouvé que l'appareil fonctionne seulement, lorsque le 
soleil se trouve à G environ au-dessus de l'horizon. 

Héliographe Jordan. — L'héliographe photographique Jordan est placé à côté de l'instrument 
précédent; il enregistre d'ordinaire beaucoup plus de clarté solaire. 

Nêphoscope. — Le néphoscope sert à déterminer la direction des nuages; il se trouve aussi sur la 
balustrade. 

Anémomètre Rohinson. — L'anémomètre Robinson à coupes hémisphériques sort des ateliers de 
M. Alvergniat; dès le début, nous avions installé des fils électriques qui aboutissaient à un compteur 
placé dans une des chambres de l'observatoire; les orages fréquents, et la visite inopportune de la 
foudre qui a suivi ces fils conducteurs, nous ont fait abandonner ce procédé par mesure de prudence; 
cinq fois par jour, on lit avec une lunette le cadran du compteur directement actionné par le moulinet; 
ces quantités transformées en mètres donnent la vitesse du vent, d'une observation à l'autre. Jusqu'ici, 
même par des vents assez forts, le cadran des millions de tour n'a opéré une révolution complète que 



LA ROUTE DE RADAMA. 



159 




très rarement, durant la nuit; du reste, il est facile de déduire cette donnée d'après la force elle-même 
du vent. 

Géothermomètres. — Un thermomètre coudé à 45° a été enfoncé en terre afin de connaître à 
30 centimètres de profondeur la chaleur du sol et la propagation du calorique à travers ce milieu. L'ins- 
trument est placé à l'ombre d'un petit arbuste; la couche terrestre végétale est assez légère, le sol est 
surtout argileux. Au mois de mars, un deuxième thermomètre fut installé à 50 centimètres dans le 
sol; il est renfermé dans un bambou, la cuvette entourée de colon; pour faire la lecture, on tire le 
bambou de son trou, on lit rapidement à travers 
une rainure pratiquée dans le support lui-même, et 
on remet l'instrument en place. En juin, un troisième 
thermomètre fut enfermé dans un bambou et des- 
cendu à la profondeur de 1 mètre. 

Il est assez facile de vérifier le zéro de ces instru- 
ments en suspendant à côté de l'un de ces thermo- 
mètres un étalon dont on a auparavant entouré la 
cuvette de colon, et en lisant rapidement les deux 
appareils. 

Température du lac d'Ambohlpo. — Deux fois 
par jour, à sept heures du matin et à six heures du 
soir, un thermomètre est plongé dans les eaux du 
lac d'Ambohipo situé à ;2 kilomètres au sud-est de 
l'observaloire, afin de connaître la température de 
l'eau. La cuvette étant pendant quelques minutes 
immergée dans l'eau, à 10 centimètres de profondeur, 
on l'ail directement la lecture de la température. 

Ambohidempona était souvent pour nous un but de 
promenade agréable et utile; cela nous permettait de 
ramènera un point de départ unique nos observations 
prises un peu partout dans l'Imerina, et c'était un vrai 
profit pour nous que les longues causeries intéressantes 
et instructives que nous avions toujours avec L'obligeant 
directeur. 

Un autre point des environs de Tananarive avait aussi 
nos visites fréquentes, c'était Ambohiboka, petit village construit par 
abriter les lépreux chassés et parqués dans ces huttes misérables par une coutume cruelle sans doute, 
mais, à coup sur, indispensable. 

La lèpre fait de nombreux ravages à Madagascar, surtout sur le massif central et sur le versant 
oriental. Les populations de l'Ouest sont presque indemnes de celle hideuse maladie, en revanche elles 
ont l'éléphanliasis des Arabes, infirmité inconnue à ma connaissance chez les Antimerina et les Betsimi- 
saraka. Les lépreux malgaches ne sont soumis à aucun traitement; on se contente de prendre envers eux 
des mesures d'isolement assez étroites, mais la contagiosité de la maladie et sans doute aussi l'hérédité 
font que la lèpre n'est pas près de s'éteindre dans la grande île; encore faudrait-il invoquer, pour expli- 
quer sa fréquence chez ce peuple, la saleté repoussante, les mauvaises conditions hygiéniques, et surtout 
la misère physiologique dans laquelle sont plongés tous les individus al teints. 

A Madagascar, la lèpre est aussi fréquente dans l'intérieur qu'elle est rare sur les côtes; malheureuse- 
ment pour la facilité de la contagion on met souvent sur le compte de diverses maladies cutanées ou 
spécifiques, plus fréquentes encore, des lésions qui lui sont exclusivement imputables et qui contribuent 
dans une large mesure à l'extension du fléau. 




UN LEPREUX I) A M 1. 1 1 ; 1 1 [i 1 1 K \. 



's Missions françaises pour 



160 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Cependant nous arrivons à la date du 14 juillet, et chez tous les vazaltael particulièrement dans notre 
voisinage à la Résidence générale on poussait activement les préparatifs de la célébration du centenaire 
de 1889 et de notre grande fête nationale. 

Les Malgaches, oisifs par habitude, célèbrent avec joie toutes les fêtes des étrangers qui viennent 
s'établir dans l'île; c'est leur paresse innée et non une idée plus élevée qui leur fait, selon la coutume 
anglaise, observer strictement le repos du dimanche. 

Enfin le grand jour arriva, les cris et les danses vinrent nous avertir dès la première heure que les 
réjouissances populaires battaient leur plein et que tout le peuple était en liesse. Le grand centre de la 
fête était à la Résidence générale. Dans la cour de la caserne, nos soldats d'infanterie de marine avaient 
établi, au grand amusement des Malgaches, des jeux variés auxquels tout le monde prenait part avec 
une fraternité vraiment touchante : des borizana essayaient inutilement d'arriver au sommet de nom- 
breux mais de cocagne où des cadeaux brillants accrochés à la cime tentaient leur convoitise; des 
voninùhitra de grades élevés leur succédaient, mais sans plus de succès; leurs pénibles efforts excitaient 
les lazzis d'une foule compacte, pressée en rangs serrés autour des concurrents, et qui remplissait la 
cour de cris et de gaité, en même temps que les lambas de fêtes sortis pour la circonstance jetaient sur 
le tout des tons clairs et bariolés du plus réjouissant aspect. 

Aux terrains supérieurs, un calme plus digne était observé; cependant les drapeaux déployés de la 
France et des Antimerina mêlaient leurs couleurs éclatantes sous la vive clarté d'un soleil tropical. Dans 
la soirée, la gaîté devint encore plus expansive. 

Quoi qu'il en soit des divertissements variés que nous offrait la capitale, il fallait songer bientôt à 
reprendre dans quelque pays nouveau poumons le cours de nos explorations. L'état de santé de Foucart 
n'était pas sans me causer de grandes inquiétudes. Sans être dangereusement malade, notre ami, tou- 
jours rongé parla fièvre, qui ne l'avait pas quitté depuis son retour de Moramanga, n'était plus en état 
de continuer le voyage, et je dus prendre, avec beaucoup de peine, la résolution de le laisser à Tanana- 
rive aux bons soins de M. le Résident général et du docteur Baissade, médecin de la marine, pendant 
que je continuerais mon voyage avec Maistre, dont l'état de santé était encore des plus satisfaisants. 

Il nous restait trois ou quatre mois de la belle saison, croyions-nous, et c'était le temps que nous 
voulions employer pour visiter le nord de l'île et pousser, si possible, vers l'ouest, pour revenir ensuite à 
Tananarive pour la mauvaise saison des pluies. 

J'ai déjà exposé, dans les premiers chapitres de ce récit, combien la route de la capitale au grand port 
de l'est présente de difficultés, combien elle est pénible, je dirai presque impraticable. Or j'avais entendu 
raconter une légende qui mentionnait un chemin direct et sur pour se rendre de Tananarive à Tama- 
tave; il avait été employé, paraît-il, par Radama I er lorsqu'il conduisit, en 1820, ses troupes victorieuses 
dans le pays des Betsimisaraka. 11 n'était nullement question, dans ce récit populaire, de la route suivie, 
non plus que des villages traversés: mais la voie était bonne et directe, assurait la légende. 

En explorateur consciencieux, il nous restait à vérifier l'exactitude de ce dire. J'étais d'autant plus 
désireux de le. faire que j'en doutais davantage; l'expérience de notre première route d'Analamazaotra 
m'avait rendu singulièrement sceptique sur la bonté et la commodité de ce qu'il est convenu d'appeler 
des routes à Madagascar; d'un autre côté, le système orographique du versant oriental de Madagascar 
et la constitution géologique des terrains venaient encore augmenter ma défiance. 

Quoi qu'il en soit, le samedi 3 août, Maistre et moi, nous quittions Tananarive, nous dirigeant vers 
l'est à la recherche de la fameuse roule de Radama, ne possédant sur elle que des renseignements bien 
vagues. Mais nous comptions sur le hasard et sur noire bonne étoile; nous ne devions pas être déçus. 
Nos paquets sont déjà préparés depuis plusieurs jours et nos hommes porteurs de fîlanjana sont 
avertis. Le recrutement a d'ailleurs élé plus facile, nos connaissances antérieures nous viennent en 
aide largement, et, avec notre petit convoi au complet, nous sortons de bonne heure de Tananarive, 
toujours précédés de notre fidèle Jean Boto. Nous avons fait nos adieux à notre ami Foucart, que la 
fièvre retient bien malgré lui et oblige à ne pas nous accompagner. 11 devait bientôt rentrer en France; 




21 



LA ROUTE DE RADAMA. 



163 




IMBL'AUX ANTIMERINA A AMBATOMENA 



l'état de sa santé ne lui permettait plus, ilu moins pendant un temps assez long, de nous suivre dans nos 
excursions à travers ce pays malgache qu'il ne quittait qu'à regret. A notre arrivée à Tamatave le mois 
suivant, nous apprenions son départ. 

En quittant Tananarive, nous suivons un chemin que j'ai déjà pris deux fois pour aller à l'hôpital des 
lépreux, des bolca, comme on les appelle dans le pays. Nous passons ensuite à Soainanandriana. Prés de 
ce village se trouve la fontaine de la Reine, où l'on va puiser l'eau lustrale pour la fête du Bain, le Fan- 
droana. Celle fontaine avait élé captée autrefois par les soins de M. Laborde. Les eaux, amenées pai- 
lles conduites, alimentaient les parties hautes de la ville; malheureusement les Antimerina en ont 
négligé l'entretien, el maintenant on ne trouve plus que quelques rares vestiges de ce premier essai de 
travaux publics dans la province. 

Nous nous arrèlons au milieu du jour à Andranosoa, où nous constatons avec peine l'absence de 
Jean; il nous rejoint cependant avec quelque retard; il a suivi, après avoir dépassé Soamanandriana, le 
chemin des bolca, au lieu de prendre à droite par le marché d'Alalsinaina. En continuant noire marche, 
nous arrivons dans la soirée à Ambatomena. 

Ambatomena est un village d'une cinquantaine de maisons en lerre, environnées de quelques paillotes 
en torchis; elles sont loutes situées sur le sommet d'une petite éminence. Nous descendons dans la 
maison du chef du village, Daniel Rakoto; près de sa case s'élèvent deux beaux spécimens de tombeaux 
antimerina. Notre hôte est un Antimerina fort intelligent, il parle couramment le français et l'anglais; il 
est demeuré un an à .Maurice, a visité la Réunion, il a même été en Angleterre cl a gardé un souvenir 
très précis du porl de Liverpool. Il vient de commander sur la côle ouest à Andakabe. Nous avons avec 



164 VOYAGE A MADAGASCAR. 

lui une conversation (les plus intéressantes. Nous lui exposons nos projets et nous lui disons, bien 
entendu, que nous voulons à tout prix retrouver la route de Radama. Nous nous lions d'amitié; comme 
toujours à Madagascar, quelques cadeaux la cimentent, et comme conclusion, Daniel nous donne un 
guide pour nous conduire. 

Dans l'étape du lendemain, nous traversons à gué le Mananara, affluent de droite du Retsiboka. Nous 
sommes encore ici sur le versant ouest de l'île, mais vers dix heures nous gravissons les flancs du Som- 
patra et nous passons à 200 mètres environ de son sommet arrondi. Il tombe une pluie fine, un gros 
brouillard froid et humide nous enveloppe, mais nous descendons bientôt des rampes glissantes et nous 
voici maintenant dans le bassin du Mangoro. Nous venons de franchir, au Sompatra, la ligne de par- 
tage des eaux, et de passer sur le versant oriental de l'île. Au delà du hameau de Fenoarivo, à l'ouest 
d'Ambohidratrimo, la configuration du pays est très mouvementée; ce sont de gros mamelons aux pentes 
rapides; de profondes vallées les entourent de toutes parts, et devant nous à 2 kilomètres environ, se 
déroule sinueux le rideau sombre de la forêt. C'est la deuxième zone forestière, la plus petite, celle que 
nous avons traversée à Ankeramadinika en venant de Tamatave par le chemin ordinaire. 

Le lundi 5 août, après avoir passé l'Antaranambo, petite rivière, affluent de droite du Mangoro, nous 
nous engageons, comme la veille, dans un pays composé d'une série indéfinie de petits mamelons séparés 
par de profondes vallées, mais nous éprouvons plus de difficultés dans notre route vers le nord-est, car 
le fond de toutes ces vallées est formé de boue nuire et infecte où nous enfonçons jusqu'à mi-corps. 11 
nous faut faire des prodiges de force et d'adresse pour nous tirer de ces mauvais pas. Vers midi, après 
avoir traversé quelques dizaines de ces tourbières, nous arrivons dans un pileux état à Vodivato, petit 
village adossé à l'ouest de la première zone forestière. Le août, en deux heures d'une marche des plus 
accidentées, nous traversons le bois et entrons celte fois dans la grande vallée du Mangoro, au village 
de Manakana. 

Dans le pays des Rezanozano, il n'y a pas de monuments mégalithiques; les pierres levées ne se rencon- 
trent (pie sur les confins du plateau de l'Ankova, elles ne dépassent pas la rive gauche du Mangoro. Les 
indigènes cul ici peu de signes extérieurs de religiosité, moins qu'ailleurs peut-être. Ils possèdent , comme 
les Retsimisaraka et presque tous les peuples des côtes du reste, les pieux dressés elles crânes de bœufs. 
Ces pieux, qui portent le nom générique de (sikafara, sont des pièces de bois grossièrement équarries de 
2 ou 3 mètres de hauteur et terminées par une ou deux pointes aiguës sur lesquelles, après avoir lui 1 
un bœuf, on vient planter son crâne encore sanglant. Ces pieux, plantés verlicalement, dépassent rare- 
ment la hauteur (pu 1 je viens d'indiquer, au contraire ils sont souvent beaucoup plus petits. Les crânes 
de bœufs ornés de leurs cornes sont tous tournés généralement vers l'orient, où, d'après la croyance des 
peuples de l'est, se trouvent toujours les ombres des ancêtres. Ces tsikafara sont élevés le plus souvent 
pour rappeler un vœu qui a été exaucé; ils servent encore à rappeler un événement mémorable; ou bien, 
quand ils sont érigés aux alentours d'un tombeau, ils rappellent la richesse du mort. 

J'ai décrit rapidement la physionomie des Bezanozano; comme dans toutes les tribus de Madagascar, 
on ne voit que quelques individus purs de tout mélange; il y a beaucoup de métis, surtout du côté de 
l'est, par suite de la venue des Antimerina dans le pays; plusieurs de ces types avec leurs cheveux en 
« vadrouille », leur barbe inculte, me rappelaient jusqu'à un certain point les faciès des Néo-Calédoniens 
et des Néo-IIébridais. 

Nous traversons obliquement la vallée du Mangoro et le petit cours d'eau qui à cette hauteur con- 
stitue le fleuve, puis nous arrivons au village d'Ambohimanjaka. A l'est de ce village, situé sur le versant 
oriental de la vallée du Mangoro, nous trouvons un immense marais qui constitue les sources de la 
rivière lvondrona. 

De grands roseaux couvrent le marais, véritable lac pendant la saison des pluies, nappe boueuse pen- 
dant la saison sèche. Par places, l'eau plus profonde est cachée sous un lapis de verdure, émaillé des 
fleurs jaunes et blanches des nénuphars, au milieu desquelles viennent s'ébattre des milliers de canards 
et de sarcelles. 



LA ROUTE DE RADAMA. 



163 



Dès notre entrée dans le marais, nous étions péniblement affectés par l'odeur qui se dégageait de la 
vase et de l'eau verdâtre dans lesquelles nous marchions; à ces senteurs se mêlait sans les améliorer 
l'odeur musquée de nombreux crocodiles. A mesure que nous avancions, l'eau devenait plus profonde, 
et bientôt il était impossible de continuer. 

Cependant, des Bezanozano étaient venus à notre rencontre; ils consentent après de longs pourparlers 
à nous amener deux petites pirogues. C'était peu pour nos 50 porteurs et loul notre matériel; aussi 




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i N TS1KAPAH \ 



plusieurs voyages furent nécessaires. <*n allai! lentement au milieu des roseaux; M. Maistre à l'avant- 
garde activai! la marche de la flottille; pour ma part, je veillais à ce qu'aucun bagage ne lui abandonné. 

11 nous fallu! deux jours entiers pour effectuer cette traversée el arrivera Didy, misérable village 
bezanozano. Là nous sommes reçus par Raininosv, maître d'école antimerina, qui nous avail été recom- 
mandé par Daniel Rakolo, chef d'Ambatomena. Nous devenons vile bons amis. 

Nous perdons, à Didy, la journée du 1 \ août, à faire nos préparatifs pour traverser la grande 
forêt. 

J'ai dil ipie nous étions dans la saison sèche : or depuis noire départ de Tananarive la pluie, fidèle 
compagne, ne nous a pas quittés, une pluie fine el persistante qui tombe drue et serrée, véritable brouil- 
lard qui nous pénètre jusqu'aux os el nous transit de froid. Nous avons ressenti les premiers effets de ce 
météore aqueux bien axant le Sompatra, maintenant il ne nous quitte plus, nous traversons des nuages 
et nous sommes encore par 1 150 mètres d'altitude. Cette persistance, je devrais dire celle durée indé- 
finie de la saison des pluies sur le versant oriental de l'île s'explique aisément et reconnaît pour cause la 
grande l'orèl sur laquelle une atmosphère humide plane constamment. Tandis que sur les hauts plateaux 



166 



VOYAGE A MADAGASCAR. 




NOTRE MAISON A niDY. 



presque partout dénu- 
dés et sur la région de 
la côte ouest il s'éta- 
blit deux saisons bien 
tranchées : l'été, 
saison des pluies qui 
dure de novembre en 
avril au centre de l'île, 
de décembre en mars 
sur la côte ouest ; l'hi- 
ver, saison sèche qui 
prend les autres mois 
de l'année. Sur la côte 
est, sur tout le littoral 
et en particulier dans 
la zone forestière, l'été 
empiète toujours sur 
l'hiver qui se trouve 
ainsi déplacé et amoin- 
dri; dans la forêt il pleut presque toujours, les beaux jours sont rares, ils ne se rencontrent guère 
que pendant les mois d'août et de septembre. 

Le village de Didy est formé de deux ou trois hameaux construits sur les gros mamelons qui limitent 
à l'est le marais; nous sommes dans le plus important. C'est là que noire ami Raininosy nous a fait pré- 
parer une grande case, demeure princière, qui nous fait oublier les misérables huttes des villages précé- 
dents. Malheureusement ce palais a un grave défaut avec lequel il faut compter. A l'inverse des autres 
cases de Didy qui sont édifiées en roseaux, en ravenala et en bambous, ce lapa est construit en torchis, 
sorte de construction composite, bois et terre, genre mixte adopté par beaucoup d'Antimerina, lorsque 
loin de leurs pays ils se bâtissent des maisons. Dans ces émigrations, il est vrai, ils adoptent presque tou- 
jours les usages et les coutumes des tribus dans lesquelles ils se trouvent, ils se les assimilent très vile, 
en se pliant eux-mêmes à ce nouveau genre de vie; mais ils subsistent néanmoins quelques-unes de leurs 
habitudes antérieures, quelques traces de leur industrie. Cette remarque est générale cl s'applique à toute 
l'île. Dans le cas qui nous occupe, un détail en apparence bien minime nous fit faire celte observation. 
La case de l'Antimerina Raininosy était faite en torchis. Sur une sorte de carcasse en bois, charpente 
rudimentaire de facture bezanozano, Raininosy avait fait appliquer un enduit d'argile plastique qui lui 
rappelait par l'aspect extérieur qu'elle donnait à l'habitation les maisons de son pays d'origine. De plus, 
fidèle aux traditions, une bande de volatiles plus ou moins domestiques prenait ses ébats dans une des 
deux pièces de la case. Dans ce réduit, tous les genres d'oiseaux étaient représentés, mais les poules 
dominaient, comme il est de bonne règle dans toute basse-cour d'un homme civilisé. Or l'argile s'était 
fendillée en maints endroits et dans tous les interstices des murailles de la maison de Raininosy d'innom- 
brables légions de poux de poules avaient pris naissance. Ces animalcules pullulaient, ils étaient enva- 
hissants, au grand désespoir de Maislre. Je dois avouer que moi non plus je n'échappais pas à leurs 
atteintes; mais enfin était-ce une accoutumance plus réelle ou une l'aligne plus grande qui m'en faisait 
moins vivement ressentir les invasions, mes plaintes étaient moins vives et mes imprécations moins 
acerbes. Je demande pardon au lecteur d'entrer dans de si petits détails, mais il me faut bien parler de 
nos pires ennemis à Madagascar. 

La question la plus importante pour notre voyage prochain, je veux parler de la traversée de la grande 
forêt, est de nous procurer un guide connaissant la fameuse roule de Radama, qui, j'en ai bien peur, doit 
être, depuis le temps forl long où elle a été ouverte, transformée en un bien modeste sentier. Si nous ne 




LA ROUTE DE H A DAM A. 



107 




trouvions pas de guide dans le village il nous serait absolument impossible de continuer. J'expose à 
Raininosy mes vives préoccupations en même temps que mon désir, et mon ami se met de suite à la 
recherche de l'homme nécessaire. Il me revient peu de temps après avec le vieil esclave que Daniel Rakoto 
nous a confié à Ambalomena pour nous amener jusqu'ici ; ce pauvre vieux, le rangahy be, comme l'appel- 
lent nos hommes, le Canaque, comme nous le désignons moins poliment Maistre et moi à cause de son 
faciès et de son liai >il us extérieur, souffre d'une cystite invétérée et n'a consenti qu'à grand' peine à accepter 
bénévolement ce supplément de besogne; il m'a fallu lui 
promettre de le débarrasser de sa longue maladie et de lui 
donner par suite de bons fanafody : un peu de thé dans de 
l'eau, à prendre quelques gouttes tous les matins, 
lui feront grand bien dans un mois au plus. A celle 
époque nous serons depuis longtemps arrivés au bord 
de la merci je dois avouer qu'alors je me soucierai 
fort peu de la santé de notre Canaque. Toul est bien 
Convenu cl la question du guide résolue à noire 

entière satisfaction, nous comptons bien partir 
demain 17 août cl nous engager de bonne heure 
dans la forêt sur la roule de Radama. ('.cl après- 
midi se passe à compléter nos vivres : je fais acheter 
par notre commandeur Rainivoavy une assez grande 
quantité de riz que j'ai pu me procurer fort heureu- 
sement dans ce pauvre village. Nos porteurs le pilenl 
cl le vannent. Le chef du village m'a bien assuré' 
(pie j'avais torl de prendre ce supplément de bagages, 
qu'il savait pertinemment par son grand-père, ancien 
soldai de Radama, que celle roule élail superbe cl 
que nous allions pouvoir la parcourir facilement : il 
ajoutait d'ailleurs qu'il avait sacrifié une poule noire 
à noire intention cl que, à l'inspection des entrailles, 
ilavail jugé que nous ne mettrions pas plus de quatre 
journées de marche pour arriver à Fito à la Lisière 
occidentale de la forêt. Mais nous avions suffisam- 
ment d'hommes pour porter les charges de riz dont 

j'avais cru prudent de me munir, j'y avais même ajouté une charge de sel cl um' autre de viande de bœuf 
desséchée en lanières, sorte de conserve malgache, bien mauvaise d'ailleurs, mais d'une bonne conserva- 
tion. Je remerciais néanmoins le chef (lu village de ses renseignements cl de son sacrifice en lui faisant 
bien remarquer que je ne don lais pas ww seul instant de ses affirmations, mais que si nous nous arrêtions 
en roule pour une cause quel ci un pie, détail prudent d'agir ainsi. Je n'ai d'ailleurs jamais ou presque jamais 
douté de la parole d'un Malgache: je n'y ai jamais cru, c'est plus sûr cl plus simple. Maistre et moi nous 
avions résolu de marcher à pied dans la forêt, nos seize porteurs de fitacon allaient être ainsi disponibles 
et pourraient soulager un peu nos porteurs de bagages en même temps qu'ils porteraient les charges de 
vivres. Nous avions donc pour ce voyage présumé de quatre journées de marche six jours de vivres. 
Tous ces préparatifs terminés, je lais<ais aller Maistre faire le lever topographique du marais de Didy cl 
de ses environs, pendant (pie moi-même je visitais soigneusement le village pour compléter dans une 
large mesure mes documents sur ces populations bezanozano. Entre autres choses curieuses, je pus 
assister à la toilette capillaire des élégantes de Didy; j'ai parlé plus haut des caractères généraux des 
Bezanozano. Dans celte tribu, les femmes se coiffent le plus souvent comme les femmes betsimisaraka 
dont la tribu des Bezanozano dérive d'ailleurs. Cette coiffure, toujours assez compliquée, est constituée 





SOTHE AMI RAININOSY. 



1(18 



VOYAGE À MADAGASCAR. 



essentiellement par des I rosses ou nattes en plus ou moins grand nombre, de 10 à 20 en moyenne; ces 
tresses sont serrées à leur origine, mais à leurs extrémités libres, les cheveux sont réunis très lâchement, 
puis la tresse est roulée sur elle-même, l'extrémité libre restant toujours en dehors de manière à former 
une sorte de crêpé plus ou moins volumineux. La surface du cuir chevelu est divisée pour former ces 
tresses en un certain nombre de quadrilatères plus ou moins réguliers divisés en deux séries d'égal 
nombre de chaque côté d'une raie médiane. On conçoit que pour édifier une pareille coiffure un temps 
considérable soit nécessaire, aussi les femmes de ces tribus de l'Est se font-elles coiffer fort peu souvent . 
une lois par lune environ, et l'on devine aisément, sans que j'insiste, les inconvénients d'un tel système, 

surtout quand chaque crêpé est recouvert, comme dans les tribus du 
Sud et de l'Ouest, et cela pour l'empêcher de se déformer, d'une couche. 
de graisse de bœuf d'un centimètre d'épaisseur. Au bout d'une semaine 
de coiffure un odorat des moins exercés avertit de fort loin de l'approche 
des femmes ainsi parfumées. 

Pour ces coiffures à crêpé, à boules cotonneuses, une aide est tou- 
jours nécessaire, ce sont de vieilles matrones expertes en cet art qui se 
chargent le plus volontiers de ce soin. On peut trouver à Madagascar, 
on voit même souvent des peignes en bois, en corne ou en métal, et le 
voyageur qui va de Tamatave à Tananarive s'aperçoit toujours que cet 
instrument de propreté l'ail partie du nécessaire de voyage de ses bori- 
zana; il remarque, en effet, que chacun de ses porteurs a dans la poche 
du dos de sa chemise de raphia, son peigne, sa cuillère et sa tabatière, 
et, piquée au fond de son chapeau, une épingle ou une aiguille. On 
pourrait en conclure prématurément que le peigne est pour le Malgache, 
homme ou femme, porteur le plus souvent d'une coiffure compliquée, 
un objet indispensable et nécessaire à leur usage. Il n'en est rien. Depuis, 
des siècles, les Malgaches portent celle coiffure avec des variantes sui- 
vant la mode du jour, mais ils ne se servent jamais de peignes; 
cet instrument ou tout au moins les modèles sont d'importation 
européenne, cl depuis que les Anlimerina hommes et leurs esclaves ont adopté la mode de se couper les 
cheveux courts, ils se servent des peignes de fabrication indigène; les femmes anlimerina, grâce à 
leurs cheveux lisses et épais, ont pu suivre cette nouvelle mode. Mais, pour toutes les autres peuplades 
de l'île, hommes et femmes, c'est-à-dire pour l'immense majorité des Malgaches qui ont conservé la mode 
dos chevelures longues aux coiffures compliquées, l'usage du peigne est inconnu, cela est facile à conce- 
voir, car il est impraticable ; un peigne, un démêloir à dents même très écartées ne pourrait jamais passer 
dans ces chevelures embrouillées; pour se nettoyer la tète, quand cela leur arrive, et ce qu'ils ne font 
que quand ils se récoiffent, les Malgaches se servent d'une longue épingle en os et en cuivre dont ils 
labourent avec force le cuir chevelu, ils posent la main droite sur la raie ainsi formée et écartant les 
cheveux parleur base avec le pouce cl le médium, ils grattent énergiqucmcnl avec l'index la peau mise 
à nu dans le sillon ainsi formé, la main gauche Ac L'opérateur maintient les cheveux par leur extrémité; 
on ne s'étonne nullement de voir le contentement que dépeint le visage du patient soumis à ce grattage 
vigoureux. Le jeudi 15 août, nous sortons du village de Didy à sept heures. Précédé de notre Canaque, je 
marchais en avant pendant que Maislre poussant les retardataires formait l'amère-garde. Nous suivons 
un sentier mal frayé dans des buissons épineux de Cœsalpinia sappan. Bientôt nous descendons et arrivons 
au bord d'un petit marécage, bourbier fangeux d'une vingtaine de mètres de large, qui nous sépare de 
la forêt dont le rideau vert se dresse devant nous. Dans le lointain, émergeant d'une brume épaisse, 
apparaissent les hauts sommets boisés dos monts Ambohitrakoholahy. Ils nous indiquent la direction à 
suivre el nous devons les franchir pour arriver dans le bassin do l'Ivondrona dont nous suivrons ensuite 
le cours jusqu'à l'Océan. Derrière uous, à droite cl à gauche du monticule de Didy, s'élend la vaste plaine 




LE RAN'jAHÏ 




fYPES BEZ VNOZANO. (GRAVURE DE BERO, D* APRÈS uts PHOTOGRAPHIES.) 



22 



LA ROUTE DE RADAMA. m 

du Mangoro qui se relève bien loin dans l'est pour former la deuxième chaîne de montagnes que nous 
avons franchies il y a quelques jours au col du Sompatra. Je dis adieu à ces vastes horizons que nous 
allons être de longs jours sans revoir; je connais les marches dans les forêts tropicales et je me défie 
beaucoup de la célèbre route de Radama. Cependant tout le convoi a franchi la fondrière ; nous en sortons 
teints en rouge; nos vêtements mouillés sont agglutinés par cette argile visqueuse et fétide, mais ce n'est 
qu'un mauvais pas et nous espérons bien être plus favorisés pendant le reste de la journée; il est vrai 
que nous resterons mouillés pendant toute cette étape, car la pluie est venue depuis l'aube comme les 
jours précédents, mais peu nous importe : même par un beau soleil, nous n'aurions pu parvenir à nous 
sécher sous les épaisses frondaisons de la forêt. 

A l'est du marais, nous marchons encore quelques minutes dans les sappans épineux, puis la brousse 
cesse et les arbres commencent à surgir autour de nous; mais, toujours pas de route, pas même un che- 
min malgache. Le Canaque s'arrête décontenancé, il nie dit que depuis longtemps les buissons et les 
grandes herbes ont poussé et que cette végétation intempestive et surtout les grandes eaux de la saison 
des pluies ont détruit dans cet endroit les derniers vestiges de la roule: il ne sait plus la retrouver, il 
est perdu. Je ne veux pas, par de trop graves reproches faits à la faible mémoire de notre Canaque, le 
décourager dès le commencement du voyage, mais après avoir rassemblé mes hommes sur un terrain à 
peu près sec je renvoie notre mauvais guide à Didy en lui disant de revenir avec Raininosy, qui saura 
bien, je l'espère, nous tirer d'embarras. Le Canaque a toujours de la bonne volonté, il se replonge à nou- 
veau dans la houe pour émerger à quelques pas plus loin, plus rouge que jamais; nous le perdons bien- 
tôt de vue dans la brume. Après deux heures d'attente SOUS la pluie nous voyons enfin arriver Raininosv 
et le Canaque, ils son! accompagnés de deux Bezanozano à mine patibulaire, Raininosy nous présente 
ses compagnons; ce son! deux voleurs de bœufs qui oui souvenl fail le trajet de la côte à Didy en rame- 
nant du bétail qu'ils allaient dérober aux Betsimisaraka de la côte; ils veulent bien nous conduire jus- 
qu'à Fito à la condition que Raininos] les accompagne; ils onl peur que leurs mauvais antécédents, 
qui nous ont été dévoilés, ne nous poussent à les livrer aux autorités : je calme leurs appréhensions par 
mille bonnes raisons dont la première esl suffisante : il n'y a pas d'autorités dans ces parages. Le marché 
est conclu, je les couvrirai de piastres à Fito el j'achèterai à Raininosj lorsque nous arriverons à Tama- 
lave un beau revolver nickelé. Tout le monde accepte, c'est marché conclu. Enfin nous nous remettons 
en route; c'est trois hommes de plus à nourrir. 

Nous sommes engagés dans la forêt, dans un mauvais sentier; c'est un lalana omby, « chemin de bœufs », 
disent mes porteurs, ils le trouvent détestable. Or pour qu'un Malgache trouve un chemin détestable, il 
va sans dire qu'il faut qu'il soit bien mauvais, c'est toujours l'argile rouge glissante et détrempée. Les 
faux pas, les chutes sont nombreuses, on glisse sur les feuilles mortes el l'on tombe sur des vakoas ou 
dans des bouquets d'aloès aux épines acérées. Chaque chute nécessite un arrêt, nous faisons très peu de 
chemin, nous n'avançons que bien lentement. Une autre cause vient encore nous retarder, le sentier est 
si étroit, il esl encaissé si profondément, ses détours sont si brusques et si nombreux que parfois les por- 
teurs sont surpris par des éboulements ou ne peuvent tourner au milieu des arbres serrés avec leurs 
longs bambous de charge. Alors nouvel arrêt, il faul défaire les paquets, les fractionner en petits colis 
pour franchir ce mauvais pas. Or cela se renouvelle tous les quarts d'heure. 

Vers une heure et demie, nous arrivons au terme de notre étape pour camper. Nous avons choisi à proxi- 
mité d'un petit ruisseau un terrain relativement plat où nous allons nous établir, dîner et passer la nuit. 
Après avoir débarrassé le sol de la brousse et des feuilles mortes, en un mot, avoir nettoyé cet emplace- 
ment, nous tendons une corde entre deux arbres sur laquelle nous jetons nos couvertures de voyage, 
dont les coins maintenus par des cordelettes sont tendus au loin avec une inclinaison convenable. Le 
toit est fait et c'est le principal, nos bagages sont mis au-dessous posés sur des branchages ; nous nous éten- 
drons dessus et nous y jouirons, je le pense, d'un repos bien gagné. Les hommes se construisent des 
abris de branchages, et allument de grands feux pour essayer de nous sécher, car la pluie tombe tou- 
jours; pendant la nuit, le brouillard cesse un peu, mais c'est une faible compensation, car il nous faut 



17*2 VOYAGE A MADAGASCAR. 

lutter sans relâche avec une foule d'animalcules qui menacent de nous envahir; les araignées, les scor- 
pions, les scolopendres, d'énormes iules, des fourmis, des termites, toute une faune enlomologique des 
plus variées. 

La plus grande difficulté que nous ayons rencontrée dans notre installation du campement, a été sans 
contredit l'allumage de notre feu. Cette opération qui semble facile à première vue est cependant assez 
compliquée lorsqu'on se trouve dans une forêt malgache et que l'on est dans un étal hygrométrique 
aussi déplorable (pie le nôtre; il va sans dire que nos bagages, quoique soigneusement emballés, se trou- 
vaient dans d'aussi mauvaises conditions : aussi nos allumettes, quoique étrangères, résistaient énergi- 
quement à nos tentatives réitérées. 

Il nous fallut nous livrer à un travail préparatoire qui me rappelait assez les moyens primitifs 
employés par certaines peuplades sauvages; heureusement nos hommes vinrent à notre secours et grâce 
à eux nous voyons non pas flamber, mais fumer piteusement nos bûchers ruisselants sous la pluie. Pour 
faire du feu les .Malgaches se servent d'un briquet qu'ils portent à la ceinture et dont les différentes 
pièces sont agencées avec beaucoup de soin dans un petit sac en cuir à côté d'une corne de bœuf qui 
leur sert de poudrière, disposition que l'on rencontre surtout chez les peuplades insoumises de l'Ouest 
et du Sud. Inutile d'ajouter que les Antimerina et les Betsimisaraka, qui se trouvent plus spécialement 
en contact avec les traitants de la côte et les commerçants de l'intérieur, se servent tout prosaïquement 
d'allumettes dites suédoises. Le briquet malgache se compose, comme ses similaires d'ailleurs, d'un 
morceau de silex que l'on frappe vigoureusement avec une pièce d'acier et dont on fait jaillir ainsi les 
étincelles, qui vont allumcrdes bourres de raphia (hotohoto) comprimées dans un cône de bois creusé ou 
une petite corne de bœuf. Les silex sont presque tous achetés aux traitants européens, cependant j'en ai 
rencontré quelques gisements dans l'île, exploités d'ailleurs par les naturels; ces silex se trouvaient tou- 
jours enveloppés par du quartz agate ou des jaspes aux couleurs vives. 

Vendredi 16 août. — L'étape d'aujourd'hui est aussi pénible que celle d'hier, nous avons la pluie toute 
la journée et vers midi pendant la halte nous sommes obligés de nous tenir debout pour prendre notre 
repas; impossible de nous asseoir sur l'argile détrempée, cl pourtant le Canaque et nos guides voleurs 
de bœufs avaient mis de la bonne volonté pour nous improviser des sièges; mais les malheureux 
n'avaient que leurs couteaux et notre Canaque, que je soupçonne fort maintenant d'être un simple 
d'esprit, s'était attaqué à un ébénier (envilasse) de dimensions respectables. Après deux heures d'un 
travail acharné, il n'avait fait qu'une très modeste entaille dans l'écorce et l'aubier. Dans l'après-midi, 
continuant notre marche, nous suivons toujours ce mauvais sentier, tantôt montant, tantôt descendant 
de petites collines ou mamelons aux versants peu rapides. D'après nos indications barométriques, nous 
ne nous sommes pas élevés d'une façon sensible depuis notre départ de Didy, nous sommes toujours 
en pleine forêt, les éclaircies sont très rares; il fait sombre, les arbres sont rapprochés et leur feuillage 
élevé, qui laisse à peine tamiser la lumière, entrelient autour de nous une atmosphère viciée; l'on res- 
pire mal sous ces frondaisons élevées. L'atmosphère chaude est saturée d'humidité. 

A nos pieds, des feuilles el des branchages tombés dans les saisons dernières forment une couche 
épaisse de terreau d'où se dégagent des miasmes putrides. Sous ces hautes futaies il y a peu de 
taillis; un arbre, qui n'est pas assez vigoureux pour percer cet épais manteau de verdure qui s'étend 
sur nos tètes et aller chercher l'air et la lumière qui lui sont nécessaires, est fatalement condamné à 
périr étouffé par ses puissants voisins. En revanche, nous voyons à nos côtés se développer dans toute 
leur splendeur mille variétés de palmiers nains et une quantité plus considérable encore de fougères 
arborescentes. A la croisée des branches des grands arbres, dans les anfracluosilés des vieux troncs, 
partout enfin où un peu de mousse ou de débris organiques ont pu s'accumuler, des orchidées aux 
variétés innombrables ont pris naissance; nous faisons bien de louables efforts pour en collectionner les 
plus beaux échantillons, mais notre pauvre herbier est dans un état lamentable, et lorsque nous ouvrons 
les cartables le papier gris el spongieux dont il est formé n'est plus qu'une bouillie. Décidément la 
nature est la plus forte el la science ne prévaudra jamais contre elle, .le remarque encore dans cette 



LA ROUTE DE RADAMA. 173 

forêt ce que j'avais déjà observé dans mes précédents voyages, c'est le silence profond que l'on constate 
autour de soi, nul bruit ne vient troubler ces solitudes, pas un oiseau, et les lémuriens, que l'on entend 
quelquefois dans le lointain, ne peuvent s'apercevoir qu'assez peu fréquemment. A nos pieds, presque 
pas d'insectes; aussi pour enrichir ma collection je me résignerai à y consacrer mes heures d'insomnie. 
C'est dans son lit en effet, et auprès de sa bougie, que le voyageur dans de telles régions peut l'aire la plus 
belle recolle. Il est assez difficile de déterminer la nature du sol qui s'étend autour de nous, autant que 
j'en puis juger par les accidents de terrain et par la tranchée sinueuse qui forment presque partout le 
sentier que nous suivons; nous gommes toujours sur l'argile rouge, elle est coupée cependant, cà et là. 
de veines blanchâtres ou jaunâtres, qui augmentent vers la fin du jour et qui nous annoncent déjà les 
couches de roches micaschisteuses que nous allons trouver dans les étapes suivantes. J'aperçois cepen- 
dant de distance en dislance un gros bloc de gneiss, cl, dans le fond des \ allées et surtout dans le lit 
des ruisseaux que nous traversons, des fragments de quartz adhérents; les ruisseaux dont les eaux 
torrentueuses charrient des sables blancs, des matières terreuses el des détritus végétaux chassent très 
peu de cailloux roulés, dont la nature ne pourrait d'ailleurs me donner que de 1res vagues indications. 
Ces cours d'eau ont presque toujours un lil encaissé entre deux parois argileuses, ils coulent profondé- 
ment au fond de celle tranchée que la violence de leurs eaux a creusé cl qui continue à miner les berges 
maintenues pendant un certain temps par les racines des arbres voisins, mais il se produit forcément quel- 
quefois des éboulements, qui, arrêtanl entanémenl le cours des eaux, en ('-lèvent le niveau el forment 

même parfois dans une déclivité du terrain un étang, une nappe d'eau tranquille où se développe une 
véritable végétation lacustre; il nous faut contourner ces amas d'eau. Le passage des ruisseaux est tou- 
jours difficile, surtout quand il coule entre deux parois abruptes el prof les. Vers trois heures nous 

trouvons, coulant de droite à gauche, une petite rivière affluent de ITvondrona, c'est le Sarantanga que 
nous franchissons avec beaucoup de difficultés. Nous ne pouvons même mener à bien celle entreprise 
que grâce à une chaussée de basalte que je découvre à quelque cent mètres en amonl cl qui avait jus- 
qu'à un certain point empêché L'érosion des terres. Nous nous arrêtons quelques minutes après sur les 
bonis de celle rivière pour y camper el y passer la nuit. \ous confection s rapidement un abri cl pre- 
nons les mêmes dispositions de campement qu'hier soir. La pluie n'a pas cessé un seul instant cl le 
brouillard semble encore plus opaque; nous som mes encore à soo mètres d'altitude. 

L'étape de ce malin a (''lé moins pénible que celles des jours précédents, nous descendons sensible- 
ment et le sol argileux est recouvert en maints endroits de sable blanc mélangé de paillettes de mica. 
Toujours cette maudite pluie. Mes porteurs s'arrêtent à un moment donné cl veulent l'aire un kabary à 
un de leurs compagnons. Cet heureux mortel cheminait, fort allègrement, en portant deux sacs vides, 
sa charge de sel était fondue. Pour calmer la jalousie de ses collègues, autant que pour respecter le 
principe d'une juste égalité, je lui donnais un emploi qui n'était pas une sinécure, dans celle forêt, el 
je le nommais incontinent chasseur de sangsues el inspecteur de notre meute. Cela m'amène tout 
naturellement à parler des sangsues des forêts de l'Est, encore des ennemis à Madagascar, qui pour 
être petits n'en sont pas moins redoutables. 

J'avais remarqué, depuis deux jours (pie nous marchions dans la forêt, l'apparence triste cl maladive 
de nos deux pauvres chiens qui nous suivaient en gémissant. Ils étaient couverts de sang. Nos porteurs, 
dont les jambes nues frôlaient à chaque instant les herbes el les arbustes, étaient dans un état aussi 
lamentable; Maistre et moi, protégés jusqu'à présent par nos vêtements et nos chaussures, n'avions pas 
encore ressenti ces morsures douloureuses, et, à première vue trompé sur la cause du mal, je n'avais 
pas attaché une grande importance à ces blessures, les croyant faites par les épines des buissons, 
lorsque j'en reconnus la vraie raison, à force d'entendre les lamentations de nos malheureux compa- 
gnons et surtout en constatant la persistance de l'écoulement sanguin qui s'échappait de ces piqûres 
profondes. Cette sorte de sangsue de Madagascar nommée dimatika par les indigènes peut avoir au repos 
de 25 à 30 millimètres de longueur, mais lorsqu'elle se ment son corps est susceptible d'un grand allonge- 
ment. Ces hirudinées se tiennent en embuscade sur les feuilles des arbustes el des petites plantes lorsque 



174 VOYAGE A MADAGASCAR. 

le temps est humide, et que des gouttelettes de pluie ou de rosée sont sur les feuilles des végétaux; ces 
conditions d'humidité excessives leur étant nécessaires pour vivre, — je dois reconnaître que dans ce 
pays elles doivent mener une existence bien heureuse. Toutes ces conditions y sont réunies à souhait. 
— De plus, elles prennent naissance et passent les premiers el les derniers jours de leur vie dans les 
nombreuses mares d'eau que nous avons trouvées sur nos pas. Ces animaux vivent en légions innom- 
brables, ils attaquent tout ce qui a vie; des bœufs, des voyageurs même, perdus dans ces forêts, y sont 
morts d'épuisement et ont succombé aux morsures spoliatrices de ces êtres minuscules. Lorsque les 
hirudinées sont en chasse, ce qui leur arrive souvent, car c'est toutes les fois qu'il pleut, elles se tiennent 
fixées par leurs ventouses caudales aux feuilles basses des arbustes et des petites plantes, puis, allon- 
geant leur corps el se faisant aussi fines que possible, elles agitent leur tête dans tous les sens el cher- 
chent une proie qui passe à portée. Ont-elles cette chance, elles quittent la branche qui leur servait 
d'appui, entaillent la peau cl enfoncent leur suçoir bien loin dans la blessure; on ne peu! leur faire 
lâcher prise sans les briser que lorsqu'elles sont remplies, el la blessure triangulaire qu'elles laissent 
après elles, .saigne encore longtemps. 

Celte nuit; je passe de longues heures avec Maistre à faire une chasse en règle à ces hirudinées, nos 
hommes ont fait comme nous bien avant dans la nuil ; le Canaque obtient un vrai succès par un remède 
de son invention, il chique énormément el, crachant dans ses mains, il se frotte énergiquement les mol- 
lets qui deviennent après celle onction, paraît-il, fady (tabou) pour les dimatika. Je dois reconnaître que 
le remède de notre Canaque a du lion, quoique désagréable à employer; je le félicite surtout lorsqu'il 
ajoute que dans de nombreux voyages sur cette roule, il avait remarqué que lorsque plus de cinquante 
sangsues vous avaient piqué chaque mollet , on n'avait pas mal à la tête. A quelque chose malheur est bon. 

Samedi 17 août. — Nous nous mettons en roule à l'aube et trois heures après nous arrivons en un 
lieu dit Tolongainy, du nom d'une petite rivière que nous devons traverser à quelques centaines de 
mètres dans l'est. Cet endroit nous paraît ravissant, c'est une clairière d'un hectare environ qui nous 
semble un sile merveilleux: enfin nous pouvons voir à 100 mètres devant nous. Cela ne nous élail pas. 
arrivé depuis Didy. Il y a ici deux ou trois petites cases assez bien construites, elles servent aux voya- 
geurs et surtout aux voleurs de bœufs qui fréquentent ces régions, elles ont été construites par ces 
hommes, lorsque, traqués à Fito et à Didy, ils ont dû chercher un refuge dans la grande forêt : celait 
ici, au lieu dit Tolongainy, leur campement favori; ils y ont construit des cases et défriché une certaine 
étendue de terrain pour nourrir les bœufs. Quoi qu'il en soit des motifs qui les ont fait agir, je ne veux 
considérer que les résultais acquis; nous voyons clair et nous sommes à l'abri. Nous restons deux jours 
à Tolongainy, journées que nous mêlions à profit pour meltre un peu d'ordre dans nos bagages. Pour 
comble de bonheur, le soleil perce les nuages et se montre quelques heures vers le milieu du jour, je 
salue sa venue par quelques observations astronomiques dont j'avais grand besoin depuis huit jours. 
Nous avons fait très peu de chemin depuis le Mangoro, et dans la forêt, grâce à tous les empêchements 
que nous rencontrons à chaque instant, nous ne faisons pas plus de 3 kilomètres à l'heure. 

Le lundi 19 août, secs el dispos nous quittons ce lieu de délices et nous poursuivons notre roule. 
Après une heure de marche, nous rencontrons el nous traversons le ruisseau Tolongainy qui donne son 
nom au campement que nous venons de quitter, c'est un affluent de gauche de I'Ivondrona. A neuf 
heures, après une raide moulée, nous sommes, par une altitude de 8o0 mètres, au sommet du mont 
Ambohitsililika. De l'autre côté, nous arrivons à I'Ivondrona que nous suivons sur sa rive gauche; 
nous sommes près du gué ou mieux près de l'endroit choisi, car ce n'est pas un gué, où nous devons 
passer la rivière pour côtoyer sa rive droite. En ce point la rivière, I'Ivondrona, a une direction 
O.-N.-O. — E.-S.-E., sa largeur est d'environ 150 mètres et sa profondeur maxima est de 1 m. 30. 
Pour passer du bassin du Mangoro dans celui de I'Ivondrona, nous n'avions en somme franchi — ce 
qui est rare dans l'Est — que des hauteurs d'une altitude peu élevée; celle ligne de hauteurs qui 
donne naissance du côté de l'orient à des cours d'eau el à des rivières même assez considérables, 
lesquelles, après avoir sui\i une direction sensiblement perpendiculaire à ce massif montagneux, vont 



LA ROUTE DE RADAMA 



17.j 




CAMPEMENT DE rOLONGAlNY. 



se jeter dans la mer des [ndes. A l'occident de cette petite chaîne, au contraire, ne prennent naissance 
que des ruisseaux insignifiants; en revanche, elle limite vers l'est la vallée du Mangoro, le cours de ce 
grand fleuve lui étant parallèle. En somme : le bassin du Mangoro, ainsi qu'une immense contrée <|ui le 

prolonge vers le nord, constitue une très large vallée, limitée par deux chaînes de lagnes orientées 

parallèlement N. et S.; elles sont huiles deux couvertes de forêts, celle de l'ouest où l'on remarque le 
Sompatra et le Vohilangy, celle de l'est qui n'est que le contrefort occidental du massif d'Ambohitra- 
koholahy. Or ces deux chaînes laissent entre elles un vaste espace libre sectionné perpendiculairement 
à sa direction générale en trois segments d'inégale étendue. Le plus grand, au sud. forme la vallée du 
Mangoro, il esl incliné vers le midi, mais n'a, surtout dans sa partie supérieure, qu'une déclivité peu 
accusée; au nord un autre segment, qui a une déclivité opposée, contient le lac Alaotra et ses affluents; 
enfin une troisième partie centrale et beaucoup plus petite constitue les marais de Didj et les sources 
de 1 Ivondrona, Il esl fort probable que ces trois bassins enserraient autrefois de grands lacs, dont le 
lac Alaotra, les marais de Didy et les riches tourbières de la vallée du Mangoro, ne sont aujourd'hui 
que des vestiges. Actuellement ces trois bassins hydrographiques, de longueur et de pente différentes, 
ont chacun une trouée du côté de la chaîne orientale, trouée par laquelle les eaux gagnent en ligne plus 
ou moins droite la mer des Indes. La partie méridionale avait été explorée par Foucart pendant les mois 
de mai et juin derniers; noire compagnon avait suivi le Mangoro, fleuve considérable, au cours presque 
régulier ne devenant rapide cl torrentueux qu'à l'extrémité méridionale; en cet endroit il reçoit l'Onibé; 
ensuite, par une série de rapides, il passe par la I rouée, prenant une direction perpendiculaire à son 
ancien cours et finalement il va se jeter dans l'océan Indien, près de Ambodiharina. La partie septen- 
trionale de cette grande vallée esl beaucoup plus courte et n'a qu'une pente très faible vers le nord. Ce 



MB VOYAGE A MADAGASCAR. 

bassin, que Maistre devait visiter prochainement en faisant le levé topographique du lac Alaotra, reçoit 
les eaux nombreuses des hautes montagnes qui l'environnent ; ces eaux forment un immense marais, au 
milieu duquel est une vaste nappe peu profonde, le lac Alaotra, qui se déverse lentement par le Manan- 
goro dans l'océan Indien; cependant ce fleuve, en passant la trouée d'Ambalomafana, devient rapide et 
va traversant la forêt côtière se jeter dans l'Océan. Entre ces deux grandes divisions de la longue vallée 
nord et sud, divisions inclinées en sens contraire et d'inégale longueur, existe une contrée intermédiaire 
beaucoup moins étendue. Elle est, comme ses voisines, bornée à l'est et à l'ouest par de hautes mon- 
tagnes, tandis qu'elle est séparée au sud du bassin du Mangoro et au nord du bassin du lac Alaotra par 
de petits mamelons. Elle n'offre pas de pentes sensibles, aussi les eaux qui s'y ramassent sont-elles sta- 
gnantes ou à peu près, ce sont elles qui forment précisément le marais de Didy qui déverse le trop-plein 
de ses eaux par deux trouées de la chaîne de l'Est, l'une au nord de Didy, l'autre au sud; la première 
laisse passer l'Ivondrona, la seconde le Sabevany, c'est celle que nous venons de suivre. 

Lorsque Maistre aura exploré le lac Alaotra et qu'il sera revenu à la mer par la trouée du Manangoro, 
nous aurons, mes compagnons et moi, en nous partageant la besogne, terminé la reconnaissance 
méthodique de cette partie orientale de Madagascar. 

Mais revenons à notre camp ou plutôt sur la berge de l'Ivondrona, où mes porteurs assis, groupés les 
Uns à côté des autres, regardaient philosophiquement le fleuve dont les eaux bouillonnaient à leurs pieds. 
Tout le monde se demandait anxieusement comment nous pourrions le franchir. A la nage, il n'y fallait 
pas songer à cause de nos bagages; construire des radeaux en coupant du bois léger et en le réunissant 
en gros paquets, ce moyen était évidemment pratique, mais il avait un grave défaut : celui de demander 
trop de temps. Je résolus alors d'employer un système qui ne m'est pas particulier sans doute, mais que 
j'emploie toujours en pareil cas. J'en ai été satisfait en maintes circonstances, il est expéditif et sur, 
pratique presque toujours — si ce n'est dans le cas où les caïmans pullulent : alors il est de toute évidence 
que pour passer un fleuve dans ces circonstances, il faut se maintenir hors de l'eau pour ne donner 
aucune prise à ces féroces amphibies et se servir d'embarcations ou de radeaux. Dans tous les autres cas. . 
le système du va-et-vient est pratique et recommandable à tous égards au voyageur. J'ai toujours dans 
mes bagages un rouleau de solide cordelette de 200 mètres environ. J'en lis porter une extrémité par un 
nageur étnërite qui l'amarra solidement sur l'autre rive à un fort tronc d'arbre. Puis tous les hommes l'un 
après l'autre passèrent le fleuve en se maintenant après la corde fortement tendue; nous les suivîmes. 
et, le passage effectué, j'eus le plaisir de constater que presque toutes mes caisses étaient saines et 
sauves, car mes porteurs, maintenus par la corde, avaient pu se maintenir debout et élever les bagages 
au-dessus de leur tète. C'est un beau résultat dans une rivière qui a 150 mètres de large et dont les eaux 
coulent rapidement sur une hauteur de 1 m. 30. Deux heures après avoir repris notre marche, nous 
traversons encore une petite rivière affluent de droite de l'Ivondrona, l'Ambaloarana. A quatre heures, 
nous choisissons une clairière pour y passer la nuit, et comme les jours précédents, après avoir pris nos 
dispositifs habituels, nous chassons les sangsues fort avant dans la nuit. 

Le lundi 10, le sentier (pie nous suivons a, je crois, atteint son maximum de difficultés et je doute qu'en 
aucun pays du monde un chemin aussi mauvais puisse se présenter. Je crois que des difficultés plus 
grandes dépasseraient les forces humaines; nous nous élevons à de grandes hauteurs pour redescendre 
immédiatement dans de profondes vallées. Les hommes pesamment chargés ne peuvent monter avec 
leurs paquets, ils sont obligés de se hisser les uns après les autres en s'accrochanl péniblement aux 
racines des arbres qui nous permettent seules de monter et de descendre, les paquets sont attachés à des 
cordes, et remontés sur l'argile glissante ou descendus avec précaution au fond des ravins. Le Canaque 
m'étonne par sa perspicacité et son adresse : arrivé au flanc d'un escarpement, il se balance aux lianes, il 
peut atteindre ensuite, par un bond vigoureux, l'escarpement voisin. Une fois cependant il a mal calculé 
son élan et est retombé dans la fondrière qui occupe le fond de la vallée; une boue épaisse a fort heu- 
reusement amorti la chute, mais il a eu beaucoup de peine à se tirer de là. Nous passons dans la matinée 
de cette journée le ruisseau de Sahavelona. A midi, nous avons constaté avec désespoir à notre déjeuner 



LA ROUTE DE RADAMA. 177 

que nous mangions noire dernière provision de riz; nous sommes encore bien loin de Fito et nous 
n'avons plus de vivres. Nous campons le soir non loin d'un pic qui a nom le Marianany. Il est, paraît-il, 
défendu de parler à haute voix près de ce sommet, sons peine de voir immédiatement un vent violent 
vous assaillir. Je dois avouer que je ne respecte pas cette consigne, car je désire vivement la tempête. 
Je voudrais non moins vivement voir une forte luise dissiper la pluie et la brume qui nous envi- 
ronnent depuis notre départ de Tananarive. Mais j'ai beau parler à haute voix, chanter même la 
pluie tombe de plus belle; cela ne m'étonne que médiocrement, les dictons de notre vieille France 
sont donc plus vrais que les fady de ce pays de sauvages. Le soir, nous dînons par cœur, près de la chute 
de l'Asivora. 

Le mardi 20, nous continuons noire route, mais celle fois dans un sentier moins "lissant; il y a de 
nombreuses émergences de quartz, les gneiss sonl raie-, en revanche les micaschistes se montrent ça et 
là. Nous nous arrêtons vers le milieu du jour sur les bordsde l'Asivora. Je dois avouer que, au point de 
Vue culinaire, les bois nous offraienl quelques ressources, je suis assez heureux pour tuer quelques maki, 
ces lémuriens qui remplacent les singes à Madagascar, el une demi-douzaine de perroquets noirs; et mes 
hommes ajoutèrenl à ce menu des insectes variés el des racines charnues qu'ils prétendaient comestibles. 
Mais ce régime alimentaire ne nousa laissé' que de désagréables impressions. Enfin, dans l'après-midi, le 
sentier semble plus fréquenté, nous pouvons fournir une marche plus rapide et dans la soirée nous arri- 
vons à Fito, village situé à :i"ii mètres d'altitude. Les cotes barométriques sonl 1res inégales dans la 
forêt ; el l'on s'élève sans cesse à de grandes hauteurs pour redescendre brusquement dans de profondes 
vallées; il es! assez difficile de démêler le système orographique de la contrée; j'ai pu l'aire quelques 
observations, mouler sur des so mincis d'où la vue était assez limitée, obtenir quelques renseignements; 
en résumé, il s'ensuivrait que, de la chaîne principale el de ces gros chaînons parallèles à sa direction 
générale nord cl sud, partent beaucoup de contreforts don) la direction habituelle est E.-O. Mais cela 
seulement dans le voisinage de noire roule; cardans le sud au contraire, vers les massifs d'Ambohitra- 
koholahy, les collines boisées paraissent orientées nord el sud. Dans toutes les vallées que laissent entre 

elles ces hauteurs, coulenl capricieusement de n breux torrents qui vont grossir ITvondrona ou ses 

principaux affluents, Il y a beaucoup de sources sur les flancs des coteaux, partout des suintements; tout 
concourt, avec les pluies presque continuelles el le- brouillards intenses, à entretenir dans la forêt une 
humidité excessive favorable à la végétation. < loin me dans les premiers bois que nous avions rencontrés 
dans l'ouest, le sol est constitué entièrement par de l'argile rouge ou jaunâtre, l'humus qui pourrait se 
former el les débris organiques sonl rapidement entraînés au fond des ravins; la roche apparaît souvent 
à (leur de terre, l'on rencontre le granité rouge cl gris, le gneiss granitoïde, îles liions de quartzite, mais 
le plus souvent, des micaschites décomposés, des pointements de schistes cristallins. J'ai rencontré 
parmi différents gisements de roches modernes des coulées de basaltes. 

La végétation esl bien fournie. Les arbres trop serrés poussent en hauteur et, ne pouvant se développer 
librement, vont droit vers le ciel chercher un peu de soleil, .l'en ai pu noter les principales essences, cer- 
taines seraient 1res bonnes pour la construction et la menuiserie. Entre les arbres se déroulent des 
lianes puissantes ; plusieurs portaient de jolies fleurs dont nous avons recueilli de beaux échantillons ainsi 
• pie plusieurs nouvelles espèces d'orchidées. Il y a beaucoup de fougères naines ou arborescentes, de 
grands roseaux el surtout une espèce de bambou qui forment des fourrés inextricables et des taillis épais. 
Les seuls représentants de la faune que nous avions vus sont des maki el des babakoto; ils ne se laissent 
pas approcher, mais à certaines heures de la journée, principalement au lever et au coucher du soleil, 
nous entendions leur cri plaintif dans toutes les directions. Les oiseaux sonl rares, les reptiles peu nom- 
breux, en revanche les insectes sont assez communs. 

Dans cette forêt, de Didy à Fito el surtout en approchant de ce dernier village, je rencontre assez sou- 
vent sur de petits arbustes de deux à trois mètres de hauteur de petits échantillons sphériques ou ovoïdes 
d une concrétion résineuse que je crois être de la gomme laque. 

En eflel un échantillon au hasard esl plus souvent ovoïde que sphérique, il peut atteindre la grosseur 

23 



178 VOYAGE A MADAGASCAR. 

d'un œuf de pigeon, et se trouve toujours traversé par une petite branche suivant son grand axe ou son 
diamètre; l'extérieur paraît rugueux et jaunâtre. 

Si on coupe une de ces masses suivant la branche qui la traverse on voit l'intérieur tapissé d'une rangée 
d'alvéoles de couleur brun foncé, remplies par des débris d'insectes dont l'enveloppe de l'abdomen restée 
englobée dans la résine constitue chaque cellule. 

Ces insectes étaient évidemment rangés en cercle autour de la branche, la tète tournée vers celle-ci ; 
ils sont plus gros que ceux de la gomme laque ordinaire, beaucoup atteignent 3 millimètres de diamètre; 
leur nombre est très variable, il dépasse souvent 60. 

J'avais eu soin de mettre dans mon herbier des fouilles, des fleurs, des rameaux, des arbres qui portent 
ces concrétions de gomme laque. J'avais mis aussi dans l'alcool deux colonies entières de ces insectes 
remarquables. Malheureusement, en arrivant à Tamatave quelques jours plus tard, j'avais le regret de 
constater que mes herbiers étaient détruits en grande partie par l'eau dont ils n'avaient cessé d'être 
imprégnés pendant les trois semaines que nous employons à parcourir la route de Radama. Quant à mes 
collections zoologiques, je perdrai une grande partie des animaux conservés dans la traversée de l'île de 
Mandritsara à Majunga. Alors, dans ce pays privé d'eau, dans ces contrées sablonneuses, brûlées par un 
soleil torride et où on ne rencontre sur de grands espaces ni sources, ni ruisseaux, ni même une mare 
croupissante, mes porteurs pourétancher la soif qui les tourmente boiront le rhum et l'alcool de mau- 
vaise qualité que renferment mes bocaux de collections zoologiques. 

A Fito, la forêt ne se termine pas brusquement. La limite n'est pas nettement tranchée, il y a beaucoup 
de bouquets de bois plus ou moins grands, réunis par des défrichements récents ou des taillis plus anciens. 
Je ne suis pas encore fixé sur la question de savoir si, à une époque lointaine, l'île de Madagascar tout 
entière était boisée, les forêts existantes n'étant que les témoins actuels de sa végétation antérieure; ou 
si, au contraire, la grande île a toujours présenté ses massifs dénudés entourés, il est vrai, de ses zones de 
forêts, zones qui l'enveloppent complètement. Néanmoins je pense dès à présent que si Madagascar n'était 
pas entièrement boisé, comme cela est probable, ses bois couvraient une étendue do lorrain beaucoup 
plus considérable, et que, notamment dans ces parages, sa forêt orientale s'étendait jusqu'à la mer, 
comme cela existe actuellement à la hauteur de la baie d'Anlongil. Cette opinion résulte non seulement 
du voyage de Fito à Mahasoa, mais des routes parcourues do Mananara à Mandritsara et surtout de 
l'itinéraire suivi de cette dernière ville à la côte ouest, où le fait devient plus frappant encore. 

