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VOYAGE
A MADAGASCAR
1 \i; GRANDE ROUTE \ M AD AG ASC Ut.
] i p HEMIH D'ANDASIBE. — DESSIN DE MARIUS PERRET, GRAVÉ PAR ROUSSEAI .
DOCTEUR LOUIS CATAT
V Y A G E
A MADAGASCAR
( 1889-4890)
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1893 '
Droits Je lr.iiiucUi.il et Je reprùJuctiou réservés.
BOSTON UNIVERSITY LIBRARIES
i EMM1 S BETSIMIS VRAXA.' VOIP P '■'■ '
AYANT-NtOPOS
V
ers la fin de l'année 1888, j'étais chargé par le Ministère de l'instruction publique
(l'une mis-ion scientifique à Madagascar. C'étail un grand honneur pour moi et
en même temps une lourde tâche; une exploration esl chose difficile, surtout à notre
époque.
Les voyageurs, nus devanciers, ont clos l'ère des grandes découvertes; ils
ont dessiné de main de maître l'esquisse de notre terre, dont Ions les délails,
le coloris, les teintes, ont été fixés par les explorateurs, les naturalistes, les
savants qui sillonnent le monde. Sans doute, quelques ombres nuisent encore
à l'harmonie de ce magnifique tableau; les régions polaires et le centre mys-
térieux de l'Afrique couvrenl de leurs ténèbres de Irop larges espaces; mais les
nombreux voyageurs qui vont à la recherche de l'inconnu y porteront bientôt
la lumière et, dans peu d'années, la géographie n'aura plus de grands progrès à
réaliser,
Madagascar avait déjà une histoire dans nos tentatives de colonisation au
xvn° siècle, cependant cette grande île était imparfaitement connue. Sa posi-
tion avait été déterminée par les marins en station dans ses parages, ses côtes
visitées en partie par les traitants; des anciens colons et des missionnaires
avaient même pénétré fort loin dans l'intérieur. Quoi qu'il en soit, on ne pos-
sédai! sur ce petit continent que des notions vagues, dénaturées et incom-
plètes.
Vers 1807, l'attrait de l'inconnu et l'amour de la science amenèrent dans la grande île africaine
un Français, voyageur célèbre cl grand naturaliste : M. A. Grandidier. Pendant cinq ans, il parcourut
I
JEUNE S AK AL A VA MUSI i M \ N
de l'ouest, (voir P. 849.
2 VOYAGE A MADAGASCAR.
Madagascar, \isita les côtes el les lagunes du littoral, sillonna les hauts plateaux de l'intérieur, fran-
chit les chaînes de montagnes et en détermina l'orientation malgré leurs réseaux inextricables ; il
fouilla aussi les profondes forêts, étudiant la faune et la flore qui vinrent étonner le monde savant
par leur étrange nouveauté.
Dès lors, l'histoire physique et géographique de Madagascar était presque terminée; les principaux
documents en avaient été rassemblés par M. Grandidier. Que restait-il à faire? Glaner les épis oubliés
dans cette riche moisson, chercher des régions inconnues, visiter des peuplades ignorées, éclaircir
quelques petits faits encore obscurs, compléter en un mot cette belle œuvre si brillamment com-
mencée.
Certes, cette mission présentait de sérieuses difficultés. Une découverte importante, un but précis
à atteindre, une entreprise bien déterminée me tentait davantage, je l'avoue franchement; mais nu
travail incessant, minutieux, délicat et qui nécessitait des connaissances étendues dans les différentes
branches des sciences physiques et naturelles me paraissait insurmontable. Cependant j'acceptais, bien
résolu à tout tenter pour réussir, je voulais essayer quand même; je savais une grande énergie indis-
pensable au voyageur car. si le succès peut quelquefois lui faire défaut, la volonté ne doit jamais
l'abandonner.
Maintenant, mon voyage est accompli. Ai-je réussi? Je ne sais. Néanmoins si j'ai pu mener à bien
une telle entreprise, si j'ai pu produire un travail utile, arriver à un résultai certain, je le dois à mes
chers collaborateurs, à mes amis : G. Foucart, ingénieur des Arts et Manufactures, et C. Maistre, dont le
concours ne m'a jamais fait défaut. Je le dois aussi à tous ces protecteurs naturels des explorateurs,
et ils sont nombreux en France, ces hommes qui ont su se faire un grand nom dans les sciences géo-
graphiques. Qu'il me soit donc permis de remercier sincèrement MM. X. Charmes, Milne Edwards,
Grandidier, Namy, Maunoir, Gauthiot, Duveyrier, de Sainl-Arroman, qui, à des titres divers, m'ont aidé
et soutenu dans l'accomplissement de ma mission et m'en ont facilité les préparatifs.
Puissions-nous avoir répondu à la confiance de ceux qui nous avaient envoyés.
Je poussais rapidement les préparatifs du voyage. Du reste, ils étaient restreints et ne nous
prirent que peu de temps. Je n'entrerai pas ici dans une nomenclature fastidieuse; rémunération des
objets indispensables au voyageur a été faite plusieurs fois, et sans grand profit, je crois; les conve-
nances personnelles, la nature du pays à visiter, ses habitants, le but à atteindre, doivent seuls guider
l'explorateur. Néanmoins, j'affirmerai, sans crainte d'être démenti, que toujours le bagage du mission-
naire est trop considérable. J'achetai quelques objets de campement, une tente dont nous nous
sommes rarement servis — la hutte misérable de l'indigène vaut la meilleure des tentes, — quelques
ustensiles nécessaires à la vie journalière, des armes de guerre, ce qui était superflu. Il serait à désirer
qu'il en soit toujours ainsi. J'apportai quelques modifications à notre matériel scientifique en vue
des services à rendre el des l'alignes à supporter dans un voyage à dos d'homme. Quoi qu'il en soil,
les chronomètres et les théodolites ne résistèrent pas aux épreuves multipliées auxquelles ils furent
soumis. Un appareil de photographie el ses plaques, des albums à dessiner, quelques médicaments
complétaient notre bagage. Dans l'ignorance où je me trouvai des objets d'échange usilés chez
certaines peuplades du Sud et de l'Ouest de Madagascar, je ne m'embarrassai d'aucune pacotille: par
la suite je n'eus qu'à me féliciter de celle prudence, j'ai trouvé facilement dans le pays ce qui était
nécessaire. Dans bien des cas, l'explorateur fera sagement en agissant ainsi; il s'exposerait à prendre
en Europe îles marchandises de troc qui dans la suite ne lui seraient d'aucune utilité. Chez les peuplades
sauvages, les modes changent souvent, les parures sont sujettes à des variations fréquentes; d'une
saison à l'autre, une étoffe, une perle, vivement désirée et prisée fort cher, sera plus lard regardée
avec dédain. Ces alternatives bizarres dans le goût de ces races barbares ne doivent pas étonner les
• occidentaux.
AVANT-PROPOS. 3
Vers la lin de janvier, je rassemblais notre matériel; malgré toutes mes réductions et mes économies,
j'étais encore effrayé par le nombre des caisses qu'il nous fallait emporter. Nous étions prêts à partir.
Je faisais mes adieux à ma famille, à mes amis, à la France, et, le cœur serré par une émotion que
comprendront tous ceux qui ont quitté leur patrie, pour marcher vers l'inconnu, je m'embarquais
à Marseille avec mes compagnons le 12 février 18811 sur l'Amazone, courrier de la côte orientale
d'Afrique.
La traversée se t'ait généralement en vingt-six ou vingt-huil jours, mais de nombreuses escales
viennent interrompre la monotonie de ce long trajet. Le \ mars, nous apercevions pour la première l'ois
les côtes malgaches au nord de Nosy-Be, et le 8 mars, nous débarquions à Tamatave.
El maintenant avant de commencer le récit de notre voyage, je crois utile d'exposer à grands traits
la configuration générale de Madagascar et d'indiquer sommairement les principales tribus que l'on y
rencontre. Ces quelques notions élémentaires sur la géographie de l'île el sur ses habitants permettront
au lecteur, peu familier peut-être avec ces questions malgaches, <le nous suivre avec plus d'intérêt
dans nos excursions. Encore me faudra-t-il compter sur l'entière bienveillance de ceux qui voudront
bien me lire. Je n'ignore pas que pour les récits de voyage le public est toujours disposé l'a\ orablemenl ;
niais il y a généralement dans de tels ouvrages des aventures émouvantes, des exploits cynégétiques,
«les batailles rangées dont l'attrayante narration pourrait compenser, --il eu était besoin, de légères
qualités absentes. Pour moi, rien de pareil. <>n ne trouve ni lions, ni tigres, ni gros pachydermes à
Madagascar, les anthropophages n'y ont jamais existé, et, je le confesse humblement, je ne suis pas
écrivain. J'avais bien chez certaines tribus une réputation de science solidement établie, j'étais même
accusé de sorcellerie, quand ces sauvages me voyaient au campement consigner mes notes sur mon
journal de voyage, eux qui ne connaissaient ni le papier ni l'écriture ; aussi je pouvais facilement me
passer des suffrages des l'ara cl des Antandroy, Mais ici-bas tout n'est que relatif, cl je n'aurai pas
cette orgueilleuse prétention vis-à-vis de mes compatriotes.
Madagascar, vestige probable d'un continent disparu, est comprise entre 1-2° et 2o° .'{'.)' de latitude
sud el i0° 55' el Ï8° 07' de longitude est de Paris ; elle appartient donc par sa position géographique au
système africain, Son étendue considérable, (loooito kilomètres carrés environ, la place à côté de Bornéo
et de la Nouvelle-Guinée, parmi les plus grands corps insulaires du globe. Sa largeur moyenne esl de
Î50 kilomètres, sa plus grande longueur du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie esl de 1650 kilomètres.
L'île présente la l'orme d'un ovoïde allongé el irrégulier dont la petite extrémité regarde le nord, le grand
axe étant orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. Au levant ses côtes sont battues parles flots de la merdes Indes;
au couchant, elle esl séparée de l'Afrique, sa colossale voisine, par un bras de mer. le canal de Mozam-
bique, large tout au plus de loi) kilomètres.
Considérée dans son ensemble, l'île de Madagascar présente une structure géologique assez simple.
Elle esl formée en effet par un vaste noyau tic roches éruptives dont les axes de soulèvement sont sensi-
blement parallèles à la direction générale de l'ovoïde. Sur ce massif qui occupe plus des deux tiers de
l'île sont venues s'appuyer à l'occident des couches neptuniennes également parallèles à la direction
générale. 11 faut mentionner aussi quelques terrains stratifiés que l'on trouve sur la côte esl dans le
pays des Antanosy, au sud du 24° parallèle. Mais ces terrains sédimentaires du Sud-Est sont très peu
étendus el on peut les négliger pour dire que l'île est divisée en deux parties d'inégales étendues. A
l'ouest, dans toute la longueur du pays Sakalava, des bandes de terrains stratifiés, s'enl'onçanl plus ou
moins vers l'intérieur, forment des plaines élevées, des hauts plateaux séparés les uns des autres par
des ondulations, des collines dont l'orientation N.-N.-E. — S.-S.-O. est à peu près constante. A l'est et
au centre, on ne trouve que le terrain primitif avec-ses émergences de gneiss et de granit qui traver-
4 VOYAGE A MADAGASCAR.
sent un soubassement micâschisteux. Les assises superficielles de ces roches anciennes soni décompo-
sées, le temps et les agents atmosphériques ont rendu plus friables les couches superficielles de ces
roches, puis les ont transformées finalement en argile d'une couleur rouge plus ou moins foncée, teinte
duo aux minerais <le fer qui existent en grande quantité dans toutes ces régions. Celle tonalité rougeàtre
qui impressionne vivement le voyageur dès son arrivée dans le pays donne à l'île de Madagascar cette
nuance caractéristique. J'ajouterai que l'on rencontre des soulèvements plus récents d'origine basal-
tique dont les axes d'émergences semblent pour la plupart perpendiculaires à la direction générale '.
La minéralogie de Madagascar est très variée cl semble fort riche. Des coulées considérables traver-
sent, en maints endroits, les roches primitives. Le quart/., le feldspath, le mica, se rencontrent à chaque
instant. Les métaux, le fer, le cuivre, le plomb, sont extraitsde minerais nombreux et variés; l'or, dont
on exploite quelques gisements (alluvions ou quartz aurifères!, semble se trouver principalement sur le
versant du canal de Moçambique dans l'Ouest et le Sud.
Le système orographique de Madagascar est très compliqué, et sans entrer dans de longs détails, je
ne saurais en donner une idée. Lorsque du haut d'une montagne élevée on observe les régions avoisi-
nantes, et que s'offrent au regard des sommets irréguliers, des grosses masses rocheuses, des mame-
lons aux croupes arrondies, des collines ravinées, d'immenses blocs déchiquetés, tous ces accidents de
terrain paraissent être les lames monstrueuses d'un océan en furie qui se seraient subitement solidifiées.
On peut reconnaître cependant dans ce chaos une chaîne de montagnes principales, parallèle à la
côte est; elle s'appuierait au sud sur les masses rocheuses du mont Ivohibe en pays Bara et se
terminerait au nord non loin de Mandritsara. Celle arête principale de l'île sépare les eaux tributaires
de la mer des Indes de celles qui vont se jeter dans le canal de Moçambique. A l'est ces montagnes
sont flanquées d'une chaîne parallèle plus rapprochée de la côte orientale A l'ouest , de nombreux
contreforts, quelquefois plus élevés que la chaîne principale, forment par leurs inextricables réseaux,
le grand massif central, qui, partant au sud du pays Bara, comprend la province des Betsilco et des
Anlimerina, s'abaisse au nord pour former les grandes plaines du Mahajamba et se relève de nouveau
à la partie septentrionale de l'île où il va constituer le massif d'Ambre. A l'occident de ce massif central,
se trouvent les hauts plateaux des pays Sakalava dont les étages successifs qui s'élèvent en gradin de
l'ouest vers l'est sont séparés les uns des autres par quatre ou cinq chaînes secondaires parallèles à la
principale.
Des extrémités nord et sud de la grande chaîne dont je viens de parler, se détachent des chaînons
secondaires plus ou moins importants dont la direction variable vient terminer au cap d'Ambre et au
cap Sainte-Marie la ligne de partage des eaux.
Ce système montagneux divise ainsi Madagascar en deux versants soutenant une ligne de faîtes
beaucoup plus rapprochée de la côte orientale: il forme une sorte de toit à plans inclinés inégaux;
celui qui regarde la mer des Indes a une pente liés rapide, tandis que celui qui vient se terminer
dans le canal de Moçambique offre une déclivité beaucoup moins prononcée.
Il ressort de celle disposition que les fleuves les plus considérables de l'île se trouvent sur le versant
occidental. Les principaux sont le Sophia et le Mahajamba, le Betsiboka don! le grand affluent l'Ikopa
irrigue les rizières de Tanaffarive, le Manambolo. le Tsiribihina et son affluent le Mania; enfin au sud,
l'Onilahy ou rivière de Saint-Augustin. Tous ces fleuves occidentaux prennent naissance, ainsi que
leurs nombreux affluents, dans le massif granitique du centre.
Les cours d'eau tributaires de la mer des Indes sont moins considérables, il convient cependant de
eiler eu allant du nord au sud le Manangoro, l'Ivondrona, le Mangoro, le Mananara et le Man-
drare.
Comme c'est la règle dans tous pays granitiques, l'île est très riche en eaux vives; les fleuves, les
I. C'est également suivant celte orientation perpendiculaire au grand axe île l'ovoïde que l'on trouve îles volcans
'teints, en grand nombre surtout dans le nord et le nord-ouest de l'Irherina.
AVANT-PROPOS.
rivières, qui serpentent dans les grandes plaines et les belles vallées du littoral, les ruisseaux innom-
brables qui bondissent dans les vallons encaissés des hauts plateaux, constituent un riche réseau d'irri-
gation, alimenté largement par la masse d'eau considérable cpii tombe sur les régions élevées pendant
la saison des pluies, et que des infiltrations dans un sol compact ne peuvent amoindrir. Par contre,
on ne rencontre pas de voies fluviales proprement dites à Madagascar. Les grands cours d'eau ne sont
pas navigables, ou du moins ne présentent que des sections peu importantes susceptibles d'être
utilisées. On comprend qu'il n'en pourrait être autrement, car la pente trop rapide du versant delà mer
des Indes précipite leur cours interrompu trop souvent par les assises rocheuses des chaînes côtières,
et, du côté du canal de Mozambique, si leurs eaux sont plus calmes sur les plateaux, elles sont bri-
sées dans les rapides qu'il faut descendre pour arriver aux étages infé-
rieurs.
Le développement des rivages de l'île dépasse 5000 kilo-
mètres, mais sur une étendue aussi considérable, Mada-
gascar ne possède qu'un petit nombre de rades et déports
susceptibles d'abriter convenablement les navigateurs. On
ne rencontre de bons mouillages que sur la côte nord-ouest
de la baie Baly à la baie d'Antombona; les principaux sont :
l'estuaire du Betsiboka ou baie de Bombétoke, baie de
Passandava, etc., et la belle rade que nous possédons au
sud du cap d'Ambre, la baie de Diego-Suarez. La côte orien-
tale, et le littoral du sud-ouesl ne possèdent que des rades
foraines qui n'offriraient pas aux marins un abri convenable
pendant les tempêtes cl les cyclones assez, fréquents dans ces
parages. La rade de Tamatave, l'anse de Fort-Dauphin et la
baie de Tuléar sonl néanmoins assez fréquentées. Sur ces côtes
inhospitalières on remarque un l'ail intéressant, je veux parler
tic ces lagunes littorales si nombreuses à Madagascar. En effet,
les fleuves, les rivières qui descendent en si grand nombre de- hautes vallées de l'intérieur ne
peuvent librement déverser leurs eaux dan- l'Océan, le- lame- el la grande boule de la mer de-
Indes apportent constamment sur la côte des dépôts arénacés considérables formant des dunes sablon-
neuses, véritables digues qui enserrent la région littorale cl qui s'appuient d'ailleurs sur le- végétations
coralliennes qui hérissent le- bas-fonds côtiers. lies nappes d'eaux s'amassent ainsi formant des
marais, des étangs, de- lacs, qui donneul à celle zone maritime un aspect particulier. Lorsque la ma— e
liquide d'une lagune est trop considérable ou «pie le fleuve qui l'alimente éprouve une crue subite,
les eaux rompront violemment celle barrière de sable cl se creuseront des estuaires momentanés que
le prochain cyclone ou la mousson de la saison suivante viendront combler de nouveau. En temps
ordinaire, un équilibre relatif s'établit entre les eaux de la lagune el celles de l'Océan par des infiltra-
tions souterraines.
Presque tous les ouvrages el les relations de voyage qui oui traité de Madagascar non- l'ont montrée
sous un jour trompeur. Sa végétation luxuriante avait particulièrement frappé les voyageurs, qui sans
pousser plus loin leurs investigations cl leurs recherches, avaienl longuement dépeint les côtes boisées,
les forêts magnifiques qu'ils avaient aperçues sur les premières montagnes qui s'offraient à leur regard
el concluaient en généralisant leurs observai ions à la fertilité étonnante de la grande île africaine. Celle
idée trop optimiste que l'on se faisait de l'île madécasse s'explique aisément par la disposition particu-
lière des zones forestières el des contrées boisées qui entourent Madagascar d'une ceinture verdoyante.
Dès 18(17 M. Grandidier avail relevé celle disposition des bois; j'ai pu, dans le courant de mon voyage,
confirmer celle observation en la complétant dans ses détails, dans les parties du sud cl du nord-est de
l'île; ces bandes boisées, qui sont généralement au nombre de deux surtout sur le versant de la merdes
M. LE DOCTEUR GATA I'.
il VOYAGE A MADAGASCAR.
Indes, sont séparées par de larges vallées; elles cachent les hauts sommets des montagnes voisines
sous un manteau de verdure. La largeur de ees bandes forestières est variable, assez étroite vers le
sud et le sud-ouest, leur profondeur dépasse 100 kilomètres dans la province d'Anlongil et dans les
districts voisins où la végétation atteint sa plus grande vigueur.
Dès que l'on a traversé cette ceinture boisée et que l'on s'avance vers l'intérieur, la grande végétation
cesse tout à coup. Les hauts plateaux du centre de l'île, les grandes plaines de l'Ouest et du Sud sont
en partie déboisés, de chétifs buissons, des arbustes rabougris ont remplacé les arbres séculaires des
forêts du littoral; les monts élevés sont alors d'immenses masses rocheuses, et l'argile rougeâtrè dé
leurs lianes est à peine recouverte par un maigre gazon.
Une vue générale de ee grand corps insulaire le présente doue sous des aspects diff rents, aussi
convient-il de remarquer que, à côté île terrains propices aux cultures, de grandes forêts, de beaux
plateaux que l'homme pourrait rendre aisément productifs, il existe de nombreuses régions stériles,
des districts rocailleux, des sols ingrats, des contrées inhabitables, véritables déserts, dont la traversée
n'a pas été sans nous offrir de sérieuses difficultés.
Presque tout entière située au nord du tropique du Capricorne. Madagascar est rangée dans les
contrées chaudes. Mais cette classification n'est exacte que pour les régions côtières et les provinces
d'altitude peu considérable. Son climat est très variable, il change dès que l'on s'élève vers les plateaux
du Centre pour devenir presque tempéré dans l'Imerina et le Betsileo. A Majunga et à Tamatave, les
chaleurs de l'hivernage sont pénibles à supporter en cette saison, la température à L'ombre dépasse
souvent 30 et 35 degrés centigrades; par contre, sur les rivages méridionaux, dans les environs de Fort-
Dauphin notamment, cette température maxima est rarement atteinte. Dans le massif Central le
thermomètre n'atteint jamais de semblables hauteurs, il descend pendant la saison sèche jusqu'à
4- 3 et A degrés. J'ai vu dans les montagnes de l'Ankaralra des gelées blanches et j'ai ressenti
souvent un froid très vif pendant les matinées brumeuses des mois de juin et juillet en pays
Betsileo.
On a maintes fois reproché à Madagascar son climat meurtrier, on n'a pas craint de l'appeler le
cimetière des Européens. Certes, si l'on compare ces régions avec les pays d'Europe et avec ceux qui
sont situés sous des zones tempérées où la culture alleinl tout son développement, où les conditions
hygiéniques générales sont satisfaisantes, on pourra admettre (pie la salubrité de Madagascar laisse à
désirer. Mais une comparaison plus équitable tenant compte de la climatologie générale, de la situation
géographique, de l'état des terrains, enlèvera bien vite à Madagascar cette réputation imméritée; elle
est an contraire beaucoup plus saine que la plupart de nos colonies.
Les grandes maladies épidémiques, si redoutables dans les pays intertropicaux, ne se sont jamais
montrées à Madagascar; la variole seule fait quelques ravages dans la population indigène. La malaria,
celte lièvre de Madagascarsi tenace, ne se l'ail sentir que sous les formes ordinaires; si tous les Euro-
péens à leur arrivée dans le pays payent tribut aux miasmes paludéens ils s'acclimatent rapidement et
peinent séjourner indéfiniment dans le pays. La lièvre malgache n'est dangereuse que pour un petit
nombre d'individus, chez lesquels une disposition spéciale, un étal morbide antérieur, des conditions de
Aie déplorables, annihilent toute résistance.
Les Sèvres existent dans toutes les provinces, engendrées en plus ou moins grande quantité par les
miasmes palustres qui se développent dans les marais el les rizières; bénignes en général dans l'intérieur
des terres et sur les hauts plateaux, elles frappent plus durement dans les zones chaudes du littoral,
où les lagunes nombreuses el surtout les nappes d'eau souterraines, situées entre la couche arénacée
supérieure et le sous-sol argileux, offrent au développement des germes paludéens les conditions les plu9
favorables. C'est du reste celle plus grande fréquence de la lièvre sur les cèdes de l'île qui avait fait
supposer autrefois que l'île de Madagascar était inhabitable pour des Européens.
Au xvii siècle, de Flacourt et ses successeurs évaluaieni à quelques centaines de mille le chiffre total
de la population mftdécasse. Depuis celle époque jusqu'à ces dernières années, les voyageurs et les
AVANT-PROPOS. 7
géographes qui se sont occupés de cette question onl beaucoup varié dans leurs évaluations, el il
faut arriver jusqu'à l'année 1869 pour avoir une notion assez précise du nombre d'habitants de Mada-
gascar, estimé par M. Grandidier à quatre ou cinq millions. Néanmoins celle évaluation me semble
encore faible et, d'après les calculs approximatifs qu'il m'a été possible de faire, je serais porté à croire
cpie le nombre total des habitants de cette grande île dépasse 7 500 0110.
Le peuple malgache n'est pas homogène, cl ses origines sont variées. Malheureusement des documents
font encore défaut pour reconnaître d'une manière certaine les diverses races qui l'ont formé. Du moins,
il existe sur ce point de grandes probabilités, qui reconnaissent pour base un idiome spécial adopté en
partie dans toute l'île, «les usages el des coutumes, des légendes el des traditions, enfin , que les carac-
tères ethnographiques et anthropologiques des indigènes viendront changer en certitude. On ne peut
dés à présent émettre que des hypothèses plus ou moins plausibles sur les premiers habitants de l'île,
les Vazimba; celle race primitive semble avoir disparu presque complètement. Je ne mentionnerai, que
pour en nier l'existence, la fameuse tribu des Pygmées décrite dans l'ouvrage de Flacourt en 1631.
Actuellement il csl incontestable que la plus grande partie de la population malgache a élé constituée
par des immigrations asiatiques el polynésiennes. A ces noyaux se sont réunis de nombreux contin-
gents amenés soit par 1rs hasards de la navigation, soit par les besoins de leur commerce sur les rivages
de la grande île. Ces gens venaient quelquefois de fort loin. C'est ainsi qu'il est facile de reconnaître
chez, un grand nombre de naturels le type africain, le type arabe ou sémite, cl même le type euro-
péen.
A une époque plus récente, il y a environ trois cents ans, une immigration assez importante, venue
selon toute probabilité de la presqu'île «le Malacca, ou de l'archipel Malais, ;i encore ajouté un autre
élément à la population malgache, je veux parler des Anliinerina ou Hova. Dans le principe, celle tribu
étrangère a été mal accueillie par les races autochtones, elle a dû se réfugier dans l'intérieur de l'île, sur
les hauts plateaux où un climat plus dur, une terre moins fertile, des conditions d'existence plus
mauvaises, la mettait dans une situation défavorable. Cependant celle tribu issue d'une race supérieure
devait triompher bien vite de ces difficultés. Il est juste d'ajouter qu'ils onl été puissamment aidés
par l'appui de l'Angleterre, heureuse de soulèvera Madagascar des embûches aux visées françaises; la
vérité m'oblige aussi à dire qu'ils onl été égale ni soutenus par la France qui, trompée par ses agents,
trompée par des relations fantaisistes, a jusqu'à ce jour soutenu les Anliinerina à Madagascar. Celle
politique illogique incombe tout entière à l'administration des Affaires étrangères el aux premiers
résidents généraux que noire gouvernement a envoyés dans la grande île africaine. Les missionnaires
protestants cl catholiques onl puissamment contribué eux aussi à agrandir la puissance de-- Anliinerina.
Les premiers faisaient le jeu de l'Angleterre; les seconds, aveuglés par leur croyance, s'imaginaient
qu'en adulant les vainqueurs les vaincus viendraient à eux.
Grâce à toutes ces circonstances, les Anliinerina onl rapidement interverti les rôles. De parias qu'ils
étaient, ils se sont faits conquérants, cl, après avoir agrandi considérablement leur territoire, soumis à
leur domination les tribus de la côte orientale et du sud des hauts plateaux, réduit en vasselage les
peuplades du Nord cl du Nord-Ouest, ils oui l'ail reconnaître leur suprématie dans l'île presque tout
entière. Aujourd'hui les deux tiers des territoires de Madagascar sont administrés plus on moins direc-
tement par le Gouvernement de Tananarive.
Il est assez difficile, au milieu de ces mélanges, de ces croisements qui augmentent sans cesse par des
alliances entre tribus voisines, el par des apports étrangers fort nombreux venus plus particulièrement
de la côte de Mozambique, de discerner entre elles les diverses peuplades de Madagascar. Cependant en
s'appuyant surtout sur leur lieu d'habitat, leurs coutumes particulières, leurs vêtements el leurs parures,
leurs usages ethniques en un mol, on peut diviser les populations madécasses en trois groupes
principaux.
Le premier groupe qui a pour type le Sakalava est celui dans lequel on retrouve le plus fréquemment
les caractères africains. Ce groupe comprend toutes les tribus Sakalava qui habitent le versant occi-
8 VOYAGE A MADAGASCAR.
dental de l'île depuis le cap d'Ambre jusqu'à l'embouchure de l'Onilahy. On a multiplié comme à plaisir
les divisions de celle grande famille Sakalava dont le type est cependant bien tranché et bien caracté-
ristique. Parmi les principales de ces subdivisions il me l'aul citer les Mahafaly, les Fierenana, les
Menabe, les Boëny el les Antankaraha, mais ces noms désignent plutôt des provinces que des divisions
ethniques bien tranchées. 11 l'aul ajouter à ce premier groupe malgache qui comprend la totalité des
habitants des rivages du canal de Moçâmbique, des tribus fort peu connues jusqu'à présent, qui,
cantonnées au sud du plateau central et au sud-est, doivent être rattachées aux grandes familles
Sakalava. Ces tribus du Sud que je rangerai donc dans le premier groupe ethnique malgache sont : les
populations Bara, les (Tribus Antandroy, et les peuplades Antaisaka.
Le deuxième groupe ethnique de Madagascar comprend les tribus qui habitent le massif central; elles
sont au nombre de deux : au nord les Antimerina, au sud les Betsileo.
Le troisième groupe ethnique de Madagascar est formé des populations de la côte orientale. Parmi
elles, il convient de citer, en allant du nord au sud, les populations Betsimisaraka et les peuplades
Antanosy, plus éloignées des rivages de la mer des Indes; il l'aul mentionner dans ce même groupe les
Antsihanaka, les Bezanozano et les Tanala.
Ces dix tribus dont je viens de parler et que j'ai classées en trois groupes n'occupent pas, comme
on serait tenté de le croire, îles contrées nettement délimitées. Lue certaine partie de ces peuplades, sans
avoir à proprement parler des habitudes nomades, se déplace volontiers el, chassée par de turbulents
voisins ou refoulée par les empiétements d'une tribu plus forte, va loin de son lieu d'origine chercher des
emplacements plus favorables pour édifier ses villages, faire paître ses troupeaux de bœufs et cultiver
ses rizières. Il en est de même de certains groupes d'individus qui, tentés par l'appât du gain, en voulant
fuir un sort trop misérable, quittent leur village el s'en vont chercher fortune ailleurs, souvent sans
esprit de retour; c'esl ainsi que dans le premier cas le voyageur rencontrera par exemple sur les bords
de l'Onilahy des Tanala et des Antanosy établis en grand nombre; ces derniers ont quitté leur patrie,
le pays de Tolanara, lorsqu'il fut occupé en partie par les Antimerina en 1845. Dans le second cas, il ne
faudra pas s'étonner de rencontrer des bandes nombreuses d'Antaimoro sur les bords du Betsiboka, et des
indigènes de Fort-Dauphin dans les environs de Tamalave. Les Antimerina se rencontrent également en
plus ou moins grand nombre dans beaucoup de régions de l'île, soit pour aller faire du commerce,
soit pour satisfaire aux obligations de leur politique. C'est ainsi qu'ils ont construit des villages fortifiés,
des postes militaires qui relient leur pays à leurs établissements côtiers, et qu'ils ont fondé de véritables
colonies sur les rivages les plus éloignés, emmenant avec eux en plus ou moins grand nombre des
Betsileo, des Betsimisaraka et d'autres représentants des races soumises. 11 faut donc tenir compte de
ces émigrations de groupes d'individus et de peuplades entières, pour s'orienter dans ce mélange
inextricable d'individus, de familles, de tribus et de races que l'on trouve partout à Madagascar.
De cette diversité d'origine du peuple malgache, découlent tout naturellement des variétés plus
nombreuses encore dans les différents types individuels; aussi conçoit-on l'étonnemenl du voyageur qui
vient de débarquer dans l'île, à l'aspect de ces physionomies étrangement dissemblables; ici l'Africain
à la peau noire d'ébèné, à la toison laineuse, côtoie le Malais au teint jaune, aux cheveux plats el lisses;
plus loin un bel Océanien à la barbe abondante, aux cheveux dressés marchera au côté d'un vrai
sémite. Néanmoins, après un examen superficiel, on aura vile classé ces lypes disparates en trois
catégories qiii correspondent justement aux trois groupes dont j'ai parlé plus haut '.
Il est évident que cette classification des peuplades madécasses n'est pas d'une exactitude absolument
rigoureuse el que, en présentant au lecteur chaque type différent de toutes les tribus de Madagascar,
j'éviterai toutes chances d'erreur. Q.uôi qu'il en soit, si je maintiens ces trois grandes divisions dans les
peuplades de Madagascar, c'est parce qu'elles correspondent à des groupements naturels, à îles usages
I. Il ne faut pas oublier aussi que l'esclavage, cette institution barbare si répandue à Madagascar, surtout chez les
Antimerina, vient encore augmenter relie confusion de types individuels dans la grande île africaine.
AVAN1V PROPOS. 9
communs que toul voyageur à Madagascar aura vile fait d'observer. C'est ainsi par exemple que j'ai
placé les Bara à côté <les Sakalava. Je reconnais que ces deux tribus ont un type général quelque peu
différent, mais les traits généraux sont les mêmes, les coutumes sont identiques ou absolument
analogues, pour toutes ces raisons il me semble juste de placer le Bara à ccMé du Sakalava tout autant
qu'il faut l'éloigner du Betsimisaraka. Les deux premiers groupes ethniques et surtout le second qui
comprend les Anlimerina et les Betsileo sont absolument nets. Cependant pour le troisième qui
comprend les populations du littoral de la mer des Indes et auxquelles j'ai rattaché les tribus Antanosy,
il n'offre pas la même homogénéité à cause justement de l'adjonction de ces Antanosy. Cette tribu, sous
bien des rapports, se différencie complètement des autres peuplades madécasses.
Le premier groupe ethnique de Madagascar que j'appellerai le groupe Sakalava comprend des
Malgaches à cheveux crépus, d'une stature élevée; leur vigueur se devine aux attaches puissantes de
leurs muscles; le front est bas et fuyant, le nez écrasé, les lèvres charnues. La barbe est rare. Ils ont
la peau noire, cependant celle teinte présente chez certains indigènes de*- Ions plus clairs. Ce groupe
ethnique de Madagascar est celui qui présente le plus des caractères africains; ils aiment beaucoup les
parures de verroterie, les colliers de perles, les boucles d'oreilles, les bracelets. Ce groupe ethnique est
le plus guerrier des Malgaches, il fournil presque à lui seul les populations insoumises aux Anlimerina.
Les hommes se roulent autour des reins une pièce d'étoffe qu'ils nomment salaka ou simbo, puis ils se
drapent dans un lamba de cotonnade; le- femmes s'habillent d'un sac percé aux deux bonis qu'elles
nomment simbo et se serrent affreusement la poitrine dans une sorte de camisole ajustée qu'elles
appellent akanjo.
Le deuxième groupe esl caractérisé surtout par les Anlimerina. Les caractères malais dominent. Dans
un corps d'apparence chétive, aux membres grêles mais bien proportionnés, l'Antimerina possède une
force musculaire assez considérable, sa taille moyenne esl inférieure à la nôtre. Son visage ovale
présente des traits réguliers, les pommelles sont saillantes il esl vrai, mais les yeux noirs et vifs ne sont
pas bridés, le nez esl moins aplati el les lèvres moins épaisses que chez le-- autres groupes de l'île, auss 1
la physionomie n'a-t-elle rien de désagréable, elle esl même fort belle chez certains individus. Sou
teint est olivâtre, celle colorai ion plus ou moins foncée varie beaucoup, pour s'atténuer chez certaines
personnes jusqu'à disparaître presque complètement. Son système pileux esl bien développé, il a la barbe
fournie, les cheveux noirs, lisses ou ondulés 1res abondants.
Mais c'est encore au moral que ce groupe des Anlimerina possède, sur les autres Malgaches, une
réelle supériorité. Ses facultés intellectuelles sont nombreuses, son intelligence esl vive et développée
et il fait preuve en mainte circonstance d'un grand talent d'imitation. L'Antimerina d'un naturel gai
et enjoué' esl un peu fataliste, l'adversité ne l'atteint pas. Poli, obséquieux même avec les étrangers,
ses manières sont douces el affables, il pratique largement les lois de l'hospitalité. Il obéit aveuglément
aux ordres de ses chefs, el respecte religieusement les lois du royaume. Apre au gain, désireux de
s'entourer d'un confort inconnu aux populations barbares, il sérail excellent travailleur si un système
de gouvernemenl illogique ne paralysait ses efforts. Malheureusement à ces brillantes qualités s'ajoutent
les vices ordinaires des peuples primitifs, la duplicité et la mauvaise foi, l'hypocrisie, la cruauté, le
pillage et le vol; ce dernier est considéré comme une action méritoire lorsqu'il s'exerce au détriment
de l'étranger. En dehors de ces défauts innés. l'Antimerina a pris au 'contact des Européens un
orgueil sans limites.
Les Malgaches du troisième groupe qui, parmi les habitants actuels de l'île, paraissent être les plus
anciens, son! de taille plus élevée et de constitution plus robuste que les Anlimerina. Les traits du
visage sont (''gaiement plus accentués; le nez aplati, les lèvres fortes, les yeux légèrement bridés; les
cheveux noirs et épais sonl lisses chez les Antanosy, ondulés ou crépus chez les autres tribus, la barbe
esl peu abondante. Enfin la coloration de la peau varie du jaune brun au noir. C'est chez ces tribus
que l'on rencontre les plus fortement accusés, les caractères polynésiens.
«'.elle division des Malgaches en trois groupes que l'on pourrait appeler: groupe africain, groupe
10
VOYAGE A MADAGASCAR.
malais, groupe polynésien, sans rire absolument à l'abri de toute critique, repose néanmoins sur des
bases scientifiques indiscutables. Ce n'est pas ici dans un récit de voyage que je puis développer
comme elle le mériterai! cette division ethnographique. Je prendrai un seul exemple entre les nom-
breuses données et les observations variées qu'il m'a été possible de l'aire pendant mes deux longs
séjours à Madagascar. Parmi les caractères ethniques que peut présenter une peuplade, le type de
l'habitation est sans contredit l'un des plus importants. C'est ainsi que nous voyons le premier groupe
se loger dans des maisons édifiées au ras du sol en raphia ou en bararata et couvertes de feuilles de
ravenala ou de satrana.
Le deuxième groupe habite des maisons édifiées en terre, ou loge dans des habitations construites
en planches ou en madriers et couvertes en bozaka.
Le troisième groupe loge dans des maisons bâties sur pilotis et couvertes en feuilles de ravenala. Il
me serait facile de multiplier ces exemples en choisissant les vêlements, les parures, les armes, les
instruments de travail, mais j'ai hâte d'entrer dans mon sujet. D'ailleurs, j'aurai dans la suile maintes
occasions de revenir sur ces questions concernant la géographie de Madagascar et la description de
ses habitants.
Mis FIDELES A fANANARIVE.
) WAVE.
CHAPITRE I
Arrivée à Ta ma lave — Débarquemenl des voyageurs el des marchandises. — La musique du gouverneur.— Formalités
■ le douane. — Monnaie coupée el balances. Le commencement de la saison sèche. — Commerce, importations
et exportations. — Embarquemcnl '1rs bœufs. ■ Voies ■! immunicalion à Madagascar. - Les borizana el 1rs filan-
jana. — Dépari de Tamatave. Rainivoavj el .Iran Boto. - Ivondrona. - Pirogues malgaches. Ambodinisiny. —
Légende de Darafély. La cruche géante. - Ankarefa. - Vavony. Les lagunes littorales. Végétation côtière. —
Andovoranto. -JTanimandry. — Ligne télégraphique de Tamatave a Tananartvc. - Le marais de Tanimandry.
D
', \
r
\\s la miil du s mars, nous avions quille Sainte-Marie il»' Madagascar,
par un gros temps, el le lendemain de très bonne heure, nous arrivions
en \ ue de Tamatai e.
Les côtes sont basses, mais vers l'intérieur, les lerres se relèvent, 1rs
mamelons, les collines s'élagenl en gradins el dans le lointain se montrent
les premières montagnes; toul disparaît sous un manteau de verdure, ilonl
les teintes vives des premiers plans s'esl penl peu à peu pour aller s,.
confondre sur les cimes lointaines avec les brouillards du matin. Tama-
tave se distingue difficilement <lu large ; je devine plutôt que je n'aperçois
ilu maisons peu élevées, cachées derrière 1rs cocotiers et 1rs grands arbres
pi les rivage, la masse circulaire du fort Anlimerina, la pyramide rouge de
la pointe Tanio, seul signal qui guide le marin dans son atterrissage. A
mesure que nous approchons, les détails s'accusent plus fortement, des
Iciils brillenl au soleil dans les massifs de verdure piquetés de noir çà et
là par les chaumes sombres des cases indigènes. Bientôt les pavillons des
consulats el des maisons de commerce se déploient pour saluer l'arrivée
du courrier de France. Mais nous avons dépassé un îlot boisé, Nosy-Ala-
poaTE ,.. nana, l'île aux prunes, ['Amazone franchit la passe et jette l'ancre devant
Tamatave.
La rade formée par une légère incurvai ion de la côte, que prolonge au sud-est un promontoire
sablonneux, n'a qu'une étendue peu considérable, elle va de la pointe Tanio au nord, aux récifs
12
VOYAGE A MADAGASCAR.
d'Hastie qui la limitent vers le sud, du côté du large elle est imparfaitement protégée par des bancs
madréporiques, sur lesquels la grande houle de la mer des Indes déferle constamment. Cette rade
foraine ne présente qu'un abri insuffisant; la tenue est médiocre et lorsque vient le mauvais temps il
faut se hâter de fuir ces parages dangereux, du reste les débris du Dayot près de la côte, ceux de Y Oise
et de YÈbre sur les brisants, les épaves d'un Irois-màls et les carcasses de quelques boulres conseillent
la prudence. Mais nous avons hâte de débarquer et après avoir pris congé de nos compagnons de route
avec Lesquels une longue traversée de vingt-huit jours avait fait naître d'excellents rapports, et serré la
main à M. Massé, commandant Y Amazone, je.prends passage avec mes amis dans une embarcation qui
nous conduit rapidement au débarcadère. Il ne faut entendre par celte expression que l'endroit de la
plage où l'on débarque habituellement passagers et marchandises. 11 y a quelques années, lors de
l'occupation de Tamatave, un warff avait été construit par nos troupes, mais après leur départ, il avait
été détruit par les indigènes, qui trouvaient là une concurrence sérieuse. Maintenant comme autrefois,
les caisses et les ballots sont transportés du navire à la plage dans des chalands qui viennent s'échouer
sur le sable, de nombreux porteurs viennent alors s'emparer de ces objets, les charger sur leur dos, et
en poussant des cris assourdissants les déposer en terrain ferme, non sans pouvoir éviter quelquefois
des chutes malheureuses. Pour les personnes le mode de débarquement est analogue; c'est ainsi que
portés sur les épaules de deux vigoureux noirs, nous sommes amenés enfin à fouler le sol malgache.
Notre première visite fut pour M. Jore, chargé par intérim de la Résidence de France; il se mit fort
gracieusement à notre disposition et je ne saurais trop le remercier de l'affabilité et de l'obligeance qu'il
nous a montrées pendant tout notre séjour.
Nous dépêchons lestement quelques courses, et après nous être assurés d'un gîte convenable au
grand hôtel de Tamatave, nous nous empressons, nouveaux venus, d'aller visiter la ville.
Tamatave, situé en partie sur la pointe d'Hastie, tend chaque année à s'accroître du côté de l'ouest
dans la direction du chemin qui conduit à Tananarive, la ville est construite sur un sol sablonneux, où
l'on trouve partout et peu profondément une eau saumàtre et malsaine, les fièvres y sont communes;
les températures élevées de la saison chaude et les pluies diluviennes qui tombent à chaque instant,
contribuent encore à l'insalubrité de Tamatave.
En quittant le débarcadère, les bâtiments de la douane, et les hangars des services maritimes qui
l'avoisincnt, on arrive au quartier européen. La première voie dans laquelle on s'engage qui est parallèle
à la plage porte le nom d'Avenue n° 1, c'est là que se trouvent la Résidence de France, plusieurs
consulats étrangers, les principales maisons de commerce, les magasins des détaillants, la mission
catholique avec une église et une école. L'Avenue n° 2, parallèle à la première, n'a que des bâtiments
de moindre importance; ces deux voies principales sont reliées par des rues perpendiculaires qui vont
d'une rive à l'autre de la pointe. En suivant l'Avenue n° 1, vers l'ouest, on rencontre, après avoir dépassé
le quartier européen, le village indigène, puis le fort Anlimerina et l'on s'engage sur la route de Tana-
narive; vers l'est cette avenue conduit à l'extrémité de la pointe où se trouvent quelques cases habitées
par des familles originaires de notre colonie de Sainte-Marie. Les matériaux de construction manquent
dans les environs de Tamatave, les maisons sont construites en bois, apporté en majeure partie par des
navires venant de la Réunion ou de Norvège; pour quelques habitations cependant on s'est servi de
matières plus durables, de nombreux incendies ont d'ailleurs généralisé l'emploi des couvertures
métalliques.
Je remis au lendemain ma visite au village indigène et aux autorités Anlimerina; cette promenade
dans les rues de Tamatave où l'on ne foule qu'un sable mouvant nous avait harassés de faligue; pour
avancer de deux pas il faut en faire trois, le recul est considérable.
Dans la soirée, la musique du gouverneur Rainandriamampandry vint à la Résidence nous l'aire
entendre les meilleurs morceaux de son répertoire; les exécutants étaient peu nombreux : deux clari-
nettes, un cornet à piston, un tambour et trois grosses caisses; en revanche ils faisaient un bruit
infernal; ils nous jouèrent, si j'ose m'exprimer ainsi, l'air de la Reine, celui du Premier ministre, du
DE TAMATAYE A TANIMANDRY
13
AVENUE N° 1, A TAMATAVE.
gouverneur ol îles divers officiers de Tamatave, des morceaux variés el lerminèrent la séance en
écorchant d'une étrange façon la Marseillaise Le lendemain, je faisais débarquer notre matériel el
procédais à l'accomplissement des quelques formalités nécessaires.
Comme garantie de l'emprunl que le gouvernemenl malgache a 'là émettre après la dernière guerre,
il a abandonné aux sociétés financières qui onl souscrit jusqu'à concurrence du paiement dos intérêts
cl annuités le produit îles douanes du royaume. Ce service, -eus le contrôle du Comptoir national
d'Escompte, fonctionne assez régulièrement à Tamatave, Vatomandry, Mananjary, Fenoarivo, Vohemar,
Mojanga où le comptoir a des agents européens; mais dans les autres provinces, les gouverneurs et
leurs subalternes prélèvenl des sommes assez rondes sur les produits des douanes ou entrent en arran-
gement avec 1rs d slinalaires ou expéditeurs. Souvent même ils diminuent les droits pour attirer les
transactions dans leur gouvernement, se l'aire bien coter en haut lieu par un gros chiffre d'affaires et
augmenter d'autanl leurs petits bénéfices. Les marchandises sonl frappées d'un droit ad valorem de
10 pour 100 perçu en argenl ou en nature. L'importation des armes el munitions de guerre est prohibée
ainsi .pie celle du rhum el autres liqueurs alcooliques, mais cette dernière interdiction est purement
théorique; il est défendu d'exporter sans autorisation spéciale les bois de construction.
Le village indigène n'offre à Tamatave rien de caractéristique; des cases groupées sans ordre en
fort mauvais étal où les roseaux el les feuilles d'arbres employés d'habitude par les constructeurs
malgaches sonl remplacés parfois par des tôles usées, des douves de barriques et des débris de caisses,
abritent une population flottante de soldats et de porteurs.
Le marché se trouve non loin de là en revenant vers le quartier Européen, les habitants des villages
voisins y apportent leurs produits, on y trouve de la viande de boucherie, des volailles, du poisson, des
H VOYAGE A MADAGASCAR.
légumes, des denrées indigènes. Les marchands accroupis sous un pelil toit de chaume supporté par
quatre piquets débitent leurs marchandises amoncelées pêle-mêle devant eux, et qui n'est pas toujours
de la première fraîcheur. Les approvisionnements que l'on trouve au marché sont insuffisants pour
les besoins des Européens, ils doivent y suppléer, principalement pour les légumes, par des envois
continuels de la Réunion ou des achats fréquents aux maîtres d'hôtel des paquebots de passage, aussi
la vie est-elle fort chère à Tamalave.
Au sud du Bazar sont groupées les habitations des Indiens Malabars ; Ce sont eux qui détiennent
le petit commerce de détail et servent d'intermédiaires entre les grandes maisons européennes et la
population indigène. Ces marchands indiens (pie l'on trouve sur toute la côte d'Afrique et dans les îles
voisines, en si grand nombre à Zanzibar, commencent à envahir Madagascar; se contentant d'un petit
bénéfice, ils réalisent au bout de l'année un chiffre d'affaires important et font une concurrence sérieuse
aux autres établissements. C'est dans le voisinage des boutiques malabarcs que s'exercent les industries
indigènes, la ferblanterie notamment pour laquelle les Malgaches paraissent très bien doués. En rejoi-
gnant l'Avenue n° 1 nous sommes arrêtés au passage par les changeurs. Ces modestes industriels
jouent ici un rôle important : accroupis sur une natte, ils ont devant eux un étalage de toutes sortes
de monnaies qu'ils vendent ou achètent suivant les cas pour un certain poids de morceaux d'argent
usités dans le pays. Je m'approchai de l'un d'eux pour me faire initier à l'art si difficile «le payer ses
dettes à Madagascar.
Il est probable que la piastre mexicaine a été connue et acceptée par les Malgaches depuis de
longues années cl que, comme dans beaucoup de pays d'Orient, elle a formé la base du système moné-
taire: aujourd'hui, bien que cette pièce d'argent n'aie plus cours, on compte par piastres, en malgache
ariary. Maintenant dans toutes les parties de l'île, où les indigènes se servent de l'argent dans leurs
échanges, les pièces de cinq francs de l'Union latine sont acceptées, les Malgaches préfèrent celles
dont l'exergue est en relief, en particulier celles frappées à l'effigie de Louis-Philippe qu'ils nomment
farantsay. Ils prétendent qu'elles contiennent plus de métal. L'or n'a pas cours et n'est accepté
qu'exceptionnellement dans les centres commerciaux de la côte. Les Malgaches font eux-mêmes
l'appoint divisionnaire, en sectionnant la pièce de cinq francs en morceaux menus et irréguliers; à
l'aide d'une balance de fabrication indigène — mizana — ils apprécient la valeur des plus petits
fragments. Pour parfaire une somme quelconque ils se servent de poids en fer poinçonnés par le gou-
vernement, correspondant aux subdivisions principales de la pièce de cinq francs. Ces poids, au nombre
de huit, permettent d'obtenir par des dispositions additives ou souslractives, quarante-quatre combi-
naisons principales et qui ont chacune une dénomination particulière. L'une des grandes difficultés
de ce système monétaire, déjà si compliqué, réside dans la pesée; le Malgache, défiant par nature, exige
qu'elle soil l'aile avec des soins minutieux et délicats; avaclio (change), répète-t-il souvent. Il faut alors
exécuter uni' double pesée en règle. Bien souvent, pour abréger celle opération fastidieuse, je donnais
le bon poids, néanmoins je devais attendre que mon vendeur prenne dans sa main les petits morceaux
d'argent, les soupèse, les frotte, les examine un à un pour s'assurer de leur bonté '; encore les donnait-il
à ses parents et amis présents qui se livraient au même examen. Dans des villages île l'intérieur, il
fallait plus d une demi-heure pour peser le prix d'une poule, quatre sous de noire monnaie: l'opération
nécessitait beaucoup [dus de temps quand le propriétaire du volatile avait une nombreuse
famille.
POIDS MALGACHES POUR L ARC. E NT.
( ; i\iniiLic>.
Loso, i j piastre 13,!
Kirobo, l/i- — 6 52
Sikajy, 1/8 ::,i!C
Roavoamena, i/12 — 225
Grammes.
[lavoamena, 1/48 piastre 0,36
Erinambatry, 1/72 h.:::
Varifitoventy, 1/96 — 0,28
Varidimiventy, 1/144 — 0,18
1. On falsifie souvent l'argent coupé m y mêlant dos fragments île plomb on d'un mêlai quelconque argenté. On
reconnaît la fraude en frottant le morceau soupçonné contre un corps dur : les angles s'émoussent <i le mêlai intérieur
apparaît.
DE TAMATAVE A TAN IM AN DRY
15
VUE ' : TAMATAVE.
Comme on le voil d'après le tableau précédent, la piastre de monnaie coupée pèse davantage que la
pièce de cinq francs, aussi les Malgaches prennent-ils souvenl un ooamena pour le change, vans compter
les morceaux d'argent faux qu'ils glissenl subrepticemenl dans le las.
Le lendemain, j'accompagnais M. Jore au fort Antimerina pour rendre visite au gouverneur. La
batterie, c'est l'expression consacrée, est un ouvrage de fortification circulaire, construite grossière-
ment en terre, briques et débris de coraux. Ses murs protégés par un fossé extérieur entourent un vaste
espace dans lequel nous pénétrons par un passa-,- couvert. Là, sont entassés sans ordre quelques
maisons «mi bois, résidence du gouverneur et de ses aides ,1c camp, des cases pour les soldats de
service, des hangars où sont abritées trois pièces de campagne; au centre de la cour s élève un mal a
l'extrémité duquel flotte le pavillon antimerina blanc à coin rouge. Rainandriamampandrj vient à notre
rencontre, il a fort bonne mine dans ses vêtements européens malgré son âge, ses yeux vifs, sa parole
animée justifienl sa nomination déjà ancienne au gouvernement de Tamalave, le plus important de
l'île; il l'ut le principal agent plénipotentiaire lors de la signature du Irait,' franco-malgache en 188o.
Notre entrevue fut courtoise; après une conversation rendue pénible par une interprétation difficile,
nous prenions congé du gouverneur. Depuis quatre jours que nous sommes arrivés, la pluie est presque
continuelle, <■<• sont des averses diluviennes avec quelques rares éclaircies et l'on nous affirme que
c'est le commencement de la saison sèche; la température est élevée, nous avons eu ee matin, 12 mars,
à huit heures. 30 degrés à l'ombre. Nous nous occupons activement de nos préparatifs de départ, nous
ferons roule pour la capitale dès les premiers beaux jours; en attendant, nous utilisons nos loisirs par
de fréquentes promenades dans la ville et dans ses environs.
La population totale de Tamalave dépasse certainement huit mille habitants, sans tenir compte des
16
VOYAGE A MADAGASCAR.
porteurs qui viennent à certaines époques g-ossir considérablement ce chiffre. L'élément malgache
comprend les fonctionnaires, les soldats et quelques marchands antimerina, des Betsimisaraka, et
autres gens de la côte. Les Européens sont peu nombreux, les Français, en majorité, sont environ une
centaine. L'élément blanc le |>lus important esl fourni par les des de la Réunion et de Maurice. Je n'ai
pu me procurer des données précises, les inscriptions à la Résidence de France sont très peu nom-
breuses, mais il esl probable que le nombre des sujets français, blancs ou gens de couleur venus de
la métropole, de nos colonies de la Réunion et de Sainte-Marie dépasse quinze cents personnes. Les
Anglais viennent ensuite avec les Mauriciens et les Indiens Malabars, enfin les Etats-Unis, l'Allemagne,
l'Italie sont représentés par un petit nombre d'individus. De tous les centres commerciaux d« Mada-
gascar, Tamatave est le plus important. Ma gré les conditions défavorables dans lesquelles il se
trouve placé, sa position vis-à-vis les Mascareignes , actuellement le débouché presque unique des
produits malgaches et sa proximité relative de Tananarive ont seuls développé son commerce.
Dans ce mois, les prix courants du marché de la place de Tamatave étaient les suivants :
Caoutchouc du Nord (à l'acide), p. 61 00 les 100 livres.
Caoutchouc du Sud (au sol et au citron), p. 32 à 35 tes
100 livres.
Cire, p. 18 à 18.25 les 100 livres.
('.unies de bœufs, p. 3 les lui) pièces.
Gomme copal, p. 30 à 38 les 100 livres.
Peaux do bœufs, p. 7.30 les RIO livres contre espèces.
Peaux de moulons, p. 15 à 10 les 100 peaux.
Pétrole, p. 1.73 la caisse.
Rabanes fines délaissées, p. 10 les i un pièce-.
Raphia, p. 3.20 à 3.50 les 100 livres.
Riz malgache, p. 1.80 les 100 livres.
Riz bengale, p. 3.25 à 3.50 la balle de 75 kilos.
Saindoux, p. II à 12 les 100 livres.
Sel de Marseille (1res abondant), p. 0.70 à 0.75 les lui) livres.
Sucre, p. G à 7 les 100 livres.
Toile américaine, grande largeur, les 1 oui: yards, 1™ marque,
p. 80 à 82.
Toile américaine, grande largeur. 2° marque, p. 70 à 7s.
Toile américaine, grande largeur, inférieure, p. 73 à 74.
Toile américaine, petite largeur, qualité supérieure, p. 56.
Toile américaine, petite largeur, qualité inférieure, p. 54 à 56.
Rhum de Maurice, p. 13.50 à 13.751a barrique en gins.
Ces prix sont tous donnés en piastres et centièmes de piastre.
Voici d'après des données officielles ' les chiffres relevés tant aux importations qu'aux exportations
des différentes marchandises manipulées à Tamatave.
DÉTAIL DE LA VALEUR DES IMPORTATIONS POUR L'ANNÉE 1890.
Francs.
Ameublement lo 703,38
Absinthe 19 193,03
Accordéons 7167 ■
Acide sulfuriquc 46 »
Amer Picon 5 061,75
Alcool pur 3 424,60
Alpaca 150,73
Allumettes 3 608,35
Articles pour fumeurs 473,30
Articles non dénommés... 1009,30
Ancres et chaînes 2 523 »
Autruches 1123 »
B.eurre 3 827,93
Bâtiments en fer 5 000 »
Bière 13 565,72
Bijouterie fausse 1083,75
Bimbeloterie 21 862,89
Biscuits 5 563,70
Bois (sapin) 11 688,43
Bougies 6 550,63
Bonneterie 10 666,75
Bouchons 1 80 1 ,55
Brai pour bouteilles 22,5»
Briques 635 »
Cale de Bourbon 233; 80
Caoutchouc 5 224 »
Capsules de chasse
( lharbon de terre
Châles en laine
Chaussures
Chaux
( lhapeaux
Chocolal
Ciment
Confiserie
Couvertures de laine
Conserves alimentaires. . .
Cuivre pour navires
Cuirs salés
Coupons (toile bleue)
Coaltar
1 Iraperie
Droguerie, produits phar-
maceutiques
1 i.iiiies-jeannes vides
Encre et fournitures de
bureau
Eau minérale
Eau-de-vie commune
Ëtoùpe
Épices
Étoffes de laine
Francs.
1 109,90
282,10
5 808,25
32 226,63
334 »
23 495,73
735,05
1 799,30
9 334,20
8 767,03
71 978, 80
6 115,83
2 189 »
29 967,15
130 ..
13 663,50
31 587,13
12 042,95
1 768,55
1 251,30
15 699,03
1 074,45
1 064,05
1 203 »
Francs.
Etain pour soudure 2 423,83
Fer en barres S 003,83
Faïence 32 822,55
Flanelles 16 189,39
Fer-blanc 11260,45
Fer fcuillard 175 »
farines 22 708,55
Grains secs 6 2S8,45
Graines potagères 919,75
Gin 730 .
Harnais, sellerie, etc 530,80
Huile d'olive 7 788,55
Huile de lin 3 779,50
Huile de coco 3 101,23
Huile de pistaches 5 314,51
Horlogerie 2 273 »
Indiennes et mouchoirs.. 231702,10
Instruments de musique.. 1 774,15
Indigo 4 572,35
Jouets d'enfants 3165,65
Liqueurs lo 077,00
Librairie 8 019.70
Lingerie 16 492,35
Laine filée 927,20
Lampisterie 863, 13
Mercerie 58 298.86
1. Journal officiel du 21 juin 1891.
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY.
10
Mousseline
Marmites
Miroirs
Machines à coudre .
Machines diverses..
Moleskines
( lignons
( Irnements d'église.
Outils divers
Papeterie
Patnas
Passementerie
Parfumerie
Parasolerie
Perles en verre
Papiers peints
Peinture
Pétrole
Francs.
3 398,99
23 3S6,55
1 739,90
3 297,50
4 985,45
1 932,87
2 655,15
805 *
6 021,09
26 560,52
74 878,80
2 315,55
vi 598,55
20 039,81)
6 341,70
2 947,30
li 395,75
19 800 »
Plants divers
Pianos et harmoniums
Pommes de terre
Porter
Pâtes alimentaires. . . .
Paniers en osier
Poissons salés
Plomh à giboyer
Quincaillerie
Raisins sees pour vin
Rhum
Riz
Sucre blanc
Soieries
Serge
S,i\ on
Saindoux
Sel
Francs.
34,50
1 511,73
2 928,40
8 111,70
825 »
160 »
105 >•
l 26S,15
51 704,25
91,50
311 560,20
10 737,55
19 882,16
il 583,15
631,85
20 898,22
1 905,45
35 580,17
Son
Tar ...
Tabac
Thé
Toile à voile
Toiles blanches
Toiles écrues
Tuiles roses
Tissus coton fantaisie. . .
Tringles d'encadremenl .
Vermout
Verrerie
Vêtements confectionnés
Vins
Verre à vitre
Vinaigre
Wisky
Zinc et tôle galvanisée..
Francs.
75 »
172,70
10 177,83
4 921,25
772 »
185 563,60
2 067 551,70
9 441,83
49 438,75
C00 »
21 107,96
8 338,82
9 976,50
109 017,23
497,15
209,50
3 117,50
26 512,99
En résumé, l'importation de L'année a été de
Sous pavillon français...
Sous pavillon anglais...
Sous pavillon allemand..
Sous pavillon américain.
I 591 354,58
720 72:;. 77
188 37 i,2
1545 419 •
Sous pavillon autrichien.
Sun-; pavillon italien
Sous pavillon malgache.
9S33,72
18 127,91
47 232.93
i 121 069,21
DÉTAIL DE LA VALEUR DES EXPORTATIONS.
Bœufs vivants.
Amidon
Articles divers.
Café
169 550 •
7im .
856,50
2 in i, ou
Caoutchouc 1011 339,97
Cigares 500 »
Chapeaux de paille 3 000 »
Cire 233221,50
Cornes de, bœufs 17 561,33
Crin végétal
Cuirs (peaux de bœufs] .
( io ic copal . . .
Vanille
Miel
Maïs
Peaux de moutons
Porcs vivants
Rabanes ordinaire:
27 112,10
588 467,15
32 540,45
I 320 .
750 »
652,50
16 10 i,45
340 »
17 557,55
Rabanes couleurs 12 748,55
Rabanes fines 5 025 »
Riz en paille 2 802.23
Raphia 145 062,20
Sacs vides 637,50
Saindoux 615 -
Sucre 61 un. 17
2 353 948,77
En résumé, l'exportation a été de :
Sous pavillon français...
Sous pavillon anglais
Sous pavillon allemand..
7ls 735,57
841 597,45
IM 397,05
Sous pa\ illon américain ■
Sous pavillon malgache .
593 348,70
18 850 -
2 353 948,77
Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus dos exportations du port de Tamatave — tableau qui
donne une idée très exacte, sinon en quantité, du moins en qualité, des exportations générales de
Madagascar, — on constate que les premières places sont tenues par le caoutchouc, le raphia, brut ou
tissé, la cire, enfin les cuirs et bœufs vivants. La grande terre de Madagascar fournit aux îles voisines
leur provision de viande fraîche.
Des vapeurs, rarement îles voiliers, transportent très souvent de Tamatave à la Réunion et à Maurice
des bœufs vivants.
L'embarquement de ces animaux n'est pas sans présenter quelques difficultés avec les moyens
primitifs dont les indigènes disposent à Tamatave: cependant la façon de procéder à cette opération
est sans doute imparfaite mais très originale et vaut la peine d'être racontée. Au jour convenu le
troupeau que l'on doit embarquer est amené sur le rivage et parqué dans un enclos spécial. Alors
des Malgaches choisissent un bœuf et lui allai lient une première corde aux cornes, une seconde à l'une
des jambes postérieures, et s'attelant quatre ou cinq à chaque bout, traînent la bête jusqu'au rivage et la
poussent à la mer. L'animal récalcitrant montre alors toute son aversion pour ce genre d'exercice et ce
bain forcé qu'on veut lui faire prendre, il l'ail des bonds désordonnés, envoie des ruades dans toutes les
20 VOYAGE A MADAGASCAR.
directions, pousse des charges furieuses qui souvent font lâcher prise à ses conducteurs qui ne le
maintenaient qu'à grand'pcine, car, par précaution, dès la première tentative de résistance, ils ont laissé
prudemment une grande longueur de corde entre eux et le bœuf irrité. Cependant après une course
folle, on a ramené le fugitif; alors fatigué par ses vaines tentatives, les cris et les hurlements qu'il entend
de toute part, les coups qu'il reçoit, les tiraillements incessants dont il est l'objet, il finit par se laisser
pousser à l'eau. L'animal est aussitôt entraîné près d'une pirogue ou d'un chaland auquel on l'amarre
fortement par les cornes. Après deux ou trois opérations semblables, l'embarcation qui a complété son
chargement conduit les malheureuses bêles le long du navire sur lequel on les embarque par les moyens
ordinaires. Souvent dans le trajet un bœuf se noie, un autre devient la proie des requins si communs
dans la rade, mais tous ces petits malheurs n'empêcheront pas de longtemps de continuer à embarquer
des bœufs par la méthode indigène.
A Madagascar, il n'existe aucune voie de communications; si l'on se sert des mots roules, chemins, etc.,
ils ne désignent qu'un sentier, une piste, suivis par les hommes lorsqu'ils se rendent d'un point à
un autre et plus ou moins frayés selon le nombre des piétons qui les fréquentent. Ces sentiers n'ont pas
toujours une direction rationnelle; s'ils montent sur les collines élevées, s'ils suivent les crêtes des
coteaux pour éviter les fondrières des vallons voisins, ou si d'autres fois ils descendent dans les vallées
encaissées, empruntent même le lit d'un torrent pour tourner des roches abruptes, souvent on se
demande pourquoi ils serpentent capricieusement dans la campagne, augmentant comme à plaisir la
longueur des étapes. Le Malgache est insouciant et ne fera aucun travail qui ne lui rapporte un bénéfice
immédiat ou certain; s'il rencontre un obstacle sur sa roule, il ne songera pas à l'enlever, un arbre mort
est tombé en travers du chemin il l'enjambe ; s'il est trop gros il fait un circuit ; plus loin, un éboulement
des terres argileuses ou quelques broussailles lui occasionneront un nouveau détour; souvent même
sans motifs apparents, il choisira une autre route, et si les voyageurs qui viennent après lui suivent sa
trace, une nouvelle dérivation de la voie sera créée. Pour traverser les grandes rivières, on se sert de
pirogues; mais les cours d'eau de moindre importance sont franchis à gué bien entendu, et si l'on
rencontre dans les environs de la capitale ou sur les chemins fréquentés un pont primitif, un tronc
d'arbre jeté en travers des ruisseaux, ce sont des exceptions. On trouve parfois des pirogues malheu-
reusement trop peu nombreuses. Enfin l'indigène ne verra aucun inconvénient à barrer le chemin pour
prolonger ses champs et, si l'endroit lui paraît favorable, il y établira ses rizières. Alors l'infortuné
voyageur devra cheminer péniblement sur les petites digues qui limitent les champs de riz, au risque
d'être précipité maintes fois par ses porteurs dans la vase et l'eau croupie. Celle absence de voies de
communications est regardée non sans raison par le gouvernement anlimerina comme un obstacle
sérieux aux envahissements de l'étranger, et il s'est toujours appliqué à perpétuer cet état de choses dont
le maintien n'offre d'ailleurs aux indigènes aucune espèce d'inconvénient, étant donnés les moyens de
transport dont ils font usage.
Dans l'île les marchandises de loule nature sont portées à dos d'homme et pour éviter les fatigues
de ces chemins abominables, les riches et les gens de qualité ainsi que les Européens se servent du
/ilinijanii ou fiiacon, le palanquin malgache. Une classe spéciale du peuple a monopolisé ce travail : ce
sont les borizana (corruption du nuit français bourgeois); exempts de corvées, ils sont contents de leur
sort, cl accomplissent avec beaucoup d'entrain leur pénible métier. Les borizana qui se recrutent en
majeure partie dans la caste des esclaves et dans l'Imerina viennent de différentes provinces, et ce sont
leurs occupations bien plus que leur origine qui en ont l'ait une corporation ayant ses usages et ses
coutumes. Le porteur gai et enjoué, exubérant même, a perdu celte sorte de réserve et de timidité
qu'inspire souvent aux autres Malgaches la présence du blanc; il discute les prix, ne se retire jamais
satisfait de son salaire et, fidèle à la tradition, empêche d'oublier à Madagascar les récriminations de
nos automédons d'Occident. Malgré ses criailleries et son bavardage incessant, le borizana met un
certain amour-propre à remplir la tâche qui lui est confiée. Les porteurs de marchandises abandonnent
rarement leur charge, en ont soin et, sauf le cas de force majeure, la rendent en bon étal. Ceux qui
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVB A TANIMANDRY.'
2i
portent le filanjqna sont pleins d'attentions pour le voyageur, et montrent une adresse étonnante pour
le tirer des mauvais pas. Ces bonnes dispositions que l'on remarque chez les porteurs, souffrent
cependant quelques exceptions. Ainsi n'est-il pas rare de voir sur la route de Tananarive un porteur
chargé d'une volumineuse caisse en Lois, son compagnon le suit avec une enveloppe en zinc, le
reste du convoi porte le contenu fractionné en petites charges, c'était quelque marchandise craignant
l'humidité et qu'on avait emballée avec beau-
coup de soins, mais les porteurs que gênait
ce colis encombrant l'ont divisé. Cependant tout
arrivera intact à Tananarive, les objets seront
remis en place, l'enveloppe de zinc ressoudée
et la caisse de bois clouée à nouveau avec beau-
coup d'adresse. Alors le borizana se présentera
heureux et satisfait au destinataire qui n'aura
garde d'attribuer à un emballage défectueux la
détérioration de ses marchandises. D'autres t'ois
les porteurs sont arrêtés par des bandes armées
qui s'emparent de gré ou de force de leurs
charges; enfin, le fait est assez rare, des borizana
ont disparu avec les paquets qui leur avaient été
confiés. Il arrive aussi des incidents plus ou
moins désagréables avec les porteurs du fitacon.
Tout d'abord on est abasourdi par leur caque-
lage;leur conversation, que j'ai comprise lorsque
mes progrès en malgache me l'ont permis, roule
sans cesse sur leurs bonnes fortunes et sur les
voyages qu'ils ont accomplis, ils n'omettent
aucun détail et ne craignent pas les répétitions.
Puis lorsqu'on traverse un bois ou quelques
fourrés, ils vous heurtent violemment la tête
contre les branches peu élevées et vous l'ont
faire dans quelques rizières ou amas d'eau une
chute malheureuse. Tout cela doit être compté
dans les désagréments d'un voyage a Mada-
gascar; malheureusement, chose plus grave, des
Européens ont été abandonnés sur la route
et ont eu mille peines pour continuer leur
chemin.
A l'encontre des Chinois, les Malgaches se ser- „„ , WIM>NA , 0B porteur.
vent pour porter leurs charges d'un morceau de
bois rigide, et emploient pour cet usage une forte tige de bambou qu'ils nomment bao longue d'environ
1 m. 7U; aux deux extrémités du bao, ils attachent solidement la charge avec des cordes de raphia, pins
ils soulèvent le tout et le tiennent en équilibre tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre. La charge
moyenne d'un borizana est de 40 à 30 kilos; mais ces hommes portent beaucoup moins lorsqu'ils suivent
un filanjana ou quand ils doivent faire de longues étapes. Lorsque les marchandises à transporter sont
encombrantes et ne peuvent se diviser en petits paquets, les porteurs se réunissent, et deux, trois,
quatre hommes, souvent davantage son) nécessaires pour porter ces volumineux colis fixés au milieu
d'un long bambou dont ils supportent les extrémités; dans ce cas, les difficultés que les porteurs
rencontrent dans le chemin sont si grandes qu'ils mettent plusieurs semaines pour aller de Tamatave
22 VOYAGE A MADAGASCAR.
à Tananarive (390 kilomètres). On m'a raconté que le transport d'un piano de la côte à la capitale
avait duré deux mois et demi et nécessité Ï0 porteurs, encore le malheureux piano avait-il séjourné
onze jours au fond d'une rivière. Lorsqu'un commerçant a besoin de l'aire transporter des marchan-
dises, il organise un convoi qu'il place sous la direction d'un autre borizana connu avantageusement et
responsable des porteurs et de leurs charges. Ces commandeurs s'acquittent assez bien de leur mission.
Les porteurs de marchandises exercent longtemps leur rude métier; appuyés sur leurs sagaies, pliant
sous leur lourde charge, ils cheminent incessamment entre Tananarive et Tamatave; la pression
répétée du bao malgré le poli qu'ils lui donnent et la graisse dont ils le frottent, développe sur leurs
épaules des callosités énormes et souvent des plaies repoussantes. Ce sont des borizana agiles et encore
jeunes qui s'emploient au filanjana : ce. travail nécessite un certain entraînement et une éducation
spéciale. L'appareil est formé de deux brancards de bois résistant, longs de 3 mètres environ et reliés
au tiers de leur longueur par deux traverses en fer; dans la partie médiane, une armature métallique
soutient une forte toile figurant une chaise avec dossier; deux courroies fixées aux traverses sou-
tiennent un morceau de bois sur lequel le voyageur peut reposer les pieds. La manœuvre de l'appareil
est simple, les hommes ont chacun un brancard sur la même épaule et marchent d'un pas cadencé.
Le porteur qui a la tète engagée dans l'intérieur des brancards tient fortement le poignet de son com-
pagnon en lui [lassant le bras sous le coude. En terrain peu accidenté, ces hommes marchent une
vitesse moyenne de 5 kilomètres à l'heure, mais celte vitesse augmente souvent dans de notables
proportions dans les petits trajets, surtout, où les borizana courent dès qu'ils en trouvent l'occasion,
et quelquefois avec une vitesse telle que le voyageur éprouve de justes appréhensions en songeant aux
conséquences d'une chute possible. A de fréquents intervalles et à un signal convenu, les porteurs pour
changer d'épaule font passer les brancards au-dessus de leur tète. Le mouvement est exécuté sans
s'arrêter. Dans les grands trajets les hommes inoccupés trottinent devant le filanjana et viennent relayer
leurs camarades, ils saisissent au vol les brancards qui leur sont lancés avec violence par ceux qu'ils
viennent remplacer. Cette manœuvre, qui se fait ainsi sans diminuer la vitesse et sans changer l'allure,
fait éprouver au voyageur quelques secousses quand les porteurs sont au trot, ou qu'un maladroit
ne saisit pas avec assez d'adresse le brancard que lui lance son compagnon. On est assez conforta-
blement assis sur le filanjana et ce mode de locomotion semble dans le principe commode, sinon
agréable; avec l'habitude on arrive très vite à se faire à cette façon de voyager. Je me hâte d'ajouter
que pour ce qui me concerne, ayant l'ait, la première année de mon séjour à Madagascar, un véritable
abus de celle chaise à porteurs, j'arrivais vite à la prendre en horreur et, sans y renoncer complètement,
à n'y avoir recours dans la suite que quand je ne pouvais m'en dispenser.
Les femmes anlimerina se font porter dans un fitacon spécial; c'est une sorte de panier rectangulaire
peu profond et lixé à deux branches de raphia. Un filanjana coûte ordinairement 3 piastres. Pour
franchir i\r petites dislances quatre hommes suffisent, mais pour de longues étapes il faut un plus
grand nombre de porteurs, six, huit, douze, etc., qui se relaient à de courts intervalles et sans interrompre
leur marche. Ce système de transport des voyageurs et des marchandises à Madagascar semble tout
naturel à l'indigène qui dispose de nombreux esclaves et d'une grande autorité sur le personnel
qu'il emploie, mais il n'en est pas de même pour l'Européen qui paie fort cher ses porteurs et est
toujours exploité par eux. Pour aller de Tamatave à Tananarive, un borizana demande trois piastres, et
pour aller de la capitale à la côte deux piastres et demie, sans compter les cadeaux qu'il faut faire en
chemin; ces prix sont variables suivant la plus ou moins grande quantité des porteurs disponibles,
ce tarif monte souvent à trois, quatre et cinq piastres; dans certaines circonstances, à l'instar des
peuples civilisés, les borizana se mettent en grève et refusent de partir si l'on n'augmente pas leur
salaire, ils sont souvent encouragés et soutenus par leurs maîtres ou les chefs indigènes. Les tarifs
des transports vont sans cesse en augmentant : aujourd'hui le transport d'une tonne de marchandises
de Tamatave à Tananarive revient à 37;J francs, presque un franc le kilomètre.
Le samedi 10 mars, la pluie cesse cl le ciel parait vouloir se montrer plus clément, nous passons
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 23
la journée à recruter nos porteurs el à organiser notre convoi. Pour des nouveaux venus dans l'île,
celle opération est assez délicate, mais grâce aux bons soins de la maison Alibert, nous réunissons
bientôt un nombre d'hommes suffisant. Nous expédions aussitôt nos plus gros bagages avec 50 porteurs,
et le 18 mars nous nous préparons à les suivre sur la roule de Tananarive.
La patience esl utile au voyageur sons toutes les latitudes, à Madagascar elle est indispensable. Il
nous fallait user, abuser même, j'oserai dire, de celle vertu passive, avant d'avoir commencé noire
première étape.
Un esclave anlimerina. Rainivoavy, que de lionnes références nous avaient fait choisir pour com-
mander le convoi, avait réuni dès la première heure un nombreux personnel, porteurs de filanjana
el porteurs de bagages. 11 nous avail même remis une liste, calligraphiée par lui, contenant le nom
de chaque borizana, celui de son maître el le village qu'il habitait. Encore novice, je m'imaginais
qu'il n'y avail plus qu'à répartir les charges, monter en filanjana. et faire roule immédiatement pour
la capitale. Quelle erreur élail la mienne! Les hommes prenneni nos paquets, les examinent et les
palpent dans tous les sens, les soupèsent avec soin et, après quelques minutes de réflexion,...
s'accroupissent sur le sable. Aussitôt c nenccnl des conversations oiseuses, des discussions sans fin,
quelques esprits forts prononcent des discours dont certains passages, très intéressants sans doute.
sont vivement soulignés par les auditeurs. C'était le premier kabary auquel j'assistais. Celle séance
dure depuis trois heures el sans le secours de quelques personnes obligeantes n'aurait pris fin, je crois,
qu'à une époque indéterminée. Enfin tout s'explique, les porteurs, sachant «pie nous ne voulions pas
l'aire la roule en six jours comme c'est la coutume, mais y consacrer deux semaines, temps nécessaire
à nos observations cl à nos recherches, réclamaient une augmentation. Je proposais de les nourrira
mes frais au delà du sixième jour ou de leur donner à forfait quatre piastres an lieu de trois el demie.
m'engageanl à ne pas rester plus de quinze jours en chemin. La séance est reprise, le commandeur
vient nous annoncer que ma seconde proposition est acceptée. Les hommes loucheraient quatre
piastres, salaire divisé suivant la mode malgache en un karama de trois piastres et demie payable à notre
arrivée à Tananarive et en un valsy de t IV. .">o payable d'avance, celle somme esl destinéeà permettre
au porteur d'acheter ses vivres pendant la roule. Rainivoavy gagna beaucoup dans mon estime en me
conseillant de ne payer le vatsy qu'à la fin de la premier.' journée de marche; c'esl plus prudent,
me dit-il.
Les charges furent reprises, el après des modifications nombreuses dans l'arrangement el la dispo-
sition, furent enveloppées dans des feuilles de ravenala qui devaient les proléger de la pluie el de
l'humidité pendant le trajet; les paquets sonl ensuite confiés aux porteurs qui les attachent à leurs
bao, non sans avoir préalablement en signe de consentemenl poussé nn petit grognement qui en
malgache correspond au mot oui. Ce premier kabary nous avail l'ail perdre toute la matinée, à dix
heures el demie seulement noire convoi se mettait en marche.
Nous sortons bientôt de la ville, dépassons le fort anlimerina, un petit bouquet de manguiers que mes
hommes m'indiquent du doigt; c'esl à l'ombre de ces arbres que les plénipotentiaires français el
malgaches tenaient leurs conférences, préliminaires du traité de 1885. Nous laissons vile derrière nous
quelques cases disséminées, futur faubourg de Tamatave. Peu de minutes après, nous traversions une
petite rivière, le Manangarésa, et nous cuirions dans la plaine ondulée de Bétainomby. La campagne
esl monotone, une herbe peu fournie, qui nourrit les troupeaux de bœufs venus de l'intérieur pour
attendre ici leur embarquement, a de la peine à recouvrir le sol sablonneux: des buissons, des arbustes
poussent au hasard; çà et là une flaque d'eau noirâtre croupit entre deux ondulations de celle bande
sablonneuse. Mais nous avons tourné vers le Sud, direction que nous allons suivre jusqu'à Andovo-
ranto, la végétation devient fort belle, nous allons marcher pendant quelques jours dans la zone boisée
de la côte.
Notre colonne s'allongeait indéfiniment, el malgré mes recommandations chacun marchait à sa guise.
En avant, en arrière, de tous côtés trottinent nos porteur-; île bagages, quelques-uns se reposent déjà
24 VOYAGE A MADAGASCAR.
à côté de leurs charges. Notre cuisinier-interprète marche à l'extrême avant-garde. Nous avons confié
ces importantes fonctions à Jean Boto, noir de Sainte-Marie qui s'est offert dès notre arrivée à nous
suivre pendant nos excursions. 11 avait acquis, paraît-il, de grandes connaissances pratiques rapportées
de ses voyages précédents; il connaissait tous les villages de la côte et les ravitaillements qu'on en
pouvait tirer. Du reste, comme citoyen français, notre compatriote par conséquent, nous pouvions
compter sur lui. Jean Boto, qui dit nous en parlant des blancs, parle assez couramment le français,
il nous tutoie lorsqu'il nous cause, mais dit rous à ses collègues noirs qui peuvent comprendre quelques
mots de français. Dans la suite, comme interprète il nous rendit des services, ce qui ne nous fit pas
regretter son enrôlement; malheureusement ses connaissances culinaires n'existaient qu'à l'état de sou-
venirs confus et lointains; à ses côtés cheminent allègrement trois borizana chargés tout spécialement
de porter avec beaucoup de soins les instruments scientifiques d'un usage journalier. Ces malheureux,
malgré mes supplications muettes mais expressives — je ne pouvais encore me permettre des manifes-
tations plus bruyantes et plus articulées, — n'épargnaient aucun heurt aux boussoles et aux thermomètres,
aux magnétomètres et aux théodolites. De plus ils se tenaient prudemment hors de la portée de la voix
lorsque pour une cause quelconque j'avais besoin de leurs services. Le commandeur Rainivoavy sur-
veillait notre petit monde, il portait un fusil et sa sagaie, une plus lourde charge lui aurait enlevé de
son prestige. Nos filanjana, précédés de la longue file des borizana de relai, venaient ensuite. J'avais
donné à Foucart, le plus léger d'entre nous, au seul point de vue du poids matériel, une surcharge.
C'était le chronomètre que je voulais soustraire, dans une certaine mesure, aux nombreuses pertur-
bations dont il était menacé. Celte boîte assez volumineuse faisait un singulier effet derrière le dos
de mon compagnon. Maistre fermai! la marche et pourchassait les traînards, en même temps qu'il
exécutait les nombreuses observations que nécessitait le tracé de notre itinéraire.
Vers midi nous arrivons à Ivondrona. Ce village, important autrefois, ne compte plus maintenant
qu'une centaine de cases; les usines sucrières qui avaient été établies dans le voisinage avaient prospéré,
malheureusement, par suite d'un élat de choses bien différent, elles ont perdu de leur valeur. Les
rendements, que le gouvernement antimerina, aujourd'hui propriétaire, retire de cette industrie, sont peu
considérables. La rivière l'Ivondrona sur les bords de laquelle nos porteurs nous déposent en sortant
du village, est le premier cours d'eau important que nous rencontrons. 11 se comporte d'ailleurs
comme c'est la règle à Madagascar, et va former de grandes lagunes dont nous ne voyions qu'une
partie. A notre gauche, est l'embouchure du fleuve avec son déversoir maritime, et les canaux qui la
font communiquer avec les lacs de Nosy-Ve et de Sarobakina.
Trois pirogues où nous nous embarquons tous, vont nous conduire sur l'autre bord. Ces pirogues
que l'on trouve en plus ou moins grand nombre sur les fleuves traversés par celle roule fréquentée,
transporlent d'une rive à l'autre des voyageurs et des marchandises pour quelques morceaux d'argent.
Le prix est à débattre; il est très variable, suivant la richesse supposée du client, son caractère et ses
besoins. Comme toujours on est finalement exploité.
Pour fabriquer ces pirogues qui atteignent souvent 10 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur,
les indigènes vont chercher à quelque dislance vers l'Ouest un géant de la forêt, le varongy ou le longon-
potsij principalement, abattent l'arbre, le façonnent, le creusent en employant la hache et le feu et
traînent leur ouvrage, non sans peine, à la rivière la plus proche. La pirogue, sans quille, sans aucun
ornemenl est terminée aux deux extrémités par deux parties effilées semblables, ces appendices sont
percés d'un trou où l'on engage la palanque qui fixe au large l'embarcation, ou bien la corde qui
retient l'esquif au rivage. Des planches qui maintiennent l'écarlement îles parois servent de bancs, et
une dizaine de pagayes complètent l'armement. Assis à l'arrière, un Betsimisaraka dirige la pirogue
en se servant avec beaucoup d'adresse de sa pagaie. 11 en a distribué d'autres aux porteurs, et ce
nombreux équipage travaille avec ardeur. Pendant la traversée qui dure à peine une demi-heure, les
hommes qui se servent de leur aviron primitif comme les Africains, frappent en cadence les flancs
arrondis du bateau et chantent à pleins poumons.
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY
v;i,L\M Srii I. \ l.'il TK DE l'ANAN AR1V!:.
Nous débarquons sous des grands arbres, traversons vile un taillis touffu cl entrons dans le village
d'Ambodinisiny.
D'après une légende betsimisaraka, cette contrée était habitée il y a bien longtemps par le géant
Darafély. Il y vivait 1res heureux avec ses deux épouses, Rasoabe et Rasoamasay. C'était un génie
bienfaisant, Hercule malgache, il avait délivré la province des monstres terribles qui la désolaient,
il avait été assez puissant pour couper en menus morceaux le grand serpent de ranifotsy. Néanmoins,
les Ira vaux extraordinaires d'un de ses voisins vinrent troubler son repus en blessant son amour-propre.
Darafély déclara la guerre à son confrère, el dans mie lutte héroïque il réussil à le précipiter dans
les flots, non sans perdre toutefois la main droite que, dans un dernier effort, le vaincu lui arracha.
Quelque temps après, Darafély mourut des tuiles de celle opération. La dextre puissante du géant
forma l'île Fonga, el le lieu témoin de la lutte fut appelé Matitanana. Rasoabe cl Rasoamasay, les
veuves inconsolables <\r Darafély, versèrent des torrents de larmes qui changèrent en lacs immenses
les forêts désertes où elles étaient venues cacher leur profonde douleur.
C'csl dans le village d'Anbodinisiny que se trouve l'amphore colossale qui sans aucun doute était
la coupe familière de Darafély.
Celle cruche en terre commune de fabrication indigène n'offre rien de particulier, si ce n'est ses
grandes dimensions, cl les cassures el fêlures qu'elle présente. Ce récipient sacré que Ion voit non
loin du village à demi enfoncé- au milieu d'une petite clairière est encore aujourd'hui un objet vénéré
des indigènes. Fixés sur une perche, deux crânes de bœufs achèvent de se pourrir; ces modiques
offrandes que des mains pieuses oui placées près de la cruche pour mériter les faveurs de Darafély,
gênaient par leurs émanations Foucart qui, en explorateur consciencieux, se hâtait de faire un relevé
artistique de l'amphore sainte.
En quittant Ambodinisiny, nous marchons pendant deux heures el demie pour arriver à la tombée
du jour à Ankaréfa. Les soixante cases qui forment ce village sont bâties en terrain marécageux sur
les bords de la lagune dont nous venons de suivre la rive orientale. Jean nous conduit dans une
maison dont nous prenons possession; je suis satisfait de notre première installation dans un village
malgache. En général celle opération esl peu compliquée, à la condition toutefois d'avoir dans son
bagage tout ce qui est nécessaire : arrivé au village, il suffit de choisir une habitation qui, par son
26 VOYAGE A MADAGASCAR.
aspect et ses dimensions, semble mériter cette laveur, d'y entrer, et <Ie prier les propriétaires d'en sortir.
Ils s'exécutent le plus souvent de fort bonne grâce. L'indigène emporte chez un voisin la marmite où
cuit le riz de la famille, sa femme le suit avec quelques cuillers, un soupçon de vaisselle et une natte
tressée, le lit conjugal; en une minute, le déménagement est terminé, la place est libre. L'on étend
même sur le plancher de la case ainsi prise d'assaut, des nattes propres sur lesquelles l'étranger dor-
mira et disposera ses bagages. Le lendemain malin, le propriétaire viendra présenter ses hommages
au voyageur et attendre avant le départ — c'est la coutume — un peu d'argent, non pas pour le
payer, l'hospitalité ne se vend pas, mais pour reconnaître sa gracieuseté.
Les porteurs se logent où ils peuvent, quelquefois 1res nombreux sur celle route où passent con-
tinuellement de longs convois de marchandises, ils achètent l'asile qu'on veut bien leur donner pour
un morceau d'argent presque imperceptible à l'oeil nu.
Le 19 mars, une petite ('■lape nous conduit au village de Vavony.
Le chemin que nous suivons depuis Tamatave et qui doit nous mener à Andovoranto esl tracé sur
celle bande de terrain de largeur variable, qui esl comprise entre le rivage de la mer et la ligne des
lagunes littorales. Depuis l'embouchure de l'Ivohdrona, ces nappes d'eau se succèdent presque sans
interruption. Les grands lacs de Nosy-Ve et Sarobakina, de Mangoaka, de Rasoamasay et de Rasoabe,
que nous avons aperçus, sont prolongés fort loin dans le sud jusqu'à l'embouchure du Matitanana
notamment, par d'autres lacs, des étangs, des marais, des chenaux qui constituent une véritable voie
maritime, utilisée depuis longtemps. 11 esl vrai que ce canal naturel n'est pas toujours navigable;
dans la saison sèche, on trouve en certains endroits plus de boue que d'eau, néanmoins celle roule
lacustre remplacerait avantageusement un cabotage presque impraticable, sur ces côtes inhospitalières
où la violence des courants et la forte houle de l'Océan Indien rendent la petite navigation particuliè-
rement dangereuse. Cette ligne de lagunes, qui d'après les relevés de M. Grandidier aurait une longueur
totale de 485 kilomètres, ne nécessiterait pour devenir une véritable roule maritime que des travaux
peu importants. Il suffirait de couper les isthmes, les ampanalana qui séparent sur certains points les
lagunes, et qui obligent à traîner les pirogues sur le sable pour les l'aire passer d'un étang dans le
marais voisin. Ce travail avait reçu un commencement d'exécution il y a quelques années, mais sur
l'ordre du gouvernement de Tananarive on a dû renoncer à continuer celle entreprise. Les traitants
se servent néanmoins de celle roule des lagunes pour transporter leurs marchandises le long de la côle:
ils réalisent ainsi une notable économie. Pour les voyageurs une navigation en pirogues esl plus
pénible que les filanjana, car si elle leur procure l'avantage de tuer quelque gibier d'eau, elle les
expose aux insolations et augmente les chances de contracter les lièvres; de plus, les vents violents
qui s'élèvent parfois vers le déclin du jour l'ont chavirer aisément ces embarcations conduites par des
gens presque toujours inexpérimentés.
La bande de terrain sur laquelle nous marchons varie beaucoup de largeur. Dans certains endroits
ce n'est qu'une plage sablonneuse, digue éphémère qui empêche les eaux de la lagune de se jeter dans
l'Océan. Ailleurs c'est un talus gazonné de quelques centaines de mètres. Plus loin celle zone s'élargira
notablement et mesurera, par places, plusieurs kilomètres de profondeur; alors le sentier se déroule
dans une jolie contrée, nous traversons des bois, de petites forêts où la végétation côtière atteint tout
son développement. La roule esl du sable fin. et de Ions côlés au milieu de l'herbe verte, s'élancent
des bouquets d'arbres, c'est le vakott (Pandanus) au tronc rugueux, dont les feuilles penniformes sont
hérissées de pointes aiguës, l'élégant badamier, le vaovotaka (Brehmia spinosa), dont les fruits arrondis
renferment sous une éepree résistante une pulpe goûtée des indigènes, et les gracieux palmiers aux
nombreuses variétés, et tous ces arbres des zones chaudes couverts d'orchidées parasites. Puis nous
cuirons dans une clairière dont le lapis de verdure ondoyante est soulevé çà et là par des massifs de
fougères. A droite réapparaît la lagune dont la nappe liquide miroite au soleil; l'eau disparaît sous
les plantes aquatiques, les rixes en sont cachées par les joncs cl les roseaux, cl dans les chenaux
marécageux les pandanus, solidement ancrés par leurs racines fourchues, semblent délier la violence des
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 29
venls. Derrière les lacs, nous apercevons de petites collines, sur lesquelles les ravenala déploient leurs
éventails; dans le lointain se profilent indécises les sombres cimes de la chaîne côtière. Mais nous
rentrons dans le taillis où bientôt un sourd grondement nous annonce l'approche de l'Océan. Soudain
le rideau de verdure qui nous enveloppait se déchire, nous gravissons les dunes et cheminons à travers
les filao (Casuarina equiseiifolia) aux membres tordus, nous voici sur le sable du rivage; là nos
porteurs nous secouent violemment pour éviter les lames qui viennent mourir à leurs pieds.
C'est en traversant celte jolie contrée que nous arrivons au coucher du soleil à Vavony. Nous sommes
passés ce malin à Tranomaro, peut-être important autrefois mais qui ne compte aujourd'hui que
quatre cases délabrées, à Tampolo, à Autranokodilra, et à Ampanotoamaizina cette après-midi.
Le village de Vavony se trouve à l'extrémité méridionale du lac de Rasoabé. Comme dans ceux que
nous avons vus précédemment, les cases, une cinquantaine à peu près, sont disposées de chaque côté
du chemin, l'unique rue de la localité. Ces maisons paraissent assez propres comme toutes celles de
cette partie de la côle, et celle qui nous sert de logis représente le type habituel des constructions
betsimisaraka. Rectangulaire, elle mesure \ mètres de large sur G mètres de long. Son toit de chaume
à deux versants est soutenu à la partie supérieure élevée de plus de i mètres par un laitage reposant
sur deux poteaux placés au milieu des pignons. Des poteaux d'angles reliés par des traverses el
quelques autres perches de bois léger constituent la charpente. Pour l'aire les parois et les cloisons, on
se sert des côtes des feuilles du ravenala, maintenues juxtaposées par des baguettes minces mais
résistantes qui les traversent. Des claies glissant entre deux bâtons et fabriquées de la même manière,
obstruent les ouvertures, portes primitives que l'on ménage sur les grandes faces. Le plancher, qui est
formé d'écorces d'arbres, généralement recouvert de Dattes, es! établi sur de- pieux fichés dans le sol,
il en est distant de 50 à 60 centimètres. Cette surélévation du plancher des cases s'observe sur toute
la côle orientale. Dans un coin esl une sorte de caisson carré rempli de terre foulée, l'âlre malgache
dans lequel sont enfoncées des pierres pour placer les marmites, toko. Au-dessus du foyer, qualre
pieux verticaux supportent un ou deux châssis de bois, les salaza; ils sonl destinés à recevoir la viande
et le poisson sec don) un boucanage sérieux assurera la conservation. Il ne faut pas chercher de che-
minées, la fumée s'échappe quand elle veul cl où elle peut. Aussi la partie inférieure de la toiture est
bien vite recouverte d'un enduit noir fort brillant, il en est de même de quelques objets qui s'y trouvent
suspendus el en général de loul le mobilier auquel celle teinte noirâtre donne un aspect vieillot. Il faut
noter que eetle fumée ne préserve nullement de la piqûre des moustiques qui vivent en légions sur les
bords de ces marécages, il esl vrai qu'elle éloigne de l'habitation tous les représentants de la famille
des arachnides el ils sonl nombreux à Madagascar, .le n'ai jamais vu une toile d'araignées dans toutes
ces cases enfumées.
L'ameublement esl des plus simples, l'as de table, aucun siège, je n'ose donner ce nom à des sortes
de planches à découper la viande sur lesquelles on m'invitait à m'asseoir. Le plus souvent le lit n'est
qu'une simple natte de jonc, il esl rare que celle natte soit rembourrée de quelques poignées de roseaux.
Un peu partout, des sobika, espèces de corbeilles, sacs ou paniers tressés fort artistement et qui ren-
ferment le riz, les patates, le manioc, les provisions de la famille. Les habitants de la côle se servent
pour faire cuire le riz de marmites en fonte d'origine européenne. Ces marmites, dont je vois plusieurs
échantillons, ont la forme de calottes sphériques, munies sur leur pourtour de deux poignées en gros
fil de fer. Les marmites à pieds, creuses, à couvercles el resserrées à leur partie supérieure ne sonl pas
d'un placement facile. Les indigènes ont de la peine à les poser sur les pierres du foyer el quand le
riz esl cuit, en renversant la marmite, la masse pâteuse a de la difficulté à sortir par l'ouverture plus
étroite. La feuille fraîche de ravenala sert de plat, coupée en deux ou trois morceaux, elle remplace les
assielles; des feuilles de cakoa, pliées en cornels, l'ont d'excellentes cuillères. Cette vaisselle incassable
et qui ne demande aucun soin tant son renouvellement est facile et occasionne peu de frais a été
remplacée peu à peu sur les roules fréquentées par de la poterie commune, assiettes blanches et plats
à fleurs d'origine allemande principalement.
30 VOYAGE A MADAGASCAR.
Sur celle côte où l'on ne Irouve pas d'argile plastique, les Betsimisaraka <ml remplacé les vaisseaux
de terre «les autres tribus par un récipient assez original. Ils vont chercher dans la forêt voisine un long
bambou et y introduisent une sagaie qui perfore imparfaitement les cloisons intérieures et respecte la
dernière qui sera le fond de celle cruche improvisée. Le maniement de ces ustensiles est peu pratique
cl une longue expérience est nécessaire pour les manier adroitement. C'est ainsi que pendant notre
repas du soir, voulant servir mes amis, je m'emparai d'un de ces bambous qui avaient bien trois mètres
el demi de long, je voulais du premier coup m'attaquer aux difficultés. Mal m'en prit, non seulement je
remplis plus que de raison les gobelets (pie l'on me tendait, mais encore ne tenant nul compte de la
puissance hydraulique du jet liquidé, j'arrosai mes infortunés compagnons qui protestèrent violemment.
Le lendemain, je continue ma route sur la bande sablonneuse pendant que Maistre el Foucaft suivent
en pirogue la lagune de l'Imàsoa. A Andavakamenarana mes compagnons me rejoignent, et vers dix
heures et demie nous arrivions à Andovoranto.
Nous étions dans une petite ville, centre commercial assez important. On y remarque une mission
protestante, une école malgache; plusieurs maisons de commerce de Tamatave y ont des représentants.
Dans les rues il y a quelques boutiques dont beaucoup oui pour propriétaires des Indiens Malabars. Le
gouverneur de Tanimandrv. dans la circonscription duquel se trouve Andovoranto, y possède une maison
entourée d'une enceinte palissadée qu'il vient habiter quelquefois, lorsqu'il peut quitter Taniiharidry,
sa résidence officielle.
Généralement, pour se diriger sur Tananarive, on prend à Andovoranto des pirogues qui remontent
le fleuve Iarôka pendant quelques kilomètres, puis un de ses affluents, el on arrive après cinq heures
de navigation dans l'ouest au village de Maromby d'où repari la roule de la capitale. Cette voie fluviale,
habituellement suivie, abrège considérablement celle partie du chemin el surtout évite aux voyageurs
la traversée si pénible des marais de Tanimandrv. Néanmoins, obligés de poursuivre nos travaux,
nous choisissons ce dernier itinéraire.
Nous traversons près du bord de la mer l'embouchure étroite de l'Iaroka. Une demi-heure après
nous pénétrons dans les murs en terre de Tanimandrv. Ce village, qui compte 200 cases, n'est qu'un
poste militaire antiinerina, fondé en lSlilJ par la reine Rasôherina lorsqu'elle vint visiter ces régions. Les
habitants antimerina et betsimisaraka sont presque tous des suidais, établis avec leurs familles
dans des maisons groupées sans ordre autour du rova. On appelle ainsi la palissade faite avec des bois
pointus qui entoure la demeure du souverain, des princes, des hauts dignitaires el des gouverneurs.
Mais ce mol désigne aussi par extension non seulement l'enceinte fortifiée, mais encore l'ensemble
des constructions qui s'y trouvent renfermées. Ces cases ne diffèrent d'ailleurs des autres (pie parleurs
dimensions un peu plus grandes, elles sont habitées par le chef el sa famille, ses aides de camp et ses
esclaves. Devant elles et en dedans de la palissade un vaste emplacement reste libre, il est réservé
aux assemblées populaires el sert pour les revues des troupes. C'est au centre de celle cour du rova
qu'est planté le mât où flotte le pavillon royal. Tanimandrv est le cher-lieu de la province gouvernée par
Rahaga douzième honneur.
Depuis que nous avons traversé l'Iaroka, la nature du sol est différente. Ce n'est plus un terrain
sablonneux, l'argile apparaît recouverte par places par une couche noirâtre d'humus. Aussi nous voyons
dans les environs du posle d'assez belles cultures de manioc, de patates douces, de songes, de cannes
à sucre. Des manguiers, des orangers, des citronniers el des bananiers poussent en abondance. Nous
trouvons le contraste d'autant plus frappant que dans les villages traversés jusqu'alors, les cultures
étaient presque nulles. Le riz. lias- de la nourriture des indigènes, croît 1res difficilement dans le
voisinage immédiat de la mer, mais dès de. nain, après quelques heures de marche dans l'intérieur,
nous aurons à traverser de nombreuses rizières.
Le premier aide de camp du gouverneur vint nous voir el nous apporta deux poules comme cadeau
de bienvenue. C'était une entrée en matière, il désirait surtout des remèdes pour le préserver de la
fièvre et de la vieillesse dont il ressentait les inconvénients. Lue petite dose de quinine et beaucoup de
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 33
bonnes paroles parurent le satisfaire; bien qu'il me lût impossible de lui donner des médicaments
pour réparer les ravages des ans et que j'eusse de la peine à lui faire comprendre qu'à Madagascar
comme ailleurs la vieillesse n'est pas la moindre des maladies, il me prodigua ses remerciements. A
cette première consultation en succédèrent beaucoup d'autres. Ma réputation allait grandissant pendant
que diminuait ma provision de quinine, j'allais passer en revue toute la garnison. L'arrivée de
M. Estève, directeur du service télégraphique à Tamatave, vint heureusement mettre un terme à mes
occupations philanthropiques et nous procura le plaisir de terminer la soirée avec un compa-
triote.
M. Estève venait à Tanimandrv pour rechercher les causes d'une interruption insolite dans son
service. C'était tout simple, des indigènes avaient renversé quelques poteaux dans les environs et
coupé le fd dans plusieurs endroits; ces engins les gênaient, faisaient avoir de mauvaises récoltes et
attiraient la foudre dans leur voisinage '.
Deux années avant notre arrivée, sur les ordres du résident général, une ligne télégraphique avait
été posée entre Tananarive et Tamatave sous l'habile direction de MM. Deschamps et Estève, chefs de
services dans ces deux villes, et de leurs agents. Ce n'est qu'au prix de mille peines, en surmontant de
grandes difficultés et en courant de sérieux dangers, que l'on avait pu terminer heureusement cette
entreprise si utile aujourd'hui. Malheureusement les orages si fréquents sur les hauts plateaux, la
grande tension électrique de l'air dans ces contrées, la chute des arbres dans les forêts, des poteaux
eux-mêmes, mal assujettis dans ce sol compact, la rupture du fil usé' par les émanations salines des
côtes et beaucoup d'autres causes naturelles font que la transmission des dépêches s'opère le plus
souvent irrégulièrement ; puis viennent s'ajouter encore les perturbations non moins fréquentes dues à
la malveillance et à l'hostilité des habitants. Entre Tananarive et Tamatave, existent deux stations
intermédiaires confiées à des employés indigènes, l'une est à Béforona où nous passerons dans
quelques jours, l'autre à Tanimandrv. C'est là que M. Estève non- offre pour celte nuit une gracieuse
hospitalité.
Le 21 mars, de très lionne heure, nous quittons Tanimandrv. L'étape esl pénible, d'après ce que
nous assurent les hommes. J'envoie tout mon monde en avant et je sors le dernier par l'étroite ouver-
ture que l'on dénomme pompeusement la porte de l'Ouest.
Tout semble nous promettre une journée assez bonne, le soleil se montre de temps en temps, mais il
a de la peine à balayer de gros nuages amoncelés au levant, l'air est lourd. Les dernières cases
disparaissent, nous traversons des champs de cannes, des plantation- de manguiers et d'orangers,
puis nous arrivons dans les hautes herbes et dans les grands roseaux qui précèdent les taillis.
La caravane est dans l'ordre ordinaire : en tète, les bagages avec le commandeur Rainivoavy, puis
nos trois ftlanjana. Pour aller à notre première étape, le village île Hanomafana, il y a deux routes :
l'une, la plus longue, suit la ligne télégraphique, elle esl passable, nous a-l-on dit; la seconde, qui
traverse le marais, est plus courte, mais bien plus pénible. J'ai eu ce matin avant de partir un grand
kabary avec mes hommes pour savoir quel chemin nous devions suivre. L'on s'est décidé pour la route
du marais; les porteurs auraient certainement plus de peine, m'avaient-ils dit. mais pendant un temps
plus court et ils se reposeraient plus vile Ce raisonnement des borizana était assez juste et nous n'étions
pas fâchés, d'un autre côté, de voir ce fameux marais et de nous rendre compte de la difficulté de sa
traversée.
Bientôt nous entrons dans la forêt : l'air ne circule pas au milieu de ces frondaisons élevées, l'humidité
nous pénètre. Le sol est solide, argile et sable recouverts de débris organiques, puis il devient mou
et disparait sous les grandes herbes. On semble danser sur un plancher mouvant. Mais nos porteurs
1. De telles croyances sont répandues dans lotîtes les populations par les Anglais pasteurs protestants pour surex-
citer tes passions et pousser les indigènes à briser le matériel de la ligne télégraphique française qui va de Tamatave
à Tananarive,
5
34 VOYAGE A MADAGASCAR.
onl de la peine à marcher sur ce terrain détrempé, ils trouvent difficilement la bonne voie et s'enfoncent
de plus en plus au milieu des roseaux; c'est un bois et nous marchons dans l'eau. A'ous sommes
arrêtés par un étang profond; il y a un pont, mais un pont malgache: deux ou trois troncs d'arbres
posés côte à côte et soutenus par des branchages mis en travers sur les herbes, le tout est recouvert
par 30 centimètres d'eau. Ces jours derniers il a plu, et partout les rivières sont débordées, les marais
grossis, les plaines inondées. Je fais avancer les bagages. Ce n'est pas sans quelque émotion que je
considère nos instruments, nos malles, nos provisions. Nous traversons celte nappe d'eau à la file
indienne, chaque homme va bien lentement, cherchant avec précaution où il doit poser le pied; à voir
nos porteurs l'un derrière l'autre, ayant de l'eau à peine jusqu'aux genoux, on croirait qu'ils passent à
gué quelque rivière; il n'en est rien; ils marchent sur des arbres invisibles et véritables équilibristes
ils manœuvrent sur ce point d'appui bien glissant, ayant à leurs côtés plus d'un mètre d'eau et au-dessous
une vase infecte et profonde. Tout cependant est arrivé sans accident de l'autre bord; le porteur d'une
des caisses a fait un faux pas, mais par un miracle d'adresse il a pu se relever. Foucart et Maistre
passent à leur tour, je marche le dernier et je suis bientôt de l'autre côté. Là, nous entrons dans le
grand marais; ce que nous avions vu jusque-là n'était qu'une sorte de préface nous initiant aux beautés
de la grande traversée qu'il nous restait à faire.
Le marais de Tanimandry est orienté N.-N.-E. — S.-S.-O. et peut avoir, dans l'endroit où nous l'avons
traversé, 1 200 à 1 300 mètres; c'est là du reste sa largeur moyenne, augmentant un peu dans la région
sud, où elle atteint 2 kilomètres et demi. Il y a partout de grands arbres formant une véritable forêt
lacustre; ces arbres élancés, bien droits, dont quelques-uns atteignent plus de 20 mètres de hauteur, ont
un feuillage vert foncé s'étalant en touffes horizontales et offrant à l'œil un aspect pittoresque. Aux
pieds des arbres, des roseaux, des touffes de grandes herbes, des plantes aquatiques aux fleurs blanches
et jaunes et aux larges feuilles étalées, puis au milieu de tout cela, dégageant une odeur infecte, l'eau
noirâtre et croupissante, recouverte çà et là de membranes ferrugineuses aux couleurs irisées. Flottant
comme de larges taches d'huile, elles font un vif contraste avec la teinte noire du marais. Quelques
rares oiseaux voltigent autour de nous, des papillons et des libellules viennent se poser sur les fleurs et
montrent leurs ailes aux belles couleurs; et pour animer la scène, tous les crapauds et les grenouilles
des environs nous donnent un concert des plus variés; il serait impossible d'analyser ces cris, il y en
a sur tous les tons et sur tous les rythmes; je ne puis dire qu'une seule chose, c'est qu'il y a beaucoup
de musiciens.
La route serpente dans la forêt, cherchant autant que possible des endroits où la vase est moins
épaisse, mais ce moins n'est que relatif, très relatif même. Comme le pont que nous avons passé tout à
l'heure, le chemin est constitué par une ligne de troncs d'arbres, mais ici on les voit et nos hommes
peuvent poser assez facilement le pied sur ces passerelles flottantes; de temps en temps l'un d'entre eux
glisse et enfonce dans la vase; ses trois compagnons soutiennent le filanjana pendant que le malheu-
reux se relève péniblement et reprend sa place. D'autres fois il n'y a qu'un seul arbre, les porteurs se
mettent alors l'un derrière l'autre et vous soulèvent ainsi; dans ce genre de locomotion on a, je crois,
la sensation qu'aurait quelqu'un porté par un acrobate sur une corde lisse.
Chose remarquable, les hommes sont toujours très gais ; arrive-t-il un accident à l'un d'eux, ses cama-
rades se moquent de lui et font pendant plus de dix minutes des gorges chaudes de sa mésaventure;
cependant ils ont pour le vazaha (l'étranger) beaucoup de prévenances, je dirai même de dévouement;
je ne sais, pendant cette traversée qui m'a paru longue, combien ils ont déployé d'adresse et de force;
à chaque instant je choisissais l'endroit où j'allais tomber et prendre mes ébats dans la vase; j'ai failli
plusieurs fois réaliser mon rêve, mais je suis sorti sain, sauf et sec de l'aventure.
Après avoir passé une dernière nappe d'eau qui borne le marais du côté de l'ouest et avoir failli
une dernière fois prendre un bain, je rejoignais mes compagnons qui m'attendaient sur une petite
hauteur.
Depuis la traversée de la première nappe, il s'était écoulé cinquante-cinq minutes.
LE LONG DE LA COTE, DE TAMATAVE A TANIMANDRY. 35
Nous venions d'achever ainsi la première partie de la route de Tamatave à Tananarive, ce segment
du chemin qui, suivant une direction nord et sud, longe le bord de la mer entre le rivage et la ligne
des lagunes que nous venions de traverser si péniblement. Il nous restait à parcourir, en marchant
droit vers l'est, la deuxième partie du sentier qui allait nous conduire du niveau de la mer à Tananarive,
à 1 250 mètres d'altitude sur un parcours de 250 kilomètres environ.
Ce chemin, cette montée plutôt, de la ente à la capitale des Antimerina est la partie la plus pénible du
voyage de Tamatave à Tananarive. Soit à l'aller, soit au retour, il faut, pendant presque une semaine,
souvent davantage, endurer les fatigues les plus pénibles pour effectuer ce voyage. Il est fort difficile à
faire malgré tout le confortable dont on peut s'entourer et malgré les conditions favorables au milieu
desquelles les riches et les puissants peuvent se placer.
Voici, à litre de document, un fragment d'une lettre du R. P. Jouen adressée aux missions catholiques
et dans laquelle il raconte un voyage que fit à la rôle Est la reine Hasoherina. au mois de juin 1807.
« Il y avait longtemps que Hasoherina, dil le H. Jouen, désirait faire une excursion dans l'intérieur de
son royaume. Sa tante Ranavalona lui en avait donné l'exemple en 1845. ('.'en était assez pour la con-
firmer dans sa résolution. A celle nouvelle, uous proposâmes au premier minisire de tenir un Père à
la disposition de la reine, si elle le trouvait lion, afin de soigner les nombreux cas de maladie que
devaient nécessairement faire éclater les fatigues d'un long voyage.
« La reine vous remercie, nous écrit-il, dans le style ordinaire des administrateurs hova ; Sa Majesté
va changer d'air et s'amuser. Pour vous, restez au milieu de vos enfants, continuez de leur enseigner
la sagesse et de leur donner < le l'esprit; tout cela est bon, cl c'est votre a lia ire. »
« Le dépari fut arrêté pour le mois de juin 1867. Les préparatifs s'en lireni avec une promptitude et
une habileté remarquables. Des ponts furent jetés sur toutes les rivières cl sur les indres cours
d'eau. Des abîmes furent littéralement comblés; tic nouvelle- roules s'ouvrirent comme par enchan-
tement jusque sur le sommet «les montagnes, pour préserver Sa Majesté <l«'s miasmes «le quelques
marais qu'il lui aurait fallu traverse!'. La laineuse forêt d'Analamazaolra \il tout à coup ses effrayants
précipices convertis en voies presque carrossables, pour laisser circuler librement la souveraine de
Madagascar.
'< Le terme du voyage devait être Andovoranlo. grand village de la côte Est, situé sur le bord île la
nier, à \ingl-cinq lieues de Tamatave et soixante-dix de Tananarive.
« Enfin, tout étant prêt pour le départ, chemins, tentes, provisions, etc., on se mil en marche le jeudi
10 juin vers les 1 heures du matin. Une salve générale de tous les canons de la ville annonça aux échos
d'alentour que la reine de Madagascar quittait sa capitale pour n'y rentrer que trois mois après. Jamais
sortie ne fut plus triomphale: Hasoherina parlait précédée ou suivie de près de soixante mille hommes.
En voyant défiler celle immense caravane, dont les esclaves à eux seul- devaient former plus d'un tiers,
on ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible. Combien parmi ces pauvres gens qui ne reverraient
pas leur lover domestique ! ('.«nubien succomberaient le long de la roule à la fatigue, au froid, à la faim,
aux lièvres! C'esl ce qui nous avait si vivement portés à solliciter de la reine, bien moins l'honneur de
l'accompagner, que la consolation d'administrer «les secours religieux à tant de malheureux dont il tait
aisé de prévoir la lin. Mais il avait élé décidé en conseil qu'aucun blanc, à l'exception de M. Laborde.
consul intérimaire de France après la mort «le M. «le Louvières, ne ferait partie du cortège royal: il fallut
donc se résigner à ce dur sacrifice. Xous y suppléâmes de noire mieux en priant un de nos Pères «le
Tamatave de se rendre à Andovoranlo, pour y saluer la reine, cl en même temps procurer à nos néo-
phytes, et spécialement aux malades, tous les soins que pourrait réclamer leur état.
(« Jamais secours n'arriva plus à propos. Déjà la mortalité régnait dans presque tout le camp, occa-
sionnée surtout par les pluies torrentielles qui suivirent le départ. Ces pluies, qui ne cessèrent de tomber
jour et nuit durant plus de quinze jours, eurent bientôt défoncé les roules formées pour la plupart de
36
VOYAGE A MADAGASCAR.
terres rapportées ; le passage de la forêt en particulier devint presque impraticable; ce n'élait partout
que torrents et chutes d'eau roulant dans les ravins, et détruisant en un clin d'œil les travaux de plu-
sieurs mois. Qu'on se figure ces cinquante à soixante mille hommes piétinant dans ces bourbiers infects
où ils enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Les grands et les riches s'en tiraient encore, grâce à leurs palan-
quins et à leurs robustes porteurs. Mais que dire de cette immense multitude d'enfants, d'esclaves, de
pauvres femmes, obligés de suivre à pied, avec de lourds paquets sur la tête?
« Ils arrivaient au lieu du campement, tout ruisselants d'eau et de sueur; pas un vêlement de rechange,
pas une lente pour s'abriter, pour toute nourriture quelques bouts de canne à sucre ou de manioc, et
pour lit, la terre nue ou plutôt un sol froid et fangeux. Il est aisé de comprendre avec quelle effrayante
rapidité durent se produire et se développer, sous de telles influences, les germes de maladies. La petite
vérole vint encore aggraver la situation. J'ai eu l'occasion, en descendant à Tamatave, de rencontrer à
son retour les débris de cette immense caravane. On n'avait pas besoin de s'enquérir des diverses haltes
qu'elle avait faites; on les reconnaissait aux nombreuses fosses, à peine recouvertes, qui jonchaient le
sol. Jamais je n'ai vu rien de plus hideux ni de plus infect : l'odeur exhalée par ces agglomérations se
faisait sentira plusieurs lieues. Ce qu'il y a d'étonnant et de vraiment providentiel, c'est que la peste ne
soit pas venue mettre le comble à tant de misères.
« Enfin après un mois de marche, dans les circonstances que je viens de décrire, on se trouva à Ando-
voranto, terme si désiré el si chèrement acheté. »
PORTEURS DE PEAUX DE DŒUt'S.
LA CARAVANE APRES LE DEPART DE TANANARIVE.
CHAPITRE II
A travers les dunes sablonneuses. -- La tribu des Bçtsimisaraka. -- Ranomafana. - Ampasimbe. - La forge
malgache. — Beforona. — Première zone forestière d'Analamazaotra. Vmpasimpotsy. Moramanga. —Province
de l'Ankay. Passage du Mangoro. — Vallée de Sabotsy. — La deuxième forêt. -- Ankeramadinika. — Dans
l'Imerina. — Arrivée à Tananarive. — Panorama de la capitale. Place d'Andohalo. Aviavy et vieux canons. —
Quartier d'Ambatovinaky. -Tombeau du premier ministre. Maisons de Tananarive. — La population. -Marché
du Zoma. — Industries antiinerina. — Costumes européens. L'élément étranger à Tananarive. - Une audience au
Palais. — Départ de Tananarive.
près avoir dépassé le petil hameau de Bemasoana, nous arrivons sur les
bords de l'Iaroka. Il nous faul dé nouveau traverser le fleuve pour
rejoindre sur la rive gauche la route de la capitale.
L'Iaroka, grossi par quatre mois de pluies continuelles, roule en
rapides des eaux jaunâtres chargées dos matières terreuses entraînées
•les hauts plateaux. Nous effectuons le passage dans de mauvaises
pirogues au confluent de l'Âmbavaroka. Le fleuve mesure en cet
endroit plus de 200 mètres de largeur,
La route continue à travers une contrée mamelonnée. Des monti-
cules sablonneux se succèdent sans ordre; ce sont d'anciennes dunes
fixées maintenant parla végétation. Dans les bas-fonds, les eaux qui
ne peuvent s'infiltrer dans un sous-sol compact, forment des marais
et des fondrières, où nous nous embourbons quelquefois, malgré les
circuits et les détours que nous faisons pour les éviter. Des plantes
herbacées poussent en abondance sur le sommet de collines arron-
dies, dont les flancs sont couverts de bruyères et de rougères, tandis
que dans les dépressions, au milieu d'une multitude de plantes
aquatiques, s'élèvent en touffes serrées les ravenala et les raphia. Ces
arbres, que l'on rencontre surtout le long des ruisseaux, deviennent
rares sur les versants, plus rares encore sur les sommets.
Le raphia (Raphia Madagascariensis, Sagus raphia) est un palmier au port gracieux. Son tronc, géné-
r.XT.VNTS MALGACHES.
38 VOYAGE A MADAGASCAR.
ralement peu élevé, est couvert d'aspérités, anciens points d'attache des feuilles tombées. A l'extrémité
du stipe s'évasent en bouquets de belles feuilles qui, composées d'un grand nombre de filaments insérés
à angle droit sur une nervure médiane, atteignent parfois o et mètres de longueur. Cet arbre que l'on
rencontre partout à Madagascar, excepté sur le massif central, est utilisé par les indigènes en maintes
circonstances. Ainsi les nervures de ses grandes palmes donnent des perches solides et résistantes très
employées pour la construction des cases, pour la fabrication des filanjana et pour les gros ouvrages
de vannerie. Le bourgeon terminal du jeune raphia est comestible, analogue au chou palmiste; c'est
un aliment fort goûté. Mais le produit le plus important que l'on relire de cet utile végétal est une fibre
textile, solide et résistante. Ces fibres ténues sont employées à de nombreux usages. Brute, la matière
textile est envoyée par paquets dans les centres commerciaux de la côte pour être expédiée en Europe.
En 1890, le seul port de Tamatave en exportait pour Ho 000 francs. Travaillées par les indigènes, les
fibres du raphia servent à la fabrication des rabanes, des vêtements grossiers employés principalement
par les Bctsimisaraka, des cordes, etc. Les fibres de ce palmier sont souvent mélangées dans les
tissus indigènes aux fils de soie et de coton.
Le ravenala [Urania speciosa) est appelé communément par les Européens « arbre du voyageur ».
Le tronc lisse et souvent fort élevé de cet arbre, de la famille des bananiers, est surmonté d'un magni-
fique éventail de larges feuilles vertes. Au nombre d'une vingtaine, longues de deux mètres environ sur
près de 50 centimètres de large, ces feuilles sont supportées par de longs pétioles qui, se rapprochant
peu à peu, rayons d'une roue gigantesque, viennent s'encastrer les uns dans les autres. Cet arbre offre
une silhouette singulière, qui se réduit à une simple ligne lorsqu'on le regarde par la tranche, et,
lorsqu'on le voit de face au contraire, déploie un éventail colossal, joli surtout quand le vent ne l'a pas
déchiqueté. On explique le nom d' <> arbre du voyageur » parce que l'eau conservée à la base des
feuilles et dans les replis des pétioles provenant en grande partie de la condensation de l'humidité de
l'air sur ces larges surfaces, servirait, parait-il, à secourir le passant altéré. Cette explication n'est certes
pas applicable à Madagascar; le ravenala se trouve toujours dans les marais et dans le voisinage des
cours d'eau; on ne le rencontre jamais dans les contrées arides. Cet arbre singulier, qui donne à toute
la région betsimisaraka un aspect si particulier, croit sur la majeure partie du versant oriental de l'île,
mais il ne dépasse pas 000 mètres d'altitude. Comme le raphia, il rend de grands services dans la
construction des cases, il est employé à de nombreux usages domestiques que j'énumérais dans le
paragraphe précédent. J'ajouterai que l'on confectionne avec les jeunes feuilles une sorte de soupe
fort mauvaise et d'une digestion pénible, si ce n'est pour des estomacs indigènes.
Depuis quelques heures nous avons à supporter une pluie fine qui augmente bientôt d'intensité, et c'est
au milieu d'une averse diluvienne que nous traversons le village de Maromby. Nos porteurs reçoivent
stoïquement ce baptême continu en baissant la tète et en arrondissant le dos. Leurs chapeaux anli-
merina s'affaissent piteusement cl leurs chemises de rabane deviennent luisantes sous la pluie.
A travers les larges gouttes qui strient obliquement l'atmosphère obscurcie par d'épais nuages, je
distingue difficilement les gros mamelons qui nous environnent. C'est toujours la môme contrée,
mais le terrain a changé de nature : le sol sablonneux est remplacé par une argile rougeàlre que l'eau
délaye et rend glissante. Les hommes ont de la peine à marcher.
Vers deux heures nous nous arrêtons au village de Manambonilra. Rainivoavy vient me prévenir qu'il
nous est impossible d'aller plus loin : la crue subite d'un ruisseau que nous devons traverser en sortant
du village met un obstacle à toute marche en avant.
Après avoir contrôlé celte affirmation, je suis forcé de me rendre i\ l'évidence, nous coucherons à
Manambonitra.
Cet arrêt forcé est mis à profit pour nous sécher, ce dont nous avons grandement besoin, et pour
passer en revue nos bagages. Les découvertes sont navrantes; malgré toutes les précautions que
nous avons pu prendre, beaucoup d'objets sont détériorés par l'eau et l'humidité, partout des moisis-
sures et des effloreseences aux couleurs variées.
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 39
Cela ne nous présage rien île bon si le mauvais temps continue, et on nous assure qu'il pleut conti-
nuellement flans les régions forestières que nous allons traverser.
Les Betsimisaraka, qui habitent la vaste conlrée que nous venons de traverser, formaient autrefois
une confédération redoutée. Au commencement du xvm e siècle, conduits par des Européens et des
mulâtres, ils gagnèrent à leur cause toutes les tribus éparses de Mahanoro à la baie d'Antongil et
constituèrent alors une puissante nation. Malheureusement les divisions des tribus et la rivalité des
chefs les affaiblirent, et Radama I er , roi des Antimerina, conquit leur pays vers 1820.
