(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Voyages d'un naturaliste, et ses observations faites sur les trois règnes de la nature, dans plusieurs ports de mer français, en Espagne, au continent de l'Amérique Septentrionale, à Saint Yago de Cuba, et à St.-Domingue, où l'auteur devenu le prisonnier de 40,000 noires révoltés, et par suite mis en liberté par une colonne de l'armée française, donne des détailes circonstanciés sur le'expédition du général Leclerc .."




.tt 



4;4 



m 










II B RAR.Y 

OF THL 

UN IVERSITY 

OF ILLINOIS 

372.^4 
T4Ç>v 



en 



NATURAL 
HISTORY 



<n 






Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Illinois Urbana-Champaign 



http://www.archive.org/details/voyagesdunnatura01desc 






VOYAGES 



D'UN 

i 



NATURALISTE. 



t • 



■Jam. y 



Froiv ti spice . Voyez T. m. faàe 163 . 




banes et Temple des Plrvlanis. 



VOYAGES 

D'UN 

NATURALISTE, 

ET SES OBSERVATIONS 

Faites sur les trois règnes de la Nature , dans 
plusieurs ports de ther français , en Espagne, au 
continent de l'Amérique septentrionale, à Saint- 
Yago de Cuba, et à St.-Domingue, où l'Auteur 
devenu le prisonnier de 4o,ooo Noirs révoltés, 
et par suite mis en liberté par une colonne de 
l'armée française , donne des détails circonstanciés 
sur l'expédition du général Leclerc ; 

Dédiés à S. Ex. Ms r . le Comte de Lacépède , 

Grand Chancelier de la Légion d'Honneur , membre du Sénat, 
de l'Institut, etc. 

Par M. E. DESCOURTILZ, 

Es - Médecin Naturaliste du Gouvernement, et Fondateur 
du Lycée Colonial à St.-Domingue. 



% . ; Multa latent in majestate Naturœ ! 

Pline, Hist. nat. Praem. 



TOME PREMIER. 
PARIS. 

DUFART, père, LIBRAIRE-ÉDITEUR. 
180g. 



Deux exemplaires de cet Ouvrage ont été 
déposés à la Bibliothèque impériale , afin d'en 
mettre la propriété sous la protection des lois , 
et chaque exemplaire sera signé de l'Auteur. 




7 /<£■. f 7 

- V 

A. S, Ex. Ms r . LE COMTE 

DE LACÉPÈDE, 

Grand Chancelier de la Légion d'Honneur , 
Membre du Sénat, de l'Institut, etc. 



Monseigneur, 

Comme dest aux grands Génies qiûil 
appartient de protéger les talens naissons , 
de sourire à leur essor . et de les encou- 
rager par T indulgence , fai reçu avec 
enthousiasme les éloges dont vous avez 
daigné honorer nies essais. 

La faveur de votre protection , Mon- 
seigneur, m'enhardit à présenter à Votre 
Excellence , un Ouvrage dont la 
Dédicace exprime bien foiblement le voeu 
de mon coeur. 

En rendant un juste hommage à votre 

\ science profonde , Monseigneur, ne suis-je 

point Vécho de V immortel Buffbn? . 



et votre nom célèbre n'est - il pas déjà 






couronné dans les fastes de l'Histoire 

naturelle ? 

Quoique P^otre Excellence se plaise 
à ignorer son vrai mérite , quoiqu'elle 
cherche à se soustraire aux éloges qui 
lui sont dus , peut- elle faire taire la voix 
de la Renommée? jLinsi Von voit dans 
nos bosquets V humble violette se cacher 
sous le feuillage , mais son coloris et son 
parfum la décèlent toujours à notre vue 
et à notre odorat. 

C'est donc de ma gloire que je m'oc- 
cupe, Monseigneur ■_, en suppliant T^otre 
Excellence d'agréer la Dédicace de 
cet Ouvrage, comme un témoignage des 
bontés dont elle n'a cessé de m'honorer. 

Je suis avec le plus profond respect, 
MONSEIGNEUR, 

De T^otre Excellence 

m 

Le très-humble et très-obéissant 
serviteur y 

DESCOURTILZ. 



PREFACE. 



J 



e devois publier séparément, après 
les avoir soumis à l'approbation de 
l'Institut, plusieurs Ouvrages que j'ai 
depuis réunis au Journal de mes voyages , 
et que j'ai l'honneur de faire paroître 
sous le titre spécial des P^oyages cViui 
Naturaliste , etc. La relation de ces 
Voj^ages , qui comprend six volumes 
ornés de planches de sujets nouveaux, 
est ainsi classée : 

Dans le premier volume , j'expose à 
M. Desdunes-Lachicotte f mon hôte à 
Saint-Domingue, mes observations faites 
en Normandie , sur la nature du sol , 
les productions des pays que j'y ai par- 
courus , les mœurs et l'industrie des 
liabitans. J'y trace la description pitto- 
resque du Havre de Grâce , et de ses 
environs; je rends compte du résultat 
de mes courses d'Histoire naturelle , de 
mes remarques sur les productions ma- 
rines des ports de mer du Havre et de 
Honfleur, de mon retour à Paris; de 



yiij PREFACE. 

mon séjour dans le Gatinais , où j'ai eu 
occasion d'observer et d'écrire la vie 
privée d'une fouine devenue domes- 
tique , et de faire un Traité circons- 
tancié sur la culture du Safran ; mon 
départ de Paris pour Bordeaux ; mes 
observations de la route ; la description 
de Bordeaux; des remarques sur l'His- 
toire naturelle faites en haute mer ; la 
relation de ma traversée ; notre débar- 
quement à Charles-Town ; un essai sur 
les mœurs et usages des habitans de 
ce pays ; mon départ et mon arrivée à 
Saint -Yago de Cuba ; des relations 
pittoresques et historiques de ces di- 
verses contrées ; mon embarquement 
à Saint -Yago pour l'île de Saint- 
Domingue , et mon arrivée en cette 
Colonie. 

Dans le second volume, je termine le 
récit de mon premier voyage; et après 
avoir fait part à mon hôte de mon juste 
enthousiasme à la vue des sites enchan- 
teurs de la Colonie que j'y ai déjà ob- 
servés jusqu'au moment de mon arrivée 
à la Hatte , je l'engage à me donner 



PREFACE. i x 

des renseignemens sur le pays. Précis 
historique de mon hôte sur Saint-Do- 
mingue , depuis sa découverte par Chris- 
tophe Colomb jusqu'à nos jours. Paral- 
lèle de l'homme primitif, et du colon 
ambitieux. Essai sur les mœurs des 
hommes et dames créoles ; sur celles des 
mulâtres et mulâtresses ; idées générales 
sur les nègres et négresses. 

Je reprend mes observations sur les 
trois règnes de la Nature. Description 
de la hatte de M. Dcsduncs-Lachicotte , 
et du lagon Peinier, appelé le cirque 
des bambous ; pronostics des orages ; 
découverte d'une masure qui servit de 
ïefuge, pendant les crises politiques, à 
un amant malheureux. Observations sur 
les oiseaux erratiques de cette Colonie ; 
ma conférence avec Toussaint-Louver- 
ture. Analyse des fruits du pays. Voyage 
pittoresque au cap Français. Statistique 
des Gondives , Plaisance, etc. Phéno- 
nomènes observés pendant la route. 
Remarques botaniques et minéralogi- 
ques. Essai sur les chasses du pays. 
Traité des pêches auxquelles se livrent 



x PREFACE. 

les nègres, soit pour leur usage, soit 
par objet de spéculation. Notes sur les 
haras de Saint-Domingue, sur les ca- 
brits, et sur une espèce de porc appelé 
à Saint-Domingue, tonquin* Remarques 
sur les orages , les tremblemens de terre 
et les ouragans. Notices sur les deux 
saisons régnantes , et sur les débor- 
demens utiles et onéreux. Procès des in- 
sectes et autres animaux nuisibles. Enfin, 
après avoir décrit beaucoup d'autres 
incommodités du pays, je remets à en 
développer les avantages dans îe volume 
suivant. 

Le troisième volume comprend les 
ressources qu'offre naturellement cette 
Colonie pour l'existence ; culture des 
vivres indigènes , et des denrées colo- 
niales considérées sous le rapport com- 
mercial ; l'indication des manufactures 
qu'on pourroit y établir lors du réta- 
blissement de l'île 5 l'énumération des 
bois propres aux constructions , ceux 
de teinture, et autres objets de com- 
merce, tels que tortues , gingembre, etc. ; 
voyages aux monts Cibao, et observa- 



PRÉFAC E. x} 

iïons sur l'exploitation possible de ces 
mines intarissables, depuis long-tems 
en repos par l'insouciance des Espa- 
gnols ; récolte des sables métallifères 
par les orpailleurs ; vie paisible des 
Espagnols colons ; réduction volontaire 
de leurs propriétés : remarques sur les 
salines naturelles du pays; sur les grottes 
minéralogiques ; les soufrières ; les sta- 
lagmites et stalactites; albâtres; spaths, 
pesanf , vitreux et fluor ; récit de courses 
d'histoire naturelle. Observations sur les 
eaux minérales , et les sources puantes 
des environs du Port-au-Prince. Ce 
troisième volume est terminé par des 
anecdotes relatives aux mœurs et usages 
du pays. 

Le quatrième volume contient la des- 
cription anatomique très -détaillée du 
caïman de Saint - Domingue , appuyée 
de trente-cinq planches. Les cinq pre- 
miers chapitres comprennent sa phy- 
siologie raisonnée, son ostéologie com- 
parée , sa myologie , sa splancnologie : 
le sixième chapitre traite de l'examen 
des organes de la génération de ce 



xij PREFACE. 

reptile : le septième décrit les préludes 
de ses amours , donne des détails sur 
son accouplement , et sur l'âge auquel 
il peut engendrer, assertions appuyées 
d'un tableau comparatif tracé par l'ex- 
périence. On voit dans le huitième cha- 
pilre quels sont les soins du mâle et de 
la femelle avant et après la ponte : dans 
le neuvième, on arrive successivement 
à la naissance du petit, et à sa position 
dans l'œuf. Le dixième chapitre expose 
au lecteur mes expériences sur les mœurs 
du caïman, les ruses qu'il emploie, et 
la finesse de son odorat. Je décris, dans 
le onzième, la chasse qu'on lui fait aux 
lagons , et au bord des rivières ; la 
manière de découvrir les nichées au 
frai des femelles, et les dangers éminens 
dont on est menacé dans cette chasse 
périlleuse. Celle qu'on lui fait en canot , 
est le sujet du douzième chapitre. Enfin, 
dans le treizième et dernier, je décris 
la chasse aux repaires , comme la plus 
à craindre. 

Je termine ce quatrième volume par 
quinze chapitres de mes Essais sur les 



P R E F A C E. xiij 

mœurs des Guinéens acclimatés à Saint- 
Domingue, dans lesquels je passe en 
revue les caractères et coutumes bizarres 
des différentes nations qu'on y trans- 
porte de la côte ; ma relation contient 
beaucoup d'anecdotes vraies et inté- 
ressantes sur les nègres Dunkos, et les 
Arada ; sur ceux de Fida , d'Essa , 
d'Urba, d'Amina ; sur les nègres Ibo, 
si fidèles à leurs sermens d'amour; sur 
ceux de Beurnon ; les Mozambiques , 
les Dahomet, les Akréens , Crépéens, 
Assianthéens ; sur les bons Phylanis ; 
sur les Nègres cruels de Diabon , et de 
Bodé ; sur ceux d'Ufé ; sur les Vaudoux, 
espèce de magiciens ; enfin, sur les 
Nègres créoles de Saint-Domingue. 

Le cinquième volume divisé en trois 
parties, relativement aux époques des 
événemens , aura pour date celle de ma 
confirmation de médecin-naturaliste du 
gouvernement , par Toussaint-Louver- 
ture, qui alors s'étoit arrogé le titre 
de gouverneur de la Colonie. Je don- 
nerai , comme témoin oculaire , des 
détails curieux et très-circonstanciés sur 



xiv PRÉFACE. 

Toussaint -Louverture et Dessalines ; 
je mettrai au jour des anecdotes se- 
crettes de leur vie privée , et de leur 
despotisme envers les Blancs et ceux 
mêmes de leur couleur. On y verra les 
prétentions ridicules des chefs de son 
état-major; le mode de son gouverne- 
ment , son faste , et la rigidité de son 
service militaire. 

La seconde partie traitera de la guerre 
du Sud, du massacre des hommes de 
couleur, et des cruautés inouies exercées 
contr'eux : on y comprendra des anec- 
dotes secrettes. 

La troisième partie exposera les dé- 
tails de ma captivité par 4o,ooo Noirs, 
qui ne me conservèrent la vie que pour le 
besoin qu'ils avoient de mes connois- 
sances médico-naturelles. Elle donnera 
les détails affreux de la trop fatale nuit 
du massacre général des Blancs au bourg 
à jamais ensanglanté de la Petite-Rivière. 
Elle contiendra le récit des diverses 
affaires de la Crête-à-Pierrot , de la re- 
doute de la Martinière , et des motifs 
puissans de leur évacuation, ainsi que 



PREFAC E. xv 

le développement des événemens extraor- 
dinaires à la faveur desquels j'ai sauvé 
une cinquième fois mes jours menacés ; 
et des accidens miraculeux qui me réuni- 
rent à la colonne de l'armée française; 
enfin, après la relation historique et 
très-détaillée de l'expédition du général 
Leclerc, je termine le volume par un 
projet sur la restauration de Saint- 
Domingue, par des mesures simples et 
irrésistibles. 

Le sixième volume renfermera le Traité 
des plantes usuelles de Saint-Domingue 
et d'une partie des Antilles , appliquées 
aux arts et à la médecine; mon départ 
pour l'Europe ; mon débarquement à 
Cadix, mon séjour en cette ville 5 mes 
observations pendant la traversée de 
l'Espagne dans sa plus grande étendue ; 
et mon arrivée à Paris. 

J'ai tâché de rassembler et de décrire, 
avec le plus d'exactitude possible , les 
objets dignes d'être remarqués dans mes 
différens voyages ; et j'ai toujours vu 
avec des yeux admirateurs ces chefs- 
d'ceuvres de la Nature, dans l'espoir de 



xvj PRÉFACE. 

faire partager à mes Lecteurs mon juste 
enthousiasme pour leur divin Auteur. 

Je demanderai grâce pour quelques 
termes francisés qui m'ont paru mieux 
rendre le sens de la chose , et mon in- 
tention semble justifier cette licence. 
Je ne serai donc point disert, mais je 
serai vrai , et mes récits seront comme 
ceux des voyageurs devroient toujours 
l'être. 

J'ai cru devoir ajouter aussi au bas 
des pages de la narration, des notes 
instructives qui m'ont été demandées 
par des personnes qui n'ont point fait 
de voyages sur mer ; c'est pourquoi 
j'ai répété certaines descriptions déjà 
connues. 

Enfin, j'ai voulu être instructif, inté- 
ressant et utile, y suis -je parvenu? 
C'est ce que l'avenir me prouvera. 
Heureux, si je puis prétendre à l'indul- 
gence de mes Lecteurs ' 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 



Homme ! être privilégié de la Nature , preuve 
incontestable d'une Puissance infinie , chef- 
d'œuvre orgueilleux de la création , rends grâce 
au destin qui t'a fait roi de l'Univers ; admire en 
tous lieux les merveilles d'un Monde formé pour 
loi; témoin auguste du passé et du présent, 
adore le Génie suprême qui l'a doué de facultés 
intellectuelles, parcours l'espace au moyen du 
pouvoir inconcevable de ton imagination; 
partout tu feras des pauses d'extase en faveur de 
l'Ouvrier qui en a conçu le plan, et de son exé- 
cution si admirablement coordonnée dans son 
tout. C'est une obligation que tu as contractée 
en voyant le jour. Quel plus doux devoir que 
celui de la reconnoissance envers le grand Archi- 
tecte de l'Univers ! 

Soulève d'une main confiante el respectueuse 
le rideau que les Buffon, Linnseus, Daubenlon, 
Lacépède , Sonuini , etc. ont placé à la porte 
du temple qu'ils ont consacré à la Nature en 
pénétrant dans son sanctuaire. Parcours l'édifice 
plus circonscrit (i) dont le peintre fidèle, le 

^ ■ ■—■■■ — - ■■■■— — . ■ - . , ■ , — , . -■ , — — i , 

(i) Le Muséum d'Histoire naturelle de Paris, 



viij DISCOURS 

Pline français posa les premiers fondemens , et 
dis-moi si lu es insensible à la vue du tableau 
imposant et majestueux des ressources infinies 
du Créateur. 

Dans cette riche collection , qui n'a pas ïe 
droit de fixer ton attention , d'émouvoir tes 
sens , d'enchanter tes regards? Ah ! si tu éprouves 
ce doux état, rends-en grâce à la Nature, et 
écrie-toi avec Beriiardin-de-Saint-Pierre : « Il 
)) n'est peut-être qu'une vérité pure, intellec- 
)) tuelle, simple et sans idées contraires, c'est 
D) l'existence de Dieu )) ! 

Soit que lu élèves tes yeux aux voûtes de cet 
auguste monument, soit que tu les fixes devant 
toi, soit que lu les promènes autour, la multi- 
plicité des objets étonnera la pensée , éblouira 
toujours la vue; en vain tous ces êtres qui ont 
existé, ces témoins de la formation du Monde, 
réclameront-ils ton attention. En vain T'imagina- 
lion la plus active voudroit-elle embrasser tout? 
et raisonner. Cette sublime immensité paralvse 
les sens, suspend le génie ; on voit, on admire, 
on se lait; mais le silence le plus profond, un 
éloquent recueillement deviennent l'hommage 
le plus pur qu'on puisse offrir à l'Auteur de 
tant de merveilles. 

Ici tu vois pour toujours dans le repos, des 
h 'bilans de l'onde qui ont été tyrans d'espèces 



PRELIMINAIRE. k 

plus foibles (i), placés près de leurs \iclimes 
fières de leur néant, et semblant insulter à leur 
impuissant ennemi. Là, des reptiles, ou utiles (2) 
ou dangereux (3) , dont la vue ne peut plus 
inspirer de frayeur, mais qui retracent à 
l'observateur le souvenir de leur ancienne exis- 
tence. . 

De ce côté, l'étonnante variété des richesses 
végétales , la combinaison à l'infini de contex- 
ture , de nuances dans les bois et dans les 
eeorces ; les formes bizarres et régulières des 
fruits et des semences des quatre parties du 
Monde , qui proclament la toute-puissance du 
Génie créateur par leurs modifications souvent 
indéfinies et toujours nouvelles. 

De celui-ci , des corps dont l'existence semble 
moins reconnue , quoique cependant orga- 
nisés (4) , louent l'homme de son industrie (5) , 
ou l'accusent de son ambition (6). Plus loin, 
les ornemens de la couronne des monarques , 
ou les parures brillantes de l'opulence (7). A côté, 

(1) Les squames, etc.... 

(2) Les tortues. 

(5) Les serpens et crocodiles, 

(4) Les métaux. 

(5) Le fer , le plomb , etc 

(/>) L'or, l'argent. 

(7) Le diamant et les pierres précieuse?. 



x DISCOURS 

des productions pins communes dont les arts 
savenl tirer le parti le plus avantageux (i). 

Veut-on des objets plus propres à récréer la 
vue? on trouvera dans les galeries supérieures la 
réunion intéressante de quadrupèdes vivipares. 
On consultera pour leurs mœurs et leurs habi- 
tudes, le fidèle interprèle de la INature ; on inter- 
rogera également pour les découvertes plus ré- 
centes, un Lacépède (2) , uji Sonnini ; et grâces à 
ces continuateurs de l'illustre historien qui siège 
au temple de l'Immortalité, on complétera une 
étude d'autant plus attrayante qu'elle se modifie 
à l'infini , el devient attachante par son agréable 
variété. On aimera à considérer lelion pour retrou- 
ver en lui le roi des animaux , au caractère fier, 
franc et généreux ; on préférera ce noble ennemi, 
cruel par besoin, au tigre féroce par caractère, 
et sanguinaire par habitude , ravageant , immo- 
lant de sa dent meurtrière , lors même que sa 
faim est apaisée, pour le seul plaisir de détruire 
et de s'entourer de lambeaux palpitans, ou de 

( j) Agates , jaspes, marbres , gypse , chaux , etc. . . 

(2) « Lacépède a été reconnu cligne de tenir la 
plume de Buflon , dit Sonnini ; elle lui fut confiée, el la 
postérité confirme ce jugement solennel ». (Foyezle 
premier volume de l'Histoire naturelle générale et 
particulière, par Leclerc de Buffon, rédigée par 
C. S. Sonnini. ) 



PRELIMINAIRE. xi 

cadavres et d'ossemens dont la vue seule rappelle 
sa voracité , et semble lui demander de nouvelles 
victimes. 

On examinera avec plus d'intérêt l'industrieux 
éléphant, l'utile chameau , le cheval , l'âne , ces 
serviteurs fidèles et soumis aux volontés de 
l'homme , dont ils partagent les travaux , et à 
qui ils obéissent volontiers. L'œil sera également 
flatté de la robe élégante du zèbre, des formes 
sveltes du cerf, de l'antilope , de la gazelle. Ou 
se rappellera avec intérêt les ruses du loup, du 
renard comme tyrans ; du lièvre , du lapin , 
comme victimes, cherchant à échapper à ces 
ingénieux chasseurs; les gentillesses de l'adroit 
écureuil ; la souplesse et l'intelligence de l'imi- 
tateur de l'homme, du singe dont les espèces 
sont si variées. Enfin , après s'être arrêté un 
moment sur les autres espèces dont la vie privée 
offre moins de détails communs, on donnera 
des éloges ou des soupirs aux vrais amis de 
l'homme , aux chiens , dont les races sont aussi 
tant multipliées. 

Cette galerie a-l-elle été suffisamment exa- 
minée? on trouve dans la suivante la réunion 
complète des formes , l'élégance des robes , le 
c,ploris lustré et inimitable , ce vernis inalté- 
rable , ces nuances irrisées. et chatoyantes qui ne 
se trouvent que sur la palette de la Nature } c% 



sij DISCOURS 

qu'elle s'est plue à prodiguer aux colibris , aux ' 
oiseaux mouches et aux autres oiseaux , qui tous 
brillent d'un éclat qui en distingue l'espèce. 

On y voit aussi les papillons le disputer aux 
oiseaux pour la richesse de la parure et le 
brillant du coloris ; enfin les insectes et les ma- 
drépores annoncent au curieux que les Cuvier, 
les Lamark , les Desfontaines, les Hauys , les 
Bernard de Jussieu, les Geoffroy, les Faujas 
de Saint -Fond , etc. n'ont rien négligé pour 
remplir les vues du fondateur de ce monument 
élevé à la gloire du Dieu de l'Univers. 

Combien l'homme qui pénètre sous cette 
voûte imposante, doit être ému d'admiration 
et de reconnoissance ! Et que ces témoins de la 
Grandeur suprême doivent puissamment com- 
battre dans l'impie les sourdes impulsions de 
l'incertitude ou de l'athéisme ! 

Croit-on , après celte contemplation , voir la 
fin des merveilles de la Nature? Si l'on quitte 
cet édifice, c'est pour pénétrer sous un dôme 
pins élevé, plus vaste , plus imposant, dont l'œil 
ne peut embrasser ou pénétrer l'immensité , 
dont les justes dimensions sont inconnues, et 
qui donne vie à tout ce qui végète , à tout ce qui 
respire ; c'est pour cela encore que, plein d'une 
noble émotion , on aime à aller respirer sous le 
cèdre antique et sous les autres arbres élégans 



PRELIMINAIRE. xiij 

et curieux , pour s'y livrer à des réflexions tou- 
jours pures, et douces à perpétuer. En effet 
cette extase, qui agrandit l'ame et qui l'élève 
au dessus des passions humaines, est une muette 
adoration, un culte en quelque sorte que l'on 
rend à la Divinité; car l'esprit la retrouve sans 
cesse dans la multitude prodigieuse de ses 
oeuvres. 

L'étude de la Nature est immense (i) inépui- 
sable et toujours nouvelle. Ses détails variés, la 
magie de ses attraits appellent même l'attention et- 
l'intérêt de ces hommes oiseux que la fortune ac- 
cable ; mais malheur à eux , s'ils sont insensibles 
aux charmes de l'harmonie des prés ou des bois, 

des ruisseaux ou des vallons! Malheur! le 

plus beau des sentimens est éteint en eux; et 

(i) La Nature offre tous les jours à l'observateur 
de nouvelles merveilles, et son étude depuis tant de 
siècles n'est encore qu'une ébauche imparfaite. Pour 
établir une échelle de démarcation entre le gramen 
et l'arbre de nos forêts, dans l'ornithologie entre 
l'aigle altier et l'agile roitelet, dans les quadrupèdes 
entre le lion ou l'éléphant et la musaraigne, il a fallu, 
pour éviter la confusion , composer des nomen- 
clatures. « Les divisions en genres et espèces, dit 
Sonnini , sont autant de jalons plantés de distance 
en distance qui procurent à notre esprit du soulage- 
ment, à notre imagination des auxiliaires, et à notre 
mémoire du soutien ». 



xîv DISCOURS 

matériellement organisés, ils portent par-tout 
un ennui qu'ils font partager aux autres. Que 
penser d'une ame qui n'est point émue par la 
surprise des premières feuilles du printems , 
qu'une nuit douce, aidée d'une rosée bienfai- 
sante, a fait éclorre déjà parées des diamans 
humides de la Nature? Si les premiers accens de 
Philomèle ou de sa voisine constante, la fauvette 
babillarde , de cette rivale audacieuse, sile chant 
soutenu de l'alouette au milieu des airs , si celui 
plus aigu de la grive ou du merle au milieu des 
bocages de son parc , si celui égayant du cou- 
cou sans cesse, en mouvement, ou l'agréable 
gazouillement de l'hirondelle , et même le simple 
patois du moineau franc, courtisant avec ardeur 
la femelle qu'il convoite , n'intéressent point 
l'opulent, que lui servent les douceurs de la vie 
champêtre? 11 n'est point digne d'habiter au 
milieu de la simple INature, et d'en savourer 
à son réveil les exhalaisons embaumées , dérobées 
à mille fleurs des prairies ou des bois par un 
zéphyr badin. 

On me reprochera peut-être une partialité 
que je suis loin de nier, on s'élèvera contre 
mon enthousiasme pour une étude qui fait et 
mon bonheur et ma consolation depuis les revers 
dont la fortune m'a accablé; mais que l'homme 
malheureux se consulte lui-même, et il ap- 



PRELIMINAIRE. x v 

prendra , comme moi , à s'abîmer sans réserve 
dans le sein d'un Dieu qui n'a jamais repoussé 
sa créature chérie : ainsi le voyageur, fatigué 
par un chemin âpre et raboteux, aime à se 
reposer au pied d'une fontaine ombragée, où il 
doit trouver la fraîcheur , et oublier , en buvant 
à cette source pure , le feu brûlant qui le 
dévoroit. 

En projetant d'écrire le résultat de mes ob- 
servations faites dans des pays déjà connus, il y 
eût eu de la présomption à prétendre ne donner 
que des choses nouvelles ; mais en considérant 
la multitude innombrable des productions de 
la Nature, les diverses modifications sous les- 
quelles on peut peindre le même objet , j'ai 
repris courage en réfléchissant qu'un peintre 
peut obtenir d'une seule tête, d'après la position 
du modèle , plusieurs dessins produits par la 
•variété de ses contours, et du point d'où le 
buste est envisagé. 

D'ailleurs l'étude de la Nature a toujours eu 
pour moi tantd'attraits, que j'ai compté, en raison 
de cet amour, obtenir de cette bonne mère des 
faveurs qu'elle n'accorde souvent pas toujours 
à ceux qui osent consulter sa fécondité avec 
indifférence, ou ceux dont le seul esprit est, 
par des innovations cabalistiques, de rapporter 
à eux-mêmes la découverte des merveilles qui. 



xnj DISCOURS 

parce qu'elles n'éclatent point aux yeux des 
profanes , n'en existent pas moins dans le 
réservoir commun de la Nature, où d'un pas 
plus hardi ils ont osé les surprendre. C'est en 
vain que ces êtres présomptueux veulent cacher 
l'existence d'une retraite où tout contemplateur 
peut pénétrer ; d'un livre où tout aspirant peut 
lire s'il est mu par des vues sages et par des prin- 
cipes philosophiques. On peut dire avec Buffon : 
<( Que l'amour de l'élude de la Nature suppose, 
» dans l'esprit , deux qualités qui paroissent 
» opposées ; les grandes vues d'un génie ardent 
)> qui embrasse tout d'un coupd'œil, et les 
)> petites attentions d'un instinct laborieux qui 
)) ne s'attache qu'à un seul point ». J'ai éprouvé 
d'une manière distincte ces deux mouvemens à 
la vue de pays inconnus où toutes les produc- 
tions de la INature devenoient nouvelles pour 
moi, et où tous les individus qui l'embellissent 
\enoient éblouir mes yeux étonnés, pour me 
jeter bientôt dans une extase, où mes facultés 
devenoient impuissantes. Mais bientôt saisi de ce 
noble désir de rendre hommage à l'Auteur de 
ces merveilles , mon intention étoit écoutée , et 
mon esprit étoit de nouveau susceptible d'em- 
brasser ces inléressans détails. Telle est la pas- 
sion dominante qui m'a toujours entraîné vers 
cette élude chérie, • 

Naturellement 



PRÉLIMINAIRE. xvij 

'Naturellement enclin aux observations de ce 
genre , il me restoit, après l'examen rigoureux 
de diverses collections d'Histoire naturelle , à 
établir des objets de comparaison entre la Nature 
vivante et la Nature morte , à laquelle un art 
imposteur veut en vain conserver les grâces et la 
fraîcheur. Ces préparations, d'ailleurs fort utiles 
et fort intéressantes , ne peuvent supporter le 
parallèle, et elles-sont, malgré les ressources de 
l'art , si éloignées de la perfection et de la vie, 
que je dirai avec Bernardin-de-Saint-Pierre : 
<( Nos livres sur l'Histoire naturelle n'en sont que 
)> le roman , et nos cabinets que le tombeau ». 

Les voyages devinrent donc l'unique objet 
de mes désirs. Ils m'offroient l'occasion d'ob- 
server en grand,' et d'admirer la magnificence 
de la Nature dans l'immense variété des tempé- 
ratures des climats, et de leurs productions 
spéciales. Les voyages, en réunissant l'utile à 
l'agréable , épurent nos mœurs et nous ins- 
truisent; ils nous apprennent à pouvoir apprécier 
nos connoissances , et ils parviennent souvent 
à persuader l'observateur de l'imperfection de 
ses recherches, et qu'il est non point inven- 
teur, mais seulement l'ouvrier adroit du grand 
Arcbitecte de l'Univers. 

Tout le monde lit avec plaisir les voyages. 
Ils concourent à l'instruction de la jeunesse 5 
Tome I. , 2 



xvUj DISCOURS 

létude n'en est point applicante, c'est un défas- 
sèment en quelque sorte après des occupations 
plus sérieuses j et heureux qui s'instruit en 
s'amusant ! car, en laissant au courageux voya- 
geur le soin de tracer des routes nouvelles, 
on profite sans peine et sans fatigue de ses 
heureuses découvertes , et c'est alors cueillir des 
roses sans épines. 

On apprend toujours avec un nouvel intérêt à 
connoîlre les lois , les mœurs , les coutumes des 
peuples étrangers po.ur établir des comparaisons, 
réfuter des systèmes , mettre à profit des leçons 
souvent utiles. On acquiert dans ces lectures , des 
connoissances topographiques qui conduisent 
insensiblement à la science utile et agréable de 
la Géographie universelle. «Moi, dit Sonnini, 
)) (Courrier de l'Europe, no. 3i2. 1808.) qui 
)> bientôt serai le doyen des vovageurs de 
5) France , et peut-être de l'Europe, moi qui ai 
» passé quinze* années de ma vie à visiter les 
)) quatre parties de la Terre , j'avoue que je ne 
)) connois point de lecture qui m'instruise et me 
)) plaise autant que celle des voyages; j'aime à 
» trouver dans les relations des autres ce que je 
» n'ai pu observer ou apprendre moi-même , et 
)> dans leurs entreprises , ce qu'il ne m'est plus 
D permis d'exécuter (1) ». 

(1) Ce savant profond est sur le point d'ajouter aux 



PRELIMINAIRE. xix 

Les arts et la science doivent trop à cet obser- 
vateur zélé pour que ses sectateurs n'adoptent 
point un système à la' propagation duquel on, 
se l^vre volontiers. Nous repéterons également 
d'après lui : a Qu'on aime à suivre le voyageur 
» dans ses courses lointaines , à devenir son 
» compagnon par la pensée , à s'associer à ses 
)) dangers; on s'intéresse vivement à son sort, 
» on partage ses peines , ses fatigues , ses plaisirs , 
» et l'on s'enorgueillit de ses succès. Les relations 
)> des voyageiws offrent ,en général beaucoup 
» de variété ; les événemens y sont mêlés aux 
» observations, et les accidens , les aventures 
)) viennent tour à tour affliger l'ame sensible, ou 
)) égayer la narration par des récits qui n'ont 
)) rien d'imaginaire; on y rencontre tout l'attrait 
)) qu'inspire le roman , joint à la vérité de 
» l'histoire ». 

On voit d'après cette profession de foi , combien 
il me tardoit de mettre en pratique la théorie 
que j'avois acquise. Il falloit voir beaucoup , 
et revoir souvent pour ne point m'égarer dans 
les conjectures, pour éviter le labyrinthe de la 



diflférens Voyages dont il a enrichi les bibliothèques, 
un nouvel ouvrage en ce genre qui sera du plus grand 
intérêt, et formera le pendant du Voyage du jeuoe 
Anacharsis dans l'ancienne Grèce. 

2 * 



xx DISCOURS 

science. Aussi l'espoir d'acquérir faisoit des 
plaisirs de mes peines; et comme le mystère 
excite naturellement la curiosité, mon travail 
augruentoit d'assiduité en raison des difficultés 
que j'éprouvois dans mes recherches , et des 
doutes qui s'élevoient pour mes nomenclatures. 
En cueillant une fleur, par exemple, je la croyois 
classée par la seule inspection de ses formes, de 
sa corolle ou de son calice, lorsque l'examen 
des étamines et du pistil la reportoit dans une 
autre classe. Nouvelle gloire à acquérir, mais 
qu'une cruelle incertitude rendoit souvent dou- 
teuse. OLinnœns! combien souvent tu me fus 
utile! et qu'il est juste de transmettre ton nom à 
la postérité! C'est une foible dette qu'acquitte 
envers toi un des amateurs de l'Histoire na- 
turelle. 

Combien de fois, en consultant tes immortels 
écrits, j'ai abrégé mon travail; et de quelle utilité 
tes leçons ont été pour l'ordre de mes décou- 
vertes, autant que pour soulager ma mémoire ! La 
merveilleuse concordance de ta méthode réunit 
des objets qui paroissent étrangers entr'eux , 
et pourtant en qui une attention soutenue finit 
par découvrir des rapports incontestables. La 
ÏN attire moins restreinte que notre imagination, 
arrive au même but par des chemins differens, 
dont la recherche désole et trouble notre inteî- 



PRÉLIMINAIRE. x*j 

ligence ; mais, loin de nous trouver humiliés^le 
ce défaut de pénétration , que cette incapacité 
soit pour nous le motif louable, d'un hommage 
respectueux envers l'Etre des êtres, moteur de 
ces merveilles , et pour qui les problèmes n'exis- 
tent pas. Multa latent in majestate Naturœ ! 
« Que de merveilles nous sont cachées dans la 
)) Nature))! Mais revenons au motif qui m'a fait 
rassembler les observations faites pendant le 
cours de mes voyages. 

Je devois publier séparément, après les avoir 
soumis à l'approbation de l'Institut , plusieurs 
ouvrages que j'ai depuis réunis au journal de 
mes voyages, et que j'offre au public sous le 
titre des Voyages d'un Naturaliste _, et 
ses Observations faites sur les trois règnes 
de la Nature _, etc. (i). La relation de ces 
Yoyages qui comprend trois gros volumes, au 
ïieu de six petits, ainsi que l'annonça le premier 



(i) Quelqu'un peu versé dans l'étude de l'Histoire 
naturelle, et ne considérant que Iç mot, me reprochoit 
ce titre en prétendant qu'on ne devoit point désigner 
les trois règnes de la Nature ; cette objection est d'autant 
plus mal fondée que* tous les jours un naturaliste écrit 
ses voyages, mais qu'il parle sans ordre de matières, 
et souvent ne classe point ses observations, ou qu'elles 
n'embrassent point les trois règnes de là Nature, 



xxij DISCOURS 

Prospectus , est ornée de planches , de sujets 
nouveaux ,.et elle est ainsi classée : 

J'expose à M. Desdunes - Lachicotle , mon 
hôte à Saint-Domingue , mes observations faites 
en Normandie sur la nature du sol , sur les pro- 
ductions des pays que j'y ai parcourus , sur 
les mœurs et l'industrie des habitans; et pour ne 
point fatiguer le lecteur par un récit monotone 
et des relations stériles, je le conduis au Havre , 
au milieu des campagnes pittoresques qui bor- 
dent la grande route , et dont je lui donne la 
description la plus exacte. 

Comme un auteur ne doit point écrire seulement 
pour les savans , j'ai cru devoir choisir mon lec- 
teur parmi les personnes qui n'ont jamais voyagé , 
afin de lui rendre ma narration utile et agréable. 
C'est pourquoi il m'accompagne par-tout, dans 
mes courses au milieu des campagnes; je lui 
fais admirer les beautés delaINature, je le ramène 
sur le rivage delà mer, où, saisi d'un étonne- 
ment respectueux , il admire et se lait. 

Plusieurs pensées s'élèvent en son ame, à la 
•vue d'un horizon Jiumide qui lui paroît sans fin; 
il frémit pqur le matelot assez hardi pour se con- 
fier aux flots qui l'épouvantent par leurs brisans , 
et qui lui paroissent redoutables ; il admire le 
génie de l'homme dans la construction de ces 
demeures flottantes ; et l'étonnante découvert© 



PRELIMINAIRE. xxiij 

au moyen de laquelle on est parvenu.à les di- 
rigera volonté , pour arriver d'un pôle à l'autre , 
en traversant des écueils sans nombre et une 
route uniforme, et qui ne laisse apercevoir les 
traces d'aucun voyageur. 

En parcourant les rochers du rivage , je rends 
mon compagnon témoin de la libéralité du Créa- 
teur envers ses créatures. A deux époques de la 
journée , le pauvre se transporte en ces lieux , 
enrichi par des présens que le Ciel lui envoie; il 
ramasse en abonç^mce au poisson, des crusta- 
cées que les flois ont rejetés pour lui de leur 
sein; il en nourrit sa famille, sesenfans, et sou- 
vent même, au moyen d'une mesure qu'une 
main prodigue a comblée, il peut en vendre une 
partie qui lui devient superflue par l'espoir 
d'une nouvelle marée. Je fais part de quelques 
observations relatives aux pêches de la rade , et 
aux ruses qu'emploient les cruslacées , pour se 
soustraire aux pièges de leurs persécuteurs. 

J'ai occasion , au retour de ces promenades 
instructives , d'examiner plus à loisir les objets 
dont je donne la description. Je me suis parti-* 
culièrement attaché à la rendre aimable, afin de 
captiver mon lecteur, « On regrettera toujours , 
» dit M. Salgues , de quitter d'agréables rela- 
)> tions qui nous enchantent , pour chercher che:/, 
» les secs et arides nomenclateurs , cette partie 



sxiv DISCOURS 

» technique , qui est à la science ce que la 
» Grammaire est à l'éloquence et à la poésie, ce 
)> que le squelette est à l'homme animé. Si vous 
» voulez m'instruire , il faut mêler quelques 
» charmes à vos leçons ». 

Je me suis donc fait un devoir de me confor- 
mer à d'aussi sages principes ; heureux , si j'ai 
suivi cette roule agréable que tout le monde 
aime à parcourir! 

Afin de détruire la monotonie de mon récit y 
et de diversifier les objets que je traite , je 
donne quelques détails sur la position du 
Havre , que les Anglais bombardèrent plusieurs 
fois pendant mon séjour. 

J'offre également les fruits de mes promenades 
d'observations aux environs du Havre, de Ron- 
fleur , et je donne avec le plus grand soin la 
description exacte des sites enchanteurs com- 
muns dans ce beau climat, tels que la côte des 
Ormeaux , celle d'Egouville , et la côte de Grâce. 

J'ai aussi occasion de citer quelques anec- 
dotes particulières, propres à piquer la curiosité; 
)e décris plusieurs collections d'Histoire natu- 
relle; je promène mon lecteur dans les agréables 
vergers de M. Poulet, négociant. De là , je le 
conduis à Honfletir pour y "étudier avec moi les 
moeurs et coutumes du pays, y admirer les 
curieux effets de la marée montante , v prendre 



PR'ELÏMl^AIRE. xxv 

part sur le gazon à un divertissement cham- 
pêtre , et y jouir d'un tableau attendrissant d'un 
bon père fêté par ses enfans. 

Mais comme les effets naissent des contrastes , 
mon journal me rappelle le funeste équinoxe du 
mois de septembre de celle année. Ce fidèle dé- 
positaire me fournit les détails affreux de ravages 
inouis qui désolèrent, à cette époque calami- 
leuse , le Havre et ses environs. Et comme le 
calme succède toujours aux tempêtes, je raconte 
les joutes qui se font sur l'eau en certains jours 
de fête, je décris celle des canots armés, de vi- 
goureux rameurs, celle du fameux mât de 
Cocagne. Enfin, après la description de quelques 
poissons de la rade, ne pouvant trouver pas- 
sage sur un bâtiment, je renonce pour le mo- 
ment au projet de m'embarquer, et je retourne 
en Câlinais , où je trouve à observer chez mon 
père le caractère aimable et intéressant d'une 
fouine devenue familière. 

Je m'y livre alternativement à un travail plus 
utile , sur la culture du safran de cette province ; 
et quoique celte plante bulbeuse ait été décrite 
avec détails par l'illustre Duhamel , je trouve à 
ajouter à son mémoire- mes observations, cl 
surtout des dessins fidèles qui manquoient à 
l'histoire de cette plante si précieuse au com- 
merce ? lesquelles planches servent mieux 



xxvj DISCOURS 

l'intelligence , que les meilleures et les plus 
exactes descriptions que l'on peut 'faire à ce 
siijet. 

Après quelques idées générales , je considère 
le safran depuis l'époque de son importation 
dans le Gàlmais , et j'en donne la description ; 
j'établis la différence qui existe entre cette plante 
utile et le colchique , avec lequel les fraudeurs 
savent le sophistiquer; j'indique sa culture, *et 
le terrain qui lui est propre ; les caractères aux- 
quels on doit reconnoître les bons oignons, la' 
différence de leur robe, et la température qui 
leur convient. 

Je fais connoître la manière de préparer la 
terre qu'on lui destine , et l'époque à laquelle se 
font les labours; je désigne le tems qui est le 
plus propice au plantage , et les moyens à em- 
ployer pour préparer les oignons, et les disposer 
à une prompte végétation. 

Je décris le développement de ces oignons, et 
leur floraison; je dénonce les animaux qui les 
ravagent , et dont la dent meurtrière détruit en 
un moment les espérances du diligent culti- 
vateur. 

Je passe ensuite aux travaux de la seconde et 
de la troisième années , qui comprennent l'arra- 
chis des oignons, et l'usage qu'on en fait. Arrive 



PRELIMINAIRE. xxvij 

le moment de la récolte de celte fleur autant 
intéressan.te pour les sens , que sous le rapport 
du produit qu'on en retire. Je décris avec soin sa 
cueillette, son épluchage , sa dessication , et le 
produit annuel qu'on obtient de celui auquel on 
reconnoît les qualités exigées. 

Je rends compte des maladies auxquelles 
l'oignon est en but , telles que le fausset _, le 
tacon et la mort. 

Je développe les propriétés du safran comme 
béchique, bistériqueet emrnénagogues,diapho- 
rétique, cordial, alexitère, cépbalique et ophtal- 
mique; comme stomachique, hépatique, car- 
minatif et détersif; enfin comme résolutif, 
anodin et assoupissant. 

Je le considère enfin sous le rapport des arts , 
et j'évalue les frais de culture d'un arpent de 
terre à safran, Ce mémoire est terminé par des 
notes additionnelles sur sa culture, et des détails 
historiques. 

Je me rends ensuite à Paris d'où je fais route 
pour Bordeaux , en exposant mes observations 
faites pendant la route. Arrivé à Bordeaux, 
j'étudie les mœurs et coutumes des habitans de 
cette ville ; puis embarqué à bord du vaisseau 
anglo-américain l'Adrastus , j'y écris mes re- 
marques sur les usages bizarres et peu sensuels 



xxviij DISCOURS 

des naturels de la INouvelle-Angleterre (i). Après 

avoir reconnu le Platâ-de-Blaie , et attendu 

Jong-tems le capitaine et les passagers pour 

mettre à la voile, on appareille pour' la tour de 

Cordouan. 

Pour mettre mon néophyte au fait de la navi- 
gation , je l'instruis des principaux mouvemens 
du bord; c'est pourquoi je ne passe point sous 
le silence un fort coup de vent que nous es- 
suyâmes au débouquement, afin d'avoir occasion 
de lui citer les diverses manœuvres qui se font 
pour soustraire un vaisseau aux dangers dont il 
est menacé par la tempête ; ie lui raconte divers 
faits extraordinaires, douteux quelquefois pour 

(i) J'ai reçu avec reconnoissance les avis d'un cen- 
seur distingué qui me reprocha de parler souvent de 
moi et de nos repas du bord , mais je crois devoir 
lui observer ici que je suis le voyageur, et qu'en ma 
qualité d'observateur, je dois un compte fidèle de ce 
que j'ai vu , éprouvé, senti. Car quel héros pouvois-je 
mettre eu jou, si^e n'est moi?..! ne suis-je point le 
narrateur? Quant aux repas du bord, ils sont sur un 
bâtiment américain , si différons de ceux qu'on prend 
à terre, que le lecteur ne peut me faire connoître 
des usages nouveaux pour lui 5 et que la principale 
occupation dans les traversées est , dans l'oisiveté qu'on 
éprouve, de se quereller sans raison, ou de songer 
même a table , au repas qui doit suivre. J'en appelie 
à cet égard aux personnes qui se sont embarquées. 






PRELIMINAIRE. xx ix 

ceux qui n ont pas voyage, mais dont on ren- 
contre de fréquens exemples. 

Ne me contentant point de restreindre mon 
journal à des observations météorologiques , je 
donne à connoître le genre de vie qu'on mène 
sur un vaisseau dans un voyage de long cours , 
les plaisirs qu'on sait s'y créer, les amusemens 
que chacun imagine pour éloigner l'ennui , suile 
inévitable de la monotonie. 

En parcourant le vaisseau pour visiter les 
lignes qu'on laisse cl la traîne, j'aperçois de 
gros poissons , et aussitôt d'appeler mon néo- 
phyte pour les lui faire examiner , et lui faire 
part de mes réflexions à leur égard ; tout en 
l'entretenant sur ce point, le vent souffle, et la 
mer moutonne sous le poids et les bonds d'une 
troupe de souffleurs que j'aperçois à l'horizon. 

Une autre fois , c'est une bande nombreuse et 
fugitive d'adroits poissons volans qui quittent 
leur élément pour tromper la dorade dans sa 
poursuite acharnée. 

Une dispute s'élève , et je me vois forcé d'en 
parler , et d'entrer dans d'autres détails qui ne 
paroissent superflus qu'à ceux qui les con- 
noissent, mais qui font partie de l'histoire d'une 
traversée. Ces anecdotes souvent piquantes ne 
délassent -elles pas quelquefois le lecteur, trop 
souvent ennuyé d'un journal où il n'est question 



sxx DISCOURS 

que de beau tems , pluie et vent, brume 
épaisse y et d'antres observations monotones et 
minutieuses , qu'on ne doit point regarder 
comme capables de captiver un lecteur? 

Je raconte le baptême du Tropique , dont 
mon néophyte surtout attendoit le récit avec 
l'impatience de quelqu'un qui cherche à s'ins- 
truire j il prend également intérêt à la punition 
exercée contre les matelots indisciplinés ; il 
me questionne sur les trombes de mer, et j'a- 
chève de l'entretenir sur ce point en découvrant 
terre , et apercevant à l'horizon le phare de 
Charles-Town. 

Je fais débarquer avec moi mon néophyte , et 
je le promène dans les rues de la ville pour eii 
connoîtreies usages, et étudier les mœurs de ses 
habitans; il a entendu parler des quakers et des 
méthodistes: je lui établis la différence qui existe 
entre ces sectes ; et lorsqu'il s'est bien pénétré de 
ces notions instructives ,• je le vois encore re- 
venir , et semblant désirer une autre étude. 

Je l'examine, et je lis dans ses yeux son désir 
d'aller contempler la ]Nature au milieu des cam- 
pagnes, pour établir des comparaisons, y 
donner* la chasse aux oiseaux qu'il veut con- 
noître , aux papillons qu'il désire conserver, 
faire la recherche des plantes dont je dois grossir 
son herbier; mais, tout en augmentant son butin, 



PRÉLIMINAIRE. xxxj 

je lui trace avec fidélité les tableaux des sites les 
plus pittoresques , le genre de ces campagnes 
primitives , et les endroits destinés à la course , 
amusement favori des Anglo-Américains. 

Au retour, je lui fais connoître un sauvage 
du Canada, qui , ' comptant sur les droits de 
l'hospitalité, est entré familièrement dans une 
maison où je me trouvois, pour apaiser la soif 
qu'une chaleur excessive a fait naître en lui. 

J'entretiens aussi ce lecteur des autres pro- 
ductions du pays, utiles aux arts, et favorables 
au commerce , telles que V arbre à cire > V érable 
à sucre , etc. ; et tout en lui rappelant plusieurs 
anecdotes sur les mœurs des bons habitans de 
ces . P a 5 s fortunés, je lui parle d'un sauvage de 
la Caroline, artiste sans art, mais qui, par une 
rare faveur de la Nature, a composé et peint à 
l'huile un tableau dans lequel il s'est repré- 
senté au milieu de ses campagnes. 

Désirant de l'instruire , et profitant de sa 
bonne volonté , je conduis mon néophyte dans 
des endroits qu'il n'a point encore visité. Une 
excursion ornithologique devient d'abord le but 
de notre promenade ; mais après avoir fait 
une ample collection d'oiseaux nouveaux pour 
lui, je trouve et saisis l'occasion de lui faire 
examiner un boiciningua qu'un particulier de 
Charles-Town conserve depuis long-tems, sans 
lui donner à manger. 



xxnIJ DISCOURS 

Loin d'avoir épuisé l'étude des productions 
naturelles du pays, le besoin de voyager sous 
d'autres climats nous fait embarquer sur une 
goélette anglo-américaine, dont le capitaine est 
digne , par la pureté de ses mœurs et la loyauté 
de ses actions, de vivre au tems du monde 
primitif. 

JNous faisons voile vers l'île de Cubes ; et 
notre bon capitaine, après nous avoir prodigué 
pendant la traversée tout ce qui pouvoit nous la 
rendre agréable, poussa la générosité jusqu'à 
jîous choisir secrètement à terre des logemens 
plus commodes que les cabanes étroites que nous 
avions à son bord. 

Je donne la description des côtes arides.de 
l'entrée de Cuba, et mon néophyte, d'abord 
attristé par ces tableaux peu aimables, sourit 
à celle de l'intérieur de la baie de Saint- Yago, 
qui offre le paysage le plus riche. et le plus 
pittoresque. 

Un pilote espagnol étant venu à notre ren- 
contre , nous fournit l'occasion d'étudier ses 
manières, et de le questionner sur les mœurs 
et usages des habitans de cette île. Après nous 
avoir fait mouiller en lieu de sûreté , nous 
mettons pied à terre, et nous escaladons une 
côte richement boisée, au sommet de laquelle 
se trouve la maison du commandant du fort qui 

protège 



PRÉLIMINAIRE. xxxiij 

protège la baie, et dont les batteries sont for- 
midables. 

Après une réception aussi honnête qu'obli- 
geante, nous descendons la côte, et remontons 
à notre bord pour faire voile vers Saint-Yago , 
qui se trouve au fond de la baie. 

Il tarde à mon néophyte de me voir visiter 
l'intérieur de la ville; aussi n'ayant rien de plus 
à cceurque.de le satisfaire, je mets pied à terre, 
et je parcours les rues de Saint-Yago , j'étudie 
les mœurs , les usages de ces Espagnols , et 
quelques notions intéressantes deviennent le 
fruit de mes observations , que je me plais à 
répéter à mon néophyte qui attend mon retour 
avec impatience. 

En admirant les ressources précieuses que 
fournit cette île pour les besoins de la vie, je fais 
quelques courses ornithologiques que j'ai soin 
d'entre- mêler de parties de pêche, et de chasse 
aux insectes et aux papillons de celte île. 

Je reviens dans la ville, où j'étudie avec soin 
le caractère des padres _, et où je prends note 
des cérémonies religieuses qui se pratiquent 
pendant la semaine Sainte et le jour de Pâques. 

Le besoin de nous rendre à Saint-Dominsne , 
me fait profiter d'une frêle embarcation qui m'y 
transporte au milieu des flots écumans de la 
mer en furie : enfin, après une tempête hor- 

ÏOME I. 3 



xxxiv DISCOURS 

rible,je débarque à Saint-Domingue ; tel est le 
sommaire de mon premier Volume. 

Si le lecteur ouvre mon second Volume , et 
qu'il daigne me suivre dans mes observations , 
il me verra débarquer à Saint-Domingue, m'y 
entourer de personnes capables de m'instruire , 
et de me donner des renseignemens sur le 
climat, les lieux , et l'histoire du pays; comme 
il me semble que c'est la première étude à la- 
quelle on doive se livrer, je me fais raconter par 
un ancien colon l'histoire de l'île d'Haïti, 
depuis sa découverte par Christophe Colomb 
jusqu'à nos jours , que les traditions nous ont 
transmise. Alors , pénétré de ces vérités , je 
parcours le pays avec plus d'intérêt; ici je 
retrouve au milieu d'un peuple heureux , ces 
bons caciques qui ne connoissoient leur auto- 
rité que de nom , et s'en servoient pour faire 
planer autour d'eux le bonheur et la confiance; 
là , je crois voir des groupes de ces insulaires 
attendre leur existence des libéralités de la 
]Nature, sans s'astreindre à un dur et pénible 
travail ; parmi eux se trouvent des pêcheurs , 
des chasseurs, tandis que les plus âgés vaquent 
aux soins de l'intérieur. 

Arrive-t-on à l'époque d'une fête célèbre? elle 
est sincèrement chômée; car ces peuples n'ho- 
noroient pas seulement des lèvres leur dieu 



PRELIMINAIRE. xxxv 

imaginaire , mais par leurs actions ; et si quel- 
ques ridicules, ordinaires à ces tems reculés, 
présidoient aux cérémonies religieuses, il faut 
être indulgent pour ces détails accessoires 
inventés par l'inexpérience et la bonhomie de 
ces peuples , auxquels on pourroit répondre par 
des cérémonies de nos jours non moins ab- 
surdes, quoique consacrées par des peuples 
policés : à*u reste , le principal motif dans les 
pieuses réunions des insulaires d'Haïti, éloit d'y 
adorer un objet dont ils connoissoient la puis- 
sance sans pouvoir la comprendre , et c'est 
envers le soleil , ame et source sacrée des trésors 
de la Nature, qu'ils devenoient respectueux , et à 
qui ils offroient leurs plus purs hommages. 

Comme de tout tems l'esprit trompeur du 
fanatisme a subtilisé les cœurs foibles ou trop 
confians, il se trouva à Haïti, dès son état pri- 
mitif, des êtres plus astucieux que le com- 
mun des insulaires, et qui, par un intérêt per- 
sonnel , inspirèrent une terreur, panique à ces 
naturels débonnaires pour en obtenir des hon- 
neurs , des rangs et de la fortune; c'est pourquoi 
une secte s'éleva , et commença à prophétiser en 
un langage mystique et barbare, et abusant de 
la crédulité du peuple , elle lui fit voir ce qui 
n'exisloit point, et fascinant leurs regards inti- 
midés , elle s'annonça en rapport direct avec un 

3 * 



xxxvj DISCOURS 

dieu quelle créa , et dont elle osa se déclarer 
l'interprète. De là une confiance absolue , «un 
respect universel pour ces hommes adroits aux- 
quels les naturels d'Haïti donnèrent le nom de 
butios 3 on prêtres indiens. 

Afin de grossir leur parti, les butios asso- 
cièrent à leur autorité suprême ceux des Indiens 
en qui ils reconnurent des principes conformes 
aux leurs ; et afin d'opposer au peuple deux 
freins puissans , ils crurent convenable de revêtir 
ces derniers d'une autorité civile, subordonnée 
néanmoins à celle des ministres de la divinité. 
De là la division des peuplades et leur dénom- 
brement ; de là l'élection de chefs pour les gou- 
verner , auxquels on donna unanimement le nom 
de caciques.. 

J'indique le partage de ces gouvernemens 
indiens; je décris leur paix intérieure, leurs 
mœurs douces, leur délicieuse existence au 
milieu de campagnes ravissantes et embellies 
par leur union 3 mais comme le bonheur tient à 
peu de chose, et qu'un rien , dit Florian, le fait 
évanouir, ces peuplades fortunées, vivant au 
comble de leurs vœux, sont troublées, dispersées, 
anéanties par la corruption de nations féroces 
dont elles ne peuvent éviter le joug , et dans les 
pièges desquelles une confiance trop aveugle les 
fait précipiter. Je donne alors des détails hislo- 






P R E L I M I N A I R E. xxxvlj 

riques sur la découverte de l'île d'Haïti par 
Christophe Colomb , cause innocente des mal- 
heurs qui depuis en ont fait le séjour du crime , 
de l'ambition et des attentats; et comme ces 
détails, quoique connus, intéressent néanmoins 
mon néophyte qui les ignore , il me presse de 
continuer mon histoire relative à l'expédition de 
Christophe Colomb : il me demande comment 
un homme aussi bon a pu laisser commettre des 
crimes aussi révoltans. 11 frémit avec moi , en 
traversant la rivière, des massacres qui lui rap- 
pellent des souvenirs pleins d'amertume , et lui 
font répandre même quelques larmes; car il est 
sensible. Bientôt, en continuant mon récit, nous 
parcourons les lieux signalés par des événemens 
transmis à la postérité ; il apprend avec douleur 
la mort de Christophe Colomb , protecteur 
infortuné des bons insulaires , et par cela même 
devenu la victime de l'envie et de l'ambition de 
ses successeurs altérés par la soif de l'or et du 
sang. 

Il voit avec regret Bovadilla et Ovando suc- 
céder à Christophe Colomb , et gémit d'une 
autorité despotique et féroce qui semble pro- 
noncer aux Indiens la malheureuse destinée qui 
leur est réservée. En vain Ferdinand , par un 
arrêlhumain , veut arrêter les exploits homicides 
et sanglans des tigres Bovadilla cl ^Ovando y 



xxxviij DISCOURS 

ni la voix de la INature, ni celle de leur mo- 
narque ne peuvent se faire entendre à ces cœurs 
pervers et ulcérés : ils tracent leur route dans 
l'île au milieu des cadavres ou des corps foibles 
et palpitans, des femmes, des enfans et des vieil- 
lards qu'ils ont fait massacrer. De for ! de l'or!.. 
voilà leurs cris de rage , et rien ne peut étouffer 
ces cris impérieux ; ils font donc supplicier tout 
ce qui ne peut servir à leur procurer ce métal 
funeste qu'ils retirent , par des crimes , des 
entrailles fécondes d'une terre qui semble re- 
gretter de s'être enlr'ouverle. 

Enfui des divisions intestines s'élèvent parmi 
les Espagnols de l'expédition de Christophe 
Colomb , après le massacre général des Indiens 
d'Haïti , et ces Européens ont à leur tour à com- 
battre des ennemis puissans , des forbans sans 
aveu , et mus par de semblables projets d'une 
ambition démesurée , enfin les flibustiers dont 
je fais connoître les mœurs et la vie privée. 

M'étant aperçu à des soupirs bien louables, 
que ces récits faligans ont attristé l'ame de mon 
néophyie , je cherche à délasser son imagination, 
en l'entraînant au milieu d'une belle campagne; 
mais comme y arrivant subitement , l'état de son 
cœur ne lui permeltroit point d'en apprécier les 
beautés , d'en saisir les nuances , d'en respirer 
les parfums , je le conduis d'abord au milieu 



PRELIMINAIRE. xxxix 

d'une Nature déserte où je donne le tems à ses 
pensées de s'adoucir , et après avoir côtoyé et 
visité la batte aride de mon hôle , M. Desdunes- 
Lachicotte , je conduis mon néophyte au lagon 
Peinier, appelé cirque -des Bambous , où. la 
Nature est parée de tous ses charmes, et où elle 
se montre dans tout son éclat aux yeux de 
l'amateur passionné. 

La vue d'une riante verdure harmonise 
bientôt tout son être, sensible désormais aux 
parfums de ces fleurs qui bientôt égayent son 
imagination ; mais comme une transition subite 
de la douleur au plaisir seroit un contraste trop 
pénible, je conduis mon néophyte sous des 
ajoupas abandonnés et célèbres , l'un par les 
soupirs d'un amant malheureux et l'autre par 
sa consécration à l'amour paternel. Enfin , après 
les dernières larmes données aux plus touchans 
souvenirs , je permets à mon néophyte de s'aban- 
donner à la contemplation. 

Cet être sensible, toujours reporté par son 
cœur à désirer quelques notices sur les anciens 
habilans du pays, m'engage à lui parler au 
moins du colon européen qui a succédé à l'In- 
dien insulaire, et des troubles ïong-lems per- 
pétués de la conquête d'Haïti. Je cherche à 
satisfaire sa juste curiosité par le parallèle du 
colon modeste et du colon ambitieux . Je lui 



xl DISCOURS 

transmets ensuite les renseignemens qui m'ont 
été donnés par mon hôte sur le caractère des 
créoles de nos jours, sur les mœurs et usages 
de celte nouvelle génération. 

J'ouvre ensuite mon journal, et mon néo- 
phyte y lit mes observations sur la nature du 
climat de Saint-Domingue; et après quelques 
remarques météorologiques, je le fais voyager 
pour l'instruire. 11 m'accompagne dans ma 
roule du Cap; il est aussi ardent que moi à 
saisir et admirer les choses nouvelles qui s'offrent 
à ses yeux. 11 suit dans les airs les oiseaux et les 
papillons, sur la terre, les insectes et les reptiles'; 
il étudie la végétation , et son cœur reconnois- 
sant s'attendrit à la vue de* ressources qu'offre 
la Nature , même au milieu des déserts. 

INous nous arrêtons sur les habitations les 
plus dignes de nos remarques, et nous mêlions 
de ce nombre celle de l'Etable appartenant à la 
famille Rossignol-Desdunes, celle de MM. Ros- 
signol-Grammont et Descahaux, entourées par 
des colonnades imposantes de palmiers qui s'y 
élèvent avec grâce et majesté au muieu de 
haies de citronniers garnissant l'intervalle de ces 
arbres. 

Après avoir reconnu le bourg des Gonaïves, 
et y avoir fait quelques observations sur la nature 
du sol , sur ses productions et sur les mœurs des 



PRELIMINAIRE. xlj 

babitans,nous continuons notre roule au milieu 
d'une riche Nature qui donne une ample latitude 
à notre contemplation- les sites devenant de 
plus en plus pittoresques par la diversité de leur 
exposition, je me plais à les décrire à mon néo- 
phyte qui, ainsi que moi, en fait son profit. 
Il jette un regard inquiet sur la montagne des 
Escaliers , qu'il doit franchir au milieu d'écueils 
et de rochers aptes et roulans. Mais il est dé- 
dommagé de ses fatigues et de ses peines, à la 
vue du bourg enchanteur de Plaisance, qu'il 
rencontre au revers de ce morne rocailleux. 

Il traverse avec moi la rivière du Limbet, 
dont les eaux basses et limpides bouillonnent 
à leur rencontre de rochers posés cà et là au 
milieu de son lit. Enfin , après d'autres re- 
marques, nous arrivons au Cap. 

Je l'engage à ne point me suivre dans la ville 
pendant les premiers jours qui seront consacrés 
à mes affaires personnelles. Mais mon néophyte, 
qui a l'ame grande et le cœur bon , s'est inté- 
ressé à ce qui me regarde, et ne veut plus me 
quitter; je le conduis donc. chez M. Roumc, 
agent du Gouvernement français , homme ins- 
truit, et avec lequel on ne peut que profiter; 
mais des affaires imprévues m'appelant à l'Arti- 
bonite, mon néophyte, qui est devenu mon 
ombre, y retourne avec moi, en formant le 



xlIJ DISCOURS 

projel de revenir au Cap, pour y. tirer parti 

des entretiens de M. Roume sur l'Histoire 

naturelle. 

De retour aux Gonaïves, après avoir donné 
mes premiers soins aux affaires qui m'y ont 
appelé , je conduis mon néophyte à une tannerie 
située au milieu d'un bocage enchanteur. C'est 
en rentrant que je reçois de Toussaint-Louver- 
ture la levée des séquestres» mis injustement 
sur nos habitations; je fais un voyage au Port- 
au-Prince pour entrer de suite en possession. 
Tour à tour trompé par les chefs noirs de l'ar- 
rondissement, et leurré par les offres perfides 
de nos nègres , j'accorde une confiance trop 
prématurée , dont j'ai lieu de me repentir , 
étant à peine fixé sur notre habitation. 

Je m'y livre néanmoins à une passion domi- 
nante , à la chasse , qui en ces lieux favorises 
offre tous les agrémens en ce genre. Néanmoins, 
possesseurs de grandes propriétés affermées , et 
dont nous ne touchons point les revenus, nous 
vivons dans une pénurie universelle; et c'est 
pour le bonheur de mon néophyte que j'aime à 
lui faire apprécier l'instabilité des choses hu- 
maines, et la bizarrerie de la prédestination. 

Résigné au milieu de cette infortune , je n'en 
bénis pas moins l'Auteur de la Nature, et c^est 
pour me consoler de ces épreuves amères, que 



PRELIMINAIRE. xluj 

je reprends mes exercices. Je décris le sile pitto- 
resque- d'une fabrique coloniale, observée au 
milieu du Grand-Uet. Je cache derrière moi 
mon néophyte, et il prend part secrètement à 
l'entretien que j'ai avec des solitaires que la vue 
d'un nouvel être auroit pu intimider. Le bon 
Isidore , l'un d'eux , me conduit à sa bananerie , 
y étanche ma soif dans une feuille fraîche de 
cette plante précieuse. Il déplore ensuite les 
ravages de l'épizoolie de sa hatte. 

Je retourne sur l'habitation pour visiter 
le beau verger Piossignol, situé dans les bas 
de TArtibonite, et j'y trouve le propriétaire en 
but, ainsi que moi, aux vicissitudes humaines. 
Je fais admirer à mon néonhvte un beau trait 
d'hospitalité de M. Desdunes-Lachicotte , qui 
nous raconte les dangers auxquels il a été exposé , 
comme blanc , au milieu des noirs révoltés et 
ennemis de sa couleur. 

Je propose à mon néophyte une seconde pro- 
menade au lagon Peinier, et nous y découvrons 
une nouvelle inscription erotique. Je l'emmène 
le lendemain au bourg du Gros-Morne, pour en 
connoîlre le climat, et j'ai lieu, pendant mon 
séjour en ce canton, de lui faire le parallèle de 
l'existence qu'on mène au milieu des mornes où 
la température est salutaire, avec celle de la 



xlvj DISCOURS 

auxquelles ces quadrupèdes sont assujettis; quels 
sont les remèdes a opposer aux épizooties qui 
en désolent l'espèce. Je termine mon récit en 
lui disant qu'à l'utilité des cabrits, à la qualité 
de leur chair , on peut comparer le cochon 
appelé tonquin , dont on fait dans lîle une 
grande consommation. 

Bientôt je quitte ces paisibles occupations, 
pour faire voyager mon néophyte au milieu des 
orages, le transporter ensuite sur un sol boule- 
versé par les tremblemens de terre; je l'égaré, 
après avoir échappé à ces désastres , au milieu 
d'autres campagnes où il est en but aux oura- 
gans. Plus loin il essuie avec moi les ravages 
d'un débordement. 

A ces fléaux de la Nature, je fais succéder les 
inconvéniens qu'offre le séjour de la plaine, où 
l'on a à redouter les scorpions , les araignées 
à cul rouge, les araignées crabes, les bêtes à 
mille pieds , les chiques , les tiques et les autres 
insectes sinon tous venimeux , au moins im- 
portuns. 

Je fais aussi part à mon néophyte des 
expériences que j'ai eu occasion de répéter sur 
les lézards et les autres reptiles de Saint- 
Domingue; des dangers auxquels est exposé le 
botaniste au milieu des poisons végétaux qui se 
rencontrent communément. Mais, pour ne plus 



PRÉLIMINAIRE. XL vij 

alarmer mon néophyte, je cesse de lui retracer 
les inconvéniens de l'île, et je lui en fais appré- 
cier ensuite les rares avantages. Je lui soumets 
en conséquence le tableau des ressources qu'offre 
St.-Domingue, sous îe rapport des subsistances; 
des manufactures qui y sont établies , ou qu'on 
pourroit y établir , d'autres avantages qu'tm 
pourroit retirer de la cochenille, des vers à 
soie, des épices, des laines et des abeilles. 

Je conduis ensuite mon néophyte au milieu 
d'un jardin , et il reconnoît avec moi qu'on peut 
adapter les charrues à la culture coloniale. Je le 
rends témoins des récolles du riz, de celle du 
coton, du sucre, du café, de l'abattis des bois 
propres aux constructions et à la teinture. 

Quelques petits voyages donnent lieu à de nou- 
velles observations sur les usages de la colonie, 
sur les chasses du pays , et sur les raz de 
marée. 

Mon néophvte me suit un autre jour sur les 
habitations Guyot et Robuste , puis à Saint- 
Marc , chez M. Tussac , où il admire avec moi la 
belle Flore des Antilles, à laquelle ce zélé natura- 
liste travaille depuis quinze ans ; c'est alors qu'il 
saisit avec empressement le double avantage de 
faire la route du Cap avec M. Tussac , et d'y 
revoir M. Roume. Ce Yoyage devient instructif 



xLviij DISCOURS 

en raison des remarques qui ont peine alors à 
échapper aux regards de trois observateurs. 

Arrivé au Cap , je conduis mon néophyte au 
jardin de botanique de l'hôpital des Pères, d'où 
il contemple avec un juste enthousiasme la 
position de la rade. Je le mène ensuite à l'agence 
du#gouvernement, pour le faire présenter avec 
moi par M. Roume aux naturalistes qui v sont 
attachés , et qui à leur tour nous annoncent chez 
M. Daubertès, possesseur d'un cabinet d'his- 
toire naturelle où se trouvent réunies toutes les 
coquilles que fournissent les côtes de Saint- 
Domingue, riches en ce genre de production. 

Je repars pour les Gonaïves, où je trouve 
l'ordre de me rendre sur-le-champ aux monts 
Cibao , pour donner l'état de la situation de ces 
mines anciennement exploitées. Quelle joie pour 
mon néophvte, qui n'avoit encore pu faire aucun 
Cbsni minéralogique ! 

Dans le vovage , nous trouvons à joindre 
l'utile à l'agréable ; c'est pourquoi tout en effleu- 
rant les rochers métalliques que la Nature semble 
vouloir retenir dans son sein, nous admirons la 
beauté de tous les sites de la partie espagnole , et 
l'immensité de la chaîne des montagnes du 
Cibao. ÎNous visitons les anciennes minières 
comblées depuis un tems immémorial. Ce 
voyage , et une collection de minéraux que je 

panieus 



PRÉLIMINAIRE. XL k 

parviens à me former, me donnent les moyens 
d'offrir aux minéralogistes les tableaux de la 
géologie de Saint-Domingue, que je fais précé- 
derd'inslruclions sur la manière dont les naturels 
d'Haïti, et par suite les captifs espagnols exploi- 
toient les mines , et comment encore aujourd'hui 
les orpailleurs recueillent , au moyen de sébiles, 
le sable aurifère que charrient plusieurs rivières. 

INous quittons ce théâtre devenu le tombeau 
de tant de malheureux Indiens , pour porter nos 
pas dans la campagne , avec l'intention d'y sur- 
prendre l'Espagnol simple et paisible, de le 
suivre dans l'intérieur de son ménage, et d'y 
jouir avec lui d'une paix délicieuse qu'aucune 
passion ne vient troubler. 

Je saisis au retour l'occasion d'entretenir mon 
néophyte , des salines de la partie espagnole, et 
de celles de la partie française ; je le conduis 
sous des voûtes sombres qui inspirent la terreur, 
et où au milieu de grottes pittoresques il admire 
de belles stalactites menaçant de leur poids 
énorme les stalagmites mamelonnées qu'elles 
ont déjà formées ; je l'introduis au milieu d'antres 
plus redoutables , et où. des feux souterrains 
conspirent pour ébranler la terre , et l'embraser 
de ses flammes dévorantes : c'est après l'examen 
des soufrières que se -terminent nos courses 
miuéralogiques. 

De retour à TArtibonile, mon néophyte veut 
Tome I. 4 



h DISCOURS 

y partager mes contrariétés et les vexations que 
les noirs exercoient alors envers les proprié- 
taires blancs. C'est au milieu de ces traverses 
que Fadjudant-général Huin , député en France 
par Toussaint-Louverture , vient prendre mes 
dépêches sur l'habitation de l'Elable où il sait 
nous faire respecter , et menace , en notre pré- 
sence , nos noirs de toute la rigueur des lois, 
s'ils persistent dans leur insubordination. 

Cet officier-général m'emmène avec lui au 
Port-au-Prince , et pendant la route me recom- 
mande à tous ses amis : c'est à cette faveur que 
je dus l'analyse des sources puantes de la Croix- 
des-Bouquets. 

M.Huinayantordred'allers'embarquerauCap, 
il veut que j'assiste à son départ, et m'emmène 
avec lui; c'est là que je reçois de Toussaint-Lou- 
verture le sauf-conduit qui devoit proléger mes 
courses d'Histoire naturelle. 

Quelques anecdotes sur l'originalité des 
matelots , sur le caractère des colons de Saint- 
Domingue; quelques réflexions sur la situation 
du pavs; un trait de la fidélité d'un chien ; un 
autre qui prouve l'attachement d'un aras; un 
exemple de piété filiale; enfin une notice sur les 
eaux.de Boines, terminent le second Volume de 
mes Voyages. 

Soudain je quitte les campagnes habitées, 
pour conduire mon néophyte aU sein d'une 
nature sauvage 7 dont la sombre verdure glace 



PRELIMINAIRE. L j 

les sens de terreur, et inspire une sombre me-» 
lancolie. 11 frémit avec moi du morne silence 
qui attriste ces lieux déserts , et il ne l'entend 
interrompre que par des rugissemens sourds 
qui, sans être bruyans et touitrueux , alarment; 
l'imagination. Bientôt il voit s'élancer du mi- 
lieu d'épiues un monstre hideux qui le menace 
de sa fureur; ce monstre est le Crocodile de 
Saint-Domingue , qu'on y appelle Caïman , et 
dont l'histoire commence le troisième- Volume 
de mes Voyages. 

Je n'entrerai dans aucun détail sur le som- 
maire des treize chapitres qui composent ce 
mémoire; il me suffira de dire que j'en ai 
retiré toute la partie anatomique, étrangère au 
récit d'un voyageur , et dont je réserve la pu- 
blication pour les savans et les anatomistes : je 
me suis principalement attaché dans cet Ou- 
vrage à décrire les mœurs du Caïman avec exac- 
titude, et à raconter plusieurs faits qui furent le 
fruit de mes observations. 

Je donne connoissance à mon néophyte, des 
préludes de l'amour du reptile ; je lui expose 
quelques détails sur son accouplement , et sur 
l'âge auquel il peut produire ; et à la faveur de 
nos promenades réitérées, je lui fais remarquer 
successivement les soins du mâle et de la femelle 
avant et après la ponte. 

Bientôt mon curieux néophyte déterre avec 

4 *- 






tîj DISCOURS 

moi les œufs. de ces reptiles , et impatient d'en 
connoître le développement , il les ouvre pour 
examiner la position du reptile sous celte enve- 
loppe crétacée. 

Une étude constante, et des observations 
multipliées nous fournissent des détails sur ses 
mœurs, sur les ruses qu'emploie le reptile, et 
sur la perfection de son organe olfactif. 

Mon néophyte trouve trop d'intérêt dans cette 
contemplation pour ne pas m'engager à lui 
fournir les moyens d'examiner de plus près le 
terrible amphibie; il me propose d'attaquer 
l'animal , et je profite de son ardeur pour le di- 
riger dans les diverses chasses qu'on fait aux 
Caïmans : mon néophyte n'y trouve pas toujours 
de l'agrément , mais le désir de s'instruire le fait 
surmonter avec courage les difficultés qui se 
rencontrent , et les dangers auxquels on est 
exposé dans ces attaques périlleuses. Armé de 
prudence, il se méfie à l'approche de touffes de 
roseaux qui recèlent un dangereux ennemi; 
c'est pourquoi notre chasseur se lient sur la 
défensive , et toujours prêta faire feu au moindre 
mouvement du Caïman qui souvent brave im- 
punément plusieurs décharges. 

Mon néophyte est studieux , et voulant metlre 
à profit tous les instans qu'il passe avec moi à 
Saint-Domingue , il me propose tous les soirs 
une promenade nocturne , dans laquelle nous 
pourrons, à la faveur des ombres de la nuit, 



PRELIMINAIRE. LÎij 

assister aux rassemblemens des nègres , sans nous 
y faire connoître , et étudier par ce moyen les 
mœnrs des habitans de Guinée qui ont été 
transportés à Saint-Domingue. 

Ce projet nous réussit , et nous procura suc- 
cessivement des renseignemens exacts sur les 
Dunkos et les A raclas , amans jaloux et em- 
poisonneurs ; sur ceux de Ficla _, dont les 
femmes tatouées sont néanmoins coquettes 
malgré cette 'mutilation; sur les nègres REssa , 
sur ceux si cruels à J Urba 3 sur ceux d' ' A mina 
qui croient à la Métempsycose, et parmi les- 
quels on voit des mères éperdues, le dirai-je? 
ô Nature ! des mères dénaturées porter sur leurs 
enfans une main homicide, pour les dérober à la 
honte de l'esclavage! 

Les nègres Ibos nous présentent des mœurs 
plus douces , et des exemples d'un amour cons- 
tant et sincère; vient ensuite l'étude des nègres 
de Beurnon , sévères observateurs de leurs 
principes pieux et favorables à la pudeur qui, 
parmi eux , est regardée comme la première 
vertu des femmes. 

INous remarquons que les nègres Mozam- 
biques professent la religion catholique qui leur 
a été communiquée par les Portugais; mais qu'il 
se rencontre parmi ces Africains une secte de 
vaudoux, espèce de conv ahionnaires , dont les 
principes religieux sont diamétralement opposés 
à ceux des Mozambiques devenus catholiques. 






lit DISCOURS 

Un autre groupe des nègres que nous obser- 
vons dans ces rassemblemens nocturnes , nous 
fournit des détails sur la sépulture des rois de 
Dahomet , sur la barbarie des nègres de cette 
nation envers leurs prisonniers ; sur la coquet- 
terie toujours naturelle aux femmes, et qui porte 
ceiles de Dahomet à se parfumer avec excès; 
enfin sur d'autres faits relatifs aux mœurs et 
coutumes de ces peuples de l'Afrique. 

En nous glissant d'un ajoupa à l'autre, nous 
apercevons des Akrèens , des Crâpéens _, et des 
Assianthéens , rassemblés autour du feu, et 
occupés à y faire boucaner Fépi de maïs qu'ils 
préfèrent à toute nourriture. Nous apprenons 
d'eux que les nègres de leur nation sont idolâtres , 
qu'ils consultent leurs fétiches dans les circons- 
tances critiques; qu'ils ont la peau et les che- 
veux diversement colorés par le secours d'un art 
grossier : un d'eux rappelle à ses camarades leur 
coutume de conjurer les flots avant de livrer une 
bataille , et de tirer un heureux ou un fâcheux pré- 
sage du calme ou du courror^ des vagues qu'on 
va consulter. Cet orateur naïf -décrit avec l'exac- 
titude de celui qui se reporte sr.r la scène, les 
armures des généraux et de leurs soldats; la pré- 
caution de ces derniers à l'égard de? prisonniers 
qui seront faits dans le combat, il adopte , 
comme Crépéen , la coutume que pratiquent 
ces peuples d'enfouir leur argent avant la ba- 
taille qu'ils ont à livrer. Bientôt quittant les 



PRELIMINAIRE. lv 

horreurs de la guerre, ce fidèle narrateur, au 
secours d'une mémoire prodigieuse , naturelle à 
tous ceux de son pays, se reporte à des occu- 
pations plus douces , et décrit les chasses et les 
pêches auxquelles se livrent généralement les 
Ahrèens , les Crêpéens , et les Assianthèens 
pendant la majeure partie de la journée. 11 ter- 
mine son récit par quelques instructions rela- 
tives aux mœurs des Popéens très-cérémonieux 
envers leurs supérieurs. 

À peine avons-nous quitté cette société , joyeuse 
de pouvoir se reporter par la pensée en un pavs 
qu'elle regrette, que nous observons un groupe 
de Phylanis , nouveaux Juifs, et dont la destinée 
est de mener une vie errante. Ces modestes Afri- 
cains , simples dans leurs mœurs , voyagent avec 
de nombreux troupeaux ,et fournissent aux peu- 
plapes des pays qu'ils parcourent, un laitage gras 
et pur, que leur loyauté ne leur permeltroit pas 
d'altérer au moyen d'un liquide étranger. Nous 
admirons l'union intime de ces nègres bons et 
carcssans , et regrettons que ces qualités aient 
dégénérées depuis qu'ils ont connu des peuples 
policés. L'un des Phylanis présent, V alpha (i) 

(i) Grand prêtre et sacrificateur. Ce brave benjamin 
d'une douceur angélique, et comme vieillard, habitué à 
recevoir avec résignation les insultes de jeunes nègres 
pervers , me fit don par suite de tablettes de taches de 
bambou, sur lesquelles il traça à l'aided'une baguette fen- 
due, et de l'encré composée de jus de citron et de siliques 



Lvj D I S C O U R S 

de leur secte, et vieillard octogénaire, apprit à ses 
enfans qui l'entouroient, que ceux de sa religion 
vivoient en Guinée au milieu de la paix et de la 
bonne intelligence ; qu'on y infligeoit une puni- 
tion exemplaire aux enfans qui manquoient au 
respect du aux vieillards; que leur religion avoit 
beaucoup de rapport avec celle des Juifs; en effet, 
après avoir décrit leur temple mobile, il parle 
des cérémonies qui s'observent dans les jours de 
fcie, et du sacrifice du bélier qui a lieu au 
fameux jour c\ Au cl (biche , en commémoration 
du sacrifice & Abraham. 