Fito est un misérable village belanimena, il ne compte pas plus de vingt cases. Ses malheureux habi- 
tants appartiennent à la famille betanimena, qui n'est qu'une division des Relsimisaraka, comprenant, 
comme l'on sait, toide cotte tribu qui occupe l'espace compris entre l'Océan et la première zone de 
forêts, à l'est et à l'ouest, et au nord et au sud, la baie d'Antongil et l'embouchure du Mangoro. Dans 
la partie septentrionale de cette région, ils s'appellent Antavaratra ; dans la partie centrale, on les désigne 
plus habituellement sous le nom de Betanimena; enfin dans le sud, ce sont les Betsimisaraka propre- 
ment dits; comme il n'arrive que trop souvent à Madagascar, ces différentes fractions d'une même 
tribu sont ennemies les unes des autres, et c'est une grande injure pour un Betsimisaraka que do le 
traiter de Betanimena. Nous pouvons refaire à Fito nos provisions épuisées, au grand contentement de 
mes porteurs. Comme presque tous les peuples primitifs, à qui il est difficile de demander à un moment 
donné un effort anormal, le Malgache est indolent de nature et il ne faut pas trop compter sur lui, 
quel que soit le prix que l'on lui donne, mais enfin on peut admettre que, lorsqu'il est bien nourri, à un 
salaire quadruple, correspondra à peine un travail double. Mais s'il a le ventre creux, il ne faut plus 
songer à rien lui demander, il est incapable de tout effort, il se croit mort. Ainsi ce matin, lorsque, en 
vue des cases de Fito, une heure et demie de marche à peine me séparait de ce village, j'eus toutes les 
peines du monde à faire avancer les hommes. Ils n'avaient plus pourtant qu'un petit effort à faire pour 
trouver tout chaud leur mets favori, mais ils en furent incapables, el la moitié des hommes se laissèrent 
tomber dans l'argile rouge, et attendirent patiemment plusieurs heures, que, arrivés au village, nous 
puissions leur envoyer du riz et du manioc. 



: 



LA ROUTE DE R ADAM A. 179 

Pendant les journées des 21, 22, 23 et 24 août, nous parcourons la dislance qui sépare Fito de Sara- 
nasy. Celle contrée présente un aspect tout particulier : derrière nous, à l'ouest, la grande forêt couvre 
de sa verdure les derniers contreforts de la chaîne eôtière; les sommets, d'une altitude peu considérable, 
six à sept cents mètres environ, disparaissent presque toujours dans un brouillard épais; devant nous, 
et s'étendant jusqu'à la mer, un pays hérissé de mamelons à pentes assez rapides, peu élevés, mais très 
rapprochés les uns des autres, disposés sans aucun ordre et diminuant de hauteur progressivement 
jusqu'à l'Océan ou plutôt jusqu'à la bande de sable, et jusqu'aux lagunes côtières. Ces monticules, qui 
enserrent l'ivondrona, ses affluents et les mille petits ruisseaux qui sillonnent la région, forment des 
vallons profonds, avec marais et fondrières. Le sol ici, chose curieuse, possède une couche d'humus 
assez considérable. La roche n'apparaît que rarement, l'on rencontre bien plus souvent des cailloux 
roulés, des morceaux de quartzite et de basalte principalement, non seulement dans les lits des ruis- 
seaux, mais souvent à des hauteurs considérables. La végétation est 1res active, mais elle ne se mani- 
feste plus librement comme dans la forêt, des bouquets de bois persistent bien, sur les sommets escarpés 
ou dans les marais, mais partout ailleurs, on voit des arbres isolés, morts, décapités, le plus souvent 
brûlés. Partout la main de l'homme montre ses effets brutaux et inintelligents. La contrée est peuplée 
de quelques villages betanimena, qui comptent à peine chacun une dizaine de huttes misérables. Cepen- 
dant, celle faible population a besoin d'une grande étendue de terrain pour se nourrir. Cela tient à la 
façon toute primitive qu'ils emploient pour cultiver leur ri/. 

Nous avons vu dans un précédent chapitre la méthode perfectionnée qu'emploient les Anlimerina 
pour cultiver celle graine précieuse, la hase de leur nourriture. Dan- ce- tribus orientales aussi bien que 
dans celles du sud el de Iduesl, où la population clairsemée peut disposer par habitant d'une étendue 
relativement grande de terrain, on emploie une méthode barbare, il est vrai, mais moins fatigante et 
plus expédilive. Voici comment ils opèrent. Ils choisissenl un terrain propice à la culture du ri/, cl 
dans ces régions il n'y a que deux catégories de terres qui soient susceptibles d'un bon rendement. Ce 
sont, d'une part, les contrées marécageuses à sous-sol imperméable, ci les marais et les fondrières enserrés 
dans des vallons étroits et sans déversoirs trop apparent-: dan- ces conditions, le riz trouve en même 
temps qu'une terre riche améliorée continuellement parle limon des eaux, une humidité cl une nappe 
aquatique suffisante pour s'abreuver cl se développer en toute saison. D'autre part, lorsque de tels 
terrains ne sont pas à proximité des villages, ou que la couche de boue esl trop épaisse pour permettre 
la culture, ils vont sur les contins de la forêt, choisissenl dans la saison sèche un espace convenable el 
défrichent le taillis, puis, au bout d'un certain temps, mettent le l'eu aux brindilles el aux menues bran- 
ches desséchées, ce qui les débarrasse, la hache aidant, des plus gros Irones el des souches volumi- 
neuses. Celle terre, couverte d'humus cl de débris organiques amoncelés depuis des années, est vierge 
de toute culture, aussi offrira-t-elle, la première année de l'exploitation, un rendement rémunérateur. 
Les eaux manqueront peut-être, mais l'indigène compte sur les pluies continuelles dansées régions, nous 
le savons par expérience. Ces cultures dans les défrichements de forêts changent de place tous les ans, 
elles cheminent du nord au sud sur les limites forestières, et s'avancent peu à peu dans l'ouest 
en gagnant insensiblement sur les grands bois. Au bout d'un siècle ou deux de ces coupes brutales 
cl inintelligentes, Madagascar, si l'on n'y met bon ordre, n'aura plus de forêt; ce qui amènera de 
grandes perturbations dans le régime des pluies cl conséquemment dans la culture. Pour cultiver 
le riz dans les défrichements de la forêt, l'indigène, après avoir obtenu un nombre de plans suffi- 
sant dans un petit terrain cultivé soigneusement à côté de sa case, va les repiquer avec un petit 
bâton pointu dans le défrichement; la nature se charge du reste. Pour les cultures dans les marais 
et fondrières peu profondes à sous-sol dur, on ensemence directement, mais il est nécessaire de 
faire subir au terrain une culture préparatoire. Celte culture est simple, el ne nécessite que peu 
d ellorls à l'indigène. Un peu avant l'époque des semailles, on rassemble le troupeau de bœufs du 
village, puis on le conduit sur le terrain de culture. Là une dizaine d'hommes environnent le trou- 
peau et, à grands renforts de coups de bâtons et de cris aigus, on fait toute la journée piétiner 



180 



VOÏAGE A MADAGASCAR. 



ces pauvres bêtes sur place. Le soir, le terrain sera suffisamment malaxé, et préparé pour être 
ensemencé. 

Au village de Saranasy, nous trouvons des pirogues qui vont nous conduire à Mahasoa, en descen- 
dant le cours de l'Ivondrona et du Sahatsara, son affluent de droite, qui coule au pied du village de 
Saranasy. Nos misères sont finies. En deux heures nous sommes au confluent du Sahatsara et de 
l'Ivondrona, qui a en cet endroit 90 mètres de large. Nous descendons rapidement le cours du fleuve, 
ses rives sont bien cultivées, on voit que nous approchons deTamalaveel des établissements européens. 
En aval du confluent du Fahandrano, nous apercevons la propriété de M. Charles; plus bas, sur la rive 
gauche, au-dessous du petit village d'Ambatomanoliy, c'est la sucrerie de M. Dupuy. Enfin vers quatre 
heures et demie, nous débarquons à Mahasoa. Nous retrouvons à une roule déjà parcourue de Tama- 
tave à Tananarive, et avant la nuit nous faisons, joyeux et dispos, notre entrée dans la cour de L'hôtel 
de l'Europe. 




■ 



EXPLORAI [ON D UNE LAGUNE. 




i ) l Al* BI LLONES. 



CHAPITRE VII 



Une semaine à Tamalave. — Préparatifs pour la route du Nord. Ampanalava. — [fontsy. — Foulepointe. — Tombeau 
betsimisaraka. — Mahambo. - Sépulture et enterrement betsimisaraka.- Fénoarivo. Les serpents. — Colonels et 
capitaines. Ivongo. La pointé à Larrée. Le port de Tintiiiu'in-. ]..■- ir-L'emlt-s du imbakolo d'aprëe les Betsi- 
misaraka et d'après les Antimerina. — Au <-.i|> Bellones. — Mananara. Forl antimerina de Vohizanahary. — Los 
fahavalo. — Omis le Longoza. — Attaque d'un village par 1rs rats. La forêt de Mananara à Mandritsara. — 
Ambodimadiro. — Arrivée à Mandritsara. Réception el parade anti rina. -- Le Rova el ses portes. — Popula- 
tion de Mandritsara. — Le gouverneur el son état-major. - La céré lie du Mamadika. — Circoncision à Madagascar. 




Nous séjournons une semaine à Tamal 
Ions à profil pour nous remel l re to 



emaine à Tamalave, lemps que nous met- 
iiul d'abord, el surtout pour 
achever tous les préparatifs nécessaires à noire voyage vers le Nord 
à la baie d'Antongil. Cette roule que nous voulons suivre el qui longe 
le littoral «le l'Océan est, il esl vrai, assez connue, surtout à quelques 
centaines de kilomètres de Tamalave. Dans ces régions, elle esl par- 
courue quelquefois par des Européens traitants ou voyageurs, on en 
a donné îles descriptions jusqu'à Fénérive el même plus au nord. 
Cependant malgré l'attrait de l'inconnu il fallaitbien nous résoudre à 
la suivre, pour en compléter l'exploration dans la partie septentrionale 
au-dessous de Manara, el surtout pour, de celle dernière ville, nous di- 
riger vers l'ouest, traverser complètement l'île el ne nous arrêter qu'à la 
baie de Bombétoke. C'était là le principal but de noire voyage. Les jours 
passèrent \ iteàTamatave. Nous y retrouvions d'anciennes connaissances 
dont le bienveillant accueil ne laissait pas que de nous être forl agréai île 
après notre isolement du mois précédent. Je m'empresse ici de remer- 
cier encore une fois M. Jore, alors chargé de la résidence, de son 
charmant accueil, et de l'assistance qu'il a bien voulu nous donner. 
A noire arrivée le 25 aoùl à Tamalave, ville que j'avais quittée au mois de mars dernier, j'ai été frappé 
des progrès généraux accomplis, tant dans les constructions que dans le mouvement commercial 



Lli GOUVLRNEtU D IVONGO. 



182 VOYAGE A MADAGASCAR. 

général. Le principal port de la côte est s'est développé dans de grandes proportions, je suis heureux 
de le constater et de voir ainsi que la colonisation française à Madagascar fait toujours des progrès, 
lents à la vérité, mais continus. 

Le lundi 2 septembre, nous partons vers le milieu du jour, pour la route du nord. Nous n'avons pas 
pu partir plus tôt, car nos hommes se disent fatigués du voyage précédent, et ne quittent qu'à regret ce 
lieu de délices. Cependant, après de nombreuses recherches, tout le monde est enfin présent, et à midi 
nous dépassons le fort antimerina et nous rapprochons de la mer dont nous suivons le rivage en mar- 
chant vers le nord. Cette fois j'augure mieux du voyage, le soleil est radieux et la chaleur étouffante, 
c'est vrai, mais enfin cela vaut mieux que la pluie qui ne nous a pas quittés sur la route de Radama, de 
Tananarive à Tamatave, pendant vingt-deux jours consécutifs. 

Une heure après notre départ, nous traversons le gros village d'Ampanalana. Cette agglomération de 
plus de cent vingt cases n'est à proprement parler qu'un faubourg de Tamatave, il s'y fait un assez 
grand commerce comme dans nombre de villages betsimisaraka, chaque habitant est marchand de rhum 
ou de beisabetsa. Les cases montées sur pilotis sont construites en ravenala; c'est le type de la maison 
betsimisaraka, que je retrouve avec plaisir après les maisons de terre sales et enfumées des Antimerina. 

Nous poursuivons notre route sur une bande sablonneuse qui s'étend entre l'océan à droite, et une 
lagune à gauche d'une centaine de piètres de large. Après une demi-heure de marche dans le sable, nous 
sommes arrêtés brusquement par un chenal qui fait communiquer la lagune à l'océan. Ce chenal où existe 
un fort courant constitue l'embouchure de l'Ivonohina, que nous passons en pirogues, assez rapidement. 
Deux heures après, nous arrivons à la suite d'une deuxième traversée de la lagune au village de Vohi- 
ilrotra. Ce village, moins grand que le précédent, nous offre cependant un gîte convenable. J'ai eu dans 
celte étape d'aujourd'hui, deux hommes atteints de la fièvre, ils continuent cependant à nous suivre, 
mais je m'attends à en avoir un plus grand nombre dans les jours suivants. D'une manière générale la 
fièvre palustre est endémique à Madagascar; elle frappe plus ou moins, suivant les individus, les saisons 
ou les contrées dans lesquelles on se trouve. Cependant il est à remarquer que les atteintes de cette 
maladie, si régulière dans ses manifestations extérieures, sont soumises, elles aussi, à des règles que l'on 
a vite apprises par expérience et qu'il est facile de prévoir après quelque temps d'observations. Ainsi un 
voyageur vient-il de France et débarque-l-il à Tamatave, il se met en roule aussitôt pour Tananarive. 11 
a beaucoup de chance pour ne rien ressentir pendant ce pénible voyage; sa route vers la capitale sera 
plus ou moins lente, plus ou moins pénible; dans presque tous les cas, il arrivera indemne sur les hauts 
plateaux où il retrouvera, dans un climat relativement salubre, le confort qui lui a manqué dans son pré- 
cédent voyage. Il se remettra de ses fatigues et s'adonnera aux occupations pour lesquelles il est arrivé, 
il ne manquera pas non plus de dire que ce voyage de Tamatave à Tananarive n'est qu'une bagatelle, et 
que les fièvres et le mauvais climat ne peuvent rien contre lui. Au bout d'une semaine, ses doutes se 
changeront en certitude, il se croira sauvé. Mais tout vient à pointa qui sait attendre; celte période d'in- 
cubation est trompeuse, et dans presque tous les cas au bout d'une huitaine de jours la fièvre, que l'on 
aura gagnée en route, viendra vous visiter impitoyable. Cette règle générale ne souffre que peu d'excep- 
tions qui tiennent beaucoup plus aux précautions que l'on a pu prendre en roule, qu'à une résistance de 
constitution exceptionnelle, dont on est toujours enclin à se croire doté. Ainsi, mes deux compagnons 
et moi étions montés de Tamatave à Tananarive au mois de mars dernier dans de très bonnes condi- 
tions et, dix jours après notre arrivée dans la capitale, nous étions terrassés tous les trois par les fièvres 
intermittentes. Chose curieuse, et qui ne semble pas concorder avec ce que la science nous apprend 
sur les autres maladies fébriles, cette période d'incubation n'a rien de iixe, elle a au contraire une durée 
plus ou moins élastique, qui semble concorder avec la durée du voyage et avec les mauvaises conditions 
dans lesquelles on se trouve. Elles ne se terminent brusquement que lorsque l'on est arrivé dans un 
climat relativement plus salubre et que l'on a déjà pris quelques jours de repos. Ainsi, nous avions 
effectué notre voyage de montée de la mer à Tananarive en quinze jours, et cependant ce n'est que dix 
jours après notre arrivée dans la capitale que nous avons eu la fièvre; or, tous les colons que nous avons 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 183 

consultés, nous ont assuré qu'ils avaient fait le voyage en cinq, six, ou sept jours et que dix jours après 
leur arrivée à Tananarive, eux aussi avaient ressenti les premières atteintes du mal palustre. Lorsque 
Foucart explora la vallée inférieure du Mangoro, il séjourna deux mois dans une contrée fort malsaine 
et dans des conditions d'existence les plus misérables, cependant il se porta très bien pendant son 
voyage et ce n'est qu'une semaine après son retour à Tananarive qu'il ressentit ses premiers accès de 
fièvre, fièvre terrible qui .levait deux mois plus tard le forcer à rentrer en France. Enfin nous-mêmes, 
nous venons de faire un trajet sous bois de vingt-deux jours, toujours mouillés, mangeant à peine, 
buvant une eau croupissante des marais que j'étais obligé de passer dans un linge, pour la débarrasser 
des milliers de sangsues qu'elle contenait. Nous réunissons les plus mauvaises conditions possibles. 
et cependant, maintenant que nous sommes au bord de l'océan, que nous suivons une roule relati- 
vement facile où nous trouvons des villages nombreux qui nous offrent bon gîte et nourriture suffi- 
sante, nous allons probablement ressentir les atteintes de la malaria '. 

Le lendemain 3 septembre, nous marchons dans des taillis. Depuis Tamatave i\\\ reste, et fort loin 
dans le nord, paraît-il, en un mol tout le long de la côte que nous devons suivre, on marche dans ces 
taillis. En somme la végétation quoique plus fournie est absolument comparable à celles que j'ai 
décrites, de Tamatave à Andovoranto. La disposition du pays est à peu près toujours la même : au 
bord de la mer, c'est une plage de salde plus ou moins large, cent mètres en moyenne recouverte 
parfois d'une poussière noire avec çà et là des pierres ponces et des scories légères d'origine volca- 
nique. Loin ;' Ire gauche, dans l'ouest, se montrent les derniers contreforts de la chatne côtière 

couronnés de leurs forêts touffues. En deçà, les petits mamelons avec leurs défrichements; tout près de 
nous la lagune, enfin la bande de sable sur laquelle le chemin esl tracé au milieu des arbres rabougris 

du rivage. On est immédiate ni frappé par la disposition qu'affectent les lagunes, le nombre et 

l'étendue de ces nappes d'eau saumàlre son! considérables, nous en avons compté un grand nombre 
depuis Ampanalana jusqu'à Mananara. Cependant, elles ne suivent pas d'une manière presque inter- 
rompue comme cela a lieu dans le sud de Tanialavo et fort loin sur la côte méridionale. Sur celle 

partie du littoral, elles constituent, pour ainsi dire, de grands lacs à l'embouchure de chaque rivière, 
de chaque ruisseau : leur formation déjà décrite et bien connue se fait sur la côte où nous nous trouvons 
aussi régulièrement, et les embouchures des fleuves, c'est-à-dire les communications de la lagune avec 
l'océan sont sujettes à de fréquents déplacements el à des directions nouvelles. Ces déversoirs se tracent 
péniblement un passage à travers les sables du rivage. La constitution géologique «lu sol esl peu variée 
sur la côte Esl de Madagascar, à la hauteur où nous la suivons. A noire gauche, après les dernières 
émergences île granité el de gneiss, les liions de qiiarlzile. se monlrenl des micaschistes décomposés el 
des scliislcs cristallins. Tout cet ensemble de roches est presque partout recouvert d'une épaisse couche 
d'argile rougeâtre généralemenl cl venant 1res près du littoral, l'uis apparaît une bande côtière formée 
d un sabir assez lin, plus ou moins mêlée de débris végétaux, de coquilles brisées, de morceaux de 
coraux. Celte bande arénacée, sous l'action des vents, des eaux sauvages, du choc des lames et des 
courants, concourt précisément à la formation des nombreuses lagunes dont toute la côte est bordée. 
Elle empiète souvent sur le terrain argileux et le recouvre en certains endroits d'une couche sablonneuse 
a ssez épaisse. 

Ce terrain arénacé a une largeur esl el ouest 1res variable, 'tandis qu'elle mesure plusieurs kilomètres 
à l'amatave, elle esl très étroite à Foulpointe, pour devenir très considérable au-dessus d'Ivongo, el 
tonner la totalité de la pointe d'Antsiraka. Les couches sablonneuses reposent en certains points sur 
l'argile ou les roches inférieures, en d'autres, à l'ouest des premiers, sur des bancs coralliens de forma- 
tion récente. Celle disposition générale est importante à noter pour expliquer la genèse des miasmes 
telluriques, qui infestent la zone côtière. Ce terrain sablonneux est 1res perméable, les eaux de pluie le 

1. C'est une remarque curieuse que de constater que la fièvre arrive le plus souvent non quand on est en chemin, niais 
lorsqu'on a fini une route quelconque, quelle que soit, d'ailleurs sa durée, et que. arrivé au ternie du voyage, on se trouve 

dans de meilleures conditions de confort et de repos. 



184 VOYAGE A MADAGASCAR. 

pénètrent facilement ainsi que les eaux saumâtres îles lagunes voisines, et se chargent dans leur 
descente de tous les principes solubles des éléments organiques qu'elles rencontrent. Mais ces eaux, 
arrivées à une certaine profondeur, se trouvent arrêtées. Elles rencontrent en effet les parties profondes 
argileuses complètement imperméables. Là, ces eaux impures se réunissent et le plus souvent ne 
peuvent s'écouler dans la mer, empêchées qu'elles en sont par les lits ' plongeant vers l'ouest des 
couches micaschisteuses. Elles forment alors de véritables marais souterrains éminemment favorables à 
l'éclosion de la malaria. Je crois pouvoir généraliser cette hypothèse très plausible pour toutes les côtes 
de Madagascar, là où un terrain perméable est superposé à une couche compact" 1 argileuse. Cependant 
dans l'intérieur de l'île, dans des contrées où n'existent que l'argile ou la roche primitive, il faut cher- 
cher uneexplication différente : celle des marais superficiels. 

Le taillis dont j'ai parlé plus haut et dans lequel nous cheminons, est souvent coupé de grandes 
clairières. On marche sur un lapis de court gazon et de bruyères; autour de nous des fougères arbores- 
centes, des tanghins, des voavotaka., des citronniers, et le long de la mer les grands filao, ces arbres que 
l'on retrouve sur presque tout le littoral de Madagascar, et qui rappellent seuls dans cette île, par leur 
aspect et leurs formes, nos arbres résineux d'Europe. Ce taillis du bord de la mer faisait partie inté- 
grante de la grande forêt. On rencontre toujours, et à chaque instant, des témoins, grands arbres secs: 
des troncs souvent brûlés et qui atteignent quelquefois 15 mètres de hauteur, montrent ce que devait 
être le pays avant le déboisement. Ces témoins que nous rencontrons çà et là au bord de la mer devien- 
nent nombreux du côté de l'ouest et la quantité va sans cesse en augmentant en marchant vers la foret ; 
elle atteint son maximum dans les défrichements récents des années précédentes. 

Pendant la première partie de notre étape nous marchons sur une langue de sable entre une lagune 
et la mer. puis nous traversons la petite rivière de Rangazavo, une demi-heure après nous passons au 
hameau de Bétafo. Nous traversons ensuite un bras de lagune qui forme en cet endroit une île sur 
laquelle est construit le village d'Ifontsy. Cette agglomération que l'on appelle aussi Nosy-Be est impor- 
tante, c'est là que nous faisons halte. 

En quittant Ifonlsy, nous traversons la lagune en allant du côté de l'intérieur et nous trouvons dans 
les grands bois un petit village de 10 cases, c'est Fasendia. Au nord de ce village, le pays devient maré- 
cageux, la roule est difficile jusqu'au village d'Ankadirano ; là nous retrouvons une lagune jusqu'à 
Antetezana ; nous nous arrêtons dans ce village pour y passer la nuit. Le lendemain, après une marche 
de quelques heures dans une contrée absolumenl analogue, nous arrivons à Foulepoinle, en dialecte 
antimerina Marofolotra. 

Nous sommes là dans un très gros village qui a eu son heure de célébrité, et qui est encore mainle- 
nanl un des centres commerciaux importants de la cê>teEsl. Celte ville comprend environ deuxjcents 
cases, presque toutes isolées les unes des autres et placées au milieu d'un enclos palissade; ces clôtures, 
appelées par les créoles entourages, limitent aussi quelques champs. Cette mode d'entourage, assez 
fréquente en pays betsimisaraka, à Sainte-Marie et à Nosy-Be tend à se généraliser de plus en plus, à 
mesure que le nombre des créoles de Maurice et de la Réunion qui viennent s'établir dans ces parages est 
plus nombreux. 11 y a autour du village une très belle végétation, il y a surtout de beaux manguiers au 
port majestueux qui sont célèbres dans la contrée. A côté d'eux, les cocotiers élancés, arbres rares à 
Madagascar, car on n'en rencontre que quelques-uns sur les côtes au-dessus du vingtième parallèle, 
tous plantés et cultivés, des citronniers, des orangers, des bananiers en grand nombre. A noter encore, 
dans les environs de Foulepoinle, une grande propriété autrefois florissante de la princesse Juliette: 
cette propriété est maintenant abandonnée. Le port de Foulepoinle n'est qu'une rade foraine analogue à 
celle de Tamalave, elle est limitée du côté du large par une ceinture de brisants qui laissent entre eux 

\. Sur la côte Est, de la baie d'Antongil à Vaingaindrano, la disposition plongeante vers l'ouest des couches inférieures 
compactes, argUes ou schistes, fait que les indigènes, en creusant peu profondément des puits, trouvent pour leurs besoins 
de l'eau douce en abondance sur le rivage de la mer. Je n'ai pas besoin d'insister sur les mauvaises qualités de celle 
eau corrompue. 






LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



185 




JEU DU KATHA OU PIFAMGBA. 



une passe d'un accès difficile. La tenue esl mauvaise, il n'y a pas d'abri. Un petit voilier qui va assez 
régulièrement de Fénérive à Tamatave y louche quelquefois; des vapeurs même y viennent chercher 
des bœufs; enfin on trouve dans la ville quelques créoles qui sont des représentants de grandes maisons 
de Tamatave. Le commerce principal avec les indigènes consiste en vente de rhum, toile et indienne, 
marmites, etc., et en achat de cuir, rabane, raphia, caoutchouc et cire. A quelques kilomètres à 
l'ouest de Foulcpoinle, se trouve le fort antimerina de Mahavélona ; ce fort n'a pas grande importance 
malgré les petites redoutes qui l'environnent cl que l'on avait construites à la hâté pendant la dernière 
guerre de 1885. 

Nous séjournons encore le jeudi 5 septembre à Foulepointe, j'éprouve une certaine difficulté à me faire 
suivre de mon matériel : j'ai onze hommes malades sur trente-cinq qui composent mon convoi; il nous 
faut donc bon gré mal gré nous attarder une journée de plus à Foulepointe. Faute de mieux, j'emploie 
ma journée à me perfectionner au jeu de katra 
(fifangha de Flacourt i. D'après mes notes, el 
d'après mon expérience personnelle que je crois 
bonne, car ce n'est pas aujourd'hui la première 
fois que je joue au katra, et cependant j'ai passe'' 
celle après-midi quatre grandes heures à vérifier 
la description du jeu de katra dans le livre de 
Flacourt, chapitre xxxiv, page 108, celle des- 
cription que de Flacourt donnait en L661 est en 
tous points exacte, elle est très intéressante, el je 
ne saurais mieux expliquer le jeu national que ne 
l'a l'ail autrefois l'ancien gouverneur de Fort- 
Dauphin; aussi hml pour ne pas m'exposer à 
expliquer plus mal que □ devancier le jeu si dif- 
ficile du katra, que pour rendre hommage au premier «'I illustre explorateur de Madagascar, je \ais 
transcrire ici sa propre description, elle est absolument conforme à la vérité. 

«Le Fifangha est un Ieu d'esprit qui lient du [eu de dame et du tricquelrac, on iouë avec de certains 
fruits ronds qu'ils nomment bassy, sur une tablette de bois, où il y a trente-deux trous en quatre ràgs, 
seize servans à un ioiieur el seize à l'autre. 11 faul avoir chacun trente-deux bassy : ce [eu est assez 
récréatif. Les premiers trous ou cases marquez A sont les premiers chibon, don! il y en a quatre. Les 
cases marquées B, sonl les seconds chibon, dont il y en a aussi quatre. Celles qui sont marquées D, sont 
les cases de derrière ou du dehors qui sonl seize. 

« L'on ioiie avec soixante el quatre boulettes que l'on nomme bassy, lesquelles on mel en un ou deux 
réservoirs qu'il y a en une ou deux extrémitez du Ieu, l'on peul ioûer aussi avec des ietlons. 

« L'on garnit premièrement les douze cases du milieu de chacun un bassy, avec les quatre seconds 
chibon : puis le premier ioiieur porte un bassy dans une des cases du milieu des deux seconds chibon qui 
sont de son costé, et prend le bassy dans la case opposite à celle où il a placé son bas*;/, et le porte dans 
un des deux premiers chibon, qui sonl de son costé. L'autre ioiieur a un bassy en sa main et le place dans 
un des deux chibon, ou une des quatre cases du milieu, qui sonl de son costé, cl prend le bassy de la case 
opposite, et le porte à un des deux premiers chibon qui sonl de son costé. 

« Le premier ioûeurprend un bassy dans le réservoir et le place dans une des cases de son costé, et prend 
le bassy opposite, et le porte au premier chibon de son costé, et s'il y a un bassy dans le chibon opposite, 
il le prend avec ceux qui sont dans son premier chibon ; puis en porte une dans le second chibon, qui est 
de son costé, et porte un autre dans une case et le dernier qu'il a en sa main dans la case qui suit, el si 
en l'opposile il y a un bassi/, il le prend et le porte dans le premier chibon qu'il a de garny. 

« Le second ioiieur en fait de mesme de son costé, el quand les chibon et cases de vostre coslé sonl 

dégar ies, vous avez perdu, et de mesme à l'opposite, et cela s'appelle camou. 

24 



186 VOYAGE A MADAGASCAR. 

« L'on ne peut iamais porter de bassy dans une case où il n'y a rien, comme aussi quand il y a à prendre, 
on est obligé de prendre : mais si les cases à l'opposite de celles où vous avez des bassy sont dégarnies, 
et que les autres cases de vostre adversaire qui ne sont pas opposites à celles qui sont garnies devant 
vous, soient garnies, vous faites lors Mamoneatsrha : c'est que vous portez un bassy dans une de vos cases 
garnies, et vous prenez avec celuy que vous y avez mis tous les bassy qui y sont, el en portez un à droict 
ou à gauche, comme voudrez dans la case prochaine, l'autre ensuivant, iusques à ce que le dernier bassy 
soit posé ; s'il y a un bassy, ou plusieurs dans cette dernière case, vous enlevez encores tout, et en garnissez 
une case ensuivant, comme vous avez commencé : et si vous estes au premier chibon de ce costé-là, et 
qu'il vous en reste dans la main, vous les portez aux cases de derrière, et s'il y en avoil tant en vostre 
main, que toutes les cases de derrière fussent garnies chacune de ceux que vous y auriez mis, vous 
porterez le reste au premier chibon suivant, en continuant iusqu'à ce que vous ayez trouvé une case vuide 
où vous laissez le dernier bassy, et cela s'appelle Mandre, c'est-à-dire dormir ou se reposer. 

« Le jeu est assez récréatif, et s'apprend plus facilement en ioùant que de parole. 

« L'on peut au lieu de bassy ioùer avec des jetions. » 

C'est dans les environs de Foule pointe que je pus voir de près et Lien examiner pour la première l'ois 
un tombeau betsimisaraka dont la partie essentielle se compose comme chez les Antimcrina d'un tumulus 
de terre qui affecte la forme d'une pyramide tronquée à base rectangulaire (deux mètres de long, un 
mètre de large, soixante centimètres de haut); mais, au lieu d'enfermer le tumulus de terre qui recouvre 
le tombeau, dans un mur de pierres sèches et de le recouvrir de larges dalles de granité, à la façon des 
Antimerina qui trouvent sur leurs hauts plateaux et à profusion ces pierres dont ils ont besoin pour 
l'entourage et l'ornementation des tombeaux, les Betsimisaraka, eux, n'emploient pour cet usage que le 
bois, et cela se conçoit aisément, ils ont peu de pierres clans leur pays couvert de grandes forêts. Ils 
cachent donc le tumulus sous des planches mal équarries, el l'entourent — cela est caractéristique du 
tombeau betsimisaraka — d'une clôture en pieux plus ou moins gros, mais se touchant les uns les autres, 
et hauts d'environ 1 m. 50 au-dessus du sol. 

Le vendredi 6 septembre, ne pouvant séjourner plus longtemps à Foulepointe, nous prenons nos 
hommes de filanjana comme porteurs de bagages et nous nous mettons en route. Nous nous enfonçons 
tout d'abord dans l'ouest à deux kilomètres environ, pour aller reconnaître la batterie antimerina et le 
village de Mahavelona. Nous dépassons bientôt le village de Marifarihy; là nous avons à gauche des 
marais qui s'étendent très loin vers l'ouest, à droite le taillis et la lagune, plus à droite encore, à deux 
kilomètres environ, l'Océan. Continuant notre route, nous arrivons aux embouchures continentes de 
l'Onibe et du Manonako. La lagune à cet endroit a environ quatre cents mètres de large; nous la traver- 
sons sans incidents en pirogues et nous nous rapprochons du bord de la mer. Enfin, entre la lagune et 
la mer nous nous arrêtons au village d'Ambalovato. Il y a dans les environs de ce village des roches 
éruptives dont je ramasse de beaux échantillons. Reprenant ensuite notre route, nous traversons un taillis 
épais formé presque entièrement de ravenala et de grands roseaux. Nous rencontrons encore des marais. 
Avant de traverser la rivière de Farifara et le petit village de Mahasoa, qui est situé sur sa rive gauche 
au bord de la mer. Là, nous quittons le taillis et suivons le rivage de la mer, où nous trouvons un autre 
petit village Ambatomalama ; enfin nous arrivons avant la nuit au village de Mahambo, où M. Courau, 
un de nos compatriotes nous offre fort gracieusement l'hospitalité. 

M. Courau est un vieux colon de Madagascar, qui a ici d'importantes concessions de forêts el qui a 
réussi du reste à les exploiter dans de bonnes conditions; qu'il me soit permis de le remercier ici de 
l'accueil bienveillant qu'il a bien voulu nous faire. Mahambo, qui est un gros village de plus de deux 
cents cases, forme une agglomération encore plus importante (pie celle de Foulepointe. Presque toutes 
les maisons sont alignées sur deux rangs et forment une grande avenue N.-S. Les cases sont assez belles ; 
il y a beaucoup de petits commerçants indigènes, qui vendent principalement du rhum, du belsabetsa, 
des cotonnades et des indiennes, de la quincaillerie et de la verroterie. L'élément blanc est représenté 
par M. Courau et ses deux employés, MM. Lecomte et Rey, un créole de Maurice et M. Bouhis. M. Bouhis 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 187 

est un ancien quartier-maître de la marine qui n'a pas voulu rentrer en France et qui s'est fixé à Mahambo 
depuis quelque trente ans. Je cite ce fail en passant pour montrer le bien fondé de l'opinion qui fait de 
Madagascar le cimetière des Européens, quand, au contraire, l'île de Madagascar pourrait former un 
jour, au moins dans ses hauts plateaux, une de nos rares colonies de peuplement. 

Nous passons le samedi 7 septembre à Mahambo el nous mettons la journée à profit pour visiter les 
environs, où je découvre un nouveau genre de cimetière betsimisaraka, et qui me paraît fort intéressant. 
Nous en avons bien vu d'autres du type ordinaire, entourés tous, comme c'est l'usage, d'une palissade 
limitant un espace rectangulaire, le tombeau. Quelques-uns de ces tombeaux ainsi clos sont surmontés 
d'un toit à deux pentes égales, ce sont ceux des nobles du pays ou de quelques familles riches et bien 
posées dans la contrée. A côté de ce genre déjà connu, j'en découvre un autre dans un bouquet d'arbres 
qui couronnent la cime d'un pic isolé. Ce lieu de sépulture n'est plus un tombeau, c'est plutôt un 
cimetière, car le nombre de cercueils que l'on y rencontre semble indiquer non pas le< anciens repré- 
sentants d'une seule famille, mais toute une population défunte. 

Dans une clairière de ce petit bois sacré, une soixantai le cercueils reposent, rangés les uns à côté 

des autres, el orientés invariablemenl de façon à ce que le cadavre ail les pieds tournés vers le nord, la 

tète vers le sud, Ces cercueils en bois massif sonl formés de deux parties : l'i le fond, est une 

énorme pièce de huis rectangulaire, creusée de trente-cinq centimètres environ; l'autre partie, le cou- 
vercle, est égalemenl formée d'un seul madrier, qui repose sur le massif rectangulaire inférieur en le 
débordant légèrement. La partie supérieure de ce couvercle es) tantôt arrondie. el conserve ainsi l'appa- 
rence de l'arbre que l'on a employé; lantôl au contraire, le bois a été abattu sur les deux angles, pour 
constituer une arête médiane d'où parlenl deux pentes inclinées. C'est la forme la plus fréquente. Vers 
le centre de la clairière esl installé une si nie d'échafaudage sur lequel est posé le cercueil d'un chef, en 
vertu de cel axiome généralement adopté par les tribus malgaches qu'un puissant doit toujours planer 
au-dessus des simples mortels. Un chef de ces tribus qui viendrait à Paris logerait dans les combles, 
pendant que ses serviteurs habiteraient l'entresol. 

Dans cette clairière, je me trouvais en face de ce que j'appellerais un cimetière provisoire des Betsi- 
misaraka qui osent suivre encore les coutumes de leurs aïeux, car les Betsimisaraka comme les Antime- 
rina ont, par un contact prolongé avec les Européens, oublié ou plutôt délaissé une partie de leur- 
anciennes cm il mues ; ils en suivent bien encore quelques-unes, mais ils ont soin de se cacher ou d'expli- 
quer par un rai son n ci ne: il plus moderne leurs anciennes superstitions, qui | -raient delà sorte échapper 

à une observation superficielle el surtout faite près d'un centre habité par des Européens. Près «le tels 
endroits, par suite du caractère général du peuple madécasse, on ne peut faire sur lui que des observations 
fatalement incomplètes el absolument erronées; pour le juger comme il doit l'être, il faut vivre de sa 
vie, marcher à ses côtés, lui parler sans cesse, el surtoul se garder de ce vernis factice que lui donne si 
aisément toute influence étrangère. 

J'ai dit que ce cimetière était un lieu de sépulture provisoire; il ne sert en effet qu'à garder pendant un 
certain temps ces cercueils qu'on transporte dans le tombeau de famille entouré de la palissade régle- 
mentaire, après la putréfaction complète du corps que le cercueil contient. 

De l'avis de tous ceux qui ont écrit sur Madagascar, qui ne faisaient du reste qu'exprimer une fois de 
plus une opinion émise par la. généralité des voyageurs dans les pays sauvages, à savoir que les peuples 
primitifs ont tous la notion d'un Dieu créateur, les peuplades malgaches reconnaissent un Etre 
suprême. Je ne sais s'il en esl ainsi chez d'autres peuples primitifs, 'mais chez les Malgaches une telle 
conclusion me paraît peut-être prématurée. 11 esl évident que si on demande à un jeune Antimerina qui 
a été pendant dix ans à l'école des méthodistes anglais, la religion de ses pères, il esl très probable 
que ses souvenirs classiques ne lui permettront pas de raconter fidèlement les traditions que lui ont 
léguées ses aïeux. En réalité, si je n'ai pas trouvé, chez les indigènes madécasses, une croyance nette et 
précise en un Dieu créateur, j'y ai toujours trouvé certaines croyances vagues et confuses, d'où se 
dégageaient surtout, au milieu de superstitions grossières et de pratiques bizarres, la croyance aux 



188 VOYAGE A MADAGASCAR. 

mauvais esprits et le culte des morts. Ces deux idées représentent, d'une manière générale, toute 
la religion du Malgache, religion qu'il cache quelquefois, surtout quand il se dit protestant ou catho- 
lique, mais qu'il n'abandonne jamais ; ses nouvelles croyances ne sont que des habits neufs dont il aime 
à se parer, mais sous lesquels il reste tout entier. On peut dire que les Malgaches croient à deux esprits 
supérieurs : l'un, esprit du bien, esprit créateur, Zanahary-Be, dont en général ils se soucient fort peu ; 
cet esprit supérieur représente, en même temps que la volonté suprême qui dirige les grandes lois phy- 
siques et auxquelles tout le monde est astreint sans pouvoir les éviter, les grands phénomènes de la 
nature : le vent, le tonnerre, l'ouragan, le soleil, etc. Le Malgache d'habitude n'a aucun culte pour ce 
génie du bien, ce Zanahary-Be. Il n'en est pas de même pour le génie du mal, Angatra, qui préside aux 
mauvaises choses, aux calamités qui nous frappent. C'est à cet esprit du mal el à ses suppôts que les 
Malgaches sacrifient et rendent un culte. L'indigène craint les mauvais esprits, comme les paysans de 
nos campagnes craignent les feux follets elles revenants. A cè>lé de celte croyance générale, le Malgache 
place toujours la croyance aux morts qui se rattache toujours d'une façon très étroite à la pre- 
mière, car suivant les circonstances, les morts deviennent des bons ou des mauvais esprits, qui font du 
mal ou protègent plus spécialement leur famille, leur peuple, leurs vassaux. Mais ces morts qui devien- 
nent ainsi des petits Zanahary ou des petits Angatra et qui peuvent communiquer avec les vivants sous 
le nom de Lolo, el les favoriser ou leur faire du mal, n'atteignent cet état de perfection qu'après la putré- 
faction complète des corps qu'ils ont occupés; il faut aussi savoir que pendant que celte putréfaction 
s'opère, les Lolo ont certains besoins corporels qu'ils ne peuvent satisfaire qu'avec l'assistance des vivants. 
Partant donc de ces deux principes, un indigène vient-il à mourir, on le porte dans le bois sacré, dans 
son cercueil; le corps est enveloppé de nattes fines, de riches rabanes, il est couché sur un lit de roseaux, 
un petit oreiller soulève sa tète, le cercueil esl recouvert de son toil et posé à côté des autres à la place 
qu'il doit occuper. Tous les jours, la famille du mort vient placer à la tête du cercueil une assiette de 
riz cuit, de l'eau dans des callebasses, et même du rhum; cela dure ainsi un mois ou deux pendant les- 
quels les provisions sont renouvelées chaque semaine. Au bout de ce temps, si le corps est suffisamment 
putréfié, on retire le cercueil de la clairière, et on va le porter en grande pompe dans le tombeau de 
famille préparé à cet effet. Dans cette circonstance, comme lors du décès, la famille du mort se réunit, et 
se livre pendant deux ou trois jours à des orgies ininterrompues. On lue des bœufs, on boit du rhum, 
du belsabetsa, on chante, on danse, et tout cela pour que le Lolo soit favorable à la famille, qu'il s'en 
constitue l'ange gardien et sauvegarde ses intérêts en toutes circonstances. Du reste, le souvenir du Loto 
sera ineffaçable, on l'invoquera toujours, son nom sera sans cesse répété dans les kabary de celle famille; 
un coin de la case lui sera consacré, angle du nord-est où l'on placera en son intention, dans les grandes 
circonstances, le riz du souvenir, et où l'on fera brûler en même temps dans une petite cassolette les 
parfums les plus suaves que l'on pourra se procurer. J'ajouterai enfin, pour terminer cette longue digres- 
sion à laquelle je me suis laissé entraîner en parlant du cimetière provisoire betsimisaraka, que le petit 
bouquet de bois fady, qui garnit le sommet de l'éminence sur laquelle nous nous trouvons, me donne 
l'explication la plus plausible et la seule exacte d'ailleurs des petits bouquets de bois analogues que j'avais 
vus depuis Didy aux environs de la route, et à proximité des nombreux villages que nous avons traversés. 
Ces petits bouquets de bois sur les hauteurs, respectés par le défrichement général qui s'attaque aux 
pays forestiers, doivent leur conservation, non pas à un pur effet du hasard, ni à ce que l'on ne veut pas 
défricher sur des cimes difficiles à gravir, mais c'est tout simplement pour laisser en dehors des roules 
suivies et néanmoins à proximité des villages, des asiles, champs de repos pour les morls, qu'aucune 
visite profane ne viendra troubler dans leur dernier sommeil. Ces petits bois sacrés où l'on place les 
morts soit d'une façon temporaire, soit d'une façon définitive, existent aussi bien chez les Sakalava «le 
l'Ouest que chez les Belsimisaraka. On lesrelrouve encore chez toutes les tribus insoumises du Sud et du 
Sud-Ouest, ce qui, conjointement à ce que nous savons sur la situation des tombeaux des 1 azimba (liez 
les Antimerina, nous fait croire que ces bois sacrés ont été employés généralement autrefois par tous les 
habitants de Madagascar. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 189 

Le lundi 9 septembre, nous nous décidons enfin à quitter Mahambo et à continuer notre route vers le 
nord: une petite étape doit nous mener à notre premier arrêt, à Fénérive. En effet, en quatre heures de 
marche nous y arrivons, après avoir longé presque toul le temps le bord de la mer. La ville de Fénérive 
ou Féonarivoesl L'agglomération la plus importante que nous ayons vue depuis Tamatave. Ce doit être 
un des centres les plus importants de la cùtc nord-est. Comme Mahambo, la ville se compose presque 
exclusivement d'une longue rue, de chaque côté de laquelle sont les maisons, pour la plupart assez 
propres. Il y a quelques Européens et surtout quelques créoles qui se livrent au commerce el représentent 
en majeure partie les grandes maisons de Tamatave. 11 y a aussi beaucoup de petits commerçants 
indigènes, dans les boutiques desquels les liquides, rhum e! belsabetsa, tiennent la première place. Nous 
sommes logés chez le capitaine des douanes antimerina, où nous sommes fort bien, puis nous allons voir 
le commandant du fort antimerina de Vahimasina, qui est en même temps gouverneui de la province ; il 

nous reçoit fort bien, et nous fait présenter les cadeaux d'usage, du riz, des poules el des [égu s. ,-,. q u j 

me fait le plus sensible plaisir. Il nous donne aussi une lettre de recommandation pour sou collègue de 

Soamianina Ivongo, et envoie un courriel- sur notre route, pour i s l'aire préparer des gttes dans les 

villages que nous devons traverserai des pirogues sur les cours d'ei I les lagunes que nous devons 

franchir. Celte dernière attention nous facilitera singulièrement noire voyage, aussi je l'en remercie 
chaleureusement. Je retrouve à Fénoarivo, dans celle population betsimisaraka, ce que j'avais déjà 
trouvé dans différents villages antimerina, des tatouages, peu fréquents, il est vrai, mais que l'on peut 
voir encore chez certains individus et principalement chez, les femmes. Le tatouage, chez les Malgaches, 
n'esl pas fréquent, il l'était plus autrefois; celle pratique a été évidemment apportée chez les anciens 

habitants, par des esclaves ; nés de la côte d'Afrique. Ces tatouages exceptionnels se font le plus 

généralement sur les avant-bras ou sur le front, el affectent le plus souvenl la forme de trois V majus- 
cules, emboîtés les uns dans Les autres el desquels on aurail effacé l'angle aigu. Quelquefois, mais 
beaucoup plus rarement, les tatouages représentent des dessins plus compliqués. En somme, les 
tatouages ne sonl guère plus fréquents chez les Malgaches que chez les Européens. Les Betsimisaraka 
emploienl pour se tatouer une manière de procédé analogue ; ils exécutent le- dessins désirés par des 
piqûres d'aiguilles enfoncées profondément dans le derme, puis frottent vigoureusement la plaie encore 
saignante, avec une matière noire, tirée des feuilles d'un arbrisseau nommé Kalamaka, el mélangée 
avec du charbon de bois. 

Nous quittons Fénoarivo le mardi m septembre, el nous marchons au sortir du village dans une 
grande plaine inondée, nous frayant péniblement un passage à travers des roseaux élevés cl serrés, puis 
nous rejoignons le bord de la mer où nous traversons la petite rivière de Antendro. Après celle rivière, 
de petites falaises d'argile on) remplacé les levées sablonneuses, elles sont supportées par des assises 

friables, des roches micaschisteuses décomposées. Vers dix heures, i s nous arrêtons au village de 

Tampolo. Dans l'après-midi, continuant notre roule, nous passons, près du rivage, la rivière de Manan- 
goro, le grand déversoir du lac Alaotra, puis après une heureuse traversée, nous nous arrêtons pour 
coucher au village d'Ambinany, qui compte une douzaine- de cases. 

Toul le long de là route nous avons vu les bons effets produits par le courrier qui nous précédai! el 
qu'avait envoyé le commandant de Fénoarivo. Partout aux bacs, nous trouvions de grandes el bonnes 
pirogues qui nous faisaient passer rapidement d'un bord à l'autre; dans les villages, les chefs prévenus 
nous attendaient. Ils avaient l'ail préparer leurs plus belles cases, des cadeaux tout prêts étaient là, on 
nous arrêtait même sur la roule, dans les hameaux et près des cases isol ;es, pour nous offrir du manioc 
cuit et des morceaux de canne. Je n'ai donc qu'à remercier Rainizanahœra, gouverneur de Fénoarivo, 
de ses bons offices. 

Le lendemain, nous faisons route dans de grands taillis, puis, nous marchons ensuite sur une digue 
sablonneuse couverte de filao qui sépare une grande lagune de l'océan. Après avoir traversé un polit 
ruisseau, nous passons au village de Manarampotsy, puis plus loin, nous traversons le hameau de Amba- 
zaha, an nord duquel nous traversons la petite rivière de Marokanga, sur les bords de laquelle je tue 



190 VOYAGE A MADAGASCAR. 

un gros serpent qui, caché au fond de noire pirogue, avait fait la traversée avec nous. Il ornera ma col- 
lection zoologique, mais j'ai beaucoup de peine à le donner comme supplément de charge à un de mes 
porteurs. 

Le serpent à Madagascar est un animal absolument inoffensif; j'en ai pris beaucoup dans toutes 
les contrées, je me suis même assuré par des expériences, sur des poulets et des pigeons, de l'inno- 
cuité de leurs morsures. Ces reptiles sont assez nombreux dans l'île, ils sont souvent très gros, mais 
peu longs, en général; on en voit dans les cases, et j'en ai surpris plusieurs fois sur mon lit, enroulés 
dans ma couverture de voyage. Malgré leur caractère inoffensif, je fais toutes les fois que je le peux un 
mauvais parti à ces reptiles, leur vue m'est toujours désagréable, et jeleurai toujours voué, ainsi qu'aux 
caïmans, une haine à mort, après les tribulations que m'ont causées ces animaux, dans mes précédents 
voyages dans l'Amérique équatoriale. Mes porteurs étaient loin de partager ma répulsion. Pour le Mal- 
gache en effet, dans presque toutes les tribus, le serpent est sinon un objet de vénération, du moins un 
animal qui mérite quelque pitié. Certaines tribus du Sud et les Betsileo en particulier croient que c'est 
dans un serpent que les esprits de leurs défunts, les lolo tant redoutés, vont se loger après la complète 
putréfaction du corps qu'ils occupaient auparavant. Nous arrivons ensuite au village de Manansalrana 
où nous faisons halte. L'industrie principale de ce village est la confection des rabanes à plusieurs 
teintes si communes sur la côte Est. On en fait d'ailleurs dans tous les villages que nous avons traversés 
depuis Tamatave. mais c'est ici où je vois les métiers les mieux construits et le personnel le plus nom- 
breux. 

Les plantes tinctoriales existent en assez grande quantité à Madagascar, et ce sont des sucs des végé- 
taux dont les indigènes retirent leurs teintures les plus usuelles. La couleur noire fait seule exception. 
On obtient cette nuance en laissant tremper pendant plusieurs jours les objets à teindre, fibres de raphia, 
paille de riz, fil ou soie, dans une boue peu épaisse, prise au fond de la lagune, sur un terrain argileux. 
Ces boues sont très riches en sulfate de fer qui, mélangé aux détritus organiques qui forment la couche 
inférieure du marais, donne une couleur noire assez solide mais peu intense. 

Le rouge, la couleur la plus difficile à obtenir par les indigènes, provient d'un mélange de cendres et 
de poudre de la racine- d'une plante aquatique, le vnhalingo. On obtient un autre rouge moins vif en 
faisant bouillir les feuilles et les fleurs de l'arbuste arongha. 

Le bleu est produit par l'indigo; les objets macérés dans la décoction bouillante de la [liante sont 
ensuite enfouis sous des cendres chaudes. 

Le jaune est obtenu par la poudre de la racine du tamolamo (Cureuma longa) '. 

En quittant Manansalrana nous passons de suite la rivière du même nom qui coule au nord du vil- 
lage, et une heure après nous traversons le village de Faladrano où nous devons absolument descendre 
chez le capitaine de la douane, qui tient absolument à nous avoir quelques instants : « Je serai très heu- 
reux de vous avoir, venez prendre quelque chose dans ma case, cela me fera grand plaisir, les passants 
sont si rares sur cette route ». Nous ne pouvons qu'accepter cette gracieuse invitation appuyée par une 
observation si juste. 

Dans tous les villages de quelque importance de la côte Est et des tribus soumises de la côte Ouest, 
il y a un officier de douanes, chargé par le gouvernement de Tananarive de percevoir les droits de 
douanes aux entrées et aux sorties des marchandises. Le plus souvent ces fonctions constituent une 
sinécure, mais ici, à cause du voisinage de Sainte-Marie, il se fait quelques mouvements de piro- 
gues qui apportent du sel. cl importent dans notre colonie du riz et des bœufs. Quoi qu'il en soit, ces 
modestes, mais peu intègres fonctionnaires perçoivent quelques droits dont ils envoient la moitié envi- 

1. Chez les Sakalava du Nord et chez les Antankarana, beaucoup d'indigènes fabriquent aussi des rabanes diverse- 
semenl colorées. Leurs couleurs sont au nombre île cinq : 1" le rouge, qui est obtenu au moyen île t'écorce du nato 
(Imbricaria madagascariensis) ; 2" le bleu, obtenu par une décoction d'indigo Haika; 3" le jaune, par le tamotamo; ï" le 
vert, parun mélange île ces deux dernières substances; 5°le brun-noir, obtenu par un procédé analogue à eelui employé 
par les Betsiniisaraka d'ivongo. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



191 




ron au chef de leur province, qui s'empressera de n'en envoyer que 
quart, à Tananarive. Il faul bien vivre. Si l'on ajoute à ces nombreux 
capitaines de douanes < j u i peuplent ainsi les côtes <!<• Madagascar, les 

non moins nombreux commandants ou colonels qui gouvernenl les villages <lc l'intérieur, on arrive 
à un chiffre relativement formidable de col Is el de capitaines. C'esl là peut-être le seul poinl de res- 
semblance entre Madagascar el les États-Unis d'Amérique. 

Après une halte un peu prolongée, nous reprei s nuire roule dans les taillis du bord de la mer 

Depuis ce malin, loin dans l'Ouest, nous voyons émerger de l'océan Indien 1rs côtes basses de Sainte 
Mario. \ous traversons, prés d'une lagune dans laquelle elle se jette, la petite rivière de Manankatafana 
nous arrivons enfin au village du même nom où nous allons coucher. 

Le lendemain jeudi 1-2 septembre, nous n'avons à l'aire qu'une petite étape pour atteindre Ivongo ou 
Soamianina, mais le chemin esl mauvais. Nous no pouvons nous enfoncer vers l'intérieur dans dos 
taillis impénétrables. Il va là des fourrés de piaules épineuses el i\'- bambous, il nous faul bon gré ma 
gré suivre le rivage de la mer, mais nous j rencontrons souvenl des rochers, sur lesquels le Ilot, vient à 
se briser. Il nous faut, au milieu de l'écume blanche de la lame, sauter de l'un à l'autre. Vers huit heures, 
les taillis deviennent moins épais; nous y cuirons, mais c'est pour peu de temps, une lagune el un marais 
nous obligent, encore de suivre la plage. Heureusement c'esl maintenant mer basse, les flots se sont 
retirés : et tout en saulanl de rocher en rocher, nous pouvons cà et là profiler d'un petit Ilot sablonneux 
que la mer laisse à découvert. A di\ heures, nous nous heurtons à une grosse difficulté. C'est un gros 
rocher surplombant la mer, qui à cet endroit esl fort profonde; il esl dominé lui-même par une autre 
roche inclinée eu avant, el il n'y a pour tout passage, entre les deux, qu'une toute petite corniche que je 
mesure en explorateur consciencieux ; elle a 17 centimètres de large. Le passage est fort difficile el péril- 
leux; Maistre et quelques porteurs l'ont déjà franchi, lorsque, en cherchant bien, on trouve par la forêt 
contournant les éboulis, une piste frayée el préférable cent l'ois à ce que j'appelle la route delà corniche. Je 
précède dans le sentier le reste de ma caravane, l'uis, continuant sur la place, nous arrivons à midi à Ivongo. 

Ivongo est un village belsiniisaraka. Le fort anlimerina que la tribu conquérante a bâti à côté, 
s appelle plus communément Somianina. Ivongo est situé à 500 mètres de la plage, sur un sol sablonneux, 
on y cultive de beaux cocotiers. La plupart des maisons sont neuves. Un incendie tout récent y a détruit 
la plupart des cases, le fort antimerina et la maison du gouverneur. 



192 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le commandant, à qui j'ai l'ait envoyer avec nos salutations les lettres du gouverneur de Tamalave et 
de Fénoarivo, nous a fait préparer la maison du chef du village où nous trouvons, luxe rare à Mada- 
gascar, des chaises, une table et un plancher; de plus, le commandant nous attend à quatre heures, il 
sera heureux de nous voir. 

A l'heure dite, nous nous rendons au flova; ce n'est pas une batterie circulaire en terre ou en béton, 
comme à Tamatave, à Foule pointe, à Mahambo, ou à Fénérive; mais une double enceinte de pieux et, 
à l'intérieur, des cases des officiers groupées autour de la grande maison que le gouverneur vient de faire 
construire récemment. Un aide de camp qui était venu nous chercher nous introduit, le gouverneur 
nous attendait dans une case de réception entouré de tous ses officiers. Il est vêtu d'une tunique avec 
broderie d'or, et d'un pantalon à larges bandes d'argent, un chapeau à haute forme couvre son chef. 
Nous prenons place autour de la table, et causons en amis. Il nous donnera des lettres pour les autres 
gouverneurs et pour Mandrilsara en particulier, ce qui me fait grand plaisir. Après avoir sacrifié à une 
mode, encore d'importation européenne, qui est de boire un certain nombre d'apéritifs variés, nous nous 
quittons bons amis ', emportant une invitation pour un grand dîner qu'il veut donner demain en notre 
honneur. Je ne sais comment le remercier, lorsqu'il me demande de faire sa photographie. J'accède 
volontiers à sa demande et j'opère lorsque ses préparatifs sont terminés : il a revêtu sa plus belle tenue 
et trône au milieu d'une sorte de reposoir qu'il vient de faire à la hâte, pour que le décor soit digne du 
sujet. 

Le lendemain, vers cinq heures et demie, un aide de camp vient nous chercher pour dîner; nous l'at- 
tendions du reste depuis une heure et demie, mais ce léger retard est absolument réglementaire chez 
les Antimerina. Avant le repas, le gouverneur me demande de la quinine, dont je lui donne généreuse- 
ment plusieurs doses. Comme presque tous ses collègues de la côte, il souffre cruellement de fièvres 
invétérées; il faudrait que ces fonctionnaires retournent de temps en temps dans leur pays d'origine, 
mais cela leur est impossible avant un certain nombre d'années. Pour quitter leur commandement en 
effet, il leur faudrait payer au premier ministre une grosse somme d'argent, aussi reculent-ils presque 
tous devant cette dépense, aimant mieux garder pour leurs vieux jours l'argent qu'ils prélèvent sur 
leurs administrés. Vers six heures, le repas commence, il est interminable. C'est une succession de 
plats, rôtis pour la plupart, de bœuf ou de volaille. Les boissons sont à l'avenant, mais dans un ordre 
tout à fait bizarre, et au vin rouge, au vin blanc et au Champagne succèdent les absinthes et les amers 
Picon. Après le repas, des toasts commencent, il m'y faut répondre de mon mieux, mais je suis déjà 
rompu à ce genre d'exercice. Pour terminer la soirée nous assistons à des danses variées, et nous 
entendons des chœurs qui psalmodient surtout des cantiques appris au temple des missionnaires pro- 
testants. On a commencé par les danses du pays, ce sont les plus intéressantes, puis les officiers et les 
femmes nobles du pays ont exécuté nos pas européens, où on peut reconnaître nos principales danses 
sans en excepter même le menuet de nos pères. L'effet en est burlesque. L'orchestre se> compose de 
deux tambours, une grosse caisse et un accordéon. Enfin, à onze heures, nous pouvons prendre congé, 
mais le gouverneur veut à toutes forces nous faire reconduire à notre case par la musique, dont j'ai 
grand'peur, et par une partie de la garnison, qui est beaucoup moins à craindre. Rentrés chez nous, 
nous avons beaucoup de peine à nous débarrasser de la musique dont le chef lient énergiquemenl à 
nous donner une aubade pendant une partie de la nuit. 

Le lendemain, samedi 14 septembre, nous arrivons à Antsiraka. Ce village de 40 cases est construit 

1. Cette mode des apéritifs fortement enracinée dans les pays tropicaux est fort préjudiciable à la santé. On ne peut 
faire aucune visite, aucune promenade aux heures fraîches de la journée, de 5 heures à ~ heures du soir, sans que la 
personne chez laquelle vous vous arrêtez ne se croie obligée de vous offrir des apéritifs. En refusant, on la désoblige 
beaucoup, car celte mauvaise habitude est complètement passée dans les mœurs. Beaucoup de colons en abusent, et 
pour un grand nombre d'Européens les apéritifs sont une cause très réelle de maladie, dont on attribue les causes 
bien entendu au climat, au soleil, à la mauvaise qualité de l'eau dont on n'abuse jamais : on en use a peine. On se 
garde bien de parler des boissons alcooliques, surtout prises avant les repas, et dans beaucoup de cas ce sont les 
seules coupables. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 193 

à l'extrémité de la Pointe-à-Larrée. Ce promontoire sablonneux est le point de l'île de Madagascar le plus 
rapproché de notre colonie de Sainte-Marie, aussi beaucoup d'indigènes, sujets français, viennent-ils 
s'y réfugier. J'ai remarqué du reste, dans mon voyage le long de la côte est de Madagascar, le grand 
nombre d'indigènes de Sainte-Marie qui viennent s'établir sur la grande terre. Actuellement, notre 
colonie se dépeuple au profit de Madagascar. Nos sujets quittent en foule Sainte-Marie, ils fuient les 
impôts dont ils sont écrasés dans notre colonie, et redoutent avec raison nos lois françaises qui ne sont 
pas faites pour eux et qu'on leur applique brutalement. Nous restons deux jours à visiter la Pointe-à- 
Larrée. Ce n'est qu'une longue bande de sable sans aucune éminence, couverte de taillis aux nombreuses 
clairières. Ces espaces dénudés sont transformés en marais pendant la saison des pluies. Sur la Pointe- 
à-Larrée, l'eau se trouve partout, et à peu de profondeur, mais elle est légèrement saumâtre. 

Le mardi 17 septembre, une petite étape nous conduit à Fandrarazana, où nous passons une rivière 
assez importante, puis nous arrivons, après avoir contourné cl dépassé le port Tintingue, au village de 
Manompa où nous nous arrêtons. Le port de Tintingue, bien connu par les anciens navigateurs de 
Madagascar, est avec Fort-Dauphin un des deux ports vraiment dignes de ce nom que l'on rencontre sur 
la côte est de Madagascar. Malheureusement ce port est d'un accès difficile, cl les anciens vaisseaux à 
voiles qui fréquentaient ces parages dans le siècle dernier, n'y pouvaient venir mouiller qu'après des 
manœuvres d'ancres, longues cl difficiles. 

Le mercredi 18 septembre, qous rencontrons pendanl notre étape du malin les mêmes difficultés 
de marche au bord de la mer cl sur le flanc des falaises que relies que non- avions trouvées il y a 
huit jours avanl d'arriver à [vongo. Vers le milieu du jour, nous nous arrêtons au petit village d'Ano- 
nibe, après avoir traversé un ruisseau de peu d'importance qui porte le même nom, puis nous nous arrê- 
tons dans la soirée au village de Manambato. 

Le jeudi 19 septembre, nous continuons le long du littoral, où nous marchons pour la première fois. 
au nord du village de Lapilava, dans les palétuviers. 