Le Betsimisaraka a le visage arrondi, les pommelles légèrement saillantes; ses yeux ne sont pas
bridés. Son teint esl généralement foncé, mais, comme chez les autres tribus de Madagascar, il présente
«le nombreuses variétés. Les cheveux, crépus ou ondulés, sont épais. Les hommes les portent coupés
courts; au-dessus du front des enfants on laisse souvent un petit toupet proéminent en avant, touffe
de ehe veux qu'ils se tirent consciencieusement lorsqu'ils nous rencontrent, et nous gratifient du finarilra,
bonjour betsimisaraka. Les femmes ont des coiffures assez compliquées : tantôt ce sont des nattes
finement tressées et réunies en boucles derrière la tête cl au-dessus des oreilles; tantôt les cheveux,
partagés par des raies multiples, forment sur l'occiput, de chaque côté du front et au-dessus des oreilles,
six chignons volumineux. C'est cette dernière coiffure qui est généralement adoptée. Les indigènes
s'habillent d'une chemise à manches courtes, faite d'un tissu grossier de raphia : au-dessous ils oui une
ceinture d'étoffe roulée autour des reins el descendant entre les jambes, d'où elle remonte se nouer
à la taille : ces! le salaka. Quand ils ne se livrent pas à des travaux exigeant la liberté des mouvements,
<-e qui leur arrive souvent, ils se drapent dans une pièce de cotonnade, le lnmlni, vêtement national de
Madagascar. Les femmes mettent un jupon cl une sorte de camisole toujours trop courte qui leur serre
affreusement la poitrine; par-dessus elle-; portent aussi le lamba, mais un lamba particulier. C'est une
espèce de sac plus ou moins ample, ouvert aux deux bouts; elles le remontent sous les bras cl l'j
maintiennent lixé par des torsions savamment combinées cl incessamment renouvelées. C'est même
la une de leurs principales occupations. Comme ornement elles possèdent des boucles d'oreilles de
cuivre ou d'argent, quelquefois des colliers et des bracelets de verroterie. Cette population est douce
et paisible, les actes d'énergie sont rares. Les Betsimisaraka supportent patiemment leurs gouverneurs
antimerina et n'ont résisté que bien peu aux charges accablantes qu'il leur faut supporter et aux
mesures vexaloires don! ils sont parfois victimes. Ces indigènes entrent volontiers au service des blancs
établis sur la côte el seraient d'assez bons travailleurs s'ils n'abusaient par trop des liqueurs alcooliques.
Le rhum malgache et le betsa-belsa, infusion d'herbes aromatiques dans le jus de canne fermenté, font
de grands ravages sur la côte orientale.
Le 22 mars, nous quittons Manambonitra au lever du soleil. Rainivoavy a pu trouver deux pirogues
sur lesquelles nous passons, à l'est du village, l'important cours d'eau qui nous avait arrêtés la veille.
En temps ordinaire, ce n'est qu'un ruisseau, mais dès qu'il a plu, il grossit rapidement : c'est un fleuve
après les grandes averses. Ce fait esl très fréquent à .Madagascar.
Sur ces pentes rapides, dans ce terrain argileux, au fond de ces vallons encaissés, les eaux pluviales
ont rapidement transformé le ruisseau le plus modeste en torrent impétueux, el même en rivière aux
majestueuses allures. En sens inverse, on observe un changement aussi brusque et la crue ne dure
guère plus longtemps que la pluie qui l'a produite-
Comme la veille, la roule serpente dans une contrée mamelonnée. Ce sont des montées et des des-
centes continuelles, des glissades el, sur le sol boueux, des chutes répétées qui font la joie de nos
porteurs. Suivant le cérémonial quotidien nous leur avons donné quelques morceaux d'argent avec
lesquels ils ont acheté le manioc cuit que l'on trouve tout préparé dans les villages échelonnés le long
du chemin. Les hommes affirment que ce petit cadeau supplémentaire leur donne du cœur au ventre,
c'est l'expression malgache. Ils ne manquaient jamais, je dois le reconnaître, de mettre à part quelques
beaux morceaux de celle racine filandreuse et de nous l'offrir, disposés avec beaucoup de goût, au fond
de leurs chapeaux.
40 VOYAGE A MADAGASCAR.
Vers neuf heures, arrêt à Ranomafana. Ce misérable village doit son nom à des sources chaudes,
situées non loin de là, dans le lit môme d'une petite rivière. L'inondation générale de la vallée ne
nous permet pas d'approcher de ces eaux thermales dont la température dépasse 65 degrés centigrades.
Pendant que Maistre va emplir une bouteille d'eau minérale en vue d'une future analyse, nos porteurs
se réconfortent l'estomac, creusé par les fatigues dé la route. Comme dans presque tous les villages,
des marchands de manioc attendent la pratique avec des marmites pleines de racines cuites à l'eau
et encore fumantes. Pour un imperceptible morceau d'argent que je lui ai donné, un borizana en achète
une ample portion, et la répartit entre ses camarades après avoir mis à part quelques beaux morceaux,
qu'il vient m'olïrir dans son chapeau. C'est une des nombreuses applications que le Malgache donne à
son couvre-chef, voulant imiter l'Européen au moins dans une partie de son costume : il considère son
chapeau comme un objet de toilette indispensable, s'en couvre avec coquetterie, s'imagine préserver
ainsi son teint des ardeurs dévorantes du soleil. Mais il n'attache, non sans raison, à ces divers rôles de
sa coiffure qu'une médiocre importance; il l'emploie le plus souvent à de tout autres usages. Non
seulement c'est un plat dont on se sert souvent, mais encore le chapeau devient entre les mains habiles
de son propriétaire un filtre destiné à'épurer l'eau croupissante des marais. Pour obtenir ce résultat
on fait flotter le chapeau et on l'enfonce doucement. Alors, l'eau débarrassée des débris organiques et
des nombreux animalcules qui habitent les marécages de Madagascar pénètre à travers les étroits
interstices de la paille.
Néanmoins, l'indigène, rendu défiant par l'expérience, se contente, la plupart du temps, de se rafraîchir
la bouche et s'empresse de cracher le liquide.
Entre Ranomafana et Bedara, où nous arrivons deux heures après une pluie épouvantable, nous
observons des émergences rocheuses de gneiss et de micaschiste, des coulées de basalte, et çà et là sur
les croupes gazonnées de gros rocs verdatres de porphyre granitoïde qui, témoins des siècles passés, ont
résisté à la décomposition argileuse. Nous rencontrons, allant en sens inverse, un long convoi de por-
teurs de peaux de bœufs. Les malheureux, pliant sous leur pesante charge, rendue plus lourde encore
par l'eau dont elle est imbibée, se traînent péniblement, appuyés sur leurs sagaies, et se hâtent à petits
pas, pressés de gagner un abri où ils vont attendre des temps meilleurs avec la patience qui les caracté-
rise. Ils se reposent fréquemment.
Ces haltes me firent trouver l'emploi de petites excavations que j'avais remarquées en grand nombre
le long du sentier. En effet, lorsque les porteurs veulent s'accroupir et déposer leurs charges sur le sol,
ils descendent dans ces trous, puis, lorsqu'ils se remettent en marche, ils en sortent facilement par une
pente douce, ayant repris sans aide leur fardeau. Le sentier, après nous avoir fait traverser les villages
d'Ambatoharana et de Mahéla, nous conduit à Ampasimbé. Comme les hameaux précédents ce village
est situé dans le voisinage d'une petite rivière, dans une vallée fertile et pittoresque. Parmi les cultures
diverses qui nous environnent, une plantation de caféiers nous frappe par sa belle venue.
L'après-midi est employé à réparer le filanjana de Foucart. Dans les dislocations successives que cette
chaise à porteurs a dû subir dans nos étapes précédentes, l'enl retoise antérieure s'est rompue et les
brancards n'étant plus maintenus, compriment désagréablement les jambes de notre ami. Rainivoavy,
qui est décidément un homme de ressources, connaît un forgeron dans le village. Sous la conduite de
notre commandeur, nous allons pataugeant péniblement dans les rues d' Ampasimbé — il y en a trois
— à la recherche de l'artisan. Bientôt nous le trouvons accroupi près de sa forge, sous un abri de
feuillage. Il se met au travail, nous l'aidons tous, et ce n'est pas sans peine que le dommage est réparé.
La forge malgache èsl absolument analogue à celle que l'on trouve dans la presqu'île de Malacca et
dans l'archipel Malais. Lu feu de charbon de bois esl activé par un soufflet formé de deux troncs
d'arbres creusés et placés verticalement côte à côte. Dans ces deux tubes, on fait mouvoir alternative-
ment des liges de bois garnies à leur partie inférieure d'une rondelle entourée d'étoile. Dans le bas des
deux troncs d'arbres, deux petits bambous sont enfoncés; ils vont en se réunissant aboutir à une pierre
percée d'une ouverture unique et placée devant le loyer. En manœuvrant l'appareil on produit un jet de
LA MONTÉE, f)K TANIMANDRY A TANANARIVE.
41
VUE PRISE SUR LA ROUTE DAN 1 TAHAHARIVB.
vent continu, Une grosse pierre serl d'enclume; quelquefois c'est une masse de fer; L'outillage est
complété par une pince faite grossièrement, el par des petits marteaux aussi mal fabriqués. Le for-
geron malgache ne ménage pas ses coups; cela es! nécessaire, car il obtient en se servant de ses mar-
teaux légers une action d'autant plus faible qu'il a l'habitude de tenir l'outil non à l'extrémité du
manche, mais près du fer. Néanmoins avec îles instruments aussi imparfaits l'ouvrier indigène, pour
lequel le temps ne compte pas, obtient quand il veut îles résultats satisfaisants.
Nous nous arrêtons à Ampasinibé; le soir, grand vacarme : ce sont les porteurs qui exercent leur
forée et leur agilité sur un malheureux bœuf que l'on conduit à la mort. L'un d'eux saule sur le dos de
l'animal. s'\ cramponne de toutes ses forces et essaye de s'y maintenir. Il est vite jeté à terre par le
bœuf agacé qui fait des bonds énormes et prend sa course au milieu du village. Mais bientôt, le voilà
arrêté dans sa fuite par une longue corde attachée à une de ses jambes de derrière et par les coups
innombrables qu'il reçoit. In autre porteur succède au premier, el quand il est à bas, ses compa-
gnons continuent ces exercices: la comda ne se termine que lorsque tous les hommes, plus ou moins
contusionnés, ont tenté l'aventure. On attache ensuite l'animal harassé au poteau du suppliée; le
lendemain il sera immolé. Celle préparation toute spéciale que l'on fait subira la viande de boucherie
pourrait expliquer dans une certaine mesure l'arrière-goût de venaison que les Européens, à leur
arrivée dans le pays, trouvent toujours au bœuf indigène.
En quittant Ampasinibé, nous entrons dans une contrée d'un aspect différent. Les mamelons sont
remplacés par des collines aux lianes [dus abrupts, aux sommets plus élevés. Les vallées sont plus
(3
42 VOYAGE A MADAGASCAR.
profondes, les pentes plus raides. Par une série de montées et de descentes, le sentier s'élève peu à
peu; à la sortie du village le baromètre indiquait 400 mètres d'altitude. Sur ce terrain mouvementé,
on commence à distinguer une tendance à l'orientation du nord-nord-est au sud-sud-ouest de la chaîne
côtière, que nous allons franchir prochainement. En maints endroits, l'argile est traversée par des
pointements rocheux; sur les lianes des petites montagnes qui nous environnent apparaissent par
places de gros rochers. Les rivières et les ruisseaux précipitent leur cours, ce sont de véritables tor-
rents; leurs eaux, limpides quand il n"a pas plu — ce qui est rare, — se brisent sur les gros cailloux
roulés entraînés des terrains élevés par les grandes crues. Parfois, coupées par des assises rocheuses,
elles tombent en jolies cascades. A mesure que nous nous élevons, la végétation change également.
Les ravenala ont déjà disparu et les raphia deviennent rares; nous entrons dans la première zone fores-
tière qui entoure Madagascar d'une verte ceinture. Cependant nous ne sommes pas encore dans les
grands bois, mais les arbres en bouquets ou disséminés, les fourrés de broussailles et d'arbustes, les
massifs de bambous, nous en annoncent l'approche. Souvent dans les grandes clairières, sur les
pentes gazonnées, au milieu des hautes herbes et des roseaux, les gros troncs d'arbres que l'indigène
n'a pu abattre se dressent à demi carbonisés. La hache et le feu reculent loin vers l'ouest la limite des
pays boisés d'autrefois. Nous traversons maintenant des terrains défrichés en partie. Le déboisement
probable de Madagascar, déboisement lent mais continu, a sans doute modifié beaucoup l'aspect de l'île,
et nous nous proposons d'étudier avec soin celle question intéressante dans nos prochains itinéraires.
A peu de dislance d'Ampasimbé on arrive, après une moulée longue et pénible, dans une petite forêt.
Là, au milieu des arbres, est le hameau de Madilo. Puis, sortant du taillis, nous passons une rivière sur
les bords de laquelle des raphia cachent encore les cases de Marbzevo. Avanl midi nous entrons à
Beforona.
Depuis la côte, c'est le village le plus important que nous ayons rencontré. Dans un modeste rova
habite un officier antimerina qui commande le poste; il a sous ses ordres quelques' subalternes et
une vingtaine de soldats. Une case un peu plus spacieuse que les autres sert de temple, une école est
à côté. Beforona est situé au milieu d'une petite plaine marécageuse; les fièvres y sont particulièrement
redoutables.
C'est aujourd'hui dimanche, nous profilons de l'occasion pour nous livrer à quelques travaux séden-
taires; ce n'est pas chose aisée, le calme et la tranquillité nécessaires nous font défaut. Les porteurs mis
en gaieté par le rhum et le belsa-betsa betsimisaraka'danseht et chantent toute la nuit.
Le lendemain matin, nous nous remettons en marche dans un terrain détrempé, nous traversons des
marais et des rizières, ce qui pour le voyageur est à peu près la -même chose à celle époque de
l'année, et nous passons un grand nombre de ruisseaux dont le sentier emprunte souvent le lit. Dans
nos circuits nous guéons treize fois un torrent qui s'obstine à nous barrer la roule. Mais nous dépassons
le village d'Ambavanihasy, et nous pénétrons peu après dans la grande forêt.
La partie boisée que traverse le chemin de Tamatave à Tananarive est interrompue quelquefois
par de grands espaces défrichés où l'on a construit des villages, lieux de repos nécessaires pour les
nombreux porteurs qui suivent celle voie fréquentée. Les habitants de ces hameaux ont empiété sur
la forêt. Aidés par les indigènes de passage, ils onl exploité par places les abords de la roule, coupant
çà cl là les arbres qui leur étaient nécessaires pour leur commerce ou leur industrie. Néanmoins, dans
les cantons respectés, la végétation est assez belle. Les arbres, trop serrés, poussent en hauteur et,
ne pouvant se développer librement, vont -droit vers le ciel chercher un peu de soleil. Sous les voûtes
sombres de leur feuillage, où s'attachent des lianes puissantes bizarrement contournées, poussent des
fougères arborescentes et des palmiers nains, au milieu des roseaux et des arbustes qui forment des
fourrés ('pais. Les essences sont variées, et plusieurs seraient l'objet d'un commerce important si
1 exploitation n'en était presque impossible. Quoi qu'il en soit, dans celle région les arbres n'atteignent
jamais une grosseur remarquable et la végétation ne se développe pas avec la vigueur et la beauté
que nous avons pu voir L'année suivante dans la province d'Antongil et dans le pays de Tolanara. En
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 4b
revanche, si la forêt d'Analamazaotra ne mérite pas tous les éloges que certains voyageurs lui ont
donnés, le chemin est bien digne de sa mauvaise réputation.
Dans les bourbiers où ils enfoncent jusqu'à mi-corps, sur les roches glissantes où ils ont peine à
marcher, dans les torrents bondissants où ils sautent d'une pierre à l'autre, les porteurs accomplissent
des prodiges de force et d'adresse. Nos filanjana décrivent dans des plans variés tous les angles connus :
tantôt nous avons la tète en bas, cl pour ne pas tomber en arrière il faut nous cramponner vigoureu-
sement ; tantôt, à une descente dans une position inverse, nous évitons difficilement une chute en
avant; d'autres fois, violemment secoués, nous inclinons brusquement d'une manière inquiétante. Ce
sont de longues et pénibles ascensions à travers bois. Le chemin est encaissé entre les deux parois
verticales d'une tranchée de 5 à 6 mètres de hauteur. Là les porteurs ont taillé dans l'argile de petits
escaliers éphémères qu'ils renouvellent incessamment, abaissant peu à peu le niveau du sentier. Les
eaux pluviales qui descendent avec violence dans ces couloirs en augmentent encore la profondeur et y
causent de fréquents éboulements. Le filanjana ne peut se manœuvrer aisément, et malgré l'étonne-
ment des borizana qui trouvent probablement «pie nous dérogeons, nous mettons pied à terre et nous
pataugeons sur un des cAlés du couloir, en faisant clés efforts parfois infructueux pour ne pas glisser
dans le fond rempli d'une boue rougeâtre et gluante.
Malgré toute noire bonne volonté nous avançons lentement, heureux quand une racine nous offre
un léger point d'appui, maudissant le sorl quand dans nos pénibles exercices nous la heurtons vio-
lemment. Les murs d'argile sont dominés par des rochers qui reposenl à peine sur un peu de terre
minée par les eaux; souvent des racines soni au-dessus de nos tèles et les quelques points d'attache qui
les retiennent encore aux parois menacent à chaque instant de se rompre. Les mauvais passages se
succèdent el se ressemblent. Ils sont indescriptibles, dans une montée que les Malgaches appellent
Fitomanianomby , a la Montée qui l'ail pleurer les bœufs ».
Un silence presque absolu règne dans la forêt. Nous n'entendons qu'une l'ois les hurlements mélan-
coliques des babakoto el nous ne voyons que rarement des perroquets noirs et des pigeons verts.
Les oiseaux étaient beaucoup plus communs sur la côte el dans la région des «lunes; c'étaient le
goaka, corbeau noir et blanc «le Madagascar, le oorompolsy, aigrette blanche, beaucoup de coa,
que nous retrouverons sur les hauts plateaux, el «le nombreux oiseaux aquatiques. Les insectes sont
aussi faiblement représentés, si ce n'esl un Sphaerotherium, gros myriapode vert foncé qui se tient
accroché aux pentes argileuses.
Dans une petite vallée dominée au nord par un gros roc qui élève à plus de 180 mètres une muraille
à pic, nous traversons le village d'Anévoka. Quelques heures après, nous étions à Analamazaolra.
Après une nuit passée dans ce village, nous suivons une route un peu moins accidentée que celle de
la veille. Il faut traverser un grand nombre de ruisseaux, affluents du Ranombary, rivière du nord
qui, avec le Ranolahy, va se jeter dans l'Iaroka, à quelques kilomètres à l'ouest d'Andovoranto.
Jusqu'à l'Irihilra nous avons guéé «les cours «l'eau «pii allaient au sud se jeter directement «lans l'Iaroka.
Nous nous arrêtons, au milieu «lu jour, à Ampasimpotsy. Le fond «le la vallée <»ù est construit
ce village est recouvert d'une couche «!«' sable dont la blancheur tranche sur l'argile fortement colorée
«les environs. Cette couche arénacée est peu épaisse el semble provenir «le dépôts modernes. Les
40 cases qui composent le village, disposées «le chaque côté «!«• la route, sont assez propres, elles
ont cependanl la mauvaise réputation de loger un nombre considérable de petits animaux dont la
morsure «'si à craindre el nos hommes qui nous donnent ce détail «ml hâte de nous conduire à Mora-
manga.
Au delà «l'Ampasimpotsy nous cuirons «le nouveau «lans la forêt, et, par «les chemins aussi exécrables
«pie le jour précédent, nous nous élevons peu à peu. Maintenant il y a «le nombreuses clairières, et la
forêl cesse lout à fait à l'est «lu hameau «le Behena. C'est près de cette limite que nous franchissons
les «lerniers sommels de la chaîne côtière à une altitude de 990 mètres. De ce point élevé la vue s'étend
ouest. Derrière nous, les montagnes boisées que nous venons «le franchir
lorl loin «lans 1 esl el «lans
m VOYAGE A MADAGASCAR.
s'abaissent peu à peu pour aller se confondre fort loin dans l'horizon brumeux. Devant nous s'étend
une grande plaine parsemée de petites collines : c'est la grande vallée du Mangoro. Ce fleuve impor-
tant du versant oriental de Madagascar coule du nord au sud; c'est beaucoup plus bas seulement après
avoir fait un coude à l'est qu'il se dirige vers l'Océan Indien en se frayant un passage dans les défilés
de la chaîne littorale. Il se jette prés de Mahanoro. Dans le lointain, de hautes montagnes se déta-
chent nettement sur le ciel : ce sont les monts d'Ankeramadinika, arête faîtière soutenant à l'est le
massif central, dernière marche du gigantesque escalier qu'il nous faut monter pour arriver dans
l'Imerina. Plus près de nous est Moramanga, où nous descendons en suivant un sentier tracé sur un
contrefort de la montagne.
Moramanga est un gros village important ; c'est le marché principal des produits de la région.
Le gouvernement de Tananarive y a depuis peu de temps établi un poste militaire et en a fait le
chef-lieu politique de la province d'Ankay. La ville s'étend surtout en longueur. Les cases en raphia
sont construites avec soin; la plupart sont divisées en plusieurs pièces et possèdent des portes et des
fenêtres que l'on ferme par une large planche. On aperçoit sur certaines maisons des velléités d'or-
nementation. Jean nous a trouvé un logis confortable, une case située à l'entrée de la ville au milieu
d'une cour entourée d'un petit mur d'argile. A l'intérieur les cloisons et le toit sont recouverts de
nattes; il y a même dans la chambre qui nous est destinée une table et deux chaises.
La population de Moramanga est d'environ un millier d'habitants, mais elle augmente notablement
à certaines époques, surtout aux jours de grands marché. Dans cette ville, au milieu des Antimerina
fonctionnaires, soldats ou commerçants, et des nombreux borizana, population flottante d'origine très
variée, se trouvent quelques représentants de la tribu des Bezanozano établis dans le bassin du Man-
goro. Ces indigènes portent ici le nom d'Antankay. Nous avons quitté le pays des Betsimisaraka à
l'ouest de Beforona, et jusqu'à Ankeramadinika nous serons en territoire bezanozano, mais sur cette
route le voyageur n'aura guère l'occasion de faire des études ethnographiques intéressantes au milieu
des représentants de toutes les tribus qu'il rencontrera à chaque instant.
La longue et unique rue de Moramanga présente une grande animation. Bien que ce ne fût point
le jour du marché, qui se tient le jeudi, des commerçants en grand nombre avaient établi leur boutique
en plein vent et débitaient leur marchandise accroupis à l'ombre de vastes parasols en coton écru ou
en rabane bariolée. Devant eux étaient étalés sur une bulle de terre battue quelques articles européens :
cotonnades blanches ou teintées, couteaux, miroirs, aiguilles, boutons, du sel, du manioc et divers
produits indigènes.
Près de notre case est l'habitation du gouverneur Ratrema 11 e honneur. Il vint nous voir dans l'après-
midi et nous fil apporter comme cadeau de bienvenue la poule réglementaire. Pour reconnaître sa
gracieuseté, je lui proposai de faire sa photographie; il accepla avec empressement.
Dans noire logis confortable nous pensions bien trouver le repos nécessaire après nos fatigues des
marches précédentes. Nos espérances furent déçues, Maislre et Foucàrt sont aussi malheureux que moi;
nous n'avons pu fermer l'œil, dévorés toute la nuit par les puces. Cet insecte désagréable vit en légions
à Madagascar, cl ses morsures, qui partout ailleurs ne sont qu'un léger désagrément, deviennent ici par
leur multiplicité un réel danger. H est rare qu'après deux ou trois nuits d'insomnie, les fièvres ne viennent
pas vous surprendre. Les puces pullulent dans les cases des indigènes cl surtout dans les maisons en
terre des habitants du massif central; leur nombre dépasse les limites de l'imagination. Ces animalcules
ne sont pas les seuls, tant s'en faut, que. l'on rencontre dans l'île, d'autres aptères y sont dignement
représentés. Dans les régions basses du littoral, ces insectes sont remplacés par des nuées de moustiques
et de maringouins. Malgré la petitesse de ces adversaires, il faut lutter vaillamment, et dans bien des cas
on préférerait affronter d'autres dangers.
Nous quittons Moramanga le "21 mars par une fraîche matinée. Les hommes s'enveloppent dans leurs
lamba, que dans les marches précédentes ils portaient roulés autour des reins sous leur chemise de
rabane. Grelottant, ils trottinent à côté de nos filanjana.
_ .. ■■
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE.
49
A celle altitude nous trouvons un autre climat; les matinées sont particulièrement froides et humides,
ce n'est pas encore la température de l'Imerina, mais nous ne ressentons plus les chaleurs lourdes de
la côte.
Dans la plaine du Mangoro le chemin est beau. Au milieu des herbes il y a bien par places quelques
bas-fonds marécageux, mais dans celle grande vallée, plaisir inconnu jusqu'alors, nous marchons en
terrain plat et nous pouvons porter nos regards sur de lointains horizons.
Nous arrivons bientôt après à Andakana. c'est un village construit sur les deux rives du Mangoro, à
Il kilomètres de Moramanga. En cet endroit, le fleuve, large de 80 mètres environ, a un cours assez
rapide, ses eaux jaunâtres vont se briser sur les quelques îlots que nous voyons en amont et en aval.
i : M '.! \I'A'. \~i in.
Nous faisons passer sur l'autre rive nos bagages dans des pirogues qu'il nous faut disputer assez chau-
dement aux borizana qui les prenaient d'assaut. Non- passons ensuite et malgré mes regards attentifs
je ne vois pas de caïmans, qui pourtant, parait-il. vivent en grand nombre dans le Heine.
En quittant Andakana, le sentier longe pendant quelque temps la rive droite du Mangoro et s'élève
bientôt par des rampes assez, rapides sur le liane occidental de la vallée, et sur les premiers contreforts
du mont lfodv.
Dans la vallée du Mangoro l'argile rouge est souvent recouverte par une couche d'humus noirâtre
généralement peu épaisse, où croissent en abondance des joncs et des roseaux, des fougères, des bruyères
et une herbe bien fournie. Les lîezanozano, au nord de Moramanga principalement, y font paître de
grands troupeaux de bœufs.
Le bœuf de Madagascar Boa zebu est un bœuf à liosse voisin des zébus de l'Inde et de l'Afrique orien-
tale. Haut sur jambes, portant de longues cornes, il est en général doux et paisible. La chair en est bonne
et devient excellente lorsque l'animal est bien nourri. La protubérance qu'il porte sur les épaules atteint
pendant l'engraissement de fortes proportions: c'est, parait-il. un mets recherché. Les vaches sont mau-
vaises laitières, cl quand elles sont séparées de leur veau elles ne donnent plus de lait. Dans certaines
régions de l'île, vivent à l'état sauvage quelques troupeaux de ces zébus que les Malgaches appellent
omb\i halit. Je n'ai jamais pu rencontrer une autre variété de bœufs sauvages, sans bosses ceux-là.
désignés sous le nom de omby manga. Depuis quelque temps déjà des races européennes ont été
introduites dans l'île et paraissent s'y acclimater fort bien. Le bœuf est une des grandes richesses
50 VOYAGE A MADAGASCAR.
de Madagascar et l'élevage de ces animaux prendra certainement plus lard un grand dévelop-
pement.
Au delà du village de Zomakely nous faisons l'ascension du mont Ifody. Les flancs sont dénudés; un
petit bois regardé par les indigènes comme un lieu sacré couvre son sommet. Sur l'autre versant, une
descente rapide nous amène dans une jolie vallée où, après une marche lente cl pénible à travers les
marais et sur les petites levées de terre qui séparent les champs de riz, nous traversons une rivière sur
un tronc d'arbre branlant cl mal équarri. Nous arrivons ensuite au sommet d'une colline dans le village
de Sabotsy.
Nous sommes là sur les premiers contreforts de la chaîne de partage des eaux. Dans les petites vallées
que laissent entre eux ses chaînons prennent naissance de nombreux ruisseaux affluents de droite du
Mangoro. De Sabotsy nous dominons un de ces vallons; le fond en est bien cultivé, mais les collines qui
l'environnent sont arides et désolées.
Le lendemain, nous arrivons en quelques heures à Ambodinangavo, et à l'est de ce village nous
commençons à monter une rampe rapide, où le chemin se confond souvent avec le lit d'un ruisseau qui
vient des hauteurs.
Nous sautons de pierre en pierre et nous nous hissons péniblement sur les plus gros rochers.
A gauche la route est dominée par le sommet du mont Angavo; et , pendant que nos hommes essoufflés
reprennent haleine, Maistre et moi, nous en faisons l'ascension (1270 mètres). Là une vue magnifiqne
nous fait oublier nos peines. .Malheureusement elles n'étaient pas terminées, et nous reprenons notre
marche dans un chemin épouvantable; c'est une nouvelle édition de la route d'Analamazaotra. Les
couloirs boueux, les roches glissantes, les rampes abruptes, se succèdent. Nous traversons la deuxième
ceinture boisée de l'île, ('elle forêt, accrochée aux sommets de la grande chaîne de partage des eaux, n'a
que quelques kilomètres d'épaisseur. Elle cesse brusquement en avant du village d'Ankeramadinika.
A midi nous atteignons le point culminant de la roule, près du mont Ambalobe 1 1 -4(30 mètres). Une
heure après, nous sommes à Manjakandriana.
A l'ouest de la deuxième ceinture forestière on entre dans la province de l'Imerina. Les maisons en
terre ont remplacé les cases en roseaux. Le pays devient 1res peuplé, nous sommes dans les environs de-
là capitale.
Mais, sans nous attarder longtemps sur ce territoire des Anlimerina. que nous allons visiter en détail
dans notre premier voyage, nous avons hâte d'arriver à Tananarive.
Dans celle description rapide du chemin de Tananarive à Tainatave, chemin bien connu de tous les
Européens qui ont voyagea Madagascar, j'ai essayé de montrer au lecteur ce qu'était la grande roule
lnlana br, qui relie à la côte le pays des Antimerina. Si j'ai insisté' sur les difficultés de tous genres que
l'on y rencontre, et' n'est certes pas pour m'en plaindre, un voyageur aurait mauvaise grâce à màudir
les obstacles qu'il vient bénévolement chercher dans les pays lointains. Mais il n'en esl pas de même
des Européens et des créoles qui, appelés par leurs situations ou leurs affaires dans l'île africaine, sont
obligés de suivre ces sentiers exécrables, accompagnés parfois de leurs femmes cl de leurs enfants.
Cette route dangereuse pour les voyageurs et si coûteuse pour les transports est cependant la plus
fréquentée de Madagascar. Continuellement entre Tamatave cl Tananarive, marchant dans un sens ou
dans l'autre, plus de 900 borizana sont échelonnés sur le chemin; ils transportent environ deux tonnes
cl demie de marchandises.
Notre roule traverse encore plusieurs villages, 1res rapprochés les uns des autres, et arrive au pied
de la montagne sur laquelle est construite Tananarive, où nous faisons notre entrée le 30 mars. Encore
une petite ascension à faire, courte mais difficile, dans des ruelles étroites et sinueuses. Emportés dans
une course folle, nous distinguons à peine les maisons et les édifices, qui fuient devant nos yeux.
Nos hommes, heureux d'arriver au terme du vùyage, Veulent l'aire sans doute une belle entrée dans la
capitale. Ils prennent leur trot le plus allongé, bondissent sur les blocs énormes de granit qui forment
le pavage des rues, montent et descendent des escaliers et, après mille détours, nous déposent sains et
LA MONTÉE. DE TAMMANDRY A TANANARIVE.
SI
VALLÉE l'I -
Saufs à la porte de V Hôtel de l'Europe, où nous éprouvons l'agrément, qui ne nous paratl pas médiocre,
de retrouver quelques-uns des raffinements de la civilisation.
Avant la fondation du royaume antimerina, Tananarive Intananarivo n'étail qu'un village construit
au sommet d'une colline rocheuse dominant à l'ouesl la plaine de Betsimitatatra. Les premiers rois anti-
merina, tentés par la position inexpugnable alors de ce hameau, y établirent leur résidence habituelle et
à mesure que leur puissance grandissait, ils voyaient s'accroître leur capitale. Bientôt de nombreux
villages se groupèrent autour de la demeure royale, puis ils se réunirent peu à peu par de nouvelles
constructions. Leurs noms désignèrent alors les différents quartiers de la ville des mille villages qui est
aujourd'hui une grande cité, la plus importante de Madagascar, avec ses palais, ses édifices publics et
ses faubourgs.
La colline sur laquelle est bâtie la ville proprement dite s'étend du nord au sud sur une longueur
d'environ trois kilomètres el sur une largeur moyenne d'un millier de mètres. C'esl un gros massif de
gneiss et de granité s'élevant à 150 mètres au-dessus de la plaine et recouvert le plus souvent par une
couche d'argile rongeàtre qui atteint quelquefois une grande épaisseur. Du côté de l'orient, celle col-
line est rattachée aux monticules voisins par quelques contreforts, partout ailleurs elle se trouve isolée
au milieu des rizières de la vallée supérieure de l'Ikopa. Les versants sont très escarpés à l'ouest, au sud
et à l'est; dans la partie méridionale, en certains endroits les rochers sont à pic cl même en surplomb.
Dans la partie septentrionale les pentes sont moins rapides, deux ramifications partent des hauteurs et
vont, en s'abaissanl peu à peu, se perdre dans la plaine. Le point culminant de la ville, où est bâti le
palais de la Reine, est à 1 420 métrés d'altitude. Ce sommet se distingue de fort loin dans la province
de l'Imerina.
s2 VOYAGE A MADAGASCAR.
Lorsqu'on approche de Tananarive, l'aspect en est très pittoresque : partout les pentes sont couvertes
de maisons d'un rouge sombre groupées sans aucun ordre, conséquence inévitable de la disposition
du terrain. Des bâtiments modernes, de construction soignée, apparaissent par places. Dans les hauts
quartiers, quelques vieilles maisons de bois aux teintes foncées font ressortir plus vivement encore dans
cette tonalité rougeâtre la blancheur des palais. A l'ouest de la ville, sur les bords du petit lac Anosy,
le panorama est particulièrement curieux ; c'est là que je vais conduire le lecteur, pour essayer de
lui décrire ou plutôt de lui énumérer les principaux quartiers et les édifices remarquables.
A nos pieds se trouve le lac Anosy. C'est une propriété royale; il a été creusé en partie par ordre du
o-ouvernement pour fournir, par un déversoir artificiel, la force motrice nécessaire à des moulins a
poudre, construits non loin d'ici et qui sont abandonnés aujourd'hui. Il est alimenté par un canal de
dérivation de l'Ikopa. Au milieu de la nappe d'eau, sur un terre-plein circulaire relié au rivage par une
digue en pierres sèches, sont édifiées des maisons en bois, palais d'été de la famille royale, qui ser-
vent maintenant de poudrière. Sur les bords du lac, une légion de blanchisseurs et de blanchisseuses
jacassent à l'envi ; à leurs côtés, des gamins armés d'une ligne de pèche rudimenlaire prennent quelque-
fois des petits poissons rouges, seuls habitants des eaux; encore sont-ils d'importation européenne.
De l'autre côté du lac Anosy est la plaine de Mahamasina, le Champ de Mars de Tananarive. Ce vaste
carré d'environ oOO mètres de côté sert quelquefois à la manœuvre des troupes, aux revues de l'armée,
là se tiennent les grandes assemblées. Vers le centre on remarque une construction circulaire soigneu-
sement maçonnée : ces murs enserrent la pierre sainte sur laquelle le souverain se tient debout lors de
son couronnement. Cette pierre, qui consacre ainsi la toute-puissance royale, a, par ce pouvoir mys-
térieux de rendre saint, maha masina, donné son nom à l'emplacement qui l'environne. En temps ordi-
naire le court gazon de Mahamasina nourrit les bœufs que l'on amène journellement dans la ville et
quelques ânes ou chevaux, bien rares encore dans le pays.
Derrière Mahamasina, le terrain s'élève brusquement et l'on voit se dresser presque verticaux les
flancs de la grande colline de Tananarive, qui décrit un gigantesque arc de cercle dont nous occupons
le centre cl où nous allons suivre du regard, de droite à gauche, le panorama de la ville. Auparavant,
en tournant la tète vers le sud, nous remarquons sur un plan plus rapproché un monticule arrondi et
isolé : c'est la montagne d'Ambohijanahary. Des maisons qui s'entassent à ses pieds et sur ses flancs
forment le faubourg d'Imerintsiafindra. Le sommet du mont est dénudé, aucune construction n'y est
élevée; on ne doit pas bâtir en face du palais de la reine. Des lignes noires parallèles rayent les hau-
teurs de ce mamelon; ce sont des fossés profonds creusés dans l'argile par ordre du roi Radama, qui
voulait niveler le sommet du mont. Cette entreprise gigantesque n'a pu être continuée. Ambohijanahary
est rattaché par une petite crête au massif rocheux de Tananarive.
En suivant cette crête, nous abordons l'extrémité méridionale de la ville. Sur le sommet se trouve
le quartier d'Ambohipotsy, au milieu duquel se dresse la flèche d'un temple prolestant. Les flancs
abrupts de ce versant sont par exception recouverts d'une argile blanchâtre; et les roches superfi-
cielles, décomposées en partie, qui apparaissent par places, sont extraites pour fournir des matériaux de
construction plus faciles à travailler, sinon plus durables, que le granit.
Continuant à parcourir du regard la ligne des crêtes, nous arrivons, après avoir dépassé le quartier
d'Ambohimitsimbina, à l'ancien palais de Ramboasalamy, qui sert aux réceptions et aux fêles offertes
aux étrangers par le gouvernement antimerina; et, tout à côté, à l'ensemble des bâtiments royaux ou
rova, au milieu desquels se découpe vigoureusement sur le ciel le grand palais de Manjakamiadana,
flanqué de ses quatre tourelles et surmonté de son toit aigu, où plane au sommet le voronmaheri/, le
faucon malgache, emblème préféré des rois antimerina. Caché par ce grand édifice, est le palais de
Masoandro, où habile la reine. Au nord du Manjakamiadana, nous apercevons un édifice de propor-
tions plus modestes : c'est le Tranovola, « palais d'argent », où le premier ministre donne ses audiences.
Au-dessous du rova, la paroi rocheuse est verticale, en cet endroit on précipitait autrefois dans la
plaine, à plus de 100 mètres de profondeur, certains condamnés à mort.
LA MONTÉE, DE TAN1MAXDRY A TANANARIVE.
Il PALAIS DE LA REIXE.
A gauche du rova on distingue, au milieu des maisons □ breuses du quartier d'Ambohijafy, plu-
sieurs constructions importantes, habitations des principaux officiers de l'armée el de la cour el des
grands fonctionnaires. Vienl ensuite le palais du premier ministre. Cette vaste construction de l'orme
carrée, ornée aux angles de clochetons, esl surmontée d'une grande coupole vitrée. Au uord de ce
palais, la colline s'abaisse peu à peu en même temps qu'elle se divise en deux branches, aux versants
moins rapides, couverts parloul de nombreuses habitations, liés l'origi le la ramification occidentale
dans le quartier d'Ambodinandohalo, on voil les constructions de la mission catholique, que dominent
les deux tours de la cathédrale. C'esl au-devanl de la cathédrale que s'alignent, braqués sur un préci-
pice, une vingtaine de canons sans affûts. Les Anti rina se figurenl que ces batteries constituent
une défense sérieuse. En réalité elles ne servenl qu'à tirer des salves lors des fêles. A gauche de la cathé-
drale est le quartier d'Ambatovinaky, avec son église norvégienne el son temple britannique. Puis de
nombreuses maisons s'échelonuenl en étages, successifs el viennent se cacher dans les massifs de
verdure qui bordenl dans noire voisinage le lac d'Anosy, tandis que, au second plan, apparaissent
les hauteurs de la ramification orientale. C'esl le quartier de Faravohitra. A l'extrémité se dresse la tour
carrée d'un temple.
Enfin, à l'extrême gauche du panorama, le quartier d'Ambohitsorohitra, où se trouvenl les bâtiments
de la résidence de France.
Si la ville de Tananarive esl intéressante à contempler, une promenade dans les rues de celle cité esl
dénuée d'agréments. Ses voies tortueuses, coupées par des marches élevées, obstruées souvent par de
gros blocs de granit, sont pavées par places de pierres anguleuses: parfois la roche massive sert de
chaussée, mais le plus souvent on marche sur l'argile ravinée, maintenue sur les pentes trop raides
par d'insuffisants barrages. Pour l'Européen, l'usage du Glanjana est presque toujours indispensable,
s'il veut sortir sain el sauf de ces périlleuses excursions.
Deux rues principales partent du rova. L'une descend vers l'est et après avoir contourné le Palais de
Justice, petite construction en pierre de style grec, possède une chaussée pavée avec soin. Ce travail de
voirie qui ne s'étend malheureusement que sur une petite longueur, une centaine de métrés, repré-
sente le seul progrés réalisé récemment. Bientôt après la rue reprend son aspect primitif cl après avoir
traversé le quartier d'Ambohitantely, où elle est rejointe par la roule de Tamatave qui gravit par des
pentes fort raides et des escaliers géants les flancs escarpés de la montagne. Le chemin se dirige
3(3 VOYAGE A MADAGASCAR.
ensuite vers le nord en suivant les hauteurs de Faravohitra, puis il descend dans les faubourgs d'Anka-
difotsy pour aller à Anlanimena traverser les rizières de la plaine et conduire dans les villages voisins.
La deuxième rue principale que nous allons suivre est celle de l'ouest, c'est la plus fréquentée, le
boulevard élégant de Tananarive. Tout d'abord en quittant le palais elle passe au milieu des habitations
des grands dignitaires et le long des vieilles maisons de bois, rares échantillons des anciennes cons-
tructions. Il y a quelque cinquante ans, Tananarive était divisée en deux parties. L'une comprenait les
faubourgs et les villages qui couvraient les flancs des collines et certaines parties de la plaine voisine,
l'autre, la cité proprement dite, était construite sur les hauteurs de la grande colline, groupant ses nom-
breuses cases autour des bâtiments royaux. Celle ville haute était environnée, surtout du côté de l'est,
de fossés profonds; le versant occidental, presque à pic, rendait superflu ce système de défense ; des
portes massives donnaient accès dans les rues principale-. On remarque encore maintenant quelques
vestiges de ces fortifications, et des postes de soldats occupent aujourd'hui dans les voies fréquentées les
emplacements des anciennes portes.
Dans cette enceinte primitive on ne pouvait édifier que des maisons de bois; dans les constructions
d'alors la pierre, les briques et la terre étaient exclues. Les quelques maisons qui subsistent encore
sont d'un joli aspect avec leurs murailles sombres, leurs toits de chaume très aigus et les derniers
chevrons des pignons qui dépassent le faite de deux longues pointes acérées.
Continuant notre marche nous arrivons devant le palais du premier ministre cl pendant quelque
temps nous longeons une muraille qui soutient la grande terrasse sur laquelle s'élève ce vaste édifice.
Après quelques détours sur une pente assez rapide, nous débouchons ensuite sur la place d'Andohalo.
Cet espace triangulaire qui se trouve au point où les deux bras de la colline se divisent est la seule
plate-forme de quelque étendue que l'on rencontre dans la ville, encore le terrain descend-il légèrement
vers le nord. La place d'Andohalo, comme la plaine de Mahamasina, sert aux assemblées populaires, aux
grands kabary; c'est là que le peuple se réunit pour entendre la lecture des messages de la reine et la
promulgation des lois, les déportations des provinces y attendent avec leurs tributs l'ordre de monter au
Palais. Autour de la place le terrain s'étage en amphithéâtre, aussi une foule considérable peut-elle s'y
entasser, augmentée encore de nombreux spectateurs groupés sur les terrasses des maisons qui envi-
ronnent Andohalo. Généralement c'est un lieu de réunion pour les oisifs et les curieux : aussi dans ce
nouveau forum beaucoup de Malgaches se réunissent pour se raconter les nouvelles du jour. Accroupis
sur l'herbe, ils demeurent de longues heures dans celle position qu'ils semblent affectionner particuliè-
rement. Dans la partie centrale de la place, on voit au ras du sol une roche noirâtre qui a ses attribu-
tions sacrées comme celle de Mahamasina. Sur celte pierre, le souverain, après une absence de Tana-
narive, et particulièrement en revenant de son voyage annuel d'Ambohimanga, remerciait le Ciel de
pouvoir rentrer en paix dans sa capitale. Au sud de la place se tient un petit marché fréquenté surtout
parles soldats de garde au Palais qui viennent s'y approvisionner.
En descendant de la place d'Andohalo l'on arrive bientôt devant la Mission catholique. L'église fort
spacieuse est séparée de la chaussée par un lac minuscule; c'est un endroit sacré auquel il est défendu
de loucher, ce qui a gêné beaucoup les Pères dans la construction de leur cathédrale. A gauche est une
maison de pierre construite à l'européenne, résidence de Mgr Cazet, évêque de Madagascar, à droite
les habitations des Pères. L'emplacement accordé à la mission est vaste; il descend jusque sur la
plaine de Mahamasina; malheureusement le terrain est en grande partie d'une déclivité telle que maints
endroits ne peuvent être utilisés. De l'autre côté du chemin se trouve l'école des Frères.
lui quittant la Mission catholique le chemin est dominé à l'est par des constructions importantes. A
l'ouest il est bordé par un précipice de 120 mètres de profondeur. De ce côté, sur un petit remblai de
roches et d'argile, où poussent quelques aviavy centenaires, rares représentants de la végétation arbo-
rescente dans les liants quartiers, gisent sur le sol vingt-cinq canons de foule qui servent à tirer des
salves dans les grandes solennités. D'autres canons aussi délaissés se trouvent encore dans les différents
quartiers de la ville haute et sont employés aux mêmes usages. Près du Palais une de ces bouches à
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE. 57
feu donne dans la matinée le signal d'exécuter les corvées de la reine, et à neuf heures du soir annonce
le couvre- l'eu.
Le long des chemins que nous suivons sont situés les principaux établissements français cl les
magasins les plus achalandés ; les maisons anglaises cl les maisons des missionnaires protestants se sont
groupées de préférence sur l'autre branche de la colline, dans le quartier de Faravohitra. En continuant
notre roule nous traversons les quartiers d'Imarivolanitra et d'Ambatavinaky, nous descendons une
rampe assez rapide où le sol c-l particulièrement mouvementé; après chaque orage celle partie de la
voie nécessite quelques réparations urgentes, que l'on fait tant bien que mal, mais qui sont loin d'être
LES VIEUX CASONS.
suffisantes, l'rès d'un temple protestant deux voies secondaires viennent aboutir à noire rue. L'une
au sud descend vers la plaine de MaliainaMua. l'autre au nord va dans la vallée que laissent entre
elles les deux ramifications de la colline, au quartier d'Analakely, l'uis la rue principale sur un terrain
[ilus uni nous conduit au grand marché du Zoma; non loin de nous, sur la gauche, est l'emplacement
de la résidence générale de France, Lu quittant le Zoma, nous traversons le quartier populeux d'Isotry
cl, après avoir dépassé le tombeau delà famille du premier ministre, on arrive dans les rizières sur la
route qui conduit à Màjunga.
Ce monument funéraire fui édifié sous le règne de la reine Ranavalona 1"'. M. Laborde, qui en fui
l'architecte, résidail depuis longtemps déjà à Madagascar, chargé des intérêts de la France, dans les
dernières années de ce long règne il s'est rendu populaire dans l'Imerina par les nombreux services
qu il na cessé de rendre et les industries variées qu'il a créées dans le pays, toutes choses qui lui don-
nèrent, et à juste titre, un grand ascendant à la cour. Le tombeau fui construit pour Ramiharo, le
ministre puissant de Ranavalona I"\ père de Rainilaiarivony le premier ministre actuel. Le soubassement
de l'édifice est formé d'un massif carré de maçonnerie de 20 mètres de côté, au-dessus une immense
dalle monolithe recouvre le caveau de la famille, celle dalle esl entourée d'arcades, deux colonnes
élevées se dressent au nord du monument.
s
38 VOYAGE À MADAGASCAR.
A ces deux voies principales viennent aboutir un nombre considérable de rues de moindre impor-
tance, ce ne sont que des sentiers tortueux et si étroits que souvent on a de la peine à y passer.
Depuis longtemps Tananarive a perdu l'originalité de ses constructions primitives, les maisons de
bois des anciens Antimcrina, bàlies d'après un style uniforme; les grands palais d'alors, qui étonnaient
parleurs dimensions autant que parla grosseur des matériaux employés, ont disparu peu à peu, ou sont
cachés sous une enveloppe moderne, qui laisse à désirer parfois sous le rapport de l'élégance. Partout
la brique ou l'argile battue. Quelquefois la pierre est maintenant employée, et les constructeurs ont bâti
des maisons de tvpes fort variés, copies toujours mal comprises de nos habitations. En général, une
maison confortable de Tananarive possède deux étages; les murs en brique cuite ou crue, selon la
richesse du propriétaire, soutiennent une toiture de tuiles; une ou deux varangues supportées par des
piliers sont établies sur les côtés de la maison. Des portes assez bien faites et des fenêtres vitrées ornent
la construction, surmontée toujours d'un paratonnerre. Le peuple habile des cases plus modestes :
quatre murs de terre recouverts d'un toit de chaume. Ces maisons, pour ne pas exposer leurs habitants
aux vents froids et violents de l'est, ont leurs ouvertures — imparfaitement closes par des volets primitifs
— pratiquées dans le mur occidental. Celte coutume que nous observerons toujours dans les villages
de l'intérieur est ici tombée en désuétude; l'usage des vitres se répand de plus en plus et cette règle
inflexible gênait par trop les nouveaux architectes dans leurs conceptions modernes. Les constructions
imporlanles sont entourées d'une cour plus ou moins vaste, limitée par un mur de pierre ou d'argile:
c'est dans celle enceinte que se trouve, à coté de l'habitation principale, la demeure des esclaves ou des
o-ens de service. Les maisons plus ordinaires sont réunies dans un enclos par groupes de trois, quatre ou*
même davantage; d'autres fois elles s'entassent à côté les unes des autres, ne laissant entre elles que
d'étroites ruelles. Ces emplacements ont élé conquis en entamant le rocher et en rejetant les déblais
sur les pentes pour niveler un peu le sol. Presque partout la ville offre ainsi une succession de terrasses
établies sur les lianes escarpés des collines.
On peut évaluer à 100 000 le nombre des habitants de Tananarive. 11 faut encore ajouter à cette
population sédentaire une population flottante fort nombreuse. Beaucoup d'indigènes sont continuel-
lement en voyage.
Les habitants sont en grande majorité des Antimerina. Si l'on rencontre quelques représentants
des autres tribus, ils appartiennent presque tous à la classe des esclaves ou des affranchis. C'est dans
la capitale que résident les grands dignitaires du royaume, les nobles et les gens riches de la province,
les officiers et les meilleures troupes, puis des Antimerina marchands ou industriels avec leurs esclaves
ou leurs serviteurs. L'indigène libre qui cultive la terre habile de préférence les nombreux faubourgs et
les villages des environs. Une partie notable de la population est formée par les esclaves des ministres,
des princes et des grandes familles : c'est dans cette catégorie que se recrutent principalement les
borizano, porteurs de filanjana ou porteurs de marchandises.
Malgré cette grande agglomération d'habitants, la ville est relativement saine. En l'absence des pré-
cautions les plus élémentaires de l'hygiène, la position élevée de Tananarive, les vents violents qui dessè-
chent l'atmosphère pendant plusieurs mois de l'année, les grosses pluies de l'hivernage qui nettoient les
hauts quartiers et entraînent dans les parties basses les immondices de toute nature, enfin l'abondance
et le bon marché de la nourriture qui rendent la vie facile, contribuent à maintenir la ville dans d'assez
bonnes conditions de salubrité.
L'eau est fournie en assez grande quantité par des sources qui jaillissent au pied des collines et sui-
tes flancs des coteaux, mais il faut la transporter dans les différents quartiers, ce qui nécessite des
ascensions continuelles et un travail pénible. Aussi l' Antimerina ne se montre-t-il pas prodigue pour sa
personne et sa maison de cet élément essentiel de propreté, il économise le précieux liquide et ne s'en
sert que pour sa cuisine et sa boisson. Certaines sources donnent une eau de bonne qualité; les autres,
ce sont les plus nombreuses, laissent à désirer sous ce rapport, elles se perdent dans des mares sta-
gnantes. Ce sont des femmes esclaves qui vont chercher l'eau. Malin et soir elles assiègent en troupes
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE.
59
l \ i .un DU Z"M \.
nombreuses les abords îles fontaines el y remplissent des cruches de lerre aux formes arrondies, d'une
contenance de 10 litres environ. Elles les portent sur le sommet de la tête posées sur des petites cou-
ronnes de paille, et remontent ensuite en longues Ries 1rs chemins escarpés de la ville
A Tananarive, le vendredi est le jour du grand marché. Dès le lever du soleil, toutes les routes qui
conduisent à la capitale amènent une foule considérable. Los rues de la ville sont toute la journée
remplies de personnes affairées; 1m population, calme el nonchalante habituellement, semble à •■elle
occasion remuante cl agitée. C'est que le Zoma ou marché esl non seulement le centre d'approvi-
sionnements de toute nature le plus important delà ville, mais qu'il est encore pour le Malgache un
lieu de prédilection où il va volontiers apprendre les nouvelles, discuter les prix des marchandises,
s'enquérir des besoins industriels ou commerciaux, chercher de l'ouvrage, enfin rencontrer les amis
des villages voisins.
L'institution de ces marchés si nombreux à Madagascar est un trait caractéristique de la vie sociale
de l'Antimerina. Il a répandu celle coutume en même temps que son influence dans un grand nombre
de provinces. Ces sortes de foires se tiennent dans les villes, dans les villages importants, souvent aussi
en pleine campagne au milieu des hameaux disséminés. Les populations trouvent dans ces assemblées
un moyen de communications incessantes et peuvent écouler leurs produits et y trouver en même
temps les objets qui leur sont utiles. Il est nécessaire d'attendre, il est vrai, le jour du marché, devenir
quelquefois de fort loin; mais pour l'indigène ces déplacements et la perle du temps qu'ils entraînent ne
comptent pour rien. Les noms des jours de la semaine où sont ouverts ces marchés servent à les
désigner.
En approchant du Zoma par la grande rue qui descend d'Ambatovinaky on a île la peine à se frayer
un passage dans la foule pressée, des convois arrivent île toutes les directions el partent chargés de
(50
VOYAGE A MADAGASCAR.
produits divers. Il faut se garer à chaque instant des marchandises transportées et pendant que l'on
évite une longue pièce de bois qui s'avance menaçante, une botte d'herbes sèches vous frotte vigou-
reusement ou de grands paniers pleins de volatiles effarés tombent sur vos épaules. Les maisons voi-
sines du Zomasont occupées par des revendeurs qui profitent de la circonstance pour étaler dans la rue
leurs marchandises disparates, ou faire une vente aux enchères qui ne manque jamais d'attirer une cohue.
Là, se trouvent les objets les plus divers, vieux habits, ('toiles défraîchies, conserves avariées, vaisselle
d'occasion et spiritueux frelatés. Puis ce sont les vendeurs de bambous de charge; les borizana, leurs
clients, viennent essayer la force et la légèreté de ces bois au grand détriment des passants inattentifs.
Sur le marché, l'animation est très grande, chacun va et vient bruyamment, fait ses offres et ses
demandes, vante sa marchandise ou discute longuement la valeur des objets. Des appels, des cris, des
vociférations se croisent dans un vacarme assourdissant. Cependant les disputes sont rares. Parfois
une grande poussée se produit dans la foule : c'est, un voleur que l'on surprend en flagrant délit. Ce
malheureux a dérobé quelque chose à un étalage ou a coupé le coin du lamba d'un passant, délit plus
grave encore, car c'est là que, dans un nœud de l'étoffe, celui-ci enserre ses morceaux d'argent. Le
criminel est entraîné à l'écart et lapidé incontinent. Le Malgache ne pardonne pas le vol commis à
son préjudice.
La partie haute du Zoma est, couverte de petits abris; un toit de chaume supporté par quatre pieux
s'élève au-dessus d'un terre-plein carré qui dépasse légèrement le niveau du sol. Là se lient accroupi le
vendeur, surveillant les marchandises amoncelées devant lui. On a de la difficulté à circuler dans les
étroites rigoles qui séparent ces boutiques rudimentaires, et souvent, bravant les malédictions, il faut
enjamber les étalages. Puis ce sont des amoncellements de poterie, cruches de toutes les formes, jarres
à eau, plats en terre rouge et blanche, assiettes à pied vernissé, marmites à riz de toutes les dimensions.
Il serait trop long d'énumérer tout ce que l'on trouve dans ce grand marché.
Chaque partie de la place a son affectation spéciale; l'on parcourt successivement le quartier des
marchands d'étoffes indigènes et européennes, des chapeliers, cordonniers, vanniers, marchands de
meubles neufs et d'occasion, de literie, d'instruments de musique, etc.
Le marché des produits alimentaires est toujours bien fourni. On y voit du riz en grande quantité, du
manioc, des patates, des fèves, du maïs, des pommes de terre, des choux, presque tous nos légumes de
France et différentes plantes indigènes comestibles.
Lorsque l'on quitte le Zoma, une petite ruelle affreusement ravinée conduit vers le nord sur la place
d'Analakely. Une annexe importante du grand marché y est établie pour la vente des animaux vivants.
C'est également sur cette place que l'on trouve les madriers destinés aux charpentes et les planches
pour la menuiserie. Ces pièces de bois viennent de loin et sont d'un transport difficile, aussi le Malgache
a-t-il recours à certaines ruses pour diminuer ses maux. Les planches réunies par paquets d'une demi-
douzaine ont une assez belle apparence, mais sans grand examen on reconnaît bien vile la supercherie.
Ces planches taillées à la hache dans les arbres de la forêt voisine — un tronc fendu en longueur fournit
deux planches — sont amincies patiemment par l'ouvrier qui respecte les bords et les extrémités des
plateaux mais creuse la partie centrale dans de tories proportions . Toutes les pièces de bois vendues
sur les marchés sont travaillées de la même façon, elles sont ainsi moins lourdes à transporter, mais se
réduisent à rien quand le rabot y a passé. En regagnant la ville par une rue latérale on passe devant
des tas de gerbes de herana, jonc triangulaire employé pour les toitures et contre des paquets de claies
de zozoro, plante analogue mais plus fortequi dans les cases pauvres sert déportes ou de cloisons;
plus loin on longe des meules d'herbes sèches el des piles de pelils fagots. Dansl'Imerina le bois manque
complètement ; pour cuire les aliments il faut acheter au marché du bois apporté des contrées fores-
tières de l'est. Aussi pour remplacer ce rare combustible la grande majorité de la population se sert
des herbes coupées sur les coteaux dénudés de l'Imerina.
Selon l'abondance ou la rareté des produits mis en vente les cours du Zoma sont soumis à quelques
fluctuations. Je crois utile de mettre sous les yeux du lecteur certains prix, notés lors de mon dernier
LA MONTEE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE.
61
passage à Tananaiïvc à la fin de l'année 1891). Ces renseignements serviront à ('-faillir sans qu'il soit besoin
d'y revenir dans la suite les conditions exceptionnelles de bon marché où sont livrées à Madagascar les
productions du pays; encore faut-il remarquer que partout, dans l'intérieur de l'île, ces prix diminuent
dans de notables proportions pour devenir dérisoires dans les provinces méridionales où l'argent n'a
plus cours.
MARCHÉ DE TANANARIVE DU 3 1 OCTOBRE 1890.
Francs.
Riz décortiqué blanc, les 16 kilogr 2 70
Hiz décortiqué rouge, les 16 kilogr I où
Riz brut, les 16 kilogr... OS
Bœuf gras, vivant 03 30
Mouton vivant 3 30
Cuisse Je bœuf entière IS 60
Rosbif entier 1 »
Filet de bœuf entier SO
Gigot de mouton entier 1 ■
Jambon entier 1 43
Lait, le litre 15
Poulet petit 20
Poulet gros 35
Poule grasse 1 ■■
Dinde I 15
Francs.
Canard o 40
Canard de Barbarie o 50
Pigeon, la paire o 30
(Hjifs. la douzaine o 20
Choux o 25
Paquet anamamy (morelle) I 15
Paquet anal si uma (chou de Chine) o 90
Paquet anamahalo (cresson de Para) o S0
Farine malgache (blé), les 50 kilogr 41 05
Peaux île bœufs, les 50 kilogr 22 50
Peaux île mouton, la pièce o 05
Bois de charpente, de menuiserie Divers.
Bois à brûler, le petit paquet 20
Herana pour toiture, les 12 pièces 20
Paillote île zozoro, les i pièces o 25
Parmi les principales marchandises étrangères qui ont à supporter des frais considérables de transport
pour être amenées à Tananarive, citons :
Farine européenne, les 50 Kilogr
Sel, les 50 kilogr
Toiles écrues, les io yards Maximum
Toiles écrues, les 10 yards Minimum.
Toiles blanches, les 40 yards Maximum,
Toiles blanches, les io yards Minimum.
Francs.
52 10
Z3 75
19 50
12 90
18 65
13 30
Francs.
Indiennes américaines, les 21 yards 13 75
lin lien ies anglaises, les 21 yards 10 40
Indiennes allemandes, les 24 yards 10 -
Patnas, les 6 yards I 85
Flanelle couleur, 1 yard 20
Il me faut encore citer avec plus de détails, parmi les cotonnades écrues et de couleur qui se vendent
au marché, les suivantes :
Antarctic, 10 yards
Augusta, 00 yards
Bangor A, 30 yards
D° F. 40 yards
Bennington F
Cabot
Clifton Mills
De Witt mufg co
Garlîeld X....
Great Faits
Kelilambana
Kinlana
Kinlana (R. Sarrante) \\X.
Leyman Mills.
Massachussetts
Our Level Best
PelzerA
D° \Y
Ranavalona
Madagascar
Mangasoatra
Miarainila
Mpamono Voag
Lohomby B
Toamasina Kelilambana, 21 y;
D" Kelilambana
Lambrano, 16 yards
D°
:; 75
:; 02 1 2
2 00
200
3 87 1/2
:; n; 1 2
:: 87 1,2
:: s 1
:; 84
:i M
2 G0
:; 87 12
3 87 1/2
3 52
2 60
2 60
2 ou
2 00
2 00
2 G0
2 00
2 00
2 60
2 00
1 00
I 00
1 33
1 33
Calvert, 10 yards 3 0G
Buck Head 3 S7 1/2
Toiles blanches.
F. Destienne, 6 cour. 40 yards 387 1/2
I>" 5 — » — 3 87 1/2
1>° 5 — 21 — 3S7 1/2
I P 6 — » — 3 87 1/2
II' i B. 40 — 3 87 1 2
D° SB. » — 3S7 1/2
D° Mamba » — 3 87 1/2
Andriamasinavalona ; B. 10 yards 3 50
D° • — 3 62 1/2
D° » — 3 50
1 P . — 2 50
D» » — 3 50
i B. 10 — 3 71
D» » — 3 GG
D° » — 3 73
Lalouette et Dupré
.1. Amlrianisa
Lion Ibrahim Ismacl
Buquet et Bonnet
I. Dupuy
A. Wilson
R. Sarraute
D"
N° 882
V 882
N° 880
N° SS l
D°
D°
D°
I'. Aitken i 1
Proctor Bros
Tafondro Procter Bros
Sogafotsy
Sambôkely
40
21
30
50
00
37 1/2
Les prix de ces colonnades sont marqués en piastres (de 5 francs) et en centièmes de piastre.
62
VOYAGE A MADAGASCAR.
L'industrie la plus importante de Tananarive est la fabrication des lamba de soie ou de coton. Ce sont
les femmes qui font ce travail. Avec de la soie du pays ou de provenance étrangère, elles lissent des
lamba de luxe qui atteignent souvent un prix fort élevé, plusieurs centaines de francs. Ces lamba sont
rayés de couleurs vives, où un violet criard prédomine malheureusement trop souvent. Des dessins
habilement lissés, de manière à paraître des deux côtés de l'étoffe, représentent des fleurs, des feuilles,
des motifs divers.
Avec du coton obtenu en effilant des calicots d'importation cm fabrique des lamba moins coûteux. Il existe
de nombreux genres de lamba. Parmi les principaux, citons : le lamba-mena en soie indigène, tissu d'un
rouge sombre avec bordures noires: le lamba-piraka esl analogue, mais ses extrémités sont semées de
petites perles d'un alliage' d'argent oud'étain; ces vêtements sont portés dans les grandes cérémonies
nationales, ils servent aussi à envelopper les morts. Une variété nommée arindrano, qui présente un
fond de cotonnade blanche traversée de bandes noires, est portée le plus souvent par la classe bourgeoise.
Quelques-uns de ces lamba de soie ou de colon, lissés d'après îles modèles anciens, ont une valeur
réelle, mais aujourd'hui les artistes désireux de vendre leurs produits aux Européens de passage ont aban-
donné peu à peu les anciennes modes pour imiter les papiers peints et surcharger leurs soieries de
dessins d'un goût douteux.
Dans les autres industries, et elles sont nombreuses, puisque tous les corps de métiers y sont repré-
sentés, on chercherait vainement une production originale. Ainsi des objets d'or et d'argent travaillés
avec patience parles indigènes, des broches, des boucles d'oreilles, des bracelets, des chaînes, ne sont
que des imitations de nos bijoux d'Occident. L'Antimerina esl devenu habile dans les professions que
lui ont enseignées les blancs.
En même temps que sous l'influence des étrangers l'aspect général de la ville s'est modifié, la popula-
• lion a subi des changements corrélatifs dans ses habitudes extérieures. Là encore, la cause principale
de cette évolution a été la faculté d'imitation que possède l'Antimerina à un si haut degré. Suivant
sa richesse, l'habitant se fera construire une maison comme celle du vazaha (du blanc, de l'étranger),
voudra vivre comme lui. cherchera à prendre au moins l'apparence de ses mœurs et de ses coutumes, .
ira dans ses temples ou dans ses églises et surtout adoptera son vêtement. Aussi peut-on voir dans les
rues de la capitale les costumes les plus variés. Les riches sont mis avec recherche, chapeau haut
de forme, redingote et pantalon noirs, cravate voyante, bottines vernies; quelques-uns portent de préfé-
rence un complet de haute fantaisie. Chez les bourgeois moins fortunés, ces vêlements européens per-
dent graduellement leurs parties constituantes. La veste manque généralement la première, puis le
gilet. L'indigène conserve le pantalon, les brodequins, et il se drape dans le lamba traditionnel; il appar-
tient alors à la petite noblesse ou au monde commerçant. La jeunesse des écoles a une prédilection
marquée pour le caleçon, les bas de laine et les souliers de toile; certains mondains cachent ces des-
sous avec une sorte de robe de chambre en flanelle à grands carreaux. Enfin, dans le peuple, les artisans
et les petits propriétaires qui ne peuvent s'acheter des chaussures ont le pantalon de laine ou tout au
moins la chemise de couleur. Les borizana eux-mêmes portent le chapeau de paille, transformation
première du costume malgache, apporté depuis longtemps déjà à Tananarive et sur la côte belsimi-
saraka. Seuls, au milieu de toute celle population, les soldats amenés des parties reculées de l'Imcrina
et quelques esclaves attachés à la culture des rizières portent le vrai costume antimerina.
Les femmes recherchent aussi les modes européennes; mais les prix élevés des confections impor-
tées oui restreint le nombre des élégantes de Tananarive. Cependant certaines dames de la haute noblesse
ont des toilettes tapageuses, et dans la bourgeoisie, les robes de soie, les chapeaux voyants, les souliers
de luxe, se remarquent fréquemment. L'usage du corset commence à se répandre dans la grande société.
.Mais c'est aux jours de fêtes cl dans les cérémonies qu'on observe surtout ce goût du riche Antimerina
pour les vêlements des vazaha. Je me rappelle avoir rencontré dans la rue d'Ambatovinaky une noce
qui sortait du temple où le pasteur venait de donner la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. En tète
du cortège, le lilanjana de la mariée, qui, parée d'une élégante robe de salin blanc et coiffée à l'euro-
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE.
63
pèenne, portait une chaste couronne
d'oranger! Son noble époux la sui-
vait on frac, cravate blanche, un
bouquet à la boutonnière, puis la
famille et de nombreux invités; tous
mis à la dernière mode et qui n'eus-
sent pas ('-lé déplacés sur nos boule-
vards parisiens '.
Je ne m'étendrai pas davantage
sur les habitudes extérieures de l'ha-
bitant de Tahanarive. Sans doute, il
a conservé quelques-unes des an-
ciennes coutumes de ses pères, mais
elles sont dissimulées sous des
dehors factices et nous les retrouve-
rons plus apparentes chez les popu-
lations des campagnes en parcou-
rant la province de 11 merina.
Jusqu'à ces dernières années l'élé-
ment européen était surtout repré-
senté à Tananarive par les missions
religieuses. Des pasteurs anglais s'y
établirent les premiers vers 1H20, y
convertirent au protestantisme la
majeure partie de la population et
aujourd'hui les cultes des églises
indépendantes méthodistes cl angli-
canes sont célébrés dans de beaux temples où se pressenl >\<- nombreux adepte-. Plus lard en 185a
des missi laires français, les I!. 1*. Jésuites vinrent enseigner le catholicisme et depuis ils ont
rallié à leur cause une forte minorité. Ils possèdent à Tananarive une jolie cathédrale, des églises,
des établissements importants où des sœurs de Saint-Joseph de Clunj el des Frères des écoles
chrétiennes les aident dans leur tâche difficile. Enfin, en L866, le personnel des missions a été augmenté
par des pasteurs luthériens venus de Norvège. De sorte qu'à l'heure actuelle tous les habitants soid
instruits dans les principes du christianisme, qu'ils professent à leur manière, comme nous le verrons
ultérieurement.
Cependant l'évangélisation n'a pas été la seule préoccupation des missionnaires ; sous leur influence,
d'immenses progrès ont été accomplis, l'instruction surtout y a gagné. Au — i voyons-nous dans la ville
s'élever autour île l'église et du temple de nombreuses écoles où se distribue une instruction élémentaire
et aussi des collèges où se forment les instituteurs indigènes; comme ceux de Faravohitra de la mission
anglaise et d'Ambobipo des H. 1\ Jésuites. De plus, les besoins de l'enseignement amenèrent les mis-
sionnaires à créer dans leurs maisons des industries telles qu'imprimerie, menuiserie, forge où leurs
élèves puisèrent les notions d'une instruction technique variée. Enfin des établissements charitables
furent ouverts, entre autres l'hôpital anglais d'Analakely cl les maisons de refuge pour les lépreux,
construites par les Pères à quelques kilomètres à l'est de la ville. Toutes ces sociétés religieuses ont
E I M, AN I ES !•! I A\ W \IIIV I .
1. La vérité m'oblige à dire que ces riches AnUmerina y seraient quelque peu remarqués. Leur altitude pleine de
Suffisance, leur pose, leur maintien sont d'un ridicule achevé: malgré leur orgueil à se parer de nos habits de cérémonie,
ces primitifs ne se dépouilleront jamais pour un observateur exercé de leur port simiesque qui, malgré leurs efforts, les
dénonce partout.
64 VOYAGE A MADAGASCAR.
des postes secondaires dans la province de l'Imerina et du Betsileo el dans d'antres territoires, même
sur les côtes les plus lointaines, où, dès loiO, des tentatives avaient été faites par des prêtres catholiques.
Pendant que les missionnaires répandaient #insi chez lesAnlimerina l'instruction et les initiaient d'autre
part aux principales industries, ils contribuaient dans une large mesure à étendre les connaissances que
nous possédions sur Madagascar. Les règles encore mal assises de la langue antimerina étaient étudiées
dans des ouvrages importants, comme les dictionnaires du P. Abinal el du R. Richardson. De son côté,
la géographie s'augmentait de leurs travaux et en même temps que le P. Roblet faisait avec soin la carie
des provinces centrales, des pasteurs protestants parcouraient lo pays, notamment dans le sud où les
R. R. Richardson el Nilsendlund traversaient des régions jusque-là inexplorées. Des légendes et des
traditions étaient aussi recueillies par le P. Callet et maintenant encore la mission anglaise publie dans
une revue annuelle des articles scientifiques intéressants et variés. Enfin un jésuite, le P. Collin, vient
d'arriver à Tananarive pour y diriger un observatoire appelé à rendre les plus grands services.
^ oilà pour l'élément religieux. Quant à la colonie laïque étrangère, qui ne se composait autrefois que
des consuls ou quelques officiers et ingénieurs employés par le gouvernement antimerina, elle est
devenue assez importante dans ces dernières années, car elle compte environ deux cents individus dont
plus des deux tiers sont Français. Il est vrai que celte augmentation est due en grande partie au per-
sonnel de la Résidence de France, aux services qui y sont rattachés, et surtout à la garde d'honneur
du résident général, composée d'une soixantaine d'hommes d'infanterie de marine ; seules troupes que les
traités nous permettent d'entretenir à Madagascar en dehors de nos territoires coloniaux, Nosy.-Bé,
Sainte-Marie et Diego-Suarez.
Les autres Européens établis dans la capitale sont presque tous des représentants des grandes maisons
deTamalave. Ils ont des magasins assez bien approvisionnés cl font le gros commerce; le détail est entre
les mains de quelques créoles de Maurice et de la Réunion et des marchands indigènes.
C'est dans le quartier d'Ambohitsorohilra, comme je l'ai dit plus haut, que s'élèvent les bâtiments de
la résidence générale. On y accède par une ruelle qui se détache de la grande rue du Zoma. Sur un
vaste terrain loué par le premier ministre au gouvernement français les maisons s'étagent en trois
gradins successifs. Lue partie de la plate-forme supérieure est occupée par deux maisons en briques
destinées aux bureaux et aux logements des fonctionnaires. Le résident général habile provisoirement
celle de l'ouest en attendant la construction prochaine de l'hôtel qui lui est destiné et qui doit s'élever
en avant de ces deux bâtiments. La deuxième terrasse est une cour servant de champ de manœuvre aux
soldats de l'escorte. Leur caserne y est construite sur l'un des côtés. Enfin le terrain en contre-bas est
réservé aux maisons des officiers el des interprètes français et aux jardins qui s'étendenl jusqu'au lac
d'Anosy.
Le 1 er avril, j'étais présenté au premier ministre par M. Le Myre de Vilers, qui après lui avoir expliqué
le but de notre mission lui demandait de favoriser nos voyages dans l'île. Celle audience me faisait entrer
pour la première fois dans le palais île la reine cl me mettait aussi en présence de la plus grande person-
nalité de Madagascar.
Ràinilaiarivony, premier minisire cl commandant en chef, est de parla loi l'époux obligé de Sa Majesté
Ranavalo Manjaka III, il exerce le pouvoir suprême depuis plus de vingt-sept ans. Rainilaiarivony est
un homme d'une soixantaine d'années, de taille peu élevée cl d'apparence délicate; ses traits sont régu-
liers, son teint foncé cl ses cheveux ondulés attestent son origine bourgeoise. Sous des dehors modestes
et sous une apparente bonhomie il cache un espril souple el délié, une fourberie peu commune et sur-
tout une volonté inébranlable. Depuis 1864 il a vu se succéder au trône les reines Rasoherina, Ranava-
lona II el Ranavalona III et cependant, par une politique extrêmement habile cl loul asiatique, il a su
conserver la toute-puissance.
C est dans le Tranovola, la deuxième conslruclion du rova royal, que me reçut le premier ministre.
L ensemble des bâtiments royaux est groupé sur une terrasse à peu près carrée d'une centaine de
mètres de côté et soutenue par une muraille maçonnée, sur laquelle un petit mur à hauteur d'appui sert
LA MONTÉE, DE TANIMANDRY A TANANARIVE.
65
de clôture. Dans le prolongement de la grande rue et du coté du nord, on arrive par une dizaine de marches
à la porte principale du rova. Cette entrée est un portique flanqué de colonnes et surmonté d'un voronma-
hery de bronze ; au-dessous de l'oiseau royal est encastré dans la pierre un grand miroir. Quelques soldats
défendent l'accès du rova; ces troupes du palais ne sont guère supérieures aux soldats loqueteux que
l'on rencontre dans les autres postes de la ville, et ne s'en distinguent que par leurs uniformes bizarres,
vieilles tenues d'Europe où dominent les vestes rouges '.
Après avoir franchi la porte, on pénètre dans une cour assez
vaste, pavée, à peu près, de gros blocs de granit ; à gauche,
les tombeaux de Radama I er et de Rasoherina, puis le Trano-
vola, en face du grand palais de Manjakamiadana.
Les tombeaux de Radama I er el de Rasoherina,
devant Lesquels il faut se découvrir — ainsi le veut la
tradition, — sont des massifs de maçonnerie surmontés
de petites maisons sans portes ni fenêtres, dans
lesquelles on a déposé des vivres el des vêtements pour
l'usagedu mort. Des objets précieux el de grosses som-
mes d'argent son! enfouis au-dessous dans le caveau.
Le grand palais de -Manjakamiadana fui construit par
M. Laborde sous le règne de Ranavalona I r0 . Cel édifice
mesure 35 mètres de long sur une largeur un peu
moindre et une élévation d'une quarantaine de mètres.
Le toit, très rapide, a plus des d<'u\ cinquièmes de la
hauteur totale. Le palais , ipreml trois étages, tous
entourés de galeries, qui sont formées de sepl travées
avec arches cintrées sur le grand côté, de cinq sur le
pel il . Quatre tours carrés s'élèvenl aux angles. ( îonsl mi-
tes en pierre ainsi (pie la muraille extérieure, elles sont
dédale récente. < le revêtement demaçoi rie a fait perdre
à l'ancien bâtiment son cachet primitif. Le vieux palais,
en effet, entièrement édifié en bois, est remarquable par les
dimensions colossales des diverses pièces de charpentes, presque
toutes d'un morceau, dont il est composé. 11 a fallu un travail
énorme pour amener au sommel de la colline ces bois volumineux. Un toil élevé recouvre l'édifice;
sur chaque face il est orné de trois étages de mansardes el surmonté d'un uoronmahery gigantesque.
Les fenêtres sont petites et peu nombreuses ; elles se distinguent difficilement derrière les vérandas.
Au milieu du palais un immense pilier, traversant tous les étages, s'élance jusqu'au faite, qu'il sou-
lient après avoir pris son point d'appui dans une grande salle du rez-de-chaussée où, tous les ans, se
célèbre le Fandroana, la fête du bain de la reine. Celle énorme colonne de soutien, qui doit avoir
près d'un mètre de diamètre et qui occupe le centre de la pièce, est dissimulée derrière une boiserie qui
la l'ait paraître encore plus volumineuse.
Le Tranovola, « Maison d'argent », fui construil pour le prince Rakoto, fils de Ranavalona I er . Il doit
son nom à une ancienne maison royale qui avait le même emplacement et dont les clous cl les serrures
étaient en argent. Le Tranovola, quoique dans des proportions réduites, est absolument analogue au
Manjakamiadana; il n'a que *\c\\\ étages. Mais son architecture esl plus soignée, il a conservé son
originalité première. Rainilaiarivony donne ses audiences dans la vaste salle du rez-de-chaussée. Cette
RA1NIMANANADE.
1. Cependant les Antimerina sont bien tiers de ces . gardes de la Reine », malheureux en guenilles la plupart du temps
et qui revêtent les jours de grande cérémonie de vieux uniformes anglais étrangement disparates. Ces soldats qui
sont 200 à peine sont appelés les Invincibles'. Sur le papier et dans les discours ils sont plus de HO 000.
60
VOYAGE A MADAGASCAR.
pièce, élevée <1p plafond, est étrangement meublée. A gauche de la porte, une table et quelques fauteuils
réservés au premier ministre et à ses secrétaires'; dans le reste de la salle, plongé dans une demi-obscu-
rité, apparaissent les objets les plus curieux : sur des tables ou des consoles, des pendules, des vases de
Sevrés, des orgues de Barbarie, des boites à musique, des jouets mécaniques. Les murs, peints en
haut de couleurs sombres, tapissés en bas d'un papier reproduisant les campagnes d'Afrique du
maréchal Bugeaud et des épisodes de la guerre de Crimée, sont ornés de glaces, dans les intervalles
desquelles les portraits de la reine Victoria, de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie s'étalent à côté
de nombreuses lithographies coloriées.
A l'est du grand palais et derrière le Tranovola se trouve une maison de pierre de construction plus
récente : c'est le palais de Masoandro, la résidence de Ranavalona III. Ce bâtiment, qui ne rappelle en
rien l'ancienne architecture malgache, est mieux disposé sous le rapport du confort que les édifices
voisins, et l'ameublement plus moderne est de meilleur goût. On remarque encore, au sud des grands
palais, plusieurs petites constructions; ce sont des tombeaux des anciens rois ou quelques cases bâties
sous les règnes précédents, soit pour abriter les idoles, soit pour loger le souverain, qui, suivant un
ancien usage, tenait à faire construire sa propre demeure dans l'enceinte du rova. Enfin, du côté
oriental, sont les jardins, et vers le sud la chapelle de la reine.
Quelques jours après notre arrivée à Tananarive, nous avions loué, non loin de la résidence, une
maison modeste mais assez confortable, où nous pouvions nous livrer librement à nos occupations
variées. Le propriétaire, un vieil Anlimerina nommé Rainimananabe, avait consenti, moyennant 10 pias-
tres par mois, à nous louer son immeuble.
Le temps passait vite. Des promenades multipliées dans la ville et dans les environs occupaient tous
nos instants.
Pour les étrangers ces nombreux déplacements nécessitent un personnel considérable, mais qui à la
vérité n'est pas ruineux. Car à Tananarive un borizana reçoit par mois 10 francs auxquels on ajoute
un loso (2 fr. 30) pour sa nourriture mensuelle, et celle solde suffit à l'indigène pour pourvoira tousses
besoins et entretenir son ménage.
Cependant avril louche à sa fin. Les pluies et les orages ont diminué de fréquence. La saison sèche
commence dans ces hautes régions, aussi nous préparons-nous à partir.
Rainivoavy nous a rassemblé cinquante-quatre porteurs, et avec notre fidèle Jean Boto nous
quittons la capitale le 29 avril pour aller visiter la province de l'Imerina.
C'est par une reconnaissance préalable du pays des Anlimerina que nous voulons commencer nos
voyages à Madagascar.
MAISONS DU LAC ANOSY.
UN FANA 1 AOVANA.
CHAPITRE III
.,-, province de l'Imerina.— Aspect général.— Ankadivavala. Le massif de l'Ankaratra. Vnkisatra. Passage de
l'Onive. Sarobaratra. • Tsinjoarivo. - Un fanalaovana. • Habitants du Vakinankaratra oriental. — Hameau de
Bemasoandro. Les Vazimba. Soandrarina. Le Vontovorona. — Antsirabe. - Vallée de l'Amboavato. — Les
pierres lèvres. Arabohiponana. • Village d'Isandra. - Le volcan de Tritriva. - La légende du Lac.
A province de l'Imerina ou Ankova c prend loul le nord du massif central de l'île
donl la partie méridionale esl occupée par la tribu des Betsileo. Le pays des Anti-
merina, divisé en dix gouvernements politiques, n'a pas de limites très précises, on
peut cependant évaluer sa superficie à 25 000 kilomètres carrés el su population à
un million d'habitants.
Le sol de l'Imerina esl élrangemenl mouvementé el la dénomination de
région des hauts plateaux par laquelle on désigne quelquefois cette contrée
n'est pas très exacte— quoique consacrée par l'usage, — les espaces plais sont
rares au milieu de ce terrain accidenté. En effet la grande chaîne de partage des
eaux, que nous avons traversée à Ankeramadinika el qui à celle hauteur limite
l'Imerina du côté de l'Orient, vient plus au sud, abandonnant sa direction géné-
rale, pénétrer dans le centre de la province el y former les monts Ankaratra, les
plus hauts sommets de Madagascar. De là. celle ligne de faîte revient peu à peu
vers le sud de l'Ankova reprendre son orientation primitive. Ainsi la région est
soulevée par les plus hautes montagnes de l'île et par les chaînons secondaires
et les nombreux contreforts qui s'en détachent dans toutes les directions.
D'innombrables ruisseaux prennent naissance dans ce pays montagneux. Les uns vont devenir
les grands fleuves du versant occidental, les autres se jettent dans le Mangoro, tributaire de la mer
des Indes.
FEMME PORTANT SON ENFANT.
Malgré
é cette richesse en eaux vives, la végétation de l'Imerina esl loin d'être luxuriante. Si, parfois.
68 VOYAGE A MADAGASCAR.
en plongeant dans les vallées, l'œil est réjoui par le spectacle d'une fécondité due à l'intervention
de l'industrie humaine, il n'a plus devant lui que l'aridité et la désolation quand il se relève sur les
coteaux couverts d'une herbe courte et rare que percent çà et là des blocs de granité. Peu souvent
quelques chétifs buissons enfoncent leurs racines dans ce sol lavé par les pluies et privé de terre
végétale; on ne voit pas un arbre à plusieurs kilomètres à la ronde.
Tel est l'aspect général du pays des Antimerina. En le parcourant, nous verrons que les deux
caractéristiques de ces régions : l'étal bouleversé du terrain et l'absence presque totale de végétation
active et spontanée, sont plus fréquemment exagérées qu'amoindries.
Dans la journée du 29 avril une petite étape nous avait conduits, en dehors des environs immédiats
de Tananarivc, au village d'Ambohimana. Le 30, au matin, nous nous mettons en route dans la direc-
tion des monts de l'Ankaralra et à la tombée de la nuit nous arrivions aux pieds des hauts sommets,
au hameau d'Ankadivavala.
Nous sommes là dans une contrée presque déserte qui contraste vivement avec le pays peuplé que
nous avons traversé en quittant Tananarivc. De loin en loin on aperçoit sur les mamelons dénudés
quelques huiles d'argile. Ankadivavala, avec ses huit maisons sales et misérables, est le plus gros village
île la région.
La case la moins exiguë, celle dont nous prenons possession, est l'église. Cela nous vaut la visite
de tous les indigènes qui viennent en foule protester de leurs bons sentiments, de leurs fermes
croyances, el nous demander par suite force cadeaux pour soutenir leur foi. Nous les renvoyons, non
sans peine, surtout un jeune néophyte qui, chargé d'appeler les fidèles à la prière, voulait une montre
pour lui permettre de sonner la cloche aux heures convenables. Débarrassés de tous ces mendiants ',
nous pouvons enfin prendre quelque repos, de courte durée, hélas! Le sonneur s'est vengé en venant
plusieurs fois nous demander avant l'aube s'il était l'heure de tinter l'angélus.
Dans la journée, pendant que mes compagnons étudiaient dans les environs la faune et la flore qui
ne paraissaient leur promettre qu'une récolte peu abondante, j'allais visiter la montagne.
Le massif de l'Ankaralra est formé au centre de l'Iinerina, comme je l'ai dit plus haut, par une
incurvation vers l'ouest de la ligne de partage des eaux. Ces sommets élevés de 2 000 à 2 700 mètres sont
échelonnés du nord au sud sur une longueur d'environ 50 kilomètres. Séparés par des vallées peu
profondes, ils ont l'apparence de ballons; les pentes argileuses et peu rapides sont gazonnées, les
émergences rocheuses sont rares, si ce n'est sur les plus hautes cimes. Aussi ces monts, les plus
élevés de Madagascar, qui s'étagenl peu à peu au-dessus des collines, déjà d'une altitude considérable
(1 G00 mètres, en moyenne), du pays des Antimerina, n'ont pas l'aspect imposant des monts rocheux et
des mornes déchiquetés qui surgissent dans les plaines du sud Betsilco. La structure géologique du
massif de l'Ankaratra apparaît difficilement sous l'épaisse couche d'argile qui recouvre toute la con-
trée. Aux pieds des monts, le gneiss fondamental est traversé en maints endroits par des éruptions
granitiques, sur les flancs ce sont des coulées de basaltes, de roches trachytiques formant principa-
lement les crêtes et les cimes élevées.
Le soir, je regagnais le village où je trouvais mes compagnons. Leurs patientes recherches n'avaient
pas été vaincs. Ils rapportaient une gerbe de fleurs, échantillons modestes et rares de la végétation her-
bacée de l'Ankaratra.
Rainivoavy me présente deux guides qui nous conduiront demain sur le Tsiafajavona, le plus haut
sommet de l'Ankaralra. Ces indigènes consentent à nous accompagner si nous promettons de n'emporter
ni graisse de porc, ni oignons. Ainsi le veut la coutume. Le dieu de la montagne frapperait des plus
affreux malheurs le mortel assez téméraire pour enfreindre cette défense. Aussi les guides ne veulent
pas s'exposer à ces châtiments terribles et, s'ils se contentent de notre parole, ils obligent nos porteurs
1. Le primitif est toujours quelque peu mendiant vis-à-vis du civilisé. L'Anlimeiina possède au plus haut point cet
attribut des races inférieures.
VOYAGES DAXS L'IMERIXA.
69
à l'aire une lessive générale de leurs vêtements qui pourraient être maculés de graisse. Les hommes
passent donc une partie de la nuil occupés à celle besogne; le lendemain malin, drapés dans leurs
larhba blancs, ils apparaissent superbes parmi les habitants sales el déguenillés d'Ankadivavala. Ces
Antimerina ne vont pas souvenl sur le Tsiafaj'avona.
La matinée esl fraîche et brumeuse, -+- 11°. Les Lasses températures «pie l'on observe pendant les
premières heures du jour dans les régions élevées du centre de l'île sont mal supportées par les indi-
gènes. Insuffisamment protégés par des vêlements de toile ou de colonnade, ils ne peuvent se garantir
VILLAGE DES ENVIRONS DE TANANARIVE.
du froid el se renferment dans leurs maisons pour éviter les brouillards de la saison sèche. Il faut
des circonstances graves pour leur faire quitter le ln^is. Les guides s'étonnent de notre curiosité.
Elle est maudite par les hommes qui grelottent dans leurs lamba humides.
liés l'aube nous quittons Ankadivavala (1 750 mètres). Gravissant pendant deux heures des rampes
douces, nous nous élevons peu à peu sur les premiers épaulements du massif, puis nous trouvons sur
notre roule les arêtes des contreforts qui constituent aux grands sommets de l'Ankaratra un piédestal
gigantesque, ce qui nous oblige à une série interminable de montées et de descentes. Le brouillard est
devenu intense. Ici l'herbe est jaunie par les premiers froids, çà cl là un chétif aloès croit sur un lerlre
gazonné, il prend dans la brume des formes étranges. Quelques flaques d'eau croupissent dans des
ravins sans issues, l'as un oiseau, pas un insecte, nul bruit dans ces solitudes. Mais nous avons franchi
les mamelons rapprochés, nous atteignons maintenant les versants des grands monts. A 10 heures, au
sortir du brouillard, le faite de l'Ambohijamba se découpe tout à coup devant nous dans un ciel sans
nuages. En quelques minutes, la cime en esl atteinte (2160 m.), il ne nous reste plus qu'à contourner
70 VOYAGE A MADAGASCAR.
le Tsiafakafo pour aborder enfin la rampe plus rapide qui nous mènera sur le Tsiafajavona. Encore
un effort sur les roches glissantes qui apparaissent maintenant par places. Nous sommes au sommet
(2 640 m.); il est 12 heures 30. La vue devrait s'étendre fort loin de l'endroit où nous sommes, si le
géant de l'Ankaratra, ainsi que son nom l'indique, n'avait pas, pour les gens de la plaine, son sommet
perdu dans la brume. Sur nos tètes, un soleil radieux; à nos pieds, le cùnc émerge du brouillard et des
petits nuages blancs, qui se pelotonnent et s'accrochent aux flancs de la montagne, dérobent à nos
regards les cimes avoisinanles. Cependant, vers l'ouest, à travers une déchirure de ce voile nuageux,
nous voyons scintiller au loin la nappe argentée du lac Ilasy. Avant de quitter le Tsiafajavona, deux
amas de pierres attirent notre attention, nous voulons nous en approcher, mais les guides viennent
nous supplier de n'en rien faire. Les tombeaux des Vazimba sont fady, il est défendu d'y toucher et
personne ne veut nous renseigner sur leur origine.
Le mot fady joue un grand rôle à Madagascar; il détermine ce qui est sacré, défendu, inviolable ou
frappé d'interdit ; ce qualificatif, absolument analogue au tabou des Océaniens, s'applique aussi bien aux
personnes qu'aux choses; soit à tout jamais, soit au contraire pour un temps limité. Selon que le fady
est bon ou mauvais, l'individu qui en est frappé bénéficie d'un caractère sacré, n'est pas astreint à
une loi du royaume, est exempt de certaines obligations ou bien au contraire voit toujours peser sur lui
une destinée malheureuse, reste soumis toute sa vie à une pénible tâche ou doit supporter dans l'avenir
une privation quelconque. C'est le fady originel; il peut être aussi accidentel. Prononcé alors, soit par
une puissance divine qui dans une révélation fortuite ou provoquée fera connaître sa volonté, soit par
les rois ou les chefs de tribu, qui usent fort adroitement de ce moyen pratique et commode de gou-
verner leurs sujets'.
Le 3 mai, nous quittons le village d'Ankadivavala et marchant vers le sud nous longeons les flancs
de l'Ankaratra. Les mamelons s'élargissent, leurs sommets aplatis et de même élévation semblent former
devant nous un plateau continu où l'herbe jaunie ondoie au gré du vent. Apparence trompeuse;
maintes fois des ravins s'ouvrent sous nos pas. 11 faut descendre un escarpement rapide, s'embourber
dans une fondrière et remonter par un versant abrupt sur le coteau suivant. Pas un village. De loin en
loin une maison isolée abrite les gardiens des troupeaux de bœufs que nous rencontrons quelquefois.
Les cultures sont rares, des champs de maïs et de manioc, peu de rizières, cependant dans les vallons
abrités, plusieurs chenevières.
Le chanvre est cultivé dans les régions élevées (1 500 à 2000 m.) qui environnent l'Ankaratra, prin-
cipalement au nord et à l'ouest du massif montagneux, parties abritées des grands vents du sud-est. La
plante textile, récoltée avant la fin de la saison des pluies, est décortiquée en cassant la tige et en tirant
les fibres à la main sans rouissage préalable; parfois les indigènes font bouillir les brins pour faciliter
l'opération. Le procédé malgache du filage, qui s'applique aussi bien au chanvre qu'à la soie, au coton,
est des plus primitifs : il consiste à tordre les fibres en les frottant de la main sur la cuisse. Lorsque les
brins se lient facilement par la torsion comme la soie, le coton, le fil obtenu est enroulé sur un fuseau,
ampela, simple baguette traversant près de son extrémité un disque de bois. Pour le chanvre et le raphia,
l'ouvrier se contente souvent de nouer les fibres tordues les unes au bout des autres, il obtient un
fil court et plein de rugosités. Le fil de chanvre ainsi préparé est souvent blanchi par une coction pro-
longée avec des cendres de roseaux ou avec une bouillie de farine de riz. Du tissu grossier ainsi fabriqué
avec le fil de chanvre on confectionne les lambarongony , vêlements presque exclusifs des populations
1. Il est à remarquer on effet combien souvent, à Madagascar, les roitelets et les chefs des différentes tribus usent et
abusent du feubj aussi bien contre leurs sujets que contre les étrangers. Les Antimerina sont absolument prodigues de
ce systemo administratif venant en maintes circonstances paralyser les efforts de tout étranger qui tente d'introduire
chez ces primitifs un perfectionnement quelconque. Le fady est là, il ne faut l'enfreindre, mieux vaut laisser les choses
en état. On comprend sans peine qu'avec un pareil état de choses, tout effort, toute tentative faite par un étranger, qui
ne plaît pas au gouvernement antimerina, doive échouer misérablement. La superstition des indigènes est plus puissante
que tous les raisonnements, elle résiste à toutes les pressions, la force seule peut en triompher.
:
VOYAGES DANS L'IMERINA. "1
pauvres de l'Imerina. Un lambarongony large de 1 m. 30, long du double, vaut environ trois kirobo
(3 fr. 15), son tissage a nécessité à une ouvrière assidue un mois de travail.
Au hameau d'Andraraty, nous quittons le versant occidental pour descendre dans le bassin du Man-
o-oro. Là, les collines sont moins larges, les vallées plus spacieuses; les ruisselets, devenus maintenant
de petites rivières, irriguent dans les bas-fonds quelques champs de riz; sur les hauteurs on distingue
des habitations.
Le i mai, nous arrivons à Ankisatra, village situé dans une plaine ondulée où coule la rivière de
l'Onive; avec ses vingt maisons, c'est un des centres les plus importants de l'est du Vakinankaratra.
Le chef du pays, un petit vieux tremblotant, vient nous souhaiter la bienvenue :
« Manao abonna hianareo, tompoko e? Comment allez-vous, messieurs?
— Traranlitra tompoko e. Parvenez à la vieillesse, messieurs.
— Aza marofy. Ne soyez pas malades. »
Toute une série de locutions aussi nombreuses que variées, employées en pareil cas. 11 commence
ensuite un long discours pour nous annoncer ses cadeaux. Il est heureux de voir des étrangers s'ar-
rêter dans son village, veut leur prouver son amitié. Ce qu'il leur offre si généreusement c'est d'abord
pour obéir aux ordres de la Reine et du premier ministre dont il n'esl que l'humble serviteur, mais c'est
aussi pour montrer son plaisir et ses lionnes dispositions aux vazaha. 11 s'excuse de ue pouvoir donner
davantage, car il voudrait traiter ses hôtes comme de grands chefs. Fuis il nous présente sa famille, ses
aides de camp, ses serviteurs et nous raconte sa vie. C'est très long. Enfin les cadeaux arrivent. Le
vieux a demandé à Boto si nous saurions reconnaître convenablement ses avances, et sur sa réponse
affirmative, il a fait grandement les choses. On apporte un cochon de belle taille, trois poules et un
panier d'écrevisses de l'Ankaratra.
Alors je répète les petites formules d'usage en terminant par :
« Misaotra anareo tompokolahy. Nous vous remercions, monsieur. »
C'est la coutume et je lui donne en échange de ses présents trois fois leur valeur en argent, c'est
encore la coutume.
Partout à Madagascar il en est ainsi. A son arrivée dans un village, le voyageur recuit quelques
cadeaux accompagnés d'une allocution variable pour la forme, toujours la même quant au fond. Ces
échanges mutuels sont surtout très fréquents dans l'Imerina et au Betsileo; là on n'attend plus les
étapes, on vous arrête sur la roule.
La plus grande case du village nous est réservée, elle est construite en argile comme presque toutes
celles que l'on trouve dans l'Imerina et le Betsileo. Le terrain plastique de ces régions fournit aux
indigènes des matériaux précieux pour la construction de leurs habitations.
Une maison anlimerina est de forme rectangulaire, le grand côté est orienté nord et sud, elle com-
prend généralement un rez-de-chaussée divisé en deux pièces inégales et un grenier. Une porte et une
fenêtre sont ménagées sur la face occidentale; sur le pignon du nord s'ouvrent deux autres fenêtres
superposées : l'une éclaire la plus grande pièce du rez-de-chaussée, l'autre donne du jour au grenier.
L'escalier de terre par lequel on accède à l'étage a des marches très élevées, c'est un vrai casse-cou par
suite de la faible résistance et de l'usure des matériaux dont il est composé; il s'appuie sur le pignon
du sud, soit en dedans, soit en dehors. Les dimensions de ces maisons sont parfois très petites; la lon-
gueur moyenne est de six mètres, la largeur de quatre; on peut à peine se tenir debout au milieu du
grenier, la hauteur totale de la maison ne dépasse pas quatre mètres; toutes les ouvertures sont minus-
cules et il faut se tourner de côté pour passer la porte. Cependant depuis quelque temps on construit
dans les gros villages de la province des habitations plus vastes et sur des modèles quelque peu différents.
Pour bâtir une maison on dispose sur l'emplacement choisi une couche d'argile réduite en boue
épaisse et suffisamment pétrie, haute de trente centimètres, large de cinquante. L'argile qui, ramollie
par l'eau, possède une grande force de cohésion, devient très dure en séchant. Après quelques jours
on ajoute sur cette première couche une seconde et. quand elle est assez durcie pour supporter les
72 VOYAGE A MADAGASCAR.
suivantes, on continué peu à pou jusqu'à la hauteur voulue. Les murs, la cloison et l'escalier massifs
sont ainsi terminés. Pendant la construction, on a battu les couches demi-sèches au moyen de grandes
palettes de bois pour donner à la surface extérieure plus de dureté en même temps que le poli désirable.
Un enduit composé de terre argileuse délayée soigneusement et mélangée de bouse de vache recouvre
enfin les murailles au dehors comme au dedans. Mais tout n'est pas terminé, le plus difficile reste à
faire, car l'indigène est obligé, d'aller chercher au loin ou d'acheter pour un prix élevé les quelques
planches qui vont clore la porte et les fenêtres, et les perches qui formeront le plancher de l'étage ou
soutiendront la couverture de chaume en heranà ou en bozàka.
L'intérieur des maisons antimerina n'a rien de séduisant. La petite pièce où l'on entre d'abord est
destinée aux porcs et aux moutons, les poules, les canards et les oies s'y réfugient ('■gaiement en compagnie
des jeunes veaux. Ce n'est pas toujours aisé de traverser sans aventures cette sorte de vestibule pour
pénétrer, par une petite porte percée au milieu de la cloison, dans la chambre principale où se tiennent
les propriétaires. Pour que les animaux ne fassent pas des promenades trop fréquentes dans ce local, la
porte de communication a son seuil très élevé; aussi faut-il se hausser pour le franchir, mais en même
temps, comme l'entrée a moins de hauteur que la moyenne de la taille humaine, on se cogne la tète au
linteau et l'on arrive contusionné dans la chambre du nord réservée aux humains. A la longue,
l'expérience instruit. Le mobilier est très sommaire, des rouleaux de nattes, des cruches à eau, des pots
pour faire cuire le riz, des soÙika qui contiennent les provisions, deux ou trois calebasses cl quelquefois
une caisse en bois pour serrer les vêtements ; des nattes sont étendues sur le sol d'argile, elles ne
s'enlèvent jamais; quand elles sont sales et usées, on les recouvre par un tissu plus neuf '. A l'angle
nord-ouest se trouve le foyer disposé sur une plaie-forme où sont enfoncées les trois pierres qui sup-
portent les marmites. Un lit grossier occupe - l'angle nord-est, le bois est simplement recouvert de
nattes fines ou d'un mince matelas de roseaux. Le grenier abrite la récolte de l'année, parfois cepen-
dant il sert de cuisine et de salle à manger. Ces maisons d'argile forment avec les cases de bambous, de
ravenalaou.de roseaux des régions basses, et les maisons de bois que nous verrons surtout dans le
Betsileo et le Tanala, les trois types d'habitations construites à Madagascar suivant des règles générales
qui souffrent peu d'exceptions".
Tandis que les cases de bois et de roseaux sont souvent bien tenues, confortables et propres, la
maison d'argile est sale et misérable. Construite dans des contrées plus froides, elle doit abriter non
seulement l'indigène, mais encore la plupart de ses animaux domestiques. Aussi résulte-t-il d'une telle
cohabitation de nombreux inconvénients. De plus pour se préserver des vents frais de la saison sèche
l'indigène pratique des ouvertures peu nombreuses et très étroites qui ne laissent passer qu'une quantité
insuffisante d'air et de lumière. La faune entomologique se développe dans les maisons d'argile avec
une intensité remarquable; dans les anfractuosités des murs et leurs crevasses profondes, sous les
nattée pourries amoncelées les unes sur les autres, la vermine grouille et pullule.
L'Anlimerina ne va pas chercher loin l'argile qui lui est nécessaire. A proximité de sa maison on
trouve toujours une fosse large el peu profonde, qu'il utilise d'ailleurs pour renfermer ses bœufs dès
qu'ils rentrent au village à la tombée de la nuit, Ces sortes d'écuries creusées dans le sol n'ont aucun
écoulement. Aussi la terre constamment piélinée, l'eau de pluie et d'autres éléments que je n'énu-
mérerai pas, y forment bientôt un mélange vaseux el infect dans lequel les pauvres animaux sont
plongés jusqu'au ventre. Dans cette position pénible, ils attendent avec impatience le lever du jour
pour sortir de ce bain de boue et aller paître et se reposer sur les coteaux voisins.
Dans les environs d'Ankisalra, il y a quelques cultures de riz, de manioc el d'un légume introduit
1. On conçoit aisément qu'avec un tel système, nui par la force tics eboses accumule sur le sol de toute case antime-
rina un amoncellement île nattes sales et usées, cachées en même temps que recouvertes par un tissu plus neuf sur
lequel on repose, combien la vermine peut se développer tout à lui sir dans ci' Ile sorte île litière que l'un n'enlève jamais.
Aussi lorsque l'on connaît cette particularité, l'on n'éprouve aucun êtonnement île constater la présence d'insectes aussi
répugnants que désagréables qui dans ces cases antimerina vivent innombrables.
10
VOYAGES DANS LIMERINA.
75
récemment à Madagascar, je veux parler de la pomme de terre. Ce tubercule pousse assez bien dans
les régions élevées du centre de l'île, et commence à se répandre dans l'Imerina et le Betsileo et dans
quelques autres territoires qui avoisinent au sud le massif central. Malheureusement les procédés de
culture par trop primitifs et surtout la nature du sol font dégénérer le plant au bout de peu d'années.
On rencontre aussi dans ces hautes régions et principalement dans les alentours de Tananarive
quelques jardins où croissent nos principaux légumes : choux, carottes, salades; mais l'indigène ne
goûte pas encore ces végétaux comestibles et ne les cultive généralement que pour les vendre aux
Européens. En passant au règne animal, je signalerai un habitant des eaux vives de l'Ankaratra et
des ruissclets qui descendent des hautes montagne- de l'Est : c'est l'écrevisse, crustacé (pie nous
n'aurons plus l'occasion de revoir dans les autres parties de l'île. L'écrevisse de Madagascar Asta-
codes Madagascar iensis) est différente de celle «l'Europe, sa carapace est garnie de piquants et d'aspé-
rités en grand nombre; la tète, arrondie à l'extrémité, est presque aussi volumineuse que l'abdomen et
elle arrive souvent à une forte taille. On en compte plusieurs variétés.
Pendant nuire séjour à Ankisatra, nos hommes sont dans l'abondance et jouissent d'un repos
complet. Aussi, contents et heureux de celle vie qui leur plaît fort, ils manifestent bruyamment leur
gaielé. Chaque soir, groupés devanl notre case, ils chantent bien avant dans la nuit. Les porteurs sont
assis, sauf un sent qui, resté debout, psalmodie un théine; les autres font avec leurs voix un accompa-
gnement monotone, dont les temps forts sont accentués par des battements de mains. D'autres fois, le
chanteur principal improvise un récitatif et tout le monde reprend le refrain en chœur. En général,
comme la plupart des productions musicales des populations primitives, les airs s<ml mélancoliques et les
paroles peu significatives. Le chanteur énumère les étapes d'i route connue et fait suivre les noms
des villages d'un qualificatif plus ou moins bien choisi, chaque couplet est terminé par le refrain : appel
ou salutation. Quelques chants cependant ont une signification assez originale. Voici une des chansons
préférées des borizana antimerina :
VELOMA AUO ke! MASINA A110 RE!
i
Hatr'any Imamo aho
Ko hatr'any Mandrarahody aho
Hatr'any Mandrarahody alio
Ka hatr'any amoroD llasy
Isy manan-tsaina afatsy hianao
Ka hianao mandrian'ny saikol
Veloma aho re! masina aho rc!
II
Tranon 'iza irony audrefan' ironj .'
Tranon-d'Rasakalava
Ka tsy misy mpitoetra (bis)
Trano vaki-vovonana ! (bis)
Veloma aho re! masina aho rc!
III
Tranon 'iza irony andrcfan-d'Rova?
Tranon-d'Rainit simba
Mitemitra taratasy (bis)
Misary soavaly! (bis)
Veloma aho re! masina aho rc !
IV
Tsangam-bato d'Ratsiva
Avaratra Soanierana
I
lic-puis Imamo
Jusqu'à Mandrarahody
l le Mandrarahody,
Jusqu'aux bords du lac Itasy
Mes pensées n'élaienl une pour loi.
Car c'est en toi que mon esprit repose!
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
II
A qui appartient cette maison, là, à l'ouest?
C'est la maison iln Sakalava,
Elle est inhabitée,
C'est une maison au faite dégarni!
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
III
A qui appartient celle maison à l'ouest du palais?
C'est la maison de Hainitsimha
Aux salles tapissées de papier
Représentant des chevaux '!
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
IV
La pierre levée de Ratsiva
Qui est au nord de Soanicrana
1. Pour l'Anliinerina. le comble du luxe est d'avoir sa maison tapissée d'un papier peint sur lequel sont représentes
des chevaux. Cela tient probablement à ce que dans le Tranovola, maison célèbre entre toutes par son aménagement et
son mobilier luxueux, existe une chambre OÙ le premier ministre donne ses audiences aux résidents et aux consuls
et rangers, et que cette chambre, bien connue de tout Malgache, est tapissée d'un papier représentant dans nos guerres
d'Afrique les exploits du maréchal Bugcaud, et qu'il y a beaucoup de chevaux.
76
VOYAGE A MADAGASCAR.
Tsy tapait 1 olona mandata (bis)
Na tapaka aza, mahalana! (bis)
Veloma aho re ! masina aho re !
Ny tranonay sy ny tiako
Irano anati-vero
Lalana an-kodivirana (bis)
Tsy midosy tsy am-bavavarana ! (bis)
Veloma alio re! masina aho re!
VI
Ilianao Ranona ', valon-doso
Manolotra ariary,
Tsy mikapa, raha tsy amin'ny tonany! (bis)
Tsy mijoja raha tsy amin'ny vanony! (bù)
Veloma aho re! masina aho re!
VII
Ilianao Ranona mizana-be
Tsy manda inga
Mahalala ny be. anesorana (bis)
Mahalala ny kely ampiana (bis)
Veloma aho re! masina aho re!
VIII
Ny hazon'ny Ambohimanga
Miroborobo faniry
Tsy nafafy tsy nampariaka (bis)
Mitsinjo zaza manjaka! (bis)
Veloma aho re! masina aho re!
IX
M'ko veloma lay andoliatapenaka
Fizahay sy maditra
Ho eny Ambadin'Isotry (bis)
Mitsinjo rano madio! [bis)
Veloma aho re ! masina aho re !
X
M'ko veloma ny any Ambodin'Isolry
Fizahay sy maditra
Ho an Isoraka (bis)
Ny any Soraka tsara rivotra maraina (bis)
Veloma aho re! masina aho re!
Et devant laquelle des passants circulent sans cesse
Si quelquefois il n'y en a pas, c'est pour peu de temps!
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
Notre maison à moi et à ma maîtresse
Est une maison isolée dans les herbes,
Le chemin y conduisant est tortueux;
D'ailleurs on n'aperçoit la maison que lorsque on est
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir! [devant la porte.
VI
Toi, femme indéterminée, tu es comme le poids de
Parent proche de la piastre [loso
Qui n'agit que suivant la justice
Qui ne fait rien qui ne soit juste.
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
VII
Toi, indéterminée, tu es comme une grande balance
Qui ne trompe pas,
Oui montre l'excédent à enlever,
Le déficit qui doit être ajouté!
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
Mil
Les arbres d'Ambohimanga
Sont très touffus,
Ils n'ont été ni plantés ni semés,
Ils regardent le souverain régner.
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
IX
Je vous dis au revoir, ô Andoliatapenaka,
Car moi et ma maîtresse
Nous allons à Ambodin'Isotry
Regarder l'eau limpide.
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
X
Je vous dis au revoir, o Ambodin'Isotry,
Car moi et ma maîtresse
Nous allons à Soraka,
L'air du matin est bon à Soraka.
Vivez! soyez béni jusqu'au revoir!
Voici l'air de celle chanson antimerina, une des plus lielles qu'ils aient cl certainement la plus connue
dans toule l'île.
Les nombreux couplets qui suivent sont analogues aux deux dernières strophes. Ils racontent les
pérégrinations éventuelles du héros de la complainte cl de sa maîtresse clans lous les quartiers de
Tananarive, qualifiés par ce qu'ils ont de remarquable.
Depuis notre départ de Tananarive, en marchant vers le sud, nous avons traversé une région dont la
constitution géologique est partout la même : le gneiss et le granité recouvert par l'argile rouge, et qui
présente un relief sensiblement uniforme sinon dans l'altitude, du moins dans la disposition générale :
ballons successifs, collines arrondies aux pentes peu rapides. Au village d'Ankisatra, on observe non
pas un changement radical, mais quelques variations importantes. En effet dans l'est, les émergences
rocheuses deviennent fréquentes, des coulées de quartz viennent nombreuses diviser les roches grani-
tiques, on voit des filons de mica et d'autres minéraux accidentels, de grosses masses quartzeuses;
puis les collines changent de forme, les arêtes s'avivent, les cimes se dressent plus élancées, sur
les flancs des montagnes de gros blocs rocheux (''lèvent leurs murailles verticales. Du cédé de
l'ouest, l'aspect de la contrée est encore plus différent : là, dans un sol volcanique, des coulées éruplives
récentes traversent les anciennes roches déjà disloquées par des soulèvements basaltiques; là, se dressent
I. Jinnonn : une telle, une, indéterminée. Le chanteur remplace Ranona par un nom de femme à son choix.
Andante
VOYAGES DANS L'IMERINA.
77
pÊmm
a^
^m.
« A
A FIN
les cônes isolés îles volcans éteints; leurs cratères profonds son! devenus des lacs et dans les coulées
qui rayent leurs lianes, la lave s'ell'rile peu à peu pour aller, emportée par les eaux el les vents, couvrir
les vallées d'une noire poussière. Encore plus à l'ouest, à la frontière «le l'Imerina, le pays moins
accidenté laisse deviner dans de larges vallons les commencements des grands plateaux sakalava.
Nous allons donc nous diriger vers l'Orient en suivant à peu près le cours de l'Onive, pour visiter
d'abord la région des quartz jusqu'à Tsinjoarivo. Nous reviendrons ensuite vers l'ouest pour aller,
traversant de nouveau la ligne de faîte au Vontovorona, desrendre sur le versant occidental dans le
territoire volcanique; enfin, par un grand circuit vers le nord, nous rentrerons^ Tananarive en longeant
la frontière des pays sakalava.
En même temps que cet itinéraire allait nous montrer l'Imerina dans ses grandes lignes géographi-
ques, il nous ferait traverser les contrées les plus intéressantes de la province au double point de vue
de ses produits et de ses habitants.
Le 7 mai, nous partons pour l'est. A trois kilomètres d'Ankisalra, nous arrivons sur les bords de
l'Onive qu'il nous faut traverser à gué; la rivière a soixante mètres de large, mais heureusement n'est
pas très profonde. Quelques préparatifs sont nécessaires pour le passage. Nos porteurs se retirent un
peu à l'écart et procèdent à un déshabillage général ; c'est du reste vile l'ail; bientôt, de tous leurs
vêtements, il ne leur est resté que le chapeau. Revenant vers nous avec le geste pudique, mais non
les charmes de la Vénus de Médieis. ils nous remettent les costumes qu'ils viennent de quitter, puis
78 VOYAGE A MADAGASCAR.
rechargent le filanjana sur leurs robustes épaules. Vers le milieu de la rivière, l'eau leur vient jusqu'au
menton et ils sont obligés de nous soulever à la force des poignets. Pour nous, les jambes horizontales
et les bras remplis de la défroque que toute la troupe nous a confiée, nous demeurons au-dessus du
niveau de l'eau, sinon toujours, au moins généralement. Une fois sur la rive, chacun se secoue:
quelques instants suffisent pour réparer le désordre des toilettes.
A côté du village d'Andranovohitra, où nous arrivons une heure après, nous voyons sur le flanc d'un
coteau une carrière de pierre exploitée. Une centaine d'indigènes tirent de toutes leurs forces sur des
câbles de chanvre enroulés autour d'une large dalle de granité. Ils traînent avec difficulté la lourde
pierre; sans leviers ni rouleaux, ils font bien peu de chemin. Un personnage important, sans doute le
chef du hameau, encourage les travailleurs du geste et de la voix. Cette dalle, qui doit couvrir un tom-
beau non loin d'ici, vient d'être extraite par un procédé assez ingénieux. Le carrier malgache n'est
pas embarrassé pour avoir les grandes plaques de pierre employées dans la construction des monuments
funéraires. Sur une roche dont la surface régulière parait lui convenir il entasse de la bouse de vache
desséchée en couches plus ou moins épaisses, puis il y met le l'eu. Il surveille jour et nuit le travail
d'éclatement qui se produit; en frappant la roche il est averti par le son de la profondeur atteinte et
modère la flamme dans un endroit, l'active dans un autre suivant les indications, il répand même de
l'eau, si cela est nécessaire, sur la roche surchauffée. C'est ainsi qu'à la longue il obtient une dalle
répondant aux dimensions exigées.
Vers midi nous étions à Sarobaratra. Non loin de ce village se trouve un des principaux gisements
aurifères exploités parle gouvernement antimerina. Le district de Sarobaratra est particulièrement aride
et désolé. J'ai dit que dans ces régions de l'est d'Ankisatra les pointemenls rocheux étaient fréquents :
ici c'est la règle, l'argile est l'exception. Sarobaratra est au milieu d'un hémicycle de hautes monta-
gnes; en allant vers l'est on gravit par des rampes rapides des masses quartzeuses dont les sommets
déchiquetés profilent sur le ciel des contours sinueux. Ces collines apparaissent dénudées; çà et là,
une touffe d'herbe croit dans une anfractuosité du rocher ou des mousses s'attachent sur ses parois
rugueuses. Le sol est caillouteux, la roche friable et décomposée se brise au moindre choc. Les ruis-
seaux qui descendent de ces monts pendant la saison des pluies entraînent dans les espaces inférieurs
des cailloux et des blocs de quartz et vont plus loin déposer peu à peu dans les vallées les sables et les
graviers. Ce sont ces dépôts que l'on exploite pendant la saison sèche.
Le gouvernement antimerina avait toujours défendu la recherche de l'or à Madagascar; des peines très
sévères étaient édictées contre ceux qui fouillaient le sol. Mais depuis quelques années, Rainilaiarivony,
comprenant les avantages qu'il pourrait retirer de l'exploitation des mines, a rapporté ces mesures
prohibitives. Maintenant, dans l'ouest, en pays sakalava et dans l'intérieur de l'île, on exploite des gise-
ments aurifères. Les mines situées en dehors de l'Imerina et du Betsileo sont concédées, moyennant
une certaine redevance, à des Européens; les autres sont exploitées directement par le gouvernement
de Tananarive. C'est un ingénieur français, M. Rigaud, qui dirige les travaux; il est assisté de plusieurs
de nos compatriotes. En général, l'industrie minière paraît devoir prendre, dans la suite, un certain
développement; les documents me font encore défaut pour établir d'une manière même approchée,
aussi bien la richesse relative des filons cl dis alluvions aurifères que le rendement total des différents
centres exploités.
Le jour suivant, nous arrivions au village de Tsinjoarivo. Là nous avons atteint la frontière orien-
tale de l'Imerina. La limite du pays des Antimerina est nettement tranchée de ce côté; caria zone fores-
tière la plus éloignée de la côte que nous avons traversée à Ankeramadinika où elle recouvrait les flancs
et les sommets de la grande chaîne faîtière, ne pénètre pas comme celle-ci dans l'intérieur de la pro-
vince; elle suit au contraire la direction générale du nord-est au sud-ouest, le long d'un chaînon
secondaire, qui, par une coupée étroite, livre passage à Tsinjoarivo à la rivière de l'Onive. La zone
boisée élève donc à l'orient de l'Imerina une muraille sombre à laquelle nous venons nous heurter
ici, sans aucune transition.
VOYAGES DANS L IMERINA.
79
UinllAII V I H \.
Le village de Tsinjoarivo n'échappe pas lui aussi à une division si brusque : -es cinquante cases son!
inégalemenl groupées sur deux collines voisines. A l'ouest, au milieu des herbes, un hameau qui ne
diffère on rien do ceux que nous avons vus précédemment, tandis qu'à l'esl îles maisons eu bois se dis-
simulent dans les premiers arbres de la forêt; près d'elles est un rova royal, résidence d'été des sou-
verains antimerina. Ce rova occupe le sommet d'un mamelon élevé. De nombreuses maisons en bois
y sont construites sur une terrasse circulaire el rappellent à peu près, mais dans de plus vastes pro-
portions, celles qui couvrent, à Tananarive, l'îlol du lac Anosy. La position du rova osl bien choisie :
adossé à la forêt, il domine au loin vers l'esl les espaces nus de l'Iiuerina: à ses pieds, l'Onive, au
cours ralenti jusqu'alors, précipite ses eaux qui s'engouffrent dans les passes étroites des rochers et
disparaissent dans des tourbillons d'écume.
Chaque année, la reine, observant fidèlement les traditions que lui oui léguées ses prédécesseurs,
quitte sa capitale pour aller en villégiature dans une des résidences royales de l'Imerina, à Ambohi-
manga et à Tsinjoarivo. A ces déplacements annuels s'ajoutent quelquefois, mais à intervalles beau-
coup plus éloignés, des voyages lointains, dans le Belsileo, sur la côte orientale ou dans toute autre
région des provinces soumises, quand les besoins de la politique ' exigent que le souverain vienne par
sa présence raffermir dans leur fidélité des peuplades quelque peu hésitantes. Tandis que Tsinjoarivo
a été choisi probablement à cause de sa situation pittoresque, de ses ombrages et de sa verdure.
1. Souvent aussi les besoins de celte politique antimerina (qui consiste à ne jamais répondre et à toujours gagner
du temps) exigent que la reine ou son premier ministre s'éloignent de Tananarive pendant de longs jours. Alors, ils
gagnent du temps par ces voyages périodiques. Quelquefois même, comme en Occident, ces souverains feignent d'être
malades; toujours pour ne pas répondre et gagner du temps.
80 VOYAGE A MADAGASCAR.
Ambohimanga est un lieu sacré que les souverains antimerina sonl obligés d'aller visiter chaque
année avant le Faridroana, le jour de l'an malgache. Ce village, à quinze kilomètres au nord de Tana-
narive, est situé sur une colline remarquable par les nombreux arbres qui couvrent ses flancs et au
milieu desquels apparaissent, sur le versant septentrional, les maisons et les bâtiments royaux. La
petite forêt qui fait tache dans les campagnes environnantes est justement célèbre; ses arbres — fait
rare dans l'Imerina — n'ont été ni plantés ni semés, comme le proclament bien haut les chansons popu-
laires. Avec Ambohimanambola, Amparafaravato, autres villages des environs de la capitale, Ambohi-
manga est la troisième des villes saintes dont l'accès est interdit aux Européens; on y conserve des
idoles respectées, dieux tulélaires des rois et du peuple antimerina. Andrianampoinimerina, père de
Radama I er qui a réuni sous un même sceptre les petits Etats de l'Imerina et fondé le royaume actuel
des Antimerina, est enterré à Ambohimanga à côté de Ranavalona I, sa petite-fille, dont l'ombre persiste
à éprouver pour les étrangers l'aversion violente qui a caractérisé son long règne. C'est donc sur les
tombeaux de ses illustres ancêtres que la reine vient offrir des sacrifices et bénir leur mémoire, avant
le commencement de la nouvelle année.
Les souverains sont accompagnés, dans leurs déplacements à Madagascar, d'une suite nombreuse,
qui en certaines circonstances dépasse 20 à 30 000 personnes. Le premier ministre, les grands officiers,
les juges et les fonctionnaires du Palais marchent avec la reine qu'ils ne peuvent jamais abandonner;
puis c'est la foule des aides de camp, des officiers subalternes, des chefs de moindre importance; c'est
encore une année nombreuse oii toutes les meilleures troupes sont réunies. En même temps une
immense quantité de porteurs sont réquisitionnés pour le matériel du cortège royal et de l'armée. Toutes
les populations sont appelées pour cette corvée; des hommes portent les tentes, les poteaux, l'ameu-
blement du palais royal ambulant, puis les provisions de bouche de toute nature, les munitions, même
les canons et leurs affûts qui ne pourraient suivre autrement. Le cortège est encore grossi par les
nombreux marchands qui tâchent d'écouler leurs marchandises à la foule; beaucoup de grands officiers
leur font concurrence et leurs nombreux esclaves vont en avant établir sur le chemin des marchés pro-
visoires où ils vendent le riz du maître aux soldats allâmes. La marche du cortège royal est réglée suivant .
un cérémonial déterminé à l'avance. Généralement la multitude de porteurs et les soldats marchent en
tète, le souverain vient ensuite avec son escorte et les grands officiers. On a préalablement choisi un
emplacement pour établir le rova ambulant où doit s'arrêter la reine. Un carré est entouré d'une palissade
plantée à la hâte, à l'intérieur se trouvent les lentes royales; celle première enceinte est comprise dans
un vaste espace quadrangulaire dessiné par les lentes des soldats et des officiers; enfin tout à fait à l'ex-
térieur les abris des porteurs et des esclaves; quatre allées sont tracées au cordeau dans le camp aux
quatre points cardinaux. Des gardes nombreux veillent toute la nuit. Cet aménagement des campe-
ments royaux est presque invariable, il doil être terminé pour l'arrivée delà reine. Pendant les étapes qui
sont très courtes, les chefs des villages et les habitants des contrées traversées doivent venir saluer
le souverain, lui présenter le hasina (offrande donnée à la reine pour reconnaître sa souveraineté) et
marquer, par des chants et des danses, le bonheur qu'ils éprouvent. Lorsqu'il faut traverser une pro-
fonde rivière, on y construit des piles de pierres sèches sur lesquelles on jette de longs madriers recou-
verts de terre; la reine passe la première sur le pont, puis de l'autre cè>lé de la rivière, assise sur son
trône, elle regarde son cortège qui défile pendant de longues heures. On conçoit sans peine le grand
concours de peuple que nécessitent ces voyages, aussi sont-ils très appréhendés des habitants des cam-
pagnes qu'ils ruinent pour longtemps, soit par les obligations qu'ils leur imposent, soit par les réqui-
sitions multiples qu'ils occasionnent.
Notre personnel, moins nombreux sans doute que celui qui accompagne les rois antimerina dans leurs
déplacements, n'avait pas été sans nous causer quelque embarras pour la nourriture et le logement dans
les petits villages de l'Imerina; pour nous qui manquions de palais portatif, les cases de tout un hameau
étaient à peine suffisantes. En outre, nous voulions visiter pendant les mois suivants la plus grande
étendue possible de la partie moyenne de l'île, réservant le Nord et le Sud pour des époques ultérieures.
VOYAGES DANS L'IMERINA. 81
C'est pour obvier à cet inconvénient et surtout satisfaire à ce desideratum, que nous prenons, mes amis
et moi, la résolution do nous séparer et de suivre, à partir de Tsinjoarivo. des itinéraires différents qui
doivent nous ramènera un point commun trois mois plus lard: le rendez-vous choisi est Tananarive.
Foucai'l va, continuant son chemin vers l'est, descendre dans le bassin inférieur du Mangoro où il
parcourra par des roules nouvelles le territoire des Betanimena. Maistre a pour objectif les districts
sakalava limitrophes de l'Imerina: il compte aller jusqu'à Ankavandra et plus à l'ouest encore si cela
lui est possible. De mon côté, fidèle à l'itinéraire primitif, je vais poursuivre seul un monotone voyage à
travers le pays des Antimerina.