Wons quittons avee d'autant plus de regrets la 
réunion des bons Phylanis ? que mon néophyte 
et moi, nous surprenons avec indignation plu- 
sieurs aveux de nègres de Diabon, cruels et 
féroces par habitude autant que par caractère, 
Ces monstres immolent à leurs dieux, d'après 
ïe conseil de leurs prêtres , les étrangers qu'ils 
surprennent sur leurs terres , tandis qu'ils tolèrent 
parmi eux l'assassinat de leurs pareils. 

ÏSous ne sommes pas plus heureux en pro- 
longeant notre marche , puisque nous ren- 
controns une assemblée de Congos nègres , qui 
semblent réunir en eux tous les vices contraires à 

d'acacia , les dogmes de sa religion que je regrette bien 
de n'avoir pu rapporter en Europe. Ces lignes écrites dans 
îe sens oppusé à notre usage , offraient des caractères 
hiéroglyphiques très-variés et très-curieux. 



PRÉLIM1IS AïRE. iv*j 

îa société. .Néanmoins nous nous cachons avec 
soin à quelques pas du cercle de ces Guinéens , 
pour entendre plusieurs anecdotesqui concernent 
cette peuplade rustre et cruelle. 

Enfin, après avoir recueilli des instructions 
propres à faire connoître la secte des vaudoux , 
fameuse par ses opérations ridicules , par ses 
prédictions emphatiques et ses menaces diabo- 
liques, nous terminons nos observations sur les 
mœurs et coutumes des Guinéens transportés à 
Saint-Domingue, par l'histoire des nègres nés 
dans cette colonie. Suivent immédiatement le 
dénombrement de diverses peuplades guinéennes, 
et le résultat des nuances produites par les com- 
binaisons du mélange des blancs avec les nègres. 

Je dois autant à l'attachement que me porte 
mon néoplryte , qu'au désir de l'instruire de la 
révolution du pays, les délails de ma captivité; 
et comme un récit qui ne meut été que per- 
sonnel, n'eut point servi à son instruction , je 
l'introduis premièrement à la cour de Toussaint- 
Louverture, el je lui fais connoîlre le caractère 
impérieux de ce chel africain , et celui non 
moins entreprenant du substitut de ses pouvoirs, 
de Dessaluies enfin. Je rappelle l'empire arbi- 
traire des noirs avant l'arrivée du Capitaine- 
Général Leclerc , je lui fournis des anecdotes sur 
le règne de Toussainl-Louverlare , et sur son 
projet d'indépendance , qu'une hiérarchie de 
pouvoirs fil conjecturer long-lems auparavant, 



Lviij DISCOURS 

Je retrace à mon néophyte les preuves de la 
rivalité existante entre Toussaint-Louverture et 
M. Roume, àeent fidèle au Gouvernement 
français, et par cela même, en but aux vexa- 
tions du premier; je dépeins les mœurs de la 
cour du chef noir , et je mêle à mon récit des 
anecdotes secrètes de la vie privée de Toussaint- 
Louverture et de Dessalines , qui me sont ou 
personnelles, ou dont j'ai connu les principaux 
acteurs. 

Toussaint-Louverture projette au Cap de rendre 
la colonie indépendante, et ordonne le massacre 
de tous ceux qui seroient dans le cas de s'opposer 
à l'exécution de ses vastes projets. 11 sacrifie son 
neveu Moyse , général commandant la partie 
du nord , pour s'être permis quelques réflexions 
contre l'indépendance , et en faveur de la 
métropole. 

Dessalines instruit de l'arrivée de l'expédition 
française , par une correspondance qu'il fait 
intercepter, se rend au bourg de la Petite-Ri- 
vière de l'Artibonite, où il harangue les soldats 
et les cultivateurs. Bientôt les blancs deviennent 
la couleur proscrite , et leur tête est mise à prix ; 
le Cap est incendié , on arrête tous les blancs , et 
on ordonne leur massacre. Ces détails toujours 
pénibles à répéter , se trouvent très-circons- 
tanciés dans le troisième "Volume , et ma plume 
en ce moment refuse de tracer de nouveau de* 
horreurs aussi révoltantes ! 



PRELIMINAIRE. i.k 

Je n'ai rien omis dans le récit de ces barbares 
persécutions contre les blancs , parce que je me 
suis rappelé , comme .un auteur moderne, « que 
)) les hommes et les enfans se plaisent aux récits 
)> des aventures lamentables : les voyages pé- 
)> nibles et périlleux , les longues souffrances , 
» les catastrophes , sont des sources de plaisir 
)) pour celui qui lit ou qui écoute ; plus le héros 
)> est malheureux , plus le lecteur est satisfait : 
)) le mérite littéraire est presque nul dans ces 
)) sortes d'ouvrages )). En effet , j'ai souvent re- 
connu que les voyages purement scientifiques 
n'intéressent qu'un petit nombre de lecteurs, 
tandis que ces mêmes voyages variés par des 
anecdotes , sont à la portée de tout le monde. 

On y verra à combien de périls j'ai été exposé., 
et si je dois bénir la Protection invisible dont la 
toute-puissance prévalut toujours sur le crime, 
et se plut tant de fois à déjouer les projets insensés 
de mes barbares ennemis. Ah ! dans l'excès de 
ma juste reconnoissance je m'écriois souvent 
avec Joad : 

Celui qui met un frein à la fureur clés flots 

Sait aussi des médians arrêter les complots. 

Soumis avec respect à sa volonté sainte , 

Je crains Dieu , cher Abner , et n'ai point «Vautre crainte ! 

En effet, une confiance absolue en l'Auteur 
des destins, m'a souvent fait contempler la 
mort sans pâlir, tandis que les athées qui m'en- 
touroient, versoient des larmes et se îivroient nu 
désespoir. Quelles étoient leurs ressources , et 



lu DISCOURS 

quel étoit leur soutien en ces momens cala- 
miteux?...! 

J'arrache mon néophyte au théâtre sanglant 
des massacres du bourg de la Petite-Rivière, 
pour Temmener avec moi , existant par miracle, 
dans les hautes montagnes des Cahaux , où Ton 
me confie la direction des ambulances de l'armée 
noire. Toujours captif au milieu des grandeurs 
dont on m'a revêtu, dénué de tout, malgré une 
abondance dont on devoit me croire le dispen- 
sateur , je traîne des jours malheureux, elsuis sans 
cesse exposé aux poignards de nègres quiontjuré 
ma mort, et qui me tendent continuellement des 
pièges dans lesquels ils doivent m'immoler. 
Devant jouir d'une liberté absolue, jesuis conduit 
au fort trop fameux de la Crête-à-Pierrot , où 
l'ordre est donné de me faire sauter avec la pou- 
drière. C'est là que la Toute-Puissance qui veil- 
loit sur moi, se signala par des merveilles , et 
sut me soustraire sain et sauf aux feux croisés 
dirigés sur moi dans ma fuite vers l'armée 
française. 

Ces dangers imminens n'étoient point les der- 
niers qui m'éloient réservés, et rendu au milieu 
des Français mes compatriotes , j'y retrouve des 
noirs qui exercent contre moi tous les ressorts de 
ia plus affreuse vengeance, et malgré mes pré- 
cautions, je suis empoisonné ! Mes ennemis 
punis , et ma santé étant rétablie , je reprenois le 
cours de mes observations sur l'Histoire naturelle. 



PRÉLIMINAIRE. lxJ 

lorsqu'un nouvel orage politique commença à 
gronder. Le général Thouvenot , chef de l'état- 
major - général, ami et protecteur des arts, 
ordonne mon départ pour la France , afin de 
mettre nos manuscrits à l'abri d'une nouvelle 
insurrection, et qui éclata au moment où le canon 
de notre départ se fit entendre; nos voiles com- 
mençoient à peine à s'enfler que l'attaque du 
Port-au-Prince eut lieu, et que le feu y fut mis 
de toutes parts. 

Mon néophyte quitta ainsi que moi avec 
regret un aussi beau pays, et encore nouveau 
pour les observateurs, mais il se consola par 
l'espoir de mettre à profit "le reste de son voyage. 
Lehasardnousservit; car au lieu de débarquera 
Toulon , lieu de notre destination , les Anglais 
nous ayant donné la chasse , nous fûmes con- 
traints de mouiller en la rade de Cadix , avec 
l'espoir flatteur de traverser l'Espagne dans son 
plus grand diamètre , pour nous rendre à Paris. 

Après une quarantaine toujours prescrite aux 
passagers qui arrivent des pays chauds , je n'ai 
rien de plus pressé que de faire connoître au 
studieux néophyte qui m'accompagne , l'inté- 
rieur de Cadix ; nous en visitons aussi les envi- 
rons 5 nous y faisons plusieurs remarques sur les 
mœurs et usages des habitaus , et après un 
assez long séjour pour bien connoître ce pays, 
cous nous mettons en route pour Madrid. 
En traversant /' Andalousie 3 la Manche 



ix'ij DISCOURS 

célèbre par les exploits de Don Quichotte , et la 
Castille-Nouvelle , nous faisons des remarques 
fort intéressantes sur la nature du climat, et sur 
les habitudes des Espagnols qui habitent ces 
contrées. La ville de Madrid nous donne asile 
un certain tems que nous employons le mieux 
possible en observations. 

Nous quittons cette ville, et nous prolongeons 
nos études sur l'Espagne , en traversant la Vieille- 
Castille et la Biscaye (i). Nous arrivons au 
passage du pont de limites jeté sur la Bidassoa , 
et nous pénétrons sur le territoire français où. , 
par un sentiment naturel aux cœurs sensibles , 
j'éprouvai une douce émotion en retrouvant une 
patrie que je croyois ne plus revoir. Enfin, après 
des détails curieux sur les usages et les mœurs 
des habitans des Landes des environs de Bor- 
deaux qu'un événement nous oblige de visiter, 
nous nous rendons à Paris où je fais mes adieux 
à" mon néophyte , avec l'espoir qu'il se rappel- 
lera quelquefois de nos entretiens ; c'est la seule 

(i) J'ai ajouté aux descriptions topographiques un 
tableau itinéraire qui remplacera la carte d'Espagne, 
devenant inutile pour la conaoissance des pays que 
j'avois à parcourir. La. première colonne de ce tableau 
donne des instructions géographiques, la seconde 
indique les lieux, et dans la troisième, le voyageur voit 
d'un coup d.'ceil les posades qu'il doit choisir de préfé- 
rence, et apprend en même tems à connoître les pro- 
ductions du pays indiqué. 



PRELIMINAIRE. rxiij 

récompense que j'exige de lui pour tous les 
soins que j'ai donnés à son instruction. Mon 
tems, dansces voyages, étoit consacréaux progrès 
de l'Histoire naturelle, et j'ai cherché par là à 
imiter le travail de l'abeille qui n'a d'autre 
désir que de déposer son butin dans la ruche 
commune. 

J'ai tâché de rassembler et de décrire avec 
le plus d'exactitude possible, les objets variés 
et dignes d'être remarqués dans mes différens 
voyages , et j'ai toujours vu avec des yeux 
admirateurs ces chefs-d'œuvres de la Nature , 
dans l'espoir de faire partager à mes lecteurs mon 
juste enthousiasme pour leur divin Auteur. 

J'ai dû , comme principal héros de ces voyages , 
tracer mon histoire. « Car on aime à parler 
)) de soi, dit Montaigne , et ceux qui censurent 
» le plus amèrement les écrivains à ce sujet, 
)) privés du talent d'écrire , occupent sans cesse 
v les sociétés de leurs principes et de leurs 
» actions». « On doit à cet égard , dit Gresset, 
)) s'honorer des critiques , mépriser les satires, 
» profiler de ses fautes, et faire mieux». Je 
demanderai donc grâce pour quelques termes 
francisés qui m'ont paru mieux rendre le sens 
de la chose, et mon intention semble justifier 
cette licence. Je ne serai point disert , mais je 
serai vrai, et mes récits seront comme ceux des 
voyageurs devroient toujours l'être. 

J'ai cru devoir ajouter dans le cours de ma 



ixiv DISCOURS, eic. 

narration, des notes instructives demandées par 
des personnes qui n'ont point fait de voyages sur 
mer; ce qui m'a forcé de répéter avec quelque 
modification des descriptions déjà connues. 

On trouvera peut-être étrangère à l'Histoire 
naturelle une digression sur la musique? mais 
qui n'est plus ou moins sensible à ses douceurs?.! 
a Interrogeons les animaux mêmes, ditGresset, 
)> interrogeons le peuple ailé des airs, le peuple 
)) muet des ondes, le peuple fugitif des forêts et 
•» des rochers, et tous se montreront sensibles à, 
» l'harmonie (i) ». Consultons maintenant la 
classe des êtres raisonnables, et pour nous 
rapprocher davantage de la simple Nature, 
choisissons le tableau d'une nourrice qui cherche 
à endormir son enfant au berceau; y parviendra- 
t-eile avec des menaces?., apaisera-t-elleles pleurs 
de son nourrisson en le grondant?.! Ses chants 
seuls sauront le calmer en berçant mollement 
son imagination pure. Tel est le pouvoir indicible 
de l'harmonie ! 

Enfin j'ai voulu instruire , intéresser et être 
utile, y suis-je parvenu? c'est ce que l'avenir 
me prouvera. Heureux , si j'ai acquis des droits 
à l'indulgence de mes lecteurs ! 

(i) Voyez le savant discours de Gresset sur les 
pouvoirs de l'harmonie. 

VOYAGES 



VOYAGES 

D'UN 

NATURALISTE. 



xxprès un orage violent (i) , lorsque les gouttes 
d'eau commençoient à filtrer moins précipitam- 
ment du chaume de notre retraite ; alors que les 
moutons, sortant de leur abri, commençoient à 
bondir en cherchant leur pâture , le ciel épuré 
reprenant son azur éblouissant, et le tonnerre 
sourd ne s'annonçant plus qu'au lointain , 
3M. Desdunes Lachicotte, oncle de mon épouse, 

(i) Ces orages sont connus dans les Antilles, sous Je 
nom de travade ou tornado. Ces pluies des pays chauds 
sont toujours accompagnées de tonnerre. Le ciel , 
quoique paraissant serein , laisse pourtant apercevoir 
à l'est un petit nuage noir porteur de la foudre et des 
éclairs. Ce nuage amoncelé s'étend lorsqu'il doit pleu- 
voir; alors s'élève un tourbillon de poussière, et incon- 
tinent le firmament s'obscurcit. L'éclair sillonne les 
nues, et le tonnerre se fait entendre. Les cataractes du 
ciel entrouvertes , il tombe une pluie abondante 
pendant l'espace de deux heures environ; après lequel 
temps l'horizon s'éclaircit , et le ciel reprend son azur. 

Tome I. B 



i8 VOYAGES 

et notre bon hospitalier à Saint-Domingue, me 
voyant soupirer en suivant des yeux un couple 
de pigeons en amour , chercha à me distraire 
d'une pensée accablante qui agitoit alors mon 
cœur. Ainsi, pour calmer mon impatience, et 
soulager mes maux par un récit, il me pria, au 
nom de l'amitié que je lui porlois, de lui racon- 
ter tous les événemens remarquables d'un voyage 
que j'avois entrepris, pour débattre auprès du 
"ouvernementles intérêts de sa famille, devenue 
îa mienne. Après lui avoir dépeint l'état cruel 
d'un époux et d'un père au moment d'une sépa- 
ration, peut-être éternelle, je commençai ainsi , 
à l'aide de mon journal. 

Vendredi i5 mai 1798, à quatre heures du 
matin, il fallut se séparer. Après avoir étroite- 
ment serré sur mon cœur la jeune épouse qui 
m'étoit chère, je la quittai en silence, pour aller 
encore jouir une fois avant mon départ, à la vue 
du sommeil paisible de notre bel enfant, à peine 
âgé de six mois. Les petites jambes en l'air, une 
main appuyée sur les bords de son berceau , 
l'autre sur l'oreiller, je considérai quelques ins- 
tans l'état de repos dû à une ame aussi pure. 
Qu'il étoitbeau ! Son teint animé des plus fraîches 
couleurs, sa bouche entr'ouverte laissant échap- 
per une paisible respiration, ajoutoient encore 
à mes justes regrets. Je ne voulois point troubler 



D'UN NATURALISTE. r 9 

son sommeil, et je ne pouvais me résoudre à le 
quitter , sans le serrer encore une fois dans mes 
bras paternels. Je cédai à mon doux penchant , 
mais avec tant de modération que le pauvre en- 
fant ne se réveilla pas. 

La mère de mon épouse et moi, nous mon- 
tâmes en voiture, où j'entendis avec peine les 
conversations bruyantes des voyageurs. Leurs 
plaisanteries grossières me fatiguoient , car j'é- 
tois attendri. Bientôt hors des barrières des 
Champs-Elisées 3 nous arrivâmes à Neuilly , dont , 
pour la seconde fois, j'admirai la hardiesse du 
pont. Nous traversâmes le Pecq et Saint-Ger- 
main-en-Laye, au milieu d'une affluence considé- 
rable de peuple ; c'étoit un jour de marché. 

Avant d'arriver à Meulan , nous vîmes à 
droite de la grande route une pente escarpée 
garnie de vignes , pièces de blé , plantes légu- 
mineuses et fourragères. En sortant de cette ville , 
le paysage change tout à coup ; il devient plus 
riant , et son aspect plus agréable. La rive gauche 
offre un pays de plate forme, orné de prairies 
naturelles, que baigne la Seine serpentante , ejt 
€t qu'ombragent de longues allées de saules, qui 
réfléchissent leurs rameaux déliés dans l'onde 
du fleuve. De hauts monts hérissés de rochers 
escarpés bordent aussi l'horizon lointain. Quel- 
ques -chaumières éparses ça et là diversifient la 

B -2 



*o VOYAGES 

nature du paysage. On voit aux environs de ces 
habitations fortunées, cerisiers, amandiers, 
ormes et noyers , dont les rameaux et la verdure 
différemment nuancés contrastent élégamment 
avec l'émail de la prairie , dont ils relèvent la 
bigarrure et l'éclat par leur couleur uniforme. 

On remarque aussi sur ces coteaux des réduits 
paisibles au milieu d'un bois sombre, dont l'as- 
pect charma ma mélancolie, cette volupté du 
malheur. La rive de ces coteaux moins boisée 
sert de pâture à la lourde génisse , à la chèvre 
légère et lascive, ainsi qu'au paisible agneau, 
qu'on voit brouter autour des sommités du feuil- 
lage nouveau. Quelques garennes isolées décorent 
aussi le coteau enrichi d'une source précieuse 
qui se trouve sur le bord de la route, et qui 
jaillitdu sommet d'un rocher couvert de mousse. 

Ici, sur le bord d'un fossé, le jaune palissant 
de la funeste tithymale s'éteint auprès de la pâ- 
querette bigarrée , et de la vive couleur du pon- 
ceau. Là, j'aperçois, au milieu d'un tapis d'une 
verdure uniforme , s'élever une belle lampsane , 
qui prêle à mon imagination une douce allégorie. 
Bientôt mes veux suivent les ondulations purpu- 
rines d'un sainfoin en fleur, qui fixe mes regards 
et mes pensées. 

Le paysage, en sortant de Mantes, est sec , 
sérieux et aride. Il n'a plus l'aspect gracieux de 



D'UN NATURALISTE. si 

celui des environs tîe Meùlan. Il a cependant ses 
beautés, et offre à la vue de vastes champs de 
blé et un riche vignoble. En quittant Boule , on 
admire un pays élégamment boisé. A la gauche 
de la route, un coteau y offre les taillis les plus 
agréables, tandis qu'à la droite, s'élève un parc 
couvert de hautes futaies. La Seine baigne les 
murs du château, et la rive du fleuve est parse- 
mée de gros têtards de saules. 

Après le dîner que nous fîmes à Bonnières. , 
nous voyageâmes pendant une heure, en voyant 
de belles prairies où la pâquerette, l'adonis , les 
renoncules, l'espargoute, l'orvale , et lantd' autres 
plantes champêtres étalent leurs brillantes cou- 
leurs. La rive opposée de la Seine est bordée 
de bocages touffus , où Ton voit le charme et 
l'ormeau unir leurs rameaux , cl les confondre 
avec ceux de l'épais coudrier. 

On y remarque les sentiers parsemés de fleurs 
de toute espèce ; l'humble pervenche, la vipérine 
et le lierre terrestre en font l'ornement. La col- 
line escarpée offre à l'œil du curieux spectateur 
des carrières ouvertes , divisées par couches bien 
distinctes de marne, d'argile et de silex, dont 
les bancs forment des stries de toutes couleurs. 
Un sentier étroit , obstrué par les nouvelles 
pousses et tiges des haies d'aubépine , conduit à 
la sommité, et perfectionne ce ravissant tableau 

B 3 



22 VOYAGES 

Au milieu de cet intéressant séjour, que la 
Seine baigne de son onde à peine frémissante, 
se dessinent des languettes de terre qui forment 
des péninsules amplement garnies de marsaults , 
coudriers et osiers sauvages. ÎNon loin de ces 
réduits silencieux , on dislingue, au milieu de 
l'eau , des rets de pêcheurs construits en osier, 
et qui, par leurs contours irréguliers, détruisent 
la monotonie de cette glace liquide qui en ce 
lieu semble y couler sans murmure. 

Les environs de \ ernon font plaisir à voir. 

Les rejets des bois qui se trouvent en am- 
phithéâtre en sortant de Gaillon , offrent , par 
leur étendue considérable , un coup d'œil im- 
posant, et sont renforcés à la sommité par une 
large bordure de haute futaie. C'est là que l'on 
commence à rencontrer des plantations de poi- 
riers et de pommiers dont on fait le cidre, 
cette liqueur agréable et rafraîchissante. 

En arrivant au pont de Vaudreuil , se trouve 
à droite dans une vallée profonde un site en- 
chanteur. La Seine s'y subdivise en deux bran- 
ches qui se rejoignent , après avoir formé par 
leur embrassement mie île tapissée d'un beau 
gazon. Cette île décrit un ovale régulier. Sa 
rive est bordée de marsaults dispersés ça et 
là en grand nombre , et négligemment plantés. 
On rencontre de superbes vergers entourés. 



D'UN NATURALISTE. 2 3 

de baies vives. C'est là que le cultivateur foule 
aux pieds le genêt éclatant , tandis que d'une 
main il cueille des fruits qui servent à étan- 
cher sa soif et calmer ses besoins. 

A la gauche du pont de Yaudreuil , Fart veut 
ennoblir la nature en lui prêtant ses ciseaux , 
et la conformant à des régularités trop austères. 
Un vaste château s'y trouve environné de longues 
et antiques allées qui y aboutissent en tous sens. 
De hauts frênes composent et dessinent ces co- 
lonnes, dont le couronnement verdoyant et délié 
est véritablement imposant. 

On y cultive la gaude (i) , plante pyramidale, 
qui donne une teinture jaune du plus bel éclat, et 
dont on fait des envois considérables à l'étranger. 
On remarque dans ces parages des acres de terre 
plantés de chardons à foulons pour les manufac- 
tures voisines de draps d'Elbœuf et de Louviers. 
On y cultive en plein champ des asperges , arti- 
chaux, oignons, et autres plantes potagères. On 
traverse ensuite la forêt du Pont-de-F Arche , 
plantée de hêtres en grande partie : elle a près de 
sept mille arpens. 

Nous repartîmes de Rouen samedi 26 mai, à 

(1) Reseda luteola foliis simplicibils , lanceolatis , 
integris. Linn. 645. 

B 't 



24 VOYAGES 

cinq heures du malin (i). C'est une ville assez 
mal bâtie , mais bien située , et agréable par ses 
promenades publiques ; intéressante par son 
port, où Ton commence à voir des goélettes et 
autres bâtimens de cabotage. La grande roule , 
en sortant de la ville pour se rendre au Havre, 
est plantée de doubles allées d'ormes non élagués. 
Les campagnes riveraines de la route sont cham- 
pêtres , et offrent de chaque côté un coup d'oeil 
différent. On voit à gauche de grasses prairies 
traversées et arrosées par la Seine. De l'autre , 
une colline très-haute ornée de beaux vergers, 
de potagers féconds , et d'agréables maisons de 
plaisance. 

]\ous traversâmes la forêt de la Yalette, très- 
dangereuse par la fréquence des assassinats qui 
s'y commettent. INous arrivâmes à Rarentin , 
village à quatre lieues au delà de Rouen. 11 est 

(i) Cette ville, capitale de la Normandie, est la 
pairie de plusieurs grands hommes, parmi lesquels 
ou compte Pierre et Thomas Corneille , Jouvenet , 
Nicolas Lémeiy, Fontenelle et autres. On y remarque 
un pont de bateaux qui s'ouvre pour laisser passer les 
vaisseaux. C'est auprès de cette ville que sont les eaux 
minérales de Saint -Paul, à 24 lieues sud -ouest 
d'Amiens, 68 nord-est de Rennes, 42 nord par ouest 
d'Orléans, 41 nord-est du Mans, 28 nord-ouest de 
Paris, Ions. 18 deg. 45, 20. La t. 49 deg. 26, 43. 



D'UN NATURALISTE. i$ 

situé dans un fond richement boisé , et entouré 
de collines rapides. On y voit de belles planta- 
tions de poiriers et pommiers pour le cidre. On 
cultive dans ce pays, pour prairies artificielles, du 
trèfle au lieu de sainfoin. On y remarque de 
belles cochoises, parées avec une propreté qui 
devroit être enviée du reste de toutes les femmes 
de la campagne. 

Nous passâmes dans Yvetot , bourg com- 
merçant, où se trouvent plusieurs tuileries. Les 
dehors en sont variés en plantations d'arbres 
propres à la construction. On y voit beaucoup 
de cochoises en grand costume, la plupart occu- 
pées à filer du coton pour les manufactures de 
Rouen. On échardonne les blés dans ce pays, 
avec des pinces en bois très-longues , larges et 
plates à leur base. De jeunes agneaux bondissant 
près de leur mère , et des génisses suivant à pas 
lents les vaches qui les ont nourries , font la 
richesse des propriétaires , et l'ornement des pâtu- 
rages de ces lieux. Nous y vîmes un nombre pro- 
digieux d'élèves. 

Plus loin , la grande route traverse une futaie 
de cinq rangs d'arbres de front , de quatre cents 
toises de longueur, et égale de chaque côté du 
chemin. Ces voûtes romantiques portent un abri 
bien précieux pour le voyageur fatigué. Cette 
chaussée dépend d'un château nommé Nans- 



2 6 VOYAGES 

teau. Les puits ont cent vingt-cinq pieds de 
profondeur, d'après le rapport d'un ingénieur de 
la marine qui voyageoit avec nous. 

Bolbec est traversé par un courant d'eau qui 
prend sa source près de la grande route. Cette 
espèce de canal sert à faire tourner les moulins. 
11 est utile également aux teinturiers, tanneurs 
et manufacturiers d'indienne. 

Le grand chemin d'Arfleur, village situé à 
deux lieues du Havre, se trouve dans un creux, 
entre deux amphithéâtres de maisons de plai- 
sance parfaitement boisés. Dans ce pays, la plus 
petite chaumière a son parc qui en dépend. De 
hautes futaies contournent l'extérieur du do- 
maine , tandis que les arbres fruitiers sujets à la 
maraude et au pillage , ornent l'intérieur , et 
sont attenans à la maison du propriétaire, pour 
une plus parfaite surveillance. Les maisons y 
sont bâties en silex concassé , de sorte que le 
crépis qui les unit ne cachant pas la teinte du 
caillou , il semble voir des murs construits en 
poudingue. 

Nous approchions du Havre de Grâce , lorsque 
nous rencontrâmes des voitures chargées de 
meubles et autres effets , et des groupes d'habi- 
ians qui, fuyant leurs maisons, alloient chercher 
leur salut dans la fuite. L'enfance et l'adolescence 
marchant les premiers ; avoient, malgré cette 



D'LIS NATURALISTE. 27 

calamité , la physionomie de l'enjouement ; l'âge 
-viril qui les suivoit hâtoit le pas en sanglotant , 
tandis que les vieillards s'efforçoient de suivre en 
silence leurs enfans, leurs amis qu'ils ont vu 
naître. On nous apprit que les Anglais se dispo- 
soient à bombarder la ville. 

Le lendemain de mon arrivée au Havre (le 
dimanche 27 mai 1798) , je sortis l'après-midi 
pour me transporter sur le rivage de la mer. Je 
goûtai son eau pour la première fois. La marée 
commençoit à remonter , et jeta sur les galets 
une quantité considérable d'étoiles de mer, do 
varechs et de fucus, que mes veux avides convoi- 
tèrent bientôt pour ma collection d'histoire na- 
turelle. 

INous aperçûmes à regret que le nombre des 
vaisseaux de la station anglaise étoit augmenté , 
ce qui nécessairement devoit prolonger l'em- 
bargo, et ne permettoit plus d'entrevoir l'époque 
du départ de deux goélettes anglo-américaines , 
sur l'une desquelles j'espérois un passage. Je fus 
consoléde ce contre-tems, lorsque j'appris que le 
capitaine de la Julienne ne vouloil point révéler 
aux passagers Je lieu de sa destination , et que 
celui de la Sophie , de peur d'être inquiété par 
les Anglais, ne vouloit recevoir à son bord que 
des anglo-américains. Vous n'avez donc qu'un 
parti à prendre, commua le commissaire pria-' 



a8 VOYAGES 

cipaldela marine, auquel j'avois été recommandé 
par le ministre, c'est de retourner à Paris, et 
d'en repartir pour Bordeaux, où il vient d'ar- 
river deux vaisseaux neutres qui n'y feront pas 
long séjour. Cependant, malgré ce nouvel espoir, 
nous ne pûmes renoncer à celui de nous embar- 
quer au Havre. 

Les Anglais par leur station opiniâtre en la 
rade , empêchant les courses des pêcheurs , nous 
ne pûmes manger encore que des limandes et 
des homards. Je regrettois d'autant plus cette 
pénurie , que je brûlois d'essayer mon pinceau , 
dont l'emploi m'avoit été conseillé pour l'in- 
térêt de mon journal. 

Je fis, toute la journée du mardi 29 mai, de 
nouvelles tentatives pour obtenir un passage sur 
le vaisseau la Sophie; mais j'eus la douleur de 
voir mes démarches vaines. Cependant je re- 
grettai moins ce passage en examinant la Sophie , 
brick tellement petit et incommode pour les 
passagers, qu'à peine pouvoit-on se promener 
sur le pont, tant il étoit embarrassé d'ustensiles 
propres à la navigation. On m'apprit en outre 
que nous y serions fort mal nourris pendant la 
traversée. Quoique tous ces inconvéniens soieat 
supportables pour celui qui aspire au bonheur 
d'un prompt retour , cependant il fallut se rési- 
gner , et renoncer à ce nouveau projet. 



D' UJN NATURALISTE. zg 

Le soir, j'acceptai l'offre qu'on me fit d'as- 
sister au départ de deux frégates françaises. Je 
saisis avec empressement ce spectacle nouveau 
pour moi. Comme on délendoit les voiles , un 
homme tomba à la mer ; déjà on ne le voyoit 
plus , lorsqu'une embarcation qui vole à son 
secours le réchappe à l'instant. Je vis avec plaisir 
la contenance noble et imposante de ces frégates, 
qui d'abord sortirent lentement des bassins du 
Havre. Leur démarche encore peu assurée leur 
faisoit fendre tranquillement et sans résistance 
l'onde calme et sans écume, qui pressoit molle- 
ment leurs flancs. Leur mouvement étoit à peine 
sensible à l'œil, mais bientôt elles arrivèrent en 
pleine mer, et les flots mugissans commencèrent, 
à les presser, et à se rassembler en montagnes» 
autour d'elles. Bientôt ces niasses énormes , na- 
guères si tranquilles dans leur mouvement uni- 
forme, commencèrent à être poussées fortement 
par le vent, et voguant avec célérité , elles échap- 
pèrent bientôt aux yeux des nombreux spec- 
tateurs. 

On nous dit le lendemain que probablement 
ces deux frégates avoient été rencontrées par les 
croiseurs anglais, qui ne quittoient pas les pa- 
rages voisins ; car on entendit de terre , depuis 
trois heures du malin jusqu'à neuf, un feu roulant. 
On ne connoissoit point encore les résultats de 



3o VOYAGES 

ce combat naval. Curieux de découvrir en pleine 
nier nos frégates , je dirigeai mes pas vers les 
phares de la Hêve , et dans mon chemin je côtoyai 
la mer agitée. J'aperçus d'abord deux, frégates 
qui sembïoient en ramener une au Havre , lors- 
qu'une bordée de la batterie de terre fit virer les 
trois bàlimens , qui disparurent en un clin d'œil , 
en continuant le feu le mieux nourri jusqu'à 
deux heures de l'après-midi, sans qu'on ait pu 
connoître l'issue de ce nouveau combat. 

Je revins par un chemin creux très- profond, 
site romantique en pente tortueuse , étroite et 
très-sombre. Le soleil ne pouvoit échauffer cet 
endroit , sans cesse rafraîchi par les fontaines qui 
en arrosent les bords garnis de divers espèces de 
géranium et de fougère, dont le feuillage élégant 
cède avec grâce au souffle du moindre vent. La 
triste armoise occupe aussi quelques parties de 
ce terrain , au milieu duquel on rencontre un 
donjon bâti sur un mur en ressif, qui se trouve 
enterré et confondu dans une palissade de 
sureaux. 

On arrive par ce chemin enchanteur à Saint- 
Adresse, village situé à une lieue du Havre, qui 
s'étend vers la mer, et où l'on rencontre par- 
tout des fontaines bordées de larges bardannes , 
de l'élégant arrète-bœuf, de l'odorant marrube, 
de Tache ombellifère et de la mauve purpurine. 



D'UN NATURALISTE. 3i 

Les habitans de ce pays sont presque tous 
pêcheurs. 

Nous apprîmes que les deux belles frégates, à 
la sortie desquelles j'avois assisté , ayant ren- 
contré les Anglais , se battirent pendant douze 
heures avec eux. La vaillance éprouvée du capi- 
tainePeuvrieux , qui les commandoit, fut encore 
mise à l'épreuve. Déjà tout couvert de blessures 
honorables, il réunit à sa grande valeur les qua- 
lités de bon marin. Il ne voulut pas amener 
pavillon, mais sa frégate hors de combat, criblée 
par les boulets et faisant de l'eau , fut échouer 
sur le rivage d'Yves. 

On nous servit des chevrettes (i) et des or- 
phies (2). Ce dernier est un poisson long et étroit, 
dont l'arête supérieure de la mâchoire , den- 
telée en scie de même que l'inférieure r est 
beaucoup plus longue que cette dernière. Ce 
poisson est très -délicat ; ses arêtes qui sont en 
petit nombre sont d'un beau vert d'aiguë marine. 
L'après-midi , je fis le tour des bassins du Havre 
avec le commissaire de la marine , qui m'an- 
nonça que pour la sûreté des vaisseaux neutres , 

(1) Ou salicoque, ou bouquet; gibba squilla. Petit 
crustacé de mer, armé d'une grande corne au front. 

(2) Esoce orphie; esox bellona. Lacépède, tom, Y, 
pi. vu, no. 1. 



3 2 VOYAGES 

et crainte de leur incendie en cas de bombar- 
dement , il alloit les faire passer à Honfleur. 
Cette nouvelle m'affligea , parce que le bâtiment 
sur lequel nous avions le projet de nous embar- 
quer étoit compris dans ce départ. 

Je me donnai encore toute la soirée beaucoup 
de mouvement pour assurer notre départ. J'allois 
de vaisseau en vaisseau accabler de questions 
ceux qui éloient à bord , puis enfin je repris ma 
promenade ordinaire vers le rivage. Une flotte 
anglaise étoit aux prises avec le fort de Savenelle , 
qu'elle assiégeoit vivement. Le feu qui com- 
mença à six heures du soir se faisoit encore 
entendre à minuit. Non loin de la rive du Havre, 
cette belle scène d'horreur étoit contemplée 
par tous les habitans. Chaque coup sourd du 
canon, chaque bordée anéanlissoit , faisoit pal- 
piter le cœur des pères, parens et amis, qui, du 
rivageconsidérant ce choc impétueux, adressoient 
des vœux au Ciel pour les combattans qui leur 
et oient chers. 

Le lendemain matin, j'allai sur le bord de la 
mer. Le feu de la veille duroit encore ; mais 
nous apprîmes avec satisfaction que le fort a voit , 
par ses ripostes, fait plus de mal à la station qu'il 
ne lui en avoit été fait. 

J'aperçus un vaisseau à trois mâts faisant voile 
vers le port. C'étoil un bâtiment de la Nouvelle- 
Angleterre, 






D'un Naturaliste. 33 

Angleterre , dont on signala le pavillon. On 
envoya une trentaine de chaloupes pour le haler , 
car la marée étoit basse. 11 venoit de Phila- 
delphie , et il étoit chargé de riz et de tabac. 
J'appris du capitaine lui-même qu'il étoit adressé 
à M. Delahaie, négociant au Havre. Il me fixa 
l'époque de son départ , mais ne put me dire 
s'il se chargeroit de passagers. Je conçus donc 
le projet de m'adresser à M. Delahaie , car ce 
bâtiment nous convenoit infiniment mieux que 
les deux autres prêts à mettre à la voile. Ce 
négociant me laissa dans la même incertitude , 
attachée aux évènemens de guerre. 

Fatigué du séjour de la ville , je voulus visiter 
les environs du Havre. Après avoir examiné les 
remparts que baigne la mer , j'allai chercher la 
solitude vers la côte des Ormeaux , ainsi nommée 
par la grande quantité d'ormes qu'on y voit 
s'élever. On aperçoit de cette côte la Seine con- 
fondre ses eaux douces à l'onde salée de la mer. 
On y cultive des pommes de terre , non butées 
comme dans le Gatinais , mais par sillons régu- 
liers. On les façonne avec une mare à manche 
très-long, de sorte que les cultivateurs ne tra- 
vaillent point dans cette posture fatigante, insé- 
parable de la forme raccourcie que l'on pratique 
dans le Gatinais , où les habitans ont dans leurs 
travaux le corps courbé jusqu'à terre. 
Tome I. G 



34 VOYAGES 

La côte disposée eu plusieurs étages douce- 
ment inclinés, est formée de diverses galeries. 
Dans le bas on remarque des prairies artificielles 
eu trèfle, luzerne, entremêlées de pièces de terre 
en lin , blé et plantes légumineuses ; à mi- 
côte , se trouvent les portes d'entrée des parcs qui 
font la décoration de cet endroit charmant. Dans 
les galeries supérieures s'élèvent les bâtimens 
de plaisance élégamment bâtis , et qu'ombra- 
gent des futaies silencieuses. Les murs de 
clôture en sont artistement construits ; ils sont 
composés de lignes transversales diversement 
nuancées : le grès à bâtir ou quartz imparfait en 
forme la base, et s'élève un peu au dessus du ni- 
veau de terrain; de gros silex noirs font la se- 
conde couche, qui est surmontée de deux rangs 
de briques posées à plat l'une sur l'autre, et ainsi 
de suite. Cet assemblage récrée l'œil, et imite la 
mosaïque. Les maisons bâties dans ce genre 
offrentdes dessins plus réguliers et mieux choisis. 
J'admirois avec extase la beauté de ces climats , 
lorsqu'un groupe de femmes ignorantes me 
voyant prendre des descriptions, s'approchèrent 
de moi, en me traitant de conspirateur. Vou- 
loir les convaincre de mon innocence, c'eût été 
augmenter leur baquet fatigant et insupportable: 
me taire étoit le parti le plus sage; je le suivis, 
et m'éloignai en silence. 



D'UN NATURALISTE, 35 

On ne sauroit trop élever la beauté de ces sites 
champêtres, où la nature généreuse étale avec 
prodigalité ses riches parures. La fleur pyra- 
midale du marronnier d'Inde et les massifs de 
pommes-roses y composent un ensemble très- 
agréable. Le chant du coucou , faisant trembler 
pour leurs œufs les petits hôtes des bois , inter- 
rompit leur doux gazouillement; il disparut, et 
bientôt le chantre du bocage , le rossignol, se dé- 
robant au feuillage où il s'étoit réfugié, sortit de 
son silence pour célébrer l'heureuse absence de 
son ennemi , et ranima la nature attristée par la 
présence de cet oiseau de mauvais augure. 

On voit ça et là , sur le penchant de cette 
montagne, des pavillons de toutes formes, les 
uns couverts en ardoises , et les autres en chaume- 
Ces derniers , pour mieux sympathiser avec la 
nature qui les environne , n'ont pas l'austère 
symétrie , la parfaile régularité des premiers ; 
mais ils me plaisent infiniment davantage au 
milieu d'un bocage. Il me semble voir eu eux 
une paisible cabane où tout voyageur fatigué a 
le droit d'aller prendre du repos , et choisir cet 
asile hospitalier pour se mettre à l'abri des injures 
de l'air et des intempéries de la saison. 

Le chant des oiseaux fut encore interrompu 
un instant. Le chant des oiseaux?... eh! qui 
peut le troubler?... Une meute de chiens courans 

C 2 



36 VOYAGES 

acharnes après un lapin , le ramenèrent près du 
chasseur qui le tira, mais sans succès; car j'en- 
tendis au mot tayau , les chiens redoubler d'ar- 
deur. Je me rappelois avec plaisir cet exercice 
si attrayant pour moi. 

Je choisis, pour arriver au sommet du coteau y 
un chemin qui y conduit. 11 est très-serré , creux , 
à pie et tortueux. Les possessions des riverains 
sont à l'abri des malfaiteurs , non seulement par 
la hauteur du ressif , mais encore par des haies 
vives et épaisses, où la ronce cruelle, l'ortie et le 
mûrier sauvage sont autant de sûrs moyens de les 
écarter. 

Je parvins au sommet, où je restai en extase, 
en admirant l'étendue de pays qui s'olft oit dis- 
tinctement à ma vue. Je remarquois d'abord que 
3a grande roule qui se trouve au bas de ce 
coteau si élevé , a pour rive opposée des car- 
reaux de terre disposés en longs sillons , et des 
prés couronnés de saules. Plus loin, ce sont des 
ormoies, autour desquelles on voit paître des bêtes 
à cornes. Enfin c'est la Seine qui charrie tran- 
quillement, sur un sable graveleux, son onde 
blanchâtre : de l'autre côté du fleuve est un co- 
teau moins élevé que le premier , mais plus 
généralement boisé; moins garni d'habitations, 
et par conséquent plus solitaire. C'est la côte de 
Grâce , au bas de laquelle se trouve le pays 
d'HonJleuj. Je voyois le soleil dorer par les 



D'UN NATURALISTE. 3 7 

reflets de sa brillante lumière, mie large carrière 
de marne , dont la couverture, formée de gazon 
d'un vert uniforme , relevoit encore mieux la 
blancheur de cette terre. 

De la côte où je me trouvois , on découvre à 
plus de douze lieues en mer , et très-distincte- 
ment , les objets qui semblent rapprochés , 
quoique la superficie de l'Océan offre toujours 
un brouillard dû à son évaporation continuelle. 

On trouve dans ces bois beaucoup de houx , 
du jonc marin et des fougères. 

Au delà du sommet de ce coteau se dessine 
un genre plus sérieux. De longues pièces d'a- 
voine, de blé et de pois à brebis, recouvrent 
ce sol fertile , et promettent au laboureur qui 
les a cultivées une récolte riche et abondante. 
Cette côte n'offre aucune fontaine, l'eau ne s'y 
trouvoit qu'à une profondeur excessive; mais 
la beauté du site dédommage amplement de la 
peine qu'on est obligé de prendre , en allant la 
puiser au bas de la montagne. 

En cueillant de la véronique mâle , je vis 
sortir à mes côtés une fauvette inquiète : elle 
s'échappa avec précipitation du milieu d'une 
touffe de coudriers où elle avoit ses petits. Cette 
bonne mère , connoissailt sa foiblcsse relative , 
se contentoit de voltiger autour de moi , en 
exhalant des cris plaintifs,, comme pour implorer 

G 3 



38 VOYAGES 

ma pitié. Je m'éloignai , et la fauvette à tire 
d'aîïes regagna son petit domaine, receleur du 
fruit de ses amours. 

Le jour suivant, en songeant au jeune enfant 
que j'avois quitté , désolé de ne point recevoir 
de ses nouvelles , j'allai promener mes rêveries, 
et répéter mes plaintes à tout ce que je rencon- 
trois dans les prairies opposées à la côte que 
j'avois foulé la veille , et qui se trouvent au 
delà de la vieille rivière , avant d'arriver au 
village appelé le Nouveau- M onde. Ces prés 
peu ombragés n'étoient pas assez sombres pour 
ma tristesse. Je me trouvai au milieu des trou- 
peaux que je voyois hier de la côte , mais ce 
spectacle pittoresque ne pouvoit fixer mon ima- 
gination. Le chant des bergers augmentoit mes 
souffrances , la vue des enfans redoubloit mon 
chagrin. N'éprouvant de soulagement que dans 
la concentration et la solitude, je fuvois jusqu'au 
chant des oiseaux qui gazouilloient à F envi sur 
ïa lisière du bocage. Je ne désirois que les 
accens plaintifs de la tourterelle. Inquiet, prê- 
tant au moindre bruit une oreille attentive, je 
profitai du malheur d'une merluce à qui un 
pâtre venoit d'enlever ses petits , pour gémir 
avec elle. 

Je me trouvai au delà du village dulNouveau- 
Moudc, dans un chemin étroit où le jour pénètre 



D'UN NATURALISTE. 3g 

à peine. Il est bordé d'ormeaux et de sycomores 
qui, plantés sur un terrain plus élevé , sembloicnt 
m'enlerrer dans ce ravin solitaire. Ces arbres 
enlacés de baies épaisses, et dont l'écorcc est 
revêtue d'un lierre grimpant , sont si touffus , que 
je ne pouvois distinguer l'intérieur du bocage. 
Une brèche, que je rencontrai fort heureuse- 
ment, me fitapercevoir de beaux vergers sombres, 
où l'on met paître de jeunes poulains. Je péné- 
trai dans un verger clos de buissons, et je m'as- 
sis à l'ombre d'un gros pommier. Ces vergers , 
multipliés pour la richesse et l'utilité des habitans 
de la Normandie, sont contigus les uns aux 
autres , et très-solitaires par l'enlacement de 
leur verdure. Les prés qui tapissent leur sol, 
servent de pâture aux animaux qu'on y laisse en 
paix brouter le fourrage sans cesse renaissant. 
"Les arbres fruitiers, y confondant leurs rameaux, 
rendent ce réduit on ne peut plus champêtre et 
très-isolé , quoique chaque propriétaire ait près 
de son enclos sa chaumière ensevelie dans les 
épais branchages de frênes, charmes, ormes et 
sureaux. Aux haies des entourages se marient 
des arbres plantés au milieu ça et là , pour leur 
parfaite impénétrabilité. 

Je regagnai la côte des Ormeaux pour rentrer 
su Havre. Je pris tous nouveaux chemins pour 
moi. II est, enlr'aulres ? un sentier au bas d'un 

C 4 



4o VOYAGES 

taillis en pente , à mi-côte, dont rien ne peut 
exprimer la rusticité naturelle. 11 est sombre , 
souteux pour les timides, et sa seule approche 
les fait trembler. 11 semble qu'au premier pas , 
an premier détour, on doit y perdre la vie ; on 
craint en un mot qu'il ne cache un assassin. C'est 
un simple sentier étroit et tortueux , long d'un 
quart de lieue environ, plus bas de cinq pieds 
que la plantation de jeunes peupliers qui eu font 
l'ornement et l'ombrage. 

La scirée étant belle, je parconrois la côte 
d'Egomille lorsque je rencontrai madame Pi. , 
ma belle -mère, qui éloit venue au devant de 
moi. Assis tous les deux à l'ombre d'un portique 
demarronniers dinde, considérantla vaste éten- 
duedes mers, aspirant déjà au moment où entrele 
ciel et des gouffres affreux, sous l'auspice bien- 
faisant du Roi du Monde, nous devions voguer 
sur la plaine liquide de l'Océan , et perdre de vue 
cette terre chérie , dans une partie de laquelle 
résident tous les objets qui nous rendent la vie 
intéressante, nous combinâmes noire retour , et 
nous promîmes de nous rappeler de celte con- 
versation , de la touffe d'arbres qui nous ombra- 
geoient, enfin de toute la côte, si nous revenions 
par ie Havre: il nous sembloit déjà goûter le 
plaisir indicible que nous éprouverons à porter, 
eu altérant au retour de notre voyage, nos ve-, 



D'UN NATURALISTE. 4i 
gards avides vers cet endroit témoin de nos 
souhaits et de nos désirs. 

Le lendemain samedi iG juin, voulant con- 
noître parfaitement les environs du Havre, je 
cherchai à me perdre dans la campagne couverte 
de récoltes qui cachent, par leur multiplicité et 
leur abondance, les chemins à la vue. Jevoulois 
mettre à l'épreuve les remarques que j'avois 
prises précédemment pour reconnoître jusqu'aux 
sentiers. Je ne me trompai point, et marchant 
dans tous les sens , je me trouvai enfin où j'en 
avois conçu le projet. 

Après avoir parcouru sinueusement la côte 
d'Egouville , avoir côtoyé tous ses vergers, ses 
ormoies et maisons de plaisance, je me rendis 
par un chemin creux dans la vallée où est situé 
ïe charmant village de Saint-Adresse, dont j'ai 
déjà parlé. Je le traversai dans une partie qui ne 
m'éloit pas encore connue , et j'assistai à la ré- 
colte du lin. Je sortis ensuite de ce profond en- 
foncement par des landes de bruyères, de joncs 
marins, de fougères; et parvenu au sommet de 
l'élévation , je découvris avec plaisir l'endroit 
que je cherchois: c'étoit la pointe de la Hève, où 
sont situés les deux phares. J'en demandai l'en- 
trée qui , moyennant un léger salaire , n'est jamais 
refusée. Je me proposai de l'augmenter } afin 
d'y voir le cabinet d'histoire naturelle ou'on 



4» VOYAGES 

m'avoit dit être assez beau, mais hélas! quelle 
fut ma surprise ! . . . . 

Dans un galetas étroit , chambre à coucher 
de la fille du gardien , se trouvent remplis de 
poussière quelques cailloux roulés du Havre, 
multipliés à l'infini. Les uns offrent les cristal- 
lisations les plus communes et les plus mal 
choisies , les autres des sédimens calcaires , 
ceux-ci des géodes cassées, dans l'intérieur des- 
quelles on reconuoît à peine la présence d'une 
calcédoine imparfaite. Je passe à l'ornithologie, 
ne trouvant plus rien de remarquable dans le 
règne minéral. 

Quatre oiseaux déplumés , et ridiculement 
empaillés dans le principe , sont couchés sur le 
ventre, et attendent qu'une main salutaire les 
délivre de la honte de paroître , en cet état, aux 
yeux d'un public mécontent de les voir aussi 
maltraités. 

De grosses nattes de chanvre qui garnissent, 
en attendant que le tisserand les mette en œuvre, 
les tablettes inférieures , composent le règne 
végétal. 

Le plancher lui-même n'ayant pu , par pénu- 
rie, être garni d'objets curieux , on y voit accro- 
chés des os de morue , des carapaces desséchées, 
seules pièces d'ichtyologie; des fouets de bois et 
de cordes communes , mais qui ont la haute 



D'UN NATURALISTE. 43 

prérogative d'être tresses par les nègres. Enfin , 
dans un petit coin sont les plus beaux morceaux 
ainsi placés sûrement, afin d'être examinés les 
derniers. Le premier de ces deux objets qu'on 
ne montre qu'avec surprise, est un serpent privé 
de sa tête , et dont le corps mal préparé laissé 
voir la paille que sa peau recouvre. Il a à peu 
près cinq pieds de longueur , et est gros seu- 
lement comme une de nos fortes anguilles ; mais 
les démonstrateurs le regardent d'une grosseur 
monstrueuse. La seconde pièce , non moins 
intéressante par son état délabré , est un caïman 
si petit , qu'à peine né , on a eu la barbarie de lui 
arracher les entrailles , et de lui laisser le ventre 
ouvert , comme on le voit encore à présent ; 
à la faveur de laquelle incision on aperçoit une 
baguette qui tient sa peau tendue. 11 a à peu 
près quatre pouces d'épaisseur , sur vingt de 
longueur , la queue comprise ! quel monstre ! ! . . . 
Fatigué de ma complaisance , je sortis en haus- 
sant les épaules , et me rappelant l'axiome de 
Bernardin de Saint-Pierre, sur les cabinets d'his- 
toire naturelle : « Ou la nature est morte, ou 
(( l'art est animé ». 

Le même conducteur me fit monter aux 
phares établis dans deux tours séparées l'une 
de l'autre. Leur nombre les distingue de celui 
de Dieppe, avec lequel souvent, dans l'obscurité 



44 VOYAGES 

des nuits , les navigateurs le confondoient lors- 
que le phare étoit seul. On arrive à la lanterne 
par cent quatre marches ; dans cette lanterne , 
garnie de glaces très-épaisses , sent pratiqués 
circulairemeut deux rangs de réverbères trèst- 
gros , et qui se meuvent pour leur préparation 
journalière, au moyen d'un cric que baisse ou 
élève à volonté une vis de rappel ; car les réver- 
bères sont fixés à un cvlindre. Chaque fanal a 
quarante mèches 5 et comme la fumée qui s'en 
dégage est en si grande quantité, que bientôt, 
si elle n'avoit point d'issue en raréfiant l'air , 
elle paryiendroit à éteindre les fanaux ; on a 
placé au sommet de la voûte qui a la forme 
d'un cône renversé , deux tuyaux de tôle qui 
servent de conducteurs à la fumée. 

Au retour des phares , je côtoyai les bords de 
la mer retirée du matin , et qui commençoit à 
remonter. Elle avoit laissé sur le sable , sillonné 
par chacune de ses ondulations, des étoiles de 
mer (1) et (2) et des fucus en quantité. On y 

(1) M. Victor Poulet m'en procura une, fort rare en 
ces parages, et que je crois peu connue; j'en offre la 
figure (pi. i ère . , fig. i ère . ) , sous le titre , Stella marina 
medio alba, et circum roseo fimbriata. 

(ï) L'espèce appelée Astérie Ja le [forme , composée 
cle cinq rayons égaux ou lobes fendus en dessous sui-« 
vaut leur longueur > a chacun de ces rayons large à sa 



J°l I. 



cf. i. P. 4i 





i u •-,/■/•,•,-,, 2 l'Astérie falcifot 



D'UN NATURALISTE. 45 

rencontrent aussi des amas de vermiculites qui 
dénotaient la présence de polypes, ces vers mer- 
veilleux cjui se reproduisent de leurs propres 
tronçons. Tout le monde sait qu'en coupant un 
de ces vers filiformes en vingt ou trente mor- 
ceaux , de chacun il renaît à l'instant un ver 
semblable au premier , et dont l'organisation esî 
la même. 

Je m'approchai des rets de pêcheurs pour 
les examiner. C'est une enceinte ele perches 
recouvertes de pousse-pieds. Elles sont retenues 
et assujéties dans des amas de pierres qui forment 
une espèce de chaussée, revêtue elle-même de 
varechs de toute espèce , et de petits glands de 
mer. La disposition des pieux où sont attachés 
les filets, a la forme d'un croissant presque 
fermé, mais dont le manche est très-long. La 
marée montante pousse vers ce piège qu'on 
nomme fourrée j les poissons et cocruiHages qui 
trouvant une ligne droite , la suivent pour mieux 
s'embarrasser dans les détours du filet, car ils 
arrivent dans l'intérieur; et la mer, en se reti- 

V I 

base , el qui s'étrécit vers le bout. Elle est d'un rouge 
chamois, bordée de violet (pi. ière. } fig. 2 ) : c'est 
l'astérie falciforme des vers echinodermes de l'Ency- 
clopédie, par ordre des matières. Elle est très-commune 
au Havre. On les confond souvent avec les scolo* 
pendro'ides. 



"46 VOYAGES 

rant, les laisse alors dans très -peu d'eau que le 
pêcheur vient faire écouler par une bonde , afin 
de s'emparer promptement de sa proie ; car s'il 
tardoit, les prisonniers , à force de tournoiemens , 
parviendroient à retrouver l'issue qui leur servit 
d'entrée , et les crustacés surtout gagneroient à 
pas précipités la mer , pour s'y mettre en sûreté 
jusqu'à la nouvelle marée. 

Je trouvai dans ces pierres , outre les objets 
dont j'ai parlé, une lune (i), beaucoup de cancres 
de toute espèce et de diverse grosseur , qui ont 
soin de se retirer avec assez de célérité , lorsqu'ils 
aperçoivent un être vivant. Us sont aussi méfians 
que l'araignée terrestre, dont ces crustacés sont 
les dignes sœurs quant aux habitudes et mœurs; 
mais ces crabes diffèrent des araignées terrestres, 
par des formes extérieures propres au séjour 
tumultueux que la nature leur a destiné. Leur 
carapace ou enveloppe calcaire est dure et propre 
à résister aux durs frottemens des flots , qui les 
écraseroient dans le roulis impétueux de leurs 
volutes écumantes, si le corps de ces animaux 
étoit compressible et sans appui. O Sagesse 
divine ! Par-tout tu laisses des preuves de ton 
inconcevable profondeur ! 

(i) C'est le Zée Forgeron, Zens Faber. (Lin.) 
Laeépède, tom. IV, pag. 570. 



D'UN NATURALISTE. 4 7 

Ces crabes apercevant un ennemi , com- 
mencent par fuir; mais, si leur fuite est trop 
lente , que leurs mouvemens ne soient point 
assez précipités , elles s'enfoncent dans le sable , 
et cherchent à disparoître ainsi aux regards de 
leur persécuteur. Quelquefois on les aperçoit ; 
alors se voyant sans ressource , elles vont elles- 
mêmes au devant de l'agresseur , et cherchent 
à le pincer de leurs tenailles meurtrières, toujours 
en marchant de côté. 

Je trouvai aussi beaucoup de lépas , espèce de 
coquille univalve , le plus souvent recouverte de 
pousse-pieds. Il y en avoit de toute grosseur , 
mais leur drap marin, à la première vue, m'a 
empêché de bien examiner les sous -divisions 
dans lesquelles on les range d'après leurs formes 
et couleurs. Ce coquillage convexe a la base 
très-évasée, il n'est point uni à sa surface , mais 
ciselé de stries , de profondeurs et d'anfractuo- 
sites relatives à l'espèce. 

J'aperçus aussi des anémones de beaucoup 
de variétés (i). C'est un animal zoophyte, qui a 

(2) Ce zoophyte, de l'ordre des vers mollusques, est 
très-bien décrit par Valmont Bomare , dans son Dic- 
tionnaire raisonné d'histoire naturelle. C'est i'Actirua , 
l'Actinie de M. Bruguiere , docteur en médecine , ai - 
teur de cette partie des vers mollusques de l'Encyclo- 
pédie , par ordre de matières. 



48 VOYAGES 

îa forme d'un sein coupé net à sa base. Cet ani- 
mal s'adhère par cohésion aux pierres et cail- 
loux les moins en vue , et il y reste ainsi , comme 
une plante parasite sur l'arbre, aux dépens de 
qui elle vit, à la différence près que l'anémone 
ne demeure ainsi implantée que pour y attendre 
sa proie , dont elle peut se passer pendant deux 
ans, ainsi que me l'a certifié M. Lefebvre, con- 
trôleur de la marine en ce pays, qui en a con- 
servé dans de l'eau de mer pendant ce laps de 
lems, et qui les en a retirées encore vivantes. 

L'anémone de mer a une consistance molle 
et flasque. Quand on la presse, il en sort beau- 
coup d'eau dont elle tire apparemment toute la 
partie nutritive. J'en vis de la grosseur du pouce, 
d'autres infiniment plus grosses. L'anémone au 
mouvement des vagues se dilate par le sommet 
de sa convexité , elle s'étend et étale toute sa 
beauté. Ce que dans les fleurs radiées l'on nomme 
fleuro?is, l'anémone les emploie pour saisir la 
proie dont elle se nourrit : ce sont autant de 
bras. Enfin, je revins chez mon hôte, après avoir 
admiré de toute mon ame ces merveilles tous 
les jours renaissantes , et qui échappent à tant 
de regards indifférens. 

Ayant appris d'un passager d'Honfleur, qu'un 
bâtiment porteur de dépèches , alloit sous quatre 
jours meure à la voile pour la JNouvelle-Angle- 

terre , 



D'UN NATURALISTE. 4 9 

terre, et que ses provisions étoient faites, je ma 
présentai chez M. Poupel, commissaire de la 
marine, pour le prier de mettre à exécution la 
recommandation que lui avoit faite le ministre 
de s'intéresser à notre départ. Il me reçut avec 
son aménité habituelle , mais j'eus la douleur 
d'apprendre la cessation de ses fonctions. Il est 
généralement regretté , et lui-même paroît souf- 
frir de ne plus être utile à sa patrie. 

Nous nous embarquâmes à onze heures du 
matin, ma belle -mère et moi, sur le passager 
cl'Honfleur. La mer étoit houleuse, les flots bal- 
lottés avec impétuosité se blanchissoient , après 
s'être soulevés et brisés vers le sîoupe , qui lais- 
soit derrière lui un sillon d'écume. On remarque 
dans le passage d'Honfleur, qu'à la jonction des 
eaux de la Seine à celles de la mer , la majeure 
partie des passagers éprouvent incontinent des 
nausées , des maux de cœur , et enfin n'obtiennent 
de soulagement à l'incommodité qu'on nomme 
le mal de mer y qu'après avoir vomi. Aussitôt 
les tintemens d'oreilles et les étourdissemens 
cessent, comme par enchantement. Cette traversée 
a cela de parlicuSier , que même d'anciens marins 
naviguant depuis quinze et vingt-ans, et qui ont 
fait le voyage des Indes sans éprouver aucune 
incommodité delà mer, se plaignoient aux flots 
de leur inconstance, qui les rendoit tous malades. 
Tome I. D 



5o VOYAGES 

Nous fîmes celle traversée de Irois lieues en 
une heure , et descendîmes au Cheval-Blanc , chez 
des liâtes très-pré venan s. Celle auberge,recherchée 
par sa situation , borde la rade , et est effleurée par 
les pavillons de tous les bàtimens qui arrivent du 
Havre à Honneur. Nous y avions sans cesse le 
flux et reflux à observer de notre appartement. 
Que le bruit de ces vagues renaissantes est majes- 
tueux ! Souvent séparées l'une de l'autre, elles 
semblent se poursuivre, et voltigent comme des 
brisous sur le sable, qu'au milieu de l'eau même 
elles ont laissé à sec il y a quelques heures, pour 
rejoindre la masse d'eau qui se trouve devant 
eux. Par une merveille digne de la nature, les 
oiseaux aquatiques, tels que les mouettes, goé- 
lands et autres, profitent des inslans où le sable 
est à découvert pour s'y reposer de la fatigue de 
leur natation , et faire la chasse aux pelils crabes , 
chevrettes et autres crustacés marins, qui veulent 
en vain échappera leurs recherches en s'enseve- 
lissant dans le sable ; ils ne peuvent se soustraire 
aux yeux de ces tyrans volatils , qui les dévorent 
sans pitié. 

Nous fûmes témoins de nos fenêtres d'un 
spectacle bien intéressant pour les voyageurs , 
mais dont les répétitions journalières ont émoussé 
la curiosité des habitans du pays , quoique ce- 
pendant beaucoup d'enlr'eux ne se lassent point 



D'UN NATURALISTE. or 

de l'admirer. A la marée moulante, nous dis- 
tinguâmes à une très-grande distance, du côté 
du Havre, une trentaine de petits points noirs 
séparés, lesquels, en grossissant à leur appro- 
che , nous firent reconnoîlre une escadre de 
barques de pêcheurs poussée avec la rapidité de 
l'éclair par le torrent des flots de la marée mon- 
tante. Chacune de ces barques se rendoit à di- 
verses destinations, mais leur commune habi- 
tude est de ne point se séparer jusqu'à la hauteur 
d'Honfieur, d'où la division prend la direction 
qui lui convient. L'œil à peine pou voit suivre 
cette flolille dans sa course légère et précipitée. 

Notre contemplation fut interrompue par les 
cris d'un jeune enfant qu'un groupe de peuple 
lit entrer à l'hôtel. A peine âgée de six ans, 
cette jolie créature jouoit avec un de ses cama- 
rades qui le fit tomber à la mer. La peur d'être 
grondé par son père électrisa les puissances mo- 
trices de cet enfant, au point qu'il gagna seul, 
sans secours et je ne sais comment , l'escalier 
de pierre par lequel on descend à bord des 
bâti m en s. 

Ce jeune enfant étourdi par sa chute, autant 
que par le concours de spectateurs qui lui fai- 
soient mille questions à la fois, ne pouvoit s'ex- 
primer de manière à donner des renseignemens. 

D 2 



Sa VOYAGES 

convenables sur le nom de ses père et mère. Il 
n'étoit connu de personne , cependant il n'excita 
pas moins la compassion de nos hôtes, qui lui 
prodiguèrent les soins les plus désintéressés. 

Ils fermèrent les portes, de peur que personne 
n'entrât et ne fût témoin de leur bonne œuvre, 
qu'ils disoient eux-mêmes n'être qu'un devoir 
bien doux. Ils firent allumer un grand feu pour 
réchauffer l'enfant transi et tout mouillé. Ils le 
changèrent de vêtement : le linge le plus blanc 
fut choisi. On lui fit avaler du vin chaud avec 
beaucoup de peine , car il avoit perdu connois- 
sancc 5 puis , à force de questions faites aux 
voisins , l'enfant fut reconnu. 3Nos hôtes allèrent 
préparer la mère sur cet événement , afin qu'elle 
ne grondât pas son fils sur-le-champ , de peur 
d'une nouvelle révolution qui pourroit avoir des 
suites funestes. Cependant , grâces aux soins 
qui lui furent prodigués , le petit espiègle qui 
avoit avalé beaucoup d'eau de mer , la vomit 
heureusement après avoir pris le vin chaud. 

Il est inutile de dépeindre la situation de la 
mère , qui vint à la rencontre de son enfant. 
Tremblante et en sanglotant, quoiqu'assurée que 
son fils avoit échappe au danger, elle embrassa 
avec transport l'être foible que Dieu lui avoit 
conservé si miraculeusement ; et après avoir 



D'UN NATURALISTE. 53 

comblé de remercîmens les liâtes qui s'en défen- 
doient, celte bonne mère partit avec son enfant 
bien enveloppé dans une couverture. 

Ayant appris dans la journée que le capitaine 
que nous cherchions nous avoit croisé, et qu'il 
étoit au Havre pour vingt-quatre heures, nous 
prîmes le parti de l'attendre; et pour charmer 
notre ennui, nous allâmes l' après-dîner admirer 
les beautés de la côte de Grâce , ainsi appelée , 
parce qu'à son sommet est établie une chapelle 
célèbre dans le pays par Faffluence de voyageurs 
qu'elle attire des quatre coins de la terre. Elle 
est vouée à Notre-Dame de Grâces. Tous les 
marins après de longs voyages, ou hors des nau- 
frages auxquels ils ont échappé , viennent rem- 
plir leur vœu aux pieds de la mère du Rédempteur 
du monde. Quelques jours auparavant , il étoit 
venu un matelot qui , seul ayant échappé d'une 
manière miraculeuse à un naufrage certain , en 
se vouant au moment de l'immersion de son 
vaisseau à Notre-Dame de Grâces, promit d'aller 
en pèlerinage visiter les lieux qui lui sont con- 
sacrés , si par sa puissante intercession il obtenoit 
de l'Arbitre des destins une existence dont ses 
compagnons étoient déjà privés. Cet homme , 
sévère observateur d'un vœu si solennel , lit à 
pieds cinq cents lieues pour l'accomplir, et con- 
sacra le souvenir de sa délivrance par un table* « t 

r> 3 



54 VOYAGES 

historique qu'il plaça à la suite de tant d'autres 
qui en font l'ornement. 

Ou fait beaucoup de dentelles à Honfleur. 
Toutes les femmes y sont occupées la majeure 
partie du jour; les unes se servent de tambours, 
d'autres de grosses peîoltes qu'elles tiennent sur 
leurs genoux. 

ISous allâmes à bord du brick la Sopbia, où 
nous trouvâmes le capitaine qui nous y attendoit, 
et nous proposa un llié avec beaucoup d'ins- 
tances. 11 nous reçut avec une affabilité peu com- 
mune aux anglo-américains, et nous fit l'offre 
de sa complaisance pendant la traversée , si le 
consul conscntoit à ce qu'il nous prît à son 
bord. JNous voguâmes donc encore sur les flots 
de l'incertitude. 

Les pécheurs inquiétés dans leurs sorties par 
les bâtimens de la station anglaise , laissoient 
les marchés dans une pénurie désolante. Cepen- 
dant , comme voyageur curieux, je m'aperçus 
qu'il est un moyen d'oublier la disette, et j'usai 
du grand mobile pour satisfaire ma fantaisie. 
Soudain , je vis arriver turbot (i) , truite saumo- 

(i) Ou Rhombe , Pieuronectes maximus, Linnj 
Pleuronecles oculis sinistris , corpore aspero, Arted. , 
Gronovi ; Rhombus maximus asper , non squamosus , 
"Willughb. : en Angleterre, Turbot et Bret ; et dans la 
JNorimndie, Berlouneau, suivant VaUnont Bomare. 



D'UN NATURALISTE. 55 

née (i), éperlans (9.), soles (3), huîtres et che- 
vrettes. La volaille à Honfleury est hors de prix : 
nous y bûmes de très-mauvais cidre qu'on nous 
servit, je crois, pour nous forcer à demander du 
vin vieux de Bordeaux , qui coûte beaucoup plus 
cher, et qui par conséquent remplissoit mieux les 
vues de l'hôte. Les fruits v sont délicieux. Rien 
n'égale le parfum de ceux récollés sur les côtes , 
et qui y reçoivent l'action bienfaisante des ravons 
du soleil. Les abricots qu'on nous servit étoient 
d'une saveur incomparablement plus délicate et 
plus embaumée que ceux trop vantés de Paris et 
de Monlreuil même. 

On me donna des graines de melons. On sait 

(1) Salmo lacustris, Lin.; salmo caudâ bifurcâ y 
maculis solum aigris , sulco Longitudinal! venins , 
Arted.; salmo caudâ sub bifurcâ , maxillis œquahbus , 
jateribus et capite maculis minutis , nigris créions , 
Gronov. ; Trutta lacustris, Jonston , Willughbj Trutta 
salmonata ; Parvus salmo , Charl. ; Trutta dentata , 
rlorso el capite dilutè ex viridi cœnilescentibus , ma- 
culis nigris undique et in pinnâ adiposâ adspersa , 
Klein : en Angleterre , Salmon - Trout ; en Alle- 
magne , Torel. 

(2) Osmerus eperlanus. 

(3) Pieuronectes solea, Liini. Pleuronectes maxilla 
superiore longiore , oculis à sinistré , coipore oblongo, 
squamis utnnque asperis , Arted. ; Buglossusseu solea , 
Willnghb., etc. 

Vf Â. 



56 VOYAGES 

que ces productions d'Honfleur jouissent d'une 
haute réputation, et elle est bien acquise. L'air 
pur qui alimente leur végétation donne à ces 
fruits une supériorité à laquelle ne peuvent pas 
prétendre ceux venus dans les clapiers des envi- 
rons de la Capitale. Je vis chez M. Lelievre , an- 
cien capitaine de vaisseau, un de ces melons pe- 
sant trente-deux livres ; il étoit savoureux et 
exquis ; quelques-uns de cette grosseur, néan- 
moins rare, furent vendus jusqu'à trois louis, et 
de suite dépêchés pour la Capitale. Le prix com- 
mun des melons ordinaires est depuis trois jus- 
qu'à six et sept francs, mais j'ai eu occasion 
d'observer que les petits, toutes proportions 
gardées, sont d'une qualité inférieure à ceux 
d'une plus belle espèce. 

Nous repartîmes pour le Havre le 23 juin, 
après une résidence de trois jours à Honfleur ; 
nous profilâmes de la marée de cinq heures du 
matin, espérant avoir plus de fraîcheur dans 
notre traversée , mais elle fut longue et ennuyeuse 
par les fréquentes bordées qu'il fallut courir- 
en un mot, le vent devint si contraire que nous 
louvoyâmes pendant trois heures devant la rade, 
sans pouvoir entrer. 

Je fus reçu avec beaucoup d'égards par le 
nouveau commissaire de la marine, à qui j'allai 
faire ma visite et présenter mes félicitations. Il 



D'UN NATURALISTE. 5 7 

m'engaga à aller voir le contrôleur de ce corps, 
chez lequel j'aurois, me dit-il, à examiner un 
assez beau cabinet d'histoire naturelle. Je me 
présentai donc , sous les auspices de M. Leroi , 
chez M. Lefebvre. Combien nous appréciâmes 
ensemble les charmes irrésistibles de l'histoire 
naturelle, superbe science, lorsqu'elle ramène 
le contemplateur à la source de ces merveilles, 
autant qu'elle est futile lorsqu'on la restreint à 
classer, d'après des systèmes connus et combattus, 
les échantillons des chefs-d'œuvres de la nature, 
dont l'être qui réfléchit ne peut et ne doit voir 
la pompeuse structure, qu'en versant des larmes 
d'admiration et de reconnoissance. 

Le cabinet fut ouvert, et M. Lefebvre com- 
mença sa démonstration par la conchyliologie. 
11 me présenta quelques coquillages assez rares, 
tels que le scalala (i) , l'œuf (2) , la griffe, espèce 
de bénitier de Saint-Sulpice (3) , le râteau des îles 

(1) Coquille imivalve de la famille des vis. Elle est 
composée de sept spirales , ou orbes. Les petites sont 
communes dans le Golfe adriatique, dit M. Dargen- 
ville ; aussi ces coquillages rares, parce que les Indiens 
les recherchent pour leurs ornemens les plus précieux, 
ne sont-ils estimés que quand ils ont plus d'un pouce 
de hauteur. 

(2) Testacé du genre des porcelaines. 
(5) Coquille de la famille des Peignes. 



58 VOYAGES 

Scechelles (i), le marteau (2), la couronne d'Ethio- 
pie, elc. Les madrépores y sont en petit nombre , 
mais bien conserves; j'y remarquai un superbe 
pinceau (3), un très-bel abrotanoïde.le millet (4), 
d'assez belles pétrifications, quelques reptiles, 
tels que crocodile, caïman, le serpent devin, 
et un caméléon conservé dans lesprit-de-vin ; j'y 
trouvai aussi un groupe d'oiseaux , parmi les- 
quels se voyoient une frégate (5) , de petites 
perruches, le jasenr de Bohême (G), un courli 
rouge d'Amérique (7). J'examinai aussi une 
très-belle pointe de INarval , et quelques poissons 
de mer , tels que le coffre triangulaire (8) , la 
courte-épine (9), la lune (10), la baudroie 

(1) Coquille bivalve du genre des huîtres. 

(2) Ostreum mallei forme, espèce d'huître appelée 
Crucifix par les Hollandais.. 

(">) Penicillus marinus , zoophite ressemblant en 
quelque sorte aux pinceaux des peintres. 

(4) Madrépore. 

(5) Kirundo marina major; apus rostro adunco ■; 
Barr. 

(6) Garrulus boëmicus. 

(7) Ou flamand. 

(8) Ostracion tricornis. 

(9) Dîodon Attinga, Linné. 

(10) Tetraodon mola, Linné. 



D'UN NATURALISTE. 5g 

petite (i), le long nez, espèce de requin (2) ; 
M. Lefebvre possède surtout beaucoup de plu- 
miers et d'habillemens de sauvages, ainsi que des 
carquois , et leurs flèches empoisonnées. 

Ce naturaliste venoit de recevoir une collec- 
tion de peaux d'oiseaux de l'île de la Trinité, 
ainsi que des insectes et de fort beaux papillons. 
La richesse des couleurs de ces derniers renou- 
velle mon admiration pour ces merveilles si com- 
munes dans la nature. Qu'il est beau de voir 
qu'une poussière aussi subtile que celle qui re- 
couvre les ailes transparentes et friables de ces 
légers volatils, soit susceptible de se maintenir 
ainsi rangée par nuances; et que des atomes aussi 
délicats soient revêtus d'un coloris aussi cons- 
tant dans les espèces qu'il est élégant, tandis qu'au 
moindre contact tout est confondu , et que les 
figures, naguères agréables par la diversité de 
leurs couleurs, rentrent en un instant dans le 
néant d'où Dieu les a tirés ! 

Je reconnus beaucoup de papillons semblables 
à ceux de France, tels que celui du chou, du 
navet, le nacré, la belle- dame, la petite-tortue, 

(1) Tachée, Lophius ITistrio, Linné. 

(2) Espèce de chien de mer , qui a pour caractère 
une nageoire derrière l'anus , sans avoir les trous des 
tempes , et nn pli de choque côté do la queue. 



6o VOYAGES 

le citron , etc. Dans les scarabées , j'y retrouvai le 
monoccros , le bupreste , le clermeste . le scorpion , 
les scolopendres et les capricornes, etc. Dans les 
quadrupèdes je remarquai un paresseux (r), et 
dans les cétacés un très-beau priape de baleine. 

M. Lefebvre remit à un autre jour l'inspection 
des oiseaux qu'il venoit de recevoir, parce que 
les caisses n'étoient point déballées. 

J'allai déjeûner chez un Hambourgeois , 
M. Randon de Lucenay, que j'avois rencontré en 
loge, et qui voulut bien m'oflrir des lettres de re- 
commandation pour Philadelphie. 11 accomplitsa 
promesse avec une latitude bien généreuse, puis- 
que , sans me connoître , il marquoit au négociant 
auquel il m'adressoit , de m'avancer les fonds 
dont je pourrois avoir besoin, et que dès ce mo- 
ment il les regardoit comme avenus pour son 
compte. Ce procédé délicat est commun aux 
amis de notre ordre, et j'ai eu occasion pendant 
mes voyages de me féliciter plus d'une fois de 
faire partie de cette respectable association. 

On nous servit un breuvage très-agréable , et 
dont M. Piandon de Lucenay me donna la com- 

(1) C'est un antropomorphe, ou animal à figure 
humaine. On divise ces animaux en didactyles, 
c'est à dire , pourvus de deux doigts; en tridactyles , 
et pentadactyles , ou pourvus de trois ou cinq. 



D'UN NATURALISTE. 61 

position que voici : dans une pinte d'eau bouil- 
lante, on jette un quarteron environ de graines 
d'hieble (i) et autant de sucre. L'infusion bien 
combinée , on passe le tout au travers d'un linge , 
avec expression , et l'on obtient de ce mélange un 
sirop pourpre qu'on laisse refroidir , et auquel 
on ajoute une demi-bouteille de vin de Bordeaux. 
On trempe des rôties de pain dans ce breuvage , que 
je trouvai très-bon. La jeune femme, M me . Randon 
de Lucenay , alin d'ajouter encore à la bonne ré- 
ception de son mari , sortit avec lui dans le par- 
terre, pour m'y composer suivant l'usage de 
leur pays , malgré l'ardeur du soleil, un bouquet 
qu'ils vinrent m'oflrir. Je sortis confus de toutes 
leurs honnêtetés. 

Je fus le lendemain matin chez M. Lefebvre, 
qui m'avoit attendu pour faire l'ouverture de sa 
caisse. Le premier oiseau qui frappa ma vue, me 
rappela la richesse des moyens du Créateur. C'é- 
toit un colibri d'une très-petite taille , et habillé 
des plus vives couleurs. Quel merveille que ce 
plumage! quel vernis inaltérable recouvre ces 
pennes dorées ! quels reflets chatoyans, quelles 
ondulations diverses! On ne distingue point dans 
cet assemblage le composé des couleurs. Celui 
qui les implanta dès leur état de molécules orga- 

(?) Sarubucus Ebulus. Lian. 58G, 



6-2 V Y A G E S 

niques j n'a point recours à la molette, et à l'essai 
des nuances. Le vernis qui donne un éclat si bril- 
Jant aux plumes de toutes couleurs [versi coîoi'es) 
de ces oiseaux charmans, n'a point à redouter 
qu'une sécheresse l'écaillé, que l'humidité le dé- 
truise, n'en altère l'éclat, ou que le froissement 
divise ce qui est inséparable. 11 n'est aucune pré- 
paration humaine qui puisse rendre à la vue le 
velouté scintillant de la gorge de cet oiseau , où 
se trouvent réunisla topase , le rubis , l'hyacinthe , 
l'émeraude et le saphir. 

Je vis un autre oiseau, dont le blanc pur du 
plumage n'est altéré que par une étroile ligne 
noire qui sert de cravate à l'oiseau. C'étoit un 
crabier de petite espèce , dont la grosseur est 
celle de notre pluvier ; ses pattes et son bec sont 
d'un rose vif. 

M. Lefebvrc développa ensuite des gorges de 
gros-bec. Quelle belle réunion de couleurs dis- 
tinctes! Ce ne sont plus, comme dans le com- 
posé du colibri , des reflets chatovans et irisés. 
Le génie fécond du Créateur est trop incommen- 
surable pour ne pas se multiplier à l'infini. Ce 
sont des touffes de plumes qui présentent des 
taches de diverses teintes éclatantes. On v voit 
briller successivement le noir de jayet près le 
blanc éblouissant, à côté du jaune vif, puis une 
trace orangée bordant la tache plus foncée; 



D'UN NATURALISTE. G3 

enfin le rouge de feu couronnant cette réunion 
magnifique et inimitable. 

M. Lcfebvre passa à une infinité d'autres es- 
pèces toutes différentes. Les oiseaux de proie , 
tyrans du foible , sont parés de couleurs sombres , 
et repoussent bientôt les regards qui préfèrent le 
doux éclat de l'innocence $ il semble qu'on soit 
plus intéressé à la vue de leurs victimes. 

J'assistai l'après-midi à une pêche du rivage 
bien intéressante pour l'observateur déiste. 
Lorsque , deux fois le jour , la marée se retire , 
elle laisse sur le sable à découvert ou dans les 
interstices de rocs caverneux , des coquillages 
qui n'ont pu être entraînés par le reflux , ô Sa- 
gesse infinie ! ô libéralité journalière ! c'est 
là que les habitans pauvres des ports de mer 
viennent réclamer de l'Auteur de la nature une 
subsistance , dont l'étonnant bienfait n'a jamais 
été interrompu. Ce Père des pères ordonne aux 
flots de jeter deux fois le jour , et repousser loin 
d'eux homards, crevettes, crabes , étrilles , tour- 
teaux, poissons, etc., qu'il destine à ceux de 
ses enfans accablés d'indigence. Forcée d'obéir 
à la voix de son puissant maître, la mer parsème 
exactement ses rivages. On voit des familles 
entières marquées au coin de l'infortune, attendre 
leur repas d'un reflux secourable , et trouver 



64 VOYAGES 

dans ces lieux une nourriture qu'elles n'ont 
qu'à ramasser. 