En général, depuis que nous avons quitté Tamatave, non- avons toujours marché au bord île la mer 
sur de belles plages de sable, d'où on voyail émerger quelquefois à marée basse quelques récifs coral- 
liens; depuis le port de Tintingue, le littoral de L'Océan a changé d'aspect, il n'y a plus de ces belles 
plages. On ne voil q les galets cl de gros entable ni- rocheux qui fortnenl lou- les petits promon- 
toires dont la côte <'sl hérissée. Il existe au large .le nombreux brisants, en dehors .le la ceinture de- 
coraux. De plus, à mesure que nous montons vers le nord, surtout en approchant du cap Bellones, que 
nous voyons devant nous, les montagnes sont 1res rapprochées de la côte. Ce sont les premiers contre- 
forts de cette chaîne qui forment en s'inclinanl vers l'est tous ces petits promontoires que nous ren- 
controns à chaque instant. La forêt vient maintenant jusqu'au bord de la mer, plus au sud elle ne com- 
mençait que bien loin dans l'ouest, et le long de la côte il n y avait que des taillis et des clairières; ici 
les grands arbres couronnent les petites falaises rocheuses. Dans celle forêt, les ravenala dominent, et 
sur l'un d'entre eux, particulièrement élevé, je suis assez heureux pour hier un beau babakoto que je 
me propose d'empailler à noire prochain arrêt. Ce lémurien, sans queue, el qui appartient à la plus 
grande espèce de Madagascar, mesure I m. 10 de haut. Un des mes porteurs antimerina s'en charge 
sans trop de répugnance et nous reprenons notre route. Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de 
mètres de Sahasoa, misérable village betsimisaraka d'une dizaine de cases, lorsque nous voyons venir 
vers nous en poussant de grands cris une vingtaine d'indigènes. Ils nous interpellent violemment, nos 
porteurs s'arrêtent, un grand kabary se prépare. Les Betsimisaraka nous accusent d'avoir tué un de 
leurs grands-pères dans la forêt ; nous discutons, ils m'exposent leur théorie. Ce sont tout simplement des 
disciples convaincus de Lamarck et de Darwin, ces indigènes sont transformistes. La conversation est 
des plus intéressantes. Ils me comptent bien entendu la légende du babakoto [baba, père : koto, koto). D'après 
eux, Koto, le premier betsimisaraka el le père de toute la tribu, était grand amateur de miel; un jour, 
emporté par l'ardeur de la chasse de son mets favori, il était monté si haut sur un géant de la forêt 
pour s'emparer d'un essaim d'abeilles, qu'il se trouva, une fois possesseur du miel convoité, dans l'im- 



194 VOYAGE A MADAGASCAR. 

possibilité de descendre. Il était fort perplexe, lorsque un singe bon enfant en eut pitié, et se plaçant à 
côté de lui, descendit jusqu'au sol en sautant de branche en branche. Le Belsimisaraka Koto, mettant 
à profit les enseignements du singe, descendit par le même chemin. Il raconta son aventure, et depuis 
cette époque on appelle ces singes, particuliers à Madagascar, le père de Koto, babakoto. Quoi qu'il en 
soit, faisant valoir surtout mon ignorance, le kabary s'apaisa, je dus promettre cependant de ne pas 
dépouiller le babakoto au village et de choisir pour me livrer à celle opération, un endroit écarté et soli- 
taire où les indigènes ne me verraient pas porter une main sacrilège sur un de leurs si proches parents. 

A côté de la légende belsimisaraka, sur le babakoto, se place bien entendu sur le même sujet une 
légende antimerina. Ceux-ci ont tenté non seulement d'asservir les autres tribus de l'île, mais ont encore 
voulu s'emparer de leurs anciennes traditions. Cependant, dans ce dernier cas, s'il me fallait choisir entre 
les deux légendes, la fiction antimerina me semblerait la plus probable, car si, en général, leurs traits 
physiques sont plus réguliers et se rapprochent un peu plus de la beauté telle que nous la comprenons, 
nous, Occidentaux, chez les races humaines, pour tous les autres caractères, ils se rapprochent beau- 
coup plus du babakoto que les Belsimisaraka et les Sakalaves en particulier, représentés par beaucoup de 
gens et bien à tort selon moi, comme inférieurs à la race antimerina : j'estime que c'est absolument le 
contraire qui est vrai. 

Les Antimerina, dans leur orgueil sans limite, ont un mépris absolu pour les noirs. El à chaque ins- 
tant, ils les appellent babakoto, et voici pourquoi. Lorsque Dieu eut créé les grandes races des hommes, il 
leur dit de choisir sur la terre les contrées dont le climat leur conviendrait le mieux. Les Makoas ' choi- 
sirent l'Afrique au Sud, les Arabes au Nord, les blancs se fixèrent en Europe et les Antimerina, au centre 
de Madagascar. Lorsque ces peuples furent installés dans leurs domaines, les Antimerina s'aperçurent 
que si le centre de Madagascar leur convenait parfaitement comme climat, il n'en était pas de même des 
côtes et du littoral, là ils ne pouvaient descendre, il leur fallait des hommes spéciaux. Ils firent kabary, 
après une longue discussion, résolurent d'expédier à Dieu un envoyé pour lui exposer leur désir. Cet 
ambassadeur se rendit donc auprès du Zanahary, mais fut mal reçu parce que à cette époque Dieu était 
fort occupé à créer tous les différents types d'animaux qui devaient peupler la terre. Cependant Dieu 
revint sur ce premier mouvement d'impatience qui allait lui faire chasser de sa présence l'importun 
ambassadeur des Antimerina. Le Zanahary venait de fabriquer justement un singe et semblait fatigué 
mais content de son travail. Les supplications de l'Anlimerina le touchèrent, et il résolut de lui donner 
satisfaction, sans pourtant se créer un supplément de besogne. Il prit le singe qu'il venait de créer, lui 
trancha la queue, et le montrant à l'ambassadeur antimerina il ajouta : « Voilà celui qui habitera les côtes 
de Madagascar ». Pour les Antimerina, le Malgache proprement dit venait d'être créé. En voici la preuve, 
ajoute la légende : lorsque le Zanahary eut trouvé ce singe pour en faire un Malgache, satisfait de son 
excellente idée, il poussa un soupir de satisfaction, ouch! ouch! et maintenant encore les esclaves et les 
porteurs des Antimerina poussent ce même soupir guttural ouch! oucli! lorsqu'ils déposent le fardeau 
dont ils sont chargés, ou qu'ils sont arrivés après bien des efforts au sommet d'une montée ardue et 
difficile. 

Ainsi disent les Antimerina pour se moquer des autres Malgaches. 

Le vendredi 20 septembre, notre étape se fait encore en majeure partie dans la forêt, la contrée est 
plus mouvementée. Nous traversons dans la matinée la rivière de Menatany, et le soir nous nous arrê- 
tons au village de Morona, construit sur le cap Bellones; nous sommes ici dans une contrée rocheuse. A 
l'horizon au nord-est, se profile le cap Masoala, qui, avec le cap Bellones sur lequel nous sommes, forme 
l'entrée de la baie d'Antongil. Celle baie, véritable mer intérieure, constitue une exception sur cette 
côte est de Madagascar, qui du cap Sainte-Marie au cap d'Anibe présente une courbe parfaitement 
régulière. Demain nous serons à Mananara, le point le plus septentrional que nous devons atteindre sur 
cette côte de Madagascar. 

I. Pour les Malgaches, le Makoa désigne le noir africain et principalement les Moçambiques, esclaves importes chez 
eux; ils englobent sous cette dénomination tous les Africains on général. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



195 



Le village de Mananara, où nous sommes arrivés enfin ce samedi 21 septembre, est assez important, il 
compte plus de cent cases, comme toutes les agglomérations importantes que nous avons vues sur la 
côte depuis noire départ deTamatave. Dans ce pays des Belsimisaraka, à quelques kilomètres de ce gros 
village, s'élèvenl un fort et un village antimerina. En effet, dans toute celle province belsimisaraka, 
comme d'ailleurs dans toutes les autres tribus soumises aux Antimerina, ceux-ci ont construit et sont 
venus se grouper non pas dans les anciennes agglomérations indigènes, mais s'établir à côté et y fonder 




I Dftl I v i - i mi - IHASOA. 



une nouvelle ville, qui dans leur pensée devait absorber l'ancienne. Partout on retrouve cette dispo- 
sition, mais elle est plus générale encore dans les régions littorales. D'abord les Antimerina n'aiment pas 
la mer, et ils n'ont pas tout à l'ail tort, car c'est une route ouverte pour les étrangers, qui voudraient les 
tirer de leur isolement cl leur assurer une meilleure existence, ce dont les chefs ne se soucient guère. De 
plus, sachant leurs villes du rivage trop accessibles aux forces ennemies, ils ont organisé ce semblant de 
résistance à quelques lieues en arrière. Mais au point de vue militaire, ces forts n'exislenl pas, et au delà il 
n'y a nulle résistance, on ne trouverai! que les obstacles naturels avec lesquels il faut compter sans doute, 
mais qui sont bien loin d'être infranchissables. Ces raisons son! plausibles, sinon véritables, mais la seule 
réelle qui pousse les Antimerina à entretenir eoùleusemenl ce qu'ils appellent des postes militaires, des 
villages de soldats, auxquels ils donnent des noms pompeux, et surtout très longs : c'est qu'ils veulent 
bien marquer leurs propriétés el qu'ils veulent aussi indiquer aux populations européennes qu'ils sont 
bien maîtres incontestés de toute l'île de Madagascar, que l'on puisse lire partout sur la carte de l'île, des 
noms antimerina, peuplés d'Antimerina, et où llolle le pavillon de la reine de Tananarive. 
Dès mon arrivée à Mananara, j'avais l'ail envoyer au fort antimerina, nommé Vohizanaharv ou Soavi- 



196 VOYAGE A MADAGASCAR. 

narivo, où habite le gouverneur de la province, les lettres que m'avaient données pour lui les autres com- 
mandants du Sud et je lui annonçai ma visite pour le lendemain, en lui demandant un guide pour l'ouest , 
pour la ville de Mandritsara. 

Le 22 et le 23 septembre, je reste à Mananara ou Manahara', pour soigner mon compagnon de voyage 
qui est gravement atteint de la malaria. Il a des accès très fréquents, c'est une sorte de fièvre bi-quotidienne, 
la marche lui est impossible, et le transport en filanjana est très douloureux. Maistre ne peut donc con- 
tinuer son voyage, et je me vois dans la triste nécessité de me priver, pour un temps je l'espère, de mon 
dernier compagnon de route. Justement une petite goélette, la Dorade, qui appartient à M. Dupuis, de 
Tamatave, est ici en partance pour ce port du Sud, elle fera voile dès qu'elle aura complété son charge- 
ment. J'accepte pour Maistre, un passage que M. Hocard, agent de M. Dupuis, m'offre fort gracieuse- 
ment. Maistre s'embarquera donc à bord aussitôt que le violent accès dont il souffre sera un peu calmé. 
Il débarquera à Tamatave, où il trouvera tous les soins et le confortable qu'exige son état, et il pourra 
après sa guérison remonter à Tananarive où j'espère le rejoindre dans quelques mois. 

Le mardi 24 septembre, après avoir fait transporter Maistre et ses bagages à bord de la goélette, je me 
mets en route pour Soavinarivo où le gouverneur m'attendait. Le trajet de Mananara à Soavinarivo est 
assez court, il s'effectue en pirogue. La rivière, le Mananara, déverse ses eaux à l'Océan par deux 
embouchures; c'est la bouche méridionale que nous suivons, et nous accostons bientôt le point de la 
rive o-auche, où, sur un monticule, s'élève le village antimerina de Soavinarivo ou Yohizanahary. Le len- 
demain j'allai voir le gouverneur. L'entrevue fut très cordiale, et j'obtins des lettres pour Mandritsara 
et un guide pour me faire traverser la zone forestière littorale. Dans l'après-midi j'apprenais par deux 
de mes hommes, envoyés à Mananara pour prendre des nouvelles de Maistre, que mon compagnon allait 
un peu mieux, et s'était embarqué dans d'excellentes conditions à bord de la goélette la Dorade, qui, 
profilant d'un vent favorable, avait levé l'ancre hier soir à cinq heures et était partie pour Tamatave. 

Soavinarivo est un village beaucoup moins grand que Mananara, les soldats antimerina qui l'habitent 
avec leurs familles, n'y font aucun commerce; ils se contentent de cultiver les quelques rizières et les 
champs de manioc nécessaires à leur subsistance. 

La soirée me paraît longue. Comme dans la dernière partie de mon voyage en Imerina, je suis seul, et 
j'ai encore devant moi pas mal de kilomètres à parcourir : je voudrais, du point où je suis, franchir encore 
une fois la ligne de partage des eaux, et marchant toujours vers l'occident, traverser l'île de Madagascar 
de l'est à l'ouest. Puis lorsque je serai à Majunga, je reviendrai à Tananarive, en remontant le cours du 
Betsiboka et de son principal affluent l'Ikopa. Je ne me dissimule pas les difficultés d'un tel voyage, 
surtout celles qui m'attendent de Mananara à Majunga. 11 y a dans celle contrée, surtout à l'ouest de 
Mandritsara, au sud du pays des Antankara, des bandes armées, des fahavalo, qui s'organisent dans le 
bassin du Betsiboka, le pays par excellence des fahavalo à Madagascar, et viennent, montant au nord, 
s'établir sur les rives du Mahajamba et de la Sophia, ils prennent alors ce malheureux pays situé entre 
les territoires insoumis du nord-ouest et les provinces soumises de la baie d'Anlongil. C'est cette zone 
dévastée qu'il me faudra traverser en quittant le territoire betsimisaraka pour entrer dans le pays saka- 
lava proprement dit 2 . 

1. Appellation moins usitée que la première. 

2. D'une manière générale on a mal représenté, dans les livres et rlans les relations de voyage, le rôle joué par les 
fahavalo, ces pirates de Madagascar. Sans doute, on n'a pas voulu diminuer le prestige des Antimerina en disant 
tout simplement Ja vérité. On n'a pas voulu dire que ces fameux fahavalo n'étaient tout simplement que des indigènes 
appartenant aux tribus insoumises aux Antimerina et qui par une guerre d'embuscade, par des razzias fréquentes sur les 
confins des territoires soumis, venaient protester à leur façon contre les empiétements des Antimerina. Je sais bien 
que tout fahavalo n'est pas nécessairement Sakalava, Bara ou Antaisaka; à côté de ces représentants des tribus insou- 
mises viennent se grouper des gens sans aveu de toutes les tribus, des Antimerina même, soldats déserteurs, des 
esclaves fugitifs qui sont attirés par l'appât du pillage. Il n'en est pas moins vrai que les fahavalo ne sont pas du tout, 
comme on s'est plu à le dire, de vulgaires voleurs. Ce sont surtout des tribus rebelles qui font la guerre aux Antimerina. 
Ils pillent, ils volent, cela est certain, mais ne le feront jamais autant que les Antimerina. Si on a dépeint les fahavalo 
comme de vulgaires voleurs, c'était surtout en vue d'un protectorat futur. On voulait représenter le gouvernement 






LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



197 



Le jeudi 26 septembre, mon convoi est prêt pour le voyage de l'ouest, les guides sont arrivés, et au 
lever du jour, je quitte Soavinarivo. En sortant du village, nous faisons immédiatement route à l'ouest 
et en quelques minutes nous arrivons au bord du Mananara, près d'un gué que nous devons franchir. De 
l'autre côté de la rivière noire roule jusqu'à Mandritsara aura une direction générale O.-N.-O. Le Mana- 
nara en cet endroit mesure plus île cent mètres de largeur, nous le passons en pirogues. Sur l'autre rive 
nous retrouvons exactement la même contrée que nous avons déjà traversée de Fito à Ivondrona. Ce 
sont toujours des petits mamelons arrondis, placés à côté les uns des autres, et sans aucun ordre, sans 
aucune orientation; la végétation est aussi la même, nous marchons dans de petits taillis; dans de grandes 
herbes, et le plus souvent, au milieu des longoza, roseaux à larges feuilles dont les tiges mâchées et sur- 
tout le fruit rouge rappellent, à s'y méprendre, l'écorce fraîche du cannelier; les feuilles de ce hngoza 
(Amonum Danielli) sont souvent employées par les indigènes en guise de cuillères. Vers dix heures, les 
taillis deviennent plus grands cl plus épais, nous voici maintenant dans l'ancienne zone forestière, nous 
sommes dans les défrichements. Nous marchons dans les rizières, puis dans les longoza, c'est bien la 
région limitrophe de la forêt, entre Filo et Ivondrona. Pour que la ressemblance soil plus complète 
encore, une pluie assez forle vient nous assaillir. 

Ce n'est pas sans quelques inquiétudes que j'envisage le chemin à parcourir pour gagner Mandritsara. 
Allons-nous retrouver sur cette roule toutes les difficultés que nous avons rencontrées de Didy à Tama- 
tave? Allons-nous recommencer encore une fois, el dans d'aussi mauvaises conditions, la traversée de la 
zone forestière de l'est? Pourtant ici j'ai confiance, die doit être moins large : d'après tous les renseigne- 
ments que j'ai pris, je trouverai des villages sur la roule, enfin, d'après ce que j'ai vu hier, et c'esl sur- 
tout ce qui me fait bien augurer de l'avenir, la chaîne de partage de- eaux, la ligne de faîte, qui à l'est 

de Mandritsara sépare le versant occidental du versanl oriental, ne doil pas être très élevée. M< spoir 

ne devait pas être déçu. A onze heures, après avoir traversé à une le Sahavv. petite rivière affluent de 
droite du Mananara, nous passons à Àndongo, village de quinze cases, construit sur une colline 
rocheuse de gneiss cl de granité. Derrière nous l'Océan; bien loin à l'horizon se profilent encore le cap 
Masoala el la presqu'île d'Antongil; devant nous c'est la grande forêt. En quittant Andongo. nous 
sommes dans un taillis de ravenala. Nous traversons ensuite une petite rivière sur les bords de 
laquelle nous trouvons un autre village, c'est Ambodiampambe, village qui doil son nom à un ampan 
colossal qui a poussé dans le voisinage. Cet arbre, qui se trouve à droite de la roule, avant d'arriver aux 
premières cases est vraiment très gros. 

Le vendredi 27 septembre, nous continuons notre roule, toujours dan- le- longoza. Chose extraordi- 
naire, nous jouissons d'une belle journée. Depuis notre dépari de Mananara, nous nous sommes toujours 
dirigés sur un pic aigu el d'aspect 1res remarquable, qui se voit dans le lointain, c'est le Manevarivo. Le 
oir, nous sommes au pied de ce mont au village d'Amhodimanevarivo : avant d'entrer dans ce village 
nous avons traversé une rivière assez grosse, assez considérable qui va se jeter dans la baie d'Antongil 
au nord du Mananara, au sud du Manambolosv. 

Le samedi 28 septembre, nous continuons noire roule vers l'ouest. Nous sommes toujours dans la 
contrée des défrichements et des longoza; les ravenala deviennent plus rares, en revanche nous voyons 
beaucoup de bouquets de raphia. Nous nous arrêtons vers midi à un petit hameau : Andasibe. Là, j'as- 
siste à un spectacle très étrange : c'est une véritable attaque du village par un nombre considérable de 
rats, les habitants luttent vaillamment. Mes porteurs et moi, nous leur apportons un précieux renfort, et 
nous décidons de la victoire. Le rat, comme la souris, est un véritable fléau pour Madagascar; ils pullu- 
lent dans ce pays où rien ne vient s'opposer à leur développement. Partout les indigènes ont cherché à 
mettre les graines et les fruits dont ils se nourrissent à l'abri de leurs déprédations. Dans chaque village 
aussi bien des côtes que de l'intérieur on construit des greniers à riz. Dans presque toutes les cases on 

antimerina seul, et admis sans conteste par tous à Madagascar. On voulait aussi en faire le défenseur de l'ordre et 
montrer les autres tribus comme un ramassis de voleurs et de pillards. 



198 VOYAGE A MADAGASCAR. 

suspend, à un plat en bois, façonné d'une manière spéciale, les objets que l'on veut préserver de la dent 
de ces rongeurs. Ces greniers à riz, comme ces garde-manger spéciaux de l'intérieur des cases, sont 
construits tous sur un même principe. Qu'on se figure un grand plat de bois, dont la concavité regarde 
le sol, ce plal en bois est traversé par un des poteaux qui supportent le grenier à riz, qui n'est qu'une 
petite case, bâtie a la mode du pays, les trois autres pieds sont munis de plats semblables. Comme chacun 
sait les rats sont très forts en gymnastique, ils peuvent donc s'élever sans la moindre difficulté le long 
des quatre poteaux qui supportent le plancher du grenier à riz situé' au moins à deux mètres au-dessus 
du sol, mais lorsqu'ils sont arrivés en haut des poteaux, ils se trouvent arrêtés fatalement : les plats qui 
débordent tout autour du poteau les empêchent de grimper plus loin. Ces surfaces concaves sont pour 
eux un obstacle infranchissable. Dans les cases le garde-manger malgache est tout simplement ce même 
plat en bois dont, la concavité regarde le sol et qui est suspendu par une corde à une poutre du 
toit ' au-dessous du plat on suspend à de petits crochets, les épis de maïs, les racines de manioc ou tout 
autre objet que l'on veut conserver. Dans ce cas, le rongeur pourra bien descendre du toit, par la corde, 
il pourra même se promener sur la surface convexe du plat, mais il ne pourra en dépasser les bords et 
se trouvera encore arrêté avant de pouvoir atteindre le maïs succulent qu'il voit pourtant si près de lui. 
Je passe à Andasibe le reste du jour, mes hommes sont fatigués, ils sont surtout découragés par le 
loni>' trajet qu'il leur reste à parcourir pour retournera Tananarive. Mais je suis maître d'eux, je suis le 
plus fort puisque je leur dois de l'argent, et ils me suivront partout pour ne pas perdre leurs créances. 
Cela esl un des grands moyens que le voyageur doit employer partout et en particulier à Madagascar 
pour se rendre maître de ses porteurs, et les empêcher de l'abandonner, éventualité si grave, échecs si 
fréquents de toutes les explorations. Les noirs sont à peu près tous les mêmes dans les pays tropicaux, 
ils se défient toujours du blanc, on ne les décide pas à nous suivre par des promesses fallacieuses, ils 
les croient du moins toujours telles si elles dépassent le taux normal de leur salaire. Ils comptent peu 
sur les cadeaux, sur les sommes extraordinaires, qu'on leur donnera à l'arrivée : si elles sont trop fortes, 
ils pensent que le blanc se moque d'eux, si elles sont trop faibles ils n'acceptent pas, mais si au contraire, 
elles concordent avec ce qu'on a l'habitude de leur donner, ils consentent à partir. Le noir, qui ne croit 
pas trop aux promesses, et aux brillants cadeaux, croit beaucoup au contraire au salaire normal: il 
n'abandonnera pas son dû facilement, il le suivra avec ténacité. Quand donc je devais commencer une 
expédition un peu pénible, j'engageais des hommes à un prix guère plus élevé que le salaire habituel, 
puis je les promenais quelques jours dans des contrées faciles à parcourir, et quand je leur devais quel- 
ques piastres, je les aurais emmenés partout dans l'île. J'ai toujours employé ce procédé et je m'en suis 
continuellement bien trouvé. Un Malgache ne consentira pas toujours à faire deux heures de marche pour 
une piastre, avec un fardeau léger, alors qu'il fera volontiers des lieues pour réclamer un voamena qui 
lui est dû. Dans un cas, il n'a pas confiance, car il croit que le blanc lui promet trop, la somme est trop 
belle et il ne l'aura pas; dans l'autre cas au contraire, la somme esl petite c'est vrai, mais elle lui est due 
cl en toute justice il doit l'avoir. Dans ce village d' Andasibe, les guides que le gouverneur de Vohizanahary 
nous avait donnés retournent à leur village, mais deux autres de ce hameau vont les remplacer et il en 
sera toujours ainsi jusqu'à Mandrilsara. 

Le dimanche 2'J septembre, en quittant le village d'Andasibe, nous nous élevons très rapidement sui- 
des escarpements rocheux, c'est un passade véritablement très difficile, cl il nous faut passer dans un 
col où coule un ruisseau torrentueux. Malgré mon expérience des mauvais chemins à Madagascar, je 
n'avais rien vu d'aussi détestable. Au sommet, nous sommes à 430 mètres d'altitude; peu après, nous 
arrivons vers midi, à Ambavala, village d'une douzaine de cases, où nous avons besoin de séjourner un 
peu, pour faire nos vivres, car c'est demain que va commencer pour nous la traversée de la grande 
forêt. A l'ouest d' Ambavala, commence la zone forestière proprement dite, nous n'avons mis que quatre 
petites journées à y arriver, alors qu'il nous avait fallu un temps beaucoup plus long et même en mar- 
chant plus vile pour aller de Fito à Ivondrona. La zone forestière orientale de Madagascar esl en effel 
beaucoup plus rapprochée du littoral, au nord et au sud de l'île, elle ne s'arrête même qu'au rivage dans 





u: QHEMIS p AN DAM DU, 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA, 



201 



les environs de la baie d'Antongil et dans les parages de Fort-Dauphin, tandis que dansla partie médiane, 
et dans les environs de Tamatave en particulier, la forêt est beaucoup plus éloignée du rivage. Cela tient 
à la configuration de la chaîne côtière dont la forêt suit sensiblement la ligne de faite, et aussi, à ce que, 
dans la partie médiane, on a poussé beaucoup plus loin ces défrichements. 

Le lundi 30, je m'enfonce dans la forêt, sous une pluie battante comme il est de bonne règle dans ces 
parages. Lu Européen, établi depuis fort longtemps à Mananara, et a qui je me plaignais de cette mau- 
dite pluie, et de tous les ennuis qu'elle m'avait fait supporter pendant mon dernier voyage, m'a assuré 
(pie dans celte région de la baie d'Antongil, il avait noté pendant plusieurs années les jours de pluie. Or, 
d'après la moyenne que je relevais moi-même sur son carnet d'observation, il y aurait deux cent quatre- 
vingt-dix-huit jours de pluie par an. Dans la forêt, nous retrouvons de suite par ce temps humide, nos 
anciennes connaissances .le la forêt de Didy, les dimatika, les sangsues, qui sont encore en plus grand 
nombre. Je n'aurais jamais cru un lel fait possible. Le soir, nous campons sur le bord d'un ruisseau 
l'Amlravahy. et nous nous arrangeons tant bien que mal dans un terrain marécageux; pour comble de 
bonheur, les eaux du ruisseau envahissent noire camp vers dix heures du soir : lAndrovahv grossi par 
les pluies continuelles déborde bien mal à propos. Mes hommes chassés de leurs abris par l'inondation 
veulent organiser un bal et un concert, en allendanl le lever du jour. Il devient impossible de prendre 
au. -un repus. .le me vois donc obligé de répéter cette phrase célèbre : « Il est défendu de parler mais on 
peut s'asseoir ». Le lendemain, nous continuons dans la forêt, où la route est relativement bonne, nous 
marchons sur un plateau à pente très douce qui se relève insensiblement vers l'ouest, nous montons 
excessivement peu, le sol est toujours formé d'argile rouge, el les roches primitives sont plus fréquentes 
que dans la forêt de Di.lv. La végétation est aussi plu- belle, si les arbres sont moins serrés et moins 
élancés ils sont plus touffus el leur tronc a un développement beaucoup plus considérable; les essences 
d'arbres sont les mêmes, mais on y compte plus de variétés. Il n'y a plus de fourrés de bambous, et les 
fougères sont relativement très rares. On \ trouve : 

L'ébénier de Madagascar, hazomainty. 

Le natte, hazomena ' (Weinmannia Ruteinbergii ou Imbricaria Madagascariensis, est un bois rouge, 
<bu- et fin. L'écorce, qui contient beaucoup de tanin, est employée par les indigènes, comme teinture et 
pour tanneries cuirs, mais les peaux ainsi préparées retiennent la matière colorante rouge et déteignent 
par l'usage. 

Uindraména, qui semble appartenir à la famille des résineux, a un suc d'une couleur rouge vif, qui 

noircit à l'air, on obtienl par évaporation de ce suc macéré dans l'alcool bouillant, i sorte de nomme 

laque, cette résine est noire et très belle el plus dure que la gomme copal. C'est avec du bois uindraména 
que les indigènes fabriquent leurs torches. 

Le tacamaka, bois blanc rougeàtre, employé pour la construction des bordages des pirogues. 

Leharuhara (Exocarpusxylophylloïdes),cet arbre qui vient très gros, a un cœur très dur et très dense, 
il sert à l'aire des manches d'outils, de sagaies, e!c. ; son écorce est fort recherchée par les indigènes, 
qui en l'ont commerce el la vendent assez cher; macérée dans l'eau, elle esl prise comme antidote, par 
les gens qui ont aval.'- dans l'eau des tsingala -. 

Le lanona (Weinmannia Bojeriana et les variétés W. criocarpa et \V. Bojeriana), qui atteint de 
grandes proportions, est le bois le plus généralement adopté' par les indigènes pour leurs construc- 
tions. 

Le varongy (Ocotea tricophlebia), autre arbre excellent pour les constructions. 

1. Los Malgaches . lisent : 

Aza milondra hodinato mianlsinanana : •■ Ne portez pas l'écorce de natte vers l'est — elle vient de l'est où se trouve la 
forêt »; — flg. : Ne portez pas l'eau à la fontaine. 

2. Les Malgaches appellent tsingala .le petits insectes aquatiques, espèce d'Hydrocorisc ou d'Hydrocanthare, ou 
variétés brunes de Noctonecte, qu'on suppose à tort être mortels pour les animaux qui les avalent dans leur breuvage, 
car ces animaux aussitôt avalés perceraient les parois .le l'intestin et. occasionneraient ainsi la mort Celle croyance 
est, générale dans presque t. mies les tribus de l'île. 



202 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le ramy, qui n'est autre que l'encens blanc d'Afrique; une gomme odoriférante découle de son tronc 
colossal, et celui-ci creusé donne de grandes et puissantes pirogues qui se conservent longtemps. 

Le kily, espèce de tamarin (Tamarindusindica), est employé dans la médecine pour un grand nombre 
d'usages ; de plus, sa résine fondue, mélangée avec de la graisse de bœuf, sert aux indigènes à faire un 
brai pour calfater les embarcations. 

Presque tous ces arbres et toutes ces essences différentes, présentent à la partie centrale de l'arbre, 
une zone plus foncée, appelée téza par les indigènes. Ce n'est autre chose que le cœur du végétal qui, 
débarrassé de l'aubier, fournit une pièce de bois très dure, très résistante, et presque imputrescible. 

Enfin, je ne veux pas terminer celte énumération, sans parler d'un produit très important de Mada- 
gascar, de différentes sortes de caoutchouc que je vois en grand nombre autour de nous. 

Il y a à Madagascar beaucoup de variétés de caoutchouc, l'on en trouve tous les jours de nouvelles, 
et il y aura de nombreuses découvertes encore dans les provinces de l'ouest et dans les vastes territoires 
du sud que l'on ne connaît que très imparfaitement. Jusqu'à ces derniers temps, les caoutchoucs les 
plus communs étaient fournis par deux ou trois espèces de lianes et un arbuste qui peut atteindre de 
A à o mètres d'élévation. Les lianes sont très communes dans celte forêt : les lianes à caoutchouc 
(Vahea gommifera madagascariensis) diffèrent par la forme de leurs feuilles et surtout par leurs 
fruits; celles à fruits piriformes donnent le caoutchouc, le plus estimé. Mais les indigènes font la 
récolte de ce produit sans discernement et toutes les espèces sont mélangées; il est juste de dire que 
les Malgaches reconnaissent très mal les lianes à caoutchouc, ils confondent toutes les espèces, et j'ai 
vu des indigènes qui se livraient à cette récolte confondre non seulement les plantes entre elles, mais 
s'attaquer à d'autres lianes à sucre abondant et blanchâtre, qui altérait la qualité du produit récolté. 
Celte ignorance est quelquefois voulue, et si on prend des lianes tout à fait étrangères au caoutchouc, 
c'est surtout quand elles ont des sucs parfaitement coagulablcs : de cette façon, le produit final contient 
bien du caoutchouc, mais il renferme aussi des matières étrangères, suc et résine, qui en altèrent les 
qualités, mais en augmentent le poids, ce qui donne un salaire plus rémunérateur. Pour obtenir le 
caoutchouc, l'indigène incise avec un instrument tranchant le corps de la liane, ou le tronc de l'arbuste, 
le plus près possible du sol, il recueille ce lait qui découle de l'incision dans une calebasse, et il y jette 
de l'acide sulfurique, du jus de citron ou du sel marin, pour faire coaguler la gomme, puis, pendant 
qu'elle est fraîche, il la pétrit et en forme des boules. Presque toujours, les traitants européens qui 
achètent ces boules de caoutchouc de 1/2 à 2 kilog. 1/2, les sectionnent suivant un grand diamètre, 
elles contiennent généralement des corps étrangers qui sont réunis pour servir de noyau sur lequel on 
enroule les lamelles de caoutchouc ou plus simplement encore pour augmenter le poids du produit. En 
général, le caoutchouc provenant de tel ou tel arbuste ou de telle ou telle plante n'offre que peu de 
dissemblance, mais sa valeur marchande varie beaucoup, suivant son mode de préparation, et parmi 
les caoutchoucs de Madagascar, il faut donc distinguer les caoutchoucs au sel, au citron, aux acides. 
Ces derniers sont les plus estimés. 

Dans l'après-midi, nous traversons le Mananara qui n'est à cette hauteur qu'un petit ruisseau et nous 
arrivons au petit village de Troboko. Nous venons de traverser la partie proprement dite de la zone 
forestière qui présente à cette hauteur deux particularités importantes, c'est d'abord son peu d'épais- 
seur, c'est ensuite sa position, elle ne couronne pas la ligne de faîte, elle ne se trouve pas de part et 
d'autre des plus hauts sommets, elle est ici accrochée au flanc oriental de la ligne de partage des eaux. 
Enfin le territoire qu'elle occupe est relativement plat, il y a bien des dénivellations, mais elles sont beau- 
coup moins brusques qu'entre Didy et Filo. En somme, nous avons marché sur un terrain uni, à décli- 
vité peu accusée du côté de la mer des Indes. 

Le mercredi 2 octobre, nous continuons notre route dans les taillis et les défrichements, et nous 
trouvons sur le chemin, de grands espaces recouverts de sable blanc, où poussent des bruyères. Vers le 
milieu du jour, nous nous arrêtons à Andavalsoky. Le lendemain, nous faisons route cette fois dans les 
grandes herbes, c'esl la plaine à perle de vue. Ce mol de plaine ne désigne pas dans ma pensée un 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



203 




VILLAGE D AMDODIMAUIHI). 



endroit plat, mais je 
l'emploie à dessein 
pour désigner ce ter- 
rain où le bois a com- 
plètement disparu. Il 
y a bien par-ci par-là 
quelques bouquets de 
grands arbres, témoins 
de la grande étendue 
de la forêt vers l'ouest 
il y a bien longtemps; 
je les remarque le plus 
souvent au fond des 
vallées et dans les 
endroits marécageux, 
il n'y en a plus sur le^ 
sommets ; on voit que 
les coutumes betsimi- 
saraka ne pénètrent 

pas sur ce versant. Puis ces bouquets d'arbres disparaissent peu à peu,el il ne reste plus de distance en 
distance que des arbres isolés, des troncs carbonisés ou coupés. Vers neuf heures el demie du malin, 

nous atteignons le point culminant de la chaîne côtière, is laissons derrière nous le versant de la 

mer des Indes, el nous entrons dans celui du canal de Moçainbique. nous sommes ici par 790 mètres 
d'altitude. Nous voici maintenant en pays sakalava. 

En sortant de celle contrée d'anciens défrichements, qui a'esl pas encore un pays complètement aride, 
mais qui n'esl déjà plus la Forêt, nous retrouvons le même paysage, le même aspect el le même sol que 

celui que nous avons trouvé dans la région des hauts plateaux, dan- le pays des Antinierina. La région 

est très accidentée, les monticules se succèdent sans ordre, certains de leurs lianes escarpés son! déchi- 
rés par des éboulements de leur sol argileux, sur les sommets la roche apparaît à nu, c'est le gneiss et 
le granité, leurs lianes rougeâtres sont couverts de hautes herbes, de véro. La piste frayée que nous sui- 
vons est ravinée par les pluies, nous marchons sur de petits cailloux coupants, c'est du quartz amorphe. 
Les ruisseaux sont nombreux sur ce sol granitique; le plus important que nous traversons ver- onze 
heures esl le Koaka, affluent du Sophia. l'eu après nous arrivons au village d'Ambodimadiro, ainsi 
nommé des gros madiro (Tamarinus indica) qui l'environnent. C'est un pauvre village d'une vingtaine 
de cases, ou plutôt de huttes misérables, les habitants ne trouvent pas de bois pour s'en construire de 
plus belles. Or ces gens, qui n'ont rien à l'aire, n'auraient que quelques kilomètres à parcourir pour en 

aller chercher ; mais ils n'en ont pas le courage, 

Le 1 octobre, une heure après avoir quitté Ambodimadiro, et dépassé le hameau de Maroandriana, 

nous traversons à gué le Mangarahara, la rivière de Mandrilsara. el nous arrivons à midi en vue de la 
ville. Nous en sommes encore à 2 kilomètres, que nous voyons arriver à notre rencontre des officiers 
antimerina envoyés parle gouverneur pour nous prier d'attendre que la réception préparée pour nous 
soit terminée; au bout d'une demi-heure nous pouvons enfin entrer dans la ville, ou mieux grimper les 
escarpements qui l'environnent de toute pari. Dans le Rova, le gouverneur nous attendait, avec son état- 
major et toute la garnison sous les armes, une trentaine d'hommes. Et c'est au milieu d'une haie de 
soldals.au bruit des tambours el des grosses caisses, que je me présente au gouverneur qui m'a l'air 
d Un très brave homme. Mais.avant d'entrer en conversation avec lui, et de lui demander ce que je ne 
manque jamais de l'aire, tous les renseignements possibles sur sa province, il me faut supporter la 
parade antimerina de rigueur, qu'un gouverneur antimerina ne manque jamais de l'aire exécuter devant 



204 VOYAGE À MADAGASCAR. 

tout étranger qui vient le visiter. Je suis, si je ne m'abuse, le premier Européen français qui vient à Man- 
dritsara. Cette parade antimerina n'est que la répétition, sous une autre forme, des toasts d'Ivongo, 
toasts et parade que je devais voir bien souvent à Madagascar. Pour ces parades un officier s'avance 
vers le peloton de soldats, puis fait présenter les armes; le gouverneur prononce alors une petite allocu- 
tion où il est question de Ranavalo III, reine de Madagascar, puis les tambours battent d'une façon quel- 
conque, et tout le monde se découvre : c'est, paraît-il, l'air de la reine. Cette première partie est terminée. 
Nouveaux maniements d'armes, nouvelle allocution qui cette fois se terminent par République Fran- 
çaise '. Les tambours battent à coups redoublés, ce qui signifie, paraît-il encore, la Marseillaise. Puis 
suivent une série de parades identiques; il n'y a que la dernière phrase des allocutions qui change, et 
l'air qu'on suppose être joué parle tambour. Tout le monde y passe : le premier ministre, le gouverneur, 
femme et ses enfants, tous les officiers de Mandritsara, les soldats de la garnison, les habitants, moi- 
même et mes porteurs ont cet honneur je trouve que ce gouverneur fait décidément bien les choses; 
mais.il est midi, le soleil est chaud, je préférerais être à l'ombre, je lui exprime timidement cette opinion 
en lui faisant remarquer que je ne suis qu'un modeste voyageur, bien fatigué du reste, et que je serais 
très heureux de me retirer dans la case qu'il me donnera. Il accède à mon désir en me faisant promettre 
de venir le voir le lendemain. Je n'aurai garde d'y manquer, car j'ai besoin de lui, pour avoir des hommes 
qui me conduiront vers l'ouest en pays sakalava. Je suis logé dans une case très propre, non loin du 
poste militaire. 

Mandritsara est une vraie ville pour Madagascar, il y a environ deux cent cinquante cases, soit 
mille à douze cents habitants. La ville e§p?ur un coteau, orientée nord et sud; au nord, séparés de ce 
mamelon par la vallée du Maroambako, s'élèvent dfe. grands rochers; au sud, c'est la vallée du Manga- 

1. Lorsque, dans une circonstance quelconque, visite d'un rés français, d'un consul étranger, ou tout simple- 

ment d'un étranger de passage, un gouverneur antimerina vient vt... i.e vazaha, ou le reçoit dans l'enceinte de son rova, 
une garde d'honneur est assemblée. Cette garde d'honneur, qui se tient près du gouverneur, est formée par une dou- 
zaine de soldats loqueteux, armés de fusils ou de bâtons et commandés par un officier subalterne de cinq ou six non-' 
ncurs. Puis, avant que le gouverneur et l'étranger se présentent l'un à l'autre, il se passe toujours la petite cérémonie 
suivante : l'officié.- fait aligner ses hommes, puis il commande : portez armes : àkarriy basy. Ce mouvement exécuté, il 
prononce quelques paroles qui veulent dire que l'on va rendre honneur au gouvernement de la reine de Madagascar 
d'abord et ensuite au gouvernement de l'étranger qui se trouve là. Je suppose un Français. L'allocution de l'officier 
commence invariablement par ces mots : fanjahana roa tonla, ce qui veut dire en dialecte antimerina : aux deux gou- 
vernements réunis par les traités écrits. Comme on le voit, les Antimerina sont loin d'avoir accepté le protectorat 
de 1S85-S6 et leurs gouverneurs ont soin de faire montre partout, dans l'île, d'une sorte d'alliance écrite que nous aurions 
signée avec eux en 18S5. C'est sous ces couleurs que le gouvernement antimerina, pour ne pas amoindrir son prestige, 
dépeint aux peuplades soumises, à ses sujets même, notre traité de protectorat de 188S-S6. 

Après l'allocution de l'officier, le tambour, qui se tient invariablement à la droite de la garde, bat quelques mesures 
qui représentent l'air de la reine, le Sidikina (prononcer çidikine; vient de Gode save the Queen); on a préalablement fait 
porter les armes. Nouvelle batterie de tambour qui cette fois représente la Marseillaise; mais alors on ne présente plus 
les armes comme pour la reine, c'est un autre mouvement de fusils ou de bâtons, supérieur comme signification hono- 
rifique au simple port d'armes, mais inférieur à la présentation que l'on vient de faire au nom de la reine. Rien ne peut 
être comparé à leur souveraine. 

Quelque temps après rétablissement de notre protectorat en 18S5-S6, lorsqu'un navire de guerre français venait 
mouiller sur un point quelconque de la côte, un ou deux officiers antimerina venaient à bord où ils rendaient visite au 
commandant du navire. Celui-ci se montrait en général très satisfait de cette marque d'honneur, l'administration des 
Affaires étrangères ne manquait pas de dire à la Marine qu'elle avait pu obtenir du gouvernement antimerina cette marque 
de déférence pour nos navires de guerre. Cela m'étonnait fortement et je m'aperçus bien vite, après avoir été témoin 
plusieurs fois de ces visites, de l'erreur d'interprétation commise. Lorsqu'un commandant de navire de guerre français 
voit arriver à son bord les officiers antimerina, il ne manque pas de leur faire demander par un interprète quelconque 
ce qu'ils viennent faire à son bord, les officiers répondent aussitôt : Mitsapasambo, ce que l'interprète ne manque pas 
de traduire : visiter le navire, vous visiter, vous rendre visite. Or le verbe mitsapa en dialecte antimerina veut bien dire 
visiter, mais non dans le sens de faire une visite, mais dans le sens d'inspecter quelqu'un ou quelque chose. Cette petite 
erreur est très importante, car elle montre aux populations que les Antimerina (les protégés), bien loin d'avoir quelque 
déférence pour les Français (les protecteurs), ne vont pas leur faire des visites de politesse, mais bien des visites 
d'inspection, lorsque leurs navires viennent sur les cotes de la Terre de la Reine. 

Cela et bien d'autres petites choses analogues habilement exploitées, dénaturées, mal présentées par les Antimerina, 
ont une importance considérable et frappent vivement l'esprit des populations cùtières, qui voient avec terreur pour 
leur indépendance les Antimerina si puissants près des Vazaha, si soutenus par les Français, si honorés par eux. 

J'oubliais de dire que ces officiers antimerina qui vont ainsi visiter (inspecter) nos navires reçoivent les mêmes hon- 
neurs que les officiers d'une puissance européenne. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



205 



raha, plus luiu les hauts plateaux d'Ambinininy. Le fort antimerina occupe la partie méridionale de la 
ville, c'est un carré entouré de pieux d'un assez gros diamètre et élevé de trois à quatre nulles. Ce pre- 
mier carré, qui renferme les cases des soldats, est flanqué, aux angles, de lours également palissadées, où 
on doit placer des canons, qui ne sont pas encore arrivés d'ailleurs et qui ne le seront de longtemps. Un 
deuxième carré intérieur renferme l'habitation du gouverneur et ses dépendances; au milieu des quatre 
faces sont des portes, d % un genre tout à fait spécial à Madagascar, et que l'on rencontre dans presque 
loules les constructions militaires antimerina. Dans une découpure de l'enceinte palissadée, limitée par 




LES EBS Dl MANDR11 SARV 



deux loris pieux, est fixée une Ira verse en fer ou eu bois, horizontalement disposée à deux mètres au-dessus 
du sol. On a l'ail passer préalablement celle traverse horizontale au travers de pieux, de même diamètre 

que ceux qui forment la palissade, mais au lieu d'être fichés en terre comme ceux-ci. ils sont coupés au 
ras du sol. cl peuvent osciller autour de la traverse qui les supporte, tue petite éminence de terre, légère 
surélévation du sol, maintenue par un madrier couché ru travers sur le seuil de la porte, les empêche 
île m' relever à l'extérieur, mais ou peu! les relever à l'intérieur et maintenir ainsi l'ouverture béante. Il 
suffit, après leur avoir fait l'aire un quart de révolution, dépasser en dessous de leur extrémité inférieure, 
un morceau île bois supporté aux deux extrémités par deux pieux fourchus. Pendant la nuit ou en cas 
d'attaque, lorsque l'on veut fermer la porte, on enlève ce morceau de bois de dessus les fourches, et on 
laisse retomber les pieux verticaux, on met alors une traverse derrière eux à l'intérieur qui est solide- 
ment attachée à ces deux extrémités aux poteaux de la palissade, et maintenue encore par deux pieux 
enfoncés à l'intérieur de chaque côté de la porte. 

La ville, qui se trouve au sud du mamelon, est assez étendue, cl à côté d'un grand nombre de cases, 



206 VOYAGE A MADAGASCAR. 

en roseaux et en raphia, des habitants betsimisaraka ou sakalava s'élèvenl de hautes maisons antime- 
rina en teiTe et en briques crues. C'est la première l'ois depuis que j'ai quitté l'Imerina que je revois ce 
genre de constructions. 

La population est très mélangée : il y a d'abord un élément antimerina très important, l'orme surtout 
des officiers et des soldats envoyés ici de Tananarive; puis d'un fort appoint de négociants antimerina 
qui sont venus se fixer directement dans ces contrées, ou qui habitent la côte pendant la saison sèche, 
et qui viennent uni' partie de l'année habiter Mandritsara où ils retrouvent sinon le climat de l'Imerina, 
du moins son aspect et sa configuration ; ils s'y sentent d'ailleurs plus chez eux au milieu d'un grand 
nombre de leurs compatriotes. A côté de ces éléments étrangers au pays, s'en ajoute un autre, moins 
important quoique plus nombreux, c'est la population sakalava. En général ils sont très pauvres, et ne 
travaillent jamais ou presque jamais pour eux du moins. Si on les voit occupés, fort souvent, c'est 
qu'ils exécutent quelques corvées commandées soit par le gouverneur, soit par ses officiers. En effet, ces 
messieurs, qui ne sont pas plus payés à Mandritsara qu'ailleurs, sont bien obligés de faire quelque chose 
pour gagner leur existence. Ce qu'ils trouvent de plus simple c'est d'accabler les populations dont ils 
ont la garde sous de lourdes corvées. Ils ont le monopole des entreprises de transports et de construc- 
tions, et arrivent ainsi à réaliser quelquefois d'assez beaux bénéfices. Il est vrai que les Sakalava, dont 
ils se servent avec tant de désinvolture, trouvent ce procédé mauvais. Ils fuient, ils gagnent la brousse 
et deviennent fahavalo. Le fahavalisme, si j'ose m'exprimer ainsi, n'a pas d'autre origine à Madagascar 
que les corvées inhumaines dont sont frappées les tribus soumises au profit des dignitaires antimerina, 
ou au profit de quelques Européens concessionnaires qui marchent avec les Antimerina; dans ce dernier 
cas, je dois le dire, les corvées sont encore plus lourdes. 

Le lendemain de mon arrivée, je vais dîner chez le gouverneur, après avoir fait les photographies de 
tout son état-major; ses officiers sont absolument grotesques, sanglés dans des redingotes d'occasion, 
et coiffés de chapeaux hauts de forme qui ont dû voir la révolution de 1848. J'avais eu, avant le dîner, un 
entretien très sérieux avec le gouverneur Rakotondravoavy quatorzième honneur. Avec les Antimerina, 
ces entretiens sont toujours les mêmes : va-t-on les trouver pour traiter quelques sujets d'importance, on 
les aborde avec force politesses; pendant plus d'une heure la conversation roule sur des choses parfaite- 
ment insignifiantes, ce n'est qu'au bout de ce temps que l'on ose dire un mot, comme par hasard, de la 
question principale qui vous avait amenés près d'eux et que l'on avait à traiter. Comme tous les gens 
primitifs, s'ils veulent vous refuser, ils ne nous donnent pas de raisons, mais ils vous racontent aussitôt 
des histoires interminables qui n'ont aucun rapport avec ce que vous leur avez demandé. Ils prennent des 
biais, des faux fuyants, jamais on n'obtient une réponse franche, un oui ou un non bien catégorique. Mais 
enfin c'est la coutume, c'est ce que Français et Anglais leur apprennent depuis un demi-siècle ; on n'obtient 
rien d'eux, maison s'extasie sur leur habileté. Pour moi, je n'avais pas à traiter de questions bien graves 
avec Rakotondravoavy, je voulais tout simplement obtenir des guides, et pour être sûr de bien réussir, 
j'alignai sur la table quelques piastres, ce qui, avec la force, est le meilleur argument que l'on puisse 
faire valoir auprès d'un Antimerina. Rakotondravoavy en fut louché, et il me promit non seulement des 
guides, mais encore des soldats pour me faire passer la région infestée par les fahavalo. Ce n'était 
qu'un demi-succès, car si les guides étaient indispensables, les soldats étaient de trop, comme je le 
montrerai plus tard; c'est une mauvaise recommandation auprès des fahavalo cl des tribus insoumises 
que d'être accompagné de soldats antimerina. Malgré les raisons les plus spécieuses, le gouverneur tint 
bon; en réalité, il voulait me faire suivre par ses soldats, non pas pour me protéger, mais surtout pour 
savoir ce que j'allais faire dans le bassin inconnu de Mahajamba. J'ajouterai que le gouverneur, quoique 
tout à fait désireux de me l'aire plaisir, de me donner des guides el des soldats pour m'accompagner 
dans ma marche vers l'ouest, m'imposa une condition fort bizarre en vérité, mais à laquelle je dus nie 
soumettre bon gré, mal gré, je ne risquais rien d'ailleurs cl j'étais résolu à tout, pour aller à Majunga 
voir les rives du canal de Moçambique. Rakotondravoavy veuf qu'aujourd'hui dimanche je me rende 
au service divin à l'église des protestants et que j'y prononce un sermon, pour l'édification des fidèles. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



207 




M IXDHI 



En somme, cela m'est parfaitement indifférent ayant sur ce point des idées très larges, et je m'exé- 
cuterai de bonne grâce, d'autant plus que Rakotondravoavy, à qui je parle très peu correctement raal- 
gache depuis qu'il m'a fait sa demande, m'autorise, vu mon ignorance, à prononcer mon discours on 
français et môme à le lire dans le livre que je jugerai bon. Je devais m'exéculer immédiatement et après 
avoir été dans la case où je logeais, revêtir des habits plus décents et prendre dans ma modeste biblio- 
thèque de voyageur, un volume quelconque, je me rendis au temple, où Rakotondravoavy m'attendait 
avec sa maison militaire. Au milieu de la cérémonie, qui n'était d'ailleurs qu'une suite de discours pro- 
noncés par les notables Antimerina, officiers ou commerçants, \inl mon lourde prendre la parole, cl 
c'est 1res ému que je moulais en chaire pour y prononcer ma première conférence, et je lus en entier le 
chapitre 111 de l'abrégé de géologie de A. de Lapparent, traitant de la dynamique terrestre interne. A la 
fin du chapitre, les Antimerina, le gouverneur en tête, donnèrent des marques non équivoques d'une 
vive approbation. Mon étonnement était grand; il se changea en stupéfaction, lorsque l'interprète offi- 
ciel du gouverneur, un ancien instituteur méthodiste d'Ambohimalaza, vint traduire mon discours: il 
raconta que l'Européen avait parlé de la terre de Madagascar en sa langue maternelle, qu'il avait décrit 
son état bouleversa et sa température brûlante, avant que Radama ail conquis les provinces. 

« Oh! peuple, Sakalava et Betsimisaraka, ce Français envoyé par son gouvernement vient de vous 
décrire les volcans et les sources d'eau chaude qui sortiraient de terre pour vous l'aire périr jusqu'au 
dernier, si vous vous révoltiez contre le gouvernement de Sa Majesté Ranavalona III. » 

J élais courus et outré de voir si mal traduit un chapitre de M. de Lapparent; ce distingué géologue 
me pardonnera sans doute, mais il fallait que je passe; un mot jeté par inadvertance pouvait mettre le 
gouverneur en défiance, il pouvait donner l'ordre âmes porteurs de m'abandonner cl je n'aurais jamais 
vu la côte ouest, j'aurais même été assez embarrassé pour rejoindre seul un cenlre habité par quelques- 



208 VOYAGE À MADAGASCAR. 

uns do nos compatriotes. Il esl vrai qu'aux yeux de loulo la population do Mandritsara, j'allais passer 
pour un homme dévoué aux Antimerina, non seulement c'était dangereux, mais c'était contraire à la 
vérité; je me proposais donc, une fois hors du pouvoir des Antimerina de dire mes vraies intentions 
et de dévoiler mes sentiments véritables ; «Tailleurs dans la suite, je ne manquais jamais une occasion de 
le faire jusqu'à Majunga. 

Cet après-midi, et demain, je vais encore rester à Mandritsara où il me sera possible d'être le témoin 
de deux fêtes bien chères aux Malgaches et qui seront célébrées ici en grande pompe. L'une, se rattache 
au culte des morts, c'est la cérémonie du Mamadika; l'autre, <|ui aura lieu demain, est la fêle de la 
Circoncision. 

J'ai parlé, dans un précédent chapitre, des tombeaux et des funérailles antimerina. Le Mamadika est 
une espèce de complément tardif, qu'une famille fait à ses membres défunts dans une occasion déter- 
minée. On sait que ce culte des morts est très enraciné dans toutes les tribus de l'île. Tous les Malga- 
ches et particulièrement les Antimerina possèdent des tombeaux de famille, dans lesquels ils espèrent 
bien reposer, quel que soit le point de l'île où la mort viendra les surprendre. Un riche commerçant de 
Mandritsara dont toute la famille habite celle ville depuis de longues années, dans une belle maison en 
briques crues, élait parti à la côte depuis quelques mois, avec un grand nombre de ses esclaves, pour s'y 
livrer au commerce du raphia el du caoutchouc. La mort l'avait surpris près d'Ivongo. et là des servi- 
teurs dévoués avaient enterré le pauvre Rakotovao et lui avaient fait même de très belles funérailles. 
Lors démon dernier passage dans cette ville on m'avait même cité le nombre de bœufs immolés en cette 
circonstance. Mais ce n'était là qu'un enterrement provisoire, et sa famille venait de faire venir à grands 
frais son corps, et on allait inhumer définitivement Rakotovao dans un grand tombeau en granité qu'il 
avait fait construire lui-même devant sa maison de Mandritsara. C'était là la cause occasionnelle de la 
cérémonie du Mamadika. Toutes les fois qu'un Antimerina meurt loin de son tombeau de famille ou que 
son décès a lieu pendant la semaine qui suit ou qui précède la fêle du bain de la Reine, on l'enterre 
provisoirement où il se trouve, puis, dès que le moment prohibé est terminé, ou lorsque son corps a été 
ramené près de son tombeau de famille, on procède alors à son enterrement définitif à cê>té de ses ancê- 
tres. On profite justement de celte occasion pour honorer les autres défunts de la famille, et quand le 
tombeau est ouvert pour recevoir le nouveau mort, on enlève aux autres habitants du tombeau qui y 
sont couchés depuis longtemps, les vieux lambas dans lesquels on les a ensevelis, ces étoffes sont brûlées 
et remplacées par dos neuves. Ainsi chaque fois que dans de telles circonstances on ouvre le tombeau 
de famille, on rend aux anciens morts un supplément d'hommages, on remplace leurs vieux lambas par 
de plus neufs, cl c'est précisément celle cérémonie que l'on appelle Mamadika. Dans toutes les familles, 
lorsqu'elle se présente, elle est l'occasion de grandes réjouissances. On s'y prépare longtemps à l'avance, 
car non seulement il faudra bien des choses pour le nouveau el les anciens défunts, mais encore il 
faudra recevoir grandement les nombreux invités, parents, amis et voisins que l'on aura en celle cir- 
constance. 

Le corps du nouveau défunt est transporté sous une tente près de sa maison, il esl gardé par ses plus 
proches parents. Pendant ce temps, le reste de la famille el les nombreux invités font bombance dans la 
maison, on a tué beaucoup de bœufs la veille, el on a mis en perce une ou deux barriques de rhum '. Au 
jour do la cérémonie, comme dans les enterrements ordinaires, le corps du nouveau défunt, roulé dans 
des lambas do prix de teintes généralement rougeàlres, est porté près du tombeau, on en fait cinq ou six 
fois le tour, pendant que les musiciens instrumentistes et chanteurs exécutent les morceaux les plus 
variés de leur répertoire. Tous les membres de la famille, tous les invités, revêtus de leurs plus beaux 

1. Il est défendu aux Antimerina d'user do boissons alcooliques, dos peines s, ; \rivs sont édictées contre 1rs délin- 
quants. Il faut reconnaître que dans la province de l'Imerina, les gens îles basses classes suivent très strictement celte 
prescription fort sage. Mais dés qu'ils se trouvent éloignés de leur pays d'origine, ils usent et abusent bientôt île l'alcool 
sous toutes ses formes. Quant aux Antimerina des hautes classes, ils boivent énormément, et lors de mon passage à 
Tananarive en 188!), 1890, les fils du premier ministre donnaient l'exemple d'une intempérance regrettable. 



LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 



209 



habits, se pressent en foule autour du tombeau; enfin, au coucher du soleil, on descend le corps dans le 
caveau. Il faut bien remarquer que, pour cette cérémonie, l'on ne touche jamais au mort pour le porter 
dans son tombeau avant l'heure de midi; il faut que le soleil décline, sinon on craindrait un malheur, 
et on indisposerait fâcheusement le lolo du mort. C'est pour cette même raison qu'on ne le descend dans 
son caveau que lorsque le soleil lui-même est prêt de terminer sa carrière. Depuis midi au coucher du 
soleil, c'est-à-dire depuis l'instant où on a apporté le nouveau défunt jusqu'au moment où on va le 
placer dans le caveau de famille, sur l'étagère qui lui est destinée, on remonte à la lumière du jour les 
anciens morts, on les dépouille avec précaution de leurs anciens lambas qui tombent en poussière, et on 
roule le corps de nouveau dans des étoffes neuves. Enfin dès que tout le monde a été remis en place, 
famille et invités se retirent dans un endroit écarté, où des chanteurs célèbrent les louanges des morls. 
improvisent des chansons en leur honneur. On fait une nouvelle distribution de viande et de rhum, puis 
chacun se retire. L'importante cérémonie du Mamadika est terminée. 

Le jour suivant, il me fut donné d'assister à la fête de la Circoncision de la province de Mandritsara. 
Toutes les peuplades de Madagascar, sans aucune exception, ont pratiqué et pratiquent encore l'usage 
de la circoncision. Cette coutume a été apportée dans la grande tle par 1rs musulmans qui y viennent 
depuis longtemps. Plusieurs auteurs se sont complus à faire venir celte coutume, ainsi que d'autres, 
d'immigrations judaïques qui remontaient à quelques siècles. Je trouve «pie c'est aller bien loin cher- 
cher l'explication de certains faits, donl nous sommes témoins à Madagascar. De nos jours, plus 
qu'autrefois encore, les musulmans y font beaucoup de prosélytes, ils y répandent surtout leurs fady, 
la religion par excellence du Malgache, la seule chose pour laquelle il ait des aptitudes vraiment 
indiscutables. 

Dans beaucoup de tribus, la cérémonie delà Circoncision est une fête périodique annuelle. Chez les 
Antimerina, les souverains fixaient autrefois une date pour celle cérémonie, que l'on célébrait environ 
tous les cinq ou sept ans. Depuis la conversion apparente des Anlimerina au protestantisme, celle fêle a 
perdu, avec son caractère officiel, sa date périodique. Elle se célèbre aujourd'hui, selon les circonstances 
dans les familles, el pour ainsi dire à la dérobée, dans les grands centres où vivent des Européens. Les 
Anlimerina, comme je l'ai déjà dit, aiment à dissimuler leurs anciennes coutumes qu'Us n'ont pasdu tout 
quittées, el qu'ils cachent seulement, sous le vernis peu épais d'une civilisation rudimentaire. Dans les 
postes éloignés où ils n'ont aucune raison pour se gêner, le gouverneur convie, suivant les circonstances 
et à de certaines époques, la population à pratiquer la circoncision; c'est ce qui venait d'avoir lieu à 
Mandritsara. L'époque de la cérémonie esl variable quant à l'âge de l'individu, mais c'est généra- 
lement toujours lard, six mois, un an, quelquefois plus. Quant à l'époque de l'année, c'est toujours dans 
la saison froide, de juin à octobre. 

Lorsque le jour de la cérémonie est déterminé, on prévient toute la famille qui arrive de tous côtés. 
La veille au soir, des jeunes evns armés de sagaies et brandissant des boucliers, vont à la tombée du 
jour chercher de l'eau à une source sainte, qui existe toujours aux environs des centres quelque peu 
importants. Ils reviennent au village en chantant, mais ils sont reçus à coups de pierres par toute la 
population; ils doivent repousser victorieusement ce simulacre d'attaque, et surtout protéger leurs 
cruches d'eau au moyen de leurs boucliers, car si l'une d'elles venait à être cassée, ce serait un funeste 
présage, si funeste même que la famille à laquelle serait destinée l'eau sainte remettrait la cérémonie. 
La fêle commence dès le matin; une véritable orgie précède le sacrifice qui a lieu vers midi; pendant 
qu'un vieillard choisi par la famille y procède, avec un couteau de bambou très effilé, parents, amis el 
invités font toutes sortes de vœux pour la prospérité de l'enfant, ils lui souhaitent longue vie et bonheur, 
leurs cris de joie et leurs chants d'allégresse couvrent les sanglots de l'innocente victime. Détail bizarre : 
c'est généralement un des oncles maternels de l'enfant, quand il y en a, qui doit manger sur un morceau 
de banane les chairs encore saignantes. 

Tous mes préparatifs de voyage dans l'Ouest sont terminés maintenant à Mandritsara. J'ai des vivres 
en quantité suffisante: des guides pour me conduire à Bélalilra, le seul centre important que je dois 

27 



210 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



rencontrer avant d'arriver à Majunga, et j'ai aussi ces malheureux soldats dont je me débarrasserai cer- 
tainement à la première occasion favorable. D'après mes observations, qui concordent parfaitement 
d'ailleurs avec les renseignements dont je m'entoure, et que la suite de mon voyage m'a pleinement con- 
firmés, je ne dois trouver d'ici à la côte Ouest qu'une vaste plaine. Cette constatation, qui peut paraître 
bizarre au premier abord, est cependant très logique pour celui qui a bien saisi l'orographie générale 
de Madagascar. En effet, sur ce parallèle, la chaîne de partage des eaux est très près de la côte Est, elle 
est peu élevée, je n'ai trouvé que 820 mètres au point culminant à trois jours de marche de Mananara. Or, 
je suis ici à Mandrilsara, sur le versant occidental de l'île, et par des observations très minutieuses que 
je répète trois fois par jour depuis mon arrivée ici, ma maison, qui est presque au point culminant du 
mamelon sur lequel Mandrilsara est construit, n'est qu'à 320 mètres d'altitude. De plus, le Mangara- 
hara, la rivière de Mandrilsara, qui coule en bas de la ville, à une cinquantaine de mètres au-dessous du 
rova, esl un affluent du Sophia, grand fleuve qui va se jeter dans la baie de Mahajamba. Nous devons 
suivre pendant très longtemps ce Mangarahara, puis le Sophia, avant d'incliner sur la gauche pour tra- 
verser le Mahajamba et arriver enfin à la baie de Iîombclokc. Etant données cette altitude peu considé- 
rable au-dessus du niveau île la mer, et la distance très grande qu'il me fallait franchir pour arriver au 
canal de Moçambique. il m'était facile de prévoir que j'allais marcher dans de grandes plaines, que j'al- 
lais rencontrer de larges cours d'eau à courants très lents, aux lits larges et peu profonds. D'ailleurs la 
suite devait me prouver que mes suppositions étaient exactes. 




