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Full text of "Voyages dans l'Amérique Méridionale"







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«ffe 










VICTOR DUC DE SAIKTSIMOPT 
VKRMANDOIS5 



THE LIBRARY OF 
BROWN UNIVERSITY 




THE GHURCH 
COLLECTION 



The Bequest of 

Colonel George Earl Church 

1835-1910 



VOYAGES 



BAN 



L'AMERIQUE MÉRIDIONALE 



IL 



ERRATA. 



TOME PREMIER. 

Page 17, ligne 12, que lui donneront . Zii^z que donneront. 

28, 7, don, Usez Don, et la même correction par- 

tout où ce mot a la même signification. 
\Cj , lig. ^ delà note , contenus , lisez contenues. 

TOME SECOND. 

383, 23 , ils Temprisonnèrent , lisez ils rempoIsOBnèreaL 

344, dermère ligne, Pichy^ Zirci Piçhiy, 

Kota. Le nom de la lagune nommée Xarayes sur les cartes, est 
OUTent écrit Jarayes dans le c(frps de l'ouTrage, parce que, dans la 
langue espagnole, le ] et \x représentent ce son guttural, qui se rap- 
proche beaucoup du çh des Allemaîuls , dans ich , etc. 



VOYAGES 

DANS 

L'AMÉPxIQUE MÉRIDIONALE, 

PAR DON FÉLIX DE AZARA, 

COKMIàSAïai ET COMMASDAKT DES LIMITES XSPAGKOLES DAS5 lE FAB-AGriT 

DEPUIS 1781 jusqu'en 1801 ; 

Contenant la description ge'ograpliiqiie , politicjue et civile du 
Paraguay et de la rivière de La Plata^ l'histoire de la décou- 
verte et de la conquête de ces contre'es j des détails nom- 
breux sur leur histoire naturelle , et sur les peuples sauvages 
qui les habitent j le récit des niovens employés par les 
Jésuites pour assuje'tir et civiliser les indigènes, etc. 

PUBLIÉS d'après les MANUSCRITS DE l" AUTEUR, 

AVEC r>'E îfOTICE STR SA VIE ET SES ÉCRITS, 

PAR C. A. ^YALCKENAER; 

E>"RICHIS DE >OTES PAR G. CUVIER, 

SECRETAIRE PERPETCEE DE LA CLASSE DES SCIEKCE5 PHrî:i;^:-E5 DE E^ISïTirCT, rtfc 

Suivis de l'histoire naturelle des Oiseaux du Paraguay et de La Plata, par 
le même auteur , traduite , d'après l'orisinal espagnol , et augmentée 
d'un grand nombre de notes , par 31. SÔXXIXI ; 

ACC03IPAGKÉS d"u>- ATLaS DE VIST&T-CiyQ PLANCHES. 

TOME SECOND. 



PARIS, 
DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 

KVE DU POyT-DE-LODl, H* 3. 
1809. 



VOYAGES 



DANS 



L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. 
CHAPITRE X. 

Des Indiens sauvages, 

V^uoiQUE riîomrïie soit un être incompré- 
lieiisibîe, et sur -tout l'homme sauvage, qui 
n'écrit point , qui parle peu , qui s'exprime 
dans une langue inconnue à laquelle il manque 
une foule de mots et d'expressions, et qui ne 
fait que ce que lui commande le peu de 
tesoin qu'il éprouve 5 cependant comme c'est 
la partie principale et la plus intéressante 
dans la description d'un pays , je donnerai ici 
quelques observations que j'ai faites sur un 
grand nombre de nations indiennes libres ou 
sauvages, et qui ne sont point et n'ont jamais 
été assujélies à l'Empire espagnol ni à aucun 
autre. Je ne m'étendrai pas beaucoup pour 
éviter l'ennui , et pour ne pas ressembler à 
ceux qui , pour avoir vu une demi-douzaine 
II. a. \ 



( 2) 

diiidiens sur la côle, eu font une description 
peut-être plus complète qu'ils ne pourraient 
faire d'eux-mêmes. Ajoutez à cela, que je 
n'aime point les conjectures , mais les faits, 
et que je n'ai pas autant d'instruction et de 
talens que d'autres. 

J'ai vécu pendant long-tems parmi quel- 
ques-unes de ces nations sauvages, moins de 
tems avec d'autres. Je dirai même quelque 
chose de celles que je n'ai pas vues , afin que 
l'on sache avec certitude celles qui ont existé 
et celles qui existent encore dans le pays que 
je décris , et pour que les voyageurs , les géo- 
graphes et les historiens ne les multiplient 
pas aussi énormément qu'ils l'ont fait jusqu'à 
présent. Les conquérans et les missionnaires 
n'ont jamais pensé a faire une description 
véritable des différentes nations indiennes, 
mais seulement à rehausser leurs prouesses , 
et à exagérer leurs travaux. C'est dans cette 
vue qu'ils ont infiniment augmenté le nombre 
des indiens et des nations , et qu'ils en ont 
fait des antropophagesj ils avaient grand tort, 
car aujourd'hui aucune de ces nations ne 
mange de chair humaine, et ne se ressouvient 
d'en avoir mangé , quoiqu'elles soient aussi 
libres qu'à la première arrivée des espagnols. 



(5) 
On a écrit aussi qu'ils se servaient de flèches 
empoisonnées, ce qui est une autre fausseté 
positive. Les ecclésiastiques y en ont ajouté 
une autre , en disant que ces peuples avaient 
une religion. Persuadés qu'il était impossible 
aux hommes de vivre sans en avoir une bonne 
ou mauvaise, et voyant quelques figures des- 
sinées ou gravées sur les pipes , les arcs , les 
bâtons et les poteries des indiens , ils se figu- 
rèrent à l'instant que c'étaient leurs idoles, 
et ils les brûlèrent. Ces peuples emploient 
encore anjourd'hui les mêmes figures; mais 
ils ne le font que par amusement , car ils n'ont 
aucune religion \ 

Avant de faire la description de chaque 
nation en particulier, je dois avertir en outre, 
que j 'appellerai /z^2//o/z^ toute réunion d'indiens 
qui se regardent eux-mêmes comme formant 

• Il est possible qu'ils n'aient point d'idoles ^ mais il 
€St bien difficile de croire qu'ils ne soient pas soumis à 
l'empire de certaines idées superstitieuses plus ou 
moins raisonnables ou de'raisonnables. A moins de 
connaître parfaitement les mœurs et le langage d'ua 
peuple , il est très - difficile de déterminer au juste 
quelles sont ses ide'es religieuses. Nous en avons ua 
exemple bien frappant dans les absurdite's débitées par 
Tacite et les autres auteurs romains . sur la religion , les 



(4) 

une seule et même nation, et qui ont le même 
esprit, les mêmes formes, les mêmes mœurs 
et la même langue. Peu m'importera qu'elle 
se compose de peu ou de beaucoup d'indivi- 
dus, parce que ce n'est pas là un caractère 
national. J'avertis encore que, lorsque je mar- 
querai les lieux habités par ces nations, on ne 
doit pas croire qu'elles y soient stables, mais 
seulement que l'endroit désigné est comme le 
centre du pays qu'elles habitent : car toutes 
sont errantes , les unes plus , les autres moins , 
dans retendue d'un certain district ; parce 
qu'il leur arrive rarement de passer sur le ter- 
ritoire fréquenté par une autre nation. Au 

dogmes et les ce'remonies des juifs ; cej^endant les juifs 
avaient un culte public , parlaient la langue des ro- 
mains , vivaient au milieu d'eux , et formaient un peu- 
ple civilise' et e'claire'. Les sauvages de l'Ame'rique n'ont 
rien de commun ni dans le langage , ni dans les mœurs , 
avec les europe'ens civilise's qui communiquent avec 
eux. Lors même qu'on entendrait parfaitement leurs 
nombreuses langues , croit-on qu'il leur fût possible de 
de'finir avec exactitude le petit nombre d'ide'es que dif- 
férentes causes leur ont fait naître , et qui presque 
toutes ou peut-être toutes sont nécessairement absur- 
des et incohérentes. Combien de nations instruites et 
civilise'es se trouveraient à cet e'gard aussi embarrasse'e? 
que ces sauvages î ( C. A. W. ) 



(5) 
contraire, elles sont presque toujours sépa- 
rées par un désert, quelquefois très-consi- 
dérable. 

Je préviens enfin que, quand je dirai que 
la langue d'une nation est différente de celle 
d'une autre , on doit entendre que cette dif- 
férence est au moins aussi grande qu'entre 
l'anglais ou l'allemand et l'espagnol ; de ma- 
nière qu'il n'y a pas un seul mot qui se res- 
semble de l'une à l'autre, autant que j'ai pu 
m'en assurer. Les indiens parlent ordinaire^ 
ment beaucoup plus bas que nous autres 3 ils 
n'appellent pas l'attention par leurs regards; 
pour prononcer, ils remuent peu les lèvres , 
et parlent beaucoup de la gorge et du nez : 
îe plus souvent même, il nous est impossible 
d'exprimer avec nos lettres leurs mots ou leurs 
sons : ainsi il est très-difBcile d'apprendre de 
pareilles langues, et même d^en savoir une 
seule de manière à pouvoir la parler. Du moins 
je n'ai trouvé qu'un seul espagnol qui parlât 
Fidiome mbayâ, parce qu'il avait passé vingt 
ans parmi eux, et don Francisco Amansia 
Gonzalez, qui , ayant eu chez lui (comme il 
en a encore) quelques indiens du Chaco , en- 
tendait un peu leurs langues. Tous les deux 
conviennent (et il n'y a pas de doute) que ces 



(6 ) 
langues sont très-pauvres , et qu'elles n'ont 
aucun rapport les unes avec les autres. Ainsi 
l'on serait assez embarrassé , si l'on voulait 
faire des recherches sur leur origine et sur 
leurs rapports \ 

Charruas. C'est une nation d'indiens qui 
a une langue particulière, différente de toutes 
les autres, et si gutturale, que notre alphabet 
ne saurait rendre le son de ses syllabes. A 
l'époque de la conquête , elle était errante , 
elle habitait la côte septentrionale de la ri- 
vière de la Plata, depuis Maldonado jusqu'à 
la rivière d'Uruguay, et elle s'étendait tout- 
au-plus a trente lieues vers le nord , parallè- 
lement à cette côte. Ses frontières , du côté 
de l'ouest, touchaient en partie celles de la 
nation yâro , qui habitait vers l'embouchure 
de la rivière de San-Sal vador 3 et vers le nord, 
elle était séparée par un grand désert, de 
quelques hameaux d'indiens guaranis. 

Les charruas tuèrent Jean Diaz-de-Solis, 
qui , le premier, découvrit la rivière de la Plata. 
Sa mort fut l'époque d'une guerre sanglante , 

' Si, comme le dit l'auteur, il n'y a aucun rapport 
entre ces langues , on ne peut être embarrasse des 
recherches à faire sur ce sujet , car il est inutile d'ea 
faire. ( C. A. W. ) 



(7) 
qui dure encore aujourd'hui , et qui a fait 
répandre bien du sang. Dès les commence- 
niens les espagnols tâchèrent de se fixer dans 
leur pays ; et dans celte vue , ils élevèrent quel- 
ques bâtiniens dans la colonie du Sacrement, 
lin petit fort, et ensuite une ville à l'embou- 
chure de la rivière de San- Juan, et une autre 
au confluent de la rivière de San-Salvador et 
de celle d'Uruguay. Mais les charrùas détrui- 
sirent tout 5 et ne laissèrent personne s'établir 
sur leur territoire , jusqu'à ce que les espa- 
gnols , qui fondèrent en 1 724 , la ville de Mon- 
tevideo , eussent repoussé insensiblement ces 
sauvages vers le nord , en les éloignant de la 
côte j opération qui a coûté un grand nombre 
de combats sanglans. 

Dès ce tems, les charriias avaient attaqué 
et exterminé les nations indiennes appelées 
yâros et bohânes 5 mais ils s'allièrent et con- 
tractèrent une intime amitié avec les mi- 
nuanes, pour se soutenir mutuellement contre 
les espagnols. Ceux-ci , dont le nombre aug- 
menta considérablement à Montevideo, ga- 
gnèrent continuellement du terrain vers le 
nord , à force de batailles, et commencèrent à 
établir des postes pour leurs troupeaux. Enfin 
les espagnols sont venus à bout de forcer une 



"|"~ 



(8) 
partie àes cliarnias et des minuanes à sincor- 
porer aux habitations les plus méridionales des 
Missions des jésuites sur l'Uruguay ; d'autres 
ont été forcés de venir habiter Buenos Ayres » 
et on en a réduit quelques-uns a vivre tran- 
quilles et soumis, à Cayastâ, près de la ville 
de Santa-Fé de la Vera-Cruz. Mais il reste 
encore une partie de cette nation qui , quoique 
errante, habite ordinairement Test de la rivière 
d'Uruguay, vers les 5 1 ou 32 deg. de latitude. 
Celle-ci continue la guerre à feu et à sang avec 
la plus grande opiniâtreté, sans vouloir en* 
tendre parler de paix , et même souvent elle 
attaque aussi les portugais. Lorsque Je voya- 
geais dans ce pays pour le reconnaître, ces. 
indiens ont souvent attaqué mes éclaireurs, 
qui étaient au nombre de cinquante, ou même 
de cent, et ils en ont tué plusieurs. 

Leur taille moyenne me paraît surpasser 
d'un pouce celle des espagnols, mais elle est 
plus égale. Ils sont agiles, droits et bien pro- 
portionnés ; et on n'en trouve pas un seul 
qui soit ou trop gras, ou trop maigre, ou 
contrefait. Ils ont la tête droite, le front et la 
physionomie ouverte, signes de leur orgueil 
et même de leur férocité. Leur couleur se 
rapproche plus du noir que du blanc , sans 



(9) 
presqu'aucun mélange de rouge. Les traits 
de leur figure sont très - réguliers , quoique 
leur nez me paraisse un peu plus étroit et 
enfoncé entre les yeux. Ces yeux sont un 
peu petits, brillans, toujours noirs et jamais 
bleus , et ils ne sont jamais entièrement ou- 
verts; mais ils ont sans contredit la vue du 
double plus longue et meilleure que les euro- 
péens. Ils ont aussi l'ouie bien supérieure a 
la notre. Leurs dents sont bien placées, très- 
blanches, même dans l'âge le plus avancé , et 
jamais elles ne leur tombent naturellement. 
Leurs sourcils sont peu garnis; ils n'ont point 
de barbe, et très-peu de poils sous les aisselles 
et au pubis. Ils ont les cheveux épais , très- 
Jongs, gros, luisans, noirs, et jamais blonds. 
Jamais ils ne leur tombent, et ils ne devien- 
nent gris qu'à moitié , vers l'âge de quatre- 
vingts ans. Leurs mains et leurs pieds sont 
plus petits et mieux faits qu'en Europe; et la 
gorge de leurs femmes me paraît être moins 
considérable que celle d'autres nations in- 
diennes. 

Jamais ils ne coupent leurs cheveux. Les 
femmes les laissent tomber ; mais les hommes 
les attachent, et les adultes mettent sur le 
poeud qui les réunit des plumes blanches pla- 



( 'o) 
cees verticalemenl. S'ils peuvent se procurer 
quelque peigne , il en font usage ; mais ordi- 
nairement ils se peignent avec les doigts. Ils 
ont beaucoup de vermine , que les femmes 
cherchent avec plaisir, pour se procurer la 
jouissance de les tenir pendant quelque lems 
sur le bout de leur langue qu'elles tirent à 
cet effet , et pour les croquer et les manger 
ensuite. Cette coutume dégoûtante est établie 
généralement parmi toutes les indiennes , et 
même parmi les mulâtresses et les pauvres du 
Paraguay. Elles en foiît autant des puces. Les 
femmes n'ont ni bijoux , ni autres parures 
semblables, et les hommes ne se peignent pas 
le corps. Mais le jour de la première mens- 
truation des jeunes filles , on leur peint sur 
la figure trois raies bleues , qui tombent ver- 
ticalement sur le front, depuis la naissance 
des cheveux jusqu'au bout du nez, en suivant 
la ligne du milieu j et on leur en trace deux 
autres qui traversent les tempes. On trace ces 
raies en piquant la peau , et par conséquent 
elles sont ineffaçables , signe caractéristique 
du sexe féminin. La menstruation de ces 
femmes , ainsi que celle de toutes les in- 
diennes, est moins considérable que celle des 
espagnoles. Le sexe masculin ebt distingué 



( II ) 

par le barbote. Je vais expliquer ce que c'est. 
Peu de jours après la naissance d'un garçon , 
sa mère lui perce de part en part la lèvre 
inférieure à 3a racine des dents , et introduit 
dans ce trou le barbote. C'est un petit morceau 
de bois de quatre ou cinq pouces de long, et 
de deux lignes de diamètre. Dans toute leur vie , 
jamais ils ne l'ôtent , pas même pour dormir, 
à moins qu'il ne s'agisse de le remplacer par 
un autre , lorsqu'il se casse. Pour l'empêcher 
de tomber, on le fait de deux pièces, l'une 
large et plate à l'un des bouts , afin qu'il ne 
puisse pas entrer dans le trou , oii on le place 
de façon que la partie large se trouve à la 
racine des dents j l'autre bout de la pièce sort 
à peine de la lèvre , et il est percé pour y 
assujétir l'autre morceau de bois qui est plus 
long , et qu'on y fait entrer par force. 

J'ignore quelles étaient leurs anciennes 
habitations , quand ils n'avaient ni peaux de 
vaches , ni peaux de chevaux \ Celles qu'ils 

' Il n'est pas inutile de rappeler à quelques lecteurs , 
que les bœufs et les chevaux sont des animaux qui 
e'taient étrangers à toute l'Amérique , et qu'ils y ont 
ete ajiportes par les europe'ens. Ce fut en i55o qu'on 
laboura pour la première fois la terre dans la valle'e de 
Cuico. ( C. A. W . } 



( 'O 

ont aujourd'hui ne leur coûtent pas beaucoup 
de peine à construire. Ils coupent au premier 
arbre trois ou quatre branches vertes , ils les 
plient pour en enfoncer les deux bouts en 
terre. Sur les trois ou quatre arcs, formés par 
ces branches et un peu éloignés les uns des 
autres , ils étendent une peau de vache , et voilà 
une maison suffisante pour mari et femme 
avec quelques enfans. Si elle est trop petite , 
ils en construisent une autre a côté, et chaque 
famille en fait autant. On conçoit bien qu'ils 
ne peuvent y entrer, que comme des lapins 
dans leur trou. Ils s'y couchent sur une peau, 
et dorment toujours sur le dos , comme tous 
les indiens sauvages. Il est inutile d'avertir 
qu'ils n'ont ni chaises , ni bancs , ni tables , 
et que leurs meubles se réduisent presque à 
rien. 

Je ne sais rien non plus de leur ancien ha- 
billement. Aujourd'hui les hommes ne portent 
ni bonnet ni chapeau , et vont entièrement 
nus. Mais s'ils peuvent se procurer quelque 
poncho ou un chapeau , ils en font usage lors- 
qu'il fait froid. C'est par cette dernière raison 
que quelques-uns d'entr'eux se font avec des 
peaux souples, et même avec celle du yagua- 
relé, une chemisette très-étroite , sans collet 



( >3) 
ni manche , qui leur couvre à peine les par- 
ties, et cela même pas toujours. Le poncho 
est un morceau d'étoffe de laine très-gros- 
sière, large de sept palmes , long de douze, 
avec une fente au milieu pour passer la tête. 
Les femmes se couvrent d'un poncho , ou 
portent une chemise de coton, sans manches, 
quand leurs pères ou leurs maris ont pu s'en 
procurer ou en voler quelqu'une. Mais elles 
ne lavent jamais leurs vêtemens , ni leurs 
mains , ni leur figure , ni leur corps , si ce 
n'est quelquefois dans les chaleurs , lors- 
qu'elles se baignent : de sorte qu'on ne sau- 
rait rien voir de plus mal-propre , ni par 
conse'quent rien sentir de plus puant. Elles 
ne balayent jamais non plus leur habitation: 
elles ne cousent ni ne filent; peut-être parce 
qu'il n'y a point de coton dans leur pays, et 
qu'on n'y élève point de brebis. 

Je crois qu'ils n'ont jamais cultivé la terre , 
du moins ne le font-ils pas aujourd'hui ; et ils 
se nourrissent uniquement de la chair des 
vaches sauvages, qui abondent dans leur dis- 
trict. Les femmes font la cuisine ; mais tous 
les ragoûts se réduisent au rôti , sans sel. Elles 
passent une broche de bois dans la viande, 
elles en plantent la pointe en terre j elles 



( t4) 

allument ensuite du feu à côté, et la retour- 
nent une seule fois pour la faire cuire éga- 
lement. Elles mettent à-la-fois plusieurs bro- 
ches ; et quand l'une est dépouillée , on la 
remplace sur - le - champ par une autre. A 
quelque heure que ce soit, celui qui a envie 
de manger, tire une de ces broches, la plante 
devant lui, et, assis sur ses talons, il mange 
ce que bon lui semble , sans prévenir per- 
sonne , sans dire un mot , même lorsque mari , 
femme et enfans mangent du même morceau, 
et ils ne boivent qu'après avoir fini de manger. 
Ils ne connaissent ni jeux, ni danses, ni 
chansons , ni instrumens de musique, ni so- 
ciétés ou conversations oiseuses. Leur air est 
si grave, qu'on ne peut y distinguer les pas- 
sions. Leur rire se réduit à enlr'ouvrir légè- 
rement les coins de la bouche, sans jamais 
éclater. Ils n'ont jamais une voix grosse et 
sonore, et ils parlent toujours très-bas , sans 
crier, pas même pour se plaindre lorsqu'on 
les tue. Cela va au point que , s'ils ont affaire 
à quelqu'un qui ait dix pas d'avance sur eux, 
ils ne l'appellent pas , aimant mieux marcher 
pour le rejoindre. Us n'adorent aucune divi- 
nité , et n'ont aucune religion; et par consé- 
quent ils se trouvent dans un état plus arriéré 



(.5) 

que celui du premier homme sauvage décrit 
par quelques savans , puisqu'ils lui domient 
une religion. On n'observe parmi eux ni ac- 
tion , ni parole , qui ait le moindre rapport aux 
égards du respect et de la politesse. Ils n'ont 
également ni lois, ni coutumes obligatoires , 
ni récompenses, nichâtimens, ni chef pour 
les commander. Ils avaient autrefois des caci- 
ques, qui certainement n'avaient aucune au-» 
torité sur eux , et qui y jouaient le même rôle 
que dans d'autres nations dont nous parlerons. 
Tous sont égaux j aucun n'est au service de 
l'autre, à moins que ce ne soit quelque vieille 
femme qui , pour n'avoir aucun moyen , se 
réunit à quelque famille , ou qui se charge de 
l'emploi d'ensevelir et d'enterrer les morts. 

Les chefs de famille se réunissent à l'entrée 
de la nuit , pour convenir entr'eux de ceux 
qui doivent passer la nuit en sentinelle, et 
des postes qu'ils doivent occuper : ils sont si 
rusés et si prévoyans, qu'ils n'oublient jamais 
cette précaution. Si quelqu'un a formé quelque 
projet d'attaque ou de défense , il le commu- 
nique à cette assemblée , qui l'exécute si elle 
l'approuve. Ils sont tous assis en rond sur 
leurs talons \ Mais , malgré cette approba- 

* ïl y a donc une sorte de gouvernemeat melaugfi 



( .6) 
tion , personne n'est obligé de concourir a 
l'exécution , pas même celui qui a proposé 
Taffaire , et il n'y a aucune peine infligée aux 
absens. Ce sont les parties elles-mêmes qui 
arrangent leurs diflerends particuliers : si elles 
ne sont pas d'accord , elles se chargent a 
coups de poing, jusqu'à ce qu'une des deux 
tourne le dos et laisse l'autre , sans reparler 
de l'alfaire. Dans ces duels, ils ne font jamais 
usage des armes; et je n'ai jamais ouï dire 
qu'il y ait eu quelqu'un de tué. Il y a cepen- 
dant souvent du sang répandu , parce qu'ils 
se frappent le nez , et par fois même ils se 
cassent quelque dent '. 

d'aristocratie et de démocratie ; tout cela est entière- 
ment conforme à ce que j'ai dit de la forme de gouver- 
nement des peuples , dans la deuxième pe'riode , à la 
page 65 de mon Essai sur l'histoire de l'espèce hw- 
maine. {Q. \,MV.) 

» « Les besoins d'oii dépend la conservation d'une 
« socie'te' quelconque , sont l'acquisition de la subsis- 
« tance ne'cessaire à l'entretien de la vie de chacun de 
« ses membres , la sûreté' exte'rieure et la tranquillité 
« inte'rieure. Nous venons de voir comment une auto^ 
« rite' légale s'établit naturellement chez un peuple 
« dans cette période, pour pourvoir aux deux premiers; 
« quant au dernier ., il est presque nul chez eux : peu 
« jaloux entr'eux de T^utorite dont l'acquisitiou est plu« 



( '7) 
Ils ont des chevaux et des haras. La phipart 
possèdent des brides garnies en fer , que les 
portugais, lorsqu'ils sont en paix ensemble, 
leur donnent en échange des chevaux qu'ils en 
reçoivent. Les hommes montent ordinaire- 
ment à poil , et les femmes sur une espèce 
de housse très- simple. Si quelqu'un d'eux 
perd ses chevaux à la guerre , il ne doit 
pas s'attendre que les autres lui en prêtent. 
S'il n'en reste qu'un , le mari monte dessus , 
tandis que sa femme et sa famille le suivent a 
pied , et chargées en outre du reste du bagage, 
La plupart n'ont pour toute arme qu'une lance 
de onze pieds , armée d'un fer très-long , que 
les portugais leur procurent j et ceux qui n'en 

« pénible que la possession n'en est de'sirable , re'unis par 
« un même inte'rêt , ils ignorent le tumulte des factions 
« et les orages des dissentions politiques. Leur petit 
« nombre , résultat ne'cessaire de leur manière d'exis- 
« ter , contribue encore à faire re'gner parmi eux la plus 
« grande union et le plus parfait accord. Dans les injures 
« particulières , il est permis à l'offense' de faire justice 
« lui-même. Il est peu d'altercations qui inte'ressent la 
« socie'te' entière ; et s'il en est qui me'rite son attention , 
« on la juge dans l'assemblée de'jà consacre'e par l'usage, 
« comme autorite' souveraine. » ( Essai sur VHisioire 
de V espèce humaine , par C. A. Walckenaer, in-8.° , 

II. a. a 



(i8) 
ont pas, se servent de flèches très-courte», 
qu'ils perlent dans un carquois suspendu a 
leur épaule. 

Quand ils ont résolu de faire une expédition 
militaire , ils cachent leurs familles dans un 
bois, et envoient à la découverte, au nwins 
six lieues en avant, des éclaireurs bien montés. 
Ceux ci s'avancent avec les plus grandes pré- 
cautions, étendus tout de leur long sur leurs 
chevaux. Us vont lentement , et s'arrêtent de 
tems en tems pour les laisser paire. C'est à 
cause de cela qu'ils ne les brident pas, et qu'ils 
se contentent de leur attacher la mâchoire in- 
férieure avec une petite courroie, à laquelle 
ils en attachent deux autres qui leur servent 
de rênes. A ces précautions , joignez l'avantage 
de voir avant d'être vus, dans ces immenses 
plaines, parce que leur vue est bien supé- 
rieure h la nôtre. Quand ils sont assez près , 
c'est-à-dire à la distance d'une ou deux lieues , 
ils s'arrêtent ; et , au coucher du soleil , ils 
mettent des entraves à leurs chevaux ; ils s'a]^ - 
prochent à pied, en se courbant et se cachant 
dans les herbes, jusqu'à ce qu'ils aient bien 
reconnu la situation du camp ennemi ou de la 
maison qu'ils veulent attaquer, ainsi que de 
ses postes avancés, de ses sentinelles et de sa 



( 19 ) 
cavalerie. Lors même qu'ils n'ont pas înlea- 
tion d'attaquer , leurs éclaireurs suivent tou- 
jours les troupes espagnoles qui traversent le 
pays : de sorte que, quand bien même on né 
verrait pas un seul indien , le commandant 
doit supposer qu'on suit tous ses pas , et qu'il 
sera infailliblement attaqué , s'il n'a pas l'a- 
dresse de se précautionner comme il faut. 
C'est pourquoi il doit constamment se tenir 
tranquille pendant le jour, et n'entreprendre 
ses marches que la nuit. 

Les éclaireurs , après avoir pris leurs ren- 
seignemens, partent à toute bride pour en 
donner avis aux leurs; mais s'ils ont été décou- 
verts , ils s'échappent du côté tout opposé à 
celui de leur troupe , et il ne faut pas penser 
à les rejoindre, parce qu'ils ont des chevaux 
supérieurs en vitesse. Lorsqu'au contraire ils 
s'imaginent pouvoir obtenir l'avantage , après 
le rapport fait , ils se distribuent vers les points 
qu'ils ont choisis pour l'attaque, et marchent 
lentement. Mais aussitôt qu'ils sont à portée , 
ils poussent de grands cris, se frappent sur la 
bouche à coups redoublés, se précipitent sur 
l'ennemi comme la foudre , et tuent tout ce 
qu'ils rencontrent , ne conservant que les 
femmes et les enfans au-dessous de douze ans. 



(20) 

Us emmènPTîl leurs prisonniers, et les laissent 
jouir de leur liberté parmi eux : la plupart s'y 
marient , et s'accoutument tellement a ce 
genre de vie , qu'il est rare qu'ils veuillent 
le quitter pour retourner parmi leurs com- 
patriotes. Ils font ces expéditions avant la 
pointe du jour , mais ils attaquent aussi en 
plein midi, s'ils s'aperçoivent que le com- 
mandant ennemi a peur, ou qu'il y a du dé- 
sordre dans sa troupe. Us savent, outre cela , 
faire de fausses attaques, des fuites simulées, 
et dresser des embuscades; et on peut être 
sûr qu'aucun de ceux qui prennent la fuite 
ne leur échappe, à cause de la supériorité de 
leurs chevaux, et de l'adresse avec laquelle ils 
les manient. Heureusement ils se contentent 
d'une seule victoire , comme le jaguareté, et 
ne songent pas a profiter de leur avantage; 
sans cela, peut-être les espagnols n'aurai^nt- 
îls pas pu étendre leur population dans les 
plaines de Montevideo. Chacun profite du 
butin qu'il fait personnellement, car ils n'en 
font point de partage. 

Quand on pense que les charrùas ont donné 
plus de peine aux espagnols, et leur ont fait 
répandre plus de sang que les armées des 
yncas et de Monlezuma , on croirait sans 



(21 ) 

doute que ces sauvages forment une natîon 
très-nombreuse : eh bien , que l'on sache que 
ceux qui existent aujourd'hui et qui nous 
font une si cruelle guerre , ne forment pas 
à coup sûr un corps de quatre cents guer- 
riers. Pour les soumettre , on a souvent en- 
voyé contre eux plus de mille vétérans , 
soit en masse , soit partagés en différens 
corps , pour les resserrer , et on leur a porté 
des coups terribles ; mais enfin ils subsistent , 
et nous ont tué beaucoup de monde. On a 
observé que, lorsqu'ils attaquent, il est bon 
de mettre pied à terre, et de les attendre en 
gardant les rangs, et se contentant de tirer 
quelques coups l'un après l'autre j c'est la seule 
manière de leur faire respecter les armes à feu. 
Alors ils s'en vont , après avoir fait beaucoup 
de caracoles, et sans trop s'approcher. Tout 
€St perdu , si l'on fait une décharge générale. 
Us ne restent jamais dans le célibat, et ils 
«e marient aussitôt qu'ils sentent le besoin de 
cette union. Je n'ai jamais vu ni entendu dire 
que le mariage ait lieu entre frère et sœur. Je 
leur en ai demandé la raison -, ils ne la savent 
pas : mais comme ils n'ont aucune loi qui le 
leur défende , on doit présumer que si de 
pareilles alliances n'ont pas lieu , c'est que» 



(22) 

lorsque la sœur est plus âgée, elle n'atlend 
pas que son frère ait atteint l'âge nécessaire, 
et qu'elle se marie avec le premier qui se pré- 
sente ', et que , dans le cas contraire , le frère 
en fait autant. Comme ils sont naturellement 
taciturnes et sérieux , qu'ils ne connaissent ni 
luxe, ni différence d'hiérarchie, ni parures, 
ni jeux, etc., choses qui sont le principal fon- 
dement de la galanterie , le mariage , cette 
affaire si grave et si fort recommandée par la 
nature , se traite entre ces sauvages avec pres- 
que autant de sang-froid que nous en mettons 
à arranger une partie de spectacle. Tout se 
réduit donc à demander la fille à ses parens, 
et à l'emmener lorsqu'ils le permettent. La 
femme ne s'y refuse jamais, et se marie tou- 
jours avec le premier qui se présente, fût-il 
vieux et laid. 

Du moment oii un homme se marie , il forme 
une famille à part , et travaille pour la nourrir , 
parce que jusqu'alors il a vécu aux dépens de 
ses parens, sans rien faire , sans aller a la 
guerre et sans se trouver aux assemblées. La 
polygamie est permise j mais une seule femme 
n'a jamais deux maris ' j et même, quand un 

• « Puisque dans cette pënode , l'homme retient sa 
« femme sous sa dépendance immédiate , sans qu'elle 



(23) 

homme en a plusieurs , elles rabandonnent 
aussitôt qu'elles en trouvent un au'.re dont 
elles sont les uniques épouses. Le dîvor e est 
également libre aux deux sexes ; mais il est 
rare qu'ils se séparent lorsqu'ils ont des enfans. 
L'adultère n'a d'autre suite que quelques 
coups de poings que la partie lésée donne 
aux deux complices, et seulement dans le cas 
oiielle les prend sur le fait. Ils n'apprennent 
et ne défendent rien a leurs enfans, et ceux- 
ci n'ont aucun respect pour leurs pères; sui- 
vant en cela leur principe universel , de faire 
chacun ce que bon lui semble ^ sans être arrêté 
par aucun égard ni par aucune autorité. Si les 
enfans deviennent orphelins, quelques parens 
s'en chargent. 

« ait la liberté de s j soustraire, le mariage auro plus de 
« stabilité', et sera de la part du sexe un contrat obli- 
« gatoire. L'on verra donc souvent un homme posse'der 
« plusieurs femmes , mais jamais une femme posse'der 
« plusieurs maris , à moins que les causes que j'ai indi- 
« que'es n'en aient dispose' autrement. » ( Essai sur 
V Histoire de V espèce humaine , pag. 85. ) 

On verra , dans la suite de ce chapitre , une des 
causes à laquelle je fais ici allusion , ve'rifie'e par l'exem- 
ple des ganas , ou les femmes peuvent posséder plusieurs 
maris , quoiqu'ils soient au même période de civilisation 
t^ue les autres indigènes de ces contrées. ( G. A. W. ) 



(4) 

Les chefs de famille , mais non leurs femmes 
ni leurs enfans , s'enivrent le plus souvent 
qu'ils peuvent avec de Teau-de-vie , et , à 
défaut de celle liqueur , avec de la cliicha » 
qu'ils préparent en délayant dans de l'eau du 
miel sauvage, et le laissant fermenter \ Je ne 
me suis pas aperçu qu'ils fussent sujets au mal 
vénérien , ni à aucune autre maladie parlicu- 
lière y et leur vie me paraît plus longue que la 

* « L'homme est natureltement enclin à l'oisivete' et à 

« la paresse ; il a , si je puis m'exprimer ainsi , une force 

« d'inertie qui le fait rester en repos , à moins que quel- 

« que cause puissante ne le force à se mouvoir : ces 

« causes doivent être en petit nombre et peu fre'quentes 

« chez les peuples de la première pe'riode » à qui l'am- 

« bition , l'amour , l'avarice sont absolument e'trangères. 

« Aussi un des traits les plus frappans de leur caractère 

« national , est l'indolence y mais elle entraine avec elle 

« la langueur et l'ennui. Pour se soustraire à ces fle'aux, 

« l'on dut adopter avec transport , dans l'enfance des 

« sociëte's , ces breuvages qui impriment à tous nos 

« organes un mouvement rapide , qui excitent une joie 

« bruyante, qui exaltent l'imagination, qui semblent 

« nous dérober à notre propre existence , et faire de nous 

« un nouvel être. La fermentation spiritueuse est un des 

« phénomènes les plus fre'quens de la nature, dans la 

« décomposition des ve'ge'taux , et un de ceux que l'art 

« imite le plus facilement. » ( Essai sur V Histoire d^ 

T espèce humaine, pag. 5o. ) 



( 25 ) 

nôtre. Mais cependant comme ils sont quel- 
quefois malades , ils ont leurs médecins. Ceux- 
ci ne connaissent qu'un remède universel pour 
tous les maux; il se réduit à sucer avec beau- 
coup de force l'estomac du patient, pour en 
tirer le mal, ainsi que ces médecins ont su le 
faire accroire pour se procurer des gratifica- 
tions. 

Aussitôt qu'un indien est mort, ils trans- 
portent le cadavre à un lieu déterminé , qui 
est aujourd'hui une petite montagne , et ils 
l'enterrent avec ses armes, ses habillemens et 
toutes ses nippes. Quelques-uns ordonnent de 
tuer sur leur tombeau le cheval qu'ils aimaient 
le mieux, ce qui est exécuté par quelque ami 
ou quelque parent. La famille et la parenté 
pleurent beaucoup le mort, et leur deuil est 
bien singulier et bien cruel. Quand le mort 
est un père , un mari , ou un frère adulte , les 
filles et les sœurs , déjà femmes, se coupent, 
ainsi que la femme , une des articulations ou 
jointures des doigts, pour chaque mort, en 
commençant cette opération par le petit doigt. 
En outre, elles s'enfoncent à différentes re- 
prises le couteau ou la lance du défunt , de 
>• part en part , dans les bras , le sein et les flancs , 
de la ceinture en haut. Je l'ai vu. Ajoutez à 



(2G) 
cela qu'elles passent deux lunes en retraite 
dans leurs cabanes, où elles ne font que pleu- 
rer , et ne prennent que très-peu de nourri- 
ture. Je n'ai pas vu une seule femme adulte 
qui eût les doigts complets , et qui ne portât 
des cicatrices de coups de lance. 

Le mari ne prend point le deuil pour la 
mort de sa femme, non plus que le père pour 
la mort de ses enfans j mais quand ceux ci 
sont adulles , à la mort de leur père, ils se 
cacbent pendant deux jours entiers tout nuds 
dans leur cabane, sans prendre presque de 
nourriture, et cette nourriture ne peut être 
que de la chair ou des œufs de perdrix. En- 
suite, vers le soir, ils s'adressent à un autre 
indien pour se faire l'opération suivante : cet 
indien saisit au patient la chair du bras en la 
pinçant , et y passe de part en part un mor- 
ceâïi de roseau long d'un palme, de manière 
que les deux extrémités ressortent de chaque 
côté. Le premier morceau s'enfonce au poi- 
gnet, et les autres successivement de pouce 
en pouce sur toute la partie extérieure du 
bras jusqu'à Tépaule, et même sur cette partie. 
Que l'on ne croje pas que ces morceaux de 
roseaux soient de la grosseur d'une épingle^ 
car ce sont des éclats coupans , de deux à 



( =7) 
quatre lignes de large, et dont la grosseur est 
égale par-tout. C'est dans ce misérable et 
épouvantable appareil, que sort le sauvage 
qui est en deuil , et qu'il s'en va seul et tout 
nud dans un bois ou sur quelque hauteur , 
sans craindre le yaguareté ni les autres bêtes 
féroces , parce qu'ils sont persuadés qu'elles 
prennent la fuite en les voyant ainsi arrangés. 
Il porte à la main un bâton armé d'une pointe 
de fer^ il s'en sert pour creuser, à l'aide de 
ses mains, un puits oii il s'enfonce jusqu'à la 
poitrine , et oii il passe la nuit debout. Il en 
sort le matin pour se rendre à une petite ca- 
bane semblable à celles que j'ai décrites, et 
qui est toujours préparée pour ceux qui sont 
en deuil. Là il s'ôte les roseaux, se couche 
pour reposer, et y pnsse deux jours sans boire 
ni manger. Le lendemain et les jours sui- 
vans , les enfans de la nation lui apportent 
de l'eau et quelques perdrix Ou de leurs œufs, 
et en très-petite quantité. Ils les laissent à sa 
portée , et se retirent en courant sans lui dire 
un mot. Cela dure pendant dix ou douze jours , 
au bout desquels le patient va rejoindre les 
autres. Personne n'est obligé à ces céréiwouics 
barbares, et cependant on s'en dispense rare- 
ment; celui qui ne s'y conforme pas exacte- 



(28> 

ment est regardé comme faible, et voila la 
seule punition ; encore cette idée ne lui fait-elle 
aucun tort dans la société dont il est membre. 

Ceux qui se persuadent que l'homme n'agit 
jamais sans motif, et qui prétendent décou- 
vrir la cause de tout , pourront exercer leur 
curiosité à rechercher l'origine d'un deuil 
aussi extravagant parmi cette nation d'indiens. 

Yaros. Ces indiens habitaient , à l'époque 
de la conquête, la côte orientale de la rivière 
d'Uruguay, entre la rivière Noire et celle de 
San- Salvador. Du côté de l'est, ils avaient 
pour voisins les charruâs, et du côté du nord 
les bohânes et les chanâs. Les renseignemens 
que j'ai pu recueillir à cet égard se réduisent 
à ceux-ci : leur langue était très-différente de 
toutes les autres ; le nombre de leurs guerriers 
n'allait pas à cent : leurs armes étaient un arc 
et des flèches j ils ne devaient pas manquer de 
courage, puisqu'ils attaquèrent et tuèrent un 
nombre assez considérable d'espagnols qui 
accompagnaient le capitaine Jean Alvarez, 
premier navigateur de l'Uruguay. Enfin ils 
furent exterminés par les charruâs. 

BoHANES. Cette nation, au moment de la 
conquête , habitait le bord de l'Uruguay, au 
nord de la rivière Noire , et touchait du côté 



(29) 
du sud aux pays des jâros et des chanâs. Tout 
ce que j'ai pu trouver à leur égard dans les 
anciens manuscrits, c'est que leur langue était 
différente de toutes les autres, que cette na- 
tion était encore moins nombreuse que les 
yâros , et qu'elle fut exterminée par les 
charruâs. 

Chanas. Quand les premiers espagnols ar- 
rivèrent dans ce pays, cette nation vivait dans 
les îles de l'Uruguay , en face de la rivière 
Noire. Ils passèrent de là a la rive orientale 
de l'Uruguay , un peu au sud de la rivière de 
San-Saivador, lorsque les espagnols abandon- 
nèrent la ville de San-Saivador 5 ensuite , 
pressés par les indiens qui les avoisinaient, ils 
retournèrent à leurs îles. Us habitaient celle 
qu'on appelle aujourd'hui île des Biscayens', 
lorsque , craignant le voisinage des charmas 
qui avaient déjà exterminé les yâros et les 
bohânes , ils recherchèrent la protection des 
espagnols de Buenos- Ayres , en les suppliant 
de les défendre et de leur former une peu- 
plade qui serait dans leur dépendance. Le 
gouverneur leur accorda leur demande , les 
tira de leur île , et en forma la peuplade ap- 
pelée aujourd'hui Santo Domingo Sorïano, 
Mais comme ils se sont mélangés avec les 



(3o) 

espagnols , presque tous passent aujourd'hui 
pour tels. Il en existe cependant encore quel- 
ques-uns , entr'autres un qui passe cent ans , 
et qui dit que son père et son ayeul ont encore 
vécu plus long-tems. On voit par les discours 
de ce vieillard , confirmés par quelques pièces 
anciennes, que le langage de cette nation 
était difTérent des autres; qu'elle avait à-peu- 
près cent guerriers; qu'elle vivait de la pêche, 
et qu'elle faisait usage de canots ; qu'elle ne 
le cédait pas aux charruâs pour la taille et les 
belles proportions. Comme ceux qui existent 
aujourd'hui sont nés dans la peuplade, ils igno- 
rent les coutumes des sauvages leurs ancêtres. 

Min u ANES. C'est une nation qui , au tems 
de la conquête , vivait dans les plaines septen- 
trionales du Paranâ. Elle ne s'en éloignait que 
d'une trentaine de lieues, et s'étendait de Test 
à l'ouest depuis la réunion de cette rivière 
avec l'Uruguay , jusqu'en face de la ville de 
Santa - Fé. L'Uruguay la séparait des nations 
dont nous avons parlé : du côté du nord elle 
était bornée par de grands déserts , et elle 
avait pour voisins , du côté du sud , différentes 
liordes qui vivaient dans les îles formées par 
le Paranâ. 

Les minuanes tuèrent Jean de Garay , capi- 



( 5i ) 
taine renommé parmi les conquérans de 
l'Amérique , ainsi que la troupe nombreuse 
qu'il commandait. Quand les charruâs com- 
mencèrent à passer du côté du nord, ils se 
lièrent avec les minuanes de la manière la 
plus étroite. Pendant quelque tems les deux 
nations vivaient ensemble, et se réunissaient 
pour attaquer les espagnols de Montevideo. 
Elles passaient et repassaient l'Uruguay , et 
quoiqu'elles se séparassent fréquemment , 
comme il régnait entr'elles la plus grande 
harmonie , les espagnols les confondaient, et 
les confondent encore aujourd'hui , les appe- 
lant indistinctement charruâs ou minuanes. 
Aujourd'hui elles sont réunies, et ainsi on ne 
peut les distinguer relativement a leur état 
actuel , ni à la manière de faire la guerre ; 
ainsi tout ce que j'ai dit des charruâs doit 
s'entendre également des deux nations réu^ 
nies. Le iésuite François Garcia commença à 
former une peuplade de minuanes , appelée 
Jésus Maria, près de la rivière d'YbictIi 5 
mais la plupart des indiens retournèrent h 
leur ancien genre de vie, et il n'y en eut 
qu'un très-petit nombre qui se réunit a la 
peuplade des guaranys, nommée sa n Borja. 
Les minuanes sont aujourd'hui .moins nom- 



( 52 ) 

Lreiix que les cliarruàs -, ils ont un langage 
particulier très- différent , et qui n'a aucun 
rapport à l'autre, et leur taille est semblable 
à celle des espagnols; en outre, leurs femmes 
me paraissent avoir le sein un peu plus gros ; 
leur corps est moins charnu , leur figure plus 
triste, plus sombre et moins spirituelle, leur 
caractère moins actif, moins orgueilleux et 
moins entier ; mais ils se ressemblent entière- 
ment pour la couleur , les traits, les sourcils, 
les yeux, la vue, l'ouïe, les dents, les che- 
veux, les poils, le manque de barbe, la main, 
le pied, le sérieux , la taciturnité , le ton de la 
voix, la coutume de ne point rire, le défaut 
de propreté , et le barbote ; comme eux ils ne 
crient ni ne se plaignent jamais, et leur res- 
semblent d'ailleurs par l'égalité , qui n'admet 
ni classes ni hiérarchie, par les habillemens, 
les meubles, le défaut de parures, le peu de 
menstruation, par les chevaux, les armes, la 
manière de faire la guerre, par les mariages , 
par le manque d'agriculture , par la manière 
de se nourrir et de s'enivrer. Ainsi que les 
charruâs, ils ne servent personne, ne se prê- 
tent rien les uns aux autres , ne font point de 
répartition de butin, et ont également un ci- 
metière commun. 



(55) 

J*en dis autant de leur défaut de religion J 
de politesse , de lois , de récompenses , de 
chatimens , de danses , de chansons , d'instru- 
mens de musique, de jeux, de sociétés et de 
conversations oiseuses , de la coutume qu'ils 
ont de s'assembler au coucher du soleil, et 
de terminer à coups de poing leurs diffé- 
rends particuliers. Mais ils diffèrent à d'autres 
égards, car ils font rarement usage du divorce 
et de la polygamie. Les pères et les mères ne 
prennent soin de leurs enfans que tant qu'ils 
sont à la mamelle ; alors ils les livrent à quel- 
qu'un de leurs parens mariés, soit oncle, soit 
cousin, soit frère, et ils ne les reçoivent plus 
chez eux , et ne les traitent plus comme leurs 
enfans ; aussi ceux-ci ne les reconnaissent-ils 
point pour pères , et ils ne prennent point le 
deuil à leur mort, mais seulement à celle du 
parent qui les a élevés. 

Leurs femmes , à l'époque de leur pre- 
mière menstruation , s'appliquent les mêmes 
peintures que celles des charruâs , dont 
elles ont pris cette coutume depuis leur 
réunion 5 mais il y en a encore un assez 
grand nombre qui , suivant leur ancienne 
pratique, suppriment les raies sur les tempes. 
Beaucoup d'hommes imitent aujourd'hui Us 
II. a. 5 



(34) 
cliaiTuâs et ne se peignent pas; maïs d'autres 
conservent leur ancienne coutume de se tra- 
cer trois raies bleues ineffaçables, qui passent 
d'une joue h l'autre, en traversant le nez à la 
moitié de sa longueur 5 et d'autres se bar- 
bouillent seulement de blanc les mâchoires. 
Ils guérissent leurs malades en leur suçant 
l'estomac , comme les charruâs ; mais les 
hommes ne sont pas les seuls qui exercent la 
médecine; il y a aussi quelques femmes un 
peu âgées qui s'adonnent à cette profession. 
Elles viennent quelquefois à bout de persua- 
der à des hommes qui n'ont point de femme , 
qu'elles tiennent dans leurs mains la vie et la 
mort ^; elles leur inspirent de la crainte, et 
réussissent à se marier avec quelqu'un. 

A la mort du mari , la femme se coupe une 
jointure du doigt; elles coupent aussi l'extré- 
mité de leur chevelure, et le reste sert h se 
cacher le visage. Elles se couvrent le sein avec 
quelque morceau d'étoffe ou de peau , ou 
même avec leurs vêtemens ordinaires, et elles 
restent pendant quelques jours cachées dans 
leur hutte. Les filles adultes en font autant a 
la mort, non de leur père naturel, mais de 

* Comment cela pourrait-il être , s'ils n'avaient au- 
cune religion ou aucune ide'e superstitieuse .^ (C. A. W .) 



(35) 
celui qui les a élevées. Le deuil des hommes 
faits est tel que celui des charruâs que j'ai 
décrit; mais il dure la moitié moins de tems, 
€t au lieu de s'enfoncer des morceaux de ro- 
seau dans les bras , ils se percent avec une 
grosse arrête de poisson les jambes et les 
cuisses par-dehors et par-dedans , ainsi que les 
bras jusqu'au coude, mais non l'épaule. Ils 
enfoncent l'arrête d'un côté et la retirent de 
l'autre, comme une aiguille à coudre, et cela 
au moins de pouce en pouce. 

Pampas. C'est ainsi que les espagnols appel- 
lent une nation d'indiens , parce qu'elle vit 
errante entre les 56.^ et 5g.^ degrés de lati- 
tude , dans des plaines immenses qu'ils appel- 
lent pampas. Les premiers conquérans les 
connurent sous le nom de querandis ^ et il 
paraît qu'ils se donnent aujourd'hui eux- 
mêmes celui ài^ puelclies y et d'autres encore, 
parce que chaque division de la nation a le 
sien. A la première arrivée des espagnols, ils 
erraient vers la rive méridionale de la Plata , 
en face des charruâs , sans, communiquer les 
uns avec les autres , parce qu'ils n'avaient ni 
barques ni canots. Du côté de l'ouest , ils 
louchaient aux guaranys de Montegrande 
et de la vallée de Santiago , appelées aujour- 



(36) 

d'hui San Ysidro et las Couchas ; et des 
autres cotes ils n'avaient aucun proche voisin. 
Celle nation disputa le terrain aux fonda- 
teurs de Buenos-Ayres , avec une vigueur , 
une constance et une valeur admirables. Les 
espagnols , après des pertes considérables , 
abandonnèrent la place, mais ils revinrent 
une seconde fois pour reprendre la fondation 
de la ville ; et comme alors ils étaient forts 
en cavalerie , les pampas ne purent leur ré- 
sister, et se retirèrent au sud, à l'endroit oii 
ils sont à présent. Ils y vivaient, comme au- 
paravant , de la chasse du tatou , du lièvre , 
du cerf et des autruches qu'on y trouvait en 
grande abondance 3 mais les chevaux marrons 
ou sauvages s'étant beaucoup multipliés , ils 
commencèrent à en prendre et à en manger , 
et c'est ce qu'ils font encore aujourd'hui, qu'ils 
se nourrissent de la chair de ces animaux et 
des autres dont nous venons de parler. Les 
vaches sauvages se multiplièrent dans le pays 
après les chevaux , et comme les pampas n'en 
avaient pas besoin pour vivre 5 ils n'ont jamais 
pensé à en manger, et n'en mangent point 
encore aujourd'hui. Ainsi ce bétail ne trouva 
aucun obstacle à sa multiplication , et s'étendit 
jusqu'à la rivière Noire, vers le l\\.^ degré de 



(57) 
latitude, et à proportion vers Touest jusqu'aux 
limites de Mendoza , et jusqu'aux croupes de 
la Cordillière du Chili. Les indiens sauvages 
de ces cantons voyant arriver des vaches dans 
leur pays, commencèrent à en manger; et 
comme il y en avait en abondance , ils ven- 
daient leur superflu aux araucanos et à d'au- 
tres indiens , et même aux présidens de cette 
audience , qui faisaient cette espèce de com- 
îiierce. 

C'est ainsi que le nombre de ces animaux 
diminua dans ces contrées occidentales , et ce 
qui en restait courut du côté de l'est se con- 
centrer dans le pays des pampas. De là vint 
que plusieurs nations indiennes du côté orien- 
tal de cette grande Cordillière , et d'autres de 
la côte Patagonienne , vinrent s'établir dans 
les cantons où il y avait du bétail 3 ils se lièrent 
d'amitié avec les pampas qui avaient déjà une 
grande quantité de chevaux de selle , et dont 
les nouveaux venus tirèrent un grand nombre , 
aussi bien que de vaches , qu'ils allaient vendre 
à d'autres nations de la Cordillière et aux espa- 
gnols du Chili. Ils achevèrent ainsi de détruire 
le reste des vaches sauvages. A la vérité , ils 
furent aidés en cela par les habitans de Men- 
doza et de Buenos-Ayres 5 qui de leur côté en 



(58) 
faisaient un grand dégât pour leur nourriture, 
et pour se procurer des cuirs et du suif. 

Les pampas et les autres nations coalisées 
manquant donc du bétail , qui faisait une partie 
de leur nourriture et l'unique article de leur 
commerce , commencèrent , au milieu du 
dernier siècle ou un peu auparavant , à voler 
le bétail apprivoisé que les habitans du district 
de Buenos- Ayres possédaient dans leurs pâtu- 
rages ou parcs. Telle fut l'origine d'une 
guerre sanglante, parce que les indiens ne se 
bornaient pas à voler les troupeaux, et qu'ils 
tuaient tous les hommes adultes, ne conser- 
vant que les femmes et les jeunes garçons, 
qu'ils emmenaient avec eux , et qu'ils trai- 
taient comme j'ai dit que le faisaient les char- 
ruas. 11 est bien vrai qu'ils en exigent quelques 
services, et qu'ils en usent comme esclaves ou 
comme domestiques, jusqu'à ce qu'ils se ma- 
rient; mais alors ils sont aussi libres que les 
autres. 

Dans le courant de cette guerre , ils ont 
brûlé beaucoup de maisons de campagne, et 
tué des milliers d'espagnols. Ils ont souvent 
ravagé le pays, interrompu pendant long-tems 
les communications de Buenos-Ayres avec le 
Chili et Icî Pérou, et forcé les espagnols à cour 



(59) 
vrir la frontière de Buenos-Ayres par onze 
forts, gardés par sept cents vétérans de cava- 
lerie, sans compter les milices. La même 
chose a eu lieu proportionnellement dans les 
districts de Cordoue et de Mendoza. Il est 
sûr que dans cette guerre, il y avait plusieurs 
nations indiennes coalisées ; mais les pampas 
en ont toujours fait la principale partie , et il 
est indubitable qu'ils sont pleins de courage^ 
Le trait suivant peut en donner une idée. 
Dans une bataille on avait fait prisonniers 
cinq pampas ; on les mit sur un vaisseau de 
guerre de 74 canons , et de six cent cinquante 
hommes d'équipage , pour les conduire en 
Espagne. Au bout de cinq jours de naviga- 
tion, le capitaine leur permit de se promener 
dans le vaisseau, et dès l'instant même, ils 
résolurent de s'emparer du bâtiment en tuant 
tout l'équipage. Pour cet effet , l'un d'eux 
s'approcha d'un caporal de marine, et voyant 
qu'il était peu sur ses gardes , il lui enleva le 
sabre , et dans un instant tua deux pilotes et 
quatorze matelots ou soldats. Les quatre autres 
indiens se jetèrent sur les armes, et comme la 
garde les défendait , ils se précipitèrent dans 
la mer et s'y noyèrent , ainsi que le premier» 
qui les imita. Les jésuites commencèrent à 



(4o) 

former deux peuplades de ces indiens ,l*une 
pvès du ruisseau Salé , et l'autre plus au sud 
près d'une petite montagne que l'on appelle 
improprement le Volcan^ mais ni l'une ni 
l'autre ne subsista. 

Il y a à-peu-près treize ans que les pampas 
firent la paix avec les espagnols. Cependant 
ils sont si soupçonneux que , quand je par- 
courus leur territoire , ils examinèrent scru- 
puleusement toutes mes démarches, sans ja- 
mais se présenter en face , ni se laisser voir, 
parce que j'avais une bonne escorte. Ainsi ce 
que j'en ai dit ne vient que des informations 
que j'ai prises , et des observations que j'ai pu 
faire sur ceux que j'ai vus à Buenos-Ayres, 
Ils ont une grande quantité d'excellens cbe- 
vaux, et ils les montent comme les charrùas. 
Ils achètent à d'autres indiens, qui habitent au 
sud de leur pays et vers la côte des Patagons, 
leurs habits de peaux , et les plumes d'autruche j 
et quant à leurs couvertures et à leurs ponchos, 
ils les tirent des indiens de la Cordillière du 
Chili, Ils joignent à toutes ces marchandises 
d'autres petits objets qui leur sont propres , 
comme des boucles, des lacets, des rênes de 
cheval , du sel, etc., et viennent les vendre i 
Puenos-Ayres, d'où ils rapportent en échange 



(4i ) 

de l'eau-de-vie , de l'herbe du Paraguay, du 
sucre , des confitures , des figues et des raisins 
secs, des éperons, des mors, des couteaux, 
etc. Souvent ils sont accompagnés par quel- 
ques indiens de la cote Patagonienne et de la 
Cordillière du Chili j et de tems en tems les 
caciques font une visite au vice- roi , pour en 
obtenir quelque présent. 

Je pense que cette nation peut avoir tout- 
au-plus quatre cents guerriers. Son langage 
est différent de tous les autres; mais il n'a 
aucun son nasal , ni guttural , de sorte qu'on 
pourrait l'écrire avec les lettres de noire 
alphabet. Il me semble qu'ils sont moins si- 
lencieux que les autres nations , et que leur 
voix est plus sonore et plus pleine. En effet, 
quoiqu'ils parlent assez bas dans une conver- 
sation ordinaire , cependant , lorsqu'ils font 
leur harangue au vice-roi , l'orateur renforce 
sa voix ; et , après avoir prononcé trois ou 
quatre mots, il fait une petite pause, ap- 
puyant avec force sur la dernière syllabe , 
comme un adjudant qui commande l'exer- 
cice. Leur taille ne me paraît pas inférieure h 
l'espagnole ; mais, en général, ils ont les mem- 
bres plus forts, la tête plus ronde et plus 
grosse 5 les bras plus courts, la figure plus 



(40 

large et plus sévère que nous el que les 
autres indiens , et la couleur moins foncée. 
Personne parmi eux ne se peint, ni ne se 
coupe les cheveux. Les hommes en relèvent 
toutes les pointes en haut , et les attachent 
avec une courroie ou une corde dont ils se 
ceignent la tête sur le front. Les femmes par- 
tagent leurs cheveux en deux moitiés égales , 
de chacune desquelles elles font une queue 
grosse, longue et serrée comme celle des 
soldats. Cette double queue ne leur tombe pas 
par-derrière, mais sur les oreilles , et ressemble 
à deux longues cornes qui tombent sur les 
épaules et le long des bras. De toutes les 
femmes indiennes ce sont les plus propres^ 
et celles qui se lavent le plus souvent ; mais 
je les crois aussi les plus vaines, les plus 
orgueilleuses et les moins complaisantes. 

Les hommes ne font point usage du bar- 
bote , et ne se servent d^aucun habillement , 
quand ils vont a la guerre ou à la chasse , ni 
quand ils sont à la maison , k moins qu'il ne 
fasse Irès-froid ; mais pour entrer à Buenos- 
Ayres, ils se couvrent d'un poncho. J'ai ex- 
pliqué ce que c'était. Ceux qui sont plus riches 
portent un chapeau, une veste, et quelque 
couverture attachée aux reins. Les capitaines 



( 43) 
ou caciques ont un habit et une veste, pré- 
sent du vice-roi , et une ceinture d'étoffe de 
bayeta. Mais aucun n'a ni chemises, ni cu- 
lottes, et ils avertissent de ne pas leur en 
donner, parce qu'elles les incommodent beau- 
coup. Les femmes ne se peignent pas la 
figure , et font usage de pendans d'oreilles , 
de colliers et de bijoux de peu de valeur. Elles 
s'enveloppent le corps dans un poncho , qui 
leur couvre entièrement le sein , et ne laisse 
voir que la figure et les mains. Peut-être 
chez elles sont- elles moins couvertes. Celles 
qui sont mariées à des indiens aisés, et leurs 
filles, se parent davantage. Elles cousent a leur 
poncho une douzaine de plaques de cuivre , 
minces , rondes , de trois à six pouces de dia- 
mètre , à égale distance les unes des autres. 
En outre , elles portent des bottes de peau ou 
de cuir mince , amplement garnies de clous 
de cuivre , à tête conique et large de six lignes 
a la base. Leurs brides sont aussi chargées de 
plaques d'argent , comme celles de leurs 
maris , ainsi que leurs éperons. 

Je n'ai point observé parmi d'autres na- 
tions indiennes cette inégalité de richesses 
dans les vêtemens et les parures. Ils ont aussi 
des chefs ou caciques, qui , sans avoir le droit 



( 44 ) 

de commander, de punir, ni de rîen exiger, 
sont cependant très-considërés des autres qui 
adoptent ordinairement tout ce qu'ils pro- 
posent , parce qu'ils croient qu'ils ont plus 
de talent, de finesse et de valeur. Chaque chef 
habite un district séparé , avec ceux de sa 
horde ; mais ils se réunissent, quand il s'agit 
de faire la guerre , ou quand l'intérêt com- 
mun le demande. Du reste , ils ne cultivent 
point la terre 5 ils ne travaillent point ; ils 
ignorent l'art de coudre et de faire des étoffes ; 
ils ne connaissent ni religion, ni culte, ni 
soumission , ni lois , ni obligations, ni récom- 
penses , ni châlimens , ni inslrumens de mu- 
sique, ni danses; mais ils s'enivrent souvent- 
II y en a parmi eux quelques-uns qui ont un 
peu de barbe , parce qu'ils proviennent du 
mélange de leur race avec celle des femmes 
et des garçons qu'ils nous ont enlevés a la 
guerre. Il me paraît que l'amitié conjugale 
est plus forte entr'eux que chez tous les autres 
indiens; que la polygamie et le divorce y sont 
rares ; qu'ils montrent beaucoup de tendresse 
pour leurs enfans, quoiqu'ils ne leur appren- 
nent rien. Leurs tentes, ou habitations por- 
tatives, sont vite dressées. Ils enfoncent en 
terre trois pieux de la grosseur du poignet , 



(45) 
k quatre pieds de dislance à-peu- près l'un de 
l'autre : celui du milieu est long d'une toise, 
les autres moins , et tous sont terminés en 
haut par une petite fourche. A deux toises 
environ de ces pieux, ils en plantent trois 
autres en tout semblables , et ils placent hori- 
zontalement sur les fourches qui terminent les 
uns et les autres , trois bâtons ou roseaux , 
sur lesquels ils étendent des peaux de cheval ; 
et voilà une tente dressée pour une famille. 
Elle y couche étendue sur des peaux , et tou- 
jours sur le dos. S'ils sentent le froid , ils 
garnissent verticalement avec d'autres peaux 
les côtés de leur tente. Ils se marient de la 
même manière qne les charrùas , et jusqu'à 
l'époque du mariage , les enfans vivent à la 
charge des pères. 

Ils ne connaissent ni arcs ni flèches, et je 
crois qu'ils n'en ont jamais fait usage. En 
effet, quoique les anciennes relations en par- 
lent, je crois que leurs auteurs se sont trompés 
en attribuant aux pampas les flèches dont 
faisaient usage les guaranys leurs alliés , qui 
faisaient alors la guerre aux espagnols. Aucune 
nation sauvage n'a abandonné ses anciennes 
coutumes , et elles ressemblent en cela aux 
quadrupèdes sauvages ; elles n'ont sur -tout 



(46) 

point renoncé à leurs flèches, quoique quel- 
ques-unes, depuis l'arrivée des espagnols, y 
aient réuni Tusage d'autres armes. Ils se ser- 
vaient anciennement d'un dard ou bâton 
pointu, avec lequel ils combattaient de près, 
et même de loin en le lançant ; mais ils l'ont 
alongé , et l'ont converti en une lance longue 
qui leur est plus utile à cheval , et ils conser- 
vent leurs anciennes boules. 11 y en a de deux 
sortes : la première est composée de trois 
pierres rondes , grosses comme le poing, re- 
couvertes de peau de vache ou de cheval , et 
attachées à un centre commun avec des cor- 
dons de cuir de la grosseur du doigt, et longs 
de trois pieds. Ils prennent à la main la plus 
petite des trois , et après avoir fait tourner les 
autres avec violence par-dessus leur tête , ils 
les lancent toutes les trois jusqu'à la distance 
de cent pas ; et elles se roulent et se croisent 
tellement autour des jambes, du cou ou du 
corps d'un animal ou d'un homme , qu'il leur 
est impossible de s'échapper. 

L'autre sorte de boule se réduit à une seule 
pierre, et ils l'appellent doule perdue. EWe est 
de la même grosseur que les autres; mais lors- 
qu'ils la font de cuivre ou de plomb, comme 
cela leur arrive quelquefois, elle est beaucoup 



(47 ) 
plus petite. Elle est recouverte de cuîr, et atta- 
chée à une courroie ou cordon d'environ trois 
pieds, qu'ils prennent par le bout pour faire 
tourner la boule comme une fronde , et quand 
ils la lâchent, elle donne un terrible coup k 
cent cinquante pas, et même plus loin ; car 
ils la lancent quand leur cheval court a bride 
abattue. Si l'objet est tout près, ils frappent 
le coup sans lâcher la boule. Les pampas 
excellent à manier ces deux sortes de boules, 
pour prendre des chevaux sauvages et d'autres 
animaux, et ils en portent toujours une grande 
quantité quand ils vont à la guerre. Au tems 
de la conquête , ce fut avec celte arme qu'ils 
enlacèrent et firent périr dans une bataille , 
don Diego-de-Mendoza , frère du fondateur 
de Buenos- Ayres, neuf autres des premiers ca- 
pitaiaes qui étaient à cheval , et un beaucoup 
plus grand nombre d'espagnols. En attachant 
des bouchons de paille enflammée à la cour- 
roie des boules perdues, ils vinrent à bout 
d'incendier plusieurs maisons à Buenos- Ayres, 
et même quelques navires. Leur manière de 
faire la guerre est absolument la même que 
celle des charrùas, que j'ai décrite : mais 
comme leur pays est plus plat, et qu'il n'a 
ni rivières , ni bois, ils ne peuvent pas dresser 



(48) 

autant d'embuscades. Ils y suppléent par îa 
sagacité et le courage portés au dernier point, 
et par la supériorité de leurs chevaux et leur 
adresse à les manier. 

A l'ouest des pampas sont les aucâs ( qui 
paraissent faire partie des fameux araucanos 
du Chili ) , et beaucoup d'autres nations in- 
diennes à qui on donne différens noms , aux 
frontières de la ville deMendoza. Je crois que 
toutes ces nations habitaient anciennement la 
Cordillière même du Chili, et qu'elles en des- 
cendirent pour habiter le pays oii elles se 
trouvent à présent , quand les troupeaux sau- 
vages s'étendirent jusque-là, comme nous 
l'avons vu précédemment. Je me fonde sur 
le fait suivant. Ces indiens ne se trouvaient 
pas sur la route des espagnols qui allaient 
autrefois en charrette de Buenos-Ayres au 
Chili, en passant à côté du volcan deVillarica, 
oii la Cordillière est ouverte , et présente un 
passage plat et uni de près d'un mille de lar- 
geur. Aujourd'hui on a oublié ce chemin, et 
l'on va au Chili par Mendoza, en traversant 
la Cordillière avec de grandes difficultés j les 
neiges en ferment même les passages , la plus 
grande partie de Tannée. Quoi qu'il en soit, je 
îi'ai point vu ces nations , et tout ce que je 



(49) 
puis eu dire avec probabilité , c'est qu'elles 
ignorent ou connaissent peu Tagriculture j 
qu'elles sont plus ou moins faibles en noni-^ 
bre , et errantes j qu'elles vont quelquefois au 
pays des pampas, et que réunis ensemble, ils 
ont détruit les troupeaux et fait la guerre à 
Buenos- Ayresj que dans le tems convenable, 
elles vont faire la récolte des pommes sauvages 
aux environs de la rivière Noire , environ à 
trente ou quarante lieues à l'ouest de sa réu-? 
nion avec la rivière de Diamante ; que leurs 
langages sont entièrement diflerens des autres ; 
qu'ils ont des chevaux et des brebis , avec la 
laine desquelles ils fabriquent des couvertures 
^t des ponchos ^ qu'ils vendent aux pampas 
pour de l'eau-de-vie, de l'herbe du Paraguay, 
de la quincaillerie ,et autres objets qu'on leur 
apporte de Buenos-Ayres , où cependant ils 
vont aussi quelquefois eux-mêmes confondus 
avec les pampas, et se donnant pour tels; 
<|u'ils sont au moins les égaux de ceux - ci , 
mais que d'autres nations leur sont supé- 
rieures en taille et en courage ; que leurs 
armes et leurs habitations sont les mêmes , et 
qu'ils se ressemblent pour ce qui regarde les 
chefs , le défaut de religion , de loi et de 
coutume obligatoire 5 et enfin qu'ils sont vêtuç 
II. a. 4 



(5o) 
comme les pampas , et même un peu mieux , 
sur-tout les capitaines et les particuliers aisés. 
Je n'ai pas vu non plus beaucoup d'autres 
nations errantes de sauvages, qui habitent en- 
tre la côte Patagonienue et la Cordillière du 
Chili , depuis le 4^ degré de latitude, jus- 
qu'au détroit de Magellan ; je sais cependant 
que quelques-unes d'entre elles , parmi les- 
quelles les espagnols comptent les balchila , 
les uhiliches et les tehuelchùs , se réunirent 
souvent avec les pampas pour faire la guerre 
et voler les troupeaux de Buenos-Ayres. Au- 
jourd'hui même que nous sommes en paix 
avec les pampas , il arrive assez souvent que 
ces nations passent au nord du Rio-Negro , 
(rivière Noire) et même du Rio Colorado 
( rivière Rouge ) , et qu'elles s'établissent 
pendant quelque tems au sud des pampas. 
Je n'ai jamais appris qu'elles se fissent la 
guerre entre elles , comme les nations qui 
sont au nord de la rivière de la Plata. Ce- 
pendant elles font usage des mêmes armes 
que les pampas, et elles ne leur cèdent ni 
en courage ni en force 5 quelques-unes même 
au contraire paraissent les surpasser, sur-tout 
les patagons , que je crois être les tehuelchùs. 
Deux de ces derniers allèrent à Buenos-Ayres 



(5i ) 

mêlés avec des pampas , et quelqu'un qui les 
vit et qui les mesura, me dit que Tun avait 
six pieds sept pouces, et l'autre deux pouces 
de moins. Peut-être y en avait- il avec eux 
d'autres de la même nation , que leur taille 
ne fit pas remarquer j parce que je ne doute 
pas que leur taille moyenne ne soit inférieure 
à celle dont je viens de parler , et qu'elle ne 
passe même pas six pieds trois pouces , autant 
que j'en puis juger par quelques comparaisons 
que m'ont faites des personnes qui les avaient 
vus. Quoi qu'il en soit , on ne doit, à mon avis , 
faire aucun cas de l'idée de ceux qui veulent 
en faire des géans , non plus que de celle des 
auteurs qui les supposent de taille moyenne 
ou peu supérieure à la nôtre. Ceux qui ont 
voyagé par mer, doivent savoir que vers ces 
parages il y a beaucoup de nations indiennes 
dont les plus petites sont de notre taille , et 
les autres beaucoup plus grandes. Par consé- 
quent , on ne doit pas être étonné de la diffé- 
rence de leurs relations , mais seulement de 
leurs exagérations. 

Toutes les nations qui habitent ces con- 
trées ont des idiomes différens , et ne con- 
naissent ni religion, ni lois, ni jeux, ni danses; 
tîlles sont peu nombreuses aujourd'hui , et 



(52) 

gouvernées par rassemblée , dans laquelle 
les caciques ou capitaines ont la plus grande 
influence. Elles ont presque toutes des clie- 
vaux qui leur servent de monture et de nour- 
riture , et aucune ne cultive la terre. Elles 
vivent de leur chasse , qui leur fournit des 
tatous , des lièvres , des cerfs , des guanacos , 
des furets , des jaguars , des yaguaretés , des 
guazuaras , des aguarachays , des autruches 
et des perdrix. Leurs tentes ou habitations 
portatives sont faites comme celles des pam- 
pas; leur vêtement est le même, quand il fait 
froid. Seulement , au lieu de poncho , ils em- 
ploient des couvertures: elles sont presque car- 
rées , et peuvent avoir quatre pieds ; le centre 
est ordinairement de peaux d'aguarachay , de 
guanaco ou de lièvre , et les bords sont de 
peaux de yaguareté. Ils les couvrent de pein- 
ture du côté opposé au poil , et s'en enve- 
loppent entièrement. Ils en vendent beau- 
coup aux pampas , ainsi que des plumes 
d'autruche , et ils obtiennent en retour de 
l'eau - de - vie , de l'herbe du Paraguay , des 
couteaux et autres objets qui viennent de 
Buenos-Ayres 

GuARANYs. Cette nation seule était plus 
lioaibreuse et plus étendue que toutes celles 



(55) 

que j'ai décrites et que je dëcrîraî encore, 
puisqu'à l'époque de la découverte de l'Amé- 
rique , elle occupait tout ce que les portugais 
possèdent dans le Brésil, et la Guyanne même, 
à ce que je crois. Mais ( pour me resserrer 
dans les limites de ma description) elle s'é- 
tendait au nord des charrùas , des bolianes et 
minuanes , jusqu'au parallèle de i6 degrés, 
sans passer la partie occidentale de la rivière 
du Paraguay et ensuite le Paranâ , à l'excep- 
tion des deux extrémités; c'est-à-dire qu'elle 
occupait aussi le territoire de San-Ysidro et 
de las Couchas près de Buenos- Ayres , et la 
partie méridionale jusque vers le 3o.^ degré, 
et toutes les îles de cette rivière , sans passer 
à la rive opposée ; et vers l'autre extrémité , 
elle passait à l'ouest de la rivière du Paraguay, 
et s'enfonçait dans la province des Chiquitos , 
jusqu'aux croupes de la grande Cordiîlière 
des Andes , où il y en avait un grand nombre 
sous le nom de chiriguanas. Mais on doit 
observer qu'entre les chiriguanas et les gua- 
ranys de la même nation , que j'ai dit se 
trouver dans la province des Chiquitos, il y 
avait un grand espace de terrain intermédiaire, 
occupé par beaucoup de nations très-diffé- 
rentes. On doit observer également que dans 



(54) 
l'espace que j'ai assigné à la nation guarany, 
il j avait d'autres nations enclavées au milieu 
d'elle et qu'elle entourait de tous les côtés : 
telles que les tupy, les quayaiiâ, les nuarâ , 
les nalicuéga et les guasarapo ; et cela seu- 
lement dans le pays que je décris. Toutes 
différaient beaucoup les unes des autres, ainsi 
que des guaranys, comme nous le verrons. 

La nation guarany occupait l'énorme éten- 
due du pays dont J'ai parlé , sans former de 
corps politique , et sans reconnaître l'autorité 
d'aucun chef commun. Elle se trouvait préci- 
sément dans le même cas que celle du Pérou , 
quand le premier inca la soumit si facilement 
à son empire. La nation guarany était par- 
,lout partagée en très - petites divisions ou 
îiordes indépendantes les unes des autres , et 
chacune portait différens noms, en le prenant 
de son capitaine ou cacique , ou de l'endroit 
où elle habitait. Quelquefois on embrassait 
sous un seul nom les différentes hordes qui 
vivaient le long d'une rivière ou dans quel- 
qu'autre endroit ou district. Voilà l'origine 
de la multitude des noms que les conquérans 
donnèrent à la seule nation guarany. Par 
exemple et sans nous écarter du pays de ma 
description , ils donnèrent aux guaranys les 



(55) 
noms de nibguas , caracaras , liinbus , luca- 
guès , calchaguis , quiloazas , carios , man- 
golas , itatines , larcis , bombois , curupaitis , 
curumais , caaiguas , garanys , tapes , chiri- 
guanas, et encore d'autres. 

Le sort ou la destinée de la nation guarany 
n'a pas été par- tout la même. Toutes les hor- 
des qui habitaient dans l'immense pays pos- 
sédé par les portugais , furent prises et ven- 
dues pour des esclaves ; et comme ils se 
mélangèrent avec les nègres importés d'Afri- 
que , il est arrivé que la race guarany s'est 
presque anéantie. Outre cela, les portugais de 
Saint - Paul , nommés communément mame- 
luks , ne s'arrêtèrent pas à ce que nous ve- 
nons de dire , ils firent de longues incursions 
dans notre pays , et ils emportèrent non-seu- 
lement tous les guaranys qu'ils trouvèrent 
dans l'état de liberté , mais encore plus de 
dix-huit peuplades que les espagnols avaient 
déjà réduites et instruites dans le Paraguay. 

La conduite des espagnols a été bien diffé- 
rente : ils n'ont pas vendu un seul guarany , 
et ils en conservent encore des milliers , non- 
seulement dans les peuplades jésuitiques et 
non jésuitiques, mais encore dans l'état d'en- 
tière liberté ; car il existe encore , dans le 



(56) 

paya que je décris, une multitude de hoîttee 
de guaranys , aussi libres qu'avant l'arrivée 
des européens. Je parlerai , quand il en sera 
tems, des guaranys assujétis aux espagnols, 
et qui forment des bourgades chrétiennes j 
à présent je ne parle que de la nation dans 
son état de liberté. Mais comme ceux qui 
existent dans cet état habitent dans les plus 
grandes forêts , oii je n'ai pas eu occasion 
d'entrer, je tirerai ma description des rcn- 
seignemens fournis par d'anciens manuscrits , 
ou par des personnes qui ont vu quelques- 
uns de ces indiens, et de ce que j'ai été à 
portée d'observer moi-même quelquefois lors- 
que j'en ai vu, ou enfin des remarques que 
j'ai faites sur ceux qui sont convertis au chris- 
tianisme. 

En général , tous les guaranys libres vi- 
vaient aux environs ou sur le bord des bois , 
ou dans les petites places libres que l'on 
trouve quelquefois dans l'intérieur des forêts. 
Et si , dans quelques endroits , ils se fixaient 
dans des campagnes nues et d'une grande 
étendue , c'est lorsqu'ils n'étaient avoisinés 
par aucune autre nation. Ils se nourrissaient 
de miel et de fruits sauvages j ils mangeaient 
aussi des singes , des chibiguazw , des mborebi > 



( 57 ) 
Gi des capîbera ; quand ils pouvaient en tuer 
quelqu'un. Mais leur principale ressource était 
dans la culture du maïs , des haricots , des 
citrouilles, des niani ou manduby (axachides), 
des patates , et des mandiocas ( manioc et 
camanioc ). S'ils avaient une rivière à leur 
portée , ils pêcliaient à coups de flèches ou 
avec des hameçons de bois , et quelques-uns 
d'entr'eux avaient de très petits canots. Quand 
leur récolte était faite, ils en faisaient des ma^- 
gasins pour le reste de l'année, parce que, 
dans les bois, ils ne trouvaient pas autant d'oi- 
seaux ni de quadrupèdes pour leur subsistance, 
que dans les plaines. Aussi n'allaient - ils h. la 
chasse et à la recherche des fruits , que lors- 
qu'ils n'étaient pas occupés des travaux de 
l'agriculture , et ils ne s'éloignaient jamais 
beaucoup , pour être à portée de faire leur 
récolte j c'est pourquoi ils étaient stables et 
non errans , comme les autres nations dont j'ai 
parlé ci-dessus. 

Leur langage est très différent de tous les 
autres ; mais il est le même pour toutes les 
branches de cette nation ; de manière qu'en 
le parlant on pouvait alors voyager dans tout 
le Brésil , entrer dans le Paraguay, descendre 
ensuite à Buenos-Ayres et remonter au Pérou 



(58) 
jusqu'au canton des cliiriguanes. Ce langage 
passe pour le plus abondant des idiomes sau- 
vages d'Amérique. Cependant il manque d'une 
foule de termes : en fait de noms de nombre , 
il ne va que jusqu'à quatre , sans pouvoir ex- 
primer les nombres cinq et six , et la pronon- 
-f ciation en est nasale et gutturale. Le père 
Louis Volanos , cordelier , a traduit dans cette 
langue notre catéchisme -, les jésuites ont in- 
venté des signes pour saisir et rendre leur 
prononciation nasale et gutturale ; ils ont 
même fait imprimer un dictionnaire et une 
grammaire de cette langue. Malgré tout cela , 
elle est très-difficile a apprendre , et il faut 
plus d'une année pour en venir à bout. 

Leur taille moyenne me paraît être moin- 
dre de deux pouces que la taille espagnole ; 
par conséquent elle est bien inférieure à celle 
des peuples que nous avons décrite précé- 
demment. Ils ont aussi l'air d'être à propor- 
tion plus carrés, plus charnus et plus laids; 
leur couleur est moins foncée , et tire un 
peu sur le rouge ; les femmes ont beaucoup 
de gorge , la main et le sein petits , et très- 
peu de menstrues. Les hommes ont quelque- 
fois un peu de barbe , et même du poil sur le 
corps , ce qui les distingue de tous les autres 



(59) 
indiens ; mais ils n'approchent pas en cela clés 
européens. Un homme qin avait vécu long- ; 
tems parmi les gnaranys chrétiens, m'assura S 
qu'il avait observé dans les cimetières, que / 
les os de ces indiens se convertissaient en. 
terre, beaucoup plutôt que ceux des espagnols. 
Ils ressemblent aux autres indiens pour les 
yeux , pour la vue , pour l'ouïe , pour les dents 
et pour la chevelure. Ils ont encore une auîre 
singularité qui leur est commune avec toutes 
les autres nations : c'est que les parties sexuelles 
des hommes ne sont jamais que d'une grandeur 
médiocre j et que celles des femmes sont au 
contraire très-larges , et leurs grandes lèvres 
excessivement enflées ' ; leurs fesses sont éga- 
lement très-grosses. Leur fécondité n'est pas 
non plus égale à la nôtre ; car ayant examiné 
une foule de listes ou cadastres de peuplades 
anciennes et modernes , je n'ai trouvé qu'un 
seul indien père de dix enfans , le terme 
moyenne donnant que quatre individus par 
famille , l'un portant l'autre. Le nombre des 

* On ^e rappelle que , lorsque les espagnols arri- 
vèrent en Ame'rique , les femmes de ces contre'es se 
livrèrent à eux avec une sorte de fureur , et qu'elles 
contribuèrent beaucoup à la facilite' de la conquête. 

(C. A. W.) 



(60) 
femmes est toujours plus fort que celui des 
hommes, dans le rapport de i4 à i5. 

Leur figure est sombre , triste et abattue ; 
ils parlent peu et toujours bas, sans crier ni 
se plaindre ; leur voix n'est jamais ni grosse , 
ni sonore , jamais ils ne rient aux éclats; l'on 
ne voit jamais vSur leur figure l'expression 
d'aucune passion Ils sont très-mal-propres 3 
ils ne reconnaissent ni divinité , ni récom- 
penses, ni lois, ni châtimens, ni obligations; 
et ils ne regardent jamais en face la personne 
avec laquelle ils parlent. Il y a encore plus 
de froideur dans leurs mariages et dans leurs 
amours , que dans ceux que j'ai décrits pré- 
cédemment. L'union des sexes n'est ni pré- 
cédée ni suivie d'aucuns préparatifs. Ils igno- 
rent la jalousie ; rien ne le prouve mieux que 
]a franchise et le plaisir avec lesquels ils aban- 
donnèrent leurs filles et leurs femmes aux 
conquérans ; et même ils en font encore au- 
tant aujourd'hui, quoique convertis au chris- 
tianisme \ Les femmes se marient de très- 

* « Afin que chacun connaisse l'enfant dont il est 
« le père , et ne soit point charge du soutien et de la 
« protection d'une famille qui n'est point la sienne , 
« l'homme exigera fidélité de la jDart de sa compagne , 
« et la punira si ellev manque. Cependant cliez un 



(6i ) 
houne lieure , ordinairement à dix ou douze 
ans, les hommes un peu plus lard; et dès-lors 
ils forment une famille à part. 

Quoique je n'aie trouvé dans les anciens 
manuscrits aucun indice de musique ni de 
danse chez les guaranys , j*ai cependant ob- 
servé le contraire sur un de ces indiens qui 
faisait partie de ceux qui sont encore libres 
aujourd'hui. En effet , je l'ai vu mettre des 
grains de maïs dans un porongo ou calebasse 
vide ; il les secouait pour les faire résonner, 
et il dansait d'une manière assez maussade, 

« peuple 011 il n'existe point de proprie'te' , oii le butin 
« est partage en commun , les enfans peuvent être con- 
« sidere's comme nourris aussi en commun : de plus , 
« pendant les premières anne'es , la nourriture , chez 
« ces peuples , est trop grossière pour l'estomac dèli- 
« cat des enfans. La mère les allaite jusqu'à un âge 
« très-avance , et où ils ont déjà la force de s'exercer 
« au travail. Tous les soins et les devoirs paternels se 
« réduisent donc à prote'ger leurs jours contre une 
« surprise ou une attaque im2:>re'vue , à les former pour 
« la chasse et pour la guerre. Ainsi le principal far- 
« deau qu'exige l'éducation des enfans ne devant point 
« tomber sur l'homme , mais sur sa compagne > il sera 
« peu jaloux , et mettra peu d'importance à cette fide'- 
« lite' qu'il exige d'elle : il offrira lui-même Sa femme 
« à ses amis , à ses hôtes. » {Essai sur l'Histoire de 
l'espèce humaine, p. 85. ) 



(62) 

comme un homme qui ne fait que frapper 
la terre du pied , sans s'élever de la hauteur 
de deux doigts 5 il s'accompagnait en chantant 
a voix basse , et sans prononcer un seul mot 
distinctement. Chaque division ou chaque 
horde avait , comme elle a encore aujour- 
d'hui , son capitaine ou son cacique , dont 
la dignité est communément héréditaire , et 
pour lequel ils ont ordinairement quelque 
considération , sans en pouvoir dire la raison. 
Mais il n'y a jamais aucune différence entre 
ce cacique et les autres indiens , pour le 
logement, ni pour l'habillement, ni pour les 
décorations ou marques distiiictives j il est 
obligé de travailler comme tout autre, sans 
recevoir des autres ni tribut , ni service , ni 
•obéissance. 

Dans quelques tribus , qui sont aujourd'hui 
sauvages , et que l'on appelle généralement 
caajguâs , les hommes portent un barbote , 
tel que je l'ai décrit ci-dessus. Mais il est de 
gomme transparente , long de cinq pouces 
et gros de quatre lignes ; et pour l'empêcher 
de tomber , ils y ajustent dans l'intérieur de la 
bouche une pièce qui le traverse comme le 
haut d'une béquille. Us portent sur la tète 
une grande tonsure semblable k celle de nos 



(G3 ) 

prêtres ; mais ils ne se peignent pas le corps , 
et ils n'ont d'autre habillement qu'une petite 
bourse pour cacher les parties. Les femmes 
en font autant avec un petit morceau d'étoffe , 
ou avec une peau. Elles ne se coupent point 
les cheveux et ne font usage d'aucune parure ; 
mais à l'époque de leur première menstrue , 
elles se tracent sur la peau plusieurs lignes 
bleues ineffaçables , imprimées verticalement 
depuis la naissance des chevaux , jusqu'à la 
ligue horizontale oii se termine la partie in- 
férieure du nez. Comme leurs habitations 
sont éloignées les unes des autres et l'étaient 
encore plus avant l'arrivée des européens , et 
qu'ils n'avaient aucun commerce les uns aveo 
les autres , il en a dû résulter quelque différ 
rence dans leurs mœurs. Je sais en effet que 
quelques-unes de ces tribus ne connaissent 
ni l'art de filer , ni celui de faire des étoffes ; 
que les connaissances des autres se bornent 
uniquement dans ce genre à fabriquer des 
couvertures de coton , dans lesquelles elles 
s'enveloppent, comme je le dirai des paya- 
guas et des mbayas ; que quelques-unes n'a- 
vaient point de cimetière déterminé et en- 
terraient leurs morts dans des vases de terre 
cuite , ce qui est peut - être l'usage général 



(04) 

de celte nation 5 que plusieurs hordes ne fai- 
saient pas usage du barbote , puisque les an- 
ciennes relations n'en parlent point ; que la 
tribu appelée timbù s'incrustait sur les côtés 
du nez de petites étoiles de pierres blanches 
et bleues 5 et que celles qu'on appelait coronda 
et culchaqui y portaient ces incrustations de 
pierres , non sur le nez même , mais auprès. 
Toutes les autres nations leur inspirent une 
terreur panique \ jamais elles ne leur font la 
guerre, ni ne traitent avec elles., pas même 
pour demander la paix : elles évitent toujours 
leur présence, et je doute même que dix ou 
douze guaranys réunis osassent tenir tête à un 
seul indien des autres nations que j'ai décrites, 
ou de celles qui me restent à décrire. Quelque 
éloge que les jésuites aient fait de leurs qua- 
lités guerrières, il n'y a de bien prouvé sur 
cet article , que deux ou trois combats peu 
vifs , avec les espagnols ; et nous avons vu 
ceux-ci les subjuguer et les soumettre par- 
tout avec la plus grande facilité , ce qu'ils 
n'ont pu obtenir jusqu'à présent à l'égard 
d'aucune autre nation. En effet, toutes nos 
bourgades indiennes de ce côté , sont formées 
de guaranys exclusivement à toute autre na- 
tion. Celles de leurs bordes qui existent encore 



(65) 
âaiTS l'état sauvage, à l'exception de cellequ'on 
trouve vers le nord de la bourgade del Corpus, 
ne veulent avoir ni communication, ni paix 
avecles espagnols. Si nous entrons dansTinté- 
rLeur de leur pays, ils tâchent de nous tuer 
quelqu'un à coups de flèches j et pour les tirer ils 
se cachent derrière les arbres , sans se laisser 
voir le corps , et sans attendre de pied ferme 
lorsqu'on les attaque. Leurs armes sont un 
arc de six pieds , des flèches de quatre et 
demi, armées d'une pointe de bois dur, et 
une macana ou bâton , long de trois pieds , et 
plus gros à une extrémité qu'à l'autre. Ils 
vont toujours à pied, parce qu'ils n'ont ni 
chevaux , ni aucun autre animal domestique. 
Les anciennes relations disent qu'ils en avaient, 
et qu'ils élevaient des poules et des canards ; 
mais je ne le crois pas , puisque les guaranys 
sauvages , non plus qu'aucune autre nation , 
n'en ont aujourd'hui j et que celles qui ont quel- 
ques animaux domestiques n'ont que des chiens, 
des chevaux, et très-rarement des brebis. 

Les peintures et les statues donnent une 
idée assez exacte des flèches de ces nations et 
de la manière de les tirer, mais non de leurs 
arcs. Ils se réduisent à uji bâton très-dur, peu 
flexible , lisse, et de la grosseur dupoign«t au 
IL a. 5 



(66) 
milieu, et qui va ensuite en diminuant jus- 
qu'aux bouts , qui sont très-aigus , de manière 
à pouvoir servir de lance. La courbure de ce 
bâton est si peu sensible, qu'une règle appli- 
quée aux deux bouts laisse tout-au-plus deux 
doigts d'intervalle entr'elle et le milieu de 
l'arc. Cet arc est en outre renforcé dans toute 
salongueur par des bandes d'écorce de guembe 
( voyez Chap. V.) roulées comme le ruban de 
la queue d'un soldat. Jamais on ne bande l'arc 
qu'au moment d'en faire usage ; et c'est pour- 
quoi on se contente d'attacher solidement la 
corde à un des bouts , et de l'y rouler. Pour 
tirer, on attache à l'autre bout cette corde 
médiocrement tendue; on enfonce légère- 
ment en terre la pointe de l'arc , à l'aide du 
pied, et alors on le bande autant qu'il est pos- 
sible; et l'on sait comme ces sauvages savent 
viser et tirer. Comme les flèches sont très- 
longues , aucune nation ne fait usage de car- 
quois , excepté les charrùas et les minuanes , 
dont les flèches sont courtes, ainsi que leurs 
arcs , pour pouvoir s'en servir à cheval. Les 
enfans qui s'amusent à la chasse des oiseaux 
et des petits animaux , emploient une autre 
espèce d'arc bien différent , plus faible, d'uu 
bois plus flexible et plus élastique , beaucoup 



(67) 
plus courbé , et long à-peu-près de trois pieds. 
Us j ajustent deux cordes qu'ils font tenir sé- 
parées parallèlement à moins d'un pouce de 
distance, par le moyen de deux petits bâtons 
terminés en fourches, dans chacune desquelles 
ils font passer l'extrémité des cordes. Vers le 
milieu de la longueur de ces cordes , il y a un 
petit filet formé de ficelle , qui y est attaché et 
qui sert à placer le bodoque , qui est une boule 
d'argile cuite au feu , et de la grosseur d'une 
noix. Ils portent avec eux une bourse remplie 
de bodoques ; ils en prennent quatre ou cinq 
de la main gauche , tandis qu'ils tiennent l'arc 
de la main droite : ils les mettent l'un après 
l'autre dans le filet , et ensuite bandant leur 
arc, ils lancent toutes ces balles à-la fois contre 
les oiseaux qui volent jusqu'à la distance de 
quarante pas , et ils en tuent beaucoup. Mais 
ils ne font pas usage de cet arc pour tirer des 
flèches ni pour combattre , quoiqu'une de ces 
balles pût casser une jambe à trente pas. 
il faut de la pratique pour incliner un peu 
l'arc, afin que le bodoque n'attrape pas la 
main droite. C'est pour cela qu'on place le 
filet un peu au-delà du milieu des cordes. Si 
les enfans d'Europe apprenaient cet exercice, 
il n'y aurait pas tant de moineaux. 



(68) 

Je ne dois pas omettre ce que me dit un 
curé avec lequel je voyageais : « J'ai pris ce 
« garçon guarany, lorsqu'il n'avait que quatre 
« ans, et je l'ai élevé chez moi jusqu'aujour- 
« d'hui qu'il en a quatorze. Il n'a jamais vu 
a de rivière , ni d'amas d'eau suffisant pour 
« nager, parce qu'il n'y en a point dans ma 
« paroisse, d'oii il n'est jamais sorti, et je ne 
« l'ai pas perdu de vue un seul jour. Je lui 
« dirai cependant de nager, et vous le verrez 
« traverser cette rivière ( elle était plus pro- 
« fonde que la Seine ) ; parce que j'ai déjà ob- 
« serve que les guaranys savent nager naturel- 
le lement comme les quadrupèdes. » J'en vis la 
preuve à l'instant 5 et je pensai qu'il pourrait 
se faire que les guaranys, et peut-être tous les 
autres indiens, eussent le corps spécifiquement 
moins pesant que nous \ 

» Cela ne serait pas encore suffisant pour qu'ils pus- 
sent nager naturellement et sans s'y être exerce's ; il 
faudrait pour cela qu'ils fussent spe'cifiquement moins 
pesans que l'eau. En effet les chiens et autres quadru- 
pèdes , qui sont spe'cifiquement plus pesans que l'eau , 
nagent naturellement , parce que la position de leur 
corps doit rester la même sur terre comme dans l'eau, 
et que pour eux le mouvement le plus favorable pour 
nager est precise'ment celui qu'ils exécutent en marchant 



(69) 
Je n'ai vu que deux indiens de la race de 
ceux qui vivaient sous l'empire de l'Ynca du 

ou en courant. Il n'en est pas de même de l'homme qui 
est bipède : il se noie s'il ne fait pas d'autres mouve- 
mens pour se soutenir sur l'eau , que ceux qu'il a cou- 
tume de faire en marchant et en courant. Il lui faut 
pour cela des mouvemens particuHers e'trangers à toute 
autre espèce d'exercice , et qui ne sont propres que 
pour ce but. Il en resuite qu'il faut nécessairement que 
tout homme s'exerce et apprenne soit par tâtonnement 
ou par des essais fre'quens et re'pe'te's , soit par une ins- 
truction positive , les mouvemens ne'cessaires pour 
acque'rir la faculté' de se soutenir et de se diriger dans 
î'eau , et qu'il ne l'a point naturellement. Je pense donc 
que Je guaranj du cure' avait plus d'une fois , sans que 
ce dernier le sut, quitte' sa paroisse. Le soulèvement 
soit de quelque membre, soit du corps entier, lors- 
qu'on remue ou que l'on se balance dans l'eau, joint à 
l'exemple de certains quadrupèdes , ont fait croire à 
bien des personnes que la crainte seule d'un ele'ment 
auquel il n'est point accoutume', est l'unique obstacle 
qui empêche l'homme de nager naturellement; c'est 
un préjuge' qui a coûte' la vie à un grand nombre d'in- 
dividus. Je ne me rappelle pas qu'on ait cependant en- 
trepris de le combattre; heureux si ce peu de lignes 
pouvait en dissuader quelques - uns de ceux qui les 
liront I Aussi pour ajouter l'autorité' de l'expe'rience aux 
démonstrations de la the'orie , je ne crois pas inutile 
de dire que l'auteur de cette note est lui-même un na- 
geur très-exerce. ( C. A. W. ) 



(70) 
Pérou j mais si j'avais à les comparer aux 
guaranys , je dirais que ceux-ci me paraissent 
ctre d'une taille égale ou même supérieure , 
que leur couleur est plus forte et plus foncée 
que celle des péruviens dont je trouve le visage 
moins carré , moins charnu , plus étroit à la 
partie inférieure , et plus spirituel. Comparer 
ies péruviens avec les nations sauvages du 
Paraguay et de la rivière de la Plata , ce serait 
mettre en parallèle l'abattement du corps et 
de l'esprit, avec l'élégance, la grandeur, la 
force, la bravoure, la fierté et l'orgueil. 