D'autres font une cueillette de varechs , qu'ils 
brûlent pour obtenir des cendres le sel de 
soude. 

En visitant la fourrée d'un pécheur occupé à 
ramasser le produit du reflux , il m'offrit un 
animal très-singulier par sa forme, et féroce par 
ses mœurs. Tyran de la rocaille, il est l'effroi 
des homards, crabes, etc., et en détruit une 
grande quantité par la succion. C'est une espèce 
de sèche , qu'on appelle vulgairement cha-~ 
trouille (i). [Planche II.] 

Cet animal est d'une consistance semblable à 
celle de la raie , c'est à dire , charnue et cartila- 
gineuse. Sa tête est armée de huit ramifications 

o 

(i) C'est le poulpe ; Octopus, dont M. De Lamarck 
donne l'analyse suivante : Corps charnu , obtus infé- 
rieurement , osselet dorsal, très-petit, corps contenu 
dans un sac non ailé ; bouche terminale faite en bec 
de perroquet , et entourée de huit bras égaux 
munis de ventouses sessiles et sans griffes. Le poulpe 
donne ainsi que le calmar , loligo , dont le corps 
est pourvu de membranes ou ailes , une liqueur 
noire qu'il lance contre ses ennemis. Il rejette aussi 
une humeur rouge qui lui donne cette couleur lors- 
qu'il est cuit , ce qui arrive en cet état à tous les 
poissons mous. 

qui. 




J.e Poulpe Octbpus .,/>/>.-//.' vufyatremetit Chatroiulk» auJfai'rc 






D'UN NATURALISTE. 65 

qui lui servent de bras pour s'emparer de sa 
proie. Ses yeux sont sailïans , et sa bouche est 
remplacée par des cavités multipliées au long de 
ses bras, au moyen desquelles il opère une suc- 
cion parfaite , et fait arriver , par des canaux 
appropriés, le sang que doit élaborer son esto- 
mac. Ses viscères sont renfermés dans une poche 
qui elle-même est contenue , et roule dans une 
autre qui lui sert de tégument extérieur. La 
chatrouille est très-irrasclbîe , et sait se venger 
de ses agresseurs ; c'est pourquoi , lorsqu'on 
l'inquiète, et qu'elle se voit dans l'impossibilité 
de se soustraire aux agaceries de son persécuteur, 
elle lui témoigne son désir d.e vengeance , en lui 
lançant avec vivacité une matière noire sem- 
blable à l'encre, et qui peut même, au besoin , 
y suppléer (i) ; mais je le répète, ce n'est qu'à la 
dernière extrémité que la chatrouille emploie ce 
moyen de défense. 

La chatrouille nage avec une agilité éton- 
nante , à l'aide de ses huit bras , ce qui la rend 
difficile à être saisie dans l'eau. Il est dangereux 
de se baigner dans les parages qu'elle fréquente , 

(i) C'est de cette liqueur qu'on obtient la sepia , 
couleur noirâtre qu'on met , particulièrement à Rome » ; 
en bâtons comme l'encre de la Chine , et qui est 
plus douce à la vue. 

Tome I. E 



(jG VOYAGES 

car elle est prompte à saisir une jambe, et à f 
commencer une succion qui alFoiblit prompte- 
ment, il est difficile de s'en débarrasser lorsque 
l'adhésion de cohésion est établie , à moins d'in- 
terrompre l'effet du vide en la coupant en deux. 
M. l'abbé Dicquemarre , célèbre naturaliste du 
Havre, entendit ^n jour de foibles cris en se 
promenant vers le rivage ; il court au bruit , et 
aperçoit un enfant ceint par un de ces animaux , 
et dont il ne pouvoit se débarrasser. Les pêcheurs 
ont soin de les tuer, à mesure qu'ils les ren- 
contrent, car ils font une grande consommation 
de coquillages, et diminuent sensiblement la 
récolte de ces journaliers. 

Je fis, le mardi 17 juillet, connoissance avec 
deux jeunes gens , amateurs des beaux arts. L'un , 
M. Villain , arrivoit d'une expédition aux îles 
Ténériffe, la Trinité, Saint- Thomas et Puer- 
torico , dirigée et sous les ordres du capitaine 
Baudin. M. Villain avoit accompagné plusieurs 
naturalistes , envoyés par le gouvernement pour 
recueillir les productions naturelles de ces pays , 
et fournir à leur retour des observations utiles. 
Le second , M. Poulet , fils d'un armateur du 
Havre , digue du beau nom d'ami, et qui, à des 
talens distingués en peinture et musique, joignoit 
un bon cœur , et surtout une modestie rare. 

Comme je m'étois proposé d'enrichir à mon 



D'UN NATURALISTE. 67 

retour mes cabinets d'histoire naturelle de pro- 
ductions recueillies' dans mes voyages , et de 
costumes annexés à mes journaux , M. Poulet 
voulut bien guider au lavis mes pinceaux encore 
novices, tandis que M. Villain perfectionna en moi 
l'art d'empailler les oiseaux. 11 se servoit d'une 
pommade conservatrice , dont l'usage éloit dan- 
gereux par les poisons subtils qui en font le 
composé; je la remplaçai donc par une autre 
que j'imaginai , et dont j'obtins les plus heureux 
. résultats ; la voici : 

Pommade conservatrice 

Pour tout corps corruptible du règne animal. 

Huile essentielle de térébenthine ... § I. 

Huile d'olive § Y. 

Chaux vive en poudre § Y. 

Sel d'alun en poudre subtile ~ IV. 

Camphre dissous in aicohol 3 IV. 

Aloës succotrin ~ Y. 

Herbes aromatiques en poudre subtile. Pug. I. 

J'avois des chances à courir , des pertes à 
essuyer. Je pouvois être réduit à interrompre 
ma collection par la pénurie d'objets nécessaires. 
Le besoin éveille le génie, et ne pouvant me 
procurer au Havre des yeux d'émail pour les 
oiseaux que je me proposois d'empailler^ je crus 

E 2 



m VOYAGES 

■devoir les remplacer par d'autres, exécute's ait 
moyen de cire à cacheter de diverses couleurs. 
Par exemple, pour obtenir les yeux du crabier y 
on présente une épingle à un bâton de cire 
jaune , enflammée au feu d'une bougie, et non 
d'une chandelle qui la noirciroit; on en détache 
assez , pour avoir une masse de 3a grosseur de 
l'oeil qu'on veut imiter. Cette pâle arrondie se 
forme d'elle-même, ayant soin de tourner dou- 
cement l'épingle entre ses doigts dans le sens 
horizontal. Lorsque le globe a acquis sa perfec- 
tion , on le laisse refroidir ; après quoi, on ajoute 
un point de cire noire dans le milieu de l'orbite. 
Cette goutte résineuse se convexe d'elle-même , 
et imite parfaitement la visière de l'œil de Foi- 
seau. Cet œil achevé, on retourne l'épingle, et 
on en fait autant à l'autre extrémité; après quoij 
on coupe le laiton par le milieu , et on a une 
paire d'yeux. 

Quant aux yeux d'une seule couleur , on se 
contente d'enduire l'épingle de cire noire de la 
grosseur d'un grain de chenevis. On présente 
près de la flamme de la bougie cette petite sphère, 
qui par la chaleur s'arrondit, pourvu qu'on 
tourne un peu l'épingle entre ses doigts, et qu'on 
la plonge aussitôt dans un verre d'eau froide qui 
conserve sa forme, en fixant et resserrant toutes 
ses parties, 



D'UN NATURALISTE. 63 
La journée du 20 juillet fut consacrée à faire 
une partie de chasse avec M. Randon de Lu- 
cenay. Nous côtoyâmes îa mer jusques à Arfleur, 
qui est distant du Havre de sept quarts de lieue. 
.Nous étions à îa poursuite d'oiseaux de mer, 
lorsqu'il nous arriva une singulière aventure. 
Fatigués de l'excessive chaleur, et apercevant un 
bâtiment assez considérable que nous prîmes 
pour une auberge , nous résolûmes d'y faire 
halte, et de nous y rafraîchir. Ce bâtiment étoit 
or magasin à poudre, dans lequel la sentinelle 
commit l'imprudence de nous laisser pénétrer, 
armés de 1:0s fusils. A peine, en présence du 
chef du poste, on s'empara de nous, et l'on nous 
désarma, comme agens de la station anglaise 
Cependant, ne voulant point être plus long-tems 
en butte aux menaces de nos gardiens , je dé- 
ployai mon sauf-conduit et ma commission , à la 
faveur desquels on nous rendit la liberté, après 
nous avoir accordé des rafraîchissemens , et 
blâmé de notre imprudence. 

En retournant au Havre , la marée étant basse, 
nous trouvâmes beaucoup de hérons. J'en tuai 
un , et plusieurs alouettes de mer qu'on ren- 
contre par bandes sur le bord des ruisseaux , 
dans les prairies voisines du rivage. 

Je montai le soir à la côte d'Egouville , et me 
présentai à la maison de campagne de M. Poulet^ 

E 3 



7 o VOYAGES 

où j'eus l'honneur de faire connoissance avec le 
père, aulant respectable par son âge, qu'esti- 
mable par sa sévère moralité. Je fus touché de 
l'union qui rapproche sans cesse l'un de l'autre 
les cinq enfans. Les deux frères étant musiciens, 
nous fîmes quelques trios, après l'exécution des- 
quels on proposa une promenade dans l'intérieur 
du jardin. Celte habitation, agréable par son 
antique verdure et ses couverts sombres , est 
embellie à une des extrémités par un pavillon 
d'été, qui sert de salle de lecture et de concert. 
11 est hexagone, et domine la rade, de manière à 
en former le plus commode observatoire pour 
le peintre et le marin. 

Après avoir admiré de très - beaux dessins 
faits par M. Poulet fils aîné, je me disposai à des- 
cendre la cote, mais ce fut en vain que je voulus 
partir seul ; MM. Poulet père et fils, en me com- 
blant d'amitiés, vinrent me reconduire jusques 
à moitié chemin, précisément au coup de canon 
de retraite delà station anglaise. On sait que c'est 
un usage pratiqué par les marins en station , de 
tirer un coup de canon au lever et an coucher 
du soleil. En saluant l'aurore, il semble indiquer 
l'heure du travail ,. comme à l'approche delà 
nuit il annonce un repos prochain. 

Le samedi l\ août, M... Poulet lils aîné , étant 
venu nous inviter de la part de son père à aller 



D' TJ ]N NATURALISTE, -r 

dîner îe lendemain à la côle , j'allai le reconduire , 
et nous nousnégarâmes le long du rivage , où pou r- 
tant je rcnconlrai un pécheur à qui j'achetai, 
moyennantune somme très-modique, un assez bel 
esturgeon , ainsi qu'un turbot et des crabes. 
.Nous ramassâmes ensuite des étoiles de mer, des 
lépas , à la faveur de la marée basse, ainsi que 
des pyrites martiales cloisonnées de la plus grande 
jjeauté, de même que l'espèce de îudus helmon- 
tii (i). Je revins, chargé de trésors précieux pour 
le naturaliste contemplateur. 

Le dimanche malin 5 août, nous montâmes la 
côle d'Egouvilie pour aller dîner chez M. Poulet , 
dont la campagne solitaire offre les points de 
vue les plus pittoresques. On nous reçut dans 
le Riost, d'où, l'on découvre la pleine mer à très- 
peu de distance. JNous restâmes long-tems à con- 
sidérer celle immense étendue qui suit tous les 
jours les ordres de la nature, et jamais ne passe 
les limites qui lui ont été fixées. jNous admi- 
râmes cet élément terrible et redoutable pour l'être 
malheureux, qui se prive spontanément du bon- 
heur de mettre toute sa confiance en celui qui 
ne trompe que par des bienfaits. 

(i) Pierre pesante, ordinairement cale-aire, traversée 
de cloisons spatheuses , pyritetises ou séléniteuses ; ce 
qui lui donne une surface composée d'angles et do 
comparlimei is pol ygon es. 

E 4 



72 VOYAGES 

Nous fumes reçus comme nous l'avions de- 
mande , avec amitié et franchise, et point avec 
cette fastueuse cérémonie qui altère le plaisir 
d'être à la campagne. Le bon papa M. Poulet, 
vêtu selon la saison , nous montra son petit do- 
maine qui réunit Futile à l'agréable. On y voit, 
au milieu d'épaisses charmilles qui établissent un 
double mur de clôture , de longues allées de pom- 
miers très-touffus dont on obtient le cidre, et qui 
par la réunion de leur cime donnent beaucoup 
d'ombre. C'est au centre, sur des tapis de gazon 9 
qu'on voit paître la vache de la maison. Plus loin , 
c'est une bande de cannetons qui s'éloignent de 
leur vivier, pour aller paître la verdure. Au bout 
de chaque allée de poiriers, on pénètre dans de 
très-jolies tonnelles de charmilles consacrées à 
l'amitié, à la lecture ou à la méditation. Elles 
sont si inaccessibles aux rayons du soleil , et même 
à lagrande clarté du jour, qu'on y prend souvent, 
entre famille, des repas frugaux et champêtres. 
Le nôtre fut très-agréable par l'union des cinq 
enfans qui ont entr'eux , jusque dans la moindre 
chose, les prévenances de la plus pure amitié. 
On oublie jusqu'à l'âge du père et de la mère, 
qu'on y voit avec sensibilité folâtrer avec leurs 
chers enfans. 

Le lendemain, nous passâmes l'après-midi k 
Honfleur, M. Charles Poulet fils aîné et moi; il 



D'UN NATURALISTE. 7 3 

me présenta chez M. Lelievre, commandant 
anciennement les bâtimens de son père, qui 
nous reçut avec affabilité. Il nous lit voir avan: 
le souper ses meîonnières , desquelles il fait une 
assez belle spéculation par sa correspondance 
avec la Capitale. 

Nous repartîmes le vendredi matin, après avoir 
pris plusieurs vues de Honfleur (i). Nous eûmes 
à notre retour à dîner la famille Poulet, à qui 
nous ménagions le coup d'ceil d'une joute qui 
eut lieu sous nos fenêtres. 

Au milieu de frégates couvertes d'un peuple 
immense , on ouvrit dans le bassin une joute 
entre six bateaux destinés à rivaliser entr'eux 
de vitesse dans un trajet à parcourir. Les nacelles 
deux par deux , et élégamment ornées } voguoient 
sous l'effort de six vaillans rameurs vêtus de 
blanc, et ceints d'écharpes de laine écarlate. 

Le but de la joute cloit de doubler, dans 
l'impétuosité de la course , un arc de triomphe 
posé au milieu du bassin, sur deux bateaux. Les 
nspirans étoient encouragés par une musique 
guerrière qui stimuloit leur ardeur. Le signal du 
départ étoit annoncé par un coup de canon. La 
colonne d'air à peine ébranlée, on vovoit dans 

chaque nacelle six rameurs brusquer à l'envi 

■ ■ - 

(i) Je ne puis les ajouter à ce recueil; elles ont 
été brûlées à Saint-Domingue. 



7 4 VOYAGES 

leur mouvement unanime, ayant à leur tête un 

patron commandant, muni d'une lance garnie de 

rubans, et près de lui, le porte-étendart. Il étoit 

permis aux patrons de heurter les barques de leurs 

lances, et d'entraver par ce choc leur marche 

rapide. 

Les vainqueurs furent reçus avec joie et ap- 
plaudiscmens; et parés des prix qui leur avoient 
été décernés, ils passèrent au milieu d'un cortège 
nombreux, au bruit des fanfares et des salves 
d'artillerie. 

Nous vîmes lancer la frégate la Valeureuse. 
Dégagée à coups de hache du Ber qui la rete- 
noit,elle cutr'ouvrit majestueusement l'onde du 
bassin, qui frémissoitetécumoit en blanchissant 
sous son pesant fardeau. 

J'observai près de là avec intérêt l'instinct 
merveilleux d'un chien barbet, qui a su profiter 
îles soins donnés à son éducation. Un maître 
couvreur, ayant besoin d'un outil qui étoit 
aubas d'une échelle très-haute, envoya son chien 
iui chercher. Cet animal intelligent le rapporta, 
eu montant les échelons avec rapidité. 

Le samedi 18 août, la famille Poulet nous 
proposa une partie d'Honfleur, qui fut acceptée. 
Notre traversée fut très-courte cl fort heureuse, 
quant aux influences de la navigation sur nos 
lemnéramens. Nous fumes reçus chez M. Le- 



D'UN NATURALISTE. 7 5 

lièvre, dont j'ai déjà parlé avec celte affabilité 
naturelle à l'homme de bien , franc et loyal. On 
eut pour nous toutes sortes de bontés , et pour 
nous dédommager de la privation de chasse im- 
posée par une défense récente, on forma le 
projet, pour le lendemain, d'un repas cham- 
pêtre au milieu d'un verger. 

Le soir , en visitant le jardin , je fus puni de ma 
curiosité qui me porta à faire la dégustation des 
baies du bois Gentil (i). Leur saveur acre et 
caustique me causa une cuisson semblable à 
celle produite par le poivre de Guinée. Cette 
exaspération dure l'espace de douze heures. 

Le dimanche 19 août, nous partîmes de grand 
matin, comme il est d'usage dans une partie de 
campagne, afin de jouir des agrémens que la sim- 
plicité y fait éclorre , et qui sont les délices de 
l'homme simple. IXotre marche éloit imposante 
par la quantité de personnes composant notre 
petite caravane. 

(1) Daphne mezereum , Linné 5og. Cet arbuste 
donne des baies ovales semblables à celles du myrte , 
mais contenant un suc très-caustique : elles rougissent 
eu mûrissant. Prises à l'intérieur, elles causent dc s 
douleurs d'entrailles insupportables, accompagnées de 
diarrhées. On les emploie dans les appâts qu'on destine 
à la destruction des bétes puantes ; et , par un des phé- 
nomènes de la nature, les oiseaux qui en mangent n'en 
sont point incommodés. 



76 VOYAGES 

L'avant - garde , à l'instar d'une partie de la 
société , montée sur l'animal sobre et honteux , 
ou sur des chevaux , s' étant munie de parasols 
pour affoiblir la réverbération d'un soleil brû- 
lant, suivoit ainsi que les autres la montagne, 
non sans fatigue, mais qui étoit oubliée par l'es- 
poir d'un plaisir complet. 

L'alégresse accompagnoit les héros de cetto 
fête. Nous trouvâmes, chemin faisant, des sites 
délicieux dont nous prenions les croquis, enfin 
une route si champêtre, si isolée, qu'Honfleur 
et ses environs peuvent être regardés comme 
le pays du peintre et de l'homme de goût. 

INous arrivâmes à ia cour de la ferme (i) par 
des chemins si sombres, que nous y ressentîmes 
de la fraîcheur, malgré la grande chaleur du 
jour, et tant silencieux que le calme, qui les 
fait rechercher par tout être sensible , n'étoit 
interrompu que par les cris joyeux de la caval- 
cade et des piétons. 

Une table simple , quelques bancs placés près 
d'une chaumière au milieu de la cour , et sous 
Je couvert d'énormes pommiers peu élevés , et 
dont les branches chargées de fruits se recour- 

(i) C'est ainsi qu'on appelle les vergers clos de 
haies, au milieu desquels se trouvent çà et là de rus- 
tiques chaumières. 



D'UN NATURALISTE. 77 

boient vers la terre , furent les premiers prépa- 
ratifs de notre délicieux repas. Quelques pièces 
froides , l'amitié qui les présentoir., la contrainte 
qui en étoit bannie , toutes ces prérogatives 
attachées au séjour des champs , ajoutaient en- 
core au doux plaisir de se voir réunis. Chaque 
convive , de sa place et sans même se tenir 
debout , pouvoit cueillir des fruits au dessus de 
sa tête. Ce qui rendoit cette halte plus intéres- 
sante encore , et rapprochoit ce repas de celui 
de l'homme naturel , c'est qu'à quelques pas de 
nous , on voyoit chevaux , bœufs , moutons , les 
uns étendus sur l'herbe , les autres la broutant , 
et autour d'eux, pêle-mêle, des outils ara- 
toires. Yoilà de véritables fêtes champêtres, et 
non point celles parisiennes , qui n'en ont le 
nom que parce qu'on y trouve quelques guir- 
landes de verdure , mais régularisées par l'art, 
et dépourvues des grâces de la nature. 

La gaieté et la simplicité des assislans attirèrent 
bientôt autour de nous la lourde génisse et sa 
mère ; les oiseaux domestiques , le dinde et ses 
petits ramassoient avec soin les miettes de pain , 
tandis que de jeunes porcs accouroient en bon- 
dissant entr'eux , et se disputant les débris de 
notre table. Ce spectacle où l'homme corrompu 
ne sait trouver rien de charmant, étoit délicieux 
pour moi, et parfaitement conforme à mes goûts. 



78 VOYAGES 

Deux enfans du fermier égayèrent la conver- 
sation par leurs saillies naturelles. Je pensois y 
ô mon fils, au premier langage de ton enfance ! 

Quelques parties de barres , un peu de mu- 
sique que nous fîmes sur le gazon en nous 
servant pour pupitres du corps des pommiers , 
alloient terminer la fête , lorsque la mélodie fut 
interrompue par le bruit du canon. JNous nous 
portâmes vers la mer , et nous aperçûmes la 
station anglaise vivement aux prises avec les 
défenses redoutables du Havre, qu'ils assiégeoient 
depuis plus d'une heure. Le feu étoit roulant 
et si nourri , qu'un coup n'attendoit pas l'autre; 
et il y avoit réplique des deux partis. Nous 
lûmes témoins de cette belle horreur, et très- 
bien placés pour en admirer, sans aucun ris- 
que, les effets, s'ils étoient moins funestes. Le 
feu de chaque coup n'échappoil pas à nos regards 
attentifs , et inquiets de connoître l'issue du 
combat. La fumée tourbillonnante de la poudre 
évaporée formoit au dessus des batteries de 
petits nuages , qui bientôt agités par le vent se 
dissipoient pour se confondre à l'athmosphère. 
Le bruit des bordées mugissant avec majesté , 
et appelant la vérité de l'écho de notre côte , 
remplissoit nos esprits de crainte cjt d'amer- 
tume. 

JSous quittâmes cet effrayant spectacle pour 



D'UN NATURALISTE. 79 

aller dans notre salle de verdure manger du pain 
et du lait caillé préparé proprement dans une 
large et grosse terrine commune. Dcbouts pour 
la plupart à ce repas pris à la hâte, nous cou- 
ronnâmes la fête par un retour au frais, en 
guidés pas le clair de lune qui laissoit admirer 
la libéralité du Créateur, qui s'est véritablement 
complu à former , pour le contemplateur , les 
chemins , pittoresques qui nous conduisirent 
à Honfleur. 

Nous repartîmes le lundi matin, après avoir 
visité les moulins à cidre , composés de deux 
meules horizontales que pressent un arbre à écrou. 
Le jus de ces fruits tombe dans une met sem- 
blable à celle du pressoir à vin, d'où il découle 
dans des poinçons destinés à le recevoir. 

Nous arrivâmes pour le dîner chez M. Poulet, 
où on nous servit des huîtres de la Héve, si 
larges que trois couvrent une assiette; elles sont 
excellentes. Je sus de M. Poulet, qui eu en- 
voyoit autrefois à Paris à des amis, que chaque 
iiuître rendue à sa destination revenoit à trois 
livres. 

Le soir , s'éleva un orage qui me retint à cou- 
cher à la côte. 11 se renouvela trois fois, et dura" 
dix-huit heures, sans discontinuer et s'afibiblir en 
aucune manière: ilétoit si effrayant, que d'après 
le rapport des anciens de la ville , on n'en éprouva 



So VOYAGES 

jamais de tel. Les coups redoublés et répétés par* 
îes échos de îa côte faisôient trembler la maison 
qui nous réfogioit. Le tonnerre tomba en une 
infinité d'endroits, sur des affûts de canon , sur la 
fontaine du grand quai au Havre, sur des pom- 
miers qui Rirent fracassés , sur des masures qui 
furent ébranlées j usques dans leurs fondemens f 
enfin dans îa mer, qui s'ouvrit avec peine pour le 
recevoir. 

Le samedi 25 août , nous fûmes témoins 
f me fête donnée par ses enfans , à M. Poulet 
père, et relative à son élargissement à l'époque 
de la terreur. Les jeunes gens me prièrent de 
faire quelques vers, afin d'intéresser la fête, et 
je me félicitai de trouver l'occasion de prouver 
ma reconnoissance à cette famille respectable, 
A la fin de chaque couplet chanté en sanglotant, 
on posoit une couronne sur îa tête du bon papa , 
blanchie par les années , et chaque acteur atta- 
choit à son habit une pensée. Je ne pus tenir à 
cette scène attendrissante , et j'admirai avec 
émotion cet exemple de piété filiale. Le père , 
en versant un torrent des douces larmes du sen- 
timent, vint m'embrasser, etm'ouvrantson sein, 
sans pouvoir articuler , il me remercia par 
estes des beaux moraeiis que je venois de lui 
faire passer. 

TSous complétâmes îa fête par une partie d© 

chasse 



D'UN NATURALISTE. 81 

chasse où. nous fîmes des prodiges d'adresse, et 
dont nous revînmes courbés sous le faix de notre 
gibier. 

A notre retour, nous fûmes témoins d'une 
punition infligée à deux marins, rebelles aux 
ordres qui leur avoient été transmis par leurs 
supérieurs. Cette sorte de punition s'appelle la 
calle humide. Elle consiste , au coup de canon 
qui en est le signal, à précipiter du haut d'une 
vergue dans la mer le patient attaché perpendi- 
culairement à une corde, comme on le fait hori- 
zontalement d'un lièvre qu'on met à la broche. 
A peine plongé dans l'eau, on l'en retire promp- 
tement en le hissant à bord. Us n'éprouvèrent 
que la contrariété d'être mouillés, si c'en est une 
en été. Au reste, pour se consoler mutuellement, 
les deux déserteurs allèrent aussitôt noyer dans 
le vin le souvenir de leur ignominie, et s'eni- 
vrèrent tous deux. 

Le lundi 10 septembre, en me promenant sur 
le bord de la mer, j'aperçus les tristes débris de 
trois bâtimens qui venoient d'échouer sur le ri- 
vage, n'ayant pu résister à l'intempérie désas- 
treuse de l'équinoxe. Je m'avançai sur la jetée 
pour considérer de plus près ce spectacle d'hor- 
reur. Un navire partagé, les tonnes de cidre dont il 
étoit en partie chargé voguant sur les flols , tandis 
que de petites barques alloient à leur rencontre; 
Tome I. F 



82 VOYAGES 

Je maître du bâtiment déplorant son triste sort; 
ces tristes effets excitèrent en moi une pitié bien 
naturelle. Les matelots moins intéressés à cette 
perte , réparoient le temps perdu , et oubliant le 
danger passé qui ne leur avoit pas permis de 
prendre aucune nourriture, ils se disputaient 
entr'eux du fruit qui complétoit la cargaison du 
navire. On les voyoit mordre avec voracité 
dans des pommes flottantes au gré des eaux , tout 
en plongeant pour s'emparer des effets du 
bâtiment , que leur pesanteur retenoit entre 
deux lames. 

Ces désastres n'étoient que les préliminaires 
des suites de ce funeste équinoxe, qui s'annonça 
sous les caractères les plus effravans. Un temps 
sombre et lugubre, un vent impétueux et ter- 
rible, un brouillard épais, puis successivement 
une pluie rapide, tous ces avant-coureurs d'un 
iacbeux événement annoncoient la tristesse de la 
nature. Les vaisseaux n'étant plus en sûreté dans 
le port, donnoient à craindre, dans leurs oscil- 
lations forcées, qu'ils ne fussent brisés. L'Onde 
salée, rebelle pour la première fois aux ordres 
de son Maître, franchissoit la jetée avec fracas, 
et engîoutissoit sous ses volutes écumantes les 
maisons de la rade. Tous les lieux étoient 
inondés, et les vagues allières se promenoient 
tranquillement, après leur effet furieux , dans les 



D'UN NATURALISTE. 83 

rues du Havre. Les habitans affligés , courant ça 
et là , portoient sur leur visage abattu l'em- 
preinte de l'inquiétude. On étoit obligé , pour 
marcher à pieds secs, de profiter de planches 
égarées qui à l'aventure voguoient sur la surface 
de l'eau. 

Je fus du nombre des curieux , et j'allai con- 
sidérer cette belle scène d'horreur. Le vent étant 
trop impérieux pour pouvoir se tenir sans sou- 
tien sur les digues , on se cramponnoit à des 
pièces de bois de marine , ou autres objets 
stables. C'est là que je vis de très-loin en pleine 
mer s'avancer avec orgueil des montagnes d'eau, 
diminuantde volume à chaque ascension ondulée, 
venir enfin se briser contre les digues où nous 
nous trouvions , et par leurs époudrins nous sub- 
merger , sans qu'une course pût nous être salu- 
taire , tant leur vélocité s'attachoit à nos pas. 

Le tonnerre qui malgré le temps froid gron- 
doit sans éclairs, l'impiété , la coupable impiété 
qui ne pouvoit se taire , l'eau des bassins dépas- 
sant de beaucoup leur niveau, tous ces fléaux, 
inconnus jusqu'alors , me firent rentrer en moi- 
même , reconnoître la foiblesse humaine , et 
plaindre les êtres téméraires qui osent insulter 
à la Puissance divine, qui dirige à son grêles 
efièts de sa vengeance. 

Les maisons mal assujéties trembloient dans 



84 VOYAGES 

leurs fondemens. Le verre même ne pouvant 
résister à ces éruptions fougueuses , voloit par 
éclats; l'ardoise se délachoit à chaque pas, et me- 
nacoit le passant de sa chute incisive et funeste. 

La mort aussi frappa des victimes : dix mate- 
lots conduisant un sloupe touchoient à la rade, 
et se félicitoient déjà d'avoir échappé au danger 
cminent qui les poursuivoit depuis leur départ. 
Les habitans sur la jetée les croyoient aussi dans 
le port , lorsqu'un coup de vent fit faire capot à 
l'embarcation. Tout l'équipage se mit à nager, 
mais ne put dompter la furie des vagues dont 
ces marins étoient le jouet; et après avoir vaine- 
ment lutté avec effort contre les (lots, perdant 
baleine, et d'ailleurs effrayés parles cris de pitié 
des spectateurs, jugeant de leur péril sans pou- 
voir leur porter de secours, tant la mer éloit fu- 
rieuse, ils furent tous engloutis. Il ne resta d'eux 
que dix chapeaux qui rappeloient aux assistans 
leurs devoirs envers des familles éplorées qui 
perdoient leurs prolecteurs. On vit long-tems 
ces malheureux, en perdant leurs forces, dé- 
chirés par des lames contraires, s' avançant vers 
une mort assurée, lever encore leurs bras impuis- 
sans vers le ciel , et implorer de la terre un se- 
cours qu'on ne put leur donner. 

La mer vagabonde en dépassant ses limites, 
les franchit aussi pour aller ravager les champs 



D'UN NATURALISTE. 85 

cultivés, et dans le retour impétueux et brusque 
Je ses vagues mugissantes , elle entraîna au mi- 
lieu de ses gouffres et loin du rivage, soixante 
moulons, leur parc qui fut déraciné, et le pauvre 
berger qui pourtant eut la force de regagner la 
terre à la nage. Le reste fut perdu, sans qu'il en 
ait paru aucun vestige. 

Le soir du troisième jour, quel contraste ! 
J'allai m'asseoir sur le bord de la mer devenue 
calme, et tout à-fait revenue de sa furie. Je con- 
templai avec enthousiasme le coucher du soleil 
dorant une partie des flots frémissans , et non 
soulevés comme le matin par le vent qui étoit 
alors très-doux. Le ciel azuré n'étoit plus sil- 
lonné d'éclairs , un calme parlait avoit succédé 
au tumulte des flots, et les sens rassurés goûtoient 
un repos nécessaire : les fleurs flétries repren oient 
leur fraîcheur, et le chant des oiseaux célébroit 
le retour du beau tems. En réfléchissant sur la 
terrible puissance de l'Auteur de la nature, 
j'élois pénétré de ses bienfaits qui dépassent de 
beaucoup sa juste colère, lorsque je vis revenir 
de la pêche quantité de petites barques rappor- 
tant, selon leur coutume, une abondance qui 
n'est jamais ralentie. Je profilai aussi des libéra- 
lités du reflux pour ramasser une quantité consi- 
dérable de productions marines, parmi lesquelles. 

F 3 



§6 VOYAGES 

se trouvèrent les zoophytes sertulaires (i) , le 
fongipore rameux (2) , le fucus vert (3) , et la den- 
drite violette (4). 

J'appris le soir un événement bien remar- 
quable , arrivé près d'Honfleur le premier jour 
de l'équinoxe, et qui condamne ceux qui re- 
fusent de croire à la prédestination. Au milieu 
des vagues en fureur on aperçut de la jetée du 
port de cette ville un bâtiment qui paroissoit 
être dans le plus grand danger. La mer étoit si 
houleuse que les marins d'ailleurs très-officieux, 
reconnoissant l'impossibilité de le sauver, et la 
presque certitude de chavirer eux-mêmes, refu- 
sèrent à la première instance , mais s'y décidèrent 
enfin d'après le vœu unanime des habitans. 

Après avoir fléchi le genou devant le Dieu 
des mers , après avoir imploré sa protection 
puissante, ces hommes généreux s'embarquèrent 



(1) L'espèce appelée, par M. Pallas, docteur en 
médecine , la cuscute, de. mer. 

(2) C'est une production marine à Polipier. 

(5) Plante marine de l'ordre des cryptogames, c'est 
à dire , cachant leurs fruits dans l'aisselle ou retendue 
de leurs feuilles : elles végètent au fond de la mer, et 
prennent , d'après leurs formes , différentes déno- 
minations. 

(4) C'est une espèce de fucus. 











X 



Si 



s 



s 



\ 



m * 

ifflf 







D'UN NATURALISTE. 87 

dans une goélette, un canot n'ayant pu soutenir 
3a secousse des vagues sans être englouti , et 
volèrent au secours des naufrages, tandis qu'au- 
tour d'eux sombroient des pêcheurs et leurs 
barques , à la vue de leurs femmes et de leurs 
enians réduits au désespoir. 

Tous les spectateurs formaient des vœux pour 
la réussite de cette entreprise périlleuse , et 
suivoient des yeux chaque lame, si inconstante, 
que le bâtiment paroissoit à chaque instant 
devoir être englouti. Mais le ciel prolégeoit leur 
résolution : ils arrivèrent au bâtiment qui n'avoit 
plus de conducteurs. U paroît que le voyant 
hors de manœuvre , les matelots se seront ris- 
qués sur la chaloupe qui aura coulé, car on n'a 
plus entendu parler d'eux. 

Ne pouvant ramener ce bâtiment tout dé- 
membré dans la crainte qu'il ne leur devienne 
funeste , soit par un choc violent , soit par sa 
masse qu'il falloit traîner, ils le laissèrent voguer 
au hasard , et reprirent route pour Honfleur. 
Tout à coup ils entendirent des cris percans 
quoiqu'étouffés , et aperçurent !!!... un 
homme échevelé luttant contre les flots , et prêt 
à perdre courage. 

Les marins allèrent à lui , et eurent le bonheur 
de lui sauver la vie. Cet homme, si étonné de sa 
voir hors de péril , avoit perdu la parole. Ce ne 

F 4 



88 VOYAGES 

fut qu'après quelques instans de repos qu'il leur 
dit qu'il combattoit contre les flots, et lutloit 
avec la mort depuis cinq heures de tems , et que 
quatre de ses compagnons avoient péri avec 
leur chaloupe qui avoit chaviré. Quelle prédes- 
tination merveilleuse ! 

Le samedi 11 septembre , on nous servit à 
dîner des lamprillons ( 1 ) d'une délicatesse 
extrême, et des poires de l'ambroise (2), les plus 
beaux fruits que j'aie jamais vu , et de la gros- 
seur d'une bouteille. 

L'après-midi au milieu d'une fêle , les matelots 
furent appelés à une joute singulière. Un mât 
enduit de suif pour le rendre glissant sortoit 
horizontalement du sabord d'un vaisseau. Au 
bout étoit arboré un drapeau , dont la prise 
devenoit le signal de la victoire. Ce mât (3) étoit 
à douze pieds au dessus de l'eau, afin que les 
athlètes ne se fissent pas de mal. 

Les uns au premier pas , d'autres plus avant 
ne pouvant conserver leur équilibre sur un 
cylindre si glissant , tomboient de toutes les posi- 
tions dans l'eau, et reparoissoient aussitôt, puis- 

(1) Petromyzon marinus , Linné ; ou la Prycka. 

(2) Pyrus sativa , fructu autumnali suavissimo , in 
ore iiquescente, Tourn. Inst. 6i(j. 

(3) Appelé mât de Cocagne. 



D'UN NATURALISTE. 89 

qu'ils étoient tous plongeurs. D'autres à deux 
pas du drapeau clianceloient , et au lieu de la 
conquête de l'étendard, alloient cacher leur honte 
en plongeant au fond de l'eau , et reparoissant 
plus loin, sembloient y laisser jusqu'au souvenir 
de leur inaptitude. 11 y en eut un cependant plus 
heureux que les autres; tremblant d'abord, 
mais ne se pressant pas , il atteignit l'objet de 
tant de peines , le détacha du cable , le lança 
dans l'espace fier de sa victoire , et plongea 
noblement dans l'eau, puis reparut avec le signe 
de son triomphe au milieu d'applaudissemens 
universels , et d'une musique guerrière qui 
célébra son adresse. On termina la fêle par un 
combat naval et une descente , enfin par une 
prise de place, dont on fit la fiction pour exercer 
les troupes. 

Un de mes pécheurs habitués m'apporta pour 
dessiner plusieurs poissons de mer au nombre 
desquels se trouvoient , le crapaud (1) , le con- 
gre (2), l'orphie (3). Dans l'estomac du premier 



(1) Scorpœna horrida, Linné. Ce poisson a la téîe 
aussi volumineuse que le corps. (Tome 1er., pj, ^ s 
fig. 2). 

(->) Murccna conger, Linné. Poisson apode et 
anguilliforme. 

(5) Ce poisson appelé aiguillette en Bretagne, est 
aussi nommé beïone. Ou le pêche depuis mars jusqu'en 



9 o . VOYAGES 

je trouvai de pelits crabes entiers à moitié dî-' 
gérés , et dans le congre plusieurs crevettes ( I ). 
Ainsi ces animaux destructeurs des espèces au 
dessous d'eux , subissent la même loi , et sont 
dévorés eux-mêmes par le premier requin qui 
les rencontre. J'y remarquai aussi le rouget (2), 
poisson très-délicat , et très-reconnoissable par 
la structure de sa tête ; la loche de mer (3) aux 
reflets dorés et brillans. Ce même pêcheur 
m'engagea à aller examiner chez lui deux pois- 
sons trop gros pour être transportés. Le premier 
étoit une roussette (4) de la famille des chiens 

juin , à la clarté des flambeaux , au moyen de fouanes 
ou dards en râteaux. 

(1) La crevette franche ou chevrette , ou salicoque, 
Gibba sqiulla , est un petit crustacé de mer plus menu 
que la squille que l'on fait cuire comme les écrevisses. 

(2) Mullus barbalus, Linné. 

(5) Ou aphye marine. Gobius aphya , Linné; 
Aphua cobites, Willughb. , Bellon. ; Gobius uncialis , 
Pinnâ dorsi secundâ ossiculorum septemdecim , 
Arted . 

(4) Ou chat marin ayant une nageoire derrière 
l'anus, et des trous aux tempes. Par une prévoyance 
admirable de la nature , cette espèce vorace ne fait que 
neuf à treize petits à chaque portée. Elle attaque 
-jusques aux pécheurs lorsqu'elle est affamée. Sa chair 
a ie goût de musc. C'est avec leur peau teinte en vert 
ou autre couleur, que se fait le galluchat dont les 
gainiers font un grand usage. 



D'UIN NATURALISTE. 91 

de mer, à peau rude et sans écailles ; et l'autre, 
la taupe de mer (1) , animal de six pieds el demi 
de longueur , ayant trois rangées de dents , et 
pesant deux cents livres. Ces poissons dont la 
chair est peu estimée se vendent aux pauvres 
gens encore assez cher; enfin la mustelle (2). 

J'augmentai le soir ma collection de poissons 
en allant sous la Hêve y attendre l'instant de la 
marée. Je rapportai le maquereau (3) , poisson 
très-connu et très-recherché pour sa délicatesse ; 
la squille-mante, dont on fait beaucoup de cas (4); 
le coquet (5) , intéressant par la variété de ses 
couleurs changeantes. Plus riche en parure qu'en 
saveur , le coquet cache sous des dehors brillans 

(1) Ce nom lui est donné au Havre par les pêcheur?; 
c'est un chien de mer (pi. 3) qui a beaucoup de res- 
semblance avec le très-grand de l'Encyclopédie , par 
ordre des matières , plane. 7, fig. 19, , à la différence 
cependant que la taupe de mer n'a sur les côtés que 
quatre évents ou boutonnières (Expiracula) et deux 
nageoires dorsales. 

(2) Musîela vulgaris, Rondel. , Willughb- ; Gadus 
mustella , Linné; Gadus dorso diplerygio, sulco magno 
ad pinnam dorsi primam, orecirrato, Arted. , Gronov. ; 
à Venise , Donzelina, sorge marina ; en Angleterre , 
"Wistle-fish. 

(5) Scombrus, scomber, Linné. 

(4) Squilla marina. 

(5) Poisson du genre du clupe. 



92 VOYAGES 

une chair insipide. Le chien de mer (i), poisson 
dont la peau est employée par les menuisiers ; il 
se vend à vil prix aux pauvres gens. Le bar (2) , 
dont les gourmets font grand cas. La lune (3) 
qui porte sur chacun de ses Uancs , au milieu 
à peu près et au dessous de l'épine dorsale, une 
tache circulaire d'un brun vert de la forme de la 
lune lorsqu'elle est à son plein. Ce disque est, 
ainsi que celui de l'astre nocturne , environné 
d'un cercle d'un jaune pâle , qui l'éclairé et 
dessine plus nettement la principale tache. On 
voit ça et là une quantité immense de petites 
marques que l'on peut comparer aux étoiles. 
La vielle (4) , dont la chair est peu délicate ; sa 
robe est un assemblage merveilleux de nuances 
et de dessins différens. Le coloris en est éclatant, 
et on v admire sans mélange plusieurs des cou- 



(1) Le griset dont les caractères particuliers sont, 
six évents ou boutonnières de chaque côté, et une 
seule nageoire dorsale. 

(2) Poisson recherché par les gourmets. 

(3) Zens faber. 

(4) Ou tanche de mer, poisson du genre du labre. 
Labrus tinca , Linn. Labrus rostro sursùm reflexo , 
caudâ in extremo circulai! , Arted.; Turdus duode- 
cimus , in provinciâ vulgô Vielle, Gesner , Rondel. ; 
Turdus vulgatissimus , Tinea marina veuetis , Wil- 
lughb : ea Angleterre î Wrase J .Oid-wife et Gwrach. 



D'UN NATURALISTE. 9 3 

leurs primitives. Enfin le lièvre ( tome I er . ? 
pi. 4,n°. i). 

J'élois occupé à dessiner ces divers poissons, 
lorsqu'on vint m'apprendre qu'il n'étoit plu» 
pour moi d'espoir de partir par le Havre , et 
qu'on me conseilloit de profiler d'un parlemen- 
taire qui alloit faire voile de Bordeaux pour 
Charles-Twn. H fallut se décider à changer de 
projet , et comme je pouvois disposer de quel- 
ques jours, j'allai au sein de ma famille y passer 
untems, dont moitié fut consacrée à commencer 
un ouvrage qui m'avoit élé demandé sur la 
culture du safran , et qui depuis mon retour a 
été accueilli avec indulgence par l'Institut, aux 
lumières de qui j'ai eu l'honneur de le soumettre. 
J'eus également occasion d'observer une fouine 
privée dont je dois parler ici , bien persuadé que 
ce récit ne pourra qu'intéresser le lecteur. 



9 4 VOYAGES 

YIE PRIVÉE 
DE FOLLETTE. 



V-^e n'est plus de l'animal carnassier, méfiant , 
farouche , évitant les regards des hommes , du 
.tyran des basses-cours et des colombiers dont 
j'ai à décrier les sanguinaires habitudes ; plus 
soumis et plus doux , l'individu dont je veux 
parler est affable , caressant et attaché principa- 
lement aux personnes de la maison où il reçoit 
l'hospitalité. Badin, excitant dans ses folâtres 
exercices , il force le phlegmatique Carlin à ré- 
pondre à ses jeux , en sautant par dessus , 
grimpant, lui léchant le museau, enfin lui se- 
couant les oreilles comme pour mieux le sortir 
de sa froide indifférence. A cela près de quelques 
coups de pattes qu'il reçoit toujours en bonne 
part, sans riposter, il décide le chat lui même à 
quitter cette torpeur engourdie qui le rend si 
maussade à un certain âge, et l'oblige à partager 
sa gaieté. 

La fouine dont la description devient inutile 
parce qu'elle est trop connue ; cet animal à tête 



D'UN NATURALISTE. 9 5 

fine et triangulaire , au corps souple étalonné , 
aux jambes très-courtes, à l'œil pénétrant, vif 
et rusé, à queue noire et touffue pour mieux 
contraster avec le brun-gris cendré de sa robe , 
au bond léger, galope ou saute plutôt qu'elle 
ne marche. Pourvue d'ongles très-aigus , elle 
grimpe avec facilité le long des murs, et va 
chercher à exercer son empire dévastateur dans 
les basses-cours ou colombiers, dont la plus petite 
ouverture assure un accès certain à cet animal 
souple, et qui s'alonge à volonté. Mais ce n'est 
que dans l'obscurité que la fouine se met en 
marche. Ses sanglantes exécutions se font la 
nuit lorsque tout repose , et que son œil n'a 
plus à redouter celui de l'homme. 

C'est un très-bon chasseur , point d'affût , car 
elle n'en a guère la patience comme le chat ? 
mais par surprise. Le bruit qui accompagne ses 
incursions, lui fait souvent tort ; elle n'a point 
la modération , ni la prudence de la belette et 

du putois; que lui importe? elle est 

agile , et peut impunément braver le danger. Eu 
attendant ces risques à courir, la voilà dans le 
poulailler qui reconnoît sa proie, étrangle sans 
miséricorde, pille, mange les œufs dont elle est 
particulièrement fort avide; n'a de pitié ni pour 
les âges, ni pour les sexes; inonde de sang 1« 
théâtre de son carnage, et entraîne au loin unu 



gCy VOYAGES 

partie de ses victimes , dont elle cesse le trans- 
port aux approches du jour , et dès les premiers 
mouvemens cru'elle entend dans la maison. Elle 
se retire alors en paix dans les greniers si c'est 
l'hiver, et y jouit du prix de sa cruelle victoire , 
en contemplant avec joie le monceau de ses 
victimes. 

Comme les bêtes fauves de rapine , elle a lo- 
gement d'hiver et logement d ? été. Ainsi l'hiver, 
étant la terreur des basses-cours et des colombiers 
où elle exerce un ravage complet, l'été, elle 
devient, dans les bois qu'elle habite, le tyran 
puissant et féroce des peuplades ailées et des 
quadrupèdes. Elle surprend l'oiseau sur ses 

œufs ! et voila toute une famille éteinte !... 

Egalement l'effroi des garennes, elle les dépeuple 
en peu de tems des lapereaux , et même des vieux 
lapins qu'elle surprend au gîte, et sur lesquels 
elle s'élance en s'y cramponnant avec opiniâtreté 
jusqu'à l'entière effusion de leur sang. 

Si on lui donne la chasse au basset, quoique 
plus agile et plus légère que le chien , elle ne s« 
lie pas à la rapidité de sa course , et sait fort bien, 
par prudence, échapper au lancer, et tromper 
les poursuites en s' élançant de terre dans un 
arbre creux pour faire perdre le train à ses per- 
sécuteurs, ou bien, à déiautde cette retraite, en se 
branchant dans un arbre. Des chiens arrivent au 

pied, 



D'UN NATURALISTE. 97 

pied , mais elle itisulle à leur impuissance , 
semble les mépriser, les nargue avec dédain, 
jusqu'à ce que le chasseur , accourant aux 
aboiemens redoublés de sa meute, la punisse à 
son tour et de son manque de prévoyance, et de 
sa témérité. Si le coup de feu n'a fait que la 
blesser, et que les chiens fondent sur elle pour 
la déchirer _, elle les mord et s'élance sur eux 
avec fureur, se défendant jusqu'à la dernière 
extrémité avec le même courage et la même in- 
trépidité. 

Voilà donc un animal en liberté , très-irras- 
cible, vengeur du plus léger outrage, agresseur 
même en certains cas ; eh bien ! qui le croiroit ? 
la fouine à qui un célèbre naturaliste refuse la 
familiarité , cet animal tyran par caractère a su 
le plier, et provoque par ses caresses les bonnes 
grâces de ses maîtres. Le chien lui-même , cet 
ami fidèle et sensible , ne témoigne pas plus 
d'aifection que celte fouine dont j'écris la vie , et 
qui est âgée de quatre ans, et apprivoisée depuis 
l'âge de six mois. Elle n'a pointl'arrière trahison 
du singe que la domesticité captive ne fait que mas- 
quer; insensible aux caresses , n'obéissant qu'au 
châtiment, il n'aime son maître que par spécula- 
tion de gourmandise. Cette fouine au contraire , 
n'a pas besoin du ton impératif nécessaire envers 
le quadrumane pour s'en faire obéir 5 celui de la 
Toue J, G 



d S VOYAGES 

douceur coïncide mieux avec ses principes. Ait 
seul mot de Follette , elle accourt sur-le-champ 
comme le chien le plus fidèle et le plus attentif à 
la voix qui l'a appelée. Si c'est un étranger , elle 
le flaire , cherche à s'assurer de ses intentions , et 
pour se les rendre favorables , elle le lèche dou- 
cement sans d'abord s'abandonner , puis retourne 
à l'un de ses habitués , comme pour s'assurer de 
lui si elle peut sans crainte se livrer à l'inconnu. 
Qu'il l'appelle alors sans crainte de refus , elle 
y vole, et reçoit des alimens qu'elle avoit d'abord 
refusés de sa main étrangère. Elle les mange 
devant lui , et fait mille singeries , voulanî 
par là le remercier , et lui indiquer sa recon- 
noissance. Elle va ensuite retrouver ses maîtres; 
c'est alors qu'elle redouble de caresses , qu'elle 
affecte même de leur prouver qu'ils sont >plus 
aimés encore , voulant par ces manières aimables 
dissiper jusqu'au moindre soupçon de jalousie. 

On verra par les traits suivans, que Valmont 
Bomare a prononcé trop tôt, d'après Buffon , sur 
le caractère de cet animal. 

a La fouine , dit-il , prise jeune , s'apprivoise 
)i à un certain point , mais elle ne s'attache pas 
)> et demeure toujours assez sauvage pour qu'on 
» soit obligé de la tenir enchaînée. M. de Buffon 
)) en a étavé une qui s'est échappée plusieurs 
)) fois de sa chaîne : les premières fois , elle ne 



D'UN NATURALISTE, 99 

)) s'éloignoit guère et revenoit au bout de quel- 
)) ques heures , mais sans marquer de la joie , 
)) sans attachement pour personne ; elle deman- 
)) doit cependant à manger comme le chat et le 
)) chien. Peu à peu elle fit des absences plus 
)) longues , et enfin ne revint plus. Elle avoit 
)) alors un an et demi , âge apparemment au- 
)) quel la nature avoit pris le dessus , dit M. de 
» Buffon. Elle mangeoit de tout ce qu'on lui 
» donnoit, à l'exception de la salade et des 
)) herbes. On a remarqué qu'elle buvoit fré- 
)) quemment, qu'elle dormoit quelquefois deux 
)) jours de suite, qu'elle étoit aussi deux ou 
» trois jours sans dormir , et que pour lors elle 
)) étoit toujours dans un mouvement continuel. 
)> Tout ceci suppose un animal agile , éveillé , 
)) jaloux de sa liberté. Les vieilles fouines cher- 
» client toujours à mordre , et refusent toute 
)) :;utre nourriture que la chair crue )). 

Je vais commenter une partie de ces observa- 
tions par d'autres. 

Nous avions remarqué que Follette n'aime 
point l'esclavage , et que le moindre lien qui en 
est le symbole, l'inquiète et la tourmente; c'est 
pourquoi dans les premiers jours on la laissa 
parfaitement libre dans les chambres. Elle n'a- 
busa point de notre confiance, si ce n'est un 
jour qu'après avoir volé un perdreau dans ma 

G 2 



îoo VOYAGES 

carnassière, le sentiment de l'objet de son pen- 
chant naturel lui ayant dit sûrement d'aller 
manger au loin sa rapine, elle s'éloignoit déjà 
fière de sa proie, lorsqu'un passant qui lui fit 
peur la lui fit lâcher. Elle se déroba bientôt à nos 
regards, et l'ivresse de respirer un air libre la 
rendit pour cette fois sourde à nos voix. 

Plus de Follette ! Désolation universelle. Tous 
les gens de la maison sont sur pied , mais ou peut- 
elle avoir été, se demande-t-on? Où laisse-telle 
les traces de son passage? Peut-être a-t-elle ren- 
contré un frère , une sœur pour la guider dans 
sa marche incertaine? Son pied léger a déjà 
franchi les murs et les toits, et l'on n'entend 
plus le bruit trop sourd du grelot de son collier. 
Pourquoi ne lui avoir pas attaché plutôt une 
petite sonnette, se disoit-on? n'avoir pas prévu 
un semblable événement? La consternation dc- 
venoit générale; il sembloit qu'avec elle, elle 
emportoit tous les agrémens de la maison. 

Déjà deux jours s'étoient écoulés , deux jours de 
deuil, deux jours de regrets; en vain le tambour 
en avoit publié la fuite à tout le village : un des 
habilalis vient annoncer qu'une fouine qui paroît 
inquiète et pousse de petits cris, se promène sur 
son toit, où elle va et vient de long en large, sans 
sembler vouloir changer de destination. JNos en- 
fans, les plus alertes, sont les premiers rendus à 



D'UN NATURALISTE. 101 
la maison du villageois. Follette avoit déjà en- 
tendu leur voix qu'ils n'avoient pas encore paru. 
Agitée, cherchant de tous côtés à reconnoître 
d'où venoient ces sons chéris , quelle fut sa joie 
dès qu'elle reconnut ses jeunes bienfaiteurs ! Le 
trait n'est pas pi us prompt que son élan vers eux; 
elle a parcouru le toit avec la rapidité de l'éclair, 
s'élance vers les enfans , et par une plainte parti- 
culière et jusqu'alors inconnue, réservée sûrement 
aux circonstances d'attendrissement, elle leur té- 
moigne alternativement le plaisir de les revoir 
en les léchant sans repos , et sautant d'une 
épaule à l'autre pour mieux manifester toute 
l'ivresse qu'elle ressentoit d'avoir retrouvé ses 
deux petits amis. Voilà , je crois , des preuves d'in- 
térêt, d'attachement, de joie et de sensibilité. 

Follette sent fort bien l'heure du repas arriver , 
et comme ce sont les trois époques du jour où 
elle est admise en pleine société, et qu'elle est 
très-sensible à celte faveur, elle la réclame dès 
le premier coup de la cloche en se présentant au 
treillage de son angar , où elle est en pleine li- 
berté. Elle manifeste son désir par un petit cri 
plaintif qui se change en murmure si on tarde 
à lui ouvrir, preuve incontestable d'une familia- 
rité volontaire. Cependant, quoique grondant 
fort, elle ne conserve aucun ressentiment, et sa 
colère s'évanouit aussitôt qu'on se présente pour 

G 3 



102 VOYAGES 

îa prendre; et loin de chercher à mordre, elle 
joue incontinent, et lèche son libérateur. A peine 
introduite dans la salle à manger dont elle a 
prestement fait le tour pour s'assurer des loca- 
lités, elle témoigne sa joie de se trouver en aussi 
bonne compagnie , premièrement à Carlin , son 
favori ; le caresse, l'excite, et en redoublant, sa 
gaieté semble lui reprocher cet abord glacial 
si peu digne de ses démonstrations amicales ; 
enfin , Carlin s'aniinant peu à peu , réfléchit en 
bâillant qu'il faut jouer aussi, se prête à tous 
les caprices de Follette, qui, se huchant sur son 
dos , se laisse ainsi promener , mais lui lèche les 
oreilles, ou lui cherche les puces pour se mettre 
au niveau de sa complaisance. (Tom. I er , pi. V.) 

Elle renouvelle ensuite connoissance avec les 
chats, pas aussi badins, et en reçoit le plus 
souvent des coups de griffes , qu'elle supporte 
sans se revancher. Un seul est son ami, et se 
plaît à mignarder avec elle , et faire assaut de 
gentillesses ; mais Follette , la trop aimable Fol- 
lette , de l'avis général , a toujours plus de 
grâces, plus de souplesse , plus de délicatesse , 
et jamais les culbutes forcées où le chat, toujours 
dans son caractère, cherche à blesser, ne son- 
geant plus qu'il joue. 

Répondant à la voix comme le chien, elle 
s' élance sur la table dès qu'on lui permet, 



D'UN NATURALISTE. io3 

et passe dans l'intervalle des plais avec une 
dextérité et une vitesse surprenante. Elle n'a 
point de réserve pour certains alimens ; elle 
mange de tout, mais elle affecte des préférences 
pour certains mets dont elle est très-friande. 
Par exemple , elle aime passionnément le laitage , 
surtout lorsqu'il est sucré. Le riz au lait , les 
crèmes au café , chocolat et autres , les crêpes , 
gaufres et sucreries en général. Un morceau 
de sucre lui étant présenté , on pourrait par 
ce moyen la faire suivre par-tout , et obtenir 
même des supplicationsparliculières. Lécher plus 
<ou moins doucement , annonce plus ou moins 
d'affection , plus ou moins de reconnoissance. 

Elle aime beaucoup le pain tendre en bou- 
lettes , les noix , les fruits , le fromage à la crème 
qu'elle lape surtout avec avidité ; la viande , le 
poisson , les sauces de toute espèce ; les légumes , 
comme haricots, épinards, cardons, salsilis et 
autres, lui sont bons, et satisfont son goût et son 
appétit. Elle mange des salades récemment assai- 
sonnées ou confites , telles que laitue, romaine, 
cresson, escarole, chicorée sauvage, céleri et 
autres; enfin elle est omnivore. 

Follette a un goût particulier pour la rhu- 
barbe ; il y en avoit sur une table , en infusion 
dans un pot à l'eau; elle s'élança d'abord avec 
empressement pour y introduire le museau, et 

G ; 



164 VOYAGES 

boire à même ; on la laissa faire pour s'assurer 
de ce caprice singulier: puis l'ayant repoussée , 
elle revint toujours j, la charge , remontant 
adroitement et avec célérité le nouet de linge 
qui la renfermoit , à l'aide de ses pattes de 
devant, se tenant, à l'exemple du singe , sur celles 
de derrière. On fut obligé de se fâcher pour 
l'empêcher d'être plus long - tems importune , 
et de lui montrer le fouet dont elle est fort 
craintive. 

Follette s'accommode très-bien de l'usage des 
trois services, elle mange peu , mais elle aime à 
goûter de tous les plais. Sautant d'une assiette à 
l'autre , elle rend une visite intéressée à chaque 
convive 3 et pour salut d'abord, elle le lèche 
afin d'être autorisée à choisir dans son assiette 
tout ce qui peut lui être agréable. Elle attire 
avec sa patte le morceau qu'elle a choisi , ou le 
mange tout bonnement sans le déplacer, et fait 
ensuite des culbutes pour payer son écot. 

Après le potage qu'elle lape fort lestement, 
elle mange ragoûts et entremets ; suce fort 
délicatement les petits os qu'elle finit par cro- 
quer , moudre et avaler. Quand on lui donne 
du raisin, elle en témoigne sa joie par mille 
gentillesses en le mangeant , gentillesses qu'on 
aime à fixer et à suivre des yeux , et qui n'ont 
point l'inconvénient de rencontrer la maussade 



D'U]S NATURALISTE. io5 

et hideuse figure du singe , imitateur par excel- 
lence. 

Follette est si bonne de caractère qu'elle se 
laisse retirer de la mâchoire le manger , même 
en trituration , par le grave Carlin qui bat en 
retraite et l'emporte très-phlegmatiquement , le 
tout sans rumeur de part et d'autre. Souvent 
même, devenue plus audacieuse, elle paie Carlin 
du même front , qui par représaille use envers 
elle de la même douceur. Quand elle n'est pas 
troublée dans sa mastication , elle s'en acquitte 
avec grâce, mâchant très-vite, et toujours aux 
écoules , non point tant par crainte que par une 
suite de son caractère vigilant et sensible. Si le 
mets est un de ceux qu'elle préfère , elle le 
prend sur un autre ton ; ce n'est plus cette dou- 
ceur d'habitude pour les alimens ordinaires , 
mais elle gronde d'un ton de colère, et a parfois 
un cri aigu et très -fort , sans méchanceté 
pourtant, quand bien même on voudroit lui 
ravir. Son intention n'est que de faire peur. 

Elle lape pour boire , parce qu'elle a la ba- 
biue ou lèvre inférieure moins longue que la 
supérieure. 

Un jour au dessert, elle nous donna la co- 
médie. Après avoir visité tous les plats , et en 
avoir mangé ce qui lui plaisait (car on la laisse 
agir à son aise), elle arriva à une assiettée de 



ïoG VOYAGES 

de noix ; comme elle en est très-friande , on critt 
qu'elle alloit en manger. Comment va-t-elle les 
casser, disoit l'un ; ce ne sera point en les frap- 
pant à terre ou avec une pierre , comme le singe, 
disoit l'autre ; elle trompa toutes les conjectures; 
et après avoir ôté une à une toutes ces noix , 
elle se coucha en boule dans l'assiette où elle 
resta plusieurs momens Lien tranquille , puis 
s'échappant en sursaut sans qu'on ait fait le 
moindre mouvement, on s'aperçut qu'elle avoit 
uriné dans ce nouveau berceau où son extrême 
propreté ne lui permettoit pas de rester plus 
îong-tems. 

Lorsqu'après les repas on veut la rentrer dans 
sa loge , elle prévoit cette contrariété , et cesse 
d'accourir à la voix qui l'appelle avec plus 
d'instance que de coutume; mais, afin d'inté- 
resser, l'action , on met Carlin à sa poursuite , 
qui , tout en jouant , parvient à la coiffer ; on 
va la prendre alors sans peine. La pauvre Follette 
désolée fait ses adieux à celui qui s'en empare , 
le lèche, et paroît toute confuse d'être éloignée 
de la société. Pressentant sa captivité prochaine , 
elle ne veut plus manger de ce qu'on lui offre, 
tant elle a le cœur gros , et tant elle aime la 
compagnie , et craint la solitude. A peine la 
porte de sa retraite est -elle ouverte , qu'elle 
s'élance des bras de celui qui la porte ; et court 



D'UN NATURALISTE. 107 

cacher sa honte clans son foin d'où elle ne repa- 
roît plus à ses yeux. Elle s'y recouvre si bien, 
qu'on ne peut plus retrouver le même trou qui 
lui a servi d'entrée , et quoiqu'inquiète par 
caractère , elle se laisse approcher , bercer dans 
ce foin , défiant au chercheur le plus habile 
d'être plus rusé qu'elle , et étonnée toujours 
d'être enfin découverte. Alors elle se reconnoîl 
vaincue , et se laisse prendre sans remuer. 

Il paroît que se mettre en boule , en se 
roulant sur elle et jouant avec sa queue, est 
un de ses grands amusemens , car on la voit 
presque toujours occupée à ces exercices , même 
lorsqu'elle est seule : elle entremêle alors avec 
ses pattes , linge , papier et tout ce qui se trouve 
auprès d'elle , a lin de se rendre invisible , ou- 
bliant que son mouvement la décèle toujours. 

Je l'ai examinée plusieurs fois dans sa loge, 
où je la voyois , soit dormir , ou jouer , ou se 
baigner , ce qui l'éloigné bien du caractère 
moral des chats. Elle fait des bonds très-vifs au- 
tour du vase qui contient l'eau, y trempe une 
patte , puis l'autre , enfin d'un saut la voilà 
dedans , d'un autre dehors , se secouant , et pre- 
nant mille élans plus gracieux les uns que les 
autres. 

A l'exemple du chat, elle joue avec la souris 



ïoS VOYAGES 

qu'elle a prise , mais n'est point aussi cuelle que ce 
tyran domestique qui lui donne raille morts 
par ses jeux perfides , en lui laissant et ravis- 
sant tour à tour l'espoir de la vie. Follette com- 
mence à lui appliquer le coup de dent , et 
nprès sa mort joue avec , comme elle le feroit 
de tout autre objet. Elle sait fort bien distin- 
guer un doigt qu'on lui présente d'un morceau 
de chair, car elle le lèche, le mâche douce- 
ment pour jouer et en faisant la bascule , mais 
ne mord jamais. 

La fouine, ainsi que le renard , marche le nés 
au vent; aussi distingue-t-elle , même avant 
d'être introduite dans le salon quand il y a un 
étranger parmi nous. Elle devient plus timide , 
et est alors plus avare de ses gentillesses ; car 
celte arrivée imprévue l'intrigue au point, dès 
son entrée dans l'appartement , de la faire tenir 
iong-tems debout , appuyée sur ses pattes de 
derrière, pour examiner le nouveau visage, en 
penchant l'oreille comme pour mieux fixer son 
attention, et ne perdre aucun des mouvemens 
de l'inconnu; bientôt elle reprend ses habitudes. 

Livrée à elle-même dans un corridor dont 
tous les appartemens étoient fermés, elle sut 
distinguer la porte de la maîtresse , gratta , e\ 
se plaignit jusqu'à ce qu'on lui eût ouvert: ce 



D'UN NATURALISTE. 109 
qui détermine une familiarité purement volon- 
1 taire , et nullement contrainte. 

Ce qui prouve qu'elle n'agit point matérielle- 
ment, et qu'elle sait fort bien distinguer les gens 
de la maison, c'est que dans un grand cercle de 
beaucoup de dames toutes parées, sa maîtresse 
s' étant cachée parmi la société, Follette ne fut 
pas un seul instant la dupe de cette supercherie 5 
elle alla droit à elle sans être appelée , redoubla 
ses caresses, lui annonçant que par-tout elle 
saliroit la reconnoître, et lui témoigner son atta- 
chement pour elle. En vain voulut- on par des 
déplacemens réitérés , par l'absence même de sa 
maîtresse, chercher à surprendre son instinct 
et le mettre en défaut, les déplacemens devenoient 
inutiles à la reconnoissance , et l'absence ne 
faisoit que lui causer de vives inquiétudes et la 
plus sèche froideur. Elle éloit taciturne, dé- 
pîoroit son malheur, tapie sous quelque fauteuil , 
et y restoit constamment jusqu'au retour de 
l'être qu'elle chérissoit. Sa présence ranimant 
à l'instant sa gaieté et sa confiance , elle sortoit 
de son état taciturne pour aller témoigner à sa 
maîtresse sa joie de la voir de retour. 

Follette aime beaucoup à se tenir sur la tête 
de ses privilégiés , elle y reste immobile quelques 
ânstans , avant la forme d'un casque dont sa 



iro VOYAGES 

queue forme îa crinière. Elle passe ainsi d'une 
tête à l'autre, etlorsqu'elle est vis-à-vis le cordon 
de la sonnette , elle s'élance; et quoique sus- 
pendu et très- petit, elle se retient au gland. 
Le son une fois produit, lui causant proba- 
blement quelque plaisir , elle s'y laisse pendre 
et fait autour du cordon vingt tours de passe- 
passe pour occasionner de nouvelles secousses, 
et produire de nouveaux sons. 

Follette quitte bientôt ce genre d'amusement, 
et grimpe en un clin d'œil au plus haut des 
jalousies , d'où elle redescend avec la plus grande 
adresse. Quelquefois de l'endroit le plus élevé 
elle se plaît, à la manière des chats, à se laisser 
tomber sur ses pattes, par un mouvement spon- 
tané qui fait prendre à son corps le centre de 
gravité. 

Sa souplesse est telle qu'elle forme aisément 
un nœud de son corps. Elle se moule plusieurs 
fois autour des barreaux d'une chaise, avec une 
telle promptitude que l'œil peut à peine suivre 
ses mouvemens. D'autre fois, diversifiant son 
exercice pour nous le rendre plus agréable , elle 
écarte les jambes, et cache sa tète sous sa queue 
qui la recouvre , de manière à faire croire que 
c'est une boule. Au moindre bruit elle change 
tout à coup de position, et se trouve subitement 
sur ses pattes. Alors qu'elle est ainsi disposée à 



D'UN NATURALISTE. in 

folâtrer , elle provoque , et agace les animaux 
quand ils ne veulent pas jouer , saute , repasse 
dessus les chats, les chiens, jusqu'à ce qu'au 
moins ils donnent signe de joie ou de mécon- 
tentement. Elle ne se rebute pas , et tâche par de 
plus douces caresses, en léchant par exemple, de 
les intéresser en sa faveur. 

Soit curiosité, soit un hasard qui produisit ce 
mouvement, un jour qu'elle trouva le forte- 
piano ouvert, elle toucha plusieurs notes , et 
sautant à chacun des sons , elle se plut à faire ce 
petit manège assez de tems pour faire croire 
qu'elle y prenoit plaisir. Une corde vint à casser , 
elle fit un bond très-haut , mais sans s'effrayer. 
Elle voulut seulement chercher à découvrir la 
cause de ce bruit imprévu. Elle gratloit avec ses 
pattes sur la table, mais avec tant de vitesse que 
craignant pour le poli de l'acajou , et jugeant les 
résultats de l'expérience de Follette trop discrets 
pour nous , on prit la liberté de l'envoyer jouer 
plus loin. Elle revint aussitôt ; mais , pour la 
détourner de ce projet, on lui présenta un mor- 
ceau de sucre qui mit fin à ses observations. 

Sa conduite humble et douce envers un do- 
mestique chargé du soin de lever les ordures 
qu'elle fait toujours dans la même place, et qui, 
suivant l'usage , commençoit à s'en lasser , et lu 



ïi2 VOYAGES 

traitoit durement , nous fit voir qu'elle n'est pas 
rancuneuse. Elle le reconnoissoit de préférence , 
sautoit sur ses épaules dès qu'il approchoit , 
grondoit seulement un peu lorsqu'il sembloit 
■vouloir la prendre , ne se rappelant que trop de 
ses étreintes cruelles ; puis oubliant le mal passé , 
elle le léchoit pour le désarmer et distraire sa 
mauvaise humeur. Elle se laisse par lui sus- 
pendre par la queue , et balancer , puis re- 
monte d'une secousse autour de son bras , en 
jouant avec lui. 

]Xous la vîmes un jour dans une cruelle per- 
plexité : j'allois partir pour la chasse aux bois ; 
d'autres chiens courans que les miens entrant 
subitement , et apercevant Follette , qu'ils n'a- 
voient jamais vue, s'élancent en donnant de la 
voix ; mais celle-ci rusée et prudente se préci- 
pite sous le poêle où elle se tapit, sans craindre 
leur fureur : nous eûmes le tems de les mettre 
en lesse , et de les faire retirer. La pauvre petite 
Follette sortit bientôt de son repaire , et , à sa 
manière accoutumée , vint par ses caresses re- 
doublées annoncer combien elle nous avoit 
d'obligation de l'avoir échappée à un danger 
aussi éminent. Son cœur battoit encore. 

On voit , par ces faits historiques , que les 
affections sauvages de la fouine, mitigées par 

ce 



D'UN NATURALISTE. n3 

l'éducation , la rendent très -susceptible d'ap- 
privoisement. Quelle différence de Follette po- 
licée , ou de Follette primitivement sauvage ! 
Inquiète et méfiante , on tente en vain , dans 
ce dernier cas, de la surprendre même à l'affût, 
pour peu qu'elle entende respirer. 

Nous n'avons remarqué chez Follette , lors- 
qu'elle joue avec des animaux de sexe différent, 
aucun signe de prurit; et dans sa pétulance ac- 
tive, même au milieu de ses plus vives caresses, 
elle ne se permet aucun acte de lubricité. 

J'ai dit plus haut que Follette , à la vue d'un 
cire d'un sexe différent, n'éprouvoit aucun désir, 
ou du moins qu'elle n'en manifestoit point 
l'impression , parce qu'encore trop jeune , elle 
n'avoit pas éprouvé les besoins de la nature dans 
les titillations du rut 5 mais l'expérience m' ayant 
convaincu que Follette étoit un très-beau et bon 
mâle, je m'appliquai à le suivre dans tous ses 
mouvemens, et à l'étudier dans les progrès de sa 
première passion. Un jour donc que nous étions 
à table, c'étoit vers le 18 mars, une femme de 
chambre qui probablement étoit dans un tems 
critique ou autrement, vint à passer dans la 
salle à manger ; Follette la suivit à la piste, jusqu'à 
ce qu'elle eut ouvert la porte du corridor qui 
conduisoit à l'appartement où elle avoit affaire. 
Tome I. H 



u4 VOYAGES 

Elle se dégagcok des caresses multipliées de 
l'amoureux persécuteur, et, l'ôtant de dessus 
son épaule, elle voulut le jeter dans la salle pour 
se dérober à son importunité ; mais elle n'eut 
pas Je lems de fermer la porte , que Follette s'est 
élancé sous ses jupons, et, sans la mordre, ne veut 
plus la quitter : la femme de chambre interdite 
Veut repousser l'indiscret d'une main trop 
hardie, puisque se voyant rebuté, il la mordit 
à plusieurs reprises, tellement enfin que mon 
père, qui voulut lui faire lâcher prise , fut mordu 
lui-même d'une manière très -sérieuse. Que 
faire? Le sang ruisseloit et crioit vengeance; 
mais le souvenir du caractère de Follette parloit 
encore en sa faveur , et appaisoit les murmures 
des autres domestiques accourus au bruit pour 
porter des secours à la femme de chambre , qui 
s'étoit évanouie. Sa vie lui fut accordée , aux 
conditions de le priver de la cause de sa fureur; 
ce qui fut exécuté le lendemain sans que l'animal 
poussât un cri, s'ctant laissé prendre, et n'ayant 
pas même cherché à se venger contre ses muti- 
îateurs. Trois jours s'étoient écoulés, que Follette 
tapie dans un coin refusoit la nourriture , et 
n'osoit plus reparoître en cet état; on Faccusoit 
d'avance d'être devenue farouche. Follette fa- 
rouche ! . . . quel injuste soupçon ! Enfin elle 



D'UN NATURALISTE. n5 
sortit de prison, mais si honteuse, qu'elle avoit 
perdu son enjouement, et marchoit devant nous 
en traînant lentement sa queue. Elle répara et 
lit oublier son escapade en se montrant bien 
plus familière et plus propre , s'élant corrigée 
enfin de tous ses défauts , au point qu'actuel- 
lement, sans qu'il soit besoin de la tenir en lieu 
clos, et d'aller la chercher aux heures de repas , 
on lui ouvre seulement la porte de sa cabane. 
Elle fait le tour de la cour , traverse un corridor 
pour arriver à la salle à manger, et reprend la 
même route lorsqu'il s'agit de lui donner congé, 
sans qu'il soit besoin de lui assurer un con- 
ducteur. Enfin elle est parvenue à un degré de 
domesticité complet. 

L'aimable Follette, comme on le voit, a trouvé 
en moi, à qui on eut la barbarie de la sacrifier 
pour la peindre et la disséquer ensuite , un 
panégyriste zélé; mais ses mœurs adoucies, son 
instinct développé sans contrainte , la rendoienï 
digne d'être observée et connue ; je ne me repens 
donc point d'en avoir fait l'apologie , et de lui 
avoir conservé la vie. 

Je m'arrête cependant à ces détails, ne pou- 
vant pas prévoir des particularités sans cesse 
renaissantes. Le plus sincère éloge qu'on puisse 
faire de son amabilité , est d'assurer que plu- 

H a 



n6 VOYAGES, etc. 

sieurs personnes d'une fortune très- ordinaire 
n'ont pas craint de nous en offrir vingt-cinq et 
même trente louis , briguant les agrémens tou- 
jours nouveaux de sa société récréative. 

C'est assez m' occuper de Follette, et craignant 
qu'un plus long récit cesse d'intéresser le lec- 
teur , je vais parler de la culture du Safran. 



CULTURE 



DU SAFRAN 



DU GATINAIS. 



AVANT-PROPOS. 



J 



e travaillons à mon Traité des Plantes 
usuelles de Saint-Domingue, lorsqu'un 
zélé partisan de l'agriculture m'observa 
qu'il n'y avoit rien de complet sur l'His- 
toire naturelle du Safran, et que toutes 
les instructions publiées sur sa nature, 
sa culture et son utilité , étoient dissé- 
minées dans divers Ouvrages qui n'étoient 
point à la portée de tout le monde. Sur 
l'avis pressant que cet Agronome me 
donna de rassembler les matériaux 
épars dans les Ecrits immortels de 
Duhamel, et autres Auteurs qui ont 
traité cette plante bulbeuse ., de réunir 
tout ce qui en a été dit, d'y ajouter 
mes observations particulières, et sur- 
tout des planches caractéristiques que 

H \ 



Isa AVANT-PROPOS. 

laissent à désirer les Ouvrages cités , 
et qui pourtant servent de complément 
à l'Histoire naturelle du Safran, je me 
mis de suite à l'œuvre , et j'ai fait mon 
possible pour que mon Code des Sa- 
franiers instruise suffisamment ceux qui 
auront à le consulter. 

Monsieur Pieyre, Préfet du départe- 
ment du Loiret , lieu de ma résidence , 
et où cette plante précieuse entretient 
un commerce considérable , M r . Pieyre , 
ami des arts, et protecteur de tout ce 
qui peut contribuer au bien de ses 
Administrés, eut la bonté de sourire 
à mon travail, et m'engagea à ne point 
laisser en porte-feuille un manuscrit 
intéressant pour les Agriculteurs, et à 
ne pas me réserver exclusivement l'a- 
vantage d'un Manuel dont la publicité 
pouvoit devenir d'une utilité générale. 

Quelle fut ma satisfaction après ce 



AYANT-PROPOS. iai 
premier suffrage, lorsqu'ayant eu l'hon- 
neur de le soumettre aux lumières de 
l'illustre Lacépède , je reçus une nou- 
velle approbation de sa modestie en- 
courageante, avec conseil de le sou- 
mettre à la sanction impartiale de l'Ins- 
titut national , centre et foyer des con- 
noissances humaines; même indulgence 
pour mon travail de la part des Com- 
missaires chargés de l'examiner, et d'en 
faire le rapport à la Classe des sciences 
physiques et mathématiques , lesquels 
s'expriment ainsi : 

« Nous devons à La Rochefoucault , 
)> Duhamel et Lataille-Desessarts , la 
)) connoissance des procédés employés 
» en France pour cultiver, récolter et 
;» dessécher le Safran, article, comme 
» on sait, d'une assez grande impor- 
)> tance dans la balance de notre com- 
)> merce. 



122 AVANT -PROPOS. 

)) M r . Descourlilz, qui habite le canton 
)) où on cultive le plus le Safran, vous 
» a remis sur sa culture un Mémoire 
)> accompagné de planches, dont vous 
avez désiré que nous prissions con- 
noissance. Ce Mémoire est rédigé 
avec ordre et clarté, et il satisfait à 
ce qu'on désire de savoir sur son 
» objet, etc. » 

Dès ce moment je ne balançai plus à 
publier mon Mémoire , et ma timide in- 
certitude prenant le caractère d'une ré- 
solution fondée, je me décidai à l'offrir 
au Public, sous les auspices de M r . Pieyre, 
Préfet de mon département, qui voulut 
bien me faire l'honneur d'en accepter 
la dédicace, 



CULTURE 

DU SAFRAN 

DU GATINAIS (i). 



dées générales. La propagation de la culture 
du Safran depuis quelques années, mérite l'atten- 
tion des spéculateurs. 11 n'est point un agricul- 
teur journalier, dans le Gatinais surtout, qui ne 
fasse des sacrifices pécuniaires et manuels pour 
tirer l'essence des soins exigeans que demande 
la culture de cette plante lucrative. L'homme 
aisé et propriétaire y consacre une portion de 
son terrain ; et l'indigent, dans l'espoir de soulager 
son état de misère , se prive , économise et afferme 
à un prix considérable les terres propres à ce 
genre de culture. 11 est bientôt au niveau de ses 
affaires , par l'avantage qu'il en retire. 

(i) J'avois dédié ce Traité au Préfet du départe- 
ment où est située la terre de mon père , lorsque 
des circonstances m'obligèrent de réunir tous mes 
manuscrits au journal de mes voyages. Je prie donc, 
ce magistrat de vouloir bien trouver ici l'expression 
de mes regrets et de ma reconnoissance. 



124 VOYAGES 

Cette culture , qui ne peut avoir lieu en grand 
parce qu'eîle exige beaucoup de bras, est parti- 
culièrement en vigueur dans les pays peuplés; 
elle ne peut donc être tentée avantageusement 
que par des pères de famille laborieux, qui 
trouvent à occuper d'une manière utile tous les 
individus qui la composent; car eïîe assujétit 
à des détails minutieux , seuls possibles à celui 
qui y trouve un intérêt personnel : c'est assez 
faire connoître que l'habitant bourgeois doit 
exclure de sesprojels cette importante spéculation 
qui lui deviendroit trop dispendieuse. 

Le célèbre Duhamel , dans ses Elémens d'agri- 
culture, entre dans beaucoup de détails sur la 
culture de cette plante bulbeuse; mais des ob- 
servations particulières tant sur la nature de 
l'oignon, que sur l'utilité et l'inconvénient de le 
perpétuer; d'un autre côté, la facilité où j'étois, 
en suivant dans le Gatinais les travaux des jour- 
naliers , d'ajouter au mémoire des dessins pour 
ne rien laisser à désirer au lecteur; toutes ces 
considérations m'ont déterminé à suivre les 
traces d'un aussi bon modèle, et à recueillir 
api es lui les particularités échappées à la rapidité 
du vol de ce savant observateur. Quelques 
réflexions politiques furent également un des 
points qui m'y décidèrent. 

Je vais suivre dans son plan, Duhamel. Pline, 



D'UN NATURALISTE, i^ 

dit- il, fait mention du Safran d'Afrique, de celui 
de Sicile , de celui d'Asie ; mais il ignoroit encore 
la culture de celui des Gaules. 