CIMETIERE BETSIMISARAkA. 




vn. t. \C.i: |. A.MBOHIMEHA. 



CHAPITRE VIII 



Départ de Mandritsara. — Récolle du raphia. Régi lénudée. Zone forestière, la brousse. - Le aatrana (latanier 

de Madagascar). -■ Les troupeaux de bœufs. - Incendie des brousses. Arrivée à Belalitra. Tsievala. 
Caractères ethniques des Sakalava. - Mœurs cl coutumes.— Pillage d'Ambahibe. — Les bongalava. — Traversée 
des grands bongalava. Dans la vallée du Mahajamba. — Perdu dans la brousse. Attaqués par les fahavalo. 

Mon ami Sélim. — Chez le roi Diriamana. Passage du Mahajamba, Pirogue . ; > balancier de la cote st. — 

Los moustiques à Madagascar. Bemakamba. - Les étangs de la côte Arrivée a Majunga. La ville el sa 
population. — Commerce de Majunga. Départ. 







■A 



\K\I.\V.\ DE M UUNGA. 



L 



k mardi îs octobre, je quille Mandritsara au lever «lu soleil, j s- 

-anl devant moi ma caravane bien an complet, les guides el 1rs 
soldais que Rakotondravoavy avail l'ail mettre à ma disposition 
depuis hier soir. Un quarl d'heure après noir,' sortie de la ville, nous 
traversons le Mangaraha, puis nous suivons -a rive gauche, marchanl 
droil vers l'ouest. Fuis, peu de lcm|ps après, nous traversons 
un hameau de quelques cases, c'esl Tsiandrorano. On me montre, 
auprès du village, de nombreuses roches basaltiques qui à fleur de 
terre semblent, avec beaucoup d'imagination, figurerune ancienne 
ehaussr,' en ruines. Il n'y a là rien que de très naturel el quelques 
coups de marteau m'ont vile appris que je ne me trompe aucunement. 
Quoi qu'il en soit, le chef du village, vieillard très respectable, m'af- 
firme avoir entendu dire à son grand-père que ces pierres avaiehl été 
posées là par des I azaha. C'esl absolument inexact el je peux suivre 
pendant plus d'une demi lieue celle coulée basaltique qui plaque 
sur l'argile rouge un large ruban noir. Cependant, si je cite ce l'ail, 
cl surloul le renseignement que me donnai! le chef du village, en 
faisant allusion, je n'en doute pas, à la roule autrefois célèbre à Madagascar de l'aventurier Benyowsky, 



212 VOYAGE A MADAGASCAR. 

c'est qu'il est le seul que j'ai pu entendre pendant mon voyage de Mananara à Majunga, au sujet de cette 
fameuse chaussée ; je n'en ai d'ailleurs jamais vu aucune trace. 

Benyowski, dans ses Mémoires, parle d'une route de 28 lieues qu'il aurait fait faire pour relier Angon- 
tsy à Louisbourg. Elle aurait été commencée des deux côtés à la fois : sa partie Ouest sous la direction de 
M. de Boispréaux, celle de l'Est sous la conduite de M. de Rozières ; sous deux ingénieurs, G000 ouvriers, 
fournis par les chefs des différentes tribus, y avaient travaillé. Certains auteurs ajoutent qu'une dériva- 
tion de cette route, primitivement tracée, devait passer à Mandritsara et aller gagner la baie de Majunga. 
Dans l'après-midi, je passe à gué l'Amboaboa, petite rivière, affluent de gauche du Mangarahara. 

Dans la soirée, je m'arrête au village de Marangebato. Aux environs de ce village, je vois beaucoup de 
palmiers raphia qui constituent une des richesses actuelles de Madagascar. J'ai déjà parlé, au commen- 
cement de ce volume, de cet arbre dont toutes les parties ont un emploi spécial: les Malgaches font 
tout avec ce végétal, mais ce qui doit nous intéresser le plus, nous autres Européens, ce sont les fibres 
textiles que ce palmier fournit et dont l'emploi se généralise de plus en plus dans nos climats, chez les 
viticulteurs. 

Dans cet arbre, comme dans tous ses congénères d'ailleurs, on ne trouve que des bourgeons termi- 
naux qui partent du centre de l'arbre; à chaque pousse d'un nouveau rameau, sort un bourgeon droit et 
pointu, dont les feuilles restent enroulées sur elles-mêmes pendant quelque temps. C'est dans cet état, 
et lorsque ce bourgeon a pris un certain développement en longueur, mais lorsqu'il ne s'est pas encore 
épanoui, que l'indigène vient le couper et le fait sécher hors de la portée des rayons du soleil. Dans ces 
conditions, les fibres dont ce bourgeon est formé sont blanchâtres et n'ont pas encore de matières 
colorantes, qui viendraient en diminuer la valeur. Le soir ou le lendemain de la récolte, les femmes enlè- 
vent la côte ligneuse médiane, font avec un couteau une incision transversale sur la partie supérieure de 
chaque feuille, en ayant bien soin de ne pas attaquer le revers; saisissant ensuite, entre le pouce et le 
dos du couteau, l'épiderme supérieur incisé, elles l'enlèvent complètement. La partie inférieure est seule 
recueillie et exposée au soleil pendant quelques heures. Quand elle est sèche, chaque brin est pris à part 
bien tendu, puis au moyen d'un peigne en fer dont les dents sont plus ou moins rapprochées, suivant la 
grosseur du fd que l'on veut obtenir, on divise l'épiderme dans le sens des fibres. Ces fibres sont ensuite 
nattées grossièrement, roulées généralement sur elles-mêmes, et vendues dans cet état aux Européens et 
aux traitants de la côte. La quantité de raphia qui s'exporte chaque année de Madagascar, à destination 
d'Europe, est considérable, on peut l'évaluer à plusieurs milliers de tonnes. Les raphia se trouvent sur- 
tout dans le nord de l'île, et c'est la partie nord-ouest qui semble la mieux pourvue de ce précieux 
végétal. Jusqu'à ces dernières années, l'achat de ces fibres par les commerçants se faisait surtout sur 
la côte est de Vohemar à Mananjary. Depuis quelque temps, les Européens se portent davantage du 
côté de l'Ouest, et ils ont raison, c'est la partie qui est relativement la plus riche de Madagascar ; là où 
le commerce peut se développer le plus librement, débarrassé de l'influence pernicieuse des Antimerina, 
de leurs mesures restrictives et de leur mauvais vouloir. 

Le mercredi 9 octobre, nous continuons notre route à l'ouest de Marangebato. La route est assez 
sinueuse, mais elle traverse toujours un terrain relativement plat; il y a bien de temps en temps 
quelques petits mamelons, quelques blocs de rochers, qui nous obligent à des détours nombreux, mais 
enfin à Madagascar il ne faut pas être difficile, et en somme c'est une bonne route. Tel n'est pas cepen- 
dant l'avis de nos porteurs, ces gens préfèrent certainement, à ce terrain plat, sec et caillouteux, les 
terrains accidentés de la côte, où les lits de sable succèdent aux boues argileuses. Là, malgré les 
montées et les descentes, ils cheminaient allègrement. Pieds nus, ils ne se plaignaient que rarement ; 
ici c'est tout différent : le terrain est sec et dur, le sol est partout recouvert de petits cailloux quartzeux, 
aux angles avivés et tranchants. Aussi, ceux qui n'ont pas eu la précaution de s'acheter à Mandritsara 
ce qu'ils appellent des kapa, souffrent de blessures fréquentes et ne peuvent nous suivre que difficile- 
ment. Les kapa sont des espèces de sandales indigènes, employées par tous les Malgaches là où le 
terrain est analogue à celui sur lequel nous nous trouvons. C'est un simple morceau de peau de bœuf, 




TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST. 213 

taillé suivant les contours de la plante du pied et contre laquelle elle se trouve fixée, en avant, par une 
lanière qui emboîte le gros orteil; en arrière, par une autre lanière qui passe au-dessus du talon. Ces 
chaussures sont très légères et protègent suffisamment, comme j'en ai fait l'expérience. Malheureuse- 
ment, elles sont très glissantes, et les chutes sont nombreuses avec elles, surtout lorsqu'on marche sur 
des bancs de roches fortement inclinés; de plus, à chaque ruisseau qu'il vous faut traverser, et devant 
chaque terrain détrempé qu'il est nécessaire de franchir, il faut les enlever. Petit supplément de fatigue, 
qui se présente fort souvent dans la pratique. Ces kapa sont faites de peaux simplement séchées au soleil, 
elles ne sont pas tannées; si elles touchaient l'eau, elles ne pourraient plus vous être d'aucune utilité. 

A mesure que nous nous éloignons de Mandritsara, nous pénétrons dans un pays nouveau, dont la 
configuration générale est des plus pittoresques. Ce n'est plus la plaine dénudée, ce n'est pas encore la 
forêt. Partout et aussi loin que la vue peut s'étendre sur l'immense terrain qui se déroule devant nous, 
notre horizon semble borné par des bois épais, mais ce n'est là qu'une apparence, et à mesure que nous 
avançons, nous voyons que ces bois touffus et ces forêts épaisses n'existent pas. C'est toujours la plaine, 
couverte de hautes herbes des grands vero; mais, partout, des arbres surgissent, ce ne sont pas ces arbres 
imposants que nous avons vus dans les forêts de l'Est : ils n'ont en général que cinq ou six mètres de 
hauteur, mais ils sont touffus, et leur ombre cache un large espace. 11 y a beaucoup de buissons, mais 
tous ces végétaux, arbres ou arbustes, sont disséminés dans la plaine. C'est la brousse. 

Je décrirai donc au lecteur Madagascar sous trois aspects différents et bien caractéristiques. Ces trois 
grandes divisions comprennent la totalité de l'île, el on ne trouve à côté, en parcourant le pays dans 
tous les sens, que des zones intermédiaires. Madagascar présente ce l'ail 1res remarquable, que non 
seulement on peut diviser son immense territoire suivant l'aspect général de la végétation, niais encore 
qu'on peut le partager en zones bien tranchées, suivant la nature même de celte végétation. La 
conclusion pratique de ce fait peut paraître paradoxale, el en réalité il n'en est rien. En fait, un Euro- 
péen rompu au voyage dans ce pays, ou n'importe quels indigènes, vous diront, rien qu'à l'inspection 
du paysage qui les environne, ou à la vue «les arbres qui poussent devant eux, dans quelles provinces 
ils se trouvent et cela avec assez d'exactitude. 

D'après l'aspect général de la végétation, on peut diviser Madagascar en trois régions : 1° la région 
des grandes forêts; 2° la région de la brousse; 3° la région dénudée. 

Je ne m'étendrai pas inutilement pour définir la première région, elle s'étend tout autour de l'Ile, à 
laquelle elle forme presque une ceinture ininterrompue. Celte zone forestière d'enveloppement es) très 
peu épaisse vers le Sud, elle est au contraire 1res large dans les régions septentrionales; elle se dédouble 
presque partout en deux cordons Imisés, qui sur la côte Est notamment sont accrochés aux cimes des 
deux chaînes de montagnes qui forment l'ossature principale de Madagascar. Dans l'Ouest, celle zone 
forestière couvre également les hauts sommets parallèles à la côte, dont elle est, en général, beaucoup 
plus éloignée que sur la côte Est. Celle zone forestière est séparée de chaque cê>lé des autres zones par 
une zone intermédiaire, la région des défrichements. On ne rencontre que dans cette dernière les 
villages betsimisaraka de la côte Est et les agglomérations sakalava de la côte Ouest. Le sol (\c ces grands 
bois est partout très accidenté, les dénivellations sonl profondes, les montées sont rapides. Les jours 
de pluies y sont fréquents, les brouillards presque continuels. 

La région de la brousse, que je viens de décrire précédemment, est celle dans laquelle nous marchons 
aujourd'hui; elle occupe les trois cinquièmes de la superficie totale de l'île, et comprend l'ensemble des 
territoires des tribus insoumises et des tribus incomplètement administrées par les Antimerina. Elle 
occupe tout le versant du canal de Moçambique et le sud de l'île. Les saisons y sont parfaitement tran- 
chées; le sol de cette région est en général plat ou faiblement ondulé. Les villages y sont rares. 

La troisième région, où on ne rencontre pas un pied d'arbre, pas un buisson, n'occupe qu'un 
cinquième de la superficie de l'île; elle comprend : le pays des Antimerina et celui des Betsileo, et 
n'empiète que fort peu à l'est et au sud de ces deux provinces. C'est dans cette région dénudée 
que la population est la plus dense, et je serais porté à croire qu'autrefois on ne distinguait à Madagascar 



214 VOYAGE A MADAGASCAR. 

que deux zones, les forêts d'une part, beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui, et la brousse qui devait 
couvrir l'immense majorité de la grande île. Quant à la zone dénudée, elle s'est formée beaucoup plus 
lard, créée artificiellement dans les pays des Antimerina et. des Belsileo, chez lesquels la population est 
relativement assez dense. Celle zone dénudée, sur les hauts plateaux du centre de l'île, offre une surface 
très accidentée, mais à déclivité moins rapide que la zone forestière. Ce sont en général des mamelons 
arrondis, des croupes rocheuses, que percent, ça et là, de gros blocs de granité cl de gneiss. Les eaux 
vives y sont très abondantes. 

On trouve souvent dans la zone des brousses, des îlots plus ou moins grands de terrains dénudés. On 
peut être absolument certain dans ce cas que le centre de l'îlot est occupé par une agglomération 
importante des Antimerina. En somme, et sans vouloir entrer dans de trop petits détails, on peut 
admettre que la zone dénudée est caractéristique de l' Antimerina et du Betsileo, des peuples agricul- 
teurs. La zone forestière ne semble pas caractériser spécialement une tribu, puisqu'elle entoure l'île 
tout entière. Cependant les Betsimisaraka en occupent la plus grande partie. La région des brousses 
est caractéristique des territoires des tribus insoumises, des Sakalava et des Bahara en particulier. Pour 
être complet, il faut observer (pie notre colonie de Nosy-Be, et les côtes de Madagascar situées en face 
d'elle, sont absolument analogues, comme aspect et comme végétation, à la région côtière occidentale 
de l'île, au territoire de la tribu Betsimisaraka. 

Ces trois grandes divisions de Madagascar ne correspondent pas seulement à un aspect général et 
à une végétation différente, mais, chose liés remarquable, semblent parfaitement concorder avec des divi- 
sions semblables que l'on voudrait faire dans la population. Elles correspondent aussi très exactement 
à une similitude générale, non seulement dans les caractères ethniques des différentes tribus, dans leurs 
usages et leurs coutumes, dans leur façon de vivre, dans leur manière de construire leurs maisons, de 
confectionner leurs vêtements; mais encore dans les caractères anthropologiques généraux des popu- 
lations. Ainsi, un Antimerina est parfaitement comparable à un Betsileo, un Sakalava est en tous points 
semblable à un Bahara, et il sera très difficile de distinguer un Anlankara de Nosy-Be ou îles environs, 
d'un Betsimisaraka proprement dit. 

Dans la soirée du !t octobre, nous nous arrêtons à Anlsomiky. 

Le jour suivant, nous passons de très bonne heure à Ambondrona, et nous arrivons au milieu du jour 
à Anahidrano. Dans l'après-midi, la roule devient fatigante; nous marchons sur les flancs d'une mon- 
tagne isolée dans la plaine, qui présente celle particularité d'avoir deux sommets très aigus et de hau- 
teur sensiblement égale, qui ont reçu le nom de pic Andengalenga et pic Analaboloha. A mesure que 
nous marchons vers l'Ouest, la chaleur devient de plus en plus accablante, il en sera ainsi jusqu'à 
Majunga, qui est après Maevalanana le point le plus chaud de l'île de Madagascar. 

Le 11 octobre, nous continuons dans la brousse, et nous passons au hameau de Ambodivongo et à 
celui de Bevala. Ce dernier village, que nous atteignons vers onze heures, est peuplé presque entière- 
ment de Makoa, nègres du Moçambique. Ces Makoa sont très communs sur la côte Ouest, ils y sont 
importés continuellement, par des boulres arabes; à Madagascar ils sont vendus comme esclaves, soil 
pour de l'argent, soit plus généralement pour des bœufs, que les boutres vont reporter et vendre sur la 
côte d'Afrique. Ces boutres qui, comme je viens de le dire, ont un équipage et un capitaine arabes, 
appartiennent presque toujours à des Indiens de Bombay, sujets britanniques, qui sont venus depuis 
quelques années s'établir en grand nombre sur les côtes occidentales de l'île madécasse; ils y font tous 
le commerce, et la traite des esclaves est une de leurs opérations les plus lucratives. En 1887, le gou- 
vernement antimerina, sous la pression des Européens, avait bien publié un édit qui libérait sur-le- 
champ tous les esclaves d'origine africaine; mais comme toutes les lois malgaches et tous les règle- 
ments, quels qu'ils soient, qui n'ont pas de sanctions, cet édit est devenu lettre morte le jour même de 
sa proclamation. D'ailleurs, les Indiens, sujets britanniques, de par les capitulations consulaires, échap- 
pent aux lois malgaches, et ils ont tous sur la côte Ouest chacun une demi-douzaine d'Africains, qu'ils 
traitent d'ailleurs avec dureté sous 1 " « «-il bienveillant de leur consul. 






TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 217 

C'est dans la matinée du 12 octobre que je vois pour la première fois des satrana {Hyphœna madagas- 
çariensis), cet arbre caractéristique de l'Ouest sakalava. J'ai parlé plus haut des trois régions entre les- 
quelles on peut diviser toute l'île de Madagascar, suivant la configuration du pays et l'aspect général 
de la végétation. Mais on peut aussi établir de grandes subdivisions, d'après la nature même de celle 
végétation, qui, sans pouvoir englober dans leurs nombres la superficie tolale de l'île, peuvent en déli- 
miter du moins la plus grande partie. Ainsi, ces satrana que nous voyons maintenant tout autour de 
nous, caractérisent la plus grande partie du versant du canal de Moçambique. Le ravenala, arbre du 
voyageur (Ravenala madagascariensis), est au contraire spécial au versant de la mer des Indes. La loca- 
lisation de ce dernier palmier est moins soumise à des règles fixes que le satrana. On en trouve quelques- 
uns, mais en très petit nombre, dans la vallée du Betsiboka. Encore, ce ne sont «pie de petits sujets; 
au contraire, je n'ai jamais rencontré de satrana sur le versant oriental de l'île. Il y a de grandes forêts 
de ravenala en pays betsimisaraka, et on en rencontre quelques bouquets dans la contrée analogue du 
versant sakalava, à Nosy-Bc, et sur la côte voisine. 

Le botona (le baobab de Madagascar, et le voavolaka sont caractéristiques îles pays de brousse et se 
trouvent surtout, le premier dans l'Ouest, le second dans l'Est de Madagascar. 

Le longoza (Amomum augustifolium) couvre les défrichements de la côte Esl ; cl le filao (Casnarina 
equisetifolia) se trouve tout autour de l'île, mais il ne s'écarte jamais du bord de la mer; il esl très fré- 
quent sur les côtes betsimisaraka. 

Nous sommes toujours en terrain primitif, comme c'est la règle à Madagascar, et presque tous les 
ruisseaux que nous traversons son) à sec; des rivières même qui doivent être importantes, ne sont plus 
tracées que par un lit de sable blanc, dont les sinuosités se perdent dans les grandes herbes. 

Le samedi 12 octobre, nous reprenons notre marche dans les satrana, et nous arrivons au bord du 
fleuve le Sophia. Le cours d'eau, qui doit être très important, n'est plus représenté à celle époque de 
l'année que par un mince filet d'eau qui se perd dans les sables. En marchant jusqu'au soir, nous ne 
trouvons pas de village et nous campons sous ces satrana. Dans ces parages, comme du reste dans tout 
l'Ouest de l'île, la richesse du pays consiste surtout en grands troupeaux de boeufs que possèdent les 
habitants. Pour le Sakalava, l'élevage du bœuf est à peu près la seule occupation, cl cependant il ne 
faudrait pas donner au mot élevage son sens habituel, car ici la nature fait tous les frais. Un Sakalava 
possède-l-il quelques vaches cl un taureau, il se trouve de suite à la tête d'un petit troupeau, que les 
naissances successives viendront bientôt accroître II n'a à s'inquiéter ni de la nourriture ni du loge- 
ment, il laisse faire la nature. Le jour, le Sakalava conduit son troupeau dans la brousse, où les animaux 
trouvent une nourriture suffisante, quelle «pie soit la saison; la nuit, il ramène ses bêtes au village, 
et les parque dans un enclos de branches d'arbres; celle façon d'élever les boeufs est la même dans 
toute l'île, c'est aussi la même pour tous les animaux domestiques. Poules, cochons, chèvres et mou- 
tons sont livrés à eux-mêmes pendant la journée, cl le soir rentrés sous un abri près de la case ou dans 
la case même du propriétaire. On ne leur donne jamais de nourriture, cl il faut des circonstances bien 
exceptionnelles pour que l'homme pourvoie aux besoins de ses animaux domestiques. Cette façon de 
procéder explique pourquoi on ne trouve que très difficilement à acheter à Madagascar de jeunes ani- 
maux : un œuf est presque aussi cher qu'une poule; un veau est vendu comme un bœuf; en effet, le 
propriétaire de ces jeunes animaux n'a qu'à attendre quelques mois pour les voir parvenir à l'étal 
adulte sans aucune dépense, il peut alors les vendre au prix normal. La seule chose que nous voyons 
faire dans ces parages aux Sakalava, propriétaires de bœufs, pour amender la nourriture de leurs ani- 
maux, c'est de mettre le feu dans la brousse cl de dévaster toute la contrée. Dans la région des brousses, 
sur tout le versant Ouest du reste, l'herbe commence à pousser, au mois de décembre, et elle atteint son 
plus grand développement, 2 m. 50 environ, au mois de mars; à partir de ce moment, elle sèche sur 
pied, elle esl bientôt grillée par les rayons ardents du soleil, cl il faut de toute nécessité débarrasser la 
terre, vers les mois de juin, juillet, de celle couche de végétaux morts el desséchés qui couvrent la terre 
d'une couche de plusieurs décimètres d'épaisseur. Alors le Sakalava appelle la flamme à son secours, 

28 



218 VOYAGE A MADAGASCAR. 

il met le feu dans la brousse, l'herbe sèche et les feuilles mortes forment bientôt d'immenses brasiers. 
Les cendres servent d'amendement au sol, et la terre, débarrassée de celle végétation morte, donnera 
au mois de décembre de nouvelles pousses qui seront une excellente nourriture pour les troupeaux de 
bœufs. Malheureusement, cette méthode barbare a des inconvénients : avec l'herbe de la plaine brûlent 
les jeunes pousses des arbres; les gros troncs sont même souvent calcinés à leur base et, en somme, le 
feu du Sakalava comme la hache du Betsimisâraka concourent au déboisement général de l'île. 

Nous avons rencontré aujourd'hui, vers onze heures, le village de Berohitra, qui compte une douzaine 
de cases, et nous sommes obligés d'y coucher, car nous ne trouverons pas de village ce soir ; notre marche 
d'aujourd'hui est donc peu considérable. 

Le jour suivant, nouvelle étape, plus longue d'ailleurs et sans aucun incident, jusqu'au village de 
Ambararatabe ou Bedjipty, où nous nous arrêtons pour coucher. Nous avons passé dans la journée à 
Ankazomena et à Ambarijevo, petit hameau sakalava, aussi misérable d'ailleurs que celui où nous 
sommes logés ce soir. L'eau esl très rare dans la contrée, et les bergers sakalava conduisent fort loin 
leurs troupeaux pour les abreuver. Cette absence d'eau n'est pas sans me causer quelques inquiétudes, 
d'autant plus que la contrée que nous devons traverser en deux jours pour atteindre Belalitra, en est 
absolument dépourvue, et mes porteurs sont si fatigués ou plutôt si paresseux qu'ils aiment mieux tra- 
verser cette contrée en ligne droite au risque de manquer d'eau que de pousser une pointe vers le nord 
où nous devrions rencontrer, en quelques heures de marche, le fleuve le Sophia. 

Le lundi 14 octobre, nous reprenons noire marche dans la brousse et sous les lataniers. Vers dix heures, 
nous passons près d'un petit village Banzonv qui est complètement abandonné, pas une goutte d'eau 
dans les environs. Mes porteurs se répandent dans la brousse, ils vont de tous cùlés, mais ils ne peuvent 
s'écarter bien loin par crainte des fahavalo; ils reviennent quelques heures après, leurs recherches ont 
été vaines. A ces heures chaudes du jour, la privation de toutes boissons dans ces pays intertropicaux 
est particulièrement pénible ; la fatigue et les sueurs nous accablent, el la soif augmente sans cesse; dans 
la traversée de la forèl de Didy à Fito, nous avions bien manqué de vivres et souffert de la faim, mais 
cela n'est rien auprès de la privation d'eau; contre la faim on réagit, on la trompe par mille artifices, el 
cela est facile, du moins pendant les premiers jours; mais il n'en est pas ainsi pour la soif, ce n'est pas 
les jours que l'on compte, ce sont les heures, et dans la rage que l'on éprouve, tout ce que l'on peut 
faire ne fait qu'exaspérer ce! impérieux besoin. Mes hommes qui, comme d'habitude, ont voulu chiquer 
leur tabac, et moi-même qui ai voulu, pour faire le brave, fumer force cigarettes, nous souffrons atroce- 
ment. Il y a quelques semaines, pendant la première partie de notre voyage, nous maudissions la pluie 
persistante qui nous accompagnait dans la zone forestière, et nous donnerions maintenant beaucoup 
pour en recevoir quelques gouttes dans cette région des brousses. Nous reprenons notre route, et suivant 
un sentier pierreux, nous arrivons à un autre village abandonné, dont on ne peut me donner le nom. Nous 
procédons à de nouvelles recherches, qui sont aussi vaines que celles de ce malin. Notre position est 
vraiment critique, mes hommes sont exténués, et je ne sais vraiment trop comment, demain, mes porteurs 
pourront reprendre leur route sans abandonner mes bagages; nous nous logeons tant bien que mal dans 
ces cases vides, je suis exténué et, malgré les cris des porteurs qui chantent pour s'étourdir, je m'endors 
d'un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, je trouve mes caisses de bagages enfoncées, mes 
malheureux porteurs ont bu le rhum dans lequel je conservais mes pièces zoologiques. Quand je sor< 
de ma case, je vois tout mon monde rassemblé sur la place du village, ils entourent deux de mes meil- 
leurs porteurs, Rainiboto et Rainil'ringa, qui gisent inanimés sur le sol : ce sont probablement mes 
voleurs de rhum, ces malheureux en ont tellement bu pour étancher la soif dont ils souffrent qu'ils en 
sont morts; je les fais ensevelir rapidement dans les plus belles nattes que nous trouvons dans le village, 
el je presse les autres de partir vite pour atteindre Belalitra, où nous devons arriver ce soir. Il y aura de 
l'eau, c'est le salut. Le convoi se met en marche tant bien que mal. el tout le monde se traîne sous ce 
soleil de feu, nous n'avons pas lui depuis deux jours, el le thermomètre fronde à l'ombre marque -f- 35° 
centigrades. Beaucoup de mes hommes paraissent ivres, ils souffrent véritablement, el le moindre effort 



TRAVERSEE DE LTLE DE LEST A L'OUEST. ' 221 

musculaire, par cette chaleur intolérable, l'ait plus vivement ressentir le besoin qui nous dévore. Toute 
cette brousse est brûlée, nous marchons dans des cendres épaisses, et nous soulevons des nuages de 
poussière. A quatre heures, j'ai onze hommes qui sont tombés épuisés sur la route, mais nous ne 
pouvons nous arrêter pour les secourir. Nous voulons boire. Un quart d'heure après, nous traversons 
l'Anjabiny, un des affluents de gauche du Sophia, il est à sec comme presque toutes les rivières que nous 
avons déjà traversées depuis Mandritsara; par les traces qu'ont laissées les eaux sur ses rives et par la 
largeur de son lit de sable blanc, cette rivière coulant normalement doit avoir plus de 80 mètres de large 
sur une profondeur moyenne d'environ un mètre. L'Anjabiny se jette dans le Sophia, dans le nord du 
point où nous nous trouvons à un jour de marche, et tout près de son confluent est l'embouchure du 
Bemarivo. Peu de temps après avoir traversé la rivière, nous voyons de beaux manguiers qui couronnent 
d'un panache touffu un petit mamelon plus élevé que les autres : c'est là qu'est Belalitra, et en bas du 
mamelon, il y a des sources dans un petit bouquet de raphia. C'est alors une course folle, chacun jette 
son paquet et court vers l'eau de toutes ses forces, moi-même je suis ce mouvement irrésistible, mais je 
suis vite dépassé. Il y a dans ces raphia près de Belalitra des sources importantes, et qui toute l'année 
coulent à pleins bords. Cependant ce jour-là, le niveau de l'eau a dû baisser considérablement, la quantité 
de ce liquide bienfaisant bue par mes hommes est absolument invraisemblable, et moi-même je ne me 
rappelle pas dans ma vie avoir bu avec autant de plaisir. La soit dont nous avions souffert depuis 
quarante-huit heures m'a permis de constater par moi-même un l'ait énoncé par certains voyageurs en 
Afrique et en Australie. Ils avaient remarqué, après des privations [dus longues encore que celles que 
nous venions de subir, que les premières gorgées d'eau avalées éfaienl non seulement désagréables, 
mais très douloureuses; je ne puis que confirmer ce phénomène bizarre. 

Belalitra est un assez gros village, c'esl le centre le plus important de ce bassin du Sophia. 11 est entouré 
d'une enceinte palissadée, l'aile de troncs de satrana, enfoncés verticalement dans le sol les uns à cèvlé 
des autres, et dont les extrémités supérieures sont réunies solidement entre elles par des lianes et des 
cordes de raphia. L'espace ainsi clos est beaucoup plus grand que le village, mais à certaines époques 
de l'année, celles où nous nous trouvons, par exemple. Belalitra sert de lieu de refuge pour les popula- 
tions et les troupeaux de bœufs des territoires a voisinants. 

Tout le Boeny, immense province de Madagascar couverte de brousse, est le lieu de prédilection hanté 
par les fahavalo. Ils habitent d'ordinaire au sud de Betsiboka sur les contins du Menabe, où ils trouvent 
facilement à se ravitailler d'armes et de munit ions auprès des tribus sakalava insoumises. En cas d'attaque, 
ils trouveraient aussi un refuge assuré dans la grande forêt de Manerinerina. C'est sur les confins 
de celte forêt que la plupart d'entre eux ont leur village, ils \ passent d'ordinaire toute la saison des 
pluies et ne se rassemblent en troupes nombreuses que lorsque la saison sèche est bien établie. A ce 
moment, grâce à la baisse des eaux, ils peuvent traverser le Betsiboka dans les endroits guéables et 
s'avancer vers le Nord, voler des esclaves et des bœufs. C'est donc dans la saison sèche et surtout dans 
ses derniers mois, que les fahavalo sont le plus redoutables dans l'endroit où nous nous trouvons; par 
une chance inespérée, je n'en ai pas encore vu, mais je crains bien d'en voir prochainement, avant 
d'arriver sur les bords de la baie de Bombe toke. 

En arrivant à Belalitra, j'ai quitté le territoire administré par le gouverneur de Mandritsara, et je suis 
dans le district de Majunga. Le chef de Belalitra est un Sakalava, nommé Tsievala, qui est un excellent 
homme, gouvernant avec beaucoup de sagesse et de prudence son petit village, et administrant de son 
mieux le vaste territoire dont il est chargé. 

Il est très intéressant d'observer la politique particulière des Anlimerina à l'égard des tribus qu'ils ont 
soumises, et en particulier à l'égard des Sakalava, les seules peuplades qui leur aient résisté victorieuse- 
ment et qui en maints endroits ont su conserver leur indépendance. Tandis que, chez les Betsileo et les 
Betsimisaraka par exemple, tribus fort paisibles et très facilement gouvernables, les Anlimerina frappent 
les indigènes de lourdes corvées, y envoient des gouverneurs féroces et rapaces, et enfin mettent en 
coupe réglée ces timides populations, ces mêmes Anlimerina en agissent tout autrement avec les tribus 



222 VOYAGE A MADAGASCAR. 

du Sud et les Sakalava, gens turbulents et difficiles à manier. Ils les comblent de prévenances ; dans 
chaque poste important, à côté du gouverneur et des fonctionnaires antimerina se trouvent des juges 
sakalava et même des officiers sakalava, qu'on traite sur le même pied que les officiers antimerina. Dans 
presque tous les villages, les anciens chefs sakalava ont été maintenus, et dans des centres importants, 
comme Belalitra par exemple, c'est un Sakalava, Tsievala, qui a été nommé gouverneur; il est même 
10 e Honneur, grade assez important dans la hiérarchie compliquée des Antimerina. Mais ce qu'il y a de 
plus remarquable dans l'administration antimerina des territoires nouvellement soumis à leur gouverne- 
ment, c'est qu'ils y ont respecté d'une façon absolue les usages et les coutumes des anciennes popula- 
tions; ils ont donné ainsi un bel exemple de colonisation à certains peuples occidentaux. 

A Belalitra, nous quitte le guide principal que nous avait donné à Mandritsara Rakotondravoavy, qui 
a remis à Tsievala nos lettres de recommandation et nos passeports. Tsievala, de son côté, va nous 
donner des guides qui nous conduiront jusqu'à Majunga. Comme le gouverneur de Mandritsara, Tsie- 
vala a voulu nous rendre de grands honneurs; nous avons assisté à une grande parade où ses quatre 
misérables soldats loqueteux ont fait l'exercice avec des morceaux de bambou. 

Pendant la nuit, j'entends de tous côtés des hurlements épouvantables, ce sont les factionnaires du 
fort, dont on a doublé le nombre à l'occasion de mon passage; les hurlements qu'ils poussent et qui ne 
sont plus du tout les zovy, zovy e, que j'avais entendus dans l'Imerina, ont pour effet surtout de les empê- 
cher d'avoir peur. 

Depuis mon départ de Mandritsara sur la côte Est, et jusqu'à mon arrivée à Majunga sur la côte 
Ouest, j'ai suivi, et je compte continuer à suivre, un itinéraire qui passe à quelques lieues plus au 
nord du chemin parcouru dans ces contrées par Rutemberg en 1877-1878. Et c'est justement ce tracé un 
peu plus septentrional qui m'a permis de relever le cours du Sophia et de passer à Belalitra. 

Les habitants de ce village sont la réunion de beaucoup de tribus différentes, on y voit des Antimerina 
et des Belsimisaraka, mais on y rencontre aussi des Sakalava de type pur; les Makoa y sont aussi nombreux. 

Les caractères ethniques des Sakalava diffèrent peu, du moins dans leur ensemble, de ceux des Beza- 
nozano dont j'ai parlé plus haut. D'une stature plus élevée que les populations de l'Est, ils ont une cons- 
titution plus robuste, des membres plus épais, un teint plus noir. Leurs cheveux crêpés sont longs d'en- 
viron 15 à 20 centimètres; les hommes qui ont toujours conservé l'ancienne mode malgache aux cheveux 
longs portent presque tous de petites nattes enduites de graisse de bœuf, ils sont assez soigneux de leurs 
coiffures, et quand la nature paraît leur refuser une chevelure convenable, ils portent une perruque de 
petits bandeaux tressés faite en fibres de raphia ou de latanier. Ces indigènes diffèrent surtout des tribus 
orientales par un grand amour des bijoux et des ornements divers dont ils se parent volontiers, et aussi 
par leur esprit batailleur et querelleur que je remarque d'autant mieux que j'étais habitué à la timidité 
des Belsimisaraka. Les hommes portent des colliers de verroterie, des dents de caïman, des fétiches en 
grand nombre, suspendus au cou ou au bras par une ficelle tressée. Ils se mettent dans les cheveux 
au-dessus du front un disque taillé dans un coquillage nacré, qu'ils nomment felana. Les femmes se 
parent de colliers et de bracelets, et portent dans le lobule de l'oreille un cylindre de bois plus ou moins 
sculpté, qui atteint souvent 3 centimètres de diamètre. Le Sakalava ne se sépare jamais de son fusil à 
pierre, orné de clous en cuivre ou de filigrane de même métal, et de ses deux ou trois sagaies, nombre 
qu'il juge indispensable. Quand le Sakalava entre dans votre case, il s'accroupit et maintient ses armes 
verticales, il ne s'en sépare dans aucun cas, il couche avec. Le costume le plus général de celle tribu 
est, comme celui de tous les Malgaches, formé essentiellement du lamba. Autour des reins les hommes 
ceignent le sikiny, qu'ils nomment plus généralement kikoy quand celte pièce du vêtement est blanche 
et bordée sur les lisières d'une bande d'une dizaine de centimètres de large, de couleurs voyantes, el le 
plus généralement rouge ou jaune, ou diboana quand le sikiny est fait d'une cotonnade de couleur 
foncée et que les lisérés sont en tissus de soie. Les femmes portent, comme les femmes belsimisaraka el 
comme celles des tribus du Sud, le lamba cousu en forme de sac, qui se nomme simbo; sur la poitrine el 
sur le dos elles ont Vakanjo. 



TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST. 



223 



Ce costume des hommes el des femmes, qui est le même que celui que j'ai déjà décrit chez la tribu 
betsimisaraka, est le vrai costume malgache; on le retrouve, sans grands changements, dans toutes les 
tribus de l'île, les Antimerina exceptés. Pour les mœurs et les coutumes générales des Sakalava, j'en par- 
lerai avec plus d'à-propos lorsque sur ma route j'aurai l'occasion de les observer et de les décrire. D'ores 
et déjà, je puis affirmer que c'est dans cette tribu, comme dans celles du Sud, où l'influence européenne 
n'a presque pas pénétré, que l'on voit les anciennes coutumes les mieux conservées ; ces tribus insou- 
mises ont gardé pieusement les traditions de leurs pères, et on y retrouve beaucoup mieux que chez les 
Antimerina le vrai caractère malgache, sans apprêts et sans voiles. 

J'ajouterai dès maintenant que c'est dans ces peuplades de la côte Ouest de Madagascar que l'influence 
musulmane s'est fait particulièrement sentir, el que non seulement on y retrouve des usages mahomé- 
tans, mais que l'on rencontre fréquemment un Sakalava parfaitement ignorant de la religion de Mahomet, 




mais qui pourtanl est coiffé de la chéchia chère aux disciples du prophète ri affublé de la grande chemise 
blanche des Zanzibarites. 

En plus des deux guides cl des trois suidais que un' donne Tsievala pour me conduire jusqu'à 
Majunga, ma carayane s'est encore augmentée de deux Arabes de Zanzibar, qui étaient venus dans ces 
parages pour faire du commerce, et qui v<ml rejoindre le grand port de la côte Ouest [imir.de là. rega- 
gner, par boutre, leur pays d'origine. .le suis très heureux de cette acquisition, car ces gens ne me quit- 
teront certainement pas, et je suis certain qu'ils m'accompagneront jusqu'au bout de mon voyage. Dans 
la soirée, je remercie chaleureusement Tsievala de son obligeance, et je veux lui donner quelques pias- 
tres comme garant de mon amitié, mais il m'arrête de suite, el nie dit confidentiellement, que si mon 
cadeau lui fait grand plaisir, il me prie de ne lui donner que dans sa case ou dans un endroit retiré : il 
m'explique d'ailleurs que si le présent est fait devant les officiers il serait obligé de partager avec eux, 
ce qui lui sérail très désagréable. 

Le mercredi 10 octobre, je quitte Belalitra au lever du jour et je continue ma roule vers l'Ouest au 
milieu des grands lataniers [satrana). 

Depuis notre départ de Mandritsara, nous avions toujours joui d'un temps superbe; cette nuit nous 
avons eu une pluie assez forte; ce malin, elle est plus fine, c'est presque un brouillard. Cependant, vers 
onze heures du matin, le soleil a complètement dégagé les noirs nuages amoncelés sur nos tètes. Le 
ciel bleu réapparaît. Nous rencontrons plusieurs villages abandonnés complètement. Il existe ici et dans 
tout le pays que nous allons traverser, presque jusqu'à Majunga, des bandes de pillards, formés de 
Sakalava insoumis, d'esclaves marrons, de soldats antimerina déserteurs. Ces brigands, qu'on appelle 
marofelana ', ne sont qu'une espèce particulière de fahavalo dont le métier consiste à voler les bœufs 



I. On appelle ainsi ces bandes de pillards: maro, beaucoup; felana, felana, parce qu'ils portent sur leur front et dans 
leur ebevelurc de ces disepucs en coquillages nommés felana, ornements très à la mode dans la tribu des Sakalava. Tous 

29 



226 VOYAGE A MADAGASCAR. 

dans les campagnes. A celle époque de l'année, les habitants de ces villages ont appris leur arrivée par 
quelques vols de bœufs dans les environs. Alors ils ont quitté leur demeure, et chassant devant eux 
leurs troupeaux, ils sont venus, chargés de leurs lamba et du mobilier primitif qu'ils possèdent dans 
leur case, chercher un abri à Belalitra. 

A midi, nous arrivons au village d'Ambahibe. Nous n'irons pas plus loin aujourd'hui, car nous devons 
nous arrêter demain après avoir traversé le Bemarivo au village important de Belsisiky. 

Ambahibe est aussi un village abandonné par ses habitants. Malgré tous mes efforts, je ne puis empê- 
cher le pillage de ce qui reste ici, mes hommes égorgent soixante ou quatre-vingts poules et prennent 
une grande quantité de riz qu'ils trouvent dans les greniers. Cependant, j'ai obtenu que l'on n'empor- 
terait rien demain matin au départ et que l'on ne prenne que ce que l'on pourra manger. La journée 
se passe en repas pantagruéliques. Dans mon convoi la gaieté revient vite dans ces jours d'abondance 
et c'est bien là un des traits caractéristiques du Malgache : il se laisse abattre par la moindre privation, 
mais au premier jour d'abondance il oublie complètement les fatigues passées. 

Le lendemain, nous marchons dans la brousse, les grands lataniers ont disparu complètement, et le 
pays semble un peu plus accidenté. Nous marchons sur de petites collines couvertes de hautes herbes, 
et dans les vallées que laissent entre eux ces mamelons peu élevés où pendant la saison des pluies doivent 
se former des mares d'eau croupissantes surgissent des bouquets de raphia Ce palmier est 1res commun 
dans cette région. 

Vers midi, nous faisons halte dans la plaine, nous souffrons de nouveau de la soif, cependant nous 
sommes assez heureux pour trouver dans un petit bois de raphia et non loin de l'endroit où nous nous 
sommes arrêtés, une marc d'eau croupissante dont il nous faut énergiquement disputer la possession aux 
troupeaux de bœufs du voisinage. Dans l'étape de l'après-midi, la hauteur des petits mamelons «pie nous 
franchissons s'élève sensiblement. Les plus hauts sommets n'ont pas cependant une altitude de plus de 
50 mètres au-dessus de la plaine environnante. Ces mamelons suivent une direction générale nord et 
sud et ils forment ce que l'on appelle dans le pays les bongalava. Ce mot bongalava n'est pas un nom- 
propre, et ne désigne pas particulièrement la chaîne de collines que nous traversons, il s'applique au 
contraire et sans distinction de lieux à toutes les chaînes, et à toutes les montagnes, aux .contreforts 
légèrement étendus qui sont situés sur le versant Ouest de Madagascar. Ils peuvent être très élevés 
comme ceux qui dans le Benabe supportent les premières assises du plateau central (les chaînes des 
Bemarana et des Tsiandava ), mais en général les bongalava comme ceux que nous traversons n'ont qu'une 
très faible hauteur. Ceux-ci sont les premiers contreforts de la chaîne qui sépare le bassin du Sophia du 
bassin du Mahajamba. Dans la soirée, nous arrivons à Betsisiky. Ce village qui ne compte que vingt-cinq 
cases environ est néanmoins un centre important dans cette contrée où la population est si peu dense. 
Belsisiky, comme Belalitra, est entourée d'une enceinte palissadée et est commandée par un officier de 
Tsievala. Dans l'après-midi, je fais à Betsisiky quelques jours de vivres, en prévision de la roule qu'il 
nous reste à faire, car dans les grands bongalava qui séparent le bassin du Sophia des bassins du Maha- 
jamba, il n'existe aucun village et par conséquent aucun centre de ravitaillement. 

Dans la soirée, j'assiste à un jeu (pie donnent en mon honneur les jeunes gens du village, c'est une 
lutte à coups de poings, sorte de boxe que les Sakalava ont appris des Arabes. 

Les deux ou trois tambours inséparables de tous les jeux malgaches sont là; le tamtam commence. 
Les spectateurs forment un cercle, dans lequel un des boxeurs tourne en cadence, appelant un concur- 
rent; celui-ci se présente bientôt, et les tambours battent avec plus de violence. Les jouteurs se tenant 
parla main se promènent à pas rythmés dans l'espace circulaire laissé libre par les spectateurs. Les 
jouteurs exécutent une sorte de danse, puis ils s'attaquent ; les coups échangés sont 1res rares, à peine 
y en a-l-il deux ou trois donnés ou reçus de pari el d'autre que tout le monde s'empresse de 

les fahavalo en général possèdent comme les marofelann un ou plusieurs de ces coquillages discoïdes plaqués sur 
leur chevelure ou-dessus du front. 



TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 



227 



séparer les combattants; en somme, la lutte n'est pas très animée. Les Sakalava nomment ce jeu 
morengy. 

Hier soir, j'avais rencontré sur ma roule, à quelques centaines de mètres des premières cases du 
village, deux cadavres d'enfants nouveau-nés qui étaient morts de faim et de froid, abandonnés par 
des parents dénaturés. Ces enfants abandonnés sont appelés Zazatsihanono. Cette coutume barbare est 
une des superstitions cruelles en usage autrefois partout à Madagascar et qui subsiste encore dans les 
tribus sakalava ; cela m'amène tout naturellement à parler de la superstition générale des populations 
madécasses. 11 faudrait plusieurs volumes pour donner par le menu toutes ces superstitions, elles sont 







LES '■:' INDS I \ I INIEAS DE ' I 



toutes plus ou moins bizarres et oui des origines très compliquées; ru général, ces superstitions, ces 
coutumes, reconnaissenl pour cause une importai ion étrangère, mais aussi il y en a beaucoup qui ont 
été inventées de toutes pièces par des chefs ou des rois pour les besoins du moment. Os superstitions 
créées de toutes pièces se sonl perpétuées ensuite, el leur origine se perd dans la nuit des temps. Le 
Malgache est, essentiellement, bien disposé pour accepter toutes ces croyances, ces fady, ces tabous, 
qu'ils lui soienl donnés d'une façon quelconque, non seulement il les accepte et les suit aveuglément, 
mais encore il les provoque, il les demande. Que de l'ois ne m'est-il pas arrivé un malade qui se plai- 
gnait d'une souffrance quelconque et qui me demandait le médicamenl approprié à sa maladie. Je le lui 
donnais volontiers, mais j'y ajoutais un tabou quelconque, un fady sans lequel mon client de passage 
n'aurait pas été coulent. Si, par hasard, il guérissait, il imputait sa cure, non pas à mes remèdes, ni 
aux quelques conseils que j'avais pu lui donner, niais il était convaincu que c'était le fady que je lui 
avais imposé qui l'avait seul guéri, el alors pour ne pas retomber malade, il suivait toujours ce fady, il 
l'imposait même à sa femme et à ses enfants, lui un mot, une nouvelle superstition était créée. J'ai 
retrouvé dans mon deuxième voyage à Madagascar; quatre ans après une consultation pour une fièvre 
quelconque, ces fady rigoureusement observés par toute une famille, et je suis persuadé qu'il subsistera 
encore de longues années. Une chose, observée par les Malgaches, vient consolider leur foi et en créer 
plus solidement encore dans leurs coutumes l'observance de ces fady. En effet, ils partent de ce principe, 
que noire pauvre humanité doit toujours souffrir de quelque chose et que les Malgaches, comme c'est 
justice d'ailleurs, ne sont pas plus privilégiés que les autres, et ne font pas exception à cette règle géné- 
rale. Si, dans cette famille dont je viens de parler, un homme vient à se soustraire, soit par esprit 



228 VOYAGE A MADAGASCAR. 

d'indépendance, soit pour toute autre cause, à la prescription imposée, on ne manque pas d'attribuer la 
première maladie qu'il aura, le premier malaise qu'il ressentira, un accident quelconque, à cette inob- 
servance. Notre individu sera donc frappé de ce qu'il n'appelle pas une curieuse coïncidence et il s'em- 
pressera de revenir au fadij imposé antérieurement. Pendant ce temps, la nature aura fait son œuvre, 
le plus souvent, la maladie sera guérie, le malaise dissipé ou l'accident réparé. Nouvelle coïncidence 
curieuse, mais heureuse cette fois, pour l'esprit simple de notre Malgache. Jamais plus, ni lui, ni sa 
famille n'enfreindront la prescription du fady, et la superstition malgache aura une nouvelle preuve qui 
viendra l'étayer. 

Dans ce dédale, il faut nécessairement, pour s'orienter, diviser les superstitions malgaches en super- 
stitions générales et en superstitions locales. Les premières, très nombreuses, sont intéressantes a étu- 
dier, d'autant plus qu'on en retrouve un grand nombre dans l'Indo-Chine française et dans la presqu'île 
de Malacca. Je n'en citerai qu'un exemple. Quand dans l'enceinte d'un palais d'un roi, un souverain, ou 
un prince de la famille royale vient à mourir, il faut pour faire sortir le corps du palais passer non pas 
parla porte, mais par une brèche de la muraille pratiquée à cet effet. Le nouveau souverain ne pour- 
rait plus passer dans cette porte du palais souillée par le passage d'un mort. Celte observation, qui a été 
faite par moi dans un palais royal sakalava, et que les missionnaires français avaient faite avant moi à 
Tananarive, est absolument identique à celle faite par M. le docteur Hocquard, à Hué, relatée dans son 
ouvrage Trente mois au Tonkin, 1883. Il y a encore beaucoup de ces coutumes générales dans l'île, que 
l'on retrouverait en Afrique, tant sur la côte orientale que sur la côte occidentale. J'ai lu dans les rela- 
tions de voyage de Binger au Niger, l'histoire de certains grisgris africains, [qui ne sont autres que des 
ody purement malgaches. Comme je l'ai dit, il serait beaucoup trop long d'entrer dans des détails, je 
veux cependant parler maintenant de la superstition principale, du principe fondamental qui peut faire 
comprendre dans ses grandes lignes l'histoire des superstitions madécasses. Ce principe peut se 
diviser lui-même en deux parties : l'une, qui représente assez bien les superstitions locales, c'est la 
croyance aux sorciers, mpamorika ou mpamosavy chez les Sakalava, ombiasy chez les tribus du sud, 
ampisikidy chez- les Antimerina. Cette croyance aux sorciers est certainement d'importation africaine; 
elle a comme base principale le Sikidy, opération qui consiste à jeter sur le sol des grains de sable ou 
des graines d'arbres, principalement celles d'un arbre appelé fano (piptadenia chrysoslachys); en tom- 
bant, les graines ont un agencement qui permet aux sorciers de prédire l'avenir, de prévoir les maux 
et surtout d'y apporter un remède. Devant le tas de graines, le mpisikidy invoque le zanahary, et quand 
il a terminé sa prière, il compte ses graines, et forme ensuite les seize figures qui forment le sikidy. 
Cette pratique est absolument arabe. 

Toutes les tribus de l'île ont des sorciers, leur influence est souvent très grande et un événement ne se 
produit pas sans qu'on accuse le sorcier; personne ne peut mourir de mort naturelle dans ce pays, 
toujours on est sensé avoir été empoisonné. Dès qu'une maladie vous arrive, qu'un événement malheu- 
reux vient vous frapper, vous, votre famille, vos richesses et vos biens, on accuse un sorcier d'avoir 
causé ce malheur et l'on s'empresse vite d'aller en consulter un autre pour conjurer le mauvais sort. 
Naguère, les chefs et les rois des tribus mettaient à profit d'une façon très pratique cette croyance 
populaire. Une calamité publique venait-elle à se produire, ils excitaient de toutes leurs forces le 
mécontentement général qui en résultait, mettaient les malheurs publiques sur le compte de leurs 
ennemis, politiques ou personnels, et ils s'en débarrassaient de la sorte, en leur faisant donner le tanghuin. 
Cet usage est heureusement tombé en complète désuétude, tous les ouvrages qui traitent de Mada- 
gascar en parlent longuement, je ne pourrais donc que les citer, ce que je crois inutile. C'est évidemment 
la tribu des Antimerina, la plus pratique, qui a usé dans la plus large mesure de ce poison national, pour 
se débarrasser des nobles ou des princes qui gênaient les gens au pouvoir ou décimaient les malheu- 
reuses peuplades, soumises à leur barbare domination. D'après des documents à peu près officiels que 
j'ai pu me procurer, 43 000 personnes furent empoisonnées à Madagascar sous le règne de Ranavalona I er , 
le grand tyran madécasse. 




TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST, 



229 




VILLAGE DES BONOALAVA. 



La deuxième partie fondamentale des superstitions malgaches a élé importée également dans la grande 
île par les Arabes; c'est une sorte d'astrologie rudimentairc : les années, les mois, les jours de la semaine, 
les heures de la journée onl un sorl que suivent ceux qui commencent leur existence, qui s'adonnent à 
une occupation, qui entreprennent quelque chose à ces moments-là. Le malgache esl absolument fata- 
liste, et il esl persuadé que le sorl de sa vie ou d'une entreprise quelconque esl intimement liée au sort 
du moment précis dans lequel elle commence, De là la science de sorts des époques qui demanderait 
pour être bien présentée de longs développements. Je veux me contenter d'en exposer ici les mil ions les 
plus élémentaires. 

En malgache, les noms des jours de la semaine comme les noms des mois viennent tous de l'arabe : 



Français. 

Dimanche 

Lundi 

Mardi 

Mercredi 

Jeudi 

Vendredi 

Samedi 



Malgache 

DIALECTE HOVA. 

Alahady 

Alatsinaina 

Talata 

Alarobia 

Alakamisy 

Zoma 

Sabotsy 



Arabe. 

EI-ha' ad. 

El-clhnin. 

Eth-thalâttaâ. 

El-arba' à. 

El-khamis. 

El-djoma' ah. 

Es-sebt. 



Le dimanche, le sorl de la journée suit le cours du soleil, bonheur et malheur grandissent et décrois- 
sent avec l'astre qui nous éclaire, 

Le lundi, jour rouge, convenable surtoul pour les offrandes et les sacrifices, c'est le jour par excellence 
pour enterrer les morts. 

Mardi, jour noir, jour des morts; les enfants qui naissent un mardi dans les tribus sakalava sont 



230 VOYAGE A MADAGASCAR. 

abandonnés, leur sort sera si funeste, puisqu'ils sont nés un tel jour, que c'est un vrai service à leur 
rendre, en prévision des maux qui doivent les assaillir dans l'avenir. 

Mercredi, jour de très bon sort, convient surtout pour célébrer la cérémonie du mamadika. 

Jeudi, jour bon par excellence, mais f'ady pour la célébration de tout rite funéraire. 

Vendredi, jour indéterminé, bon ou mauvais, suivant qu'il commence, précède ou suit une période 
lunaire. 

Samedi, jour des morts ; c'est en ce jour qu'il est bon de se rappeler les défunts que l'on a aimés. 

Chaque heure de la journée et de la nuit possède aussi un sort déterminé, qui varie de midi, le plus 
heureux, à minuit, le plus mauvais. 

Pour les mois, il en esl de même, chacun a son sort particulier, qu'il communique à celui qui voit le 
jour sous ses auspices. 

Alahamady (janvier]. Destin heureux, destin royal et princier. 

Adaora { février). Destin rouge, exposé au feu du ciel et au feu de la terre. 

Adizaoza (mars). Bon destin, contraire cependant aux entreprises de longue haleine. 

Asoro(ani) (avril). Destin du fer, assure une longue durée aux constructions entreprises pendanl ce 
mois. 

Alahasaty (mai). Ceux qui naissent dans ce mois seront plus lard des sorciers ou auront des propen- 
sions à le devenir. 

Asombola (juin |, de l'arabe Soumboulah, la Vierge du Zodiaque. Ce mot Asombola désigne aussi une des 
ligures de la table du Sikidy; dans ce sens (die indique les enfants, les porteurs de nouvelles. Son signe 
du Zodiaque esl la Balance, sa planète Vénus, son métal est l'or, Comme mois, Asombola esl un destin 
d'argent favorable à celui qui cherche la fortune. 

Adimizana (juillet), de l'arabe Almizana (la Balance). C'est un bon destin pour celui qui naît dans ce 
mois, mais il doit toujours porter sur lui une balance. Il ne saurait mourir de mort violente. 

Alakarabo (août). Ce mol arabe de la côte orientale d'Afrique désigne le, huitième mois de l'année 
malgache. (Alakarabo vient de el' — Aqrab, le Scorpion.) Dans le Sikidy, dont il représente une des 
dernières figures, son élément esl l'eau. Comme mois, son sort est l'abondance des biens de la terre. 

Alakaosy (septembre), de l'arabe cl' — Oous. Comme signe du Sikidy, c'est un signe des plus néfastes. 
Comme mois, le destin est aussi néfaste : un homme né' dans ce mois ruinerait tout ce qui l'entoure, 
réduirait sa famille el ses amis à la misère, et causerail le malheur de tous ceux qui l'aiment. On 
étouffe généralement les enfants qui naissent dans ce mois, ou bien si les parents, pour une raison quel- 
conque, ne veulent se résoudre à ce pénible sacrifice, il esl de toute nécessité de conjurer ce malheureux 
sort. Voici la manière de procéder généralement usitée chez les Antimerina : ils prennent l'enfant, cl lui 
coupent quelques doigts des pieds et des mains pour permettre au mauvais sorl du mois de sortir par i es 
portes sanglantes. Ainsi Rainilaiarivony, premier ministre des Antimerina, a le petit doigt el l'annulaire 
de la main gauche coupés, ainsi que les doigts du pied gauche correspondant. Rainilaiarivony est né 
pendant le mois de Alakaosy. Certains Malgaches m'ont d'ailleurs assuré que malgré relie sage précau- 
tion prise par la famille de Rainilaiarivony, le destin d'Alakaosy était en partie reslé dans son corps. 
En effet, il avait, comme c'était écrit, un caractère fier el indomptable, il était parvenu aux plus grands 
honneurs, mais il avait causé le malheur de sa famille el de ses amis, il avait empoisonné presque tous 
ses fils, et depuis la morl de Radama H, donl il fui le principal assassin, il n'a cessé de continuer la 
série de ses crimes. 

Adijady (octobre). Destin de bronze; celui qui se marie dans ce mois esl sûr d'une union heureuse. 

Adalo (novembre). C'est le mois des pleurs el du deuil : à cette époque de l'année correspond un destin 
de larmes. 

Alohotsy (décembre). Deslin inconstant. 

On voit donc par ce qui précède, en même temps qu'une des bases de la superstition malgache :1e sorl 
attaché aux mois, aux jours, aux heures, mais encore l'emprunt énorme fail par le peuple madécasse 




TRAVERSEE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 



-231 



aux Arabes qui oui fréquenté celle île. Los noms «les mois, des jours de la semaine sont arabes, ils ont 
leur système de calendrier, leurs mesures du temps, presque toutes leurs superstitions et enfin dans 
leurs idiomes un grand nombre de leurs mois. 

Avec le Sikidy, le Malgache peut connaître l'avenir, non seulement savoir ses malheurs futurs, mais 
pouvoir les prévenir. Lorsqu'un indigène consulte le Mpsikidy, il arrive parfois, j'oserai dire le plus SOU- 




DANS LA VALLEE DU MAHAJAMBA. 



vent, que les prédictions du devin sonl mensongères et que ses remèdes demeurent sans effet. Mais le 
Malgache n'en est que plus convaincu, et ils s'écrient tous quand ils constatent l'impuissance du 
Mpsikidy : « Faut-il que le desl in <le ma naissance soit fort, puisque le Mpsikidy n'a pu prévaloir contre lui. •> 

Le vendredi 1S octobre, nous parlons de Betsisiky el nous continuons notre roule dans la brousse, 
nous nous approchons de la chaîne principale des Bongalava dont nous n'avons passé hier qu'un des 
contreforts principaux. Dans l'après-midi, nous nous engageons dans une région pins accidentée; 
pendant un certain temps, sur le^ hauts sommets, les arbres deviennenl pins rapprochés, c'esl presque 
un hois. A trois heures, nous sommes au point culminant (280 mètres), puis nous des< endons rapidement 
el la nuit nous surprend au lias de la montagne. 

Nous sommes entrés dans la vallée du Mahajamba, quittant le bassin du Benarivo, son principal 
affluent de droite. 

Le samedi 19 octobre esl noire première journée de marche dans ce bassin du Mahajamba. Nous 
faisons connue hier 1res peu de roule dans la bonne direction, el je ne puis obtenir de mon convoi d'évi- 
ter ces trop nombreux détours qui nous font perdre beaucoup de temps. Abondance de biens ne nuit 
pas, dit-on, el cependant avec Ions nos guides, les trois soldais que m'a donnés à Mandritsara Rako- 



232 VOYAGE A MADAGASCAR. 

tondravoavy, les deux guides qui m'ont été fournis à Belalitra par Tsievala, et les deux Arabes qui se sont 
joints à la caravane depuis deux jours, il est impossible de connaître exactement la vraie route. Chacun 
donne son avis, qui est le seul bon, bien entendu. Chacun tire de son côté, et j'ai toute la peine du 
inonde à maintenir une parfaite cohésion dans ma petite caravane; cohésion d'autant plus nécessaire 
que dans ce pays de fahavalo il serait imprudent de ne pas être réunis et que je tiens essentiellement à 
avoir l'œil sur tous mes bagages. La plus grande partie de cette campagne du Nord est terminée cl il me 
serait fort désagréable d'être pillé et d'avoir toutes mes collections perdues à quelques jours de marche 
de Majunga. Vers midi nous nous arrêtons à Ankoby, et dans l'après-midi nous continuons notre route 
pour aller coucher à Antamotamo. 