TuPYS. Cette nation d'indiens sauvages 
était , et est encore entourée de tous côtés 
par les guaranys , et je ne saurais concevoir 
comment elle a pu s'enclaver ainsi. Elle vit 
dans les bois , entre les peuplades jésuitiques 
de Saint-Xavier et de Saint- Angel. Quoique 
j'ignore jusqu'où elle s'étend du côté de l'est 
et du nord, je sais qu'elle habite la rive 
orientale de l'Uruguay, depuis Saint-Xavier 
jusqu'au 27^ 25' de latitude , et qu'elle né 
s'étend pas au couchant de cette rivière. 

Ils se sont montrés souvent , en poussant 
de grands cris de la rive qui est en face de 
Saint-Xavier ; et dans d'autres occasions , ils 
ont attaqué les habitations des guaranys de 



(7' ) 

ces deux bourgades , et leurs pâturages , ainsi 
que les commissaires pour les limites , dont 
ils ont tué quelques - uns. Ces attaques ont 
inspiré aux guaranys une terreur panique; et 
quand j'allai dans ce pays, les renseignemens 
qu'ils me donnèrent étaient dictés par la 
crainte. Ils me dirent qu'ils menaient une 
vie errante , et qu'ils ne dormaient pas deux 
jours de suite dans le même endroit -, qu'ils 
ne parlaient point, et qu'ils aboyaient abso- -4- 
lument comme des chiens ; qu'ils avaient la 
lèvre inférieure entièrement coupée en deux 
parties égales du haut en bas ; qu'ils étaient 
antropophages, et que deux de ces sauvages 
qu'ils avaient pris dans deux différentes occa- 
sions , s'étaient laissé mourir sans vouloir ni 
manger ni parler. Les différens manuscrits 
de jésuites que j'ai lus, les appellent caraïbes, 
et en disent autant et plus. L'un de ces ma- 
nuscrits dit qu'ils vivent sur le haut des arbres, 
dans des nids ou des espèces de cages, comme 
les oiseaux : mais je ne crois rien de tout 
cela; et j'ai plus de confiance dans les ren- 
seignemens suivans, qui m'ont été communi- 
qués par don Francisco Gonzalez , adminis- 
trateur de la bourgade de la Conception. 
En janvier 1800, un détachement d'en- 



(72) 
vîron deux cents tupys, poursuivi par une 
autre nation , qui m'est entièrement inconnue , 
sortit des bois où j'ai dit qu'elle habitait. Elle 
passa l'Uruguay, qui était alors très-baç, en 
profitant d'un rescif oii il y avait très f- peu 
d'eau, entre la Conception et Santa-Maria-la- 
Mayor. Les tupys continuèrent leur route 
pour les hauteurs de Martires, vers le nord , 
jusqu'à la peuplade des guaranys qu'on avait 
commencée douze lieues au-dessus de la 
bourgade del Corpus , et nommée Saint- 
François'de-Paule : ils la détruisirent , la 
brûlèrent, y tuèrent beaucoup de monde, et 
se sauvèrent dans les bois. 

Les guaranys des bourgades voisines pri- 
rent l'alarme , et marchèrent à la poursuite 
des tupys sous la conduite des espagnols. Dans 
ieur marche, ils observèrent qu'un tupy adulte 
étant mort , on lui avait creusé une fosse peu 
profonde , dont le fond était garni de feuilles 
de palmier. Le cadavre en était également 
recouvert , et ils n'avaient point jeté de terre 
par-dessus. Hors de la tombe , ils avaient placé 
î'arc , les flèches et la massue du mort , et ils^ 
avaient attaché aux quatre coins, quatre chiens 
liés par les quatre pattes , et assujétis à de gros 
pieux. Ces chiens étaient morts lorsqu'on dé- 



( 75) 
couvrit le tombeau. Les guaranys n'osèrent 
jamais les attaquer ; mais comme les tupys se 
dispersaient pour chercher leur nourriture ,'ils 
prirent quelques garçons et quelques femmes; 
On ne garda pas ces prisonniers très-soigneu- 
sement , et tous s'échappèrent , à l'exception 
de deux jeunes filles, l'une de douze ans , et 
l'autre d'environ dix - huit , que ce même 
Gonzalez emmena chez lui , et qui s'échap- 
pèrent aussi pour retourner dans les bois. 

Elles étaient d'abord très-caressantes , et 
embrassaient toutes les femmes. Quand elles 
entrèrent dans la maison , elles saisirent tous 
les habillemens qu'elles trouvaient sous la 
main , et elles se les mettaient sur le corps,, 
sans savoir assez souvent comment s'y pren- 
dre. Elles se baignaient deux et même trois 
fois par jour, et quelquefois elles dansaient 
toutes seules. On pouvait écrire et parler 
leur langage sans difficulté , parce qu'il n'a- 
vait ni son nasal, ni 'son guttural. Voici ce 
qu'on a pu comprendre de ce qu'elles disaient. 
Leur nation connaît l'agriculture : ils sèment 
du maïs, des calebasses, des patates douces , 
du manioc , des haricots, etc. Ils sont station- 
naires, excepté quand ils vont à la recherche 
du miel sauvage et des fruits, en attendant le 



(74) 
tems de la récolte et des semailles; ils font du 
pain de maïs et de manioc , qu'ils appellent 
eme. Leurs huttes sont couvertes de feuilles 
de palmier : ils font avec le caraguatâ ( voyez 
Chapitre V ) des étoffes dont les femmes se 
servent pour se couvrir la ceinture : les 
hommes vont entièrement nuds , à l'exception 
de quelques-uns qui portent un tipoy , ou 
chemisette courte , étroite , sans collet ni 
manches , et de la même étoffe. 

Ils ne se tracent aucune peinture sur le 
corps : les hommes portent une espèce de 
tonsure semblable à celle de nos moines ; les 
femmes coupent leurs cheveux par-derrière 
à la hauteur de l'épaule , et par-devant à la 
moitié du front : sur les côtés elles les coupent 
par étages. Elles portent au cou plusieurs 
colliers de petits morceaux de coquilles , ronds 
et plats : quelques-uns de ces colliers leur des- 
cendent jusqu'au sein. Elles s'arrachent , ainsi 
que les hommes, les sourcils , les cils des pau- 
pières, et tout le poil du corps. Ces indiens 
ne sont en paix avec personne , mais toujours 
en guerre , et ils ne font grâce ni au sexe ni à 
l'âge. Us ont des arcs de six pieds , des flèches 
de quatre et demi, armées d'un os ou d'un 
caillou , et un bâton court , plus gros à une 



(75 ) 
extrémité qu'à l'autre. Ils ont aussi des haclies 
de pierre , et j'en ai vu une avec laquelle 11 
me paraissait impossible de rien couper. Us 
portent sur l'épaule un panier de roseaux 
parfaitement fabriqué , et qu'ils s'attachent au 
front par le moyen d'une corde. J'en ai vu ; 
ils s'en servent pour mettre les fruits et tout 
ce qu'ils trouvent. Leur couleur est un peu 
plus claire que celle des guaranys ; leur taille 
n'est pas beaucoup plus grande ; leurs traits 
sont beaucoup plus beaux , leur physionomie 
visiblement plus gaie , plus ouverte et plus 
spirituelle. Les deux jeunes filles prisonnières 
dont j'ai parlé ne voulurent jamais dormir 
seules : elles voulaient avoir avec elles un 
guarany : elles le recherchaient avec empres- 
sement , et se mettaient en fureur contre qui- 
conque voulait y mettre obstacle. 

GuAYANAs. On ne doit pas confondre cette 
nation avec différentes hordes de guaranys 
sauvages auxquelles les habitans du Paraguay 
donnent le même nom. Elle habite au milieu 
des bois situés à Torient de l'Uruguay , depuis 
la rivière Guairaj'^, vers le nord: elle habite 
aussi la partie des bois qui sont à l'orient du 
Paranâ , beaucoup au-dessus de la bourgade 
del Corpus, Elle a un langage particulier , dif- 



(76) 
férent de tous les autres : leur son de voix est 
élevé, aigu et discordant. Leur taille ne le 
cède point à l'espagnole, et elle est bien pro- 
portionnée , quoiqu'ils soient un peu trop mai- 
gres. Celte nation diffère de toutes celles que 
je connais, en ce que sa couleur est visible- 
ment plus claire ; en outre , quelquCvS-uns de 
ces sauvages ont les yeux bleus , et l'air plus 
gai et plus fier. Us conservent leurs sourcils, 
leurs cils et leur poil qui est en petite quan- 
tité , et n'ont point de barbe. Us sont pacifi- 
ques et même caressans à l'égard des étran- 
gers. Les hommes se ceignent le front d'un 
bandeau tissu de fil , et garni d'un grand 
nombre de plumes , ils préfèrent les rouges à 
toutes les autres; mais ils vont tout nuds , et 
les femmes se contentent de se couvrir la 
ceinture avec un morceau d'étoffe , de la même 
nature que celle que j'ai décrite à l'article des 
tupys. Us ressemblent à ces derniers par le 
défaut de religion, et par la construction de 
leurs huttes -, ils se nourrissent des mêmes 
plantes qu'ils cultivent, et de miel et de fruits 
sauvages; mais il paraît qu'ils craignent beau- 
coup de nager ou de passer de grandes riviè- 
res. Ils n'ont point d'animaux domestiques; ils 
semblent être divisés en beaucoup de petites 



(77 ) 
hordes indépendantes. 71s ont des arcs extraor- 
dinaires, longs quelquefois de sept pieds et 
demi , et des flèches de cinq et demi. Comme 
on leur voit sur les jambes et sur les bras 
beaucoup de cicatrices semblables à celles 
des charrùas , des payagùas et d'autres na- 
tions , on ne saurait douter que ces cicatrices 
ne soient le résultat des blessures qu'ils se font 
lorsqu'ils sont en deuil, ou dans des fêtes que 
nous décrirons dans la suite. 

NuARA. C'était une nation qui , comme les 
deux précédentes , était entourée par les gua- 
ranjs , et que les Portugais ont enlevée toute 
entière pour la vendre comme esclave au 
Brésil. Au tems de la conquête , elle vivait 
dans le pays appelé les plaines de Xerez , et 
elle était assez nombreuse. La taille des indi- 
vidus était supérieure à celle des guaranys : 
elle vivait de l'agriculture ; son langage diffé- 
rait de tous les autres : elle était d'un carac- 
tère très - tranquille , pacifique et aimable. 
Voilà ce que je trouve dans les anciens ma- 
nuscrits originaux, auxquels j'ai plus de con- 
fiance qu'au poëme de Barco Centenera , qui 
les appelle mal-à-propos guaranys , et en fait 
une nation guerrière. 

Nalicuégas. Je dois tous les renseigne-* 



(78) 
mens que je puis donner sur cette nation, aux 
indiens sauvages nommés mbayas ^ qui sont 
les seuls qui l'aient vue. Ils disent qu'elle est 
stalionnaire vers les 21 degrés de latitude, à 
deux journées à l'est des plaines de Xerez; 
qu'elle a un langage particulier, différent de 
ceux qu'ils connaissent, qu'elle se réduit à un 
petit nombre de familles ; qu'elle habite sous 
terre dans des cavernes ; que les deux sexes 
sont entièrement nuds; qu'ils n'adorent aucun 
dieu 5 que leur taille et leur couleur ressem- 
blent à celles des guaranys; qu'ils sont exces- 
sivement lâches et pusillanimes ; qu'ils ont 
des arcs et des flèches , dont ils se servent 
pour se défendre , sans sortir de leurs caver- 
nes ; qu'ils cultivent la terre, et qu'ils vivent 
de maïs , de haricots , de patates douces , de 
calel)asses et de manioc. 

GuASAKAPO. Je conserve à cette nation le 
nom sous lequel elle fut connue des premiers 
conquérans, et je le préfère à celui àe guachié 
que lui ont donné les habitans du Paraguay, à 
l'imitation des mbayas qui les appellent ainsi. 
Jamais elle n'a changé de domicile, et elle 
habite des terrains inondés ou lagunes, qui 
sont dans l'intérieur des terres, et d'où sort la 
rivière appelée Guasaropo ou Guachiéj, qui 



(79) 
se réunit du côte de l'est à la rivière du Pa- 
raguay, a 19^ I^& 5o'' de latitude. Ils ont 
quelques canots semblables à ceux des paya- 
guâs. Ils s'en servent pour passer de leur ri- 
vière à celle du Paraguay , quand ils veulent 
communiquer avec lesmbayas, leurs intimes 
et anciens alliés. Ce fut, en naviguant de cette 
manière , qu'ils rencontrèrent et tuèrent au- 
trefois quelques espagnols qui allaient sur la 
rivière du Paraguay. 

Comme leur domicile est inaccessible par 
terre , et que par eau on ne peut en appro- 
cher qu'à force de dépenses , de peines et de 
risques , on ne connaît cette nation que par le 
rapport des mbayas , chez lesquels ou en voit 
de tems en tems quelques-uns. Us disent que 
leur langage est différent de tous les autres. 
Leur taille moyenne me paraît être de cinq 
pieds six pouces : ils sont supérieurement pro- 
portionnés , et leur couleur est semblable à 
celle des guaranys. Us ont la tête découverte, 
et les hommes ne portent aucune sorte de vê- 
tement , à moins que ce ne soit quelque cou- 
verture achetée aux mbayas ou gagnée à la 
guerre. On assure que les femmes sont dans 
le même cas. Tous se coupent les cheveux de 
si près qu'on dirait qu'ils se rasent. Outre cela , 



(So) 
ils n'ont point de barbe , et s'arraclient entiè- 
rement les sourcils, les cils des paupières, et 
le peu de poil qu'ils ont, sans le laisser jamais 
revenir. Les hommes portent le barbote. 
( Vo^ez cbarrùas. ) Us n'ont ni religion , ni 
lois, ni coutumes obligatoires, ni caciques, 
ni chefs. 

La nation entière ne forme pas soixante 
guerriers. Us ne connaissent ni animaux do- 
mestiques, ni agriculture, ni chasse. Us vivent 
du riz sauvage que produisent leurs lagunes , 
et du poisson qu'ils tuent à coups de flèches ^ 
ou qu'ils prennent avec des hameçons de bois, 
ou même de fer, quand ils peuvent s'en pro- 
curer che^ les mbayas , qui en tirent de chez 
nous et de chez les portugais j car ces indiens 
guasarapos n'ont jamais de communication di- 
recte avec nous. Leurs armes sont des flèches, 
des bâtons ou macanâs , espèce de massue. 
Jamais ils ne font la guerre seuls , à cause de 
leur peu de population 5 mais comme ils sont 
pleins de vigueur, d'orgueil et de courage, 
les mbayas les trouvent toujours prêts à les 
suivre au moindre avis qu'ils en reçoivent, 
pour attaquer la nation ninaquiguila , et nos 
peuplades de la pi^ovince des Chiquitos. 

GuÀTOS, Cette nation vivait, au tçnis de la 



(8t ) 

conquête , comme aujourd'hui, dans une la- 
gune appelée , je crois , par les jésuites 
laguna de la Cruz. Cette lagune communi- 
que , vers le couchant , avec la rivière du Pa- 
raguay , sous le parallèle de 19° 1 2'. Personne 
n'a jamais vu de près ces indiens, et ils n'ont 
jamais communiqué avec personne. On croit 
que la nation, prise ensemble, ne forme pas 
trente hommes adultes , ni peut-être même 
douze; qu'ils ont un langage particulier; qu'ils 
ne connaissent ni divinité, ni lois, ni chefs. 
Ce qu'il y a d'indubitable , c'est qu'ils ne sor- 
tent jamais de leur lagune ^ qu'ils y naviguent 
dans de très-petits canots, deux à deux, pro- 
bablement mari et femme; qu'aussitôt qu'ils 
aperçoivent quelqu'un de loin ils prennent la 
fuite, et se cachent entre les joncs; de sorte 
qu'ils sont pour ainsi dire attachés a leur 
lagune comme une huître à son écaille. 
Quelles idées doivent-ils avoir ? On ne peut 
faire là -dessus que des hypothèses plus ou 
moins vraisemblables. Il paraît évident qu'ils 
ont peu de fécondité , puisqu'en 5oo ans leur 
nombre n'a ni augmenté ni diminué. 

Aguitequedichagas. Tel est le nom que 
donnent à cette nation les indiens mbayas, 
qui sont les seuls qui l'aient vue. En effet, 
II. a. 6 



( ?.2 ) 

quelcjue désir que j'eusse de l'observer moi. 
même, et quoiqu'elle habite notre territoire, 
les portugais m'en ont empêché; car, mal- 
gré les stipulations expresses des traités, ils 
se sont établis dernièrement au couchant de 
la rivière du Paraguay , et ils nous empêchent 
de naviguer dans sa partie supérieure. Je ne 
pourrai donc dire de cette nation que ce que 
m'en ont raconté les mbayâs. Je crois qu'elle 
est l'unique reste des anciens cacocys, que les 
premiers conquérans appelèrent aussi o/'e- 
Jones (oreillons). Elle habite la plus consi- 
dérable des petites montagnes du pays , 
nommée par les anciens Sainte-Lucie , et par 
les modernes Saint-Ferdinand , entre le 18^. et 
le 19^. degré de latitude k l'ouest, et près de la 
rivière du Paraguay. Leur nombre est si petit 
qu'il ne monte peut-être pas à cinquante 
guerriers. Leurs huttes sont faites comme 
celles des pampas, excepté qu'ils ne les cou- 
vrent pas avec des peaux, mais avec des 
paillassons. Comme ils sont stationnaires dans 
un pays oii il ne peut pas y avoir beaucoup 
de gibier, et qu'ils sont éloignés des rivières, 
ils subsistent de la culture du maïs , du ma- 
nioc, des patates douces, des citrouilles, 
du mani ou manduby (Arachide). Leur 



(85) 

langage est très - différent de celui que les 
mbayâs connaissent; et quoique leur cou- 
leur ressemble assez à celle des guaranys 
leur taille est plus grande. Jamais ils ne font 
la guerre à personne ; mais ils ont pour leur 
défense des arcs, des flèches et des bâtons. 
Les deux sexes vont entièrement nuds. Ou 
distingue les hommes par les petites pierres 
de différentes couleurs, qu'ils portent aux 
oreilles et aux côtés du nez. Les femmes se 
reconnaissent aux oreilles, qui leur tomben| 
presque sur les épaules. Pour cet effet , elles 
se les percent , et augmentent successivement 
le trou pendant toute leur vie , en y mettant 
des morceaux de bois arrondis , et dont la 
grosseur augmente graduellement, comme 
je le dirai des lenguas. Ils vont quelquefois 
à la rivière du Paraguay pour se baigner ^ 
et peut-être pour pêcher. 

NiNAQUiGuiLAs. Lcs portugais ne m'ont 
pas permis non plus d'aller reconnaître cette 
nation, ainsi appelée par les mbayâs. Nos 
indiens de la province de Chiquitos, lui 
donnent, je crois, le nom de Potoreras. Sui- 
vant les mbayâs elle habite l'intérieur d'un 
grand bois, qui, commençant vers le 19^ de- 
gré de latitude , à quelques lieues de la ri- 



(84) 

vîère du Paraguay, s'enfonce beaucoup a 
rouesl-sud-ouest dans le Chaco, et sépare, 
du côte du sud , la province des Chiquitos 
du pays occupé par les guanâs cl les mbayâs; 
elle est partagée en plusieurs hordes, qui 
ne sortent jamais du hois. Les mbayàs ont 
quelques rapports d'amitié avec les plus mé- 
ridionales , au lieu qu'ils sont en guerre avec 
celles du nord. On m'assure que ce« indiens 
ressemblent aux autres , en ce qu'ils ne re- 
connaissent ni divinité, ni lois, ni chefs, qu'ils 
ont un langage différent de tous les autres ; 
que pour la taille et la couleur ils ressem- 
blent aux guaranysj qu'ils sont assez nom- 
breux j qu'ils ne font jamais la guerre et ne 
savent se défendre que faiblement 5 qu'ils ont 
des arcs , des flèches et des bâtons ; qu'ils 
ne s'arrachent point les sourcils, les cils ni le 
poil , et qu'ils ne se coupent point les che- 
veux ; que les femmes font , avec le cara- 
guatâ, des couvertures pour s'envelopper, et 
qu'elles portent au cou des colliers de ha- 
ricots d'une jolie couleur j et qu'enfin quoi- 
que les hommes aillent ordinairement tout 
nuds, quelques-uns cependant portent une 
couverture pour s'envelopper , et s'oignent 
la tête de couronnes de plumes. 



(85) 
GuANAS. C'est ainsi que les habîlans du 
Paraguay appellent une nation d'indiens j 
mais les lenguas, les machicuys et les ëni- 
magas leur donnent les noms ^apianée^ de 
solog'ua et de chané. En outre ils recon- 
naissent dans celte nation huit hordes diffé- 
rentes , appelées layana, ethelenoé ou qui- 
niquinao, chabarana, ou choroana., ou tchoa* 
ladi , caynaconoé , nigotisibué , yunaeno , 
taiy et yamoco. Tels sont les noms que leur 
donnent les indiens sauvages qui vivent dans 
les environs, lorsqu'on leur fait des questions 
relatives aux guanâs \ et si on leur demande 
si ce sont des naîions différentes , ils diront 
que oui , parce qu'ils ne savent pas ce que 
c'est qu'une nation, et qu'ils croient que 
chaque horde en forme une différente. Ea 
conséquence ils vous indiquent riiabitation. 
de chaque horde ; et de là vient que de la 
seule nation des guanâs on en fait une mul^ 
tilude qui figure sur les cartes.. C'est ce qui 
arrive a l'égard de toutes les nations, et c'est 
ce qui fait qu'on les multiplie tant dans lea 
relations, les histoires et les cartes. Ces nar 
lions et leurs divisions changent de nom avec 
le tems , et quand on veut prendre des in- 
forniatioîis à leur égards ou en trouve tou- 



(86) 

jours de nouvelles, sans apprendre que les 
anciennes aient disparu y de sorte que dans les 
cartes du Chaco, dressées par les jésuites, 
à peine y a-t-il assez de place pour écrire 
le nom d'un nombre aussi considérable de 
nations. Ce sont autant d'erreurs à réfor- 
mer, parce que, et je n'en doute pas, de la 
rivière de la Plata vers le nord, il n'y a 
d'autres nations que celles que je décrirai. 
Il ne restera donc plus a déterminer que 
celles qui existent au sud et à l'ouest des 
indiens pampas. 

Guanâ signifie dans leur langue homme ou 
mâle : ainsi il paraît assez mal appliqué à 
une nation ; mais c'est sous ce nom qu'elle 
est connue dans le Paraguay, A l'époque 
de l'arrivée des premiers espagnols, elle ha- 
bitait le Chaco, entre le 20^ et le 22\ de- 
gré de latitude. Elle y demeura jusqu'en 1675, 
qu'une grande partie de la nation alla s'établir 
à l'est de la rivière du Paraguay, au nord du 
tropique, dans le pays qu'on appelait alors 
la province d'Ytati ; depuis elle s'est éten- 
due vers le sud. Dans ce tems-là les espa- 
gnols la divisaient en six hordes principales. 
La layana ou eguaacchigo habite aujour- 
d'hui vers le :xl^\ degré de latitude , au nord 



(8?) 
du fleuve Jesuy, dans l'endroit appelé Lima, 
et est composée d'environ dix-huit cents Sau- 
vages. La Chabaranâ ou Echoaladi vient de 
se placer au 26"^ 11^ de latitude, dans le 
territoire de la bourgade de Canzapâ, et peut 
avoir deux milles indiens. L'Equiniquinao , 
qui en a environ 600 , est partagée : une 
partie habite le Chaco, vers le 2.1^ S& de 
latitude , à huit lieues du fleuve du Para- 
guay ; le reste est incorporé avec les mbayâs. 
L'Ethelenâ peut avoir trois mille individus j 
une partie vit dans le Chaco , près des equi- 
niquinao, et l'autre à l'est de la rivière du 
Paraguay, sous le parallèle de 21 degrés, 
sur une chaîne de petites montagnes qu'ils 
appellent Echatiyâ , à l'est d'une autre qu'on 
nomme Nogonâ. La horde appelée Nigue-» 
cactemic est a peine composée de trois cents 
sauvages, avec trois caciques, et habite à une 
journée au couchant de la rivière du Para- 
guay, vers le 21^ 52^ de latitude; elle est 
divisée en quatre peuplades. La dernière est 
l'Echoroanâ, qui peut être composée de 
600 personnes; elle est incorporée avec les 
mbayâs, et vit avec eux à l'est de la rivière 
du Paraguay , sur des hauteurs situées vers 
le 21% degré. 



(88) 
Quelques personnes portent jusqu'à vingt 
mille âmes le nombre des guanas ; quant à 
moi, je regarde comme plus exact le cal-* 
cul que j'ai fait, et dont le résultat ne donne 
que 85oo. Suivant ce calcul, c'est encore la 
nation la plus nombreuse de ces contrées , 
à l'exception des guaranys ; et c'est aussi la 
moins sauvage. Chaque horde forme avec 
ses cases une place carrée plus ou moins 
grande, selon le nombre des indiens. Le 
plan topographique de chaque case se réduit 
à deux lignes parallèles , longues de huit 
toises et demie , séparées l'une de l'autre 
par un intervalle de quatre toises un quart, 
et terminées à chacune de leurs extrémités 
par un demi-cercle. Ils enfoncent en terre , 
dans la direction de chacune de ces lignes 
parallèles, des branches d'arbres qu'ils re- 
courbent ; ils y en ajoutent d'autres forte- 
ment attachées par leurs bouts , et le tout 
forme plusieurs arcs , a un pied les uns des 
autres ; ils y attachent ensuite d'autres bran- 
ches qui traversent horizontalement ces arcs 
à la même distance, c'est-à-dire h un pied; 
et ils recouvrent le tout avec de la paille 
longue qu'ils ramassent dans les champs, et 
qu'ils attachent fortement aux branches ; ce 



(89) 
qui foriïie une voûte cylindrique , qui s'élend 
d'une des lignes parallèles à l'autre ; ils fer- 
ment les extrémités avec des branches, de 
manière à former deux voûtes coniques qu'ils 
réunissent à l'autre, qui , comme nous venons 
de le dire, est cylindrique. 

Ils n'ont point d'autre muraille que cette 
voûte, ni d'autre ouverture que la porte; 
cependant ces cases servent a douze familles : 
elles s'arrangent dedans sans cloison ni sé- 
paration. Ils balayent leurs cases tous les 
jours, et en cela ils diffèrent de tous les 
autres indiens , ainsi que par leur coutume 
de coucher dans des lits , et non sur des 
peaux étendues par terre. Us construisent 
ces lits en plantant en terre quatre pieux 
terminés en fourche , sur lesquels ils en pla- 
cent horizontalement quatre autres , qu'ils y 
attachent pour servir de bois de lit; ils met-^ 
tent par -dessus de petites branches, et en- 
suite des peaux , qu'ils recouvrent de paille. 

Leur langage est différent de tous les au- 
tres , et très- difficile à cause de sa pronon* 
ciation nasale et gutturale. Leur taille me 
paraît plus varier que celle des autres nations, 
et la moyenne me parait être de cinq pieds 
quatre pouces; mais ils sont droits et bien 



(9°) 
proportionnés, comme tous les indiens , parmi 
lesquels je n'ai jamais vu ni un homme con- 
trefait , ni un bossu. Us ressemblent aussi 
aux autres par leur physionomie grave , oii 
l'on ne découvre l'expression d'aucune pas- 
sion ; par le phlegme de leur manière d'agir , 
et par leur couleur, la force de leur vue et 
de leur ouïe, et la blancheur et la durée 
de leurs dents j par leurs cheveux noirs , gros 
et longs ', par la rareté du poil et le défaut 
de barbe -, par la petitesse du pied et de la 
main , et par la grosseur du sein et des fesses ; 
par les petites proportions des parties sexuelles 
chez les hommes , bien différens des femmes 
à cet égard , et par le peu de menstruation 
de ces dernières , par leur ton de voix , qui 
est toujours bas , et jamais ni fort ni sonore , 
en ce qu'ils ne font jamais entendre ni cris 
ni plaintes, ne rient jamais aux éclats, et ne 
connaissent ni jeux, ni danses, ni chansons, 
ni instrumens de musique. 

Us ne connaissent non plus ni égards , ni 
récompenses , ni châtimens , ni lois obliga- 
toires, ni religion. Mais comme ils fréquentent 
beaucoup les espagnols, et que ceux-ci leur 
parlent de christianisme, et de récompenses , 
et de peines à venir , leur réponse la plus 



(9' ) 
ordinaire , lorsqu'on leur fait des questions à 
cet égard, est de dire qu'il y a un principe ou 
une chose matérielle et corporelle , qui est 
on ne sait oii , et qui récompense les bons et 
punit les méchans; mais qui récompense tou- 
jours les guanâs , parce qu'il est impossible 
qu'ils soient mécLaus , ni qu'ils fassent le mal. 
Je dis que le petit nombre de ces sauvages, 
qui s'expriment ainsi, ont tiré le fonds de ces 
idées des espagnols , parce qu'il n'y a pas un 
seul guanâ qui adore la divinité ou qui la 
reconnaisse, soit extérieurement, soit inté- 
rieurement. Ce sont aussi les parties inté- 
ressées qui terminent elles mêmes les diffé- 
rends, et ils se décident à coups de poings 
en dernier ressort. Ils paraissent aussi s'en- 
tretenir un peu plus les uns avec les autres , 
et même, quoique rarement, se réunir pour 
causer. 

Ils reçoivent avec beaucoup d'hospitalité 
les voyageurs, quels qu'ils soient , les logent > 
leur donnent à manger, et les accompagnent 
jusqu'à la peuplade où ils veulent aller. Ils 
ont un petit nombre de chevaux , de vaches 
et de brebis, et ils vivent de l'ogriculture. Ils 
cultivent les mêmes plantes que les espagnols 
du Paraguay. Us s'arrachent , pendant toute 



(9=) 
leur vie, les sourcils, les cils et le poil, el 
portent le barbote comme les charrùas. Ils se 
coupent les clieveux à la moitié du front, et 
se rasent en forme de croissant, au-dessus de 
chaque oreille. Ils laissent tomber en liberté 
le reste de leurs cheveux. Quelques-uns se 
rasent la moitié antérieure de la tête, et d'au- 
tres se la rasent toute entière , à l'exception 
d'une houppe qu'ils conservent sur le sommet, 
comme les mahométans. Leurs peintures, leurs 
parures et leurs habillemens ressemblent à 
ceux des payaguâs , dont je parlerai ci-après; 
Mais les hommes qui passent beaucoup de 
tems parmi les espagnols, s'habillent ordinai- 
rement comme eux ; c'est-à-dire, qu'ils por- 
tent un chapeau , un poncho , et même des 
caleçons blancs. 

Toutes les cérémonies du mariage se ré- 
duisent à un petit présent que le mari fait à 
sa prétendue ; mais il doit auparavant la de- 
mander au père, qui l'accorde aisément, parce 
qu'ils ne connaissent point d'inégalité de classe. 
Outre cela , aucune femme ne consent à se 
marier, sans avoir fait ses stipulations préli- 
minaires très-détaillées avec son prétendu , et 
avec son père et ses parens, à l'égard de leur 
genre de vie réciproque , qui n'est pas le 



(95) 
même dans tous les ménages. Il s'agit ordi- 
nairement de savoir si la femme fabriquera 
des couvertures pour le mari j si elle l'aidera, 
et de quelle manière , à construire la case et à 
cultiver la terre j si elle ira chercher le bois; 
si elle préparera tous les alimens, ou seule- 
ment les légumes; si le mari n'aura qu'une 
femme , et si la femme aura plusieurs maris , 
et combien; et dans ce dernier cas, combien 
de nuits ils passeront ensemble ; enfin elles 
demandent des expb'cations jusque sur les 
plus petites choses. Mais , malgré tout cela , 
le divorce est libre aux deux sexes, comme 
tout le reste, et les femmes y sont très-portées. 
Cela vient de ce que leur nombre est beau- 
coup moins considérable que celui des hommes. 
Cette inégalité ne vient point de la nature , 
elle est l'ouvrage de ces femmes mêmes, accou- 
tumées à l'action la plus barbare que l'on puisse 
faire , et même imaginer. Elles détruisent la 
plupart des filles dont elles accouchent. Pour 
cet effet, aussitôt qu'elles se sentent prêtes 
d'accoucher, elles partent toutes seules, et s'en 
vont à la campagne ; et dès qu'elles sont dé- 
livrées , elles font un trou , et y enterrent leur 
■enfant tout vif; après quoi elles s'en retour- 
jQÇDLt tranquillement a la maison. Il est souvent 



(94) 

arrivé que les espagnols ont ofTert aux femmes 
enceintes de l'argent , des bijoux , etc. , pour 
les engagera leur remettre leurs enfans,ou 
au moins à leur conserver la vie. Mais jamais 
elles n'ont voulu y consentir ; et elles ont au 
contraire pris toutes les mesures nécessaires 
pour exécuter leur dessein le plus secrète- 
ment possible, et sans obstacle. Toutes les 
femmes ne se rendent pas coupables de cette 
action barbare ; mais elle n'est que trop com- 
mune a la plupart d'entr'elles. Celles même 
qui suivent cette coutume , ne traitent pas 
ainsi tous leurs enfans : elles en conservent la 
moitié ou plus , mais ayant toujours rattentioii 
de garder beaucoup plus de mâles que de 
femelles. C'est, disent - elles , pour faire re- 
chercher davantage les femmes , et pour les 
rendre plus heureuses. 

C'est ce qui ne manque pas d'arriver ; car 
celle qui se marie le plus tard , se marie à 
neuf ans , tandis que les hommes restent sou- 
vent garçons jusqu'à vingt ans ou plus ; parce 
que jusqu'alors il est rare qu'ils aient assez 
d'habileté pour disputer la victoire à leurs 
concurrens. Les femmes de leur côté ne man- 
quent pas d'échauffer la rivalité des hommes» 
par un redoublement de propreté, d'ama- 



C95) 
hilité et dé^fîoqnetlene , inconnu aux autres 
nations. Il en résulte aussi que les hommes 
sont Oioins mal-propres, qu'ils ont plus soin 
de leur parure , et que quelquefois ils s'enlè- 
vent mutuellement les femmes, et s'échappent 
avec elles. Il arrive aussi naturellement que 
les femmes sont plus orgueilleuses ; qu'elles 
sont enclines au divorce et à l'adultère , et que 
les hommes sont jaloux. Quoique la femme 
adultère n'encoure aucune peine, il est assez 
commun de voir le mari trompé assembler 
quelques-uns de ses amis et de ses parens, qui 
l'aident a. donner au galant une forte baston- 
nade, qui lui coûte quelquefois la vie. Du 
reste, la polygamie est assez rare chez cette 
nation , ainsi que chez les autres. 

Chaque horde ou division de guanâs a plu- 
sieurs caciques ou capitaines héréditaires , et 
chacun a un certain nombre d'indiens qui 
dépendent de lui , leur coutume étant de 
regarder comme sujets du fils du cacique et 
non de son père , tous ceux qui naissent quel- 
ques lunes avant ou après ce fils. Parmi ces 
caciques , il y en a un qu'on regarde comme 
le plus distingué ; mais ni lui, ni les autres , 
ne diffèrent du dernier des indiens, ni par sa 
parure, ni par ses habiileniens, ni par le loge- 



(9«) 
meut j et il est obligé de travailler pour vîyre» 
parce que personne ne le sert. Il ne donne 
aucun ordre ; mais il paraît qu'on a pour lui 
quelque considération, et que dans les asseni- 
})\ées nocturnes où ils se réunissent pour 
traiter des affaires communes, il a plus d'in- 
fluence que qui que ce soit. La place de ca- 
cique est héréditaire en faveur de l'aîné , et 
les femmes succèdent au défaut de mâles. 
Mais aussi quelquefois un indien quelconque 
devient cacique, lorsque son mérite le fait 
reconnaître pour tel par les autres, cjui alors 
abandonnent l'ancien , parce que leur liberté 
s'étend jusque-là, et c'est l'usage général de 
toutes ces nations. 

A l'époque de la première arrivée des es- 
pagnols , les guanâs allaient , comme aujour- 
d'hui , se réunir en troupes aux mbayâs, pour 
leur obéir, et les servir, et cultiver leurs 
terres , sans aucun salaire. De là vient que les 
mbayâs les appellent toujours leurs esclaves. 
11 est vrai que cet esclavage est bien doux , 
parce que le guanâ s'y soumet volontairement, 
et qu'il y renonce quand bon lui semble. Outre 
cela , leurs maîtres leur donnent bien peu 
d'ordres 5 ils n'emploient jamais un ton im- 
périeux ni obligatoire . et ils partagent tout 



(97) 
avec les guanas , même les plaisirs charnels , 
parce que le mbaya n'est point jaloux. J'ai vu 
un mbayà , qui avait froid, chercher sa cou- 
verture pour s'envelopper ; mais comme il 
vit qu'un guanâ, son esclave, l'avait prise avant 
lui pour le même objet , il ne la lui prit pas , 
et même ne lui fit pas sentir qu'il la voulait. 

On voit journellement descendre au Para- 
guay des troupes de cinquante et de cent 
guanas, pour se louer aux espagnols en qualité 
d'agriculteurs , et même de matelots , puis- 
qu'ils vont jusqu'à Buenos- Ayres. Ils tra- 
vaillent avec beaucoup de phlegme ; et, pour 
n'être pas tourmentés , ils préfèrent de tra- 
vailler à la tâche. Quand ils entrent sur le 
territoire espagnol, ils laissent leurs armes 
chez le premier juge qu'ils rencontrent , pour 
les reprendre à leur retour. Quelques-uns 
d'entr'eux épousent quelque indienne , où 
quelque négresse des habitations espagnoles , 
oii ils se fixent pour toujours en se faisant 
chrétiens. D'autres se construisent une cabane 
sur le territoire espagnol 5 ils y vivent de l'a- 
griculture , comme tous les autres , jusqu'à ce 
qu'ils se lassent, ou qu'ils s'en aillent ailleurs, 
ou qu'ils retournent dans leur pays. C'est ce 
dernier parti que prennent ordinairement les 
II. a, 7 



(93) 

troupes de guanâs au bout d'un an ou deux , 
en emportant ce qu'ils ont gagné, c'est-à- 
dire, des habillemens et des ustensiles de fer. 
Un cacique vient quelquefois pour les engager 
à s'en retourner, ou il leur envoie quelqu'un 
pour leur en faire la proposition en son nom. 
Dans ces voyages, ils n'amènent guères de 
femmes , parce qu'elles sont rares parmi eux , 
et qu'elles ne veulent pas voyager, si ce n'est 
à cheval , et avec beaucoup d'autres commo- 
dités ,que peu d'indiens peuvent leur procurer. 
Ils n'amènent pas non plus d'enfans avec eux , 
parce qu'il n'y en aurait guères qui pussent 
les suivre dans un aussi long voyage , où pres- 
que tous vont à pied, sans autre provision que 
le gibier que leur fournit la chasse. 

Quoiqu'ils n'exercent aucune autorité sur 
leurs enfans , qui ne font aucune espèce de 
travail jusqu'à l'époque de leur mariage , on 
remarque cependant qu'ils leur font quelque- 
fois des réprimandes accompagnées de souf- 
flets , pour mettre un frein à leur imperti- 
nence et leurs excès. Lorsque ces enfans 
atteignent l'âge de huit ans , à-peu-près , ils 
célèbrent une fête bien singulière : ils s'en 
vont de grand matin à la campagne, et re- 
viennent le soir à leur habitation , à jeun , 



(99) 
lEîi procession el dans le plus §^rand silence ; 
on leur y lient préparé de quoi bien leur 
échaufïer les épaules; ensuite quelques vieilles 
femmes leur pincent et leur percent les bras 
avec un os pointu. Ces enfans souffrent cette 
cruauté sans pleurer et sans donner la moin- 
dre marque de sensibilité. Cela fait , leurs 
mères terminent la scène en leur donnant du 
maïs et des haricots cuits à l'eau. 

Les hommes faits ont aussi leurs fêtes , à 
l'occasion de la naissance d'un fils , de la 
première menstruation d'une fille , de toute 
autre chose ou par pur caprice. Ces fêtes 
n'en méritent pas le nom , car elles se ré- 
duisent à s'enivrer , privilège réservé aux 
hommes faits, et que ne partagent jamais les 
garçons ou hommes non mariés, ni les fem- 
mes. Mais en outre , chaque habitation toute 
entière célèbre une fois l'an une fête solen- 
nelle , dont je ferai la description à l'article 
des indiens payaguâs. 

Les guanâs ont aussi leurs médecins qui les 
guérissent comme ceux des charrùas , mais 
ce ne sont pas des hommes qui exercent cet 
état. Il est réservé à de vieilles femmes , 
qui sucent l'estomac des malades. Il semble 
que ces indiens n'ont pas autant d'horreur 



( ïoo ) 
poiir les morts que les autres nations , puis- 
qu'ils les enterrent à la porte de leurs cases, 
pour s'en rappeler , disent-ils , la mémoire ; 
mais chaque famille ne laisse pas de pleurer 
les siens , sur-tout si c'était un cacique ou un 
homme de réputation. 

Leurs armes sont des arcs , des flèches et 
des bâtons ou macanas ; mais ceux qui ont 
des chevaux font aussi usage d'une lance très- 
longue. Leur système politique est d'être en 
paix avec toutes les nations , et de ne faire 
jamais de guerre offensive ; mais si on les 
insulte , ils combattent et se défendent avec 
beaucoup de valeur. Ils tuent tous les mâles 
au-dessus de douze ans j mais ils conservent 
et adoptent les enfans et les femmes , comme 
je l'ai dit en parlant des charrùas. 

Mbayas. Les indiens machicuys et les éni- 
magas appellent cette nation tajuanich et guai- 
quilet. A l'arrivée des espagnols , les mbayas 
habitaient le Chaco, entre le 20.^ et le 22.^ 
deg. de latitude , divisés en un grand nombre 
de hordes ou d'habitations. Ils avaient dès-lors 
chez eux plusieurs guanâs qui les servaient 
volontairement , comme je l'ai dit précédem- 
ment , et la même chose arrive encore au- 
jourd'hui. En 1661 les mbayas passèrent à 



( loi ) 
l'est de la rivière du Paraguay , et îls atta- 
quèrent la peuplade de Guaranys appelée 
Sainte^ Marie-de-Fée ^ située au 22^ 5' de 
latitude près de cette rivière , et qui était 
sous la direction des jésuites. Ils tuèrent 
beaucoup d'indiens et forcèrent les autres à 
émigrer. Ils continuèrent ensuite leurs expé- 
ditions vers l'est , et détruisirent entièrement 
la ville espagnole appelée Xerez, Plusieurs 
d'entr'eux ne retournèrent pas au Chaco, et 
s'établirent a l'orient de la rivière du Para- 
guay. En 1672, ils découvrirent la bourgade 
de Pitun ou Ypané. Ils s'en approchèrent de 
nuit , et quelques-uns vinrent à bout de passer 
le fossé étroit qui l'entourait , à l'aide de leurs 
lances dont ils firent un pont ; mais voyant 
que les babitans les avaient entendus , ils se 
retirèrent en emmenant avec eux quelques 
vieux chevaux qu'ils rencontrèrent paissant 
dans la plaine. Ce furent les premiers qu'ils 
eurent ; et comme ces animaux leur plurent 
beaucoup , ils retournèrent au même endroit 
peu de mois après , et vinrent à bout d'en 
voler d'autres avec quelques jumens. Ces 
premiers succès leur firent résoudi^ l'entière 
destruction de cette même bourgade d'Ypané, 
ainsi que celle de Guaranbaré qui l'avoisinait* 



( Ï02 ) 

Us marchèrent contre elles en décembre 167 5; 
mais comme les habitans eurent auparavant 
quelque avis de Tattaque dont ils étaient me- 
nacés , ils s'échappèrent vers la capitale du 
Paraguay , avec les habitans d'Atirâ. 

C'est ainsi que les mbayâs demeurèrent les 
maîtres absolus de la province d'Ytati , qui 
commençait vers le 24'' 7' de latitude à la ri- 
vière Jesuy, se prolongeant en entier au nord 
jusqu'au lac des Xarayes , sans passer a l'ouest 
de la rivière du Paraguay. Il en résulta que 
les mbayâs donnèrent diffèrens noms au pays ; 
par exemple , ils appellent aujourd'hui Appa 
et Aquidaban , les rivières connues ancienne- 
ment sous le nom de Corri entes et de Piray ; 
Agaguigo , le district nommé autrefois Pitun^ 
Piray et Ytati ; Ytapucii-Guazù , ce qui s'ap- 
pelait jadis Monte de Sari' Fernando ; Gua- 
chié y la rivière Guasarapb. Ils ont ainsi 
changé presque tous les noms , ce qui em- 
brouille la géographie et la démarcation des 
limites. 

Les mbayâs ne se contentant pas de ces 
conquêtes , s'avancèrent beaucoup du côté 
du sud , et firent de grands dégâts dans la 
bourgade de Tobaty située au sS*^ 1/ 55'' de 
latitude , et en obligèrent les habitans à émi-» 



C io^> ) 
grer. Ils attaquèrent ensuite les espagnols, en 
tuèrent plusieurs centaines, et détruisirent jus- 
qu'aux fermes même de l'Assomption, qui était 
la ville capitale. Ils attaquèrent aussi la ville 
de Curuguaty, et il s'en fallut bien peu qu'ils 
n'exterminassent totalement les espagnols du 
Paraguay. Cette guerre fut terminée en 1746 
par une paix non interrompue, jusqu'au i5 
mai 1796 , qu'un capitaine espagnol tua quel- 
ques mbayâs. Ceux-ci après la paix, se fixèrent 
aux environs du tropique du capricorne, non 
loin de la rivière du Paraguay , et tournèrent 
leurs armes contre les caayguâs , les aguite- 
quedichagas et les ninaquiguilas, décrits pré- 
cédemment, et portèrent le ravage par- tout. 
C'est ce qu'ils ont fait aussi dans nos peuplades 
de la province de Chiquitos, d'où ils ont forcé 
d'émigrer les habitans de Santo - Corazon 5 ils 
ont aussi attaqué les portugais de Cayabâ 5 
mais aujourd'hui ils sont en paix. 

On divise ordinairement cette nation en 
une foule de hordes ; mais elles se réduisent 
à quatre principales. La caîiguebo se subdi- 
vise : une partie , au nombre à-peu-près de 
raille âmes, habite au 21^ 5' de latitude, à 
l'ouest et près de la rivière du Paraguay, dans 
la lagune appelée autrefois à'J^yolas» Leur 



( io4 ) 

cacique Nabidrigui ou Camba a six pieds 
deux pouces de haut. Il répondit , en 1794» 
à quelqu'un qui lui demandait son âge : « Je 
« ne le sais pas ; mais quand on commençait 
« à bâtir la cathédrale de l'Assomption, j'étais 
« déjà marié et père d'un enfant. » Or celle 
cathédrale fût bâtie en 1689 » et supposant que 
ce cacique eût alors i5 ans, il en résulte qu'il 
était âgé de 120. Il avait, lorsque je le vis , le 
corps courbé , les cheveux à moitié gris et la vue 
un peu plus faible que les autres indiens , mais 
il ne lui manquait pas une dent, ni un cheveu. 
Il montait a cheval , maniait la lance et allait 
à la guerre comme les autres. L'autre partie 
des caliguebos est divisée en deux hordes, 
qui vivent à l'orient de la rivière du Para- 
guay. L'une qui peut avoir cinq cents âmes , 
habite entre les rivières Ypané et Corrientes 
ou Appa , près de celle du Paraguay ; et 
l'autre qui a environ trois cents individus , 
vit sur des coteaux ou petites montagnes 
qu'ils appellent Nogonà et Nebaténa , au 
21.® deg. de latitude. Les autres trois hordes 
appelées tchiguebh^ gueteadebb et beutuebby 
qui forment ensemble environ deux mille 
âmes, habitent les coteaux de Noatequidi et 
de INoateliyâ, entre les 21 deg., et les 20" ê^d. 



(io5) 
de latitude, à l'est de la rivière du Paraguay. 
J'évalue leur taille moyenne à cinq pieds 
huit pouces ; leurs formes et leurs propor- 
tions me paraissent les meilleures du monde , 
et très- supérieures aux européennes. Ils res- 
semblent aux guanâs et a d'autres indiens, dans 
toutes les choses dont j'ai parlé ci - dessus. 
Ils ne connaissent ni obéissance , ni récom- 
penses , ni châtimens , ni lois obligatoires , et 
leurs différens particuliers se décident à coups 
de poing. Ils parlent aussi davantage entre 
eux, et ont le regard plus ouvert. Les hommes 
portent le même barbote ; et tous s'arrachent 
constamment les sourcils, les cils et le poil ^ 
ils disent qu'ils ne sont pas des chevaux pour 
avoir du poil. Leurs habillemens, leurs fêtes, 
leur ivrognerie , leur parure , leurs peintures, 
leurs caciques , leur manière de guérir les 
malades, ressemblent entièrement à celles des 
payaguâs et des guanâs j la seule différence , 
c'est que leurs médecins sont des hommes et 
non des femmes. Mais ils se rasent entière- 
ment la tête. Les femmes seules conservent 
depuis le front jusqu'au sommet de la tête, 
une bande de cheveux large d'un pouce et 
un peu moins haute. Leurs cases ou huttes 
sont semblables à celles des pampas, que j'ai 



( .06 ) 

décrites précédemment. Elles sont seuiement 
plus élevées et plus grandes, et ils les cou- 
vrent avec des nattes comme les payaguâs. 

Leur langage est très-différent de tous les 
autres, et facile a. prononcer; il n'a aucun son 
nasal ni guttural , et il manque de la lettre f. 
En outre il paraît avoir de la pompe , et les 
noms propres sont significatifs , comme dans 
le biscayen. Ce langage donne lieu à une sin- 
gularité extravagante, que voici : Les femmes 
et les garçons , avant leur mariage , donnent 
aux mots une autre terminaison que les hom- 
mes faits, et quelquefois même emploient des 
termes différens ; de manière qu'à les enten- 
dre, on dirait qu'ils ont deux idiomes. On 
observe quelque cliose de semblable à celte 
extravagance dans la ville de Curuguaty , au 
Paraguay. Les femmes n'y parlent jamais que 
le guarany , et les hommes de tout âge n'em- 
ploient que ce langage avec elles , tandis 
qu'entr'eux ils parlent toujours espagnol. Cela 
paraît encore plus extraordinaire, quand on 
sait que tous les autres espagnols du Paraguay 
parlent toujours le guarany , et qu'il n'y a que 
les plus polis qui sachent l'espagnol. 

Les espagnols , fondateurs de la ville dont 
nous venons de parler, prirent pour femmes 



( 107 ) 
des indiennes. Leurs enfans apprirent le lan- 
gage de leurs mères, comme cela était natu- 
rel , et ne conservèrent peut-être l'usage de 
l'espagnol que par point d'honneur , et pour 
prouver que leur race était plus noble. Mais 
les espagnols du reste de cette province ne 
pensèrent pas ainsi , puisqu'ils ont oublié leur 
langue, à laquelle ils en ont substitué une 
autre prise des guaranys. La même chose est 
arrivée exactement dans l'immense province 
de San Pablo , oii les portugais , ayant entiè- 
rement oublié leur langue, ne parlent que le 
guarany. Je déduis de tous ces faits , que ce 
sont les mères , et non les pères , qui en- 
seignent et perpétuent les langues, et que, 
tant que les gouvernemens n'établiront pas 
l'uniformité de langage parmi les femmes , 
c'est en vain qu'ils se fatigueront à faire dos 
réglemens pour l'instruction à cet égard. 

Les mbayâs se croient la nation la plus 
noble du monde , la plus généreuse , la plus 
exacte a tenir sa parole avec loyauté , et la 
plus vaillante. Comme leur taille , la beauté et 
l'élégance de leurs formes, ainsi que leurs 
forces, sont bien supérieures à celles des es- 
pagnols , ils regardent la race européenne 
comme très-inférieure à la leur. Quant à la 



( io8 ) 

religion ils n'adorenl rien, et on ne remarque 
parmi eux rien qui fasse allusion a cet objet 
ni à la vie future. On en trouve quelques-uns 
qui, pour expliquer leur première origine , 
s'expriment ainsi : « Dieu créa, au commen- 
'< cément, toutes les nations aussi nombreuses 
« qu'elles sont aujourd'hui, ne se contentant 
i( pas de ne créer qu'un homme et qu'une 
« femme , et il les distribua sur toute la sur- 
« face de la terre, Postérieurement , il s'avisa 
« de créer un mbayâavec sa femme ; et comme 
« il avait déjà donné toute la terre aux autres 
« nations, de manière qu'il n'en restait plus a 
« distribuer , il ordonna a l'oiseau nommé 
« caracara de leur aller dire de sa part, qu'il 
« était bien fâché de n'avoir point de terrain à 
« leur donner : que c'était pour cela qu'il 
« n'avait créé que deux mbayâs ; mais que , 
« pour y remédier , il leur ordonnait d'être 
(( toujours errans sur le territoire des autres, 
« et de ne pas cesser de faire la guerre à 
« toutes les nations, de tuer tous les mâles 
« adultes, et d^adopter les enfans et les fem- 
« mes, pour augmenter leur nombre. » 

Jamais préceptes divins n'ont été plus fidè- 
lement exécutés; car l'unique occupation des 
mbayas est d'errer de côté et d'autre , en chaç»- 



( 109 ) 
sanl ou en péchant pour se nourrir, et de faire 
la guerre à tout le genre humain , en tuant 
ou conservant leurs ennemis , conformément 
à Tordre du caracarâ. Us font cependant une 
exception à l'ëgard de la nation guanâ, avec 
laquelle ils sont lies constamment d'une étroite 
amitié. En effet, comme nous l'avons déjà dit, 
les mbayâs ont toujours une multitude de 
guanâs qui les servent volontairement comme 
esclaves et gratuitement, qui cultivent la terre 
pour eux et leur rendent d'autres services. 
Outre ces esclaves ou ces domestiques , les 
mbayâs en trouvent beaucoup d'autres dans 
les enfans et les femmes qu'ils prennent à la 
guerre ; et ce ne sont pas seulement des in- 
diens, mais aussi des espagnols; de manière 
que le mbayâ le plus pauvre a trois ou quatre 
esclaves. Ceux-ci vont chercher le bois , font 
la cuisine , dressent les tentes ou les huttes, 
ont soin de panser les chevaux et de les tenir 
prêts; ils sont chargés de la culture des terres, 
qui se réduit à peu de chose. Les mbayâs ne 
se réservent que la chasse , la pêche et la 
guerre; de manière qu'il m'est arrivé de faire 
à un mbayâ des présens, qu'il n'a pas voulu 
prendre , et qu'il a ordonné à ses esclaves de 
recevoir, tant ils sont vains et fainéans. 



( "o ) 

î) est vraî que les mbayaSI aiment extraor- 
cliiiairement tous leurs esclaves; jamais ils ne 
leur commandent d'un ton impérieux; jamais 
ils ne les réprimandent, ni ne les châtient, nî 
ne les vendent, quand même ce seraient des 
prisonniers de guerre. Ils s'en rapportent à la 
bonne-foi de l'esclave, se contentent de ce 
qu'il veut faire de lui-même , et partagent 
avec lui tout ce qu'ils ont, de manière qu'au- 
cun prisonnier de guerre ne veut les quitter , 
quoique esclave , pas même les femmes espa- 
gnoles qu'ils ont avec eux , quoique quelques- 
unes d'elles fussent déjà grandes et qu'elles 
eussent des enfans lorsqu'on les prit. Quel 
contraste avec le traitement que les euro- 
péens font éprouver aux africains ! 

Les mbayâs subsistent de l'agriculture exer- 
cée par leurs esclaves, de la pêche et de la 
chasse : depuis quelque tems quelques-uns 
d'entre eux se sont mis à pêcher avec des ha- 
meçons , ou à coups de flèches , et se sont 
aussi pourvus de quelques canots semblables 
à ceux des payaguâs. D'autres se sont appli- 
qués à entretenir de petits troupeaux de va- 
ches et de brebis , mais sans faire usage de 
leur lait , qu'ils abhorrent , ainsi que tout in- 
dien sauvage. Ils possèdent assez de chevaux, 



( 'II ) 

€l il est rare qu'ils en vendent aucun , tant ils 
en font de cas. Ils ont sur-tout le plus grand 
soin de celui que chacun d'eux destine au 
combat, et ils ne s'en déferaient pas ou ne le 
prêteraient pas pour toute chose au monde. 
Ils montent à poil , et se placent presque sur 
la croupe : quelques-uns font usage d'un mors 
de fer ; d'autres y suppléent par deux petits 
hâtons qui en font l'office , ou ils se bornent 
à attacher la mâchoire inférieure avec une 
courroie , à laquelle correspondent deux au- 
tres qui servent de rênes. Mais ils ne savent 
pas faire usage des boules dont j'ai parlé , ni 
même du lacet qui est si commun parmi les 
espagnols. 

Leurs seules armes, a la guerre, sont une 
lance très-longue, et une macana ou bâton de 
trois pieds de long , et de plus d'un pouce de 
diamètre dans toute sa grosseur, faite d'un 
bois très-lourd et très-dur -, et quoiqu'ils aient 
aussi des arcs et des flèches , ils n'en font 
usage que pour la chasse et la pêche. Quand 
ils ont résolu d'attaquer l'ennemi, ils montent 
sur leur plus mauvais cheval, et chacun mène 
en lesse celui qu'il réserve pour combattre. 
Quand ils sont a portée , ils changent de che- 
val et lâchent le mauvais. Ils n'omettent rien 



( "O 

pour surprendre reimemi ; mais s'ils ne peu- 
vent pas en venir à bout, ils l'attaquent égale- 
ment en face, et rangés en forme de croissant 
pour tacher de l'envelopper. S'ils voient que 
l'ennemi conserve bien ses rangs sans montrer 
de crainte , ils s'arrêtent à une grande portée 
de fusil 5 trois ou quatre descendent de che- 
val , et s'approchant à pied tiès-près de l'en- 
nemi , et séparément, ils font des singeries , 
et traînent par terre ou secouent des peaux de 
yaguareté pour tâcher d'épouvanter les che- 
vaux ennemis et de troubler leurs rangs , ou 
de les engager à faire une décharge générale. 
S'ils l'obtiennent, ils s'élancent avec la rapi« 
dite de l'éclair, et personne ne leur échappe. 
Les espagnols aguerris conservent bien 
leurs rangs , et quand ils voient venir ceux 
qui traînent des peaux , ils font mettre pied 
à terre aux meilleurs tireurs du centre et des 
ailes , en leur ordonnant de tirer l'un après 
Tautre et de très-près sur ceux qui s'avancent. 
S'ils viennent à bout d'en tuer quelqu'un, les 
autres viennent retirer le cadavre, et quand 
on les laisse faire , tous s'en vont ; mais il faut 
bien se tenir sur ses gardes; car si on les 
poursuit sans garder ses rangs, si l'on court 
après quelqu'un d'eux en particulier , ou si 



(,i3) 

Ton veut ramasser les mauvais chevaux qu'ils 
ont abandonnés, ils reviennent à la charge 
avec la vitesse de la foudre. Us savent aussi 
faire des embuscades dangereuses et de fausses 
attaques 5 enfin , à nombre égal , il n'y a rien 
à gagner avec eux , malgré les armes à feu. 
Ils n'ont , comme on peut le penser , aucun 
chef, ni à la guerre, ni pendant la paix 5 car 
leur gouvernement se réduit à des assemblées 
oii les caciques, les vieillards et les indiens les 
plus accrédités entraînent les votes des autres. 
A chaque expédition , ils se contentent de 
remporter un seul avantage. Sans cela , il 
n'existerait plus aujourd'hui un espagnol au 
Paraguay , ni un portugais à Cuyabâ. 

Chez les mbayas, les hommes mangent de 
tout ; mais les femmes mariées ne mangent 
jamais de vache, ni de capibara, ni de singe; 
et quand elles ont leur évacuation périodique , 
elles ne mangent que des légumes ou des 
fruits, et ne goûtent jamais , sous quelque 
prétexte que ce soit, rien qui ait ou puisse 
avoir de la graisse. Elles disent pour rai- 
son , qu'il poussa des cornes à une femme 
qui , lorsqu'elle était dans son tems critique , 
mangea du poisson ayant de la graisse. Ce 
serait sans doute une chose extraordinaire que 
lia. 8 



( n4 ) 
de voir une femme avec des cornes; mais il 
n'est pas moins singulier de voir des chevaux 
cornus et des taureaux sans cornes, comme 
nous l'avons vu au Chapitre IX. La nourriture 
des femmes mbayas offre encore une particu- 
larité; c'est que les filles ne mangent jamais 
de viande d'aucune espèce , ni même de grande 
poissons , c'est-à-dire de ceux qui ont un pied 
de long ou plus. Elles vivent donc de végé- 
taux et de petits poissons, sans pouvoir en 
dire la raison. Les chartreux môme n'en sont 
pas venus à ce point d'austérité. Les femmes 
nibayas sont , en général , les plus agaçantes 
et les plus complaisantes de toutes les indien- 
nes , et leurs maris sont peu jaloux. Le divorce 
et la polygamie sont libres parmi eux, comme 
chez toutes les autres nations indiennes , mais 
l'un et l'autre sont rares. 

Les femmes mbayas célèbrent de tems en 
tems une fête ; elle se réduit à faire une pro- 
cession autour des huttes. Elles portent, à la 
pointe de la lance de leurs maris , les cheve- 
lures, les os et les armes des ennemis qu'ils 
ont tués à la guerre, et elles célèbrent les 
pi'ouesses des hommes. Pour enflammer leur 
courage et leur faire entendre qu'elles n'en 
manquent pas non plus, et qu'elles sont dit 



(ii5) 

gnes de leur confiance et de leur tendresse J 
elles terminent la fêle en se ballant ensemble 
avec fureur et à coups de poing , jusqu'à ce 
qu'elles se soient bien ensanglanté le nez et la 
bouche , et quelquefois même il y a des dents 
de cassées. Leurs maris les félicitent, et met- 
tent le sceau à la fête , en s'enivrant tous , à 
l'exception des femmes qui ne boivent aucune 
liqueur. 

J'ai déjà dit qu'elles se prostituaient aisé^ 
ment; mais, ce qu'il y a de plus singulier , 
c'est qu'elles aient adopté la coutume barbare 
et presque incroyable , de n'élever chacune 
qu un fils ou une fille et de tuer tous les au- 
tres. Elles conservent ordinairement le der- 
nier dont elles deviennent enceintes , quand 
elles s'attendent à n'en pas avoir davantage, 
vu leur âge et l'état de leurs forces. Si elles se 
trompent dans leur calcul , et qu'elles conçoi- 
vent un nouveau fruit après celui qu'elles ont 
conservé , elles tuent le dernier. Quelques- 
unes se trouvent sans enfans , parce qu'elles 
ont cru mal-à-propos qu'elles en auraient un 
autre. Je me trouvais au milieu de plusieurs 
de ces femmes, accompagnées de leurs maris j 
je leur faisais des reproches sévères sur ce 
qu'ils permettaient de sacrifier leurs propres 



(ii6) 

enfans , et d^extermîner ainsi leur nation , puis- 
qu'ils ne pouvaient ignorer qu'un ménage , 
compose de mari et femme , ne produisait de 
cette manière qu'un seul enfant. Us me répon- 
dirent , en souriant , que les hommes ne de- 
vaient pas se mêler des affaires des femmes. 

Je m'adressai aux femmes en leur parlant 
le plus énergiquement qu'il me fût possible ; 
et après ma harangue , qu'elles entendirent 
avec assez de distraction , l'une d'elles dit : 
« Lorsque nous accouchons à terme , cela 
« nous estropie , nous déforme et nous vieillit, 
« et vous autres hommes vous ne voulez pas 
« de nous dans cet état ; ensuite , rien de plus 
« embarrassant pour nous que d'élever les 
« enfans et de les porter dans nos difiërentes 
« marches, où souvent nous manquons de vi- 
© vres : c'est ce qui nous a décidées à nous 
« faire avorter aussitôt que nous nous sentons 
« grosses; parce que notre fruit, étant alors 
« plus petit , sort plus aisément. » Je lui de- 
mandai comment elles s'y prenaient. « Tu vas 
« le voir» , me dit celle qui m'avait parlé. 
Aussitôt elle s'étendit par terre sur le dos , 
entièrement nue, et deux vieilles commen- 
cèrent a lui donner sur le ventre les coups 
les plus violeus , jusqu'à ce que le sang com- 



("7) 
mençât a sortir : tel fat le prélude de l'avor- 
tement qui eut lieu le jour même. Je sus que 
quelques-unes en reslaient incommodées pour 
le reste de leur vie , et que d'autres en mou- 
raient. Comme ces sauvages ne tiennent 
compte de rien , ils ne peuvent faire connaître 
l'époque de cette horrible pratique ; mais ils 
disent qu'autrefois ils ne la connaissaient pas: 
c'est ce que l'on doit croire , puisqu'aucun 
manuscrit ancien n'en parle. Quant à présent 
elle est universellement établie parmi toutes 
les femmes de cette nation , et de quelques 
autres , comme nous le verrons. 

On guérit les malades en leur suçant l'esto- 
mac, comme je l'ai dit précédemment; mais 
s'ils sont dans le cas d'aller s'établir ailleurs , 
et qu'il y ait un malade hors d'état de les sui- 
vre , ou dont la maladie paraisse devoir traîner 
en longueur , ils l'abandonnent. La famille ou 
la parenté pleure les morts , sur-tout si c'est 
un cacique ou un sujet de réputation , et on 
l'enterre dans le cimetière ou lieu déterminé 
pour cet objet , avec ses bijoux ou ses nippes 
et ses armes. De plus on égorge sur la tombe 
quatre ou six de ses meilleurs chevaux. Je 
crois que cela vient du même principe qui 
fait enterrer les bijoux avec le mort; et celle 



(..S) 
coutume ne peut pas remonter plus loin que 
J'époque à laquelle ils commencèrent à avoir 
des chevaux. S'ils enterrent avec le cadavre 
les bijoux et les chevaux du défunt, c'est que 
tous les indiens sauvages ont une gi^ande hor-- 
reur pour les morts, et qu'ils ne veulent rien 
conserver qui leur en rappelle la mémoire \ 
Si le malade est mort assez loin du cimetière 
pour faire craindre la corruption , ils l'enve"" 
loppent dans une natte, et le suspendent a un 
arbre, pendant trois lunes, pour laisser dis^- 
soudre ses entrailles et sécher le corps comme 
du carton , et alors ils le portent au cimetière, 
Jje deuil dure trois ou quatre lunes , et seule-? 

^ Cette coutume est universelle parmi presque tous 
les peuples barbares , et elle tient certainement chez 
tous au même principe , c'est-à-dire à l'ide'e dVne vie 
future , et au désir de procurer aux morte , dans un 
autre monde , les armes , les animaux , et même sou- 
vent les serviteurs qui leur servaient dans celui - ci. 
C'est pour cette raison que , chez plusieurs nations 
sauvages , on égorge sur les tombeaux des morts , leurs 
femmes et leurs esclaves. Cette barbare coutume se 
perpe'tue jusqu'à un pe'riode beaucoup plus avance' de 
civilisation : te'moin les femmes des brames indiens , 
qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. Homère 
et les autres poètes gr^cs nous offrent de frequens exem- 
ples de ce genre de superstition. (C. A. W. ) 



( i'9 ) 
ment parmi les parens ; il se réduit à ceci : 
les femmes et les esclaves ne mangent que 
des ve'gétaux et point de chair , et gardent 
un silence si profond qu'ils ne répondent pas 
un mot à ceux qui leur parlent. 

Payaguas. Cette nation, forte et puissante, 
donna son nom à la rivière du Paraguay , qui 
s'appelait autrefois Paraguay , ou rivière des 
Tayaguas, nom que nous avons un peu altéré , 
€n l'étendant à tout le pays , comme on l'a vu 
Chap. IV. A la première arrivée des espagnols, 
cette nation était divisée en deux hordes, qui 
s'étaient partagé l'empire de la rivière du Pa- 
raguay, sans souffrir que personne y naviguât. 
L'une habitait au 21° 5V, occupé à présent 
par une partie des mbayas, comme je l'ai dit 
précédemment, et l'autre vers le 26^ 17' de 
latitude. La nation entière portait le nom de 
payaguŒy et, pour distinguer les hordes, 
elles s'appelaient elles-mêmes cadigué ei ma» 
gach; mais les espagnols appliquèrent le nom 
général de payaguâ exclusivement, à la divi- 
sion la plus septentrionale , et corrompirent 
celui de l'autre qu'ils appelèrent agace. Après 
la mort du cacique Magach , dont la horde 
portait alors le nom , les espagnols ayant re- 
connu que ces indiens étaient véritablement 



( 120 ) 

des payaguâs, supprimèrent et onhllèrenl le 
nom à^ agaces y et les appelèrent tous/>^^âJ- 
guas. Les historiens qui n'étaient pas instruits 
de ces faits, ont cru que la nation agace avait 
été totalement exterminée ; ils se fondaient 
sur ce qu'ils ne trouvaient plus ce nom dans 
la liste des nations indiennes, et d'ailleurs ils 
ignoraient que ce n'était pas une nation, mais 
simplement une horde. Aujourd'hui , dans le 
Paraguay , on donne le nom de payaguâs à 
toute la nation ; et , quant a la partie qui ha- 
bite plus au nord , on Tappelle sarigue, et 
l'autre tacunbu ^ quoiqu'ils se distinguent 
€ux-mêmes en cadiguës et siacuâs. 

Les siacuâs ou tacunbùs , anciennement 
agaces , tuèrent quinze espagnols de l'armée 
de Sébastien Gaboto , qui fut le premier euro- 
péen qui entra par la rivière du Paraguay. 
Quelque tems après, les mêmes siacuâs, avec 
leurs canots , engagèrent un combat désespéré 
entre les espagnols qui montaient la même 
rivière , commandés par Jean d'Ayolas , et 
leur tuèrent quinze soldats. Le même Ayolas 
ayant monté plus haut avec 200 espagnols , 
les payaguâs sarigues les tuèrent tous. Ils dé- 
truisirent aussi un bourg espagnol près de la 
rivière Jesui et la peuplade des indiens oho- 



( >3> ) 

nias, et peu s'en fallut qu'ils n'en fissent au- 
tant d'ipané , Guarambaré , Itaty et Sainte- 
Lucie , etc. Enfin , depuis la conquête , ces 
indiens ont été les ennemis les plus constans, 
les plus rusés et les plus cruels des espagnols , 
des portugais de Cuyabâ, et de tout indien, 
sans exception. De manière que, s'ils ont quel- 
quefois fait la paix avec les uns, ça été pour 
se liguer contre d'autres , ou pour faire quel- 
que trahison, parce qu'ils n'ont jamais connu 
ni loyauté, ni bonne foi. Leurs prouesses sont 
consignées dans un grand nombre de pièces 
déposées aux archives de l'Assomption. 
Comme ce n'est pas ici le cas d'en donner 
l'extrait, il suffit de savoir qu'ils ont tué plu- 
sieurs milliers d'espagnols , et que souvent 
peu s'en est fallu qu'ils n'aient exterminé tous 
ceux du Paraguay. 

Cette nation rusée remarqua que la popu- 
lation des espagnols augmentait dans le Para- 
guay , et que ceux de Buenos Ayres pouvaient 
les renforcer : elle vit aussi l'augmentation 
des portugais à Cuyabâ; et , réfléchissant qu'il 
n'y avait pour elle aucun moyen de s'échapper, 
et qu'elle n'avait pas de forces suffisantes pour 
exterminer tous ses ennemis, elle résolut de 
faire la paix de bonne foi avec les espagnols , 



en se liant même de la manière la plus étroite. 
Ces indiens offrirent donc de faire une ligue 
offensive et défensive contre tout le monde 
sans exception. Un autre article de leurs 
offres était , que la horde tacunbu se fixerait 
a TAssomption , capitale du Paraguay, où on 
leur laisserait suivre paisiblement leurs cou- 
tumes et leur genre de vie, et qu'il leur serait 
quelquefois permis de faire la guerre en par- 
ticulier aux indiens qui n'auraient ni commu- 
nication , ni traité avec les espagnols. 

Effectivement, en 1740, la borde tacunbu 
se fixa à l'Assomption; et non-seulemeut ce 
sont des alliés fidèles en tems de guerre, mais 
même des babitans très-utiles , parce qu'ils 
fournissent aux espagnols du poisson , des 
saules, des roseaux, du fourrage pour les cbe- 
vaux , des canots , des avirons ou des rames , 
quelques couvertures et d'autres petits objets, 
et qu'ils leur rendent d'autres services parti- 
culiers. Tout le produit de ce commerce , ils 
l'emploient en eau-de-vie, en viande, en su* 
creries , en haricots , etc. , sans faire aucune 
épargne ; et ils conservent leurs coutumes 
sans y rien changer absolument , et sans faire 
aucun cas de celles des espagnols. En 1790, la 
horde sarigue s'incorpora à celle des tacunbiis» 



( 125 ) 
et elles sont réunies toutes les deux dans îst 
capitale du Paraguay, et forment en totalité 
à-peu-près mille âmes. Un gouverneur , qui 
désirait faire valoir ses services à la cour, 
fît baptiser i55 enfans au-dessous de douze 
ans, le 28 octobre et le 5 novembre 1792. 
Mais on a déjà vu qu'ils ne veulent absolument 
jooint être chrétiens, et que, si on voulait les 
y forcer, ils recommenceraient la guerre. 

Leur langage est très- différent de tous les 
autres : il est si guttural qu'on n'en peut ex- 
primer les sons avec nos lettres , et si dif- 
ficile que personne n'a pu l'apprendre. Mais un 
grand nombre de payaguâs entend et parie le 
guarany,vu qu'ils habitent une ville oii on ne 
parle guères d'autre langue. J'estime que leur 
taille moyenne peut être de plus de cinq pieds 
quatre pouces : leurs proportions sont belles, 
et ils me paraissent plus agiles et plus lestes 
qu'aucuns autres indiens , et que les espa- 
gnols. H est inutile d'observer qu'aucun d'eux 
ii'est contrefait , et qu'ils n'ont pas le moindre 
défaut corporel. Cet avantage est commun a 
tous les indiens, qui même n'acquièrent jamais 
trop d'embonpoint; mais leur couleur paraît 
être un peu moins foncée, et leur physionomie 
moins sombre et plus ouverte. Du reste , ils 



( 124 ) 

ressemblent aux guanâs à Tégard des objets 
suivans.Ils s'arrachent constamment les sour- 
cils , les cils et le poil : ils ne connaissent ni 
obéissance , ni récompenses , ni cLâtimens , ni 
lois obligatoires. Mais leurs femmes ont un 
usage particulier : dès que le sein des jeunes 
filles parvient à son point naturel de crois- 
sance, elles commencent aie comprimer pour 
le diriger vers la ceinture , en le serrant , soit 
avec leur mante , soit avec une courroie ; de 
manière qu'à l'âge de vingt -quatre ans, ou 
, même avant, il devient pendant comme une 
bourse. Indépendamment de cela même, le 
sein de toutes les indiennes paraît avoir moins 
d'élasticité que celui des européennes , et il 
tombe beaucoup plutôt. Aussi n'est - il pas 
étonnant de les voir quelquefois donner à 
teter à leurs enfans par -dessous le bras, ou 
par-dessus l'épaule , parce que leurs mamelles 
sont très-pendantes , et qu'elles ont toujours 
le mamelon très-gros. 

Quand les femmes veulent filer, elles pré- 
parent le coton en l'arrangeant en forme d'un 
long boudin de la grosseur du doigt , et sans 
le tordre ; ensuite s'asseyant par terre , les 
jambes alongées, elles prennent leur fuseau, 
qui a près de deux pieds de long, et elles 



( 125) 
commencent à filer en faisant rouler leur fu- 
seau sur leur cuisse nue j mais elles tordent 
peu leur fil , et le ramassent sur le milieu de 
leur fuseau. Quand elles ont filé tout le coton 
qu'elles avaient au bras, elles dévident autour 
de ce même bras le fil qui est sur le fuseau , 
pour le tordre une seconde fois, et elles le 
ramassent à la partie inférieure du fuseau. 
C'est dans cet état , et sans le doubler, qu'elles 
l'emploient pour fabriquer leurs couvertures, 
et jamais pour coudre, ne pratiquant jamais 
cette opération. 

Ces couvertures ou mantes se réduisent à 
une pièce de toile de coton plus ou moins 
grande, selon sa destination. Celles dont les 
femmes âgées font usage , n'ont tout-au-plus 
que la longueur nécessaire pour les couvrir 
depuis les épaules jusqu'au gras de jambe, et 
assez de largeur pour faire un tour et demi 
autour du corps. Elles les fabriquent sans 
m^étier, en disposant leurs fils sur deux bâtons 
écartés à proportion de la longueur que doit 
avoir la mante. Elles passent ensuite le fil à 
travers, sans navette, avec le seul secours 
des doigts ; et ensuite elles le serrent forte- 
ment avec une espèce de règle ou de couteau 
de bois. Telle est la manière de filer et de 



( 1 26 ) 
faire de la toile , qu'emploient toutes celles 
«les nations que j'ai dit faire usage d'habille- 
mens tissus, a l'exception de celles de la Cor- 
dillière du Chili qui se font des ponchos j 
parce qu'au moins quelques-unes font usage 
de métiers. 

Les femmes emploient, pour s'habiller, une 
de ces mantes dont elles s'enveloppent , de 
l'estomac à la cheville du pied , et quelquefois 
même dépuis les épaules; mais elles portent 
en outre un chiffon d'im pied carré , attaché 
par une corde et fixé à la ceinture , de ma- 
nière qu'il flotte devant les parties sexuelles» 
Les hommes vont toujours entièrement nus : 
mais quand il fait froid , et pour entrer dans 
les maisons de la ville, ils se jettent quelque- 
fois Sur l'épaule une dé ces mantes , pour se 
couvrir, autant qu'il le faut , les parties anté- 
rieures. D'autres mettent une chemisette qui 
n'a ni collet , ni manches , et couvre à peine 
le signe distinctif du sexe. Il y en a qui se 
peignent le corps de difîerentes couleurs, en 
manière de veste, de gilet et de culotte, et 
qui , quoique tout nus , vont ainsi par-tout. 

Le barbote est la marque distinctive des 
hommes 5 qui portent en outre des bracelets 
aussi différens par leurs formes que par leurs 



( ï^7 ) 
matières , sur les bras et à la cheville du pied. 
Ils se suspendent quelquefois au poignet des 
ongles de cerf, qui rendent un certain son 
en se choquant les uns contre les autres j et ils 
portent des baudriers de fil d'argent ou de 
fragmens de coquilles , où ils suspendent une 
bourse si petite, qu'à peine y lient - il une 
pièce de vingt sous. Il est vrai qu'ils ne fout 
guères usage de cette bourse , parce qu'ils 
mettent toujours dans leur bouche ràrgent 
qu'ils gagnent.. Us portent sur la tête des ai- 
grettes de plumes; et ceux qui ont tué quelque 
ennemi les placent verticalement sur le chi- 
gnon. Us se font des rasades de formes et 
de matières très-variées. Ils se tracent sur la 
figure et sur le corps des dessins qu'on ne 
saurait décrire, et de couleur différente , sui- 
vant le caprice de chacun. Ils ne portent pas 
ces ornemens tous les jours, mais quand la 
fantaisie leur en prend. Ils se coupent les 
cheveux tout ras par-devant , et à hauteur de 
l'oreille sur les côtés, laissant tomber en li- 
berté le reste de leurs cheveux, et les atta- 
chant par-derrière avec une petite courroie 
de peau de singe garnie de son poil. 

Lorsque les filles parviennent à l'époque de 
leur première menslrualion , elles font part de 



( «28) 
cet événement à tout le monde, et s'npplîquent 
les peintures caractéristiques de radolescence 
de leur sexe. Ces peintures se réduisent à une 
hande ou raie , qui commence à la naissance 
des cheveux , et qui se prolonge en ligne 
droite sur le nez jusqu'au bout du menton, 
excepté sur la lèvre supérieure. En outre, 
on voit sortir de la racine de leurs cheveux 
sept ou neuf lignes verticales qui coupent le 
front et, la paupière supérieure. A chaque coin 
de la bouche , elles se peignent deux chaînes 
parallèles à la mâchoire inférieure, et termi- 
nées aux deux tiers de la distance de Toreille. 
Elles ajoutent encore à toutes ces peintures 
deux chaînons , qui sortent de chaque angle 
extérieur de l'œil, et qui finissent au haut de 
la joue. Toutes ces peintures employées par 
les femmes, ne sont pas superficielles comme 
celles des hommes , mais permanentes et de 
couleur violette ; parce qu'elles se piquent la 
peau pour que la couleur pénètre intérieu- 
rement. Quelques-unes de ces femmes, plus 
coquettes , se peignent en rouge le visage , le 
sein et les cuisses; et elles se tracent une 
espèce de chaîne brune à grands anneaux, sur 
le bras, depuis le poignet jusqu'à l'épaule j 
mais ces peintures ne sont pas imprimées dans 



( 129 ) 
la peau ; et celles qui sont rouges ne pré- 
sentent jamais aucun dessin. Les femmes , 
comme les hommes, se coupent les cheveux 
tout ras par-devant , mais non sur les oreilles, 
et elles laissent tomber le reste naturellement, 
sans jamais l'attacher. Elles portent des bijoux , 
de quelque sorte que ce soit , à tous les doigts; 
mais elles ne portent ni colliers , ni bijoux 
d'aucune autre espèce. 

Leurs huttes ou leurs cases sont semblables 
à celles que j'ai décrites précédemment. La 
seule différence , c'est qu'ils les couvrent 
avec des joncs qui ne sont point nattés , mais 
posés de toute leur longueur, et cousus ou 
réunis avec des fils. Le devoir des femmes 
est de faire les nattes , de dresser et de dé- 
monter les huttes , de fabriquer les mantes , 
ainsi que les pots et les plats de terre. Ces 
pots sont couverts de peintures et de dessins, 
mais mal cuits. Elles doivent aussi faire cuire 
les légumes, et quelquefois le poisson, mais 
rarement , parce que ce sont leurs maris qui 
vont chercher le bois, et qui préparent la 
viande et le poisson. Us mangent de tout; 
mais les femmes ne goûtent jamais de viande, 
parce qu'elles disent que cela leur ferait mal. 

Ces indiens ressemblent aux autres nations, 
II. a. 9 



( «^o) 
en ce qu'ils mane^ent aussitôt qu'ils ont faim, 
choisissant ce qui leur plaît parmi les mets 
cuits, sans attendre ni avertir personne ; en ce 
qu'ils ne parlent ni ne boivent jusqu'à la fin 
de leur repas ; en ce qu'ils ne font usage ni de 
fourchette , ni de cuiller, et qu'ils se tiennent 
toujours a une certaine distance les uns des 
autres , même entre mari, femme et enfans ; 
en ce que , pour prendre le bouillon ou la 
sauce , ils ne se servent que de l'index et du 
doigt voisin , et que cependant ils vont aussi 
Vite que s'ils avaient une cuiller j en ce qu'en 
mangeant le poisson même le plus rempli 
d'arrêtés, ils ne séparent celles-ci de la chair 
que par un mouvement de langue , et qu'ils 
les gardent aux côtes de la mâchoire , comme 
les singes, pour les rejeter ensuite toutes à- 
la - fois , après avoir fini de manger ; en ce 
qu'ils ont le lait en horreur^ en ce qu'ils ne 
se lavent jamais les mains , la figure , ni le 
le corps , et qu'ils ne balayent jamais leurs 
habitations. Ils savent aussi allumer du feu , 
sans pierre à fusil , comme tous les autres 
indiens. Pour cet effet , ils font tourner rapi- 
dement un morceau de bois de la grosseur 
du doigt, qu'ils enfoncent par la pointe dans 
un autre morceau troué exprès , et qu'ils 



( >3i ) 
font mouvoir comme un moulinet a chocolat, 
jusqu'à ce que le frottement réitéré pro- 
duise une poudre semblable à de l'amadou 
enflammé. Comme tous les autres indiens 
sauvages , notre genre de maisons leur fait 
peur, soit à cause de leur obscurité, soit 
parce qu'ils craignent qu'elles ne tombent sur 
eux ; et ainsi rien au monde ne pourrait les 
déterminer à y passer une seule nuit. 

Le fameux Magache , qui , à l'époque de 
l'arrivée des espagnols , était le cacique de 
ces indiens, n'exisle plus aujourd'hui. Celai 
des sarigues est le (ils aîné de Cualy , que 
j'ai connu personnellement, et qui était cer- 
tainement aussi âgé que Nabidrigué ou Camba, 
dont j'ai parlé 3 c'est-à-dire qu'il avait 120 ans. 
En ed'et , il disait qu'il était déjà marié et caci- 
que , lorsque l'on commenç3 la cathédrale de 
l'Assomption. Il avait comme l'autre toutes 
ses dents , aussi blanches et aussi bien ran- 
gées qu'un jeune européen de 26 ans ; il avait 
également conservé tous ses cheveux, dont 
un tiers seuknp.ent était blanc. Sa vue seule 
était aflaiblie. Mais, malgré cela , il ramait , 
péchait, s'enivrait et ag'ssait comme tous les 
autres. La première fois que je le vis, il était 
assis par terre , entièrement nud^ et, sans se 



( 1^2) 

déranger, il lâcha de Teau dans le courant de 
la conversation. Le cacique des payaguâs , 
non plus que les autres, n'a aucune autorité 
ni aucune marque distinctive j il ne reçoit 
ni tribut ni services. La nation est gouvernée 
par rassemblée , qui se forme au coucher du 
soleil , mais sans pouvoir imposer d'obliga- 
tions à personne ; parce que le payaguâ est 
absolument libre , qu'il ne connaît aucune 
inégaliié de classes , si ce n'est celle du caci- 
que , ce qui se réduit à rien. 

Tout étant libre chez cette nation, le di- 
vorce l'est aussi , quoiqu'il ait rarement lieu. 
Alors la femme va rejoindre sa famille , et 
elle emmène avec elle tous ses enfans. Elle 
emporte aussi les matériaux de la hutte , le 
canot et tout ce qu'il y a dans le ménage. Le 
mari ne garde que ses armes et ses habille- 
mens. S'il n'y a point d'cnfans, chacun garde 
ce qui lui appartient. Les indiennes n'em- 
pruntent le secours de personne pour accou- 
cher; cependant quand une femme payaguâ 
est en travail et qu'on l'entend soupirer , ou 
que ses aouleurs durent long-tems, ses voi- 
sines accourent avec des grelots enfilés à 
la main, et les lui secouent avec violence 
sur la tête pendant un instant ; puis elles 



( i5^ ) 
la laissent, sauf à recommencer s'il le faut. 
Sitôt qu'une femme est accouchée , ses amies 
se placent en deux rangs, depuis la maison 
jusqu'à la rivière , qui est toujours fort près. 
Elles étendent leurs habits de deux côtés, 
comme pour intercepter le passage du vent; 
et celle qui est accouchée passe au milieu et 
se jette dans l'eau pour se baigner. 

Les payaguâs ressemblent à toutes les au- 
tres nations indiennes , en ce qu'ils ne con- 
naissent d'autre fête ni d'autre divertissement 
que l'ivresse. Le jour qu'ils destinent à s'eni- 
vrer , ils ne mangent rien et boivent une 
énorme quantité d'eau -de -vie ; et ils se mo- 
quent des ivrognes espagnols qui mangent en 
même-tems, parce que , disent -ils , il ne leur 
reste plus de place pour la boisson. Ceux qui 
ne sont pas encore mariés et qui vivent aux 
dépens de leur père sans travailler, ne boi- 
vent jamais d'eau -de -vie. Les femmes n'en 
boivent non plus que très-rarement , et cela 
qaand elles ont de quoi en acheter ; parce 
que les maris ne leur en donnent jamais, et 
cependant quand elles en ont , ils en boivent la 
plus grande partie. L'homme ivre est toujours 
accompagné de sa femme ou d'un ami : quand 
ils voyent qu'il ne peut presque plus se tenir 



( ï54) 

sur SCS Jambes, ils le reconduisent à sa Tiu'le, 
cl ils le font asseoir. C'est alors qne l'ivrogne 
comiiience à clianler à voix très-basse, et qu'il 
dit : « Qui osera tenir devant moi? Qu'il en 
« vienne un , deux ou davantage; je suis plein 
<( de courage et de valeur ; je les mettrai en 
i< pièces. >' Il lépèie la même chose à diverses 
reprises , e\ donne ensuite des coups de poing 
en i'air comme s'il se baUa't , et finit par tom- 
ber profondément endormi. Mais il n'y a point 
d'exemple qu'un homme ivre prenne des 
armes , ni qu'il fasse le moindre mal à per- 
sonne , ni qu'il insulte les femmes; tandis que 
celles-ci provoquent leurs maris, autant qu'il 
est possible. Leur motif pour ces fêtes d'i- 
vresse, se réduit à quelque prétexte que ce soit 
ou même à rien, comme je l'ai dit plus haut. 
Outre ces fêtes particulières , ils en célè- 
brent une autre très- solennelle et très-san- 
glante, au mois de juin. Toute la nation y 
prend pari ; et elle est aussi célébrée par les 
guanâs , les mbayâs et toutes les nations sui- 
vantes ; mais les femmes et ceux qui ne sont 
point chefs de famille n'y prennent aucune 
part \ La veille , les hommes se peignent la 

' On voit par ce passage de notre auteur et par plu- 
sieurs autres , que , maigre la liberté' individuelle dont 



C i55) 
figure et loal le corps, le mieux qu'ils peuvent 
imaginer , et ils s'ornent la tête de plumes de 
couleurs et de formes si extraordinaires, qu'il 
est impossible de les décrire et de n'être pas 
frappé d'étonn ment en les voyant. Ils cou- 
vrent aussi de peaux trois ou quatre vases de 
terre , et frappent dessus lentement, avec des 
baguettes plus petites que la plus petite plume 
à écrire ; de manière qu'à peine entend-on le 
])ruit à quinze pas. Le lendemain matin, ils 
boivent tout ce qu'ils ont d'eau-de- vie j et 
lorsqu'ils sont tous bien ivres , ils se pincent 
les uns les autres aux bras , aux cuisses et aux 
jambes , en saisissant avec leurs doigts le plus 
de chair qu'ils peuvent, et ils percent d'outre 
en outre ce qu'ils ont pincé , avec un éclat de 
bois ou une très-grosse arrête de ra^c. Ils ré- 
pèlent de tems en tems cette opération jusqu'à 
la fin du jour; de manière qu'ils se trouvent 
tous lardés de la même façon et de pouce en 
pouce, sur les deux cuisses, les deux jambes 

jouissent ces sauvages , il existe re'ellemcnt chez tous 
une classe intermédiaire entre le cacique et le gros de 
Ja nation , qui est celle des chefs de famille ou de tribus ^ 
ce qui est conforme à ce que j'ai dit du gouvernement 
de ces peuples , dans mon Essai sur l'histoire de l'es-- 
pèce humaine, p. 65. (C. A. VV . ) 



( i36 ) 
Cl les deux bras , depuis le poignet jusqu^a 
J'épaule. Comme les paynguâs cclèbrenl celle 
fête dans la ville même de l'Assomption, ca- 
pitale du Paraguay, et en public, tout le monde 
va les voir. Mais quand on voit que les piqûres 
ne se bornent pas à celles dont on vient de 
parler , et qu'ils s'en font aussi beaucoup d'au- 
tres de part en part à la langue et au membre 
viril , les dames s'échappent en poussant les 
hauts crits j tandis que les femmes indiennes 
qui y sont personnellement intéressées, assis- 
tent de sang-froid à ce spectacle. 

Ils reçoivent dans la main le sang qui coule 
de la langue, et s'en frottent ensuite la figure ; 
quant à celui qui distille du membre , ils le 
font tomber dans un petit trou qu'ils creusent 
en terre avec le doigt. Ils ne font aucun cas 
du sang qui coule des autres endroits. J'ai vu 
cette cérémonie pendant plusieurs années, et 
de si près, que je louchais le patient ; et je puis 
assurer le plus formellement possible , que je 
n'en entendis aucun parler , ni se plaindre, et 
que je ne visni sur leurs visages ni dansles mou- 
vemens de leur corps le moindre indice de 
douleur ni même de sentiment. En un mot on 
aurait dit que les acteurs étaient des manne- 
quins. Us ne donnent aucune raison de celtQ 



(>57 ) 
coutume , et disent ingénument qu'ils n'en 
savent point d'autre que le désir de faire voir 
qu'ils sont gens de courage. Us n'appliquent 
rien sur leurs blessures, qui durentlong-temset 
qui se remplissent de pus, qu'ils se contentent 
d'exprimer. Quelques -uns même se ÎDaigncnt 
dans cet état; et l'on peut bien croire qu'ils en- 
flent par tout le corps, et que les cicalrices leur 
durent toute la vie. Comme pendant la durée 
de la fête , aucun d'eux ne peut aller chercher 
de quoi vivre ,et que quelques-uns se trouvent 
dans celte impossibilité pendant plusieurs 
jours , les familles ont beaucoup à souffrir 
du besoin. Il est vrai que les indiens de toute 
espèce supportent la faim beaucoup plus long- 
tems que nous ; mais ils prennent aussi une 
plus grande quantité de nourriture à-la- fois. 
En cela ils ressemblent aux oiseaux de proie 
et a beaucoup de quadrupèdes carnivores. 

Quand la tempête ou le vent renverse leurs 
Luttes ou cases , ils prennent quelques tisons 
de leur feu ; ils courent à quelque distance con- 
tre le vent , en le menaçant avec leurs tisons. 
D'autres , pour épouvanter la tempête, don- 
nent force coups de poing en l'air. 11 en font 
quelquefois autant, quand ils aperçoivent la 
nouvelle lunej mais, disent-ils, ce n'est que 



(i58) 

pour marquer leur joie : ce qui a donné lieu 
à quelques personnes de croire qu'ils l'ado- 
raient ; mais le fait positif est qu'ils ne recon- 
naissent point de créateur , qu'ils ne rendent 
ni adoration ni culte k rien au monde , et qu'ils 
n'ont aucune religion. Je leur ai parlé à di- 
verses reprises de la vie future : les uns m'ont 
dit qu'ils n'en avaient aucune idée ; d'autres 
que tous les payaguâs , après leur mort , al- 
laient à un lieu rempli de chaudières et de 
feu y et d'autres encore qu'il n'y avait que les 
payaguâs médians qui allassent dans ce der- 
nier endroit , tandis que les âmes des bons 
demeuraient parmi les plantes aquatiques , et 
s'y nourrissaient de poissons et de yacarrés \ 
Ayant demandé à ces derniers pourquoi ils 
n'allaient pas au ciel des espagnols , ils me 
répondirent que cela n'était pas possible , 
parce que leur origine était tout-à-fait diffé- 
rente. Je voulus voir s'ils avaient quelque 
idée de cette première origine : ils me répon- 
dirent qu'ils n'en savaient rien ; il n'y en eut 
\ que deux qui me dirent : « Notre premier père 

' S'ils ont l'idée d'une vie future , ils ont donc une 
sorte de religion ; et les coutumes superstitieuses que 
l'auteur vient de décrire , le prouvent évidemment. 

r c. A. w. ) 



( >^9 ) 
« fut le poisson que nous appelons paru : le 
« vôtre fui le poisson que vous appelez do- 
« rade , et celui des guaranys fut un crapaud. 
« Cest pour cela que votre couleur est plus 
i< claire et plus belle, seul avantage que vous 
« ajez sur nous , car nous vous surpassons 
« dans tout le reste j c'est pour cela aussi que 
« les guaranys .^ont ridicules et méprisables , 
f comme les crapauds. » 

La méthode de leurs médecins est la même 
que dans toutes les autres nations ; mais si le 
malade est une personne de réputation , et 
qu'il paye bien , ils font des prépar^ttifs pius 
grands et plus solennels. Le médecin entiè- 
rement nud , le corps couvert de peintures, 
et portant une grande cravatte d'éloupes ou 
de caraguatâ (jui lui descend jusqu'à la cein- 
ture , prend une pipe et l'allume. Cette pipe 
est une Mton long d'un pied, de la grosseur 
du poignet, percé dans toute sa longueur et 
ayant dans un des bouts un bec pour aspirer 
la fumée. Il prend dans l'autre main une cale- 
basse creuse de deux pieds , et formée par la 
réunion de deux calebasses jointes dans leur 
longueur. Elle a deux trous , un à chaque 
bout, le plus grand de trois pouces de dia- 
mètre. Le médecin y souffle par le petit trou 



( i/.o ) 
de la famée de labac , et ensuite il baigne 
bien la calebasse , répétant l'opération trois 
ou quatre fois; puis il s'applique le bord du 
grand trou sur la lèvre supérieure près du 
uez, de manière qu'il puisse ouvrir librement 
la bouche au milieu de ce trou ; et il crie de 
manière h former avec sa voix des sons variés 
et très-extraordinaires; mais on n'y comprend 
rien , et l'opérateur dit que ce sont des choses 
qui épouvantent la maladie. Il continue ce 
manège pendant quelque tems , et quelquefois 
durant plus de deux heures , eu frappant la 
terre du pied gauche et en mesure, faisant 
des contorsions à droite et a gauche , et s'in- 
clinant vers le malade , qui est étendu par 
terre sur le dos et découvert. Enfin il s'assied 
à côté de lui , lui manie l'estomac avec la 
main pendant quelques momens , suce en- 
suite d'une force extraordinaire ; et quelque- 
fois il se crache dans la main , en y faisant voir 
quelque petite arrête , quelque petite pierre 
ou quelques gouttes de sang. Il avait préparé 
tous ces objets d'avance dans sa bouche , pour 
faire croire qu il tirait la maladie du corps du 
patient. 

