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OF ILLINOIS
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NATURAL
HISTORY
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Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from
University of Illinois Urbana-Champaign
http://www.archive.org/details/voyagesdunnatura01desc
VOYAGES
D'UN
i
NATURALISTE.
t •
■Jam. y
Froiv ti spice . Voyez T. m. faàe 163 .
banes et Temple des Plrvlanis.
VOYAGES
D'UN
NATURALISTE,
ET SES OBSERVATIONS
Faites sur les trois règnes de la Nature , dans
plusieurs ports de ther français , en Espagne, au
continent de l'Amérique septentrionale, à Saint-
Yago de Cuba, et à St.-Domingue, où l'Auteur
devenu le prisonnier de 4o,ooo Noirs révoltés,
et par suite mis en liberté par une colonne de
l'armée française , donne des détails circonstanciés
sur l'expédition du général Leclerc ;
Dédiés à S. Ex. Ms r . le Comte de Lacépède ,
Grand Chancelier de la Légion d'Honneur , membre du Sénat,
de l'Institut, etc.
Par M. E. DESCOURTILZ,
Es - Médecin Naturaliste du Gouvernement, et Fondateur
du Lycée Colonial à St.-Domingue.
% . ; Multa latent in majestate Naturœ !
Pline, Hist. nat. Praem.
TOME PREMIER.
PARIS.
DUFART, père, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
180g.
Deux exemplaires de cet Ouvrage ont été
déposés à la Bibliothèque impériale , afin d'en
mettre la propriété sous la protection des lois ,
et chaque exemplaire sera signé de l'Auteur.
7 /<£■. f 7
- V
A. S, Ex. Ms r . LE COMTE
DE LACÉPÈDE,
Grand Chancelier de la Légion d'Honneur ,
Membre du Sénat, de l'Institut, etc.
Monseigneur,
Comme dest aux grands Génies qiûil
appartient de protéger les talens naissons ,
de sourire à leur essor . et de les encou-
rager par T indulgence , fai reçu avec
enthousiasme les éloges dont vous avez
daigné honorer nies essais.
La faveur de votre protection , Mon-
seigneur, m'enhardit à présenter à Votre
Excellence , un Ouvrage dont la
Dédicace exprime bien foiblement le voeu
de mon coeur.
En rendant un juste hommage à votre
\ science profonde , Monseigneur, ne suis-je
point Vécho de V immortel Buffbn? .
et votre nom célèbre n'est - il pas déjà
couronné dans les fastes de l'Histoire
naturelle ?
Quoique P^otre Excellence se plaise
à ignorer son vrai mérite , quoiqu'elle
cherche à se soustraire aux éloges qui
lui sont dus , peut- elle faire taire la voix
de la Renommée? jLinsi Von voit dans
nos bosquets V humble violette se cacher
sous le feuillage , mais son coloris et son
parfum la décèlent toujours à notre vue
et à notre odorat.
C'est donc de ma gloire que je m'oc-
cupe, Monseigneur ■_, en suppliant T^otre
Excellence d'agréer la Dédicace de
cet Ouvrage, comme un témoignage des
bontés dont elle n'a cessé de m'honorer.
Je suis avec le plus profond respect,
MONSEIGNEUR,
De T^otre Excellence
m
Le très-humble et très-obéissant
serviteur y
DESCOURTILZ.
PREFACE.
J
e devois publier séparément, après
les avoir soumis à l'approbation de
l'Institut, plusieurs Ouvrages que j'ai
depuis réunis au Journal de mes voyages ,
et que j'ai l'honneur de faire paroître
sous le titre spécial des P^oyages cViui
Naturaliste , etc. La relation de ces
Voj^ages , qui comprend six volumes
ornés de planches de sujets nouveaux,
est ainsi classée :
Dans le premier volume , j'expose à
M. Desdunes-Lachicotte f mon hôte à
Saint-Domingue, mes observations faites
en Normandie , sur la nature du sol ,
les productions des pays que j'y ai par-
courus , les mœurs et l'industrie des
liabitans. J'y trace la description pitto-
resque du Havre de Grâce , et de ses
environs; je rends compte du résultat
de mes courses d'Histoire naturelle , de
mes remarques sur les productions ma-
rines des ports de mer du Havre et de
Honfleur, de mon retour à Paris; de
yiij PREFACE.
mon séjour dans le Gatinais , où j'ai eu
occasion d'observer et d'écrire la vie
privée d'une fouine devenue domes-
tique , et de faire un Traité circons-
tancié sur la culture du Safran ; mon
départ de Paris pour Bordeaux ; mes
observations de la route ; la description
de Bordeaux; des remarques sur l'His-
toire naturelle faites en haute mer ; la
relation de ma traversée ; notre débar-
quement à Charles-Town ; un essai sur
les mœurs et usages des habitans de
ce pays ; mon départ et mon arrivée à
Saint -Yago de Cuba ; des relations
pittoresques et historiques de ces di-
verses contrées ; mon embarquement
à Saint -Yago pour l'île de Saint-
Domingue , et mon arrivée en cette
Colonie.
Dans le second volume, je termine le
récit de mon premier voyage; et après
avoir fait part à mon hôte de mon juste
enthousiasme à la vue des sites enchan-
teurs de la Colonie que j'y ai déjà ob-
servés jusqu'au moment de mon arrivée
à la Hatte , je l'engage à me donner
PREFACE. i x
des renseignemens sur le pays. Précis
historique de mon hôte sur Saint-Do-
mingue , depuis sa découverte par Chris-
tophe Colomb jusqu'à nos jours. Paral-
lèle de l'homme primitif, et du colon
ambitieux. Essai sur les mœurs des
hommes et dames créoles ; sur celles des
mulâtres et mulâtresses ; idées générales
sur les nègres et négresses.
Je reprend mes observations sur les
trois règnes de la Nature. Description
de la hatte de M. Dcsduncs-Lachicotte ,
et du lagon Peinier, appelé le cirque
des bambous ; pronostics des orages ;
découverte d'une masure qui servit de
ïefuge, pendant les crises politiques, à
un amant malheureux. Observations sur
les oiseaux erratiques de cette Colonie ;
ma conférence avec Toussaint-Louver-
ture. Analyse des fruits du pays. Voyage
pittoresque au cap Français. Statistique
des Gondives , Plaisance, etc. Phéno-
nomènes observés pendant la route.
Remarques botaniques et minéralogi-
ques. Essai sur les chasses du pays.
Traité des pêches auxquelles se livrent
x PREFACE.
les nègres, soit pour leur usage, soit
par objet de spéculation. Notes sur les
haras de Saint-Domingue, sur les ca-
brits, et sur une espèce de porc appelé
à Saint-Domingue, tonquin* Remarques
sur les orages , les tremblemens de terre
et les ouragans. Notices sur les deux
saisons régnantes , et sur les débor-
demens utiles et onéreux. Procès des in-
sectes et autres animaux nuisibles. Enfin,
après avoir décrit beaucoup d'autres
incommodités du pays, je remets à en
développer les avantages dans îe volume
suivant.
Le troisième volume comprend les
ressources qu'offre naturellement cette
Colonie pour l'existence ; culture des
vivres indigènes , et des denrées colo-
niales considérées sous le rapport com-
mercial ; l'indication des manufactures
qu'on pourroit y établir lors du réta-
blissement de l'île 5 l'énumération des
bois propres aux constructions , ceux
de teinture, et autres objets de com-
merce, tels que tortues , gingembre, etc. ;
voyages aux monts Cibao, et observa-
PRÉFAC E. x}
iïons sur l'exploitation possible de ces
mines intarissables, depuis long-tems
en repos par l'insouciance des Espa-
gnols ; récolte des sables métallifères
par les orpailleurs ; vie paisible des
Espagnols colons ; réduction volontaire
de leurs propriétés : remarques sur les
salines naturelles du pays; sur les grottes
minéralogiques ; les soufrières ; les sta-
lagmites et stalactites; albâtres; spaths,
pesanf , vitreux et fluor ; récit de courses
d'histoire naturelle. Observations sur les
eaux minérales , et les sources puantes
des environs du Port-au-Prince. Ce
troisième volume est terminé par des
anecdotes relatives aux mœurs et usages
du pays.
Le quatrième volume contient la des-
cription anatomique très -détaillée du
caïman de Saint - Domingue , appuyée
de trente-cinq planches. Les cinq pre-
miers chapitres comprennent sa phy-
siologie raisonnée, son ostéologie com-
parée , sa myologie , sa splancnologie :
le sixième chapitre traite de l'examen
des organes de la générati
les Lamark , les Desfontaines, les Hauys , les
Bernard de Jussieu, les Geoffroy, les Faujas
de Saint -Fond , etc. n'ont rien négligé pour
remplir les vues du fondateur de ce monument
élevé à la gloire du Dieu de l'Univers.
Combien l'homme qui pénètre sous cette
voûte imposante, doit être ému d'admiration
et de reconnoissance ! Et que ces témoins de la
Grandeur suprême doivent puissamment com-
battre dans l'impie les sourdes impulsions de
l'incertitude ou de l'athéisme !
Croit-on , après celte contemplation , voir la
fin des merveilles de la Nature? Si l'on quitte
cet édifice, c'est pour pénétrer sous un dôme
pins élevé, plus vaste , plus imposant, dont l'œil
ne peut embrasser ou pénétrer l'immensité ,
dont les justes dimensions sont inconnues, et
qui donne vie à tout ce qui végète , à tout ce qui
respire ; c'est pour cela encore que, plein d'une
noble émotion , on aime à aller respirer sous le
cèdre antique et sous les autres arbres élégans
PRELIMINAIRE. xiij
et curieux , pour s'y livrer à des réflexions tou-
jours pures, et douces à perpétuer. En effet
cette extase, qui agrandit l'ame et qui l'élève
au dessus des passions humaines, est une muette
adoration, un culte en quelque sorte que l'on
rend à la Divinité; car l'esprit la retrouve sans
cesse dans la multitude prodigieuse de ses
oeuvres.
L'étude de la Nature est immense (i) inépui-
sable et toujours nouvelle. Ses détails variés, la
magie de ses attraits appellent même l'attention et-
l'intérêt de ces hommes oiseux que la fortune ac-
cable ; mais malheur à eux , s'ils sont insensibles
aux charmes de l'harmonie des prés ou des bois,
des ruisseaux ou des vallons! Malheur! le
plus beau des sentimens est éteint en eux; et
(i) La Nature offre tous les jours à l'observateur
de nouvelles merveilles, et son étude depuis tant de
siècles n'est encore qu'une ébauche imparfaite. Pour
établir une échelle de démarcation entre le gramen
et l'arbre de nos forêts, dans l'ornithologie entre
l'aigle altier et l'agile roitelet, dans les quadrupèdes
entre le lion ou l'éléphant et la musaraigne, il a fallu,
pour éviter la confusion , composer des nomen-
clatures. « Les divisions en genres et espèces, dit
Sonnini , sont autant de jalons plantés de distance
en distance qui procurent à notre esprit du soulage-
ment, à notre imagination des auxiliaires, et à notre
mémoire du soutien ».
xîv DISCOURS
matériellement organisés, ils portent par-tout
un ennui qu'ils font partager aux autres. Que
penser d'une ame qui n'est point émue par la
surprise des premières feuilles du printems ,
qu'une nuit douce, aidée d'une rosée bienfai-
sante, a fait éclorre déjà parées des diamans
humides de la Nature? Si les premiers accens de
Philomèle ou de sa voisine constante, la fauvette
babillarde , de cette rivale audacieuse, sile chant
soutenu de l'alouette au milieu des airs , si celui
plus aigu de la grive ou du merle au milieu des
bocages de son parc , si celui égayant du cou-
cou sans cesse, en mouvement, ou l'agréable
gazouillement de l'hirondelle , et même le simple
patois du moineau franc, courtisant avec ardeur
la femelle qu'il convoite , n'intéressent point
l'opulent, que lui servent les douceurs de la vie
champêtre? 11 n'est point digne d'habiter au
milieu de la simple INature, et d'en savourer
à son réveil les exhalaisons embaumées , dérobées
à mille fleurs des prairies ou des bois par un
zéphyr badin.
On me reprochera peut-être une partialité
que je suis loin de nier, on s'élèvera contre
mon enthousiasme pour une étude qui fait et
mon bonheur et ma consolation depuis les revers
dont la fortune m'a accablé; mais que l'homme
malheureux se consulte lui-même, et il ap-
PRELIMINAIRE. x v
prendra , comme moi , à s'abîmer sans réserve
dans le sein d'un Dieu qui n'a jamais repoussé
sa créature chérie : ainsi le voyageur, fatigué
par un chemin âpre et raboteux, aime à se
reposer au pied d'une fontaine ombragée, où il
doit trouver la fraîcheur , et oublier , en buvant
à cette source pure , le feu brûlant qui le
dévoroit.
En projetant d'écrire le résultat de mes ob-
servations faites dans des pays déjà connus, il y
eût eu de la présomption à prétendre ne donner
que des choses nouvelles ; mais en considérant
la multitude innombrable des productions de
la Nature, les diverses modifications sous les-
quelles on peut peindre le même objet , j'ai
repris courage en réfléchissant qu'un peintre
peut obtenir d'une seule tête, d'après la position
du modèle , plusieurs dessins produits par la
•variété de ses contours, et du point d'où le
buste est envisagé.
D'ailleurs l'étude de la Nature a toujours eu
pour moi tantd'attraits, que j'ai compté, en raison
de cet amour, obtenir de cette bonne mère des
faveurs qu'elle n'accorde souvent pas toujours
à ceux qui osent consulter sa fécondité avec
indifférence, ou ceux dont le seul esprit est,
par des innovations cabalistiques, de rapporter
à eux-mêmes la découverte des merveilles qui.
xnj DISCOURS
parce qu'elles n'éclatent point aux yeux des
profanes , n'en existent pas moins dans le
réservoir commun de la Nature, où d'un pas
plus hardi ils ont osé les surprendre. C'est en
vain que ces êtres présomptueux veulent cacher
l'existence d'une retraite où tout contemplateur
peut pénétrer ; d'un livre où tout aspirant peut
lire s'il est mu par des vues sages et par des prin-
cipes philosophiques. On peut dire avec Buffon :
<( Que l'amour de l'élude de la Nature suppose,
» dans l'esprit , deux qualités qui paroissent
» opposées ; les grandes vues d'un génie ardent
)> qui embrasse tout d'un coupd'œil, et les
)> petites attentions d'un instinct laborieux qui
)) ne s'attache qu'à un seul point ». J'ai éprouvé
d'une manière distincte ces deux mouvemens à
la vue de pays inconnus où toutes les produc-
tions de la INature devenoient nouvelles pour
moi, et où tous les individus qui l'embellissent
\enoient éblouir mes yeux étonnés, pour me
jeter bientôt dans une extase, où mes facultés
devenoient impuissantes. Mais bientôt saisi de ce
noble désir de rendre hommage à l'Auteur de
ces merveilles , mon intention étoit écoutée , et
mon esprit étoit de nouveau susceptible d'em-
brasser ces inléressans détails. Telle est la pas-
sion dominante qui m'a toujours entraîné vers
cette élude chérie, •
Naturellement
PRÉLIMINAIRE. xvij
'Naturellement enclin aux observations de ce
genre , il me restoit, après l'examen rigoureux
de diverses collections d'Histoire naturelle , à
établir des objets de comparaison entre la Nature
vivante et la Nature morte , à laquelle un art
imposteur veut en vain conserver les grâces et la
fraîcheur. Ces préparations, d'ailleurs fort utiles
et fort intéressantes , ne peuvent supporter le
parallèle, et elles-sont, malgré les ressources de
l'art , si éloignées de la perfection et de la vie,
que je dirai avec Bernardin-de-Saint-Pierre :
<( Nos livres sur l'Histoire naturelle n'en sont que
)> le roman , et nos cabinets que le tombeau ».
Les voyages devinrent donc l'unique objet
de mes désirs. Ils m'offroient l'occasion d'ob-
server en grand,' et d'admirer la magnificence
de la Nature dans l'immense variété des tempé-
ratures des climats, et de leurs productions
spéciales. Les voyages, en réunissant l'utile à
l'agréable , épurent nos mœurs et nous ins-
truisent; ils nous apprennent à pouvoir apprécier
nos connoissances , et ils parviennent souvent
à persuader l'observateur de l'imperfection de
ses recherches, et qu'il est non point inven-
teur, mais seulement l'ouvrier adroit du grand
Arcbitecte de l'Univers.
Tout le monde lit avec plaisir les voyages.
Ils concourent à l'instruction de la jeunesse 5
Tome I. , 2
xvUj DISCOURS
létude n'en est point applicante, c'est un défas-
sèment en quelque sorte après des occupations
plus sérieuses j et heureux qui s'instruit en
s'amusant ! car, en laissant au courageux voya-
geur le soin de tracer des routes nouvelles,
on profite sans peine et sans fatigue de ses
heureuses découvertes , et c'est alors cueillir des
roses sans épines.
On apprend toujours avec un nouvel intérêt à
connoîlre les lois , les mœurs , les coutumes des
peuples étrangers po.ur établir des comparaisons,
réfuter des systèmes , mettre à profit des leçons
souvent utiles. On acquiert dans ces lectures , des
connoissances topographiques qui conduisent
insensiblement à la science utile et agréable de
la Géographie universelle. «Moi, dit Sonnini,
)) (Courrier de l'Europe, no. 3i2. 1808.) qui
)> bientôt serai le doyen des vovageurs de
5) France , et peut-être de l'Europe, moi qui ai
» passé quinze* années de ma vie à visiter les
)) quatre parties de la Terre , j'avoue que je ne
)) connois point de lecture qui m'instruise et me
)) plaise autant que celle des voyages; j'aime à
» trouver dans les relations des autres ce que je
» n'ai pu observer ou apprendre moi-même , et
)> dans leurs entreprises , ce qu'il ne m'est plus
D permis d'exécuter (1) ».
(1) Ce savant profond est sur le point d'ajouter aux
PRELIMINAIRE. xix
Les arts et la science doivent trop à cet obser-
vateur zélé pour que ses sectateurs n'adoptent
point un système à la' propagation duquel on,
se l^vre volontiers. Nous repéterons également
d'après lui : a Qu'on aime à suivre le voyageur
» dans ses courses lointaines , à devenir son
» compagnon par la pensée , à s'associer à ses
)) dangers; on s'intéresse vivement à son sort,
» on partage ses peines , ses fatigues , ses plaisirs ,
» et l'on s'enorgueillit de ses succès. Les relations
)> des voyageiws offrent ,en général beaucoup
» de variété ; les événemens y sont mêlés aux
» observations, et les accidens , les aventures
)) viennent tour à tour affliger l'ame sensible, ou
)) égayer la narration par des récits qui n'ont
)) rien d'imaginaire; on y rencontre tout l'attrait
)) qu'inspire le roman , joint à la vérité de
» l'histoire ».
On voit d'après cette profession de foi , combien
il me tardoit de mettre en pratique la théorie
que j'avois acquise. Il falloit voir beaucoup ,
et revoir souvent pour ne point m'égarer dans
les conjectures, pour éviter le labyrinthe de la
diflférens Voyages dont il a enrichi les bibliothèques,
un nouvel ouvrage en ce genre qui sera du plus grand
intérêt, et formera le pendant du Voyage du jeuoe
Anacharsis dans l'ancienne Grèce.
2 *
xx DISCOURS
science. Aussi l'espoir d'acquérir faisoit des
plaisirs de mes peines; et comme le mystère
excite naturellement la curiosité, mon travail
augruentoit d'assiduité en raison des difficultés
que j'éprouvois dans mes recherches , et des
doutes qui s'élevoient pour mes nomenclatures.
En cueillant une fleur, par exemple, je la croyois
classée par la seule inspection de ses formes, de
sa corolle ou de son calice, lorsque l'examen
des étamines et du pistil la reportoit dans une
autre classe. Nouvelle gloire à acquérir, mais
qu'une cruelle incertitude rendoit souvent dou-
teuse. OLinnœns! combien souvent tu me fus
utile! et qu'il est juste de transmettre ton nom à
la postérité! C'est une foible dette qu'acquitte
envers toi un des amateurs de l'Histoire na-
turelle.
Combien de fois, en consultant tes immortels
écrits, j'ai abrégé mon travail; et de quelle utilité
tes leçons ont été pour l'ordre de mes décou-
vertes, autant que pour soulager ma mémoire ! La
merveilleuse concordance de ta méthode réunit
des objets qui paroissent étrangers entr'eux ,
et pourtant en qui une attention soutenue finit
par découvrir des rapports incontestables. La
ÏN attire moins restreinte que notre imagination,
arrive au même but par des chemins differens,
dont la recherche désole et trouble notre inteî-
PRÉLIMINAIRE. x*j
ligence ; mais, loin de nous trouver humiliés^le
ce défaut de pénétration , que cette incapacité
soit pour nous le motif louable, d'un hommage
respectueux envers l'Etre des êtres, moteur de
ces merveilles , et pour qui les problèmes n'exis-
tent pas. Multa latent in majestate Naturœ !
« Que de merveilles nous sont cachées dans la
)) Nature))! Mais revenons au motif qui m'a fait
rassembler les observations faites pendant le
cours de mes voyages.
Je devois publier séparément, après les avoir
soumis à l'approbation de l'Institut , plusieurs
ouvrages que j'ai depuis réunis au journal de
mes voyages, et que j'offre au public sous le
titre des Voyages d'un Naturaliste _, et
ses Observations faites sur les trois règnes
de la Nature _, etc. (i). La relation de ces
Yoyages qui comprend trois gros volumes, au
ïieu de six petits, ainsi que l'annonça le premier
(i) Quelqu'un peu versé dans l'étude de l'Histoire
naturelle, et ne considérant que Iç mot, me reprochoit
ce titre en prétendant qu'on ne devoit point désigner
les trois règnes de la Nature ; cette objection est d'autant
plus mal fondée que* tous les jours un naturaliste écrit
ses voyages, mais qu'il parle sans ordre de matières,
et souvent ne classe point ses observations, ou qu'elles
n'embrassent point les trois règnes de là Nature,
xxij DISCOURS
Prospectus , est ornée de planches , de sujets
nouveaux ,.et elle est ainsi classée :
J'expose à M. Desdunes - Lachicotle , mon
hôte à Saint-Domingue , mes observations faites
en Normandie sur la nature du sol , sur les pro-
ductions des pays que j'y ai parcourus , sur
les mœurs et l'industrie des habitans; et pour ne
point fatiguer le lecteur par un récit monotone
et des relations stériles, je le conduis au Havre ,
au milieu des campagnes pittoresques qui bor-
dent la grande route , et dont je lui donne la
description la plus exacte.
Comme un auteur ne doit point écrire seulement
pour les savans , j'ai cru devoir choisir mon lec-
teur parmi les personnes qui n'ont jamais voyagé ,
afin de lui rendre ma narration utile et agréable.