Nous sommes toujours dans la brousse; la caravane, rangée dans l'ordre accoutumé, décrit de lon- 
gues sinuosités dans les grandes herbes, les guides et les soldats sont devant, les porteurs les suivent 
et je ferme la marche, veillant à ce qu'aucun paquet ne reste en arrière. Vers trois heures, j'entends des 
coups de feu en avant, et je vois bientôt venir se ranger autour de moi mes porteurs de bagages qui 
poussent de grands cris cl paraissent très effrayés. Mes prévisions ne s'étaient réalisées malheureusement 
que trop tôt, et nous étions attaqués par un fort parti de fahavalo. J'étais à ce moment sur une hauteur, 
et en m' avançant quelque peu il me fut possible de reconnaître nos assaillants. Les fahavalo qui nous cer- 
naient étaient au nombre d'environ cent ou cent cinquante, la plus grosse troupe était en avant, dissi- 
mulée dans le lit desséché d'un ruisseau qui barrait la route, d'après les mouvements des herbes, il y en 
avait sur nos côtés et en arrière, mais je ne pouvais préjuger de leur nombre. Je fis rassembler prompte- 
ment les bagages, je groupai mes hommes autour des charges, et je m'avançai seul vers la troupe du 
ruisseau, pour parlementer : c'était le seul parti qu'il me restait à prendre et il fallait entrer absolu- 
ment en composition avec les brigands. Tout cela avait été exécuté très rapidement, et dans cette 
circonstance, je n'eus qu'à me louer des deux Arabes qui étaient avec moi, et qui empêchèrent absolu- 
ment mes porteurs malgaches de prendre la fuite comme une volée de moineaux. En approchant 
des fahavalo, je fus très agréablement surpris de voir ces hommes qui n'avaient pas l'air si terribles qu'on 
me les avait représentés. Le chef vint à ma rencontre, et il ne se distinguait des autres que par le gros 
felana qu'il portait sur le front, coquillage d'un grand diamètre, entouré de cercles d'argent finement 
découpés. Nous entrons de suite en arrangement. Le kabary commence. Je leur dis qui je suis et pour 
quel motif très simple je veux traverser leur pays; c'est cependant assez difficile à leur expliquer, à eux 
qui croient, fort sagement du reste, que pour qu'un blanc vienne dans leur pays, il faut ou bien qu'il 
y fasse du commerce, ou bien qu'il serve quelque autre intérêt puissant. Mais un homme qui vient 
dans leurs brousses pour son plaisir, qui se contente d'y mettre des fourmis dans des bocaux, ou 
qui casse les cailloux de la roule doit être un simple d'esprit ou un menteur. 11 me faut choisir, 
et je me résous à passer aux yeux de ces sauvages pour un simple fou civilisé, ce qui est encore 
relativement une consolation. La conversation avec ces brigands sakalava est assez pénible, je les 
comprends à peine, n'étant pas familier avec ce dialecte de l'Ouest très différent du dialecte anlimerina; 
heureusement que Jean Boto, mon homme universel, est venu à mon secours. Avec ce nouveau renfort 
le kabary se prolonge, mais j'ai beaucoup de patience pour le supporter. J'accepte d'ailleurs à peu 
près les conditions qui me sont imposées : on ne me prendra rien de force, mais le chef des fahavalo 
visitera mes bagages cl prendra ce qui lui conviendra. C'est une sorte de visite douanière, pas plus 
ennuyeuse, je crois, que certaines que j'ai déjà eu à supporter dans îles pays civilisés, et j'espère que 
ces fahavalo de Madagascar ne se montreront pas trop protectionnistes. Je m'exécute donc de bonne 
grâce et la visite commence. Je suis si pauvre que mes effets personnels ne les tentent pas, ils se conten- 
tent de prendre, dans ma lingerie d'explorateur, deux cravates blanches oubliées au fond de ma malle à la 
suite d'une soirée officielle quelconque; mes armes passent; j'ai bien eu quelques difficultés, mais mes 
systèmes compliqués de fusils, et mes cartouches métalliques perfectionnées ne les ont pas tentés; mes 
collections passent en franchise et ne font qu'exciter à un très haut point leur hilarité cl par suite leur 
bonne humeur; j'espère que mes instruments auront les mêmes prérogatives. Mais les espérances cl les 







30 



TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 235 

hypothèses même les plus plausibles sont souvent déjouées dans la vie humaine, j'en eus ce jour-là la triste 
preuve. En-examinant mon théodolithe, le chef des brigands voulait absolument prendre l'oculaire et sa 
petite monture en cuivre pour s'en faire un embout pour sa canne : j'eus toutes les peines du monde à 
le dissuader de mettre à exécution ce projet, et encore je n'y pus parvenir qu'en lui cédant une des 
grosses lentilles de mes jumelles de voyages qui me servaient habituellement d'allume-feu pour mes 
cigarettes, ainsi qu'un objectif de ces mêmes jumelles qu'il mit immédiatement à l'extrémité supérieure 
de sa canne. Enfin, j'abandonnai la moitié de mes provisions, une partie de mon sel, et toutes mes 
liqueurs alcooliques. A six heures, je quittais ces fahavalo devenus maintenant mes amis, et Sélim lui- 
même, leur chef, m'accompagnait jusqu'au village de Antamotamo, me promettant formellement que je 
n'aurais plus rien à craindre d'eux jusqu'à ma rentrée à Tananarive. Sélim a scrupuleusement tenu cet 
engagement, et je n'ai plus vu de fahavalo dans celle campagne du nord de Madagascar. Avant d'arriver 
à Antamotamo, je serrai énergiquement la main de Sélim, en lui rappelant ses engagements, et je lui 
donnai encore sur sa demande (ces hommes sont insatiables] tout le tabac que j'avais sur moi. En 
approchant du village, les fahavalo et Sélim partirent dans le nord, je les vis s'éloigner dans la brousse, 
ils disparurent bientôt à mes yeux, el ma jumelle borgne ne pouvait guère me servir pour les suivre 
plus longtemps du regard. 

En somme ce n'élail qu'une alerte, cette attaque s'était d'ailleurs terminée dans de très b îes condi- 
tions, et si j'en étais quitte à si bon compte c'est Je le crois, à cause de l'intervention 'les deux Arabes de 
Zanzibar qui étaient avec moi et qui avaient reconnu dans Sélim un de leurs coreligionnaires, maho- 
métan peu zélé cependant, caril buvait fort bien mon absinthe. Selon mon habitude, j'avais recueilli 
mes deux Arabes depuis Belalilra avec quelque sympathie, ils s'en étaient souvenus et avaient causé — 
comme je l'appris plus lard — avec Sélim en langue kisoahéli. La certaine sympathie que j'éprouve 
pour toutes les populations musulmanes m'avait encore une luis servi. 

C'est beaucoup plus à l'est du ruisseau près duquel nous venions d'èlre attaqués, que M. (ieorges 
Millier a été assassiné pendant la saison sèche de 181(2, en suivant d'ailleurs l'itinéraire qui" je venais de 
tracer depuis Mandritsara '. 

Au village de Antamotamo, je retrouve mes guides, qui étaient venus s'y réfugier dès le commence- 
ment de l'alerte; ils avaient pu ramener avec eux un des soldats antimerina, les deux autres avaient été 
tués par la première décharge. Toute la nuit, dansée village, il y eut de grands kabary entre mes hommes 
et les habitants du pays, conversations interminables dans lesquelles les porteurs racontèrent avec mille 
détails, tous plus mensongers les uns que les autres, et tous exagéraient, bien entendu, l'agression dont 
nous venions d'èlre victimes. 

Le lendemain 20 octobre, nous nous mettons en marche au lever du jour. Les arbres de la brousse 

1. Au mois de juin 1892, un borizana venait à Majunga et y annonçait le meurtre de l'explorateur M. G. Millier. Voici 
d'après son dire ce qui était arrivé : 

« M. Mûller avait quitté Mandritsara dopais doux ou trois jours, il marchait on tête <\r sa caravane qui à la file indienne 
se déroulait dans les grandes herbes. Tout à coup d'un petit bois placé sur la gaucho éclatèrenl des coups de feu qui 
vinrent blesser un des porteurs, il tomba. M. Millier fit alors volte-face et, armé de son fusil de chasse, il lit feu dans la 
direction présumée dos assaillants. Une nouvelle décharge dos fahavalo s'en suivit, M. Miiller recevait dans la cuisse une 
balle ot dans l'abdomen un coup do sagaie. A ce moment, pendant que les fahavalo sortis de leur cachette se niaient sur 
le corps du malheureux explorateur, le mutilaient, et pendant qu'il respirait encore lui coupaient la tète avec un méchant 
couteau, les porteurs se sauvaient dans toutes les directions. 

« Doux ou trois jours après, des indigènes apportaient lo corps «lu français assassiné à Mandritsara, la tête ne fut pas 
retrouvée. Le meurtre de l'explorateur français M. G. Miiller esl assez inexplicable. Je sais bien que M. Miiller n'avait 
autour de lui que des Antimerina, ce qui est une très mauvaise chose lorsqu'on voyage à Madagascar, dans les tribus 
insoumises. En 1892, on parlait déjà d'une expédition éventuelle, les Antimerina étaient 1res surexcités contre les Français 
cl ils voyaient avec peine un Français parcourir leur pays; donc je soupçonne fort Rako tondra voavy, gouverneur anti- 
merina de Mandritsara, d'avoir fait assassiner par ordre notre malheureux compatriote, ou du moins d'en avoir singu- 
lièrement facilité l'exécution. Cet événement malheureux, lorsqu'il sera complètement élucidé, montrera encore une l'ois 
l'esprit de haine qui anime les Antimerina contre les Français. En attendant, on a essayé de rendre responsable de ce 
meurtre le banditisme ;'i Madagascar. Les fahavalo ont bon dos. Cependant il ne faudrait pas trop généraliser. Les rendre 
responsables de tout, c'est très logique, je l'avoue, pour excuser en tonte circonstance le gouvernement antimerina ; 
cependant j'ajouterai que ce n'est pas tout à fait conforme à la vérité, tant s'en faut. » 



236 VOYAGE A MADAGASCAR. 

sont plus touffus, plus rapprochés les uns des autres, les petits buissons se louchent presque, les raphia 
sont très abondants et de larges espaces sont couverts par les bavarata (Phragmites communie), sorte de 
grands roseaux piquants très communs dans tous les terrains humides du versant Ouest de Madagascar. 

Le sol est moins desséché, la végétation plus vigoureuse, on voit que nous approchons d'un grand 
fleuve dont les eaux fécondent ce pays. A neuf heures, nous arrivons au village d'Andoamboary, rési- 
dence habituelle du roi sakalava Diriamana. 

Dans ce hameau, je suis fort bien accueilli par Diriamana; il me paraît assez intelligent, et paraît com- 
prendre les projets de voyage que je lui expose ; je lui fais d'ailleurs les plus beaux cadeaux qui me restent 
encore dans mes bagages, et nous sommes bientôt lions amis. Le Mahajamba, qui coule large et profond 
à deux heures du village, me sera facile à traverser, grâce aux pirogues que Diriamana va me procurer. 
Je quitte Andoamboary et je suis en deux heures sur les bords du fleuve. Il coule en cet endroit, sud- 
sud-Est-nord-nord-Ouest, sa largeur est de 80 mètres, sa profondeur en moyenne supérieure à 2 mètres. 

Sur les cartes, la rivière appelée Befanjava n'est qu'un bras de mer qui part du fond de la baie de 
Mahajamba, et qui s'avance profondément dans les terres ; ce n'est donc pas une rivière, mais une sorte 
d'arroyo comme il en existe d'ailleurs un très grand nombre dans les vastes baies qui découpent si pro- 
fondément la côte nord-ouest de Madagascar; en général, ces arroyos coulent comme les marées, cl ne 
sont bien pleins qu'au flot. Dans cet arroyo de Befanjava, l'eau atteint un village qui porte le même nom, 
au delà ce n'est plus qu'un petit ruisseau sans importance, à sec pendant la plus grande partie de l'année 
el qu'on appelle le Sambilahy. 

En arrivant sur les bords du Mahajamba, nous trouvons trois pirogues à balanciers que Diriamana 
nous avait fait préparer, el grâce à ces embarcations légères, nous sommes bien vile sur l'autre bord. 

Tandis que les Malgaches se servent sur toute la côte Est de la pirogue ordinaire, creusée dans un 
seul tronc d'arbre et marchant à la pagaie, el qu'ils nomment lakana, les indigènes de la côte Ouest se 
servent exclusivement d'une autre pirogue à balanciers faite en plusieurs morceaux el qu'ils appellent 
lakamfiara ou lakang'do. 

Le lakamfiara, à longueur variable, de C à 10 mètres généralement, a une largeur de 50 à C0 ecnli- 
mètres; le corps de l'embarcalion comme l'espars qui forme le balancier sont en bois très léger. La 
quille est formée d'une seule pièce de bois, entaillée en forme de Y, et les bordages qui y sont ajustés, 
sont fixés au moyen de chevilles et de coulures de raphia ; les joints sonl d'ailleurs remplis avec un 
mélange de graisse de bœuf, d'argile rouge cl de fibres végélales. 

Le balancier, fanary, est allong parallèlement au corps de l'embarcalion; à environ 1 m. 50, il porle, 
à la partie supérieure, deux grosses chevilles percées d'un trou et nommées latiky. Dans ces tatiky, s'en- 
foncent perpendiculairement au balancier deux longs bois, nommés varona, qui viennent s'attacher à 
deux lianes de l'embarcation, el se prolongent en dehors pour porter un autre petit balancier nommé 
fanaribitiky. Ce fanaribitiky n'est pas à proprement parler un balancier.il ne sert qu'à amarrer les écoutes 
de la voile ou à supporter du côté du venl un piroguier, dont le poids doil faire équilibre à la poussée 
d'uni' forte brise. Les lakana de la côte Est ont une section transversale en U, les lakamfiara de la côte 
Ouest au contraire ont celle même section en Y; il est donc nécessaire de placer dans l'embarcalion une 
sorte de plaie-forme horizontale cl centrale, sur laquelle on peut s'asseoir ou placer les marchandises; 
on les protège d'ailleurs par deux claies mobiles en raphia, que l'on fixe sur les bordages de la pirogue. 
11 exisle aussi, aux deux extrémités du lakamfiara, deux autres petites plates-formes triangulaires, sorle de 
dunette ou de gaillard d'avant que l'on nomme basa. 

Le lakamfiara proprement dil, au lieu d'avoir à l'avant el à l'arrière les deux extrémités simplement 
effilées, a un bordage central qui se recourbe en forme de proue antique, (pie l'on décore souvent de 
couleurs vives. 

Ces pirogues à balanciers portent un ou deux mâts, sur lequel ou entre lesquels est fixée une voile 
assez grande, qui imprime à l'embarcalion, même par de légères brises, une grande vitesse. Dans les cas 
de l'oilcs brises, la bande donnée par ces pirogues sérail si forte qu'elle pourrait les faire chavirer, même 




TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 239 

avec le balancier. Pour ces navigations à la voile, un des piroguiers — ils sont généralement deux — se 
lient debout du côté du vent, soit sur le balancier, soit sur le fanaribitiky . L'autre dirige la marche de la 
pirogue au moyen d'une pagaie de queues d'une fivioy. Autant les indigènes de la côte Est craignent la 
mer, et ne sont que de fort mauvais navigateurs, à l'exception toutefois des habitants de Sainte-Marie, 
autant les Malgaches de la côte Ouest craignent peu cet élément; ils s'aventurent fort loin dans de 
légères pirogues, ne craignent pas d'y mettre un bœuf ou deux solidement attachés sur la plate-forme 
centrale, et ainsi chargés d'aller quelquefois jusqu'à Mayotte ou aux Comores. Dans le sud du cap Saint- 
André, il existe toute une classe de Sakalava, qu'on appelle les Vezy, et qui passent presque toute leur 
vie en pirogues, tandis qu'une autre classe de cette même tribu, nommée Masikora, vit dans l'intérieur et 
cultive la terre. Ces deux dénominations de Vezy et de Masikora, qui ne désignent que certaines classes 
de Sakalava, qui s'adonnent à des occupations spéciales, ont fait croire à certains voyageurs que ces Vezy 
et ces Masikora étaient des tribus différentes. 

Le Mahajamba a un cours très lent, son large lit, contenu par des berges sablonneuses, est encombré 
d'îlots, de bancs de sable, sur lesquels des quantités invraisemblables de caïmans se prélassent au soleil. 
Nous ne marchons que fort peu aujourd'hui, et nous nous arrêtons en amont et sur les bords du fleuve, 
près de quelques cases, qui se trouvent dans un immense champ de bananiers, nourriture principale des 
habitants de ce pays. Nous avons eu tort de ne pas nous éloigner davantage du cours du fleuve, car sur 
ses bords et sous les bananiers nous sommes environnés d'une nuée de moustiques. J'ai déjà eu occa- 
sion de parler, dans de précédents chapitres, de puces, poux et punaises et autres vermines que l'on 
rencontre malheureusement trop souvent sur la côte orientale et surtout sur le plateau central. Ces ani- 
malcules désagréables se trouvent moins fréquemment sur la côte ouest, mais ces parages possèdent en 
revanche un animalcule aussi désagréable, ennemi encore plus redoutable, car son nombre est effrayant : 
c'est le moustique. A l'endroit où nous nous trouvons, il y en a des nuées, aussi nous passons la nuit à 
danser et à nous livrer à des mouvements désordonnés devni il les grands feux de bois vert que nous 
avions allumés. Le lendemain, je suis très peu valide pour me mettre en route, et je suis persuadé que 
deux nuits comme celle-là donneraient de forts accès de fièvre à l'Européen le [dus robuste. 

Le lundi 21 octobre, nous continuons dans la brousse notre route vers l'Ouest, et nous trouvons, une 
heure après avoir quitté les rives du Mahajamba, le petit village de Tsaramaso. A l'ouest de ce village, 
les beaux salraua sous lesquels nous marchons depuis plusieurs jours, mil disparu et sont remplacés 
maintenant par d'autres salraua beaucoup plus petits aux troncs toujours inclinés, aux feuilles toujours 
épineuses. Je ne connais pas celle deuxième espèce de latanier. qui se trouve dans tous les environs de 
Majunga : au lieu d'avoir des fruits ovoïdes comme les autres lataniers, ces salraua ont des petits fruits 
bilobés, que les indigènes recueillent en grande quantité pour faire du rhum. Les Sakalava cueillent les 
fruits de ces satrana dans les derniers mois de la saison sèche, ils les incitent dans de grandes jarres en terre, 
nommées sadjoa, et les placent dans un trou creusé à la surface du sol; les fruits sont alors abandonnés 
à eux-mêmes et grâce à l'humidité et à la chaleur ils ne lardent pas à en lier en fermentation. Lorsque cet 
état est suffisamment développé, les indigènes les font cuire dans de grands vaisseaux en terre aux flancs 
rebondis et à élroile ouverture. Sur le col de ce vaisseau, et dans un plan légèrement incliné, un canon 
de fusil ou un simple bambou luté avec de l'argile rouge, ce canon de fusil, col et serpentin de cet 
alambic primitif, passe dans une auge en bois où l'on renouvelle sans cesse de l'eau froide, puis il déverse 
dans un récipient quelconque l'alcool obtenu; je n'ai pas besoin de dire que cet alcool est de mauvaise 
qualité, mais tel qu'il est, malgré les éthers et les huiles essentielles qu'il contient et qui lui donnent une 
odeur très forte, il est très eslimé des indigènes qu'il grise parfaitement du reste. Après le village de 
Madirobohana, nous retrouvons les grands lataniers, et nous nous arrêtons à Ambohimena. L'étape du 
soir nous conduit à Marokira. 

Le mardi 22 octobre, toujours dans la brousse et dans les lataniers, la route se déroule dans le sable 
et l'argile rouge; nous traversons une chaîne de collines peu élevées, mais couronnées sur leur sommet 
de quelques bouquets de bois. Derrière nous dans l'Est, la grande plaine du Mahajamba fuit vers l'ho- 



240 



VOYAGE A MADAGASCAR. 




PANORAMA DE MAJUNGA. 



rizon, qui esi une ligne parfaitement droite: nous traversons vers liniL heures l'Anjobajoba, rivière qui 
se jette dans la baie de Mahajamba. Nous arrivons dans la soirée à Manierenza. Le jour suivant, nous 
continuons dans la brousse toujours la roule à l'Ouest sous les grands lalaniers. Dans cette étape du 
matin, je m'aperçois que le sol change peu à peu de nature : ce n'est plus du sable et de l'argile rouge, 
c'est un terrain marneux auquel succède bientôt une terre noirâtre où je trouve des roches calcaires. 
Pour la première fois depuis mon arrivée à Madagascar, où j'ai déjà parcouru cependant un nombre 
respectable de kilomètres, je sors du terrain primitif pour entrer dans les étages neptuniens. Je ramasse 
beaucoup de fossiles, et je remarque aujourd'hui que depuis Manierenza, ce qui va d'ailleurs se continuer 
jusqu'à Majuuga, nous marchons en terrain secondaire; le sol qui nous environne est fort probablement, 
je crois, le terrain jurassique. A dix heures, nous nous arrêtons à Bemakamba et le soir à Tanantafy.. 
Depuis Manierenza nous sommes dans les Étals de la reine Anarena, reine de Marosakoa, qui gouverne 
tout le pays qui s'étend du nord de Majunga à la baie de Mahajamba. 

Le jeudi "21 octobre, la brousse devient plus compacte, les arbres sont plus serrés, les buissons plus 
fournis, on voit que nous nous approchons delà côte. Ce pays, comme tous les environs de Majunga. 
offre une curieuse particularité au point de vue hydrographique; il n'y a plus en effet ces mille petits 
ruisseaux que l'on rencontre à chaque pas sur le terrain granitique de Madagascar. Les cours d'eau sont 
remplacés dans ce pays par une série de petits étangs circulaires entourés d'un rideau de verdure et (pie 
nous traversons à chaque instant sur notre route. A cette époque de l'année, ils sont entièrement dessé- 
chés, et ressemblent assez exactement à des arènes de cirque; ces étangs, que nous voyons en grand 
nombre, sont vraiment caractéristiques de ce pays; on rencontre d'ailleurs beaucoup de ces mares plus 
ou moins circulaires, dans tous les environs de Majunga, à Amparehingidro et à Ambatolampy notam- 
ment. Vers dix heures, nous apercevons la colline sur laquelle est construite la maison du gouverneur 
de Majunga, et nous traversons dans les palétuviers un bras de mer qui nous en sépare. C'est juste- 
ment marée basse et la marche est très facile sur le sable humide et compact. A midi, nous descendons 
en ville, par l'avenue du rova. Je trouve, près de l'agent de France, M. Ferrand, qui remplissait alors les 
fonctions de vice-résident à Majunga. le plus bienveillant accueil. M. Ferrand ne veut pas que je descende 
ailleurs que chez lui, et pendant les huit jours que je suis resté à Majunga, j'ai reçu de lui la plus gra- 
cieuse hospitalité; qu'il me soit donc permis de le remercier bien sincèrement de sa bonne réception. 

Majunga est une ville toute différente des autres villes malgaches (pie j'avais vues précédemment, elle 
a un cachet tout spécial de petite ville indo-arabe, qui vient faire une heureuse diversion à la mono- 
tonie du pays madécasse. Ces constructions n'ont rien de régulier, on y trouve tous les types : la case 
en salrana du Sakalava et du Makoa, la maison en terre, ou la bulle en raphia de l'Anlimerina, et au 
centre de la ville des conslruclions en pierre, spacieuses el relativement confortables, élevées par 






TRAVERSÉE DE LIEE DE LEST A L'OUEST. 



241 




PANORAMA DE MAJCNCA. 



les Indiens et les Arabes. La population est aussi très mélangée. Il y a d'abord quelques Sakalava, mais 
ils y sont relativement peu nombreux, et, pour la plupart, n'ont à Majunga qu'une case où ils viennent 
loger quand les hasards de la vente de leurs produits les amèneiil dans la ville. Ils habitent presque Ions. 

en temps habituel, dans les villages voisins; il y a aussi un certain n lue d'Anlimerina. dont la plus 

grande partie est logée dans un village établi sur la colline à quelques centaines de mètres dans l'Ouesl 
du fort. On remarque en outre une grande quantité d'Arabes cl surtout de C.omoriens, lous musulmans 
d'ailleurs, et qui se sonl li\és à Majunga depuis forl longtemps; enfin dans ces dernières années beau- 
coup d'Indiens sont venus s'établir ici, de Bombay principalement, et ces Indiens ont comme les Anti- 
inerina des esclaves makoa, dont le nombre s'élève chaque année el qui sonl traités fort durement. Il tant 
aussi mentionner une dizaine d'Européens, français pour la plupart, fonctionnaires et commerçants. On 
voit donc que Majunga est non seulement une ville quelque peu étrangère à Madagascar par son aspect 
extérieur, mais encore par le fond même de sa population. La partie étrangère, qui c prend les Euro- 
péens, les Arabes el les C.omoriens sujets ou protégés français, les Indiens cl Zan/.ibarites, sujets ou 

protégés britanniques, est de beaucoup la plus nombreuse ci la [dus importante, non seulement par sa 
quantité numérique, mais encore par sa situation commerciale, industrielle ou politique; aussi Majunga 
est-elle, de toutes les villes de Madagascar, celle où les Antimerina -c sentent le moins chez eux. c'est la 
porte ouverte de la grande Ile, et, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, c'est le commencement 
du chemin que doit suivre une expédition quelconque pour se rendre dans les liants plateaux, dans le 
pays des Antimerina. La ville occupe la partie occidentale d'une sorte de grande presqu'île formée au 
nord de la baie, par des liras de mer qui s'enfoncent profondément dans l'intérieur des terres, surtout à 
marée haute cl qui coupent les campagnes, au Nord, du côté d'Amborivy, à l'Est, du côté d'Amparehin- 
gidro; ces deux rivières d'eau salée qui se perdent dans les palétuviers laissent cidre elles un isthme 
qui va du sud-ouest au nord-ouest, sur laquelle serpente la roule qui conduit à Tananarive. La ville de 
Majunga est bâtie au bord de la mer. elle s'étend Est et Ouesl sur une longue plage de sable et de rochers : 
la partie occidentale, la plus longue et la plus étendue, esl formée entièrement de cases cl Ar paillottes, 
c'est le quartier de Marofotona; là habitent principalement les indigènes Sakalava et Makoa, et les 
Comoriens, sujets et protégés français; en allant vers l'Ouest, c'est-à-dire au centre de la ville, sonl bâties 
les maisons en pierres des Indiens Arabes el Européens; à l'extrémité orientale, du côté du large, se 
trouve un autre faubourg indigène nommé Maroiloka; c'est là qu'habitent les pêcheurs sakalava et como- 
riens, et c'est aussi là que l'on trouve la Résidence de France, qui est une maison indienne que l'on a 
louée à cet effet. Par suite des courants violents du Betsiboka. des fortes marées et des coups de vent que 
l'on observe, principalement sur cette côte en février, il se passe à Majunga un phénomène bizarre qui, 
dans certaines circonstances, peut devenir dangereux même pour les habitants. Je veux parler de l'éro- 

31 



242 VOYAGE A MADAGASCAR. 

sion des côtes par les eaux île la mer; cette érosion, qui se fait flans certains points plus particulièrement, 
sans que rien puisse le l'aire prévoir, est très notable; en temps ordinaire, elle atteint plusieurs mètres par 
an, une dizaine environ, et dans certaines circonstances, des ras de marées ou des cyclones par exemple, ces 
érosions ont atteint tout à coup des proportions véritablement effrayantes. C'est ainsi que dans deux ans, 
ce quartier de Marodoka et cette maison de M. Ferrand où je loge, auront totalement disparu, et que la 
mer aura gagné en cet endroit plusieurs centaines de mètres. Ces érosions sont dues tout simplement à 
la couche d'argile assez puissante qui recouvre le terrain calcaire; cette couche est minée à chaque 
marée par les lames, et dans les gros temps, de nombreux éboulis se produisent, la mer gagne quelques 
pieds, elle mine de nouveau et le travail du nivellement se continue. Par contre, en même temps que ce 
travail d'érosion lent mais continu se produit à l'entrée de la rade, il se forme dans le fond de la baie de 
grandsdépôts de boue; la vase gagne peu à peu, mais cependant, telle qu'elle est, la rade de Majunga est 
encore aujourd'hui l'une des plus belles de Madagascar, et sans aucuns travaux, par la nature même des 
choses, Majunga est appelé à devenir le port le plus important de Madagascar. Son commerce augmente 
chaque année, et, bien qu'il soit inférieur à celui de Tamatave, il est néanmoins considérable. Voici les 
derniers renseignements que j'ai pu recueillir sur le commerce de Majunga; ces renseignements, qui 
datent de 1892, donneront, en même temps que le commerce de Majunga, un aperçu général sur le genre 
d'affaires qui se traite dans toute l'étendue de la côte Ouest de l'île, en pays sakalava par conséquent. 
Cuirs et peaux. — Les peaux de bœufs sont une des branches les plus importantes du commerce 
d'exportation de Madagascar. Malheureusement les indigènes les préparent fort mal, et les livrent presque 
toujours en mauvais état à l'acheteur européen ou à son représentant. 

Aussitôt l'animal abattu, on enlève la peau sans précaution et souvent elle est entaillée de plusieurs 
coups de couteau, ce qui en diminue beaucoup la valeur marchande Si l'indigène est loin de l'acheteur, 
il ne lui portera pas la peau dans cet état, le transport en serait trop lourd et trop pénible; il la débar- 
rasse grossièrement des matières grasses et des chairs qui peuvent encore y adhérer; puis, après l'avoir 
frottée d'argile ou de cendres, il la fait saler et sécher au soleil; les peaux de Majunga sont de deux 
qualités : 

1° Les cuirs de boucherie valant de 20 à 23 francs les 100 kilos; 

2° Les peaux venant de l'intérieur de la côte, généralement traitées au sel et relativement beaucoup 
moins chères. 

Le nombre des peaux exportées diminue sensiblement ; il a été, pour 1892 et 1893, de 53847; pour 1888 
et 1889, de 66 575; enfin il avait été de 98 000 pour l'exercice précédent, il s'en était même exporté plus 
de 180 000 l'année d'avant. 

lîœufs et animaux vivants. — Les bœufs de la région sont petits et grêles, assez généralement 
semblables, d'ailleurs, à ceux du reste de Madagascar. Ils sont nombreux aux alentours des centres de 
quelque importance (Majunga, Marovoay, Mahabo, Trabongy, Beseva, Ankoala , Mevatanana, et les 
villages de la baie de Mahajamba). Un bœuf bien constitué vaut en moyenne de 25 à 30 francs. 

Il n'y a pas de moutons sur le versant nord-ouest de la grande terre; en revanche, il y a une grande 
quantité de chèvres, l'animal préféré des Indiens dans ces parages. 

Les porcs sont assez nombreux, mais l'usage de leur viande étant interdit aux Arabes, aux Indiens et 
aux Comoriens, et le plus souvent aux Sakalava, on ne les trouve guère qu'autour des centres peuplés 
par les Antimcrina. Ces animaux sont inférieurs à ceux de l'Europe, et appartiennent à la variété gris 
foncé de l'Inde et de la Chine, à chair flasque. Un porc de belle venue vaut en moyenne 22 francs. 

La volaille abonde sur la côte Ouest, mais elle est de race inférieure et d'aspect chélif. Une poule vaul 
40 centimes, un poulet 30 centimes, une dinde 4 francs, une pintade 1 fr. 75, et un canard 1 fr. 25. Une 
oie se paie 4 fr. 50. 

Caoutchoucs. — Le caoutchouc comprend trois qualités : 

1° Le caoutchouc préparé à l'acide sulfurique, dil de Majunga, et récollé par les Antimcrina. qui vaul 
de 36 à 40 piastres les 100 livres anglaises; 




TRAVERSÉE DE L'ILE l)E L'EST A L'OUEST. 243 

2° Le caoutchouc préparé au citron ou au tamarin par les Sakalava, lequel, vu les matières étrangères 
qu'il renferme, telles que terre, sable, cailloux et vieux chiffons, subit toujours une déperdition. On fait 
très peu de ce caoutchouc dans la région. Il se vend 11 piastres 00 centièmes; 

3' Lecaoutchouc préparé ausel, dit du menabé, venant du Sud. généralement assez propre, maisd'apprêt 
insuffisant à lui enlever toute son humidité; par suite, à l'arrivée en Europe, il accuse une diminution de 
poids de 50 pour 100. Il se paie de 25 à 30 piastres les 100 livres anglaise*. 

Une partie du caoutchouc, la plus grande, achetée dans la région, est dirigée sur Marseille avec option 
pour Londres. Dans l'exercice 1802 et 1893, il en a été exporté environ 85 000 livres. Ce chiffre tend à 
augmenter. Mais il est important de remarquer (pie, les cours étant toujours plus élevés en Angleterre 
qu'en France, et les Messageries maritimes prenant les mêmes frets pour Marseille que pour Londres, 
l'article est toujours réexpédié de France cl vendu sur le marché anglais. 

Lnmba et rabanes. — Il y a quatre qualités de rabanes : la rabane fine, à chaîne de raphia et trame 
de soie du pays, qui vaut une piastre: la rabane de raphia île tissu soigné, donl le prix est indéterminé; 
la rabane ordinaire à grandes raies de couleurs vives pour tentures et ameublement, qui se paie i piastres 
1rs 20; la rabane grossière pour emballages. 

Bois de construction. — Le bois de construction esl le palissandre. Il s'achète brut et suivant 
l'apparence des pièces. Il n'y a pas de marchands de bois dans la région, il faul l'envoyer couper par les 
Sakalava. 

Des pièces de 1 mètres de long sur 13 à 18 cenliiiièl res de diamètre se paient I l'r. 85 la pièce. Les 
grosses pièces valent de 15 francs à 3() francs; elles oui environ 5 mètres de long sur 35 centimètres de 
diamètre. 

( )n emploie aussi le palétuvier choisi : la pièce de 5 mèl res de long sur 15 à 20 centimètres de diamètre 
se paie T.") centimes. 

Saindoux. — Les Antimerina fabriquent du saindoux, qu'ils vendent environ 1 IV. 25 le litre. Il ne 
s'en l'ait que de petites quantités. 

Raphia. — Le raphia, qui figurai! pour une valeur insignifiante aux exportations de ces dernières 
années, a pris subilemenl une certaine importance: il s'en esl exporté, en 1893-1893, 30 000 livres anglaise--. 

Il vaut à Majunga de 15 à 25 francs le- 50 kilogrammes. 

Cire. ■ — La cire devient 1res rare sur la côte nord-ouest; elle se vend 6 piastres 50 centièmes les 
30 livres anglaises. 

Café. — Le café du pays en coque esl rare. Il se vend environ 15 piastres les loi) livres anglaises. 

Riz, pois, maïs. — 11 n'y a pas d'agriculture sur le versant nord-ouest ; aussi n'y trouve-t-on qu'occa- 
sionnellement des céréales, el, à l'exception du ri/ il ne se vend aucun grain. Les Antimerina cultivent 
liés peu le maïs el le sorgho pour leur besoin; par cou Ire la culture du riz esl beaucoup plus étendue, 
dans la vallée du Betsiboka principalement. <>n en charge des boulres à Majunga, qui vont le vendre à 
Nosy-Be, Diego-Suarez, Mayolte et les Iles C res, mais ils ont 1res peu de fret de retour. 

Conserves. — On reçoit à Majunga toutes les conserves d'Europe, anglaises et françaises. Elles se 
vendent fort cher. 

11 ne s'en fabrique pas. 

Orseille. — 11 y en a, paraît-il, quelque peu sur la côte nord-ouest dan- la baie du Bœny el à Baly; 
mais on ne la récolte sérieusement que dans le Sud. el ce sont les traitants de Nosy-Ve qui l'achètent ; ils 
sont munis de presses pour la mettre en balles. A Majunga, pas de marché cl pas de prix. 

Coton. — Il ne se cultive pas. On trouve quelques pieds à l'état sauvage; il y a lieu de supposer qu'il 
réussirait. 

Sucre. — Le sucre vient à Majunga de Mayolte el de Maurice. 11 s'en vend trois qualités : 

1° Le sucre blanc vaut 80 francs les 100 kilos : 

2° Le sucre moyen, 00 francs les 100 kilos: 

3° Le sucre rouée, 45 francs les 100 kilos. 



244 VOYAGE A MADAGASCAR. 

A Majunga, il ne s'en fait pas. 
Indigo. — L'indigo est inconnu dans la région. 

Toiles et cotonnades écrues. — Les cotonnades écrues s'écoulent en assez grandes quantités par 
pièces de 30 yards et 40 yards en balles de 25 pièces, de 8 à 15 francs la pièce. 11 y a de la toile dite 
américaine qui n'est qu'une colonnade généralement écrue et qui se vend comme su il : 

Balles de 25 pièces de 30 yards, de 36 pouces de large, 10 francs à 12 IV. 50 la pièce; vente environ 
1 000 balles par an. 

Petites largeurs : 31 pouces, pièces de 40 yards, 25 pièces à la balle au prix de 10 à 12 fr. 50; vente 
60 balles par an. 

Le drill américain, 31 pouces, pièces de 40 yards, 25 pièces à la balle; prix, 20 francs la pièce; vente 
environ 30 balles par an; sert à confectionner des voiles de boutres et des costumes d'Européens. 

La toile américaine vient exclusivement de Boston; l'importation en est monopolisée par deux mai- 
sons rivales de cette dernière ville. 

Depuis 1889, les toiles américaines ne viennent plus ou très peu sur la côte nord-ouest. 
Toiles et cotonnades blanches. — Il s'en importe quelque peu de Manchester, de mêmes dimen- 
sions et de mêmes prix que les précédentes, mais beaucoup moins solides. 

Indiennes et patnas. — L'indienne arrive en caisses ou par balles de 100 pièces de 24 yards de long 
sur 28 pouces de large; son prix varie de 7 fr. 50 à 11 fr. 25 la pièce, suivant la qualité. Il s'en importe 
environ 1 000 pièces par an. 

Le patna est très connu sur la côte nord-ouest. Il convient de mentionner ici le genre « mouchoirs » 
qui s'importe par pièces de 12 mouchoirs, suffisant à confectionner deux simbo; le mouchoir mesure 
24 pouces sur 27, et 29 sur 30; il vient de Manchester. Le débit en est considérable et se fait par balles 
ou par caisses de 100 à 200 douzaines; la dimension inférieure vaut 2 fr. 80 à 3 francs la pièce et la grande 
de 3 fr. 50 à 3 fr. 75. Le dessin préféré est la fleur blanche sur fond rouge; vient ensuite la fleur rouge 
sur fond blanc. 

Manchester et Walhenstadt envoient à Majunga un tissu dit « suisse », qui se vend fort bien pour kikoy 
(simbo); il arrive par balles de 50 pièces de 12 kikoy, mesurant 42 pouces et 31 pouces. La grande largeur 
vaut 15 fr. 00 la pièce; la petite, 7 fr. 50. Ce tissu est de colon, de couleur blanche avec raies rouges sur 
les côtés. 

Percales. — Il s'importe des percales anglaises par balles de 100 pièces de 16 yards, au prix de 
1 piastre 25 centièmes la pièce. 

Mousseline. — Peu ou pas de vente en mousseline; cependant les qualités en sont fort diverses. 
Les mousselines de Bombay s'importent en pièces de 9 et de 18 yards, de 70 centimètres de largeur; la 
pièce de 9 yards se paie 3 fr. 75, celle de 18 yards, 6 fr. 25. 

La mousseline de Manchester est de meilleure qualité; elle est blanche cl ornée, comme la précédente, 
de dessins, de fleurs et de figures diverses. 

Soieries. — Les soieries ne donnent lieu qu'à des affaires insignifiantes. 

Les soieries de l'Inde sont des tissus de soie et de coton de couleurs voyantes, telles que le rouge et 
le jaune, et de prix modérés. 

Draps et lainages. — Pas de marché sur la côte nord-ouest. 
Draps communs. — Affaires 1res restreintes. 
Couvertures de laine et de coton. — Affaires restreintes. 

Flanelle. — On ne vend à Majunga que de la flanelle de colon à grosses raies de Manchester, au 
prix de 1 fr. 25 à 2 fr. 50 le mètre. 

Fers travaillés, serrurerie, cadenas, quincaillerie. — Le marché est pauvre. Il se vend sur- 
tout des cadenas grossiers, les portes n'ayant pas de serrures. 

De Bombay viennent de grandes quantités de clous employés dans la construction des boutres. 
Verroterie. — Il s'importe de petites perles blanches, rouges et noires, en barils de 400 livres 



TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 245 

environ; elles viennent de France ou d'Angleterre et d'Autriche principalement, et se vendent 4 piastres 
les 1G kilogrammes. 

Horlog-crie. — La seule horlogerie connue à Majunga est celle d'Amérique. 

Il s'importe des réveils et quelques rares pendules communes et sans valeur. 

Lampes. — Les lampes arrivent en petites quantités d'Autriche et d'Allemagne. Elles sont générale- 
ment en verre, rarement en métal grossier. Il s'importe aussi quelques suspensions communes. 

Instruments de musique. — Le seul instrument de musique importé est l'accordéon, venant d'Al- 
lemagne et d'Autriche. Il vaut 7 fr. 50 à 20 francs et affecte soit la forme octogonale, soit la forme allongée 
rectangulaire. 

Faïences et poteries. — ■ L'Allemagne envoie à Majunga d'assez grandes quantités de faïences. 

Les assiettes, généralement blanches, à fleurs rouges et bleues, valent de -1 IV. 50 à 5 francs la douzaine. 

Les bols se paient suivant leur grandeur : Ci fr.. 12 IV. et 15 francs la douzaine. 

Les grands plats à riz valent de 5 à 15 francs la douzaine. 

Itluim et alcool. — Le rhum vient exclusivement de Maurice par barriques de 210 à 215 litres, au 
prix rie 15 à 20 piastres la barrique. Il est de mauvaise qualité et son débit atteint 14 à 1 500 barriques 
par an. 

L'absinthe de marques inférieures a un débouché de 5 à 1000 caisses par an, au prix de 10 à 12 fr. 50 
la caisse de 12 litres. Le cognac ne peut se placer qu'autant que son prix ne dépasse pas 20 francs la 
caisse, et encore ne se vend-il qu'une centaine de caisses dans l'année. 

Papier. — L'Allemagne importe du papier dit >• écolier o et des registres, le tout de mauvaise qua- 
lité et à bas prix. 

Peinture à l'huile. — Elle vient de France en petite quantité, par boites de 10 kilos. 

L'usage en est fort restreint et la vente rare. 

Fer-blanc. — Le fer-blanc proprement dil ne se traite que fort peu sur la côte Ouest. 

D'Allemagne et d'Angleterre s'importe de la tôle pour toitures en feuilles de 2 m. 50 sur 70 centimètres, 
au prix de 4 à 5 francs la feuille. 

Tabac. — En dehors du tabac français, il se consomme à Majunga du tabac de la Réunion, de qua- 
lité commune. 

Miroirs. — Majunga reçoit quelques miroirs d'Allemagne, d'Autriche cl de Bombay. Les Indiens en 
sont les seuls acheteurs. 

Chapellerie. — Cet article se réduit à quelques casques blancs et feutres mous, à l'usage des Euro- 
péens. 

11 ne m'a pas été possible d'obtenir le total général du commerce de Majunga, et là, pas plus qu'à 
Tamatave cl dans les autres ports de Madagascar, il ne faut pas se baser sur les données officielles de 
la douane. Les statistiques douanières qui sont, à Majunga comme dans les principaux ports de l'île, 
surveillées par des agents européens du Comptoir national d'Escompte, sont absolument mensongères 
et toujours au-dessous de la vérité. Partout la fraude se l'ail sur une trop vaste échelle; dans l'Est, tout 
le monde y concourt, mais dans l'Ouest, elle est l'aile principalement par les commerçants indiens, 
sujets britanniques, cl qui, à Majunga surtout, couverts et encouragés même par leur consul', font 

1. Le, vice-consul anglais à Majunga, M. Stratton Knott, est un ancien pasteur protestant uni antérieurement à ses 
fonctions consulaires avait séjourné quelques années a Madagascar. Actuellement M. Knott est vice-consul britan- 
nique à Majunga. C'est en même lemps un gros commerçant de la ville. Faisant l'exportation et la commission, il achète 
(Unis de très lionnes conditions aux indigènes les produits du pays, qu'il expédie en Angleterre et approvisionne ses 
administrés les Indiens de tout ce dont ils ont besoin. 

Il va sans dire qu'il exerce ses fonctions commerciales avant ses fondions consulaires et que, par exemple, s'il doit 
juger un Indien accusé par un Français d'un délit quelconque, il donnera tort invariablement à notre compatriote, et 
renverra indemne son administré indien. Il ne faudrait pas en effet perdre un bon client. 

Cet état de choses que je connais très bien et dont je parle savamment pour Majunga. doit être absolument la même 
chose à Tamatave, à Tananarive, dans toutes les villes, en un mot, où il existe un agent britannique. Il est triste de 
constater que l'on va peut-être faire une expédition longue et onéreuse à Madagascar pour consacrer cet état de choses, 
au plus grand bien des étrangers et au grand dommage des colons français. Voilà donc à quoi servent les Protectorats ! 



246 VOYAGE A MADAGASCAR. 

passer en franchise toutes leurs marchandises. Il n'y a aucune sanction; les fonctionnaires français 
n'ayant pas de pouvoir à Madagascar sur les étrangers, comme sur personne, ne peuvent que constater 
la fraude; quant aux officiers hova, avec quelques pièces de o francs, pot-de-vin qu'il n'est nullement 
nécessaire de cacher, on en fait tout ce qu'on veut. Voici comment agissent les Indiens, sujets britan- 
niques, pour éviter non pas de payer les droits de douane, il n'en est nul besoin, mais pour sauver les 
apparences et empêcher même toute constatation de leurs trafics. Les boutres venant des Indes, de 
Bombay notamment, chargés de toile (indiennes, patnas, mouchoirs, etc.), viennent bien mouiller en 
rade de Majunga. Là, ils sont accostés par un autre boutre vide, qui embarque à son bord les marchan- 
dises, puis qui part, traversant la baie de Bombéloke, et remonte la rivière jusqu'à Marovoay; là, dans 
ce gros village, où il n'y a pas de fonctionnaire européen, on débarque pour la forme les marchandises 
devant un officier hova, dont on achète le silence avec quelques piastres. Puis, on les rembarque, en 
ayant soin de se munir d'un laisser-passer de transit pour Majunga. Le boutre revient alors dans ce 
dernier port, conduisant des marchandises d'un point à un autre de Madagascar. Officiellement, il n'y 
a pas d'importation directe et le tour est joué. Sur la côte Est, il y a moins de sujets britanniques et 
partant moins de fraude. Cependant, nombre de commerçants se font expédier par goélette ou par bou- 
tres arabes leurs marchandises venant d'Europe dans un de leurs comptoirs, dans un petit village du 
littoral; là, on achète un laisser-passer d'un officier hova, qui n'a nul contrôle, et l'on rentre triompha- 
lement à Tamatave. Ces fraudes, dont soutire l'administration des douanes à Madagascar, n'auraient 
aucune importance si le gouvernement antimcrina seul en souffrait; malheureusement, les commerçants 
français, maintenus et surveilles plus étroitement par les résidents et les fonctionnaires du Comptoir 
national d'Escompte, payent intégralement leurs droits de douane et ne peuvent frauder; il n'en est pas 
de même des commerçants étrangers, sur lesquels ces mêmes agents du protectorat n'ont aucun pou- 
voir. Aussi, il arrive que nos nationaux reçoivent leurs marchandises à un prix plus élevé que leurs con- 
currents, et que par suite, ils sont dans un état réel d'infériorité. 

Majunga, comme plusieurs points sur la côte Ouest, est un territoire soumis aux Antimcrina et relié ■ 
à la capitale par une route et une ligne de postes fortifiés. De chaque côté de la ville, on trouve des 
Etats indépendants, gouvernés par des roitelets et des reines sakalava, dont la plupart viennent cepen- 
dant à certaines époques de l'année rendre visite au gouverneur de Majunga. Les Antimcrina sonl 
arrivés à ce résultat, non par la force qu'ils sont incapables de déployer, mais par un artifice, basé uni- 
quement sur les superstitions et les croyances des Sakalava de la région. Avant la conquête antimcrina 
de cette province du Bœny, conquête qui a eu lieu à la fin du règne de Radama I". ces territoires saka- 
lava, de Majunga et de Bombéloke étaient soumis à des Andriana Sakalava, qui avaient leur résidence 
habituelle à Majunga. et leur tombeau dominait la colline sur laquelle est maintenant construit le rova 
antimerina. Dans ce tombeau étaient réunis non seulement les ossements des anciens rois du pays, 
mais encore les restes de toutes les grandes familles de la contrée. Ces sépultures étaient l'objet d'une 
grande vénération de la part des Sakalava. et une croyance bien enracinée dans le pays assurait que 
ceux qui auraient en leur possession ces reliques des ancêtres posséderaient le pays tant qu'ils con- 
serveraient ces ossements entre leurs mains. Les Antimcrina, bien au courant de ces croyances sakalava, 
obtinrent par trahison la possession de ces reliques anccstrales et eurent par cela même tout le Bœn\ ; 
encore aujourd'hui, ces reliques des rois sakalava sonl soigneusement gardées par les Antimerina dans 
leur rova, et deux fois dans l'année les Sakalava de la région, conduits par leurs chefs et leurs roitelet-. 
viennent vénérer ces reliques. Ce jour est, pour les Sakalava de toute la région, une occasion de grandes 
réjouissances; selon leur habitude, ils tirent un grand nombre de coups de fusil, égorgent des bœufs, 
chantent et dansent toute une semaine. 

A Majunga, la végétation est bien fournie, on remarque surtout de beaux manguiers qui poussent en 
grosses masses derrière la ville et dans les environs du fort antimerina; plus loin, c'est la brousse, mais 
on n'y rencontre pas immédiatement les grands satramt, qui ne poussent pas si près du bord de la mer. 
La rade de Majunga, qui est fort belle, est très souvent animée par les boutres indiens et arabes qui 



TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST. 



247 



viennent au mouillage. Le boutre, bateau arabe, trop connu pour que j'aie besoin de le décrire ici, est 
le bâtiment de cabotage par excellence de la mer îles Indes. Si l'on en voit fort peu sur la côte orientale 
de Madagascar où ils trouveraient grosse mer, abris insuffisants et où ils devraient doubler le cap 
d'Ambre ou le cap Sainte-Marie, navigation difficile en somme, pour atterrir ou sortir de ces côtes, 
sont au contraire très communs sur toute la côte occidentale de Madagascar; ils viennent en général y 
charger des bœufs ou du riz pour Mayotle et les Comores, ils amènent de l'Inde des marchandises pré- 
cieuses; enfin, ils font sur toute la côte le petit cabotage entre 
les points commerçants. Tous les négociants de l'Ouest, Como- 
riens, Arabes, Indiens surtout, possèdent un OU deux 
boutres qui leur sont nécessaires pour leur négoce ; ces 
boutres, qui portent jusqu'à 120 tonneaux, peuvent aller 
non seulement sur la ente du Moçambiquej mais encore, 
en profitant des moussons de l'océan Indien, jusqu'à Zan- 
zibar, Mascasle, le golfe Persique, les côtes de l'Hin- 
doustan. Quelques-uns de ces boutres, ceux qui appar- 
tiennent surtout aux Indiens, sujets britanniques, se 
livrent non seulement au commerce ordinaire, mais 
encore au trafic delà chair humaine; ces boutres négriers 
vont à Moçambique chargés de bœufs et reviennent à 

Madagascar avec un charge nt de jeune-- esclaves 

qu'ils vont déposer au fond des baies profondes, donl 
est découpée la côte Ouest, ou ils sont à l'abri <\<^ 
visites intempestives d'un navire à vapeur qui ne pour- 
rail les poursuivre sur ces bas-fonds. Ces négriers trou- 
vent d'ailleurs à terre le meilleur accueil, et dans ces 
tribus insoumises, les Sakalava s'empressent d'aller 
changer aux Indiens négociants leurs jeunes esclaves 
africains contre des fusils el de la poudre. 

Par suite de sa position au milieu des marais, Majunga 
est un point très malsain de la côte Ouest de Madagas- 
car; la chaleur y est excessive, c'est, je crois, le point le 
plus chaud de l'île ; les conditions matérielles de l'exis- 
tence sont un peu plus chères qu'ailleurs, cela tient à une plus grande rareté des produits alimentaires 
dans ce pays très peu peuplé. On boit de l'eau de puits, presque tous creusés non loin du rivage; celle 
eau malsaine esl souvent saumâtre, toujours désagréable au goût. 

Je passe une semaine à Majunga que je mets à profit pour compléter mes noie- et l'aire de nombreuses 
photographies. Il existe à Marofolona les ruines d'une ancienne mosquée arabe, que l'on dil remonter à 
trois siècles; des ruines également musulmanes se trouvent à Ambatolampy, petit village situé au fond 
de la rade; toutes témoignent d'une ère de prospérité et de force dont joiiissail le Bœny avant la con- 
quête antimerina. Majunga, comme beaucoup d'autres villes sur la côte Ouest, a reçu de nombreuses 
colonies musulmanes qui ont imprimé aux constructions, aux habitants dans leurs mœurs et leurs cou- 
tumes un cachet particulier, qu'on chercherait en vain partout ailleurs, à Madagascar. 

Le mercredi 30 octobre, je fais mes adieux à M. Ferrand, chargé' de la vice-résidence de France, cl à 
M. Garnier, un de nos compatriotes, notable commerçant dans la ville, en les remerciant encore une 
fois de l'accueil si gracieux qu'ils ont bien voulu me faire, et dans l'après-midi je me mets en route pour 
Tananarive. 

I Avant de quitter Majunga, par les renseignements dont je m'entoure el les quelques observations per- 
sonnelles qu il m'est donné de faire, il m'est permis de constater que le port de Majunga est non seule- 




5AKALAVA DE MAJUNGA. 



248 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



ment le plus vaste de ceux que j'ai visités dans mes voyages à Madagascar, mais c'est encore le meilleur 
à tous les points de vue. Dans deux ans je reviendrai encore à Majunga pour y faire un long séjour cette 
fois, et mes nombreuses observations relatives au port de Majunga ne feront que confirmer ce que je 
présume déjà en 1889. 

Tout d'abord le port de Majunga est vaste. Des flottes entières peuvent venir chercher un refuge à 
proximité de la ville. Le mouillage de Majunga comprend en effet une vaste superficie; non seulement 
il faut citer la baie de Majunga proprement dite, mais il faut encore mentionner la baie d'Ampombito- 
kana, plus vaste [encore, et qui constitue l'estuaire du Betsiboka. La baie de Majunga et la baie de 
Ampombitokana réunies forment la baie de Bombtoke. C'est une véritable petite mer intérieure. La 
tenue des navires y est excellente. Les fonds, très suffisamment bas, sont quelquefois de sable, le plus 
souvent de vase molle, alluvions du Betsiboka. Ces bancs vaseux se déplacent fort souvent, mais une 
surveillance ordinaire peut renseigner très suffisamment les navigateurs; ce n'est donc paslà un incon- 
vénient sérieux. Le mouillage de Majunga est d'un atterrissage relativement facile, les côtes sont élevées, 
les relèvements aisés à prendre. De plus les cyclones, si redoutables à Madagascar de janvier à mars, 
sont absolument inconnus à Majunga. Cette considération est capitale, et dans l'expédition militaire qui 
se prépare, si l'on envoyait nos navires sur la côte Est en février ou mars, ils y courraient de réels dan- 
gers, en cas de cyclones éventuels. Nul ne peut savoir s'il y en aura, mais il est plus prudent, soit de 
retarder un peu le départ des troupes, soit plutôt de ne fréquenter pendant ces mois dangereux que la 
baie de Bombétoke. Nos navires y seront en sûreté et à l'abri d'un naufrage qui pourrait très bien se pro- 
duire ailleurs, à Tamalave notamment; sinistres maritimes qui seraient les seules pertes sérieuses à 
notre actif dans l'expédition de Madagascar qui, selon toute probabilité, sera des plus faciles et des plus 
utiles, si, après son achèvement, la France prend possession de la grande île africaine; des plus inutiles 
au contraire, si elle se termine par un nouveau protectorat, qui sera, j'en suis sûr, aussi mauvais que 
l'ancien, parce qu'il sera conduit par les mêmes hommes. 




VILLAGE DANS LA BROUSSE. 




a "I- tlKOP* A SA DESCENTL m PLATEA1 CENTRAL. 



CHAPITRE IX 



La pierre de Radama. - Dans les palétuviers. - Amparehingidro. - Ci retranché d'Ambohitromby. - Maevarano 

et les moustiques. Marovoay, la ville el ses habitants. - Chez le capitaine de la douane. - Musique antimerina 

- Ambohibary. - La statue d'Androntsy. - Chez la rei le Tri jy. - Passag la Bets ka. - Amparihibé et 

Maevatanana. — Malatsy. - Fièvre rebelle.— Arrivée sur le plateau central. -Malatsy. - Le il Andriba.— Marché 

d'Alakamisy. - Andriba. - Un enterremenl sakalava. — Fanataovana sakalava. — Ampotaka. — Kinajy. - Arrivée 
sur le plateau central. - Le bain de la reine. - Musique el jeux antimerina.— Le fanorona. — En route pour 
Fianarantsoa. 




L 



\ route de Tananarive pari de Majunga, du quartier Européen, c'est-à-dire 
de la partie centrale de la ville, puis, contournant quelques huiles indi- 
gènes placées entre la ville européenne el la colline de Rova, s'enfonce 
sons un massif de manguiers, de cotonniers, el de bolona qui, au Nord 
de Marofoto, forme un joli bois, promenade des plus agréables à Majunga, 
où (I ailleurs beaucoup de commerçants européens el indiens ont de 
petites maisons de campagne nommées dans le pays, bostana. Après avoir 
passé sous ces frais ombrages, on entre brusquement dans la brousse el 
on s'élève un peu pour contourner la colline du Rova, et s'éloigner de la 
rade vers le Nord-Est. En cet endroit, je rencontre un fanataovana, tas 
de pierres de forme allongée, nommé par les Antimerina Vatond' Radama, 
el dont l'origine remonte, dit-on, à l'époque de la conquête du Bœny 
par ce prince; plus loin sur la droite, et entourant les dernières maisons 
de Marofotona, à l'ombre des grands manguiers et des botona, sont cons- 
truits beaucoup de tombeaux arabes. 

J'ai déjà dit quelques mots, dans le chapitre précédent, de l'influence 
qu'exercent, sur les côtes Ouest de Madagascar, les mahométans, 
Arabes, Zanzibarites, indigènes des Comores. Celle influence, qui selon toute probabilité a dû 
être 1res grande dans les siècles précédents, a été fortement amoindrie par les conquêtes anti- 
merina «l'une partie de la côte nord-ouest, el par les postes militaires qu'ils ont créés dans le 

32 



■ 



f 



JEUNE FILLE DE TRABONJY. 



250 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Sud; mais à mesure que les Sakalava revendiquent leur indépendance, à mesure que parla guerre 
de partisans incessante qu'ils font aux Antimerina qui lâchent pied peu à peu, les Musulmans relèvent 
la tète, ils font des prosélytes tous les jours plus nombreux, et l'influence mahomélane suit maintenant 
une marche ascendante, lente mais continue. Pour qui connaît les populations malgaches, ce l'ait est 
très logique et s'explique aisément. Chez les Sakalava, la mode est à l'islamisme pour deux raisons 
principales: la première est une raison purement religieuse; la seconde, d'ordre plus spéciale aux popu- 
lations madécasses. L'islamisme, religion très simple, avec sa logique toute matérielle, j'oserai dire, plaît 
essentiellement aux noirs; de plus, pour le Malgache, comme elle contient des fady, il s'empresse vile de 
l'adopter. La deuxième raison milite plus puissamment encore en faveur de l'islamisme. Le Malgache est 
un noir ordinaire et, comme tous les gens de celte race, il méprise profondément ceux qui sont plus 
foncés que lui ou qu'il croit tels, car il aime à se faire à ce sujet de grandes illusions. Le Malgache de la 
côte Ouest est en contact d'une part avec les Makoa, qu'il traite de sales nègres, et d'autre part avec les 
Musulmans, qu'il considère comme des vazaha, c'est-â-dire que, dans son intellect rudimentaire, il les 
considère comme des êtres d'une essence supérieure à lui — les Musulmans ne manquent pas d'en- 
courager une telle pensée — et cherche bien entendu à s'en rapprocher, sinon à les égaler, pour bien 
marquer surtout la différence qui existe entre eux cl les « sales nègres ». Le Malgache se fait donc 
musulman, s'habille comme les disciples du Prophète; [tour un peu il ferait croire que sa famille habile 
la Mecque et qu'il est Charifou (descendant de Mahomet). C'est surtout à ce mobile orgueilleux qu'obéis- 
sent les Malgaches en se faisant Musulmans. Ils croient changer de peau. Quoi qu'il en soit, les Musul- 
mans étrangers exploitent hardiment ce côté faible du caractère malgache, ils s'insinuent vite dans leurs 
bonnes grâces, et les conduisent par la religion. De là à devenir leurs chefs, il n'y a qu'un pas : il est t ite 
franchi. Aussi voit-on sur la côte Ouest toutes les reines et les roitelets sakalava qui se partagent cet 
immense territoire avoir pour ministres, pour hommes dirigeant leurs affaires, des Musulmans d'origine 
étrangère. Quelques pays même, aux environs de la baie de Mahajamba par exemple, ont de véritables 
sultans comme souverains. Les lien Ali, les Ben Mohammed, les Ben Abdallah, sont donc très fréquents 
sur la côte Ouest, mais on est très étonné d'apprendre que leurs pères étaient de vulgaires Rakolo, 
Ranaivo, Rainifringa. El pourtant ces Arabes, qui jouissent d'une si haute considération, n'ont le plus 
souvent d'arabe que le nom qu'ils se donnent. S'il y a parmi eux quelques indigènes de Sour ou de 
Mascale, la plupart sont (oui simplement des Comoriens ou des nègres du Moçambique. Ils parlent du 
reste, tous, le soahili, la langue des Grands Lacs; excessivement peu connaissent l'arabe, mais le Mal- 
gache n'y regarde pas de si près, il a fait comme les Comoriens, qui eux voulaient devenir Arabes, alors 
qu'ils n'étaient que de vulgaires nègres du Moçambique; maintenant toutes leurs familles habitent la 
Mecque, Médine ou autres lieux saints. Ils viennent d'Andafy, donc ils sont vazaha. 

Les tombeaux arabes, que nous voyons sur notre droite, sont des quadrilatères en maçonnerie portant 
aux quatre angles une sorte de petite pyramide peu élevée, au bord intérieur taillé en petites marches 
égales, au bord extérieur taillé à pic, d'aplomb au niveau du mur d'enceinte; je vois également deux 
vieilles citernes, reste probable d'une ancienne mosquée ou d'une vieille maison arabe qui se trouvait 
près de la roule. En somme, en dehors de cette satisfaction, très platonique, qu'éprouvenl lesMusulmans 
à Madagascar, à se croire des vazaha, l'islamisme a peu changé leurs manières d'être; les petits côtés de 
celle religion les ont immédiatement séduits, c'est vrai, aussi en onl-ils pris bien vile tous les fady, 
sauf un cependant, celui concernant les liqueurs fermentées, que peu d'entre eux — suivant en cela 
l'exemple des Arabes eux-mêmes — observent scrupuleusement. Quant au précepte du Koran, aux 
grandes idées qu'il renferme, tout cela demeure lettre morte pour l'homme de couleur et pour le Mal- 
gache en particulier. Pour lui, l'islamisme, connue pour les nègres des Comores, consiste exclusivement 
à ne pas toucher au chien et au cochon. 

Dans tout l'Ouest de Madagascar, les Antimerina sont appelés Amboalambo (chien cochon). Cette dési- 
gnation n'est pas à proprement parler, comme certains voyageurs l'ont dit, un terme de mépris, employé 
par les vaincus pour désigner leurs vainqueurs. Celle appellation indique tout simplement, dans l'esprit 




DE MAJUNGA A TANAXARIYE. 



251 



des Sakalava, des gens qui n'observent pas le grand fady de l'islamisme et qui touchent à ces animaux 
impurs. 

Mais, nous voilà maintenant loin de la ville, dont les maisons blanches se détachent vigoureusement 
derrière nous, dans le bleu de l'Océan. Un rideau de verdure entoure Majunga, nous venons à peine de 
le traverser; à nuire gauche, s'élève la colline du Rova, dont les contreforts sont encore couverts de 
beaux manguiers;;» notre droite, un terrain couver! d'argile rougeâtre, dissimulée à peine sous un maigre 




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] il .11 :: U \ \!l \ru.~ A M ' 



gazon, d'où émergent parfois quelques gros bouquets de mokonasy, descend en pente douce vers les der- 
nières maisons de Marofotona.Devanl nous,c'csl la brousse.Les arbres isolés sont rares, les grands salrana, 
les botona oui disparu, ce ne sont plus .pic de chélifs buissons. Le pays esl relativemenl plat, il y a bien 
quelques petites ondulations de terrain, mais chacune a à peu près la même hauteur, cl elles sont très 
rapprochées, ce qui ne permet pas de les distinguer à une certaine dislance. Cependant, au loin, surgis- 
sent deux ou trois mamelons, couverts de beaux manguiers à l'ombre desquels s'élèvent quelques cases, 
Andrehitra cl Amboaboaka-Kely. Dans le lointain se profilent, à l'horizon, à droite, les collines de Paha- 
zony, à gauche au contraire, c'est une immense plaine de verdure qui s'étend à perte de vue, c'est 
l'embouchure de la Betsiboka avec ses forêts de palétuviers. Le chemin esl pénible pour les hommes. 
qui se blessent douloureusement les pieds aux roches calcaires coupantes qui encombrent le sentier; la 
chaleur est 1res forte; mes porteurs m'apportent pour me rafraîchir un fruit, qu'ils cueillent à un arbris- 
seau dont le sentier esl bordé et que je n'avais pas encore vu jusqu'ici à Madagascar. C'est un fruit 1res 
curieux, à noyau extérieur. Les indigènes cassent ces noyaux, pour en obtenir une amande, qu'ils font 



252 VOYAGE A MADAGASCAR. 

griller, et qu'ils mangent avec beaucoup de plaisir; le fruit proprement dit est de la grosseur du poing. 
jaune et rouge, il est très aqueux, sa saveur est acidulé, c'est ce qu'on appelle dans le pays le mahabiba 
(Anacardium occidentale). Cette route de Tananarive ne va pas vers le nord-ouest, comme je le croyais, 
pour suivre la ligne des hauteurs que j'avais longée en venant d'Anlananlafy, et qui constitue celte 
espèce d'isthme qui réunit Majunga au pays voisin. Le chemin ne fait pas un si grand détour, il s'avance 
directement vers le Nord-Est, et passe dans les palétuviers. A marée basse, cela est parfait et l'on marche 
avec facilité sur ce sable mêlé de vase et durci par le soleil; mais à marée haute, avec de l'eau jusqu'au 
ventre, on patauge péniblement dans une boue infecte. 