En général les payaguas, ainsi que tous les^ 
autres indiens sauvages , sont persuadés , ou 



( «4i ) 

du moins portés à croire que le médecin 
connaît et peut guérir toute espèce de ma- 
ladie , et que personne ne mourrait , si le 
médecin voulait le guérir. C'est ce que disent 
les médecins mêmes, et ils tâchent de le per- 
suader, pour se faire bien payer et considérer 
dans la société. Ils y parviennent -, et quelques 
personnes assurent même que les prémices 
de toutes les vierges sont pour les médecins. 
Pour exercer cet état, il suffit de faire accroire 
qu'on a l'habileté nécessaire , et c'est ordinai- 
rement le plus ivrogne et le plus fainéant. Si 
nous voulions tirer de ceci la première ori- 
gine de la médecine , nous dirions que l'on 
considéra les maladies comme des gaz ou des 
esprits qui s'introduisaient dans le corps sans 
qu'on s'en aperçût, et que les premiers mé- 
decins furent des charlatans qui firent accroire 
qu'ils avaient le talent de tirer ces gaz par la 
succion. Le fond de leur médecine est de ne 
jamais donner aux malades que des légumes 
ou des fruits en petite quantité. Il en résulte 
comme parmi nous, que la plupart des ma- 
lades guérissent, ce qui donne de la vogue au 
médecin j et que les autres succombent à leur 
dernière maladie. Mais s'il en meurt beaucoup 
de suite , ils se courroucent ordinairement 



( '42 ) 

contre le médecin , lui donnent une volée de 
coups de bâton , ou même le tuent. 

Les pajaguâs , comme toutes les nations 
sauvages, vivent long-tems. J'en ai vu en efTel 
plusieurs de très-âgés , enlr'autres les caciques 
iiabidriqui et cuaty, qui avaient cent vingt 
ans. Quoique l'on croie communément en 
Europe , que l'excès d'eau-de-vie empêclie de 
vieillir, tous ces indiens sont ivrognes au su- 
prême degré ; cependant je ne doute pas que 
leur vie ne soit plus longue que la nôtre , 
ainsi que celle des nègres; el tout récemment, 
une négresse née au Paraguay, et transportée 
auTucuraan, y est morte à l'âge de cerA 
quatre-vingts ans. Quoi qu'il en soit, les in- 
diens sauvages jouissent d'une parfaite santé. 
Je n'ai jamais observé qu'aucun d'eux eût le 
mal vénérien; et je ne sache pas non plus 
que les espagnols qui ont eu commerce avec 
des femmes indiennes sauvages, aient gagné 
cette maladie : mais, quoique j'aie observé 
qu'elle est fort rare parmi les guaranys sou- 
mis ou chrétiens, il est certain que les espa- 
gnols qui ont commerce avec les femmes de 
ces indiens , contractent ordinairement un 
mal vénérien très-diiïicile à guérir, et qui ne 
se fait pas sentir comme en Europe , aux 



( '43 ) 

glandes du cou, mais plutôt au nez, de ma- 
nière que je suis lenlë de soupçonner que ce 
mal ne provient que du mélange de races 
extrêmement di/Térentes , et qu'on ne le con- 
naissait pas en Amérique avant l'arrivée des 
espagnols. 

Aussitôt qu'un payaguâ est mort , des 
vieilles l'enveloppent avec ses nippes et ses 
armes dans sa mante ou chemisette , et la 
famille loue un homme pour le porter au 
cimetière. Celui-ci , ainsi que les siens , peut 
conserver ce qu'il veut des elTets du défunt , 
parce que les payaguâs ne sont pas en cela 
aussi scrupuleux que les autres indiens. Il n'y 
a pas encore long-tems qu'ils enterraient leurs 
morts assis, la tête hors de la fosse, mais cou- 
verte d'une grande cloche ou pot de terre 
cuite. Ils ont appt^s de nous à les enterrer 
entièrement, et tout de leur long, ce qu'ils 
font de peur que les tatous et les porcs sau- 
vages ne dévorent les cadavres , comme ils 
le faisaient auparavant. Ils ont soin d'arracher 
les herbes sur les sépultures , de les balayer, 
de les couvrir de huttes semblables à celles 
qu'ils habitent, et de mettre sur le tombeau 
des hommes qu'ils aimaient, une multitude 
de cloches ou de pots-de terre couverts de 



(i44 ) 

peintures, les unes sur les autres, et l'ouver- 
ture en bas. Les hommes ne font jamais de 
denil , pour quelque motif que ce soit; et 
celui des femmes se réduit uniquement à 
pleurer durant deux ou trois jours, leur père 
ou leur mari : mais s'il a été tue par les enne- 
mis , ou un homme d'une grande réputation , 
elles le pleurent plus long-tems, en tournant * 
et criant nuit et jour autour de la peuplade. 

Les payaguâs ne connaissent aucune cul- 
ture , et sont purement mariniers. Les canots 
qu'ils construisent ont dix à vingt pieds de 
long: leur plus grande largeur, qui est de 
deux a quatre palmes , est aux deux tiers de 
leur longueur, à compter de la proue.Celle-ci 
est très- aiguë , et la poupe l'est presque 
autant. La rame a neuf pieds, dont l'extré- 
mité qui est très - aiguë , forme le tiers. Ils 
rament debout sur la pointe de la poupe; 
mais ils s'asseyent au milieu du canot pour 
pêcher à la ligne , en se laissant entraîner par 
le courant de la rivière. Quelquefois il arrive 
que le canot chavire, quand on y fait entrer 
de gros poissons qui se débattent beaucoup. 
C'est alors qu'on voit, avec surprise, ces in- 
diens n'ayant de l'eau que jusqu'à la poi- 
trine , quoiqu'il y en ait six toises de profon- 



(145) 

deur, manîer leur canot , comme un tisserand 
manie sa navette, en vider toute l'eau en 
moins de trois minutes , et s'y remettre , sans 
jamais perdre ni ligne, ni poisson, ni rame, 
ni arc , ni flèches , ni rien de ce qu'ils avaient. 
Pour aller en guerre, ils se placent debout 
six ou huit le long de chaque canot , et ils le 
font aller si vile en ramant tons à-la-fois , qu'ils 
font à coup sûr plus de sept lieues marines 
par heure. Leur aviron peut, à la vérité, leur 
servir de lance, tant il est long et pointu 5 
mais ils ont en outre la macana ou le bâton 
que j'ai décrit précédemment , des arcs de 
sept pieds , et des flèches de quatre et demi , 
qu'ils portent en faisceau sans employer de 
carquois. Ils manient ces armes avec beau- 
coup d'adresse ; et quand ils veulent se pro- 
curer un oiseau ou un petit animal vivant, ils 
mettent à la pointe de la flèche quelque chose 
pour amortir le coup , de manière à étourdir 
l'animal sans le tuer. Ils tuent a la guerre tous 
les hommes adultes , et ne conservent que 
les femmes et les enfans, ainsi que le font les 
autres nations sauvages. Ils tâchent toujours 
d'agir par surprise, et de ne pas s'éloigner de 
la rivière , parce qu'autrement ils seraient vain* 
eus par les nations qui combattent à cheval. 
II. a. 10 



( «46 ) 
GuAicuiius. C'est une des nations les plus 
fameuses dans les histoires et dans les rela- 
tions de ces contrées. Elle était aussi une des 
plus nombreuses, et, à mon avis, c'était la plus 
fière , la plus forte ,1a plus guerrière, et celle 
dont la taille était la plus grande. Elle habitait 
le Chaco presque en face de l'Assomption , 
capitale du Paraguay : son langage était Ircs- 
guttural, et différent de tous les autres: elle 
ne cultivait point la terre ^ et vivait de chasse. 
De cette nation si orgueilleuse et si puis- 
sante, il n'existe plus aujourd'hui qu'un seul 
homme , le mieux proportionné du monde , 
haut de six pieds sept pouces : il a trois femmes, 
et pour n'être pas dans une trop grande soli- 
tude , il s*est réuni aux tobas , dont il a adopté 
Thabillement et la manière de se peindre. 
L'extermination déplorable de cette coura- 
geuse et superbe nation ne vient pas seule- 
ment de la guerre continuelle qu'elle n'a 
cessé de faire aux espagnols et aux indiens 
de toute espèce, mais aussi delà coutume 
barbare adoptée par leurs femmes , qui se fai- 
saient avorter, et ne conservaient que leur 
dernier enfant. ( Voyez ce que j'ai dit précé- 
demment des mbayas. ) On doit même pié- 
sumer que c'est chez les guaicurùs que cet 



C 47) 
«sage înoui a pris naissance, avant qu'au- 
cune autre nation ne le connût: c'est du moins 
ce que porte à croire sa destruction totale; et 
ce qu'il y a de sûr, c'est que cette coutume lui 
était inconnue autrefois. 

Pour se former une idée de l'effet destruc- 
teur de celte exécrable coutume, il suffit de 
penser au produit de huit mariages, qui ne 
sera que de huit enfans. D'après la règle de 
probabilité de la durée de la vie humaine , il 
n'y en aura que quatre qui atteindront huit 
ans ; et de ces quatre, il n'y en aura que deux 
qui passeront trente ans. Que sera-ce donc 
quand on n'élèvera qu'un seul enfant , qui 
formera la seconde génération ? La première 
étant de huit, il en résulte que les généra-^ 
lions diminuent en suivant une progression 
géométrique , qui est en raison de huit à un. 
Il en résulte donc que les nations qui suivent 
cet usage , disparaîtront bientôt de la surface 
de la terre. Quel dommage de voir s'exter* 
miner ainsi elles-mêmes les nations de la plus 
grande taille , les plus fortes , les mieux pro- 
portionnées et les plus belles qu'il y ait au 
monde ! Et ce qu'il y a de plus douloureux , 
c'est que je ne conçois pas qu'on puisse y 
apporter remède. Je croyais que l'amour des 



C '4^ 5 

pères , et sur-tout des mères pour leurs en* 
fans venait de la nature même , et que la force 
de ce sentiment était si impérieuse, qu'aucun 
être vivant ne manquait de le posséder au su- 
prême degré : mais ces indiens font voir que 
cette règle même a ses exceptions. 

Lenguas. Cette nation se donne elle-même 
le nom à.e juiadgé ^ les payaguâs l'appellent 
cadalu ; les macliicuys , quiesmagpipo ; les 
énimagas, cochaboth $ les lobas et d'autres 
indiens, cocoloth ; et les espagnols la nom- 
ment lenguas y a cause de la forme particu- 
lière de leur barbote. Les relations et les his- 
toires la confondent ordinairement avec la 
nation guaicurù, mais elle est très-différente 
de toutes les autres. Elle vivait errante dans le 
Chaco et dans le voisinage des guaicurùs, et 
c'était une des nations les plus respectées et 
les plus formidables, fîère , présomptueuse, 
féroce , vindicative , implacable , et si fai- 
néante qu'elle ne connaissait d'autres occu- 
pations que la chasse et la guerre. Ses armes 
étaient les mêmes que celles des mbayâs , 
c'est-à-dire une lance , une massue et quelques 
flèches. Ils montaient aussi leurs chevaux à 
poil, et avaient grand soin de ceux qui étaient 
destinés pour le combat. A la guerre , ils ta- 



(»49) 
cbaîenl de surprendre leur ennemi , mais ils 
ne laissaient pas de les attaquer en face , 
( comme nous l'avons vu des mbayâs ) et ils 
tuaient tous les hommes adultes, n'épargnant 
que les enfans et les femmes. 

J'ai parlé de cette nation comme si elle 
n'existait plus, parce qu'a la vérité elle est sur 
le point d'expirer. En 1794 elle n'était com- 
posée que de quatorze hommes et de huit 
femmes de tout âge , ce qui fait en tout 
vingt- deux individus. De ces indiens, cinq 
s'étaient établis chez Don Francisco Amansia 
Gonzalez , sept s'étaient réunis à la nation 
pitilâga , et le reste aux machicuys. J'estime 
leur taille moyenne a cinq pieds neuf pouces; 
leur proportion sont les plus, belles du monde. 
Ils se coupent les cheveux par-devant à la 
moitié du front, et le reste à la hauteur de 
l'épaule, sans jamais les attacher. Dès le mo- 
ment de leur naissance, on leur perce les 
oreilles; ils y mettent successivement et pen- 
dant tout le cours de leur vie, des morceaux: 
de bois plus considérables, et il en résulte des 
trous si grands que , dans leur vieillesse , ils 
forment un cercle de plus de deux pouces de, 
diamètre, et que les oreilles leur tombent 
presque sur les épaules; de sorte qu'on a de la 



( i5o) 
peine à croire que les oreilles et le trou qui 
les traverse aient pris un pareil accroisse- 
ment. Ils ressemblent en cela aux femmes 
aquitedechidagas , dont j'ai parlé précédem- 
ment. 

'Chez toutes les nations indiennes, le barbote 
caractérise le sexe masculin. Celui des lengua* 
est tout-à-fait singulier. Il se réduit a un demi- 
cercle de seize lignes de diamètre, formé par 
une petite lame de bois qu'ils introduisent 
diamétralement dans une coupure horizon- 
tale qu'ils se font à la lèvre inférieure , et 
qui pénètre jusqu'à la racine des dénis ; de 
manière qu'au premier coup-d'œiî on dirait 
qu'ils ont deux bouches , et que la langue leur 
sort par l'inférieure : c'est ce qui les a fait 
appeler lenguas ^ parce que ce petit morceau 
de bois ou barbote a l'air d'une langue j et 
comme il ne peut jamais s'ajuster parfaite- 
ment à la coupure , il résulte qu'il en découle 
Continuellement de la salive et de la bave, ce 
qui rend leur aspect dégoûtant. Cette coupure 
est très-petite dans les enfans j tnais ils ne 
cessent de Tagrandir pendant tout le cours 
de leur vie , en y mettant successivement des 
lames plus grandes. 

Les lenguas n'entendent pas un mot du 



( '5i ) 

langage de tous les autres indiens, ce qui 
prouve que le leur est totalement diQérent. 
C'est sur quoi je me suis toujours fondé pour 
dire que toutes ces nations ont un langage 
particulier, et qui n'a aucun rapport à celui 
des autres. Don Francisco Amansio, dont j'ai 
déjà parlé, dit la même chose : il croit même 
que l'idiome des lenguas ne manque ni d'élé- 
gance ni de précision : mais sa prononciation 
est nasale et gutturale, et extrêmement diffi- 
cile. Quant à leurs autres usages , dont nous 
l'i'avons pas parlé ici , ils ressemblent aux 
mbayâs , même dans leurs habillemens j seu- 
lement ils n'ont point de caciques. 

Ils ne reconnaissent ni culte, ni divinité, ni 
lois , ni chefs, ni obéissance , et ils sont libres 
en tout ; mais ils emploient entr'eux une sin- 
gulière formule de politesse , lorsqu'ils re- 
voient quelqu'un après quelque tems d'ab- 
sence. Voici à quoi elle se réduit : les deux 
indiens versent quelques larmes avant que 
de se dire un seul mot ; en agir autrement 
serait un outrage , ou du moins une preuve 
<|ue la visite n'est pas agréable. Quoiqu'ils ne 
se peignent pas autant le corps que les paya- 
guâs , ils célèbrent les mêmes fêtes et s'eni- ' 
vrenl également. Ils ne cultivent point la' 



(,52) 

terre ^ et leur unique occupation est la guerre», 
la chasse et le brigandage , qu'ils exercent en 
volant les troupeaux qui appartiennent aux 
espagnols. La destruction de celle nalion pro- 
vient également de ce que toutes les femmes 
ont adopte la coutume de détruire leurs en- 
fans en se faisant avorter, à l'exception du 
dernier , et de la même manière que les mbayas. 
Les femmes des lenguas s'abstiennent égale- 
ment de viande et de lout aliment susceptible 
de conti nir de la graîs&e , lorsqu'elles ont leur 
infirmité périodique, ainsi que trois jours après 
leurs couches. Pendant l'accouchement elles 
ne sont assistées par personne, et cela ne les 
empêche pas de faire leurs affaires comme à 
l'ordinaire. 

Us ne donnent a leurs malades que de Peau 
chaude , des fruits , ou quelque autre bagatelle , 
et s'ils ne guérissent pas de suite, ils les aban- 
donnent entièrement, et les laissent périr. Us 
ont tant d'horreur pour les morts, qu'ils ne 
laissent jamais mourir personne dans leurs 
huttes ou cases. Quand ils s'imaginent qu'un 
d'entr'eux ne tardera pas à mourir, ils le pren- 
nent par les jambes et le traînent environ à 
cinquante pas. Us le placent sur le dos , et le 
derrière posé dans un trou , creusé exprès 



C 155) 
pour qu'il y fasse ses nëcessîlés. D'un côté, 
ils lui allument du feu, et de l'autre ils lui 
laissent un pot plein d'eau, au cas qu'il ait soif» 
Ils ne lui donnent rien de plus , quoiqu'ils s'en 
approchent souvent , non pour le secourir, ni 
lui parler , mais pour voir de loin s'il est mort. 
Aussitôt que le malade a expiré , quelque 
indien payé par les parens, ou bien quelques 
vieilles, l'enveloppent sans perdre un instant, 
dans sa couverture d'étoffe ou de peau, avec 
ses nippes j on le prend par les pieds, et on le 
traîne à une centaine de pas, ou jusqu'à ce 
qu'on soit las 5 on creuse sa fosse , et on l'en- 
terre de manière qu'il est à peine couvert. 
Les parens pleurent le mort pendant trois 
jours; mais ni eux , ni aucun autre, ne pro- 
noncent jamais le nom d'un mort, même lors- 
qu'ils racontent quelqu'une de ses actions les 
plus remarquables. Ce qu'il y a de plus extraor- 
dinaire , c'est qu'à la mort de qui que ce soit 
d'entr'eux, tous changent de nomj de manière 
que, dans toute la nation, il ne reste pas un 
seul des anciens noms. Quand l'un d'eux 
meurt, ils disent que la mort était chez eux, 
et quelle a emporté avec elle la liste de ceux 
qui étaient en vie pour revenir les tuer en- 
suite j qu'en changeant de nom , la mort ne 



(,54) 
retrouvera plus celui qu'elle cîierchail , et 
qu'elle s'en ira le chercher ailleurs. 

Machicuys. C'est ainsi que les espagnols du 
Paraguay appellent une nation qui se nomme 
elle-même cabanataith y et que les lenguas 
connaissent sous le nom de inarcoy. Elle ha- 
bite l'intérieur du Chaco, sur les bords d'un 
ruisseau qu'elle appelle lacta el nelguata ^ et 
qui se réunit à la rivière Pilcomayo , avant la 
jonction de celle-ci avec le Paraguay. Cepen- 
dant cette réunion n'a quelquefois pas lieu , 
parce qu'il se perd dans des terrains inondés. 
Leur langage est non-seulement nasal et gut- 
tural , et différent de tous les autres , mais 
encore les mots en sont si longs et si pleins 
de syncopes et de diphtongues , que Don Fran- 
cisco Amansio Gonzalez, qui a tâché de l'ap- 
prendre des indiens qu'il avait chez lui , est 
étonné que leurs enfans mêmes puissent venir 
à bout de l'apprendre. 

La nation est divisée en 19 hordes ou peu- 
plades, dont il est impossible de prononcer les 
noms, et encore moins de les écrire. Je les 
mettrai cependant ici le mieux que je pourrai , 
et tels que mon oreille a pu en saisir les sonsj 
mais je ne doute pas que si on les dictait à 
vingt personnes , toutes conviendraient qu'il 



( i55 ) 
est impossible de les écrire 5 el si elles vou- 
laient le faire , chacune rexécuterait d'une 
manière différente. La première , quiomO' 
guîgmoTiy est subdivisée en trois; le principal 
cacique s'appelle Anbuyamadimon ; la se- 
conde se nomme cabanataith ; la troisième , 
quiesmanapon ; la quatrième, quiabanalaba; 
la cinquième, cobayte ; la sixième, cobasti- 
gel ; la septième , emegsepop ; la huitième 
quioaeyeé ; la neuvième, quiomomcomél ;\2i 
dixième, quiaogziaina ; la. ouziea'ie ^ quiaim- 
jnanagua; la douzième, quiabanaelmayesma; 
la iï^cizihme ^ quiguaiIyeguaypon\ la quator- 
zième , jz^z^/zV^^ y la quinzième, quiabuna^ 
puaesie / la seizième , ycteaguayenene ; la 
dJïJL-SQ^^ûhme^paiTiuhunguié ; la dix-huitième, 
sanguotaiyamoctac j et la dix - neuvième , 
Gpieguhem. 

Quatre de ces hordes, qui peuvent former 
200 hommes d'armes , vont à pied et n'ont 
])uint de chevaux; mais les autres, au nombre 
d'environ mille guerriers , ont une assez 
i^rande quantité de chevaux, qu'ils montent 
à poil , ainsi que je l'ai dit des mbayas et des 
lenguas. Une de ces hordes habite dans des 
cavernes souterraines qu'elle a creusées ; elles 
sont petites et très-mal-propres, ne recevant 



Ci56) 
de jour que parle trou d'une très-petîte porte; 
ou pour mieux dire d'une ouverture , qu'ils 
n'ont pas même de quoi boucher. Us font leur 
feu en-dehors. Les autres hordes construisent 
leurs tentes ou huttes portatives avec des nat- 
tes, comme les lenguas, auxquels ils ne cè- 
dent, ni par leur taille, ni par leurs formes, 
ni par leur force , ni par l'élégance de leurs 
proportions. Us leur ressemblent aussi par la 
grandeur des oreilles, par leur coutume d'a- 
voir des caciques , par leurs fêtes, par leur 
ivrognerie et par tous leurs usages. Il faut 
comprendre parmi ceux-ci la coutume qu'ont 
toutes les femmes de se faire avorter constam- 
ment, excepté à leur dernière grossesse, de 
la manière que nous l'avons expliqué. 

Mais ils en diffèrent, en ce que leur barbote 
est semblable à celui des charrùas , et autres 
que nous avons décrits , et en ce qu'ils ne 
font jamais la guerre que pour se défendre, 
ou pour venger leurs injures, parce qu'ils 
sont très- vindicatifs , ainsi que tout indien. 
Leur manière de faire la guerre ressemble en 
tout à celle des lenguasj ils ont les mêmes 
armes : ils tuent comme eux tous les hommes 
adultes , et ne conservent que les enfans et les 
femmes. La chasse et quelques brebis qu'ils 



( i57 ) 
nourrissent font leur principale subsistance : 
cependant ils font encore plus d'usage des 
produits de leur agriculture , qui , comme 
celle des guanâs, consiste en maïs , manioc^ 
haricots et autres fruits du pays. Il n'y a pas 
long-tems qu'ils se sont procuré quelques 
chiens j et ils les aiment tant , qu'ils leur per- 
mettent de leur manger de tems en tems 
quelques brebis. 

Enimagas. C'est sous ce nom que l'on con- 
naît, dans le Paraguay, une nation d'indiens 
qui s'appelle elle-même cochaboth , et que 
les machicuys nomment etabosle. Suivant une 
tradition conservée par les enimagas , cette 
nation était divisée en deux bandes, à l'époque 
de l'arrivée des premiers espagnols. Elles ha- 
bitaient la rive australe de la rivière Pilco- 
mayo , dans la partie la plus intérieure du 
Chaco. On dit, qu'avant cette époque, elle 
tenait dans une sorte d'esclavage les mbayas; 
mais comme ces indiens étaient extraordinai- 
rement hautains, orgueilleux et féroces, et 
qu'ils déclaraient la guerre à tout le monde, 
a l'exception de la nation guentusé, ils éprou- 
vèrent de grandes pertes, et leur nombre di- 
minua considérablement. Les mbayas en pro- 
fitèrent pour les abandonner, en s'échappant 



( '58 ) 
vers le nord. Les énimagas se voyant affaiblis 
a ce, point, firent la paix, et s'incorporèrent 
aux lenguas dont ils avaient été précédem- 
ment les alliés et les amis j mais cela ne les 
empêcha pas de faire la guerre à tous les au- 
tres, de sorte que leurs pertes continuelles 
ont forcé une de leurs hordes, réduite à i5o 
hommes d'armes, à abandonner son pays pour 
aller s'établir vers le nord, sur le bord d'une 
rivière qui traverse le Chaco et se réunit au 
Paraguay au 24° 24' de latitude , et qu'ils 
appellent Flagmagmegtempela. L'autre divi- 
sion, qui n'était composée que de 22 homirics 
avec le nombre correspondant de femmes , 
s'est retirée chez Don Francisco Amansio 
Gonzalez, qui fournit de la viande pour leur 
nourriture. 

Quoique le langage des énimagas soit diffé- 
rent de celui des lenguas, de manière à ne 
pas s'entendre les uns les autres , Gonzalez 
trouve quelque rapport entre la contruction 
de leurs phrases. Ce langage est très-guttural 
et très-difficile. Habillemens , parures , taille , 
couleur , formes et usages , tout est comme 
chez les lenguas , et il est inutile de répéter 
ces détails. En effet , la seule différence est 
que leur barbote ressemble à celui des ma- 



( i59 ) 
chicuys et de beaucoup d'autres indiens , et 
que les femmes n'ont pas adopté la coutume 
de se faire avorter. Ils vont a cheval , et sont 
armés comme les lenguas. Leur subsistance 
leur vient aujourd'hui de la chasse et d'un 
peu d'agriculture exercée par leurs esclaves. 
Ils paraissent plus enclins au divorce qu'au- 
cune autre nation d'indiens. En effet , j'en ai 
connu un qui , à l'âge de 5o ans , avait déjà 
répudié six femmes et en avait une septième. 
GuENTUsÉ. Cette nation habitait autrefois 
le Chaco en face des énimagas, dont ils ont 
toujours été , et sont encore amis si fidèles, 
qu'ils ont abandonné leur patrie pour les sui- 
vre dans leur émigration , et qu'ils se sont 
fixés à côté d'eux près de la rivière Flag- 
magmegtempelâ ,dont nous avons parlé. Elle 
est divisée en deux hordes, qui peuvent for- 
mer à-peu-près trois cents hommes d'armes ; 
mais ils ne sont pas inquiets, et ils ne font 
d'autre guerre que la défensive. Leur idiome 
paraît être un mélange de ceux des lenguas 
et des énimagas : cela vient sans doute des 
rapports continuels qu'ils ont eus avec ces 
deux peuples. Du reste, leurs formes, leur 
taille et leurs usages sont les mêmes que 
chez les lenguas 3 mais les femmes ne se font 



C î6o) 
point avorter. Leur barbote ressemble à celui 
des ënimagas, et de la majeure partie des in- 
diens. Us ne connaissent ni chefs , ni loi , ni 
religion, etc. 

Us vivent d'agriculture et de cbasse. Qu'on 
ne croie pas que ces indiens ni les autres 
emploient des animaux ni des charrues pour 
leurs occupations rurales, puisqu'ils ne font 
usage d'autres instrumens que de bâtons 
pointus , qui leur servent à faire les trous oii 
ils mettent la graine ou semence. On peut par 
là se former une idée de leur agriculture. Les 
guanâs , qui surpassent tous les autres dans 
cet art , se servent d'omoplates de cheval ou 
de bœuf emmanchés à un bâton , en guise de 
pioche. Comme parmi ces nations , celles 
même qui sont agricoles sont plus ou moins 
errantes , les indiens sèment quelque chose 
par-tout oii ils passent, et ils reviennent sur 
les lieux pour faire la récolte. 

ToBAS. C'est ainsi que les espagnols appel- 
lent cette nation , nommée par les énimagas 
et les lenguas natocoet et yncanabacté. Elle 
peut être composée de cinq cents guerriers , 
qui habitent le Chaco entre les rivières Pil- 
comayo et Vermejo. Leur langage est très- 
difïérent de tous les autres, très-guttural et 



C i6. ) 
très-di fil elle ; maïs comme ils sont voisins des 
pitilagas, et qu'ils les voient et les fréquentent 
beaucoup, ils emploient les mêmes phrases et 
les mêmes tournures. l's ressemblent aux 
payaguâs par leurs oreilles , leur barbote, et 
leur coutuaie d'élever tous leurs enfans ; mais 
ils ont plus de rapport avec les lenguas pour 
ce qui regarde l'usage des chevaux, la taille , 
les proportions, la liberlé , l'égahté , l'igno- 
rance de la divinité , de la religion et des lois. 
J'en dis autant de tous leurs usages , de leur 
force, de leur paresse , et de leur manière de 
se nourrir, qui se réduit à la chasse. Mais ils 
ont de plus , quelques troupeaux peu consi- 
dérables de vaches et de brebis. Les jésuites, 
d'autres ecclésiastiques et des gouverneurs , 
ont souvent formé des peuplades de ces in- 
diens ; mais aucune n'a subsisté. 

Pitilagas. Cette nation est composée de 
deux cents guerriers, qui vivent dans une 
seule peuplade , non loin de la rivière Pil- 
comayo et des indiens tobas, dans un district 
qui possède quelques lagunes salées. J'ai déjà 
dit que leur langage guttural, nasal et dif- 
ficile, avait les mêmes phrases et les mêmes 
tournures que celui des tobas. Quant au reste, 
Us ressemblent eu tout à ces mêmes tobas que 
II. a. II 



( >60 

jious vêtions de décrire , et auxquels ils se réu- 
nissent ordinairement pour passer la rivière 
du Paraguay, et aller voler les chevaux et les 
troupeaux des espagnols de cette contrée. 

Aguilot, C'est ainsi que les énimagas ap- 
pellent cette nation ^ à laquelle les espagnols 
n'ont pas encore donné de nom. Le nombre 
de ses guerriers ne passe pas cent. Ils habi- 
taient dans l'intérieur du Chaco ,sur les bords 
de la rivière Vermejo ; mais il y a à-peu-près 
dix ans qu'ils abandonnèrent leur pays , pour 
aller s'incorporer aux pitilagas. Je présume 
que cette nation n'est peut-être pas essentiel- 
lement différente de celle des mocobys, parce 
que son langage est le même , quoique très- 
jïiélangé de phrases et d'expressions de l'i- 
diome toba. Il est possible que ce mélange 
provienne de leur fréquentation réciproque, 
et non d'un rapport d'origine. Quoi qu'il en 
soit , leur taille , leurs formes , leurs coutumes , 
ressemblent en tout à celles des mocobys j et, 
comme eux , ils n'ont ni religion , ni chefs , 
ni lois. 

MocoBYS. Cette nation fière, orgueilleuse, 
guerrière et redoutable autant que pares- 
seuse , se divise en quatre hordes principales , 
qui , toutes ensemble , peuvent former deux 



( '65) 
mille guerriers , et qui hal)ilent les bords de 
la rivière Vermejo ou Ypitâ, dans l'inlërieur 
du Chaco, Elle ne connaît point l'agriculture > 
et ne vit que de chasse et de la chair de quel- 
ques vaches et de quelques brebis dont 
elle possède des troupeaux , sans compter les 
bestiaux qu'elle enlève fréquemment aux es- 
pagnols du Paraguay, de Corrientes et de 
Santa-Fé. Son langage est entièrement diffé- 
rent de tous les autres , original et difficile^ et 
51 nous est impossible de l'écrire avec nos 
lettres , ainsi que tous ceux dont la pronon- 
ciation est nasale et gutturale. J'estime que 
leur taille moyenne est de cinq pieds six 
pouces. Quant à leurs proportions, elles sont 
belles, et annoncent des gens robustes. Ils 
montent bien à cheval, toujours à poil, 
comme les lenguas , les tobas , etc. j et leurs 
armes sont les mêmes , c'est - à - dire , une 
lance et une massue, et des flèches quand ils 
combattent à pied. Ils tuent tous les hommes 
adultes , et ne conservent que les femmes et 
les enfans. 

Ils ressemblent aux autres indiens pour la 
couleur , la gravité de la figure , et pour 
toutes les qualités dont j'ai parlé précédera-: 
ment. Ils ne connaissent non plus ni diviaité , 



(•64) 

nî religion, ni culte, ni chefs, ni lois obliga- 
toires. Leurs médecins, leurs caciques, leurs 
mariages, leur ivrognerie, leurs huttes ou 
cases, leur barbote, leur habillement, leurs 
peintures, sont absolument les mêmes 3 mais 
leurs femmes se tracent en outre beaucoup 
de dessins diflerens sur le sein. 

On a tâché , dans tous les tems, de civiliser 
et de coloniser cette nation , qui a tant incom- 
modé les espagnols par son brigandage sur 
les troupeaux. On a dépensé , à diverses épo- 
ques, et même de mon tems, des sommes 
immenses pour cet effet, et on a formé beau- 
coup de peuplades de ces indiens. Mais toutes 
ont fini , et il n'en subsiste que trois du côté 
de Santa -Fé; savoir, celles de San -Xavier, 
San-Pedro et Ynispin. Nous verrons , au cha- 
pitre XIV, qu'aucun d'eux n'est civilisé , ni 
chrétien , lorsque j'expliquerai ce que c'est 
que ces peuplades , et comment on les forme. 

Abipons. Les anciens espagnols donnèrent 
aux indiens de cette nation le nom de me^ 
pones , les indiens lenguas les appellent écus-- 
glna ,ei les énimagas les nomment quiabana^ 
baité. Ils habitaient vers le 28.^ deg. de latit. 
dans le Chaco ; et leur idiome était différent 
de tous les autres , difficile , nasal et guttural. 



ty 



( «65 ) 
Vers le commencement du dernier siècle , les 
abipons s'engagèrent dans une guerre cruelle 
avec les mocobjs, auxquels ils ne cédaient 
ni en orgueil , ui en forces , ni en taille; mais , 
comme ils étaient beaucoup moins nombreux^ 
ils se virent obligés d'implorer la médiation 
et la protection des espagnols. Ceux-ci leur 
fondèrent quelques réductions ou peuplades, 
dont ils confièrent le soin aux jésuites. Il n'en 
existe plus qu'une seule, c'est-à-dire , celle 
deSan-Geronimo établie en règle en 1748. 
Mais comme il est rare que la vengeance des 
indiens s'assouvisse , la guerre continua avec 
plus ou moins d'ardeur, et une partie des 
abipons s'expatria, et passa la rivière de Pa- 
ranâ pour former, en 1770, la peuplade de 
Las Garzas. J'ai passé par cet endroit, et, 
d'après ce que m'a dit le curé et ensuite d'au- 
très personnes, ces abipons sont aujourd'hui 
dans le même état que ceux de San-Gero- 
nimo, c'est-à-dire, sans christianisme ni civi- 
lisation , et conservant presque toutes leurs 
anciennes coutumes. J'observai , au premier 
coup-d'œil, que la plupart d'enlr'eux s'arra- 
chaient les sourcils , les cils des paupières et 
le poil du corps; qu'ils se coupaient ras une 
bande de cheveux depuis le front jusqu'au 



(i66) 
haut de la tête ; et que les femmes porlaîent 
empreintes d'une manière inefTaçable , une 
petite croix à bras égaux au milieu du front , 
quatre lignes horizontales et parallèles sur le 
nez à la naissance des sourcils, et , de chaque 
côté, deux lignes qui partent de l'angle exté- 
rieur de l'œil. Les abipons ressemblent aux 
autres nations , en tout ce que j'ai dit précé- 
demment, par leur manière de s'enivrer et de 
célébrer les cruelles fêtes décrites ci-dessus ; 
par leurs médecins et leur manière de traiter 
les malades j en ce qu'ils ne connaissent ni 
divinité , ni religion , ni loi , ni obligation j par 
3e barbote, les huttes ou cases, les caciques^ 
les habillemens , les parures, les peintures et 
les mariages 5 par la manière dont ils traitent 
leurs esclaves, et par l'horreur pour les morts. 
Celte horreur est telle qu'ils ne laissent pas 
un instant les cadavres dans la hutte , et qu'ils 
les portent aussitôt au cimetière : ils y creusent 
une fosse peu profonde , oii ils enterrent le 
défunt avec tout ce qui lui appartenait, afin 
qu'il ne reste rien qui puisse leur en rappeler 
la mémoire -, et , dans cette idée , ils tuent 
même sur la tombe les chevaux dont l'indien 
se servait le plus souvent. Si la personne est 
morte dans un endroit très- éloigné du Gin:ie- 



(167) 

tîère, ils font ce que j'ai dît cî-dessns. Maïs 
comme ils onl assez de commerce avec les 
espagnols , il y en a beaucoup qui ne portent 
pas le barbote ( quoiqu'ils aient à la lèvre le 
trou destiné à le placer), et qui au lieu de 
mantes de colon , portent des ponchos de 
laine , ainsi que des chapeaux que leur don- 
nent les espagnols, ou qu'ils se procurent eux- 
mêmes. Quelques femmes s'habillent comme 
les espagnoles pauvres, ne se rasent point sur 
le front, et laissent croître leurs sourcils. 

YiLELAS et Cktjmipys. Je ne sais de ces 
deux nations que ce que m'en ont appris les 
ienguas et les énimagas; c'est-à-dire, qu'elles 
habitent auChaco, dans les environs de la ville 
de Salta, au sud de larivièreVermejo; qu'elles 
sont très- pacifiques , vivent de chasse et de 
pêche, et principalement de ia culture des 
terres ; que chacune d'elles n'a qu'une peu- 
plade composée d'environ cent guerriers, que 
leur langage n'a aiicun rapport l'un avec l'au- 
tre , non plus qu'avec celui des autres nations; 

Jarayes. A l'époque de l'arrivée des euro- 
péens, cette nation vivait dans un terrain bas 
et inondé , que les portugais appellent aujour- 
d'hui Matogroso. Sa population était peu con- 
sidérable : sa taille était grande, et annonçait 
la force \ leur langage était différent de tous 



( i68 ) 
les autres. Ils étaient aussi pauvres que tons 
les indiens sauvages. Les hommes allaient 
enlioremenl nus, et, au lieu de barbote, il» 
se mettaient au trou de la lèvre inférieure 
récorce d'un très-j^rand fruit. Les femmes ne 
se couvraient que les parties sexuelles, et se 
traçaient sur K' visuge beauroup de raies et de 
dessms inefl'açiblos Je soupçonne que ces in- 
diens sont les mêmes que ceux à qui les por- 
tugais donnent aujourd'hui le nom debororos. 
Voilà les seuls renseignemens su s que j'aie 
sur cette nalion , parce qie tout ce qu'on 
trouve de relatif h son empire , à ses qualités > 
et même à sa situation , dans les histoires et 
dans les relations anciennes cl mêiue mo- 
dernes , est entièrement faux. 

11 y avait en outre à l'ouest de la rivière 
du Paraguay, dans la province des Chiqui- 
tos, beaucoup de nations indiennes diOéren- 
tes les unes des autres, peu nombreuses > 
mais parlant des langues très-différentes. Ces 
nations étaient enclavées entre plusieurs pe- 
tites p uplades de guaranys sauvages. Tontes 
ont été soumises ou civilisées pas les espa- 
gnols de Santa - Cruz de la Sierra , et par 
les jésuites dans la province des Chiquilos, 
dont nous avons parlé plus haut. 



CHAPITRE XI. 

Quelques reflexions ge'ne'rales sur les Indiens sauvages» 

(Quelques savans ont imaginé que les pre- 
mières sociétés d'hommes sauvages ne man- 
geaient que des fruits spontanées de la tei re, 
et qu'il s'écoula un très-long tems avant que 
les hommes sauvages s'accoutumassent à vivre 
de la chasse, de la pêche et de l'agriculture. 
Mais où est le pays qui produit des fruits 
spontanées dans toutes les saisons de l'année, 
et aussi abondamment , pour qu'ils aient pu 
suffire à nourrir plusieurs sociétés d'hommes 
sauvages? Je puis assurer du moins que les 
pays que je décris ne sont pas de cette qua- 
lité. 11 parait de plus qu'il aura été aussi 
nouveau et aussi difficile aux premiers sau-» 
vages de manger un fruit ou une racine spon- 
tanée , que la chair d'un quadrupède '. Quoi 

' Comme ce paragraphe est un ceux qui a e'te' ajouté 
et m'a e'te envo;ye' d'Espagne par l'auteur , il est pro- 
bable qu'il lui a ('te' suggère' par la lecture de mon Essai 
sur l'histoire de Vespèce humaine , que je lui ai remis 
depuis la rédaction de son ouvrage. A la page 25 de 



( ï?^ ) 

fju'll en soit , toutes les nations d'indiens snu^ 
vages que j'ai décrites dans le chapitre pré- 
cédent , étaient , à l'arrivée des espagnols 
comme aujourd'hui, composées d'individus 
vivant de chasse, de pêche ou d'agriculture ^ 
et aucune ne menait la vie pastorale , parce 
que les quadrupèdes et les oiseaux domes- 
tiques leur étaient inconnus. Il est vrai que 
la vie pastorale et les soins qu'elle exige ne 
paraissent pas plaire à l'homme autant que 
l'exercice de la chasse j peut-être parce que 

cet Essai , on verra que je distingue une première pe'- 
riode des socie'te's humaines , comprenant les peuples 
qui se nourrissent principalement des productions spon- 
tane'es de la terre. Qu'il a existe' et qu'il existe encore 
de tels peuples , c'est ce dont sera convaincu , je l'es- 
père , tout lecteur impartial qui voudra se donner la 
peine de consulter les descriptions donne'es par les 
nombreux auteurs que j'ai cite's dans l'ouvrage qui est 
l'objet de la critique de notre auteur. Je conviens avec 
lui qu'il est aussi facile à l'homme de manger un ani- 
mal qu'un fruit , quoique cela même puisse donner lieu 
à des observations que le lecteur saura bien faire , sans 
que je les expose. Mais ce qui n'est pas moins e'vident, 
c'est qu'il est toujours plus facile et moins dangereux 
de se procurer un fruit ou une racine , qu'un animal 
qui a vie et mouvement , qui sait fuir ou combattre. 

(C. A. W.) 



( I70 
les surprises qu'on y éprouve el les victoi- 
res qu'on y remporte rendent le plaisir plus 
vif et flattent leur vanité. Ce qu'il y a de 
sûr , c'est qu'ils préfèrent aujourd'hui la chasse 
à Ja vie pastorale et a l'agriculture, quoi- 
qu'il leur fût facile à tous de se procurer 
nos animaux domestiques 5 ceux qui en ont 
acquis n'en ont que peu ou point de soin^ 
a l'exception du cheval , qui leur est néces- 
saire \ Il parait donc que la première occu- 
pation de l'homme libre fut la chasse ; celle 
de la pêche dépend moins du choix que du 
hasard , qui fait qu'on est à portée de l'eau. 

^ « Quelque pénible et douloureuse que paraisse dans 
« la deuxième pe'riode , l'existence d'un peuple qui 
« n'est point situe' sur un sol fertile , il ne faut pas ce- 
a pendant s'imaginer qu'il sera tente' d'en changer , 
« lors même qu'il aura sous les yeux l'exemple d'un 
« peuple pasteur , ou d'une nation cultivatrice et civi- 
« lisëe. Ceux d'entre ces peuples qui savent de'jà sup- 
« ple'er aux ressources incertaines de la chasse et de 
« la pêche par une culture grossière, chargent ( ainsi 
« que nous l'avons observe' ) les femmes de ce travail , 
« et le regardent comme indigne d'eux ; tant sont 
« puissans l'empire d'une longue habitude et les im- 
« pressions de la première enfanee I Accoutume's à se 
« conduire par leur seule volonté' , à n'agir que lors- 
« que lu necçssitQ l'exige , la siil^ordijuatioa qui main-; 



('72) 

Ceux qui se trouvent dans ce cas, comme 
les payaguâs et les guatos , préfèrent la pêche 
à tout , parce qu'elle a aussi ses surprises et 
ses facilités , qui égalent et surpassent même 
les victoires du chasseur. L'agriculture et la 
vie pastorale ne viennent qu'après. Dans le 
pays il y avait beaucoup de nations agricoles , 
mais aucune ne menait la vie pastorale ; ce 
qui prouve que cette vie est bien postérieure 
à l'état d'homme sauvage^ et que c'est le 
dernier des moyens de subsister qu'il adopte. 
Si l'on y réfléchit, on verra que toutes les 
nations qui vivent de chasse, comme les char- 
rùas, les minuanes,les pampas, les tehuelchùs 
ou patagons , les guaicurùs, les mbayâs, les 
lenguas, les énimagas, les tobas, les pitila- 
gas, les mocobys et les abipons , sont les 
plus errantes , les plus fainéantes , les plus 

« tient Tordre et assure la tranquillité , serait à leurs 
« yeux une honteuse servitude j le travail re'gle' et 
« presque continuel qui procure la conside'ration et les 
« richesses , une fatigue monotone et insupportable : à 
« la se'curite' , à l'abondance , aux jouissances et aux 
« commodite's de la vie , qui se trouvent chez les peu- 
« pies familiarise's avec l'agriculture , le commerce et 
« les arts , ils pre'fe'reront leur pauvreté , leurs mâles 
« exercices et leur fière indépendance. » ( Essai sur 
'histoire de l'espèce humaine , p. io5. ) 



( 173) 
guerrières, les plus fortes et les plus féroces ; et 
que celles qui subsistent de la pêche, comme 
les payaguâs, les guasarapos et les guatos sont 
plus stables et plus actives , mais également 
fortes , guerrières et féroces j et si la dernière 
l'est moins, on peut croire que cela vient 
du petit nombre auquel elle est réduite. Mais 
pour les nations agricoles, elles sont toutes 
douces, pacifiques, et ne font tout au plus 
que se défendre , lors même que leur taille 
et leurs forces sont très-supérieures à celles 
des autres, comme cela arrive aux guanâs, 
aux machicuys , et aux guentusés. 

Les nations agricoles semaient du coton , 
du many ou manduby ( arachide) , du maïs, 
des patates douces, des pimens, des hari- 
cots , du manioc et camanioc , des cale- 
basses, et beaucoup d'espèces différentes de 
chacune de ces plantes. On ne conçoit pas 
d'où ils les ont tirées, puisqu'aucune de ces 
plantes ne croît spontanément dans le pays. 
Nos agriculteurs , à force de méditations , 
d'engrais, de combinaisons et de greffes, 
viennent à bout de perfectionner les fleurs, 
les fruits et les graines j mais ils ne possè- 
dent pas encore beaucoup d'espèces de maïs, 
de patates douces, de haricots et de cale- 



C >74) 

Lasses, que les indiens ont su se procurer, 
quoique ces peuples soient sauvages, et qu'ils 
n'emploient ni raisonnemens , ni engrais, ni 
greffes, et qu'ils se bornent à faire un trou en 
terre avec un balon et à y mettre la graine , 
que souvent ils ne revoient qu'au rnouient de 
la récolle. Si la nature , en créant ces nations, 
leur mit ces graines sous la main , pourquoi 
ne (it-elle pas le même présent à toutes les 
nations de ces contrées qui vivent de chasse 
et de pêche , et qui sont privées de ces plan- 
tes? Si elle les leur donna, et qu'elles les 
aient laissées perdre , pourquoi les leur 
donna-t-elle ? 

Je ne saurais comprendre non plus com- 
ment la nation guarany, étant agricole et 
par conséquent peu voyageuse, s'était éten- 
due d'une manière si énorme , et en si grand 
nombre , comme nous l'avons vu au chapi- 
tre précédent ; tandis que toutes les autres , 
plus vagabondes , se trouvaient réduites à un 
si petit nombre d'individus, ainsi que nous 
l'avons dit , et qu'elles étaient en quelque sorte 
confinées dans des districts infiniment plus 
petits, oii quelques-unes même, comme 
celle des gualos , se trouvaient cachées dans 
une petite lagune , et qu'il en était à-peu-près 



( '75 ) 
de même des guasarapos. Penser que les gua- 
ranys sont plus féconds serait une erreur ; car 
ils n'ont sûrement en cela aucun avantage sur 
les autres j je croirais plutôt le contraire , 
et les jésuites avaient la même idée, puisque 
dans leurs peuplades de guaranys ils faisaient 
sonner une grosse cloche à minuit, pour ré- 
veiller les indiens et les exciter a la propa- 
gation; c'est du moins ce que tout le monde 
assure. Mais ce qui est hors de doute , c'est 
que les guaranys forment la nation la moins 
robuste et la moins vigoureuse, et qu'elle 
ne vit pas plus et peut-être même moins 
que nous. 

On pourrait s'imaginer que c'est la paix 
qui a favorisé la multiplication des guaranys , 
tandis que la guerre détruisait les autres in- 
diens ', mais cela n'est pas croyable , puisque 
nous voyons les guatos , renfermés dans leur 
lagune sans faire la guerre, et cependant leur 
population n'a point augmenté depuis trois 
siècles. En outre il y a d'autres nations aussi 
pacifiques , aussi agricoles que les guaranys , 
telles que les guayanas, les Nalicuegas, les 
guanas , les machicuys , les guentusés et d'au- 
tres , dont la population n'en est pas moin« 
très-diminuée en comparaison de celle des 



( '7G) 

gunranys. Ajoutez a cela, qu'avant l'arrivée 
des européens, ces nations ne connaissaient 
point l'usage des chevaux, et qu'étint très- 
eloignécs les unes des autres, elles ne pou- 
vaient que bien difficilement se faire la 
guerre. 

Une chose également incompréhensible 
pour moi , cVst que le langage guarany ait 
pu s'étendre dans le territoire immense pos- 
sédé par les portugais et les français, et dans 
une partie du pays que je décris, comme 
nous l'avons vu au chapitre précédent , parmi 
un si grand nombre de hordes indépen- 
dantes , presque isolées , et ne connaissant 
presque aucun commerce, et encore moins 
l'usage des livres ; tandis que nous voyons que 
les gouvernemens de France et d'Espagne, 
malgré leurs efforts, leurs écoles, leurs livres 
et leurs moyens de communication , n'ont 
jamais pu introduire dans toutes leurs pro- 
vinces l'usage général et exclusif de l'espagnol 
et du français. 

Une chose digne de remarque, c'est que 
les portugais , dans un petit nombre d'années, 
réduisirent à la condition d'esclaves tous les 
guaranys du Brésil (voyez le chapitre précé- 
dent) j que dans le même espace de tems les 



( 177 ) 
conquërans espagnols en réunirent plus de 
quarante peuplades, et que, peu de tems 
après , les jésuites formèrent leurs fameux éta- 
blïssemens du Paranâ et de l'Uruguay , en ré- 
duisant aussi en forme de peuplades les gua- 
ranjs qu'ils rencontrèrent dans la province de 
Chiquitos j tandis que nous voyons , d'un au- 
tre côté, que personne jusqu'à présent, n'a 
pu former de peuplades , ni réduire à l'état 
de civilisation aucune des nations que j'ai 
décrites, quoiqu'on ait employé pour parve- 
nir à ce but , l'argent , la persuasion et la 
violence, pendant le cours de trois siècles, 
€t continuellement. Ces faits prouvent qu'il y 
a entre les guaranys et les autres nations dont 
j'ai parlé, plus de différence qu'entre celles 
de l'ancien continent, et même qu'entre beau- 
coup de quadrupèdes d'espèce différente. Et 
que l'on ne pense pas que cela vienne dvi 
climat, puisque les guaranys, les payaguâs, 
les lenguas, etc., vivaient dans les mêmes 
plaines et sous la même latitude , et que 
leur pays commun possédait les mêmes vé- 
gétaux, les mêmes oiseaux et les mêmes qua- 
drupèdes, sans aucune différence dans la 
forme ni dans la grandeur. D'ailleurs les pa- 
lagons et d'autres indiens de différente gran- 
II. a. 12 



( «VB ) 
deur, se trouvent dans le même cas. On au<*' 
rait tort de croire que les guaranys étaient 
faibles et de petite taille, parce qu'ils vivaient 
dans les bois ou aux environs, et que les au- 
tres nations vivaient en rase campagne; puis- 
que tous les guaranys ne se trouvaient pas 
dans ce cas , et que les tupyset les guayanâs, 
qui ne sont jamais sortis de leurs bois , ne 
laissent pas d'être d'une plus grande taille, 
et d'avoir de plus belles proportions, et que, 
jusqu'à ce jour, personne n'a pu les sub- 
juguer. 

D'autres objets dignes d'étonnement sont 
encore : la grande variété de leurs langages» 
leur force , leur taille et leur vigueur. 11 n'est 
pas moins surprenant de voir des peuples qui 
ne connaissent ni religion , ni chefs , ni lois , 
ni soumission , ni craintes, ni espérances pré- 
sentes ou futures , sous quelque rapport que 
ce soit , s'assujéiir néanmoins volontairement 
à certaines pratiques dans leurs maladif's , 
leurs mariages, etc. ; pratiques si extrava- 
gantes et si cruelles , que les plus cruels 
tyrans ne pourraient venir à bout de nous y 
soumettre, quelque prix et quelques récom- 
pensi s qu'ils proposassent. Le plus souvent 
ces indiens ne donnent aucune raison de ce 



C 179 ) 

qu^ils font, et il est bien difficile ou même 
impossible de la deviner. Eu effet, nous ne 
saurions nous figurer que de telles idées 
puissent entrer dans une tête humaine. 

J'admire aussi la hauteur de leur taille , la 
grandeur et rélëgance de leurs formes et de 
leurs proportions, qui n'ont point d'égales 
dans le monde ^ et, en même tems , je ne 
doute pas de leur peu de fécondité. Je m'en 
suis convaincu en examinant une foule de 
listes ou de cadastres anciens et modernes 
de peuplades de guaranjs , et j'y ai remarqué 
en même tems que la somme totale de chaque 
sexe donnait plus de femmes que d'hommes , 
dans le rapport de 14 à i5. Quoique je n'aie' 
pas pu avoir de semblables listes pour les 
autres nations sauvages, j'ai cependant pris 
des informations , et j'ai observé que , parmi 
celles qui ne détruisent pas leurs enfans, 
aucune femme n'en a eu dix, et qu'en géné- 
ral elles ne sont pas aussi fécondes que les 
espagnoles ; c'est ce que prouve aussi la 
diminution de la population chez toutes les 
nations indiennes, excepté les guaranys. On 
le voit encore, en considérant que le rrombre 
des guatos n'a pas augmenté dans le cours de 
trois siècles, non plus que celui des guasara- 



( i8o) 
p6s , des macHcuy s , des guenlusés , des vîlelas 
et des chumipys, comme nous Pavons vu au 
cbap. précéd. 5 quoiqu'ils ne connaissent ni la 
barbare coutume de ravortement , ni la guer- 
re , et qu'ils soient pêcheurs ou agriculteurs. 

Je ne saurais attribuer au climat le peu de 
fécondité des indiennes, quand je vois que, 
dans le même pays, les espagnoles sont plus 
fécondes qu'elles , et au moins autant qu'en 
Europe. On ne peut pas croire non plus qu'un 
grand nombre des enfans indiens périsse faute 
d'aliment , o^i à cause de la dureté de leur 
genre de vie 5 puisqu'ils ont toujours de quoi 
manger , et que leur manière de vivre , loin 
de les affaiblir et de les tuer , les rend tous 
plus forts que nous , les fait jouir d'une meil- 
leure santé, prolonger leur vie plus long- 
teoiSr, et conserver jusqu'à la mort non-seu- 
lement leurs cheveux , mais aussi toutes leurs 
dents j tandis que , parmi les espagnols qui 
habitent la même contrée, il y a beaucoup ée 
têtes chauves, et plus de personnes à qui il 
manque des dents, que je n'en ai vues par- 
tout ailleurs. 

On doit admirer également la facilité avec 
laquelle accouchent toutes les indiennes, sans 
le secours de personne , san^ aucunes suites 



(i8i ) 
fâcheuses, sans cesser de se livrer, le jour 
même , à leurs occupations ordinaires, et sans 
jamais manquer de lait. Elles se lavent immé- 
diatement après, avec de l'eau a la tempéra- 
ture de la saison. Quand c'est une femme 
payaguâ qui se trouve dans ce cas, quelques- 
unes de ses compagnes se placent sur deux 
rangs, depuis sa case jusqu'à la rivière, qui 
est toujours proche ; elles étendent le côté de 
leurs mantes comme pour empêcher le vent 
de passer ; l'accouchée marche au milieu des 
rangs, et se jette à l'eau. Dans tout cela, les 
indiens ressemblent assurément aux quadru- 
pèdes : les hommes surpassent même ceux-ci 
par l'insensibilité avec laquelle ils souffrent 
l'intempérie du ciel, la disette et les traite- 
mens barbares qui ont lieu dans leurs deuils 
et dans leurs fêtes; en ce qu'ils ne se plaignent 
jamais dans leurs maladies , ni même quand 
on les tue; et dans l'indifférence qu'ils témoi- 
gnent à leurs derniers momens , oii ils ne lais- 
sent apercevoir aucune inquiétude pour l'a- 
venir , ni sur le sort de leurs femmes , ni 
sur celui de leurs enfans. 

Quant à la situation locale, je ne conçois 
pas trop comment certaines nations très-peu 
nombreuses se trouvent enclavées parmi les 



( '82) 
autres. Par exemple , dans le pays que je dé- 
cris , la nation guarany renferme dans soit 
sein d'autres nations entièrement isolées, 
coimne les tupys, 1 s guayanâs , les nuaras, 
les nalicuégas, les guasarapos, et les guatos. 
En effet, si ces nations entrèrent dans l'inté- 
rieur du pays avant que d'être entourées par 
les guaranys , pourquoi ne se sont-elles pas 
autant multipliées et autant étendues que 
ceux-ci? Si au contraire elles y pénétrèrent 
après en avoir chassé les guaranys , pourquoi 
ont-elles laissé , pour ainsi dire , la porte fer- 
mée derrière elles ? 

Je conçois encore moins quelle route ont 
pu suivre toutes les nations que j'ai décrites, 
pour venir se fixer dans les lieux qu'elles ha- 
bitent. En effet, si elles sont venues du nord, 
comment n'est-il pas resté dans l'Amérique 
septentrionale un seul indien des races dont 
j'ai parlé? Peut-on supposer que les guatos, 
réduits à 12 ou 20, ne trouvèrent pas dans 
d'aussi immenses déserts une autre lagune que 
celle qu'ils possèdent , et qu'il en est arrivé 
autant aux guasarapos ? Quoi ! les charrûas, 
les pampas, les patagons , les aucâs, les guai- 
curus, les lenguas , les mocobys, les mbayas , 
etc. , qui sont les nations de la plus haute taille, 



( 'SS ) 
les plus fortes, les plus puissantes et les plus 
indomptables qu^il y ait au monde , ne purent 
pas trouver d'établissement, même dans les 
de'serts de rAmérique septentrionale , et se 
virent forcés à se fixer dans le coin le plus 
l'eculé de la partie méridionale de ce conti- 
nent ? N'eussent-elles pas trouvé, du côté du 
nord , autant de terrain et de facilités pour la 
chasse et pour la pêche y etc. , que les nations 
faibles qui occupent aujourd'hui ces contrées 
septentrionales? ou l'excès même de leur po- 
pulation les força t-il à émigrer ? Aucune de 
ces conjectures ne paraît vraisemblable. Il le 
serait encore moins de croire que les nations 
faibles et pusillanimes du nord auraient pu les 
obliger de quitter le pays , puisque nous 
voyons que toute la puissance des espagnols , 
malgré l'avantage incalculal^le que leur donne 
l'usage des chevaux et des armes à feu , 
n'a pu venir à bout de leur faire perdre du 
terrain , malgré trois siècles de combats con- 
tinuels. 

Nous avons dit , Chapitre IX , que quelques 
personnes s'imaginaient que les quadrupèdes 
avaient été créés dans ce pays les uns après les 
autres, et que chaque espèce ne provenait pas 
d'un seul couple primitif^ mais de plusieurs 



f '84 ) 
de la même nalare. Ces personne?? prétendront 
sans doute expliquer de la même manière mes 
observations sur les indiens. Ils se figureront 
qu'aucune de ces nations n'a jamais existé 
dans l'ancien continent , qu'elles n'ont pas 
voyagé autant qu'on se l'imagine, et qu'elles 
ont été créées à l'endroit même oii elles exis- 
tent, indépendamment de l'ancien continent, 
les unes plutôt , les autres plus tard. En sup- 
posant que leur race est différente de la nôtre, 
ils n'auront aucune difficulté à expliquer cette 
différence réciproque ; ils ne seront pas plus 
embarrassés de convenir que chacune des 
nations moins nombreuses peut devoir son 
origine a un seul homme et à une seule femme , 
et peut-être même s'imagineront-ils que les 
guaranys viennent d'une multitude de couples 
de la même nature , et que ces premiers cou- 
ples existaient antérieurement à ceux qui ont 
produit les autres nations. Ceux qui s'occu- 
pent à faire des recherches sur l'histoire de 
l'homme , pourront examiner cette opinion , 
que je ne partage pas. En attendant, je né 
dois pas oublier ici l'exposition d'un doute 
sur les américains, aussi ancien que la dé- 
couverte de l'Amérique. 
Les jiremiers espagnols qui fréquentèrent 



( «85) 
les indiens ou américains, ne les regardèrent 
pas comme des hommes qui eussent la même 
origine que nous, mais plutôt comme une 
espèce intermédiaire entre l'homme et les 
animaux, qui, quoique avec des formes sem- 
blables, différait de nous sous d'autres rap- 
ports, et qui n'était pas susceptible de l'intel- 
ligence , de la capacité ni du talent nécessaires 
pour entendre et pratiquer notre religion. 
Tel fut Pavis de la plupart des laïques, et 
même de plusieurs ecclésiastiques respecta- 
bles, qui faisaient partie du petit nombre des 
prêtres qui , à cette époque , passèrent en 
Amérique. Cependant ils ne pouvaient pas 
se dissimuler qu'en suivant cette opinion , ils 
ne pouvaient jouer aucun rôle religieux dans 
une si grande et si riche découverte. Un des 
principaux partisans de cette idée , fut Fran- 
çois-Thomas Ortiz , évêque de Sainte-Marthe. 
Il écrivit un long mémoire au conseil suprême 
de Madrid , en concluant que l'expérience 
qu'il avait acquise par une longue fréquenta^ 
tion des indiens, les lui faisait regarder comme 
des êtres stupides , et aussi incapables que les 
bêtes brutes de comprendre notre religion , 
et d'en observer les préceptes. D'autres ecclé- 
siastiques , à la tête desquels était le fameux 



( n% ) 

François Barlbélemi de Las Casas, disaient au 
contraire que les indiens étaient des hommes 
de notre espèce , et aussi propres au christia- 
nisme que nous. On disputa avec chaleur de 
part et d'autre, et il y eut aussi des ecclésias- 
tiques qui, pour concilier les deux opinions, 
dirent qu'à la vérité les indiens étaient des 
hommes de la même espèce que nous, mais 
si bornés , qu'on devait se contenter de les 
baptiser , et leur refuser du reste tous les 
sacremens. Tel était l'élat des choses, lorsque 
Las Casas se déclara l'apologiste et l'ardent 
protecteur des indiens. Il allégua en leur fa- 
veur toutes les raisons qu'il put trouver -, et, 
pour affaiblir les argumens de ses adversaires, 
il n'oublia pas la méthode ordinaire des avo- 
cats et des déclamateurs , c'est-à-dire qu'il 
décria les espagnols , en disant que s'ils vou- 
laient à toute force que les indiens fussent de 
purs animaux, c'était pour les traiter comme 
tels, et pour excuser les atrocités qu'ils com- 
mettaient à leur égard. Ce fut ainsi qu'il ob- 
tint du pape Paul III une bulle datée du ^ 
juin 1557, qui déclarait les indiens véritable- 
ment hommes, et capables de tous les sacre- 
mens de notre religion. Cette victoire valut à 

o 

Las Casas un évêché et une grande réputation , 



(i87 ) 
mais cela ne suffît pas j-jour déterminer les 
curés du Pérou à administrer l'eucharistie aux 
indiens. I!s persistèrent dans leur refus pen- 
dant près d'un siècle, sous prétexte de l'inca- 
pacité de ces peuples. Il fallut, pour vaincre 
leur répugnance, l'auloritc de plusieurs con- 
ciles, dont trois tenus à l/ma , et les autres à 
Arequipa, à la Plata ou Chuquizaca, a la Paz 
et à l'Assomption. 

Il est bon de remarquer que, dans cette 
dispute , chaque parti avait à sa tête un évê- 
que ; que le pape , malgré le pouvoir qu'il 
avait alors, ne put vaincre la répugnance des 
curés expérimentés dans la matière , qui , 
pendant long-tems refusèrent d'administrer 
d'autres sacremens que le baptême, aux indiens 
les plus civilisés qu'il y eût , c'est-à-dire aux 
sujets de l'Inca , et que le saint-siége même 
semblait douter de la capacité religieuse des 
indiens, puisqu'il les exempta du tribunal de 
rinquisition et de presque tous les préceptes 
ecclésiastiques. Tout cela paraît indiquer que, 
de part et d'autre , on avait des raisons plau- 
sibles et que la question était très-importante. 
En effet , aucune ne pouvait l'être davantage 
pour des catholiques , puisqu'en adoptant 
l'opinion d'Ortiz et de ses partisans, on s'cx- 



( i88 ) 
pose, au cas qu'elle soit fausse, à priver le» 
indiens des sacremens nécessaires au salut, et 
par conséquent du paradis. D'un autre côté , 
si l'on s'en rapportait à Las Casas , et qu'il se 
trompât , il en résultait une profanation hor- 
rible des sacremens. Je ne prétends pas déci- 
der, mais seulement indiquer quelques unes 
des raisons pour et contre. Je commencerai 
par l'opinion de l'évêque de Sainte-Marthe. 

Voici , je crois , quelles furent leurs pre- 
mières réflexions : •< Pour que les indiens 
eussent la même origine que nous , il aurait 
fallu qu'ils eussent passé de notre continent au 
leur , parcouru celui-ci d'un bout à l'autre ; 
ils n'auraient pu être déterminés à cette dé- 
marche que par une nécessité extrême , 
puisque l'homme s'attache au pays qui î'a vu 
naître et qu'il ne l'abandonne jamais volon- 
tairement : témoin les nations indiennes , qui 
n'ont fait aucune émigration dans l'espace de 
trois siècles , ainsi que les nations civilisées 
qui ne changent jamais de place. Les seules 
causes naturelles de l'émigration d'un peuple 
paraissent être : l'excès de population , qui 
rend le territoire trop petit pour le nombre 
de ses habitans, et la mauvaise qualité du sol 
ou du climat. Mais les nations indiennes que 



( '89) 
j'ai décrites , étant si peu nombreuses , et 
aucun climat ni aucun sol ne paraissant devoir 
être mauvais pour elles , on ne voit pas la 
raison qui aurait pu les faire émigrer 5 et si 
elles ne Pont pas fait , leur origine n'est pas 
la même que la nôtre. 

La situation locale des nations dont je viens 
de parler, nations qui se trouvent toutes dans 
la partie méridionale la plus reculée de l'Amé- 
rique , et aucune dans le nord de ce continent, 
non plus que dans l'ancien , c«tte situation , 
dis-je , indique que ce n'est pas par transmi- 
gration qu'elles s'y trouvent , puisqu'il en se- 
rait resté une partie dans leurs anciens domi- 
ciles. Ceux qui soutiendraient l'opinion con- 
traire , ne manqueraient pas de dire que les 
indiens passèrent d'un continent à l'autre , €t 
que , supposé même qu'ils ne fussent que des 
animaux , on sait que le déluge les fît tous 
périr , excepté un très- petit nombre d'indi- 
vidus conservés dans l'ancien monde. Mais 
les laïques s'imagineraient que ce déluge ne 
fut général que dans l'ancien continent j puis- 
que les eaux ne s'élevèrent qu'à quinze cou- 
dées au - dessus des montagnes d'Arménie ; 
c'est - a - dire , qu'il s'en faut de beaucoup 
qu'elles eussent pu couvrir les hauteurs d'A- 



( igo ) 

mérîque, quî sont si élevées qu'il n'y pleut 
jamais. Leur sommet est supérieur à la région 
des nuages , qui n'y parviennent jamais , et 
encore moins les pluies. Ainsi les indiens et 
les animaux d'Amérique purent naturelle- 
ment se préserver de l'inondation , en se re- 
tirant sur les parties les plus élevées; et puis- 
que toute la race humaine périt dans le déluge 
de l'ancien continent, les espèces existantes 
en Amérique ne doivent pas être considérées 
comme en faisant part. » 

Parmi les nations que j'ai décrites , on 
compte trente-cinq langages différens. Je ne 
crois pas qu'il y ait d'exagération à présumer 
qu'il y a bien encore six autres langues parmi 
les nations qui sont a l'ouest des pampas , au- 
tant parmi celles du sud , et huit parmi les 
anciens indiens de la province de Chiquilos: 
comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, 
cela fait en tout cinquante-cinq idiomes très- 
difïerens 5 et , sous ce rapport , ce n'est pas 
faire une supposition outrée que de croire 
que , dans toute l'étendue de l'Amérique , il 
y avait mille langues diiTérentes, c'est-à-dire, 
peut-être plus que dans toute l'Europe et dans 
toute l'Asie. 

D'après cette seule considération, comment 



( '91 ) 
peut-on expliquer raisonnaLlemenl ]e passage 
de ces nations d'un continent à l'autre , par le 
nord ou par quelque autre endroit que ce 
soit ? Il ne s'agit pas ici du passage d'un 
homme ou d'une femme sur un canot ou sur 
un radeau, ni même de celui d'une partie de 
quelque nation voisine : il faut concevoir un 
bras de mer traversé par une mullilude de 
nations entières , dont il n'est pas demeuré 
un seul individu dans leur ancienne patrie; 
nations très-difïerenles en taille , en vigueur 
et en proportions , et qui parlaient mille lan- 
gues qui n'avaient absolument aucun rap- 
port 5 langues qui paraissent dictées par la 
nature même , quand elle apprit aux chiens 
et aux autres quadrupèdes à former des sons , 
c'est-a-dire très pauvres en expressions , pres- 
que toutes nasales et gutturales , ne se pro- 
nonçant presque pas de la langue , et sem- 
blables en cela au langage des animaux. L'u- 
nité de langage parmi les guaranjs qui oc- 
cupent une si vaste étendue de pays , avan- 
tage qu'aucune des nations policées du monde 
n'a pu obtenir, indique encore que ces sau- 
vages ont eu le même maître de langue , qui 
a appris aux chiens à aboyer de la même 
manière dans tous les pays. 



( '92 ) 
Il est naturel de croire que ceux qui pri- 
rent les indiens pour de simples animaux , 
les comparèrent réciproquement , et qu'ils 
trouvèrent encore entr'eux d'autres ressem- 
blances , soit au physique , soit au moral. En 
effet les indiens ressemblent aux animaux par 
la délicatesse de l'ouïe , par la blancheur , la 
propreté et la disposition régulière de leurs 
dents y en cç qu'ils ne font usage de la voix 
que très-rarement j en ce qu'ils ne rient ja- 
mais aux éclats y en ce que les deux sexes 
s'unissent sans préambule ni cérémonies ; en 
ce que les femmes accouchent facilement et 
sans aucunes suites fâcheuses ; en ce qu'ils 
jouissent en tout d'une entière liberté 5 en 
ce qu'ils ne reconnaissent ni supériorité , ni 
autorité j en ce qu'ils suivent dans leur con- 
duite, sans y être obligés ni assujétis, cer- 
taines pratiques, dont ils ignorent et l'origine 
et la raison ; en ce qu'ils ne connaissent ni 
jeux , ni danses , ni chants, ni instrumens de 
musique^ en ce qu'ils supportent patiemment 
l'intempérie du ciel et la faim; en ce qu'ils ne 
boivent qu'avant ou après leurs repas , et ja- 
mais pendant qu'ils mangent 5 en ce qu'ils ne 
se servent que de la langue pour dter les 
arrêtes du poisson qu'ils mangent, et qu'ils 



( '95 ) 
les conservent dans les coins de la bouche ; 
en ce qu'ils ne savent ni se laver , ni se net- 
toyer , ni coudre 5 en ce qu'ils ne donnent 
aucune instruction à leurs enfans, et que quel- 
ques nations même tuent les leurs; en ce qu'ils 
ne s'occupent ni du passé ni de l'avenir 5 en ce 
qu'ils meurent sans inquiétude sur le sort de 
leurs femmes et de leurs enfans , et de tout 
ce qu'ils laissent au monde ; et finalement , 
en ce qu'ils ne connaissent ni religion , ni 
divinité d'aucune espèce. Toutes ces qualités 
paraissent les rapprocher des quadrupèdes; 
et ils semblent même avoir quelque rapport 
aux oiseaux par la force et la finesse de leur 
vue. 

Ces observateurs devaient trouver aussi 
d'autres différences entre les sauvages d'A- 
mérique et les européens : car , indépendam- 
ment des rapports qu'ils pouvaient trouver 
entre ces sauvages et les quadrupèdes , ils 
durent t»emarquer que la couleur des indiens 
était différente ; qu'ils n'avaient point de 
barbe; que les hommes avaient moins de 
poil , et les femmes un écoulement pério- 
dique moins abondant ; que leurs cheveux 
étaient plus grossiers , plus plats et toujours 
noirs ; que leurs parties sexuelles n'avaient 
II. a. i3 



( '94 ) 
pas les mêmes proportions, comme nous Pa- 
vons dit au chapitre précédent ; qu'ils étaient 
beaucoup plus phlcgmatiques , et moins iras- 
cibles j que leur voix n'élait ni forte ni sonore, 
et qu'on ne les entendait presque pas 5 qu'ils 
riaient a peine , et que l'on ne pouvait distin- 
guer en eux aucun signe extérieur de passion ; 
qu'ils paraissaient également insensibles dans 
leurs maladies , dans leurs douleurs , dans 
leurs deuils et leurs fêtes ; que leur vie était 
plus longue ; que la fécondité de leurs femmes 
était inférieure acelle des européennes établies 
dans le même pays 5 que les indiens conser- 
vent toutes leurs dents intactes et saines , tan- 
dis que les européens les perdent très-aisé- 
ment j que le mal vénérien parut naître de 
l'union de ces derniers avec les américains j 
que ce mal était auparavant aussi inconnu 
en Europe qu'en Amérique j qu'il n'est dû 
\ qu'à un mélange qui n'élait pas conforme à 

I la nature , et que quelques nations n'aiment 

guères leurs enfans , puisqu'elles les tuent ou 
les chassent de la maison paternelle , aussitôt 
qu'ils sont sevrés. Peut - être observèrent-ils 
/ aussi que la gravité spécifique de leur corps 
/ n'était pas aussi considérable , comme cela 
paraît indiqué par les observations rapportées 



( 195 ) 
au chapitre précédent ; enfin peut-être remar- 
quèrent' ils que plusieurs de ces nations nous 
surpassaient par la grandeur de la taille et 
par la beauté des proportions, en même-tems 
que d'autres nous étaient très-inférieures dans 
ces deux points , et que la différence réci- 
proque était peut-être plus grande que celle 
qu'on observe entre les nations européennes. 
Ceux qui avaient cette idée , étant espa- 
gnols , devaient imaginer en outre , que si 
les indiens descendaient d'Adam , il n'y aurait 
eu aucune justice à les damner éternellement 
pour n'avoir pas été baptisés , et pour n'avoir 
pas fait une chose qui leur était impossible , 
puisqu'ils l'ignoraient et que personne ne les 
en avait instruits. Il est vrai que , pour parer 
à cette difficulté , on a dit que Saint Thomas 
avait été prêcher en Amérique , et on a même 
prétendu y avoir rencontré quelques vestiges 
de sa mission ; mais je crois que ces prétendus 
vestiges sont une pure imagination , et que 
cette mission n'est pas prouvée authentique- 
luent. Du moins ne trouva- 1- on dans ces con- 
trées aucun évêque , ni aucune église , quoi- 
qu'on en eût trouvé dans tous les endroits où 
les apôtres avaient prêché ; et d'ailleurs , il ne 
paraît pas possible qu'un seul homme eût pu 
parcourir et instruire tout le continent de 



C '96) 

rAmérique. D'autres supposent que le Créa- 
teur fait connaître par révélation sa volonté 
aux indiens , et qu'il dépend d'eux de la suivre 
ou non. 

Voyons à présent sur quoi on s'est fondé 
pour décider que les américains descendaient 
d'Adam, et pour croire, en conséquence, 
qu'ils étaient venus de l'ancien continent , et 
qu'on devait travailler à leur conversion. On 
vit que leur corps était presque entièrement 
semblable au nôtre , et qu'il était composé 
des mêmes parties ; qu'ils apprenaient tous 
les arts qu'on voulait leur enseigner ; qu'ils 
apprenaient également notre langue , et 
qu'ils imitaient toutes nos actions ; qu'ils dis- 
couraient et raisonnaient comme nous , et 
qu'au Mexique et au Pérou ils avaient des 
idoles et adoraient le soleil. De là on conclut, 
qu'ayant un corps comme le nôtre, agissant 
et raisonnant de même, et adorant un être 
matériel ou non, ils étaient enfans d'Adam, 
et capables d'adorer un esprit créateur. 

Ou se confirma , sans doute , dans celte 
idée, en voyant que de l'union des européens 
avec les américains, il résultait des enfaiis 
qui avaient la faculté de se progager , puis- 
que le fameux comte de BuiTon et la plupart 
des naturalistes croyent que, pour prouver 



( ^97 ) 
ridenlîté d'espèce, il suffît que de l'union d'un 
mâle et d'une femelle il résulte des individus 
féconds. Il est vrai que je n'ai pas adopté celle 
opinion dans mes notices pour servir à l'his- 
toire naturelle des quadrupèdes du Paraguay \ 

• Les naturalistes regardent comme d'une même 
espèce tous les animaux qui ont une conformation in- 
terne et externe entièrement semblable , ou dont les 
différences ne sont point dues à aucune cause native et 
procre'atrice , mais sont le résultat du climat ou de la 
manière de vivre. Le mélange ou Je croisement des 
espèces , et la reproduction des espèces métivcs ou qui 
sont le produit de deux espèces différentes , est possi- 
ble sans doute , et même prouvé; mais ce mélange est 
infiniment rare , eette reproduction infiniment difù^ 
cultueuse. On n'en vait des exemples que dans l'état 
de domesticité , et seulement entre des espèces peu 
dissemblables. Si cette reproduction a lieu dans l'état 
sauvage, ce qui est douteux , elle ne peut avoir de 
suite , parce que l'espèce métive est promptement dé- 
truite. Il en résulte que la facilité de la propagation à 
rmfini, entre des races qui offrent quelque différence^ 
est toujours une grande preuve en faveur de l'identité 
d'espèce. D'ailleurs , parmi les caractères tant phy, 
siques que moraux , par lesquels on a voulu distinguer 
les indiens des européens , il n'eu est pas un seul qu'on 
puisse considérer comme spécifiques , quoique plusieurs 
soient exagérés et que d'autres soient absolument faux, 
puisqu'ils sont contraires à ce qui résulte des récits 
mêmes de M. d'Azara. (C. A, W.) 



(198) 



CHAPITRE XU. 

Des rrio^^ens employés par les conqnerans de l'Ame'-^ 
rique , pour re'duire et assujétir les Indiens ; et de 
la manière dont on les a gouvcrne's. 

Les espagnols employèrent, à l'égard des 
indiens que je décris, une conduite diffé- 
rente de celle qu'ils ont tenue dans d'autres 
parties de l'Amérique; et comme je fais une 
description particulière , que je ne veux point 
généraliser, je me bornerai à développer les 
moyens employés pour réduire les indiens 
compris dans les limites de la contrée que je 
décris, parce qu'on ne la connaît peut-être 
pas. Pour mettre plus de clarté , je parlerai 
dans ce chapitre de la conduite des conqué- 
rans laïques; et dans le suivant , de celle des 
jésuites dans leurs fameuses peuplades du 
Paranâ et de l'Uruguay. 

Les chefs chargés de la conquête du Para- 
guay et de la rivière de la Plata , établirent 
une distinction dans la manière de traiter les 
indiens. S'ils se rendaient coupables d'in- 
sultes ou d'injustices envers les espagnols , 



( 199 ) 
tîenx-cî , après les avoir vaincus , se les parta- 
geaient enlr'eux , et s'en servaient comme de 
domestiques. Il y eut aussi beaucoup d'indiens 
qui demandèrent aux espagnols , volontaire- 
ment et avec instance, de les recevoir cbez eux 
en cette qualité. C'est de là que vinrent les 
commanderies appelées de Yanaconas et 
à'indiens originales. Dans ces établissemens, 
chaque commandeur espagnol tenait conti- 
nuellement chez lui les indiens de tout sexe 
et de tout âge , qui dépendaient de sa corn- 
nianderie , et il les occupait comme domes- 
tiques , et de la manière qu'il lui plaisait. Mais 
il lui était défendu de les vendre , de les mal- 
traiter, ni de les renvoyer pour cause de 
mauvaise conduite , ou de maladie , ou de vieil- 
lesse 'j et il était obligé de les habiller, de les 
nourrir, de les soigner dans leurs maladies, et 
de leur apprendre la religion et quelque 
métier. On vérifiait tout cela dans une longue 
revue que l'on faisait tous les ans, et on y 
écoutait les indiens. C'est de cette manière que 
furent répartis non- seulement les guaranys 
qu'il y avait à San-Ysidro, à Las Couchas , et 
dans les îles de la partie inférieure du Pa- 
ranâ, mais aussi quelques prisonniers pampas^ 
agaces ou payaguâs , guaicurùs et mbajas ^ 



( 200 ) 

que Ton avait pris à la guerre , ainsi que les 
oreillons (orejones), et d'autres de la province 
des Chiquilos que l'on conduisit au Paraguay. 
Mais si les indiens se soumettaient pendant 
la paix, ou s'ils terminaient la guerre par une 
capitulation, on les forçait de choisir un en- 
droit dans leur propre territoire , et de s'y fixer, 
en y établissant leurs cases pour former une 
peuplade. On choisissait immédiatement un 
cacique ou quelque sujet capable pour être 
corrégidor, et on prenait parmi les autres 
indiens , les officiers municipaux et les al- 
cades, absolument comme dans les villes espa- 
gnoles. Quand tout cela était bien établi et en 
train , on formait les commanderies appelées 
Mita^os y et on les partageait entre les espa- 
gnols, selon les services individuels. Chacune 
était composée d'une division , c'est-à-dire , 
d'un cacique, et des indiens qui le reconnais- 
saient pour tel : mais ces commanderies n'é- 
taient pas si recherchées que celles de Yana- 
conas, parce qu'il n'y avait que les hommes 
de dix-huit à cinquante ans qui fussent obligés 
d'aller tour-à-tour servir pendant deux mois 
Je commandeur. Le reste de l'année, ils étaient 
libres et exempts de service , et absolument 
les égaux des espagnols. En outre , les com- 



C 201 ) 

mandeurs ne pouvaient rien exiger des 
femmes , des caciques , de leurs fils aînés , 
de ceux qui n'avaient pas atteint l'âge marqué 
ou qui Pavaient passé , et de tous ceux qui 
exerçaient quelque emploi ou quelque fonc- 
tion dans la peuplade. 

Comme on recevait continuellement des 
ordres et des exhortations pour étendre les 
découvertes et les conquêtes, sans que l'on 
procurât les fonds ni les moyens nécessaires, 
Domingo Martinez-de-Yrala , qui régla tout 
ce qui eut rapport à la conquête de ce pays , 
inventa une manière de faire des progrès sans 
dépense. S'il savait que dans quelque endroit , 
il y eût des sauvages qui ne fussent pas en 
grand nombre, il en conférait la possession , 
à titre de commanderie , à quiconque vou- 
drait se charger à ses frais de réunir ces 
sauvages à quelque peuplade d'indiens ré- 
duits , ou d'en former eux-mêmes une nou- 
velle , s'il le voulait. Alors, si celui à qui 
l'on donnait une pareille commanderie ne 
pouvait pas réussir par adresse , il rassem- 
blait une petite troupe de gens armés , et 
forçait les indiens k se fixer dans une peu- 
plade, et il les possédait à titre de comman- 
derie de Mitayos. Mais si le chef apprenait 



( 202 ) 

que les sauvages fussent très - nombreux 
(comme cela arriva dans les provinces de 
Guayra el de Cliiquitos, et vers los Campos- 
de-Xerez), il les faisait reconnaître; et^ 
quand il était sur du fait , il envoyait une 
compagnie d'espagnols y fonder une ville plus 
ou moins grande. Ces espagnols partageaient 
entr'eux les indiens, et en formaient des com- 
nianderies , soit de originarios ou yanaconas , 
soit de mitayos , suivant les circonstances que 
Dous avons expliquées précédemment. 

Pour dédommagement des frais , des peines 
et des dangers qu'avaient éprouvés les parti- 
culiers ( et jamais le gouvernement) dans la 
réduction des indiens et dans la formation des 
villes et des peuplades, cet Yrala, dont nous 
avons parlé , donna les dispositions suivantes. 
Ces commanderies appartenaient au premier et 
au second possesseur durant leur vie entière ; 
mais, après ce terme , elles devaient être abo- 
lies, et les indiens jouir d'une pleine et entière 
liberté, absolument comme les espagnols , en 
payant seulement un certain tribut au trésor. 
Yrala jugeait en outre que le tems prescrit 
pour la durée des commanderies était néces- 
saire pour l'instruction et la civilisation des 
indiens, sous la direction et la conduite des 



( oo5 ) 
commandeurs, qui y étaient personnellement 
intéressés , et sous Tinspection du chef , qui 
n'oubliait pas de s'informer de l'état oii se 
trouvaient les indiens , et de la manière dont 
on les traitait. De sorte que , selon moi , il 
était impossible de mieux combiner l'agran- 
dissement des conquêtes et la civilisation , et 
la liberté des indiens , avec la récompense 
due aux particuliers qui faisaient tout à leurs 
dépens. 

Gomme les conquérans n'avaient pas amené 
de femmes d'Europe , et qu'ils en avaient be- 
soin , ils prirent des indiennes , les unes en 
qualité d'épouses légitimes , les autres comme 
concubines. Quelques-uns ne se contentèrent 
pas d'une seule , et en prirent plusieurs a-la- 
fois : car nous savons, entr'autres, que le chef 
principal qui était ce même Yrala , avait eu 
des enfans de sept indiennes qui étaient sœurs , 
comme il le déclare lui-même dans son testa- 
ment que j'ai lu. Ainsi il y avait , sur cet article , 
ime liberté absolue , et les mélifs qui résul- 
taient de ces unions furent regardés comme 
espagnols. Mais, malgré ce dérèglement, iné* 
vitable parmi une soldatesque altière et vigou- 
reuse , et qui connaissait bien le besoin qu'on 
avait de ses efforts pour conserver et pour 



( M ) 

étendre les conqucles, les espagnols conser- 
vèrent leur religion , et quand ils entendirent 
nnpeu Tidiome des indiens, ils leur donnèrent 
de leur mieux une idée du christianisme. Mais 
cela devait se réduire à peu de chose, puisque 
les maîtres savaient à peine le nécessaire , et 
que leur attention se dirigeait principale- 
ment vers la réduction et la civilisation des 
indiens, afin de se procurer des domestiques 
utiles. 

Dans ces premiers tems, les ecclésiastiques 
ne firent rien, et ils ne pouvaient rien faire; 
car les premiers espagnols n'avaient emmené 
avec eux qu'un seul prêtre ; et même , vingt ans 
après la conquête, il n'y avait dans le pays que 
dix-sept ecclésiastiques, y compris 1 évêque, les 
chanoines et les moines. Ils ignoraient presque 
tous la langue, et on n'avait pas encore dressé 
de catéchisme. Il arriva enfin qu'il y avait sept 
ou huit villes, ou colonies espagnoles, et à-peu- 
près une quarantaine de peuplades indiennes ; 
et comme on remarqua qu'il y avait à peine 
vingt ecclésiastiques, on reconnut l'impossibi- 
lité où ils étaient de veiller à tout, et à de si 
grandes distances. En e(ret,quoique le très-petit 
nombre d'enlr'eux qui savait la langue du pays^ 
fût continuellement en course de côté et 



( 205 ) 

d'autre , ils n'avaient même pas assez de tems 
pour baptiser. 

En conséquence, on demanda des jésuites; 
et quand ils arrivèrent , au commencement 
du dix septième siècle ,1e juge ecclésiastique 
les distribua de la manière suivante. 11 en 
plaça deux pour les treize grandes peuplades 
indiennes de la province de Guayra , qui n'a- 
vaient point de curés j et il en envoya un pour 
remplir cette fonction séparément chez les 
indiens de San-Ygnacio-Guazu. Cette disette 
d'ecclésiastiques fut également cause que l'on 
chargea deux jésuites d'instruire les trois 
peuplades indiennes qu'il y avait dans la pro- 
vince d'Ytaty. 

Je parlerai , dans le chapitre suivant , des 
jésuites et de leurs fameuses peuplades; mais 
je ne puis m'empêcher d'observer ici , que l'é- 
poque de leur arrivée fut aussi celle de la 
décadence de l'Empire espagnol , et de la 
cessation totale de la réduction des indiens 
par les conquérans de l'Amérique. Fbj/e^z 
à la fin de ce chapitre, le tableau des peu- 
plades indiennes fondées par les espagnols 
laïques, par les moyens indiqués précédem- 
ment. En jetant les yeux sur la colonne qui 
marque l'année de la fondation , on remar- 



( soG ) 
<|uera que Ja réduction ou l'assujélissement 
des sauvages , faisait au commencement des 
progrès rapides et admirables , et que ces 
progrès cessèrent subitement à l'e'poque de 
l'arrivée des jésuites. En lisant l'histoire , on 
voit également que, depuis cette même épo- 
que, on n'a plus établi de colonies espagnoles; 
que l'on a abandonné quelques-unes des an- 
ciennes 5 que depuis ce tems , la conquête n'a 
pas fait un pas , et que la puissance espagnole 
a déchu chaque jour de plus en plus. Je ne 
m'occuperai pas ici à examiner si ce sont les 
jésuites ou la mauvaise administration qui ont 
causé de si grands malheurs , ou si ces deux 
causes se sont réunies pour produire tous les 
effets dont je viens de parler. Je suivrai mon 
objet , sans m'arrêter. 

La cour ordonna à don Francisco Alfaro , 
auditeur de l'audience de Charcas , de passer 
au Paraguay en qualité de visiteur. La pre- 
mière mesure qu'il prit, en i6i2,fut d'or- 
donner que personne à l'avenir ne pût aller 
à la chasse des indiens pour les réduire , et 
que l'on ne donnât plus de commanderies 
de la manière que nous avons expliquée pré- 
cédemment. Je ne conçois pas sur quoi pouvait 
êlre fondée une mesure aussi politiquement 



( 20? ) 
absurde ; maïs comme cet auditeur favorisait 
les idées des jésuites , on soupçonna , dans le 
tems^ qu'ils lui avaient dicté sa conduite. De- 
puis cette époque , rien n'excita plus les par- 
ticuliers espagnols à prendre la peine d'aller, 
en courant de grands risques , chercher des 
indiens sauvages, pour jouir de leurs travaux 
pendant deux générations, à litre de com- 
mandeurs. Comme il n'y avait alors dans le 
pays ni troupes soldées ni argent, les gou- 
verneurs n'eurent plus aucun moyen d'aug- 
menter les conquêtes, ni de réduire les indiens; 
et toutes les opérations cessèrent subitement. 
Les portugais , nos voisins , qui ne se con- 
tentaient pas de donner en commanderie 
aux particuliers , les indiens qu'ils prenaient , 
mais qui leur permettaient même de les 
vendre comme esclaves a perpétuité, cher- 
chèrent les sauvages par - tout , et jusque 
dans les plus petits recoins du pays. Ils 
s'emparèrent même , en l'usurpant sur nous , 
de la plus grande partie du territoire qu'ils 
possèdent , ils augmentèrent leur population , 
et découvrirent leurs mines. 

Après avoir donc extirpé dans sa racine la 
méthode unique qu'avaient suivie les laïques 
pour réduire les indiens, sans qu'il en coûtât 



( 208 ) 

rien au gouvernement , et à laquelle on avait 
dû des progrès si rapides et si sûrs, comme 
cela est prouvé par ma table , on lui subs- 
titua une méthode ecclésiastique , dont jevais 
parler, que Ton a suivie depuis ce tems , et 
que l'on suit encore aujourd'hui , quoiqu'elle 
soit très-coûteuse et absolument inutile 5 car 
je ne trouve pas une seule peuplade d'in- 
diens formée en suivant cette méthode ecclé- 
siastique , quoiqu'on ait fait pour cela une 
quantité innombrable de tentatives , que je ne 
marque pourtant pas sur ma table , pour ne 
pas la surcharger de détails inutiles. On m'ob- 
jectera peut-être que l'on trouve sur cette 
table des peuplades indiennes existantes au- 
jourd'hui , fet fondées postérieurement aux 
ordres d'Alfaro , c'est-à-dire depuis 1612, et 
qui doivent par conséquent leur origine à des 
ecclésiastiques , depuis l'arrivée des jésuites. 
Mais il faut savoir que la peuplade d'Arecayâ 
a été formée par un gouverneur, que les in- 
diens avaient voulu tuer; ce qui Payant piqué, 
il s'en rendit maître et les expatria en les 
livrant à des particuliers espagnols, et ensuite 
il A>^s incorpora à la peuplade de Los Altos , 
qui était très-ancienne. Il faut savoir égale- 
ment que la peuplade de Santo - Domingo- 



( 209 ) 
Sonano fut formée volontairement par la 
peur que les indiens clianas avaient des char- 
rùas , comme nous l'avons vu Chapitre X • que 
les indiens de celle d'Ytapé mouraient de 
faim , et que les femmes formant plus des deux 
tiers de leur population, les forcèrent à de- 
mander aux espagnols de quoi subsister 5 et 
que ceux-ci s'assurèrent de ces indiens en les 
distribuant dans d'autres peuplades, jusqu'à 
ce qu'ils fussent bien civilises. Quant à la peu- 
plade de Los Guitmos , elle s'est formée d'in- 
diens que l'on emmena deSantiago-delEstero, 
pour les placer auprès de Buenos- Ayres. De 
sorte qu'aucune de ces peuplades ne doit sa 
formation à la méthode ecclésiastique , mais 
uniquement aux laïques et au hasard. Les 
autres peuplades indiquées sur la table , et 
qui ont été fondées par celte méthode ecclé- 
siastique, ne renferment pas un seul indien 
civilisé ou chrétien , et se réduisent à ce que 
je vais dire. 

Dans tous les tems , depuis l'abolition de 
l'ancienne méthode, il y a eu des ecclésias- 
tiques qui ont tâché de réduire des indiens 
sauvages, soit par un vrai zèle, soit par le 
désir de l'avancement , soit pour être plus 
libres par l'éloignement d'un supérieur d'un 
II. a, 14 



( 210 ) 

parti contraire au leur, soit a cause des hono- 
raires qu'on leur accordait. Us ont toujours 
trouvé les chefs temporels favorablement dis- 
posés, parce qu'ils leur offraient une belle 
occasion de se faire valoir à la cour, et parce 
qu'ils savaient que s'ils ne le faisaient pas , ils 
rendraient leur religion suspecte. A Madrid, 
on n'a jamais manqué d'approuver les projets 
de ce genre , non plus que d'accorder les 
fonds que l'on a demandés comme néces- 
saires : on permettait avec la plus grande fa- 
cilité de prendre ces fonds sur le trésor des 
bulles, ou sur d'autres biens ecclésiastiques , 
que l'on ne considérait pas comme apparte- 
nant au trésor royal. 

Tout étant préparé, on envoyait quelque 
présent peu considérable aux indiens sau- 
vages, en leur disant que s'ils voulaient se 
fixer dans un endroit à leur choix , on leur 
enverrait un ecclésiastique ou deux , pour 
vivre avec eux, et qui leur fourniraient des 
vivres, du fer, etc. Jamais les indiens n'ont 
manqué d'accepter une proposition qui leur 
assurait de quoi vivre sans travailler, et qui 
favorisait tant leur paresse. En conséquence , 
on fixait le traitement ou honoraire des curés, 
et ils se rendaient sur les lieux avec les ou- 



( ^11 ) 

vricrs elles outils nécessaires pour leur cons- 
truire une chapelle et des habitations. Cela 
fait, elles ouvriers retirés' ils restaient seuls, 
sans avoir autre chose à faire qu'à distribuer 
la ration aux indiens. Ils ne s'entendent pas 
les uns les autres, et tout le monde ne fait 
autre chose que manger et dormir. Si quel- 
ques indiens se lassent de ce genre de vie , 
ils s'en vont et reviennent quand bon leur 
semble • et voilà ce que Ton appelle une 
peuplade ou réduction.'^xiÇm tout s'évanouit, 
quand les fonds assignés sont épuisés^ mais 
on n'avertit jamais la cour du peu de succès 
de l'entreprise , pour ne pas la fâcher et la 
dégoûter à jamais de semblables projets. 