C'est pourquoi il m'accompagne par-tout, dans
mes courses au milieu des campagnes; je lui
fais admirer les beautés delaINature, je le ramène
sur le rivage delà mer, où, saisi d'un étonne-
ment respectueux , il admire et se lait.
Plusieurs pensées s'élèvent en son ame, à la
•vue d'un horizon Jiumide qui lui paroît sans fin;
il frémit pqur le matelot assez hardi pour se con-
fier aux flots qui l'épouvantent par leurs brisans ,
et qui lui paroissent redoutables ; il admire le
génie de l'homme dans la construction de ces
demeures flottantes ; et l'étonnante découvert©
PRELIMINAIRE. xxiij
au moyen de laquelle on est parvenu.à les di-
rigera volonté , pour arriver d'un pôle à l'autre ,
en traversant des écueils sans nombre et une
route uniforme, et qui ne laisse apercevoir les
traces d'aucun voyageur.
En parcourant les rochers du rivage , je rends
mon compagnon témoin de la libéralité du Créa-
teur envers ses créatures. A deux époques de la
journée , le pauvre se transporte en ces lieux ,
enrichi par des présens que le Ciel lui envoie; il
ramasse en abonç^mce au poisson, des crusta-
cées que les flois ont rejetés pour lui de leur
sein; il en nourrit sa famille, sesenfans, et sou-
vent même, au moyen d'une mesure qu'une
main prodigue a comblée, il peut en vendre une
partie qui lui devient superflue par l'espoir
d'une nouvelle marée. Je fais part de quelques
observations relatives aux pêches de la rade , et
aux ruses qu'emploient les cruslacées , pour se
soustraire aux pièges de leurs persécuteurs.
J'ai occasion , au retour de ces promenades
instructives , d'examiner plus à loisir les objets
dont je donne la description. Je me suis parti-*
culièrement attaché à la rendre aimable, afin de
captiver mon lecteur, « On regrettera toujours ,
» dit M. Salgues , de quitter d'agréables rela-
)> tions qui nous enchantent , pour chercher che:/,
» les secs et arides nomenclateurs , cette partie
sxiv DISCOURS
» technique , qui est à la science ce que la
» Grammaire est à l'éloquence et à la poésie, ce
)> que le squelette est à l'homme animé. Si vous
» voulez m'instruire , il faut mêler quelques
» charmes à vos leçons ».
Je me suis donc fait un devoir de me confor-
mer à d'aussi sages principes ; heureux , si j'ai
suivi cette roule agréable que tout le monde
aime à parcourir!
Afin de détruire la monotonie de mon récit y
et de diversifier les objets que je traite , je
donne quelques détails sur la position du
Havre , que les Anglais bombardèrent plusieurs
fois pendant mon séjour.
J'offre également les fruits de mes promenades
d'observations aux environs du Havre, de Ron-
fleur , et je donne avec le plus grand soin la
description exacte des sites enchanteurs com-
muns dans ce beau climat, tels que la côte des
Ormeaux , celle d'Egouville , et la côte de Grâce.
J'ai aussi occasion de citer quelques anec-
dotes particulières, propres à piquer la curiosité;
)e décris plusieurs collections d'Histoire natu-
relle; je promène mon lecteur dans les agréables
vergers de M. Poulet, négociant. De là , je le
conduis à Honfletir pour y "étudier avec moi les
moeurs et coutumes du pays, y admirer les
curieux effets de la marée montante , v prendre
PR'ELÏMl^AIRE. xxv
part sur le gazon à un divertissement cham-
pêtre , et y jouir d'un tableau attendrissant d'un
bon père fêté par ses enfans.
Mais comme les effets naissent des contrastes ,
mon journal me rappelle le funeste équinoxe du
mois de septembre de celle année. Ce fidèle dé-
positaire me fournit les détails affreux de ravages
inouis qui désolèrent, à cette époque calami-
leuse , le Havre et ses environs. Et comme le
calme succède toujours aux tempêtes, je raconte
les joutes qui se font sur l'eau en certains jours
de fête, je décris celle des canots armés, de vi-
goureux rameurs, celle du fameux mât de
Cocagne. Enfin, après la description de quelques
poissons de la rade, ne pouvant trouver pas-
sage sur un bâtiment, je renonce pour le mo-
ment au projet de m'embarquer, et je retourne
en Câlinais , où je trouve à observer chez mon
père le caractère aimable et intéressant d'une
fouine devenue familière.
Je m'y livre alternativement à un travail plus
utile , sur la culture du safran de cette province ;
et quoique celte plante bulbeuse ait été décrite
avec détails par l'illustre Duhamel , je trouve à
ajouter à son mémoire- mes observations, cl
surtout des dessins fidèles qui manquoient à
l'histoire de cette plante si précieuse au com-
merce ? lesquelles planches servent mieux
xxvj DISCOURS
l'intelligence , que les meilleures et les plus
exactes descriptions que l'on peut 'faire à ce
siijet.
Après quelques idées générales , je considère
le safran depuis l'époque de son importation
dans le Gàlmais , et j'en donne la description ;
j'établis la différence qui existe entre cette plante
utile et le colchique , avec lequel les fraudeurs
savent le sophistiquer; j'indique sa culture, *et
le terrain qui lui est propre ; les caractères aux-
quels on doit reconnoître les bons oignons, la'
différence de leur robe, et la température qui
leur convient.
Je fais connoître la manière de préparer la
terre qu'on lui destine , et l'époque à laquelle se
font les labours; je désigne le tems qui est le
plus propice au plantage , et les moyens à em-
ployer pour préparer les oignons, et les disposer
à une prompte végétation.
Je décris le développement de ces oignons, et
leur floraison; je dénonce les animaux qui les
ravagent , et dont la dent meurtrière détruit en
un moment les espérances du diligent culti-
vateur.
Je passe ensuite aux travaux de la seconde et
de la troisième années , qui comprennent l'arra-
chis des oignons, et l'usage qu'on en fait. Arrive
PRELIMINAIRE. xxvij
le moment de la récolte de celte fleur autant
intéressan.te pour les sens , que sous le rapport
du produit qu'on en retire. Je décris avec soin sa
cueillette, son épluchage , sa dessication , et le
produit annuel qu'on obtient de celui auquel on
reconnoît les qualités exigées.
Je rends compte des maladies auxquelles
l'oignon est en but , telles que le fausset _, le
tacon et la mort.
Je développe les propriétés du safran comme
béchique, bistériqueet emrnénagogues,diapho-
rétique, cordial, alexitère, cépbalique et ophtal-
mique; comme stomachique, hépatique, car-
minatif et détersif; enfin comme résolutif,
anodin et assoupissant.
Je le considère enfin sous le rapport des arts ,
et j'évalue les frais de culture d'un arpent de
terre à safran, Ce mémoire est terminé par des
notes additionnelles sur sa culture, et des détails
historiques.
Je me rends ensuite à Paris d'où je fais route
pour Bordeaux , en exposant mes observations
faites pendant la route. Arrivé à Bordeaux,
j'étudie les mœurs et coutumes des habitans de
cette ville ; puis embarqué à bord du vaisseau
anglo-américain l'Adrastus , j'y écris mes re-
marques sur les usages bizarres et peu sensuels
xxviij DISCOURS
des naturels de la INouvelle-Angleterre (i). Après
avoir reconnu le Platâ-de-Blaie , et attendu
Jong-tems le capitaine et les passagers pour
mettre à la voile, on appareille pour' la tour de
Cordouan.
Pour mettre mon néophyte au fait de la navi-
gation , je l'instruis des principaux mouvemens
du bord; c'est pourquoi je ne passe point sous
le silence un fort coup de vent que nous es-
suyâmes au débouquement, afin d'avoir occasion
de lui citer les diverses manœuvres qui se font
pour soustraire un vaisseau aux dangers dont il
est menacé par la tempête ; ie lui raconte divers
faits extraordinaires, douteux quelquefois pour
(i) J'ai reçu avec reconnoissance les avis d'un cen-
seur distingué qui me reprocha de parler souvent de
moi et de nos repas du bord , mais je crois devoir
lui observer ici que je suis le voyageur, et qu'en ma
qualité d'observateur, je dois un compte fidèle de ce
que j'ai vu , éprouvé, senti. Car quel héros pouvois-je
mettre eu jou, si^e n'est moi?..! ne suis-je point le
narrateur? Quant aux repas du bord, ils sont sur un
bâtiment américain , si différons de ceux qu'on prend
à terre, que le lecteur ne peut me faire connoître
des usages nouveaux pour lui 5 et que la principale
occupation dans les traversées est , dans l'oisiveté qu'on
éprouve, de se quereller sans raison, ou de songer
même a table , au repas qui doit suivre. J'en appelie
à cet égard aux personnes qui se sont embarquées.
PRELIMINAIRE. xx ix
ceux qui n ont pas voyage, mais dont on ren-
contre de fréquens exemples.
Ne me contentant point de restreindre mon
journal à des observations météorologiques , je
donne à connoître le genre de vie qu'on mène
sur un vaisseau dans un voyage de long cours ,
les plaisirs qu'on sait s'y créer, les amusemens
que chacun imagine pour éloigner l'ennui , suile
inévitable de la monotonie.
En parcourant le vaisseau pour visiter les
lignes qu'on laisse cl la traîne, j'aperçois de
gros poissons , et aussitôt d'appeler mon néo-
phyte pour les lui faire examiner , et lui faire
part de mes réflexions à leur égard ; tout en
l'entretenant sur ce point, le vent souffle, et la
mer moutonne sous le poids et les bonds d'une
troupe de souffleurs que j'aperçois à l'horizon.
Une autre fois , c'est une bande nombreuse et
fugitive d'adroits poissons volans qui quittent
leur élément pour tromper la dorade dans sa
poursuite acharnée.
Une dispute s'élève , et je me vois forcé d'en
parler , et d'entrer dans d'autres détails qui ne
paroissent superflus qu'à ceux qui les con-
noissent, mais qui font partie de l'histoire d'une
traversée. Ces anecdotes souvent piquantes ne
délassent -elles pas quelquefois le lecteur, trop
souvent ennuyé d'un journal où il n'est question
sxx DISCOURS
que de beau tems , pluie et vent, brume
épaisse y et d'antres observations monotones et
minutieuses , qu'on ne doit point regarder
comme capables de captiver un lecteur?
Je raconte le baptême du Tropique , dont
mon néophyte surtout attendoit le récit avec
l'impatience de quelqu'un qui cherche à s'ins-
truire j il prend également intérêt à la punition
exercée contre les matelots indisciplinés ; il
me questionne sur les trombes de mer, et j'a-
chève de l'entretenir sur ce point en découvrant
terre , et apercevant à l'horizon le phare de
Charles-Town.
Je fais débarquer avec moi mon néophyte , et
je le promène dans les rues de la ville pour eii
connoîtreies usages, et étudier les mœurs de ses
habitans; il a entendu parler des quakers et des
méthodistes: je lui établis la différence qui existe
entre ces sectes ; et lorsqu'il s'est bien pénétré de
ces notions instructives ,• je le vois encore re-
venir , et semblant désirer une autre étude.
Je l'examine, et je lis dans ses yeux son désir
d'aller contempler la ]Nature au milieu des cam-
pagnes, pour établir des comparaisons, y
donner* la chasse aux oiseaux qu'il veut con-
noître , aux papillons qu'il désire conserver,
faire la recherche des plantes dont je dois grossir
son herbier; mais, tout en augmentant son butin,
PRÉLIMINAIRE. xxxj
je lui trace avec fidélité les tableaux des sites les
plus pittoresques , le genre de ces campagnes
primitives , et les endroits destinés à la course ,
amusement favori des Anglo-Américains.
Au retour, je lui fais connoître un sauvage
du Canada, qui , ' comptant sur les droits de
l'hospitalité, est entré familièrement dans une
maison où je me trouvois, pour apaiser la soif
qu'une chaleur excessive a fait naître en lui.
J'entretiens aussi ce lecteur des autres pro-
ductions du pays, utiles aux arts, et favorables
au commerce , telles que V arbre à cire > V érable
à sucre , etc. ; et tout en lui rappelant plusieurs
anecdotes sur les mœurs des bons habitans de
ces . P a 5 s fortunés, je lui parle d'un sauvage de
la Caroline, artiste sans art, mais qui, par une
rare faveur de la Nature, a composé et peint à
l'huile un tableau dans lequel il s'est repré-
senté au milieu de ses campagnes.
Désirant de l'instruire , et profitant de sa
bonne volonté , je conduis mon néophyte dans
des endroits qu'il n'a point encore visité. Une
excursion ornithologique devient d'abord le but
de notre promenade ; mais après avoir fait
une ample collection d'oiseaux nouveaux pour
lui, je trouve et saisis l'occasion de lui faire
examiner un boiciningua qu'un particulier de
Charles-Town conserve depuis long-tems, sans
lui donner à manger.
xxnIJ DISCOURS
Loin d'avoir épuisé l'étude des productions
naturelles du pays, le besoin de voyager sous
d'autres climats nous fait embarquer sur une
goélette anglo-américaine, dont le capitaine est
digne , par la pureté de ses mœurs et la loyauté
de ses actions, de vivre au tems du monde
primitif.
JNous faisons voile vers l'île de Cubes ; et
notre bon capitaine, après nous avoir prodigué
pendant la traversée tout ce qui pouvoit nous la
rendre agréable, poussa la générosité jusqu'à
jîous choisir secrètement à terre des logemens
plus commodes que les cabanes étroites que nous
avions à son bord.
Je donne la description des côtes arides.de
l'entrée de Cuba, et mon néophyte, d'abord
attristé par ces tableaux peu aimables, sourit
à celle de l'intérieur de la baie de Saint- Yago,
qui offre le paysage le plus riche. et le plus
pittoresque.
Un pilote espagnol étant venu à notre ren-
contre , nous fournit l'occasion d'étudier ses
manières, et de le questionner sur les mœurs
et usages des habitans de cette île. Après nous
avoir fait mouiller en lieu de sûreté , nous
mettons pied à terre, et nous escaladons une
côte richement boisée, au sommet de laquelle
se trouve la maison du commandant du fort qui
protège
PRÉLIMINAIRE. xxxiij
protège la baie, et dont les batteries sont for-
midables.
Après une réception aussi honnête qu'obli-
geante, nous descendons la côte, et remontons
à notre bord pour faire voile vers Saint-Yago ,
qui se trouve au fond de la baie.
Il tarde à mon néophyte de me voir visiter
l'intérieur de la ville; aussi n'ayant rien de plus
à cceurque.de le satisfaire, je mets pied à terre,
et je parcours les rues de Saint-Yago , j'étudie
les mœurs , les usages de ces Espagnols , et
quelques notions intéressantes deviennent le
fruit de mes observations , que je me plais à
répéter à mon néophyte qui attend mon retour
avec impatience.
En admirant les ressources précieuses que
fournit cette île pour les besoins de la vie, je fais
quelques courses ornithologiques que j'ai soin
d'entre- mêler de parties de pêche, et de chasse
aux insectes et aux papillons de celte île.
Je reviens dans la ville, où j'étudie avec soin
le caractère des padres _, et où je prends note
des cérémonies religieuses qui se pratiquent
pendant la semaine Sainte et le jour de Pâques.
Le besoin de nous rendre à Saint-Dominsne ,
me fait profiter d'une frêle embarcation qui m'y
transporte au milieu des flots écumans de la
mer en furie : enfin, après une tempête hor-
ÏOME I. 3
xxxiv DISCOURS
rible,je débarque à Saint-Domingue ; tel est le
sommaire de mon premier Volume.
Si le lecteur ouvre mon second Volume , et
qu'il daigne me suivre dans mes observations ,
il me verra débarquer à Saint-Domingue, m'y
entourer de personnes capables de m'instruire ,
et de me donner des renseignemens sur le
climat, les lieux , et l'histoire du pays; comme
il me semble que c'est la première étude à la-
quelle on doive se livrer, je me fais raconter par
un ancien colon l'histoire de l'île d'Haïti,
depuis sa découverte par Christophe Colomb
jusqu'à nos jours , que les traditions nous ont
transmise. Alors , pénétré de ces vérités , je
parcours le pays avec plus d'intérêt; ici je
retrouve au milieu d'un peuple heureux , ces
bons caciques qui ne connoissoient leur auto-
rité que de nom , et s'en servoient pour faire
planer autour d'eux le bonheur et la confiance;
là , je crois voir des groupes de ces insulaires
attendre leur existence des libéralités de la
]Nature, sans s'astreindre à un dur et pénible
travail ; parmi eux se trouvent des pêcheurs ,
des chasseurs, tandis que les plus âgés vaquent
aux soins de l'intérieur.
Arrive-t-on à l'époque d'une fête célèbre? elle
est sincèrement chômée; car ces peuples n'ho-
noroient pas seulement des lèvres leur dieu
PRELIMINAIRE. xxxv
imaginaire , mais par leurs actions ; et si quel-
ques ridicules, ordinaires à ces tems reculés,
présidoient aux cérémonies religieuses, il faut
être indulgent pour ces détails accessoires
inventés par l'inexpérience et la bonhomie de
ces peuples , auxquels on pourroit répondre par
des cérémonies de nos jours non moins ab-
surdes, quoique consacrées par des peuples
policés : à*u reste , le principal motif dans les
pieuses réunions des insulaires d'Haïti, éloit d'y
adorer un objet dont ils connoissoient la puis-
sance sans pouvoir la comprendre , et c'est
envers le soleil , ame et source sacrée des trésors
de la Nature, qu'ils devenoient respectueux , et à
qui ils offroient leurs plus purs hommages.
Comme de tout tems l'esprit trompeur du
fanatisme a subtilisé les cœurs foibles ou trop
confians, il se trouva à Haïti, dès son état pri-
mitif, des êtres plus astucieux que le com-
mun des insulaires, et qui, par un intérêt per-
sonnel , inspirèrent une terreur, panique à ces
naturels débonnaires pour en obtenir des hon-
neurs , des rangs et de la fortune; c'est pourquoi
une secte s'éleva , et commença à prophétiser en
un langage mystique et barbare, et abusant de
la crédulité du peuple , elle lui fit voir ce qui
n'exisloit point, et fascinant leurs regards inti-
midés , elle s'annonça en rapport direct avec un
3 *
xxxvj DISCOURS
dieu quelle créa , et dont elle osa se déclarer
l'interprète. De là une confiance absolue , «un
respect universel pour ces hommes adroits aux-
quels les naturels d'Haïti donnèrent le nom de
butios 3 on prêtres indiens.
Afin de grossir leur parti, les butios asso-
cièrent à leur autorité suprême ceux des Indiens
en qui ils reconnurent des principes conformes
aux leurs ; et afin d'opposer au peuple deux
freins puissans , ils crurent convenable de revêtir
ces derniers d'une autorité civile, subordonnée
néanmoins à celle des ministres de la divinité.
De là la division des peuplades et leur dénom-
brement ; de là l'élection de chefs pour les gou-
verner , auxquels on donna unanimement le nom
de caciques..
J'indique le partage de ces gouvernemens
indiens; je décris leur paix intérieure, leurs
mœurs douces, leur délicieuse existence au
milieu de campagnes ravissantes et embellies
par leur union 3 mais comme le bonheur tient à
peu de chose, et qu'un rien , dit Florian, le fait
évanouir, ces peuplades fortunées, vivant au
comble de leurs vœux, sont troublées, dispersées,
anéanties par la corruption de nations féroces
dont elles ne peuvent éviter le joug , et dans les
pièges desquelles une confiance trop aveugle les
fait précipiter. Je donne alors des détails hislo-
P R E L I M I N A I R E. xxxvlj
riques sur la découverte de l'île d'Haïti par
Christophe Colomb , cause innocente des mal-
heurs qui depuis en ont fait le séjour du crime ,
de l'ambition et des attentats; et comme ces
détails, quoique connus, intéressent néanmoins
mon néophyte qui les ignore , il me presse de
continuer mon histoire relative à l'expédition de
Christophe Colomb : il me demande comment
un homme aussi bon a pu laisser commettre des
crimes aussi révoltans. 11 frémit avec moi , en
traversant la rivière, des massacres qui lui rap-
pellent des souvenirs pleins d'amertume , et lui
font répandre même quelques larmes; car il est
sensible. Bientôt, en continuant mon récit, nous
parcourons les lieux signalés par des événemens
transmis à la postérité ; il apprend avec douleur
la mort de Christophe Colomb , protecteur
infortuné des bons insulaires , et par cela même
devenu la victime de l'envie et de l'ambition de
ses successeurs altérés par la soif de l'or et du
sang.
Il voit avec regret Bovadilla et Ovando suc-
céder à Christophe Colomb , et gémit d'une
autorité despotique et féroce qui semble pro-
noncer aux Indiens la malheureuse destinée qui
leur est réservée. En vain Ferdinand , par un
arrêlhumain , veut arrêter les exploits homicides
et sanglans des tigres Bovadilla cl ^Ovando y
xxxviij DISCOURS
ni la voix de la INature, ni celle de leur mo-
narque ne peuvent se faire entendre à ces cœurs
pervers et ulcérés : ils tracent leur route dans
l'île au milieu des cadavres ou des corps foibles
et palpitans, des femmes, des enfans et des vieil-
lards qu'ils ont fait massacrer. De for ! de l'or!..
voilà leurs cris de rage , et rien ne peut étouffer
ces cris impérieux ; ils font donc supplicier tout
ce qui ne peut servir à leur procurer ce métal
funeste qu'ils retirent , par des crimes , des
entrailles fécondes d'une terre qui semble re-
gretter de s'être enlr'ouverle.
Enfui des divisions intestines s'élèvent parmi
les Espagnols de l'expédition de Christophe
Colomb , après le massacre général des Indiens
d'Haïti , et ces Européens ont à leur tour à com-
battre des ennemis puissans , des forbans sans
aveu , et mus par de semblables projets d'une
ambition démesurée , enfin les flibustiers dont
je fais connoître les mœurs et la vie privée.
M'étant aperçu à des soupirs bien louables,
que ces récits faligans ont attristé l'ame de mon
néophyie , je cherche à délasser son imagination,
en l'entraînant au milieu d'une belle campagne;
mais comme y arrivant subitement , l'état de son
cœur ne lui permeltroit point d'en apprécier les
beautés , d'en saisir les nuances , d'en respirer
les parfums , je le conduis d'abord au milieu
PRELIMINAIRE. xxxix
d'une Nature déserte où je donne le tems à ses
pensées de s'adoucir , et après avoir côtoyé et
visité la batte aride de mon hôle , M. Desdunes-
Lachicotte , je conduis mon néophyte au lagon
Peinier, appelé cirque -des Bambous , où. la
Nature est parée de tous ses charmes, et où elle
se montre dans tout son éclat aux yeux de
l'amateur passionné.
La vue d'une riante verdure harmonise
bientôt tout son être, sensible désormais aux
parfums de ces fleurs qui bientôt égayent son
imagination ; mais comme une transition subite
de la douleur au plaisir seroit un contraste trop
pénible, je conduis mon néophyte sous des
ajoupas abandonnés et célèbres , l'un par les
soupirs d'un amant malheureux et l'autre par
sa consécration à l'amour paternel. Enfin , après
les dernières larmes données aux plus touchans
souvenirs , je permets à mon néophyte de s'aban-
donner à la contemplation.