Les préparatifs ne sont pas longs; chacun aura ses bagages personnels et les hommes qui en sont
chargés; on partage fraternellement les provisions. Certaines choses qui ne se prêtent pas facilement à
une division par trois, nous obligent à avoir recours au système des compensations qu'il faut aussi
employer pour nous assigner respectivement le commandeur et Jean Boto. Ainsi Maistre, heureux pos-
sesseur de la marmite, aura un porteur, Rainilavy, qui sait quelques mois de français ; Rainivoavy suivra
Foucarl, qui, privé d'interprète, possédera notre bibliothèque malgache, grammaire et dictionnaire.
augmentée de la casserole; Jean Boto reste avec moi, mais je n'ai que le moulin à café.
Le II mai, après nous être souhaité mutuellement bon voyage et bonne santé, ce qui n'est pas superflu
même à Madagascar, nous quittons Tsinjoarivo, mes amis el moi, chacun par une route différente.
l)eux routes se présentaient pour gagner Antsiral I les régions volcaniques de l'ouest : l'une.
directe, me faisait traverser à nouveau les districts quartzeux de Sarobaratra et la partie supérieure du
bassin del'Onive; l'autre, plus longue, s'inclinait ver-: le sud. suivait la frontière de l'Imerina le long
des contreforts boisés d'Ambohitompoina qu'elle abandonnait ensuite, pour franchir au Vontovorona
la chaîne de partage des eaux, et descendre enfin sur le versant oriental de l'Ile. Je choisis la seconde
qui devait me montrer des pays différents el peut-être plus variés d'aspect.
Celle détermination lil la joie de mes hommes donl les pied- étaient gravement endommagés par les
étapes précédentes; ils préféraient l'argile aux pierres tranchantes.
La première journée de marche fut pénible. En sortant du village de Tsinjoarn o, il fallut l raverser à
gué, luttant contre un courant déjà rapide, les deux bras de l'Onive, en amont des chutes; puis gravir,
au sud de la rivière, des coteaux élevés. Les montées et les descentes se succédèrent alors plus rapides
el plus nombreuses que par le passé. Les hommes se lassaient, les bagages avançaient lentement. Dans
le sud du Vakinankaratra les maisons soûl rares, nous risquions fort de ne pas trouver un abri pour
la nuit. Sans doute pour conjurer le mauvais sort qui nous menace, les porteurs vont tous, en pronon-
çant une évocation magique dont le sens m'échappe, déposer une pierre sur un amas de cailloux qui
nous barre le chemin. C'est un fanataovana. Dans l'intérieur de l'île el sur la cùle betsimisaraka, on
trouve souvent le long des roules des fanalaovana, amoncellement de pierres, modes de terre, menus
branchages, grossis incessamment par les passants qui jettenl sur le tas ce qui leur tombe sous la main.
Le Malgache as-oiro qui 1 celle offrande peu coûteuse faite au dieu des voyageurs lui vaut dans la suite
une roule facile, un gîte prochain el éloigne les dangers Ce dieu a certainement peu de puissance, car
malgré la grosseur cl le nombre de pierres que mes hommes n'ont cessé de déposer sur les fanataovana,
il n'a jamais tenu la première de ses promesses.
Le soleil esl déjà couché depuis longtemps, lorsque Boto qui marche en tête du convoi me signale
une case. Les hommes se mettent à courir, et par leurs cris de joie effrayent les habitants; ceux-ci
réfugiés dans le grenier refusent de nous abandonner leur maison. On parlemente; ces Antimerina oui
peur du vazaha qui vient certainement chercher des travailleurs pour les mines, celle corvée les épou-
vante; Je les rassure el mes paroles conciliantes me font ouvrir les portes. Pendant que mes dix-huit
borizana s'entassent sur les caisses à l'étage inférieur, je me hisse dans la soupenle où sont les maîtres
du logis. La famille esl peu nombreuse, un vieillard entouré de ses petits-enfants. Nous échangeons les
compliments requis par la politesse antimerina et nous nous lions d'amitié; quelques cadeaux la cimentent.
Les paysans du Vakinankaratra sont misérables et paraissent d'une autre race que les Antimerina du
II
82 VOYAGE A MADAGASCAR.
Nord; ce sont d'ailleurs de braves gens. Invité à partager le riz familial, je m'assois devant le toko pour
prendre mon repas que je crois inutile de compléter par quelques sauterelles frites, les délices de mes
hôtes. J'aime mieux me souvenir que, possesseur du moulin à café, je puis prendre une infusion aroma-
tique. Pendant la conversation, l'an cêlre s'obstine à me qualifier toujours derangahibe; cette appellation
respectueuse dont les Malgaches se servent souvent doit se traduire par « honorable vieillard ». Mais il
est tard et chacun s'étend sur sa natte. Avant de me livrer au sommeil, je m'approche d'une lige de fer
piquée dans l'àtre; elle supporte une cupule où, dans une graisse infecte, brûle péniblement un chiffon
de colon ; c'est la lampe malgache, le fanaovanjiro. Je me hâte d'écrire mon journal à sa lumière
tremblotante.
Dans les deux jours qui suivirent, continuant vers le sud-ouest, nous traversons encore une contrée où
des montagnes de quartz font le désespoir des porteurs; c'est la région aurifère d'Analambato. Le
13 mai, nous couchons clans les deux cases du hameau de Bemasoandro, au pied du mont Iankina. Nous
avons rejoint les premiers épaulemenls de la chaîne de partage des eaux en un point où des sommets
élevés, bien différents des monts agglomérés du massif de l'Ankaratra, surgissent isolés et séparés les
uns des autres par de profondes vallées et des coteaux de faible altitude. Hier nous montions sur le
Botraro (1 990 mètres), aujourd'hui sur l'Iankina ci 000 mètres), dans deux jours nous atteindrons le
Vontovorona (2 010 mètres), c'est le pic le plus occidental.
Un Antimerina, le propriétaire de la hutte où je loge à Bemasoandro, m'avait accompagné sur l'Ian-
kina: il devait sacrifier aux mânes des Vazimba. Au sommet de la montagne un tas de pierres, qui rappe-
lait assez par sa forme la fanataovana, est dédié à la mémoire de ces Vazimba redoutés. Entre les
cailloux sont enfoncés des bâtonnets qui supportent des tètes de coqs, des pattes île poules ; des chiffons
se balancent à l'extrémité de petites perches; des crânes de bœufs sont placés sur les pierres les plus
élevées. Rainisafitsimidrantany, c'est le nom de mon propriétaire, sort avec précaution de dessous son
lamba crasseux une tète de mouton fraîchement coupée et la plante sur un bâton disponible, puis il
frotte avec de la graisse de bœuf la grosse pierre du sommet ; enfin pour terminer ses pieux exercices, il
ajoute au las, du côté du soleil couchant, quelques douzaines de cailloux. Maintenant il s'est rendu
favorable l'âme du Vazimba, cachée non loin de là sous une touffe d'herbe; il reste à l'interroger et à
lui demander un remède pour la fièvre qui le consume. L'Anlimerina s'éloigne un peu du tombeau et va
près d'un gros bloc de phonolilhe. Cette large dalle est une pierre parlante; posée sur base étroite, elle
résonne furieusement sous les coups répétés que lui assène mon propriétaire, elle lui transmet les pres-
criptions du Vazimba. Rainisafitsimidrantany est radieux.
« Eh bien, cs-lu guéri?
— Oui, mais je ne dois plus jamais manger de canards, c'est l'ady. »
Et, s'éloignant pour remercier la pierre parlante, il répand un peu d'huile de ricin sur la paroi rocheuse
et y colle une mèche de ses cheveux.
Dans l'Imerina on trouve sur des montagnes élevées, au faîte des grands rochers ou dans des vallons
solitaires, les tombeaux des Vazimba. Ces constructions informes, simples amas de pierres grossières,
ne sont pas des monuments funéraires ; elles indiquent plutôt aux populations craintives les lieux choisis
par les âmes des défunts pour leur résidence habituelle. Les légendes antimerina, seuls documents que
l'on possède pour émettre quelques hypothèses plausibles sur les Vazimba, nous représentent ces
hommes comme les premiers habitants des régions élevées du centre de Madagascar. Dépossédés de
leurs territoires, quelques-uns quittèrent le pays, d'autres se mélangèrent aux vainqueurs, le plus grand
nombre fut mis à mort. Ce sont les premiers chefs antimerina qui chassèrent définitivement les Vazimba ;
ces tribus aborigènes, sauvages, ignorantes et mal armées, confinées d'autre part dans un isolement
complet, ne pouvaient résister à des ennemis bien supérieurs à elles par des connaissances puisées au
dehors. Des descendants des Vazimba existent encore d'après M. Grandidicr au Menabe sur les bords
du Manambolo en pays sakalava; et d'après le P. Abinal quelques-uns se trouveraient exempts de tout
mélange, dans le nord-est et le nord-ouest de l'Imerina. Je n'en ai jamais rencontré. Quoi qu'il en
VOYAGES DANS L'IMERINA.
83
soit, les Antimerina sont persuadés que dans un avenir plus ou moins lointain les Vazimba rentreront
en maîtres dans lAnkova gardé maintenant par les âmes des ancêtres vaincus. C'est pour celte raison
qu'ils tachent d'apaiser les esprits vindicatifs qui, cachés dans des endroits déserts, lancent les fièvres,
les mauvais sorts et toutes sortes de maléfices aux descendants des usurpateurs, Ces âmes néfastes sont
nobles ou roturières ; nobles — les Zanakandriana, — elles habitent de préférence les hauteurs, il
leur faut de riches présents, un crâne de bœuf, par exemple, pour apaiser leur courroux; roturières,
l.ThuilUcr. dd'
elles se tiennent aussi sur les montagnes, dans une anfractuosité de rochers, mais descendant souvent
clans les vallées ou sur le bord des eaux pour ennuyer les vivants. Cependant ces ombres consentent
parfois à rendre quelques services, guérissenl surtout les malades quand on reconnaît humblement
leur puissance; en retour elles exigent une privation constante. C'est ainsi que Rainisafitsimidrantany
était débarrassé d'une lièvre violente par un Vazimba, sans doute de basse extraction puisqu'il s'était
contenté du crâne de mouton, tout en lui défendant pour l'avenir la viande d'un palmipède inconnu de
son temps. Le canard domestique est d'importation relativement récente à Madagascar.
La partie du Yakinankaralra — district méridional de l'Imerina — que nous venons de traverser est
particulièremenl pauvre et peu peuplée. Les habitants, disséminés dans des maisons isolées dans la cam-
pagne et souvent fort éloignées les unes des autres, cultivent surtout le manioc. Dans un terrain
situé à proximité de leurs cases et labouré à la bêche assez profondément, ils enfoncent dans la terre
meuble de jeunes tiges coupées sur des plants déjà forts, l'arbuste se développe par bouture. En trois
années, rarement moins, le manioc atteint en moyenne une hauteur de 1 m. 50, développement
SI VOYAGE A MADAGASCAR.
nécessaire pour arracher utilement les racines charnues. Pour se ménager chaque année une récolte
assurée , l'indigène a plusieurs champs plantés à des époques différentes. Au manioc s'ajoutent la
pomme de terre, la patate, le mais: il y a peu de rizières. Les champs, comme presque partout dans
l'Imerina, sont entourés d'un fossé dont le déblai forme.un mur de clôture garni à son sommet de plantes
épineuses, principalement le nopal et une euphorbe (E. splendens), aux fleurs écarlates ou jaune pâle.
Comme dans l'Ankaratra, nous avons rencontré des troupeaux de bœufs, mais en plus petit nombre; en
revanche nous voyons des moutons et des chèvres. Le mouton de Madagascar, généralement à tête
noire, appartient à la variété stéatopyge que l'on trouve en Asie et en Afrique; sa queue énorme est
pleine de graisse; il habite les régions élevées. Cet animal ne donne pas de laine; la chair en est coriace,
elle possède toujours un goût peu agréable. On trouve bien aussi des chèvres à Madagascar, mais en
petite quantité ; j'en remarque ici une variété particulière, au pelage roux, au poil court, aux petites
cornes rejetées en arrière que je n'ai jamais rencontrée ailleurs: les (lièvres du Betsileo et du pays Saka-
Iava sont différentes. Enfin pour terminer rémunération des- quadrupèdes domestiques, je devrai avec le
chien et le chat mentionner le porc, si commun chez les Antimerina et les Betsileo. Cet intéressant animal
est soumis à des vicissitudes sans nombre sur le sol madécasse ; tantôt il est proscrit, tantôt il est choyé;
il occasionne des haines entre des peuplades voisines et en supporte parfois les conséquences; dans une
même ville on le voit se vautrer, maître de la rue, dans certains quartiers, tandis que d'autres il est igno-
minieusement chassé. Dans l'Imerina il est surtout commun sur les confins occidentaux justement en
face d'un pays où il ne peut pénétrer sans s'exposer à de grands malheurs. D'une manière générale on
peut dire que le porc a suivi l'Antimerina dans ses conquêtes; ainsi, il est entré au grand scandale des
habitants dans certains ports sakalava et, malgré tous les fady des Àntanosy, il a foulé le sol de la pointe
deTolanara. Il est vrai qu'en 1885 lorsque les Hova évacuèrent Fort-Dauphin qui venait d'être bombardé
par un de nos croiseurs, les Antanosy révoltés pillèrent le port et massacrèrent tous les porcs qu'ils
purent rencontrer.
Le 15 mai, j'arrivais à Soandrarina. Ce village, situé sur la route de Tananarive à Fianarantsoa,
m'apparut avec ses soixante cases comme un centre important après le souvenir que m'avaient laissé
les hameaux de Botraro et de l'Iankina. Soandrarina est dans une zone de transition comprise entre les
contrées rocheuses et pauvres de l'Est et les régions argileuses et bien cultivées de l'Occident ; autour du
village quelques collines aux larges bases, presque des plateaux ondulés vont, s'élevant insensiblement,
entourer le Yontovorona. qui surgit tout à coup et dresse son pic isolé à deux kilomètres du village.
Cette zone de transition caractérisée par des espaces relativement plats sur une certaine étendue et que
nous avons traversée antérieurement à la hauteur d'Ankisatra, se prolonge vers le sud, jusque près
d'Ambodifiakarana. C'est entre ce village et Soandrarina que l'on trouve seulement les plateaux de
l'Imerina. La route de Fianarantsoa les traverse.
A Soandrarina, une journée de pluie me retint prisonnier. J'en profitais pour visiter les collections de
plantes et d'animaux, recueillis depuis Tananarive; elles n'avaient nullement souffert grâce au beau
temps sec cl persistant que nous avions eu jusqu'alors. L'averse d'aujourd'hui n'est qu'un intermède
de la saison sèche qui va durer encore cinq mois dans l'Imerina. Je me livre à mes travaux dans une
chambre aux dimensions minuscules et qui ne semble pas construite à l'échelle humaine. Elle est éclairée
par une petite fenêtre mince, d'un volet en bois que j'ai bien envie de fermer pour me soustraire à la
curiosité gênante des naturels; seule, la crainte d'une prompte asphyxie me relient. A l'étroite ouver-
ture apparaissent une foule de tètes, avec des yeux grands ouverts. Ce sont les habitants du pays
(jui, me privant d'air et de lumière, viennent m'examiner et me mettre au courant des usages d'une
autre civilisation. Depuis ce malin, le public reste aussi nombreux et quelques amateurs gardent
longtemps les bonnes places.
Dans la salle voisine, des indigènes sont occupés à fabriquer avec de la corne des cuillers et des petits
vases. Après l'avoir chauffée, ils découpenl la matière ramollie en minces lamelles qu'ils appliquent
à chaud sur des empreintes creusées dans un bloc de bois suivant les formes à reproduire; ils polis-
VOYAGES DANS L'IMERINA.
sent ensuite les différentes pièces ainsi obtenues au moyen de grossiers racloirs de fer. Ces cuillers.
fourchettes, gobelets, boites diverses, seront portés à Tananarive et vendus à quelque vazaha. Avec ces
objets en corne, les lamba de soie ou de coton et les tabatières faites d'un morceau de bambou, d'une
petite calebasse ou d'une patte d'écrevisse, sont le plus souvent tous les produits qu'un Européen peut
emporter comme échantillon de l'industrie antiraerina.
Mais la pluie a cessé et je peux enfin sortir de la case que l'occupation de mes hôtes emplit d'une fumée
acre et nauséabonde. Les promenades dans les rues de Soandrarina sont fatigantes, aussi je vais m'as-
seoir sur un bloc de pierre en pensant à ceux qui vont dans les pays lointains chercher le calme et la
tranquillité. Mou voisin
est un bœuf à bosse,
qui sans doute se plaît
peu dans le domicile
qu'on lui a choisi, car
il pousse des mugisse-
ments continuels. Si
ces protestations sonl
motivées par un ins-
lincl confus de la pro-
preté, elles sont alors
Légitimes bien que par
trop bruyantes. En
effet , l'animal n'est pas,
C ne nous l'avons
vu à Ankisalra, en-
fermé avec ses congé-
nères dans une grande
fosse, le parc à bœuf
habituel de l'Anliine-
rina; il a pour gîte un trou boueux de deux mètres de profondeur où il peut à peine se remuer; il est à
l'engraissement. Dans quelques mois, mon voisin, gras et replet, ira à Tananarive et à l'occasion de la
fête du Fandroana sera offert à la reine.
Le lendemain, nous marchons vers l'ouest et franchissons au Vonlovorona la ligne de partage des
eaux. La contrée change peu à peu, les ondulations s'accentuent mais les roches deviennent plus rares,
le quartz a disparu et parfois une lave celluleuse nous annonce les régions volcaniques. I>es hameaux se
voient en grand nombre, des villages importants sont entourés de cultures étendues. Après avoir dépassé
le village d'Ambohidranandriana, nous traversons, à mi-chemin d'Antsirabc, l'Andranolobaka, petite rivière
qui va grossir au sud l'Amboavato, affluent du Mania. Sur les bords de ce cours d'eau, on remarque
beaucoup de maisons abandonnées, privées de leurs toitures, elles offrent un aspect lamentable; les
murs ravinés par les pluies tiennent à peine, souvent ces masures s'écroulent et quelques las de terre
sont les derniers restes de ces anciens hameaux. Le grand nombre de ces ruines qui existent dans tout
l'Imcrina. le plus souvent au milieu des villages habités, ont pu faire croire à la dépopulation de l'Ankova ;
elle se serait manifestée surtout après le règne de ltanavalona I. Cependant j'estime que celle dépopu-
lation est peut-être plus apparente que réelle dans les tribus où l'alcoolisme n'est pas encore 1res répandu,
chez les Antimerina principalement, les Antanosy, et les Antaisaka, tandis que celles qui sonl abruties
par l'ivrognerie, les Sakalava, les Betsileo et surtout les Betsimisakara éprouvent une diminution continue
dans leur population appauvrie. Sans doute dans certaines circonstances, après des guerres cruelles, un
règne sanguinaire, des incursions de peuplades ennemies, une tribu peut être décimée, mais elle réparera
ses pertes si sa vitalité esl bien prouvée par les familles nombreuses, les enfants qui pullulent comme
30 iNDn \niN \.
86 VOYAGE A MADAGASCAR.
chez les Antimerina et les Antaisaka. Presque toutes les ruines que Ion trouve en pays anlimerina s'ex-
pliquent facilement. Lorsque l'indigène voit que sa maison devient vieille, que les murs se fendillent,
que les pignons se lézardent, il ne songe nullement à faire les réparations nécessaires; il se contente de
bâtir à côté de son ancienne demeure une habitation nouvelle et ne se donne pas la peine dé démolir
son logis d'autrefois.
A l'ouest de l'Andranotobaka, nous descendons une forte rampe et nous traversons avant d'arriver
dans une belle vallée le petit village d'Ambohimasina. Puis un petit ruisseau, le Sahatsio, nous barre
encore le chemin ; là les hommes me demandent de leur permettre de s'arrêter. Désireux d'entrer à
Anlsirabe débarrassés de la poussière de la route, ils procèdent à des ablutions répétées. Ces Borizana
deTananarive sont propres et diffèrent beaucoup sous ce rapport des Anlimerina des campagnes qui ne
se lavent jamais.
De l'autre cùté du Sahatsio se trouve un plateau quelque peu étendu, où s'élève Anlsirabe. Ce
village compte cent cases environ, c'est la plus grande agglomération que nous ayons rencontrée depuis
Tananarive, et la contrée environnante contraste singulièrement par ses cultures nombreuses avec les
légions du bassin de l'Onive. Depuis le hameau d'Ambohidranandriana le fond des vallées est occupé
par des rizières artistement installées et pour arriver à un tel résultat, les Antimerina ont dû exécuter des
travaux considérables. En effet, sur les bords des rivières et dans les plaines suffisamment étendues,
l'eau et le terrain nivelé nécessaires pour la culture du riz se trouvent aisément; mais il n'en est pas
de même sur les flancs des coteaux et dans les vallons élevés. Dans ce cas ■ — et c'est le plus fréquent —
le cultivateur est obligé d'amener souvent de fort loin l'eau indispensable, par des canaux de dériva-
tion et d'aménager au-dessous le sol incliné en une série, de terrasses étagées et séparées par des levées
de terre. Il peut ainsi inonder les plates-formes, avoir dans les champs de l'eau stagnante ou courante,
puis les dessécher selon les besoins du moment. L'Anlimerina s'acquitte fort bien de celte tâche et il
montre un talent vraiment remarquable pour créer des rizières dans un pays généralement mal disposé
pour ce genre de culture.
Les connaissances agricoles de l'indigène s'expliquent du reste, le riz est sa nourriture préférée, son
bonheur nécessaire est suffisant.
11 v a plusieurs variétés de riz dans l'île. La variété dite blanche est la plus estimée, et la seule habi-
tuellement récoltée dans les régions de l'intérieur. Voici, en quelques mots, comment les .Malgaches
du Plateau Central obtiennent ce céréale qui leur occasionne le plus souvent un double travail de semis-
ci de transplantation. Vers le mois de novembre, les rizières sont labourées à la main. Deux ou trois
hommes se réunissent et d'un effort commun divisent en grosses mottes le sol durci par six mois de
sécheresse. Ils se servent à cet effet de longues bêches nommées angady qui, soulevées et abaissées avec
force, s'enfoncent dans la terre par leur propre poids. Le travail terminé, on ouvre les canaux et l'eau
qui envahit ce terrain fraîchement remué, le pénètre et le ramollit. Lorsque le champ est ainsi suffi-
samment préparé, des femmes repiquent dans le sol détrempé les jeunes plants qui, ensemencés quelques
semaines auparavant dans un petit enclos spécial, s'y élevaient en masses touffues. La plantation est
terminée pour le commencement de la saison des pluies, époque éminemment favorable à la végétation.
D'ailleurs, pendant cinq mois, l'indigène couvrira sa rizière d'une couche d'eau assez abondante et
toujours renouvelée pour fournir au développement du précieux végétal les éléments nécessaires. En
mars le riz est mûr, il plonge toujours dans un pied d'eau. C'esl dans ce marais que le Malgache ira
moissonner avec des couteaux grossiers sa récolte portée ensuite sur le coteau voisin. Là, au milieu d'une
aire battue; se dresse une pierre sur laquelle on frappera à coups redoublés les pel ites gerbes pour séparer
le grain de la paille. Le riz est conservé dans de grands paniers serrés soit dans les cases, soit dans des
fosses circulaires creusées dans l'argile et fermées par une pierre plate. Quelquefois, dans les terrains
humides, ces silos sont remplacés par une construction conique qui rappelle, en petit, certains fours à
chaux. Avant d'être accommodé, le grain subira encore une dernière manipulation ; il sera décortiqué au
pilon et nettoyé par le van. Après la récolte, les champs sont desséchés. L'emploi des engrais est très
ESCLAVES VANNANT DU HIZ. (DESSIN DE SLOM.)
VOYAGES DANS
I.MEHINA.
89
[»1C DE W<N I V'ilu>\ \.
rare, la paille serl de c bustible. Le li a déposé par les eaux el les détritus organiques amenés des
hauteurs par les pluies de l'hivernage enlretiennenl suffisamment la fécondité des rizières.
Dans l'Imerina, les principaux centres de production du riz sont dans les environs de Tananarive, la
plaine de Betsimitatatra el les vallées de l'Andromba el du Fisaona, et, dans les environs de Betafo et
d'Antsirabe, les vallons arrosés par les eaux de l'Andrantsay el de l'Ambavàlo. Ces trois régions pârais-
senl les mieux cultivées de la province; le poids de la récolte est, dans les meilleures années, de cinquante
l'ois celui de la semence. L'Imerina produit le ri/ nécessaire à la consommation de ses habitants, qui
n'ulilisenl d'ailleurs qu'une partie des terrains propices à ce genre de culture; En effel les Antimerina
ne peuvent songer à exporter celle marchandise de peu de valeur el qui es! incapable de supporter
jusqu'à la côte un onéreux transport à dos d'hommes
Antsirabe doit son nom à des dépôts que laissent 'les eaux thermales. C'est à l'ouest du village, dans
i lénivellati lu terrain, que jaillissent les sources. Les premières que l'on rencontre à la naissance
de ce petit vallon sont à une température de 37° centigrades; elles ont été captées et dirigées dans une
maisonnette pour y être utilisées. Ce sont les missionnaires norvégiens établis à Antsirabe qui ont fait
avec beaucoup de soins ces modestes travaux, premiers essais peut-être d'une station balnéaire à Mada-
gascar. Oui sail ce que l'avenir nous réserve! Plus loin, on voit sourdre d'autres sources froides ou
chaudes; parmi ces dernières quelques-unes, qui dépassent 16° centigrades, alimentent deux ou trois réser-
voirs où viennent se baigner les infirmes <lu voisinage. Les eaux thermales d'Antsirabe. 1res riches en
sels alcalins, sont surtout bicarbonatées sodiques ; elles ont formé dans la vallée une couche assez épaisse
de dépôts calcaires. Les indigènes reliraient autrefois par l'évaporation de ces eaux des sels de soude et
de potasse; cette industrie esl abandonnée aujourd'hui; à ce mélange salin peu agréable au goût, ils
préfèrent le sel commun qui leur vienl d'Europe, lui revanche, l'extracti les pierres à chaux continue;
les travertins el les tufs calcaires qui environnent les sources fournissent de lions matériaux.
La chaux n'est pas commune à Madagascar et il esl très difficile de s'y procurer surtoul dans l'inté-
rieur cet élément essentiel de toute construction solide et durable. Je n'ai rencontré de [lierres à chaux
de formation sédimentaire .pie dans les environs de Mojanga, entre les villages d'Ambatolampy et de
Morompa; partout ailleurs, il faut avoir recours à des depuis marins ou à des noyaux calcaires que l'on
trouve dans les roches massives. C'est ainsi que sur les celles orientales, mieux partagées sous ce rapport,
on utilise les roches coralliennes qui forment partout des récifs étendus, tandis que dans le centre de
12
90
VOYAGE A MADAGASCAR.
l'île il faut se contenter des cipolins qui existent par exemple dans le sud-est de Tananarive ou des tufs
calcaires d'Antsirabe. Pour faire la chaux, les Anlimerina se servent de fours en briques; le combus-
tible employé est généralement la tourbe que l'on trouve en abondance dans certains vallons maréca-
geux, surtout à l'est de l'Imerina. C'est avec la même matière que l'on cuit les briques nécessaires pour
les constructions modernes de la capitale et des agglomérations importantes de la province. Les Anli-
merina fabriquaient autrefois des briques et des tuiles de qualité inférieure, ils leur donnaient souvent
des dimensions fort variables, ce qui rendait impossible tout travail régulier. Aujourd'hui, ils ont appris
à se servir de moules où ils compriment l'argile ramollie, de sorte que leurs produits sont devenus plus
uniformes et plus solides.
11 v a dans le village d'Antsirabe un certain nombre de prisonniers. Les condamnés aux fers que
j'avais déjà vus à Ivondrona où ils cultivent les plantations de cannes à sucre du premier ministre, et à
Tananarive où ils entretiennent tant bien que mal' les voies publiques, sont employés ici à l'extraction
des pierres à chaux. La peine des fers punit dans l'Imerina les crimes et les délits; sous l'influence
des Révérends, on l'a même appliquée pour réprimer l'ivresse publique. Voici en quoi elle consiste. Le
condamné, homme ou femme, porte au cou et aux chevilles des anneaux de fer rivés, un maillon ou
une barre allongée part de chacun d'eux cl va se fixer sur une maille unique à mi-hauteur du corps.
C'est la grande chaîne. Le patient ne peut se mouvoir qu'avec peine, il marche à petits pas et doit
toujours soutenir ces fers d'un poids considérable; malgré les chiffons ou les bracelets de cuir dont il
entoure ses chevilles, il est blessé constamment par les anneaux inférieurs. Quelquefois pour une faute
moins grave ou moyennant rançon, les barres sont supprimées; les anneaux du cou cl des chevilles
restent seuls, c'est la petite chaîne. Enfin, chez les condamnés de caste noble, les attaches rigides
sont remplacées par des ficelles de chanvre; pour eux le fer est fady. Comme tout fonctionnaire du
gouvernement antimerina — et l'on me pardonnera ce rapprochement, il n'est peut-être pas inexact dans
certains cas, — le condamné aux fersdnil subvenir lui-même à tous ses besoins. Aussi ces malheureux
emploient le temps dont ils peuvent disposer à faire dans le village quelques petits travaux pour gagner
leur nourriture ou à implorer la charité publique.
Le 19 mai, je quittais Antsirabeel descendais la vallée de l'Amboavalo. Avant de continuer vers l'ouest
mon itinéraire à travers les pays volcaniques, je voulais visiter Ambohiponana, dernier village impor-
tant du sud de l'Imerina. La roule est fort belle ; nous sommes dans une vallée ou plutôt dans une
vaste plaine allongée du nord au sud et bornée au levant et au couchant par de hautes montagnes. La
terre est noirâtre et semble fertile,
|}P'/ i: ' ' ' i
I.KPUOSKR1E D ANT1SIRAHE.
les cultures sont étendues; à droite
et à gauche du chemin, des habi-
tations rapprochées. L'Amboavalo
que nous côtoyons parfois reçoit
de nombreux ruisseaux qui des-
cendent des hauteurs et tombent
dans la plaine en jolies cascades.
Celle contrée est une des plus pit-
toresques cl des plus riches que
j'ai vues dans l'Ankova.
Vers le milieu du jour, je passais
au village d'Ambohimanjaka, et
deux heures après j'étais sur la
rive droite de l'Amboavato. Devant
nous, adossée au flanc occidental
I. Plutôt mal que bien.
VOYAGES DANS L'IMEIUNA.
91
de la vallée, s'élève une petite col-
line; le village i'orlilié d'Ambohi-
ponana en occupe le sommet. Pen-
dant qu'un de mes hommes va
prévenir les autorités de l'arrivée
du vazaha, j'examine avec attention
une pierre levée magnifique cpui se
'liesse sur les bonis de la rivière.
Le monolithe, qui s'élève à quatre
mètres au-dessus du sol, présente
une section rectangulaire assez
uniforme de m. 00 sur m. !•">;
la taille en est grossière.
Des pierres levées, valotsangana,
oatolahy, se trouvenl partout dans
l'île, principalement dans 1rs régions
du massif central chez les Antime-
rina el les Betsileo el mu- le versant
oriental chez les Antanos] ri les
Belsimisaraka. Ces menhirs isolés
mi groupés représentent aux yeux
des Malgaches non une divinité
que l'on doit adorer, mais le souve-
nir d'un é\ énement important , d'une
conquête, d'un jugement célèbre,
d'un vœu solennel; ce sont des mo-
numents érigés pour rappeler à la
postérité les actes des ancêtres ci
souvent aussi pour garder la mé-
moire des morts dont les restes
perdus au loin n'ont pu revenir dans le lombeau de la famille. Cependant à ces évocations du passé, le
peuple madécasse.si superstitieux, a bien vite ajouté un culte véritable; il honore la pierre pour les vertus
qu'il lui suppose, pour les pouvoirs qu'il lui prête sur l'univers entier. Il la prie, lui fait des offrandes, qui
consistent presque toujours en onctions graisseuses sur les parois ou en appositions sur le sommet de
quelques cailloux de quartz; si le vatolahj ne répond pas à ses désirs, il lui exprime d'une façon tangible
son mécontentement el son mépris. Par exemple, un indigène est en procès ; avant de se rendre au kabary
et d'entendre la sentence des juges, il va près de la pierre levée voisine de son habitation, la frotte d'un
peu de graisse loul en lui expliquant son affaire avec beaucoup de déférence, il lui promet dans la
suite une onction plus étendue s'il sort vainqueur du litige en instance. A-t-il perdu son procès, en
regagnant sa demeure il passe dédaigneux devant le menhir, l'injurie, crache cl siffle avec accompa-
gnement d'une mimique expressive qui chez le Malgache est l'indice du plus profond dégoût : quelque-
fois même il revient sur ses pas cl frappe le monolithe. Une autre fois, c'est un voyageur qui rencontre
une pierre levée sur sa roule: il s'arrête, ramasse de- cailloux, les jette sur le sommet; si quelques
projectiles demeurent sur la pierre, c'est d'un bon présage pour le chemin futur, surtout si leur nombre
s'accorde avec les chiffres heureux ; mais au contraire si tous les cailloux, mal dirigés, retombent sur
le sol, un sort funeste menace l'indigène, qui se hâtera de regagner sa demeure en atlendanl des jours
plus favorables.
Dans l'Imerina, les pierres levées sont généralement isolées. Quelques-unes atteignent des dimensions
CONDAMNES \L'\ PEHS.
02
VOYAGE A MADAGASCAR.
considérables — la plus grande que j'ai rencontrée mesurait 6 m. 00 au-dessus du sol; — les autres, et
c'est le plus grand nombre, ne dépassent guère la taille humaine ; il en est même de plus petites, dressées
au milieu des champs, elles deviennent les dieux Termes des cultivateurs. Ces monolithes sont bruts,
quelquefois éclatés grossièrement parle feu ou arrondis suivant les arêtes vives par des coups de masse.
Les pierres taillées d'origine toute récente et rares encore ne sont l'objet d'aucun culte. Le plus souvent
elles rappellent un mort ou quelque l'ail important ; parfois on y a tracé un dessin grossier ou gravé une
inscription.
Ces monuments mégalithiques si curieux à Madagascar
n'éprouvent chez les autres ' tribus (pie de faibles changements
dans la forme et la disposition générale. Partout ils sont
vénérés de la même manière et représentent à peu près les
mêmes idées. Néanmoins nous verrons clans la suite quel-
ques variantes : chez les Betsileo, les anciennes pierres
polies entourées de bois sculptés; chez les Bara. les larges
dalles; chez les Manambia, les menhirs enfermés dans une
enceinte de cailloux superposés; chez les Antanosy, les
hauts monolithes érigés à côté les uns des autres à proxi-
mité d'un pieu aigu surmonté d'un oiseau.
Les Malgaches et surtout les Antimerina ne se conten-
tent pas d'honorer les pierres qu'ils ont dressées eux-mêmes,
ils entourent encore de leur vénérai ion et de leurs res-
pects certains rochers, doués sans doute de propriétés
miraculeuses. Les uns, détachés de la montagne par une
puissance divine, sont venus naturellement dans la plaine
réclamer les hommages des humains; les autres, d'hu-
meur moins vagabonde, se sont fait remarquer par leurs
formes el leurs aspects, il faut aller les prier; il en est
d'autres enfin qui ont été choisis directement par les
chefs et les souverains, désireux d'asseoir sur celle
base solide leur royauté naissante. Ainsi, nous avons vu
à Mahamasina et à Andohalo les pierres sacrées; elles
donnent l'investiture aux rois antimerina. Sur le mont
Iankina, c'était notre guide qui demandait à un roc fameux
de lui guérir sa fièvre. En sortant de Tananarive pour aller à Ankadivavala, nous passions non
loin d'une pierre célèbre qui donne aux femmes par son simple contact toute la fécondité qu'elles
désirent; la surface du rocher, lisse et noirâtre, indique suffisamment qu'il a de nombreuses clientes.
Ambohiponana est un gros village de 500 habitants, c'est en même temps un poste militaire
destiné à limiter, dans cette partie reculée de la province, les incursions des Sakalava. Le chef m'offre
l'hospitalité dans sa maison, une vieille case en bois, qui se dislingue par sa construction soignée et son
ancienne architecture des mauvaises habitations d'argile dont elle est entourée. Le seuil de la porte
est à 80 centimètres du sol, une pierre enfoncée dans la terre en permet l'escalade, mais il faut
toujours se livrer à une gymnastique effrénée pour gagner ses appartements. Le dessous du toit est noir
et luisant ; des matières charbonneuses pendent au-dessus de nos têtes en longues stalactites el nous cou-
vrent de moment à autre d'une épaisse couche de poussière. Mon hôte est lier de ce résultai qui est une
preuve île sa noblesse el de l'ancienneté de sa famille; la reine, nu; dit-il, appelle ses bons sujets » ma
vieille suie ».
Le lendemain de mon arrivée, doil avoir lieu à Ambohiponana la revue de la garnison grossie par les
milices venues des villages voisins. Dès l'aube, un tambour a bal lu le rappel sur la place, les troupes
pierre i.ev.;e a ambihiponana.
VOYAGES DANS L'IMERINA.
95
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luTKFIE DK TUITIHVA.
arrivent pou à peu. Sans doute les effectifs ne son) pas au complel : on m'annonce trois cents hommes,
il en vient une quinzaine. Mais il y ;i quelques malades et beaucoup de gens retenus par le service de la
reine; le plus grand nombre a versé entre les main- du chef de détachement — c'est un colonel — le
voamena nécessaire pour être dispensé d'exercice. Les soldats se rangent sur une seule ligne; cinq sont
armés de fusils, six ont des sagaies ou des hâtons, les autres... ne portent rien. Les officiers passent sur
le front des troupes, puis prononcent à tour de rôle de longs discours; cela dure cinq heures. Commen-
cent ensuite les manœuvres, marches cadencées, alignements; un sergent mauvais conducteur de l'aile
droite est condamne à recevoir douze coups de verge; la sentence est exécutée par un officier supé-
rieur. On se sépare après une allocution finale du grand chef.
Quelques soldais sont ainsi disséminés dans les villages frontières de L'Imerina, principalement du
côté de l'ouest sur les confins du pays sakalava, mais ils sont toujours peu nombreux et mal armés. Le
gouvernement anlimerina réserve ses meilleures troupes pour occuper les postes fortifiés des pays
conquis et surtout pour tenir garnison à Tananarive et dans les villes importantes placées directement
sous son autorité.
La crête des collines qui limitent à l'ouest la vallée de l'Amboavato s'élève brusquement prés du village
d'Ambohiponana, pour former le massif rocheux du mont Ibity 2200 m. . La montagne a l'aspect
déchiqueté du Rotraro et de l'Iankina; ses flancs rocailleux sont dénués de végétation, l'herbe ne croît
plus sur ces hauteurs. Seule, une plante épineuse d'apparence fort bizarre pousse ça et là accolée aux
rochers : sur un tronc ligneux informe et ratatiné qui semble plaqué sur la pierre ainsi qu'une boule
de terre glaise qu'on aurait jetée avec force, une petite Heur jaune se montre timidement au milieu de
longs piquants acérés.
96 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le 21 mai, après avoir franchi la chaîne de I'Ibity, nous arrivons en une demi-journée de marche au
village d'Isandra, situé au pied du volcan de Trilriva qui dresse dans l'ouest son cône tronqué.
Je trouve le village sens dessus dessous; l'état de siège est proclamé et les habitants sont dans des
transes continuelles. Une bande de Sakalava est venue hier matin; les brigands ont pris des femmes el
des enfants, cinquante bœufs, el sont partis dans loues! avec leur butin. Radrahona, chef du village,
qui me donne ces détails en m'entraînanl dans sa maison, ajoute : « J'ai bien envoyé, vers midi, des
soldats à la poursuite des fahavalo, mais ils n'ont rien vu et quelques-uns ne sont pas rentrés; ils ont
été grossir, sans doute, le nombre de nos ennemis •>.
Le brigandage est très répandu à Madagascar et dans une même contrée, suivant l'endroit dans lequel
il s'exerce, il prend deux noms différents. Ainsi des vols de bœufs, des rapts de femmes et d'enfants
viennent-ils à se produire dans les villages frontières, on accuse immédiatement les fahavalo (les ennemis,
les gens des peuplades voisines); d'autre pari, le méfait est-il commis dans l'intérieur de la province, on
l'impute aux tontakebj (bandes de voleurs). La dénomination do fahavalo semblerait donc désigner les
guerriers des tribus hosliles aux Antimerina, qui viendraient dans leurs provinces ou chez leurs alliés
faire de fréquentes razzias. Cela arrive bien quelquefois, mais c'est l'exception. Presque toujours les
fahavalo qui dévastent les confins occidentaux île l'Imerina et du Betsileo et les grands territoires du
nord-ouest de l'île sont des bandes constituées par des esclaves fugitifs, des soldats insoumis, ou des
gens qu'une peccadille quelconque oblige à quitter leurs foyers; ces bandits se réunissent et, sous la
conduite d'un chef qu'ils ont choisi, pillent indistinctement les villages qu'ils peuvent surprendre et
vont vendre, à droite ou à gauche, les produits de leurs expéditions. Toutes les tribus envoient des
recrues aux fahavalo : dans le Nord, les Antimerina s'unissent aux Sakalava, tandis (pie dans le Sud ce
sont des Betsileo qui font cause commune avec les Bara. Pendant que les pays frontières sont mis ainsi
en coupe réglée par les fahavalo, les villes de l'intérieur et les roules fréquentées sont les théâtres
ordinaires des exploits des tontakely. Ces voleurs de grand chemin, fort nombreux surtout à Tananarive,
exercent leur métier lucratif pendant les premières heures de la nuit, au contraire des fahavalo qui
opèrent généralement en plein jour. Us sont très audacieux, car ils se sentent couverts par des chefs
influents qui leur assurent généralement une impunité absolue. Sous ces deux formes, le vol est devenu
une véritable industrie, et le Malgache, déjà si porté au larcin, a trouvé là un moyen fort commode mais
quelque peu violent de se procurer le bien d'autrui.
Pendant la journée, quelques soldats veillent à la sécurité du village d'Isandra; la nuit, la moitié tics
habitants est réquisitionnée. A huit heures, le tambour bat la générale, des factionnaires sont postés le
long du mur d'enceinte et de nombreuses patrouilles circulent dans les deux rues du village. Radrahona
donne le mot d'ordre à ses soldais et vient ensuite me prier de défendre à mes hommes de sorlir de
leurs cases. L'obscurité, me dit-il, ne permet pas de distinguer les amis des ennemis. Devant la justesse
de cette observation, je m'empresse de prévenir les porteurs d'avoir à se conformer aux ordres de l'auto-
rité, et je me prépare à goûter un repos que les Sakalava n'oseront pas interrompre.
Mais hélas! si les fahavalo ne vinrent pas troubler mon sommeil, celte nuit n'en fui pas moins mau-
vaise, car les Antimerina se chargèrent de les remplacer avantageusement. En eflel les soldais veulent
montrer à l'ennemi (pie le village est bien défendu, qu'ils ne dorment pas et qu'ils sonl sur leur garde;
ces misérables, non contents de répéter sans cesse : « Zovy? » qui? qui est là? « Tandremo (sara/ ■• Veillez
bien! poussent des cris stridents, dos appels désespérés, des rugissements épouvantables; c'est à qui
hurlera le plus fort; il en est ainsi jusqu'au malin. Radrahona, qui lient à me prouver ses bonnes inten-
tions, a placé près de ma maison une garde d'élite, recrutée parmi les crieurs éprouvés : elle doit me
convaincre par un lapage infernal que je puis dormir tranquille!
Le lendemain, je faisais l'ascension du Tritriva. Cette montagne volcanique se trouve à -2 kilomètres
dans l'ouest d'Isandra ; les lianes gazonnés sonl à pentes rapides el dans les zigzags qu'il nous faut suivre
pour on gravir les rampes, tantôt nous marchons sur l'argile parsemée de scories on menus fragments,
tantôt nous traversons des coulées de laves qui, descendues dans la plaine, oui formé dos amas considé-
VOYAGES DANS L'IMERINA. 97
râbles. Ces tufs, qui constituent les premiers épaulements du mont, présentent cependant une déclivité
moins prononcée. Bientôt nous arrivons sur la crête elliptique qui termine la montagne, elle s'élève
obliquement vers l'ouest où se trouve le point culminant, 1 820 mètres. Lorsque l'on a franchi cette
arête, sorte de rempart qui environne une dépression profonde, l'abîme cratériforme apparaît au milieu
de cette coupe gigantesque. Le cratère-lac est ovalaire, des parois rocheuses l'entourent d'une muraille
à pic, saut vers le sud où un talus escarpé permet de descendre avec peine jusqu'au niveau de l'eau.
Près des bords et tout autour du lac, je n'ai pu trouver le fond à 98 mètres, la plus grande profondeur
que pouvait atteindre ma torde de raphia. On dirait qu'à Trilriva nous sommes dans un cirque dont une
éruption soudaine aurait changé la piste en abîme insondable.
Les hommes qui m'avaient accompagné sur le sommet de la montagne ont refus de me suivre dans
ces espaces inférieurs; ils ont peur d'une bête monstrueuse qui se cache dans les eaux du lac. Le guide
envoyé par Radrahona est plus audacieux, il reste ;'i mes côtés ci pendant que je travaille il me raconte
la légende de Trilriva.
« Là-bas, dans l'Ouest, au pied de la montagne sonl deux villages \oisins : dans l'un habitai! un jeune
homme renommé' par sa force cl son adresse : dans l'autre, demeurait une jeune tille remarquable par sa
beauté.
<i Les deux jeunes gens étaient fiancés ; ils s'étaient juré un éternel amour. Cependant ils ne pouvaient
se marier. Leurs familles divisées par des haines violentes n'avaient jamais voulu consentir à l'union
qu'ils demandaient. Ni les prières, ni les larmes, ni les supplications «le ces malheureux enfants n'avaient
pu loucher les parents inflexibles.
« Désespérés cl las de la vie, les jeunes fiancés gravirent la montagne de Trilriva. Ils s'attachèrent
ensemble dans leurs liiiuliii de soie el se jetèrent dans le lac sans fond.
» Depuis ce jour chaque fois que dans le village de la malheureuse fiancée une jeune fille venait à
mourir, la moitié des eaux du lac de Trilriva était teintée de rouge. Chaque fois que dans le village du
fiancé désespéré un jeune homme trépassait, toutes les eaux du lac devenaient rouges.
» Andrianampoinimeriàna qui régnait alors à Tananarive comprit la volonté du! lest in. Dans un kabary
solennel, il ordonna à lous ses sujets de ne plus résister aux désirs de leurs enfants el de les laisser
suivre leurs goûts el leurs inclinai ions. »
Celle loi a été bien accueillie; on a même dépassé les limites d'une si gracieuse permission. A Mada-
gascar, les garçons sonl 1res libres, les lilles aussi.
Le soir, an village d'Isandra, j'assiste à un combat de coqs. Les Antimerina, les Betsileo quelque peu,
et beaucoup plus rarement les Betsimisaraka sonl amateurs de ce genre de sport.
Les indigènes choisissent dans leurs volatiles domestiques des poulets qui leur semblent, par leurs
formes el leurs allures, indiquer une force et une aptitude favorables au combat. Ils les nourrissent, les
entretiennent avec beaucoup de soins, l'uis lorsque ces coqs sont parvenus à l'âge adulte, leur proprié-
taire l'ail savoir dans le village qu'il tient un coq île combat prêt à soutenir des luttes sérieuses. Un autre
indigène, propriétaire lui aussi d'un jeune coq élevé dans les mêmes conditions, se présente avec son
volatile. Au jour convenu, les animaux sonl mis en présence. Excités par leurs propriétaires, par un
cure de vie tout spécial, ils engagent la lutte. <>n fait cercle autour d'eux. Ce sonl d'abord des parents
el des amis des deux propriétaires; des oisifs, des curieux, habitants du village el qui ne veulent pas
laisser passer, sans y assister, celle rare occasion de se distraire dans le village. Les spectateurs enga-
gent des paris minimes à la vérité, mais qui sonl l'occasion île longues el d'interminables discussions
lorsque le combat a pris lin el que les propriétaires des deux animaux combattants les ont séparés
avec peine et les ont ramenés ensanglantés dans leurdemeure respective.
Les Antimerina sont très amateurs de ces combats de coqs. Alors qu'un poulet ordinaire se vend
Couramment quatre sous de noire monnaie. 1.' prix d'un coq de combat est d'environ une piastre. Celte
somme est encore plus considérable s'il s'agit d'un animal réputé par ses victoires antérieures et qui
jouit par conséquent d'une grande renommée de bravoure et de force.
13
r^
98
VOYAGE A MADAGASCAR.
Les combats de coqs sont les seules luttes d'animaux provoquées par les Malgaches. On a parlé de
luttes de taureaux, luttes soutenues par l'homme contre cet animal irrité, analogues à ce que seraient
les courses de taureaux des pays espagnols. C'est inexact. A Madagascar, il n'y a rien de pareil et la
bravoure des indigènes leur fait absolument défaut, pour cela aussi bien que pour autre chose.
Avant d'immoler un bœuf, des borizana, des enfants, s'amusent à agacer l'animal. Ils sautent sur son
dos, se cramponnent à sa bosse graisseuse, mais il n'y a là rien qui ressemble à une course de taureaux.
VILLAGE HE MAHA1
CHAPITRE IV
Départ d'Isandra. — Betafo. — Une pierre levée. — Les sources chaudes de Betafo. Vallée de l'Andrantsay. — Dans
les grandes herbes. - Village de Mahatsinjo et pic d'Ambalavato. Sur les bords du lac Itasy. - Village de Mananzary.
- Chutes de l'Ikopa à Farantsana. - Voyag Maistre en pays sakalava. - Retour à Tananarive. - Le Mangoro.
— Types et costumes .les Betanimena. - Anosibe. — Entrée a Ambodimanga. - 1rs copaliers. - Mahanoro. — La
vanille et le café. Les cascades du Mangoro. - Le caoutchouc. - La région des .-luîtes. — Les modes a Ambala-
vern. — La région des îles. — Beparasy.
Ë0^ ■
L
e 23 mai, nous quittons Isandra el faisons rouir pour Betafo. Tout le monde est
dispos el a goûté un repos bien mérité après l'ascension du mont Tritriva el
surtout après l'insomnie de la nuit précédente.
L'étape est courte d'Isandra à Betafo; non- laissons vite derrière nous
dans le nord-est le pic de Tritriva. 11 existe sur un contrefort adossé, dans
le nord, au massif principal, un petit cratère bien dessiné; dans le lointain
nous voyons encore d'autres cirques volcaniques, qui émaillent la petite
chaîne du Tritriva de larges Irons béants, parfois rendus plus sombres
encore par une épaisse couronne d'arbustes cl de plantes élevées. Près du
village d'Iavonarivo, que nous laissons à gauche, nous nous élevons rapi-
dement, el c'est au point culminant dune colline ravinée que nous décou-
vrons les environs de Betafo et le mont lavoko, qui domine le village de
sa masse imposante, dont le contour, échancré à l'est du sommet prin-
cipal, laisse voir encore un cratère. Nous descendons dans la plaine de
Betafo.
Dans les régions que nous venons de traverser, le Vontovorona,
Anlsirabé, Isandra et Tritriva, nous avions bien rencontré au milieu de
l'argile rouge de nombreuses roches volcaniques; mais, malgré les
coulées de laves et les teintes noires des scories et des ponces, le pays conservait encore sa teinte rou-
geâtre caractéristique et monotone. Ici, la plaine est formée d'une terre noire friable el poussiéreuse,
d'où émergent des roches et des -raviers noirs el brillants : l'argile se distingue encore sur les sommets,
PIERRE LEVÉE .V BETAFO
100 VOYAGE A MADAGASCAR.
mais dans la plaine on la chercherait vainement. Sur les petites éminenees dont la vallée est parsemée,
s'entassent par petits groupes des maisons réunies dans des enclos : murs d'enceinte et maisons sont
édifiés en pierres jointes par un mortier d'argile; quelques-unes sont couvertes en lave.
Cependant cet aspect nouveau du pays cesse bientôt, ces constructions en pierre aux murs noircis,
ce sol noirâtre, disparaissent rapidement, et en approchant de Betafo nous foulons encore l'argile rouge.
A dix heures, nous arrivons au marché d'Alatsinaina. C'est un vaste emplacement limité aux quatre
angles par des pierres levées de dimensions considérables; elles sont sculptées grossièrement; l'une
d'elles porte des inscriptions que je transcris fidèlement ; ces inscriptions qui ornent les faces du mono-
lithe étaient les premières que je voyais à Madagascar, et elles étaient bien caractéristiques de l'origine
de ces pierres destinées surtout à rappeler aux vivants des événements importants cl à perpétuer la
mémoire d'un homme riche et puissant désireux en élevant ce monument (la plus simple expression de
toute architecture) de passer à la postérité.
1° Côté est :
Rainimanda Ambohijafy. Izaho efa nilety ny la fin lany efatra tao Antomboka, nikomandy XI laona ary
tao Anonobe IX taona ary ny tafika nahako dia maro kanefa noho ny fitondrari Andriamanitra dia tongo
eto Antanindrana hiany aho. »
« J'ai parcouru les quatre côtés de la Terre. J'ai été gouverneur d' Antomboka (Diego-Suarez) onze ans,
gouverneur d'Anonobe neuf ans, et les expéditions dont j'ai fait partie sont nombreuses. Cependant par
la grâce de Dieu je suis revenu des pays lointains ici. »
Alatsinaina ity tsy niba miova fa ny zànak'olona no manao toavahiny. Ela lokoa ny cla ka ny vato tamy
Ambololara no tonga miresaka eiy alatsinaina.
« Les enfants des hommes sont comme des voyageurs : le passé 'est bien loin et les pierres de là-bas,
Ambolatara (nom d'un village), viennent parler ici sur la place du Lundi. »
2° Côté ouest :
Akory ratsizay lompokoe! Rainimandanarivo XIV v l " Ichibc 111 tamy ny Vakin'Ankaratra ny lenanay no
nijaraka taminarco fa ny anaranay mbola mitsanyana rlo afovoanarco hiany A'oa faby izahay raha mijery
zato fahavorianarco ka mahaiza mivarotra fundroa maty antoka. Ary aza manambaka ny adala fa jereo
Andriamanitra jereo ny mahitsy. Ka tandremo ny marina fa izay manao soa tsy mba maty antoka ary isaa
malemy fanahy traranliira.
« Comment allez-vous, messieurs, (dit, sous-entendu) Rainimandanarivo XIV honneur, troisième chef
des Vakin Ankaratra. Notre corps s'est séparé de vous, mais votre nom se dresse encore ici au milieu de
vous et nous sommes heureux de vous voir ici réunis en grand nombre. Sachez vendre de peur de vendre '
à perle et ne trompez pas le simple; mais voyez Dieu, voyez l'équité et observez la justice, car ceux qui
font le bien ne sont pas frustrés et ceux qui sont doux atteignent la vieillesse. »
3° Autour de la pierre :
Izaho no ambato amclankafaira nilsanyana tamy ny 1888, 8 Alahamady.
« Je suis la pierre aux recommandations dressée en 1888, le 8 d' Alahamady. »
La place du marché d'Alalsinainy est séparée de la ville par un petit lac, nappe d'eau croupissante de
minime étendue. Après quelques minutes d'une marche difficile sur une levée argileuse, nous entrons
dans le village. Betafo compte environ loO cases, huttes de roseau, maisons d'argile, groupées autour
d'un rova, fort rudimcnlaire, dont les murs renferment la maison du gouverneur Ramiralio, 11 e hon-
neur, et sa petite armée de cinquante soldats; à Betafo, se trouve comme à Antsirabé un dépôt de con-
damnés aux fers, mais il est moins important que dans cette dernière ville. Mes hommes me logent dans
une belle maison à l'ouest du village. Betafo est l'agglomération la plus importante du Vakin'Ankaratra
occidental; c'est le centre autour duquel se pressent dans celle vallée fertile de l'Andranlsay de nom-
breux villages; les rizières s'élagenl partout en gradins pressés sur les bords des cours d'eau, qui jail-
1. Recommandation tout à fait caractéristique do PAntimerina, ce sémite de l'Extrême-Orient.
VOYAGES DANS L'IMERINA.
101
lissent nombreux des roches noires; le terrain, propice aux culture*, est couvert partoui <Ie belles plan-
tations et me fait oublier rapidement l'aridité et la désolation du Vakin'Ankaratra oriental. Une mission
norvégienne existe à Betafo, et les RR. PP. Jésuites 'viennent d'y fonder tout récemment un établisse-
ment. Je vais voir les Pères Berbizier et Caussèque, qui me donnent de lionnes nouvelles de Maislre, de
passage à Betafo la semaine dernière. Mon com-
pagnon a été obligé d'aller plus au nord cher-
cher une voie de pénétration dans les pays
sakalava.
Les Pères, qui me donnent l'hospitalité, me
conduisent en dehors de la ville visiter des
sources chaudes qui, comme à Antsirabé, onl la
réputation de guérir de nombreux malades;
mais je doute fort que de si iourtes ablutions
puissent remettre sur pied mes porteurs qui gre-
lottent la lièvre. Au moins prendront-ils un bain
chaud. .le suis le Père Berbizier qui veul bien
me conduire aux eaux chaudes. Le chemin esl
parfois impraticable, toujours difficile, non
mandions constamment sur les petites levées
qui séparent les rizières et maintiennenl le
niveau des eaux à la hauteur voulue. Après trois
quarts d'heure de marche et d'exercices gymnas-
liques variés, nous arrivons sur le versant d'une
de ces pelils éminences si communes dans cette
plaine de Betafo; sous de gros blocs de rochers
el au fond d'une anfràctuosité, on voit sourdre
une source pouvant débiter 6 à 10 litres d'eau
par minute; celte eau dégage à l'air libre quel-
ques vapeurs sans saveur et sans odeur, sa tem-
pérature est de + 54° centigrades ; le* indigènes
viennent en grand nombre laver leur linge dans
le pelil ruisseau qui murmure entre les cailloux :
après avoir coulé quelque* instants mu "milieu
de rochers, celte eau de lessive esl recueillie
dans une sorte de baignoire taillée dans la
roche; c'est là que les malades viennent se bai-
gner et trouver sinon un soulagement à leurs
maux, du moins la propreté' qui le [dus souvent
leur fait absolument défaut.
Devant la porte de la maison où je logeais à
l'ouest du village, élail le tombeau d'une noble Antimerina. C'est un de* plu* beaux spécimens de ce
genre que j'ai rencontrés sur ma roule el je profite «le l'occasion pour décrire au lecteur les rites funé-
raires des Antimerina.
I ne des principales coutumes des peuplades madécasses invoquée pour affirmer, sinon en totalité du
moins en partie, leur origine asiatique, est sans contredit le culte des ancêtres et par suite les hommage*
el les honneurs rendus aux défunts. C'est donc chez les Antimerina (et les Betsileo), où se trouve dans
sa plus grande pureté le type malayo-polvnésien, que nous allons voir la mémoire îles morts honorée par
des cérémonies dans lesquelles l'indigène l'ail preuve d'une munificence el d'une largesse insolites el
LE GOUVERNEUn DE BETAFO,
10 2 VOYAGE A MADAGASCAR.
par des tombeaux construits avec plus de soin et de recherche que la demeure des vivants. Au contraire,
les tribus sakalava, bara et ântàisaka, chez lesquelles un fort contingent africain est venu s'adjoindre au
type polynésien primitif, se contentent souvent de déposer dans un vallon désert, au fond de quelque
caverne, le mort couché dans un tronc d'arbre creusé ou enveloppé d'une nalte et recouvert de pierres;
mais encore celle inhumation sommaire est-elle précédée ou suivie de rites plus ou moins compliqués
dont je parlerai dans la suite. C'est aussi pour la même raison que les peuplades à cheveux lisses (Anti-
merina, Betsileo, Antanosy | ou ondulés (Anlaimoro, Antsihanaka) recherchent la compagnie des morts,
construisent les tombeaux près des habitations, au milieu des champs, dans les endroits publics ou le
long- des routes fréquentées ; tandis que les autres tribus à cheveux crépus ou laineux éprouvent toujours
pour les trépassés une crainte superstitieuse, entourent le lieu île leur sépulture, quelquefois leurs
noms et leurs propriétés, d'un facly inviolable.
11 est d'usage chez les Anlimerina de prendre de leur vivant toutes les dispositions nécessaires poul-
ies funérailles à venir et de régler minutieusement les détails de l'enterrement et des fêles qui l'accom-
pagneront. Dans ce testament, l'indigène indique l'endroit où se trouve l'argent caché pour ce jour
solennel, le nombre de ses bœufs à immoler en son honneur. Son tombeau de famille esl prêt, il peut
mourir tranquille, on exécutera ses dernières volontés.
Lorsqu'un Anlimerina vient à trépasser, sa famille, ses amis arrivent en foule dans sa maison où sont
déjà réunis ses proches qui l'assistent dans les derniers moments et hâtent souvent le dénouement fatal
en faisant ingurgiter au moribond force poignées de riz pour montrer qu'on ne le laissait pas mourir dans
le besoin et l'abandon. Tout le monde pleure et chante, se lamente et vocifère; pour noyer le chagrin on
commence à boire. Le corps du défunt reste peu de temps dans la case, un jour et deux nuits, rarement
davantage, à moins que l'inhumation ne doive coïncider avec une fêle publique ou tomber dans une
journée néfaste, ce qui donne lieu alors à des usages spéciaux. Le cadavre esl lavé et enseveli dans des
étoffes rougeàlres de soie indigène (lamb amena), des cordelettes maintiennent les tissus serrés; suivant
la richesse du mort, le nombre de linceuls employés esl plus ou moins considérable, on en met toujours le.
plus possible. Près du corps est étendue une natte où les visiteurs déposent quelques morceaux d'argent ;
la somme ainsi recueillie sera partagée entre les parents attristés elle mort lui-même qui emportera au
tombeau, dans sa bouche ou dans ses lamba, la même monnaie qui lui échoit en partage; celte offrande
de la dernière heure apaisera peut-être son courroux et l'empêchera de venir troubler les vivants; son
ombre deviendra favorable et bienfaisante.
Dans la journée qui précède l'enterrement, le vacarme redouble; tous les instruments de musique
disponibles dans le village sont réquisitionnés. Le plus proche parent commence une chanson funèbre,
il est accompagné par toute la famille; parents, amis, esclaves, mêlent à l'envi leurs plaintifs accents.
Cependant l'on s'anime peu à peu, la douleur et quelques libations agissent sur les esprits troublés. Les
épanchements deviennent plus bruyants, trop tendres parfois. Les cris ont succédé aux lamentations;
dans les chants, le rythme est plus vif, la phrase musicale plus gaie; pour résister au chagrin, les survi-
vants sentent le besoin de se rapprocher. Alors la veillée des morts est peu convenable.
Les Anlimerina ne se servent pas de cercueil si ce n'est que dans des occasions exceptionnelles, poul-
ies rois et les princes; dans ces cas, la bière eu argent massif (piastres fondues) ou en bois précieux
montre la richesse et la puissance du défunt. Donc au malin, le corps enveloppé dans ses lamba de soie,
ficelé dans ses bandelettes et réduit ainsi en l'étal de momie, est porté au tombeau par ses proches sur
une civière, le farâfara. Pendant qu'on le descend dans le caveau et qu'on le met dans la place qui lui
est destinée, les scènes de désolation se renouvellent plus violentes. Le père ne veut pas quitter son fils,
l'épouse éplorée désire suivre son mari dans la tombe, les enfants menacent de se tuer, les esclaves
réclament leur bon maître, chacun selon sa parenté ou le lien qui l'unissait au défunt formule un vomi
dil'lérent: lous se souhaitent morts pour ne pas être séparés de celui qu'ils ont perdu. Les gens de
l'enterrement répètent sans cesse : Maty aho.'maly aho! « Je suis mort ! » C'est peut-être exagéré et cepen
dant ils sont bien fatigués cl paraissent toujours abattus.
i:
'
VOYAGES DANS L'IMERINA. 103
Je devais partir le 23 de Betafo pour continuer ma route dans l'ouest, mais la fièvre l'ait de trop grands
ravages dans ma petite troupe; mon fidèle Boto lui-même est atteint. Un repos de vingt-quatre heures
devient nécessaire et nous ne partirons qu'après-demain. Malgré tous mes soins, je dois abandonner deux
de mes porteurs, Rainiboto et Rainizanaka, qui rentrent à Tanararive, où ils porteront mon courrier.
Jean est à peu près remis le 26, grâce à une dose colossale de quinine, cl ce même jour, un peu avant
midi, je donne le signal du départ.
A 2 kilomètres de Betafo, nous franchissons par un col de 1 500 mètres d'altitude les collines volcani-
ques qui limitent au nord la vallée de l'Andrantsay, et en descendant sur le versant ouest, près du hameau
d'Ihadilanana, nous passons à gué une petite rivière au cours torrentueux; deux heures après, nous arri-
vons à Soavina.
C'est un village fortifié, comme Ions ceux que nous voyons depuis le Vontovorona. Le chef, un nommé
Abraham Balsimiharo, commande quelques dizaines de soldais. C'esl un brave homme, et pour une
paire de lunettes que je lui ai donnée, il ne sait quels cadeaux me faire. Quand je sors dans le village, sa
musique nie suit partout. Trois grosses caisses, cinq tambours, deux clarinettes m'accompagnent cons-
tamment ; c'esl une aubade continuelle, toujours la même. Je suis confuse! bien gêné. Enfin la nuit vient
mettre un terme heureux à ce charivari. Au jour, avant mon départ, la musique guette ma sortie et je
suis suivi de nouveau dans une course matinale. Abraham Ratsimiharo m'attend pour prendre le café,
ce premier repas du voyageur, «lit— il. Abraham m'a invité à déjeuner. Sa case est la plus belle du village :
elle est très confortablement meublée. Dans une cour intérieure se trouve un tombeau en pierre sculptée,
un des plus jolis que j'aie vus jusqu'à présent. L'épouse de mon hôte est une unisse femme fort réjouie.
Abraham, un vieux rangahybe, au dire de Jean, esl un brave homme; il est enchanté de la \isite que
je lui fais. Je me confonds en remerciements pour sa musique, et je donne une nouvelle paire de lunettes,
dont Mme Abraham Ratsimiharo se pare immédiatement. Après L'échange de ces politesses mutuelles, je
monte au premier étage, où le déjeuner est servi ; il me faut passer tout d'abord devant un buffet à tiroirs
d'où sortent d'étranges sons; on y a enfermé deux vieilles bottes à musique qui jouent simultanément
In Fille du régiment cl les Cloches île Corneville, pendant qu'un petit lapin blanc posé sur une étagère
voisine frappe avec entrain, mais sans mesure aucune, sur un minuscule tambour. Abraham, qui aime à
s'entourer de toutes ces choses bruyantes, me les montre avec orgueil; c'est un lettré : il a lu. dans des
livres, (pie les Anlimerina aiment la musique, et lient à me le prouver. Nous passons à table : c'est un
repas qui commence par un verre d'anisette qu'une abondante addition d'eau a transformée en lait épais ;
cet affreux breuvage me rappelle Vanisao de l'Amérique du Sud. Puis vient une longue série de plais
copieux sinon succulents, suivis enfin, après de ferles rasades d'absinthe et de bitter, de la lasse de café
promise et convoitée. Du pain de Tananarive figurait au menu ; cet aliment rare à Madagascar était pour
moi une agréable surprise après les nombreuses semaines pendant lesquelles j'avais dû m'en passer et
essayer, mais en vain, de le remplacer par le riz si cher au Malgache cl pour lequel j'ai toujours éprouvé
une répugnance invincible.
En prenant congé du chef hospitalier de Soavina, nous continuons vers l'ouest dans la direction de
Vinaniampy, qui est la limite extrême vers l'ouest de la province de l'Imerina. L'étape est longue, et vers
le milieu du jour, de l'autre côté du mont Nanasana, nous nous arrêtons au village d'Ambohimanambola,
à une altitude de 1 490 mètres.
Mais dès que nous sommes signalés dans ce village, chacun s'arme, et nous voyons la population tout
entière, massée sur les murs de terre qui forment l'enceinte, prêteau combat. On nous prend sans doute
pour des fahavalo, auxquels on veut opposer une vigoureuse résistance. Les portes sont fermées, et
devant les manifestations hostiles nous devons nous arrêter. Un des notables vient à notre rencontre;
les explications que nous lui donnons le rassurent bientôt el il ne nous manque plus pour entrer dans
Ambohimanambola que l'assentiment du chef du village, qui, du reste, vient lui-même, quelques minutes
après, nous l'octroyer généreusement. Nous sommes ici à trois journées de marche seulement de Tana-
narive, néanmoins le pays esl peu sûr, et la suprématie du gouvernement de l'Imerina est purement nomi-
14
10« VOYAGE A MADAGASCAR.
nale en réalité. On se ressent du voisinage des pays sakalava, et ces confins de la province de l'Imerina
échappent en partie à la domination des Antimerina ; ils ne dépendent de personne : c'est l'anarchie et
non l'indépendance.
Après quelques heures de repos, nous reprenons notre marche dans le nord-nord-est ; j'ai hâte d'arriver
aux bords du lac Itasy. Dans la campagne, le sol esl toujours formé par l'argile rouge, les émergences
rocheuses deviennent rares; toujours pas d'arbres; cependant l'aspect de la contrée n'est plus le même
que celui que nous avons vu les jours précédents. En effet, le gazon maigre, les petits roseaux qui ont
peine à couvrir le sol de leur paille jaunie et cassante, sont remplacés maintenant par de grandes herbes,
le vero, graminée puissante de plus de 2 mètres de haut. La fdc des porteurs disparait tout entière
dans ces taillis d'un nouveau genre, et quand surtout d'une roche élevée je puis dominer la plaine
ondoyante des hautes herbes, je découvre devant moi une ligne noirâtre et tortueuse, c'est la file des
porteurs qui marche et trace dans les hautes herbes un sillon sinueux, tel un gigantesque serpent. La
marche est pénible, surtout par une chaleur étouffante ; nous arrivons seulement pour la nuit au hameau
d'Ambovona.
Le 28 mai, après une longue étape dans les grandes herbes, nous arrivons à Andrantsaimahamasina ;
c'est un poste fortifié comme les villages voisins, mais les travaux de défense qui l'entourent sont encore
plus soignés et plus multipliés. C'est d'abord un fossé large et profond, aux parois verticales, taillé dans
l'argile à grands coups d'angady; le déblai est rejeté à l'intérieur; sur cette masse de terre sont plantés,
depuis de longues années déjà, des cactus nopals aux fleurs jaunes. Ces arbustes épineux s'enchevêtrent
de mille manières et forment un fourré impénétrable, que nul ne tenterait de franchir. Puis c'est encore
un mur intérieur, sorte de banquette sur laquelle on a disposé, de distance en distance, de petits tas de
cailloux de quartz aux arêtes tranchantes. Ce sont des approvisionnements de projectiles pour les soldats
de garde, qui, armés de fronde, feraient pleuvoir sur les assaillants une grêle de cailloux lancés avec force.
Les hommes sont très adroits pour lancer ces balles primitives; leur fronde est une corde tressée de
fibres textiles du raphia ; longue de 1 m. 60, elle porte en son centre un œil double de peau molle et flexible
qui doit contenir la pierre, une des extrémités se termine par un œil plus petit dans lequel se place le
petit doigt de la main droite, l'autre extrémité effilée glisse dans la main droite lorsque le frondeur après
avoir fait tourner suffisamment la corde abandonne le projectile à son mouvement centrifuge.
Une haute montagne se dresse à l'ouest du village : c'est le mont Vohibe. J'aurais vivement désiré en
faire l'ascension, pour découvrir du côté du couchant des contrées environnantes, mais je dois renoncer
à mes exhortations, mes porteurs antimerina refusent absolument de me suivre en pays sakalava.
Le 29, nous atteignons dans le nord-est le village d'Ambohipcrenana, et le 30, celui d'Antoby, où nous
trouvons le R. P. Caussèque, qui esl venu de Betafo, par un chemin plus court , surveiller un nouvel établis-
sement qu'il veut fonder dans ce village. Ici nous quittons la zone des villages frontières, théâtre habituel
des incursions des Sakalava et des fahavalo, pour rentrer dans une zone plus tranquille ; les cultures sont
plus soignées; les villages, plus nombreux et plus propres, couronnent toujours les cimes, mais ne sont
plus enserrés dans de nombreuses circonvallal ions. Les principaux centres de cette région sont les villages
de Fenoarivo cl de Mahatsinjo, où nous arrivons le 2 juin. Au nord de Mahatsinjo, nous rentrons dans
une nouvelle contrée volcanique, et le pic d'Ambolavaky avec son cratère vient encore nous rappeler
Tritriva. Autour de lui sont rangés d'anciens cônes de laves en grand nombre; nous approchons du lac
Ilasy, qui se trouve dans la contrée la plus volcanique de l'ouest.
C'est le mardi 4 juin, dans la soirée, que nous couchons pour la première fois sur les bords du lac
Itasy, au village de Mananzary. Dans la journée, nous avions contourné les rives orientales du lac sur les
versants de laves du mont volcanique de Kasige, et nous avions passé, en amont d'une petite chute formée
par une chaussée basaltique bien caractérisée, la rivière torrentueuse du Lily.qui esl le déversoir du lac
Itasy; cette rivière, large à la sortie du lac d'une centaine de mètres, va, après un cours de 50 kilomètres,
se jeter dans le Sakay, affluent de droite du Tsiribihina.
.Mananzary esl un village de vingl maisons silué sur le sommet d'une montagne qui domine l'est du lac.
"^a?
VOYAGES DANS L'IMERINA. 109
Ce village est entouré de quelques hameaux, disséminés sur les nombreux contreforts de cette colline
principale. Les maisons de Mananzary sont construites en roseaux et en Lois ; la plus grande, qui occupe
avec les tombeaux des anciens chefs de la contrée le centre du village, esl bâtie sur une plate-forme
ombragée d'amiana, grands arbres à feuilles urlieanles, mélangés aux majestueux amonlana.
De ce point élevé on jouit de la vue du lac llasy, qui étend au loin sa nappe d'eau tranquille entourée
d'une épaisse ceinture de grands roseaux triangulaires, dont les feuilles diviséesen longs filaments servent
à confectionner des nattes fines et des chapeaux indigènes très soignés, principale richesse de la contrée.
Lorsqu'on s'approche du lac, il faut d'abord franchir, dans celle épaisse forêt de roseaux de plus de
,'f mètres de haut, une dislance de plusieurs centaines de mètres, puis on arrive sur une sorte de pelouse
d'un beau vert qui partout vous sépare de l'eau libre. Malheur à l'imprudent qui s'aventurerait sur ce
lapis trompeur! Celle couche d'herbe, ces plantes aquatiques aux racines chevelues, forment un plancher
mouvant qui cède à la moindre pression; il y a au-dessous plusieurs mètres d'une vase molle et visqueuse
qui, dans bien des endroits, interdisenl au visiteur audacieux l'accès du lac, l'accès de l'eau libre.
Mais, dans la saison des pluies, ces marais boueux qui entourent le hic disparaissent sous une couche
d'eau abondante. A celle époque les rives sont formées par les premières assises rocheuses des montagnes
et des collines qui enserrent le bassin de toutes parts; les piaules aquatiques, le plancher mouvant, les
boues, ont disparu cl sont recouverts par les eaux: la superficie du lac a doublé en même temps que
changeait son contour. L'Ilasy du mois de février esl un lac immense; celui de juillet, un étang boueux
dont l'eau disparaît presque entièrement derrière la forêl de roseaux sous les feuilles étalées des nénuphars
blancs et jaunes. L'Itasy atteint surtout en son centre cl près des plus hauts sommets qui bordent ses
rives au nord-ouest une grande profondeur; ses eaux sonl poissonneuses; malheureusement, les croco-
diles y pullulent. Le caïman, ou mieux le crocodile de Madagascar, serait assez dangereux au dire des
indigènes. 11 s'éloigne parfois de l'eau cl va dans les marais cl dans les roseaux attendre la proie qu'il
convoite, les bœufs el les porcs qui viennenl se désaltérer sonl ses victimes habituelles, mais ce sa u rien
ne dédaigne pas la chair humaine. On me raconte que ces jours derniers une femme cl son enfant ont
élé enlevés au bord du lac par ces hideux reptiles. Il existe deux espèces de crocodiles à Madagascar :
l'une, plus grande, à la lèle large, aux membres plus épais, habile principalement le lac llasy el le lac
Alaotra, les grandes nappes d'eau de l'intérieur; on rencont re ainsi celte«espèce qui esl appelée Crocodilus
robustus parles naturalistes dans les cours supérieurs des grands fleuves du plateau central, surtout vers
le sud, en pays betsileo. La seconde espèce ou Crocodilus madagascariensiss la mâchoire plus allongée, les
membres plus grêles, elle esl de plus petite taille que la première; le Crocodilus madagascariensis habile
île préférence le voisinage de la mer. les embouchures des cours d'eau; l'estuaire du Betsiboka en est
particulièrement infesté.
Je restai plusieurs jours à Mananzary pour étudier la topographie du lac llasy cl de ses environs, mais
je dus abréger mon séjour : beaucoup de mes hommes étaient malades cl exténués par la fièvre palustre,
qui dans ces régions esl particulièrement redoutable, el. le 10 juin, je quittai Mananzary pour retourner
à Tananarive.
Sur les bords du lac llasy. de l'Itasihanaka, comme disent les naturels, je lis connaissance pour la
première fois avec une bêle de somme particulière cl toute spéciale, je crois, à l'île de Madagascar; je
veux parler du bœuf-cheval.
L)es Européens ont amené à grands Irais dans l'île, il y a quelque vingt ans, de rares échantillons de
la race chevaline ; il y en a même beaucoup maintenant à Tananarive el aux environs, et les naturels,
désireux d'imiter les vazaha dans leurs usages et dans leurs habitudes, ont résolu, eux aussi, d'avoir
tles montures : mais les chevaux étaient trop chers, ils demandaient trop de soins, et l'on devait les faire
venir à grands frais; il fallut donc chercher dans le pays un animal capable de suppléer, pour l'usage et
surtout l'apparence, à la [tins noble conquête que l'homme ail jamais l'aile.
Le bœuf à bosse, Bos zebu, pouvait sans doute porter un cavalier : encore fallait-il l'habiller en cheval ;
là était le point délicat. Les Malgaches eurent vite trouvé. On prend un animal jeune encore, remarquable
110 VOYAGE A MADAGASCAR.
dans le troupeau par ses belles allures, sa vivacité et sa robe brune, puis on lui fait subir une série
d'opérations chirurgicales toutes plus désagréables les unes que les autres ; on lui coupe la queue, on
lui taille les oreilles en pointe, les cornes son! enlevées, ainsi que la loupe graisseuse que l'animal
porte sur le garrot, la peau du cou est retranchée. Le bœuf est devenu un cheval : c'est un omby-
soavaly.
Malgré ces mutilations, dont ils guérissent parfois avec peine, ces animaux rendent de réels services;
ils franchissent au trot de grandes distances et portent de lourds fardeaux. Les mauvais sentiers ne les
rebutent pas.
Avant d'arriver au lac Ilasy, j'avais visité successivement le centre, l'est, le nord et le sud-ouest de la
province de l'Imerina ; il me restait à voirie nord avant de rentrer dans la capitale. Ainsi je cherchais
un chemin qui put me ramener à Tananarive en me faisant traverser la région septentrionale du pays
des Anlimerina.
En neuf jours, je décrivis une courbe dont la convexité était tournée vers le nord-ouest et dont le
centre était marqué presque exactement par la capitale. Je visitai ainsi le gros village d'Ambohibeloma,
auprès duquel se trouve la jolie chute de l'Ombifqtsy, puis le village d'Andramatoakapila, sur les bords
de l'Ikopa, le grand affluent du Betsiboka. Je remontai ensuite cette grande rivière jusqu'aux chutes de
Tafaina, chutes plus considérables encore que celles que je vis plus tard en amont dans les environs de
Soavinimerina, au petit village de Farantsana.
A Soavinimerina, je rentrais dans les enviions immédiats de Tananarive, dans la région populeuse,
riche et bien cultivée; l'étape suivante, je me trouvai à Fenoarivo, ancien village célèbre par des portes
massives dont les ruines se voient encore; enfin, le 18 juin, j'étais de retour à Tananarive, dans la maison
de Rainimanambe, qu'un ami obligeant avait bien voulu me louer pour la seconde fois.
A mon arrivée dans la capitale, je trouvai des nouvelles de mes deux compagnons. Maistre, dans sa
marche à l'occident, s'était avancé jusqu'à Ankavandra et avait atteint le Manambolo, le grand fleuve du
Ménabe, Je transcris ici un fragment d'une lettre dans laquelle, en me rassurant sur les suites de sa
périlleuse entreprise, il me résumait son exploration dans l'ouest :
« En vous quittant à Tsinjoarivo, le 10 mai, je me dirigeai vers Ambohiponana, où j'arrivai le 13.
J'avais l'intention de descendre le Manandona, affluent du Tsiribihina, et d'aller jusqu'à la mer. Malheureu-
sement on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Au moment de mon arrivée, les Sakalava étaient en guerre
avec les Antimerina et il me fut impossible de trouver un seul homme pour m'accompagner dans l'ouest.
Obligé de remonter vers le nord, j'ai suivi la ligne des Antimerina qui gardent la frontière. Le 20 mai,
j'étais à Mahatsinjo, un peu au sud-ouest du lac Itasy, bien résolu celte fois à aller au moins jusqu'à
Ankavandra. Quatre jours après, j'arrivai à Bevato et le lendemain à Tsiroamandidy. Là, j'étais forcé
d'attendre plus de quinze jours un Iaissez-passer du gouvernement, les gouverneurs des postes-fron-
tières ayant l'ordre de ne laisser passer aucun étranger s'il n'est muni d'une autorisation spéciale. J'ai
employé ce temps à faire quelques excursions dans les environs; le pays est d'ailleurs peu intéressant,
couvert de hautes herbes atteignant o ou G mètres de haut et à travers lesquelles il faut se frayer un
sentier. Les bords des rivières et des ravins font seuls exception et sont couverts d'une belle végétation.
J'ai été jusqu'au Manambolo, qui coule à kilomètres environ au nord de Tsiroamandidy. Au bout de
quinze jours, n'ayant rien reçu de Tananarive, je suis revenu à Bevato, et de là j'ai pu aller au nord-nord-
est, jusqu'au village sakalava de Fenoarivo, à deux journées de marche. Fenoarivo est sur le bord de
la rivière Masiaka. Celle rivière assez importante est indiquée sur certaines caries comme étant le cours
supérieur du Marambitsy, qui va se jeter clans la mer au sud de Mojanga; sur la carte du R. P. Roblet
elle est considérée comme allant se jeter dans la rivière Sakay, affluent du Kitsamby et par conséquent
du Tsiribihina. Ces deux opinions sont inexactes : la rivière Masiaka est un affluent de l'Ikopa et a son
confluent avec le fleuve un peu au sud de Maevatanana ; c'est du moins ce que m'ont affirmé tous les indi-
gènes à Marandaza, Fenoarivo cl dans les autres villages que j'ai traversés. Le cours inférieur de cet
affluent est d'ailleurs indiqué sur la carte du R. P. Roblet.
VOYAGES DANS L'IMERINA.
111
« A Fenoarivo, j'ai reçu enfin la
lettre du gouvernement antimerina
et je suis revenu à Tsiroamandidy :
là presque tous mes porteurs m'ont
abandonné en apprenant que j'allais
à Ankavandra; j'ai été obligé, pour
continuer mon chemin, de me join-
dre à une troupe de Sakalava. De
Tsiroamandidy à Ankavandra nous
avons mis quatre jours; sauf le petit
village d'Imarovatana, le pays esl
absolument désert. La nuit, nous
étions obligés de camper au milieu
des grandes herbes ou au fond d'un
ravin. A mesure que l'on s'avance
vers l'ouest, les ravins deviennent de
plus en plus boisés, mais le haut
des coteaux a toujours le même
aspect. La veille de mon arrivée à
Ankavandra, j'ai rencontré toute la
population antimerina d'Andrano-
nandrianaqui émigrait versTanana-
rive. Les Sakalava avaienl attaqué
ce poste quelques jours auparavant
et les Antimerina avaient été obligés
de l'évacuer.
« Ankavandra est un grand village
de 300 à 400 cases; il possède un
fort antimerina, qui esl comme
perdu en pays sakalava. Je suis
resté huit jours à Ankavandra sans
pouvoir aller plus loin. Tout le pays
était en guerre, depuis Beditsa, qui
a été attaqué deux jours après mon
arrivée, jusqu'à Imanandaza. J'ai pu cependant traverser le Manambolo à l'ouesl d'Ankavandra et me
rendre au petit village d'Ambodifarihy, sur la rive droite du fleuve; comme je risque d'être immobilisé
ici pendant longtemps par les hostilités, je compte rentrer bienlôl à Tananarive; mon retour se fera
par Bevato, Ambohibeloma el Soavinimerina V »
Maislre rentrait, en effet, le 9 juillet ; quelques jours auparavant, j'avais été rejoint par Foucart;
avant que je passe à l'expédition que nous préparions vers des parages plus lointains et moins connus
que le pays d'Imerina, il va nous raconter le voyage qu'il avait l'ail dans la vallée du Mangoro.
IHTE ϻF. FENOARIVO.
i. Comme on le voit par cette lettre de M. C. Maistre, le gouvernement antimerina (à cette époque cependant notre
protégé) Taisait tout son possible pour paralyser l'action de tout explorateur français à Madagascar. Combien d'ennuis
les Antimerina et leurs gouverneurs et les différents officiers civils et militaires ne m'ont-ils pas causés au cours du
voyage! Jamais les fahavalo et les peuplades des tribus indépendantes ne m'ont tracassé ainsi. Cependanl les autorités
françaises ne cessaient de me répéter de bien respecter les lois des Antimerina dans le cours de mon voyage, mais de
recourir à la force si cela était nécessaire seulement en territoire indépendant du gouvernement antimerina. Or, si chez
les Antimerina mes projets de voyage étaient toujours contrariés, il n'en était pas de même chez les tribus indépendantes.
112 VOYAGE A MADAGASCAR.
EXPLORATION DE G. FOUCART
Le Lui principal du voyage que j'entreprenais dans l'est était de reconnaître le cours inférieur du
Mangoro. Ce fleuve, un des plus importants du versant oriental, coule pendant plus de 200 kilomètres
du nord au sud entre les deux chaînes de montagnes parallèles à la mer, puis, passant à travers une
brèche qui interrompt la première, il fait un coude à l'est et va se jeter dans l'océan Indien près de
Mahanoro. Je devais donc, en quittant mes compagnons, me rendre dans cette ville et remonter ensuite
la vallée du Mangoro jusqu'au point où elle est traversée par la route de Tamalave à Tananarive.
J'avais d'abord l'intention d'aller à Mahanoro en longeant l'Onive, affluent de droite du Mangoro, qui
passe à Tsinjoarivo où il forme, au fond d'un ravin, des rapides et des chutes qui dominent la maison
delà reine. D'après les renseignements que je pris, la largeur de la forêt rend celte route difficile, et la
rareté des villages diminue aussi bien les ressources qu'elle offre au voyageur que l'intérêt qu'elle peut
présenter pour lui. Je me décidais donc à faire un crochet en remontant d'abord au nord, puis en mar-
chant au sud-est pour traverser le Mangoro et gagner la côte.
Le 11 mai au malin, je parlais avec quatorze hommes. Rainivoavy, qui était avec nous depuis notre
arrivée à Tamalave. était le commandeur de celle petite troupe. Un porteur, Rainivokata, à qui une
humeur vagabonde, assez fréquente chez les Malgaches, avait fait abandonner pour nous suivre la pro-
fession sédentaire de ferblantier qu'il exerçait à Tananarive, avait été promu à la dignité de cuisinier;
je n'étais qu'imparfaitement renseigné sur ses talents culinaires, restés jusqu'alors à l'état latent, mais,
du moins, j'étais assuré que mon modeste attirail de cuisine serait bien entretenu. Un autre cumulait
les fonctions de domestique attaché à ma personne avec celles de collecteur de plantes et d'insectes:
malheureusement, il considérait le filet à papillons que je lui avais confié plutôt comme un insigne
honorifique que comme un instrument de travail; il me fallut bien souvent stimuler, par des moyens
énergiques, son zèle insuffisant pour les sciences naturelles.
Une longue étape à travers une campagne aride, d'un aspect monotone, me conduisit à Tanimalaza.
Parmi les douze cases que renferme le mur en terre couronné de cactus épineux constituant l'enceinte
du village, je choisis la moins sale; elle est petite cl ne possède, pour l'éclairer comme pour évacuer les
produits de la combustion, qu'une ouverture étroite; dès qu'on allume le feu destiné à préparer le repas
du soir, la fumée qui me pique les yeux et me prend à la gorge me force à déguerpir; je suis obligé
d'aller manger dehors. Puis, je m'installe dans la case pour la nuit, non sans exciter de timides protes-
tations parmi les moutons et les chèvres qui avaient habituellement la libre jouissance du sol de la
maison. Quant au propriétaire, à sa femme et à ses sept enfants, ils couchent sur un lit élevé de trois
mètres auquel on accède par des échelons placés sur les montants qui le soutiennent. Au milieu île mon
premier sommeil, je vois, à la lueur d'une torche de paille, l'ascension de toute la famille allant goûter
le repos.
Pendant les deux jours suivants, je continue à marcher dans l'Imerina sur un terrain peu accidenté.
Je franchis cependant, à l'altitude de 1080 mètres, une chaîne de collines qui ne s'élève que faible-
ment au-dessus du niveau général, mais qui marque la ligne de partage des eaux entre les deux ver-
sants de l'île. Les ruisseaux que je traverse maintenant sont des affluents secondaires de l'Ikopa qui va
se jeter dans le canal de Moçambique. Arrivé à Tsiajanpaniry, village bâti à côté du mont lharamalaza,
énorme bloc de granit dont la roche est à nu sur une face, je me dirige vers l'est et je me retrouve
bientôt dans le bassin du Mangoro.
Jusque-là, le pays conserve le même aspect; mais à partir de Miantsoarivo, que je quittai le matin du
li mai, j'entre dans une région boisée. Au commencement, les hauteurs restent encore dénudées ou
tapissées seulement d'herbes et de maigres broussailles ; les arbres emplissent les bas-fonds et les petites
vallées. Peu à peu, l'aire de la haute végétation s'étend, gagne les collines et, bientôt, je suis en plein
dans la forêt. Le terrain est accidenté, le sentier très mauvais. On marche bientôt sur un sol rougeàtre
DANS LA VALLÉE DU MANGORO.
113
et glissant, tantôt clans le lit d'un ruisseau qui descend des sommets, bruissant au milieu des cailloux et
bouillonnant sur les grosses pierres. En quelques points, des couloirs étroits et sinueux ont été taillés dans
les massifs d'argile et se creusent constamment par le passage des hommes et par l'action des eaux sau-
vages ; à peine a-t-on la place de se glisser dans la tranchée dont les murailles croulantes se bombent sous la
poussée des racines et dont le fond est rempli d'une boue épaisse. La lumière arrive rare et tamisée par un
fouillis inextricable de branchages, de fougères arborescentes et de lianes. Des arbres morts sont tombés
dans tous les sens et obstruent la route; leurs troncs à demi pourris el les arbres vivants sont couvertsde
plantes parasites, d'orchidées et de mousses pendantes d'un vert pâle, comme décoloré par l'obscurité.
La forêt est divisée en deux parties par une large vallée. Sur les bords du ruisseau qui l'arrose se
trouve le petit village de Sahanalv où je passe la nuit. 11 est à une
altitude d'environ 870 mètres; je suis, après bien des montées el
des descentes, à 550 mètres plus bas (pic la veille.
Le 15 mai au malin, nous reprenons notre marche
sous bois dans les mêmes conditions que le j ■
précédent. Au bout de dois heures, nous rencontrons
un large ruisseau ; chose extraordinaire: un poni le
franchit ! C'est même un ponl suspendu formé par des
perches et des lianes attachées aux arbres voisins ;
leurs rameaux s'étendent horizontalement, à une si
petite hauteur au-dessus du rudimentaire tablier à
claire-voie et s'y enchevêtrent tellement qu'il reste
peu de place pour passer. J'arrive sans trop de peine f
de l'autre côté, mais deux hommes qui portent une
caisse s'accrochent avec leur fardeau dans les bran-
chages; ce n'est qu'après de longs efforts, en les tirant
en avant, en les poussant par derrière, qu'on par-
vient à les dégager.
A peu de kilomètres de là, h' terrain descend rapi-
dement et, à mi-côte (850 mètres), nous sortons de la
forêt. A uns pieds s'étend du nord au sud la vallée du
Mangoro. Sur la rive gauche, se dressent les montagnes
dont les contreforts presque continus viennent mourir
au bord du fleuve. Les sommets, bien découpés, sont
boisés, tandis (pie les pentes, couvertes de hautes brous-
sailles, laissent seulement à nu l'arête des croupes. Sur
la rive droite, où je suis, la végétation est moins puissante une fois qu'on a franchi la limite de la
grande forêt. A peine quelques arbustes et des goyaviers chargés de fruits sur lesquels mes por-
leurs se précipitent comme s'ils n'avaient pas mangé depuis huil jours, ce qui ne les empêche
pas, une heure après, de se repaître plus solidement avec le ri/ habituel au village de Sahamampay
où nous nous arrêtons. L'après-midi, par un bon chemin, nous suivons le Mangoro en le descendant
et nous trouvons bientôt des pirogues pour le traverser devant un petit village de la rive gauche.
Naturellement il s'appelle Andakana, ainsi que tous ceux oii des embarcations attendent des voyageurs
pour le passage d'un cours d'eau. Le nom est l'indication de ce fail.de même qu'ailleurs il est la traduc-
tion de telle autre circonstance locale; et comme elles se reproduisent en des points différents, il en
résulte des appellations identiques qui ne contribuent pas à mettre de la clarté dans les renseignements
fournis par les indigènes.
A Andakana, comme dans les autres villages où j'ai séjourné depuis mon arrivée sur le versanl
oriental, je retrouve les cases légères en bois et en roseaux que nous avons déjà vues dans noire trajet
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m. MAISTRE.
114 VOYAGE A M AI) AllASCAll.
delà côte à la capitale. Celle où je rhe suis installé est spacieuse et propre; des nattes, avec des des-
sins tonnés par l'entrelacement régulier de joncs teints en noir, cachent les parois et les planches d'écorce.
A côté de là, quelques indigènes ayant pour unique instrument Yonlsibc ou cognée élèvent une nouvelle
habitation dont la structure est encore Lien apparente. Celte structure reste la même dans tout le pays
que je vais visiter. Les cases varient par les dimensions, mais sont toujours rectangulaires et couvertes
par un toit à deux versants; des montants reliés par des traverses en constituent la carcasse; faibles et
plus ou moins nombreux sur les grands côtés, ils sont au nombre de cinq et plus solides sur les pignons;
ceux du milieu, plus hauts et plus gros que les autres, sont bien fixés dans le sol et se terminent à la partie
supérieure par des tenons dans lesquels s'enfourche le faîtage qui supporte toute la toiture. Ce mode
de soutien de la couverture est général dans les cases malgaches. Même dans les maisons de l'Imerina,
construites en terre et en briques, le faîtage ne repose pas sur les murs, quoiqu'ils soient épais cl résis-
tants, mais sur deux poteaux placés à l'intérieur au milieu des pignons.
En quittant Andakana, le 1 mai. nous gravissons les montagnes de la première chaîne. Elles sont
couvertes de bois beaucoup moins épais que ceux de l'autre rive du Mangoro et coupés par des clai-
rières. Le sentier qui passe par les villages d'Ambodihava et d'Andohasal'arv est suivi par un Certain
nombre de porteurs. Ceux qui vont comme nous vers la mer sont chargés de peaux de bœufs, ceux qui
viennent de là ont des marchandises variées et surtout du sel. Nous avons en effet rejoint, depuis que
nous avons passé le Mangoro, une voie assez fréquentée allant de Mahanoro à Tananarive.
Dans l'après-midi, l'animation, toute relative d'ailleurs, de la route augmente et dénote le voisinage
d'une agglomération d'une certaine importance. J'aperçois bientôt de nombreuses cases qui s'étagent
sur les flancs d'une colline formant une île allongée au milieu d'une rivière assez large. C'est Anosibe.
me dit-on, ville où résident une garnison et des officiers antimerina.
En quelques minutes je suis sur les bords de la rivière, le Mamavo, que je traverse à gué et je gravis
un escalier grossièrement taillé dans l'argile pour atteindre la rue principale qui suit la crèle de la col-
line. Une grande foule y était réunie pour un kabary; un personnage, affublé d'un costume à peu près
européen, et qui était, à ce que j'appris plus tard, le sous-gouverneur de la ville, nommé Ramiakatra,
s'en détacha et se mit à parlementer avec Rainivoavy pendant que je choisissais un logis; bientôt mon
commandeur vint me dire que je ne pouvais pas rester dans la ville cl, comme j'insistais pour y
demeurer, l'officier antimerina se retrancha derrière les ordres de son supérieur absent. Pour mettre fin
à une discussion qui menaçait de s'éterniser, je me décidai à aller m'installer dans un faubourg situé
sur la rive gauche du cours d'eau.
Comme celte réception pouvait, surtout au début de mon voyage, produire un mauvais effet sur mes
hommes, j'écrivis aussitôt au gouverneur que j'irais le voir le lendemain matin et visiter la ville. Il me
fît répondre qu'il me recevrait.
Assis sur les bords du Mamavo, je passai les dernières heures du jour à regarder le spectacle animé
qu'offre le va-et-vient continuel des passants entre l'île et les maisons de la rive où j'étais; en l'absence
d'un pont, hommes, femmes et enfants pataugent dans l'eau et se retroussent beaucoup plus haut que
le genou. A cette altitude, la température est douce et les habitants d' Anosibe semblent prendre plaisir
à ces bains réitérés; ils en sont quittes, une fois arrivés sur le bord, pour se secouer et réparer rapide-
ment le désordre de leur toilette.
Celle-ci est du reste assez simple. Les femmes s'enveloppent dans un grand fourreau en rabane qui
tombe jusqu'aux pieds en formant jupon; il est attaché à la ceinture par une ficelle au-dessus de
laquelle le haut du fourreau est rabattu. La poitrine est étroitement serrée dans un canezou en colonnade
blanche fermé par des boulons et si court qu'il exislc toujours, entre sa partie inférieure et le jupon, un
intervalle laissant voir la peau. Au-dessus de ces \ éléments, les élégantes ont un second fourreau en
colon blanc à dessins de couleurs ou à grands carreaux blancs et bleus; il est mobile et se maintient avec
les bras, comme le lamba des Antimerina. Les bijoux sont rares; les seuls qu'on voit sont des anneaux
ou de grandes boucles d'oreilles en cuivre.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO.
lKi
L'habillement des hommes est encore moins compliqué. Au-dessus du sadika, pièce d'étoffe entourant les
reins, ils portent une camisole descendant jusqu'aux genoux et pourvue de courtes manches ; généralement
elle est en rabane ayant la teinte jaune naturelle des fibres de raphia. Comme coiffure, les hommes, sur-
loul ceux d'un certain âge. ont mi bonnet en paille dont la forme varie suivant les localités; le plus
souvent c'est une calotte hémisphérique; à Anosibe cl dans les environs, ces bonnets se terminent par
deux cornes. Heureusement qu'à .Madagascar cet ornement n'a aucune signification symbolique.
Le costume que je viens de décrire n'est pas particulier à la province de Bezanozano où se trouve
Anosibe: Au moins dans la partie que j'en ai visitée, les habitants ne se distinguent ni par leur façon
de se vêtir, ni par leur type lîclaniinena au milieu desquels s'est effectue
ensuite mon voyage. Comme eux, ils ont la peau foncée, mais pas noire,
des cheveux fournis cl crépus. Les yeux sont grands, le nez est court, la
bouche bordée de grosses lèvres entre lesquelles apparaissent
des dénis blanches. Le corps bien développé a des formes
robustes et quelquefois assez, belles.
Les hommes ont peu de barbe et portent les cheveux
courts. Pour les femmes, la coiffure est beaucoup moins
variée que chez les Anlimerina : la [dus répandue consiste en
six touffes de cheveux placées deux au-dessus des veux, deux
au niveau desoreilles et deux derrière la tête. Consolidée avec
de la graisse cl quelquefois de la terre, la coiffure peut durer
un mois ou six semaines, mais il faut du temps; de la
patience cl h' concours d'une main amie pour l'établir con-
venablement. Au moment de mon arrivée, une voisine armée
de brosses de différentes dimensions avait c mencé à coiffer
la fille du propriétaire de ma case et. bien après mon repas du
soir, l'artiste capillaire n'avait pas encore mis la dernière main
à son œuvre.
Le lendemain, j'attendis qu'un épais brouillard, qui emplissait
toute la vallée, se fui dissipé- et, vers dix heures, je nu- préparai à aller à Anosibe: mes hommes avaient
profile- des loisirs de la veille pour enlever de leur- vêtements les rûaculations laissées par le passage
île la forêt; Ions étaient enveloppés dan- des lamba d'une éclatante blancheur; à leur tête marchait
Rainivoavy qui avait sorti je ne sais d'où, car le mince bagage qu'il portait en roule ne semblait pas
pouvoir contenir un objet aussi volumineux, un immense chapeau de paille tout neuf. Un porteur,
que ses camarades avaient surnommé mpanasary — le portraitiste — parce qu'il était ordinairement
chargé de mon appareil photographique, nous accompagnait avec ses ustensiles.
Après avoir passé la rivière aux sons d'une trompe dans laquelle soufflait une sentinelle postée sur
une haute plate-forme, je gravis la colline et je suivi- la grande rue jusqu'à son extrémité sud où se
trouvait le poste du rova. Le gouverneur Andriantoanina vint m'y recevoir et me fil entrer dans sa case
où je m'assis à côté de lui. Aussitôt un serviteur, niellant genou à terre, déposa devant nous deux tasses
raccommodées avec du fil de fer. cl contenant un liquide fumant; nous trinquâmes avec cette boisson
qui n'était autre «pie du café au lait, cl certainement le plus sucré que j'aie jamais bu. Ces politesses
terminées, je me plaignis vivement de l'accueil peu hospitalier qu'on m'avait fait la veille: le gouverneur
me répondit d'une façon évasivè, comme le font toujours les Anlimerina. Ces explications n'étaient pas
suffisantes, mais je ne pouvais que m'en contenter.
Four faire diversion, le gouverneur me demanda une consultation pour sa femme malade. Aux yeux
des Malgaches, tout blanc est un savant médecin, et je n'en étais plus à faire mes débuts dans la théra-
peutique; il faul dire que cet exercice, peut-être illégal, de la médecine esl grandement facilité parla
vie errante que mène le .voyageur; changeant de gîte tous les jours, il reçoit les remerciements du client
M. FOl'CAHT.
116 VOYAGE A MADAGASCAR.
auquel il donne un remède, mais n'est pas là pour écouter ses reproches, si le traitement n'a pas produit
d'effet. On me conduisit au premier étage où je trouvai une vieille femme assise sur ses talons, qui
refusa obstinément de répondre à mes questions. Rainivoavy fut plus heureux et j'appris, par son inter-
médiaire, qu'elle avait la fièvre et mal aux dents, comme le manifestait du reste suffisamment une
énorme fluxion. Un peu de quinine pour la première maladie, un cataplasme de riz bien chaud pour la
seconde, et ma réputation fut sauvée.
Je proposai ensuite au gouverneur de le photographier avec son état-major; il voulut auparavant
changer de costume, et quittant une sorte de courte robe de chambre en drap vert avec laquelle il m'avait
reçu, il endossa une redingote noire ornée sur les manches de sept galons d'or et mit un gibus, non
moins galonné, qui, par suite sans doute delà rupture d'un ressort, persistait à prendre une forme héli-
coïdale, malgré les efforts de son possesseur. Les principaux officiers, revêtus de costumes d'un goût
analogue, formèrent aussi un groupe devant mon objectif.
J'allai ensuite l'aire un tour en ville; dans la grande rue manœuvrait la garnison forte de 230 hommes
environ ; elle possédait un armement, plus varié que dangereux, consistant en fusils à pierre ou à piston,
en sabres, en sagaies; quelques soldats même faisaient l'exercice avec des morceaux de bambou.
La ville d'Anosibe, qui est de fondation assez récente, est l'un des chefs-lieux de la province de
Bezanozano. Elle se compose de 181) cases environ, disposées sur plusieurs rangées parallèles, de part et
d'autre delà grande rue qui suit la plus grande longueur de l'îlot. Ouelqucs-unes contiennent des bou-
tiques bien approvisionnées d'objets indigènes et de quelques articles européens. Les habitants ont un
air d'aisance qui contraste vivement avec la misère des villages environnants.
Depuis l'époque de mon passage, Anosibe a été le théâtre d'événements tragiques. Ramiakatra, qui
n'occupait alors que le second rang, avait eu de l'avancement et avait été nommé gouverneur; il exerça
ses fonctions avec tant de dureté que, malgré la longue habitude que possèdent les tribus soumises de
tout supporter des Antimerina, ses administrés se lassèrent ; au commencement de 1891, une députation,
composée des notables du pays, alla porter à Tananarive les doléances de la population ; elle attendit plu-
sieurs semaines pour obtenir une audience, mais enfin Rainilaiarivony la reçut et, comme les minis-
tres de tous les pays, répondit par de bonnes paroles aux plaintes formulées. De retour à Anosibe, les
envoyés furent fêtés; on leur offrit un repas en dehors de la ville; mais la réunion fut troublée par
Ramiakatra, qui, avec quelques-uns de ses soldats les plus dévoués, envahit la salle du festin et massacra
les délégués, leurs femmes et leurs enfants. L'affaire fit trop de bruit pour que le gouvernement pût différer
le châtiment de son agent ; aussi envoya-t-on immédiatement de la capitale un fsimandoa accompagné
de quelques soldats qui tuèrent Ramiakatra et ses complices sans autre forme de procès.
Généralement, on montre moins d'énergie; le fonctionnaire qui a soulevé des plaintes est appelé à
Tananarive où on instruit son procès; le gouvernement lui fait rendre tout l'argent qu'il a pris et se
garde bien d'en restituer la moindre partie aux malheureux administrés; quand le gouverneur est com-
plètement ruiné, on l'acquitte, pour maintenir sauf le principe d'autorité, et on lui donne un nouveau
poste. S'il a dépassé la limite des exactions permises, on l'envoie commander une garnison dans l'ouest
ou dans le sud, au milieu d'une région bien insalubre où il ne larde pas à mourir de la fièvre. Quelques
forts ont ainsi la spécialité de servir à une élimination honorable des fonctionnaires compromettants.
Comme les habitants des provinces soumises aux Antimerina savent qu'ils ne gagneront rien au renvoi
d'un gouverneur, puisqu'on en nommera un nouveau qui n'aura d'autre désir que de s'enrichir rapidement
à leurs dépens, ils supportent d'habitude avec plus de patience que ceux d'Anosibe les mauvais traite-
ments. Avec le système en vigueur depuis de longues années, ils sont actuellement réduits à la plus
grande misère. S'ils apprennent un métier, on les appelle aussitôt dans la ville la plus voisine pour
l'exercer gratuitement, en théorie, au profit de la reine, le plus souvent, dans la pratique, au profil du
gouverneur; s'ils n'en connaissent pas, on leur fait transporter des marchandises pour le gouvernement
ou pour ses agents; s'ils trouvenl à s'employer dans une usine ou dans une plantation, on les convoque
pour une période de service militaire en leur laissant entendre qu'en versant quelques piastres, ils en
DANS LA VALLÉE DU MANGORO.
117
seront dispensés; à l'occasion, le gouverneur ne se gène
nullement pour empocher les piastres et incorporer en-
suile celui qui les a données.
La journée, était assez avancée quand je quittai
Anosibe. En parlant, nous traversons un joli bois rempli
d'arbustes fleuris qu'illuminent, en jouant gaiement
parmi les brandies, les rayons obliques du soleil à son
déclin. Je voudrais être toul entier à ce spectacle, sur
lequel le voyageur n'est pas blasé quand il a parcouru
rimerina ainsi que je le taisais quelques jours aupara-
vant, mais, sous peine de se donner une entorse, il faut
abaisser les yeux vers la terre; pendant plus d'un kilo-
mètre, en effet, nous mandions en sautant de pierre en
pierre dans le lit d'un ruisseau; comme souvent, il
n'existe pas d'autre sentier : les Malgaches trouvent
inutile d'en tracer un quand les eaux sauvages mil
ouvert un passage en exerçant, mê imparfaitement,
leur action érosive sur le sol accidenté des régions
montagneuses.
Nous quittons enfin celle voie humide et nous arri-
vons au village de Bemangahazo, dont les sept cases
sont disposées sur les côtés d'un triangle; au milieu esl
fichée en terre, saillant de quinze centimètres, une petite
pierre, précieuse sans doute par les vertus qu'elle pos-
sède, puisqu'elle esl soigneusement protégée par un
treillage de bambou. Ce monument, que je ne com-
mettrai pas l'exagération d'appeler mégalithique, esl
couvert d'offrandes consistant en de petites boîtes carrées, adroitement façonnées avec des feuilles el
remplies de graisse
On a lu précédemment la description des pierres plantées qu'on rencontre dans l'Imerina. Celles du
pays betanimena sont différentes, sinon par !<• respect qu'elles inspirent el par la signification, du moins
par la forme et par la grandeur. Tandis que les pierres des Antimerina, souvent taillées el sculptées, attei-
gnent parfois des dimensions considérables, celles que j'ai vues sur le versant oriental sont toujours
brûles el dépassent rarement un mètre de hauteur.
Quelquefois, comme à Bemangahazo, un bloc, entouré d'une grosse barrière, est isolé au milieu d un
village ou loin des habitations, sur le bord du sentier. Plus souvent se dressent alternativement sur une
même ligne, à l'ombre d'un arbre, des pierres et des poteaux en bois plus élevés, coupés carrément par
le haut; le nombre de ces pierres esl variable, mais ne dépasse jamais cinq. Plaqués sur elles ou flot-
tant lourdement au sommet des pieux où ils sont pendus, des torchons imbibés de graisse et <l une
couleur indécise attestent aux yeux des passants le culte dont le fétiche est l'objet.
On rencontre aussi des pieux en bois au milieu des villages, mais ils sont pointus el servent a accrocher
des tèles de bœufs au moment de certaines fêtes, notamment de celles qu'on célèbre à l'occasion de la
circoncision. Dans la partie du pays où je suis, ils sont presque toujours bifurques. Tels sont ceux dont
j'ai l'ail le croquis a Andranogavola, où je couchai le lendemain de mon passage à Bemangahazo, après
une journée de marche dépourvue d'intérêt. Faut-il attribuer leur état de délabrement actuel à la dispa-
rition des anciennes croyances? Je ne sais; mais ce que je peux dire c'est qu elles n ont pas été rempla-
cées par d'autres. Chez les Belanimena, je n'ai trouvé nulle part, si ce n'est dans le voisinage de la côte,
la moindre trace de religion d'importation, catholicisme ou protestantisme.
£^L
PIEI : DRESSÉS A ANDRANOG 01 i,
118 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le 19 mai, le sentier que je suis, tantôt déroulant sa ligne rouge, dans la verdure, tantôt disparaissant
momentanément dans l'eau brunâtre d'un marais, continue à serpenter à travers les montagnes. En
général, le sol est boisé, mais de vastes espaces, qui s'étendent constamment, ont été dénudés par le feu
pour être rendus propres à la culture. Cette méthode expéditive en vaudrait une autre si on en pouvait
limiter exactement les elïels au terrain dont on a besoin, mais l'incendie allumé ne s'arrête pas. Tel indi-
gène qui n'a qu'une poignée de riz à semer, ravage ainsi tout un canton; il ne veut brûler que quelques
herbes et la flamme vole jusqu'à la forêt voisine. L'aspect qu'offrent ces bois où a passé le feu est lamen-
table : ça et là, vrais squelettes végétaux, des arbres restent debout, dressant leurs troncs, carbonisés
ou blanchis parle temps: l'eau, que n'élimine plus la puissante évaporation des feuillages, s'accumule à
leurs pieds et forme des marécages.
Peu à peu, à mesure «pie j'avance, l'altitude diminue; la végétation change et prend un caractère plus
tropical. Les ravenala, avec leurs longues feuilles en éventail, font leur apparition (3:25 mètres); rares cl
isolés d'abord, ils deviennent bientôt plus nombreux et se pressent les uns contre les autres dans la
vallée du Manampontsy où j'arrive bientôt. Je passe sur la rive droite de celte rivière cl je vais m'ins-
t aller au village d'Imanakana.
Le lendemain, quelques heures de marche sur la rive droite de la rivière, à travers de hautes herbes
mouillées par la rosée nocturne, nous conduisent à Antanambao. C'est un village assez important.
J'entre du reste dans la zone côtière, bien plus peuplée que le pays parcouru depuis le Mangoro.
Quarante cases, donl plusieurs ont une varangue cl un étage, composenl Antanambao. Au milieu de
la place, sous un vaste grenier à riz moulé sur colonnes, une balustrade entoure un plancher où les
habitants se réunissent à l'abri du soleil pour causer, rêver ou dormir. Près de là, un grand bâtiment en
bois sert d'école. Au moment de ma visite, le maître, perché sur une cslrade devanl un pupitre, l'ail
l'appel des élèves. L'école esl mixTe; les filles sont à gauche, à droite les garçons.
Je suis tout étonné de voir parmi ces derniers, à côté de bambins depuis pou sortis de nourrice, de
grands et solides gaillards ayant barbe au menton, et pourtant à en juger du moins par les syllabaires,
tracés sur de longues et minces planchettes, (pie tiennent en mains les élèves, je ne suis pas dans un'
établissement consacré aux hautes études. En m'informanl plus tard sur celte particularité-, j'ai appris que,
dans les localités pourvues d'une école, les jeunes gens sonl obligés de la fréquenter Jusqu'à ce qu'ils en
soient dispensés par les Antimerina. Les gouverneurs trouvent là encore une source de petits profils: ils
ne libèrent l'élève que moyennant le versement préalable d'un nombre de piastres proportionné à ses res-
sources ou à celles des siens: si le candidat ne peut pas les réunir ou s'il ne veut pas se dessaisir de
l'argent qu'il possède, il attend, quelquefois pendant plusieurs années.
Il serait injuste de ne pas ajouter que, dans la pratique, les inconvénients de celle application, peut-
être intempestive, de l'instruction obligatoire sont grandement atténués parla rareté des écoles. Pendant
tout mon voyage chez les Belanimena, je n'en ai vu que deux.
La forme et la nature du terrain se modifient sensiblement à partir du point que nous avons atteint . Les
collines mollement arrondies ont succédé aux raides escarpements de la zone forestière. Le sable rem-
placera bientôt l'agile fortement colorée qui constitue la plus grande partie du pays que je visite et qui
lui a fourni son nom : Bc, grande; tany, lerre; mena, rouge. Mais avant d'entrer dans la région des
dunes fixées par la végétation, il nous faut franchir quelques élévations sur les flancs desquelles brillent
des cristaux appartenant à diverses variétés de quartzites; et comme ils ont l'éclat du verre, ils en ont
aussi les arêtes coupantes, malheureusement pour mes hommes qui, avec leurs pieds nus, ne goûtent
que médiocrement les nouveaux caractères géologiques de la roule. Ils oui négligé de se munir de
semelles de cuir, maintenues par une lanière passant entre le pouce cl le doigt voisin, dont ils se servent
ordinairement dans ces occasions; aussi avancent-ils péniblement ; l'un d'eux, en tombant, se blesse assez
fortement pour ne plus avoir pu. depuis ce moment, suivre la colonne qu'en traînard; la vue d'une
charge qui va se répartir sur l'épaule des valides ne contribue pas à les rendre moins moroses. Mais,
vers la lin de l'étape, en arrivant au sommet d'un mamelon plus haut (pie lés autres et qui limitai!
DANS LA VALLÉE I) L MANGORO. Ilîi
notre horizon, subitement, loul change cl leur physionomie s'éclaire. Ranomasina! Ranomasina! — la
nier! la mer! — s'écrient-ils d'une commune voix, tout comme les dix: mille à l'aspect du Pont-Euxin,
cl, étendant les bras', ils me montrent bien loin, par delà les dernières ondulations du terrain, l'Océan
Indien qu'une ligne à peine perceptible distingue du ciel. Sans avoir des motifs aussi légitimes que les
compagnons de Xénophon, ils manifestent bruyamment une joie semblable. Il en esl de même chaque
fois qu'après une longue roule les porteurs aperçoivent pour la première fois la mer ou Tananarive: la
côte ou la capitale, «•'est sinon la fin d'un voyage, du moins 1m perspective de quelques jours de repos,
d'une vie large cl facile, des plaisirs variés que le borizana ne peut pas toujours se procurer en roule. Dans
les circonstances actuelles, le contentement (h 1 mes porteurs a besoin de se dépenser en mouvement. Ils
me hissent, sans me consulter, sur le filanjana abandonné depuis longtemps et. oubliant cailloux aigus
cl pieds endoloris, ils bondissent plutôt qu'ils ne courent sur la pente rapide en bus de laquelle apparaît
un village. Devant la première case, un indigène, qui transporte quelques canards dans deux grands
paniers à claire-voie s'équilibrant aux extrémités d'un bambou cl qui ne se gare pas assez vite, reçoit
dans sa charge vivante un des brancards de mon véhicule animé d'une telle force vive qu'il esl renversé
avec elle; mes deux porteurs de devant tombent par-dessus cl. naturellement, en vertu de l'inertie, je
vais nfélaler sur le groupe, ('.'est ainsi qu'aux cris d'angoisse de- palmipèdes auxquels se joignent les
injures qu'échangent leur propriétaire cl mes hommes, je lais mon entrée à Ambodimanga. La collision
a l'ail une victime; je la mange à mon dîner, accommodée avec ces légumes «pie les colon- nom me ni pois
du Cap, probablement parce qu'ils mil la forme de gros haricots. Sous celte appellation plus ou moins
justifiée, on les cultive sur la côte orientale, pari iculièremenl vers le sud, cl ils constituent un important
article de commerce; on eu expédie de grandes quantités à Maurice cl à la Réunion.
Le 21 mai, toute la journée, nous longeons le Manampontsj donl le cour-, souvent divisé en plusieurs
bras par des îles, esl parsemé de rochers formant de petites chutes. Nous traversons beaucoup dé ses
affluents qui coulent dans des vallées remplies de bambous, île roseaux cl de ravenala. Aprèsavoir couché
à Mangazohazo, je continue ma roule au milieu de la même végétation touffue à laquelle viennent bien-
tôt s'ajouter des orangers chargés de fruits aux vives couleur-. Simple régal pour les yeux : les oranges
possèdent une peau tellement épaisse que la pulpe comestible du centre se réduit presque à un poinl
mathémathique sans dimensions appréciables.
Vers midi, j'arrive .à Ankonhaona, sur les bord- de la lagune où viennent déboucher le Manampolsy
cl, au sud. deux autres rivières. Plusieurs patrons île pirogues se proposent pour nous faire passer;
toutes les embarcations me paraissant au même degré dépourvues de confortable, aucun motif ne pour-
rait dicter mon choix, si je ne procédais par une voie d'adjudication au rabais, non sans être troublé par
les vociférations des concurrents ; le vainqueur de celle épreuve nous aide à arrimer les bagages et,
sous sa conduite, mes porteurs se mettent à pagayer avec entrain au milieu des nénuphars cl des piaules
aquatiques aux larges feuilles: après une demi-heure de navigation, nous sommes à Beparasy.
Au moment démon passage, le village se composait d'environ 150 cases, mais, en temps normal, il
doit en contenir beaucoup plus. Moins d'un an auparavant, en effet, il avait été totalement détruit par
un incendie qui avait trouvé un aliment facile dans les constructions légères surchauffées par plusieurs
mois de soleil à la lin de la saison sèche. Seuls, les greniers à riz avaient été épargnés, grâce à la sage
précaution que prennent toujours les Betanimena de les établir à une grande distance de- habitations.
Bien qu'elle eût élé aussi durement éprouvée et qu'une partie vécût encore dans des installations provi-
soires, la population de Beparasy paraissait jouir d'une certaine aisance. Les habitants sont commerçants
ou agriculteurs. Une sucrerie fonctionnai! avant l'incendie; il ne restait d'autre vestige de matériel qu'un
chariot, ustensile assez rare à .Madagascar pour que sa rencontre soi! digne d'être notée. Sur le versant
oriental, le terrain plat, entre les lagunes cl la mer, esl le seul qui permette d'employer des véhicules à
roues.
Comme Ions les villages malgaches, Beparasy doit son nom à une particularité locale, généralement
bien choisie. Celui-ci vent dire beaucoup de puces; nombreuses partout, elles ne l'étaient pas là sensible-
120 VOYAGE A MADAGASCAR.
ment plus qu'ailleurs, mais peut-être avaient-elles été décimées par la catastrophe de l'année
précédente !
La langue de sable cpii s'étend entre Beparasy et Mahanoro, où nous devons arriver en une journée,
est couverte d'une herbe courte et serrée sur laquelle la marche n'est plus qu'une promenade. A droite
la lagune, aux eaux tranquilles et silencieuses, s'allonge parallèlement à la cote; à gauche la mer, dont
par intervalles, quelques bosquets dérobent la vue, laisse toujours entendre le murmure cadencé de ses
Unis. Sur le trajet, quelques grands villages : l'un d'eux, Tandroho, lire son nom et son importance d'un
bois de copaliers long de plus d'un kilomètre, qui croît dans le voisinage.
Le copalier [Hymœnea verrucosa), grand et bel arbre appartenant à la famille des légumineuses, a
des feuilles épaisses et luisantes. La gomme qu'il sécrète suinte en grosses larmes du tronc et des
branches qu'on incise pour la recueillir; celle qui s'accumule entre les racines, dans la terre, est plus
dure et, par suite, plus recherchée pour la fabrication des vernis, mais son nettoyage exige beaucoup
de main-d'œuvre. La gomme copal, achetée aux indigènes qui la récoltent, par les traitants, est triée
chez eux et classée en différentes catégories d'après sa teinte et sa dureté. Elle se vend sur la côte de
80 à 250 francs les 100 kilogrammes. Sans valoir celle qui vient des Indes hollandaises, sans valoir
surtout la résine originaire des forêts fossiles de la Xouvelle-Zélande, elle est fort estimée dans le com-
merce européen.
Des colons m'ont affirmé que les Malgaches brûlent quelquefois les copaliers, afin île faire refluer
dans les racines une grande quantité de gomme. Etant capables de toutes les barbaries en matière
d'exploitation des produits naturels, ils sont peut-être aussi coupables de celle-là, mais je n'ai jamais
vu celte pratique en usage.
Un peu plus loin esl le village d'Ambilabè. La lagune au bord de laquelle il est bâti est 1res poisson-
neuse, La pèche esl organisée collectivement par les habitants qui ont établi de grands barrages en
branchages entrelacés, avec des nasses dans les ouvertures. Le poisson est consommé sur place ou
envoyé au marché de Mahanoro après avoir été fumé sur le salaza, 11 semble ne demander qu'à se laisser
prendre. Je vois des enfants qui s'amusent à pêcher : ils entrent dans l'eau jusqu'au cou et, agitant les'
bras, ils forment un cercle qu'ils resserrent peu à peu, tandis qu'au centre l'un d'eux s'empare des ani-
maux affolés au moyen d'un morceau de cotonnade remplissant l'office de filet. Le succès d'un procédé
aussi primitif suppose chez les poissons une certaine dose de simplicité.
J'arrive enfin à Mahanoro. Comme plusieurs autres villes du littoral, celle-ci se divise en deux parties,
l'une administrative et militaire, l'autre commerçante. Comprenant seulement une centaine de cases
que domine le rova, la première est bâtie dans une île escarpée formée par le Mangoro et un bras sans
courant du fleuve; c'est elle qui s'appelle proprement Mahanoro. La seconde se compose d'environ
500 cases groupées sur la terre ferme, dans une plaine et se nomme Androranga. C'est là que je m'ins-
talle pour quelques jours.
Beaucoup de petits commerçants, indigènes ou hova , sont établis à Androranga. Quant au grand
négoce, il est entre les mains de blancs, pour la plupart originaires de l'île Maurice. Trois colons repré-
sentent dans la ville et aux environs l'élément français; ce sont des créoles de la Réunion.
Les produits d'exportation qui se concentrent à Mahanoro sont les peaux de bœufs, arrivant de la pro-
vince centrale, le raphia, le caoutchouc et la vanille venant de la zone côtière ou de la région moyenne. Les
marchandises importées consistent surtout en colonnades blanches, écrues ou imprimées, en sel et en
rhum. Quinze ou vingt navires visitent annuellement la rade, aussi mauvaise que toutes celles de la côte
orientale. Le reste du commerce se fait par Tamatave, en suivant le chemin de terre ou la voie de lagunes.
En l'absence de statistiques, il est impossible de se rendre un compte exact de l'importance totale de
ce commerce. Les douanes, qui appartiennent aux Anlimerina, ne sont soumises à aucun contrôle; les
renseignements qu'ils pourraient fournir seraient forcément erronés, le droit de 10 pour 100 sur la
valeur des marchandises ayant, avec les agents chargés de le percevoir, une élasticité sur laquelle il est
inutile d'insister.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-21
Tous les colons de Mahano m'ont reçu avec une grande cordialité. Les Mauriciens ont conservé
notre langue, nos usages et, parmi eux, j'ai pu me croire au milieu de compatriotes, comme je l'étais
en effet, avec ceux de nos nationaux que j'ai rencontrés.
Un des principaux officiers antimerina de l'administration, Louis Raviro, ancien élève de nos écoles
a Tananarivc, qui parle et écrit le français, s'efforça de rendre mon séjour utile et agréable. Le gou-
verneur Rainisolofo,que j'allai voir, me reçut dans le belvédère qui surmonte son palais, et d'où on a,
sur la mer, une vue admirable, s étendant jusqu'à Marosiky. J'eus avec lui une intéressante conversation
sur les voies de communication à Madagascar et il y manifesta des idées tout à fait exemptes des préjugés
qu'ont habituellement les Antimerina sur celle matière. L'entretien fut interrompu par des toasts qu'il
porta en l'honneur du président de la République et du Résident général; j'y répondis naturellement en
buvant à la santé de la reine et du premier ministre. A chaque l'ois, c'était un plein verre de vermout
à vider. Si cette lutte de courtoisie diplomatique avait duré, j'aurais craint de n'y pas longtemps repré-
senter dignement la France, mais la journée s'avançait et le gouverneur désirai! me rendre ma visite; il
arriva bientôt à mon domicile, m'apportant, suivant la coutume, d'amples cadeaux de victuailles : dindons,
poulets, canards, riz, ananas, bananes formaient la charge de deux porteurs. Mes hommes, qui comp-
taient bien m'aider à absorber ces provisions, furent, autant que moi. sensiblesà cel honneur.