J'ai vu beaucoup de peuplades ou réduc- 
tions commencées et terminées de cette ma- 
nière; et je sais, à n'en pouvoir douter, qu'on 
en a formé une quantité innombrable d'autres, 
parce qu'à peine y a-t-il un chef qui n£ fasse 
quelque entreprise de ce genre; et, ce qu'il y 
a de sûr, c'est que je ne connais pas une seule 
peuplade indienne existante aujourd'hui , qui 
ait été fondée de cette manière. L'expérience 
non interrompue de deux siècles paraît devoir 
suffire, pour prouver l'inutilité de la méthode 
ecclésiastique , en même tems que ma table 



( 212 ) 

montre refiîcacilé infaillible de la méthode 
laïque , que l'on doit préférer tant qu'on le 
pourra , puisqu'elle est unique , en y em-^ 
ployant ces mômes fonds que l'on perd inuti- 
lement par le système contraire que l'on suit , 
en trompant la cour. Les ecclésiastiques , qui 
ne peuvent pas se dissimuler l'inutilité de 
leurs propres efforts , ont toujours tâché et 
lâchent encore de se mettre à couvert, en 
attribuant leur peu de succès à l'insuffisance 
des fonds, ou à la méchanceté des gouver- 
neurs, ou à celle des espagnols, eic Qu'on 
n'allègue pas contre ce que je viens de dire 
les peuplades jésuitiques, dont je ne parle pas 
ici , parce que nous verrons dans le Chapitre 
suivant, que la force eut plus de part à leur 
formation , que les moyens ecclésiastiques. 

Mais, indépendamment même d'une expé- 
rience aussi longue et aussi coûteuse, on sera 
convaincu de l'insuffisance des moyens ecclé- 
siastiques , si Ton pense à l'impossibilité où se 
trouve un prêtre ou un moine de parler le 
langage de ces indiens, à l'exception du gua- 
rany, que l'on parle au Paraguay. Quand bien 
même on sérail venu à bout de faire dispa- 
raître un inconvénient aussi grave, il est 
impossible de rédiger un catéchisme dans des 



(^i3 ) 
langues aussi pauvres, et qui manquent de 
mots pour exprimer les idées a}3sf raites , et 
même pour compter au-delà de trois ou de 
quatre. Cette difficulté est telle que, quoique 
ridiome guarany soit le plus facile et le plus 
abondant de tous les langages indiens, et qu'il 
soit presque le seul que parlent les espagnols 
du Paraguay, je n'ai cependant rencontré que 
quatre ecclésiastiques qui osassent prêcher et 
faire leurs instructions en guaranj; et ils 
avouaient eux-mêmes, que c'était une cliose 
presque impossible, même en adoptant beau- 
coup de termes espagnols. Les jésuites qui 
sont, sans contredit, ceux de tous les .ecclé- 
siastiques qui se sont le plus appliqués à ap- 
prendre les langues des indiens , n'ont jamais 
pu former une grammaire, un dictionnaire, 
ni un catéchisme des langues toba, pilîlaga ,< 
abipona, mocobj, pampa, etc., pendant vingt 
ans ou plus que leurs missionnaires ont passé 
parmi ces peuplades. Ils n'ont pas mieux 
réussi à l'égard de la langue payaguà, quoi- 
qu'ils aient vécu , pendant le même tems aa 
moins , avec les indiens qui la parlaient dans 
la même ville , et que ces sauvages habitassent 
à la porte de leur collège de l'Assomption. Le 
catéchisme guarany est le seul connu dans 1© 



( 2i4 ) 

pays que je décris. Que Ton recbercîie tous 
ceux qui exislenl dans la partie de l'Amé- 
rique qui nous appartient , peut-être n'en 
trouvera-t-on pas plus de cinq , quoiqu'il y ait 
peut-être plus de mille langues différentes ^ 
€t que les jésuites et d'autres ecclésiastiques 
aient tâché de prêcher le christianisme , et de 
former des peuplades parmi tous les sauvages 
qui parlent ces langues. Peut-être même , pour 
compter cinq catéchismes, faudrait -il com- 
prendre dans ce nombre le guarany, le gué- 
choa, Taîmarâ et le mexicain, langues qui 
sont toutes adoptées par les espagnols , indé- 
pendamment des travaux des ecclésiastiques. 
On pourra m'objectcr que le Gouvernement 
envoie continuellement une multitude de re- 
ligieux d'Espagne en Amérique, et qu'ils ont 
fondé une infinité de peuplades d'indiens sau- 
nages dans différentes provinces; mais je ne 
parle ici que de ce que j'ai vu dans le pays 
que je décris, sans m'étendre davantage. Ce- 
pendant quelques-uns même de ces religieux 
missionnaires , qui avaient passé plusieurs 
années dans les peuplades dont nous parlons 
ici, m'ont dit franchement « qu'ils ignoraient 
« tous la langue des indiens; qu'ils n'avaient 
« même pas de catéchisme écrit dans ces lan- 



C 2,5 ) 
« gues , et que ces peuplades se réduisaient 
« à ce que j'ai dit plus haut. )> 

Cet auditeur Alfaro, dont j'ai déjà parlé ^ 
ordonna aussi qu'aucun indien ne serait tenu 
à aucun service envers son commandeur , et 
qu'il ne serait obligé qu'à lui payer un léger 
tribut annuel en fruits du pays ; mais il ordonna 
en même tems que ceux qui posséderaient des 
commanderies de yanaconas ou d'indiens qui 
n'appartiendraient à aucun peuple, donnassent 
à ces indiens des terres à cultiver pour leur 
compte et à leur volonté. Cette mesure privait 
les ecclésiastiques, ainsi que les autres espa- 
gnols , de tous leurs domestiques , et ils s'en 
plaignirent à l'auditeur. Celui-ci prit un parti 
bien extraordinaire ; ce fut de laisser les com- 
manderies dans l'état oii elles étaient , et de 
dire le contraire à la cour dans le compte qu'il 
lui rendit, oii il assurait qu'il avait supprimé 
le service personnel, et pris des mesures pom- 
abolir les commanderies. Ainsi tout le monde 
fut content- la cour approuva tout, et même 
réduisit en lois les ordonnances d'Alfaro, et 
Ton agit au Paraguay comme si ces lois n'e'us. 
sent pas existé y mais le décret dont j'ai parlé 
précédemment resta en pleine vigueur. Ainsi 
tout demeura sur le même pied, jusqu'à c© 



(2l6) 

qu'à une époque Irès-rapprocliée de nos jours, 
il y a à-pcu-pr('s ^5 ans , Je conseil des Indes 
apprit qu'il existait au Paraguay des comman- 
deries, et que ces établissemens obligeaient 
les indiens à une servitude personnelle : il or- 
donna que cette coutume fût abolie, comme 
elle l'avait été auparavant dans tout le reste de 
l'Amérique. Les habitans du Paraguay firent 
des représentations, et la chose est restée in- 
décise. 

Tout ce que je viens de dire concerne les 
difFérens moyens employés pour réduire les 
indiens dans le pays que je décris j et il a fallu 
le dire, parce que je crois qu'on l'ignore , et 
parce que cet exposé peut fournir des idées 
pour se conduire dans des cas semblables. Je 
vais à présent dire quelque chose du sort des 
indiens soumis. Les yanaconas étaient et sont 
encore une espèce d'esclaves, dont le sort par 
conséquent n'a pu varier; et ainsi leur civili- 
sation et leur état les mettent dans la classe 
des esclaves nés dans le pays. 

Les indiens mytayos ou appartenant aux 
peuplades, après avoir fini les deux mois de 
travail qu'ils doivent au commandeur, étaient 
autrefois aussi libres que les espagnols , et \h 
pouvaient commercer , acquérir et posséder k 



( ^^7 ) 
Jeiir gré. Tel fut leur état pendant un siècle, 
jusqu'à ce que les jésuites ajant établi la 
forme de communauté parmi les indiens qu'ils 
gouvernaient ( j'en parlerai au Chapitre sui- 
vant ) , les chefs laïques les imitèrent dans les 
peuplades qui dépendaient d'eux, parce que 
cette manière d'administrer les rendaient maî- 
tres absolus de tout le travail des indiens, sans 
exception d'âge ni de sexe. Il n'y a eu que les 
peuplades del Baradéro, de Quilmos, de Cal- 
chaguy et de Santo Domingo Soriano, qui 
aient eu le bonheur de ne pas connaître cette 
manière de vivre en communauté, et qui ^ 
jouissant de leur ancienne liberté , sont par- 
venus à être aussi civilisés que les espagnols. 
Ces indiens ont oublié leurs langues et leurs 
coutumes; ils se sont alliés aux espagnols, et 
passent presque tous pour tels. C'est ce qu'on 
ne trouvera dans aucune des peuplades dont 
les indiens vivent en communauté. 

Les chefs laïques ne se sont pas contentés 
de copier les jésuites dans l'établissement du 
gouvernement eu communauté , dans leurs 
peuplades d'indiens; ils les ont imités égale- 
ment dans les soins qu'ils ont pris d'empêcher 
les indiens d'avoir aucune communication 
avec les espagnols. Us ont également l'atteu- 



lion de tenir caché tout ce qu'ils font dans 
leurs peuplades, et même leur existence^ 
qui sans doute doit ctre ignorée en Espagne , 
puisqu'elle le serait encore à Buenos- Ayrcs, 
si je ne l'y eusse fait connaître. Quand les 
jésuites donnèrent à leurs indiens de petites 
fermes pour les cultiver en particulier , les 
gouverneurs laïques les imitèrent également 
dans leurs peuplades; et lorsqu'après Texpul- 
sion des jésuites , on dressa un règlement 
pour les indiens qu'ils dirigeaient, on le copia 
aussi pour les peuplades dont je parle ici. Ce 
règlement dit en substance, que l'on accorde 
aux indiens deux jours pour cultiver libre- 
ment leurs fermes particulières et pour jouir 
de leur produit; que, les autres jours de la 
semaine, ils doivent travailler pour la com- 
munauté , qui est tenue de les nourrir alors; 
que chaque indienne est obligée de filer par 
jour une once de coton brut, et qu'on leur 
fournira leurs habillemens tous les ans , c'est- 
à-dire, six vares de toile fabriquée dans l'en- 
droit même , pour les hommes faits , et cin<j 
pour les femmes. 

Mais comme les biens des communautés 
sont un véritable trésor pour les chefs et pour 
les administrateurs, il n'est pas difficile de 



( 219 ) 

comprendre ce qui en arrive , c'esl-h-dire que 
l'on ne fournit pas l'habillement à la dixième 
partie de chaque peuplade ; que l'on ne donne 
que de la viande crue aux travailleurs , et seu- 
lement les jours oii ils sont employés par la 
communauté , sans s'occuper ces jours - là 
même de leurs familles ; qu'on les prive quel- 
quefois de leurs deux jours libres j que, lors- 
que cela convient , on oblige les indiennes à 
travailler aux champs ; qu'on les pousse con- 
tinuellement au travail, et finalement, que 
tous les biens de la communauté se partagent 
entre les chefs , leurs favoris et les adminis- 
trateurs. Ceux-ci sont des espagnols qui ont 
la confiance des chefs, et que ces derniers 
nomment et destituent arbitrairement , et à 
qui ils font rendre leurs comptes relativement 
à l'administration de chaque peuplade. Il est 
inutile de rapporter le détail de ce manège , 
et il me suffit de dire que le gouverneur du 
Paraguay et le vice-roi de Buenos- Ayres , 
ebacun dans son département , sont les maî- 
tres absolus de tous les biens des communau- 
tés des peuplades, c'est-à-dire de tout le tra- 
vail des indiens, sans distinction d'âge ni de 
sexe ; quoiqu'ils partagent avec les adminis- 
trateurs et avec oeux qui font les affaires sous 



( 220 ) 

main. Tl est surprenant que le Gouvernement 
suprême permette tout cela, et souffre que les 
peuplades indiennes n'aient pas fourni un sou 
au trésor royal , depuis leur fondation jus- 
qu'aujourd'hui ; puisque, outre qu'elles ne 
paient aucun tribut , ni dixme , ni prémice, 
toutes leurs productions sont exemptes d'im- 
positions et de droits. Il est vrai qu'elles ne 
sont pas non plus a charge a l'état , puis- 
qu'elles paient elles-mêmes leurs curés et 
leurs administrateurs, et même leurs maîtres 
d'école , dont je ne vois pas l'utilité. 

Du reste , si nous comparons leur civilisa- 
tion a celle des peuples d'Europe , elle est 
très-arriérée ; mais si , comme on le doit , on 
établit le parallèle entre ces indiens et les es- 
pagnols de la dernière classe ou les bergers , 
on trouvera cette civilisation presque égale. 
L'instruction qu'ils ont reçue des comman- 
deurs relativement aux travaux champêtres, 
une plus grande fréquentation des espagnols, 
avec lesquels ils ne laissent pas de faire en 
cachette leur petit commerce, les ont civilisés 
plus que les jésuites ne l'avaient fait à l'égard 
de leurs indiens. Ainsi, quoique leurs maisons 
et leurs temples ne soient pas aussi solides , ni 
d'une aussi grande apparence , chaque indien 



( 221 ) 

a sa petite maison garnie de plus ou moins de 
meubles , avec une cuisine , et des séparations 
dans rintërieur, que Ton ne trouvait pas dans 
les peuplades jésuitiques. Une autre différence, 
c'est qu'ils s'habillent à l'espagnole, et qu'il est 
rare que chacun d'eux n'ait pas une couple de 
bœufs, quelques vaches à lait, quelques che- 
vaux ou quelques ânes , des poules et un co- 
chon. On trouve parmi eux les plus habiles 
charpentiers du pays. Comme leurs curés ont 
toujours été pris parmi les naturels du Para- 
guay, dont le langage indien est la langue 
maternelle , ils ont eu aussi plus de facilité 
pour les instruire de la religion chrétienne, 
que les jésuites n'ont pu le faire dans leurs 
peuplades* 



TABLEAU des Pcnplidns dlndlens formées par les Gouverneurs. 



s ans 

clos 

pei:plades. 



yta 

yaj;uai'un. . , , 
Aregua. . . . , 

AUos 

Yois 

Tobaty. . . . 
Ypané .... 
Giiarambaré. . , 

Allra 

Maracayu . . 
Terecany. . . 
ybiraparya. . . 
Candelaria . . 
liOrelo. . . . . 
S.Ygnacio-Miri. 
S. :Xavier. . . 
S.Josef. ; . . 
Aiumciacion. . 
S. Miguel. . . 
S. Antoaio . . 
S. Pedro . . . 
S. Tome . . • 
Angeles. . • . 
Concepcion. . 
S. Pablo. ... 
Jésus -Maria. . 
Calchaqui. . . 

Perico-Guazu.. 
Jesui .... 
Curumiay. • . 
Pacuyu. . . . 
33aradero, . , . 
Oboma. . . . 
Guacaras. . . , 
yiaty. . . . . 
S.Lucia. . . , 
Tarcy .... 
Bomboy. . . . 
Caaguazu. . . 
Caazapa. . . . 

Tnty 

Arecaya. . . , 
S. Domingo. . 

ytapé 

Qulîmes. . . . 
Î!). Xaviei-, , , 
iS. Geronimo. . 
Cayasta. . • . 
S. Pfdi-o . . . 
Garzas .... 
Tni'^pin. . . . 




i5o6 
1538 
[5^8 

1538 
1638 
1530 
153B 
1538 
1538 
1538 
1538 
1555 
1555 
1555 
1555 
i5'>5 
1555 
1555 
1555 
T555 
1555 
1555 
1555 
1555 
1573 

1579 
1579 
i58o 
i58o 
i58o 
1588 
1588 
i588 
j588 
1592 
1592 
i5y2 
1607 
1610 
1632 
i65o 
1673 
1677 
1743 
1748 
1749 
1765 
1770 

1-705 



lucorp. à celle des yoi« en 167+. 



Dt^ftuites pat Ie« portuguis e^ï 
1676. 



^3 

d 24 

d 23 

20 

33 

27 
27 
27 
28 
22 

d 22 

d 22 

26 

27 

d 24 

^l 33 

25 

34 
30 

29 

31 
29 

28 

20 



13 30 

4 o 



o 

25 

46 



o 

o 

35 

46 o 

27 31 

17 o 

59 30 

A O 



14 

30 
II 
18 
22 



23 56 
52 o 



38 



9 

28 

4? 



Détruites pat les portugais 
i63i. 



en 



59 

1 59 

d 57 

57 

62 

60 

60 

60 

61 

60 

d 60 

l 59 

58 
58 
1 58 
60 
58 
60 
61 
61 
62 
62 
61 



i5 

I 

4T 
6 

59 
55 
3T 
i8 

13 
o 

30 

49 
39 
37 
38 
00 
36 
27 

43 
39 
37 
II 



oq jLes Incliens se sont espagnolùés 
i et dispersés. 



25 I Détruite par les portugais en iCj^. 
Q I Détruite par les portugais eu 1675, 

fDétruitesparlesportugais en i635. 



Détruite paï les payaguas eu 1748. 



} Réunies , et ont pris le nom de 
SaiitaMaria de i'é. 
Les jésuites l'appellent Santia2('» 

facorp. à celle des alfps en 1675. 



Nota. La lettre ^/indic^ue petit doute sur l'endjoit où eJle se trQUVÇ. J^es peuplades 
qui ne pQïteot point h note dfë destruction, ejtisteHt encore. 



( 233 ) 



CHAPITRE XIII. 

Des moyens cîont se servirent les Je'suites pour re'duire 
et assujetir les Indiens , et de la manière dont ils 
e'taient gouverne's. 

Les jésuites enlrèrent dans le Paraguay àlrï 
fin du 16.® siècle , lorsqu'on y trouvait si peu 
d'ecclésiastiques que les peuplades indiennes 
en avaient bien rarement, et que les villes 
espagnoles même en manquaient , comme 
nous l'avons vu au Chapitre précédent» Ils 
ne devaient point par conséquent manquer 
d'occasions d'exercer leur zèle apostolique ; 
mais celles oii il se distinguèrent le plus , fut la 
réduction des indiens sauvages, dont ils for- 
mèrent une multitude de peuplades qui exis- 
tent encore, et que l'on peut voir dans la 
table placée a la fin de ce Chapitre; mais 
comme elle ne comprend que les peuplades 
fondées par les jésuites , on n'y voit pas 
celles de Loreto , de San Ygnacio-Miri, de 
Santa Maria-de-Fé et de Santiago , parce 
qu'elles avaient été établies par les conqué- 
rans laïques, avant l'arrivée des jésuites 5 ce 



( 224) 

qui me les a fait placer dang Ja table précé- 
dente. Il est vrai que les jésuites croient en 
être les fondateurs, mais ils se trompent; car 
îl est démontré , par des pièces déposées aux 
archives de l'Assomption, que ces peuplades 
sont les mêmes que celles qu'on leur remit 
toutes formées , comme je Pai dit au Cha- 
pitre X. Seulement les jésuites les firent émi- 
grer jusqu'à la rivière du Paranâ , les instrui- 
sirent et les gouvernèrent comme celles qu'ils 
formèrent depuis leur entrée dans le Paraguay 
jusqu'à leur sortie. Ainsi, quoique je ne consi- 
dère pas ces peuplades comme jésuitiques 
dans leur origine , je les regarderai comme 
telles , toutes les fois qu'il s'agira de leur gou- 
vernement et de leur civilisation. 

On compte dans cette table vingt-neuf peu- 
plades d'origine jésuitique. Les vingt-six pre- 
mières forment la fameuse province des 
missions tapes ou guaranys , et elles sont 
situées sur les rives des deux grands fleuves 
du Pai^anâ et de l'Uruguay. Les trois dernières 
se trouvent vers la partie du nord du Para- 
guay , à une grande distance des premières. 
Je n'ai vu aucun manuscrit ancien qui parle 
de la manière employée par les jésuites pour 
venir à bout de réduire et d'assujétir les 



( 225 ) 

vingt-sîx peuplades comprises dans ces mis- 
sions. Ce que les jésuites eux-mêmes écrivent 
dit en substance : Qu'ils commencèrent par 
former la peuplade de San Ygnacio-Guazù , 
en 1609, ^ l'aide d'un grand nombre d'in- 
diens choisis , qu'ils emmenèrent de la peu- 
plade très-ancienne de Yaguaron , et de plu- 
sieurs détachemens de troupes espagnoles , 
qui forcèrent les indiens sauvages à se fixer 
pour former une peuplade : que , dans les 
vingt-cinq années suivantes , ils formèrent 
dix-huit autres peuplades, et qu'il se passa 
ensuite 5i ans jusqu'à la fondation de celle 
de Jésus , qu'ils ne formulèrent même qu'avec 
un renfort d'indiens tirés de la peuplade 
d'Yatapùa, qui avait déjà 71 ans d'ancien- 
neté. Pour ce qui concerne les six autres 
colonies de la même province , elles ne fu- 
rent point formées d'indiens sauvages , mais 
de détachemens de colons pris dans des peu- 
plades déjà réduites ou assujéties. 

Les jésuites disent que, pour réduire ces 
indiens , leur conduite se borna à la persua- 
sion et à la prédication apostolique. Cepen- 
dant j'observe deux choses ; la première, c'est 
qu'ils formèrent leurs dix-neuf premières peu- 
plades dans le court espace de 25 ans , et que 
IL a. i5 



( 226 ) 

Je fruît de leur zèle et de leurs prédications 
cessa tout-à-coup , et qu'ils n'obtinrent aucun 
succès pendant 1 1 2 ans , c'est-à-dire depuis 
l'année i654, époque de la fondation de la 
peuplade de Saint-Côme, jusqu'en 1746, qu'ils 
soumirent celle de Saint-Joachim ; et , dans 
ce long intervalle de lems , ils ne formèrent 
d'autre peuplade que celle de Jésus, et moins 
encore par leurs prédications que par le se- 
cours des indiens d'Ytapùa , peuplade qui 
avait déjà 71 ans d'ancienneté. La seconde 
observation , c'est que ces vingt-cinq années , 
si fécondes en fondations de peuplades , tom- 
bèrent précisément dans le lems 011 les portu- 
gais persécutaient de tous côtés et avec fureur 
les indiens pour les vendre comme esclaves , 
et oii les indiens épouvantés coururent se ré- 
fugier entre les rivières du Paranâ et de l'Uru- 
guay , et dans les bois des environs , oii il 
n'était pas facile à ces corsaires acharnés de 
pénétrer; et en effet, cela n'eut pas lieu. 
En combinant à présent ces deux observa- 
tions , on a quelque raison de , croire que ces 
fameuses peuplades jésuitiques durent leur 
formation plutôt à la crainte que les portu- 
gais inspiraient aux indiens , qu'au talent per- 
suasif des jésuites. En effet, il était naturel 



( 227 ) 

que ces religieux dussent assujélir et diriger 
ces indiens avec la facilité que ne manque 
jamais d'offrir un peuple expatrié et possédé 
d'une terreur panique. La rapidité de la fon- 
dation des 19 premières colonies, qui ne fut 
suivie d'aucune autre , quoiqu'on doive sup- 
poser que le zèle de ces missionnaires était le 
même , et qu'ils ne manquaient pas d'indiens 
sauvages , indique qu'il dût intervenir une 
autre cause dans la formation des peuplades 
du Paranâ et de l'Uruguay. Celle qui me 
paraît la plus naturelle , est la terreur qu'a- 
vaient inspirée les portugais , puisque ce fut 
également la crainte des espagnols qui déter- 
mina l'établissement de toutes les peuplades 
dont j'ai parlé dans le Chapitre précédent. 

Cette idée est encore confirmée en quelque 
sorte par la nature des moyens que les jésuites 
employèrent pour soumettre les trois der- 
nières peuplades marquées sur la table. Ils 
regardèrent comme inutiles et méprisèrent 
entièrement les voies de persuasion , et ils 
eurent recours aux moyens temporels. Mais 
ils les manièrent avec tant de modération , de 
prudence et d'habileté , qu'ils me paraissent 
dignes des plus grands éloges. Il est vrai 
qu'ils cachèrent avec beaucoup de soin leur 



( 228 3 

conduite à cet égard : ce qui était naturel , 
puisqu'en qualité d'ecclésiastiques , ils vou- 
laient passer pour tels dans toutes leurs ac- 
tions. Mais j'ai eu occasion d'être instruit 
de cette conduite , et je vais dire de quelle 
manière. 

Sachant qu'il y avait dans le Tarunia des 
guaranys sauvages , ils leur envoyèrent quel- 
ques petits présens, qui leur furent remis par 
deux indiens parlant le même langage , et 
qu'ils avaient choisis dans leurs peuplades 
d'ancienne formation. Ils répétèrent à di- 
verses reprises ces ambassades et ces présens , 
qu'ils disaient leur être envoyés par un jésuite 
qui les aimait tendrement , qui désirait aller 
vivre parmi eux , et leur procurer d'autres 
objets plus précieux, et entr'aulres beaucoup 
de vaches , afin qu'ils eussent de quoi manger 
sans se fafiguer. Les indiens acceptèrent ces 
offres, et le jésuite partit avec ce qu'il avait 
promis , et accompagné d'un nombre assez 
considérable d'indiens choisis dans leurs an- 
ciennes peuplades. Ces indiens restèrent avec 
le jésuite , parce qu'on en avait besoin pour 
bâtir la maison du curé , et pour soigner les 
vaches , qui furent bientôt détruites , parce 
que les indiens ne pensaient qu'à manger. Ces 



( 22g ) 
saiivagefî demandèrent d'autres vaches ; et il 
leur en fut amené par d'autres indiens choisis 
comme les premiers ; et tous restèrent sur les 
lieux, sous prétexte de bâtir l'église et d'au- 
tres édifices , et de cultiver le maïs , le ma- 
nioc , etc. , pour le jésuite et pour tous les 
autres. La nourriture , l'affabilité du curé , la 
bonne conduite des indiens qui avaient amené 
les vaches, les fêtes et la musique , et l'éloi- 
gnement de toute apparence de sujétion , 
attirèrent dans cette peuplade tous les in- 
diens sauvages des environs. Quand le curé 
vit que ses indiens choisis étaient beaucoup 
plus nombreux que les sauvages , il les fît 
cerner, à un jour déterminé, par ses gens, 
et leur fit entendre en peu de mots et avee 
douceur , qu'il n'était pas juste que leurs frères 
travaillassent pour eux ; qu'ainsi il fallait que 
les hommes cultivassent la terre et apprissent 
des métiers , et que les femmes filassent. Quel- 
(|ues-uns parurent mécontens; mais comme 
ils virent la supériorité des indiens du curé , 
et que celui-ci sut à propos caresser les uns, 
punir les autres avec la plus grande modé- 
ration , et les surveiller tous pendant quelque 
tems , la peuplade de San- Joachin se trouva 
entièrement formée. Le jésuite fit encore plus , 



( 230 ) 

puisqu'il en lira tous les indiens sauvnges , et 
les dispersa dans les peuplades jésuitiques du 
Paranà. Ils s'en échappèrent et retournèrent 
dans leur pays, tout éloigné qu'il fût; mais on 
les y soumit une seconde fois , de la même 
manière que Ton employa également ensuite 
pour former la colonie de Saint-Stanislas. J'ai 
vu dans ces deux peuplades des centaines d'in- 
diens du nombre de ceux qui avaient amené 
les vaches , et qui m'ont raconté ce que je 
viens de rapporter , et aujourd'hui même ils 
sont plus nombreux dans la p* uplade que les 
sauvages mêmes. Je m'en rapporte plutôt à 
ces indiens , qu'au jésuite Josef Mas , qui dit 
dans un manuscrit qu'il a laissé dans le pays , 
qu'on n'avait emploj^é que douze indiens pour 
conduire les vaches. 

L'idée des jésuites dans la fondation de leurs 
colonies de Saint- Joachim et de Saint-Stanislas, 
était d'établir une communication entre leurs 
missions du Paranâ et de l'Uruguay , et celles 
qu'ils avaient dans la province des Chiquitos. 
C'est dans cette vue qu'ils essayèrent d'établir 
la peuplade de Belen sous le tropique. Après 
les préliminaires d'ambassades et de présens, 
le premier jésuite partit avec un certain nom- 
bre de guaranys choisis dans leurs ancienne* 



(23i ) 

colonies , et emmenant avec lui une assez 
grande quantité de vaches. Mais il n'obtint 
pas le résultat qu'il désirait , parce que ces 
indiens sauvages que Ton voulait soumettre 
étaient les mbayas du Chapitre X , qu'il était 
impossible de dompter avec tous les guaranys 
du monde. Le jésuite chargé de la fondation de 
la colonie , saisit cette diîTiculté , et pensa aux 
moyens de se défaire des principaux mbayas , 
. croyant qu'il pourrait ensuite subjuguer faci- 
lement le reste. D'après celte idée , il fît ac- 
croire aux mbayas que les indiens subjugués 
de la province de Chiquitos voulaient faire la 
paix avec eux , et leur rendre quelques pri- 
sonniers , qu'ils leur avaient fait quand ils les 
avaient surpris vers le 20.^ deg. de laiitude, 
a l'ouest de la rivière du Paraguay. Le jésuite 
vint à bout par son habileté de faire venir 
avec lui chez les chiquitos tous les mbayas 
dont il voulait se défaire. Lorsqu'ils furent 
arrivés aux premiers postes de troupeaux de 
la peuplade del Santo Corazon , qui depuis a 
changé de place , on les reçut magnifique- 
ment, et on les conduisit à la peuplade même 
au son des instrumens. On y célébra leur ar- 
rivée par des concerts , des danses et des 
louruois , etc j mais après les avoir fait cou- 



C 2Z1 ) 

cher séparément et d'une manière adroite , 
au son d'une cloche que l'on fît entendre à 
minuit , tous les mbayas furent liés, et retenus 
prisonniers jusqu'à l'expulsion des jésuiteSo 
Alors les nouveaux administrateurs les mi- 
rent en liberté , et ils s'en retournèrent dans 
leur pays , où ils vivent libres , et racontent 
tout ce qui leur est arrivé. Mais ce moyen 
même ne produisit rien relativement à l'as- 
sujétissement des mbayas. La peuplade de 
Belen subsista , réduite , comme auparavant , 
aux seuls guaranys qu'on y avait amenés des 
anciennes peuplades. Comme je dois parler 
à présent du gouvernement établi par les 
jésuites dans leurs peuplades indiennes , je 
comprends dans mes observations , non-seu- 
îement les vingt-neuf colonies que l'on trouve 
dans la table qui termine ce Chapitre , mais 
encore les quatre autres qui ne furent pas 
fondées par ces religieux , mais qu'ils ins- 
truisirent et dirigèrent. Quant aux trente- 
trois colonies qui dépendaient d'eux , ils les 
gouvernaient de la manière suivante. 

Ils placèrent , dans chaque peuplade, deux 
jésuites. Celui que l'on appelait curé avait été 
provincial ou recteur dans leurs collèges, ou 
était au moins un père grave ^ mais il n'exer- 



( 2^5 ) 

çaît aucunes fonctions curiales , et souvent 
même il ne savait pas parler le langage de 
ces indiens, el il s'occupait uniquement de 
l'administration temporelle de tous les biens 
de la peuplade, dont il était le directeur ab- 
solu. La partie spirituelle était confiée à l'autre 
jésuite, que l'on appelait compaonon ou vice- 
curé y el qui élait subordonné au premier. 
Les jésuites de toutes les peuplades étaient 
surveillés par un autre nommé supérieur des 
Glissions y et qui avait en outre pouvoir du 
pape pour confirmer. 

Il n'y avait pour diriger ces peuplades ni 
lois civiles, ni lois criminelles; l'unique règle 
élait la volonté des jésuites. En effet , quoi- 
qu'il y eût dans chaque peuplade un indien pour 
corrégidor , et des alcades et des régidors , 
( officiers municipaux) qui formaient un corps 
de ville , comme dans les colonies espagnoles , 
aucun d'eux n'exerçait aucune espèce de juri- 
diction , et ils n'étaient que les instrumens qui 
servaient aux curés pour faire exécuter leurs 
volontés , même pour la partie criminelle j^ 
puisque jamais ils ne citèrent les accusés aux 
tribunaux du roi , ni pardevant les juges or- 
dinaires. 

Us obligeaient les indiens de tout dge et 



( 254 ) 
de tout sexe a travailler pour la communauté 
de la peuplade , sans permettre à personne de 
s'occuper en particulier. Tous devaient obéir 
aux ordres du curé , qui faisait emmagasiner 
le produit du travail , et qui était chargé 
de nourrir et d'habiller tout le monde. On 
voit bien que les jésuites étaient les maîtres 
absolus de tout , qu'ils pouvaient disposer de 
l'excédant des biens de la communauté en- 
tière , et que tous les indiens étant égaux , 
sans aucune distinction et sans pouvoir pos- 
séder aucune propriété particulière , aucun 
motif d'émulation ne pouvait les porter à 
exercer leurs talens, ni leur raison; puisque 
le plus habile , le plus vertueux et le plus 
actif n'était ni mieux nourri , ni mieux vêtu 
que les autres , et qu'il n'avait pas d'autres 
jouissances. Les jésuites vinrent à bout de 
persuader au monde , que cette espèce de 
gouvernement était la seule convenable, et 
qu'elle faisait le bonheur de ces indiens, qui, 
semblables à des enfans , étaient incapables 
de se conduire eux-mêmes. Ils ajoutaient, 
qu'ils les dirigeaient comme un père conduit 
sa famille y qu'ils recueillaient et gardaient 
dans leurs magasins les produits de la récolle ^ 
non pour leur utilité particulière , mais paur 



( 255 ) 
en faire à propos la distribution à leurs enfans 
adoptifs , qui étaient absolument incapables 
de prévoyance , et qui ne savaient rien con- 
server pour la nourriture de leurs familles. 

Cette manière de gouverner a paru en Eu- 
rope digne de si grands éloges , que Ton en 
vint presque à envier le sort heureux de ces 
indiens : mais on ne fit peut-être pas une réfle- 
xion; c'est que ces indiens , dans l'état sauvage, 
savaient nourrir leurs familles , et que ceux 
de ces mêmes indiens que l'on avait assujétis 
dans le Paraguay, vivaient , un siècle aupara- 
vant , dans l'état de liberté , sans connaître 
cette communauté de biens , sans avoir besoin 
d'être dirigés par personne , ni qu'on les excitât 
ou qu'on les forçât au travail , et sans garde 
magasin ni distributeur de leurs récoltes, 
comme nous l'avons vu au Chapitre précédent; 
et cela encore , quoiqu'ils eussent à supporter 
îa charge des commanderies, qui leur enle- 
vaient la sixième partie de leur travail an- 
nuel. Il paraît donc évident qu'ils n'étaient pas 
aussi enfans, et qu'ils n'avaient pas autant d'in- 
capacité qu'on veut le supposer; mais , quand 
bien même cela eût été vrai, puisque l'espace 
de plus d'un siècle et demi n'avait pas suiïi 
pour corriger ces défauts dans les incjiens , il 



( 2Z6 ) 
semble qu'on doive conclure de deux choses 
l'une ; ou que radministration des jésuites 
était contraire à la civilisation des indiens , 
ou que ces peuples sont essentiellement inca- 
pables de sortir de cet état d'enfance. 

Les quatre peuplades de Loreto , de San- 
Ignacio-Miri, de Santa -Maria- de -Fé et de 
Santiago , étaient formées en commanderie , 
quand les jésuites se chargèrent de leur di- 
rection : c'était aussi l'état de celles de San- 
Ignacio-Guazii, d'Ytapuâ et del Corpus; et 
comme ces commanderies contrariaient les 
idées des jésuites, parce qu'elles jouissaient 
du travail de la sixième partie des indiens, et 
qu'en outre* les gouverneurs allaient toutes les 
années écouter les plaintes que les indiens 
pouvaient être dans le cas de faire contre leurs 
commandeurs et leur^ administrateurs , les 
jésuites résolurent' de détruire entièrement 
ces établissemens. Pour cet effet , ils ne se 
contentèrent pas d'exagérer l'immoralité des 
commandeurs , mais ils les dépeignirent en- 
core comme pires que des démons par leur 
avarice et par leur cruauté, en supposant 
qu'ils imposaient aux indiens des travaux si 
insupportables , sur-tout pour la récolte de 
l'herbe du Paraguay, qu'ils en avaient exteï- 



( 237 ) 
mine des centaines de mille. Par ce moyen, et 
à l'aide de la faveur dont ils jouissaient à la 
cour, et parce que les habitans du Paraguay 
étaient si faibles qu'à peine élevèrent - ils 
la voix pour détruire des calomnies aussi 
atroces, ils obtinrent l'abolition des comman- 
deries. 11 est vrai que celte abolition devait 
avoir lieu a la mort du second possesseur, 
puisque c'était une espèce d'esclavage ; mais 
comme les jésuites ne l'obtinrent et ne la 
sollicitèrent que pour leurs peuplades, et 
que les commanderies furent conservées dans 
les autres dont nous avons parlé au Chapitre 
précédent, ces religieux se rendirent suspects 
d'intérêt personnel. 

Les motifs que les jésuites alléguèrent 
étaient des calomnies positives. Il y avait , au 
Paraguay, cette licence, en fait de femmes, 
dont j'ai parié au Chapitre précédent; mais il 
n'y eut et ne put jamais y avoir aucun des autres 
vices imputés par les jésuites. On ne connais- 
sait ni monnaie , ni mines , ni fabriques , ni 
édifices grands et coûteux , ni presque aucun 
commerce , ni aucun genre de luxe- On ne 
pouvait donc employer les indiens qu'à Tagri- 
culture nécessaire pour faire subsister une 
poignée de commandeurs , et à soigner leurs 



( 238 ) 

troupeaux, qui ne montaient pas alors à six 
mille vaches. Dans ce tems , et même à pré- 
sent, aucun commandeur ne portait que des 
chemises de toile du pays , qui est la plus 
mauvaise du monde; et les seuls objets du 
dehors qu'on employât , se réduisaient a la 
quincaillerie, et même en petite quantité, 
parce que la plupart du tems , ils n'avaient 
pas de clef à leurs portes. On n'exploitait pas 
la vingtième partie autant d'herbe du Paraguay 
qu'aujourd'hui; on ne récoltait que celle dont 
on avait besoin pour la consommer sur les 
lieux , et pour transporter à Buenos- A yres. 
Mais en supposant même qu'alors la consom- 
mation en fût aussi grande qu'aujourd'hui , 
dans le pays , à la rivière de la Plata , au Po- 
tosi , au Chili , à Lima et a Quito , il suffirait 
de moins de cent cinquante indiens pour l'ex- 
ploiter. 

Les écrivains , les savans et les philosophes 
de toutes les nations semblent s'être donné le 
mot pour dire tout le mal possible de la con- 
duite des premiers espagnols envers les in- 
diens: peut-être en diraient-ils bien davantage 
de leurs nations respectives, s'ils étaient ins- 
truits de ce que firent en Amérique les anglais, 
les hollandais , les portugais , les français, et 



( 239 ) 
même les allemands, que Charles-Qpint,leur 
compatriote , y envoya, et où ils eurent tous 
de vastes domaines, et des peuplades innom- 
brables d'indiens : mais comme toutes ces na- 
tions ne cherchèrent qu'à satisfaire leur ava- 
rice , tirant tout le parti qu'ils purent du pays 
et de ces malheureux habitans,il ne se trouva 
pas parmi elles un seul auteur qui osât blâmer 
leur conduite , étant tous intéressés à taire ce 
qui pouvait les décrier dans le monde entier. 
Les espagnols s'occupant au contraire sans 
relâche de civiliser les indiens, et particuliè- 
rement de les instruire dans la religion catho- 
lique, durent employer des ecclésiastiques aux 
dépens considérables de l'Etat, et plus encore 
à ceux de sa réputation et de sa gloire; parce 
que quelques - uns de ces ecclésiastiques se 
prévalant de la liberté que leur donnait leur 
caractère puissant , respecté et indépendant, 
dans ces tems reculés , entachèrent la répu- 
tation de leurs compatriotes , regardant ce 
moyen comme l'unique qui pût cacher leurs 
projets ambitieux , comme nous venons de le 
dire, ou leurs efforts inutiles, comme nous 
l'avons vu au Chapitre antérieur et suivans. 
Voilà la vraie cause qui fait qu'aujourd'hui 
les différens écrivains rencontrent ces décla- 



( Ho ) 
niateurs contre les espagnols seulement : bien 
peu de personnes savent que l'Espagne a eu 
de tout tems, et a encore aujourd'hui , un 
code de lois volumineux dont chaque phrase 
et même chaque parole respirent une humanité 
admirable , et la protection la plus entière en 
faveur des indiens, les égalant en tout, et 
les préférant même aux espagnols j tandis que 
je n'ai jamais entendu dire que les autres na- 
tions aient pensé à écrire une seule lii^ne favo- 
rable à leurs indiens. Il y aurait bien de la 
témérité à dire que nos lois étaient bonues , 
mais nullement exécutées , quand il est de 
toute notoriété que les espagnols conservent 
des millions d'indiens civilisés et sauvages; et je 
puis prouver par les rôles ou cadastres origi- 
naux de la fondation de chaque peuplade, tirés 
de leurs archives et comparés avec ceux an 
jour, que le nombre des indiens originaires a 
augmenté , quoiqu'une infinité soit devenue 
espagnole par le mélange des races. Les espa- 
gnols pourraient donc faire voir à ces pré- 
tendus philosophes étrangers , les innombra- 
bles peuplades et nations d'indiens originaires 
que nous conservons au centre même de nos 
possessions , et leur dire : Faites - nous voir 
celles qui restent dans vos colonies . et met- 



( 24. ) 

lons-les en parallèle avec les noires , pour 
juger si, proportion gardée, vous en avez au- 
tant que nous. Peut-être toutes ces nations 
seraient -elles embarrassées pour montrer, 
dans l'immense étendue de leurs colonies , 
une seule peuplade d'indiens originaires , et 
peut-être au plus une douzaine de familles 5 
et si elles s'y trouvent , c'est tout récemment 
et désertées des nôtres : car, après plusieurs 
siècles de murmures exaspérés, tous cher- 
chent à nous imiter attirant des habitans , les 
conservant et les réunissant en bourgades. 
Quant aux indiens sauvages , il est certain 
que toutes ces nations en ont encore sur leurs 
limites, mais aucuns dans le centre de leurs 
colonies, comme parmi les nôtres , et elles se 
défont chaque jour des premiers, en suscitant 
entr'eux des guerres intestines , et le plus 
communément en les fusillant. Le caractère 
espagnol n'a point varié, et il est le plus cons- 
tant et le plus humain possible. Il ne s'est 
jamais mêlé du vil et dégoûtant trafic des 
nègres, et si la nécessité Ta forcé à en acheter 
quelques-uns, il les a toujours traités et les 
traite comme nous le verrons dans le Chapitre 
suivant, et jamais avec la cruauté des autres 
nations : puisque personne ne peut nier la 
II. a. 16 



( 242 ) 

douceur, l'humanité et la géncrosîlé espagnole 
envers les esclaves nègres , comment osera- 
t-on assurer que ces mêmes espagnols ne sont 
et n'ont été pour leurs indiens que des tigres 
et des lions ? Ceux des indiens qui sont mal- 
heureux, ne doivent pas l'attribuer aux espa^ 
gnols, mais bien au gouvernement en com- 
munauté q t'on leur avait donné , et qui, mal- 
gré qu'il soit le plus absurde , le plus despo- 
tique, le plus mauvais de tous ceux qu'on puisse 
choisir, a été Punique dont les philosophes ont 
fait l'éloge. 

Les jésuites délivrèrent leurs peuplades des 
commanderies, mais toutes furent obligées de 
payer au trésor royal un tribut annuel d'une 
piastre forte par tête d'indien de dix -huit à 
cinquante ans , et chaque peuplade devait 
donner en outre cent piastres à la masse des 
dixmes, par forme de compensation. Cette 
charge ne pouvait pas les incommoder, parce 
que le trésor, devant payer par an six cents 
piastres au curé, et autant au vice-curé, en 
faisant le bilan , tout se trouvait égal ; et , s'il 
y avait quelque excédant , c'était en faveur 
des jésuites ou des peuplades. Us affectaient 
généralement d'en faire grâce, quoiqu'ils ne 
manquassent pas de s'en faire un mérite. En 



(243) 

dernière analyse , ces peuplades furent aussi 
stériles pour le trésor royal , que celles dont 
j'ai parlé dans le Chapitre précédent, parce 
qu'elles avaient en outre le privilège de ne 
payer aucuns droits pour les objets qu'ils 
allaient vendre hors de leur territoire. 

Les jésuites , en faisant supprimer dans 
leurs peuplades , les commanderies et toute 
espèce de droits royaux , en fai^nt une tran- 
saction relativement aux dixmes, et jouissant 
de la faculté d'administrer le sacrement de la 
confirmation, avaient pour ainsi dire coupé 
toute relation avec leur souverain , ainsi 
qu'avec les chefs , les évêques et tous les es- 
pagnols , puisqu'ils ne permettaient pas aux 
particuliers de faire le commerce. Cependant 
ils voulurent encore assurer davantage leur 
indépendance par des moyens plus positifs , 
qui rendissent également impossibles les com- 
munications avec les espagnols, et la désertion, 
de leurs indiens. Ce fut dans cette vue qu'ils 
fermèrent les avenues de leurs peuplades , en 
faisant creuser des fossés profonds, qu'ils gar- 
nirent de gros pieux ou de fortes palissades , 
de portes et de verroux , dans les endroits oii 
on devait nécessairement passer j et ils y pla- 
cèrent des garde.s et des sentinelles vigilantes , 



( 344 ) 

quî ne laissaient ni entrer ni st)rlîr personne 
sans un ordre par écrit. Ils marquèrent éga- 
Jement la juridiction, ou le territoire de cha- 
que peuplade, non par des bornes ou autres 
signes de ce genre, mais par de nouveaux 
fossés , de nouvelles portes et de nouvelles 
gardes, dans les endroits par oii on était oblige 
de passer, pour empêcher les indiens d'aller 
d'une peuplade à l'autre. Ce fut dans la même 
■vue qu'ils ne permirent jamais de monter à 
cheval qu'à un petit nombre d'indiens , dont 
ils avaient besoin pour porter leurs ordres , 
et pour soigner leurs troupeaux , ce qui ne 
demandait pas beaucoup de monde , parce 
que pour s'exempter d'avoir un grand nombre 
de bergers , et d'être obligés de marquer au 
fer chaque bête, ils avaient aussi environné 
de tranchées ou de fossés tous les pâturages , 
de manière quils formaient de véritables 
parcs. 

Des dispositions aussi sérieuses et aussi 
positives, les canons d'artillerie qu'ils se pro- 
curèrent , et les arméniens qu'ils firent pour 
se défendre , disaient - ils , contre les indiens 
sauvages , firent soupçonner à quelques per- 
sonnes qu'il y avait des mines précieuses dans 
le territoire occupé par les indiens, et d'au- 



( 45 ) 

très pensèrent que les jésuites aspiraient a 
former un empire indépendant. Ces soupçons 
augmentèrent, quand on vit qu'ils ne se con- 
tentaient pas de refuser l'entrée de leurs peu- 
plades aux particuliers espagnols , mais qu'ils 
en faisaient autant à quelques gouverneurs, 
qui , d'après des ordres supérieurs , voulaient 
rectifier les listes d'indiens nécessaires pour 
le recouvrement des tributs, et même aux 
évêques qui voulurent faire la visite de leurs 
églises. En effet, ils ne pouvaient pas alléguer, 
à l'égard de ces derniers, la même rais >n qu'à 
l'égard des particuliers , ni dire qu'ils étaient 
si pervertis et si méchans , qu'ils corrom- 
praient l'innocence de leurs néophytes. 
Comme un refus aussi scandaleux l'aurait 
encore été davantage , s'il n'avait eu absolu- 
ment aucune exception , ils laissèrent entrer 
dans quelques-unes de leurs peuplades quel- 
ques gouverneurs et quelques évêques qui, 
leur étant dévoués, firent des rapports qui 
leur étaient très-favorables, 

A la vérité, ils n'avaient poio^t de mines, et 
la faiblesse de l^urs indiens était telle qu'ils 
étaient incapables de soutenir leur indépen- 
dance , même contre le petit nombre d'es- 
pagnols qu'il y avait au Paraguay : mais je ne 



'( =46 ) 
sais pas sî les jésuites, sur-tont ceux d'Europe ; 
connaissaient celle faiblesse aussi bien que 
moi, parce que le cœur etl'amour-proprenous 
trompent souvent. Par conséquent c'est en- 
core un problême que de savoir s'ils vou- 
laient se rendre indépendans ou non. En effet» 
quoique toutes leurs mesures tendissent à l'in- 
dépendance, et qu'on ne puisse guères leur 
supposer d'atitre objet , la faiblesse de leurs 
indiens était contradictoire à ce projet. Il est 
vrai qu'il paraît que les jésuites n'omirent 
rien pour encourager et instruire leurs 
troupes ; car toutes les danses qu'ils établi- 
rent dans leurs peuplades , se réduisaient 
presque à des leçons d'escrime , à l'épée , 
comme je l'ai vu, et ils ne laissaient jamais 
danser les femmes. 

Peut-être les jésuites d'Europe ignoraient- 
ils , en grande partie , ce que leurs confrères 
faisaient en Amérique, Ce qu'il y a de sûi\ 
c'est que tous n'approuvèrent pas leur con-» 
duite à l'égard des indiens, non plus que celle 
qu'ils tinrent dans ces disputes si fameuses 
entre les espagnols duParaguay et les jésuites 
du pays, et dont le résultat fut plus d'une fois 
leur expulsion par les espagnols. En effet, 
parmi les papiers que les jésuites laissèrent 



( 247 ) 

dans le pays, on trouva une lettre écrite de 
la main même du père Rabago, qui disait en 
substance à ses confrères : « Que les plaintes 
que Ton recevait contr'eux à la cour, étaient 
en si grand nombre , si graves , et d'un si 
mauvais genre , qu'il lui était impossible d'en 
empêcher Teffet , quoiqu'il gouvernât entière- 
ment le roi , dont il était confesseur. » D'après 
cela, il leur conseillait de s'arranger, à quel- 
que prix que ce fut , avec les habitans du Pa^ 
ragnay, parce qu'il en était déjà las, et qu'il 
ne pouvait plus leur accorder sa protection. 

Quoi qu'il en soit, la cour d'Espagne conçut 
de violens soupçons contre les jésuites, sur- 
tout en observant qu'ils étaient presque tous 
anglais , italiens ou allemands , et que le pe- 
tit nombre d'espagnols de leur ordre , qui 
étaient dans le pays, n'avait aucune autorité 
et ne jouait aucun rôle; mais elle n'osa jamais 
compromettre son autorité en prenant un 
parti vigoureux et décisif, craignant peut-^ 
être que ses troupes ne fussent repoussées. 
Elle se borna donc à des négociations , et à 
représenter aux jésuites qu'au bout d'un siècle 
et demi, le tems était venu de donner la 
liberté aux indiens, afin qu'ils pussent se 
conduire eux-mêmes , trçiiter et conoimercer 



(248) 

avec les espagnols, et qu'il fallait les tirer 
enfin d'une retraite où ils étaient renfermés 
comme des lapins dans une garenne. Les jé- 
suites soutinrent toujours que les espagnols 
étaient aussi injustes qu'ils Pavaient dit, et 
que les indiens n'étaient pas en état de se 
conduire seuls. Mais comme les raisons qu'on 
leur alléguait était évidentes , et qu'on les 
exposait avec vigueur; pour se tirer d'affaire, 
ils oflrirent d'essayer d'accoi^tumer petit a petit 
leurs indiens a connaître la propriété particu- 
lière , en donnant à chacun d'eux des terres 
ou de petites fermes qu'ils cultiveraient à 
leur gré , pendant deux jours de la semaine, 
et pour en jouir en propriété. La cour fut sa- 
tisfaite , parce qu'elle ne connaissait pas l'inu- 
tilité de la chose. En effet, les indiens étant 
dans l'impossibilité de vendre à personne leur 
superflu, ils n'obtenaient rien de plus que ce 
que leur donnait la communauté. Ainsi cela ne 
produisit aucun effet ; et en outre, les jésuites 
serraient dans leurs magasins le produit de 
ces fei-mes , comme tout le reste , à ce que 
disent ces indiens eux-mêmes. 

Il est hors de doute que les jésuites gou- 
vernèrent arbitrairement ces peuplades, sans 
être subordonnés à personne , sous quelque 



(=49) 
rapport qne ce soit; et qu'ils purent disposer 
des biens de toutes les communautés, et des 
travaux de tods les indiens, aussi librement 
que le font aujourd'hui les chefs qui leur ont 
succédé, et qu'ils Tont toujours fait dans les 
peuplades nommées dans le Chapitre précé- 
dent, qui, pour leur malheur, ont adopié 
le gouvernement en communauté. Mais les 
jésuites étaient beaucoup plus modérés, lis 
amusaient leurs néophytes par une grande 
quantité de bals, de fêtes et de tournois; et 
dans toutes ces cérémonies ils faisaient por'er 
aux acteurs et au corps municipal les habits 
les plus précieux que l'on inventait en Eu- 
rope. Ils donnaient chaque année à tous les 
indiens l'habillement dont j'ai parlé au Cha- 
piti^e précédent , et leur fournissaient une nour- 
riture suffisante, et même abondante, lis se 
contentaient de les faire travailler à-peu- près 
la moitié de la journée, et le travail même 
avait un air de fête , parce que quand les ou- 
vriers partaient pour aller travailler aux 
champs, ils marchaient toujours en proces- 
sion avec de la musique , et portant quelque 
petite statue sur un brancard. On commen- 
çait par dresser une feuillée pour la placer, 
et la musique ue discontinuait pas jusqu'au 



( 25o ) 

retour a la peuplade , qui s'exécutait comme 
le départ. 

Ils chargèrent exclusivement du travail de 
l'aiguille les musiciens , les sacristains et les 
enfans de chœur; parce que les femmes ne 
faisaient autre chose que filer le coton. Les 
toiles que fabriquaient les indiens, déduction 
faite de ce qui était nécessaire pour les habille-^ 
mens , se vendaient dans les villes espagnoles , 
cil on les transportait , ainsi que le coton, le 
tabac , les légumes secs et l'herbe du Para- 
guay. Le transport se faisait au moyen des 
harques qui leur appartenaient sur les riviè- 
res navigables qu'ils avaient à leur portée , 
et ils rapportaient en retour de la quincail- 
lerie , et tout ce dont ils avaient besoin. Les 
curés se tenaient renfermés dans leurs collé-^ 
ges on dans leurs habitations , sans voir au- 
cune femme , ni même d'autres indiens que 
ceux dont ils avaient un besoin indispensable. 
Leur rigueur en cela était si grande , qu'ils 
n'entraient jamais , pour quelque motif que 
ce fût , dans la peuplade , ni dans les cases 
des indiens ; et si quelques malades avaient be- 
soin des secours ecclésiastiques , ils le faisaient 
transporter à une chambre destinée à cet 
usage près du collège , et c'est là qu'ils se 



( 25l ) 

rendaient en chaise à porteur pour adminis» 
trer les sacremens. Quand ils se montraient 
dans le temple , c'était avec toute l'ostenta- 
tion et tout l'appareil possible, revêtus des 
orneniens les plus précieux, entourés et servis 
par de nombreuses troupes de sacristains , 
d'enfans de chœur et de musiciens. Leurs 
églises, les plus grandes et les plus magni- 
fiques de ces contrées , étaient pleines de 
très-grands autels , de sculptures et de doru- 
res , et les ornemens ne pouvaient pas être 
plus précieux; ce qui fait voir que les jé- 
suites employaient à ces dépenses, au moins 
une partie des biens des communautés. Leurs 
maisons étaient ordinaires; mais ils avaient 
de grands magasins. 

Pour ce qui regarde les indiens, d'après 
ce que j'ai observé , et tout ce que j'ai pu 
vérifier en visitant toutes leurs peuplades , la 
population se réduisait à bien peu de chose. 
Aucun n'entendait l'espagnol , et les seuls 
qui sussent lire et écrire étaient ceux dont 
on ne pouvait se passer pour tenir les livres 
de comptes. Ils n'apprenaient aucune science; 
et quant aux arts, ils fabriquaient des toiles 
les plus grossières dont ils s'habillaient , et 
telles que les esclaves et les pauvres en em- 



( 252 ) 

ploient pour leurs chemises. Tel était aussi 
l'état de leur serrurerie, de leur orfèvrerie , 
de leur peinture , de leur musique , etc. , arts 
que leur avaient appris des jésuites envoyés 
d'Europe à cet effet. Aucun n'avait de chaus- 
sure j les femmes, sans exception, n'avaient 
d'autre vêtement qu'une chemise sans man- 
ches, serrée sur les reins par une ceinture^ 
et faite de celte toile dont nous venons de 
parler, et qui laissait tout apercevoir au tra- 
vers. Elles mettaient leurs cheveux en queue 
comme les soldats, mais elles défaisaient cette 
queue pour entrer dans l'église, et ne por- 
taient rien sur la tête. Tous les hommes 
avaient les cheveux coupés, et un bonnet 
de coton , et leur vêtement consistait en une 
cliemise , des culottes et un poncho de la même 
toile. Tous les indiens reconnaissant un même 
cacique, habitaient dans une même galerie ou 
chambre longue 3 mais ensuite ils firent des 
séparations de trois en trois toises , et dans 
chacune dormait une famille, sans avoir ni 
lits ni meubles. l's étaient baptisés , et savaient 
les prières et les commandemens de Dieu , 
parce que toutes les filles et tous les garçons 
allaient chaque jour les répéter en commua 
vis-à-vis l'église. Mais, à ce que disent au- 



( 253 ) 
jourd'lmi les curés successeurs des jésuites, îl 
y avait peu de religion dans le fond. On m'a 
même assuré que lorsque le moment de faire 
les pâques est arrivé , un indien appelé 
mayor^ qui est une espèce d'alguazil, va 
trouver le curé , et lui demande combien il 
veut confesser d'indiens le lendemain. Si par 
exemple , le curé répond quinze , le mayor 
rassemble le matin les quinze premiers indiens 
qu'il rencontre, et les mène à l'église. Tandis 
que l'un d'eux se confesse , les autres attendent 
à la porte, et lorsqu'il sort, ils lui deman- 
dent de quoi il s'est confessé, et de quelle 
humeur est le curé. S'il répond que c'est sur 
le sixième commandement, et que le curé 
s'est fâché, ils conviennent tous de s'accuser 
d'avoir volé une vache ou une poule. C'est 
ce qu'ils exécutent unanimement, de sorte 
que le curé ne peut se fâcher que contre le 
premier. Cependant si on observe les indiens 
à l'église, on admirera leur gravité et leur 
décence , mais cela tient à leur caractère sé- 
rieux, taciturne et paisible. 

Les jésuites sortirent de leurs peuplades 
en 1768 , et l'on mit à leur place deux moines 
dans chacune , pour avoir soin du spirituel , 
et un administrateur pour la direction du 



( 254 ) 
temporel de la communauté ; de sorte que 
le gouvernement de ces peuplades ne fit que 
changer de main. Mais comme les jésuites 
les regardaient comme leur propriété parti- 
culière , ils les aimaient, et loin de les détruire , 
ils tâchaient de les améliorer ; tandis que les 
chefs et les administrateurs qui ont succédé 
à ces religieux , regardant ces établissemens 
comme une chose dont ils ne peuvent disposer 
que pendant un temps limité , ne pensent qu'à 
jouir du moment. C'est pour cela qu'ils ne 
nourrissent ni n'habillent les indiens aussi- 
bien qu'autrefois, et qu'ils les fatiguent de 
travail. Le trésor royal ne tire rien , et n'a 
jamais rien tiré de ces peuplades, et les choses 
y sont aujourd'hui sur le même pied que dans 
celles du Paraguay, comme je l'ai dit Cha- 
pitre précédent. Mais on ne doit pas dissi- 
muler que depuis la sortie des jésuites quel- 
ques indiens se sont passablement civilisés, 
et qu'ils jouissent de -quelque aisance due à 
leur commerce et à leurs troupeaux. Généra- 
lement parlant, ils ont fait quelques progrès 
vers la civilisation; ils s'habillent à l'espagnole, 
et acquièrent quelques pelites propriétés; 
mais comme on n'en a plus un soin aussi par- 
ticulier que les jésuites, la moitié de leurs 



( ^55 ) 
peuplades est déserte, et les indiens se ré- 
pandent par-tout en liberté , mêlés avec les 
espagnols. 

Je placerai ici quelques observations que 
j^ai faites dans ces peuplades, parce qu'elles 
peuvent donner quelqu'idée du caractère des 
guaranjs, de leur état actuel de civilisation, 
et même du point où ils étaient à cet égard 
sous le régime des jésuites. Quoique ces in- 
diens ne soient pas fâchés d'avoir un emploi 
quelconque ou une apparence de comman- 
dement, ils l'abandonnent et descendent sans 
difficulté aux dernières des fonctions , parce 
qu'ils ne connaissent pas le prix des distinc- 
tions, ni même l'honneur ni la honte. Les 
indiennes admettent indifféremment tous les 
hommes, soit vieux, soit jeunes, nègres, 
esclaves. Ces indiens regardent la filouterie 
comme une marque d'habilelé, et ne laissent 
échapper aucune occasion de ce genre ; mais 
ils n'emploient jamais la violence, et ne vo- 
lent jamais des objets considérables, quand 
bien même ils le pourraient; ils n'appellent 
pas cela voler ^ mo^is prendre ^ et conduire 
lorsqu'il s'agit de troupeaux. Il est aisé de 
les séduire lorsqu'il s'agit de faire du mal; 
et ils ne doune-nt ordinairement à leurs en- 



( 256 ) 

Fans aucun principe, ni positif, ni négatif. 
Quand quelqu'admiiiislrateur veut faire fouet- 
ter d'importance quelque femme ou quelque 
garçon, il en char^^e ordinairement le mari 
OU le père , parce que personne ne s'en ac- 
quitte mieux ; et l'inverse aurait également 
lieu. En effet un indien ne manque jamais 
d'exécuter ce qu'on lui ordonne, sans répli- 
quer, quand bien même il n'entendrait rien 
à ralïâire. Ils ne sont point jaloux; et il n'y 
a peut-être pas d'exemple qu'une indienne 
au-dessus de huit ans ait refusé les proposi- 
tions qu'on lui faisait. 

Ces indiens aiment à s'enivrer, et il ne leur 
en arrive aucun mal. Quand on leur demande 
s'ils savent faire une chose, quoi que ce soit, 
ils répondent toujours que non, afin qu'on ne 
leur ordonne pas de la faire , parce qu'ils 
obéissent toujours sans réplique à tout ce 
qu'on leur commande. Quand ils accompa- 
gnent un voyageur , ils ne disent jamais , 
arrêtons-nous pour manger. Si on marche 
devant eux et que l'on se trompe de chemin , 
ils n'en avertissent jamais; ainsi il faut avoir 
soin de les faire toujours marcher devant soi 
et seuls. Ils souffrent avec une patience in- 
croyable l'intempérie du ciel, la pluie, la 



(257 ) 
pîqùre des insectes et la faim 5 mais quand on 
s'arrête pour manger, ils se dédommagent 
avec usure du tems perdu. Ils aiment les tour- 
nois, les jeux de bagues , les fêtes , les cour- 
ses , et ils se plaisent à faire aller toujours 
leurs chevaux bride abattue; mais ils soignent 
peu ces animaux, et les maltraitent beaucoup 
et sans pitié , soit par les mauvais harnois 
qu'ils leur mettent , soit par les fatigues exces- 
sives qu'ils leur font souffrir. Ils élèvent des 
poules et des cochons , auxquels ils ne don- 
nent rien que ce qu'ils peuvent trouver dans 
les champs ; ils élèvent aussi beaucoup de 
chiens et de chats : ils ne tuent aucun de ceux 
qui naissent, et les laissent vivre de ce qu'ils 
peuvent attraper. Ils sont lents , mal-propres, 
extrêmement patiens dans les douleurs et dans 
les maladies, et ne se plaignent jamais. Ils 
ont de la répugnance pour toute espèce de 
remède, et sur-tout pour les lavemens, aux- 
quels ils préfèrent la mort. Quand ils se sen- 
tent très-malades, et qu'ils sont couchés dans 
un hamac ou filet suspendu, ils font placer du 
feu au-dessous , ne veulent ni parler , ni en- 
tendre parler, ni rien prendre; et ils meurent 
sans la moindre inquiétude sur ce qu'ils lais- 
sent au monde , et sans aucune crainte de 
II. a, 1 7 



( a58 > 
l'avenir : ils voient également mourir ou tuer 
une autre personne sans témoigner de com- 
passion, et enfin j'en ai vu marcher à la po- 
tence , du même air qu'ils iraient à leur 
noce. 

Il nous reste a dire que les jésuites entre- 
prirent aussi de soumettre les indiens du 
Chaco et d'autres encore 3 mais comme il leur 
était impossible de les assujétir avec les trou- 
pes de guaran js dont ils pouvaient disposer y 
comme nous l'avons vu relativement aux in- 
diens de San Joachin , ils employèrent la mé- 
thode ecclésiastique décrite au Chap. précéd. 
C'est ainsi qu'ils formèrent plusieurs peuplades 
dont ils parlent dans leurs histoires, et dont il 
ne subsiste plus que quelques-unes vers la ville 
de Santa-Fé de la Vera-Cruz, c'est-à-dire 
Saint-Xaxier , et les deux autres qui viennent 
après dans la table du Chapitre précédent. 
On les a placées dans cette table , parce que 
ce furent véritablement les chefs temporels 
qui les formèrent, et qui les remirent aux jé- 
suites en leur fournissant tous les secours né- 
cessaires^ mais il n'y a jamais eu et il n'y a 
point aujourd'hui dans ces peuplades, d'in- 
diens assujétis, civilisés ni chrétiens, comme 
je l'ai vérifié par moi-même, et comme les 



(=59) 
indiens eux-mêmes m'en ont assuré , et ce 
n'était autre chose que ce que j'ai dit au 
Chapitre XII. L'unique difFérence , c'est que 
la grande économie , l'adresse et l'habileté des 
jésuites, supérieures à celles des autres chefs» 
faisaient durer pendant un bien plus long 
espace de tems les fonds de subsistance des 
indiens , et par conséquent l'existence de leurs 
peuplades» 



TABLEAU des Peuplades d'Indiens formées par les Jésuites. 



NOMS 


ANNÉES 


LATITUDE 


LONGITUDE 






de leur 












des peuplades. 


fondation. 


australe. 


O.d 


e Paris. 




S. Ignain-Guazii 


1609 


26 54 36 



59 


4' 


II 

14 




Ytapua. . . . . . 


I614 


27 20 16 


58 


12 


59 




Coacepcion. . , . 


1620 


27 58 44 


57 


57 


13 




Corpus. .... . 


1^2. -i 


27 7 23 


57 


52 


29 




S. Maria-Mayor 


1626 


27 53 14 


57 


46 


4 




Yapfvu 


I()2Ô 


29 31 47 


58 


58 


28 




Candelaria. . . . 


1627 


27 26 46 


58 


7 


34 




S. Nicplas. . . . 


1627 


28 12 


57 


39 


49 




S. Xavier. . . . 


1629 


27 5r 8 


57 


34 


4 




La Cruz .... 


1629 


29 29 I 


58 


48 


28 




S. Carlos .... 


I63I 


27 44 36 


58 


17 


12 




Apostoles. . . . 


1632 


27 54 43 


58 


9 


19 




S.Luys 


1632 


28 25 6 


57 


22 


14 




S.Mi^uel. . . . 


1632 


28 32 36 


56 


59 


27 




S. Tome .... 


1632 


28 32 49 


08 


17 


43 




S.Ana .... 


1633 


27 23 45 


57 


58 


39 




S.Josef. . . . . 


1633 


27 45 52 


58 


8 


57 




Mariir^s 


1633 


27 47 37 


57 


5o 


2 




S. Cosrae .... 


1634 


27 18 55 


58 


39 


29 




Jésus 


i685 


27 2 36 


58 


25 


6 




S.Borja. . . . • 


1690 


28 39 5i 


58 


i5 


58 


Colonie de S. Te- 
nié. 


S. Lorenzo . . . 


169 1 


28 27 24 


57 


8 


30 


Colonie de S. Maria- 
-■\Iayor 

Colouie de S. Maria 
>le Fé. 


S. Rosa 


1698 


26 53 19 


59 


^4 


39 


S. Juan 


1698 


28 26 56 


56 


48 


40 


Colonie de S. Mi- 
guel. 


Trinidad .... 


1706 


27 7 35 


58 


4 


5o 


Colome de S. Car. 

los. 


S. Angel . . . . 


1707 


28 17 19 


57 





12 


Colonie de la Concep* 

tioii. 


S. Joaquitt . . . 


1746 


25 I 47 


58 


33 


20 




S.Estanislado . . 


1749 


24 38 31 


58 


56 


i5 




Belon 


T760 


2? 26 17 


3g 


28 


'' 





On met ici la latitude et la longitude que les Peuplades occupent aujour- 
d'hui parce qu'on ne saurair fixer celles de leurs emplacemens primitifs. 

On' ne place pas ici d'autres peuplades fondées par les jésuites , et citées 
dans leurs histoires , parce qu'on les a refondues presque toutes daus cette 
table ; et , parce qu'en vérité, presqu'aucune n'était établie en règle à l'épo- 
<^ue de leur retraite. 



( 26l ) 

CHAPITRE XIV. 

Des Gens de couleur. 

Il est bon de savoir qu'au lems de la con- 
quête , toute la contrée que je décris , et même 
une plus grande étendue de pays, ne formait 
qu'un seul gouvernement et un seul évêché , 
dont le chef-lieu était la ville de l'Assomption 
au Paraguay. Mais, comme on en sépara les 
provinces de Chiquitos, de Moros et de Santa 
Cruz, et que les portugais se sont emparés 
injustement de l'île de Sainte-Catherine et des 
provinces de Saint- Paul , de Vera et du 
Guayrâ, on divisa, en 1620 , le reste du pays 
en deux Gouvernemens , chacun avec un évê- 
ché, l'un sous le titre de Buenos Ayres, et 
l'autre sous celui du Paraguay. Celui-ci perdit 
beaucoup de son étendue , par les usurpations 
des portugais dans les plaines de Xerez , de 
Matogroso et de Cayabâ^ et quant aux limites 
des deux Gouvernemens, elles restèrent long- 
lems sans être fixées, parce qu'elles étaient 
séparées par les missions ou les peuplades jé- 
suitiques, qui , dans le fond, étaient indépeu- 



( 262 ) 

danles. Aujourd'hui ces limites sont encore les 
mêmes, soit pour le spirituel, soit pour le tempo- 
rel, et je les ai marquées dans ma carte , excepté 
celles du Chaco , parce que , malgré sa grande 
proximité, les habitans du Paraguay nY ont 
aucune possession. 11 est vrai que , pour le 
temporel , les deux Gouvernemens s'en dis-» 
putentune petite partie, qui est peuplée , et 
située vers le nord de la rivière du Paranâ , à 
son confluent avec le Paraguay. Chaque Gou- 
vernement a son évêque et son gouverneur 5 
mais celui de Buenos-Ayres est réuni à la 
place du vice-roi , et celui du Paraguay dé- 
pend de l'autre gouverneur. En qualité de 
vice-roi , celui-là possède , dans son district ^ 
les dix-sept peuplades jésuitiques les plus mé- 
ridionales, et celui-ci possède les autres. Je 
parle ici des limites de ces deux Gouverne^ 
mens , parce que dorénavant je les distingue- 
rai quelquefois. 

Tout le monde sait que la population ac^ 
tuelle de l'Amérique est composée de trois 
races d'origine différente , savoir : d'indiens 
ou américains, de blancs ou européens, et de 
nègres ou africains. Ces trois espèces se mêlent 
»vec facilité les unes aux autres , et , de ce 
îilélange , il résulte des individus mixtes, 



( 265 ) 

qu'on appelle en général gens de couleur 
{pardoz) : ce sont ceux dont je vais parler 
dans ce Chapitre. Il est vrai que, dans le pays, 
on comprend aussi les nègres sous cette même 
dénomination générale ; mais je ne parlerai 
de ceux-ci que relativement à leur état civil, 
et je ne dirai rien de leurs qualités physiques 
et originelles. Si l'homme de couleur provient 
du mélangé d'un indien avec un blanc , on 
l'appelle métis ^ et on donne le même nom à 
toute sa postérité , pourvu qu'elle n'ait aucun 
mélange de sang nègre ou descendant de 
nègre , et que l'union ait toujours eu lieu entre 
blanc et indien ou leurs métis. Mais si l'afri- 
cain s'unit avec le blanc ou l'indien, l'enfant 
s'appelle mulâtre. Il en est de même , toutes 
les fois qu'il y a mélange de sang nègre , à 
quelque degré que ce soit; de manière que 
les dénominations de métis et de mulâtres ne 
font pas allusion à la couleur, comme on 
pourrait le croire, mais seulement à la nature 
des races mélangées. 

Je dirai quelque chose des métis et des mu- 
lâtres , en suivant l'acception générale que 
l'on donne à ces noms, comme je viens de 
Fexpliquer , parce qu'il me serait impossible 
de les suivre dans toutes leurs subdivisions : 



(=64) 
en effet, qui pouritiit vérifier toutes les difTé- 
rentes combinaisons dont chaque mulâtre ou 
métis est le résultat? Je ne parlerai donc pas 
de ces délails en m'occupanî. des gens de cou- 
leur. En conséquence je ne dirai rien de leurs 
cheveux, plus ou moins longs ou crépus, ni 
même de leur couleur plus ou moins blanche 
ou plus ou moins noire , parce qu'il y en a qui 
sont aussi blancs, aussi rouges et aussi blonds 
qu'en Europe, el dont les cheveux sont aussi 
longs et même davantage. Je ne spécifierai 
pas non plus la qualité du sexe qui est inter- 
venu dans ces mélanges, par exemple, je ne 
dirai pas si Vhomme de couleur vient d'un 
blanc et d'une négresse , ou au contraire 
d'un noir et d'une blanche. Quant au reste , 
je désire qu'on ne regarde pas comme une 
chose positive et démontrée, mon opinion sur 
une matière aussi difTicile. En effet, mon seul 
hul , si j'ose le dire , est d'exciter d'autres per- 
sonnes à faire des observations plus nom- 
breuses et plus détaillées sur une partie si 
inléressante de l'histoire de l'homme, et même 
de celle des animaux. 

Nous avons vu. Chapitre XII, qu'un des 
moyens employés par les conquérans de 
l'Amérique pour réduire ou subjuguer les 



( 265 ) 

indiens , fut d'en faire des espngnols , en 
épousant des indiennes, parce que leurs en- 
fans ou métis furent déclarés esy>agnols. Ces 
métis s'unirent en général les uns aux autres, 
parce qu'il ne passa en Amérique quc^très-peu 
de femmes européennes , et ce sont les des- 
cendans de ces métis qui composent aujour- 
d'hui , au Paraguay , la plus grande partie de 
ce qu'on appelle espagnols. Ils me paraissent 
avoir quelque supériorité sur les espagnols 
d'Europe, par leur taille , l'élégance de leurs 
formes , et même par la blancheur de leur 
peau. Ces faits me font soupçonner, non-seu- 
lement que le mélange des races les améliore , 
mais encore que l'espèce européenne l'em- 
porte à la longue sur l'américaine , ou du 
moins le sexe masculin sur le féminin. Je crois 
aussi que ces habitans du Paraguay ont plus 
de finesse, de sagacité et de lumières que les 
créoles , c'est-à-dire que les enfans nés dans 
le pays, de père et de mère espagnols, et je 
leur crois aussi plus d'activité. Comme il est 
toujours venu d'Europe à Buenos- Ayres beau- 
coup d'espagnols des deux sexes , qui se sont 
alliés aux métis primitifs , la race de ceux-ci 
ne s'y est pas conservée aussi pure , et n'a 
pas acquis les mômes avantages qu'au Para- 



( ^66) 

£*usLy : c'est ce qui fait que les espagnols de 
celte dernière contrée surpassent ceux de 
Buenos- Ajres en taille , en proportion , ainsi 
qu'en activité et en sagacité. 

Les irtdiens soumis ou convertis ne font , 
dans leurs alliances , aucune attention à la 
couleur , ni à l'état du prétendant , ni à sa 
liberté ou à son esclavage. Quoique les nè- 
gres, les métis et les mulâtres se trouvent 
à-peu-près dans le même cas , on remarque 
cependant qu'ils s'accordent réciproquement 
quelque préférence , et que la race indienne 
est celle dont ils font le moins de cas , à moins 
que ce ne soit des esclaves, parce que ceux-ci 
préfèrent les indiennes , afin que leurs enfans 
soient libres , comme le sont tous ceux qui 
viennent de mère libre. Je trouve que les 
mulâtres qui proviennent de ces mélanges 
prennent une couleur moyenne , mais très- 
jaunâtre , et qu'ils ont sur leurs pères et mères 
le même avantage que les métis sur les 
leurs. 

Il y a d'autres mulâtres provenant de l'union 
des espèces européenne et africaine. Dans 
quelques endroits d'Amérique on les appelle 
quarteroriy s altoatras , etc., suivant le mé- 
lange du sang africain. Par exemple, de l'union 



( 2G7 ) 
d'un européen et d'une négresse, il résulte un 
mulâtre ; de l'union de celui-ci avec un indi- 
vidu européen, provient un enfant qui est 
quarteron ^ parce qu'il n'a qu'un quart de 
nègre , mais si cette uirlon a lieu avec un 
nègre , le résultat s'appellera saltoatras ( saut 
en arrière), parce qu'au lieu de gagner en 
blancheur, l'individu perd de ce côté et re- 
cule pour ainsi dire, puisqu'il est aux trois 
quarts nègre. Mais on ne connaît point de 
semblables dénominations dans le pays que je 
décris , et l'on y appelle simplement mulâtre 
celui qui a quelque mélange de sang nègre , si 
peu considérable qu'il soit , et quand même il 
serait entièreiiient blanc ou blond. 

Je trouve que ces mulâtres , qui proviennent 
de l'union des noirs et des blancs, ont de l'avan- 
tage, au physique et au moral, sur ceux qui résul- 
tent de l'union des indiens et des noirs 3 je les 
trouve aussi plus actifs , plus agiles , plus vigou- 
reux, plus vifs , plus spirituels et plus fins que 
ceux mêmes à qui ils doivent le jour. Mais je 
pense que ces qualités ne vont en augmen- 
tant que jusqu'à un certain degré , et que 
quand un mulâtre, déjà blanc, s'allie à une 
européenne, le résultat n'obtient plus que peu 
ou point d'avantage. Cç§ mulâtres surpassent 



( 268 ) 

tous les autres hommes par la fraîcheur el par 
la douceur de leur peau; et ce n'est pas ce 
seul avantage qui fait que les connaisseurs pré- 
fèrent les mulâtresses aux femmes espagnoles: 
ils prétendent de plus, qu'ils goûtent avec elles 
un plaisir particulier que les autres ne leur 
font pas éprouver. Du reste , ces mulâtresses 
ne se piquent ni de chasteté, ni de résistance; 
il est bien rare qu'elles conservent leur virgi- 
nité jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans : elles ont 
de l'esprit , de la finesse el de l'aptitude à tout ; 
elles savent choisir : elles sont propres , géné- 
reuses , et même magnifiques lorsqu'elles le 
peuvent. Les mulâtres ont les mêmes qualités 
morales et la même finesse. Leurs vices les 
plus ordinaires sont, le jeu de cartes, l'ivro- 
gnerie et la filouterie ; mais il y en a de Irès- 
honnêtes. 

D'après le dernier cadastre au rôle de popu- 
lation du Paraguay, il y a , dans le pays, cinq 
espagnols pour un mulâtre j et quoiqu'on n'ait 
pas pensé à faire un pareil dénombrement 
dans le Gouvernement de Buenos-Ayres, on 
peut être assuré que la proportion y est la 
même, et que peut-être les espagnols y sont 
plus nombreux que les mulâtres, et dans une 
plus grande proportion. Ceux-ci , dans le Pa- 



( 269 ) 
raguay, se divisent en libres et en esclaves, et 
leuf proportion est de 174 à 100; c'est-à-dire 
que pour 100 nègres ou mulâtres esclaves, il 
y en a 174 de libres. Si Ton compare cette 
colonie espagnole avec celles que d'autres 
nations possèdent en Amérique , on trouvera 
une différence énorme dans la proportion ré- 
ciproque des blancs aux gens de couleur j 
car , dans les colonies qui ne sont pas espa- 
gnoles, les blancs sont tout au plus aux nègres 
et aux mulâtres comme i est à 25; et, quant 
à l'état de liberté , la proportion est peut-être 
encore moins favorable aux gens de couleur. 
Cette disette d'esclaves doit nécessairement 
rendre plus cher le prix des journées et des 
manufactures dans cette colonie espagnole , 
parce que tout y est l'ouvrage de gens libres , 
et qui se font payer davantage. 

On ne peut donc s'empêcher d'admirer ici 
la générosité des espagnols du Paraguay , qui 
ont donné la liberté à cent soixante-quatorze 
de leurs nègres et de leurs mulâtres , sur cent; 
quoique personne n'en eût un plus grand be- 
soin qu'eux. On n'y connaît point ces lois et 
ces châtimens atroces , que l'on veut excuser 
comme nécessaires pour retenir les esclaves 
dans le devoir. Le sort de ces malheureux 



( -^70 ) 
d'j diffère en rien de celui des Mancs de là 
classe pauvre , et il est même meilleur. Plu- 
sieurs sont cliefs de pâturages ou de parcs de 
troupeaux , et ils ont à leurs ordres des jour- 
naliers espagnols. La plupart d'entr'eux meu- 
rent sans avoir reçu un seul coup de fouet : 
on les traite avec bonté j on ne les tourmente 
jamais au travail ; on ne leur impose point 
de tâche , et on ne les abandonne point dans 
leur vieillesse. Les femmes de leurs maîtres 
les soignent dans leurs maladies j personne 
ne les empêche de se marier , et même avec 
des indiennes ou des femmes libres , pour pro- 
curer cet avantage à leurs enfans -, on les 
habille aussi bien ou même mieux que les 
blancs pauvres , et on leur fournit une bonne 
nourriture. Enfin , pour croire à la manière 
dont on traite les esclaves dans ce pays-là , il 
faut l'avoir vu , parce qu'elle ne ressemble 
en rien au traitement qu'ils ëprouveçit dans 
les autres colonies américaines. Aussi jamais 
n'aura- 1- on à s'y plaindre des esclaves. J'en 
ai vu plusieurs refuser la liberté qu'on leur 
offrait , et ne vouloir l'accepter qu'à la mort 
de leurs maîtres 5 et entr'autres , aucun des 
miens ne voulut l'accepter que par force. Les 
espagnols de ce pays traitent avec autant de 



( 271 ) 

douceur et d'humanité les indiens de leursr 
conimanderies, et rien n'est plus oppose à 
feur caractère que la dureté et la cruauté 
que quelques écrivains ont attribuées à ces 
espagnols. Que Ton compare le nombre des 
indiens qu'ils ont conservés dans leurs colo- 
nies , à celui que l'on voit dans celles de quel- 
ques autres nations qui taxent les espagnols 
de cruauté, ie puis démontrer , par la com- 
paraison des cadastres originaux, qu'il y a 
plus d'indiens dans le pays actuellement^ 
qu'il n'y en existait au lems de la conquête. 

Il y a à- peu-près dix-huit à vingt ans qu'une 
esclave anglaise s'échappa avec ses filles , et 
vint se réfugier dans une île espagnole aux 
Antilles. Son maître la réclama ; l'esclave , 
qui, par son habileté avait ramassé quelques 
fonds , offrit en piastres fortes le prix de sa 
liberté ; mais son maître ne voulut pas le re- 
cevoir. Le gouverneur espagnol , outré de 
l'injuslice de l'anglais, refusa de la rendre, 
quoique la restitution fût ordonnée par le 
traité de paix, et il rendit compte de l'affaire 
au conseil des Indes. Ce conseil adressa une 
représentation au Roi, et il fut décidé en prin- 
cipe qu'on ne rendrait aucun esclave ; que la 
liberté était un droit naturel , sur lequel les 



( 272 ) 

conventions humaines ne pouvaient rempor- 
ter , et que la fuite était un moyen licite et 
honnête de Toblenir. Cette décision , qui ho- 
nore l'Espagne , parvint au Paraguay lorsque 
j'y étais. Mais comme le gouverneur de ce 
pays venait de recevoir des présens considé- 
rables des portugais , pour leur complaire, 
il méprisa Tordre du Roi, et leur rendit un 
misérable esclave fugitif; il fît même des 
représentations à la cour par l'intermède du 
vice-roi de Buenos- Ayres , qui appuya ses 
idées; et à force de répéter leurs sollicita- 
lions, ils sont venus à bout de faire révo- 
quer une mesure qui était aussi juste qu'utile, 
par un ministre qui voulait plaire à la cour 
de Lisbonne. On dit, pour prétexte, que les 
habitations espagnoles n'étant exploitées que 
par des esclaves, elles seraient ruinées si ceux- 
ci désertaient. Mais tout cela est faux , puisque 
nous venons de voir que les esclaves y sont en 
bien petit nombre , et que nous n'avons pas à 
craindre leur désertion. Quand elle aurait lieu, 
elle pourrait tout au plus causer un léger 
dommage à un ou deux particuliers, et l'Etat 
gagnerait infiniment par l'émigration d'une 
multitude innombrable de déserteurs du Bré- 
sil, où les esclaves sont traités avec rigueur, 



et même avec cruauté. Je crois que celte 
mesure si juste que l'on avait prise était Puni- 
que moyen de rendre ce pays florissant, et 
même de le conserver. 

Quant aux mulâtres libres, leur classe est 
regardée comme la dernière , puisque les 
lois leur préfèrent non seulement les blancs, 
les indiens, les métis, et même les nègres. 
Mais il n'en est pas de même dans l'opinion 
publique; car on méprise les indiens, et Ton 
regarde les mulâtres et les nègres comme 
égaux. Il est bien vrai que les mulâtres libres, 
et dont la couleur est claire, ou presque 
blanche, vont souvent dans les endroits où 
ils ne sont pas connus, et qu'ils y passent pour 
espagnols. Dans le gouvernement de Buenos- 
Ayres les gens de couleur ne payent point 
de tribut, et ils jouissent en pleine liberté du 
fruit de leur travail. Ija seule différence en- 
tre eux et les espagnols , c'est qu'ils ne peu- 
vent occuper d'emplois publics, parce qu'ils 
sont d'une classe réputée inférieure. 

Mais outre cette humiliation , ils éprou- 
vent une vexation connue sous le nom del 
amparo ; voici ce que c'est : Don Francisco 
de Alfaro, ce visiteur dont nous avons déjà 
parlé , ordonna que chaque homme de cou- 
II. a. 18 



(274) 
leur, libre , et âge de i8 à 5o ans, payât trois 
piastres de tribut annuel ; et comme il n'y 
avait alors dans le pnys ni monnaie ni com- 
merce, e' que beaucoup de gens de couleur 
ne pouvaient pas payer le tribut, on imagina 
de les livrer aux eccléîiastiques ou aux espa- 
gnols aisés , pour les employer comme s'ils 
eussent été leurs esclaves , mais a condition 
de payer pour eux le tribut en question. C'est 
cette manière de livrer un homme de couleur 
à un espagnol , que l'on appelle amparo (pro- 
tection.) Les gouverneurs ne tardèrent pas à 
abuser de cette institution, et ils retendirent 
à tout sexe et à tout âge ; et soit que ces 
malheureux payassent le tribut ou non, ils les 
livraient a leurs favoris et à leurs favorites, 
à l'inscu de l'administration des finances à la- 
quelle ils ne payaient rien. C'est dans cet état 
que sont aujourd'hui les choses , quoique 
beaucoup de ces gens de couleur, et peut- 
être même la plupart , vivent en pleine li- 
berté , sans payer ni contribution , ni tribut, 
soit qu'ils trouvent des protections , soit que 
l'on ignore leur demeure au fond de la cam- 
pagne , ou soit qu'ils aillent s'établir dans ua 
autre gouvernement. 11 y en a aussi quelques- 
uns qui paieat le tribut : les gouverneurs ne 



C 275 ) 

veulent pas qu'ils le versent au trésor royal, 
mais dans une autre caisse qu'ils appellent 
département de la guerre , parce que c'est 
un fonds dont ils peuvent disposer arbitrai- 
rement. 

Un gouverneur qui se vit serré de près par 
\^^ indiens mbajâs, prit, en 1740, une partie 
des gens de couleur qui étaient en amparo, 
les déclara libres du tribut , et en forma la 
peuplade appelée de la Emboscada, Il les 
obligea au service militaire , dont ils avaient 
été exempts jusqu'alors. C'est ce qui a donné 
lieu aux gouverneurs qui sont venus ensuite , 
d'obliger tout homme de couleur au service 
militaire , ainsi qu'à tout autre. Il est vrai que 
la plupart s'y soustraient, ainsi qu'à l'âmparo, 
et par les mêmes moyens. 



(276) 
CHAPITRE XV. 

Des Espagnols. 

Ceux qui habitent le gouvernement de 
Buenos -Ayres proviennent plutôt des re- 
crues continuelles qui arrivent d'Europe, que 
du mélange avec les indiens , qui , dans ce 
pays, ont toujours été en petit nombre; et 
c'est pour cela qu'ils y parlent espagnol. Au 
contraire , les espagnols du Paraguay, et leurs 
voisins les habitans du district de Jla ville de 
Corrientes, viennent plutôt du mélange de 
ieurs pères avec les indiennes , comme nous 
Tavons dit : c'est pour cela qu'ils parlent gua- 
rany, et qu'il n'y a que les gens instruits et 
les hommes du bourg de Curugualy qui en- 
tendent l'espagnol , ainsi que nous l'avons vu 
Chapitre X. 

Les espagnols de toutes ces contrées croient 
être d'une classe très-supérieure à celle des 
indiens, des nègres et des gens de c.' Jeur; 
mais il règne entre ces mêmes espagnols la 
plus parfaite égalité , sans distinction de nobles 
%ki de plébéiens. On ne connaît parmi eux ni 



( 277 ) 
fiefs , ni substitutions , ni majorats : la seule 
distinction qui existe est purement person- 
nelle , et n'est due qu'à l'exercice des fonc- 
tions publiques, au plus ou moins de fortune, 
ou bien à la réputation de talens ou de pro- 
bité. Il est vrai que quelques-uns d'entr'eux 
se glorifient de descendre des conquérans de 
l'Amérique , des chefs , ou même de simples 
espagnols, mais ils n'en sont pas plus consi- 
dérés pour cela , et, dans l'occasion ,ils épou- 
sent la première femme venue , pourvu qu'elle 
ait de l'argent , sans s'embarrasser de ce qu'elle 
était auparavant. Us ont une telle idée de leur 
égalité, que je crois que, quand bien même 
le roi y accorderait des lettres de noblesse à 
quelques particuliers, personne ne les regar- 
derait comme nobles , et qu'ils n'obtiendraient 
ni distinctions^ ni services de plus que les 
autres. A Lima , on a érigé des titres de Cas- 
tille (barons, comtes, marquis, ou ducs). 
J'ignore de quelle considération ils jouissent^ 
mais, s'ils en obtiennent , peut-être ne la de- 
vront-ils qu'à leurs capitaux ou aux biens 
qu'ils possèdent. Ce même principe d'égalité 
fait que , dans les villes , aucun blanc n'en veut 
servir un autre, et que le vice-roi lui-même ne 
saurait trouver uu cocher ou ua laquais espu- 



( 278 ) 
gnol f c'est ce qui fait que tout le monde se sert 
de nègres , de gens de couleur, ou d'indiens. 

Comme les espagnols diffèrent beaucoup 
les uns des autres , je parlerai d'abord des 
citadins, ou babitans des villes de Buenos- 
Ayres , Montevideo, Maldonado , l'Assomp- 
tion, Corrientes et Santa -Fé de la Vera- 
Cruz , que l'on peut considérer comme les 
seules villes espagnoles du pays. En effet y 
quoiqu'on y trouve encore quelques bourgs 
et quelques paroisses , leurs habitans ne sont 
pas réunis dans un seul endroit, comme en 
Espagne, mais très-dispersés dan^ les cam- 
pagnes, dans des maisons isolées et très-éloi- 
gnées : de sorte qu'il n'y a guères à côté de 
l'église que le curé, quelque marécbal, quel- 
que mercier ou épicier, et quelque cabaretier 
( pulpero ). Et même , lorsque quelques- uns 
des paroissiens construisent une case dans le 
bourg , elle ne leur sert que les jours qu'ils 
vont à la messe , ou à quelque fête ecclésias- 
tique j après quoi, ils s'en retournent aux mai- 
sons qu'ils ont à la campagne. 

Les villes que je viens de citer, renferment 
peut-être autant d'espagnols que tout le reste 
du pays ; ce qui , à mon avis, est line coutume 
très-nuisible , à laquelle les chefs ne font pas 



( 279 ) 
allentîon. En effet , il est clair que ce sont les 
villes qui engendrent et qui propagent tous 
les vices, la corruption des mœurs, et cette 
espèce d'éloignement , ou pour mieux dire , 
d'aversion décidée que les créoles ou enfans 
d'espagnols nés en Amérique, ont pour les 
européens et pour le gouvernement espa- 
gnol. Celle aversion est telle , que je l'ai sou- 
vent vu régner entre les enfans et le père , 
et entre le mari et la femme, lorsque les uns 
étaient européens , et les autres américains. 
Mais je ne l'ai pas observée parmi les liabi- 
tans de la campagne. Ceux qui se distinguent 
par celte aversion sont les avocats, les ban- 
queroutiers , et tous ceux qui ont le plus de 
paresse , d'incapacité , et de vices : de plus , 
les villes enlèvent aux campagnes les bras 
dont elles ont un besoin extrême, et qui font 
la véritable richesse d'un pays. Le mal ne 
serait pas si grand, s'il y avait des fabriques ; 
mais elles y sont absolument inconnues , et la 
plupart des babilansne doivent leurs moyens 
de subsistance , qu'au bas prix de la viande, et 
à la facilité qu'ils ont de vivre presque sans 
travailler. 

J'estime le revenu de l'évêque du Paraguay 
à six mille piastres fortes par an. Quoiqu'un 



( 28o ) 
pareil revenu le rende l'homme le plus rîcîie 
du pajs, le roi lui donne en outre mille 
huit cent trente-huit piastres fortes et deux 
réaux, sur les caisses duPotosy, parce que 
celles du Paraguay ne suffisent pas pour 
payer le tiers des employés. Le chapitre de la 
cathédrale est composé d'un doyen, de trois 
dignitaires, de deux chanoines, et d'un béné- 
ficier. Le premier a huit cent sept piastres fortes 
par an j les autres sept cents , et le dernier trois 
cents. Les revenus de tous les curés n'excèdent 
sûrement pas le nécessaire. En 179^ , le nom- 
bre totî^l des ecclésiastiques du pays montait 
à cent trente-quatre ; mais il y avait de plus 
cent dix moines. L'évêque de Buenos-Ayres 
a de dix- huit a vingt mille piastres de revenu 
annuel : il a , dans sa cathédrale , le même 
nombre de dignitaires et chanoines que celui 
du Paraguay; mais chacun de ceux-ci possède 
presque autant de revenu que tous ceux du 
Paraguay ensemble. J'ignore le nombre d'ec- 
clésiastiques qu'il peut y avoir dans tout le 
diocèse; mais , en lygS , on en comptait cent 
trente-six dans la seule ville de Buenos- Ayres, 
outre quatre couvens nombreux de Corde- 
lîers , de Jacobins , de pères de la Merci et 
de Bethléem. 



( 28l ) 

Les den x évêques et leurs cliapitres tirent 
leur principal revenu des dixmes : mais, ce qui 
paraît un peu rigoureux à Buenos- Ayres, on 
exige la dixnie des briques; et au Paraguay, 
on exige celle de l'herbe qui porte le nom 
du pays , quoique ce soit la feuille d'un arbre 
sauvage que tout le monde peut cueillir, et 
qui n'a point de propriétaire particulier; c'est- 
à-dire , qu'elle se trouve dans le même cas que 
les champignons , les fruits sauvages et les 
plantes médicinales; et même elle ne paye , a 
Buenos-Ayres, aucun droit de vente au trésor 
royak Beaucoup de personnes, sur-tout des 
ecclésiastiques et de vieilles femmes , fondent 
pendant leur vie ou par testament , un grand 
nombre de chapelles laïques ou ecclésiastiques, 
en faveur des couvens ou de quelques parti- 
culiers, en leur imposant l'obligation de dire 
ou faire dire quelques messes. Ces fondations 
augmentent tellement , que cette charge sera 
bientôt insupportable au pays. Beaucoup d'ec- 
clésiastiques vivent du revenu de ces cha- 
pelles ; mais les curés n'ont que leurs droits 
de casuels. En effet , quoique les lois leur assi- 
gnent une part dans les dixmes , et qu'ils la 
réclament . ceux qui jouissent d'un pouvoir 
supérieur les en privent. 