La Rochefoucault, qui a écrit au siècle dernier 
sur le Safran cultivé dans l'Augoumois, dit qu'il 
y en avoit peu dans cette province avant i520; 
mais que les habitans déjà reconnoissoient tout 
l'avantage de sa culture , d'après le produit lu- 
cratif des récoltes des bonnes années, qui pay oient 
largement la valeur du fonds de la terre. 

Importation du Safran dans le Gatinais. 
Si l'on en croit nos vieillards du Gatinais , le 
Safran y a été transporté, et sa culture tentée par 
un seigneur de Boines, qui l'apporta d'Avignon. 
Quoi qu'il en soit, ils conviennent unanimement 
que sa culture y est recherchée de mémoire 
d'homme. Elle y faisoit de sensibles progrès 
depuis la destruction du gibier, malgré la pénurie 
de bras ; mais ce produit avantageux cessera 
bientôt de l'être autant, si, comme autrefois, les 
safraniers sont obligés d'entourer leur terrain, 
puisqu'à cette époque les échalas sont, indépen- 
damment d'un prix exorbitant, d'un entretien 
dispendieux. Est-ce un mal pour l'intérêt des 
autres cultures?... Pourtant le seul désavantage 
de celle du Safran, est qu'elle détourne beau- 
coup de bras 5 ce qui nécessairement fait un 



126 VOYAGES 

déficit en raison de la pénurie dans laquelle on 

s'en trouve. 

Le Safran du Gatinais est estimé supérieur à 

ceî ni duLangnedoCjduPoit ou, d'Angleterre, d' Al- 
lemagne , d'Italie, et même de la Normandie , etc. 
Aussi les négocians en ce genre ont-ils soin de 
mêler avec lui celui d'une qualité inférieure, qui 
s'empreint bientôt de son odeur pénétrante, et le 
décharge du réhaut de sa couleur. Cette supério- 
rité paroîtroit venir de ce qu'on ne fume point 
dans le Gatinais les terres à Safran. 

Description nu Safran. Je transcris ici la des- 
cription de Duhamel, qui ne peut être faite plus 
exactement. 

Mathiole , dit-il , a nommé cette plante crocum; 
Jean Bauhin et Dodonée Tout appelée crocus ; 
Garpar Bauhin, dans son Pinax, et Tournefort 
Font appelée crocus sativus y enfin Park , et Ray 
dans son Histoire des plantes , lui ont donné le 
nom de crocus sativus autumnaïis. Cette 
plante, ainsi que ses pistils desséchés , sont connus 
en français, sous le nom de Safran. C'est celui 
prescrit dans les Dispensaires de médecine, et 
tant recherché par les habitans du Nord. 

Le Safran ( planche VI ) est une plante 
bulbeuse. Sa bulbe ou oignon est solide et 
charnue. Celles qui sont bien formées ont en- 



tf.Z,. f>.j*- 




i Maladie duTansset . 2 le Fausset . 3 la]V[oii: 4 , Sclerote desSairaus . 



D'UN NATURALISTE. ii 7 

vif on , non point seulement un pouce de diamètre 
sur un pouce et demi de hauteur, comme dit 
Duhamel, mais au moins le double. Elle est 
aplatie en dessous et en dessus; on y voit un 
enfoncement à peu près semblable à celui où est 
placée la queue d'une pomme. (Planche IX, 
tig. i ère ). 

La substance de cet oignon est recouverte de 
plusieurs enveloppes sèches, de couleur fauve, 
ibrmées par un nombre de filamens posés paral- 
lèlement les uns aux autres : ces enveloppes se 
nomment la robe de Voignon. (Planche YI, b). 
Dans une cavité qui est au milieu , et à la 
partie supérieure de l'oignon ( planche IX , 
fig. v, ««) , on aperçoit une, deux ou trois 
pyramides de couleur fauve et brillante (pi. ÏX, 
tig. iv, aa) ; et sur les côtés du même oignon , 
on en voit encore de plus petites (planche IX , 
fig. iv , bb) : c'est de ces endroits qu'on peut 
regarder comme des boutons , qu'on voit sortir 
les feuilles , les fleurs , et même les caïeux ; et 
quand on enlève les enveloppes coniques (pi. IX , 
fig. iv, c) qui forment ces boutons , on aperçoit 
un mamelon de même figure , qui , étant coupé 
suivant sa longueur , paroît être un petit oignon 
contenu dans le gros, et qui renferme les ru- 
dimeus de la plante. (Planche IX, fig. vu, aa). 
Le corps de ia bulbe (pi. IX, fig. vi et yii) 



128 VOYAGES 

coupé en différens sens , paroît être d'une subs- 
tance uniforme , et assez semblable à la chair 
dune pomme. 

Dans le mois de septembre , quand les pluies 
d'automne commencent à humecter la terre , 
sortent les racines de la base de la bulbe 
(planche VI , dd) ; les mamelons, dont je viens 
de parler , s'alongent , et la fleur commence à 
se dégager de la robe ou des enveloppes de 
l'oignon. (Planche IX, fig. n). 

Le bouton de la fleur enveloppé d'une coiffe 
mince formée de plu sieurs membranes (pi. VI , ee), 
et porté sur un pédicule , s'élève pour gagner la 
superficie de la terre ; à mesure que le pédicule 
s'alonge, ce boulon se dégage de sa coiffe , et se 
montre sous la forme d'un corps ovale (pi. IX, 
fig. 11) , long d'un pouce et demi ou deux pouces, 
dont le diamètre est de cinq à six lignes ; il est 
supporté comme sur un pédicule par un tuyau 
(planche VI, f) qui a au plus une ligne de 
diamètre. Ce tuyau est la partie inférieure de la 
fleur , et celte fleur s'élève au dessus du terrain 
d'environ deux pouces. 

Cette partie fistuleuse de la fleur s'évase con- 
sidérablement par le haut , où elle se divise en 
six grandes parties qui étant rassemblées forment 
le boulon ( planche VI ,g ) dont nous avons 
parlé. Elles se séparent ensuite les unes des 

autres 







n 



Progression de 1 épanouissement dos rieurs du Safraï] 



/y. 



<< i. j- 




\j 



Analyse du Sairail demi-GrandeurnatureUe 



D'UN NATURALISTE. 109 
autres (h), elles s'écartent, et quand la fleur 
est épanouie (i et k) 9 chaque découpure (II II) 
paroît un grand pétale ovale , de sorte que cette 
fleur ressemble alors à une petite tulipe fort 
pointue par le bas. Comme la couleur de cette 
fleur est d'un gris de lin violet fort tendre , les 
champs qui en sont garnis sont agréables à la 
vue. Souvent la fleur est bessonne , et porte 
alors dix et même douze pétales , et le nombre 
des stigmates , qui augmente en même propor- 
tion, a quatre , cinq et jusqu'à six flèches. 

Trois de ces découpures sont un peu plus 
grandes que les trois autres 9 elles ont environ 
deux pouces de longueur , sur un pouce de 
largeur : on aperçoit dans l'intérieur de la 
fleur , des élammes ( planche VU , bbb) qui 
prennent leur origine des découpures de la 
fleur ; ces étamines sont composées d'un filet 
blanchâtre qui porte un sommet long de cinq 
à six lignes , formé de deux capsules qui , en 
s'ouvrant suivant leur longueur, répandent une 
poussière d'un jaune très-vif. 

Le pistil ( planche VII , a ) est composé d'un 
embryon (c) sur lequel repose la fleur : il est 
ovale , et a environ un demi-pouce de longueur 5 
il est supporté par un filet qui part de la bulbe 
même, et qui enfile toute la longueur du pédi- 
cule (d) qui est fisluleux. Cet embryon qui est 
Tome I. I 



i3o VOYAGES 

d'une Forme triangulaire, devient, quand laflenr 
est passée , une capsule à trois loges qui renfer- 
ment plusieurs semences rondes : le style qui est 
unique, enfile la partie étroite de la fleur (f) , et 
quand il "s'est élevé dans le disque de quatre à 
cinq lignes, il se divise en trois grands stig- 
mates de quinze à dix-huit lignes de longueur. 
( Planche VII , g). Le style (a) est blanc , les stig- 
mates sont d'un rouge vif et brillant; ils sont assez 
longs pour excéder un peu les échancrures du 
pétale. Us sont plus menus à leur origine que 
vers leur extrémité où l'on remarque des canne- 
lures assez fines. On verra dans la suite que ce 
sont ces stigmates qui fournissent seuls la partie 
vraiment utile du Safran. 

Si l'on arrache un oignon dans le teins de la 
fleur, on voit les feuilles de cette plante depuis 
le nombre de deux jusqu'à huit (planche VI, 
771 77i , et planche IX , figure n , b ) qui sont ren- 
fermées par les mêmes enveloppes que la fleur. 
( Planche VI, <?, et planche IX, c) . Elles sont très- 
étroites , pointues , glabres , d'un vert foncé , et ont 
dans toute leur longueur de dessus une ligne 
blanchâtre. Peu de tems après que la fleur est 
passée, ces feuilles sortent de terre (pi. \1II)j 
elles sont à la fin de l'hiver , période de leur 
accroissement , longues d'un ou deux pieds. 
Elles représentent une espèce de petite gouttière $ 



P/. r: 



y.i p. 




hiltiplication des Oignons .pendant les (rois année: 



D'UN NATURALISTE. i3i 
car elles sont creusées en dessus, et elles forment 
en dessous une arête. La partie des feuilles 
qui est en terre, est jaunâtre; celle qui est hors 
de terre est d'un vert éclatant , de sorte que les 
champs de Safran paroissent pendant tout l'hiver 
couverts d'une très-belle verdure. Ces feuilles 
jaunissent au printems , et peu à peu elles se 
dessèchent : on les arrache alors; el, pendant 
tout l'été, les champs de Safran que l'on voit 
bien cultivés, semblent être dénués de toule 
végétation. 

Les petits mamelons de la troisième année 
( planche VIII, a ù.) attachés dessus les oignons 
de la seconde (bb), eux-mêmes végétant des 
débris de l'oignon épuisé de la première année (c) , 
et qui ont donné naissance aux rieurs et aux 
feuilles , grossissent peu à peu pendant l'hiver : 
l'oignon qui les porte se fane , se dessèche , et 
devient aride à mesure que les nouvelles bulbes 
font des progrès ( planche VIII ,c); de sorte 
qu'au printems on trouve deux , trois ou quatre 
nouveaux oignons implantés sur les débris de 
l'ancien, qui est presqu' anéanti. C'est par rap- 
port à cette multiplication qu'on est obligé de 
trois en trois années de relever les oignons pour 
les diviser. 

On voit, parce qui vient d'être dit, qu'on 

1 2 



i3a VOYAGES 

peut établir pour le caractère du Safran, d'avoir, 
en place de calice , une coiffe membraneuse 
composée d'une seule pièce. Le pétale est unique 5 
par le bas il forme un tuyau menu qui se divise 
à son extrémité en six grands segmens ovales. 
On aperçoit dans l'intérieur trois grandes éta- 
mines qui prennent leur origine du pétale , et 
qui sont beaucoup plus courtes que les décou- 
pures du pétale. Ces étainines sont formées de 
filets menus et de sommets composés de deux 
capsules longues, dans lesquelles la poussière 
fécondante est renfermée. 

Le pistil est formé d'un embryon oblong , 
d'un style filamenteux qui s'élève à la hauteur 
desétamines, et de trois stigmates plus larges 
par leur extrémité que par la base, et striés sui- 
vant leur longueur. 

L'embryon devient une capsule à trois loges, 
qui renferme plusieurs semences arrondies. 

(N°. 1). 

Or toute l'analyse du Safran d'après le cheva- 
lier Lamark , dans sa Flore française , se réduit à 
faire connoîlre qu'il a les fleurs distinctes, dis- 
jointes, bissexuelles , pétalées; que son ovaire est 
sous la corolle; que la corolle en est polypétale, 
composée de six pétales; que la fleur a trois éta- 
mincs , que la corolle est régulière et symé- 



PI A 



tr. i p. ±33 




i Le Colchique .ji , Sa fâur d& aranileur nœfari'ffe . 3.1a Cartliiuue 



D'UN NATURALISTE. i33 

trique, que les trois stigmates sont grêles, roulés 
et qui ne recouvrent point les étamines (*). 

Culture du Safran. Je reprends mon récit. 

Terrain qui lui est propre. Les terres fines, 
meubles ou glaiseuses; lesgrouettes noires, sur- 
tout épierrées , sont celles les plus convenables à 
la végétation du Safran , qui ne se plaît pas dans 
les terres trop fortes , dans les sables ni dans les 
terrains humides. 11 lui faut de huit à neuf pouces 
de fond. Il pullule plus avantageusement dans 
une terre noire, légère où les oignons plus gros 
que partout ailleurs ont jusqu'à deux pouces de 

(*) La différence qui existe entre le Safran , et le 
colchique d'automne qui lui est comparable pour la 
forme extérieure (planche XI), se réduit aux carac- 
tères génériques suivans : fleur liiiacée, ayant un seul 
ovaire chargé de trois styles, la corolle fort longue, 
dont le tube nait immédiatement de la racine ; une 
tige plaie, comprimée et striée dans sa longueur ; un 
spath d'où s'échappent deux et quelquefois trois tiges ; 
chaque fleur composée de trois pistils distincts et 
non réunis , terminés par trois stigmates peu apparens , 
et de six étamines , en quoi le colchique diffère du 
Safran qui n'en est pourvu que de trois. Celte plante 
qui fleurit en automne avant son feuillage, qui ne 
paroît qu'au printems suivant, au nombre de quatre 
feuilles semblables à celles du lis blanc , se trouve 
dans les prés; on l'appelle dans le G aimais ai lie au t 
et dans d'autres endroits mort aux chiens. 

I 3 



PI 



Y . 




m \ 




■V .?ïi 



ï\ o 



■■>.../ 




SSv 



*&**fm^ 



})-n: 



*m 




AnLabse des Oignons . 3 .le Tacon . 2 ■ Fleur sortant de la terre 



D'UN NATURALISTE. i35 

les oignons gelèrent, et leur multiplication n'of- 
frit aucun avantage; en sorte que, pour réparer 
cette perte considérable, on eut beaucoup da 
peine à trouver de quoi replanter. ( ]N°. 3 ). 

Préparation de la terre. On donne trois 
façons à la terre qu'on destine au Safran. On se 
sert de houes ou de mares, d'après les usages 
des différens pays; on laboure, ou plutôt ou 
fouette la terre jusqu'à neuf à dix ponces de pro- 
fondeur, de manière à la rendre plus poreuse 
que le terrain qui l'environne, dont elle dépasse 
de beaucoup le niveau. On a soin de la rendre 
pour ainsi dire grumeleuse, et même pulvéru- 
lente , à force de l'épierrer et de l'émotter. Ce 
n'est pas que de petites pierres , jusque de la 
grosseur d'une noix, nuiroient prodigieusement 
à la sortie de la lige du Safran , puisque la force 
végétative lui en fait souvent déranger de beau- 
coup plus fortes , mais ce sont des efforts inutiles 
qu'on a soin de lui épargner. Une motte lui fait 
beaucoup plus de tort en ce qu'elle est plus divi- 
sible, et qu'elle adhère à ses parties latérales. 

Epoque des labours. La première façon qu*"on 
appelle hiverner ou le murage , suivant les 
pays, se donne depuis la Saint-André, la Saint- 
Marlin jusqu'à ISoël. 

i k 



i36 VOYAGES 

La seconde façon qu'on appelle biner oti 
rafraîchir les terres, dans tout le mois d'avril, ou 
au plus tard dans le commencement de mai. 

La troisième façon qu'on nomme recouler ou 
rebiner , se donne à la veille du plantage (jN°. 5). 

Le plantage a lieu de la mi-juillet jusqu'au 
8 septembre, d'après les dispositions plus ou 
moins favorables de la saison. On ne fume point 
la terre en Gatinais, comme dans l'Angoumois, 
avec le fumier pourri de brebis, bœufs et che- 
vaux, n'excluant que celui de porcs 5 mais, lors- 
que le terrain est une fois préparé et planté, il 
est piqué aux quatre coins de défenses ou brandies 
d'épines qui servent à indiquer qu'on doit s'abs- 
tenir de marcher dessus, ne connoissant point, 
avant la sortie des fleurs, la direction dessillons 
parallèles dont l'intervalle sert aux saframers à 
à poser leurs pieds pendant la cueillette. 

Lors donc que la terre est bien ameublie et 
bien disposée par trois bons labours, on plante 
les oignons comme il suit : le cultivateur ouvre 
sur une des rives du terrain, une tranchée ou 
sillon de sept pouces de profondeur dans toute 
la longueur du champ ; une femme ou enfant le 
suit, et range à mesure au fond de la tranchée , 
les oignons sur leur base, à un pouce les uns des 
autres. Au bout du ravage le marcur en ouvre 
ïm autre à six pouces de distance, et jette à 



D'UN NATURALISTE. i3 7 

mesure la terre du second sillon , pour combler le 
premier , et recouvrir les oignons qui se trouvent 
alors sous six pouces de terre. La grande habi- 
tude des safraniers dans la direction de cet ou- 
vrage, fait qu'ils ne se servent jamais de cordeau 
pour la plantation , et cependant les raies se 
trouvent toutes régulièrement parallèles; ce qui 
donne un très-joli coup d'œil à l'époque de la 
sortie des fleurs. 

Des cultivateurs plantent leur Safran aussitôt 
qu'il est arraché , et croyent devoir à cette pra- 
tique une plus belle floraison : d'autres qui ont 
arraché les oignons en juillet ne les replantent 
qu'en septembre , parce qu'ils prétendent qu'étant 
ainsi desséchés, ils sont moins sujets à se pourrir. 
Comme nous ne voyons point , dit Duhamel , 
pourquoi les oignons pourriroient plutôt la pre- 
mière année qu'on les met en terre que la seconde 
et la troisième, nous inclinerions pour la pra- 
tique des premiers. Cette réflexion est toute 
naturelle , et des safraniers versés dans cette 
culture, que j'ai questionné sur ce point , sont 
pleinement de l'avis de Duhamel, d'après leurs 
remarques dont ils m'ont fait part. (IS°. 6). 

Préparation des oignons. Les uns ne dé- 
robent point le Safran ; d'autres dépouillent 
l'oignon de cette enveloppe au moins inutile , 
parce qu'alors ils sont plus à même de découvrir 



i38 VOYAGES 

îa mort ou carie, de l'extirper dans les moins 
gangrenés , et de rejeter ceux sans remède , 
bien faits pour désoler une plantation en com- 
muniquant à leurs voisins cette maladie pesti- 
lentielle. 

Quoique La Rochefoucaullsoitd'avisdecliviser 
les gros oignons en autant de caïeux qui s'y 
rencontrent pour multiplier le nombre , néan- 
moins on n'obtient par cette méthode aban- 
donnée, cette pratique délaissée, que des rejetons 
imparfaits; et Ton préfère en général une petite 
quantité d'oignons , bons , parfaits et bien 
constitués, à une plus grande d'une qualité 
médiocre et inférieure. 

Développement des oignons. Un lems calme , 
serein et sans pluie, développe de l'oignon du 
Safran des racines en assez grand nombre ; et 
dès que les premières pluies d'automne ont 
pénétré la terre , on voit bientôt poindre îa fleur. 
On donne alors , entre les sillons , une légère 
façon de deux pouces au plus de profondeur , 
évitant bien de couper les fleurs naissantes avec 
la houe ou la mare. 

Floraison. C'est vers les premiers jours 
d'octobre , époque d'une grande surveillance 
parmi les safraniers , que les fleurs sortent de 
terre. Les bras sont tous en activité pour les 



D'UIN NATURALISTE. 189 

recueillir, et ne leur point donner le tems de 
trop s'évaporer. Le développement s'opère 
quelquefois si subitement, que celui qui vient 
de passer dans un sillon n'est point arrivé au 
bout de la pièce , qu'il est obligé de parcourir 
de nouveau les mêmes raies pour y cueillir les 
fleurs écloses depuis son passage. (JN°. 7). 

Les feuilles (planche VIII, eeee) paroissent 
après la floraison, et recouvrent la terre, pen- 
dant l'hiver , d'un tapis vert qui plaît à la vue , 
et qui devient le gîte des lièvres si la safranière 
n'est point entourée. C'est alors qu'ils font beau- 
coup de dommages , car leur dent meurtrière 
suspend la végétation , et empêche le dévelop- 
pement de l'oignon. 

Animaux nuisibles. Les lièvres et les lapins 
ne sont pas les seuls animaux à craindre ; les 
taupes qui fouillent des souterrains , les rendent 
praticables aux rats, mulots et souris, qui sont 
très -friands des oignons 5 c'est pourquoi les 
safranières situées près des maisons sont le plus 
souvent endommagées. 

Ce feuillage éteint sa verdeur sous l'influence 
du soleil du prinlems ; c'est alors , vers la fin 
Je mai, qu'on l'arrache pour le faire sécher, 
et le donner l'hiver suivant aux vaches qui en 
sont fort friandes. Ces feuilles cèdent facilement 



ï4o VOYAGES 

à la main , la base près l'oignon en étant déjà 
décomposée (*). (N°. 8). 

Travaux de la seconde année. Vers la mi- 
jnin environ , on donne au même champ la 
première façon ou raclage , de trois à quatre 
pouces de profondeur. La seconde se donne à la 
fin du mois d'août , et c'est vers la fin de sep- 
tembre que se donne la troisième, qui n'est 
qu'une sarclée de deux pouces de profondeur. 

Travaux de la troisième année. Les mêmes 
dispositions de culture ont lieu pendant trois 
années consécutives, et ce n'est cju'à la quatrième, 
dans les mois de juin , juillet et août, qu'on ar- 
rache les oignons. 

Arracuis des oignons. On se sert de la 
mare pour découvrir , dans chaque rangée , 
les oignons avec la plus grande précaution ~ y 
c'est pourquoi on établit la tranchée un peu 
au devant de la place où ils ont été posés. Le 
mareur est suivi d'enfans qui les déterrent , et 

(*) L'herbe s'arrache à la fin de mai , lorsqu'elle est 
sèche. On la laisse faner, puis on la ramasse. Elle 
convient aux vaches., et ajoute à la quantité et à la 
bonté de leur laitage. L'arpent fournit environ soixante 
gerbes de dix livres la première année , et cent gerbes 
les deux années suivantes. Quatre jours suffisent à un 
ouvrier pour arracher, faner et botteler le fourrage 
d'un arnent de Safran. 



D'UN NATURALISTE. i4i 

les transportent dans des paniers au bout du 
champ , où ils les mettent en tas reposer environ 
six semaines. D'autres les replantent presqu'aus- 
sitôt après avoir été arrachés. Ceux-ci les dé- 
robent; ceux-là conservent leur enveloppe qui, 
comme nous l'avons déjà observé , est au moins 
inutile. 

Usage qu'on fait des oignons. Ce n'est plus 
dans le même champ que peuvent se replanter 
ces oignons à Safran • ils ont épuisé par leur 
séjour trisannuel tout le suc nourricier du ter- 
rain , qui ne peut être propre à une semblable 
culture qu'après un repos d« quinze ou vingt 
ans. On emblave ordinairement les arrachis de 
Safran en avoine mêlée avec du sainfoin , et 
quand ces plantes ont exercé la terre pendant 
neuf ans, on y plante ordinairement de la vigne, 
ou bien de l'orge , puis du froment. Duhamel 
observe que l'intervalle de vingt ans seroit bien 
moins long, si l'on étoit dans l'usage de restaurer 
ces terres épuisées en les fumant ; mais l'inno- 
vation fut de tout teins proscrite par les paysans : 
ensorte qu'on ne peut résoudre d'une manière 
positive celte probabilité. 

Ce n'est point la première année que la terre 
a épuisé en faveur des oignons une partie de ses 
sucs nourriciers, elle en possédoit bien an delà 
de leurs besoins j aussi : ne prenant que l'habitude 



ï4^ VOYAGES 

de son influence végétative , ils donnent moins 
de fleurs aie l'année suivante, où les oignons 
ont commencé à se multiplier. Ce n'est que la 
troisième année que la récolte moins abondante, 
les liens plus grêles, annoncent que la terre a 
besoin de repos. C'est pourquoi l'on a bien soin 
d'arracher les oignons dans la quatrième année. 
La multiplication des caïeux est telle , que Par-< 
rachis d'un demi -arpent produit en oignons 
de quoi planter un arpent et plus. 

La Rochefoucault annonce que six boisseaux 
en ont produit treize en deux ans, et que cinq 
boisseaux en ont produit vingt en quatre ans. 

Observations. La rigueur des Invers si fu- 
nestes au Safran est la cause que les oignons sont 
plantés aussi profondément en terre; car, dans 
un pays où l'on n'auroit point à redouter l'in- 
fluence des gelées , il suffiroit de les mettre à 
trois ou au plus quatre pouces sous terre. 

PlEMARQUES SUR LA TEMPÉRATURE. Ull grand 

hàle, depuis le premier juin jusqu'au vingt-cinq, 
annonce une récolte abondante. Quand il pleut 
en juillet et août, on a peu de Safran à la récolte 
suivante. 

Récolte du Safran. Un automne beau , sec 
et chaud protège le développement des fleurs du 
Safran, tandis que cette saison, venteuse, trop 
pluvieuse et froide, en ralentit la floraison. 



D'UN NATURALISTE. 143 
Ainsi, si vers la fin du mois de septembre le 
tems chaud est accompagné de pluies douces, 
les fleurs se forment et pointent à vue d'oeil , et 
leur parfaite sortie n'attend même point le déclin 
du soleil qui les a vu naître. Le matin , au réveil 
du diligent cultivateur, les champs, comme 
recouverts d'un tapis gris de lin violet , lui 
annoncent l'abondance, sourient à son travail, 
et promettent de récompenser largement ses 
peines et son labeur. Mais c'est l'époque aussi 
où celte culture exige sa plus grande vigilance ; 
voilà les derniers soins qu'elle nécessite : il n'a 
pas de repos , pour ainsi dire , à espérer soit le 
jour, tems de la cueillette, soit la nuit destinée 
à éplucher les fleurs. Malgré toute cette sollici- 
tude , ils sont souvent contrariés pendant cette 
récolte, et à la veille d'une complette abondance 
que la fécondité semble leur promettre. Ces 
malheureux journaliers éprouvent des perles de 
leur abondance même ; car, pendant la cueillette , 
un gros vent souvent meurtrit les fleurs, et une 
pluie les pourrit. C'est ce qu'on a éprouvé dans 
la même récolte en 1 8o5 , où après un semblable 
fléau , c'est à dire les fleurs d'abord contusées 
par le vent, ensuite pourries par une forte pluie 
qui en contrarièrent la cueillette , les (leurs ne 
se gardoient au plus que cinq heures , et faute 
de bras pour les éplucher en si peu de terns^ 



i44 VOYAGES 

en raison de ce que cette récolte se rencontra avec 
celle de la vendange tardive, on en perdit une 
grande quantité qu'on fut obligé de jeter, sans 
le moindre espoir d'aucune spéculation. 

Cours du prix du Safran. Cette disette em- 
pêcha le Safran de monter. Comme il tire sa 
valeur de son abondance , et qu'en général plus 
il est rare , moins il est cher , il ne valut donc au 
commencement de 1806 que de [\<i à 5o liv. , 
tandis que les années précédentes où il y en eut 
en abondance, il valut jusqu'à 96 liv. et même 
cent francs la livre. C'est une remarque assez 
particulière. La cause qui en est toute simple, 
provient de ce que plus les récoltes sont abon- 
dantes , plus les levées en sont recherchées , 
et l'exportation considérable; il y a donc spé- 
culation et concurrence de la part des com- 
merçons; ce qui tourne toujours au profit du 
vendeur. 

Lorsqu'il arrive des années où les fleurs se 
succèdent graduellement, on a bien le tems de 
tout ramasser et de tout éplucher, parce qu'a- 
lors les vendages finies, les safraniers n'ont plus 
d'autre soin que celui de cette récolte. En cette 
même année de 1806, les 5 et 6 janvier, je vis 
ramasser encore, dans le Galinais, des fleurs en 
quantité dans les paroisses de Boësse , Echilleuses , 
Boiuesj Bouilly, Yrigny et Bouzonvillej fleurs 

de 



D'UN NATURALISTE. 145 

de caïeux écloses après les premières gelées , et 
dont la sortie fut favorisée par un intervalle 
moins rigoureux. 

Dans une année ordinaire, la fleuraison dure 
environ trois semaines. Les huit premiers jours 
on récolte peu, les huit jours suivans abondam- 
ment, ce qu'on appelle la force; et les huit der- 
niers ne sont employés, pour ainsi dire, qu'à 
glaner. 

Description de la cueillette. Hommes , 
femmes et enfans, les paniers aux bras, sans au- 
tres instrumens que les ongles, vont plusieurs 
fois le jour aux safranières dans la force de la 
fleur, et seulement deux fois par jour, le matin 
avant la rosée, et le soir dans les huit premiers 
et les huit derniers. Chacun d'eux prend son 
sillon , et pour cueillir plus commodément sans 
endommager les fleurs qui n'ont point encore 
paru, ils posent chaque pied dans les rangées 
ou intervalles latéraux de la raie des fleurs, et à 
l'aide des ongles, ils coupent le pédoncule ou 
queue de la fleur au niveau de la lerre , c'est à dire 
bien au dessous de son bassin : quand ils en ont 
une poignée, ils la déposent dans le panier sus- 
pendu à leur autre bras. Si la grandeur du 
terrain comporte, pour cette cueillette , plus que 
chacun son panier, les hommes ont des hottes 
qu'ils remplissent, et indépendamment, ils ont au 
Tome I. K. 



ttfi VOYAGES 

bout du champ un âne , avec de vastes paniers 

qui servent à en transporter une bien plus grande 

quantité. 

Epluchage pu Safran. Les fleurs qui ne sont 
pas encore épanouies , et en qui il n'y a point eu 
ou très-peu de déperdition de principe odorant, 
sont aussi les plus faciles à éplucher. 11 faut les 
cueillir promptement, car elles passent très-vite. 
D'après la fraîcheur et la bonne qualité des 
fleurs du matin, on doit croire qu'elles poussent 
bien plus dans la nuit que dans tout autre terns. 
On a soin, en rompant la fleur, de rompre 
aussi le pistil qui est au milieu ; car en restant, il 
feroit pourrir l'oignon , en lui communiquant sa 
décomposition. 

Lorsqu'on a trop de fleurs pour les éplucher* 
en une seule séance, on étend le surplus sur un 
plancher, afin de pouvoir les conserver d'un 
jour à l'autre ; car elles ne pourrissent point 
chaque année comme en i8o5 , au bout de cinq 
heures de cueillette. 11 faut néanmoins avoir bien 
soin de ne point les laisser en tas, autrement 
elles s'échauffent, s'amollissent, et deviennent 
plus incommodes aux éplucheuses pour la sec- 
tion. Que de chansons ! que de contes dans ces 
réunions villageoises ! Tous les éplucheurs, au- 
tour d'une table, prennent à mesure à la masse 
des fleurs posées au milieu , en détachent le pistil 



D'UN NATURALISTE. i4 7 

de chacune en pesant sur le pédoncule avec 
l'ongle gauche , et retirent les stigmates ou 
flèches de la main droite , après qu'elles ont été 
rompues et séparées du pistil par cette section. 
Chacun met en tas devant lui les flèches , ou 
stigmates du pistil , et jette sous la table la corolle 
et les étamines comme inutiles. H y a assaut de 
diligence, et souvent les meilleurs travailleurs 
acquièrent une double réputation auprès de 
leurs amantes. 

Les plus adroits éplucheurs coupent le pistil 
très-peu au dessous de la trifurcation , et laissent 
par ce moyen au rebut avec la corolle la base , 
ou style (fig. VII, «) , qui est un filelblanc, lequel 
n'ayant ni odeur ni couleur , ôte au Safran de 
sa qualité. Les marchands cependant aiment à 
voir un peu de ce blanc, qui annonce qu'on n'a 
point frelaté le Safran avec du safranum. Souvent 
la présence d' étamines , ou rognures de pétales 
qui se moisissent et communiquent une mauvaise 
odeur au Safran , suffisent pour en diminuer le 
prix. Chaque éplucheur peut faire sa livre de 
Safran vert par jour, et il en faut cinq livres de 
vert pour une livre de sec. (N°. 9). 

Les gros safraniers ne pouvant suffire avec 
leurs enfans à éplucher seuls leurs revenus, 
louent des bras pour le tems de la récolte, et 
paient ou à la journée ou au poids. Dans certains 

K 2 



î48 VOYAGES 

pays on donne de 5 à G sous pour chaque livre 
de Safran vert, mais dans les lems où les bras 
sont rares , le prix va de 4° à 5o sous j en 
1 8oô on exigea jusqu'à 6 francs. 

Dessication du Safran. A mesure que le 
Safran est épluché , on l'expose à trois ou quatre 
pouces au dessus de charbon couvert de cendres 
chaudes , sur un tamis de crin , pour l'y dessécher 
lentement. Une trop prompte évaporation, comme 
on le conçoit bien, enlèveroit tout le principe 
odorant volatil. On le remue de tems entems, à 
mesure qu'il se dessèche. La fuméele décolore ou 
plutôt altère sa couleur. (N°. io). 

Cette opération se fait sous des manteaux de 
cheminéej car l'odeur, malgré toutes les précau- 
tions que l'on prend pour sa moindre dissipa- 
tion, s'exhale encore de manière à incommoder 
ceux qui restent dans la chambre. L'expérience 
n'en a que trop malheureusement prouvé le 
danger, par la mort d'un garçon droguiste qui 
s'étoit endormi sur un sac à Safran. Si celte 
odeur modérée est favorable aux fdles attaquées 
de chlorose ou pâles couleurs , elle devient dan- 
gereuse, comme j'en ai yu plusieurs exemples , 
aux femmes récemment accouchées, à qui elle 
occasionna des pertes qui cessèrent bientôt dès 
que j'ens fait détourner la cause de ces accidens. 

11 est des pays où on fait dessécher le Safran 



D'UN NATURALISTE. ifô 

dans des terrines; mais nécessairement le vernis, 
et même l'usage auquel ces vases ont servi, doit 
lui faire contracter un goût et une odeur défavo- 
rables. 

Lorsque le Safran est parfaitement sec et 
entièrement dépourvu de son humidité, on le 
met dans des boîtes fermant hermétiquement; 
d'autres négligent celte utile précaution, et le 
renferment dans des sacs de toile serrée , et 
lorsqu'on est prêt à le vendre, les hommes de 
peu de foi l'exposent à l'humidité pour le feire 
peser davantage. 

Produit annuel. La première année , un 
arpent produit de quatre à cinq livres de Safran 
sec; mais la seconde et la troisième, il en donne 
de quinze à vingt, et même vingt-cinq. 

Qualités exigées du Safran. Le Safran est 
réputé bon, lorsqu'il est bien sec, d'un beaa 
rouge vif pourpré, sans mélange d'étamines ou 
de pétales, et surtout lorsqu'il n'est point so- 
phistiqué avec du safranum. Celui du Gatinais 
est d'une qualité si supérieure, que les bardes 
des paysans qui en ont épluché et serré dans leurs 
armoires, en sont empreintes plus de six mois 
après. On profite de cette vertu communicalive 
pour l'allier et le mélanger avec celui d'une 
qualité inférieure et inodore. ( N°. 1 1 ). 

K 3 



i5o VOYAGES 

Maladies des oignons. On reconnoît troiâ 
maladies sujettes à attaquer les oignons de Safran , 
savoir ; i°. le fausset, i Q . le tacon, et 3°. la 
mort. 

Le fausset ou tuelte ( expression du Gati- 
nais ) est une excroissance creuse en forme de 
tube qui se développe près du caïeu. On l'ap- 
pelle ainsi, à cause de sa forme grêle et conique. 
(Planche IX, fig. i ,e . a, et fig. n). Devenant 
parasite pour l'oignon, le fausset vit à ses dépens, 
et altère sa substance. Celte déperdition nuit 
par conséquent à la formation des caïeux, et en 
diminue le nombre par-tout où il se rencontre. 
Cette maladie fort heureusement se propage 
très-peu 5 et dans un quartier de terre à Safran , 
où existent cent soixante boisseaux , à mille 
oignons environ par boisseau, on rencontre au 
plus cent oignons qui en soient attaqués. 11 pa- 
roît que cette maladie dérive du taconé , et qu'elle 
n'attaque que les oignons frappés de cette der- 
nière infirmité. Duhamel croit le fausset égale- 
ment produit par le taconé. 

C.\use. Le fausset, dit cet observateur, est 
produit par une surabondance de sève qui occa- 
sionne une espèce de tumeur anévrismale. 

Remède. Le seul moyen d'obvier à cet incon- 
vénient est l'extirpation de ce tube, si l'oignoa 
n'est point trop gâté. 



D'UN NATURALISTE. i5i 

Le tacon (Planche X, fig. m.) Est une es- 
pèce d'ulcère qui attaque la partie bulbeuse de 
l'oignon, et jamais ses enveloppes. Quand Je 
mois de mai est humide, cette espèce de carie ou 
putréfaction se développe et fait de plus rapides 
progrès , surtout dans les terres glaises. Les ter- 
rains secs et pierreux, ou gronetles, v sont moins 
sujets. Le tacon s'annonce par une tache brune 
ou bistre qui se convertit bientôt en ulcère ron- 
geur , lequel décomposant chaque jour , par 
corrosion, la substance de l'oignon, parvient de 
la circonférence au centre. Le cœur une fois at- 
taqué, décide de la mort de l'oignon. (jN°. 12). 

Cause. Il paroît que le tacon , ou taconé , pro- 
\ient d'une surabondance d'humidité. 

Remède. Le seul est l'amputation des parties 
corrompues. On laisse dessécher l'oignon, puis on 
peut le replanter. 

La Rochefoucault veut qu'on plante à part 
tous les oignons attaqués et rendus sains , assurant 
que l'année suivante ils seront presque tous 
guéris. Cette précaution me paroît inutile , car si 
la tendance à la corruption n'existe pas parmi 
des oignons restaurés après avoir eu un principe 
de cette carie , à plus forte raison ne doit-on point 
craindre l'épidémie au milieu d'oignons sains et 
tous bieiï constitués» 

K 4 



i5a VOYAGES 

La mort (Planche IX, fîg. m.) Se reconnoît 
à des symptômes incontestables 5 c'est une ma- 
ladie contagieuse qui fait les pins grands ravages. 
Jusqu'ici la cause n'en est point reconnue indu- 
bitable , malgré les assertions de Duhamel , que je 
citerai plus bas. Ce qu'il y a de certain, c'est que 
passé la mi-mai , l'oignon n'est plus sous l'empire 
de la mort; il ne la redoute qu'au moment du 
développement du germe, c'est à dire depuis la 
pousse des premières lignes jusqu'au premier 
pouce; alors il est sauvé, plus de danger pour 
lui : cependant , s'il en a été menacé , il ne donne 
l'automne suivant qu'une fleur pale, frêle, lan- 
guissante; pourtant il produit ses caïeux pour 
l'année suivante. 

La mort frappe premièrement la robe, elle perd 
alors sa couleur gaie pour revêtir des habits de 
deuil; une couleur violet-noir est celle qui suc- 
cède à la première d'un jaune cendré; elle hé- 
risse toutes côtes ou bandes transversales de 
petits filamens après, rouges, qui non seulement 
attaquentles voisins , mais même traversentd'une 
raie à l'autre. ( Planche IX, fig. m. aa. aa ). 

La robe (bb) ou enveloppe étant déjà détruite, 
la mort est bientôt aux prises avec l'oignon 
qu'elle décompose, dont elle consomme à son 
funeste passage toute la substance. Son empire 
ne s'annonce que trop sûrement par des manques 



D'UN NATURALISTE. i53 

dans les terrains -, des espaces dégarnis de ver- 
dure ; car les feuilles , dès le principe de cette 
maladie , jaunissent et se dessèchent les pre- 
mières, comme tirant leur entretien du centre 
de l'oignon qui est déjà détérioré. Bientôt il 
désole tous ses voisins , et les infecte de sa con- 
tagion mortifère , devenant le noyau et le foyer 
de cette épidémie dévastatrice. Il suffit d'un seul 
oignon gâté pour ravager en un an au moins 
six et même huit pieds de diamètre. Les progrès 
de cette épidémie ne s'arrêtent qu'à la pousse 
du Safran , c'est à dire à son premier dévelop- 
pement végétatif; cette éruption lui rend la vie. 
Le soleil aussi purifie ces oignons quand ils ne 
sont pas gâtés sans ressource. 

Une remarque confirmée par l'expérience 
prouve que toute terre à Safran sur laquelle 
rampe, avant les façons, de la vrille ou petit 
liseron, annonce qu'il n'y a pas d'oignons de 
morts ; car la mort fait périr ces plantes, tandis 
qu'elle n'attaque pas les ponceaux , ou pavots 
rouges. (N°. i3 ). 

Cause. Elle n'est provoquée ni par insectes, 
ni mousse, ni plantes parasites : elle est encore 
inconnue. 

Remède. Il n'est donc point d'autre moyeu 
d'empêcher la progression des ravages de la 
mort 3 qu'en interceptant toute communication 



ï54 VOYAGES 

avec les oignons circonvoisins par des tranchées 
circulaires , rejetant sur le terrain maudit la 
terre de ces tranchées , qui seule suffiroit pour 
porter la désolation , étant déjà empreinte de ce 
vice préjudiciable et contagieux , tel qu'au bout 
de quinze et même vingt ans, il produiroit le 
même effet sur des oignons sains qu'on viendroit 
à planter dans le même terrain , primitivement 
théâtre de la mort. 

Ce qu'il y a de particulier , c'est que des 
pommes de terre plantées dans un terrain où il 
y avoit eu de la mort , ont été retirées pourries. 
La maladie ne vient donc point d'un corps 
étranger , mais bien de l'influence commu- 
niquée à la terre par la désorganisation de 
l'oignon. Voyons ce qu'en dit Duhamel. 

Observations. Duhamel a observé plusieurs 
états différens d'après les progrès de cette épi- 
démie. Les oignons du noyau, par exemple, 
dit-il , étoient totalement détruits ; leurs enve- 
loppes d'un brun terreux ; une quantité de 
corps glanduleux d'un rouge obscur de la gros- 
seur de fèves ; le corps de l'oignon réduit en 
substance terreuse , où l'on ne voyoit que la 
trace des fibres de la bulbe. 

Les oignons de la circonférence les moins 
attaqués de la maladie n'avoient d'autre marque 
de la contagion que quelques filets violets qui 



D'UIN NATURALISTE. i55 

traversoient les membranes de leurs tégumens. 
Quelques autres avoient sur leurs tégumens ou 
entre les lames qui les forment, quelques corps 
glanduleux, et on n'apercevoit sur les enveloppes 
de ces oignons que quelques taches violettes. 

Les oignons qui étoient à la partie moyenne , 
c'est à dire entre le centre et la circonférence des 
endroits infectés , étoient dans un état mitoyen 
de maladie; mais la terre étoit entièrement tra- 
versée par des fdets violets extrêmement déliés et 
aisés à rompre. 

Comme je ne trouvois ces corps glanduleux 
et ces filets violets que dans les endroits infectés, 
je soupçonnai qu'ils pouvoient être la cause, ou 
du moins l'effet de la maladie. Ces corps glandu- 
leux ressemblent à de petites truffes , mais leur 
superficie est velue; leur grosseur n'excède pas 
celle d'une noisette (planche VIII, fig. iv) : ils 
ont l'odeur du champignon, avec un retour ter- 
reux; les uns sont adhérens aux oignons de 
Safran, et les autres en sont éloignés de deux 
à trois pouces. 

Les filets sont ordinairement d'un fil fin et de 
couleur violette , velus comme les corps glandu- 
leux ; quelques - uns s'étendent d'une glande à 
l'autre, d'autres vont s'insérer entre les tégumens 
des oignons, se partagent en plusieurs ramifica- 
tions, et pénètrent jusqu'au corps de la bulbe , 



ï5G VOYAGES 

sans paroître sensiblement y entrer. Ils forment 
dans celte route une infinité d'anastomoses et 
de divisions, et sont parsemés de petit nœuds ou 
ganglions, qui ne paroissent être autre chose 
qu'un amas de laine qui recouvre les corps glan- 
duleux et les fdets. 

Ces observations m'ont fait penser, continue 
Duhamel, que les tubercules sont des plantes pa- 
rasites qui se nourrissent de la substance de 
l'oignon, et qui, comme les truffes, se multi- 
plient dans l'intérieur de la terre, sans se mon- 
trer à la superficie. 

11 paroît certain que cette espèce de truffe se 
nourrit aux dépens de l'oignon du Safran, puis- 
que ses racines pénètrent ses enveloppes , et s'at- 
tachent à sa propre substance qui dépérit à pro- 
portion du progrès que ces racines font sur 
loignon. 

Si l'on joint à ceci une autre observation , 
qui est, que cette maladie fait presque tous ses 
progrès pendant les trois mois du prinlems, je 
ne crois pas qu'on puisse douter que cette plante 
parasite (*) n'en soit la véritable cause , puisque 
c'est en cette saison que les racines végètent et 
.s'étendent le plus. Pour m'assurerde ce fait, j'ai 

(*) Celle plante parasite est aujourd'hui très-bien 
connue. Voyez Bulliard , histoire des champignons, 



D'UJN NATURALISTE. i5j 

planté quelques tubercules de la mort dans des 
pots où j'avois planté de la terre saine des oignons 
de différentes fleurs; en un an de tems, ces tu- 
bercules se sont multipliés dans ces pots, et ont 
attaqué les oignons que j'y avois plantés. J'ai 
depuis ce tems-là trouvé cette même plante pa- 
rasite qui faisoit le même dommage à deshièbles, 

de l'arrête-bœuf, à des plants d'asperges, etc 

Cette petite truffe se nourrit , comme on le 
voit, de plusieurs plantes d'espèces fort diffé- 
rentes. Elle n'attaque point les plantes annuelles , 
ni celles qui n'ont leurs racines qu'à la super- 
ficie de la terre. Mais, d'un autre côté, mes 
observations détruisent tout le merveilleux de la 
maladie dont il est question : il est naturel que 
cette plante parasite s'étende circulairement 

page 8r. C'est la sclerote des Safrans de Persoon, 
synopsie 119. 

Cette plante parasite , dit Bulliard , est la plus petite 
des espèces de ce genre ; c'est aussi la seule qui ait de 
véritables racines : elle s'attache particulièrement aux 
bulbes du Safran cultivé dont elle s'approprie la subs- 
tance, et qu'elle fait périr promptement : aussi est-elle 
connue des cultivateurs sous le nom de mort du Safran, 
Il y en a de diverses grosseurs. Leur chair est ferme , 
rouge en dedans comme en dehors, et la chair 
paroît formée de petites écailles placées en recou- 
vrement, ainsi qu'on le voit plane. IX, fig. iv ; 
grossie par la loupe. 



î58 VOYAGES 

autour des oignons malades , puis qu'elle fait 
ses progrès par Falongement de ses racines , et 
par la production de nouveaux tubercules. Si 
un oignon malade , ou une pellée de terre 
établit la maladie dans un champ sain , c'est 
qu'on y transporte en même tems la plante 
contagieuse : tout cela se passe , pour ainsi dire, 
en secret , puisque celte plante ne se manifeste 
point au dehors. On parvient à arrêter ses 
progrès par une tranchée, parce qu'on empêche 
les racines meurtrières de s'étendre; et c'est en 
eîTet le seul moyen que l'on puisse employer 
pour empêcher que celte maladie mortelle ne 
gagne tout un champ de Safran. 

PROPRIÉTÉS DU SAFRAK 

Le Safran considéré sous le rapport de 
la médecine , a des vertus en grand nombre ; 
il est , 

Béchique , hystérique , diaphorétique , cor- 
dial , céphalique , ophtalmique , stomachique , 
carminatif , détersif , résolutif et assoupis- 
sant, etc. 

Nous allons l'examiner succinctement sur 
toutes ces qualités , qu'il possède à un très-haut 
degré. 

Comme béchique. C'est un bon expectorant, 
et rccommandable dans l'asthme humide et 



DU* NATURALISTE. i5g 

convulsif, ainsi que dans les embarras du pou- 
mon. Rivière ordonne avec succès aux asthma- 
tiques un scrupule de Safran en poudre dé- 
layé dans du vin; et Boyle, dans la même 
maladie, le prescrit en poudre ou en pilules, à 
la dose de 8 à 10 grains, avec un peu de sirop 
de violette , le soir en se couchant. 

Infusé dans du lait, on le donne avec avantage 
en petite dose dans les affections du poumon , 
s'il n'y a point complication d'hémoptysie ou 
crachement de sang ; car il exciteroit certai- 
nement une hémorragie pernicieuse , par sa 
vertu irritante et ses principes volatils , acres , 
huileux , aromatiques et salins , qui enflamment 
le sang, liquéfiant les humeurs, échauffent l'un 
et l'autre, et les rendent acrimonieux. C'est 
cette vertu contraire en ce cas , qui le rend 
recommandable dans les suppressions des règles, 
surtout en le combinant avec des préparations 
de Mars. 

Comme hystérique et emménagogue. On en 
met infuser une pincée dans les liqueurs emmé- 
nagogues , bouillons ou boissons ordinaires , 
infusions théiformes, contre la jaunisse ou chlo- 
rose. Il provoque donc puissamment les règles 
retardées ou suspendues , ou coulant trop len- 
tement. 

Lorsque les lochies vont mal, on l'administre 



ï6o VOYAGES 

également, il enlève la cause de ce relard, comme 
apéritif, et calme en même tems tous les ac- 
cidens à craindre , comme nervin. 

Comme diaphorétique. Dans les maladies 
hypocondriaques , et lorsqu'il est besoin de 
pousser à la peau, comme dans les fièvres érup- 
tives , malignes , la petite vérole , la rougeole , 
les fièvres miliaires, lorsque l'éruption a peine 
à se faire, que la tête se prend, qu'il y a affection 
cérébrale , et coma , alors on le mêle avec le 
camphre , et il devient sudorifique. 

On l'ordonne comme diaphorétique, mêlé à 
la squine , dans la goutte et les rhumatismes. 

Comme cordial et alexitère. On l'emploie 
avec beaucoup d'avantage dans les maladies 
pestilentielles et putrides. (jN°. i4). 

Comme céphalique. Dans les affections du 
cerveau , et la plupart des maladies du genre 
nerveux qui sont accompagnées de mouvemens 
convulsifs , contre lesquels il agit comme anodin . 

Comme ophtalmique. On mêle sa teinture 
à l'eau de rose et de plantain dans les collyres 
prescrits, pour préserver les yeux des influences 
funestes de la petite vérole , ainsi que de la 
chassie. 

On le mêle à des huiles douces, pour faire un 
Uniment dont on frotte les yeux dans la petite 
vérole confluente , afin de les conserver. Un 

certain 



D'UN NATURALISTE. i6t 

tertain praticien heureux le faisoit infuser dans 
de la crème jusqu'à ce qu'elle ait pri c la teinture, 
et en frottoit le visage dans la pelite vérole pour 
empêcher qu'elle ne cavât trop. 

Comme stomachique. Le Safran est la base 
de Pélixir de garus , puissant remède pour 
les estomacs froids, foibles , délicats et pares- 
seux. Dans les coliques venteuses et indigestions, 
la dose est d'une cuillerée mêlée avec deux fois 
autant d'eau. 

11 est à observer que ce remède échauffant 
prodigieusement , il faut savoir en modérer 
l'usage. Le Safran est également la base du 
scuba j liqueur stomachique. 

Comme hépatique. Le Safran est ordonné 
avec succès pour lever les obstructions du foie. 

Comme carminatif. Il pousse puissamment les 
flatuosités. 

Comme détersif. On l'emploie dans les gar- 
garismes résolutifs, lorsque les effets de l'esqui- 
îiancie sont lents , ou qu'il y a obstruction aux 
amygdales; alors ces gargarismes se préparent 
avec le safran , le lait , les figues grasses , la 
véronique mâle , la brunelle et la pervenche. 

Pour l'extinction de voix on prescrit avec 
succès le remède suivant : Prenez une pincée 
de Safran , faites bouillir dans un poisson de 

Tome I. L 



i6a VOYAGES 

lait , et le faites prendre au malade, le plus 

chaud possible. 

Comme résolutif et anodin. On l'emploie 
lorsqu'il s'agit d'apaiser l'inflammation des 
tumeurs, de la goutte et des rhumatismes, dans 
les cataplasmes de mie de pain et de lait qu'on 
ordonne à ce sujet ; mais à plus forte dose, lors- 
qu'il s'agit de résoudre des tumeurs dures et 
squirreuses. 

Enfin comme assoupissant. Le Safran, re- 
connu narcotique par expérience, n'est qu'ano- 
din et assoupissant pris à petite dose; et ce qu'il 
y a de particulier, c'est qu'il est estimé comme 
le meilleur correctif de l'opium. Pris en trop 
grande quantité, à la dose de trois gros, par 
exemple, il cause la pesanteur de tête, ensuite 
le sommeil, puis des ris immodérés et convulsifs 
qui se terminent par la mort. 

ÎSota. Son usage habituel , quoique d'une 
saveur très-amère , le rend moins pernicieux ; 
car les Polonais dans leurs alimens en mettent 
jusqu'à une once, sans en éprouver aucun ré- 
sultat fâcheux. Le Safran, en un mot, est poul- 
ies Polonais ce que l'opium est pour les Turcs, 
qui graduellement arrivent au point de le 
prendre impunément. 

On peut, sans habitude contractée ; en use*; 



D'UN NATURALISTE. iG3 
quelquefois sans danger à la dose d'un scrupule 
jusqu'à un scrupule el demi. 

11 y a des pays on. on le mêle avec le paia : 
en Italie , on en met dans la soupe et dans tous 
les ragoûts. On pourroit cependant s'en abstenir 
dans ce pays chaud, où son usage n'est point 
utile comme dans les pays froids. 

On tire, par des procédés chimiques, la tein- 
ture et l'extrait de Safran ; mais beaucoup de 
médecins préfèrent son usage en substance 
ou en infusion, à ces préparations de l'art qui 
d'ailleurs sont moins faciles à se procurer dans 
les campagnes. 

On demandera peut-être pourquoi le Safran 
sagement administré, est nervin , anti-convulsii \ 
et pourquoi à forte dose il excite des convul- 
sions , et devient si funeste? L'auteur du Dic- 
tionnaire raisonné et universel de matière médi- 
cale offre la solution de ce problême. C'est 
apparemment , dit-il , qu'à dose modérée il fait 
couler modérément l'esprit animal; au lieu qu'à 
forte dose, il occasionne un flux immodéré des 
esprits. 

Les stigmates de Safran , dit M. Yogel , ré- 
pandent une odeur suave, provoquent le som- 
meil, égaycnt l'esprit, et excitent les jeunes gens 
à la joie. Schulz. prcel. in disp. br. ?.3G. Ils ra- 
niment les esprits , suivant M. Pringle , Trans, 



i64 VOYAGES 

philos. ; et résistent fortement à la putréfactie&ï * 
ils rendent l'urine rouge, apaisent les douleurs 
et les convulsions ; procurent l'écoulement des 
règles , favorisent l'accouchement , modèrent la 
toux ; mais il faut éviter de les prescrire à trop 
forte dose, il s. deviennent un poison. On a des 
observations qui prouvent leurs mauvais effets; 
dans Zacut de Portugal , Prax. adm. , lib. m, 
observ. i44? dans Borell., lib. iv, observ. 3o, 
55 ; dans Stenzel. , de Anod. virt. ven. (jj. xxxiv. 
On lit in Comm. JNorimb. 1735, pag. 220, 
qu'une cuillerée entière de Safran avalée avoit 
occasionné un vomissement énorme, et avoit 
fait rendre ensuite une quantité considérable 
de vers. Amatus de Portugal, curât, med. , 
cent, v , pag. 71, et Hertodt , crocolog. , ont 
observé que le Safran communiquoit sa couleur 
aux fétus des hommes et des brutes. Réduit en 
poudre , et répandu sur les excoriations des 
enfans, il les guérit, suivant Baeumler. 

C'est dans ce siècle qu'on a découvert que le 
Safran contenoit une huile éthérée , mais en 
petite quantité. 

Le Safran , dit Chomel , entre dans la thé- 
riaque, dans l'élixir de propriété de paracelse, 
dans l'élixir de garus , dans les tablettes de 
Safran de mars composées , la poudre d'hiar- 
rliodon, le mithridat ; la confection d'hyacinthe., 



D'UN NATURALISTE. ï6S 
ï'hiéraprica de Galien , les trocbisques de cam- 
phre , les pillides dorées , et dans les pillulcs 
pour la gonorrhée de Char as. 

Le Safran considéré sous le rapport 

DES ARTS. 

Propre aux amidonniers. On peut faire de 
très-bel amidon avec Poignon de Safran ; mais 
le prix en seroit trop cher par la quantité d'oi- 
gnons qu'on seroit obligé de se procurer pour 
cette manipulation à laquelle il est plus sage 
de renoncer. 

Propre aux peintres et teinturiers. Les 
stigmates de Safran fournissent une belle tein- 
ture, mais dispendieuse et difficile à fixer. Les 
peintres et architectes l'emploient pour le lavis 
des plans et l'aquarelle. 

Propre aux confiseurs et dans les offices. 
11 entre dans les crèmes, les gaufres, les biscuits, 
pastilles, conserves, scubac, etc. 

SOUS LE RAPPORT DE l'iNTÉRET PUBLIC ET DE 

l'intérêt particulier , la culture du Safran est 
également importante. 

Sous le rapport de l'intérêt public. Parce 
qu'elle fournit une branche de commerce assez 
étendue, dont l'objet est entièrement d'expor- 
tation. Il se consomme en France au plus la 

L 3 



iGG VOYAGES 

millième partie du Safran qui s'y récoke aux 

usages indiqués plus haut. 

SOUS LE RArPORT DE l'iNTÉRET PARTICULIER. 

Parce qu'elle est extrêmement avantageuse pour 
le cultivateur et le propriétaire locataire du 
terrain , ainsi qu'on le voit d'après le tableau 
suivant. 

Au Safran succède ordinairement dans le 
Galinais le sainfoin. Ce gramen , trouvant une 
terre meuble préparée par de fréquens et pro- 
fonds labours, pousse des racines étendues qui 
en trois ou quatre années non seulement lui 
rendent , mais même accroissent sa fécondité 
par l'engrais qu'elles procurent; au point qu'on 
y récolte jusqu'à trois moissons de blé consé- 
cutives, sans repos et sans autre engrais. Ainsi 
une pièce de terre consacrée à cette culture 
produit en neuf ou dix ans trois récoltes abon- 
dantes en blé , trois ou quatre récoltes de sain- 
foin , au moins équivalentes à trois récoltes de 
blé de mars, et en outre trois récoltes de Safran, 
de manière que les récoltes de Safran sont tout 
l'excédant du produit net. 

Frais de culture d'un arpent de terre 
a Safran tendant trois ans. 

L'arpent de terre à Safran loué l'un dans 
1 'autre 80^, au lieu de 12 fr environ pour cul- 



D'UN NATURALISTE. 167 

ture ordinaire , est payé , pour trois années de 
jouissance 2^.0 ^ 

11 faut pour le plantage 6^0 boisseaux 
d'oignons, qui font 1G0 mines, à vingt 
sous le boisseau contenant environ mille 
oignons 6/\0 

Contribution à 9 ^ par arpent l'un 
dans l'autre 27 

Frais de cueillette et d'épluchage, à 
supposer qu'on aitbesoin de journaliers , 
pour cinquante-cinq livres de Safran en 
trois ans, à quarante sous la livre ... 110 

Total des déboursés pour trois années 
<ie récolte 1017 **" 

Produit de trois récoltes de Safran. 

La première récolte donnant 

environ 5 "* 

La seconde , produit moyen , . . 2.5 

La troisième, produit moyen, . 2.5 

Font . . . ." . . 55 fc 

Les cinquante-cinq livres de Safran 
sec, l'une dans l'autre à 5o ^", font . . . 2750 **" 

Voilà le fonds de la terre triplé en une année 
pour le safranier propriétaire. On voit, d'après 

L4 



i-68 VOYAGES 

cet exposé , qu'il n'est point d'exploitation dont 
le bénéfice puisse être comparé à celle du 
Safran. Le propriétaire locataire des terrains 
qui sont propres à cette culture , participe aussi 
aux avantages qui en résultent j car il les estime 
généralement huit fois aussi chers que s'ils étoient 
en culture ordinaire. 



D'UN NATURALISTE. 169 



NOTES. 



(No. 1) JLjes graines contenues dans l'ovaire , dit 
M. Delataille-Desessarts, ne mûrissent point assez 
dans le Gatinais; c'est pourquoi on en néglige la ré- 
colte pour la multiplication de l'espèce, d'autant plus 
qu'on la régénère au moyen des caïeux dont le déve- 
loppement est plus sensible , et l'accroissement plus 
prompt. Cependant, si l'on veut par disette d'oignons 
avoir recours à ce moyen , on laisse une partie du 
champ de Safran sans en cueillir la fleur, et deux 
mois après sa défloraison, on coupe le pédicule au 
dessous de l'ovaire, qui forme une capsule triangulaire 
qui renferme le fruit. On la fait sécher au soleil pour 
la semer ensuite. On arrache les oignons provenus de 
cette graine trente mois après qu'ils ont été semés , et 
ils rapportent presque toujours la même année. 

(N°. 1 ) Le seul engrais convenable aux safranière^ 
ainsi que l'observe M. Delataille-Desessarts, c'est le 
marc de raisin que l'on étend sur le sol, un mois avant 
le premier labour. On prétend que cette sorte d'engrais 
préserve l'oignon de ses maladies habituelles , ou du 
moins qu'il en devient le palliatif. C'est à tort que ce 
même observateur dit que les terres à blé et celles où 
la vigne vient d'être arrachée , ne sont pas trop conve- 
nables aux plantations de Safran ; puisque rien n'est 



ï 7 o VOYAGES 

plus propre à recevoir cette plante bulbeuse qu'un 
arrachis de vignes ou de chenevis. 

(No. 5) Plus on plante creux, et plus les fleurs et 
les tiges sont belles et vigoureuses , et moins la gelée 
a d'empire sur les oignons. Il faut que le froid passe le 
dixième degré, pour qu'il gèle à sept pouces de pro- 
fondeur. Les faux dégels seuls peuvent être défavo- 
rables aux oignons en ce qu'en les plaçant entre deux 
glaces , ils se fendent et pourrissent en peu de tems. 
Les vieux oignons gèlent plutôt que les nouveaux , 
parce que la proéminence de leurs caïeux supérieurs 
et l'effort annuel de la végétation les rehaussent par an 
de huit à neuf lignes , et les portent bientôt presqu'à la 
superficie de la terre. 

(No. 4) Le sol préparé à recevoir les oignons, on 
les dérobe et on les expose au soleil pendant quelques 
jours, pour en absorber l'humidité superficielle , et les 
planter ensuite dès le commencement de juillet. 

(N°. 5) Le recoulage , façon qui se donne au com- 
mencement de septembre , est destiné à enlever les 
herbes; c'est pourquoi il faut profiter d'un tems bien 
sec pour cette opération ; car , par un tems humide , 
il se fait des mottes qui empêchent la fleur de sortir. 

Les safraniers les plus expérimentés donnent une 
autre façon vers la mi-août. Ils disposent le terrain en 
biilons de quatre à cinq pouces de hauteur exposés 
au midi, et après un mois les rabattent. Outre que la 
terre est plus ameublie, elle reçoit des influences 
bénignes du soleil , qu'elle communique ensuite par 
inlus-susception aux oignons qu'elle renferme en son 
soin, et les dégage par sa porosité de l'humidité con- 
traire, dont la concentration est funeste aux oignons. 



D'UN NATURALISTE. 171 

(ISTo. 6) L'opération du plantage peut se faire en 
six jours par arpent, avec deux personnes. Il faut 
12 oignons pour meubler un pied carré; ce qui fait 
I4f , , , 200 oignons par quartier , et 5So,8oo par arpent; 
ce qui fait environ 1260 oignons épluchés par bois- 
seau , et 5o4o par mine. On emploie 29 mines pour 
un quartier, et 116 pour un arpent. 

(N°. 7) La supériorité des fleurs du Safran du 
Gatinais, sur celles de la Beauce , sont dans les pro- 
portions de 8 à 10, c'est à dire que l'on comptera 
8000 flèches' par livre de Safran vert du Gatinais, 
et 1000 flèches de Safran de Beauce pour égale 
quantité. 

(No. 8) Les taupes ne mangent pas les oignons, 
mais pratiquent des passages aux mulots qui en sont 
très-friands. 

La diminution du gibier est bien favorable aux 
safraniers , qui n'ont plus alors besoin de clorre leur 
terrain. Il falloil soixante-quinze bottes de charniers 
p ar -{ d'arpent de terre , ce qui fait trois cents bottes 
pour un arpent. Le charnier vaut de dix-huit à vingt 
francs les vingt-cinq bottes, ce qui fait deux cent- 
quarante francs pour entourer un arpent de Safran, 
cuire douze journées d'un homme pour appointer et 
planter le charnier. 

Les petits scolopendres , ou bêtes à mille pieds , 
sont aussi des animaux dévastateurs , et s'attachent 
particulièrement aux racines de l'oignon. 

(No. g) 11 faut à peu près huit éplucheurs par 
arpent de Safran. On doit leur recommander de ne 
point travailler ayant les pieds dans le déchet inu- 
tile qu'ils jettent ordinairement sous la table, autre- 



ï 7 2 VOYAGES 

ment ils sont attaqués d'enflure. C'est ainsi qu'il 
arrive aux emballeurs par la poussière des étamines. 

Il faut éviter d'éplucher le Safran recueilli par 
un tems de pluie , car il fait des flèches une pâte 
qui en détériore la qualité. 

(No. 10) Lorsque le dessus du Safran blanchit, 
étant sur le tamis, c'est qu'il est assez sec d'un côté; 
alors on le retourne. Quand il se brise au toucher, 
c'est preuve que la dessication est parfaite. On le 
met alors hors de l'humidité entre deux papiers , 
et non du linge qui la conserve. 

Certains paysans mettent quelques gouttes d'huile 
dans leur boîte , et le remuent ; cela lui donne un 
rouge plus vif, mais lui ôle de son parfum et de 
son velouté. L'opération de la dessication doit être 
lente. Il faut éviter la fumée et un trop grand feu. 
Trois quarts d'heure suffisent pour sécher une livre de 
vert ; il faut deux poinçons de charbon pour faire 
sécher cent livres de Safran. 

La vapeur concentrée fait enfler les yeux. 

(No. n) Le Safran d'Asie, surtout celui du 
Mont-Liban , rivalise seul le Safran du Gatinais , 
réputé le meilleur de tous , soit par les soins de sa 
culture , soit par la qualité identique du terrain. 
Viennent après les Safrans de Portugal, d'Espagne, 
d'Italie, du Comtat d'Avignon, du Languedoc et du 
Quercy; enfin le dernier, pour la qualité, est celui 
de Normandie. 

Lorsqu'il s'agit d'emballer le Safran pour le faire 
passer à l'Etranger, on doit observer que plus il est 
pressé dans les sacs , et moins il est susceptible de 



D'UN NATURALISTE. i 7 3 

s'évaporer. D'autres le mettent clans des barils bien 
clos et enduits extérieurement de goudron. 

Le Safran expédié pour les Grandes -Indes, se 
recouvroit d'huile dans des boites de fer-blanc ; main- 
tenant on l'emballe dans des caisses de bois de 
chêne , hermétiquement rejointes , et garnies inté- 
rieurement d'un double papier qui retient l'humidité 
ambiante , et attire celle superflue ; puis on met 
celte caisse dans une autre, et le Safran arrive avec 
son parfum , et est alors recherché des Indiens. 

On paye aux commissionnaires vingt-quatre francs , 
pour le double emballage en toile , d'un ballot d'un 
quintal. Plus deux f pour 775 de commission, outre 
les frais de transport et les droits d'exportation. 

Souvent les marchands de Safran le sophistiquent 
avec du carthame (1)- Le carthame diffère du 
chardon par les caractères dislinctifs suivans : c'est 
une espèce de chardon à fleurs flosculeuses , dont 
chaque est semblable , et porte un style divisé en 
trois flèches , qui ne différent des stigmates du Safran 
qu'eu ce qu'elles ne sont pas portées par un filet 
blanc, qu'elles sont plus petites, plus courtes, moins 
aplaties et sans odeur. ( Planche XI , fig. ni ). 

Ou le sophistique aussi en faisant bouillir des 
flèches et du sablon fin qui se colle et adhère aux 

(1) Le carthame officinal; carthanius tinctorius, Linnée. 
Carthamus foliis ovatis integris serrato - acuîeatis. Lin. Mi 11. 
Dict. N u . 1. Gars. Vol. 5, t. ^5. Carthamus officinarum 
ilore croceo , Tourn. 457. Cnicus vsativus S. Carthamus offici- 
narum. Banh. Pin. 078. Carthai us sive cnicus. J. B. 5, 79. 
Raj. Hist. 5o2. N". 1. Cnicus vulgaris. Clus. Hist. 2 , p. i52. 
Cnicus S. Carthamus, Dod. Pempt. 0G2. Lob. le. 2, p. 19. 
vulgairement le Safran bâtard. (PI. XL). 



i 7 4 VOYAGES 

fleurs , mais qui s'en détache à mesure qu'il se 
dessèche. 

Une autre manière est d'y mêler du fil de la même 
couleur , mais cette sophistication est facile à recon- 
noîlre par la souplesse des brins, comparativement 
à l'état de friabilité des véritables flèches. Les frau- 
deurs le ressassent encore avec un peu de vermillon 
dans un sac, mais cette fraude est punie des galères. 

(No. 12) Il faut extraire le tacon , et ne pas 
s'exposer à planter des caïeux qui en sont infectés. 
On guérit souvent les oignons du tacon , en les 
mettant pendant quelques jours dans du marc de 
raisin sec qui en pompe l'humidité superflue. 

M. Délataille-Desessarts parle de l'emporte-pièce 
des jardiniers , composé de deux cilyndres mobiles 
et rentrons , pour enlever les oignons taconés, mais 
il faut tant de précautions pour ne pas couper les 
oignons latéraux et circonvoisins que cette pratique 
ne peut être mise en usage que par des journaliers 
adroits et intelligens. 

(No. i5) L'oignon frappé de la mort, comme 
l'observe avec justice M. Délataille-Desessarts, dé- 
composé à son centre , et converti en déliquium 
infect et visqueux, est ordinairement pétri d'une 
terre glalte et grasse qui prend sa couleur rousse. 

Les corps glanduleux adhérens aux oignons frappés 
de la mort, sont durs, compactes, velus et d'une 
couleur pourpre foncé. Leur substance est composée 
de petits poils serrés, et qui ont le tissu et la contex- 
ture de l'étoffe du chapeau. 

Le tacon diffère de la mort en ce que c'est une 
carie sèche qne fuvent les insectes, et que les oignons 



D'UN NATURALISTE. r-5 

qui en meurent sont attaqués d'une espèce de ver- 
moulure ou poudre assez grossière , au lieu que la 
robe de l'oignon frappé de la mort ne renferme 
plus en son sein qu'une décomposition bulbeuse 
très-humide, visqueuse, infecte, et remplie d'insectes. 

M. Delataille-Desessart observe à tort qu'il croit 
avoir découvert que la maladie de la mort étoit 
occasionnée par un principe de putréfaction qui se 
trouve dans quelques veines de terre , et à certaine 
profondeur. Les raisons qu'il allègue sont , i°. que 
plus on enterre ces oignons , plus ils sont sujets à la 
maladie; 2°. que des oignons mis dans de la terre 
prise dans un endroit où régnoit cette maladie , ne 
la gagnent pas si l'on a eu soin de faire sécher celte 
terre au soleil pendant quelques jours, et qu'ils y 
périssent bientôt sans cette précaution , preuve de 
l'influence de l'humidité superflue , et non de la terre ; 
Il s'ensuit de là que l'influence aqueuse si funeste 
aux oignons de Safran, de la température plus ou 
moins humide d'une année , dépend la maladie ap- 
pelée la mort; et que l'oignon trouve plus d'huru: - 
dite à une certaine profondeur qu'à la superficie 
qui est bientôt desséchée par l'air et le soleil , tandis 
que l'humidité reste permanente à la profondeur 
moyenne, qui est le séjour des oignons. 

oo. Ajoute M. Delataille , dans les pays méridio- 
naux où on enterre le Safran à moins de profondeur, 
cette maladie y est à peine connue , et n'y fait des 
ravages que dans les terres naturellement humides 
(donc que c'est l'humidité permanente à six pouces 
de profondeur , expérience confirmée par les oignons 
qui végètent et fleurissent sur des cheminées sans la 



i 7 6 VOYAGES 

secours d'aucun avrosement ni de terre), il n'est donc 
besoin à la terre que de garantir l'oignon d'une 
sécheresse infertile , en entretenant seulement autour 
de lui un peu de fraîcheur. La comparaison existe 
dans les années pluvieuses et les années sèches. 

Une preuve encore de l'induction de mon assertion , 
c'est qu'on ne doit pas attribuer cette maladie à des 
veines de terre ; c'est que, d'après M. Delataille, §. III, 
page 52 , les oignons de Safran étant un peu séchés 
et essuyés pour enlever les principes de putréfaction 
dont ils pourroient être couverts , et étant ensuite 
plantés avec des oignons sains , ils ne leur commu- 
niquent point la maladie. 

40. Qu'une terre infectée de mort, dont on aura 
ôté avec le plus grand soin les corps glanduleux , 
et dans laquelle on aura planté des oignons sans 
l'avoir fait sécher, leur communiquera la maladie, 
sans pourtant découvrir aucune trace de ces corps 
glanduleux , etc. ; que ces prétendues tubéroïdes ou 
truffes sont toujours adhérentes aux côtés de l'oignon , 
au dessous , et que l'on n'en découvre aucune au 
dessus. 

Ces corps glanduleux se conservent des années 
entières en terre , sains et sans se décomposer ; il 
paroît même que les insectes ne les recherchent pas. 

Les oignons attaqués de la mort nourrisséfit deux 
espèces d'insectes; une espèce d'arlison ou ver dessi- 
cateur et de petits scolopendres. Les premiers, de 
la grosseur d'un grain de blé, sont d'un blanc trans- 
parent l'hiver , et acquièrent une couleur pourpre 
l'été. Leur tête, armée de deux cornes, a toujours 
cette couleur. Leur corps est armé de six pattes. Ils 

déposent 



D'UN NATURALISTE. î 77 

Reposent leurs œufs en nombre infini clans l'inté- 
rieur de l'oignon malade. Ces œufs éelosent au mois 
de ma.rs, et les petits qui en sortent, vivent de 
l'oignon putréfié dont ils provoquent la corruption» 
Ils passent ensuite dans la partie saine, si elle est 
humide, et finissent par la corrompre aussi. L'hu- 
midité et ces insectes sont donc la cause de la mort. 

(No. 14) C'est un puissant cordial, et son usage 
est précieux pour le mal de mer qu'il modère. Ou 
en prend un scrupule infusé dans un verre de via 
de Madère ou d'Espagne le malin, autant le soir, 
pendant le tems que cette incommodité dure. 

Notes historiques sur le Safran , d'après 
31. Delataille - Desessarls. 

Des traditions anciennes nous apprennent que les 
Tyriens et les Sydoniens l'employoient pour peindre 
en jaune doré l'étoffe dont on se servoit en Asie 
pour faire les voiles des nouvelles mariées, qui se 
déroboient aux yeux les premiers jours du mariage, 
surtout pendant la cérémonie nuptiale. Ils s'en ser- 
voient aussi pour leurs parfums , les alimens et la 
médecine. Ils liroient alors leur Safran du MonL- 
Liban , où l'on en cultivoit, surtout sur les bords du 
fleuve Eleuthère , nommé par les Romains VaUania. 

Les Tyriens ievoienl encore leurs Safrans en Cilï- 
cie , où , d'après le rapport de Quint-Curce dans le 
troisième livre de son Histoire, il croissait en telle 
abondance , qu'il a donné son nom à la forêt et à 
la ville de Coryce. Cette ville éloit considérable; les 
Romains enlretenoierit toujours une flotte dans sou 
port , et tous les ans , eu automne , un y célébroit 
Tome ï. M 



î 7 8 YOYAGES 

les noces du dieu Bacchus. Les prêtres et sacrifica- 
teurs étoient couronnés de fleurs de Safran. 

Les Egyptiens et les Hébreux l'employ oient dans 
leurs alimens. Homère et Virgile l'on chanté dans 
leur description des feux de l'Aurore. Les prêtres en 
omoient leur tête dans le temple de Vénus. 

Les auteurs et poètes anciens nous disent qu'on 
faisoit usage du Safran dans les sacrifices , les spec- 
tacles et les festins. Pour cela , on le faisoit infuser 
dans de l'eau pour l'aspersion des temples , des 
théâtres et salles de festins. 

Pline rapporte que l'on se couronnoit à table de 
cette fleur ; que son évaporation neulralisoit les vapeurs 
du vin, et que les Cybarites buvoient du Safran 
avant de se livrer à la débauche de Bacchus ou de 
Vénus. 

A Rome les aruspices , les femmes et les petits 
maîtres ne portoient de bonnets , de chaussures et 
d'habits que de la couleur de Safran ; d'où ils nom- 
mèrent cet habillement complet , crocota ; de là , 
suivant Plauie , l'adjectif crotarius : Cicéron et Ovide 
attestent les mêmes assertions. 

Les Grecs l'employoient aussi , quoique pendant 
long-tems ils y aient substitué, à cause des guerres 
et du défaut de communication , l'holocrysson ou 
rose de Calabre , espèce d'églantier qui fournit une 
graine de laquelle on obtient une teinture d'un jaune 
doré. 



D'UN NATURALISTE. 179 



DEPART POUR BORDEAUX. 



JLj'instant du départ de l'Adrastus , vaisseau 
parlementaire , devant mettre à la voile pour 
Charles-Town , étant fixé , je m'arrachai une 
seconde fois du sein de ma famille , et me 
rendis à Paris pour faire route vers Bordeaux. 

Nous partîmes de la Capitale vers les sept 
heures du matin , par un brouillard très-épais 
qui me dispensera jusqu'à Blois de décrire les 
lieux que nous avons parcourus , savoir ; Etampes, 
Orléans, Baugenci, et Blois où nous couchâmes 
dans une auberge de beaucoup d'apparence , 
mais bien peu digne de la haute réputation que 
lui donne la trompeuse renommée. Ces villes , 
d'ailleurs connues , n'ont rien produit de nouveau 
à mes actives observations. 

Le lendemain 27 octobre , nous déjeunâmes 
à Amboise , village situé sur les bords de la 
Loire , et au milieu du pavsage le plus cham- 
pêtre et le plus pittoresque. Nous dînâmes à 
Tours , dont la beauté des environs est si juste- 
ment renommée. La nature , qui y déploie avec 
prodigalilé les richesses de la végétation, lui a 
/ M 2 



180 VOYAGES 

fait donner le nom de jardin de la France. On 
voit à l'entrée de la ville, à la droite de la grande 
route , le superbe couvent de INoirmoutier , 
immense par l'étendue de ses bâtimens , où 
éloîent logés tous les ouvriers nécessaires aux 
réparations accidentelles de ce superbe édifice. 
jNous couchâmes à Sainte- Maure , où nous 
essuyâmes un orage assez violent , malgré 
l'arrière -saison. 

Le 28 , nous dînâmes à Cbâtelleraud , dont la 
coutellerie délicate est recherchée. A peine des- 
cendu de voiture , je me vis seul assailli de 
plus de vingt marchandes qui crioient conti- 
nuellement à mes oreilles , en m 'offrant cha- 
cune une douzaine de couteaux à la lois. Jétois 
si excédé et tant étourdi de ces instances réi- 
térées par un commun intérêt, que ne sachant 
comment m'en débarrasser , je leur lis voir un 
couteau qui me suffisoit. A peine feurent- 
eiles vu , qu'une marchande sauta dessus , et 
l'arracha de mes mains , sans attendre mon 
approbation , pour aller le faire repasser. Je 
lis courir après elle , et je fus obligé de me 
fâcher pour qu'elle me le rendît. Cependant 
cette première fougue , imaginée pour exciter 
l'envie des voyageurs à là vue de tant d'espèces 
différentes , étant passée , j'en choisis au moins 
un de mon goût. 



D'UN NATURALISTE. 1S1 
Nous soupames à Poitiers , ville déserte par 
la suppression des nombreux monastères qui 
y enlretenoient un commerce vivant , et une 
grande consommation. On y vit à bon marché. 
Nous eûmes la curiosité dV demander du vin 
blanc paillé qui est assez bon. Il se fait ainsi : 
On choisit dans de vieilles vignes le plus beau 
raisin qui , sur toutes choses , doit être cueilli 
à la rosée du matin , et s'il se peut , avant le 
lever du soleil. On en étend une couche sur 
le pressoir , et on la recouvre d'un lit de paille, 
surmonté lui-même d'un autre lit de raisin , 
ainsi de suite, jusqu'à ce que le marc soit re- 
connu suffisant. On exprime légèrement cette 
liqueur première qu'on entonne aussitôt. Ce vin, 
mis en bouteille au mois de mars, acquiert une 
qualité si parfaite qu'on le fait passer dans le 
pays pour du vin de Champagne, titre peut-être- 
trop avantageux, mais qualité qu'on pourroit 
légèrement modifier lorsqu'il a été préparé par 
les procédés décrits. 

On n'achète dans ce pavs de la moutarde que 
le soir. Alors on entend des hommes ceints de 
sangles de cuir , et portant de grands pots , 
pousser dans les rues un certain cri qui lys lait 
reconnoîlre. 

Le 29 , nous passâmes le matin par Manies , 
remarquable par ses belles prairies. Le village 

M 3 



i82 VOYAGES 

est affreux quant aux bâtimens , recouverts de 
tuiles semi - cylindriques , dont k pesanteur 
charge les toits de manière à en fatiguer la 
charpente. Cet usage a de plus l'inconvénient 
d'exposer les passans à être blessés par la chute 
de ces tuiles retenues par de grosses pierres 
posées au bord des couvertures pour faire poids , 
et qui tombent au premier coup de vent. L'usage 
de ces toits est si invétéré , que les maisons qu'on 
y bâtit encore sont revêtues de ces masses co- 
lorées. Ce village qu'arrose la Charente, offre à 
son entrée un très-joli coup d'œil par de petites 
îlettes ou oseraies qui se trouvent au milieu 
de cette rivière. Le terrain , en sortant du village , 
est si pierreux qu'a peine on aperçoit la couleur 
rousse de la terre. C'est là où l'on voit com- 
mencer le labour des bœufs, réunis par un joug 
qui leur tient la tète en respect. Souvent ils 
sont guidés par un enfant. Les bouviers sti- 
mulent leur ardeur au moyen d'un aiguillon 
fiché au bout d'un très-long bâton. Us ont avec 
ces animaux indoîens un langage tout particulier. 
La marche de ces bœufs est lente. Souvent on 
les voit traîner des charrettes très-étroites. 