Aux environs de Mahanoro existent un certain nombre de plantations exploitées par les principaux
commerçants de la ville. L'un d'eux, qui possédait une vanillerie sur la rive gauche du Mano-oro, m'in-
vita à m'y arrêter avant de me remettre en route pour l'intérieur. J'acceptai cl. en une matinée, je m'y
rendis avec lui; noire trajet en pirogue, par le petil bras du fleuve, l'ut agrémenté parles chants pleins
de caractère dont les pagayeurs s'accompagnent pour frapper l'eau avec ensemble cl régularité.
Autrefois el jusqu'à ces derniers temps, la culture du caféier étail en faveur sur la côte. Les plants
poussaient rapidement el , en peu d'années, les arbres donnaient une forte récolte de -raines. Cette
prospérité n'a élé que passagère; après quelques périodes de production abondante, les plantations ont
périclité; elles ont élé achevées par un champig 1, VHemileia vastatrix. Aujourd'hui, dans la région du
Mangoro, il n'existe plus une seule piaulai ion de café.
Cet insuccès s'explique aisément : sur la côte, le terrain est bas el humide, le climat est chaud; sous
ces diverses influences, le développement des arbustes esl rapide, mais il s'arrête aussitôt que le sol,
qui ne reçoit pas d'amendements, esl épuisé. Remarquons aussi qu'il faut, pour le caféier, une tempé-
rature ne descendant pas au-dessous de 10" el n'excédanl guère 30°. A Madagascar, la seconde de ces
conditions se rencontre plutôt dans la région moyenne que près de la mer. Aussi voit-on les petites
plantations cultivées par les indigènes à une certaine altitude autour des villages, notamment sur la
roule de Tamatave à Tananarive, donner, avec une grande continuité, de bons produits; elles sont
d'ailleurs soigneusement entretenues el bien fumées. C'est en s'inspiranl de ces exemples qu'il faudrait
reprendre les essais.
Sur la côte orientale el particulièrement dans le voisinage de Mahanoro, la vanille a remplacé le café.
On n'en compte pas moins d'une vingtaine de plantations au bord du Mangoro sur une longueur de
quelques kilomètres. En moyenne, chacune renferme 6 000 pieds.
Le vanillier esl une orchidée à feuilles alternes el charnues portées sur un pétiole. Le fruit esl une
capsule allongée qui, convenablement préparée, constitue la vanille du commerce.
Piaule parasite, le vanillier a besoin d'un autre végétal pour se développer; à Madagascar, on emploie
comme supports nourriciers des pignons d'Inde (Jatropha curcas); ces arbustes sont disposés par ran-
gées parallèles espacées d'environ deux mètres; les branches sont ramenées dans un même plan pour
tonner une haie. Les boutures de vanillier, composées de Lois yeux, sont mises en terre et la plante,
en se développant, s'accroche par des racines aériennes aux branches des arbres; les pieds sont cou-
verts de débris de bananiers destinés à entretenir une humidité constante.
Dans les pays où le vanillier pousse spontanément, la fécondation des fleurs se fait par l'intermédiaire
d un insecte; à Madagascar, il esl nécessaire d'assurer artificiellement celle fécondation au moyen d'une
16
122 VOYAGE A MADAGASCAR.
opération pratiquée sur chaque fleur; c'est ce qu'on nomme le mariage de la vanille. Quelques semaines
après, le fruit est mûr; on le cueille quand l'extrémité commence à jaunir.
Il reste alors à préparer la vanille pour en développer le parfum. Trois méthodes sont employées :
l'eau chaude, la vapeur et l'étuve sèche. La première, qui est la plus ancienne et la plus répandue,
consiste à réunir les gousses et à les tremper pendant un temps très court dans de l'eau sur le point de
bouillir; on les expose ensuite au soleil et on les fait sécher lentement en les enduisant quelquefois
légèrement d'huile d'acajou; cette dessiccation doit être surveillée de près pour enlever les gousses qui,
en se gâtant, communiqueraient aux autres une mauvaise odeur.
Les gousses provenant de bonnes espèces et préparées avec soin se couvrent au bout d'un certain
temps de petits cristaux de vanilline qui en constituent le principe actif, dans une proportion de
2 pour 100. La vanille est alors dite givrée et a plus de valeur. On lui donne souvent artificiellement le
même aspect au moyen de l'acide benzoïque; les préparateurs se livrent avec d'autant moins de retenue
à celle falsification qu'ils sont persuadés que le givre naturel n'est autre chose que celte substance; je
n'ai pas pu leur enlever cette illusion. J'ajouterai, pour rassurer ceux qui ne loucheraient plus qu'avec
défiance dans l'avenir, aux crèmes et aux glaces à la vanille, que l'acide benzoïque, après s'être trans-
formé dans l'économie en acide hippurique, est éliminé sans produire d'action nocive.
Les vanilleries rapportent au bout de deux ans et n'exigent pas, pour leur entretien, beaucoup de
main-d'œuvre. La préparation du produit, léger et peu encombrant, ne demande que du soin dans cer-
tains tours de mains el pas de matériel coûteux. Il n'est donc pas ('tonnant que les plantations de vanil-
liers se multiplient. Je crois, néanmoins, que les colons auraient tort de se livrer exclusivement à celte
culture. On pourrait, dans tous les cas, en essayer d'autres, par exemple celle du cacaoyer qui fournil
une matière dont la consommation va toujours croissant. Autant que j'ai pu en juger par îles individus
isolés, il semble bien réussir aux environs de Mahanoro, mais on ne trouve encore aucune plantation
sérieuse de cet arbre; c'est qu'il ne rapporte qu'au bout de cinq ou six ans. Les colons, qui, malheu-
reusement, pensent plus au présent qu'à l'avenir, n'aiment pas les placements à si longue échéance.
De la plantation où je passai quelques jours, on se rend en une heure à l'embouchure du Mangoro,
après avoir traversé le village du Betsizaraina, qui était autrefois le siège du gouvernement transfert''
aujourd'hui à .Mahanoro. Le fleuve a plus d'un kilomètre de largeur; dans le lit peu profond s'étendent
tle longs bancs de sable que le courant déplace. Sans trop de risques d'échouement, on peut pourtant
remonter le Mangoro en pirogue, ainsi que je l'ai fait, jusqu'à 15 ou 16 kilomètres de la mer, en aval de
l'île Nosindrava où, à la fin des guerres entre les Antimerina et les Betsimisaraka, les principaux chefs de
cette tribu ont été attirés parleurs ennemis, sous prétexte de parlementer et ont été massacrés. A partir de
ce point, la navigation devient très difficile : des rochers et de nombreux îlots, mettant obstacle aux eaux,
produisent des rapides, des tourbillons et des petites chutes. C'est ce qu'on nomme les cascades du Man-
goro. Pour les franchir, il faut des pirogues d'une construction spéciale, courtes, solides, ayant l'arrière
et l'avant très relevés. On remonte par certains passages connus îles habitants du pays, en appuyant des
perches sur le fond el en raclant les pierres avec le dessous de l'embarcation. La descente par les rapides
est moins longue et moins pénible, mais plus périlleuse. A peu de kilomètres plus haut, toute navigation
prolongée devient impossible; elle s'arrête à l'endroit où se jette dans le fleuve un petit affluent de droite,
le Sandakarina.
Un métis français-belsimisaraka, qui se préparait à remonter le Mangoro jusqu'à ce point pour aller
échanger des marchandises dans un village, près de la rivière, m'avait proposé de suivre avec lui celle
voie. Si j'avais confiance dans ses talents nautiques, j'en avais moins dans l'adresse de mes hommes qui
auraient dû conduire la pirogue contenant les bagages. Je préférai donc prendre la roule terrestre; nous
nous donnâmes rendez-vous pour le soir à Ambodipaka.
En quittant Menagisy, village qui fait face aux cascades, je m'aperçois bien vite que la seconde partie
de mon voyage présentera plus de difficultés que la première. Tandis qu'en allant à Mahanoro je suivais
un chemin assez fréquenté, désormais je ne rencontrerai plus, pour relier de rares groupes d'habitations.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-23
que des sentiers envahis par des herbes et des arbustes, et encore dcvrai-je souvent les abandonner,
parce qu'ils s'écartent de la direction que je veux garder.
Mais je suis encore dans la région côtière où les villages sont populeux et ont entre eux des commu-
nications assez actives. Aussi fais-je de fréquentes rencontres. Tantôt c'est un soldat qui rejoint un des
forts voisins : habillé à la légère d'une rabane en loques, couvert d'un vieux chapeau de paille, il a
suspendu à son fusil, qu'il porte horizontalement sur l'épaule, un paquet contenant le reste de son équi-
pement et, de l'autre côté, pour l'équilibrer, une marmite, un sac de riz, une calebasse armée d'un long
manche pour puiser de l'eau, une touffe île piment et enfin, s'il est fortuné, une poule vivante attachée
parles pattes. Tantôt c'est un anlimerina : qu'il soit fonctionnaire ou simple commerçant, qu'il s'avance seul
et à pied ou qu'il soit accompagné de nombreux esclaves le portant en filanjana, celui-ci passe lier, sans
tourner la tète vers l'Européen, tandis que le Belanimena vous salue toujours gaiement d'un finarilra*
(bonjour;. Parfois deux indigènes, qui marchent en sens contraire, s'arrêtent , déposent à terre le fardeau
dont ils sont chargés et se mettent à causer; à les voir ainsi absorbés dans une conversation intermi-
nable, on les prendrait pour de vieilles connaissances: il n'en est rien; souvent ils ne se sont jamais
rencontrés. D'après l'usage du pays, l'un des deux dit à l'autre d'où il vient, où il va, l'objet de son
voyage, ce qu'il a remarqué d'intéressanl en roule; pour bien si' graver --es renseignements dans la
mémoire, le second les répète au narrateur qui approuve ou rectifie chaque circonstance. Ce résumé
achevé, le second entame le récil de ce qui lui esl personnel et en écoute ensuite attentivement la répéti-
tion. Ces) ainsi que se transmettent les nouvelles. Le moyen n'a que l'inconvénient d'être un peu long,
mais le temps n'a pas grande valeur chez les Belanimena : .
\ ers la lin de l'après-midi, j'arrive à Ambodipaka, après avoir passé le Sandakarina qui prend sa source
au sud-ouest du village et qui n'a qu'un cours peu étendu. Mon métis, entouré d'une nombreuse clien-
tèle indigène, esl en plein dans ses affaires qui ne se concluent pas •-ans que, de part el d'antre, on
dépense beaucoup de paroles. 11 a apporté dans sa pirogue plusieurs pièces de ces cotonnades à dessins
de couleurs sur fond blanc qu'on nomme patna el une barrique de rhum. Le chef du village n'a voulu
autoriser l'ouverture^des opérations commerciales que moyennant le versement préalable, à son profit,
de quatre litres de ce liquide. Etoffe et boisson s'échangent contre du ri/., du raphia e\ du caoutchouc, ce
dernier produit en petite quantité.
Autrefois, les bois \oisins de la mer fournissaient beaucoup de caoutchouc : un vicieux mode d'exploi-
tation les a presque épuisés. Sur le versant oriental, le caoutchouc provient d'une liane: non seulement
les indigènes la coupent au pied el abandonnent les parties qu'ils ne peuvent atteindre aisément, mais
encore ils enlèvent souvent les racines qui contiennent une certaine quantité de sue; la plante esl ainsi
détruite sans grand profil.
Le latex, qui s'écouledes tronçons de lianes posés verticalement dans un baquet, esl coagulé à l'aide du
jus de citron ou quelquefois, mais rarement, avec l'acide sulfurique. Le caoutchouc esl ensuite façonné
en houles, forme sous laquelle on l'exporte, particulièrement aux États-Unis. Suivant les points, il se
vend, sur la côte orientale, de 260 à loO francs les 100 kilogrammes. 11 aurait certainement une plus
grande valeur si les indigènes ne dépréciaient leur propre marchandise en y mélangeant, pour en aug-
menter le poids, de la terre et d'autres impuretés. La ruse est trop grossière pour tromper personne.
1. Il m'a été donné dans Ions mes voyagea à Madagascar de Millier l'observation faite en pays betsimisaraka par mon
ami Foucart. Le blanc esl toujours accueilli chez toutes les peuplades de Madagascar sinon avec respect, du moins
avec une certaine bienveillance. On le salue toujours. Chez les Antimerina, au contraire. l'Européen, le Français en
particulier, est toujours mal vu, mal considéré; c'est à peine si on lui cède la place nécessaire pour passer. Est-ce parce
que les Anlimerina uni tant de haine pour les étrangers el pour les Français en particulier alors que les autres peuplades
leur l'ont presque toujours bon accueil, que la France semble vouloir faire des efforts coûteux pour faire des Antimerina
la tribu maîtresse de Madagascar au détriment des autres peuplades dont on parail ignorer l'existence? {Noie du D< Calai.)
i. La remarque l'aile par G. Foucart en pays belanimena esl le plus souvent très exacte. Quelquefois, cependant, j'ai
été grandement surpris de la rapidité avec laquelle un l'ait important, une nouvelle intéressante, ainsi colportée de
bouche en bouche le long d'une roule quelque lieu fréquentée, se communiquait d'un point à un autre, le second point
éloigné quelquefois du premier de plusieurs centaines de kilomètres. (Soie du D' Calai.)
1-24 VOYAGE A MADAGASCAR.
Les commerçants de Mahanoro vont généralement vers le Siul pour s'approvisionner de caoutchouc.
Dans la direction cpje je suis, ils dépassent rarement Ambodipaka et ils n'ont pu me donner de rensei-
gnements que jusqu'à deux jours de marche au delà de ce village.
Le 1" juin au matin, nous regagnons le bord du Mangoro; en marchant à la filé indienne, nous nous
engageons, pour le remonter, dans l'étroit passage qu'il laisse à découvert, durant la saison sèche,
entre ses eaux et l'épaisse végétation de la rive. Encombré de roches micaschisteuses presque entière-
ment décomposées, semé de cailloux roulés de toutes les formes et de tous les calibres, ce passage est
barré par des racines bizarrement contournées contre lesquelles on trébuche, par des branches contre
lesquelles on se cogne. On n'avance pas vile, mais comme, à quelques pas, commence le fourré qui
s'étend bien loin et qui ne se laisserait pas pénétrer, on n'a pas à choisir.
Le Mangoro a encore 400 à 500 mètres de largeur. L'eau coule parmi les blocs épais, saute en bouil-
lonnant par-dessus les roches disposées en file, ou glisse, limpide, sur les parois unies des pentes qu'elle
descend, de distance en distance des îlots couverts de buissons; d'abord bas et visiblement submergés à
l'époque des crues, ils s'élèvent peu à peu comme le terrain environnant qui devient de plus en plus acci-
denté. L'après-midi, après avoir passé devant le Saharony, montagne aplatie dominant les collines de
la rive droite et à laquelle, un peu plus loin, fait pendant le Vohibe, nous arrivons en face d'un de ces
ilôts plus haut et plus grand que tous ceux que j'ai encore vus; il divise le Mangoro en deux bras, dont
l'un est presque à sec. En le traversant, nous gagnons un petit village Ambatoramiangily, qui est juché
au sommet et qui, en dehors de sa position, n'a rien de remarquable.
Le lendemain, nous revenons sur la rive droite où nous rejoignons bientôt un sentier frayé. Il est
moins abrupt que les chemins de la veille et j'en suis heureux ; mais comme compensation, je ne vois
plus rien, pas même le ciel. Je suis au milieu des longoza (Amomum danielli). Ces plantes herbacées,
dégageant une forte odeur de cannelle, ont environ quatre mètres de hauteur; d'une courte tige partent des
feuilles longues et étroites qui se recourbent gracieusement au-dessus de la tête du passant en formant
une voûte que ses regards ne peuvent pas percer. On marche ainsi pendant des heures dans un couloir
de verdure dont on est obligé de suivre les sinuosités capricieuses, sans bien se les expliquer. L'horizon
est trop borné pour qu'on recueille beaucoup d'impressions de voyage.
De temps à autre nous revenons près du fleuve où s'échelonnent très distancés quelques misérables
villages. Devant trois ou quatre cases désertes, je vois, débouchant sur la rive gauche, un grand cours
d'eau venant du nord-ouest. A droite, pas de gros affluent avant l'Onive. Le point où le Mangoro reçoit
cette rivière — sur les bords de laquelle, bien plus haut, est situé Tsinjoarivo, d'où je suis parti — est
entouré de marais. Afin de les éviter, je passe pour une demi-journée de l'autre côté du fleuve.
A partir de Sahandileny, où je m'arrêtais le 4 juin vers le soir, la nature du terrain se modifie. Au
milieu de roches amphiboliques décomposées s'intercalent de nombreux filons de basalte. Plus loin
reparaît le gneiss recouvert d'une puissante couche d'argile. Çà et là des blocs intacts sont restés en
place ou ont été transportés par les eaux dans les bas-fonds. Les collines s'accentuent et prennent des
formes moins amollies ; d'une épaisse végétation d'herbes et d'arbustes émergent de hauts raphia évasant
en bouquets leurs énormes feuilles penninerves, toutes déchiquetées par le vent.
Sur la côte, les fibres de ces palmiers ne manquent pas d'acheteurs. Ici, il n'en vient jamais. Aller
vendre la marchandise aux exportateurs exigerait un effort dont les Belanimena semblent incapables. Ils
disposent donc en abondance de matière première pour le tissage. Les rabanes qu'ils fabriquent sont
unies ou ornées de minces raies bleues, très espacées, obtenues par des fils de chaîne trempés à plu-
sieurs reprises dans une lessive de feuilles d'indigotier. La plante est commune et fournil la seule tein-
ture qui soit d'un usage courant. Faute de débouchés, les rabanes sont à bas prix; mes hommes en
profitent pour renouveler économiquement leur garde-robe.
Peu après Sahandileny, nous nous éloignons du Mangoro en montant rapidement. Le second jour,
vers midi, nous atteignons l'altitude de -400 mètres à Imarivalo. Quoique l'étape ait été courte, quand
Rainivoavy me propose de m'y arrêter, je n'élève aucune objection. Depuis la veille, j'ai la fièvre, et j'aspire
,
DANS LA VALLÉE DL MANGORO.
[>o
à ne plus bouger, les yeux clos et les oreilles tranquilles. Souhait difficilement réalisai île! Chacun vient
me donner son avis, m indiquer son remède. Rainikoto veut me masser, méthode infaillible, selon lui,
pour me rendre frais et dispos. Je n'ai pas grande confiance et je préfère prendre un peu de quinine.
Pendant que je la prépare, le propriétaire de la case où je suis logé, sourianl d'un air incrédule, m'an-
nonce que la drogue ne produira aucun effet; il connaît la cause de ma maladie et pourrait, si j'y con-
sentais, m'en guérir: il m'a vu. en arrivant . mettre dans un bocal d'alcool un lézard que j'avais ramassé
en roule; c'est au meurtre dont je me suis rendu coupable qu'est due la fièvre. Pour la chasser il fau-
I BETS Afil
(liait faire au lézard des funérailles donl le vieillard est prêt à me fixer loul le cérémonial. Je me sui-
guéri en train de tenter l'expérience.
Le lendemain, je repars à peu près remis. Par des bois clairs cl espacés, un chemin accidenté me
conduit vers la lin de la journée au village de Sakalava dont les vingt-cinq cases sonl proches du Man-
goro.
Ma soirée s'y écoule avec moins de monotonie que d'habitude. J'assiste à un grand concert. L'or-
chestre se compose de deux gros tambours, d'un petil cl de quatre flûtes. Les musiciens jouent en mar-
chant et l'uni halte dès qu'un morceau esl terminé. Comme intermède quelques danse- avec chants et
battements de mains. Pour linir la fête, les instrumentistes tournent, par deux l'ois, autour de mon
logis en frappant cl soufflant avec un redoublement d'énergie destiné à me l'aire honneur.
Rassasié- de bruit, sinon d'harmonie, je me couche. A peine mes paupières sont-elles fermées que je
sursaute, réveillé par un vacarme formidable. C'est nu chœur, mais je n'arrive pas d'abord à deviner la
nature d'un accompagnement dont la noie unique cl variant seulement d'intensité se répète sans trêve.
J'entrouvre donc, avec toute la discrétion que réclame la légèreté de mon costume, la porte glissante de
ma case : à la clarté de la lune j'aperçois, près de là. deux femmes tenant par ses extrémités un lone- e|
gros morceau de bambou sur lequel plusieurs de leurs compagnes lapent en cadence à tours de bras avec
120 VOYAGE A MADAGASCAR.
des bâtons. Los coups pleuvenl dru, tombant simultanément sur la lige sonore ou se succédant, rapides,
d'après les exigences d'un rythme étrange que les musiciennes suivent avec un ensemble qui témoigne
de leur entente de la mesure, autant que de la vigueur de leurs biceps. D'autres femmes, assises en rond
autour des premières, chantent à tue-tête une complainte aux innombrables couplets. En vain j'espère
que les mains fatiguées par les trépidations lâcheront les instruments, que les gorges desséchées ne
laisseront plus passer la voix; grâce à de fréquentes permutations dans les rôles, la symphonie des gour-
dins se continue, implacablement, une grande partie de la nuit. Si je n'en avais eu qu'une audition,
passe encore; mais les nuits suivantes, dans d'autres villages, j'entends de semblables sérénades.
Ambalavero, village de médiocre importance, où je m'arrêtai quelques heures le " juin, mérite néan-
moins une mention, parce que ses habitants se montrent, contrairement aux populations environnantes,
assez industrieux. Non seulement ils tissent des rabanes et entrelacent habilement les joncs pour façonner
des nattes, mais encore ils cuisent la terre; les plats, les marmites et les autres ustensiles qu'ils fabriquent
ont d'ailleurs peu de solidité, comme la plupart des poteries de Madagascar. Chez les Betanimena, leur
usage est l'exception ; pour servir les aliments, on emploie des feuilles de ravenala ou de longoza ; pour les
préparer, des marmites en fonte de provenance européenne ou américaine. Ce sont les seuls objets
d'importation qui pénètrent jusque-là, mais aucune case n'en est dépourvue.
Au moment de mon passage, plusieurs habitants sont occupés à la fabrication du betsabrlsa. Us se
servent, pour extraire le jus de la canne à sucre, d'un moulin assez primitif : sur de solides supports est
fixé un morceau de bois creusé d'une rigole terminée par un bec; au-dessus, ils font rouler un tronc
d'arbre auquel ils donnent à la main un mouvement de va-et-vient en le tenant par des taquets dont il est
muni. Les fragments de canne interposés sont soumis à une pression trop faible pour qu'on recueille à
l'extrémité du liée la totalité du suc qu'elles contiennent. La matière première est assez abondante pour
compenser le rendement insuffisant de l'appareil.
11 existe, en effet, à côté de presque tous les villages de petites plantations de cannes. Elles sont mal
entretenues, mais l'espèce est très saccharifère ; les plants durent longtemps et subissent un nombre
considérable de coupes avant qu'on soit obligé de renouveler les souches.
Sur la côte, des plantations plus importantes ont, à diverses époques, été établies par des colons qui
possédaient des sucreries. La plupart de ces usines ont périclité au moment île la guerre franco-hova
et la fabrication n'a été reprise qu'en quelques points.
J'ai aussi noté à Ambalavero des parures dont je n'ai pas vu d'autres exemples. Partout ailleurs dans
la vallée du Mangoro, les indigènes, quand ils ont les oreilles percées, y mettent un petit anneau de cuivre.
Là, l'anneau est d'un grand diamètre et passe dans une ouverture pratiquée au centre d'une rondelle
en bois qui garnit le lobule de l'oreille démesurément dilaté. Cet ornement est commun aux deux
sexes.
Au delà d'Ambalavero, le Mangoro reçoit un affluent, le Volove, (pie nous devons remonter loin de
son débouché, pour le guéer. Depuis le point d'où je suis parti le matin le fleuve a changé complètement
d'aspect. Au lieu des rapides et des cascades qu'il forme, presque sans interruption, danslazonc eôtière,
ce sont maintenant, séparées par des intervalles où l'eau coule tranquille, des chutes brusques et succes-
sives. La première, en amont de Sakalava, est peu élevée. La seconde, voisine d'Anosiarivo, où je
passe la nuit, est plus imposante; il est difficile d'en approcher et ce n'est qu'en escaladant des rochers
rendus glissants par la buée (pie je peux voir d'ensemble la masse des eaux se resserrer d'abord dans un
couloir étroit et sinueux, puis descendre avec fracas une pente au bout de laquelle elle fait un saut
vertical de cinq mètres. Le lendemain, après avoir dépassé le continent d'une large rivière de gauche, le
Manambondry, j'aperçois une autre belle chute dont le seuil est coupé par des roches en saillie formant,
sur une même ligne, trois déversoirs nettement séparés.
En aval de chaque chute, le Mangoro s'élargit en un vaste bassin (pie remplit une multitude d'îlots
verdoyants. Ailleurs, des îles plus grandes le divisent en plusieurs liras. La rive se coude fréquemment,
se creuse d'anses profondes. La suivre dans ses détours, sur un terrain tourmenté qu'hérissent les pierres
DANS LA VALLÉE Dl" MANGORO.
127
• M M- in M \ 10 \ \\M-!Am\ n.
et les buissons, sérail se condamnera n'avancer que bien lentement. Nous gagnons (lune les hauteurs
voisines où la marche est plus facile malgré les montées el les descentes.
Pendant deux jours, nous passons par les altitudes les plus variées. Quelquefois non-- traversons îles
nuages qui nous enveloppent de brume el imbibenl nos vêtements, puis les dépassant el plananl au-
dessus d'eux, nous allons un instant nous sécher au soleil en franchissant quelques crêtes. Bois et clai-
rières, cimes battues par les vents el vallons encaissés se succèdent . A côté des pentes arides, sur lesquelles
la pluie glisse en les ravinanl profondément, des dépressions sans écoulement sont transformées en
marécages qui disparaissent sou-, la végétation. Dans certains d'entre eux, de multiples générations de
plantes aquatiques, en enchevêtrant leurs racines vivantes ou mortes, ont formé à la surface de l'eau
dormante un lacis épais assez résistant. A coud il ion de ne pas s'arrêter, on peut marcher sur celle prairie
flottante; à chaque pas qu'on fait, on la voit remuer el onduler à une grande dislance.
Une population douce, mais paresseuse, trop peu énergique pour tenter de sortir de l'étal de misère
et d'abrutissement où la maint iennenl les Anlimerina.occu pe les rares villages de cette région montagneuse.
Rapporter leurs noms, renfermant parfois plus de syllabes que les localités qu'ils désignent ne contien-
nent de cases, offrirait peu d'intérêt el ne me sérail pas toujours possible. Le 10 juin, arrivant. dans un
groupe d'habitations qui ne me semble pas d'une moindre importance que les autres, je m'informe de
son nom. — 7'sij mis;/ lii n'y en a pas . me dit-on A la vérité ces deux mois constituent la réponse coulu-
mière, celle que tout Malgache, pour s'éviter de la peine, l'ail d'abord à une demande quelconque; mais
cette fois, elle esl définitive.
Ce village anonyme est le théâtre d'une vive explication avec mes hommes. Depuis plusieurs jours, je
remarquais qu'ils étaient escortés de gens du pays auxquels ils confiaient mes paquets. Comme il arrive
souvent que les borizana, afin de se reposer, prennent ainsi des suppléants qu'ils paient avec une partie
île l'argent qu'ils reçoivent, je ne m'étais pas inquiété de celle augmentation de personnel, mais à la fin
presque tous mes porteurs avaienl des aides el voyageaient en touristes, les bras ballants, poussant devant
eux la troupe auxiliaire qui donnait des preuves non équivoques de mécontentement. Rainivoavy, que
128 VOYAGE A MADAGASCAR.
j'interroge à ce sujet, me dit, assez embarrassé, que les indigènes qui nous accompagnent sont pavés,
mais une courte enquête m'apprend qu'ils ont tout simplement été réquisitionnés. Faisant sonner bien
fort les hautes relations que j'avais à Mahanoro dans le monde administratif antimerina, le commandeur
a exigé la corvée pour mon compte et les Betanimena, avec la simplicité qui les caractérise, ont obéi
sans demander plus d'explication.
Mes remontrances ont produit leur effet et, au départ, tout est rentré dans l'ordre. Nos compagnons
involontaires ont disparu et chacun, maugréant, a repris son fardeau L'élégant Rainivoavy, lui-même,
qui ordinairement n'a en main que la sagaie, insigne de ses fonctions, s'est chargé d'une marmite et d'un
sac de riz; et comme sa garde-robe, malgré un volume restreint, renferme des ressources inépuisables,
il a endossé un costume de circonstance : au-dessus d'une vieille camisole en rabane toute déchirée, il a
roulé son lamba en ceinture et, sur la tête, il s'est planté un chapeau de paille dont les bords effrangés
s'affaissent piteusement. La transformation ne dure pas longtemps : constatant bientôt que je ne suis pas
apitoyé par le spectacle qu'il m'offre, il repasse le ballot à un camarade et dissimule ses guenilles sous la
blancheur de son lamba qu'il drape en plis harmonieux.
Ce soir-là, nous couchons à Ambohimanarivo, et, le lendemain, nous redescendons dans la vallée en
suivant le cours d'un petit ruisseau jusqu'à son embouchure à Tsaravinany. En quittant ce village, nous
nous engageons entre de raides escarpements broussailleux et le Mangoro,sur la berge, qui parait assez
praticable, mais qui ne l'est pas longtemps. Il nous faut bientôt recommencerla gymnastique aumilieu des
pierres et des racines. Au bout de trois heures d'exercices variés, un gros rocher presque poli, qui a sa
base dans l'eau, nous barre la roule; comme il est impossible de le tourner, j'envoie deux hommes en
arrière à la recherche d'une pirogue. Au bout de trois autres heures, ils reviennent m'annoncer l'arrivée
d'une embarcation. Celle-ci se montre enfin, avançant lentement et pour cause; tout un cédé manque et
le conducteur, à califourchon sur celle ruine, plonge dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Le pagayeur avec
un passager, et dans une position combien commode, c'est tout ce qu'elle peut porter, lui une douzaine
de voyages, tout le monde est sur l'autre rive avec les bagages. Chacun a accompli des prodiges d'équi-
libre pour ne pas chavirer; nous tenions d'autant moins à prendre un bain, malgré la douceur de la
température, que, pendant notre longue attente, nous avons vu plusieurs crocodiles s'ébattre au fil de
l'eau ou se vautrer au soleil sur des îlots sablonneux. En nous remettant en marche, nous passons devant
l'embouchure d'un gros affluent de droite, le Ranomainty, et parvenus, à la nuit close, en face de celle
du Sandramora, petit ruisseau sur le bord duquel est le village d'Ambonandrano, nous en hélons les
habitants déjà endormis pour qu'ils nous envoient une pirogue. Celle qui vient nous chercher est, heu-
reusement, moins délabrée (pie l'autre.
Au réveil, je constate, non sans un certain plaisir, que le Mangoro a de nouveau changé d'allure. Au
lieu de décrire, comme plus bas, des sinuosités continuelles, de descendre par bonds, des gradins plus
ou moins élevés, il coule directement du nord au sud dans un lit souvent divisé en deux par de longues
îles basses, mais débarrassé d'obstacles. Les berges de terre sonl presque verticales; on se croirait sur
les bords d'un canal.
En même temps, la vallée s'esl élargie. Sur la rive où nous sommes, entre le fleuve et les montagnes
qui, de loin en loin seulement, envoient jusqu'à lui des ramifications, s'étend une vaste terrasse, Là ne
poussent que des herbes et des arbustes, tandis que de grands arbres, formant les limites de la forêt,
couronnent les hauteurs. Au bord de l'eau, c'est un gazon court et serré, émaillé par places de fleurettes
aux teintes vives, que nous foulons aux pieds.
Pendant plusieurs jours le paysage conserve le même caractère, la roule reste aussi dégagée. Aucune
difficulté matérielle n'arrête plus la marche, mais nous en rencontrons d'un autre genre. Les villages
s'espacent ; plus d'un se réduit à trois ou quatre cases et les cases elles-mêmes se réduisent à des dimen-
sions tellement minuscules qu'elles sont peu logeables. Les indigènes voient avec terreur s'arrêter notre
troupe, dont l'appétit, avivé par de longues étapes, menace d'épuiser leurs maigres provisions. A'ous ne
trouvons à acheter que du riz et souvent en quantité insuffisante. A Ambonamanambamba, village placé
DANS LA VALLÉE DU MANGORO.
129
à deux kilomètres du Mangoro, près d'une rivière qui prend sa source au mont Iharamalaza et dont je
fixe bien la position pour que, si jamais un voyageur délicat s'aventure dans ces parages, il l'évite
soigneusement, à Ambonamanambamba donc, je me réjouis, en arrivant, de la présence inespérée de
quelques poules; malgré des offres généreuses, leur propriétaire refuse absolument de m'en céder une;
c'est assurément son droit, mais ce qui est abusif, c'est de me vendre, au prix fort, des œufs qui ont
déjà été couvés. Pour être renouvelée des romans picaresques, la vieille facétie de l'omelette craquant
sous la dent ne m'en paraît pas de meilleur goût. Quand j'étais dans le voisinage de la côte, je n'avais
jamais manqué de provisions. Non seulement on m'en vendait, mais encore on m'en donnait, ce qui
n'était pas plus économique, puisque, à ces cadeaux, il fallait répondre au moins par l'équivalent en
argent. A peine étais-je installé quelque part que le tampon-tanana -chef du village), assisté d'une délé-
gation de notables, arrivait dans ma case et, tandis qu'on déposait à mes pieds plusieurs volatiles
attachés par les pattes, une corbeille de riz, des bananes, du manioc et d'autres victuailles, il m'adres-
sait un long discours dans lequel il brodait d'éloquentes variations sur le thème uniforme fourni par la
politesse malgache. Les cadeaux suffisaient généralement à alimenter mon personnel et, souvent même,
ils m'embarrassaient par leur abondance. Maintenant qu'ils m'auraient été utiles, les orateurs venaient
les mains vides; je n'avais plus que les discours.
La pauvreté du pays que je traverse ne doit pas être attribuée exclusivement à l'inertie de ses habi-
tants. Sans aucun doute, avec plus de travail, les Betanimena en tireraient meilleur parti, mais la
stérilité trop fréquente du sol s'oppose à ce que la population qu'il nourrit actuellement si mal vive
jamais bien largement et devienne beaucoup plus dense. <>n a dit souvent qu'à Madagascar la zone
moyenne participe des avantages du littoral et du massif central: dans le bassin du Mangoro, elle en
réunit plutôt les inconvénients.
A l'absence de ressources que nous offrent les points d'arrêt, est venu s'ajouter, pendant la marche,
l'ennui du mauvais temps. Un épais brouillard emplit la vallée, limitant la vue à cinquante pas. Il ne se
dissipe en partie que pour se résoudre en une pluie fine et persistante; c'est accompagné par elle depuis
trois jours (pic, le l.'i juin, j'atteins Sahamampany où je m'étais déjà arrêté un mois auparavant en
sortant de la foret. De là j'envoie à Tananarive, par deux porteurs, les collections que j'ai recueillies ; un
éclopé se joint au convoi. Les premiers viendront nous ralliera Moramanga dans une semaine.
Le lendemain, nous reparlons en longeant la rive. Les montagnes viennent maintenant jusqu'au bord
de l'eau et leurs croupes se prolongent dans le Mangoro en éperons granitiques qui y forment autant
de cascades. Dans les vallées que nous coupons serpentent, parmi les bois touffus, de nombreux ruis-
seaux. Le plus important est l'Isahana qui arrose Manakana, où nous nous arrêtons l'après-midi. Les
vingt cases de ce village sont bâties à côté d'un énorme rocher dont une face dénudée s'élève presque à
pic. Les habitants de Manakana sont plus civilisés que mes hôtes des jours précédents; en revanche,
l'état sanitaire du village parait mauvais, conséquence probable du voisinage de la forêt qui envoie
jusque-là ses effluves pernicieuses. Plusieurs indigènes, grelottants de fièvre, viennent me demander de
la quinine qu'ils désignent par le nom de fanafody fotsy (remède blanc). Ailleurs ils auraient tâché, par
des opérations compliquées, d'enfermer le mal dans une calebasse, puis auraient jeté ce récipient, après
l'avoir soigneusement bouché, dans le fleuve, persuadés (pie s'il arrive intact jusqu'à la mer, le malade
sera guéri. Ils préfèrent un fébrifuge; j'ai affaire à des esprits forts.
A Manakana, nous sommes sinon dans l'abondance, au moins à l'abri du besoin. En échange de mes
médicaments, on m'a donné une poule, mais sa transformation en fricassée demeure longtemps hypo-
thétique; pour le moment, elle se promène encore avec ses compagnes; Rainivokata la suit, brandissant
un jonc flexible terminé par un nœud coulant qu'il tente vainement de lui passer autour du cou; qu'il
avance avec des ruses habiles ou qu'il bondisse brusquement, d'un vigoureux coup d'aile la poule alerte
se sauve en gloussant dès qu'il l'approche, et elle se réfugie sous le plancher des cases quand la pour-
suite devient trop acharnée; il faut la déloger de là et recommencer la chasse. Enfin elle est prise au
piège et Rainivokata rattrape le temps perdu en l'accommodant rapidement. Absorbé par l'élaboration
17
130 VOYAGE A MADAGASCAR.
d'un plat devenu inaccoutumé, il a abandonné aux mains subalternes de Hainikoto la cuisson de
l'ample ration de riz qui en est l'accessoire obligé. C'est du reste peu compliqué, mais en dépit de la
simplicité de la méthode, le riz préparé à la malgache est bien meilleur que transformé, comme chez
nous, en une bouillie molle et gluante par une coction exagérée. Sur trois des cinq pierres du foyer, on
cale une marmite dans laquelle on met, avec le riz, de l'eau et du sel; après l'avoir couverte, le cuisinier
s'assied près du feu, armé d'une gaule longue de trois mètres. Ce n'est pas pour remuer le riz, on n'y
touche pas pendant les vingt minutes au bout desquelles, cuit à point, resté ferme et blanc, il est prêt
à être servi, c'est pour chasser les chiens qui, à l'aspect des préparatifs d'un festin, envahissent la case
et, au risque de se brider, renverseraient la marmite si un bon coup de trique ne les faisait fuir en
gémissant plaintivement. Faméliques, les côtes saillant sous la peau, le poil hirsute taché de flaques
d'une boue rougeàtre, ils errent autour des habitations quêtant une pitance qu'on ne leur donne jamais.
A eux de se débrouiller comme ils peuvent. A Madagascar, les fonctionnaires ne sont pas payés, les
militaires ne sont pas nourris. Pourquoi les chiens seraient-ils plus favorisés?
Comme j'ai le temps avant mon rendez-vous de Moramanga, je me détourne un peu de ma route pour
aller visiter un centre important du voisinage. C'est encore un Beparasy, celui-ci juché dans les monta-
gnes, tandis que le premier était au niveau de la mer. En une journée dont une partie se passe dans les
mauvais sentiers de la forêt, nous atteignons cette ville d'une soixantaine de cases, bâtie sur une petite
éminence entre une rivière, le Sahanalakoho, et un ruisseau qui alimente des rizières. Beaucoup
d'Antimerina l'habitent et y font du commerce ; un gouverneur y réside. A peine arrivé, je reçois de lui en
cadeau une paire de poulets. Comme un accès de fièvre m'empêche de sortir, je lui envoie une carte
avec quelques mots pour m'excuser de retarder ma visite; en allant le voir le lendemain, je remarque
qu'il l'a à la main, tant que dure notre entretien, et la regarde attentivement à l'envers. Cette altitude
me laisse des doutes, non sur ses talents administratifs, mais sur l'étendue de son instruction.
Le 19 juin, nous regagnons les bords du Mangoro par une pente plus douce qu'en venant ; nous
passons sur la rive gauche et, le lendemain, après avoir traversé un large affluent, le Sahamarirano,
nous sommes pris par une pluie battante; au bout de deux heures nous nous estimons heureux qu'Am-
pango nous offre un abri. Les cases ont les chevrons des extrémités très allongés et figurant des cornes;
ce sont donc des cases antimerina : c'est dire qu'à l'intérieur elles sont dégoûtantes. Celle où je loge est,
comme les autres, remplie de rats. Dès qu'on reste une minute en repos il en sort de tous cotés. Raini-
kolo vient me montrer, navré, son chapeau qu'il a déposé un instant dans un coin et dont le ruban
graisseux est plus qu'à moitié dévoré. Les provisions destinées au repas du soir sont fortement ébréchées,
quoiqu'on fasse bonne garde.
Pour mettre à l'abri de pareilles attaques la viande et les fruits, les indigènes ont inventé un
ustensile de ménage assez ingénieux. Qu'on se figure, pendu par une corde au lattis du toit, dans la
position qu'il a quand on le tient ouvert, un parapluie, qui serait entièrement en bois; à l'extrémité du
manche, trois ou quatre broches servent à attacher les victuailles. Les rats peuvent descendre par la
corde jusque sur le plateau supérieur et s'y promener, mais, arrivés au bord, ils rencontrent une surface
lisse dont la concavité, tournée vers le sol, ne leur permet pas d'atteindre la tige centrale et les
friandises accrochéesau bout. C'est une autre application du principe qui fait donner, dans le même but,
la forme d'un entonnoir renversé aux chapiteaux des colonnes supportant les greniers à riz.
Avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas me suspendre, pour dormir, à l'appareil qui se
balançait au milieu de ma case. Comme à l'ordinaire, je m'étends donc sur mon lit pliant en toile; ce lit
était un peu court et, grâce à l'inclinaison que le fabricant avait donnée à une de ses extrémités pour
remplacer un oreiller, quand j'avais fait quelques mouvements, mes pieds sortaient à l'autre bout. Les
voyant poindre, et croyant peut-être que leur blancheur, encore inconnue à Ampango, dénote une
succulence particulière, les rats qui grouillent aux environs viennent les grignoter. Je me recroqueville
en chien de fusil, mais le sommeil amène une délente suivie de nouvelles morsures. J'enfile mes brode-
quins dont les clous défient la dent des rongeurs, mais je ne suis pas plus tranquille; deux rats qui
DANS LA VALLÉE DU MAXGORO.
131
folâtraient dans une soupente au-dessus de mon lil tombent par une des nombreuses fissures du
plancher et me dégringolent sur la figure.
Après une nuit agitée, je gagnais en quatre heures la ville de Moramanga. Le surlendemain, j'y étais
rejoint par les hommes que j'avais envoyés à Tananarive; ils m'apportaient une lettre du docteur Catat
qui me rappelait. Reprenant donc la route ordinaire et connue, je rentrai, le 27 juin, dans la capitale.
Le pays Retanimena que je venais de parcourir, présente, comme on l'aura remarqué, des caractères
trop variés pour qu'il soit possible d'en donner une vue d'ensemble. Si. sur la côte, j'avais admiré la
fertilité du sol et l'exubérance de la végétation, si parfois, dans l'intérieur, j'avais traversé des vallées
que le travail de l'homme transformerait aisément en belles rizières, bien souvent aussi j'avais rencontré
des terrains stériles et impropres à toute culture. Quant aux forêts qui renferment incontestablement de
grandes richesses, l'état actuel «les voies de communication les rend inexploitables. Le Mangoro n'étant,
d'une façon continue, ni navigable ni flottable, ne peut pas servir au transport <lu bois.
Pour les habitants, ils sont doux et sociables; jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Ils n'ont pas de
grands défauts, mais ils possèdent peu de qualités, et les uns comme les autres viennent de leur indo-
lence. Ce sont des êtres passifs. Ils vivent dans une certaine abondance sur le littoral, misérablement à
l'intérieur par le seul fait de circonstances dont ils profitent quand elles sont favorables, et qu'ils
acceptent avec résignation quand elles sont mauvaises, sans chercher à les modifier. Chez eux, l'agricul-
ture se borne à faire- pousser, par des méthodes rudimenlaires. le riz nécessaire à la subsistance; ils ne
se donnent même pas la peine de cultiver les légumes et les fruits qui rendraient leur nourriture plus
variée. Ils ne sont pas davantage pasteurs : les bœufs sont rares et, seules, les volailles sont assez
répandues. En dehors de la fabrication de quel, pics tissus, ils n'exercent nulle industrie. Produisant
peu et se contentant des ressources, quelquefois bien faibles, du territoire qu'ils habitent, ils ne font
aucun commerce. Sans doute, la pauvreté dans laquelle ils croupissent presque partout est due en
grande partie à l'état de dépendance OÙ ils oui été réduits par 1rs Anlimerina. Tout en le constatant, il
faut reconnaître que les Betanimena ne font aucun effort pour en sortir et pour améliorer leur situation.
En terminant le récit de mon voyage dans la vallée du Mangoro, je veux donner quelques notions
commerciales sur les ports de Mahanoro et de Vatomandry '.
Vatomandry.
Les villes de la côte, comme par exemple Vatomandry, font, sur une petite échelle, le même genre
d'affaires que Tamatave, Elles ont beaucoup moins de rapports maritimes directs avec l'étranger. Les
marchandises sont souvent importées et exportées par Tamatave: elles font le trajet jusqu'à cette ville
soit par des boutres caboteurs, soit par des pirogues en suivant les lagunes, soit par la voie de terre.
Vatomandry a eu temporairement, il y a quelques années, une assez grande importance. Pendant la
guerre avec les Antimerina, Tamatave était bloqué parles navires français; comme ils étaient trop peu
nombreux pour surveiller toute la côte, le commerce extérieur se faisait par Vatomandry. Certains bâti-
ments ont gardé l'habitude de fréquenter ce port, mais ils la perdent peu à peu.
Aujourd'hui les seuls établissements importants de Vatomandry sont deux maisons américaines et
quelques maisons anglaises. Les négociants français y font peu d'affaires.
Le commerce général qui s'élevait en 1888 à 553 760 fr. 15
n'a clé en 1890 que de 425 714 61
soit en deux ans une diminution de 128 045 54
ou 23,1 pour 100 du chiffre ancien.
1. Mon compagnon de voyage, M. G. Foucart, était plus spécialement chargé, pendant notre mission, des renseignements
commerciaux, industriels et agricoles. Il a recueilli de nombreux documents dans cet ordre d'idées et il les a publiés en
un volume intéressant et instructif : Le commerce et la colonisation à Madagascar, Paris, 189i; Challamel, éditeur.
132
VOYAGE A MADAGASCAR.
Les importations qui se font par Vatomandry et dont le montant s'est élevé, en 1890, à 280 038 fr. 40,
n'offrent, ni parleur nature, ni par leur proportion, rien de particulier. Il n'en est pas de même des
exportations, qui sont, entre elles, dans un rapport différant notablement de ce qu'on constate à
Tamatave.
Le raphia y tient la place la plus importante : 73 314 francs (1890).
M AUANORO.
Mahanoro, ou plutôt Androranga — car le premier nom appartient à une ville administrative et
militaire d'une cinquantaine de cases, — est une agglomération de 3 000 à 4 000 habitants. Les com-
merçants non indigènes ne sont pas plus d'une douzaine; ce sont pour la plupart des Mauriciens; deux
Français, originaires de la Réunion, se trouvent néanmoins parmi eux.
Les marchandises importées sont principalement les cotonnades, le sel et le rhum. On exporte, directe-
ment ou indirectement par d'autres points, du raphia, des rabanes façonnées en sacs pour le sucre, du
riz, de la gomme copal, du caoutchouc et de la cire, ces deux dernières matières en petite quantité.
A Mahanoro, comme dans la plupart des petites villes de la côte, les commerçants sont aussi planteurs.
Dans la région du Mangoro, ils récoltent surtout la vanille, et quand les plantations, assez récentes,
seront en pleine production, les gousses préparées formeront un important article d'exportation.
Evidemment, Mahanoro deviendra, d'ici à quelques années, le principal centre de la vanille, mais,
en raison de sa grande valeur et de son faible poids qui lui permettent de supporter des frais de transport
par terre, elle s'écoulera probablement par les ports voisins.
En dehors de son établissement principal qui est à Androranga, chaque commerçant possède ordi-
nairement un petit dépôt de marchandises européennes dans sa plantation; il les échange avec les
indigènes contre des produits du pays. De temps à autre, il envoie un agent, d'ordinaire un métis
européen-betsimisaraka, avec quelques marchandises dans les villages situés sur les bords du Mangoro.
Ces marchandises, destinées à être troquées contre du riz ou du caoutchouc, sont transportées en
pirogue, mais, à cause des rapides et des chutes, cette navigation s'arrête forcément à une petite dis-
tance de la côte. J'ai pu constater les conséquences d'un tel arrêt, car, en remontant le fleuve, je me
suis bientôt trouvé dans des villages que ne visitent jamais les commerçants et où les produits euro-
péens sont presque inconnus.
G. Foucart.
GROUPE DE FEMMES MALGACHES.
FAMILLE ANTIMEIUNA.
CHAPITRE V
Coup d'œil historique sur la peuplade des An limer ina. Agissements britanniques. - Les gouverneurs de l'ile Maurice
— Le piège de sir Roberl Farquhar. — Civilisation apparente des Vntimerina. Quelques réflexions sur ce qui suivit
notre expédition de 188S. — Ce que vaul un protectorat ù Madagascar. Légende sakalava sur les origines des Anii-
merina. — Organisation politique et sociale de cette tribu. Les grands dignitaires. — Gouvernement) armée, finances,
juslicc. — Ce qu'il faut faire à Madagascar. — Pas de protectorat.
M'
"aintenant que j'ai parcouru en détail la province de l'Imerina, il est
lcni|is, ayant de continuer le récit de mon voyage, de m'y arrêter
quelque peu el de parler, dans 1rs lignes qui vont suivre, de ses habitants.
La peuplade des Antimerina qui occupe le plateau de l'Ankova,
celle terrasse la |>lus élevée du plateau central de Madagascar,
nous permel d'observer el de comprendre l'histoire politique de
Madagascar toul entière, depuis de longues années, elle nous
explique les visées de l'Angleterre, le piège qu'elle nous a tendu
el dans lequel nous sommes si naïvement tombés, elle nous
explique, surtout, la politique néfaste, autant qu'absurde, suivie
à Madagascar par notre administration des affaires étrangères.
Il me faut, pour esquisser l'histoire naturelle et politique «le
cette peuplade, remonter quelque peu en arrière.
Le lecteur esl certainement au courant de nos tentatives de
colonisation à Madagascar au wi el au xvn- siècle el qui
échouèrent toutes si malheureusement. Depuis lors, de longues
années s'écoulèrent sans que l'on songeât davantage à Mada-
gascar et il faut arriver après 1813 pour retrouver, dans la grande
île, de nouvelles tentatives françaises de colonisation. C'est alors
que commence l'action que nous voyons se continuer de nos jours encore, et qui aura deux solutions
dernières, l'abandon de l'île par la France ou son annexion pure et simple à notre domaine colonial.
NOBLE ANTIMEIUNA.
134 VOYAGE A MADAGASCAR.
Ce n'est qu'une affaire de temps. La question capitale pour la France, à mon avis du moins, est de
savoir si, pour arriver à l'une ou l'autre de ces deux solutions, il lui faut dépenser des centaines de
millions et faire périr quelques-uns de ses enfants.
Donc aprùs 1815, c'est-à-dire après notre grand démembrement colonial, des Français, de la Réunion
principalement, quelques autres de la Métropole mais moins nombreux, tentèrent de fonder des établis-
sements coloniaux à Madagascar, en même temps qu'ils relevaient l'influence française dans cette grande
île. Mais l'Angleterre veillait, elle avait chargé spécialement de ce soin le gouverneur de la nouvelle
colonie, qu'elle venait de nous prendre près de Madagascar : l'île Maurice. La vérité m'oblige à dire que
ce gouverneur et ses successeurs se montrèrent très habiles. Ces hommes savaient nous prendre, ils
savaient que nous n'admettons pas une opposition brusque et franche, mais que nous nous laissons
facilement duper, surtout en matière coloniale, pourvu que l'on fasse appel à nos sentiments humani-
taires.
Le gouverneur d'alors de l'île Maurice, sir Robert Farquhar, entreprit donc la lâche plus ou moins
difficile de venir faire échouer nos projets de colonisation à Madagascar. Cet homme, très intelligent
et qui connaissait bien les peuples malgaches, mit en œuvre un plan fidèlement suivi par ses successeurs.
Ce plan très simple consistait en ceci : parmi les différentes tribus de Madagascar en choisir une, plus
ou moins malléable, plus ou moins docile, plus intelligente que les autres, l'aider, la soutenir aussi bien
contre ses ennemis du dedans que contre ses ennemis du dehors, y propager l'influence anglaise, soit
par des agents politiques, soit surtout par des missionnaires. Il fallait aussi habiller celle tribu à
l'européenne en même temps qu'elle deviendrait prépondérante à Madagascar, il fallait surtout la rendre
intéressante. Puis, quand celte tribu, habillée, éduquée, drapée dans un semblant de civilisation, aurait
acquis une organisation sociale, plus ou moins rudimentaire, il fallait la travailler, la pétrir au mieux
des intérêts anglais, finalement la soulever contre la France.
Ce plan était très bon, je viens de l'analyser dans ses grandes lignes, il est le nœud de la question
malgache qui peut se résumer ainsi à Madagascar : l'Anlimerina opposé à la France par l'Angleterre. .
Maintenant, il me faut ajouter, et je le fais avec beaucoup de tristesse, que ce plan de Robert Far-
quhar a complètement réussi et non seulement nous nous y sommes laissés empêtrer jusqu'alors, mais
encore nous ne paraissons pas devoir en sortir dans l'avenir; du moins tant que les affaires étrangères
présideront à l'administration de Madagascar. La grande île africaine est bien loin, peu de gens con-
naissent le pays à fond, beaucoup y ont été cependant, mais qu'ont-ils vu?
Ils n'ont vu que celte petite peuplade antimerina. Ils n'ont vu que le travail de l'Angleterre. Tanana-
rive n'était, il y a quelque cinquante ans, qu'un petit village, et les chefs de cette bourgade n'étaient,
comme partout ailleurs dans l'île, que de pauvres lehibe '. Cependant, grâce à l'appui de l'Angleterre, à
ses cadeaux, à son or, ces lehibe de Tananarive étaient devenus d'abord rois des Antimerina : il me faut
citer Andrianpoinimerina cl Radama. Par la force des choses, Tananarive était donc devenue une grande
ville, d'autant plus que l'Angleterre ne voyait à Madagascar que l'Antimerina et que les missionnaires
protestants, la bible d'une main, le pavillon britannique de l'autre, ne fréquentaient que celle peuplade.
C'est justement ce qui explique que nos premiers colons et voyageurs, entraînés par l'exemple, conti-
nuèrent à ne voir à Madagascar que les Antimerina. Le plan de Robert Farquhar réussissait donc admi-
rablement, mais ce n'était pas tout.
Cependant que les années succédaient aux années, on voyait, au grand déplaisir de l'Angleterre, des
tentatives de colonisation française se montrer encore à Madagascar. Sous Napoléon III, principalement,
on vit une compagnie se fonder ayant à sa tète Lambert, qui avait su se mellre dans les bonnes grâces
d'un roi antimerina, Radama IL Mais l'Angleterre veillai! toujours, ses agents et ses missionnaires
n'avaient pas travaillé pendant de longues années la tribu des Antimerina pour voir un de ses chefs se
jeter dans les bras de la France. Radama II venait conlre-carrer le projet de Robert Farquhar, Radama II
1. Chef de village; en général : chef, personnage important.
LA TRIBU DES ANTIMERINA.
135
FAMII.LF ANTIMFRINA.
devait mourir, ce ne lui pas 1 « >n ;_:*. Les agents anglais travaillèrent avec ardeur le parti antimerina que
l'on appelait à Tananarive e le vieux . par oppositition au jeune parti qui, avec le mi Radama II, seni-
blail se jeter dans les bras de la France. Une conspiration s'organisa, les partisans do Radama II furent
massacrés, le roi lui étranglé. Le principal chef des conjurés d'alors est aujourd'hui premier ministre
îles Antimerina, il s'appelle Rainilaiarivony, l'âirite damnée de l'Angleterre. Je renvéie le lecteur désireux
de s'instruire aux nombreux ouvrages qui traitent de l'histoire des commencements du royaume anti-
merina '. Je passe rapidement sur nus premières hostilités avec 1rs Antimerina, à la suite desquelles
nous obtenions le protectorat de la côte nord-ouest. A ce moment, l'Angleterre devait avoir une vive
appréhension en nous voyant négliger les Antimerina el nous occuper des Sakalava. Mais notre ennemie
héréditaire eut vite repris son assurance lorsqu'elle assista à notre expédition récente de 1883.
A celle époque, par suite de circonstances que je ne puis raconter dans un récit de voyage, uni' expé-
dition française lui dirigée contre Madagascar. A ce moment il eût été 1res facile de négliger fi^ Anti-
merina, de les laisser grelotter sur les hauts plateaux el de nous établir bien tranquillement sur les
points de la côte les plus à notre convenance cl rebelles à leur domination. Mais, un lieu de cela, nous
élions tellement enlisés dans le plan Farquhar, nous étions tellement bien pris, tellement dupés par les
menées anglaises que nous ne voyions à Madagascar, lors de nol re cxpédil ion, que les \nl imerina seuls.
Nous leur demandons de nous céder Diégo-Suarez qui ne leur appartient pas cl . comme comble de la
naïveté, nous reconnaissons le souverain antimerina comme (lie! de l'île entière. Je suis Français, je puis
critiquer mon gouvernement, mais non me réjouir des hélises qu'il fait. Si j'étais Anglais, je me gaudi-
rais fort de voir la France tomber si naïvement dans le piège que lui oui tendu les gouverneurs de
Maurice, piège que nous appellerons pour le léguer à l'histoire le piège de Robert Farquhar. Mais,
ô lecteur! ce n'est pas tout el VOUS allez voir dans la suite avec quelle ardeur nos fonctionnaires el nos
gouvernants continuent à faire à Madagascar le jeu de l'Angleterre, au grand détriment des intérêts de
notre pays.
Après 1885, forte de noire protectorat, la France établit donc des fonctionnaires à Madagascar. Ton.
jours fidèles à nos engagements, nous considérons le traité comme nous liant absolument, et nous l'exé-
cutons à la lettre. Ile leur côté, les Antimerina s'en moquent comme de leur premier lamba el bien
entendu ne l'exécutent pas. Nous avons donc fait celle expédition de 1885 en pure perte 5 . Comme c'est la
règle, toute expédition qui se termine par un protectorat est une opération désastreuse.
1. En particulier aux deux livres suivants : lî. I'. Abinal, Vingt ans à Madaga car, et Henry d'Escamps, Histoire el géo-
graphie il<' Madagascar.
2. Il est juste d'ajouter qu'elle aboutissait à un protectorat. Combien donc laudi'.i-l-il d'hommes tués et de millions
gaspillés pour montrer à la France que les protectorats ne valent rien? D'ailleurs les protectorats nous ont été con-
136 VOYAGE A MADAGASCAR.
En effet, depuis dix ans que voyons-nous? C'est un pays de protectorat. Par conséquent nous respec-
tons l'autorité antimerina. Dans notre naïveté, nous traitons avec eux de puissance à puissance,
comme, dans tout protectorat aussi, les fonctionnaires français ne sont que des agents consulaires
accrédités auprès de ce qu'on appelle la cour d'Emyrne. A côté d'eux, et avec tout autant de puis-
sance, je dirai même avec plus d'influence sur le gouvernement antimerina, se trouvent des consuls
anglais, allemands, italiens, américains, de sorte que nous avons combattu et dépensé des millions en
1885, pour avoir, déguisés sous le nom de résident et vice-résident, des consuls et des vice-consuls
auprès du gouvernement antimerina. Ce n'était pas la peine de dépenser tant d'argent pour arriver à ce
piètre résultat.
Déplus, pendant dix ans, les résidents généraux français de Madagascar emboîtaient le pas au pre-
mier titulaire du poste et ne voyaient dans l'île que les Antimerina seuls. Pour ces fonctionnaires, les
tribus insoumises n'existaient pas, il n'y avait pas moyen de prendre Madagascar, si l'on ne flattait
les Antimerina. Conséquences logiques : la reine Ranavalona 111 est nommée grand cordon de la
Légion d'honneur, l'assassin de Radama II, Rainilaiarivony, est nommé commandeur. On ne sait quels
cadeaux faire aux Antimerina. Chaque année, un peu avant le 22 novembre, des présents arrivent de
France; des pendules, des objets d'art, des vases de Sèvres, vont s'entasser au Palais d'argent. Dans
quelques mois, lorsque je reviendrai de ma campagne du nord, avant de partir pour Fianarantsoa, je
verrai monter, pour le palais de la reine, une grosse caisse que tous les Malgaches salueront dans la
rue, comme c'est l'usage. Elle contient un manteau royal en velours rouge bordé d'hermine. Ce magni-
fique vêtement vient de la rue Royale et coûte 11 000 francs.
Malgré toutes ces largesses, les Antimerina se montrent récalcitrants à notre protectorat; on a beau
dire en France que tout va bien à Madagascar, je constate que tout va mal, pour la France bien
entendu.
Les affaires étrangères continuent leur système de cadeaux. Cela ne mord pas. En 1892. on donnera
aux Antimerina une batterie de canons de campagne : quelle dérision! Dans mon voyage à Madagascar-
je me rends bien compte de ce système de colonisation absurde et inepte qui a nom : protectorat. Nos
fonctionnaires continuent a faire le jeu des Anglais, ils sont pris et font prendre la France de plus en
plus dans le piège de Robert Farquhar; pendant que notre résident général obtient à grand'peine le
droit de s'asseoir au Palais d'argent, les agents britanniques, accrédités officiellement auprès du gouver-
nement antimerina, continuent à guider cette peuplade au mieux de leurs intérêts; pour nous, nous
continuons à faire des cadeaux. Le guillotiné par persuasion est un personnage qui n'est jamais sorti
du domaine de la fantaisie; c'est, je crois, dans ce même domaine qu'il faut reléguer le roi nègre con-.
quis et protégé par persuasion.
Telles sont fortement abrégées les réflexions que m'inspirait à cette époque l'essai de nos tentatives de
colonisation à Madagascar. Avant de reprendre mon récit, qu'il me soit encore permis de communiquer
au lecteur quelques pensées que me suggère ma connaissance de ce pays malgache et de la politique
aveugle que la France y a inaugurée. Je vais parler de l'avenir et je ne crains pas d'être démenti. Il
serait très désirable au contraire que je le fusse. Oui vivra verra, a dit la sagesse des nations. Au
moment où j'écris ces lignes (décembre 1893», qui ne seront publiées probablement que dans deux ans,
je crois pouvoir affirmer à l'avance qu'une expédition se fera dans quelques années pour venir forcer
les Antimerina à respecter le traité de 1883. Je crois pouvoir affirmer, d'autre pari, que celte expédition
coûtera fort cher. Quel en sera le résultat? je ne suis pas prophète, je ne puis que donner une opinion
probable qui a, néanmoins, grande chance de se réaliser. Après celte expédition onéreuse cl qui nécessi-
scillés par l'Angleterre dans nos entreprises coloniales, pour les faire échouer et nous dégoûter à jamais d'en tenter de-
nouvelles. Ce nouveau piège tendu par l'Angleterre où, conduits comme toujours parles affaires étrangères, nous avons
donné tète baissée, est d'autant plus redoutable que par un heureux hasard qui ne se représentera jamais, notre premier
protectorat semble avoir réussi. Il n'en fallait pas plus pour que nous généralisions le principe des protectorats sans
tenir compte des peuples, des pays, des circonstances.
LA TRIBU DES ANTIMERINA. 137
tera un grand nombre d'hommes, car forcément l'administration des affaires étrangères aura intérêt à
grossir, comme à plaisir, la puissance des Antimerina pour bien démontrer que, si elle n'a pas réussi,
c'est parce qu'elle avait à faire à forte partie; après cette expédition, dis-je, qui réussira, cela va sans
dire, que fera-t-on?
Il semble être indiqué de ne pas continuer cette politique néfaste de protectorat dans laquelle les
Anglais nous ont engagés. Il semble tout indiqué d'abandonner enfin ces Antimerina, nos ennemis à
Madagascar. Il semble tout indiqué de nous mettre du côté des tribus insoumises, de diviser pour
régner, enfin de mettre la main sur la grande île africaine.
Voilà ce qu'on devrait faire, mais voilà selon toute probabilité ce qu'on ne fera pas. Je crois que
l'administration des affaires étrangères ne voudra pas amoindrir son prestige en abandonnant Mada-
gascar à d'autres. Et je crois que, après la future expédition, toujours fidèle au mot d'ordre de Robert
Farquhar, le ministre des affaires étrangères d'alors viendra dire aux représentants de notre pays, qu'il
faut continuer à protéger une race (les Antimerina), et le gouvernement, à celte époque, peut-être proche,
viendra, j'en suis convaincu, après celte expédition, faire ratifier au parlement non une annexion, mais
un protectorat.
Ainsi, deux expéditions qui vont nous couler très cher en hommes et en argent vont nous conduireà ce
résultat de proclamer les Antimerina la race supérieure de Madagascar, de conquérir l'île à leur profit,
de dépenser notre argent, de faire tuer nos soldats pour leur plus grand bien, pendant que des consuls
anglais viendront comme par le passé conseiller ces indigènes, les soutenir dans leur lutte contre nous.
On a dit bien souvent que les entreprises coloniales étaient mauvaises pour la France, je commence à
me rallier à celle opinion, j'attends pour l'adopter complètement le prochain protectorat que nous
établirons à Madagascar. Dans les fasles de l'histoire, jamais on n'aura vu un peuple agir avec tant de
légèreté, dépenser tant d'argenl . verser peut-être tant de son sang pour arriver à un si petit résultat : un
protectorat à Madagascar après deux expéditions onéreuses.
Mais, laissons là ces réflexions que je n'ai pu m'einpèeher de communiquer au lecteur; je le prie seule-
ment de retenir le plan Farquhar.
Celle ingérence de l'Angleterre, dans cette petite peuplade de Madagascar, va nous expliquer, d'une
façon très logique, la civilisation appareille des Antimerina que l'on ne comprendrait guère au point de
vue ethnographique, qu'en les tenant entre tous les Malgaches pour une race vraiment supérieure; ce qui
n'est pas. Dans l'avant-propos de cet ouvrage, j'ai déjà dit quelques mots de l'histoire ethnique des
Antimerina; je les ai rangés dans le deuxième groupe (le groupe malais), à côté des Betsileo, j'ai donné
leur type le plus commun, je renvoie le lecteur à ce chapitre.
Ces indigènes sont au nombre d'environ 80DO00, ils sont plus généralement connus en France sous le
nom <le Ilova. Dans cet ouvrage je n'emploie jamais pour les désigner cette appellation, en effet elle n'est
pas correcte, elle désigne une classe spéciale du peuple, intermédiaire entre les nobles et les esclaves, ce
qu'on pourrait appeler la bourgeoisie. L'appellation Antimerina est la plus exacte, la plus conforme aux
habitudes malgaches, c'est la seule qu'on doit employer. Dans l'île entière, celte dénomination d'Anli-
merina est connue et comprise. Mais elle n'est pas exclusivement adoptée. On peut dire au contraire que
chaque tribu, chaque peuplade, a un mot spécial pour désigner les Antimerina. Ainsi les Betsileo les
appellent Ambaniandro (ceux qui sont sous le jour et les peuplades du premier groupe, c'est-à-dire les
différentes tribus Sakalava, les Bara, les Antaisaka, les Antandroy, et les Antanosy même les appel-
lent Amboa-Lambo (chien cochon). Il est très difficile de donner les origines des Antimerina ; les voici
résumées assez exactement d'après la tradition sakalava, tradition qne j'emprunte au livre du R. P.
Abinal '.
« Les Amboa-Lambo sont venus d'au delà des mers Le navire qui les portait se brisa sur les côtes de
Madagascar.
1. Vingt ans à Madagascar, par le R. P. Abinal.
ts
138 VOYAGE A MADAGASCAR.
« Ces naufragés s'établirent d'abord près de l'Océan sans se mêler aux habitants du pays. La fièvre
faisait parmi eux de nombreuses victimes, cependant ils se multipliaient peu à peu et occupaient la con-
trée. Les indigènes en furent jaloux et leur suscitèrent d'abord de minces querelles, qui se changèrent
plus tard en combats meurtriers.
« Les Amboa-Lambo furent vaincus et presque exterminés.
« Or un jour, après une sanglante défaite, ils prirent le parti de se retirer vers l'intérieur de l'île; leur
nombre était fort réduit alors; il n'y avait peut-être pas cent hommes en état de porter les armes. Ils par-
tirent donc vers le désert, avec leurs femmes et leurs enfants, à la recherche d'une terre plus paisible et
d'un climat plus salubre. Ils trouvèrent l'un et l'autre vers le centre du pays; ils se fixèrent clans cette
région et s'y multiplièrent rapidement. Plus tard, ils firent la guerre à leurs voisins pour s'emparer de
leurs troupeaux et de leurs terres.
« Des hommes sages, venus aussi d'au delà des mers, ont aidé les Amboa-Lambo dans ces combats où
ils ont été vainqueurs l .
« Ces Amboa-Lambo sont venus à Madagascar après les Silama (Arabes musulmans) et ils ont été les
amis des Karany (Indiens).
« Tel est le fond du récit sakalava; on voit assez qu'il ne manque ni de patriotisme ni de couleur
locale; son origine est d'ailleurs fort ancienne parmi les tribus de l'Ouest.
« La mention des hommes sages, venus d'au delà des mers, qui ont aidé les Amboa-Lambo dans leurs
combats, aurait bien pu être ajoutée à une date postérieure, pour signaler le concours prêté par les Anglais
à Radama I er .
« L'arrivée des Antimerina, après celle des Silamas ou Arabes que l'on fixe assez communément à la
fin du vn c siècle, est pour nous tout à fait certaine, mais rien ne l'indique clairement.
« Ces Karany ou Indiens, avec lesquels les Antimerina auraient lié amitié, sont probablement des tra-
fiquants venus à la côte ouest à une date assez récente. Il est peu probable qu'ils aient ensuite quitté-
Madagascar. Nous pensons plutôt qu'ils se sont fondus avec les Amboa-Lambo ou avec quelqu'une des
tribus du littoral. »
Dès que l'on examine de près et que l'on observe attentivement cette tribu des Antimerina, on s'aper-
çoit bien vite qu'elle ne diffère guère en somme des autres tribus de Madagascar. Ces primitifs ont
conservé comme les autres la langue, les usages, les habitudes de leurs pères sauvages; mais par suite
d'une éducation qu'on lui a donnée, par suite d'imitation d'usages étrangers (l'Antimerina imite parfai-
tement), cette peuplade des hauts plateaux a pris au contact prolongé des Européens un vernis de
civilisation bien plus apparent que réel, bien plus superficiel que profond ; mais, masquée par cette couche
rudimenlaire, elle semble cependant toute différente des autres peuples malgaches ses voisins. Dans les
chapitres précédents, en parcourant le pays j'ai raconté les vrais usages, les antiques coutumes, chaque
fois que j'en avais l'occasion. Il me reste à dire quelques mots de leur organisation sociale et politique
actuelle, usage nouveau qu'ils tiennent, je m'empresse encore de le dire, en entier, des étrangers, des
Anglais principalement. Mais ces usages nouveaux, ces coutumes étrangères sont toujours suivis par
l'Antimerina avec un ridicule achevé : on rirait bien de voir ces nègres jouer à la grande nation si l'on
n'était pas arrêté par un certain sentiment de tristesse. Ce sentiment qui nous empêche de nous amuser
franchement de ces nègres orgueilleux, singeant les grandes nations, est de penser que nous, les premiers,
nous nous sommes laissé prendre et duper dans la plus large mesure. Le gouvernement des Antimerina
est un gouvernement absolu, les volontés du souverain sont des lois pour les sujets. Ce monarque est
sacré; quels que soient ses traits, il est beau, il n'est pas fait comme les autres. De la part de tous les
Antimerina nobles et roturiers, riches et pauvres, hommes libres, esclaves, la personne du souverain est
l'objet d'un véritable culte. Le monarque antimerina, grâce à nous, est devenu une majesté, les Anglais
lui ont joué un hymme national, chant sacré à rythme lent que les Antimerina appellent Sidikina parce
1. Cette phrase de la légende sakalava est particulièrement remarquable.
TYPES ANTIMKHIN \.
LA TRIBU DES ANTIMERINA. 141
qu'ils ont entendu les Anglais parler de ce God save the Queen. A côté du souverain homme ou femme
choisi dans la famillle des anciens rois, on trouve un autre chef nègre qui ne porte pas le nom de roi
(Mpanjaka), mais celui de premier ministre. Ce ministre, qui n'a pas de mots malgaches pour se désigner,
s'appelle « Prime minister sy ' commander in chief ». Le premier ministre est assiste d'autres ministres
dirigeant les divers départements.
Voici quelle était en 1891 la composition du gouvernement anlimerina, la liste des grands chefs qui
fréquentaient au Palais d'argent. Je copie textuellement celle liste publiée en 1801, lors de mon premier
voyage à Tananarivc, par la Friend'sforeign mission Association.
NY FANJAKANA MALAGASY.
Le gouvernement malgache 5 .
Ranavalomanjaka III, Mjanjaka ny Madagascar, sy Mpiaro ny Lalariny Taniny, etc., e/r., noho ny fitahian
And' ra sy ny silrapon'ny vahoaka Mpanjaka Tamy ny 22 novembre 1883.
Ranavalomanjaka III, reine de Madagascar, par la grâce de Dieu ' el la volonté du peuple, el protec-
trice des lois du royaume, etc., etc. Couronnée ou sacrée le ±2 novembre 1883.
Rainilaiarivony, premier ministre sy commandant en chef, rie., etc.
Rainilaiarivony, premier ministre el commandant en chef, etc., etc.
knliincti-a \ cabinet.
Rainitsimbazafy, /■"> Ira. 0. I). P. ' Lehiberiny mpanao raharaha momba m/ Ati-tany.
Rainitsimbazafy, 1S IL. Officier du palais, ministre de l'intérieur.
Rainisoa (Ravanomanana) 1 .'> Ira. Lehiberiny />. P. .)//'.
Rainisoaravanomanana 18 IL. Chef des aide- de camp du premier minisire.
S. A. II. Ratsimamanga I :> ira. Printsy />. I'. M.
S. A. R. Ratsimamanga l.'i II 1 . Prince aide de camp du premier minisire.
S. A. R. Razafimananlsoa. Printsy Lekiben 'ny Fitsarana.
S. A. R. Razafimananlsoa. Prince-ministre de la justice.
Ratsimisampy, Andriambaventy.
Ratsimisampy. Grand juge.
Rainimanantoanina. Andriambaventy.
Rainimanantoanina. Grand juge
Rama/iatra, 15 Ira. Lehibe amy ny Miaramila.
Ramahatra, !."> II'. Minisire de la guerre.
Razanakombana, /."> Ira. 0. D. P. Lehibe amy ny raharaha momba ny lalana
Razanakombana, l.'i IL. 0. P. P. Minisire des lois.
1. % est le seul mot malgache intercalé dans celle appellation anglaise, c'esl noire conjonction el ■■ premier ministre
et commandant en chef.
2. Le gouvernement antimerina ne manque jamais en toute circonstance de s'intituler gouvernement malgache. Il
prétend, pour tout le monde, personnifier Madagascar. Il est triste de dire nue ces prétentions que pourtant rien ne vient
justifier sont admises sans conteste par le gouvernement français, au grand contentement de nos lion- amis les Anglais.
.1. Il est très intéressant de voir .es sauvages qui. il y a cinquante ans à peine, adoraient de pelits morceaux de bois,
dire aujourd'hui que leur souverain est reine par la grâce de Dieu. Il ne leur manque que d'ajouter: par la volonté
du peuple.
■i. Le mot Kabinetra est entre plusieurs centaines un exemple des mois nouveaux donnés aux Antimerina par les mis-
sionnaires et les agents britanniques.
'■'<■ Ces trois lettres sont les initiales des trois mois français : Officiers du Palais.
f>. t). P. M. sont les trois initiales des mots suivants : Decany prime Minister. Decany (y à la On d'un mot ne se
prononce généralement pas en malgache) est encore de ces mots baroques empruntés par les Antimerina à notre langue.
Ment de : aide de camp. Chacun des grands dignitaires antimerina a un grand nombre d'aides de camp. Ces officiers
ont pour principale mission de faire la cuisine de leurs supérieurs, de porter leurs bagages, de pourvoir à leurs besoins.
Cette position de decany, 1res recherchée et qui exisle en grand nombre dans l'armée antimerina, vient augmenter encore
le nombre des non-combattants de celle force dérisoire. Sans compter que ces ailles de camp primitifs trouvent un
protecteur naturel dans la personne de leur maître et seigneur.
142 VOYAGE A MADAGASCAR.
Radadanohatra, 1 5 tra.
Radadanohatra, 15 H r ou Ratsimanohatra.
Rainiasitera, 15 tra. Lehibe amy ny Mainty Enindreny.
Rainiasitera, 13 H r . Chef de la caste noire (littéralement : chef des noirs de 6 mères!).
Andriamifidy. Lehibe amy ny raharaha momba ny Vahiny.
Andriamifidy '. Ministre des affaires étrangères.
Ramaka, 15 Ira. D. P. M.
Ramaka, 15 H''. Aide de camp du premier ministre.
Rainibemananlsoa, 14 Ira. D. P. M.
Rainibemanantsoa, 14 H r . D. P. M.
Rajoelina, 13 Ira. Zanaky ny P. M.
Rajoelina, 13 II r . Fils du premier ministre.
Rainitsimba, 1 1 ira. D. P M.
Rainitsimba,llH r . D. P. M.
Rainimalanjaona, 1 1 ira. 0. D. P.
Rainimalanjaona, 11 H p . Officier du palais.
Ralsarahoela.
Ratsarahoela.
Ravelojaona.
Ravelojaona.
Rajahonah. D'.
Rajahonah. Docteur.
Rainimahatafandry. D. P. M. Mpanao raharaha amy ny Vahiny.
Rainimahalafandry. D. P. M. Employé au Ministère des affaires étrangères.
Mpanao raharaha Isan-Toko Avry.
Membres du gouvernement chargés de l'administration intérieure du royaume.
I Ramahalra, 15 Ira.
IVu amy nu militera : l n , , , , , - ,
J ■' J \ Radadanohatra, lo tra.
{ Ramahalra, 15 H r .
Pour la guerre : i
( Radadanohatra, 13 H r .
Ny Ati-Tany : Rainilsimbazafi, 15 tra. 0. D. P.
Pour l'intérieur : Rainitsimbazafy, 15 H r . O. D. P.
t Andriamifidy sy.
N}] Vahiny : j Rahûzafimanfja ^ i0lra _ />. p. ,)/.
( Andriamifidy.
Pour les affaires étrangères : ] . . IIr
( Raimzafimanga, 10 ri*.
( 5. A. R. Razafimanantsoa. Printsy lehiben ny Filsarana.
Fitsarana : < Rainimananloanina, Andriambavenly,
[ Ralsimiseta, 13 tra. 0. D. P.
1 Andriamifidy le Ministre des affaires étrangères des Anlimcrina, est le plus pauvre des fonctionnaires du Palais.
Malgré un titre pompeux qu'il possède depuis notre traité d,. 1885, juste au moment où les Antimerina s'engageaient
envers nous à ne pas avoir de fonctionnaires chargés des relations extérieures, Andriamifidy ne peut guère voler 1 ar-
gent de ses concitoyens. Pour vivre il a quelques petits métiers. C'est ainsi que 1,' jour du fandroana, lorsque les
étrangers viennent assister à la cérémonie, il s'empressr au-devant d'eux et les débarrasse de leurs parapluies et de leurs
cannes en sortant il reçoit quelques pourboires. Ce senties seuls émoluments de ce grand fonctionnaire antimenna.
Dans mes souvenirs, Andriamifidy revient toujours devant mes yeux sous les apparences d'un concierge. 11 porte cons-
tamment une calotte ,1e velours noir dont le gland de soie vient chatouiller son oreille gauche.
LA TRIBU DES ANTIMERINA. 143
Son Altesse Royale Razafimananlsoa. Prince minisire de la justice.
Pou, la justice : 1 Rainimananloanina. Grand juge.
Ralsimiseta, 13 H r . O. D. P.
Lalana : Razanakombana, 15 tra. O. D. P.
Pour les lois : Razanakombana, 15 II r . O. D. P.
,, , . , ( Rainandrianary Andriambavenlu.
Volam-panjakana : ]
( Rainimalanjaona. 1 1 tra. 0. D. V.
_, , ... \ Rainandrianarv. Grand-juge.
Trésor public ' : ] " J &
( Rainimalanjaona, II H r . O. D. P.
Sekoly - : Rakoto sy Radoara.
Instruction publique.
Randrianary, 12 tra.
Rafaralahisi foira, 12 tra.
Mpiambin'Andriana : { Ramandiamanana, 12 tra.
Raobera, 12 tm.
Rainoboto, 12 Ira.
I Randrianary, 12 H r .
Gardes de la reine l Rafaralahisifotra, 12 H r .
ou <* Ramandiamanana, 12 IP.
Chefs des gardes royales :/ Raobera, 12 II'.
\ Rainoboto, 12 IP.
Mpitan-Defona : Rainiarivo, 12 tra.
Chefs des corps des Sagayeurs : Rainiarivo, 12 IP.
Tsimandoa : Rainizafy, 12 tra.
Chefs des courriers de la reine : Rainizafy, 12 IP.
Masombika : Rainilaionina, 9 tra.
Chef des Moçambiques : Rainilaionina, 9 IP.
Ny Mpanolo. l'saina.
Conseillers du gouvernement.
Rainisoa, 15 Ira. I). P. M. ».
Rainisoa, 13 IP. D. P. M.
«S'. .1. R. Ratsimamanga, I 5 Ira. Printsu.
S. A. R. Ratsimamanga, 15 H r . Prince.
Itadilofcra. Zanaky ny premier ministre.
Radilofera. Fils du premier ministre.
Rasanjy, li ira. Secrétaire privé du premier ministre.
Rasanjy, 14 IP. Secrétaire privé du premier ministre.
Randriantsilavo, li Ira. 0. D. P.
Randriantsilavo, li IP. O. D. P.
Rcnibemananlsoa, 14 tra. D. P. M.
Renibemanantsoa, 14 IP. D. P. M.
Marc Rabibisoa, 1 .'( Ira. D. P. M. sy secrétaire particulier.
Marc Rabibisoa, 13 IP. D. P. M. et secrétaire particulier.
1- Ces fonctionnaires qui sont chargés des finances de l'État jouissent de la plus douce des sinécures, puisque le
Trésor public n'existe pas.
■-■ Sekoly vient de : École.
i. Ces conseillers du gouvernement n'ont absolument rien à faire pour beaucoup de raisons, d'abord parce qu'il n'y
a pas de gouvernement, et ensuite parce que si on leur demandait leur avis, ils se garderaient bien de le donner.
144 VOYAGE \ MADAGASCAR.
Rasoa Rainiharisoa, 12 tra. Secrétaire particulier, etc., etc., etc.
Rasoa Rainiharisoa, 12 H r . Secrétaire particulier, etc., etc., etc.
Ny Andriana.
Chefs de la noblesse.
Zanak' Andriana : S. A. R. '. Ralsimamanga, là Ira. Printsy.
Zanakandriana : S. A. R. Ralsimamanga, 15 H 1 '. Prince.
Zazamarolahy : Rasehenolalvj . Zazamarolahy. Rasehenolahy.
2° Caste.
Andriamasinavalona : Ravelonanosy. Andriamasinavalona : Ravelonanosy.
3 e Caste.
Zanatompo : Razakavahy. Zanalompo : Razakavahy.
¥ Caste.
Zanakambony : Rasoamanana. Zanakambony : Rasoamanana.
5 e Casle.
Andriandranando : Andriamamonj y . Andriandranando : Andriamamonjy.
6'' Casle.
Zanadralambo amin, Andrianjaka : Rabedasy. Zanadralambo et Andrianjaka : Rabedasy.
7 e et 8° Castes.
Voilà fidèlement reproduits et littéralement traduits les noms des principaux dignitaires antimerina, leurs
fonctions, les titres jaompeux dont les Anglais se plaisent à les affubler; appellations grotesques que
l'Annuaire du protectorat publiait à Tananarive par les soins du résident général de France, copiées et
reproduites d'après les presses évangéliques. Je laisse au lecteur le soin de conclure, je lui laisse le soin
de se former une idée de cette peuplade antimerina sauvage comme les autres, mais où les tentatives
anglaises ont mélangé avec une rare patience les apparences d'une civilisation avancée avec un fond de
barbarie. C'est donc cet état de choses que nous voulons continuer à Madagascar. Nous voulons donc
que comme par le passé ce gouvernement ridicule subsiste, s'accroisse même en puissance. Nous voulons
donc que comme par le passé toujours, les agents britanniques viennent conseiller ce peuple protégé
par nous au prix des plus grands sacrifices. Avec un protectorat, nos millions dépensés, nos soldats
ensevelis à Madagascar, toutes nos pertes en un mol auront servi à perpétuer un état de choses néfaste
aux intérêts français. Les Anglais continueront à avoir la haute main sur les Antimerina! En serait-il de
même dans une colonie française? L'administration des colonies n'a pas comme celle des affaires étran-
gères l'habitude de se laisser mener par les agents britanniques. Madagascar doit être colonie française.
Elle le sera un jour, mais à quel prix!
Voici succinctement le fonctionnement normal du gouvernement antimerina. Le premier ministre est
tout-puissant, il nomme à son caprice qui bon lui semble pour occuper les charges fictives de la cour à
Tananarive. Il est plus vrai de dire qu'il les vend au plus ollVanl et dernier enchérisseur. L'acheteur doit
cependant être persona grata et surtout être de bonne paye. Puis à côté de ce gouvernement central,
chaque province est administrée par un gouverneur nommé parle premier ministre. Voici encore d'après
le même Annuaire de Tananarive la liste des gouverneurs de provinces mise au courant en 1891 :
Rainandriamampandry, Vô tra Toamasina (Tamatave).
Rakotovao, 10 tra Yatomandry.
Randreza, 10 tra Mahasoa (Soamandrakisay).
1. S. A. R. Ce sont les initiales des trois mots français : Son Altesse Royale. Il est vraiment très curieux de voir nos
résidents généraux gratifier du titre d'Altesse Royale des nègres que nous nous acharnons à combler d'honneurs et de
présents.
LA TRIBU DES ANTIMERINA. 143
Rahaga, 12 tra Tanimandry (Andovoranto).
Rantoandro, 10 tra Mahavelona (Vohimarina .
Rainizanamino, 9 tra
Ramiaramanana, 9 Ira Tsarasaotranitompony.
Rainizanahoera, 11 tra Vbhimasina (Fenoarivo .
Rainikctamavo, 10 tra
Rainingavelo, 12 Ira Saomianina.
Rainimandranto, 11 tra
Rabesandratana, 13 Ira Maroantsétra.
Rainivoavy, 12 Ira
Raharinosy, 12 tra Vohijanahary.
Andrianantony, 12 tra taonibe Ambohitsara .
Rainisoa Rabetontonana, 11 tra
Rafaralahitsimandresy, 12 tra Iharana.
Ramanandray, 11 tra
Ratovclo, 13 Ira
Ramambazafy, 18 Ira Mojanga Majunga).
Rafaralahidimy, 10 tra Maevatanana (Ambodiroka .
Rainimarobandro, 8 tra Vntongodrahoja.
Rainijaobelina, 10 tra Mahabo Avar .
Rainivoanjo, 12 tra Marovoay.
Andriantsiferana, lo tra Malatsy.
Andrianaivotraika, Tira Kinajy.
Andriantseno, 9 Ira Morokoloy.
Andriambelo, 8 Ira Vmpotaka.
Rafaralahitsaroana, 8 Ira ^ndrova.
Rainisoa, 7 Ira Unbodiamontana.
Ratsimihala, 9 Ira Vnkoala.
Rainitandra, 10 Ira Beseva.
Rainibemolaly, 8 tra Vmparihibe.
Ramiandravola, Il tra \jnberolia.
Rakotovao, 13 Ira V.norontsanga.
Rabesihanaka, 12 Ira
Rainizanaka, lo Ira ^mbodimadiro.
Rainilaikely, 10 tra Vnkaramy.
Randriaiiarv, 9 Ira Vmpasimbitika.
Rainimanambahy, s Ira Vndranomalaza.
Razàfîndrazaka, 12 Ira Mahabo.
Ratiaray, 11 tra Andakabe (Amorondava .
Rajafimbolo, 12 tra Mania.
Andriamarovony, 12 tra Faradofay (Fort-Dauphin).
Ralaimandanona, 12 Ira Vangaindrano.
Rajaona, 11 tra Mahamanina.
Rabcnjamina, 11 tra Vohipeno.
Andriamanisa, 10 tra
Radavidra, 12 Ira Mananjara.
Rakolo, 11 Ira
Rainisolol'o, 12 Ira Mahanoro.
l'J
146 VOYAGE A MADAGASCAR.
Rainiketabao, 14 tra Fianarantsoa.
Rainimakaola, 11 tra
Rainizafy, 10 tra Kalamavony.
Rabanona, 11 tra Fanjakana.
Andrianaivo, 9 tra Mahazony.
Andriamaro, 11 tra Ambohimandroso.
Rananambahoaka, 10 tra
Ramaniraka, 14 tra Tompoamanandrariny (Ihosy).
Rainitsara, 11 tra Midongy.
Rasamimanana, 10 Ira Malainbandy.
Ranidrampy, 8 tra Tremo.
Rakotovao, 9 tra Janjina.
Ratsima, 7 tra Ambohinoma.
Razafintsalama, 13 tra Fierenana.
Rabeony, 12 tra Ambatondrazaka.
Andriamikato, 11 tra
Razakasoa, 11 Ira Amparafaravola.
Ramanilra, 10 tra Befandriana.
Rainizaly, 10 tra
Rainitsizafy, 14 tra Mandritsara.
A. Ramanitra, 11 Ira
Rafaralahinantsa, 11 tra Marotandrano.
Rainialy, 11 tra Ankavandra (Miadanarivo).
Rainisoahita, 9 tra Manandaza.
Rainisoatsifa, 9 tra Analabe.
Rainibenaivo, 10 tra Bevato.
Rakotovao, 10 tra Tsiroamandidy.
Ratrema, 11 tra Moramanga.
Rainimanarivo, 11 Ira
Ramiakatra, 10 tra Belanona (Anosibe).
Ratsimba, 10 tra Betafo (Vakin 'Ankaratra).
Rainijaonary, 11 tra Nanatonana.
Rainisoavahia, 12 tra Ambositra.
Rasoamanana, 11 tra
Rainizanama, 11 tra Ambohinamboarina.
Radaniela, 11 tra
Ratsarahoela, 10 tra Soavinandriana.
Ravanarivo, 13 tra Ambohimanga (Atsimo).
Ces gouverneurs de provinces, de villes, de villages, sont indépendants les uns des autres et reçoivent
directement leurs ordres du premier ministre de Tananarive. Avec ces gouverneurs sont d'autres officiers,
dont le premier, qui a le titre de commandant en second (lefitra), a pour principale mission non de
suppléer au gouverneur, mais de l'espionner, et de rendre compte de ses faits et gestes au gouvernement
central.
Telle est dans ses grandes lignes l'administration générale des Antimerina : à la tète, à Tananarive, un
autocrate, le premier ministre; à l'extérieur, des gouverneurs qui dépendent exclusivement de lui. J'ajou-
terai pour être complet que dans chaque village, dans chaque hameau, il y a un chef de l'agglomération
nommé lehibe, Sakaizambohitra ou encore Anlily. Ces petits chefs de villages ne sont que les vestiges des
LA TRIBU DES ANTIMERINA. 147
anciens chefs de villages qui existaient autrefois clans toutes les tribus de l'île. Ces agents subalternes
placés sous l'autorité du gouverneur de la province ou du commandant de la ville principale dont ils
sont proches, font exécuter les ordres des gouverneurs et des commandants.
Telle est la description la plus simple que je puisse donner du pouvoir exécutif des Antimerina.
Le pouvoir législatif ainsi que le pouvoir judiciaire n'existent pas; les Anglais ont bien fait des lois
que j'ai vues à Tananarive imprimées et réunies dans une brochure par Parret, un de nos bons amis
anglais de Madagascar, mais ce recueil de lois ne signifie rien, pas plus que le reste : le bon plaisir du
premier ministre est la seule loi; d'ailleurs tous les juges, les Andriambavenly sont à vendre on
achète leurs arrêts en piastres ou en bœufs. Si l'affaire en vaut la peine, le premier ministre se réserve
de juger en dernier ressort. Ce sont ses petits bénéfices.
Quoique je ne veuille pas m'étendre beaucoup sur celle organisation sociale et politique actuelle des
Antimerina, elle n'en vaut pas la peine vraiment. 11 me faut expliquer une coutume récente qui permettra
de comprendre au lecteur désireux de s'instruire différents termes liés souvent employés dans les livres
qui traitent de Madagascar. Je veux parler des honneurs. Le gouvernement antimerina nomme officier
qui le veut bien pourvu qu'il paye; il a adopté une classification, une hiérarchie qui s'applique à tout,
aussi bien dans le civil que dans le militaire. C'est ce qu'on appelle l'honneur, voninahitra, qui a Mada-
gascar se mesure par degrés. Ainsi un simple soldai aussi bien qu'un homme libre serait un honneur
qu'on écrit 1 Ira; un caporal deux honneurs, un sous-lieutenant quatre honneurs, un lieutenant cinq
honneurs, un capitaine six honneurs, un commandant sept honneurs, un lieutenant-colonel huit hon-
neurs, un colonel neuf honneurs, un général de brigade dix honneurs, un général de division onze
honneurs, un général d'armée douze honneurs, un maréchal treize honneurs, un liés grand gouverneur
quatorze honneurs, un prince quinze honneurs, le premier ministre a seul seize honneurs. Pour être
un personnage de quelque importance, il faul dépasser la douzaine.
Le système financier chez les Antimerina esl aussi des plus simples. Il n'y a pas d'impôts. Il n'y a pas
de revenus pour le gouvcrnemenl. Les finances de l'Étal s'identifienl avec la fortune personnelle du
premier ministre. Les revenus des douanes existent bien, mais seulement depuis 1883. Depuis lors,
grâce à notre naïveté, les Antimerina tirent de celle source d'assez beaux bénéfices, cl sous ce beau
régime de protectorat, les Français payent toul aussi cher que les autres. Davantage même, car ils sont
sous la coupe el la surveillance directe des résidents français, tandis que les Anglais el les autres
étrangers, absolument indépendants, dans un pays de protectorat, des agents du pays protecteur, peu-
vent, sous la sauvegarde de leurs consuls, agir à leur guise. Lorsque le gouvernement antimerina a
besoin d'argent, il appelle à Tananarive quelque gouverneur influent et l'oblige à verser une somme
importante. Le gouverneur s'exécute et, lorsqu'il retournera dans sa province, il se fera rembourser avec
usure par ses administrés.
L'armée antimerina a été constituée pour la première l'ois par le roi Radama 1". Ses successeurs et leurs
minisires y ont apporté de notables perfectionnements. L'organisation militaire ries Antimerina, incom-
plète sans doute et qui laisse encore beaucoup à désirer sous tous les rapports, a suffi néanmoins pour leur
assurer un avantage marqué sur les bandes armées que peuvent leur opposer les autres tribus. Dans un
édif pompeux, Rainilaiarivonv établit en 18791e service militaire obligatoire pour tout homme libre, sa
durée devait être de cinq années. Après cette période active, l'Antimerina n'était plus enrôlé que pour
une guerre nationale. Je transcris là l'édit de Rainilaiarivony , c'esl la théorie; mais la pratique est bien
autre chose. Ainsi tout homme libre se rachète facilement pour un voamena quatre sous), qu'il n'a qu'à
verser au 7 Ira ou au 8 Ira chargé du recrutement, seuls les pauvres sont enrôlés. Il esl très difficile d'en
estimer l'effectif; d'après mes calculs, ce «pie j'ai vu cl ce que j'ai appris, la province de l'Imerina peut
fournir à peu près (5000 hommes en prenant tout. Mais il convient d'ajouter à ces troupes antimerina
les contingents que fourniraient les provinces soumises des Betsileo et des Betsimisaraka ; ces contin-
gents auxiliaires, qui viendraient peut-être doubler ce nombre de 6000, n'en viendraient pas, comme on
pourrait le croire, augmenter la valeur. Bien au contraire, les Antimerina sont tellement aimés des autres
148 VOYAGE A MADAGASCAR.
tribus de l'île que lorsqu'ils lèvent des contingents chez leurs alliés, ils doivent les enchaîner ou les sur-
veiller de très près pour les empêcher de fuir, de sorte que, en cas de guerre nationale, les Anlimerina
pourraient opposer à l'envahisseur 6 000 hommes de leurs troupes, et s'ils levaient des contingents auxi-
liaires ils n'auraient plus que i 000 combattants ; il y aurait 2 000 de leurs soldats au moins, occupés à
garder leurs peu utiles auxiliaires. J'estime donc après des observations minutieuses, des renseignements
précis, de longues recherches, à cinq ou six mille combattants, le nombre des troupes que les Anlime-
rina pourraient nous opposer si nous nous décidions à faire une expédition militaire à Madagascar.
Mais je m'empresse d'ajouter que les troupes seraient fortement soutenues par quelques aventuriers
anglais, quelque "Willougby ou Scherwinglon, comme ceux que nous avons trouvés devant nous en 1885.
Je termine ce rapide exposé de l'organisation politique des Antimerina. Je ne me suis attaché qu'aux
grandes lignes, j'ai surtout voulu montrer au lecteur que celle peuplade de Madagascar, absolument
analogue aux autres tribus de l'île, ne devait qu'aux étrangers seuls la réputation imméritée dont elle
jouit; cette réputation est le résultat d'un grand travail, d'une longue élucubration anglaise que nous
sommes venus consolider comme à plaisir. Il est triste de reconnaître qu'il y a quelque vingt ans
l' Antimerina était comme l'Antandroy; grâce à d'autres, mais à nous surtout, il est devenu quelqu'un;
nous nous sommes efforcés, comme à plaisir, à faire sortir du néant cette peuplade sauvage, au lien de
leur opposer quelque autre tribu, moins travaillée qu'eux par l'or et les agents anglais; nous avons fait
croire au monde que c'était une race supérieure, la seule, l'unique à Madagascar. C'est faux, absolu-
ment faux.
Dans le cours de mon voyage, chargé d'une mission scientifique, par goût aussi bien que par devoir,
je me suis appliqué surtout à relever les côtés scientifiques des choses observées. Pour les peuplades
également, l'ethnographie et l'anthropologie me plaisaient et m'occupaient bien davantage que la poli-
tique. Quoi qu'il en soit, si j'ai cru dans ce chapitre, comme je le ferai dans la conclusion, à la fin de
mon ouvrage, communiquer au lecteur quelques réflexions sur la politique malgache, c'est que j'ai cru,
en faisant cela, répondre à des questions qu'on ne manquerait pas de me faire. J'ai cru aussi que ma
faillie voix aurait peut-être quelque influence, si minime qu'elle soit. Il était donc de mon devoir de la
faire entendre. Il faut pour la France prendre Madagascar, ce sera, je crois, pour l'avenir une bonne
opération. Il faut l'annexer purement et simplement, la remettre ensuite à un ministère compétent; mais
ce qu'il faut se garder de faire, c'est de la laisser plus longtemps gérer par l'administration des affaires
étrangères. Depuis dix ans celte administration a montré ce dont elle était capable à Madagascar.
L'expérience est faite, elle est concluante. Madagascar aux colonies, ou abstension et abandon. C'est
plus pratique et moins coûteux.
Faire peut-être encore une expédition nouvelle dont le coût ajouté à celui de l'expédition de 1885 for-
mera un nombre respectable de millions, faire peut-être encore périr beaucoup de braves soldats, tout
cela pour arriver à un nouveau protectorat, tout cela pour nous plonger davantage dans le piège de
Robert Farquhar, pour élever plus haut les Antimerina, celle fois en faire une véritable puissance, ce
serait par trop absurde. Et puis encore, après ce nouveau protectorat établi, il faudrait dans dix ou
vingt ans refaire une troisième expédition.
Enfin il me reste à dire quelques mots de l'esclavage, institution barbare et inhumaine si répandue à
Madagascar.
Tout d'abord, il faut distinguer parmi les esclaves ceux qui sont étrangers au pays, qui y sont
importés principalement de la côte d'Afrique située en face de Madagascar, et de l'autre côté du canal
de Mozambique i l ceux d'origine madécasse qui peuvent appartenir à toutes les tribus, hormis cependant
à celle des Antimerina. Je n'ai jamais vu d'esclaves de race antimerina pure, et cela se comprend. Parmi
les diverses peuplades de l'île, l'institution de l'esclavage exisle en droit mais non en fait : chez les Anlan-
drov, les Bara, lesAntanosj ,les Antaisaka, l'esclavage n'existe pas; chez les Sakalava et les Belsimisaraka,
les Antanala cl les Bezanozano, ainsi que chez les Antankarana, si l'esclavage existe en fait, il est 1res
exceptionnel. Mais c'est chez les Betsile'o et surtout chez les Antimerina, c'est-à-dire chez les peuplades
LA TRIBU DES AXTIMERIXA.
149
du premier groupe, que l'on trouve des esclaves en grand nombre; ceux-ci sont presque (ous d'origine
malgache, alors que chez les Sakalava et les Antankarana, les rares esclaves qui s'y trouvent son! presque
tous d'origine étrangère, ce sonl des Makoa. J'écarterai donc tout d'abord les tribus insoumises des
Anlandroy, des Antanosy, des Antaisaka, des Bara, qui ne connaissent pas l'esclavage; quant aux autres
tribus rebelles aux Antimerina et qui possèdent quelques rares esclaves d'origine étrangère, comme les
Sakalava par exemple, il me suffira de ilire que dans ces tribus, si l'on trouve quelques rares
esclaves il est vrai, la vérité oblige à reconnaître que la plupart du temps leurs maîtres ne sont
pas des Malgaches, mais pres-
que toujours des Arabes, des
Silama, comme disent les Mal-
gaches, des Karany,
c'est-à-dire des In-
diens, sujets britanni-
ques. Je n'ai vu que
I rès exceptionnelle-
ment deux ou trois
fois en cinq ans des
Malgaches de la côte
Ouest posséder des
esclaves makoa. Je
m'empresse d'ajouter
que ces Sakalava pro-
priétaires d'esclaves
étaient depuis long-
temps devenus musul-
mans, ils s'étaient faits
Silama. L'élude de
l'esclavage à Mada-
gascar avec ses détails répugnants doil donc être faite exclusivemenl chez les peuplades du premier
groupe, c'est-à-dire un peu chez les Betsileo, beaucoup chez les Antimerina. Je sais bien que depuis
longtemps déjà, de nombreuses personnes se sonl plu à nous parler de l'esclavage à Madagascar comme
d'une institution familiale; à en croire ces admirateurs des Antimerina, l'esclave d'un homme de cette
tribu est devenu quelque peu l'enfanl de sa maison.
Celte peinture fausse que l'on a (racée de l'esclavage à Madagascar peul reconnaître deux principales
causes.
La première esl de vouloir quand même placer au-dessus de tout Malgache l'Anlimerina, c'esl de
vouloir quand même fermer les yeux sur ses défauts el ses vice-, alors que l'on n'a pas assez de voix
pour célébrer les vertus qu'il n'a pas. La deuxième cause esl plus simple, quoique tout aussi importante.
La voici en deux mois: les gens qui ont été à Madagascar fonctionnaires, missionnaires el colons après être
débarqués àTamatave, sontmonlés à Tananarive en Glanjana, portés par huit borizana esclaves. Toul le
long de la route, pendant six ou sepl jours, quelquefois plus, ils ont été en contact avec ces hommes qui,
esclaves à la vérité, ont des occupations particulières, fon) partie d'une corporation qui a ses lois, ses
règlements, ses privilèges même. Ces borizana qui formenl parmi tous les esclaves une classe privilégiée
ont montré au voyageur pendant toute la roule une gaieté, un entrain qui lui feronl dire des choses fausses ;
ce voyageur, généralisant ce qu'il au i'a vu, croira que tous les esclaves à Madagascar sont aussi heureux que
les porteurs de Tananarive et de Tamalave. ('.el homme, après avoir l'ail avec huit borizana le voyage de
Tamatave à Tananarive, après avoir traversé Beforona, Ampasimbe, Moramanga, prétendra ne plus rien
ignorer des choses de Madagascar cl en particulier connaître très bien le sorl des esclaves madécasses.
THMIIKUT AN I l\I! Hl\ '.
ISO VOYAGE A MADAGASCAR.
J'ai le regret de venir contredire encore cette affirmation par trop optimiste en laveur de l'esclavage
à Madagascar.
Sans doute, parmi tous les esclaves que possèdent les Antimerina qui habitent Tamalave, Tananarive
et les lieux voisins, les porteurs de filanjana et de bagages jouissent d'un sort moins malheureux que
ceux qui sont disséminés dans la province de l'Ankova. Sans doute ces porteurs ont un sort très doux;
toujours en chemin, ils échappent à la surveillance continuelle du maître, ils ne lui apportent qu'une
pelite part de leurs bénéfices, puisqu'ils ont dépensé la plus grande partie de leur argent dans leurs
élapes successives. 11 ne faudrait pas croire cependant qu'il n'y a que des esclaves borizana à Mada-
gascar; pour s'en convaincre, il faut seulement visitera fond la grande île africaine, ce que n'ont
jamais fait ces voyageurs qui viennent nous dire qu'à Madagascar l'esclavage est une institution
familiale.
A Madagascar comme ailleurs, l'esclavage est une institution barbare et qui répugne à tout sentiment
humain quelque peu élevé. Pour m'en tenir au pays des Antimerina, il est une classe d'esclaves beaucoup
plus nombreux que les borizana; ces hommes, avec lesquels l'Européen de passage à Madagascar ne se
trouve jamais en contact, sont disséminés dans les petits villages, chargés de cultiver les rizières, de
remuer la terre. Ils naissent dans la peine, ils meurent oubliés dans ces cases de terre de l'Imcrina, et
personne ne pense à leurs souffrances. Ces esclaves de la glèbe, que chaque Antimerina agriculteur
possède en plus ou moins grand nombre, sont traités comme des bêtes de somme. J'ai déjà dit que
]' Antimerina était avant tout un commerçant âpre au gain; ses aptitudes au négoce s'appliquent
malheureusement à l'esclave de la terre et à sa famille (famille est peut-être une expression mal choisie
quand on parle de l'esclave antimerina). Le maître lui procure des femmes, il le marie de force à peine
nubile; ce que l' Antimerina veut c'est que ses esclaves lui rapportent de nombreux enfants. Puis, quand
ces petits êtres auront quelques années, il les conduira au marché pour s'en défaire malgré les supplica-
tions de la mère éplorée, du père désespéré. Ces garçons auront de la chance s'ils trouvent un acqué-
reur dans la capitale; dans ce cas, s'ils sont robustes, ils deviendront peut-être borizana, leur sort sera
plus doux et ils seront enviés. Moins favorisés au contraire seront les autres garçons qui ne trouveront
d'acquéreurs que dans la province de l'Imerina et qui iront travailler la terre comme leurs parents. Dans
leur malheur, ces pauvres petits pourront cependant de temps en temps, si la distance n'est pas trop
longue et si la culture du riz et le bon plaisir de leur maître leur permettent, venir embrasser leur mère.
Les filles, elles, qui se vendent en général beaucoup plus cher que les garçons, sont (qu'on me pardonne
ce détail) toujours réservées pour la reproduction. Un garçon d'une dizaine d'années se vend en moyenne
de 200 à 100 piastres, un adulte ne vaudra qu'une centaine de piastres, un vieillard ne trouverait pas
d'acquéreur pour une somme très modeste. Une petite fille atteint un prix fort élevé, les jeunes filles
bien formées dépassent souvent 1 000 piastres sur le marché du Zoma.
Que de fois pendant mon séjour à Madagascar j'ai vu des scènes véritablement atroces, que cause cet
esclavage si répandu à Madagascar. C'est ainsi que les Antimerina possédant dans beaucoup d'endroits
à Madagascar des postes militaires, ont besoin pour ceux d'entre eux qui vont y résider, fonctionnaires
civils ou militaires, de se faire suivre d'un nombre d'esclaves plus ou moins grand. Un Antimerina par
exemple avait été nommé gouverneur d'Andakabe, il partit pour ce poste éloigné de la côte Ouest avec
quelques-uns de ees esclaves adultes qui devaient porter ses bagages, mais comme cet officier savait qu'il
resterait de longues années à Andakabe, il avait acheté au marché de jeunes esclaves garçons et filles
pour l'accompagner dans sa nouvelle résidence ; il les prenait jeunes, me disait-il, pour pouvoir les habi-
tuer plus facilement à son service. Il avait aussi des jeunes filles pour faire des enfants qu'il vendrait aux
négriers africains avec un grand bénéfice; le jour du départ de cet officier, les mères de ees jeunes
enfants lui firent un cortège de pleureuses jusqu'à sa sortie de Tananarive. Ces esclaves d'origine malgache,
en si grand nombre dans la province des Antimerina, ont tous une origine analogue : ce sont des
Betsileo, des Betsimisaraka, des Sakalava, des Anlanosy, ramenés par les armées antimerina, lorsque,
si mis des règnes précédents, elles ont soumis quelques provinces. Ces esclaves se sont mélangés, le type
LA TRIBU DES ANTIMERINA.
151
originel est perdu depuis longtemps, ils se distinguent seulement de leurs maîtres antimerina par des
caractères africains plus accusés.
Voilà pour les esclaves d'origine malgache; pour les esclaves d'origine africaine, la question est beau-
coup plus embrouillée. Pour la présenter convenablement, il me faudrait entamer un chapitre spécial, il
me faudrait parler de ces boutres négriers qui, partant tous d'un point commun qui est Zanzibar,
viennent sur les côtes malgaches prendre des bœufs vivants, en charger leurs boutres qu'ils conduisent
ensuite sur la côte voisine d'Afrique; là, ces négriers
arabes échangent leur cargaison de bœufs contre une
cargaison de chair humaine. Ces esclaves africains con-
duits à Madagascar sont vite achetés par des
négociants arabes ou indiens qui les revendent
avec un bénéfice énorme aux Malgaches. Ce
commerce est absolument officiel, il est même
très répandu. Il est triste de dire, et cependant
c'est la vérité, que quelques Européens s'y
adonnent sur la côte de Madagascar. Cependant
ce trafic maritime est nominalement interdit.
Des croiseurs fiançais, anglais et allemands
sillonnent le canal de Moçambique cl les envi-
rons de Zanzibar pour y mettre un terme. Les
Français et les Allemands font à ces négriers
une chasse loyale et correcte, franche el désin-
téressée. Les Anglais, eux, agissent d'une façon
toute particulière : un croiseur anglais vient-il
à s'emparer d'un boutre chargé d'esclaves, qu'il
conduit le navire au consulat le plus voisin dont
le bateau arborait le pavillon, puis il embarque
la noire marchandise qu'il se garde bien de
ramènera son poinl de départ en lui rendant la
liberté. Nos voisins, toujours pratiques, conduisent
ces esclaves dans une de leurs colonies, où ils les
font entrer comme engagés pour une longue période
d'années; inutile d'ajouter que l'état-major du bâti-
ment capteur louche par tète d'engagé forcé une
prime payée par la colonie. J'en aurais encore long à dire sur celle répression de la traite par les
puissances européennes le long de la côte orientale d'Afrique, mais je ne veux pas sortir de mon sujet.
J'y rentre donc en constatant avec peine qu'à Madagascar, pendant que d'un côté la France dépense
son argent et emploie une partie de sa marine pour diminuer la traite des nègres et combattre l'escla-
vage, d'un autre côté dans la grande île africaine elle dépense encore plus d'argent et emploie ses fonc-
tionnaires à proléger sinon l'esclavage chez les Malgaches en général et les Antimerina en particulier,
du moins, ceux qui l'admettent.
Quoi qu'il en soit du résultat de l'expédition que la France parait devoir entreprendre à Mada-
gascar, il faut espérer au moins que dans le traité imposé par nous aux Antimerina on supprimera
radicalement cet esclavage que nous n'avons pas craint de supprimer brutalement dans toutes nos
autres colonies. Celle suppression que nous avons faite chez nous au nom du progrès universel de
l'humanité, mais contre nos intérêts, hésiterons-nous à la faire à Madagascar au détriment des Antime-
rina seuls ?
Ne pas supprimer l'esclavage à Madagascar et protéger entre toutes les tribus malgaches celle qui
m
^^^R?
FEMME AN mil ni'. : ,
152 VOYAGE A MADAGASCAR.
justement l'admet le plus et le pratique le mieux, ce serait véritablement renier notre passé civilisateur
et humanitaire.
Et pourquoi, je me le demande, ne supprimerait-on pas l'esclavage à Madagascar? Quelques enfants
sakalava iraient retrouver leurs parents, il est vrai; quelques propriétaires antimerina perdraient de
l'argent, c'est encore exact, mais ces considérations suffisent-elles pour obliger la France à renoncera
des idées libérales qu'elle n'a cessé d'avoir et de montrer au monde entier.
11 est vrai que presque tout ce qui se passe à Madagascar est incompréhensible pour moi, je l'avoue
sans détour. Celte grande ile africaine est habitée par des tribus différentes. Les unes sont hostiles aux
Français, les autres ont pour eux, sinon de la sympathie, du moins de l'indifférence; parmi ces tribus, il
en est qui ont demandé notre appui, notre protection, qui nous ont appelé en un mot, nous offrant leur
territoire; il en est d'autres, au contraire, qui nous ont combattus, qui nous combattront encore, qui nous
délestent cordialement. On reconnaît , n'est-ce pas, les Antimerina? Et c'est justement ces Antimerina que
l'on veut faire plus grands qu'ils ne le sont, que l'on veut protéger au détriment des autres tribus. Nous
négligeons nos amis, ou tout au moins des neutres, pour ne servir que nos ennemis. Si cela se réalise,
si de nouveau un protectorat français est établi à Madagascar au profit des Antimerina, je comprendrai
encore moins l'action de la France à Madagascar. Il me faudrait pour l'expliquer invoquer des raisons,
des intérêts particuliers, invraisemblables peut-être, que j'ignore complètement et que je me refuse, tout
à fait même, de chercher.
UN JEUNE ANTIMERINA.
OBSERVATOIRE D AMBOBIDEMPOM \.
CHAPITRE VI
Retour à Tananarive. — Commencemenl de la saison sèche. — Retour de Foucarl et de Maistre. — Collège et observa-
toire d'Ambohipo. — Ambohiboka ou village des lépreux. - La lèpre à Madagascar. — Fête <]n 14 juillet 1SS9.
Les réjouissances populaires. — Préparatifs de voyage. — La route de Radama. — Départ de Tananarive. — Amba-
tomena et ses tombeaux. Un tsikafara. — Chez les Bezanozano. — A Didy. — Un campement dans la foret. —
Les Dimalika. —Aperçu général «le la vallée ilu Mangoro et de ses prolongements. — Dans les défrichements.—
Culture du riz chez les Betanimena. — Descente de l'Ivondrona en pirogues. - Arrivée à Tamatave,
F. 11 juin 18K9", nous rentrions pour la seconde fois dans la capitale
des Aulimerina, cl le môme jour, la demeure hospitalière de Rai-
nimananabe nous rouvrait ses portes.
La température des hauts plateaux est particulièrement agréa-
Lie à relie époque de l'année. Avec le mois d'avril a commencé
la saison sèche, la bonne saison dans la presque totalité de
l'île, la saison où les nuits sont fraîches, où, sur le massif
central et principalement sur les hauts sommets, les matinées
sont souvent brumeuses. Malheureusement cette froidure n'est
que relative, elle est absolument impuissante à détruire les
miasmes qui, dans les trois ou quatre mois de pluies conti-
nuelles qui précèdent, ont pullulé dans les marais et les fon-
drières, dans les nombreux petits lacs formés pour un temps
par ces averses diluviennes, dans toutes les rizières débordées;
aussi, à la fin de la saison des pluies, lorsque tous ces prin-
cipes délétères sont recouverts par une épaisse nappe d'eau, se
produit-il une sorte d'apaisement dans les ravages de la malaria; mais bientôt avec la sécheresse ces
amas d'eau disparaissent et les boues et les vases, mises à découvert avant une dessiccation complète,
20
COIt'FUItE BEZANOZANO.
loi VOYAGE A MADAGASCAR.
deviennent des générateurs féconds du miasme paludéen; de cette façon, contrairement à ce qu'on
pourrait prévoir, avec le retour des beaux jours et avec un abaissement notable de la température, appa-
raît toujours une recrudescence sérieuse de la fièvre paludéenne.
C'est à cette cause que je devais imputer les nombreux malades que j'avais comptés parmi mes por-
teurs à mon arrivée à Tananarive, et, chose plus grave encore, les mauvaises nouvelles que je venais de
recevoir de notre ami Foucart. Il avait pleinement réussi dans sa difficile exploration de la vallée méri-
dionale du Mangoro et avait atteint, en suivant le cours de ce fleuve, le village de Moramanga, où,
exténué par la fatigue et brisé par de continuels accès de fièvre, il attendait quelque temps pour se
remettre en route. Je lui écrivis de ne pas prolonger son séjour sur ces rives malsaines et de venir à
Tananarive se reposer quelque peu. Vers la fin de juin, il était de retour parmi nous, mais la malaria,
trop fidèle compagne, l'avait toujours suivi, ne lui laissant ni trêve ni repos. Maislre était aussi de retour
de son expédition aventureuse du versant ouest de l'île, du pays sakalava avoisinant le village d'Anka-
vandra. Le l or juillet 1889, nous étions tous réunis à Tananarive, où je résolus de demeurer encore un
mois ou deux, tant pour étudier à nouveau les Antimerina clans leur capitale que, surtout, pour per-
mettre à mes compagnons et à moi-même de recouvrer par un repos bien mérité les forces et la santé.
Il existe à l'est-sud-est de Tananarive, à une distance de deux milles environ, une colline élevée, mon-
tagne véritable, désignée sous le nom d'Ambohipo. C'est près de cette haute colline que les Pères
Jésuites ont un établissement scolaire important, petite école normale où des professeurs dévoués et
savants forment avec patience les futurs maîtres d'école ou assistants qui aideront les Pères de la pro-
vince dans leur mission civilisatrice.
Le collège d'Ambohipo est vaste, il est bien situé, au centre d'une grande propriété, dernière parcelle
d'une concession considérable que les Pères avaient obtenue, dans ce lieu, du roi Radama II. Au nord
du collège, sur une élévation voisine désignée plus particulièrement sous le nom d'Àmbohidempona,
s'élève l'observatoire de Tananarive.
Dans ma première visite à l'observatoire d'Ambohidempona, le directeur, le R. P. Collin, habitait une.
hutte misérable en planches mal assemblées; là cependant il avait réuni un grand nombre d'instruments
dont il se servait avec habileté, malgré une installation des plus défectueuses; il partageait son temps
entre ses observations météorologiques et la surveillance incessante qu'il lui fallait accorder à la cons-
truction de son observatoire. Aussi celui-ci fut-il bientôt terminé, et il constitue aujourd'hui l'un des
bâtiments modernes les plus curieux de Tananarive.
A l'extérieur, l'observatoire affecte la forme d'un T à branches inégales, la branche horizontale orientée
nord et sud étant de beaucoup la plus grande; la petite branche qui regarde l'Est est terminée à son
extrémité orientale par une coupole qui abrite une lunette astronomique. Ce monument, en briques et
granité, est d'un aspect agréable; soigneusement construit, il fait honneur à l'architecte et surtout au
directeur des travaux qui par un labeur incessant a su triompher de mille difficultés. Véritable contraste
des plus piquants, cet établissement scientifique, représentation ultime d'une civilisation avancée,
semble une amère dérision au milieu de ce peuple primitif.
Le R. P. Collin, homme aussi savant et distingué qu'aimable et bienveillant, nous fit très gracieu-
sement les honneurs de son observatoire. Sans entrer dans des détails fastidieux sur l'aménagement
intérieur de l'observatoire, je me contenterai de laisser au R. P. Collin lui-même la parole et je vais
transcrire fidèlement l'énuméralion complète que me fit de ses instruments le savant astronome. Cette
énumération édifiera amplement le lecteur et lui montrera, sans qu'il soit besoin d'ajouter d'autres
détails, que l'observatoire de Tananarive est cligne de figurer par son matériel et surtout par le personnel
qui le dirige si habilement parmi nos plus importants établissements scientifiques d'outre-mer.
Baromètre. — Depuis le mois de janvier 1889, le baromètre dont on se servait était un Fortin
construit par Poggi, de Florence, et étalonné à l'observatoire Ximénien de cette ville. En juin 1890,
nous reçûmes du Bureau central météorologique de France deux baromètres à mercure Tonnelot, à
large cuvette et compensés, n os 40" et 408; l'erreur instrumentale de ce dernier étant presque nulle,
LA ROUTE DE RADAMA.
155
nous l'avons choisi de préférence à tout autre. Une série de 70 observations simultanées nous a fourni
l'erreur du Forlin-Poggi et de tous les autres baromètres à mercure, en usage dans les divers postes de
l'intérieur de l'île. Dans toutes les réductions à O opérées avec les Tables publiées par le Bureau cen-
tral, nous avons ajouté l'erreur instrumentale.
Barographe anéroïde Richard. — Cet instrument nous a donné d'assez bons résultats. Toutes
les observations barométriques à lecture directe, faites d'ordinaire cinq fois par jour, après avoir été
réduites et corrigées, sont comparées avec les lectures directes du diagramme, aux mêmes heures. La
différence n'est pas toujours constante. On a donc pris comme terme de correction la moyenne de
l'erreur diurne, qui a été ajoutée ou retranchée, suivant que la lecture du diagramme comparée avec
le baromètre Tonnelot 108 était ou trop faible ou trop forte.
Psychromètre. — Le psychromètre employé est celui d'August, construit par Tonnelot. Les Tables
qui ont servi à déterminer la tension en millimètres corrigée des variations de la pesanteur, ainsi que
l'humidité relative, sont celles de M. Renou.
Psychrographe Richard. — Le psychrographe Richard se trouve à côté du psychromètre. sous
l'abri. Les lectures des diagrammes ont été corrigées par les lectures directes, comme il a été expliqué
plus haut pour le barographe.
Évaporomètre Piche. — L'évaporomètre l'ichc est placé sous l'abri, à côté des thermomètres
maxima et minima.
Abri. — L'abri se compose, d'après les conseils que nous suggéra M. Renou, secrétaire du Bureau
central, de 4 madriers enfoncés en terre, el s'élevant à 1 m. su au-dessus du sol; sur ces madriers
repose un toit formé d'une couche c pacte <\>- Cyperus lalifolius <\f 23 centimètres d'épaisseur.
Les bords du toi! sont plus lias que l'horizon; l'arête esl orientée suivant le méridien; il est donc
impossible que les rayons du soleil qui, deux fois par an. passent à notre zénith, puissent pénétrer dans
l'intérieur. Tout alentour le sol esl gazonné. De plus, les instruments sont enfermés ;'i clef dans un
cadre entouré d'un treillis métallique, à l'abri des voleurs et <\r< curieux.
Pluviomètre. — Le pluviomètre dont nous avons l'ail usage jusqu'au mois <\<- septembre, était un
décupleur placé au sud, loin des bâtiments, cl exposé aux brises fréquentes de l'Est. L'expérience nous
a prouvé que cet instrument n'était pas sans défaut ; les faillies quantités de pluie, ou même les rosées
abondantes des climats tropicaux mouillaient simplement les parois supérieures du cylindre, sans que
la partie inférieure ne reçût la moindre goutte de liquide. Ce défaut d'humeclation des parois esl entiè-
rement supprimé dans le pluviomètre du modèle de l'Association scientifique; l'eau s'écoule directement
de l'entonnoir dans le vase. \ous avons donc établi au sud-ouest, à une certaine distance de l'obser-
vatoire, ce dernier pluviomètre qui donne de bien meilleurs résultats.
Les pluviomètres placés au nord, au sud et à l'ouest de la ville, sont du même modèle; celui de
l'observatoire est indiqué par la lettre E. Ces quatre instruments sont placés sur un quadrilatère qui
embrasse la plus grande partie de Tananarive. De l'observatoire aux pluviomètres nord et sud, la
distance est d'environ 2 kilomètres; la station de l'ouest est éloignée de 2 500 mètres de notre pluvio-
mètre.
Les observations pluviométriques du nord sont extraites de I'Antananarivo Magasine, 1890.
Evaporomètre à air libre. — Suivant les indications que voulut bien nous donner à ce sujet
M. Antoine d'Abbadie, membre de l'Institut, nous avons fait construire une grande cuve en zinc de
1 mètre carré de surface sur C0 centimètres de profondeur, enfermée dans une caisse de bois; les bords
sont taillés en biseau comme les bagues des entonnoirs des pluviomètres; sur l'un des côtés de la cuve,
se trouvent au bas deux tuyaux coudés, dont l'un est surmonté d'un tube de verre gradué en centimè-
tres cubes avec dixièmes, à intervalles assez distants pour pouvoir apprécier à vue d'oeil le centième; à
l'autre coude est fixé un thermomètre qui indique la température de l'eau. Sur une autre paroi est soudé
un siphon intermittent qui communique avec le liquide; ce siphon a pour but de vider automatique-
ment une certaine quantité d'eau, dans le cas de pluie torrentielle. Enfin, sur un troisième côté, est
156 VOYAGE A MADAGASCAR.
placé en contre-bas un robinet destiné à laisser écouler l'eau du bassin, lorsqu'on veut le nettoyer.
L'appareil est élevé de 1 m. 60 au-dessus du sol et repose sur un pilier en maçonnerie. L'on com-
prend déjà que cet instrument sert à la fois et d'évaporomètre et de pluviomètre. Tous les jours, au
moment des cinq observations, on lit directement la hauteur du niveau du liquide dans le tube gradué;
cette lecture notée servira de point de repère pour l'observation suivante. La différence exprimera la
quantité d'eau évaporée s'il y a diminution de liquide, ou de pluie tombée s'il y a augmentation. Ces
différences sont ensuite transformées en millimètres de hauteur de liquide évaporé ou de pluie, au
moyen de Tables calculées pour l'instrument. Dans les colonnes des observations de cet appareil, les
chiffres en caractères gras indiquent la hauteur de pluie, les chiffres ordinaires la hauteur d'eau
évaporée.
Un des inconvénients de l'instrument consiste en ce qu'il n'indique pas d'une manière exacte la hau-
teur de pluie ; car, dès qu'elle cesse de tomber, l'évaporalion recommence si l'air n'est pas trop saturé
d'humidité; dès lors, les chiffres relevés au moment de l'observation. sont parfois inférieurs à la quantité
d'eau accusée par le pluviomètre décupleur qui se trouve à côté. Ce défaut disparaîtrait en grande partie
si l'instrument était rendu enregistreur; nous avons essayé ce procédé, en transformant l'évaporomètre
en appareil de Haldat; la colonne d'eau de la cuve fait équilibre à une colonne de mercure dont la partie
libre reçoit un flotteur qui communique au moyen d'un levier les variations du niveau à un long style,
lequel les amplifie en même temps qu'il écrit sur un diagramme d'enregistreur Richard les données de
l'évaporation et de la pluie. Le flotteur, étant en plomb, nous a donné jusqu'ici des résultats peu satis-
faisants; nous reviendrons sur cette élude. Il est facile d'atténuer les effets du vent qui agite la surface
de l'eau, en étranglant les extrémités des tubes conducteurs du liquide. Nous n'avons guère à redouter
que les oiseaux viennent s'abreuver à la cuve, à cause de l'absence d'arbres sur notre montagne.