Les grands fleuves du versant oriental de l'île, au lieu d'avoir leur embouchure obstruée par des levées 
sablonneuses comme cela a lieu sur la côte Est, et de former des lagunes et des marais tout le long du 
littoral, se jettent à la mer sur la côte occidentale de l'île par de larges embouchures, divisées générale- 
ment en forme de delta, cl placées au fond de profondes baies. Ces fleuves occidentaux de Madagascar 
sont le plus souvent plus forts et plus gros que ceux de la côte Est ; en revanche, leur cours est très irré- 
gulier, comme volume d'eau charrié. Tandis que, sur la côte Est, les pluies presque continuelles qui tom- 
bent dans la zone forestière alimentent toute l'année, d'une manière presque constante, les cours d'eau 
de ce versant, sur la côle Ouest au contraire, où la zone forestière est 1res peu marquée et où il s'établit 
deux saisons parfaitement tranchées, l'une de sécheresse absolue et l'autre de pluie torrentielle, les grands 
cours d'eau de cette côte coulenl à pleins bords et en rapides à la fin de la saison des pluies; en revanche, 
leur lit est souvent à sec pendant l'autre saison. Il en résulte que ces cours d'eau au régime irrégulier 
entraînent, lorsqu'ils coulent à pleins bords, beaucoup de dépôts vaseux qui viennent s'accumuler non 
loin de leur embouchure. Ces dépôts s'appuient sur les berges du fleuve, mais ils forment aussi de nom- 
breuses îles qui encombrent leur delta. Les roules de navigation changenl d'une saison à l'autre, et des 
pilotes habiles sont nécessaires pour suivre un chenal sinueux que les eaux ont creusé dans les boues: 
de plus, ces vases sont sans cesse remuées par les mouvements des marées et par les eaux du fleuve qui 
se heurtent continuellement. Ainsi à Majunga on peut voir à marée basse les eaux jaunes de la Belsi- 
boka qui se répandent à plus de dix milles au large. Sur ces dépôts vaseux, couverts ou découverts par 
les eaux saumatres, ont pris naissance de grandes forêts de palétuviers, et ces arbres, remontant le 
cours du fleuve, croissent en grande abondance sur les rives jusqu'au point précis où l'eau de mer esl 
poussée par la marée montante. Au sortir des palétuviers, nous reprenons notre route dans la brousse, 
et nous arrivons bientôt à Amparehingidro. 

C'est un village d'une douzaine de cases; j'y remarque dans les alentours plusieurs petits lacs et 
étangs d'une formation analogue à celle que j'avais observée près de Antananlafy. Ces réservoirs d'eau 
douce sont très précieux pour les habitants, car il n'y a pas de sources dans la région, cl leur voisinage 
permet aux indigènes de se livrera quelques cultures maraîchères, qui leur ont été enseignées par les 
Européens de Majunga. 

Le jeudi 31 octobre, nous marchons dans un pays relativement boisé ; c'est encore la brousse, mais la 
végétation est plus active et les incendies qu'allument constamment les indigènes oui respecté un plus 
grand nombre d'arbres. Nous sommes toujours en terrain secondaire, et je ramasse sur mon chemin un 
grand nombre de petites pierres calcaires, semblables à des bâtonnets. Vers dix heures, nous arrivons à 
Ambohitromby, grand camp retranché, construit pendant la dernière guerre. C'est un rectangle de plus 
de 500 mètres de côté. Ses fortifications sont faites de fossés et de remblais en pierres et en terre, avec des 
embrasures de distance en distance. Ces fortifications, quoique rudimentaires, sont assez bien comprises, 
et des Européens ont dû certainement participer plus ou moins directement à leur construction. Au 
milieu de ce camp retranché où ont dû exister, il y a quelques années, de nombreuses maisons, subsiste 
encore une enceinte palissadée qui entoure les trois cases de l'officier antimerina qui commande le fort 
cl de ses quatre soldats. On me montre quatre vieux canons lisses, en foule, qui reposent sur des madriers. 

En quittant Ambohitromby, nous marchons plus au sud, et à noire droite, nous voyons bien maintenant 
le fond de la baie de Majunga et les maisons blanches de la ville, l'embouchure 71e la Betsiboka, pin- 



DE MAJUNGA A TANANARIVE. 



253 



sieurs des bras qui la constituent, les îles, et surtout la belle 
venue des palétuviers qui recouvrent toute cette vallée. Ambo- 
hitromby, établi sur une hauteur dominant la route et toute 
la vallée, est une bonne position stratégique. Malheureuse- 
ment, la place manque d'eau, et l'on est obligé de l'aller 
chercher à une assez grande dislance. Ce défaut est d'ailleurs 
commun à tous les forts et postes militaires antimerina qui, 
édifiés sur les sommets, sont assez éloignés des sources qui 
les alimentent. Le soir, j'allai coucher à Maevarano, village 
situé sur les bords de la Betsiboka. De ce village, je comptais 
arriver en un ou deux jours de marche à Marovoay; j'avais 
choisi cette roule par terre pour me rendre compte du pays, et 
pour les besoins de ma mission; généralement les voyageurs 
qui montent à Tananarive vont à Marovoay par le fleuve la 
Betsiboka, la traversée en pirogue ou en boutre est assez 
courte, et le voyage beaucoup moins pénible. 

Il faut neuf heures trente minutes de marche pour aller de 
Majiingaà Maevarono; pendant tout ce temps la contrée reste 
sensiblement la même, <■<• n'es! pas une plaine à proprement 
parler, mais c'est un terrain relativement plat. Quelques 
coteaux et monticules peu élevés y forment de longues ondula- 
tions à pentes douces; une ligne de collines de 150 à 200 mèl res 
de hauteur limite l'horizon dans le nord-est ; dans le sud-ouest 
au contraire, le plateau s'abaisse insensiblement pour aller se 
perdre dans la vallée du Betsiboka. Néanmoins, partoul la vue 
s'étend à une assez grande distance, et le chemin suit toujours 
un terrain découvert. La végétation de relie région esl repré- 
sentée par des arbres isolés, des buissons çà et là, et sur- 
tout par des lataniers épineux qui croissent partout ; il n'y a pas de taillis, si ce n'est près de 
la Betsiboka, à deux ou trois kilomètres de la roule, où les palétuviers forment une véritable 
forêt. 

Maevarano, où nous passons la nuit, est un village de 10 rases environ, il esl entouré d'une enceinte 
de troncs d'arbres, on y trouve également 't canons lisses, en foule, montés sur affût en bois, fabriqués 
par les indigènes. Ce village, qui est à une altitude de 20 mètres, esl peu éloigné de l'estuaire du Bet- 
siboka; ce village, dominé au nord et à l'est par de hautes collines, n'a qu'une position très défectueuse 
au point de vue militaire ; avant d'arriver à Maevarano, on traverse une petite rivière, premier affluent 
de droite de la Belsiboka. Cette rivière était desséchée à celle époque de l'année, et pendant la saison 
des pluies, elle se traverse à gué, avec la plus grande facilité. 

Cri le nuit passée à Maevarano a été absolument épouvantable. Nous avons (''lé' dévorés par les mous- 
tiques. Ces insectes, très nombreux auprès des grands fleuves de la. côte Ouest, se sont probablement 
donné rendez-vous à Maevarano, pour nous livrer bataille. Il a fallu combattre toute la nuit, et nous ne 
sommes sortis victorieux de la lutte qu'avec les plus grandes difficultés. De part et d'autre, il y eut beau- 
coup de sang répandu. Les moustiques, nos grands ennemis de la côte Ouest, vivent ici en légions 
innombrables; leurs larves aquatiques se développent avec la plus grande facilité dans les mares d'eau 
douce croupissante qui nous environnent. A l'état adulte, ces insectes cherchent partout leur nourri- 
ture, et malheur à l'être vivant, homme ou animal, qui s'aventure dans ces parages. Je n'ai jamais vu, 
dans les nombreux voyages que j'ai entrepris, une telle affluence de ces insectes désagréables. On en 
dislingue plusieurs espèces, dont 1rs deux principales sont lesmoka, qui piquent principalement le jour, 




25i 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



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et les mokafohy, plus petites, qui préfèrent les ombres de la nuit; grâce à celte diversité de goût, le 
malheureux voyageur n'a pas un instant de répit. 

Le vendredi I er novembre, une bonne étape va nous conduire à Marovôay; on compte sept heures de 
marche de Maevarano à Marovôay. La contrée est semblable à celle que j'avais traversée les jours précé- 
dents, moins accidentée encore; c'est une grande plaine a peine ondulée par de petits mamelons, le 
sol est très caillouteux, c'est toujours la brousse comme végétation. Les lataniers y sont en grand 
nombre, et à côté du grand satrana au tronc uni et élevé, poussent des touffes de petits satrana épineux, 

qu'on distingue facilement de loin, de la première espèce, d'abord par 
leur plus petite taille, et ensuite parce que leurs troncs rugueux, 
toujours penchés, ne s'élèvent jamais verticalement, comme celui du 
grand lalanier. A 12 kilomètres dans le nord de Marovôay, et après 
avoir dépassé le village antimerina de Miadana, nous arrivons sur 
les bords de la rivière Andraholava, qu'il nous faut traverser pour 
continuer notre route. Le passage est, long; car pour toute ma cara- 
vane, nous n'avons qu'une petite pirogue, qu'un pè- 
chent* de crabes a bien voulu nous louer. L'Andranôlavë 
roule des eaux jaunâtres, il n'y a qu'un très faible cou- 
rant, la marée monte encore, les berges d'argile rouge 
détrempées par les changements quotidiens du niveau 
de l'eau, sont pénibles à franchir, et l'on enfonce pro- 
fondément dans cette bouillie rougeàtre. De l'autre côté 
de l' Andraholava, nous marchons quelque temps dans 
la même contrée qu'auparavant, faisant roule sur un 
massif de manguiers, dont la verdure annonce au loin 
les premières maisons de Marovôay. Vers deux heures, 
nous entrons dans la ville. 

Marovôay est une des grandes agglomérations dé la 
côte Ouest; elle est, sensiblement, aussi peuplée que 
Majunga, comptant 4 000 habitants environ. La ville est 
orientée sud-est nord-ouest et les maisons se disposent 
à peu près symétriquement, d'une longue avenue qui 
s'étend dans cette direction. Les habitations de la ville 
son! comme à Majunga d'ordre 1res composite : il v a des 
maisons en pierre construites et habitées par les Indiens et les Arabes, gros négociants du pays, puis des 
maisons en torchis et en terre occupées par les Antimerina, enfin des cases en roseaux où se logent la popu- 
lation sakalava, les esclaves malgaches el africains, qui sont ici en assez grand nombre. Une petite rivière, 
qui porte le même nom que la ville, passe au sud de Marovôay; ce cours d'eau n'est pas très large, mais il 
est profond, et permet, en tout temps, aux boutres el aux embarcations de le monter jusqu'à Marovôay. 
Aux deux extrémités de la ville, surtout du côté Ouest, par où nous sommes arrivés, s'élèvent de beaux 
manguiers. Ces arbres magnifiques donnent à la ville un cachet tout particulier. Parallèlement à la 
rivière, el du côté du nord, s'élèvent deux ou trois collines aux flancs assez escarpés; sur leur sommet, 
les Antimerina oui édifié leurs posles militaires; il est défendu par deux petites pièces de canon el ren- 
ferme l'habitation du gôuverneùret de ses principaux officiers. Ces fortifications n'ont aucune impor- 
tance; elles sont les dernières que l'on rencontre sur la roule; celles des autres posles. murs de terre, 
fossés et palissades, oui surtout pour objet de défendre les populations des villages contre les bandes 
de maraudeurs el de pillards, qui sont nombreux dans la région. Pendant la dernière guerre, le poste de 
Marovôay étafi destiné à couvrir la retraite de Ramambazafy, alors gouverneur général du Bœny, el 
relire avec des troupes à Ambohitromby. Les Antimerina avaient prévu celle retraite, qui n'était que trop 



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FEMME SAKALAVA DE MAROVOAY. 



DE MAJUNGA A TANAXARIYE. 



probable si nous avions voulu. Le commerce de Marovoay n'offre rien de particulier à signaler. Les prin- 
cipaux négociants de Majunga, Européens et gens de couleur, y ont presque tous des comptoirs; ils y 
vendent leurs produits et retirent ceux de la région. Dans ces terres basses de la Betsiboka. la plaine est 
couverte tous les ans par des alluvions fertiles qui amènent les grandes eaux, il y a de nombreuses 
rizières. Marovoay est un peu le centre de cette production, et chaque année, au moment de la récolte, on 
y achète beaucoup de riz non décortiqué. En cet état, ce produit se conserve bien et peut supporter de 
grands voyages; on en amène de grandes quantités à Majunga, et de là on envoie ce riz aux Comores, à 
Mayotte, sur les côtes d'Afrique. L'industrie de Marovoay es! 
exclusivement entre les mains de quelques Indiens, qui fabri- 
quent, avec de l'argile rouge des environs, de la poterie de mau- 
vaise qualité. Ces cruches, ces sadjoa, comme les appellent les 
indigènes, leur servent dans leurs cases à conserver l'eau douce 
de consommation journalière. Je suis logé dans la maison du 
capitaine de la douane, un Antimerina de type presque 
pur. C'est lui qui reçoit les étrangers; sa maison en torchis 
est très confortable. Qu'on en juge : du papier peint tapisse 
toutes les pièces, des plafonds en toile sont tendus, îles 
rideaux aux fenêtres, des couverts, de la porcelaine, 
une table. Pour un explorateur, c'est un palais. 

Dans la soirée, le gouverneur de Marovoay m'envoie 
sa musique qui, pendant mon repas du soir, me joue 
continuellement un motif de valse assez joli, el que je 
vais essayer de transcrire ici pour piano. 

Celte valse antimerina que j'avais déjà entendu jouer 
à Mandritsara pour la première fois, et que j'ai depuis 
entendue souvent partout à Madagascar, a été certaine- 
ment importée dans l'île par des Européens; j'en ignore 
l'origine, aussi bien que l'auteur, mais quoi qu'il en soit, 
je la donne, parce que les remaniements que lui ont fait 
subir les Antimerina, sont assez curieux, et qu'ils nous 
donnent bien la mesure et le rythme de ces indigènes. » 

Après ce concert, j'entendsdes chœurs, qui m'intéressent par leur chant. Certaines personnes qui ont écrit 
des relations de voyage à Madagascar ont été prodigues de louanges pour les dispositions musicales que 
montre le peuple madécasse : j'ai beaucoup étudié cette question pendant mon exploration, et j'arrive 
malheureusement à une tout autre conclusion. Pour l'exprimer, j'emprunterai à M. Guimet le jugement 
qu'il a donné an sujet de la musique japonaise, et qui convient parfaitement à la musique malgache : 

« Elle est assez désagréable pour nos oreilles européennes. Les intervalles sont toujours trop courts. Les 
chanteurs chantent faux, les musiciens jouent faux; mais néanmoins leur unisson est juste. Ils chantent 
et jouent faux, d'une quantité égale, de sorte qu'ils chantent faux avec une justesse admirable. » 

Sans doute, on pourra voir un joueur de valiha qui répétera sur son instrument primitif des airs qu'il 
aura entendu jouer, par des instruments européens, même avec assez de justesse. Sans doute on pourra 
voir aussi un adolescent répéter parfaitement un air qu'il aura entendu chanter, mais ce ne sont là que 
des exceptions et, d'une manière générale, je suis convaincu que le jugement porté par M. Guimet sur la 
musique japonaise, peut s'appliquer strictement à la musique malgache. Toute personne qui, à Mada- 
gascar, a pénétré dans un temple, et qui a entendu des chœurs de fidèles chanter des cantiques parta- 
gera de suite mon avis. Je m'empresse d'ajouterpour excuser les Malgaches que c'est un peu de la faute 
de leur professeur habituel, s'ils chantent toujours faux. En effet, les missionnaires protestants anglais, 
non contents d'apprendre aux Malgaches de la mauvaise musique sur un thème incompréhensible pour 

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LE CAPITAINE UF. LA DOUANE. 



238 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



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les indigènes, les ont habitués, en chantant, à faire des gestes absolument grotesques et ridicules. 
Le samedi 2 novembre, je quitte Marovoay au lever du jour, en prenant vers l'Est la grande avenue. 
Les maisons vont fort loin et ne cessent que près d'un petit ruisseau, le Tsimahajao, qu'il nous faut tra- 
verser sur une poutre branlante. Quelques minutes après, nous nous arrêtons sur les bords de la rivière 
de Marovoay, en face du village d'Ambohibary. Cette rivière encaissée, mais très profonde, ne peut se 
traverser qu'en pirogues. A marée haute, cette traversée est déjà pénible; elle est hérissée de difficultés 
à marée basse, lorsque les eaux se sont retirées et ont mis à découvert, sur une assez grande largeur, les 
deux rives boueuses d'argile, dans lesquelles il nous faut patauger, pour aller de la terre ferme à nos 
pirogues. De l'autre côté de Marovoay, s'étend la grande plaine d'Ambohibary, transformée tout entière 



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DE MAJUNGA A TANANARIVE. 239 

en rizière par les indigènes. Au moment des pluies, c'est un passage très difficile, on ne peut suivre les 
levées de terre qui séparent les rizières et qui ont presque partout été enlevées par les grandes eaux. Il 
faut donc patauger dans une boue infecte, dans laquelle on enfonce jusqu'au ventre. A l'époque où nous 
nous trouvons, ces difficultés ont disparu, mais elles ont été remplacées par d'autres, non moins péni- 
bles à vaincre. De nombreuses flaques d'eau restent encore dans les rizières, ce qui nous oblige à de 
grands détours. De plus, le terrain découvert d'où les eaux se sont écoulées a été desséché par un soleil 
torride, de grandes crevasses sinueuses se sont formées dans tous les sens, nous ne pouvons les enjamber 
qu'avec les plus grandes difficultés, car elles sont profondes, et leurs bords taillés à pic cèdent à la 
moindre pression; cette plaine doit s'étendre très loin à l'Est et à l'Ouest, mais les limites nous en sont 
cachées par des fourrés de bararata. Devant nous, un rideau sombre de verdure la limite vers le Sud- 
Est; nous sommes bientôt à la limite de ce petit bois, qui semble s'étendre assez loin vers le Nord et le 
Sud, et qui constitue la petite zone forestière de cette partie de la côte. Ce ne sont pas de hautes futaies, 
c'est plutôt un taillis, où la marche est difficile, le chemin est coupé à chaque instant par les lianes et 
les plantes grimpantes qui s'accrochent ou qui pendent aux arbres dont la roule est bordée. Aussi, pour 
pouvoir marcher avec plus de facilite, nous empruntons le lit desséché d'un ruisseau, qui court parallè- 
lement à notre route. Vers onze heures, nous arrivons à Andronlsy. 

C'est un village sakalava de 15 cases, il est très pauvre. On y trouve un carré formé par une enceinte 
de forts pieux en bois, qui renferme le tombeau d'une ancienne reine du pays. Je demande son nom. Il 
est fad)i de me le dire. 

Ce fady sakalava, qui interdit aux vivants de prononcer le nom des morts, est très important à con- 
naître pour pouvoir se rendre compte des changements successifs, sorte d'évolution lente mais continue 
que subit, la langue parlée, à Madagascar, sur la côte Ouest de l'île. Je ne veux pas aborder encore à 
présent une élude même très sommaire sur la langue madécasse; elle a en général été étudiée de très 
près, mais fort mal comprise par les personnes qui ont entrepris un tel travail. Il est évident que, en 
principe, la langue malgache est unique. C'est théoriquement vrai, et personne ne le met en doute, mais 
dans la pratique, les missionnaires catholiques et protestants qui ont ('•«•rit à Tananarive des diction- 
naires cl des grammaires malgaches-anglaises ont méconnu, comme beaucoup d'autres, ce principe fon- 
damental de l'histoire sociale et politique de Madagascar que j'ai exposé d'ailleurs, dans un avanl-propos 
de cet ouvrage, à savoir : les Anlimerina, quoique étant la tribu la plus puissante de Madagascar, sont 
encore loin d'avoir absorbé les antres peuplades, et si l'on doit dans toute question qui se rattache 
à Madagascar, tenir grand compte des usages, des coutumes de la langue, de la politique des Antimcrina, 
il est absolument illogique et contraire à nos intérts aussi bien qu'à la vérité scientifique de ne vouloir 
voir dans Madagascar que celte peuplade. Depuis de longues années, c'est un piège tendu à notre politique 
parles Anglais. Dans la dernière guerre, et depuis lors, nousysommes lombes grossièrement, nous avons 
tout sacrifié aux Anlimerina : on pourra voir dans la suite des temps les fruits d'une telle politique. 

En ce qui concerne les ouvrages de linguistique publiés à Tananarive, ils doivent s'appeler, non pas, 
par exemple, grammaire malgache-française, mais antimerina-française. Le dialecte anlimerina peut 
être sans doute compris dans toute l'étendue de l'île, aussi bien par un Sakalava que par un Betsimisa- 
raka, cela est indiscutable, mais enfin, les dialectes sakalava et betsimisaraka existent, comme d'ailleurs 
dans chaque tribu, et je ne vois pas pourquoi le dialecte des Antimcrina serait pris comme type de la 
langue malgache. Au point de vue scientifique, le seul dont je doive m'occuper ici, il est infiniment pro- 
bable que les Anlimerina, peuplade venue du dehors, ont dû apporter avec eux des mots et des règles 
grammaticales inconnus dans l'île avant leur arrivée, et s'ils les ont répandus avec eux dans beaucoup 
de provinces, il existe encore une grande partie du territoire de l'île où ce dialecte n'a pas pénétré. 

Le dialecte sakalava est, parmi tous ceux parlés dans l'île, un des moins purs et des moins corrects. 
Ils n'ont pas de langue écrite, et les lettres n'ayant pas fixé les sons d'une manière définitive, on peut 
remarquer d'un village à l'autre des différences très notables. Une des grandes causes de corruption du 
dialecte sakalava est justement ce fady des noms des morts, contre lequel je venais de me heurter à 



260 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Androntsy. Ce fady m'a donné de suite la clef de différences notables que j'avais remarquées entre le 
sakalava et l'antimerina. Par exemple, presque toutes les peuplades de Madagascar appellent les œufs : 
atody ; l'eau : rano. Chez les Sakalava au contraire, comme il s'est probablement trouvé des rois et des 
reines qui se sont appelés Rainatody ou Rainirano, et que, à leur mort, il a été défendu de prononcer 
ces mots atodij et rano, les indigènes sakalava, du moins ceux qui se conforment scrupuleusement à ces 
fadij, ont dû se mettre l'esprit à la torture pour trouver, dans leur langue si pauvre, des mots qui puissent 
désigner ces objets, dont ils font un usage journalier. Ils y ont réussi, et les Sakalava du Rœny appellent 
l'eau mahalena (ce qui mouille) et l'œuf fandatsaka (ce qui tombe); c'est pour un motif analogue que, 
pour dire masoandro (l'œil du jour, le soleil), ce mot étant fady, ils disent : mahamay (ce qui brûle). 

Dans la case où sont mes appartements, si j'ose m'exprimer ainsi, est une statuette en bois grossiè- 
rement sculptée et habillée à la mode indigène; elle représente l'ancienne reine et est l'objet d'une 
vénération toute spéciale des habitants du pays. Ces figures grossières qui représentent un bon ou un 
mauvais génie, ou encore un défunt, ne sont pas communes à Madagascar; c'est ici la première fois que 
j'en voyais, et je n'en ai plus revu que dans certaines tribus du Sud, chez les Antanosy en particulier. 

Dans l'enceinte palissadée qui contient le tombeau de l'ancienne reine, il y a beaucoup d'autres 
tombes, qui ont la forme de pyramides quadrangulaires. Mais ces pyramides, au lieu d'être constituées 
comme chez les Betsimisaraka, par de petites baguettes de bois mises les unes à côté des autres, sont 
chez les Sakalava édifiées avec de forts madriers. Il existe autour du village et dans le bois qui l'envi- 
ronne d'autres types de sépultures sakalava; ce sont des parallélipipèdes rectangles, sur lesquels (pour 
les gens de marque probablement) on a plaqué de petites dalles de granité, sur d'autres (pour des gens 
de conditions inférieures) on s'est contenté de disposer tout simplement un lit de cailloux de quartz. 
Quoi qu'il en soit, il s'élève à une des extrémités de ces tombeaux, le plus souvent tournés vers l'Est, une 
grosse pierre qui indique l'emplacement de la tète du mort. Nous passons l'après-midi au village, la cha- 
leur est tellement forte qu'il nous serait impossible de traverser, pendant sept heures, la grande plaine 
aride qui nous sépare de Befotaka. Vers six heures, au lever de la lune, nous quittons Androntsy, nous mar- 
chons pendant une heure pour sortir du bois, puis, pendant longtemps, dans une grande plaine couverte 
de vero, d'où émergent ça et là de petits bouquets de lalaniers nains. A minuit, nous arrivonsà Befotaka. 

L'accès de ce misérable hameau de cinq ou six cases est difficile, périlleux même, il nous faut traverser, 
sur une longue branche d'arbre, une rivière de boue, encaissée entre deux parois rocheuses taillées à pic. Au 
milieu de la nuit, ce n'est que par des prodiges d'équilibre que nous pouvons franchir heureusement , sur un 
tronc d'arbre, cette rivière d'un nouveau genre ; ce passage est délicat. Le lendemain , une petite étape nous 
conduit à Ambato. A peu de distance de Befotaka, je me suis arrêté au village sakalava de Trabongy, où 
je n'ai pu résister aux sollicitations pressantes de la reine qui veut absolument me faire entrer dans sa case 
royale. C'est une bonne vieille; un Islam, investi des hautes fonctions de premier ministre, l'assiste dans 
l'art si difficile de gouverner les peuples. Dans l'E.-N.-E. de Trabongy, les Antimerina ont édifié le poste 
militaire de Mahatombo, qui continue la série de ceux qui sont échelonnés de Majunga à Maevatanana. 

De Trabongy, deux heures de marche nous conduisent à Ambato. C'est un village important de la 
région, il est habité en majorité par des Antimerina qui font du commerce dans cette vallée de la 
Betsiboka. Ambato est en effet sur les bords du fleuve. 

Le lundi i novembre, nous traversons, à quelques minutes de marche d'Ambato, la rivière Ikamoro, 
dont le confluent avec la Betsiboka est à un kilomètre, à l'est du gué, puis nous continuons notre route, 
le long des rives de la Betsiboka. Ici son cours est parsemé d'îlots et de bancs de sable. Dans la soirée, 
nous arrivons à Bepako, misérable hameau de six ou sept cases. 

Le mardi 5 novembre, nous continuons dans la brousse et, à neuf heures, nous arrivons à un gué de la 
Betsiboka. Nous devons atterrir de l'autre côté, dans une île formée par deux bras du fleuve. Dans celte 
île, en haut d'un gros mamelon que nous voyons d'ici, est le village d'Amparihibe. La traversée de ce 
bras de la Betsiboka se fait sans incidents dans de larges pirogues, et de l'autre côté du fleuve, après 
avoir traversé un grand fourré de bararata, nous montons à Amparihibe. 




JEUNES PILLES ANTANKARA. ( GRAVURE HE ROUSSEAU, d'aPRES UNE PHOTOGRAPHIE.] 



DE MAJUNGA A TANANARIVE. 263 

C'est, comme Ambato, un gros village antimerina; il n'y a que fort peu de Sakahv a, qui ont d'ailleurs, 
je le remarque, quitté en masse cette contrée, par crainte de corvées aussi injustes qu'écrasantes. 

Le lendemain, une petite étape nous conduit à Maevalanana. Nous avons, au sortir d'Amparihibe, tra- 
versé le deuxième bras de la Betsiboka. La contrée a une végétation beaucoup plus pauvre, les arbres 
sont plus rares. On voit que nous sommes sur les confins de la région des brousses, et bientôt lorsque 
nous aurons quitté les pays sakalava, nous serons en pays antimerina dans la zone dénudée. Aux envi- 
rons de Maevatanana, le pays est très accidenté, les pointements rocheux s'observent fréquemment. 
Dans les éboulis d'argile, on observe des filons de quartz entre des couches de schistes cristallins. Le 
village de Maevalanana est le plus important de ceux que l'on rencontre en allant de Marovoay à Tana- 
narive. Le gouverneur de la ville, Ramambazafy, me loge dans une maison convenable. Ramambazafy, 
en même temps qu'il commande à Maevalanana. est le gouverneur de toute la contrée. Dans les entre- 
tiens que j'eus avec lui, il me parut être un homme fort intelligent ; malheureusement les lourdes corvées 
qu'il impose à ses administrés n'ont pas rendu son nom bien populaire dans le Bœny, il est craint, 
mais détesté dans toute la contrée, aussi bien par les Antimerina que par les Sakalava. 

Maevatanana est bâtie sur une hauteur, colline escarpée par les ravinements de l'argile rouge dont 
elle est formée, à pic de tous les côtés, surtout du côté de l'Ouest. On entre dans la ville par deux pas- 
sages où sont construites deux portes grossières; il est assez difficile de pénétrer dans Maevalanana sans 
passer par ces deux portes, tant par suite des fortifications que l'on a édifiées, haies de cactus, palis- 
sades, et par les fossés que l'on a creusés, que par les ravins creusés naturellement dans l'argile toul 
autour de la ville. Ces ravins ont d'ailleurs une grande profondeur. Le village compte environ 1 S00 habi- 
tants; on remarque une rue principale, Esl el Ouest, bordée de cases, dont quelques-unes sont en terre 
ou en briques crues; celles-ci plus confortables abritent îles Antimerina commerçants ou quelques 
Indiens qui sont venus s'établir ici, pour acheter des produits (cuir, caoutchouc el raphia), et vendre 
leurs marchandises (colonnade, armes, quincaillerie). 

Depuis Majunga jusqu'à Maevatanana, le chemin est 1res beau, el suit un terrain plat. En effet, Maeva- 
tanana, qui est situé à une distance considérable de Majunga, n'est qu'à 170 mètres d'altitude, c'est dire 
que la pente est insensible. Malheureusement, Maevalanana. situé non loin de la Retsiboka, est. en ce 
pays découvert, un des points les plus chauds et les plus malsains de Madagascar. J'en devais faire moi- 
même la triste expérience : j'y contractais, en effet, les germes de la malaria, et si jusqu'alors j'avais pu, 
plus heureusement (pie mes compagnons, échapper aux fièvres de Madagascar, cette première atteinte 
devait me frapper plus profondément. Mes porteurs, suivant l'usage, avaient voulu s'arrêter un jour ou 
deux à Maevatanana où ils rencontraient beaucoup de leurs compagnons. J'eus beaucoup de peine à 
les.en dissuader, j'avais de violents accès fébriles qui me faisaient désirer ardemment d'arriver à Tana- 
narive, le terme de ce voyage. 

Le jeudi 7 novembre, nous continuons notre roule, longeant le fleuve sur sa rive droite, mais ce grand 
cours d'eau n'est plus la Betsiboka, c'est son grand affilient de gauche, l'Ikopa, dont nous avons dépassé 
le confluent après Amparihibe. La contrée est très rocheuse, et, comme dans les environs de Maeva- 
tanana, la végétation est très peu active. Vers dix heures, nous sommes à Tsarasoatra. Ce village, qui 
compte 33 cases environ, est bâti comme d'habitude sur une hauteur. Nous avons laissé Ambodiroka à 
1 Ouest, l'Ikopa, distant de nous d'environ un kilomètre, n'est plus navigable, ni même flottable, son lit 
est obstrué de gros rochers, sur lesquels les eaux se brisent en tourbillons d'écume. 

Le vendredi 8 novembre, nous nous mettons en route sous la pluie; c'est la première que nous res- 
sentons depuis que nous avons quitté les forêts de l'Est, mais nous nous approchons du plateau central 
où la saison des pluies commence en novembre. Nous suivons l'Ikopa, et nous passons en vue des îles de 
Nosy-Fito, le barrage important le plus bas de cette grande rivière. Puis, avant d'arriver au village de 
Mandendamba, nous traversons deux affluents de l'Ikopa, l'un, l'Andranokely, l'autre, le Mandendamba. 
Enfin, a midi, nous arrivions à Ampasiria, gros village fortifié, entouré de plantations de cactus, et 
de palissades. 



264 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le samedi 9 novembre, après avoir traversé, au sortir du village, la petite rivière d'Ampasiria, nous 
suivons la vallée du Morokoloy, et nous nous arrêtons à un village du même nom. Dans la soirée, conti- 
nuant notre étape, nous gagnons Malatsy. Ce village a des fortifications très complètes et l'on n'y peut 
pénétrer qu'après avoir franchi quatre portes successives. A Malatsy, les fièvres dont j'éprouvais les vio- 
lents accès depuis plusieurs jours, redoublèrent encore d'intensité, je ne pouvais me mouvoir que très 
difficilement, et dans cette pénible occurrence, je dois rendre hommage aux bons soins que me prodi- 
guèrent mes porteurs. Pendant les jours qui suivirent, il me fut presque impossible de continuer mes 
observations et je dus m'en remettre complètement à mes hommes, pour continuer mon voyage jusqu'à 
Tananarive. A Malatsy, les maisons en terre des Antimerina réapparaissent; le lendemain, ce sont les 
pierres levées, toute végétation a disparu. Nous sommes en pays hova clans la zone dénudée. La partie 
la plus intéressante de ce voyage dans le Nord et l'Ouest est terminée. 

Le dimanche 10 novembre, je quitte Malatsy, porté en filanjana; la fièvre ne m'a pas quitté, et malgré 
la grande consommation de quinine que je fais, les accès semblent augmenter d'intensité. En sortant 
de Malatsy, nous traversons le Kamolandy, affluent de droite de l'Ikopa. Beaucoup de ruisseaux barrent 
la route. Cette zone dénudée est d'ailleurs très riche en eau vive, comme il est de règle dans tous les 
pays granitiques. 

Le sentier que nous suivons passe à huit cents mètres au nord du mont Andriba ; près du premier 
contrefort méridional de ce mont, sont groupés trois villages, pauvres aujourd'hui, niais très peuplés 
autrefois. Ce sont : Antsahamena : huit cases; Alakamisy : douze cases; Maroharona : vingt cases. Le 
village d'Alakamisy était autrefois le siège d'un marché très important, c'était le rendez-vOus des cara- 
vanes de porteurs, venant les uns de Tananarive, les autres de Majunga. Depuis quelques années, Alaka- 
misy a subi le sort de tous les autres villages du Bœtiy, il s'est dépeuplé peu à peu. La crainte de 
lourdes corvées en est la seule raison; quelques personnes font entrer aussi en ligne de compte les bri- 
gands qui rendent très peu sûres les routes, par lesquelles on pouvait y amener des marchandises, mais 
il ne faut pas oublier que l'existence même de ces fahavalo n'est qu'une conséquence immédiate des 
lourdes corvées qui pèsent sur le peuple, surtout dans ces régions. Au sud d'Alakamisy et de Maro- 
harona, nous traversons le Mamokomita, dont nous suivons pendant quelque temps la profonde vallée. 
Là, ma caravane est arrêtée par le convoi d'un mort sakalava, que l'on porte dans le Nord. Le 
corps du défunt, roulé dans des nattes épaisses, elles-mêmes recouvertes de lamba de soie, est 
porté sur une sorte de civière par huit vigoureux gaillards. Ces gens qui viennent de fort loin, du 
sud de Menavava , sur la rive gauche de l'Ikopa, semblent supporter vaillamment les longues 
marches qu'ils viennent de faire. Ils crient et gesticulent; de temps en temps, ils reviennent sur 
leurs pas, puis se dirigent tantôt à droite, tantôt à gauche du sentier. Je les crois ivres; il n>n 
est rien. C'est encore une coutume sakalava qui va m'expliquer leurs allures étranges. En effet, dès 
qu'un Sakalava a rendu le dernier soupir, on procède immédiatement à son ensevelissement et à sa 
toilette mortuaire, puis on le conduit provisoirement quelque part, dans la maison de ses proches 
ou dans la sienne généralement; l'enterrement proprement dit n'aura lieu que beaucoup plus tard. 
Quoi qu'il en soit, dansée premier transport du défunt, les porteurs du cadavre prétendent connaître 
la volonté du mort qui leur indique, par les petits coups qu'il donne aux portants de la civière, où 
il veut aller. Il leur indique même en frappant ou en retenant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, la 
direction qu'ils doivent suivre. Les porteurs de ce Sakalava obéissaient donc aux indications que leur 
donnait leur mort, mais j'avoue que ces indications devaient être fort contradictoires, car chacun pré- 
tendant les entendre, ils entraînaient la civière, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'élançaient en avant 
pour revenir immédiatement sur leurs pas. Dans ces conditions, ils faisaient fort peu de chemin en ligne 
droite. On m'a raconté que dans un cas semblable, où l'on avait transporté dans une civière mortuaire 
un Sakalava qui n'était pas complètement mort, les porteurs, en sentant les chocs produits par le mori- 
bond qui se débattait dans les nattes qui l'enserraient, avaient tout simplement répondu à ces indications 
posthumes, et au lieu de transporter le corps vers le nor,d, comme ils en avaient l'intention, ils l'avaient 



DE MAJUNGA A TANANARIVE 



205 



ramené à son point de départ, et avaient 
même continué vers le sud, parce qu'ils 
avaient senti encore quelques mouve- 
ments; ils marchèrent sans cesse, sans 
trêve, ni repos, tant que le prétendu 
mort sembla s'agiter. Lorsque enfin, 
étouffé sous ses lamba, il eut vraiment 
pour cette fois rendu le dernier soupir, 
ils s'arrêtèrent exténués. Le mort ou 
celui qu'ils croyaient tel les avait con- 
duits, pensaient-ils, au lieu qu'il avait 
choisi pour sa sépulture. Ils l'enterrèrent 
donc là, et s'en revinrent dans leur vil- 
lage. Les tombeaux sakalava du Bœny 
ne sont pas, comme chez les Antinie- 
rina, des caveaux de famille, ils en creu- 
sent généralement un pour chaque indi- 
vidu, c'est un simple trou en forme de 
rectangle allongé; il n'est pas très pro- 
fond, un mètre environ; au fond, on 
couche le corps la tête toujours tournée 
du côté di 1 l'Orient, puis on comble la 
fosse. A la surface du sol, s'élève un 
tertre peu élevé, pyramide quadrangu- 
laire de terre argileuse sur laquelle on 
plaque quelques pierres plates, en ayant 
soin d'en réserver la plus grande, pour 
l'élever à l'Est du tertre du côté de la 
tète; souvent les parents du mort, en 
venant visiter son tombeau, déposent sur 
ce tertre de petits cailloux de quartz. 

Ainsi, chez les Sakalava, nous retrouvons quelques traces de cette espèce de culte de la pierre 
si répandu chez les Antimerina. Les Sakalava n'ont, il est vrai, ni pierres levées, ni funataovana, 
mais ils ont quelque chose d'analogue à ces las de pierres que les voyageurs forment peu à peu 
sur les bords des routes fréquentées. Le Sakalava en effet, vivant dans un pays de brousse ou les 
pierres sont généralement plus rares que dans la zone dénudée, a un fanataovana particulier. 
Lorsqu'un Sakalava voyage sur une route, lorsqu'il suit un sentier, souvent pour que son voyage soit 
heureux, il ramasse un caillou, une petite pierre, et la place à l'intersection de deux branches du 
buisson voisin. Dans tout le Bœny, dans les environs de Majunga notamment, j'ai bien souvent observé 1 
ces pierres placées dans les branches des buissons qui bordent les sentiers. Souvent aussi, le Sakalava 
agit autrement; sur un gros rocher qui se trouve à proximité d'une route quelquefois suivie, il place une 
grande quantité de petits cailloux, puis plante verticalement au milieu d'eux un bâtonnet, à l'extrémité 
supérieure duquel flotte un bout de chiffon. Ces sortes de petits drapeaux minuscules sont souvent 
plaides sur les tombes fraîchement ouvertes. 

Au sud du Mamokomita, le pays devient très montagneux, la route est assez difficile, mais, comparée 
à la route de Tamalave, elle est encore très belle. Nous suivons de profondes vallées où une argile 
rouge détrempée forme de nombreuses fondrières. Enfin après avoir traversé le Maharivana, affluent 
de gauche du Firingalava, nous arrivons à Ampotaka. C'est un village antimerina, fortifié comme 

3V 




m E H A.MPO l'AK \. 



266 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



Malatsy; toutes les cases sont en terre, il n'y en a plus une seule en raphia qui, d'ailleurs, est inconnu 
dans la contrée. Quelques huttes cependant sont encore faites en roseaux, en bararata; sur ces claies de 
roseaux, on a plaqué un mélange d'argile rouge et de bouse de vache. 

Le lundi 11 novembre, nous suivons au sortir d'Ampotaka, jusqu'au village abandonné d'Ambohi- 
nora, la vallée du Firingalava; dans le fond de cette vallée, je retrouve un végétal avec lequel j'avais 
fait une trop longue connaissance, dans la région des défrichements de la côte Est, je veux parler du 
longoza (Amomum angustifolium). Dans celte région, le quartz a totalement disparu, et je retrouve à 

chaque instant les poinlements rocheux de gneiss, de gra- 
nité et de roches porphyroïdes, qui caractérisent si bien la 
zone dénudée de Madagascar. Enfin, à onze heures, nous 
passons en face du village de Kangara et nous arrivons à 
Kinajy, après avoir traversé à gué une. dernière rivière, le 
Manankazo, affluent de gauche de l'Ikopa. Kinajy est un 
assez gros village fortifié comme Ampolaka. Depuis Malatsy, 
c'est-à-dire depuis deux jours, nous montons les derniers 
échelons qui conduisent au plateau central à Kinajy; nous 
sommes arrivés au niveau du plateau, par 1080 mètres 
d'altitude. Maintenant, j'ai presque épuisé ma provision 
de quinine, et la fièvre ne cesse pas; au contraire, les 
accès deviennent plus violents, tous les mouvements volon- 
taires, la marche en particulier me faisaient cruellement 
souffrir, il m'était presque impossible de me mouvoir. A 
Kinajy, nous étions arrivés sur le plateau central, et je né 
regrettais que médiocrement de ne pas pouvoir me livrer 
à mes observations habituelles dans celle contrée, si bien 
décrite d'ailleurs par le Père Roblet, en sa grande carte de 
Madagascar. Il me fallut (rois journées de marche, de 
Kinajy, pour arriver à Tananarive; ce voyage, qui ne présente aucune difficulté, n'offre également rien 
d'intéressant qui vaille la peine d'être raconté. 

A mon arrivée à Tananarive, je retrouvais mon ami Maistre, qui était revenu dans la capitale et occu- 
pait non pas notre ancienne maison d'Ambohitsorohitra, mais un nouveau logement qu'il avait trouvé 
dans la ville haute, dans le quartier d'Ambodihandoala. Nous avions donc quitté notre ancien proprié- 
taire, Rainimananabe, pour un médecin hova nommé Rainiketabao, dont le père, parti pour le Sud, était 
gouverneur de Fianarantsoa. Maistre, après m'avoir quitté à Mananara, était arrivé à Tamalave après 
une navigation longue et difficile, sur la goélette la Dorade. Néanmoins, ce séjour forcé en mer lui 
avait fait quelque bien, et peu de jours après son arrivée à Tamatave, il n'avait pas lardé à se remettre 
des fatigues (''prouvées. Mon compagnon, au lieu de revenir directement à Tananarive pour prendre 
quelque repos en m'altendant, comme je le lui avais conseillé d'ailleurs, en le voyant si malade avant 
son départ de Mananara, avait voulu revenir à la capitale par un chemin nouveau, en explorant le 
nord de la vallée du Mangoro, celle troisième section dont j'ai parlé dans le chapitre VI. Il me faut 
encore une fois — et je le fais avec grand plaisir — rendre hommage au courage et à la bonne volonté 
de mon compagnon qui, guéri à peine de fièvres graves, revint à la capitale en explorant le lac Alaotra 
et le pays des Antsihanaka. 

Parfaitement installé à Tananarive, et au milieu de mes compatriotes que je remercie encore de leurs 
bons soins, j'eus vite recouvré la santé, mes douleurs cessèrent, et les accès de fièvre disparurent peu à 
peu ; au bout de deux mois, j'étais tout à fait rétabli et prêt à recommencer mes explorations qui devaient 
celle fois me porter dans le Sud. Néanmoins il me fallait attendre la fin de la saison des pluies, et je ne 
pouvais partir qu'aux premiers beaux jours, vers la fin du mois de mars. Quoi qu'il en soit, ce séjour 




NOTilt MAISON A TANANARIVE. 




RUE H IM.VHIVOLVNITHA. A. TAN ANAR1VE. (DESSIN DE G. VUILLIER, GRAVÉ PAR PRIVAT.) 



DE MAJUNGA A TANANARIVE. 269 

forcé à Tananarive ne fut pas perdu : en même temps que je rétablissais ma santé, fortement compro- 
mise dans les voyages précédents, je complétais mes notes et mes observations sur ce peuple antimerina 
dont j'habitais la capitale. 

La maison de Rainiketabao était beaucoup plus spacieuse et plus confortable que celle que nous avait 
louée autrefois Rainimananabe. Notre demeure, construite en briques crues, avait un certain cachet, elle 
était en bordure de la rue principale de Tananarive, en haut de la montée d'Imarivolanitra. Cette rue 
est très passagère et, de notre véranda, nous jouissons d'un coup d'œil fort animé. Rainiketabao, qui 
venait naguère d'achever sa maison, avait, peu de jours avant notre arrivée, célébré le fitokantrano. Cette 
fêle antimerina est une cérémonie privée qui se célèbre en famille pour fêler l'achèvement d'une nou- 
velle demeure, appeler sur elle les bons esprits et en chasser les mauvais qui pourraient par les malé- 
fices et les sorts nuire aux habitants. Comme dans toute cérémonie malgache, on avait tué beaucoup de 
bœufs, chanté- et festoyé pas mal, on avait même appelé le sorcier. 

A la fin du mois (22 novembre), eut lieu à Tananarive la fêle du fandroana. Cette fête, célébrée en 
grande pompe dans la capitale, est la fête la plus importante des Antimerina; c'est leur fête nationale. 
Le fandroana, fêle du bain de la reine, et qu'on pourrait appeler plus exactement fêle des bœufs, a une 
origine assez difficile à trouver. Certains auteurs en l'ont le premier jour de l'année malgache, ce n'est 
pas exact, Celte fête, que j'ai vue revenir pendant quatre ans le ±1 novembre de notre calendrier, semble 
plutôt correspondre à une date mémorable dans la vie du souverain régnant '. Quoi qu'il en soit, cette 
année (1889) la fête du bain sera célébrée dans quelques jours, le 22 novembre, le 11" jour du mois de 
Adimizana, T mois de l'année malgache. Un mois avant cette fête, un décret «lu souverain «les Antime- 
rina en fixe la date dans toute la province cl dans tous les postes antimerina de l'île. Par celle loi 
qui fixe ainsi la dale de relie fête solennelle, il est défendu, pendant les cinq jours qui suivent ou qui pré- 
cèdent le fandroana, de mettre à mort aucun quadrupède; de plus, par celle mê »rdonnance royale, il 

est enjoint aux parents brouillés, aux époux séparés de se réconcilier au moins pendant ces jours de 
fêle. Cela est assez strictement observé el il est assez curieux de voir, pendant ces jouis de fêle, les 
épouses divorcées, qui sont si nombreuses à Madagascar, venir retrouver leurs anciens maris. Lorsque 
la loi est promulguée, on doit payer an souverain un petit tribu d'allégeance, offrande minime, dans 
laquelle les admirateurs des Antimerina ont voulu voir une cote personnelle. I ne quinzaine de jours 
avant le fandroana cl même plus longtemps, si cela est nécessaire à la politique du premier ministre, 
toutes les affaires sont suspendues. Après le fandroana, il y aura de nouvelles vacances aussi longues 
que les premières, ce qui fera une quarantaine de jours de gagnés à la politique de temporisation des 
Antimerina. 

Pendant les jours qui précèdent le fandroana, la reine, le premier ministre el les principaux officiers 
du palais s'occupent à l'aire des largesses au peuple et aux modestes fonctionnaires; les produits des 
douanes, el surtout ceux qui ont été payés en nature, servent à cet effet; puis les cadeaux de bœufs 
commencent, on en envoie un, deux ou trois selon l'importance du destinataire, on en fait tuer un grand 
nombre, dont on envoie les morceaux à tous ceux que l'on connaît. C'esl une véritable orgie. Dans la 
ville, on ne rencontre (pie des esclaves et des domestiqués chargés de quartiers de bœufs, qu'ils vont 
porter dans toutes les directions. Des visites ont lieu, les familles vont se voir, pour se souhaiter réci- 
proquement toutes sortes de prospérité, jusqu'au fandroana prochain. Dans ces visites, on échange quel- 
ques présents, généralement un petit morceau d'argent, comme signe de l'amitié qui unit visiteur et 
visité. Les parents éloignés et les protégés des personnes influentes n'ont garde de manquer à celte cou- 
tume et apportent loujours un petit présent qui les rappelle annuellement au bon souvenir d'un prolec- 
teur influent. Enfin les esclaves et les serviteurs des riches habitants de Tananarive rallient ce jour-là 
autant que possible la capitale, pour offrir un présent quelconque à leur maître et faire ainsi à cette 
époque acte de soumission ; c'est la coutume. 

1. L'époque du Fandroana, 22 novembre, correspond à l'anniversaire de la proclamation de Ranavalona III à Tananarive, 
comme reine de Madagascar. 



270 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Les habitants se préparent aussi activement à la fête ; pour la dignement célébrer, ils approprient leurs 
maisons, ils soignent leur toilette et préparent leurs plus brillants costumes nationaux pour le grand jour. 
Enfin, le 21 novembre arrive; dans la soirée, après le coucher du soleil, les enfants et les jeunes gens sor- 
tent et se répandent dans les rues, ils courent même sur les chemins et dans les rizières qui environnent 
la ville, ils portent un bambou à l'extrémité duquel est fixée une torche allumée. Ils l'agitent en criant 
et en appelant les bénédictions du ciel sur la nouvelle période annuelle qui va commencer. 

De la véranda de la maison de Rainiketabao, j'assiste à ce spectacle, qui est vraiment fort joli. La 
nuit s'est faite et on voit partout où la vue peut s'étendre dans les quartiers bas de la ville que je domine 
de très haut, dans les rizières, dans les villages voisins échelonnés sur les hautes collines qui environ- 
nent la capitale, tous ces feux agités par mille mains, ces lueurs qui, naissant partout, jettent un grand 
éclat, puis disparaissent; il en est de même dans toute l'étendue de l'Imerina, et l'on voit fort loin ces 
petits points brillants percer la brume du soir. 

Le Malgache, si soucieux du culte des morts, n'a pas voulu célébrer une grande fête sans rendre hom- 
mage aux défunts aussi craints que vénérés. La matinée du 22 leur est consacrée, on les invoque dans 
chaque case, souvent même on porte un petit présent sur leurs tombes. Pour se préparer dignement à 
célébrer le fandroana, tout le monde se purifie et, tandis que le peuple se livre à de simples ablutions, la 
reine et ses officiers se purifient par un cérémonial spécial dont l'origine remonte aux anciens rois anti- 
merina. On égorge un coq rouge; le sang, recueilli dans une coupe, est présenté à la reine et aux princi- 
paux officiers du palais qui, trempant leurs doigts dans ce liquide encore tiède, s'en marquent le front, 
le creux de l'estomac et les principales articulations. Depuis que le gouvernement antimerina, entraîné 
par son penchant d'imitation, et poussé par des influences étrangères, a décrété le protestantisme reli- 
gion d'État et a fait semblant de s'y convertir dans la personne de ses principaux membres, cette puri- 
fication préparatoire de la fête du bain est tenue secrète, mais elle est aussi exactement suivie que par 
le passé, et les nouveaux convertis ont gardé nombre d'anciennes coutumes qu'ils se défendent énergi- 
quement de pratiquer, et qu'ils cachent soigneusement aux yeux des étrangers. 

Dans tous les villages de l'Imerina, on a, t en prévision de la fête du bain de la reine, engraissé des 
bœufs dont on envoie un certain nombre à Tananarive, comme présent au souverain. Les bœufs engraissés 
pour le fandroana sont en général de fort beaux animaux; privilégiés entre toutes les bêtes domestiques 
des Malgaches, ils sont les seuls dont s'occupe l'indigène, les seuls auxquels il donne une nourriture 
sans laisser ce soin à la nature. Ces bœufs destinés au fandroana, et élevés dans les villages de l'Imerina, 
sont descendus dans des fosses qui ont servi à l'indigène à extraire l'argile dont il avait besoin pour 
construire sa maison; dans ces excavations, d'où l'animal ne peut sortir et au fond desquelles il ne peut 
que se mouvoir difficilement, en lui donnant quelques herbages, il engraisse fort vite. Une semaine 
ou deux avant le fandroana, on creuse une tranchée qui permet à l'animal de sortir, et il est amené à 
Tananarive. au palais de la reine. Avant le fandroana, on compte plus de 500 bœufs amenés ainsi dans 
l'enceinte du rova royal; on en a bien distribué quelques-uns hier et avant-hier aux principaux Euro- 
péens et autres gens de marque à la capitale, mais le plus grand nombre est donné dans l'après-midi du 
21 novembre, au peuple et surtout aux corps de métiers qui ont travaillé en corvée au palais royal, et 
dont de nombreuses délégations viennent d'aller saluer le souverain. Vers deux heures, ces bœufs, chassés 
en petits groupes de l'enceinte du rova, se répandent bientôt dans les rues de la ville, il en passe un 
grand nombre devant ma maison à Imarivolanitra ; quand les bœufs courent dans la ville, sitôt qu ils 
ont dépassé l'enceinte du rova royal, ils appartiennent à ceux qui les prennent. Ils ont bien été donnés 
théoriquement aux forgerons, charpentiers, maçons, ferblantiers, et à tous les autres corps de métiers 
qui sont venus travailler au palais, mais comme bien d'autres gens ont été pris dans le cours de l'année 
pour le service de la reine, la coutume a voulu que le peuple tout entier fût convié à ce cadeau royal, cl 
que tout le monde en eût sa part; c'est ce qui a lieu. 11 s'organise, dans cet après-midi du 21 novembre, 
une véritable chasse aux bœufs dans toute la ville. Les animaux affolés se sauvent dans toutes les rues, 
dans les ruelles, ils ne connaissent pas d'obstacles. Malheur au passant inoffensif qu'un bœuf affolé ren- 



DE MAJUNGA A TANANARIVE. 271 

contrera flans une ruelle étroite bordée de murs élevés, comme il y en a un si grand nombre à Tanana- 
rive. Une armée d'esclaves et d'enfants cherche à s'emparer des bœufs et à les attacher par une des 
jambes de derrière a une longue corde sur laquelle ils tireront pour maîtriser l'animal épouvanté. La 
foule, massée dans les cours intérieures, accroupie sur le haut des murs, entassée sur les balcons, excite 
animaux et chasseurs par ses cris et ses vociférations; enfin, vers cinq heures, tout se calme, les derniers 
bœufs ont été pris et on peut enfin sortir de chez soi, ce qui eût été fort imprudent quelques heures aupa- 
ravant. C'est à minuit, ou fort avant dans la soirée du 21, qu'aura lieu au palais la fête du bain propre- 
ment dite. Jusqu'aux premières heures de la nuit, les rues sont très animées, une foule d'indigènes, 
revêtus de leurs plus beaux lamba, les parcourent : ils vont faire visite à leurs amis et à leurs parents, et 
accomplir une cérémonie très usitée ce jour, sorte de purification très sommaire dont le bain de la reine 
ne sera tout à l'heure que la consécration officielle. Pour accomplir celte purification, des vases rem- 
plis d'eau sont posés près des portes de toutes les maisons, el quand on entre dans celles-ci, on prend de 
cette eau lustrale du bout des doigts, el on s'en humecte la tète, en formulant des vieux de longue vie 
pour ceux que l'on vient visiter. Pendant ce temps, il y a grande affluence au palais royal, les portes 
sont gardées par des détachements de soldats, el tous ceux porteurs d'un uniforme quelconque sont 
massés dans les cours intérieures. Vers huil heures, une salve d'artillerie esl tirée par les vieux canons 
couchés sur la roule d'Andohalo, c'est la cérémonie du bain de la reine qui va commencer. .le me mêlai 
alors aux Européens invités à assistera celle cérémonie el je montai au rova. 

Lorsque nous sommes tous réunis dans la salle du Palais d'argent, où le premier ministre donne ses 
audiences et dans laquelle on nous a l'ail attendre quelques instants, nous suivons Andriamifidy ', 
ministre des affaires étrangères, qui nous conduit dans la salle basse du grand palais où nous nous grou- 
pons, guidés par ses soins, en arrière de la grande colonne qui soutient ce! édifice que j'ai décril au 
chapitre V. Cette grande salle, où se presse une foule vraimeni considérable, offre un aspect 1res animé 
et très pittoresque. Involontairement, en voyant la scène et le décor que j'ai sous les yeux, je me crois 
transporté bien loin de Madagascar, el je pense assister à un opéra-comique quelconque. Celle pensée, 
un peu frivole, je le conviens, m'a poursuivi malgré moi pendant toute la durée de la cérémonie. En 
face de nous, adossé au mur septentrional de la salle.se dresse le trône de la reine: il est composé d'une 
estrade de plusieurs marches, sur laquelle esl un fauteuil doré', tapissé de velours rouge, où esl assise 
Ranavalona III. A ses pieds esl conclu'' un enfant, à ses côtés se tient le premier ministre; la reine, de 
taille peu élevée, a les traits moins délicats et le teint plus brun que la plupart de ses sujets, elle esl 
drapée dans un lamba rouge vif, et porte sur la tête une couronne d'or, elle n'a pas d'autre ornement; 
sous ce lamba rouge, couleur de la royauté chez les Antimerina comme chez toutes les autres peuplades 
de l'île, Ranavalona porte une robe rouge de coupe européenne; son maintien est grave, sa figure esl 
sévère et semble pénétrée des lois/étroites de l'étiquette. Le premier ministre a un costume fantaisiste 
très difficile à décrire : sa taille est 1res serrée dans une sorte de dolman de salin blanc, il porte la 
culotte courte, ses vêtements sont soutachés d'or, de grands brodequins en cuir jaune et à talons liés 
élevés lui emboîtent les chevilles, des bas blancs avec jarretières enrubannées; il manie un sabre 
recourbé, dont le fourreau en cuir noir incrusté d'or pend à son côté gauche, soutenu par un énorme 
baudrier doré. Rainilaiarivony, dont le col esl orné de la cravate de commandeur delà Légion d'hon- 
neur, est nerveux et agité; autant le maintien de la reine semble digne, j'oserai dire ennuyé, autant 
l'aspect du premier ministre est ridicule. Ranavalona III me rappelle, tant par sa personne que par le 

1. Andriamifidy est un officier du palais chargé des affaires avec les étrangers. — Le gouvernement antimerina, autant 
par gloriole que pour bien montrer que le traité de 1.S85 n'existe pas pour lui, l'appelle le ministre des affaires étran- 
gères. C'est également pour bien montrer qu'il ne tient nul compte de ce même traité franco-malgache que ce même 
gouvernement antimerina a installé, à Londres et à Maurice, deux consuls : MM. Paul Le Mière et Samuel Procter. Voilà 
dix ans que cela dure, et comme le gouvernement français n'a jamais rien fait que des protestations tout à fait plato- 
niques, le gouvernement antimerina continue à fouler aux pieds très joyeusement les articles de ce traite, qui lui 
paraissent contraires à ses intérêts; il n'en retient qu'un qu'il proclame bien haut d'ailleurs, c'est celui par lequel, con- 
trairement au bon sens, à la justice et à la vérité, nous avons reconnu la reine des llova comme reine de toute l'île. 



272 VOYAGE A MADAGASCAR. 

cadre qui l'entoure, quelque idole indienne; Rainilaiarivony n'est qu'un jeune premier d'opérette. Entre 
le trône et l'espace qui nous est réservé derrière la grande colonne, ainsi que sur les deux côtés de la 
salle, sont accroupis sur leurs talons les principaux représentants de la noblesse et des bourgeois 
antimerina; tout ce monde est enveloppé du lamba traditionnel, le plus souvent Yarindrano, blanc à 
rayures noires et bordures foncées. Pour la cérémonie du fandroana, en effet, par une des rares cou- 
tumes anciennes qui subsistent encore, les étoffes européennes ont été bannies, et les Antimerina s'habil- 
lent ce jour-là d'étoffes du pays, avec lesquelles ils font néanmoins des vêtements de coupe euro- 
péenne, pantalon et veston, cachés, il est vrai, sous des lamba arindrano. Le premier ministre et quelques 
grands chefs militaires font seuls exception, mais dans quelques années celte vieille coutume dispa- 
raîtra sans doute, et les Antimerina, dans leur désir d'imiter les Européens, au moins dans leurs cou- 
tumes extérieures, pénétreront dans la salle du bain en redingote et en chapeau haut de forme. Les 
principales castes de la noblesse sont représentées ici au nombre de six : 1° les proches parents de la 
reine; 2° les Zanak'andriamasinavalona, qui sont les descendants du chef célèbre qui conquit la plus 
o-rande partie de l'Imerina ; 3' les Zazamarolahy ; 4° les Zanak'Ambony, descendants des soldats qui pri- 
rent Tananarive sous la conduite d'Andrianjaka; o" les Zafinandriandranando ; 6° les Zanadralambo, qui 
sont issus de Ralambo, ancien roi d'Ambohilrabiby, qui découvrit le premier que le bœuf était bon à 
manger! Derrière ces castes de la noblesse sont les représentants de la bourgeoisie, ce sont les Hova; 
derrière nous et dans les coins de la salle, relégués au dernier rang, sont les esclaves divisés en deux 
groupes, les esclaves de la couronne : Tsiarondahv, Tsimandoa, Manisotra et Makoa, et les esclaves 
des Antimerina : Zazahova et Zazavery. Tout ce monde est accroupi, seuls le résident général de 
France et le consul d'Angleterre sont assis sur des coussins; nous nous tenons debout derrière 

eux. 

La cérémonie commence : ce sont d'abord des paroles élogieuses pour le souverain et ses aïeux, 
rythmées et psalmodiées, sur un ton haut et plaintif; un grand nombre d'assistants les soulignent en 
cadence par de vigoureux battements de mains, puis les proches parents de la reine, les représentants- 
des différentes castes de la noblesse, des Hova et des esclaves vont faire le hasina devant la reine et lui 
présenter une offrande avec leurs vœux de longue vie et de prospérité. Cela demande plusieurs heures, 
et après, le premier ministre prononce un long discours, dans lequel il rappelle brièvement les princi- 
paux événements de l'année qui vient de s'écouler, il célèbre les louanges de la reine et de son gouver- 
nement, il n'a garde de s'oublier. 11 demande au peuple qui l'écoute, sises actions sont justes et équita- 
bles et tout le monde s'écrie : marina! izayf (c'est vrai, c'est cela). Il explique que, dans telles circonstances, 
il a pris une mesure qu'il a crue équitable. A-t-il bien fait ? alors : marina! izaxj! s'écrient d'une seule voix 
tous les assistants. Ces discours sont très longs, et la reine commence à donner des signes non équivoques 
d'un profond ennui. Sa Majesté antimerina, sans doute pour le chasser, fait une ample consommation 
de tabac à chiquer. Les dames d'honneur, qui connaissent son faible, s'empressent de prévenir ses 
moindres désirs, lui présentent un vase d'argent où elle crache à tous moments. Quand les discours 
sont terminés, entrent en scène de nouveaux personnages; en voyant leur défilé, mon imagination, 
folâtre ce soir, je ne sais pourquoi, reporte ma pensée au premier acte du Songe d'une nuit d'été : le défilé 
des marmitons. Le premier, en tricot et en lamba blanc, roulé autour des reins, ce qui est assez exac- 
tement un tablier de cuisine, est l'oncle de la reine, il porte une marmite aux flancs rebondis dans 
laquelle on va faire cuire le riz de la nouvelle année; des nobles et des esclaves le suivent dans le même 
costume, ils portent le riz, le bois, l'eau nécessaire à la préparation culinaire qui va se faire sous nos 
yeux, ainsi qu'à l'apprêt du bain de Sa Majesté. Chose curieuse, tous ces gens défilent par rang de taille; 
l'oncle de la reine, gros et grand, a ouvert la marche; un petit enfant, neveu de Sa Majesté, qui portail 
une énorme cuillère en bois, a clôturé le défilé. 

Pendant que des chœurs chantent des cantiques de circonstance, on allume les feux sur lesquels on 
fait cuire le riz et on fait chauffer l'eau du bain de la reine. Je dois rendre hommage à l'habileté du 
chef (l'oncle de la reine), qui avait si bien choisi son combustible ligneux que pendant toute l'opéra- 




DE MAJUNGA A TANANARIVE. 



273 















ÉGLISE DES IE3U1TES » TANAN IMVE. 



lion, qui fui assez longue d'ailleurs, je ne pus percevoir dans la vaste salle où je me trouvais la moindre 
sensation de fumée. 