Après avoir traversé une belle forêt de mar- 
ronniers , nous dînâmes à Buffec , pays très- 
giboyeux. On y cultive par sillons le maïs, ou 
blé de Turquie. 



D'UN NATURALISTE. 18.I 
Nous soupâmes à Angoulême , terrain re- 
nommé par les truffes qu'il produit. La ville 
est située sur une éminence très-élevée. Nous 
ne pûmes y entrer , parce qu'il étoit trop 
tard 5 c'est pourquoi nous couchâmes dans ses 
faubourgs. 

Le 3o , nous dînâmes à Barbezieux , dont les 
volailles ont une réputation bien méritée. C'est 
en sortant de cet endroit que commencèrent les 
chemins si mauvais, que nous eûmes jusqu'à 
Bordeaux. Il falloit arriver à Boisverd, et nous 
tirer d'un mauvais pas dû à la négligence de 
cette partie de la grande route. L'accident ar- 
rivé la veille par le renversement d'une dili- 
gence , et dans laquelle deux malheureux 
voyageurs furent mutilés , nous obligea de 
traverser les Bourgeons des ventes au moyen 
de dix chevaux , qui eurent néanmoins beaucoup 
de peine encore à enlever des mauvais pas notre 
diligence. Enfin , après de longues peines , nous 
arrivâmes à Chevanceau pour y souper. Ce pays 
est extrêmement giboyeux , et la chasse y esl 
libre comme dans les environs de Bordeaux. 
J'y aurois acheté un chien braque de superbe 
race, mais la longueur de notre voyage me fit 
remettre au retour cette acquisition , si sou 
maître n'en avoit pas disposé. 

Le 3i , nous commençâmes à voir de belles 

M A 



iS.| VOYAGES 

forêts de pins près Je Carvagnac. Nous dînâmes 
à Cusac, après avoir rencontré d'horribles che- 
mins. On nous fit embarquer alors pour traverser 
la Dordogne, et arriver à Saint-André. 

Nous couchâmes à la Bastide, et le I er . no- 
vembre apercevant Bordeaux au delà du rivage 
de la Garonne, nous la passâmes à huitheuresdu 
matin, et entrâmes enfin à Bordeaux. Celle ville 
située sur les bords de la Garonne , est très-com- 
merçante, et n'a rien des villes de province. Le 
prix des comestibles y est exorbitant, car les 
Bordelais qui sont très-recherchés dans le choix 
de leurs alimens , y font faire bonne chère à leurs 
hôtes. 

Sur le bord de la Garonne qui donne mouil- 
lage à des sloops , goélettes , briques et autres 
bàlimcnsdecabotage, autour d'une vaste enceinte 
sont situées des galeries dans le genre de celles 
du Palais-Royal à Paris, et habitées de même par 
des marchands de toute espèce; cet établissement 
se nomme bourse. Les Bordelais sont gais, 
galans et somptueux. Les ventes publiques s'y 
font au son des trompettes. On y admire la 
structure de la superbe salle de spectacles. 

Le lendemain de notre arrivée , jour des Morts, 
après avoir fait venir des huîtres vertes (i) , très- 

(i) Pour donner aux huîtres la couleur verle, 



D'UN NATURALISTE. i85 

communes en ce pays, nous allâmes entendre 
l'organiste de l'église Saint-Dominique, dont le 
talent supérieur et la composition élégante ti- 
rèrent le meilleur parti possible de l'excellent jeu 
d'orgue qui décore ce temple. Les cérémonies 
du culte religieux s'y font avec beaucoup de dé- 
cence, et même avec somptuosité. 11 y avait 
encore au milieu de la grande nef un mausolée 
qui avoit servi, ainsi que tous les attributs qui 
ornoient les piliers et le portique, à célébrer la 
mémoire des défunts. 

La rigueur de la saison fut encore obligée de 
produire des roses pour les petits maîtres du 
cours, et des fraises pour les gourmets. On nous 

dit Valmont - Bomare , les pêcheurs les enferment 
le long des bords de la mer dans des fosses profondes 
de trois pieds , qui ne sont inondées que par les 
marées hautes à la nouvelle et pleine lune , y lais- 
sant des espèces d'écluses par où l'eau reflue jusqu'à 
ce qu'elle soit abaissée de moitié. Ces fosses ver- 
dissent, soit par la qualité du terrain, soit par une 
espèce de petite mousse qui en tapisse les parois et 
le fond, ou par quelqu'autre cause qui nous est in- 
connue; et dans l'espace de Irois à quatre jours, les 
huîtres qui y ont élé enfermées, commencent a, 
prendre une nuance verte. Mais, pour leur donner le 
tems de devenir extrêmement vertes, on a l'atten- 
tion de les y laisser séjourner pendant six semaines 
ou deux mois. 



186 VOYAGES 

servit d'excellentes figues noires, et des raisins 
de Malvoisie qui sont très-doux et très-délicats. 

Le 7 novembre, nous nous fîmes conduire à 
bord de l'Adrastus, d'où je pris dans l'après-midi 
quelques vues des bords de la Garonne. La par- 
faite tranquillité du bâtiment mouillé en rivière 
me permit d'observer ces côtes avec tous leurs 
détails. 

Le dîner fut servi à l'anglaise, et nous en fit 
désirer de semblables pour toute la traversée j 
niais, hélas! l'arrivée du reste despassagers sup- 
prima sur-le-champ cette abondance avec laquelle 
on flatta d'abord nos espérances. 

Juché dans mon cadre, non sans risque, puis- 
qu'en y montant, je me froissai vivement la 
jambe, n'étant point accoutumé à une retraite 
aussi peu spacieuse ; je m'y livrois au sommeil 
lorsqu'un vent terrible s'éleva , et confondant son 
murmure aux cris des rats qui jouoient et 
couroient dans l'intérieur du bâtiment, me tira 
de mon assoupissement, et me permit de me 
livrer à de singulières réflexions. 

Les anglo-américains font un grand usage de 
îîié, ils en prennent avec toute espèce d'alimens ; 
c'est pourquoi ils en boivent de pleins bols à 
leurs repas. Cet usage est doux , et on peut faci- 
lement s'y habituer j mais quitter du bon pain 
blanc de Paris, pour un biscuit dur et vermoulu ? 



D'UN NATURALISTE. 187 
c'est en vérité céder à la raison et à l'urgence des 
affaires. Comme il falloil plier sous tous les in- 
convéniens de la traversée , je pris facilement 
mon parti. 

Un alarmiste , car il s'en trouve par-tout , 
vint nous dire avec frayeur que dans les soixante 
passagers de la dernière traversée , il en étoit 
mort onze sur ce bâtiment qui ne devoit point 
être encore très-sain , nous observoit cet cire 
pusillanime ; que les uns n'avoient pu survivre 
à une dose inconsidérée d'opium 5 que deux 
demoiselles à peine à la fleur de leur âge furent 
également enlevées, par une fièvre épidémique, 
à leurs parens inconsolables ; qu'un autre pas- 
sager trop folâtre sur lie pont, où, disoit notre 
compagnon de voyage , on a sans cesse quelque, 
nouvel accident à redouter, n'apercevant point 
les écoulilles ouvertes (1), tomba à fond de cale, 
se cassa trois côies, et mourut peu de jours après 
sa blessure. 

Le premier pilote côtier, ayant reçu des ordres 
du capitaine de l'Adrastus, lit lever l'ancre , et 
mettre le cap sur Pouillac. L'onde douce nous 
eonduisoit sans langage ni roulis , lorsque le 
pilote eut des craintes pour le sort du bâtiment 



(1) Ouverture du tillac pour descendre dans le fond 
du vaisseau. 



i88 VOYAGES 

prêt à toucher sur un banc de sable, que nous 
eûmes pourtant le bonheur d'éviter. 

Nous côtoyâmes une péninsule qu'on appelle 
Pâté de Bleue , à cause de sa forme aplatie. 
C'est un château fort où tous les navires armés 
vont déposer leurs canons avant d'arriver à Bor- 
deaux. Cette forteresse peut faire feu sur ceux ci, 
en cas de refus ou de résistance , et empêcher de 
continuer leur marche hostile. 

Le samedi 9 novembre , le pilote continuant 
son débouquetnent , fit mouiller devant Pouillac , 
bourg situé à dix lieues de Bordeaux. On nous 
y apprit un événement bien extraordinaire ar- 
rivé tout récemment. Un capitaine de corsaire 
étant descendu à terre pendant le désarmement 
de son brick, avoit auprès de sa cheminée deux 
barils de poudre qu'il s'oecupoit à dessécher 
partiellement. Un de ses matelots entre dans 
cette chambre, et lui fait apercevoir son extrême 
imprudence. A peine eut-il parié , que le ieu 
se communiquant à la poudre, produisit une 
explosion fulminante qui fît sauter la maison. 
Le pauvre matelot fut écrasé en voulant fuir 
vers la porte , tandis que le capitaine se trouva 
transporté et accroché par ses habits à un 
chevron qui n'avoit été que brisé et démembré. 
Ce dernier exisie encore , et nous fit examiner 



D'UN NATURALISTE. 189 
la seule cicatrice, singulier effet d'une heureuse 
prédestination. 

Le dimanche 10 novembre, le capitaine de 
l'Adrastus n'étant point encore rendu à bord , 
il falloit bien l'attendre, et s'accoutumer au 
genre de vie tout-à-fait singulier des anglo- 
américains. J'avoue qu'il éloit tout nouveau 
pour moi , au lieu de soupe , de prendre du 
bouillon clair dans lequel on émiette un peu 
de pain. Le thé, le vin et le chocolat se buvoient 
alternativement au dîner. Ce mélange auquel 
je n'étois point accoutumé n'affecta cependant 
aucunement ma sanlé. 

Le lieutenant nous raconta l'histoire d'un 
matelot de son bord qui , devenu déserteur , 
tentoit de rentrer au nombre de l'équipage , 
après avoir voulu perdre ce même bâtiment. 
Voici le fait. Jonn' , c'etoit son nom, vint de 
nuit , accompagné de plusieurs complices , à 
bord de l'Adrastus, dans le dessein de s'emparer 
de la cassette renfermant les papiers du bâtiment. 
La horde révoltée, rencontrant le second capi- 
taine et le lieutenant , leur cherchèrent de mau- 
vaises raisons, et les frappèrent avec tant de 
violence qu'ils les laissèrent évanouis lous les 
deux. Joun' , étant au fait des localités du bâti- 
ment, descendit chercher la cassette; mais, ne 
la trouvant point, il s'éloigna tout confus de 



ï9o VOYAGES 

voir ses beaux projets évanouis. Ce matelot 
infidèle avoit été séduit par un corsaire qui n'eût 
pas manqué de prendre à son départ l'Adrastus, 
privé de ses papiers. 

Toujours attendant le capitaine , j'allai visiter 
en canot un corsaire élégant mouillé près de 
nous, et où nous fûmes parfaitement accueillis, 
grâce au passager qui m'y présenta. C'étoit un 
ami intime du capitaine qui, après nous avoir 
salué d'un coup de canon, vint à terre avec nous 
à Pouillac. 11 n'est point de village plus boueux 
et plus mal tenu que cette petite ville, qui n'offre 
rien au curieux de remarquable que ses bornes 
de stéalite (i) verte. 

Le soir à minuit, tous les passagers arrivèrent 
avec le capitaine. Ce fut une entrée curieuse 
pour un observateur. Le tems pluvieux avoit 
mis à Fépreuve tous les nouveaux sujets de 
ISeptune. Il éloit plaisant d'entendre les uns 
apostropher la nature de son intempérie ; les 
autres cherchant à réprimer en grognant le 
caquet continuel de dames qui, à peine arrivées 
à bord, vouîoient s'assurer un empire absolu 
dans les bonnes grâces de leurs compagnons de 
voyage. Les unes affairées , chargeoient leurs 

(1) La stéatile ou speckstein est une pierre argi- 
leuse , aussi douce au toucher que grasse à la vue. 



D'UN NATURALISTE. i 9 i 

complaisans de meure ordre à leurs ballots , et 
croyant être d'un grand secours, se contentoient 
en tempêtant de présider debout à l'arrangement 
de leurs énormes paquets. 

D'autres allégées par la fortune, et n'ayant 
pas besoin de vérifier une nomenclature , dési- 
roieut dans le sommeil oublier l'inconstance 
du sort , et leur envie jalouse. Une autre vint se 
heurter contre une cabane basse et humide, 
qu'elle accusoit le capitaine d'avoir réservé à 
'l'honnête indigence. A cette vue, ne pouvant 
plus contenir ses transports de colère , l'affligée 
se leva en fureur, frappa des pieds, refusa une 
semblable loge , en demanda une autre j et par 
suite de l'exigence qui accompagne toujours 
le sexe féminin sans éducation, proposa de faire 
déguerpir les hommes de la grande chambre 
pour se l'approprier ; mais cela étant impra- 
ticable , puisque cet endroit étoit la salle de 
réunion , nous fûmes conservés à notre poste. 

11 me tardoit bien à moi, tranquille dans mon 
lit, de voir cesser tous ces débals, de calmer mes 
sens , d'arrêter mes éclats , et de reprendre un 
sommeil trop-tôt interrompu. Sur mon avis , 
l'heure de la retraite fut décidée , et chacun 
se retira , non sans quelques murmures. Le 
capitaine indifférent et bon , rioit en estropiant 
des réponses françaises , et agaçoit encore l'hu- 



19*2 VOYAGES 

menr atrabilaire de ces dames en colère, en 
plaisantant sur leur mauvaise rencontre. Cepen- 
dant il étoit tard, et chacun pensa à aller prendre 
du repos. 

Enfin le samedi iG novembre, ce jour tant 
désiré arriva. Dès la pointe du jour on leva 
l'ancre , et nous appareillâmes vers la tour de 
Cordouan. Comme nous nous trouvions à portée 
du bâtiment stationnaire , le commandant envoya 
des officiers à notre bord pour s'assurer de la 
véracité de notre expédition, et grâce à un pas- 
sager, ami intime de l'un des officiers, la visite ne 
fut pas longue. Enfin vers le soir, après le cou- 
cher du soleil, le pilote nous abandonna à notre 
surveillance avec le meilleur vent possible, ca- 
pable, en un mot, de nous éloigner en bien peu 
de tems des côtes dangereuses. JNous gagnâmes 
le large bien promptement, et filâmes dès notre 
départ jusqu'à neuf nœuds, ce qui fait trois 
lieues à l'heure. On mesure la distance qu'on peut 
parcourir en un certain tems donné, en calculant 
la marche d'un instrument comparatif, appelé 
locîc. 11 est composé d'une planche triangulaire 
qu'on rend pesante au moven de plomb coulé. 
La corde qui y est attachée , et qu'on laisse filer 
rapidement pendant l'écoulement du sable de 
l'horloge à minutes, est nouée dedistance en dis- 
tance. Aussitôt que la quantité de sable est 

écoulée , 



D'UN NATURALISTE. i 9 3 
écoulée, 011 crie stopp , qui veut dire arrêtez ; 
alors ou relient en même tems la corde, et Ion 
compte combien il a filé de toises de corde pen- 
dant ce laps de tems ainsi déterminé. C'est d'après 
cette manœuvre que l'on calcule la marche du 
vaisseau. 

Nous sortîmes le soir, du golfe dangereux de 
la Gascogne; mais la nuit fut terrible pour les 
débutans en navigation. 

Dimanche 1 7 novembre , vers les quatre heures 
du malin, nous éprouvâmes un coup de vent si 
violent qu'il cassa une écoute (1) et la vergue (2) 
du mat de perroquet (3). La secousse qu'éprouva 
par ce conlre-tems. notre vaisseau, le bruit qui 
vint rompre le silence de la nuit , les cris de 
quelques passagers, et du capitaine qui s'élancant 
sur le pont, cria mal-adroitement, sauve qui 



(1) Cordage fourchu qui sert à tenir les voiles 
tendues. 

(2) Les vergues sont des pièces de bois longues 
et arrondies, attachées en travers du mât pour sou- 
tenir les voiles. 

(5) Ce petit mât est arboré sur les hunes des 
autres mâts. Les hunes, comme on le sait, sont 
des espèces de guérites placées au haut des mâts , 
où se tiennent les gabiers ou matelots chargés de 
découvrir de loin. 

Tome I. N ' 



iQ4 "V O Y A G E S 

peut, nous sommes perdus ! toute cetle rumeur 
enfin , en alarmant nos pensées, sembla obom- 
hrer la nature. Les cris du désespoir se faisoient 
déjà entendre de part et d'autre; les femmes 
mêmes , nos dames oubliant leur pudeur , vinrent 
près de nos lits, nous consulter dans le négligé 
le plus complet; et secouant notre assoupissement» 
nous interrogèrent sur les dangers présens. 
Bientôt se plaignant de notre sang-froid, elles 
nous supplioient avec plus de douceur de monter 
sur le pont pour y prendre des informations. On 
s'adressa le plus souvent à moi, comme le plus 
à portée de la chambre de nos dames; et, le 
dirai-je avec regret, c'est en cherchant à leur 
être agréable, qu'en m'informant , sur le pont 
très-glissant, de notre position actuelle, je me 
laissai tomber sur une coupe superbe d'ophite 
serpentin, provenant du mont Vésuve, cpii fut 
brisée. Je la regrettai comme pièce précieuse de 
mon cabinet, et comme vase utile dans notre 
traversée. Cependant je consolai, du mieux pos- 
sible, les timides naulilites. 

La mer apaisa son courroux ; l'onde en 
blanchissant n'étoil plus que moutonneuse , 
mais il falloit payer un tribut à INeptune, et je 
fus accablé de ce mal -aise qui, sans être dan- 
gereux , fait tant souffrir , et dans lequel les 
meilleurs toniques ne peuvent empêcher les 



D'UN NATURALISTE, i 9 5 

vomissemens , qui seuls procurent un prompt 
soulagement. 

Le lundi matin 18 novembre, il venta petit 
largue , ce qui nous obligea de faire fausse 
roule ; mais le vent s'étant élevé sur les dix 
heures, nous filâmes le reste de la journée de 
six à sept nœuds. 

Le mardi 19 novembre, nous aperçûmes de 
loin un bâtiment marchand; mais, comme il 
faisoit une route opposée à la notre , nous ne 
pûmes communiquer avec lui. Après un calme 
de plusieurs heures , nous filâmes trois nœuds. 

Le mercredi 20 novembre, la brise du malin 
amena le vent nord-ouest qui nous fit filer de 
six à sept nœuds. Un témoin oculaire me rap- 
porta un fait digne d'être cité par sa singularité, 
le voici : Pendant une ternpêle un malelot éloit 
près des haubans (1), occupé à larguer des 
cordages , lorsqu'une grosse lame qui vint 
couvrir le bâtiment l'emporta avec elle dans 
la mer ; mais , à peine tombé , il est relevé par 
une autre vague qui croisa la première , et qui 
replaça le matelot à son poste. Il tomba seu- 
lement évanoui, et en fut quille pour quelques 
contusions. 

(1) Les hauhans sont de gros cordages qui servent 
à raffermir les mâts , et d'échelles pour monter dans 
les hunes. 

K 1 



ïgô VOYAGES 

Le jeudi 21 novembre, le bâtiment mal 
lesté et sans chargement, étoit le jouet de toutes 
ïes lames. Le gouvernail , étant trop violenté 
pour qu'on pût le diriger , étoit amarré. Les 
voiles à moitié déchirées , les cordages dispersés 
sans ordre sur le pont, que les passagers et 
matelots avoient abandonné pour se calfeutrer à 
fond de cale, laissoient notre bâtiment au gré 
d'une horrible tempête que nous éprouvâmes 
à la hauteur des îles Madères. Le morne silence 
qui régnoit sur les gaillards (1) n'étoit inter- 
rompu que par la chute tonitrueuse des vagues 
qui venoient s'y écraser avec fracas. J'étois 
curieux de voir la mer en courroux ; j'arrivai 
assez tôt sur le pont pour être témoin d'une belle 
scène d'horreur qui , fort heureusement , ne 
dura pas plus de cinq minutes. La violence des 
vents déchaînés m'ôtant la respiration , je suffo- 
quois , et fus obligé de me couvrir d'un mou- 
choir la moitié du visage. Je ne laissai à décou- 
vert que les veux pour contempler la puissance 
de cet élément irrité. Le capitaine, homme fort, 
forcé pour se tenir debout de se cramponner 
aux haubans, m'y soutint avec lui pour examiner 
à notre aise ce spectacle d'horreur. ISotre gros 

(1) C'est une élévation sur le tillac 3 à la proue 
et à h poupe. 



D'UN NATURALISTE. 197 
vaisseau soulevé comme une paille légère, se 
bouleversoit dans tous les sens avec un fracas 
horrible causé par le mugissement des flots, et 
la rencontre des bouteilles et assiettes broyées 
par les malles sorties de leurs taquets (1). Une 
lame contraire qui cassa le petit hunier du mât 
d'artimon, pensa nous coûter la vie; et notre 
navire versé sur le côté par ce choc , faisoit de la 
bande de la moitié du pont, au point que l'eau 
pénétroit dans l'intérieur par les écoutilles. 
Nous étions pendant ce moment critique , le 
capitaine et moi , suspendus au dessus du 
gouffre qui nous eût engloutis sans ressource, 
si les mains nous eussent manquées. Au moment 
où j'atteignis, pour descendre à la chambre, 
la première marche de l'escalier , je crus le 
vaisseau devoir être englouti sous quatre mon- 
tagnes d'eau, dont la voûte resserrée et conligue 
me déroboit le firmament , et qui dans leur 
chute effrayante inondèrent le pont et une partie 
des cabanes, en élevant de suite par leur affais- 
sement notre vaisseau à une hauteur prodigieuse. 
Le ciel d'un noir grisâtre, entrecoupé de quelques 



(1) Les taquets sont quatre petits morceaux dp, 
bois cloués au plancher enclavant aux quatre angles 
les malles, de manière à ne pouvoir être ébranlées 
par le roulis du vaisseau. 

N 3 



19B VOYAGES 

taches lilas et aurore sur un fond bleu foncé, . 
offroit le plus riche coup d'œil , tandis que sur 
les flancs du navire venoient s'abîmer ces lames 
hères , dont l'approche majestueuse inspiroit 
véritablement une certaine crainte mêlée de 
respect. La base tourbillonnante en étoit d'un 
gros bleu noir , le haut de l'angle d'un vert clair 
d'émeraude , et la sommité panachée d'épou- 
diinsébïouissans. Ces montagnes humides s' avan- 
coient en un mot avec la noble contenance d'un 
vainqueur. 

Tous les passagers n'étoient point curieux 
d'observer , et sur le pont "humide et glissant on 
ne rencontroit que des navigateurs exercés qui , 
malgré leur grande habitude de voguer , ne 
laissoient pas souvent que de faire des glissades 
de toute la largeur du bâtiment , lorsque le 
roulis étoit immodéré. Les chiens et autres ani- 
maux ne pouvoient rester un instant debout 
sans rouler. Ils éloient mornes , et leur tête 
baissée annonçoit leur mal-aise. Les cages à 
poules, ne pouvant résister aux lames, sortoient 
de leurs taquets , et alloient , pêle-mêle les vo- 
lailles culbutées et estropiées , se promener sur 
le pont. On voulut rendre au timonnier le gou- 
vernail, mais, dans l'impossibilité où il étoit 
d'en prendre encore la direction , il appela à 
son secours des matelots afin de lutter avec la 



D'UN NATURALISTE. î 99 

barre contre les flots encore soulevés et 
écumans. 

Les passagers éloient la plupart dans leurs 
cadres , attachés avec des cordes , de peur d'en 
être jetés dehors par le roulis. Le craquement 
général causé par le disloqueraient de la char- 
pente, offrant un bruit lent et criard , fatiguoit 
et les oreilles et l'imagination. A ce léger son 
se joignoit le bruit des tables renversées, de 
malles détachées , des bouteilles entières ou 
cassées qui à chaque lame éloient roulées avec 
vivacité vers le côté opposé du bâtiment. Ce 
tableau d'un désordre complet effrayoit les uns, 
et leur arrachoit des larmes que tournoient en 
dérision d'autres voyageurs plus rassurés , et 
riant à gorge déployée pour opérer un contraste. 
Enfin , les uns mangeoient de bon appétit , 
tandis que les autres attaqués du mal de mer, 
vomîssoient à leurs côtés , avec des efforts et 
<les contorsions accompagnées souvent d'éclats 
de rire. Telle est la vie intérieure qu'on mène 
sur un bâtiment. 

Le vendredi 11 novembre, les vagues com- 
mencèrent à apaiser leur furie , et le vent 
diminua pour le malheur d'un mouton qui fut 
mené en triomphe au cook (1), pour être 

(1) Cuisinier. 



aoo VOYAGES 

égorgé après qu'on lui eut fait faire le tour 
du bâtiment. On s'amuse à Lord où les plaisirs 
sont rares, de la moindre chose, et ce fut une 
lète pour l'équipage de harceler dans sa marche 
timide le pauvre agneau , et d'exciter contre 
celle \ictime l'aboiement de deux chiens. 

Le samedi i3 novembre , nous eûmes un 
vent contraire qui nous donna de la çrêîe. Nous 
jiiàmes quatre nœuds le reste de la journée. 

Le dimanche »4 > le tems serein et un air 
frais nous donnèrent vent grand largue, qui nous 
fit filer huit nœuds. Le lever du soleil fut im- 
posant par le rideau d'or et de pourpre qui le 
montra dans tout son éclat. En général , les 
peintres reconnoissent le firmament d'un coloris 
plus riche sur mer que sur terre. 

Les amateurs de la pèche commencèrent à 
préparer leurs lignes et leurs foënes (i). Les 
lignes, armée&de hameçons garnisd'appât, furent 
mises à la traîne. JNous aperçûmes bientôt un 



(:) La foëne est une espèce de trident qu'on lance 
sur les poissons d'une certaine grosseur. L'animal 
atteint et blessé, cherche à fuir, à plonger, pour 
se soustraire au fer meurtrier qui l'a percé ; mais ou 
laisse filer la corde autant qu'il en est nécessaire 
pour qu'en se débattant , le poisson s'affoiblisse 
en perdant su;; sang. 



D'UN NATURALISTE. 201 

carret (1) et une bonite (2), mais qui celle 
fois ne voulurent point mordre à la grappe. 

Le lundi 20 novembre, nous entrâmes dans 
les vents alises, dont la douce et agréable tem- 
pérature rétablit bienlôt tous ceux de nos com- 
pagnons de voyage, qui avoient été atteints du 
mal de mer. La plaine liquide, non soulevée 
comme auparavant, osoit à peine moutonner , 
et l'on pouvoit comparer l'Océan à une de nos 
rivières , tellement qu'on voyoil à plusieurs brasses 
de profondeur les poissons y exercer leurs 
flexibles nageoires. 

Pour prévenir les inconvéniens de l'oisiveté , 
on occupa , hors du service des manœuvres , les 
matelots à raccommoder les voiles, à restaurer 
les cables, à faire du fil carré, enfin à disloquer 
les vieux bouts de corde pour en parfiler de 
l'éloupe, si utile à bord d'un vaisseau. 

Le mardi 26 novembre, les provisions fraîches 
qui se trouvoient à la disposition du capitaine 
étant consommées, on vit commencer les dis- 
putes, et, comme ventre alfamé n'a poinldorcilles, 
plusieurs d'entre nous oublioient toute bien- 

(i) T estudo caretla pedibus pinni formis, ungu.ibus 
palmarum plantarumque biais , testa ovatâ acutè 
serratâ , Linn. 

(2) Poisson commun dans la mer Atlantique , com- 
parable au maquereau poiu le goût et la couleur. 



202 VOYAGES 

séance , regardant comme la première , de ne 
point se laisser mourir de faim. Nos rations ayant 
été diminuées , on se disputoit les vivres avec 
humeur, et îe besoin faisant oublier aux galan- 
lins leurs prévenances et leurs soins envers les 
dames , ils passèrent presque tous les bornes de 
la retenue et de la complaisance, pour se pro- 
curer quelque supplément de nourriture que le 
beau sexe ne fut pas même invité de partager. 

Nous avions parmi les passagers, de ces êlres 
immoraux, fléaux des sociétés, tristes et perni- 
cieux organes de la débauche la plus vile, et de 
l'irréligion la plus condamnable. On fut obligé 
de leur imposer silence, en raison des jeunes 
personnes que nous avions à bord. 

Nous éprouvions un calme plat; la chaleur 
étoit insupportable, tandis qu'en Europe, à la 
même heure, nos amis s'entretenoient , peut-être 
au coin d'un bon feu , des jours de notre voyage. 

Le mercredi 27 , des matelots pour avoir une 
récompense, attachèrent, selon la coutume, un 
passager qui voulut, pour la première fois , mon- 
ter sur les haubans. Les cordes qui l'y retinrent 
ne furent déliées que lorsqu'il eut satisfait à sa 
rançon. 

Nous prîmes un thon à longues oreilles (1), et 

(1) Scomber thynnus , Linné. Poisson qui pèse jus- 
qu'à cent livres. 



JY.xn 



<r, j. />. jioj 



rs-% 



*& 



^ 



J 

t 



•'■' * ■'■■■ ,- '■/%. % 

"■ ' te - * w 



^% 




i-riiÂruV J.. 



i. Ortie i/e mer errante ae/ee /mzrme, P^(</ t MJeàase/'rfk Lnrae 
2 Raisin dusTropitJite. ^ . 



D'U3X NATURALISTE. 2 o3 

nous le vîmes engagé par le hameçon avec d'au- 
tant plus de plaisir que nous étions réduits à des 
vivres salés, el que cette douce perspective ne 
pouvoit que flatter notre sensualité; ce jour de- 
venoit pour nous une fête à laquelle la sobriété 
ne présida point : on ne pouvoit trop l'exiger 
après d'aussi grandes privations , et le plus frugal 
d'entre nous laissa apercevoir un peu de gour- 
mandise. On nous servit de ce poisson au court 
bouillon et en friture. 

Jeudi 28 novembre, nous vîmes près de notre 
bâtiment le poisson soleil ( 1) , dont l'huile bonne , 
dit-on, pour les rhumatismes, se vend jusqu'à 
deux louis la livre. 

Vendredi 29 novembre, nous aperçûmes au- 
tour de notre bâtiment des bancs de varech vési- 
culeux (2) , vulgairement appelé raisin du tro- 
pique. (Planche XII, fig. Il, tom. I er . ) , et un 
assez beau vélin (tom. i er . , pi. XII, fig. i re .) (3). 

(1) Le poisson soleil , appelé par les Anglais 
sunfish , n'est autre chose que la lune de mer , ou 
poisson d'argent; Tetraodon mola, Linné. 

(2) Fucus vesiculosus , Linné, 1626. 

(5) On appelle ainsi im ver mollusque du genre 
des Méduses, et qui porte un venin avec lui; delà, 
par corruption , le nom de vélin. Il ne faut pas le 
confondre avec la veletle ou toile , nom donné à 
une coquille voilière,q ui flotte communément sur 
la surface de la Méditerranée. 



2o4 VOYAGES 

Samedi 3o novembre, nous éprouvâmes du 
calme le matin, accompagné d'une pluie douce 
et thermale. JNous aperçûmes vers midi un assez 
gros souffleur. Ce cétacé, du genre des baleines, 
est ainsi nommé, parce que de son souffle il fait 
jaillir par ses évents deux colonnes d'eau consi- 
dérables. 

Il est bien vrai de dire que l'oisiveté est la 
mère de tous les vices. C'est par elle que la 
médisance établit à bord son règne désastreux 
et mordant. Là , l'innocence n'est point à l'abri 
des traits envenimés de l'imposture et de l'adu- 
lation, tandis que la débauche et la perfidie se 
couvrent du léger duvet de la douceur pour 
mieux assurer leurs coups projetés. 

Le dimanche I er . décembre, des cris se firent 
entendre de grand matin sur le pont, et me 
réveillèrent. C étoit une dorade qu'on venoit de 
prendre , et qui étoit entourée d'une partie des 
passagers avides , par besoin , des bons mor- 
ceaux, et qui ne purent modérer leur alégresse 
à la vue d'une aussi intéressante capture. Le 
péché capital de la gourmandise nous tour- 
mentoit tant, qu'il y eut une dispute à la distri- 
bution des parts, en raison d'une partialité. 

Il étoit risible de voir les regards de tout le 
cercle tournés vers le commissaire de notre 
banquet frugal , suivre tous ses mouvemensdans 



D'UN NATURALISTE. 2 o5 

îa répartition de la dorade. Je ne puis mieux 
comparer cette muette attention qu'à celle d'un 
singe auquel on fait gagner, par la patience, 
un fruit ou autre objet digne de sa friandise, 
en le lui présentant, puis le retirant, et le 
trompant ainsi jusqu'à l'épuisement de ses 
gentillesses. 

Notre vaisselle diminuoit chaque jour par 
l'emportement des convives, qui assouvissoient 
souvent leur colère et leur dépit en frappant îa 
pauvre faïence. Aussi voyoit - on la plupart 
se servir de morceaux d'assiettes et de verres 
écornés ; mais tous ces légers inconvéniens se 
fussent oubliés à l'apparution de bons mets que 
nous avions appris à ne plus connoître. Le sou- 
venir du pain, ce riche trésor de la nature , nous 
donnoit tant de désirs qu'on n'osoit en parler 
qu'avec projet d'en manger jusqu'à satiété au 
premier abordage ; car on ne nous distribuoit 
que du vieux biscuit moisi et rongé de vers. 
Ces galettes servoient de repaires aux araignées 
qu'on avaloit souvent sans attention , tant la 
gloutonnerie précipitoit les mouvemens de la 
mastication. 

L'eau verte et pourrie , n'étant point filtrée , 
n'offroit qu'une saveur infecte et dégoûtante , et 
le séjour bourbeux de petits insectes à mille 
pieds, dont nos dames surtout avoient horreur. 



ao6 V O Y A G E S 

La viande salée et rance qui avoit déjà fait plu- 
sieurs traversées , et affronté tant de différentes 
températures étoit tellement gâtée , fétide et 
décomposée, que l'équipage la refusoit ; mais, 
comme notre douceur et notre extrême subor- 
dination étoient reconnues , on nous la faisoit 
passer par bouchées de la grosseur d'une noix 
dans une pâtée appelée soupe , dont elle servoit 
à faire le bouillon doublement engraissé par les 
vers corrompus qu'on y rencontroit. Ce potage 
en un mot étoit un composé de cette eau , cette 
charogne et ce biscuit émietté. Cependant nous 
avions payé de manière à être bien nourris , 
sans la foibîesse du capitaine voué à la discrétion 
de négocians qui, seuls faisant table avec lui, se 
réservoient tous nos bons morceaux. 

Pourtant on nous régaloit quelquefois , pour 
détruire l'uniformité du service , avec des pois à 
brebis bouillis tout simplement dans de l'eau , 
de crainte que le beurre ne causât effervescence 
dans notre estomac délabré, en le surchargeant 
de bile, et le forçant de rendre un comestible, 
dont le célèbre coolc avoit réellement et indis- 
pensablement besoin pour faire les coulis et les 
rôties au beurre de messieurs nos gouvernans , 
qui étoient au nombre de six , savoir , trois 
négocians , et trois capitaines de vaisseaux 
marchands. 



D'CJN NATURALISTE. 207 

Ces rusés personnages se coalisèrent dès le 
premier jour de notre traversée , et connoissant, 
comme anciens navigateurs , les subterfuges à 
employer envers d'innocens passagers , avoient 
refusé d'être de nos tables , et s'éloient fait 
nommer commissaires afin de se réserver les 
liqueurs et vivres de choix, et d'en garnir le 
coffre de réserve, dont le nègre du capitaine 
avoit seul la clef. 

Cette usurpation étoit outrée , puisque tous 
les passagers avoient apporté à la masse la somme 
indiquée pour être également nourris pendant 
toute la traversée 3 cependant nous n'avions pas 
le droit de réclamer aucune provision ; et soit 
qu'on fût incommodé ou non , on n'avoit pour 
tout potage que de la soupe et de; pois , et pour 
changer, des pois et de la soupe que nous rece- 
vions encore avec résignation, tout en humant 
l'odeur embaumée des mets de nos commissaires , 
qui avoient soin de dîner avant nous, afin de 
prendre plus librement leur café. 

Un jour cependant, la patience d'un com- 
pagnon de notre infortune échappa. 11 ne put 
endurer plus long-tems de semblables vexations. 
Il épioit ces scènes scandaleuses , et plein de 
fureur , il alla prendre sur le fait le capitaine 
et ses amis , qui faisoient bombance avec notre 
dessert, notre liqueur et notre café. On le mo- 



203 VOYAGES 

lesta, et les cinq partisans du capitaine prenant 
un ton mielleux, dirent assez haut, pour que le 
capitaine l'entendît , qu'aucun individu à bord 
d'un bâtiment n'avoit le droit d'insulter le capi- 
taine, qui avoit seul la police, et un pouvoir 
illimité sur son équipage et les passagers , au 
point qu'il pouvoit exercer la haute police, et 
faire jeter à la mer tout réfractaire à ses ordres, 
INous trouvâmes ce règlement atroce; et notre 
député, observant que cette mesure criminelle 
étoit contraire aux lois de l'honneur et de la 
justice, se préparoit à une nouvelle harangue, 
lorsqu'on lui imposa silence , en le renvoyant 
comme un écolier honteux ! . . . 

Le lundi i décembre, nous eûmes bon vent le 
matin, et filâmes six nœuds en bonne route; le 
soir, survint une petite pluie qui nous donna du 
calme. Eclairé dans mes rêveries par le flambeau 
delà nuit, c'est à la faveur de sa pâle clarté, que 
j'esquissai les nuits de ma traversée , petit recueil 
de réflexions morales. 

Mardi 3 décembre , je diversifiai mes occu- 
pations en composant un quatuor pour ins- 
trumens à cordes, et que nous exécutâmes à 
bord. 

Pourquoi toujours se plaindre? Vantons donc 
aujourd'hui les faveurs de nos gouvernails , 
et rendons justice à leur complaisance. Nous 

eûmes 



D'UN NATURALISTE. 209 

aines au moins de cette mauvaise soupe , et qui 
plus est, comme faveur très-grande, des pommes 
de terre à discrétion. Nos commissaires vouloient 
sûrement s'assurer , par cette amélioration , si 
nous consentirions à favoriser leurs projets d'une 
nouvelle route ; car il y eut à notre table de la 
surabondance, et l'on nous servit, pour douze 
convives de notre banquet , quatre anchois et du 
dessert. Quel excès de générosité ! 

Mercredi 5 décembre , l'excessive chaleur 
força le capitaine de faire mettre la tente, sans 
laquelle il étoit impossible de rester sur le pont. 
Nous tuâmes plusieurs pailles-en-cul (i). On 
mit la chaloupe à la mer pour les aller chercher, 
mais on ne put en rapporter que deux , les 
autres étant déjà trop loin du bâtiment. Le plu- 
mage du mâle ne diffère du blanc éblouissant de 
celui de la femelle , qu'en ce qu'il a quelques 
taches noires de plus sur le dos. Leur chair est 
huileuse et peu estimée. 

Tout périt dans la nature, me disois-je , en 
voyant notre énorme vaisseau fendre avec fierté 

(i) Le paille-en-cul , ou paille-en-queue , oufélu- 
en-cu , ou oiseau des Tropiques, phaeton œthereus, 
de Linné. Oiseau palmipède, qui annonce aux na- 
vigateurs leur entrée sous la zone torride. Ils se 
nourrissent de poissons qu'ils enlèvent à la surface 
des mers. 

Tome I. O 



2io VOYAGES 

Jes vagues mugissantes; tout périt, excepté Famé 
de l'homme ! PSotre charpente , aussi peu solide 
que celle de notre navire, doit également un jour 
succomber sous le poids du tems. Les tempêtes 
éprouvent la résistance de sa force matérielle 9 
comme nous sommes le triste jouet des passions. 
Un écueil peut le briser; la mort ensevelit avec 
elle toutes nos passions. Que de justes réflexions 
on peut faire ainsi à bord lorsqu'abandonné a 
sa destinée , on vo^ue au dessus d'abîmes sans 
fond ! 

Le jeudi 6 décembre , je trouvai à mon réveil 
les peaux de mes pailles-en-cul rongées par les 
rats. Le maie surtout avoil la tête presque toute 
mangée; cependant, avec du soin, il y avoit du 
remède , aussi m'occupai-je à les réparer. 

jNous filâmes jusqu'au soir huit nœuds, avec 
un roulis insupportable. 

Vendredi 7 décembre, aussi bonne route, aussi 
bon vent; mais la vue quoiqu'intéressante d'une 
ruantité immense depoissojis volans [i) , ne put 
me tirer de l'affaissement dans lequel me jeta le 
mal de mer. Tout me devenolt indifférent; et la 



(r) Muge volant. Exocetus volitans, Linné. Le 
ïnot exocetus veut dire qui va dormir dehors , pare© 
qu'on croyoit que ce poisson avoit la faculté d'aller 
doriair sur le rivage. 



D'UN NATURALISTE. 211 

nature pour quelques momens perdit à mes yeux 
tous ses charmes. Le seul souvenir de L. L. eût 
pu apporter un repos bienfaisant à ces anxiétés 
douloureuses. 

Samedi 8 décembre , la mer commença de 
bonne heure à moutonner , c'est' à dire qu'on 
aperçut les flots, en se brisant mutuellement, 
se blanchir, et former des époudrins que l'on 
compare en ce cas à la blancheur de la neige. 

Tout en examinant des pailles-en cul qui ro- 
doient autour de notre bâtiment, ainsi que des 
poissons volans poursuivis par leur ennemi 
juré, la dorade, nous en prîmes une. Ce pois- 
son (1), dont la robe élégante ne peut être imitée 
par le pinceau le plus habile, change de couleur 
lorsqu'il est hors de l'eau ; et à mesure qui! 



(1) Spams aurata , Linné. Ce poisson du genre du 
Spare qui, dans l'eau, est sans contredit le plus beau 
poisson de la mer , paroît , entre deux lames , re- 
vêtu d'or sur un fond vert azuré. Il aime le chaud, 
et est meilleur en été qu'en hiver. Sa chair est 
blanche , un peu sèche , mais ferme et de bon goût. 
C'est le plus léger de tous les poissons. La dorade 
poursuit sa proie avec tant d'acharnement, que sou- 
vent elle se précipite sur un hameçon auquel on a 
adapté un corps et des ailes, pour imiter le poisson 
volant dont elle est très friande. 

O a 



312 VOYAGES 

approche de sa mort , les teintes s'allèrent , se 
confondent, s'éclipsent, enfin finissent par s'ef- 
facer presqu'enlièrement d'une manière bien 
sensible , en passant successivement par une 
infinité de nuances. Ce poisson ne nous étant 
point destine , il fut servi à la table des gou- 
vernails qui , en ma qualité de docteur du bord, 
en envoyèrent à moi seul une tranche. 

Malgré la chaleur excessive , il y eut un défi 
entre le capitaine et un passager. Il s'agissoit de 
mettre, avec le fusil, une balle dans une planche 
placée au haut des hunes. Tous deux novices 
dans l'art de tirer au blanc , ils n'approchèrent 
même pas du but. Quel fut l'élonnement des 
Anglo-Américains, lorsqu'ils nous virent, un 
jNantais et moi, traverser celte même planche 
avec une chandelle posée sur la charge de notre 
fusil , en guise de balle de plomb ! 

Dimanche 9 décembre, on m'appela de grand 
matin pour tirer des pailles-en-cul qui voîtigeoient 
stupidement au dessus de noire bâtiment. J'en 
tirai deux que je blessai, et qui tombèrent dans 
l'eau près d'un troisième qui, inquiet sur leur 
triste sort, essayoit de les faire voler en se don- 
nant pour exemple; mais ils ne purent y par- 
venir. Je regrettai de les avoir tirés , étant dans 
l'impossibilité , cette fois , d'aller les chercher 
à cause du ïitos tems. 



D'UN NATURALISTE. 2 i3 
Lundi 10 décembre, ayant calme plat, plu- 
sieurs passagers voulurent , par une chaleur 
insupportable , se baigner à la mer. Les plus 
adroits plongèrent à des profondeurs considé- 
rables ; mais la vue d'un requin dissipa leur 
bande joyeuse , et arrêta leur ardeur pour cet 
exercice salutaire. On mit la chaloupe à la mer , 
afin de poursuivre le cruel anthropophage ; mais , 
arrêtée dans sa marche par des bancs de raisins 
du. tropique , elle ne put le rejoindre. Ces 
varechs éloient remplis de petits poissons de 
toute espèce, qui trouvoient probablement leur 
nourriture , et un refuge dans ces plantes 
marines. 

Nous eûmes vers midi une brise assez légère , 
et le capitaine, en prenant hauteur (i) , nous 
annonça que nous étions à vingt lieues du 
tropique. 

Cependant soit mauvaise disposition , soit par 
excès de table, notre capitaine étoit malade d'une 
violente indigestion. 11 m'appela dans le cabinet 
bacchique (2), et là, après avoir fait l'éloge de 

(1) C'est mesurer avec un octant l'élévation du 
soleil sous l'horizon, à midi. L'octant ou secteur con- 
tient un huitième de cercle , c'est à dire 45°. 

(?) C'est ainsi que nous appelions h salle à manger 

de nos commissaires. 

O 3 



2i4 VOYAGES 

mon extrême complaisance, avoir su me dis- 
tinguer des antres passagers , il m'engagea à 
prendre Je punch tons les jours à pareille heure, 
si cela m'étoit agréable; qu'à l'avenir, lorsque je 
ne pourrois me rendre à son invitation , il 
m'enven oit néanmoins par son nègre le bol qu'il 
me destinoit. Je le remerciai en acceptant son 
offre , dans l'intention d'être utile aux autres 
passagers. 

Mardi 1 1 décembre , un de nos six gouver- 
nails, M. y***^ homme immoral au dernier 
degré , faisant ses délices du tourment des 
autres, fatiguant nos oreilles tout le jour de 
chansons obscènes et du triste récit de ses 
prouesses, sans ménager la pudeur des dames 5 
M. y***, ennemi de l'harmonie musicale, 
athée enfin , et jaloux de nous voir prendre 
plaisir à exécuter les quatuors concertans que 
j'avois composés, résolut de nous troubler, et 
pour cela, payant quelques calfats(i)pour frapper 
à coups redoublés au dessus de nos tètes, il des- 
cendit lui-même avec effronterie auprès de nous , 
muni de deux quarts vides qu'il frappoit à tour 
de bras de deux énormes marteaux. JNous ne lui 
cédâmes en rien , et continuâmes , sans prétendre 



(1) Calfater, c'est garnir de poix et d'étcupes les 
fenles d'un vaisseau. 



D'UN NATURALISTE. sîS 

y trouver d'autres charmes que celui de mé- 
priser un homme de sa sorte. Honteux de notre 
résistance , il fut obligé de céder , et se retira 
furieux de se voir ainsi joué. Celte gentillesse 
donna lieu à une très-vive explication , où tous 
les gouvernans tirent apprécier leur véritable 
caractère , inextricable jusqu'alors. Ils se coali- 
sèrent entr'eux , en jurant de s'opposer à l'avenir 
à ce que nous fissions de la musique qui finissoit 
par les étourdir. Le capitaine craignant les suites 
de celle altercation , eut la prudence , afin de 
contenter tout le monde, de nous assigner le 
matin pour nous livrer à nos doux exercices. 
L'ordre de police à cet égard fut ponctuellement 
exécuté. 

]Nos sordides spéculateurs (i) employaient, 
iiprès leurs orgies, le reste de la journée à cal- 
culer le produit de leurs cargaisons ; et l'avarice 
n'aime point à être troublée dans ses opérations 
mystérieuses. 

Mercredi \i décembre , nous eûmes une mer 
houleuse, et un mauvais vent qui nous obligea à 
faire fausse route. 

Jeudi i3 décembre, nous aperçûmes deux 

(i) J'excepte de ce nombre MM. P de 

Bordeaux, dont l'amabilité du caractère étoit entiè- 
rement opposée à la rusticité des. autres marins. 

O 4 



2 i6 VOYAGES 

bâtiraens allant à la pêche de la baleine. La 
chaleur excessive et l'agitation des flots s'op- 
posèrent à nos réunions pour la musique, au 
grand contentement de notre antagoniste. 

Même dîner , on plutôt supplément de mal- 
propreté avec intention ; nous trouvâmes des 
cheveux en quantité dans tous les plats qui nous 
furent servis. On s'en prit aucook qui s'excusa , 
cl nous fûmes obligés , faute d'autres alimens , 
de manger les propres bouchées que ces cheveux 
ènveloppoient , et à qui ils avoient communiqué 
certains autres mélanges encore plusdégoùtans. 

Le soir , la mer étant moins rude , les ma- 
telots se proposèrent entr'eux des danses de 
caractère. Comme ils étoient tous de nations 
différentes , les uns sautoient comme les Turcs, 
d'autres comme les Russes ; ceux-ci prenoient 
Je genre allemand , et ceux-là adoptoient le 
rite anglais. Ces pas exécutés au son de cris 
aigus , forinoient une cacophonie qui nous 
recréa, à défaut d'une plus douce harmonie. 

Vendredi i4 décembre, il plut abondamment 
pendant toute la journée, et nous ne filâmes que 
six nœuds. 

Samedi i5 décembre, nous eûmes le vent 
debout, c'est à dire absolument contraire. 

Dimanche i(> , la nuit fut périlleuse , mais 
jnous échappâmes au danger; et malgré le roulis 



D'UN NATURALISTE. 217 

et le tangage (1), nous filâmes sept et quelque- 
fois huit nœuds. 

Lundi 17 décembre , le roulis se fit encore 
éprouver toute la matinée. On supprima nos 
déjeuners, vu la pénurie des vivres; en sorte que 
nous ne faisions plus qu'un très-mauvais repas 
le soir à quatre heures. 11 fallut bien se résigner 
à cette nouvelle injustice, ne pouvant attendre 
de procédés délicats d'aussi égoïstes personnages 
que nos gouvernail». 

Nous aperçûmes autour du bâtiment une 
quantité considérable d'oiseaux de tempête (2). 
Cet oiseau est celui que Brisson appelle le pétrel; 
il n'est pas plus gros que l'hirondelle d'Europe , 
et c'est le plus petit de tous les palmipèdes. Cet 
oiseau, dit Mauduit, affronte, comme les autres 
pétrels , la rigueur des mers glacées , et s'y 
avance aux plus grandes hauteurs; mais, soit 
instinct qui l'avertit de son peu de force, soit 
sensations plus fines que celles des autres oiseaux 
du même genre , il est le premier à prévoir les 



(1) Le tangage est l'oscillation fatigante du vais- 
seau de l'arrière à l'avant , et de l'avant à l'arrière. 

(2) C'est le pétrel de Brisson. PI. enl. gtp. Procel- 
laria avis; Plautus minimus proceiiarius. Le plumage 
supérieur du corps est noirâtre, l'inférieur et le de- 
vant de la tôte sont d'un cendré brun. 



2i8 VOYAGES 

tempêtes, et à chercher un abri contre leur 
violence : c'est cet avantage qui lui a fait donner 
le nom d'oiseau de tempête. Lorsque les nau- 
tonniers, surtout ceux du Danemark, qui sont 
très -habitués au phénomène que présentent ces 
animaux indicateurs; lors, dit Mauduit, que 
les marins voyent , la mer étant calme , ces 
oiseaux se réunir, voler en troupes dans le sil- 
lage du vaisseau , sous son abri , ils se regardent 
comme assurés d'être bientôt exposés à un gros 
lems , qui ne tarde jamais en effet à succéder 
à l'apparition des petits pétrels. 

Mardi 18 décembre, la contrariété des vents 
nous obligea de faire fausse route. 

Mercredi 19, nous aperçûmes de grand matin, 
du côté des Bermudes, un corsaire, puis sur les 
dix heures, un bâtiment neutre qui nous accosta. 
Après l'avoir attendu en panne (1) , notre capi- 
taine l'interrogea, et il résulta de ces questions 
qu'il étoit parti depuis quatorze jours de Phila- 
delphie, qu'il laissa dans le deuil à cause d'une 
maladie épidémique qui venoit d'enlever quatre 
mille âmes. ISous envoyâmes à son bord pour 

(1) Mettre un bâtiment en panne, c'est contreba- 
lancer avec les voiles la puissance du vent qu'on met 
en oppesition 5 ce qui oblige le bâtiment à rester eu 
place. 



D'UN NATURALISTE. 21g 

obtenir des provisions, et j'eus le regret de ne 
pouvoir lui faire remettre une lettre que je tenois 
prête, en cas de sa destination pour France ; mais 
nous apprîmes qu'il alloit à l'île Gayenne. Nous 
filâmes, le reste du jour, six nœuds en bonne 
route. On ne sauroit croire quel plaisir on res- 
sent, dans une traversée , de rencontrer un nou- 
veau visage : il semble que cette satisfaction 
fasse naître l'espérance d'une plus prompte 
arrivée. 

Jeudi 20 décembre, au milieu de la chaleur 
insoutenable qu'on éprouve sous la ligne, je 
souffrois doublement de cette incommodité , étant 
forcé, comme médecin , d'aller dans les soutes 
visiter les nombreux malades que j'avois à voir 
tous les jours; cependant le désir de soulager 
l'humanité souffrante, me lit surmonter tout 
obstacle, et je m'efforçai de répondre à la con- 
fiance qui m'étoit accordée. 

Nos gouvernans vivoientdans l'abondance; et 
nous, victimes de notre subordination, nous 
étions dénués de tout. Le tems étoit arrivé de 
secouer cette torpeur engourdie; et notre conseil 
décida qu' on feroitdans la sainte-barbe, à l'époque 
où , après le coucher du soleil , on va prendre l'air 
sur le pont, une descente pour enlever les pre- 
miers comestibles qu'on pourroit y rencontrer. 
Le besoin seul, et non point un désir de ven- 



2^o VOYAGES 

séance, devoit conduire nos pas en ce magasin , 
trésor de nos oppresseurs , et fermé à notre sou- 
plesse abusée. Trois jeunes gens d'entre nous, 
privés déjà par de longs jeûnes de la fraîcheur de 
leur âge , au cou roide et décharné , au visage 
abattu , furent choisis pour exécuter notre projet. 
Pourquoi donc eussions-nous retardé le moment 
qui devoit nous assurer une toute autre existence? 
S'agissoit-il d'un larcin? n'étoit-ce point de nos 
propres provisions dont nous allions nous empa- 
rer? On s'y décida. Les uns faisant sentinelles et 
renvoyant en commission sur le pont ceux des 
mousses qui se présentoientàla chambre , d'autres 
ouvroient la trappe, tandis que le pourvoyeur 
sans lumière tâtoit dans l'obscurité parmi le 
beurre , la chandelle; mais au tact, il sa voit dis- 
tinguer les objets qui pourvoient nous convenir, 
et en remplissoit ses poches. Un jour pourtant 
que nos sentinelles de l'avant-posle donnèrent le 
signal de retraite, un de nos envoyés d'une 
taille gigantesque voulut néanmoins, avant de 
remonter, utiliser sa démarche, mais plonge son 

bras au milieu d'un baril de beurre rance, 

et l'en retire dans un état infect ! Cependant , 
digne de notre confiance, il ne perd pas la carte; 
et pour réparer sa méprise, il se précipite sur les 
provisions de nos gouvernans qu'il reconnoît 
trop lard, et rapporte une quantité de pruneaux , 



D'UN NATURALISTE. 52 f 

noisettes, figues, et, ledirai-je, unepomponelle 
d'anisette qui servit à boire à la conversion de 
nos tyrans. 

Nous avions passé le matin le tropique du 
Cancer , et la veille, selon l'usage, les matelots 
préparèrent la cérémonie du baptême de mer. 
Cette coutume consiste (i) à habiller de peaux 
de moutons un matelot qui a une voix forte et 
sépulcrale, de répandre ensuite sur ses bras et 
sur sa tête des plumes de volaille qui y sont 
maintenues par du goudron , dont ces parties du 
corps sont enduites. Cet acteur ainsi disposé , 
monte, sans être aperçu, au plus haut des dunes, 
et c'est du haut des airs qu'il imite la voix impé- 
rieuse de Neptune , qui tonne contre les néophytes 
navigateurs qui ne se sont pas encore conformés 
à ses lois. Les vieux marins cherchent à plaider 
la cause des nouveaux voyageurs, et promettent 
des sacrifices propitiatoires, a A demain, leur 
)> crie Neptune, où, s'ils ne sont convertis, ils 
:» seront avec moi au fond des eaux )) ! 

Le lendemain de grand matin , le vieux Nep- 
tune revêtu du même costume, mais accompagné 
de ses quatre anges enduits seulement de gou- 
dron et de plumes , paroît au plus haut du hunier 7 

(i) Je décris cette cérémonie pour ceux qui non* 
point voyagé. 



ïii VOYAGES 

et demande d'une voix menaçante si les néophytes 
sont dans de bonnes dispositions ; on lui répond 
que oui: « Qu'ils s'avancent, s'écrie-t~il à l'aide 
D d'un porte-voix, etque je sache s'ils sont dignes 
)) d'être soumis à mon empire » ! On les place en- 
semble, puis les anciens marins s'éloignent en 
cercle autour d'eux. Tout à coup une averse 
affreuse tombe sur leur tête ; et voilà le baptême 
de mer auquel aucun passager ne peut se sous- 
traire lorsqu'il est en bonne santé, à moins de 
récompenser largement les matelots qui aspirent 
à ce bénéfice. 

Vendredi 21 décembre, les grandes chaleurs 
du tropique nous ôtant beaucoup de vent, nous 
ne filâmes que trois nœuds. La mer calme me 
permit un entrelien avec deux habitans du Haut- 
Languedoc, vrais dans leurs descriptions, si j'en 
juge par leur franchise. Ils me firent un pompeux 
«loge d'un village enchanteur, dont les environs 
délicieux offrent aux amateurs de la belle ISature 
des retraites assurées contre le tourbillon du 
monde. Ce village s'appelle Mazanet, et est situé 
près de la ville de Castres, département de Tarn 
et Gironde. Les rues de cet endroit sont bombées 
à leur milieu , et protègent, par leur pente rive- 
raine des maisons, l'écoulement de ruisseaux 
d'une eau vive et pure qui prend sa source dans 
les montagnes voisines , qui en sont arrosées. La 



Pi X 



fflx. P.JÎM3.. 




l,\il>mt </' r 



Thalie pi/fo' Galère, ver ztuy/uh 1 <//' / û/'c//\> J<\r '///û/myasttl 



D'UN NATURALISTE. 22 3 

nature s'est complue, me disoient ces Languedo- 
ciens, à parer ces fertiles coteaux. L'homme ami 
de la paix, trouve, dans le silence des bois, à 
contenter ses goûts. La chasse et la pêche ne 
laissent tien à désirer. Les vivres et les fruits y 
sont en si grande abondance, qu'on les achète à 
bas prix. Pour donner la dernière touche à leur 
récit attrayant, ils me firent la description d'une 
maison de campagne d'un de leurs amis , tellement 
entourée de fontaines, que dans chaque appar- 
tement se trouvent plusieurs robinets qui, dans 
l'été, sont d'un grand avantage pour y entretenir 
une fraîcheur naturelle et bienfaisante. L'office 
même et la cuisine font usage de cette eau 
limpide. 

Un matelot, en puisant de feau de mer pour 
laver le pont, recueillit dans son seau une ga- 
lère (i) (tom. I er ., pi. XIII.) qu'il s'empressa de 
m'apporter. Son corps auquel l'animal donne 
diverses formes à volonté, en le dilatant ou le 

(i) La galère ou frégate est un mollusque du 
genre des holothures qui se rencontre sur les côtes 
de l'Amérique, et plus souvent en pleine mer. Ou 
fappelle aussi vélette ou vessie de mer , et moucien 
au Brésil , dit Valmont - Bomare. Lorsqu'on la ren- 
contre sur ces côtes , on doit infailliblement s'attendre 
à une tempête. C'est la thalie , thalia des mollusques 
4e l'Encyclopédie , par ordre de matières. 



24 VOYAGES 

concentrant, est transparent et formé de mem- 
branes minces et cartilagineuses, remplies d'air 
qui le soutiennent sur l'eau , et le font flotter sur 
l'onde au gré du vent et des flots. On n'aperçoit 
à cet holothure aucune ouverture ni viscère. 11 
estparfaitementsemblable, pour la conformation, 
a une vessie de carpe dont il diffère cependant 
en ce qu'au sommet de sa partie longitudinale il 
est surmonté d'une crête, ou large bandelette 
gaufrée et striée, qui remplace les nageoires dor- 
sales des poissons, et qui sert de voilure à cet 
animal singulier. Laissant apercevoir la moitié 
de son corps hors de l'eau, sur laquelle il vogue 
tranquillement , et aux ondulations de qui il 
s'abandonne, il est muni pour leste, depuis une 
des extrémités jusques vers le milieu du corps 
en dessous , de suçoirs sans nombre , longs et fili- 
formes, qui par leur réunion composent un poids 
beaucoup plus volumineux que le reste du corps. 
Toute cette chevelure glutineuse, et riche par les 
couleurs bleue , rose , lilas et nacrée qui la 
tlécorent, traîne dans l'eau, et adhère puissam- 
ment aux corps solides lorsque l'animal en ren- 
contre. 

Les deux extrémités de la galère ressemblent à 
deux seins que l'animal fait mouvoir à l'instar des 
phalènes. Ces deux teltins, si je puis leur donner 
cette expression, sont d'un bleu azur. Quelques 

muscles 



D'UN NATURALISTE. 2 i5 

muscles cartilagineux, utiles à la contraction 
des parties de l'animal, tapissent la crête supé- 
rieure que j'ai déjà comparée à la nageoire 
dorsale des poissons. Elle est frangée d'une 
lisière rose glacée de nacre. 

La galère porte avec elle un poison si caus- 
tique et si pénétrant, qu'à peine l'a-t-on tou- 
chée , l'on ressent une cuisson insupportable , 
jusque là que l'enflure qui en est le résultat, est 
accompagnée d'inflammation. Pour prévenir ses 
suites funestes, on écrase sur la partie offensée 
une gousse d'ail , ou , ce qui vaut mieux , on la 
recouvre de linges imbibés d'alkali volatil fluor 
étendu d'eau , qui neutralise promplement les 
effets de ce venin. On prétend que ce poison est 
si subtil et si corrupteur , qu'il décompose et 
dénature la chair des poissons qui en ont mangé , 
sans pour cela les faire mourir. 

J'aperçus près du gouvernail un poisson bien 
intéressant par ses couleurs; c'est le pilote (i) , 
ou poisson conducteur. Il se rencontre fré- 
quemment sous l'équaleur. 11 a de cinq à six 
pouces de long, sur un de largeur. Il est d'une 
couleur brunâtre avec reflets dorés, ce qui lui 
donne beaucoup de rapport avec la tanche pour 
les nuances. 11 est ceint dans sa longueur de sept 

(i) Gasterosteus ductor, Linné. 
Tome I. P 



?i6 VOYAGES 

l^andcs transversales noires. On l'appelle pilote ? 
parce qu'ordinairement il accompagne le vais- 
seau , et semble indiquer la route à tenir. On le 
voit aussi devancer le requin , avec lequel il a , 
dit-on, des rapports intéressés. 

Dimanche 23 décembre , nous filâmes quatre 
nœuds avec vent arrière. Nous rencontrâmes un 
bâtiment allant à Saint-Thomas. Il étoit à la 
cape ( i ) depuis son départ de Philadelphie. 
Anglo-américain , ce pavillon sembîoit promettre 
sûreté et protection à un de ses compatriotes. 
Il avoit d'amples provisions, et nous en étions: 
dénués ; c'est pourquoi , sous les auspices du beau 
sentiment d'humanité presque toujours honoré 
sur mer, nous le priâmes de venir à notre se- 
cours. Le capitaine eut la barbarie de profiter 
de notre détresse pour nous faire payer une paire 
de dindes, six gourdes (2). JNous eûmes bon 
vent pendant la nuit, et filâmes six nœuds. 

Lundi 24 décembre , comme nous avions 
acheté du capitaine inconnu quelques barils de 

(1) Mettre à la cape , c'est ne se servir que de 
La grande voile , portant le gouvernail sous le vent 
pour laisser aller le vaisseau à la dérive, et ne poin 
l'exposer , avec un plus grand nombre de voiles , à 
fine résistance souvent capable de le faire sombrer. 

(2) La piastre gourde vaut io5 sous de notre 
monnoie. ' 



D'UN NATURALISTE. 227 
farine , on voulut la mettre en oeuvre ; c'est 
pourquoi les dames, comme plus recherchées 
dans la propreté , se chargèrent de la convertir 
en pains; mais on nous avoit trompé, et cette 
farine contenoit très-peu de froment , beaucoup 
de pois et du sable, ce qui nous donna un pain 
noir, gommeux et terreux. Il falloit qu'il fût 
bien mauvais , puisqu'avec notre appétit dé- 
vorant nous lui préférâmes le biscuit. On attri- 
bua ce défaut à la trituration; et pour rétablir à 
cette farine une réputation bien éventuelle, on 
la destina à faire des beignets. Us furent trouvés 
détestables, et ne remplissant en aucune manière 
le but qu'on s'étoit proposé , de flatter plus 
agréablement notre palais. Enfin, l'esprit gastro- 
nome se reposant pour quelques momens , on 
désespéra de pouvoir employer avec fruit ce 
précieux comestible. 

Mardi 25 décembre , nous eûmes un coup de 
vent assez violent. ïNos directeurs étoient tous 
francs-macons, et m'a voient invité à partager la 
dissection d'un bon dinde farci , tué en l'honneur 
de la Saint-Jean. Le dirai-je sans honte! mes 
intestins fatigués par des mets grossiers , se 
réjouissoient déjà de reprendre leurs douces 
habitudes, et, dans leurs transports immodérés, 
refusoient les rations communes. J'attendois 
avec impatience l'heure du dîner ; mais je ne 

P 2 



j.28 VOYAGES 

sais si on redouta ma censure, je ne fus appelé 
qu'au dessert pour trinquer avec des liqueurs 
de la Martinique. Je relusai sèchement , et re- 
montai de suite sur le pont , en disant que 
jétois à jeun. Les Sibarites déjà étourdis par la 
fumée enivrante du Champagne , ne reconnurent 
que trop tard leur grossièreté. 

La nuit, ils se permirent des plaisanteries, en 
introduisant secrètement et sans bruit dans la 
chambre des dames , deux gros chiens et un 
cochon. Ces pauvres animaux tant rebutés, tant 
battus le long du jour, goûtant en ce moment 
nue paix inhabituelle , allèrent se placer dans 
les cabanes , auprès de nos belles dormeuses ; 
mais tout à coup un cri de l'animal fangeux 
jette l'alarme au milieu du sexe timide. Deux 
d'entre ces dames, moins épouvantées, enviant 
les cabanes hautes, se levèrent en tremblant , et 
reconnoissant le mauvais tour qu'on leur avoit 
joué, voulurent faire déguerpir les chiens ; mais 
ceux-ci se trouvant bien et mollement couchés , 
commencèrent à montrer les dents. 11 fallut 
beaucoup de petites précautions , beaucoup de 
paroles douces pour obtenir d'eux , au bout 
d'une heure d'invitations infructueuses , qu'ils 
allassent sur le pont encourir encore les caprices 
du public, qui se plaisoit méchamment à les 
battre , en riant d'un procédé qui n'a rien de 



spirituel 



D'UN NATURALISTE. 229 

Mercredi 26 décembre , pour m'engager à 
oublier l'incivilité qui m'avoit été faite , le capi- 
taine nie sachant amateur d'histoire naturelle , 
me fit cadeau d'une boîte faite par les sauvages 
de la Nouvelle-Angleterre. Le dehors est formé 
de plumes de porc-épic , colorées de manière à 
former divers dessins. L'intérieur est d'une 
écorce fine et d'un jaune orangé. 

Le génie gastronome tenta une nouvelle fois 
de trouver une propriété à cette farine détes- 
table ; c'est pourquoi on la livra à un nègre 
célèbre dans l'art de faire le pîum-pouding. 
Ces mets chéri des Anglais n'exige point une 
préparation difficile. Il s'agit de réunir au centre 
d'une certaine quantité de farine des amandes 
émondées, des prunes, des figues, des raisins, 
et, pour épices, de la cannelle et du girofle. On 
enferme ce mélange dans un linge , et on le met 
cuire , pendant quelques minutes , dans le poi 
au feu, jusqu'à ce que la farine soit suffisamment 
humectée et cuite. Alors, avec du beurre, du 
sucre et du vin de Madère , on fait une sauce 
dont on arrose les tranches du plum-pouding. 

Jeudi 27 décembre , nous n'étions qu'à 
quatre-vingts lieues de Saint-Domingue, et on 
nous promettoit d'y relâcher ; mais un des di- 
recteurs qui avoit décidé le capitaine à débarquer 

V 3 



•23o VOYAGES 

à Charles-Town, éteignit la foible lueur de nos 

espérances. 

Nous dînâmes avec de la morue sèche , et 
seulement bouillie dans de l'eau, sans beurre ni 
sauce, et quelques pommes de terre gâtées ou 
germées qu'on se disputoit sans rire. Un coup de 
vent rompit l'écoute du grand hunier. 

Vendredi 28 , nous eûmes un mât endom- 
magé par le coup de vent de la nuit ; mais nous 
filâmes huit nœuds en bonne route. INous fûmes 
tourmentés pendant notre sommeil par la pi- 
qûre incommode et douloureuse de marin- 
gouins(i), et les traces venimeuses de ravels(2), 
qui aiment à parcourir le visage ou toute autre 
partie du corps mise à découvert , en y dé- 



(1) Ces insectes sont de l'espèce du cousin, cuîex. 

(2) Le ravet; scarabeus miuor domesticus, spadi- 
cens- C'est une espèce de blatte • blatta americana , 
malè olenlissima. Cet insecte volant, commun à bord 
des vaisseaux et en Amérique , est semblable au han- 
neton privé de ses ailes , mais son corps est plus 
aplati : le corps des mâles est caché sous des ailes, 
tandis que celui des femelles est à découvert. Ces in- 
sectes nuisibles rongent tout, et savent pénétrer dans 
les lieux les mieux fermés , en y laissant des taches 
d'une humeur infecte et caustique. Les ravets ont 
pour ennemis puissans les guêpes ichneumones et les 
araignées, 



D'UN NATURALISTE. i2i 

posant une liqueur caustique qui devient le 
iierme d'une érosion cuisante. 

Samedi 29 décembre , nous devions nous 
venger aujourd'hui sur un de nos dindes , de nos 
privations journalières ; et comme c'étoit pour 
nous une fête, que l'espoir d'un meilleur repas, 
pour ajouter plus de solennité à la cérémonie des 
funérailles , on me lit composer une marche 
funèbre pour conduire à la cuisine , après lui 
avoir fait faire trois fois le tour du bâtiment, 
le gros dindon que nous avions si bien en- 
graissé. 

Les commissaires du banquet, au nombre 
desquels j'avois été nommé , se réservèrent pro- 
visoirement le sang de ranimai pour en com- 
poser un mets languedocien que je trouvai très- 
lion. C'est le sang d'une ou plusieurs volailles, 
qu'on met frire avec un peu de beurre, de l'ail , 
de l'oignon et de la sarriète hachée. On ajoute, 
pour sauce , des jaunes d'oeuf battus, dans du 
vinaigre (1). 

Nous étions à la veille d'éprouver un dan- 
gereux accident. Un de nos chiens languissant 
de faim et de soif sous une température aussi 
brûlante, eut les symptômes premiers d'une rage 
confirmée. On prévint les suites funestes de 



(1) Ce mets s'appelle san guette. 



P h 



9.32 VOYAGES 

cette maladie affreuse, en jetant à la mer ranimai 

atteint de l'hydrophobie. 

Dimanche 3o décembre, il s'éleva vers midi 
un coup de vent si violent , que quatre hommes 
pouvoient à peine diriger la barre. Je n'ai parlé 
que de la mort du dinde ; mais , pour con- 
noître les suites de sa destinée , il me suffira de 
dire que les associés payeurs se retirèrent en 
tapinois dans un coin du bâtiment, et mangèrent 
sans mot dire , et bannissant toute générosité , la 
fameuse pièce de résistance qui disparut en un 
instant. INous ressentîmes d'autant mieux les 
douceurs d'un semblable repas , qu'à nos côtés, 
pommes de terre et pois faisoient le fonds dti 
dîner des autres passagers. 

Lundi 3i décembre, nous rencontrâmes deux 
bàtimens faisant route pour la Jamaïque. On 
mit l'Adrastus en panne , et on hissa deux pa- 
villons pour leur donner le signal du pourparlers 
Soit crainte ou méfiance , les deux vaisseaux 
continuèrent leur route en cherchant à nous 
éviter. 

Je devrois passer sous le silence un trait 
d'égoïsme qui n'a point d'exemple. INos di- 
recteurs furent assez inhumains, pour me refuser 
un peu de vin que me demandoit un conva- 
lescent pour faire une rôtie au sucre. 

Mardi ie r . janvier, nous voguions sur les 



DUN NATURALISTE 2 33 
flots de l'incertitude , puisque notre capitaine 
plus occupé de son plaisir que de sou devoir, 
ayant négligé de prendre hauteur avec exactitude, 
ne connoissoit plus le véritable point, 

JNous vîmes l'oiseau appelé p; r les marins 
le corsaire. Il annonce les attérages; ce qui 
doubla l'inquiétude de nos mauvais pilotes, qui 
ne se croyoienl point aussi près de terre. 

Mercredi i janvier , la nuit fut orageuse , et 
les éclairs répétés embrâsoient l'horizon ; 
cependant la mer étoit calme, et nous n'eûmes 
que de la chaleur. Le matin, nous avions 
aperçu près de notre bord un cachalot (i) de 
quarante pieds environ. 

Jeudi 3 janvier , jamais le lever du soleil 
n'offrit un spectacle plus imposant. Les couleurs 
riches et brillantes des nuages amoncelés vers 
l'horizon, décoroient de ses plus beaux vêtemens 
l'aurore renaissante. Dans le lointain, une cou- 
ronne de nuages où l'on vovoit le beau jaune 
cuivré , le rouge d'airain marbré, et bordé de 
bleu noir jaspé , enrichissoit ce tableau ra- 
vissant. Pour disque du centre de la couronne, 
on remarquoit un ciel d'un beau bleu uniforme 
et sans tache , que les couleurs foncées envi- 
Ci) C'esl le plus grand célacé, après la baleine du 
Groenland. 



a34 VOYAGES 

Formantes rendoient encore plus tendre. Quelques 
raies vertes et fauves jaspoient le dessous de ces 
transparens vaporeux. Près de l'azur, au milieu 
du nuage cuivreux, étoit le croissant de la lune 
renaissante , tandis que les premiers jets lumi- 
neux du soleil sortant de Tonde , venoient 
dorer et éclairer ce dais merveilleux. 

On reconnut à l'eau de mer devenue tiède , 
que nous étions dans le golfe de Baliama. Son 
courant devant nous être favorable, nous nous 
en félicitâmes. 

Les fréquentes rumeurs qui eurent lieu à 
bord depuis le jour de notre embarquement, 
ayant souvent occasionné des actions de dépit , 
notre vaisselle se trouvoit si fort diminuée , 
qu'on fut obligé de nous servir la soupe dans 
un plat à barbe. 

Vendredi 4 janvier , on sonda sans succès. 
La sonde , au moyen de laquelle on détermine la 
profondeur de l'eau, est un cylindre de plomb, 
concave à sa base, qu'on enduit de suif propre 
à retenir le sable des rivages. Les bons marins 
reconnoissent, à la seule inspection des particules 
arénacées , les parages où ils se trouvent. Pour 
s'en servir , on jette à la mer , et on laisse filer 
cet instrument attaché à une certaine quantité 
de brasses de cordages. Comme il y avoit erreur 
de calcul , nous ne pûmes trouver le fond. 



D'UN NATURALISTE. a35 
II sur\ rot, vers les cinq heures de l'après-midi , 
un coup de vent si violent qu'on mit le bâtiment 
à la cape. Quelques voiles déchirées, tous les 
cordages en désordre , et roulés à la hâte sur le 
pont, ofiroient le spectacle le plus lugubre. Ce 
n'eloit plus l'imposant Adrastus, fendant avec 
fierté l'onde écumanle; rien d'aussi morne que 
l'intérieur d'un gros bâtiment privé de ses voiles, 
et devenu le jouet de la tempête. 

La mer à minuit éloit si grosse, qu'une seule 
lame, après avoir inondé la chambre des dames, 
entra dans la nôtre , et renversa par sa commotion 
un des passagers qui , dans sa chute voulant se 
retenir à une colonne de nos cadres déjà ébranlés 
par le roulis, fit le petit Samson , et écroula nos 
cabanes. Une autre vague, non moins terrible, 
avant redoublé cet horrible fracas, nous nous 
crûmes tous perdus. J'avois déjà disparu aux 
yeux des spectateurs , qui s'empressèrent de me 
porter des secours, étant enseveli sous les débris 
des cabanes , matelas , bouteilles , et surtout 
étouffé par le poids énorme du passager qui 
eouchoit au dessus de moi, et qui, se trouvant 
bien, oublioit qu'il en écrasoit un autre. 

Samedi 5 janvier , la tempête subsistoit encore , 
çt la merétoitsi houleuse que nous fûmes obligés 
de rester au lit, ne pouvant debout conserver 
l'équilibre. On sonda encore infructueusement $ 



a36 VOYAGES 

ainsi nous étions sans cesse à la veille de nous 
perdre par l'inconséquence de notre capitaine 
qui oublioit, au milieu des jeux, et son devoir 
et les dangers éminens auxquels il nous exposoit 
pour avoir négligé le calcul des latitudes. 

La tourmente augmenta , et les vents déchaînés 
déchirant les voiles, on mit une seconde fois à 
la cape. Rien ne pouvoit arrêter les mouvemens 
\iolcns et convulsils du gouvernail; on fut oblige 
de l'amarrer. Le navire à la merci des flots et 
des vents , inondé de vagues sans cesse renais- 
santes, rouloit dans tous les sens, et sembloit 
annoncer une perte prochaine. 

Dimanche 6 janvier, la tempête continuoit 
sans apaiser sa furie, lorsque, près de notre 
bord, nous aperçûmes toutàcoupau milieu d'un 
brouillard épais un bâtiment à trois mâts, aussi 
maltraité que le nôtre , tantôt englouti sous l'onde 
amère, tantôt revomi par ses vagues inconstantes, 
et élevé subitement à des hauteurs prodigieuses. 
Ce vaisseau , jouet comme l'Adrastus de la tem- 
pête la plus affreuse, nous fumes réduits à la per- 
plexité de passer ainsi la nuit sans pouvoir diriger 
le bâtiment, et craignant un choc qui nous eût 
fracassé l'un ou l'autre. Cependant accablés de 
fatigue, nous nous livrions déjà aux douceurs du 
premier sommeil lorsqu'une secousse nous fit 
tressaillir. Deux flots opposés, heurtant la carène 3 



D'UN NATURALISTE. 2 3 7 
tirent sauter le bâtiment si haut qu'il retomba 
sur son flanc , et resta dans cette position incom- 
mode et dangereuse, jusqu'à ce qu'une nouvelle 
lame vintîui faire reprendre sa position naturelle. 

Lundi 7 janvier, le vent se calma , et la mer 
quoiqu'encore grosse, étoit moins redoutable. 
Nous revîmes le bâtiment à trois mâts, qui nous 
accosta sans danger. C'éloit un vaisseau mar- 
chand, sur son leste, venant du nord des Etats- 
Unis , et faisant même route que nous vers 
Cîiarles-Town , où le capitaine vouloit relâcher, 
après y avoir été provoqué par l'un des négo- 
cians de notre bord. 

J'eus occasion de voir plusieurs trombes (i), 

(i) Tipho , aut sipho. La trombe aqueuse est, selon 
Valmont - Bomare , un météore extraordinaire qui 
paroît sur la mer, qui met les vaisseaux en danger, et 
qu'on remarque très-souvent dans les tems chauds et 
secs : c'est une nuée condensée , dont une partie se 
trouvant dans un mouvement rapide et circulaire , 
comme autour d'un axe, causé par deux vents qui 
soufflent directement et impétueusement l'un contre 
I" autre , tombe par son poids , et prend la figure d'une 
colonne tantôt conique , tantôt cylindrique : elle tient 
toujours en haut par sa base, qui n'imite pas mal le 
pavillon d'une trompette. Les trombes sont creuses en 
dedans et sans eau , parce que la force centrifuge 
pousse hors du centre les parties internes. Plusieurs 
parties aqueuses se détachant de la circonférence, 



* 



ô3S VOYAGES 

mais fort heureusement assez éloignées de nous, 

O 7 

pour que nous n'ayons point à les redouter. 
INous étions d'ailleurs dans l'impossibilité de les 
dissoudre , et de nous opposer à leurs ravages 
en tirant contre elles des coups de canons , 
puisque notre bâtiment n'étoit que parlemen- 
taire, et par conséquent point muni de pièces 
d'artillerie. ÎSous vîmes aussi quatre requins 
dans le sillage de notre bâtiment; mais, filant 
huit nœuds, la rapidité de notre course s'opposa 
à ce qu'ils mordissent au hameçon , qui est une 
espèce d'émérillon. 

A minuit , nous fûmes réveillés en sursant 
par un coup de canon qu'un vaisseau tira près 
de nous. Le boulet passa à quelques pas du 
timonnier. Il falloit voir nos spéculateurs déplorer 
déjà la perte des fonds immenses qu'ils avoient à 
bord. Jadis satiriques , ils avoient en ce mo- 
ment l'oreille bien basse , et étoient consternés 

forment la pluie qui tombe tout autour du tourbillon : 
lorsque le vent inférieur est plus fort , la trombe se 
trouve emportée et est suspendue obliquement à la 
nuée ; aloi's ou entend un bruit sourd et mêlé de 
sifïïemens. Par-tout où ce tourbillon tombe, il cause- 
de grandes inondations par la prodigieuse quantité 
d'eau qu'il répand : il amène même quelquefois de 
la grêle , et les dégâts qu'il produit sont affreux. 
(Consultez l'Histoire de l'Académie , années 1727, 
1757 et 1 741 ). 