Actinomètre. — Deux thermomètres conjugués dans le vide, l'un à cuvette nue, l'autre à cuvette
noire, sont placés sur la balustrade de la terrasse, orientée suivant le méridien.
La mesure des constantes de l'instrument étant assez problématique, nous nous contentons de donner
les résultats de la lecture directe.
Actinographe Yiolle. — L'instrument sort de la maison Richard ; les deux boules de l'appareil qui
servent à la radiation et à l'absorption du calorique solaire, sont l'une en cuivre doré, l'autre peinte en
couleur noire. L'appareil constamment exposé au soleil est placé aussi sur la balustrade de la terrasse.
Les diagrammes sont corrigés par les lectures de l'actinomètre.
Héliographe Campbell. — L'héliographe brûleur Campbell indique le nombre d'heures et de
minutes pendant lesquelles le soleil a brillé sur l'horizon durant la journée. 11 est aussi placé sur la
balustrade et est constamment exposé au soleil dont les rayons, passant à travers une boule de verre,
déterminent la combustion d'un papier-carton placé au foyer de celte lentille. Cet instrument ne donne
pas des résultats très satisfaisants. Les rayons du soleil levant et couchant ne sont pas assez puissants
pour carboniser le papier; l'expérience nous a prouvé que l'appareil fonctionne seulement, lorsque le
soleil se trouve à G environ au-dessus de l'horizon.
Héliographe Jordan. — L'héliographe photographique Jordan est placé à côté de l'instrument
précédent; il enregistre d'ordinaire beaucoup plus de clarté solaire.
Nêphoscope. — Le néphoscope sert à déterminer la direction des nuages; il se trouve aussi sur la
balustrade.
Anémomètre Rohinson. — L'anémomètre Robinson à coupes hémisphériques sort des ateliers de
M. Alvergniat; dès le début, nous avions installé des fils électriques qui aboutissaient à un compteur
placé dans une des chambres de l'observatoire; les orages fréquents, et la visite inopportune de la
foudre qui a suivi ces fils conducteurs, nous ont fait abandonner ce procédé par mesure de prudence;
cinq fois par jour, on lit avec une lunette le cadran du compteur directement actionné par le moulinet;
ces quantités transformées en mètres donnent la vitesse du vent, d'une observation à l'autre. Jusqu'ici,
même par des vents assez forts, le cadran des millions de tour n'a opéré une révolution complète que
LA ROUTE DE RADAMA.
159
très rarement, durant la nuit; du reste, il est facile de déduire cette donnée d'après la force elle-même
du vent.
Géothermomètres. — Un thermomètre coudé à 45° a été enfoncé en terre afin de connaître à
30 centimètres de profondeur la chaleur du sol et la propagation du calorique à travers ce milieu. L'ins-
trument est placé à l'ombre d'un petit arbuste; la couche terrestre végétale est assez légère, le sol est
surtout argileux. Au mois de mars, un deuxième thermomètre fut installé à 50 centimètres dans le
sol; il est renfermé dans un bambou, la cuvette entourée de colon; pour faire la lecture, on tire le
bambou de son trou, on lit rapidement à travers
une rainure pratiquée dans le support lui-même, et
on remet l'instrument en place. En juin, un troisième
thermomètre fut enfermé dans un bambou et des-
cendu à la profondeur de 1 mètre.
Il est assez facile de vérifier le zéro de ces instru-
ments en suspendant à côté de l'un de ces thermo-
mètres un étalon dont on a auparavant entouré la
cuvette de colon, et en lisant rapidement les deux
appareils.
Température du lac d'Ambohlpo. — Deux fois
par jour, à sept heures du matin et à six heures du
soir, un thermomètre est plongé dans les eaux du
lac d'Ambohipo situé à ;2 kilomètres au sud-est de
l'observaloire, afin de connaître la température de
l'eau. La cuvette étant pendant quelques minutes
immergée dans l'eau, à 10 centimètres de profondeur,
on l'ail directement la lecture de la température.
Ambohidempona était souvent pour nous un but de
promenade agréable et utile; cela nous permettait de
ramènera un point de départ unique nos observations
prises un peu partout dans l'Imerina, et c'était un vrai
profit pour nous que les longues causeries intéressantes
et instructives que nous avions toujours avec L'obligeant
directeur.
Un autre point des environs de Tananarive avait aussi
nos visites fréquentes, c'était Ambohiboka, petit village construit par
abriter les lépreux chassés et parqués dans ces huttes misérables par une coutume cruelle sans doute,
mais, à coup sur, indispensable.
La lèpre fait de nombreux ravages à Madagascar, surtout sur le massif central et sur le versant
oriental. Les populations de l'Ouest sont presque indemnes de celle hideuse maladie, en revanche elles
ont l'éléphanliasis des Arabes, infirmité inconnue à ma connaissance chez les Antimerina et les Betsimi-
saraka. Les lépreux malgaches ne sont soumis à aucun traitement; on se contente de prendre envers eux
des mesures d'isolement assez étroites, mais la contagiosité de la maladie et sans doute aussi l'hérédité
font que la lèpre n'est pas près de s'éteindre dans la grande île; encore faudrait-il invoquer, pour expli-
quer sa fréquence chez ce peuple, la saleté repoussante, les mauvaises conditions hygiéniques, et surtout
la misère physiologique dans laquelle sont plongés tous les individus al teints.
A Madagascar, la lèpre est aussi fréquente dans l'intérieur qu'elle est rare sur les côtes; malheureuse-
ment pour la facilité de la contagion on met souvent sur le compte de diverses maladies cutanées ou
spécifiques, plus fréquentes encore, des lésions qui lui sont exclusivement imputables et qui contribuent
dans une large mesure à l'extension du fléau.
UN LEPREUX I) A M 1. 1 1 ; 1 1 [i 1 1 K \.
's Missions françaises pour
160 VOYAGE A MADAGASCAR.
Cependant nous arrivons à la date du 14 juillet, et chez tous les vazaltael particulièrement dans notre
voisinage à la Résidence générale on poussait activement les préparatifs de la célébration du centenaire
de 1889 et de notre grande fête nationale.
Les Malgaches, oisifs par habitude, célèbrent avec joie toutes les fêtes des étrangers qui viennent
s'établir dans l'île; c'est leur paresse innée et non une idée plus élevée qui leur fait, selon la coutume
anglaise, observer strictement le repos du dimanche.
Enfin le grand jour arriva, les cris et les danses vinrent nous avertir dès la première heure que les
réjouissances populaires battaient leur plein et que tout le peuple était en liesse. Le grand centre de la
fête était à la Résidence générale. Dans la cour de la caserne, nos soldats d'infanterie de marine avaient
établi, au grand amusement des Malgaches, des jeux variés auxquels tout le monde prenait part avec
une fraternité vraiment touchante : des borizana essayaient inutilement d'arriver au sommet de nom-
breux mais de cocagne où des cadeaux brillants accrochés à la cime tentaient leur convoitise; des
voninùhitra de grades élevés leur succédaient, mais sans plus de succès; leurs pénibles efforts excitaient
les lazzis d'une foule compacte, pressée en rangs serrés autour des concurrents, et qui remplissait la
cour de cris et de gaité, en même temps que les lambas de fêtes sortis pour la circonstance jetaient sur
le tout des tons clairs et bariolés du plus réjouissant aspect.
Aux terrains supérieurs, un calme plus digne était observé; cependant les drapeaux déployés de la
France et des Antimerina mêlaient leurs couleurs éclatantes sous la vive clarté d'un soleil tropical. Dans
la soirée, la gaîté devint encore plus expansive.
Quoi qu'il en soit des divertissements variés que nous offrait la capitale, il fallait songer bientôt à
reprendre dans quelque pays nouveau poumons le cours de nos explorations. L'état de santé de Foucart
n'était pas sans me causer de grandes inquiétudes. Sans être dangereusement malade, notre ami, tou-
jours rongé parla fièvre, qui ne l'avait pas quitté depuis son retour de Moramanga, n'était plus en état
de continuer le voyage, et je dus prendre, avec beaucoup de peine, la résolution de le laisser à Tanana-
rive aux bons soins de M. le Résident général et du docteur Baissade, médecin de la marine, pendant
que je continuerais mon voyage avec Maistre, dont l'état de santé était encore des plus satisfaisants.
Il nous restait trois ou quatre mois de la belle saison, croyions-nous, et c'était le temps que nous
voulions employer pour visiter le nord de l'île et pousser, si possible, vers l'ouest, pour revenir ensuite à
Tananarive pour la mauvaise saison des pluies.
J'ai déjà exposé, dans les premiers chapitres de ce récit, combien la route de la capitale au grand port
de l'est présente de difficultés, combien elle est pénible, je dirai presque impraticable. Or j'avais entendu
raconter une légende qui mentionnait un chemin direct et sur pour se rendre de Tananarive à Tama-
tave; il avait été employé, paraît-il, par Radama I er lorsqu'il conduisit, en 1820, ses troupes victorieuses
dans le pays des Betsimisaraka. 11 n'était nullement question, dans ce récit populaire, de la route suivie,
non plus que des villages traversés: mais la voie était bonne et directe, assurait la légende.
En explorateur consciencieux, il nous restait à vérifier l'exactitude de ce dire. J'étais d'autant plus
désireux de le. faire que j'en doutais davantage; l'expérience de notre première route d'Analamazaotra
m'avait rendu singulièrement sceptique sur la bonté et la commodité de ce qu'il est convenu d'appeler
des routes à Madagascar; d'un autre côté, le système orographique du versant oriental de Madagascar
et la constitution géologique des terrains venaient encore augmenter ma défiance.
Quoi qu'il en soit, le samedi 3 août, Maistre et moi, nous quittions Tananarive, nous dirigeant vers
l'est à la recherche de la fameuse roule de Radama, ne possédant sur elle que des renseignements bien
vagues. Mais nous comptions sur le hasard et sur noire bonne étoile; nous ne devions pas être déçus.
Nos paquets sont déjà préparés depuis plusieurs jours et nos hommes porteurs de fîlanjana sont
avertis. Le recrutement a d'ailleurs élé plus facile, nos connaissances antérieures nous viennent en
aide largement, et, avec notre petit convoi au complet, nous sortons de bonne heure de Tananarive,
toujours précédés de notre fidèle Jean Boto. Nous avons fait nos adieux à notre ami Foucart, que la
fièvre retient bien malgré lui et oblige à ne pas nous accompagner. 11 devait bientôt rentrer en France;
21
LA ROUTE DE RADAMA.
163
IMBL'AUX ANTIMERINA A AMBATOMENA
l'état de sa santé ne lui permettait plus, ilu moins pendant un temps assez long, de nous suivre dans nos
excursions à travers ce pays malgache qu'il ne quittait qu'à regret. A notre arrivée à Tamatave le mois
suivant, nous apprenions son départ.
En quittant Tananarive, nous suivons un chemin que j'ai déjà pris deux fois pour aller à l'hôpital des
lépreux, des bolca, comme on les appelle dans le pays. Nous passons ensuite à Soainanandriana. Prés de
ce village se trouve la fontaine de la Reine, où l'on va puiser l'eau lustrale pour la fête du Bain, le Fan-
droana. Celle fontaine avait élé captée autrefois par les soins de M. Laborde. Les eaux, amenées pai-
lles conduites, alimentaient les parties hautes de la ville; malheureusement les Antimerina en ont
négligé l'entretien, el maintenant on ne trouve plus que quelques rares vestiges de ce premier essai de
travaux publics dans la province.
Nous nous arrèlons au milieu du jour à Andranosoa, où nous constatons avec peine l'absence de
Jean; il nous rejoint cependant avec quelque retard; il a suivi, après avoir dépassé Soamanandriana, le
chemin des bolca, au lieu de prendre à droite par le marché d'Alalsinaina. En continuant noire marche,
nous arrivons dans la soirée à Ambatomena.
Ambatomena est un village d'une cinquantaine de maisons en lerre, environnées de quelques paillotes
en torchis; elles sont loutes situées sur le sommet d'une petite éminence. Nous descendons dans la
maison du chef du village, Daniel Rakoto; près de sa case s'élèvent deux beaux spécimens de tombeaux
antimerina. Notre hôte est un Antimerina fort intelligent, il parle couramment le français et l'anglais; il
est demeuré un an à .Maurice, a visité la Réunion, il a même été en Angleterre cl a gardé un souvenir
très précis du porl de Liverpool. Il vient de commander sur la côle ouest à Andakabe. Nous avons avec
164 VOYAGE A MADAGASCAR.
lui une conversation (les plus intéressantes. Nous lui exposons nos projets et nous lui disons, bien
entendu, que nous voulons à tout prix retrouver la route de Radama. Nous nous lions d'amitié; comme
toujours à Madagascar, quelques cadeaux la cimentent, et comme conclusion, Daniel nous donne un
guide pour nous conduire.
Dans l'étape du lendemain, nous traversons à gué le Mananara, affluent de droite du Retsiboka. Nous
sommes encore ici sur le versant ouest de l'île, mais vers dix heures nous gravissons les flancs du Som-
patra et nous passons à 200 mètres environ de son sommet arrondi. Il tombe une pluie fine, un gros
brouillard froid et humide nous enveloppe, mais nous descendons bientôt des rampes glissantes et nous
voici maintenant dans le bassin du Mangoro. Nous venons de franchir, au Sompatra, la ligne de par-
tage des eaux, et de passer sur le versant oriental de l'île. Au delà du hameau de Fenoarivo, à l'ouest
d'Ambohidratrimo, la configuration du pays est très mouvementée; ce sont de gros mamelons aux pentes
rapides; de profondes vallées les entourent de toutes parts, et devant nous à 2 kilomètres environ, se
déroule sinueux le rideau sombre de la forêt. C'est la deuxième zone forestière, la plus petite, celle que
nous avons traversée à Ankeramadinika en venant de Tamatave par le chemin ordinaire.
Le lundi 5 août, après avoir passé l'Antaranambo, petite rivière, affluent de droite du Mangoro, nous
nous engageons, comme la veille, dans un pays composé d'une série indéfinie de petits mamelons séparés
par de profondes vallées, mais nous éprouvons plus de difficultés dans notre route vers le nord-est, car
le fond de toutes ces vallées est formé de boue nuire et infecte où nous enfonçons jusqu'à mi-corps. 11
nous faut faire des prodiges de force et d'adresse pour nous tirer de ces mauvais pas. Vers midi, après
avoir traversé quelques dizaines de ces tourbières, nous arrivons dans un pileux état à Vodivato, petit
village adossé à l'ouest de la première zone forestière. Le août, en deux heures d'une marche des plus
accidentées, nous traversons le bois et entrons celte fois dans la grande vallée du Mangoro, au village
de Manakana.
Dans le pays des Rezanozano, il n'y a pas de monuments mégalithiques; les pierres levées ne se rencon-
trent (pie sur les confins du plateau de l'Ankova, elles ne dépassent pas la rive gauche du Mangoro. Les
indigènes cul ici peu de signes extérieurs de religiosité, moins qu'ailleurs peut-être. Ils possèdent , comme
les Retsimisaraka et presque tous les peuples des côtes du reste, les pieux dressés elles crânes de bœufs.
Ces pieux, qui portent le nom générique de (sikafara, sont des pièces de bois grossièrement équarries de
2 ou 3 mètres de hauteur et terminées par une ou deux pointes aiguës sur lesquelles, après avoir lui 1
un bœuf, on vient planter son crâne encore sanglant. Ces pieux, plantés verlicalement, dépassent rare-
ment la hauteur (pu 1 je viens d'indiquer, au contraire ils sont souvent beaucoup plus petits. Les crânes
de bœufs ornés de leurs cornes sont tous tournés généralement vers l'orient, où, d'après la croyance des
peuples de l'est, se trouvent toujours les ombres des ancêtres. Ces tsikafara sont élevés le plus souvent
pour rappeler un vœu qui a été exaucé; ils servent encore à rappeler un événement mémorable; ou bien,
quand ils sont érigés aux alentours d'un tombeau, ils rappellent la richesse du mort.
J'ai décrit rapidement la physionomie des Bezanozano; comme dans toutes les tribus de Madagascar,
on ne voit que quelques individus purs de tout mélange; il y a beaucoup de métis, surtout du côté de
l'est, par suite de la venue des Antimerina dans le pays; plusieurs de ces types avec leurs cheveux en
« vadrouille », leur barbe inculte, me rappelaient jusqu'à un certain point les faciès des Néo-Calédoniens
et des Néo-IIébridais.
Nous traversons obliquement la vallée du Mangoro et le petit cours d'eau qui à cette hauteur con-
stitue le fleuve, puis nous arrivons au village d'Ambohimanjaka. A l'est de ce village, situé sur le versant
oriental de la vallée du Mangoro, nous trouvons un immense marais qui constitue les sources de la
rivière lvondrona.
De grands roseaux couvrent le marais, véritable lac pendant la saison des pluies, nappe boueuse pen-
dant la saison sèche. Par places, l'eau plus profonde est cachée sous un lapis de verdure, émaillé des
fleurs jaunes et blanches des nénuphars, au milieu desquelles viennent s'ébattre des milliers de canards
et de sarcelles.
LA ROUTE DE RADAMA.
163
Dès notre entrée dans le marais, nous étions péniblement affectés par l'odeur qui se dégageait de la
vase et de l'eau verdâtre dans lesquelles nous marchions; à ces senteurs se mêlait sans les améliorer
l'odeur musquée de nombreux crocodiles. A mesure que nous avancions, l'eau devenait plus profonde,
et bientôt il était impossible de continuer.
Cependant, des Bezanozano étaient venus à notre rencontre; ils consentent après de longs pourparlers
à nous amener deux petites pirogues. C'était peu pour nos 50 porteurs et loul notre matériel; aussi
m
i N TS1KAPAH \
plusieurs voyages furent nécessaires. <*n allai! lentement au milieu des roseaux; M. Maistre à l'avant-
garde activai! la marche de la flottille; pour ma part, je veillais à ce qu'aucun bagage ne lui abandonné.
11 nous fallu! deux jours entiers pour effectuer cette traversée el arrivera Didy, misérable village
bezanozano. Là nous sommes reçus par Raininosv, maître d'école antimerina, qui nous avail été recom-
mandé par Daniel Rakolo, chef d'Ambatomena. Nous devenons vile bons amis.
Nous perdons, à Didy, la journée du 1 \ août, à faire nos préparatifs pour traverser la grande
forêt.
J'ai dil ipie nous étions dans la saison sèche : or depuis noire départ de Tananarive la pluie, fidèle
compagne, ne nous a pas quittés, une pluie fine el persistante qui tombe drue et serrée, véritable brouil-
lard qui nous pénètre jusqu'aux os el nous transit de froid. Nous avons ressenti les premiers effets de ce
météore aqueux bien axant le Sompatra, maintenant il ne nous quitte plus, nous traversons des nuages
et nous sommes encore par 1 150 mètres d'altitude. Cette persistance, je devrais dire celle durée indé-
finie de la saison des pluies sur le versant oriental de l'île s'explique aisément et reconnaît pour cause la
grande l'orèl sur laquelle une atmosphère humide plane constamment. Tandis que sur les hauts plateaux
166
VOYAGE A MADAGASCAR.
NOTRE MAISON A niDY.
presque partout dénu-
dés et sur la région de
la côte ouest il s'éta-
blit deux saisons bien
tranchées : l'été,
saison des pluies qui
dure de novembre en
avril au centre de l'île,
de décembre en mars
sur la côte ouest ; l'hi-
ver, saison sèche qui
prend les autres mois
de l'année. Sur la côte
est, sur tout le littoral
et en particulier dans
la zone forestière, l'été
empiète toujours sur
l'hiver qui se trouve
ainsi déplacé et amoin-
dri; dans la forêt il pleut presque toujours, les beaux jours sont rares, ils ne se rencontrent guère
que pendant les mois d'août et de septembre.
Le village de Didy est formé de deux ou trois hameaux construits sur les gros mamelons qui limitent
à l'est le marais; nous sommes dans le plus important. C'est là que noire ami Raininosy nous a fait pré-
parer une grande case, demeure princière, qui nous fait oublier les misérables huttes des villages précé-
dents. Malheureusement ce palais a un grave défaut avec lequel il faut compter. A l'inverse des autres
cases de Didy qui sont édifiées en roseaux, en ravenala et en bambous, ce lapa est construit en torchis,
sorte de construction composite, bois et terre, genre mixte adopté par beaucoup d'Antimerina, lorsque
loin de leurs pays ils se bâtissent des maisons. Dans ces émigrations, il est vrai, ils adoptent presque tou-
jours les usages et les coutumes des tribus dans lesquelles ils se trouvent, ils se les assimilent très vile,
en se pliant eux-mêmes à ce nouveau genre de vie; mais ils subsistent néanmoins quelques-unes de leurs
habitudes antérieures, quelques traces de leur industrie. Cette remarque est générale cl s'applique à toute
l'île. Dans le cas qui nous occupe, un détail en apparence bien minime nous fit faire celte observation.
La case de l'Antimerina Raininosy était faite en torchis. Sur une sorte de carcasse en bois, charpente
rudimentaire de facture bezanozano, Raininosy avait fait appliquer un enduit d'argile plastique qui lui
rappelait par l'aspect extérieur qu'elle donnait à l'habitation les maisons de son pays d'origine. De plus,
fidèle aux traditions, une bande de volatiles plus ou moins domestiques prenait ses ébats dans une des
deux pièces de la case. Dans ce réduit, tous les genres d'oiseaux étaient représentés, mais les poules
dominaient, comme il est de bonne règle dans toute basse-cour d'un homme civilisé. Or l'argile s'était
fendillée en maints endroits et dans tous les interstices des murailles de la maison de Raininosy d'innom-
brables légions de poux de poules avaient pris naissance. Ces animalcules pullulaient, ils étaient enva-
hissants, au grand désespoir de Maislre. Je dois avouer que moi non plus je n'échappais pas à leurs
atteintes; mais enfin était-ce une accoutumance plus réelle ou une l'aligne plus grande qui m'en faisait
moins vivement ressentir les invasions, mes plaintes étaient moins vives et mes imprécations moins
acerbes. Je demande pardon au lecteur d'entrer dans de si petits détails, mais il me faut bien parler de
nos pires ennemis à Madagascar.
La question la plus importante pour notre voyage prochain, je veux parler de la traversée de la grande
forêt, est de nous procurer un guide connaissant la fameuse roule de Radama, qui, j'en ai bien peur, doit
être, depuis le temps forl long où elle a été ouverte, transformée en un bien modeste sentier. Si nous ne
LA ROUTE DE H A DAM A.
107
trouvions pas de guide dans le village il nous serait absolument impossible de continuer. J'expose à
Raininosy mes vives préoccupations en même temps que mon désir, et mon ami se met de suite à la
recherche de l'homme nécessaire. Il me revient peu de temps après avec le vieil esclave que Daniel Rakoto
nous a confié à Ambalomena pour nous amener jusqu'ici ; ce pauvre vieux, le rangahy be, comme l'appel-
lent nos hommes, le Canaque, comme nous le désignons moins poliment Maistre et moi à cause de son
faciès et de son liai >il us extérieur, souffre d'une cystite invétérée et n'a consenti qu'à grand' peine à accepter
bénévolement ce supplément de besogne; il m'a fallu lui
promettre de le débarrasser de sa longue maladie et de lui
donner par suite de bons fanafody : un peu de thé dans de
l'eau, à prendre quelques gouttes tous les matins,
lui feront grand bien dans un mois au plus. A celle
époque nous serons depuis longtemps arrivés au bord
de la merci je dois avouer qu'alors je me soucierai
fort peu de la santé de notre Canaque. Toul est bien
Convenu cl la question du guide résolue à noire
entière satisfaction, nous comptons bien partir
demain 17 août cl nous engager de bonne heure
dans la forêt sur la roule de Radama. ('.cl après-
midi se passe à compléter nos vivres : je fais acheter
par notre commandeur Rainivoavy une assez grande
quantité de riz que j'ai pu me procurer fort heureu-
sement dans ce pauvre village. Nos porteurs le pilenl
cl le vannent. Le chef du village m'a bien assuré'
(pie j'avais torl de prendre ce supplément de bagages,
qu'il savait pertinemment par son grand-père, ancien
soldai de Radama, que celle roule élail superbe cl
que nous allions pouvoir la parcourir facilement : il
ajoutait d'ailleurs qu'il avait sacrifié une poule noire
à noire intention cl que, à l'inspection des entrailles,
ilavail jugé que nous ne mettrions pas plus de quatre
journées de marche pour arriver à Fito à la Lisière
occidentale de la forêt. Mais nous avions suffisam-
ment d'hommes pour porter les charges de riz dont
j'avais cru prudent de me munir, j'y avais même ajouté une charge de sel cl um' autre de viande de bœuf
desséchée en lanières, sorte de conserve malgache, bien mauvaise d'ailleurs, mais d'une bonne conserva-
tion. Je remerciais néanmoins le chef (lu village de ses renseignements cl de son sacrifice en lui faisant
bien remarquer que je ne don lais pas ww seul instant de ses affirmations, mais que si nous nous arrêtions
en roule pour une cause quel ci un pie, détail prudent d'agir ainsi. Je n'ai d'ailleurs jamais ou presque jamais
douté de la parole d'un Malgache: je n'y ai jamais cru, c'est plus sûr cl plus simple. Maistre et moi nous
avions résolu de marcher à pied dans la forêt, nos seize porteurs de fitacon allaient être ainsi disponibles
et pourraient soulager un peu nos porteurs de bagages en même temps qu'ils porteraient les charges de
vivres. Nous avions donc pour ce voyage présumé de quatre journées de marche six jours de vivres.
Tous ces préparatifs terminés, je lais<ais aller Maistre faire le lever topographique du marais de Didy cl
de ses environs, pendant (pie moi-même je visitais soigneusement le village pour compléter dans une
large mesure mes documents sur ces populations bezanozano. Entre autres choses curieuses, je pus
assister à la toilette capillaire des élégantes de Didy; j'ai parlé plus haut des caractères généraux des
Bezanozano. Dans celte tribu, les femmes se coiffent le plus souvent comme les femmes betsimisaraka
dont la tribu des Bezanozano dérive d'ailleurs. Cette coiffure, toujours assez compliquée, est constituée
SOTHE AMI RAININOSY.
1(18
VOYAGE À MADAGASCAR.
essentiellement par des I rosses ou nattes en plus ou moins grand nombre, de 10 à 20 en moyenne; ces
tresses sont serrées à leur origine, mais à leurs extrémités libres, les cheveux sont réunis très lâchement,
puis la tresse est roulée sur elle-même, l'extrémité libre restant toujours en dehors de manière à former
une sorte de crêpé plus ou moins volumineux. La surface du cuir chevelu est divisée pour former ces
tresses en un certain nombre de quadrilatères plus ou moins réguliers divisés en deux séries d'égal
nombre de chaque côté d'une raie médiane. On conçoit que pour édifier une pareille coiffure un temps
considérable soit nécessaire, aussi les femmes de ces tribus de l'Est se font-elles coiffer fort peu souvent .
une lois par lune environ, et l'on devine aisément, sans que j'insiste, les inconvénients d'un tel système,
surtout quand chaque crêpé est recouvert, comme dans les tribus du
Sud et de l'Ouest, et cela pour l'empêcher de se déformer, d'une couche.
de graisse de bœuf d'un centimètre d'épaisseur. Au bout d'une semaine
de coiffure un odorat des moins exercés avertit de fort loin de l'approche
des femmes ainsi parfumées.
Pour ces coiffures à crêpé, à boules cotonneuses, une aide est tou-
jours nécessaire, ce sont de vieilles matrones expertes en cet art qui se
chargent le plus volontiers de ce soin. On peut trouver à Madagascar,
on voit même souvent des peignes en bois, en corne ou en métal, et le
voyageur qui va de Tamatave à Tananarive s'aperçoit toujours que cet
instrument de propreté l'ail partie du nécessaire de voyage de ses bori-
zana; il remarque, en effet, que chacun de ses porteurs a dans la poche
du dos de sa chemise de raphia, son peigne, sa cuillère et sa tabatière,
et, piquée au fond de son chapeau, une épingle ou une aiguille. On
pourrait en conclure prématurément que le peigne est pour le Malgache,
homme ou femme, porteur le plus souvent d'une coiffure compliquée,
un objet indispensable et nécessaire à leur usage. Il n'en est rien. Depuis,
des siècles, les Malgaches portent celle coiffure avec des variantes sui-
vant la mode du jour, mais ils ne se servent jamais de peignes;
cet instrument ou tout au moins les modèles sont d'importation
européenne, cl depuis que les Anlimerina hommes et leurs esclaves ont adopté la mode de se couper les
cheveux courts, ils se servent des peignes de fabrication indigène; les femmes anlimerina, grâce à
leurs cheveux lisses et épais, ont pu suivre cette nouvelle mode. Mais, pour toutes les autres peuplades
de l'île, hommes et femmes, c'est-à-dire pour l'immense majorité des Malgaches qui ont conservé la mode
dos chevelures longues aux coiffures compliquées, l'usage du peigne est inconnu, cela est facile à conce-
voir, car il est impraticable ; un peigne, un démêloir à dents même très écartées ne pourrait jamais passer
dans ces chevelures embrouillées; pour se nettoyer la tète, quand cela leur arrive, et ce qu'ils ne font
que quand ils se récoiffent, les Malgaches se servent d'une longue épingle en os et en cuivre dont ils
labourent avec force le cuir chevelu, ils posent la main droite sur la raie ainsi formée et écartant les
cheveux parleur base avec le pouce cl le médium, ils grattent énergiqucmcnl avec l'index la peau mise
à nu dans le sillon ainsi formé, la main gauche Ac L'opérateur maintient les cheveux par leur extrémité;
on ne s'étonne nullement de voir le contentement que dépeint le visage du patient soumis à ce grattage
vigoureux. Le jeudi 15 août, nous sortons du village de Didy à sept heures. Précédé de notre Canaque, je
marchais en avant pendant que Maislre poussant les retardataires formait l'amère-garde. Nous suivons
un sentier mal frayé dans des buissons épineux de Cœsalpinia sappan. Bientôt nous descendons et arrivons
au bord d'un petit marécage, bourbier fangeux d'une vingtaine de mètres de large, qui nous sépare de
la forêt dont le rideau vert se dresse devant nous. Dans le lointain, émergeant d'une brume épaisse,
apparaissent les hauts sommets boisés dos monts Ambohitrakoholahy. Ils nous indiquent la direction à
suivre el nous devons les franchir pour arriver dans le bassin do l'Ivondrona dont nous suivrons ensuite
le cours jusqu'à l'Océan. Derrière uous, à droite cl à gauche du monticule de Didy, s'élend la vaste plaine
LE RAN'jAHÏ
fYPES BEZ VNOZANO. (GRAVURE DE BERO, D* APRÈS uts PHOTOGRAPHIES.)
22
LA ROUTE DE RADAMA. m
du Mangoro qui se relève bien loin dans l'est pour former la deuxième chaîne de montagnes que nous
avons franchies il y a quelques jours au col du Sompatra. Je dis adieu à ces vastes horizons que nous
allons être de longs jours sans revoir; je connais les marches dans les forêts tropicales et je me défie
beaucoup de la célèbre route de Radama. Cependant tout le convoi a franchi la fondrière ; nous en sortons
teints en rouge; nos vêtements mouillés sont agglutinés par cette argile visqueuse et fétide, mais ce n'est
qu'un mauvais pas et nous espérons bien être plus favorisés pendant le reste de la journée; il est vrai
que nous resterons mouillés pendant toute cette étape, car la pluie est venue depuis l'aube comme les
jours précédents, mais peu nous importe : même par un beau soleil, nous n'aurions pu parvenir à nous
sécher sous les épaisses frondaisons de la forêt.
A l'est du marais, nous marchons encore quelques minutes dans les sappans épineux, puis la brousse
cesse et les arbres commencent à surgir autour de nous; mais, toujours pas de route, pas même un che-
min malgache. Le Canaque s'arrête décontenancé, il nie dit que depuis longtemps les buissons et les
grandes herbes ont poussé et que cette végétation intempestive et surtout les grandes eaux de la saison
des pluies ont détruit dans cet endroit les derniers vestiges de la roule: il ne sait plus la retrouver, il
est perdu. Je ne veux pas, par de trop graves reproches faits à la faible mémoire de notre Canaque, le
décourager dès le commencement du voyage, mais après avoir rassemblé mes hommes sur un terrain à
peu près sec je renvoie notre mauvais guide à Didy en lui disant de revenir avec Raininosy, qui saura
bien, je l'espère, nous tirer d'embarras. Le Canaque a toujours de la bonne volonté, il se replonge à nou-
veau dans la houe pour émerger à quelques pas plus loin, plus rouge que jamais; nous le perdons bien-
tôt de vue dans la brume. Après deux heures d'attente SOUS la pluie nous voyons enfin arriver Raininosv
et le Canaque, ils son! accompagnés de deux Bezanozano à mine patibulaire, Raininosy nous présente
ses compagnons; ce son! deux voleurs de bœufs qui oui souvenl fail le trajet de la côte à Didy en rame-
nant du bétail qu'ils allaient dérober aux Betsimisaraka de la côte; ils veulent bien nous conduire jus-
qu'à Fito à la condition que Raininos] les accompagne; ils onl peur que leurs mauvais antécédents,
qui nous ont été dévoilés, ne nous poussent à les livrer aux autorités : je calme leurs appréhensions par
mille bonnes raisons dont la première esl suffisante : il n'y a pas d'autorités dans ces parages. Le marché
est conclu, je les couvrirai de piastres à Fito el j'achèterai à Raininosj lorsque nous arriverons à Tama-
lave un beau revolver nickelé. Tout le monde accepte, c'est marché conclu. Enfin nous nous remettons
en route; c'est trois hommes de plus à nourrir.
Nous sommes engagés dans la forêt, dans un mauvais sentier; c'est un lalana omby, « chemin de bœufs »,
disent mes porteurs, ils le trouvent détestable. Or pour qu'un Malgache trouve un chemin détestable, il
va sans dire qu'il faut qu'il soit bien mauvais, c'est toujours l'argile rouge glissante et détrempée. Les
faux pas, les chutes sont nombreuses, on glisse sur les feuilles mortes el l'on tombe sur des vakoas ou
dans des bouquets d'aloès aux épines acérées. Chaque chute nécessite un arrêt, nous faisons très peu de
chemin, nous n'avançons que bien lentement. Une autre cause vient encore nous retarder, le sentier est
si étroit, il esl encaissé si profondément, ses détours sont si brusques et si nombreux que parfois les por-
teurs sont surpris par des éboulements ou ne peuvent tourner au milieu des arbres serrés avec leurs
longs bambous de charge. Alors nouvel arrêt, il faul défaire les paquets, les fractionner en petits colis
pour franchir ce mauvais pas. Or cela se renouvelle tous les quarts d'heure.
Vers une heure et demie, nous arrivons au terme de notre étape pour camper. Nous avons choisi à proxi-
mité d'un petit ruisseau un terrain relativement plat où nous allons nous établir, dîner et passer la nuit.
Après avoir débarrassé le sol de la brousse et des feuilles mortes, en un mot, avoir nettoyé cet emplace-
ment, nous tendons une corde entre deux arbres sur laquelle nous jetons nos couvertures de voyage,
dont les coins maintenus par des cordelettes sont tendus au loin avec une inclinaison convenable. Le
toit est fait et c'est le principal, nos bagages sont mis au-dessous posés sur des branchages ; nous nous éten-
drons dessus et nous y jouirons, je le pense, d'un repos bien gagné. Les hommes se construisent des
abris de branchages, et allument de grands feux pour essayer de nous sécher, car la pluie tombe tou-
jours; pendant la nuit, le brouillard cesse un peu, mais c'est une faible compensation, car il nous faut
17*2 VOYAGE A MADAGASCAR.
lutter sans relâche avec une foule d'animalcules qui menacent de nous envahir; les araignées, les scor-
pions, les scolopendres, d'énormes iules, des fourmis, des termites, toute une faune enlomologique des
plus variées.
La plus grande difficulté que nous ayons rencontrée dans notre installation du campement, a été sans
contredit l'allumage de notre feu. Cette opération qui semble facile à première vue est cependant assez
compliquée lorsqu'on se trouve dans une forêt malgache et que l'on est dans un étal hygrométrique
aussi déplorable (pie le nôtre; il va sans dire que nos bagages, quoique soigneusement emballés, se trou-
vaient dans d'aussi mauvaises conditions : aussi nos allumettes, quoique étrangères, résistaient énergi-
quement à nos tentatives réitérées.
Il nous fallut nous livrer à un travail préparatoire qui me rappelait assez les moyens primitifs
employés par certaines peuplades sauvages; heureusement nos hommes vinrent à notre secours et grâce
à eux nous voyons non pas flamber, mais fumer piteusement nos bûchers ruisselants sous la pluie. Pour
faire du feu les .Malgaches se servent d'un briquet qu'ils portent à la ceinture et dont les différentes
pièces sont agencées avec beaucoup de soin dans un petit sac en cuir à côté d'une corne de bœuf qui
leur sert de poudrière, disposition que l'on rencontre surtout chez les peuplades insoumises de l'Ouest
et du Sud. Inutile d'ajouter que les Antimerina et les Betsimisaraka, qui se trouvent plus spécialement
en contact avec les traitants de la côte et les commerçants de l'intérieur, se servent tout prosaïquement
d'allumettes dites suédoises. Le briquet malgache se compose, comme ses similaires d'ailleurs, d'un
morceau de silex que l'on frappe vigoureusement avec une pièce d'acier et dont on fait jaillir ainsi les
étincelles, qui vont allumcrdes bourres de raphia (hotohoto) comprimées dans un cône de bois creusé ou
une petite corne de bœuf. Les silex sont presque tous achetés aux traitants européens, cependant j'en ai
rencontré quelques gisements dans l'île, exploités d'ailleurs par les naturels; ces silex se trouvaient tou-
jours enveloppés par du quartz agate ou des jaspes aux couleurs vives.
Vendredi 16 août. — L'étape d'aujourd'hui est aussi pénible que celle d'hier, nous avons la pluie toute
la journée et vers midi pendant la halte nous sommes obligés de nous tenir debout pour prendre notre
repas; impossible de nous asseoir sur l'argile détrempée, cl pourtant le Canaque et nos guides voleurs
de bœufs avaient mis de la bonne volonté pour nous improviser des sièges; mais les malheureux
n'avaient que leurs couteaux et notre Canaque, que je soupçonne fort maintenant d'être un simple
d'esprit, s'était attaqué à un ébénier (envilasse) de dimensions respectables. Après deux heures d'un
travail acharné, il n'avait fait qu'une très modeste entaille dans l'écorce et l'aubier. Dans l'après-midi,
continuant notre marche, nous suivons toujours ce mauvais sentier, tantôt montant, tantôt descendant
de petites collines ou mamelons aux versants peu rapides. D'après nos indications barométriques, nous
ne nous sommes pas élevés d'une façon sensible depuis notre départ de Didy, nous sommes toujours
en pleine forêt, les éclaircies sont très rares; il fait sombre, les arbres sont rapprochés et leur feuillage
élevé, qui laisse à peine tamiser la lumière, entrelient autour de nous une atmosphère viciée; l'on res-
pire mal sous ces frondaisons élevées. L'atmosphère chaude est saturée d'humidité.
A nos pieds, des feuilles el des branchages tombés dans les saisons dernières forment une couche
épaisse de terreau d'où se dégagent des miasmes putrides. Sous ces hautes futaies il y a peu de
taillis; un arbre, qui n'est pas assez vigoureux pour percer cet épais manteau de verdure qui s'étend
sur nos tètes et aller chercher l'air et la lumière qui lui sont nécessaires, est fatalement condamné à
périr étouffé par ses puissants voisins. En revanche, nous voyons à nos côtés se développer dans toute
leur splendeur mille variétés de palmiers nains et une quantité plus considérable encore de fougères
arborescentes. A la croisée des branches des grands arbres, dans les anfracluosilés des vieux troncs,
partout enfin où un peu de mousse ou de débris organiques ont pu s'accumuler, des orchidées aux
variétés innombrables ont pris naissance; nous faisons bien de louables efforts pour en collectionner les
plus beaux échantillons, mais notre pauvre herbier est dans un état lamentable, et lorsque nous ouvrons
les cartables le papier gris el spongieux dont il est formé n'est plus qu'une bouillie. Décidément la
nature est la plus forte el la science ne prévaudra jamais contre elle, .le remarque encore dans cette
LA ROUTE DE RADAMA. 173
forêt ce que j'avais déjà observé dans mes précédents voyages, c'est le silence profond que l'on constate
autour de soi, nul bruit ne vient troubler ces solitudes, pas un oiseau, et les lémuriens, que l'on entend
quelquefois dans le lointain, ne peuvent s'apercevoir qu'assez peu fréquemment. A nos pieds, presque
pas d'insectes; aussi pour enrichir ma collection je me résignerai à y consacrer mes heures d'insomnie.
C'est dans son lit en effet, et auprès de sa bougie, que le voyageur dans de telles régions peut l'aire la plus
belle recolle. Il est assez difficile de déterminer la nature du sol qui s'étend autour de nous, autant que
j'en puis juger par les accidents de terrain et par la tranchée sinueuse qui forment presque partout le
sentier que nous suivons; nous gommes toujours sur l'argile rouge, elle est coupée cependant, cà et là.
de veines blanchâtres ou jaunâtres, qui augmentent vers la fin du jour et qui nous annoncent déjà les
couches de roches micaschisteuses que nous allons trouver dans les étapes suivantes. J'aperçois cepen-
dant de distance en dislance un gros bloc de gneiss, cl, dans le fond des \ allées et surtout dans le lit
des ruisseaux que nous traversons, des fragments de quartz adhérents; les ruisseaux dont les eaux
torrentueuses charrient des sables blancs, des matières terreuses el des détritus végétaux chassent très
peu de cailloux roulés, dont la nature ne pourrait d'ailleurs me donner que de 1res vagues indications.
Ces cours d'eau ont presque toujours un lil encaissé entre deux parois argileuses, ils coulent profondé-
ment au fond de celle tranchée que la violence de leurs eaux a creusé cl qui continue à miner les berges
maintenues pendant un certain temps par les racines des arbres voisins, mais il se produit forcément quel-
quefois des éboulements, qui, arrêtanl entanémenl le cours des eaux, en ('-lèvent le niveau el forment
même parfois dans une déclivité du terrain un étang, une nappe d'eau tranquille où se développe une
véritable végétation lacustre; il nous faut contourner ces amas d'eau. Le passage des ruisseaux est tou-
jours difficile, surtout quand il coule entre deux parois abruptes el prof les. Vers trois heures nous
trouvons, coulant de droite à gauche, une petite rivière affluent de ITvondrona, c'est le Sarantanga que
nous franchissons avec beaucoup de difficultés. Nous ne pouvons même mener à bien celle entreprise
que grâce à une chaussée de basalte que je découvre à quelque cent mètres en amonl cl qui avait jus-
qu'à un certain point empêché L'érosion des terres. Nous nous arrêtons quelques minutes après sur les
bonis de celle rivière pour y camper el y passer la nuit. \ous confection s rapidement un abri cl pre-
nons les mêmes dispositions de campement qu'hier soir. La pluie n'a pas cessé un seul instant cl le
brouillard semble encore plus opaque; nous som mes encore à soo mètres d'altitude.
L'étape de ce malin a (''lé moins pénible que celles des jours précédents, nous descendons sensible-
ment et le sol argileux est recouvert en maints endroits de sable blanc mélangé de paillettes de mica.
Toujours cette maudite pluie. Mes porteurs s'arrêtent à un moment donné cl veulent l'aire un kabary à
un de leurs compagnons. Cet heureux mortel cheminait, fort allègrement, en portant deux sacs vides,
sa charge de sel était fondue. Pour calmer la jalousie de ses collègues, autant que pour respecter le
principe d'une juste égalité, je lui donnais un emploi qui n'était pas une sinécure, dans celle forêt, el
je le nommais incontinent chasseur de sangsues el inspecteur de notre meute. Cela m'amène tout
naturellement à parler des sangsues des forêts de l'Est, encore des ennemis à Madagascar, qui pour
être petits n'en sont pas moins redoutables.
J'avais remarqué, depuis deux jours (pie nous marchions dans la forêt, l'apparence triste cl maladive
de nos deux pauvres chiens qui nous suivaient en gémissant. Ils étaient couverts de sang. Nos porteurs,
dont les jambes nues frôlaient à chaque instant les herbes el les arbustes, étaient dans un état aussi
lamentable; Maistre et moi, protégés jusqu'à présent par nos vêtements et nos chaussures, n'avions pas
encore ressenti ces morsures douloureuses, et, à première vue trompé sur la cause du mal, je n'avais
pas attaché une grande importance à ces blessures, les croyant faites par les épines des buissons,
lorsque j'en reconnus la vraie raison, à force d'entendre les lamentations de nos malheureux compa-
gnons et surtout en constatant la persistance de l'écoulement sanguin qui s'échappait de ces piqûres
profondes. Cette sorte de sangsue de Madagascar nommée dimatika par les indigènes peut avoir au repos
de 25 à 30 millimètres de longueur, mais lorsqu'elle se ment son corps est susceptible d'un grand allonge-
ment. Ces hirudinées se tiennent en embuscade sur les feuilles des arbustes el des petites plantes lorsque
174 VOYAGE A MADAGASCAR.
le temps est humide, et que des gouttelettes de pluie ou de rosée sont sur les feuilles des végétaux; ces
conditions d'humidité excessives leur étant nécessaires pour vivre, — je dois reconnaître que dans ce
pays elles doivent mener une existence bien heureuse. Toutes ces conditions y sont réunies à souhait.
— De plus, elles prennent naissance et passent les premiers el les derniers jours de leur vie dans les
nombreuses mares d'eau que nous avons trouvées sur nos pas. Ces animaux vivent en légions innom-
brables, ils attaquent tout ce qui a vie; des bœufs, des voyageurs même, perdus dans ces forêts, y sont
morts d'épuisement et ont succombé aux morsures spoliatrices de ces êtres minuscules. Lorsque les
hirudinées sont en chasse, ce qui leur arrive souvent, car c'est toutes les fois qu'il pleut, elles se tiennent
fixées par leurs ventouses caudales aux feuilles basses des arbustes et des petites plantes, puis, allon-
geant leur corps el se faisant aussi fines que possible, elles agitent leur tête dans tous les sens el cher-
chent une proie qui passe à portée. Ont-elles cette chance, elles quittent la branche qui leur servait
d'appui, entaillent la peau cl enfoncent leur suçoir bien loin dans la blessure; on ne peu! leur faire
lâcher prise sans les briser que lorsqu'elles sont remplies, el la blessure triangulaire qu'elles laissent
après elles, .saigne encore longtemps.
Celte nuit; je passe de longues heures avec Maistre à faire une chasse en règle à ces hirudinées, nos
hommes ont fait comme nous bien avant dans la nuil ; le Canaque obtient un vrai succès par un remède
de son invention, il chique énormément el, crachant dans ses mains, il se frotte énergiquement les mol-
lets qui deviennent après celle onction, paraît-il, fady (tabou) pour les dimatika. Je dois reconnaître que
le remède de notre Canaque a du lion, quoique désagréable à employer; je le félicite surtout lorsqu'il
ajoute que dans de nombreux voyages sur cette roule, il avait remarqué que lorsque plus de cinquante
sangsues vous avaient piqué chaque mollet , on n'avait pas mal à la tête. A quelque chose malheur est bon.
Samedi 17 août. — Nous nous mettons en roule à l'aube et trois heures après nous arrivons en un
lieu dit Tolongainy, du nom d'une petite rivière que nous devons traverser à quelques centaines de
mètres dans l'est. Cet endroit nous paraît ravissant, c'est une clairière d'un hectare environ qui nous
semble un sile merveilleux: enfin nous pouvons voir à 100 mètres devant nous. Cela ne nous élail pas.
arrivé depuis Didy. Il y a ici deux ou trois petites cases assez bien construites, elles servent aux voya-
geurs et surtout aux voleurs de bœufs qui fréquentent ces régions, elles ont été construites par ces
hommes, lorsque, traqués à Fito et à Didy, ils ont dû chercher un refuge dans la grande forêt : celait
ici, au lieu dit Tolongainy, leur campement favori; ils y ont construit des cases et défriché une certaine
étendue de terrain pour nourrir les bœufs. Quoi qu'il en soit des motifs qui les ont fait agir, je ne veux
considérer que les résultais acquis; nous voyons clair et nous sommes à l'abri. Nous restons deux jours
à Tolongainy, journées que nous mêlions à profit pour meltre un peu d'ordre dans nos bagages. Pour
comble de bonheur, le soleil perce les nuages et se montre quelques heures vers le milieu du jour, je
salue sa venue par quelques observations astronomiques dont j'avais grand besoin depuis huit jours.
Nous avons fait très peu de chemin depuis le Mangoro, et dans la forêt, grâce à tous les empêchements
que nous rencontrons à chaque instant, nous ne faisons pas plus de 3 kilomètres à l'heure.
Le lundi 19 août, secs el dispos nous quittons ce lieu de délices et nous poursuivons notre roule.
Après une heure de marche, nous rencontrons el nous traversons le ruisseau Tolongainy qui donne son
nom au campement que nous venons de quitter, c'est un affluent de gauche de I'Ivondrona. A neuf
heures, après une raide moulée, nous sommes, par une altitude de 8o0 mètres, au sommet du mont
Ambohitsililika. De l'autre côté, nous arrivons à I'Ivondrona que nous suivons sur sa rive gauche;
nous sommes près du gué ou mieux près de l'endroit choisi, car ce n'est pas un gué, où nous devons
passer la rivière pour côtoyer sa rive droite. En ce point la rivière, I'Ivondrona, a une direction
O.-N.-O. — E.-S.-E., sa largeur est d'environ 150 mètres et sa profondeur maxima est de 1 m. 30.
Pour passer du bassin du Mangoro dans celui de I'Ivondrona, nous n'avions en somme franchi — ce
qui est rare dans l'Est — que des hauteurs d'une altitude peu élevée; celle ligne de hauteurs qui
donne naissance du côté de l'orient à des cours d'eau el à des rivières même assez considérables,
lesquelles, après avoir sui\i une direction sensiblement perpendiculaire à ce massif montagneux, vont
LA ROUTE DE RADAMA
17.j
CAMPEMENT DE rOLONGAlNY.
se jeter dans la mer des [ndes. A l'occident de cette petite chaîne, au contraire, ne prennent naissance
que des ruisseaux insignifiants; en revanche, elle limite vers l'est la vallée du Mangoro, le cours de ce
grand fleuve lui étant parallèle. En somme : le bassin du Mangoro, ainsi qu'une immense contrée <|ui le
prolonge vers le nord, constitue une très large vallée, limitée par deux chaînes de lagnes orientées
parallèlement N. et S.; elles sont huiles deux couvertes de forêts, celle de l'ouest où l'on remarque le
Sompatra et le Vohilangy, celle de l'est qui n'est que le contrefort occidental du massif d'Ambohitra-
koholahy. Or ces deux chaînes laissent entre elles un vaste espace libre sectionné perpendiculairement
à sa direction générale en trois segments d'inégale étendue. Le plus grand, au sud. forme la vallée du
Mangoro, il esl incliné vers le midi, mais n'a, surtout dans sa partie supérieure, qu'une déclivité peu
accusée; au nord un autre segment, qui a une déclivité opposée, contient le lac Alaotra et ses affluents;
enfin une troisième partie centrale et beaucoup plus petite constitue les marais de Didj et les sources
de 1 Ivondrona, Il esl fort probable que ces trois bassins enserraient autrefois de grands lacs, dont le
lac Alaotra, les marais de Didy et les riches tourbières de la vallée du Mangoro, ne sont aujourd'hui
que des vestiges. Actuellement ces trois bassins hydrographiques, de longueur et de pente différentes,
ont chacun une trouée du côté de la chaîne orientale, trouée par laquelle les eaux gagnent en ligne plus
ou moins droite la mer des Indes. La partie méridionale avait été explorée par Foucart pendant les mois
de mai et juin derniers; noire compagnon avait suivi le Mangoro, fleuve considérable, au cours presque
régulier ne devenant rapide cl torrentueux qu'à l'extrémité méridionale; en cet endroit il reçoit l'Onibé;
ensuite, par une série de rapides, il passe par la I rouée, prenant une direction perpendiculaire à son
ancien cours et finalement il va se jeter dans l'océan Indien, près de Ambodiharina. La partie septen-
trionale de cette grande vallée esl beaucoup plus courte et n'a qu'une pente très faible vers le nord. Ce
MB VOYAGE A MADAGASCAR.
bassin, que Maistre devait visiter prochainement en faisant le levé topographique du lac Alaotra, reçoit
les eaux nombreuses des hautes montagnes qui l'environnent ; ces eaux forment un immense marais, au
milieu duquel est une vaste nappe peu profonde, le lac Alaotra, qui se déverse lentement par le Manan-
goro dans l'océan Indien; cependant ce fleuve, en passant la trouée d'Ambalomafana, devient rapide et
va traversant la forêt côtière se jeter dans l'Océan. Entre ces deux grandes divisions de la longue vallée
nord et sud, divisions inclinées en sens contraire et d'inégale longueur, existe une contrée intermédiaire
beaucoup moins étendue. Elle est, comme ses voisines, bornée à l'est et à l'ouest par de hautes mon-
tagnes, tandis qu'elle est séparée au sud du bassin du Mangoro et au nord du bassin du lac Alaotra par
de petits mamelons. Elle n'offre pas de pentes sensibles, aussi les eaux qui s'y ramassent sont-elles sta-
gnantes ou à peu près, ce sont elles qui forment précisément le marais de Didy qui déverse le trop-plein
de ses eaux par deux trouées de la chaîne de l'Est, l'une au nord de Didy, l'autre au sud; la première
laisse passer l'Ivondrona, la seconde le Sabevany, c'est celle que nous venons de suivre.
Lorsque Maistre aura exploré le lac Alaotra et qu'il sera revenu à la mer par la trouée du Manangoro,
nous aurons, mes compagnons et moi, en nous partageant la besogne, terminé la reconnaissance
méthodique de cette partie orientale de Madagascar.
Mais revenons à notre camp ou plutôt sur la berge de l'Ivondrona, où mes porteurs assis, groupés les
Uns à côté des autres, regardaient philosophiquement le fleuve dont les eaux bouillonnaient à leurs pieds.
Tout le monde se demandait anxieusement comment nous pourrions le franchir. A la nage, il n'y fallait
pas songer à cause de nos bagages; construire des radeaux en coupant du bois léger et en le réunissant
en gros paquets, ce moyen était évidemment pratique, mais il avait un grave défaut : celui de demander
trop de temps. Je résolus alors d'employer un système qui ne m'est pas particulier sans doute, mais que
j'emploie toujours en pareil cas. J'en ai été satisfait en maintes circonstances, il est expéditif et sur,
pratique presque toujours — si ce n'est dans le cas où les caïmans pullulent : alors il est de toute évidence
que pour passer un fleuve dans ces circonstances, il faut se maintenir hors de l'eau pour ne donner
aucune prise à ces féroces amphibies et se servir d'embarcations ou de radeaux. Dans tous les autres cas. .
le système du va-et-vient est pratique et recommandable à tous égards au voyageur. J'ai toujours dans
mes bagages un rouleau de solide cordelette de 200 mètres environ. J'en lis porter une extrémité par un
nageur étnërite qui l'amarra solidement sur l'autre rive à un fort tronc d'arbre. Puis tous les hommes l'un
après l'autre passèrent le fleuve en se maintenant après la corde fortement tendue; nous les suivîmes.
et, le passage effectué, j'eus le plaisir de constater que presque toutes mes caisses étaient saines et
sauves, car mes porteurs, maintenus par la corde, avaient pu se maintenir debout et élever les bagages
au-dessus de leur tète. C'est un beau résultat dans une rivière qui a 150 mètres de large et dont les eaux
coulent rapidement sur une hauteur de 1 m. 30. Deux heures après avoir repris notre marche, nous
traversons encore une petite rivière affluent de droite de l'Ivondrona, l'Ambaloarana. A quatre heures,
nous choisissons une clairière pour y passer la nuit, et comme les jours précédents, après avoir pris nos
dispositifs habituels, nous chassons les sangsues fort avant dans la nuit.
Le lundi 10, le sentier (pie nous suivons a, je crois, atteint son maximum de difficultés et je doute qu'en
aucun pays du monde un chemin aussi mauvais puisse se présenter. Je crois que des difficultés plus
grandes dépasseraient les forces humaines; nous nous élevons à de grandes hauteurs pour redescendre
immédiatement dans de profondes vallées. Les hommes pesamment chargés ne peuvent monter avec
leurs paquets, ils sont obligés de se hisser les uns après les autres en s'accrochanl péniblement aux
racines des arbres qui nous permettent seules de monter et de descendre, les paquets sont attachés à des
cordes, et remontés sur l'argile glissante ou descendus avec précaution au fond des ravins. Le Canaque
m'étonne par sa perspicacité et son adresse : arrivé au flanc d'un escarpement, il se balance aux lianes, il
peut atteindre ensuite, par un bond vigoureux, l'escarpement voisin. Une fois cependant il a mal calculé
son élan et est retombé dans la fondrière qui occupe le fond de la vallée; une boue épaisse a fort heu-
reusement amorti la chute, mais il a eu beaucoup de peine à se tirer de là. Nous passons dans la matinée
de cette journée le ruisseau de Sahavelona. A midi, nous avons constaté avec désespoir à notre déjeuner
LA ROUTE DE RADAMA. 177
que nous mangions noire dernière provision de riz; nous sommes encore bien loin de Fito et nous
n'avons plus de vivres. Nous campons le soir non loin d'un pic qui a nom le Marianany. Il est, paraît-il,
défendu de parler à haute voix près de ce sommet, sons peine de voir immédiatement un vent violent
vous assaillir. Je dois avouer que je ne respecte pas cette consigne, car je désire vivement la tempête.
Je voudrais non moins vivement voir une forte luise dissiper la pluie et la brume qui nous envi-
ronnent depuis notre départ de Tananarive. Mais j'ai beau parler à haute voix, chanter même la
pluie tombe de plus belle; cela ne m'étonne que médiocrement, les dictons de notre vieille France
sont donc plus vrais que les fady de ce pays de sauvages. Le soir, nous dînons par cœur, près de la chute
de l'Asivora.
Le mardi 20, nous continuons noire route, mais celle fois dans un sentier moins "lissant; il y a de
nombreuses émergences de quartz, les gneiss sonl raie-, en revanche les micaschistes se montrent ça et
là. Nous nous arrêtons vers le milieu du jour sur les bordsde l'Asivora. Je dois avouer que, au point de
Vue culinaire, les bois nous offraienl quelques ressources, je suis assez heureux pour tuer quelques maki,
ces lémuriens qui remplacent les singes à Madagascar, el une demi-douzaine de perroquets noirs; et mes
hommes ajoutèrenl à ce menu des insectes variés el des racines charnues qu'ils prétendaient comestibles.
Mais ce régime alimentaire ne nousa laissé' que de désagréables impressions. Enfin, dans l'après-midi, le
sentier semble plus fréquenté, nous pouvons fournir une marche plus rapide et dans la soirée nous arri-
vons à Fito, village situé à :i"ii mètres d'altitude. Les cotes barométriques sonl 1res inégales dans la
forêt ; el l'on s'élève sans cesse à de grandes hauteurs pour redescendre brusquement dans de profondes
vallées; il es! assez difficile de démêler le système orographique de la contrée; j'ai pu l'aire quelques
observations, mouler sur des so mincis d'où la vue était assez limitée, obtenir quelques renseignements;
en résumé, il s'ensuivrait que, de la chaîne principale el de ces gros chaînons parallèles à sa direction
générale nord cl sud, partent beaucoup de contreforts don) la direction habituelle est E.-O. Mais cela
seulement dans le voisinage de noire roule; cardans le sud au contraire, vers les massifs d'Ambohitra-
koholahy, les collines boisées paraissent orientées nord el sud. Dans toutes les vallées que laissent entre
elles ces hauteurs, coulenl capricieusement de n breux torrents qui vont grossir ITvondrona ou ses
principaux affluents, Il y a beaucoup de sources sur les flancs des coteaux, partout des suintements; tout
concourt, avec les pluies presque continuelles el le- brouillards intenses, à entretenir dans la forêt une
humidité excessive favorable à la végétation. < loin me dans les premiers bois que nous avions rencontrés
dans l'ouest, le sol est constitué entièrement par de l'argile rouge ou jaunâtre, l'humus qui pourrait se
former el les débris organiques sonl rapidement entraînés au fond des ravins; la roche apparaît souvent
à (leur de terre, l'on rencontre le granité rouge cl gris, le gneiss granitoïde, îles liions de quartzite, mais
le plus souvent, des micaschites décomposés, des pointements de schistes cristallins. J'ai rencontré
parmi différents gisements de roches modernes des coulées de basaltes.
La végétation esl bien fournie. Les arbres trop serrés poussent en hauteur et, ne pouvant se développer
librement, vont droit vers le ciel chercher un peu de soleil, .l'en ai pu noter les principales essences, cer-
taines seraient 1res bonnes pour la construction et la menuiserie. Entre les arbres se déroulent des
lianes puissantes ; plusieurs portaient de jolies fleurs dont nous avons recueilli de beaux échantillons ainsi
• pie plusieurs nouvelles espèces d'orchidées. Il y a beaucoup de fougères naines ou arborescentes, de
grands roseaux el surtout une espèce de bambou qui forment des fourrés inextricables et des taillis épais.
Les seuls représentants de la faune que nous avions vus sont des maki el des babakoto; ils ne se laissent
pas approcher, mais à certaines heures de la journée, principalement au lever et au coucher du soleil,
nous entendions leur cri plaintif dans toutes les directions. Les oiseaux sonl rares, les reptiles peu nom-
breux, en revanche les insectes sont assez communs.
Dans cette forêt, de Didy à Fito el surtout en approchant de ce dernier village, je rencontre assez sou-
vent sur de petits arbustes de deux à trois mètres de hauteur de petits échantillons sphériques ou ovoïdes
d une concrétion résineuse que je crois être de la gomme laque.
En eflel un échantillon au hasard esl plus souvent ovoïde que sphérique, il peut atteindre la grosseur
23
178 VOYAGE A MADAGASCAR.
d'un œuf de pigeon, et se trouve toujours traversé par une petite branche suivant son grand axe ou son
diamètre; l'extérieur paraît rugueux et jaunâtre.
Si on coupe une de ces masses suivant la branche qui la traverse on voit l'intérieur tapissé d'une rangée
d'alvéoles de couleur brun foncé, remplies par des débris d'insectes dont l'enveloppe de l'abdomen restée
englobée dans la résine constitue chaque cellule.
Ces insectes étaient évidemment rangés en cercle autour de la branche, la tète tournée vers celle-ci ;
ils sont plus gros que ceux de la gomme laque ordinaire, beaucoup atteignent 3 millimètres de diamètre;
leur nombre est très variable, il dépasse souvent 60.
J'avais eu soin de mettre dans mon herbier des fouilles, des fleurs, des rameaux, des arbres qui portent
ces concrétions de gomme laque. J'avais mis aussi dans l'alcool deux colonies entières de ces insectes
remarquables. Malheureusement, en arrivant à Tamatave quelques jours plus tard, j'avais le regret de
constater que mes herbiers étaient détruits en grande partie par l'eau dont ils n'avaient cessé d'être
imprégnés pendant les trois semaines que nous employons à parcourir la route de Radama. Quant à mes
collections zoologiques, je perdrai une grande partie des animaux conservés dans la traversée de l'île de
Mandritsara à Majunga. Alors, dans ce pays privé d'eau, dans ces contrées sablonneuses, brûlées par un
soleil torride et où on ne rencontre sur de grands espaces ni sources, ni ruisseaux, ni même une mare
croupissante, mes porteurs pourétancher la soif qui les tourmente boiront le rhum et l'alcool de mau-
vaise qualité que renferment mes bocaux de collections zoologiques.
A Fito, la forêt ne se termine pas brusquement. La limite n'est pas nettement tranchée, il y a beaucoup
de bouquets de bois plus ou moins grands, réunis par des défrichements récents ou des taillis plus anciens.
Je ne suis pas encore fixé sur la question de savoir si, à une époque lointaine, l'île de Madagascar tout
entière était boisée, les forêts existantes n'étant que les témoins actuels de sa végétation antérieure; ou
si, au contraire, la grande île a toujours présenté ses massifs dénudés entourés, il est vrai, de ses zones de
forêts, zones qui l'enveloppent complètement. Néanmoins je pense dès à présent que si Madagascar n'était
pas entièrement boisé, comme cela est probable, ses bois couvraient une étendue do lorrain beaucoup
plus considérable, et que, notamment dans ces parages, sa forêt orientale s'étendait jusqu'à la mer,
comme cela existe actuellement à la hauteur de la baie d'Anlongil. Cette opinion résulte non seulement
du voyage de Fito à Mahasoa, mais des routes parcourues do Mananara à Mandritsara et surtout de
l'itinéraire suivi de cette dernière ville à la côte ouest, où le fait devient plus frappant encore.
Fito est un misérable village belanimena, il ne compte pas plus de vingt cases. Ses malheureux habi-
tants appartiennent à la famille betanimena, qui n'est qu'une division des Relsimisaraka, comprenant,
comme l'on sait, toide cotte tribu qui occupe l'espace compris entre l'Océan et la première zone de
forêts, à l'est et à l'ouest, et au nord et au sud, la baie d'Antongil et l'embouchure du Mangoro. Dans
la partie septentrionale de cette région, ils s'appellent Antavaratra ; dans la partie centrale, on les désigne
plus habituellement sous le nom de Betanimena; enfin dans le sud, ce sont les Betsimisaraka propre-
ment dits; comme il n'arrive que trop souvent à Madagascar, ces différentes fractions d'une même
tribu sont ennemies les unes des autres, et c'est une grande injure pour un Betsimisaraka que do le
traiter de Betanimena. Nous pouvons refaire à Fito nos provisions épuisées, au grand contentement de
mes porteurs. Comme presque tous les peuples primitifs, à qui il est difficile de demander à un moment
donné un effort anormal, le Malgache est indolent de nature et il ne faut pas trop compter sur lui,
quel que soit le prix que l'on lui donne, mais enfin on peut admettre que, lorsqu'il est bien nourri, à un
salaire quadruple, correspondra à peine un travail double. Mais s'il a le ventre creux, il ne faut plus
songer à rien lui demander, il est incapable de tout effort, il se croit mort. Ainsi ce matin, lorsque, en
vue des cases de Fito, une heure et demie de marche à peine me séparait de ce village, j'eus toutes les
peines du monde à faire avancer les hommes. Ils n'avaient plus pourtant qu'un petit effort à faire pour
trouver tout chaud leur mets favori, mais ils en furent incapables, el la moitié des hommes se laissèrent
tomber dans l'argile rouge, et attendirent patiemment plusieurs heures, que, arrivés au village, nous
puissions leur envoyer du riz et du manioc.
:
LA ROUTE DE R ADAM A. 179
Pendant les journées des 21, 22, 23 et 24 août, nous parcourons la dislance qui sépare Fito de Sara-
nasy. Celle contrée présente un aspect tout particulier : derrière nous, à l'ouest, la grande forêt couvre
de sa verdure les derniers contreforts de la chaîne eôtière; les sommets, d'une altitude peu considérable,
six à sept cents mètres environ, disparaissent presque toujours dans un brouillard épais; devant nous,
et s'étendant jusqu'à la mer, un pays hérissé de mamelons à pentes assez rapides, peu élevés, mais très
rapprochés les uns des autres, disposés sans aucun ordre et diminuant de hauteur progressivement
jusqu'à l'Océan ou plutôt jusqu'à la bande de sable, et jusqu'aux lagunes côtières. Ces monticules, qui
enserrent l'ivondrona, ses affluents et les mille petits ruisseaux qui sillonnent la région, forment des
vallons profonds, avec marais et fondrières. Le sol ici, chose curieuse, possède une couche d'humus
assez considérable. La roche n'apparaît que rarement, l'on rencontre bien plus souvent des cailloux
roulés, des morceaux de quartzite et de basalte principalement, non seulement dans les lits des ruis-
seaux, mais souvent à des hauteurs considérables. La végétation est 1res active, mais elle ne se mani-
feste plus librement comme dans la forêt, des bouquets de bois persistent bien, sur les sommets escarpés
ou dans les marais, mais partout ailleurs, on voit des arbres isolés, morts, décapités, le plus souvent
brûlés. Partout la main de l'homme montre ses effets brutaux et inintelligents. La contrée est peuplée
de quelques villages betanimena, qui comptent à peine chacun une dizaine de huttes misérables. Cepen-
dant, celle faible population a besoin d'une grande étendue de terrain pour se nourrir. Cela tient à la
façon toute primitive qu'ils emploient pour cultiver leur ri/.
Nous avons vu dans un précédent chapitre la méthode perfectionnée qu'emploient les Anlimerina
pour cultiver celle graine précieuse, la hase de leur nourriture. Dan- ce- tribus orientales aussi bien que
dans celles du sud el de Iduesl, où la population clairsemée peut disposer par habitant d'une étendue
relativement grande de terrain, on emploie une méthode barbare, il est vrai, mais moins fatigante et
plus expédilive. Voici comment ils opèrent. Ils choisissenl un terrain propice à la culture du ri/, cl
dans ces régions il n'y a que deux catégories de terres qui soient susceptibles d'un bon rendement. Ce
sont, d'une part, les contrées marécageuses à sous-sol imperméable, ci les marais et les fondrières enserrés
dans des vallons étroits et sans déversoirs trop apparent-: dan- ces conditions, le riz trouve en même
temps qu'une terre riche améliorée continuellement parle limon des eaux, une humidité cl une nappe
aquatique suffisante pour s'abreuver cl se développer en toute saison. D'autre part, lorsque de tels
terrains ne sont pas à proximité des villages, ou que la couche de boue esl trop épaisse pour permettre
la culture, ils vont sur les contins de la forêt, choisissenl dans la saison sèche un espace convenable el
défrichent le taillis, puis, au bout d'un certain temps, mettent le l'eu aux brindilles el aux menues bran-
ches desséchées, ce qui les débarrasse, la hache aidant, des plus gros Irones el des souches volumi-
neuses. Celle terre, couverte d'humus cl de débris organiques amoncelés depuis des années, est vierge
de toute culture, aussi offrira-t-elle, la première année de l'exploitation, un rendement rémunérateur.
Les eaux manqueront peut-être, mais l'indigène compte sur les pluies continuelles dansées régions, nous
le savons par expérience. Ces cultures dans les défrichements de forêts changent de place tous les ans,
elles cheminent du nord au sud sur les limites forestières, et s'avancent peu à peu dans l'ouest
en gagnant insensiblement sur les grands bois. Au bout d'un siècle ou deux de ces coupes brutales
cl inintelligentes, Madagascar, si l'on n'y met bon ordre, n'aura plus de forêt; ce qui amènera de
grandes perturbations dans le régime des pluies cl conséquemment dans la culture. Pour cultiver
le riz dans les défrichements de la forêt, l'indigène, après avoir obtenu un nombre de plans suffi-
sant dans un petit terrain cultivé soigneusement à côté de sa case, va les repiquer avec un petit
bâton pointu dans le défrichement; la nature se charge du reste. Pour les cultures dans les marais
et fondrières peu profondes à sous-sol dur, on ensemence directement, mais il est nécessaire de
faire subir au terrain une culture préparatoire. Celte culture est simple, el ne nécessite que peu
d ellorls à l'indigène. Un peu avant l'époque des semailles, on rassemble le troupeau de bœufs du
village, puis on le conduit sur le terrain de culture. Là une dizaine d'hommes environnent le trou-
peau et, à grands renforts de coups de bâtons et de cris aigus, on fait toute la journée piétiner
180
VOÏAGE A MADAGASCAR.
ces pauvres bêtes sur place. Le soir, le terrain sera suffisamment malaxé, et préparé pour être
ensemencé.
Au village de Saranasy, nous trouvons des pirogues qui vont nous conduire à Mahasoa, en descen-
dant le cours de l'Ivondrona et du Sahatsara, son affluent de droite, qui coule au pied du village de
Saranasy. Nos misères sont finies. En deux heures nous sommes au confluent du Sahatsara et de
l'Ivondrona, qui a en cet endroit 90 mètres de large. Nous descendons rapidement le cours du fleuve,
ses rives sont bien cultivées, on voit que nous approchons deTamalaveel des établissements européens.
En aval du confluent du Fahandrano, nous apercevons la propriété de M. Charles; plus bas, sur la rive
gauche, au-dessous du petit village d'Ambatomanoliy, c'est la sucrerie de M. Dupuy. Enfin vers quatre
heures et demie, nous débarquons à Mahasoa. Nous retrouvons à une roule déjà parcourue de Tama-
tave à Tananarive, et avant la nuit nous faisons, joyeux et dispos, notre entrée dans la cour de L'hôtel
de l'Europe.
■
EXPLORAI [ON D UNE LAGUNE.
i ) l Al* BI LLONES.
CHAPITRE VII
Une semaine à Tamalave. — Préparatifs pour la route du Nord. Ampanalava. — [fontsy. — Foulepointe. — Tombeau
betsimisaraka. — Mahambo. - Sépulture et enterrement betsimisaraka.- Fénoarivo. Les serpents. — Colonels et
capitaines. Ivongo. La pointé à Larrée. Le port de Tintiiiu'in-. ]..■- ir-L'emlt-s du imbakolo d'aprëe les Betsi-
misaraka et d'après les Antimerina. — Au <-.i|> Bellones. — Mananara. Forl antimerina de Vohizanahary. — Los
fahavalo. — Omis le Longoza. — Attaque d'un village par 1rs rats. La forêt de Mananara à Mandritsara. —
Ambodimadiro. — Arrivée à Mandritsara. Réception el parade anti rina. -- Le Rova el ses portes. — Popula-
tion de Mandritsara. — Le gouverneur el son état-major. - La céré lie du Mamadika. — Circoncision à Madagascar.
Nous séjournons une semaine à Tamal
Ions à profil pour nous remel l re to
emaine à Tamalave, lemps que nous met-
iiul d'abord, el surtout pour
achever tous les préparatifs nécessaires à noire voyage vers le Nord
à la baie d'Antongil. Cette roule que nous voulons suivre el qui longe
le littoral «le l'Océan est, il esl vrai, assez connue, surtout à quelques
centaines de kilomètres de Tamalave. Dans ces régions, elle esl par-
courue quelquefois par des Européens traitants ou voyageurs, on en
a donné îles descriptions jusqu'à Fénérive el même plus au nord.
Cependant malgré l'attrait de l'inconnu il fallaitbien nous résoudre à
la suivre, pour en compléter l'exploration dans la partie septentrionale
au-dessous de Manara, el surtout pour, de celle dernière ville, nous di-
riger vers l'ouest, traverser complètement l'île el ne nous arrêter qu'à la
baie de Bombétoke. C'était là le principal but de noire voyage. Les jours
passèrent \ iteàTamatave. Nous y retrouvions d'anciennes connaissances
dont le bienveillant accueil ne laissait pas que de nous être forl agréai île
après notre isolement du mois précédent. Je m'empresse ici de remer-
cier encore une fois M. Jore, alors chargé de la résidence, de son
charmant accueil, et de l'assistance qu'il a bien voulu nous donner.
A noire arrivée le 25 aoùl à Tamalave, ville que j'avais quittée au mois de mars dernier, j'ai été frappé
des progrès généraux accomplis, tant dans les constructions que dans le mouvement commercial
Lli GOUVLRNEtU D IVONGO.
182 VOYAGE A MADAGASCAR.
général. Le principal port de la côte est s'est développé dans de grandes proportions, je suis heureux
de le constater et de voir ainsi que la colonisation française à Madagascar fait toujours des progrès,
lents à la vérité, mais continus.
Le lundi 2 septembre, nous partons vers le milieu du jour, pour la route du nord. Nous n'avons pas
pu partir plus tôt, car nos hommes se disent fatigués du voyage précédent, et ne quittent qu'à regret ce
lieu de délices. Cependant, après de nombreuses recherches, tout le monde est enfin présent, et à midi
nous dépassons le fort antimerina et nous rapprochons de la mer dont nous suivons le rivage en mar-
chant vers le nord. Cette fois j'augure mieux du voyage, le soleil est radieux et la chaleur étouffante,
c'est vrai, mais enfin cela vaut mieux que la pluie qui ne nous a pas quittés sur la route de Radama, de
Tananarive à Tamatave, pendant vingt-deux jours consécutifs.
Une heure après notre départ, nous traversons le gros village d'Ampanalana. Cette agglomération de
plus de cent vingt cases n'est à proprement parler qu'un faubourg de Tamatave, il s'y fait un assez
grand commerce comme dans nombre de villages betsimisaraka, chaque habitant est marchand de rhum
ou de beisabetsa. Les cases montées sur pilotis sont construites en ravenala; c'est le type de la maison
betsimisaraka, que je retrouve avec plaisir après les maisons de terre sales et enfumées des Antimerina.
Nous poursuivons notre route sur une bande sablonneuse qui s'étend entre l'océan à droite, et une
lagune à gauche d'une centaine de piètres de large. Après une demi-heure de marche dans le sable, nous
sommes arrêtés brusquement par un chenal qui fait communiquer la lagune à l'océan. Ce chenal où existe
un fort courant constitue l'embouchure de l'Ivonohina, que nous passons en pirogues, assez rapidement.
Deux heures après, nous arrivons à la suite d'une deuxième traversée de la lagune au village de Vohi-
ilrotra. Ce village, moins grand que le précédent, nous offre cependant un gîte convenable. J'ai eu dans
celte étape d'aujourd'hui, deux hommes atteints de la fièvre, ils continuent cependant à nous suivre,
mais je m'attends à en avoir un plus grand nombre dans les jours suivants. D'une manière générale la
fièvre palustre est endémique à Madagascar; elle frappe plus ou moins, suivant les individus, les saisons
ou les contrées dans lesquelles on se trouve. Cependant il est à remarquer que les atteintes de cette
maladie, si régulière dans ses manifestations extérieures, sont soumises, elles aussi, à des règles que l'on
a vite apprises par expérience et qu'il est facile de prévoir après quelque temps d'observations. Ainsi un
voyageur vient-il de France et débarque-l-il à Tamatave, il se met en roule aussitôt pour Tananarive. 11
a beaucoup de chance pour ne rien ressentir pendant ce pénible voyage; sa route vers la capitale sera
plus ou moins lente, plus ou moins pénible; dans presque tous les cas, il arrivera indemne sur les hauts
plateaux où il retrouvera, dans un climat relativement salubre, le confort qui lui a manqué dans son pré-
cédent voyage. Il se remettra de ses fatigues et s'adonnera aux occupations pour lesquelles il est arrivé,
il ne manquera pas non plus de dire que ce voyage de Tamatave à Tananarive n'est qu'une bagatelle, et
que les fièvres et le mauvais climat ne peuvent rien contre lui. Au bout d'une semaine, ses doutes se
changeront en certitude, il se croira sauvé. Mais tout vient à pointa qui sait attendre; celte période d'in-
cubation est trompeuse, et dans presque tous les cas au bout d'une huitaine de jours la fièvre, que l'on
aura gagnée en route, viendra vous visiter impitoyable. Cette règle générale ne souffre que peu d'excep-
tions qui tiennent beaucoup plus aux précautions que l'on a pu prendre en roule, qu'à une résistance de
constitution exceptionnelle, dont on est toujours enclin à se croire doté. Ainsi, mes deux compagnons
et moi étions montés de Tamatave à Tananarive au mois de mars dernier dans de très bonnes condi-
tions et, dix jours après notre arrivée dans la capitale, nous étions terrassés tous les trois par les fièvres
intermittentes. Chose curieuse, et qui ne semble pas concorder avec ce que la science nous apprend
sur les autres maladies fébriles, cette période d'incubation n'a rien de iixe, elle a au contraire une durée
plus ou moins élastique, qui semble concorder avec la durée du voyage et avec les mauvaises conditions
dans lesquelles on se trouve. Elles ne se terminent brusquement que lorsque l'on est arrivé dans un
climat relativement plus salubre et que l'on a déjà pris quelques jours de repos. Ainsi, nous avions
effectué notre voyage de montée de la mer à Tananarive en quinze jours, et cependant ce n'est que dix
jours après notre arrivée dans la capitale que nous avons eu la fièvre; or, tous les colons que nous avons
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 183
consultés, nous ont assuré qu'ils avaient fait le voyage en cinq, six, ou sept jours et que dix jours après
leur arrivée à Tananarive, eux aussi avaient ressenti les premières atteintes du mal palustre. Lorsque
Foucart explora la vallée inférieure du Mangoro, il séjourna deux mois dans une contrée fort malsaine
et dans des conditions d'existence les plus misérables, cependant il se porta très bien pendant son
voyage et ce n'est qu'une semaine après son retour à Tananarive qu'il ressentit ses premiers accès de
fièvre, fièvre terrible qui .levait deux mois plus tard le forcer à rentrer en France. Enfin nous-mêmes,
nous venons de faire un trajet sous bois de vingt-deux jours, toujours mouillés, mangeant à peine,
buvant une eau croupissante des marais que j'étais obligé de passer dans un linge, pour la débarrasser
des milliers de sangsues qu'elle contenait. Nous réunissons les plus mauvaises conditions possibles.
et cependant, maintenant que nous sommes au bord de l'océan, que nous suivons une roule relati-
vement facile où nous trouvons des villages nombreux qui nous offrent bon gîte et nourriture suffi-
sante, nous allons probablement ressentir les atteintes de la malaria '.
Le lendemain 3 septembre, nous marchons dans des taillis. Depuis Tamatave i\\\ reste, et fort loin
dans le nord, paraît-il, en un mol tout le long de la côte que nous devons suivre, on marche dans ces
taillis. En somme la végétation quoique plus fournie est absolument comparable à celles que j'ai
décrites, de Tamatave à Andovoranto. La disposition du pays est à peu près toujours la même : au
bord de la mer, c'est une plage de salde plus ou moins large, cent mètres en moyenne recouverte
parfois d'une poussière noire avec çà et là des pierres ponces et des scories légères d'origine volca-
nique. Loin ;' Ire gauche, dans l'ouest, se montrent les derniers contreforts de la chatne côtière
couronnés de leurs forêts touffues. En deçà, les petits mamelons avec leurs défrichements; tout près de
nous la lagune, enfin la bande de sable sur laquelle le chemin esl tracé au milieu des arbres rabougris
du rivage. On est immédiate ni frappé par la disposition qu'affectent les lagunes, le nombre et
l'étendue de ces nappes d'eau saumàlre son! considérables, nous en avons compté un grand nombre
depuis Ampanalana jusqu'à Mananara. Cependant, elles ne suivent pas d'une manière presque inter-
rompue comme cela a lieu dans le sud de Tanialavo et fort loin sur la côte méridionale. Sur celle
partie du littoral, elles constituent, pour ainsi dire, de grands lacs à l'embouchure de chaque rivière,
de chaque ruisseau : leur formation déjà décrite et bien connue se fait sur la côte où nous nous trouvons
aussi régulièrement, et les embouchures des fleuves, c'est-à-dire les communications de la lagune avec
l'océan sont sujettes à de fréquents déplacements el à des directions nouvelles. Ces déversoirs se tracent
péniblement un passage à travers les sables du rivage. La constitution géologique «lu sol esl peu variée
sur la côte Esl de Madagascar, à la hauteur où nous la suivons. A noire gauche, après les dernières
émergences île granité el de gneiss, les liions de qiiarlzile. se monlrenl des micaschistes décomposés el
des scliislcs cristallins. Tout cet ensemble de roches est presque partout recouvert d'une épaisse couche
d'argile rougeâtre généralemenl cl venant 1res près du littoral, l'uis apparaît une bande côtière formée
d un sabir assez lin, plus ou moins mêlée de débris végétaux, de coquilles brisées, de morceaux de
coraux. Celte bande arénacée, sous l'action des vents, des eaux sauvages, du choc des lames et des
courants, concourt précisément à la formation des nombreuses lagunes dont toute la côte est bordée.
Elle empiète souvent sur le terrain argileux et le recouvre en certains endroits d'une couche sablonneuse
a ssez épaisse.
Ce terrain arénacé a une largeur esl el ouest 1res variable, 'tandis qu'elle mesure plusieurs kilomètres
à l'amatave, elle esl très étroite à Foulpointe, pour devenir très considérable au-dessus d'Ivongo, el
tonner la totalité de la pointe d'Antsiraka. Les couches sablonneuses reposent en certains points sur
l'argile ou les roches inférieures, en d'autres, à l'ouest des premiers, sur des bancs coralliens de forma-
tion récente. Celle disposition générale est importante à noter pour expliquer la genèse des miasmes
telluriques, qui infestent la zone côtière. Ce terrain sablonneux est 1res perméable, les eaux de pluie le
1. C'est une remarque curieuse que de constater que la fièvre arrive le plus souvent non quand on est en chemin, niais
lorsqu'on a fini une route quelconque, quelle que soit, d'ailleurs sa durée, et que. arrivé au ternie du voyage, on se trouve
dans de meilleures conditions de confort et de repos.
184 VOYAGE A MADAGASCAR.
pénètrent facilement ainsi que les eaux saumâtres îles lagunes voisines, et se chargent dans leur
descente de tous les principes solubles des éléments organiques qu'elles rencontrent. Mais ces eaux,
arrivées à une certaine profondeur, se trouvent arrêtées. Elles rencontrent en effet les parties profondes
argileuses complètement imperméables. Là, ces eaux impures se réunissent et le plus souvent ne
peuvent s'écouler dans la mer, empêchées qu'elles en sont par les lits ' plongeant vers l'ouest des
couches micaschisteuses. Elles forment alors de véritables marais souterrains éminemment favorables à
l'éclosion de la malaria. Je crois pouvoir généraliser cette hypothèse très plausible pour toutes les côtes
de Madagascar, là où un terrain perméable est superposé à une couche compact" 1 argileuse. Cependant
dans l'intérieur de l'île, dans des contrées où n'existent que l'argile ou la roche primitive, il faut cher-
cher uneexplication différente : celle des marais superficiels.
Le taillis dont j'ai parlé plus haut et dans lequel nous cheminons, est souvent coupé de grandes
clairières. On marche sur un lapis de court gazon et de bruyères; autour de nous des fougères arbores-
centes, des tanghins, des voavotaka., des citronniers, et le long de la mer les grands filao, ces arbres que
l'on retrouve sur presque tout le littoral de Madagascar, et qui rappellent seuls dans cette île, par leur
aspect et leurs formes, nos arbres résineux d'Europe. Ce taillis du bord de la mer faisait partie inté-
grante de la grande forêt. On rencontre toujours, et à chaque instant, des témoins, grands arbres secs:
des troncs souvent brûlés et qui atteignent quelquefois 15 mètres de hauteur, montrent ce que devait
être le pays avant le déboisement. Ces témoins que nous rencontrons çà et là au bord de la mer devien-
nent nombreux du côté de l'ouest et la quantité va sans cesse en augmentant en marchant vers la foret ;
elle atteint son maximum dans les défrichements récents des années précédentes.
Pendant la première partie de notre étape nous marchons sur une langue de sable entre une lagune
et la mer. puis nous traversons la petite rivière de Rangazavo, une demi-heure après nous passons au
hameau de Bétafo. Nous traversons ensuite un bras de lagune qui forme en cet endroit une île sur
laquelle est construit le village d'Ifontsy. Cette agglomération que l'on appelle aussi Nosy-Be est impor-
tante, c'est là que nous faisons halte.
En quittant Ifonlsy, nous traversons la lagune en allant du côté de l'intérieur et nous trouvons dans
les grands bois un petit village de 10 cases, c'est Fasendia. Au nord de ce village, le pays devient maré-
cageux, la roule est difficile jusqu'au village d'Ankadirano ; là nous retrouvons une lagune jusqu'à
Antetezana ; nous nous arrêtons dans ce village pour y passer la nuit. Le lendemain, après une marche
de quelques heures dans une contrée absolumenl analogue, nous arrivons à Foulepoinle, en dialecte
antimerina Marofolotra.
Nous sommes là dans un très gros village qui a eu son heure de célébrité, et qui est encore mainle-
nanl un des centres commerciaux importants de la cê>teEsl. Celte ville comprend environ deuxjcents
cases, presque toutes isolées les unes des autres et placées au milieu d'un enclos palissade; ces clôtures,
appelées par les créoles entourages, limitent aussi quelques champs. Cette mode d'entourage, assez
fréquente en pays betsimisaraka, à Sainte-Marie et à Nosy-Be tend à se généraliser de plus en plus, à
mesure que le nombre des créoles de Maurice et de la Réunion qui viennent s'établir dans ces parages est
plus nombreux. 11 y a autour du village une très belle végétation, il y a surtout de beaux manguiers au
port majestueux qui sont célèbres dans la contrée. A côté d'eux, les cocotiers élancés, arbres rares à
Madagascar, car on n'en rencontre que quelques-uns sur les côtes au-dessus du vingtième parallèle,
tous plantés et cultivés, des citronniers, des orangers, des bananiers en grand nombre. A noter encore,
dans les environs de Foulepoinle, une grande propriété autrefois florissante de la princesse Juliette:
cette propriété est maintenant abandonnée. Le port de Foulepoinle n'est qu'une rade foraine analogue à
celle de Tamalave, elle est limitée du côté du large par une ceinture de brisants qui laissent entre eux
\. Sur la côte Est, de la baie d'Antongil à Vaingaindrano, la disposition plongeante vers l'ouest des couches inférieures
compactes, argUes ou schistes, fait que les indigènes, en creusant peu profondément des puits, trouvent pour leurs besoins
de l'eau douce en abondance sur le rivage de la mer. Je n'ai pas besoin d'insister sur les mauvaises qualités de celle
eau corrompue.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
185
JEU DU KATHA OU PIFAMGBA.
une passe d'un accès difficile. La tenue esl mauvaise, il n'y a pas d'abri. Un petit voilier qui va assez
régulièrement de Fénérive à Tamatave y louche quelquefois; des vapeurs même y viennent chercher
des bœufs; enfin on trouve dans la ville quelques créoles qui sont des représentants de grandes maisons
de Tamatave. Le commerce principal avec les indigènes consiste en vente de rhum, toile et indienne,
marmites, etc., et en achat de cuir, rabane, raphia, caoutchouc et cire. A quelques kilomètres à
l'ouest de Foulcpoinle, se trouve le fort antimerina de Mahavélona ; ce fort n'a pas grande importance
malgré les petites redoutes qui l'environnent cl que l'on avait construites à la hâté pendant la dernière
guerre de 1885.
Nous séjournons encore le jeudi 5 septembre à Foulepointe, j'éprouve une certaine difficulté à me faire
suivre de mon matériel : j'ai onze hommes malades sur trente-cinq qui composent mon convoi; il nous
faut donc bon gré mal gré nous attarder une journée de plus à Foulepointe. Faute de mieux, j'emploie
ma journée à me perfectionner au jeu de katra
(fifangha de Flacourt i. D'après mes notes, el
d'après mon expérience personnelle que je crois
bonne, car ce n'est pas aujourd'hui la première
fois que je joue au katra, et cependant j'ai passe''
celle après-midi quatre grandes heures à vérifier
la description du jeu de katra dans le livre de
Flacourt, chapitre xxxiv, page 108, celle des-
cription que de Flacourt donnait en L661 est en
tous points exacte, elle est très intéressante, el je
ne saurais mieux expliquer le jeu national que ne
l'a l'ail autrefois l'ancien gouverneur de Fort-
Dauphin; aussi hml pour ne pas m'exposer à
expliquer plus mal que □ devancier le jeu si dif-
ficile du katra, que pour rendre hommage au premier «'I illustre explorateur de Madagascar, je \ais
transcrire ici sa propre description, elle est absolument conforme à la vérité.
«Le Fifangha est un Ieu d'esprit qui lient du [eu de dame et du tricquelrac, on iouë avec de certains
fruits ronds qu'ils nomment bassy, sur une tablette de bois, où il y a trente-deux trous en quatre ràgs,
seize servans à un ioiieur el seize à l'autre. 11 faul avoir chacun trente-deux bassy : ce [eu est assez
récréatif. Les premiers trous ou cases marquez A sont les premiers chibon, don! il y en a quatre. Les
cases marquées B, sonl les seconds chibon, dont il y en a aussi quatre. Celles qui sont marquées D, sont
les cases de derrière ou du dehors qui sonl seize.
« L'on ioiie avec soixante el quatre boulettes que l'on nomme bassy, lesquelles on mel en un ou deux
réservoirs qu'il y a en une ou deux extrémitez du Ieu, l'on peul ioûer aussi avec des ietlons.
« L'on garnit premièrement les douze cases du milieu de chacun un bassy, avec les quatre seconds
chibon : puis le premier ioiieur porte un bassy dans une des cases du milieu des deux seconds chibon qui
sont de son costé, et prend le bassy dans la case opposite à celle où il a placé son bas*;/, et le porte dans
un des deux premiers chibon, qui sonl de son costé. L'autre ioiieur a un bassy en sa main et le place dans
un des deux chibon, ou une des quatre cases du milieu, qui sonl de son costé, cl prend le bassy de la case
opposite, et le porte à un des deux premiers chibon qui sonl de son costé.
« Le premier ioûeurprend un bassy dans le réservoir et le place dans une des cases de son costé, et prend
le bassy opposite, et le porte au premier chibon de son costé, et s'il y a un bassy dans le chibon opposite,
il le prend avec ceux qui sont dans son premier chibon ; puis en porte une dans le second chibon, qui est
de son costé, et porte un autre dans une case et le dernier qu'il a en sa main dans la case qui suit, el si
en l'opposile il y a un bassi/, il le prend et le porte dans le premier chibon qu'il a de garny.
« Le second ioiieur en fait de mesme de son costé, el quand les chibon et cases de vostre coslé sonl
dégar ies, vous avez perdu, et de mesme à l'opposite, et cela s'appelle camou.
24
186 VOYAGE A MADAGASCAR.
« L'on ne peut iamais porter de bassy dans une case où il n'y a rien, comme aussi quand il y a à prendre,
on est obligé de prendre : mais si les cases à l'opposite de celles où vous avez des bassy sont dégarnies,
et que les autres cases de vostre adversaire qui ne sont pas opposites à celles qui sont garnies devant
vous, soient garnies, vous faites lors Mamoneatsrha : c'est que vous portez un bassy dans une de vos cases
garnies, et vous prenez avec celuy que vous y avez mis tous les bassy qui y sont, el en portez un à droict
ou à gauche, comme voudrez dans la case prochaine, l'autre ensuivant, iusques à ce que le dernier bassy
soit posé ; s'il y a un bassy, ou plusieurs dans cette dernière case, vous enlevez encores tout, et en garnissez
une case ensuivant, comme vous avez commencé : et si vous estes au premier chibon de ce costé-là, et
qu'il vous en reste dans la main, vous les portez aux cases de derrière, et s'il y en avoil tant en vostre
main, que toutes les cases de derrière fussent garnies chacune de ceux que vous y auriez mis, vous
porterez le reste au premier chibon suivant, en continuant iusqu'à ce que vous ayez trouvé une case vuide
où vous laissez le dernier bassy, et cela s'appelle Mandre, c'est-à-dire dormir ou se reposer.
« Le jeu est assez récréatif, et s'apprend plus facilement en ioùant que de parole.
« L'on peut au lieu de bassy ioùer avec des jetions. »
C'est dans les environs de Foule pointe que je pus voir de près et Lien examiner pour la première l'ois
un tombeau betsimisaraka dont la partie essentielle se compose comme chez les Antimcrina d'un tumulus
de terre qui affecte la forme d'une pyramide tronquée à base rectangulaire (deux mètres de long, un
mètre de large, soixante centimètres de haut); mais, au lieu d'enfermer le tumulus de terre qui recouvre
le tombeau, dans un mur de pierres sèches et de le recouvrir de larges dalles de granité, à la façon des
Antimerina qui trouvent sur leurs hauts plateaux et à profusion ces pierres dont ils ont besoin pour
l'entourage et l'ornementation des tombeaux, les Betsimisaraka, eux, n'emploient pour cet usage que le
bois, et cela se conçoit aisément, ils ont peu de pierres clans leur pays couvert de grandes forêts. Ils
cachent donc le tumulus sous des planches mal équarries, el l'entourent — cela est caractéristique du
tombeau betsimisaraka — d'une clôture en pieux plus ou moins gros, mais se touchant les uns les autres,
et hauts d'environ 1 m. 50 au-dessus du sol.
Le vendredi 6 septembre, ne pouvant séjourner plus longtemps à Foulepointe, nous prenons nos
hommes de filanjana comme porteurs de bagages et nous nous mettons en route. Nous nous enfonçons
tout d'abord dans l'ouest à deux kilomètres environ, pour aller reconnaître la batterie antimerina et le
village de Mahavelona. Nous dépassons bientôt le village de Marifarihy; là nous avons à gauche des
marais qui s'étendent très loin vers l'ouest, à droite le taillis et la lagune, plus à droite encore, à deux
kilomètres environ, l'Océan. Continuant notre route, nous arrivons aux embouchures continentes de
l'Onibe et du Manonako. La lagune à cet endroit a environ quatre cents mètres de large; nous la traver-
sons sans incidents en pirogues et nous nous rapprochons du bord de la mer. Enfin, entre la lagune et
la mer nous nous arrêtons au village d'Ambalovato. Il y a dans les environs de ce village des roches
éruptives dont je ramasse de beaux échantillons. Reprenant ensuite notre route, nous traversons un taillis
épais formé presque entièrement de ravenala et de grands roseaux. Nous rencontrons encore des marais.
Avant de traverser la rivière de Farifara et le petit village de Mahasoa, qui est situé sur sa rive gauche
au bord de la mer. Là, nous quittons le taillis et suivons le rivage de la mer, où nous trouvons un autre
petit village Ambatomalama ; enfin nous arrivons avant la nuit au village de Mahambo, où M. Courau,
un de nos compatriotes nous offre fort gracieusement l'hospitalité.
M. Courau est un vieux colon de Madagascar, qui a ici d'importantes concessions de forêts el qui a
réussi du reste à les exploiter dans de bonnes conditions; qu'il me soit permis de le remercier ici de
l'accueil bienveillant qu'il a bien voulu nous faire. Mahambo, qui est un gros village de plus de deux
cents cases, forme une agglomération encore plus importante (pie celle de Foulepointe. Presque toutes
les maisons sont alignées sur deux rangs et forment une grande avenue N.-S. Les cases sont assez belles ;
il y a beaucoup de petits commerçants indigènes, qui vendent principalement du rhum, du belsabetsa,
des cotonnades et des indiennes, de la quincaillerie et de la verroterie. L'élément blanc est représenté
par M. Courau et ses deux employés, MM. Lecomte et Rey, un créole de Maurice et M. Bouhis. M. Bouhis
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 187
est un ancien quartier-maître de la marine qui n'a pas voulu rentrer en France et qui s'est fixé à Mahambo
depuis quelque trente ans. Je cite ce fail en passant pour montrer le bien fondé de l'opinion qui fait de
Madagascar le cimetière des Européens, quand, au contraire, l'île de Madagascar pourrait former un
jour, au moins dans ses hauts plateaux, une de nos rares colonies de peuplement.
Nous passons le samedi 7 septembre à Mahambo el nous mettons la journée à profit pour visiter les
environs, où je découvre un nouveau genre de cimetière betsimisaraka, et qui me paraît fort intéressant.
Nous en avons bien vu d'autres du type ordinaire, entourés tous, comme c'est l'usage, d'une palissade
limitant un espace rectangulaire, le tombeau. Quelques-uns de ces tombeaux ainsi clos sont surmontés
d'un toit à deux pentes égales, ce sont ceux des nobles du pays ou de quelques familles riches et bien
posées dans la contrée. A côté de ce genre déjà connu, j'en découvre un autre dans un bouquet d'arbres
qui couronnent la cime d'un pic isolé. Ce lieu de sépulture n'est plus un tombeau, c'est plutôt un
cimetière, car le nombre de cercueils que l'on y rencontre semble indiquer non pas le< anciens repré-
sentants d'une seule famille, mais toute une population défunte.
Dans une clairière de ce petit bois sacré, une soixantai le cercueils reposent, rangés les uns à côté
des autres, el orientés invariablemenl de façon à ce que le cadavre ail les pieds tournés vers le nord, la
tète vers le sud, Ces cercueils en bois massif sonl formés de deux parties : l'i le fond, est une
énorme pièce de huis rectangulaire, creusée de trente-cinq centimètres environ; l'autre partie, le cou-
vercle, est égalemenl formée d'un seul madrier, qui repose sur le massif rectangulaire inférieur en le
débordant légèrement. La partie supérieure de ce couvercle es) tantôt arrondie. el conserve ainsi l'appa-
rence de l'arbre que l'on a employé; lantôl au contraire, le bois a été abattu sur les deux angles, pour
constituer une arête médiane d'où parlenl deux pentes inclinées. C'est la forme la plus fréquente. Vers
le centre de la clairière esl installé une si nie d'échafaudage sur lequel est posé le cercueil d'un chef, en
vertu de cel axiome généralement adopté par les tribus malgaches qu'un puissant doit toujours planer
au-dessus des simples mortels. Un chef de ces tribus qui viendrait à Paris logerait dans les combles,
pendant que ses serviteurs habiteraient l'entresol.
Dans cette clairière, je me trouvais en face de ce que j'appellerais un cimetière provisoire des Betsi-
misaraka qui osent suivre encore les coutumes de leurs aïeux, car les Betsimisaraka comme les Antime-
rina ont, par un contact prolongé avec les Européens, oublié ou plutôt délaissé une partie de leur-
anciennes cm il mues ; ils en suivent bien encore quelques-unes, mais ils ont soin de se cacher ou d'expli-
quer par un rai son n ci ne: il plus moderne leurs anciennes superstitions, qui | -raient delà sorte échapper
à une observation superficielle el surtout faite près d'un centre habité par des Européens. Près «le tels
endroits, par suite du caractère général du peuple madécasse, on ne peut faire sur lui que des observations
fatalement incomplètes el absolument erronées; pour le juger comme il doit l'être, il faut vivre de sa
vie, marcher à ses côtés, lui parler sans cesse, el surtoul se garder de ce vernis factice que lui donne si
aisément toute influence étrangère.
J'ai dit que ce cimetière était un lieu de sépulture provisoire; il ne sert en effet qu'à garder pendant un
certain temps ces cercueils qu'on transporte dans le tombeau de famille entouré de la palissade régle-
mentaire, après la putréfaction complète du corps que le cercueil contient.
De l'avis de tous ceux qui ont écrit sur Madagascar, qui ne faisaient du reste qu'exprimer une fois de
plus une opinion émise par la. généralité des voyageurs dans les pays sauvages, à savoir que les peuples
primitifs ont tous la notion d'un Dieu créateur, les peuplades malgaches reconnaissent un Etre
suprême. Je ne sais s'il en esl ainsi chez d'autres peuples primitifs, 'mais chez les Malgaches une telle
conclusion me paraît peut-être prématurée. 11 esl évident que si on demande à un jeune Antimerina qui
a été pendant dix ans à l'école des méthodistes anglais, la religion de ses pères, il esl très probable
que ses souvenirs classiques ne lui permettront pas de raconter fidèlement les traditions que lui ont
léguées ses aïeux. En réalité, si je n'ai pas trouvé, chez les indigènes madécasses, une croyance nette et
précise en un Dieu créateur, j'y ai toujours trouvé certaines croyances vagues et confuses, d'où se
dégageaient surtout, au milieu de superstitions grossières et de pratiques bizarres, la croyance aux
188 VOYAGE A MADAGASCAR.
mauvais esprits et le culte des morts. Ces deux idées représentent, d'une manière générale, toute
la religion du Malgache, religion qu'il cache quelquefois, surtout quand il se dit protestant ou catho-
lique, mais qu'il n'abandonne jamais ; ses nouvelles croyances ne sont que des habits neufs dont il aime
à se parer, mais sous lesquels il reste tout entier. On peut dire que les Malgaches croient à deux esprits
supérieurs : l'un, esprit du bien, esprit créateur, Zanahary-Be, dont en général ils se soucient fort peu ;
cet esprit supérieur représente, en même temps que la volonté suprême qui dirige les grandes lois phy-
siques et auxquelles tout le monde est astreint sans pouvoir les éviter, les grands phénomènes de la
nature : le vent, le tonnerre, l'ouragan, le soleil, etc. Le Malgache d'habitude n'a aucun culte pour ce
génie du bien, ce Zanahary-Be. Il n'en est pas de même pour le génie du mal, Angatra, qui préside aux
mauvaises choses, aux calamités qui nous frappent. C'est à cet esprit du mal el à ses suppôts que les
Malgaches sacrifient et rendent un culte. L'indigène craint les mauvais esprits, comme les paysans de
nos campagnes craignent les feux follets elles revenants. A cè>lé de celte croyance générale, le Malgache
place toujours la croyance aux morts qui se rattache toujours d'une façon très étroite à la pre-
mière, car suivant les circonstances, les morts deviennent des bons ou des mauvais esprits, qui font du
mal ou protègent plus spécialement leur famille, leur peuple, leurs vassaux. Mais ces morts qui devien-
nent ainsi des petits Zanahary ou des petits Angatra et qui peuvent communiquer avec les vivants sous
le nom de Lolo, el les favoriser ou leur faire du mal, n'atteignent cet état de perfection qu'après la putré-
faction complète des corps qu'ils ont occupés; il faut aussi savoir que pendant que celte putréfaction
s'opère, les Lolo ont certains besoins corporels qu'ils ne peuvent satisfaire qu'avec l'assistance des vivants.
Partant donc de ces deux principes, un indigène vient-il à mourir, on le porte dans le bois sacré, dans
son cercueil; le corps est enveloppé de nattes fines, de riches rabanes, il est couché sur un lit de roseaux,
un petit oreiller soulève sa tète, le cercueil esl recouvert de son toil et posé à côté des autres à la place
qu'il doit occuper. Tous les jours, la famille du mort vient placer à la tête du cercueil une assiette de
riz cuit, de l'eau dans des callebasses, et même du rhum; cela dure ainsi un mois ou deux pendant les-
quels les provisions sont renouvelées chaque semaine. Au bout de ce temps, si le corps est suffisamment
putréfié, on retire le cercueil de la clairière, et on va le porter en grande pompe dans le tombeau de
famille préparé à cet effet. Dans cette circonstance, comme lors du décès, la famille du mort se réunit, et
se livre pendant deux ou trois jours à des orgies ininterrompues. On lue des bœufs, on boit du rhum,
du belsabetsa, on chante, on danse, et tout cela pour que le Lolo soit favorable à la famille, qu'il s'en
constitue l'ange gardien et sauvegarde ses intérêts en toutes circonstances. Du reste, le souvenir du Loto
sera ineffaçable, on l'invoquera toujours, son nom sera sans cesse répété dans les kabary de celle famille;
un coin de la case lui sera consacré, angle du nord-est où l'on placera en son intention, dans les grandes
circonstances, le riz du souvenir, et où l'on fera brûler en même temps dans une petite cassolette les
parfums les plus suaves que l'on pourra se procurer. J'ajouterai enfin, pour terminer cette longue digres-
sion à laquelle je me suis laissé entraîner en parlant du cimetière provisoire betsimisaraka, que le petit
bouquet de bois fady, qui garnit le sommet de l'éminence sur laquelle nous nous trouvons, me donne
l'explication la plus plausible et la seule exacte d'ailleurs des petits bouquets de bois analogues que j'avais
vus depuis Didy aux environs de la route, et à proximité des nombreux villages que nous avons traversés.
Ces petits bouquets de bois sur les hauteurs, respectés par le défrichement général qui s'attaque aux
pays forestiers, doivent leur conservation, non pas à un pur effet du hasard, ni à ce que l'on ne veut pas
défricher sur des cimes difficiles à gravir, mais c'est tout simplement pour laisser en dehors des roules
suivies et néanmoins à proximité des villages, des asiles, champs de repos pour les morls, qu'aucune
visite profane ne viendra troubler dans leur dernier sommeil. Ces petits bois sacrés où l'on place les
morts soit d'une façon temporaire, soit d'une façon définitive, existent aussi bien chez les Sakalava «le
l'Ouest que chez les Belsimisaraka. On lesrelrouve encore chez toutes les tribus insoumises du Sud et du
Sud-Ouest, ce qui, conjointement à ce que nous savons sur la situation des tombeaux des 1 azimba (liez
les Antimerina, nous fait croire que ces bois sacrés ont été employés généralement autrefois par tous les
habitants de Madagascar.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 189
Le lundi 9 septembre, nous nous décidons enfin à quitter Mahambo et à continuer notre route vers le
nord: une petite étape doit nous mener à notre premier arrêt, à Fénérive. En effet, en quatre heures de
marche nous y arrivons, après avoir longé presque toul le temps le bord de la mer. La ville de Fénérive
ou Féonarivoesl L'agglomération la plus importante que nous ayons vue depuis Tamatave. Ce doit être
un des centres les plus importants de la cùtc nord-est. Comme Mahambo, la ville se compose presque
exclusivement d'une longue rue, de chaque côté de laquelle sont les maisons, pour la plupart assez
propres. Il y a quelques Européens et surtout quelques créoles qui se livrent au commerce el représentent
en majeure partie les grandes maisons de Tamatave. 11 y a aussi beaucoup de petits commerçants
indigènes, dans les boutiques desquels les liquides, rhum e! belsabetsa, tiennent la première place. Nous
sommes logés chez le capitaine des douanes antimerina, où nous sommes fort bien, puis nous allons voir
le commandant du fort antimerina de Vahimasina, qui est en même temps gouverneui de la province ; il
nous reçoit fort bien, et nous fait présenter les cadeaux d'usage, du riz, des poules el des [égu s. ,-,. q u j
me fait le plus sensible plaisir. Il nous donne aussi une lettre de recommandation pour sou collègue de
Soamianina Ivongo, et envoie un courriel- sur notre route, pour i s l'aire préparer des gttes dans les
villages que nous devons traverserai des pirogues sur les cours d'ei I les lagunes que nous devons
franchir. Celte dernière attention nous facilitera singulièrement noire voyage, aussi je l'en remercie
chaleureusement. Je retrouve à Fénoarivo, dans celle population betsimisaraka, ce que j'avais déjà
trouvé dans différents villages antimerina, des tatouages, peu fréquents, il est vrai, mais que l'on peut
voir encore chez certains individus et principalement chez, les femmes. Le tatouage, chez les Malgaches,
n'esl pas fréquent, il l'était plus autrefois; celle pratique a été évidemment apportée chez les anciens
habitants, par des esclaves ; nés de la côte d'Afrique. Ces tatouages exceptionnels se font le plus
généralement sur les avant-bras ou sur le front, el affectent le plus souvenl la forme de trois V majus-
cules, emboîtés les uns dans Les autres el desquels on aurail effacé l'angle aigu. Quelquefois, mais
beaucoup plus rarement, les tatouages représentent des dessins plus compliqués. En somme, les
tatouages ne sonl guère plus fréquents chez les Malgaches que chez les Européens. Les Betsimisaraka
emploienl pour se tatouer une manière de procédé analogue ; ils exécutent le- dessins désirés par des
piqûres d'aiguilles enfoncées profondément dans le derme, puis frottent vigoureusement la plaie encore
saignante, avec une matière noire, tirée des feuilles d'un arbrisseau nommé Kalamaka, el mélangée
avec du charbon de bois.
Nous quittons Fénoarivo le mardi m septembre, el nous marchons au sortir du village dans une
grande plaine inondée, nous frayant péniblement un passage à travers des roseaux élevés cl serrés, puis
nous rejoignons le bord de la mer où nous traversons la petite rivière de Antendro. Après celle rivière,
de petites falaises d'argile on) remplacé les levées sablonneuses, elles sont supportées par des assises
friables, des roches micaschisteuses décomposées. Vers dix heures, i s nous arrêtons au village de
Tampolo. Dans l'après-midi, continuant notre roule, nous passons, près du rivage, la rivière de Manan-
goro, le grand déversoir du lac Alaotra, puis après une heureuse traversée, nous nous arrêtons pour
coucher au village d'Ambinany, qui compte une douzaine- de cases.
Toul le long de là route nous avons vu les bons effets produits par le courrier qui nous précédai! el
qu'avait envoyé le commandant de Fénoarivo. Partout aux bacs, nous trouvions de grandes el bonnes
pirogues qui nous faisaient passer rapidement d'un bord à l'autre; dans les villages, les chefs prévenus
nous attendaient. Ils avaient l'ail préparer leurs plus belles cases, des cadeaux tout prêts étaient là, on
nous arrêtait même sur la roule, dans les hameaux et près des cases isol ;es, pour nous offrir du manioc
cuit et des morceaux de canne. Je n'ai donc qu'à remercier Rainizanahœra, gouverneur de Fénoarivo,
de ses bons offices.
Le lendemain, nous faisons route dans de grands taillis, puis, nous marchons ensuite sur une digue
sablonneuse couverte de filao qui sépare une grande lagune de l'océan. Après avoir traversé un polit
ruisseau, nous passons au village de Manarampotsy, puis plus loin, nous traversons le hameau de Amba-
zaha, an nord duquel nous traversons la petite rivière de Marokanga, sur les bords de laquelle je tue
190 VOYAGE A MADAGASCAR.
un gros serpent qui, caché au fond de noire pirogue, avait fait la traversée avec nous. Il ornera ma col-
lection zoologique, mais j'ai beaucoup de peine à le donner comme supplément de charge à un de mes
porteurs.
Le serpent à Madagascar est un animal absolument inoffensif; j'en ai pris beaucoup dans toutes
les contrées, je me suis même assuré par des expériences, sur des poulets et des pigeons, de l'inno-
cuité de leurs morsures. Ces reptiles sont assez nombreux dans l'île, ils sont souvent très gros, mais
peu longs, en général; on en voit dans les cases, et j'en ai surpris plusieurs fois sur mon lit, enroulés
dans ma couverture de voyage. Malgré leur caractère inoffensif, je fais toutes les fois que je le peux un
mauvais parti à ces reptiles, leur vue m'est toujours désagréable, et jeleurai toujours voué, ainsi qu'aux
caïmans, une haine à mort, après les tribulations que m'ont causées ces animaux, dans mes précédents
voyages dans l'Amérique équatoriale. Mes porteurs étaient loin de partager ma répulsion. Pour le Mal-
gache en effet, dans presque toutes les tribus, le serpent est sinon un objet de vénération, du moins un
animal qui mérite quelque pitié. Certaines tribus du Sud et les Betsileo en particulier croient que c'est
dans un serpent que les esprits de leurs défunts, les lolo tant redoutés, vont se loger après la complète
putréfaction du corps qu'ils occupaient auparavant. Nous arrivons ensuite au village de Manansalrana
où nous faisons halte. L'industrie principale de ce village est la confection des rabanes à plusieurs
teintes si communes sur la côte Est. On en fait d'ailleurs dans tous les villages que nous avons traversés
depuis Tamatave. mais c'est ici où je vois les métiers les mieux construits et le personnel le plus nom-
breux.
Les plantes tinctoriales existent en assez grande quantité à Madagascar, et ce sont des sucs des végé-
taux dont les indigènes retirent leurs teintures les plus usuelles. La couleur noire fait seule exception.
On obtient cette nuance en laissant tremper pendant plusieurs jours les objets à teindre, fibres de raphia,
paille de riz, fil ou soie, dans une boue peu épaisse, prise au fond de la lagune, sur un terrain argileux.
Ces boues sont très riches en sulfate de fer qui, mélangé aux détritus organiques qui forment la couche
inférieure du marais, donne une couleur noire assez solide mais peu intense.
Le rouge, la couleur la plus difficile à obtenir par les indigènes, provient d'un mélange de cendres et
de poudre de la racine- d'une plante aquatique, le vnhalingo. On obtient un autre rouge moins vif en
faisant bouillir les feuilles et les fleurs de l'arbuste arongha.
Le bleu est produit par l'indigo; les objets macérés dans la décoction bouillante de la [liante sont
ensuite enfouis sous des cendres chaudes.
Le jaune est obtenu par la poudre de la racine du tamolamo (Cureuma longa) '.
En quittant Manansalrana nous passons de suite la rivière du même nom qui coule au nord du vil-
lage, et une heure après nous traversons le village de Faladrano où nous devons absolument descendre
chez le capitaine de la douane, qui tient absolument à nous avoir quelques instants : « Je serai très heu-
reux de vous avoir, venez prendre quelque chose dans ma case, cela me fera grand plaisir, les passants
sont si rares sur cette route ». Nous ne pouvons qu'accepter cette gracieuse invitation appuyée par une
observation si juste.
Dans tous les villages de quelque importance de la côte Est et des tribus soumises de la côte Ouest,
il y a un officier de douanes, chargé par le gouvernement de Tananarive de percevoir les droits de
douanes aux entrées et aux sorties des marchandises. Le plus souvent ces fonctions constituent une
sinécure, mais ici, à cause du voisinage de Sainte-Marie, il se fait quelques mouvements de piro-
gues qui apportent du sel. cl importent dans notre colonie du riz et des bœufs. Quoi qu'il en soit, ces
modestes, mais peu intègres fonctionnaires perçoivent quelques droits dont ils envoient la moitié envi-
1. Chez les Sakalava du Nord et chez les Antankarana, beaucoup d'indigènes fabriquent aussi des rabanes diverse-
semenl colorées. Leurs couleurs sont au nombre île cinq : 1" le rouge, qui est obtenu au moyen île t'écorce du nato
(Imbricaria madagascariensis) ; 2" le bleu, obtenu par une décoction d'indigo Haika; 3" le jaune, par le tamotamo; ï" le
vert, parun mélange île ces deux dernières substances; 5°le brun-noir, obtenu par un procédé analogue à eelui employé
par les Betsiniisaraka d'ivongo.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
191
ron au chef de leur province, qui s'empressera de n'en envoyer que
quart, à Tananarive. Il faul bien vivre. Si l'on ajoute à ces nombreux
capitaines de douanes < j u i peuplent ainsi les côtes <!<• Madagascar, les
non moins nombreux commandants ou colonels qui gouvernenl les villages <lc l'intérieur, on arrive
à un chiffre relativement formidable de col Is el de capitaines. C'esl là peut-être le seul poinl de res-
semblance entre Madagascar el les États-Unis d'Amérique.
Après une halte un peu prolongée, nous reprei s nuire roule dans les taillis du bord de la mer
Depuis ce malin, loin dans l'Ouest, nous voyons émerger de l'océan Indien 1rs côtes basses de Sainte
Mario. \ous traversons, prés d'une lagune dans laquelle elle se jette, la petite rivière de Manankatafana
nous arrivons enfin au village du même nom où nous allons coucher.
Le lendemain jeudi 1-2 septembre, nous n'avons à l'aire qu'une petite étape pour atteindre Ivongo ou
Soamianina, mais le chemin esl mauvais. Nous no pouvons nous enfoncer vers l'intérieur dans dos
taillis impénétrables. Il va là des fourrés de piaules épineuses el i\'- bambous, il nous faul bon gré ma
gré suivre le rivage de la mer, mais nous j rencontrons souvenl des rochers, sur lesquels le Ilot, vient à
se briser. Il nous faut, au milieu de l'écume blanche de la lame, sauter de l'un à l'autre. Vers huit heures,
les taillis deviennent moins épais; nous y cuirons, mais c'est pour peu de temps, une lagune el un marais
nous obligent, encore de suivre la plage. Heureusement c'esl maintenant mer basse, les flots se sont
retirés : et tout en saulanl de rocher en rocher, nous pouvons cà et là profiler d'un petit Ilot sablonneux
que la mer laisse à découvert. A di\ heures, nous nous heurtons à une grosse difficulté. C'est un gros
rocher surplombant la mer, qui à cet endroit esl fort profonde; il esl dominé lui-même par une autre
roche inclinée eu avant, el il n'y a pour tout passage, entre les deux, qu'une toute petite corniche que je
mesure en explorateur consciencieux ; elle a 17 centimètres de large. Le passage est fort difficile el péril-
leux; Maistre et quelques porteurs l'ont déjà franchi, lorsque, en cherchant bien, on trouve par la forêt
contournant les éboulis, une piste frayée el préférable cent l'ois à ce que j'appelle la route delà corniche. Je
précède dans le sentier le reste de ma caravane, l'uis, continuant sur la place, nous arrivons à midi à Ivongo.
Ivongo est un village belsiniisaraka. Le fort anlimerina que la tribu conquérante a bâti à côté,
s appelle plus communément Somianina. Ivongo est situé à 500 mètres de la plage, sur un sol sablonneux,
on y cultive de beaux cocotiers. La plupart des maisons sont neuves. Un incendie tout récent y a détruit
la plupart des cases, le fort antimerina et la maison du gouverneur.
192 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le commandant, à qui j'ai l'ait envoyer avec nos salutations les lettres du gouverneur de Tamalave et
de Fénoarivo, nous a fait préparer la maison du chef du village où nous trouvons, luxe rare à Mada-
gascar, des chaises, une table et un plancher; de plus, le commandant nous attend à quatre heures, il
sera heureux de nous voir.
A l'heure dite, nous nous rendons au flova; ce n'est pas une batterie circulaire en terre ou en béton,
comme à Tamatave, à Foule pointe, à Mahambo, ou à Fénérive; mais une double enceinte de pieux et,
à l'intérieur, des cases des officiers groupées autour de la grande maison que le gouverneur vient de faire
construire récemment. Un aide de camp qui était venu nous chercher nous introduit, le gouverneur
nous attendait dans une case de réception entouré de tous ses officiers. Il est vêtu d'une tunique avec
broderie d'or, et d'un pantalon à larges bandes d'argent, un chapeau à haute forme couvre son chef.
Nous prenons place autour de la table, et causons en amis. Il nous donnera des lettres pour les autres
gouverneurs et pour Mandrilsara en particulier, ce qui me fait grand plaisir. Après avoir sacrifié à une
mode, encore d'importation européenne, qui est de boire un certain nombre d'apéritifs variés, nous nous
quittons bons amis ', emportant une invitation pour un grand dîner qu'il veut donner demain en notre
honneur. Je ne sais comment le remercier, lorsqu'il me demande de faire sa photographie. J'accède
volontiers à sa demande et j'opère lorsque ses préparatifs sont terminés : il a revêtu sa plus belle tenue
et trône au milieu d'une sorte de reposoir qu'il vient de faire à la hâte, pour que le décor soit digne du
sujet.
Le lendemain, vers cinq heures et demie, un aide de camp vient nous chercher pour dîner; nous l'at-
tendions du reste depuis une heure et demie, mais ce léger retard est absolument réglementaire chez
les Antimerina. Avant le repas, le gouverneur me demande de la quinine, dont je lui donne généreuse-
ment plusieurs doses. Comme presque tous ses collègues de la côte, il souffre cruellement de fièvres
invétérées; il faudrait que ces fonctionnaires retournent de temps en temps dans leur pays d'origine,
mais cela leur est impossible avant un certain nombre d'années. Pour quitter leur commandement en
effet, il leur faudrait payer au premier ministre une grosse somme d'argent, aussi reculent-ils presque
tous devant cette dépense, aimant mieux garder pour leurs vieux jours l'argent qu'ils prélèvent sur
leurs administrés. Vers six heures, le repas commence, il est interminable. C'est une succession de
plats, rôtis pour la plupart, de bœuf ou de volaille. Les boissons sont à l'avenant, mais dans un ordre
tout à fait bizarre, et au vin rouge, au vin blanc et au Champagne succèdent les absinthes et les amers
Picon. Après le repas, des toasts commencent, il m'y faut répondre de mon mieux, mais je suis déjà
rompu à ce genre d'exercice. Pour terminer la soirée nous assistons à des danses variées, et nous
entendons des chœurs qui psalmodient surtout des cantiques appris au temple des missionnaires pro-
testants. On a commencé par les danses du pays, ce sont les plus intéressantes, puis les officiers et les
femmes nobles du pays ont exécuté nos pas européens, où on peut reconnaître nos principales danses
sans en excepter même le menuet de nos pères. L'effet en est burlesque. L'orchestre se> compose de
deux tambours, une grosse caisse et un accordéon. Enfin, à onze heures, nous pouvons prendre congé,
mais le gouverneur veut à toutes forces nous faire reconduire à notre case par la musique, dont j'ai
grand'peur, et par une partie de la garnison, qui est beaucoup moins à craindre. Rentrés chez nous,
nous avons beaucoup de peine à nous débarrasser de la musique dont le chef lient énergiquemenl à
nous donner une aubade pendant une partie de la nuit.
Le lendemain, samedi 14 septembre, nous arrivons à Antsiraka. Ce village de 40 cases est construit
1. Cette mode des apéritifs fortement enracinée dans les pays tropicaux est fort préjudiciable à la santé. On ne peut
faire aucune visite, aucune promenade aux heures fraîches de la journée, de 5 heures à ~ heures du soir, sans que la
personne chez laquelle vous vous arrêtez ne se croie obligée de vous offrir des apéritifs. En refusant, on la désoblige
beaucoup, car celte mauvaise habitude est complètement passée dans les mœurs. Beaucoup de colons en abusent, et
pour un grand nombre d'Européens les apéritifs sont une cause très réelle de maladie, dont on attribue les causes
bien entendu au climat, au soleil, à la mauvaise qualité de l'eau dont on n'abuse jamais : on en use a peine. On se
garde bien de parler des boissons alcooliques, surtout prises avant les repas, et dans beaucoup de cas ce sont les
seules coupables.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 193
à l'extrémité de la Pointe-à-Larrée. Ce promontoire sablonneux est le point de l'île de Madagascar le plus
rapproché de notre colonie de Sainte-Marie, aussi beaucoup d'indigènes, sujets français, viennent-ils
s'y réfugier. J'ai remarqué du reste, dans mon voyage le long de la côte est de Madagascar, le grand
nombre d'indigènes de Sainte-Marie qui viennent s'établir sur la grande terre. Actuellement, notre
colonie se dépeuple au profit de Madagascar. Nos sujets quittent en foule Sainte-Marie, ils fuient les
impôts dont ils sont écrasés dans notre colonie, et redoutent avec raison nos lois françaises qui ne sont
pas faites pour eux et qu'on leur applique brutalement. Nous restons deux jours à visiter la Pointe-à-
Larrée. Ce n'est qu'une longue bande de sable sans aucune éminence, couverte de taillis aux nombreuses
clairières. Ces espaces dénudés sont transformés en marais pendant la saison des pluies. Sur la Pointe-
à-Larrée, l'eau se trouve partout, et à peu de profondeur, mais elle est légèrement saumâtre.
Le mardi 17 septembre, une petite étape nous conduit à Fandrarazana, où nous passons une rivière
assez importante, puis nous arrivons, après avoir contourné cl dépassé le port Tintingue, au village de
Manompa où nous nous arrêtons. Le port de Tintingue, bien connu par les anciens navigateurs de
Madagascar, est avec Fort-Dauphin un des deux ports vraiment dignes de ce nom que l'on rencontre sur
la côte est de Madagascar. Malheureusement ce port est d'un accès difficile, cl les anciens vaisseaux à
voiles qui fréquentaient ces parages dans le siècle dernier, n'y pouvaient venir mouiller qu'après des
manœuvres d'ancres, longues cl difficiles.