Cet être sensible, toujours reporté par son
cœur à désirer quelques notices sur les anciens
habilans du pays, m'engage à lui parler au
moins du colon européen qui a succédé à l'In-
dien insulaire, et des troubles ïong-lems per-
pétués de la conquête d'Haïti. Je cherche à
satisfaire sa juste curiosité par le parallèle du
colon modeste et du colon ambitieux . Je lui
xl DISCOURS
transmets ensuite les renseignemens qui m'ont
été donnés par mon hôte sur le caractère des
créoles de nos jours, sur les mœurs et usages
de celte nouvelle génération.
J'ouvre ensuite mon journal, et mon néo-
phyte y lit mes observations sur la nature du
climat de Saint-Domingue; et après quelques
remarques météorologiques, je le fais voyager
pour l'instruire. 11 m'accompagne dans ma
roule du Cap; il est aussi ardent que moi à
saisir et admirer les choses nouvelles qui s'offrent
à ses yeux. 11 suit dans les airs les oiseaux et les
papillons, sur la terre, les insectes et les reptiles';
il étudie la végétation , et son cœur reconnois-
sant s'attendrit à la vue de* ressources qu'offre
la Nature , même au milieu des déserts.
INous nous arrêtons sur les habitations les
plus dignes de nos remarques, et nous mêlions
de ce nombre celle de l'Etable appartenant à la
famille Rossignol-Desdunes, celle de MM. Ros-
signol-Grammont et Descahaux, entourées par
des colonnades imposantes de palmiers qui s'y
élèvent avec grâce et majesté au muieu de
haies de citronniers garnissant l'intervalle de ces
arbres.
Après avoir reconnu le bourg des Gonaïves,
et y avoir fait quelques observations sur la nature
du sol , sur ses productions et sur les mœurs des
PRELIMINAIRE. xlj
babitans,nous continuons notre roule au milieu
d'une riche Nature qui donne une ample latitude
à notre contemplation- les sites devenant de
plus en plus pittoresques par la diversité de leur
exposition, je me plais à les décrire à mon néo-
phyte qui, ainsi que moi, en fait son profit.
Il jette un regard inquiet sur la montagne des
Escaliers , qu'il doit franchir au milieu d'écueils
et de rochers aptes et roulans. Mais il est dé-
dommagé de ses fatigues et de ses peines, à la
vue du bourg enchanteur de Plaisance, qu'il
rencontre au revers de ce morne rocailleux.
Il traverse avec moi la rivière du Limbet,
dont les eaux basses et limpides bouillonnent
à leur rencontre de rochers posés cà et là au
milieu de son lit. Enfin , après d'autres re-
marques, nous arrivons au Cap.
Je l'engage à ne point me suivre dans la ville
pendant les premiers jours qui seront consacrés
à mes affaires personnelles. Mais mon néophyte,
qui a l'ame grande et le cœur bon , s'est inté-
ressé à ce qui me regarde, et ne veut plus me
quitter; je le conduis donc. chez M. Roumc,
agent du Gouvernement français , homme ins-
truit, et avec lequel on ne peut que profiter;
mais des affaires imprévues m'appelant à l'Arti-
bonite, mon néophyte, qui est devenu mon
ombre, y retourne avec moi, en formant le
xlIJ DISCOURS
projel de revenir au Cap, pour y. tirer parti
des entretiens de M. Roume sur l'Histoire
naturelle.
De retour aux Gonaïves, après avoir donné
mes premiers soins aux affaires qui m'y ont
appelé , je conduis mon néophyte à une tannerie
située au milieu d'un bocage enchanteur. C'est
en rentrant que je reçois de Toussaint-Louver-
ture la levée des séquestres» mis injustement
sur nos habitations; je fais un voyage au Port-
au-Prince pour entrer de suite en possession.
Tour à tour trompé par les chefs noirs de l'ar-
rondissement, et leurré par les offres perfides
de nos nègres , j'accorde une confiance trop
prématurée , dont j'ai lieu de me repentir ,
étant à peine fixé sur notre habitation.
Je m'y livre néanmoins à une passion domi-
nante , à la chasse , qui en ces lieux favorises
offre tous les agrémens en ce genre. Néanmoins,
possesseurs de grandes propriétés affermées , et
dont nous ne touchons point les revenus, nous
vivons dans une pénurie universelle; et c'est
pour le bonheur de mon néophyte que j'aime à
lui faire apprécier l'instabilité des choses hu-
maines, et la bizarrerie de la prédestination.
Résigné au milieu de cette infortune , je n'en
bénis pas moins l'Auteur de la Nature, et c^est
pour me consoler de ces épreuves amères, que
PRELIMINAIRE. xluj
je reprends mes exercices. Je décris le sile pitto-
resque- d'une fabrique coloniale, observée au
milieu du Grand-Uet. Je cache derrière moi
mon néophyte, et il prend part secrètement à
l'entretien que j'ai avec des solitaires que la vue
d'un nouvel être auroit pu intimider. Le bon
Isidore , l'un d'eux , me conduit à sa bananerie ,
y étanche ma soif dans une feuille fraîche de
cette plante précieuse. Il déplore ensuite les
ravages de l'épizoolie de sa hatte.
Je retourne sur l'habitation pour visiter
le beau verger Piossignol, situé dans les bas
de TArtibonite, et j'y trouve le propriétaire en
but, ainsi que moi, aux vicissitudes humaines.
Je fais admirer à mon néonhvte un beau trait
d'hospitalité de M. Desdunes-Lachicotte , qui
nous raconte les dangers auxquels il a été exposé ,
comme blanc , au milieu des noirs révoltés et
ennemis de sa couleur.
Je propose à mon néophyte une seconde pro-
menade au lagon Peinier, et nous y découvrons
une nouvelle inscription erotique. Je l'emmène
le lendemain au bourg du Gros-Morne, pour en
connoîlre le climat, et j'ai lieu, pendant mon
séjour en ce canton, de lui faire le parallèle de
l'existence qu'on mène au milieu des mornes où
la température est salutaire, avec celle de la
xlvj DISCOURS
auxquelles ces quadrupèdes sont assujettis; quels
sont les remèdes a opposer aux épizooties qui
en désolent l'espèce. Je termine mon récit en
lui disant qu'à l'utilité des cabrits, à la qualité
de leur chair , on peut comparer le cochon
appelé tonquin , dont on fait dans lîle une
grande consommation.
Bientôt je quitte ces paisibles occupations,
pour faire voyager mon néophyte au milieu des
orages, le transporter ensuite sur un sol boule-
versé par les tremblemens de terre; je l'égaré,
après avoir échappé à ces désastres , au milieu
d'autres campagnes où il est en but aux oura-
gans. Plus loin il essuie avec moi les ravages
d'un débordement.
A ces fléaux de la Nature, je fais succéder les
inconvéniens qu'offre le séjour de la plaine, où
l'on a à redouter les scorpions , les araignées
à cul rouge, les araignées crabes, les bêtes à
mille pieds , les chiques , les tiques et les autres
insectes sinon tous venimeux , au moins im-
portuns.
Je fais aussi part à mon néophyte des
expériences que j'ai eu occasion de répéter sur
les lézards et les autres reptiles de Saint-
Domingue; des dangers auxquels est exposé le
botaniste au milieu des poisons végétaux qui se
rencontrent communément. Mais, pour ne plus
PRÉLIMINAIRE. XL vij
alarmer mon néophyte, je cesse de lui retracer
les inconvéniens de l'île, et je lui en fais appré-
cier ensuite les rares avantages. Je lui soumets
en conséquence le tableau des ressources qu'offre
St.-Domingue, sous îe rapport des subsistances;
des manufactures qui y sont établies , ou qu'on
pourroit y établir , d'autres avantages qu'tm
pourroit retirer de la cochenille, des vers à
soie, des épices, des laines et des abeilles.
Je conduis ensuite mon néophyte au milieu
d'un jardin , et il reconnoît avec moi qu'on peut
adapter les charrues à la culture coloniale. Je le
rends témoins des récolles du riz, de celle du
coton, du sucre, du café, de l'abattis des bois
propres aux constructions et à la teinture.
Quelques petits voyages donnent lieu à de nou-
velles observations sur les usages de la colonie,
sur les chasses du pays , et sur les raz de
marée.
Mon néophvte me suit un autre jour sur les
habitations Guyot et Robuste , puis à Saint-
Marc , chez M. Tussac , où il admire avec moi la
belle Flore des Antilles, à laquelle ce zélé natura-
liste travaille depuis quinze ans ; c'est alors qu'il
saisit avec empressement le double avantage de
faire la route du Cap avec M. Tussac , et d'y
revoir M. Roume. Ce Yoyage devient instructif
xLviij DISCOURS
en raison des remarques qui ont peine alors à
échapper aux regards de trois observateurs.
Arrivé au Cap , je conduis mon néophyte au
jardin de botanique de l'hôpital des Pères, d'où
il contemple avec un juste enthousiasme la
position de la rade. Je le mène ensuite à l'agence
du#gouvernement, pour le faire présenter avec
moi par M. Roume aux naturalistes qui v sont
attachés , et qui à leur tour nous annoncent chez
M. Daubertès, possesseur d'un cabinet d'his-
toire naturelle où se trouvent réunies toutes les
coquilles que fournissent les côtes de Saint-
Domingue, riches en ce genre de production.
Je repars pour les Gonaïves, où je trouve
l'ordre de me rendre sur-le-champ aux monts
Cibao , pour donner l'état de la situation de ces
mines anciennement exploitées. Quelle joie pour
mon néophvte, qui n'avoit encore pu faire aucun
Cbsni minéralogique !
Dans le vovage , nous trouvons à joindre
l'utile à l'agréable ; c'est pourquoi tout en effleu-
rant les rochers métalliques que la Nature semble
vouloir retenir dans son sein, nous admirons la
beauté de tous les sites de la partie espagnole , et
l'immensité de la chaîne des montagnes du
Cibao. ÎNous visitons les anciennes minières
comblées depuis un tems immémorial. Ce
voyage , et une collection de minéraux que je
panieus
PRÉLIMINAIRE. XL k
parviens à me former, me donnent les moyens
d'offrir aux minéralogistes les tableaux de la
géologie de Saint-Domingue, que je fais précé-
derd'inslruclions sur la manière dont les naturels
d'Haïti, et par suite les captifs espagnols exploi-
toient les mines , et comment encore aujourd'hui
les orpailleurs recueillent , au moyen de sébiles,
le sable aurifère que charrient plusieurs rivières.
INous quittons ce théâtre devenu le tombeau
de tant de malheureux Indiens , pour porter nos
pas dans la campagne , avec l'intention d'y sur-
prendre l'Espagnol simple et paisible, de le
suivre dans l'intérieur de son ménage, et d'y
jouir avec lui d'une paix délicieuse qu'aucune
passion ne vient troubler.
Je saisis au retour l'occasion d'entretenir mon
néophyte , des salines de la partie espagnole, et
de celles de la partie française ; je le conduis
sous des voûtes sombres qui inspirent la terreur,
et où au milieu de grottes pittoresques il admire
de belles stalactites menaçant de leur poids
énorme les stalagmites mamelonnées qu'elles
ont déjà formées ; je l'introduis au milieu d'antres
plus redoutables , et où. des feux souterrains
conspirent pour ébranler la terre , et l'embraser
de ses flammes dévorantes : c'est après l'examen
des soufrières que se -terminent nos courses
miuéralogiques.
De retour à TArtibonile, mon néophyte veut
Tome I. 4
h DISCOURS
y partager mes contrariétés et les vexations que
les noirs exercoient alors envers les proprié-
taires blancs. C'est au milieu de ces traverses
que Fadjudant-général Huin , député en France
par Toussaint-Louverture , vient prendre mes
dépêches sur l'habitation de l'Elable où il sait
nous faire respecter , et menace , en notre pré-
sence , nos noirs de toute la rigueur des lois,
s'ils persistent dans leur insubordination.
Cet officier-général m'emmène avec lui au
Port-au-Prince , et pendant la route me recom-
mande à tous ses amis : c'est à cette faveur que
je dus l'analyse des sources puantes de la Croix-
des-Bouquets.
M.Huinayantordred'allers'embarquerauCap,
il veut que j'assiste à son départ, et m'emmène
avec lui; c'est là que je reçois de Toussaint-Lou-
verture le sauf-conduit qui devoit proléger mes
courses d'Histoire naturelle.
Quelques anecdotes sur l'originalité des
matelots , sur le caractère des colons de Saint-
Domingue; quelques réflexions sur la situation
du pavs; un trait de la fidélité d'un chien ; un
autre qui prouve l'attachement d'un aras; un
exemple de piété filiale; enfin une notice sur les
eaux.de Boines, terminent le second Volume de
mes Voyages.
Soudain je quitte les campagnes habitées,
pour conduire mon néophyte aU sein d'une
nature sauvage 7 dont la sombre verdure glace
PRELIMINAIRE. L j
les sens de terreur, et inspire une sombre me-»
lancolie. 11 frémit avec moi du morne silence
qui attriste ces lieux déserts , et il ne l'entend
interrompre que par des rugissemens sourds
qui, sans être bruyans et touitrueux , alarment;
l'imagination. Bientôt il voit s'élancer du mi-
lieu d'épiues un monstre hideux qui le menace
de sa fureur; ce monstre est le Crocodile de
Saint-Domingue , qu'on y appelle Caïman , et
dont l'histoire commence le troisième- Volume
de mes Voyages.
Je n'entrerai dans aucun détail sur le som-
maire des treize chapitres qui composent ce
mémoire; il me suffira de dire que j'en ai
retiré toute la partie anatomique, étrangère au
récit d'un voyageur , et dont je réserve la pu-
blication pour les savans et les anatomistes : je
me suis principalement attaché dans cet Ou-
vrage à décrire les mœurs du Caïman avec exac-
titude, et à raconter plusieurs faits qui furent le
fruit de mes observations.
Je donne connoissance à mon néophyte, des
préludes de l'amour du reptile ; je lui expose
quelques détails sur son accouplement , et sur
l'âge auquel il peut produire ; et à la faveur de
nos promenades réitérées, je lui fais remarquer
successivement les soins du mâle et de la femelle
avant et après la ponte.
Bientôt mon curieux néophyte déterre avec
4 *-
tîj DISCOURS
moi les œufs. de ces reptiles , et impatient d'en
connoître le développement , il les ouvre pour
examiner la position du reptile sous celte enve-
loppe crétacée.
Une étude constante, et des observations
multipliées nous fournissent des détails sur ses
mœurs, sur les ruses qu'emploie le reptile, et
sur la perfection de son organe olfactif.
Mon néophyte trouve trop d'intérêt dans cette
contemplation pour ne pas m'engager à lui
fournir les moyens d'examiner de plus près le
terrible amphibie; il me propose d'attaquer
l'animal , et je profite de son ardeur pour le di-
riger dans les diverses chasses qu'on fait aux
Caïmans : mon néophyte n'y trouve pas toujours
de l'agrément , mais le désir de s'instruire le fait
surmonter avec courage les difficultés qui se
rencontrent , et les dangers auxquels on est
exposé dans ces attaques périlleuses. Armé de
prudence, il se méfie à l'approche de touffes de
roseaux qui recèlent un dangereux ennemi;
c'est pourquoi notre chasseur se lient sur la
défensive , et toujours prêta faire feu au moindre
mouvement du Caïman qui souvent brave im-
punément plusieurs décharges.
Mon néophyte est studieux , et voulant metlre
à profit tous les instans qu'il passe avec moi à
Saint-Domingue , il me propose tous les soirs
une promenade nocturne , dans laquelle nous
pourrons, à la faveur des ombres de la nuit,
PRELIMINAIRE. LÎij
assister aux rassemblemens des nègres , sans nous
y faire connoître , et étudier par ce moyen les
mœnrs des habitans de Guinée qui ont été
transportés à Saint-Domingue.
Ce projet nous réussit , et nous procura suc-
cessivement des renseignemens exacts sur les
Dunkos et les A raclas , amans jaloux et em-
poisonneurs ; sur ceux de Ficla _, dont les
femmes tatouées sont néanmoins coquettes
malgré cette 'mutilation; sur les nègres REssa ,
sur ceux si cruels à J Urba 3 sur ceux d' ' A mina
qui croient à la Métempsycose, et parmi les-
quels on voit des mères éperdues, le dirai-je?
ô Nature ! des mères dénaturées porter sur leurs
enfans une main homicide, pour les dérober à la
honte de l'esclavage!
Les nègres Ibos nous présentent des mœurs
plus douces , et des exemples d'un amour cons-
tant et sincère; vient ensuite l'étude des nègres
de Beurnon , sévères observateurs de leurs
principes pieux et favorables à la pudeur qui,
parmi eux , est regardée comme la première
vertu des femmes.
INous remarquons que les nègres Mozam-
biques professent la religion catholique qui leur
a été communiquée par les Portugais; mais qu'il
se rencontre parmi ces Africains une secte de
vaudoux, espèce de conv ahionnaires , dont les
principes religieux sont diamétralement opposés
à ceux des Mozambiques devenus catholiques.
lit DISCOURS
Un autre groupe des nègres que nous obser-
vons dans ces rassemblemens nocturnes , nous
fournit des détails sur la sépulture des rois de
Dahomet , sur la barbarie des nègres de cette
nation envers leurs prisonniers ; sur la coquet-
terie toujours naturelle aux femmes, et qui porte
ceiles de Dahomet à se parfumer avec excès;
enfin sur d'autres faits relatifs aux mœurs et
coutumes de ces peuples de l'Afrique.
En nous glissant d'un ajoupa à l'autre, nous
apercevons des Akrèens , des Crâpéens _, et des
Assianthéens , rassemblés autour du feu, et
occupés à y faire boucaner Fépi de maïs qu'ils
préfèrent à toute nourriture. Nous apprenons
d'eux que les nègres de leur nation sont idolâtres ,
qu'ils consultent leurs fétiches dans les circons-
tances critiques; qu'ils ont la peau et les che-
veux diversement colorés par le secours d'un art
grossier : un d'eux rappelle à ses camarades leur
coutume de conjurer les flots avant de livrer une
bataille , et de tirer un heureux ou un fâcheux pré-
sage du calme ou du courror^ des vagues qu'on
va consulter. Cet orateur naïf -décrit avec l'exac-
titude de celui qui se reporte sr.r la scène, les
armures des généraux et de leurs soldats; la pré-
caution de ces derniers à l'égard de? prisonniers
qui seront faits dans le combat, il adopte ,
comme Crépéen , la coutume que pratiquent
ces peuples d'enfouir leur argent avant la ba-
taille qu'ils ont à livrer. Bientôt quittant les
PRELIMINAIRE. lv
horreurs de la guerre, ce fidèle narrateur, au
secours d'une mémoire prodigieuse , naturelle à
tous ceux de son pays, se reporte à des occu-
pations plus douces , et décrit les chasses et les
pêches auxquelles se livrent généralement les
Ahrèens , les Crêpéens , et les Assianthèens
pendant la majeure partie de la journée. 11 ter-
mine son récit par quelques instructions rela-
tives aux mœurs des Popéens très-cérémonieux
envers leurs supérieurs.
À peine avons-nous quitté cette société , joyeuse
de pouvoir se reporter par la pensée en un pavs
qu'elle regrette, que nous observons un groupe
de Phylanis , nouveaux Juifs, et dont la destinée
est de mener une vie errante. Ces modestes Afri-
cains , simples dans leurs mœurs , voyagent avec
de nombreux troupeaux ,et fournissent aux peu-
plapes des pays qu'ils parcourent, un laitage gras
et pur, que leur loyauté ne leur permeltroit pas
d'altérer au moyen d'un liquide étranger. Nous
admirons l'union intime de ces nègres bons et
carcssans , et regrettons que ces qualités aient
dégénérées depuis qu'ils ont connu des peuples
policés. L'un des Phylanis présent, V alpha (i)
(i) Grand prêtre et sacrificateur. Ce brave benjamin
d'une douceur angélique, et comme vieillard, habitué à
recevoir avec résignation les insultes de jeunes nègres
pervers , me fit don par suite de tablettes de taches de
bambou, sur lesquelles il traça à l'aided'une baguette fen-
due, et de l'encré composée de jus de citron et de siliques
Lvj D I S C O U R S
de leur secte, et vieillard octogénaire, apprit à ses
enfans qui l'entouroient, que ceux de sa religion
vivoient en Guinée au milieu de la paix et de la
bonne intelligence ; qu'on y infligeoit une puni-
tion exemplaire aux enfans qui manquoient au
respect du aux vieillards; que leur religion avoit
beaucoup de rapport avec celle des Juifs; en effet,
après avoir décrit leur temple mobile, il parle
des cérémonies qui s'observent dans les jours de
fcie, et du sacrifice du bélier qui a lieu au
fameux jour c\ Au cl (biche , en commémoration
du sacrifice & Abraham.
Wons quittons avee d'autant plus de regrets la
réunion des bons Phylanis ? que mon néophyte
et moi, nous surprenons avec indignation plu-
sieurs aveux de nègres de Diabon, cruels et
féroces par habitude autant que par caractère,
Ces monstres immolent à leurs dieux, d'après
ïe conseil de leurs prêtres , les étrangers qu'ils
surprennent sur leurs terres , tandis qu'ils tolèrent
parmi eux l'assassinat de leurs pareils.
ÏSous ne sommes pas plus heureux en pro-
longeant notre marche , puisque nous ren-
controns une assemblée de Congos nègres , qui
semblent réunir en eux tous les vices contraires à
d'acacia , les dogmes de sa religion que je regrette bien
de n'avoir pu rapporter en Europe. Ces lignes écrites dans
îe sens oppusé à notre usage , offraient des caractères
hiéroglyphiques très-variés et très-curieux.
PRÉLIM1IS AïRE. iv*j
îa société. .Néanmoins nous nous cachons avec
soin à quelques pas du cercle de ces Guinéens ,
pour entendre plusieurs anecdotesqui concernent
cette peuplade rustre et cruelle.
Enfin, après avoir recueilli des instructions
propres à faire connoître la secte des vaudoux ,
fameuse par ses opérations ridicules , par ses
prédictions emphatiques et ses menaces diabo-
liques, nous terminons nos observations sur les
mœurs et coutumes des Guinéens transportés à
Saint-Domingue, par l'histoire des nègres nés
dans cette colonie. Suivent immédiatement le
dénombrement de diverses peuplades guinéennes,
et le résultat des nuances produites par les com-
binaisons du mélange des blancs avec les nègres.