D'UN NATURALISTE. i3g 
dans l'einbarras des richesses, par la crainte 
de trouver un corsaire dans notre agresseur. 
On en vint à iabordage, et nous apprîmes tous 
avec un vif intérêt que le bâtiment inconnu 
n'étok que dénué de vivres , et qu'expédié de 
Londres, il avoit déjà près de quatre-vingt-dix 
jours de traversée. Le capitaine, nous exposant 
la triste situation de son équipage harassé par les 
tempêtes habituelles qu'il avoit essuyées , nous 
apprit qu'il étoit réduit à une ration insuffisante^ 
et que, dans la crainte que nous ne lui échap- 
pions , il n'eut pas le tems de faire retirer le 
boulet du canon; que son intention . nullement 
hostile j n'étoit que de faire mettre notre bâtiment 
en panne. Ce vaisseau étoit armé en guerre 
et marchandises. 

Mardi 8 janvier, nous trouvâmes enfin terre 
à vingt brasses , et nous découvrîmes le beau 
phare de Charles-Town (tom. i cr . , plane. XIV), 
situé isolément au milieu d'une antique forêt de 
pins , au dessus desquels il s'élève de plus des 
trois quarts de sa hauteur. JNous vîmes voltiger 
autour de notre bâtiment des canards de toute 
espèce, des cormorans (i), des chevaliers (2), 

(1) Corvus aquaticus , aut Phala crocorax; oiseau 
aquatique, dont ou dislingue deux espèces qui se 
nourrissent de poissons. 

(->) Totanus, oiseau aquatique du genre du Bécasseau. 



&4o VOYAGES 

des mouettes (i) , des goilands (2) , et autres 

oiseaux qui fréquentent les attérages. jNous en 

tuâmes plusieurs ; mais ayant vent arrière , 

et toutes les voiles étant dehors, nous ne pûmes 

mettre la chaloupe à la mer pour les aller 

chercher. 

Un pilote côtier vint à notre rencontre dans 
sa barque élégante pour nous faire éviter la 
barre (3), et nous conduisit vis-à-vis de Charles- 
Town , où nous mouillâmes assez près de l'Em- 
barcadère, après nous être félicité d'avoir été 
assez heureux pour échapper aux dangereux 
rescifs de la baie. Le port de cette ville peut 
recevoir en sa rade jusqu'à trois cents voiles , 
et les plus gros navires y entrent en tout tems 
avec leur chargement. 



(1) Gavia , nom donné à des oiseaux de mer, à 
pieds palmés, du genre des goilands, mais moins 
grands. 

(?) Larus 5 c'est l'oea-marina crocalo des Italiens. 
Oiseaux de mer ictyophages. Ils sont sur les rivages 
ce que les vautours sont pour l'intérieur des terres, 
destinés à purger la terre des débris d'animaux morts , 
qu'ils se disputent entr'eux , avec des cris aigus. 

(5) Banc de sable qui barre un port, et souvent 
devient un dangereux écueil. Celle de Charles-Towu 
est renommée par des naufrages fréquens qu'on y 
essuie. 

Mercredi 



D'UN NATURALISTE. 2 4i 

Mercredi 9 janvier , après le visite de 
ï'Adrastus, je descendis à Charles -Town , ville 
capitale de la Caroline méridionale , avec le 
capitaine , afin de m'assurer d'un logement. 
Quel fut mon étomiement dans un pays inconnu , 
d'y trouver de nouvelles mœurs, de nouvelles 
coutumes et tous visages étrangers , d'y ren- 
contrer autant de nègres que de Lianes ! J'avoue 
que la vue de ces Africains dans l'état d'escla- 
vage , me fit d'abord impression. Il règne dans 
l'intérieur de la ville le silence le mieux observé ; 
et les Anglo- Américains sérieux par caractère, 
et non lurbulens comme les Français, marchent 
dans les rues sablées, la tête baissée, et exclu- 
sivement préoccupés de leur commerce. Lorsque 
deux d'entr'eux se rencontrent, un salut de la 
main fait avec réserve, mais avec sincérité, équi- 
vaut en ce cas à notre accueil affable , mais 
trop souvent politique (1). 

La température de Charles-Town (2) modérée 



(1) Quand, dans une société, une personne en 
saluant refuse la main à une autre , elle lui déclare par 
là son inimitié. 

(2) Celte ville se trouve au confluent de deux 
rivières navigables , la Cooper et l'Ashley, et sert 
d'entrepôt à toutes les productions de la colonie qui 
doivent être exportées. 

Tome I. Q 



a4* VOYAGES 

toute l'année , offre cependant plusieurs varia- 
tions dans la journée; ce qui la rend très- 
mal-saine. 11 faudroit volontiers changer trois 
fois le jour de costume plus ou moins chaud, 
inconvénient qui donne naissance à' une infinité 
de maladies produites par une transpiration 
interceptée. Nous n'étions qu'au commencement 
de janvier , et cependant beaucoup d'arbres 
étoient couverts de verdure et de fleurs. Les 
chaleurs de l'été y sont insupportables , et infi- 
niment plus accablantes qu'à Saint-Domingue, où 
une brise réglée vient trois fois le jour rafraîchir 
l'atmosphère , et dissiper les miasmes combinés 
par une évaporation torride, et des exhalaisons 
souvent morbifiques. 

Peu familier avec le langage du pays , et bien 
néophyte encore dans la traduction de l'anglais, 
je souffrois d'entendre parler à mes oreilles, 
sans pouvoir comprendre même les cris des 
marchands , dont les intonations sont variées 
à l'infini. 

Les rues de Charles - Tovvn sont correctes , 
mais souvent remplies d'immondices. On y 
marche avec difficulté sur un sable épais. Les 
maisons pour la plupart couvertes en bois ou 
essentes, qui réverbèrent moins la chaleur que 
îa tuile , sont construites en planches. Celles 
des habitans riches ont des façades du goût le 



D'UN NATURALISTE. ^3 

plus moderne ? à colonnes et galerie tournante , 
et d'un style régulier. Mais ces palais modestes 
élevés sans maçonnerie, sont, ainsi que la chau- 
mière du pauvre , exposés à être détruits en un 
instant par l'incendie. 

Nous traversâmes le bel emplacement de la 
boucherie , où la viande me parut fort belle , et 
surtout bien nettement divisée. Les bouchers 
propres à l'excès, poussent la précaution jusqu'à 
scier les os, afin que le morceau qu'on leur 
achète soit coupé régulièrement. Us tuent tons 
les jours , et ne font jamais reparoîlre la viande 
tuée de la veille , ayant la commodité de la 
saler , et de la mettre en barils pour l'usage des 
vaisseaux. 

On voit sur chaque cheminée un ou plusieurs 
ménages de turkey-buzzard (i) , espèce de vau- 

(i) Dinde-buse, ou Urubu; c'est le vautour du 
Brésil , de M. Brisson , et des planches enluminées 
187 ; Buse à figure de paon , dans Catesby ; Hernandez 
et Nieremberg lui donnent le nom. à' Aura , et François 
Ximénès, celui de Tzopiloth ou Tropillot; c'est le 
cosquauth de la Nouvelle-Espagne. Margrave dit que 
les Brasiliens le nomme Urubu. Cet oiseau , dit 
M- Mauduit , se trouve dans différentes régions de 
l'Amérique. Les sauvages de la Guiane l'appellent 
Ouroua ; les créoles et les voyageurs l'ont appelé Mar- 
chand : on le trouve aussi en Afrique. Kolbe le nomme 
Aigle du Cap. 

Q 2 



a44 VOYAGES 

tours appelés vulgairement cinq paounds (6),- 
valeur de l'amende infligée à l'audacieux qui 
en tueroit un. Ces oiseaux sont ainsi respectés 
par les services réels qu'ils rendent en enlevant, 
dans la ville et aux environs , tous les animaux 
morts et débris corruptibles, dont ils font leur 
unique nourriture. Voit -on une poule expi- 
rante 5 elle ne reste pas long-tems sur la place 
sans être dépecée. Ces oiseaux, durant le jour 
occupés sans cesse à faire leur tournée , fondent 
par légions , et se disputent la proie qui dis- 
paroît en un instant. Les turkey-buzzards sont 
si familiers , qu'on pourroit en tuer volontiers à 
coups de bâton. J'avois un grand désir de me 
procurer un de ces animaux ; mais je n'étois 
point du tout disposé à paver cinq louis environ 
d'amende , ce qui m'engagea d'attendre une 
occasion favorable. 

Les dames anglo-américaines , jalouses d'imiter 
les Françaises dans leurs costumes, sont à la 
piste des bàtimens arrivant de France , pour en 
réclamer les modes du jour; et c'est une spécu- 
lation sûre que peut faire un capitaine, s'il a des 
fonds à convertir en pacotille. J'examinois la 
tournure d'une de ces dames lorsqu'en dé- 
tournant une rue, je vis à mes pieds deux négresses 

m* ■-, i ■■ ■ i . - — — i . - ■ ■ ■ ■ u — mm 

(2) Environ 120 francs. 



D'UN NATURALISTE. 20 
accroupies, occupées à fumer avec de longs ca- 
lumets ; c'est le cas de dire que ce ne fut pas 
pour moi une agréable surprise. 

La chaleur étant excessive , et harassés des 
courses faites en vain pour trouver une pension 
convenable , nous fûmes assez heureux pour 
rencontrer un Français obligeant qui , nous avant 
reconnus pour des compatriotes nouvellement 
débarqués , s'offrit d'être notre interprète , et 
nous procura un asile bien famé , et qui nous 
parut tenu, par de bien honnêtes gens 5 c'étoitune 
pension américaine. L'hôtesse, M me . Raniadge, 
oifroit pour contraste une taille colossale , avec 
des manières mignones et enfantines. Cette 
dame ne savoit quelle contenance garder , ni 
comment s'expliquer ; enfin notre interprète , 
qui parloit anglais , nous développa ses in- 
tentions. 

A peine fûmes-nous installés, qu'un jeune 
nègre vint nous offrir des fruits de l'Amérique. 
Pour mieux disposer les acheteurs, il les char- 
111 oit par les accens mélodieux de sa voix céleste. 
Quoique bien envieux de goûter à ces pro- 
ductions nouvelles pour moi , je pris encore 
plus de plaisir à exercer son talent , et à lui faire 
répéter un rondeau anglais , original par sa 
composition. Après lui avoir acheté des ba- 
nanes, ligues bananes, patates, ananas, etc., 

L Q3 



2^6 VOYAGES 

je le congédiai en le récompensant de manière 
à l'encourager. 

Je ne pus juger de la bonté de ces fruits 
imparfaits , et je me réserve d'en parler lors de 
mon séjour à Saint-Domingue. Je sortis pour 
connoître l'intérieur de la ville , et je vis que les 
femmes de qualité font le malin leurs courses 
à pied. Elles ont une démarche lente et grave , 
et sont suivies d'une ou plusieurs jeunes 
négresses. 

Les voitures sont très-légères et aérées ; elles 
sont traînées par des chevaux , que des nègres 
conduisent. On voit peu de cabriolets , mais des 
charabans d'une délicatesse extrême. Les rues 
sont garnies de trottoirs , et d'arbres dont les 
fleurs ont quelque rapport avec celles du lilasde 
France. Cet arbre est l'azédarach (i) , dont les 
branches lisses et droites forment une très-belle 
tête. 

Les levées du bord de la mer sont construites 
en ostraciles (i) , et la consommation d'huîtres 
en ce pays est si grande, qu'on se sert le plus 
communément pour bâtir , de chaux d'huîtres. 

(i)Melia azedarach , foliis bipinnatis, Linné. Voyez 
mon Traité des plantes usuelles des Antilles , plantes 
assoupissantes. 

(2) Ecailles d'huîtres devenues fossiles. 



D'UN NATURALISTE. ^ 

En rejoignant notre pension , je rencontrai le 
convoi d'un nègre. Les pleureurs deux à deux 
marchoient devant et derrière le corps , qui étoit 
porté sur un chariot rouge traîné par un seul 
cheval. ( Tom. i er . , pi. XV. ) 

En visitant les temples consacrés au service 
de l'Eternel , j'appris que la seule église catholique 
avoit été incendiée, et qu'on l'avoit remplacée 
momentanément par une grange non moins vé- 
nérable que les voûtes dorées des temples consa- 
crés aux différens cultes. La secle protestante est 
la plus universellement répandue; cependant la 
religion catholique, celles des quakers (i) et des 
méthodistes y sont également tolérées. 

(i) Quaker veut dire trembleur. Leur secte paci- 
fique prit son origine à l'époque où les Anglais 
révoltés se couvrirent du crime honteux île régicides. 
Georges Foxe fut leur fondateur. Il avoit vendu ses 
biens pour mieux se détacher des jouissances terrestres, 
Les bois devenoient son asile , et les fruits sauvages , 
sa nourriture. Il eut bientôt des sectateurs , et fut 
forcé de se rapprocher des villes , où cette société 
adopta un costume simple et dénué de tout orne- 
ment. C'est pourquoi les galons leur sont interdits , 
ainsi que les dentelles; les manchettes, broderies et 
bijoux, comme objets superflus; leurs habits n'ont 
aucun pli. Toutes déférences extérieures leur sont 
à charge ; c'est pourquoi enlr'eux ils se regardent 
égaux. Ils ne reconnoissent pas les titres fastueux , 

Q4 



a48 VOYAGES 

Les quakers sont simples dans tous leurs 
goûts, humains et bienfaisans ; ils prêchent en 
public , dans les places et marchés , contre l'escla- 
vage des nègres. Ils sont vêtus de noir, et ont la 

produils, disent- ils, par l'orgueil de ceux qui les 
«imbitionnent , et par bassesse dans ceux qui les dé- 
fèrent. Ils regardent chez les femmes, la révérence 
comme une contrainte avilissante ; et dans les hommes, 
l'action d'ôter son chapeau comme une bassesse qui 
met l'individu au dessous d'un autre. « C'est, dit 
Raynal, dans son Histoire philosophique des Deux- 
Indes , manquer à soi pour honorer les autres. 
Torter les armes , continue le même auteur , leur 
paroissoit un crime. Si c'étoit pour attaquer, on pé- 
choit contre l'humanité ; si c'étoit pour se défendre, 
on péchoit contre le Christianisme. Leur évangile 
étoit la paix universelle. Ils ne juroient jamais devant 
les tribunaux. Ils n'ont point de clergé, et tournent 
en ridicule nos cérémonies religieuses , prétendant 
qu'ils reçoivent immédiatement l'Esprit Saint; c'est 
pourquoi , lorsqu'ils sont assemblés , le premier qui se 
croit inspiré se lève, et prend la parole. Souvent 
le silence le plus profond règne en leur assemblée. 
Cet enthousiasme , irritant le genre nerveux , leur 
donne des convulsions; de là, le nom de quaker , 
qui veut dire trembleur. ' Cromwel , qui les persécuta 
parce qu'ils cherchoient à dégoûter les soldats du 
métier de la guerre en s insinuant dans les camps , 
avoua que leur religion étoit peut-être la seule dont 
on ne put détruire les principes avec des guiuées. 



D'UN NATURALISTE. 249 

tête couverte de clabauds, ou grands chapeaux à 
bords pendans. Les quakers sont ennemis de la 
guerre, et ne veulent jamais contribuer pour 
favoriser et entretenir ce fléau désastreux. Ils sont 
si scrupuleux pour la décence, qu'ils ne veulent 
jamais recevoir de lavemens, dans les maladies 
mêmes où ils sont indispensables. 

Le quaker officiant de leur secte se lève pour 
parler, lorsqu'il se croit inspiré de l'Esprit Saint. 
11 n'y a point, dans Fin té rieur de leurs temples , 
d'autel propre au sacrifice; leur culte ne consiste 
qu'à épurer, leur morale austère, ainsi que me 
l'a assuré un Anglo- Américain qui, par super- 
cherie, s'est introduit plusieurs fois parmi eux. 
L'orateur, pour inviter au silence, pousse des 
hurlemens affreux, et à l'instant tout l'auditoire 
se tait. Les quakers ont dans leur temple la tète 
couverte, et croyent à une parfaite égalité entre 
eux. 

Cette secte, ennemie des litiges, n'a point 
d'avocats , et lorsqu'il s'élève un différend entre 
deux quakers, les parties s'expliquent en pleine 
assemblée, et leur rapprochement a toujours 
lieu. Lorsqu'un d'eux fait mal ses affaires, les 
autres lui fournissent jusqu'à sept fois les moyens 
de rétablir, et sa fortune et sa réputation; mais, 
en cas d'une huitième faute, ils l'abandonnent à 
sa mauvaise conduite. 



2jo VOYAGES 

Les principes moraux des quakers sont si 
rigides qu'ils ont, pour les femmes qui ne leur 
appartiennent pas, la plus exacte continence. 
C'est pourquoi, lorsqu'ils donnent l'hospitalité à 
quelque étranger j l'homme, la femme, les filles 
et l'étranger couchent dans le même lit. Il n'en 
est pas de même des Anglo-Américains , dont les 
mœurs sont maintenant, dans les ports de mer, 
aussi dépravées qu'en France, depuis que le 
commerce leur a établi des relations avec l'Eu- 
rope ; car, si dans les sociétés des villes une femme 
rougit lorsqu'elle entend prononcer le nom de 
pied, de jambe, et même de cuisse de poulet, 
souvent à présent les jeunes demoiselles , su- 
bornées par les marins français, s'abandonnent 
au premier amant qui sait leur plaire. Pourtant 
elles traitent leurs intrigues avec beaucoup de 
discrétion, et regardent leur faute excusée, lors- 
qu'elle est enveloppée des ombres du mystère. 

Lorsqu'un Anglo-Américain meurt , et que 
sans être marié il a vécu avec une concubine, 
les biens du défunt lui sont transmis. 

Mort pour mort, telle est la loi qui condamne 
seule à cette punition les assassins, tandis que 
les autres crimes non moins contraires à la 
société , tels que les viols, les rapts , et autres vices 
capitaux , n'y sont atteints que par de légères 
peines, 



D'UN NATURALISTE. z5t 

Les prisonniers sont généreusement traités 
à la Nouvelle -Angleterre, et respectés dans leur 
malheur. Indépendamment dune nourriture 
saine et raisonnable, on ne leur retient point les 
produits de leur industrie , qu'on fait vendre à 
leur profit. 

Il ne fait jamais aussi froid à Charles-Tovm 
qu'à Philadelphie , qui se trouve au nord de 
l'Amérique septentrionale , et où , sur la rivière 
glacée de la Delaware (i), on fit rôtir un bœuf 
pesant douze cents , sans creuser et dissoudre 
le cristal. C'est en cette saison qu'on y fait des 
parties de traîneaux , et que les patineurs y 
déployent leur adresse et leur légèreté. On 
rencontre au milieu de ces joutes, sur la glace 
même , de petites guinguettes établies pour 
répondre aux besoins des acteurs et spectateurs 
de ces jeux divertissans. 

Les gens riches de Charles-Town brûlent d'un 
bois sans nœuds, appelé Vaigret; c'est le noyer 
sauvage. 

On nous servit à souper chez M me . Ramadge, 
sur une longue table d'acajou bien cirée , du cerf, 
si commun dans le pa>s qu'on en fait boucherie , 

(i) Philadelphie, appelée ville des Frères, est 
située à cent vingt milles de la mer, au confluent de 
la Delaware et du Schuylkill. 



a5 2 VOYAGES 

du calalou (i), des ignames (2) et des patates (3). 
3Nous eûmes pour boisson d'assez mauvais cidre, 
mais en revanche d'excellent porther ou grosse 
bière d'Angleterre, du brandy ou eau de vie, 
qu'on mélange avec trois parties d'eau environ. 

Je rencontrai M. R* **, mon parent, qui me 
présenta à son épouse et à ses enfans, en me 
témoignant tout son regret d'avoir été , par suite 
des révolutions de Saint-Domingue, circonscrit 
dans un local qui ne lui permettoit pas de 
m'offrir un asile , ainsi qu'à sa sœur ma belle 
mère ; mais , en qualité de parent et d'amateur 
de peinture et de musique , il me fit promettre 
de passer chez lui une partie de mon tems , qu'on 
ne pouvoit que bien employer au milieu d'une 
famille aimable, qui a tant de talens en partage. 

On se sert au continent de la monnoie d'Es- 
pagne. Tous les samedis on lave l'intérieur des 
maisons , et l'on frotte avec soin les parquets et 
les escaliers garnis , dans les maisons riches , de 
tapis précieux, et chez les simples particuliers , 
de sablon très-fin qu'on répand avec symétrie , 

(1) Mets américain composé de divers herbages, 
de volailles et de crustacés. Voyez sa plus grande 
description, article de Saint-Domingue. 

( 2 et 5 ) Voyez la description de ces productions 
dans le Traité des plantes usuelles des Antilles. 



D'UN NATURALISTE. 2 53 

et en traçant differens dessins. Au reste,! 
est du plus mauvais ton de cracher sur un de 
ces parquets , et il n'y a guères qu'un Français 
qui puisse se permettre une telle incivilité. 

Mes nouveaux parens partageant mon goût 
pour la chasse , et désirant coopérer à ma col- 
lection des animaux étrangers à l'Europe, me 
proposèrent une partie dans les environs de la 
ville. Je rapportai de cette excursion ornitho- 
logique de très-jolis oiseaux. Ces bois sableux 
et sombres , où s'élèvent avec majesté d'antiques 
et odorans sapins , ces réseaux de barbe es- 
pagnole (i) , au travers desquels se jouent les 
écureuils de plusieurs espèces, et qui se balancent 
d'une futaie à l'autre , au secours de ces franges 
pendantes , semblables à la barbe d'un vieux 
anachorète; le chant des oiseaux , nouveau pour 
moi , tout me jeta dans une telle surprise , que 
je restai long-tems immobile et pénétré d'un 
saint respect, en admirant la source inépuisable 



(1) La barbe espagnole , ou caragate musciforme ; 
viscumearyophylioïdes, tenuissimum è ramis arborum 
musci in modum dependens , foliis pruinse instar 
candicantibus , flore trepetalo , semine filamentoso , 
Sloan. Jam , est une espèce de gui ; voyez sa des- 
cription à la fin de l'ouvrage , au Traité des plantes 
usuelles. 



254 VOYAGES 

des variétés de la nature , et en bénissant les 
œuvres de mon Dieu. 

En parcourant les bois, j'examinai beaucoup 
de ces oiseaux , et je tuai sur les haies plusieurs 
sparas (i), espèce de moineaux semblables au 
friquet de France ; des rossignols (2) , dont 
la voix est très-agréable ; des cardinaux (3) , qui 
se privent très-bien en cage , et qui sont re- 
cherchés pour leur robe éclatante. Le mâle d'un 
rouge de feu , a seulement les pennes des ailes 
d'un noir de jayet , ainsi que les plumes de la 
base du bec. La femelle moins riche en couleurs, 
est nuée de ce même vermillon , et d'olivâtre 
cendré. Je tuai les deux d'un seul coup de fusil , 
et fus enchanté d'une aussi belle capture. 

Je rapportai également deux troupiales (4) , 
ainsi nommés parce qu'ils vivent en société. 



(1) Linotte brune d'Edwards ; et petit moineau de 
Virginie , ainsi nommé par Catesby. 

(2) Le rossignol de l'Amérique, d'Edwards; c'est 
le figuier brun, ou grand figuier de la Jamaïque , de 
M. Brisson. 

(5) Le cardinal huppé de l'Amérique septentrionale, 
est le gros-bec de Virginie , de Brisson ; Coccothraustes 
indica cristala , pi. enl. 57. The Brasilian Tanager. 
des habitans de la Nouvelle- Angleterre. 

(4) Cet oiseau est le Commandeur : Icterus Plero- 
Phceinceus. 11 appartient à l'Amérique septentrionale ; 



D'UN NATURALISTE. 2 55 

Quoiqu'on en rencontre des bandes nombreuses 
dans les marais , ces oiseaux sont difficiles à 
approcher. Le troupiale de la Caroline , ou 
commandeur, est de la taille d'un merle ; son 
plumage est d'un noir lustré ; ses ailes sont 
recouvertes, vis-à-vis le trochanter de l'humérus, 
d'une cpaulette d'un rouge cramoisi vif et doré ; 
ses pieds et son bec sont noirs , ainsi que ses 
yeux , dont l'iris est d'un blanc mat. Les cou- 
leurs de la femelle sont plus roussâtres et 
beaucoup moins vives. Ces oiseaux pondent 
dans les marais , où ils établissent leur nid qui 
a la forme d'un tube , avec une seule ouverture 
sur le côté. Il flotte au gré du vent , et est entre- 
lacé avec la sommité des joncs qui lui servent de 
toit. Ces oiseaux sont fort recherchés , et leurs 
épaulettes vendues jusqu'à vingt francs le millier 
aux pelletiers , qui en font des palatines et des 
garnitures de spencers ou de robes. Outre qu'on 
retire ce produit de ces oiseaux , leur tête est 
également mise à prix , par rapport aux ravages 
qu'ils exercent dans les terres où l'on a semé 
du riz. Ils ne sont pas seulement granivores , et 



c'est l'Etourneau à ailes rouges, de Catesby ; l'Etour- 
neau rouge -aile, d'Albin ; et le Troupiale à ailes 
rouges, de M. Brisson (pi. enl. 402). The Red- 
.Winged Starling. Cales., car, 1, p. j5, t. i3. 



s»56 VOYAGES 

ils se nourrissent, hors des récolles, de fruits 

ou d'insectes. 

Les iroupiales vivent entr'eux avec beaucoup 
d'accord , et ne se nuisent point dans les détails 
de leur petit ménage. Leurs mœurs sociales leur 
font chercher en paix la nourriture de leurs- 
petits , et souvent dans le même champ on en 
\oit une quantité considérable occupés à cette 
recherche , sans annoncer la moindre mésin- 
telligence. 

Les troupiales ont en cage les gentillesses de 
l'étourneau d'Europe, et sont aussi attentifs que 
lui à recevoir l'instruction qu'on veut bien leur 
donner. M. R***, mon parent, qui en possédoit 
un très-familier , lui donnoit la liberté , et 
m' engageant à préluder sur mon violon ou sur 
le piano, le mélomane ailé venoit à l'instant se 
poser sur ma tête , et ne me quittoit que lors- 
qu'il cessoit d'entendre cette mélodie. Il étoit 
tellement familier , que quelques jours après 
avoir lié ensemble connoissance , m'apercevant 
occupé à dessiner un de ses pareils, il sortit de 
sa cage , voltigea autour de moi, puis sur le trou- 
piale qui me servoit de modèle. Comme ce dernier 
étoit en position, et qu'il avoit toute l'apparence 
d'un être vivant , l'oiseau familier alla le bec- 
queter, comme pour le tirer de son assoupis- 
sement ; puis le trouvant insensible à ses dé- 
monstrations , 



D'UN NATURALISTE. 9.5 7 
monstrations, il lui réitéra mille agaceries, lui 
fit mille gentillesses , après lesquelles il renonça 
au projet de jouer avec lui, et vint se poser sur 
un verre d'eau qui me servoit à laver; il dérangea 
mes pinceaux , et sans ma permission com- 
mencoit à se baigner , lorsque je fus obligé de 
lui soustraire mon dessin qu'il avoit déjà tout 
arrosé. Enfin , je crois pouvoir le dire sans 
exagération, le troupiale est l'oiseau qui , privé 
de sa liberté , conserve le mieux , néanmoins 
malgré son esclavage , toute l'amabilité de son 
caractère. 

Nous eûmes , pour dernière pièce de notre 
course d'ornithologie, la grivetle d'Amérique; 
c'est le mauvis de la Caroline , de Brisson ; la 
petite grive de Calesby ; elle est de la grosseur 
d'une alouette ; le plumage du dos est roussâtre; 
celui du ventre est blanc tacheté de marques 
triangulaires brunâtres; le bec , les pieds et les 
ongles sont noirâtres. 

De retour chez M. R * * * , il me présenta à 
son gendre, M. de M***, consul espagnol, 
chez lequel on enfreignit en ma faveur la loi 
rigide qui défend en ce pays , sous des peines 
très-sévères, de faire delà musique le dimanche; 
Je me félicitai d'autant plus de cette transgres- 
sion , que je retrouvai dans les concerlans , 
enfans de M. R***, cette grâce cl ce goût 
Tome I. R 



2 58 VOYAGES 

qu'on ne rencontre que parmi les vrais talens. 
On exécuta à la première vue un trio-concertanl 
pour harpe, ibrte-piano, et cor, de ma com- 
position , avec une vérité et une précision qui 
m'enchantèrent. 

En sortant de chez M. Pi * * * , j'aperçus un 
rassemblement , au milieu duquel je vis un 
orateur qui débattoit vivement les intérêts de 
plusieurs nègres exposés sur un théâtre pour 
être vendus. C'étoit un quaker philantrope , et 
ftdèle observateur de sa loi. a Peut-on , disoit-il 
)) au peuple étonné, assimiler des hommes à des 
» animaux? Que fait-on de plus, lorsque dans 
» un marché il s'agit d'acheter un cheval, un 
'» bœuf ou un mouton? L'anima] est, ainsi que 
)> les nègres , à la discrétion des acheteurs , qui 
:» l'examinent nu, et le tournent dans tous les 
)) sens. Vils usuriers ! ne sont-ils pas hommes 
j) comme vous » ! Je ne pus entendre plus 
3ong-tems sa harangue, et je le quittai au moment 
où il sembloit plaindre le sort d'une négresse 
qui , pour une faute qu'elle avoit commise, mar- 
ehoit dans les rues , avec un joug ou collier 
pesant , armé de trois branches de fer de la 
longueur de Favant-bras. 

Comme je cherchois à me distraire de l'ennui 
de ne point trouver de passage pour Saint- 
Domingue, je réclamai la solitude des bois si 



D'UN NATURALISTE. 2% 

bienfaisante aux mélancoliques 5 et pour éviter 
des visites trop multipliées , je m'acheminai seul 
avec mon fusil vers la course (1) distante de 
quatre milles deCharles-Tov» n. Je tuai, en entrant 
sous les premiers sapins, le beau geai bleu du 
Canada (2). Ce geai de l'Amérique septen- 
trionale est beaucoup plus petit que le nôtre , 
dont il a néanmoins tous les caractères exté- 
rieurs. Il est plus svelle , plus élégant dans ses 
formes que le dernier , et son plumage très- 
régulier est éclatant. Sa tète est ornée d'une 
huppe d'un beau bleu ; le plumage supérieur 
est de celte môme couleur, l'inférieur est 
bleuâtre, tandis que le ventre et le dessous de 
la queue sont d'un blanc éblouissant. Les ailes 
et le dessus de la queue sont bigarrés de barres 
transversales, ou zigzags nues de noir, bleu 
et blanc. 

Le geai bleu du Canada paroît avoir les mêmes 
habitudes que notre geai d'Europe. Il est, ainsi 

(1) Ce cirque , où se rassemblent annuellement des 
curieux de toutes les villes du Continent, est peuplé, 
à un certain jour de l'année, d'un nombre immense 
de spectateurs. 11 s'agit d'y disputer le prix de la course 
aux chevaux. Les coursiers et les jokeis y sont pesés 
avant d'entrer eu lice , et de grands paris sont ouverts. 

(2) Gracculus ccereleus Canadensis, Brisson , pi. 
enl. 55o. TheBlueJaj. Edw. , pi. 239. 

R 2 



sGo VOYAGES 

que ce dernier, inquiet, toujours en mouvement, 
décelant sans cesse sa retraite par un cri aigu 
qu'il pousse à l'approche de tout être animé , et 
qui devient le signal du rassemblement de tous 
ceux de son espèce qui se trouvent autour de lui. 
Il s'élève facilement en domesticité, et s'y rend, 
ainsi que le nôtre , très-familier. 

Je me procurai également la belle pigrièche 
bleue, qu'on appelle dansle pays nonpareille {i) , 
à cause de la beauté de sa robe. Son bec , ses 
pieds et ses ongles sont d'un noir de velours, 
tout le plumage supérieur du bleu d'azur du 
martin- pécheur d'Europe , et celui du ventre 
d'un rouge safrané très-vif. 

Cet oiseau est silencieux ; on le rencontre tou- 
jours seul , perché sur des pieux , ou à l'extrémité 
de bois sec de movenne hauteur. C'est de là 
qu'il épie les moucherons dont il fait sa nourri- 
ture , et qu'il saisit adroitement en faisant claquer 
son bec. Les lieux fréquentés lui sont importuns; 
c'est pourquoi, fuyant toute espèce de société, il 
disparaît à l'approche de l'homme, et va loin de 
lui, dans l'épaisseur des bois, mettre en sûreté 
son existence. 

Je tuai aussi plusieurs epeïches , et le pic 

(0 Theblue Red Breast. Edwards, i. PI. 24. C'est 

une espèce de cotinga. 



D'UN NATURALISTE. 2 Gr 
noir à huppe rouge (i). Ces oiseaux , à la faveur 
de muscles thyro-hyoïdiens , peuvent darder 
leur langue et Palonger beaucoup hors du bec , 
et le faire mouvoir dans tous les sens, propriété 
commune aux pics, colibris, oiseaux-mouches , 
et autres destinés à pomper le suc des fleurs , ou 
à rassembler sur leur langue enduite dune hu- 
meur visqueuse, les fourmis et autres insectes 
doutées entomophages se nourrissent. Ces oiseaux 
amis de l'ombre et du silence, n'aiment ni les 
plaines, ni les jeunes bois ; c'est au sein des plus 
hautes futaies qu'ils mènent leur vie solitaire, et 
qu'ils y creusent les troncs à coups de bec redou- 
blés, pour v saisir les larves que leur perscussion 
met en mouvement, et y déposer ensuite leurs 
oeufs, dès qu'ils y ont creusé un trou circulaire. 
Les pics ont le vol court , rapide et irrégulier, et 
plus souvent sur les arbres que dans l'air; ils 
rampent autour de leur tronc et de leurs branches , 



(i) C'est le grand pic -vert à tête rouge , de Catesby ; 
le pic-noir de Virginie , de M. Brissou ; le pic noi r 
huppé de la Louisiane, des pi. enl. 718. Cet oiseau 
est plus gros que notre pic -noir. Ses pieds sont 
noirs , son bec d'une couleur grisâtre , l'iris d'ui jaune 
d'or; la huppe qui orne sa tête, d'un rouge vif; les 
joues et le cou d'un jaune pâle à reflets dorés ; le milieu 
du dos marqué d'une tache blanche. 

R 3 



a64 VOYAGES 

à l'aide de leur queue, qui leur sert de point 
d'appui. 

Un buisson épais m'avoit empêché de tirer 
une perdrix du pays, mais l'ayant vu remiser , 
elle tomba bientôt en mon pouvoir. Cette espèce 
de perdrix (i) est beaucoup plus petite que la 
perdrix grise d'Europe; ses pieds sont d'un brun 
marron; son bec et ses ongles noirs; les plumes 
du dos roussâtres piquetées de taches noires; le 
derrière du cou marqué de taches blanches, les 
joues et la gorge de cette même couleur : le 
plumage du ventre est de couleur jaune, et rayé 
transversalement de noir. 

Ces perdrix sont si peu farouches qu'on ne 
peut les faire lever sans chien. Elles s'abattent 
presqu' aussitôt qu'elles ont commencé à voler, 
et se tapissent dans quelque sillon , sous quelque 
touffe d'herbe, ou dans l'épaisseur d'un buisson. 

Je voulus acheter un oppossum d'un chasseur 
qui venoit de le tuer, mais il refusa de me le 
vendre parce qu'il avoit le projet de le manger. 
Ce quadrupède (i), déjà bien connu, a la queue 



(i) Peiclix novœ Angliae. 

(2) C'est le Cerigou.de Mafîee 5 l'Oppossum de 
Catesby ; le Tlaquatzin de Hernandez ; le Semi-Vulpes 
de Gesner et u'Aldrovande; le Didelphe, Didelplns 
mammis ialra abdomen , de Linné • le Philander de 



DU* NATURALISTE. 2 63 

très-longue , traînante et dénuée de poils qui 
sont remplacés par des écailles blanches de forme 
hexagone el placées régulièrement. Cette femelle 
du sarigue à longs poils, que je décris, avoit 
deux pieds de longueur environ : ce qui la dis- 
tinguoit plus particulièrement des autres qua- 
drupèdes, c'est une poche veine à l'extérieur 
qui recouvre ses mamelles , et dans laquelle elle 
préserve ses petits de frayeur et de danger; car 
peureux par caractère, lorsque le moindre bruit 
les épouvante, ils se réfugient dans leur asile et 
la mère fuit, en emportant ce qu'elle a de plus 
cher. 

La dilatation de cette poche s'opère par deux 
os propres placés au devant des os pubis, auxquels 
ils adhèrent par la base. L'intérieur est tapissé de 
glandes ou caroncules, desquelles transsude un 
fluide jaunâtre d'abord infect , puis acquiérant 
l'odeur du musc par la dessication. 

Ces animaux produisent chaque année au 
mois d'avril, ou au plus tard en mai, de six a neuf 
petits très-foibles , et qui, selon M uie . Bufion, 
achèvent leur accroissement dans la poche où ils 
se tiennent attachés aux mamelles, dès l'instant 

M. Brisson ; le Rat des bois du Brésil ; le Manicou des 
nègres de nos iîes et de Feuillée ; le Manitou du père 
du Tertre j le Cachorro domaio des Portugais. 



2 G4 VOYAGES 

de leur naissance prématurée , leur premier 
séjour n'ayant servi qu'à la conception et au 
développement du fœtus. 

L'oppossum est si peureux qu'il se laisse tuer 
à coups de bâton, lorsqu'il est surpris à terre. Il 
marche très-lentement, mais il grimpe sur les 
arbres avec assez d'agilité, et c'est là qu'il guette 
les oiseaux dont il est très-friand. SI est omnivore, 
car il se nourrit de sang, devers , de reptiles, de 
patates, et au besoin, de feuilles sèches, de ra- 
cines ou décorées. 

Son corps paroît toujours sale, parce que son 
poil est toujours en désordre; sa chair est blanche 
et bonne à manger. Les sauvages du Continent 
recherchent à cel effet l'oppossum, auquel ils font 
une chasse continuelle. 

Rien n'est si intéressant , me dit Je chasseur 
que j'a\ ois rencontré, que devoir la conduite de 
Ja mère pour ses petits qu'elle idolâtre. Sans 
cesse elle suit leurs pas , dès qu'ils sont en état 
de sortir de leur retraite ; eilu les lèche , les expose 
à la pluie et puis au soleil, pour lisser et faire 
sécher leur robe; saute devant eux en signe de 
gaieté , et comme pour les engager à limiter. 
Enfin vient le tems où ces petits sont abandonnés 
à eux-mêmes. Cette séparation s'annonce par de 
fréquentes caresses; on se quitte, les uns pour 



D'UN NATURALISTE. 2G0 

reprendre de nouveaux liens, et les autres pour 
satisfaire au premier besoin d'amour. 

Le dimanche 20 janvier , je m'embarquai 
pour une île située à trois lieues de Charles- 
Tovvn , dans le dessein d'augmenter ma collection 
d'oiseaux de la Nouvelle - Angleterre. Je vis 
pendant la traversée des canards de toute espèce ; 
mais le bac n'étant point à ma disposition , et 
ne pouvant le détourner de sa route, je renonçai 
à l'espoir de me procurer diverses espèces de 
canards qui volli^eoient autour de notre bâ- 
liment. Je tuai pourtant un goéland , et je 
blessai un marsouin (1). A peine ma balle Fem- 
elle atteint , qu'il plongea et rougit Fonde agitée 

(1) Le Marsouin ou cocho"n de nier, ou porc de 
mer, appeié aussi le Souffleur vulgaire , est le Tursio 
des Latins, le Phocœna des Grecs. Belon fait dériver 
l'étymologie de Marsouin de deux mots allemands, 
meer, mer, et Sclrwein , pourceau; ce qui veut dire 
Pourceau de mer; dénomination qui convient au 
marsouin , par ses rapports exacts avec le cochon. 
Anderson, ayant regardé le Marsouin comme le plus 
petit des cétacés , l'a rangé parmi les baleines. Il n'a 
guères que six à huit pieds de longueur. Sa mâchoire 
est garnie de dents aiguës et cylindriques, placées de 
manière à ce qu'en fermant ses deux mâchoires , les 
dents s'engrènent les unes dans les autres. Les mar- 
souins nagent à Heur d'eau , et souvent laissent aper- 
cevoir la moitié de leur corps dans leurs bonds répétés, 



a66 VOYAGES 

par ses mouverncns convulsifs; mais, ne pou- 
vant suspendre notre navigation , nous ne con- 
nûmes point les résultats d'un aussi beau coup 
de feu. 

]Nous arrivâmes à notre destination , et nous 
mîmes pied à terre dans un bois antique et 
sombre , si peu fréquenté qu'il fourmilloit 
d'oiseaux de toute espèce. Quelle joie j'éprouvai 
a cette vue ! que de victimes prochainement 
immolées ! Les deux premières furent deux 
écureuils , dont les habitudes sont totalement 
opposées. Le premier (i) , appelé le suisse ou 
écureuil de terre , a pins d'affinité avec les 
rats et surmulots pour les habitudes et le ca- 
ractère qu'avec les écureuils. Sa peau est mar- 



ïls se jouent avec agilité sur l'onde, et voguent habi- 
tuellement par troupes considérables. Lorsque les 
marins les vqycnt approcher de leurs navires, ou 
qu'ils les entendent pousser un mugissement sourd, ils 
en augurent une prochaine tempête. Les marsouins se 
nourrissent de maquereaux, harengs, sardines et 
autres poissons. On harponne ces petits cétacés pour 
leur chair qui, quoique peu estimée, fournit un peu 
d'huile , et une peau qui étant tannée devient imper- 
méable , et impénétrable , dit-on , aux coups de feu. 

(i) C'est l'Ecureuil de terre, d'Edwards et de Ca- 
tesby ; le Sciurus Listeri , de Ray ; l'Ecureuil de la 
Caroline , de M. Brisson. 



D'UN NATURALISTE. 267 

quëe longitudinalement de quatre bandes de 
couleur différente , savoir , deux brunes le 
long de l'épine dorsale, et deux blanches près 
des flancs. Le suisse ment à volonté sa queue, 
et la recourbe sur son dos, ainsi que l'écureuil ; 
mais il grimpe peu dans les arbres , et se tient 
toujours près du trou qu'il a pratiqué en terre , 
et où il dépose la nourriture qu'il a obtenue de 
ses excursions. Celui que je tirai n'étoit que 
blessé , et dans la rage de son désespoir , il 
mordit tellement le canon de mon fusil , qu'il v 
imprima ses dents aiguës, et me fit féliciter de 
m'etre méfié de son caractère féroce. 

Le second , nommé le petit- gris (1) , se 
croyoit bien en sûreté en abordant le rivage 
d'un étang qu'il avoit traversé sur une branche 
de pin , lorsqu'il tomba en mon pouvoir. J'en 
vis près de là plusieurs autres se jouer au travers 
de la barbe-espagnole , et s'éîancer d'un arbre 
à un autre, l'un, pour échapper à un plus gros 
qui le pcursuivoit , afin de lui enlever une amande 
que dans un de ses élans il laissa tomber à terre. 
Ces animaux prévoyans ont pour l'hiver un 
magasin de réserve, où se tiennent leurs petits. 
Ils sont plus gros de corps que notre écureuil 

(1) C'est XEcureuil «ris ou noirâtre, de Virginie ; 
Sciurus Virginianui, cenereus major, de Ray. 



s68 VOYAGES 

.d'Europe ; les mâles sont d'un poil plus noir, 
quoique cendré , que les femelles , et leur queue 
flottante est beaucoup mieux garnie. Leur ca- 
ractère est doux , et susceptible de plier à la 
domesticité. Ces fissipèdes agiles sont très- diffi- 
ciles à découvrir , lorsqu'ils sont protégés par 
l'ombrage des sapins ; car ils suivent tous les 
mouvemens du chasseur pour échapper à sa 
vue, et se cachent dans la barbe-espagnole, dont 
tous les arbres de ces forêts immenses sont 
recouverts. Cette espèce de gui dont j'ai déjà 
parlé, est souple, et ressemble au crin, dès qu'on 
lui a fait subir une préparation qui le rend 
propre à faire des matelas de bord. 

Je tuai plus loin un merle gris (i) , aussi rusé 
que celui de France, mais beaucoup plus petit. 
Le plumage de son dos est d'un gris bleuâtre, 
la gorge blanche, et chaque plume piquetée 
d'un point noir ; le ventre blanc , les plumes des 
ailes noires bordées de cendré , la queue étagée; 
le tour des veux , l'iris , le bec et les pattes d'un 
vermillon pur. 

J'approchois de marais qu'on m' a voit recom- 

(i) Cet oiseau est appelé par les Anglais Tilll ; 
c'est le merle cendré d'Amérique, de M. Brisson, 
et des pi. enl. 56o, fig. 1 3 la grive aux jambes rouges, 
de Calesby. 



D'UN NATURALISTE. 26g 
mandé d'éviter , parce qu'ils sont infestés de 
caïmans voraces qui n'eussent point été effrayés 
de mon petit plomb , lorsque je vis près de moi, 
à la cime d'un arbre très-élevé, un oiseau qu'on 
appelle improprement mûrier à la Nouvelle- 
Angleterre (1). Le plumage supérieur, ainsi que 
3a huppe qui orne sa tête , et les tégumens des 
ailes, sont d'un marron clair; une large mous- 
tache noire part de la base du bec , et va rejoindre 
l'œil. Les pennes des ailes sont noirâtres. Le bec 
et l'iris d'un noir foncé et lustré , ainsi que ses 
pattes. Le ventre est blanc, de même que le 
dessous de sa queue , dont la partie supérieure 
est grise, et les plumes terminées par une bande 
transversale d'un jaune pâle. 

La femelle ne diffère du mâle qu'en ce que 
celui-ci a l'extrémité des ailes munie de quatre 
caroncules chagrinées d'un rouge vif. Ces oi- 
seaux volent par bande, et leur chair est réputée 
d'un goût très-délicat. 

On trouve à Charles - Town une partie des 
arbres naturels à l'Europe; quelques-uns ce- 
pendant appartiennent au climat de ce Continent. 
Le cirier , par exemple (2) , qui vient à la hauteur 

(1) Les habitans de la Nouvelle- Angleterre le 
nomment The Bohemian Chattcrer. 

(2) Le cirier ou arbre de cire, espèce de gale connu 
sous le nom àeMyrica, n'est cependant prs l'espèce 
appelée Piment royaL 



270 VOYAGES 

de nos amandiers, est tortueux et touffu ; il se 
plaît dans un terrain humide, et se rencontre 
fréquemment sur les rivages de la Nouvelle- 
Angleterre. Ses feuilles sont étroites, dentelées, 
alternes , et recouvertes de taches dorées dues 
à i'exlravasion de son suc. Il porte des fleurs 
mâles et femelles sur deux individus séparés. 
Les premières sont amentacées , chaque écaille 
des chatons renfermant six étamines. Les se- 
condes ont un ovaire bifide qui se convertit en 
une capsule sphérique d'une consistance assez 
dure, et recouverte d'un cérumen blanc et onc- 
tueux. On cueille en automne ces fruits ras- 
semblés en grappes , et on en retire la cire par 
leur immersion en de l'eau bouillante. La subs- 
tance cérumineuse étant détachée des coques, 
flotte , surnage au dessus de l'eau , et on l'en 
sépare au moyen d'une écumoire. Etant figée, la 
partie extraite est d'un vert glauque ; on la fait 
fondre plusieurs fois pour la purifier , alors elle 
prend une transparence colorée d'un vert tendre. 
Une livre de ces graines donne environ deux 
onces de cire. 

J'observai aussi un érable propre à ce Con- 
tinent (i). Cet arbre de moyenne grandeur, qui 

(i) C'est le petit Erable-plane ou Erable à sucre; 
sAcer saccharinuna , Linn. 



D'UN NATURALISTE. 271 

croît naturellement dans la Pensylvanie et an 
Canada , se plaît au bord des ruisseaux ; il 
marie sur leur rive le frémissement de son 
feuillage au gazouillement de leur onde pure 
et transparente. Il vient rarement à la hauteur 
d'un moyen chêne d'Europe. Son tronc est 
droit , et son écorce lisse. Ses rameaux sont 
opposés. Ses feuilles ont la même position , mais 
elles sont blanchâtres en dessous , et découpées 
en cinq lobes aigus. Les (leurs, conglomérées, 
ont un calice à cinq divisions , et cinq pétales 
surmontés de huit étamines qui avortent souvent, 
A leur centre, s'élève un pistil qui se change 
en un fruit à deux capsules ailées , et contenant 
chacune une seule graine. 

On obtient au mois de mars, de cet érable par 
l'incision de son écorce , et au moyen d'un 
tuyau conducteur qui aboutit au centre , un suc 
abondant et mielleux , lequel étant rapproché 
par l'action du feu , donne un sirop qu'on met 
purger dans des moules de terre ou d'écorce 
de bouleau , pour en obtenir par le refroidis- 
sement un sucre roux assez bon. Seize à dix-sept 
livres de ce suc donnent une livre de sucre. Les 
jeunes arbres fournissent une sève plus abon- 
dante , mais moins condensée que celle des 
"vieux , dont l'élaboration est mieux combinée. 
On ne fait qu'une incision a chaque arbre, ou 



272 VOYAGES 

bien on court les risques de l'énerver. Il faut 
que le cœur de l'arbre soit perforé; carie suc 
est produit par le suintement des fibres ligneuses , 
et non point par les corticales. 

Au retour de ma course , j'étois à dîner chez 
M me . Ramadge , lorsqu'on vit entier un sauvage 
du Canada , qui se présenta avec la franchise de 

I homme primitif. 11 ne connoissoit personne; 
mais, voyant des cires semblables à lui, il se 
regard oit en famille, et crovoit pouvoir disposer 
de tout ce qui leur apparlenoit. 11 étoit altéré , 
et c'est pour satisfaire ce besoin impérieux qu'il 
éioit entré, et que, sans parler à personne, il 
prit le premier verre qui se trouva devant lui , 
et se versa tranquillement à boire, sans plus 
faire attention aux personnes qui l'entouroient. 

II but; et sa soif étanchée , il se disposait à s'en 
aller sans rompre le silence, lorsqu'un quaker 
de nos convives le reconnut , et lui parla son 
langage. Cet homme enchanté de trouver quel- 
qu'un avec qui il pouvoit s'entretenir , lui tendit 
la main , et lui lit mille démonstrations d'ami- 
tié. 11 s'empressa de lui faire voir des bijoux , 
dont il venoit de faire l'acquisition en échange 
de pelleteries. Ces bijoux consistoient en quatre 
plaques d'argent , qu'il destinoil à lui servir 
de bracelets qu'il plaçoit à l'avant-bras , et au 
haut de l'humérus , mais seulement dans les 

grands 



D'UN NATURALISTE. 2 -3 

grands jours de fête. L'air de liberté étoit 
empreint sur tous ses traits enjoués ; et bientôt 
il développa un papier dans lequel étoit un petit 
cadenas d'argent qu'il plaça devant nous à son 
nez, en lui faisant traverser le cartilage du vomer 
déjà troué pour cet usage. Son interprète nous 
dit que c'éloit une marque disinctive à laquelle 
on reconnoissoil les grands de sa nation. 

11 étoit nu, et n'avoit de couvert que le siège 
de la pudeur. Ses cheveux noirs , séparés selon 
l'usage des Nazaréens, éloient dans toute leur 
longueur, et rlottoient sur ses larges épaules. Il 
s'étoit coloré plusieurs parties de la figure avec 
duroucou(i). Cette couleur contrastoit singu- 
lièrement avec son teint jaune olivâtre. 

Ces sauvages sont si adeptes, nous dit l'inter- 
prète, qu'un d'eux apprit le breton en vingt- 
quatre heures ; et si adroits, qu'à quaranlepas ils 
percent, à chaque coup de leur (lèche, un but 
de six lignes de diamètre. 

Au dessert du dîner on m'offrit, selon l'usage 
de la Nouvelle-Angleterre , des cigares qu'on 
passa à la ronde sur une assiette ; je refusai d'en 

( i) C'est PAchiote , ennntabi , cochehue, des Indiens 
et Sauvages caraïbes , et le Mitella americana maxima 
tinctoria , Tourn. , Boerh. Voyez son article, au Traité 
des plantes usuelles. 

Tome I. S 



VOYAGES 



prendre, puisque ce n'étoit point ma coutume. Â 
cette époque du repas les femmes se lèvent de 
table, et les hommes, au milieu d'une épaisse 
famée de tabac, boivent à longs traits le Madère 
et autres liqueurs. 

On me mena après le dîner chez un curieux 
de ce pays, pour y voir une collection de peaux 
d'oiseaux delà Guiane. Elle seroit précieuse, si 
elle étoit composée d'individus entiers, mais on 
n'en a extrait que quelques parties les plus riches 
en couleur ; ce qui la rend incomplète. Je vis 
aussi vivant l'oiseau royal , mâle et femelle (1)5 le 
beau canard d'été (2) , dontl'éîégance du plumage 
et la richesse du coloris sont supérieurs à tous 
ceux de son espèce. Cet oiseau , contre les habi- 
tudes de ceux de son genre, aime à se percher, 
d'où lui vient le nom de canard branchu, que 
certains ailleurs lui ont donné. Il est commun à 
la Louisiane, à la Caroline et à la Virginie : sa 
chair n'est pas très-eslimée , en raison d'un goût 
de musc qui ne plaît point à tout le monde. Val- 
mont-Bomare le décrit très-bien ainsi : ce Les 

(1) Brisson , pi. enl. 263. C'est la grue panachée 
d'Afrique , d'Edwards. 

(2) Ainsi nommé, par M. Brisson et par d'autres, 
canwd bronchu ou beau canard huppé de la Loui- 
siane , Brisson , pi. enl. 980 le mâle, et y8i la femelle. 



D'UN NATURALISTE. 275 

y plumes du devant de la tête sont d'un vert doré 
)) brillant 5 celles de l'occiput sont fort longues, 
)) étroites et comme soyeuses : elles sont disposées 
)) par touffes, les unes blanches , les autres d'un 
)) beau vert doré, et les troisièmes d'un violet 
» éclatant. Toutes ces touffes , parallèles de 
)) chaque côté, forment une huppe élégante qui 
» pend en arrière, et dont la pointe tombe sur 
)> le milieu du dos : les joues et le haut du cou 
)) sont d'un beau violet; la gorge elle devant du 
» cou sont blancs; le dessus du corps d'un brun 
)) foncé changeant en vert doré; la poitrine est 
)> d'un pourpre vineux , semée de taches blanches 
» triangulaires; chaque côté offre deux bandes 
» transversales , Tune d'un noir de velours, 
)) l'autre d'un beau blanc ; les plumes scapulaires 
)) chatovent le vert doré, le bleu et le cuivre ro- 
)) selte; l'iris est couleur de noisette; les pau- 
)) pières sont d'un rouge fort vif; le bec en dessus 
» est jaune à sa base, ensuite d'un ronge vif, 
» puis marqué d'un peu de blanc; le bout est 
)) noir, ainsi que toute la mâchoire inférieure; la 
)> peau nue des jambes, les pieds et les doigts 
)> sont d'un jaune obscur; les membranes bru- 
)> nàtres et les ongles noirs. La femelle a le pîu- 
)) mage brun grisâtre, une huppe brune, courte 
» et peu fournie; la gorge blanchâtre. » 

Le même particulier me fit voir un serpent à 

S 2 



57G VOYAGES 

sonnettes (i) , appelle le boiciningua , très-cotrî^ 
m un à soixante ou quatre-vingts milles dans les- 
terres, et qu'il conservoit depuis neuf mois dans 
un tonneau, sans lui avoir donné aucune espèce 
de nourriture, voulant savoir jusqu'à quelle 
époque il pourroit supporter la faim sans mourir. 
Ou me le fit apercevoir, en soulevant la table qui 
recouvroit le tonneau fermé lui-même par un 
treillage de fil de fer. A peine nous eut-il re- 
connus pour des êtres qui vouloient l'inquiéter, 
qu'il se disposa à nous attaquer, et punir notre 
audace d'avoir troublé son repos. Aussitôt se 
reployant en spirale et s'appuyant sur l'extré- 
mité de sa queue, il alloit s'élancer lorsque nous 
laissâmes tomber la trape, vers laquelle il se 
heurta rudement en agitant sa cascabelle, ou 
sonnette. 

, Ce boiciningua , dont les moindres blessures 
sont mortelles et Fodeur désagréable, avoit sept 
pieds de longueur lorsqu'il fut emprisonné ; la 
tète triangulaire , les narines saillantes, les yeux 
élincelans et cbatoyans, sa langue très-déliée, 
noire et fourchue ; la peau élégamment tachetée en 
chevrons brisés, les écailles du dos d'une cou- 



(i) C'est le Boiciningua de Marcgrave , ou Boiquira 
des Brasiliens; Crolalus horridus , Linn.; Serpens 
crotasopliora , seu Vipera caudisona , ameiïcana , Seba. 



D'LN NATURALISTE. 277 

leur cendrée-jaunâtre, les plaques abdominales 
d'un jaune pâle. C'est à l'extrémité de sa queue 
que se trouve sa sonnette composée d'anneaux, 
cartilagineux , s'emboîtant les uns dans les 
autres, de substance cornée, sonores et élasti- 
ques, adhérens à la dernière vertèbre du reptile. 
Ce serpent est plus agile dans l'eau que sur 
terre. Malheur à l'imprudent qui l'a foulé aux 
pieds par un tems de pluie, ou lorsqu'il est 
affamé; il est terrible alors, et profitant de l'ex- 
trême mobilité de ses écailles, il les fait bruire, 
et annonce par là le période de sa fureur. Le boi- 
ciningua est ovipare, mais il multiplie peu. 
Tyran de la nature, par une sagesse du Pouvoir 
suprême, ce serpent ne fait que trois petits, 
tandis que nos couleuvres qui ne sont point dan- 
gereuses produisent immensément. Les blessures 
•du boiciningua sont si venimeuses , qu'elles 
causent la mort quelquefois au bout de peu de 
minutes, si l'animal est bien irrité, ou seulement 
de quelques heures dans un état plus tranquille. 

Les Américains proposent, pour la guérison 
de ce poison subtil, d'écraser la tête de ce ser- 
pent, et de l'appliquer comme emplâtre; d'au- 
tres scarifient la plaie, et font usage de la racine 
de collinsonia (1) , coupée par tronçons, et frite 

(1) Vipérine d(e Virginie. 

S 3 



2 ;8 VOYAGES 

dans de l'huile d'olives, aiguisée d'une pincée de 
sel marin. D'autres recommandent la racine 
d'apinel (2) que les sauvages de quelques îles de 
l'Amérique nommentyacabani > et les Français ? 
apinel, du nom , dit Valmont-Bomare, d'un 
capitaine de cavalerie qui l'apporta Je premier 
en Europe. La vertu de cette racine alexitère est 
tellement puissante, qu'en la présentant à un 
serpent, s'il la mord, il en périt ; que si l'on s'en 
hotte, et que l'on en mâche, on devient invul- 
nérable, et Ton peut en sûreté prendre ces ser- 
pens à îa main. Cependant je croirois l'usage 
imérieur et extérieur de l'alkali volatil fluor 
préférable, et d'un secours plus prompt; j'en ai 
vu des effets certains. Le boiciningua a pour 
ennemi, dans le règne animal, les cochons mar- 
rons, qui s'en repaissent sans être incommodés 
de leurs blessures ; et dans le règne végétal , toutes 
les plantes alexitères, et principalement le pouliot 
sauvage t ou die lame de Virginie. 

On me fit voir aussi un tableau peint à l'huile, 
et de la composition d'un jeune sauvage de dix- 
huit ans, qui, sans avoir appris, a fait ce chef- 
d'œuvre. Le slvle en est original, et le coloris 
tout particulier; mais il se rapproche tant de la 
nature , qu'on ne peut s'y méprendre. Ce sauvage» 

(•->) Arisloloclua Anguicida , Linn, 



D'UN NATURALISTE. 279 

s^est peint, sortant du milieu dune caverne en- 
foncée dans un bois sombre et solitaire ; il est 
vêtu d'une peau de chat-tigre qui lui recouvre 
seulement les parties nobles, tandis que le reste 
■de son corps est à nu. Ce héros est armé de 
flèches et d'un arc; il se préparc à entrer eu 
chasse. 

Je sortis dans les environs de Charles-Town 
ie dimanche 27 janvier 1799 , et j'y rencontrai 
des tableaux encore dignes delà nature primitive. 
L'esprit d'union qui anime ces habitans for- 
tunés leur donne une confiance mutuelle dont 
ils ne sont jamais déçus, et qui ne peut être 
altérée que par les principes dégradés d'étrangers 
qui s'y avilissent par une conduite outrageante. 
J'errois de bois en bois pour augmenter ma 
collection , et je traversois une grande route 
bordée d'une épaisse foret de sapins, lorsque 
j'aperçus un groupe de voyageurs au moment 
de leur réveil. Couchés à îa belle étoile , les uns 
sur des sacs d'autres sur des peaux, ils avoient 
passé la nuit dans ce lieu agreste, une nuit 
tranquille et bonne, n'ayant à redouter aucun 
danger, pas même la voracité de quelques chats- 
tigres et ours qu'on voit assez communément 
dans le pays, mais qui ne sont jamais agresseurs. 
Voici à ce sujet une anecdote qui prouve leur 
timidité. Un ami de M. B.***, n'ayant pu croire à 

s 4 



2 8o VOYAGES 

ce naturel doux , si opposé à la nature de ces 
animaux , après avoir aperçu dans un arbre un 
ours qui y é toit grimpé, chargea un des canons de 
son fusil avec de la poudre seulement. 11 ajuste 
l'ours; et l'explosion l'intimida tellement, qu'il 
se laissa tomber comme mort du haut de l'arbre , 
eu sorte qu'on Femmusela, et qu'il fut transféré 
à la ville, tout honteux de sa captivité : mais 
revenons aux voyageurs. S'en rapportant à la 
iidelité publique, ils avoient leurs chariots dé- 
telés, et leurs chevaux paissoient tranquillement 
près de là , abandonnés dans les bois à leur dis- 
crétion. Je fus témoin du repas frugal des 
voyageurs qui paroissoient vivre dans la meilleure 
intelligence, et burent à la ronde dans la même 
coupe. 

En rentrant dans la ville, je remarquai dans les 
rues sablées de petites chèvres à cornes droites, 
recourbées en arrière au sommet, et à poil 
court et varié en couleurs, qui me parurent être 
une espèce de chamois, ainsi que des vaches 
qui y cherchent jour et nuit leur nourriture. 

Le soir, selon la coutume du pays, ou nous 
servit, après le thé, des huîtres dont on ne 
mange qu'à souper. On m'apprit l'arrivée d'un 
parlementaire de Saint-Domingue, qui publioit, 
comme nouvelle du jour, que Ïoussaint-Lou- 
verture, général eu chef à Saint-Domingue, 



D'UJN NATURALISTE. 281 

vouloit rendre cette colonie indépendante de 
tout gouvernement. 

J'avois formé Je projet d'aller chasser à l'habi- 
tation de M. de Caradeux , distante de quelques 
milles de Charles-Town; mais je ne pus l'effec- 
tuer, ayant appris le départ d'une goélette pour 
Saint- Yago de Cuba, île espagnole, dont les 
communications avec Saint-Domingue étoient 
très -fréquentes. J'allai voir le capitaine, M. Tho- 
mas-Payne, armateur de ce bâtiment, qui me 
conduisit à son bord. Cet homme doux et franc 
me reçut avec l'aménité qui le caractérise, et 
agit envers moi avec beaucoup de désintéresse- 
ment; car il ne me demanda pour passage que 
la moitié de la somme qu'exigeoient d'autres ca- 
pitaines, m'observant que nous ne pourrions 
partir que sous quelques jours, ayant à faire ré- 
parer la voilure de sa goélette, la Galatée. 

Je profilai du tems qui me restoit à passer 
à Charies-Tovvn , pour relier ma partie de chasse 
avec M. de Caradeux , qui voulut bien m' envoyer 
sa pirogue et six nègres rameurs pour me trans- 
porter à sa délicieuse habitation, célèbre par sa 
solitude et sa position. C'est une île que la mer 
baigne de toutes parts, et qu'une antique forêt 
d'arbres de tout genre couvre de son épais et si- 
lencieux ombrage. ÎNous y mouillâmes à quatre 
heures de l'après-midi avec une mauvaise marée^ 



aS2 VOYAGES 

et comme le vent nous étoit contraire , les rameurs 
redoubloieut de courage au milieu de chants 
africains. 

Nous fûmes reçus au sein d'une somptueuse 
abondance, et je trouvai chez mon hôte tout ce 
qui peut charmer la monotonie de la solitude ; la 
liberté et une bibliothèque parfaitement choisie. 
M. de Caradeux, flattant mon goût pour l'his- 
toire naturelle, voulut bien s'offrir comme pilote 
dansl'intérieur de ses bois qui m'étoientinconnus. 
Chasseur très-adroit, il se promit aussi de jouter 
à qui rapporteroit chaque jour le plus de vic- 
times ; j'acceptai cette promesse avec reconnois- 
sance, et le lendemain de grand matin, nous 
nous mîmes en marche avec MM. R*** , M. de 
Caradeux, et ses deux fils. 

A peine eûmes-nous pénétré sous la voûte odo- 
rante de hauts sapins, que mon hôte tua près de 
moi un écureuil volant (i) , très-rare, me dit -il, 
en ces parages. Il étoit de la grosseur d'un rat , 
avoit de petites oreilles arrondies , surmontées 
d'un poil roux ; les poils de sa moustache éloient 



(i) C'est le polatouche; Sciurus vclans , Linn. ; 
Mus ponticus aut scylhicus , Sciurus-ve quem volantem 
cognominant , Gesner ; Sciurus americanus volans , 
Ray; le Flying squirrel des Transact. phil , ann 1735 , 
et d'Edwards. (Tom. ier, pi XVI.) 



P/.x 



&.X. P 2â2 




Le Polatoudie ûu Zcurevri v*£m*-<& /.TT^^TJ 



D'UN NATURALISTE. 2 83 

voides et d'un beau noir; sa queue très -garnie 
n'étoit point aussi longue que celle de l'écureuil 
vulgaire; sa tête arrondie étoit munie par devant 
de quatre dents incisives; les molaires se trou- 
voicnt au fond de la mâchoire ; ses pattes étoient 
garnies jusqu'aux pieds d'une membrane qui se 
conlinuoit au long de ses flancs, en sorte que 
quand l'animal est étendu, il a le contour d'un 
mouchoir carré; ces membranes minces qu'il 
peut tendre et mouvoir à volonté par l'action de 
ses pattes, ont la propriété de le soutenir assez en 
l'air pour qu'il puisse facilement voler d'un arbre 
à un autre (i). Les pattes de devant sont pourvues 
de quatre doigts , celles de derrière , de cinq , 
garnis d'ongles arqués et très-aigus ; son poil de 
couleur gris cendré, est presqu'aussi doux que 
celui de la taupe , et soveux comme lui. 

L'écureuil volant a les habitudes de celui 
d'Europe , sans pour cela avoir les caractères 
sufïïsans pour le comprendre sous la même 
classe , puisqu'il dort presque tout le jour, et ne 

([) Ce n'est pas qu'il puisse soutenir un long vol, 
mais la vibration de sa membrane augmentant la sur- 
face de son corps, sans pour cela ajouter à son poids, 
il se trouve en équilibre quelques instans, au bout 
desquels il céderoit au point de gravitation, s'il ne 
rencontrait un corps solide pour le recevoir. C'est donc 
plutôt un saut qu'un vol. 



a84 VOYAGES 

va à la maraude que pendant la nuit. Ils se nour- 
rissent de fruits, d'amandes, et surtout des jeunes 
pousses de pin , du bouleau et de l'érable. Ces 
animaux font quatre petits, qui souvent devien- 
nent, ainsi que leurs père et mère, la pâture 
d'autres animaux moins indoîens qu'eux, des 
putois (i) qui les surprennent dans leur sommeil, 
et les étranglent sans miséricorde. 

Ce qui paroîtroit rapprocher l'écureuil volant 
de la chauve - souris , ce sont beaucoup de ses 
habitudes , et une partie de sa conformation ; 
la femelle étant pourvue , ainsi que la chauve- 
souris, de mamelles destinées à la nourriture de 
ses petits; mais, d'autres caractères principaux 
l'en éloignant, on a conservé au polatouche le 
nom & écureuil volant. 

Le polatouche est susceplibîe de s'apprivoiser; 
on en voit même à Charlcs-Town dans plusieurs 
maisons , où on les nourrit ainsi que ceux 
d'Europe , dont pourtant ils n'ont pas les gen- 
tillesses , leur caractère étant froid et indifférent. 

(i) Le putois rayé; Putorius striatus. C'est le puanl, 
ou bête puante de l'Amérique septentrionale , ou 
zorille. Les habitans des. bords de l'Orénoque l'appellent 
Mapurîta, et les Indiens, Mafutiliqui. M. de BufFon 
a classé ce putois îayé parmi les mouffetles , dont il 
reconnoît quatre espèces qui sont , le coase ou ysquie- 
palti des Mexicains, le couépate, le cliinche et La 
zorille. 



B'UIN NATURALISTE. 2 S5 

Nous rencontrâmes assez près de là l'ajoupa 
d'un nègre libre et solitaire, dormant la moitié 
du jour , et employant l'autre partie à aller 
pêcher, et à se nourrir d'hukres dont on voit 
autour de son petit domaine les monceaux de 
coquilles. 11 vit, sans travailler, des libéralités de 
la nature , ou ne travaille que lorsqu'il s'agit de 
renouveler ses tengas , et d'acheter du tabac à 
fumer. La position de cet hermitage est si pitto- 
resque, que je regrettai bien mes pinceaux, et 
surtout mon crayon que j'avois oublié, avec 
lequel au moins j'eusse pu prendre l'esquisse 
de cette nature sauvage. 

Parmi les oiseaux que je rapportai, je dis- 
tinguai une bécasse 3 un choucas , des trou- 
piales , des bouveraux , un robin _, un tro- 
glodyte , la fauvette de New-York , F oiseau du 
mûrier y et deux très-petits oiseaux-mouches . 

La bécasse (i) de Charlcs-Tow n est beaucoup 
plus petite que celle d'Europe , mais sa chair est 
non moins estimée; le plumage est absolument 
Je même. Elle aime les endroits solitaires et hu- 
mides ; son vol du départ n'est point aussi 
bruyant que celui de notre bécasse d'Europe , et 
elle file à rez-terre comme la caille. Elle paroît 

(i) C'est la bécasse des Savannes , pi. enl. 895, si 
commune à Cayenne. 



2 86 VOYAGES 

peu méfiante ; car, m'ayant aperçu de fort loin , 
à ce que j'ai cru remarquer par un premier 
crochet qu'elle fil pour m'éviler , après un 
second qui lui fit reprendre la même direction , 
elle vint s'abattre auprès de moi , et se glissa 
si bien sous l'herbe , que je ne puis l'y retrouver 
de suite. Cependant, après beaucoup de tours et 
de recherches, elle me partit , et je la tuai. 

Le choucas (i) qui n'est pas plus gros que la 
tourterelle , et dont le plumage noir offre des 
reflets variés et irisés. Cette espèce de corneille 
a des habitudes conformes aux autres oiseaux 
de ce genre. Us volent par troupes ainsi que les 
corneilles , adoptent de vieilles masures pour 
retraite, vivent en société avec beaucoup d'ac- 
cord ; ont un attachement remarquable pour 
leurs petits , qu'ils nourrissent ainsi qu'eux de 
crains, devers et autres insectes. On les habitue 
facilement à la domesticité ; j'en vis un dans les 
rues de Charles-Tovm , si attaché à son maître 
qu'il alloit rejoindre dans les champs ses amis 
ou ses frères , y passoit souvent plusieurs jours ; 
mais fidèle à la reconnoissance , il revenoit tou- 
jours. Il aimoit à dérober, ainsi que les oiseaux 
de cette classe. 



(i) Ou choucas-choucctte , monedula , de Vaïmont- 
Bomare. 



D'UN NATURALISTE. 287 

Des bouvereaux (1) violets et à bec rond de la 
Caroline , parmi lesquels se trouvoit le gros-bec de 
la Louisiane, non point comme il est décrit par 
certains auteurs , mais avec les caractères sui- 
vans : la tête , la gorge , le dos et le dessus de la 
queue d'un noir de velours; un hausse-col d'un 
blanc éblouissant , le ventre fauve-marron , le 
dessous de la queue fauve-blanchâtre; le bec et 
l'iris noirs ; les pieds fauves. Cet oiseau casse les 
noyaux les plus durs. Ne seroit-ce point plutôt 
le carouge de Cayenne , planche enlum. 607. 
fig. 1 ? 

Un robin (2) dont le plumage supérieur est d'un 
beau gris , ainsi que le dessous du bec ; la tête gri~ 
velée de taches noires, le poitrail et tout le plu- 
mage du ventre d'un marron clair très-brillant , 
le bec jaune ombré de noir à son extrémité , et 
ayant de chaque côté de la mandibule inférieure 
une tache blanche à sa base; l'iris noir, et les 
pieds gris. Cet oiseau est d'un manger exquis ; 
il est de la grosseur de notre litorne , et a à peu 
près les mêmes habitudes. 



( 1 ) Oiseaux de la classe des bouvreuils. 

( 2 ) Espèce de grive dont la chair est trôs- 
pslimée. 



288 VOYAGES 

Un troglodyte (i) , et la fauvette de 3N T ew- 
Yorck ('?.) , dont le plumage supérieur est d'un 
marron clair , celui du ventre , blanc tacheté de 
guillemets noirs en cheverons brisés , et disposés 
régulièrement ; le bec et les pieds de couleur cen- 
drée , et l'iris noir. 

Plusieurs oiseaux du mûrier que j'ai déjà 
décrit , enfin deux jolis oiseaux-mouches dont 
voici le signalement : le premier (3) un peu plus 
gros quel'oiseau-mouche vulgaire, a la gorge et 
le devant du cou d'un rubis éclatant , avec des 
refiels d'or ; tout le plumage de son dos a des 
nuances d'un vert-doré, changeant en cuivre de 
rosette ; celui du ventre est blanchâtre ; les ailes 
d'un noir-violâtre ; les pennes latérales de la 
queue d'un brun-pourpré , le bec et les pieds 
noirs. Cet oiseau est assez commun. 

Le second (4) , qui se trouve dans les Antilles ? 



( i ) Oiseaux propres aux deux Conlinens , regulus 
dictus troglodytes. 

(2) Ou fauvette tachetée de la Louisiane, pi. enl. 
762. 

(5) Oiseau-mouche à gorge rouge de la Caroline , 
de M. Brisson ; c'est le colibri de Catesby , tom. 111 , 
pi, 36, fig. 6 ; le colibri à gorge rouge d'Edwards. 

(4) Oiseau-mouche huppé de Cayenne , pi. enl. 227, 
fig. 1 - qu colibri huppé d'Edwards. 

a la 



D'UN NATURALISTE. 289 

a la tcte surmontée d'une huppe à étages, c'est 
à dire , plus élevée au milieu que sur les côtés ; 
elle est d'un vert-doré, très brillant et chatoyant j 
le plumage supérieur est d'un vert-noirâtre, avec 
des reflets de cuivre-rosette; l'inférieur est cen- 
dré-brunâtre, mais verdàtre latéralement; les 
pennes sont d'un noir-violet, avec des refléta 
dorés. Son bec est long , pointu comme une 
alêne , et ses pattes n'ont que la grosseur d'une 
épingle; elles sont très-courtes. Ils se nourrissent 
du suc des fleurs d'où leur vient le nom de mel- 
lisuga. Ces oiseaux ne se trouvent à l'Amérique 
septentrionale que dans la belle saison. Favoris 
du printems , ils courtisent la fleur récemment 
épanouie; mais légers ctincoustans, ils voltigent 
de l'une à l'autre ainsi que l'abeille, dont ils dis- 
putent le larcin. Ces oiseaux sont si petits que 
souvent ils se dérobent aux regards, en pénétrant 
dans l'intérieur de certaines fleurs. Leur vol pro- 
duit un bourdonnement semblable à celui d'riu 
rouet à filer. Lorsqu'ils sont las , ils se reposent 
sur un arbre ou sur un pieu voisin , et y restent 
quelques minutes, puis retournent aux fleurs. 

Les oiseaux-mouches ne sont pas méfians , et 
l'on en approche très-facilement ; mais aussi ils 
sont colères et querelleurs. L'impatience est le 
mobile de toutes leurs actions, ils se chamaillent 
entr'eux ; et lorsque la dispute est terminée y 

Tome I. T 



2cjo VOYAGES 

ils vont se percher sur la première branche, et 
encore agités par la colère, l'extension des mus-- 
des fléchisseurs du cou leur fait vibrer la tête 
pendant plusieurs minutes. Quand les oiseaux- 
mouches approchent d'une fleur, s'ils la trouvent 
fanée et sans suc , ils se vengent de leur méprise 
en îa dépeçant à coups de bec. 

L'araignée-crabe est l'ennemie particulière de 
ces charmans oiseaux. Ce tyran hideux qui choisit 
pour retraite des trous pratiqués par des crabes, 
d'où lui vient son nom , mène une existence 
opposée à ces volatils. L'araignée- crabe traîne 
sur terre son odieuse vie, tandis que l'oiseau- 
mouche passe les nuits et les jours perché ou 
dans les airs. L'insecte sanguinaire en détruit 
néanmoins beaucoup à la faveur de ses toiles 
élastiques ; et comme elle est vagabonde , et 
qu'elle n'a point de demeure fixe , elle destine 
ses pièges supérieurs aux oiseaux et aux insectes, 
ta.vlis que ceux de terre enveloppent les animaux 
rampans, ou certains autres scarabés. il est éton- 
nant de voir un tissu aussi léger porter un corps 
aussi matériel que celui de l'araignée-crabe (r) , 
très-friande des œufs des oiseaux-mouches , qui 
ont bien de la peine à les soustraire à leur perfide 

(i ) Voyez mes observations (ailes à Saint-Domingue 
but cet insecte. 



D'UN NATURALISTE. 291 

Ravisseur. Ces oiseaux placent ordinairement leur 
nid dans une bifurcation' cachée par le feuillage; 
ils l'enduisent au dehors d'une mousse assez sem- 
blable au corps de l'arbre, pour qu'on puisse le 
confondre avec son écorce , et le prendre pour 
une exostose. L'intérieur est tapissé d'un duvet 
mou et léger; il n'a qu'un pouce de diamètre, et 
contient deux œufs de la grosseur d'une graine 
de chenevis. 

Les ailes des oiseaux-mouches, lorsqu'ils vol- 
tigent , s'agitent avec tant de vitesse qu'on ne 
peut les fixer, et qu'au milieu d'un vol soutenu 
on les croit immobiles dans les airs. On diroit 
que la nature s'est plue à réunir , dans leur plu- 
mage , le coloris des pierres précieuses, puis- 
qu'on y retrouve la topase, le saphir, le rubis et 
l'émeraude , qui, malgré leur mélange dans la 
robe éclatante de ces oiseaux , laissent néan- 
moins distinguer leur feu vif, et leur brillant 
ternis. 

Nous revinmes chargés de butin , et nous trou- 
vâmes bon feu chez M. de Caradeux, qui reçoit 
splendidement , puisque dans son salon , qui n'est 
pas très-spacieux , se trouvent deux cheminées 
vis-à-vis l'une de l'autre , encombrées d'arbres 
entiers, qui y entretiennent un feu d'autant plus 
ardent que la plupart de ces bois sont résineux. 
Comme on nepourroit point supporter une aussi 

T 2 



292 VOYAGES 

chaude température , il est dans l'usage, afin d'éta- 
blir dans îes appartenons un courant d'air con- 
tinuel , de Taire tenir les croisées et les portes 
ouvertes. 

Pendant qu'on recevoit à Charlcs-Town au bruit 
du canon l'ambassadeur Pickny, de retour d'une 
mission importante , et que le peuple dans son 
ivresse le traînoit avec enthousiasme dans son 
char , une épouse avoit à pleurer la perle de 
son époux. Ce bon père de famille pressentit sa 
mort très-prochaine , mais ne put en détourner 
le coup d'après l'ordre précis d'assister à la fête. 
Canonnier de la milice, un mal-adroit mit le feu 
tandis que ce père malheureux bourrcitj le coup 
partit, et le mit en pièces. Cet homme, triste et 
rêveur en allant à son poste , dit à sa femme un 
adieu qui la troubla. Cette mère étoit enceinte de 
deux mois. 

Le passage de l'ambassadeur Pickny, qui 
avoit occupé avec son escorte tous les bateaux 
du Ferri , nous empêcha de nous rendre à 
Charles-Town ; c'est pourquoi nous fîmes une 
seconde partie de chasse. Je tuai d'un seul coup 
douze sparas (i). J'eus aussi deux pics ponctués 
de taches blanches sur un fond noir. 

Le premier a le sinciput et l'occiput d'un 

(i) Linotte brune d'Edwards, 



D'UN NATURALISTE. 29 3 

ronge éclatant que partage une bande grisâtre, 
toutes les plumes du dos et les couvertures des 
ailes grivelées avec symétrie de raies noires en 
zigzag sur un fond blanc j les plumes roides 
de la queue traversées dans leur longueur par 
un tuyau d'un noir foucé , au long duquel abou- 
tissent de chaque côté des raies transversales 
de la même couleur. Le bec et les pattes sont 
noires. Ce pic rayé est à peu près gros comme 
le pic-vert d'Europe. 

Le second infiniment moins gros , et dont 
la taille n'excède pas celle de la mésange char- 
bonnière , a le sinciput décoré seulement d'une 
tache rouge, circulaire et régulière, les plumes 
du dos d'un e ris- noirâtre , les ailes noires et 
ponctuées de taches blanches parfaitement 
rondes , et disposées avec autant de régularité 
que celles du plumage de la pintade. Ce pic a 
le bec et les pieds noirs. 

Deux fort jolis petits oiseaux , l'un appelé dans 
le pays mi-jaune , et l'autre tête-rouge. 

Le mi-jaune qui est de la grosseur du roi- 
telet, a le plumage supérieur olivâtre , l'inférieur 
blanc- grisâtre, la tête surmontée d'une huppe 
d'un jaune d'or , entourée de plumes noires 
rabattues 5 le bec, les pattes et l'iris noirs, le 
dessus de la queue noirâtre , et le dessous 
blanc. 

T 3 



294 VOYAGES 

La Tête-Rouge, ainsi nommée , parce que Cet 
oiseau a sur le milieu de la tête une touffe de 
plumes d'un rouge vermillon éclatant. Le reste 
du plumage et les pattes de la même couleur 
que le premier, dont il a les habitudes, la sta- 
ture et la grosseur. Ces deux espèces d'oiseaux 
paroissent vivre entr'eux avec beaucoup d'in- 
telligence. On les rencontre toujours près l'un 
de l'autre , s'appeler pour partager une larve ou 
autre insecte qu'ils cherchent , à l'exemple des 
grimpereaux , au long de l'écorce des arbres. 
J'ai d'abord cru que cette conformité de plu- 
mage annonçoit une même espèce , et je sup- 
posois voir dans ces deux intimes amis le mâle 
et la femelle ; mais je me suis «assuré depuis 
que dans les femelles de l'un et l'autre individu, 
les couleurs sont seulement moins vives. 