Le mercredi 18 septembre, qous rencontrons pendanl notre étape du malin les mêmes difficultés
de marche au bord de la mer cl sur le flanc des falaises que relies que non- avions trouvées il y a
huit jours avanl d'arriver à [vongo. Vers le milieu du jour, nous nous arrêtons au petit village d'Ano-
nibe, après avoir traversé un ruisseau de peu d'importance qui porte le même nom, puis nous nous arrê-
tons dans la soirée au village de Manambato.
Le jeudi 19 septembre, nous continuons le long du littoral, où nous marchons pour la première fois.
au nord du village de Lapilava, dans les palétuviers.
En général, depuis que nous avons quitté Tamatave, non- avons toujours marché au bord île la mer
sur de belles plages de sable, d'où on voyail émerger quelquefois à marée basse quelques récifs coral-
liens; depuis le port de Tintingue, le littoral de L'Océan a changé d'aspect, il n'y a plus de ces belles
plages. On ne voil q les galets cl de gros entable ni- rocheux qui fortnenl lou- les petits promon-
toires dont la côte <'sl hérissée. Il existe au large .le nombreux brisants, en dehors .le la ceinture de-
coraux. De plus, à mesure que nous montons vers le nord, surtout en approchant du cap Bellones, que
nous voyons devant nous, les montagnes sont 1res rapprochées de la côte. Ce sont les premiers contre-
forts de cette chaîne qui forment en s'inclinanl vers l'est tous ces petits promontoires que nous ren-
controns à chaque instant. La forêt vient maintenant jusqu'au bord de la mer, plus au sud elle ne com-
mençait que bien loin dans l'ouest, et le long de la côte il n y avait que des taillis et des clairières; ici
les grands arbres couronnent les petites falaises rocheuses. Dans celle forêt, les ravenala dominent, et
sur l'un d'entre eux, particulièrement élevé, je suis assez heureux pour hier un beau babakoto que je
me propose d'empailler à noire prochain arrêt. Ce lémurien, sans queue, el qui appartient à la plus
grande espèce de Madagascar, mesure I m. 10 de haut. Un des mes porteurs antimerina s'en charge
sans trop de répugnance et nous reprenons notre route. Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de
mètres de Sahasoa, misérable village betsimisaraka d'une dizaine de cases, lorsque nous voyons venir
vers nous en poussant de grands cris une vingtaine d'indigènes. Ils nous interpellent violemment, nos
porteurs s'arrêtent, un grand kabary se prépare. Les Betsimisaraka nous accusent d'avoir tué un de
leurs grands-pères dans la forêt ; nous discutons, ils m'exposent leur théorie. Ce sont tout simplement des
disciples convaincus de Lamarck et de Darwin, ces indigènes sont transformistes. La conversation est
des plus intéressantes. Ils me comptent bien entendu la légende du babakoto [baba, père : koto, koto). D'après
eux, Koto, le premier betsimisaraka el le père de toute la tribu, était grand amateur de miel; un jour,
emporté par l'ardeur de la chasse de son mets favori, il était monté si haut sur un géant de la forêt
pour s'emparer d'un essaim d'abeilles, qu'il se trouva, une fois possesseur du miel convoité, dans l'im-
194 VOYAGE A MADAGASCAR.
possibilité de descendre. Il était fort perplexe, lorsque un singe bon enfant en eut pitié, et se plaçant à
côté de lui, descendit jusqu'au sol en sautant de branche en branche. Le Belsimisaraka Koto, mettant
à profit les enseignements du singe, descendit par le même chemin. Il raconta son aventure, et depuis
cette époque on appelle ces singes, particuliers à Madagascar, le père de Koto, babakoto. Quoi qu'il en
soit, faisant valoir surtout mon ignorance, le kabary s'apaisa, je dus promettre cependant de ne pas
dépouiller le babakoto au village et de choisir pour me livrer à celle opération, un endroit écarté et soli-
taire où les indigènes ne me verraient pas porter une main sacrilège sur un de leurs si proches parents.
A côté de la légende belsimisaraka, sur le babakoto, se place bien entendu sur le même sujet une
légende antimerina. Ceux-ci ont tenté non seulement d'asservir les autres tribus de l'île, mais ont encore
voulu s'emparer de leurs anciennes traditions. Cependant, dans ce dernier cas, s'il me fallait choisir entre
les deux légendes, la fiction antimerina me semblerait la plus probable, car si, en général, leurs traits
physiques sont plus réguliers et se rapprochent un peu plus de la beauté telle que nous la comprenons,
nous, Occidentaux, chez les races humaines, pour tous les autres caractères, ils se rapprochent beau-
coup plus du babakoto que les Belsimisaraka et les Sakalaves en particulier, représentés par beaucoup de
gens et bien à tort selon moi, comme inférieurs à la race antimerina : j'estime que c'est absolument le
contraire qui est vrai.
Les Antimerina, dans leur orgueil sans limite, ont un mépris absolu pour les noirs. El à chaque ins-
tant, ils les appellent babakoto, et voici pourquoi. Lorsque Dieu eut créé les grandes races des hommes, il
leur dit de choisir sur la terre les contrées dont le climat leur conviendrait le mieux. Les Makoas ' choi-
sirent l'Afrique au Sud, les Arabes au Nord, les blancs se fixèrent en Europe et les Antimerina, au centre
de Madagascar. Lorsque ces peuples furent installés dans leurs domaines, les Antimerina s'aperçurent
que si le centre de Madagascar leur convenait parfaitement comme climat, il n'en était pas de même des
côtes et du littoral, là ils ne pouvaient descendre, il leur fallait des hommes spéciaux. Ils firent kabary,
après une longue discussion, résolurent d'expédier à Dieu un envoyé pour lui exposer leur désir. Cet
ambassadeur se rendit donc auprès du Zanahary, mais fut mal reçu parce que à cette époque Dieu était
fort occupé à créer tous les différents types d'animaux qui devaient peupler la terre. Cependant Dieu
revint sur ce premier mouvement d'impatience qui allait lui faire chasser de sa présence l'importun
ambassadeur des Antimerina. Le Zanahary venait de fabriquer justement un singe et semblait fatigué
mais content de son travail. Les supplications de l'Anlimerina le touchèrent, et il résolut de lui donner
satisfaction, sans pourtant se créer un supplément de besogne. Il prit le singe qu'il venait de créer, lui
trancha la queue, et le montrant à l'ambassadeur antimerina il ajouta : « Voilà celui qui habitera les côtes
de Madagascar ». Pour les Antimerina, le Malgache proprement dit venait d'être créé. En voici la preuve,
ajoute la légende : lorsque le Zanahary eut trouvé ce singe pour en faire un Malgache, satisfait de son
excellente idée, il poussa un soupir de satisfaction, ouch! ouch! et maintenant encore les esclaves et les
porteurs des Antimerina poussent ce même soupir guttural ouch! oucli! lorsqu'ils déposent le fardeau
dont ils sont chargés, ou qu'ils sont arrivés après bien des efforts au sommet d'une montée ardue et
difficile.
Ainsi disent les Antimerina pour se moquer des autres Malgaches.
Le vendredi 20 septembre, notre étape se fait encore en majeure partie dans la forêt, la contrée est
plus mouvementée. Nous traversons dans la matinée la rivière de Menatany, et le soir nous nous arrê-
tons au village de Morona, construit sur le cap Bellones; nous sommes ici dans une contrée rocheuse. A
l'horizon au nord-est, se profile le cap Masoala, qui, avec le cap Bellones sur lequel nous sommes, forme
l'entrée de la baie d'Antongil. Celle baie, véritable mer intérieure, constitue une exception sur cette
côte est de Madagascar, qui du cap Sainte-Marie au cap d'Anibe présente une courbe parfaitement
régulière. Demain nous serons à Mananara, le point le plus septentrional que nous devons atteindre sur
cette côte de Madagascar.
I. Pour les Malgaches, le Makoa désigne le noir africain et principalement les Moçambiques, esclaves importes chez
eux; ils englobent sous cette dénomination tous les Africains on général.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
195
Le village de Mananara, où nous sommes arrivés enfin ce samedi 21 septembre, est assez important, il
compte plus de cent cases, comme toutes les agglomérations importantes que nous avons vues sur la
côte depuis noire départ deTamatave. Dans ce pays des Belsimisaraka, à quelques kilomètres de ce gros
village, s'élèvenl un fort et un village antimerina. En effet, dans toute celle province belsimisaraka,
comme d'ailleurs dans toutes les autres tribus soumises aux Antimerina, ceux-ci ont construit et sont
venus se grouper non pas dans les anciennes agglomérations indigènes, mais s'établir à côté et y fonder
I Dftl I v i - i mi - IHASOA.
une nouvelle ville, qui dans leur pensée devait absorber l'ancienne. Partout on retrouve cette dispo-
sition, mais elle est plus générale encore dans les régions littorales. D'abord les Antimerina n'aiment pas
la mer, et ils n'ont pas tout à l'ail tort, car c'est une route ouverte pour les étrangers, qui voudraient les
tirer de leur isolement cl leur assurer une meilleure existence, ce dont les chefs ne se soucient guère. De
plus, sachant leurs villes du rivage trop accessibles aux forces ennemies, ils ont organisé ce semblant de
résistance à quelques lieues en arrière. Mais au point de vue militaire, ces forts n'exislenl pas, et au delà il
n'y a nulle résistance, on ne trouverai! que les obstacles naturels avec lesquels il faut compter sans doute,
mais qui sont bien loin d'être infranchissables. Ces raisons son! plausibles, sinon véritables, mais la seule
réelle qui pousse les Antimerina à entretenir eoùleusemenl ce qu'ils appellent des postes militaires, des
villages de soldats, auxquels ils donnent des noms pompeux, et surtout très longs : c'est qu'ils veulent
bien marquer leurs propriétés el qu'ils veulent aussi indiquer aux populations européennes qu'ils sont
bien maîtres incontestés de toute l'île de Madagascar, que l'on puisse lire partout sur la carte de l'île, des
noms antimerina, peuplés d'Antimerina, et où llolle le pavillon de la reine de Tananarive.
Dès mon arrivée à Mananara, j'avais l'ail envoyer au fort antimerina, nommé Vohizanaharv ou Soavi-
196 VOYAGE A MADAGASCAR.
narivo, où habite le gouverneur de la province, les lettres que m'avaient données pour lui les autres com-
mandants du Sud et je lui annonçai ma visite pour le lendemain, en lui demandant un guide pour l'ouest ,
pour la ville de Mandritsara.
Le 22 et le 23 septembre, je reste à Mananara ou Manahara', pour soigner mon compagnon de voyage
qui est gravement atteint de la malaria. Il a des accès très fréquents, c'est une sorte de fièvre bi-quotidienne,
la marche lui est impossible, et le transport en filanjana est très douloureux. Maistre ne peut donc con-
tinuer son voyage, et je me vois dans la triste nécessité de me priver, pour un temps je l'espère, de mon
dernier compagnon de route. Justement une petite goélette, la Dorade, qui appartient à M. Dupuis, de
Tamatave, est ici en partance pour ce port du Sud, elle fera voile dès qu'elle aura complété son charge-
ment. J'accepte pour Maistre, un passage que M. Hocard, agent de M. Dupuis, m'offre fort gracieuse-
ment. Maistre s'embarquera donc à bord aussitôt que le violent accès dont il souffre sera un peu calmé.
Il débarquera à Tamatave, où il trouvera tous les soins et le confortable qu'exige son état, et il pourra
après sa guérison remonter à Tananarive où j'espère le rejoindre dans quelques mois.
Le mardi 24 septembre, après avoir fait transporter Maistre et ses bagages à bord de la goélette, je me
mets en route pour Soavinarivo où le gouverneur m'attendait. Le trajet de Mananara à Soavinarivo est
assez court, il s'effectue en pirogue. La rivière, le Mananara, déverse ses eaux à l'Océan par deux
embouchures; c'est la bouche méridionale que nous suivons, et nous accostons bientôt le point de la
rive o-auche, où, sur un monticule, s'élève le village antimerina de Soavinarivo ou Yohizanahary. Le len-
demain j'allai voir le gouverneur. L'entrevue fut très cordiale, et j'obtins des lettres pour Mandritsara
et un guide pour me faire traverser la zone forestière littorale. Dans l'après-midi j'apprenais par deux
de mes hommes, envoyés à Mananara pour prendre des nouvelles de Maistre, que mon compagnon allait
un peu mieux, et s'était embarqué dans d'excellentes conditions à bord de la goélette la Dorade, qui,
profilant d'un vent favorable, avait levé l'ancre hier soir à cinq heures et était partie pour Tamatave.
Soavinarivo est un village beaucoup moins grand que Mananara, les soldats antimerina qui l'habitent
avec leurs familles, n'y font aucun commerce; ils se contentent de cultiver les quelques rizières et les
champs de manioc nécessaires à leur subsistance.
La soirée me paraît longue. Comme dans la dernière partie de mon voyage en Imerina, je suis seul, et
j'ai encore devant moi pas mal de kilomètres à parcourir : je voudrais, du point où je suis, franchir encore
une fois la ligne de partage des eaux, et marchant toujours vers l'occident, traverser l'île de Madagascar
de l'est à l'ouest. Puis lorsque je serai à Majunga, je reviendrai à Tananarive, en remontant le cours du
Betsiboka et de son principal affluent l'Ikopa. Je ne me dissimule pas les difficultés d'un tel voyage,
surtout celles qui m'attendent de Mananara à Majunga. 11 y a dans celle contrée, surtout à l'ouest de
Mandritsara, au sud du pays des Antankara, des bandes armées, des fahavalo, qui s'organisent dans le
bassin du Betsiboka, le pays par excellence des fahavalo à Madagascar, et viennent, montant au nord,
s'établir sur les rives du Mahajamba et de la Sophia, ils prennent alors ce malheureux pays situé entre
les territoires insoumis du nord-ouest et les provinces soumises de la baie d'Anlongil. C'est cette zone
dévastée qu'il me faudra traverser en quittant le territoire betsimisaraka pour entrer dans le pays saka-
lava proprement dit 2 .
1. Appellation moins usitée que la première.
2. D'une manière générale on a mal représenté, dans les livres et rlans les relations de voyage, le rôle joué par les
fahavalo, ces pirates de Madagascar. Sans doute, on n'a pas voulu diminuer le prestige des Antimerina en disant
tout simplement Ja vérité. On n'a pas voulu dire que ces fameux fahavalo n'étaient tout simplement que des indigènes
appartenant aux tribus insoumises aux Antimerina et qui par une guerre d'embuscade, par des razzias fréquentes sur les
confins des territoires soumis, venaient protester à leur façon contre les empiétements des Antimerina. Je sais bien
que tout fahavalo n'est pas nécessairement Sakalava, Bara ou Antaisaka; à côté de ces représentants des tribus insou-
mises viennent se grouper des gens sans aveu de toutes les tribus, des Antimerina même, soldats déserteurs, des
esclaves fugitifs qui sont attirés par l'appât du pillage. Il n'en est pas moins vrai que les fahavalo ne sont pas du tout,
comme on s'est plu à le dire, de vulgaires voleurs. Ce sont surtout des tribus rebelles qui font la guerre aux Antimerina.
Ils pillent, ils volent, cela est certain, mais ne le feront jamais autant que les Antimerina. Si on a dépeint les fahavalo
comme de vulgaires voleurs, c'était surtout en vue d'un protectorat futur. On voulait représenter le gouvernement
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
197
Le jeudi 26 septembre, mon convoi est prêt pour le voyage de l'ouest, les guides sont arrivés, et au
lever du jour, je quitte Soavinarivo. En sortant du village, nous faisons immédiatement route à l'ouest
et en quelques minutes nous arrivons au bord du Mananara, près d'un gué que nous devons franchir. De
l'autre côté de la rivière noire roule jusqu'à Mandritsara aura une direction générale O.-N.-O. Le Mana-
nara en cet endroit mesure plus île cent mètres de largeur, nous le passons en pirogues. Sur l'autre rive
nous retrouvons exactement la même contrée que nous avons déjà traversée de Fito à Ivondrona. Ce
sont toujours des petits mamelons arrondis, placés à côté les uns des autres, et sans aucun ordre, sans
aucune orientation; la végétation est aussi la même, nous marchons dans de petits taillis; dans de grandes
herbes, et le plus souvent, au milieu des longoza, roseaux à larges feuilles dont les tiges mâchées et sur-
tout le fruit rouge rappellent, à s'y méprendre, l'écorce fraîche du cannelier; les feuilles de ce hngoza
(Amonum Danielli) sont souvent employées par les indigènes en guise de cuillères. Vers dix heures, les
taillis deviennent plus grands cl plus épais, nous voici maintenant dans l'ancienne zone forestière, nous
sommes dans les défrichements. Nous marchons dans les rizières, puis dans les longoza, c'est bien la
région limitrophe de la forêt, entre Filo et Ivondrona. Pour que la ressemblance soil plus complète
encore, une pluie assez forle vient nous assaillir.
Ce n'est pas sans quelques inquiétudes que j'envisage le chemin à parcourir pour gagner Mandritsara.
Allons-nous retrouver sur cette roule toutes les difficultés que nous avons rencontrées de Didy à Tama-
tave? Allons-nous recommencer encore une fois, el dans d'aussi mauvaises conditions, la traversée de la
zone forestière de l'est? Pourtant ici j'ai confiance, die doit être moins large : d'après tous les renseigne-
ments que j'ai pris, je trouverai des villages sur la roule, enfin, d'après ce que j'ai vu hier, et c'esl sur-
tout ce qui me fait bien augurer de l'avenir, la chaîne de partage de- eaux, la ligne de faîte, qui à l'est
de Mandritsara sépare le versant occidental du versanl oriental, ne doil pas être très élevée. M< spoir
ne devait pas être déçu. A onze heures, après avoir traversé à une le Sahavv. petite rivière affluent de
droite du Mananara, nous passons à Àndongo, village de quinze cases, construit sur une colline
rocheuse de gneiss cl de granité. Derrière nous l'Océan; bien loin à l'horizon se profilent encore le cap
Masoala el la presqu'île d'Antongil; devant nous c'est la grande forêt. En quittant Andongo. nous
sommes dans un taillis de ravenala. Nous traversons ensuite une petite rivière sur les bords de
laquelle nous trouvons un autre village, c'est Ambodiampambe, village qui doil son nom à un ampan
colossal qui a poussé dans le voisinage. Cet arbre, qui se trouve à droite de la roule, avant d'arriver aux
premières cases est vraiment très gros.
Le vendredi 27 septembre, nous continuons notre roule, toujours dan- le- longoza. Chose extraordi-
naire, nous jouissons d'une belle journée. Depuis notre dépari de Mananara, nous nous sommes toujours
dirigés sur un pic aigu el d'aspect 1res remarquable, qui se voit dans le lointain, c'est le Manevarivo. Le
oir, nous sommes au pied de ce mont au village d'Amhodimanevarivo : avant d'entrer dans ce village
nous avons traversé une rivière assez grosse, assez considérable qui va se jeter dans la baie d'Antongil
au nord du Mananara, au sud du Manambolosv.
Le samedi 28 septembre, nous continuons noire roule vers l'ouest. Nous sommes toujours dans la
contrée des défrichements et des longoza; les ravenala deviennent plus rares, en revanche nous voyons
beaucoup de bouquets de raphia. Nous nous arrêtons vers midi à un petit hameau : Andasibe. Là, j'as-
siste à un spectacle très étrange : c'est une véritable attaque du village par un nombre considérable de
rats, les habitants luttent vaillamment. Mes porteurs et moi, nous leur apportons un précieux renfort, et
nous décidons de la victoire. Le rat, comme la souris, est un véritable fléau pour Madagascar; ils pullu-
lent dans ce pays où rien ne vient s'opposer à leur développement. Partout les indigènes ont cherché à
mettre les graines et les fruits dont ils se nourrissent à l'abri de leurs déprédations. Dans chaque village
aussi bien des côtes que de l'intérieur on construit des greniers à riz. Dans presque toutes les cases on
antimerina seul, et admis sans conteste par tous à Madagascar. On voulait aussi en faire le défenseur de l'ordre et
montrer les autres tribus comme un ramassis de voleurs et de pillards.
198 VOYAGE A MADAGASCAR.
suspend, à un plat en bois, façonné d'une manière spéciale, les objets que l'on veut préserver de la dent
de ces rongeurs. Ces greniers à riz, comme ces garde-manger spéciaux de l'intérieur des cases, sont
construits tous sur un même principe. Qu'on se figure un grand plat de bois, dont la concavité regarde
le sol, ce plal en bois est traversé par un des poteaux qui supportent le grenier à riz, qui n'est qu'une
petite case, bâtie a la mode du pays, les trois autres pieds sont munis de plats semblables. Comme chacun
sait les rats sont très forts en gymnastique, ils peuvent donc s'élever sans la moindre difficulté le long
des quatre poteaux qui supportent le plancher du grenier à riz situé' au moins à deux mètres au-dessus
du sol, mais lorsqu'ils sont arrivés en haut des poteaux, ils se trouvent arrêtés fatalement : les plats qui
débordent tout autour du poteau les empêchent de grimper plus loin. Ces surfaces concaves sont pour
eux un obstacle infranchissable. Dans les cases le garde-manger malgache est tout simplement ce même
plat en bois dont, la concavité regarde le sol et qui est suspendu par une corde à une poutre du
toit ' au-dessous du plat on suspend à de petits crochets, les épis de maïs, les racines de manioc ou tout
autre objet que l'on veut conserver. Dans ce cas, le rongeur pourra bien descendre du toit, par la corde,
il pourra même se promener sur la surface convexe du plat, mais il ne pourra en dépasser les bords et
se trouvera encore arrêté avant de pouvoir atteindre le maïs succulent qu'il voit pourtant si près de lui.
Je passe à Andasibe le reste du jour, mes hommes sont fatigués, ils sont surtout découragés par le
loni>' trajet qu'il leur reste à parcourir pour retournera Tananarive. Mais je suis maître d'eux, je suis le
plus fort puisque je leur dois de l'argent, et ils me suivront partout pour ne pas perdre leurs créances.
Cela esl un des grands moyens que le voyageur doit employer partout et en particulier à Madagascar
pour se rendre maître de ses porteurs, et les empêcher de l'abandonner, éventualité si grave, échecs si
fréquents de toutes les explorations. Les noirs sont à peu près tous les mêmes dans les pays tropicaux,
ils se défient toujours du blanc, on ne les décide pas à nous suivre par des promesses fallacieuses, ils
les croient du moins toujours telles si elles dépassent le taux normal de leur salaire. Ils comptent peu
sur les cadeaux, sur les sommes extraordinaires, qu'on leur donnera à l'arrivée : si elles sont trop fortes,
ils pensent que le blanc se moque d'eux, si elles sont trop faibles ils n'acceptent pas, mais si au contraire,
elles concordent avec ce qu'on a l'habitude de leur donner, ils consentent à partir. Le noir, qui ne croit
pas trop aux promesses, et aux brillants cadeaux, croit beaucoup au contraire au salaire normal: il
n'abandonnera pas son dû facilement, il le suivra avec ténacité. Quand donc je devais commencer une
expédition un peu pénible, j'engageais des hommes à un prix guère plus élevé que le salaire habituel,
puis je les promenais quelques jours dans des contrées faciles à parcourir, et quand je leur devais quel-
ques piastres, je les aurais emmenés partout dans l'île. J'ai toujours employé ce procédé et je m'en suis
continuellement bien trouvé. Un Malgache ne consentira pas toujours à faire deux heures de marche pour
une piastre, avec un fardeau léger, alors qu'il fera volontiers des lieues pour réclamer un voamena qui
lui est dû. Dans un cas, il n'a pas confiance, car il croit que le blanc lui promet trop, la somme est trop
belle et il ne l'aura pas; dans l'autre cas au contraire, la somme esl petite c'est vrai, mais elle lui est due
cl en toute justice il doit l'avoir. Dans ce village d' Andasibe, les guides que le gouverneur de Vohizanahary
nous avait donnés retournent à leur village, mais deux autres de ce hameau vont les remplacer et il en
sera toujours ainsi jusqu'à Mandrilsara.
Le dimanche 2'J septembre, en quittant le village d'Andasibe, nous nous élevons très rapidement sui-
des escarpements rocheux, c'est un passade véritablement très difficile, cl il nous faut passer dans un
col où coule un ruisseau torrentueux. Malgré mon expérience des mauvais chemins à Madagascar, je
n'avais rien vu d'aussi détestable. Au sommet, nous sommes à 430 mètres d'altitude; peu après, nous
arrivons vers midi, à Ambavala, village d'une douzaine de cases, où nous avons besoin de séjourner un
peu, pour faire nos vivres, car c'est demain que va commencer pour nous la traversée de la grande
forêt. A l'ouest d' Ambavala, commence la zone forestière proprement dite, nous n'avons mis que quatre
petites journées à y arriver, alors qu'il nous avait fallu un temps beaucoup plus long et même en mar-
chant plus vile pour aller de Fito à Ivondrona. La zone forestière orientale de Madagascar esl en effel
beaucoup plus rapprochée du littoral, au nord et au sud de l'île, elle ne s'arrête même qu'au rivage dans
u: QHEMIS p AN DAM DU,
LE LITTORAL BETSIMISARAKA,
201
les environs de la baie d'Antongil et dans les parages de Fort-Dauphin, tandis que dansla partie médiane,
et dans les environs de Tamatave en particulier, la forêt est beaucoup plus éloignée du rivage. Cela tient
à la configuration de la chaîne côtière dont la forêt suit sensiblement la ligne de faite, et aussi, à ce que,
dans la partie médiane, on a poussé beaucoup plus loin ces défrichements.
Le lundi 30, je m'enfonce dans la forêt, sous une pluie battante comme il est de bonne règle dans ces
parages. Lu Européen, établi depuis fort longtemps à Mananara, et a qui je me plaignais de cette mau-
dite pluie, et de tous les ennuis qu'elle m'avait fait supporter pendant mon dernier voyage, m'a assuré
(pie dans celte région de la baie d'Antongil, il avait noté pendant plusieurs années les jours de pluie. Or,
d'après la moyenne que je relevais moi-même sur son carnet d'observation, il y aurait deux cent quatre-
vingt-dix-huit jours de pluie par an. Dans la forêt, nous retrouvons de suite par ce temps humide, nos
anciennes connaissances .le la forêt de Didy, les dimatika, les sangsues, qui sont encore en plus grand
nombre. Je n'aurais jamais cru un lel fait possible. Le soir, nous campons sur le bord d'un ruisseau
l'Amlravahy. et nous nous arrangeons tant bien que mal dans un terrain marécageux; pour comble de
bonheur, les eaux du ruisseau envahissent noire camp vers dix heures du soir : lAndrovahv grossi par
les pluies continuelles déborde bien mal à propos. Mes hommes chassés de leurs abris par l'inondation
veulent organiser un bal et un concert, en allendanl le lever du jour. Il devient impossible de prendre
au. -un repus. .le me vois donc obligé de répéter cette phrase célèbre : « Il est défendu de parler mais on
peut s'asseoir ». Le lendemain, nous continuons dans la forêt, où la route est relativement bonne, nous
marchons sur un plateau à pente très douce qui se relève insensiblement vers l'ouest, nous montons
excessivement peu, le sol est toujours formé d'argile rouge, el les roches primitives sont plus fréquentes
que dans la forêt de Di.lv. La végétation est aussi plu- belle, si les arbres sont moins serrés et moins
élancés ils sont plus touffus el leur tronc a un développement beaucoup plus considérable; les essences
d'arbres sont les mêmes, mais on y compte plus de variétés. Il n'y a plus de fourrés de bambous, et les
fougères sont relativement très rares. On \ trouve :
L'ébénier de Madagascar, hazomainty.
Le natte, hazomena ' (Weinmannia Ruteinbergii ou Imbricaria Madagascariensis, est un bois rouge,
<bu- et fin. L'écorce, qui contient beaucoup de tanin, est employée par les indigènes, comme teinture et
pour tanneries cuirs, mais les peaux ainsi préparées retiennent la matière colorante rouge et déteignent
par l'usage.
Uindraména, qui semble appartenir à la famille des résineux, a un suc d'une couleur rouge vif, qui
noircit à l'air, on obtienl par évaporation de ce suc macéré dans l'alcool bouillant, i sorte de nomme
laque, cette résine est noire et très belle el plus dure que la gomme copal. C'est avec du bois uindraména
que les indigènes fabriquent leurs torches.
Le tacamaka, bois blanc rougeàtre, employé pour la construction des bordages des pirogues.
Leharuhara (Exocarpusxylophylloïdes),cet arbre qui vient très gros, a un cœur très dur et très dense,
il sert à l'aire des manches d'outils, de sagaies, e!c. ; son écorce est fort recherchée par les indigènes,
qui en l'ont commerce el la vendent assez cher; macérée dans l'eau, elle esl prise comme antidote, par
les gens qui ont aval.'- dans l'eau des tsingala -.
Le lanona (Weinmannia Bojeriana et les variétés W. criocarpa et \V. Bojeriana), qui atteint de
grandes proportions, est le bois le plus généralement adopté' par les indigènes pour leurs construc-
tions.
Le varongy (Ocotea tricophlebia), autre arbre excellent pour les constructions.
1. Los Malgaches . lisent :
Aza milondra hodinato mianlsinanana : •■ Ne portez pas l'écorce de natte vers l'est — elle vient de l'est où se trouve la
forêt »; — flg. : Ne portez pas l'eau à la fontaine.
2. Les Malgaches appellent tsingala .le petits insectes aquatiques, espèce d'Hydrocorisc ou d'Hydrocanthare, ou
variétés brunes de Noctonecte, qu'on suppose à tort être mortels pour les animaux qui les avalent dans leur breuvage,
car ces animaux aussitôt avalés perceraient les parois .le l'intestin et. occasionneraient ainsi la mort Celle croyance
est, générale dans presque t. mies les tribus de l'île.
202 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le ramy, qui n'est autre que l'encens blanc d'Afrique; une gomme odoriférante découle de son tronc
colossal, et celui-ci creusé donne de grandes et puissantes pirogues qui se conservent longtemps.
Le kily, espèce de tamarin (Tamarindusindica), est employé dans la médecine pour un grand nombre
d'usages ; de plus, sa résine fondue, mélangée avec de la graisse de bœuf, sert aux indigènes à faire un
brai pour calfater les embarcations.
Presque tous ces arbres et toutes ces essences différentes, présentent à la partie centrale de l'arbre,
une zone plus foncée, appelée téza par les indigènes. Ce n'est autre chose que le cœur du végétal qui,
débarrassé de l'aubier, fournit une pièce de bois très dure, très résistante, et presque imputrescible.
Enfin, je ne veux pas terminer celte énumération, sans parler d'un produit très important de Mada-
gascar, de différentes sortes de caoutchouc que je vois en grand nombre autour de nous.
Il y a à Madagascar beaucoup de variétés de caoutchouc, l'on en trouve tous les jours de nouvelles,
et il y aura de nombreuses découvertes encore dans les provinces de l'ouest et dans les vastes territoires
du sud que l'on ne connaît que très imparfaitement. Jusqu'à ces derniers temps, les caoutchoucs les
plus communs étaient fournis par deux ou trois espèces de lianes et un arbuste qui peut atteindre de
A à o mètres d'élévation. Les lianes sont très communes dans celte forêt : les lianes à caoutchouc
(Vahea gommifera madagascariensis) diffèrent par la forme de leurs feuilles et surtout par leurs
fruits; celles à fruits piriformes donnent le caoutchouc, le plus estimé. Mais les indigènes font la
récolte de ce produit sans discernement et toutes les espèces sont mélangées; il est juste de dire que
les Malgaches reconnaissent très mal les lianes à caoutchouc, ils confondent toutes les espèces, et j'ai
vu des indigènes qui se livraient à cette récolte confondre non seulement les plantes entre elles, mais
s'attaquer à d'autres lianes à sucre abondant et blanchâtre, qui altérait la qualité du produit récolté.
Celte ignorance est quelquefois voulue, et si on prend des lianes tout à fait étrangères au caoutchouc,
c'est surtout quand elles ont des sucs parfaitement coagulablcs : de cette façon, le produit final contient
bien du caoutchouc, mais il renferme aussi des matières étrangères, suc et résine, qui en altèrent les
qualités, mais en augmentent le poids, ce qui donne un salaire plus rémunérateur. Pour obtenir le
caoutchouc, l'indigène incise avec un instrument tranchant le corps de la liane, ou le tronc de l'arbuste,
le plus près possible du sol, il recueille ce lait qui découle de l'incision dans une calebasse, et il y jette
de l'acide sulfurique, du jus de citron ou du sel marin, pour faire coaguler la gomme, puis, pendant
qu'elle est fraîche, il la pétrit et en forme des boules. Presque toujours, les traitants européens qui
achètent ces boules de caoutchouc de 1/2 à 2 kilog. 1/2, les sectionnent suivant un grand diamètre,
elles contiennent généralement des corps étrangers qui sont réunis pour servir de noyau sur lequel on
enroule les lamelles de caoutchouc ou plus simplement encore pour augmenter le poids du produit. En
général, le caoutchouc provenant de tel ou tel arbuste ou de telle ou telle plante n'offre que peu de
dissemblance, mais sa valeur marchande varie beaucoup, suivant son mode de préparation, et parmi
les caoutchoucs de Madagascar, il faut donc distinguer les caoutchoucs au sel, au citron, aux acides.
Ces derniers sont les plus estimés.
Dans l'après-midi, nous traversons le Mananara qui n'est à cette hauteur qu'un petit ruisseau et nous
arrivons au petit village de Troboko. Nous venons de traverser la partie proprement dite de la zone
forestière qui présente à cette hauteur deux particularités importantes, c'est d'abord son peu d'épais-
seur, c'est ensuite sa position, elle ne couronne pas la ligne de faîte, elle ne se trouve pas de part et
d'autre des plus hauts sommets, elle est ici accrochée au flanc oriental de la ligne de partage des eaux.
Enfin le territoire qu'elle occupe est relativement plat, il y a bien des dénivellations, mais elles sont beau-
coup moins brusques qu'entre Didy et Filo. En somme, nous avons marché sur un terrain uni, à décli-
vité peu accusée du côté de la mer des Indes.
Le mercredi 2 octobre, nous continuons notre route dans les taillis et les défrichements, et nous
trouvons sur le chemin, de grands espaces recouverts de sable blanc, où poussent des bruyères. Vers le
milieu du jour, nous nous arrêtons à Andavalsoky. Le lendemain, nous faisons route cette fois dans les
grandes herbes, c'esl la plaine à perle de vue. Ce mol de plaine ne désigne pas dans ma pensée un
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
203
VILLAGE D AMDODIMAUIHI).
endroit plat, mais je
l'emploie à dessein
pour désigner ce ter-
rain où le bois a com-
plètement disparu. Il
y a bien par-ci par-là
quelques bouquets de
grands arbres, témoins
de la grande étendue
de la forêt vers l'ouest
il y a bien longtemps;
je les remarque le plus
souvent au fond des
vallées et dans les
endroits marécageux,
il n'y en a plus sur le^
sommets ; on voit que
les coutumes betsimi-
saraka ne pénètrent
pas sur ce versant. Puis ces bouquets d'arbres disparaissent peu à peu,el il ne reste plus de distance en
distance que des arbres isolés, des troncs carbonisés ou coupés. Vers neuf heures el demie du malin,
nous atteignons le point culminant de la chaîne côtière, is laissons derrière nous le versant de la
mer des Indes, el nous entrons dans celui du canal de Moçainbique. nous sommes ici par 790 mètres
d'altitude. Nous voici maintenant en pays sakalava.
En sortant de celle contrée d'anciens défrichements, qui a'esl pas encore un pays complètement aride,
mais qui n'esl déjà plus la Forêt, nous retrouvons le même paysage, le même aspect el le même sol que
celui que nous avons trouvé dans la région des hauts plateaux, dan- le pays des Antinierina. La région
est très accidentée, les monticules se succèdent sans ordre, certains de leurs lianes escarpés son! déchi-
rés par des éboulements de leur sol argileux, sur les sommets la roche apparaît à nu, c'est le gneiss et
le granité, leurs lianes rougeâtres sont couverts de hautes herbes, de véro. La piste frayée que nous sui-
vons est ravinée par les pluies, nous marchons sur de petits cailloux coupants, c'est du quartz amorphe.
Les ruisseaux sont nombreux sur ce sol granitique; le plus important que nous traversons ver- onze
heures esl le Koaka, affluent du Sophia. l'eu après nous arrivons au village d'Ambodimadiro, ainsi
nommé des gros madiro (Tamarinus indica) qui l'environnent. C'est un pauvre village d'une vingtaine
de cases, ou plutôt de huttes misérables, les habitants ne trouvent pas de bois pour s'en construire de
plus belles. Or ces gens, qui n'ont rien à l'aire, n'auraient que quelques kilomètres à parcourir pour en
aller chercher ; mais ils n'en ont pas le courage,
Le 1 octobre, une heure après avoir quitté Ambodimadiro, et dépassé le hameau de Maroandriana,
nous traversons à gué le Mangarahara, la rivière de Mandrilsara. el nous arrivons à midi en vue de la
ville. Nous en sommes encore à 2 kilomètres, que nous voyons arriver à notre rencontre des officiers
antimerina envoyés parle gouverneur pour nous prier d'attendre que la réception préparée pour nous
soit terminée; au bout d'une demi-heure nous pouvons enfin entrer dans la ville, ou mieux grimper les
escarpements qui l'environnent de toute pari. Dans le Rova, le gouverneur nous attendait, avec son état-
major et toute la garnison sous les armes, une trentaine d'hommes. Et c'est au milieu d'une haie de
soldals.au bruit des tambours el des grosses caisses, que je me présente au gouverneur qui m'a l'air
d Un très brave homme. Mais.avant d'entrer en conversation avec lui, et de lui demander ce que je ne
manque jamais de l'aire, tous les renseignements possibles sur sa province, il me faut supporter la
parade antimerina de rigueur, qu'un gouverneur antimerina ne manque jamais de l'aire exécuter devant
204 VOYAGE À MADAGASCAR.
tout étranger qui vient le visiter. Je suis, si je ne m'abuse, le premier Européen français qui vient à Man-
dritsara. Cette parade antimerina n'est que la répétition, sous une autre forme, des toasts d'Ivongo,
toasts et parade que je devais voir bien souvent à Madagascar. Pour ces parades un officier s'avance
vers le peloton de soldats, puis fait présenter les armes; le gouverneur prononce alors une petite allocu-
tion où il est question de Ranavalo III, reine de Madagascar, puis les tambours battent d'une façon quel-
conque, et tout le monde se découvre : c'est, paraît-il, l'air de la reine. Cette première partie est terminée.
Nouveaux maniements d'armes, nouvelle allocution qui cette fois se terminent par République Fran-
çaise '. Les tambours battent à coups redoublés, ce qui signifie, paraît-il encore, la Marseillaise. Puis
suivent une série de parades identiques; il n'y a que la dernière phrase des allocutions qui change, et
l'air qu'on suppose être joué parle tambour. Tout le monde y passe : le premier ministre, le gouverneur,
femme et ses enfants, tous les officiers de Mandritsara, les soldats de la garnison, les habitants, moi-
même et mes porteurs ont cet honneur je trouve que ce gouverneur fait décidément bien les choses;
mais.il est midi, le soleil est chaud, je préférerais être à l'ombre, je lui exprime timidement cette opinion
en lui faisant remarquer que je ne suis qu'un modeste voyageur, bien fatigué du reste, et que je serais
très heureux de me retirer dans la case qu'il me donnera. Il accède à mon désir en me faisant promettre
de venir le voir le lendemain. Je n'aurai garde d'y manquer, car j'ai besoin de lui, pour avoir des hommes
qui me conduiront vers l'ouest en pays sakalava. Je suis logé dans une case très propre, non loin du
poste militaire.
Mandritsara est une vraie ville pour Madagascar, il y a environ deux cent cinquante cases, soit
mille à douze cents habitants. La ville e§p?ur un coteau, orientée nord et sud; au nord, séparés de ce
mamelon par la vallée du Maroambako, s'élèvent dfe. grands rochers; au sud, c'est la vallée du Manga-
1. Lorsque, dans une circonstance quelconque, visite d'un rés français, d'un consul étranger, ou tout simple-
ment d'un étranger de passage, un gouverneur antimerina vient vt... i.e vazaha, ou le reçoit dans l'enceinte de son rova,
une garde d'honneur est assemblée. Cette garde d'honneur, qui se tient près du gouverneur, est formée par une dou-
zaine de soldats loqueteux, armés de fusils ou de bâtons et commandés par un officier subalterne de cinq ou six non-'
ncurs. Puis, avant que le gouverneur et l'étranger se présentent l'un à l'autre, il se passe toujours la petite cérémonie
suivante : l'officié.- fait aligner ses hommes, puis il commande : portez armes : àkarriy basy. Ce mouvement exécuté, il
prononce quelques paroles qui veulent dire que l'on va rendre honneur au gouvernement de la reine de Madagascar
d'abord et ensuite au gouvernement de l'étranger qui se trouve là. Je suppose un Français. L'allocution de l'officier
commence invariablement par ces mots : fanjahana roa tonla, ce qui veut dire en dialecte antimerina : aux deux gou-
vernements réunis par les traités écrits. Comme on le voit, les Antimerina sont loin d'avoir accepté le protectorat
de 1S85-S6 et leurs gouverneurs ont soin de faire montre partout, dans l'île, d'une sorte d'alliance écrite que nous aurions
signée avec eux en 18S5. C'est sous ces couleurs que le gouvernement antimerina, pour ne pas amoindrir son prestige,
dépeint aux peuplades soumises, à ses sujets même, notre traité de protectorat de 188S-S6.
Après l'allocution de l'officier, le tambour, qui se tient invariablement à la droite de la garde, bat quelques mesures
qui représentent l'air de la reine, le Sidikina (prononcer çidikine; vient de Gode save the Queen); on a préalablement fait
porter les armes. Nouvelle batterie de tambour qui cette fois représente la Marseillaise; mais alors on ne présente plus
les armes comme pour la reine, c'est un autre mouvement de fusils ou de bâtons, supérieur comme signification hono-
rifique au simple port d'armes, mais inférieur à la présentation que l'on vient de faire au nom de la reine. Rien ne peut
être comparé à leur souveraine.
Quelque temps après rétablissement de notre protectorat en 18S5-S6, lorsqu'un navire de guerre français venait
mouiller sur un point quelconque de la côte, un ou deux officiers antimerina venaient à bord où ils rendaient visite au
commandant du navire. Celui-ci se montrait en général très satisfait de cette marque d'honneur, l'administration des
Affaires étrangères ne manquait pas de dire à la Marine qu'elle avait pu obtenir du gouvernement antimerina cette marque
de déférence pour nos navires de guerre. Cela m'étonnait fortement et je m'aperçus bien vite, après avoir été témoin
plusieurs fois de ces visites, de l'erreur d'interprétation commise. Lorsqu'un commandant de navire de guerre français
voit arriver à son bord les officiers antimerina, il ne manque pas de leur faire demander par un interprète quelconque
ce qu'ils viennent faire à son bord, les officiers répondent aussitôt : Mitsapasambo, ce que l'interprète ne manque pas
de traduire : visiter le navire, vous visiter, vous rendre visite. Or le verbe mitsapa en dialecte antimerina veut bien dire
visiter, mais non dans le sens de faire une visite, mais dans le sens d'inspecter quelqu'un ou quelque chose. Cette petite
erreur est très importante, car elle montre aux populations que les Antimerina (les protégés), bien loin d'avoir quelque
déférence pour les Français (les protecteurs), ne vont pas leur faire des visites de politesse, mais bien des visites
d'inspection, lorsque leurs navires viennent sur les cotes de la Terre de la Reine.
Cela et bien d'autres petites choses analogues habilement exploitées, dénaturées, mal présentées par les Antimerina,
ont une importance considérable et frappent vivement l'esprit des populations cùtières, qui voient avec terreur pour
leur indépendance les Antimerina si puissants près des Vazaha, si soutenus par les Français, si honorés par eux.
J'oubliais de dire que ces officiers antimerina qui vont ainsi visiter (inspecter) nos navires reçoivent les mêmes hon-
neurs que les officiers d'une puissance européenne.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
205
raha, plus luiu les hauts plateaux d'Ambinininy. Le fort antimerina occupe la partie méridionale de la
ville, c'est un carré entouré de pieux d'un assez gros diamètre et élevé de trois à quatre nulles. Ce pre-
mier carré, qui renferme les cases des soldats, est flanqué, aux angles, de lours également palissadées, où
on doit placer des canons, qui ne sont pas encore arrivés d'ailleurs et qui ne le seront de longtemps. Un
deuxième carré intérieur renferme l'habitation du gouverneur et ses dépendances; au milieu des quatre
faces sont des portes, d % un genre tout à fait spécial à Madagascar, et que l'on rencontre dans presque
loules les constructions militaires antimerina. Dans une découpure de l'enceinte palissadée, limitée par
LES EBS Dl MANDR11 SARV
deux loris pieux, est fixée une Ira verse en fer ou eu bois, horizontalement disposée à deux mètres au-dessus
du sol. On a l'ail passer préalablement celle traverse horizontale au travers de pieux, de même diamètre
que ceux qui forment la palissade, mais au lieu d'être fichés en terre comme ceux-ci. ils sont coupés au
ras du sol. cl peuvent osciller autour de la traverse qui les supporte, tue petite éminence de terre, légère
surélévation du sol, maintenue par un madrier couché ru travers sur le seuil de la porte, les empêche
île m' relever à l'extérieur, mais ou peu! les relever à l'intérieur et maintenir ainsi l'ouverture béante. Il
suffit, après leur avoir fait l'aire un quart de révolution, dépasser en dessous de leur extrémité inférieure,
un morceau île bois supporté aux deux extrémités par deux pieux fourchus. Pendant la nuit ou en cas
d'attaque, lorsque l'on veut fermer la porte, on enlève ce morceau de bois de dessus les fourches, et on
laisse retomber les pieux verticaux, on met alors une traverse derrière eux à l'intérieur qui est solide-
ment attachée à ces deux extrémités aux poteaux de la palissade, et maintenue encore par deux pieux
enfoncés à l'intérieur de chaque côté de la porte.
La ville, qui se trouve au sud du mamelon, est assez étendue, cl à côté d'un grand nombre de cases,
206 VOYAGE A MADAGASCAR.
en roseaux et en raphia, des habitants betsimisaraka ou sakalava s'élèvenl de hautes maisons antime-
rina en teiTe et en briques crues. C'est la première l'ois depuis que j'ai quitté l'Imerina que je revois ce
genre de constructions.
La population est très mélangée : il y a d'abord un élément antimerina très important, l'orme surtout
des officiers et des soldats envoyés ici de Tananarive; puis d'un fort appoint de négociants antimerina
qui sont venus se fixer directement dans ces contrées, ou qui habitent la côte pendant la saison sèche,
et qui viennent uni' partie de l'année habiter Mandritsara où ils retrouvent sinon le climat de l'Imerina,
du moins son aspect et sa configuration ; ils s'y sentent d'ailleurs plus chez eux au milieu d'un grand
nombre de leurs compatriotes. A côté de ces éléments étrangers au pays, s'en ajoute un autre, moins
important quoique plus nombreux, c'est la population sakalava. En général ils sont très pauvres, et ne
travaillent jamais ou presque jamais pour eux du moins. Si on les voit occupés, fort souvent, c'est
qu'ils exécutent quelques corvées commandées soit par le gouverneur, soit par ses officiers. En effet, ces
messieurs, qui ne sont pas plus payés à Mandritsara qu'ailleurs, sont bien obligés de faire quelque chose
pour gagner leur existence. Ce qu'ils trouvent de plus simple c'est d'accabler les populations dont ils
ont la garde sous de lourdes corvées. Ils ont le monopole des entreprises de transports et de construc-
tions, et arrivent ainsi à réaliser quelquefois d'assez beaux bénéfices. Il est vrai que les Sakalava, dont
ils se servent avec tant de désinvolture, trouvent ce procédé mauvais. Ils fuient, ils gagnent la brousse
et deviennent fahavalo. Le fahavalisme, si j'ose m'exprimer ainsi, n'a pas d'autre origine à Madagascar
que les corvées inhumaines dont sont frappées les tribus soumises au profit des dignitaires antimerina,
ou au profit de quelques Européens concessionnaires qui marchent avec les Antimerina; dans ce dernier
cas, je dois le dire, les corvées sont encore plus lourdes.
Le lendemain de mon arrivée, je vais dîner chez le gouverneur, après avoir fait les photographies de
tout son état-major; ses officiers sont absolument grotesques, sanglés dans des redingotes d'occasion,
et coiffés de chapeaux hauts de forme qui ont dû voir la révolution de 1848. J'avais eu, avant le dîner, un
entretien très sérieux avec le gouverneur Rakotondravoavy quatorzième honneur. Avec les Antimerina,
ces entretiens sont toujours les mêmes : va-t-on les trouver pour traiter quelques sujets d'importance, on
les aborde avec force politesses; pendant plus d'une heure la conversation roule sur des choses parfaite-
ment insignifiantes, ce n'est qu'au bout de ce temps que l'on ose dire un mot, comme par hasard, de la
question principale qui vous avait amenés près d'eux et que l'on avait à traiter. Comme tous les gens
primitifs, s'ils veulent vous refuser, ils ne nous donnent pas de raisons, mais ils vous racontent aussitôt
des histoires interminables qui n'ont aucun rapport avec ce que vous leur avez demandé. Ils prennent des
biais, des faux fuyants, jamais on n'obtient une réponse franche, un oui ou un non bien catégorique. Mais
enfin c'est la coutume, c'est ce que Français et Anglais leur apprennent depuis un demi-siècle ; on n'obtient
rien d'eux, maison s'extasie sur leur habileté. Pour moi, je n'avais pas à traiter de questions bien graves
avec Rakotondravoavy, je voulais tout simplement obtenir des guides, et pour être sûr de bien réussir,
j'alignai sur la table quelques piastres, ce qui, avec la force, est le meilleur argument que l'on puisse
faire valoir auprès d'un Antimerina. Rakotondravoavy en fut louché, et il me promit non seulement des
guides, mais encore des soldats pour me faire passer la région infestée par les fahavalo. Ce n'était
qu'un demi-succès, car si les guides étaient indispensables, les soldats étaient de trop, comme je le
montrerai plus tard; c'est une mauvaise recommandation auprès des fahavalo cl des tribus insoumises
que d'être accompagné de soldats antimerina. Malgré les raisons les plus spécieuses, le gouverneur tint
bon; en réalité, il voulait me faire suivre par ses soldats, non pas pour me protéger, mais surtout pour
savoir ce que j'allais faire dans le bassin inconnu de Mahajamba. J'ajouterai que le gouverneur, quoique
tout à fait désireux de me l'aire plaisir, de me donner des guides el des soldats pour m'accompagner
dans ma marche vers l'ouest, m'imposa une condition fort bizarre en vérité, mais à laquelle je dus nie
soumettre bon gré, mal gré, je ne risquais rien d'ailleurs cl j'étais résolu à tout, pour aller à Majunga
voir les rives du canal de Moçambique. Rakotondravoavy veuf qu'aujourd'hui dimanche je me rende
au service divin à l'église des protestants et que j'y prononce un sermon, pour l'édification des fidèles.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
207
M IXDHI
En somme, cela m'est parfaitement indifférent ayant sur ce point des idées très larges, et je m'exé-
cuterai de bonne grâce, d'autant plus que Rakotondravoavy, à qui je parle très peu correctement raal-
gache depuis qu'il m'a fait sa demande, m'autorise, vu mon ignorance, à prononcer mon discours on
français et môme à le lire dans le livre que je jugerai bon. Je devais m'exéculer immédiatement et après
avoir été dans la case où je logeais, revêtir des habits plus décents et prendre dans ma modeste biblio-
thèque de voyageur, un volume quelconque, je me rendis au temple, où Rakotondravoavy m'attendait
avec sa maison militaire. Au milieu de la cérémonie, qui n'était d'ailleurs qu'une suite de discours pro-
noncés par les notables Antimerina, officiers ou commerçants, \inl mon lourde prendre la parole, cl
c'est 1res ému que je moulais en chaire pour y prononcer ma première conférence, et je lus en entier le
chapitre 111 de l'abrégé de géologie de A. de Lapparent, traitant de la dynamique terrestre interne. A la
fin du chapitre, les Antimerina, le gouverneur en tête, donnèrent des marques non équivoques d'une
vive approbation. Mon étonnement était grand; il se changea en stupéfaction, lorsque l'interprète offi-
ciel du gouverneur, un ancien instituteur méthodiste d'Ambohimalaza, vint traduire mon discours: il
raconta que l'Européen avait parlé de la terre de Madagascar en sa langue maternelle, qu'il avait décrit
son état bouleversa et sa température brûlante, avant que Radama ail conquis les provinces.
« Oh! peuple, Sakalava et Betsimisaraka, ce Français envoyé par son gouvernement vient de vous
décrire les volcans et les sources d'eau chaude qui sortiraient de terre pour vous l'aire périr jusqu'au
dernier, si vous vous révoltiez contre le gouvernement de Sa Majesté Ranavalona III. »
J élais courus et outré de voir si mal traduit un chapitre de M. de Lapparent; ce distingué géologue
me pardonnera sans doute, mais il fallait que je passe; un mot jeté par inadvertance pouvait mettre le
gouverneur en défiance, il pouvait donner l'ordre âmes porteurs de m'abandonner cl je n'aurais jamais
vu la côte ouest, j'aurais même été assez embarrassé pour rejoindre seul un cenlre habité par quelques-
208 VOYAGE À MADAGASCAR.
uns do nos compatriotes. Il esl vrai qu'aux yeux de loulo la population do Mandritsara, j'allais passer
pour un homme dévoué aux Antimerina, non seulement c'était dangereux, mais c'était contraire à la
vérité; je me proposais donc, une fois hors du pouvoir des Antimerina de dire mes vraies intentions
et de dévoiler mes sentiments véritables ; «Tailleurs dans la suite, je ne manquais jamais une occasion de
le faire jusqu'à Majunga.
Cet après-midi, et demain, je vais encore rester à Mandritsara où il me sera possible d'être le témoin
de deux fêtes bien chères aux Malgaches et qui seront célébrées ici en grande pompe. L'une, se rattache
au culte des morts, c'est la cérémonie du Mamadika; l'autre, <|ui aura lieu demain, est la fêle de la
Circoncision.
J'ai parlé, dans un précédent chapitre, des tombeaux et des funérailles antimerina. Le Mamadika est
une espèce de complément tardif, qu'une famille fait à ses membres défunts dans une occasion déter-
minée. On sait que ce culte des morts est très enraciné dans toutes les tribus de l'île. Tous les Malga-
ches et particulièrement les Antimerina possèdent des tombeaux de famille, dans lesquels ils espèrent
bien reposer, quel que soit le point de l'île où la mort viendra les surprendre. Un riche commerçant de
Mandritsara dont toute la famille habite celle ville depuis de longues années, dans une belle maison en
briques crues, élait parti à la côte depuis quelques mois, avec un grand nombre de ses esclaves, pour s'y
livrer au commerce du raphia el du caoutchouc. La mort l'avait surpris près d'Ivongo. et là des servi-
teurs dévoués avaient enterré le pauvre Rakotovao et lui avaient fait même de très belles funérailles.
Lors démon dernier passage dans cette ville on m'avait même cité le nombre de bœufs immolés en cette
circonstance. Mais ce n'était là qu'un enterrement provisoire, et sa famille venait de faire venir à grands
frais son corps, et on allait inhumer définitivement Rakotovao dans un grand tombeau en granité qu'il
avait fait construire lui-même devant sa maison de Mandritsara. C'était là la cause occasionnelle de la
cérémonie du Mamadika. Toutes les fois qu'un Antimerina meurt loin de son tombeau de famille ou que
son décès a lieu pendant la semaine qui suit ou qui précède la fêle du bain de la Reine, on l'enterre
provisoirement où il se trouve, puis, dès que le moment prohibé est terminé, ou lorsque son corps a été
ramené près de son tombeau de famille, on procède alors à son enterrement définitif à cê>té de ses ancê-
tres. On profite justement de celte occasion pour honorer les autres défunts de la famille, et quand le
tombeau est ouvert pour recevoir le nouveau mort, on enlève aux autres habitants du tombeau qui y
sont couchés depuis longtemps, les vieux lambas dans lesquels on les a ensevelis, ces étoffes sont brûlées
et remplacées par dos neuves. Ainsi chaque fois que dans de telles circonstances on ouvre le tombeau
de famille, on rend aux anciens morts un supplément d'hommages, on remplace leurs vieux lambas par
de plus neufs, cl c'est précisément celle cérémonie que l'on appelle Mamadika. Dans toutes les familles,
lorsqu'elle se présente, elle est l'occasion de grandes réjouissances. On s'y prépare longtemps à l'avance,
car non seulement il faudra bien des choses pour le nouveau el les anciens défunts, mais encore il
faudra recevoir grandement les nombreux invités, parents, amis et voisins que l'on aura en celle cir-
constance.
Le corps du nouveau défunt est transporté sous une tente près de sa maison, il esl gardé par ses plus
proches parents. Pendant ce temps, le reste de la famille el les nombreux invités font bombance dans la
maison, on a tué beaucoup de bœufs la veille, el on a mis en perce une ou deux barriques de rhum '. Au
jour do la cérémonie, comme dans les enterrements ordinaires, le corps du nouveau défunt, roulé dans
des lambas do prix de teintes généralement rougeàlres, est porté près du tombeau, on en fait cinq ou six
fois le tour, pendant que les musiciens instrumentistes et chanteurs exécutent les morceaux les plus
variés de leur répertoire. Tous les membres de la famille, tous les invités, revêtus de leurs plus beaux
1. Il est défendu aux Antimerina d'user do boissons alcooliques, dos peines s, ; \rivs sont édictées contre 1rs délin-
quants. Il faut reconnaître que dans la province de l'Imerina, les gens îles basses classes suivent très strictement celte
prescription fort sage. Mais dés qu'ils se trouvent éloignés de leur pays d'origine, ils usent et abusent bientôt île l'alcool
sous toutes ses formes. Quant aux Antimerina des hautes classes, ils boivent énormément, et lors de mon passage à
Tananarive en 188!), 1890, les fils du premier ministre donnaient l'exemple d'une intempérance regrettable.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA.
209
habits, se pressent en foule autour du tombeau; enfin, au coucher du soleil, on descend le corps dans le
caveau. Il faut bien remarquer que, pour cette cérémonie, l'on ne touche jamais au mort pour le porter
dans son tombeau avant l'heure de midi; il faut que le soleil décline, sinon on craindrait un malheur,
et on indisposerait fâcheusement le lolo du mort. C'est pour cette même raison qu'on ne le descend dans
son caveau que lorsque le soleil lui-même est prêt de terminer sa carrière. Depuis midi au coucher du
soleil, c'est-à-dire depuis l'instant où on a apporté le nouveau défunt jusqu'au moment où on va le
placer dans le caveau de famille, sur l'étagère qui lui est destinée, on remonte à la lumière du jour les
anciens morts, on les dépouille avec précaution de leurs anciens lambas qui tombent en poussière, et on
roule le corps de nouveau dans des étoffes neuves. Enfin dès que tout le monde a été remis en place,
famille et invités se retirent dans un endroit écarté, où des chanteurs célèbrent les louanges des morls.
improvisent des chansons en leur honneur. On fait une nouvelle distribution de viande et de rhum, puis
chacun se retire. L'importante cérémonie du Mamadika est terminée.
Le jour suivant, il me fut donné d'assister à la fête de la Circoncision de la province de Mandritsara.
Toutes les peuplades de Madagascar, sans aucune exception, ont pratiqué et pratiquent encore l'usage
de la circoncision. Cette coutume a été apportée dans la grande tle par 1rs musulmans qui y viennent
depuis longtemps. Plusieurs auteurs se sont complus à faire venir celte coutume, ainsi que d'autres,
d'immigrations judaïques qui remontaient à quelques siècles. Je trouve «pie c'est aller bien loin cher-
cher l'explication de certains faits, donl nous sommes témoins à Madagascar. De nos jours, plus
qu'autrefois encore, les musulmans y font beaucoup de prosélytes, ils y répandent surtout leurs fady,
la religion par excellence du Malgache, la seule chose pour laquelle il ait des aptitudes vraiment
indiscutables.
Dans beaucoup de tribus, la cérémonie delà Circoncision est une fête périodique annuelle. Chez les
Antimerina, les souverains fixaient autrefois une date pour celle cérémonie, que l'on célébrait environ
tous les cinq ou sept ans. Depuis la conversion apparente des Anlimerina au protestantisme, celle fêle a
perdu, avec son caractère officiel, sa date périodique. Elle se célèbre aujourd'hui, selon les circonstances
dans les familles, el pour ainsi dire à la dérobée, dans les grands centres où vivent des Européens. Les
Anlimerina, comme je l'ai déjà dit, aiment à dissimuler leurs anciennes coutumes qu'Us n'ont pasdu tout
quittées, el qu'ils cachent seulement, sous le vernis peu épais d'une civilisation rudimentaire. Dans les
postes éloignés où ils n'ont aucune raison pour se gêner, le gouverneur convie, suivant les circonstances
et à de certaines époques, la population à pratiquer la circoncision; c'est ce qui venait d'avoir lieu à
Mandritsara. L'époque de la cérémonie esl variable quant à l'âge de l'individu, mais c'est généra-
lement toujours lard, six mois, un an, quelquefois plus. Quant à l'époque de l'année, c'est toujours dans
la saison froide, de juin à octobre.
Lorsque le jour de la cérémonie est déterminé, on prévient toute la famille qui arrive de tous côtés.
La veille au soir, des jeunes evns armés de sagaies et brandissant des boucliers, vont à la tombée du
jour chercher de l'eau à une source sainte, qui existe toujours aux environs des centres quelque peu
importants. Ils reviennent au village en chantant, mais ils sont reçus à coups de pierres par toute la
population; ils doivent repousser victorieusement ce simulacre d'attaque, et surtout protéger leurs
cruches d'eau au moyen de leurs boucliers, car si l'une d'elles venait à être cassée, ce serait un funeste
présage, si funeste même que la famille à laquelle serait destinée l'eau sainte remettrait la cérémonie.
La fêle commence dès le matin; une véritable orgie précède le sacrifice qui a lieu vers midi; pendant
qu'un vieillard choisi par la famille y procède, avec un couteau de bambou très effilé, parents, amis el
invités font toutes sortes de vœux pour la prospérité de l'enfant, ils lui souhaitent longue vie et bonheur,
leurs cris de joie et leurs chants d'allégresse couvrent les sanglots de l'innocente victime. Détail bizarre :
c'est généralement un des oncles maternels de l'enfant, quand il y en a, qui doit manger sur un morceau
de banane les chairs encore saignantes.
Tous mes préparatifs de voyage dans l'Ouest sont terminés maintenant à Mandritsara. J'ai des vivres
en quantité suffisante: des guides pour me conduire à Bélalilra, le seul centre important que je dois
27
210
VOYAGE A MADAGASCAR.
rencontrer avant d'arriver à Majunga, et j'ai aussi ces malheureux soldats dont je me débarrasserai cer-
tainement à la première occasion favorable. D'après mes observations, qui concordent parfaitement
d'ailleurs avec les renseignements dont je m'entoure, et que la suite de mon voyage m'a pleinement con-
firmés, je ne dois trouver d'ici à la côte Ouest qu'une vaste plaine. Cette constatation, qui peut paraître
bizarre au premier abord, est cependant très logique pour celui qui a bien saisi l'orographie générale
de Madagascar. En effet, sur ce parallèle, la chaîne de partage des eaux est très près de la côte Est, elle
est peu élevée, je n'ai trouvé que 820 mètres au point culminant à trois jours de marche de Mananara. Or,
je suis ici à Mandrilsara, sur le versant occidental de l'île, et par des observations très minutieuses que
je répète trois fois par jour depuis mon arrivée ici, ma maison, qui est presque au point culminant du
mamelon sur lequel Mandrilsara est construit, n'est qu'à 320 mètres d'altitude. De plus, le Mangara-
hara, la rivière de Mandrilsara, qui coule en bas de la ville, à une cinquantaine de mètres au-dessous du
rova, esl un affluent du Sophia, grand fleuve qui va se jeter dans la baie de Mahajamba. Nous devons
suivre pendant très longtemps ce Mangarahara, puis le Sophia, avant d'incliner sur la gauche pour tra-
verser le Mahajamba et arriver enfin à la baie de Iîombclokc. Etant données cette altitude peu considé-
rable au-dessus du niveau île la mer, et la distance très grande qu'il me fallait franchir pour arriver au
canal de Moçambique. il m'était facile de prévoir que j'allais marcher dans de grandes plaines, que j'al-
lais rencontrer de larges cours d'eau à courants très lents, aux lits larges et peu profonds. D'ailleurs la
suite devait me prouver que mes suppositions étaient exactes.
CIMETIERE BETSIMISARAkA.
vn. t. \C.i: |. A.MBOHIMEHA.
CHAPITRE VIII
Départ de Mandritsara. — Récolle du raphia. Régi lénudée. Zone forestière, la brousse. - Le aatrana (latanier
de Madagascar). -■ Les troupeaux de bœufs. - Incendie des brousses. Arrivée à Belalitra. Tsievala.
Caractères ethniques des Sakalava. - Mœurs cl coutumes.— Pillage d'Ambahibe. — Les bongalava. — Traversée
des grands bongalava. Dans la vallée du Mahajamba. — Perdu dans la brousse. Attaqués par les fahavalo.
Mon ami Sélim. — Chez le roi Diriamana. Passage du Mahajamba, Pirogue . ; > balancier de la cote st. —
Los moustiques à Madagascar. Bemakamba. - Les étangs de la côte Arrivée a Majunga. La ville el sa
population. — Commerce de Majunga. Départ.
■A
\K\I.\V.\ DE M UUNGA.
L
k mardi îs octobre, je quille Mandritsara au lever «lu soleil, j s-
-anl devant moi ma caravane bien an complet, les guides el 1rs
soldais que Rakotondravoavy avail l'ail mettre à ma disposition
depuis hier soir. Un quarl d'heure après noir,' sortie de la ville, nous
traversons le Mangaraha, puis nous suivons -a rive gauche, marchanl
droil vers l'ouest. Fuis, peu de lcm|ps après, nous traversons
un hameau de quelques cases, c'esl Tsiandrorano. On me montre,
auprès du village, de nombreuses roches basaltiques qui à fleur de
terre semblent, avec beaucoup d'imagination, figurerune ancienne
ehaussr,' en ruines. Il n'y a là rien que de très naturel el quelques
coups de marteau m'ont vile appris que je ne me trompe aucunement.
Quoi qu'il en soit, le chef du village, vieillard très respectable, m'af-
firme avoir entendu dire à son grand-père que ces pierres avaiehl été
posées là par des I azaha. C'esl absolument inexact el je peux suivre
pendant plus d'une demi lieue celle coulée basaltique qui plaque
sur l'argile rouge un large ruban noir. Cependant, si je cite ce l'ail,
cl surloul le renseignement que me donnai! le chef du village, en
faisant allusion, je n'en doute pas, à la roule autrefois célèbre à Madagascar de l'aventurier Benyowsky,
212 VOYAGE A MADAGASCAR.
c'est qu'il est le seul que j'ai pu entendre pendant mon voyage de Mananara à Majunga, au sujet de cette
fameuse chaussée ; je n'en ai d'ailleurs jamais vu aucune trace.
Benyowski, dans ses Mémoires, parle d'une route de 28 lieues qu'il aurait fait faire pour relier Angon-
tsy à Louisbourg. Elle aurait été commencée des deux côtés à la fois : sa partie Ouest sous la direction de
M. de Boispréaux, celle de l'Est sous la conduite de M. de Rozières ; sous deux ingénieurs, G000 ouvriers,
fournis par les chefs des différentes tribus, y avaient travaillé. Certains auteurs ajoutent qu'une dériva-
tion de cette route, primitivement tracée, devait passer à Mandritsara et aller gagner la baie de Majunga.
Dans l'après-midi, je passe à gué l'Amboaboa, petite rivière, affluent de gauche du Mangarahara.
Dans la soirée, je m'arrête au village de Marangebato. Aux environs de ce village, je vois beaucoup de
palmiers raphia qui constituent une des richesses actuelles de Madagascar. J'ai déjà parlé, au commen-
cement de ce volume, de cet arbre dont toutes les parties ont un emploi spécial: les Malgaches font
tout avec ce végétal, mais ce qui doit nous intéresser le plus, nous autres Européens, ce sont les fibres
textiles que ce palmier fournit et dont l'emploi se généralise de plus en plus dans nos climats, chez les
viticulteurs.
Dans cet arbre, comme dans tous ses congénères d'ailleurs, on ne trouve que des bourgeons termi-
naux qui partent du centre de l'arbre; à chaque pousse d'un nouveau rameau, sort un bourgeon droit et
pointu, dont les feuilles restent enroulées sur elles-mêmes pendant quelque temps. C'est dans cet état,
et lorsque ce bourgeon a pris un certain développement en longueur, mais lorsqu'il ne s'est pas encore
épanoui, que l'indigène vient le couper et le fait sécher hors de la portée des rayons du soleil. Dans ces
conditions, les fibres dont ce bourgeon est formé sont blanchâtres et n'ont pas encore de matières
colorantes, qui viendraient en diminuer la valeur. Le soir ou le lendemain de la récolte, les femmes enlè-
vent la côte ligneuse médiane, font avec un couteau une incision transversale sur la partie supérieure de
chaque feuille, en ayant bien soin de ne pas attaquer le revers; saisissant ensuite, entre le pouce et le
dos du couteau, l'épiderme supérieur incisé, elles l'enlèvent complètement. La partie inférieure est seule
recueillie et exposée au soleil pendant quelques heures. Quand elle est sèche, chaque brin est pris à part
bien tendu, puis au moyen d'un peigne en fer dont les dents sont plus ou moins rapprochées, suivant la
grosseur du fd que l'on veut obtenir, on divise l'épiderme dans le sens des fibres. Ces fibres sont ensuite
nattées grossièrement, roulées généralement sur elles-mêmes, et vendues dans cet état aux Européens et
aux traitants de la côte. La quantité de raphia qui s'exporte chaque année de Madagascar, à destination
d'Europe, est considérable, on peut l'évaluer à plusieurs milliers de tonnes. Les raphia se trouvent sur-
tout dans le nord de l'île, et c'est la partie nord-ouest qui semble la mieux pourvue de ce précieux
végétal. Jusqu'à ces dernières années, l'achat de ces fibres par les commerçants se faisait surtout sur
la côte est de Vohemar à Mananjary. Depuis quelque temps, les Européens se portent davantage du
côté de l'Ouest, et ils ont raison, c'est la partie qui est relativement la plus riche de Madagascar ; là où
le commerce peut se développer le plus librement, débarrassé de l'influence pernicieuse des Antimerina,
de leurs mesures restrictives et de leur mauvais vouloir.
Le mercredi 9 octobre, nous continuons notre route à l'ouest de Marangebato. La route est assez
sinueuse, mais elle traverse toujours un terrain relativement plat; il y a bien de temps en temps
quelques petits mamelons, quelques blocs de rochers, qui nous obligent à des détours nombreux, mais
enfin à Madagascar il ne faut pas être difficile, et en somme c'est une bonne route. Tel n'est pas cepen-
dant l'avis de nos porteurs, ces gens préfèrent certainement, à ce terrain plat, sec et caillouteux, les
terrains accidentés de la côte, où les lits de sable succèdent aux boues argileuses. Là, malgré les
montées et les descentes, ils cheminaient allègrement. Pieds nus, ils ne se plaignaient que rarement ;
ici c'est tout différent : le terrain est sec et dur, le sol est partout recouvert de petits cailloux quartzeux,
aux angles avivés et tranchants. Aussi, ceux qui n'ont pas eu la précaution de s'acheter à Mandritsara
ce qu'ils appellent des kapa, souffrent de blessures fréquentes et ne peuvent nous suivre que difficile-
ment. Les kapa sont des espèces de sandales indigènes, employées par tous les Malgaches là où le
terrain est analogue à celui sur lequel nous nous trouvons. C'est un simple morceau de peau de bœuf,
TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST. 213
taillé suivant les contours de la plante du pied et contre laquelle elle se trouve fixée, en avant, par une
lanière qui emboîte le gros orteil; en arrière, par une autre lanière qui passe au-dessus du talon. Ces
chaussures sont très légères et protègent suffisamment, comme j'en ai fait l'expérience. Malheureuse-
ment, elles sont très glissantes, et les chutes sont nombreuses avec elles, surtout lorsqu'on marche sur
des bancs de roches fortement inclinés; de plus, à chaque ruisseau qu'il vous faut traverser, et devant
chaque terrain détrempé qu'il est nécessaire de franchir, il faut les enlever. Petit supplément de fatigue,
qui se présente fort souvent dans la pratique. Ces kapa sont faites de peaux simplement séchées au soleil,
elles ne sont pas tannées; si elles touchaient l'eau, elles ne pourraient plus vous être d'aucune utilité.
A mesure que nous nous éloignons de Mandritsara, nous pénétrons dans un pays nouveau, dont la
configuration générale est des plus pittoresques. Ce n'est plus la plaine dénudée, ce n'est pas encore la
forêt. Partout et aussi loin que la vue peut s'étendre sur l'immense terrain qui se déroule devant nous,
notre horizon semble borné par des bois épais, mais ce n'est là qu'une apparence, et à mesure que nous
avançons, nous voyons que ces bois touffus et ces forêts épaisses n'existent pas. C'est toujours la plaine,
couverte de hautes herbes des grands vero; mais, partout, des arbres surgissent, ce ne sont pas ces arbres
imposants que nous avons vus dans les forêts de l'Est : ils n'ont en général que cinq ou six mètres de
hauteur, mais ils sont touffus, et leur ombre cache un large espace. 11 y a beaucoup de buissons, mais
tous ces végétaux, arbres ou arbustes, sont disséminés dans la plaine. C'est la brousse.
Je décrirai donc au lecteur Madagascar sous trois aspects différents et bien caractéristiques. Ces trois
grandes divisions comprennent la totalité de l'île, el on ne trouve à côté, en parcourant le pays dans
tous les sens, que des zones intermédiaires. Madagascar présente ce l'ail 1res remarquable, que non
seulement on peut diviser son immense territoire suivant l'aspect général de la végétation, niais encore
qu'on peut le partager en zones bien tranchées, suivant la nature même de celte végétation. La
conclusion pratique de ce fait peut paraître paradoxale, el en réalité il n'en est rien. En fait, un Euro-
péen rompu au voyage dans ce pays, ou n'importe quels indigènes, vous diront, rien qu'à l'inspection
du paysage qui les environne, ou à la vue «les arbres qui poussent devant eux, dans quelles provinces
ils se trouvent et cela avec assez d'exactitude.
D'après l'aspect général de la végétation, on peut diviser Madagascar en trois régions : 1° la région
des grandes forêts; 2° la région de la brousse; 3° la région dénudée.
Je ne m'étendrai pas inutilement pour définir la première région, elle s'étend tout autour de l'Ile, à
laquelle elle forme presque une ceinture ininterrompue. Celte zone forestière d'enveloppement es) très
peu épaisse vers le Sud, elle est au contraire 1res large dans les régions septentrionales; elle se dédouble
presque partout en deux cordons Imisés, qui sur la côte Est notamment sont accrochés aux cimes des
deux chaînes de montagnes qui forment l'ossature principale de Madagascar. Dans l'Ouest, celle zone
forestière couvre également les hauts sommets parallèles à la côte, dont elle est, en général, beaucoup
plus éloignée que sur la côte Est. Celle zone forestière est séparée de chaque cê>lé des autres zones par
une zone intermédiaire, la région des défrichements. On ne rencontre que dans cette dernière les
villages betsimisaraka de la côte Est et les agglomérations sakalava de la côte Ouest. Le sol (\c ces grands
bois est partout très accidenté, les dénivellations sonl profondes, les montées sont rapides. Les jours
de pluies y sont fréquents, les brouillards presque continuels.
La région de la brousse, que je viens de décrire précédemment, est celle dans laquelle nous marchons
aujourd'hui; elle occupe les trois cinquièmes de la superficie totale de l'île, et comprend l'ensemble des
territoires des tribus insoumises et des tribus incomplètement administrées par les Antimerina. Elle
occupe tout le versant du canal de Moçambique et le sud de l'île. Les saisons y sont parfaitement tran-
chées; le sol de cette région est en général plat ou faiblement ondulé. Les villages y sont rares.
La troisième région, où on ne rencontre pas un pied d'arbre, pas un buisson, n'occupe qu'un
cinquième de la superficie de l'île; elle comprend : le pays des Antimerina et celui des Betsileo, et
n'empiète que fort peu à l'est et au sud de ces deux provinces. C'est dans cette région dénudée
que la population est la plus dense, et je serais porté à croire qu'autrefois on ne distinguait à Madagascar
214 VOYAGE A MADAGASCAR.
que deux zones, les forêts d'une part, beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui, et la brousse qui devait
couvrir l'immense majorité de la grande île. Quant à la zone dénudée, elle s'est formée beaucoup plus
lard, créée artificiellement dans les pays des Antimerina et. des Belsileo, chez lesquels la population est
relativement assez dense. Celle zone dénudée, sur les hauts plateaux du centre de l'île, offre une surface
très accidentée, mais à déclivité moins rapide que la zone forestière. Ce sont en général des mamelons
arrondis, des croupes rocheuses, que percent, ça et là, de gros blocs de granité cl de gneiss. Les eaux
vives y sont très abondantes.
On trouve souvent dans la zone des brousses, des îlots plus ou moins grands de terrains dénudés. On
peut être absolument certain dans ce cas que le centre de l'îlot est occupé par une agglomération
importante des Antimerina. En somme, et sans vouloir entrer dans de trop petits détails, on peut
admettre que la zone dénudée est caractéristique de l' Antimerina et du Betsileo, des peuples agricul-
teurs. La zone forestière ne semble pas caractériser spécialement une tribu, puisqu'elle entoure l'île
tout entière. Cependant les Betsimisaraka en occupent la plus grande partie. La région des brousses
est caractéristique des territoires des tribus insoumises, des Sakalava et des Bahara en particulier. Pour
être complet, il faut observer (pie notre colonie de Nosy-Be, et les côtes de Madagascar situées en face
d'elle, sont absolument analogues, comme aspect et comme végétation, à la région côtière occidentale
de l'île, au territoire de la tribu Betsimisaraka.
Ces trois grandes divisions de Madagascar ne correspondent pas seulement à un aspect général et
à une végétation différente, mais, chose liés remarquable, semblent parfaitement concorder avec des divi-
sions semblables que l'on voudrait faire dans la population. Elles correspondent aussi très exactement
à une similitude générale, non seulement dans les caractères ethniques des différentes tribus, dans leurs
usages et leurs coutumes, dans leur façon de vivre, dans leur manière de construire leurs maisons, de
confectionner leurs vêtements; mais encore dans les caractères anthropologiques généraux des popu-
lations. Ainsi, un Antimerina est parfaitement comparable à un Betsileo, un Sakalava est en tous points
semblable à un Bahara, et il sera très difficile de distinguer un Anlankara de Nosy-Be ou îles environs,
d'un Betsimisaraka proprement dit.
Dans la soirée du !t octobre, nous nous arrêtons à Anlsomiky.
Le jour suivant, nous passons de très bonne heure à Ambondrona, et nous arrivons au milieu du jour
à Anahidrano. Dans l'après-midi, la roule devient fatigante; nous marchons sur les flancs d'une mon-
tagne isolée dans la plaine, qui présente celle particularité d'avoir deux sommets très aigus et de hau-
teur sensiblement égale, qui ont reçu le nom de pic Andengalenga et pic Analaboloha. A mesure que
nous marchons vers l'Ouest, la chaleur devient de plus en plus accablante, il en sera ainsi jusqu'à
Majunga, qui est après Maevalanana le point le plus chaud de l'île de Madagascar.
Le 11 octobre, nous continuons dans la brousse, et nous passons au hameau de Ambodivongo et à
celui de Bevala. Ce dernier village, que nous atteignons vers onze heures, est peuplé presque entière-
ment de Makoa, nègres du Moçambique. Ces Makoa sont très communs sur la côte Ouest, ils y sont
importés continuellement, par des boulres arabes; à Madagascar ils sont vendus comme esclaves, soil
pour de l'argent, soit plus généralement pour des bœufs, que les boutres vont reporter et vendre sur la
côte d'Afrique. Ces boutres qui, comme je viens de le dire, ont un équipage et un capitaine arabes,
appartiennent presque toujours à des Indiens de Bombay, sujets britanniques, qui sont venus depuis
quelques années s'établir en grand nombre sur les côtes occidentales de l'île madécasse; ils y font tous
le commerce, et la traite des esclaves est une de leurs opérations les plus lucratives. En 1887, le gou-
vernement antimerina, sous la pression des Européens, avait bien publié un édit qui libérait sur-le-
champ tous les esclaves d'origine africaine; mais comme toutes les lois malgaches et tous les règle-
ments, quels qu'ils soient, qui n'ont pas de sanctions, cet édit est devenu lettre morte le jour même de
sa proclamation. D'ailleurs, les Indiens, sujets britanniques, de par les capitulations consulaires, échap-
pent aux lois malgaches, et ils ont tous sur la côte Ouest chacun une demi-douzaine d'Africains, qu'ils
traitent d'ailleurs avec dureté sous 1 " « «-il bienveillant de leur consul.
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 217
C'est dans la matinée du 12 octobre que je vois pour la première fois des satrana {Hyphœna madagas-
çariensis), cet arbre caractéristique de l'Ouest sakalava. J'ai parlé plus haut des trois régions entre les-
quelles on peut diviser toute l'île de Madagascar, suivant la configuration du pays et l'aspect général
de la végétation. Mais on peut aussi établir de grandes subdivisions, d'après la nature même de celle
végétation, qui, sans pouvoir englober dans leurs nombres la superficie tolale de l'île, peuvent en déli-
miter du moins la plus grande partie. Ainsi, ces satrana que nous voyons maintenant tout autour de
nous, caractérisent la plus grande partie du versant du canal de Moçambique. Le ravenala, arbre du
voyageur (Ravenala madagascariensis), est au contraire spécial au versant de la mer des Indes. La loca-
lisation de ce dernier palmier est moins soumise à des règles fixes que le satrana. On en trouve quelques-
uns, mais en très petit nombre, dans la vallée du Betsiboka. Encore, ce ne sont «pie de petits sujets;
au contraire, je n'ai jamais rencontré de satrana sur le versant oriental de l'île. Il y a de grandes forêts
de ravenala en pays betsimisaraka, et on en rencontre quelques bouquets dans la contrée analogue du
versant sakalava, à Nosy-Bc, et sur la côte voisine.
Le botona (le baobab de Madagascar, et le voavolaka sont caractéristiques îles pays de brousse et se
trouvent surtout, le premier dans l'Ouest, le second dans l'Est de Madagascar.
Le longoza (Amomum augustifolium) couvre les défrichements de la côte Esl ; cl le filao (Casnarina
equisetifolia) se trouve tout autour de l'île, mais il ne s'écarte jamais du bord de la mer; il esl très fré-
quent sur les côtes betsimisaraka.
Nous sommes toujours en terrain primitif, comme c'est la règle à Madagascar, et presque tous les
ruisseaux que nous traversons son) à sec; des rivières même qui doivent être importantes, ne sont plus
tracées que par un lit de sable blanc, dont les sinuosités se perdent dans les grandes herbes.
Le samedi 12 octobre, nous reprenons notre marche dans les satrana, et nous arrivons au bord du
fleuve le Sophia. Le cours d'eau, qui doit être très important, n'est plus représenté à celle époque de
l'année que par un mince filet d'eau qui se perd dans les sables. En marchant jusqu'au soir, nous ne
trouvons pas de village et nous campons sous ces satrana. Dans ces parages, comme du reste dans tout
l'Ouest de l'île, la richesse du pays consiste surtout en grands troupeaux de boeufs que possèdent les
habitants. Pour le Sakalava, l'élevage du bœuf est à peu près la seule occupation, cl cependant il ne
faudrait pas donner au mot élevage son sens habituel, car ici la nature fait tous les frais. Un Sakalava
possède-l-il quelques vaches cl un taureau, il se trouve de suite à la tête d'un petit troupeau, que les
naissances successives viendront bientôt accroître II n'a à s'inquiéter ni de la nourriture ni du loge-
ment, il laisse faire la nature. Le jour, le Sakalava conduit son troupeau dans la brousse, où les animaux
trouvent une nourriture suffisante, quelle «pie soit la saison; la nuit, il ramène ses bêtes au village,
et les parque dans un enclos de branches d'arbres; celle façon d'élever les boeufs est la même dans
toute l'île, c'est aussi la même pour tous les animaux domestiques. Poules, cochons, chèvres et mou-
tons sont livrés à eux-mêmes pendant la journée, cl le soir rentrés sous un abri près de la case ou dans
la case même du propriétaire. On ne leur donne jamais de nourriture, cl il faut des circonstances bien
exceptionnelles pour que l'homme pourvoie aux besoins de ses animaux domestiques. Cette façon de
procéder explique pourquoi on ne trouve que très difficilement à acheter à Madagascar de jeunes ani-
maux : un œuf est presque aussi cher qu'une poule; un veau est vendu comme un bœuf; en effet, le
propriétaire de ces jeunes animaux n'a qu'à attendre quelques mois pour les voir parvenir à l'étal
adulte sans aucune dépense, il peut alors les vendre au prix normal. La seule chose que nous voyons
faire dans ces parages aux Sakalava, propriétaires de bœufs, pour amender la nourriture de leurs ani-
maux, c'est de mettre le feu dans la brousse cl de dévaster toute la contrée. Dans la région des brousses,
sur tout le versant Ouest du reste, l'herbe commence à pousser, au mois de décembre, et elle atteint son
plus grand développement, 2 m. 50 environ, au mois de mars; à partir de ce moment, elle sèche sur
pied, elle esl bientôt grillée par les rayons ardents du soleil, cl il faut de toute nécessité débarrasser la
terre, vers les mois de juin, juillet, de celle couche de végétaux morts el desséchés qui couvrent la terre
d'une couche de plusieurs décimètres d'épaisseur. Alors le Sakalava appelle la flamme à son secours,
28
218 VOYAGE A MADAGASCAR.
il met le feu dans la brousse, l'herbe sèche et les feuilles mortes forment bientôt d'immenses brasiers.
Les cendres servent d'amendement au sol, et la terre, débarrassée de celle végétation morte, donnera
au mois de décembre de nouvelles pousses qui seront une excellente nourriture pour les troupeaux de
bœufs. Malheureusement, cette méthode barbare a des inconvénients : avec l'herbe de la plaine brûlent
les jeunes pousses des arbres; les gros troncs sont même souvent calcinés à leur base et, en somme, le
feu du Sakalava comme la hache du Betsimisâraka concourent au déboisement général de l'île.
Nous avons rencontré aujourd'hui, vers onze heures, le village de Berohitra, qui compte une douzaine
de cases, et nous sommes obligés d'y coucher, car nous ne trouverons pas de village ce soir ; notre marche
d'aujourd'hui est donc peu considérable.
Le jour suivant, nouvelle étape, plus longue d'ailleurs et sans aucun incident, jusqu'au village de
Ambararatabe ou Bedjipty, où nous nous arrêtons pour coucher. Nous avons passé dans la journée à
Ankazomena et à Ambarijevo, petit hameau sakalava, aussi misérable d'ailleurs que celui où nous
sommes logés ce soir. L'eau esl très rare dans la contrée, et les bergers sakalava conduisent fort loin
leurs troupeaux pour les abreuver. Cette absence d'eau n'est pas sans me causer quelques inquiétudes,
d'autant plus que la contrée que nous devons traverser en deux jours pour atteindre Belalitra, en est
absolument dépourvue, et mes porteurs sont si fatigués ou plutôt si paresseux qu'ils aiment mieux tra-
verser cette contrée en ligne droite au risque de manquer d'eau que de pousser une pointe vers le nord
où nous devrions rencontrer, en quelques heures de marche, le fleuve le Sophia.
Le lundi 14 octobre, nous reprenons noire marche dans la brousse et sous les lataniers. Vers dix heures,
nous passons près d'un petit village Banzonv qui est complètement abandonné, pas une goutte d'eau
dans les environs. Mes porteurs se répandent dans la brousse, ils vont de tous cùlés, mais ils ne peuvent
s'écarter bien loin par crainte des fahavalo; ils reviennent quelques heures après, leurs recherches ont
été vaines. A ces heures chaudes du jour, la privation de toutes boissons dans ces pays intertropicaux
est particulièrement pénible ; la fatigue et les sueurs nous accablent, el la soif augmente sans cesse; dans
la traversée de la forèl de Didy à Fito, nous avions bien manqué de vivres et souffert de la faim, mais
cela n'est rien auprès de la privation d'eau; contre la faim on réagit, on la trompe par mille artifices, el
cela est facile, du moins pendant les premiers jours; mais il n'en est pas ainsi pour la soif, ce n'est pas
les jours que l'on compte, ce sont les heures, et dans la rage que l'on éprouve, tout ce que l'on peut
faire ne fait qu'exaspérer ce! impérieux besoin. Mes hommes qui, comme d'habitude, ont voulu chiquer
leur tabac, et moi-même qui ai voulu, pour faire le brave, fumer force cigarettes, nous souffrons atroce-
ment. Il y a quelques semaines, pendant la première partie de notre voyage, nous maudissions la pluie
persistante qui nous accompagnait dans la zone forestière, et nous donnerions maintenant beaucoup
pour en recevoir quelques gouttes dans cette région des brousses. Nous reprenons notre route, et suivant
un sentier pierreux, nous arrivons à un autre village abandonné, dont on ne peut me donner le nom. Nous
procédons à de nouvelles recherches, qui sont aussi vaines que celles de ce malin. Notre position est
vraiment critique, mes hommes sont exténués, et je ne sais vraiment trop comment, demain, mes porteurs
pourront reprendre leur route sans abandonner mes bagages; nous nous logeons tant bien que mal dans
ces cases vides, je suis exténué et, malgré les cris des porteurs qui chantent pour s'étourdir, je m'endors
d'un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, je trouve mes caisses de bagages enfoncées, mes
malheureux porteurs ont bu le rhum dans lequel je conservais mes pièces zoologiques. Quand je sor<
de ma case, je vois tout mon monde rassemblé sur la place du village, ils entourent deux de mes meil-
leurs porteurs, Rainiboto et Rainil'ringa, qui gisent inanimés sur le sol : ce sont probablement mes
voleurs de rhum, ces malheureux en ont tellement bu pour étancher la soif dont ils souffrent qu'ils en
sont morts; je les fais ensevelir rapidement dans les plus belles nattes que nous trouvons dans le village,
el je presse les autres de partir vite pour atteindre Belalitra, où nous devons arriver ce soir. Il y aura de
l'eau, c'est le salut. Le convoi se met en marche tant bien que mal. el tout le monde se traîne sous ce
soleil de feu, nous n'avons pas lui depuis deux jours, el le thermomètre fronde à l'ombre marque -f- 35°
centigrades. Beaucoup de mes hommes paraissent ivres, ils souffrent véritablement, el le moindre effort
TRAVERSEE DE LTLE DE LEST A L'OUEST. ' 221
musculaire, par cette chaleur intolérable, l'ait plus vivement ressentir le besoin qui nous dévore. Toute
cette brousse est brûlée, nous marchons dans des cendres épaisses, et nous soulevons des nuages de
poussière. A quatre heures, j'ai onze hommes qui sont tombés épuisés sur la route, mais nous ne
pouvons nous arrêter pour les secourir. Nous voulons boire. Un quart d'heure après, nous traversons
l'Anjabiny, un des affluents de gauche du Sophia, il est à sec comme presque toutes les rivières que nous
avons déjà traversées depuis Mandritsara; par les traces qu'ont laissées les eaux sur ses rives et par la
largeur de son lit de sable blanc, cette rivière coulant normalement doit avoir plus de 80 mètres de large
sur une profondeur moyenne d'environ un mètre. L'Anjabiny se jette dans le Sophia, dans le nord du
point où nous nous trouvons à un jour de marche, et tout près de son confluent est l'embouchure du
Bemarivo. Peu de temps après avoir traversé la rivière, nous voyons de beaux manguiers qui couronnent
d'un panache touffu un petit mamelon plus élevé que les autres : c'est là qu'est Belalitra, et en bas du
mamelon, il y a des sources dans un petit bouquet de raphia. C'est alors une course folle, chacun jette
son paquet et court vers l'eau de toutes ses forces, moi-même je suis ce mouvement irrésistible, mais je
suis vite dépassé. Il y a dans ces raphia près de Belalitra des sources importantes, et qui toute l'année
coulent à pleins bords. Cependant ce jour-là, le niveau de l'eau a dû baisser considérablement, la quantité
de ce liquide bienfaisant bue par mes hommes est absolument invraisemblable, et moi-même je ne me
rappelle pas dans ma vie avoir bu avec autant de plaisir. La soit dont nous avions souffert depuis
quarante-huit heures m'a permis de constater par moi-même un l'ait énoncé par certains voyageurs en
Afrique et en Australie. Ils avaient remarqué, après des privations [dus longues encore que celles que
nous venions de subir, que les premières gorgées d'eau avalées éfaienl non seulement désagréables,
mais très douloureuses; je ne puis que confirmer ce phénomène bizarre.
Belalitra est un assez gros village, c'esl le centre le plus important de ce bassin du Sophia. 11 est entouré
d'une enceinte palissadée, l'aile de troncs de satrana, enfoncés verticalement dans le sol les uns à cèvlé
des autres, et dont les extrémités supérieures sont réunies solidement entre elles par des lianes et des
cordes de raphia. L'espace ainsi clos est beaucoup plus grand que le village, mais à certaines époques
de l'année, celles où nous nous trouvons, par exemple. Belalitra sert de lieu de refuge pour les popula-
tions et les troupeaux de bœufs des territoires a voisinants.
Tout le Boeny, immense province de Madagascar couverte de brousse, est le lieu de prédilection hanté
par les fahavalo. Ils habitent d'ordinaire au sud de Betsiboka sur les contins du Menabe, où ils trouvent
facilement à se ravitailler d'armes et de munit ions auprès des tribus sakalava insoumises. En cas d'attaque,
ils trouveraient aussi un refuge assuré dans la grande forêt de Manerinerina. C'est sur les confins
de celte forêt que la plupart d'entre eux ont leur village, ils \ passent d'ordinaire toute la saison des
pluies et ne se rassemblent en troupes nombreuses que lorsque la saison sèche est bien établie. A ce
moment, grâce à la baisse des eaux, ils peuvent traverser le Betsiboka dans les endroits guéables et
s'avancer vers le Nord, voler des esclaves et des bœufs. C'est donc dans la saison sèche et surtout dans
ses derniers mois, que les fahavalo sont le plus redoutables dans l'endroit où nous nous trouvons; par
une chance inespérée, je n'en ai pas encore vu, mais je crains bien d'en voir prochainement, avant
d'arriver sur les bords de la baie de Bombe toke.
En arrivant à Belalitra, j'ai quitté le territoire administré par le gouverneur de Mandritsara, et je suis
dans le district de Majunga. Le chef de Belalitra est un Sakalava, nommé Tsievala, qui est un excellent
homme, gouvernant avec beaucoup de sagesse et de prudence son petit village, et administrant de son
mieux le vaste territoire dont il est chargé.
Il est très intéressant d'observer la politique particulière des Anlimerina à l'égard des tribus qu'ils ont
soumises, et en particulier à l'égard des Sakalava, les seules peuplades qui leur aient résisté victorieuse-
ment et qui en maints endroits ont su conserver leur indépendance. Tandis que, chez les Betsileo et les
Betsimisaraka par exemple, tribus fort paisibles et très facilement gouvernables, les Anlimerina frappent
les indigènes de lourdes corvées, y envoient des gouverneurs féroces et rapaces, et enfin mettent en
coupe réglée ces timides populations, ces mêmes Anlimerina en agissent tout autrement avec les tribus
222 VOYAGE A MADAGASCAR.
du Sud et les Sakalava, gens turbulents et difficiles à manier. Ils les comblent de prévenances ; dans
chaque poste important, à côté du gouverneur et des fonctionnaires antimerina se trouvent des juges
sakalava et même des officiers sakalava, qu'on traite sur le même pied que les officiers antimerina. Dans
presque tous les villages, les anciens chefs sakalava ont été maintenus, et dans des centres importants,
comme Belalitra par exemple, c'est un Sakalava, Tsievala, qui a été nommé gouverneur; il est même
10 e Honneur, grade assez important dans la hiérarchie compliquée des Antimerina. Mais ce qu'il y a de
plus remarquable dans l'administration antimerina des territoires nouvellement soumis à leur gouverne-
ment, c'est qu'ils y ont respecté d'une façon absolue les usages et les coutumes des anciennes popula-
tions; ils ont donné ainsi un bel exemple de colonisation à certains peuples occidentaux.
A Belalitra, nous quitte le guide principal que nous avait donné à Mandritsara Rakotondravoavy, qui
a remis à Tsievala nos lettres de recommandation et nos passeports. Tsievala, de son côté, va nous
donner des guides qui nous conduiront jusqu'à Majunga. Comme le gouverneur de Mandritsara, Tsie-
vala a voulu nous rendre de grands honneurs; nous avons assisté à une grande parade où ses quatre
misérables soldats loqueteux ont fait l'exercice avec des morceaux de bambou.
Pendant la nuit, j'entends de tous côtés des hurlements épouvantables, ce sont les factionnaires du
fort, dont on a doublé le nombre à l'occasion de mon passage; les hurlements qu'ils poussent et qui ne
sont plus du tout les zovy, zovy e, que j'avais entendus dans l'Imerina, ont pour effet surtout de les empê-
cher d'avoir peur.
Depuis mon départ de Mandritsara sur la côte Est, et jusqu'à mon arrivée à Majunga sur la côte
Ouest, j'ai suivi, et je compte continuer à suivre, un itinéraire qui passe à quelques lieues plus au
nord du chemin parcouru dans ces contrées par Rutemberg en 1877-1878. Et c'est justement ce tracé un
peu plus septentrional qui m'a permis de relever le cours du Sophia et de passer à Belalitra.
Les habitants de ce village sont la réunion de beaucoup de tribus différentes, on y voit des Antimerina
et des Belsimisaraka, mais on y rencontre aussi des Sakalava de type pur; les Makoa y sont aussi nombreux.
Les caractères ethniques des Sakalava diffèrent peu, du moins dans leur ensemble, de ceux des Beza-
nozano dont j'ai parlé plus haut. D'une stature plus élevée que les populations de l'Est, ils ont une cons-
titution plus robuste, des membres plus épais, un teint plus noir. Leurs cheveux crêpés sont longs d'en-
viron 15 à 20 centimètres; les hommes qui ont toujours conservé l'ancienne mode malgache aux cheveux
longs portent presque tous de petites nattes enduites de graisse de bœuf, ils sont assez soigneux de leurs
coiffures, et quand la nature paraît leur refuser une chevelure convenable, ils portent une perruque de
petits bandeaux tressés faite en fibres de raphia ou de latanier. Ces indigènes diffèrent surtout des tribus
orientales par un grand amour des bijoux et des ornements divers dont ils se parent volontiers, et aussi
par leur esprit batailleur et querelleur que je remarque d'autant mieux que j'étais habitué à la timidité
des Belsimisaraka. Les hommes portent des colliers de verroterie, des dents de caïman, des fétiches en
grand nombre, suspendus au cou ou au bras par une ficelle tressée. Ils se mettent dans les cheveux
au-dessus du front un disque taillé dans un coquillage nacré, qu'ils nomment felana. Les femmes se
parent de colliers et de bracelets, et portent dans le lobule de l'oreille un cylindre de bois plus ou moins
sculpté, qui atteint souvent 3 centimètres de diamètre. Le Sakalava ne se sépare jamais de son fusil à
pierre, orné de clous en cuivre ou de filigrane de même métal, et de ses deux ou trois sagaies, nombre
qu'il juge indispensable. Quand le Sakalava entre dans votre case, il s'accroupit et maintient ses armes
verticales, il ne s'en sépare dans aucun cas, il couche avec. Le costume le plus général de celle tribu
est, comme celui de tous les Malgaches, formé essentiellement du lamba. Autour des reins les hommes
ceignent le sikiny, qu'ils nomment plus généralement kikoy quand celte pièce du vêtement est blanche
et bordée sur les lisières d'une bande d'une dizaine de centimètres de large, de couleurs voyantes, el le
plus généralement rouge ou jaune, ou diboana quand le sikiny est fait d'une cotonnade de couleur
foncée et que les lisérés sont en tissus de soie. Les femmes portent, comme les femmes belsimisaraka el
comme celles des tribus du Sud, le lamba cousu en forme de sac, qui se nomme simbo; sur la poitrine el
sur le dos elles ont Vakanjo.
TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST.
223
Ce costume des hommes el des femmes, qui est le même que celui que j'ai déjà décrit chez la tribu
betsimisaraka, est le vrai costume malgache; on le retrouve, sans grands changements, dans toutes les
tribus de l'île, les Antimerina exceptés. Pour les mœurs et les coutumes générales des Sakalava, j'en par-
lerai avec plus d'à-propos lorsque sur ma route j'aurai l'occasion de les observer et de les décrire. D'ores
et déjà, je puis affirmer que c'est dans cette tribu, comme dans celles du Sud, où l'influence européenne
n'a presque pas pénétré, que l'on voit les anciennes coutumes les mieux conservées ; ces tribus insou-
mises ont gardé pieusement les traditions de leurs pères, et on y retrouve beaucoup mieux que chez les
Antimerina le vrai caractère malgache, sans apprêts et sans voiles.
J'ajouterai dès maintenant que c'est dans ces peuplades de la côte Ouest de Madagascar que l'influence
musulmane s'est fait particulièrement sentir, el que non seulement on y retrouve des usages mahomé-
tans, mais que l'on rencontre fréquemment un Sakalava parfaitement ignorant de la religion de Mahomet,
mais qui pourtanl est coiffé de la chéchia chère aux disciples du prophète ri affublé de la grande chemise
blanche des Zanzibarites.
En plus des deux guides cl des trois suidais que un' donne Tsievala pour me conduire jusqu'à
Majunga, ma carayane s'est encore augmentée de deux Arabes de Zanzibar, qui étaient venus dans ces
parages pour faire du commerce, et qui v<ml rejoindre le grand port de la côte Ouest [imir.de là. rega-
gner, par boutre, leur pays d'origine. .le suis très heureux de cette acquisition, car ces gens ne me quit-
teront certainement pas, et je suis certain qu'ils m'accompagneront jusqu'au bout de mon voyage. Dans
la soirée, je remercie chaleureusement Tsievala de son obligeance, et je veux lui donner quelques pias-
tres comme garant de mon amitié, mais il m'arrête de suite, el nie dit confidentiellement, que si mon
cadeau lui fait grand plaisir, il me prie de ne lui donner que dans sa case ou dans un endroit retiré : il
m'explique d'ailleurs que si le présent est fait devant les officiers il serait obligé de partager avec eux,
ce qui lui sérail très désagréable.
Le mercredi 10 octobre, je quitte Belalitra au lever du jour et je continue ma roule vers l'Ouest au
milieu des grands lataniers [satrana).
Depuis notre départ de Mandritsara, nous avions toujours joui d'un temps superbe; cette nuit nous
avons eu une pluie assez forte; ce malin, elle est plus fine, c'est presque un brouillard. Cependant, vers
onze heures du matin, le soleil a complètement dégagé les noirs nuages amoncelés sur nos tètes. Le
ciel bleu réapparaît. Nous rencontrons plusieurs villages abandonnés complètement. Il existe ici et dans
tout le pays que nous allons traverser, presque jusqu'à Majunga, des bandes de pillards, formés de
Sakalava insoumis, d'esclaves marrons, de soldats antimerina déserteurs. Ces brigands, qu'on appelle
marofelana ', ne sont qu'une espèce particulière de fahavalo dont le métier consiste à voler les bœufs
I. On appelle ainsi ces bandes de pillards: maro, beaucoup; felana, felana, parce qu'ils portent sur leur front et dans
leur ebevelurc de ces disepucs en coquillages nommés felana, ornements très à la mode dans la tribu des Sakalava. Tous
29
226 VOYAGE A MADAGASCAR.
dans les campagnes. A celle époque de l'année, les habitants de ces villages ont appris leur arrivée par
quelques vols de bœufs dans les environs. Alors ils ont quitté leur demeure, et chassant devant eux
leurs troupeaux, ils sont venus, chargés de leurs lamba et du mobilier primitif qu'ils possèdent dans
leur case, chercher un abri à Belalitra.
A midi, nous arrivons au village d'Ambahibe. Nous n'irons pas plus loin aujourd'hui, car nous devons
nous arrêter demain après avoir traversé le Bemarivo au village important de Belsisiky.
Ambahibe est aussi un village abandonné par ses habitants. Malgré tous mes efforts, je ne puis empê-
cher le pillage de ce qui reste ici, mes hommes égorgent soixante ou quatre-vingts poules et prennent
une grande quantité de riz qu'ils trouvent dans les greniers. Cependant, j'ai obtenu que l'on n'empor-
terait rien demain matin au départ et que l'on ne prenne que ce que l'on pourra manger. La journée
se passe en repas pantagruéliques. Dans mon convoi la gaieté revient vite dans ces jours d'abondance
et c'est bien là un des traits caractéristiques du Malgache : il se laisse abattre par la moindre privation,
mais au premier jour d'abondance il oublie complètement les fatigues passées.
Le lendemain, nous marchons dans la brousse, les grands lataniers ont disparu complètement, et le
pays semble un peu plus accidenté. Nous marchons sur de petites collines couvertes de hautes herbes,
et dans les vallées que laissent entre eux ces mamelons peu élevés où pendant la saison des pluies doivent
se former des mares d'eau croupissantes surgissent des bouquets de raphia Ce palmier est 1res commun
dans cette région.
Vers midi, nous faisons halte dans la plaine, nous souffrons de nouveau de la soif, cependant nous
sommes assez heureux pour trouver dans un petit bois de raphia et non loin de l'endroit où nous nous
sommes arrêtés, une marc d'eau croupissante dont il nous faut énergiquement disputer la possession aux
troupeaux de bœufs du voisinage. Dans l'étape de l'après-midi, la hauteur des petits mamelons «pie nous
franchissons s'élève sensiblement. Les plus hauts sommets n'ont pas cependant une altitude de plus de
50 mètres au-dessus de la plaine environnante. Ces mamelons suivent une direction générale nord et
sud et ils forment ce que l'on appelle dans le pays les bongalava. Ce mot bongalava n'est pas un nom-
propre, et ne désigne pas particulièrement la chaîne de collines que nous traversons, il s'applique au
contraire et sans distinction de lieux à toutes les chaînes, et à toutes les montagnes, aux .contreforts
légèrement étendus qui sont situés sur le versant Ouest de Madagascar. Ils peuvent être très élevés
comme ceux qui dans le Benabe supportent les premières assises du plateau central (les chaînes des
Bemarana et des Tsiandava ), mais en général les bongalava comme ceux que nous traversons n'ont qu'une
très faible hauteur. Ceux-ci sont les premiers contreforts de la chaîne qui sépare le bassin du Sophia du
bassin du Mahajamba. Dans la soirée, nous arrivons à Betsisiky. Ce village qui ne compte que vingt-cinq
cases environ est néanmoins un centre important dans cette contrée où la population est si peu dense.
Belsisiky, comme Belalitra, est entourée d'une enceinte palissadée et est commandée par un officier de
Tsievala. Dans l'après-midi, je fais à Betsisiky quelques jours de vivres, en prévision de la roule qu'il
nous reste à faire, car dans les grands bongalava qui séparent le bassin du Sophia des bassins du Maha-
jamba, il n'existe aucun village et par conséquent aucun centre de ravitaillement.
Dans la soirée, j'assiste à un jeu (pie donnent en mon honneur les jeunes gens du village, c'est une
lutte à coups de poings, sorte de boxe que les Sakalava ont appris des Arabes.
Les deux ou trois tambours inséparables de tous les jeux malgaches sont là; le tamtam commence.
Les spectateurs forment un cercle, dans lequel un des boxeurs tourne en cadence, appelant un concur-
rent; celui-ci se présente bientôt, et les tambours battent avec plus de violence. Les jouteurs se tenant
parla main se promènent à pas rythmés dans l'espace circulaire laissé libre par les spectateurs. Les
jouteurs exécutent une sorte de danse, puis ils s'attaquent ; les coups échangés sont 1res rares, à peine
y en a-l-il deux ou trois donnés ou reçus de pari el d'autre que tout le monde s'empresse de
les fahavalo en général possèdent comme les marofelann un ou plusieurs de ces coquillages discoïdes plaqués sur
leur chevelure ou-dessus du front.
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST.
227
séparer les combattants; en somme, la lutte n'est pas très animée. Les Sakalava nomment ce jeu
morengy.
Hier soir, j'avais rencontré sur ma roule, à quelques centaines de mètres des premières cases du
village, deux cadavres d'enfants nouveau-nés qui étaient morts de faim et de froid, abandonnés par
des parents dénaturés. Ces enfants abandonnés sont appelés Zazatsihanono. Cette coutume barbare est
une des superstitions cruelles en usage autrefois partout à Madagascar et qui subsiste encore dans les
tribus sakalava ; cela m'amène tout naturellement à parler de la superstition générale des populations
madécasses. 11 faudrait plusieurs volumes pour donner par le menu toutes ces superstitions, elles sont
LES '■:' INDS I \ I INIEAS DE ' I
toutes plus ou moins bizarres et oui des origines très compliquées; ru général, ces superstitions, ces
coutumes, reconnaissenl pour cause une importai ion étrangère, mais aussi il y en a beaucoup qui ont
été inventées de toutes pièces par des chefs ou des rois pour les besoins du moment. Os superstitions
créées de toutes pièces se sonl perpétuées ensuite, el leur origine se perd dans la nuit des temps. Le
Malgache est, essentiellement, bien disposé pour accepter toutes ces croyances, ces fady, ces tabous,
qu'ils lui soienl donnés d'une façon quelconque, non seulement il les accepte et les suit aveuglément,
mais encore il les provoque, il les demande. Que de l'ois ne m'est-il pas arrivé un malade qui se plai-
gnait d'une souffrance quelconque et qui me demandait le médicamenl approprié à sa maladie. Je le lui
donnais volontiers, mais j'y ajoutais un tabou quelconque, un fady sans lequel mon client de passage
n'aurait pas été coulent. Si, par hasard, il guérissait, il imputait sa cure, non pas à mes remèdes, ni
aux quelques conseils que j'avais pu lui donner, niais il était convaincu que c'était le fady que je lui
avais imposé qui l'avait seul guéri, el alors pour ne pas retomber malade, il suivait toujours ce fady, il
l'imposait même à sa femme et à ses enfants, lui un mot, une nouvelle superstition était créée. J'ai
retrouvé dans mon deuxième voyage à Madagascar; quatre ans après une consultation pour une fièvre
quelconque, ces fady rigoureusement observés par toute une famille, et je suis persuadé qu'il subsistera
encore de longues années. Une chose, observée par les Malgaches, vient consolider leur foi et en créer
plus solidement encore dans leurs coutumes l'observance de ces fady. En effet, ils partent de ce principe,
que noire pauvre humanité doit toujours souffrir de quelque chose et que les Malgaches, comme c'est
justice d'ailleurs, ne sont pas plus privilégiés que les autres, et ne font pas exception à cette règle géné-
rale. Si, dans cette famille dont je viens de parler, un homme vient à se soustraire, soit par esprit
228 VOYAGE A MADAGASCAR.
d'indépendance, soit pour toute autre cause, à la prescription imposée, on ne manque pas d'attribuer la
première maladie qu'il aura, le premier malaise qu'il ressentira, un accident quelconque, à cette inob-
servance. Notre individu sera donc frappé de ce qu'il n'appelle pas une curieuse coïncidence et il s'em-
pressera de revenir au fadij imposé antérieurement. Pendant ce temps, la nature aura fait son œuvre,
le plus souvent, la maladie sera guérie, le malaise dissipé ou l'accident réparé. Nouvelle coïncidence
curieuse, mais heureuse cette fois, pour l'esprit simple de notre Malgache. Jamais plus, ni lui, ni sa
famille n'enfreindront la prescription du fady, et la superstition malgache aura une nouvelle preuve qui
viendra l'étayer.
Dans ce dédale, il faut nécessairement, pour s'orienter, diviser les superstitions malgaches en super-
stitions générales et en superstitions locales. Les premières, très nombreuses, sont intéressantes a étu-
dier, d'autant plus qu'on en retrouve un grand nombre dans l'Indo-Chine française et dans la presqu'île
de Malacca. Je n'en citerai qu'un exemple. Quand dans l'enceinte d'un palais d'un roi, un souverain, ou
un prince de la famille royale vient à mourir, il faut pour faire sortir le corps du palais passer non pas
parla porte, mais par une brèche de la muraille pratiquée à cet effet. Le nouveau souverain ne pour-
rait plus passer dans cette porte du palais souillée par le passage d'un mort. Celte observation, qui a été
faite par moi dans un palais royal sakalava, et que les missionnaires français avaient faite avant moi à
Tananarive, est absolument identique à celle faite par M. le docteur Hocquard, à Hué, relatée dans son
ouvrage Trente mois au Tonkin, 1883. Il y a encore beaucoup de ces coutumes générales dans l'île, que
l'on retrouverait en Afrique, tant sur la côte orientale que sur la côte occidentale. J'ai lu dans les rela-
tions de voyage de Binger au Niger, l'histoire de certains grisgris africains, [qui ne sont autres que des
ody purement malgaches. Comme je l'ai dit, il serait beaucoup trop long d'entrer dans des détails, je
veux cependant parler maintenant de la superstition principale, du principe fondamental qui peut faire
comprendre dans ses grandes lignes l'histoire des superstitions madécasses. Ce principe peut se
diviser lui-même en deux parties : l'une, qui représente assez bien les superstitions locales, c'est la
croyance aux sorciers, mpamorika ou mpamosavy chez les Sakalava, ombiasy chez les tribus du sud,
ampisikidy chez- les Antimerina. Cette croyance aux sorciers est certainement d'importation africaine;
elle a comme base principale le Sikidy, opération qui consiste à jeter sur le sol des grains de sable ou
des graines d'arbres, principalement celles d'un arbre appelé fano (piptadenia chrysoslachys); en tom-
bant, les graines ont un agencement qui permet aux sorciers de prédire l'avenir, de prévoir les maux
et surtout d'y apporter un remède. Devant le tas de graines, le mpisikidy invoque le zanahary, et quand
il a terminé sa prière, il compte ses graines, et forme ensuite les seize figures qui forment le sikidy.
Cette pratique est absolument arabe.
Toutes les tribus de l'île ont des sorciers, leur influence est souvent très grande et un événement ne se
produit pas sans qu'on accuse le sorcier; personne ne peut mourir de mort naturelle dans ce pays,
toujours on est sensé avoir été empoisonné. Dès qu'une maladie vous arrive, qu'un événement malheu-
reux vient vous frapper, vous, votre famille, vos richesses et vos biens, on accuse un sorcier d'avoir
causé ce malheur et l'on s'empresse vite d'aller en consulter un autre pour conjurer le mauvais sort.
Naguère, les chefs et les rois des tribus mettaient à profit d'une façon très pratique cette croyance
populaire. Une calamité publique venait-elle à se produire, ils excitaient de toutes leurs forces le
mécontentement général qui en résultait, mettaient les malheurs publiques sur le compte de leurs
ennemis, politiques ou personnels, et ils s'en débarrassaient de la sorte, en leur faisant donner le tanghuin.
Cet usage est heureusement tombé en complète désuétude, tous les ouvrages qui traitent de Mada-
gascar en parlent longuement, je ne pourrais donc que les citer, ce que je crois inutile. C'est évidemment
la tribu des Antimerina, la plus pratique, qui a usé dans la plus large mesure de ce poison national, pour
se débarrasser des nobles ou des princes qui gênaient les gens au pouvoir ou décimaient les malheu-
reuses peuplades, soumises à leur barbare domination. D'après des documents à peu près officiels que
j'ai pu me procurer, 43 000 personnes furent empoisonnées à Madagascar sous le règne de Ranavalona I er ,
le grand tyran madécasse.
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST,
229
VILLAGE DES BONOALAVA.
La deuxième partie fondamentale des superstitions malgaches a élé importée également dans la grande
île par les Arabes; c'est une sorte d'astrologie rudimentairc : les années, les mois, les jours de la semaine,
les heures de la journée onl un sorl que suivent ceux qui commencent leur existence, qui s'adonnent à
une occupation, qui entreprennent quelque chose à ces moments-là. Le malgache esl absolument fata-
liste, et il esl persuadé que le sorl de sa vie ou d'une entreprise quelconque esl intimement liée au sort
du moment précis dans lequel elle commence, De là la science de sorts des époques qui demanderait
pour être bien présentée de longs développements. Je veux me contenter d'en exposer ici les mil ions les
plus élémentaires.
En malgache, les noms des jours de la semaine comme les noms des mois viennent tous de l'arabe :
Français.
Dimanche
Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Malgache
DIALECTE HOVA.
Alahady
Alatsinaina
Talata
Alarobia
Alakamisy
Zoma
Sabotsy
Arabe.
EI-ha' ad.
El-clhnin.
Eth-thalâttaâ.
El-arba' à.
El-khamis.
El-djoma' ah.
Es-sebt.
Le dimanche, le sorl de la journée suit le cours du soleil, bonheur et malheur grandissent et décrois-
sent avec l'astre qui nous éclaire,
Le lundi, jour rouge, convenable surtoul pour les offrandes et les sacrifices, c'est le jour par excellence
pour enterrer les morts.
Mardi, jour noir, jour des morts; les enfants qui naissent un mardi dans les tribus sakalava sont
230 VOYAGE A MADAGASCAR.
abandonnés, leur sort sera si funeste, puisqu'ils sont nés un tel jour, que c'est un vrai service à leur
rendre, en prévision des maux qui doivent les assaillir dans l'avenir.
Mercredi, jour de très bon sort, convient surtout pour célébrer la cérémonie du mamadika.
Jeudi, jour bon par excellence, mais f'ady pour la célébration de tout rite funéraire.
Vendredi, jour indéterminé, bon ou mauvais, suivant qu'il commence, précède ou suit une période
lunaire.
Samedi, jour des morts ; c'est en ce jour qu'il est bon de se rappeler les défunts que l'on a aimés.
Chaque heure de la journée et de la nuit possède aussi un sort déterminé, qui varie de midi, le plus
heureux, à minuit, le plus mauvais.
Pour les mois, il en esl de même, chacun a son sort particulier, qu'il communique à celui qui voit le
jour sous ses auspices.
Alahamady (janvier]. Destin heureux, destin royal et princier.
Adaora { février). Destin rouge, exposé au feu du ciel et au feu de la terre.
Adizaoza (mars). Bon destin, contraire cependant aux entreprises de longue haleine.
Asoro(ani) (avril). Destin du fer, assure une longue durée aux constructions entreprises pendanl ce
mois.
Alahasaty (mai). Ceux qui naissent dans ce mois seront plus lard des sorciers ou auront des propen-
sions à le devenir.
Asombola (juin |, de l'arabe Soumboulah, la Vierge du Zodiaque. Ce mot Asombola désigne aussi une des
ligures de la table du Sikidy; dans ce sens (die indique les enfants, les porteurs de nouvelles. Son signe
du Zodiaque esl la Balance, sa planète Vénus, son métal est l'or, Comme mois, Asombola esl un destin
d'argent favorable à celui qui cherche la fortune.
Adimizana (juillet), de l'arabe Almizana (la Balance). C'est un bon destin pour celui qui naît dans ce
mois, mais il doit toujours porter sur lui une balance. Il ne saurait mourir de mort violente.
Alakarabo (août). Ce mol arabe de la côte orientale d'Afrique désigne le, huitième mois de l'année
malgache. (Alakarabo vient de el' — Aqrab, le Scorpion.) Dans le Sikidy, dont il représente une des
dernières figures, son élément esl l'eau. Comme mois, son sort est l'abondance des biens de la terre.
Alakaosy (septembre), de l'arabe cl' — Oous. Comme signe du Sikidy, c'est un signe des plus néfastes.
Comme mois, le destin est aussi néfaste : un homme né' dans ce mois ruinerait tout ce qui l'entoure,
réduirait sa famille el ses amis à la misère, et causerail le malheur de tous ceux qui l'aiment. On
étouffe généralement les enfants qui naissent dans ce mois, ou bien si les parents, pour une raison quel-
conque, ne veulent se résoudre à ce pénible sacrifice, il esl de toute nécessité de conjurer ce malheureux
sort. Voici la manière de procéder généralement usitée chez les Antimerina : ils prennent l'enfant, cl lui
coupent quelques doigts des pieds et des mains pour permettre au mauvais sorl du mois de sortir par i es
portes sanglantes. Ainsi Rainilaiarivony, premier ministre des Antimerina, a le petit doigt el l'annulaire
de la main gauche coupés, ainsi que les doigts du pied gauche correspondant. Rainilaiarivony est né
pendant le mois de Alakaosy. Certains Malgaches m'ont d'ailleurs assuré que malgré relie sage précau-
tion prise par la famille de Rainilaiarivony, le destin d'Alakaosy était en partie reslé dans son corps.
En effet, il avait, comme c'était écrit, un caractère fier el indomptable, il était parvenu aux plus grands
honneurs, mais il avait causé le malheur de sa famille el de ses amis, il avait empoisonné presque tous
ses fils, et depuis la morl de Radama H, donl il fui le principal assassin, il n'a cessé de continuer la
série de ses crimes.
Adijady (octobre). Destin de bronze; celui qui se marie dans ce mois esl sûr d'une union heureuse.
Adalo (novembre). C'est le mois des pleurs el du deuil : à cette époque de l'année correspond un destin
de larmes.
Alohotsy (décembre). Deslin inconstant.
On voit donc par ce qui précède, en même temps qu'une des bases de la superstition malgache :1e sorl
attaché aux mois, aux jours, aux heures, mais encore l'emprunt énorme fail par le peuple madécasse
TRAVERSEE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST.
-231
aux Arabes qui oui fréquenté celle île. Los noms «les mois, des jours de la semaine sont arabes, ils ont
leur système de calendrier, leurs mesures du temps, presque toutes leurs superstitions et enfin dans
leurs idiomes un grand nombre de leurs mois.
Avec le Sikidy, le Malgache peut connaître l'avenir, non seulement savoir ses malheurs futurs, mais
pouvoir les prévenir. Lorsqu'un indigène consulte le Mpsikidy, il arrive parfois, j'oserai dire le plus SOU-
DANS LA VALLEE DU MAHAJAMBA.
vent, que les prédictions du devin sonl mensongères et que ses remèdes demeurent sans effet. Mais le
Malgache n'en est que plus convaincu, et ils s'écrient tous quand ils constatent l'impuissance du
Mpsikidy : « Faut-il que le desl in <le ma naissance soit fort, puisque le Mpsikidy n'a pu prévaloir contre lui. •>
Le vendredi 1S octobre, nous parlons de Betsisiky el nous continuons notre roule dans la brousse,
nous nous approchons de la chaîne principale des Bongalava dont nous n'avons passé hier qu'un des
contreforts principaux. Dans l'après-midi, nous nous engageons dans une région pins accidentée;
pendant un certain temps, sur le^ hauts sommets, les arbres deviennenl pins rapprochés, c'esl presque
un hois. A trois heures, nous sommes au point culminant (280 mètres), puis nous des< endons rapidement
el la nuit nous surprend au lias de la montagne.
Nous sommes entrés dans la vallée du Mahajamba, quittant le bassin du Benarivo, son principal
affluent de droite.
Le samedi 19 octobre esl noire première journée de marche dans ce bassin du Mahajamba. Nous
faisons connue hier 1res peu de roule dans la bonne direction, el je ne puis obtenir de mon convoi d'évi-
ter ces trop nombreux détours qui nous font perdre beaucoup de temps. Abondance de biens ne nuit
pas, dit-on, el cependant avec Ions nos guides, les trois soldais que m'a donnés à Mandritsara Rako-
232 VOYAGE A MADAGASCAR.
tondravoavy, les deux guides qui m'ont été fournis à Belalitra par Tsievala, et les deux Arabes qui se sont
joints à la caravane depuis deux jours, il est impossible de connaître exactement la vraie route. Chacun
donne son avis, qui est le seul bon, bien entendu. Chacun tire de son côté, et j'ai toute la peine du
inonde à maintenir une parfaite cohésion dans ma petite caravane; cohésion d'autant plus nécessaire
que dans ce pays de fahavalo il serait imprudent de ne pas être réunis et que je tiens essentiellement à
avoir l'œil sur tous mes bagages. La plus grande partie de cette campagne du Nord est terminée cl il me
serait fort désagréable d'être pillé et d'avoir toutes mes collections perdues à quelques jours de marche
de Majunga. Vers midi nous nous arrêtons à Ankoby, et dans l'après-midi nous continuons notre route
pour aller coucher à Antamotamo.