Je dois autant à l'attachement que me porte
mon néoplryte , qu'au désir de l'instruire de la
révolution du pays, les délails de ma captivité;
et comme un récit qui ne meut été que per-
sonnel, n'eut point servi à son instruction , je
l'introduis premièrement à la cour de Toussaint-
Louverture, el je lui fais connoîlre le caractère
impérieux de ce chel africain , et celui non
moins entreprenant du substitut de ses pouvoirs,
de Dessaluies enfin. Je rappelle l'empire arbi-
traire des noirs avant l'arrivée du Capitaine-
Général Leclerc , je lui fournis des anecdotes sur
le règne de Toussainl-Louverlare , et sur son
projet d'indépendance , qu'une hiérarchie de
pouvoirs fil conjecturer long-lems auparavant,
Lviij DISCOURS
Je retrace à mon néophyte les preuves de la
rivalité existante entre Toussaint-Louverture et
M. Roume, àeent fidèle au Gouvernement
français, et par cela même, en but aux vexa-
tions du premier; je dépeins les mœurs de la
cour du chef noir , et je mêle à mon récit des
anecdotes secrètes de la vie privée de Toussaint-
Louverture et de Dessalines , qui me sont ou
personnelles, ou dont j'ai connu les principaux
acteurs.
Toussaint-Louverture projette au Cap de rendre
la colonie indépendante, et ordonne le massacre
de tous ceux qui seroient dans le cas de s'opposer
à l'exécution de ses vastes projets. 11 sacrifie son
neveu Moyse , général commandant la partie
du nord , pour s'être permis quelques réflexions
contre l'indépendance , et en faveur de la
métropole.
Dessalines instruit de l'arrivée de l'expédition
française , par une correspondance qu'il fait
intercepter, se rend au bourg de la Petite-Ri-
vière de l'Artibonite, où il harangue les soldats
et les cultivateurs. Bientôt les blancs deviennent
la couleur proscrite , et leur tête est mise à prix ;
le Cap est incendié , on arrête tous les blancs , et
on ordonne leur massacre. Ces détails toujours
pénibles à répéter , se trouvent très-circons-
tanciés dans le troisième "Volume , et ma plume
en ce moment refuse de tracer de nouveau de*
horreurs aussi révoltantes !
PRELIMINAIRE. i.k
Je n'ai rien omis dans le récit de ces barbares
persécutions contre les blancs , parce que je me
suis rappelé , comme .un auteur moderne, « que
)) les hommes et les enfans se plaisent aux récits
)> des aventures lamentables : les voyages pé-
)> nibles et périlleux , les longues souffrances ,
» les catastrophes , sont des sources de plaisir
)) pour celui qui lit ou qui écoute ; plus le héros
)> est malheureux , plus le lecteur est satisfait :
)) le mérite littéraire est presque nul dans ces
)) sortes d'ouvrages )). En effet , j'ai souvent re-
connu que les voyages purement scientifiques
n'intéressent qu'un petit nombre de lecteurs,
tandis que ces mêmes voyages variés par des
anecdotes , sont à la portée de tout le monde.
On y verra à combien de périls j'ai été exposé.,
et si je dois bénir la Protection invisible dont la
toute-puissance prévalut toujours sur le crime,
et se plut tant de fois à déjouer les projets insensés
de mes barbares ennemis. Ah ! dans l'excès de
ma juste reconnoissance je m'écriois souvent
avec Joad :
Celui qui met un frein à la fureur clés flots
Sait aussi des médians arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte ,
Je crains Dieu , cher Abner , et n'ai point «Vautre crainte !
En effet, une confiance absolue en l'Auteur
des destins, m'a souvent fait contempler la
mort sans pâlir, tandis que les athées qui m'en-
touroient, versoient des larmes et se îivroient nu
désespoir. Quelles étoient leurs ressources , et
lu DISCOURS
quel étoit leur soutien en ces momens cala-
miteux?...!
J'arrache mon néophyte au théâtre sanglant
des massacres du bourg de la Petite-Rivière,
pour Temmener avec moi , existant par miracle,
dans les hautes montagnes des Cahaux , où Ton
me confie la direction des ambulances de l'armée
noire. Toujours captif au milieu des grandeurs
dont on m'a revêtu, dénué de tout, malgré une
abondance dont on devoit me croire le dispen-
sateur , je traîne des jours malheureux, elsuis sans
cesse exposé aux poignards de nègres quiontjuré
ma mort, et qui me tendent continuellement des
pièges dans lesquels ils doivent m'immoler.
Devant jouir d'une liberté absolue, jesuis conduit
au fort trop fameux de la Crête-à-Pierrot , où
l'ordre est donné de me faire sauter avec la pou-
drière. C'est là que la Toute-Puissance qui veil-
loit sur moi, se signala par des merveilles , et
sut me soustraire sain et sauf aux feux croisés
dirigés sur moi dans ma fuite vers l'armée
française.
Ces dangers imminens n'étoient point les der-
niers qui m'éloient réservés, et rendu au milieu
des Français mes compatriotes , j'y retrouve des
noirs qui exercent contre moi tous les ressorts de
ia plus affreuse vengeance, et malgré mes pré-
cautions, je suis empoisonné ! Mes ennemis
punis , et ma santé étant rétablie , je reprenois le
cours de mes observations sur l'Histoire naturelle.
PRÉLIMINAIRE. lxJ
lorsqu'un nouvel orage politique commença à
gronder. Le général Thouvenot , chef de l'état-
major - général, ami et protecteur des arts,
ordonne mon départ pour la France , afin de
mettre nos manuscrits à l'abri d'une nouvelle
insurrection, et qui éclata au moment où le canon
de notre départ se fit entendre; nos voiles com-
mençoient à peine à s'enfler que l'attaque du
Port-au-Prince eut lieu, et que le feu y fut mis
de toutes parts.
Mon néophyte quitta ainsi que moi avec
regret un aussi beau pays, et encore nouveau
pour les observateurs, mais il se consola par
l'espoir de mettre à profit "le reste de son voyage.
Lehasardnousservit; car au lieu de débarquera
Toulon , lieu de notre destination , les Anglais
nous ayant donné la chasse , nous fûmes con-
traints de mouiller en la rade de Cadix , avec
l'espoir flatteur de traverser l'Espagne dans son
plus grand diamètre , pour nous rendre à Paris.
Après une quarantaine toujours prescrite aux
passagers qui arrivent des pays chauds , je n'ai
rien de plus pressé que de faire connoître au
studieux néophyte qui m'accompagne , l'inté-
rieur de Cadix ; nous en visitons aussi les envi-
rons 5 nous y faisons plusieurs remarques sur les
mœurs et usages des habitaus , et après un
assez long séjour pour bien connoître ce pays,
cous nous mettons en route pour Madrid.
En traversant /' Andalousie 3 la Manche
ix'ij DISCOURS
célèbre par les exploits de Don Quichotte , et la
Castille-Nouvelle , nous faisons des remarques
fort intéressantes sur la nature du climat, et sur
les habitudes des Espagnols qui habitent ces
contrées. La ville de Madrid nous donne asile
un certain tems que nous employons le mieux
possible en observations.
Nous quittons cette ville, et nous prolongeons
nos études sur l'Espagne , en traversant la Vieille-
Castille et la Biscaye (i). Nous arrivons au
passage du pont de limites jeté sur la Bidassoa ,
et nous pénétrons sur le territoire français où. ,
par un sentiment naturel aux cœurs sensibles ,
j'éprouvai une douce émotion en retrouvant une
patrie que je croyois ne plus revoir. Enfin, après
des détails curieux sur les usages et les mœurs
des habitans des Landes des environs de Bor-
deaux qu'un événement nous oblige de visiter,
nous nous rendons à Paris où je fais mes adieux
à" mon néophyte , avec l'espoir qu'il se rappel-
lera quelquefois de nos entretiens ; c'est la seule
(i) J'ai ajouté aux descriptions topographiques un
tableau itinéraire qui remplacera la carte d'Espagne,
devenant inutile pour la conaoissance des pays que
j'avois à parcourir. La. première colonne de ce tableau
donne des instructions géographiques, la seconde
indique les lieux, et dans la troisième, le voyageur voit
d'un coup d.'ceil les posades qu'il doit choisir de préfé-
rence, et apprend en même tems à connoître les pro-
ductions du pays indiqué.
PRELIMINAIRE. rxiij
récompense que j'exige de lui pour tous les
soins que j'ai donnés à son instruction. Mon
tems, dansces voyages, étoit consacréaux progrès
de l'Histoire naturelle, et j'ai cherché par là à
imiter le travail de l'abeille qui n'a d'autre
désir que de déposer son butin dans la ruche
commune.
J'ai tâché de rassembler et de décrire avec
le plus d'exactitude possible, les objets variés
et dignes d'être remarqués dans mes différens
voyages , et j'ai toujours vu avec des yeux
admirateurs ces chefs-d'œuvres de la Nature ,
dans l'espoir de faire partager à mes lecteurs mon
juste enthousiasme pour leur divin Auteur.
J'ai dû , comme principal héros de ces voyages ,
tracer mon histoire. « Car on aime à parler
)) de soi, dit Montaigne , et ceux qui censurent
» le plus amèrement les écrivains à ce sujet,
)) privés du talent d'écrire , occupent sans cesse
v les sociétés de leurs principes et de leurs
» actions». « On doit à cet égard , dit Gresset,
)) s'honorer des critiques , mépriser les satires,
» profiler de ses fautes, et faire mieux». Je
demanderai donc grâce pour quelques termes
francisés qui m'ont paru mieux rendre le sens
de la chose, et mon intention semble justifier
cette licence. Je ne serai point disert , mais je
serai vrai, et mes récits seront comme ceux des
voyageurs devroient toujours l'être.
J'ai cru devoir ajouter dans le cours de ma
ixiv DISCOURS, eic.
narration, des notes instructives demandées par
des personnes qui n'ont point fait de voyages sur
mer; ce qui m'a forcé de répéter avec quelque
modification des descriptions déjà connues.
On trouvera peut-être étrangère à l'Histoire
naturelle une digression sur la musique? mais
qui n'est plus ou moins sensible à ses douceurs?.!
a Interrogeons les animaux mêmes, ditGresset,
)> interrogeons le peuple ailé des airs, le peuple
)) muet des ondes, le peuple fugitif des forêts et
•» des rochers, et tous se montreront sensibles à,
» l'harmonie (i) ». Consultons maintenant la
classe des êtres raisonnables, et pour nous
rapprocher davantage de la simple Nature,
choisissons le tableau d'une nourrice qui cherche
à endormir son enfant au berceau; y parviendra-
t-eile avec des menaces?., apaisera-t-elleles pleurs
de son nourrisson en le grondant?.! Ses chants
seuls sauront le calmer en berçant mollement
son imagination pure. Tel est le pouvoir indicible
de l'harmonie !
Enfin j'ai voulu instruire , intéresser et être
utile, y suis-je parvenu? c'est ce que l'avenir
me prouvera. Heureux , si j'ai acquis des droits
à l'indulgence de mes lecteurs !
(i) Voyez le savant discours de Gresset sur les
pouvoirs de l'harmonie.
VOYAGES
VOYAGES
D'UN
NATURALISTE.
xxprès un orage violent (i) , lorsque les gouttes
d'eau commençoient à filtrer moins précipitam-
ment du chaume de notre retraite ; alors que les
moutons, sortant de leur abri, commençoient à
bondir en cherchant leur pâture , le ciel épuré
reprenant son azur éblouissant, et le tonnerre
sourd ne s'annonçant plus qu'au lointain ,
3M. Desdunes Lachicotte, oncle de mon épouse,
(i) Ces orages sont connus dans les Antilles, sous Je
nom de travade ou tornado. Ces pluies des pays chauds
sont toujours accompagnées de tonnerre. Le ciel ,
quoique paraissant serein , laisse pourtant apercevoir
à l'est un petit nuage noir porteur de la foudre et des
éclairs. Ce nuage amoncelé s'étend lorsqu'il doit pleu-
voir; alors s'élève un tourbillon de poussière, et incon-
tinent le firmament s'obscurcit. L'éclair sillonne les
nues, et le tonnerre se fait entendre. Les cataractes du
ciel entrouvertes , il tombe une pluie abondante
pendant l'espace de deux heures environ; après lequel
temps l'horizon s'éclaircit , et le ciel reprend son azur.
Tome I. B
i8 VOYAGES
et notre bon hospitalier à Saint-Domingue, me
voyant soupirer en suivant des yeux un couple
de pigeons en amour , chercha à me distraire
d'une pensée accablante qui agitoit alors mon
cœur. Ainsi, pour calmer mon impatience, et
soulager mes maux par un récit, il me pria, au
nom de l'amitié que je lui porlois, de lui racon-
ter tous les événemens remarquables d'un voyage
que j'avois entrepris, pour débattre auprès du
"ouvernementles intérêts de sa famille, devenue
îa mienne. Après lui avoir dépeint l'état cruel
d'un époux et d'un père au moment d'une sépa-
ration, peut-être éternelle, je commençai ainsi ,
à l'aide de mon journal.
Vendredi i5 mai 1798, à quatre heures du
matin, il fallut se séparer. Après avoir étroite-
ment serré sur mon cœur la jeune épouse qui
m'étoit chère, je la quittai en silence, pour aller
encore jouir une fois avant mon départ, à la vue
du sommeil paisible de notre bel enfant, à peine
âgé de six mois. Les petites jambes en l'air, une
main appuyée sur les bords de son berceau ,
l'autre sur l'oreiller, je considérai quelques ins-
tans l'état de repos dû à une ame aussi pure.
Qu'il étoitbeau ! Son teint animé des plus fraîches
couleurs, sa bouche entr'ouverte laissant échap-
per une paisible respiration, ajoutoient encore
à mes justes regrets. Je ne voulois point troubler
D'UN NATURALISTE. r 9
son sommeil, et je ne pouvais me résoudre à le
quitter , sans le serrer encore une fois dans mes
bras paternels. Je cédai à mon doux penchant ,
mais avec tant de modération que le pauvre en-
fant ne se réveilla pas.
La mère de mon épouse et moi, nous mon-
tâmes en voiture, où j'entendis avec peine les
conversations bruyantes des voyageurs. Leurs
plaisanteries grossières me fatiguoient , car j'é-
tois attendri. Bientôt hors des barrières des
Champs-Elisées 3 nous arrivâmes à Neuilly , dont ,
pour la seconde fois, j'admirai la hardiesse du
pont. Nous traversâmes le Pecq et Saint-Ger-
main-en-Laye, au milieu d'une affluence considé-
rable de peuple ; c'étoit un jour de marché.
Avant d'arriver à Meulan , nous vîmes à
droite de la grande route une pente escarpée
garnie de vignes , pièces de blé , plantes légu-
mineuses et fourragères. En sortant de cette ville ,
le paysage change tout à coup ; il devient plus
riant , et son aspect plus agréable. La rive gauche
offre un pays de plate forme, orné de prairies
naturelles, que baigne la Seine serpentante , ejt
€t qu'ombragent de longues allées de saules, qui
réfléchissent leurs rameaux déliés dans l'onde
du fleuve. De hauts monts hérissés de rochers
escarpés bordent aussi l'horizon lointain. Quel-
ques -chaumières éparses ça et là diversifient la
B -2
*o VOYAGES
nature du paysage. On voit aux environs de ces
habitations fortunées, cerisiers, amandiers,
ormes et noyers , dont les rameaux et la verdure
différemment nuancés contrastent élégamment
avec l'émail de la prairie , dont ils relèvent la
bigarrure et l'éclat par leur couleur uniforme.
On remarque aussi sur ces coteaux des réduits
paisibles au milieu d'un bois sombre, dont l'as-
pect charma ma mélancolie, cette volupté du
malheur. La rive de ces coteaux moins boisée
sert de pâture à la lourde génisse , à la chèvre
légère et lascive, ainsi qu'au paisible agneau,
qu'on voit brouter autour des sommités du feuil-
lage nouveau. Quelques garennes isolées décorent
aussi le coteau enrichi d'une source précieuse
qui se trouve sur le bord de la route, et qui
jaillitdu sommet d'un rocher couvert de mousse.
Ici, sur le bord d'un fossé, le jaune palissant
de la funeste tithymale s'éteint auprès de la pâ-
querette bigarrée , et de la vive couleur du pon-
ceau. Là, j'aperçois, au milieu d'un tapis d'une
verdure uniforme , s'élever une belle lampsane ,
qui prêle à mon imagination une douce allégorie.
Bientôt mes veux suivent les ondulations purpu-
rines d'un sainfoin en fleur, qui fixe mes regards
et mes pensées.
Le paysage, en sortant de Mantes, est sec ,
sérieux et aride. Il n'a plus l'aspect gracieux de
D'UN NATURALISTE. si
celui des environs tîe Meùlan. Il a cependant ses
beautés, et offre à la vue de vastes champs de
blé et un riche vignoble. En quittant Boule , on
admire un pays élégamment boisé. A la gauche
de la route, un coteau y offre les taillis les plus
agréables, tandis qu'à la droite, s'élève un parc
couvert de hautes futaies. La Seine baigne les
murs du château, et la rive du fleuve est parse-
mée de gros têtards de saules.
Après le dîner que nous fîmes à Bonnières. ,
nous voyageâmes pendant une heure, en voyant
de belles prairies où la pâquerette, l'adonis , les
renoncules, l'espargoute, l'orvale , et lantd' autres
plantes champêtres étalent leurs brillantes cou-
leurs. La rive opposée de la Seine est bordée
de bocages touffus , où Ton voit le charme et
l'ormeau unir leurs rameaux , cl les confondre
avec ceux de l'épais coudrier.
On y remarque les sentiers parsemés de fleurs
de toute espèce ; l'humble pervenche, la vipérine
et le lierre terrestre en font l'ornement. La col-
line escarpée offre à l'œil du curieux spectateur
des carrières ouvertes , divisées par couches bien
distinctes de marne, d'argile et de silex, dont
les bancs forment des stries de toutes couleurs.
Un sentier étroit , obstrué par les nouvelles
pousses et tiges des haies d'aubépine , conduit à
la sommité, et perfectionne ce ravissant tableau
B 3
22 VOYAGES
Au milieu de cet intéressant séjour, que la
Seine baigne de son onde à peine frémissante,
se dessinent des languettes de terre qui forment
des péninsules amplement garnies de marsaults ,
coudriers et osiers sauvages. ÎNon loin de ces
réduits silencieux , on dislingue, au milieu de
l'eau , des rets de pêcheurs construits en osier,
et qui, par leurs contours irréguliers, détruisent
la monotonie de cette glace liquide qui en ce
lieu semble y couler sans murmure.
Les environs de \ ernon font plaisir à voir.
Les rejets des bois qui se trouvent en am-
phithéâtre en sortant de Gaillon , offrent , par
leur étendue considérable , un coup d'œil im-
posant, et sont renforcés à la sommité par une
large bordure de haute futaie. C'est là que l'on
commence à rencontrer des plantations de poi-
riers et de pommiers dont on fait le cidre,
cette liqueur agréable et rafraîchissante.
En arrivant au pont de Vaudreuil , se trouve
à droite dans une vallée profonde un site en-
chanteur. La Seine s'y subdivise en deux bran-
ches qui se rejoignent , après avoir formé par
leur embrassement mie île tapissée d'un beau
gazon. Cette île décrit un ovale régulier. Sa
rive est bordée de marsaults dispersés ça et
là en grand nombre , et négligemment plantés.
On rencontre de superbes vergers entourés.
D'UN NATURALISTE. 2 3
de baies vives. C'est là que le cultivateur foule
aux pieds le genêt éclatant , tandis que d'une
main il cueille des fruits qui servent à étan-
cher sa soif et calmer ses besoins.
A la gauche du pont de Yaudreuil , Fart veut
ennoblir la nature en lui prêtant ses ciseaux ,
et la conformant à des régularités trop austères.
Un vaste château s'y trouve environné de longues
et antiques allées qui y aboutissent en tous sens.
De hauts frênes composent et dessinent ces co-
lonnes, dont le couronnement verdoyant et délié
est véritablement imposant.
On y cultive la gaude (i) , plante pyramidale,
qui donne une teinture jaune du plus bel éclat, et
dont on fait des envois considérables à l'étranger.
On remarque dans ces parages des acres de terre
plantés de chardons à foulons pour les manufac-
tures voisines de draps d'Elbœuf et de Louviers.
On y cultive en plein champ des asperges , arti-
chaux, oignons, et autres plantes potagères. On
traverse ensuite la forêt du Pont-de-F Arche ,
plantée de hêtres en grande partie : elle a près de
sept mille arpens.
Nous repartîmes de Rouen samedi 26 mai, à
(1) Reseda luteola foliis simplicibils , lanceolatis ,
integris. Linn. 645.
B 't
24 VOYAGES
cinq heures du malin (i). C'est une ville assez
mal bâtie , mais bien située , et agréable par ses
promenades publiques ; intéressante par son
port, où Ton commence à voir des goélettes et
autres bâtimens de cabotage. La grande roule ,
en sortant de la ville pour se rendre au Havre,
est plantée de doubles allées d'ormes non élagués.
Les campagnes riveraines de la route sont cham-
pêtres , et offrent de chaque côté un coup d'oeil
différent. On voit à gauche de grasses prairies
traversées et arrosées par la Seine. De l'autre ,
une colline très-haute ornée de beaux vergers,
de potagers féconds , et d'agréables maisons de
plaisance.
]\ous traversâmes la forêt de la Yalette, très-
dangereuse par la fréquence des assassinats qui
s'y commettent. INous arrivâmes à Rarentin ,
village à quatre lieues au delà de Rouen. 11 est
(i) Cette ville, capitale de la Normandie, est la
pairie de plusieurs grands hommes, parmi lesquels
ou compte Pierre et Thomas Corneille , Jouvenet ,
Nicolas Lémeiy, Fontenelle et autres. On y remarque
un pont de bateaux qui s'ouvre pour laisser passer les
vaisseaux. C'est auprès de cette ville que sont les eaux
minérales de Saint -Paul, à 24 lieues sud -ouest
d'Amiens, 68 nord-est de Rennes, 42 nord par ouest
d'Orléans, 41 nord-est du Mans, 28 nord-ouest de
Paris, Ions. 18 deg. 45, 20. La t. 49 deg. 26, 43.
D'UN NATURALISTE. i$
situé dans un fond richement boisé , et entouré
de collines rapides. On y voit de belles planta-
tions de poiriers et pommiers pour le cidre. On
cultive dans ce pays, pour prairies artificielles, du
trèfle au lieu de sainfoin. On y remarque de
belles cochoises, parées avec une propreté qui
devroit être enviée du reste de toutes les femmes
de la campagne.
Nous passâmes dans Yvetot , bourg com-
merçant, où se trouvent plusieurs tuileries. Les
dehors en sont variés en plantations d'arbres
propres à la construction. On y voit beaucoup
de cochoises en grand costume, la plupart occu-
pées à filer du coton pour les manufactures de
Rouen. On échardonne les blés dans ce pays,
avec des pinces en bois très-longues , larges et
plates à leur base. De jeunes agneaux bondissant
près de leur mère , et des génisses suivant à pas
lents les vaches qui les ont nourries , font la
richesse des propriétaires , et l'ornement des pâtu-
rages de ces lieux. Nous y vîmes un nombre pro-
digieux d'élèves.