C'est dans l'angle Nord-Esl de la salle que se trouve la baignoire royale, entourée d'un rideau rouge 
derrière lequel la reine se dissimule. Lorsque toul esl prêt, la reine entre derrière le rideau el juste à ce 
moment, éclate une deuxième salve d'artillerie qui annonce dans toute la province la purification du 
souverain. L'opération n'est pas longue. La reine ressorl bientôt ; cette fois elle a quitté son lamba rouge 
et se fait voir parée de quelques bijoux dan- sa robe européenne. Elle reprend place sur son trône, el 
dans une corne de bœuf montée d'argenl , on lui apporte de l'eau du bain. Les représentants des diffé- 
rentes castes énumérées plushaul viennent alors se présenter à ses pieds pour lui demander l'onction 
sainte. Elle trempe ses doigts dans la corne el en mouille leur tête. La reine, après cette opération, se 
lève et parcourt la salle en aspergeanl tout le monde d'eau lustrale, elle montre sa bienveillance par sa 
prodigalité, etceux qui reçoivent une bonne aspersion doivenl se considérer comme 1res heureux. Elle 
faille tour du palais et asperge aussi, dans les cours, les troupes qui présentent les armes. Enfin, elle 
revient sur son trône pour manger le premier riz, faire le premier repas de la nouvelle année, le jaka. 
Autrefois, lorsque l'assistance, moins nombreuse, ne comptait presque pas d'étrangers, on y mangeait le 
jaka en commun, et chacun recevait un peu de ce riz cuit au fandroana, avec du miel et un peu de bœuf 
de l'année précédente, conservé dans la graisse. Maintenant celle coutume s'est modifiée et il n'y a plus 
que la reine et les membres de la famille royale qui, avec le premier ministre, prennent part au jaka du 
bain. Les indigènes l'ont le jaka dans leur famille et, quant aux Européens, ils sont conviés quelques 
jours après le fandroana, au repas du jaka, par Andriamifidy, dans une maison au nord du grand palais. 
C'est là d'ailleurs le seul repas donné aux étrangers européens par le gouvernement antimerina. 

3."> 



274 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Après la consommation dujaka, lefandroana est terminé, la fin vient d'en être annoncée par une troi- 
sième et dernière salve d'artillerie, et je rentre chez moi à deux heures du matin, content de ma soirée, 
mais non débarrassé de mon obsession théâtrale. 

Cependant la saison des pluies est maintenant bien établie; dans les rizières, le riz repiqué depuis 
quelques semaines montre ses pousses vigoureuses; la plaine de Betsimitatatra est inondée en partie, 
car, dans plusieurs points, les eaux de l'Ikopa ont débordé et le fleuve, grossi par un mois de pluies tor- 
rentielles, a rompu en plusieurs points les digues qui limitent son cours. La grande plaine de Betsimita- 
tatra, qui est à l'est de Tananarive, était autrefois, avant la fondation de la ville, un immense marais, 
desséché il est vrai pendant la saison sèche, mais changé en étang pendant la saison des pluies, car à 
celle époque de l'année les hautes eaux de l'Ikopa étaient souvent sensiblement plus élevées que le niveau 
moyen de la plaine de Betsimitatatra. Depuis, à mesure que la population plus nombreuse, qui venait se 
fixer sur les collines de Tananarive, sentait grandir ses besoins, il fallut chercher à étendre les cultures 
autour de la capitale, et à conquérir notamment sur les eaux celte vaste plaine boueuse de Betsimi- 
tatatra. Pour ce faire, les rois antimerina levèrent dans leurs États des corvées extraordinaires, et firent 
endiguer le cours de l'Ikopa dans les environs de la capitale. De cette façon, suivant le régime des 
eaux, la nappe fluide de cette grande rivière pouvait s'élever ou s'abaisser en dedans des digues, mais 
elle ne pouvait plus envahir les plaines voisines. Ce terrain, ainsi conquis par ces grands travaux, ne 
devait pas rester improductif, car, en ménageant de dislance en distance des canaux d'irrigation, et en 
coupant de loin en loin les digues pour les alimenter, on pouvait permettre en temps opportun à l'eau de 
venir inonder la plaine qui, cultivée et arrosée avec méthode, est devenue une rizière d'une grande ferti- 
lité. Malheureusement, presque tous les ans, sous la violence des eaux de l'Ikopa qui coulent en ces 
mois à pleins bords, les digues, qui ne sont que de la terre rapportée, se rompent fréquemment; alors le 
riz, encore en herbe, est noyé sous cette masse d'eau qui envahit la plaine, et la récolte est compromise. 
Il faut réparer les digues et faire appel à la corvée. C'est alors que l'on peut voir Rainilaiarivony, drapé 
dans son grand manteau rouge de commandement, aller sur les digues de l'Ikopa. Il fait appel à toute 
la population, chacun apporte sa sobika de terre, la digue est bientôt réparée. 

Pendant la saison des pluies à Tananarive, c'est-à-dire pendant les mois de novembre, décembre, jan- 
vier, février et mars, la pluie tombe tous les jours. La matinée est relativement belle, le soleil se montre 
même quelquefois, puis de midi à 3 heures, de gros nuages s'amoncellent, le ciel s'obscurcit, l'astre du 
jour disparaît. Vers -4 heures, au sein de ces nimbus, un orage se forme, presque toujours dans l'est 
ou dans le nord, il s'avance peu à peu, les roulements de tonnerre d'abord lointains deviennent plus 
violents. Tantôt ce sont de lointaines décharges d'artillerie, d'autres fois on dirait que l'on arrache 
violemment une cotonnade neuve; ce sont des crépitements, alors l'orage est dans toute sa force, il 
crève sur nos tètes, la pluie tombe en larges gouttes, bientôt même on ne distingue plus celles-ci, les 
cataractes du ciel semblent ouvertes. Vers G heures du soir, on observe généralement une rémission, 
l'averse reprend vers 11 heures; le reste de la nuit jusqu'au matin, c'est une petite pluie froide et per- 
sistante. Ces phénomènes aqueux et électriques se renouvellent généralement sans interruption pen- 
dant cinq mois, et présentent le plus souvent la marche que je viens de décrire. Il me fallait donc pendant 
ces mois que je restais dans la capitale profiter du malin pour sortir, et revenir à la maison avant i heures 
pour éviter l'averse du soir. Pendant les pluies il fait très chaud à Tananarive, et alors que pendant les 
mois de juin et de juillet, c'est-à-dire en pleine saison sèche, les vêlements de drap sont de rigueur, et 
(iiie souvent même il esl nécessaire d'avoir recours à un pardessus de demi-saison, pendant la saison des 
pluies au contraire, et surtout quand elle est bien établie, en décembre et janvier, on ne peut plus 
porter que le pantalon et le veston blanc, vêtement colonial par excellence. 

Pour charmer mes loisirs pendant les heures de pluie, j'allais souvent chez les familles antimerina 
que je connaissais, principalement du bas peuple où il m'était plus facile de pénétrer et d'observer les 
vraies coutumes malgaches, les jeux et les amusements indigènes. Dans un pays qu'il visite le voyageur 
doit surtout s'attacher à fréquenter ces basses classes : j'ai beaucoup plus appris au rude langage des 




MAJUNtiA A TANANARIVE. 




^ 




paysans cl des esclaves, en ne craignant pas d'entrer dans leurs cases le plus souvent malpropres, et de 
me frotter à leurs lamba crasseux; j'ai préféré même, je l'avoue franchement, leur compagnie au grand 
monde de Tananarive, aux Anlimerina nobles et riches, dont l'orgueil cl la vanité n'ont d'égales que la 
haine et le mépris qu'ils professent pour nos compatriotes. A voir ces gens, en redingote, chapeau haut 
de forme et souliers vernis, j'ai toujours songé aux siniic< 
habillés que je voyais dans ma jeunesse, dans les fêles de 
village. 

Les Anlimerina, comme toutes les autres tribus de l'île, 
aimenl beaucoup la danse, et ce sont surtout des porteurs 
et des esclaves qui se livrent le plus volontiers en public à ce 
divertissement. Pendant que les borizana dansent, tous ceux 
qui se trouvent dans la case, H qui environnent les danseurs, 
les excitent de la voix cl du geste. Ils chantenl le plus souvenl 
une romance qui n'esl qu'un itinéraire entre deux grandes 
villes de Madagascar, p 'iidanl qu'ils s'accompagnent de bat- 
tements de mains rythmés à contretemps sur leurs chants. 
Avec les danses cl les chants, les Anlimerina affectionnenl 
beaucoup les airs de musique joués sur les instruments. 
Parmi ces derniers de fabrication indigène, j'ai déjà men- 
tionné le valika, d'origine antimerina; il faul y ajouter le 
lokanga-voatavo, d'origine plutôt betsimisaraka ; le lokanga 
se compose d'une calebasse creuse de forme hémisphérique 
qui sert de boite sonore el que l'on applique contre la poi- 
trine; sur cette calebasse est fixée une lige rigide supportanl 

une OU deux COrdes; avec la main gauche, (in saisil celle 

tige, et avec les doigts qui compriment allernativemenl la 
corde, sur des renflements dont la lige esl munie, nu donne à 
la cordelette une longueur vibratoire différente, avec la 
main droite on produit le son en grattant la corde au moyen 
d'un petit éclat de bois. Les autres amusements des Anlime- 
rina sont le fanorona, sorte de jeu de dame, que l'on joue 
avec trente-deux fèves sur une planche ou sur toute autre 

surface lisse, sur laquelle on a tracé des lignes convergentes cl des rectangles concentriques. Le jeu du 
katra est très peu connu à Tananarive. Comme jeu physique, les Antimerina oui ce qu'ils appellent 
mamely dia manga (faire des bleus avec la piaule du pied . Le plus souvent, ce jeu exige de nombreux 
partenaires qui se divisent en deux camps; chaque camp se compose de cinq ou six jeunes gens, qui, 
se tenant par la main, cherchent à coups de pieds à porter le désordre dans le camp adverse. 

Dans ce long séjour que je venais de l'aire à Tananarive, il me fut donné d'observer encore 1 affection 
très bizarre qu'oui les Anlimerina pour le nombre douze; quand une ville esl éloignée, on la dit à douze 
jours de marche. Enoncer qu'une famille a douze enfants, c'est dire qu'elle esl 1res nombreuse. L'Antime- 
rina trouve maintes occasions de placer son douze. On ne prononce pas un kabary public sans faire allu- 
sion aux douze rois de l'Imerina el aux douze montagnes sainlesqui environnent Tananarive. Au point de 
vue géographique, j'ai voulu connaître les noms de ces douze collines sacrées, cl, malgré mes investiga- 
tions et mes recherches patientes, il m'a élé impossible de réunir ("es douze montagnes. Les Anlimerina 
instruits que j'interrogeais à ce sujet, m'en nommaient bien sept ou huit, toujours les mêmes; pour les 
les autres, les avis étaient partagés, on se perdait dans le domaine de la fantaisie. Les collines les plus 
généralement nommées étaient les suivantes : Ilal'y, Ambohitrabiby, Ambohimanga, Namehana, Anibo- 
hidratrimo, Ambohidrapeto, Alasora, Ambohimanambola, cl Ambohimanjaka. 







MON PI I K-\ 



276 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



Cependant, à mesure que les jours s'écoulaient, je voyais, avec mes forces, renaître un désir impérieux 
de continuer la série de mes voyages à Madagascar; Maistre et moi, étions maintenant en bonne santé, 
et nous nous apprêtions à aller visiter des pays nouveaux. Dans cette année de 1889 qui venait de 
s'écouler, nous avions vu très en détail le pays des Antimerina, puis nous avions visité, à l'Est de l'île, les 
tribus belsimisaraka, au Nord et à l'Ouest les grandes contrées sakalava. Maistre avait complété ses 
explorations en visitant le lac Alaotra et le pays des Antsihanaka, et Eoucartde son côté avait descendu 
la vallée inférieure du Mangoro jusqu'au rivage de la mer des Indes. Il nous restait à voirie Sud de l'île 
et c'était cette partie méridionale de Madagascar que nous voulions visiter pendant l'année 1890. Dans 
ces voyages à Madagascar, comme partout ailleurs du reste, la question la plus importante est celle des 
porteurs. Jusqu'à présent nous en avions toujours trouvé suffisamment, et nos bagages nous avaient 
toujours suivis. Nous avions pu même nous servir souvent de nos filanjana, ce qui nous avait permis 
de parcourir de plus grandes distances. Parmi tous ces hommes qui nous avaient accompagnés, bien 
peu consentaient à nous accompagner; si une grande partie voulait bien nous conduire jusqu'à Fiana- 
ranlsoa,nous n'avions plus que neuf borizanà qui voulussent nous suivre dans le Sud, c'était ce que nous 
appelions nos fidèles de Tananarive, el nous ne trouvions personne pour nous accompagner jusqu'à 
Fort-Dauphin; il nous fallut donc chercher d'autres moyens de transport. En cherchant bien, je trouve 
un petit cheval et un mulet, triste ('-pave de noire expédition de 1885, el qui avaient été amenés jusqu'à 
Tananarive; Maistre el moi nous passons le mois de janvier à parfaire l'éducation de nos montures qui, 
je dois le reconnaître, avaient beaucoup perdu de leur aptitude naturelle sous la direction de leurs anciens 
maîtres. 

Vers la fin de mars, nous avions terminé tous nos préparatifs pour notre prochaine campagne, et le 
samedi 22, nous partions de Tananarive faisant roule pour Fianarantsoa. Nous partions pleins d'espoir, 
et je dois dire d'ores et déjà qu'il n'a pas été déçu. Car, si, pendant cette campagne du Sud, les fatigues 
elles privations ont été pénibles quelquefois, si noire santé alrop souvent laissé à désirer; si, enfin, les 
tracasseries el les attaques des populations ont mis maintes fois notre patience à l'épreuve el nous ont 
causé à différentes reprises de graves embarras, nous avons été largement dédommagés par le succès, 
je dirai même par l'heureuse chance qui nous a constamment favorisés. Nous avons en effet accompli, 
point par point, l'itinéraire que nous nous étions tracé à travers des contrées inconnues el jusqu'alors 
fermées à tout Européen. 




POHTK DE KINAJV. 









.. •■**Wf9?*aP 




VILLAGE D AI.AK AM1SY. 



CHAPITRE X 



Départ de Tananarive.— Traversée de l'Ikopa. — Antanjombato. — Le marché de Sabotsy. — Traversée de l'Andromba. 

— An village de Behenzy. — Âmbohimanjaka. — Ankisatra. — Ambodiflakarana. - Traversée du Mania, — Alarobia. 

— Ambositra. — Pierres levées betsileo. — Ambohinamboarina. — Arrivée . ; i Fianarantsoa. — Division de la province. 

— industrie îles lamba. — Excursions à [fandana. — Excursions dans le pays tanala el à Ambondrombe. — Peuplade 
tanala. — Ville d'Ikongo. — Préparatifs de voyage dans le Sud. - Recrutement des porteurs, leur solde. — Départ de 
Pianarantsoa. 




coiri'um: nersiLiio 



L 



piles qui 

lanles cl 
tique. 



e samedi 22 murs, au matin, je quitte la capitale des Antimerina, Taisant 
route vers le Sud. Maistre est déjà parti depuis quatre jours, emmenant 
avec lui le plus gros de uotre matériel, le cheval et le mulet sur lesquels 
nous avons fondé de grandes espérances pour nus voyages ultérieurs. 

Nous descendons sur la place de Mahamasina, que nous traversons 
dans toute sa longueur, puis nous passons d:uis le défilé qui sépare la 
montagne sainte du rova royal de la colline d'Ambohizanahary. Au sud 
de cette colline, sur une terrasse construite sous le règne de Radama I er , 
s'élève le palais de Soanierana. Cette vaste construction en bois servait 
naguère de résidence d'été au souverain antimerina. Mon convoi a déjà 
dépassé- les faubourgsde la capitale, nous marchons maintenant dans les 
rizières el les plaines cultivées qui s'étendent en pentes douces de ce côté 
de Tananarive jusqu'au bord de l'Ikopa. Le fleuve, qui en cet endroit et 
à cette époque de l'année mesure environ 70 mètres de large, roule ses 
eaux rapides, qui viennent se briser devant nous contre les piles en 
pierres sèches d'un pont jeté là sous un règne précédent. Faute d'entre- 
tien, les arches se sont écroulées, et on a posé tout simplement sur les 
ésistent encore, par un miracle d'équilibre ou par la force de l'habitude, des poutres bran- 
des branches mal assemblées sur lesquelles il nous faut passer en faisant force gymnas- 



278 VOYAGE A MADAGASCAR. 

De l'autre côté du fleuve, c'est un gros village de 200 cases : Antanjorabato ; vaste agglomération de 
maisons rouges en pisé ou en briques crues, semblables d'ailleurs à toutes celles qui environnent la 
capitale. 

Au delà du village, nous retrouvons de suite l'aspect général de la province des Antimcrina; aupara- 
vant, nous avions, en quittant les faubourgs de Tananarivc, traversé des champs cultivés et les jardins 
qui environnent de toute pari la capitale; après Antanjombato, nous ne trouvons plus que quelques 
rizières au fond des vallées ou de petits champs de manioc sur les bords de la route; partout ailleurs et 
aussi loin que la vue peut s'étendre, c'est toujours la désolation de la zone dénudée des Antimerina, toujours 
le même paysage, une succession sans fin de mamelons et de collines aux croupes arrondies dont le sol 
rougeàtre n'est pas toujours caché par un maigre gazon qui commence déjà à se dessécher. Sur la 
gauche et loin devant nous se profile le massif de l'Ankaratra, sur la droite est une chaîne beaucoup plus 
éloignée dont les sommets s'estompent dans la brume; elle sépare le bassin de l'Ikopa des grands bassins % 
côtiers de l'Est. 

Nous voici maintenant à l'entrée d'une large vallée. Devant nous une scène vive et animée : c'est le 
marché de Sabotsy. Nous traversons la foule et passons près des marchands qui veulent nous offrir tous 
les produits de la province. Ce marché de Sabotsy est un des plus animés de l'Imerina; c'est là que l'on 
porte tous les objets et toutes les marchandises qui n'ont pu être vendus au Zoma, le grand marché de 
Tananarivc; au marché de Sabotsy, les cours sont beaucoup plus bas, car si les marchandises ne s'écou- 
laient, elles risqueraient fort d'être perdues, surtout les objets d'une difficile conservation. 

Dans le fond de cette vallée ! 1 ïlO mètres), nous traversons deux petits ruisseaux affluents de gauche de 
l'Ikopa et nous laissons sur la gauche le village d'Amboanzobe. Maintenant la roule est très mauvaise. 
Nous sommes dans les rizières cl, pour assurer la fructification du riz, on a laissé depuis plus d'un mois 
l'eau envahir les champs. Le terrain est détrempé. Nous marchons, nous enfonçons daus l'argile ramol- 
lie; il nous est impossible de suivre les levée- de terre qui séparent les champs; ces petites digues ont été 
coupées en maints endroits par la violence dss eaux. C'est maintenant une rivière au cours rapide qui- 
barre la route, le Fisahoa; heureusement, nous trouvons une pirogue qui nous facilite la traversée. 

Au sud du Fisahoa. nous nous élevons davantage et nous cheminons maintenant sur un terrain par- 
semé de gros blocs de gneiss cl de granité. Nous longeons ainsi pendant un temps assez considérable 
le versant Est delà vallée de l'Andromba;en face de nous.de l'autre côté de la vallée, vers l'Ouest .s'élève 
la mass;> imposante du mont Iaranandriana ; en quelques heures nous sommes sur les rives de l'An- 
dromba. A celle époque de l'année, ce cours d'eau coule à pleins bords, son lit torrentueux a au moins 
soixante mètres de largeur, sa profondeur dépasse de beaucoup la taille humaine. La traversée me semble 
assez délicate, car ici nulle embarcation, et pour trouve:' un gué il nous faudrait remonter bien loin 
dans l'Ouest. Mes hommes ont bon espoir et ils se font fort de me faire traverser autrement qu'à la nage 
un pareil cours d'eau. Cette perspective me rassure, non pas que je craigne pour moi un peu de nata- 
tion, mais j'ai de vives appréhensions pour mon chronomètre, mes plaques de photographie, mes muni- 
tions, tout mon matériel en un mot qui se montrerait rebelle, j'en suis sur, à ce genre d'exercice. 

Quelques-uns de mes porteurs qui ont traversé l'Andromba à la nage vont au village voisin Amboa- 
sary faire une ample provision de [tories de zozoro. Le zozoro (Cyperus sequalis) est un roseau triangu- 
laire qui comporte plusieurs variétés. Ou dispose à cùlé les uns des autres une centaine de ces roseaux 
cl (in les enfile de plusieurs baguettes de bois dur. île façon à en former une sorte de claie de 1 m. "0 
de haut sur 80 centimètres de large environ; ces claie en roseaux servent aux Antimerina à boucher 
les ouvertures de leurs cases, à les couvrir même quelquefois et à remplacer en un mot dans une 
foule de circonstances les planches qui, dans ce pays déboisé, se vendent très cher. Ces zozoro ont 
encore uni' autre propriété : grâce à leur oonsistance spongieuse et à leur légèreté relative sous un 
volume considérable, ils flottent parfaitement sur l'eau en portant même un poids assez fort. Mes por- 
teurs connaissaient parfaitement celle particularité; aussi, en plaçant l'une au-dessus de l'autre cinq 
ou six (le ces portes de zozoro, ils me cônfectionnenl un radeau improvisé sur lequel, couché tout de mon 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



279 



long, et maintenant mes instru- 
ments et mes objets les plus pré- 
cieux, j'arrive sur l'autre bord, 
sain, sec et sauf, poussé par une 
demi-douzaine d'excellents na- 
geurs. 

Reprenant notre roule au 
sud de l'Andromba, nous 
dépassons Amboasary et nous 
arrivons bientôt après au 
village de Rehenzy, où l'on 
s'arrête pour passer la nuit. 
Le village de Rehenzy, qui 
compte AO cases environ, n'esl 
pas sans m'olïrir quelques 
ressources 'et je n'aurais pas 
à me plaindre du séjour «pie 
j'y fis, si je n'y retrouvais 
d'anciens ennemis minuscules 
















PALAIS nt: SOAKIf li \n \. 



mais voraces, aux morsures 

douloureuses. Les puces, fort nombreuses à Madagascar, se rencontrenl sur le plateau central en légions 
innombrables. Si les contrées chaudes du littoral el surtout les vallées des grands fleuves de l'Ouest seul 
éminemment favorables à l'éclosion des moustiques que l'on trouveen foule dans ces régions chaudes el 
humides, les régions tempérées, froides même du plateau central dans le pays des Antimerina el des Bet- 
sileo sont le territoire d'élection des puces, car là, non seulement les conditions climatériques semblent 
les favoriser, mais la saleté des habitants, leur genre d'habitation, donnent à leur élevage une grande 
intensité. Le nombre de ces insectes est vraiment incroyable; pour en donner une faible idée, il me suf- 
fira de dire que lorsqu'on entre dans une case antimerina avec un pantalon de couleur claire, celle 
partie indispensable de nos vêtements européens de\ ienl en peu d'instants du plus beau noir. 

L'étape que nous venions de faire depuis Tananarive, sans être une marche forcée, nous avait l'ail 
franchir néanmoins une dislance assez considérable. Celle longue marche m'avait permis de refaire 
encore une fois une remarque notée bien souvent dans mes voyages antérieurs. En effet, toutes les fois 
que cela m'avait paru utile, je m'étais astreint dans mes marches à Madagascar à pousser devant moi 
mes porteurs de bagages el à former toujours l'arrière-garde de mon petit convoi; je me suis toujours 
conformé à celle règle aussi bien dans mes explorai ions à travers la grande ile africaine que dans mes 
voyages antérieurs, sur le continent américain notamment. Celle façon de procéder sera dans presque 
tous les cas très avantageuse au voyageur, car sa présence à l'arrière-garde de son convoi protégera 
dans bien des circonstances son matériel; il pourra veiller sur ses bagages dans ces pays de sécurité 
relative — comme c'est le cas général des pays qu'on explore, — il pourra surtout activer la marche de 
tous ses hommes el. en arrivant au campement choisi, les trouver Ions groupés autour de lui avec leurs 
charges respectives, dans lesquelles il pourra prendre immédiatement les objets qui lui sont nécessaires 
pour sa nourriture, son coucher ou pour tout autre motif. Si, au contraire, le voyageur prend la tète de 
sa colonne, si, ne s'occupanl que de sa propre personne, il ne demande, par un mode de locomotion 
quelconque, bêle de somme, chaise à porteurs (comme c'est le cas à Madagascar), ou à pied tout sim- 
plement, qu'à faire des kilomètres le plus rapidement possible, son convoi s'allonge indéfiniment; à la 
fin de la colonne, toule surveillance devient impossible, car dans ces pays on ne peut s'en remet Ire à 
personne du soin de veiller à son matériel : bientôt des porteurs de bagages s'arrêtent, ce sont les plus 
paresseux; les plus diligents se fatiguent bien vile à rattraper les dislances qu'ont perdues leurs mauvais 



280 VOYAGE A MADAGASCAR. 

compagnons, tout ce monde s'égrène peu à peu sur la route et, lorsque le voyageur arrive harassé de 
fatigue à l'étape du soir, il doit attendre pendant de longues heures ses bagages, les retardataires et 
leurs charges. C'est ce qui eut lieu. Au milieu de la nuit seulement quelques provisions m'arrivent pour 
mon repas du soir, et vers l'aube, au moment de repartir, j'entre en possession de mon lit. 

Le dimanche 23 mars, je continue ma route dès 7 heures du matin dans cette contrée de l'Imerina. 
Deux heures après, ayant traversé deux petits ruisseaux (1 320 mètres d'altitude), nous arrivons au vil- 
lage d'Ambohimanjaka. Dès ce moment je retrouve tout à l'ail l'aspect désolé de cette province des 
Antimerina, qui m'avait si vivement frappé lors de mon premier voyage au mois d'avril de l'année der- 
nière. Entre Ambohiinanjaka et Tananarive, nous avions traversé cette zone tout aussi dénudée, tout 
aussi infertile que celle qui s'étend devant nous bien loin dans le Sud, mais qui, située dans le voisinage 
immédiat de la capitale, nourrit une population relativement dense dont l'industrie et le travail à force 
de patience et de soins ont pu donner à celle région un aspect moins pauvre que celui du reste de la pro- 
vince. Dans cette sorte de banlieue de la capitale, si j'ose m'exprimer ainsi, toutes les parcelles de ter- 
rain susceptibles d'une culture quelconque ont été utilisées; maintenant, il n'en sera plus de même, et à 
part les profondes vallées dans le fond desquelles se sont déposées des alluvions riches formées d'un humus 
noirâtre et qui sont disposées en rizières, partout ailleurs l'œil ne se reposera sur rien, pas même sur un 
arbuste rabougri. Les mamelons se succèdent devant nous; ces croupes arrondies disposées sans ordre 
nous sembleront toujours les ondes puissantes d'une mer sans fin, miraculeusement solidifiées. 

Au sud d'Ambohimanjaka, nous traversons plusieurs ruisseaux dont le plus important est l'Andriam- 
bilana, puis vers le milieu du jour nous nous arrêtons à Ambatolampy. 

Dans l'étape du soir nous trouvons, à une heure de marche de ce dernier village, Iazolava, et en sortant 
de ce hameau, nous traversons en pirogues la rivière du même nom. Là nous sommes par 1 700 mètres 
d'altitude. Nous cheminons ensuite sur un vaste plateau sur lequel, à quelques kilomètres à notre gauche, 
viennent mourir les derniers contreforts du massif de l'Ankaratra, puis il nous faut encore traverser en 
pirogues deux autres rivières, le Kelilalina et l'Ankajomenahavahata. Sur les bords de ce dernier' 
cours d'eau se trouve le hameau de Maromoka et un peu plus loin il nous faut encore traverser l'Anki- 
satra, avant d'arriver à la nuit au village du même nom. Aous sommes ici en pays connu et nous avons 
passé deux journées entières dans ce même village, au commencement de l'année dernière (4 mai), dans 
notre voyage à travers la province de l'Imerina. 

Le lundi 23 mars, une heure après le départ d'Ankisatra, nous passons à Begoaka, puis au sortir du 
village nous traversons en pirogues la rivière l'Onive, principal affluent de droite du Mangoro; sur l'antre 
bord sont édifiées quelques cases qui forment le village d'Antanety; au sud de ce hameau c'est encore 
une rivière importante, le Tanifotsy, qu'il nous faut traverser en pirogues. Plus loin nous suivons pour un 
instant une ligne de faîtes. Elle est très sinueuse, et comme notre route se dirige presque en ligne droite 
vers le Sud, nous descendons constamment dans de profondes vallées, nous remontons ensuite leurs 
flancs rapides pour nous hisser péniblement sur un nouveau sommet. Au fond de chacune de ces vallées 
nous traversons à gm'' des ruisseaux souvent considérables qui vont, tantôt à droite, grossir un fleuve du 
canal de Mozambique, ou qui descendent vers la gauche, tributaires d'un cours d'eau qui se jette dans 
l'océan Indien. Chemin faisant, nous avons trouvé plusieurs villages : Ambalomainty 12 cases), Betam- 
pona (9 cases), Ambatomena (18 cases . Au coucher du soleil, nous nous arrêtons à Soandrarina où je 
retrouve encore le même gîte que j'avais occupé quelques mois auparavant. Soandrarina, est le dernier 
village que j'ai visité dans mes voyages antérieurs et que je vais retrouver sur ce chemin du Sud. Demain, 
en continuant ma route, je serai en pays nouveau pour moi, m'approchant de plus en plus île la 
province des Betsileo. Soandrarina est en effet situé sur les confins méridionaux du pays des Antimerina. 
Le jour suivant, une heure après avoir quitté Soandrarina, nous passons au village de Talikiatsaka ; 
nous sommes à 1 970 mètres d'altitude. 

Il est à remarquer que cette route qui va de Tananarive à Fianaranlsoa, en suivant la direction généj 
raie nord-sud du plateau central de l'île, est assez belle. Dans cette contrée on trouve, recouvrant l'argile 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 281 

rouge, une couche assez épaisse d'humus noirâtre qui semble assez fertile d'après les nombreux champs 
de maïs que nous voyons tout autour de nous. Le maïs paraît être ici la culture la plus répandue. Nous 
traversons peu après les deux villages de Sahanivôtry et de Ranomainty. Depuis notre départ de Soan- 
drarina nous n'avons pas rencontré une seule rizière. Il semble que sur cette partie très élevée du plateau 
central le riz ne puisse être cultivé, mais par contre il y a de nombreux champs de maïs, de patates et 
de manioc. De l'endroit où nous nous trouvons la vue est vraiment très jolie : derrière nous s'élève majes- 
tueux le massif de l'Ankaratra, à droite nous pouvons voir les grandes plaines du pays sakalava qui 
viennent s'appuyer sur les premiers contreforts du plateau que nous longeons. Si à gauche la vue 
semble plus limitée, si nous ne distinguons de ce côté qu'avec peine les rimes boisées de la chaîne de 
partage des eaux derrière laquelle se I ruine la grande plaine du Mangoro, par contre, devant nous, nous 
découvrons une immense contrée, presque toul le nord du pays betsileo apparaît à nos yeux. Cela lient 
à une disposition très curieuse du massif central, ossature principale de la grande île. Ce massif qui, 
suivant une direction générale nord el sud, s'étend du 22 e parallèle sud presque jusqu'à l'extrémité sep- 
tentrionale de l'île, n'esl pas, comme ou pourraîl le croire, constitué' par un seul exhaussement du sol, il 
n'affecte pas davantage la forme d'une longue chaîne de montagnes dont les sommets plus ou moins 
aplatis viendraient le constituer. 11 esl formé au contraire par une élévation du sol qui a une direction 
sensiblement nord el sud, el qui vient s'appuyer généralement du côté 'le L'ouest en l'englobant quel- 
quefois sur la ligne de partage des eaux. Cet exhaussement longitudinal de l'île n'a pas un niveau 
moyen; il y a trois étages nettement déterminés : le niveau supérieur semble correspondre à la partie du 
massif centra] situé dans la province des Antimerina ; le niveau moyen comprend la province des Bet- 
sileo; c'est dans la partie nord, dans le pays des A.ntankara,quese trouve le niveau inférieur. Il existe, pour 
[tasser du niveau supérieur au niveau moyen dans le Sud, et du niveau supérieur au niveau inférieur dans 
le Nord, des dénivellations brusques. Ces montées remarquables, marches gigantesques, ont été dénom- 
mées par les indigènes. Dans le Nord, c'est le précipice de Mandrilsara ; dans le Sud, c'est la grande 
montée d'Ambodiliakaraiia. 

Il faut encore noter que les principales roches constituantes que l'on trouve sur le plateau central 
semblent cantonnées dans chacune de ces parties qui ne présentent en général pas du tout les mêmes 
assises rocheuses, mais qui offrent au contraire des variétés nettement tranchées. 

Nous commençons à descendre. La roule est belle, nous faisons beaucoup de chemin. Nous arrivons 
en une demi-heure à Ambodifiakarana ; ce village, qui compte 80 cases environ, est la première agglomé- 
ration betsileo que nous rencontrons. A la limite méridionale du plateau supérieur, nous avons quitté le 
pays des Antimerina el, en ±1 minutes, nous sommes descendus de 530 mètres; il esl juste de dire que 
mes porteurs, pressés d'arriver au village, ont dévalé la côte avec une allure inquiétante. 

Le village d' Ambodifiakarana, qui compte une cinquantaine de cases environ, est le centre le plus 
important que nous ayons rencontré depuis notre dé-part de Tananarive. II faut aussi remarquer que les 
environs de ce premier village betsileo qui se présentent à nous sont bien cultivés. J'y trouve presque 
toutes les cultures de l'Imerina cl de fort belles rizières. 

Parmi toutes les tribus que j'avais visitées jusqu'alors, sans contredit les Antimerina occupaient la 
première place cou une cultivateurs, mais dès maintenant el la suite de mon voyage ne pourra que confirmer 
celle observation) il me faut reconnaître qui' les Betsileo peuvent leur disputer sérieusement cette pre- 
mière place. Je n'avais pas encore vu comme à Ambodifiakarana des rizières si bien aménagées; la plus 
peli le parcelle de lorrain esl utilisée, ce qui esl absolument en dehors des habitudes indigènes à Madagascar. 

Ce village d' Ambodifiakarana esl absolument comparable, semblable même aux villages antimerina. 
Os habitants, des Betsileo dont je parlerai plus longuement dans les pages suivantes, n'offrent d'ailleurs 
que des différences très minimes avec leurs voisins du Nord les Antimerina. 

Dans l'après-midi, une étape moyenne nous conduit au village d'Alakamisy. La roule suit pendant la 
dernière partie du jour h 1 côté ouest d'une rivière (pie nous avons traversée en sortant d 'Ambodifiakarana 
et nommée Mahazina. 

36 



282 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Alakamisy est le nom donné à un village composé de deux agglomérations de maisons situées à 2 kilo- 
mètres environ l'une de l'autre, elles sont d'ailleurs séparées par un contrefort élevé du mont Kiroka que 
nous voyons dans l'Est. Nous traversons sans nous y arrêter la première agglomération de maisons qui a 
reçu le nom de Alakamisy Avaratra, et nous poussons jusqu'à Alakamisy Atsimo, où nous allons passer la 
nuit. 

Le mercredi 27 mars, une heure après avoir quitté Alakamisy Atsimo, nous traversons à gué une rivière 
assez importante, l'Ambohimatiaty, puis continuant notre chemin nous traversons un pauvre hameau 
d'une dizaine de cases, lvaha. A quelque distance au sud de ce petit village, nous arrivons au bord 
d'un cours d'eau considérable, c'est le Mania. Xous sommes ici par 1330 mètres d'altitude. Il y a déjà 
longtemps que, pour un voyage d'un souverain des Antimerina dans le Sud, on a construit un pont sur le 
fleuve; ce sont des tas de pierres assez rapprochées jetées dans le courant et sur lesquels reposent des 
madriers grossièrement équarris. Ce pont tout rudimentaire nous est néanmoins d'une grande utilité. Le 
Mania, qui porte plus à l'Ouest le nom de Bctsiriry, devient un des plus grands fleuves de Madagascar; il 
se jette clans le canal de Moçambique par plusieurs embouchures, et porte dans les régions littorales, 
lorsqu'il a reçu son grand affluent de droite le Kitsambv ou Mahajilo (dont nous avons traversé le cours 
supérieur dans notre voyage de l'Imerina non loin de Betafo), le nom de Tsiribihina. 

Quelques minutes après avoir franchi le Mania, nous passons au village d'Amoromania. Plus au sud 
nous traversons encore à gué un affluent du Mania, c'est le Sandrandra. Puis, suivant une belle vallée, 
la route serpente sur les levées étroites d'innombrables rizières. C'est encore un passage délicat. A 
onze heures, nous arrivons à un assez beau village : Alarobia-Sandrandra, où nous nous arrêtons quelques 
instants. Au sud d'Alarobia, le chemin devient caillouteux, ce sont toujours des mamelons gazonnés, 
toujours des montées et des descentes, nous traversons de nombreux ruisseaux, des rivières même 
assez fortes. A deux heures, nous laissons à 200 mètres sur notre droite le village d'Iary. Ce village compte 
plusieurs maisons en bois aux toits aigus, comme j'en ai déjà vu dans l'Imerina et qui doivent être relati- 
vement très anciennes. Sur le plateau central en effet, chez les Antimerina et chez les Betsileo, les con- 
structions d'une certaine importance étaient toutes faites en bois; mais depuis une trentaine d'années les 
matériaux ligneux étant devenus très rares dans les parties centrales de l'île, par suite des défrichements 
continus des forêts, du côté de l'Est principalement, les indigènes ont adopté pour leurs constructions 
l'argile plastique qui forme entre les rochers dénudés le sol de leur pays; suivant même le progrès, ils 
ont appris bientôt à se servir de briques crues; pendant mon voyage enfin, on commençait déjà à se servir 
de briques cuites. Malheureusement ces derniers matériaux coûtent relativement fort cher. Sur le plateau 
central, par suite de l'absence complète de voies de communication, il n'y a presque pas de combustibles : 
le bois vient de très loin, la tourbe est rare, pendant deux ans j'ai dû, sur ces hauts plateaux, faire cuire 
mes aliments avec de l'herbe desséchée. Quant aux matériaux rocheux, il n'y faut pas songer, il n'y a pas 
de chaux dans ces pays de sol primaire, les gisements accidentels de cipolin sont extrêmement rares. 
Ces maisons en bois d'Iary se trouvent presque toutes groupées au centre du village, au sommet d'un 
petit tertre fortifié. Dans le fond de chaque vallée que nous traversons, ce sont toujours de belles rizières. 
il y a beaucoup de culture, tout nous fait prévoir les approches d'un gros village : en effet, du sommet sur 
lequel nous sommes maintenant, nous voyons au milieu d'une grande vallée qui s'ouvre devant nos yeux 
la ville d'Ambositra ; encore une dernière descente et nous y faisons notre entrée. 

Le gros village d'Ambositra, véritable ville pour Madagascar, compte plus de deux cents cases. On y 
trouve des maisons assez belles, et il convient de citer parmi celles-ci le rova, demeure du gouverneur de 
la province, entouré d'une enceinte palissadée et un établissement, tout récent d'ailleurs, des frères de la 
Doctrine chrétienne et des R. P. jésuites qui ont à Ambosilra, comme dans plusieurs autres points de la 
province des Betsileo, des missions importantes. C'est dans le rova d'Ambositra que s'élève une petite 
maison entourée de murs de terre et gardée à vue constamment par une troupe nombreuse d'hommes 
armés. C'est là le lieu d'exil de Rainivoninahitriniony. Ce grand officier malgache est enfermé dans celte 
maison depuis plus de vingt-cinq ans. Lors de mon passage à Ambositia, on venait de lui permettre 




DE TANANARIVE A FIANARANTSOA*. 283 

d'avoir avec lui sa femme et ses enfants. Rainivoninahitriniony fut, avec son frère Rainilaiarivony, le 
premier ministre actuel, l'un des principaux assassins du roi Radama II, l'unique souverain des Anti- 
merina qui n'ait pas allié à une Lasse cruauté la haine des Européens et surtout des Français. A la 
mort île ce prince, le chef des conjurés, Rainivoninahitriniony, en faisant monter au trône la femme de 
Radama, Rasoherina, s'en fit proclamer le premier ministre; mais peu de temps après son avènement, 
ses ennemis, qu'un orgueil sans limite cl une cruauté rare rendaient tous les jours plus nombreux, ten- 
tèrent une émeute à Tananarive. Ce mouvement fut vite réprimé, mais Rainivoninahitriniony en fit le 
point de départ d'exécutions sans nombre qui déterminèrent sa disgrâce, et le 14 juillet 1864 la reine 
Rasoherina le remplaça par son frère Rainilaiarivony, qui occupe encore aujourd'hui les mêmes fonctions. 
Quelque temps après, Rainivoninahitriniony voulut tenter de reprendre le pouvoir, mais ses plans furent 
déjoués par Rainilaiarivony et il fut exilé dans le pays des Betsileo et interné dans le rova d'Ambo- 
sitra. 

La population de ce gros village comporte presque autant d Anliinerina que de Betsileo : les Antime- 
rina forment non seulement les fonctionnaires cl soldats de la région, mais ils comptent parmi les plus 
gros propriétaires d'esclaves, île troupeaux, de rizières, et c'est aussi parmi eux que l'on trouve tous les 
marchands et les commerçants de la ville. 

Le jeudi 27 mars, nous quittons Ambositra vers onze heures du matin; j'y ai prolongé mon séjour, 
parce que celle ville m'offrait un vaste champ d'observations nouvelles pour moi et des plus intéres- 
santes. Dans la région d'Ambositra, la province des Betsileo est très resserrée, comme le plateau central 
dont, elle n'occupe que le sommet. Vers L'Est se trouve de suite le pays des Tanala et vers l'Ouest on ren- 
contre à quelques kilomètres les premiers villages sakalava. 11 n'est donc pas étonnant que cette partie 
nord du Betsileo soit souvent visitée par de nombreux partis de fahavalo. Les provinces limitrophes de 
l'Est et de l'Ouest leur offrent un abri assuré, la richesse des environs d'Ambositra les lente et la domi- 
nation anliinerina les excite ; ici comme partout ailleurs à Madagascar, les fahavalo sont des partisans 
qui font une guerre continuelle aux Anliinerina. Ces indigènes sauvages comme leurs ennemis commet- 
tent bien des vols et des déprédations, maison serait dans l'erreur en les considérant purement et sim- 
plement comme des brigands, opinion que le gouvernement anliinerina et lous les ennemis de la France 
voudraient bien faire prévaloir. 

Au sud d'Ambositra, la roule est toujours aussi belle, les montées el les descentes sont moins rapides, 
le sol argileux est ferme, les gros blocs de rochers sont plus rares. A mesure que j'entre plus avant 
dans cette province des Betsileo, je remarque que les pierres levées, les vatotsangana, les vaiolahy, comme 
les appellent plus communément les Betsileo, sont très fréquentes, plus nombreuses peut-être encore que 
dans la province des Anliinerina. 

Deux heures après notre départ d'Ambositra. nous traversons sur un tronc d'arbre la rivière d'Ivato. 
A3 ou 4 kilomètres sur notre gauche apparaît une contrée boisée, ce n'est pas la forêt proprement dite; 
celle contrée correspond plus exactement à celle zone de défrichements que nous avons rencontrée 
avant d'arriver à Mandrilsara. Il y a de petits bouquets de bois isolés d'abord par de grands espaces de 
terrains découverts; dans l'Est, ces espaces dénudés diminuent insensiblement, les bouquets de bois se 
rapprochent peu à peu, ils se louchent bientôt et forment plus loin la grande forêt que nous voyons au 
levant recouvrir d'un rideau sombre les premiers contreforts occidentaux de la ligne de partage des 
eaux, sur laquelle s'appuie le plateau central et qui à celle hauteur sépare le pays des Tanala du pays 
des Relsileo. 

En marchant vers le Sud — et c'est uni» observation que je ferai jusqu'à notre arrivée à Fort-Dauphin, 
— la zone dénudée dans laquelle nous sommes se resserre de plus en plus, à mesure que nous nous éloi- 
gnons de Tananarive où elle atteint sa plus grande largeur, el tant que nous fuyons le pays soumis aux 
Anliinerina, celte zone artificielle de déboisements complets disparaît peu à peu, et au sud d'Ihosv, le 
poste militaire anliinerina le plus méridional, la zone dénudée n'existera plus; au contraire, la zone 
îles brousses que nous devinons vers l'Ouest, et la zone des forêts que nous voyons dans l'Est, feront leur 



284 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



jonction. Nous descendons pou à peu et au coucher du soleil, par 1 470 mètres d'altitude, nous arrivons au 
village de Zoma, qui compte une cinquantaine de rases environ. 

Là je retrouve Maistre; mon compagnon a fait depuis Tananarive, en me précédant de quelques jours, 
un très heureux voyage. Il s'est rendu compte par lui-même que les bêtes de somme dont nous nous 
étions munis à Tananarive ne pouvaient nous être d'aucune utilité dans nos voyages postérieurs. En 
effet, ces pauvres animaux, malgré la bonne volonté dont ils faisaient certainement preuve, étaient 
harassés de fatigue; ils avaient fait de nombreuses chutes sur les roches de granité, mais les plus 
graves difficultés pour eux étaient sans contredit les rizières et tous les passages boueux, où dans l'argile 
visqueuse ils enfonçaient profondément, et il leur fallait alors l'aide de plusieurs porteurs pour les aider 
à se tirer des fondrières. Ainsi l'expérience était concluante sur cette route fréquentée de Tananarive à 
Fianarantsoa et qui est relativement la plus belle parmi toutes les pistes frayées que l'on rencontre à 
Madagascar; il ne fallait pas songer à vouloir économiser du temps cl de l'argent en remplaçant les 
borizana par des animaux de charge. Il nous faudra donc quitter ces peu utiles auxiliaires et nous 
procurer à tout prix des hommes pour nous conduire dans le Sud. 

Le vendredi 28 mars, nous quittons Zoma pour faire étape jusqu'à Sabotsy-Kely et Ikiangara. Jusqu'à 
présent, depuis mon départ de Tananarive, j'avais marché avec une vilesse moyenne de 5 kilom. o à 
l'heure, maintenant nous n'irons plus qu'à une vilesse réduite de A kilom. 2 à l'heure. 

A peu de distance de Sabotsy-Kély, Ikiangara, nous trouvons au bord de la roule de magnifiques 
pierres levées dont je m'empresse de faire la photographie. 

Ces valolahy betsileo ne sont pas simplement des pierres dressées à l'état brut, comme chez les Anlime- 
rina. Ces monolithes qui atteignent le plus souvent des dimensions considérables sont polis, bien dressés 

et le plus souvent contenus dans un cadre en bois 
dur très finement sculpté; souvent même, à côté 
de la vatolahy, on dresse un madrier; ces mégali- 
thes ont ici comme partout ailleurs à Madagascar 
la même signification que dans la province de 
l'Imerina. 

Le monument commémoratif que nous avons 
sous les yeux se compose de deux pierres levées 
entre lesquelles se dresse un fort madrier. La 
pierre qui est du côté du nord 
et qui est la plus haute, car elle 
mesure plus de 2 mètres au- 
dessus du sol, est lisse et polie, 
sa forme est parfaitement régu- 
lière, les angles supérieurs sont 
seulement un peu écornés, on a 
plaqué sur ses deux grandes 
l'aees, vers l'Est et vers 
l'Ouesl , une sorte de 
cadre en bois finement 
,,.., sculpté, avec assez de 

symétrie, ce que je remar- 
que d'autant mieux que 
cette qualité manque le 
plus souvent dans tous 
les ouvrages manuels des 
populations malgaches. 











PIEÎ1RES LEVEES AU SUD DE S \BOTSY. 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. -285 

Posé sur ces deux cadres esl et ouest du monolithe est un autre encadrement, qui entoure le 
sommet de la pierre levée et qui porte encastrées dans les madriers qui le forment, de longues 
chevilles pointues sur lesquelles on vient fixer des offrandes. La pierre du sud, sensiblement plus petite, 
n'est revêtue d'aucun ornement, elle est moins bien travaillée, et la date de sa pose est sans aucun doute 
plus récente. Ces deux pierres sont en granité. Le madrier qui s'élève entre les deux monolithes est 
encore plus élevé, il mesure plus de 3 mètres de haut sur 43 centimètres d'équarrissage; une coupe per- 
pendiculaire à l'axe et jusqu'à une certaine distance de son sommet est celle d'un carré parfait. Son 
extrémité est légèrement tronconique, et la partie conique se raccorde avec la partie quadrangulaire par 
un étranglement bien prononcé. Le madrier esl sculpté sur toutes ses faces; ce sont les mêmes dessins 
qui s'élagent en quatre séries. 

Ce madrier levé est de la même époque que le gros monolithe. Comme celui-ci d'ailleurs, son pied 
repose au centre d'un espace rectangulaire formé de dalles de gneiss grisâtres qui on! dû être apportées 
de fort loin, car il n'en existe pas dans la contrée environnante. 

Dans l'après-midi, nous marchons toujours sur' l'argile rouge qui disparaît maintenant sous une 
épaisse couche de vero. Plus loin ce sont des fanoro, dans lesquels il faut nous frayer péniblement un 
passage. Ce petit arbuste à fleurs jaunes (Gompkocarpus fruticosus), el dont les baies cotonneuses ser- 
vent aux indigènes à se fabriquer des oreillers, se trouve ici en grande quantité. 

A cinq heures, nous arrivons à Ambohinamboiriiia. Ce village de construction récente a élé fondé il 
y a quelques années par les Antimerina sur ce point de la roule de Tananarive à l'ianaranlsoa. Ce fait 
n'est pas isolé, el il convient de remarquer que, dans loule la province des Betsileo, principalement dans 
la partie septentrionale, les Antimerina ont multiplié leurs postes militaires dans une large mesure. 
Parmi toules les tribus de .Madagascar conquises par les rois antimerina, les populations betsileo son.l 
celles qui supportent le mieux la dure servitude que leur ont imposée leurs vainqueurs. Les Antimerina 
tiennent donc beaucoup à celle province, ils l'ont assimilée, ce qui esl chose aisée entre gens de même 
race si voisins et si semblables sous tous les rapports que les Antimerina el les Betsileo. I les régions Sud 
du plateau central sont actuellement les plus riches de Madagascar, elles comptent aussi parmi les plus 
fertiles, el la population douce el paisible qui les habite se laisse, sans murmurer, écraser sous les cor- 
véeset sous les exactions sans nombre (pie leur font subir leurs vainqueurs. Aussi, sans parler des gouver- 
neurs, des officiers civils et militaires, des juges el des soldais relativemenl nombreux (pie les Antimerina 
entretiennent dans les principales agglomérations betsileo, il y a aus^i dans presque toutes ces villes, sur- 
tout dans le nord de la province, un certain nombre d'Antimerina établis à litre purement privé, sorte 
de colons que les Antimerina favorisent pour tenir plus étroitement encore ces malheureux lîelsileo. Nous 
avions rencontré un grand nombre de ces Antimerina, propriétaires ou marchands, à Ambositra, à 
Ambohinamboarina il n'y a que de cela. En fondant ce posle militaire, les Antimerina ont pris loul le 
terrain environnant, l'ont distribué à plusieurs de leurs compatriotes, qui sont venus fonder un village 
au pied du fort, 

Ambohinamboarina, qui compte une centaine de cases cl qui esl donc pour Madagascar une agglomé- 
ration importante, se trouve situé de part et d'autre de la route, en cet endroit fort belle, sur le versant 
occidental d'une colline élevée dont le rova, poste militaire proprement dit, occupe le sommet. 

Les environs du village sont particulièrement bien cultivés; à coté de toutes les cultures ordinaires 
du plateau central, je remarque des champs que je n'avais vus encore nulle part ailleurs, et qui, je crois, 
sont spéciaux à la province des Betsileo; on en rencontre depuis Ambohinamboarina et ils s'étendent 
sans interruption jusqu'à la partie méridionale de la province. C'est dans les environs d'Ambohiman- 
droso que l'on en rencontre le plus. Ces champs sont couverts d'un arbrisseau de la famille des légumi- 
neuses, il porte de petites fleurs jaunes, ses graines forment des petits haricots aplatis (c'est le Cajanus 
■hidicus ou ambrevade). Les Malgaches mangent ces petits haricots nommés ambatry lorsqu'ils sont 
arrivés à maturité, mais ils ne se livrent pas à cette culture dans ce seul but, le feuillage des ambrevades 
sert à nourrir un ver à soie indigène nommé landinamberivatry {Borocera madagascariensis), qui leur 



28G VOYAGE A MADAGASCAR. 

donne des cocons avec lesquels ils font une soie lustrée et de belle apparence. Il n'y a que dans le 
Betsileo que l'on se sert de cette soie malgache pour faire des lamba rouge brun généralement et des- 
tinés à envelopper les morts. Les Anlimerina, comme nous l'avons vu précédemment, emploient pour 
faire leurs lamba de soie de la matière première qui leur vient de l'étranger. 

Le samedi 29 mars, dans la première partie de l'étape, la route reste toujours assez belle, mais elle 
devient fortement caillouteuse, les blocs de rochers sont plus fréquents, des émergences de gneiss et de 
granité soulèvent et percent en maints endroits la couche superficielle rougeâtre de l'argile plastique. 
L'herbe est toujours rare, en revanche on rencontre beaucoup de petits arbrisseaux à fleurs jaunes 
nommés par les indigènes tsilolsokola. Dans ces contrées rocheuses, les pierres levées sont très fré- 
quentes. A neuf heures, nous passons à gué la rivière Ankona, elle coule en rapide, son lit est très large 
et ses bords disparaissent sous une épaisse végétation, ce sont des fourrés inextricables de bararaia 
(l'hragmites communis), ce roseau aux feuilles acérées, et que nous avons vu si souvent sur les rives 
dos fleuves de l'Ouest. Nous sommes ici à 1 170 mètres d'altitude. Quelques minutes après notre passage 
de l'Ankona, nous arrivons à Talata Inkiala, nous faisons arrêt dans ce petit village et continuons noire 
roule vers le sud. Nous traversons encore de nombreux ruisseaux, en suivant une roule sinueuse qui 
par monts et par vaux nous fait descendre insensiblement à 1 130 mètres d'altitude, au village d'Alarobia, 
où nous nous arrêtons pour passer la nuit. 

Le village d'Alarobia compte une cinquantaine de cases, et cependant nous y voyons une grande popu- 
lation qui semble ne pas pouvoir contenir dans les maisons du village, et qui n'est pas venue des 
hameaux voisins, m'affirment mes porteurs; ce sont tous des habitants d'Alarobia. Nous avons tous 
raison, ils n'habitent pas en effet au village d'Alarobia proprement dit, et ils ne viennent pas des villages 
voisins. L'explication de ce fait est assez simple. Dans mes précédents voyages à Madagascar, à travers 
les autres provinces de l'île et notamment dans l'Imerina, avec laquelle je comparerais le plus souvent le 
pays des Betsileo, les habitants sont cantonnés dans îles villages, des bourgs, des hameaux. 

Dans cette province des Betsileo, cette population des villages est en partie (la plus infime) logée dans 
des maisons réunies en agglomérations que l'on trouve principalement le long des routes fréquentées ; 
une autre partie (la plus grande) habite des maisons isolées et disséminées dans la campagne. Ces mai- 
sons, qui s'appelleraient des fermes dans notre France, s'appellent là-bas des vala. Chaque vala, qui 
occupe le plus souvent le sommet d'un monticule, est formé essentiellement d'une clôture : murs d'argile, 
fossés, plantes épineuses ou rakeia, celte clôture enserre un espace souvent considérable au milieu 
duquel sont construites la maison du propriétaire du vala et celle de ses esclaves. Cette disposition qui 
est tout à fait spéciale au pays betsileo n'a pu qu'augmenter mes chances d'erreur dans les évaluations 
approximatives que j'ai tenté de faire partout, à Madagascar, de la population. 

Le dimanche 30 mars, une demi-heure après notre départ d'Alarobia, nous arrivons sur les bords du 
Malsiatra, formant lui aussi, comme le Mania, que nous avons traversé plus au nord, un des grands 
lleuves du versant occidental de Madagascar : le Mangoky. Nous passons le Matsiatra en pirogue. Le 
passage est à 1 090 mètres d'altitude, cl à celle époque de l'année le fleuve mesure 80 mètres de largeur 
sur 2 m. 30 de profondeur. Après la traversée du Malsiatra, nous passons encore à gué un de ses 
affluents : l'Ibita. Nous marchons ensuite dans de belles rizières. Les cultures deviennent abondantes, 
des vala couronnent chaque colline; à une heure, nous entrons à Fianarantsoa, la capitale du sud de 
Madagascar. 

Sans aucun doute," Fianarantsoa n'occupe pas le deuxième rang parmi les villes de Madagascar au 
point de vue du nombre d'habitants. Sous ce rapport, Tamalave viendrait avant cette ville; néanmoins 
on a l'habitude de désigner Fianarantsoa comme la deuxième cité de l'île tant au point de vue de l'impor- 
tance politique — elle esl en effet la capitale des Belsileo, la tribu la plus anciennement soumise aux 
Anlimerina cl celle qui a accepté, toléré, cl souffert le mieux les mœurs, les usages, les lois des vain- 
que urs — qu'au point de vue géographique; sa position en fait le centre île la domination des Anlime- 
rina dans le sud du plateau central. La population totale de Fianarantsoa, en laissant de côté bien 




DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



289 







MAHC11E Lit: l'IANAUANTSOA. 



entendu les quelques villages qui L'environnent — qui en sont en quelque sorte les faubourgs — el sur- 
tout les vnffi, habitations isolées, que l'on rencontre en grand nombre dans tout le voisinage, ne dépasse 
pas G 000 habitants. 

Comme c'est l'usage à Madagascar et principalement sur le plateau central, la \ ill«' de Fianarantsoa 
occupe le sommet d'une colline élevée. Le point culminant de ce mamelon est pris par l'emplacement 
du rova antimerina, c'est là qu'est construite en briques crues la maison assez, spacieuse du gouverneur 
Rainiketabao, l'i" honneur, le père du médecin malgache qui nous avait loué sa maison à Tananarive. 
Les flânes de cette colline de forme conique el à pente douce sont couverts partout de maisons pressées 
les unes contre les autres el qui ne laissent entre elles que des ruelles étroites dont les sinuosités et les 
escaliers de granité nous rappelaient très exactement d'ailleurs l'aspect de certains quartiers de Tana- 
narive. Le chemin le plus praticable est celui qui, partant <\i\ pied de la colline du côté nord, monte en 
suivant une direction sensiblement droite jusqu'aux portes du palais du gouverneur. Celle rue n'est que 
la prolongation directe de la roule de Tananarive. 

Lorsque venant du nord on approche de la capitale des Betsileo et que l'on peut distinguer bien nette- 
ment toutes les maisons qui se présentent aux regards, on est de suile frappé du nombre considérable 
d'édifices religieux, d'églises et de temples qui se trouvent bâtis sur ce côté nord de la ville. Lorsque l'on 
a dépassé et laissé sur la gauche les bâtiments de la vice-résidence de France qui sont à la limite des 
premières maisons de la ville, on arrive de suile à l'emplacement de la mission catholique que le chemin 
principal coupe en deux parties à peu près égales, à droite, dans l'ouest par conséquent, se trouve le 
bâtiment occupé parles pères jésuites, l'église lui est contiguë; dans le nord, un peu plus loin, sur un 
emplacement assez vaste on ramassait, lors de notre passage, des matériaux : les missionnaires catholi- 

37 



290 VOYAGE A MADAGASCAR. 

ques faisaient construire en effet une grande église en pierres; de l'autre côté de la rue, se trouvent la 
maison et l'école des frères de la Doctrine chrétienne, derrière ces bâtiments s'étendent de beaux jardins 
dont malheureusement la partie principale occupe le fond d'un ravin. 

En continuant de suivre vers le sud le grand chemin de Fianarantsoa qui s'élève bientôt sur les flancs 
de la colline, on rencontre à droite l'emplacement du grand marché, puis ce sont successivement 
les terrains et les bâtiments des missionnaires norvégiens dont l'église aux tons rougeâtres se dresse 
à notre gauche avec son clocheton aux quatre faces égales. Une église anglaise, de je ne sais quelle 
secte, lui fait face; il s'en trouve encore une demi-douzaine dans les quartiers hauts de la 
ville. 

Il est à remarquer à Madagascar que c'est seulement dans les tribus des Antimerina et des Belsileo 
que les missionnaires, français, anglais et norvégiens, ont fondé des établissements. Dans tout le reste 
de l'île on parcourait des milliers de kilomètres sans en voir; il n'y en a, à ma connaissance, en dehors 
de l'Imerina et du Belsileo, que sur les côtes, à Fort-Dauphin, à Manambondro, à Andevoranto et à 
Tamatave. On dirait que ces apôtres du christianisme, sans distinction de religion, ne sont venus à 
Madagascar que pour les Antimerina, la tribu la plus forte et que l'on est convenu en Europe de trouver 
la plus civilisée. Ces missionnaires espéreraient-ils que, après avoir converti les maîtres, ils tiendront les 
esclaves? Celte observation si importante mériterait de longs développements dans lesquels je ne puis 
entrer ici, je n'en dirai que quelques mots lorsque j'exposerai les conclusions générales que j'ai été 
amené à formuler à la suite de mon voyage à Madagascar. 

Les environs immédiats de Fianarantsoa sont encore plus mouvementés que ceux de Tananarive, ce 
sont des collines élevées, de gros monticules aux pentes rapides, aux sommets rocheux. La végétation 
semble plus vigoureuse, les rizières sont plus jolies et mieux travaillées. C'est toujours la zone dénudée 
des hauts plateaux ; mais, malgré la densité de la population chez les Belsileo, le défrichement de la 
contrée est moins absolu que chez leurs voisins du Nord. Dans les environs immédiats de Fianarantsoa, 
on observe quelques bouquets de bois qui ont été respectés et qui couronnent plusieurs des monticules 
entourant la ville. A4 kilomètres dans l'Est se tient, une fois par semaine, le vendredi, un grand marché. 
C'est quelque chose d'analogue au zoma de Tananarive. Des vieillards m'ont affirmé que l'emplacement 
de ce zoma était boisé dans leur jeunesse; maintenant les premiers arbres de la forêt de l'Est sont à 
plus de 60 kilomètres de Fianarantsoa. Chez les Betsileo donc, comme chez les autres Malgaches et 
principalement chez les Antimerina, nous assistons, à l'époque contemporaine, à un défrichement lent 
mais continu de toutes les parties de l'île ; ce défrichement est d'ailleurs en raison directe de la densité de 
la population. Quoi qu'il en soit, ces vestiges de végétation, que nous voyons déjà aux environs de 
Fianarantsoa, nous annoncent la zone des brousses dans laquelle nous entrerons en trois journées de 
marche vers le Sud, et qui est plus rapprochée encore du côté de l'Ouest; à l'Est, c'est la zone forestière, 
le pays des Tanala. 

Dès notre arrivée, nous avions reçu de la part de M. le docteur Besson, vice-résident de France 
à Fianarantsoa, un accueil des plus bienveillants dont je ne saurais trop le remercier. Le docteur Besson 
habite en famille une maison spacieuse, construite il y a quelques années sur les ordres du résident 
général de Tananarive. Malheureusement remplacement a été mal choisi, peut-être est-il plus juste de 
dire que le gouvernement français a dû se contenter de ce que les Antimerina ont bien voulu lui vendre 
à poids d'or. Mais à Madagascar comme partout ailleurs c'est la règle, et le Ministère des affaires étran- 
gères, imitant le sage, se contente de peu. La résidence de Fianarantsoa est édifiée au nord de la ville, 
[nés du chemin qui vient de Tananarive; le terrain au milieu duquel s'élève la maison est sur le versant 
oriental d'une colline élevée. La déclivité de ce terrain est tellement prononcée qu'il est impossible de 
s'y tenir debout, il a donc fallu à grands frais y aménager des terrasses et l'aire en un mol tout le néces- 
saire pour rendre celle portion de lerrain habitable. 

Grâce au docteur Besson, nous trouvons à louer en dehors de la ville et non loin de la résidence, au 
heu dit Ambalolahikisoa, une maison assez spacieuse et très suffisamment confortable. C'est là que 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



291 



nous allons séjourner quelques semaines, pour attendre le retour des beaux jours, étudier le peuple 
betsileo et surtout nous préparer à notre prochain voyage dans le Sud. 

Lorsque nous avions quitté Tananarive, les pluies avaient cessé, le temps était redevenu beau et la 
bonne saison semblait nettement commencer. Ici, dans le Bclsileo, nous retrouvons le mauvais temps. 
Ce ne sont plus, il est vrai, les averses diluviennes qui caractérisent la mauvaise saison à Madagascar, 
mais tous les jours, dans la matinée principalement, nous nous trouvons enveloppés d'un brouillard 
froid et humide; vers midi, il tombe une petite pluie, 
le vent s'élève bientôt, puis la journée devient belle. 
,Cc qu'il y a de particulièrement curieux dans le Bet- 
sileo, ce ne sont pas tant les petites pluies persistantes 
à la fin de la saison chaude que ce froid vif qui com- 



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AMDATOLAHIKISOA !: I hl'l DES MAISONS Bl 



menée à se faire sentir. J'avais déjà remarqué un peu partout el surtout dans l'Est que la saison des 
pluies ne se termine pas brusquement, à s<m déclin des petites pluies sont encore Fréquentes, elles sont 
journalières dans la zone des forêts; mais ce que je n'avais jamais éprouvé ailleurs, c'est un tel degré de 
froid. Nous grelottons littéralement. La température dont nous jouissons n'est en somme qu'une 
froidure printanière pour des Européens, mais ici dans ces pays intertropicaux, on s'attend si peu à 
l'éprouver et on y est si mal préparé par les températures ressenties dans les mois précédents el dans 
les autres parties de l'île, qu'elle nous semble rigoureuse. A cinq heures du matin, j'ai noté pendant 
plusieurs jours -+- 5° centigrades. 