Nous sommes toujours dans la brousse; la caravane, rangée dans l'ordre accoutumé, décrit de lon-
gues sinuosités dans les grandes herbes, les guides et les soldats sont devant, les porteurs les suivent
et je ferme la marche, veillant à ce qu'aucun paquet ne reste en arrière. Vers trois heures, j'entends des
coups de feu en avant, et je vois bientôt venir se ranger autour de moi mes porteurs de bagages qui
poussent de grands cris cl paraissent très effrayés. Mes prévisions ne s'étaient réalisées malheureusement
que trop tôt, et nous étions attaqués par un fort parti de fahavalo. J'étais à ce moment sur une hauteur,
et en m' avançant quelque peu il me fut possible de reconnaître nos assaillants. Les fahavalo qui nous cer-
naient étaient au nombre d'environ cent ou cent cinquante, la plus grosse troupe était en avant, dissi-
mulée dans le lit desséché d'un ruisseau qui barrait la route, d'après les mouvements des herbes, il y en
avait sur nos côtés et en arrière, mais je ne pouvais préjuger de leur nombre. Je fis rassembler prompte-
ment les bagages, je groupai mes hommes autour des charges, et je m'avançai seul vers la troupe du
ruisseau, pour parlementer : c'était le seul parti qu'il me restait à prendre et il fallait entrer absolu-
ment en composition avec les brigands. Tout cela avait été exécuté très rapidement, et dans cette
circonstance, je n'eus qu'à me louer des deux Arabes qui étaient avec moi, et qui empêchèrent absolu-
ment mes porteurs malgaches de prendre la fuite comme une volée de moineaux. En approchant
des fahavalo, je fus très agréablement surpris de voir ces hommes qui n'avaient pas l'air si terribles qu'on
me les avait représentés. Le chef vint à ma rencontre, et il ne se distinguait des autres que par le gros
felana qu'il portait sur le front, coquillage d'un grand diamètre, entouré de cercles d'argent finement
découpés. Nous entrons de suite en arrangement. Le kabary commence. Je leur dis qui je suis et pour
quel motif très simple je veux traverser leur pays; c'est cependant assez difficile à leur expliquer, à eux
qui croient, fort sagement du reste, que pour qu'un blanc vienne dans leur pays, il faut ou bien qu'il
y fasse du commerce, ou bien qu'il serve quelque autre intérêt puissant. Mais un homme qui vient
dans leurs brousses pour son plaisir, qui se contente d'y mettre des fourmis dans des bocaux, ou
qui casse les cailloux de la roule doit être un simple d'esprit ou un menteur. 11 me faut choisir,
et je me résous à passer aux yeux de ces sauvages pour un simple fou civilisé, ce qui est encore
relativement une consolation. La conversation avec ces brigands sakalava est assez pénible, je les
comprends à peine, n'étant pas familier avec ce dialecte de l'Ouest très différent du dialecte anlimerina;
heureusement que Jean Boto, mon homme universel, est venu à mon secours. Avec ce nouveau renfort
le kabary se prolonge, mais j'ai beaucoup de patience pour le supporter. J'accepte d'ailleurs à peu
près les conditions qui me sont imposées : on ne me prendra rien de force, mais le chef des fahavalo
visitera mes bagages cl prendra ce qui lui conviendra. C'est une sorte de visite douanière, pas plus
ennuyeuse, je crois, que certaines que j'ai déjà eu à supporter dans îles pays civilisés, et j'espère que
ces fahavalo de Madagascar ne se montreront pas trop protectionnistes. Je m'exécute donc de bonne
grâce et la visite commence. Je suis si pauvre que mes effets personnels ne les tentent pas, ils se conten-
tent de prendre, dans ma lingerie d'explorateur, deux cravates blanches oubliées au fond de ma malle à la
suite d'une soirée officielle quelconque; mes armes passent; j'ai bien eu quelques difficultés, mais mes
systèmes compliqués de fusils, et mes cartouches métalliques perfectionnées ne les ont pas tentés; mes
collections passent en franchise et ne font qu'exciter à un très haut point leur hilarité cl par suite leur
bonne humeur; j'espère que mes instruments auront les mêmes prérogatives. Mais les espérances cl les
30
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 235
hypothèses même les plus plausibles sont souvent déjouées dans la vie humaine, j'en eus ce jour-là la triste
preuve. En-examinant mon théodolithe, le chef des brigands voulait absolument prendre l'oculaire et sa
petite monture en cuivre pour s'en faire un embout pour sa canne : j'eus toutes les peines du monde à
le dissuader de mettre à exécution ce projet, et encore je n'y pus parvenir qu'en lui cédant une des
grosses lentilles de mes jumelles de voyages qui me servaient habituellement d'allume-feu pour mes
cigarettes, ainsi qu'un objectif de ces mêmes jumelles qu'il mit immédiatement à l'extrémité supérieure
de sa canne. Enfin, j'abandonnai la moitié de mes provisions, une partie de mon sel, et toutes mes
liqueurs alcooliques. A six heures, je quittais ces fahavalo devenus maintenant mes amis, et Sélim lui-
même, leur chef, m'accompagnait jusqu'au village de Antamotamo, me promettant formellement que je
n'aurais plus rien à craindre d'eux jusqu'à ma rentrée à Tananarive. Sélim a scrupuleusement tenu cet
engagement, et je n'ai plus vu de fahavalo dans celle campagne du nord de Madagascar. Avant d'arriver
à Antamotamo, je serrai énergiquement la main de Sélim, en lui rappelant ses engagements, et je lui
donnai encore sur sa demande (ces hommes sont insatiables] tout le tabac que j'avais sur moi. En
approchant du village, les fahavalo et Sélim partirent dans le nord, je les vis s'éloigner dans la brousse,
ils disparurent bientôt à mes yeux, el ma jumelle borgne ne pouvait guère me servir pour les suivre
plus longtemps du regard.
En somme ce n'élail qu'une alerte, cette attaque s'était d'ailleurs terminée dans de très b îes condi-
tions, et si j'en étais quitte à si bon compte c'est Je le crois, à cause de l'intervention 'les deux Arabes de
Zanzibar qui étaient avec moi et qui avaient reconnu dans Sélim un de leurs coreligionnaires, maho-
métan peu zélé cependant, caril buvait fort bien mon absinthe. Selon mon habitude, j'avais recueilli
mes deux Arabes depuis Belalilra avec quelque sympathie, ils s'en étaient souvenus et avaient causé —
comme je l'appris plus lard — avec Sélim en langue kisoahéli. La certaine sympathie que j'éprouve
pour toutes les populations musulmanes m'avait encore une luis servi.
C'est beaucoup plus à l'est du ruisseau près duquel nous venions d'èlre attaqués, que M. (ieorges
Millier a été assassiné pendant la saison sèche de 181(2, en suivant d'ailleurs l'itinéraire qui" je venais de
tracer depuis Mandritsara '.
Au village de Antamotamo, je retrouve mes guides, qui étaient venus s'y réfugier dès le commence-
ment de l'alerte; ils avaient pu ramener avec eux un des soldats antimerina, les deux autres avaient été
tués par la première décharge. Toute la nuit, dansée village, il y eut de grands kabary entre mes hommes
et les habitants du pays, conversations interminables dans lesquelles les porteurs racontèrent avec mille
détails, tous plus mensongers les uns que les autres, et tous exagéraient, bien entendu, l'agression dont
nous venions d'èlre victimes.
Le lendemain 20 octobre, nous nous mettons en marche au lever du jour. Les arbres de la brousse
1. Au mois de juin 1892, un borizana venait à Majunga et y annonçait le meurtre de l'explorateur M. G. Millier. Voici
d'après son dire ce qui était arrivé :
« M. Mûller avait quitté Mandritsara dopais doux ou trois jours, il marchait on tête <\r sa caravane qui à la file indienne
se déroulait dans les grandes herbes. Tout à coup d'un petit bois placé sur la gaucho éclatèrenl des coups de feu qui
vinrent blesser un des porteurs, il tomba. M. Millier fit alors volte-face et, armé de son fusil de chasse, il lit feu dans la
direction présumée dos assaillants. Une nouvelle décharge dos fahavalo s'en suivit, M. Miiller recevait dans la cuisse une
balle ot dans l'abdomen un coup do sagaie. A ce moment, pendant que les fahavalo sortis de leur cachette se niaient sur
le corps du malheureux explorateur, le mutilaient, et pendant qu'il respirait encore lui coupaient la tète avec un méchant
couteau, les porteurs se sauvaient dans toutes les directions.
« Doux ou trois jours après, des indigènes apportaient lo corps «lu français assassiné à Mandritsara, la tête ne fut pas
retrouvée. Le meurtre de l'explorateur français M. G. Miiller esl assez inexplicable. Je sais bien que M. Miiller n'avait
autour de lui que des Antimerina, ce qui est une très mauvaise chose lorsqu'on voyage à Madagascar, dans les tribus
insoumises. En 1892, on parlait déjà d'une expédition éventuelle, les Antimerina étaient 1res surexcités contre les Français
cl ils voyaient avec peine un Français parcourir leur pays; donc je soupçonne fort Rako tondra voavy, gouverneur anti-
merina de Mandritsara, d'avoir fait assassiner par ordre notre malheureux compatriote, ou du moins d'en avoir singu-
lièrement facilité l'exécution. Cet événement malheureux, lorsqu'il sera complètement élucidé, montrera encore une l'ois
l'esprit de haine qui anime les Antimerina contre les Français. En attendant, on a essayé de rendre responsable de ce
meurtre le banditisme ;'i Madagascar. Les fahavalo ont bon dos. Cependant il ne faudrait pas trop généraliser. Les rendre
responsables de tout, c'est très logique, je l'avoue, pour excuser en tonte circonstance le gouvernement antimerina ;
cependant j'ajouterai que ce n'est pas tout à fait conforme à la vérité, tant s'en faut. »
236 VOYAGE A MADAGASCAR.
sont plus touffus, plus rapprochés les uns des autres, les petits buissons se louchent presque, les raphia
sont très abondants et de larges espaces sont couverts par les bavarata (Phragmites communie), sorte de
grands roseaux piquants très communs dans tous les terrains humides du versant Ouest de Madagascar.
Le sol est moins desséché, la végétation plus vigoureuse, on voit que nous approchons d'un grand
fleuve dont les eaux fécondent ce pays. A neuf heures, nous arrivons au village d'Andoamboary, rési-
dence habituelle du roi sakalava Diriamana.
Dans ce hameau, je suis fort bien accueilli par Diriamana; il me paraît assez intelligent, et paraît com-
prendre les projets de voyage que je lui expose ; je lui fais d'ailleurs les plus beaux cadeaux qui me restent
encore dans mes bagages, et nous sommes bientôt lions amis. Le Mahajamba, qui coule large et profond
à deux heures du village, me sera facile à traverser, grâce aux pirogues que Diriamana va me procurer.
Je quitte Andoamboary et je suis en deux heures sur les bords du fleuve. Il coule en cet endroit, sud-
sud-Est-nord-nord-Ouest, sa largeur est de 80 mètres, sa profondeur en moyenne supérieure à 2 mètres.
Sur les cartes, la rivière appelée Befanjava n'est qu'un bras de mer qui part du fond de la baie de
Mahajamba, et qui s'avance profondément dans les terres ; ce n'est donc pas une rivière, mais une sorte
d'arroyo comme il en existe d'ailleurs un très grand nombre dans les vastes baies qui découpent si pro-
fondément la côte nord-ouest de Madagascar; en général, ces arroyos coulent comme les marées, cl ne
sont bien pleins qu'au flot. Dans cet arroyo de Befanjava, l'eau atteint un village qui porte le même nom,
au delà ce n'est plus qu'un petit ruisseau sans importance, à sec pendant la plus grande partie de l'année
el qu'on appelle le Sambilahy.
En arrivant sur les bords du Mahajamba, nous trouvons trois pirogues à balanciers que Diriamana
nous avait fait préparer, el grâce à ces embarcations légères, nous sommes bien vile sur l'autre bord.
Tandis que les Malgaches se servent sur toute la côte Est de la pirogue ordinaire, creusée dans un
seul tronc d'arbre et marchant à la pagaie, el qu'ils nomment lakana, les indigènes de la côte Ouest se
servent exclusivement d'une autre pirogue à balanciers faite en plusieurs morceaux el qu'ils appellent
lakamfiara ou lakang'do.
Le lakamfiara, à longueur variable, de C à 10 mètres généralement, a une largeur de 50 à C0 ecnli-
mètres; le corps de l'embarcalion comme l'espars qui forme le balancier sont en bois très léger. La
quille est formée d'une seule pièce de bois, entaillée en forme de Y, et les bordages qui y sont ajustés,
sont fixés au moyen de chevilles et de coulures de raphia ; les joints sonl d'ailleurs remplis avec un
mélange de graisse de bœuf, d'argile rouge cl de fibres végélales.
Le balancier, fanary, est allong parallèlement au corps de l'embarcalion; à environ 1 m. 50, il porle,
à la partie supérieure, deux grosses chevilles percées d'un trou et nommées latiky. Dans ces tatiky, s'en-
foncent perpendiculairement au balancier deux longs bois, nommés varona, qui viennent s'attacher à
deux lianes de l'embarcation, el se prolongent en dehors pour porter un autre petit balancier nommé
fanaribitiky. Ce fanaribitiky n'est pas à proprement parler un balancier.il ne sert qu'à amarrer les écoutes
de la voile ou à supporter du côté du venl un piroguier, dont le poids doil faire équilibre à la poussée
d'uni' forte brise. Les lakana de la côte Est ont une section transversale en U, les lakamfiara de la côte
Ouest au contraire ont celle même section en Y; il est donc nécessaire de placer dans l'embarcalion une
sorte de plaie-forme horizontale cl centrale, sur laquelle on peut s'asseoir ou placer les marchandises;
on les protège d'ailleurs par deux claies mobiles en raphia, que l'on fixe sur les bordages de la pirogue.
11 exisle aussi, aux deux extrémités du lakamfiara, deux autres petites plates-formes triangulaires, sorle de
dunette ou de gaillard d'avant que l'on nomme basa.
Le lakamfiara proprement dil, au lieu d'avoir à l'avant el à l'arrière les deux extrémités simplement
effilées, a un bordage central qui se recourbe en forme de proue antique, (pie l'on décore souvent de
couleurs vives.
Ces pirogues à balanciers portent un ou deux mâts, sur lequel ou entre lesquels est fixée une voile
assez grande, qui imprime à l'embarcalion, même par de légères brises, une grande vitesse. Dans les cas
de l'oilcs brises, la bande donnée par ces pirogues sérail si forte qu'elle pourrait les faire chavirer, même
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 239
avec le balancier. Pour ces navigations à la voile, un des piroguiers — ils sont généralement deux — se
lient debout du côté du vent, soit sur le balancier, soit sur le fanaribitiky . L'autre dirige la marche de la
pirogue au moyen d'une pagaie de queues d'une fivioy. Autant les indigènes de la côte Est craignent la
mer, et ne sont que de fort mauvais navigateurs, à l'exception toutefois des habitants de Sainte-Marie,
autant les Malgaches de la côte Ouest craignent peu cet élément; ils s'aventurent fort loin dans de
légères pirogues, ne craignent pas d'y mettre un bœuf ou deux solidement attachés sur la plate-forme
centrale, et ainsi chargés d'aller quelquefois jusqu'à Mayotte ou aux Comores. Dans le sud du cap Saint-
André, il existe toute une classe de Sakalava, qu'on appelle les Vezy, et qui passent presque toute leur
vie en pirogues, tandis qu'une autre classe de cette même tribu, nommée Masikora, vit dans l'intérieur et
cultive la terre. Ces deux dénominations de Vezy et de Masikora, qui ne désignent que certaines classes
de Sakalava, qui s'adonnent à des occupations spéciales, ont fait croire à certains voyageurs que ces Vezy
et ces Masikora étaient des tribus différentes.
Le Mahajamba a un cours très lent, son large lit, contenu par des berges sablonneuses, est encombré
d'îlots, de bancs de sable, sur lesquels des quantités invraisemblables de caïmans se prélassent au soleil.
Nous ne marchons que fort peu aujourd'hui, et nous nous arrêtons en amont et sur les bords du fleuve,
près de quelques cases, qui se trouvent dans un immense champ de bananiers, nourriture principale des
habitants de ce pays. Nous avons eu tort de ne pas nous éloigner davantage du cours du fleuve, car sur
ses bords et sous les bananiers nous sommes environnés d'une nuée de moustiques. J'ai déjà eu occa-
sion de parler, dans de précédents chapitres, de puces, poux et punaises et autres vermines que l'on
rencontre malheureusement trop souvent sur la côte orientale et surtout sur le plateau central. Ces ani-
malcules désagréables se trouvent moins fréquemment sur la côte ouest, mais ces parages possèdent en
revanche un animalcule aussi désagréable, ennemi encore plus redoutable, car son nombre est effrayant :
c'est le moustique. A l'endroit où nous nous trouvons, il y en a des nuées, aussi nous passons la nuit à
danser et à nous livrer à des mouvements désordonnés devni il les grands feux de bois vert que nous
avions allumés. Le lendemain, je suis très peu valide pour me mettre en route, et je suis persuadé que
deux nuits comme celle-là donneraient de forts accès de fièvre à l'Européen le [dus robuste.
Le lundi 21 octobre, nous continuons dans la brousse notre route vers l'Ouest, et nous trouvons, une
heure après avoir quitté les rives du Mahajamba, le petit village de Tsaramaso. A l'ouest de ce village,
les beaux salraua sous lesquels nous marchons depuis plusieurs jours, mil disparu et sont remplacés
maintenant par d'autres salraua beaucoup plus petits aux troncs toujours inclinés, aux feuilles toujours
épineuses. Je ne connais pas celle deuxième espèce de latanier. qui se trouve dans tous les environs de
Majunga : au lieu d'avoir des fruits ovoïdes comme les autres lataniers, ces salraua ont des petits fruits
bilobés, que les indigènes recueillent en grande quantité pour faire du rhum. Les Sakalava cueillent les
fruits de ces satrana dans les derniers mois de la saison sèche, ils les incitent dans de grandes jarres en terre,
nommées sadjoa, et les placent dans un trou creusé à la surface du sol; les fruits sont alors abandonnés
à eux-mêmes et grâce à l'humidité et à la chaleur ils ne lardent pas à en lier en fermentation. Lorsque cet
état est suffisamment développé, les indigènes les font cuire dans de grands vaisseaux en terre aux flancs
rebondis et à élroile ouverture. Sur le col de ce vaisseau, et dans un plan légèrement incliné, un canon
de fusil ou un simple bambou luté avec de l'argile rouge, ce canon de fusil, col et serpentin de cet
alambic primitif, passe dans une auge en bois où l'on renouvelle sans cesse de l'eau froide, puis il déverse
dans un récipient quelconque l'alcool obtenu; je n'ai pas besoin de dire que cet alcool est de mauvaise
qualité, mais tel qu'il est, malgré les éthers et les huiles essentielles qu'il contient et qui lui donnent une
odeur très forte, il est très eslimé des indigènes qu'il grise parfaitement du reste. Après le village de
Madirobohana, nous retrouvons les grands lataniers, et nous nous arrêtons à Ambohimena. L'étape du
soir nous conduit à Marokira.
Le mardi 22 octobre, toujours dans la brousse et dans les lataniers, la route se déroule dans le sable
et l'argile rouge; nous traversons une chaîne de collines peu élevées, mais couronnées sur leur sommet
de quelques bouquets de bois. Derrière nous dans l'Est, la grande plaine du Mahajamba fuit vers l'ho-
240
VOYAGE A MADAGASCAR.
PANORAMA DE MAJUNGA.
rizon, qui esi une ligne parfaitement droite: nous traversons vers liniL heures l'Anjobajoba, rivière qui
se jette dans la baie de Mahajamba. Nous arrivons dans la soirée à Manierenza. Le jour suivant, nous
continuons dans la brousse toujours la roule à l'Ouest sous les grands lalaniers. Dans cette étape du
matin, je m'aperçois que le sol change peu à peu de nature : ce n'est plus du sable et de l'argile rouge,
c'est un terrain marneux auquel succède bientôt une terre noirâtre où je trouve des roches calcaires.
Pour la première fois depuis mon arrivée à Madagascar, où j'ai déjà parcouru cependant un nombre
respectable de kilomètres, je sors du terrain primitif pour entrer dans les étages neptuniens. Je ramasse
beaucoup de fossiles, et je remarque aujourd'hui que depuis Manierenza, ce qui va d'ailleurs se continuer
jusqu'à Majuuga, nous marchons en terrain secondaire; le sol qui nous environne est fort probablement,
je crois, le terrain jurassique. A dix heures, nous nous arrêtons à Bemakamba et le soir à Tanantafy..
Depuis Manierenza nous sommes dans les Étals de la reine Anarena, reine de Marosakoa, qui gouverne
tout le pays qui s'étend du nord de Majunga à la baie de Mahajamba.
Le jeudi "21 octobre, la brousse devient plus compacte, les arbres sont plus serrés, les buissons plus
fournis, on voit que nous nous approchons delà côte. Ce pays, comme tous les environs de Majunga.
offre une curieuse particularité au point de vue hydrographique; il n'y a plus en effet ces mille petits
ruisseaux que l'on rencontre à chaque pas sur le terrain granitique de Madagascar. Les cours d'eau sont
remplacés dans ce pays par une série de petits étangs circulaires entourés d'un rideau de verdure et (pie
nous traversons à chaque instant sur notre route. A cette époque de l'année, ils sont entièrement dessé-
chés, et ressemblent assez exactement à des arènes de cirque; ces étangs, que nous voyons en grand
nombre, sont vraiment caractéristiques de ce pays; on rencontre d'ailleurs beaucoup de ces mares plus
ou moins circulaires, dans tous les environs de Majunga, à Amparehingidro et à Ambatolampy notam-
ment. Vers dix heures, nous apercevons la colline sur laquelle est construite la maison du gouverneur
de Majunga, et nous traversons dans les palétuviers un bras de mer qui nous en sépare. C'est juste-
ment marée basse et la marche est très facile sur le sable humide et compact. A midi, nous descendons
en ville, par l'avenue du rova. Je trouve, près de l'agent de France, M. Ferrand, qui remplissait alors les
fonctions de vice-résident à Majunga. le plus bienveillant accueil. M. Ferrand ne veut pas que je descende
ailleurs que chez lui, et pendant les huit jours que je suis resté à Majunga, j'ai reçu de lui la plus gra-
cieuse hospitalité; qu'il me soit donc permis de le remercier bien sincèrement de sa bonne réception.
Majunga est une ville toute différente des autres villes malgaches (pie j'avais vues précédemment, elle
a un cachet tout spécial de petite ville indo-arabe, qui vient faire une heureuse diversion à la mono-
tonie du pays madécasse. Ces constructions n'ont rien de régulier, on y trouve tous les types : la case
en salrana du Sakalava et du Makoa, la maison en terre, ou la bulle en raphia de l'Anlimerina, et au
centre de la ville des conslruclions en pierre, spacieuses el relativement confortables, élevées par
TRAVERSÉE DE LIEE DE LEST A L'OUEST.
241
PANORAMA DE MAJCNCA.
les Indiens et les Arabes. La population est aussi très mélangée. Il y a d'abord quelques Sakalava, mais
ils y sont relativement peu nombreux, et, pour la plupart, n'ont à Majunga qu'une case où ils viennent
loger quand les hasards de la vente de leurs produits les amèneiil dans la ville. Ils habitent presque Ions.
en temps habituel, dans les villages voisins; il y a aussi un certain n lue d'Anlimerina. dont la plus
grande partie est logée dans un village établi sur la colline à quelques centaines de mètres dans l'Ouesl
du fort. On remarque en outre une grande quantité d'Arabes cl surtout de C.omoriens, lous musulmans
d'ailleurs, et qui se sonl li\és à Majunga depuis forl longtemps; enfin dans ces dernières années beau-
coup d'Indiens sont venus s'établir ici, de Bombay principalement, et ces Indiens ont comme les Anti-
inerina des esclaves makoa, dont le nombre s'élève chaque année el qui sonl traités fort durement. Il tant
aussi mentionner une dizaine d'Européens, français pour la plupart, fonctionnaires et commerçants. On
voit donc que Majunga est non seulement une ville quelque peu étrangère à Madagascar par son aspect
extérieur, mais encore par le fond même de sa population. La partie étrangère, qui c prend les Euro-
péens, les Arabes el les C.omoriens sujets ou protégés français, les Indiens cl Zan/.ibarites, sujets ou
protégés britanniques, est de beaucoup la plus nombreuse ci la [dus importante, non seulement par sa
quantité numérique, mais encore par sa situation commerciale, industrielle ou politique; aussi Majunga
est-elle, de toutes les villes de Madagascar, celle où les Antimerina -c sentent le moins chez eux. c'est la
porte ouverte de la grande Ile, et, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, c'est le commencement
du chemin que doit suivre une expédition quelconque pour se rendre dans les liants plateaux, dans le
pays des Antimerina. La ville occupe la partie occidentale d'une sorte de grande presqu'île formée au
nord de la baie, par des liras de mer qui s'enfoncent profondément dans l'intérieur des terres, surtout à
marée haute cl qui coupent les campagnes, au Nord, du côté d'Amborivy, à l'Est, du côté d'Amparehin-
gidro; ces deux rivières d'eau salée qui se perdent dans les palétuviers laissent cidre elles un isthme
qui va du sud-ouest au nord-ouest, sur laquelle serpente la roule qui conduit à Tananarive. La ville de
Majunga est bâtie au bord de la mer. elle s'étend Est et Ouesl sur une longue plage de sable et de rochers :
la partie occidentale, la plus longue et la plus étendue, esl formée entièrement de cases cl Ar paillottes,
c'est le quartier de Marofotona; là habitent principalement les indigènes Sakalava et Makoa, et les
Comoriens, sujets et protégés français; en allant vers l'Ouest, c'est-à-dire au centre de la ville, sonl bâties
les maisons en pierres des Indiens Arabes el Européens; à l'extrémité orientale, du côté du large, se
trouve un autre faubourg indigène nommé Maroiloka; c'est là qu'habitent les pêcheurs sakalava et como-
riens, et c'est aussi là que l'on trouve la Résidence de France, qui est une maison indienne que l'on a
louée à cet effet. Par suite des courants violents du Betsiboka. des fortes marées et des coups de vent que
l'on observe, principalement sur cette côte en février, il se passe à Majunga un phénomène bizarre qui,
dans certaines circonstances, peut devenir dangereux même pour les habitants. Je veux parler de l'éro-
31
242 VOYAGE A MADAGASCAR.
sion des côtes par les eaux île la mer; cette érosion, qui se fait flans certains points plus particulièrement,
sans que rien puisse le l'aire prévoir, est très notable; en temps ordinaire, elle atteint plusieurs mètres par
an, une dizaine environ, et dans certaines circonstances, des ras de marées ou des cyclones par exemple, ces
érosions ont atteint tout à coup des proportions véritablement effrayantes. C'est ainsi que dans deux ans,
ce quartier de Marodoka et cette maison de M. Ferrand où je loge, auront totalement disparu, et que la
mer aura gagné en cet endroit plusieurs centaines de mètres. Ces érosions sont dues tout simplement à
la couche d'argile assez puissante qui recouvre le terrain calcaire; cette couche est minée à chaque
marée par les lames, et dans les gros temps, de nombreux éboulis se produisent, la mer gagne quelques
pieds, elle mine de nouveau et le travail du nivellement se continue. Par contre, en même temps que ce
travail d'érosion lent mais continu se produit à l'entrée de la rade, il se forme dans le fond de la baie de
grandsdépôts de boue; la vase gagne peu à peu, mais cependant, telle qu'elle est, la rade de Majunga est
encore aujourd'hui l'une des plus belles de Madagascar, et sans aucuns travaux, par la nature même des
choses, Majunga est appelé à devenir le port le plus important de Madagascar. Son commerce augmente
chaque année, et, bien qu'il soit inférieur à celui de Tamatave, il est néanmoins considérable. Voici les
derniers renseignements que j'ai pu recueillir sur le commerce de Majunga; ces renseignements, qui
datent de 1892, donneront, en même temps que le commerce de Majunga, un aperçu général sur le genre
d'affaires qui se traite dans toute l'étendue de la côte Ouest de l'île, en pays sakalava par conséquent.
Cuirs et peaux. — Les peaux de bœufs sont une des branches les plus importantes du commerce
d'exportation de Madagascar. Malheureusement les indigènes les préparent fort mal, et les livrent presque
toujours en mauvais état à l'acheteur européen ou à son représentant.
Aussitôt l'animal abattu, on enlève la peau sans précaution et souvent elle est entaillée de plusieurs
coups de couteau, ce qui en diminue beaucoup la valeur marchande Si l'indigène est loin de l'acheteur,
il ne lui portera pas la peau dans cet état, le transport en serait trop lourd et trop pénible; il la débar-
rasse grossièrement des matières grasses et des chairs qui peuvent encore y adhérer; puis, après l'avoir
frottée d'argile ou de cendres, il la fait saler et sécher au soleil; les peaux de Majunga sont de deux
qualités :
1° Les cuirs de boucherie valant de 20 à 23 francs les 100 kilos;
2° Les peaux venant de l'intérieur de la côte, généralement traitées au sel et relativement beaucoup
moins chères.
Le nombre des peaux exportées diminue sensiblement ; il a été, pour 1892 et 1893, de 53847; pour 1888
et 1889, de 66 575; enfin il avait été de 98 000 pour l'exercice précédent, il s'en était même exporté plus
de 180 000 l'année d'avant.
lîœufs et animaux vivants. — Les bœufs de la région sont petits et grêles, assez généralement
semblables, d'ailleurs, à ceux du reste de Madagascar. Ils sont nombreux aux alentours des centres de
quelque importance (Majunga, Marovoay, Mahabo, Trabongy, Beseva, Ankoala , Mevatanana, et les
villages de la baie de Mahajamba). Un bœuf bien constitué vaut en moyenne de 25 à 30 francs.
Il n'y a pas de moutons sur le versant nord-ouest de la grande terre; en revanche, il y a une grande
quantité de chèvres, l'animal préféré des Indiens dans ces parages.
Les porcs sont assez nombreux, mais l'usage de leur viande étant interdit aux Arabes, aux Indiens et
aux Comoriens, et le plus souvent aux Sakalava, on ne les trouve guère qu'autour des centres peuplés
par les Antimcrina. Ces animaux sont inférieurs à ceux de l'Europe, et appartiennent à la variété gris
foncé de l'Inde et de la Chine, à chair flasque. Un porc de belle venue vaut en moyenne 22 francs.
La volaille abonde sur la côte Ouest, mais elle est de race inférieure et d'aspect chélif. Une poule vaul
40 centimes, un poulet 30 centimes, une dinde 4 francs, une pintade 1 fr. 75, et un canard 1 fr. 25. Une
oie se paie 4 fr. 50.
Caoutchoucs. — Le caoutchouc comprend trois qualités :
1° Le caoutchouc préparé à l'acide sulfurique, dil de Majunga, et récollé par les Antimcrina. qui vaul
de 36 à 40 piastres les 100 livres anglaises;
TRAVERSÉE DE L'ILE l)E L'EST A L'OUEST. 243
2° Le caoutchouc préparé au citron ou au tamarin par les Sakalava, lequel, vu les matières étrangères
qu'il renferme, telles que terre, sable, cailloux et vieux chiffons, subit toujours une déperdition. On fait
très peu de ce caoutchouc dans la région. Il se vend 11 piastres 00 centièmes;
3' Lecaoutchouc préparé ausel, dit du menabé, venant du Sud. généralement assez propre, maisd'apprêt
insuffisant à lui enlever toute son humidité; par suite, à l'arrivée en Europe, il accuse une diminution de
poids de 50 pour 100. Il se paie de 25 à 30 piastres les 100 livres anglaise*.
Une partie du caoutchouc, la plus grande, achetée dans la région, est dirigée sur Marseille avec option
pour Londres. Dans l'exercice 1802 et 1893, il en a été exporté environ 85 000 livres. Ce chiffre tend à
augmenter. Mais il est important de remarquer (pie, les cours étant toujours plus élevés en Angleterre
qu'en France, et les Messageries maritimes prenant les mêmes frets pour Marseille que pour Londres,
l'article est toujours réexpédié de France cl vendu sur le marché anglais.
Lnmba et rabanes. — Il y a quatre qualités de rabanes : la rabane fine, à chaîne de raphia et trame
de soie du pays, qui vaut une piastre: la rabane de raphia île tissu soigné, donl le prix est indéterminé;
la rabane ordinaire à grandes raies de couleurs vives pour tentures et ameublement, qui se paie i piastres
1rs 20; la rabane grossière pour emballages.
Bois de construction. — Le bois de construction esl le palissandre. Il s'achète brut et suivant
l'apparence des pièces. Il n'y a pas de marchands de bois dans la région, il faul l'envoyer couper par les
Sakalava.
Des pièces de 1 mètres de long sur 13 à 18 cenliiiièl res de diamètre se paient I l'r. 85 la pièce. Les
grosses pièces valent de 15 francs à 3() francs; elles oui environ 5 mètres de long sur 35 centimètres de
diamètre.
( )n emploie aussi le palétuvier choisi : la pièce de 5 mèl res de long sur 15 à 20 centimètres de diamètre
se paie T.") centimes.
Saindoux. — Les Antimerina fabriquent du saindoux, qu'ils vendent environ 1 IV. 25 le litre. Il ne
s'en l'ait que de petites quantités.
Raphia. — Le raphia, qui figurai! pour une valeur insignifiante aux exportations de ces dernières
années, a pris subilemenl une certaine importance: il s'en esl exporté, en 1893-1893, 30 000 livres anglaise--.
Il vaut à Majunga de 15 à 25 francs le- 50 kilogrammes.
Cire. ■ — La cire devient 1res rare sur la côte nord-ouest; elle se vend 6 piastres 50 centièmes les
30 livres anglaises.
Café. — Le café du pays en coque esl rare. Il se vend environ 15 piastres les loi) livres anglaises.
Riz, pois, maïs. — 11 n'y a pas d'agriculture sur le versant nord-ouest ; aussi n'y trouve-t-on qu'occa-
sionnellement des céréales, el, à l'exception du ri/ il ne se vend aucun grain. Les Antimerina cultivent
liés peu le maïs el le sorgho pour leur besoin; par cou Ire la culture du riz esl beaucoup plus étendue,
dans la vallée du Betsiboka principalement. <>n en charge des boulres à Majunga, qui vont le vendre à
Nosy-Be, Diego-Suarez, Mayolte et les Iles C res, mais ils ont 1res peu de fret de retour.
Conserves. — On reçoit à Majunga toutes les conserves d'Europe, anglaises et françaises. Elles se
vendent fort cher.
11 ne s'en fabrique pas.
Orseille. — 11 y en a, paraît-il, quelque peu sur la côte nord-ouest dan- la baie du Bœny el à Baly;
mais on ne la récolte sérieusement que dans le Sud. el ce sont les traitants de Nosy-Ve qui l'achètent ; ils
sont munis de presses pour la mettre en balles. A Majunga, pas de marché cl pas de prix.
Coton. — Il ne se cultive pas. On trouve quelques pieds à l'état sauvage; il y a lieu de supposer qu'il
réussirait.
Sucre. — Le sucre vient à Majunga de Mayolte el de Maurice. 11 s'en vend trois qualités :
1° Le sucre blanc vaut 80 francs les 100 kilos :
2° Le sucre moyen, 00 francs les 100 kilos:
3° Le sucre rouée, 45 francs les 100 kilos.
244 VOYAGE A MADAGASCAR.
A Majunga, il ne s'en fait pas.
Indigo. — L'indigo est inconnu dans la région.
Toiles et cotonnades écrues. — Les cotonnades écrues s'écoulent en assez grandes quantités par
pièces de 30 yards et 40 yards en balles de 25 pièces, de 8 à 15 francs la pièce. 11 y a de la toile dite
américaine qui n'est qu'une colonnade généralement écrue et qui se vend comme su il :
Balles de 25 pièces de 30 yards, de 36 pouces de large, 10 francs à 12 IV. 50 la pièce; vente environ
1 000 balles par an.
Petites largeurs : 31 pouces, pièces de 40 yards, 25 pièces à la balle au prix de 10 à 12 fr. 50; vente
60 balles par an.
Le drill américain, 31 pouces, pièces de 40 yards, 25 pièces à la balle; prix, 20 francs la pièce; vente
environ 30 balles par an; sert à confectionner des voiles de boutres et des costumes d'Européens.
La toile américaine vient exclusivement de Boston; l'importation en est monopolisée par deux mai-
sons rivales de cette dernière ville.
Depuis 1889, les toiles américaines ne viennent plus ou très peu sur la côte nord-ouest.
Toiles et cotonnades blanches. — Il s'en importe quelque peu de Manchester, de mêmes dimen-
sions et de mêmes prix que les précédentes, mais beaucoup moins solides.
Indiennes et patnas. — L'indienne arrive en caisses ou par balles de 100 pièces de 24 yards de long
sur 28 pouces de large; son prix varie de 7 fr. 50 à 11 fr. 25 la pièce, suivant la qualité. Il s'en importe
environ 1 000 pièces par an.
Le patna est très connu sur la côte nord-ouest. Il convient de mentionner ici le genre « mouchoirs »
qui s'importe par pièces de 12 mouchoirs, suffisant à confectionner deux simbo; le mouchoir mesure
24 pouces sur 27, et 29 sur 30; il vient de Manchester. Le débit en est considérable et se fait par balles
ou par caisses de 100 à 200 douzaines; la dimension inférieure vaut 2 fr. 80 à 3 francs la pièce et la grande
de 3 fr. 50 à 3 fr. 75. Le dessin préféré est la fleur blanche sur fond rouge; vient ensuite la fleur rouge
sur fond blanc.
Manchester et Walhenstadt envoient à Majunga un tissu dit « suisse », qui se vend fort bien pour kikoy
(simbo); il arrive par balles de 50 pièces de 12 kikoy, mesurant 42 pouces et 31 pouces. La grande largeur
vaut 15 fr. 00 la pièce; la petite, 7 fr. 50. Ce tissu est de colon, de couleur blanche avec raies rouges sur
les côtés.
Percales. — Il s'importe des percales anglaises par balles de 100 pièces de 16 yards, au prix de
1 piastre 25 centièmes la pièce.
Mousseline. — Peu ou pas de vente en mousseline; cependant les qualités en sont fort diverses.
Les mousselines de Bombay s'importent en pièces de 9 et de 18 yards, de 70 centimètres de largeur; la
pièce de 9 yards se paie 3 fr. 75, celle de 18 yards, 6 fr. 25.
La mousseline de Manchester est de meilleure qualité; elle est blanche cl ornée, comme la précédente,
de dessins, de fleurs et de figures diverses.
Soieries. — Les soieries ne donnent lieu qu'à des affaires insignifiantes.
Les soieries de l'Inde sont des tissus de soie et de coton de couleurs voyantes, telles que le rouge et
le jaune, et de prix modérés.
Draps et lainages. — Pas de marché sur la côte nord-ouest.
Draps communs. — Affaires 1res restreintes.
Couvertures de laine et de coton. — Affaires restreintes.
Flanelle. — On ne vend à Majunga que de la flanelle de colon à grosses raies de Manchester, au
prix de 1 fr. 25 à 2 fr. 50 le mètre.
Fers travaillés, serrurerie, cadenas, quincaillerie. — Le marché est pauvre. Il se vend sur-
tout des cadenas grossiers, les portes n'ayant pas de serrures.
De Bombay viennent de grandes quantités de clous employés dans la construction des boutres.
Verroterie. — Il s'importe de petites perles blanches, rouges et noires, en barils de 400 livres
TRAVERSÉE DE L'ILE DE L'EST A L'OUEST. 245
environ; elles viennent de France ou d'Angleterre et d'Autriche principalement, et se vendent 4 piastres
les 1G kilogrammes.
Horlog-crie. — La seule horlogerie connue à Majunga est celle d'Amérique.
Il s'importe des réveils et quelques rares pendules communes et sans valeur.
Lampes. — Les lampes arrivent en petites quantités d'Autriche et d'Allemagne. Elles sont générale-
ment en verre, rarement en métal grossier. Il s'importe aussi quelques suspensions communes.
Instruments de musique. — Le seul instrument de musique importé est l'accordéon, venant d'Al-
lemagne et d'Autriche. Il vaut 7 fr. 50 à 20 francs et affecte soit la forme octogonale, soit la forme allongée
rectangulaire.
Faïences et poteries. — ■ L'Allemagne envoie à Majunga d'assez grandes quantités de faïences.
Les assiettes, généralement blanches, à fleurs rouges et bleues, valent de -1 IV. 50 à 5 francs la douzaine.
Les bols se paient suivant leur grandeur : Ci fr.. 12 IV. et 15 francs la douzaine.
Les grands plats à riz valent de 5 à 15 francs la douzaine.
Itluim et alcool. — Le rhum vient exclusivement de Maurice par barriques de 210 à 215 litres, au
prix rie 15 à 20 piastres la barrique. Il est de mauvaise qualité et son débit atteint 14 à 1 500 barriques
par an.
L'absinthe de marques inférieures a un débouché de 5 à 1000 caisses par an, au prix de 10 à 12 fr. 50
la caisse de 12 litres. Le cognac ne peut se placer qu'autant que son prix ne dépasse pas 20 francs la
caisse, et encore ne se vend-il qu'une centaine de caisses dans l'année.
Papier. — L'Allemagne importe du papier dit >• écolier o et des registres, le tout de mauvaise qua-
lité et à bas prix.
Peinture à l'huile. — Elle vient de France en petite quantité, par boites de 10 kilos.
L'usage en est fort restreint et la vente rare.
Fer-blanc. — Le fer-blanc proprement dil ne se traite que fort peu sur la côte Ouest.
D'Allemagne et d'Angleterre s'importe de la tôle pour toitures en feuilles de 2 m. 50 sur 70 centimètres,
au prix de 4 à 5 francs la feuille.
Tabac. — En dehors du tabac français, il se consomme à Majunga du tabac de la Réunion, de qua-
lité commune.
Miroirs. — Majunga reçoit quelques miroirs d'Allemagne, d'Autriche cl de Bombay. Les Indiens en
sont les seuls acheteurs.
Chapellerie. — Cet article se réduit à quelques casques blancs et feutres mous, à l'usage des Euro-
péens.
11 ne m'a pas été possible d'obtenir le total général du commerce de Majunga, et là, pas plus qu'à
Tamatave cl dans les autres ports de Madagascar, il ne faut pas se baser sur les données officielles de
la douane. Les statistiques douanières qui sont, à Majunga comme dans les principaux ports de l'île,
surveillées par des agents européens du Comptoir national d'Escompte, sont absolument mensongères
et toujours au-dessous de la vérité. Partout la fraude se l'ail sur une trop vaste échelle; dans l'Est, tout
le monde y concourt, mais dans l'Ouest, elle est l'aile principalement par les commerçants indiens,
sujets britanniques, cl qui, à Majunga surtout, couverts et encouragés même par leur consul', font
1. Le, vice-consul anglais à Majunga, M. Stratton Knott, est un ancien pasteur protestant uni antérieurement à ses
fonctions consulaires avait séjourné quelques années a Madagascar. Actuellement M. Knott est vice-consul britan-
nique à Majunga. C'est en même lemps un gros commerçant de la ville. Faisant l'exportation et la commission, il achète
(Unis de très lionnes conditions aux indigènes les produits du pays, qu'il expédie en Angleterre et approvisionne ses
administrés les Indiens de tout ce dont ils ont besoin.
Il va sans dire qu'il exerce ses fonctions commerciales avant ses fondions consulaires et que, par exemple, s'il doit
juger un Indien accusé par un Français d'un délit quelconque, il donnera tort invariablement à notre compatriote, et
renverra indemne son administré indien. Il ne faudrait pas en effet perdre un bon client.
Cet état de choses que je connais très bien et dont je parle savamment pour Majunga. doit être absolument la même
chose à Tamatave, à Tananarive, dans toutes les villes, en un mot, où il existe un agent britannique. Il est triste de
constater que l'on va peut-être faire une expédition longue et onéreuse à Madagascar pour consacrer cet état de choses,
au plus grand bien des étrangers et au grand dommage des colons français. Voilà donc à quoi servent les Protectorats !
246 VOYAGE A MADAGASCAR.
passer en franchise toutes leurs marchandises. Il n'y a aucune sanction; les fonctionnaires français
n'ayant pas de pouvoir à Madagascar sur les étrangers, comme sur personne, ne peuvent que constater
la fraude; quant aux officiers hova, avec quelques pièces de o francs, pot-de-vin qu'il n'est nullement
nécessaire de cacher, on en fait tout ce qu'on veut. Voici comment agissent les Indiens, sujets britan-
niques, pour éviter non pas de payer les droits de douane, il n'en est nul besoin, mais pour sauver les
apparences et empêcher même toute constatation de leurs trafics. Les boutres venant des Indes, de
Bombay notamment, chargés de toile (indiennes, patnas, mouchoirs, etc.), viennent bien mouiller en
rade de Majunga. Là, ils sont accostés par un autre boutre vide, qui embarque à son bord les marchan-
dises, puis qui part, traversant la baie de Bombéloke, et remonte la rivière jusqu'à Marovoay; là, dans
ce gros village, où il n'y a pas de fonctionnaire européen, on débarque pour la forme les marchandises
devant un officier hova, dont on achète le silence avec quelques piastres. Puis, on les rembarque, en
ayant soin de se munir d'un laisser-passer de transit pour Majunga. Le boutre revient alors dans ce
dernier port, conduisant des marchandises d'un point à un autre de Madagascar. Officiellement, il n'y
a pas d'importation directe et le tour est joué. Sur la côte Est, il y a moins de sujets britanniques et
partant moins de fraude. Cependant, nombre de commerçants se font expédier par goélette ou par bou-
tres arabes leurs marchandises venant d'Europe dans un de leurs comptoirs, dans un petit village du
littoral; là, on achète un laisser-passer d'un officier hova, qui n'a nul contrôle, et l'on rentre triompha-
lement à Tamatave. Ces fraudes, dont soutire l'administration des douanes à Madagascar, n'auraient
aucune importance si le gouvernement antimcrina seul en souffrait; malheureusement, les commerçants
français, maintenus et surveilles plus étroitement par les résidents et les fonctionnaires du Comptoir
national d'Escompte, payent intégralement leurs droits de douane et ne peuvent frauder; il n'en est pas
de même des commerçants étrangers, sur lesquels ces mêmes agents du protectorat n'ont aucun pou-
voir. Aussi, il arrive que nos nationaux reçoivent leurs marchandises à un prix plus élevé que leurs con-
currents, et que par suite, ils sont dans un état réel d'infériorité.
Majunga, comme plusieurs points sur la côte Ouest, est un territoire soumis aux Antimcrina et relié ■
à la capitale par une route et une ligne de postes fortifiés. De chaque côté de la ville, on trouve des
Etats indépendants, gouvernés par des roitelets et des reines sakalava, dont la plupart viennent cepen-
dant à certaines époques de l'année rendre visite au gouverneur de Majunga. Les Antimcrina sonl
arrivés à ce résultat, non par la force qu'ils sont incapables de déployer, mais par un artifice, basé uni-
quement sur les superstitions et les croyances des Sakalava de la région. Avant la conquête antimcrina
de cette province du Bœny, conquête qui a eu lieu à la fin du règne de Radama I". ces territoires saka-
lava, de Majunga et de Bombéloke étaient soumis à des Andriana Sakalava, qui avaient leur résidence
habituelle à Majunga. et leur tombeau dominait la colline sur laquelle est maintenant construit le rova
antimerina. Dans ce tombeau étaient réunis non seulement les ossements des anciens rois du pays,
mais encore les restes de toutes les grandes familles de la contrée. Ces sépultures étaient l'objet d'une
grande vénération de la part des Sakalava. et une croyance bien enracinée dans le pays assurait que
ceux qui auraient en leur possession ces reliques des ancêtres posséderaient le pays tant qu'ils con-
serveraient ces ossements entre leurs mains. Les Antimcrina, bien au courant de ces croyances sakalava,
obtinrent par trahison la possession de ces reliques anccstrales et eurent par cela même tout le Bœn\ ;
encore aujourd'hui, ces reliques des rois sakalava sonl soigneusement gardées par les Antimerina dans
leur rova, et deux fois dans l'année les Sakalava de la région, conduits par leurs chefs et leurs roitelet-.
viennent vénérer ces reliques. Ce jour est, pour les Sakalava de toute la région, une occasion de grandes
réjouissances; selon leur habitude, ils tirent un grand nombre de coups de fusil, égorgent des bœufs,
chantent et dansent toute une semaine.
A Majunga, la végétation est bien fournie, on remarque surtout de beaux manguiers qui poussent en
grosses masses derrière la ville et dans les environs du fort antimerina; plus loin, c'est la brousse, mais
on n'y rencontre pas immédiatement les grands satramt, qui ne poussent pas si près du bord de la mer.
La rade de Majunga, qui est fort belle, est très souvent animée par les boutres indiens et arabes qui
TRAVERSÉE DE L'ILE DE LEST A L'OUEST.
247
viennent au mouillage. Le boutre, bateau arabe, trop connu pour que j'aie besoin de le décrire ici, est
le bâtiment de cabotage par excellence de la mer îles Indes. Si l'on en voit fort peu sur la côte orientale
de Madagascar où ils trouveraient grosse mer, abris insuffisants et où ils devraient doubler le cap
d'Ambre ou le cap Sainte-Marie, navigation difficile en somme, pour atterrir ou sortir de ces côtes,
sont au contraire très communs sur toute la côte occidentale de Madagascar; ils viennent en général y
charger des bœufs ou du riz pour Mayotle et les Comores, ils amènent de l'Inde des marchandises pré-
cieuses; enfin, ils font sur toute la côte le petit cabotage entre
les points commerçants. Tous les négociants de l'Ouest, Como-
riens, Arabes, Indiens surtout, possèdent un OU deux
boutres qui leur sont nécessaires pour leur négoce ; ces
boutres, qui portent jusqu'à 120 tonneaux, peuvent aller
non seulement sur la ente du Moçambiquej mais encore,
en profitant des moussons de l'océan Indien, jusqu'à Zan-
zibar, Mascasle, le golfe Persique, les côtes de l'Hin-
doustan. Quelques-uns de ces boutres, ceux qui appar-
tiennent surtout aux Indiens, sujets britanniques, se
livrent non seulement au commerce ordinaire, mais
encore au trafic delà chair humaine; ces boutres négriers
vont à Moçambique chargés de bœufs et reviennent à
Madagascar avec un charge nt de jeune-- esclaves
qu'ils vont déposer au fond des baies profondes, donl
est découpée la côte Ouest, ou ils sont à l'abri <\<^
visites intempestives d'un navire à vapeur qui ne pour-
rail les poursuivre sur ces bas-fonds. Ces négriers trou-
vent d'ailleurs à terre le meilleur accueil, et dans ces
tribus insoumises, les Sakalava s'empressent d'aller
changer aux Indiens négociants leurs jeunes esclaves
africains contre des fusils el de la poudre.
Par suite de sa position au milieu des marais, Majunga
est un point très malsain de la côte Ouest de Madagas-
car; la chaleur y est excessive, c'est, je crois, le point le
plus chaud de l'île ; les conditions matérielles de l'exis-
tence sont un peu plus chères qu'ailleurs, cela tient à une plus grande rareté des produits alimentaires
dans ce pays très peu peuplé. On boit de l'eau de puits, presque tous creusés non loin du rivage; celle
eau malsaine esl souvent saumâtre, toujours désagréable au goût.
Je passe une semaine à Majunga que je mets à profit pour compléter mes noie- et l'aire de nombreuses
photographies. Il existe à Marofolona les ruines d'une ancienne mosquée arabe, que l'on dil remonter à
trois siècles; des ruines également musulmanes se trouvent à Ambatolampy, petit village situé au fond
de la rade; toutes témoignent d'une ère de prospérité et de force dont joiiissail le Bœny avant la con-
quête antimerina. Majunga, comme beaucoup d'autres villes sur la côte Ouest, a reçu de nombreuses
colonies musulmanes qui ont imprimé aux constructions, aux habitants dans leurs mœurs et leurs cou-
tumes un cachet particulier, qu'on chercherait en vain partout ailleurs, à Madagascar.
Le mercredi 30 octobre, je fais mes adieux à M. Ferrand, chargé' de la vice-résidence de France, cl à
M. Garnier, un de nos compatriotes, notable commerçant dans la ville, en les remerciant encore une
fois de l'accueil si gracieux qu'ils ont bien voulu me faire, et dans l'après-midi je me mets en route pour
Tananarive.
I Avant de quitter Majunga, par les renseignements dont je m'entoure el les quelques observations per-
sonnelles qu il m'est donné de faire, il m'est permis de constater que le port de Majunga est non seule-
5AKALAVA DE MAJUNGA.
248
VOYAGE A MADAGASCAR.
ment le plus vaste de ceux que j'ai visités dans mes voyages à Madagascar, mais c'est encore le meilleur
à tous les points de vue. Dans deux ans je reviendrai encore à Majunga pour y faire un long séjour cette
fois, et mes nombreuses observations relatives au port de Majunga ne feront que confirmer ce que je
présume déjà en 1889.
Tout d'abord le port de Majunga est vaste. Des flottes entières peuvent venir chercher un refuge à
proximité de la ville. Le mouillage de Majunga comprend en effet une vaste superficie; non seulement
il faut citer la baie de Majunga proprement dite, mais il faut encore mentionner la baie d'Ampombito-
kana, plus vaste [encore, et qui constitue l'estuaire du Betsiboka. La baie de Majunga et la baie de
Ampombitokana réunies forment la baie de Bomb toke. C'est une véritable petite mer intérieure. La
tenue des navires y est excellente. Les fonds, très suffisamment bas, sont quelquefois de sable, le plus
souvent de vase molle, alluvions du Betsiboka. Ces bancs vaseux se déplacent fort souvent, mais une
surveillance ordinaire peut renseigner très suffisamment les navigateurs; ce n'est donc paslà un incon-
vénient sérieux. Le mouillage de Majunga est d'un atterrissage relativement facile, les côtes sont élevées,
les relèvements aisés à prendre. De plus les cyclones, si redoutables à Madagascar de janvier à mars,
sont absolument inconnus à Majunga. Cette considération est capitale, et dans l'expédition militaire qui
se prépare, si l'on envoyait nos navires sur la côte Est en février ou mars, ils y courraient de réels dan-
gers, en cas de cyclones éventuels. Nul ne peut savoir s'il y en aura, mais il est plus prudent, soit de
retarder un peu le départ des troupes, soit plutôt de ne fréquenter pendant ces mois dangereux que la
baie de Bombétoke. Nos navires y seront en sûreté et à l'abri d'un naufrage qui pourrait très bien se pro-
duire ailleurs, à Tamalave notamment; sinistres maritimes qui seraient les seules pertes sérieuses à
notre actif dans l'expédition de Madagascar qui, selon toute probabilité, sera des plus faciles et des plus
utiles, si, après son achèvement, la France prend possession de la grande île africaine; des plus inutiles
au contraire, si elle se termine par un nouveau protectorat, qui sera, j'en suis sûr, aussi mauvais que
l'ancien, parce qu'il sera conduit par les mêmes hommes.
VILLAGE DANS LA BROUSSE.
a "I- tlKOP* A SA DESCENTL m PLATEA1 CENTRAL.
CHAPITRE IX
La pierre de Radama. - Dans les palétuviers. - Amparehingidro. - Ci retranché d'Ambohitromby. - Maevarano
et les moustiques. Marovoay, la ville el ses habitants. - Chez le capitaine de la douane. - Musique antimerina
- Ambohibary. - La statue d'Androntsy. - Chez la rei le Tri jy. - Passag la Bets ka. - Amparihibé et
Maevatanana. — Malatsy. - Fièvre rebelle.— Arrivée sur le plateau central. -Malatsy. - Le il Andriba.— Marché
d'Alakamisy. - Andriba. - Un enterremenl sakalava. — Fanataovana sakalava. — Ampotaka. — Kinajy. - Arrivée
sur le plateau central. - Le bain de la reine. - Musique el jeux antimerina.— Le fanorona. — En route pour
Fianarantsoa.
L
\ route de Tananarive pari de Majunga, du quartier Européen, c'est-à-dire
de la partie centrale de la ville, puis, contournant quelques huiles indi-
gènes placées entre la ville européenne el la colline de Rova, s'enfonce
sons un massif de manguiers, de cotonniers, el de bolona qui, au Nord
de Marofoto, forme un joli bois, promenade des plus agréables à Majunga,
où (I ailleurs beaucoup de commerçants européens el indiens ont de
petites maisons de campagne nommées dans le pays, bostana. Après avoir
passé sous ces frais ombrages, on entre brusquement dans la brousse el
on s'élève un peu pour contourner la colline du Rova, et s'éloigner de la
rade vers le Nord-Est. En cet endroit, je rencontre un fanataovana, tas
de pierres de forme allongée, nommé par les Antimerina Vatond' Radama,
el dont l'origine remonte, dit-on, à l'époque de la conquête du Bœny
par ce prince; plus loin sur la droite, et entourant les dernières maisons
de Marofotona, à l'ombre des grands manguiers et des botona, sont cons-
truits beaucoup de tombeaux arabes.
J'ai déjà dit quelques mots, dans le chapitre précédent, de l'influence
qu'exercent, sur les côtes Ouest de Madagascar, les mahométans,
Arabes, Zanzibarites, indigènes des Comores. Celle influence, qui selon toute probabilité a dû
être 1res grande dans les siècles précédents, a été fortement amoindrie par les conquêtes anti-
merina «l'une partie de la côte nord-ouest, el par les postes militaires qu'ils ont créés dans le
32
■
f
JEUNE FILLE DE TRABONJY.
250 VOYAGE A MADAGASCAR.
Sud; mais à mesure que les Sakalava revendiquent leur indépendance, à mesure que parla guerre
de partisans incessante qu'ils font aux Antimerina qui lâchent pied peu à peu, les Musulmans relèvent
la tète, ils font des prosélytes tous les jours plus nombreux, et l'influence mahomélane suit maintenant
une marche ascendante, lente mais continue. Pour qui connaît les populations malgaches, ce l'ait est
très logique et s'explique aisément. Chez les Sakalava, la mode est à l'islamisme pour deux raisons
principales: la première est une raison purement religieuse; la seconde, d'ordre plus spéciale aux popu-
lations madécasses. L'islamisme, religion très simple, avec sa logique toute matérielle, j'oserai dire, plaît
essentiellement aux noirs; de plus, pour le Malgache, comme elle contient des fady, il s'empresse vile de
l'adopter. La deuxième raison milite plus puissamment encore en faveur de l'islamisme. Le Malgache est
un noir ordinaire et, comme tous les gens de celte race, il méprise profondément ceux qui sont plus
foncés que lui ou qu'il croit tels, car il aime à se faire à ce sujet de grandes illusions. Le Malgache de la
côte Ouest est en contact d'une part avec les Makoa, qu'il traite de sales nègres, et d'autre part avec les
Musulmans, qu'il considère comme des vazaha, c'est-â-dire que, dans son intellect rudimentaire, il les
considère comme des êtres d'une essence supérieure à lui — les Musulmans ne manquent pas d'en-
courager une telle pensée — et cherche bien entendu à s'en rapprocher, sinon à les égaler, pour bien
marquer surtout la différence qui existe entre eux cl les « sales nègres ». Le Malgache se fait donc
musulman, s'habille comme les disciples du Prophète; [tour un peu il ferait croire que sa famille habile
la Mecque et qu'il est Charifou (descendant de Mahomet). C'est surtout à ce mobile orgueilleux qu'obéis-
sent les Malgaches en se faisant Musulmans. Ils croient changer de peau. Quoi qu'il en soit, les Musul-
mans étrangers exploitent hardiment ce côté faible du caractère malgache, ils s'insinuent vite dans leurs
bonnes grâces, et les conduisent par la religion. De là à devenir leurs chefs, il n'y a qu'un pas : il est t ite
franchi. Aussi voit-on sur la côte Ouest toutes les reines et les roitelets sakalava qui se partagent cet
immense territoire avoir pour ministres, pour hommes dirigeant leurs affaires, des Musulmans d'origine
étrangère. Quelques pays même, aux environs de la baie de Mahajamba par exemple, ont de véritables
sultans comme souverains. Les lien Ali, les Ben Mohammed, les Ben Abdallah, sont donc très fréquents
sur la côte Ouest, mais on est très étonné d'apprendre que leurs pères étaient de vulgaires Rakolo,
Ranaivo, Rainifringa. El pourtant ces Arabes, qui jouissent d'une si haute considération, n'ont le plus
souvent d'arabe que le nom qu'ils se donnent. S'il y a parmi eux quelques indigènes de Sour ou de
Mascale, la plupart sont (oui simplement des Comoriens ou des nègres du Moçambique. Ils parlent du
reste, tous, le soahili, la langue des Grands Lacs; excessivement peu connaissent l'arabe, mais le Mal-
gache n'y regarde pas de si près, il a fait comme les Comoriens, qui eux voulaient devenir Arabes, alors
qu'ils n'étaient que de vulgaires nègres du Moçambique; maintenant toutes leurs familles habitent la
Mecque, Médine ou autres lieux saints. Ils viennent d'Andafy, donc ils sont vazaha.
Les tombeaux arabes, que nous voyons sur notre droite, sont des quadrilatères en maçonnerie portant
aux quatre angles une sorte de petite pyramide peu élevée, au bord intérieur taillé en petites marches
égales, au bord extérieur taillé à pic, d'aplomb au niveau du mur d'enceinte; je vois également deux
vieilles citernes, reste probable d'une ancienne mosquée ou d'une vieille maison arabe qui se trouvait
près de la roule. En somme, en dehors de cette satisfaction, très platonique, qu'éprouvenl lesMusulmans
à Madagascar, à se croire des vazaha, l'islamisme a peu changé leurs manières d'être; les petits côtés de
celle religion les ont immédiatement séduits, c'est vrai, aussi en onl-ils pris bien vile tous les fady,
sauf un cependant, celui concernant les liqueurs fermentées, que peu d'entre eux — suivant en cela
l'exemple des Arabes eux-mêmes — observent scrupuleusement. Quant au précepte du Koran, aux
grandes idées qu'il renferme, tout cela demeure lettre morte pour l'homme de couleur et pour le Mal-
gache en particulier. Pour lui, l'islamisme, connue pour les nègres des Comores, consiste exclusivement
à ne pas toucher au chien et au cochon.
Dans tout l'Ouest de Madagascar, les Antimerina sont appelés Amboalambo (chien cochon). Cette dési-
gnation n'est pas à proprement parler, comme certains voyageurs l'ont dit, un terme de mépris, employé
par les vaincus pour désigner leurs vainqueurs. Celle appellation indique tout simplement, dans l'esprit
DE MAJUNGA A TANAXARIYE.
251
des Sakalava, des gens qui n'observent pas le grand fady de l'islamisme et qui touchent à ces animaux
impurs.
Mais, nous voilà maintenant loin de la ville, dont les maisons blanches se détachent vigoureusement
derrière nous, dans le bleu de l'Océan. Un rideau de verdure entoure Majunga, nous venons à peine de
le traverser; à nuire gauche, s'élève la colline du Rova, dont les contreforts sont encore couverts de
beaux manguiers;;» notre droite, un terrain couver! d'argile rougeâtre, dissimulée à peine sous un maigre
' '
] il .11 :: U \ \!l \ru.~ A M '
gazon, d'où émergent parfois quelques gros bouquets de mokonasy, descend en pente douce vers les der-
nières maisons de Marofotona.Devanl nous,c'csl la brousse.Les arbres isolés sont rares, les grands salrana,
les botona oui disparu, ce ne sont plus .pic de chélifs buissons. Le pays esl relativemenl plat, il y a bien
quelques petites ondulations de terrain, mais chacune a à peu près la même hauteur, cl elles sont très
rapprochées, ce qui ne permet pas de les distinguer à une certaine dislance. Cependant, au loin, surgis-
sent deux ou trois mamelons, couverts de beaux manguiers à l'ombre desquels s'élèvent quelques cases,
Andrehitra cl Amboaboaka-Kely. Dans le lointain se profilent, à l'horizon, à droite, les collines de Paha-
zony, à gauche au contraire, c'est une immense plaine de verdure qui s'étend à perte de vue, c'est
l'embouchure de la Betsiboka avec ses forêts de palétuviers. Le chemin esl pénible pour les hommes.
qui se blessent douloureusement les pieds aux roches calcaires coupantes qui encombrent le sentier; la
chaleur est 1res forte; mes porteurs m'apportent pour me rafraîchir un fruit, qu'ils cueillent à un arbris-
seau dont le sentier esl bordé et que je n'avais pas encore vu jusqu'ici à Madagascar. C'est un fruit 1res
curieux, à noyau extérieur. Les indigènes cassent ces noyaux, pour en obtenir une amande, qu'ils font
252 VOYAGE A MADAGASCAR.
griller, et qu'ils mangent avec beaucoup de plaisir; le fruit proprement dit est de la grosseur du poing.
jaune et rouge, il est très aqueux, sa saveur est acidulé, c'est ce qu'on appelle dans le pays le mahabiba
(Anacardium occidentale). Cette route de Tananarive ne va pas vers le nord-ouest, comme je le croyais,
pour suivre la ligne des hauteurs que j'avais longée en venant d'Anlananlafy, et qui constitue celte
espèce d'isthme qui réunit Majunga au pays voisin. Le chemin ne fait pas un si grand détour, il s'avance
directement vers le Nord-Est, et passe dans les palétuviers. A marée basse, cela est parfait et l'on marche
avec facilité sur ce sable mêlé de vase et durci par le soleil; mais à marée haute, avec de l'eau jusqu'au
ventre, on patauge péniblement dans une boue infecte.
Les grands fleuves du versant oriental de l'île, au lieu d'avoir leur embouchure obstruée par des levées
sablonneuses comme cela a lieu sur la côte Est, et de former des lagunes et des marais tout le long du
littoral, se jettent à la mer sur la côte occidentale de l'île par de larges embouchures, divisées générale-
ment en forme de delta, cl placées au fond de profondes baies. Ces fleuves occidentaux de Madagascar
sont le plus souvent plus forts et plus gros que ceux de la côte Est ; en revanche, leur cours est très irré-
gulier, comme volume d'eau charrié. Tandis que, sur la côte Est, les pluies presque continuelles qui tom-
bent dans la zone forestière alimentent toute l'année, d'une manière presque constante, les cours d'eau
de ce versant, sur la côle Ouest au contraire, où la zone forestière est 1res peu marquée et où il s'établit
deux saisons parfaitement tranchées, l'une de sécheresse absolue et l'autre de pluie torrentielle, les grands
cours d'eau de cette côte coulenl à pleins bords et en rapides à la fin de la saison des pluies; en revanche,
leur lit est souvent à sec pendant l'autre saison. Il en résulte que ces cours d'eau au régime irrégulier
entraînent, lorsqu'ils coulent à pleins bords, beaucoup de dépôts vaseux qui viennent s'accumuler non
loin de leur embouchure. Ces dépôts s'appuient sur les berges du fleuve, mais ils forment aussi de nom-
breuses îles qui encombrent leur delta. Les roules de navigation changenl d'une saison à l'autre, et des
pilotes habiles sont nécessaires pour suivre un chenal sinueux que les eaux ont creusé dans les boues:
de plus, ces vases sont sans cesse remuées par les mouvements des marées et par les eaux du fleuve qui
se heurtent continuellement. Ainsi à Majunga on peut voir à marée basse les eaux jaunes de la Belsi-
boka qui se répandent à plus de dix milles au large. Sur ces dépôts vaseux, couverts ou découverts par
les eaux saumatres, ont pris naissance de grandes forêts de palétuviers, et ces arbres, remontant le
cours du fleuve, croissent en grande abondance sur les rives jusqu'au point précis où l'eau de mer esl
poussée par la marée montante. Au sortir des palétuviers, nous reprenons notre route dans la brousse,
et nous arrivons bientôt à Amparehingidro.
C'est un village d'une douzaine de cases; j'y remarque dans les alentours plusieurs petits lacs et
étangs d'une formation analogue à celle que j'avais observée près de Antananlafy. Ces réservoirs d'eau
douce sont très précieux pour les habitants, car il n'y a pas de sources dans la région, cl leur voisinage
permet aux indigènes de se livrera quelques cultures maraîchères, qui leur ont été enseignées par les
Européens de Majunga.
Le jeudi 31 octobre, nous marchons dans un pays relativement boisé ; c'est encore la brousse, mais la
végétation est plus active et les incendies qu'allument constamment les indigènes oui respecté un plus
grand nombre d'arbres. Nous sommes toujours en terrain secondaire, et je ramasse sur mon chemin un
grand nombre de petites pierres calcaires, semblables à des bâtonnets. Vers dix heures, nous arrivons à
Ambohitromby, grand camp retranché, construit pendant la dernière guerre. C'est un rectangle de plus
de 500 mètres de côté. Ses fortifications sont faites de fossés et de remblais en pierres et en terre, avec des
embrasures de distance en distance. Ces fortifications, quoique rudimentaires, sont assez bien comprises,
et des Européens ont dû certainement participer plus ou moins directement à leur construction. Au
milieu de ce camp retranché où ont dû exister, il y a quelques années, de nombreuses maisons, subsiste
encore une enceinte palissadée qui entoure les trois cases de l'officier antimerina qui commande le fort
cl de ses quatre soldats. On me montre quatre vieux canons lisses, en foule, qui reposent sur des madriers.
En quittant Ambohitromby, nous marchons plus au sud, et à noire droite, nous voyons bien maintenant
le fond de la baie de Majunga et les maisons blanches de la ville, l'embouchure 71e la Betsiboka, pin-
DE MAJUNGA A TANANARIVE.
253
sieurs des bras qui la constituent, les îles, et surtout la belle
venue des palétuviers qui recouvrent toute cette vallée. Ambo-
hitromby, établi sur une hauteur dominant la route et toute
la vallée, est une bonne position stratégique. Malheureuse-
ment, la place manque d'eau, et l'on est obligé de l'aller
chercher à une assez grande dislance. Ce défaut est d'ailleurs
commun à tous les forts et postes militaires antimerina qui,
édifiés sur les sommets, sont assez éloignés des sources qui
les alimentent. Le soir, j'allai coucher à Maevarano, village
situé sur les bords de la Betsiboka. De ce village, je comptais
arriver en un ou deux jours de marche à Marovoay; j'avais
choisi cette roule par terre pour me rendre compte du pays, et
pour les besoins de ma mission; généralement les voyageurs
qui montent à Tananarive vont à Marovoay par le fleuve la
Betsiboka, la traversée en pirogue ou en boutre est assez
courte, et le voyage beaucoup moins pénible.
Il faut neuf heures trente minutes de marche pour aller de
Majiingaà Maevarono; pendant tout ce temps la contrée reste
sensiblement la même, <■<• n'es! pas une plaine à proprement
parler, mais c'est un terrain relativement plat. Quelques
coteaux et monticules peu élevés y forment de longues ondula-
tions à pentes douces; une ligne de collines de 150 à 200 mèl res
de hauteur limite l'horizon dans le nord-est ; dans le sud-ouest
au contraire, le plateau s'abaisse insensiblement pour aller se
perdre dans la vallée du Betsiboka. Néanmoins, partoul la vue
s'étend à une assez grande distance, et le chemin suit toujours
un terrain découvert. La végétation de relie région esl repré-
sentée par des arbres isolés, des buissons çà et là, et sur-
tout par des lataniers épineux qui croissent partout ; il n'y a pas de taillis, si ce n'est près de
la Betsiboka, à deux ou trois kilomètres de la roule, où les palétuviers forment une véritable
forêt.
Maevarano, où nous passons la nuit, est un village de 10 rases environ, il esl entouré d'une enceinte
de troncs d'arbres, on y trouve également 't canons lisses, en foule, montés sur affût en bois, fabriqués
par les indigènes. Ce village, qui est à une altitude de 20 mètres, esl peu éloigné de l'estuaire du Bet-
siboka; ce village, dominé au nord et à l'est par de hautes collines, n'a qu'une position très défectueuse
au point de vue militaire ; avant d'arriver à Maevarano, on traverse une petite rivière, premier affluent
de droite de la Belsiboka. Cette rivière était desséchée à celle époque de l'année, et pendant la saison
des pluies, elle se traverse à gué, avec la plus grande facilité.
Cri le nuit passée à Maevarano a été absolument épouvantable. Nous avons (''lé' dévorés par les mous-
tiques. Ces insectes, très nombreux auprès des grands fleuves de la. côte Ouest, se sont probablement
donné rendez-vous à Maevarano, pour nous livrer bataille. Il a fallu combattre toute la nuit, et nous ne
sommes sortis victorieux de la lutte qu'avec les plus grandes difficultés. De part et d'autre, il y eut beau-
coup de sang répandu. Les moustiques, nos grands ennemis de la côte Ouest, vivent ici en légions
innombrables; leurs larves aquatiques se développent avec la plus grande facilité dans les mares d'eau
douce croupissante qui nous environnent. A l'état adulte, ces insectes cherchent partout leur nourri-
ture, et malheur à l'être vivant, homme ou animal, qui s'aventure dans ces parages. Je n'ai jamais vu,
dans les nombreux voyages que j'ai entrepris, une telle affluence de ces insectes désagréables. On en
dislingue plusieurs espèces, dont 1rs deux principales sont lesmoka, qui piquent principalement le jour,
25i
VOYAGE A MADAGASCAR.
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et les mokafohy, plus petites, qui préfèrent les ombres de la nuit; grâce à celte diversité de goût, le
malheureux voyageur n'a pas un instant de répit.
Le vendredi I er novembre, une bonne étape va nous conduire à Marovôay; on compte sept heures de
marche de Maevarano à Marovôay. La contrée est semblable à celle que j'avais traversée les jours précé-
dents, moins accidentée encore; c'est une grande plaine a peine ondulée par de petits mamelons, le
sol est très caillouteux, c'est toujours la brousse comme végétation. Les lataniers y sont en grand
nombre, et à côté du grand satrana au tronc uni et élevé, poussent des touffes de petits satrana épineux,
qu'on distingue facilement de loin, de la première espèce, d'abord par
leur plus petite taille, et ensuite parce que leurs troncs rugueux,
toujours penchés, ne s'élèvent jamais verticalement, comme celui du
grand lalanier. A 12 kilomètres dans le nord de Marovôay, et après
avoir dépassé le village antimerina de Miadana, nous arrivons sur
les bords de la rivière Andraholava, qu'il nous faut traverser pour
continuer notre route. Le passage est, long; car pour toute ma cara-
vane, nous n'avons qu'une petite pirogue, qu'un pè-
chent* de crabes a bien voulu nous louer. L'Andranôlavë
roule des eaux jaunâtres, il n'y a qu'un très faible cou-
rant, la marée monte encore, les berges d'argile rouge
détrempées par les changements quotidiens du niveau
de l'eau, sont pénibles à franchir, et l'on enfonce pro-
fondément dans cette bouillie rougeàtre. De l'autre côté
de l' Andraholava, nous marchons quelque temps dans
la même contrée qu'auparavant, faisant roule sur un
massif de manguiers, dont la verdure annonce au loin
les premières maisons de Marovôay. Vers deux heures,
nous entrons dans la ville.
Marovôay est une des grandes agglomérations dé la
côte Ouest; elle est, sensiblement, aussi peuplée que
Majunga, comptant 4 000 habitants environ. La ville est
orientée sud-est nord-ouest et les maisons se disposent
à peu près symétriquement, d'une longue avenue qui
s'étend dans cette direction. Les habitations de la ville
son! comme à Majunga d'ordre 1res composite : il v a des
maisons en pierre construites et habitées par les Indiens et les Arabes, gros négociants du pays, puis des
maisons en torchis et en terre occupées par les Antimerina, enfin des cases en roseaux où se logent la popu-
lation sakalava, les esclaves malgaches el africains, qui sont ici en assez grand nombre. Une petite rivière,
qui porte le même nom que la ville, passe au sud de Marovôay; ce cours d'eau n'est pas très large, mais il
est profond, et permet, en tout temps, aux boutres el aux embarcations de le monter jusqu'à Marovôay.
Aux deux extrémités de la ville, surtout du côté Ouest, par où nous sommes arrivés, s'élèvent de beaux
manguiers. Ces arbres magnifiques donnent à la ville un cachet tout particulier. Parallèlement à la
rivière, el du côté du nord, s'élèvent deux ou trois collines aux flancs assez escarpés; sur leur sommet,
les Antimerina oui édifié leurs posles militaires; il est défendu par deux petites pièces de canon el ren-
ferme l'habitation du gôuverneùret de ses principaux officiers. Ces fortifications n'ont aucune impor-
tance; elles sont les dernières que l'on rencontre sur la roule; celles des autres posles. murs de terre,
fossés et palissades, oui surtout pour objet de défendre les populations des villages contre les bandes
de maraudeurs el de pillards, qui sont nombreux dans la région. Pendant la dernière guerre, le poste de
Marovôay étafi destiné à couvrir la retraite de Ramambazafy, alors gouverneur général du Bœny, el
relire avec des troupes à Ambohitromby. Les Antimerina avaient prévu celle retraite, qui n'était que trop
/
FEMME SAKALAVA DE MAROVOAY.
DE MAJUNGA A TANAXARIYE.
probable si nous avions voulu. Le commerce de Marovoay n'offre rien de particulier à signaler. Les prin-
cipaux négociants de Majunga, Européens et gens de couleur, y ont presque tous des comptoirs; ils y
vendent leurs produits et retirent ceux de la région. Dans ces terres basses de la Betsiboka. la plaine est
couverte tous les ans par des alluvions fertiles qui amènent les grandes eaux, il y a de nombreuses
rizières. Marovoay est un peu le centre de cette production, et chaque année, au moment de la récolte, on
y achète beaucoup de riz non décortiqué. En cet état, ce produit se conserve bien et peut supporter de
grands voyages; on en amène de grandes quantités à Majunga, et de là on envoie ce riz aux Comores, à
Mayotte, sur les côtes d'Afrique. L'industrie de Marovoay es!
exclusivement entre les mains de quelques Indiens, qui fabri-
quent, avec de l'argile rouge des environs, de la poterie de mau-
vaise qualité. Ces cruches, ces sadjoa, comme les appellent les
indigènes, leur servent dans leurs cases à conserver l'eau douce
de consommation journalière. Je suis logé dans la maison du
capitaine de la douane, un Antimerina de type presque
pur. C'est lui qui reçoit les étrangers; sa maison en torchis
est très confortable. Qu'on en juge : du papier peint tapisse
toutes les pièces, des plafonds en toile sont tendus, îles
rideaux aux fenêtres, des couverts, de la porcelaine,
une table. Pour un explorateur, c'est un palais.
Dans la soirée, le gouverneur de Marovoay m'envoie
sa musique qui, pendant mon repas du soir, me joue
continuellement un motif de valse assez joli, el que je
vais essayer de transcrire ici pour piano.
Celte valse antimerina que j'avais déjà entendu jouer
à Mandritsara pour la première fois, et que j'ai depuis
entendue souvent partout à Madagascar, a été certaine-
ment importée dans l'île par des Européens; j'en ignore
l'origine, aussi bien que l'auteur, mais quoi qu'il en soit,
je la donne, parce que les remaniements que lui ont fait
subir les Antimerina, sont assez curieux, et qu'ils nous
donnent bien la mesure et le rythme de ces indigènes. »
Après ce concert, j'entendsdes chœurs, qui m'intéressent par leur chant. Certaines personnes qui ont écrit
des relations de voyage à Madagascar ont été prodigues de louanges pour les dispositions musicales que
montre le peuple madécasse : j'ai beaucoup étudié cette question pendant mon exploration, et j'arrive
malheureusement à une tout autre conclusion. Pour l'exprimer, j'emprunterai à M. Guimet le jugement
qu'il a donné an sujet de la musique japonaise, et qui convient parfaitement à la musique malgache :
« Elle est assez désagréable pour nos oreilles européennes. Les intervalles sont toujours trop courts. Les
chanteurs chantent faux, les musiciens jouent faux; mais néanmoins leur unisson est juste. Ils chantent
et jouent faux, d'une quantité égale, de sorte qu'ils chantent faux avec une justesse admirable. »
Sans doute, on pourra voir un joueur de valiha qui répétera sur son instrument primitif des airs qu'il
aura entendu jouer, par des instruments européens, même avec assez de justesse. Sans doute on pourra
voir aussi un adolescent répéter parfaitement un air qu'il aura entendu chanter, mais ce ne sont là que
des exceptions et, d'une manière générale, je suis convaincu que le jugement porté par M. Guimet sur la
musique japonaise, peut s'appliquer strictement à la musique malgache. Toute personne qui, à Mada-
gascar, a pénétré dans un temple, et qui a entendu des chœurs de fidèles chanter des cantiques parta-
gera de suite mon avis. Je m'empresse d'ajouterpour excuser les Malgaches que c'est un peu de la faute
de leur professeur habituel, s'ils chantent toujours faux. En effet, les missionnaires protestants anglais,
non contents d'apprendre aux Malgaches de la mauvaise musique sur un thème incompréhensible pour
33
LE CAPITAINE UF. LA DOUANE.
238
VOYAGE A MADAGASCAR.
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les indigènes, les ont habitués, en chantant, à faire des gestes absolument grotesques et ridicules.
Le samedi 2 novembre, je quitte Marovoay au lever du jour, en prenant vers l'Est la grande avenue.
Les maisons vont fort loin et ne cessent que près d'un petit ruisseau, le Tsimahajao, qu'il nous faut tra-
verser sur une poutre branlante. Quelques minutes après, nous nous arrêtons sur les bords de la rivière
de Marovoay, en face du village d'Ambohibary. Cette rivière encaissée, mais très profonde, ne peut se
traverser qu'en pirogues. A marée haute, cette traversée est déjà pénible; elle est hérissée de difficultés
à marée basse, lorsque les eaux se sont retirées et ont mis à découvert, sur une assez grande largeur, les
deux rives boueuses d'argile, dans lesquelles il nous faut patauger, pour aller de la terre ferme à nos
pirogues. De l'autre côté de Marovoay, s'étend la grande plaine d'Ambohibary, transformée tout entière
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DE MAJUNGA A TANANARIVE. 239
en rizière par les indigènes. Au moment des pluies, c'est un passage très difficile, on ne peut suivre les
levées de terre qui séparent les rizières et qui ont presque partout été enlevées par les grandes eaux. Il
faut donc patauger dans une boue infecte, dans laquelle on enfonce jusqu'au ventre. A l'époque où nous
nous trouvons, ces difficultés ont disparu, mais elles ont été remplacées par d'autres, non moins péni-
bles à vaincre. De nombreuses flaques d'eau restent encore dans les rizières, ce qui nous oblige à de
grands détours. De plus, le terrain découvert d'où les eaux se sont écoulées a été desséché par un soleil
torride, de grandes crevasses sinueuses se sont formées dans tous les sens, nous ne pouvons les enjamber
qu'avec les plus grandes difficultés, car elles sont profondes, et leurs bords taillés à pic cèdent à la
moindre pression; cette plaine doit s'étendre très loin à l'Est et à l'Ouest, mais les limites nous en sont
cachées par des fourrés de bararata. Devant nous, un rideau sombre de verdure la limite vers le Sud-
Est; nous sommes bientôt à la limite de ce petit bois, qui semble s'étendre assez loin vers le Nord et le
Sud, et qui constitue la petite zone forestière de cette partie de la côte. Ce ne sont pas de hautes futaies,
c'est plutôt un taillis, où la marche est difficile, le chemin est coupé à chaque instant par les lianes et
les plantes grimpantes qui s'accrochent ou qui pendent aux arbres dont la roule est bordée. Aussi, pour
pouvoir marcher avec plus de facilite, nous empruntons le lit desséché d'un ruisseau, qui court parallè-
lement à notre route. Vers onze heures, nous arrivons à Andronlsy.
C'est un village sakalava de 15 cases, il est très pauvre. On y trouve un carré formé par une enceinte
de forts pieux en bois, qui renferme le tombeau d'une ancienne reine du pays. Je demande son nom. Il
est fad)i de me le dire.
Ce fady sakalava, qui interdit aux vivants de prononcer le nom des morts, est très important à con-
naître pour pouvoir se rendre compte des changements successifs, sorte d'évolution lente mais continue
que subit, la langue parlée, à Madagascar, sur la côte Ouest de l'île. Je ne veux pas aborder encore à
présent une élude même très sommaire sur la langue madécasse; elle a en général été étudiée de très
près, mais fort mal comprise par les personnes qui ont entrepris un tel travail. Il est évident que, en
principe, la langue malgache est unique. C'est théoriquement vrai, et personne ne le met en doute, mais
dans la pratique, les missionnaires catholiques et protestants qui ont ('•«•rit à Tananarive des diction-
naires cl des grammaires malgaches-anglaises ont méconnu, comme beaucoup d'autres, ce principe fon-
damental de l'histoire sociale et politique de Madagascar que j'ai exposé d'ailleurs, dans un avanl-propos
de cet ouvrage, à savoir : les Anlimerina, quoique étant la tribu la plus puissante de Madagascar, sont
encore loin d'avoir absorbé les antres peuplades, et si l'on doit dans toute question qui se rattache
à Madagascar, tenir grand compte des usages, des coutumes de la langue, de la politique des Antimcrina,
il est absolument illogique et contraire à nos intér ts aussi bien qu'à la vérité scientifique de ne vouloir
voir dans Madagascar que celte peuplade. Depuis de longues années, c'est un piège tendu à notre politique
parles Anglais. Dans la dernière guerre, et depuis lors, nousysommes lombes grossièrement, nous avons
tout sacrifié aux Anlimerina : on pourra voir dans la suite des temps les fruits d'une telle politique.
En ce qui concerne les ouvrages de linguistique publiés à Tananarive, ils doivent s'appeler, non pas,
par exemple, grammaire malgache-française, mais antimerina-française. Le dialecte anlimerina peut
être sans doute compris dans toute l'étendue de l'île, aussi bien par un Sakalava que par un Betsimisa-
raka, cela est indiscutable, mais enfin, les dialectes sakalava et betsimisaraka existent, comme d'ailleurs
dans chaque tribu, et je ne vois pas pourquoi le dialecte des Antimcrina serait pris comme type de la
langue malgache. Au point de vue scientifique, le seul dont je doive m'occuper ici, il est infiniment pro-
bable que les Anlimerina, peuplade venue du dehors, ont dû apporter avec eux des mots et des règles
grammaticales inconnus dans l'île avant leur arrivée, et s'ils les ont répandus avec eux dans beaucoup
de provinces, il existe encore une grande partie du territoire de l'île où ce dialecte n'a pas pénétré.
Le dialecte sakalava est, parmi tous ceux parlés dans l'île, un des moins purs et des moins corrects.
Ils n'ont pas de langue écrite, et les lettres n'ayant pas fixé les sons d'une manière définitive, on peut
remarquer d'un village à l'autre des différences très notables. Une des grandes causes de corruption du
dialecte sakalava est justement ce fady des noms des morts, contre lequel je venais de me heurter à
260 VOYAGE A MADAGASCAR.
Androntsy. Ce fady m'a donné de suite la clef de différences notables que j'avais remarquées entre le
sakalava et l'antimerina. Par exemple, presque toutes les peuplades de Madagascar appellent les œufs :
atody ; l'eau : rano. Chez les Sakalava au contraire, comme il s'est probablement trouvé des rois et des
reines qui se sont appelés Rainatody ou Rainirano, et que, à leur mort, il a été défendu de prononcer
ces mots atodij et rano, les indigènes sakalava, du moins ceux qui se conforment scrupuleusement à ces
fadij, ont dû se mettre l'esprit à la torture pour trouver, dans leur langue si pauvre, des mots qui puissent
désigner ces objets, dont ils font un usage journalier. Ils y ont réussi, et les Sakalava du Rœny appellent
l'eau mahalena (ce qui mouille) et l'œuf fandatsaka (ce qui tombe); c'est pour un motif analogue que,
pour dire masoandro (l'œil du jour, le soleil), ce mot étant fady, ils disent : mahamay (ce qui brûle).
Dans la case où sont mes appartements, si j'ose m'exprimer ainsi, est une statuette en bois grossiè-
rement sculptée et habillée à la mode indigène; elle représente l'ancienne reine et est l'objet d'une
vénération toute spéciale des habitants du pays. Ces figures grossières qui représentent un bon ou un
mauvais génie, ou encore un défunt, ne sont pas communes à Madagascar; c'est ici la première fois que
j'en voyais, et je n'en ai plus revu que dans certaines tribus du Sud, chez les Antanosy en particulier.
Dans l'enceinte palissadée qui contient le tombeau de l'ancienne reine, il y a beaucoup d'autres
tombes, qui ont la forme de pyramides quadrangulaires. Mais ces pyramides, au lieu d'être constituées
comme chez les Betsimisaraka, par de petites baguettes de bois mises les unes à côté des autres, sont
chez les Sakalava édifiées avec de forts madriers. Il existe autour du village et dans le bois qui l'envi-
ronne d'autres types de sépultures sakalava; ce sont des parallélipipèdes rectangles, sur lesquels (pour
les gens de marque probablement) on a plaqué de petites dalles de granité, sur d'autres (pour des gens
de conditions inférieures) on s'est contenté de disposer tout simplement un lit de cailloux de quartz.
Quoi qu'il en soit, il s'élève à une des extrémités de ces tombeaux, le plus souvent tournés vers l'Est, une
grosse pierre qui indique l'emplacement de la tète du mort. Nous passons l'après-midi au village, la cha-
leur est tellement forte qu'il nous serait impossible de traverser, pendant sept heures, la grande plaine
aride qui nous sépare de Befotaka. Vers six heures, au lever de la lune, nous quittons Androntsy, nous mar-
chons pendant une heure pour sortir du bois, puis, pendant longtemps, dans une grande plaine couverte
de vero, d'où émergent ça et là de petits bouquets de lalaniers nains. A minuit, nous arrivonsà Befotaka.
L'accès de ce misérable hameau de cinq ou six cases est difficile, périlleux même, il nous faut traverser,
sur une longue branche d'arbre, une rivière de boue, encaissée entre deux parois rocheuses taillées à pic. Au
milieu de la nuit, ce n'est que par des prodiges d'équilibre que nous pouvons franchir heureusement , sur un
tronc d'arbre, cette rivière d'un nouveau genre ; ce passage est délicat. Le lendemain , une petite étape nous
conduit à Ambato. A peu de distance de Befotaka, je me suis arrêté au village sakalava de Trabongy, où
je n'ai pu résister aux sollicitations pressantes de la reine qui veut absolument me faire entrer dans sa case
royale. C'est une bonne vieille; un Islam, investi des hautes fonctions de premier ministre, l'assiste dans
l'art si difficile de gouverner les peuples. Dans l'E.-N.-E. de Trabongy, les Antimerina ont édifié le poste
militaire de Mahatombo, qui continue la série de ceux qui sont échelonnés de Majunga à Maevatanana.
De Trabongy, deux heures de marche nous conduisent à Ambato. C'est un village important de la
région, il est habité en majorité par des Antimerina qui font du commerce dans cette vallée de la
Betsiboka. Ambato est en effet sur les bords du fleuve.
Le lundi i novembre, nous traversons, à quelques minutes de marche d'Ambato, la rivière Ikamoro,
dont le confluent avec la Betsiboka est à un kilomètre, à l'est du gué, puis nous continuons notre route,
le long des rives de la Betsiboka. Ici son cours est parsemé d'îlots et de bancs de sable. Dans la soirée,
nous arrivons à Bepako, misérable hameau de six ou sept cases.
Le mardi 5 novembre, nous continuons dans la brousse et, à neuf heures, nous arrivons à un gué de la
Betsiboka. Nous devons atterrir de l'autre côté, dans une île formée par deux bras du fleuve. Dans celte
île, en haut d'un gros mamelon que nous voyons d'ici, est le village d'Amparihibe. La traversée de ce
bras de la Betsiboka se fait sans incidents dans de larges pirogues, et de l'autre côté du fleuve, après
avoir traversé un grand fourré de bararata, nous montons à Amparihibe.
JEUNES PILLES ANTANKARA. ( GRAVURE HE ROUSSEAU, d'aPRES UNE PHOTOGRAPHIE.]
DE MAJUNGA A TANANARIVE. 263
C'est, comme Ambato, un gros village antimerina; il n'y a que fort peu de Sakahv a, qui ont d'ailleurs,
je le remarque, quitté en masse cette contrée, par crainte de corvées aussi injustes qu'écrasantes.
Le lendemain, une petite étape nous conduit à Maevalanana. Nous avons, au sortir d'Amparihibe, tra-
versé le deuxième bras de la Betsiboka. La contrée a une végétation beaucoup plus pauvre, les arbres
sont plus rares. On voit que nous sommes sur les confins de la région des brousses, et bientôt lorsque
nous aurons quitté les pays sakalava, nous serons en pays antimerina dans la zone dénudée. Aux envi-
rons de Maevatanana, le pays est très accidenté, les pointements rocheux s'observent fréquemment.
Dans les éboulis d'argile, on observe des filons de quartz entre des couches de schistes cristallins. Le
village de Maevalanana est le plus important de ceux que l'on rencontre en allant de Marovoay à Tana-
narive. Le gouverneur de la ville, Ramambazafy, me loge dans une maison convenable. Ramambazafy,
en même temps qu'il commande à Maevalanana. est le gouverneur de toute la contrée. Dans les entre-
tiens que j'eus avec lui, il me parut être un homme fort intelligent ; malheureusement les lourdes corvées
qu'il impose à ses administrés n'ont pas rendu son nom bien populaire dans le Bœny, il est craint,
mais détesté dans toute la contrée, aussi bien par les Antimerina que par les Sakalava.
Maevatanana est bâtie sur une hauteur, colline escarpée par les ravinements de l'argile rouge dont
elle est formée, à pic de tous les côtés, surtout du côté de l'Ouest. On entre dans la ville par deux pas-
sages où sont construites deux portes grossières; il est assez difficile de pénétrer dans Maevalanana sans
passer par ces deux portes, tant par suite des fortifications que l'on a édifiées, haies de cactus, palis-
sades, et par les fossés que l'on a creusés, que par les ravins creusés naturellement dans l'argile toul
autour de la ville. Ces ravins ont d'ailleurs une grande profondeur. Le village compte environ 1 S00 habi-
tants; on remarque une rue principale, Esl el Ouest, bordée de cases, dont quelques-unes sont en terre
ou en briques crues; celles-ci plus confortables abritent îles Antimerina commerçants ou quelques
Indiens qui sont venus s'établir ici, pour acheter des produits (cuir, caoutchouc el raphia), et vendre
leurs marchandises (colonnade, armes, quincaillerie).
Depuis Majunga jusqu'à Maevatanana, le chemin est 1res beau, el suit un terrain plat. En effet, Maeva-
tanana, qui est situé à une distance considérable de Majunga, n'est qu'à 170 mètres d'altitude, c'est dire
que la pente est insensible. Malheureusement, Maevalanana. situé non loin de la Retsiboka, est. en ce
pays découvert, un des points les plus chauds et les plus malsains de Madagascar. J'en devais faire moi-
même la triste expérience : j'y contractais, en effet, les germes de la malaria, et si jusqu'alors j'avais pu,
plus heureusement (pie mes compagnons, échapper aux fièvres de Madagascar, cette première atteinte
devait me frapper plus profondément. Mes porteurs, suivant l'usage, avaient voulu s'arrêter un jour ou
deux à Maevatanana où ils rencontraient beaucoup de leurs compagnons. J'eus beaucoup de peine à
les.en dissuader, j'avais de violents accès fébriles qui me faisaient désirer ardemment d'arriver à Tana-
narive, le terme de ce voyage.
Le jeudi 7 novembre, nous continuons notre roule, longeant le fleuve sur sa rive droite, mais ce grand
cours d'eau n'est plus la Betsiboka, c'est son grand affilient de gauche, l'Ikopa, dont nous avons dépassé
le confluent après Amparihibe. La contrée est très rocheuse, et, comme dans les environs de Maeva-
tanana, la végétation est très peu active. Vers dix heures, nous sommes à Tsarasoatra. Ce village, qui
compte 33 cases environ, est bâti comme d'habitude sur une hauteur. Nous avons laissé Ambodiroka à
1 Ouest, l'Ikopa, distant de nous d'environ un kilomètre, n'est plus navigable, ni même flottable, son lit
est obstrué de gros rochers, sur lesquels les eaux se brisent en tourbillons d'écume.
Le vendredi 8 novembre, nous nous mettons en route sous la pluie; c'est la première que nous res-
sentons depuis que nous avons quitté les forêts de l'Est, mais nous nous approchons du plateau central
où la saison des pluies commence en novembre. Nous suivons l'Ikopa, et nous passons en vue des îles de
Nosy-Fito, le barrage important le plus bas de cette grande rivière. Puis, avant d'arriver au village de
Mandendamba, nous traversons deux affluents de l'Ikopa, l'un, l'Andranokely, l'autre, le Mandendamba.
Enfin, a midi, nous arrivions à Ampasiria, gros village fortifié, entouré de plantations de cactus, et
de palissades.
264 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le samedi 9 novembre, après avoir traversé, au sortir du village, la petite rivière d'Ampasiria, nous
suivons la vallée du Morokoloy, et nous nous arrêtons à un village du même nom. Dans la soirée, conti-
nuant notre étape, nous gagnons Malatsy. Ce village a des fortifications très complètes et l'on n'y peut
pénétrer qu'après avoir franchi quatre portes successives. A Malatsy, les fièvres dont j'éprouvais les vio-
lents accès depuis plusieurs jours, redoublèrent encore d'intensité, je ne pouvais me mouvoir que très
difficilement, et dans cette pénible occurrence, je dois rendre hommage aux bons soins que me prodi-
guèrent mes porteurs. Pendant les jours qui suivirent, il me fut presque impossible de continuer mes
observations et je dus m'en remettre complètement à mes hommes, pour continuer mon voyage jusqu'à
Tananarive. A Malatsy, les maisons en terre des Antimerina réapparaissent; le lendemain, ce sont les
pierres levées, toute végétation a disparu. Nous sommes en pays hova clans la zone dénudée. La partie
la plus intéressante de ce voyage dans le Nord et l'Ouest est terminée.
Le dimanche 10 novembre, je quitte Malatsy, porté en filanjana; la fièvre ne m'a pas quitté, et malgré
la grande consommation de quinine que je fais, les accès semblent augmenter d'intensité. En sortant
de Malatsy, nous traversons le Kamolandy, affluent de droite de l'Ikopa. Beaucoup de ruisseaux barrent
la route. Cette zone dénudée est d'ailleurs très riche en eau vive, comme il est de règle dans tous les
pays granitiques.
Le sentier que nous suivons passe à huit cents mètres au nord du mont Andriba ; près du premier
contrefort méridional de ce mont, sont groupés trois villages, pauvres aujourd'hui, niais très peuplés
autrefois. Ce sont : Antsahamena : huit cases; Alakamisy : douze cases; Maroharona : vingt cases. Le
village d'Alakamisy était autrefois le siège d'un marché très important, c'était le rendez-vOus des cara-
vanes de porteurs, venant les uns de Tananarive, les autres de Majunga. Depuis quelques années, Alaka-
misy a subi le sort de tous les autres villages du Bœtiy, il s'est dépeuplé peu à peu. La crainte de
lourdes corvées en est la seule raison; quelques personnes font entrer aussi en ligne de compte les bri-
gands qui rendent très peu sûres les routes, par lesquelles on pouvait y amener des marchandises, mais
il ne faut pas oublier que l'existence même de ces fahavalo n'est qu'une conséquence immédiate des
lourdes corvées qui pèsent sur le peuple, surtout dans ces régions. Au sud d'Alakamisy et de Maro-
harona, nous traversons le Mamokomita, dont nous suivons pendant quelque temps la profonde vallée.
Là, ma caravane est arrêtée par le convoi d'un mort sakalava, que l'on porte dans le Nord. Le
corps du défunt, roulé dans des nattes épaisses, elles-mêmes recouvertes de lamba de soie, est
porté sur une sorte de civière par huit vigoureux gaillards. Ces gens qui viennent de fort loin, du
sud de Menavava , sur la rive gauche de l'Ikopa, semblent supporter vaillamment les longues
marches qu'ils viennent de faire. Ils crient et gesticulent; de temps en temps, ils reviennent sur
leurs pas, puis se dirigent tantôt à droite, tantôt à gauche du sentier. Je les crois ivres; il n>n
est rien. C'est encore une coutume sakalava qui va m'expliquer leurs allures étranges. En effet, dès
qu'un Sakalava a rendu le dernier soupir, on procède immédiatement à son ensevelissement et à sa
toilette mortuaire, puis on le conduit provisoirement quelque part, dans la maison de ses proches
ou dans la sienne généralement; l'enterrement proprement dit n'aura lieu que beaucoup plus tard.
Quoi qu'il en soit, dansée premier transport du défunt, les porteurs du cadavre prétendent connaître
la volonté du mort qui leur indique, par les petits coups qu'il donne aux portants de la civière, où
il veut aller. Il leur indique même en frappant ou en retenant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, la
direction qu'ils doivent suivre. Les porteurs de ce Sakalava obéissaient donc aux indications que leur
donnait leur mort, mais j'avoue que ces indications devaient être fort contradictoires, car chacun pré-
tendant les entendre, ils entraînaient la civière, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'élançaient en avant
pour revenir immédiatement sur leurs pas. Dans ces conditions, ils faisaient fort peu de chemin en ligne
droite. On m'a raconté que dans un cas semblable, où l'on avait transporté dans une civière mortuaire
un Sakalava qui n'était pas complètement mort, les porteurs, en sentant les chocs produits par le mori-
bond qui se débattait dans les nattes qui l'enserraient, avaient tout simplement répondu à ces indications
posthumes, et au lieu de transporter le corps vers le nor,d, comme ils en avaient l'intention, ils l'avaient
DE MAJUNGA A TANANARIVE
205
ramené à son point de départ, et avaient
même continué vers le sud, parce qu'ils
avaient senti encore quelques mouve-
ments; ils marchèrent sans cesse, sans
trêve, ni repos, tant que le prétendu
mort sembla s'agiter. Lorsque enfin,
étouffé sous ses lamba, il eut vraiment
pour cette fois rendu le dernier soupir,
ils s'arrêtèrent exténués. Le mort ou
celui qu'ils croyaient tel les avait con-
duits, pensaient-ils, au lieu qu'il avait
choisi pour sa sépulture. Ils l'enterrèrent
donc là, et s'en revinrent dans leur vil-
lage. Les tombeaux sakalava du Bœny
ne sont pas, comme chez les Antinie-
rina, des caveaux de famille, ils en creu-
sent généralement un pour chaque indi-
vidu, c'est un simple trou en forme de
rectangle allongé; il n'est pas très pro-
fond, un mètre environ; au fond, on
couche le corps la tête toujours tournée
du côté di 1 l'Orient, puis on comble la
fosse. A la surface du sol, s'élève un
tertre peu élevé, pyramide quadrangu-
laire de terre argileuse sur laquelle on
plaque quelques pierres plates, en ayant
soin d'en réserver la plus grande, pour
l'élever à l'Est du tertre du côté de la
tète; souvent les parents du mort, en
venant visiter son tombeau, déposent sur
ce tertre de petits cailloux de quartz.
Ainsi, chez les Sakalava, nous retrouvons quelques traces de cette espèce de culte de la pierre
si répandu chez les Antimerina. Les Sakalava n'ont, il est vrai, ni pierres levées, ni funataovana,
mais ils ont quelque chose d'analogue à ces las de pierres que les voyageurs forment peu à peu
sur les bords des routes fréquentées. Le Sakalava en effet, vivant dans un pays de brousse ou les
pierres sont généralement plus rares que dans la zone dénudée, a un fanataovana particulier.
Lorsqu'un Sakalava voyage sur une route, lorsqu'il suit un sentier, souvent pour que son voyage soit
heureux, il ramasse un caillou, une petite pierre, et la place à l'intersection de deux branches du
buisson voisin. Dans tout le Bœny, dans les environs de Majunga notamment, j'ai bien souvent observé 1
ces pierres placées dans les branches des buissons qui bordent les sentiers. Souvent aussi, le Sakalava
agit autrement; sur un gros rocher qui se trouve à proximité d'une route quelquefois suivie, il place une
grande quantité de petits cailloux, puis plante verticalement au milieu d'eux un bâtonnet, à l'extrémité
supérieure duquel flotte un bout de chiffon. Ces sortes de petits drapeaux minuscules sont souvent
plaides sur les tombes fraîchement ouvertes.
Au sud du Mamokomita, le pays devient très montagneux, la route est assez difficile, mais, comparée
à la route de Tamalave, elle est encore très belle. Nous suivons de profondes vallées où une argile
rouge détrempée forme de nombreuses fondrières. Enfin après avoir traversé le Maharivana, affluent
de gauche du Firingalava, nous arrivons à Ampotaka. C'est un village antimerina, fortifié comme
3V
m E H A.MPO l'AK \.
266
VOYAGE A MADAGASCAR.
Malatsy; toutes les cases sont en terre, il n'y en a plus une seule en raphia qui, d'ailleurs, est inconnu
dans la contrée. Quelques huttes cependant sont encore faites en roseaux, en bararata; sur ces claies de
roseaux, on a plaqué un mélange d'argile rouge et de bouse de vache.
Le lundi 11 novembre, nous suivons au sortir d'Ampotaka, jusqu'au village abandonné d'Ambohi-
nora, la vallée du Firingalava; dans le fond de cette vallée, je retrouve un végétal avec lequel j'avais
fait une trop longue connaissance, dans la région des défrichements de la côte Est, je veux parler du
longoza (Amomum angustifolium). Dans celte région, le quartz a totalement disparu, et je retrouve à
chaque instant les poinlements rocheux de gneiss, de gra-
nité et de roches porphyroïdes, qui caractérisent si bien la
zone dénudée de Madagascar. Enfin, à onze heures, nous
passons en face du village de Kangara et nous arrivons à
Kinajy, après avoir traversé à gué une. dernière rivière, le
Manankazo, affluent de gauche de l'Ikopa. Kinajy est un
assez gros village fortifié comme Ampolaka. Depuis Malatsy,
c'est-à-dire depuis deux jours, nous montons les derniers
échelons qui conduisent au plateau central à Kinajy; nous
sommes arrivés au niveau du plateau, par 1080 mètres
d'altitude. Maintenant, j'ai presque épuisé ma provision
de quinine, et la fièvre ne cesse pas; au contraire, les
accès deviennent plus violents, tous les mouvements volon-
taires, la marche en particulier me faisaient cruellement
souffrir, il m'était presque impossible de me mouvoir. A
Kinajy, nous étions arrivés sur le plateau central, et je né
regrettais que médiocrement de ne pas pouvoir me livrer
à mes observations habituelles dans celle contrée, si bien
décrite d'ailleurs par le Père Roblet, en sa grande carte de
Madagascar. Il me fallut (rois journées de marche, de
Kinajy, pour arriver à Tananarive; ce voyage, qui ne présente aucune difficulté, n'offre également rien
d'intéressant qui vaille la peine d'être raconté.
A mon arrivée à Tananarive, je retrouvais mon ami Maistre, qui était revenu dans la capitale et occu-
pait non pas notre ancienne maison d'Ambohitsorohitra, mais un nouveau logement qu'il avait trouvé
dans la ville haute, dans le quartier d'Ambodihandoala. Nous avions donc quitté notre ancien proprié-
taire, Rainimananabe, pour un médecin hova nommé Rainiketabao, dont le père, parti pour le Sud, était
gouverneur de Fianarantsoa. Maistre, après m'avoir quitté à Mananara, était arrivé à Tamalave après
une navigation longue et difficile, sur la goélette la Dorade. Néanmoins, ce séjour forcé en mer lui
avait fait quelque bien, et peu de jours après son arrivée à Tamatave, il n'avait pas lardé à se remettre
des fatigues (''prouvées. Mon compagnon, au lieu de revenir directement à Tananarive pour prendre
quelque repos en m'altendant, comme je le lui avais conseillé d'ailleurs, en le voyant si malade avant
son départ de Mananara, avait voulu revenir à la capitale par un chemin nouveau, en explorant le
nord de la vallée du Mangoro, celle troisième section dont j'ai parlé dans le chapitre VI. Il me faut
encore une fois — et je le fais avec grand plaisir — rendre hommage au courage et à la bonne volonté
de mon compagnon qui, guéri à peine de fièvres graves, revint à la capitale en explorant le lac Alaotra
et le pays des Antsihanaka.
Parfaitement installé à Tananarive, et au milieu de mes compatriotes que je remercie encore de leurs
bons soins, j'eus vite recouvré la santé, mes douleurs cessèrent, et les accès de fièvre disparurent peu à
peu ; au bout de deux mois, j'étais tout à fait rétabli et prêt à recommencer mes explorations qui devaient
celle fois me porter dans le Sud. Néanmoins il me fallait attendre la fin de la saison des pluies, et je ne
pouvais partir qu'aux premiers beaux jours, vers la fin du mois de mars. Quoi qu'il en soit, ce séjour
NOTilt MAISON A TANANARIVE.
RUE H IM.VHIVOLVNITHA. A. TAN ANAR1VE. (DESSIN DE G. VUILLIER, GRAVÉ PAR PRIVAT.)
DE MAJUNGA A TANANARIVE. 269
forcé à Tananarive ne fut pas perdu : en même temps que je rétablissais ma santé, fortement compro-
mise dans les voyages précédents, je complétais mes notes et mes observations sur ce peuple antimerina
dont j'habitais la capitale.
La maison de Rainiketabao était beaucoup plus spacieuse et plus confortable que celle que nous avait
louée autrefois Rainimananabe. Notre demeure, construite en briques crues, avait un certain cachet, elle
était en bordure de la rue principale de Tananarive, en haut de la montée d'Imarivolanitra. Cette rue
est très passagère et, de notre véranda, nous jouissons d'un coup d'œil fort animé. Rainiketabao, qui
venait naguère d'achever sa maison, avait, peu de jours avant notre arrivée, célébré le fitokantrano. Cette
fêle antimerina est une cérémonie privée qui se célèbre en famille pour fêler l'achèvement d'une nou-
velle demeure, appeler sur elle les bons esprits et en chasser les mauvais qui pourraient par les malé-
fices et les sorts nuire aux habitants. Comme dans toute cérémonie malgache, on avait tué beaucoup de
bœufs, chanté- et festoyé pas mal, on avait même appelé le sorcier.
A la fin du mois (22 novembre), eut lieu à Tananarive la fêle du fandroana. Cette fête, célébrée en
grande pompe dans la capitale, est la fête la plus importante des Antimerina; c'est leur fête nationale.
Le fandroana, fêle du bain de la reine, et qu'on pourrait appeler plus exactement fêle des bœufs, a une
origine assez difficile à trouver. Certains auteurs en l'ont le premier jour de l'année malgache, ce n'est
pas exact, Celte fête, que j'ai vue revenir pendant quatre ans le ±1 novembre de notre calendrier, semble
plutôt correspondre à une date mémorable dans la vie du souverain régnant '. Quoi qu'il en soit, cette
année (1889) la fête du bain sera célébrée dans quelques jours, le 22 novembre, le 11" jour du mois de
Adimizana, T mois de l'année malgache. Un mois avant cette fête, un décret «lu souverain «les Antime-
rina en fixe la date dans toute la province cl dans tous les postes antimerina de l'île. Par celle loi
qui fixe ainsi la dale de relie fête solennelle, il est défendu, pendant les cinq jours qui suivent ou qui pré-
cèdent le fandroana, de mettre à mort aucun quadrupède; de plus, par celle mê »rdonnance royale, il
est enjoint aux parents brouillés, aux époux séparés de se réconcilier au moins pendant ces jours de
fêle. Cela est assez strictement observé el il est assez curieux de voir, pendant ces jouis de fêle, les
épouses divorcées, qui sont si nombreuses à Madagascar, venir retrouver leurs anciens maris. Lorsque
la loi est promulguée, on doit payer an souverain un petit tribu d'allégeance, offrande minime, dans
laquelle les admirateurs des Antimerina ont voulu voir une cote personnelle. I ne quinzaine de jours
avant le fandroana cl même plus longtemps, si cela est nécessaire à la politique du premier ministre,
toutes les affaires sont suspendues. Après le fandroana, il y aura de nouvelles vacances aussi longues
que les premières, ce qui fera une quarantaine de jours de gagnés à la politique de temporisation des
Antimerina.
Pendant les jours qui précèdent le fandroana, la reine, le premier ministre el les principaux officiers
du palais s'occupent à l'aire des largesses au peuple et aux modestes fonctionnaires; les produits des
douanes, el surtout ceux qui ont été payés en nature, servent à cet effet; puis les cadeaux de bœufs
commencent, on en envoie un, deux ou trois selon l'importance du destinataire, on en fait tuer un grand
nombre, dont on envoie les morceaux à tous ceux que l'on connaît. C'esl une véritable orgie. Dans la
ville, on ne rencontre (pie des esclaves et des domestiqués chargés de quartiers de bœufs, qu'ils vont
porter dans toutes les directions. Des visites ont lieu, les familles vont se voir, pour se souhaiter réci-
proquement toutes sortes de prospérité, jusqu'au fandroana prochain. Dans ces visites, on échange quel-
ques présents, généralement un petit morceau d'argent, comme signe de l'amitié qui unit visiteur et
visité. Les parents éloignés et les protégés des personnes influentes n'ont garde de manquer à celte cou-
tume et apportent loujours un petit présent qui les rappelle annuellement au bon souvenir d'un prolec-
teur influent. Enfin les esclaves et les serviteurs des riches habitants de Tananarive rallient ce jour-là
autant que possible la capitale, pour offrir un présent quelconque à leur maître et faire ainsi à cette
époque acte de soumission ; c'est la coutume.
1. L'époque du Fandroana, 22 novembre, correspond à l'anniversaire de la proclamation de Ranavalona III à Tananarive,
comme reine de Madagascar.
270 VOYAGE A MADAGASCAR.
Les habitants se préparent aussi activement à la fête ; pour la dignement célébrer, ils approprient leurs
maisons, ils soignent leur toilette et préparent leurs plus brillants costumes nationaux pour le grand jour.
Enfin, le 21 novembre arrive; dans la soirée, après le coucher du soleil, les enfants et les jeunes gens sor-
tent et se répandent dans les rues, ils courent même sur les chemins et dans les rizières qui environnent
la ville, ils portent un bambou à l'extrémité duquel est fixée une torche allumée. Ils l'agitent en criant
et en appelant les bénédictions du ciel sur la nouvelle période annuelle qui va commencer.
De la véranda de la maison de Rainiketabao, j'assiste à ce spectacle, qui est vraiment fort joli. La
nuit s'est faite et on voit partout où la vue peut s'étendre dans les quartiers bas de la ville que je domine
de très haut, dans les rizières, dans les villages voisins échelonnés sur les hautes collines qui environ-
nent la capitale, tous ces feux agités par mille mains, ces lueurs qui, naissant partout, jettent un grand
éclat, puis disparaissent; il en est de même dans toute l'étendue de l'Imerina, et l'on voit fort loin ces
petits points brillants percer la brume du soir.
Le Malgache, si soucieux du culte des morts, n'a pas voulu célébrer une grande fête sans rendre hom-
mage aux défunts aussi craints que vénérés. La matinée du 22 leur est consacrée, on les invoque dans
chaque case, souvent même on porte un petit présent sur leurs tombes. Pour se préparer dignement à
célébrer le fandroana, tout le monde se purifie et, tandis que le peuple se livre à de simples ablutions, la
reine et ses officiers se purifient par un cérémonial spécial dont l'origine remonte aux anciens rois anti-
merina. On égorge un coq rouge; le sang, recueilli dans une coupe, est présenté à la reine et aux princi-
paux officiers du palais qui, trempant leurs doigts dans ce liquide encore tiède, s'en marquent le front,
le creux de l'estomac et les principales articulations. Depuis que le gouvernement antimerina, entraîné
par son penchant d'imitation, et poussé par des influences étrangères, a décrété le protestantisme reli-
gion d'État et a fait semblant de s'y convertir dans la personne de ses principaux membres, cette puri-
fication préparatoire de la fête du bain est tenue secrète, mais elle est aussi exactement suivie que par
le passé, et les nouveaux convertis ont gardé nombre d'anciennes coutumes qu'ils se défendent énergi-
quement de pratiquer, et qu'ils cachent soigneusement aux yeux des étrangers.
Dans tous les villages de l'Imerina, on a, t en prévision de la fête du bain de la reine, engraissé des
bœufs dont on envoie un certain nombre à Tananarive, comme présent au souverain. Les bœufs engraissés
pour le fandroana sont en général de fort beaux animaux; privilégiés entre toutes les bêtes domestiques
des Malgaches, ils sont les seuls dont s'occupe l'indigène, les seuls auxquels il donne une nourriture
sans laisser ce soin à la nature. Ces bœufs destinés au fandroana, et élevés dans les villages de l'Imerina,
sont descendus dans des fosses qui ont servi à l'indigène à extraire l'argile dont il avait besoin pour
construire sa maison; dans ces excavations, d'où l'animal ne peut sortir et au fond desquelles il ne peut
que se mouvoir difficilement, en lui donnant quelques herbages, il engraisse fort vite. Une semaine
ou deux avant le fandroana, on creuse une tranchée qui permet à l'animal de sortir, et il est amené à
Tananarive. au palais de la reine. Avant le fandroana, on compte plus de 500 bœufs amenés ainsi dans
l'enceinte du rova royal; on en a bien distribué quelques-uns hier et avant-hier aux principaux Euro-
péens et autres gens de marque à la capitale, mais le plus grand nombre est donné dans l'après-midi du
21 novembre, au peuple et surtout aux corps de métiers qui ont travaillé en corvée au palais royal, et
dont de nombreuses délégations viennent d'aller saluer le souverain. Vers deux heures, ces bœufs, chassés
en petits groupes de l'enceinte du rova, se répandent bientôt dans les rues de la ville, il en passe un
grand nombre devant ma maison à Imarivolanitra ; quand les bœufs courent dans la ville, sitôt qu ils
ont dépassé l'enceinte du rova royal, ils appartiennent à ceux qui les prennent. Ils ont bien été donnés
théoriquement aux forgerons, charpentiers, maçons, ferblantiers, et à tous les autres corps de métiers
qui sont venus travailler au palais, mais comme bien d'autres gens ont été pris dans le cours de l'année
pour le service de la reine, la coutume a voulu que le peuple tout entier fût convié à ce cadeau royal, cl
que tout le monde en eût sa part; c'est ce qui a lieu. 11 s'organise, dans cet après-midi du 21 novembre,
une véritable chasse aux bœufs dans toute la ville. Les animaux affolés se sauvent dans toutes les rues,
dans les ruelles, ils ne connaissent pas d'obstacles. Malheur au passant inoffensif qu'un bœuf affolé ren-
DE MAJUNGA A TANANARIVE. 271
contrera flans une ruelle étroite bordée de murs élevés, comme il y en a un si grand nombre à Tanana-
rive. Une armée d'esclaves et d'enfants cherche à s'emparer des bœufs et à les attacher par une des
jambes de derrière a une longue corde sur laquelle ils tireront pour maîtriser l'animal épouvanté. La
foule, massée dans les cours intérieures, accroupie sur le haut des murs, entassée sur les balcons, excite
animaux et chasseurs par ses cris et ses vociférations; enfin, vers cinq heures, tout se calme, les derniers
bœufs ont été pris et on peut enfin sortir de chez soi, ce qui eût été fort imprudent quelques heures aupa-
ravant. C'est à minuit, ou fort avant dans la soirée du 21, qu'aura lieu au palais la fête du bain propre-
ment dite. Jusqu'aux premières heures de la nuit, les rues sont très animées, une foule d'indigènes,
revêtus de leurs plus beaux lamba, les parcourent : ils vont faire visite à leurs amis et à leurs parents, et
accomplir une cérémonie très usitée ce jour, sorte de purification très sommaire dont le bain de la reine
ne sera tout à l'heure que la consécration officielle. Pour accomplir celte purification, des vases rem-
plis d'eau sont posés près des portes de toutes les maisons, el quand on entre dans celles-ci, on prend de
cette eau lustrale du bout des doigts, el on s'en humecte la tète, en formulant des vieux de longue vie
pour ceux que l'on vient visiter. Pendant ce temps, il y a grande affluence au palais royal, les portes
sont gardées par des détachements de soldats, el tous ceux porteurs d'un uniforme quelconque sont
massés dans les cours intérieures. Vers huil heures, une salve d'artillerie esl tirée par les vieux canons
couchés sur la roule d'Andohalo, c'est la cérémonie du bain de la reine qui va commencer. .le me mêlai
alors aux Européens invités à assistera celle cérémonie el je montai au rova.
Lorsque nous sommes tous réunis dans la salle du Palais d'argent, où le premier ministre donne ses
audiences et dans laquelle on nous a l'ail attendre quelques instants, nous suivons Andriamifidy ',
ministre des affaires étrangères, qui nous conduit dans la salle basse du grand palais où nous nous grou-
pons, guidés par ses soins, en arrière de la grande colonne qui soutient ce! édifice que j'ai décril au
chapitre V. Cette grande salle, où se presse une foule vraimeni considérable, offre un aspect 1res animé
et très pittoresque. Involontairement, en voyant la scène et le décor que j'ai sous les yeux, je me crois
transporté bien loin de Madagascar, el je pense assister à un opéra-comique quelconque. Celle pensée,
un peu frivole, je le conviens, m'a poursuivi malgré moi pendant toute la durée de la cérémonie. En
face de nous, adossé au mur septentrional de la salle.se dresse le trône de la reine: il est composé d'une
estrade de plusieurs marches, sur laquelle esl un fauteuil doré', tapissé de velours rouge, où esl assise
Ranavalona III. A ses pieds esl conclu'' un enfant, à ses côtés se tient le premier ministre; la reine, de
taille peu élevée, a les traits moins délicats et le teint plus brun que la plupart de ses sujets, elle esl
drapée dans un lamba rouge vif, et porte sur la tête une couronne d'or, elle n'a pas d'autre ornement;
sous ce lamba rouge, couleur de la royauté chez les Antimerina comme chez toutes les autres peuplades
de l'île, Ranavalona porte une robe rouge de coupe européenne; son maintien est grave, sa figure esl
sévère et semble pénétrée des lois/étroites de l'étiquette. Le premier ministre a un costume fantaisiste
très difficile à décrire : sa taille est 1res serrée dans une sorte de dolman de salin blanc, il porte la
culotte courte, ses vêtements sont soutachés d'or, de grands brodequins en cuir jaune et à talons liés
élevés lui emboîtent les chevilles, des bas blancs avec jarretières enrubannées; il manie un sabre
recourbé, dont le fourreau en cuir noir incrusté d'or pend à son côté gauche, soutenu par un énorme
baudrier doré. Rainilaiarivony, dont le col esl orné de la cravate de commandeur delà Légion d'hon-
neur, est nerveux et agité; autant le maintien de la reine semble digne, j'oserai dire ennuyé, autant
l'aspect du premier ministre est ridicule. Ranavalona III me rappelle, tant par sa personne que par le
1. Andriamifidy est un officier du palais chargé des affaires avec les étrangers. — Le gouvernement antimerina, autant
par gloriole que pour bien montrer que le traité de 1.S85 n'existe pas pour lui, l'appelle le ministre des affaires étran-
gères. C'est également pour bien montrer qu'il ne tient nul compte de ce même traité franco-malgache que ce même
gouvernement antimerina a installé, à Londres et à Maurice, deux consuls : MM. Paul Le Mière et Samuel Procter. Voilà
dix ans que cela dure, et comme le gouvernement français n'a jamais rien fait que des protestations tout à fait plato-
niques, le gouvernement antimerina continue à fouler aux pieds très joyeusement les articles de ce traite, qui lui
paraissent contraires à ses intérêts; il n'en retient qu'un qu'il proclame bien haut d'ailleurs, c'est celui par lequel, con-
trairement au bon sens, à la justice et à la vérité, nous avons reconnu la reine des llova comme reine de toute l'île.
272 VOYAGE A MADAGASCAR.
cadre qui l'entoure, quelque idole indienne; Rainilaiarivony n'est qu'un jeune premier d'opérette. Entre
le trône et l'espace qui nous est réservé derrière la grande colonne, ainsi que sur les deux côtés de la
salle, sont accroupis sur leurs talons les principaux représentants de la noblesse et des bourgeois
antimerina; tout ce monde est enveloppé du lamba traditionnel, le plus souvent Yarindrano, blanc à
rayures noires et bordures foncées. Pour la cérémonie du fandroana, en effet, par une des rares cou-
tumes anciennes qui subsistent encore, les étoffes européennes ont été bannies, et les Antimerina s'habil-
lent ce jour-là d'étoffes du pays, avec lesquelles ils font néanmoins des vêtements de coupe euro-
péenne, pantalon et veston, cachés, il est vrai, sous des lamba arindrano. Le premier ministre et quelques
grands chefs militaires font seuls exception, mais dans quelques années celte vieille coutume dispa-
raîtra sans doute, et les Antimerina, dans leur désir d'imiter les Européens, au moins dans leurs cou-
tumes extérieures, pénétreront dans la salle du bain en redingote et en chapeau haut de forme. Les
principales castes de la noblesse sont représentées ici au nombre de six : 1° les proches parents de la
reine; 2° les Zanak'andriamasinavalona, qui sont les descendants du chef célèbre qui conquit la plus
o-rande partie de l'Imerina ; 3' les Zazamarolahy ; 4° les Zanak'Ambony, descendants des soldats qui pri-
rent Tananarive sous la conduite d'Andrianjaka; o" les Zafinandriandranando ; 6° les Zanadralambo, qui
sont issus de Ralambo, ancien roi d'Ambohilrabiby, qui découvrit le premier que le bœuf était bon à
manger! Derrière ces castes de la noblesse sont les représentants de la bourgeoisie, ce sont les Hova;
derrière nous et dans les coins de la salle, relégués au dernier rang, sont les esclaves divisés en deux
groupes, les esclaves de la couronne : Tsiarondahv, Tsimandoa, Manisotra et Makoa, et les esclaves
des Antimerina : Zazahova et Zazavery. Tout ce monde est accroupi, seuls le résident général de
France et le consul d'Angleterre sont assis sur des coussins; nous nous tenons debout derrière
eux.
La cérémonie commence : ce sont d'abord des paroles élogieuses pour le souverain et ses aïeux,
rythmées et psalmodiées, sur un ton haut et plaintif; un grand nombre d'assistants les soulignent en
cadence par de vigoureux battements de mains, puis les proches parents de la reine, les représentants-
des différentes castes de la noblesse, des Hova et des esclaves vont faire le hasina devant la reine et lui
présenter une offrande avec leurs vœux de longue vie et de prospérité. Cela demande plusieurs heures,
et après, le premier ministre prononce un long discours, dans lequel il rappelle brièvement les princi-
paux événements de l'année qui vient de s'écouler, il célèbre les louanges de la reine et de son gouver-
nement, il n'a garde de s'oublier. 11 demande au peuple qui l'écoute, sises actions sont justes et équita-
bles et tout le monde s'écrie : marina! izayf (c'est vrai, c'est cela). Il explique que, dans telles circonstances,
il a pris une mesure qu'il a crue équitable. A-t-il bien fait ? alors : marina! izaxj! s'écrient d'une seule voix
tous les assistants. Ces discours sont très longs, et la reine commence à donner des signes non équivoques
d'un profond ennui. Sa Majesté antimerina, sans doute pour le chasser, fait une ample consommation
de tabac à chiquer. Les dames d'honneur, qui connaissent son faible, s'empressent de prévenir ses
moindres désirs, lui présentent un vase d'argent où elle crache à tous moments. Quand les discours
sont terminés, entrent en scène de nouveaux personnages; en voyant leur défilé, mon imagination,
folâtre ce soir, je ne sais pourquoi, reporte ma pensée au premier acte du Songe d'une nuit d'été : le défilé
des marmitons. Le premier, en tricot et en lamba blanc, roulé autour des reins, ce qui est assez exac-
tement un tablier de cuisine, est l'oncle de la reine, il porte une marmite aux flancs rebondis dans
laquelle on va faire cuire le riz de la nouvelle année; des nobles et des esclaves le suivent dans le même
costume, ils portent le riz, le bois, l'eau nécessaire à la préparation culinaire qui va se faire sous nos
yeux, ainsi qu'à l'apprêt du bain de Sa Majesté. Chose curieuse, tous ces gens défilent par rang de taille;
l'oncle de la reine, gros et grand, a ouvert la marche; un petit enfant, neveu de Sa Majesté, qui portail
une énorme cuillère en bois, a clôturé le défilé.
Pendant que des chœurs chantent des cantiques de circonstance, on allume les feux sur lesquels on
fait cuire le riz et on fait chauffer l'eau du bain de la reine. Je dois rendre hommage à l'habileté du
chef (l'oncle de la reine), qui avait si bien choisi son combustible ligneux que pendant toute l'opéra-
DE MAJUNGA A TANANARIVE.
273
ÉGLISE DES IE3U1TES » TANAN IMVE.
lion, qui fui assez longue d'ailleurs, je ne pus percevoir dans la vaste salle où je me trouvais la moindre
sensation de fumée.