Plus loin , la grande route traverse une futaie
de cinq rangs d'arbres de front , de quatre cents
toises de longueur, et égale de chaque côté du
chemin. Ces voûtes romantiques portent un abri
bien précieux pour le voyageur fatigué. Cette
chaussée dépend d'un château nommé Nans-
2 6 VOYAGES
teau. Les puits ont cent vingt-cinq pieds de
profondeur, d'après le rapport d'un ingénieur de
la marine qui voyageoit avec nous.
Bolbec est traversé par un courant d'eau qui
prend sa source près de la grande route. Cette
espèce de canal sert à faire tourner les moulins.
11 est utile également aux teinturiers, tanneurs
et manufacturiers d'indienne.
Le grand chemin d'Arfleur, village situé à
deux lieues du Havre, se trouve dans un creux,
entre deux amphithéâtres de maisons de plai-
sance parfaitement boisés. Dans ce pays, la plus
petite chaumière a son parc qui en dépend. De
hautes futaies contournent l'extérieur du do-
maine , tandis que les arbres fruitiers sujets à la
maraude et au pillage , ornent l'intérieur , et
sont attenans à la maison du propriétaire, pour
une plus parfaite surveillance. Les maisons y
sont bâties en silex concassé , de sorte que le
crépis qui les unit ne cachant pas la teinte du
caillou , il semble voir des murs construits en
poudingue.
Nous approchions du Havre de Grâce , lorsque
nous rencontrâmes des voitures chargées de
meubles et autres effets , et des groupes d'habi-
ians qui, fuyant leurs maisons, alloient chercher
leur salut dans la fuite. L'enfance et l'adolescence
marchant les premiers ; avoient, malgré cette
D'LIS NATURALISTE. 27
calamité , la physionomie de l'enjouement ; l'âge
-viril qui les suivoit hâtoit le pas en sanglotant ,
tandis que les vieillards s'efforçoient de suivre en
silence leurs enfans, leurs amis qu'ils ont vu
naître. On nous apprit que les Anglais se dispo-
soient à bombarder la ville.
Le lendemain de mon arrivée au Havre (le
dimanche 27 mai 1798) , je sortis l'après-midi
pour me transporter sur le rivage de la mer. Je
goûtai son eau pour la première fois. La marée
commençoit à remonter , et jeta sur les galets
une quantité considérable d'étoiles de mer, do
varechs et de fucus, que mes veux avides convoi-
tèrent bientôt pour ma collection d'histoire na-
turelle.
INous aperçûmes à regret que le nombre des
vaisseaux de la station anglaise étoit augmenté ,
ce qui nécessairement devoit prolonger l'em-
bargo, et ne permettoit plus d'entrevoir l'époque
du départ de deux goélettes anglo-américaines ,
sur l'une desquelles j'espérois un passage. Je fus
consoléde ce contre-tems, lorsque j'appris que le
capitaine de la Julienne ne vouloil point révéler
aux passagers Je lieu de sa destination , et que
celui de la Sophie , de peur d'être inquiété par
les Anglais, ne vouloit recevoir à son bord que
des anglo-américains. Vous n'avez donc qu'un
parti à prendre, commua le commissaire pria-'
a8 VOYAGES
cipaldela marine, auquel j'avois été recommandé
par le ministre, c'est de retourner à Paris, et
d'en repartir pour Bordeaux, où il vient d'ar-
river deux vaisseaux neutres qui n'y feront pas
long séjour. Cependant, malgré ce nouvel espoir,
nous ne pûmes renoncer à celui de nous embar-
quer au Havre.
Les Anglais par leur station opiniâtre en la
rade , empêchant les courses des pêcheurs , nous
ne pûmes manger encore que des limandes et
des homards. Je regrettois d'autant plus cette
pénurie , que je brûlois d'essayer mon pinceau ,
dont l'emploi m'avoit été conseillé pour l'in-
térêt de mon journal.
Je fis, toute la journée du mardi 29 mai, de
nouvelles tentatives pour obtenir un passage sur
le vaisseau la Sophie; mais j'eus la douleur de
voir mes démarches vaines. Cependant je re-
grettai moins ce passage en examinant la Sophie ,
brick tellement petit et incommode pour les
passagers, qu'à peine pouvoit-on se promener
sur le pont, tant il étoit embarrassé d'ustensiles
propres à la navigation. On m'apprit en outre
que nous y serions fort mal nourris pendant la
traversée. Quoique tous ces inconvéniens soieat
supportables pour celui qui aspire au bonheur
d'un prompt retour , cependant il fallut se rési-
gner , et renoncer à ce nouveau projet.
D' UJN NATURALISTE. zg
Le soir, j'acceptai l'offre qu'on me fit d'as-
sister au départ de deux frégates françaises. Je
saisis avec empressement ce spectacle nouveau
pour moi. Comme on délendoit les voiles , un
homme tomba à la mer ; déjà on ne le voyoit
plus , lorsqu'une embarcation qui vole à son
secours le réchappe à l'instant. Je vis avec plaisir
la contenance noble et imposante de ces frégates,
qui d'abord sortirent lentement des bassins du
Havre. Leur démarche encore peu assurée leur
faisoit fendre tranquillement et sans résistance
l'onde calme et sans écume, qui pressoit molle-
ment leurs flancs. Leur mouvement étoit à peine
sensible à l'œil, mais bientôt elles arrivèrent en
pleine mer, et les flots mugissans commencèrent,
à les presser, et à se rassembler en montagnes»
autour d'elles. Bientôt ces niasses énormes , na-
guères si tranquilles dans leur mouvement uni-
forme, commencèrent à être poussées fortement
par le vent, et voguant avec célérité , elles échap-
pèrent bientôt aux yeux des nombreux spec-
tateurs.
On nous dit le lendemain que probablement
ces deux frégates avoient été rencontrées par les
croiseurs anglais, qui ne quittoient pas les pa-
rages voisins ; car on entendit de terre , depuis
trois heures du malin jusqu'à neuf, un feu roulant.
On ne connoissoit point encore les résultats de
3o VOYAGES
ce combat naval. Curieux de découvrir en pleine
nier nos frégates , je dirigeai mes pas vers les
phares de la Hêve , et dans mon chemin je côtoyai
la mer agitée. J'aperçus d'abord deux, frégates
qui sembïoient en ramener une au Havre , lors-
qu'une bordée de la batterie de terre fit virer les
trois bàlimens , qui disparurent en un clin d'œil ,
en continuant le feu le mieux nourri jusqu'à
deux heures de l'après-midi, sans qu'on ait pu
connoître l'issue de ce nouveau combat.
Je revins par un chemin creux très- profond,
site romantique en pente tortueuse , étroite et
très-sombre. Le soleil ne pouvoit échauffer cet
endroit , sans cesse rafraîchi par les fontaines qui
en arrosent les bords garnis de divers espèces de
géranium et de fougère, dont le feuillage élégant
cède avec grâce au souffle du moindre vent. La
triste armoise occupe aussi quelques parties de
ce terrain , au milieu duquel on rencontre un
donjon bâti sur un mur en ressif, qui se trouve
enterré et confondu dans une palissade de
sureaux.
On arrive par ce chemin enchanteur à Saint-
Adresse, village situé à une lieue du Havre, qui
s'étend vers la mer, et où l'on rencontre par-
tout des fontaines bordées de larges bardannes ,
de l'élégant arrète-bœuf, de l'odorant marrube,
de Tache ombellifère et de la mauve purpurine.
D'UN NATURALISTE. 3i
Les habitans de ce pays sont presque tous
pêcheurs.
Nous apprîmes que les deux belles frégates, à
la sortie desquelles j'avois assisté , ayant ren-
contré les Anglais , se battirent pendant douze
heures avec eux. La vaillance éprouvée du capi-
tainePeuvrieux , qui les commandoit, fut encore
mise à l'épreuve. Déjà tout couvert de blessures
honorables, il réunit à sa grande valeur les qua-
lités de bon marin. Il ne voulut pas amener
pavillon, mais sa frégate hors de combat, criblée
par les boulets et faisant de l'eau , fut échouer
sur le rivage d'Yves.
On nous servit des chevrettes (i) et des or-
phies (2). Ce dernier est un poisson long et étroit,
dont l'arête supérieure de la mâchoire , den-
telée en scie de même que l'inférieure r est
beaucoup plus longue que cette dernière. Ce
poisson est très -délicat ; ses arêtes qui sont en
petit nombre sont d'un beau vert d'aiguë marine.
L'après-midi , je fis le tour des bassins du Havre
avec le commissaire de la marine , qui m'an-
nonça que pour la sûreté des vaisseaux neutres ,
(1) Ou salicoque, ou bouquet; gibba squilla. Petit
crustacé de mer, armé d'une grande corne au front.
(2) Esoce orphie; esox bellona. Lacépède, tom, Y,
pi. vu, no. 1.
3 2 VOYAGES
et crainte de leur incendie en cas de bombar-
dement , il alloit les faire passer à Honfleur.
Cette nouvelle m'affligea , parce que le bâtiment
sur lequel nous avions le projet de nous embar-
quer étoit compris dans ce départ.
Je me donnai encore toute la soirée beaucoup
de mouvement pour assurer notre départ. J'allois
de vaisseau en vaisseau accabler de questions
ceux qui éloient à bord , puis enfin je repris ma
promenade ordinaire vers le rivage. Une flotte
anglaise étoit aux prises avec le fort de Savenelle ,
qu'elle assiégeoit vivement. Le feu qui com-
mença à six heures du soir se faisoit encore
entendre à minuit. Non loin de la rive du Havre,
cette belle scène d'horreur étoit contemplée
par tous les habitans. Chaque coup sourd du
canon, chaque bordée anéanlissoit , faisoit pal-
piter le cœur des pères, parens et amis, qui, du
rivageconsidérant ce choc impétueux, adressoient
des vœux au Ciel pour les combattans qui leur
et oient chers.
Le lendemain matin, j'allai sur le bord de la
mer. Le feu de la veille duroit encore ; mais
nous apprîmes avec satisfaction que le fort a voit ,
par ses ripostes, fait plus de mal à la station qu'il
ne lui en avoit été fait.
J'aperçus un vaisseau à trois mâts faisant voile
vers le port. C'étoil un bâtiment de la Nouvelle-
Angleterre,
D'un Naturaliste. 33
Angleterre , dont on signala le pavillon. On
envoya une trentaine de chaloupes pour le haler ,
car la marée étoit basse. 11 venoit de Phila-
delphie , et il étoit chargé de riz et de tabac.
J'appris du capitaine lui-même qu'il étoit adressé
à M. Delahaie, négociant au Havre. Il me fixa
l'époque de son départ , mais ne put me dire
s'il se chargeroit de passagers. Je conçus donc
le projet de m'adresser à M. Delahaie , car ce
bâtiment nous convenoit infiniment mieux que
les deux autres prêts à mettre à la voile. Ce
négociant me laissa dans la même incertitude ,
attachée aux évènemens de guerre.
Fatigué du séjour de la ville , je voulus visiter
les environs du Havre. Après avoir examiné les
remparts que baigne la mer , j'allai chercher la
solitude vers la côte des Ormeaux , ainsi nommée
par la grande quantité d'ormes qu'on y voit
s'élever. On aperçoit de cette côte la Seine con-
fondre ses eaux douces à l'onde salée de la mer.
On y cultive des pommes de terre , non butées
comme dans le Gatinais , mais par sillons régu-
liers. On les façonne avec une mare à manche
très-long, de sorte que les cultivateurs ne tra-
vaillent point dans cette posture fatigante, insé-
parable de la forme raccourcie que l'on pratique
dans le Gatinais , où les habitans ont dans leurs
travaux le corps courbé jusqu'à terre.
Tome I. G
34 VOYAGES
La côte disposée eu plusieurs étages douce-
ment inclinés, est formée de diverses galeries.
Dans le bas on remarque des prairies artificielles
eu trèfle, luzerne, entremêlées de pièces de terre
en lin , blé et plantes légumineuses ; à mi-
côte , se trouvent les portes d'entrée des parcs qui
font la décoration de cet endroit charmant. Dans
les galeries supérieures s'élèvent les bâtimens
de plaisance élégamment bâtis , et qu'ombra-
gent des futaies silencieuses. Les murs de
clôture en sont artistement construits ; ils sont
composés de lignes transversales diversement
nuancées : le grès à bâtir ou quartz imparfait en
forme la base, et s'élève un peu au dessus du ni-
veau de terrain; de gros silex noirs font la se-
conde couche, qui est surmontée de deux rangs
de briques posées à plat l'une sur l'autre, et ainsi
de suite. Cet assemblage récrée l'œil, et imite la
mosaïque. Les maisons bâties dans ce genre
offrentdes dessins plus réguliers et mieux choisis.
J'admirois avec extase la beauté de ces climats ,
lorsqu'un groupe de femmes ignorantes me
voyant prendre des descriptions, s'approchèrent
de moi, en me traitant de conspirateur. Vou-
loir les convaincre de mon innocence, c'eût été
augmenter leur baquet fatigant et insupportable:
me taire étoit le parti le plus sage; je le suivis,
et m'éloignai en silence.
D'UN NATURALISTE, 35
On ne sauroit trop élever la beauté de ces sites
champêtres, où la nature généreuse étale avec
prodigalité ses riches parures. La fleur pyra-
midale du marronnier d'Inde et les massifs de
pommes-roses y composent un ensemble très-
agréable. Le chant du coucou , faisant trembler
pour leurs œufs les petits hôtes des bois , inter-
rompit leur doux gazouillement; il disparut, et
bientôt le chantre du bocage , le rossignol, se dé-
robant au feuillage où il s'étoit réfugié, sortit de
son silence pour célébrer l'heureuse absence de
son ennemi , et ranima la nature attristée par la
présence de cet oiseau de mauvais augure.
On voit ça et là , sur le penchant de cette
montagne, des pavillons de toutes formes, les
uns couverts en ardoises , et les autres en chaume-
Ces derniers , pour mieux sympathiser avec la
nature qui les environne , n'ont pas l'austère
symétrie , la parfaile régularité des premiers ;
mais ils me plaisent infiniment davantage au
milieu d'un bocage. Il me semble voir eu eux
une paisible cabane où tout voyageur fatigué a
le droit d'aller prendre du repos , et choisir cet
asile hospitalier pour se mettre à l'abri des injures
de l'air et des intempéries de la saison.
Le chant des oiseaux fut encore interrompu
un instant. Le chant des oiseaux?... eh! qui
peut le troubler?... Une meute de chiens courans
C 2
36 VOYAGES
acharnes après un lapin , le ramenèrent près du
chasseur qui le tira, mais sans succès; car j'en-
tendis au mot tayau , les chiens redoubler d'ar-
deur. Je me rappelois avec plaisir cet exercice
si attrayant pour moi.
Je choisis, pour arriver au sommet du coteau y
un chemin qui y conduit. 11 est très-serré , creux ,
à pie et tortueux. Les possessions des riverains
sont à l'abri des malfaiteurs , non seulement par
la hauteur du ressif , mais encore par des haies
vives et épaisses, où la ronce cruelle, l'ortie et le
mûrier sauvage sont autant de sûrs moyens de les
écarter.
Je parvins au sommet, où je restai en extase,
en admirant l'étendue de pays qui s'olft oit dis-
tinctement à ma vue. Je remarquois d'abord que
3a grande roule qui se trouve au bas de ce
coteau si élevé , a pour rive opposée des car-
reaux de terre disposés en longs sillons , et des
prés couronnés de saules. Plus loin, ce sont des
ormoies, autour desquelles on voit paître des bêtes
à cornes. Enfin c'est la Seine qui charrie tran-
quillement, sur un sable graveleux, son onde
blanchâtre : de l'autre côté du fleuve est un co-
teau moins élevé que le premier , mais plus
généralement boisé; moins garni d'habitations,
et par conséquent plus solitaire. C'est la côte de
Grâce , au bas de laquelle se trouve le pays
d'HonJleuj. Je voyois le soleil dorer par les
D'UN NATURALISTE. 3 7
reflets de sa brillante lumière, mie large carrière
de marne , dont la couverture, formée de gazon
d'un vert uniforme , relevoit encore mieux la
blancheur de cette terre.
De la côte où je me trouvois , on découvre à
plus de douze lieues en mer , et très-distincte-
ment , les objets qui semblent rapprochés ,
quoique la superficie de l'Océan offre toujours
un brouillard dû à son évaporation continuelle.
On trouve dans ces bois beaucoup de houx ,
du jonc marin et des fougères.
Au delà du sommet de ce coteau se dessine
un genre plus sérieux. De longues pièces d'a-
voine, de blé et de pois à brebis, recouvrent
ce sol fertile , et promettent au laboureur qui
les a cultivées une récolte riche et abondante.
Cette côte n'offre aucune fontaine, l'eau ne s'y
trouvoit qu'à une profondeur excessive; mais
la beauté du site dédommage amplement de la
peine qu'on est obligé de prendre , en allant la
puiser au bas de la montagne.
En cueillant de la véronique mâle , je vis
sortir à mes côtés une fauvette inquiète : elle
s'échappa avec précipitation du milieu d'une
touffe de coudriers où elle avoit ses petits. Cette
bonne mère , connoissailt sa foiblcsse relative ,
se contentoit de voltiger autour de moi , en
exhalant des cris plaintifs,, comme pour implorer
G 3
38 VOYAGES
ma pitié. Je m'éloignai , et la fauvette à tire
d'aîïes regagna son petit domaine, receleur du
fruit de ses amours.
Le jour suivant, en songeant au jeune enfant
que j'avois quitté , désolé de ne point recevoir
de ses nouvelles , j'allai promener mes rêveries,
et répéter mes plaintes à tout ce que je rencon-
trois dans les prairies opposées à la côte que
j'avois foulé la veille , et qui se trouvent au
delà de la vieille rivière , avant d'arriver au
village appelé le Nouveau- M onde. Ces prés
peu ombragés n'étoient pas assez sombres pour
ma tristesse. Je me trouvai au milieu des trou-
peaux que je voyois hier de la côte , mais ce
spectacle pittoresque ne pouvoit fixer mon ima-
gination. Le chant des bergers augmentoit mes
souffrances , la vue des enfans redoubloit mon
chagrin. N'éprouvant de soulagement que dans
la concentration et la solitude, je fuvois jusqu'au
chant des oiseaux qui gazouilloient à F envi sur
ïa lisière du bocage. Je ne désirois que les
accens plaintifs de la tourterelle. Inquiet, prê-
tant au moindre bruit une oreille attentive, je
profitai du malheur d'une merluce à qui un
pâtre venoit d'enlever ses petits , pour gémir
avec elle.
Je me trouvai au delà du village dulNouveau-
Moudc, dans un chemin étroit où le jour pénètre
D'UN NATURALISTE. 3g
à peine. Il est bordé d'ormeaux et de sycomores
qui, plantés sur un terrain plus élevé , sembloicnt
m'enlerrer dans ce ravin solitaire. Ces arbres
enlacés de baies épaisses, et dont l'écorcc est
revêtue d'un lierre grimpant , sont si touffus , que
je ne pouvois distinguer l'intérieur du bocage.
Une brèche, que je rencontrai fort heureuse-
ment, me fitapercevoir de beaux vergers sombres,
où l'on met paître de jeunes poulains. Je péné-
trai dans un verger clos de buissons, et je m'as-
sis à l'ombre d'un gros pommier. Ces vergers ,
multipliés pour la richesse et l'utilité des habitans
de la Normandie, sont contigus les uns aux
autres , et très-solitaires par l'enlacement de
leur verdure. Les prés qui tapissent leur sol,
servent de pâture aux animaux qu'on y laisse en
paix brouter le fourrage sans cesse renaissant.
"Les arbres fruitiers, y confondant leurs rameaux,
rendent ce réduit on ne peut plus champêtre et
très-isolé , quoique chaque propriétaire ait près
de son enclos sa chaumière ensevelie dans les
épais branchages de frênes, charmes, ormes et
sureaux. Aux haies des entourages se marient
des arbres plantés au milieu ça et là , pour leur
parfaite impénétrabilité.
Je regagnai la côte des Ormeaux pour rentrer
su Havre. Je pris tous nouveaux chemins pour
moi. II est, enlr'aulres ? un sentier au bas d'un
C 4
4o VOYAGES
taillis en pente , à mi-côte, dont rien ne peut
exprimer la rusticité naturelle. 11 est sombre ,
souteux pour les timides, et sa seule approche
les fait trembler. 11 semble qu'au premier pas ,
an premier détour, on doit y perdre la vie ; on
craint en un mot qu'il ne cache un assassin. C'est
un simple sentier étroit et tortueux , long d'un
quart de lieue environ, plus bas de cinq pieds
que la plantation de jeunes peupliers qui eu font
l'ornement et l'ombrage.
La scirée étant belle, je parconrois la côte
d'Egomille lorsque je rencontrai madame Pi. ,
ma belle -mère, qui éloit venue au devant de
moi. Assis tous les deux à l'ombre d'un portique
demarronniers dinde, considérantla vaste éten-
duedes mers, aspirant déjà au moment où entrele
ciel et des gouffres affreux, sous l'auspice bien-
faisant du Roi du Monde, nous devions voguer
sur la plaine liquide de l'Océan , et perdre de vue
cette terre chérie , dans une partie de laquelle
résident tous les objets qui nous rendent la vie
intéressante, nous combinâmes noire retour , et
nous promîmes de nous rappeler de celte con-
versation , de la touffe d'arbres qui nous ombra-
geoient, enfin de toute la côte, si nous revenions
par ie Havre: il nous sembloit déjà goûter le
plaisir indicible que nous éprouverons à porter,
eu altérant au retour de notre voyage, nos ve-,
D'UN NATURALISTE. 4i
gards avides vers cet endroit témoin de nos
souhaits et de nos désirs.
Le lendemain samedi iG juin, voulant con-
noître parfaitement les environs du Havre, je
cherchai à me perdre dans la campagne couverte
de récoltes qui cachent, par leur multiplicité et
leur abondance, les chemins à la vue. Jevoulois
mettre à l'épreuve les remarques que j'avois
prises précédemment pour reconnoître jusqu'aux
sentiers. Je ne me trompai point, et marchant
dans tous les sens , je me trouvai enfin où j'en
avois conçu le projet.
Après avoir parcouru sinueusement la côte
d'Egouville , avoir côtoyé tous ses vergers, ses
ormoies et maisons de plaisance, je me rendis
par un chemin creux dans la vallée où est situé
ïe charmant village de Saint-Adresse, dont j'ai
déjà parlé. Je le traversai dans une partie qui ne
m'éloit pas encore connue , et j'assistai à la ré-
colte du lin. Je sortis ensuite de ce profond en-
foncement par des landes de bruyères, de joncs
marins, de fougères; et parvenu au sommet de
l'élévation , je découvris avec plaisir l'endroit
que je cherchois: c'étoit la pointe de la Hève, où
sont situés les deux phares. J'en demandai l'en-
trée qui , moyennant un léger salaire , n'est jamais
refusée. Je me proposai de l'augmenter } afin
d'y voir le cabinet d'histoire naturelle ou'on
4» VOYAGES
m'avoit dit être assez beau, mais hélas! quelle
fut ma surprise ! . . . .