( 282) 

Ce pays fut conquis aux frais des chefs de 
Tenlreprise , et on ne leur promit que deux 
mille ducats d'appointemens, au cas que leur 
conquête rendît cette somme ; et dans le cas 
contraire , le trésor ne promit rien. Ces chefs 
furent accompagnés de deux ou trois autres 
personnes , chargées du recouvrement des 
deniers ou des droits appartenans au roi , 
sans autres appointemens que tant pour cent. 
En 1620 , on divisa le pays , comme je l'ai dit 
Chapitre XIV j et on établit à Buenos- Ayres , 
un gouverneur avec trois employés des fi- 
nances, et un autre gouverneur auParr^uay, 
avec un lieutenant d'officier royal pour les 
finances. Tel fut l'état des choses jusqu'en 
1776, époque à laquelle on établit à Buenos- 
Ayres un viceroi, avec quarante mille piastres 
d'^ppoinlemens. On érigea ensuite tant de 
tribunaux, et on multiplia tellement les em- 
ployés de tous cotés , qu'il me serait im- 
possible de les compter. Dans le Paraguay, on 
ne fit que doubkr les appointemens du gou- 
verneur , et on y établit deux officiers royaux 
pour les finances, chacun avec le logement, 
deux mille piastres par an , et beaucoup d'em- 
ployés ; de manière que tout le produit de la 
province ne suffit pas pour payer le tiers des 



( 285 ) 

appoîntemcns. Il j a en outre un grand nom- 
bre de personnes à qui on accorde des appoin- 
temens et Texpectative des places , et un 
essaim de surnuméraires et de gens qui tra- 
vaillent dans les bureaux pour mériter par 
leur travail d'obtenir un emploi. Quelle était 
admirable la simplicité de ce tems , où 
quatre ou six hommes suffisaient à tout ! et 
quel bouleversement subit , que d'employer 
pour le même objet tant d'hommes , dont les 
bras sont perdus pour la prospérité publique. 
En efFet , malgré tout cet appareil, il est im- 
possible , et au ministre, et à qui que ce soit » 
de savoir si cette vice-royauté produit ou non 
quelque chose au trésor public , parce que , 
dans toute son étendue, à peine y a-t-il une 
caisse ou une administration qui n'ait fait 
banqueroute. Un très-grand nombre n'a pas 
encore rendu ses comptes , et on n'a pas vérifié 
ceux de plusieurs qui les avaient présentés. 

A peine les espagnols sont-ils nés, qu'on les 
livre à des nourrices mulâtresses, négresses 
ou indiennes , qui en prennent soin ordinai- 
rement jusqu'à l'âge de six ans et plus. Pendant 
tout ce tems , l'enfant ne peut rien voir qui 
mérite d'être imité. Ajoutez à cela un mau- 
vais principe reçu dans ce pays encore plus 



( 284) 
qu'en Espagne , c'esl-à-dire que la noblesse et 
la générosité consistent à détruire et a ne rien 
faire : la répugnance pour le travail , qui est 
plus forte en Amérique que par-tout ailleurs , 
fortifie encore cette inclination dans les en- 
fans. Imbus de ces principes et de l'idée d'é- 
galité , les enfans même d'un simple matelot 
dédaignent toute espèce de travail , et croient 
au-dessous d'eux de suivre l'état de leurs 
pères. Ils aiment mieux se faire moines, prê- 
tres , avocats ou négocians ; et plusieurs même 
ne veulent pas de ce dernier état, parce qu'ils 
le trouvent trop pénible. Ils sont très-flattés 
d'obtenir des emplois , quoiqu'ils aient l'air 
de les dédaigner, et qu'ils n'en sachent que 
peu de gré à ceux qui les leur procurent ; mais 
ce sont plutôt les démarches et les peines 
nécessaires pour les obtenir, qui les fatiguent. 
Ceux qui vont en Europe (leur nombre est 
bien peu considérable ) , et qui voient qu'on 
est obligé de s'y soumettre à d«es égards 
inconnus chez eux , et à reconnaître une hié- 
rarchie politique, s'en retournent toujours eu 
Amérique , en maudissant ce qu'ils ont vu en 
Europe. Il est vrai que leur pays leur donne 
la liberté, l'égalité , et la facilité de se nourrir 
presque sans travail , et même beaucoup de 



(285) 
tnoyens de gngner de l'argent. Us ne sont 
point gênés par les lois , puisqu'elles sont 
sans vigueur, et qu'elles laissent faire à chacun 
ce qu'il veut. Les contributions ne les incom- 
modent pas, puisqu'elles sont presque nulles : 
le seul désagrément auquel ils soient exposés, 
est la nécessité oii ils se trouvent de n'avoir 
pour domestiques que des indiens ou des 
esclaves, et quelquefois encore les tracasse- 
ries ou les passions de leurs chefs. S'ils réflé- 
chissaient, il devraient aimer un gouverne- 
ment aussi complaisant et aussi doux , et qui 
les laisse dans l'état oii ils sont. 

Leurs vices principaux sont : la passion des 
femmes, la fureur du jeu, et de plus , l'ivro- 
gnerie pour le bas peuple. Mais, à mon avis, 
ils ont de la finesse et de la justesse dans 
l'esprit, et je crois que c'est le cas oii se trou- 
vent toutes les races paresseuses, et prove- 
nantes du mélange des unes avec les autres. 
S'ils étaient aussi a portée d'étudier qu'en Eu- 
rope , s'ils avaient les mêmes facilités et y 
donnaient la même application, je ne doute 
pas qu'ils ne nous surpassassent. A Buenos- 
Ajres et dans le Paraguay, on ne leur apprend 
que la grammaire latine, la philosophie péri- 
patéticienne, la théologie des thomistes, et 



( 286 ) 
peut'Clre im peu de droit canon. Les arts et 
métiers se réduisent à ceux qui sont indispen- 
sables , et ils ne sont guère exercés que par 
quelque espagnol pauvre , venu d'Europe, ou 
par les gens de couleur. Les femmes de 
Buenos-Ayres , de Montevideo et de Maldo- 
nado n'aiment pas à filer la laine ni le coton -, 
mais dans les autres villes ce sexe s'occupe à 
filer. Les usages, les babil lemens et les modes 
sont, en général , les mêmes qu'en Espagne j 
mais , à Buenos-Ayres et à Montevideo , qui 
sont les villes les plus considérables et les plus 
riches, le luxe y est plus grand, le mobilier 
plus nombreux, et l'on y est mieux logé. Les 
maisons n'ont, en général, qu'un seul étage, 
et l'architecture n'a fait aucuns progrès. Toutes 
les rues sont larges et tirées au cordeau , ex- 
cepté celles de l'Assomption. 

Comme je dois parler à présent de ceux qui 
habitent la campagne et non les villes , je 
commencerai par les agriculteurs, et je parle- 
rai ensuite des pasteurs ou bergers. Presque 
tous les indiens convertis , plus de la moitié 
des habitans du Paraguay , ceux des bords de • 
la rivière de la Plata et des villes , s'occupent 
à la culture des végétaux dont j'ai parlé au 
Chapitre VI , oii j'ai indiqué l'imperfection de 



(287 ) 

leurs inslrumens et de leur melhode; mais 
comme cet état est fatigant, il n'est embrassé 
que par ceux qui n'ont pas le moyen de se 
faire négocians , ou d'acquérir des terres et 
des troupeaux pour se faire bergers, et enfin 
par les journaliers qui ne peuvent pas se louer 
pour la conduite des troupeaux. Ceux qui gé- 
néralement dédaignent le plus ce genre de vie 
agricole, sont les habitans des environs de la 
rivière de la Plata : ils disent que l'agriculture 
n'est pas nécessaire dans le pays , puisqu'ils 
peuvent tous vivre comme les bergers qui ne 
mangent que de la viande , sans faire usage 
d'aucun produit de l'agriculture. 

Comme le laboureur n'a besoin que du ter- 
rain qu'il peut cultiver , et de celui qui est 
nécessaire au pâturage de ses chevaux, de ses 
vaches à lait , et par fois de quelques brebis, 
les habitations , toutes construites au milieu 
des terres en exploitation, ne sont pas à beau- 
coup près aussi éloignées les unes des autres 
que celles des bergers ou possesseurs de trou- 
peaux ( estancieros ). Il y a dans chaque dis- 
trict un curé et une église, ou du moins une 
chapelle ordinairement petite et mal cons- 
truite. C'est ce que l'on appelle souvent un 
bourg, quoique les habitans de la paroisse ne 



( 288 ) 

soient pas réunis dans le mênrie endroit, comme 
je l'ai déjà dit. Je ne parle pas ici des indiens 
convertis, dont les habitations sont réunies 
dans un seul et même endroit comme en 
Europe, mais seulement des espagnols. Leurs 
maisons sont, en général, des baraques ou 
des cha»umières , petites et basses, couvertes 
de paille. Les murs sont formés par des pieux 
fichés en terre verticalement les uns à côté des 
autres, à un pied de profondeur, et les inter- 
valles sont remplis de mortier de terre. Ils ont 
peu de meubles : cependant ces cultivateurs 
ont quelque supériorité sur les bergers, en 
habillemens, en civilisation et en moralité , 
comme on le verra bienl(5t. Ils en diffèrent 
aussi en ce qu'ils ne se nourrissent pas exclu- 
sivement de viande, qu'ils mangent des végé- 
taux, et que d'ailleurs ils connaissent l'art 
d'assaisonner leurs mets. 

11 y a, dans toutes les villes et dans tolites 
les paroisses du Paraguay , un maître d'école , 
et les enfans vont le trouver tous les jours, et 
même de deux lieues. Us restent dans l'endroit 
toute la journée , sans prendre d'autre nourri- 
ture que les racines de manioc cuites , qu'ils 
ont apportées de chez eux ; et ils s'en retour- 
nent le soir. Comme il n'y a, dans le pays, ni 



(=89) 
médecins , nî chirurgieus , ni apothicaîrerîe , 
chaque canton du Paraguay a son guérisseur. 
Il ne fait point de visites aux malades ; mais , 
les jours de fêtes, il se rend a la paroisse ou à 
la chapelle du lieu , avec trois ou quatre herbes 
ou simples. Il s'assied à la porte de l'église, 
parce qu'il sait que les malades lui envoient 
leurs urines , dans un tuyau de roseau. Ce 
guérisseur, sans dire un mot, et même ordi- 
nairement sans faire aucune question, prend 
Turine ; il en verse quelques gouttes dans le 
creux de sa main \ il les regarde à contre jour , 
et les jette en l'air verticalement : il répète 
cette opération , comme pour s'assurer du fait. 
Il examine si ces gouttes, en tombant, forment 
des bulles , ou une espèce de rosée , et c'est 
d'après cela qu'il décide si la maladie vient de 
chaleur ou de froid , parce que c'est à quoi se 
réduit tout leur système médical ; alors il 
donne au malade l'herbe qu'il doit prendre en 
infusion. J'ai vu apporter de plus de 3o lieues 
de l'urine pour la présenter à ces guérisseurs, 
sans qu'on leur dît un mot de l'état du malade. 
Parmi ces espèces de médecins, il s'en trouve 
rarement quelques-uns qui aillent visiter les 
malades j ceux-lk le font, parce qu'ils ont lu 
le livre de M."^* Fouquet, ou parce qu'ils pos- 
II. a. jg 



( 290 ) 
sèctenl le recueil de recettes de d*Asperger , 
dont j'ai parlé au Chap. V. Pour ce qui regarde 
les bourgs et les paroisses du Gouvernement 
de Buenos- Ayres , toutes n'ont pas un maître 
d'école ni un médecin. Chacun , dans ses ma- 
ladies , se gouverne à sa guise , ou le plus 
souvent , suivant les conseils des vieilles 
femmes. 

Parlons enfin des bergers ou pasteurs , puis- 
que ce genre de vie n'a été connu des hommes 
que postérieurement à la chasse , a la pêche 
ou à l'agriculture, comme nous l'avons vu 
Chapitre II j et il faut bien que cela ait été 
ainsi, puisque les hommes ont dû vivre du 
produit de leur chasse , de leur pêche ou de 
leur agriculture, avant de dompter, d'appri- 
voiser et de multiplier les troupeaux \ Comme 
cette vie pastorale est la dernière que l'homme 
ait embrassée , il semble qu'elle devrait aussi 
former son plus haut point de civilisation ; 

» L'agriculture qui se fait par les bras de l'homme 
avec une bêche ou une pioche , me'rite à peine ce nom. 
Elle a lieu chez les peuplades les plus sauvages, pour 
suppléera la chasse ou a la nourriture que leur fournis- 
senties fruits spontanées delà terre; bien loin déformer 
leur principale occupation , à peine daignent -ils s'en 
mêler, et c'est souvent leurs femmes ou leurs esclave^î 



(^91 ) 
maïs comme nous allons voir que les bergers 
de ces contrées sont les moins civilisés de loua 

qui sont charges de confier à une terre légèrement ou 
point du tout pre'pare'e , des semences de plantes nutri- 
tives, qui ne re'clament plus ensuite aucun soin jusqu'au 
tems de la récolte. Mais il n'en est pas de même de 
Fagriculture en grand , qui se fait par le moyen de la 
charrue traîne'e par des animaux. Ce moyen de se pra- 
curer sa subsistance et les autres objets nécessaires à 
l'entretien, aux jouissances et aux commodite's de la vie, 
est tellement supe'rieur à tous les autres, que les peuples 
qui le connaissent en font leur principale occupation ; 
et bien loin de la dédaigner comme les peuples chas- 
seurs ou pasteurs , ils honorent comme des he'ros ou des 
dieux ceux qui , par d'heureuses inventions ou par des 
pratiques nouvelles, font faire des progrès à ce premier 
des arts. Mais il est évident qu'il suppose ne'cessaire- 
ment celui de dompter les animaux et de les re'unir en 
troupeaux. Ce dernier moyen de pourvoir à sa subsis- 
tance est beaucoup plus simple , beaucoup moins pé- 
nible , et suppose moins d'industrie que celui de cultiver 
la terre. L'art pastoral a donc dû précéder l'art agri- 
cole; et à un petit nombre d'exceptions près, ne'cessite'es 
par la position gc'ographique ou la nature du sol , on 
peut assurer que l'histoire nous montre par-tout des 
peuples pasteurs qui deviennent ensuite agriculteurs ; et 
il n'est jamais peut-être arrive' qu'un peuple agri- 
culteur ait re'trograde' vers l'e'tat pastoral. J'ai traite 
ce sujet plus à fond dans inon Essai sur l'histoire de 
l-espèce humaine. J'y renvoie le lecteur ( C, A. W.) 



(^92 ) 

les habitans, et que ce genre de vîe a presque 
réduit à l'état d'indiens sauvages les espagnols 
qui l'ont embrassé , il est vraisemblable que la 
vie pastorale n'est pas compatible avec la 
civilisation. 

Ces bergers sont occupés à garder douze 
millions de vaclies, trois millions de chevaux , 
avec un nombre assez considérable de brebis. 
Tel est, suivant mon estimation , le nombre 
des troupeaux domestiques de ces contrées. 
Le Gouvernement du Paraguay en renferme 
la sixième partie, et celui de Buenos- Ayres le 
reste. Je ne comprends pas dans ce nombre 
les deux millions de vaches sauvages ou mar- 
rones, que j'estime qu'il peut y avoir dans le 
pays , non plus que la quantité innombrable 
de chevaux sauvages qu'on y rencontre. Tous 
les tronpeaux domestiques sont divisés en 
autant de troupeaux particuliers qu'il y a 
de propriétaires. Un pâturage ( estancia ou 
dehesa) y qui n'a que quatre ou cinq lieues 
carrées de surface ou d'étendue , est regardé 
comme peu considérable à Buenos -Ayres, et 
au Paraguay il passe pour ordinaire. C'est dans 
l'intérieur de ces possessions qu'on établit les 
habitations des bergers, comme je l'ai dit pré- 
cédemment ; mais elles manquent presque 



( ^95) 
toutes de portes et de volets de bois, et oii 
les remplace par des peaux de vache qu'on y 
place à l'entrée de la nuit. 

Chaque troupeau a un maître berger ( ca^ 
pataz)^ el un journalier par miîHer de va- 
ches. Le premier est ordinairement marié ; 
mais les autres sont garçons , à moins que ce 
ne soit des nègres, des gens de couleur ou des 
indiens chrétiens déserteurs de quelque peu- 
plade; car ceux-ci sont ordinairement mariés, 
et leurs femmes et leurs filles servent assez 
communément à consoler ceux qui ne le sont 
pas. On fait si peu d'attention à cet article , 
que je ne crois pas qu'aucune de ces femmes 
conserve sa virginité jusqu'à 1 âge de huit ans. 
il est bien naturel que la phipart des femmes 
réputées espagnoles , qui vivent dans les 
champs, parmi les bergers^ jouissent de la 
même liberté; et même ordinairement, le 
père el toute la famille couchent dans la même 
chambre. 

Ces gens n'accompagnent jamais les trou- 
peaux aux champs, comme en Europe; tous 
leurs soins se bornent à sortir une fois par se- 
maine, suivis de quelques chiens, pour faire 
le tour de leurs possessions, en criant , et au 
grand gatop. Alors toutes les vaches, qui pais- 



( ^94 ) 
sent en liberté de côté et d'autre, se mettent a 
courir et se réunissent dans une place marquée 
et ouverte, que l'on appelle rodeo ; on les y 
retient quelque tems, après quoi ou les laisse 
retourner en liberté au pâturage. Le but de 
cette opération est d'empêcber ces animaux 
de s'éloigner des terres du propriétaire, et 
c'est dans cette vue qu'ils en font autant a 
leurs troupeaux de cbevaux qu'ils rassemblent 
de tems en tems , non dans le rodeo , mais 
dans leur basse-cour. Ils s'occupent le reste 
de la semaine à cbâlrer ou à dompter leurs 
animaux , ou à quelque autre cbose \ mais la 
plupart du tems ils sont oisifs. 

Comme ces bergers sont éloignés de 4> <^® 
IQ, et quelquefois même de 3o lieues les uns 
des autres , les cbapelles sont rares; par con- 
séquent ils ne vont que rarement ou jamais k 
la messe : ils baptisent souvent eux-mêmes 
leurs enfans , et quelquefois même ils remet- 
tent cette cérémonie à l'époque de leur ma- 
riage, parce qu'alors on Texige. Je me suis vu 
quelquefois prié de baptiser leurs enfans , 
qu'ils me montraient galopant k cheval dans 
la plaine. Quand ils vont k la messe , ils l'en- 
tendent ordinairement a cheval, et hors de 
l'église, dont on ouvre la porte exprès. Us ont 



( 295) 
tous un, violent désir d'être enterrés en terre 
sainte, et les parens et les amis ne manquent 
pas de rendre ce service aux défunts. Mais 
comme quelques-uns d'entr'eux sont Irès-éloi- 
gnés des églises, ils laissent ordinairement 
pourrir les cadavres dans les champs , après les 
avoir couverts de pierres ou de brandies , sans 
les enterrer; et quand il ne reste plus que les 
os, ils les portent au curé pour qu'il leur 
donne la sépulture. D'autres dépècent les 
morts , et leur décharnent bien les os avec 
un couteau , et ils les portent au curé , après 
avoir jeté ou enterré les chairs. Si la distance 
n'excède pas vingt lieues , ils habillent le mort 
comme s'il était en vie ; ils le placent à cheval, 
les pieds sur les étriers , et ils l'assujétissent 
avec deux bâtons attachés en forme de croix 
de Saint- André , de sorte qu'à le voir on croi- 
rait qu il est en vie , et c'est ainsi qu'ils le por- 
tent au curé. Je trouvai dans ces campagnes 
un français nommé Ben où I^ Hitte Ducos , 
né aux environs de Toulouse , et qui est à 
Paris dans ce moment : il peut certifier la 
vérité de la description que je fais ici des espa- 
gnols, ainsi que de ce que j'ai dit au Cha- 
pitre X, des indiens sauvages charrùas, mi- 
liuanes et autres. 



( 296) 
Leur seule ressource , dans les maladies , 
est de s'adresser à quelque indienne ou indien 
chrétien, ou même à quelqu'un d'entre les 
bergers, qui leur applique un remède ou un 
emplâtre, comme bon lui semble. Quand ils 
ont quelque malade chez eux , leur coutume 
est de demander quelque remède à tous les 
passans , et si on leur en indique, i!s le font 
sur-le-champ et de bonne foi. Un vieillard qui 
avait mal à la tête m'ayant consulté, je lui dis, 
en plaisantant, de se faire saigner deux fois, 
croyant que , dans ces déserts , il ne trouverait 
personne qui pût lui faire cette opération. Le 
soir il vint se plaindre à moi qu'un officier > 
qui m'accompagnait, n'avait pas voulu le sai- 
gner, quoiqu'il l'en eût supplié. Je le consolai , 
en lui disant qu'il ferait mieux de se coucher 
de suite, après s'être bien lavé les pieds et 
avoir coupé ses ongles, parce qu'ils étaient si 
longs que probablement il ne les avait jamais 
coupés , et que c'était de là que venait son mal. 
Il le fît au pied de la lettre , et se trouva guéri : 
cela lui inspira une telle confiance en moi , 
que , six mois après, il m'écrivit pour me con- 
sulter sur la maladie de son fils, sans entrer 
dans aucun détail, et se contentant de me 
marquer que les uns disaient que c'était une 



( 297 ) 
hernie , et les autres une fièvre maligne. 
Ces bergers n'ont ordinairement dans leurs 
cases d'autres meubles qu'un baril pour aller 
chercher de Peau, une corne pour boire , des 
broches de bois pour faire rôtir la viande, f t 
ime chocolatière ou petit vase de cuivre, pour 
chauffer Teau où ils font infuser Thcrhe «lu 
Paraguay, comme nous l'avons vu Chapitre Y. 
Pour faire du bouillon à un malade, s'ils n'ont 
point de chocolatière , ils mettent, dans une 
corne de taureau pleine d'eau, de la viande 
coupée en petits morceaux, et ils la font cuire 
en entourant celle corne d'une grande quan- 
tilé de braise. Quelques-uns ont une marmite 
et une jatte , une ou deux chaises , ou un banc , 
et quelquefois un lit; c'est à-dire un grabat 
formé de quatre bâtons, et attaché à quatre 
pieux qui lui servent de pieds, avec une peau 
de vache par- dessus; mais le plus ordinaire- 
ment ils dorment sur une peau étendue par 
terre. Ils s'asseyent sur leurs talons, ou sur un 
crâne de vache ou de cheval. Ils ne mangent 
ni légumes ni salades , disant que c'est du foin; 
et ils se moquent des européens, qui en man- 
gent comme les chevaux, et qui font usage 
d'huile, autre chose pour laquelle ils ont un 
grand dégoût. Ils ne se nourrissent absolu- 



(298) 
ment que de viande de vache , rôtie à la ma- 
nière des chanùas, et sans sel. Ils n'ont point 
d'heure fixe pour leurs repas : ils s'essuient 
la bouche avec le dos de leur couteau, et les 
doigts à leurs jambes ou à leurs bottes. Ils ne 
mangent point de veau , et ne boivent qu'a- 
près le repas. Les environs de leurs cases sont 
toujours couverts d'os et de cadavres de va- 
ches qui se pourrissent et qui empestent j car 
ces bergers ne mangent que les côtes , l'entre- 
cuisse , et la chair qui recouvre le ventre et 
Testomac , qu'ils appellent matahambre ^ et 
ils jettent tout le reste. Ces cadavres attirent 
une multitude d'oiseaux, qui incommodent 
par leurs cris continuels j et la corruption 
engendre également une infinité de mouches, 
de scarabées et d'insectes. Dans les pâturages 
du Paraguay, qui sont plus petits et adminis- 
trés avec plus d'économie , on fait dessécher * 
la viande , en la coupant en filets de la grosseur 
du doigt, que Ton expose au soleil pour les 
manger ensuite. On y trouve aussi ordinaire- 
ment un peu plus de propreté , un mobilier un 
peu mieux monté, c'est-à-dire un hamac ou 
un filet suspendu aux deux bouts pour se 
coucher. 

• Charcjuear , en espagnoL 



( 299 ) 
Les maîtres bergers ou les propriétaires, el 
en général ceux qui jouissent de quelque ai- 
sance , ont une veste ou pourpoint, un gilet, 
des culottes , un caleçon blanc , un chapeau , 
des chaussures, et de plus nn poncho ^ c'esl-a- 
dire un morceau d'étoffe de laine ou de coton , 
fabriquée dans la province du Tucuman , large 
de sept palmes, long de douze, avec une ou- 
verture au milieu pour passer la tête. Mais 
les journaliers n'ont ni veste , ni culottes , ni 
gilet, et ils se contentent de s'attacher sur les 
reins avec une corde le chiripa ^ qui est un 
morceau d'étoffe de laine grossière. Il y en a 
beaucoup qui n'ont pas de chemise 3 mais ils 
ont tous un chapeau, des caleçons blancs, un 
poncho y el des bottes d'un demi-pied, faites 
de peaux de jambes de poulain ou de veau , 
dont la courbe forme le talon de la botte. 
D'autres se servent pour cet effet de peaux 
de chat sauvage. Comme ils n'ont point de 
barbiers, ils portent ordinairement la barbe 
très-longue \ ils se rasent eux - mêmes rare- 
ment , et pour l'ordinaire avec leur couteau. 
Les femmes vont nu ds- pieds et sont mal-pro- 
pres. Leur habillement se réduit ordinaire- 
ment à une chemise attachée sur les reins 
par une ceinture , cl sans manches \ souvent 



( 3oo ) 

même elles n^en ont pas de recliange. Pour 
laver celte chemise, elles vont sur le bord de 
l'eau, se dépouillent, la lavent et retendent 
au soleil : lorsqu'elle est sèche , elles se la re- 
mettent sur le corps et retournent chez elles. 
En général, elles ne s'occupent ni a coudre, 
ni à filer; leurs occupations se bornent à ba- 
layer , à faire du feu pour rôtir la viande , et 
chauffer l'eau où s'infuse le mate ou herbe du 
Paraguay. Les femmes des maîtres bergers ou 
de ceux qui jouissent de quelque aisance , 
sont un peu mieux vêtues, et les journaliers 
du Paraguay ont ordinairement quelque linge 
de rechange. 

Comme les gens de la campagne n'ont pas 
ordinairement des habits pour changer, ils les 
préservent de la pluie qui tombe, en les met- 
tant sous la peau qui couvre la selle du cheval , 
pour s'habiller sitôt que la pluie a cessé. Il 
leur est indifférent de se mouiller, parce qu'ils 
disent qu'ils se sèchent dans un instant , et 
qu'il n'en est pas ainsi des habits. Quand ils 
ont besoin de faire la cuisine , et que la pluie 
ne le leur permet pas , deux d'entr*eux éten- 
dent le poncho horizontalement , et le troi- 
sième fait le feu en-dessous. 

Comme il y a beaucoup de femmes qui 



(3oi) 
accoucLenl toutes seules, et que toutes ne 
savent pas nouer le cordon ombilical, j'ai vu 
un assez grand nombre d'hommes et de 
femmes adultes, qui avaient un nombril long 
de quatre pouces , et qu'on aurait pris pour 
toute autre chose ; ce nombril était mou et 
enfle. A peine un enfant a-t-il huit jours , que 
son père ou son frère le prennent dans leurs 
bras et le promènent à cheval à travers les 
champs, jusqu'à ce qu'il se mette a pleurer; et 
alors ils le rapportent a la mère qui lui donne 
à teter. Ces promenades se répètent fréquem- 
ment, jusqu'à ce que l'enfant soit en état de 
monter seul des chevaux vieux et tranquilles. 
C'est ainsi qu'on l'élève; et, comme il n'entend 
point sonner d'horloge, et qu'il ne voit pres- 
crire ni règle ni mesure sur quoi que ce soit, 
que ses yeux n'aperçoivent que des lacs , 
des rivières , des déserts, et quelques hommes 
nuds et errans qui poursuivent les bêtes fé- 
roces et les taureaux , il s'accoutume au même 
genre de vie et à l'indépendance : il ne con- 
naît en rien, ni m^esures, ni calculs, ni règles; 
il n'aime pas la société de peuples qu'il ne 
connaît pas , et l'amour de la patrie lui est 
entièrement inconnu : il compte pour rien la 
pudeur , la décence et les commodités de la 



vlej il manque de toute espèce d'inslruclîon î 
et ne sait même pas obéir : accoutumé dès 
l'enfance à égorger des animaux, il lui paraît 
tout aussi naturel d'en faire autant à un homme, 
souvent même sans aucun motif particulier , 
mais toujours de sang- froid et sans colère , 
parce que celte passion est inconnue dans ces 
déserts, oii il n'y a guères d'occasions capables 
de l'exciter. En effet, il n'y a que des sociétés 
nombreuses qui puissent faire naître et ali- 
menter cette passion. 

En général ces bergers sont très-robustes , 
et peu sujets aux maladies , sur-tout les métis 
d'espagnol et d'indien : aussi ne se plaignent- 
ils jamais , lorsque par hasard ils sont malades , 
ni même dans les plus grandes douleurs. Us 
font peu de cas de la vie , et la mort leur est 
indifférente. Je les ai vu aller au supplice de 
sang-froid , et sans aucune démonstration de 
sensibilité. J'en ai vu d'autres , au moment 
même où ils venaient de recevoir des coups 
de poignard mortels , ne laisser échapper au- 
cune plainte , et se contenter de dire : cet 
homme est venu à bout de moi. Si , dans leurs 
derniers momens , ils perdent la raison , et que 
cela leur fasse dire quelques paroles , ils ne 
font guères que nommer leur cheval favori , 



( 3o5 ) 

non pour le regretter, mais pour vanter ses 
bonnes qualités. Lorsque je nie trouvai dans 
ces plaines , il arriva qu'un mulâtre, fàchë des 
propos qu'un métis avait tenus en son absence, 
alla le chercher , et , l'ayant trouvé assis sur 
ses talons et à déjeûner , il lui dit , sans descen- 
dre de cheval : « Mon ami , Je suis fâché contre 
« vous, et je viens vous tuer. » Le métis ne 
bougea pas , et lui demanda pourquoi j ils 
continuèrent k s'expliquer flegmatiquement, 
et sans élever la voix , jusqu'à ce que le 
mulâtre descendit de cheval et tua le métif., 
11 y avait pour spectateurs douze autres habi- 
tans du pays j mais, d'après leur coutume 
invariable, personne ne se mêla de la dispute. 
Il n'y a point d'exemple qu'aucun d'eux s'offre 
pour médiateur dans les querelles, ni qu'ils 
aient arrêté ou saisi un coupable, et ils regar- 
dent toutes ces affaires avec autant d'indiffé- 
rence que le reste. Il est vrai que je crois 
qu'ils penseraient se déshonorer, s'ils décou- 
vraient ou arrêtaient des criminels , quelque 
forfait qu'ils eussent commis , et c'est pour 
cela qu'ils les cachent et les favorisent autant 
qu'ils peuvent. 

Ils ont beaucoup de répugnance pour servir 
de domestique à qui que ce soit dans les mai- 



(5o4) 
sons; mais ils ont moins de vanité que les 
habltans des villes , et les espagnols ne font 
aucune difTicullé de remplir ce même rôle de 
domestique pour la garde des troupeaux, con- 
jointement avec des nègres, des gens de cou- 
leur et des indiens , quand bien même le 
maître berger appartiendrait à cette classe. 
Mais comme ils sont constamment accoutu- 
mes a ne faire que ce qui leur plaît, on ne 
les voit jamais prendre d'attacbement pour le 
sol ni pour leur maître, quoique celui-ci les 
paye et les traite bien. Ils Tabandonnent 
quand l'envie leur en prend , le plus souvent 
même sans lui faire leurs adieux, et, tout au 
plus , ils disent en s'en allant : « Je m'en vais, 
« parce qu'il y a assez long-tems que je vous 
« sers. » Il est inutile de leur faire ni prières , 
ni reproches , parce qu'ils n'y répondent qu'en 
répétant la même chose, et qu'ils ne manquent 
jamais de s'en aller. Us sont très-hospitaliers , 
et si quelque passant se présente chez eux, ils 
le logent et le nourrissent , souvent même 
sans lui demander qui il est , ni oii il va, quand 
bien même il resterait pendant plusieurs mois. 
C'est une chose que j'ai vue. 

Ces bergers élevés dans un désert , sans 
presque aucune communication, ne «onnaîs- 



( 3o5 ) 
sent guère Tarnihé, et par conséquent sont 
enclins à la défiance et à la ruse ; de là vient 
que , lorsqu'ils jouent aux cartes, pour les- 
quelles ils ont une violente passion, ils s'as- 
seyent à leur ordinaire sur les talons, tenant 
sous leurs pieds la bride de leur cheval , de 
peur qu'il ne s'en aille ; et souvent même il 
ont a côté d'eux leur poignard ou leur cou- 
teau fîcbé en terre , prêts à tuer celui qui joue 
avec eux, s'ils s'aperçoivent de quelque tri- 
cherie , parce qu'ils sont savans sur cet article, 
et qu'ils ne se piquent pas de loyauté au jeu. 
Ils jouent , dans un instant, tout ce qu'ils pos- 
sèdent , et toujours de sang-froid. Quand ils 
ont perdu tout leur argent , ils jouent leur 
chemise , si elle en vaut la peine , et le ga* 
gnant donne ordinairement la sienne au per- 
dant, si elle ne vaut plus rien, parce que 
chez eux personne n'en a deux. Quand il 
s'agit de se marier, les futurs époux emprun- 
tent du linge ; ils l'ôtent en sortant de l'église 
et le rendent aux prêteurs, après quoi ils vont 
se coucher sur une peau de vache étendue 
par terre, et souvent même ils n'ont ni mai^ 
sons , ni meubles. 

Quelques propriétaires de troupeaux ou 
maîtres bergers vendent chez eux quelques 
II. a. 30 



( 3o6 ) 
bagatelles , et sur-tout de Teau-de-vie ; alors , 
leurs maisons s'appellent pulperias ^ et ce 
sont des poinls de réunion ou rendez vous 
pour les habitans de la campagne, qui ne font 
aucun cas de l'argent, et qui ne l'emploient 
que pour le jeu et pour la boisson. Leur cou- 
tume est d'inviter à boire toute la compagnie; 
alors ils remplissent un grand vase d'eau-de- 
vie ( car ils n'aiment pas le vin ) et ils le font 
passer à la ronde. Ils répètent cette céré- 
monie jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus un 
sou , et ils se croient offensés si on se refuse 
à leur invitation. Pour passer le tems qui 
s'écoule entre les différentes rasades , il y a 
dans chaque pulperia une guitare , et celui 
qui en joue est toujours régalé et admis à 
l'écot de ceux qui l'écoutent. Ces musiciens 
ne chantent jamais que à.^^ y arabes; ce sont 
des chansons du Pérou, les plus monotones 
et les plus tristes du monde , ce qui leur a fait 
donner aussi le nom de tristes. Le ton en est 
lamentable, et elles roulent toujours sur des 
amours malheureux, sur des amans qui pleu- 
rent leurs peines dans les déserts, mais jamais 
sur des choses gaies , plaisantes, ou même iii- 
difiérentes. 

Ces bergers sont naturellement portés à 



( 3o7 ) 
voler des cbevaux ou de petits objets; mais 
ils ne font jamais de vols considérables. Ils 
aiment aussi à luer des animaux sauvao^es et 
même des vaches , sans nécessite. Ils ont beau- 
coup de répugnance pour toutes les occupa- 
tions auxquelles ils ne peuvent pas se livrera 
cheval et au galop. Ils ne savent presque pas 
aller à pied, et ce n'est qu'avec peine être» 
pugnance qu'ils le font, quand ce ne serait 
que pour traverser la rue. Lorsqu'ils se réu- 
nissent à U pulperia, ou par-tout ailleurs, 
ils restent toujours à cheval, quoique la con- 
versation dure plusieurs heures. Quand ils 
vont à la pêche, ils sont toujours à cheval 
même pour jeter et retirer le filet au milieu' 
de l'eau. Pour en tirer d'un puits, ils atta- 
chent la corde à leur cheval , et la lui fout 
tirer sans mettre pied à terre. S'il leur faut du 
mortier, ne fût-ce que ce qu'il en tiendrait 
dans un chapeau, ils le font pétrir par leurs 
chevaux, à force de les faire aller et revenir 
dessus, et sans jamais en descendre. Enfin 
tout ce qu'ils font, c'est à cheval. 

Un exercice continué sans interruption 
presque dès leur naissance , les rend habiles 
dans ce genre au-delà de toute comparaison , 
soit pour se tenir fermes , soit pour galoper 



( SoÛ ) 
conlinuellemeiil sans se fatiguer. En Europe, 
on trouverait peut-être qu'ils manquent de 
grâces, parce que leurs éliiers sont bas, parce 
qu'ils serrent peu les genoux, el parce qu'ils 
écartent beaucoup les jambes, sans diriger 
la pointe des pieds vers l'oreille du cheval; 
mais il n^ a pas de risque qu'ils perdent 
l'équilibre un seul instant , ni que leur corps 
se dérange par le trot ou le galop, ni même 
par les ruades, les courbettes ou les écarts 
du cheval ; on dirait qu ils ne font qu'un même 
corps avec le cheval , quoique leurs étriers se 
réduisent à des triangles de bois si petits , 
qu'il n'y peut entrer que la pointe de l'orteil. 
En général, ils montent indifféremment le 
premier poulain venu , quand bien même il 
serait marron , et qu'ils viendraient de le pren- 
dre , et quelquefois même ils montent des 
taureaux. Avec leur lacet attaché à la sangle 
de leur cheval, ils arrêtent et assujétissent à 
la distance de douze ou quinze toises, quelque 
animal que ce soit, et même un taureau , en 
lui lançant ce lacet au cou ou aux pieds, et ils 
ne manquent jamais d'attraper le pied auquel 
ils ont visé. Ce lacet est un cordon ou tresse 
de quatre lanières ou courroies de peau de 
vache , de la grosseur du pouce , avec un an- 



(5oo) 
neau de fer au bout pour le faire coulei% 
Quand ils vont au galop, et que leur cheval 
tombe , la plupart d'entr'eux restent debout à 
coté du cheval, sans s'être fait aucun mal, et 
la bride à la main pour l'empêcher de s'échap- 
per. Pour s'exercer, il y en a qui prient quel- 
que autre personne de lancer le lacet aux 
jambes de leur cheval au galop , et ils se re- 
trouvent toujours debout, comme nous ve- 
nons de le dire , quoique le cheval soit tombé 
après mille courbettes. Quant aux boules ^ ils 
en font le même usage que les pampas. ( Vo^ez» 
Chapitre X. ) 

On ne saurait croire jusqu'à quel point ils 
connaissent les chevaux , et les animaux en 
général. Je n'avais qu'à dire à un de ces 
hommes ; « Tiens, voilà deux cents chevaux 
« ( et même davantage') qui sont à moi 5 aies 
« en soin , et tu en répondras. » Il les regar- 
dait un instant avec attention , quoiqu'ils fus- 
sent à paître quelquefois à la distance d'une 
demi-lieue : cela suffisait pour les lui faire 
tous reconnaître , et pour qu'il ne s'en perdît 
pas un seul , quoiqu'il se contentât de les 
regarder de loin. Une chose non moins admi- 
rable est la justesse avec laquelle ceux d'en- 
tr'eux 5 qu'oa appelle baqueanos ou experts ^ 



( 5.0) 
savent connaître au premier coup - d'œil le 
meilleur endroit pour passer une rivière que 
l'on découvre à une ou deux lieues de dis- 
tance , quand bien même ils ne l'auraient ja- 
mais vue. Ils ne manquent jamais d'arriver à 
l'endroit qu'on leur demande , sans faire de 
détours j quoique il n'y ait ni arbres , ni 
chemins, ni marques, et que l'on se trouve 
dans un pays entièrement horizontal , et cela, 
la nuit comme le jour, et sans boussole. 

Outre les bergers , il y a dans ces plaines 
beaucoup d'hommes qui ne veulent absolu- 
ment ni travailler, ni servir les autres, à quel- 
que titre et à quelque prix que ce soit. J'en ai 
rencontré plusieurs presque nus; et quand 
je leur demandais s ils voulaient se mettre à 
mon service pour avoir soin de mes chevaux, 
ou pour toute autre chose, ils me répondaient 
avec le plus grand sang-froid du monde : « Je 
« cherche aussi quelqu'un qui veuille me ser- 
« vir; voulez-vous le faire? » « As-tu de quoi 
« me payer ? répliquais- je. » « Pas un obole 
« répondait-il ; mais c'était pour voir si par ha- 
« sard vous auriez envie de me servir gratis. » 
Ces hommes sont presque tous voleurs, et ils 
enlèvent même des femmes. Ils les emmènent 
au fond des bois déserts, oii ils leur cons- 



( 3ii ) 
truîsenl une petite hutte semblable a celle des 
charrùas ( voyez Chapitre X) , et ils les nour- 
rissent de la viande des vaches sauvages qu'il 
y a dans les environs. Quand le ménage se 
trouve absolument dénué de vêteniens , ou 
quand ils sont pressés par quelqu'autre be- 
soin urgent , l'homme part tout seul , et va 
voler des chevaux dans les pâturages espa- 
gnols : il va les vendre au Brésil , et en rap- 
porte ce dont il a besoin. J'ai découvert et 
arrêté plusieurs de ces voleurs, et j'ai re- 
trouvé les femmes qu'ils avaient volées. Une 
de ces femmes, espagnole, jeune et jolie , et 
qui depuis dix ans vivait avec cette espèce de 
gens , ne voulait pas retourner chez ses parens, 
et voyait avec peine que je la ramenasse à la 
maison paternelle. Elle me conta qu'elle avait 
été enlevée par un nommé Cuenca ^ ç\\\\ îxxt 
tué par un autre ; que celui-ci le fut par un 
troisième, auquel un quatrième, son dernier 
mari, avait fait éprouver le même sort. Jamais 
elle ne prononçait le nom de ce Cuenca sans 
pleurer, et sans me dire que c'était le premier 
homme du monde, et que sa naissance devait 
avoir coûté la vie à sa mère , pour qu'il fût 
l'unique dans ce monde. 
J'ai donné, en Espagne, au ministère d'Etat , 



(3.3 ) 

nn mémoire snr la partie politique relative 
avix pays dont je parle : mais comme ce n'est 
pas ici le moment de le copier, je vais ter- 
miner ce Chapitre par un état du commerce 
qui s'y fait actuellement , après avoir donné 
une idée de celui qui s'y faisait autrefois. 

Ceux qui commerçaient jadis en Amérique, 
ïi'y cherchaient que l'or et l'argent , et ne fai- 
saient aucun cas des pays qui ne produisaient 
pas ces métaux ,tels que celui que je décris. 
Mais comme ils craignaient qu'on n'intro-^ 
duisît des marchandises au Pérou par Buenos- 
Ayres , et que cela ne nuisît aux cargaisons 
des flottes et des galions qu'ils envoyaient à 
Panama, etc. , ils demandèrent au gouverne- 
ment, et en obtinrent la prohibition de toute 
espèce de commerce par la rivière de la Plata^ 
Ceux qui avaient à souflVir de cette mesure 
furent de fortes réclamations , et, en 1602, on 
leur permit d'e^i porter, pendant six ans, sur 
des bâtimens à eux appartenant , et pour leur 
compte, deux mille fanègues de farine, cinq 
cents quintaux de viande boucannée, et cinq 
cents quintaux de suif. Mais ils ne pouvaient 
exporter ces objets qu'au Brésil portugais et 
à la côte de Guinée , pour rapporter au retour 
les objets dont ils avaient besoin. Tous les 



( 3i3 ) 
autres poils leur étaient hilerdils. Quand le 
terme fixé pour celte permission fut arrivé , 
un en demanda la prorogation indéfinie , et 
même avec augmentation; car on voulait 
étendre la permission à toute espèce de mar- 
chandise, et même être autorisé à commercer 
directement avec l'Espagne, soit sur des bâ- 
limens appartenant à la colonie, soit sur tous 
ceux qu'elle pourrait fréter pour son compte. 
Les consulats de Lima et de Seville s'oppo- 
sèrent avec violence à cette demande. Cepen- 
dazit,le 8 septembre 1618, on accorda aux 
habitans des bords de la rivière de laPlata, 
la permission d'expédier deux navires , dont 
chacun ne devait pas excéder le port de cent 
tonneaux. On leur imposa plusieurs autres 
conditions; et pour que rien n'entrât dans 
l'intérieur du Pérou, on établit, à Coidoba- 
del-Tucuman , une douane pour y faire payer 
cinquante pour cent sur tous les objets im- 
portés. Cette douane devait également empê- 
cher l'extraction de l'or et de l'argent du Pérou 
pour Buenos- Ayres, même pour le paiement 
des mules que ce dernier endroit fournissait. 
Quand le lems de celte permission fut expiré , 
elle fut prorogée d'une manière indéfinie, par 
un autre ordre du ^ février 1622; et l'on crut 



( 3.4 ) 

contribuer à la prospérité de ce pays en fon- 
dant , en i665 , à Buenos-Ayres une audience 
royale , qu'il fallut supprimer comme inutile 
en 1672. C'est dans cet état que demeurèrent 
les choses , quoique l'on permît de tems en 
lems à quelques particuliers d'expédier quel- 
ques navires chargés jusqu'au 1 2 octobre 1778., 
époque à laquelle on permit toute espèce de 
commerce sur la rivière de la Plata , et même 
avec l'intérieur du Pérou. 

Le tableau ci-contre présente un état du 
commerce maritime de tous les ports de la 
rivière de la Plata , en prenant le terme moyen 
des cinq dernières années de paix qui se sont 
écoulées pendant mon séjour dans le pays. 
Les prix sont fixés d'après les tarifs des 
douanes de ces colonies. En comparant l'im- 
portation avec l'exportation , on voit que 
celle-ci donne un excédant de 1,908,4^7 pias- 
tres fortes , ce qui paraît indiquer que le tarif 
est plus faible à proportion pour les objets 
d'importation , ou qu'il se fait beaucoup de 
contrebande pour l'introduction des mar- 
chandises. 

Une très-grande partie des objets d'impor- 
tation dont parle ce tableau passe au Chili, 
à Lima , au Potosy et aux provinces de Tinté- 



TABLE AU présentant un état de commerce de tous les ports de la rivière de La Vlata: 



ARRIVÉE DES BATIMExN'S. 


SORTIE DES BATIMENS. 


NOMS DES PORTS 
d'où ou les expédie. 


™pî°">'"°"''''*«""' 


TALEUR 
v'oJuiir'lrangei' 


VALEUR 


NOMS DES PORTS 
où ils aniveiu. 


..fp'J.'iit'ï,''» 


^'ir- 


en p[..„e. 


ViLEVR 


~7 




63i,6i5 2 

595,229 5 

223,484 à 

32^50 , I i 

6,i52 5 

4,684 6 

287 3 


923,5.5 

21,845 2 1 

Si' 


1,554,5282 

617,074 7 i 
233,o6q 
56,68b 5 i 
10,552 . 
6,7843 à 
2875 


ig Cadix 




447,483 5 

277,501 » 

32,685 .) 
5o,.89 « 


2,39, ,845 5 

56i,568 4 

1,656,729 3| 


21 

1 


Barcelone et Malasa- 

Corognc 

Saint-André. . .. 


iSlBarcelonectMalaga. 

81 Corognc 

3| Saiul-André. . .. 

kl 


200,585 6 

938,548 i 

5,202 5 


83,281 6 

625,696 5 

1,652 .. 


1 
1 


Jijon 

Saint-Liccar. . .. 


57,025 3 


53i 


2,545,564 7 k 


4,667,166 7i 



Détail des Denrées exportées dans les l\i bâti, 



Cuirs de taureau, en poil 758,ii7 

Cuirs corroyés i ,626 

Cuirs de cheval 15,760 

Peaux fines 26,197 

Baz.anes douzaines aSi 

Suif arrobes 25,352 

Chair salée quintaux 1,452 

Salé quintaux 46 

Lames de corne milliers 325 

Crinières de cheval arrobes 143 

BATIMENS VENUS DE LA HAVANE. 

Sucre arrobes i3,o57 

Confitures arrobes 37 

Miel carafes .52 

Cacao arrobes 65 

Café arrobes 225 

Eau-d"e-vic.'.'. . . ". barils 1,277 

Riz, quintaux 240 

Cire arrobes 5o5 

Goudron et bral quintaux 3? 

Linge P'éces 473a 

Manne 1 //p/m 96 

Bois de' teinture.'.'.'.'.'. ...'..'. quintaux 57| 

Bois d'acona quintaux .88 



Laine de vigogne lit'res .8,4o3 

Laine de gors.ique lii'res 2,744 

Laine de brebis arrobes 2,745 

Plumas.°.£aux ie,2og 



1"" 



Valeur totale en piastres 

BATIMENS VENUS DE LIMA. 



56,544 



Quinquina arrobes 64 

Huile de baleine. arrobes 540 

Cuivre quintaux 2,1.4 

Etaiu. ••••.,..,. c t quintaux 10 



BATIMENS SORTIS POUR LA HAVANE. 

Argent en piastres .7,236 

Chair salée quintaux 59,281 

Suif, arrobes 10,617 

Peaux fines i47 

Cuirs de loup marin 523 

Laine de brebis arrobes 80 

Bazanes douzaines 1 .3 

Farine quintaux 44" 

Huile de loup marin quintaux 25 

Cuivre quintanx 5o 

Plumasseaux 1° 



■ totale ( 



BATIMENS SORTIS POUR LIMA. 



Sucre 

Canelle 

Riz 

Pierres de sel. . 

In-ligo 

itr travaillé. . . 



arrobes 4^537 

arrobes 2g5 

. . livres 75i 

luintaux 80 



Valeur totale en piastres 

BATIMENS VENUS AVEC DES NÈGRES. 



Herbe du Paraguay . . 

Suif 

Peaux de cygne 

Nfgres 

Pioches 

Fil 

Bas de soie 

Chapeaux ordinaires. 



Valeur totale en piastres. 



Nègres . . 
Pioches . 



Valeur totale en piastres 
Les valeurs de toutes les importations et 
3,602 verbes de graisse de loup 



BATIMENS SORTIS POUR ALLER CHERCHER DES NÈGRES. 

A,.rT,.nt en nî.ntirnc .20,276 

13,758 



Valeur des produits en piastres. •. 
Valeur totale en piastres. 



s et exportations montent à 7,879,968 piastres 7 réaux. 

tidcu.x de la compagnie de la ri>dic, conduisant en Espagne 17,561 cuirs de loup I 

534 de baleine , et »oo anolies de barbes de baleine. 



37 peaux de lion t 
Tome n, vage 3i4. 



( 3.5) 
rieur ^ le reste se consomme dans les gouver- 
nemens de Buenos-Ayres et du Paraguay, qui 
sont l'objet de ma descripiion.Ces mêmes gou- 
vornemens envoient annuellement au Chili, 
et dans les autres endroits dont je viens de 
parler, cent cinquante mille arrobes d'herbe 
du Paraguay, et soixante mille mules; mais , 
en échange , ils reçoivent, par an, sept mille 
trois cent treize barils devin de Mendoza , 
trois mille neuf cent quarante-deux zV/i^z/z d'eau- 
de-vie de San-Juan, et cent cinquante mille 
ponchos, couvertures et cuirs du Tucuman. 
»]'ai dressé cet état d'après le résultat moyen de 
cinq années, c'est-à-dire, de 1792 à 1796. 

Le gouvernement du Paraguay fait un 
commerce particulier avec celui de Buenos- 
Ayres, auquel il envoie cent quatre- vingt seize 
mille arrobes d'herbe du Paraguay, du tabac , 
beaucoup de bois , et d'autres objets , qui , d'a- 
près le relevé de cinq ans, de 1788 a 1792, 
montaient à la somme de 527,646 piastres 
fortes. Ce que Buenos-Ayres fournissait en 
retour n'allait qu'à 155,905 piastres : ce qui 
prouve que le Paraguay s'enrichera bientôt, 
quoiqu'on n'y connut pas la monîiaie, lorsque 
j'y arrivai. 



< 3i6 ) 



CHAPITRE XVI. 

Wotice abrégée de toutes les Villes , bourgs , Villages , 
Paroisses , soit d'Espagnols , soit d'Indiens , soit de 
gens de couleur, c[ui existent dans le Gouvernement 
du Paraguay. 

Vjomme tout ce qu'il y a à dire sur toutes 
ces colonies , ou du moins sur la plupart , se 
réduit à Tannëe de leur fondation , au nombre 
de leurs habitans , à leur situation géogra- 
phique, ou leur latitude et leur longitude, 
toutes choses que l'on peut marquer très- 
facilement dans un tableau, je me bornerai 
i2niquement à rapporter quelque chose de 
celles qui ofïrent quoique particularité ^ et 
pour le reste, je renverrai au tableau que je 
placerai a la fin. 

Il faut savoir aussi que les villes des espa- 
gnols et les peuplades des indiens et des gens 
de couleur, sont disposées comme en Espagne, 
c'est-à-dire , que les maisons sont réunies , et 
que leur assemblage forme des rues et des 
places ; mais que tous les bourgs et les pa- 
roisses ont leurs maisons répandues dans les 



campagnes à différentes dislances , excepté un 
petit nombre qui se trouve à côté de l'église 
ou de la chapelle. 

J'observe également que les maisons des 
peuplades indiennes établies par les jésuites, 
sont couvertes de tuiles , et que les murs en 
sont de brique cuite que celles des autres 
indiens et des gens de couleur, ainsi que des 
bourgs et des paroisses sont , en général , telles 
que je les ai décrites au Chapitre précédent, et 
que la plupart des édifices des villes sont de 
briques cuites ou de pierres liées par un 
mortier d'argile ; que les joints extérieurs 
sont crépis de chaux et de sable , et que les 
toils sont de tuiles. 

L'Assomption. On commença a bâtir cette 
ville en i556, sur la rive orientale de la ri- 
vière du Paraguay, latitude, ^5° i6' ^o^\ lon- 
gitude, 60*^ i' 4^' : elle fut la capitale de l'Em- 
pire espagnol dans ces contrées , jusqu'à ce 
qu'on établit, en 1620, un autre gouvernement 
et un autre évêché à Buenos - Ayres. Il en 
sortit plusieurs colonies, telles que les bourgs 
d'Ontiveros,deYillaricaet de Taîavera, et les 
villes appelées Ciudad real ^ Xerez , Santa^ 
Criiz- de-la- Sierra y Corrientes , Concepcion- 
deUVermejo ^ Sa/i-Juan , Santa-Fé delà 



(3,8) 

Vei^a-Criiz et Buenos-A^i^es. Le sol est en 
pente et sablonneux ; les rues sont tortueuses 
et inégales dans leur largeur. Il y a une cathé- 
drale, deux paroisses , une succursale, et une 
population de 7,088 âmes. H y a aussi trois 
couvens de Cordeliers, de pères de la Merci 
et de Dominicains, un commissaire de l'inqui- 
sition , et un collège où l'on enseigne les pre- 
miers élémens des lettres, la grammaire, la 
philosophie et la théologie. 

Villakica-del-Espiritu-Santo. Elle fut 
fondée , en 1 676 , dans la province de Guay ra , 
à deux lieues de la rivière du Paranâ ; mais 
bientôt après on quitta cet emplacement pour 
aller s'établir à l'est , à côté de la rivière 
d'Huibay, et ensuite au confluent de cette 
rivière et de celle de Curubaty. Les portugais 
ayant ruiné , en i65i , les peuplades indiennes 
de ces cantons, on transporta rétablissement 
de Yillarica, réuni à celui de Ciudad-Real , à 
dix lieues au nord de l'endroit où existe au- 
jourd'hui Curuguaty. En i654,, on forma une 
colonie, entre les ruisseaux Jejuy-Guazu et 
Jejny-Miri , ensuite où est Curuguaty; et les 
portugais ayant détruit les peuplades indiennes 
du voisinage , on établit, en 1676, ce bourg à 
côté de la paroisse de Los Ajos, d'où il a été 



transféré , en 1680, à l'endroit qu'il occupe 
actuellement , oii il y a un couvent de Corde- 
liers. Lorsque ce bourg était situé dans le 
Guayra, il en sortit la colonie appelée Se^ 
gunda Xerez ( second Xerez ) 5 et , en 1 7 1 5 , le 
bourg actuel de Curuguaty. 

CuRUGUATY. Ce bourg est une colonie du 
précédent. 

Yta. C'est la peuplade la plus ancienne 
d'indiens carios ou guaranys. Ils furent vaincus 
par Jean d'Ayolas , dans une bataille livrée 
en i556. Ils habitaient aux environs de l'en- 
droit qu'ils occupent a présent. 

Yaguaron.Lcs indiens guaranys qui l'ha- 
bitent vivaient sur les bords du ruisseau Ya- 
guary qui se jette dans la rivière Tebicuary. 
Ce fut à un détachement de ces indiens que 
la peuplade de San-Ygnacio-Guazù dut son 
commencement. 

Ypainé. Il fut fondé dans la province d'Y- 
tati , à l'endroit marqué sur le tableau du Cha- 
pitre XII. Il s'appelait alors Pitun.l^es indiens 
guaranys dont il était formé , craignant les 
mbajâs , passèrent, à la fîii de novembre 1675, 
à l'endroit qu'ils occupent, et oii ils ont eu à 
essuyer plusieurs attaques de la part des in- 
diens du Chaco. 



( 5:>o ) 

GuAKAMBAKÉ. Il csl compose (Ic guavuiiys , 
et fut fondé à la même époque que le pré- 
cédent, et a l'endroit que j'ai indiqué dans le 
tableau du Chapitre XII. Les habitans , réunis 
à ceux d'Ypané, ont émigré à l'endroit oii ce 
hourg est actuellement situé. 

Atira. Il était composé de guaranys , et 
fut fondé en même tems que les deux prccé«- 
dens, à l'endroit où est aujourd'hui celui de 
Belen, ace que je crois. La crainte des mbayas 
engagea ces trois peuplades à se réunir dans 
leur émigration, et celle d'Atirâ s'incorpora 
à une bourgade appelée de Los Yois ^ qui 
perdit son nom. 

Aregua. Je ne doute pas qu'elle n'ait été 
fondée, en i558, dans le même endroit oii 
elle existe , et formée d'indiens guaranjs , 
nommés mongolâs. Il paraît que le visiteur 
Alfaro les donna au couvent des pères de la 
Merci , en qualité de janaconas , ou de do- 
mestiques; et comme ces religieux en joui- 
rent pendant long- tems, ils s'imaginèrent que 
ces indiens étaient leurs esclaves, jusqu'à ce 
qu'il fût déclaré par jugement contradictoire 
rendu en 1785, que ces indiens étaient de la 
classe des yanaconas. 

Altos. Fondé , en i558, dans l'endroit où 



( 321 ) 
il est , et formé de guaranys , réuni le 7 no- 
vembre 1677, à ^^ peuplade d'Arecaya qui s'y 
incorpora. Cette peuplade avait été fondée, en 
1 652 , aux environs de la rivière de Curuguaty, 
dont j'estime la position à 24° 25^ de latitude , 
et à 58° 36' de longitude. Le gouverneur la 
détruisit en 1660, et dispersa parmi les es- 
pagnols , les indiens qui la composaient j mais , 
en 1664, elle se réunit et s'établit au 25° 11' 
45'' de latitude , et au 59° 54' 18" de longitude, 
et s'incorpora ensuite à celle de Los Altos , ou 
d'Ybitiruzu. 

ToBATY. On forma cette peuplade d'in- 
diens guaranys , en i558, à l'endroit indiqué 
dans le tableau. Les mbayâs leur ayant tué 
beaucoup de monde , ils allèrent habiter, le 
dernier de février 1699, l'endroit qu'ils occu- 
pent aujourd'hui. 

Ytapé. Deux divisions de guaranys , qui 
vivaient dans les bois près de la source de 
la rivière Tebicuary, et dont les deux tiers 
étaient composés de femmes , mourant de 
faim , demandèrent de quoi vivre , et à être 
réunies en peuplade , l'année 1675. Le gou- 
verneur les mit en sûreté dans les peuplades 
voisines , Caazapâ et Yuti j et , en 1680, on en 
II. a, 21 



( 522 ) 

forma une bourgade, à l'endroit même où elle 
existe aujourd'hui. 

YuTY. Les espagnols , dans différentes ex- 
péditions, forcèrent cette tribu de guaranjs, 
en 1610 , à se réunir en peuplade , à l'endroit 
011 existe aujourd'hui celle de Saint-Cosme j 
mais, en 1675, elle passa à l'endroit qu'elle 
occupe maintenant. 

San-Ygnacio-Guazu. L'établissement de 
cette colonie fut commencé le 2 janv^ier 161 o , 
par le jésuite Marciel-de-Lorenzana, et par 
un ecclésiastique nommé Hernando Cueva, 
Elle fut d'abord formée d'un détachement 
d'indiens tirés de la peuplade d'Yaguaron , 
auxquels on réunit bientôt les guaranys des 
environs , que les espagnols ramassèrent dans 
différentes expéditions , et qu'ils forcèrent à 
se fixer à Ytaqui, au 26° 57' 53^^ de latitude, 
59"^ 20' 49'' de longitude. Au bout de dix huit 
ans 5 on transféra cette peuplade à l'endroit 
oii est la chapelle de Saint-Ange , à l'est 1 2 deg. 
sud de la peuplade actuelle , oii on la fixa 
quarante ans après. En 1640, on y ajouta trois 
cents guaranys , que l'on avait pris sur la cote 
de la rivière d'Uruguay. 

SANTA-MARiA-uE-FÉ.JuanCaballeroBazanj 



( 5^5) 
avec sa compagnie d'esj>agnols , forma, en 
1592, les peuplades de Tarey , Bombay et 
Caaguazù,dans la province d'Ytaty,vers les 
22^ de latitude , à l'est de la rivière du Para- 
guay, et chargea de leur direction Hernando 
Cueva , ecclésiastique. En i652 , la crainte des 
portugais occasiona la réunion de Tarey et de 
Bombay, qui prirent le nom de San-Benito ; 
mais, comme il n'y avait point d'ecclésiasti- 
ques , on remit , en attendant , la conduite de 
cette peuplade aux jésuites. Ceux-ci changè- 
rent aussitôt les noms; lis appellèrent ^a/2r^- 
Mana-de-Fé\2i peuplade de San-Benito, et 
celle deCaaguazùpritlenom àeSariYgnacio. 
Les portugais les attaquèrent en 1649 , et ils 
emmenèrent avec eux beaucoup deguaranys. 
Le reste se fixa au bord du Piray ou Aqui- 
daban , au 25° 9' 3o^' de latitude, endroit qui 
s'appelait Aguaranamby. Au bout de sept ans , 
ces colonies revinrent à leur ancien et pri- 
mitif emplacement , c'est-à-dire, Santa-Maria- 
de-Fé à 22^4' de latitude, un peu au sud du 
confluent des rivières de Corrientes et du 
Paraguay ; et San-Ygnacio à peu de distance 
de ce dernier endr(^t En 1661 , les mbayâs 
tuèrent beaucoup d'indiens de la peuplade 
de Santa- Maria-de-Fé : ceux qui purent s'é- 



(524) 

chapper se ré unirent à l'autre peuplade , et 
s'enfoucèrenl dans un bois, douze lieues à l'est 
de la rivière du Paraguay , par les 22^ 5o' de 
latitude. Enfin les jésuites craignant les 
mbajâs, transférèrent, en 1772, ces deux 
peuplades sur les bords du Paranâ , oii elles 
existent actuellement. 

Santiago. C'est la peuplade dont il est 
parlé dans l'article précédent, sous le nom 
àt San-Ygnacio ^ qu'elle changea , parce qu'il 
y avait dans les environs une autre peuplade 
qui portait le même nom. 

Santa-Rosa. Formée, le 2 avril 1698, par 
les jésuites, d'un détachement tiré de celle de 
Santa-Maria-de-Fé. 

San-Cosme.Lc jésuite Formoso fonda cette 
peuplade, le 24 janvier i634, dans les mon- 
tagnes del Tapé. Craignant les portugais , en 
i638, elle passa dans un endroit situé entre 
la peuplade actuelle de Candelaria et le ruis- 
seau Aguapey. On la transféra ensuite à la rive 
septentrionale du Paranà ; mais elle revint 
s'incorporer à Candelaria, dont elle se sépara 
en 1718, pour se placer a une lieue à l'est. 
En 1740, elle passa au nord du Paranà, pour 
s'établir a trois quarts de lieue au nord de l'en- 
droit qu'elle occupe aujourd'hui depuis 1760. 



C 3^5 ) 

Ytapua. Les jésuites fondèrent celte peu- 
plade, en 1614, pi'ès de l'endroit où elle est 
actuellement. Il s'y réunit trois cent soixante 
indiens guaranys de celle de Santa-Teresa de 
Ygây ou Yacuy, que les portugais ruinèrent 
le 25 décembre 1657. Il s'y joignit ensuite le 
reste de la peuplade de la Natividad , fondée 
en 1624, sur les bords de la rivière d'Acaray\ 
et détruite peu de tems après par les portu- 
gais. En 1705, elle se fixa à l'endroit qu'elle 
occupe aujourd'hui , et une partie de ses in- 
diens servit à former la peuplade de Jésus. 

Candelaria, Fondée par les jésuites, en 
1627, vers la source du, ruisseau Pirayù qui 
se jette dans le Piratinî près de San ^ LuySo 
Craignant les portugais^ en 1657 elle passa 
3U nord du Paranâ près d'Ytapuâ, et elle re^ 
passa ensuite cette rivière pour se placer 
près de l'embouchure du ruisseau Ygarupâ , 
un peu plus bas que l'endroit où elle est actuel-» 
lement , et où elle s'établit en i665. 

Santa-Ana. Fondée par les jésuites , en 
i635^à l'est de la rivière d'Ygây ouiHa^uy. 
En [656, craignant les portugais , elle émigra 
vers le Paranâ, à- peu-près à une demi-lieue 
de l'endroit où elle est aujourd'hui , et qu'elle 
occupe depuis i66o. 



( 526 ) 
LoRETO. Nuflo de Chaves réduisit ces gua- 
ranjs en i555, et on les distribua par com- 
nianderies aux espagnols de la province del 
Guayrâ. On établit la peuplade à côté de la 
rivière du Paranà-Pané ; mais, comme il n'y 
avait point d'ecclésiastiques , on en chargea 
les jésuites, en avril 1611. En décembre i65i , 
elle prit la fuite , craignant les portugais , et , à 
la fin de mars de l'année suivante, elle s'éta- 
blit sur le bord du ruisseau Yabebiry, à l'en- 
droit cil passe le chemin qui conduit h. San- 
Ygnacio-Mirj. Elle remonta ensuite un peu, 
et finit par reprendre son ancien local 5 et, en 
1686, elle se fixa à l'endroit oii on la trouve 
actuellement. 

San-Ygnacio-Miry. Absolument dans le 
même cas que la peuplade précédente. Elles 
étaient près l'une de l'autre dans la province 
del Guayrâ : elles se transportèrent ensemble 
sur les bords de la rivière Yabebiry, et celle 
de San-Ygnacio s'établit à l'endroit oii cette 
rivière forme un grand détour. Elle s'appro- 
cha ei^ite du Paranà, et, le Ti juin 1659, elle 
se fixa oii elle est aujourd'hui. 

Corpus. Fondée par les jésuites, en 1622, 
à l'ouest du Paranà , sur le bord d'un petit 
ruisseau appelé Jniambey , où elle fut augmen- 



( 527 ) 
tée par rincorporalîon de la moilîé cl'uoe 
autre peuplade appelée Natividad , dont 
l'autre moitié se réunit à Ytapùa. En 1647, 
elle passa aux bords du Paranâ , a- peu-près à 
trois quarts de lieue de Fendroit qu'elle oc- 
cupe , où elle se fixa le 13 mai 1702. 

Trinidad. Fondée en 1706, et formée d'un 
détachement d'indiens tirés de San -Carlos, 
qui s'établirent à 27^ 4^' ^'^ ^^ latitude , et à 
57^ 67' 4^'' ^^ longitude : mais, en 1 7 12 , elle 
se fixa à l'endroit oii elle est aujourd'hui. 

Jésus. Les jésuites la fondèrent, en i685^ 
sur les bords de la rivière de Monday près 
du Paranâ. Elle alla ensuite du côté du cou- 
chant , et, avec le secours des indiens d'Yta- 
pùa, elle s'établit sur les bords du ruisseau 
Ybaroty, près de cette même rivière de Mon- 
day. Elle passa ensuite au ruisseau Mandizoby, 
et depuis à celui qu'on appelle Capibary, vers 
le chemin qui conduit aujourd'hui à la Tri- 
nidad, et enfin à l'endroit qu'elle occupe. 

San - JoAQUiN. Fondée par les jésuites, 
comme je l'ai dit au Chapitre XÏII, en 1720, 
sous le nom de Rosario^ sur le ruisseau Ta- 
rumâ: en 1724, elle se réunit à celle de Santa- 
Maria-de Fé , et à d'autres. Mais, en 1755 , 
soixante familles s'en échappèrent, pour re- 



( 528 ) 

tourner à leur pays. Au mois d'août 1746, on 
fonda encore une fois la peuplade de San-Joa- 
quin , aux 24° 44^ 49^' ^^ latitude , et aux 58"^ 
58^ 5 1^' de longitude; et en 1755, elle se fixa 
à l'endroit où elle existe aujourd'hui. 

San EsTANiSLADo. Commencée par les je* 
suites, le i5 novembre 1749^ et formée ensuite 
de la manière que j'ai expliquée Chap. XIII. 

Belen. Fondée par les jésuites, en 1760, 
d'après la méthode décrite au Chap. XIII. 

Nota. Dans le Tableau cî-contre , V signifie ville , 
B bourg , P Paroisse , Y peuplade d'indiens , M peu- 
plade de mulâtres ou de gens de couleur. 



TABLE AU de la population dit Gouvernement du Paraguay. 



NOMS 
des ViVes, Bourgs 
Peuplades et Paroi« 



Yta. Y 

Yaguaron. Y . . 
Yp ané. Y . . . . 
Guarambare. Y . 
Aregua. Y . . . 
Altos. Y . . . . 
Aiira. Y . . . . 
Tobaty. Y . . . . 
Ytapé. Y . . . . 
Caazapa. Y . . . 

Yutv Y 

S. Maria de Fée Y 
Santiago. Y . . , 
Loreto. Y . . . . 
S. Ignacio-Miri Y 
S. Ignacio-Guazu. Y 
Santa-Rosa. Y . . 
S. Cosme. Y . . 
Ytapua. Y . . . 
Candelaria. Y . . 
Santa- Ana. Y . . 
Corpus. Y . . . . 
Trinidad.Y . . . 
Jésus. Y . . . . 
S. Joaquin. Y . . 
S. Estanislado. Y. 
Beleu. Y . . . . 
Assomption. V . . 
Lurpu. P .... 
Fronlira. F . . . 
Lau.baré. P . . . 
Limpio. P . . . 
Conception. B . . 
Yquamandiyii. P . 
Curugualy. B . . 
Carimbatay. P . . 
ViUarica. B . . . 
Hiaty. P . . . . 
Yaca - Guazu. P . 
Boby. P . . . . 
Arroyos. P . . . 

Ajos P 

Cariy. P . . . . 
Ybitimiri. P . . . 
Piribebui. P . . . 
Caacupé. P . . . 
S. Roque. P . . 
Çuarepoty. P . . 
Pirayu. P . . . . 
Paraguary. P . . 
Capiata. P . . . 
Ylangua. P . . . 
S. Lorenzo. P . . 
ViUeta. P . . . . 
B-emolinos. P . . 
Carapeeua. P . . 
Quiindy. P . . , 
Quiquiho. P . . . 
Acaay. P . . . , 
Ybicuy. P . . . , 
Caapucu. P. . . 
Neembucu. B . 
Laurelcs. P . . 
Taquaras. P . . , 
Eruboscada. RI . 
Tabapy. M . . 

To 
Esiias;nols Labltaiit 



ANNEES 

de leur 
fondation. 



1536 
1536 
1538 
1538 
1538 
1538 
1538 
1538 
1673 
1607 
1610 
1392 
iSga 
i555 
1555 
1609 
1698 

1614 
1627 
1633 
1622 
1706 
1635 
J746 
1749 
1760 
1536 
1635 
1718 
1766 
1785 
1773 
1784 
I7i5 
1760 
1575 
1773 
1785 
1789 
I781 
1758 
1770 
1783 
d 1640 
1770 
1770 
1783 
1769 
1775 
1640 
1728 
1775 
1714 
1777 
1725 
1733 
1777 
1783 
1765 
1787 
1779 
1790 
179I 
17-to 
1653 
al des âmes 
des peuplade 



58 


2 


8 


54 


46 


8 


29 


36 


1 


26 


34 


30 


27 


X) 


45 


t3 


l 


27 


54 


24 


21 


*i 




28 


y> 


23 


23 


x> 


29 


19 


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36 


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>J 


21 


45 


9 


24 


44 


l 


21 


14 


3° 


56 


9 



LONGITUDE O. 
de Paris. 



30 



53 

5o 
46 
38 
33 
28 59 
59 33 
49 49 
36 48 
18 54 



Indiennes qui ne sont pas comlrises ici . 



9^347 
3133 



37480 



Tomhl,yagei:ti. 



(529) 



CHAPITRE XVII. 

Notice abrégée de toutes les Villes , Bourgs , Villages , 
Peuplades et Paroisses d'Espagnols , d'Indiens et de 
gens de couleur , qui existent dans le Gouvernement 
particulier de Buenos- Ajres. 

On doit appliquer ici les observations que 
j'ai faites au Chapitre précèdent. Il faut aussi 
savoir que les listes ou cadastres du Paraguay 
font connaître avec certitude la population de 
ce pays; maïs, comme ni le gouvernement 
ni les ecclésiastiques n'ont jamais fait exécuter 
un semblable travail pour ce qui dépend de 
Buenos- Ayres, le tableau que je donnerai 
à la fin sera un peu incomplet dans cette 
partie, 

Buenos-Ayres. On commença a le bâtir 
le 2 février i655; cette ville se dépeupla eu 
iSSq, mais elle se repeupla en i58o, année 
cil 60 habitans du Paraguay s'établirent dans 
le même endroit que les premiers fondateurs. 
En 1620, on y érigea un gouvernement et 
un évêché. En 1776, on y a établi un vice-i^oi, 
f.u y rétablissant en même lems l'audience 



( 5do ) 

royale , composée d'un régent , de cinq audi- 
teurs et de deux cominissaires du Gouverne- 
ment. Celte audience avait été fondée en i665 
et supprimée en 1672. On créa aussi en même 
tems plusieurs bureaux pour les finances. Les 
ports de cette ville sont le Riacbuelo et la 
Ensenada , dont j'ai parlé Chapitre IV. Les 
rues sont larges , tirées au cordeau , et la 
moitié à-peu -près est pavée. Elle est située en 
plaine , sur la grève de la rivière de la Plata. 
La cathédrale est neuve , et il y a en outre cinq 
paroisses , deux couvens de religieuses, quatre 
de moines, un hôpital pour les hommes, un 
autre pour les femmes, un hospice pour les 
enfans trouvés , et un autre pour les orphe- 
lines. Il y a un commissaire de l'inquisition , 
et un collège oii on fait les mêmes études qu'à 
celui de l'Assomption. Le vice- roi réside dans 
un fort , qui a vue sur la rivière et sur la ville. 
La population est de 40,000 âmes. 

Montevideo. En 1724, on ordonna la fon- 
dation de cette ville , dont la population com- 
mença par des habitans des îles Canaries, en 
1726. Les rues sont larges , tirées au cordeau , 
mais sans pavé. Elle est entourée par la mer , 
de tous côtés, excepté de celui du fort, qui a 
quatre bastions. On fait de ce même côté de 



( 53i ) 
nouvelles forlifîcations, et le tout est enlouré 
d'un rempart armé de beaucoup de balleries. 
Sa population totale monte à i5,ooo âmes, 
dont presque la moitié habite au-debors, et 
à quelque distance de son enceinte. 11 y a un 
gouverneur mililaire , un commandant de 
marine , un couvent de cordeliers , et une 
paroisse. J'ai parlé du port, Chapitre IV. 

Maldonado. On commença à le bâtir 
presque en même tems que Montevideo, ou 
peu après, et, en 1786 , on lui donna le titre 
de ville. Le terrain est uni et sablonneux; les 
rues sont tirées au cordeau, mais le port est 
presque à une lieue de distance. J'en ai parlé 
Chapitre IV. 

Colonie del Sacramento. Celte colonie 
fut fondée en 1679 par ^^ gouverneur portu- 
gais de Rio Janeiro, et , le 7 août 1680 , elle 
fut ruinée par le gouverneur de Buenos- 
Ayres. L'année suivante , on permit aux por- 
tugais de la rétablir provisoirement. En 1700 , 
le gouverneur de Buenos- Ayres s'empara 
pour la seconde fois de cette colonie , mais 
on la céda aux portugais en 1715. Les troupes 
de Buenos- Ayres s'en emparèrent encore en 
1762, et on la rendit. On la reprit en 1777 et 
on la démolit; mais depuis en y a rebâti une 



( 552 ) 

assez grande quantité de maisons d'espagnols, 
accompagnées d'une chapelle en très-mauvais 
état. Pour le port, voyez Chapitre IV. 

Santa-Fé de la Vera-Cruz. Cette ville 
fut fondée en iSyS, dans l'endroit qu'occupe 
aujourd'hui la peuplade de Cayastâ, et, en 
i65i , on la transféra au lieu oii elle existe 
actuellement. Les rues sont droites et larges. 
Il y a trois couvens de moines , une paroisse 
et 4-)000 âmes. 

CoRKiENTEs. Foudécau lieu ou elle existe, 
en i588 . au bord du Paranâ, sur un sol argi- 
leux et uni : les rues sont tirées au cordeau; 
il y a trois couvens de moines , une paroisse 
et environ 4^000 âmes. 

Ytaty. Les fondateurs de Corrientes sou- 
mirent ces indiens guaranys en i588, et, au 
bout de quelque tems, ils en formèrent une 
peuplade , à dix lieues de là en remontant le 
Paranâ, dans un endroit appelé Yguary ^ et 
ils réunirent d'autres indiens qui étaient sur 
les lieux. Après plus de 40 ans, on fixa cette 
peuplade h l'endroit où elle est aujourd'hui, 
en y joignant les indiens de l'île d'Apipé, et 
d'autres qu'on fit venir du Paraguay. Cette 
peuplade chassa les cordeliers qui en pre^ 
riaient soin, pour appeler les jésuites : ceux-ci 



(533) 

changèrent sur-le-champ l'ancien nom de la 
colonie , pour l'appeler Santa- Aria ^ et ils 
lui supposèrent une autre origine. Mais comme 
les autres moines leur intentèrent procès , un 
ordre du roi fit restituer la peuplade en i6i6* 
Les payaguas et autres indiens du Chaco la 
détruisirent presque entièrement en 1748 
ainsi que celle de Santa-Lucia. 

San Josef. Fondé par les jésuites en i655, 
à coté des montagnes de Tapé , possédées 
aujourd'hui par les portugais, dans l'endroit 
appelé Ytaquatia. Cinq ans après, les habi- 
lans craignant les portugais, prirent la fuite 
pour aller s'établir entre les peuplades de 
Corpus et de San Ygnacio-Miry , et , en 1060 
ils se fixèrent à l'endroit où ils sont actuel- 
lement. 

San Carlos. Formée en règle par les jé- 
suites en i65i , à l'endroit appelé Caapy, Les 
portugais attaquèrent cette peuplade , ainsi 
que beaucoup d'autres, dont les débris réunis 
servirent à établir cette colonie , dans le lieu 
oii elle est depuis i65g. 

Apostoles. Fondée par les jésuites en i632, 
dans les montagnes de Tapé dont nous avons 
déjà parlé sous le nom de la Natividad, En 
?[657 , les habitans, poursuivis par les portu- 



gais, se fixèrent a l'endroit qu'ils occupent 
actueliomcnt , e^t la peuplade prit alors le 
nom qu^elle porte encore aujourd'hui. 

Maktires. En i65o, les jésuites fondèrent , 
dans l'endroit appelé 3^^zVzc/2r^j^ la peuplade 
de Jésus Maria y et, en i655 , celles de San 
Cristovalei de SanJoaquin^ovi de San Pedro 
et de San Pablo del Caapy , ou San Carlos , 
ces dernières situées vers les montagnes de 
Tapé. Mais, comme elles furent toutes dé- 
truites par les portugais , de la réunion de 
leurs débris se forma, en i658, la peuplade 
de Martires y entre celles de la Concepcion 
et de Santa Maria la Mayor, située à côté 
de la première , sur la croupe de cette chaîne 
de montagnes. En 1704, la peuplade se fixa à 
l'endroit où elle est actuellement. 

Santa Maria la Mayor. Ce furent aussi 
les jésuites qui la fondèrent en 1626 , au con- 
fluent des deux grandes rivières du Paranâ et 
de rYguazù. En novembre i653, la crainte 
des portugais la força de se retirer à l'endroit 
où était d'abord celle de Martires, et ensuite 
elle fut s'établir a l'endroit qu'elle occupe au- 
jourd'hui. 

San Xavier. Fondée par les jésuites en 
1629, sur le ruisseau Ytahii , un peu au nord 
de son emplacement actuel. 



( 555 ) 

San Nicolas. Fondée en 1627 par les jé- 
suites, sur le ruisseau Piraliny-Mirj. Les por- 
tugais Tayant attaquée en janvier i658, les 
habitans prirent la fuite et passèrent la rivière 
d'Uruguay , pour s'établir sur le ruisseau 
pommé Aguarapucay , entre la peuplade de 
Santa Maria la Major et celle de San Xa- 
vier, En i652 elle se réunit a la colonie 
d'Aposloles, et, le 2 février 1687, ^^^^ ^^ 
fixa à l'endroit où elle existe aujourd'hui. 

San Luys. Les jésuites la fondèrent en 
i652, sur la rivière Yacuy ou Ygay, sous le 
nom de San Joaquin» En i658, la crainte des 
portugais l'obligea à se réunir à celle de la 
Concepcion , dont elle se sépara en 16B7 , pour 
s'établir dans l'ancien emplacement de la peu- 
plade de Candelaria , à Caazapa-Miry^ De là , 
elle passa à un endroit voisin de celui qu'elle 
occupe aujourd'hui 5 elle se renforça des dé- 
bris de trois autres peuplades détruites par les 
portugais, savoir : Jésus- Maria ^ fondée à 
Ybiticaray^ sur la partie orientale de VYacuj^ 
la Visitacion del Caapy , et San Pedro ^ San 
JPablo del Caaguazia 

San Lorenzo. C'est une colonie de Santa 
Maria la May or ^ fondée en 1691. 

San Miguel. Fondée par les jésuites eu 



( 556 ) 
i652, dans les montagnes de Tapé. Six ans 
après , pour éviter les incursions des portu- 
gais, cette colonie passa la rivière d'Uruguay, 
et s'établit près de Concepcion ; et , en 1&87 , 
elle quitta cet endroit pour se fixer à son em- 
placement actuel. 

San Juan. C'est une colonie de San Mi- 
guel , fondée en 1G98. 

San Angel. C'est une colonie de Concep- 
cion, fondée en 1707 , entre les deux rivières 
à!Yuy p elle a fini par s'établir sur les bords de 
la plus grande, à l'endroit oii on la voit au- 
jourd'hui. 

Santo Tome. Fondée par les jésuites en 
i652 , sur le ruisseau Tebicuacuy, près d'yZ>i- 
cuy. En 1639, craignant les portugais, elle 
changea de place pour se rapprocher de la 
rivière d'Uruguay, qu'elle passa, pour se 
fixer à l'endroit où on la trouve actuellement. 

San Borja. C'est une colonie de la peu- 
plade de Santo Tome ^ fondée en 1690. 

La Cruz. Fondée par les jésuites en 1629, 
à l'ouest de la rivière d'Uruguay, au confluent 
du ruisseau Acaragua : elle descendit après 
à la rivière Mbororé ; ensuite elle se réunit à 
la peuplade d'Yapejù , et enfin elle se fixa 
dans l'endroit où elle est depuis 1657. 



( 537 ) 
San Francisco Xavier. Une certaine 
quantité d'indiens mocobis s'adressa au com- 
mandant de la ville de Santa- Fé^ pour être 
organisés en peuplade : celui-ci en chargea les 
jésuites, le 4 juillet 1745. Ces religieux for- 
mèrent la peuplade à l'endroit où se trouve 
aujourd'hui celle de Gayasta, d'où elle a passé 
à celui qu'elle occupe actuellement ; mais 
comme on n'employa que des moyens ecclé- 
siastiques , sans user de force , on n'y a jamais 
vu et on n'y voit encore aucun catholique, 
et les indiens de cette colonie ne diffèrent 
en rien des sauvages. Enfin, ce n'est autre 
chose que ce que j'ai dit Chapitre XII. 

San Geronimo. Elle ne diffère en rien de 
la précédente , si ce n'est en ce que les indiens 
qui la composent sont avipones , et qu'elle fut 
fondée le i.^"* octobre 1748» 

Las Garzas. Une partie des avipones 
qui composaient la peuplade précédente , 
s'échappa en 1770, et forma celle-ci. Ils ne 
connaissent, ainsi que les autres, aucune 
religion , et sont précisément dans le même 
cas que les indiens des deux colonies précé- 
dentes. 

San Pedro et San Pablo. Je répète en- 
II. a, 22 



( 338 ) 

tîèremenl ce que j'ai dit précédemment. Sa 
fondation date du lo août 1765. 

Cayasta. Une troupe d'espagnols de 
Santa-Fé surprit un certain nombre d'indiens 
charrùas et minuanes, qui servirent à former 
celle colonie en 1749- H n'y a pas un seul 
catholique j les indiens y sont entièrement 
sauvages, et tout se réduit à l'état que j'ai 
décrit plus haut. 

Ynispin ou Jésus Nazareno. Le com- 
mandaiit de Santa-Fé fonda cette peuplade, 
formée d'un détachement de mocobis , et il 
en remit le soin à des ecclésiastiques en 17955 
mais il n'y a pas un seul catholique : les in- 
diens sont sauvages, et pour le reste, je ne pour- 
rais que répéter ce que j'ai dit précédemment. 

Baradero. Je ne doute pas qu'elle n'ait 
été fondée par des chefs laïques, en i58o, 
et formée d'indiens guaranys, de la tribu ap- 
pelée mbeguas : leur mélange avec les espa- 
gnols les fait presque tous passer aujourd'hui 
pour tels, et ils ont oublié leur langue et leurs 
coutumes primitives. 

QuiLMEs. Dans la vallée de ce nom , vers 
Santiago del Estero, il y avait deux nations 
d'indiens appelés quilmes et calianos. En 
1618, on les réunit pour former cette peu- 



TABLEAU de la population du Gouvernement 
de Buenos-Ajres. 



NOMS 

des Villes, Bonrss 

Peuplades et Paroisses. 



S. Josef Y 

S. Carlos. Y 

Aposloles. Y 

Conception. Y . . ■ . • 
S. Maria la Major. Y . , 

Martires. Y 

S. Xavier. Y 

S. Nicolas. Y 

S. Luis. Y 

S. Lorenzo. Y 

S. Miguel. Y 

S. Juan. Y 

S. Ange!. Y 

Yapeyu. Y 

La Cruz. Y 

S. Tome. Y 

S. Boria. Y 

Guacaras. Y 

Ylaly. Y 

S. Lucia. Y 

Garzas Y 

S. Geroninio. Y 

Ynispin,oJcsusNazareno.Y 

S. Pedro. Y 

S. Xavier. Y 

Caiasta. Y 

Baradero. Y 

Guihnes. Y ...... . 

S. Domingo Soriauo. Y . 
Buenos - Ayres. V . , . . 

Madalena. P 

S. Vicente. P 

Moron. P 

S. Ysidro. P 

Conchas. P 



Pilar. P 

Cruz. P 

Areco. B 

S. Pedro. P 

Arrecife. B 

Pergamino. B 

S. Nicolas. B 

Choscumus. F . . . . 

Banchos. F 

Monte. F 

luian. F 

Salto. F ....... 

Boxas. F 

Melincué. P 

Montevideo. V . . . . 

Piedras. P 

Canelon. B 

S. Lucia. B 

S. Josef B 

Colla. P 

Colonia. B 

Beal Carlos. P . . . . 

Vivoras. P 

Espinillo. P 

Mercedes, oCapillaNrieva 
Martin Garcia. P . . . 
Arroyo de la China. B 
GualegaicUu. B . . . . 
Gualeguay. B . • . . . 

Pando. r 

Maldonado. V . . . . 

S. Carlos. B 

Minas. B 

Bocha. B 

S. Teresa. F . . . . . 

S. Miguel. F 

Melo. B 

S. Tecla. F 

Batoby, B 

Corrientes. V . . . . 

Caacaty. P 

EuTucuya. P 

Aladas. P 

S. Roijue. P 

S. Fee. V 

Baxada. B 

Novoya. P 

Kosario. B 

Rioncyro. B . , . , . 
Maluinas. P 



NEES 

; leur 



1633 

T632 
1620 
1626 
1^33 

1627 
1633 
1691 
1(132 
i6q8 
1707 
1626 



1.588 
1770 
1748 
1795 
1765 
1743 
1749 
i58o 
1677 

d ir,5o 
1535 
1730 

d 1730 
1730 
1730 
1769 
1730 

d 1773 
1773 
1730 
1780 
1730 
1780 
Ï749 



1724 
1780 
I77i3 
17S1 
178: 
1780 
1679 
1680 
1680 
1660 
1791 

1780 
1780 
1780 
d 1782 
1730 
1778 
1783 



1780 
1780 
1780 
1781 
i373 
1730 
1393 
1768 
1730 
1781 



LATITUBE 

australe. 



27 45 52 
27 44 36 
27 54 43 
27 58 44 
27 53 44 
27 47 37 

27 5 r S 

28 25 6 
28 27 24 
28 33 36 
28 26 5(i 

28 17 19 

29 31 47 
- 29 - 



28 32 49 


2fa 39 5t 


27 27 31 


27 17 


28 59 30 


28 28 49 


29 10 20 


29 43 30 


29 57 


30 32 i5 


31 q 20 


34 4'J 3J 


33 38 45 


33 23 56 


34 36 28 


35 5 6 


35 220 


34 40 10 


3428 


34 24 56 


34 36 


34 25 55 


34 i5 22 


34 14 2 


33 39 47 


34 4 10 


33 53 28 


33 19 


^■> 33 40 


35 30 30 


3.Î 25 40 


34 39 30 


34 18 ^5 


34 II 30 


33 44 30 


34 54 36 


34 45 24 


34 3-^ 23 


34 30 35 


34 22 17 


34 19 39 


34 26 ro 


34 25 8 


33 56 20 


33 33 30 


33 12 30 


34 II 5 


32 29 18 


32 59 i5 


.33 8 iç 


34-11 18 


34 53 I? 


34 44 45 


34 21 S° 


34 22 


33 58 5 


33 44 44 


33 23 14 


31 16 8 


3036 I 


27 37 21 


d 37 3t 


d 37 57 5o 


28 i5 20 


28 33 33 


31 4° 29 


3r 44 t5 


33 17 42 


31 58 47 


32 56 4 


40 5o 


5i 32 



LONGIT.O. 

de Paris. 



58 8 .57 
58 17 12 
58 g 19 
57 57 13 
57 46 4 
57 40 2 
57 34 4 
57 39 53 
57 22 14 
57 8 30 
56 59 27 

56 48 40 

57 o 12 
5S 58 28 

58 48 28 
58 17 43 

58 i5 58 
60 55 12 

60 31 38 

61 18 2 
61 II 40 

61 43 46 

62 40 30 
62 37 o 

62 27 i5 

63 39 o 
62 6 30 
60 36 5o 
60 38 20 
60 40 30 

59 55 40 

60 46 30 

61 4 45 
60 43 10 

60 53 30 

61 40 30 
61 33 40 

61 43 30 

62 7 10 

63 13 o 

62 47 10 

63 3 5 

62 45 4 

60 32 i5 
60 36 14 

6t 10 s.\ 

63 4 5o 

62 54 40 

63 19 5o 

64 9 56 
58 30 ^3 
58 32 4 
58 34 55 

58 40 4r 

59 13 22 

59 41 43 

60 g 

60 9 56 
60 31 30 
60 33 i5 
60 17 40 
60 33 40 
60 33 55 

60 47 

61 48 10 

58 9 

57 7 44 
57 4 . 

57 25 3. 

56 32 58 
55 54 

55 55 30 

56 3: 

56 34 24 

57 6 24 

61 6 
d 60 21 

(1 60 35 25 

60 5o 20 

60 57 30 

63 12 30 

63 4 30 

62 24 34 

63 21 5o 

63 II 20 

64 43 30 

59 57 3u 



Nota. La lettre rf indique doute sur l'endroit où elle setio;iye; 1 
fottiuillluire. 

Tome 11, pnge Sjg. 



(539) 
plade , composée alors de 700 indiens en 
état de porter les armes. Leurs alliances ré- 
pétées avec les espagnols, les font aujourd'hui 
presque tous passer pour tels , et ils ont oublié 
leurs langues qui étaient différentes. 

Santo Domingo Soriano. Cette peuplade, 
comme je l'ai dit Chapitre X, fut formée d'in- 
diens chanâs, un mille et demi à l'ouest de 
l'endroit où elle est actuellement , et oii elle 
s'établit en 1704? mais j'ignore l'année de sa 
fondation. 

Nota. Le tableau ci-contre ne de'signe pas l'année de 
la fondation de quelques peuplades , ni le nombre des 
habitans , parce qu'on les ignore. Quant aux signes , 
ils sont les mêmes que ceux du tableau qui termine le 
Chapitre pre'ce'dent , en y ajoutant l'F qui §ignifie Fort, 



('54o ) 



CHAPITRE XVII I. 

Histoire abrégée de la de'couverte et de la conquêt* 
de la rivière de la Plata , et du Paraguay. 

Xi A cour d'Espagne donna le commandement 
d'une expédition destinée à faire des découver- 
tes à Jean Diaz de Solis , premier pilote , et na- 
tif de la ville de Lébrixa. En conséquence , il 
sortit de Lépe au mois de septembre de l'an 
i5i5 avec trois navires ; Tun de soixante ton- 
neaux , et les deux autres de trente chacun. 
Il embarqua soixante soldats et des vivres pour 
deux ans et demi. Il relâcha à l'île de Sainte- 
Catherine , et étant arrivé après à la rivière 
que nous appelons de la Plata ^ il s'y intro- 
duisit en lui donnant le nom de rivière de 
Solis, Mais ayant débarqué sur sa côte sep- 
tentrionale , avec le dessein de parler à quel- 
ques indiens charmas qui se présentaient à 
la vue , il fut massacré , aussi bien que ceux 
qui l'accompagnaient , ]^ar les mêmes indiens 
et par d'autres qui sortirent d'une embuscade 
très-près d'un ruisseau qui , par cet événe- 
ment , porte aujourd'hui le nom de Solis , 



C 34i ) 

entre les villes de Montevideo et Maldonade; 
Son frère et son beau-frère , François Torres ' 
qui étaient des pilotes , et tout le reste de 
l'expédition , ne perdirent pas un momen^ 
pour s'en retourner en Espagne , oii l'on ne 
s'occupa plus de la rivière de la Plata jusqu'à 
la fin de l'année i525. 

Cette année la cour d'Espagne expédia 
Diego Garcia , fils de Mognér , lequel sortit 
de la Corogne,le i5 janvier i526, avec un 
seul navire. Il relâcha aux îles Canaries , et 
après à Saint -Vincent , port du Brésil , oii il 
acheta un brigantin aux portugais , et promit 
a un bachelier , qu'aussitôt qu'il arriverait à 
la rivière de la Plata, il renverrait le grand 
navire à Saint- Vincent pour transporter en 
Europe huit cents esclaves appartenant à ce 
bachelier, qui s'embarqua avec Garcia. Ce 
dernier sortit de Saint -Vincent le i5 janvier 
1627 , et relâcha dans le port des Patos parles 
27 degrés de latitude. 

Dans ce port il joignit le vénitien Sébas- 
tien Gaboto, a qui l'on avait ordonné en Es- 
pagne d'aller aux Indes orientales par le dé- 
troit de Magellan. Il était sorti de Saint-Lucar 
le 5 avril i526, dans cette idée, avec qua- 
tre bâtimens , dont il perdit le plus gros dans 



(542) 
nie de Saînle-Catherine. Il trouva aussi au 
port des Palos les espagnols Henri Montes et 
Melchior Ranurez, qui avaient déserté de l'ar- 
mée qu'avait commandé Solis.Dansles environs, 
il y avait aussi quinze autres espagnols déser- 
teurs de l'armée du capitaine dom Rodrigue 
d'Acuna, destinée pour les Indes orientales. 
Tous ces déserteurs informèrent Gaboto 
qu'il y avait de grandes richesses d'or et 
d'argent dans la rivière de la Plala. C'est pour 
cela qu'il se détermina à s'introduire par cette 
i'ivière j et, pour mieux y parvenir, il cons- 
truisit une galiotte. Mais comme quelques- 
uns des siens lui reprochaient qu'il abandon- 
nait son voyage aux Indes orientales , et s'op- 
posaient à ridée d'aller à la rivière de la Plata , 
il prit le parti d'abandonner dans l'île de 
Sainte Catherine les principaux opposans , qui 
étaient Martin Mondez , Michel Roxas, et 
un autre appelé aussi Roxas. Après cela , il 
appareilla le 1 5 février 1027 , il mouilla dans le 
port des Patos , d'oii il emporta quatre in- 
diens et quantité de vivres j il entra dans la 
rivière de la Plata, et il ancra vis à-vis Buenos- 
Ayres , dans l'embouchure d'un ruisseau qu'il 
appela Saint-Lazare , e\ c\\n porte aujourd'hui 
le nom de Saint-Jean, Dans cet endroit il joi- 



(543) 
gnil François Puerto, qui était l'unique qui avait 
sauvé sa vie parmi ceux qui avaient débarqué 
avec Solis. Gaboto laissa dans ce port les 
deux plus gros navires , avec trente hommes 
et douze soldats pour défendre les effets , qu'il 
déposa dans une barque entourée d'une palis- 
sade. Le S mai de la même année , il partit 
avec la galiotte€t la caravelle , en donnant or- 
dre à ceux qui restaient de chercher un meil- 
leur port dans les environs. Pour exécuter cet 
ordre , l'un des deux plus gros bàtimens entra 
par la rivière de l'Uruguay , lequel échoua au 
troisième jour par une tempête. Heureuse- 
ment l'équipage se sauva , et il arriva à Saint- 
Jean , une partie embarquée dans le canot , 
et le reste par terre, le capitaine et quelques 
autres ayant péri dans un combat que leur 
donnèrent les indiens iaros. 