C'est dans l'angle Nord-Esl de la salle que se trouve la baignoire royale, entourée d'un rideau rouge
derrière lequel la reine se dissimule. Lorsque toul esl prêt, la reine entre derrière le rideau el juste à ce
moment, éclate une deuxième salve d'artillerie qui annonce dans toute la province la purification du
souverain. L'opération n'est pas longue. La reine ressorl bientôt ; cette fois elle a quitté son lamba rouge
et se fait voir parée de quelques bijoux dan- sa robe européenne. Elle reprend place sur son trône, el
dans une corne de bœuf montée d'argenl , on lui apporte de l'eau du bain. Les représentants des diffé-
rentes castes énumérées plushaul viennent alors se présenter à ses pieds pour lui demander l'onction
sainte. Elle trempe ses doigts dans la corne el en mouille leur tête. La reine, après cette opération, se
lève et parcourt la salle en aspergeanl tout le monde d'eau lustrale, elle montre sa bienveillance par sa
prodigalité, etceux qui reçoivent une bonne aspersion doivenl se considérer comme 1res heureux. Elle
faille tour du palais et asperge aussi, dans les cours, les troupes qui présentent les armes. Enfin, elle
revient sur son trône pour manger le premier riz, faire le premier repas de la nouvelle année, le jaka.
Autrefois, lorsque l'assistance, moins nombreuse, ne comptait presque pas d'étrangers, on y mangeait le
jaka en commun, et chacun recevait un peu de ce riz cuit au fandroana, avec du miel et un peu de bœuf
de l'année précédente, conservé dans la graisse. Maintenant celle coutume s'est modifiée et il n'y a plus
que la reine et les membres de la famille royale qui, avec le premier ministre, prennent part au jaka du
bain. Les indigènes l'ont le jaka dans leur famille et, quant aux Européens, ils sont conviés quelques
jours après le fandroana, au repas du jaka, par Andriamifidy, dans une maison au nord du grand palais.
C'est là d'ailleurs le seul repas donné aux étrangers européens par le gouvernement antimerina.
3.">
274 VOYAGE A MADAGASCAR.
Après la consommation dujaka, lefandroana est terminé, la fin vient d'en être annoncée par une troi-
sième et dernière salve d'artillerie, et je rentre chez moi à deux heures du matin, content de ma soirée,
mais non débarrassé de mon obsession théâtrale.
Cependant la saison des pluies est maintenant bien établie; dans les rizières, le riz repiqué depuis
quelques semaines montre ses pousses vigoureuses; la plaine de Betsimitatatra est inondée en partie,
car, dans plusieurs points, les eaux de l'Ikopa ont débordé et le fleuve, grossi par un mois de pluies tor-
rentielles, a rompu en plusieurs points les digues qui limitent son cours. La grande plaine de Betsimita-
tatra, qui est à l'est de Tananarive, était autrefois, avant la fondation de la ville, un immense marais,
desséché il est vrai pendant la saison sèche, mais changé en étang pendant la saison des pluies, car à
celle époque de l'année les hautes eaux de l'Ikopa étaient souvent sensiblement plus élevées que le niveau
moyen de la plaine de Betsimitatatra. Depuis, à mesure que la population plus nombreuse, qui venait se
fixer sur les collines de Tananarive, sentait grandir ses besoins, il fallut chercher à étendre les cultures
autour de la capitale, et à conquérir notamment sur les eaux celte vaste plaine boueuse de Betsimi-
tatatra. Pour ce faire, les rois antimerina levèrent dans leurs États des corvées extraordinaires, et firent
endiguer le cours de l'Ikopa dans les environs de la capitale. De cette façon, suivant le régime des
eaux, la nappe fluide de cette grande rivière pouvait s'élever ou s'abaisser en dedans des digues, mais
elle ne pouvait plus envahir les plaines voisines. Ce terrain, ainsi conquis par ces grands travaux, ne
devait pas rester improductif, car, en ménageant de dislance en distance des canaux d'irrigation, et en
coupant de loin en loin les digues pour les alimenter, on pouvait permettre en temps opportun à l'eau de
venir inonder la plaine qui, cultivée et arrosée avec méthode, est devenue une rizière d'une grande ferti-
lité. Malheureusement, presque tous les ans, sous la violence des eaux de l'Ikopa qui coulent en ces
mois à pleins bords, les digues, qui ne sont que de la terre rapportée, se rompent fréquemment; alors le
riz, encore en herbe, est noyé sous cette masse d'eau qui envahit la plaine, et la récolte est compromise.
Il faut réparer les digues et faire appel à la corvée. C'est alors que l'on peut voir Rainilaiarivony, drapé
dans son grand manteau rouge de commandement, aller sur les digues de l'Ikopa. Il fait appel à toute
la population, chacun apporte sa sobika de terre, la digue est bientôt réparée.
Pendant la saison des pluies à Tananarive, c'est-à-dire pendant les mois de novembre, décembre, jan-
vier, février et mars, la pluie tombe tous les jours. La matinée est relativement belle, le soleil se montre
même quelquefois, puis de midi à 3 heures, de gros nuages s'amoncellent, le ciel s'obscurcit, l'astre du
jour disparaît. Vers -4 heures, au sein de ces nimbus, un orage se forme, presque toujours dans l'est
ou dans le nord, il s'avance peu à peu, les roulements de tonnerre d'abord lointains deviennent plus
violents. Tantôt ce sont de lointaines décharges d'artillerie, d'autres fois on dirait que l'on arrache
violemment une cotonnade neuve; ce sont des crépitements, alors l'orage est dans toute sa force, il
crève sur nos tètes, la pluie tombe en larges gouttes, bientôt même on ne distingue plus celles-ci, les
cataractes du ciel semblent ouvertes. Vers G heures du soir, on observe généralement une rémission,
l'averse reprend vers 11 heures; le reste de la nuit jusqu'au matin, c'est une petite pluie froide et per-
sistante. Ces phénomènes aqueux et électriques se renouvellent généralement sans interruption pen-
dant cinq mois, et présentent le plus souvent la marche que je viens de décrire. Il me fallait donc pendant
ces mois que je restais dans la capitale profiter du malin pour sortir, et revenir à la maison avant i heures
pour éviter l'averse du soir. Pendant les pluies il fait très chaud à Tananarive, et alors que pendant les
mois de juin et de juillet, c'est-à-dire en pleine saison sèche, les vêlements de drap sont de rigueur, et
(iiie souvent même il esl nécessaire d'avoir recours à un pardessus de demi-saison, pendant la saison des
pluies au contraire, et surtout quand elle est bien établie, en décembre et janvier, on ne peut plus
porter que le pantalon et le veston blanc, vêtement colonial par excellence.
Pour charmer mes loisirs pendant les heures de pluie, j'allais souvent chez les familles antimerina
que je connaissais, principalement du bas peuple où il m'était plus facile de pénétrer et d'observer les
vraies coutumes malgaches, les jeux et les amusements indigènes. Dans un pays qu'il visite le voyageur
doit surtout s'attacher à fréquenter ces basses classes : j'ai beaucoup plus appris au rude langage des
MAJUNtiA A TANANARIVE.
^
paysans cl des esclaves, en ne craignant pas d'entrer dans leurs cases le plus souvent malpropres, et de
me frotter à leurs lamba crasseux; j'ai préféré même, je l'avoue franchement, leur compagnie au grand
monde de Tananarive, aux Anlimerina nobles et riches, dont l'orgueil cl la vanité n'ont d'égales que la
haine et le mépris qu'ils professent pour nos compatriotes. A voir ces gens, en redingote, chapeau haut
de forme et souliers vernis, j'ai toujours songé aux siniic<
habillés que je voyais dans ma jeunesse, dans les fêles de
village.
Les Anlimerina, comme toutes les autres tribus de l'île,
aimenl beaucoup la danse, et ce sont surtout des porteurs
et des esclaves qui se livrent le plus volontiers en public à ce
divertissement. Pendant que les borizana dansent, tous ceux
qui se trouvent dans la case, H qui environnent les danseurs,
les excitent de la voix cl du geste. Ils chantenl le plus souvenl
une romance qui n'esl qu'un itinéraire entre deux grandes
villes de Madagascar, p 'iidanl qu'ils s'accompagnent de bat-
tements de mains rythmés à contretemps sur leurs chants.
Avec les danses cl les chants, les Anlimerina affectionnenl
beaucoup les airs de musique joués sur les instruments.
Parmi ces derniers de fabrication indigène, j'ai déjà men-
tionné le valika, d'origine antimerina; il faul y ajouter le
lokanga-voatavo, d'origine plutôt betsimisaraka ; le lokanga
se compose d'une calebasse creuse de forme hémisphérique
qui sert de boite sonore el que l'on applique contre la poi-
trine; sur cette calebasse est fixée une lige rigide supportanl
une OU deux COrdes; avec la main gauche, (in saisil celle
tige, et avec les doigts qui compriment allernativemenl la
corde, sur des renflements dont la lige esl munie, nu donne à
la cordelette une longueur vibratoire différente, avec la
main droite on produit le son en grattant la corde au moyen
d'un petit éclat de bois. Les autres amusements des Anlime-
rina sont le fanorona, sorte de jeu de dame, que l'on joue
avec trente-deux fèves sur une planche ou sur toute autre
surface lisse, sur laquelle on a tracé des lignes convergentes cl des rectangles concentriques. Le jeu du
katra est très peu connu à Tananarive. Comme jeu physique, les Antimerina oui ce qu'ils appellent
mamely dia manga (faire des bleus avec la piaule du pied . Le plus souvent, ce jeu exige de nombreux
partenaires qui se divisent en deux camps; chaque camp se compose de cinq ou six jeunes gens, qui,
se tenant par la main, cherchent à coups de pieds à porter le désordre dans le camp adverse.
Dans ce long séjour que je venais de l'aire à Tananarive, il me fut donné d'observer encore 1 affection
très bizarre qu'oui les Anlimerina pour le nombre douze; quand une ville esl éloignée, on la dit à douze
jours de marche. Enoncer qu'une famille a douze enfants, c'est dire qu'elle esl 1res nombreuse. L'Antime-
rina trouve maintes occasions de placer son douze. On ne prononce pas un kabary public sans faire allu-
sion aux douze rois de l'Imerina el aux douze montagnes sainlesqui environnent Tananarive. Au point de
vue géographique, j'ai voulu connaître les noms de ces douze collines sacrées, cl, malgré mes investiga-
tions et mes recherches patientes, il m'a élé impossible de réunir ("es douze montagnes. Les Anlimerina
instruits que j'interrogeais à ce sujet, m'en nommaient bien sept ou huit, toujours les mêmes; pour les
les autres, les avis étaient partagés, on se perdait dans le domaine de la fantaisie. Les collines les plus
généralement nommées étaient les suivantes : Ilal'y, Ambohitrabiby, Ambohimanga, Namehana, Anibo-
hidratrimo, Ambohidrapeto, Alasora, Ambohimanambola, cl Ambohimanjaka.
MON PI I K-\
276
VOYAGE A MADAGASCAR.
Cependant, à mesure que les jours s'écoulaient, je voyais, avec mes forces, renaître un désir impérieux
de continuer la série de mes voyages à Madagascar; Maistre et moi, étions maintenant en bonne santé,
et nous nous apprêtions à aller visiter des pays nouveaux. Dans cette année de 1889 qui venait de
s'écouler, nous avions vu très en détail le pays des Antimerina, puis nous avions visité, à l'Est de l'île, les
tribus belsimisaraka, au Nord et à l'Ouest les grandes contrées sakalava. Maistre avait complété ses
explorations en visitant le lac Alaotra et le pays des Antsihanaka, et Eoucartde son côté avait descendu
la vallée inférieure du Mangoro jusqu'au rivage de la mer des Indes. Il nous restait à voirie Sud de l'île
et c'était cette partie méridionale de Madagascar que nous voulions visiter pendant l'année 1890. Dans
ces voyages à Madagascar, comme partout ailleurs du reste, la question la plus importante est celle des
porteurs. Jusqu'à présent nous en avions toujours trouvé suffisamment, et nos bagages nous avaient
toujours suivis. Nous avions pu même nous servir souvent de nos filanjana, ce qui nous avait permis
de parcourir de plus grandes distances. Parmi tous ces hommes qui nous avaient accompagnés, bien
peu consentaient à nous accompagner; si une grande partie voulait bien nous conduire jusqu'à Fiana-
ranlsoa,nous n'avions plus que neuf borizanà qui voulussent nous suivre dans le Sud, c'était ce que nous
appelions nos fidèles de Tananarive, el nous ne trouvions personne pour nous accompagner jusqu'à
Fort-Dauphin; il nous fallut donc chercher d'autres moyens de transport. En cherchant bien, je trouve
un petit cheval et un mulet, triste ('-pave de noire expédition de 1885, el qui avaient été amenés jusqu'à
Tananarive; Maistre el moi nous passons le mois de janvier à parfaire l'éducation de nos montures qui,
je dois le reconnaître, avaient beaucoup perdu de leur aptitude naturelle sous la direction de leurs anciens
maîtres.
Vers la fin de mars, nous avions terminé tous nos préparatifs pour notre prochaine campagne, et le
samedi 22, nous partions de Tananarive faisant roule pour Fianarantsoa. Nous partions pleins d'espoir,
et je dois dire d'ores et déjà qu'il n'a pas été déçu. Car, si, pendant cette campagne du Sud, les fatigues
elles privations ont été pénibles quelquefois, si noire santé alrop souvent laissé à désirer; si, enfin, les
tracasseries el les attaques des populations ont mis maintes fois notre patience à l'épreuve el nous ont
causé à différentes reprises de graves embarras, nous avons été largement dédommagés par le succès,
je dirai même par l'heureuse chance qui nous a constamment favorisés. Nous avons en effet accompli,
point par point, l'itinéraire que nous nous étions tracé à travers des contrées inconnues el jusqu'alors
fermées à tout Européen.
POHTK DE KINAJV.
.. •■**Wf9?*aP
VILLAGE D AI.AK AM1SY.
CHAPITRE X
Départ de Tananarive.— Traversée de l'Ikopa. — Antanjombato. — Le marché de Sabotsy. — Traversée de l'Andromba.
— An village de Behenzy. — Âmbohimanjaka. — Ankisatra. — Ambodiflakarana. - Traversée du Mania, — Alarobia.
— Ambositra. — Pierres levées betsileo. — Ambohinamboarina. — Arrivée . ; i Fianarantsoa. — Division de la province.
— industrie îles lamba. — Excursions à [fandana. — Excursions dans le pays tanala el à Ambondrombe. — Peuplade
tanala. — Ville d'Ikongo. — Préparatifs de voyage dans le Sud. - Recrutement des porteurs, leur solde. — Départ de
Pianarantsoa.
coiri'um: nersiLiio
L
piles qui
lanles cl
tique.
e samedi 22 murs, au matin, je quitte la capitale des Antimerina, Taisant
route vers le Sud. Maistre est déjà parti depuis quatre jours, emmenant
avec lui le plus gros de uotre matériel, le cheval et le mulet sur lesquels
nous avons fondé de grandes espérances pour nus voyages ultérieurs.
Nous descendons sur la place de Mahamasina, que nous traversons
dans toute sa longueur, puis nous passons d:uis le défilé qui sépare la
montagne sainte du rova royal de la colline d'Ambohizanahary. Au sud
de cette colline, sur une terrasse construite sous le règne de Radama I er ,
s'élève le palais de Soanierana. Cette vaste construction en bois servait
naguère de résidence d'été au souverain antimerina. Mon convoi a déjà
dépassé- les faubourgsde la capitale, nous marchons maintenant dans les
rizières el les plaines cultivées qui s'étendent en pentes douces de ce côté
de Tananarive jusqu'au bord de l'Ikopa. Le fleuve, qui en cet endroit et
à cette époque de l'année mesure environ 70 mètres de large, roule ses
eaux rapides, qui viennent se briser devant nous contre les piles en
pierres sèches d'un pont jeté là sous un règne précédent. Faute d'entre-
tien, les arches se sont écroulées, et on a posé tout simplement sur les
ésistent encore, par un miracle d'équilibre ou par la force de l'habitude, des poutres bran-
des branches mal assemblées sur lesquelles il nous faut passer en faisant force gymnas-
278 VOYAGE A MADAGASCAR.
De l'autre côté du fleuve, c'est un gros village de 200 cases : Antanjorabato ; vaste agglomération de
maisons rouges en pisé ou en briques crues, semblables d'ailleurs à toutes celles qui environnent la
capitale.
Au delà du village, nous retrouvons de suite l'aspect général de la province des Antimcrina; aupara-
vant, nous avions, en quittant les faubourgs de Tananarivc, traversé des champs cultivés et les jardins
qui environnent de toute pari la capitale; après Antanjombato, nous ne trouvons plus que quelques
rizières au fond des vallées ou de petits champs de manioc sur les bords de la route; partout ailleurs et
aussi loin que la vue peut s'étendre, c'est toujours la désolation de la zone dénudée des Antimerina, toujours
le même paysage, une succession sans fin de mamelons et de collines aux croupes arrondies dont le sol
rougeàtre n'est pas toujours caché par un maigre gazon qui commence déjà à se dessécher. Sur la
gauche et loin devant nous se profile le massif de l'Ankaratra, sur la droite est une chaîne beaucoup plus
éloignée dont les sommets s'estompent dans la brume; elle sépare le bassin de l'Ikopa des grands bassins %
côtiers de l'Est.
Nous voici maintenant à l'entrée d'une large vallée. Devant nous une scène vive et animée : c'est le
marché de Sabotsy. Nous traversons la foule et passons près des marchands qui veulent nous offrir tous
les produits de la province. Ce marché de Sabotsy est un des plus animés de l'Imerina; c'est là que l'on
porte tous les objets et toutes les marchandises qui n'ont pu être vendus au Zoma, le grand marché de
Tananarivc; au marché de Sabotsy, les cours sont beaucoup plus bas, car si les marchandises ne s'écou-
laient, elles risqueraient fort d'être perdues, surtout les objets d'une difficile conservation.
Dans le fond de cette vallée ! 1 ïlO mètres), nous traversons deux petits ruisseaux affluents de gauche de
l'Ikopa et nous laissons sur la gauche le village d'Amboanzobe. Maintenant la roule est très mauvaise.
Nous sommes dans les rizières cl, pour assurer la fructification du riz, on a laissé depuis plus d'un mois
l'eau envahir les champs. Le terrain est détrempé. Nous marchons, nous enfonçons daus l'argile ramol-
lie; il nous est impossible de suivre les levée- de terre qui séparent les champs; ces petites digues ont été
coupées en maints endroits par la violence dss eaux. C'est maintenant une rivière au cours rapide qui-
barre la route, le Fisahoa; heureusement, nous trouvons une pirogue qui nous facilite la traversée.
Au sud du Fisahoa. nous nous élevons davantage et nous cheminons maintenant sur un terrain par-
semé de gros blocs de gneiss cl de granité. Nous longeons ainsi pendant un temps assez considérable
le versant Est delà vallée de l'Andromba;en face de nous.de l'autre côté de la vallée, vers l'Ouest .s'élève
la mass;> imposante du mont Iaranandriana ; en quelques heures nous sommes sur les rives de l'An-
dromba. A celle époque de l'année, ce cours d'eau coule à pleins bords, son lit torrentueux a au moins
soixante mètres de largeur, sa profondeur dépasse de beaucoup la taille humaine. La traversée me semble
assez délicate, car ici nulle embarcation, et pour trouve:' un gué il nous faudrait remonter bien loin
dans l'Ouest. Mes hommes ont bon espoir et ils se font fort de me faire traverser autrement qu'à la nage
un pareil cours d'eau. Cette perspective me rassure, non pas que je craigne pour moi un peu de nata-
tion, mais j'ai de vives appréhensions pour mon chronomètre, mes plaques de photographie, mes muni-
tions, tout mon matériel en un mot qui se montrerait rebelle, j'en suis sur, à ce genre d'exercice.
Quelques-uns de mes porteurs qui ont traversé l'Andromba à la nage vont au village voisin Amboa-
sary faire une ample provision de [tories de zozoro. Le zozoro (Cyperus sequalis) est un roseau triangu-
laire qui comporte plusieurs variétés. Ou dispose à cùlé les uns des autres une centaine de ces roseaux
cl (in les enfile de plusieurs baguettes de bois dur. île façon à en former une sorte de claie de 1 m. "0
de haut sur 80 centimètres de large environ; ces claie en roseaux servent aux Antimerina à boucher
les ouvertures de leurs cases, à les couvrir même quelquefois et à remplacer en un mot dans une
foule de circonstances les planches qui, dans ce pays déboisé, se vendent très cher. Ces zozoro ont
encore uni' autre propriété : grâce à leur oonsistance spongieuse et à leur légèreté relative sous un
volume considérable, ils flottent parfaitement sur l'eau en portant même un poids assez fort. Mes por-
teurs connaissaient parfaitement celle particularité; aussi, en plaçant l'une au-dessus de l'autre cinq
ou six (le ces portes de zozoro, ils me cônfectionnenl un radeau improvisé sur lequel, couché tout de mon
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
279
long, et maintenant mes instru-
ments et mes objets les plus pré-
cieux, j'arrive sur l'autre bord,
sain, sec et sauf, poussé par une
demi-douzaine d'excellents na-
geurs.
Reprenant notre roule au
sud de l'Andromba, nous
dépassons Amboasary et nous
arrivons bientôt après au
village de Rehenzy, où l'on
s'arrête pour passer la nuit.
Le village de Rehenzy, qui
compte AO cases environ, n'esl
pas sans m'olïrir quelques
ressources 'et je n'aurais pas
à me plaindre du séjour «pie
j'y fis, si je n'y retrouvais
d'anciens ennemis minuscules
PALAIS nt: SOAKIf li \n \.
mais voraces, aux morsures
douloureuses. Les puces, fort nombreuses à Madagascar, se rencontrenl sur le plateau central en légions
innombrables. Si les contrées chaudes du littoral el surtout les vallées des grands fleuves de l'Ouest seul
éminemment favorables à l'éclosion des moustiques que l'on trouveen foule dans ces régions chaudes el
humides, les régions tempérées, froides même du plateau central dans le pays des Antimerina el des Bet-
sileo sont le territoire d'élection des puces, car là, non seulement les conditions climatériques semblent
les favoriser, mais la saleté des habitants, leur genre d'habitation, donnent à leur élevage une grande
intensité. Le nombre de ces insectes est vraiment incroyable; pour en donner une faible idée, il me suf-
fira de dire que lorsqu'on entre dans une case antimerina avec un pantalon de couleur claire, celle
partie indispensable de nos vêtements européens de\ ienl en peu d'instants du plus beau noir.
L'étape que nous venions de faire depuis Tananarive, sans être une marche forcée, nous avait l'ail
franchir néanmoins une dislance assez considérable. Celle longue marche m'avait permis de refaire
encore une fois une remarque notée bien souvent dans mes voyages antérieurs. En effet, toutes les fois
que cela m'avait paru utile, je m'étais astreint dans mes marches à Madagascar à pousser devant moi
mes porteurs de bagages el à former toujours l'arrière-garde de mon petit convoi; je me suis toujours
conformé à celle règle aussi bien dans mes explorai ions à travers la grande ile africaine que dans mes
voyages antérieurs, sur le continent américain notamment. Celle façon de procéder sera dans presque
tous les cas très avantageuse au voyageur, car sa présence à l'arrière-garde de son convoi protégera
dans bien des circonstances son matériel; il pourra veiller sur ses bagages dans ces pays de sécurité
relative — comme c'est le cas général des pays qu'on explore, — il pourra surtout activer la marche de
tous ses hommes el. en arrivant au campement choisi, les trouver Ions groupés autour de lui avec leurs
charges respectives, dans lesquelles il pourra prendre immédiatement les objets qui lui sont nécessaires
pour sa nourriture, son coucher ou pour tout autre motif. Si, au contraire, le voyageur prend la tète de
sa colonne, si, ne s'occupanl que de sa propre personne, il ne demande, par un mode de locomotion
quelconque, bêle de somme, chaise à porteurs (comme c'est le cas à Madagascar), ou à pied tout sim-
plement, qu'à faire des kilomètres le plus rapidement possible, son convoi s'allonge indéfiniment; à la
fin de la colonne, toule surveillance devient impossible, car dans ces pays on ne peut s'en remet Ire à
personne du soin de veiller à son matériel : bientôt des porteurs de bagages s'arrêtent, ce sont les plus
paresseux; les plus diligents se fatiguent bien vile à rattraper les dislances qu'ont perdues leurs mauvais
280 VOYAGE A MADAGASCAR.
compagnons, tout ce monde s'égrène peu à peu sur la route et, lorsque le voyageur arrive harassé de
fatigue à l'étape du soir, il doit attendre pendant de longues heures ses bagages, les retardataires et
leurs charges. C'est ce qui eut lieu. Au milieu de la nuit seulement quelques provisions m'arrivent pour
mon repas du soir, et vers l'aube, au moment de repartir, j'entre en possession de mon lit.
Le dimanche 23 mars, je continue ma route dès 7 heures du matin dans cette contrée de l'Imerina.
Deux heures après, ayant traversé deux petits ruisseaux (1 320 mètres d'altitude), nous arrivons au vil-
lage d'Ambohimanjaka. Dès ce moment je retrouve tout à l'ail l'aspect désolé de cette province des
Antimerina, qui m'avait si vivement frappé lors de mon premier voyage au mois d'avril de l'année der-
nière. Entre Ambohiinanjaka et Tananarive, nous avions traversé cette zone tout aussi dénudée, tout
aussi infertile que celle qui s'étend devant nous bien loin dans le Sud, mais qui, située dans le voisinage
immédiat de la capitale, nourrit une population relativement dense dont l'industrie et le travail à force
de patience et de soins ont pu donner à celle région un aspect moins pauvre que celui du reste de la pro-
vince. Dans cette sorte de banlieue de la capitale, si j'ose m'exprimer ainsi, toutes les parcelles de ter-
rain susceptibles d'une culture quelconque ont été utilisées; maintenant, il n'en sera plus de même, et à
part les profondes vallées dans le fond desquelles se sont déposées des alluvions riches formées d'un humus
noirâtre et qui sont disposées en rizières, partout ailleurs l'œil ne se reposera sur rien, pas même sur un
arbuste rabougri. Les mamelons se succèdent devant nous; ces croupes arrondies disposées sans ordre
nous sembleront toujours les ondes puissantes d'une mer sans fin, miraculeusement solidifiées.
Au sud d'Ambohimanjaka, nous traversons plusieurs ruisseaux dont le plus important est l'Andriam-
bilana, puis vers le milieu du jour nous nous arrêtons à Ambatolampy.
Dans l'étape du soir nous trouvons, à une heure de marche de ce dernier village, Iazolava, et en sortant
de ce hameau, nous traversons en pirogues la rivière du même nom. Là nous sommes par 1 700 mètres
d'altitude. Nous cheminons ensuite sur un vaste plateau sur lequel, à quelques kilomètres à notre gauche,
viennent mourir les derniers contreforts du massif de l'Ankaratra, puis il nous faut encore traverser en
pirogues deux autres rivières, le Kelilalina et l'Ankajomenahavahata. Sur les bords de ce dernier'
cours d'eau se trouve le hameau de Maromoka et un peu plus loin il nous faut encore traverser l'Anki-
satra, avant d'arriver à la nuit au village du même nom. Aous sommes ici en pays connu et nous avons
passé deux journées entières dans ce même village, au commencement de l'année dernière (4 mai), dans
notre voyage à travers la province de l'Imerina.
Le lundi 23 mars, une heure après le départ d'Ankisatra, nous passons à Begoaka, puis au sortir du
village nous traversons en pirogues la rivière l'Onive, principal affluent de droite du Mangoro; sur l'antre
bord sont édifiées quelques cases qui forment le village d'Antanety; au sud de ce hameau c'est encore
une rivière importante, le Tanifotsy, qu'il nous faut traverser en pirogues. Plus loin nous suivons pour un
instant une ligne de faîtes. Elle est très sinueuse, et comme notre route se dirige presque en ligne droite
vers le Sud, nous descendons constamment dans de profondes vallées, nous remontons ensuite leurs
flancs rapides pour nous hisser péniblement sur un nouveau sommet. Au fond de chacune de ces vallées
nous traversons à gm'' des ruisseaux souvent considérables qui vont, tantôt à droite, grossir un fleuve du
canal de Mozambique, ou qui descendent vers la gauche, tributaires d'un cours d'eau qui se jette dans
l'océan Indien. Chemin faisant, nous avons trouvé plusieurs villages : Ambalomainty 12 cases), Betam-
pona (9 cases), Ambatomena (18 cases . Au coucher du soleil, nous nous arrêtons à Soandrarina où je
retrouve encore le même gîte que j'avais occupé quelques mois auparavant. Soandrarina, est le dernier
village que j'ai visité dans mes voyages antérieurs et que je vais retrouver sur ce chemin du Sud. Demain,
en continuant ma route, je serai en pays nouveau pour moi, m'approchant de plus en plus île la
province des Betsileo. Soandrarina est en effet situé sur les confins méridionaux du pays des Antimerina.
Le jour suivant, une heure après avoir quitté Soandrarina, nous passons au village de Talikiatsaka ;
nous sommes à 1 970 mètres d'altitude.
Il est à remarquer que cette route qui va de Tananarive à Fianaranlsoa, en suivant la direction généj
raie nord-sud du plateau central de l'île, est assez belle. Dans cette contrée on trouve, recouvrant l'argile
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 281
rouge, une couche assez épaisse d'humus noirâtre qui semble assez fertile d'après les nombreux champs
de maïs que nous voyons tout autour de nous. Le maïs paraît être ici la culture la plus répandue. Nous
traversons peu après les deux villages de Sahanivôtry et de Ranomainty. Depuis notre départ de Soan-
drarina nous n'avons pas rencontré une seule rizière. Il semble que sur cette partie très élevée du plateau
central le riz ne puisse être cultivé, mais par contre il y a de nombreux champs de maïs, de patates et
de manioc. De l'endroit où nous nous trouvons la vue est vraiment très jolie : derrière nous s'élève majes-
tueux le massif de l'Ankaratra, à droite nous pouvons voir les grandes plaines du pays sakalava qui
viennent s'appuyer sur les premiers contreforts du plateau que nous longeons. Si à gauche la vue
semble plus limitée, si nous ne distinguons de ce côté qu'avec peine les rimes boisées de la chaîne de
partage des eaux derrière laquelle se I ruine la grande plaine du Mangoro, par contre, devant nous, nous
découvrons une immense contrée, presque toul le nord du pays betsileo apparaît à nos yeux. Cela lient
à une disposition très curieuse du massif central, ossature principale de la grande île. Ce massif qui,
suivant une direction générale nord el sud, s'étend du 22 e parallèle sud presque jusqu'à l'extrémité sep-
tentrionale de l'île, n'esl pas, comme ou pourraîl le croire, constitué' par un seul exhaussement du sol, il
n'affecte pas davantage la forme d'une longue chaîne de montagnes dont les sommets plus ou moins
aplatis viendraient le constituer. 11 esl formé au contraire par une élévation du sol qui a une direction
sensiblement nord el sud, el qui vient s'appuyer généralement du côté 'le L'ouest en l'englobant quel-
quefois sur la ligne de partage des eaux. Cet exhaussement longitudinal de l'île n'a pas un niveau
moyen; il y a trois étages nettement déterminés : le niveau supérieur semble correspondre à la partie du
massif centra] situé dans la province des Antimerina ; le niveau moyen comprend la province des Bet-
sileo; c'est dans la partie nord, dans le pays des A.ntankara,quese trouve le niveau inférieur. Il existe, pour
[tasser du niveau supérieur au niveau moyen dans le Sud, et du niveau supérieur au niveau inférieur dans
le Nord, des dénivellations brusques. Ces montées remarquables, marches gigantesques, ont été dénom-
mées par les indigènes. Dans le Nord, c'est le précipice de Mandrilsara ; dans le Sud, c'est la grande
montée d'Ambodiliakaraiia.
Il faut encore noter que les principales roches constituantes que l'on trouve sur le plateau central
semblent cantonnées dans chacune de ces parties qui ne présentent en général pas du tout les mêmes
assises rocheuses, mais qui offrent au contraire des variétés nettement tranchées.
Nous commençons à descendre. La roule est belle, nous faisons beaucoup de chemin. Nous arrivons
en une demi-heure à Ambodifiakarana ; ce village, qui compte 80 cases environ, est la première agglomé-
ration betsileo que nous rencontrons. A la limite méridionale du plateau supérieur, nous avons quitté le
pays des Antimerina el, en ±1 minutes, nous sommes descendus de 530 mètres; il esl juste de dire que
mes porteurs, pressés d'arriver au village, ont dévalé la côte avec une allure inquiétante.
Le village d' Ambodifiakarana, qui compte une cinquantaine de cases environ, est le centre le plus
important que nous ayons rencontré depuis notre dé-part de Tananarive. II faut aussi remarquer que les
environs de ce premier village betsileo qui se présentent à nous sont bien cultivés. J'y trouve presque
toutes les cultures de l'Imerina cl de fort belles rizières.
Parmi toutes les tribus que j'avais visitées jusqu'alors, sans contredit les Antimerina occupaient la
première place cou une cultivateurs, mais dès maintenant el la suite de mon voyage ne pourra que confirmer
celle observation) il me faut reconnaître qui' les Betsileo peuvent leur disputer sérieusement cette pre-
mière place. Je n'avais pas encore vu comme à Ambodifiakarana des rizières si bien aménagées; la plus
peli le parcelle de lorrain esl utilisée, ce qui esl absolument en dehors des habitudes indigènes à Madagascar.
Ce village d' Ambodifiakarana esl absolument comparable, semblable même aux villages antimerina.
Os habitants, des Betsileo dont je parlerai plus longuement dans les pages suivantes, n'offrent d'ailleurs
que des différences très minimes avec leurs voisins du Nord les Antimerina.
Dans l'après-midi, une étape moyenne nous conduit au village d'Alakamisy. La roule suit pendant la
dernière partie du jour h 1 côté ouest d'une rivière (pie nous avons traversée en sortant d 'Ambodifiakarana
et nommée Mahazina.
36
282 VOYAGE A MADAGASCAR.
Alakamisy est le nom donné à un village composé de deux agglomérations de maisons situées à 2 kilo-
mètres environ l'une de l'autre, elles sont d'ailleurs séparées par un contrefort élevé du mont Kiroka que
nous voyons dans l'Est. Nous traversons sans nous y arrêter la première agglomération de maisons qui a
reçu le nom de Alakamisy Avaratra, et nous poussons jusqu'à Alakamisy Atsimo, où nous allons passer la
nuit.
Le mercredi 27 mars, une heure après avoir quitté Alakamisy Atsimo, nous traversons à gué une rivière
assez importante, l'Ambohimatiaty, puis continuant notre chemin nous traversons un pauvre hameau
d'une dizaine de cases, lvaha. A quelque distance au sud de ce petit village, nous arrivons au bord
d'un cours d'eau considérable, c'est le Mania. Xous sommes ici par 1330 mètres d'altitude. Il y a déjà
longtemps que, pour un voyage d'un souverain des Antimerina dans le Sud, on a construit un pont sur le
fleuve; ce sont des tas de pierres assez rapprochées jetées dans le courant et sur lesquels reposent des
madriers grossièrement équarris. Ce pont tout rudimentaire nous est néanmoins d'une grande utilité. Le
Mania, qui porte plus à l'Ouest le nom de Bctsiriry, devient un des plus grands fleuves de Madagascar; il
se jette clans le canal de Moçambique par plusieurs embouchures, et porte dans les régions littorales,
lorsqu'il a reçu son grand affluent de droite le Kitsambv ou Mahajilo (dont nous avons traversé le cours
supérieur dans notre voyage de l'Imerina non loin de Betafo), le nom de Tsiribihina.
Quelques minutes après avoir franchi le Mania, nous passons au village d'Amoromania. Plus au sud
nous traversons encore à gué un affluent du Mania, c'est le Sandrandra. Puis, suivant une belle vallée,
la route serpente sur les levées étroites d'innombrables rizières. C'est encore un passage délicat. A
onze heures, nous arrivons à un assez beau village : Alarobia-Sandrandra, où nous nous arrêtons quelques
instants. Au sud d'Alarobia, le chemin devient caillouteux, ce sont toujours des mamelons gazonnés,
toujours des montées et des descentes, nous traversons de nombreux ruisseaux, des rivières même
assez fortes. A deux heures, nous laissons à 200 mètres sur notre droite le village d'Iary. Ce village compte
plusieurs maisons en bois aux toits aigus, comme j'en ai déjà vu dans l'Imerina et qui doivent être relati-
vement très anciennes. Sur le plateau central en effet, chez les Antimerina et chez les Betsileo, les con-
structions d'une certaine importance étaient toutes faites en bois; mais depuis une trentaine d'années les
matériaux ligneux étant devenus très rares dans les parties centrales de l'île, par suite des défrichements
continus des forêts, du côté de l'Est principalement, les indigènes ont adopté pour leurs constructions
l'argile plastique qui forme entre les rochers dénudés le sol de leur pays; suivant même le progrès, ils
ont appris bientôt à se servir de briques crues; pendant mon voyage enfin, on commençait déjà à se servir
de briques cuites. Malheureusement ces derniers matériaux coûtent relativement fort cher. Sur le plateau
central, par suite de l'absence complète de voies de communication, il n'y a presque pas de combustibles :
le bois vient de très loin, la tourbe est rare, pendant deux ans j'ai dû, sur ces hauts plateaux, faire cuire
mes aliments avec de l'herbe desséchée. Quant aux matériaux rocheux, il n'y faut pas songer, il n'y a pas
de chaux dans ces pays de sol primaire, les gisements accidentels de cipolin sont extrêmement rares.
Ces maisons en bois d'Iary se trouvent presque toutes groupées au centre du village, au sommet d'un
petit tertre fortifié. Dans le fond de chaque vallée que nous traversons, ce sont toujours de belles rizières.
il y a beaucoup de culture, tout nous fait prévoir les approches d'un gros village : en effet, du sommet sur
lequel nous sommes maintenant, nous voyons au milieu d'une grande vallée qui s'ouvre devant nos yeux
la ville d'Ambositra ; encore une dernière descente et nous y faisons notre entrée.
Le gros village d'Ambositra, véritable ville pour Madagascar, compte plus de deux cents cases. On y
trouve des maisons assez belles, et il convient de citer parmi celles-ci le rova, demeure du gouverneur de
la province, entouré d'une enceinte palissadée et un établissement, tout récent d'ailleurs, des frères de la
Doctrine chrétienne et des R. P. jésuites qui ont à Ambosilra, comme dans plusieurs autres points de la
province des Betsileo, des missions importantes. C'est dans le rova d'Ambositra que s'élève une petite
maison entourée de murs de terre et gardée à vue constamment par une troupe nombreuse d'hommes
armés. C'est là le lieu d'exil de Rainivoninahitriniony. Ce grand officier malgache est enfermé dans celte
maison depuis plus de vingt-cinq ans. Lors de mon passage à Ambositia, on venait de lui permettre
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA*. 283
d'avoir avec lui sa femme et ses enfants. Rainivoninahitriniony fut, avec son frère Rainilaiarivony, le
premier ministre actuel, l'un des principaux assassins du roi Radama II, l'unique souverain des Anti-
merina qui n'ait pas allié à une Lasse cruauté la haine des Européens et surtout des Français. A la
mort île ce prince, le chef des conjurés, Rainivoninahitriniony, en faisant monter au trône la femme de
Radama, Rasoherina, s'en fit proclamer le premier ministre; mais peu de temps après son avènement,
ses ennemis, qu'un orgueil sans limite cl une cruauté rare rendaient tous les jours plus nombreux, ten-
tèrent une émeute à Tananarive. Ce mouvement fut vite réprimé, mais Rainivoninahitriniony en fit le
point de départ d'exécutions sans nombre qui déterminèrent sa disgrâce, et le 14 juillet 1864 la reine
Rasoherina le remplaça par son frère Rainilaiarivony, qui occupe encore aujourd'hui les mêmes fonctions.
Quelque temps après, Rainivoninahitriniony voulut tenter de reprendre le pouvoir, mais ses plans furent
déjoués par Rainilaiarivony et il fut exilé dans le pays des Betsileo et interné dans le rova d'Ambo-
sitra.
La population de ce gros village comporte presque autant d Anliinerina que de Betsileo : les Antime-
rina forment non seulement les fonctionnaires cl soldats de la région, mais ils comptent parmi les plus
gros propriétaires d'esclaves, île troupeaux, de rizières, et c'est aussi parmi eux que l'on trouve tous les
marchands et les commerçants de la ville.
Le jeudi 27 mars, nous quittons Ambositra vers onze heures du matin; j'y ai prolongé mon séjour,
parce que celle ville m'offrait un vaste champ d'observations nouvelles pour moi et des plus intéres-
santes. Dans la région d'Ambositra, la province des Betsileo est très resserrée, comme le plateau central
dont, elle n'occupe que le sommet. Vers L'Est se trouve de suite le pays des Tanala et vers l'Ouest on ren-
contre à quelques kilomètres les premiers villages sakalava. 11 n'est donc pas étonnant que cette partie
nord du Betsileo soit souvent visitée par de nombreux partis de fahavalo. Les provinces limitrophes de
l'Est et de l'Ouest leur offrent un abri assuré, la richesse des environs d'Ambositra les lente et la domi-
nation anliinerina les excite ; ici comme partout ailleurs à Madagascar, les fahavalo sont des partisans
qui font une guerre continuelle aux Anliinerina. Ces indigènes sauvages comme leurs ennemis commet-
tent bien des vols et des déprédations, maison serait dans l'erreur en les considérant purement et sim-
plement comme des brigands, opinion que le gouvernement anliinerina et lous les ennemis de la France
voudraient bien faire prévaloir.
Au sud d'Ambositra, la roule est toujours aussi belle, les montées el les descentes sont moins rapides,
le sol argileux est ferme, les gros blocs de rochers sont plus rares. A mesure que j'entre plus avant
dans cette province des Betsileo, je remarque que les pierres levées, les vatotsangana, les vaiolahy, comme
les appellent plus communément les Betsileo, sont très fréquentes, plus nombreuses peut-être encore que
dans la province des Anliinerina.
Deux heures après notre départ d'Ambositra. nous traversons sur un tronc d'arbre la rivière d'Ivato.
A3 ou 4 kilomètres sur notre gauche apparaît une contrée boisée, ce n'est pas la forêt proprement dite;
celle contrée correspond plus exactement à celle zone de défrichements que nous avons rencontrée
avant d'arriver à Mandrilsara. Il y a de petits bouquets de bois isolés d'abord par de grands espaces de
terrains découverts; dans l'Est, ces espaces dénudés diminuent insensiblement, les bouquets de bois se
rapprochent peu à peu, ils se louchent bientôt et forment plus loin la grande forêt que nous voyons au
levant recouvrir d'un rideau sombre les premiers contreforts occidentaux de la ligne de partage des
eaux, sur laquelle s'appuie le plateau central et qui à celle hauteur sépare le pays des Tanala du pays
des Relsileo.
En marchant vers le Sud — et c'est uni» observation que je ferai jusqu'à notre arrivée à Fort-Dauphin,
— la zone dénudée dans laquelle nous sommes se resserre de plus en plus, à mesure que nous nous éloi-
gnons de Tananarive où elle atteint sa plus grande largeur, el tant que nous fuyons le pays soumis aux
Anliinerina, celte zone artificielle de déboisements complets disparaît peu à peu, et au sud d'Ihosv, le
poste militaire anliinerina le plus méridional, la zone dénudée n'existera plus; au contraire, la zone
îles brousses que nous devinons vers l'Ouest, et la zone des forêts que nous voyons dans l'Est, feront leur
284
VOYAGE A MADAGASCAR.
jonction. Nous descendons pou à peu et au coucher du soleil, par 1 470 mètres d'altitude, nous arrivons au
village de Zoma, qui compte une cinquantaine de rases environ.
Là je retrouve Maistre; mon compagnon a fait depuis Tananarive, en me précédant de quelques jours,
un très heureux voyage. Il s'est rendu compte par lui-même que les bêtes de somme dont nous nous
étions munis à Tananarive ne pouvaient nous être d'aucune utilité dans nos voyages postérieurs. En
effet, ces pauvres animaux, malgré la bonne volonté dont ils faisaient certainement preuve, étaient
harassés de fatigue; ils avaient fait de nombreuses chutes sur les roches de granité, mais les plus
graves difficultés pour eux étaient sans contredit les rizières et tous les passages boueux, où dans l'argile
visqueuse ils enfonçaient profondément, et il leur fallait alors l'aide de plusieurs porteurs pour les aider
à se tirer des fondrières. Ainsi l'expérience était concluante sur cette route fréquentée de Tananarive à
Fianarantsoa et qui est relativement la plus belle parmi toutes les pistes frayées que l'on rencontre à
Madagascar; il ne fallait pas songer à vouloir économiser du temps cl de l'argent en remplaçant les
borizana par des animaux de charge. Il nous faudra donc quitter ces peu utiles auxiliaires et nous
procurer à tout prix des hommes pour nous conduire dans le Sud.
Le vendredi 28 mars, nous quittons Zoma pour faire étape jusqu'à Sabotsy-Kely et Ikiangara. Jusqu'à
présent, depuis mon départ de Tananarive, j'avais marché avec une vilesse moyenne de 5 kilom. o à
l'heure, maintenant nous n'irons plus qu'à une vilesse réduite de A kilom. 2 à l'heure.
A peu de distance de Sabotsy-Kély, Ikiangara, nous trouvons au bord de la roule de magnifiques
pierres levées dont je m'empresse de faire la photographie.
Ces valolahy betsileo ne sont pas simplement des pierres dressées à l'état brut, comme chez les Anlime-
rina. Ces monolithes qui atteignent le plus souvent des dimensions considérables sont polis, bien dressés
et le plus souvent contenus dans un cadre en bois
dur très finement sculpté; souvent même, à côté
de la vatolahy, on dresse un madrier; ces mégali-
thes ont ici comme partout ailleurs à Madagascar
la même signification que dans la province de
l'Imerina.
Le monument commémoratif que nous avons
sous les yeux se compose de deux pierres levées
entre lesquelles se dresse un fort madrier. La
pierre qui est du côté du nord
et qui est la plus haute, car elle
mesure plus de 2 mètres au-
dessus du sol, est lisse et polie,
sa forme est parfaitement régu-
lière, les angles supérieurs sont
seulement un peu écornés, on a
plaqué sur ses deux grandes
l'aees, vers l'Est et vers
l'Ouesl , une sorte de
cadre en bois finement
,,.., sculpté, avec assez de
symétrie, ce que je remar-
que d'autant mieux que
cette qualité manque le
plus souvent dans tous
les ouvrages manuels des
populations malgaches.
PIEÎ1RES LEVEES AU SUD DE S \BOTSY.
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. -285
Posé sur ces deux cadres esl et ouest du monolithe est un autre encadrement, qui entoure le
sommet de la pierre levée et qui porte encastrées dans les madriers qui le forment, de longues
chevilles pointues sur lesquelles on vient fixer des offrandes. La pierre du sud, sensiblement plus petite,
n'est revêtue d'aucun ornement, elle est moins bien travaillée, et la date de sa pose est sans aucun doute
plus récente. Ces deux pierres sont en granité. Le madrier qui s'élève entre les deux monolithes est
encore plus élevé, il mesure plus de 3 mètres de haut sur 43 centimètres d'équarrissage; une coupe per-
pendiculaire à l'axe et jusqu'à une certaine distance de son sommet est celle d'un carré parfait. Son
extrémité est légèrement tronconique, et la partie conique se raccorde avec la partie quadrangulaire par
un étranglement bien prononcé. Le madrier esl sculpté sur toutes ses faces; ce sont les mêmes dessins
qui s'élagent en quatre séries.
Ce madrier levé est de la même époque que le gros monolithe. Comme celui-ci d'ailleurs, son pied
repose au centre d'un espace rectangulaire formé de dalles de gneiss grisâtres qui on! dû être apportées
de fort loin, car il n'en existe pas dans la contrée environnante.
Dans l'après-midi, nous marchons toujours sur' l'argile rouge qui disparaît maintenant sous une
épaisse couche de vero. Plus loin ce sont des fanoro, dans lesquels il faut nous frayer péniblement un
passage. Ce petit arbuste à fleurs jaunes (Gompkocarpus fruticosus), el dont les baies cotonneuses ser-
vent aux indigènes à se fabriquer des oreillers, se trouve ici en grande quantité.
A cinq heures, nous arrivons à Ambohinamboiriiia. Ce village de construction récente a élé fondé il
y a quelques années par les Antimerina sur ce point de la roule de Tananarive à l'ianaranlsoa. Ce fait
n'est pas isolé, el il convient de remarquer que, dans loule la province des Betsileo, principalement dans
la partie septentrionale, les Antimerina ont multiplié leurs postes militaires dans une large mesure.
Parmi toules les tribus de .Madagascar conquises par les rois antimerina, les populations betsileo son.l
celles qui supportent le mieux la dure servitude que leur ont imposée leurs vainqueurs. Les Antimerina
tiennent donc beaucoup à celle province, ils l'ont assimilée, ce qui esl chose aisée entre gens de même
race si voisins et si semblables sous tous les rapports que les Antimerina el les Betsileo. I les régions Sud
du plateau central sont actuellement les plus riches de Madagascar, elles comptent aussi parmi les plus
fertiles, el la population douce el paisible qui les habite se laisse, sans murmurer, écraser sous les cor-
véeset sous les exactions sans nombre (pie leur font subir leurs vainqueurs. Aussi, sans parler des gouver-
neurs, des officiers civils et militaires, des juges el des soldais relativemenl nombreux (pie les Antimerina
entretiennent dans les principales agglomérations betsileo, il y a aus^i dans presque toutes ces villes, sur-
tout dans le nord de la province, un certain nombre d'Antimerina établis à litre purement privé, sorte
de colons que les Antimerina favorisent pour tenir plus étroitement encore ces malheureux lîelsileo. Nous
avions rencontré un grand nombre de ces Antimerina, propriétaires ou marchands, à Ambositra, à
Ambohinamboarina il n'y a que de cela. En fondant ce posle militaire, les Antimerina ont pris loul le
terrain environnant, l'ont distribué à plusieurs de leurs compatriotes, qui sont venus fonder un village
au pied du fort,
Ambohinamboarina, qui compte une centaine de cases cl qui esl donc pour Madagascar une agglomé-
ration importante, se trouve situé de part et d'autre de la route, en cet endroit fort belle, sur le versant
occidental d'une colline élevée dont le rova, poste militaire proprement dit, occupe le sommet.
Les environs du village sont particulièrement bien cultivés; à coté de toutes les cultures ordinaires
du plateau central, je remarque des champs que je n'avais vus encore nulle part ailleurs, et qui, je crois,
sont spéciaux à la province des Betsileo; on en rencontre depuis Ambohinamboarina et ils s'étendent
sans interruption jusqu'à la partie méridionale de la province. C'est dans les environs d'Ambohiman-
droso que l'on en rencontre le plus. Ces champs sont couverts d'un arbrisseau de la famille des légumi-
neuses, il porte de petites fleurs jaunes, ses graines forment des petits haricots aplatis (c'est le Cajanus
■hidicus ou ambrevade). Les Malgaches mangent ces petits haricots nommés ambatry lorsqu'ils sont
arrivés à maturité, mais ils ne se livrent pas à cette culture dans ce seul but, le feuillage des ambrevades
sert à nourrir un ver à soie indigène nommé landinamberivatry {Borocera madagascariensis), qui leur
28G VOYAGE A MADAGASCAR.
donne des cocons avec lesquels ils font une soie lustrée et de belle apparence. Il n'y a que dans le
Betsileo que l'on se sert de cette soie malgache pour faire des lamba rouge brun généralement et des-
tinés à envelopper les morts. Les Anlimerina, comme nous l'avons vu précédemment, emploient pour
faire leurs lamba de soie de la matière première qui leur vient de l'étranger.
Le samedi 29 mars, dans la première partie de l'étape, la route reste toujours assez belle, mais elle
devient fortement caillouteuse, les blocs de rochers sont plus fréquents, des émergences de gneiss et de
granité soulèvent et percent en maints endroits la couche superficielle rougeâtre de l'argile plastique.
L'herbe est toujours rare, en revanche on rencontre beaucoup de petits arbrisseaux à fleurs jaunes
nommés par les indigènes tsilolsokola. Dans ces contrées rocheuses, les pierres levées sont très fré-
quentes. A neuf heures, nous passons à gué la rivière Ankona, elle coule en rapide, son lit est très large
et ses bords disparaissent sous une épaisse végétation, ce sont des fourrés inextricables de bararaia
(l'hragmites communis), ce roseau aux feuilles acérées, et que nous avons vu si souvent sur les rives
dos fleuves de l'Ouest. Nous sommes ici à 1 170 mètres d'altitude. Quelques minutes après notre passage
de l'Ankona, nous arrivons à Talata Inkiala, nous faisons arrêt dans ce petit village et continuons noire
roule vers le sud. Nous traversons encore de nombreux ruisseaux, en suivant une roule sinueuse qui
par monts et par vaux nous fait descendre insensiblement à 1 130 mètres d'altitude, au village d'Alarobia,
où nous nous arrêtons pour passer la nuit.
Le village d'Alarobia compte une cinquantaine de cases, et cependant nous y voyons une grande popu-
lation qui semble ne pas pouvoir contenir dans les maisons du village, et qui n'est pas venue des
hameaux voisins, m'affirment mes porteurs; ce sont tous des habitants d'Alarobia. Nous avons tous
raison, ils n'habitent pas en effet au village d'Alarobia proprement dit, et ils ne viennent pas des villages
voisins. L'explication de ce fait est assez simple. Dans mes précédents voyages à Madagascar, à travers
les autres provinces de l'île et notamment dans l'Imerina, avec laquelle je comparerais le plus souvent le
pays des Betsileo, les habitants sont cantonnés dans îles villages, des bourgs, des hameaux.
Dans cette province des Betsileo, cette population des villages est en partie (la plus infime) logée dans
des maisons réunies en agglomérations que l'on trouve principalement le long des routes fréquentées ;
une autre partie (la plus grande) habite des maisons isolées et disséminées dans la campagne. Ces mai-
sons, qui s'appelleraient des fermes dans notre France, s'appellent là-bas des vala. Chaque vala, qui
occupe le plus souvent le sommet d'un monticule, est formé essentiellement d'une clôture : murs d'argile,
fossés, plantes épineuses ou rakeia, celte clôture enserre un espace souvent considérable au milieu
duquel sont construites la maison du propriétaire du vala et celle de ses esclaves. Cette disposition qui
est tout à fait spéciale au pays betsileo n'a pu qu'augmenter mes chances d'erreur dans les évaluations
approximatives que j'ai tenté de faire partout, à Madagascar, de la population.
Le dimanche 30 mars, une demi-heure après notre départ d'Alarobia, nous arrivons sur les bords du
Malsiatra, formant lui aussi, comme le Mania, que nous avons traversé plus au nord, un des grands
lleuves du versant occidental de Madagascar : le Mangoky. Nous passons le Matsiatra en pirogue. Le
passage est à 1 090 mètres d'altitude, cl à celle époque de l'année le fleuve mesure 80 mètres de largeur
sur 2 m. 30 de profondeur. Après la traversée du Malsiatra, nous passons encore à gué un de ses
affluents : l'Ibita. Nous marchons ensuite dans de belles rizières. Les cultures deviennent abondantes,
des vala couronnent chaque colline; à une heure, nous entrons à Fianarantsoa, la capitale du sud de
Madagascar.
Sans aucun doute," Fianarantsoa n'occupe pas le deuxième rang parmi les villes de Madagascar au
point de vue du nombre d'habitants. Sous ce rapport, Tamalave viendrait avant cette ville; néanmoins
on a l'habitude de désigner Fianarantsoa comme la deuxième cité de l'île tant au point de vue de l'impor-
tance politique — elle esl en effet la capitale des Belsileo, la tribu la plus anciennement soumise aux
Anlimerina cl celle qui a accepté, toléré, cl souffert le mieux les mœurs, les usages, les lois des vain-
que urs — qu'au point de vue géographique; sa position en fait le centre île la domination des Anlime-
rina dans le sud du plateau central. La population totale de Fianarantsoa, en laissant de côté bien
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
289
MAHC11E Lit: l'IANAUANTSOA.
entendu les quelques villages qui L'environnent — qui en sont en quelque sorte les faubourgs — el sur-
tout les vnffi, habitations isolées, que l'on rencontre en grand nombre dans tout le voisinage, ne dépasse
pas G 000 habitants.
Comme c'est l'usage à Madagascar et principalement sur le plateau central, la \ ill«' de Fianarantsoa
occupe le sommet d'une colline élevée. Le point culminant de ce mamelon est pris par l'emplacement
du rova antimerina, c'est là qu'est construite en briques crues la maison assez, spacieuse du gouverneur
Rainiketabao, l'i" honneur, le père du médecin malgache qui nous avait loué sa maison à Tananarive.
Les flânes de cette colline de forme conique el à pente douce sont couverts partout de maisons pressées
les unes contre les autres el qui ne laissent entre elles que des ruelles étroites dont les sinuosités et les
escaliers de granité nous rappelaient très exactement d'ailleurs l'aspect de certains quartiers de Tana-
narive. Le chemin le plus praticable est celui qui, partant <\i\ pied de la colline du côté nord, monte en
suivant une direction sensiblement droite jusqu'aux portes du palais du gouverneur. Celle rue n'est que
la prolongation directe de la roule de Tananarive.
Lorsque venant du nord on approche de la capitale des Betsileo et que l'on peut distinguer bien nette-
ment toutes les maisons qui se présentent aux regards, on est de suile frappé du nombre considérable
d'édifices religieux, d'églises et de temples qui se trouvent bâtis sur ce côté nord de la ville. Lorsque l'on
a dépassé et laissé sur la gauche les bâtiments de la vice-résidence de France qui sont à la limite des
premières maisons de la ville, on arrive de suile à l'emplacement de la mission catholique que le chemin
principal coupe en deux parties à peu près égales, à droite, dans l'ouest par conséquent, se trouve le
bâtiment occupé parles pères jésuites, l'église lui est contiguë; dans le nord, un peu plus loin, sur un
emplacement assez vaste on ramassait, lors de notre passage, des matériaux : les missionnaires catholi-
37
290 VOYAGE A MADAGASCAR.
ques faisaient construire en effet une grande église en pierres; de l'autre côté de la rue, se trouvent la
maison et l'école des frères de la Doctrine chrétienne, derrière ces bâtiments s'étendent de beaux jardins
dont malheureusement la partie principale occupe le fond d'un ravin.
En continuant de suivre vers le sud le grand chemin de Fianarantsoa qui s'élève bientôt sur les flancs
de la colline, on rencontre à droite l'emplacement du grand marché, puis ce sont successivement
les terrains et les bâtiments des missionnaires norvégiens dont l'église aux tons rougeâtres se dresse
à notre gauche avec son clocheton aux quatre faces égales. Une église anglaise, de je ne sais quelle
secte, lui fait face; il s'en trouve encore une demi-douzaine dans les quartiers hauts de la
ville.
Il est à remarquer à Madagascar que c'est seulement dans les tribus des Antimerina et des Belsileo
que les missionnaires, français, anglais et norvégiens, ont fondé des établissements. Dans tout le reste
de l'île on parcourait des milliers de kilomètres sans en voir; il n'y en a, à ma connaissance, en dehors
de l'Imerina et du Belsileo, que sur les côtes, à Fort-Dauphin, à Manambondro, à Andevoranto et à
Tamatave. On dirait que ces apôtres du christianisme, sans distinction de religion, ne sont venus à
Madagascar que pour les Antimerina, la tribu la plus forte et que l'on est convenu en Europe de trouver
la plus civilisée. Ces missionnaires espéreraient-ils que, après avoir converti les maîtres, ils tiendront les
esclaves? Celte observation si importante mériterait de longs développements dans lesquels je ne puis
entrer ici, je n'en dirai que quelques mots lorsque j'exposerai les conclusions générales que j'ai été
amené à formuler à la suite de mon voyage à Madagascar.
Les environs immédiats de Fianarantsoa sont encore plus mouvementés que ceux de Tananarive, ce
sont des collines élevées, de gros monticules aux pentes rapides, aux sommets rocheux. La végétation
semble plus vigoureuse, les rizières sont plus jolies et mieux travaillées. C'est toujours la zone dénudée
des hauts plateaux ; mais, malgré la densité de la population chez les Belsileo, le défrichement de la
contrée est moins absolu que chez leurs voisins du Nord. Dans les environs immédiats de Fianarantsoa,
on observe quelques bouquets de bois qui ont été respectés et qui couronnent plusieurs des monticules
entourant la ville. A4 kilomètres dans l'Est se tient, une fois par semaine, le vendredi, un grand marché.
C'est quelque chose d'analogue au zoma de Tananarive. Des vieillards m'ont affirmé que l'emplacement
de ce zoma était boisé dans leur jeunesse; maintenant les premiers arbres de la forêt de l'Est sont à
plus de 60 kilomètres de Fianarantsoa. Chez les Betsileo donc, comme chez les autres Malgaches et
principalement chez les Antimerina, nous assistons, à l'époque contemporaine, à un défrichement lent
mais continu de toutes les parties de l'île ; ce défrichement est d'ailleurs en raison directe de la densité de
la population. Quoi qu'il en soit, ces vestiges de végétation, que nous voyons déjà aux environs de
Fianarantsoa, nous annoncent la zone des brousses dans laquelle nous entrerons en trois journées de
marche vers le Sud, et qui est plus rapprochée encore du côté de l'Ouest; à l'Est, c'est la zone forestière,
le pays des Tanala.
Dès notre arrivée, nous avions reçu de la part de M. le docteur Besson, vice-résident de France
à Fianarantsoa, un accueil des plus bienveillants dont je ne saurais trop le remercier. Le docteur Besson
habite en famille une maison spacieuse, construite il y a quelques années sur les ordres du résident
général de Tananarive. Malheureusement remplacement a été mal choisi, peut-être est-il plus juste de
dire que le gouvernement français a dû se contenter de ce que les Antimerina ont bien voulu lui vendre
à poids d'or. Mais à Madagascar comme partout ailleurs c'est la règle, et le Ministère des affaires étran-
gères, imitant le sage, se contente de peu. La résidence de Fianarantsoa est édifiée au nord de la ville,
[nés du chemin qui vient de Tananarive; le terrain au milieu duquel s'élève la maison est sur le versant
oriental d'une colline élevée. La déclivité de ce terrain est tellement prononcée qu'il est impossible de
s'y tenir debout, il a donc fallu à grands frais y aménager des terrasses et l'aire en un mol tout le néces-
saire pour rendre celle portion de lerrain habitable.
Grâce au docteur Besson, nous trouvons à louer en dehors de la ville et non loin de la résidence, au
heu dit Ambalolahikisoa, une maison assez spacieuse et très suffisamment confortable. C'est là que
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
291
nous allons séjourner quelques semaines, pour attendre le retour des beaux jours, étudier le peuple
betsileo et surtout nous préparer à notre prochain voyage dans le Sud.
Lorsque nous avions quitté Tananarive, les pluies avaient cessé, le temps était redevenu beau et la
bonne saison semblait nettement commencer. Ici, dans le Bclsileo, nous retrouvons le mauvais temps.
Ce ne sont plus, il est vrai, les averses diluviennes qui caractérisent la mauvaise saison à Madagascar,
mais tous les jours, dans la matinée principalement, nous nous trouvons enveloppés d'un brouillard
froid et humide; vers midi, il tombe une petite pluie,
le vent s'élève bientôt, puis la journée devient belle.
,Cc qu'il y a de particulièrement curieux dans le Bet-
sileo, ce ne sont pas tant les petites pluies persistantes
à la fin de la saison chaude que ce froid vif qui com-
&$+■
■*W* »
-«SPSr,
AMDATOLAHIKISOA !: I hl'l DES MAISONS Bl
menée à se faire sentir. J'avais déjà remarqué un peu partout el surtout dans l'Est que la saison des
pluies ne se termine pas brusquement, à s<m déclin des petites pluies sont encore Fréquentes, elles sont
journalières dans la zone des forêts; mais ce que je n'avais jamais éprouvé ailleurs, c'est un tel degré de
froid. Nous grelottons littéralement. La température dont nous jouissons n'est en somme qu'une
froidure printanière pour des Européens, mais ici dans ces pays intertropicaux, on s'attend si peu à
l'éprouver et on y est si mal préparé par les températures ressenties dans les mois précédents el dans
les autres parties de l'île, qu'elle nous semble rigoureuse. A cinq heures du matin, j'ai noté pendant
plusieurs jours -+- 5° centigrades.
Ici, nos journées passent \ile. Nous avons beaucoup de distractions; ce sont, en compagnie du docteur
Besson, des excursions très intéressantes aux environs de Pianarantsoa ; ce sont de nombreuses visites
el de longues causeries avec des Betsileo dont nous nous sommes empressés de faire nos amis pour lier
connaissance el nous instruire des coutumes de celle peuplade. Les travaux ne nous manquent pas non
plus, il faut consacrer nos soins à nos collections, prendre des noies, rédiger nos rapports cl surtout
nous préparer à notre grand voyage futur.
Parmi nos nouveaux amis betsileo. Rainimanana, qui me semble le plus instruit, nous met rapide-
ment au courant des mœurs de ses compatriotes. D'esprit beaucoup moins borné que la plupart de nos
éphémères connaissances, ses renseignements sont très précieux; son Age avancé ne lui oie rien de ses
facultés, ses souvenirs sont très précis et grâce à lui nous allons connaître à fond la peuplade des Bet-
sileo. Rainimanana nous raconte un soir des légendes et de vieilles histoires que nous trouvons d'autant
plus remarquables que, jusqu'à présent, nous avions eu une peine ('norme à en réunir quelques-unes sur
le peuple malgache.
292 VOYAGE A MADAGASCAR.
Je vais donner une de ces légendes betsileo dont la traduction française littérale offre cependant
quelques charmes malgré sa naïveté. Je crois bon aussi d'y joindre le texte betsileo et sa traduction en
dialecte antimerina, car ces textes mettront sous les yeux du lecteur deux échantillons de dialectes parlés
dans la grande île africaine.
I. Texte betsileo : — Nihavana hoe ny akoho aminy mpanpango fah*ela, Ka nifankatea soasoa : ara
tsi'ela ko rota ny lamban'ny akoho ; Ka dia nanao hoe taminy mpanpango i : « Mb a ampindramo fanjaitsa
aho hanjairako itoy lambako iloy (sady miatats'y no manao izay).
Dia nomen'ny mpanpango; ko tsiveho te-he nanjaitsa igny ko vere ny fanjaitsa; nitadia ny akoho ko
nitsindroka ko nilsindroka ko, tsi cla ko avy ny mpanpango nanao hoe : « Aia ny fanjaitso? Dia hoe ny
akoho : Izao ny mitadia fa vere etato ko Isa hitako ; sady mitsmdrok'amin'iz'ay ny akoho.
Nadiky hoe ny mpapango ko roso mitsidigna : ko egn'ambony i no mangaika nanao hoe : « Filoko ô!
Filoko ô !
Taitsa hoe ny akoho ko nanao hoe : Izao ny mitadia ko andrazo velivety.
Tsa nahandry koa hoe ny mpanpango ; fa dia pignaogne ny zanaky ny akobo, ko nahatongane be, dia
anadroe ro sisa. Dia hoe ny akoho tsi ela = Terak : tiraika tsa ho tratsa, terak'iraika tsa ho tratsa, fa
aho nileraka ro vakivaky tratsa! vakivaky tratsa vakivaky tra a Ira!
Izany hoe ro ihinanan'-ny mpanpango ny anak'akoho nagnare ny filone natao hanjairangn'i clanc rota,
fa iraika hoe io ny ela ./.
II. Traduction antimerina : — Nisakaiza, hono, ny akoho sy ny papango taloha, ka nifankatia dia
nifankatia; ary nony ela, hono, rovotra ny lambany akoho (ny elany) : dia hoy izy tamy ny papango :
« Mba ampindramo fanjaitra kely aho, hanjairako ity lambako ity (sady mialatr'izy no saronany ny elany
ny tongony anila).
Dia nomen'ny papango; ka vantany vao nanao hanjaitra ka very ny fanjaitra. Nitady, hono, ny akoho
sady mitsindroka re! ka mitsindroka re! Nony ela avy ny papango nanao hoe : « Aiza ny fanjailro? »
— Dia hoy ny akoho : Izao no mitady azy fa very eto iky ka tsi hitako! (sady mitsindrok'izy no manao
izany).
Tezitra, hono, ny papango ka nanid ina; ka eny ampanidinan'izy no miantso nanao hoe : Filoko ô!
Filoko ô ! ô !
Taitra tamin'izay akoho ka nanao hoe : Izao mitady azy ka andraso vetivety.
Tsy naharitra intsony, hono, ny papango : fa dia no faohiny ny zanaky ny akoho isan'andro mandra-
pandrainy ny fanjaitra; nefa tsy nahita mandrak'ankehitriny.
Dia izao, hono, mba hery nataon'ny akoho : Terak'iry tsy ho tratra; terak'iry tsy ho traira; izaho
niteraka no vakivaky tratra! vakivaky tratra.
Izany, hono, no nihinanan'ny papango ny zanak'akoho; manary ny filony ny akoho.
Nefa, asa moa fa ny antilra no ho banga : ela nihinanana; ary ny osy no misy somolra : diso kely ny
andro nitcrahana; ka tsy izaho no mandainga fa toa mifanilsy samy mai'ina ireo ./.
III. Traduction française : — On raconte qu'autrefois, la poule et le papango (Milvus œgyplius
G. m. gros oiseau de proie) étaient liés d'amitié et s'aimaient beaucoup; un jour la poule, ayant son
Inmba (aile) déchiré, s'adressa au « papango » en ces termes : « Prèle-moi une aiguille pour coudre mon
lamba » (et en même temps elle se pâmait de douleur et couvrait une de ses pattes avec son aile).
Le papango lui donna une aiguille, mais quand elle eut fini de s'en servir elle la perdit. La poule se
mil alors à chercher l'aiguille et pour cela picola... picota.... — Le papango survint et demanda :
« Où est mon aiguille? » — Je la cherche, répondit la poule, car je l'ai perdue et ne la retrouve pas (el en
disant cela elle continuait de picoter).
Le papango, en colère, s'envola, cl tout en volanl demandait : « Mon aiguille! mon aiguille! »
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA
293
POR il nu liov.v A PIANARANTSOA.
Ln poule, prise parla peur, lui dit alors : « Je la cherche, attends un peu ».
Le papango ne supporta pas cela plus longtemps el se mil m devoir de s'emparer chaque jour des
pelils de la poule, jusqu'à ce .pie l'on lui rendît sou aiguille, mais jusqu'ici la poule n'a pas encore
retrouvé l'aiguille.
Pour terminer, la poule dit : « Je fais un petit el ne puis le conserver! J'en fais un autre el il subit le
même sort! Aussi moi qui les mets au monde je me fatigue en pure perte. »
Voilà pourquoi le papango mange les petits de la poule : c'esl que celle-ci lui a perdu son aiguille.
Cependant, j'ignore si les vieillards sont édentés parce qu'ils mangent depuis longtemps cl si les chè-
vres ont de la barbe au menton parce qu'il y a eu une petite erreur dans le jour de leur naissance : mais
ce n'est pas moi qui ment, car je ne fais que justifier des choses également vraies ./.
« Et cela est si vrai, ajoutait Rainimanana, que depuis cette époque le papango ne cesse de se venger et
toutes les poules du monde picotent toujours pour chercher la malheureuse aiguille. »
J'ai dit dans le chapitre précédent que, parmi toutes les tribus de Madagascar, celle des Belsileo étad,
sous une foule de rapports, celle qui se rapprochait le plus des Anlimerina.
Le Belsileo appartient très certainement à la même famille ethnique que l'Anlimerina. Il est très sou-
vent, assez difficile de les distinguer l'un de l'autre; cependant, d'une manière générale, le Betsileo a le
teint plus noir que l'Anlimerina; ses lèvres sont plus épaisses, son nez plus aplati, ses cheveux; plus
crépus. Tout semble donc indiquer que le Belsileo est le produit d'un mélange d'un élément asiatique
avec un élément africain, mélange dans lequel le dernier élément entre pour une part bien 'plus considé-
29i
VOYAGE A MADAGASCAR.
rable que chez l'Antimerina actuel, qui est le produit d'une fusion analogue. Le Betsileo a généralement
la stature plus élevée et les membres plus forts que l'Antimerina. Les facultés intellectuelles du Betsileo
ne semblent pas, d'une manière évidente, être inférieures à celles de son vainqueur. Le Betsileo est plus
doux, plus calme que l'Antimerina; malheureusement son apathie égale sa soumission, il ne se livre, pas
volontiers aux opérations commerciales; bien moins hardi et entreprenant que l'Antimerina, il n'aspire
MAISON D'UN VAI.A. (DESSIN DE BOUDIER, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.)
qu'à vivre tranquille au sein de sa famille et à se fixer sur ses terres qu'il cultive avec beaucoup de soins.
Le Betsileo est surloul un paysan, il n'aime pas vivre dans les agglomérations; sa ferme, son valu, forme
tout son horizon. Il aime beaucoup ses terres, il est très jaloux de sa propriété. Gonséquemment, il a la
réputation d'un chicanier, il semble aimer les procès. On voit en effet, chaque année, des familles bet-
sileo se ruiner dans des contestations qui ont pour objets des parcelles de terrains. Le Betsileo dans sa
bonne foi naïve ne veut pas céder, et comme l'Antimerina esl son seul juge il y perd la plus grande partie
de sa fortune; c'est à cause de ces procès incessanls que soutiennent les Betsileo, que le posle de gou-
verneur de Fianarantsoa esl si recherché des Anlimerina influents. Dans ce posle, un gouverneur — dénué
de scrupules, comme ils le sont tous d'ailleurs — peul se l'aire environ 300 000 francs de renie de noire
monnaie en vendant ses arrêts.
Comme les Anlimerina, les Betsileo on! adopté pour les hommes depuis quelques années la mode de
se couper les cheveux courts. Les femmes les portent tressés artistement, elles oui le talent de donner à
leurs chevelures toutes espèces de formes. Tête nue, on les croirait coiffées d'un bonnel de dentelle. Chez
les Betsileo, le costume esl le même que chez les Anlimerina.
Dans le courant de cet ouvrage, j'ai déjà eu l'occasion de parler plusieurs fois de quelques coutumes
spéciales à la tribu des Anlimerina. Je retrouve presque loules ces coutumes ici; je ne signalerai donc
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
295
que celles qui me semblent spéciales aux Betsileo. L'une des plus étranges, qui caractérise cette tribu,
est sans contredit leur façon de traiter les morts.
Lorsqu'un Betsileo vient à mourir, son corps est roulé peu après son trépas dans de riches lamba, puis
il est placé clans un cercueil de bois. Comme chez les autres tribus de Madagascar, la famille du mort
s'est réunie, on a chanté les louanges du défunt, ce sont toujours pour cet instant les mêmes cérémonies.
Lorsqu'elles ont pris fin, on porte le cercueil dans le tombeau
de famille. Comme chez les Antimerina, ce tombeau est géné-
ralement formé de cinq grandes dalles de granité, el il est
aussi le plus généralement construit au sommet d'une colline.
Mais chez les Betsileo le tombeau est plus profond, et au
lieu de s'ouvrir en levant la dalle supérieure, on y accède
par une galerie parfois 1res longue et qui souvent
débouche forl bas sur le liane: de la colline el toujours
du côté du sud-ouest. Ces tombeaux betsileo sont cons-
truits avec soin, ils sont l'objet d'une grande vénération
de la pari des indigène . Autrefois les ramilles riches
cachaient dans le tombeau de leurs ancêtres leurs objets
précieux et leur argent .
Lorsque le cercueil a été déposé dans le tombeau, on
immole des bceufs qui sont partagés entre les assistants,
on boit de nombreuses bouteilles de rhum el l'on se sé-
pare souvent fort ému après toutes ces libations.
Deux ou trois jours plus tard, el c'est ici que la cou-
tume betsileo esl tout à l'ail particulière, on retire le
cercueil du tombeau, le défunt est ramené dans sa
maison. On le roule fortement cuire deux planches,
el lorsqu'il n'est plus qu'une masse informe, on le
ficelle debout contre le poteau principal de la case
avec des lanières de peaux de bœufs. On lui a i 1 1< • i ■< • '•
la plante des pieds sous lesquels esl placée une cru-
che ou une marmite de lent'; on laisse alors agir
la putréfaction, cependant que la famille et les
amis du mort sont entassés dans sa demeure, (han-
tent ses louanges, célèbrent ses bienfaits et boi-
vent force rasades de rhum pour s'étourdir et pouvoir résister à l'odear épouvantable qui se dégage «lu
cadavre en décomposition. Au bout d'un mois, quelquefois plus, la putréfaction a continué son œuvre,
et un liquide putride et infect esl venu remplir le vaisseau de terre. Celui-ci est l'objet de soins jaloux,
on surveille attentivement la venue des vers qui s'y forment : un d'entre eux paraît-il plus gros que les
autres que toute la famille se réjouit, car l'âme du mort s'est réincarnée sous celle forme. On attend
encore quelques semaines pour permettre aux vers de grossir quelque peu. Il esl procédé avec grande
pompe à l'inhumation des restes du défunt dans le tombeau de famille. En même temps que ces restes
on place aussi dans le tombeau et prés de la tête du cadavre le vaisseau de terre dans lequel vil le gros
ver, ultime incarnation du défunt désignée par les Betsileo sous le nom de fanano. On a soin de placer
dans le vase de terre un long bambou par lequel plus lard doit remonter sur la surface de la terre le
fanano mystérieux. Toutes ces opérations se font sans grandes variantes dans toutes les familles betsileo
et je les ai vues maintes fois. Pour la suite je vais laisser la parole à notre ami Rainimanana.
Après un certain temps, temps variable qui ne dépasse jamais une année, le fanano remonte à l'inté-
rieur du bambou et fait son apparition sur la terre. Cet animal mystérieux affecte non pas la forme
FEMME BETSILEO.
296 VOYAGE A MADAGASCAR.
d'un serpent, comme le croient les Antimerina, mais bien celle d'un petit crocodile de couleur brune et
tacheté de rouge sur le dos, le ventre est blanchâtre.
Dès que l'animal a été reconnu par la famille du défunt, ceux-ci s'en approchent et lui demandent s'il
est bien réellement le parent qu'ils ont perdu. Si le lézard lève la tète, c'est un signe certain que c'est
bien le mort. Lorsque cette certitude est acquise, des membres de la famille du défunt apportent en cet
endroit le plat dans lequel le mort a mangé pour la dernière fois. On met dans ce plat un peu de rhum
mélangé à quelques gouttelettes de sang obtenues en coupant l'oreille d'un jeune bœuf. Le plat est
placé devant le fanano; si cet animal accepte celle offrande en y goûtant tant soit peu, c'est le signal de
grandes réjouissances. Rainimanana ajoute que le fanano retourne au tombeau, qu'il choisit comme sa
demeure, il y devient très gros, c'est un dieu lutélaire qui protège la famille du mort et les contrées
voisines.
On conçoit aisément la crainte respectueuse qu'éprouvent généralement les Betsileo pour tous les
reptiles. Celte coutume de traiter les morts est dans l'île de Madagascar tout à fait particulière à la
tribu des Belsileo; plus encore qu? les Antimerina ils ont le culte des morts, ils construisenl leurs tom-
beaux avec beaucoup de soins, en font de véritables monuments ornés d'une façon toute spéciale, avec
des pierres souvent très grosses, des madriers finement sculptés ou des crânes de bœufs qui ont con-
servé leurs cornes.
Le Betsileo est aussi très superstitieux, plus encore que ses voisins du Nord, les fady sont nombreux
dans cette tribu dont chaque individu porte ostensiblement ou en cachette plusieurs odij ou talismans. Le
odij que nous trouverons encore dans toutes les tribus du Sud, où il est très répandu, est le seul signe
extérieur de religiosité de ces peuplades. Dans un chapitre précédent, j 'exposais dans ses grandes lignes
les croyances religieuses du Malgache, elles sont les mêmes pour toutes les tribus; mais dans le Sud
principalement, le bon Principe est bien laissé de côté, et c'est avec des ocly, des fétiches, des amulettes,
des talismans et porte-bonheur qu'ils croient conjurer les attaques du mauvais Principe. Pour toutes
les circonstances de la vie, quelles qu'elles soient, un homme du Sud bien outillé possède un ochj et
nous verrons plus lard, comme conséquences pratiques de ce l'ail, que dans les tribus guerrières du Sud,
chez les Bahara principalement, ils se montrent très osés et très entreprenants, ce qui est remarquable
chez un Malgache, parce qu'ils sont fermement convaincus de la vertu de leur ody.
En parlant de la façon d'enterrer chez les Belsileo et de leurs croyances aux ody, j'ai signalé les deux
faits les plus importants qui les différencient des Antimerina. 11 n'y aurait plus maintenant à noter que
quelques détails sans grande importance, tels que la coiffure compliquée des femmes betsileo, le gros
anneau d'argent qu'elles portent dans les cheveux lorsqu'elles sont fiancées, et le mode de construction
des maisons dans celle partie du plateau central. On peut dire en général que le Belsileo a conservé
plus religieusement (nie l 'Antimerina les coutumes de ses pères ; on le voit tout d'abord par le respect
religieux dont il aime à entourer ses nobles et ses chefs de caste, au grand désespoir des Antimerina qui
n'ont pu jusqu'à ce jour déraciner le respect des vieilles familles chez les Betsileo et le remplacer par
l'adoration de leur propre reine, eux qui, cependant, sur tous les autres points, sont les maîtres incon-
testés de celle peuplade douce et docile. Ce respect des anciennes coutumes chez les Belsileo nous esl
encore indiqué par leur croyance aux odij. Celle ancienne croyance générale cl incontestée à Madagascar
n'est cachée superficiellement que chez les Antimerina sous le vernis de civilisation dont on les a recou-
verts à grand'pcine. La coiffure chez les Belsileo est resiée (elle qu'elle était autrefois, tandis que chez
les Antimerina les modes européennes ont prévalu, et cependant j'ai encore vu, en 1889, un Antimerina de
type pur, parent du chef de Mahatsinjo, qui possédait une longue chevelure divisée en tresses, ter-
minées par des boules enduites de graisse de bœuf.
Enfin les maisons en bois belsileo sont tout à fait comparables, si ce n'est identiques, aux maisons
antimerina d'ilafy, au tombeau de Radama II, et à la vieille maison en bois de Ranavalona I rc dans le
palais de la reine à Tananarive. Il est à remarquer cependant que dans ces maisons en bois belsileo
les ouvertures sont excessivement petites, et qu'il faut de savants efforts pour pénétrer à l'intérieur. Les
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
297
Betsileo chantent et dansent comme les Anlimerina, ils n'ont conservé qu'une vieille danse spéciale
qu'ils appellent la danse de la sagaie; nous y retrouvons toujours un ou deux acteurs principaux debout
au milieu d'un cercle de gens accroupis, qui psalmodient en ton mineur et qui s'accompagnent à contre-
temps de battements de mains.
Mais tandis que les Anlimerina manquent complètement de poésie dans leurs chansons populaires et
se contentent le plus souvent de psalmodier le récit d'un voyage, simple itinéraire où l'on mentionne
sèchement les villages de la roule, les Betsileo, comme les autres tribus du Sud, manifestent dans leurs
chants et leurs récits populaires quelques velléilés poétiques. Voici traduits en antimerina et en français
les chants de Barimaso et de Dombita; c'étaient les plus répandus lors de mon passage dans le Betsileo.
barimaso. — ■ La belle aux grands yeux.
Traduction antimerina.
Barimaso sasa manafalra
Njola kely tsy misy bialana.
— Nba tiavo kely ah fa raora tianal
Asivo soa atro fa mora mamaly!
Raha tianao alio dia basinao!
Raha tsy tianao dia basin 'olon' kafa
Apetraka ery amoron — dalana
Tsy ilao zan' izay olon — kandray.
— Raha isy hianao aho tsy tonga tatj !
Raha tsy hianao aho tsj mahalala trano!
Raha tsy hianao aho tsy mahalala, lalana!
— Andeha isika mba hifankatia
Hifankatia ka tsy mba hiady
Tsy mba hisaraka.
Satry ny olona tsy mba miray.
— Mifankatiava re ry tanora falon-bitsyl -
Andeha isika hiaraka adala
Fa rehefa tonga miara-terezany.
Traduction française.
La belle aux grands yeux est fatiguée de me faire appeler.
[par une laide amie.
— Je ne puis nie rendre à ses rendez-vous, ear je suis retenu
Aime-moi, car je me laisse aimer facilement.
Fais-moi <\n bien, car je réponds volontiers.
Si tu veux je serai ton fusil (!!).
Si tu ne veux pas. je serai celui d'un autre.
Placée là-bas au boni du chemin.
Il ne manquera pas de gens qui me prendront!
— Si ce n'étail pour loi. je ne serais pas venue ici.
Si ce n'était pour toi, je n'aurais pas suivi celte route.
— Allons nous aimer!
Nous aimer et ne pas nous disputer,
Ne pas i - séparer.
Il déplail aux gens de nous voir unis!
- Aimez-vous, jeunes gens, car tous êtes peu nombreux. —
Allons folâtrer ensemble,
Car à notre retour nous serons grondés tous les deux.
Traduction anlimera. — dombita!
Nisy vehivavy anankiray nisaoran' nv vadinv, ka nanenina; dia nilrnv sadv nanao io hira io izy,
nanao hoe :
Maly re aho nariany; nisaorany omaly hariva — Mifona re aho Tompokolahy ; mivalo, indry vola
voamena antandrako anao; mananda re aho! avelaore mba hitoetra aminaol aoka re mba hoato! naho
mpiloto vary aza ! na ho mpaka rano! avelaore mba ho ato!
Nainaly iley lehilaly ka nanao hoe : namalv.
Izaho tsy tianao inlsony, l'a mandehana miala ; Izaho tsy tianao intsony.
Dia hoy indray ravehivavy :
Ka rehefa manandra ho hianao Isy manaiky ko hanao ahoana aho! Baby karv Kolo! andeha isika han-
deha fa rahefa lehibe hianao hateriko aty! Baby aiv rakoto! Baby aryl Baby. Dia nandeha hono izy
mianake ka nony louga anv an-trano ny ray amandreninv, dia maly lampo ka rahevivavy nanenina.
Traduction française. — dombita!
Il y avait une femme qui avait élé répudiée par son mari; elle se repentit, prononça ces paroles et fil
la chanson suivante :
Je suis perdue, car il m'a rejetée; il m'a répudiée hier soir. Je vous demande pardon, monsieur, je
me repens, voici voamena (2-'t e partie de la piastre) ' que je vous donne; je vous fais un don! laissez-moi
t. Cet usage, très répandu dans toute l'Ile et surtout chez les Antimerina et chez les Retsileo, est très remarquable; il
parait être caractéristique des peuples madécasses. En elTet, lorsque dans une occasion quelconque un Malgache vient
à offenser, à outrager même très cruellement une personne quelconque, il s'imagine très volontiers que, en donnant à la
38
298 VOYAGE A MADAGASCAR.
demeurer avec vous! permettez-moi de rester ici! même si je dois piler du riz! ou aller chercher de l'eau
à la source! permettez-moi de rester ici.
Le mari répondit en ces termes :
Je ne vous aime plus du tout, allez, partez, je ne vous aime plus du tout.
La femme reprit encore :
Je t'ai fait un don et tu n'acceptes rien, que dois-je faire! Viens, Koto, que je te porte sur mon dos!
Allons, partons, lorsque tu seras grand, je te ramènerai ici! Viens, Rakoto, que je te porte sur mon dos!...
La mère et l'enfant partirent et . à peine arrivée dans la maison de ses parents, l'épouse repentie mourut
subitement.
Si nous trouvons sous ce rapport une certaine supériorité des tribus du Sud sur les tribus du Nord,
en ce qui touche la sculpture, cette supériorité devient encore plus évidente. En effet, on sait que depuis
les temps les plus reculés presque toutes les races humaines ont. reproduit sur une matière quelconque,
corne, os, bois, pierres, etc., les objets qui frappaient le plus souvent leurs regards. Ces premières
sculptures spontanées font absolument défaut dans le nord de Madagascar. Les Antimerina eux-mêmes,
les plus civilisés des Malgaches (par convention), n'ont aucune idée d'une sculpture quelconque. Sans
doute certains de leurs ouvriers à Tananarive ont pu faire ou principalement copier plusieurs figurines
importées d'Europe tout récemment, mais ils n'ont jamais trouvé dans leur tête un motif quelconque
d'ornementation. Leurs idoles les plus renommées n'étaient que des morceaux de bois informes ou
des cailloux bruts roulés dans des chiffons. Ici, dès notre première étape dans le Sud, nous rencon-
trons de véritables sculptures, ce sont encore, il est vrai, des essais grossiers et naïfs; je remarque
d'abord sur les planches qui ferment les fenêtres et les portes des cases des dessins géométriques aux
contours plus ou moins réguliers .qui entaillent profondément le bois dur. Ces mêmes dessins sont
reproduits encore sur des pierres levées, sur des madriers dressés comme ceux que nous avons vus au
sud de Sabotsy. Ces mêmes dessins géométriques sont également souvent reproduits sur les palissades,
qui entourent les tombeaux ou sur les mégalithes qui s'élèvent dans leurs voisinages. Le plus beau spé-
cimen que nous avons rencontré dans ce genre est l'entourage en bois sculpté du tombeau de Ramaharo,
un des descendants des anciens roisbetsileo de Lalangina, construit non loin des rives du Matsiatra, et
près du village d'Ialananindro.
Au-dessus de cette sculpture géométrique, je trouve encore des essais plus compliqués dont le Retsileo
est l'auteur sur ses principaux ustensiles de ménage. Ce sont des mortiers à riz, des mortiers à piment,
des cuillères, des plats, des salières; tous ces objets en bois sont souvent très finement sculptés. On y
trouve déjà des figures plus compliquées, ce sont quelquefois des formes animales, le bœuf est le plus
souvent représenté. Les artistes belsileo se sont donné aussi libre carrière pour l'ornementation de
leurs cases en bois. Dans cette tribu des Betsileo comme dans celle des Tanala plus à l'Est, non seule-
ment les volets qui ferment les ouvertures sont sculptés, mais encore les piliers principaux de la maison
sont artistement gravés; il en est de même des deux pignons qui le plus souvent sont surmontés d'un
oiseau qui représente assez bien un pigeon au repos. La forme humaine est très rarement employée.
si ce n'est pour des ody, des talismans ou des amulettes.
La tribu des Betsileo a été signalée par de Flacourt dans son grand ouvrage à Madagascar.
« Le païs des Eringdranes est un grand pais qui se divise en grandes etpeliles Eringdranes ; les petites
Eringdranes sont au sud et c'est d'où sort la rivière Mangharac (Menarahaka). Les grandes Eringdranes
sont au nord et finissent au pais des Vohito'Anghombes dont la rivière de Manlsialrc (Matsiatra) fait la
séparation. C'est un païs très peuplé et qui peut fournir plus de 30 000 hommes en un besoin. Le païs
personne ainsi outragée un morceau d'argent d'une valeur infime, l'injure sera oubliée, le pardon complet sera accordé,
l'offense sera effacée. Pour ces peuplades qui ont un véritable culte pour l'argent, le don d'un voamena (i sous de notre
monnaie), d'un haslna quelconque, doit vous permettre de compter sur l'entière bienveillance de la personne à laquelle
ce présent est offert.
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
299
MENDIANT DETSILEO.
est tout plein et bordé à l'Est de grandes montagnes fertiles en
bestial. A l'Ouest, il y a trois grandes rivières qui courent et se
vont rendre dans une grande baye qui est située sous le 20° degré
latitude sud, sur la mer de Moçambique et Aethiopique. Les
rivières s'appellent Manatangh (Mananantanana), Zoumando (Tsi-
mandao), Sahanang, lesquelles sourdent des montagnes qui sont
à l'Est des Eringdranes et traversent tout le pais.
« Mantsialre, une grande rivière qui sépare le païs des Voliito-
Anghombes et des Eringdranes, est une 1res grande rivière
comme pourrait être la Loire, el se va rendre dans la susdite
baye. »
La tribu ou la peuplade que de Flacourl désigne sous le nom
de Eringdranes, est celle des Belsileo. Le mol Eringdranes a été
employé par lui pour Arindrano.
La province des Belsileo comprend deux parties principales :
l'une, au nord du Matsialra, l'autre au sud. Dans la première,
située sur les confins de l'Imerina, on est frappé plus vivement
encore que je ne le suis à Fianarantsoa de la ressemblance, je
dirai même de l'identité qui existe entre ces Belsileo du nord cl
les Antimerina leurs voisins. Dans la partie sud, au contraire,
que les indigènes appellent plus généralement andafy aisimony
Matsiatra, les différences entre les deux tribus voisines sont
plus marquées. Dans le sud en effet, les Belsileo ont échappé
davantage à l'influence antimerina. C'est donc là qu'il faut
se placer pour les mieux connaître. Le mol betsileo est 1res peu employé par les indigènes, celte
appellation a sans doute pris naissance après la complète du pays. C'est Radama 1", roi des Anti-
merina, qui a conquis la province des Betsileo en 1812 environ. Ses prédécesseurs avaient déjà fait quel-
ques expéditions dans ce pays du Sud, mais des révoltes continuelles des Betsileo venaient toujours
menacer la domination antimerina. Radama I" voulut étouffer ces révoltes dans le sang cl il y réussit.
La ville d'Ambosilra, dans le Betsileo nord, qui n'avait pas voulu reconnaître son autorité, fut prise pâl-
ies Antimerina.
« Toutes les maisons d'Ambositra lurent détruites, ses défenseurs mis à mort, les femmes et les
enfants emmenés en captivité dans l'Imerina. Défense fut l'aile aux habitants du pays de songer jamais
à s'établir sur les ruines de celle cité rebelle '. »
Beaucoup de villages importants du Betsileo subirent le sort d'Ambositra et on ne peut guère dans
cette province marcher quelques heures sans rencontrer des traces de la férocité des Antimerina.
J'ai dit que le Betsileo était surtout un agriculteur; plus encore que l'Anlimcrina il sait travailler ses
champs, faire produire ses rizières; il possède aussi de nombreux troupeaux de bœufs; mais chose rare
à Madagascar, le Betsileo n'est pas seulement agriculteur et pasteur, il est aussi très habile pour fabri-
quer des lamba. Dans l'île entière les tomba de l'Arindrano jouissent d'une juste renommée. Les Betsileo
du Sud principalement font aussi avec une soie indigène des lamba bien lissés qui atteignent souvent
des prix fort élevés; ces him/ni sont surtout réservés pour l'ensevelissement des morts. Enfin les Betsileo
de l'Est fabriquent, avec une écorce d'arbres, des lamba rayés de couleurs vives connus sous le nom de
sarimbo.
L'une des principales excursions et sans contredit la plus intéressante que nous faisons aux environs
de Fianarantsoa en compagnie du docteur Besson est celle d'If andana.
I. R. P. Abinal, Vingt ans ù Madagascar.
300 VOYAGE A MADAGASCAR.
Le lundi 7 avril, nous partons de Fianarantsoa dès l'aube et nous allons coucher à Tanbohimandrevo.
Le lendemain et le jour suivant, nous allons à Ambohimandroso, village important du Betsileo méri-
dional où nous espérons trouver des renseignements et peut-être des hommes pour notre prochaine
campagne du Sud.
D'Ambohimandroso, nous allons à Ifandana.
Ifandana est un ancien village betsileo situé, comme c'est la coutume à Madagascar, sur le sommet
d'une colline élevée. La colline d'Ifandana est orientée Est et Ouest, son point culminant est à environ
980 mètres d'altitude, mais il ne s'élève que de 530 mètres au-dessus du plateau environnant. Cette
colline a été formée par une poussée gigantesque de roches éruptives, son sommet qui a une dis-
position analogue à la forme générale du mamelon peut avoir 200 ou 300 mètres en allant de
l'est vers l'ouest, et 50 mètres en moyenne en allant du nord au sud. La colline d'Ifandana peut se
diviser en deux parties principales, quant à la nature des matériaux qui la forment ou plutôt qui
la recouvrent. La partie ouest est une partie complètement rocheuse dont les flancs à pentes très
accusées sont inaccessibles; la partie est est recouverte d'argile en maints endroits, surtout dans
les parties inférieures, mais sur son sommet se tiennent deux blocs de rochers d'une taille gigan-
tesque. Les flancs de cette deuxième partie ont une déclivité moins prononcée que celle de la
partie rocheuse, on peut donc monter au sommet. Mais là on trouve les deux blocs rocheux qui
en occupent totalement la superficie et qui rendent fort difficile l'accès du sommet aplati de la
partie rocheuse qui se trouve derrière eux. Comme ces blocs ont une forme sensiblement cubique aux
angles arrondis et qu'ils reposent par une large base sur une surface sensiblement plate et malheureu-
sement pas plus large qu'eux, on peut en rampant sur cette surface et en s'cngageant dans l'espace que
laissent leurs angles arrondis parvenir de l'autre côté du bloc. Mais c'est une opération fort difficile.
Voici comment il faut s'y prendre. On engage la tète et la partie supérieure du corps dans celte espèce
de couloir. Le ventre repose sur le sommet rocheux de la colline, le dos s'appuie contre l'angle arrondi
de la paroi inférieure du cube, les jambes pendent dans le vide. En rampant ainsi latéralement, on peut
contourner d'abord la face nord du cube occidental, puis sa face est, et on arrive enfin sur le sommet
rocheux de la colline où était bâti le village d'Ifandana. Je n'ai pas besoin de dire que cet exercice gym-
nastique n'a rien d'attrayant. Cet affreux passage que nous avons dû suivre a dû servir avant nous à
bien des générations, comme en témoigne la roche qui en cet endroit a le poli de l'ivoire. Le moindre
faux mouvement vous précipiterait à 500 mètres en bas dans un massif de cactus aux épines mena-
çantes. Mais enfin je ne regrette pas mon excursion, car en visitant le sommet d'Ifandana, je trouve
dans une anfractuosité de la roche un riche gisement de crânes et d'ossements betsileo; nous faisons
une belle récolte et je suis heureux de ma journée au delà de toute expression. Celte caverne d'osse-
ments est d'ailleurs connue dans le pays, et voici ce que dit à ce sujet le R. P. Abinal dans Vingt ans
à Madagascar :
Ifandana, bâti sur un roc élevé, coupé à pic de tous côtés, et où l'on ne pouvait arriver que par un
sentier impraticable, servait de retraite à un très grand nombre de rebelles. Radama résolut de les
prendre par un blocus rigoureux. La disette ne larda pas en effet à se déclarer dans la petite cité.
Obligés de choisir entre les cruelles tortures de la faim et le glaive de Radama, les Betsileo, arrivés au
paroxysme du désespoir, préférèrent se donner eux-mêmes la mort; et on les vit alors avec stupeur se
présenter par groupes nombreux, sur les bords du rocher à pic, au haut duquel Ifandana était perché;
puis, là, les yeux bandés, commencer, sous les yeux des Hova, une ronde homicide dont le terme devait
être infailliblement une chute en masse dans l'abîme, comme il arriva en effet.
On évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui se suicidèrent de cette façon. Lorsque
les plus fanatiques eurent succombé, et qu'il ne resta plus à Ifandana que des femmes et des enfants, le
courage leur manqua pour continuer cette ronde infernale, et trois cents d'entre eux devinrent les esclaves
des Hova.
Rainimanana m'avait bien raconté celte légende relatée par le père Abinal, mais il m'avait assuré que
r
mmmmm
1FANDANA : ROCHE DU SOMMET. (DESSIN DE TAYLOR, GRAVÉ PAR DERG.)
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 303
cette histoire répandue par les Antimerina n'était pas exacte. En effet, ceux-ci en faisant le siège du
village d'Ifandana avaient pu non pas le prendre de vive force, mais l'entourer de leurs soldats pour
couper les vivres aux assiégés. Les Betsileo, pressés par la faim, avaient voulu entrer en composition
avec les assiégeants et leur offrir leur soumission. Celle-ci avait été acceptée et les Antimerina avaient
encore imposé comme conditions aux Betsileo de sortir deux par deux de leurs retranchements. Les
Betsileo trop confiants avaient accepté et dès que les rusés et cruels Antimerina voyaient venir à eux
ces malheureux désarmés, ils les tuaient et jetaient leurs corps dans la caverne où nous venons de trouver
des ossements.
Cette deuxième version est certainement plus conforme à la vérité, elle est peut-être plus désavanta-
geuse aux Antimerina, mais cela importe peu. Si les défenseurs d'Ifandana, comme le veut la légende
antimerina, s'étaient précipités du haut de leurs sommets escarpés en bas delà colline sur les roches
qui y sont amoncelées, les ossements présenteraient certainement des bris et des fractures que je ne
constate pas, sans compter que les Betsileo de la plaine auraient certainement rendu les derniers devoirs
à leurs malheureux compatriotes plutôt que d'aller porter les cadavres dans une caverne sur le haut de
la colline. Les crânes et les os que je trouve portent les marques d'instruments piquants et coupants qui
ne peuvent être autres que les sagaies et les sabres antimerina.
Sans chercher encore d'autres preuves pour rétablir ce point de l'histoire qui est en somme peu impor-
tant, et sans qu'il soit besoin d'ajouter un fait de plus à la liste déjà longue des cruautés et des perfidies
employées par les Antimerina pour réduire les autres tribus de l'île, il me suffira d'indiquer que la
légende d'Ifandana racontée par Rainimanana est non seulement plus conforme aux habitudes antime-
rina, mais plus probable; elle concorde beaucoup mieux avec ce que j'ai vu à Ifandana.
Ce voyage à Ifandana et dans les villages voisins, à Ivohidahy, à Ambohimandroso et à Ambalavao,
nous avait fait connaître, en partie <lu moins et dans ce qu'elle a de plus intéressant, la région sud du
Betsileo : nous ne voulions pas quitter Fianaranlsoa sans faire une excursion dans l'Est, du côté des
Tanala. L'Ouest tentait moins notre curiosité : Maistre et moi avions parcouru de vastes territoires de
ces pays sakalava, en allant à Majunga et à Ankavandra; d'ailleurs, dans noire voyage du Sud, nous
devions traverser des pays absolument analogues, entre Isalo et Ihosy.
Cette deuxième excursion, dans laquelle le docteur Besson veut bien encore une fois nous accompa-
gner, nous mène de Fianaranlsoa aux confins de la forêt de l'Est, au village d'Amlmasarv. Nous nous j
arrêtons quelque peu. Nous sommes là en face de la haute montagne d'Ambondrombe, sur la limite
orientale du pays des Tanala. Cette montagne d'Ambondrombe est célèbre partout à Madagascar; son
accès est faclij. C'est le séjour des ombres, et aucun Malgache ne voudrait essayer d'y monter dans la
crainte de s'aliéner quelques mauvais esprits. Maistre et moi aurions bien voulu, en dépit de la super-
stition des indigènes, gravir la montagne sacrée, mais nous nous exposions à mécontenter probablement
la population et je n'en avais garde; nous avions trop grand besoin des indigènes pour notre campagne
future, dont je ne voulais pas compromettre le succès en gravissant une montagne qui, en somme, ne
diffère en rien de beaucoup d'autres sommets de Madagascar sur lesquels nous nous sommes élevés.
J'ai appris d'ailleurs, depuis mon retour de notre campagne du sud, que le docteur Besson, plus libre
que nous, avait pu, avec un missionnaire, et malgré la superstition et le mauvais vouloir des indigènes,
gravir la montagne d'Ambondrombe. Celle montagne, qui s'élève à environ 1750 mètres, est couverte
de broussailles; son sommet dénudé laisse apercevoir de gros massifs de rochers, ses flancs ne sont pas
très rapides, si ce n'est du cédé du sud, et l'accès en est rendu difficile surtout par les broussailles et
les fourrés épineux qui couvrent ses flancs. La légende d'Ambondrombe, qui est connue de presque
toutes les tribus de l'île, est particulièrement répandue chez les Antimerina et les Betsileo. Le R. P. Abinal,
dans son ouvrage Vingt ans à Madagascar 1 , la donne telle que je l'ai entendu raconter plusieurs fois
à Madagascar. Comme son récit est de tout point conforme à celui que je pourrais faire, je vais citer le
1. 1$. P. Abinal, Vingt ans à Madagascar.
304 VOYAGE A MADAGASCAR.
passage de son livre auquel je fais allusion. Il y a si peu d'ouvrages sincères écrits sur Madagascar que
je me plais à rendre hommage au livre du R. P. Abinal, écrit par un homme qui a bien connu Mada-
gascar et qui s'est complu à raconter sincèrement et franchement ce qu'il a pu observer.
« Les anciens Hova n'avaient pas songé à créer des Champs-Elysées pour le séjour des Ames de leurs
morts ; ces âmes, pensaient-ils, passaient un an environ à aller et venir de leur tombeau à leur case el de
leur case au tombeau, et mouraient ensuite de la seconde mort, qui les replongeait dans le néant.
« Au commencement de ce siècle, les Retsileo, amenés dans l'Imerina par leurs vainqueurs, y introdui-
sirent la croyance à un séjour où les âmes des morts passent trois ans.
« Ce lieu serait situé, d'après eux, au fond de leur pays, bien loin dans le Sud. Il porte en leur langue
le nom de Ralsy, mauvais. Les Hova lui ont donné celui d'Ambondrombe, pays où les roseaux abondent.
C'est là que les Ames terminent enfin leur course, au royaume des morts.
« Or, ce royaume des morts est une haute montagne, que couronne un énorme rocher abrupt, dénudé
et dominant au loin la grande forêt des Tanala. Ses flancs sont couverts d'une forêt vierge comme il en
reste encore quelques-unes à Madagascar. Des lianes innombrables, parfois hérissées d'épines, s'enrou-
lent autour des arbres comme de gigantesques serpents, grimpent jusqu'au sommet, jettent d'un arbre
à l'autre des ponts aériens, retombent, se relèvent el s'enchevêtrent dans les broussailles, de manière à
rendre le passage presque impossible. Les sangliers et les singes osent seuls s'avancer dans ces fourrés.
Comme la montagne d'Ambondrombe se trouve sur la ligne de partage des eaux, les rivières qui sortent
de ses flancs se dirigent les unes vers le canal de Mozambique, les autres vers l'océan Indien. Sa posi-
tion exceptionnelle, au-dessus de gorges profondes et impénétrables, de forêts humides el de marais
pestilentiels, en l'ait le rendez-vous de toutes les vapeurs malignes des environs. Elles s'y condensent
en épais brouillards, et alors que tout le pays d'alentour s'illumine et resplendit aux rayons d'un soleil
étincelant, le rocher d'Ambondrombe est encore couvert d'un amas de nuages sombres comme d'un
manteau gris. Le peuple appelle ces vapeurs la fumée des ombres.
« On raconte au sujet de cette montagne des faits merveilleux.
« Jadis, au temps de la conquête, une armée en campagne passait non loin de là. Elle entend des salves
d'artillerie qui saluent son approche, puis une musique militaire exécutant l'air royal. L'armée arrête
sa marche, porte les armes et rend le salut. Le prodige parut de bon augure; les Hova furent en effet
victorieux, et le général, au retour de son expédition, ne manqua pas de s'arrêter au pied de la
montagne pour immoler des bœufs en actions de grâces. Au bruit du canon tiré par les vivants, se
mêlèrent de nouveau les fraternelles détonations de l'artillerie des morts, et la musique d'Ambondrombe,
pour la seconde fois, unit de même ses accords aux fanfares joyeuses des vainqueurs.
« On raconte aussi, dans l'Imerina, l'histoire d'un jeune homme des environs d'Ambohidralrino. Ce
jeune homme tomba un jour dans une léthargie profonde; sa famille le crut mort et commença les
préparatifs de ses funérailles. Or, pendant ce temps, son Ame voyageait et se rendit, paraît-il, à Ambon-
drombe pour visiter un de ses amis. Dès son arrivée à la fameuse montagne, elle aperçoit des milliers
de personnes qui vaquaient tranquillement à leurs occupations de tous les jours : des jeunes gens
en grand nombre erraient çà et là sans soucis, tandis qu'ici des jeunes filles retouchaient les
tresses de leur chevelure et s'ajustaient comme pour une fêle; plus loin, quelques vieillards appesantis
par l'Age, accroupis à terre, le dos appuyé au mur de leur case, réchauffaient aux feux du soleil leurs
membres languissants. Le jeune homme, ou son Ame, s'engage alors dans les rues d'une ville au milieu
de laquelle se pressaient de nombreux habitants, et finit par arriver au quartier et à la case qu'habitait
son ami.
« Le premier élonnement passé el les salutations d'usage échangées : « Que signifie donc, demande le
nouveau venu, tout ce que je viens de voir? — Ne sais-tu pas, lui répond son ami, que tu es entré dans
le séjour des ombres? Toutes les Ames, aussi bien celles des hommes que celles des brutes, des plantes,
des maisons, des rizières, en un mot tout ce qui a existé un jour à Madagascar, se trouvent ici. »
« Mais déjà les ombres entraient dans la case et s'attroupaient autour de l'Ame de l'étranger nouvel-
DR TANANARIVE A FIANARANTSOA. 303
lement arrivée dans leur séjour. Elles paraissaient affamées de nouvelles et commençaient à lui en
demander de tous côlés. Leur curiosité s'accrut avec les réponses qu'elle leur donna et devint bientôt
importune au delà de toute expression. L'âme du pauvre jeune homme en était accablée, et elle se
sentait d'ailleurs tellement pressée par la foule des ombres, qu'elle ne savait où se mettre pour leur
échapper. La voilà donc se juchant sur la claie du séchoir qui surmonte tout foyer malgache. Elle eul
l'agrément d'y être enfumée jusqu'au soir. El on ne lui servit d'ailleurs au repas que l'âme du riz,
nourriture unique des morts à Ambondrombe. Ce dîner peu substantiel acheva de la dégoûter du pays.
Elle s'échappe donc au plus tôt, à demi morte de fatigue et de faim, franchit les marais et revint chez elle
en toute haie.
« La première chose qu'elle rencontre en entrant clans son village, «'est son cadavre qu'on portail en
terre. Inutile de dire qu'elle s'empressa d'arrêter le convoi et de réveiller sur-le-champ son corps de sa
trop longue léthargie, au grand ébahissement de tous les parents, voisins et connaissances.
« Cette Ame, heureusement, n'avait élé séparée de son corps que d' manière transitoire. Toutes les
autres Ames définitivement séparées de leur corps et qui se rendent à Ambondrombe, qu'elles viennent
de loin ou de près, doivent demeurer uniformément un an en route avant de L'atteindre.
« Le maître et seigneur du I ri sic séjour des ombres réside au centre du nuage qui couvre le sommet du
rocher. Chaque jour il envoie des officiers aux quatre points cardinaux, p ■ recevoir et introduire les
nouveaux venus, et les distribuer dans leurs quartiers respectifs, selon leur caste et leur condition.
« Certaines Ames n'arrivent pas seules, mais escortées par les A s des bœufs tués à leur enterrement.
Avoir des bœufs tués à son enterrement est un privilège qui, de droit, n'appartient qu'aux grands chefs
ou à ceux qu'ils ont voulu honorer. Ainsi, quiconque se présente aux portes d'Ambondrombe, suivi de
l'Ame d'un bœuf au moins, esl assuré d'être reçu et traité avec distinction : les autres son) logés avec
la populace et les esclaves, Voilà pourquoi les Malgaches tiennent tant A ce qu'il y ail des bœufs
immolés à leurs funérailles.
« La montagne d'Ambondrombe esl divisée en I mis /.ducs circulaires (''gales, comprenant chacune un
tiers de sa hauteur. Durant la première année, les Ame- habitent la zone inférieure; elles montent
ensuite A la seconde zone et arrivent, vers les commencements de la troisième année, au sommet du
rocher, dans la région du nuage qui le couronne.
« La quatrième année elles meurent.
<( On ignore si le seigneur d'Ambondrombe les anéantit ou s'il les dévore et se les incorpore.
« Durant les trois ans que dure une vie d'ombre, chacune garde ses habitudes passées : l'ombre du
militaire prépare pour les jours de revue l'ombre de son mousquet; l'ombre du général fait défiler ses
bataillons d'ombres, au son de l'ombre d'un tambour; l'ombre d'un avocat pérore devant des ombres
de jury et pour la ruine des ombres de ses clients; l'ombre de l'esclave y porte l'ombre de son maître
sur une ombre de palanquin; aux Ames des portes, les Ames des canons sont braquées; les ombres des
servantes reviennent de la fontaine, portant l'âme de leur cruche pleine de l'âme de L'eau.
« On raconte aussi que lorsque les souverains sont aux portes de la mort, des ombres choisies sont
envoyées d'Ambondrombe au-devant d'eux; on les voit crier autour de la capitale et annoncer le deuil
prochain par les feux de leurs torches lugubres. Ce sont sans doute les feux follets courant au-dessus
des rizières à certaines époques de l'année. Toujours esl-il qu'en les voyant le peuple croit au présage
de la mort prochaine du monarque, et que ceux-ci eux-mêmes sont terrifiés par ces feux.
« Ambondrombe inspire aux Malgaches une terreur religieuse. Sa forêt est sacrée; jamais les indigènes
n'y ont porté le feu, ni la cognée; et personne n'oserait pénétrer dans ses épais fourrés. On dit que ses
arbres parlent cl peuvent donner la mort .
« Autrefois cependant, si l'on en croit la légende, un jeune homme eut le courage de se rendre à
Ambondrombe en traversant la forci et réussit à mener à bonne fin sa téméraire entreprise. 11 voulait
consulter son père sur une affaire 1res embrouillée, dont dépendait le sort de sa famille. Après de
grandes difficultés et de grandes l'alignes, il arriva enfin à l'enceinte sacrée. A peine a-l-il l'ail quelques
39
306 VOYAGE A MADAGASCAR.
pas, que des voix se font entendre : « Oui va Ià> » Ses cheveux se dressent sur sa tête, et une sueur
froide couvre ses membres; mais domptant son émotion, il répond : « C'est moi! » et il se hâte de
décliner son nom et ses titres de noblesse. « Que viens-tu faire ici? — Je viens consulter mon père sur une
affaire très importante. — Quel est ton père? Comment est-il fait? — C'est un tel, il est court de taille
cl rouge de figure. — Avance donc, car le voici qui joue au fanorona (sorte de jeu de dames ou de trictrac)
là-bas, au pied de ce grand arbre qui ombrage la place de son quartier. »
<■ On ajoute qu'après avoir consulté son père, le jeune homme reprit le même chemin pour revenir sans
encombre, mais non sans peur, au milieu des vivants.
« Lorsqu'une guerre est sur le point d'éclater, la forêt, dit-on enfin, s'illumine toutes les nuits. On peut
même alors voir le mouvement et l'animation qui régnent dans le royaume des ombres : chaque tribu se
prépare à porter secours aux vivants et fourbit ses armes ou s'exerce au combat.
« Les âmes des morts ne sont pas tellement attachées à leur séjour d'Ambondrombe, qu'elles ne voya-
gent quelquefois et ne retournent visiter les vivants qui les évoquent.
« Quoi de plus commun à Madagascar que leurs apparitions vraies ou imaginaires!
<( Les Malgaches distinguent à ce propos deux sortes d'apparitions ou visites faites par leurs morts,
l'une de l'ombre, ou, ce qui revient au même, de l'âme toute seule; l'autre, du spectre en chair et en os.
Chacun de ces deux genres de visite peut apporter bonheur ou malheur; et l'on reconnaît ce qu'elles
apportent à la conduite que tiennent les morts. S'ils parlent et se conduisent en amis, l'augure est favo-
rable; s'ils sont mélancoliques, ne proférant point de paroles, et semant le désordre sous leurs pas, s'ils
oppressent ou obsèdent les vivants, s'ils les suivent clans les rues et à la campagne, ce sont des artisans
de malheur, des malfaiteurs ou des sorciers.
« Autant est désirable, d'après les Malgaches, la première espèce d'apparition, autant est à craindre la
seconde ; et dès l'ensevelissement des morts, chacun prend ses précautions pour se procurer l'une et
éviter l'autre. Avant de draper le mort dans ses lamba, chaque membre de la famille, ou l'un d'eux au
nom de tous, dépose donc une pièce d'argent dans la bouche du défunt; cette pièce doit lui ouvrir les
lèvres et lui délier la langue, lors de ses apparitions futures. Ce seul fait indique assez déjà quelle est
l'erreur des écrivains qui ont assimilé la coutume malgache, dont il s'agit ici, à la coutume analogue
pratiquée par les anciens aux funérailles de leurs morts. Personne en effet n'entendit jamais parler à
Madagascar du Styx, ni de la barque à Caron, tandis que tout le monde tient au contraire à ouvrir la
bouche de ses parents défunts lors de leurs apparitions.
« Ce résultat s'obtient presque infailliblement, dit-on, si l'on accompagne la pièce d'argent, déposée dans
la bouche du défunt, d'une tabatière garnie de bon tabac qu'on place à côté de lui; mais il faut pour
cela que le parent mort ait eu l'habitude du tabac pendant sa vie. Or quel Malgache ne l'a pas? Ces
précautions prises, on attend les apparitions avec l'assurance la plus complète, souvent même avec
impatience.
« Pour quelques-uns elles commencent à avoir lieu dès le jour des funérailles, pour d'autres seulement
au bout d'une année, quelquefois plus tôt, d'autres fois plus tard.
« Au dire des Malgaches, les parents morts viennent s'entretenir avec leurs enfants, qui reposent à la
place oit jadis ils ont eux-mêmes pris leur repos; ils montent à l'étage, redescendent et inspectent toutes
choses dans leur ancienne case. On les voit manger l'âme du riz ou celle du miel qui leur est servi, boire
à la coupe commune, etc., etc.
<« Comment avoir des doutes sur la réalité de ces apparitions, puisqu'on retrouve alors pendant la nuit
les mêmes personnes avec lesquelles on fut autrefois en rapport. C'est leur voix, leur figure, leur démarche,
leurs manières, leurs habitudes : rien n'est changé à leurs traits et à leurs mœurs bien connus.
Parfois ces chères ombres demandent un objet qui leur manque, un chapeau neuf, un lamba, une tabatière;
on se hâte d'apporter l'objet réclamé au tombeau du défunt, et le lendemain son ombre vient remercier.
« Les maris reviennent consoler leurs épouses fidèles, et ne les laissent veuves que de nom.
« Si elles enfantent dans leur veuvage, serait-ce douze ans après la mort de leur mari, la loi, fondée sur
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA. 307
la foi en ces apparitions singulières, admet reniant au partage de la fortune du mort; bien plus, cet
enfant peut être privilégié, et on pourra le choisir pour chef de la famille, au détriment des frères nés
du vivant de leur père.
« Les apparitions de ce premier gerire sont, aux yeux des Malgaches, des événements qui n'ont rien que
de consolant. Ils aiment à se les procurer et possèdent certains secrets pour cela.
« Une mère, par exemple, inconsolable de ce que ses enfants ne sont plus, se lèvera doucement de sa
couche, à l'heure où tout l'ail silence dans la nature, et les appellera de sa voix la plus tendre. Puis dou-
cement, dans sa case, à l'angle appelé angle de la prière, elle servira du riz ou du miel à ses chères
ombres, ainsi qu'une coupe pleine d'eau pure; elle placera une lampe à côté, cl. montant l'escalier qui
conduit à l'étage, elle s'y accroupira, les yeux attachés sur son offrande.
« Les chères ombres, en effet, ne larderont point à paraître, elle verra leurs silhouettes se dessiner sur
la cloison opposée, elle pourra les contempler avec amour, durant lout le temps de leur repas, cl au
départ, elle aura le bonheur de les entendre de leurs voix d'enfants la saluer en lui adressant respect ueu-
sement la formule habituelle du remerciement.
« Nous venons de parler des apparitions consolantes ; il en est d'autres qu'on désignerait mieux smis
le nom de récréatives; nous n'en dirons qu'un seul mot.
(i On sait que rien n'égale la passion des Malgaches pour les combats de taureaux, de chiens ou de coqs.
Dans un passé encore bien récent, les souverains cl le-, riches possédaient ici des animaux de combat,
comme nous entretenons en Europe des chevaux de course ; cl ils avaient des escla\ es au sen ici' de ces
animaux pour les nourrir, les dresser cl les conduire au combat. < >r, il est arrivé parfois que des \ illages
ont été réveillés en sursaut, par les cris tumultueux d'une foule d'ombres, qui se donnaient le passe-
temps d'une de ces joules. A la laveur d'une vive lumière on apercevait distinctement dans la pi ai ni' des
ombres de taureaux, qu'entouraient des ombres de spectateurs; des esclaves chargés de dresser leurs
bêles, les poussaient l'une contre l'autre, les encourageaient par le cri d'usage, les applaudissaient après
un coup d'éclat, s'apitoyaient sur elles après leur défaite; leurs mains caressaient le vainqueur, cl ><>i-
gnaient les plaies du vaincu.
« L'Européen qui lira ces lignes sourira peut-être d'un sourire d'incrédulité, et traitera ces récits de
rêves ou d'hallucination. Nous axons les premiers éprouvé ces sentiments.
« Ce que nous devons cependant certifier, c'est que les témoins de qui nous tenons ces faits parlaient
sérieusement. Tous affirmaient avoir vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, et ils appuyaient leur
parole du témoignage «les habitants de leur village qui Ions avaient \ a el entendu comme eux ; c'étaient
des faits publics, et ils s'étonnaient forl de nous voir en douter el ne pas prendre au sérieux leurs
étranges récits.
« Voici d'ailleurs un l'ail analogue, el bien plus célèbre :
« Le grand conquérant de Madagascar, Andrianampoinimérina, venait de passer de vie à trépas. Néan-
moins, durant l'espace d'un an environ, on le vit continuer, dit-on, de loul régler à sa cour, comme par
le passé. Au signal du couvre-feu, alors que la circula lion esl interdite dans le labyrinthe de casse-cou,
qu'on appelle les rues de la capitale, il se montrai) tout à coup dans l'enceinte intérieure du palais. La
garde lui portait les armes, lorsqu'il faisait sa ronde à son ordinaire, donnant un mol déluge à celui-ci,
un mot de blâme à celui-là, suivant les occurrences cl le mérite. Il entrait ensuite dans ses appartements
privés, et y faisait paraître des signes sensibles de sa présence, malgré la garde quintuplée aux portes, el
la consigne sévère de ne laisser en lier personne.
« D'autres commandaient lejour, il régnait la nuit, cl prenait à plaisir le contre-pied désordres donnés
le jour. Dix mille vétérans, qui se sonl succédé dans la garde du palais, se portent comme les témoins
de ces laits, el assurent avoir mille preuves de leur réalité objective.
« Un mot encore, pour finir, sur les apparitions désagréables el les moyens de s'en débarrasser.
« Nous avons dit que les visiteurs de mauvais augure se connaissaient à leur silence obstiné, au
désordre qu'ils mettaient partout sur leur passage, à leurs obsessions insupportables, etc.
308
VOYAGE A MADAGASCAR.
« Ces signes une fois
obtenus, il n'y a pas lieu
de douter, et l'on doit
aussitôt songer à mettre
en fuite l'ombre de
malheur; d'abord par
les moyens simples et
ordinaires, ensuite par
les plus redoutables.
ci II se peut en effet
que ce soit un parent qui
vient avertir ainsi quel-
qu'un des siens d'un
danger imminent auquel
celui-ci ne songe pas.
Le sacrifice d'un coq
dont on lui offrira la
tète, suffira pour con-
jurer le péril et faire
cesser l'apparition,
« Le fantôme persiste-
l-il à molester la mai-
son, il faut s'armer de
haricots et de tout pe-
tits débris de pots cas-
sés, et dès que l'ombre
reparait, la harceler
sans relâche avec cette
mitraille de nouvelle
espèce. On peut être
sûr, pourvu que ce ne
soit pas l'ombre d'un
parent, qu'avant cinq
jours elle aura entière-
ment disparu. Mais si
le visiteur désagréable
et obstiné esl un paient, c'est un signe manifeste qu'il élait sorcier. En pareil cas, un honnête Malgache
se garde de rendre son déshonneur public, il tient secrètement conseil avec les membres les plus dis-
crets de la famille, et désigne avec eux le plus capable de ne dire que ce qu'il faut.
« Investi d'une pareille mission, celui-ci va trouver le mpsikidy, el le met au courantde l'affaire, autant
qu'il le juge convenable. Le mpsikidy lui déclare alors quelle victime doit être immolée pour sauver le
membre de la famille poursuivi sans relâche par l'ombre du sorcier. Que la victime désignée soit un
coq, un mouton ou même un bœuf, le sacrifice doil s'offrir au plus tôt. Le mauvais soit sera ainsi
conjuré. »
Rainimanana me donnait bien d'autres détails encore sur les coutumes bizarres des ombres de ses
ancêtres. Toutes ces croyances seraient trop longues à relater ici, et je ne puis mieux faire que de ren-
voyer le 1er leur soucieux de s'instruire des idées religieuses des peuples madécasses à l'ouvrage remar-
quable du P. Abinal.
TYPES TANALA.
DE TANANARIVE A FIANARANTSOA.
309
Les Tanala, qui se trouvent non loin d'ici et
qui sont par conséquent voisins des Belsileo, en
diffèrent cependant quelque peu au point de vue
ethnique. Leurs caractères anthropologiques se
rapprochent beaucoup plus des Bctsimisaraka, et
d'une manière très logique et très naturelle, on
doit les faire rentrer dans la grande famille des
tribus de l'Est de Madagascar, dont le Betsimi-
saraka est le type. Beaucoup plus que le Belsileo.
le Tanala présente certains caractères africains :
comme le Bctsimisaraka, il a le leinl noir, les
lèvres épaisses, le nez écrasé, el les cheveux cré-
pus et laineux. Quoiqu'il en soit, on peut trouver
dans celte tribu beaucoup de variétés indivi-
duelles. Pas plus que les autres tribus de
Madagascar, les Tanala n'onl pu échapper aux in-
fluences de voisinage; les métis sonl par consé-
quent très nombreux, et les alliances entre les
Tanala cl les autres tribus de l'île, les Belsileo
principalement, ont altéré chez beaucoup d'indi-
vidus le type primitif; il n'en esl pas moins vrai
que l'on peul trouver souvent les vrais caractères
de cctle tribu.
Parmi toutes les peuplades de Madagascar,
les Tanala forment un petit peuple îles [tins inté-
ressants à connaître. Leur pays esl tout à l'ail
particulier : ce sonl les hommes de la forêt. La
tribu des Tanala esl en effel confinée entre la
parlie méridionale du plateau central, à l'Ouest,
habitée par les Belsileo, el la zone littorale, à
l'Est, habitée par les Betsimisaraka el les tribus
Antaimoro du Nord; au Sud, le pays des Tanala
ne va pas plus loin que le Mananara; au Nord,
il n'a pas de limites précises: dans celle parlie,
le pays des Tanala, très peu large, esl resserré entre l'Imerina el la province «les Betsimisaraka pro-
prement dite; il semble cependant atteindre les contins du pays bezanozano.
La tribu des Tanala doi