PSous rencontrâmes l'ajoupa d'un nègre mar- 
ron (i), ou plutôt un amas de feuillage, recelant 
une peau qui lui servoit de lit, et du tabac. 11 
avoit fui à notre approche, et éloit près de là 
en embuscade , espérant se venger de M. de 
Caradeux, qui déjà avoit voulu ie faire prendre. 



(i) Ou fugitif. Lorsqu'un nè<?re a fait une faute 
pour laquelle il craint d'être puni , il abandonne son 
maître , et se retire dans les bjis où ii vit caché , et se 
livre souvent alors au désespoir et au brigandage. 



D'UN NATURALISTE. 29$ 
Ce vil assassin étoit couché dans un fossé couvert 
de broussailles , lorsque je passai auprès en 
poursuivant un lort bel écureuil. 11 étoit armé 
d'un fusil , et dans l'espoir de s'emparer du mien , 
il me mit doucement en joue, lira trois fois, 
et trois fois la pierre refusa de faire l'eu. M. de 
Caradeux qui se trouvoit du côté opposé , et qui 
pouvoit à peine me distinguer, tant la barbe- 
espagnole abondoit en ce bois , me plaisantoit 
sur le peu de valeur de mon fusil , tandis que 
moi-même je lui faisois la même observation, 
lorsqu'il s'écria d'une voix forte , pour inti- 
mider le coupable : ((Marchons au bruit, c'est 
mon nègre marron! )) 11 voulut s'échapper, le 
traître étoit trop lâche; nous fondîmes avec im- 
pétuosité sur lui, nous le désarmâmes, et il fut 
livré à la rigueur des lois. 

Mon hôte vint le soir me reconduire jusqu'au 
bac , et chemin faisant, nous chassâmes encore. 
J'approchai, sans être vu, d'un grand duc à 
longues oreilles (1). Je le tirai , et de la cime 
d'un arbre très-élevé il tomba jusqu'au milieu 
de la hauteur ; mais il s^y retint au moyen de 
ses serres et d'une bifurcation. Le corps ren- 

(1) C'est le grand duc de Virginie , qui a les plumes 
réunies en faisceau sous la forme d'oreilles, lesquelles 
parlent de la base du bec, 

T 4 



29G VOYAGES 

versé, les ailes étendues , je lecroyoisàmoi, et je 
le contemplois d'un œil observateur , lorsque 
ranimant ses forces , et agitant ses ailes , mou- 
vement que je croyois devoir précéder son 
dernier soupir, il reprit son vol, à mon grand 
étonnement, et alla s'abattre, ou plutôt expirer 
!>eu loin de nous dans des marais. 

Cet aigle de la nuit, tyran des êtres animés 
qui l'environnent , ne peut supporter l'éclat du. 
jour, et n'exerce son empire que dans les ténè- 
bres. Sou cri plaintil interrompt par intervalle le 
silence de la nuit, et annonce aux oiseaux épou- 
vantés la présence de leur destructeur. S'ils 
cèdent à l'effroi et qu'ils cherchent à fuir , aussi- 
tôt ils deviennent la proie de ses serres aiguës. 
S ils restent en repos, ils évitent, au momspour 
celle fois, le déchirement de leurs entrailles j 
mais ce n'est qu'un retard, et s'ils ne changent 
d'asile, ils deviennent tôt ou lard la victime de 
leur ennemi vigilant, qui se repaît abondamment 
d'oiseaux, de reptiles, d'insectes, et même de 
mulots dont il ne digère que la partie substan- 
tielle , pour en extraire ensuite le poil et les os 
qu'il vomit. 

Les grands ducs sont souvent les agresseurs 
d'oiseaux de proie diurnes quileursontsupérieurs 
en force, et leur valeur toujours leur fait rem- 
porter la victoire. Ils volent le jour à fleur de 



D'UN NATURALISTE. 297 

terre et à peu de dislance, en raison de la singu- 
lière conformation de leurs yeux , mais la nuit 
ils ont le vol plus hardi , et planent légèrement 
dans l 1 espace. 

Enfin, de retour à Charles -Town, j'appris le 
mercredi 6 février 1799 jCrue notre bâtiment ne 
pouvoit mettre à la voile pour cause d'un vent 
défavorable. Le lendemain il y eut en rade une 
bourrasque qui fit craindre l'échouement de deux 
bâtimens prêts à entrer dans le port, et qu'on 
annonça être à la barre. Ils avoient été forcés d'y 
jeter l'ancre de miséricorde, de peur de naufrage 
sur les côtes 5 ces marins passèrent toute la nuit 
dans la douloureuse crainte que leur cable ne 
rompît, tant le vent étoit violent et la mer agitée; 
mais heureusement le calme succéda à la tem- 
pête , et les deux bâtimens vinrent mouiller dans 
le port. 

Cherchant à augmenter mes observations^ j'eus 
occasion de connoîtreune singulière coutume de 
la Nouvelle-Angleterre : je suppose qu'un homme 
ait à craindre les mauvais trailemensd'un autre, 
il va trouver le magistrat, et déclare son ennemi ; 
dès ce moment, étant sous la protection delà 
loi, elle ne peut être enfreinte sans la punition 
qui en est le résultat. Si donc l'homme qui s'est 
fait assurer , reçoit des coups de canne de l'homme 
suspect, ce dernier est tenu à des dommages et 



2q8 VOYAGES 

intérêts; que si au lieu de canne il s'est servi d'un 
fouet, il n'est plus assujetti à l'amende , et que le 
battu est déplus baffoué et couvert de honte. 

Une autre coutume consiste à obéir à la voix 
d'une ostentation déplacée. LesÀnglo-Américains 
mettent du luxe jusqu'à embellir le cercueil qui 
doit pourrir avec eux. Les gens riches le font pré- 
parer à une certaine époque de leur vie , et le 
placent sous leur lit, ou dans un grenier. Il est 
d'un acajou superbe, bien nuancé, bien poli et 
recouvert de plaques d'argent sculptées. Un de 
ces cercueils coûte ordinairement de eent vingt 
piastres gourdes. 

Cependant le jour de notre départ approchoit, 
et quoique les vents ne fussent point favorables, 
nous éprouvâmes leur inconstance, et allâmes 
prendre possession de nos cabanes à bord de la 
Galalée. 

Après avoir passé la nuit auprès du fort, on 
leva l'ancre le mardi 12 février, et le pilote nous 
ayant quitté avec un excellent vent, nous pronos- 
tiqua une très-courte traversée. ÏNous vîmes au 
départ cinq requins acharnés à îa poursuite de 
notre bâtiment, mais nos lignes n'étant point 
encore préparées, nous ne pûmes en prendre. Le 
bon vent et la marche ranide de la Galalée servi- 

Ju 

rent bien nos désirs. 

U est impossible d'exprimer les attentions du. 



D'UN NATURALISTE. 299 

capitaine pendant noire mal de nier. Que le pre- 
mier de l'Adrastus perdoit au parallèle ! Celui 
de la Galatée étoit aux petits soins, et nous pro- 
diguoit toute sorte de douceurs, il nous oiïroit 
sans cesse des fruits secs, des fruits confits ou du 
vin de Madère , ou bien encore de la bonne eau 
de vie de Cognac; il faisoit préparer, pour les 
dames , du thé ou une limonade cuite aiguisée 
d'un peu de rhum, et paroissoit offensé lorsque 
nous n'acceptions pas. 

Le bon capitaine Payne nous raconta l'histoire 
d'un de nos passagers, son compatriote, qui se 
tenoit toujours seul, et avoit continuellement les 
yeux fixés sur la mer. Cet étranger s' étoit rendu 
recommandable par un trait de bienfaisance peu 
commun dans un siècle où Ton préfère à la vertu 
l'usage de tous les \ices, et qui mente d'être 
cité. 

Dans les tems malheureux de la révolution 
française , où le blé étoit rare et occasionnoit une 
disette générale , un inconnu réduit au désespoir , 
arrêta le soir en tremblant, dans une rue de 
Paris, un particulier bien vêtu, et lui demanda 
la bourse ou la vie. a Arrête, lui dit sir F***; 
malheureux, que fais-tu? tu n'es pas un vo- 
leur » ! Puis cherchant à le ramener de son erreur : 
a Parle; confie-moi, poursuit sir F***, le sujet 
de ta peine? as-tu des besoins? peut-être pour- 



3oo VOYAGES 

rai-je les soulager ». Le coupable honteux bais- 
sant la vue, laissa tomber ses armes et échapper, 
des sanglots , en avouant à sir F*** qu'il étoit 
garçon cordonnier , et qu'il ne gagnoit pas assez 
pour faire subsister ses neuf enfans. Sir F*** , 
voulant s'assurer de la vérité du fait, se fit con- 
duire par l'indigent chez un boulanger où il 
logeoit, et où il reconnut l'authenticité de l'aveu 
du coupable. Sir F*** , enchanté de l'occasion 
qui se présentoit de faire une bonne action , 
remit d'abord à l'indigent une pièce d'or pour 
le souper de sa famille infortunée, et promit 
au père de revenir le lendemain. 

Sir F*** tint sa parole , et acheta une petite 
boutique dans laquelle il installa le cordonnier. 
Ce don que lui permettoit son opulence , retira 
du crime le malheureux père de famille, que 
la nécessité força de sortir une seule fois des 
bornes de la probité. 

On sait qu'au mal de mer succède ordinaire- 
ment une faim insatiable; nous nous mîmes 
donc tous à l'œuvre , et chaque passager voulut 
préparer un plat de sa façon. En qualité de 
chasseur , je me réservai pour les salmis , tandis 
qu'un colonel, M r . S*a*, nous fit des crêpes 
excellentes et très-délicates. Elles avoient pour- 
tant un défaut, c'est que le second capitaine, 
buveur renommé , en tenant le flacon d'eau 



D'UIN NATURALISTE. 3or 

de vie , avoit feint un roulis pour en verser 
davantage dans la pâte ; à cela près , nous les 
trouvâmes fort bonnes. 

Vers la fin du jour, au moment du coucher du 
soleil où la brise se lève sur mer , un jeune mousse 
qu'on avoit envoyé dans les hunes pour parer 
quelques cordages, tomba à l'eau. Ses cris ré- 
clamaient du secours , lorsque son père qui tenoit 
la barre du gouvernail, d'abord incertain s'il 
de voit la quitter , oublia son devoir pour obéir à 
la nature. Des cordes jetées en abondance lui 
firent surmonter l'opposition des flots, et lui 
servirent d'échelle , au moyen de quoi il 
échappa à une mort certaine. Dès qu'il fut sorti 
de l'eau , on voyoit avec attendrissement son père 
sexagénaire, croyant à peine à son bonheur, s'en 
assurer en pressant fortement son fils contre 
son cœur; ivre du plaisir d'avoir retrouvé le 
trésor qu'il alloit perdre, il pleuroit et sourioit 
tour à tour. Leur union est si grande, qu'avant 
même cet événement , lorsqu'ils éloient libres 
de leur tems , on voyoit toujours le (ils couché 
sur le pont auprès de son vieux père, tandis 
que celui-ci lui racontoit de petites histoires , 
ou lui apprenoit quelques chansons anglaises 
souvent interrompues par des embrassemens 
unanimes. Tous les passagers prirent beaucoup 
de part à la délivrance de cet intéressant enfant, 



3o2 VOYAGES 

ÏNous ramassâmes sur le pont un poisson 
volant qui y tomba au milieu de son élan , ne 
pouvant le prolonger. Tout le monde sait que 
ces poissons n'ont la faculté de voler que tant 
qu'ils ont les aiics mouillées ; qu'à mesure 
qu'elles se sèchent , leur course se rallentit , et 
qu'enfin ils tombent comme une masse aussitôt 
que l'eau s'en est évaporée. C'est à cette chute 
que les dorades les attendent , et les poursuivent 
toujours avec avantage; s'ils ont eu le bonheur 
d'échapper quelques momens à la poursuite de 
leur ennemi juré, ils reprennent un second vol, 
et souvent alors, en déviant leur direction, ils 
- se délivrent de leur persécuteur. 

D'après les calculs sûrs de notre capitaine, 
excellent marin, on jugea la terre très-près, et 
on mit en panne , de peur d'aller pendant la nuit 
faire naufrage sur les côtes. Sa conjecture étoit 
vraie; car, au point du jour, ayant repris la 
route, nous aperçûmes au bout de deux heures 
les îles Caïques. 

Nous rencontrâmes une goélette venant du 
Cap, île de Saint-Domingue, et qui nous 
assura la parfaite tranquillité de la colonie, 
îxous aperçûmes, le samedi 23 février, le môle 
Saint -ÏSicolas : qu'il m'en coûta de détourner 
la vue de cette terre habitée , lieu de notre* 
destination ! Le capitaine lui-même regrettoit, 



D'UN NATURALISTE. 3o3 
ainsi que moi, la suspension de commerce entre 
les Etats-Unis et la France 5 car il eut fait à 
Saint-Domingue une belle spéculation sur sa 
cargaison ; c'est pourquoi il regardoit, avec des 
yeux de désir et de regret , ces montagnes 
imposantes et majestueuses. 

La vue d'un bâtiment nons obligea à faire 
côte vers l'île de Cuba , dont l'abord a quelque 
cbose de sinistre. C'est une chaîne de montagnes 
qui se prolongent en tous sens plus loin que la 
vue peut s'étendre , et dont la hauteur est barrée 
souvent par des nuages qui les environnent. 

Ce bâtiment étoit un corsaire anglais qui, au 
moyen de deux coups de canon , nous força de 
hisser le pavillon, et d'amener. Le capitaine 
envoya à notre bord pour fouiller les malles 
des passagers. Les deux oir.ciers s'adressèrent 
d'abord à moi , et je tremblois pour des paquets 
du gouvernement dont j'élois porteur, lorsqu'aux 
mots de goddem y ou \ fronts _, on les appela sur le 
pont. J'eus donc le tems de soustraire ces paquets , 
et de recouvrir ma malle principale des attributs 
de la franche maçonnerie. 

Les inspecteurs anglais traitèrent plus rigou- 
reusement les autres passagers. Ayant fait ouvrir 
leurs malles , ils bouleversèrent tous les effets 
sans ménagement ; l'un d'eux poussa la vexation 
jusqu'à jeter à la mer un carton rempli de den- 



3o4 VOYAGES 

telles. Us revenoient à moi, lorsqu'un exprès du 
capitaine-commandant leur ordonna de sus- 
pendre leur visite. Je fis néanmoins un signe 
à la faveur duquel ils m'emmenèrent à leur 
bord 5 et après un toast maçonique , le com- 
mandant me remit une lettre de recomman- 
dation pour les autres croiseurs, par qui sûre- 
ment nous serions visités. Je l'acceptai avec 
reconnoissance , et par le charme attaché à cette 
sainte institution , oubliant la querelle de nos 
deux nations , nous nous quittâmes avec des 
souhaits de prospérité de part et d'autre. Ce 
corsaire s'appeloit le Pélican. 

Une heure après , nous rencontrâmes un 
second croiseur, auprès duquel ma lettre de 
crédit me fut d'un grand secours, en raison de 
ce qu'elle me dispensa de la visite. 

Piien ne peut dépeindre la tristesse des atté- 
rages de l'île de Cubes. Les montagnes sombres 
et arides qui forment le rivage , ne sont recou- 
vertes en certaines parties que de petits buissons 
a peine apparens. Aucune créature animée ne 
foule ces endroits abandonnés 5 cependant nous 
aperçûmes au pied de ces masses terrestres un 
souffleur (1) , qui par ses évents jetoit l'eau à 

(1) Cet animal pisciforme est du genre des cétacés, 
et il est muni d'un ou deux évents sur la partie supé- 

U11G 



D'UN NATURALISTE. 3oS 

une hauteur prodigieuse. Il avoit au moins 
soixante pieds de longueur. 

Nous rencontrâmes dans l'après-midi cinq 
corsaires anglais gardant scrupuleusement les 
côtes , et qui dans leurs croisières ont ordre de 
couler à fond tout bâtiment français qu'ils ont 
pris. 

Enfin , après avoir employé une partie du jour 
à côtoyer ces monts ennuyeux par leur mono- 
tonie , nous aperçûmes le fort de Saint- Yago, 
distant de la ville de deux lieues, ainsi que 
nous l'apprîmes à notre arrivée. Comme il 
faisoit nuit , un pilote espagnol vint à notre 
rencontre dans une pirogue sans voiles , qu'il 
conduisoit au moyen de pagaies. 11 monta à 
notre Lord , et promit de nous conduire le len- 



rieure de la tête. On en distingue de plusieurs espèces 
qui comprennent le? baleines , les cachalots , les 
narhwals, 1* oui-que, l'épée de mer du Groenland, 
le marsouin et le dauphin. Ces poissons monstrueux 
peuvent d'un seul coup de queue faire chavirer un 
vaisseau , et le submerger. Les évents de ces cétacés 
leur servent à l'inspiration et à l'expiration ; c'est le 
sié^e de leur odorat. Ces animaux privés d'air péri- 
roient certainement,* ainsi que l'ont éprouvé des 
pêcheurs qui ayant pris de ces cétacés dans leurs 
filets, les y ont trouvé asphixiés pour les avoir laissé 
quelque tems embarrassés dans les rets. 

Tome I. V 



3oG VOYAGES 

demain matin ; car il falloit obtenir auparavant 

îa permission du commandant du fort. 

L'entrée de la haie, garnie de forteresses , offre 
un irès-joîi coup d'œil : on y voit la nature 
toujours en travail, entre-mêler de nouvelle ver- 
dure les feuilles dépérissantes. Sur le même 
arbre on distingue souvent le bourgeon entre la 
Heur et le fruit. L'odeur des acacias (i) qui s'étend 
au loin , parfumoit la soirée belle et calme. Les 
oiseaux marins cherchoient en tournoyant un 
refuge pour la nuit, et annonçoient la décou- 
verte d'un rocher convenable par des cris plus 
ou moins aigus. Les pêcheurs quittoient la haute 
mer pour rapporter à la ville Je fruit de leurs 
recherches; d'autres plus diligens s'occupoient 
sur le rivage à choisir leurs poissons, à boucaner 
ceux de moindre valeur , ou à étendre leurs 
filets. Enfin le repos de celte soirée n'étoit inter- 
rompu que par le bruit des vagues, venant se 
briser sur les rochers redoutables qui garnissent 
el défendent l'entrée de la baie de Saint- Yago de 
Cuba. Le rivage, garni de cabanes de pêcheurs 
à moitié dérobées sous un feuillage épais et nue 
de diverses couleurs , contrastoit avec le silence 
imposant des mornes et desdoubles montagnes 

(i) Acacia vera. Voyez , Plantes usuelles des Antilles ? 
l'histoire de cet arbre , à l'article Mimosa olens, 



D'UN NATURALISTE. 3o 7 
inhabitées , et où la nature est encore dans son 
état primitif. 

A peine l'ancre fut-il jeté , que nous eûmes 
à notre bord des soldats du fort qui se trouve au 
sommet d'une des montagnes. Tous ces envoyés 
à demi -'nus et couverts de lambeaux , s'étoient 
enivrés • et dans l'épanchemeut de leurs tendres 
senlimens, ils nous pressoient contré leur cœur. 
Un d'eux surtout m'avoit pris en affection , et 
se ruinoit en démonstrations exagérées , mais 
vêtu d'une courte chemise, sans veste ni culotte , 
son costume n'étoit point fait pour inspirer beau- 
coup de confiance. 11 vouloit absolument m'em- 
brasser; mais, avant toute ma raison, je le re 
jpoussai vers l'autre bord : il revint à moi sans 
rancune, et me parlant espagnol, il me proposa 
de boire après lui dans son verre , selon la cou- 
tume du pavs ; je n'avois point soif, et d'ailleurs 
cette offre n'étant point tentante, je le refusai 
encore. Cet homme resta quelques instans à cher- 
cher un autre moyen de me plaire; puis, rompant 
tout-à-coup le silence, il ôta du dessus de sa tête en 
désordre son chapeau couvert de graisse, et prit au 
fond quelques cigares sur lesquels se promenoient 
plusieurs de ces insectes qui répugnent tant à 
l'homme propre; puis les ayant mâchés aux deux 
extrémités , afin d'établir un courantd'air, il ni'of- 
Jrit de les allumer. Je ne pus tenir à cette action 

V 2 



3o8 VOYAGES 

dégoûtante , et lui annonçai mon mécontente- 
ment par un regard de mépris. Ce soldat voyant 
enfin qu'il ne pouvoit rien gagner à ses offres 
intéressées ( car il s'agissoit d'une gratification 
si j'eusse accepté ) , me quitta brusquement en 
frappant la terre de ses pieds , et murmurant à 
voix basse j puis me fixant avec fureur, il toucha 
le poignard dont les Espagnols sont tous armés, 
et se retira. 

Le lendemain , en montant au fort pour la 
visite de nos papiers , j'admirai l'inconcevable 
variété de la nature dans ses productions par- 
tout diversifiées. Ce n'étoit plus celles d'Europe, 
ni du continent d'Amérique, que nous venions 
de quitter ; toutes nouvelles plantes s'oifroient à 
mes yeux attendris d'admiration. De tous côtés 
je contemplois des objets inconnus. Je vis des 
hirondelles, ce n'étoit plus celles de France ; j'en- 
tendois sur les rochers et dans le feuillage le 
chant des oiseaux , et je restois émerveillé de ne 
point recpnnoître ces nouveaux accens. 

Après avoir rencontré, chemin faisant, quel- 
ques matelots d'une chaloupe arrivant Je Saint- 
Domingue , assis autourd'un boucan (i) , et être 



(i) Endroit où les naturels des Antilles enfument 
leur viande à la vapeur aérifbrme de plantes aroma- 
tiques, telles que feuilles de citronnier, de goyavier, etc. 



D'UN NATURALISTE. 809 

resté dans l'admiration à la vue d'un énorme 
rocher caverneux qui leur servoit d'abri , nous 
arrivâmes au fort. Nous fûmes présentés au com- 
mandant , et j'eus , cîiez lui , occasion d'y faire 
des observations sur quelques coutumes du pays. 
Les maisons des colons de cette île sont très- 
aérées , et recouvertes d'essen les (1) qui réver- 
bèrent moins la chaleur que la tuile. Jamais au- 
cune tapisserie ne recouvre les murs blanchis 
à l'eau de chaux , ru carreaux , l'aire des appar- 
tenions. Les fenêtres , à cause des trcmhlcmens 
de lerre et d'une concentration incommode, 
étant inutiles , on ne se sert point de vitres en ce 
pavs; et ces ouvertures sont closes par des bar- 
reaux en bois, grossièrement tournés, et des vo- 
lets à l'extérieur ; ce qui donne à ces croisées la 
configuration d'un cloître. L'air circule d'autant 
plus facilement dans l'intérieur de ces maisons, 
que les quatre murailles sont percées d'ouver- 
tures toujours libres, et que les chambres n'ont 
ni plafonds , ni greniers , ni étages supérieurs. 
Les r«z-de-chaussée sont seuls d'usage dans ces 
pavs où les tremhîemens de lerre exercent sou- 
vent leurs ravages ; malgré cela , les maisons sont 
irès-élevées. 

Deux femmes se présemèrent : l'une d'elles 

(1) Tuiles faites avec des planches de bois blanc. 

Y 3 



3io VOYAGES 

étoit âgée , mais l'autre touchoit à peine à son 
troisième lustre. La première, épouse du com- 
mandant, a voit les cheveux rigidement relevés 
en toupet, et un peigne grossier fixé sur un 
énorme catogant. Elle n'avoit qu'un seul jupon 
sur une chemise de gaze fort découverte, et dont 
les pîis libres n'éloient comprimés ni par un fichu , 
ni par un corset : le sein , par conséquent , flot- 
toit à l'abandon. 

La jeune Espagnole vêtue encore plus indé- 
cemment , n'avoit qu'un bras passé dans sa 
chemise , et laissoit voir tout un côté du buste 
à demi-nu , se servant d'un voile négligemment 
quoiqu'artistement jeté sur son épaule , pour 
découvrir ou dérober tour à tour des contours 
parfaits et dignes des trois Grâces. 

On voit dans l'intérieur des maisons, au lieu 
de vaisseliers, des bosquets artificiels construits 
en feuillage, et qu'on se plaît à renouveler lors- 
qu'il commence à faner. C'est au centre de celte 
verdure que je distinguai un pot à l'eau, quel- 
ques vases de cristal , et autres objets nécessaires 
pour se rafraîchir. 

Le commandant, après nous avoir fort bien 
reçus et fait prendre de la limonade , nous expédia 
assez tôt pour que nous pussions nous embar- 
quer à l'heure de la marée : après avoir vogué 



D'UN NATURALISTE. 3n 

dans le golfe , nous vînmes mouiller en la rade 
de Saint- Yago. 

INous descendîmes à terre, et mon projet étant 
de continuer mes remarques, voici quel Fut le 
résultat de mes observations. Chaque maison res- 
semble à l'entrée d'un souterrain, ou caveau sé- 
pulcral. Le premier vestibule au fond duquel 
on aperçoit une grande porle voûtée en pierre, 
et dont le ceintre sculpté ressemble à celui des 
églises , étant ordinairement plus frais et moins 
retiré que les appartemens du fond ; c'est là 
qu'on y voit les Espagnoles à demi-nues prendre 
le frais sur de longs fauteuils. La chaleur à 
Saint-Yago de Cuba est plus insupportable qu'à 
Saint-Domingue , en raison de l'interception de la 
brise de terre dans ces gorges rétrécics , où un 
tuf blanc et qui fatigue la vue, réverbère l'action 
du soleil. 

11 n'est point de pays où l'indécence , en gé- 
néral, soit portée aussi loin que dans les Antilles. 
Les enfans à Saint-Yago jonentdevani les portes, 
sans aucun vêtement sur leur corps. Les négresses 
ou mulâtresses qui y fourmillent , sont nues 
jusqu'à la ceinture. 11 est ridicule de voir en cet 
état les femmes âgées, qui ne peuvent par la com- 
pression emprunter les secours bieufaisans d'un 
art imposteur. 

A chaque croisée est attachée la branche de 

V 4 



3i2 VOYAGES 

palmiste bénie au dernier dimanche des Ra- 
meaux, et qu'on renouvelle tous les ans; ce qui 
donne un joli coup d'œil lorsque la verdure est 
encore fraîche. 

La ville ressemble à un couvent spacieux. On 
n'v rencontre le jour que des hommes, des padres , 
el des moines de toute espèce , encore n'est-ce 
que le matin et le soir , car dans le milieu du 
jour les rues sont désertes ; et comme le dit le 
proverbe espagnol , on ne rencontre à celte heure 
indueque deschiens ou desFrancais, tant la cha- 
leur y est grande et insupportable. 

On y voit des voitures à l'antique recouvertes 
d'un surtout de toile , de peur sûrement que le 
soleil n'en écaille la triste peinture , mais qui doit 
fa ire étouffer les maîtres reclus en ces tristes cabas. 
Le postillon est plus à son aise ; car les voilures 
sont traînées par un mulet en brancard , sur 
lequel est perché un grand dandin de domestique 
qui , de peur de rester les jambes suspendues , se 
tient accroupi comme un singe. Ces voitures vont 
rarement plus vite que le pas. On n'en voit point 
d'une autre espèce. 

11 existe dans les forets des environs de Saint- 
"\ago, deux arbres curieux et intéressans par 
leur utilité, mais dont les Espagnols ne retirent 
pas beaucoup d'avantage par la négligence qu'ils 
apportent à sa reproduction. Le premier est 



D'UN NATURALISTE. 3i3 

l'arbre à pain (i); la seconde plante est la 
liane (2) à eau (3). 

L'arbre à pain ou artocarpe _, est un arbre 
très-élevé et branchuj ses feuilles qui naissent 
aux extrémités des branches, sont longues de 
deux pieds environ , dentelées comme celles du 
chêne. Les fleurs, mâles et femelles, sont sur le 
même pied. Les premières sont amentacées ou 
disposées en chatons ; les femelles contiennent 
un pistil qui doit être fécondé par le pollen des 
chatons , et produire un fruit sphérique de la gros- 
seur delà tête, et dont l'enveloppe est formée de 
prismes pentagones et hexaèdres , contigus les uns 
aux autres. Ce fruit contient à l'intérieur une 
quantité considérable d'amandes ou châtaignes 
réunies à un placenta charnu qui se trouve au 
centre, et dont la substance peut être comparée 
au fruit du marronnier. On coupe ces châtaignes 
par rouelles, on les fait sécher, et on les réduit, 
si l'on veut, en farine. Si on les a fait cuire au four, 
on les mange alors avec des ragoûts ou du petit 
salé. 

(1) Ou Rima; Arbor panifera ; Soccus , Rumph. ; 
Artocarpus, Linné. 

(2) Les lianes sont des plantes sarmenteuses propres 
aux Antilles. 

(5) Akacate; Arum scandens, Angusti folium, Aquam 
manans. 



3i4 VOYAGES 

La liane à eau est commune dans les Lois. 
Lorsqu'on la coupe transversalement, il en 
découle un suc limpide utile aux voyageurs 
altérés. 

Je me plus de notre bord à décrire la ville de 
Saint- Yago. Sur le penchant d'une montagne 
sillonnée de ruisseaux limpides , à portée de 
forêts, de la mer et d'une rivière poissonneuses , 
s'élèvent des maisons rangées sans symétrie. C'est 
une échappée qui de notre goélette offroit au 
loin , à l'horizon opposé , quelques bâtimens épars 
sur un océan mollement agité. Une partie de la 
ville sert de pause au premier coup d'oeil. Tôt ou 
lard les regards retournant sur eux -mêmes, sont 
étonnés de n'avoir pas admiré une suite de ravines, 
où le datier et les palmistes à feuillages diverse- 
ment nuancés , soutiennent avec grâce leurs 
brandies déliées , balancées par le vent. Quelques 
rochers égarés çà et là y rendent la verdure moins 
monotone. Les bananiers ombragent aussi la 
plupart des maisons. 

Le warf ou embarcadère en est très-vivant. On 
le voit fréquenté par des padres oiseux qui y 
promènent leur ennui, et vont y recevoir les 
hommages des Espagnols des deux sexes, qui sont 
obligés à leur approche de s'incliner très-profon- 
dément, et de lear aller baiser respectueusement 
la main. Sur le bord du rivage ce sont les chan- 



D'UN NATURALISTE. 3i5 

tiers des charpentiers et caifats des bâtimens de 
la rade, des objets d'artillerie, des chaudières 
bouillantes destinées à goudronner les cordages. 
Le transport des marchandises importées ou 
exportées y occupe aussi une quantité d'Espagnols 
désœuvrés. Auprès d'un corps de garde, à quel- 
ques pas du bord de la lame , s'y remarquent une 
potence et son échelle qui y demeurent en per- 
manence, sûrement pour intimider les mal-fai- 
teurs. On y retrouve des Turkei-buzzards qui, 
ainsi qu'à Charles-Town, s'y disputent les cada- 
vres, et y exercent une police qui assure la salu- 
brité de l'air. A la droite enfin, l'œil aime à se 
reposer sur un tapis de verdure qu'offre une 
prairie montueuse, traversée par un sentier étroit 
et tortueux, conduisant à un petit ajoupa qui, avec 
quelques bêles à cornes, trois cabrits et un mu- 
let , fait toute la propriété d'un espagnol , heureux 
sûrement sous ce chaume paisible. 11 trouve dans 
sou enceinte tout ce qui peut lui assurer une 
douce existence. 

Je descendis une seconde fois à terre, accom- 
pagné d'un passager qui parloit l'espagnol; et 
comme à nolrebord nous n'avions pas de maître- 
d'hôtel , nous allâmes nous-mêmes au marché 
y faire nos provisions. En comparant l'extrême 
propreté des boucheries de la Nouvelle -Angle- 
terre, avec la dégoûtante négligence qui règne 



3i6 VOYAGES 

dans celles de Samt-Yago , je me décidai avec 
beaucoup de répugnance à acheter de cette viande 
mal saignée , couverte de boue et de poussière , 
enfin déchirée en lambeaux plutôt que coupée. 
ÎSe comptant pas faire un voyage aussi long 
pour arriver à Saint-Domingue, nos fonds 
commençoient à baisser, et ne s'accordoient 
guère avec la cherté excessive de tous les co- 
mestibles. L'odeur fétide des négresses mar- 
chandes, dont la sueur infecte arrosoit les provi- 
sions, m'invita de plus en plus à me restreindre 
à ne manger que des fruits, parmi lesquels nous 
rapportâmes des cocos (i), des mirlitons (2), es- 
pèces de concombres de la famille des cucurbita- 
cécs ; des ignames (3) , des patates (4) , des caï- 
mites (5) , des cœurs de bœuf (G) , des corrosols (7) , 



(1) Nux palmœ cocciferre angulosa. Voyez Traité 
des plantes usuelles pour ces différentes produclions. 

(2) Cucumis Anguria , Linn.; Anguria americana , 
fruclu echinato eduti. Tourn. 107. 

(5) Polygonum scandens, heticliamericum, thev. 52; 
Dioscorea, pi. ic. iry. 

(4) Convolvulus battata. 

(5) Fruits du caïmitier pomiforme, Chrysophyllum 
caïmito , Linn. , Plum. 

(6) Anona reticulata ; Linn. 

(7) Anona muricata, Linn.; Guanabanus fructu è 
viridi lutescente , molliler aculeato. Plum. 



D'UN NATURALISTE. 3i 7 

clcs Ananas jaunes ( i ) , des Ananas pains de 
sucre (2). Ayant promis d'être impartial en pro- 
nonçant sur la bonté des fruits de la colonie de 
Saint-Domingue , je me tairai sur ceux-ci , le 
climat, me dit-on, ne les donnant point au: si 
délicieux qu'à Saint-Domingue où je me réserve 
de donner mon avis. 

Les rues sont garnies, à Saint-Yago de Cuba , 
de cocotiers et bananiers (3) , dont on admire 
toujours avec intérêt , et le port majestueux , et 
la stature élégante. On y rencontre aussi des 
pieds de tomates (4), y végétant naturellement, 
ainsi que l'acacia de Saint-Domingue (5) dont 
l'odeur est si suave. 

A mon retour du marché , il fallut songer à 
nous procurer un logement dans la ville, et à 
payer le capitaine. INous trouvâmes trois petites 
chambres dégarnies , et récemment réparées , dont 

(1) Ananas fructu pyramidato , carne aureâ, Tourn. 

(2) Ananas maximo fructu conico, Plum. 

(3) Musa, Plum. 

(4) Tomates, espèce de solanuin, fruit pulpeux qui 
rougit en mûrissant , disposé par côtes , et dont on voit 
la description , Plantes usuelles des Antilles. 

(5) C'est la cassie des jardiniers. Ses fleurs en houppe 
sont jaunes et odorantes , propres à la parfumerie. 
C'est le mimosa oleus de quelques auteurs. 



3i8 VOYAGES 

on nous demanda trente-six gourdes par mois (i). 
Ce prix exorbitant que nous étions dans l'im- 
possibilité de payer, nous les fit refuser, et 
demander au bon capitaine Payne la permission 
de rester encore quelques jours à son bord; ce 
qu'il nous accorda d'un air satisfait. 

On nous indiqua une occasion pour Saint- 
Domingue; mais le propriétaire de la chaloupe 
étant malade , et ayant besoin d'argent pour 
payer d'avance son équipage , nous demanda 
quarante portugaises (i), dont il exigeoit au 
moins la moitié comptant. Comment faire dans 
un pays où nous étions inconnus ? INous fîmes 
part à ce capitaine des malheurs que nous 
venions d'éprouver , et lui fîmes entrevoir 
l'espoir certain de le solder en arrivant à Saint- 
Domingue , où la famille R. D. étoit assez 
généralement connue. A ce nom il versa des 
larmes de reconnoissancc, et déplora sa position 
qui le forçoit à être ingrat, envers une famille 7 , 
des bienfaits de laquelle il tenoit son bonheur 
et son indépendance. Cependant, il se borna à 
des larmes stériles qui ne nous furent d'aucun 
secours, mais qui néanmoins nous tirent plaisir , 
tant il est doux de retrouver à présent dans le 

(i) Environ ?.o8 livres, argent des colonies. 
(2) Environ 2688 livres , argent des colonies. 



D'UN NATURALISTE. 3rg 
cœur de l'homme le beau sentiment Je la 
reconnoissance. 

Cependant le tems s'écouloit, et nos fonds 
diminuoient sensiblement , lorsque nous réso- 
lûmes de faire part au capitaine Payne de noire 
position , de notre nom , et de nos malheurs. 
Notre récit toucha sensiblement le bon Thomas 
Payne , lui fit même verser des larmes d'atten- 
drissement; aussi, non seulement il consentit à 
ne recevoir pour le moment aucuns fonds qui 
suffisoient à peine pour satisfaire à nos besoins 
les plus urgens ; mais il poussa la délicatesse 
jusqu'à nous offrir un supplément de finances, 
sans nous connoître , et il se trouva outragé, 
de noire proposition de déposer en ses mains 
quelques bijoux; nous disant, en les repoussant 
loin de lui : u Gardez, gardez vos affaires, moi 
)) gagné cargaison , que je vendre quand moi 
)) gagné besoin d'argent ; vos effets vous être 
)> bons pour votre voyage ». Celte phrase d'un 
patois francisé nous émut jusqu'aux larmes , et 
quelle fut ma joie lorsqu'on lui serrant la main , 
il me fil un attouchement maçonnique! 11 sétoit 
aperçu déjà que j'avois l'honneur d'être membre 
de celte société fraternelle , et avoit reconnu 
dans ma malle plusieurs bijoux qui, par paren- 
thèse , avoient été déployés par les officiers du 
croiseur anglais, le Pélican. Enfin, ce dévouement. 



3-20 VOYAGES 

généreux auquel l'avarice commune nous dé-* 
fendoit de nous attendre, nous frappa d'éton- 
nement, d'admiration et de reconnoissance. 

Le ])on Thomas Payne, à qui je ne saurai 
jamais trop exprimer ma gratitude, poussa de- 
puis cet entretien ses prévenances à l'excès, 
et nous offroit sans cesse mille friandises 
agréables à bord, avec une lovale franchise , 
et cette timidité , type de sa délicatesse qui pa- 
roissoit craindre d'oSénser notre amour propre. 

IVotre dîner de ce jour fut servi plus splen- 
didement qu'à l'ordinaire; c'est pourquoi lui- 
même voulut faire les honneurs de sa table, 
et nous versa malgré nous , à profusion , du vin 
de Bordeaux qu'il achetoit à terre une gourde 
la bouteille , du Madère , et ce qu'il avoil de 
plus délicat en liqueurs de la Martinique. La 
soirée étant chaude , et notre bon capitaine 
craignant par sa constitution replète de rn'être 
incommode en couchant avec moi , n'ayant plus 
de quart à faire, et par cela même toutes les 
cabanes étant occupées, il coucha par terre sur 
une natte , et voulut absolument me laisser 
dormir seul dans le lit, sans qu'aucune solli- 
citation de ma part ait pu aiïbiblir la résolution 
de ce bon père de famille. 

Je descendis le 1er. mars à terre avec le capi- 
taine, pour y continuer mes remarques. Tout 

homme 



D'UN NATURALISTE. 3 2 i 

homme passant eu Espagne devant une église, est 
obligé de s'incliner profondément, sous peine 
de blesser les lois de la bienséance, s'il oublie 
de satisfaire à ce saint usage; on tient beaucoup 
à cet acte extérieur. Il en est de même , pendant 
que X Angélus sonne , et l'on est obligé de s'ar- 
rêter tout court dans la rue, si l'on marchoit; 
ou de suspendre la conversation, si plusieurs 
personnes groupées étoient occupées à causer. 
On se découvre alors la tête , on s'incline , on 
récite une prière jusqu'au moment du carrillon 
qui dégage de cette retenue. Ce moment étonne 
ordinairement les étrangers par sa singularité. 

Les Espagnols portent leurs provisions du 
marché dans une macoute , tissue de feuilles 
sèches de latanier (i) tressées ; elles remplacent 
nos paniers d'Europe. On vend de l'ooille (2) 
dans des feuilles du bananier ; cet amalgame 
n'est guères appétissant, et dégoûte à la vue. 



(1) Appelé Palmier en éventail; Palma dactjlifera 
radiata, major, glabra , Plum , Gen. , Barr. 90; 
Carnaïba , Pis. i658, p. 126; Palma brasiliensis pruni 
fera; folio plicatili, seu flabelliformi , caulice squam- 
mato , ou Alattani des Caraïbes. 

(2) Espèce de polage composé de viandes diffé- 
rentes et de légumes presqu'à sec, qu'achètent les 
pauvres gens. 

Tome I. X 



3 2 2 VOYAGES 

D'autres marchands offrent une pâte, en houles ? 
de gros millet (i) grillé, et dont les grains sont 
agglutinés les uns aux autres par le sirop de 
batterie; ceux-ci, des boilles faites de farine de 
maïs édulcorée par le sirop , et cuites sous les 
cendres dans une feuille de bananier. Tous ces 
mets plaisent par leur nouveauté , et on admire 
en cette innovation le génie inventeur de 
l'homme , et la puissance qui l'a créé ; mais que 
le pain est préférable ! 

On vend également en ces marchés des amas 
de tassau (2) d'une couleur brune et désagréable, 
provenant de ce que ranimai n'a point été assez 
saigné. 

Les Espagnols excellent, par exemple, dans 
îa préparation des confitures sèches; aussi leurs 
pâtes de goyaves sont-elles très-recherchées, et 
vendues à l'Etranger. J'ai décrit ces mets pour 
donner à connoître le peu de sensualité des Es- 
pagnols , qui font consister leur luxe à être 
couverts d'or; et s'ils ne font aucun sacrifice 
pour diversifier la nature de leurs alimens, ils 

(1) Ou sorgo , sorgum sive melica, Dod. , Park. • 
Milium aruudinaceum, subrotuudo seminenigricante, 
sorgo nominatum , C. B. , Tourn. ; Milium africanum. 

(2) Viande coupée en aiguillettes, frottée de jus de 
citron et séchée au soleil. 



D'UN NATURALISTE. 3 2 3 
rapportenlles fruitsde cette sévère économie en fa- 
veurdeleurparure, quoique toujours incomplète 
et mal ordonnée. Les hommes de Saint-Yago ont à 
leurs souliers des boucles d'or si matérielles et si 
larges dans leurs dimensions, qu'elles recouvri- 
roient volontiers le double de leurs pieds. Leurs 
habits de soie, linon , ou d'étoffes des Indes, ont 
des boutons du même métal non moins gros- 
siers, de même que les pommes de leur longues 
cannes. 

Le plus riche propriétaire de Saint-Yago, 
dans un dîner prié où il m'avoit invité, ainsi 
que beaucoup de Français, lit servir, pour 
trente personnes environ , une copieuse uiîle 
et du chocolat. Quel contre-tems pour un gas- 
tronome ! 

Une des incommodités de la ville est d'aller 
chercher l'eau douce à une rivière distante de 
Saint-Yago de deux lieues, et d'où on la trans- 
porte soit dans des dames-jeannes portées par 
des mulets, ou bien dans des tonneaux conduits 
par des pirogues. 

Les bœufs dont on se sert pour charrier les 
marchandises du port, ont les naseaux fendus, 
au travers desquels on passe une courroie pour 
les conduire. 

Les hommes et les femmes portent au cou de 

X 2 



3a4 VOYAGES 

très-longs chapelets ; et les dernières , pour aller 
à l'église, sont tenues à un costume religieux, 
qui consiste à n'avoir qu'un jupon noir, et ud 
voile de la même couleur, sous lequel la plupart 
n'ont point de corset, et la gorge est découverte. 
Cette coquetterie plaît, surtout aux jeunes Es- 
pagnoles, qui aiment passionnément les hommes, 
et surtout les Français, à cause de leurs manières 
galantes et aimables auprès d'elles, ayant soin de 
soulever par méprise ce voile importun, et de 
déceler , aux regards avides de leurs admirateurs , 
des appas naissans qu'une tendre émotion sou- 
lève , et dont la vue achève bientôt leur conquête. 
Les jeunes Espagnoles sont très-libres , et ne 
trouvent que du plaisir à sourire aux jeunes 
gens, et à les fixer. Je ne puis concevoir que 
dans un pays où l'on se flatte de suivre ponctuel- 
lement les préceptes de la religion chrétienne, 
on tolère cet excès d'indécence et d'irrévérence 
pour les lieux saints. 

Les femmes à l'église se tiennent accroupies , les 
moins riches sur une natte , et les plus distinguées 
sur un tapis que porte leurs esclaves. Le peuple 
au milieu de l'office, en signe de repentir et par 
une humble componction, se frappe la poitrine 
à coups redoublés, assez forts enfin pour que 
le lieu saint en retentisse. 

ÎSous achetâmes de très-bonnes oranges, de 



D'UN NATURALISTE. 3s5 

l'arcahaie, et des sapotilles (i) que leur saveur 
exquise et parfumée fait regarder comme le 
meilleur fruit des Antilles. Je me procurai aussi 
de la cassave; on nomme ainsi un composé 
farineux qui sert de pain aux nègres : il est tiré 
de la racine de manioc (2) dont on a exprimé 
tout le suc, qui est un poison subtil. On fait sé- 
cher cette racine au four ; et après l'avoir broyée , 
on la met cuire entre deux plaques de fer rondes , 
et rougies au feu. Ce mets tant estimé des 
Créoles, se trempe dans les sauces, mais ne peut 
perdre son goût, selon moi désagréable, en un 
mot semblable à l'odeur d'urine de souris. Quel 
fut le mortel assez hardi pour approprier cette 
plante vénéneuse aux besoins de ses semblables ! 
Il faisoit très-chaud, et nous prîmes, en re- 
montant à bord, un punch froid, composé de 
jus de citron (3) qu'on trouve sur les haies d'en- 
tourages , de sirop et de tafia. On a pour 
presser ces citrons, et ne point se poisser les 



(1) Achras , Linné ; Sapota , Plum. ; Manitambou 
des Caraïbes ; voyez au Traité des plantes usuelles , à 
la fin de cet ouvrage. 

(2) Voyez, ce mot, Traité des plantes usuelles. 

(3) C'est le fruit du citronnier sauvage des Antilles. 
Il est rond , d'un jaune paille ; l'écorce en est lisse : il 
n'est pas plus gros qu'une moyenne pomme d'apis. 

X 3 



3*6 VOYAGES 

mains de leurs parties acides et éthérées une 
machine fort simple qu'on pourroit , sur un 
modèle pins grand, faire servir en France à 
l'expression des groseilles pour les limonades. Ce 
sont deux plans, du bois le plus dur, parallèles 
et joints par une fiche à charnière à l'une.des 
extrémités , de manière à pouvoir faire le levier 
à l'autre bout. Le plan supérieur est muni, in- 
térieurement vers le milieu , d'un relief ou 
cabochon circulaire et convexe, destiné à s'em- 
boîter dans une cavité de même capacité qu'offre 
ïe plan inférieur, la cavité étant perforée de 
plusieurs trous pour l'écoulement du jus de 
citron. C'est dans ce creux qu'on met la moitié 
d'un citron coupé en deux ; puis appuyant dessus 
la partie supérieure , le moule saillant exprime 
exactement tout le jus du citron dont il ne reste 
plus que le marc, c'est à dire les pulpes et la 
peau qui, parfaitement retroussée, recouvre le 
cabochon. 

Toutes ces petites expériences ne suffisoient 
point pour m'oter le désir d'aller m'instruire 
dans les bois des environs de la ville, en y con- 
templant cette nouvelle nature ; je priai donc 
îe capitaine de me prêter son grand canot à 
voiles pour aller reconnoitre les îles voisines; 
et profitant d'une belle matinée , je me fis 
accompagner de deux bons rameurs, puis nous 



D'UN' NATURALISTE. 3? 7 

partîmes. La mer éloit calme , et l'air pur em- 
baumé du parfum des fleurs, nous reportoit 
aussi le chant des oiseaux du rivage. Nous abor- 
dâmes bientôt à l'ouest; et en mettant pieds à 
terre, je commençai ma récolte. Le bord de la 
mer, ombragé de mangliers chargés d'huîtres (i), 
étoit couvert de coquilles fossiles et d'oursins. 

Ces espèces de mangliers qui croissent par 
touffes, comme les marsauts d'Europe, s'élèvent 
à la hauteur d'environ vingt à vingt-cinq pieds; 
leur écorce est d'un gris-rougeâtre. Cet arbre se 
plaît dans les endroits marécageux du bord de 
la mer; et son écorce est fébrifuge (2). Ce man- 
glier , qui est une espèce de palétuvier , est couvert 
d'huîtres adhérentes à ses racines arquées, qui 
s'élèvent au dessus du terrain où il se reproduit; 
aussi qu'à celles de ses branches susceptibles 
d'être baignées dans l'eau de mer , à la marée 
montante. Les huîtres déposant leur frai sur ces 
arbres, on en voitconstammentde toute grosseur, 
et qui sont très-estimées. Ce manglier se repro- 



(1) Appelé par les Indiens Guaparaiba , et par les 
Portugais Mangue verdadeiro , manglier noir, véri- 
table ou salé. Selon Nicolson , Candela americaua ; selon 
Pison , Mangue guaparaiba ; Maugles aquatiqua de 
Plumier j Rliizopora de Linné. 

(?) Voyez, Traité des plantes usuelles des AntUIe - 

x .; 



3^8 VOYAGES 

duit d'une manière remarquable ; on voit pendre 
des branches latérales une infinité de brins 
composés de filamens rassemblés, lesquels, ar- 
rivés à terre , s'y couchent avec le tems, y 
prennent racines que l'humidité provoque, et 
forment autant de mangliers qui se perpétuent de 
le même manière. Les racines de ces arbres sont 
tellement entrelacées qu'elles s'étendent au loin 
dans la mer, qu'elles s'opposent à l'abordage 
des chaloupes , et servent d'asile à certains pois- 
sons et aux crustacés. 

Je m'enfonçai dans les bois, et le premier 
oiseau que je tuai fut un yapou (i). Tout le 
plumage supérieur de cet oiseau est d'un noir 
brillant, excepté le croupion, les tégumens de 
la queue et des ailes qui sont d'un jaune d'or ; 
l'iris est d'un beau bleu; la pupille noire, ainsi 
que les pieds; le bec d'un jaune plombé. Cet 
oiseau qui vole par bandes, est du genre des 
troupiales. 

Le second bipède que je me procurai, fut un 
tangara noir d'Amérique (2) , à peu près de la 
grosseur du scarlalte, ou cardinal du continent 

(1) C'est le cassïque jaune du Brésil, des pi. enl. 184 ; 
la pie du Brésil , de Belon , appelée à la Guiane par les 
Français, Cul-jaune. 

(3) PI. enl. 179, fig. 2. 



D'UN NATURALISTE. 329 

de Ja Nouvelle-Angleterre, que j'ai décrit plus 
haut; le bec et les pieds du tangara noir sont, 
ainsi que tout son plumage, d'un beau noir; ce 
qui le fait appeler communément négrillon : les 
couvertures de ses ailes sont seules marquées 
d'une tache blanche. Ces oiseaux se nourrissent 
de baies et d'insectes ; ils n'ont point de chant 
mélodie. 

En allant ramasser un colibri que j'avois sur- 
pris voltigeant autour d'un karatas (1) , et pom- 
pant le suc de son nectaire, je vis s'échapper 
près de moi un assez gros serpent que je ne 
pus ajuster. 

Tout en travaillant à ma collection, je cher- 
chois à préparer une agréable surprise au capitaine 
par quelques pièces de gibier dignes de figurer 
sur sa table; mais je ne pus me procurer que 
deux ramiers (2). Je les surpris occupés à ra- 
masser des graines de manglier dont ils sont 
friands. Leur bec rouge est blanc à son extré- 
mité; les jambes sont rouges, les ongles gris; 
l'iris est jaune, une membrane blanche entoure 
leurs yeux; le plumage du sommet de la tête est 

(1) Agave; voyez aux plantes usuelles des Antilles. 

(2) Ou plutôt Pigeon à la couronne blanche, de 
Catesby; Columba capite albo. Pigeon de la Jamaïque, 
de M. Brisson, Il niche dans les rochers. 



33o VOYAGES 

blanc, entouré d'une bande de couleur pourpre 
à reflets irisés. Le cou chatoyé le bleu, le vert, et 
le cuivre de rosette; le reste du corps est gris- 
bleu d'ardoise, les ailes et la queue de couleur 
brune. Ces oiseaux ne sont pas méfians, car 
j'avois tué le premier, que le second ne pensa 
même pas à s'envoler; il est vrai que je me 
trouvois en un endroit sauvage, et si peu fré- 
quenté par les hommes, que peut-être cette 
solitude ne fut-elle jamais troublée par leur pré- 
sence destructive. 

Je tuai de mes deux autres coups une 
tourte (i), et la tourterelle de la Jamaïque (2). 
La première a le plumage supérieur d'un marflDn 
cendré rembruni , le front et la poitrine d'un 
pourpre-vineux à reflets violets-dorés ; les ailes 
sont tachetées cà et là de marques ou écussons 
d'un noir-violâtre; les pennes sont d'un cendré 
foncé , bordées de blanc ; la queue est élagée et 
variée, des plumes du milieu aux latérales, de 
cendré-brun et de noir ; les yeux sont entourés 
d'une peau bleuâtre ; l'iris est noir ; le bec de 
cette même couleur ; les pieds rouges , et les 
ongles bruns. 

(1) C'est la tourterelle de la Caroline, pi. enl. 175 , 
de Catesby • ou le picacuroba du Brésil, de Marcgrave ; 
oiseau commun aux îles Antilles. 

0) PI. enl. 174. 



D'UN NATURALISTE. 33i 
La tourterelle de la Jamaïque , et qu'on 
trouve même à l'île de Cubes par troupes innom- 
brables , est moins grosse que la tourte , c'est 
à dire de la taille du pigeon biset. Le bec et les 
pieds sont rouges, le dessus de la tête et la gorge 
bleu ; sous chaque œil se trouve une petite 
bande blanche; le plumage supérieur marron- 
ardoisé, et l'inférieur d'un brun-vineux. Enfin, 
j'eus pour dernière pièce un batimore (i). 

Je me fatiguai inutilement dans l'espoir de 
faire une meilleur chasse qui , dans ces parages , 
est plulôt pénible qu'amusante , en ce qu'on est 
obligé de marcher au milieu de hallicrs presque 
impénétrables , et dont les épines défendent 
l'entrée. On s'égare souvent à travers des pin- 
gouins (2) dont les longues feuilles, dentelées 
et armées de pointes aiguës , sont redoutables 
et punissent les pas indiscrets. Leur centre , 
repaire des serpens qui sont les seuls des ani- 

(1) Icterus , oiseau du genre des troupiales. Il est de 
la grosseur du moineau franc ; la léte est noire et 
ponctuée de trois taches blanches ; les ailes et la queue 
sont également du noir le plus brillant , chaque penne 
pourtant étant bordée d'un liseret blanc , le ventre et le 
dos sont d'un bel orangé ; les pieds, le bec et les ongles 
sont de couleur plombée. On appelle cet oiseau petite- 
dame- an glaise dans certains quartiers de l'île. 

(2) Voyez Plantes usuelles. 



332 VOYAGES 

maux qui peuvent en rampant y pénétrer sans 
danger , n'est jamais foulé par aucune autre 
espèce animée ; aussi emploie-t-on cette plante 
sauvage à faire des entourages qui mettent un 
domaine à l'abri des maraudeurs. Le pingouin 
est susceptible de culture, maisilsemultiplieroit 
trop , si on ne détruisoit à mesure les jeunes 
pousses pour ne conserver que le centre; car, 
indépendamment que les jeunes plants lèvent 
irrégulièrement et ne s'alignent point , ils oc- 
cupent infructueusement un terrain qui peut 
être mieux employé. 

Je me rendois au canot par un chemin beau- 
coup plus agréable; lorsque j'aperçus, au milieu 
d'une louiïc de verdure , un point rose qui fixa 
mon attention. C'étoit un oiseau, au caractère 
tranquille et peu turbulent , qui ne voltige que 
le tems nécessaire à saisir le moucheron dont 
il fait sa nourriture , pour rentrer ensuite dans 
îe repos qu'il chérit. Cet oiseau est le charmant 
todier (i), commun aux contrées du TNouveau- 
Continent. 11 est de la grosseur du roitelet 
d'Europe ; son bec long , droit et aplati hori- 
zontalement, ainsi que celui des oiseaux de ce 
genre , estbrun-rougeâtre à sa partie supérieure , 

(i) Todier, ou perroquet de terre. Todier de Saint- 
Domingue , de Brisson, des pi. enl. 585 , fig I et 2 



D'UN NATURALISTE. 333 
tandis que l'inférieure est rouge ; les pieds sont 
gris; le coloris du plumage est d'un ensemble 
doux et élégant; le dos est d'un vert bleuâtre 
dans le mâle, et d'un vert de pré dans la femelle. 
L'un et l'autre ont la gorge et les côtés d'un rose 
vif et nuancé; le plumage inférieur d'un blanc 
teint de jaune, avec des reflets de couleur de 
rose; le dessous de la queue d'un jaune -paille ; 
les pennes des ailes et de la queue vertes à 
l'extérieur , et cendrées en dedans. 

Cet oiseau silencieux se tient le bec en l'air, 
et agite légèrement sa tête , ainsi que les colibris , 
au moindre étonnement. 11 se creuse en terre un 
trou circulaire qu'il garnit de mousse de coton 
et de plumes , où il dépose quatre œufs gris , 
avec des marques dorées. Mon coup de fusil 
ayant fait envoler la femelle en train de pondre, 
je fus assez heureux pour trouver son nid, mais 
il n'y avoit que deux œufs. 

Je passois au dessous d'un palmier, lorsque 
j'aperçus voltiger de branche en branche deux 
oiseaux qui m'étoient inconnus , je tirai le mâle ; 
c'étoit un palmiste (i). Cet oiseau du genre du 
merle est beaucoup moins gros : sa taille n'excé- 
doit pas celle de l'alouette ordinaire ; sa tête noire 

(i) PL enl. 53g, fig. i , ou palmiste à tête neire de 
M. Brisson. 



334 VOYAGES 

étoit lâchée de trois points blancs placés entre 
l'œil et la base du bec; son dos étoit d'un vert- 
dlivâtre, la gorge et le cou d'un beau blanc; 
la poitrine et le plumage inférieur grisâtre tirant 
sur le blanc ; les pieds étoient d'un gris cendré. 
Je ne pus me procurer la femelle, qui me parut, 
a très-peu de chose près, du même plumage. 

Les oiseaux palmistes fréquentent les arbres 
de ce nom , et y construisent leurs nids. On 
estime leur chair assez délicate , mais je la 
trouvai très-ordinaire. Ils se nourrissent de riz , 
de baies et d'insectes. 

JNons nous embarquâmes dans le canot, et 
nous nous rendîmes àSaint-YagodeCuba, avec 
la brise du large. Que la nature est prévoyante 
dans ses inconcevables combinaisons ! Le sol 
brûlant de la zone torride ne pouri oit , sans un 
amendement, supporter aucune créature vivante; 
c'est pourquoi , afin de tempérer cette chaleur 
étouffante, il s'élève régulièrement soir et matin 
deux brises , lune venant de terre , el l'autre de 
mer; leur approche attendue rétablit l'équilibre 
dans les humeurs , et semble apporter une plus 
douce existence. 

Les fruits aussi n'y sont pas substantiels 
comme eu Europe ; ils seroient contraires avec 
celte qualité , en épaississant la Ivmphe au lieu de 
la délayer. Ceux de la zone torride n'ont pas 



D'UN NATURALISTE. 335 
les sucs si rapprochés ; ils sont pour la plupart 
aqueux , et contiennent des principes élastiques 
et rafraîchissans , ou bien ils sont acides et 
propres à prévenir la corruption , et les maladies 
inflammatoires. C'est pourquoi les corrossols, le 
melon d'eau , les ananas , l'eau du coco , son 
amande même , et la canne à sucre mâchée , 
font le plus grand plaisir quand on a chaud. On 
a de plus les citrons verts dont on fait des limo- 
nades; et comme ce jus, quoique tempéré par 
l'eau, seroit trop acide et point agréable, on 
1 édulcore avec du sirop de batterie si commun 
dans le pays. 

Nous accostâmes la Galatée , où le capitaine me 
reçut avec son affabilité ordinaire. 11 lut très- 
sensible au petit cadot que je lui apportai, et 
pour faire valoir le proverbe , la» sauce lui coûta 
plus que le poisson, car il saisit avec empres- 
sement cette occasion pour ordonner un dîner 
très-délicat, où le Bordeaux , le Madère , et les 
liqueurs de M me . Amphoulx ne lurent point 
oubliés. 

Je descendis le soir à terre avec le capitaine , 
et j'assistai au rosaire. C'est une procession qui 
se fait aux flambeaux tous les vendredis : un 
simulacre de J.-C. crucifié est porté en triomphe 
par quatre soldats, au milieu d'un peuple im- 
mense qui, accompagné d'un violon et d'une 



336 VOYAGES 

basse, chante des strophes plaintives. On entend 
avec d'autant plus de plaisir cette psalmodie, 
que les Espagnols en général sont parfaitement 
organisés pour la musique ; on peut du moins 
le croire lorsqu'on a vu , ainsi que moi , trois 
pauvres ou même quatre, chanter en parties 
différentes pour intéresser les passans à leur 
sort. Pro sanctâ Maria 3 pro sanctâ Trinitate, 
sont ordinairement les motifs qu'ils varient à 
l'infini, dans des modulations justes , savantes 
et très-harmonieuses. 

Le dimanche 10 mars, nous nous prome- 
nâmes après la messe sur le rivage , où nous 
foulâmes aux pieds des bancs de corail blanc 
oculé et de méandrites. Je visitai une campagne 
nouvelle , et les bois des mornes dont la ville 
est environnée. Les haies y sont garnies de lianes 
à réglisse (i) qui font le plus joli effet , tant par la 
diversité de leur feuillage élégant, que par le 
coloris brillant de leurs petites graines , qui furent 
pendant un tenus recherchées en Europe pour 
en faire des ornemens , tels que chaînes de 
montres, colliers, bracelets, etc. Tout en con- 
sidérant les nouveautés de cette nature , je fus 
surpris d'un étrange étonneraient; naguères le 

(i) Orobus scaiidens, Plum. Voyez au Traité des 
plantes usuelles, 

fléau 



D'UN NATURALISTE. 337 

fleaudes êtres soumis à l'homme, qui ne pourvoient 
alors échapper à mon adresse sans être frappés 
de mon plomb mortel, il se fit une telle révo- 
lution dans mes systèmes sanguins et nerveux , 
que l'oiseau le plus gros pouvoit me défier 
impunément. Il m'est arrivé de tirer à bout 
touchant les oiseaux les moins farouches , et 
de ne pas même les étonner , au point qu'après 
mon coup de fusil , ils ne remuoient pas des 
branches où ils étoient perchés , et conùnuoient 
à me regarder , comme insultant à ma mal- 
adresse. Je ne sus d'abord à quoi attribuer cet 
enchantement 5 et c'étoit vraiment le cas de 
croire à un sortilège : tantôt je croyois mon 
fusil faussé, mais le donnant à tirer à un autre 
que moi , le blanc étoit criblé , et me jetoit dans 
le plus grand étonneinent. Enfin la chose étoit 
si plaisante , que je tirai quatre coups à cinq 
pas de distance sur ces gros vautours familiers, 
dont j'avois d'abord trouvé l'espèce à Charles- 
Town , sans les faire désemparer d'un cadavre 
auquel ils étoient acharnés. Comme j'usois 
inutilement ma poudre et mon plomb , je résolus 
de suspendre mes exclusions jusqu'à nouvel 
ordre ; et je fis route vers la Galatée , où l'on 
m'attendoit à dîner. 

Les Espagnoles de moyen rang sont très- 
curieuses. J'en trouvai cinq à bord, venues 
Tome I. Y 



338 VOYAGES 

pour visiter le bâtiment, et voir, dirent elles , les 
Français qui s'y trouvoient; comme j'en étois 
un, et que je crus qu'elles avoient des ren- 
seignemens à nous donner, je parus sur les rangs, 
et je descendis promptement à la grande chambre 
où j'entendois rire aux éclats : quelle fut ma sur- 
prise en apercevant cinq jeunes personnes à 
demi-nues , les seins à l'abandon , le cigare à la 
bouche, faisant beaucoup d'extravagances avec 
un padre (i) qui leur servoit de chevalier, et 
plaisanloit vivement avec elles ! Ce ministre 
vêtu d'une robe de soie noire, et chaussé de bas 
et de souliers violets , et de la même étoffe , les 
agaçoit d'une manière vraiment indécente. Un 
militaire français qui se trouvoit là , demanda 
au padre s'il n'étoit père qu'en Jésus-Christ , et 
point en chair ? « Je le serois bien volontiers , 
répondit-il , avec l'une de ces demoiselles ». Puis 
tout à coup il se mit à folâtrer avec l'une des 
cinq. 

Le capitaine leur ayant offert des rafraîchisse- 
mens , elles burent à la ronde, en nous offrant le 
seul verre qui leur servoit à tous. Ces jeunes 
étourdies tinrent beaucoup de propos licencieux , 
assez enfin pour que nous ne doutions plus de 
leur caractère , et du motif qui les avoit amenées. 



(i) Prêtre espagnol. 



D'UN NATURALISTE. 33 9 

Un de nos passagers commencent à s'enflammer, 
lorsque je lui fis sentir les dangereuses suites de 
ces nouvelles connoissances. 

Il entra le soir dans la rade une petite cha- 
loupe pontée , armée de quelques pièces de 
canon, qui, parmi sept prises qu'elle avoit faites 
dans sa croisière , en compte une qui lui rapporte 
quatre millions, et qui assure un sort à tous les 
actionnaires. 

Un padre ami des Français , studieux et res- 
pectable sous tous les rapports, se présenta à 
bord comme naturaliste; et désirant faire ma 
connoissance , il m'apportoit plusieurs échantil- 
lons des mines des environs de Saint-Yago, 
parmi lesquels je reconnus une mine d'argent 
gris, un fragment d'aimant naturel, quelques 
malachites soyeuses, et des prismes de cristaux 
de roche, couleur de topaze. La minière qui les 
produisit s'appelle Crwbs , et s'exploitoit par 
ordre du roi d'Espagne avec beaucoup d'avan- 
tage ; mais depuis plusieurs mois on est , me 
dit-il , obligé d'y renoncer par l'insurrection una- 
nime des ouvriers qui y sont en grand nombre , 
et qu'on ne peut réduire avec le peu de forces 
qui se trouvent à Saint-\ago. Les nègres mineurs 
sortent même à présent des entrailles de la terre 
pour venir assaillir les passans , et ces vagabonds 
quittent leur repaire ténébreux pour rendre 

Y 2 



34o VOYAGES 

le jour témoin de leurs assassinats; car ils im- 
molent tous ceux qui se présentent , et qu'ils 
croyent pouvoir contribuer à leur imposer un 
nouveau joug. Cette minière est à si peu de dis- 
tance de la ville , que nous la distinguions facile- 
ment de notre bord, et que je pris souvent la 
fumée de la poudre de ces assassins armés, pour 
celle des chasseurs. J'aurois bien désiré visiter ce 
local sous les auspices de dom. F***, mais 
comme il n'y a voit pas de sûreté, et que son ca- 
ractère sacerdotal ne m'eût pas mis à l'abri d'un 
péril certain , je renonçai à ce dessein , en remer- 
ciant néanmoins dom. F*** de ses bontés pour 
moi. 

Ce savant Espagnol n'étoit point descendu de 
notre bord , que notre bon capitaine ne notis y 
croyant point assez commodément, nous offrit 
jusqu'à noire départ , encore incertain pour Saint- 
Domingue, un magasin qu'il avoit loué pour y 
déposer sa marchandise, avec la même invitation 
de venir prendre nos repas à son bord. Il poussa 
plus loin la générosité ; il loua une négresse pour 
servir et pourvoir à tous les besoins particuliers 
de nos dames. 

Enfin nous étions comblés des bontés de sir 
Thomas Payne, lorsqu'on nous vint apprendre 
que M 1 ". Ma net , propriétaire d'une chaloupe 
pontée , oubliant les risques qu'il avoit à courir 



D'UN NATURALISTE. 34 1 

en narguant les Anglais en station devant la haie 
de Saint-Yago de Cuba , se disposoit à faire 
voile pour Saint-Domingue. Je le vis ; et non 
seulement il consentit à ne recevoir le paiement 
de notre passage qu'à Saint-Domingue , mais 
encore il nous pria d'être indulgent pour le 
peu de commodités que npus rencontrerions à 
bord de son très-petit bâtiment, nous faisant 
connoîlre que pour abréger la monotonie de 
la traversée, et prévoirie dégoût insupportable, 
triste résultat du mal de mer, il avoit fait pro- 
vision de liqueurs et autres douceurs précieuses 
en pareille circonstance. 

Le second capitaine me procura plusieurs 
poissons qu'il prit à la ligne , et parmi lesquels 
se trouvoient le stromate gris ( I ) , le batiste 
l'épineux (2) , l'écureuil de Bonalerre (3) , très- 
commun dans la rade de Saint-Yago , et qui 
offre les plus jolies couleurs; le poisson royal 
de l'Encyclopédie , par ordre de matières , 
pi. 09, tîg. i55, dont le dos est d'un beau 

(1) Stromateus cinereus , Linné. Poisson apode qui 
a pour caractères le corps ovale, glissant, la tête petite, 
les dents aiguës. 

(2) Balistes aculealus , Linn. 

(5) Encyclopédie, ichl. pi. i35. The Blue-Slriped 
Antiiias. 

Y 3 



342 VOYAGES 

vert d'aiguë marine , et tout le ventre couleur 
de rose à reflets nacrés ; les nageoires pecto- 
rales d'un beau jaune, celles abdominales gri- 
sâtres , et les dorsales vertes , et comprenant 
douze rayons. 

Le dimanche 17 mars, jour des Rameaux, 
j'assistai à la cérémonie d'usage parmi les chré- 
tiens. Les colons de cette île , au lieu de buis , 
se choisissent des branches de palmier, que les 
plus riches recouvrent de dorure ; la procession 
solennelle s'observe avec dignité. C'est au retour 
de l'office que je fus à bord témoin d'un beau 
trait d'amour filial. Le jeune mousse, dont j'ai 
déjà parlé avec tout l'intérêt qu'il a droit d'ins- 
pirer, apprenant que son père alloitêtre disgracié 
à cause de ses fréquentes ivresses , résolut de 
toucher le cœur du capitaine; c'est pourquoi se 
jetant à ses genoux, noyé dans ses sanglots, il 
imploroit vivement la grâce de son malheureux 
père. Les refus ne faisoient qu'augmenter ses 
instances qui furent exaucées, grâces à l'intérêt 
que nous prenions à lui. A peine cet enfant 
eut-il réussi, qu'il s'élança dans les bras de son 
père , en lui prodiguant mille caresses. 

INous jouissions avec ravissement de ce spec- 
tacle attendrissant , lorsque des cris plaintifs se 
firent entendre : cette voix qui venoit du bord 
de la lame , éloit celle d'un matelot qui en des- 



D'UN NATURALISTE. 343 

salant sa viande à l'eau de mer (i) , et la 
nettoyant de toutes ses impuretés, eut la main 
coupée par un requin qui rodoit dans ces 
parages , et avala la main et la ration de 
ce pauvre malheureux. Cet événement devroit 
servir d'exemple aux nageurs imprudens qui 
ont l'inconséquence de se livrer à cet exercice 
dans des rades aussi dangereuses. 

Le jeudi Saint i\ mars 1799, je pris du bâti- 
ment la vue perspective d'une chaumière agreste^ 
située au milieu des bois , sur une élévation. 
Cette position enchanteresse me plut , et j'eus 
beaucoup de plaisir à en mettre la copie au 
nombre de mes dessins. A midi , tous les bâti- 
raens,en signe de douleur, mirent leurs vergues 
en croix, et pendirent le simulacre de Judas : 
c'est un mannequin revêtu qu'on représente, le 
ventre crevé. 

Le samedi à midi , pour mieux humilier 
l'effigie de Judas, et couvrir jusqu'à sa mémoire 
d'ignominie et de vengeance , on lui donne des 
cales sèches et humides , au bruit de l'artillerie, 
jusqu'à ce que la charpente mouillée se désu- 
nisse; à cet anéantissement succèdent des danses 

(1) Tout le monde sait que lorsqu'on veut dessaler 
promptement de la morue ou toute autre chair salée , 
on ajoute à l'eau de la saumure une poignée de sel. 

Y 4 



344 VOYAGES 

et des festins. Les Espagnols tiennent beaucoup 
à ce culte extérieur. 

J'assitai le jour de Pâques à l'office de la ca- 
thédrale, dont par parenthèse l'évêque , qui ne 
paroît qu'une fois l'année , a cinq cent mille 
gourdes de revenu pour vivre seul , retiré , ne 
communiquant avec qui que ce soit; vivant sans 
faste extérieur , sans suite , et pourtant dépen- 
sant, on ne sait comment , les revenus qui lui 
sont alloués. Au milieu du sanctuaire s'élève un 
monument pompeux , représentant, de grandeur 
naturelle , la résurrection du Sauveur. Mais , 
hélas ! tout ce cidte extérieur est bien démenti 
par la nonchalance de la plupart des padres qui 
balbutient, en roupillant, leur office à mots en- 
trecoupés , tandis que les plus jeunes passent en 
revue, et convoitent le cercle des jeunes Espa- 
gnoles. 

L'après-midi, la chaloupe pontée sur laquelle 
nous avions des projets pour notre traversée de 
Saint-Domingue , voulant éprouver la vélocité de 
sa course , se fit poursuivre dans la rade par un 
corsaire français, le meilleur voilier du port, qui 
ht de vains efforts pour l'atteindre. La chaloupe 
disparoissoitdéjà à notre vue, et notre inquiétude 
augmentait en la voyant s'éloigner , lorsqu'à 
notre grande satisfaction nous la vîmes bientôt 
revenir. 



D'UN NATURALISTE. 345 

Le capitaine Payne éamt descendu à terre , et 
le second faisant moins bien la police, l'équipage 
se mit en débauche , et les matelots s'enivrèrent 
promptement avec de l'eau de vie. Un d'eux 
m'ayant pris en amitié, vint en sanglotant me 
témoigner combien il regrettoit de n'être point 
républicain français, au moins ai-je cru l'en tendre 
par ces mots : ((Moi, grande vigueur pourRépu- 
pKque française ». Je ne pouvoisme débarrasser 
de lui , et éviter d'entendre ses complaintes 
entrecoupées de soupirs. Eu vain je le luyois , 
par - tout je le retrouvois , ou bien il me 
suivoit sans cesse, en roulant sur le pont. Cepen- 
dant il se piqua de mon dédain ; et pour me 
prouver qu'il éloit homme de cœur , il feignit 
un désespoir, et se jeta à la mer, non point pour 
y cacher sa honte , mais pour s'y désenivrer. 
Comme il n'étoit pas bon nageur, il eu1 bientôt 
perdu la carte, et avaloit de l'eau salée en abon- 
dance en se débattant , lorsque son camarade, 
non moins ivre que lui , mais meilleur nageur, 
se plongea en pirouettant , et le ramena vers le 
bord en jouant avec les flots, et faisant des tours 
de passe-passe. Tous deux alors unanimement 
voulurent saisir la corde de l'escalier ; mais ne 
pouvant monter, ilsretomboienl à l'eau à chaque 
nouvelle tentative , jusqu'à ce que des matelots 
"voisins vinrent les enlever à l'aide de leur cha- 



34<3 VOYAGES 

loupe. A peine les eut-on bissés sur le pont , qu'ils 
replongèrent malgré la défense du second capi- 
taine. On les poursuivit de nouveau; mais, pour 
cette fois entièrement désenivrés, ils éviloientle 
canot ; et ne voulant point être repris , ils plon- 
geoient à son approche , et alloient reparoître 
beaucoup plus loin. Enfin , cette scène burles- 
que qui diverlissoit toute la rade à la vue des 
chiens des autres bâtiments , qui nageoient vers 
ces plongeurs pour les mordre , cessa à l'arrivée 
du capitaine , qui punit les deux matelots pour 
s'être présentés nus devant nos dames , se pro- 
posant de leur faire subir à leur arrivée à Charles- 
Town la peine portée en pareil cas , qui consiste 
à suspendre le coupable pendant trois jours à une 
vergue , et à le chasser ensuite ignominieusement 
du bord. 

Un peu après l'équinoxe du printems, le ciel 
éclairci de ses nuages sombres , promettant aux 
marins une sécurité dans la navigation ; les vents 
furieux ayant apaisé leur furie pour faire place 
à l'haleine douce du zéphyr, qui promenoit ça et 
là le parfum des fleurs; les oiseaux de mer ayant 
la plupart abandonné la rade devenue tranquille; 
ceux de terre reprenant leurs douces modula- 
talions , excités par les charmes de la nouvelle 
saison; toute la nature, en un mot , se félicitant, 
par la voix de ses créatures, du rétablissement de 



D'UN NATURALISTE. 34 7 

son équilibre ; le capitaine Manet ayant appa- 
reillé son bâtiment pour Saint-Domingue, vint à 
bord de la goélette américaine où nous étions , 
pour nous engager à profiter del'absence des croi- 
seurs anglais , et d'un vent favorable qui , en 
très- peu de jours , nous rendroit à notre des- 
tination. 

Le 28 mars , après nos adieux faits au brave 
capitaine Pavne , qui nous avoitreçu si généreu- 
sement à son bord , et voulut , dans son canot , 
nous déposer lui-même à notre nouvelle embar- 
cation , nous arrivâmes à cette petite chaloupe 
pontée, dont la fragilité eût intimidé tout autre 
que nous. Le bon Payne nous quitta , les larmes 
aux yeux, après nous avoir donné une lettre de 
recommandation en cas de prise par les corsaires 
anglais. 

IVe pouvant changer de place sur celle nouvelle 
barque, tant le pont étoit encombré, nos pieds 
même à l'ancre , baignoient dans l'eau de mer 
qui submergeoit sans cesse le pont sans rebords. 
Je considérois que nous arriverions à Saint- 
Domingue, toujours en déclinant, et perdant de 
plus en plus les commodités d'un grand bâtiment. 
En eiïet, je me rappelois que dans l'Adraslus, 
vaisseau à trois mâts, j'avois un lit pour moi 
seul; que dansla goélette la Galatée, nousn'a\ ions 
qu'un cadre pour deux , et que maintenant j'avois 



348 VOYAGES 

à combattre ma mollesse, et à la mettre à une dure 
épreuve, en couchant pêle-mêle sur des tonneaux 
rangés au fond de cale. Ce qui nous fit le pins 
lire, ce fut l'ancre de miséricorde , qui , loin de 
pouvoir servir de résistance aux flots en cas d'un 
coup de tems, eût pu au besoin servir de hame- 
çon aux requins, tant il étoit frêle et léger; les 
cordages n'étoient pas plus solides , et les plus 
gros destiués à la manœuvre n'étoient que de la 
grosseur d'un cordeau à tracer les planches du 
jardinage , et les crampons des haubans formés 
seulement de fil de fer appelé carrillon. 

Le gouvernail étoit si petit que sa barre longue 
tout au plus de deux pieds , n'avoit pas besoin , 
comme dans l'Adrastus , de la force de sept 
hommes pour la diriger en cas de gros tems. 
La cuisine , qui étoit interrompue à la première 
lame, se faisoit sur une moyenne chaudière 
remplie de cendres , et qui à la première vague 
alla s'assurer du fond de la mer, emportant avec 
elle notre dîner. Les voiles n'étoient que de 
grandes serviettes coupées, suivant leur forme 
nécessaire. Je croyois voir marcher sur l'eau 
les petits navires de papier que font les jeunes 
écoliers. Enfin , il falloit espérer en la protection 
divine pour se rassurer sur le chapitre des 
événemens. Nous partîmes donc contens , 
malgré le mal-aise nue devoit nécessairement 



D'UN NATURALISTE. 349 

occasionner la turbulence de dix-huit passagers, 
couchés les uns sur les autres. 

Avant de sortir du port de Saint^Y ago ,011 me 
fit remarquer, vis-à-vis le magasin à poudre, un 
ressif célèbre dans cette contrée par l'événement 
qui lui a fait donner le nom de Rocher-des-Ri- 
vaux. 11 est entouré d'eau, quoique pourtant assez 
près du rivage. Il fut choisi pour arène par deux 
Espagnols , parens , et tous deux épris de la même 
beauté. On ne sait comment ils y abordèrent 
sans canot, mais l'excès de leur fureur jalouse 
les y conduisit. Une chaloupe ayant disparu de 
la rade à cette époque, on présume qu'ils s'en 
seront servis , et qu'avant le combat ils l'auront 
coulée à fond, avec l'intention de se livrer , sur la 
plate-forme, une guerre à mort. Les malheureux 
s'y sont poignardés réciproquement , et leurs 
corps ensanglantés ne restèrent qu'une nuit aux 
injures de l'air ; car le lendemain ils furent 
reconnus par un pêcheur. 

Apercevant sur les côtes escarpées de larges 
rigoles assez droites , j'en demandai l'usage. On 
me dit que l'impossibilité des charrois avoit 
fait imaginer ce moyen simple de rouler, du 
sommet de la montagne à l'embarcadère, les bois 
de construction et autres que fournissoient eu 
abondance ces coteaux riches et fertiles. 

Nous avions à bord d'excellens marins, et 



35o VOYAGES 

d'intrépides corsaires, qui nous racontèrent le* 
détails surprenans de la fameuse prise d'un 
vaisseau allant aux Indes, que nous vîmes entrer 
dans la rade de Saint^ïago, confus de la lâcheté 
de ses troupes , de ses canonniers , et de l'inex- 
périence de ses marins. On fit, nous dirent-ils, 
du beaupré de ce bâtiment de sept cents ton- 
neaux, une pirogue que nous armâmes, et avec 
laquelle nous avons fait plusieurs prises d'une 
haute valeur. 

Quant au corsaire vainqueur du superbe Trois- 
Mâts, il étoit si petit, qu'après l'abordage on 
le hissa , comme une chaloupe , sur le pont de sa 
prise. 