Quant à Gaboto , il prit avec ses deux na- 
vires le bras plus austral de la rivière Pa- 
ranâ , qu'il appela des Palmiers. Il traita 
amiablement les guaranys appelés mbeguas ; 
et après leur avoir acheté des vivres , il con- 
tinua jusqu'aux 52° 25' i 2'' de latitude , oii se 
trouve l'embouchure du ruisseau Carcaranal , 
qui vient de l'intérieur des terres. Dans cet 
endroit il construisit un brigautin , et il bâtit 



(344) 

le petit fort qu'il appela de Saint-Esprit, Ce 
pays appartenait aux indiens caracarâs , qu'il 
traita avec amitié , ainsi que les timbùs qui de- 
meuraient un peu plus haut. Tous étaient de 
la nation guarany. Cependant Gaboto expédia 
la galiotle pour transporter les effets qu'il 
avait laissés a Saint-Jean ; et quand ceux-ci 
furent arrivés , il partit le 25 décembre avec 
sa galiotte et le brigantin, laissant soixante 
soldats dans le fort. 11 suivit le cours du Pa- 
ranâ jusqu'aux 27° 27' W de latitude , et 69 
de longitude, où il remonta ce qu'on appelle 
le Saut de l'Eau ^ qui est une basse ou en- 
droit oii la rivière a très-peu d'eau. Il s'ar- 
rêta là trente jours avec les indiens guara- 
nys , qu'il fit venir de Sainte- Anne , et qui 
aujourd'hui sont chrétiens dans la peuplade 
d'Ilaly . Ces indiens portaient dans leurs oreilles 
quelques petites lames d'or et d'argent , que 
les espagnols échangèrent contre d'autres 
bagatelles. 

Après cela, le 28 mars i528, Gaboto re- . 
broussa chemin , et s'introduisit par la rivière 
du Paraguay , pour y trouver certains indiens 
qu'on lui avait dit avoir vendu les lames d'or 
et d'argent à ceux de qui on les avait ache- 
tées. Quand Gaboto fut arrivé à l'embouchure 



( 345 ) 
de îa rivière Bermejo, il fît avancer le hrî-». 
ganliii avec trente hommes. Ceux-ci rencon- 
trèrent quelques indiens agaces , lesquels per- 
suadèrent aux espagnols qu'effectivement ils 
possédaient beaucoup d'or et d'argent dans 
leurs maisons , qui étaient très-près , et qu'ils 
l'échangeraient volontiers avec d'autres cho- 
ses. Les espagnols , au nombre de quinze , 
s'étant laissé persuader , suivirent les agaces , 
et ceux-ci les surprirent et les massacrèrent 
tous. Les principaux furent le commandant 
en second Michel Rifos et le trésorier Jé- 
rôme Nunez. Cet échec , et la nouvelle que 
quelques navires étaient entrés par la rivière 
de la Plata, déterminèrent Gaboto à rebrous« 
§er chemin. Il n'avait fait que trente lieues 
depuis l'embouchure de larivière du Paraguay, 
quand il rencontra Garcia qui montait. Tous 
les deux prétendaient avoir les premiers 
droit à la découverte du pays ; mais enfin 
ils convinrent d'aller ensemble jusqu'au fort 
Saint-Esprit, d'y construire six brigantins, et 
de continuer la découverte et la conquête de 
commun accord. 

Garcia , que nous avons laissé dans le port 
des Patos, se dirigea vers la rivière de Solis 
ou de la Plata. Quand Antoine Gragéda, 



(546) 
qui commandait à Saînl-Jean , découvrit ces 
navires , il eut peur , parce qu'il s'imagina 
qu'ils appartenaient à ceux que Gaboto avait 
abandonnés dans l'île de Sainte-Catberine : 
mais quand il vit que c'était Garcia , il le re- 
çut avec toutes les marques d'amitié. Garcia 
expédia immédiatement son gros navire a 
Saint-Vincent pour chercher les esclaves , se- 
lon le contrat qu'il avait fait avec le bachelier 
portugais ; et ayant arrangé le brigantin qu'il 
avait apporté en pièces d'Espagne , il suivit 
les traces de Gaboto. Quand il fut arrivé au 
Saint-Esprit , il força Grégoire Caro de le 
reconnaître pour son chef, puisqu'il était 
envoyé pour faire la découverte du pays , 
tandis que Gaboto devait se rendre aux 
Indes orientales, selon les ordres de la cour. 
En effet , Caro le reconnut pour son chef , 
d'autant plus volontiers qu'on venait de lui 
dire que Gaboto et son monde avaient été 
massacrés. Après cela Garcia continua sa na- 
vigation , et , comme nous avons vu , il ren- 
contra Gaboto j tous deux descendirent au 
Saint-Esprit pour continuer les découvertes 
d'un commun accord. Mais bientôt après ils 
se brouillèrent , et Garcia, dont le parti était 
moins nombreux , continua son voyage jus« 



(547 ) 
qu'en Espagne. Gabolo s'arrêla au Suînt- 
Esprit , d'où il dépêcha dans la caravelle Fer- 
dinand Calderon et Rojel Barto , pour infor- 
mer Sa Majesté de ses découvertes et de ses 
opérations , en lui présentant les lames d'or 
et d'argent qu'on avait échangées avec les in- 
diens de Sainte- Anne. Voilà le motif pour le- 
quel on donna alors a. ce pays-là le nom 
de rivière de la Plata y qu'il conserve en- 
core, malgré qu'après en avoir fait l'entière 
découverte , on n'ait pas pti trouver la moin- 
dre trace de ces métaux ni d'aucun autre. Le 
roi d'Espagne fut content de la conduite de 
Caboto , et lui ordonna de continuer celte 
conquête , en lui offrant d'envoyer les secours 
qu'il demandait. Mais le trésor public se trou- 
vant épuisé , et ne permettant aucune dé- 
pense , il fallut donner la commission de cette 
conquête à dom Pierre de Mendoza , gen- 
tilhomme fort riche de Guadix , qui offrit de 
la faire à ses frais. Cependant Gaboto laissa 
cent dix hommes au Saint-Esprit , sous le com- 
mandement de Nuno de Lara , et il s'embar- 
qua pour l'Espagne, où il arriva l'an i55o. 
Lara conserva la paix avec les caracarâs 
et les tymbùs jusqu'en i552 , qu'elle fut trou- 
blée par l'aYcnlure suivante : Mangoré , ca- 



(548) 
cique des tymbùs , devint amoureux d'une 
espagnole nommée Lucia Miranda y femme 
légitime de Sebastien Hurtado. Ne pouvant 
réussir dans ses vues par les moyens ordi- 
naires, il résolut d'employer la violence pour 
se satisfaire , et , pour cela , de profiter de 
l'absence de Ruy Garcia Mosquer» , qui était 
sorti du fort avec quarante soldats sur uu 
Brigantin , pour acheter des vivres aux in- 
diens des îles et des bords de la rivière. Man- 
goré réunit ses gens , et les cacha entre des 
saules ; ensuite , lorsque la nuit fut venue , il 
s'approcha du fort avec huit indiens ; il pria 
d'ouvrir , ce que l'on fît , parce qu'on le regar- 
dait comme ami , et qu'il apportait des vi- 
vres. Alors Mangoré donna le signal ; et 
comme il empêcha de fermer les portes , les 
indiens de l'embuscade arrivèrent tous ; ils 
tuèrent jusqu'au dernier les espagnols , qui ne 
s'attendaient à rien ; mais il périt aussi beau*' 
coup d'indiens , et entre autres Mangoré. 
Ceux qui étaient sur le brigantin étant de re- 
tour , pleurèrent le malheur de leurs cama- 
rades ; mais comme Sébastien ne trouva pas 
le cadavre de sa Lucia , il se douta de l'af- 
faire , et partit seul , comme un fou , pour 
aller la chercher parmi les indiens. Ceux-ci 



(349) 
voulaient le tuer , et ne lui accordèrent la 
vie qu'aux instances de Lucia , dont Sjripo , 
frère de Mangoré , était également devenu 
amoureux. Mais , fatigué de sa résistance , il 
Ja fît brûler toute vive, et fit périr son mari 
à coups de flèches , après l'avoir attaché à un 
tronc d'arbre. 

Mosquera, avec sa troupe et son brigantin, 
alla à la côte du Brésil , et s'établit à Yguâ, a 
vingt lieues de San - Vicente, qui était une 
colonie portugaise. Ceux-ci lui déclarèrent la 
guerre en 1554. Sur ces entrefaites, arriva 
un corsaire français, qui envoya sa chaloupe 
à terre pour acheter des vivres. Les espagnols 
la prirent pendant la nuit. Ils s'embar- 
quèrent dans cette même chaloupe , s'ap- 
prochèrent du corsaire , et s'en emparè- 
rent par surprise. Aussitôt ils descendirent à 
terre les canons, qui leur servirent à battre les 
portugais , qui étaient venus les attaquer en 
grand nombre. Ils poursuivirent leur victoire 
jusqu'à San-Vicente , qu'ils saccagèrent. En- 
suite ils se rembarquèrent, et allèrent s'établir 
à l'île de Santa-Catalina ( Sainte-Catherine. ) 

Don Pedro de Mendoza , nommé chef de la 
rivière de la Plata , partit avec quatorze bâti- 
Miens , soixante- douze chevaux, deux mille 



( 55o ) 

cînq cents espagnols, et cent cinquante alle- 
mands, flamands ou saxons. Il quitta Séville , 
le 24 août i534 , et arriva h Rio- Janeiro. 
Comme il était dangereusement malade , il 
donna le commandement à Juan de Osorio 
son second. Mais peu de tems après il le fît 
assassiner, parce que les envieux d'Osorio le 
lui avaient rendu suspect par leurs rapports ; 
et Mendoza continua son voyage jusqu'à Tîle 
de San-Gabriel , autrement la colonie del Sa- 
eramento (du SaintSacrement. ) 

Aussitôt il fît reconnaître la côte méridio- 
nale qui est en face : il y fît passer toute sa 
flotte , et y fonda, le 2 février i555, la ville 
de Buenos- Ayres , dont j'ai parlé au Chapitre 
précédent. On commença à l'entourer de 
murs ', et les indiens guaranys et les pampas 
ou querandys, dans les premiers jours , appor- 
tèrent des vivres , et en vendirent aux espa- 
gnols. Mais ensuite ils en tuèrent dix qui cou- 
paient du bois , et ils attaquèrent la ville pour 
en détruire les ouvrages. 

Pour les châtier , le chef envoya contre 
eux douze capitaines à cheval et cent trente 
fantassins , sous les ordres de son frère don 
Diego. Le second jour, ils arxnvèrent au vallon 
4'Escobar5 et voyant devant eux les guaranys 



(55i ) 
et querandys sous les armes , ils les allaquè- 
rent : mais à peine eurent -ils fait quelques 
pas, que leurs chevaux enfoncèrent dans la 
bourbe jusqu'au poitrail , et restèrent comme 
immobiles. Les ennemis avec leurs boules, 
leurs dards et leurs flèches, tuèrent dix cava- 
liers , enlr'autres le commandant , et vingt 
fantassins. Il y périt aussi beaucoup d'indiens 5 
et les espagnols ne retournèrent à la ville , 
qu'après avoir bâti un petit fort, qu'on recon- 
naît encore en face , tout près de la chapelle 
del Pilar, et où ils laissèrent cent soldats. 

On commençait à souffrir des maladies , et 
la provision de vivres diminuait. Pour remé- 
dier à ce dernier inconvénient , on envoya 
un bâtiment en acheter aux îles du Paranà , 
et un autre à la côte du Brésil, D'autres suffi- 
samment garnis de troupes , sous les ordres de 
Juan de Ayolas , remontèrent la rivière pour 
chercher un autre endroit propre a un éta- 
blissement. Le premier revint , ne rapportant 
que peu de vivres , dans le moment où les 
pampas ou querandys avaient attaqué la ville , 
où ils avaient tué trente espagnols, et brûlé 
presque toutes les maisons. Ajolas arriva 
ensuite, après avoir élevé le petit fort de 
Corpus- Chris ti ou BuenU'Esperanza y dans 



( 552 ) 

le territoire des indiens tymbns , cinq lieues 
au-dessous de Coronda. Il y avait laijjsë cent 
hommes de garnison. Le chef se rendit sur- 
le-champ dans cette nouvelle colonie avec 
plus de la moitié de son monde ; mais comme 
on y éprouva également des maladies qui di- 
minuèrent beaucoup le nombre des colons, 
quelques-uns désertèrent pour aller vivre 
avec les indiens. Alors le chef envoya Juan 
de Ayolas avec trois cents soldats pour re- 
monter la rivière; et, peu de tems après, 
étant tombé dangereusement malade , il char- 
gea ce même Ayolas du gouvernement en 
son absence. Quant à lui , il s'embarqua pour 
l'Espagne , et mourut sur mer. 

Jean d' Ayolas suivit les pas de Gaboto , en 
remontant la rivière du Paranâ , traitant amia- 
blement tous les indiens qu'il rencontra dans 
sa navigation. Ensuite il entra par la rivière 
du Paraguay jusqu'aux 25"^ 58' 3'' de latitude, 
ou cette rivière se rétrécit beaucoup. Dans 
cet endroit appelé \ Angostura ^ il fut vigou- 
reusement attaqué par les canots des indiens 
agaces, qui lui tuèrent quinze espagnols \ mais 
il triompha. Il continua sa navigation jusqu'à 
cinq lieues plus haut, et il mouilla dans l'en- 
droit qu'on appelle la Villette y dans l'idée 



( 555 ) 
d'acheter aux indiens les vivres qui lui man- 
quaient. Ajolas, en remontant la rivière, 
trouva sur les bords beaucoup d'indiens qui 
le traitèrent amicalement j mais étant arrivé 
au même endroit où Gaboto avait été attaqué 
par les agaces , ils l'attaquèrent également , et 
tuèrent quinze espagnols. Cependant il les 
repoussa, et poursuivit sa route cinq lieues 
plus loin. Il mouilla à la Villeta, dans le des- 
sein d'acheter des vivres aux carios , parce 
qu'il commençait à en manquer. Mais ces 
indiens qui forment aujourd'hui la peuplade 
d'Ytâ , ne voulurent pas lui en vendre , ni 
même traiter avec les espagnols, et leur dé- 
clarèrent la guerre. Cela détermina Ayolas k 
débarquer avec sa troupe , et, les ayant joints 
près du vallon de Guarnipitân, il leur livra 
bataille. Les indiens perdirent beaucoup de 
monde , et il y eut seize espagnols de tués. 
Cette victoire força les indiens à faire la paix, 
et , outre les vivres, ils livrèrent sept jeunes 
filles pour Ayolas, et deux pour chaque soldat. 
On construisit ensuite, un peu plus haut, 
une maison fortifiée , qui fut la première de 
la ville de l'Assomption , dont j'ai parlé au 
Chapitre XVI. On la nomma ainsi , à cause du 
j our delà bataille qui se donna le 1 5 août 1 556, 
IL a, 23 



( S54 ) 
Ayolas y laissa quelque garnison, prît des vi- 
vres , et remonta la rivière jusqu'au 21° 5^ de 
latitude. Alors il débarqua , le 2 février i557, 
dans un endroit qu'il appela Puerto de Can- 
delaria. 11 y laissa ses bâtimens à Domingo 
Martinez de Yrala , avec ordre de l'attendre 
pendant six mois , et il entra dans l'intérieur 
des terres vers le nord-ouest, avec deux cents 
espagnols. 

Pendant ce tems , le bâtiment que l'on avait 
envoyé au Brésil, était rentré àBuenos-Ayres 
chargé de vivres, et il ramenait les espagnols 
que nous avons dit s'être fixés à Santa-Cata- 
lina. On résolut en conséquence , que Juan 
de Salazar remonterait la rivière avec des 
troupes pour renforcer Ayolas, en même tems 
qu'on lui porterait la nouvelle qu'on l'avait 
nommé principal chef. Salazar arriva au ren- 
dez-vous oii Yrala attendait Ayolas avec les 
bâtimens j et comme on n'avait aucune nou- 
velle de ce dernier, il retourna à Buenos- 
Ayres , après avoir renforcé , chemin faisant , 
la troupe de l'Assomption. Comme Francisco 
Ruiz Galan , commandant alors à Buenos- 
Ayres, manquait de vivres, il alla en chercher 
à r Assomption. 11 y trouva Yrala, qui venait 
d'y arriver, après avoir attendu plus de six 



I 

( 555 ) 
mois à son rendez- vous. Rnîz Galan lui or* 
donna d'y retourner de suite , et, après avoir 
pris des vivres, il descendit la rivière pour 
s'en retourner. 

Lorsque Galan arriva à Corpus- Chris ti ^ il 
trouva les espagnols brouillés avec les indiens, 
et après y avoir laissé cent vingt soldats , il 
parvint à Buenos- Ayres. Pendant son absence, 
il était arrivé d'Espagne un inspecteur (veedor) 
nommé Alonso Cabrera^ avec trois bâtimens 
chargés de recrues , de munitions , etc. Un 
autre s'était arrêté à Santa-Cataliua en très- 
mauvais état , ce qui détermina à y envoyer 
un navire pour lui porter des secours. En 
même tems on en envoya un autre en Espa- 
gne , pour faire connaître l'état des affaires. 

A peine ces deux bâtimens avaient-ils mis 
à la voile , que l'on apprit que les indiens 
avaient surpris et tué les espagnols qui se 
rendaient à Corpus-Christi sur un brigantin; 
et craignant pour le sort de cette colonie, on 
y envoya deux bâtimens avec des troupes. 
Celles-ci arrivèrent au moment que les in- 
diens tenaient le fort assiégé. Ils avaient déjà 
tué cinquante hommes, et le gouverneur lui- 
même. Mais ce renfort , qui arriva si à-propos, 
les mit en fuite, après les avoir bien châtiés. 



( 356 ) 
Cependant ayant réfléchi sur le parli qu'il 
convenait de prendre , tous les espagnols 
s'embarquèrent et se rendirent à Buenos- 
Ayres , après avoir abandonné le fort. 

Comme les derniers vaisseaux arrivés d'Es- 
pagne avaient apporté un ordre du roi, pour 
élire un gouverneur à la pluralité des voix 
des conquérans , au cas qu'Ayolas fût mort , 
ce que Ton soupçonnait fortement, on résolut 
de laisser à Buenos- Ayres la garnison néces- 
saire, et d'envoyer tout le reste avec les prin- 
cipaux capitaines à r Assomption, où l'élection 
devait se faire. A peine y arrivèrent-ils qu'ils 
rencontrèrent Yrala, qui avait descendu la 
rivière , et qui leur donna la nouvelle positive 
de la mort d'Ayolas, qu'il avait apprise par 
un indien. 

Ayolas avait pénétré par le Chaco et par la 
province de Chiquitos jusqu'au Pérou , oii il 
s'était procuré un peu d'argent , et il était re- 
tourné au port de Candelaria ; mais comme 
il n'y trouva pas sa flotte , qui venait d'en 
partir, il s'établit sur le territoire des paya- 
guâs sarigues , qui , s'étant réunis avec les 
mbayâs , le surprirent et le tuèrent , ainsi que 
tous ses espagnols. 

Yrala avait manqué d'éprouver le même 



(357) 
sort, la dernière fois qu'il avait rcmoDté la ri- 
vière j car ayant débarqué avec son monde 
dans une des îles qu'elle forme , il vit pa^ 
raître cent payaguâs, qui lui firent entendre 
de loin que , puisqu'ils étaient nus et sans 
armes , les espagnols devaient quitter leurs 
armes pour venir leur parler. C'est ce que 
l'on fit. Mais les indiens s'étant approchés , 
chacun d'eux se jeta sur un espagnol , et en 
même tems deux cents payaguâs armés, qui 
étaient sur la rive , se mirent à courir pour 
tueries espagnols qui luttaient avec les autres. 
Yrala, qui était resté un peu en arrière , prit 
son épée et son bouclier, et en tua douze dans 
un instant; enfin les cent indiens périrent 
presque tous avant l'arrivée des autres. Us 
éprouvèrent le même sort en attaquant la 
flotte, mais on y perdit quelques espagnols. 

On s'occupa ensuite, à l'Assomption, de 
Félection d'un chef, et, au mois d'août i558, 
le choix tomba sur Domingo Martinez de 
Yrala. 11 envoya aussitôt chercher tous les 
espagnols qui étaient restés à Buenos- Ayres. 
Le vaisseau de Santa - Catalina , et celui qui 
l'avait été chercher y étaient déjà arrivés ; 
mais le premier s'était perdu en entrant dans 
le port. Après la réunion de la garnison de 



( 558 ) 

Buenos-Ayres avec celle du fort situé en face 
del Pilar, dont nous avons parlé précédem- 
ment, on remonta l'Assomption j et, en faisant 
la revue, on vit que de plus de trois mille 
hommes venus d'Espagne, il n'en restait plus 
que six cents. On leur donna à tous un terrain 
pour bâtir une maison , et des terres à cultiver. 
On entoura le tout d'une palissade.On nomma 
des alcades et des régidors : on établit une 
police dans la ville , et Ton forma plusieurs 
peuplades de carios ou guaranys, à qui l'on fît 
prêter serment de fidélité et de vasselage. On 
voulut en faire autant des guaycurùs et autres 
indiens du Chaco, mais on ne put pas en venir 
à bout. 

Ces opérations n'étaient pas encore ache- 
vées, lorsque les guaranys formèrent une 
conspiration pour détruire tous les espagnols. 
A cet effet, ils s'introduisirent dans la ville , 
sous prétexte d'y passer la semaine sainte 
avec les espagnols , mais dans le dessein de 
les attaquer, quand ils seraient à la procession 
appelée \2l procession de seings parce que la 
plupart des espagnols s'y donnaient la disci- 
pline. Tout était prêt 5 mais, le jeudi saint iS^g, 
une indienne révéla le secret de la conspiration 
à Salazar, qui en avertit Yrala. Celui-ci frt 



(359) 

battre la générale , sous prétexte d'une attaque 
des guajcurùs, et se saisit des principaux con- 
jurés qu'il fît pendre, et pardonna aux autres^ 

Comme on avait appris en Espagne ce qui 
se passait dans cette colonie , et que l'on avait 
de forts soupçons de la mort d'Ajolas , on 
nomma pour chef de la conquête AlvarNunez 
Cabeza-de-Vaca , qui offrit de la continuer a. 
ses frais. En conséquence, il réunit quarante- 
six chevaux , quatre cents soldats et quatre 
vaisseaux , et il partit de San-Lucar, le 2 no- 
vembre 1540. Il arriva à la Cananea , dont il 
prit possession , et ensuite à Santa-Catalina , 
après avoir perdu vingt chevaux. Il y fit diffé- 
rentes reconnaissances, et perdit deux bâti- 
mens, ce qui le détermina à se rendre par 
terre au Paraguay. 

Pour cela, il envoya par mer Felipe de Ca- 
cerès avec les vaisseaux et quelques troupes j 
et pour lui , prenant deux cent cinquante sol- 
dats et tous les chevaux, il entra dans la ri- 
vière d'Ytabucù qui est en face de la pointe 
de l'île de Santa- Catalina. Il y navigua tant 
qu'il put; et, le 12 novembre 1641 , il com- 
mença à traverser des chaînes de montagnes 
désertes. Au bout de dix-neuf jours , il ren- 
contra des plaines peuplées de guaranys , et 



( 56o) 

il en prit possession au nom du roi, en les 
nommant province de Vera. Il continua sa 
route : et, le i.^'^ décembre , au Saut de l'Y- 
guazii,il acheta aux indiens quelques canots, 
qui lui servirent à passer le Paranâ , et pour 
envoyer à PAssomplion les gens faibles et 
malades qui devaient descendre cette rivière 
jusqu'à ce qu'ils rencontrassent celle du Pa- 
raguay, et remonter à l'Assomption. Quant à 
lui, il continua son voyage par terre avec le 
reste de sa troupe j et, le ii mars i542, il fit 
son entrée dans la capitale, et prit le com- 
mandement. On vit ensuite arriver heureu- 
sement les malades, et Felipe de Cacerès , avec 
lequel Nunez eut une dispute très-injuste et 
très-scandaleuse , parce qu'il ne voulait pas le 
mettre en possession d'une place de régidor, 
à laquelle le roi l'avait nommé. 

Alors, les guaycurùs tuèrent quelques espa- 
gnols et quelques guaranys qui travaillaient 
dans les habitations du voisinage. Le chef 
marcha contre eux : il vint à bout de les sur- 
prendre, d'en tuer quelques-uns, et de faire 
un assez grand nombre de prisonniers. Celte 
victoire engagea les lenguas à lui faire pré- 
sent de quelques jeunes {ûXq^ , et à demander 
Sa paix, qu'on leur accorda. 



( 56. ) 

Le chef avait ordre de chercher quelque 
chemin pour communiquer avec le Pérou , et 
il chargea Yrala de cette affaire. Celui-ci partit 
avec trois brigantins, montés par quatre-vingt- 
dix espagnols; et, après avoir pris sous le tro- 
pique huit cents guanarys des peuplades d'Y- 
pané , de Guarambaré et d'Atirà , il remonta 
jusqu'à Las Piedras-Parti tas, au 22"^ 54^^. Là , il 
fît marcher ces indiens vers l'ouest, sous les 
ordres du cacique Aracaré , avec trois espa- 
gnols, pourvoir si Ton pourrait pénétrer dans 
le Pérou de ce côté, et il continua sa naviga- 
tion en remontant la rivière. Au bout de quel- 
ques jours, Aracaré se retira, parce qu'il 
craignait les indiens du Chaco , ce qui engagea 
le chef à envoyer d'autres guaranys du voisi- 
nage de l'Assomption : ils suivirent la même 
route que les autres, et furent obligés de re- 
venir, parce qu'ils manquaient d'eau et de 
vivres. Ils ne rencontrèrent personne en 
chemin. 

Yrala arriva, le 6 janvier, au 17^ 67' de 
latitude ; il mouilla dans le lac Yaibâ , qu'il 
appela Puerto de los Reyes ( Port des Rois ) , 
à cause du jour de son arrivée. Il traita bien les 
indiens du pays, et , après avoir débarqué , il 
pénétra dans l'intérieur pendant l'espace de 



( 562 ) 

quatre journées. 11 prit des renseignemens, 
et, en relournailt à la capitale, il rencontra 
un canot espagnol qui lui apportait un ordre 
positif du chef, de faire pendre Aracaré, pour 
s'être retiré. Il exécuta cet ordre en passant, 
et arriva heureusement a l'Assomption , oii un 
incendie avait détruit un assez grand nombre 
de maisons. Les indiens d'Ypané , Garambaré 
et Atyrâ , voulant venger la mort injuste 
d'Aracaré , déclarèrent la guerre aux espa- 
gnols, et Yrala fut obligé de partir avec i5o 
hommes pour les soumetlre : mais il n'en put 
venir à bout qu'après une bataille sanglante , 
où il périt seize espagnols et beaucoup 
d'indiens. 

Alvar Nunez, d'après ce qu' Yrala lui avait 
fait savoir, résolut d'aller en personne cher- 
cher un chemin pour pénétrer au Pérou. La 
première mesure qu'il prit fut de nommer 
de nouveaux employés des finances , et d'an- 
nuller les nominations faites par le roi : il 
réussit dans ses projets, malgré les grands 
obstacles qu'il rencontra. L'expédition partit 
le 8 septembre i545 j elle était composée de 
400 espagnols et de 12 chevaux. Une partie 
alla par eau , et l'autre par terre, jusqu'au 
mont San Fernando, aujourd'hui le Pain de 



( 565 ) 
Sucre, à 21° 11' de latitude. A cet endroit, 
toutes les troupes se réunirent et s'embarquè- 
rent. En suivant leur roule, elles trouvèrent 
quelques indiens guasarapos , qui surprirent 
le dernier brigantin et lui tuèrent six hommes- 
Enfin les espagnols arrivèrent au port de 
los Reyes , oii, sur-le-cbamp , ils virent se 
présenler avec des dispositions pacifiques, les 
indiens orejones , cacocis , chanés et gua- 
ranis. 

Le commandant, sans perdre de tems, dé- 
tacha deux espagnols qui parlaient guarany , 
avec quelques orejones : ils revinrent au bout 
de huit jours, et la seule nouvelle qu'ils ap- 
portèrent, fut qu'ils étaient parvenus au pays 
de los Xarayes , qu'ils y avaient été bien reçus, 
et que c'était un terrain entièrement inondé. 
Le chef prit alors 3oo espagnols avec des 
vivres pour vingt jours, et, le 26 novembre 
î 545 , il dirigea sa route vers le couchant , 
entre les bois. Le sixième jour il rencontra 
une peuplade de quatorze guaranys, et, deux 
journées après , une autre qui n'était composée 
que de dix. Ces derniers lui dirent qu'il y 
avait seize journées de chemin à faire dans un 
désert , avant d'arriver au mont Ytapuâ- 
Guazù , raais qu'à une journée de là il reu- 



C ^H ) 

contrerait beaucoup d'indiens. D'après cela, 
comme les vivres diminuaient , et que le pays 
commençait à éprouver son inondation pério- 
dique , on retourna au port. 

Aussitôt que le chef y fut arrivé, il envoya 
acheter des vivres chez les indiens du voisi- 
nage, et, comme on n'en trouva pas, il fît 
remonter la rivière à un brigantin. Ce bâti- 
ment rencontra d'abord une assez grande 
quantité d'orejones dans l'île Cumprida ; en- 
suite il trouva les indiens yacarés , et enfin 
Jes Xarayes. Les espagnols qui étaient sur le 
brigantin furent bien reçus par-tout, mais ils 
ne trouvèrent point de vivres , et ils ne rap- 
portèrent que des couvertures et des baga- 
telles que chacun avait achetées pour son 
compte. Alvar Nunez se rendit à l'instant à 
bord du brigantin , s'empara de toutes les 
couvertures, etc., et fît arrêter le comman- 
dant, parce qu'il l'avait prié de faire rendre 
aux soldats leurs effets ; mais ceux-ci ayant 
élevé la voix et menacé Alvar Nunez , il fut 
obligé de remettre le commandant en liberté 
et de restituer les effets. 

Beaucoup de soldats avaient la fièvre tierce, 
et tous étaient extrêmement fatigués de l'ava- 
rice , du despotisme , de la dureté et des mau- 



( 365 ) 
vais traîtemens d'Alvar Nunez. Celui-ci avait 
la fièvre quarte , et comme il manquait de 
moyens pour arriver au Pérou , il se vil forcé 
à revenir sur ses pas;] mais, auparavant, il 
s'empara à force armée des orejones de l'île 
Cumprida , et il les emmena prisonniers 
avec lui. 

Le 8 avril il arriva à l'Assomption , de très- 
mauvaise humeur, et outré de se voir détesté 
de tout le monde, et même des personnes 
qu'il fréquentait habituellement. En consé- 
quence, il prit le parti de ne point sortir de 
chez lui y mais, dans la nuit du 25 au 26 avril 
15445 200 espagnols bien armés vinrent le 
trouver et le conduisirent en prison : les plus 
animés de tous étaient les employés des finan- 
ces, parce que c'était ceux qu'il avait le plus 
choqués. Le lendemain , tous les espagnols 
réunis élurent gouverneur Domingo Mar^ 
tinez de Yrala , et décidèrent qu'Alvar 
Nunez serait envoyé comme prisonnier en 
Espagne. 

Pour cela, on commença à construire un 
vaisseau qui fut achevé au bout de dix mois. 
Lorsqu'on tira Alvar Nunez de sa prison, 
pendant la nuit, il cria deux fois dans la rue, 
qu'il nommait Juan de Salazar pour gouver- 



( 366 ) 
ner en son nom. Celui-ci rassembla ce j(^nr-îk 
même ses partisans, et le petit nombre de 
ceux d'Alvar Nunez. Mais , tandis qu'ils déli- 
béraient, Yrala se présenta , et leur défendit 
de troubler la tranquillité publique. Salazar 
répliqua ; mais on l'embarqua dans un canot 
pour l'envoyer en Espagne sur le vaisseau 
qui portait Alvar Nunez et les principaux 
chefs des conjurés. Le conseil souverain des 
Indes, après avoir entendu les deux partis, 
traita Alvar Nunez avec plus de sévérité qu'il 
ne l'avait été dans la colonie, puisqu'il le con- 
damna à être déporté en Afrique. 
, Cependant les partisans de Salazar, qui 
étaient nombreux , excitaient du trouble à 
l'Assomption, oii ils formaient un parti d'op- 
position. Les agaces et les guaranys remar- 
quèrent ces dissentions, et se réunirent contre 
les espagnols. Yrala publia des proclamations 
et prit des mesures sages; ensuite, prenant 
55o soldats avec un nombre assez considéra- 
ble de lenguas et de guaycurùs , en qualité 
d'auxiliaires , il marcha contre les rebelles » 
sur lesquels il remporta trois victoires, sans 
pouvoir les réduire , parce qu'ils s'échappè- 
rent à l'Ypané. Yrala s'embarqua pour aller 
les chercher ; il les vainquit vers le milieu de 



( 567 ) 
Tannée i546, leur accorda la paix et les ré- 
tablit dans leurs peuplades. 

On n'avait aucunes nouvelles d'Espagne. 
Yrala voulant pénétrer au Pérou, partit, au 
mois d'août 1648, avec 55o espagnols et un 
assez grand nombre de guaranys en état de 
servir. Etant arrivé au mont de San Fernando, 
aujourd'hui le Pain de Sucre, il y laissa 5o 
hommes avec deux brigantins, et renvoya les 
autres à l'Assomption. Pour lui, il dirigea sa 
route vers le nord-ouest, et , après avoir souf- 
fert des fatigues incroyables par la disette 
d'eau et de vivres , après avoir livré des ba- 
tailles terribles aux mbayas et à d'autres in- 
diens , il traversa le Chaco et la province de 
Chiquitos, et arriva a la rivière Guapay. Il la 
passa sur des radeaux formés de troncs d'ar- 
bres, et il perdit quatre hommes à ce passage. 
Quatre lieues plus loin , il rencontra la peu- 
plade des Machcasis. Ils étaient réduits , et 
appartenaient à la commanderie de Pero An- 
zures, celui qui avait fondé la ville de la Plata 
ou Chuquizaca, dans le pays des Charcas, en 
i558. Des gens qui parlaient espagnol, y ap- 
prirent à Yrala tout ce qui était arrivé à Gon- 
zalo Pizarro dans le Pérou. 

Il ne jugea pas à propos de pénétrer dans 



( 368 ) 
un gouvernement étranger où îl y avait tant 
de troubles; il fît halte, et envoya quatre per- 
sonnes complimenter à Lima le licencie La- 
gasca, chef du Pérou, en lui offrant ses trou- 
pes , et lui demandant la confirmation de sa 
nomination au gouvernement de la rivière de 
Ja Plata. Lagasca ayant su d'avance l'arrivée 
d'Yrala, lui écrivit pour le prier de ne pas 
pénétrer dans un pays oii il y avait plusieurs 
partisans de Pizarro dispersés, qui pourraient 
séduire ses soldats et exciter de nouveaux 
troubles. En effet , c'est ce que désiraient ar- 
demment les soldats d'Yrala , et il se trouva 
très-embarrassé pour les faire retourner à la 
province de Chiquitos. 

Les messagers d'Yrala furent bien reçus 
par Lagasca, qui leur fit des présens; mais, 
au moment même où il écrivait à Yrala, eu 
lui faisant concevoir les plus belles espéran- 
ces, il donna le gouvernement de la Plata 
à Diego Centeno , qui mourut à Cliuquizaca , 
trois jours avant d'avoir reçu l'avis de sa nomi- 
nation. 

Les soldats d'Yrala étaient extrêmement 
mécontens de se voir dans un pays aussi 
pauvre, tandis qu'ils auraient pu s'enrichir au 
Pérou; et, comme leur chef ne voulait pas 



( 569 ) 
les y mener, ils lui ôtèreiit le commandement 
pour le donner à un autre, auquel ils n'obéi- 
rent pas davantage. Au milieu de celte confu- 
sion, chacun s'en alla de son côté pour se rendre 
au Paraguay. En arrivant au Pain de Sucre , à la 
fin de 1549, ^^s y apprirent des nouvelles de 
la guerre civile de l'Assomption , oii le parti 
des ennemis d'Yrala dominait j et, comme 
tous ceux qui revenaient étaient du parti 
vaincu , ils craignirent pour eux , et réélurent 
Yrala pour chef. 

Comme depuis le départ de ce dernier on 
n'avait eu aucunes nouvelles de lui à l'As- 
somption, on soupçonnait, et l'on croyait 
même qu'il avait péri. Le commandant Don 
Francisco de Mendoza s'imagina qu'en profi- 
lant de ces soupçons on procéderait h l'élec- 
tion d'un nouveau chef, et que le choix 
tomberait sur lui. L'affaire souffrit quelques 
difficultés ; mais quand on en vint à donner les 
suffrages , on élut Diego Abreu , qui prit 
possession à l'instant. Mendoza, trompé dans 
ses espérances , commença à publier que 
l'élection était nulle, et gagna quelques par- 
tisans , par le moyen desquels il croyait venir 
à bout de faire arrêter Abreu ; mais celui-ci 
le prévint et le fit pendre. 



(570) 

Yrala arriva peu de tems après , et , lors- 
qu'il s'approcha de l'Assomption , il demanda 
qu'on lui remît le commandement. Abreu ne 
le voulut pas ; mais voyant que plusieurs de 
ses soldais passaient au camp d' Yrala, il crai- 
gnit qu'ils ne le livrassent à son rival : en 
conséquence, il s'échappa avec cinquante de 
ses amis pour se réfugier dans les bois , et 
laissa son concurrent reprendre le comman- 
dement. 

Sur ces entrefaites, arriva Nuflo de Chaves, 
avec les autres espagnols qu'Yrala avait en- 
voyés a Lima , accompagnés de plus de 40 
volontaires espagnols , qui amenaient par 
terre les premières brebis et les premières 
chèvres qui soient arrivées au Paraguay. Peu 
de tems après , quelques-uns de ces nouveaux 
venus formèrent le projet d'assassiner Yrala ; 
mais il les prévint, en fit pendre deux, et 
pardonna aux autres. 

Nuflo de Chaves se maria ensuite avec 
Dona Elvira , fille de Mendoza , qu'Abreu 
avait fait pendre ; et il s'adressa sur-le-champ 
à la justice pour demander vengeance contre 
Abreu et les siens. Yrala , pour lui faire 
plaisir, envoya quelques détachemens pour 
les saisir 5 mais, en secret, il faisait les plus 



(571 ) 
grands efToi ts pour les ramener à la raison. Il 
en vint à bout à l'égard de la plupart d'en- 
tr'eux , dont les principaux étaient Francisco 
Ortiz de Vergara et Alonso Riquelnie , à qui 
il fît épouser ses deux filles Marina et Ursula. 
Il n'y eut qu'Abreu et mi très-petit nombre 
des siens qui méprisèrent les propositions 
d'Yrala. Un des détachemens envoyés a leur 
poursuite tua Abreu, et porta s-on cadavre à 
l'Assomption. Ce spectacle désola ses parti- 
sans, et sur-tout Ruy Diaz Melgarejo, qui 
jura de venger sa mort. Yrala , pour l'en em- 
pêcher, le fît arrêter, mais il lui donna en se- 
cret des équipages , des armes et des compa- 
gnons, pour se rendre par terre au Brésil j ce 
qu'il exécuta. 

Yrala jugea à propos de fonder une ville 
vers la rivière de la Plata. Au commencement 
de i553 , il fît partir Juan Roniero avec plus 
de cent soldats, qui fondèrent San Juan-Bap- 
tista, en face de Buenos- Ayres, au confluent 
de la rivière de San Juan. Mais comme les 
indiens charruas attaquaient continuellement 
la ville et les campagnes que l'on cultivait, les 
fondateurs se retirèrent à l'Assomption. 

Dans ce tems-là les guaranys de la province 
del Guayrâ demandèrent la protection des 



(372 ) 
espagnols contre les portugais , qm les fai- 
saient prisonniers et les vendaient comme 
esclaves. Yrala voulant connaître le pays par 
lui-même, partit avec une compagnie de 
soldats, et arriva par terre à la rivière du 
Paranâ, un peu au-dessus de la fameuse cas- 
cade dont j'ai parlé Chapitre IV. Les guaranys 
du voisinage lui fournirent des canots , qui lui 
servirent à remonter la rivière Tiete , où il 
navigua jusqu'au second rescif d'Abanandabâ , 
cil il fut attaqué par les gens du pays. Il les 
vainquit, et, après avoir débarqué , il parcou- 
rut toute la province del Guayrâ, et combattit 
souvent avec les indiens qui lui résistaient. 
Il retourna au Paranâ , et fît traîner par terre 
quelques canots jusqu'au-dessous de la cata- 
racte dont nous avons parlé ; il y fit embar- 
quer une partie de ses troupes, et, conduisant 
le reste sur le bord de la rivière , il descendit 
quelques lieues au-dessous, à force de peines 
et de fatigues , et il perdit même quelques 
bommes qui se noyèrent dans les tournans de 
la rivière. Cet accident intimida les guaranj's 
qui lui avaient fourni les canots j ils l'aban- 
donnèrent , et il s'en revint par terre à l'As- 
somption. 

Aussitôt Yrala autorisa Garcia Rodriguez 



(373) 
de Vergara, accompagné de soixante espa- 
gnols, à fonder la ville d'Onliveros , sur la 
côte orientale du Paranâ, une lieue au-dessus 
de la cascade, dans le pays des guaranys appe- 
lés canendiyus. Cette fondation se fît en i554» 
Tandis que tout ceci se passait au Paraguay, 
on prenait d'autres mesures en Espagne. A 
peine Alvar Nunez y était-il arrivé en état de 
prisonnier , que l'on donna le commandement 
de la rivière de la Plata à Jayme Resquen , un 
des principaux auteurs de son arrestation, et 
qui l'avait conduit en Espagne. Il s'embarqua , 
mais il fut obligé de rentrer dans le port j ce 
qui donna à Juan de Sanabria le tems d'intri- 
guer pour obtenir cette place en offrant de 
plus grands avantages, et il réussit. En consé- 
quence, Sanabria commença ses préparatifs, 
que la mort empêcha d'achever; son fils les 
continua , et , après avoir réuni une certaine 
quantité de monde et de munitions, il remit 
le tout à ce Juan de Salazar , dont nous avons 
parlé , et qui retournait au Paraguay en qua- 
lité de trésorier-général. Il s'arrêta pendant 
deux ans à la cour , au bout desquels il s'em- 
barqua pour aller à son poste , oii il n'arriva 
pas, car il aborda à Carthagène. 

En i552 Salazar partit de San-Lucar avec 



( ^'74 ) 
trois batimens , dont il perdit nu vers le 26.® 
degré de latitude , en mouillant au port de Los 
Patos, au Brésil. Cela occasionna de grandes 
disputes parmi son équipage, sur le parti qu'il 
fallait prendre. Salazar, accompagné de ceux 
qui voulurent le suivre, s'en alla à San Vi- 
cente , un peu avan! le 24/' degré de latitude. 
Il y resta long-lems parmi les portugais, mais 
enfin il arriva par terre avec ses gens à l'As- 
somption au commencement de 1 555 , accom- 
pagné de ce Melgarejo dont nous avons parlé. 
Il amenait le premier taureau et les sept pre- 
mières vaches qu'on ait vues au Paraguay. 

Les espagnols qui ne suivirent pas Salazar, 
prirent pour chef Hernando de Trexo , au 
commencement de i553, et fondèrent la 
colonie de San Francisco, entre la Cananea 
et l'île de Santa Catalina. Trexo s'y maria , 
et eut un fils nommé Hernando de Trexo , 
qui devint évêque du Tucuman, oii il amena 
de l'Assomption une petite négi^esse esclave, 
dont il fît présent aux jésuites , et qui est 
morte , il y a peu de tems , âgée de plus de 
180 ans. Les colons qu'on avait placés à San 
Francisco n'y étant pas contens , ils s'en 
revinrent par terre à l'Assomption , oii ils 
arrivèrent en même tems que Salazar. 



(575) 

Peu de tems après, la veille du dîmanclie 
des Rameaux de l'année i555, le premier 
évêque de PAssomption y fît son entrée ; 
c'était François Pedro de la Torre. Il amenait 
avec lui son clergé, et il fut reçu avec grande 
joie. L'évêque apportait à Yrala plusieurs 
dépêches, oii on le nommait gouverneur 
avec des pouvoirs extraordinaires. En consé- 
quence , Yrala prit possession ; il nomma à 
différens emplois civils ; il divisa les indiens 
en commanderies , régies par des ordonnances 
dont il était auteur , et que nous avons vues 
Chapitre XII, et il envoya Nuflo de Chaves 
avec des troupes au Guayrâ , pour voir s'il y 
aurait moyen d'établir des communications 
avec quelque port de la côte du Brésil , et de 
défendre les indiens contre les portugais, 
Chaves partit en septembre i555j il parcourut 
toute la province du Guayrâ; il donna des 
sauf-conduits à beaucoup de peuplades de 
guaranys , pour les présenter aux portugais , 
en cas d'agression. Il fut attaqué souvent, et 
revint victorieux à l'Assomption. 

Yrala, sans perdre un instant , envoya Ruî- 
diaz Melgarejo avec cent soldats, du nombre 
de ceux qui n'avaient pas de commanderies , 
lesquels devaient se réunir avec les colons 



( ">7t> ) 
d'Onliveros, pour se partager les indiens que 
Chaves avait subjugués, après leur avoir fait 
prêter foi et hommage. Ils devaient aussi 
choisir, d'après une délibération générale, le 
meilleur endroit pour fonder une ville. En 
conséquence, au commencement de iSSy , 
ils en fixèrent l'emplacement au confluent 
des rivières de Peguiry et du Paranâ , à trois 
lieues au nord à-peu-près de la ville d'Onti- 
veros , que Ton abandonna pour lors. 

Pour faciliter le passage au Pérou , Yrala , 
au mois d'avril de la même année i55j^ fit 
partir Nuflo de Chaves avec 220 soldats, des 
secours et des batimens , en lui ordonnant de 
fonder une ville sur le territoire des indiens 
Xarayes. A peine cette expédition fut -elle 
partie, qu'Yrala se rendit à la peuplade d'Ytâ, 
oii il tomba malade : on le ramena à l'Assomp- 
tion, où il mourut au bout de sept jours, a 
l'âge de 70 ans, et pleuré de tout le monde. 
Il était de la ville de Vergara dans le Gui- 
puzcoa. 

Il nomma , pour lui succéder dans sa place 
de gouverneur, son gendre Gonzalo de Men- 
doza , qui fut reconnu aussitôt , et qui donna 
avis de sa nomination à Melgarejo , qui fon- 
dait Ciudadreal, et à Chaves, qui était occupé 



(377) 
à remoiiler la rivière. Celui-ci reconnut l'île 
Compritla, à laquelle on donna le nom de 
ïos O rejoues : il remonta jusqu'à l'embou- 
chure de la rivière de Jauni , qu'il appela 
Port de Ferabazanes ; il y laissa ses bàti- 
mens , et se mit à chercher dans l'intérieur 
du pays un endroit plus favorable à ses des- 
seins. Il pénétra dans toute l'étendue de pays 
que l'on nomme aujourd'hui province de 
Chiquitos et Matogroso , oii il acquit des 
renseignemens sur des mines d'or. Les in- 
diens paysuris, xaramasis et samaracosis le 
reçurent amicalement , mais les trabasicosis 
lui livrèrent un violent combat. 

Ce fut là qu'il apprit la nouvelle de la mort 
d'Yrala, et aussitôt il résolut de fonder une 
nouvelle province indépendante du Paraguay. 
Mais, quand il eut fait connaître son projet, 
presque tous ses soldats le désapprouvèrent 
et s'en retournèrent à l'Assomption 5 il n'en 
resta que soixante avec Chaves. Il parvint 
avec eux à la rivière de Guapay, et, péné- 
trant ensuite dans les plaines de Guelgorigota, 
il rencontra Andres Manso, qui venait du 
Pérou avec une compagnie , pour s'établir 
dans ces cantons. Us se disputèrent tous les 
deux le droit de conquête, et Chaves partit 



(378) 
pour Lima , afin d'y soutenir ses droits devant 
le vice-roi. Celui-ci prononça en faveur de 
Chaves , et déclara le pays indépendant , en 
nommant en même tems gouverneur son fils 
Don Garcia de Mendoza. Celui-ci resta avec 
son père, et envoya Chaves, avec le titre de 
son lieutenant, à la nouvelle province, avec 
quelques troupes et quelques secours. Chaves 
y retourna donc , et , en i56o , il fonda la ville 
de Santa Cruz de la Sierra, à côté de la peu- 
plade actuelle de San Josef, dans la province 
de Chiquitos, à 18^4' ^^ latitude, et à 62'' 
24' de longitude. Mais, en i5']5^ on transféra 
cette ville à l'endroit oii elle est aujourd'hui , 
à i7°49'44'' delatitude,età6i^43'5o''de 
longitude. Quelques habitans n'accompagnè- 
rent pas les autres dans ce déplacement; les 
uns fondèrent la peuplade de San Francisco 
de Alfaro ; et d'autres , ayant construit une 
barque , naviguèrent sur le Mamoré et en- 
suite sur le Maranon , et finirent par arriver 
à Cadix. 

Pendant ce tems , le gouverneur de la 
rivière de la Plata , Gonzalo Mendoza , châ- 
tia les agaces, qui étaient devenus insolens, 
et il mourut le i.^"" juillet i558. Aussitôt on 
nomma pour lui succéder, un autre gendre 



(379) 
d'Yrala, appelé Francisco Ortiz de Vergara, 
Il eut beaucoup à souffrir d'une révolte gé- 
nérale des guaranys déjà soumis , qui lui 
livrèrent beaucoup de combats vers le mont 
Acaay, et près des ruisseaux Yaquaris et 
Mbuyapey. Les indiens du Guayrâ se révol- 
tèrent aussi contre lui j mais tout fut ap- 
paisé. 

Lorsque Ton pensait a écrire en Espagne 
pour y faire connaître l'état des affaires, on 
vit arriver de Santa-Cruz, Nuflo de Chaves 
avec son beau-frère , don Diego de Men- 
doza , et d'autres , qui venaient chercher leurs 
familles pour les emmener avec eux. Cela 
donna occasion à l'évêque de persuader au 
gouverneur de partir avec Chaves , et d'aller 
à Charcas, pour demander à l'audience de 
cet endroit la confirmation de sa place. 
Comme le gouverneur suivait aveuglément 
les idées de l'évêque, il fit sur-le-champ les 
dispositions nécessaires pour le voyage : et , 
en i564, le gouverneur, l'évêque, Philippe 
de Caceres, et plus de trois cents espagnols, 
dont l'un avait le titre de procureur de la 
province , partirent pour Charcas. Ils débar- 
quèrent a 19^ i8\ et, après avoir traversé 
la provip'^e de Chiquitos, ils arrivèrent à 



( 58o ) 

Santa-Cruz, et ensuite à Cliiiquizaca. Aussi- 
tôt le gouverneur , appuyé de l'évêque , fit 
la demande qui était l'objet de son voyage; 
mais comme il y en avait d'autres qui avaient 
envie de sa place , ils gagnèrent le procu- 
reur même du Paraguay : celui-ci accusa 
le gouverneur d'avoir abandonné sa province 
qu'il laissait sans défense , uniquement pour 
faire confirmer sa nomination , chose qu'il 
aurait pu faire sans quitter son poste. L'au- 
dience ne donna aucune décision ; et Ca- 
ceres , qui était du parti contraire au gou- 
verneur, se rendit, avec d'autres prétendans, 
à Lima, oii le vice-roi priva Ortiz de Vergara 
du gouvernement , pour le donner à Juan 
Ortiz de Zarate, à condition que sa nomi- 
nation serait approuvée par le roi , clause 
que l'on inséra dans un contrat. 

Aussitôt Zarate nomma Caceres son lieu- 
tenant , et il l'envoya au Paraguay , tandis 
qu'il parlait lui-même pour l'Espagne, afin 
d'y faire confirmer sa nomination. Caceres 
passa à Chuquizaca, oii il rejoignit l'évêque 
et les autres espagnols qui avaient accom- 
pagné le gouverneur, et partit pour l'As- 
somption par le même chemin qu'il avait 
pris en venant : il fut attaqué plusieurs fois 



(38i ) 

par les indiens , et arriva enfin au commen- 
cement de i56g. 

Caceres , d'après les ordres qu'il avait, des- 
cendit ensuite la rivière de la Plata, pour 
reconnaître un lieu le plus propre à fonder 
une ville. Quand il fut de retour à l'As- 
somption, il trouva que l'évêque, piqué de 
ce qu'il avait agi contre le gouverneur dé- 
posé , s'était formé un parti pour lui ôter 
le commandement. Cela le détermina à or- 
donner quelques arrestations ; et l'évêque 
excommunia tous ses partisans. Zarate pa- 
raissait devoir arriver bientôt , et Caceres 
descendit la rivière de la Plata pour le ren- 
contrer vers son embouchure ; mais enfin , 
las d'attendre, il retourna à l'Assomption. 
L'évêque avait gagné beaucoup de monde, 
et se disposait à faire perdre la liberté ou 
la vie à Caceres. Celui-ci renforça sa garde, 
cbâtia quelques-uns de ses ennemis , et d'au- 
tres se retirèrent. Jamais on n'avait vu autant 
de confusion et de désordre. Mais enfin , dans 
le courant de 1672, Caceres étant allé à la 
messe , l'évêque le fit saisir , dans le sanc- 
tuaire même , par ses partisans , et en sa pré- 
sence ; on le mit dans une prison , dont 
l'évêque avait la clef. Martin Suarez , de 



C 58:? ) 

Toîedo , principal coiifident de l'évêrpc , 
s'empara du commandement, el, enlr'aulres 
choses, il ordonna a Juan de Garay de faire 
des recrues pour fonder une ville. En consé- 
quence , il réunit , le 14 d'avril i575, qua- 
tre-vingts espagnols qui allaient de conserve 
nvec le vaisseau qui portait Caceres toujours 
dans les fers, et sous la garde de ses deux plus 
cruels ennemis, l'évêque et Rujdiaz Mel- 
garejo. Mais , quand ils furent arrivés au bras 
du Paranâ, appelé de los Quiloazas , Garay 
y entra avec son monde , et le vaisseau conti- 
nua sa roule jusqu'à San-Vicente , sur la côte 
du Brésil. On y déposa Caceres dans la pri- 
son publique : les portugais le mirent en li- 
berté et le cachèrent : mais l'évêque les ex- 
communia jusqu'à ce qu'ils le lui eussent 
rendu. Le triomphe de l'évêque ne fut pas 
de durée, car il mourut peu de tems après 
dans cet endroit 5 et Caceres alla en Espagne, 
oii on approuva entièrement sa conduite. 
Quant à Garay, il fonda, en juillet 1673, la 
ville de Sanla-Fé de laVera-Cruz, dont j'ai 
parlé dans le Chapitre précédent. 

Il y reçut une lettre de Zarate , qui , outre 
trois cents hommes qu'il avait perdus dans 
.^.a longue navigation , venait d'en avoir quatre- 



( 583 ) 

vingts de tués par les charmas a la colonie 
du Saint-Sacrement. Il demandait à Garay 
des vivres et des troupes : et pour l'y engager, 
il le confirmait dans le commandement de 
Santa-Fë. Aussitôt Garay se pressa de faire 
partir des vivres , et se mit lui-même en 
marche avec trente soldats et vingt chevaux. 
Il apprit que Zarate avait passé à l'île de 
Martin - Garcia , et qu'il avait envoyé une 
partie de sa troupe par la rivière d'Uruguay 
pour y fonder une ville. Garay livra sur 
cette rivière une grande bataille aux charrùas , 
et , après les avoir vaincus , il continua sa 
route, jusqu'à ce qu'il rencontra les espagnols 
mouillés dans la rivière de San-Salvador. On 
y fonda aussitôt la ville de San-Salvador, et 
l'on donna à tout le pays le norai de Nouvelle' 
Biscaye, Garay fut nommé lieutenant-géné- 
ral de Zarate. 

Celui-ci se rendit ensuite à l'Assomption ; 
et , comme il désapprouva formellement tout 
ce qu'avaient fait les ennemis de Caceres , ils 
l'emprisonnèrent, et il mourut à la fin de 
1576. 11 laissa pour héritière sa fille unique, 
Dona Juana, qui était à Chuquizaca j et comme 
sa nomination était pour la vie de deux per- 
sonnes, il nomma pour son successeur celui 



( S»4 ) 

qui épouserait sa fille, et pour son tulcur, 
Garay. En attendant , il donna le comrnan- 
demenl à son neveu, Diego Orliz de Zarale- 
j-Mendieta. Celui ci alla a Saula-Fé , pour 
visiter la province ; mais les espagnols s'y 
révoltèrent et le mirent en arrestation. On 
le fit partir pour l'Espagne 5 et il fut tué par 
les indiens du Brésil , à Mbiazâ , où il avait 
débarqué. 

Garay s'était rendu à Chuquizaca , pour 
marier Dona Juana , et il avait arrangé Taf- 
faire avec don Juan de Torres de Vera-y- 
Aragon , auditeur de ce tribunal. Elle allait 
se conclure , lorsque le vice-roi de Lima , 
qui voulait marier cette héritière à une autre 
personne , envoya à Garay l'ordre de sus- 
pendre le mariage et de venir le trouver. Mais 
celui-ci , loin d'obéir , pressa le mariage , et 
ayant été nommé lieutenant du nouveau gou- 
verneur , il retourna à l'Assomption , et laissa 
les nouveaux mariés k Chuquizaca. 

A peine Garay eut-il pris le commande- 
ment , qu'à la fin de 1576, il envoya Ruy- 
diaz Melgarejo avec quarante espagnols , 
fonder une peuplade dans le Guayra. Celui-ci 
fonda en effet Villa-Rica del Espiritu-Santo, 
dont j'ai parlé Chapitre XVL Les hahilans 



( 385 ) 
de celte ville, et ceux de Ciudadreal par- 
tagèrent entr'eux,en forme de commanderies, 
les Guaranys de cette province , et ils y éta- 
blirent en règle les treize peuplades qu'il y 
avait déjà, et qui avaient été réduites ou sou- 
mises par Chaves, en i555, comme nous 
l'avons vu précédemment. 

Ensuite , il enrôla cent trente espagnols j 
il parcourut les plaines de la rivière d'Ya- 
guary , qui se décharge dans le Paranâ , au- 
dessus de sa grande cascade : il parcourut 
également celles de Xerezj et le résultat fut 
la fondation de la peuplade de Perico-Guazù, 
formée d'indiens nuaras, et de celle de Jesuy, 
composée de guaranys. Il fonda aussi , à côté 
de la rivière de Jesuy , la colonie espagnole 
de Talavera, qui fut dépeuplée en i65o, par 
suite d'une attaque des payaguas. Arrivé à 
l'Assomption eii 1579, ^^ autorisa Ruydiaz 
Melgarejo, accompagné de soixante soldats, 
à fonder la ville de Xerez, sur la rivière de 
Mbotetey, qui se réunit à celle du Paraguay, 
vers les 19° ^5' id^ de latitude : ce qui fut 
effectué en i58o. Mais les habitans abandon- 
nèrent bientôt cette colonie. Il ne faut pas 
confondre cette ville de Xerez avec une autre 
IL a. 25 



( 586 ) 

du même nom, fondée en iSgS, près de h 
source del Rio-Pardo , qui vient du Cama- 
pùan. Les colons de celles ci passèrent bientôt 
dans les plaines qui portent le nom de la 
première, et comme leur nombre était ré- 
duit à quinze , ils finirent par se réunir aux 
portugais. 

Garay se transporta en même lems à l'an- 
cien en^placement de Buenos-Ayres , et il la 
fonda de nouveau sur ses ruines mêmes , en 
y établissant soixante espagnols, le jour de la 
Trinité i58o. Il divisa en commanderies les 
indiens guaranys qu'il y avait à Monte- 
Grande, dans la vallée de Santiago , ( au- 
jourd'hui San-Ysidro , et Las-Conchas ) , et 
dans les îles inférieures du Paranâ ; et il forma 
des Mbeguâs , la peuplade del Baradero. 

Après avoir pris toutes ces dispositions,^ 
Garay passa a San-Salvador j il en fit sortir 
les habitans, et il remontait la rivière avec 
tout son monde , pour se rendre à l'Assomp- 
tion ; mais étant débarqué pour dormir à 
32° 4^' ^^ latitude, il fut surpris par les 
indiens minuanes, qui le tuèrent avec qua- 
rante des siens : le reste se rendit à l'As- 
somplion> 



(387) 

En attendant Parrivée du gouverneur , 
Garay fut remplacé par Alonso de Vera y 
Aragon , à qui sa laideur fît donner le nom 
de Cara de Perro {face de chien ). Celui- 
ci prit cent trente-cinq espagnols ; il pénétra 
dans l'intérieur du Chaco , jusqu'aux bords 
de la rivière Vermejo ou Ypitâ , et y fonda , 
le i5 avril i585, une ville sous le nom de 
Concepcion de Buena Esperanza, 

Tandis que la rivière de la Plata était gou- 
vernée par les lieutenans du principal chef, 
Juan de Torres de Vera y Aragon, le vice- 
roi du Pérou le retenait dans ce pays , et lui 
faisait faire son procès ; il ne put se rendre 
à l'Assomption qu'en 1587. L'année suivante ^ 
il fît partir quatre-vingts espagnols comman- 
dés par Alonso de Vera , surnommé el Tupj,, 
pour le distinguer de celui qu'on appelait 
dara de Perro, Ce détachement fonda la 
ville de Corrientes , dont j'ai dit quelque 
chose , Chap. XVÏL Les colons formèrent 
des commanderies des indiens du canton , 
qu'ils partagèrent entr'eux. Telle fut l'origine 
des peuplades de las Guacaras , Ytaty , Oho- 
ma, et Santa Lucia. 

Aussitôt après cette expédition , le gou- 



( 388 ) 

verneur renonça à sa place , et se retira en 
Espagne. Ses successeurs n'ayant fait ni dé- 
couvertes , ni conquêtes , je n'en parle- 
rai pas. 



INTRODUCTION 

A L'HISTOIRE NATURELLE 



DE LA PROVINCE 



DE COCHABAMBA. 



( ^9^ ) 



INTRODUCTION 

A V Histoire naturelle de la province de 
Cochabamba et des environs ^ et descrip- 
tion de ses productions , par Don Tadeo 
Haenke , des Académies des sciences de 
Vienne et de Prague. 



Le territoire de la province de Cochabamba 
forme une bande longue et étroite qui s'étend 
exactement du couchant à l'orient. Son dia- 
mètre en longueur , considéré comme une 
ligne droite , peut avoir à-peu-près cent trente 
lieues géographiques , et sa largeur n'est 
guères que de vingt à trente lieues, en sup- 
posant également une ligne droite qui court 
du nord au sud. Il n'y a pas de provinces dans 
les deux Amériques dont la nature ait ^Y^ké les li- 
mites d'une manière aussi invariable que celles 
de Cochabamba; et la géographie n'adopta 
peut-être jamais une division politique qui 
s'accordât davantage avec les limites naturelles. 
La grande Rivière (Rio grande ) , fait , avec la 
plus grande précision possible , la démarcation 
de ces limites , qu'elle sépare des districts de 



Chayanta , Yamparaes et Cliarcas. Une cîiaîne 
de montagnes, placée dans rintërieur, forme 
du côlë du nord une barrière respectable qui 
s'élève au-dessus de la région des nuages , et 
qui sépare celte province des montagnes des 
Andes. L'industrie des hommes a su se trayer 
à pas lents un chemin dans ces contrées qui , 
au premier coup-d'œil , paraissent impéné- 
trables , et en tirer parti pour augmenter 
rétendue de la province. La grande rivière et 
la chaîne de montagnes s'écartent un peu de 
la ligne du véritable orient pour s'avancer 
vers le nord , mais en gardant presque tou- 
jours la même proportion , et en suivant la 
même ligne parallèle. A l'ouest, cette pro- 
TÎnce touche aux extrémités de la masse énorme 
de la chaîne de montagnes ou Cordillière exté- 
rieure, que l'on appelle ordinairement Cordil' 
lera de la Costa ; et à l'est , elle s'étend dans 
ces vastes plaines qui sont presque au niveau 
de la mer , et dont on ne connaîtra véritable- 
ment l'étendue et la situation que dans les. 
siècles à venir. En considérant avec quelque 
attention l'ensemble du territoire de cette 
province , il est évident qu'il descend insensi- 
blement des plus grandes hauteurs de ce con- 
linent jusqu'aux parties les plus basses, La 



(595) 
pente forme un plan incliné , el proportionné 
Il la longueur de Tëtendue totale. Le som- 
met tient aux hauteurs mêmes de la Cordil- 
lière , et la base repose sur les parties les plus 
basses du continent. C'est a cette singulière 
position que le pays doit sa fertilité , effet 
de la variété de climat et de température 
dont une pareille position est susceptible. 
Elle réunit dans un petit espace toutes les 
modifications de climat et de température du 
globe entier. 

Sur le haut de la Cordillière il règne un 
hiver perpétuel : les habitans des extrémités 
de la Sibérie et du Kamtschalka reconnaî- 
traient leur climat dans la partie haute du 
Pérou et du Chili , dans toute l'étendtFte de 
ces montagnes que l'on prendrait pour un 
monde placé sur l'autre , et cela , sans en 
excepter même les parties situées dans l'inté- 
rieur de la zone torride. L'intérieur de la 
Cordillière forme une masse énorme de mé- 
taux de toute espèce; et l'on trouve sur le 
penchant des montagnes et dans les plaines, 
une abondance prodigieuse de tout genre î de 
productions minérales , salines et terrestres. 
Les lacs y sont des sources inépuisables de 
sel commun que les eaux dissolvent dans les 



( 394 ) 
terres pendant les mois pluvieux , et qui se 
cristallise dans les tems de sécheresse par 
Févaporation du dissolvant , qui a lieu très- 
promplement dans une contrée dont l'éléva- 
tion est si grande. Dans d'autres endroits , on 
trouve de grandes plaines couvertes d'alkali 
minéral ( carbonate de soude ) , de sel admi- 
rable ( sulfate de soude ) , et de magnésie vi- 
triolée ( sulfate de magnésie ). En descendant 
ces montagnes , on rencontre sur des roches 
escarpées le vitriol et l'alun , que l'on cou-» 
naît ici sous les noms de cachîna et de millo , 
et dont la main puissante du temps décom- 
pose les filonvS. Sur les cimes des montagnes 
couvertes de glaces , et oii la légèreté et l'ex- 
trême raréfaction de l'air ne permettent pas 
aux animaux ordinaires de respirer , on trouve 
les différentes espèces de chameaux du Pérou, 
le guanaco, le Llacma , l'alpaca et la vigo- 
gne , dont la laine , et sur-tout celle des deux 
derniers , passe pour une des plus précieuses 
du inonde. Malgré la dureté du climat de cette 
Cordillière , et son élévation au-dessus du 
niveau de la mer, la nature en a revêtu les 
hauteurs et les précipices d'une multitude de 
végétaux nains, dont l'usage est très-précieux 
en médecine , tels que la yareta , plusieurs^ 



c 395 ) 

espèces de valériane , de gentiane. En des^ 
cendant du haut de la Cordillière dans les 
vallées voisines et dans leurs gorges pro- 
fondes , on éprouve , dans un espace de ter^ 
rain peu considérable , l'influence d'une tem- 
pérature extrêmement douce , et peut-être la 
meilleure de tout le globe terrestre. C'est ici 
que la nature a établi un juste équilibre entre 
les degrés de froid et de chaud , et que , par 
la proportion de la hauteur du terrain et par 
la disposition particulière de leurs formes, 
elle a tempéré les ardeurs de la zone torride 
par les gelées de la région la plus élevée de 
l'atmosphère. Cette température, semblable 
au printems d'Europe, est ici un été perpé- 
tuel ; et toute la différence qu'il y a dans les 
degrés de chaleur du thermomètre pendant 
la saison des pluies et celle de la sécheresse , 
se réduit à si peu de chose , que le pas- 
sage de l'une a l'autre est presque insensible. 
Cette bande de terrain produit avec une 
égale fertilité le maïs , les fruits d'Europe , 
l'orge , le blé , la vigne , l'olivier et les au- 
tres arbres fruitiers de l'ancien continent. Dans 
les gorges étroites creusées par les rivières 
ij-apides de 1^ Cordillière, la réfraction des 
^\'ïyoiis salaires augmente la chaleur , et le» 



(^96) 
deux côtés commencent à se peupler d^ar- 
bres , dont le nombre s'accroît à mesure que 
les rivières descendent et que la chaleur 
augmente. 

Les montagnes des Andes les plus rappro- 
chées du sommet de la Cordillière intérieure , 
sont une autre modification du terrain et de 
la température qui appartient exclusivement 
aux provinces du haut Pérou. Ce n'est qu'à 
Tine très-petite distance , et dans un petit nom- 
bre d'endroits , que l'infîuence de l'industrie 
humaine a pénétré depuis la conquête dans 
l'intérieur de ces bois immenses et presque 
impénétrables. Les plantes et les arbres sans 
nombre qui couvrent ces teiTaifis avec une 
abondance prodigieuse , remplissent telle- 
ment l'atmosphère d'air vital ou déphlogis- 
liqué (oxigène), qu'il n'y a guères d'endroit 
dans le monde oii l'air soit aussi salubre et 
aussi pur. C'est de ce point que commence , 
à proprement parler , la température de la 
zone torride : la fécondité èe la nature se 
présente ici dans sa plus grande vigueur et 
dans sa plus grande beauté j des végétaux 
et des animaux de toute classe et de tout 
ordre attirent l'attention et la curiosité du 
philosophe 5 leur nombre étonnant , leur va- 



( 397 ) 
riété et leur beauté surpassent tout ce que 
rimaginalion peut se figurer. Une chaleur con- 
sidérable et toujours égale , et une humidité 
continuelle , sont les grands ressorts des opé- 
rations de la nature. Ces terrains fertiles pro- 
duisent le palmier , la pinâ ou ananas , le ba- 
nanier , si varié dans ses espèces , le coton , 
Tarbre bienfaisant du quinquina ( cinchonaof' 
Jicinalis) j et le cdiCdiO {theobroma cacao). 
De la réunion des eaux de cette vaste chaîne , 
se forme l'immense rivière des Amazones ; et 
c'est au pied de cette même chaîne que com- 
mencent ces terrains bas et ces vastes plaines 
dont nous ignorons encore les limites. 

Telles sont les modifications de tempéra- 
ture et de terrain qui distinguent la province 
de Cochabamba ; d'oii l'on peut conclure ai- 
sément quelle doit être sa fertilité et la mul- 
titude de ses productions. Dans ce petit ou- 
vrage , fruit d'une partie de mes longs etpé- 
nibles voyages , je me suis proposé de faire 
connaître , avec tout Tordre et toute la mé- 
thode dont je suis capable , les plus intéres- 
santes de ses productions : elles sont dignes à 
tous égards de l'attention du gouvernement 
qui pourra , avec le tems , en retirer les plus 
grands avantages , s'il en encourage l'exploi- 



( 598) 
talion ; puisque ces substances sont k$ ma- 
tières premières , les élémens et la base fon- 
damentale des manufactures , des arts et de 
tous les objets d'industrie. Nous commence- 
rons par les substances minérales. 



SUBSTANCES MINÉRALES. 

Naturelles^ 

1. Alun natif ou cachina blanche. 

2. Alun natif, autre espèce nommée millo, 

3. Alun natif , mêlé de vitriol de fer , ou 
colquenillo , 

4- Vitriol de fer ou couperose en pierre* 

5. Sel d'Angleterre. 

6. Sel admirable. 

7. Nitre pur. 

8. Alkali minéral ou soude native. 

9. Vert-de-gris natif ou vert-de-montagne. 

10. Orpiment du Pérou. 

Artificielles. 

lî. Acide vitriolique. 
12. Acide nitreux. 
i5. Acide muriatique. 



( ^99) 
î4. Eau régale. 
i5. Vitriol de cuivre. 
i6. Tartre vitriole. 

1 7. Magnésie blanche. 

18. Matériaux pour les fabriques de cris* 
taux. 

SUBSTANCES ANIMALES. 

19. Matières nouvelles pour fabriquer le 
sel ammoniac, 

20. Laines de brebis , de vigogne et 
iialpaca, 

21. Cochenille du Pérou. 

SUBSTANCES VÉGÉTALES. 

Médicinales, 

22. Gomme arabique. 

25. Arbuste nouveau , pénétré de camphre^ 

24. La hamahama. 

25. La catacata. 
:i^. El tanitani. 

27. Uarnica des Andes, 

2.^, La caryophillata des Andes, 

29. La guachanca. 

5o. Uagave vivipara. 

5i. La bégonia, 

32. Le quinquina ou cascarilla. 



( 4oo ) 

Economiques» 

55. Le bois de la tara ^ et quelques subs- 
tances astringentes. 

54. Le bois churisiqui, 

55. Le bois jaune de Santa-Cruz. 

56. Le molle et le tola. 

• 57. L^e chapiàesjungas. 

58. Le rocou. 

3g. \Jairampo, 

40. Ldi papa violette, 

4i. L'indigo. 

42. Le cacao. 

45. Mémoire sur la culture du coton , et 
sur la manière d'en encourager les fabriques. 



C4oi ) 



SUBSTANCES MINÉRALES. 

N ATVKELI,ES. 

§■ r'. 

Alun natif» Première espèce nommée cachina 
blanca. 

L)a n s les fabriques d'Europe , la prieparalîon 
de la mine d'alun exige un grand appareil et 
des opérations longues , compliquées et en- 
nuyeuses , soit pour l'extraction des pierres 
ou des terres imprégnées des principes de 
cette substance , soit pour la préparer, la les- 
siver , en séparer les matières hétérogènes , 
et pour faire cristalliser le sel à diverses re- 
prises , jusqu'à ce qu'il acquière le degré de 
pureté nécessaire dans les arts et dans les ma- 
nufactures. Depuis quelques siècles , on a 
établi dans presque toute l'Europe des fabri- 
ques de ce sel , qui , outre une infinité d'autres 
usages domestiques , est l'ame de la teinture , 
et dont la consommation annuelle est énorme. 
L'alun de Rome passe pour le plus pur , et on 
II. a» 26 



( 402 ) 

le préfère à celui de toutes les autres fabri- 
ques d'Europe , quoiqu'à Vaide de quelques 
manipulations particulières et d'un peu plus 
de dépense , toutes les espèces puisseht ac- 
quérir ce degré de pureté. Dans la partie de 
l'Amérique méridionale que je décris , la na- 
ture offre celte substance saline toute formée 
de sa main, dans son état natif et dans sa 
plus grande pureté ; et pour l'employer, même 
dans les opérations les plus délicates, on n'a 
pas besoin du secours de l'art. On en trouve 
aux frontières de la province de la Paz , en 
forme de fdons, dont la matrice est l'ardoise 
ou le schiste. C'est une substance dure , com- 
pacte , solide , à cassure plus ou moins striée , 
entièrement blanche comme du sucre, à demi- 
transparente à la lumière , ayant quelquefois 
une couleur rougeâtre comme l'alun de Rome, 
d'une saveur sty ptlque , astringente et en même 
tems douceâtre , entièrement soluble dans 
l'eau , etordlnairement en morceaux irrégu- 
liers qui n'ont point de figure déterminée. Tous 
les fragmens n'ont pas cette apparence demi- 
cristalline et transparente , parce que plu- 
sieurs sont , à l'intérieur, mêlés de terre blan- 
che , et même pénétrés par une substance 
dure et pierreuse , qui vient de leur matrice 



(4o3) 
OU gangue ; mais la qualité et la pureté sont 
toujours les mêmes. Dans l'analyse chimique , 
l'alkali phlogistiqué ( prussiate de fer ) , n'y 
fait pas découvrir le moindre indice de fer , 
substance métallique qui salit ordinairement 
la mine d'alun , excepté celle de Rome , et qui , 
dans la teinture , altère et obscurcit les cou- 
leurs. Ce sel est l'ingrédient et le mordant gé- 
néral que l'on emploie dans presque toutes les 
teintures , soit en laine , soit en soie , soit en co* 
ton , ou seul et en substance , ou précipité par 
un alkali , ou combiné avec le tartre cru , ou 
avec d'autres préparations métalliques de 
cuivre , de fer , de plomb , d'étain , etc. L'alun 
se décompose dans ces opérations : et sa base , 
terre extrêmement fine, blanche et subtile, 
est proprement la substance qui donne du 
corps aux couleurs , et à laquelle s'unissent 
intimement et sans altération les particules 
colorantes -, tandis que la plupart des sels 
métalliques employés en qualité de mordant, 
altèrent les couleurs primitives. 

§. II. 

^lun natif. Seconde espèce nommée millo. 

On connaît ici cette espèce de mine d'alun, 
sous le nom de millo. On la trouve abondam- 



( 4o4 ) 

ment dtons toutes les gorges de la Cordillière J 
soit du côté de la côte , soit du côté des Andes». 
Pour produire son efïlorescence , elle a be- 
soin d'une température aride, sèche, chaude, 
telle qu'on la trouve dans ses gorges , et en- 
core cet effet n'a - l - il lieu que sur les roches 
d'ardoise ou de schiste. L'action combinée 
du soleil et des eaux pendant la saison plu- 
vieuse, décompose et ramollit successivement 
la surface de cette pierre primitive , qui , dans 
son état de pureté , est la base de l'alun : l'ari- 
dité et la sécheresse des mois suivans extrait , 
concentre et réunit ce sel sur les rochers , en 
forme de croûte , et en très - grande abon- 
dance. La figure de ces croûtes est irrégu- 
lîère 5 leur grandeur est inégale , et elles pè- 
sent depuis un gros jusqu'à deux ou trois 
onces : elles sont blanches , ou quelquefois 
d'un blanc jaunâtre , dures , et ordinairement 
assez compactes. L'art imite heureusement 
cette opération de la nature pour tirer ce sel 
de sa mine , en exposant à l'air et en multi- 
pliant les surfaces. Ces croûtes que je viens 
de décrire sont de l'alun pur , dont la nature 
même a parfaitement combiné les principes : 
il y a seulement un léger excès d'acide vitrio- 
lique ( sulfurique ) , chose que l'on observe 



(4o5) 
constamment dans toutes les mines de ce sel. 
Les teinturiers du pays emploient dans toutes 
leurs opérations cet alun nalif , sans lui faire 
subir aucune préparation ni aucune manipu- 
lation préliminaire. Quand on veut l'obtenir 
dans l'état de cristallisation, on en fait dis- 
soudre trois onces par livre d'eau j on ajoute 
à cette dissolution une petite quantité de 
lessive de cendres , d'urine ou de chaux, pour 
saturer l'excès d'acide qui augmente la solu- 
bilité , et empêche la cristallisation. On fait 
évaporer ensuite , à feu lent , une certaine 
quantité de menslrue , et on verse la liqueur 
dans des baquets qu'on laisse dans un lieu 
frais pendant dix jours ou davantage , pour 
la faire cristalliser. Passé ce terme , on ra- 
masse les cristaux, on les lave dans de l'eau 
pure et froide , une petite quantité d'eau suffit 
pour opérer une seconde dissolution , et pour 
produire une masse cristalline , dure , com- 
pacte et transparente , telle que l'alun de 
roche le plus pur. On l'emploie aux mêmes 
usages que l'espèce précédente , et nous par- 
lerons en détail de toutes les deux , lorsqu'il 
s'agira de nouvelles matières propres à la 
teinture. 



(4o6) 

§ III. 

Alun natif intimement uni et une petite quan^ 
tité de vitriol ( sulfate de fer ) ^ appelé 
colquenillo, ou cacliinsi jaune. 

On trouve , sur les confins de la province 
de Porco et de celle de Chayanta , plusieurs 
filons très -riches de cette mine composée 
d'alun et de vitriol ( sulfate ). Elle ressemble 
beaucoup à cette espèce de minéral connu 
des minéralogistes sous le nom d'alun de plu* 
me , qu'il ne faut pas confondre avec l'amiante 
fibreux. Sa gangue est une ardoise alumineuse 
d'un noir plus ou moins foncé , et la couleur 
de la mine même est d'un blanc jaunâtre , et 
quelquefois verdâtre : ce minéral est ordinaire-» 
mentformé de fibres parallèles, dont la solidité, 
3a consistance et le poids sont remarquables. Il 
a une saveur stiptique , astringente et vérita- 
blement acide, à cause de l'excès d'acide sul- 
i'urique. Il ne faut qu'une petite quantité d'eau 
cbaude pour le dissoudre : celte dissolution 
se refuse opiniâtrement à la cristallisation , 
parce qu'elle est surchargée d'acide , et ce 
ïi'est que par l'addition de quelques autres 
substances que l'on obtient des cristaux trans- 



( 4o7 ) 
parens , octaèdres , purs , semblables à ceux 
de Talun pur, quoique le coup-d'œil présente 
toujours quelque chose de verddtre. Une dis- 
solution saturée de cette mine produit , dans 
beaucoup d'opérations , l'effet d'un véritable 
acide pur , mêlée avec une dissolution de 
nitrate de soude j elle dégage, même sans le 
secours de la chaleur , l'acide nitreux sous sa 
forme ordinaire de vapeurs rouges , comme 
cela arrive en procédant par la voie sèche à la 
préparation de cet acide. La couleur jaunâtre 
ou verdâtre dépend d'une petite quantité de 
sulfate de fer très - oxigéné j puisqu'il suffît 
d'une ébullition continuée pour la détruire 
peu-h peu , et que le sel cristallisé qui résulte 
de cette opération ne découvre pas à la vue 
Je plus léger indice de fer. En ajoutant à cette 
dissolution saturée un peu de limaille ou de 
mine de fer en poudre , l'excès d'acide se 
combine avec ce métal , et l'on obtient un 
sel composé ,'* oii domine le vitriol de fer 
(sulfate) propre pour la préparation du bleu 
de Prusse ( prussiate de fer) ; puisqu'outre le 
principe martial , il contient la quantité né- 
cessaire d'alumine , sans laquelle la couleur 
du bleu de Prusse serait trop foncée. Le seul 
usage que l'on ait fait jusqu'ici de cette mine 



( 4o8 ) 
dans le pays, a été pour le blancîiîment de 
Targent. Mais indépendamment de cela et des 
propriétés de ce minéral pour la teinture, le» 
chimistes doivent en faire le plus grand cas^ 
à cause de Texcès extraordinaire d'acide sul- 
furique qu'elle renferme. Cet acide est un des 
agens les plus actifs et les plus essentiels que 
Ton puisse employer dans toutes les analyses 
et dans toutes combinaisons chimiques. C'est 
le plus fort , le plus pesant et le plus actif des 
trois acides minéraux communs , et il l'em- 
porte de beaucoup en forces sur les acides 
nitrique et muriatique. C^est ce qui m'a fait 
préférer cette mine à toutes celles du pays , 
pour la préparation de l'eau-forte et de l'acide 
muriatique , à cause de son activité singulière 
pour la formation du nitre (nitrate de potasse) 
et du sel commun , comme je le dirai aux ar- 
ticles 12 et i5, oii je parlerai de la préparation 
de ces deux acides. 

§• IV. 

Vitriol de fer ( sulfate de fer)^ ou coupe-* 
rose en roche. 

Parmi le nombre infini d'espèces de ce 
minéral que l'on trouve au Pérou , je me 
bornerai à parler de celle qui existe sur les 



( 4^9 ) 
coteaux du disliict de Tarapaca , et dont on 
se sert communément et préférablemenl à 
toute autre pour les usages domestiques. On 
Ja trouve combinée avec l'acide sulfurique 
et Toxide de fer , et en filons très-riches dans 
les mines de ce district et de ceux d'Atacama 
et de Lipes, et l'extraction en est très -aisée. 
Son aspect extérieur, sa dureté et sa solidité 
paraissent plutôt indiquer une pierre massive 
et compacte que du sulfate de fer : en effet, 
on a besoin d'un levier pour l'extraire du filon , 
et ce n'est qu'à coups de marteau qu'on peut 
îa réduire en fragmens ; et même , une expo- 
sition de deux ans à l'air libre , ne lui fait pas 
éprouver la moindre altération, et n'en change 
nullement la surface. Ces caractères distin- 
guent ce minéral de la couperose ou sulfate 
de fer ordinaire , dont les cristaux verdatres 
exposés à l'air , à une température sèche , 
perdent en peu de tems leur couleur et leur 
consistance , et se réduisent en poudre fari- 
neuse et blanchâtre. Cela paraît indiquer qu'il 
se rappro^ie plus des pierres nommées par 
les minéralogistes /^/?/^ atramentarius ^ que 
du vitriol ( sulfate) ordinaire. La forme gros- 
sière et la grosseur des morceaux qu'on nous 
apporte suffisent pour indiquer la puissance 



(4io) 

des filons qui contiennent celte substance sa- 
lino -métallique. La surface extérieure, qui 
correspond aux côtés du filon , est ordinai- 
rement recouverte par une croûte d'un rouge 
jaunâtre. L'intérieur offre une masse solide, 
compacte , à demi-luisante , sans figure dé- 
terminée , et d'une couleur jaune qui tire sur 
le verd. La saveur est astringente , sliptique, 
caustique , et semblable h celle de toutes les 
dissolutions de fer. On observe quelques pe- 
tits groupes de cristaux dans l'intérieur de la 
partie la plus dure. Une analyse exacte y dé- 
couvre , outre le sulfate de fer , une petite 
quantité de magnésie combinée avec l'acide 
sulfurique. La mine dont nous parlons se dis-? 
sont facilement , soit à froid , soit à chaud ^ 
dans l'eau , et laisse ordinairement au fond du 
vase un dépôt terreux. Elle forme de l'encre 
avec toutes les substances végétales astrin- 
gentes , que l'abondance des plantes rend si 
communes et si variées dans ce vaj^te pays, 
et les teinturiers l'emploient pour le^ »oir , 
et pour les couleurs foncées. Le H^ix en est 
si modéré que , sur les lieux , on en a cinq 
livres et même davantage pour un demi réaL 
Outre cette espèce , on trouve une infinité 
d'autres mines de sulfate de fer dans les nii" 



(4f ) 

nés d'argent : je me contenterai de nommer 
l'excellente couperose que l'on trouve dans 
les mines de Verenguela , district d'Arqué , 
dans cette province , et qui est même plus 
forte que la précédente, 

§• V. 

Sel d^ Angleterre y sel amer , ou magnésie 
vitriolée ( sulfate de magnésie^. 

Sous le nom de sel d' Angleterre ^ nous 
recevons d'Angleterre et d'Allemagne deux 
espèces de sels presque toujours différens, 
quelquefois séparés, et quelquefois mêlés en- 
semble. L'une de ces espèces qui devrait 
porter de préférence le nom qu'on lui donne , 
est le sel amer ou le sulfate de magnésie , et 
l'autre est le sel admirable de Glauber, ou 
le sulfate de soude. Je parle ici du premier 
do ces sels , composé d'acide sulfurique et de 
magnésie. On le trouve en très-grande abon- 
dance , dans les provinces de l'Amérique mé- 
ridionale, dans l'état natif, et sans que Fart 
ait besoin de concourir à la formation de ses 
principes, ni h leur combinaison. On le ren- 
contre sur -tout sur la côte orientale de la 
Cordillière , à la superficie des chaînes dont 



( 4l2 ) 

la masse est formée de didérentes espèces 
de schistes , et sur-tout d'ardoise commune 
(sc/iistiis tegiilaris^; quelquefois il est réuni 
à la mine d'alun , décrite article 2. L'ac- 
tion continuelle du tems et de l'atmosphère 
agit avec force sur la superficie de cette 
pierre : elle la décompose comme l'ardoise 
alumineuse, et convertit insensiblement en 
poudre cette pierre dure et solide. De celte 
poudre on voit sortir le sulfate de magnésie 
tout formé. Les ravines formées par la rivière 
de Pilcomayo et de Cachimayo , celles d'Ajo- 
paja que Ton trouve dans cette province , et 
une infînilé d'autres, produisent une grande 
abondance de ce sel , que l'on voit sur la 
croupe des montagnes en forme de poudre 
blanche. Cette poudre forme quelquefois, à la 
surface de la terre , des croûtes et des couches 
d'une étendue considérable , parmi lesquelles 
on trouve quelquefois des morceaux d'une 
demi-livre , et même d'une livre de sel très- 
pur. C'est à la fia des mois pluvieux que l'on 
en trouve le plus , parce que les vents qui 
régnent dans les mois suivans enlèvent la plus 
grande partie de la magnésie qui est extrê- 
mement légère dans son état d'efflorescence. 
L'exploitation consiste à lessiver cette terre , 



(4'5) 
parce qu'elle est ordinairement mélangée de 
limon en grande quantité, à en séparer toutes 
les parties hétérogènes par une fîltralion exacte^ 
à faire évaporer à feu lent plus de la moitié du 
menstrue , et à déposer dans un lieu frais cette 
lessive concentrée, pour la faire cristalliser 
entièï-ement dans une seule nuit. On en fait 
grand usage dans la médecine , soit en subs- 
tance , soit dans l'état de magnésie crue ou 
calcinée , préparation qui est aujourd'hui un 
des remèdes les plus estimés. Avec quelques 
dépenses et quelques travaux peu considéra- 
bles, on pourrait extraire de ce pays d'im- 
menses quantités de ce sel, pour approvi- 
sionner le Pérou , et même l'univers entier. 
Ce sel, tel qu'on nous l'apporte d'Angleterre 
et d*Allemagne , ne se tire pas seulement des 
eaux minérales , l'art en fabrique la plus grande 
partie avec le dernier résidu des salines que 
l'on combine avec une dissolution de sulfate 
de fer calciné. Dans cette combinaison l'acide 
sulfurique s'unit à la magnésie, qui, aupara- 
vant , se trouvait unie dans la lessive à l'acide 
muriatique en forme de sel non cristallisable 
et déliquescent, et c'est du déplacement réci- 
proque de ces deux principes que résulte ce 
sel amer, ou sulfate de magnésie. C'est ua 



(4i4) 

phénomène bien singulier que , jusqu'aujour- 
d'liui,on n'ait trouvé aucune pierre composée 
uniquement de cette terre , que l'on trouve 
ordinairement dans un état d'union et de 
mélange avec les autres espèces, dans une 
foule de pierres composées. Le sel d'air vanté 
en Europe par quelques charlatans , est com- 
posé en grande partie d'alkali minéral (soude) 
et du sel dont nous parlons. Le célèbre chi- 
miste suédois, Bergman, décrit en détail, dans 
ses opuscules, les propriétés de la magnésie, 
et démontre par l'analyse et par la synthèse , 
que c'est une terre différente de la chaux, avec 
laquelle on l'avait confondue jusqu'à une épo-^ 
que Irès-rapprochée de nous. 

§• VI. 

Sel admirable y ou alkali minéral vitriolé ^ 
( sulfate de soude. ) 

Le long de la roule de Cuzco auPotosi et à 
Jujui, qui s'étend à plus de trois cents lieues, 
on voit sortir de terre , en tems sec , dans les 
plaines de la Cordillière, et sur-tout aux en- 
virons des grandes lagunes de Chucuito et 
d'Oruro , une espèce de sel blanc en forme 
de poudre ou de croûte , et en si grande 



(4>5) 

abondance, qu'on pourrait, eu très -peu dé 
tems , en ramasser une grande quantité. La 
saveur en est amère , mais salée , et tout 
homme qui s'y connaît , distingue à l'instant 
le mélange du sel commun avec un autre 
qui en diffère par son amertume. La propor- 
tion de ces deux substances varie beaucoup 
dans les lieux où on trouve ce sel. Les essais 
que je fis me convainquirent bientôt que ce 
mélange était composé , pour la plus grande 
partie , de sel admirable formé de soude et 
d'acide sulfurique. Je ne saurais donner une 
assez grande idée de l'abondance de cette 
substance saline dans le pays, et de l'extrême 
facilité qu'il y aurait a. l'exploiter. Dans les- 
tems de sécheresse, la récolte n'exige aucune 
préparation. Sans autre appareil qu'une couple 
de poêlons de cuivre et quelques-uns de ces 
vases de terre qui servent aux indiens pour 
conserver leur chicha, on retirait en un jour 
cinq ou six arrobes de sel pur et cristallisé. 
Les froids de la nuit facilitent beaucoup cette 
exploitation dans le pays. La cristallisation de 
ce sel et sa séparation de la petite quantité de 
sel commun qu'il contient, dépendent des lois 
de la cristallisation. Le sel commun exige 
pour sa dissolution presque autant d'eau bouiU 



(4'6) 
lante que d'eau froide , tandis qu'au conlraîre 
l'eau bouillante dissout presque trois fois plus 
de sulfate de magnésie que Teau froide : c'est 
ce qui fait que le sel commun reste en disso* 
lutiondans le reste de la lessive. En établissant 
une fabrique avec les dispositions convenables 
et d'une manière très - peu dispendieuse , on 
pourrait tirer annuellement du pays une 
immense quantité de ce sel, de manière que 
la livre ne coûterait pas un quartillo , tandis 
qu'aujourd'hui l'once se vend quatre réaux de 
Plata. Ce sel et le précédent ont également 
la saveur amère, mais un connaisseur les dis- 
tingue sur-le-champ. Celui-ci excite sur la 
langue, lorsqu'il commence à se fondre , une 
«aveur salée qui ensuite devient amère ^ au 
lieu que celui-là ne fait éprouver aucune sa- 
veur salée, et que l'on sent d'abord une amer- 
tume pure et concentrée. La forme des cris- 
taux et leur permanence offrent encore une 
autre différence entre ces deux sels. Ceux du 
sulfate de soude sont plus grands , et, à l'air 
sec, ils se couvrent en peu de jours d'abord 
d'une poudre farineuse , fine et blanche, et 
petit-à-petit ils se réduisent entièrement en 
poudre. Ceux du sulfate de magnésie sont plus 
petits , mais ils se conservcal beaucoup plus 



C4i7 ) 

long-tems sans altération. Quant a leurs effets 
et à leurs verlus dans la médecine , on les 
emploie tous les deux indifféremment à la 
même dose , et leurs effets sont les mêmes j 
mais quant à leurs principes constitutifs, ils 
diffèrent essentiellement 5 et celui qui vou- 
drait employer le sulfate de soude pour la 
préparation de la magnésie, se Irompei^ait 
grossièrement et ne réussirait pas , non plus 
qu'avec la soude et la potasse, qui sont deux 
bases alkalines : on doit donc employer exclu- 
sivement l'espèce précédente dont la base est 
la magnésie. Les sels d'Epsom , de Sedlitz et 
deSeydschytz,que l'on tire d'eaux minérales, 
sont presque toujours un mélange des deux 
espèces : on vient même à bout, parle moyen 
d'une manipulation très -simple , de donner 
aux grands cristaux du sulfate de soude, la 
forme et la figure alongée , et même la peti- 
tesse du sulfate de magnésie, auxquels ils res- 
semblent alors entièrement. Le fameux chi- 
miste suédois , Scbéele , nous a même appris 
îe moyen de convertir le sulfate de magnésie 
en sulfate de soude , par l'intermède du sel 
commun ; parce que ce dernier sulfate est 
moins amer et moins désagréable aux malades 
que l'autre. 

IL a* 27 



( 4^B ) 
§. VII. 

KitrepuVy {nitrate de potasse). 

L'état natif dans lequel la nature présente 
cette substance en si grande abondance dans 
cette partie de l'Amérique, mérite l'attention 
des physiciens et des chimistes. Tout le nitre 
que l'on exploite dans ce royaume est natif, 
et formé uniquement par le concours spon- 
tanée de ses deux principes, sans le secours de 
Tart. On le trouve ordinairement sur le pen- 
chant ou au pied de certaines collines , ou 
coteaux peu élevés, couverts de diverses 
plantes dont le tronc et les feuilles sont très- 
succulens , telles que les tunas, les pencas et 
autres de cette classe, qui donnent par la 
combustion , et par la lixiviation de leurs cen- 
dres, une grande quantité de potasse, un des 
principes du nitre. L'art imite avec succès la 
nature dans la formation de ce sel. Ces mon- 
ceaux artificiels de terres alkalines et calcaires 
que l'on forme en F.urope , contiennent, comme 
les collines de ce pays-ci , la base du nitre qui 
est la potasse , à laquelle paraît s'unir l'oxi- 
gène de l'atmosphère dans un état de modi- 
fication qui n'est pas encore bien connu. De 



(4t9) 
celte uîiîon résulte un sel neutre , le nître ; 
dont Tacide , au moyen du feu et de quelques 
manipulations, finit par se résoudre en un 
volume extraordinaire d'oxigène. La pente 
des collines présente à l'air atmosphérique 
une surface beaucoup plus grande que le 
plan correspondant a. leur hase , et c'est dans 
la même proportion qu'augmente le contact 
de l'air avec les terres déjà disposées à s'unir 
a l'oxigène. Telle est, en peu de mots, la 
théorie la plus vraisemblable de la formation 
du nitre, dont l'abondance dans ce continent 
et à des températures si différentes, est une 
chose étonnante. Les provinces qui s'occu- 
pent le plus de l'exploitation de ce sel pour 
fabriquer la poudre nécessaire aux mines, sont 
celles de Lampa ou Massuyos, de Paria , d'O- 
ruro et de Cochabamba; et certainement quel* 
ques-unes de ces provinces fabriquent aujour- 
d'hui une poudre de très-bonne qualité. Le 
nitre est si abondant, que celui de la première 
cuite ne se vend qu'un demi-réal ou trois quar- 
tillos. Cette substance , dans son état natif, con- 
tient une petite quantité de magnésie saline, et 
rarement un peu de sel digestif ( muriate de 
potasse ), que Ton en sépare à l'aide des pro- 
cédés convenables, et en y ajoutant un peu d» 



( 4^0 ) 

lessive de cendres pour précipiter la magnésie. 
Quant au sel digestif, on le sépare par la cris- 
tallisation» Cette abondance, la qualité supé- 
rieure de la matière, et un prix si modique 
pour le pays, offrent le moyen le plus propre 
pour fabriquer l'eau-forte destinée au départ 
a la monnaie du Potosi. Celte opération n'a 
pas pu avoir lieu jusqu'à présent , malheu- 
reusement pour le trésor public et pour Tex- 
ploitatiou des mines, parce qu'on a été obligé 
jusque aujourd'hui de tirer cet acide d'Eu- 
rope , et le prix en est si exorbitant que la 
livre revient à six piastres , et même davan- 
tage ; tandis qu'en le fabriquant ici en grande 
quantité, avec l'économie nécessaire , les pre- 
mières dispositions une fois faites, la dépense 
n'irait pas à trois réaux par livre. Au para- 
graphe XII , je parlerai séparément de ce qui 
regarde cette opération , des matières les plus 
efficaces et les plus actives , des ustensiles les 
plus propres aux manipulations , et j'indi- 
querai la méthode la plus facile et la plus 
avantageuse que m'ont apprise mes nombreux 

essais. 