Dans un galetas étroit , chambre à coucher
de la fille du gardien , se trouvent remplis de
poussière quelques cailloux roulés du Havre,
multipliés à l'infini. Les uns offrent les cristal-
lisations les plus communes et les plus mal
choisies , les autres des sédimens calcaires ,
ceux-ci des géodes cassées, dans l'intérieur des-
quelles on reconuoît à peine la présence d'une
calcédoine imparfaite. Je passe à l'ornithologie,
ne trouvant plus rien de remarquable dans le
règne minéral.
Quatre oiseaux déplumés , et ridiculement
empaillés dans le principe , sont couchés sur le
ventre, et attendent qu'une main salutaire les
délivre de la honte de paroître , en cet état, aux
yeux d'un public mécontent de les voir aussi
maltraités.
De grosses nattes de chanvre qui garnissent,
en attendant que le tisserand les mette en œuvre,
les tablettes inférieures , composent le règne
végétal.
Le plancher lui-même n'ayant pu , par pénu-
rie, être garni d'objets curieux , on y voit accro-
chés des os de morue , des carapaces desséchées,
seules pièces d'ichtyologie; des fouets de bois et
de cordes communes , mais qui ont la haute
D'UN NATURALISTE. 43
prérogative d'être tresses par les nègres. Enfin ,
dans un petit coin sont les plus beaux morceaux
ainsi placés sûrement, afin d'être examinés les
derniers. Le premier de ces deux objets qu'on
ne montre qu'avec surprise, est un serpent privé
de sa tête , et dont le corps mal préparé laissé
voir la paille que sa peau recouvre. Il a à peu
près cinq pieds de longueur , et est gros seu-
lement comme une de nos fortes anguilles ; mais
les démonstrateurs le regardent d'une grosseur
monstrueuse. La seconde pièce , non moins
intéressante par son état délabré , est un caïman
si petit , qu'à peine né , on a eu la barbarie de lui
arracher les entrailles , et de lui laisser le ventre
ouvert , comme on le voit encore à présent ;
à la faveur de laquelle incision on aperçoit une
baguette qui tient sa peau tendue. 11 a à peu
près quatre pouces d'épaisseur , sur vingt de
longueur , la queue comprise ! quel monstre ! ! . . .
Fatigué de ma complaisance , je sortis en haus-
sant les épaules , et me rappelant l'axiome de
Bernardin de Saint-Pierre, sur les cabinets d'his-
toire naturelle : « Ou la nature est morte, ou
(( l'art est animé ».
Le même conducteur me fit monter aux
phares établis dans deux tours séparées l'une
de l'autre. Leur nombre les distingue de celui
de Dieppe, avec lequel souvent, dans l'obscurité
44 VOYAGES
des nuits , les navigateurs le confondoient lors-
que le phare étoit seul. On arrive à la lanterne
par cent quatre marches ; dans cette lanterne ,
garnie de glaces très-épaisses , sent pratiqués
circulairemeut deux rangs de réverbères trèst-
gros , et qui se meuvent pour leur préparation
journalière, au moyen d'un cric que baisse ou
élève à volonté une vis de rappel ; car les réver-
bères sont fixés à un cvlindre. Chaque fanal a
quarante mèches 5 et comme la fumée qui s'en
dégage est en si grande quantité, que bientôt,
si elle n'avoit point d'issue en raréfiant l'air ,
elle paryiendroit à éteindre les fanaux ; on a
placé au sommet de la voûte qui a la forme
d'un cône renversé , deux tuyaux de tôle qui
servent de conducteurs à la fumée.
Au retour des phares , je côtoyai les bords de
la mer retirée du matin , et qui commençoit à
remonter. Elle avoit laissé sur le sable , sillonné
par chacune de ses ondulations, des étoiles de
mer (1) et (2) et des fucus en quantité. On y
(1) M. Victor Poulet m'en procura une, fort rare en
ces parages, et que je crois peu connue; j'en offre la
figure (pi. i ère . , fig. i ère . ) , sous le titre , Stella marina
medio alba, et circum roseo fimbriata.
(ï) L'espèce appelée Astérie Ja le [forme , composée
cle cinq rayons égaux ou lobes fendus en dessous sui-«
vaut leur longueur > a chacun de ces rayons large à sa
J°l I.
cf. i. P. 4i
i u •-,/■/•,•,-,, 2 l'Astérie falcifot
D'UN NATURALISTE. 45
rencontrent aussi des amas de vermiculites qui
dénotaient la présence de polypes, ces vers mer-
veilleux cjui se reproduisent de leurs propres
tronçons. Tout le monde sait qu'en coupant un
de ces vers filiformes en vingt ou trente mor-
ceaux , de chacun il renaît à l'instant un ver
semblable au premier , et dont l'organisation esî
la même.
Je m'approchai des rets de pêcheurs pour
les examiner. C'est une enceinte ele perches
recouvertes de pousse-pieds. Elles sont retenues
et assujéties dans des amas de pierres qui forment
une espèce de chaussée, revêtue elle-même de
varechs de toute espèce , et de petits glands de
mer. La disposition des pieux où sont attachés
les filets, a la forme d'un croissant presque
fermé, mais dont le manche est très-long. La
marée montante pousse vers ce piège qu'on
nomme fourrée j les poissons et cocruiHages qui
trouvant une ligne droite , la suivent pour mieux
s'embarrasser dans les détours du filet, car ils
arrivent dans l'intérieur; et la mer, en se reti-
V I
base , el qui s'étrécit vers le bout. Elle est d'un rouge
chamois, bordée de violet (pi. ière. } fig. 2 ) : c'est
l'astérie falciforme des vers echinodermes de l'Ency-
clopédie, par ordre des matières. Elle est très-commune
au Havre. On les confond souvent avec les scolo*
pendro'ides.
"46 VOYAGES
rant, les laisse alors dans très -peu d'eau que le
pêcheur vient faire écouler par une bonde , afin
de s'emparer promptement de sa proie ; car s'il
tardoit, les prisonniers , à force de tournoiemens ,
parviendroient à retrouver l'issue qui leur servit
d'entrée , et les crustacés surtout gagneroient à
pas précipités la mer , pour s'y mettre en sûreté
jusqu'à la nouvelle marée.
Je trouvai dans ces pierres , outre les objets
dont j'ai parlé, une lune (i), beaucoup de cancres
de toute espèce et de diverse grosseur , qui ont
soin de se retirer avec assez de célérité , lorsqu'ils
aperçoivent un être vivant. Us sont aussi méfians
que l'araignée terrestre, dont ces crustacés sont
les dignes sœurs quant aux habitudes et mœurs;
mais ces crabes diffèrent des araignées terrestres,
par des formes extérieures propres au séjour
tumultueux que la nature leur a destiné. Leur
carapace ou enveloppe calcaire est dure et propre
à résister aux durs frottemens des flots , qui les
écraseroient dans le roulis impétueux de leurs
volutes écumantes, si le corps de ces animaux
étoit compressible et sans appui. O Sagesse
divine ! Par-tout tu laisses des preuves de ton
inconcevable profondeur !
(i) C'est le Zée Forgeron, Zens Faber. (Lin.)
Laeépède, tom. IV, pag. 570.
D'UN NATURALISTE. 4 7
Ces crabes apercevant un ennemi , com-
mencent par fuir; mais, si leur fuite est trop
lente , que leurs mouvemens ne soient point
assez précipités , elles s'enfoncent dans le sable ,
et cherchent à disparoître ainsi aux regards de
leur persécuteur. Quelquefois on les aperçoit ;
alors se voyant sans ressource , elles vont elles-
mêmes au devant de l'agresseur , et cherchent
à le pincer de leurs tenailles meurtrières, toujours
en marchant de côté.
Je trouvai aussi beaucoup de lépas , espèce de
coquille univalve , le plus souvent recouverte de
pousse-pieds. Il y en avoit de toute grosseur ,
mais leur drap marin, à la première vue, m'a
empêché de bien examiner les sous -divisions
dans lesquelles on les range d'après leurs formes
et couleurs. Ce coquillage convexe a la base
très-évasée, il n'est point uni à sa surface , mais
ciselé de stries , de profondeurs et d'anfractuo-
sites relatives à l'espèce.
J'aperçus aussi des anémones de beaucoup
de variétés (i). C'est un animal zoophyte, qui a
(2) Ce zoophyte, de l'ordre des vers mollusques, est
très-bien décrit par Valmont Bomare , dans son Dic-
tionnaire raisonné d'histoire naturelle. C'est i'Actirua ,
l'Actinie de M. Bruguiere , docteur en médecine , ai -
teur de cette partie des vers mollusques de l'Encyclo-
pédie , par ordre de matières.
48 VOYAGES
îa forme d'un sein coupé net à sa base. Cet ani-
mal s'adhère par cohésion aux pierres et cail-
loux les moins en vue , et il y reste ainsi , comme
une plante parasite sur l'arbre, aux dépens de
qui elle vit, à la différence près que l'anémone
ne demeure ainsi implantée que pour y attendre
sa proie , dont elle peut se passer pendant deux
ans, ainsi que me l'a certifié M. Lefebvre, con-
trôleur de la marine en ce pays, qui en a con-
servé dans de l'eau de mer pendant ce laps de
lems, et qui les en a retirées encore vivantes.
L'anémone de mer a une consistance molle
et flasque. Quand on la presse, il en sort beau-
coup d'eau dont elle tire apparemment toute la
partie nutritive. J'en vis de la grosseur du pouce,
d'autres infiniment plus grosses. L'anémone au
mouvement des vagues se dilate par le sommet
de sa convexité , elle s'étend et étale toute sa
beauté. Ce que dans les fleurs radiées l'on nomme
fleuro?is, l'anémone les emploie pour saisir la
proie dont elle se nourrit : ce sont autant de
bras. Enfin, je revins chez mon hôte, après avoir
admiré de toute mon ame ces merveilles tous
les jours renaissantes , et qui échappent à tant
de regards indifférens.
Ayant appris d'un passager d'Honfleur, qu'un
bâtiment porteur de dépèches , alloit sous quatre
jours meure à la voile pour la JNouvelle-Angle-
terre ,
D'UN NATURALISTE. 4 9
terre, et que ses provisions étoient faites, je ma
présentai chez M. Poupel, commissaire de la
marine, pour le prier de mettre à exécution la
recommandation que lui avoit faite le ministre
de s'intéresser à notre départ. Il me reçut avec
son aménité habituelle , mais j'eus la douleur
d'apprendre la cessation de ses fonctions. Il est
généralement regretté , et lui-même paroît souf-
frir de ne plus être utile à sa patrie.
Nous nous embarquâmes à onze heures du
matin, ma belle -mère et moi, sur le passager
cl'Honfleur. La mer étoit houleuse, les flots bal-
lottés avec impétuosité se blanchissoient , après
s'être soulevés et brisés vers le sîoupe , qui lais-
soit derrière lui un sillon d'écume. On remarque
dans le passage d'Honfleur, qu'à la jonction des
eaux de la Seine à celles de la mer , la majeure
partie des passagers éprouvent incontinent des
nausées , des maux de cœur , et enfin n'obtiennent
de soulagement à l'incommodité qu'on nomme
le mal de mer y qu'après avoir vomi. Aussitôt
les tintemens d'oreilles et les étourdissemens
cessent, comme par enchantement. Cette traversée
a cela de parlicuSier , que même d'anciens marins
naviguant depuis quinze et vingt-ans, et qui ont
fait le voyage des Indes sans éprouver aucune
incommodité delà mer, se plaignoient aux flots
de leur inconstance, qui les rendoit tous malades.
Tome I. D
5o VOYAGES
Nous fîmes celle traversée de Irois lieues en
une heure , et descendîmes au Cheval-Blanc , chez
des liâtes très-pré venan s. Celle auberge,recherchée
par sa situation , borde la rade , et est effleurée par
les pavillons de tous les bàtimens qui arrivent du
Havre à Honneur. Nous y avions sans cesse le
flux et reflux à observer de notre appartement.
Que le bruit de ces vagues renaissantes est majes-
tueux ! Souvent séparées l'une de l'autre, elles
semblent se poursuivre, et voltigent comme des
brisous sur le sable, qu'au milieu de l'eau même
elles ont laissé à sec il y a quelques heures, pour
rejoindre la masse d'eau qui se trouve devant
eux. Par une merveille digne de la nature, les
oiseaux aquatiques, tels que les mouettes, goé-
lands et autres, profitent des inslans où le sable
est à découvert pour s'y reposer de la fatigue de
leur natation , et faire la chasse aux pelils crabes ,
chevrettes et autres crustacés marins, qui veulent
en vain échappera leurs recherches en s'enseve-
lissant dans le sable ; ils ne peuvent se soustraire
aux yeux de ces tyrans volatils , qui les dévorent
sans pitié.
Nous fûmes témoins de nos fenêtres d'un
spectacle bien intéressant pour les voyageurs ,
mais dont les répétitions journalières ont émoussé
la curiosité des habitans du pays , quoique ce-
pendant beaucoup d'enlr'eux ne se lassent point
D'UN NATURALISTE. or
de l'admirer. A la marée moulante, nous dis-
tinguâmes à une très-grande distance, du côté
du Havre, une trentaine de petits points noirs
séparés, lesquels, en grossissant à leur appro-
che , nous firent reconnoîlre une escadre de
barques de pêcheurs poussée avec la rapidité de
l'éclair par le torrent des flots de la marée mon-
tante. Chacune de ces barques se rendoit à di-
verses destinations, mais leur commune habi-
tude est de ne point se séparer jusqu'à la hauteur
d'Honfieur, d'où la division prend la direction
qui lui convient. L'œil à peine pou voit suivre
cette flolille dans sa course légère et précipitée.
Notre contemplation fut interrompue par les
cris d'un jeune enfant qu'un groupe de peuple
lit entrer à l'hôtel. A peine âgée de six ans,
cette jolie créature jouoit avec un de ses cama-
rades qui le fit tomber à la mer. La peur d'être
grondé par son père électrisa les puissances mo-
trices de cet enfant, au point qu'il gagna seul,
sans secours et je ne sais comment , l'escalier
de pierre par lequel on descend à bord des
bâti m en s.
Ce jeune enfant étourdi par sa chute, autant
que par le concours de spectateurs qui lui fai-
soient mille questions à la fois, ne pouvoit s'ex-
primer de manière à donner des renseignemens.
D 2
Sa VOYAGES
convenables sur le nom de ses père et mère. Il
n'étoit connu de personne , cependant il n'excita
pas moins la compassion de nos hôtes, qui lui
prodiguèrent les soins les plus désintéressés.
Ils fermèrent les portes, de peur que personne
n'entrât et ne fût témoin de leur bonne œuvre,
qu'ils disoient eux-mêmes n'être qu'un devoir
bien doux. Ils firent allumer un grand feu pour
réchauffer l'enfant transi et tout mouillé. Ils le
changèrent de vêtement : le linge le plus blanc
fut choisi. On lui fit avaler du vin chaud avec
beaucoup de peine , car il avoit perdu connois-
sancc 5 puis , à force de questions faites aux
voisins , l'enfant fut reconnu. 3Nos hôtes allèrent
préparer la mère sur cet événement , afin qu'elle
ne grondât pas son fils sur-le-champ , de peur
d'une nouvelle révolution qui pourroit avoir des
suites funestes. Cependant , grâces aux soins
qui lui furent prodigués , le petit espiègle qui
avoit avalé beaucoup d'eau de mer , la vomit
heureusement après avoir pris le vin chaud.
Il est inutile de dépeindre la situation de la
mère , qui vint à la rencontre de son enfant.
Tremblante et en sanglotant, quoiqu'assurée que
son fils avoit échappe au danger, elle embrassa
avec transport l'être foible que Dieu lui avoit
conservé si miraculeusement ; et après avoir
D'UN NATURALISTE. 53
comblé de remercîmens les liâtes qui s'en défen-
doient, celte bonne mère partit avec son enfant
bien enveloppé dans une couverture.
Ayant appris dans la journée que le capitaine
que nous cherchions nous avoit croisé, et qu'il
étoit au Havre pour vingt-quatre heures, nous
prîmes le parti de l'attendre; et pour charmer
notre ennui, nous allâmes l' après-dîner admirer
les beautés de la côte de Grâce , ainsi appelée ,
parce qu'à son sommet est établie une chapelle
célèbre dans le pays par Faffluence de voyageurs
qu'elle attire des quatre coins de la terre. Elle
est vouée à Notre-Dame de Grâces. Tous les
marins après de longs voyages, ou hors des nau-
frages auxquels ils ont échappé , viennent rem-
plir leur vœu aux pieds de la mère du Rédempteur
du monde. Quelques jours auparavant , il étoit
venu un matelot qui , seul ayant échappé d'une
manière miraculeuse à un naufrage certain , en
se vouant au moment de l'immersion de son
vaisseau à Notre-Dame de Grâces, promit d'aller
en pèlerinage visiter les lieux qui lui sont con-
sacrés , si par sa puissante intercession il obtenoit
de l'Arbitre des destins une existence dont ses
compagnons étoient déjà privés. Cet homme ,
sévère observateur d'un vœu si solennel , lit à
pieds cinq cents lieues pour l'accomplir, et con-
sacra le souvenir de sa délivrance par un table* « t
r> 3
54 VOYAGES
historique qu'il plaça à la suite de tant d'autres
qui en font l'ornement.
Ou fait beaucoup de dentelles à Honfleur.
Toutes les femmes y sont occupées la majeure
partie du jour; les unes se servent de tambours,
d'autres de grosses peîoltes qu'elles tiennent sur
leurs genoux.
ISous allâmes à bord du brick la Sopbia, où
nous trouvâmes le capitaine qui nous y attendoit,
et nous proposa un llié avec beaucoup d'ins-
tances. 11 nous reçut avec une affabilité peu com-
mune aux anglo-américains, et nous fit l'offre
de sa complaisance pendant la traversée , si le
consul conscntoit à ce qu'il nous prît à son
bord. JNous voguâmes donc encore sur les flots
de l'incertitude.
Les pécheurs inquiétés dans leurs sorties par
les bâtimens de la station anglaise , laissoient
les marchés dans une pénurie désolante. Cepen-
dant , comme voyageur curieux, je m'aperçus
qu'il est un moyen d'oublier la disette, et j'usai
du grand mobile pour satisfaire ma fantaisie.
Soudain , je vis arriver turbot (i) , truite saumo-
(i) Ou Rhombe , Pieuronectes maximus, Linnj
Pleuronecles oculis sinistris , corpore aspero, Arted. ,
Gronovi ; Rhombus maximus asper , non squamosus ,
"Willughb. : en Angleterre, Turbot et Bret ; et dans la
JNorimndie, Berlouneau, suivant VaUnont Bomare.
D'UN NATURALISTE. 55
née (i), éperlans (9.), soles (3), huîtres et che-
vrettes. La volaille à Honfleury est hors de prix :
nous y bûmes de très-mauvais cidre qu'on nous
servit, je crois, pour nous forcer à demander du
vin vieux de Bordeaux , qui coûte beaucoup plus
cher, et qui par conséquent remplissoit mieux les
vues de l'hôte. Les fruits v sont délicieux. Rien
n'égale le parfum de ceux récollés sur les côtes ,
et qui y reçoivent l'action bienfaisante des ravons
du soleil. Les abricots qu'on nous servit étoient
d'une saveur incomparablement plus délicate et
plus embaumée que ceux trop vantés de Paris et
de Monlreuil même.
On me donna des graines de melons. On sait
(1) Salmo lacustris, Lin.; salmo caudâ bifurcâ y
maculis solum aigris , sulco Longitudinal! venins ,
Arted.; salmo caudâ sub bifurcâ , maxillis œquahbus ,
jateribus et capite maculis minutis , nigris créions ,
Gronov. ; Trutta lacustris, Jonston , Willughbj Trutta
salmonata ; Parvus salmo , Charl. ; Trutta dentata ,
rlorso el capite dilutè ex viridi cœnilescentibus , ma-
culis nigris undique et in pinnâ adiposâ adspersa ,
Klein : en Angleterre , Salmon - Trout ; en Alle-
magne , Torel.
(2) Osmerus eperlanus.
(3) Pieuronectes solea, Liini. Pleuronectes maxilla
superiore longiore , oculis à sinistré , coipore oblongo,
squamis utnnque asperis , Arted. ; Buglossusseu solea ,
Willnghb., etc.
Vf Â.
56 VOYAGES
que ces productions d'Honfleur jouissent d'une
haute réputation, et elle est bien acquise. L'air
pur qui alimente leur végétation donne à ces
fruits une supériorité à laquelle ne peuvent pas
prétendre ceux venus dans les clapiers des envi-
rons de la Capitale. Je vis chez M. Lelievre , an-
cien capitaine de vaisseau, un de ces melons pe-
sant trente-deux livres ; il étoit savoureux et
exquis ; quelques-uns de cette grosseur, néan-
moins rare, furent vendus jusqu'à trois louis, et
de suite dépêchés pour la Capitale. Le prix com-
mun des melons ordinaires est depuis trois jus-
qu'à six et sept francs, mais j'ai eu occasion
d'observer que les petits, toutes proportions
gardées, sont d'une qualité inférieure à ceux
d'une plus belle espèce.
Nous repartîmes pour le Havre le 23 juin,
après une résidence de trois jours à Honfleur ;
nous profilâmes de la marée de cinq heures du
matin, espérant avoir plus de fraîcheur dans
notre traversée , mais elle fut longue et ennuyeuse
par les fréquentes bordées qu'il fallut courir-
en un mot, le vent devint si contraire que nous
louvoyâmes pendant trois heures devant la rade,
sans pouvoir entrer.
Je fus reçu avec beaucoup d'égards par le
nouveau commissaire de la marine, à qui j'allai
faire ma visite et présenter mes félicitations. Il
D'UN NATURALISTE. 5 7
m'engaga à aller voir le contrôleur de ce corps,
chez lequel j'aurois, me dit-il, à examiner un
assez beau cabinet d'histoire naturelle. Je me
présentai donc , sous les auspices de M. Leroi ,
chez M. Lefebvre. Combien nous appréciâmes
ensemble les charmes irrésistibles de l'histoire
naturelle, superbe science, lorsqu'elle ramène
le contemplateur à la source de ces merveilles,
autant qu'elle est futile lorsqu'on la restreint à
classer, d'après des systèmes connus et combattus,
les échantillons des chefs-d'œuvres de la nature,
dont l'être qui réfléchit ne peut et ne doit voir
la pompeuse structure, qu'en versant des larmes
d'admiration et de reconnoissance.
Le cabinet fut ouvert, et M. Lefebvre com-
mença sa démonstration par la conchyliologie.