Ici, nos journées passent \ile. Nous avons beaucoup de distractions; ce sont, en compagnie du docteur 
Besson, des excursions très intéressantes aux environs de Pianarantsoa ; ce sont de nombreuses visites 
el de longues causeries avec des Betsileo dont nous nous sommes empressés de faire nos amis pour lier 
connaissance el nous instruire des coutumes de celle peuplade. Les travaux ne nous manquent pas non 
plus, il faut consacrer nos soins à nos collections, prendre des noies, rédiger nos rapports cl surtout 
nous préparer à notre grand voyage futur. 

Parmi nos nouveaux amis betsileo. Rainimanana, qui me semble le plus instruit, nous met rapide- 
ment au courant des mœurs de ses compatriotes. D'esprit beaucoup moins borné que la plupart de nos 
éphémères connaissances, ses renseignements sont très précieux; son Age avancé ne lui oie rien de ses 
facultés, ses souvenirs sont très précis et grâce à lui nous allons connaître à fond la peuplade des Bet- 
sileo. Rainimanana nous raconte un soir des légendes et de vieilles histoires que nous trouvons d'autant 
plus remarquables que, jusqu'à présent, nous avions eu une peine ('norme à en réunir quelques-unes sur 
le peuple malgache. 



292 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Je vais donner une de ces légendes betsileo dont la traduction française littérale offre cependant 
quelques charmes malgré sa naïveté. Je crois bon aussi d'y joindre le texte betsileo et sa traduction en 
dialecte antimerina, car ces textes mettront sous les yeux du lecteur deux échantillons de dialectes parlés 
dans la grande île africaine. 

I. Texte betsileo : — Nihavana hoe ny akoho aminy mpanpango fah*ela, Ka nifankatea soasoa : ara 
tsi'ela ko rota ny lamban'ny akoho ; Ka dia nanao hoe taminy mpanpango i : « Mb a ampindramo fanjaitsa 
aho hanjairako itoy lambako iloy (sady miatats'y no manao izay). 

Dia nomen'ny mpanpango; ko tsiveho te-he nanjaitsa igny ko vere ny fanjaitsa; nitadia ny akoho ko 
nitsindroka ko nilsindroka ko, tsi cla ko avy ny mpanpango nanao hoe : « Aia ny fanjaitso? Dia hoe ny 
akoho : Izao ny mitadia fa vere etato ko Isa hitako ; sady mitsmdrok'amin'iz'ay ny akoho. 

Nadiky hoe ny mpapango ko roso mitsidigna : ko egn'ambony i no mangaika nanao hoe : « Filoko ô! 
Filoko ô ! 

Taitsa hoe ny akoho ko nanao hoe : Izao ny mitadia ko andrazo velivety. 

Tsa nahandry koa hoe ny mpanpango ; fa dia pignaogne ny zanaky ny akobo, ko nahatongane be, dia 
anadroe ro sisa. Dia hoe ny akoho tsi ela = Terak : tiraika tsa ho tratsa, terak'iraika tsa ho tratsa, fa 
aho nileraka ro vakivaky tratsa! vakivaky tratsa vakivaky tra a Ira! 

Izany hoe ro ihinanan'-ny mpanpango ny anak'akoho nagnare ny filone natao hanjairangn'i clanc rota, 
fa iraika hoe io ny ela ./. 

II. Traduction antimerina : — Nisakaiza, hono, ny akoho sy ny papango taloha, ka nifankatia dia 
nifankatia; ary nony ela, hono, rovotra ny lambany akoho (ny elany) : dia hoy izy tamy ny papango : 
« Mba ampindramo fanjaitra kely aho, hanjairako ity lambako ity (sady mialatr'izy no saronany ny elany 
ny tongony anila). 

Dia nomen'ny papango; ka vantany vao nanao hanjaitra ka very ny fanjaitra. Nitady, hono, ny akoho 
sady mitsindroka re! ka mitsindroka re! Nony ela avy ny papango nanao hoe : « Aiza ny fanjailro? » 
— Dia hoy ny akoho : Izao no mitady azy fa very eto iky ka tsi hitako! (sady mitsindrok'izy no manao 
izany). 

Tezitra, hono, ny papango ka nanid ina; ka eny ampanidinan'izy no miantso nanao hoe : Filoko ô! 
Filoko ô ! ô ! 

Taitra tamin'izay akoho ka nanao hoe : Izao mitady azy ka andraso vetivety. 

Tsy naharitra intsony, hono, ny papango : fa dia no faohiny ny zanaky ny akoho isan'andro mandra- 
pandrainy ny fanjaitra; nefa tsy nahita mandrak'ankehitriny. 

Dia izao, hono, mba hery nataon'ny akoho : Terak'iry tsy ho tratra; terak'iry tsy ho traira; izaho 
niteraka no vakivaky tratra! vakivaky tratra. 

Izany, hono, no nihinanan'ny papango ny zanak'akoho; manary ny filony ny akoho. 

Nefa, asa moa fa ny antilra no ho banga : ela nihinanana; ary ny osy no misy somolra : diso kely ny 
andro nitcrahana; ka tsy izaho no mandainga fa toa mifanilsy samy mai'ina ireo ./. 

III. Traduction française : — On raconte qu'autrefois, la poule et le papango (Milvus œgyplius 
G. m. gros oiseau de proie) étaient liés d'amitié et s'aimaient beaucoup; un jour la poule, ayant son 
Inmba (aile) déchiré, s'adressa au « papango » en ces termes : « Prèle-moi une aiguille pour coudre mon 
lamba » (et en même temps elle se pâmait de douleur et couvrait une de ses pattes avec son aile). 

Le papango lui donna une aiguille, mais quand elle eut fini de s'en servir elle la perdit. La poule se 
mil alors à chercher l'aiguille et pour cela picola... picota.... — Le papango survint et demanda : 
« Où est mon aiguille? » — Je la cherche, répondit la poule, car je l'ai perdue et ne la retrouve pas (el en 
disant cela elle continuait de picoter). 

Le papango, en colère, s'envola, cl tout en volanl demandait : « Mon aiguille! mon aiguille! » 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA 



293 




POR il nu liov.v A PIANARANTSOA. 



Ln poule, prise parla peur, lui dit alors : « Je la cherche, attends un peu ». 

Le papango ne supporta pas cela plus longtemps el se mil m devoir de s'emparer chaque jour des 
pelils de la poule, jusqu'à ce .pie l'on lui rendît sou aiguille, mais jusqu'ici la poule n'a pas encore 
retrouvé l'aiguille. 

Pour terminer, la poule dit : « Je fais un petit el ne puis le conserver! J'en fais un autre el il subit le 
même sort! Aussi moi qui les mets au monde je me fatigue en pure perte. » 

Voilà pourquoi le papango mange les petits de la poule : c'esl que celle-ci lui a perdu son aiguille. 

Cependant, j'ignore si les vieillards sont édentés parce qu'ils mangent depuis longtemps cl si les chè- 
vres ont de la barbe au menton parce qu'il y a eu une petite erreur dans le jour de leur naissance : mais 
ce n'est pas moi qui ment, car je ne fais que justifier des choses également vraies ./. 

« Et cela est si vrai, ajoutait Rainimanana, que depuis cette époque le papango ne cesse de se venger et 
toutes les poules du monde picotent toujours pour chercher la malheureuse aiguille. » 

J'ai dit dans le chapitre précédent que, parmi toutes les tribus de Madagascar, celle des Belsileo étad, 
sous une foule de rapports, celle qui se rapprochait le plus des Anlimerina. 

Le Belsileo appartient très certainement à la même famille ethnique que l'Anlimerina. Il est très sou- 
vent, assez difficile de les distinguer l'un de l'autre; cependant, d'une manière générale, le Betsileo a le 
teint plus noir que l'Anlimerina; ses lèvres sont plus épaisses, son nez plus aplati, ses cheveux; plus 
crépus. Tout semble donc indiquer que le Belsileo est le produit d'un mélange d'un élément asiatique 
avec un élément africain, mélange dans lequel le dernier élément entre pour une part bien 'plus considé- 



29i 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



rable que chez l'Antimerina actuel, qui est le produit d'une fusion analogue. Le Betsileo a généralement 
la stature plus élevée et les membres plus forts que l'Antimerina. Les facultés intellectuelles du Betsileo 
ne semblent pas, d'une manière évidente, être inférieures à celles de son vainqueur. Le Betsileo est plus 
doux, plus calme que l'Antimerina; malheureusement son apathie égale sa soumission, il ne se livre, pas 
volontiers aux opérations commerciales; bien moins hardi et entreprenant que l'Antimerina, il n'aspire 




MAISON D'UN VAI.A. (DESSIN DE BOUDIER, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.) 



qu'à vivre tranquille au sein de sa famille et à se fixer sur ses terres qu'il cultive avec beaucoup de soins. 
Le Betsileo est surloul un paysan, il n'aime pas vivre dans les agglomérations; sa ferme, son valu, forme 
tout son horizon. Il aime beaucoup ses terres, il est très jaloux de sa propriété. Gonséquemment, il a la 
réputation d'un chicanier, il semble aimer les procès. On voit en effet, chaque année, des familles bet- 
sileo se ruiner dans des contestations qui ont pour objets des parcelles de terrains. Le Betsileo dans sa 
bonne foi naïve ne veut pas céder, et comme l'Antimerina esl son seul juge il y perd la plus grande partie 
de sa fortune; c'est à cause de ces procès incessanls que soutiennent les Betsileo, que le posle de gou- 
verneur de Fianarantsoa esl si recherché des Anlimerina influents. Dans ce posle, un gouverneur — dénué 
de scrupules, comme ils le sont tous d'ailleurs — peul se l'aire environ 300 000 francs de renie de noire 
monnaie en vendant ses arrêts. 

Comme les Anlimerina, les Betsileo on! adopté pour les hommes depuis quelques années la mode de 
se couper les cheveux courts. Les femmes les portent tressés artistement, elles oui le talent de donner à 
leurs chevelures toutes espèces de formes. Tête nue, on les croirait coiffées d'un bonnel de dentelle. Chez 
les Betsileo, le costume esl le même que chez les Anlimerina. 

Dans le courant de cet ouvrage, j'ai déjà eu l'occasion de parler plusieurs fois de quelques coutumes 
spéciales à la tribu des Anlimerina. Je retrouve presque loules ces coutumes ici; je ne signalerai donc 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



295 



que celles qui me semblent spéciales aux Betsileo. L'une des plus étranges, qui caractérise cette tribu, 
est sans contredit leur façon de traiter les morts. 

Lorsqu'un Betsileo vient à mourir, son corps est roulé peu après son trépas dans de riches lamba, puis 
il est placé clans un cercueil de bois. Comme chez les autres tribus de Madagascar, la famille du mort 
s'est réunie, on a chanté les louanges du défunt, ce sont toujours pour cet instant les mêmes cérémonies. 
Lorsqu'elles ont pris fin, on porte le cercueil dans le tombeau 
de famille. Comme chez les Antimerina, ce tombeau est géné- 
ralement formé de cinq grandes dalles de granité, el il est 
aussi le plus généralement construit au sommet d'une colline. 
Mais chez les Betsileo le tombeau est plus profond, et au 
lieu de s'ouvrir en levant la dalle supérieure, on y accède 
par une galerie parfois 1res longue et qui souvent 
débouche forl bas sur le liane: de la colline el toujours 
du côté du sud-ouest. Ces tombeaux betsileo sont cons- 
truits avec soin, ils sont l'objet d'une grande vénération 
de la pari des indigène . Autrefois les ramilles riches 
cachaient dans le tombeau de leurs ancêtres leurs objets 
précieux et leur argent . 

Lorsque le cercueil a été déposé dans le tombeau, on 
immole des bceufs qui sont partagés entre les assistants, 
on boit de nombreuses bouteilles de rhum el l'on se sé- 
pare souvent fort ému après toutes ces libations. 

Deux ou trois jours plus tard, el c'est ici que la cou- 
tume betsileo esl tout à l'ail particulière, on retire le 
cercueil du tombeau, le défunt est ramené dans sa 
maison. On le roule fortement cuire deux planches, 
el lorsqu'il n'est plus qu'une masse informe, on le 
ficelle debout contre le poteau principal de la case 
avec des lanières de peaux de bœufs. On lui a i 1 1< • i ■< • '• 
la plante des pieds sous lesquels esl placée une cru- 
che ou une marmite de lent'; on laisse alors agir 
la putréfaction, cependant que la famille et les 
amis du mort sont entassés dans sa demeure, (han- 
tent ses louanges, célèbrent ses bienfaits et boi- 
vent force rasades de rhum pour s'étourdir et pouvoir résister à l'odear épouvantable qui se dégage «lu 
cadavre en décomposition. Au bout d'un mois, quelquefois plus, la putréfaction a continué son œuvre, 
et un liquide putride et infect esl venu remplir le vaisseau de terre. Celui-ci est l'objet de soins jaloux, 
on surveille attentivement la venue des vers qui s'y forment : un d'entre eux paraît-il plus gros que les 
autres que toute la famille se réjouit, car l'âme du mort s'est réincarnée sous celle forme. On attend 
encore quelques semaines pour permettre aux vers de grossir quelque peu. Il esl procédé avec grande 
pompe à l'inhumation des restes du défunt dans le tombeau de famille. En même temps que ces restes 
on place aussi dans le tombeau et prés de la tête du cadavre le vaisseau de terre dans lequel vil le gros 
ver, ultime incarnation du défunt désignée par les Betsileo sous le nom de fanano. On a soin de placer 
dans le vase de terre un long bambou par lequel plus lard doit remonter sur la surface de la terre le 
fanano mystérieux. Toutes ces opérations se font sans grandes variantes dans toutes les familles betsileo 
et je les ai vues maintes fois. Pour la suite je vais laisser la parole à notre ami Rainimanana. 

Après un certain temps, temps variable qui ne dépasse jamais une année, le fanano remonte à l'inté- 
rieur du bambou et fait son apparition sur la terre. Cet animal mystérieux affecte non pas la forme 




FEMME BETSILEO. 



296 VOYAGE A MADAGASCAR. 

d'un serpent, comme le croient les Antimerina, mais bien celle d'un petit crocodile de couleur brune et 
tacheté de rouge sur le dos, le ventre est blanchâtre. 

Dès que l'animal a été reconnu par la famille du défunt, ceux-ci s'en approchent et lui demandent s'il 
est bien réellement le parent qu'ils ont perdu. Si le lézard lève la tète, c'est un signe certain que c'est 
bien le mort. Lorsque cette certitude est acquise, des membres de la famille du défunt apportent en cet 
endroit le plat dans lequel le mort a mangé pour la dernière fois. On met dans ce plat un peu de rhum 
mélangé à quelques gouttelettes de sang obtenues en coupant l'oreille d'un jeune bœuf. Le plat est 
placé devant le fanano; si cet animal accepte celle offrande en y goûtant tant soit peu, c'est le signal de 
grandes réjouissances. Rainimanana ajoute que le fanano retourne au tombeau, qu'il choisit comme sa 
demeure, il y devient très gros, c'est un dieu lutélaire qui protège la famille du mort et les contrées 
voisines. 

On conçoit aisément la crainte respectueuse qu'éprouvent généralement les Betsileo pour tous les 
reptiles. Celte coutume de traiter les morts est dans l'île de Madagascar tout à fait particulière à la 
tribu des Belsileo; plus encore qu? les Antimerina ils ont le culte des morts, ils construisenl leurs tom- 
beaux avec beaucoup de soins, en font de véritables monuments ornés d'une façon toute spéciale, avec 
des pierres souvent très grosses, des madriers finement sculptés ou des crânes de bœufs qui ont con- 
servé leurs cornes. 

Le Betsileo est aussi très superstitieux, plus encore que ses voisins du Nord, les fady sont nombreux 
dans cette tribu dont chaque individu porte ostensiblement ou en cachette plusieurs odij ou talismans. Le 
odij que nous trouverons encore dans toutes les tribus du Sud, où il est très répandu, est le seul signe 
extérieur de religiosité de ces peuplades. Dans un chapitre précédent, j 'exposais dans ses grandes lignes 
les croyances religieuses du Malgache, elles sont les mêmes pour toutes les tribus; mais dans le Sud 
principalement, le bon Principe est bien laissé de côté, et c'est avec des ocly, des fétiches, des amulettes, 
des talismans et porte-bonheur qu'ils croient conjurer les attaques du mauvais Principe. Pour toutes 
les circonstances de la vie, quelles qu'elles soient, un homme du Sud bien outillé possède un ochj et 
nous verrons plus lard, comme conséquences pratiques de ce l'ail, que dans les tribus guerrières du Sud, 
chez les Bahara principalement, ils se montrent très osés et très entreprenants, ce qui est remarquable 
chez un Malgache, parce qu'ils sont fermement convaincus de la vertu de leur ody. 

En parlant de la façon d'enterrer chez les Belsileo et de leurs croyances aux ody, j'ai signalé les deux 
faits les plus importants qui les différencient des Antimerina. 11 n'y aurait plus maintenant à noter que 
quelques détails sans grande importance, tels que la coiffure compliquée des femmes betsileo, le gros 
anneau d'argent qu'elles portent dans les cheveux lorsqu'elles sont fiancées, et le mode de construction 
des maisons dans celle partie du plateau central. On peut dire en général que le Belsileo a conservé 
plus religieusement (nie l 'Antimerina les coutumes de ses pères ; on le voit tout d'abord par le respect 
religieux dont il aime à entourer ses nobles et ses chefs de caste, au grand désespoir des Antimerina qui 
n'ont pu jusqu'à ce jour déraciner le respect des vieilles familles chez les Betsileo et le remplacer par 
l'adoration de leur propre reine, eux qui, cependant, sur tous les autres points, sont les maîtres incon- 
testés de celle peuplade douce et docile. Ce respect des anciennes coutumes chez les Belsileo nous esl 
encore indiqué par leur croyance aux odij. Celle ancienne croyance générale cl incontestée à Madagascar 
n'est cachée superficiellement que chez les Antimerina sous le vernis de civilisation dont on les a recou- 
verts à grand'pcine. La coiffure chez les Belsileo est resiée (elle qu'elle était autrefois, tandis que chez 
les Antimerina les modes européennes ont prévalu, et cependant j'ai encore vu, en 1889, un Antimerina de 
type pur, parent du chef de Mahatsinjo, qui possédait une longue chevelure divisée en tresses, ter- 
minées par des boules enduites de graisse de bœuf. 

Enfin les maisons en bois belsileo sont tout à fait comparables, si ce n'est identiques, aux maisons 
antimerina d'ilafy, au tombeau de Radama II, et à la vieille maison en bois de Ranavalona I rc dans le 
palais de la reine à Tananarive. Il est à remarquer cependant que dans ces maisons en bois belsileo 
les ouvertures sont excessivement petites, et qu'il faut de savants efforts pour pénétrer à l'intérieur. Les 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



297 



Betsileo chantent et dansent comme les Anlimerina, ils n'ont conservé qu'une vieille danse spéciale 
qu'ils appellent la danse de la sagaie; nous y retrouvons toujours un ou deux acteurs principaux debout 
au milieu d'un cercle de gens accroupis, qui psalmodient en ton mineur et qui s'accompagnent à contre- 
temps de battements de mains. 

Mais tandis que les Anlimerina manquent complètement de poésie dans leurs chansons populaires et 
se contentent le plus souvent de psalmodier le récit d'un voyage, simple itinéraire où l'on mentionne 
sèchement les villages de la roule, les Betsileo, comme les autres tribus du Sud, manifestent dans leurs 
chants et leurs récits populaires quelques velléilés poétiques. Voici traduits en antimerina et en français 
les chants de Barimaso et de Dombita; c'étaient les plus répandus lors de mon passage dans le Betsileo. 



barimaso. — ■ La belle aux grands yeux. 



Traduction antimerina. 

Barimaso sasa manafalra 
Njola kely tsy misy bialana. 

— Nba tiavo kely ah fa raora tianal 
Asivo soa atro fa mora mamaly! 
Raha tianao alio dia basinao! 
Raha tsy tianao dia basin 'olon' kafa 
Apetraka ery amoron — dalana 

Tsy ilao zan' izay olon — kandray. 

— Raha isy hianao aho tsy tonga tatj ! 
Raha tsy hianao aho tsj mahalala trano! 
Raha tsy hianao aho tsy mahalala, lalana! 

— Andeha isika mba hifankatia 
Hifankatia ka tsy mba hiady 
Tsy mba hisaraka. 

Satry ny olona tsy mba miray. 

— Mifankatiava re ry tanora falon-bitsyl - 
Andeha isika hiaraka adala 

Fa rehefa tonga miara-terezany. 



Traduction française. 

La belle aux grands yeux est fatiguée de me faire appeler. 

[par une laide amie. 

— Je ne puis nie rendre à ses rendez-vous, ear je suis retenu 
Aime-moi, car je me laisse aimer facilement. 

Fais-moi <\n bien, car je réponds volontiers. 

Si tu veux je serai ton fusil (!!). 

Si tu ne veux pas. je serai celui d'un autre. 

Placée là-bas au boni du chemin. 

Il ne manquera pas de gens qui me prendront! 

— Si ce n'étail pour loi. je ne serais pas venue ici. 

Si ce n'était pour toi, je n'aurais pas suivi celte route. 

— Allons nous aimer! 

Nous aimer et ne pas nous disputer, 
Ne pas i - séparer. 

Il déplail aux gens de nous voir unis! 

- Aimez-vous, jeunes gens, car tous êtes peu nombreux. — 
Allons folâtrer ensemble, 
Car à notre retour nous serons grondés tous les deux. 



Traduction anlimera. — dombita! 

Nisy vehivavy anankiray nisaoran' nv vadinv, ka nanenina; dia nilrnv sadv nanao io hira io izy, 
nanao hoe : 

Maly re aho nariany; nisaorany omaly hariva — Mifona re aho Tompokolahy ; mivalo, indry vola 
voamena antandrako anao; mananda re aho! avelaore mba hitoetra aminaol aoka re mba hoato! naho 
mpiloto vary aza ! na ho mpaka rano! avelaore mba ho ato! 

Nainaly iley lehilaly ka nanao hoe : namalv. 

Izaho tsy tianao inlsony, l'a mandehana miala ; Izaho tsy tianao intsony. 

Dia hoy indray ravehivavy : 

Ka rehefa manandra ho hianao Isy manaiky ko hanao ahoana aho! Baby karv Kolo! andeha isika han- 
deha fa rahefa lehibe hianao hateriko aty! Baby aiv rakoto! Baby aryl Baby. Dia nandeha hono izy 
mianake ka nony louga anv an-trano ny ray amandreninv, dia maly lampo ka rahevivavy nanenina. 

Traduction française. — dombita! 

Il y avait une femme qui avait élé répudiée par son mari; elle se repentit, prononça ces paroles et fil 
la chanson suivante : 

Je suis perdue, car il m'a rejetée; il m'a répudiée hier soir. Je vous demande pardon, monsieur, je 
me repens, voici voamena (2-'t e partie de la piastre) ' que je vous donne; je vous fais un don! laissez-moi 



t. Cet usage, très répandu dans toute l'Ile et surtout chez les Antimerina et chez les Retsileo, est très remarquable; il 
parait être caractéristique des peuples madécasses. En elTet, lorsque dans une occasion quelconque un Malgache vient 
à offenser, à outrager même très cruellement une personne quelconque, il s'imagine très volontiers que, en donnant à la 

38 



298 VOYAGE A MADAGASCAR. 

demeurer avec vous! permettez-moi de rester ici! même si je dois piler du riz! ou aller chercher de l'eau 
à la source! permettez-moi de rester ici. 

Le mari répondit en ces termes : 

Je ne vous aime plus du tout, allez, partez, je ne vous aime plus du tout. 

La femme reprit encore : 

Je t'ai fait un don et tu n'acceptes rien, que dois-je faire! Viens, Koto, que je te porte sur mon dos! 
Allons, partons, lorsque tu seras grand, je te ramènerai ici! Viens, Rakoto, que je te porte sur mon dos!... 

La mère et l'enfant partirent et . à peine arrivée dans la maison de ses parents, l'épouse repentie mourut 
subitement. 

Si nous trouvons sous ce rapport une certaine supériorité des tribus du Sud sur les tribus du Nord, 
en ce qui touche la sculpture, cette supériorité devient encore plus évidente. En effet, on sait que depuis 
les temps les plus reculés presque toutes les races humaines ont. reproduit sur une matière quelconque, 
corne, os, bois, pierres, etc., les objets qui frappaient le plus souvent leurs regards. Ces premières 
sculptures spontanées font absolument défaut dans le nord de Madagascar. Les Antimerina eux-mêmes, 
les plus civilisés des Malgaches (par convention), n'ont aucune idée d'une sculpture quelconque. Sans 
doute certains de leurs ouvriers à Tananarive ont pu faire ou principalement copier plusieurs figurines 
importées d'Europe tout récemment, mais ils n'ont jamais trouvé dans leur tête un motif quelconque 
d'ornementation. Leurs idoles les plus renommées n'étaient que des morceaux de bois informes ou 
des cailloux bruts roulés dans des chiffons. Ici, dès notre première étape dans le Sud, nous rencon- 
trons de véritables sculptures, ce sont encore, il est vrai, des essais grossiers et naïfs; je remarque 
d'abord sur les planches qui ferment les fenêtres et les portes des cases des dessins géométriques aux 
contours plus ou moins réguliers .qui entaillent profondément le bois dur. Ces mêmes dessins sont 
reproduits encore sur des pierres levées, sur des madriers dressés comme ceux que nous avons vus au 
sud de Sabotsy. Ces mêmes dessins géométriques sont également souvent reproduits sur les palissades, 
qui entourent les tombeaux ou sur les mégalithes qui s'élèvent dans leurs voisinages. Le plus beau spé- 
cimen que nous avons rencontré dans ce genre est l'entourage en bois sculpté du tombeau de Ramaharo, 
un des descendants des anciens roisbetsileo de Lalangina, construit non loin des rives du Matsiatra, et 
près du village d'Ialananindro. 

Au-dessus de cette sculpture géométrique, je trouve encore des essais plus compliqués dont le Retsileo 
est l'auteur sur ses principaux ustensiles de ménage. Ce sont des mortiers à riz, des mortiers à piment, 
des cuillères, des plats, des salières; tous ces objets en bois sont souvent très finement sculptés. On y 
trouve déjà des figures plus compliquées, ce sont quelquefois des formes animales, le bœuf est le plus 
souvent représenté. Les artistes belsileo se sont donné aussi libre carrière pour l'ornementation de 
leurs cases en bois. Dans cette tribu des Betsileo comme dans celle des Tanala plus à l'Est, non seule- 
ment les volets qui ferment les ouvertures sont sculptés, mais encore les piliers principaux de la maison 
sont artistement gravés; il en est de même des deux pignons qui le plus souvent sont surmontés d'un 
oiseau qui représente assez bien un pigeon au repos. La forme humaine est très rarement employée. 
si ce n'est pour des ody, des talismans ou des amulettes. 

La tribu des Betsileo a été signalée par de Flacourt dans son grand ouvrage à Madagascar. 

« Le païs des Eringdranes est un grand pais qui se divise en grandes etpeliles Eringdranes ; les petites 
Eringdranes sont au sud et c'est d'où sort la rivière Mangharac (Menarahaka). Les grandes Eringdranes 
sont au nord et finissent au pais des Vohito'Anghombes dont la rivière de Manlsialrc (Matsiatra) fait la 
séparation. C'est un païs très peuplé et qui peut fournir plus de 30 000 hommes en un besoin. Le païs 

personne ainsi outragée un morceau d'argent d'une valeur infime, l'injure sera oubliée, le pardon complet sera accordé, 
l'offense sera effacée. Pour ces peuplades qui ont un véritable culte pour l'argent, le don d'un voamena (i sous de notre 
monnaie), d'un haslna quelconque, doit vous permettre de compter sur l'entière bienveillance de la personne à laquelle 
ce présent est offert. 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



299 




MENDIANT DETSILEO. 



est tout plein et bordé à l'Est de grandes montagnes fertiles en 
bestial. A l'Ouest, il y a trois grandes rivières qui courent et se 
vont rendre dans une grande baye qui est située sous le 20° degré 
latitude sud, sur la mer de Moçambique et Aethiopique. Les 
rivières s'appellent Manatangh (Mananantanana), Zoumando (Tsi- 
mandao), Sahanang, lesquelles sourdent des montagnes qui sont 
à l'Est des Eringdranes et traversent tout le pais. 

« Mantsialre, une grande rivière qui sépare le païs des Voliito- 
Anghombes et des Eringdranes, est une 1res grande rivière 
comme pourrait être la Loire, el se va rendre dans la susdite 
baye. » 

La tribu ou la peuplade que de Flacourl désigne sous le nom 
de Eringdranes, est celle des Belsileo. Le mol Eringdranes a été 
employé par lui pour Arindrano. 

La province des Belsileo comprend deux parties principales : 
l'une, au nord du Matsialra, l'autre au sud. Dans la première, 
située sur les confins de l'Imerina, on est frappé plus vivement 
encore que je ne le suis à Fianarantsoa de la ressemblance, je 
dirai même de l'identité qui existe entre ces Belsileo du nord cl 
les Antimerina leurs voisins. Dans la partie sud, au contraire, 
que les indigènes appellent plus généralement andafy aisimony 
Matsiatra, les différences entre les deux tribus voisines sont 
plus marquées. Dans le sud en effet, les Belsileo ont échappé 
davantage à l'influence antimerina. C'est donc là qu'il faut 

se placer pour les mieux connaître. Le mol betsileo est 1res peu employé par les indigènes, celte 
appellation a sans doute pris naissance après la complète du pays. C'est Radama 1", roi des Anti- 
merina, qui a conquis la province des Betsileo en 1812 environ. Ses prédécesseurs avaient déjà fait quel- 
ques expéditions dans ce pays du Sud, mais des révoltes continuelles des Betsileo venaient toujours 
menacer la domination antimerina. Radama I" voulut étouffer ces révoltes dans le sang cl il y réussit. 
La ville d'Ambosilra, dans le Betsileo nord, qui n'avait pas voulu reconnaître son autorité, fut prise pâl- 
ies Antimerina. 

« Toutes les maisons d'Ambositra lurent détruites, ses défenseurs mis à mort, les femmes et les 
enfants emmenés en captivité dans l'Imerina. Défense fut l'aile aux habitants du pays de songer jamais 
à s'établir sur les ruines de celle cité rebelle '. » 

Beaucoup de villages importants du Betsileo subirent le sort d'Ambositra et on ne peut guère dans 
cette province marcher quelques heures sans rencontrer des traces de la férocité des Antimerina. 

J'ai dit que le Betsileo était surtout un agriculteur; plus encore que l'Anlimcrina il sait travailler ses 
champs, faire produire ses rizières; il possède aussi de nombreux troupeaux de bœufs; mais chose rare 
à Madagascar, le Betsileo n'est pas seulement agriculteur et pasteur, il est aussi très habile pour fabri- 
quer des lamba. Dans l'île entière les tomba de l'Arindrano jouissent d'une juste renommée. Les Betsileo 
du Sud principalement font aussi avec une soie indigène des lamba bien lissés qui atteignent souvent 
des prix fort élevés; ces him/ni sont surtout réservés pour l'ensevelissement des morts. Enfin les Betsileo 
de l'Est fabriquent, avec une écorce d'arbres, des lamba rayés de couleurs vives connus sous le nom de 
sarimbo. 

L'une des principales excursions et sans contredit la plus intéressante que nous faisons aux environs 
de Fianarantsoa en compagnie du docteur Besson est celle d'If andana. 



I. R. P. Abinal, Vingt ans ù Madagascar. 



300 VOYAGE A MADAGASCAR. 

Le lundi 7 avril, nous partons de Fianarantsoa dès l'aube et nous allons coucher à Tanbohimandrevo. 
Le lendemain et le jour suivant, nous allons à Ambohimandroso, village important du Betsileo méri- 
dional où nous espérons trouver des renseignements et peut-être des hommes pour notre prochaine 
campagne du Sud. 

D'Ambohimandroso, nous allons à Ifandana. 

Ifandana est un ancien village betsileo situé, comme c'est la coutume à Madagascar, sur le sommet 
d'une colline élevée. La colline d'Ifandana est orientée Est et Ouest, son point culminant est à environ 
980 mètres d'altitude, mais il ne s'élève que de 530 mètres au-dessus du plateau environnant. Cette 
colline a été formée par une poussée gigantesque de roches éruptives, son sommet qui a une dis- 
position analogue à la forme générale du mamelon peut avoir 200 ou 300 mètres en allant de 
l'est vers l'ouest, et 50 mètres en moyenne en allant du nord au sud. La colline d'Ifandana peut se 
diviser en deux parties principales, quant à la nature des matériaux qui la forment ou plutôt qui 
la recouvrent. La partie ouest est une partie complètement rocheuse dont les flancs à pentes très 
accusées sont inaccessibles; la partie est est recouverte d'argile en maints endroits, surtout dans 
les parties inférieures, mais sur son sommet se tiennent deux blocs de rochers d'une taille gigan- 
tesque. Les flancs de cette deuxième partie ont une déclivité moins prononcée que celle de la 
partie rocheuse, on peut donc monter au sommet. Mais là on trouve les deux blocs rocheux qui 
en occupent totalement la superficie et qui rendent fort difficile l'accès du sommet aplati de la 
partie rocheuse qui se trouve derrière eux. Comme ces blocs ont une forme sensiblement cubique aux 
angles arrondis et qu'ils reposent par une large base sur une surface sensiblement plate et malheureu- 
sement pas plus large qu'eux, on peut en rampant sur cette surface et en s'cngageant dans l'espace que 
laissent leurs angles arrondis parvenir de l'autre côté du bloc. Mais c'est une opération fort difficile. 
Voici comment il faut s'y prendre. On engage la tète et la partie supérieure du corps dans celte espèce 
de couloir. Le ventre repose sur le sommet rocheux de la colline, le dos s'appuie contre l'angle arrondi 
de la paroi inférieure du cube, les jambes pendent dans le vide. En rampant ainsi latéralement, on peut 
contourner d'abord la face nord du cube occidental, puis sa face est, et on arrive enfin sur le sommet 
rocheux de la colline où était bâti le village d'Ifandana. Je n'ai pas besoin de dire que cet exercice gym- 
nastique n'a rien d'attrayant. Cet affreux passage que nous avons dû suivre a dû servir avant nous à 
bien des générations, comme en témoigne la roche qui en cet endroit a le poli de l'ivoire. Le moindre 
faux mouvement vous précipiterait à 500 mètres en bas dans un massif de cactus aux épines mena- 
çantes. Mais enfin je ne regrette pas mon excursion, car en visitant le sommet d'Ifandana, je trouve 
dans une anfractuosité de la roche un riche gisement de crânes et d'ossements betsileo; nous faisons 
une belle récolte et je suis heureux de ma journée au delà de toute expression. Celte caverne d'osse- 
ments est d'ailleurs connue dans le pays, et voici ce que dit à ce sujet le R. P. Abinal dans Vingt ans 
à Madagascar : 

Ifandana, bâti sur un roc élevé, coupé à pic de tous côtés, et où l'on ne pouvait arriver que par un 
sentier impraticable, servait de retraite à un très grand nombre de rebelles. Radama résolut de les 
prendre par un blocus rigoureux. La disette ne larda pas en effet à se déclarer dans la petite cité. 

Obligés de choisir entre les cruelles tortures de la faim et le glaive de Radama, les Betsileo, arrivés au 
paroxysme du désespoir, préférèrent se donner eux-mêmes la mort; et on les vit alors avec stupeur se 
présenter par groupes nombreux, sur les bords du rocher à pic, au haut duquel Ifandana était perché; 
puis, là, les yeux bandés, commencer, sous les yeux des Hova, une ronde homicide dont le terme devait 
être infailliblement une chute en masse dans l'abîme, comme il arriva en effet. 

On évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui se suicidèrent de cette façon. Lorsque 
les plus fanatiques eurent succombé, et qu'il ne resta plus à Ifandana que des femmes et des enfants, le 
courage leur manqua pour continuer cette ronde infernale, et trois cents d'entre eux devinrent les esclaves 
des Hova. 

Rainimanana m'avait bien raconté celte légende relatée par le père Abinal, mais il m'avait assuré que 




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1FANDANA : ROCHE DU SOMMET. (DESSIN DE TAYLOR, GRAVÉ PAR DERG.) 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 303 

cette histoire répandue par les Antimerina n'était pas exacte. En effet, ceux-ci en faisant le siège du 
village d'Ifandana avaient pu non pas le prendre de vive force, mais l'entourer de leurs soldats pour 
couper les vivres aux assiégés. Les Betsileo, pressés par la faim, avaient voulu entrer en composition 
avec les assiégeants et leur offrir leur soumission. Celle-ci avait été acceptée et les Antimerina avaient 
encore imposé comme conditions aux Betsileo de sortir deux par deux de leurs retranchements. Les 
Betsileo trop confiants avaient accepté et dès que les rusés et cruels Antimerina voyaient venir à eux 
ces malheureux désarmés, ils les tuaient et jetaient leurs corps dans la caverne où nous venons de trouver 
des ossements. 

Cette deuxième version est certainement plus conforme à la vérité, elle est peut-être plus désavanta- 
geuse aux Antimerina, mais cela importe peu. Si les défenseurs d'Ifandana, comme le veut la légende 
antimerina, s'étaient précipités du haut de leurs sommets escarpés en bas delà colline sur les roches 
qui y sont amoncelées, les ossements présenteraient certainement des bris et des fractures que je ne 
constate pas, sans compter que les Betsileo de la plaine auraient certainement rendu les derniers devoirs 
à leurs malheureux compatriotes plutôt que d'aller porter les cadavres dans une caverne sur le haut de 
la colline. Les crânes et les os que je trouve portent les marques d'instruments piquants et coupants qui 
ne peuvent être autres que les sagaies et les sabres antimerina. 

Sans chercher encore d'autres preuves pour rétablir ce point de l'histoire qui est en somme peu impor- 
tant, et sans qu'il soit besoin d'ajouter un fait de plus à la liste déjà longue des cruautés et des perfidies 
employées par les Antimerina pour réduire les autres tribus de l'île, il me suffira d'indiquer que la 
légende d'Ifandana racontée par Rainimanana est non seulement plus conforme aux habitudes antime- 
rina, mais plus probable; elle concorde beaucoup mieux avec ce que j'ai vu à Ifandana. 

Ce voyage à Ifandana et dans les villages voisins, à Ivohidahy, à Ambohimandroso et à Ambalavao, 
nous avait fait connaître, en partie <lu moins et dans ce qu'elle a de plus intéressant, la région sud du 
Betsileo : nous ne voulions pas quitter Fianaranlsoa sans faire une excursion dans l'Est, du côté des 
Tanala. L'Ouest tentait moins notre curiosité : Maistre et moi avions parcouru de vastes territoires de 
ces pays sakalava, en allant à Majunga et à Ankavandra; d'ailleurs, dans noire voyage du Sud, nous 
devions traverser des pays absolument analogues, entre Isalo et Ihosy. 

Cette deuxième excursion, dans laquelle le docteur Besson veut bien encore une fois nous accompa- 
gner, nous mène de Fianaranlsoa aux confins de la forêt de l'Est, au village d'Amlmasarv. Nous nous j 
arrêtons quelque peu. Nous sommes là en face de la haute montagne d'Ambondrombe, sur la limite 
orientale du pays des Tanala. Cette montagne d'Ambondrombe est célèbre partout à Madagascar; son 
accès est faclij. C'est le séjour des ombres, et aucun Malgache ne voudrait essayer d'y monter dans la 
crainte de s'aliéner quelques mauvais esprits. Maistre et moi aurions bien voulu, en dépit de la super- 
stition des indigènes, gravir la montagne sacrée, mais nous nous exposions à mécontenter probablement 
la population et je n'en avais garde; nous avions trop grand besoin des indigènes pour notre campagne 
future, dont je ne voulais pas compromettre le succès en gravissant une montagne qui, en somme, ne 
diffère en rien de beaucoup d'autres sommets de Madagascar sur lesquels nous nous sommes élevés. 
J'ai appris d'ailleurs, depuis mon retour de notre campagne du sud, que le docteur Besson, plus libre 
que nous, avait pu, avec un missionnaire, et malgré la superstition et le mauvais vouloir des indigènes, 
gravir la montagne d'Ambondrombe. Celle montagne, qui s'élève à environ 1750 mètres, est couverte 
de broussailles; son sommet dénudé laisse apercevoir de gros massifs de rochers, ses flancs ne sont pas 
très rapides, si ce n'est du cédé du sud, et l'accès en est rendu difficile surtout par les broussailles et 
les fourrés épineux qui couvrent ses flancs. La légende d'Ambondrombe, qui est connue de presque 
toutes les tribus de l'île, est particulièrement répandue chez les Antimerina et les Betsileo. Le R. P. Abinal, 
dans son ouvrage Vingt ans à Madagascar 1 , la donne telle que je l'ai entendu raconter plusieurs fois 
à Madagascar. Comme son récit est de tout point conforme à celui que je pourrais faire, je vais citer le 

1. 1$. P. Abinal, Vingt ans à Madagascar. 



304 VOYAGE A MADAGASCAR. 

passage de son livre auquel je fais allusion. Il y a si peu d'ouvrages sincères écrits sur Madagascar que 
je me plais à rendre hommage au livre du R. P. Abinal, écrit par un homme qui a bien connu Mada- 
gascar et qui s'est complu à raconter sincèrement et franchement ce qu'il a pu observer. 

« Les anciens Hova n'avaient pas songé à créer des Champs-Elysées pour le séjour des Ames de leurs 
morts ; ces âmes, pensaient-ils, passaient un an environ à aller et venir de leur tombeau à leur case el de 
leur case au tombeau, et mouraient ensuite de la seconde mort, qui les replongeait dans le néant. 

« Au commencement de ce siècle, les Retsileo, amenés dans l'Imerina par leurs vainqueurs, y introdui- 
sirent la croyance à un séjour où les âmes des morts passent trois ans. 

« Ce lieu serait situé, d'après eux, au fond de leur pays, bien loin dans le Sud. Il porte en leur langue 
le nom de Ralsy, mauvais. Les Hova lui ont donné celui d'Ambondrombe, pays où les roseaux abondent. 
C'est là que les Ames terminent enfin leur course, au royaume des morts. 

« Or, ce royaume des morts est une haute montagne, que couronne un énorme rocher abrupt, dénudé 
et dominant au loin la grande forêt des Tanala. Ses flancs sont couverts d'une forêt vierge comme il en 
reste encore quelques-unes à Madagascar. Des lianes innombrables, parfois hérissées d'épines, s'enrou- 
lent autour des arbres comme de gigantesques serpents, grimpent jusqu'au sommet, jettent d'un arbre 
à l'autre des ponts aériens, retombent, se relèvent el s'enchevêtrent dans les broussailles, de manière à 
rendre le passage presque impossible. Les sangliers et les singes osent seuls s'avancer dans ces fourrés. 
Comme la montagne d'Ambondrombe se trouve sur la ligne de partage des eaux, les rivières qui sortent 
de ses flancs se dirigent les unes vers le canal de Mozambique, les autres vers l'océan Indien. Sa posi- 
tion exceptionnelle, au-dessus de gorges profondes et impénétrables, de forêts humides el de marais 
pestilentiels, en l'ait le rendez-vous de toutes les vapeurs malignes des environs. Elles s'y condensent 
en épais brouillards, et alors que tout le pays d'alentour s'illumine et resplendit aux rayons d'un soleil 
étincelant, le rocher d'Ambondrombe est encore couvert d'un amas de nuages sombres comme d'un 
manteau gris. Le peuple appelle ces vapeurs la fumée des ombres. 

« On raconte au sujet de cette montagne des faits merveilleux. 

« Jadis, au temps de la conquête, une armée en campagne passait non loin de là. Elle entend des salves 
d'artillerie qui saluent son approche, puis une musique militaire exécutant l'air royal. L'armée arrête 
sa marche, porte les armes et rend le salut. Le prodige parut de bon augure; les Hova furent en effet 
victorieux, et le général, au retour de son expédition, ne manqua pas de s'arrêter au pied de la 
montagne pour immoler des bœufs en actions de grâces. Au bruit du canon tiré par les vivants, se 
mêlèrent de nouveau les fraternelles détonations de l'artillerie des morts, et la musique d'Ambondrombe, 
pour la seconde fois, unit de même ses accords aux fanfares joyeuses des vainqueurs. 

« On raconte aussi, dans l'Imerina, l'histoire d'un jeune homme des environs d'Ambohidralrino. Ce 
jeune homme tomba un jour dans une léthargie profonde; sa famille le crut mort et commença les 
préparatifs de ses funérailles. Or, pendant ce temps, son Ame voyageait et se rendit, paraît-il, à Ambon- 
drombe pour visiter un de ses amis. Dès son arrivée à la fameuse montagne, elle aperçoit des milliers 
de personnes qui vaquaient tranquillement à leurs occupations de tous les jours : des jeunes gens 
en grand nombre erraient çà et là sans soucis, tandis qu'ici des jeunes filles retouchaient les 
tresses de leur chevelure et s'ajustaient comme pour une fêle; plus loin, quelques vieillards appesantis 
par l'Age, accroupis à terre, le dos appuyé au mur de leur case, réchauffaient aux feux du soleil leurs 
membres languissants. Le jeune homme, ou son Ame, s'engage alors dans les rues d'une ville au milieu 
de laquelle se pressaient de nombreux habitants, et finit par arriver au quartier et à la case qu'habitait 
son ami. 

« Le premier élonnement passé el les salutations d'usage échangées : « Que signifie donc, demande le 
nouveau venu, tout ce que je viens de voir? — Ne sais-tu pas, lui répond son ami, que tu es entré dans 
le séjour des ombres? Toutes les Ames, aussi bien celles des hommes que celles des brutes, des plantes, 
des maisons, des rizières, en un mot tout ce qui a existé un jour à Madagascar, se trouvent ici. » 

« Mais déjà les ombres entraient dans la case et s'attroupaient autour de l'Ame de l'étranger nouvel- 




DR TANANARIVE A FIANARANTSOA. 303 

lement arrivée dans leur séjour. Elles paraissaient affamées de nouvelles et commençaient à lui en 
demander de tous côlés. Leur curiosité s'accrut avec les réponses qu'elle leur donna et devint bientôt 
importune au delà de toute expression. L'âme du pauvre jeune homme en était accablée, et elle se 
sentait d'ailleurs tellement pressée par la foule des ombres, qu'elle ne savait où se mettre pour leur 
échapper. La voilà donc se juchant sur la claie du séchoir qui surmonte tout foyer malgache. Elle eul 
l'agrément d'y être enfumée jusqu'au soir. El on ne lui servit d'ailleurs au repas que l'âme du riz, 
nourriture unique des morts à Ambondrombe. Ce dîner peu substantiel acheva de la dégoûter du pays. 
Elle s'échappe donc au plus tôt, à demi morte de fatigue et de faim, franchit les marais et revint chez elle 
en toute haie. 

« La première chose qu'elle rencontre en entrant clans son village, «'est son cadavre qu'on portail en 
terre. Inutile de dire qu'elle s'empressa d'arrêter le convoi et de réveiller sur-le-champ son corps de sa 
trop longue léthargie, au grand ébahissement de tous les parents, voisins et connaissances. 

« Cette Ame, heureusement, n'avait élé séparée de son corps que d' manière transitoire. Toutes les 

autres Ames définitivement séparées de leur corps et qui se rendent à Ambondrombe, qu'elles viennent 
de loin ou de près, doivent demeurer uniformément un an en route avant de L'atteindre. 

« Le maître et seigneur du I ri sic séjour des ombres réside au centre du nuage qui couvre le sommet du 

rocher. Chaque jour il envoie des officiers aux quatre points cardinaux, p ■ recevoir et introduire les 

nouveaux venus, et les distribuer dans leurs quartiers respectifs, selon leur caste et leur condition. 

« Certaines Ames n'arrivent pas seules, mais escortées par les A s des bœufs tués à leur enterrement. 

Avoir des bœufs tués à son enterrement est un privilège qui, de droit, n'appartient qu'aux grands chefs 
ou à ceux qu'ils ont voulu honorer. Ainsi, quiconque se présente aux portes d'Ambondrombe, suivi de 
l'Ame d'un bœuf au moins, esl assuré d'être reçu et traité avec distinction : les autres son) logés avec 
la populace et les esclaves, Voilà pourquoi les Malgaches tiennent tant A ce qu'il y ail des bœufs 
immolés à leurs funérailles. 

« La montagne d'Ambondrombe esl divisée en I mis /.ducs circulaires (''gales, comprenant chacune un 
tiers de sa hauteur. Durant la première année, les Ame- habitent la zone inférieure; elles montent 
ensuite A la seconde zone et arrivent, vers les commencements de la troisième année, au sommet du 
rocher, dans la région du nuage qui le couronne. 

« La quatrième année elles meurent. 

<( On ignore si le seigneur d'Ambondrombe les anéantit ou s'il les dévore et se les incorpore. 

« Durant les trois ans que dure une vie d'ombre, chacune garde ses habitudes passées : l'ombre du 
militaire prépare pour les jours de revue l'ombre de son mousquet; l'ombre du général fait défiler ses 
bataillons d'ombres, au son de l'ombre d'un tambour; l'ombre d'un avocat pérore devant des ombres 
de jury et pour la ruine des ombres de ses clients; l'ombre de l'esclave y porte l'ombre de son maître 
sur une ombre de palanquin; aux Ames des portes, les Ames des canons sont braquées; les ombres des 
servantes reviennent de la fontaine, portant l'âme de leur cruche pleine de l'âme de L'eau. 

« On raconte aussi que lorsque les souverains sont aux portes de la mort, des ombres choisies sont 
envoyées d'Ambondrombe au-devant d'eux; on les voit crier autour de la capitale et annoncer le deuil 
prochain par les feux de leurs torches lugubres. Ce sont sans doute les feux follets courant au-dessus 
des rizières à certaines époques de l'année. Toujours esl-il qu'en les voyant le peuple croit au présage 
de la mort prochaine du monarque, et que ceux-ci eux-mêmes sont terrifiés par ces feux. 

« Ambondrombe inspire aux Malgaches une terreur religieuse. Sa forêt est sacrée; jamais les indigènes 
n'y ont porté le feu, ni la cognée; et personne n'oserait pénétrer dans ses épais fourrés. On dit que ses 
arbres parlent cl peuvent donner la mort . 

« Autrefois cependant, si l'on en croit la légende, un jeune homme eut le courage de se rendre à 
Ambondrombe en traversant la forci et réussit à mener à bonne fin sa téméraire entreprise. 11 voulait 
consulter son père sur une affaire 1res embrouillée, dont dépendait le sort de sa famille. Après de 
grandes difficultés et de grandes l'alignes, il arriva enfin à l'enceinte sacrée. A peine a-l-il l'ail quelques 

39 



306 VOYAGE A MADAGASCAR. 

pas, que des voix se font entendre : « Oui va Ià> » Ses cheveux se dressent sur sa tête, et une sueur 
froide couvre ses membres; mais domptant son émotion, il répond : « C'est moi! » et il se hâte de 
décliner son nom et ses titres de noblesse. « Que viens-tu faire ici? — Je viens consulter mon père sur une 
affaire très importante. — Quel est ton père? Comment est-il fait? — C'est un tel, il est court de taille 
cl rouge de figure. — Avance donc, car le voici qui joue au fanorona (sorte de jeu de dames ou de trictrac) 
là-bas, au pied de ce grand arbre qui ombrage la place de son quartier. » 

<■ On ajoute qu'après avoir consulté son père, le jeune homme reprit le même chemin pour revenir sans 
encombre, mais non sans peur, au milieu des vivants. 

« Lorsqu'une guerre est sur le point d'éclater, la forêt, dit-on enfin, s'illumine toutes les nuits. On peut 
même alors voir le mouvement et l'animation qui régnent dans le royaume des ombres : chaque tribu se 
prépare à porter secours aux vivants et fourbit ses armes ou s'exerce au combat. 

« Les âmes des morts ne sont pas tellement attachées à leur séjour d'Ambondrombe, qu'elles ne voya- 
gent quelquefois et ne retournent visiter les vivants qui les évoquent. 

« Quoi de plus commun à Madagascar que leurs apparitions vraies ou imaginaires! 

<( Les Malgaches distinguent à ce propos deux sortes d'apparitions ou visites faites par leurs morts, 
l'une de l'ombre, ou, ce qui revient au même, de l'âme toute seule; l'autre, du spectre en chair et en os. 
Chacun de ces deux genres de visite peut apporter bonheur ou malheur; et l'on reconnaît ce qu'elles 
apportent à la conduite que tiennent les morts. S'ils parlent et se conduisent en amis, l'augure est favo- 
rable; s'ils sont mélancoliques, ne proférant point de paroles, et semant le désordre sous leurs pas, s'ils 
oppressent ou obsèdent les vivants, s'ils les suivent clans les rues et à la campagne, ce sont des artisans 
de malheur, des malfaiteurs ou des sorciers. 

« Autant est désirable, d'après les Malgaches, la première espèce d'apparition, autant est à craindre la 
seconde ; et dès l'ensevelissement des morts, chacun prend ses précautions pour se procurer l'une et 
éviter l'autre. Avant de draper le mort dans ses lamba, chaque membre de la famille, ou l'un d'eux au 
nom de tous, dépose donc une pièce d'argent dans la bouche du défunt; cette pièce doit lui ouvrir les 
lèvres et lui délier la langue, lors de ses apparitions futures. Ce seul fait indique assez déjà quelle est 
l'erreur des écrivains qui ont assimilé la coutume malgache, dont il s'agit ici, à la coutume analogue 
pratiquée par les anciens aux funérailles de leurs morts. Personne en effet n'entendit jamais parler à 
Madagascar du Styx, ni de la barque à Caron, tandis que tout le monde tient au contraire à ouvrir la 
bouche de ses parents défunts lors de leurs apparitions. 

« Ce résultat s'obtient presque infailliblement, dit-on, si l'on accompagne la pièce d'argent, déposée dans 
la bouche du défunt, d'une tabatière garnie de bon tabac qu'on place à côté de lui; mais il faut pour 
cela que le parent mort ait eu l'habitude du tabac pendant sa vie. Or quel Malgache ne l'a pas? Ces 
précautions prises, on attend les apparitions avec l'assurance la plus complète, souvent même avec 
impatience. 

« Pour quelques-uns elles commencent à avoir lieu dès le jour des funérailles, pour d'autres seulement 
au bout d'une année, quelquefois plus tôt, d'autres fois plus tard. 

« Au dire des Malgaches, les parents morts viennent s'entretenir avec leurs enfants, qui reposent à la 
place oit jadis ils ont eux-mêmes pris leur repos; ils montent à l'étage, redescendent et inspectent toutes 
choses dans leur ancienne case. On les voit manger l'âme du riz ou celle du miel qui leur est servi, boire 
à la coupe commune, etc., etc. 

<« Comment avoir des doutes sur la réalité de ces apparitions, puisqu'on retrouve alors pendant la nuit 
les mêmes personnes avec lesquelles on fut autrefois en rapport. C'est leur voix, leur figure, leur démarche, 
leurs manières, leurs habitudes : rien n'est changé à leurs traits et à leurs mœurs bien connus. 
Parfois ces chères ombres demandent un objet qui leur manque, un chapeau neuf, un lamba, une tabatière; 
on se hâte d'apporter l'objet réclamé au tombeau du défunt, et le lendemain son ombre vient remercier. 

« Les maris reviennent consoler leurs épouses fidèles, et ne les laissent veuves que de nom. 

« Si elles enfantent dans leur veuvage, serait-ce douze ans après la mort de leur mari, la loi, fondée sur 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 307 

la foi en ces apparitions singulières, admet reniant au partage de la fortune du mort; bien plus, cet 
enfant peut être privilégié, et on pourra le choisir pour chef de la famille, au détriment des frères nés 
du vivant de leur père. 

« Les apparitions de ce premier gerire sont, aux yeux des Malgaches, des événements qui n'ont rien que 
de consolant. Ils aiment à se les procurer et possèdent certains secrets pour cela. 

« Une mère, par exemple, inconsolable de ce que ses enfants ne sont plus, se lèvera doucement de sa 
couche, à l'heure où tout l'ail silence dans la nature, et les appellera de sa voix la plus tendre. Puis dou- 
cement, dans sa case, à l'angle appelé angle de la prière, elle servira du riz ou du miel à ses chères 
ombres, ainsi qu'une coupe pleine d'eau pure; elle placera une lampe à côté, cl. montant l'escalier qui 
conduit à l'étage, elle s'y accroupira, les yeux attachés sur son offrande. 

« Les chères ombres, en effet, ne larderont point à paraître, elle verra leurs silhouettes se dessiner sur 
la cloison opposée, elle pourra les contempler avec amour, durant lout le temps de leur repas, cl au 
départ, elle aura le bonheur de les entendre de leurs voix d'enfants la saluer en lui adressant respect ueu- 
sement la formule habituelle du remerciement. 

« Nous venons de parler des apparitions consolantes ; il en est d'autres qu'on désignerait mieux smis 
le nom de récréatives; nous n'en dirons qu'un seul mot. 

(i On sait que rien n'égale la passion des Malgaches pour les combats de taureaux, de chiens ou de coqs. 
Dans un passé encore bien récent, les souverains cl le-, riches possédaient ici des animaux de combat, 
comme nous entretenons en Europe des chevaux de course ; cl ils avaient des escla\ es au sen ici' de ces 
animaux pour les nourrir, les dresser cl les conduire au combat. < >r, il est arrivé parfois que des \ illages 
ont été réveillés en sursaut, par les cris tumultueux d'une foule d'ombres, qui se donnaient le passe- 
temps d'une de ces joules. A la laveur d'une vive lumière on apercevait distinctement dans la pi ai ni' des 
ombres de taureaux, qu'entouraient des ombres de spectateurs; des esclaves chargés de dresser leurs 
bêles, les poussaient l'une contre l'autre, les encourageaient par le cri d'usage, les applaudissaient après 
un coup d'éclat, s'apitoyaient sur elles après leur défaite; leurs mains caressaient le vainqueur, cl ><>i- 
gnaient les plaies du vaincu. 

« L'Européen qui lira ces lignes sourira peut-être d'un sourire d'incrédulité, et traitera ces récits de 
rêves ou d'hallucination. Nous axons les premiers éprouvé ces sentiments. 

« Ce que nous devons cependant certifier, c'est que les témoins de qui nous tenons ces faits parlaient 
sérieusement. Tous affirmaient avoir vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, et ils appuyaient leur 
parole du témoignage «les habitants de leur village qui Ions avaient \ a el entendu comme eux ; c'étaient 
des faits publics, et ils s'étonnaient forl de nous voir en douter el ne pas prendre au sérieux leurs 
étranges récits. 

« Voici d'ailleurs un l'ail analogue, el bien plus célèbre : 

« Le grand conquérant de Madagascar, Andrianampoinimérina, venait de passer de vie à trépas. Néan- 
moins, durant l'espace d'un an environ, on le vit continuer, dit-on, de loul régler à sa cour, comme par 
le passé. Au signal du couvre-feu, alors que la circula lion esl interdite dans le labyrinthe de casse-cou, 
qu'on appelle les rues de la capitale, il se montrai) tout à coup dans l'enceinte intérieure du palais. La 
garde lui portait les armes, lorsqu'il faisait sa ronde à son ordinaire, donnant un mol déluge à celui-ci, 
un mot de blâme à celui-là, suivant les occurrences cl le mérite. Il entrait ensuite dans ses appartements 
privés, et y faisait paraître des signes sensibles de sa présence, malgré la garde quintuplée aux portes, el 
la consigne sévère de ne laisser en lier personne. 

« D'autres commandaient lejour, il régnait la nuit, cl prenait à plaisir le contre-pied désordres donnés 
le jour. Dix mille vétérans, qui se sonl succédé dans la garde du palais, se portent comme les témoins 
de ces laits, el assurent avoir mille preuves de leur réalité objective. 

« Un mot encore, pour finir, sur les apparitions désagréables el les moyens de s'en débarrasser. 

« Nous avons dit que les visiteurs de mauvais augure se connaissaient à leur silence obstiné, au 
désordre qu'ils mettaient partout sur leur passage, à leurs obsessions insupportables, etc. 



308 



VOYAGE A MADAGASCAR. 



« Ces signes une fois 
obtenus, il n'y a pas lieu 
de douter, et l'on doit 
aussitôt songer à mettre 
en fuite l'ombre de 
malheur; d'abord par 
les moyens simples et 
ordinaires, ensuite par 
les plus redoutables. 

ci II se peut en effet 
que ce soit un parent qui 
vient avertir ainsi quel- 
qu'un des siens d'un 
danger imminent auquel 
celui-ci ne songe pas. 
Le sacrifice d'un coq 
dont on lui offrira la 
tète, suffira pour con- 
jurer le péril et faire 
cesser l'apparition, 

« Le fantôme persiste- 
l-il à molester la mai- 
son, il faut s'armer de 
haricots et de tout pe- 
tits débris de pots cas- 
sés, et dès que l'ombre 
reparait, la harceler 
sans relâche avec cette 
mitraille de nouvelle 
espèce. On peut être 
sûr, pourvu que ce ne 
soit pas l'ombre d'un 
parent, qu'avant cinq 
jours elle aura entière- 
ment disparu. Mais si 
le visiteur désagréable 
et obstiné esl un paient, c'est un signe manifeste qu'il élait sorcier. En pareil cas, un honnête Malgache 
se garde de rendre son déshonneur public, il tient secrètement conseil avec les membres les plus dis- 
crets de la famille, et désigne avec eux le plus capable de ne dire que ce qu'il faut. 

« Investi d'une pareille mission, celui-ci va trouver le mpsikidy, el le met au courantde l'affaire, autant 
qu'il le juge convenable. Le mpsikidy lui déclare alors quelle victime doit être immolée pour sauver le 
membre de la famille poursuivi sans relâche par l'ombre du sorcier. Que la victime désignée soit un 
coq, un mouton ou même un bœuf, le sacrifice doil s'offrir au plus tôt. Le mauvais soit sera ainsi 
conjuré. » 

Rainimanana me donnait bien d'autres détails encore sur les coutumes bizarres des ombres de ses 
ancêtres. Toutes ces croyances seraient trop longues à relater ici, et je ne puis mieux faire que de ren- 
voyer le 1er leur soucieux de s'instruire des idées religieuses des peuples madécasses à l'ouvrage remar- 
quable du P. Abinal. 




TYPES TANALA. 



DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 



309 



Les Tanala, qui se trouvent non loin d'ici et 
qui sont par conséquent voisins des Belsileo, en 
diffèrent cependant quelque peu au point de vue 
ethnique. Leurs caractères anthropologiques se 
rapprochent beaucoup plus des Bctsimisaraka, et 
d'une manière très logique et très naturelle, on 
doit les faire rentrer dans la grande famille des 
tribus de l'Est de Madagascar, dont le Betsimi- 
saraka est le type. Beaucoup plus que le Belsileo. 
le Tanala présente certains caractères africains : 
comme le Bctsimisaraka, il a le leinl noir, les 
lèvres épaisses, le nez écrasé, el les cheveux cré- 
pus et laineux. Quoiqu'il en soit, on peut trouver 
dans celte tribu beaucoup de variétés indivi- 
duelles. Pas plus que les autres tribus de 
Madagascar, les Tanala n'onl pu échapper aux in- 
fluences de voisinage; les métis sonl par consé- 
quent très nombreux, et les alliances entre les 
Tanala cl les autres tribus de l'île, les Belsileo 
principalement, ont altéré chez beaucoup d'indi- 
vidus le type primitif; il n'en esl pas moins vrai 
que l'on peul trouver souvent les vrais caractères 
de cctle tribu. 

Parmi toutes les peuplades de Madagascar, 
les Tanala forment un petit peuple îles [tins inté- 
ressants à connaître. Leur pays esl tout à l'ail 
particulier : ce sonl les hommes de la forêt. La 
tribu des Tanala esl en effel confinée entre la 
parlie méridionale du plateau central, à l'Ouest, 
habitée par les Belsileo, el la zone littorale, à 
l'Est, habitée par les Betsimisaraka el les tribus 
Antaimoro du Nord; au Sud, le pays des Tanala 
ne va pas plus loin que le Mananara; au Nord, 
il n'a pas de limites précises: dans celle parlie, 

le pays des Tanala, très peu large, esl resserré entre l'Imerina el la province «les Betsimisaraka pro- 
prement dite; il semble cependant atteindre les contins du pays bezanozano. 

La tribu des Tanala doi