Je ne dois pas oublier non plus de faire 
observer combien pourrait être utile l'impor- 
tation de cet objet en Espagne, ainsi que 



( 421 ) 

celle de plusieurs autres , par les porls dii 
Pérou et de Cliili, Je sais que les anglais , a 
leur retour de l'Inde orientale , et sur-tout 
du Bengale, chargent annuellement de trente 
à cinquante mille quintaux de salpêtre brut , 
qu'ils raffinent ensuite en Angleterre pour le 
convertir en nitre pur. Les guerres actuelles 
de France ont rendu ce sel si rare dans toute 
l'Europe , que le prix en a monté jusqu'à qua- 
rante piastres fortes , et plus , par quintal , 
comme on le voit par le Courrier du Com- 
merce. Il n'y a actuellement qu'un très-petit 
nombre d'indiens occupés à l'exploitation du 
salpêtre et a la fabrication de la poudre 5 mais 
s'ils croyaient y trouver du profit , et un débit 
sûr, un grand nombre d'entr'eux s'occuperait 
de ce travail , et ces contrées seraient inon- 
dées de nitre. On m'assure que sur la côte 
de la mer Pacifique , aux environs d'Yca et 
dans le district de Cinti , il y a des plaines de 
plusieurs lieues, entièrement couvertes de 
cette espèce de sel; mais comme Je ne l'ai 
pas vu, je suspends mon jugement , parce 
que ce pourrait être de la soude, qui est éga- 
lement abondante par-tout dans ce pays. Ge 
qu'il y a de sûr, c'est que dans tout le haut 
Pérou, il n'y a point de basse- cour, ni de parc 



( /P2 ) 

de bestiaux , dont le terrain ne soit pénétré 
de nitre -, et il semble que l'élévation de ces 
terrains et leurs températures particulières 
soient plus favorables que d'autres à la for- 
mation de ce sel. Je dois observer, comme 
une chose infiniment rare en chimie et en 
minéralogie , que l'on trouve abondamment 
dans ce pays le nitre cubique natif ( nitrate 
de soude ) ; tandis qu'il est très - rare de le 
trouver tout formé dans l'ancien continent. 

§. VIIL 

Alkali minéral, ou soude native. 

Cette substance saline se trouve , ainsi que 
les précédentes, en grande abondance dans 
tout le royaume, à quelque température que 
ce soit. Les salpétrières immenses que l'on 
traverse en voyageant le long de la côte de 
la mer Pacifique , dans les districts de Tara- 
paca , de Mocegua , de Camana , et d'Ata- 
cama , sont en grande partie composées de 
cette substance. Son extrême blancheur , qui 
réfléchit les rayons du soleil , frappe si vio- 
lemment la vue dans ces longues traversées , 
qu'il en résulte souvent des maux d'yeux. On 
la trouve en aussi grande abondance dans 



(420) 

les vastes plaines des lagunes de Chucuiîa , 
de Paria et d'Oruro , dans la vallée de Clisa 
et dans l'endroit appelé Chulpas , qui four- 
nit les verreries de la province de Cocha- 
baniba , où ces deux derniers lieux sont siîués. 
Ce sel est le même que celui qui est connu 
dans les provinces méridionales d'Espagne 
sous le nom de soude ^ et qu'on y relire par 
la combustion et l'incinération d'une plante 
que l'on cultive avec soin dans ces pro- 
vinces , et qui fournit une branche de com- 
merce intéressante avec le nord de l'Europe. 
Au Pérou , on voit sortir celte substance à la 
surface des terrains argileux et secs pendant 
toute l'année , mais plus abondamment à la 
fin des mois pluvieux , sous la forme d'un sel 
pulvérulent , plus ou moins blanc , d'une sa- 
veur forte et piquante , semblable à ceile de 
la lessive. Comme cette poudre est extrême- 
ment fine et légère , les brises d'août et de 
septembre en dissipent une grande partie 
dans l'atmosphère; mais les eaux qui vien- 
nent ensuite , pénètrent dans l'intérieur du 
terrain , et dissolvent une plus grande quan- 
tité de sel , que l'on voit reparaître au même 
endroit et en plus grande masse. Ce sel est 
presque toujours mélangé d'une petite quan- 



C 424 ) 

lllé de sel commun , et. quelquefois de suU 
fate de soude , qu'il est difficile d'eu séparer 
exactement. C'est une des substances dont 
l'usage est le plus répandu dans les arts , et 
véritablement un des agens principaux de 
la chimie. C'est par le moyen de ce sel que 
l'on combine et que l'on décompose une 
infinité de corps naturels et artificiels , par 
l'extrême affinité qu'il a avec tous les aci- 
des, soit minéraux , soit végétaux , soit ani-. 
maux. On l'emploie indifféremment aux 
mêmes usages que Talkali végétal , autre- 
ment potasse ou salin. C'est la base du sa- 
von , à qui il donne de la solidité et de la 
consistance : il est de la plus grande utilité 
dans l'exploitation de diverses mines d'ar- 
gent minéralisées par le soufre. Son usage 
est indispensable dans la teinture et dans 
le blanchiment de toute espèce de linge j 
mais la plus grande consommation s'en fait 
dans les fabriques de verres, de cristaux et 
de porcelaine , comme je le ferai voir à l'ar- 
ticle 18 , où j'exposerai plus au long les fa- 
cilités qu'oftre la situation avantageuse de 
cette province pour les fabriques de cristaux. 



(4^5) 

§• I X. 

Vert'de-gris natif y ou vert de montagne , 
( carbonate de cuivre. ) 

Celte substance métallique se trouve dans 
Jes mines de cuivre des districts de Paran- 
gas , de Pacages , de Lipes , d'Atacama , et 
dans quelques aulres situés près de la côte , 
quoiqu'elle vienne ordinairement d'Oruro. 
C'est une mine de cuivre calciforme ( en 
état d'oxide) , terreuse , friable , pulvéru- 
lente , et minéralisée par l'acide carbonique. 
La couleur est d'un vert clair , agréable à 
la vue , et semblable à celle du vert-de- 
gris artificiel , à la place duquel on l'emploie 
avec succès pour tous les usages domesti- 
ques. Elle est ordinairement mélangée de pe- 
tites pierres blanches et rougeâtres. La partie 
verte pure se dissout très - facilement dans 
l'acide sulfurique , ainsi que dans les autres 
acides minéraux et végétaux; propriété com- 
mune a toutes les espèces de cuivre. Dans 
cette opération , toutes les parties hétéro- 
gènes et terrestres se séparent et se préci- 
pitent au fond du vase. On l'emploie comme 
iJu vert-de-gris dans tout le royaume , pour 



(4^6) 
peindre les maisons , les portes et les fe- 
nêtres. On en fait également usage dans les 
poteries , en l'Incorporant au plomb ou à 
l'alkali minéral , pour recouvrir d'un vernis 
de couleur verte les ouvrages grossiers qu'on 
y fabrique. Le prix est de deux ou trois 
piastres l'arrobe , tandis que le vert-de-gris 
artificiel coûte dans le pays dix réaux l'once ^ 
€t même plus. 

Orpiment du Pérou, 

On relire cette combinaison métallique 
de l'arsenic minéralisé par le soufre , de dif- 
férentes mines de la Cordillière de la côte , 
et sur-tout de l'endroit appelé Parrinacota , 
éloigné de vingt-cinq lieues de la peuplade 
de Parangas. Les gens du pays lui donnent 
ordinairement le nom du pays oii ils le trou- 
vent , et l'appellent Parrinacota, L'usage en 
est assez connu dans la peinture ; mais de- 
puis quelque tems on l'emploie aussi dans 
la teinture , sous diverses formes et dans dif- 
férentes préparations , sur-tout pour teindre 
en bleu , avec l'indigo , les toiles de colon efe 
de lin , en l'incorporant à la lessive, dans la- 
quelle il se dissout insensiblement. On Tem- 



(4^7 ) 
ploie aussi sous la forme de sel neutre arse- 
nical (arsëiiiate de potasse), que l'on obtient 
en décomposant l'orpiment par le moyen du 
nitre (nitrate de potasse). On fabrique au- 
jourd'hui ce sel arsenical en grand , pour dif- 
férentes opérations de teinture. On a employé 
de tems immémorial l'arsenic blanc même 
(oxide d'arsenic) , comme mordant pour les 
toiles de coton , en le combinant avec l'alun 
et avec d'autres ingrédiens de cette classe. 



(4:^3) 



SUBSTANCES MINÉRALES. 

ART 1 FI C I ELLES, 

jLJx N S le nouveau continent , la nature of- 
fre les substances précédentes entièrement 
formées de sa main même , et sans le plus 
léger secours de l'art : elles sont de deux 
classes \ je veux dire simples et composées. 
Celles qui sont simples , ne sont en apparence 
composées que d'un seul principe , quoique 
l'analyse chimique puisse remonter à un autre 
principe plus éloigné. Celles qui sont com- 
posées sont le résultat de la combinaison de 
plus d'un principe. L'art les transforme toutes 
les deux en substances très-différentes , soit 
en rompant l'union de celles qui sont com- 
posées , par une attraction supérieure ; soit 
en combinant celles qui sont simples avec 
d'autres corps de la même nature , et dont 
il résulte un mixte qui diffère essentiellement 
d'un des principes primitifs. Je commencerai 
par les trois acides minéraux , qui sont le& 
agens les plus puissans de la chimie. 



(4^9) 
§• XI. 

Acide vitrîolique y ( sulfurique, ) 

L'analyse des eaux minérales , qu'un voya* 
geur curieux rencontre en si grand nombre 
dans ce continent , et celle d'une infinité 
d'autres substances que la nature y offre à 
chaque pas , m'obligèrent à me munir de 
suite d'une provision de ces trois acides mi- 
néraux de la meilleure qualité , et même en 
certaine quantité pour quelques opérations. 
Obligé , par la nature de mes voyages , de 
m'éloigner à une énorme distance des grandes 
villes , où je trouvais par hasard ces acides , 
de mauvaise qualité , et à un prix exorbitant , 
je me sentais animé de plus en plus à réa- 
liser le projet que j'avais formé de fabriquer 
moi-même des réactifs indispensables pour 
mes recherches. Je résolus aussitôt de met- 
tre mes idées en pratique. Guidé par les con- 
naissances que j'avais acquises en minéra- 
logie et en chimie , je me voyais entouré 
des matériaux les plus parfaits et les plus 
abondans que je pusse désirer. Il n'y avait 
que l'embarras du choix qui pût suspendre 
pendant quelque tenis l'exécution de mes 



(45o) 
idées , tant les matières étaient abondantes et 
également convenables à mon but au pre- 
mier aspect. Pour parler de l'acide sulfu- 
rique , j'adoptai , sans hésiter un instant , la 
méthode facile , simple et peu dispendieuse 
que les anglais ont adoptée depuis quelque 
tems , parce qu'elle est bien préférable à l'an- 
cienne , qui consistait à distiller le sulfate 
de fer. Je conviens que l'acide que l'on obtient 
par ce dernier procédé est , sans contredit , 
plus fort et plus concentré ; mais aussi est-il 
prouvé que Tacide sulfurique faible des an- 
glais acquiert, par une simple rectification, 
le degré de concentration requis et suffi- 
sant pour les opérations les plus délicates de 
la chimie , et pour la préparation de l'éther 
vitriol ique et de plusieurs autres substances. 
Les matériaux que l'on emploie en suivant 
cette méthode , sont le soufre et une petite 
quantité de nitre ( nitrate de soude ) : toute 
l'opération est fondée sur ce principe. Le 
soufre est une substance composée , pour la 
plus grande partie , d'acide sulfurique uni in- 
timement au principe inflammable : la déto- 
nation avec le nitre , dans des vaisseaux fer- 
més , dégage l'acide en très-grande abon- 
dance , en observant certaines conditions , 



( 43i ) 
et en employant un appareil adapté à Popé- 
ralionr Les deux substances employées dans 
cette manipulation, se trouvent abondamment, 
et à bas prix , dans ce royaume , puisque 
le quintal de soufre ne s'y vend que trois 
piastres, et même moins. Cette circonstance 
seule suffit pour faire préférer la nouvelle 
méthode à la distillation. Voici de quelle ma- 
nière on fabrique l'acide sulfurique : On se 
munit de vases de plomb d'une grande ca- 
pacité , de forme à-peu- près sphérique , et 
dont un des côtés se termine par un long col 
plus ou moins étroit , et coupé circulaire- 
ment, à l'extrémité duquel on ajuste un cou- 
vercle du même métal , pour intercepter en- 
tièrement la communication de l'air atmos- 
phérique avec celui qui est contenu dans 
l'intérieur du vase , pendant la détonation 
lente du soufre avec le nitre. On place ces 
vases ou ballons horizontalement dans de 
grandes coupelles munies d'une quantité suf- 
fisante de sable , dans lequel chaque ballon 
doit être enfoncé au moins jusqu'au tiers de 
sa hauteur. On les remplit alors , presque à 
la moitié , d'eau pure et cristalline. Le tout 
s'ajuste et se place sur un fourneau cons- 
truit de manière à donner au bain de sable 



( 432 ) 
le degré de clialeur qa'exige l'opéralion , et 
qui se réduit à faire résoudre leiilemeut 
l'eau du ballon en vapeurs , qui , remplis- 
sant le reste de la capacité du vase , et y 
circulant librement , s'unissent à Tacide dé- 
gagé du soufre , se condensent à la partie 
supérieure de l'appareil , et retombent dans 
la masse commune d'eau , après s'être en- 
tièrement combinées avec l'acide. Les ballons 
dont je me servais dans mes essais , conte- 
naient presque deux quintaux d'eau , quoi- 
que , vu leur position horizontale , il n'y en 
eût guères que la moitié qui pût me servir* 
Pour placer dans le centre du ballon les 
matières destinées à la détonation , je dispo- 
sai une espèce de chandelier de plomb , dont 
le sommet dépassait un peu la surface de 
l'eau, et je plaçais , dans la cavité que j'y 
avais ménagée , de petits creusets remplis 
de ces matières. Après tous ces préparatifs 
que je viens de décrire , on forme un mé- 
lange de quatre parties de soufre et d'une 
de nitre pur ; ces deux substances doivent 
être réduites en poudre très - fine , et ta- 
misées. La manière d'arranger le mélange 
dans rintérieur des creusets , consiste à met- 
tre d'abord au fond une légère coucha 



(455) 
d'éloupe (le lin ou de Maguey ; sur celle cou- 
che on en met une du mélange de soufre et 
de salpêtre , que l'on a soin de bien étendre , 
et l'on continue ainsi successivement jusqu'à 
ce que l'on ait fait entrer une once ou une 
once et demie de la matière. Le creuset 
ainsi préparé se pose à sa place , savoir , sur 
le petit plateau du chandelier qui est au 
centre du ballon , et on allume le mélange 
avec un petit charbon. A l'instant le ballon 
se remplit de vapeurs épaisses , blanches et 
suiFocantes 5 et aussitôt que la masse a pris 
feu, on ferme exactement l'extrémité du 
ballon avec son couvercle. Ces vapeurs , 
occasionées par la décomposition du sou- 
fre , se réunissent aussitôt aux vapeurs de 
l'eau renfermée dans cet appareil , et com- 
muniquent lentement leur acidité à la masse 
commune d'eau. Lorsque les vapeurs ont 
cessé , on répète l'opération de la même ma- 
nière pendant deux jours et deux nuits dé 
suite, jusqu'à ce que l'eau acquière le degré 
de force et d'acidité suffisant pour dissoudre 
la limaille de fer et les autres métaux. La 
petite quantité d'eau que l'évaporation lente 
peut faire perdre, se remplace par d'autre, 
d'après le poids déterminé par la gravité 
IL a. ;33 



( 454 ) 

spécifique de Pacide. Pour donner à cel acide 
faible , mais préparé à peu de frais , et eu 
très grande quantité , un degré supérieur de 
concentration, on en remplit , jusqu'aux deux 
tiers, une cornue de cristal exposée au bain de 
sable : on procède à l'évaporation , à feu lent, 
jusqu'à ce que la liqueur soit diminuée d'un 
tiers OLi même davantage , et que les gouties 
qui se suivaie t auparavant, une à une , avec 
rapidité , commencent à ne plus couler que 
lentement et par intervalles : alors ce qui 
reste dans la cornue est un acide suffisam- 
ment concentré , et propre aux opérations 
les plus délicates de la chimie. Les anglais 
se servaient au commencement de ballons de 
verre ou de cristal ; mais Texpérience les 
engagea à y en substituer de plomb , qui sont 
plus commodes et plus durables , parce que le 
plomb est un métal sur lequel l'acide sulfuri- 
que n'exerce presque aucune action. On fait , 
dans la chimie et dans tous les arts , un usage 
et une consommation immense de cet acide , 
qui est le plus fort du règne minéral , et 
qui remporte sur le nitrique et le muriati- 
que. Lorsqu'on a cet acide , on peut dire 
que Ton possède tous les autres. En eff'et , 
pour obtenir les acides murialique et ni- 



c 435 ) 

trique dms leur plus grand degré de con- 
centration , on doit , au lieu du sulfate de 
fer , employer l'acide sulfurique pur pour 
la décomposition du nilre et du sel com^- 
mun. Les anglais fournissent aujourd'hui , 
presque exclusivement , toute l'Europe de 
cet acide , à cause de la simplicité et de 
la facilité de leur fabr'calion , et de l'im- 
mense quantité qu'elle produit en travaillant 

en grand. 

§. XII. 

Méthode pour fabriquer V eau-forte ou acide 
nitrique, appropriée au pajs , et indica- 
tion des matériaux les plus actifs , et que 
l'on trouve à meilleur marché. 

Le second des acides minéraux et qui n'est 
pas moins important que le précédent, est 
i'acide nitrique appelé communément eau 
forte. Le nitre ( nitrate de potasse ) est la 
substance qui contient cet acide , qui est un 
de ses principes constitutifs. La théorie de 
sa fabrication et de sa séparation du nitre est 
fondée sur le principe , que l'attraction de 
l'acide sulfurique sur la potasse , qui forme 
la base de ce sel neutre , est plus forte que 
celle de l'acide nitrique même. Ainsi , l'acide 



( 456 ) 
sulfurîque concentré , libre ou combiné sous 
la forme de sel terrestre ou métallique , se 
trouvant mêlé avec le nilre et aidé de l'ac-^ 
tion du feu , s'incorpore avec sa base alka- 
line , et dégage l'acide nitreux qui passe dans 
le récipient sous la forme de vapeurs rouges. 
La substance que l'on emploie en Europe , 
préférablement a toute autre, pour cette opé- 
ration, est le sulfate de fer ou couperose, au- 
quel on substitue, dans plusieurs fabriques, par 
raison d'économie , diverses espèces d'argile 
rouge qui contient toujours une petite quan- 
tité d'acide sulfurique. Mais , dans ce cas , il 
faut employer le triple ou le quadruple d'argile 
relativement au poids du nitre 5 et cette pro- 
portion exige des vaisseaux d'une plus grande 
capacité et d'un plus grand volume ^ et, comme 
on ne peut placer qu'une petite quantité de 
nilre dans la même cornue, on n'obtient qu'un 
acide extrêmement faible. Dans le continent de 
l'Amérique méridionale , la nature fournit , 
pour cette opération, des matières si actives, si 
abondantes et d'une qualité si supérieure , que 
le chimiste n'y est embarrassé que du choix. 
J'ai parlé du nitre, § 7 j et , quant aux autres 
matières que l'on peut employer à celte opé- 
ration , on peut se servir également des subs- 



(457) 
tances que j'ai décrites § i , 2 , 5 el 4, mais 
préfërablement à toutes , de celles décrites § 5, 
iî'est - à - dire du colquenillo de la province 
de Porco , qui ne coûte que quatre réaux le 
quintal. Jamais les fabriques européennes 
d'eau-forte n'ont été à portée d'employer dans 
leurs opérations une substance aussi active 
que celle-ci, et qui opère tivec autant d'éner- 
gie la décomposition du nître par la quantité 
et le degré de concentration de l'acide sulfu- 
rique qu'elle contient. Mais , d'un autre côté , 
me trouvant dans un pays si arriéré dans toute 
espèce d'arts mécaniques , je rencontrai , au 
commencement, une infinité de difficultés et 
d'obstacles qui , au premier coup-d'œil , pa- 
raissaient invincibles , pour fabriquer les vases 
nécessaires dans cette opération chimique. 
Tous mes efforts furent infructueux, pendant 
long-tems, pour me procurer des cornues 
convenables et capables de résister à un feu 
violent et continué , tel que l'exige un travail 
de celte nature. J'éprouvai le même incon- 
vénient avec des récipiens fabriqués dans les 
verreries de Cochabamba , et oii il n'entre 
d'autres matériaux qu'une soude impure qui 
n'est unie à aucune substance vitrifiable ca- 
pable de lui donner du corps : de sorte qu'il 



C 458 ) 

n'en résulte qu'une masse si tendre , qu'elle 
était détruite à l'instant par les vapeurs cor- 
rosives de cet acide , lorsque la quantité de 
ces vapeurs augmentait par l'action du feu j 
et ce n'était même que par hasard qu'elles 
résistaient à cette action , sans se briser. Mais 
enfin à force de patience , et moyennant quel- 
ques dépenses , je surmontai ces difficultés. 
Je trouvai une argile propre a faire des cor- 
nues , et je fabriquai avec une nouvelle es- 
pèce de verre noir, des récipens qui résistè- 
rent au feu le plus violent. M'étant ainsi 
pourvu des matériaux les plus purs , et d'ins-^ 
trumens assez convenables , j'obtins sur-le- 
champ , sans difficulté , tout l'acide nitrique 
que je désirais pour mes essais. Je dois encore 
recommander les précautions suivantes , rela- 
tivement k la préparation et à l'emploi des 
sjubstances dont j'ai parlé ci -dessus. Il faut 
que le nitre et le colquenillo soient réduits 
eu poudre fine , et tamisés ; on doit d'abord 
sécher le nitre , à feu lent , pour le priver 
d'une partie de son eau de cristallisation. Le 
colquenillo exige également cette dernière 
préparation , parce qu'il contient une plus 
grande quantité d'eau : ainsi il ne suffit pas 
simplement de le sécher, il faut encore néces- 



l 



(439) 
saîrement lui faire éprouver une calcinalion 
préliminaire plus ou moins forte et continuée, 
parce que , sans cette précaution , Tabondance 
de l'eau affaiblirait extrêmement l'acide re- 
cueilli dans le récipient. Dans mes essais , j'ai 
toujours employé le nitre et le colquenillo à 
parties égales , et mêlés le plus exactement 
qu'il se pouvait. Je ne remplis les cornues 
qu'aux deux tiers , et je mis dans chaque ré- 
cipient , avant de le luter, deux ou trois onces 
d'eau pure et cristalline. Je donnai un feu lent 
pendant deux ou trois heures ; je l'augmentai 
par degrés , sans le continuer au-delà de six 
heures ; et cependant, je trouvai dans chaque 
récipient , dix onces ou même plus d'acide 
bien concentré et propre à toutes les opé- 
rations chimiques. 

La consommation de cette liqueur est im- 
mense dans tous les arts , et notamment dans 
la médecine. L'éther nitrique et l'esprit de 
nitre dulcifîé sont des combinaisons de cet 
acide avec l'alcohol. L'art de la teinture doit 
à cet acide modifié et combiné la plus bril- 
lante et la plus vive de toutes ses couleurs sur 
laine, c'est-à-dire l'écarlate , et beaucoup d'au- 
tres sur coton. L'or précipité de la dissolution 
par l'eau régale , donne une couleur de pour- 



(44o) 

pre pour la procelaine fine. Cet acide pur sert l 
dans les hôtels des monnaies , à séparer l'or 
mêlé avec l'argent, parce qu'il ne dissout que 
ce dernier métal , sans avoir d'action sur l'au- 
tre : et c'est proprement l'objet le plus digne 
de l'attention du Gouvernement. Les essais 
peu sûrs , faits avec la pierre de touche , pour 
l'or si commun dans ce royaume , causent 
mille peines et mille disputes aux essayeurs 
«t aux particuliers , et ces derniers en sont 
ordinairement la victime. Une fabrique en 
règle de cet acide , remédierait à tous ces in- 
convéniens , et le trésor royal retirerait de 
grands avantages d'un pareil établissement. 

, §• XIII. 

Z)e V acide inuriatique ^ ou du sel commun. 

C'est ordinairement dans le sel commun 
que la nature nous offre cette troisième es- 
pèce d'acide , si utile dans la chimie métal- 
lurgique et dans les arts j mais on le trouve 
aussi dans le sel ammoniac ( muriate d'ammo- 
niac ) et dans le sel digestif ( muriate de po- 
tasse ). L'abondance et le bon marché du sel 
de cuisine ordinaire, font qu'on l'emploie tou- 
J9urs en Europe pour obtenir cet acide. L'A- 



( 44» ) 

niérique méridionale possède d'immeuses dé- 
pôts de ce sel ; el l'on dirait que la nature, qui 
a pourvu ce continent d'une quantité si sur- 
prenante de métaux , lui a donné aussi , dans 
la même proportion , les matières les plus 
utiles pour leur exploitation , quelque variée 
qu'elle soit. Des lagunes Irès-élendues qui , 
dans le tems des pluies , se remplissent d'eau , 
&e cristallisent ensuite dans la saison sèche , 
et se changent entièrement en masses immenses 
et totalement forrpées de ce sel , dans le plus 
grand état de pureté. Outre ce sel cristallisé 
dans les lagunes , il y a une infinité de fdons 
de sel en roche ou sel gemme de qualité supé- 
rieure , que l'on emploie ordinairement à l'ex- 
ploitation du minerai d'argent : telles sont les 
mines inépuisables de sel situées au - dessus 
de la peuplade d'Ycalla , dans le district de 
Porco , qui , depuis la découverte , ont servi 
et servent encore à l'approvisionnement du 
Potosi ; celles d'Umata , district d'Yampares, 
aux environs des mines de Siporo , et une 
infinité d'autres. La fabrication de cet acide 
dépend des mêmes principes que celle de l'a- 
cide nitrique , ou eau-forte. 11 cède à la force 
supérieure de l'acide sulfurique, et même à 
celle de l'acide nitrique , lorsqu'on mêle le sel 



C442) 

commun avec des substances salines , terreu- 
ses ou métalliques, unies à un de ces deux 
acides. Le sulfate de fer ou couperose opère 
cette séparation avec beaucoup d'activité ; 
mais il faut observer que l'acide muriatique 
diffère de l'autre en ce qu'il agit avec plus 
d'énergie sur les oxides métalliques , que l'a- 
cide nitrique j car il en volatilise une partie, 
ce qui l'exposerait à être souillé d'une cer- 
taine quantité de fer, qui le rendrait aussitôt 
plus ou moins jaunâtre. Pour éviter cet in- 
convénient , il faut employer des substances 
qui ne contiennent pas un atome de fer , tel 
que le millo décrit § 2 , ou l'acide sulfurique, 
même dans son étal de pureté , § 1 1 , si le 
chimiste se propose d'avoir un acide muria- 
tique entièrement exempt du plus léger ves- 
tige de fer : ce qui n'est nullement nécessaire 
pour les opérations ordinaires de la métallur- 
gie et de tous les arts : ainsi on peut hardiment 
employer dans la préparation de l'acide nitri- 
que , la substance que j'ai indiquée ci-dessus , 
et qui est recomraandable par son activité , et 
par le bon marché. Ces deux matières , savoir 
le sel et le millo , doivent être préparées 
comme je l'ai dit au § 12, c'est-à-dire le sel 
parfaitemement sec , et le millo fortement 



( 445 ) 

calciné , jusqu'à ce qu'il ait acquis une cou- 
leur rougeàlre, pour dissiper l'excès d'eau de 
cristallisation. La proportion est de parties 
égales de Tun et de l'autre intimement mé- 
langés ; les cornues et les récipiens , comme 
dans le procédé précédent, excepté que le 
degré de feu doit être plus fort , et continué 
pendant plus long-tems. Il faut aussi mettre 
une petite quantité d'eau pure dans chaque 
récipient , avant de le luter avec la cornue. 
Toute l'opération dure de sept à huit heures, 
et en prenant les précautions que je viens 
d'indiquer, on obtiendra un acide assez fort 
et assez concentré , qui pourra servir dans 
toutes les opérations chimiques, quelque éten- 
dues qu'elles soient. 

§. XIV. 

Eau régale ^ ( acide muriatique oxigéné, ) 

. On connaît en chimie , sous ce nom , le 
mélange des deux acides précédens , c'est-à- 
dire le nitrique et le muriatique , en diffé- 
rentes proportions. Cet acide composé , et 
qui est véritablement l'acide muriatique oxi- 
gané , est le vrai dissolvant de l'or 5 et la no- 
blesse de ce métal lui a fait donner le nom 
i 



( 444 ) 

fî!eau régale, H y a différentes manières de 
la préparer, soit avec les deux acides susdits 
dans leur état de pureté , soit en ajoutant 
à Tacide nitrique le sel commun ou le sel 
ammoniac, ( muriate d'ammoniac). Le sel 
neutre produit , dans cette dernière opéra- 
tion , par le mélange de l'acide nitrique et 
de l'ammoniac , n'influe en rien dans les ma- 
nipulations docimastiques. Dans le départ de 
l'or et de l'argent , il y a plusieurs occasions 
cil l'opération générale se fait à l'inverse j je 
veux dire qu'il s'agit de dissoudre l'or sans 
toucher à l'argent ; c'est dans ce cas que l'on 
emploie l'^au régale, et non l'eau-foi te. Quand 
on aies deux acides précédens dans leur état 
de pureté, rien de plus aisé que de les mé-- 
langer. Outre l'or, l'eau régale dissout plu- 
sieurs autres métaux entièrement insolubles 
dans les autres acides simples , ou qui ne s'y 
dissolvent que difficilement, 

§• XV. 

Vitriol de cuivre ^ vitriol bleu ou vitriol de 
Chypre ( sulfate de cuivre. ) 

La nature offre quelquefois dans cette par-^ 
tie de l'Amérique , ce sel neutre métallique 



(445) 

dans l'étàl nalif, mais en très-petite quantité* 
L'art a su imiter heureusement cette produc- 
tion de la nature à peu de frais, et de ma- 
nière à en obtenir facilement une grande 
quantité. Ce sel est un des ingrédiens les plus 
nécessaires dans l'art de la chimie , sur-tout 
pour le coton. La manière la plus commune 
de fabriquer ce sel , est une espèce de cémen- 
tation de cuivre , par le moyen du soufre , dans 
des vases de terre exactement fermés. On 
trouve ces deux substances dans toute l'éten- 
due du Pérou et du Chili, à aussi bon marché 
qu'en aucun pays du monde. L'acide du 
soufre , dans un état si concentré , agit dans 
cette opération avec beaucoup de force et 
d'activité sur le cuivre , auquel il ôte non- 
seulement la forme de régule métallique, 
mais qu'il convertit même en une espèce de 
minerai artificiel , et en un corps entièrement 
différent, et composé de soufre et de cuivre. 
On réduit en poudre cette combinaison , et 
on la tamise pour la mêler encore avec une 
certaine quantité de soufre également réduit 
en poudre. On brûle ce mélange dans un 
creuset ouvert et à feu lent : cette opération 
se répète jusqu'à ce que presque toute la 
masse soit réduite en une substance saline et 



( 44'^ ) 

dissoluble dans Peau. Oq évapore la dissolu- 
tion saturée jusqu'au pouit de crislallisalion , 
et alors elle se convertit en beaux cristaux 
d'un bleu obscur, qui caraclérisent ce sel mé- 
tallique. 

Le vert-de-grîs natif ou vert de montagne, 
(carbonate de cuivre) décrit § 9, m'a fait 
naître l'idée d'une nouvelle méthode facile , 
simple et peu coûteuse , pour fabriquer eu 
grande quantité ce sel métallique. La voici : 
On prend un poêlon de cuivre qu'on remplit 
jusqu'aux deux tiers d'acide sulfurique faible, 
fabriqué par la méthode indiquée au § 1 1 : on 
ajoute à cet acide cinq ou six livres ou davan- 
tage de vert-de-gris natif, suivant la quantité 
de sel qu'on se propose de fabriquer : on fait 
bouillir le tout dans le poêlon pendant une 
ou deux heures, en ajoutant de tems en tems 
à cette dissolution une petite quantité du 
même acide pour remplacer ce que consume 
i'évaporation, jusqu'à ce que l'on soit sûr que 
toute la partie métallique du cuivre est par- 
faitement dissoute dans l'acide sulfurique. 
Alors on filtre la dissolution encore chaude 
pour en séparer les parties terreuses et hété- 
rogènes qui étaient mélangées avec le vert- 
de-gris. On remet alors toute la liqueur dans 



( 447 ) 

le poêlon, et on l'évaporé à feu lent jusqu'aii 
point de parfaite saturation : quand on y est 
parvenu, on retire le poêlon et on le place 
dans un endroit frais , où la dissolution forme, 
en se refroidissant, des cristaux tels que je les 
ai décrits plus haut. Outre la grande con- 
scHiimation de ce sel dans la teinture, on 
l'emploie aussi à ditïerens usages dans la 
médecine. 

§. XVI. 

Tartre vitriolé, {^sulfate de potasse,^ 

En ajoutant à une dissolution peu chargée, 
de l'alun natif décrit § i et 2 , et de loin en 
loin une autre dissolution de potasse, alkali 
végétal ou salin, les principes de l'alun se 
séparent , et il en résulte une nouvelle com- 
binaison chimique , connue sous le nom de 
sulfate de potasse y qui est un sel neutre 
dont le nom indique la composition. Dans 
cette opération, il faut prendre les précau- 
tions suivantes. La dissolution de potasse doit 
s'ajouter par intervalles, et en petite quan- 
tité chaque fois , parce que l'effervescence 
est si forte et si violente, que la masse ne 
manquerait pas de sortir du vase , quelle que 
fût sa capacité. 



( 448 ) 

Ces deux dissolutions doivent être chaudes, 
ou au moins celle de la mine d'alun , et dé- 
layées dans une grnnde quantité d'eau pour 
faciliter la précipitation de la terre et l'en- 
tière décomposition de la mine. L'alkali vé- 
gétal ou potasse a plus d'afïinité avec l'acide 
sulfurique, que l'alumine; ce qui fait que cette 
terre se précipite ^ et que l'acide sulfurique 
contracte une nouvelle union avec la potasse 5 
combinaison qui produit le sel dont nous par- 
lons. On filtre et on évapore la dissolution 
jusqu'à pellicule; on la retire du feu, et on 
la met cristalliser. Ce sel contient irès-peu 
d'eau de cristallisation 5 c'est ce qui fait qu'il 
en exige une si grande quantité pour se dis- 
soudre, c'est-à-dire , seize parties de son poids 
à une chaleur moyenne ; mais il n'en faut que 
cinq à l'eau bouillante. Sa saveur est amère , 
mais faible et salée. Il n'attire point l'humi- 
dité de l'air , et ne tombe point en efïlores- 
cence à l'air sec , comme plusieurs autres sels ; 
mais il conserve constamment sa forme. La 
figure primitive de ses Cristaux est un prisme 
hexaèdre terminé à chaque extrémité par une 
pyramide a six faces. On l'emploie en méde- 
cine ; et le prix en est si exorbitant dans ce 
pays, qu'on le paie souvent quinze piastres 



(449) 

et plus la livre. En employant la me'lbode 
que je viens d'indiquer pour le fabriquer 
avec deux substances si communes dans le 
royaume, il reviendrait tout au plus à trois 
ou quatre réaux la livre , et il serait d'une 
qualité bien supérieure à celui que l'on ap^ 
porte d'ailleurs , et qui est ordinairement mé- 
langé à'arcanum duplicatum ( sulfate de 
potasse ) et d'autres sels qui , à quelques 
différences près, sont composés des mêmes 
principes. 

S- XVII. 

Magnésie blanche. 

Le ^el d'Angleterre ou sulfate de magnésie, 
décrit § 5 , est la substance qui produit cette 
terre blanche et très-fine qui est aujourd'hui 
un des médicamens les plus estimés et lés 
plus employés dans toute l'Europe. Il y a dif- 
férentes manières d'obtenir par précipita- 
lion de ce Sel, qui est extrêmement abondant 
dans toute l'Amérique méridionale. 

Quand on emploie le sel de tartre pour 
celte précipitation , il en faut tout au plus la 
moitié du poids du sulfate de magnésie j mais 
on obtient le même résultat, et même plus 
aisément , non-seulement avec la potasse ou 
IL a^ 2Q 



( 45o ) 

le salin, mais encore avec la soude décrite 
§ 8. Dans ce cas il faut mettre , par poidà 
égal, ces sels avec le sulfate de magnésie. 
L'opération se fait de la manière suivante. 
On fait dissoudre les deux sels dans le double 
d'eau pure : on filtre ensuite, et on mêle les 
deux dissolutions; et pour accélérer la sépa- 
ration de la magnésie, on met le mélange au 
feu , et on Vy laisse bouillir pendant quelque 
tems. Cela fait, on laisse reposer le précipité 
après avoir retiré le mélange du feu , et on 
finit par le laver avec de l'eau froide et pure , 
jusqu'à ce qu'il soit entièrement libre des 
parties hétérogènes que l'eau peut enlever. 
On recueille le précipité sur un filtre ou sur 
un linge, pour le faire sécher parfaitement* 
Le reste de la lessive contient du sulfate de 
potasse, si on a employé cet alkali, ou du 
sulfate de soude, si on a employé l'autre. Si 
l'on veut tirer parti de ces deux sulfates , on 
peut les retirer par la méthode commune 
d'une simple évaporation. 

§. XVIII. 

Matières pour les fabriques de cristaux. 

Le verre ou le cristal est un des produits 
les plus beaux et les plus intére^sans de ia 



(45i) 
cliimie , et c'est la matière la plus noble , la 
plus propre et lu plus commode que l'oQ 
paisse employer dans les usages ordinaires de 
la vie. La plupart des royaumes d'Europe onjt 
employé leur industrie à établir des fabriques 
de cette matière, mais avec plus ou moins dé 
succès. Dans cette entreprise, la nature a fa^ 
yorîsé certaines nations plus que d'autres. Les 
matières les plus nobles et les plus abon- 
dantes seraient inutiles a une province qui 
manquerait de grands bois ou de mines d^ 
charbon de terre capables de fournir Tim- 
mense quantité de combustibles que consom« 
ment en si peu de tems des fabriques si des- 
tructives des bois les plus épais , et qui parais- 
saient devoir durer des siècles. Les verreries 
d'Europe, dans un petit nombre d'années j 
ont entièrement dégarni de bois de vastes 
terrains qui ne servaient auparavant que de 
repaire aux animaux sauvages, parce que 
l'épaisseur de ces bois les rendait presque 
inaccessibles aux rayons du soleil. L'agricul- 
ture a acquis une infinité de nouveaux ter«. 
rains; et dans les endroits oii l'humidité et les 
broussailles étouffaient les germes de toutes 
les plantes utiles , on a vu se former des cam- 
pagnes qui fournissent aujourd'hui les pro-^ 



( 450 

duclîons les plus utiles et les plus nécessaire^ 
Il la subsistance des hommes. Si ces fourneau:^ 
dévorans ont produit des elTets si avantageux 
dans les pays que l'étendue de leurs bois ren- 
daient semblables à des déserls, ils ont, au 
contraire, occasionné de grands dommages 
dans d'autres contrées où les bois, en petite 
quantité, suffisaient à peine aux besoins do- 
mestiques les plus indispensables des habi- 
tans. Je ne me propose pas d'expliquer ici en 
détail l'utilité et la théorie de ces fabriques 
qui sont assez connues, mais seulement de 
prouver que la province de Cochabamba , 
dans ses différens districts , offre les plus 
grandes facilités et les plus grands avantages 
pour l'établissement des fabriques de cristaux. 
11 en existe depuis long-tems de verre ordi- 
naire dans les ravines qui sont proches du 
Kio-Grande;et comme les travaux n'en ont 
jamais été interrompus , cela prouve invinci- 
blement les ressources qu'on trouverait pouf 
en établir d'autres dont je vais parler un peu 
en détail. Cette province possède toutes les 
matières nécessaires pour ce genre de fabri- 
ques, en abondance et de la meilleure qua- 
lité; et ses immenses forêts sont suffisantes 
pour fournir du bois aux fourneaux pendant 



C455) 
des siècles, et d'ailleurs l'extirpation et la des- 
truction de ces bois seraient le plus grand 
avantage que l'on pût procurer à la province. 
Les matériaux nécessaires sont les sels et 
autres substances fondantes , telles que la 
soude, la potasse, ou autrement le salin, le 
nitre, le plomb j dans quelques cas, l'arsenic , 
et dans d'autres , la manganèse. Ou a besoin 
également de sables ou de pierres vitrifîa- 
bles , et enfin d'argile , pour les creusets et 
autres vaisseaux. J'ai fait voir, § 8, combien 
la soude ou alkali minéral était abondante 
dans cette province et dans les pays voisins. 
C'est avec celte substance, sans autre prépa- 
ration qu'une calcination incomplète , qu'on 
fabrique depuis plusieurs années dans les ver- 
reries du Rio-Grande , des ustensiles gros^ 
siers d'une espèce de verre verdâtre ou d'au- 
tres couleurs foncées, extrêmement tendre, 
et cassant à la plus petite impression de la 
chaleur. Les défauts de ces verres dépendent 
de l'impureté de la soude que l'on emploie 
telle qu'on la ramasse dans les champs, sans 
aucune préparation ni purification préala- 
bles. Ces verres sont composés de soude fon- 
due seule, et sans l'addition d'aucune subs- 
tance vitrifiable qui puisse lui donner du 



( 454 ) 

corps, de la solidité et de la résistance. Les 
fours où on les fabrique sont de la plus mau- 
vaise construction, sans courant d*air , sans 
distribution proportionnée dans leur inté-? 
rieur , de la forme des fourneaux de boulan- 
ger, el ils ne produisent que le degré de cha- 
leur suffisant pour fondre la soude, degré 
bien inférieur à celui qu'exige la fusion d'une 
masse de cristal bien composé. 

Le second de ces matériaux fondant est la 
potasse, qui est proprement un sel alkalin 
végétal tiré des cendres de différens végé- 
taux, et particulièrement de certains arbres 
dont les cendres produisent cet alkali plus 
abondamment que les autres. 

La proximité des montagnes des Andes 
offre un champ immense pour cette opéra- 
tion. Leurs vastes forêts, qui se prolongent 
dans rintérieur du continent à des centaines 
de lieues , et qui offrent en abondance les bois 
les plus utiles et les plus recherchés, sont à 
peine connues , si ce n'est depuis leur lisière 
jusqu'à la croupe des montagnes, et unique- 
ment pour l'exploitation de quelques cèdres , 
lauriers , etc. , destinés à la fabrication des 
ustensiles domestiques dont l'usage est indis- 
pensable. Mais l'homme n'a point pénétré 



( 455 ) 
dans leur înlérieur , et Ton ignore entière- 
ment l'immensité de productions répandues 
dans le sein fécond de ces vastes déserts. Sans 
entrer même dans les montagnes des Andes , 
on trouve plusieurs plantes dont on relire ce 
sel en grande abondance. De cette classe sont 
les tunas et les pencas {cacti)^ qui couvrent 
entièrement les bords de toutes les ravines 
exposées a la chaleur. 11 en est de même des 
restes du maïs et particulièrement du marlo , 
( rachis spica ) , qui , par l'incinération , pro- 
duisent ce sel en grande abondance, et d'une 
qualité supérieure à celui que l'on retire 
d'autres végétaux. 

J'ai parlé, § 7 , du nilre que l'on substitue 
dans quelques fabriques aux autres sels fon- 
dans, lorsqu'on en manque. Le plomb n'est 
pas moins abondant que les autres matières , 
et il se vend de dix huit à vingt réaux le quin- 
tal. J'ai fait mention de l'arsenic minéralisé 
au § 10. La manganèse que l'on ajoute en 
très-petite quantité à la masse destinée à la 
fabrication des cristaux pour détruire toute 
espèce de principes colorans, est connue ici 
dans les verreries sous le nom de negrillos ^ 
et on l'y emploie en plus grande quantité pour 
donner au verre différentes couleurs , %t sur- 
tout le violet* 



'( 456 ) 

Les substances vilrifiables forment Vanh'e 
classe de matières qui entrent dans la compo- 
sition des cristaux. Quand elles sont seules, 
elles sont infusibles de leur nature, même au 
feu le plus violent et le plus continué , et elles, 
ne se fondent que par leur mélange avec lea 
précédentes qui en déterminent la fusion. 
La chaîne des Andes, située dans le voisi- 
nage de cette province, produit toutes les. 
espèces possibles çt connues de ces substan- 
ces, et dans un degré de pureté supérieur. 
Une foule de riches filons de quixos ( quartz )„ 
qui sert de gangue à Tor, traversent la Cor- 
dillière de tous côtés et dans tous les sens pos-, 
sibles : tous sont d'un grain très» fin et d'un 
blanc parfait, qui en prouve la pureté. Dans 
d'autres endroits on trouve des filons abon- 
dans de petro-silex et de gros sable , qui pro- 
vient de ces minéraux, et qui est d'une grande 
utilité pour les fabriques des cristaux. 

Quant aux matières propres à entretenir le 
jfeu des fourneaux , cette province a des res- 
sources inépuisables pour plusieurs siècles , 
c'est-à-dire, les montagnes des Andes situées 
dans le voisinage. La culture et le commerce 
actif de la coca a été jusqu'ici l'unique mo- 
bile qui ait excité les habitans nonchalans du 
pays à pénétrer dans ces forêts. L'abatis de 



(457 ) 
f?efi bois, qui sont si épais qu'ils renaissent 
sous la main qui les extirpe , a été le plus 
grand obstacle qui ait empêché la culture de 
ces fertiles terrains. On peut dire que, dans 
toute l'immense étendue occupée par les 
montagnes des A ndes , on n'a pas encore com- 
mencé à percer l'épaisseur des forêts pour en 
tirer véritablement parti , et que les petits 
défrichemens que l'on a faits jusqu'au] our- 
d'bui dans ce long espace de terrain , ne for- 
ment qu'une partie infiniment petite du tout. 
C'est un point qui échappe à la vue dans cette 
masse immense de bois , comme une petite 
île dans la vaste étendue de l'Océan. 

apparent rarl nantes in gurgite vasto, 

ViRG. 

Quelques fabriques de cristaux éclairci- 
raient en peu de tems plusieurs lieues de pays 
dans les environs , et donneraient à l'Etat des 
terrains très-fertiles, qui sont aujourd'hui en- 
sevelis dans l'ombre des bois impénétrables 
qui les couvrent. On me dira que , dans les 
pays chauds, il serait impossible de résister à 
la chaleur des fourneaux de cristaux, qui sont 
comme des volcans artificiels. Mais je réponds 
que les verreries du Rio-Grande oii l'on tra- 



( 453 ) 
vaille toute l'aDiiée , se trouvent dans le même 
cas, puisqu'elles sont situées dans rintërieur 
des gorgea les plus chaudes des Andes , et 
que pour éviter cet inconvénient, on travail- 
lerait de nuit comme dans les autres, en ré-^ 
servant le jour pour la fonte de la masse. Par 
ce seul changement, dans un pays oii les 
jours sont égaux aux nuits pendant presque 
toute l'année , les travaux se suivraient tout 
comme en Europe. L'abondance de rivières 
servirait en outre à faciliter le transport du 
bois, ainsi que pour les autres machines, mou- 
lins , etc. , comme cela se pratique dans la 
Bohême, ma patrie, pourvu que l'on mît à la 
tête des travaux des ouvriers intelligens de 
ce dernier pays. 



( 459 ) 

SUBSTANCES ANIMALES. 

§. XIX. 

Nouveaux matériaux pour fabriquer le sel 
ammoniac ( muriate d'ammoniac, ) 

13 ANS le cours de mes recherches bolani^ 
ques et physiques sur le haut de la Cordil- 
lière, des orages de neige et de grêle m'obli- 
geaient souvent à me réfugier précipitam- 
ment dans quelque misérable cabane d'indiens 
pasteurs qui habitent cette région glaciale. 
A défaut de toute espèce d'arbuste dans un 
pays aussi élevé, on emploie pour le foyer de 
la cuisine une paille haute du genre de la 
festuca, appelée dans le T^dijs ychoicho. On 
ja mêle avec les excrémens secs des diffé- 
rentes espèces de chameau du Pérou , telles 
que le guanaco, la vigogne et l'alpaca, et sur- 
tout avec ceux du llama , que l'on appelle 
vulgairement mouton , à cause de leur plus 
grande abondance. La chaleur produite par 
ces excrémens est considérable , et la fumée , 
qui est très-épaisse, s'attache aux murailles et 



( 4^0 ) 

aux toits de paille des cabanes, où elle forme 
en même lems une espèce de suie dure , 
massive et brillante, qui forme petit à petit des 
incrustations considérables. C'est dans ces 
cabanes que logent les indiens pasteurs \ ils y 
ont leur cuisine, et ordinairement plusieurs 
animaux domestiques y vivent avec eux. La 
première fois que je me trouvai dans ces 
cabanes, je pensai d'abord à la méthode par- 
ticulière que l'on emploie en Egypte pour 
fabriquer le muriate ammoniacal. Les habi- 
tans de cette partie de l'Afrique emploient, k 
défaut de bois, les excrémens de leurs cha- 
meaux (^camelus bactrianus ), et ceux d'au- 
tres animaux domestiques , dont ils forment 
avec de la paille de riz, des briques qui leur 
servent, au lieu de bois, pour la cuisine et 
pour tous les autres usages domestiques. Leurs 
troupeaux se nourrissent de plantes qui abon- 
dent en sel commun , et qui donnent de la 
soude par l'incinération. Sur les hauteurs du 
Pérou, je trouvai non-seulement un animal 
du même genre , mais encore tous les pâtu- 
rages de la Cordiilière couverts de sel com- 
mun , de sulfate de soude et d'alkali minéral 
pur ( soude ), qui forme la base des deux sels 
neutres précédens. Ces circonstances établis- 



( 45^ ) 

feent une dîHférence entière entre la suie d'Eu^ 
rope et celles d'Egypte et des Andes , c'est 
ce qui a déterminé plusieurs minéralogistes à 
classer le muriate ammoniacal dans le règne 
animal, quoique le règne minéral le produise 
aussi aux environs des volcans. Le muriate 
ammoniacal est un sel neutre composé d'am- 
moniac et d'acide muriatique. Il est entière- 
ment volatil à un degré de chaleur convena- 
ble ; il se dissout très-facilement dans l'eau -, 
sa saveur est salée, acre et piquante, et ses 
cristaux soat très -minces et en forme d'ai- 
guilles. Celui d'Egjpte vient en forme de 
pains d'une grosseur considérable, mais en- 
core très-impurs. Les hollandais le purifient 
par une nouvelle sublimation , ainsi que par 
la dissolution dans l'eau distillée , par la fîltra- 
tion et par l'évaporation jusqu'à dessication , 
et enfin par une nouvelle cristallisation du 
résidu. La lessive de ce sel est si forte qu'elle 
pénètre tous les vases d'argile non vitrifiés : 
ainsi on est obligé d'employer des vases de 
verre dans toutes les opérations. 

Au retour d'un voyage, j'entrepris immé- 
diatement l'analyse de cette'espèce de suie, 
pour en connaître a fond les principes cons- 
tiluans. J'observai que, dans les pays humi- 



(460 

des , elle attirait l'humidité de Patmosphère , 
et qu'elle ne conservait sa solidité et sa con- 
sistance que dans les pays secs , ce qui est une 
propriété caractéristique du muriate ammo- 
niacal. La première expérience que je fis, fut 
de triturer a sec avec de la chaux vive cette 
matière réduite en poudre; il s'en dégagea 
aussitôt une odeur forte,urineuse et piquante^ 
caractère de l'ammoniac dégagé par l'affinité 
supérieure de l'acide murialique avec la 
chaux. Je fis dissoudre ensuite une petite 
quantité de la même substance dans de l'eau 
chaude, et j'ajoutai à cette dissolution une 
certaine quantité d'eau chaude 3 et l'ammo- 
niac se fit sentir beaucoup plus fortement et 
pendant plus long-tems que dans l'expérience 
précédente. La potasse produisit le même 
effet, quoique plus faiblement, parce qu'elle 
n'avait pas le même degré de causticité que 
la chaux vive. Etant convaincu de l'existence 
d'un des principes, et en si grande abon- 
dance, je distillai une livre de cette matière 
avec deux de chaux vive , et le résultat fut un 
ammoniac caustique» En employant la po- 
tasse, je n'obtenais que de l'ammoniac simple 
( carbonate ammoniacal ). Je doutais encore 
de l'union de cette base ammoniacale avec 



( 463 ) 

J'acîde murlatique; et pour m*en assurer, je 
sublimai quelques onces de cette matière au 
bain de sable, dans un vase de cristal propre 
à la sublimation. Il sortit d'abord, presque 
pendant une heure , une fumée épaisse et de 
très-mauvaise odeur ; ensuite il se sublima à 
la partie supérieure du vase une croûte de 
sel blanc jaunâtre qui avait toutes les pro- 
priétés du muriate d'ammoniac, et qui devint 
entièrement blanc au moyen d'une nouvelle 
sublimation. Ce sel dissous dans l'eau tiède 
précipitait le plomb de l'acétate de ce métal , 
et le précipité se dissolvait entièrement dans 
le vinaigre distillé : indice infaillible de l'acide 
niuriatique qui forme avec le plomb un sel 
métallique, soluble dans l'eau et dans le vi- 
naigre. Le défaut de vases de verre d'une 
grande capacité , m'a empêché jusqu'à pré- 
sent de faire cette opération en grand ; mais 
tout homme versé dans la chimie se convain- 
cra aisément delà vérité de mes résultats, et 
de la présence du muriate ammoniacal , tout 
formé dans la substance que je viens de 
décrire. 

Dans \ Almanach chimique de 1 780 , p. 55 , 
on trouve une relation très-exacte de la fabri- 
cation du muriate ammoniacal en Egypte. La 



(4è4) 

voici traduite littéralement : « La rareté du 
bois oblige les égyptiens à brûler les excré- 
niens secs de différens animaux. Pour cela ^ 
ils ramassent ceux des chameaux et autres 
bestiaux, et en les mêlant avec de la paille 
hachée , ils en forment des espèces de bri- 
ques qu'ils font sécher au soleil, et qui leur 
servent de bois à brûler. La suie qui se formé 
dans les cheminées par la fumée qui se dé- 
gage de cette matière , se vend a bon marché 
aux fabricans de sel ammoniac , et leur sert 
pour la préparation dé ce sel , sans l'addition 
d'aucune autre matière. L'opération est une 
espèce de sublimation , et les ballons oii l'oii 
met la suie sont de verre verdâtre très-dur , 
et terminés en haut par un col étroit de 
quinze à seize lignes de long , et de quelques 
pouces de large , mais ils ne sont pas tous du 
même diamètre , car les plus petits contien* 
lient à-peu- près douze livres , et les plus grands 
presque cinquante. On les remplit de suie 
jusqu'aux trois quarts, et le vide qui reste est 
la sublimation de la matière. Avant l'opéra- 
tion , il faut nécessairement les luter avec de 
l'argile mélangée avec la partie ligneuse sépa- 
rée du lin par le teillage, et enfin les faire 
sécher à l'air, parce que sans cette précau- 



( 465 ) 
lîon, les vases ne résisteraient pas à un feu 
long et continué. Le fourneau où on les place 
est formé de quatre murs à angles droits , ce 
qui donne à l'ensemble la forme d'un carré 
régulier. La hauteur , qui est égale par-tout , 
a cinq pieds , et la largeur à-peu-près cinq 
palmes. L'intérieur du carré du fourneau est 
traversé d'un côlé à l'autre par trois arcs éloi- 
gnés de dix pouces l'un de l'autre. L'ouver- 
ture placée dans le mur qui fait face , est 
ovale, de deux pieds et quatre pouces de 
haut, et de seize pouces de large. Après les 
précautions nécessaires, on place les ballons 
dans l'intervalle des arcs , qui servent de 
grille et soutiennent le poids des ballons. On 
en met ordinairement quatre dans l'inter- 
valle d'un arc à l'autre, ce qui fait seize bal- 
lons par fourneau. On laisse entre chacun un 
intervalle d'un demi- pied. On remplit ensuite 
ces intervalles avec de la brique en poudre, 
de sorte que les ballons soient enlièrement 
couverts jusqu'aux deux tiers. Tout étant 
ainsi préparé , on allume d'abord un feu de 
paille que l'on continue lentement pendant 
près d'une heure. On nvA ensuite dans le 
foyer, des briques d'excrémens de chameaux ; 
l'on continue le même degré de feu pendant, 
IL a, 3o 



( 466 ) 
près de dix-neuf heures, et on laisse ensuite 
refroidir le tout lentement. Au bout de six 
ou sept heures , il se dégage d'abord de la 
masse une fumée épaisse et de mauvaise odeur, 
qui dure presque quinze heures ; bientôt après 
le sel ammoniac commence à se sublimer dans 
l'intérieur du col des ballons, sous la forme 
de fleurs blanches. Ceux qui dirigent l'opéra- 
tion doivent , de tems en tems , nettoyer le 
bec des ballons avec une verge de fer, pour 
faciliter la sortie des vapeurs qui dure jusqu'à 
la fin de l'opération. Quand le fourneau est 
refroidi, on brise les ballons sur le lieu même, 
et on relire le sel qui se trouve collé à leur 
partie supérieure. La terre qui reste au fond, 
ou le caput niortuuniy^%\, une cendre verdâtre 
qui ne sert à rien. Vingt-cinq livres de suie 
donnent ordinairement douze livres de sel 
ammoniac. » Ici se termine la relation de 
VAlnianach, 

Il n'y a pas long - tems qu'en Allemagne 
même , dans la ville de Brunswick , on a établi 
une fabrique de muriate ammoniacal , fondée 
sur d'autres principes , et dont la préparation 
est encore un secret. Tout ce que l'on peut 
conjecturer, c'est que ce sel ne s'y fabrique 
pas par sublimatioia , mais pax cristallisation , 



( 46? ) 

et que Ton ne sublime le sel crîstalHsé que 
pour lui donner plus de consistance et ua 
autre coup d'œil. lî est très - probable que, 
dans cette fabrique , on emploie le sel com- 
mun et l'alun : le premier pour se procurer 
son acide , et l'autre pour obtenir d'abord une 
combinaison de l'acide murialique avec l'alu- 
mine , à cause de l'attraction supérieure de 
l'acide sulfurique et de la soude, d'où il ré- 
sulte une double décomposition par le chan- 
gement de bases ; et que Ion décompose en- 
suite le muriate d'alumine par l'ammoniac tiré 
de substances animales, telles que l'urine, et 
qui s'unit à l'acide muriatique avec lequel il 
a plus d'affinilé que Talumine. Tels paraissent 
être les principes sur lesquels cette fabrique 
est fondée. L'usage du muriate ammoniacal 
est très-étendu dans la médecine , et dans une 
infinité d'arts et de f^ibriques. On connaît en 
médecine , l'esprit de sel ammoniac simple , 
le vineux, le caustique, l'huileux et le suc- 
ciné. Dans l'art de la teinture , la dissolution 
de ce sel accélère celle d'autres sels qui serait 
très - difficile sans ce secours. On l'emploie 
pour le plomb de munition de toute espèce 
de calibre. On ne saurait s'en passer dans la 
chimie métallurgique , pour la dissolution du 



( 468 ) 
cuivre et une foule d'autres opérations. Maïs 
son usage le plus esseniiel et le plus avan- 
tageux à l'Etat , est dans la préparation de 
l'eau-forte pour le départ de l'or et de l'ar- 
gent, telle qu'on en a besoin quelquefois dans 
les maisons des monnaies. Pour s'éviter la 
peine de préparer l'acide murialique pur, on 
se contente d'ajouter à l'acide nitrique, une 
petite quanti é de muriate ammoniacal , ce 
qui suffit pour lui donner la propriété de 
dissoudre l'or, sans toucher à l'argent, dans 
l'opération du départ. Ce menstrue ou dis- 
solvant de l'or est proprement l'acide muria- 
lique oxigéné. On obtient cet état d'oxigé- 
nation par dinérens moyens ; et l'acide nitri- 
que produit certainement dans ce mélange 
le même effet que plusieurs autres substances, 
que l'on ajoute ordinairement dans la distil- 
lation de Tacide murialique , telles que la 
manginèse. 

On fat , en général , usage de toutes les 
préparations de l'ammoniac , mais sur - tout 
de la fameuse eau de Luce , spécifique uni- 
que contre la morsure des vipères et des 
serpens à sonnettes. Les différentes plantes 
que l'on vante en Amérique comme de grands 
spécifiques contre ces morsures, telles que 



C 469 ) 

Yaristolochia anguicida , le hejiico guaco, 
doivent peut-être leur vertu à la quantité plus 
ou nioinsgrandecrammoniac annoncée par leur 
odeur désagréable. Il vient d'arriver cliez les 
yungas de la ville de la Paz, dans les terres 
de San Agustin , un fait qui prouve d'une 
manière convaincante la vertu et l'elTicacité 
de ce remède. Un indiea mordu par un ser- 
pent à sonnettes, a été parfaitement guéri en 
peu de jours par le seul usage extérieur et 
intérieur de l'alkali volatil (ammoniac), quoi- 
que le malade fût à l'extrémité et aux prises 
avec la mort , acconipagnée des symptômes 
les plus horribles. 11 n'y a pas dans le monde 
d'endroit où l'homme soit plus exposé à per- 
dre la vie par la morsure de ces animaux 
venimeux , que dans la partie la plus chaude 
de l'Amérique ; mais en même-tems , je ne 
crois pas qu'on trouve nulle part plus de 
matériaux qu'ici pour y remédier. On peut 
aisément réunir des milliers de quintaux de 
la matière propre à la fabrication du sel am- 
moniac et de ses nombreuses préparations , 
dans toute la vaste étendue des hauteurs des 
Andes , qui comprend près de mille lieues , et 
oii le défaut de bois oblige nécessairement à se 
servir des excrémens du llama. Je dois, à 



(470) 
celle occasion , appeler ratlcntion des mé- 
decins sur la guérison de l'hjdropliobie , ma- 
ladie Irès-commune , mais seulement en Eu- 
rope, et inconnue jusqu'à présent en Amé- 
rique. On sait combien sont trompeurs et 
inutiles les remèdes les plus fameux , indi- 
qués contre cette maladie , tels que l'atropa , 
]a belladona , le meloe proscarabaeus , le 
mercure , et tous les avuties , lorsque les 
symptômes de cette horrible maladie se sont 
déclarés. Si, comme on le suppose pour les 
vipères, le venin d'un chien enragé commu- 
niqué au sang par la morsure était de nature 
acide , il ne pourrait y avoir de remède plus 
efficace et d'une action plus directe pour 
détruire ce venin, que l'ammoniac qui neu- 
traliserait l'acide animal j mais je ne crois 
pas que jusqu'à présent on en ait fait l'es- 
sai. La vie d'un malheureux atteint de ce 
mal est un objet assez important pour mé- 
riter toute l'attention des médecins chimis- 
tes , et pour les engager à rechercher et à 
vérifier la nature de ce venin et son anti- 
dote. 



(471) 
§. XX. 

Z)es laines de hreb'is ^ d'Alpaca et de 

Vigogne, 

Celte précieuse matière est une de celles 
qui forment une des brandies les plus impor- 
tantes de l'industrie européenne : son emploi, 
dans toute sa vaste étendue , a donné d'im- 
menses richesses à plusieurs nalious d'Europe, 
et a fait prospérer leur commerce au plus 
haut degré. La nalion anglaise qui a perfec- 
tionné ces fabriques plus que toute autre , et 
qui a su en retirer les plus grands avantages, 
nous donne l'exemple le plus noble de la 
haute estime que l'on doit avoir pour cette 
matière , par l'usage qui s'observe dans les 
salles du Parlement , dont les membres ont 
pour sièges des sacs de laine de brebis. L'Es- 
pagne qui jouit du privilège exclusif de pos- 
séder dans ses provinces la laine la plus fine 
et la plus recherchée de l'Europe , jouit du 
même avantage relativement à la laine de 
Vigogne et d'Alpaca : c'est la seule nation 
qui possède ces précieuses matières. Les dif- 
férentes températures du royaume du Pérou ^ 
occ^sionées par l'extrême élévation de la 



( 472 ) 
fameuse Cordillière , offrent l'asyle le plus 
commode et le plus approprié à la consti- 
tution physique de tous les animaux disperse's 
d'un pôle à l'autre. La brebis , ce précieux 
don que la nation qui a conquis l'Amérique 
a fait à ses anciens habilans , et qui a telle- 
ment enrichi la classe des animaux domes- 
tiques du pays , la brebis s'est tellement mul- 
tipliée sur les hauteurs du Pérou , qu'elle 
constitue aujourd'hui la partie la plus essen- 
tielle du bonheur de l'indien. La laine lui sert 
à s'habiller et à se garantir des intempéries de 
l'air , et la chair est son aliment le plus ordi- 
naire de la classe des animaux. Cet animal est 
plus vigoureux dans les contrées élevées et 
froides de cetle chaîne , que dans les parties 
basses et tempérées. La différence de tempé- 
rature influe même visiblement sur la laine , 
puisque les animaux élevés dans les gras pâ- 
turages des hautes montagnes donnent une 
laine plus fine et plus épaisse que celle des 
brebis des endroits plus ou moins tempérés 
ou chauds. Les brebis du Pérou descendant 
d'une excellente race , ont conservé en 
général la bonté et la finesse de leur laine , 
quoiqu'elles passent continuellement d'une 
température à l'autre. La plus grande coii- 



( 47^ ) 
sommation actuelle de cette laine est pour 
les étoffes ordinaires du pays , qui sont de 
petit teint , et que le Gouvernement a permis 
jusqu'aujourd'hui , en assujétissant la fabri- 
cation à des privilèges exclusifs. Les essais 
que j'ai faits sur cette laine m'ont convaincu 
qu'on pourrait l'employer avec un égal succès 
pour des étoffes de meilleure qualité et de 
couleurs plus fines. Le fil de mes essais teint 
en écarlale avec une espèce de cocbenille 
sauvage qui croît naturellement dans cette 
partie de l'Amérique méridionale , n'était 
point inférieur au fil qu'on nous apporte d'An- 
gleterre , sous le nom de Bruxelles, Ce qui 
prouve évidemment que cette laine est d'une 
qualité susceptible des teinturesles plus vives et 
les plus brillantes. L'entretien de ces animaux 
n'occasione pas ici les mêmes inconvéniens 
et les mêmes dommages qu'en Espagne. 

Les belles laines de la vigogne et de l'alpaca 
sont une production qui appartient exclusi- 
vement au haut Pérou. La vigogne habite la 
partie la plus rude et la plus escarpée de la 
Cordillière , d'oii la dureté du climat et les 
neiges continuelles éloignent tout être vivant, 
à l'exception du guanaco qui, comme la vi- 
gogne , est une espèce de chameau et qui y 



(474) 

Yj't avec elîe. Ces deux espèces se Irouvenl 
en abondance dans la province do Cocha- 
bamba , dans la branche de la Coi dillière qui 
se prolonge jusqu'à Tintérieur des montagnes 
de la rivière Colacages , et jusqu'aux mines 
dW de la peuplade de Choquecamala situées 
dans le voisinage , et où Ton en trouve sou- 
vent , en passant , des troupes de plusieurs 
centaines semblables à des troupeaux de bre- 
bis ; et ce qu'il y a de particulier, c'est que la 
majeure partie sont des mâles. La difïicullé 
de respirer que cause le moindre mouvement 
ou la moindre agitation dans une région de 
ratmOvSplière aussi élt;vée , et la vitesse de ces 
animaux accoutumés à un air aussi léger , font 
qu'il est diiïlcile de les poursuivre jusqu'aux 
sommets escarpés de celte immense eliaîne 
de montagnes. Mais la timidité des vigognes 
fournit un moyen facile et peu coûteux pour 
les prendre. Les indiens savent les réunir avec 
adresse dans un endroit uni et entouré de 
simples cordons de laine , avec des piquets où 
l'on a suspendu , d'espace en espace , a la hau- 
teur d'une -z^^^r^? et demie, plusieurs chiffons 
agités par le vent. Quand l'animal est renfermé 
dans cette enceinte , il s'épouvante au plus 
léger mouvement des chiiïons attachés aux 



(475) 
cordons , et il n'a pas le courage de s'en ap- 
procher , ni de s'échapper, même en sautant 
légèrement, de cette faible et ridicule prison 
que son imagination lui représente comme^ 
insurmontable , à moins qu'il ne se trouve 
dans la troupe quelque guanaco , qui saute 
aisément par-dessus l'enceinte et qui est suivi 
par- tout le troupeau de vigognes. Le cas que 
l'on fait en Europe de cette laine précieuse, 
en a occasioné une exportation considérable, 
mais aux dépens de la vie d'une multitude 
d'animaux de cette race. La détestable cou- 
tume de tuer une vigogne pour en tirer une 
seule fois à-peu-près une demi-livre de laine, 
a causé des ravages incroyables , qui finiront 
par détruire visiblement le nombre de ces 
animaux 3 à moins que l'on ne trouve quelque 
moyen de les tondre en conservant la vie à 
ce précieux animal. Cette prudente écono- 
mie donnerait avec le tems plusieurs fois la 
même quantité de laine , que l'on n'obtient 
qu'une seule fois par la mort de l'animal. Ou 
a souvent pensé à élever ces animaux comme 
les brebis, et on a souvent ordonné des me- 
sures relatives à cet objet ; mais outre plu- 
sieurs difficultés que présente l'exécution de 
€e projet, je crois que cet animal accoutumé 



(476) 
à une liberté îllimilée , ne multiplierait pas si 
on le tenait renfermé rigonreusrment. Cepen- 
dant , sans C'^tt^ précaution, l'animal échap- 
perait à la vigilance la plus active des ber- 
gers, par sa vitesse et sa tendance natiirelle 
à se cacher sur le haut des montagnes. Le 
moy(^n qui me paraît le plus convenable 
pour éviter la mortalité de ces animaux, en 
les tondant toutes les années , serait de for- 
mer , dans les pâturages gras les plus élevés 
de la Cordillière, qu'ils recherchent de pré- 
férence , et dans les lieux éloignés des routes, 
des enceintes artificielles d'une étendue consi- 
dérable. La nature môme favorise l'exécution 
de ce projet , puisqu'elle forme ordinairement 
dans ces endroits, d'un côté ou de l'autre, une 
barrière escarpée et inaccessible , et qui coupe 
toute communication par des précipices et 
des ravines horribles. Il serait aisé et peu dis- 
pendieux d'achever le reste de l'enceinte, soit 
avec les cordons dont nous avons parlé , soit 
avec des murailles de pierres , qui sont extrê- 
mement abondantes sur les lieux. Ces en- 
ceintes serviraient non-seulement à renfer- 
mer et à garder ces animaux jaloux de leur 
liberté j mais encore à réunir de tems en tems 
les troupeaux des environs , par le moyeir 



( 477 ) 
d'une battue générale. Ainsî , à l'aide de la 
vigilance des indiens , les propriétaires des 
troupeaux les auraient, touîe l'année, à leur 
disposition , pour les tondre dans la saison 
la plus favorable. 

L'alpaca, du même genre que le précé- 
dent , est un des animaux domestiques da 
pays : cependant les indiens ne l'emploient 
point comme bête de somme , tandis qu'ils 
se servent de la Dama , qu'ils préfèrent parce 
qu'elle est plus forte ; et même , avant la 
conquête, c'était le seul animal qu'ils em- 
ployassent pour les transports. L'aipaca se 
tient ordinairement dans les terrains voisins 
de la Cordillière , mais toujours aux envi- 
rons des cabanes des indiens , qui en élèvent 
un grand nombre dans quelques endroits pour 
profiter de leur belle laine. Cet animal est 
un peu plus petit que la llama ; et sa laine 
épaisse , touffue , et ordinairement crépue , 
défigure un peu son corps , qui n'a ni l'élé- 
gance , ni l'agrément , ni la beauté des au- 
tres espèces. Il est à remarquer que la plu- 
part de ces animaux sont noirs , et que ce 
n'est que dans quelques districts particuliers 
qu'on trouve des troupeaux blancs qui se 
perpétuent comme les noirs. La laine de 



(478) 
ces deux vanétés est extrêmement fine et 
douce au toucher ; les fils en sont très-longs , 
et ont un lustre singulier, auquel les tein- 
tures ne causent pas la plus légère altéra- 
tion. Elle résiste un peu à l'action des pi- 
lons dans la foulerie , à cause de l'extrême 
élasticité de ses fibres ; et pour être mise 
au teint , elle exige une préparation qui con- 
siste à la dégraisser avec plus de soin que 
les autres laines, pour lui donner le degré 
de blancheur nécessaire , et pour que la tein- 
ture prenne bien. 11 faut, dans cette mani- 
pulation , de l'eau chaude et des matières 
qui absorbent les parties huileuses et grasses , 
parce que Teau froide ne suffit pas pour en 
séparer l'espèce de graisse qui lui est inti- 
mement unie. Jusqu'aujourd'hui on n'a vu 
en Espagne qu'une très-petite quantité de 
laine blanche de cet animal , parce que la 
noire est la plus commune , et celle qu'on 
exporte le plus ordinairement. Cette laine mé- 
rite l'attention d'une nation industrieuse , et 
elle est digne d'occuper les artistes intel- 
ligens pnr des recherches suivies. Elle est 
singulière dans son espèce , extrêmement 
longue , brillante , élastique , et d'une dou- 
ceur et d'une finesse extraordinaires , qui la 



(479) 
caraclénsent et la dislini^uent de tontes les 
autres espèces. Ces qualités doivent faire es- 
pérer et croire que ses usages doivent êlre 
différens , et qu'une pleine et cnlière con- 
naissance de ses propriétés produirait de 
grands avantages pour l'Efat , puisqu'on pour- 
rait en fabriquer des étoffes jusqu'à présent 
inconnues en Europe , vu la singularité de 
la matière, telles que camelots, etc., etc. 
et autres de cette espèce. 

s. XXI. 

De la cochenille ou écarlate sauvage diù 
Pérou ^ nommée Magno. 

La Nouvelle Espagne n'est pas le seul pays 
qui produise ce précieux insecte ( espèce de 
coccus ) ; on le trouve également dans toutes 
les provinces chaudes de l'Amérique méri- 
dionale. L'endroit oii naît et habite ce petit 
et méprisable animal , est une espèce de ra- 
quette ( cactus ), ordinairement rampante a 
terre , et qui a des articulations presque ron- 
des , très-épineuses , et d'un vert pâle. Les 
terrains qui produisent ce végétai sont secs , 
stériles , incultes , sablonneux , pierreux , et 
exposés à une chaleur ardente. Presque toutes 



(48o) 
les provinces de la côte jouissent de cet avan- 
tage , telles qu'Arequipa , Tru:xillo , etc. , 
ainsi que ditîérens districts de Tintendance 
de Cuzco ; mais on en trouve en plus grande 
abondance dans les provinces du Tucuman , 
et sur-tout aux environs de Santiago del 
Estero , qui fournissent de cette denrée tout le 
royaume du CLili et les provinces de l'iulërieur. 
C'est dans les tems secs que l'on fait la récolte 
de cet insecte. Quelques soins que j'aie em- 
ployés jusqu'à présent , je n'ai jamais pu ob- 
tenir cette matière dans toute sa pureté, mais 
toujours en masse , et en forme de pains 
ronds, aplatis et mêlés d'autres substances 
hétérogènes, que l'avarice emploie pour adul- 
térer et falsifier cette substance en en aug- 
mentant le poids. La cocbenille fine de la 
Nouvelle Espagne est bien supérieure à la 
cochenille sauvage du Pérou pour la bonté, 
pour la quantité , et pour la vivacité de la 
couleur ; de sorte que le quadruple de poids 
de cochenille sauvage de ce pays, produit 
h peine autant d'effet qu'une seule partie de 
cochenille du Mexique. Cependant le bas 
prix de cette matière , et la facilité de s'en 
procurer en abondance au centre de ces 
provinces , offrent des avantages considé- 



(48i ) 
râbles aux liabitans du pays, qui s'appliquent 
avec assez de goût à Part de la teinture , 
et à qui la nature fournit libéralement toutes 
les espèces de matières utiles à cette branche 
intéressante de l'industrie. Le goût des cou- 
leurs les plus vives et les plus brillantes est 
général dans tout le royaume et dans toutes 
les classes j et c'est pour cela que , dans toutes 
les étoffes , on emploie de préférence l'écar- 
late, qui est la couleur la plus vive et la plus 
estimée. Les personnes qui se sont occupées 
avec le plus de soin à imiter cette couleur par 
Je moyen de substances presque entièrement 
végétales , n'y ont réussi qu'imparfaitement ; 
mais je ne doute pas quela chimie ne fournisse 
quelque jour les préparations nécessaires pour 
l'obtenir dans toute sa pureté. Au § 34 , on 
verra la méthode nouvelle, intéressante et 
curieuse , que l'on emploie dans cette partie 
de l'Amérique pour imiter Técarlate avec 
une matière purement végétale , appelée 
chapi : desi un des ingrédiens propres à 
la teinture, que l'on a découvert dans ce 
royaume. 



II. a. 



(482) 

SUBSTANCES VÉGÉTALES, 
Utiles dans la médecine et dans les arts. 

MÉDICINALES» 

§. XXII. 

De la gomme arabique ^ ou proprement 
gomme du Pérou, 

Un arbre du genre de la mimosa , d'une gran- 
deur considérable , produit cette substance 
en Egypte , en Arabie et dans d'autres pro- 
vinces de l'Orient : la médecine et la peinture 
font un grand emploi de cette denrée; mais sa 
plus grande consommation est pour la tein- 
ture et pour une infinité d'usages domesti- 
ques. En Europe , il y a plusieurs arbres frui- 
tiers , tels que le pêcher , le cerisier et d'au- 
tres , qui donnent une gomme analogue quant 
à la nature et à la qualité intrinsèque , mais en 
très - petite quantité et ordinairement tirant 
un peu sur le brun. Cette partie de l'Améri- 
que méridionale , qui est le jardin botanique 
le plus riche et le mieux fourni du monde en 



( 483 ) 
végétaux utiles , possède une foule d'espèces 
très-différentes de celte gomme. L'algarrobo 
( mimosa algarrobo)^ l'esplno , les arbres les 
plus communs de ce continent en fournissent 
en abondance , sans que jusqu'à présent on 
se soit donné la peine d'en recueillir , et on 
achète celle qui vient d'Europe quatre réaux 
de Plata l'once , et même davantage. Il faut 
observer que les arbres dont nous venons 
de parler sont du môme genre que celui 
d'Orient. Un autre arbre en produit encore 
en plus grande abondance ; c'est le vilca : 
il naît sur les cotes des montagnes escar- 
pées , et dans les gorges oli règne une tem- 
pérature sèche et ardente. De son tronc , cou- 
vert d'une écorce inégale et rude , découle 
ce suc végétal , que l'an^ endurcit en forme 
de grains transparens , blanchâtres ou jau- 
nâtres , presque ronds , de grosseur inégale , 
et pesant depuis une drachme jusqu'à trois 
onces et plus. Il est très-facile d'en ramasser 
en peu de tems une quantité très-considé- 
rable. C'est une gomme parfaite , qui se dis- 
sout entièrement dans l'eau , et qui possède 
toutes les autres qualités qui distinguent la 
véritable gomme de la résine ou gomme - 
résine. Mais Técorce et les autres parties 



( 484 ) 

de cet arbre contiennent des principes bien 
différens du principe mucilagineux , insipide 
et huileux, qui constitue proprement l'essence 
de la gomme. L'ëcorce renferme un prin- 
cipe astringent , si fort et si marqué , que , 
lorsqu'elle est réduite en poudre grossière , 
on l'emploie pour tanner les peaux , aux- 
quelles elle communique une couleur rouge , 
agréable , par son mélange avec la chaux 
ou quelque lessive. Cela prouve que les dif- 
férentes parties d'un seul et même végétal 
contiennent souvent des principes très-dif- 
férens et même opposés les uns aux autres , 
tels que les principes astringens et mucilagi- 
neux , que l'on trouve à-la-fois dans cet arbre. 
Le meilleur tems pour la récolte de celte 
gomme , est la fin de la saison sèche , vers 
les mois d'août et de septembre , époque a 
laquelle les arbres recommencent à pousser \ 
après un repos de deux ou trois mois. 

§. XXIII. 

I^ouvel arbuste pénétré de camphre. 

On trouve cet arbuste en abondance dans J 
les gorges étroites et profondes qui descen- I 
dent du haut de la Cordillière aux districts 



( 485 ) 
ô/e Hajopaja et en partie à celai d'Arqué , 
qui appartient à la province de Cochabamba. 
Il exige une température assez douce , une 
chaleur modérée , et des terrains incultes , 
escarpés et secs , tels que les croupes élevées 
des cotes qui forment la descente de la Cor- 
dillière. Son odeur de camphre ^ forte et 
pénétrante , se fait sentir à une grande dis- 
tance. Sa hauteur est ordinairement de trois 
ou quatre pieds , tout au plus. Sa tige est 
droite , à-peu-près quadrangulaire , branchue , 
et couverte à la base d'une écorce mince , 
gercée , et de couleur grise : les branches sont 
minces, droites, et ordinairement couvertes 
de quelques gerçures ; les feuilles sont op- 
posées , linéaires , sessiles , entières et lisses 
des deux côtés. Les fleurs sont petites , blan- 
ches , à deux lèvres , et à lymbe inégal : la 
lèvre supérieure est très-courte , et partagée 
en deux j l'inférieure est partagée en trois , 
et la pièce du milieu est ronde et un peu 
plus large que celle des côtés. Le tube de 
la corolle est comprimé , égal au calice , et 
lisse : les anthères supérieures sont dans la 
gorge même de la corolle , et n'ont pres- 
que pas de filets. Le germe est ovale , com- 
primé , et partagé par une ligne longiludi- 



C486) 
naîe. Le slyle est pins court que le tube 
de la corolle , et capillaire ; le stigmate est 
pointu , conique et droit. Toutes les parties 
de cet arbuste , sur-tout les feuilles et les 
fleurs , sont pénétrées d'une odeur de cam- 
phre extrêmement forte et piquante , que Ton 
sent encore plus en serrant ou en écrasant 
quelques feuilles entre les doigts ou dans la 
main. Dans la distillation à l'esprit-de-vin , 
toutes ces parties donnent un esprit aroma- 
tique , fort et piquant , qui ressemble à l'es- 
prit-de-vin camphré , et qui en a les vertus 
et la force dans toutes les maladies exté- 
rieures dans lesquelles on fait usage de ce 
remède. La pou Ire de ses feuilles est anti- 
septique , soit à l'extérieur , soit à l'intérieur : 
elle est calmante et anti-spasmodique dans 
les affections hystériques ; et plusieurs prépa- 
rations de la même substance sont extrême- 
ment diaphorétiques. Je suis assuré de ces 
vertus par ma propre expérience , et par la 
pratique à laquelle j'ai été obligé de me li- 
vrer , et qui même m'occupe actuellement 
par intervalles , pour reconnaître les vertus 
et les propriétés d'une multitude de plantes 
médicinales nouvelles. Cet arbuste mérite 
l'attention des chimistes et des médecins , et 



( 487 ) 
sur-tout une analyse exacte de ses principes ; 
pour savoir si Ton pourrait en extraire du 
camphre j matière que nous tirons à un prix 
exorbitant du Japon , de la Chine et de Su- 
matra , oii on le prépare par la distillation 
du laurus camphora. 

Dans MAlmanach Chimique de 1782, on 
lit une relation détaillée de la manière dont 
on retire le camphre dans les pays que je 
viens de nommer. Il me paraît Irès-à propos 
d'en donner ici la traduction , que voici : 
« Le camphre est une substance solide et 
volatile , que l'on retire de l'arbre appelé 
camphrier au Japon , à l'île de Bornéo et 
dans plusieurs autres endroits de l'Inde. Les 
gens de la campagne , qui le préparent au 
Japon et à la Chine, emploient la méthode 
suivante : Ils coupent le tronc , les branches 
et les racines en petits morceaux ; ils les 
mettent dans un alambic de fer ou de cuivre; 
ils jettent de l'eau par dessus , et remplissent 
le chapiteau de l'alambic de paille fine. Lors- 
que l'eau a bouilli pendant quelque tems , 
on trouve le camphre attaché à la paille en 
forme de petits grains jaunâtres. C'est dans 
cet état qu'on le reçoit en Hollande , encore 
impur et mêlé de paille : pour le purifier , 



( 488 ) 
on le sublime une seconde fois. Dans celte 
opération , il acquiert plus de sblidité et de 
pureté , plus de blancheur , et cette forme 
de pains ronds sous laquelle les hollandais 
le vendent à toute l'Europe. » 

S. XXIV. 

Des racines de la hamahama ^ espèce de 
valériane ^ remède spécifique contre les 
attaques d'épilepsie, 

La plante qui fournit cette racine se trouve 
dans les montagnes escarpées qui partent 
de la Cordillière des Andes pour pénétrer 
dans l'intérieur du continent , dans un climat 
doux et habitable , et dans des terrains secs , 
pierreux , et ordinairement couverts de buis- 
sons et de petits arbustes. Elle appartient 
au genre de la valériane , qui est si abon- 
dant dans les Alpes Péruviennes. Sa raciire 
est vivace , horizontale , assez longue , de la 
grosseur du doigt , ronde , brune en- dehors 
et blanche en-dedans lorsqu'elle est fraîche. 
Quand elle est sèche , elle répand une odeur 
forte et particulière qui ressemble beaucoup 
à celle de la valerianaphu ^ que l'on cultive 



( 489 ) 
dans les jardins botaniques d'Europe. Il est 
bon de remarquer que presque toutes les es- 
pèces de valériane que produit cette partie 
de l'Amérique, participent plus ou moins à 
cette odeur propre à leur genre. Les gens du 
pays rappellent en quelques endroits hama' 
hama ; mais presque par - tout ailleurs , elle 
n'a point de nom , sort fatal que partagent 
des milliers de végétaux de l'Amérique mé- 
ridionale , parce que les habitans n'ont pas 
les connaissances nécessaires pour en tirer 
parti. L'épilepsie , plusieurs attaques liysté- 
riliques , et tous les maux de nerfs si ré- 
pandus dans le pays , m'obligèrent à em- 
ployer cette plante, dont j'ai éprouvé, dans 
une foule de cas, la vertu anû-épileptique , 
anti-hystérique et nervine. Fabio Columna , 
célèbre botaniste ancien , fut attaqué d'épi- 
lepsie , et , dans ses voyages à la mer Noire , 
il eut le bonheur de se guérir parfaitement 
par l'usage continué de la valeriana phu j 
çt l'on peut assurer que la plante américaine 
ne le cède en rien à celle d'Orient. Quant à 
ses autres vertus médicinales , elle est bonne 
contre les obstructions diurétique , anti-hel- 
mentique et anti-paralytique , et elle mérite 
un rang distingué dans le catalogue des 



C490) 
plantes nouvelles utiles en médecine. La meil- 
leure manière de l'employer , est de Tadmi- 
nislrer en poudre, ou préparée par une lé- 
gère décoction. L'infusion dans le vin de li- 
queur , avec un peu de limaille de fer, a 
produit également le meilleur effet dans les cas 
où l'on avait besoin à-la-fois de remèdes to- 
niques et nervins. 

§. XXV. 

Des racines de la catacata ^ valeriana 
catacata). 

On trouve cette plante sur les hauteurs de 
la Cordiilière , dans des endroits pierreux, 
et ordinairement sur ces roches escarpées 
d'où découlent continuellement des ruisseaux 
qui arrosent le peu de terre qu'on j trouve. 
La racine est la partie que l'on emploie ea 
médecine : elle est vivace , grosse, très lon- 
gue, amincie dans la partie inférieure, comme 
les racines fusiformes ; la chair est blanche , 
et l'odeur ressemble à celle de l'espèce précé- 
dente , qtioique plus faible. Les feuilles sont 
pinnées , longues de deux à trois pouces , 
et lisses des deux côtés. Les tiges ont or- 
ainairement neuf pouces de haut ou à-peu- 



( 49« ) 
près. Les fleurs sont petites , blanches , et se 
réunissent en forme d'épi. Elle est stomacale , 
roborative et anli-spasmodique. On l'emploie 
en outre dans les mêmes maladies que la pré- 
cédente. Je l'ai vu produire également les 
meilleurs effets dans les attaques d'épilepsie , 
en l'administrant de la manière décrite ci- 
dessus. 

§. XXVI. 

Des racines de tamitani ^ du genre de la 
gentiane ^ ( gentiana tamitani ). Remède 
fébrifuge. 

Le tamitani ou gentiane des Andes , est une 
autre plante médicinale que l'on ne trouve que 
dans les pâturages des glaciers de la Cordil- 
lière. Ses fleurs , grandes et jaunes , produi- 
sent le plus bel effet sur ces hauteurs, lors- 
qu'elles sont couvertes d'une légère couche 
de neige. Les indiens l'appellent tamitani , 
nom très-fréquent dans l'idiome quichoa , et 
qui même est commun à plusieurs autres 
plantes de la Cordillière. Cette plante ne 
fleurit que dans les mois oii il tombe de la 
pluie , qui , pendant toute l'année , se convertit 
Çn neige et en grêle, d'une manière efl'rayaute , 



c 492 ) 

sur le sommet de la Cordillière. La fleur est 
très - grande , jaune et campaniforme. Les 
feuilles sont radicales , oblongues , étroites, 
obtuses , à trois nervures en - dessous , et 
lisses des deux côtés. Elle est entièrement 
différente de la gentiana lutra , et beaucoup 
plus petite. La racine est vivace , perpendicu- 
laire , de deux à cinq pouces de long , ronde, 
et garnie de beaucoup de fibres de couleur 
jaune et d'une saveur très-amère. C'est cette 
dernière qualité qui constitue la vertu mé- 
dicinale de la plante , et qui appartient à la 
classe des remèdes toniques , roboratifs , sto- 
macaux et fébrifuges. C'est avec raison que 
plusieurs auteurs vantent la racine de gen- 
tiane pour les fièvres intermittentes. En ef^- 
fet , en voyageant dans les pays oii les fièvres 
tierces et quartes font de cruels ravages , 
j'ai eu le bonheur de les guérir parfaite- 
ment , en substituant cette racine au quin- 
quina , praemissis praemittendis . Il est bien 
singulier que les habitans du Pérou , où naît 
le remède le plus héroïque qu'ait produit la 
nature , aient une aversion et une répu- 
gnance générale pour l'usage du quinquina , 
même dans les maladies qu'il soulage et qu'il 
guérit infailliblement et presque momentané- 



( 493 ) 
ment ; en observant les précautions néces- 
saires qu'en exige l'usage. Mais on ne doit 
pas en être surpris , quand on considère les 
mauvais effets et les ravages causés par son 
application à contre-tems, et par l'ignorance 
des médecins du pays , qui augmentent or- 
dinairement tous les symptômes de cette ma- 
ladie , au lieu de les prévenir par les prépa- 
rations nécessaires. Celte fièvre estandémique 
dans les gorges et dans les vallées brûlantes 
de cette province. Mais c'est dans les mois 
pluvieux , depuis novembre jusqu'en avril , 
qu'elle exerce sa fureur , sans exception , sur 
toutes les classes d'habitans du pays ; et pour 
la gagner dans cette saison , il suffit de se 
mouiller les pieds dans les ruisseaux qui ar- 
rosent les vallées , ou de commettre le plus 
léger excès dans le régime diététique. Le 
quinquina est toujours le remède le plus spé- 
cifique ; mais de toutes ses préparations , la 
teinture spiritueuse est celle qui opère avec 
le plus d'efficacité , et sa vertu s'exalte infi- 
niment par l'usage du sel ammoniac ( mu- 
riate ammoniacal ) ou autres sels neutres , 
et par celui de quelque plante anti-scorbu- 
tique , administrée sous la forme la plus con- 
venable. Les indiens ont coutume de frotter 



( 494 ) 

avec les feuilles et les fleurs pilées de celle 
gentiane , les jambes et les cuisses des en- 
fans , lorsqu'ils paraissent avoir quelque dif- 
ficulté à niarcîier à l'âge ordinaire. Il paraît 
que la vertu tonique de cette plante for- 
tifie ces membres comru^ ils le désirent , 
puisque je n'ai jamais observé parmi ces 
indiens le rachitisme , maladie qui défigure 
tellement les os de ces parties dans le bas- 
âge , et qui est si commun daus le nord de 
l'Europe. 

§. X X V I ï. 

De Varnica des Andes. 

Cette espèce naît avec la précédente près 
des sommets couverts de neige de la Cordil- 
lière. Elle est de la classe de la singénésie , et 
ses caractères s'approchent du genre de \ar^ 
nica plus que de tout autre ; ses feuilles sont 
sinuées ; sa fieur unique est située au centre 
des feuilles radicales; elle est d'une couleur 
jaune d'or et d'une grosseur extraordinaire. 
Une fleur aussi belle est un phénomène sur- 
prenant dans cette région élevée de l'atmos- 
phère, et au dernier terme de la végétation. 
La racine est fibreuse j les fibres sont nom- 



(495) 
LreiTses, droites, longues et noîres, et d'une 
saveur particulière, piquante et amère. C'est 
cette partie qui est assez ulile dans la méde- 
cine. Elle résout efficacement les obstruc- 
tions des organes hypogastriques , qui sont la 
véritable cause des hydropisies si communes 
dans les provinces (lu haut Pérou. Ad.vjîiis- 
trée en forme de décoction, elle est diuré- 
tique, et par conséquent très-recommandable 
dans cette maladie, où il convient sur-tout de 
provoquer l'évacuation de l'urine. Une des 
causes qui disposent le plus h cette maladie , 
est l'extrême élévation de ce pays au-dessus 
du niveau de la mer. Cette élévation diminue 
considérablement la gravitation de l'atmos- 
phère qui, sur les plus grandes hauteurs, perd 
la moitié de son poids, comme le prouvent les 
observations faites avec le baromètre. La sur- 
face du corps humain entouré d'un fluide 
aussi raréfié , éprouve par conséquent une 
pression et une gravitation beaucoup moin- 
dres que celles auxquelles nous sommes ac- 
coutumés dans des lieux plus bas , oii l'effet 
en est bien plus sensible , parce que les co- 
lonnes d'air y sont plus hautes et plus pesan- 
tes. L'élévation du terrain fait que les solides 
de notre machine résistent moins à l'impul- 



C496) 
sîon des fluides , ce qui doit occasîoner in- 
failliblement des extravasions d'humeurs dans 
le tissu cellulaire. Toute la classe des remèdes 
hydragogues forts est inutile dans cette ma- 
ladie, et cause des rétentions d'urine. 

On emploie aussi depuis quelque tems cette 
plante dans les maladies vénériennes, et pour 
diverses espèces d'exanthèmes cutanés. 

§. XXVIII. 

La carioph^llata des Andes, 

On trouve cette plante rare à la descente 
des hauteurs de la Cordillière des Andes , vers 
la partie intérieure des montagnes , dans des 
endroits humides et sombres, et sous une tem- 
pérature assez douce. Elle appartient au genre 
du geum; sa fleur est petite, jaune, et les 
feuilles ressemblent beaucoup à celles du 
seum urbanum. La racine est vivace, hori- 
zontale, et couverte de tous côtés d'une infi- 
nité de fibres latérales , minces , longues et 
blanchâtres. L'odeur de cette plante est extrê- 
mement agréable, aromatique et semblable 
à celle du clou de girofle : la saveur est aussi 
la même , quoique plus faible. Quant aux 
vertus , elle est chaude , aromatique , slonia- 



(497) 
cale et fortifiante, sur -tout pour les sujets 
de complexion pituiteuse et phlegmatique. 
On peut même profiter de sa saveur agréable, 
en l'employant en petite quantité dans les 
alîmens, où elle est à coup sûr moins dange- 
reuse que le girofle de l'Inde orientale. 

§. XXIX. 

De la guachanca ( euphorbia guachanca ) , 
nouveau remède purgatif. 