Le caractère de ces marins est original. L'am- 
bition qui met leur tète à la torture les rend lu- 
natiques, car l'un de ceux qui éloient avec nous, 
apercevant avec la longue vue un gros vaisseau à 
l'horizon, engageoit le capitaine de notre chaloupe 
à mettre le beaupré sur lui , pour tenter l'abor- 
dage : (( Et si c'est le Pélican , ce brick anglais si 
)) bien armé , lui disoit un autre , comment pour- 
)) rons-nous l'attaquer? H y a au fond de cale 
» quelques poignardsetplusieurscanousde fusil; 
)) nous ferons des feintes , répliqua le fou. Mais , 
)> reprit l'autre , on verra de près que vos fusils 
)) n'ont pas de chien , que nous ne sommes qu'une 
w poignée de gens, et l'on dédaignera de sacri- 



D'UN NATURALISTE. 35i 

» fier pour si peu un coup de canon; il faudra 
» nous rendre ses prisonniers. Nous rendre , 
)) morbleu! s'écria avec fureur le valeureux tim- 
» bré , il nous coulera plutôt » ! 

Au milieu de ce» beaux projets fantastiques , le 
soleil se cacha dans l'onde, et à sa disparulion 
nous dûmes la levée d'une brise carabinée, d'abord 
favorable, mais qui bientôt nous devint contraire; 
elle annonçoit une nuit périlleuse. La mer deve- 
nue grosse, il falloit espérer en Dieu pour ne 
point frémir, en pensant que pour cordages , on 
avoitdes ficelles; pour crampons de résistance , 
du fil de fer, et pour ancre de miséricorde , der- 
nier secours en cas de danger, une branche de 
fer qui eût pu servir de hameçon aux poissons 
qui se promenoient sur le bâtiment enfoncé à six 
pouces au dessous de l'eau, et marchant dans cet 
état avec la rapidité de l'éclair. Agités violemment 
par la tourmente, des flots nous lançoient sur 
d'autres flots , sans pouvoir échapper à leur pour- 
suite active. 

Qu'on se figure nos états! M me . R***, incom- 
modée par l'air concentré et infect de la cale, 
préféra rester sur le pont, couchée dans l'eau, et 
essuyer, au milieu de ses fréquens évanouisse- 
mens , les visites réitérées de lames bruissantes , 
qu'on croyoit devoir l'emporter lors du passage, 
le bâtiment n'ayant point de rebords, et d'ailleurs 



35 2 VOYAGES 

son état d'humidité permanente le rendant trop 
glissant pour pouvoir se cramponner lorsqu'il 
tiloit sur ses flancs , tribord ou bâbord. 

Quanta moi , accablé de sommeil, je crus être 
plus en repos à la cale, mais ce fut en vain : le 
bâtiment trop chargé menaçoit de sombrer, pour 
peu qu'il fît de l'eau , laquelle, malgré toutes les 
précautions, pénétroit également de toutes parts. 
Pour remédier à son flux immodéré , on pompoit 
continuellement avec une seringue plutôt qu'avec 
une pompe de bâtiment; c'est pourquoi le ca- 
pitaine qui me queslionnoit , apprenant de moi 
l'introduction constante de l'eau à fond de cale 
où j'étois submergé et cinglé par chaque vague, 
se décida , en voyant les vains efforts des pom- 
piers,:! clouer une toile cirée sur l'écoutille. C'est 
alors que je crus entendre fermer mon cercueil , 
n'ayant pas d'autre issue pour sortir, en cas d'ac- 
cident , que celte ouverture désormais cal- 
feutrée. Obligé de rester couché , le ventre 
sur des tonneaux , sans pouvoir lever la tête qui 
frappoit le plancher, aveuglé par chaque lame 
qui mesiuToquoil en entrantdans ma bouche avec 
violence, je nageois dans l'eau salée, contraint 
de satisfaire à mes légers besoins, sans pouvoir 
changer de position. Ajoutez à ce pénible élatles 
miaulemensde deux chats qui, fuyant l'eau et en 
en rencontrant par-tout, veuoieiîl chercher mes 

vêtemens 



D'UN NATURALISTE. 353 
vètemeus pour se reposer de leur frayeur, puis 
en étoient chassés par de nouvelles lames qui 
excitoient de leur part des hnrîeinens effroyables. 
11 fallut pourtant saisir un mieux pour m'endor- 
mir dans celte situation. 

Enfin, échappés miraculeusement à la fureur 
encore allière des values en courroux ; à demi- 
noyés dans notre barque légère , poursuivis avec 
acharnement par des batimens ennemis , nous 
aperçûmes avec grande joie , au réveil de cette 
nuit orageuse , les premiers mornes de File de 
Saint-Domingue. La mer encore violemment a<ii- 
tée dan's tous les sens , étant moutonneuse et bruis- 
sante, écràsoit, de ses flots blanchis d'écume, les 
flancs de notre petite embarcation , qui volli- 
geoit à la moindre secousse. Ainsi , du fond 
d'abîmes profonds nous reparaissions bientôt au 
sommet de lames couvertes d'épouurins d'un 
beau blanc de neige , et nous côtoyons la terre , 
tandis qu'un gros vaisseau à la cape , hormis un 
foc , cherclioit son salut en s'éloignant de liie 
de la Gonave , de peur d'échouer sur les ressifs. 

Après l'orage , dit-on , vient ie beau lems : en 
effet , après la plus douloureuse des nuits , avec 
quelle joie je vis ces montagnes élevées chargées 
de la plus riche verdure ! Les papillons de l'île 
venoient nous visiter 5 et les oiseaux, parleur 
Tome 1. Z 



354 voyages 

ramage , nous faisoient oublier le souvenir de 
nos peines. Les grands gosiers (i) , les fréga- 
tes (2) , la coupeurs d'eau (3) _, les aigrettes (4) ? 
saluant notre réduit flottant, vol tigeoient autour, 
et nous accompagnant dans notre course légère , 
nous servoient comme de conducteurs. Je fis 
grâce à ces hôtes aimables , en faveur de leur bon 
accueil. 

Une de mes lignes ayant été avalée par un re- 
quin de moyenne taille , on profita du moment 
où il rodoit autour de la chaloupe , pour le 
faire entrer dans un nœud coulant ; et , par ce 
moyen , il fut presque hissé sur le pont ; mais 
n'étant pris cpie sous une aile , il fit tant de 
inouvemens qu'il glissa , et s'échappa de son 
lacet. 

JNous éprouvâmes du calme à l'instant de 



(1) Ou Onocrotale, ou pélican; Onocrotalus aut 
pelicanus. 

(2) Hirundo marina major; apus rostro adunco, 
Barr. , aut fregata ; voyez son histoire plus bas , à 
Saint-Domingue : c'est un oiseau à pieds palmés, et 
du genre du Fou. 

(3) Larus rostro inœquali ; Rhincops de Linnœus; 
Plotus , PhalacrôcoraX , de certains auteurs ; ou bec 
en ciseaux , Rygchopsalia de Catesby. 

(4) PI. enl. goi , Ardea alba minor, Aldr. Egretta. 
Oiseau erratique du genre du héron. 



D'UN NATURALISTE. 355 

pénétrer dans la racle du Port-au-Prince ; c'est 
pourquoi nous (urnes obligés de mouiller à deux 
lieues de la ville , à l'approche de la nuit , à 
cause des dangereux ressifs qui l'environnent. 
Je considérai avec plaisir , dans notre état de 
repos , la fumée de plusieurs sucreries que les 
alarmistes , même à Saint-Yago de Cuba , m'a- 
voient assuré être anéanties. 



Fin du premier Volume, 



TABLE 

Des matières du Tome premier. 



JLpitre dédicatoire à S. E. Mgr. le grand Chan- 
celier de la Légion d'Honneur. Page 5 
Préface. 7 
L'Auteur fait part à M. Desdunes Lachicotte , son 
hôte à Saint-Domingue , de ses observations 
pendant le cours de son premier voyage. 17 
Description des travats. idem. 
Départ de Paris. 18 
Description pittoresque des campagnes qui avoisinent 
la grande route qui conduit au Havre de Grâce, ig 
Arrivée au Havre de Grâce. 27 
Démarches faites pour obtenir un passage. 28 
Départ de deux frégates françaises. 29 
Promenades d'observations. 5o 
Description de la chevrette et de l'orphie. 3i 
Canonnade du fort Savenclle. 02 
Nouvelle incursion dans les campagnes des environs 
du Havre , et description de la côte des Ormeaux 
d'où l'on découvre à l'horizon la côte de Grâce , 
au bas de laquelle se trouve le pays d'Honfleur. 53 
Autre promenade au village appelé le Nouveau- 
Monde. 53 
Description de la côte d'Egouville. 4° 
Promenade aux forts de la Hêve , et description du 
cabinet d'histoire naturelle et des phares. 4 1 



TABLE. 3j7 

Retour au Havre par le rivage. Page 44 

Description des parcs ou fourrées des pêcheurs. 45 
Ruses des crabes. 47 

Des lépas et des anémones de mer. id. 

Visite à M. Poupel, commissaire de la marine, et 
traversée du Havre à Honfleur. 49 

Effets curieux de la marée montante. 5o 

Anecdotes d'un enfant qui tomba à la mer. 5 t 

Description de la côte de Grâce. 55 

Coutumes du pays d'Honileur. 54 

Visite à bord du brick la Sophia ; et poissons de mer. id. 
Qualité des melons d'Honileur. 55 

Retour au Havre. 56 

Visite à M. Leroi, nouveau commissaire de ma- 
rine. 57 
Cabinet d'histoire naturelle de M. Lefebvre. id. 
Réception affable d'un Hambourgeois. Go 
Collection d'oiseaux de M. Lefebvre. 61 
Libéralité du Créateur envers les pauvres. 65 
Description du poulpe. 64. 
Entrevue de MM. Villain et Poulet. 66 
Pommade conservatrice pour tout corps corruptible. 6j 
Imitation d'yeux d'émail pour les oiseaux. 68 
Aventure de chasse. 6q 
Première visite à la côte d'Egouville, chez M. Poulet , 
négociant et ancien armateur. no 
Visite des parcs ou fourrées. 71 
Site délicieux de la maison de campagne de M. Pou- 



let. 



id. 



Nouveau voyage à Honfleur avec M. Poulet, fils aîné. 72 

Retour au Havre ; joute sur l'eau entre des canots de 

frégates. r5 



358 TABLE. 

frégate lancée. Page 74 
Partie champêtre à Honfleur. id. 
Retour au Havre , et orage violent. 70 
Un bon père fêté par ses enfans. 80 
Cale humide. 81 
Désastres qui précédèrent l'équinoxe de septembre, id. 
Détails sur cet équinoxe mémorable. 82 
Fin de la tempête ; cueillette de fucus. 86 
Anecdote d'un naufragé. id. 
Du lamprillon. 88 
Joute du mât de cocagne. id. 
Du crapaud , du congre et de l'orphie. 89 
Du rouget , de la loche de mer et de la roussette. 90 
De la taupe de mer et de la muslelle. gi 
Du maquereau , de la squille mante et du coquet. 92 
Du chien de mer gris, du bai*, de la lune, et de la 
vielle. id. 
Du lièvre. gù 
Vie privée d'une fouine devenue domestique. 94 
Culture du Safran du Galinais. 118 
Avant - propos. 1 19 
Idées générales. i55 
Importation du Safran dans le Galinais. 125 
Description du Safran. 126 
Différence du Safran et du Colchique. io5 
Culture du Safran, et terrain qui lui est propre, id. 
Qualité des oignons , différence des robes , et tem- 
pérature convenable. . 104 
Préparation de la terre, époque des labours. i55 
Plantage. i36 
Préparation des oignons. 1 07 
Développement des oignons, et leur floraison. i58 



TABLE. 35g 

Animaux qui nuisent au Safran. Page 1 5cj 

Travaux de la deuxième et troisième années; ar- 
rachis des oignons. 140 

Usage qu'on fait des oignons. 14 1 

Remarques sur la température. 142 

Récol ! e du Safran. id. 

Cours du prix du Safran. 144 

Description de la cueillette. 145 

Epluchage du Safran. 146 

Dessication du Safran. 148 

Produit annuel. 149 

Qualités exigées du Safran. id. 

Maladie des oignons, le fausset. i5o 

Le tacon. — La mort. i5i et 102 

Propriétés du Safran , comme béchique. i58 

Comme hystérique et emménagogue. i5cj 

Comme diaphorétique, cordial, alexitère, céphalique , 
et ophtalmique. 160 

Comme stomachique , hépatique , carminatif , et 
détersif. 1 6 1 

Comme résolutif, anodin , et assoupissant. 162 

Le Safran considéré sous le rapport des arts. 160 
Frais de culture d'un arpent de terre à Safran. 166 
Notes additionnelles sur celte culture. 169 

Notes historiques sur le Safran. 177 

Départ pour Bordeaux. 179 

Description pittoresque de la route. 180 

Arrivée à Bordeaux. 184 

Embarquement à bord de l'Adrastus. i8t> 

Coutumes des Anglo-Américains. id. 

Reconnoissance de la forteresse appelée Patt-de-BIaie , 
et arrivée à Pouillac. 188 



3Cîo TAU E. 

Détails surprenans sur une explosion de poudre à 
canon. Page 108 
Attente du capitaine pour mettre à la voile. 189 
Son arrivée et celle des passagers. 190 
Notre débouquement. 192 
Description du Lock. 195 
Coup de vent du 17 novembre. id. 
Evénement d'un matelot ballotté par deux lames en 
opposition. 195 
Tempête de la hauteur de Madère. 196 
Sacrifice du mouton après le gros tems. 199 
description de la foëne. 200 
Occupations des matelots sous les vents ahsés. 2.01 
Détails sur notre existence à bord de l'Adrastus. 20 a 
Du thon à longues oreilles. 2f;3 
Du poisson du soleil. id. 
Du raisin du tropique. id. 
Vue d'un cétacé appelé souffleur. 204. 
Prise d'une dorade. id. 
Intempérance, résultat de noire pénurie d'alimens. 204 
Nourriture grossière à laquelle nuus étions con- 
damnés. 203 
Nos plaintes à ce sujet peu écoulées. 208 
Remarques sur le paille-en-cul. 209 
Du muge volant. 2 1 o 
De la dorade. 21 r 
Effets de la percussion de la poudre. 212 
Utilité des octants. 2i3 
Caractère d'un anti-mélomane. 214 
Nouvelles vexations exercées envers les passagers. 216 
Danses de caractère- id. 
De l'oiseau de tempête. 2x7 



TABLE. 36t 

Rencontre d'un bâtiment neulre. Page 219 

Descente dans la Sainte-Barbe. id. 

Baptême du tropique. 22 r 
Conférence sur Mazanet, village du Languedoc. 222 

De la frégate , genre des mollusques. 225 

Du poisson appelé pilote. 22.5 

Rencontre d'un bâtiment. 226 

Réunion pour le Saint-Jean. 227 
Plaisanteries grossières envers les dames de notre 

bord. 228 

Cadeau d'une boîte faite par les sauvages. 229 

Recette du plum-pouding. id. 

Coup de vent du 28 septembre. 200 

Occupations du bord. 201 

Mets languedocien , appelé san guette, id. 

Trait d'égoïsme le plus révoltant. 2^2 

De l'oiseau appelé le corsaire. 2o5 

Description d'un soleil levant. id. 

Reconnoissance du golfe de Bahama. 254 

Sur la sonde des altérages. id. 
Désastres de notre chambre produits par un coup de 

vent du 4 janvier. 235 

Sur les trombes de mer. 237 

Phare de Charles-Town. 209 

Barre de Charles-Town. 240 
Détails sur la ville de Charles-Town, et les mœurs 

et usages du pays. 241 

Du Turkey-buzzard. 243 

Observations sur les coutumes du pays. 244 

Découverte d'une pension honnête. 245 

Chant d'un jeune nègre. id. 

Voilures du pays. 246 



36 2 TABLE. 

Cérémonie funéraire. Page 247 
Instructions sur les Quakers. id. 
Température, de Cliarles-Town. 2 5i 
Le cerf vendu à la boucherie. id. 
Rencontre de M. R. . . , mon parent. 25a 
Excursion ornithologique. 253 
Des sparas , rossignols , cardinaux et troupiales. 254 
Moralité du troupiale. 256 
Visite à M. de Morphy, consul espagnol. 257 
Harangue philantropique d'un Quaker. 258 
Sur le lieu destiné à la course. 25g 
Sur le geai bleu du Canada. id. 
Sur la nompareille et les epeicb.es du pays. 260 
Sur la perdrix de la Nouvelle- Angleterre. 262 
Remarques sur l'oppossum. id. 
Embarquement pour une course d'histoire natu- 
relle. 265 
De l'écureuil , appelé le suisse. 2.66 
De celui appelé le petit-gris. 2.6 7 
Du merle gris. 268 
De l'oiseau appelé le mûrier. 269 
De l'arbre à cire. id. 
De l'érable à sucre. 270 
Caractère d'un sauvage. 27a 
Mœurs d'un sauvage de la Caroline, et son adresse. 273 
Coutumes anglo-américaines. id. 
De l'oiseau royal, et du canard d'été. 274 
Du boiciningua. 276 
Tableau peint par un sauvage. 278 
Confiance des Anglo-Américains. 279 
Observations sur les ours du pays. 280 
Des petites chèvres, appelées Cabriti. id. 



TABLE. 363 

Partie de chasse à l'habitation de M.deCaradeux. P. 28 r 
Du polatouche. 282 

Découverte de l'ajoupa d'un vieux nègre libre. 285 
De la bécasse de l'Amérique septentrionale. id. 

Du choucas. 28G 

Des bouveraux , et du robin. 287 

Du troglodyte, delà fauvette deNew-York, et des 
oiseaux-mouches. 288 

Mort funeste d'un père de famille. 292 

Des sparas et des pies. id. 

Du mi-jaune et de la tête-rouge. 293 

Embuscade d'un nègre marron. 294 

Du duc à longues oreilles. 2û5 

Coutumes bizarres de la Nouvelle-Angleterre. 297 
Embarquement à bord de la goélette la Galatée , 
capitaine Payne. 298 

Prévenances de ce nouveau capitaine. 299 

Beau trait d'humanité d'un de nos passagers. id. 

Trait d'amour paternel. 3oi 

Reconnoissance des îles Cliques, et vue du môle Saint- 
Nicolas, île de Saint-Domingue. 502 
Visite du corsaire anglais le Pélican. 5o5 
Description des côtes de file de Cuba. 004 
Rencontre d'un pilote espagnol. 3o5 
Description de la baie. 5o6 
Visite de soldats du fort. 307 
Démarches auprès du commandant du fort , et obser- 
vations. 3o8 
Remarques sur l'intérieur des maisons espagnoles , 
et les costumes. 309 
Débarquement à Saint -Yago, observations sur les 
mœurs et coutumes du pays. 3ii 



364 TABLE. 

De l'arbre à pain, et de la liane à eau. Page 5i5 
Description du "Warf. 5i4 
Et des environs de la rade. 5i5 
Observations sur les marchés du pays. 016 
Prix exorbitant des logemens. 5i8 
Démarche infructueuse auprès d'un capitaine français 
partant pour Saint-Domingue. id. 
Trait généreux de notre bon capitaine Thomas 
Payne. 019 
Nouvelles remarques sur les usages des Espagnols. 32 c 
De l'ooïlle. id. 
Du Tassau , et des confitures sèches. 322 
Coutumes des habitans. 5a3 
Des sapotilles, du manioc, et des citrons. 520 
Promenade dans une ile voisine. 3;>o 
Du man «lier. id. 
Duyapou, et du tangara noir d'Amérique. 523 
Du karatas et des ramiers de Cuba. 3?9 
De la tourte et de la tourterelle. 53o 
Du pingouin. 55 1 
Du todier. 552 
De l'oiseau palmiste. 353 
Remarques sur les fruits et la température. 554 
Observations sur la procession appelée rosaire. 535 
Promenade sur le rivage. 55G 
Effets singuliers du climat. 557 
Galanterie des padres envers les dames. 833 
Visite de dom F***, padre très-instruit. 559 
Nouvelles bontés du capitaine Payne. 540 
Poissons de la rade. 54 1 
Cérémonies religieuses du dimanche des Ra- 
meaux. 042 



TABLE. 3Gj 

Accident imprévu. Page 543 

Cérémonies du jeudi Saint et du jour de Pâques, id. 
Joule des chaloupes- 344 

Anecdote de deux matelots anglo-américains. 345 
Adieux au capitaine Payne; notre départ pour Saint- 
Domingue. 547 
Description de notre nouveau bâtiment. 048 
Notice sur le rocher des Rivaux. 34g 
Coutumes du pays. id. 
Caractère de nos passagers. 35o 
Gros tems de la nuit. 53 r 
Vue de Saint-Domingue. 333 



Fin de la Table. 



de l'Imprimerie de J.-L. Chanson, 
rue et Maison clés Matliurins , n° 10. 



COLLECTION ABREGEE 

DES 

VOYAGES 

ANCIENS ET MODERNES 

AUTOUR DU MONDE; 

Avec des extraits des autres Voyageurs les plus 
célèbres et les plus récens ; contenant des 
détails exacts sur les mœurs , les usages et les 
productions les plus remarquables des différens 
peuples de la terre; enrichie de cartes, figures 
et des portraits des principaux Navigateurs ; 
12 Volumes in-8°. 

DEUXIEME PROSPECTUS. 

A peine avons - nous terminé notre Histoire 
Naturelle de Buffon , en 127 volumes in-8.° , 
cjue nous proposons à nos Souscripteurs une 
Collection abrégée des Voyages anciens et 
modernes autour du Monde, avec des extraits 
des autres voyageurs les plus célèbres et les 
plus récens. 

L'utilité des voyages est généralement re- 
connue dans la bonne éducation : en lisant 
les écrits de Cook ou de tout autre voyageur 



s PROSPECTUS. 

célèbre, l'homme, dans tous les périodes de sa 
vie, y trouvera une source féconde et variée 
d'instruction et d'agrément ; l'émulation et la sen- 
sibilité des jeunes gens y prendront une excel- 
lente direction, en suivant le cours ordinaire 
de leurs études ; ils apprendront à connoître 
les lois , les usages des nations , les productions, 
les richesses particulières de tous les climats; 
et , sans s'en apercevoir , ils orneront leur mé- 
moire des précieux avantages de la géographie 
la plus exacte , à l'aide des cartes répandues 
dans tout l'Ouvrage : ils s'identifieront en 
quelque sorte avec le Genre humain ; trou- 
veront-ils sur leur route un peuple heureux , 
ils sentiront leur cœur palpiter de joie; en le 
quittant, ils seront navrés des maux répandus avec 
profusion sur ce malheureux globe. Les jeunes 
gens surtout, qui se destinent à l'art intéressant 
de la marine, y trouveront de quoi enflammer 
leur noble ambition; leur génie sera prémuni 
d'avance des grands moyens de salut dans les 
tempêtes de l'Océan ; la plupart des écueils 
leur seront connus, ainsi que les passages diffi- 
ciles des détroits , d'un pôle à l'autre , etc. etc. 
Ils suivront avec sécurité les traces de ces 
illustres marins qui ont rendu de si grands 
services au Monde. 

Le Public peut être assuré de trouver dans 



PROSPECTUS. 3 

cette Collection , une exacte description histo- 
rique et géographique du globe. 11 n'y aura 
aucune partie intéressante de l'Univers qui ne 
soit décrite par des notes ou des extraits des 
voyageurs les plus récens et les plus véridiques ? 
et démontrée par des cartes très-exactes. 

L'Editeur de cette nouvelle entreprise espère 
mériter la confiance du Public , après avoir 
terminé l'immense tache, qu'il s'étoit imposée, 
du Cours complet de l'Histoire naturelle > 
générale et particulière des trois règnes de 
la Nature. Ce monument, élevé à la gloire 
de Buffon et aux sciences naturelles , est une 
garantie honorable de l'achèvement et de la 
bonne exécution de celle que nous annonçons. 
L'on peut être assuré d'avance que nous n'é- 
pargnons rien pour donner des Cartes exactes 
et détaillées 5 l'expérience acquise par les figures 
de notre Buffon, est un gage assuré de celles 
dont nous décorerons cet Ouvrage : nous avons 
l'attention qu'elles représentent fidèlement le 
caractère le plus saillant des différens peuples 5 
nous y joignons, comme ornement, les pro- 
ductions les plus frappantes des divers climats. 

Enfin , l'exécution de toutes les parties de cet 
Ouvrage , sera en tout conforme à celle des 
quatre volumes déjà mis au jour au premier 
novembre 1808. 



L'on souscrit à Paris , chez Fr. Dufart père , Editeur- 
Libraire, rue et maison des Mathurins St.-Jacques. 
Le prix de chaque volume ou livraison, de 5oo pages 
d'impression , et au moins 6 planches ou cartes géogra- 
phiques , est de 6 francs, et 7 fr. 5o c. , franc de pcrt, 
pour toute la France , jusqu'au 1er. janvier 1809. ï^ssc 
celte époque , le vol. ou livr. sera porté à 7 fr. , et 8 fr. 
5o c. , franc de port, pour ceux qui n'auront pas souscrit. 

Le 1er. volume a paru le i e *. mai, le 2e. le 1er. 
juillet , le 5 e . le 1er. septembre, et le 4e. \e 1er. no- 
vembre 1808, les autres paroissent successivement de 
deux en deux mois. 

L'on souscrit également , 

Villes. Libraires. Villes. Libraires, 

à Rouen, chez Vallée frères, à Angers , Fourrier-Marne. 



Idem , Renault. 

Caen , Mannoury. 

Lyon , Maire. 

Idem , Yvernault et Cabin. 

Idem , Garnier. 

Bordeaux , Melon. 

Idem , Bergeret. 

Toulouse, Bonnefoi et Prunet. 

j4gen , TJoubel. 

Bayonne , Bonzom. 

Idem , Gosse. 

Nismes , Melquiond. 

Lille , Wanakere. 

Dunkerque , Frémaux. 

Montargis , Gille. 

Genève, Manget. 

Saint-Malo , Hovius. 

Limoges , Bargeas. 



C 1er mont , Rousset. 
Tours , Pescherard et Marne. 
Bruxelles, De Mat. 
Idem , Le Charlier. 
Liège, Colardin. 
Idem , Desoer. 
Cologne , Keil. 
Mons , Hoyois. 
Douai y Tarlier. 
Mayence , Simon Millier. 
Cambray, Hurez. 
Strasbourg , Levrault. 
Idem , Treutel et Wurtz. 
Perpignan , Alziue. 
Toulon, Curet (Alex.) 
Brest, Egasse frères. 
u4miens , Wallois. 
Idem , Carron Brunelle. 



Pour l'Etranger , 

à Hambourg, Perthès frères, à Berlin , Umlang. 
Idem, Hoffmann. 
Londres , De Boffe. 
Idem, Deconchy. 
Idem, Dulau et Compag. 
S.-Pétersbourg ,Klostermarin. 
Moscou , Bouvat. 
Leipsick, fiesson. 
Idem , Grieshammer. 
Turin , Bocca. 

Madrid,y". Ramos de Agullera. 
Idem , De Sanclia. 
Valence, Malien. 
Breslau , Korn. 



Stockolm , Ulrich. 
Copenhague , Brummer. 
Milan , Margaillan. 
Idem , Giegler. 
Gênes , Gravier. 
Naples, Romilly. 
Florence, Faure frères. 
Lisbonne , Borel frères. 
Idem, Angelotty. 
Barcelone, au Bur. du Jour. 
Idem , Girard. 
Vienne , Schalbaker. 
Francfart-sur-Mein,Es\ingeT. 



Et chez tous les autres principaux Libraires de l'Europe 



CATALOGUE 

ET 

PROSPECTUS 

DE LA LIBRAIRIE DE DUFART, père, 
Rue et maison des Malhurins, n° 10, à Paris. 

PAR SOUSCRIPTION. 

NOUVEAU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE, 

ou Représentation ridelle des Etres les plus remarquables 
dans les trois Règnes de la Nature ; en figures coloriées 
sur planches, dessinées par M. Desève, et autres habiles 
Artistes ; comparées aux Originaux , et approuvées par 
MM. Lacépèdb, Desfontaines, Faujas-Saint-Fond, 
Geoerot, Olivier et Bosc; avec une Introduction à la 
tête de chaque Règne et de chaque Classe ; un Tableau- 
Sommaire à la fin de chaque volume , et un volume 
de Notices à la fin de l'Ouvrage; par B. E. Manuel. 
Dédié à S. M. l'EMPEREUR des Français et ROI 
d'Italie, etc. Prix, 60 fr. par chaque vol , de cent planches 
au moins. 

La Collection complette contiendra 18 vol. Savoir : La classe 
clés Quadrupèdes ou Mammifères , en y comprenant les Singes , 
les Chauves-souris et les Cétacées , 5 volumes. Les Oiseaux , cette» 
partie si brillante , si variée et si riche en couleurs , formeront 
4 volumes ; les Reptiles , les Poissons et les Mollusques , 5 volu- 
mes ; les Insectes et les Vers , 2 vol. Le Règne Végétal, 5 vol., 
et le Règne Minéral aura 1 vol. , en y comprenant ce qui doit se 
rapporter à la haute minéralogie. Ainsi la collection générale , dans 
sa plus grande latitude, n'ira pas au-delà de 18 volumes ; et comme 
l'on ne payera qu'un volume à la fois , la dépense ne sera pas un 
grand obstacle pour ceux qui auront envie de se donner une aussi 
louable satisfaction. 

Ce vaste et brillant dépôt sera particulièrement attaché 
et servira d'appui à tous les ouvrages publiés ou à publier 
sur toutes les parties des sciences naturelles. L'amateur ou 
cultivateur de l'histoire naturelle y trouvera une instruction 
aimable , aussi facile que prompte ; il ne sera pas repoussé 
dès l'avenue de la science , par des descriptions fasti- 
dieuses , qu'il ne peut ni suivie ni saisir. Dans un coin de 



(2) 

«a Bibliothèque il aura un cabinet immense cpj'îl pourra 
ouvrir et consulter à son gré, et qui ne sera jamais exposé 
à aucun dégât. Ce répertoire pittoresque des plus ravis- 
santes productions de la Nature , sera d'un grand secours 
pour les arts d'imitations ; pour les manufactures de pa- 
piers, toiles ou étoffes peintes; de faïences et porcelaines; 
de la broderie en tous genres sur laine ou la soie , aux 
peintres et décorateurs. Quelle source de récréations et 
d'instructions dans les maisons d'éducation de tous les pays! 
Et ces fleurs artificielles destinées à parer de leur éclat ce 
qu'il y a de plus aimable , que d'attraits perdus , que de 
charmes de moins , si elles n'ont pas ceux de la nature 



même 



COLLECTION ABRÉGÉE DES VOYAGES ANCIENS 
ET MODERNES AUTOUR DU MONDE, avec des 

extraits des autres Voyageurs les plus célèbres et les plus 
recens ; contenant des détails exacts sur les mœurs , 
les usages et les productions les plus remarquables des 
différens peuples de la terre; enrichie de cartes, figures 
et des portraits des principaux Navigateurs ; douze vol. 
zn-8°. Le prix de chaque volume ou livraison de plus 
de 5oo pages d'impression , avec 6 planch. ou cartes géo- 
graphiq. , est de 6 hv. et 7 1. 10 s. Fr. de port. Le premier 
volume a paru le premier mai ; le deuxième , le premier 
juillet; le troisième, le premier septembre; et le qua- 
trième, le premier novembre 1808; les autres paroissent 
successivement de deux en deux mois. 
T'oyez ci après le Prospectus de cette Collection de Voyages. 

VOYAGES D'UN NATURALISTE , et ses Observa- 
tions faites sur les trois règnes de la Nature, dans plusieurs 
ports français, au continent de l'Amérique septentrionale, 
à Sainl-Yago de Cuba , à Saint-Domingue , et dans 
une partie de l'Espagne ; dédits à son Excellence Mon- 
seigneur le Comle de Lacépède, grand Chancelier de la 
Légion d'Honneur, membre du Sénat, de l'Institut, etc.; 
par M. E. Descourtilz, ex -Médecin Naturaliste du 
Gouvernement, et fondateur du Lycée Colonial à Saint- 
Domingue. Six volumes m-8°.,avec 14 a 10 planches par 
chaque volume, d'objets nouveaux d'Histoire Naturelle, 
et qui n'ont été figurés dans aucun autre Ouvrage; dessinés 
par l'Auteur lui-même, d'après nature. Prix, 8 fr par 
chaque volume que l'on paie à mesure qu'ils sont mis au 
jour. Voyez ci-après le Prospectus de cet Ouvrage, 



(3) 

COURS COMPLET D'HISTOIRE NATURELLE, ou 

Histoire naturelle , générale et particulière; contenant, 
io. Toutes les Œuvres de Leclerc de Buffon , dans 
lesquelles les Supplémens ont été insérés à la place indi- 
quée par l'Auteur lui-même : 20. Les Notes et Additions 
nécessaires pour que l'ouvrage de Buffon fut au niveau 
des connoissances acquises depuis sa publication : 5°. Enfin, 
l'Histoire naturelle des Poissons par Lacépède et Sonnini y 
des Reptiles par Daudin , des Insectes par Latreille , des 
Mollusques et Coquillages par Denis Montfort et Félix de 
Roissy, et des Plantes par M- Brisseau Mirbel. Rédigé 
par Sonnini, membre de plusieurs Académies et Sociétés 
savantes et littéraires de l'Europe, l'un des Collaborateurs 
de Buffon pour la partie ornithologique. 127 vol. m-8°. 
Le prix avec fig. en noir, 635 fr. ; avec les fig. coloriées, 
1,200 fr. ; et avec le texte et les fig. noires et coloriées, 
vélin, 2,400 fr. 

Quoiqu'il n'existe point d'ouvrages littéraires à meilleur 
marché que celui-ci, l'acquisition en devient très-gênante 
par son étendue ; par cette considération , l'on pourra 
souscrire en tout tems et retirer partiellement le nombre 
de volumes que l'on pourroit désirer , si mieux l'on aime 
jouir de suite de toute la Collection, en contractant de 
petits engagemens avec l'Editeur, à des époques conve- 
nables, qui s'en contentera moyennant évidence de sûreté 5 
enfin , l'on pourra aussi se donner cette honorable satis- 
faction , en en faisant l'acquisition par parties séparées. 

Cette vaste entreprise, dont l'exécution a duré près de neuf 
années , a dû lasser par sa longueur beaucoup de Souscripteurs - 
d'autres ont été déplacés et éloignés de leur résidence habituelle, 
et enfin plusieurs sont morts dans ce long intervalle de tems : de 
sorte qu'il se trouve beaucoup d'exemplaires incomplets , soit entre 
les mains de ceux qui ont primitivement souscrit, ou entre celles 
de leurs Cessionnaires. L'Editeur engage toutes les personnes qui 
se trouvent avoir de ces exemplaires , de s'adresser directement à 
lui pour se compléter ; elles peuvent êire assurées d'avance qu'il 
fera tout ce qu'il dépendra de lui , soit pour le prix , soit pour leur 
donner les lacilités raisonnables , moyennant évidence de sûreté. 

11 croit devoir donner encore ici l'ordre des matières de cette 
Collection. 

Théorie de la Terre .... 5 vol. Animaux 1 vol. 

Epoques de la Nature . . . i De l'Homme ... 4 

ïntroduc. aux Minéraux. . 1 Quadrupèdes . . . i5 

Partie expérimentale . . . 1 Singes 2 / 64 

Partie hypothétique . . . 1 Oiseaux ...... 28 

Minéraux ......... 9 



(4) 

De T autre part, 
Histoire Naturelle îles Poissons et des Cétacées. . . i4 

Histoire naturelle des Reptiles 8 

Histoire naturelle des Mollusques 6 V, 63 

Histoire naturelle des Insectes i4 

Histoire naturelle des Plantes 18 

Tables Analytiques , etc 5 

Total. . 127 

PARTIES SUPPLEMENTAIRES AUX ŒUVRES 
DE LECLERC DE BUFFON , qui se vendent séparé- 
ment en faveur de ceux qui possèdent les anciennes 
éditions de ce savant Naturaliste , de ceux qui ne cul- 
tivent que l'une des parties, ou enfin de ceux qui 
désirent avoir la facilité d'acquérir la Collection , de 
loin en loin. 

Histoire naturelle , générale et particulière, des Poissons et des Cé- 
tacés , par Lacépède et Sonnini , i4 vol. in-8 , fig. 84 fr. 

,—! Le même Livre avec fig. magnifiquement coloriées, 160 fr. 

Histoire générale et particulière des lleptiles, par Daudin , 48 f. 

- Le même Livre , avec fi", magnifiquement color. sur planch. 88 f. 

Histoire naturelle , générale et particulière , des Plantes , par C, F. 
Brisseau-Mirbel , 18 vol. fig. go f. 

*— ■ Le même Livre , avec les fig. magnifiquement color. 180 fr. 

Histoire naturelle , générale et particulière , des Mollusques , par 
Montfort et Félix de Roissy ; 6 vol. in-S , fig. , 56 fr. 

«- ' Le même Livre , fig. magnifiquement coloriées , 72 fr. 

Histoire naturelle , générale et particulière des Crustacés et Insectes , 
par F. A. Latreille , membre associé de l'Institut de France, des 
Sociétés linnéennes de Londres , etc. i4 v. i/i-H , 84 f. 

i-h Le même Livre, fis;, magnifiquement coloriées, i4o fr. 

Histoire naturelle des Singes, 2 vol. in-8 , avec 79 fig. Tél. 72 fr. 

Histoire naturelle des CETACES, 1 vol. in-8 , fig. G fr. 

■ — Le même Livre , fig. imprimées en couleur , g fr. 

LIVRE DE FAMILLE, ou Lectures récréatives , propres 
à l'instruction et à la bonne éducation des enfans et des 
adolescens de l'un et l'autre sexes, recueillies principa- 
lement des Œuvres de Berquin , et autres Ecrivains 
célèbres; avec 06 gravures. Dédié aux bonnes mères. 
4 vol. in-8°. (Pour paroitre dans le courant de janvier 
i8oq). • fc> fr. 

AUX BONNES MÈRES. 

C'est à vos tendres soins que le ciel confie l'éducation de vos 
enfans ; si vous n'aidiez de vos sollicitudes , en veillant sans cesse 
sur le zèle des maîtres à qui vous coniiez cette importante fonc- 
tion , vous seriez bientôt déçues de toutes vos espérances. La 
tendre reconnoissance fie vos enfans sera la juste récompense que 
Dieu a gravé dans leur jeune cœur : elle seule vous avertira 
constamment du plus ou moins de constance que vous mettrez 
dans ce devoir sacré. Ce livre vous aidera , en le lisant à vos 
enfans dans les momens consacrés au repos ; vous y trouverez 
Vous-mêmes les récréations les plus douces j eu les partageant 
srec eus. 






(5) 



Iiivres de fonds et d'assortimens du même Libraire. 

Abécédaire , contenant , avec la figure des objets les plus communs , 
et leurs noms inscrits au milieu , l'histoire naturelle des animaux 
domestiques les plus connus , mis à la portée de l'enfance , pour les 
commençans dans les écoles primaires; adopté par le gouvernement; 
dixième édition 60 c. 

Abrégé (nouvel) de toutes les Sciences, précédé d'un discours sîir la 
Religion, avec une connoissance exacte des gouvernemens , et un 
état précis de celui de l'Angleterre ; ouvrage à l'usage des maisons 
d'éducation , et dont Sa Sainteté Pie VII a bien voulu accepter la 
dédicace, etc.; par Barthelemi de Grenoble, auteur de la Gram- 
maire des Dames, etc. etc. gros vol. in-12. Lyon , 1808. 2 fr. 5o c. 

Abrégé (nouv.) chronologique de l'histoire et du droit public d'Alle- 
magne , par Pfeffel ; 2 vol. in-4. cart. 20 fr. 

Abrégé de l'Histoire d'Italie, par Saint-Marc, 6 vol. in-8. 27 f. 

Abrégé du Système de la Nature de Linné, par Gilbert. Lyon et 
Paris, 1802 : un fort vol. in-8. fig. 5 fr. 

Abrégé de la Géographie , à l'usage de la jeunesse , par l'abbé Nicole 
de la Croix , nouv. édition considérablement augmentée ; in-12. 1 f. 

Académie des Jeux , nouv édit. 3 vol. in-12 , fig. 7 fr. 

Adèle et Théodore , par madame de Genlis ; 3 vol. in-8. i5 f. 

Agronome (!') , ou Diction, portatif du cultivateur ; 2 vol. in-8. 10 f. 

Ami (1') de l'Enfance , par Dulaurent ; in-8. 60 c. 

Amours (les) de Pierre le Long et de Blanche Bazu , in-12. 1 fr. 

Amours pastorales de Daphnis et Chloé , traduction nouv. par Pierre 
B** , avec fig. dessinées par Monsiau , et gravées par Poquet , 
etc. in-16. Londres. 1 f. 4o c. 

Amours de Psyché et de Cupidon , 2 vol. in-18 , 4 fig. 1 f. 3o c. 

— Le même Livre , petit in-8 , fig. 3 f. pap. vél. 4 f. 

Amusemens des dames dans les oiseaux de volière , in-12. 2 f. 

Année (1') la plus remarquable de ma vie , suivie d'une réfutation des 

mémoires secrets sur la Russie , par Aug. de Kotzbue ; 2 vol. in-8. 

avec les portraits de Kotzbue et d'Alexandre 1er. Paris, 1802. (1 f. 

— Le même , 2 vol. in-18. 5 f. 
Arithmétique (1') des premières écoles et des écoles secondnires, 

approuvée du ministre de l'intérieur, par Guillard; 1 vol. in-8. 4 f. 

Art (V) du blanchiment des toiles , fils et cotons de tout genre , 
rendu plus facile et plus général , au moyen des nouvelles dé- 
couvertes ; par Pajot-des-Charmes , avec g planch. 6 f. 

Art de tenir les Livres en parties doubles , par Ruelle ; ouvrage 
le plus clair et le plus simple, in-4°. Lyon, i8o5. 6 f. 

Atlas moderne portatif composé de 28 cartes sur toutes les parties du 
Globe terrestre , et de 5 cartes astronom. avec une Introd. sur la 
connoissance de la sphère et de chaque carte enluminée. 10 1". 
Idem , à l'usage de ceux qui veulent apprendre la géographie , 
par Bartholon , nouv. édit. très-augm. in-4 , oblorjg. q f. 

Atlas, ou Recueil de cartes géographiques, plans, vues et médailles 
de l'ancienne Grèce, relatifs au voyage du jeune Anacharsis ; 
précédé d'une analyse critique des cartes ; in-4. f. 

Cet Atlas est indispensable à tous ceux qui possèdent l'intéres- 
sant Voyage du Jeune Aiuicharsis, sans Atlas, soit dans les édif- 
iions in-8., in-12 et in-18 , auxquelles il est adapté. 



(G) 

Aventures de Télémaque, par Fénélon , avec les notes de Coste, 
jolie édition ornée de 12 charmantes fig. in-12. Paris , i8o3. 5 f. 

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé , fig. , 4 vol. in-12. 8 f. 

Bachelier (le) de Salamanque , par Le Sage ; 4 vol. in-18. 4 f. 

Baisers (les) précédés du mois de niai , poëme , augm. d'un suppl. et 
orné de très-belles fig. et vignettes , par Dorât, gr. in-8. 6 f. 

Banque ( la ) rendue facile , par Giraudeau , in-4. 12 f. 

Bélizaire , par Marmontel ; in-18. 1 f. 

Bibliothèque (nouvelle) des Romans , les 80 premiers vol. in-12. i32f. 

Buffon des écoles , à l'usage de la jeunesse, 2 vol. in-12, avec i3z 
figures en taille-douce. 6 f. 

Camille ou le Souterrain , suivi d'Ambroise ou voilà ma journée. 60 c. 

Catéchisme historique, en français, contenant en abrégé l'histoire 
sainte et la doctrine chrétienne , par Claude Fleury ; in-12. I f . 

Causes (les) célèbres et intéressantes, avec les jugemens qui les ont 
décidées : cet ouvrage a été de nouveau rédigé par M. Richer ; 221 
vol. in-12. 44 f. 

Charmes (les) de l'enfance et les plaisirs de l'amour maternel , par L. 
F. Jauffret , avec l'allemand à coté , en faveur de ceux qui désirent 
apprendre agréablement et facilement les deux langues, 4 vol. in-18. 
très-jolie édition. 5 f. 

Chefs d'oeuvre (les) dramatiques de Charles Gohloni, traduits pour la 
première fois en français par Amar , avec le texte à côté , la traduc- 
tion et des notes instructives; in-8. 3 vol. Lyon, i8o4. 12 f. 

Ciceronis Epistolarum selectarum, libri très. in-a4, jolie édition 
interlignée, 1808. 5o c. 

Commerce (le) et le gouvernement, considéré relativement l'un à 
l'autre , par Condillac ; 2 vol. in-18. 1 f. 25 c. 

Comte (le) de Gabalis , ou entretiens sur les sciences secrettes ; in-12. 

1 f. 25 c. 

Confidences philosophiques , quatrième édition revue et augmentée, 
2 vol. in-8. 6 f. 

Considérations chrétiennes , parCrasset; in-12. 4 vol. 10 f. 

Contes et nouvelles en vers de Lafontaine, 2 vol. in-i8 , avec 80 
fig. . G f . 

Contes moraux , par Marmontel , nouvel édit. considérablement 
augmentée de nouveaux contes trouvés dans les papiers de l'au- 
teur après sa mort; 6 vol. in-18. fig. 10 f. 

Cours d'études encyclopédiques , par Pages. Paris, in-8. 6 vol. avec 
un atlas de 64 planches ou tableaux. 3o f. 

Cours de morale religieuse, par M. Necker , édition revue et cor- 
rigée , 3 vol. in-8. Paris , 1801. 12 f. 

Délits ( des ) et des peines , trad. de l'ital. de Beccaria , in-8. 2 f. 

Description et usage d'un cabinet.de physique expérimentale , par 
Sigaud-de-Lafond , 2 vol. z>z-8 , avec un grand nombre de pi 9 f. 

T)e Vins illustribus urbis Romœ à Romulo ad ^lugustum, adusum 
sextœ scholœ , auciore Lhomond ; in-ib. "b c. 

Dictionnaire ( nouveau ) portatif, delà langue française , composé 
sur la dernière édit. de l'Abrégé de Richelet , par Wailly , entière- 
ment refondu d'après le Dict. de l'acad. , celui de Trévoux , etc. 
2 v. in-8, par C. M. Gattel ; Lyon , i8o3 , i5 f., le même, rel. 18 f. 

Dictionnaire raisonné de Pharmacie Chimique, Théorique et pratique, 
à l'usage des médecins et chirurgiens éloignés des pharmacies , 
et pour les élèves ; in-8. 2 vol. Lyon. i8o4. 9 f. 

Dictionnaire instructif pour apprendre ce qui se pratique dans 
l'office ; in-8. 4 f. 



(7) 

Dictionnaire des merveilles de la nature, noiwelîe édition, p*£ 
Sigaud de Lafond, professeur d'histoire naturelle, etc.; 5 vol. 
in-8. 12 f. 

Dictionnaire raisonné d'Histoire natur. , conten. l'hist. des Animaux, 
des Végétaux et des Minéraux , celle des Corps célestes , des Mé- 
téores, et des autres principaux phénomènes de la nature; avec l'his- 
toire clés Drogues simples et celle de leur usage en médecine , dans 
l'économie; domestique et champêtre, et dans les arts et métiers; 
par M. Valmont de Bomare. Dernière édition de l'Auteur , consi- 
dérablement augmentée. Lyon, in-8. i5 gros vol. caractère de 
cicéro. 7^ ** 

— Le même, in-8. i5 vol. petit romain gros œil. 6o f. 

— Le même, Lyon, in-k , 8 vol. 8o f. 
Dictionnaire Français-Espagnol et Espag.-Franç., avec l'interprétation 

latine de chaque mot, rédigé d'après le Dictionnaire de l'Académie 
royale Espagnole et celui de l'Académie Française-, nouvelle édition 
considérablement augmentée , dans laquelle on a inséré la pronon- 
ciation écrite des mots de l'une et de l'autre langue , par C. M. 
Gattel ; ouvrage supérieur à tous les Dictionnaires de ce genre qui 
ont paru. Lyon, i8o4. in-4. 2 vol. de 2000 pages. 56 f- 

Dictionnaire (nouveau) Français et Allemand , composé sur celui de 
l'Académie Française et celui d'Adelung, etc. par Frédéric Schwanj 
in-4. 7 vol. Manheim , 17P1 et suiv. 80 f. 

Dictionnaire historique des Grands Hommes, par une Société de gens 
de lettres; i3 vol. in-8. Lyon, 1801. 80 f. 

Dictionnaire de Botanique, avec les termes techniques. 8 f . 

Dictionnaire Anglais et Français , par Boyer ; 2 vol. in-4. 56 f. 

Dictionnaire anglais - espagnol et espagnol -anglais , par Gatteh 
Paris, i8o3, 2 vol. in-16. 7 f- 5o c - 

Dictionnaire de poche, anglais -français et français - anglais , par 
Nugent; 2 vol. in-16. Paris, i8o4. 7 f; 5o c. 

Dictionnaire portatif et de prononciation italienne- française et 
française-italienne , par Cormon et Vincent Manni , 2 gros vol. 
in-8. à deux colonnes et de quinze cents pages. Paris, 1802. 16 f. 

Dictionnaire de poche français-italien et italien-français , ou abrégé 
de celui d'Alherti , 2 vol. in-16, trois édit. Paris, i8o3. 7 f. 5o c. 

Dissertations de Maxime deTyr, philosophe platonicien, traduites 
sur le texte grec, avec des notes, par Combes-Dounous ; 2 vol. 
in-8. Paris, 1802. . 9 f - 

Dissertations critiques pour servir d'éclaircissemens à l'histoire dc.s 
Juifs, par M. de Boissi ; 2 vol. in-12. 5 f. 

Discussions importantes débattues au parlement d'Angleterre par- 
les plus célèbres orateurs depuis trente ans , renfermant un choix 
des discours , adresses , motions, répliques, etc. sur la situation, 
de la France; 4 vol. in-8. i5 r. 

Ecole des Mœurs ou Maximes de la Sagesse, par feu l'abbé Blan- 
chard; nouvelle édition totalement refondue et considérablement 
augmentée. Lyon, i8oi , in-12, 6 vol. fig. 121. 

Education chrétienne à l'usage des maisons d'éducation de l'un et de. 
l'autre sexe, par l'auteur de l'Ecole des Mœurs; 1808, in-12, 
2 gros vol. 5 '• 

Eléniens de la Grammaire latine de Lhomond , dernière édition, 
vol. in-12. relié en parchemin. 1 f. 20 c. 

Eliezer et Nephtaly, poème trad. de l'hébreu , suivi d'un Dialogue 
entre deux chiens , nouvelle imitée de Cervantes 5 ouvr. posthume 

i de M. de Floiïan , in-8. 3 ï. 



(8 ) 

Emma ou l'Enfant du malheur, 2 vol. in-i8. af. 

Encyclopédie de la jeunesse, ou abrégé de toutes les sciences, à 
l'usage des écoles des deux sexes; par P. J. TA. Masson; nouv. édit. 
considérablement améliorée, dans la géographie, l'histoire, la 
mythologie , les mathématiques , l'histoire naturelle, la physique, 
la chimie , etc- etc. augmentée de l'architecture , de l'hydrogra- 
phie et d'un dictionnaire géographique de la France, avec une 
mappemonde et des iig. grav. par Tardieu. Paris, 1801 ; un gros 
vol. in-8. 7 f. 

Inc. 'le (1') de Virgile , traduction de Desfontaines, 1 vol. in-8. 4 f. 

Entretiens de Zimmermann avec Frédéric le Grand , peu de jours 
avant sa mort; in-18. 1 f. 

'Jlpitome de Dus et Heroibùs poeticis seu appendix ad Ovidium , 
auctore Jouvency ; in-S. 75 c 

Epreuves (les) du sentiment, suivi des Nouvelles historiques et des 
Epoux malheureux; par Darnaud. Paris, 1800. 11 vol. in-12. 

3o fr. 

Erreurs (des) de la vérité ; ou les hommes rappelés au principe uni- 
versel , suivi de l'homme du désir; 5 vol. in-8. 5 f. 5o c. 

Essai sur les convenances grammaticales de la Langue française , par 
Bréville. in-12. Lyon, 1802. 2 f. 5o c. 

Essais sur- la poésie et la musique , par James Beattie; un vol. in-8. 
Paris , 1787. 5 f. 

Etudes de la Nature, nouv. édit., revue et corrigée par Jacques- 
Bernardin de St. -Pierre , avec 10 pi. , Paris , 1 80-i , 5 v. in-8 , 5o f. 

Etudes de l'homme physique et moral , considéré dans ses différons 
âges; par J. P. Perreau, professeur supplémentaire au collège de 
France , du droit de la nature et des gens ; in-8. 4 f. 

Expériences physiques et chimiques , par de Puisieu j 3 vol. in-12 , 
fig. Paris. 7 f. 5o c. 

Fables ( les ) de la Fontaine , 4 volum. in-8 , pap. vélin , magnifique 
édit. , ornée de 276 fig. exécutées sur les dessins de Vivier , 
par Simon et Coiny , relié par Bradel. 110 f. 

— Les mêmes , 6 v. iu-i6 , pap. vél. , avec les mêmes fig. , rel. 80 f. 

— Les mêmes , 2 vol. in-18 , fig. 2 f. 5o c. et rel. 5 f. 5o c. 
Fables d'x\ntoine Vitalis , in-8. 1 f. 
Fables de Dorât, 2 vol. grand iu-8 , édition ornée de grav. et de 

vignettes superbes, rel. par Bradel. 20 f. 

Fablier de l'Enfance, ou Choix de Fables en vers et d'Apologues des- 
tinés à l'éducation , par Eerenger, auteur de la Morale eu action. 
Lyon, 1808, iu-12 de plus de 5oo pages, pelit rom. , avec fig. 6 f. 

— de la Jeunesse et de l'Age mûr , ou Clioix de Fables en prose , tiré 
des meilleures sources, par le même. Lyon , an IX -1808, in-J2 , 
2 gros vol. avec fig. 6 f. 

lelicia , ou mes fredaines , jolie éd. et belles fig. 4 vol. in-16. 10 f. 

■— • Le même livre , papier vélin. 16 f. 

Fonleiielle , Colardeau et Dorât, ou Eloges de ces trois écrivains 
célèbres ; ouvrage renfermant plusieurs anecdotes non connues , 
et pouvant être utile aux personnes qui étudient la littérafnre 
française, précédé d'une lettre que le célèbre et infortuné Bailly 
a écrite à l'auteur au sujet de l'éloge de rontcnelle, et suivie 
d'une vie d'Antoine RivaroL Paris, i8o5 ; in-8. . r > f. 

Galerie des antiques , ou esquisse des statues, bustes et bas-reliefs., 
fruits des conquêtes de Bonaparte en Italie, par Augustin Legramt; 
un vol. grand in-8, iq £, 



(9) 

Géographie élémentaire, à l'usage des jeunes gens de l'un et de l'autre 
sexe ; avec la division de la France en départemens ; la population , 
l'étendue, les contributions, les constitutions , les mœurs, les 
religions et les produits agricoles et commerciaux des différens 
pays de la terre; les arbres qui croissent dans chaque pays , les 
animaux sauvages qui y vivent, etles animaux privés qu'on y élève; 
suivie d'une table alphabétique de toutes les villes, principalement 
de tous les départemens ; d'une description des rivières, d'un traité 
de la sphère, d'un vocabulaire des mots dont l'usage n'est point 
familier à la jeunesse ; d'une division de l'année , d'une nomencla- 
ture des nouvelles mesures, et enrichie de huit caries géogra- 
phiques; par Hassenfratz; 4e édit. corrig. et aug. , in-12. 5 f . 5oc. 

Géographie universelle exposée dans les différentes méthodes qui 
peuvent abréger l'étude et faciliter l'usage de cette science _, avec le 
secours des vers artificiels et un traité de la sphère, par Bufficr ; 
un gros vol. in-12. Lyon. 2 f. 5o c. 

Géographie de l'Enfance , in-12. 1 f. 5û c. 

Géographie univ. , trad. de l'allemand de Busching , 16 v. in-8 , 60 f. 

Gérard de Nevers , par Tressan ; petit in-8. avec 4 fig. dessinées par 
Moreau. 5 f. , et papier vélin , 5 f. 

— Le même livre in-18. Co c. 
Gonzalve de Cordoue , ou Grenade reconquise, par M. de Floriau , 

belle édit. ornée de fig-, dessinées et grav. par les meilleurs ar- 
tistes de Paris , 2 vol. in-8, 1800. ]?.f. 

— Le même livre sur papier vélin. 18 f. 
Grammaire et leçons préliminaires, par Condillac , mise à l'usage 

des élèves des prytan. et lycées franc. , 1 v. in-12 , Paris , i8c5, 5 1. 

Grammaire de Vénéronni, ou le Maître Italien; par Gastel. in-8. 
Lyon , i8o5. 5 i. 

Grammaire (nouvelle) allemande, ou méthode pratique pour ap- 
prendre facilement celte .langue, nécessaire à présent plus que 
jamais ; augmentée de dialogues accentués à l'usage de ceux qui 
possèdent la langue française ; un vol. in-i?. 2 t. , et relié , 5 f. 

Grammaire générale et raisonnée, de Port-Royal , par Arnault et 
Lancelot; précédée d'un essai sur l'origine etles progrès dp la langue 
française, par M.Petitot, et suivie d'un commentaire de M.Duclos, 
auquel on a joint des notes ; un vol. in-8. Paris , i8o3. 5 f. 

Guide (le) de l'histoire, à l'usage de la jeunesse , etc. 5 vol. in-8. 

1 5 f . 

Herman d'Una , trad. de l'Allemand , 2 vol. in-12 , fig. 4 f. 

Heures a la Dauphine, un vol. in-j8, belle édition. 1 f. ih c. 

Histoire naturelle du GENRE HUMAIN , ou recherches sur ses 
principaux fondemens physiques et moraux , précédée d'un dis- 
cours sur la nature des êtres organiques, etc. par J. J. Virey , 
2 vol. in-8 , avec i4 belles planches. 12 fr. 

Histoire particulière de l'Abeille commune, considérée dans tous ses 
rapports avec l'Hist. générale de l'homme , fig. 2 v. in-8. 8 fr. 

Histoire de Charles XII , roi de Suède , par Voltaire , avec les notes 
de M. delaMotraye; 2 vol- in-i2, ornés d'un portrait. Lyon, 1807. 

2 f. 5o c. 

Histoire des révolutions tic Suède ; in-12 , 2 vol. 4 f. 

Histoire des premiers peuples libres qui ont habité la France, 
par J. Ch. Lavaux. Paris, 171)8; 2 vol. 10 f. 

Histoire d'Italie , depuis la chute de la république romaine jusqu'aux 
premières années du dix - neuvième siècle , par Aut. Fantin 
Desodoarc; in-8. Paris, 0, vol. i3-j3. 48 f. 



( io) 

Histoire des expéditions d'Alexandre , rédigée sur les Mémoires d* 

Ptolémée et d'Aristobule , les lieutenans , par Flave Arrien de 

IVicomédie , traduction nouvelle, par P. Chaussard; 3 vol. in-8. 

et Atlas. Paris, 1802. 5o f. 

Histoire des révolutions d'Angleterre, par le P. d'Orléans; 4 vol. 

in-8. 16 f. 

HisLoire du canal du Midi, par le général Andréossi; un vol. in-8. 

avec une belle Carte gravée parïardieu. 6 f. 

Histoire de l'empire de Fiussie, sous le règne de Catherine II, et à la 

fin du dix-huitième siècle , par le révérend M. Tooke, membre de 

la société royale de Londres, dédiée à S. M. I. Alexandre piemier; 

8 vol. in-b' 62 f. 

Histoire des insectes utiles à l'homme, aux animaux et aux arts, par 

Buc'hoz ; i 11— j 2 . 2 f. 

Histoire du Petit Jehan de Saintré et de la dame des Belles Cousines; 

in-18 , îig. 60 c. 

— Le même livre petit in-S. fig. dessin, par Moreau. 2 f. 

— Le mirnie , papier vélin. 4 f. 
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes, où l'on 

voit leur origine et leur établissement, et les causes de leur ruine, 
par Bul.rd ; 4 vol. in-18, fig. 5 f. 

Histoire des animaux d'Aristote, avec la traduction française, par 
M. Camus ; 2 vol. in-4. 36 f. 

Histoire de Gilblas de Santilane, par Le Sage ; 6 vol. in-18. 7 f. 5o c. 

Historiettes et Conversations , par Be> quin , 5 vol. 777-18 , 4 f . 

Hygiène domestique, ou l'art de conserver la santé et de prolonger 
la vie, mis à la po.tée des gens du monde, ouvrage qui contient , 
entr'autres choses utiles, des préceptes simples et raisonnes sur 
l'éducation physique des enians , l'usage des bains, le choix des 
alimens, la conservation des veux, et la direction des affections 
de l'ame ; trad. de i'anglais , du doc eur Willich , augm. par 
M. Itard , médecin de l'ins it. etc.; un fort vol. in-8. 6 f. 

Idylles et Romances de Berquin; nouv. édit. fig. 60 c. 

Incas (les) ou la Destruction de l'empire du Pérou, par Marmontel, 

3 vol. in-18. 4 f. 

Influence (de 1') des passions sur le bonheur des individus et des 

nations , par madame de Staël ; 2 vol. in-i8. 1 1. 5o c. 

— Le même livre sur papier vélin. 3 f. 
Instructions élémentaires sur la morale; ouvrage jugé propre à 

l'instruction publique , par Bulard ; fig. Paris, 1801. 1 f. 

Introduction sur l'histoire de France et sur l'histoire romaine, 
suivie d'un abrégé de la géographie , avec la division de la France 
par préfectures et sous-préfectures ; d'un abrégé de l'histoire poé- 
tique ; d'un abrégé des Métamo phoses d'Ovide , et d'un recueil 
de proverbes , sentences , bons mots et pensées choisies , par 
Leragois ; nouvelle édition, ornée des portraits ites soixante-huit 
rois de France, gravés d'après les médailles , parVarin; et augm. 
d'un précis de l'histoire de la révolution jusqu'à l'armistice conclu 
après la célèbre bataille de Maringo ; 2 vol. in-12. 5 i. 

Introduction familière à la connoissance delà Nature, parBrquin; 

2 vol. in-18 , fig. 1 f. 5o c. , et id. 2 1. So c. | 

Jérusalem délivrée , en vers français , par L. P. M. F. Baour-Lormian ; 

2 vol. in-8. 8 f. 

Journal d'une esclave persanne , tiaduction libre de l'anglais; 

in-ia. 1 f $0 e. 



(Il) 

Journées du Chrétien sanctifié par la prière et la méditation ; un 
vol. in-:2 , i8o3. i f. 5o c. 

Langue (la) des calculs, par Condillac , ouvrage posthume et élé- 
mentaire imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur ; 
in-12. 3 f. 

Laure et Auguste , traduction de l'anglais, par Berenger; 2 vol. 
in-12. 3 f. 5o c. 

Leçons élémentaires de Mécanique, par Jentet ; in-8. fig. 4 1. 

Lectures pour les enfans , . r > vol. in-18. 5 f". 

Le petit Grandisson , par Berquin , 5 vol. in-i8. 4 f. 

Lettres philosophiques sur l'intelligence des animaux, avec quel- 
ques lettres sur l'homme, par Leroy, sous le nom de physicien 
de Nuremberg; un vol. In— S. orné de son portrait. Paris , i8o5. 

4 f. 

Lettres et épîtres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard; 2 vol. in- 12. 

5 f. 5o c. 

Lettres et mémoires choisis parmi les papiers originaux du maré- 
chal de Saxe; 5 vol. in-8. Paris. i5 f. 

Lettres de Charlotte à Caroline pendant ses liaisons avec Werter, 
trad. de l'anglais ; 2 vol. in-18. 1 f. 5o c. 

Lettres galantes d'Âristenette , traduites du grec, par Alain-René 
Lesage ; in-18. 1 t. 

Logique de Condillac , nouv. édition mise à l'usage des élèves des 
prytanées et lycées français ; par Noël , professeur de philosophie 
au prytanée français , 5 vol. in-12 , Paris, i8o3. 7 f. 5o c. 

Louise, ou la Chaumière dans les marais; 2 vol. in-i8. 1 f. 5o c. 

Magie blanche dévoilée , avec le testament de Jérôme Sharp , ses 
petites aventures et son codicile, par Descremps , 5 v. in-8 , ornés 
de i85 fig. 18 f. 

Manière (la) d'enseigner et d'apprendre l'orthographe , parGazin, 

in-18 , pour les écoles primaires. , 60 c. 

La méthode simple et facile de ce petit Traité d'orthographe est 

en faveur des enfans de tout âge, et des personnes qui désirent 

; pprendre à écrire correctement en très-peu de tems. 

Manuel d'Epictète, un gros vol. in-18. 1 f. 

Manuel de la fille de basse-cour, petit in-12. 76 c. 

Manuel du jardinier , ou la culture complette des jardins pota- 
gers , fruitiers et à fleurs , la taille et les meilleures méth. de gref- 
fer les arbres ; rédigé d'après les plus célèbres cultivateurs, avec les 
planch. nécess. à l'inteilig. des cultivât. ; par F. D. 2 v. in-12. 5 f. 

Margaretta , comtesse de Rainsford ; 2 vol. in-12. 3 f . 

Médecin (le) naturaliste , ou Observations de Médecine-pratique et 
d'Histoire naturelle , par Gilihert ; in-12 , fig. Lyon , 18^2. 2 f. 5o c. 

Mémoires de miss Bellamy, célèbre actrice de Londres, traduits 
de l'anglais; 2 vol. in-8. 5 f. 

Méthode analytique des fossiles , par H. Struve ; un vol. in-8. avec 
planches coloriées. 3 f. 5o c. 

Missionnaire paroissial; in-12 , 4 vol. 10 f. 

Neter elementa botanica , cum collario, 5 vol. in-8., dont un de 
planches , qui se relient en quatre. 25 f. 

Nouvelles (les) par M. de Florian , belle édition ornée défigures 
dessinées et gravées par les meilleurs artistes, Paris, l8o5 ; un 
vol. in-8. C f. 

-- - Le même livre, papier vélin. 10 F. 



( 12 ) 

î\ouvel Atlas portn.tif, composé de vingt-huit cartes sur toirtes les 
parties du globe terrestre et de trois cartes astronomiques j nou- 
velle édition augmentée d'une carte de la France . avec une 
explication où l'on désigne la province à laquelle chaque dépar- 
tement correspond. Taris, an 10 (1802). Prix, enluminé et 
cartonné. 10 f. 

TJuma Pompilius , second roi de Rome, par Florian ; très-belle 
édition ornée de belles gravures dessinées par le Barbier; in-8. 
Paris , 1 So5. fi. 1". 

— Le même livre sur papier vélin. 10 f. 

Oberman , Lettres publiées par M. Sénancour, auteur des Rêveries 
sur la nature de l'homme ; Paris, i8o4; 2 vol. in-8. 8 f. 

Odes auacréontiques , iu-18. 1 1". 

(Havres de J. J. Rousseau ; in-8. 53 vol. fig. i5i t". 

Œuvres complettes de Berquin, 3o vol. in-iS ; Paris, i8o3. 

ai f. 

(Havres choisies de Berquin , ou la réunion des plus jolis contes de 
cel auteur , à l'usage des enfans . 4 vol. in-18, iig. 4 f . 

(Envies complettes d'Helvétius , 5 vol. in-8., avec un très-beau 
portrait à la tète .lu prem. vol. 20 f. 

Les mêmes, 2 vol. in-4 , avec un magnifique portrait. 21 f". 

Cette édition est la seule coinplette et imprimée sous les yeux 
de l'auteur. 

Œuvres comp'ettes de M. d'Arnaud, 1 a vol. grand in-8., édition 
de Paris , ornée d'un grand nombre de ligures et vignettes. -• t. 

(Euvres complettes de Dorât , recueillies par lui-même, 20 volum. 
in-8, avec toutes les fig et vignettes. -21". 

(E ivres de Stern , 6 vol. in-8. Paris, 1797. 00 f. 

(Euvres choisies de Piron , 3 vol. in-18. 4 f. 

(Havres d'Esiode, traduction nouvelle de M. L. Coupé; in-18. 
Paris , 1 796. 1 f. 

(Havres complettes de Florian , nouv. édition augm. de la vie do 
l'auteur, de Guillaume Tell , F.liezer et autres ouvrages inédits, 
ornées de magnifiques planches dessinées et gravées par les 
meilleurs artistes de Paris , l8o5 , 8 vol. in-8, beau pap. 60 t". 

(Havres posthumes de Florian, contenant sa vie , Guillaume Tell, 
Eliezer et autres ouvrages inédits; in-8. 5 f . 

(Euvres pastorales de M. Merthghen , traduites de l'allemand , nou- 
velle édition augmentée; 2 vol. in-18. fig. 2 f. 

(Havres complettes de l'abbé de Condillac , revues , corrigées par 
l'auteur, imprimées sur les manuscrits autographes, et aug- 
mentées de la langue des calculs , et autres ouvrages posthumes 
de l'auteur; 5i vol. in-12, avec plusieurs planches. Paris, i8o3. 

60 f. 

(Euvres de P. Camper , qui ont pour objet l'histoire naturelle, la 

physiologie et L'auatomie comparée; 5 vol. in-S. et 1 vol. in-folio 

de 2 t planches. 5o f. 

> choisies de J.-R. Rousseau , jolie édit. port. 2 vol. 3 t. 

(Euvres de St.-Foix . G vol. in-12. 12 t'. 

(Euvres complettes de Vadé , portrait , musique gravée à la fm de 
chaque vol., très-jolie édit. , 4 vol. petit format. 8 t". 

(Euvres complettes d'Evariste Parny, membre de l'Institut; quatrième 
édition imprimée par Didot aine; 1808 : j vol. grand in-i8. 

1: ;. 

Œuvres complettes de Pline, iz vol. in-i. trad. en français. 120 t 



( i3) 

Œuvres de Racine, 4 vol. in-18 , très -jolie édition, papier vélin > 
ornée de 12 jolies fig. et d'un portrait , ico5. 12- f. 

Œuvres complettes de Bernard , pet. in-8 , avec 8 jol. grav. -i 1. 

Opérations des changes des principales places de l'Europe , par 
Ruelle , quatrième édition revue , corrigée et augmentée des 
changes de diverses places, et autres opérations très-nécessaires 
au commerce, et suivie de l'évaluation des monnoies étrangères, 
courantes et anciennes , par 3Iacé de B-ichebourg , essayeur des 
monnoies , avec la réduction en argent de France ; in-8. 4 1. 

Opuscules d'Homère, traduction nouvelle, par M. L. Goupé : 2 vol. 
in-18, portrait. Paris, 1796. 2 f. 

Orlando Furioso , 4 vol. in-8. grand papier, avec une fig. magni- 
fique à chaque chant. Paris , i8o5- 64 f. 

— Le même, 4 vol. in-i. grand papier. 100 f. 
Paméla , ou la Tertu récompensée , trad. de l'anglais , par Prévost ; 

8 vol. in-12. 10 £. 

Parallèle des religions , par le P. Brunet , auquel on a joint la 
géographie sacrée du P. B_omain-Joly ; 6 vol. m-4. ornes de beau- 
coup de figures. Paris. -2 f. 

Parnasse latin moderne, in-12. 2 vol. , avec la traduction inter- 
linéaire. 6 f. 

Pauvre (le) George , ou l'Officier de fortune, traduit de l'allemand 
de Kramer , par W. A. Duval : 2 vol. iu-18 , fig. 1 f. 5o c. 

Pensées de Rousseau, édit. augm. de l'esprit de Julie, extrait de la 
nouvelle Héloïse , par Formay ; 5 vol. in-i8. 5 f. 

Petite Chronique du royaume de Tatcïaba , par Wieland , traduite 
de l'allemand, seconde édition revue et corrigée; 2 vol. in-12, 

fi s- . , 3f - 

Phèdre français , ou Choix de Fables françaises , à 1 usage de l'en- 
fance et de la jeunesse; par J. Brunel , d'Arles. 1 vol. in-18. 
Lyon , iSo5. 1 f. 

Phœdrî Fabulœ , cùm notis DesLillons , Erothier, etc. 1807. pap. 
fin. 2 f, 5o c. 

— Le même ouvrage , pap. ordin. 2 F. 
Physiologie d'Hippocrate , extraite de ses œuvres par Delavsud ; 

in-8. Paris , 1802. 5 f. 

Physionomiste (le), ou l'ohservateur de l'homme, considéré sous 
les rapports de ses moeurs et de son caractère , d'après les traits du 
visage , les formes du corps , la démarche , la voix , le rire , etc. 
vol. in-8, par J.-B. Porta, 5 f. 

Phytologie universelle, ou histoire naturelle et méthodique des 
plantes , de leurs propriétés , de leurs vertus et de leur culture ; 
ouvrage consacré aux progrès des sciences utiles de l'agriculture 
et de tous les arts , par N. Jolicierc , naturaliste et homme de 
lettres ; 5 vol. in-3. 27 f. 

Précis historique de la révolution française, par Lacretelle jecne 
et Robut ; 6 vol. in-18, avec gravures. 5o f. 

Première éducation d'Adolphe et de Gustave, ou Etecueil des leçons 
de lecture et de Grammaire , données par L. F. Jauffret à ses 
enians ; in-12 , 6 vol. Lvon , 180-. 12 t. 

Prieuré (le) de Derwent, ou ZVIémoires d'une orpheline, par 
l'auteur d'Elisa , traduit de l'anglais, par Lebas ; 2 vol. ia-i ; , 

£ g- ... 5f - 

Principes de lecture et de prononciation , a l'usage des écoles pri- 
maires , ouvrage déclaré classique par le gouvernement ; in-8. 3. 
Provinciales (les), ou l'Année des dames nationales , histoiie par 



(*4) 

jour d'une femme française; 12 vol. in-iz, gravures, etc. pat 
N. E. Rétif de la Bretone. 20 f. 

Pscautier disposé pour la semaine, selon l'ordre du bréviaire ro- 
main; un vol. in-16, relié en basane. 1 f. 25 c. 

Recherches sur les espèces de prairies artificielles qu'on peut cul- 
tiver avec le plus d'avantage en France, par F. H. Gilbert, pro- 
fesseur vétérinaire ; in-12. 2 f . 

Recherches historiques et politiques sur les Etats-Unis de l'Amérique 
septentrionale où l'on traite des établissemens des treize colonies , 
de leurs rapports et de leurs dissentions avec la Grande-Bretagne , 
de leurs gouvernemens avant et après la révolution, etc. 4 vol. 
in-8. i5f. 

Révolution françaises , par Necker , nouv. édit. 4 vol. in-12 , 6 f. 

Roland furieux, trad. de l'Arioste , par Tressan , 4 vol. in-8, grand 
papier, avec une belle fig. à chaque chant. Paris, i8o3. 64 f. 

■ — Le même livre , 4 vol. in-4. grand papier. 100 f. 

•Sandfort et Merton , trad. par Berquin, 7 vol. in- 18. 5 f. 

Science des négocians et teneurs délivres, parLaporte, 1 volume 
oldong , quatrième édit. 4 f. 5o c. 

Science (la) de la législation, par G. Filangi.-ry, seconde édition , 
revue et corrigée ; 7 vol. in-S. :?4 f. 

Spectacle de la Nature , ou Entretiens sur les particularités de l'his- 
toire naturelle , qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes 
gens curieux et à leur former l'esprit; 11 vol. in-12. avec beau- 
coup (le figures. 35 f. 

Système de la Nature de Linné, traduit en fiançais par Vanders- 
tegen de Pute , d'après la treizième édition latine , mise, au jour 
par J. F. Gmelin ; Bruxelles, 17<j3; 4 vol. in-8. contenant les oi- 
seaux , les quadrupèdes , les vivipares et les cétacés. 16 f. 

Système de la Nature , ou des lois du Monde physique et moral , par 
Mirabeau; 2 vol. in-8. 8 f. 

(Système militaire de la Prusse, et principes de la tactique actuelle 
des troupes les plus perfectionnées; in-4. avec g5 cartes ou plans 
de bataille. 25 f. 

Tenue (la) des livres de commerce, à parties simples et à parties 
doubles , ouvrage utile à ceux qui veulent s'instruire de cette 
science, seuls et sans maître ; par Blondel, teneur de livres ; Lyon, 
1801 ; 2 parties in-4. 12 f. 

Traité des constructions rurales , dans lequel on apprend la manière 
de construire et de distribuer les habitations des champs, les chau- 
mières , etc. etc. ; par C. P. Lasteyrie ; in-8. — Atlas de 55 pi n— 
ches. 12 f. 

Traité des maladies des femmes enceintes et en couche , par Petit ; 
2 vol. in-8. 6 f. 

Traité d'Anatomie et de Physiologie végétales , suivi de la nomen- 
clature méthodique ou raisonn'ée des parties extérieures des plan- 
tes, et un Exposé succinct des systèmes de botanique les plus gé- 
néralement adoptés. Ouvrage servant d'introduction à l'étude de 
la botanique, par Brisseau -Mirbel ; 2 vol. in-8. fig. <n noir; 

i5 fr. et 25 lr. iig. color. 

Traité des arbitrages , par Ruelle , in-8. 4 f. 

Traité des arbitrages de la France avec les principales places de 
l'Europe; ouvrage nécessaire aux banquiers et négocians, dais 
lequel on trouve le pair ou l'égalité des changes de la France avec 
toutes les places étrangères, etc. par Ruelle j in-8. 4 £, 



(i5) 

Traité de la culture des arbres et des arbustes, leurs propriétés éco- 
nomiques, etc. par Buc'hoz; i vol. in-12. 4 f. 

Traité de la prononciation et de l'orthographe de la langue française, 
tiré des meilleurs auteurs, suivi d'une instruction sur l'écriture, 
à l'usage des écoles primaires; revu et corrigé par M. Déchaux, 
instituteur public ; grand in-12 , relié en parchemin. i fr. 5o c, 

Traité sur la manière d'empailler et de conserver les animaux ; 
in-12. 1 f. 

Traité des maladies chroniques , et des moyens les plus efficaces de 
les guérir , par Martinet ; in-8. Paris, i8o3. 6 t". 

Traité des lois politiques des Romains, du tems de la république, 
par M. de Pi loti de Tassulo ; 2 vol. in-8. g f. 

Traité de la peinture de Léonard de Vinci, commenté, éclairci dans 
le texte et les figures , par M. Gault , de Saint-Germain ; un gros 
vol. in-8. avec 44 planches en taille douce, et le portrait dé 
Léonard de Vinci. Paris, i8o3. 10 f. 

Traité de la culture des arbres fruitiers , traduit de l'anglais de 
Forsyth, par Pictet Mallet; in-8. orné de i5 planches , gros vol. 
Paris , i8o3. 7 f. 5o c. 

Triomphe de l'Evangile, ou Lettres d'un homme du monde revenu 
des erreurs et des préjugés du philosophisme moderne , où l'on 
combat d'une m nière victorieuse les sophismes de l'incrédulité , 
et où l'on établit la vérité de la Religion Catholique; traduit sur la 
septième édition espagnole. Lyon i8o5, in-8. 4 vol. de 25oo pag. 

Veillées (les) du Châieau , ou Cours de morale, à l'usage des eufans , 
par madame de Genlis ; 3 vol. in-8. i5 f. 

Veillées (les) du Pensionnat , par L. F. JaufFret , directeur du collège 
à Montbrisson , faisant suite au Théâtre des Maisons d'éducation, et 
renfermant des dialogues amusans et instructifs sur toutes sortes 
de sujets; vol. in-12 de 4oo pages. Lyon', 1808. 2 f . 5o c. 

Vie du chevalier de Faublas , par Louvet ; nouvelle édit. corrigée et 
augmentée , i3 parties , in-18 fig. 10 f. et rel. en veau, 16 !'. 

Vie des plus illustres modernes , à l'usage des enfans ; un vol. 
in-12, 2 f. 

Voyages dAntenor , en Grèce et en Asie, avec des notes sur l'E- 
gypte ; 3 vol. in-8. fig. 12 f. 

— Le même ouvrage , 5 vol. in-18. fig. 7 f. 

Voyage au Montamiata et dans le Siennois, contenant des observa- 
tions nouvelles sur la formation des volcans , l'histoire géologique , 
minéralogique et botanique de cette partie de l'Italie, par George 
Santi ; traduit en français par-BodardD. M. Lyon, i8o3 , in-8. 
1 vol. avec fig. 12 f. 

Voyage à la côte septentrionale du comté d'Antrim en Irlande et k 
l'île de Rochery, contenant l'histoire naturelle de ses productions 
volcaniques , et observations sur les antiquités et mœurs de ce 
pays, par Hamilton ; in-8. 5 f . 

Voyage à la Nouvelle Galles du Sud, etc. trad. par C. Pougens , 
in-8. 4 f. 

Voyage d'un pbilosophe, ou Observations sur les mœurs et les arts 
des peuples de l'Asie , de l'Afrique et de l'Amérique , par Poivre ; 
in-12. 2 i\ 

Voyage sentimental en France, par Sterne, suivi des lettres d'Yorick 
à Elisa ; 2 vol. fig. 1 f. 20 c. 

Vuyage historique littéraire et pittoresque dans les îles et possessions 



(i6) 

< vénitiennes du Levant ; par André Grasset Saint-Sauveur , jeune ■ 
5 vol. in-8. Atlas. 18 f. 

Voyage dans l'intérieur de la Chine et en Tartarie, par lord Ma- 
cavtney ; 4 vol. et Atlas. 00 f. 

Voyage de "Néarque , des Bouches de l'Indus jusqu'à l'Euphrate, ou 
Journal de la ilotte d'Alexandre , etc. , traduit de l'anglais par 
Billecocq ; 3 vol. in-8. ib f. 

Voyage en Norwège, en Danemark et en Russie, traduit de l'an- 
glais par Richer-Serisy ; 2 vol. in-8. 12 f. 

Voyage autour du Monde, par le chev. Pigafeta; in-8. cartes et 
figures. 7 f. 

Voyage dans l'Inde, au travers du grand Désert, par Aleb , Àn- 
tioche et Bassora; exécuté par le major Taylor ; ouvrage où l'on 
trouve des observations curieuses sur l'histoire , les mœurs et le 
commerce des Mainotes , des Turcs et des Arabes du Désert, etc. 
Par L. de Grandpré ; 2 vol. in-8. 12 f. 

Voyage dans l'intérieur des Etats-Unis, par Bayard; in-8. 4 f. 

Voyage à la côte d'Afrique, à Maroc, au Sénégal, à Goré , à 
Galam , etc.; par Saulnier; in-8. 5 f. 

."Werther, par W. Goethe, trad. de l'allem. sur la nouvelle édition , 
avec le texte allemand à côtét, en faveur de ceux qui désirent ap- 
prendre agréablement et facilement les deux langues. Paris, 1800 ; 
2 vol. in-8. 10 f. 

— Le même livre , édition interlinéaire. 5 f. 



UNIVEHSITY OF ILLINOIS-URBANA 



3 0112 001642195 



M. | 



- 



"*■■■