11 me présenta quelques coquillages assez rares,
tels que le scalala (i) , l'œuf (2) , la griffe, espèce
de bénitier de Saint-Sulpice (3) , le râteau des îles
(1) Coquille imivalve de la famille des vis. Elle est
composée de sept spirales , ou orbes. Les petites sont
communes dans le Golfe adriatique, dit M. Dargen-
ville ; aussi ces coquillages rares, parce que les Indiens
les recherchent pour leurs ornemens les plus précieux,
ne sont-ils estimés que quand ils ont plus d'un pouce
de hauteur.
(2) Testacé du genre des porcelaines.
(5) Coquille de la famille des Peignes.
58 VOYAGES
Scechelles (i), le marteau (2), la couronne d'Ethio-
pie, elc. Les madrépores y sont en petit nombre ,
mais bien conserves; j'y remarquai un superbe
pinceau (3), un très-bel abrotanoïde.le millet (4),
d'assez belles pétrifications, quelques reptiles,
tels que crocodile, caïman, le serpent devin,
et un caméléon conservé dans lesprit-de-vin ; j'y
trouvai aussi un groupe d'oiseaux , parmi les-
quels se voyoient une frégate (5) , de petites
perruches, le jasenr de Bohême (G), un courli
rouge d'Amérique (7). J'examinai aussi une
très-belle pointe de INarval , et quelques poissons
de mer , tels que le coffre triangulaire (8) , la
courte-épine (9), la lune (10), la baudroie
(1) Coquille bivalve du genre des huîtres.
(2) Ostreum mallei forme, espèce d'huître appelée
Crucifix par les Hollandais..
(">) Penicillus marinus , zoophite ressemblant en
quelque sorte aux pinceaux des peintres.
(4) Madrépore.
(5) Kirundo marina major; apus rostro adunco ■;
Barr.
(6) Garrulus boëmicus.
(7) Ou flamand.
(8) Ostracion tricornis.
(9) Dîodon Attinga, Linné.
(10) Tetraodon mola, Linné.
D'UN NATURALISTE. 5g
petite (i), le long nez, espèce de requin (2) ;
M. Lefebvre possède surtout beaucoup de plu-
miers et d'habillemens de sauvages, ainsi que des
carquois , et leurs flèches empoisonnées.
Ce naturaliste venoit de recevoir une collec-
tion de peaux d'oiseaux de l'île de la Trinité,
ainsi que des insectes et de fort beaux papillons.
La richesse des couleurs de ces derniers renou-
velle mon admiration pour ces merveilles si com-
munes dans la nature. Qu'il est beau de voir
qu'une poussière aussi subtile que celle qui re-
couvre les ailes transparentes et friables de ces
légers volatils, soit susceptible de se maintenir
ainsi rangée par nuances; et que des atomes aussi
délicats soient revêtus d'un coloris aussi cons-
tant dans les espèces qu'il est élégant, tandis qu'au
moindre contact tout est confondu , et que les
figures, naguères agréables par la diversité de
leurs couleurs, rentrent en un instant dans le
néant d'où Dieu les a tirés !
Je reconnus beaucoup de papillons semblables
à ceux de France, tels que celui du chou, du
navet, le nacré, la belle- dame, la petite-tortue,
(1) Tachée, Lophius ITistrio, Linné.
(2) Espèce de chien de mer , qui a pour caractère
une nageoire derrière l'anus , sans avoir les trous des
tempes , et nn pli de choque côté do la queue.
6o VOYAGES
le citron , etc. Dans les scarabées , j'y retrouvai le
monoccros , le bupreste , le clermeste . le scorpion ,
les scolopendres et les capricornes, etc. Dans les
quadrupèdes je remarquai un paresseux (r), et
dans les cétacés un très-beau priape de baleine.
M. Lefebvre remit à un autre jour l'inspection
des oiseaux qu'il venoit de recevoir, parce que
les caisses n'étoient point déballées.
J'allai déjeûner chez un Hambourgeois ,
M. Randon de Lucenay, que j'avois rencontré en
loge, et qui voulut bien m'oflrir des lettres de re-
commandation pour Philadelphie. 11 accomplitsa
promesse avec une latitude bien généreuse, puis-
que , sans me connoître , il marquoit au négociant
auquel il m'adressoit , de m'avancer les fonds
dont je pourrois avoir besoin, et que dès ce mo-
ment il les regardoit comme avenus pour son
compte. Ce procédé délicat est commun aux
amis de notre ordre, et j'ai eu occasion pendant
mes voyages de me féliciter plus d'une fois de
faire partie de cette respectable association.
On nous servit un breuvage très-agréable , et
dont M. Piandon de Lucenay me donna la com-
(1) C'est un antropomorphe, ou animal à figure
humaine. On divise ces animaux en didactyles,
c'est à dire , pourvus de deux doigts; en tridactyles ,
et pentadactyles , ou pourvus de trois ou cinq.
D'UN NATURALISTE. 61
position que voici : dans une pinte d'eau bouil-
lante, on jette un quarteron environ de graines
d'hieble (i) et autant de sucre. L'infusion bien
combinée , on passe le tout au travers d'un linge ,
avec expression , et l'on obtient de ce mélange un
sirop pourpre qu'on laisse refroidir , et auquel
on ajoute une demi-bouteille de vin de Bordeaux.
On trempe des rôties de pain dans ce breuvage , que
je trouvai très-bon. La jeune femme, M me . Randon
de Lucenay , alin d'ajouter encore à la bonne ré-
ception de son mari , sortit avec lui dans le par-
terre, pour m'y composer suivant l'usage de
leur pays , malgré l'ardeur du soleil, un bouquet
qu'ils vinrent m'oflrir. Je sortis confus de toutes
leurs honnêtetés.
Je fus le lendemain matin chez M. Lefebvre,
qui m'avoit attendu pour faire l'ouverture de sa
caisse. Le premier oiseau qui frappa ma vue, me
rappela la richesse des moyens du Créateur. C'é-
toit un colibri d'une très-petite taille , et habillé
des plus vives couleurs. Quel merveille que ce
plumage! quel vernis inaltérable recouvre ces
pennes dorées ! quels reflets chatoyans, quelles
ondulations diverses! On ne distingue point dans
cet assemblage le composé des couleurs. Celui
qui les implanta dès leur état de molécules orga-
(?) Sarubucus Ebulus. Lian. 58G,
6-2 V Y A G E S
niques j n'a point recours à la molette, et à l'essai
des nuances. Le vernis qui donne un éclat si bril-
Jant aux plumes de toutes couleurs [versi coîoi'es)
de ces oiseaux charmans, n'a point à redouter
qu'une sécheresse l'écaillé, que l'humidité le dé-
truise, n'en altère l'éclat, ou que le froissement
divise ce qui est inséparable. 11 n'est aucune pré-
paration humaine qui puisse rendre à la vue le
velouté scintillant de la gorge de cet oiseau , où
se trouvent réunisla topase , le rubis , l'hyacinthe ,
l'émeraude et le saphir.
Je vis un autre oiseau, dont le blanc pur du
plumage n'est altéré que par une étroile ligne
noire qui sert de cravate à l'oiseau. C'étoit un
crabier de petite espèce , dont la grosseur est
celle de notre pluvier ; ses pattes et son bec sont
d'un rose vif.
M. Lefebvrc développa ensuite des gorges de
gros-bec. Quelle belle réunion de couleurs dis-
tinctes! Ce ne sont plus, comme dans le com-
posé du colibri , des reflets chatovans et irisés.
Le génie fécond du Créateur est trop incommen-
surable pour ne pas se multiplier à l'infini. Ce
sont des touffes de plumes qui présentent des
taches de diverses teintes éclatantes. On v voit
briller successivement le noir de jayet près le
blanc éblouissant, à côté du jaune vif, puis une
trace orangée bordant la tache plus foncée;
D'UN NATURALISTE. G3
enfin le rouge de feu couronnant cette réunion
magnifique et inimitable.
M. Lcfebvre passa à une infinité d'autres es-
pèces toutes différentes. Les oiseaux de proie ,
tyrans du foible , sont parés de couleurs sombres ,
et repoussent bientôt les regards qui préfèrent le
doux éclat de l'innocence $ il semble qu'on soit
plus intéressé à la vue de leurs victimes.
J'assistai l'après-midi à une pêche du rivage
bien intéressante pour l'observateur déiste.
Lorsque , deux fois le jour , la marée se retire ,
elle laisse sur le sable à découvert ou dans les
interstices de rocs caverneux , des coquillages
qui n'ont pu être entraînés par le reflux , ô Sa-
gesse infinie ! ô libéralité journalière ! c'est
là que les habitans pauvres des ports de mer
viennent réclamer de l'Auteur de la nature une
subsistance , dont l'étonnant bienfait n'a jamais
été interrompu. Ce Père des pères ordonne aux
flots de jeter deux fois le jour , et repousser loin
d'eux homards, crevettes, crabes , étrilles , tour-
teaux, poissons, etc., qu'il destine à ceux de
ses enfans accablés d'indigence. Forcée d'obéir
à la voix de son puissant maître, la mer parsème
exactement ses rivages. On voit des familles
entières marquées au coin de l'infortune, attendre
leur repas d'un reflux secourable , et trouver
64 VOYAGES
dans ces lieux une nourriture qu'elles n'ont
qu'à ramasser.
D'autres font une cueillette de varechs , qu'ils
brûlent pour obtenir des cendres le sel de
soude.
En visitant la fourrée d'un pécheur occupé à
ramasser le produit du reflux , il m'offrit un
animal très-singulier par sa forme, et féroce par
ses mœurs. Tyran de la rocaille, il est l'effroi
des homards, crabes, etc., et en détruit une
grande quantité par la succion. C'est une espèce
de sèche , qu'on appelle vulgairement cha-~
trouille (i). [Planche II.]
Cet animal est d'une consistance semblable à
celle de la raie , c'est à dire , charnue et cartila-
gineuse. Sa tête est armée de huit ramifications
o
(i) C'est le poulpe ; Octopus, dont M. De Lamarck
donne l'analyse suivante : Corps charnu , obtus infé-
rieurement , osselet dorsal, très-petit, corps contenu
dans un sac non ailé ; bouche terminale faite en bec
de perroquet , et entourée de huit bras égaux
munis de ventouses sessiles et sans griffes. Le poulpe
donne ainsi que le calmar , loligo , dont le corps
est pourvu de membranes ou ailes , une liqueur
noire qu'il lance contre ses ennemis. Il rejette aussi
une humeur rouge qui lui donne cette couleur lors-
qu'il est cuit , ce qui arrive en cet état à tous les
poissons mous.
qui.
J.e Poulpe Octbpus .,/>/>.-//.' vufyatremetit Chatroiulk» auJfai'rc
D'UN NATURALISTE. 65
qui lui servent de bras pour s'emparer de sa
proie. Ses yeux sont sailïans , et sa bouche est
remplacée par des cavités multipliées au long de
ses bras, au moyen desquelles il opère une suc-
cion parfaite , et fait arriver , par des canaux
appropriés, le sang que doit élaborer son esto-
mac. Ses viscères sont renfermés dans une poche
qui elle-même est contenue , et roule dans une
autre qui lui sert de tégument extérieur. La
chatrouille est très-irrasclbîe , et sait se venger
de ses agresseurs ; c'est pourquoi , lorsqu'on
l'inquiète, et qu'elle se voit dans l'impossibilité
de se soustraire aux agaceries de son persécuteur,
elle lui témoigne son désir d.e vengeance , en lui
lançant avec vivacité une matière noire sem-
blable à l'encre, et qui peut même, au besoin ,
y suppléer (i) ; mais je le répète, ce n'est qu'à la
dernière extrémité que la chatrouille emploie ce
moyen de défense.
La chatrouille nage avec une agilité éton-
nante , à l'aide de ses huit bras , ce qui la rend
difficile à être saisie dans l'eau. Il est dangereux
de se baigner dans les parages qu'elle fréquente ,
(i) C'est de cette liqueur qu'on obtient la sepia ,
couleur noirâtre qu'on met , particulièrement à Rome » ;
en bâtons comme l'encre de la Chine , et qui est
plus douce à la vue.
Tome I. E
(jG VOYAGES
car elle est prompte à saisir une jambe, et à f
commencer une succion qui alFoiblit prompte-
ment, il est difficile de s'en débarrasser lorsque
l'adhésion de cohésion est établie , à moins d'in-
terrompre l'effet du vide en la coupant en deux.
M. l'abbé Dicquemarre , célèbre naturaliste du
Havre, entendit ^n jour de foibles cris en se
promenant vers le rivage ; il court au bruit , et
aperçoit un enfant ceint par un de ces animaux ,
et dont il ne pouvoit se débarrasser. Les pêcheurs
ont soin de les tuer, à mesure qu'ils les ren-
contrent, car ils font une grande consommation
de coquillages, et diminuent sensiblement la
récolte de ces journaliers.
Je fis, le mardi 17 juillet, connoissance avec
deux jeunes gens , amateurs des beaux arts. L'un ,
M. Villain , arrivoit d'une expédition aux îles
Ténériffe, la Trinité, Saint- Thomas et Puer-
torico , dirigée et sous les ordres du capitaine
Baudin. M. Villain avoit accompagné plusieurs
naturalistes , envoyés par le gouvernement pour
recueillir les productions naturelles de ces pays ,
et fournir à leur retour des observations utiles.
Le second , M. Poulet , fils d'un armateur du
Havre , digue du beau nom d'ami, et qui, à des
talens distingués en peinture et musique, joignoit
un bon cœur , et surtout une modestie rare.
Comme je m'étois proposé d'enrichir à mon
D'UN NATURALISTE. 67
retour mes cabinets d'histoire naturelle de pro-
ductions recueillies' dans mes voyages , et de
costumes annexés à mes journaux , M. Poulet
voulut bien guider au lavis mes pinceaux encore
novices, tandis que M. Villain perfectionna en moi
l'art d'empailler les oiseaux. 11 se servoit d'une
pommade conservatrice , dont l'usage éloit dan-
gereux par les poisons subtils qui en font le
composé; je la remplaçai donc par une autre
que j'imaginai , et dont j'obtins les plus heureux
. résultats ; la voici :
Pommade conservatrice
Pour tout corps corruptible du règne animal.
Huile essentielle de térébenthine ... § I.
Huile d'olive § Y.
Chaux vive en poudre § Y.
Sel d'alun en poudre subtile ~ IV.
Camphre dissous in aicohol 3 IV.
Aloës succotrin ~ Y.
Herbes aromatiques en poudre subtile. Pug. I.
J'avois des chances à courir , des pertes à
essuyer. Je pouvois être réduit à interrompre
ma collection par la pénurie d'objets nécessaires.
Le besoin éveille le génie, et ne pouvant me
procurer au Havre des yeux d'émail pour les
oiseaux que je me proposois d'empailler^ je crus
E 2
m VOYAGES
■devoir les remplacer par d'autres, exécute's ait
moyen de cire à cacheter de diverses couleurs.
Par exemple, pour obtenir les yeux du crabier y
on présente une épingle à un bâton de cire
jaune , enflammée au feu d'une bougie, et non
d'une chandelle qui la noirciroit; on en détache
assez , pour avoir une masse de 3a grosseur de
l'oeil qu'on veut imiter. Cette pâle arrondie se
forme d'elle-même, ayant soin de tourner dou-
cement l'épingle entre ses doigts dans le sens
horizontal. Lorsque le globe a acquis sa perfec-
tion , on le laisse refroidir ; après quoi, on ajoute
un point de cire noire dans le milieu de l'orbite.
Cette goutte résineuse se convexe d'elle-même ,
et imite parfaitement la visière de l'œil de Foi-
seau. Cet œil achevé, on retourne l'épingle, et
on en fait autant à l'autre extrémité; après quoij
on coupe le laiton par le milieu , et on a une
paire d'yeux.
Quant aux yeux d'une seule couleur , on se
contente d'enduire l'épingle de cire noire de la
grosseur d'un grain de chenevis. On présente
près de la flamme de la bougie cette petite sphère,
qui par la chaleur s'arrondit, pourvu qu'on
tourne un peu l'épingle entre ses doigts, et qu'on
la plonge aussitôt dans un verre d'eau froide qui
conserve sa forme, en fixant et resserrant toutes
ses parties,
D'UN NATURALISTE. 63
La journée du 20 juillet fut consacrée à faire
une partie de chasse avec M. Randon de Lu-
cenay. Nous côtoyâmes îa mer jusques à Arfleur,
qui est distant du Havre de sept quarts de lieue.
.Nous étions à îa poursuite d'oiseaux de mer,
lorsqu'il nous arriva une singulière aventure.
Fatigués de l'excessive chaleur, et apercevant un
bâtiment assez considérable que nous prîmes
pour une auberge , nous résolûmes d'y faire
halte, et de nous y rafraîchir. Ce bâtiment étoit
or magasin à poudre, dans lequel la sentinelle
commit l'imprudence de nous laisser pénétrer,
armés de 1:0s fusils. A peine, en présence du
chef du poste, on s'empara de nous, et l'on nous
désarma, comme agens de la station anglaise
Cependant, ne voulant point être plus long-tems
en butte aux menaces de nos gardiens , je dé-
ployai mon sauf-conduit et ma commission , à la
faveur desquels on nous rendit la liberté, après
nous avoir accordé des rafraîchissemens , et
blâmé de notre imprudence.
En retournant au Havre , la marée étant basse,
nous trouvâmes beaucoup de hérons. J'en tuai
un , et plusieurs alouettes de mer qu'on ren-
contre par bandes sur le bord des ruisseaux ,
dans les prairies voisines du rivage.
Je montai le soir à la côte d'Egouville , et me
présentai à la maison de campagne de M. Poulet^
E 3
7 o VOYAGES
où j'eus l'honneur de faire connoissance avec le
père, aulant respectable par son âge, qu'esti-
mable par sa sévère moralité. Je fus touché de
l'union qui rapproche sans cesse l'un de l'autre
les cinq enfans. Les deux frères étant musiciens,
nous fîmes quelques trios, après l'exécution des-
quels on proposa une promenade dans l'intérieur
du jardin. Celte habitation, agréable par son
antique verdure et ses couverts sombres , est
embellie à une des extrémités par un pavillon
d'été, qui sert de salle de lecture et de concert.
11 est hexagone, et domine la rade, de manière à
en former le plus commode observatoire pour
le peintre et le marin.
Après avoir admiré de très - beaux dessins
faits par M. Poulet fils aîné, je me disposai à des-
cendre la cote, mais ce fut en vain que je voulus
partir seul ; MM. Poulet père et fils, en me com-
blant d'amitiés, vinrent me reconduire jusques
à moitié chemin, précisément au coup de canon
de retraite delà station anglaise. On sait que c'est
un usage pratiqué par les marins en station , de
tirer un coup de canon au lever et an coucher
du soleil. En saluant l'aurore, il semble indiquer
l'heure du travail ,. comme à l'approche delà
nuit il annonce un repos prochain.
Le samedi l\ août, M... Poulet lils aîné , étant
venu nous inviter de la part de son père à aller
D' TJ ]N NATURALISTE, -r
dîner îe lendemain à la côle , j'allai le reconduire ,
et nous nousnégarâmes le long du rivage , où pou r-
tant je rcnconlrai un pécheur à qui j'achetai,
moyennantune somme très-modique, un assez bel
esturgeon , ainsi qu'un turbot et des crabes.
.Nous ramassâmes ensuite des étoiles de mer, des
lépas , à la faveur de la marée basse, ainsi que
des pyrites martiales cloisonnées de la plus grande
jjeauté, de même que l'espèce de îudus helmon-
tii (i). Je revins, chargé de trésors précieux pour
le naturaliste contemplateur.
Le dimanche malin 5 août, nous montâmes la
côle d'Egouvilie pour aller dîner chez M. Poulet ,
dont la campagne solitaire offre les points de
vue les plus pittoresques. On nous reçut dans
le Riost, d'où, l'on découvre la pleine mer à très-
peu de distance. JNous restâmes long-tems à con-
sidérer celle immense étendue qui suit tous les
jours les ordres de la nature, et jamais ne passe
les limites qui lui ont été fixées. jNous admi-
râmes cet élément terrible et redoutable pour l'être
malheureux, qui se prive spontanément du bon-
heur de mettre toute sa confiance en celui qui
ne trompe que par des bienfaits.
(i) Pierre pesante, ordinairement cale-aire, traversée
de cloisons spatheuses , pyritetises ou séléniteuses ; ce
qui lui donne une surface composée d'angles et do
comparlimei is pol ygon es.
E 4
72 VOYAGES
Nous fumes reçus comme nous l'avions de-
mande , avec amitié et franchise, et point avec
cette fastueuse cérémonie qui altère le plaisir
d'être à la campagne. Le bon papa M. Poulet,
vêtu selon la saison , nous montra son petit do-
maine qui réunit Futile à l'agréable. On y voit,
au milieu d'épaisses charmilles qui établissent un
double mur de clôture , de longues allées de pom-
miers très-touffus dont on obtient le cidre, et qui
par la réunion de leur cime donnent beaucoup
d'ombre. C'est au centre, sur des tapis de gazon 9
qu'on voit paître la vache de la maison. Plus loin ,
c'est une bande de cannetons qui s'éloignent de
leur vivier, pour aller paître la verdure. Au bout
de chaque allée de poiriers, on pénètre dans de
très-jolies tonnelles de charmilles consacrées à
l'amitié, à la lecture ou à la méditation. Elles
sont si inaccessibles aux rayons du soleil , et même
à lagrande clarté du jour, qu'on y prend souvent,
entre famille, des repas frugaux et champêtres.
Le nôtre fut très-agréable par l'union des cinq
enfans qui ont entr'eux , jusque dans la moindre
chose, les prévenances de la plus pure amitié.
On oublie jusqu'à l'âge du père et de la mère,
qu'on y voit avec sensibilité folâtrer avec leurs
chers enfans.
Le lendemain, nous passâmes l'après-midi k
Honfleur, M. Charles Poulet fils aîné et moi; il
D'UN NATURALISTE. 7 3
me présenta chez M. Lelievre, commandant
anciennement les bâtimens de son père, qui
nous reçut avec affabilité. Il nous lit voir avan:
le souper ses meîonnières , desquelles il fait une
assez belle spéculation par sa correspondance
avec la Capitale.
Nous repartîmes le vendredi matin, après avoir
pris plusieurs vues de Honfleur (i). Nous eûmes
à notre retour à dîner la famille Poulet, à qui
nous ménagions le coup d'ceil d'une joute qui
eut lieu sous nos fenêtres.
Au milieu de frégates couvertes d'un peuple
immense , on ouvrit dans le bassin une joute
entre six bateaux destinés à rivaliser entr'eux
de vitesse dans un trajet à parcourir. Les nacelles
deux par deux , et élégamment ornées } voguoient
sous l'effort de six vaillans rameurs vêtus de
blanc, et ceints d'écharpes de laine écarlate.