La plante qui fournit cette racine est du 
genre de l'euphorbe ou tithimale. On la 
trouve à la descente de la Cordillière,sur des 
croupes élevées et escarpées, à une tempéra- 
ture douce , et ordinairement dans les pâtu- 
rages bas et sauvages de cette contrée. La 
racine est la partie employée dans la méde- 
cine : les indiens s'en servent dans leurs ma- 
ladies et en connaissent bien les effets. C'est 
un tubercule vivace , assez gros , plus ou 
moins long, oblong ou ovale, mais ordinai- 
rement arrondi , pesant depuis une once jus- 
qu'à dix et plus , couvert en-dehors d'an épi- 
derme mince et gris ; l'intérieur est formé 
d'une masse solide , blanche, et qui présente 
des rayons qui divergent du centre à la cir- 
IL a, 32 



( 498 ) 
conférence. Toute la plante, lorsqu'elle est 
fraîche, est pénétrée d'un lait blanc, épais et 
très-abondant. Vers l'endroit d'où sortent les 
tiges , qui sont communément en grand nom- 
bre , il y a des nœuds irréguliers recouverts 
d'écaillés sèches , arides et gercées. Elle dif- 
fère, par ses caractères, de Veuphorbia tube^ 
ro^^z ^ plante connue des botanistes. La racine 
est le purgatif employé le plus communé- 
ment par les indiens du Pérou. Ils la coupent 
en petites tranches minces qu'ils font sécher j 
ils réduisent ces tranches en poudre , dont il 
suffit de prendre une drachme ou un peu 
plus pour produire un effet qui , quelquefois 
même, est violent. Enfin c'est un purgatif 
fort et drastique dont l'usage demande de la 
circonspection. Quand les indiens ont outré 
la dose de ce remède , ils boivent de la chicha 
de maïs, ce qui suffit pour adoucir l'action 
violente du purgatif Cette plante est très- 
abondante dans les endroits que j'ai indiqués , 
et sur-tout dans le district d'Yapaya , qui ap- 
partient a la province ou intendance de Co- 
chabamba. 



( 499 ) 
§. XXX. 

T>e r agave vivipare, 

Verum... euro etrogo, et omnis in hoc sura. 

HOB-AT. 

Les éloges multipliés que la gazelle de 
Madrid fait des vertus de l'agave et de la 
bégonia , pour la guérison des maladies véné- 
riennes rebelles au mercure, m'ont fait re- 
doubler d'attention pour observer ces plantes 
si communes dans toutes les provinces duL 
Pérou : j'avais même déjà fait plusieurs obser- 
vations sur la première, avant d'avoir con- 
naissance des notices de la gazette. Je vois en 
outre que , dans la dernière édition des Elé^ 
mens de médecine pratique du célèbre Cul- 
len, on a inséré, tome IV, un résumé des 
effets produits par ces deux nouvelles plantes 
apportées de la Nouvelle Espagne par le doc- 
teur Balmis, et administrées, dans l'hôpital de 
Madrid, à plusieurs vénériens , sous l'inspec- 
tion et sous la direction de plusieurs méde- 
cins nommés par Sa Majesté. Sans m'arrêter 
aux exagérations de la gazette , ni à l'avis peu 
réfléchi des médecins, je vais rendre compte 



( 5oo ) 

de ce que Texpénence m'a appris de l'usage 
que les indiens du pays font de cette plante. 
On ne connaît pas d'une manière sûre l'es- 
pèce d'agave ou de bégonia dont il s'agit dans 
la gazette et dans les observations faites a 
l'hôpital de Madrid. Tout ce que je dis ici 
doit s'entendre de l'agave vivipare : j'en aver- 
tis pour éviter la confusion que doit néces- 
sairement causer l'application inexacte d'un 
nom générique qui renferme tant d'espèces 
dont les vertus ont peu d'analogie. Cette belle 
plante croît dans la plupart des gorges de la 
Cordillière des Andes , sous la température 
la plus sèche et la plus brûlante , et dans des 
terrains escarpés et arides. La partie infé- 
rieure de la racine est formée par la réunion 
de fibres simples , longues , extrêmement 
fortes et tenaces , de couleur blanchâtre ou 
rouge. La partie supérieure qui sort en- 
dehors se partage , à sa superficie même , en 
plusieurs branches souvent plus grosses que 
la cuisse , dans la plante adulte. Toutes ces 
branches sont recouvertes en -dehors d'une 
écorce rude , écailleuse et noire , que Ton 
croirait, au premier coup - d'œil , avoir été 
brûlée : le centre en est fibreux , et l'anneau 
lexlérieur contigu à l'écorce est formé d'une 



( Soi ) 
substance blanche , solide et cliarime. En la 
coupant dans quelque sens que ce soit , lors- 
qu'elle est fraîche, il en découle un suc trans- 
parent, visqueux, de la consistance du miel, 
et qui a une odeur propre. Les feuilles sont 
cannelées, dentelées, épineuses, et terminées 
par une pointe alongée, roide et piquante. 
La tige se partage en un grand nombre de 
branches qui, a la fin des mois pluvieux, se 
trouvent chargées d'une immense quantité 
de rejetons dont le poids fait pencher à terre 
la tige, quelque élevée qu'elle soit , et alors le 
mouvement de l'air suffit pour en séparer ces 
rejetons , qui tombent et prennent racine 
aussitôt, pour la plupart , au moyen de leurs 
filets ou fibres , par une disposition singu- 
lière de la nature. La partie supérieure de la 
racine est celle que l'on emploie dans la mé- 
decine. Le suc dont nous avons parlé s'ap- 
plique en substance aux plaies et aux ulcères 
malins, pourris et invétérés , sans en excepter 
les vénériens ; on en obtient les meilleurs 
effets , et même ordinaû^ement une guérîson 
complète. Ce suc est un remède détersif, dé- 
puratif et fondant à un très-haut degré. La 
racine en poudre possède les mêmes vertus , 
mais à un degré plus faible. On l'administre 



( 502 ) 

mlérieiirement,soit en pillules ,vSoît en extrait 
comme la cigûe , ou en infusion légère. A l'ex- 
térieur, on remploie mêlée avec dlfférens 
onguens ou emplâtres, ou sous forme d'em- 
Lrocations ^d'épithêmes ou de fomenlations , 
avec le lait, l'eau ou l'eau-de-vie. Son usage 
intérieur exige de la circonspection , et on ne 
doit la donner qu'à Irès-petite dose , parce 
qu'elle irrite violemment le système nerveux; 
et je suis étonné que Balmis l'ait administrée 
à si énorme dose dans les hôpitaux de Madrid. 
J'ai vu d'excellens efï'ets de son usage inté- 
rieur et extérieur dans les tumeurs scrophu- 
leuses et séreuses , dans les plaies de Xuterus 
et dans les fleurs blanches qui procèdent d'une 
cause vénérienne 3 dans la chlorosis, dans les 
douleurs rhumatismales, arthritiques, et dans 
la goutte ; dans les plaies scorbutiques de la 
bouche, et pour guérir la pourriture et le 
gonflement des gencives , occasionée par le 
scorbut. Prise intérieurement à grande dose 
avec un véhicule chaud et convenable , elle 
excite toujours une sueur abondante. Comme 
la plante dont je parle pourrait être diffé- 
rente de celle du Mexique , il serait à désirer 
que quelque médecin habile s'en servît pour 
la continuation des recherches sur les pro- 



( 5o5 ) 

prîétés de Tune et de l'autre, dans les mala- 
dies indépendantes du virus vénérien, 

§. XXXI. 

De la bégonia» 

C'est une des plantes les plus abondantes 
dans les montagnes des Andes. Dans le rap- 
port des essais faits par ordre du roi dans les 
hôpitaux de Madrid , on ne détermine pas 
Tespèce de cette plante que Ton employa 
avec la précédente , quoique ce genre ait été 
considérablement augmenté par les recher- 
ches de Joseph - Nicolas de Jacquin , mon 
maître , et par celles d'autres célèbres bota- 
nistes. Celle dont je parle est la bégonia ane-- 
monoïdes à feuilles rondes et collées à la tige, 
la seule espèce qui , dans ce royaume , se 
trouve hors des Andes, sur les croupes de 
de cette chaîne de montagnes , à une tempé- 
rature rude et froide. La racine est un tuber- 
cule vivace; la chair en est succulente et 
rouge 5 elle est extrêmement irrégulière, et sa 
figure vari^ beaucoup 5 la superficie est iné- 
gale et rude. Sa fleur, qui est belle et cou- 
leur de rose , surpasse en grandeur celle de 
toutes les espèces connues de ce genre ,. et; 



( 5o4 ) 

ressemble , au premier coupd'œil , à celle des 
renoncules et des anémones ; les feuilles sont 
rondes , et ont à leur base celte section obli- 
que qui caractérise tout le genre. Je la re- 
çfarde comme moins drastique que celle que 
Balmis a apportée de la Nouvelle Espagne. 

§. XXXII. 

De différentes espèces de quinquina ou de 
cascariLla ^ quêtai découvertes en voya- 
geant dans des terrains oii on ne les avait 
pas encore observées. 

Enfin , dans ce traité de plantes médici- 
nales, je dois faire mention de dijQférentes 
espèces de quinquina ou cascarilla , et des 
endroits qui les produisent abondamment , et 
dont on n'a jamais tiré cette substance si 
utile et si intéressante pour l'Etat. Quoique 
l'on exploite les bois de cascarilla aux envi- 
rons deLoxa,d'Andamarca, de Huanuco, etc. 
cet arbre ne manque pas dans la partie des 
Andes qui se prolonge vers le sud , et il y en 
a même pour plusieurs siècles, puisqu'il cou- 
vre des centaines de lieues oii l'homme à 
peine a pénétré , et où l'on trouve plusieurs 
espèces d'excellente cascarilla. Au moins, 



( 5o5 ) 
quant à moi seul, je puis indiquer plus de 
cinquante endroits que j'ai découverts dans 
mes longs voyages à ce continent , et dont 
on n'a jamais tiré une livre de cette écorcej 
tels que le commencement des célèbres mines 
d'or de Tipuani et les environs, les districts 
de Challans , Songo , Pelecbuco , Apolobamba , 
Carabaya , les montagnes de Paucastambo , 
celles de Guamanga, de Tambo, et une infi- 
nité d'autres de ces contrées , depuis Lima 
jusqu'à la ville de la Paz, chez les yungas de 
Coroico, Chulumani , Yrupana , Suri, Cana- 
mina , Yuracarces, jusqu'aux environs de 
Santa-Cruz , et dans toutes les montagnes 
qu'il y a entre cette ville et celle de Cocha- 
bamba. Dans tous ces lieux on trouve diffé- 
rentes espèces de cet arbre. La première est 
la cascarilla à feuilles violettes en-dessous j la 
seconde, celle a feuilles oblongues, étroites, 
et à tige peu élevée ; la troisième , qui est la 
plus grande de toutes , a une tige élevée , 
forte , les feuilles sont larges et ovales , l'é- 
corce se partage en fibres minces, fragiles, et 
d'une couleur assez vive. On doit croire que 
si l'on pénétrait davantage dans l'intérieur 
de ces bois, on en trouverait encore d'autres 
espèces non moins importantes. L'Etat aura 



( 5o6 ) 
toujours le moyen de pourvoir al)ondamment 
tout le globe de ce remède héroïque , quand 
bien même une exploitation fréquente, con- 
sidérable et suivie , détruirait une partie des 
bois de ces cantons. 



(5o7 ) 



SUBSTANCES VEGETALES 

UTILES PANS LES ARTS. 

Nouvelles matières pour la teinture. 

§. XXXIII. 

JDu bois de Varhre de tara ^ ( cœsalpîna 
tara. ) 

Le tara est un arbre que Ton cultive dans 
les jardins de presque tous les endroits tem- 
pérés du Pérou , à cause de son bois très- 
utile dans la teinture, et de son fruit en forme 
de gaine , que Ton emploie ordinairement 
comme substance astringente , dans la fabri- 
cation de Tencre. Cet arbre conserve toute 
Tannée sa verdure et ses feuilles j et dans les 
montagnes, il résiste aux gelées de juin et de 
juillet, qui font descendre le thermomètre de 
Fahrenheit au point de la congélation. Il est 
d'une hauteur ordinaire : le tronc est droit , 
branchu , recouvert d'une écorce grossière , 
rude, grisâtre 3 le diamètre en rst assez con- 



( 5o8 ) 
sidérable. La partie supérieure el les bran- 
ches sont couvertes d'ëpiiies dures et fortes. 
La partie extérieure du bois est blanche ; mais 
l'intérieure est d'un rouge vermeil. C'est 
cette dernière qui le rend propre à la tein- 
ture. Les fleurs sont jaunes : le fruit ou gaine 
est d'un rose pâle tirant sur le jaune dans 
quelques endroits, entièrement lisse; il con- 
tient beaucoup de graines, que la plus légère 
pression entre les doigts suffit pour séparer 
de leur enveloppe, qui se réduit en poudre 
blanche et astringente. D'après ses caractères 
botaniques, il est du genre de la caesalpina ; 
et c'est une chose à remarquer que le bois de 
teinture le plus célèbre k la Chine et dans 
l'Inde , le sapan ( caesalpina sapan ) , appar- 
tienne au même genre , et qu'on le cultive 
actuellement en abondance dans le jardin 
botanique de la compagnie des Philippines , 
près de Manille, capitale de ces îles. Le bois 
de tara est différent du campêche et du mo- 
ra^ete; et autant que j'ai pu m'en informer^ 
on n'en a jamais exporté du Pérou pour l'Eu- 
rope, dans la vue de l'employer dans les tein- 
tures comme les autres. Les couleurs que l'art 
en lire sont recommandables par leur fixité 
et leur permanence, parce qu'outre la partie 



( 5o9 ) 

colorante , ce bois contient un principe astrin- 
gent dominant qui, conjointement avec les 
mordans convenables , constitue la base de la 
fixité des teintures. L'eau où l'on fait bouillir 
ce bois réduit en poudre , se teint d'abord 
d'un beau violet clair ; mais par la continua- 
lion de l'ébuUition , elle acquiert une couleur 
de plus en plus foncée , et elle passe à un 
brun sombre désagréable à la vue; maisFalun 
lui rend à l'instant sa couleur primitive. Les 
dissolutions de fer produisent une couleur 
d'un violet foncé tirant sur le noir , et le prin- 
cipe astringent de la teinture précipite en 
partie cette substance métallique. Les disso- 
lutions de cuivre , particulièrement le vitriol 
( sulfate ), produisent le même effet j mais ce 
précipité est dissoluble par l'alkali , et dans 
cet état la teinture donne au coton une cou- 
leur d'un bleu foncé , durable et semblable à 
celle de l'anil ( indigo ), qui résiste à l'action 
du savon et de la lessive, mais qui est altérée 
par les acides. Avec le sucre de plomb ( acé- 
tate de plomb ) et avec l'alun , cette teinture 
donne de belles couleurs violettes , inaltéra- 
bles , et à toute épreuve. 

Le fruit ou gaine, outre le principe astrin- 
gent, contient encore une autre substance 



( 5io ) 
colorante plus faible. Un sac de colon qne 
l'on fait bouillir pendant quelque tems dans 
une décoction plus ou moins forte de ce fruit, 
et que Ton passe ensuite dans une dissolution 
chaude du millo que nous avons décrit § 2 , 
se teint immédiatement en gris très- fixe, et 
plus ou moins foncé, selon la force de la dé- 
coction du fruit du tara et de la dissolution 
d'alun. Celte couleur, que Ton recherche tant 
pour les bas de soie , s'obtient ainsi par le 
moyen de ce fruit et du millo , avec la plus 
grande facilité , et sans avoir besoin d'eni- 
ployer le vitriol ni aucune autre préparation 
métallique. Le même fruit pulvérisé, après 
en avoir séparé les graines, et mêlé avec une 
préparation quelconque de fer, telle que vi- 
triol, couperose ou sulfate, produit de l'encre 5 
et en l'employant de la même façon pour la 
teinture, il donne à la laine et au colon une 
couleur noire, bonne , mais qui tire toujours 
sur le violet. Les substances astringentes sont 
la partie la plus essentielle pour la bonté et 
la fixité des couleurs. Sans le concours de 
quelque principe astringent , les meilleurs 
niordans manquent d'activité ; et c'est une 
précaution indispensable que d'ajouter aux 
matières colorantes 5 privées de ce principe, 



(5.1 ) 
quelque antre substance qui supplée à ce dé- 
faut, mais sans altérer la couleur primitive. 
Une des premières et des principales prépa- 
rations que donnent les chinois aux toiles de 
coton destinées pour leurs précieux ouvrages 
peints des couleurs les plus fines et les plus 
brillantes, c'est de les imprégner fortement 
dans du lait de buffle ,oii l'on a fait infuser du 
cadon , fruit extrêmement aigre , âpre , astrin- 
gent et glutineux. Ils pratiquent cette opéra- 
tion non-seulement pour les peintures noires , 
mais ils la répètent même plusieurs fois après 
avoir blanchi la toile , pour l'application des 
différentes couleurs retirées du bois de sapaii 
par le moyen de l'alun ; et même ces cou- 
leurs seraient encore peu durables, s'ils n'em- 
ployaient pas une autre teinture en forme de 
bain complet, préparé avec une racine nom- 
mée la cJiasa ^ également astringente , et 
propre à donner à ces couleurs le plus grand 
degré de perfection. Dans les fabrifpies d'Eu- 
rope , la noix de galle , l'écorce de grenade , 
et quelques autres substances suppléent au 
défaut du cadon et de la chasa de la Chine. 
Mais leur activité est reconnue pour être 
bien inférieure ; et c'est au défaut de sem- 
blables drogues en Europe, qu'il faut sure- 



( 5l2 ) 

inent attribuer en partie rinfcrîorilé des pro- 
duits de l'industrie européenne de ce genre , 
compares à ceux de Tlnde. C'est pour cela 
que dans mes recherches je me suis sur-tout 
appliqué à découvrir de semblables substan- 
ces , qui n'ont intrinsèquement aucunes par- 
ticules colorantes, mais dont le concours avec 
les matières employées dans les teintures , 
produit la bonlé et la fixité des couleurs. Le 
fruit du tara dont je m'occupe dans ce mo- 
ment , est une de ces substances , et pourrait 
s'acclimater dans les provinces méridionales 
d'Espagne, auxquelles il procurerait un nou- 
vel arbre très-utile pour cette branche de la 
teinture. Cet arbre , comme je l'ai dit ci -des- 
sus, résiste dans ces montagnes et sans aucune 
précaution , aux froids et aux gelées qui font 
descendre le mercure au terme de la glace , 
c'est-à-dire à 52 degrés du thermomètre de 
Fahrenheit , froid que l'on observe rarement 
sur les côtes de Valence et de Murcie , et géné- 
ralement sur toutes celles de la Méditerranée. 
Sa culture n'exige d'autre instruction que les 
règles communes que l'on suit pour cçlle de 
tous les arbres fruitiers d'Europe, et il vient 
aussi bien dans les terrains secs et un peu 
pierreux, que dans ceux qui sont gras et fer- 



( 5i5 ) 

tlîes. Je me regarderai comme récompensé 
de mes recherches et de mes travaux sur cette 
matière, si j'ai le bonheur de voir réaliser ce 
projet aussi simple que bienfaisant. 

L'autre substance analogue à la précé- 
dente , en ce qu'elle renferme un principe 
fortement astringent , est le fruit , gaine ou 
gousse d'un arbre nommé algarrobilla. Cet 
arbre croît dans les gorges oii règne une tem- 
pérature sèche et ardente, et il appartient au 
genre des mimosa, très-communes dans tout 
le Pérou. Son fruit est plus court et plus dur 
que le précédent , comprimé , lisse , de cou- 
leur noirâtre ou brune : réduit en poudre il 
produit une farine semblable ; mais d'une 
couleur jaunâtre , et d'une saveur non-seu- 
lement austère et astringente , mais presque 
stiptique. Les toiles de coton trempées pen- 
dant quelque tems dans une légère infusion 
de ce fruit , y acquièrent une couleur jaune- 
pâle, et les couleurs y mordent mieux et sont 
plus durables que sur les toiles qui n'ont pas 
reçu cette préparation. 



II. a. 55 



(5i4) 
§. XXXIV. 

T>u bois jaune nommé chirisigui , ( herbe ris 
chirisigui, } 

L'arbuste qui produit ce bois est très-abon- 
dant dans les montagnes qui descendent du 
haut de la Cordillière, vers les vallées et les 
gorges des provinces de Cochabamba et de 
Charcas. Dans ce pays , il s'élève ordinaire- 
ment à la hauteur d'un homme plus ou moins , 
et les tiges sont minces ; mais dans les gorges 
voisines des Andes , l'humidité continuelle 
d'un terrain moins aride le fait souvent croî- 
tre de manière qu'il ressemble plus a un arbre 
qu'à un arbuste ; et , dans ces endroits , la 
grosseur de son tronc excède souvent celle 
de la cuisse. Les branches sont épineuses , 
ainsi que la pointe des feuilles : ses fleurs sont 
jaunes et suspendues en forme de grappes 
courtes. Le fruit est de grosseur moyenne, 
d'une saveur aigre -douce, et rempli d'une 
pulpe succulente et violette. Tout le bois est 
d'un beau jaune , et sa surface n'est recou- 
verte que d'un épidémie mince et gris. Son 
plus grand usage est pour les ouvrages dé- 



C 5x5 ) 
lîcals de menuiserie et de marquetteriez mais 
on l'emploie avec autant de succès pour fein- 
dre en jaune Ja laine et le coton. Celui-ci , en 
qualité de substance végétale prend , mieux 
que la laine , cette teinture qui est de même 
nature. L'alun est le mordant qui convient le 
mieux pour ces deux substances; mais on 
emploie aussi la couperose ( sulfate de fer ). 
Il est bon d'ajouter à la teinture quelque 
autre substance astringente , telle que l'écorce 
d'Alisier ou autres ; et il est même extrême- 
ment utile de tremper d'abord la toile de 
coton dans un léger bain d'écorce d'alisier, 
pour la plonger ensuite dans une forte tein- 
ture de bois de chirisigui , parce que la cou- 
leur en acquiert plus de force et de solidité. 
Les dissolutions de fer n'altèrent point cette 
teinture ; et c'est une preuve convaincante de 
l'absence du principe astringent qui change- 
rait nécessairement le jaune en verd obscur 

§. XXXV. 

T>ii bois jaune de Santa- Cruz. 

Les montagnes des environs de la ville de 
Sanla-Cruz produisent un autre bois jaune 
également utile pour les teintures de cette cou- 



(5i6) 

leur : selon toutes les apparences , Parbre qui 
le produit doit être d'une hauteur considérable 
et assez gros ; c'est du moins ce qu'indique 
suffisamment réchanlillon qui m'a été remis 
par le docteur Roca , missionnaire. J'espère 
avoir bientôt l'occasion de voir et d'examiner 
moi-même cet arbre , et de me procurer une 
quantité assez considérable de son bois pour 
faire les recherches nécessaires relativement 
à son usage dans la teinture. 



(5.7) 
AUTRES MATIÈRES 

POUR TEINDRE EN JAUNE. 

§. XXXVI. 

Le hois et les feuilles du molle ( schinus 
molle) , et les feuilles de la tola. 

Outre les deux bois dont je viens de parler; 
toutes les provinces du Pérou produisent en 
général l'arbre nommé niolle y et un grand 
nombre d'espèces de l'arbuste appelé la tola, 
qui sont les substances les plus abondantes et 
que, pour cette raison, les habitans emploient 
de préférence pour les teintures jaunes. Le 
molle est un bel arbre toujours verd , très- 
commun dans toutes les gorges tempérées ou 
chaudes de cet immense royaume, ainsi qu'en 
divers endroits du Mexique. Sa racine , son 
tronc , ses branches et ses feuilles sont forte- 
ment imprégnées d'une substance résineuse , 
balsamique, d'une odeur aromatique , et quel- 
quefois si abondante , qu'elle dégoutte natu- 
rellement du bout des branches et des feuilles, 



(5.8) 
el tombe a terre. En faisant bouillir ces parties 
de l'arbre , mais principalement les feuilles , 
pendant quelque tems dans une quanlité suflfi- 
sanlc d'eau , elles lui communiquent une cou- 
leur agréable jaune-pâle qui prend à l'instant 
sur la laine et sur le coton , pourvu que ces 
deux substances aient été trempées précé- 
demment dans une forte solution d'alun : de 
sorte, qu'en répétant les bains, elles se tei- 
gnent en jaune-foncé aussi brillant que du- 
rable. La substance résineuse contenue dans 
ces parties du molle , et qui est indissoluble 
par elle-même dans l'eau , semble produire 
ici un effet analogue a celui du principe as- 
tringent , peut-être avec quelque modification 
qui n'est pas assez connue. 

On appelle tola y différentes espèces d'ar- 
bustes qui croissent sur le penchant de la 
Cordillière , plus abondamment qu'ailleurs. 
Les indiens en distinguent diverses espèces, 
sous les noms de ninactola , ghirutola ^\.y7na- 
tola. Toutes appartiennent au même genre 
connu sous le nom de baccaris. Ce sont 
ordinairement des plantes à tige peu élevée , 
et qui sont quelquefois de la hauteur d'un 
homme. Les feuilles sont étroites, et les fleurs 
d'un blanc à demi-jaune, Toutes leurs parties 



( 5.9 ) 
sont , comme celles du molle , fortement im- 
prégnées d'une substance résineuse, gluante, 
tenace , d'une odeur particulière et désagréa- 
ble. Cela rend ces arbustes très-précieux pour 
les fourneaux à briques , pour les poteries , 
pour différentes opérations métallurgiques 
dans quelques endroits , et sur-tout pour la 
calcination de plusieurs métaux , quoique la 
chaleur qu'ils produisent , soit très-passagère 
et presque momentanée. Ce défaut est com- 
pensé par l'abondance , et par la facilité avec 
laquelle on trouve ce combustible dans les 
montagnes les plus dénuées de tout. En faisant 
bouillir pendant un instant les branches et 
les feuilles dans une quantité suffisante d'eau, 
on obtient une teinture jaune aussi bonne que 
celle du molle , pour la laine et le coton. Outre 
cela, ces arbustes contiennent plus de prin- 
cipe astringent que le précédent , puisque la 
dissolution! du fer en change le jaune en verd- 
obscur. La couleur produite par plusieurs de 
ces arbustes tire naturellement sur le verd , et 
les gens du pays se servent effectivement de 
quelques espèces pour teindre en verd. 



( 520 ) 

§. XXXVII. 

Du chapi de Yungas y viatière propre à teîjt' 
dn 

Les montagnes de la Cordillière des indiens 
cliiriguanaes et chaneses , et les districts voi- 
sins du lac Itomina produisent ce végétal , qui 
est une plante grimpante , ou espèce de petit 
jonc connu vulgairement sous le nom de 
JPayco. On en récolte annuellement des quan- 
tités considérables , à cause du grand usage 
qu'on en fait pour la teinture dans ime infinité 
de produits de l'industrie du pays. On le re- 
çoit communément sous la forme de pains 
ronds pesans depuis huit onces jusqu'à une 
livre , et qui ne sont composés que des fils 
de ce jonc entrelassés. Les tiges sont très- 
longues , rondes , très-cassantes , de la gros- 
seur d'un tuyau de plume de pigeon , grises 
ou blanchâtres avec quelques nuances de 
rouge à l'extérieur , et en dedans de cou- 
leur de rose-pâle , ou rouges par intervalles , 
aux endroits oii la plante vivante s'accrochait 
aux arbres et aux arbustes voisins. Cette ex- 
trême fragilité fait qu'il est très - aisé de la 



( 5oi ) 

réduire en poudre grossière dans un mor- 
tier en la broyant sur une pierre j et c'est 
dans cet état qu'il faut l'employer pour la 
teinture. En faisant bouillir cette poudre 
dans une suffisante quantité d'eau , elle com- 
munique à ce liquide une couleur rose-pale 
qui , par le moyen de l'alun , prend immé- 
diatement sur les toiles de coton , quoiqu'elle 
soit toujours faible j mais sa plus grande 
consommation est pour les teintures en laine 5 
parce qu'elle donne à cette matière , avec les 
préparations nécessaires , une belle couleur 
rouge , assez vive , qui ressemble à Fécarlate , 
quoiqu'elle soit d'une qualité bien inférieure. 
C'est la matière végétale dont j'ai fait men- 
tion au § 21 , et qui fournit la couleur favo- 
rite des gens du pays , en observant la mé- 
thode suivante. Après avoir dégraissé soi- 
gneusement la laine en fil destiné à la teinture , 
ou la trempe dans une solution d'alun ; et l'on 
emploie ordinairement pour cela le millo 
décrit §. 2. Quand les fils sont lavés et séchés , 
on leur donne une légère couleur jaune, parle 
moyen des feuilles du molle , ou quelquefois 
avecla cochenille sauvage du p^ys, autrement 
nommée le via^no. La couleur que la laine 
acquiert dans ce dernier cas , est un violet 



( 522 ) 

clair, qui est la couleur propre que la coche- 
nille produit avec l'alun. On lave une seconde 
fois la laine en fîl , et on la passe dans un bain 
lin peu fort de bejuquillo ou chapi réduit en 
poudre; mais, au lieu d'eau, on emploie pour 
ce bain une décoction légère et transparente 
de farine de maïs , que les gens du pays ap- 
pellent j//?z^ dont la disposition naturelle à 
la fermentation acide , augmentée par une 
chaleur modérée , paraît influer sur la subs- 
tance végétale qui fait la base de la teinture. 
On met le tout dans un vase de terre d'une 
grande capacité, que l'on bouche pour l'ex- 
poser au soleil pendant le jour y et l'on a soin 
de remuer de lems à autre les fils qui trem- 
pent dans le liquide. Au bout de trois jours 
plus ou moins , et sans employer d'autre 
chaleur que cette digestion lente et conti- 
nuée , on trouve les fils parfaitement teints 
d'un rouge vif, semblable à l'écarlate. Dans 
les arts, les plus petites attentions sont quel- 
quefois de la plus grande importance pour 
la manipulation. Cette manière de teindre la 
laine en écarlate au moyen d'une substance 
purement végétale est incontestablement une 
invention qui appartient aux indiens du pays. 
Avant que le célèbre chimiste hollandais 



( 5^5 ) 
Drcbbel eût inventé la préparation cliimique 
singulière que l'on connaît aujourd'hui géné- 
ralement dans l'art de la teinture , sous le nom 
A.Q la composition y la couleur écarlate était 
inconnue , parce qu'aucun des mordans con- 
nus jusqu'alors n'avait la force et la propriété 
d'exalter le cramoisi de la cochenille jusqu'à ce 
point vif et brillant de l'écarlate qui éblouit 
la vue. Cette teinture indienne du chapi est 
pourtant bien inférieure à la bonne écarlate , 
parce qu'elle est toujours plus obscure , et 
n'a pas la vivacité qui caractérise l'autre. De 
plus , pour parler rigoureusement , elle ne 
résiste pas à l'action de l'air, ni aux épreuves 
ordinaires qui ne causent aucune altération 
à l'écarlate. L'homme instruit qui aura du 
goût pour la chimie et pour l'art de la tein- 
ture, tirera de la méthode que nous venons 
de décrire plusieurs conséquences utiles : d'a- 
bord , que la chaleur lente d'une digestion 
continuée agit avec autant d'efficacité que le 
degré de l'ébullition : en second lieu , que les 
acides végétaux faibles employés d'une cer- 
taine manière et dans certains cas, peuvent 
produire des effets analogues à ceux des aci- 
des minéraux les plus forts , comme cela est 
démontré dans l'opération que nous venons de 



(524) 

décrire, et par la teinlure sur soie que Von 
obtient du safran d'Alexandrie ( Carthamus 
tinctorïus ) ^ au moyen du suc de limon : et 
enfin, qu'il peut y avoir dans le règne végétal 
une infinité d'autres substances qui, par 
certaines manipulations et par l'emploi de 
nouvelles substances substituées aux an- 
ciens mordans, pourraient fournir, à peu 
de frais , une multitude de couleurs qui ne 
le céderaient ni en bonté, ni en beauté aux 
inventions les plus célèbres de l'industrie 
humaine dans ce genre. L'examen et une 
courte analyse du nombre prodigieux de vé- 
gétaux que produit cette partie de l'Améri- 
que, suffît pour occuper, pendant des siècles 
entiers , un homme également versé dans la 
botanique et dans la chimie, 

§. XXXVIII. 

De Vacliiote (bixa orellana ) , ou rocou des 
Français, 

On trouve ce petit arbre en abondance 
sur toutes les montagnes des Andes j et dans 
celles qui sont les plus rapprochées des in- 
diens yucarées dépendans de celle province , 



( 525 ) 
îl n'y a guère de jardin où Ton n'en trouve 
beaucoup de pieds. Oulre îa matière utile 
pour la teinture , cet arbrisseau est recomman- 
dable pour la singulière beauté de ses fleurs qui 
ont la couleur et la grosseur de la rose. C'est 
la graine que l'on emploie dans la teinture; 
elle est abondante et contenue dans des cap- 
sules épineuses : la couleur est un jaune- 
orangé 5 l'odeur est forte et désagréable , et 
se conserve toujours , quelque préparations 
qu'on lui donne. La lessive est le menstrue 
qui en extrait avec le plus d'activité les par- 
ticules colorantes , mais l'alun exalte la cou- 
leur et lui donne beaucoup plus de feu. Ce- 
pendant cette teinture est peu durable , puis- 
que l'air et sur- tout le soleil l'altèrent en peu 
de tems. Son plus grand emploi est pour les 
toiles de colon destinées à divers usages do- 
mestiques. On trouve aussi ce végétal en 
grande abondance dans les missions de Mo- 
xos et de Chiquitos , et dans les environs de 
la ville de Santa-Cruz. 



( 526 ) 

§. XXXIX. 

L'ayrampo (cactus ajrampo). 

Une espèce de tunilla (^cactus^ que Ton 
trouve dans les gorges tempérées qui avoi- 
sinent la Cordillière produit la semence dont 
il s'agit. On trouve la plante dans des terrains 
arides et stériles, où croît ordinairement cette 
famille de plantes qui s'étend en rampant par 
terre , de manière à étouffer toutes les autres. 
De cette graine renfermée dans des fruits 
ronds et épineux , on tire une couleur d'un 
"violet clair, vif et extrêmement agréable à la 
vue, mais très-superficielle et très-légère, 
quoiqu'elle acquière un peu de fixité et de 
durée par le moyen de l'alun , et de quel- 
ques autres mordans. 

§. XL. 

1)6 la papa {^patate ^ pomme de terre") 
violette, 

L'Amérique est la patrie des différentes 
espèces de papas (^solarium, tuberosum.^ ^ que 
l'on en a tirées successivement pour les cul- 



(527) 
tîver en Europe : et les liabîtans de cette partie 
du monde ont augmenté leurs ressources ali- 
mentaires de cette plante bienfaisante qu'ils 
ne connaissaient pas auparavant. Les provin- 
ces du haut Pérou produisent dans toute leur 
étendue , non - seulement les espèces dont 
l'Europe jouit actuellement, mais encore plu- 
sieurs autres qui sont inconnues dans ce con- 
tinent. Une de ces espèces est la papa violette 
que Ton ne mange pas, et qui ne sert unique- 
ment qu'à teindre en bleu ou en violet. Les 
indiens du Pérou la sèment comme les autres 
espèces dans les montagnes qui tiennent a la 
Cordiliière , et même sur leurs hauteurs. Elle 
est de grosseur moyenne , ronde , et recou- 
verte extérieurement d'un épidémie mince 
et gris. Toute la chair et le jus dont elle est 
imprégnée sont d'un violet obscur , presque 
noir. Les tiges, les feuilles et toutes les au- 
tres parties de la plante participent à cette 
couleur. On la coupe en tranches minces et 
on la fait sécher; et c'est dans cet état que les 
indiennes en font usage pour teindre en violet 
ou en bleu diverses parties de leurs habille- 
mens. L'alun conserve la couleur : le vitriol 
( sulfate ) de cuivre la fait passer à un bleu 
obscur et agréable ; mais la lessive rend tou- 



( 528 ) 
jours ces couleurs plus ou moins verles. IL 
ne serait pas diÏÏicile de transplanter cette 
espèce en Espagne par le mojen de ses ra- 
cines , ainsi que plusieurs autres plantes ali- 
mentaires très-utiles , qui trouveraient dans 
cette partie de l'Europe la même tempéra- 
ture que sur les hauteurs du Pérou. De ce 
nombre est l'oca ^oxalis tuberosa) et la qui- 
noa ( artiplex quinoa ) qui fournissent toutes 
les deux un aliment bon et sain. 

§. XLI. 

De Vanil (^ijidigo). 

Les montagnes voisines des Andes produi- 
sent en grande abondance ce précieux ar- 
buste. Les bords de la rivière de San-Mateo , 
aux environs de la mission de l'Assomption 
des indiens yucaraes , en sont couverts , et on 
dirait , au premier coup - d'oeil , qu'on l'y a 
semé exprès , quoique la nature seule s'en 
soit occupée. Il est également abondant dans 
la Nouvelle-Yunga de Chisqaioma , dans les 
gorges brûlantes de la rivière de Lambaya 
et de celle de Catacages , et dans beaucoup 
d'autres endroits du district de Vallegrande 



(529) 
et de Santa-Cruz; mais jusqu'à présent per- 
sonne ne s'est occupé des essais nécessaires 
pour tirer parti d'une matière aussi utile aux 
arts et au commerce. 

§. X L I I. 

Du cacao. 

Cet arbre précieux se trouve au pied de la 
dernière chaîne de montagnes qui descend de 
la Cordillière des Andes vers l'intérieur du 
continent , et sur-tout aux missions de Moxos, 
situées comme je l'ai dit. La graine que l'on 
récolte dans ces endroits , passe pour être 
d'une qualité supérieure et pour tme des 
meilleures de tout le royaume. On e»û a semé 
dans les montagnes voisines , habitées par les 
indiens yuacaraes : et dans l'endroit appelé le 
Coni y ainsi que dans la mission de la Asunta 
qui est dans le voisinage , on en trouve quel- 
ques plantations peu considérables qui don* 
nent déjà une récolte abondante. La première 
qualité ne le cède pas au. meilleur cacao de 
Moxos et d'Apolobamba , et la culture de 
cet arbre mérite toute l'attention du Gouver- 
nement. La vaste étendue de terrains que l'on 
trouve entre ces montagnes et Moxos, et leur 
II. a. 34 



( 53o ) 

fertilité bien connue, oOrent les plus grandes 
facilités pour encourager ce genre de culture. 

§. XLIII. 

Mémoire sur la culture du coton , et sur la 
manière d'en établir des fabriques dans 
cette partie de V Amérique, 

Le coton est un des produits les plus pré- 
cieux de l'Amérique méridionale , et cons- 
titue la partie la plus essentielle du bonheur 
de ses habitans. Cette matière et les précieu- 
ses étoffes qu'on en fabrique ont été une des 
principales raisons qui ont excité les nations 
européemies à diriger leurs premières navi- 
gations vers l'orient pour découvrir les Indes 
orientales. L'émulation y porta les nations les 
unes après les autres. Les portugais qui en 
firent la découverte , furent bientôt suivis par 
les hollandais , les anglais , les français , et par 
les autres puissances maritimes de l'Europe. 
Toutes étaient animées du désir de participer 
aux trésors qu'offrait le commerce de l'Inde 
Pour ne parler que du coton, les fabriques 
d'Asie et le commerce d'Europe en ont tiré 
des richesses immenses. Ces contrées orien- 



( 53i ) 
taies n'ont aucun avantage sur celle partie de 
l'Amérique , quant à la production de cette 
s.ibstance. Tous les royaumes et toutes les pro- 
vinces que l'on trouve entre les tropiques la 
produisent en abondance, et d'aussi bonne 
qualité qu'en Orient. Mais je dois dire que 
la disposition particulière du terrain de celle 
partie de l'Amérique méridionale et sa tem- 
pérature singulière , lui donnent un grand 
avantage sur les grandes Indes , et sont plus 
favorables à la culture de ce végétal. Les 
montagnes des Andes et toutes les provinces 
de l'intérieur situées à l'orient de la Cordil- 
lière , sont absolument semblables aux gran- 
«les Indes pour la situation , la température, 
et autres qualités. Ici , comme en Asie la 
moitié de l'année est pluvieuse , et l'au'lre 
sèche; et c'est celle dernière saison qui est 
a plus favorable pour faire fructifier et mûrir 
le colon. Autant une humidité modérée est 
avantageuse dans le terrain qui produit cet 
arbre , aulanl les pluies lui sont nuisibles 
parce que l'eau s'anêtant dans les gousses . 
es pourrit , et détruit la blancheur qui est 
la qualité la plus recherchée dans celte laine 
végétale. 

Cette partie de l'Amérique contient de 



( 552 ) 

vastes provinces exemples de cet înconvé* 
nient , et où l'on ne connaît ni pluies ni ora- 
ges. Toute la côte de la mer Pacifique , dans 
une étendue de plus de cinq cents lieues en 
longitude, jouit de celte singulière préroga- 
tive. Il règne ici un été perpétuel , et la sai- 
son sèche est invariable. Sans qu'il pleuve , 
Ja Cordillière fournit de l'eau en abondance , 
soit pour les besoins des habitans , soit pour 
arroser ses fertiles campagnes qui produi- 
sent les denrées les plus précieuses de la 
terre. Le colon y offre sans interruption , 
pendant toute l'année , des fleurs et des fruits , 
en différens états de maturité. Le produit est 
le double de celui des pays où on éprouve 
une alternative de sécheresse et de pluie , 
parce que , dans ceux-ci , on doit regarder 
la moitié de la récolte comme inutile, a cause 
des inconvéniens dont nous avons parlé. 

C'est pour cela , et pour les avantages con- 
sidérables dont jouit exclusivement cette par- 
tie du bas Pérou , que les habitans se sont 
appliqués a la culture de cette plante avec 
plus de soin et d'activité que ceux des autres 
provinces. Quelques-uns , au contraire , de 
tems immémorial , ont sacrifié leur argent 
pour faire venir celte plante de pays très- 



( 555 ) 
éloignés, au lieu de la cultiver dans le leur. 
Cette inaction et cette indolence des gens 
du pays, qui cependant ne peuvent se pas- 
ser d'une matière de première nécessité , a 
rendu tributaires la plupart des provinces de 
la côte. 

Celle de Cochabamba , dont la consomma- 
tion pour les fabriques et l'exportation des 
produits égalent peut-être celles de toutes les 
autres ensemble , offre les plus grandes faci- 
lités et des terrains propres a h culture de 
cette plante , dont on pourrait aisément four- 
nir tout le pays sans sortir de la province. 
Mais elle est restée, comme toutes les autres, 
dans l'inaction jusqu'à ces dernières années 5 
et il n'y a eu que l'activité et les sages me- 
sures du gouverneur actuel, qui aient été ca- 
pables de réveiller les habitans engourdis 
depuis îong-tems par l'indolence et la paresse, 
et de les engager à employer leurs bras à un' 
travail qui, en peu d'années, pourrait les 
rendre heureux. On peut compter parmi les 
terrains de la province les plus propres à 
cette plante, l'immense gorge de Rio-Grande, 
depuis le district d'Arqué jusqu'à l'extrémité 
de celui de Valle-Grande j les gorges de la 
rivière de Lambaya et de celle de Cotacages, 



( 534) 
<^ans le district d'Ayopaya,- la plupart des 
terrains des districts de Mizque , de Valle- 
Grande et de Santa-Cruz, et enfin les mon- 
tagnes des environs habitées par les indiens 
Yuracarees , Raches et Macotcnes , dans une 
étendue de plus de cent lieues de long , dont 
on ne connaît pas les limites intérieures. 

D'après le relevé exact des caisses royales , 
la ville seule de Cocliabamba consommait 
annuellement dans ses fabriques, de trente à 
quarante mille arrobes de coton , ce genre 
d'industrie étant le seul qui occupe les bras 
de sa grande population. Non-seulement cela 
procure des profits considérables au com- 
merce de cette ville, mais les classes infé- 
rieures qui s'occupent de ce genre de travail, 
en tirent la plus grande partie de leur subsis- 
tance. Les toiles de Cocliabamba , quoique 
inférieures à celles d'Asie, ont été pendant 
cette guerre l'unique ressource de ces pro- 
vinces de l'intérieur, et elles ont servi a. vêtir 
une multitude de personnes qui sans cela 
seraient restées nues, à cause du peu de com- 
munication que Ton a eu avec l'Europe, et du 
manque total d'étoffes étrangères. En consi- 
dérant les circonstances relatives à la situa- 
tion de ce pays et au caractère moral de ses 



( 555 ) 
habitans , il est utile et même nécessaire d'y 
encourager la culture du coton par tous les 
moyens possibles, ainsi que sa fabrication, 
qui s'y trouve encore dans l'enfance. Voici 
^es raisons sur lesquelles je me fonde. On 
trouve dans le centre du pays cette matière 
de la première qualité et en abondance ; les 
provinces qui jusqu'à présent ne se sont pas 
adonnées à ce genre de culture, jouiront de 
cette plante aussitôt qu'elles voudront en 
faire des plantations. Ces fabriques ne peu- 
vent nuire a. celles d'Espagne , qui se fournit 
tie coton dans ce pays même. Le fret, le 
transport et les droits d'entrée et de retour 
augmenteront nécessairement le prix des ob- 
jets fabriqués, de telle sorte qu'ils ne pour- 
ront être a l'usage que de la classe aisée, tou- 
jours la moins nombreuse. L'expérience a 
détruit les préjugés contraires chez les na- 
tions qui possèdent des colonies; et les anglais, 
dont les fabriques sont les plus florissantes 
de toutes , ont été les premiers à donner 
l'exemple en encourageant les fabriques de 
ce genre à la côte de Coromandel et du Ben- 
gale , et dans tous leurs élablissemens aux 
grandes Indes. La compagnie des Indes de 
celte nation absorbe les sommes immenses 



( 5^>6 ) 

que coulent la plupart des marcliandises qui 
nous sont apportées, comme venant de la 
Chine , par la compagnie des Philippines , et 
par les vaisseaux de retour des Indes. 

I! y a plus : le peu de fabriques qui existent 
aujourd'hui en Espagne ne suffit pas pour 
fournir des royaumes aussi vastes que ceux 
du Mexique et du Pérou. Il convient égale- 
ment que les habitons du pays aient, outre 
Tagriculture , un autre genre d'occupation. 
Or , je n'en trouve point d'autre , excepté 
l'exploitation des mines. Ce dernier travail 
est en grande partie réservé exclusivement 
aux indiens par le règlement de la Mita y 
qui, par ses privilèges, est un fléau plus ter- 
rible pour ces malheureux qu'une maladie 
contagieuse ou une longue peste. Les castes 
intermédiaires et mélangées forment le plus 
grand nombre dans tous les endroits un peu 
considérables. Tous les individus de ces classes 
ii'ont pas de terres propres à l'agriculture ; 
et faute d'occupation utile , ne doit - on pas 
craindre que le pays ne se remplisse bientôt 
d'une foule de vagabonds que le penchant à 
i'oisiveté naturel à ces contrées entraînerait 
bientôt dans les plus grands désordres. La 
fabrication des élofiTes, occupation aussi bon- 



(5S7) 
nête qu'utile , est le meilleur moyen pour 
faire de cette classe de gens , des sujets labo- 
rieux et utiles au roi, à l'Etat et à eux-mêmes , 
et pour arrêter les désordres que ne man- 
quent jamais de causer l'oisiveté et la fainéau- 
lise. Par combien de mains une arrobe de 
coton ne passe-t-elle pas avant que l'art l'ait 
réduite à l'état de toile ? Hommes , femmes , 
enfans trouvent à s'occuper pour égrainer , 
filer, carder , arçonner ou tisser chacun selon 
ses forces, son âge et son talent. D'ailleurs, 
toutes ces opérations sont l'occupation favo- 
rite de toute espèce de gens dans ce royaume. 
Le nombre étonnant de ceux qui s'y occu- 
pent dans tous les genres, et au plus bas prix , 
prouve de la manière la plus convaincante 
mon assertion ; et cela même promet a l'Etat, 
pour l'avenir, des membres laborieux et utiles. 
L'industrie de ce pays est encore dans l'en- 
fance y mais les habitans font déjà beaucoup, 
si l'on considère les idées et les principes 
bornés qu'ils ont pu acquérir sur un art aussi 
utile. Ils n'ont pour travailler que les plus 
mauvais instrumens et des métiers mal cons- 
truits ; ils ignorent l'usage des machines qui 
facilitent et abrègent les différentes opéra- 
lions. 



(558 ) 
La nation voisine de les Moxos a fait , dans 
ce genre d'industrie, plus de progrès qu'au- 
cune autre de ce continent, grâces à la me'- 
llîode employée par les espagnols conqué- 
rans pour les instruire. Ils ne se contentèrent 
pas de tirer ces peuples de l'état de barbarie, 
mais ils furent en même tems leurs bienfai- 
teurs et leurs maîtres, et en un mot, leurs 
pères, soit pour le spirituel, soit pour le tem- 
porel. Il n'y a que l'oppression sous laquelle 
gémissent aujourd'hui ces malheureux sujets 
du roi, qui ait pu retarder et arrêter les pro- 
grès dans les arts , que l'on devait attendre de 
leur habileté et de leur talent naturel, et des 
bons principes de leurs maîtres. Que l'on 
fournisse à cette province et à d'autres des 
métiers construits selon les règles de l'art , 
des instrumens et des ustenciles de bonne 
qualité, fi qu'on leur apprenne l'usage des 
machines qui abrègent les opérations, et l'on 
verra que les habitans de cette partie de 
l'Amérique ont autant d'aptitude et d'ha- 
bileté pour les arts, que ceux de l'ancien 
continent. 

Les étoffes que Ton fabrique aujoui-d'hui 
dans le pays , malgré tous leurs défauts , sont 
réellement déjà d'une qualité qui les rend 



(539) 
propres a une infinité d'usages pour Thabille- 
ment des deux sexes, comme le prouvent les 
échanlillons que j'ai envoyés. Mais si l'on s'oc- 
cupait avec plus d'activité de cet objet, que 
ne doit-on pas attendre d'un pays qui possède 
exclusivement les plus belles matières con- 
nues pour la teinture , et qui jouit en même 
îems, avec une abondance dont il n'y a pas 
d'exemple, de toutes les espèces de matières 
minérales que la chimie emploie dans cet art. 
Le nouveau continent est la patrie de la co- 
chenille, du bois de brésil , de celui de cam- 
pèche, du moralet, de la tara, et d'une infi- 
nité d'autres substances de ce genre dont on 
connaît à peine le nom, et dont j'ai décrit 
plusieurs dans ce traité. Quant aux sels et 
aux autres préparations chimiques employées 
comme mordans , et qui fixent et modifient 
les couleurs, j'en ai parlé avec assez d'étendue 
dans la première partie de cet opuscule, Uu 
pays qui possède si abondamment ces subs- 
tances salines, tous les métaux et les demi- 
métaux connus , et de plus les agens chimi- 
ques les plus puissans, c'est-à-dire, les trois 
acides minéraux pour la fabrication desquels 
j'ai donné ci-dessus une méthode appropriée 
aux circonstances; un tel pays possède toutes 



C 540 ) 

les nialières premières que l'industrie hu- 
maine , aidée des connaissances chimiques, 
a su appliquer jusqu'à présent aux arts et aux 
fabriques. 

La continuation des recherches sur les ma- 
tières de ce genre , qui sont si abondantes dans 
ce continent, promet des découvertes inté- 
ressantes et des avantages considérables pour 
l'Etat. L'ordonnance royale du 5o novembre 
1797, sous le ministère de don Gaspar de 
Jovellanos , relativement à l'administration du 
gouvernement temporel des missions des in- 
diens Chiriguanas et Chaneses , ouvre un 
champ immense aux spéculations de cette 
Dature. L'exécution de ces mesures , que l'on 
désirait avec tant d'ardeur , procure à ces 
missions de nouveaux rapports d'intérêts com- 
merciaux , et des avantages réciproques. D'ail- 
leurs elles font rentrer le domaine royal en 
possession de plusieurs propriétés usurpées 
depuis long-tems par les religieux du collège 
de Tarija, qui regardaient les productions de 
ce terrain comme un patrimoine qui leur ap- 
partenait en propre. D'après les relations de 
personnes dignes de foi qui ont traversé ces 
nouveaux pays , ils abondent en coton de la 
meilleure qualité , et l'on peut presque assu- 



( 54i ) 
rer qu'on trouverait , dans leurs immenses 
forêts, d'autres productions utiles et incon- 
nues jusqu'aujourd'hui. 

Gochabamba, i5 février 1799. 

Signé , Tadeo Haenke. 



FIN DU SECOND VOLUME. 



( 54=) 

TABLE 
DES CHAPITRES. 



V^HAPiTRE X. Des Indiens sauvages , p'^g^ ^ 

Chap. XL Quelques réflexions générales sur les Indiens 
sauvages, 169 

Chap. XH. Des moyens employés par les conquérans 
de l'Amérique, pour réduire et assujétir les indiens ; 
et de la manière dont on les a gouvernés , 198 

Chap. XIII. Des moyens dont se servirent les Jésuites 
pour réduire et assujétir les Indiens , et de la manière 
dont ils étaient gouvernés , 225 

Chap. XIV. Des gens de couleur, 261 

Chap. XV. Des Espagnols , 276 

Chap. XVI. Notice abrégée de toutes les villes, bourgs*, 
villages, paroisses, soit d'Espagnols, soit d'Indiens, 
soit de gens de couleur, qui existent dans le gouver- 
nement du Paraguay, 5 16 
Chap. XVII. Notice abrégée de toutes les villes, bourgs, 
villages, peuplades et paroisses d'Espagnols, d'Indiens 
et de gens de couleur, qui existent dans le gouverne- 
ment particulier de Buenos-Ayres, 529 
Chap. XVIII. Histoire abrégée de la découverte et de la 
conquête de la rivière de la Plata et du Paraguay, 540 

HISTOIRE NATURELLE 

DE LA PROVINCE DE COCHABAMBA. 

Introduction, 591 

Substances mincrales. Naturelles. §. I^"^ Alun natif. Pre- 
mière espèce nommée cachina blanca, 4<^ï 
§. IL Alun nat^'r". Seconde espèce nommée inillOy 4^5 
§. m. Alun nrtif intimement uni aune petite quantité de 
vitriol (suKate de fer), appelé colquenillo , ou cachina 
jaune, 4^^ 



( 543 ) _ 

§. rV. Vitriol de fer (sulfate de fer); ou couperose ca 
roche , page 4^'^ 

^. y. Sel d'Angleterre, sel amer, ou magnésie vitriolée 
(sulfaie de magnésie) , 4^i 

§. VI. Sel admirable, ou alkali minéral vitriolé (sulfate 
de soude ), 4^4 

§. VII. Nitre pur (nitrate de potasse ); 4^^ 

^. VIII. Alkali minéral^ ou soude native, 4-''^ 

^. IX. Vert-de-gris natif, ou vert de montagne (carbo- 
nate de cuivre ), 4^^ 

§. X. Orpiment du Pérou , 4^^ 

Substances minérales. c\Y\.\Ç^cie)\e^ , ^ 4-*^ 

§► Xi. Acide vitriolique (sulfurique ), 4^9 

§. XII. Méthode pour fabriquer l'eau-forte ou acide ni- 
trique, apjji-opriée au pavs, et indication des maté- 
riaux les plus actifs, et "que l'on trouve à meilleur 
marché, 4^5 

§. XIII. De i'acide rauriatique ou du sel commun , 44^ 
§. XiV. Eau régale (acide muriatique oxigéné -, 44^ 
^. XV. Vitriol de cuivre, vitriol bleu ou vitriol de 
Chypre (sulfate de cuivre), 444 

§. XYI. Tartre vitriolé (sulfate dépotasse), 447 

^. XVII. Magnésie blanche, 449 

§. XVIII. Matières pour les fabriques de cristaux, 4^0 

Substances animales. §. XIX. Nouveaux matériaux pour 

fabriquer le sel ammoniac (muriate d'ammoniac), 4^9 

§. XX. Des laines de brebis, d'Alpacaet de Vigogne, 471 

^. XXI. De la cochenille , ou écarlate sauvage du Pérou , 

nommée Magno , 479 

Substances végétales. Médicinales. §. XXÏI. De la 
gomme arabique, ou proprement gomme du Pérou, 4^2 

§. XXIIÏ. Nouvel arbuste pénétré de camphre, 4*^4 

^. XXIV. Des racines de la hamahama ^ espèce de va- 
lériane, remède spécifique contre les attaques d'épi- 
lepsie , 4^^ 

§. XXV. Des racines de la catacata {valcriana catacata)^ 

49<> 
§. XXVI. Des racines de tamitani, du genre de la gen- 
tiane {gentiana tamitani). Piemède fébrifuge, l^ji 



( 544 ) 

§. XXVTI. De Tarnica des Andes , P^g^ 494 

^. XXVIII. La cariophjllata des Andes, 4g6 

^. XXrX. De la guachanca [euphorbia guachanca)^ 

nouveau remède purgatif^ 497 

§. XXX. De l'agave vivipare, 499 

§. XXXI. De la bégonia, 5o5 

^. XXXII. De différentes espèces de quinquina ou de 

cascarilla, 5o4 

Substances végétales. Nouvelles matières pour la teinture. 
§. XXXIII. Du bois de l'arbre de tara ( cœsalpina 
tara ) , 607 

§. XXXIV. Du bois jaune nommé chirisigui {berberis 
chrisigui) y 5i4 

§. XXXy. Du bois jaune de Santa-Cruz, 5i5 

Autres matières pour teindre en jaune. §. XXXYI. Le 
bois et les feuilles du molle {schinus inolle)y et les 
feuilles de la tola , 617 

§. XXXyiI. Du chapi de Yungas, matière propre à 
teindre en rouge, 620 

§. XXXyiII. De l'achiote ( bîxa orellana)j ou rocou 
des français, 624 

§. XXXIX. L'ayrampo ( cactus ajrampo ), 626 

§. XL. De la papa ( patate, pomme de terre) violette, zd. 
§. XLÎ. De l'anil (indigo), 628 

§. XLII. Du cacao, 629 

^. XLIII. Mémoire sur la culture du coton, et sur la ma- 
nière d'en établir des fabriques dans cette partie de 
rAmérique, 55o 



Fin de la Table. 



c 545 ) 

TABLE 

DES PRINCIPALES MATIÈRES 

Contenues dans les deux premiers volumes de cet ouvrage. 



Le prenrier chiffre indique le tome, le second la page, 

ii-BEiLLEs; ce qui les dislingue des guêpes ^ leurs nom- 
breuses espèces^ I^ i56 et suiv. 

"^jibipons y Indiens sauvages^ (juoi(Jue réduits ou soumis, 
I, 164. 

Abreuy {Diego) élu gouverneur et destitué, I; 5695 — 
tué, 571. 

Aciitjy quadrupède, I, 5i5. 

Agriculture; son imperfection, I, i54j — occupation 
postérieure à la chasse et à la pèche j ceux qui s'y li- 
vrent sont humains, pacifiques et robustes, II, 175. 

Aguilotes j Indiens sauvages de la race Mocobj; leur 
langage est un mélange de tohaj II, 162. 

Aguitequedichagas , Indiens sauvages non guerriers, to- 
talement nus; les oreilles des femmes tombent presque 
sur les épaules, II, 81-82. 

Algarrohos ^ arbres. L'un donne des fruits en gousses, 
excellens pour faire de l'encre , et d'autres en produi- 
sent de bons à manger, et propres à faire de la chica^ 
ou liqueur enivrante, I, io5. 

Altos y peuplade, II, 52o. 

Anes y I, 577. 

Anguilles; paraissent être le produit d'une génération 
spontanée, I, 97. 

Aperea , quadrupède , 1 , 5:4* 

^postoles y peuplade, II, 553. 

II. a, 55 



(546) 

araignée; une espèce est velue et a des défeusPs; une 
autre ïiùi de la soie qui fait pleurer les fileuses, sans 
leur causer de douleur, I, 2125 — autre espèce sociable, 
ibid, Id, 

arbres ; leur rareté dans de vastes terrains, I, io5. 

u^rcs pour [lèches et pour balles, II , 65. 

Areguà , peuplade, II, 52o. 

Aririiina^ fleur d'excellente odeur, I, i55. 

Assomption^ ville, II, Siy. 

Atmosphère , 1 , 55 j — est différente de celle d'Europe , 
id, 37. 

Atjra , peuplade , II , 52o. 

Aucas y et autres nations d'Indiens sauvages peu con- 
nues, Il , 48-49» 

Avortemtnt 'y pourquoi et comment pratiqué par les In- 
diennes , il? I «6-1 17. 

Ajolas {Juan de) combat les Agaces et les CarrioSj et 
fonde une ville, II, 552 5 — pénètre au Pérou et^ est 
tué , id. 556. 

B. 

Balchitas , Indiens sauvages peu connus , II, 5o. 

Baradero, peuplade, II, 558. 

Barbote , marque distinctive des hommes , ce que c'est, 
II, i5o. 

Barco-Centenara {Martin del) ; jugement sur son Ar* 
gentina j ouvrage en vers, I, 2i-25. 

Baume des missions ou à.'Aguaraibaj, I, 129. 

Belen, peuplade, II, 528. 

Bergers^ ne vivent que de viande rôtie^ I, 141 j — Des- 
cription des bergers espagnols, id. 290-510. 

J5/e; dégénère au Paraguay, I, 1595— produit beaucoup 
vers la rivière de LaPlata , id. 141 ,— et non du côté 
de la côte des Patagons , ibid. id* 

Bohànes , Indiens exterminés, II, 29. 

Bois j sa 1 areté , ï, i o5 j - ses qualité et ses usages, id. i o8« 

Bolas (boules), arme particulière 3 usage que l'on en fait, 

11,46-47- 
Brebis et chèvres ^ I, 579, — leur premier introducteur, 

II, 570. 
Buenos- A yres , ville, II, 529» 



( 547 ) 

Caceres ( Felipe de), lieutenant du gouverneur; l'évêque 

le fait arrêter pour le conduire en Espagne, II, 58 1. 
Calebasses ; le défaut de culture les rend amères, I, 107* 
Candelaria f peuplade, II, 525. 
Capibàra y grand quadrupède , 1 , 509. 
Caragiiatas , espèce A'aloës , I, i55. 
Carte du Paraguaj et de la rivière de La Plata; manière 

dont on l'a levée, I, 6-16. 
Caj-asta , peuplade, 11^ 558. 
Cerfs ; quatre espèces , I, 25o. 

Chanas y Indiens 3 comment on les a espagnolisés, II, 29. 
Chardon fébrifuge, I, 132. 

Charricas , Indiens sauvages 5 leur langage ne peut pas 
s'écrire j leurs guerres et leur histoire , II , 6-8; —leurs 
proportions, leurs orneraenset leurs peintures, id. 8-1 1 j 
— leur habillement et leurs habitations, id. i i-i5; — 
ne connaissent ni jeux, ni chefs , ni divinité, id. i j 5 
- — leurs usages, id, i5; — leur manière de faire la guerre, 
id. i8-20 ; — manière de se défendre contre eux , id. 20 5 
— leurs mariages , id. 21 ; — sont polygames et ne don- 
nent aucune instruction à leurs enfans, id. 2.I) — leur 
ivrognerie , leurs médecins et leur médecine, id. 24? — ■ 
étrange manière dont ils célèbrent le deuil de leurs 
morts, id. 25. 
Chasse y première occupation de l'homme sauvage ; les na- 
tions qui s'y livrent sont errantes et féroces, II, 169-171. 
Chats. Baracaj-a , 1 , 272 ; — noir, id. 275 ; —jaguarundi^ 

ibid. id. ; — ejra, id^ 2'j^y—pajero, ibid. id. 
Chaude-souris ; leurs caractères, 1, 5î52. 
Chaux ; il y en a peu ; sa qualité , 1 , 49* 
Chaves {Nulfo de) y fonde Santa-Cruz , II, 078. 
Chevaux } périssent lorsqu'ils sont entourés par le feu, I , 
joi. ~ Notices particuhères sur ces animaux, id» 54, 
572-576. — Cheval cornu, id. 379. 
Chibi-Guazu , joli animal, I, 269. 
Chiens ; instruction particulière de quelques-uns d'entre 
eux et leur utilité, 1 , 579 ;— il y en a qui ne s'attachen i 
à personne , et d'autres qui sont sauvages, id, 5Bi, 



(548) 

Chumîpis , Indiens sauvages peu connus, II , 167. 

Cire d'abeilles, I, 160-164 J — d'autres insectes, icL 164. 

Climats , I, 52-55; — celui d'Amérique n'influe pas sur 
les oiseaux et n'altère pas leur grandeur, I, 56o-562. 

Colonie du *^acrement ^ peuplade, II, 55 1. 

Commerce àe. la rivière de La Plata^ II , 5 14 ;-— duPa- 
raguaj'-y id. 5i5. 

Coquillages ; ceux qui sont pétrifiés paraissent avoir été 
créés dans cet état, I, Bi ; • — sont rares dans le pays, 
id, 95. 

Corpus , peuplade , II, 526. 

Corpus-Cliristi, fort détruit, II, 556. 

Corrientes , ville , II , 55^. 

Couleurs f quelques notices sur leurs variétés, I, 576. 

Couleuvres } ce qui les distingue des vipères; on en in- 
dique quatre espèces, dont une très-grande, 1 , 225-256. 

Crapauds ; une espèce a un cri qui ressemble à un gé- 
missement; une autre n'habite que les toits et les ar-* 
bres, I, 221. 

Cuatr^ quadrupède, I, 5oi. 

Curalotodo , remède universel , 1 , 5o. 

Cuîjj quadrupède singulier, I, 520-524. 

Curiy-y pin excellent pour son fruit , et pour les planches 
€t les matures , I , II I . 

Curuguatj-, bour^^ 11^ 3ig. 

D. 

Diamelay fleur d'excellente odeur, I, i&S. 
Dorado ( empire d'El ) , fabuleux , I j 4^» 



Eclairs } il y en a pendant toute l'année , et dix fois plus 

qu'en Europe, I, 56. 
Ecclésiastiques; très-rares autrefois . II, 2o4 ? — leurs 

efforts inutiles pour catéchiser les Indiens , II ; 207 et 

267 ;— leur nombre aujourd'hui, id. 279-280. 
Ecrevisscs ; n'habitent que les plaines sèches, dans des 

trous j sont de la même espèce que ceux d'Europe ^ 



(549) 

quoiqu'ils u'eYi viennent pas, mais de diffénens types 
créés en divers endroits , I , 90-99,. 

Encns, très-abondant , 1 7 1 22- 1 26. 

Enimagas , Indiens sauvages, orgueilleux et féroces; leur 
histoire, II, 167; -leur langage a les mêmes tournures 
que celui des Lengiias , dont ils ont les usages, à l'ex- 
ception du èar^of etde l'a vortemeut volontaire, /c?. 159. 

Esclaves } ceux des Indiens, II, 109J — ceux des Espa- 
gnols sont peu nombreux ) manière dont on les traite , 
id, stig. 

Espagnols; leur conduite pour subjuguer les Indiens, 
II, j 99-202; — se marièrent avec des Indiennes, /<i.2o5; 
— comment ils gouvernent les Indiens, id. 216;— leur 
race l'emporte sur l'américaine, id. 262; — leur géné- 
rosité envers leurs esclaves , id, 269 j — ne parlent pas 
espagnol au Paraguay, id. 276; — ne connaissent ni no- 
blesse, ni classe, ibid. zJ,;— les uns habitent les villes , 
et les autres la campagne ; description des uns et des 
autres , id. 278-279. 

Evéqiies; leurs revenus, îî , 279; — le premier alla à 
CVz^rca^, id. 579; —il destitua scandaleusement le chef, 
et mourut au Brésil , lorsqu'il le conduisait en Espagne, 
id, 582. 

F. 

Fer; grand et singulier morceau de ce métal, qui se 
trouve au ('haco , 1 , 69-60. 

PeconJ^/famillesde quadrupèdes américains, I, 281-285; 
— micuréj id. 283-286; — lanoso j id. 287-289; — 
coligrueso , id. 290; — colilargo y id. 291 5 — colicorto y 
id. 295; -e/ia/îo (nain), id. 294. 

Filtration énorme d'eau, I, 81. 

Fleurs y I, 98, 117? i55, i55. 

Fontaines y sont très-rares, I, 4^. 

Forêts, \, io5-To6. 

Fourmilion; son origine, I, 21 5. 

Fourmis ; on en indique beaucoup d'espèces; il y en a 
qui construisent leur habitation , et d'autres non ; qui 
font des provisions, et d'autres non ; qui ont des indi- 
vidus ailés , et d'autres non ; dont on ne connaît pas la 
demeure; qui ne vivent que de terre; qui nageât et 



( 55o ) 

forment des ponts, etc., I, 179-2025 — doutes sur ce 
que Ton dit de celles d'Europe, id. 202-204* — Conjec- 
tures sur leur république et leur génération , id. 2o5. 

Fourmilliery quadrupèdes singuliers qui vivent de four- 
mis, I, 255 j — tiurumj- ou tamandua, id. 255^ — 
caguaré , id. 256. 

Fruits sauvages, I, i58;— d'Europe , id. i5i-i52. 

Furets , ( grand ) 1 , 275 5 — petit , id. 276. — Yaguaré , 
id. 277. 



Oahoto {Sebastien), entre dans la rivière de LaPlata^ 
fait reconnaître VUruguaj-, et on lui tue quelques hom- 
mes, II, 544-^45 j — construit le fort de S anti-Esp i- 
ritus , id. 545 j — se retire en Espagne, id. 547» 

Gale singulière , produite par des insectes j manière de la 
guérir, I, 217. 

Garaj {Juan de) , fonde Santa-Féy II , 582 j — bat les 
Charruas, id. 585 j — marie , en qualité de tuteur, la 
fille du chef, id. 584 7 — fonde pour la deuxième fois 
Buenos - Ajres , et beaucoup d'autres peuplades , id. 
58o ; — détruit la colonie de San- Salvador ; est tué, 
îhid. id. 

Gens de couleur ', leurs différences, II, 262-265 j — sont 
supérieurs au phjsiqne et au moral à ceux à qui ils 
doivent le jour, id. 265. — Etat politique de ceux qui 
sont Hbres , id. 275. 

Gomme élastique, I, 126. — Elemj et thérébentine, 
id. 128, 

Guanas y Indiens sauvages les plus civilisés; leurs diffé- 
rentes hordes, II, 85-87 j — leurs peuplades et leurs 
cases, id. 88-8(jj — n'ont ni lois, ni divinités; idée 
étrange qu'ils ont de leur état futur, id. 89-91 ; — leur 
resseiublance avec d'autres Indiens, id. 90; — leur hos- 
pitalité, leur agriculture et leur parure , id. 91 ; — leurs 
mariages , et le singulier contrat qui les précède , id^ 
92; — les femmes sont enclines au divorce et moins 
nombreuses que les hommes, parce que les mères en- 
terrent toutes vives plusieurs de leurs filles; raison 
qu'elles donnent de cet usage, id. 9); — punition de 
l'adultère 5 leurs caciques , id. 94-95 ; —se livrent à d'au-. 



(55,) 

très Indiens en qualité d'esclaves volontaires , et servent 
les Espap^nols , ÙL 96. —Fêle extravagante de leurs en- 
fans , ÙL 98 j fêles des adultes , id. 99 j — leurs méde- 
cins et leurs enlerremens, id. 995 — sont pacifiques et 
courageux j leurs armes, id, 100. 

Giiarambaré y peuplade^ II, 5^0. 

Guaranjs, Indiens sauvages 5 leur territoire; on leur a 
donné jdusieurs noms , II, 52-54 J leur étal, id, 55- 
67 ', habitent les bois, connaissent l'agriculture et la 
pèche, id. 56; leur langage , leurs formeset leurs fé- 
condilé , id, 57-59; — leur physionomie , leur voix , 
leur culte, lois, etc. ; leurs amours et leur jalousie, id„ 
60;— leursdanses, leurs caciques, leurs parures, usages, 
/V. 6 1-64;— leur pusillanimité, leurs armes et guerres, idm 
64-67 ; — nagent natiu'elleraent, id. 68; —comparés à 
ceu\ du Pérou , id, tig ; - on ne conçoit pas comment ils 
étaient si nombreux, et comment ils occupaient tant 
de terrain, id, 174; — sont les seuls Indiens subjugués, 
id, 176; — comment gouvernés par les chefs laïques, 
id, 2.7; — comment par les jésuites, id. 255 ; — leur civi- 
lisation , id, 192, 255-255. 

Cuasarapds y ou GitacJiiés j Indiens sauvages ; quelques 
notices , II , 78-80. 

Cnatos, Indiens sauvages ; n'ont eu de communication 
avec personne ; sont en très-petit nombre et habitent 
parmi les joncs d'un lac, II, 80. 

Guazuarà y grand animal de la famille des chats, I, 268- 

Guajanàs , Indiens sauvages , les plus blancs de tous J 
leur territoire, leurs formes et leurs usages, II, 75. 

Guaiciirùs y Indiens sauvages, les plus guerriers , les plus 
nombreux et les plus forts; il n'en reste aujourd'hui 
qu'un seul homme de taille gigantesque , et trois fem- 
mes. C'est d'eux que vient la barbare coutume de l'a- 
vortemcnt volontaire, et de n'élever qu'un enfant, II, 
146-147. 

Guenhé, plante parasite très-utile, I, î55. 

Guentusés y Indiens sauvages , pacifiques; langage mêlé 
de lengua et à'enimaga ; mêmes formes et mêmes usa- 
ges que les Lenguas } mais ils élèvent tous leurs enlans, 
et le barbote a la forme ordinaire , II , 1 5o ; — leur agri- 
culture, id, 160. 



( 552 ) 

Guêpes ^ description de beaucoup d^espèces fjiii vivent en 
société, I, 165-1725 — quatre espèces solitaires, id> 
172-177- — qui ne connaissent aucune sorte d'amour, 
dont le venin préserve de la corruption , id. 177-180. 

Guevàra (jésuite ) j jugement de sou histoire, I, 25. 

Guzrnan ( Ruidiaz de ) ) jugement de son histoire , 1 , 22* 

H. 

'//<2^//âW^; leur indolence naturelle, I, 142-154» 
Habitudes } plusieurs sont innées, I, 177, 210. 
Haenke ( Tadeo) ; pourquoi on publie son ouvrage avec 

celui-ci, 1 , 28-5o. 
Herrera {Antonio)) jugement de son histoire ,1, ig. 
Herbes } celle du Paraguay, sa récolte et son usage, I , 

120 et suiv ; — médicinales , id. i5i. 
Histoire. Monumens consultés pour écrire celle-ci, I^ 

16-18. 
Hurtado {Sébastien) ; son aventure tragique, 11^ 548. 
Hjdrophobie j maladie inconnue, I, 58 j. 

I. 

Idiomes ou langages ^ leur étonnante différence, II , 5 j 
— quelques absurdités , et mauvaise manière de les ren- 
dre uniformes dans chaque royaume^ id. 106-107 ) — 
on ne conçoit pas comment le guaranj" est si répandu , 
II, 176) — difficulté de les apprendre, id. 212. 

Indiens sauvages ;, on a exagéré leur nombre, on a cru 
mal à propos qu'ils étaient antropophages et idolâtres , 
€t qu'ils se servaient de flèches empoisonnées , II , 2-5 , 
iS5. — Différence étonnante entre leurs langues , id. 5 j 
— ils se couchent sur le dos , et abhorrent le lait , id. i 2- 
1 lo'y — leur aversion pour les morts, id. 1 18 j — ne sont 
jamais contrefaits , et le sein des femmes n'est pas très- 
élastique, id. 1 25-124 'i — leurs étonnantes différences 
ne dépendent pas du climat, II , J77 j — leurs usages 
ne sont pas fondés sur la raison , id. 178 5— leur peu de 
fécondité ne dépend pas du climat, id. 1805 leur in- 
sensibilité et leurs rapports avec les animaux, id. iSi 5 
— on ne conçoit pas leur situation locale, id. 181 ; 



( 555 ) 

i82-i85; — opinion de ceux qui croient que tous ces 
Indiens ont été créés sur le lieu même qu'ils habitent^ 
les uns avant les autres, et que chaque nation vient de 
différens types créés en différens endroits, id^ i85 et 
suiv. j — on agite la grande question de la possibilité de 
la transmigration d'un continent à l'autre, et l'on exa- 
mine si les sauvages d'Amérique viennent de nous, ou 
non, id. i88. 
îndigo , plante sauvage, commune, I, i54» 
Insectes ; chaque espèce vient de plusieurs types créés 
séparément, dans différens endroits et en divers teras, 
I, 195-197 5 — plusieurs sont le produit d'une généra- 
tion spontanée; id. i^^rj ^ 21 5, 217 et 297. 

J. 

Jésuites ^ comment ils excitaient leurs néophytes à la pro- 
pagation, II, 1765 — quand ils entrèrent dans le pays 
et pourquoi , id. 2o5 et 220 ; — l'époque de leur arrivée 
est celle de la décadence de l'empire espagnol, id. 2o5j 
— comment ils formèrent leurs peuplades, id. 225 j — 
réflexions sur cela, id. 226} — le sage moyen qu'ils em- 
ployèrent pour former leurs dernières peuplades, id. 228J 
— leur conduite dans leurs missions ou peuplades, id^ 
2525— celle de leurs successeurs, id, 254» 

Jésus f peuplade y II , 527. 



£/« Cn/;3, peuplade, II, 556. 

Lacs. Lac rempli de sel commun , 1 , 67 j— celui des JVa* 
raj-es j I, 45 J— autres, id. 46. 

Las Garzas j peuplade, II, 557. 

Lenguas , Indiens sauvages, féroces, de formes élégan- 
tes , et dont les oreilles tombent presque sur les épau- 
les 5 se détruisent, et pourquoi, II, 148-149 J — singu- 
lier barbote , id. iSoj — ont les mêmes usages que les 
Mbajas , mais point de caciques, id. i5i ; -point de 
culte , ni de lois j cérémonie singulière lorsqu'ils se 
rencontrent 5 leurs fêtes semblables à celles des Paya- 
^uas } sont voleurs et ignorent l'agriculture j les fem- 



( 554 ) 

mes ne conservent qu'un de leurs enfans; usage extra- 
vagant dans leur manière de se nourrir, id. i52 5- leurs 
malades et leurs morts, id, i52-i55 5 — ils ne pronon- 
cent jamais le nom d'un mort^ et tous changent de 
• Tiômj pourquo; , id. !55. 

Lézards. Jacaré ou. crocodile,!, 056 y — iguana , id. 
2595 — tejLi-guazu , ibid. id. j - tejii'hohj, id. 240^ — 
caméléon j id. 24- \ -autre , id. 24 5 - autre , id. 24^; 
— hideux , id. 245 ; - autre plus petit , ihid. id. 

Lièvre paUi go n, l, 5 18. 

Liaiuu^s } il j en a de beaucoup d'espèces, I, i55. 

Limites des pays décrits dans cet ouvrage , I , r j — des 
gouvernemens du Paraguaj' et de la rivière de La 
Plata, I, 261. 

Us des bois , arbre couvert de fleurs, 1 , 117. 

Loreto y peuplade, îï, 526. 

Loutre, quadrupède, I, 5o4» 

Lozano , jésuite^ jugement de son histoire , 1 , 25. 

M. 

MachicufS , Indiens sauvages 5 langage le plus difficile de 
tous, II, i545 — proportions, oreilles et coutumes j ils 
ne conservent qu'un seul enfant j tout le reste comme 
chez les Lenguas , id. i56j — ne font la guerre que 
pour se défendre et se venger 5 leurs armes j cultivent 
la terre et ont des brebis, id. 167. 

Maldoiiado , ville, II, 55 1. 

Mangoré y Indien, amant malheureux , II, 548. 

Mante; ce que c'est , 11 , 52 , 118, i25 et 145. 

Martine z de Yrala ( Domingo ) , bat les P a vaguas , II, 
557 j— élu gouverneur par scrutin ) abandonne Buenos^ 
jijres y et fonde en règle la ville de \ Assomption , ib. 
id. j — appaise une conjuration, id. 559 j— remonte ^" 
port de Los ïxejes , et soumet les Itatines , id. 562 ; — 
élu une econde fois gouverneur par scrutin , id. 565 y 
— appaise la guerre civile et la révolte des Indiens, id. 
566-567 5 — pénètre ^v\. Pérou, id. 067 j - on lui ôte le 
commandement et on le lui rend , id. 569 j — chasse 
Abreu , il. 570 ' — fonde la ville de San Juan et celle 
d'Onlîveros, id. 571-573 ; — est nommé chef par le roi) 



C 555 ) 

forme des peuplades d'Indiens et dicte de sa^es lois , 
id, SySj— fonde Ciudadréal , id. Syôj — se dispose à 
fonder une autre ville dans le pays des Xarajes j et 
meurt, ibid. id. 

Mardi es , peuplade, II, 53:<. 

Maïs y de quatre espèces, I, 146-148. 

Mhajas , Indiens sauvages j leur histoire , II, ioo-io5.^ 
— leurs formes et leurs rapports avec d'autres j — pour- 
quoi s'arrachent le poil des sourcis et des paupières 5 
leurs usages, id. io5; — langue sans^^ et un peu diffé- 
rente pour les deux sexes, id. 106 ; — leurs proportions 
élégantes j idée singulière de leur origine, id. 107; 
■ — font la guerre à tout le monde j leurs esclaves, id. 
108-11 1 'j leurs armes j guerre sans chef; manière de 
se défendre contre eux ) leur gouvernement , ïd. 1 1 1- 
1 15 j — usages extravagans des femmes pour leur genre 
de nourriture , et pourquoi il poussa des cornes à une 
d'elles, id, i i5-i 14 ; — fête particulière à ces femmes , 
id. 1 14 7 — sont prostituées , ne conservent qu'un en- 
fant ; comment et pourquoi agissent ainsi , id. 1 1 5-i 16 5 
— leurs maladies, leurs médecins , leurs enterremens et 
leur deuil, id. 1x7. 

Mborebî ou tapir, quadrupède, 1 , 246. 

Médecins des Indiens j leurs remèdes et leurs prérogati- 
ves , II, i5g-i4o. 

Melinciié y fort, I, 56. . 

Mendoza {don Francisco ) , gouverneur; pendu, II, 569. 

Mendoza ( Gonzalo de) , élu gouverneur ; meurt , II, 570. 

Mendoza ( don Pedro ) , fonde Biienos-j4jres et deux: 
forts ; retourne en Espagne et y meurt, 11, 55o-552» 

Métis. Voyez gens de couleur. 

Miel ^ une espèce enivre, une autre donne des convul- 
sions, I, 160-161. 

Minéraux ^ on peut dire qu'il n'y en a point dans le 
pays , 1 , 58. 

Mines , 1 , 58. 

Minuanes y Indiens sauvages, II, 5o; — leurs rapports 
avec les Charruas , id. 5i ; — chassent leurs enfans de 
chez, eux aussitôt qu'ils sont sevrés, id. 55 ; — leurs 
peintures, leurs médecins et ruses de quelt^ues vieilles, 
id» 54 j^^deuil cruel, ib» id. 



( 556 ) 

Miranda {Lucia)'j ses aventures tragiques, II, 548. 

Mocobjs, Indiens sauvages , fainéans , orgueilleux et 
voleurs j ne connaissent point l'agriculture j leurs pro- 
portions , leurs armes et leurs guerres, II, 162 j — 
leurs rapports avec d'autres , id. i65. 

Montevideo y ville, II, 55o. 

Mosquera ( Ruigarcia)j s'établit sur la cote du Brésil, 
surprend un corsaire , bat les Portugais , livre au piU 
lage San VinceTite, peuple Santa Calalina, II, 3495^^ 
■ — se réunit à Buenos-yijres , id. 554» 

3Iulâties, Vojez, gens de couleur. 

Mulets; quelques observations, I, 577V 

Mûrier, arbre sauvage , 1 , 1 54» 

IValicuegas y Indiens sauvages qui vivent dans des caver* 
nés 5 peu de renseigneraens , II, 77. 

ÎVinaquiguilas, Indiens sauvages qui vivent dans les bois 5, 
quelques notices, II, 85-84. 

IS/uaras, Indiens exterminés , II , 77. 

$^unez Caheza de Vaca {Alvary^ jugement de ses mé* 
moires; préface, I, 18; nommé gouverneur) prend 
possession de la Cananeu et de Santa Catalina, II, 
559J — va par terre au Paraguaj ; prend possession de 
la province de Vera^ id. 56oj — châtie les GuaicuruSj, 
îd. id. j — ne peut découvrir le chemin du Pérou , id. 
565 j — sa mauvaise conduite, îb. id. ; — est arrêté, en- 
voyé en Espagne, et condamné, id. 565. 

IVutation (la) de l'axe de la terre peut être ocQasioné par 
ies cascades des fleuves, I, 71* 

Oiseaux; il y en a au Paraguay 448 espèces j paraissent 

être origininaires du pays, I, 384-587. 
Ombii, arbre qui ne brûle point, I, 114. 
Orangers ; détruisent toute végétation, I, 107. 
Ortiz de Vergara [Francisco) , nonmié gouverneur, ap- 

paise les Indiens ; II; 578 j — ^va au Pérou et est deS"- 

titué; jW, 58o. 



. ( 557 ) 

Ortiz de Zarate ( don Juan ) , nomme gouverneur, choi- 
sit Caceres pour le remplacer en son absence, II, 58o-, 
— fonde San Salvador, et meurt empoisonné, ii^. 565, 

Ortiz de Zarate j Mendicta {don Diego ), gouverneur 
temporaire; on l'arrête, on l'envoie en Espagne, il 
est tué , II , 584. 

P. 

Palma-Christi , paraît naître spontanément dans les en- 
droits habités par les hommes, I, i5o. 

Palometas , poisson dont la morsure est cruelle, I, 94. 

Pampas , Indiens sauvages; leurs habitations et leur cou- 
rage extraordinaire, II, 54-40; — leur commerce, id, 
40; — leur langage, leurs formes , leurs femmes, leurs 
vêtemens, id. 41 5 — leurs chefs sans autorité; ijs ne 
connaissent point de culte; leurs maisons, id, 4^ ; — 
leurs armes ; ils n'ont point de flèches , id. 45. 

Papamundo, arbre touffu oui produit des fruits, I, \\/\. 

Papillons; une espèce produit des vers qui pénètrent la 
chair sans qu'on le sente, I, 217. 

Patagons , Indiens sauvages; peu de renseignemens , 
II, 5o. 

Pâturages , abondans , mais peu variés en espèces de 
plantes, I, 98. 

Paj', quadrupède, I, 5 10. 

Pajaguàs , Indiens sauvages ; leur histoire, II, Ï19-Î22; 
— leurs formes et leurs usages, id. \'2^-\i^ et suiv. ; — 
ornemens des hommes, id. 126; —ceux des femmes et 
leurs occupations, id. 127; — leurs rapports avec d'au- 
tres, leur manière de manger, leurs caciques, id. 129- 
i5i ; — leur pratique pour le divorce ; manière d'aider 
les femmes en couche, id. 102; — leurs fêtes, id. i55- 
107; — ils menacent les tempêtes et la lune; — leurs 
idées singulières sur la vie future et sur leur origine, id. 
137 ; — leurs médecins et leurs cures, id. 159-141 ; — 
leur manière originale d'enterrer les morts; leur cime- 
tière et leur deuil, id. 14^?— ils sont marins; leui'S ca- 
nots et leurs armes, id. 144- '45* 

Pêche ; différentes manières de la faire, dont une à che- 
val, I, 92-95. — Genre de vie antérieure à la vie agri- 
cole et pastorale , et contemporain de la chasse , II, 1 70. 



( 558 ) 

Pèlerine , belle fleur américaine^ I, i55. 

pignons encoWens, I, ii2j — purgatifs, id. i5i. 

Pique ou nigua, insecte américain de création moderne^ 
I, 208. 

Pitilàgas, Indiens sauvages semblables aux Tohas, II, 161. 

Plantes } sensitives, I, ïiyj — d'autres ressemblent à du 
velours à la vue et au toucher, id» ii8j— parasites j 
leur origine postérieure à celle des arbres, id, io5 j — 
intéressantes, id* i55. 

Plâtre ; il j en a très-peu , 1 , 5o. 

Plumerltos , fleurs singulières , I, 117. 

Pluie ^ il n'en tombe point à Lima y I, 55 j — est pluS 
considérable au Paraguay qu'en Europe, I, 56. 

Poissons } beaucoup d'espèces j chacune provient de dif- 
férens individus créés séparément, I, 96. 

Poncho , ce que c'est, II, 12. 

Popéy quadrupède, I, 299. 

Ports» De Buenos- A jr es , 1,87 ; — de la Ensenada , id. 
88 J — de la Colonia, ib, id j — de Montevideo , id. 
8g'y—de Âfaldonàdo , ib. id. 

Portugais ; vendaient et réduisaient en esclavage les In- 
diens, II, 55. 

Productions nouvelles de végétaux , 1 , 1 02- 1 o5 5 — d'an- 
guilles , id. 97; — d'insectes, I, 196, 206, 2i5, 2175 
— de couleuvres , id. 229 j — de vers, id. 297. 

Punaise, insecte de création nouvelle^ I, 207. 

Pjgmées , Indiens fabuleux , 1 , 82, 



Quadrupèdes sauvages qui ne se trouvent pas dans Pan- 
cien continent, 1 , 56o ) -^ réflexions de ceux qui 
croient qu'ils ont été créés en Amérique, et que plu- 
sieurs espèces proviennent originairement de créations, 
différentes, id. 562. 

Quilmes , peuplade, II, 558. 

Quij'â , quadrupède , 1 , 5o8. 

R. 

"Rats* Tucutuco , î, 524 j^ — cspinoso, id. 5265— hoci-^ 



( fiSg ) 

cudo, id. 528;— ore///o/i, id. 529 j— co/ZZ^re^^e, ib. id* 
— cola Igualal ciierpo , id . 530 j — -an^ujà^ id. 55 1 ; 
—colilargo , ib. id. • ^ agreste, id. Yii) — lauclia ^ id. 
555 5 " hlanco dehaxo , ib. id. 

Henards. Aguarà-guazu ,\ ,iv^^) — aguarachaj, id. 298. 

Résines de différentes espèces, 1, i25-i5o. 

Rivières. Du Paraguaj, \, 66-68; — duPara/irt^ id. 
68-75; — de VUrugua)^, id. 82; — de La Plata , id. 
86-88;— origine de ce nom , II , 546. 

Riz} plante sauvage , I^ 100. 

Roe.hcs^ leurs es[wces , 1 , 46-47 ; — quelques-unes sont 
aussi anciennes que le monde, id» 79. 

Roseaux } beaucoup d'espèces, dont l'une est de la gros- 
seur de la jambe , 1 , 118. 

Rosiers; ne donnent des fleurs qu'en les frappant à coups 
de gaules ,1,1 58. 

S. 

Salazar {Juan de), excite des troubles et est arrêté^ II, 
566; — amène dans le paj s les premières vaches, id. 574- 
Salpêtre y I, 57. 
Santa Ana , peuplade, II, 525. 
San An gel , peuplade, II , 556. 
San Borja , peuplade , II , 556. 
San Carlos, peuplade, II, 555. 
San Cohne y peuplade, II, 524» 
Santa-Cruz de la Sierra , ville, II , 578. 
Sajito Domingo Soriano , peuplade, II , 539» 
San Eslanislado , peuplade , II , 528. 
Santa- ée , \ille, II, 352. 
San Francisco Xavier, peuplade, II, 557. 
Santiago, peuplade, II, 524^ 
San Geroninio , peuplade, II , 557. 
San Ignacio-Guazii, peuplade , II , 322« 
San Ignacio-Mirï, peuplade , II , 326. 
San Joacjuin, peuplade, II, 527. 
San Josef, peuplade , Il , 555. 
San Juan, peuplade , II, 556. 
San Lorenza , peuplade, II, 555. 
San Luj's , peuplade , II , 555. 
Santa Maria de Fée, peuplade , II , 522. 



( 56o ) 

San(a Maria la Majvr, peuplade , II; 554» 

San Miguel, peuplade , II , 555. 

San Nicolas, peuplade, 11 , 555. 

San Pedro , peuplade y II , 557. 

Santo Domingo f peuplade , II, 55gk 

Santa Rosa, peuplade , II , 524. 

Santo Tome, peuplade, II, 556. 

San Xavier, peuplade, II, 55/j. 

Sauterelles ; une espèce passagère, I, îxt8. 

Sauts ( cascades) , les plus grands du monde ; celui de la 
rivière du Paranà, I, 71-755 - celui de VYguasu , id. 
745— celui deVAguaraj", id. 74; — celui de Tequen- 
dania, id. 76 j — celui de Niagara, id. 75;— ceux de 
VUruguaj', id. 85;— comparaison de cessants, id» 78. 

Scarabée^ très-nombreux, I, 208-211. 

Schmidels ( Ulderic) j jugement de son histoire , 1 , 19. 

Sels; notices curieuses sur ces substances , I, 55-55. 

Sensitives ; plantes , et un arbre , 1 , 118. 

Singes. Carayà , I, 55i ; — caj, id. 554 '•> — miriquinà, 
id. o^i^y—titi y id. Sôg. 

Solis {Juan diaz de) j découvre la rivière de LaPlata; 
est tué, II , 540. 

Sulfate de magnésie^ I; 56. 



Tabac; le monopole en est nuisible, I, i45. 

Tableaux des peuplades indiennes formées par les gou- 
verneurs, II , 222 ; — par les jésuites , id. 260 3 ^ du 
commerce de tous les ports de la rivière de La Plata , id. 
5i4; — des villes, peuplades, etc., du Paraguaj; id. 
528; — Idem, pour Buenos-A-p^es , id. 559. 

Tarumii, arbre dont la fleur et le fruit croissent sur le 
tronc et les racines , I , i58. 

Tatéré , arbre qui ne flambe point, 1 , 108. 

Tatous, quadrupèdes , 1 , 554 ? — 1^ grand , id. 556; — 
poju , id. 558; — aj, id. 541 ; — velu, id. 545; — /?/- 
chiy, id. 544 ; — noir, id. 546; — mulita , id. 548; — 
mataco , id. 55o. 

Tajaziis , porcs sauvages ; taTiicatj et taitetù , id, 248» 

Tehuelchus , voyez Patagons. 



( 56.-) 

^teintures ; ingrédicns employés dans cet arl, ï, 124. 
Terrain ; tout en plaine , I ^ 4o-42« - H n'y aura jamais 

de macliiiies hydrauliques 7 /<^. 4^ ; — ne peut nourrir 

une population aussi étendue que celle d'Europe , icL 

46;— sa structure, ib/id.; — sa qualité ^ id, 5o-5ij — 

salé et non salé, id. 55^54' 
Tohas , Indiens sauvages j leur description^ II, 160. 
Tohatj-j peuplade , II , 521. 
Tauraux sauvages ', notes sur ceux qui n'ont point de 

cornes, 1 , 079. 
Torres de Fera y Aragon ( don Juan de ) 5 comment il 

devient gouverneur, II, 384; — fonde Corrientes ^ et 

se retire, id. 587. 
Tortues ; agissent et raisonnent sans tête, I, gS. 
Trinidad, peuplade, II, 327. 
Tunal {cactus) y remarquable par la beauté de ses for» 

mes, I, 116. 
Tupjs y Indiens sauvages; faussetés débitées sur leur 

compte, II, 70-72;-— leurs usages, etc., id, 72-75. 

U. 

Vhiîiches f Indiens sauvages peu connus, II, 5o. 

V. 

Végétaux sauvages; diminuent par les incendies , 1 , 100 ; 
— l'homme et les quadrupèdes les détruisent involon- 
tairement et en font naître d'autres sans les semer, id„ 
ïoi-io3; — on ignore l'origine de quelques-uns, II, 

Ï75. 
Vents ; quels sont les plus fréquens; on connaît à peine 

l'ouest; il devient Agiotent progressivement, I, i et suiv» 
Ver caustiqu ^ I, io6. 
Vérole } inconnue aux Indiens sauvages; ceux qui sont 

civilisés la comnmniquent aux Européens ; ses effets ne 

se font pas sentir au cou, mais au nez, II, 142. 
Vies très-longues d'Indiens sauvages, II, 5o, io4; i3i 

et 142 ; de nègres, id Ti'jl^, 
Filelas, Indiens sauvages peu connus, II, 167. 
yUlarica^ bourg, II, 3 18. 

II. a, 5G 



( 563 ) 

^Vipères; on en décrit six espèces, I, 222-235 5 — activité 

de leur venin, ici. 254-255. 
Vizcacha, espèce de marmotte, I^ 3i6. 

X. 

XaràjeS; leur empire fabuleux, I, 4^, 82. — Indiens 

sauvages; quelques renspigiK'i.iens , II, -67. 
Xercz ( Santiago de), deux villes de ce nom, II, 585. 

Y. 

Taguareté, béte féroce formidable, I, 258 j — noir, id^ 

260. 
Yagiiarundi ^ I, 275. 

Yaguaron, poisson fabuleux , I , qS ; — peuplade , II , oig* 
Varos , Indiens exterminés, II, 28. 
Ybaro , arbre dont le fruit sert de savon, I, ii5. 
Yberà y lac singulier, 1 , 8 1 -82. 
Ybiraj espèce d'ananas très-utile, I, i56. 
Yhirapepé , arbre dont le tronc est singulier, I, ii3* 
Yfiispin, peu]iiade, II, 558. 
Ypané , peuplade, II, 5ig. 
Yta, peuplade, II, 519. 
Ytapé , peuplade, II, 52 t. 
Ytapùa, peuplade, ÎI, 525. 
Ytatj-, province. II, io2j — peuplade, id. 552. 
Yucjucrj^j arbre sensitif, I, n8. 
Yutj:, peuplade , II , 522. 



Zone toriide; est plus élevée que ne l'indique le calcul, 
ou les autres zones sont plus basses, 1 , 65. 



Fin de la Table des Matières,