Le but de la joute cloit de doubler, dans
l'impétuosité de la course , un arc de triomphe
posé au milieu du bassin, sur deux bateaux. Les
nspirans étoient encouragés par une musique
guerrière qui stimuloit leur ardeur. Le signal du
départ étoit annoncé par un coup de canon. La
colonne d'air à peine ébranlée, on vovoit dans
chaque nacelle six rameurs brusquer à l'envi
■ ■ -
(i) Je ne puis les ajouter à ce recueil; elles ont
été brûlées à Saint-Domingue.
7 4 VOYAGES
leur mouvement unanime, ayant à leur tête un
patron commandant, muni d'une lance garnie de
rubans, et près de lui, le porte-étendart. Il étoit
permis aux patrons de heurter les barques de leurs
lances, et d'entraver par ce choc leur marche
rapide.
Les vainqueurs furent reçus avec joie et ap-
plaudiscmens; et parés des prix qui leur avoient
été décernés, ils passèrent au milieu d'un cortège
nombreux, au bruit des fanfares et des salves
d'artillerie.
Nous vîmes lancer la frégate la Valeureuse.
Dégagée à coups de hache du Ber qui la rete-
noit,elle cutr'ouvrit majestueusement l'onde du
bassin, qui frémissoitetécumoit en blanchissant
sous son pesant fardeau.
J'observai près de là avec intérêt l'instinct
merveilleux d'un chien barbet, qui a su profiter
îles soins donnés à son éducation. Un maître
couvreur, ayant besoin d'un outil qui étoit
aubas d'une échelle très-haute, envoya son chien
iui chercher. Cet animal intelligent le rapporta,
eu montant les échelons avec rapidité.
Le samedi 18 août, la famille Poulet nous
proposa une partie d'Honfleur, qui fut acceptée.
Notre traversée fut très-courte cl fort heureuse,
quant aux influences de la navigation sur nos
lemnéramens. Nous fumes reçus chez M. Le-
D'UN NATURALISTE. 7 5
lièvre, dont j'ai déjà parlé avec celte affabilité
naturelle à l'homme de bien , franc et loyal. On
eut pour nous toutes sortes de bontés , et pour
nous dédommager de la privation de chasse im-
posée par une défense récente, on forma le
projet, pour le lendemain, d'un repas cham-
pêtre au milieu d'un verger.
Le soir , en visitant le jardin , je fus puni de ma
curiosité qui me porta à faire la dégustation des
baies du bois Gentil (i). Leur saveur acre et
caustique me causa une cuisson semblable à
celle produite par le poivre de Guinée. Cette
exaspération dure l'espace de douze heures.
Le dimanche 19 août, nous partîmes de grand
matin, comme il est d'usage dans une partie de
campagne, afin de jouir des agrémens que la sim-
plicité y fait éclorre , et qui sont les délices de
l'homme simple. IXotre marche éloit imposante
par la quantité de personnes composant notre
petite caravane.
(1) Daphne mezereum , Linné 5og. Cet arbuste
donne des baies ovales semblables à celles du myrte ,
mais contenant un suc très-caustique : elles rougissent
eu mûrissant. Prises à l'intérieur, elles causent dc s
douleurs d'entrailles insupportables, accompagnées de
diarrhées. On les emploie dans les appâts qu'on destine
à la destruction des bétes puantes ; et , par un des phé-
nomènes de la nature, les oiseaux qui en mangent n'en
sont point incommodés.
76 VOYAGES
L'avant - garde , à l'instar d'une partie de la
société , montée sur l'animal sobre et honteux ,
ou sur des chevaux , s' étant munie de parasols
pour affoiblir la réverbération d'un soleil brû-
lant, suivoit ainsi que les autres la montagne,
non sans fatigue, mais qui étoit oubliée par l'es-
poir d'un plaisir complet.
L'alégresse accompagnoit les héros de cetto
fête. Nous trouvâmes, chemin faisant, des sites
délicieux dont nous prenions les croquis, enfin
une route si champêtre, si isolée, qu'Honfleur
et ses environs peuvent être regardés comme
le pays du peintre et de l'homme de goût.
INous arrivâmes à ia cour de la ferme (i) par
des chemins si sombres, que nous y ressentîmes
de la fraîcheur, malgré la grande chaleur du
jour, et tant silencieux que le calme, qui les
fait rechercher par tout être sensible , n'étoit
interrompu que par les cris joyeux de la caval-
cade et des piétons.
Une table simple , quelques bancs placés près
d'une chaumière au milieu de la cour , et sous
Je couvert d'énormes pommiers peu élevés , et
dont les branches chargées de fruits se recour-
(i) C'est ainsi qu'on appelle les vergers clos de
haies, au milieu desquels se trouvent çà et là de rus-
tiques chaumières.
D'UN NATURALISTE. 77
boient vers la terre , furent les premiers prépa-
ratifs de notre délicieux repas. Quelques pièces
froides , l'amitié qui les présentoir., la contrainte
qui en étoit bannie , toutes ces prérogatives
attachées au séjour des champs , ajoutaient en-
core au doux plaisir de se voir réunis. Chaque
convive , de sa place et sans même se tenir
debout , pouvoit cueillir des fruits au dessus de
sa tête. Ce qui rendoit cette halte plus intéres-
sante encore , et rapprochoit ce repas de celui
de l'homme naturel , c'est qu'à quelques pas de
nous , on voyoit chevaux , bœufs , moutons , les
uns étendus sur l'herbe , les autres la broutant ,
et autour d'eux, pêle-mêle, des outils ara-
toires. Yoilà de véritables fêtes champêtres, et
non point celles parisiennes , qui n'en ont le
nom que parce qu'on y trouve quelques guir-
landes de verdure , mais régularisées par l'art,
et dépourvues des grâces de la nature.
La gaieté et la simplicité des assislans attirèrent
bientôt autour de nous la lourde génisse et sa
mère ; les oiseaux domestiques , le dinde et ses
petits ramassoient avec soin les miettes de pain ,
tandis que de jeunes porcs accouroient en bon-
dissant entr'eux , et se disputant les débris de
notre table. Ce spectacle où l'homme corrompu
ne sait trouver rien de charmant, étoit délicieux
pour moi, et parfaitement conforme à mes goûts.
78 VOYAGES
Deux enfans du fermier égayèrent la conver-
sation par leurs saillies naturelles. Je pensois y
ô mon fils, au premier langage de ton enfance !
Quelques parties de barres , un peu de mu-
sique que nous fîmes sur le gazon en nous
servant pour pupitres du corps des pommiers ,
alloient terminer la fête , lorsque la mélodie fut
interrompue par le bruit du canon. JNous nous
portâmes vers la mer , et nous aperçûmes la
station anglaise vivement aux prises avec les
défenses redoutables du Havre, qu'ils assiégeoient
depuis plus d'une heure. Le feu étoit roulant
et si nourri , qu'un coup n'attendoit pas l'autre;
et il y avoit réplique des deux partis. Nous
lûmes témoins de cette belle horreur, et très-
bien placés pour en admirer, sans aucun ris-
que, les effets, s'ils étoient moins funestes. Le
feu de chaque coup n'échappoil pas à nos regards
attentifs , et inquiets de connoître l'issue du
combat. La fumée tourbillonnante de la poudre
évaporée formoit au dessus des batteries de
petits nuages , qui bientôt agités par le vent se
dissipoient pour se confondre à l'athmosphère.
Le bruit des bordées mugissant avec majesté ,
et appelant la vérité de l'écho de notre côte ,
remplissoit nos esprits de crainte cjt d'amer-
tume.
JSous quittâmes cet effrayant spectacle pour
D'UN NATURALISTE. 79
aller dans notre salle de verdure manger du pain
et du lait caillé préparé proprement dans une
large et grosse terrine commune. Dcbouts pour
la plupart à ce repas pris à la hâte, nous cou-
ronnâmes la fête par un retour au frais, en
guidés pas le clair de lune qui laissoit admirer
la libéralité du Créateur, qui s'est véritablement
complu à former , pour le contemplateur , les
chemins , pittoresques qui nous conduisirent
à Honfleur.
Nous repartîmes le lundi matin, après avoir
visité les moulins à cidre , composés de deux
meules horizontales que pressent un arbre à écrou.
Le jus de ces fruits tombe dans une met sem-
blable à celle du pressoir à vin, d'où il découle
dans des poinçons destinés à le recevoir.
Nous arrivâmes pour le dîner chez M. Poulet,
où on nous servit des huîtres de la Héve, si
larges que trois couvrent une assiette; elles sont
excellentes. Je sus de M. Poulet, qui eu en-
voyoit autrefois à Paris à des amis, que chaque
iiuître rendue à sa destination revenoit à trois
livres.
Le soir , s'éleva un orage qui me retint à cou-
cher à la côte. 11 se renouvela trois fois, et dura"
dix-huit heures, sans discontinuer et s'afibiblir en
aucune manière: ilétoit si effrayant, que d'après
le rapport des anciens de la ville , on n'en éprouva
So VOYAGES
jamais de tel. Les coups redoublés et répétés par*
îes échos de îa côte faisôient trembler la maison
qui nous réfogioit. Le tonnerre tomba en une
infinité d'endroits, sur des affûts de canon , sur la
fontaine du grand quai au Havre, sur des pom-
miers qui Rirent fracassés , sur des masures qui
furent ébranlées j usques dans leurs fondemens f
enfin dans îa mer, qui s'ouvrit avec peine pour le
recevoir.
Le samedi 25 août , nous fûmes témoins
f me fête donnée par ses enfans , à M. Poulet
père, et relative à son élargissement à l'époque
de la terreur. Les jeunes gens me prièrent de
faire quelques vers, afin d'intéresser la fête, et
je me félicitai de trouver l'occasion de prouver
ma reconnoissance à cette famille respectable,
A la fin de chaque couplet chanté en sanglotant,
on posoit une couronne sur îa tête du bon papa ,
blanchie par les années , et chaque acteur atta-
choit à son habit une pensée. Je ne pus tenir à
cette scène attendrissante , et j'admirai avec
émotion cet exemple de piété filiale. Le père ,
en versant un torrent des douces larmes du sen-
timent, vint m'embrasser, etm'ouvrantson sein,
sans pouvoir articuler , il me remercia par
estes des beaux moraeiis que je venois de lui
faire passer.
TSous complétâmes îa fête par une partie d©
chasse
D'UN NATURALISTE. 81
chasse où. nous fîmes des prodiges d'adresse, et
dont nous revînmes courbés sous le faix de notre
gibier.
A notre retour, nous fûmes témoins d'une
punition infligée à deux marins, rebelles aux
ordres qui leur avoient été transmis par leurs
supérieurs. Cette sorte de punition s'appelle la
calle humide. Elle consiste , au coup de canon
qui en est le signal, à précipiter du haut d'une
vergue dans la mer le patient attaché perpendi-
culairement à une corde, comme on le fait hori-
zontalement d'un lièvre qu'on met à la broche.
A peine plongé dans l'eau, on l'en retire promp-
tement en le hissant à bord. Us n'éprouvèrent
que la contrariété d'être mouillés, si c'en est une
en été. Au reste, pour se consoler mutuellement,
les deux déserteurs allèrent aussitôt noyer dans
le vin le souvenir de leur ignominie, et s'eni-
vrèrent tous deux.
Le lundi 10 septembre, en me promenant sur
le bord de la mer, j'aperçus les tristes débris de
trois bâtimens qui venoient d'échouer sur le ri-
vage, n'ayant pu résister à l'intempérie désas-
treuse de l'équinoxe. Je m'avançai sur la jetée
pour considérer de plus près ce spectacle d'hor-
reur. Un navire partagé, les tonnes de cidre dont il
étoit en partie chargé voguant sur les flols , tandis
que de petites barques alloient à leur rencontre;
Tome I. F
82 VOYAGES
Je maître du bâtiment déplorant son triste sort;
ces tristes effets excitèrent en moi une pitié bien
naturelle. Les matelots moins intéressés à cette
perte , réparoient le temps perdu , et oubliant le
danger passé qui ne leur avoit pas permis de
prendre aucune nourriture, ils se disputaient
entr'eux du fruit qui complétoit la cargaison du
navire. On les voyoit mordre avec voracité
dans des pommes flottantes au gré des eaux , tout
en plongeant pour s'emparer des effets du
bâtiment , que leur pesanteur retenoit entre
deux lames.
Ces désastres n'étoient que les préliminaires
des suites de ce funeste équinoxe, qui s'annonça
sous les caractères les plus effravans. Un temps
sombre et lugubre, un vent impétueux et ter-
rible, un brouillard épais, puis successivement
une pluie rapide, tous ces avant-coureurs d'un
iacbeux événement annoncoient la tristesse de la
nature. Les vaisseaux n'étant plus en sûreté dans
le port, donnoient à craindre, dans leurs oscil-
lations forcées, qu'ils ne fussent brisés. L'Onde
salée, rebelle pour la première fois aux ordres
de son Maître, franchissoit la jetée avec fracas,
et engîoutissoit sous ses volutes écumantes les
maisons de la rade. Tous les lieux étoient
inondés, et les vagues allières se promenoient
tranquillement, après leur effet furieux , dans les
D'UN NATURALISTE. 83
rues du Havre. Les habitans affligés , courant ça
et là , portoient sur leur visage abattu l'em-
preinte de l'inquiétude. On étoit obligé , pour
marcher à pieds secs, de profiter de planches
égarées qui à l'aventure voguoient sur la surface
de l'eau.
Je fus du nombre des curieux , et j'allai con-
sidérer cette belle scène d'horreur. Le vent étant
trop impérieux pour pouvoir se tenir sans sou-
tien sur les digues , on se cramponnoit à des
pièces de bois de marine , ou autres objets
stables. C'est là que je vis de très-loin en pleine
mer s'avancer avec orgueil des montagnes d'eau,
diminuantde volume à chaque ascension ondulée,
venir enfin se briser contre les digues où nous
nous trouvions , et par leurs époudrins nous sub-
merger , sans qu'une course pût nous être salu-
taire , tant leur vélocité s'attachoit à nos pas.
Le tonnerre qui malgré le temps froid gron-
doit sans éclairs, l'impiété , la coupable impiété
qui ne pouvoit se taire , l'eau des bassins dépas-
sant de beaucoup leur niveau, tous ces fléaux,
inconnus jusqu'alors , me firent rentrer en moi-
même , reconnoître la foiblesse humaine , et
plaindre les êtres téméraires qui osent insulter
à la Puissance divine, qui dirige à son grêles
efièts de sa vengeance.
Les maisons mal assujéties trembloient dans
84 VOYAGES
leurs fondemens. Le verre même ne pouvant
résister à ces éruptions fougueuses , voloit par
éclats; l'ardoise se délachoit à chaque pas, et me-
nacoit le passant de sa chute incisive et funeste.
La mort aussi frappa des victimes : dix mate-
lots conduisant un sloupe touchoient à la rade,
et se félicitoient déjà d'avoir échappé au danger
cminent qui les poursuivoit depuis leur départ.
Les habitans sur la jetée les croyoient aussi dans
le port , lorsqu'un coup de vent fit faire capot à
l'embarcation. Tout l'équipage se mit à nager,
mais ne put dompter la furie des vagues dont
ces marins étoient le jouet; et après avoir vaine-
ment lutté avec effort contre les (lots, perdant
baleine, et d'ailleurs effrayés parles cris de pitié
des spectateurs, jugeant de leur péril sans pou-
voir leur porter de secours, tant la mer éloit fu-
rieuse, ils furent tous engloutis. Il ne resta d'eux
que dix chapeaux qui rappeloient aux assistans
leurs devoirs envers des familles éplorées qui
perdoient leurs prolecteurs. On vit long-tems
ces malheureux, en perdant leurs forces, dé-
chirés par des lames contraires, s' avançant vers
une mort assurée, lever encore leurs bras impuis-
sans vers le ciel , et implorer de la terre un se-
cours qu'on ne put leur donner.
La mer vagabonde en dépassant ses limites,
les franchit aussi pour aller ravager les champs
D'UN NATURALISTE. 85
cultivés, et dans le retour impétueux et brusque
Je ses vagues mugissantes , elle entraîna au mi-
lieu de ses gouffres et loin du rivage, soixante
moulons, leur parc qui fut déraciné, et le pauvre
berger qui pourtant eut la force de regagner la
terre à la nage. Le reste fut perdu, sans qu'il en
ait paru aucun vestige.
Le soir du troisième jour, quel contraste !
J'allai m'asseoir sur le bord de la mer devenue
calme, et tout à-fait revenue de sa furie. Je con-
templai avec enthousiasme le coucher du soleil
dorant une partie des flots frémissans , et non
soulevés comme le matin par le vent qui étoit
alors très-doux. Le ciel azuré n'étoit plus sil-
lonné d'éclairs , un calme parlait avoit succédé
au tumulte des flots, et les sens rassurés goûtoient
un repos nécessaire : les fleurs flétries repren oient
leur fraîcheur, et le chant des oiseaux célébroit
le retour du beau tems. En réfléchissant sur la
terrible puissance de l'Auteur de la nature,
j'élois pénétré de ses bienfaits qui dépassent de
beaucoup sa juste colère, lorsque je vis revenir
de la pêche quantité de petites barques rappor-
tant, selon leur coutume, une abondance qui
n'est jamais ralentie. Je profilai aussi des libéra-
lités du reflux pour ramasser une quantité consi-
dérable de productions marines, parmi lesquelles.
F 3
§6 VOYAGES
se trouvèrent les zoophytes sertulaires (i) , le
fongipore rameux (2) , le fucus vert (3) , et la den-
drite violette (4).
J'appris le soir un événement bien remar-
quable , arrivé près d'Honfleur le premier jour
de l'équinoxe, et qui condamne ceux qui re-
fusent de croire à la prédestination. Au milieu
des vagues en fureur on aperçut de la jetée du
port de cette ville un bâtiment qui paroissoit
être dans le plus grand danger. La mer étoit si
houleuse que les marins d'ailleurs très-officieux,
reconnoissant l'impossibilité de le sauver, et la
presque certitude de chavirer eux-mêmes, refu-
sèrent à la première instance , mais s'y décidèrent
enfin d'après le vœu unanime des habitans.
Après avoir fléchi le genou devant le Dieu
des mers , après avoir imploré sa protection
puissante, ces hommes généreux s'embarquèrent
(1) L'espèce appelée, par M. Pallas, docteur en
médecine , la cuscute, de. mer.
(2) C'est une production marine à Polipier.
(5) Plante marine de l'ordre des cryptogames, c'est
à dire , cachant leurs fruits dans l'aisselle ou retendue
de leurs feuilles : elles végètent au fond de la mer, et
prennent , d'après leurs formes , différentes déno-
minations.
(4) C'est une espèce de fucus.
X
Si
s
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D'UN NATURALISTE. 87
dans une goélette, un canot n'ayant pu soutenir
3a secousse des vagues sans être englouti , et
volèrent au secours des naufrages, tandis qu'au-
tour d'eux sombroient des pêcheurs et leurs
barques , à la vue de leurs femmes et de leurs
enians réduits au désespoir.
Tous les spectateurs formaient des vœux pour
la réussite de cette entreprise périlleuse , et
suivoient des yeux chaque lame, si inconstante,
que le bâtiment paroissoit à chaque instant
devoir être englouti. Mais le ciel prolégeoit leur
résolution : ils arrivèrent au bâtiment qui n'avoit
plus de conducteurs. U paroît que le voyant
hors de manœuvre , les matelots se seront ris-
qués sur la chaloupe qui aura coulé, car on n'a
plus entendu parler d'eux.
Ne pouvant ramener ce bâtiment tout dé-
membré dans la crainte qu'il ne leur devienne
funeste , soit par un choc violent , soit par sa
masse qu'il falloit traîner, ils le laissèrent voguer
au hasard , et reprirent route pour Honfleur.
Tout à coup ils entendirent des cris percans
quoiqu'étouffés , et aperçurent !!!... un
homme échevelé luttant contre les flots , et prêt
à perdre courage.
Les marins allèrent à lui , et eurent le bonheur
de lui sauver la vie. Cet homme, si étonné de sa
voir hors de péril , avoit perdu la parole. Ce ne
F 4
88 VOYAGES
fut qu'après quelques instans de repos qu'il leur
dit qu'il combattoit contre les flots, et lutloit
avec la mort depuis cinq heures de tems , et que
quatre de ses compagnons avoient péri avec
leur chaloupe qui avoit chaviré. Quelle prédes-
tination merveilleuse !
Le samedi 11 septembre , on nous servit à
dîner des lamprillons ( 1 ) d'une délicatesse
extrême, et des poires de l'ambroise (2), les plus
beaux fruits que j'aie jamais vu , et de la gros-
seur d'une bouteille.
L'après-midi au milieu d'une fêle , les matelots
furent appelés à une joute singulière. Un mât
enduit de suif pour le rendre glissant sortoit
horizontalement du sabord d'un vaisseau. Au
bout étoit arboré un drapeau , dont la prise
devenoit le signal de la victoire. Ce mât (3) étoit
à douze pieds au dessus de l'eau, afin que les
athlètes ne se fissent pas de mal.
Les uns au premier pas , d'autres plus avant
ne pouvant conserver leur équilibre sur un
cylindre si glissant , tomboient de toutes les posi-
tions dans l'eau, et reparoissoient aussitôt, puis-
(1) Petromyzon marinus , Linné ; ou la Prycka.
(2) Pyrus sativa , fructu autumnali suavissimo , in
ore iiquescente, Tourn. Inst. 6i(j.
(3) Appelé mât de Cocagne.
D'UN NATURALISTE. 89
qu'ils étoient tous plongeurs. D'autres à deux
pas du drapeau clianceloient , et au lieu de la
conquête de l'étendard, alloient cacher leur honte
en plongeant au fond de l'eau , et reparoissant
plus loin, sembloient y laisser jusqu'au souvenir
de leur inaptitude. 11 y en eut un cependant plus
heureux que les autres; tremblant d'abord,
mais ne se pressant pas , il atteignit l'objet de
tant de peines , le détacha du cable , le lança
dans l'espace fier de sa victoire , et plongea
noblement dans l'eau, puis reparut avec le signe
de son triomphe au milieu d'applaudissemens
universels , et d'une musique guerrière qui
célébra son adresse. On termina la fêle par un
combat naval et une descente , enfin par une
prise de place, dont on fit la fiction pour exercer
les troupes.
Un de mes pécheurs habitués m'apporta pour
dessiner plusieurs poissons de mer au nombre
desquels se trouvoient , le crapaud (1) , le con-
gre (2), l'orphie (3). Dans l'estomac du premier
(1) Scorpœna horrida, Linné. Ce poisson a la téîe
aussi volumineuse que le corps. (Tome 1er., pj, ^ s
fig. 2).
(->) Murccna conger, Linné. Poisson apode et
anguilliforme.
(5) Ce poisson appelé aiguillette en Bretagne, est
aussi nommé beïone. Ou le pêche depuis mars jusqu'en
9 o . VOYAGES
je trouvai de pelits crabes entiers à moitié dî-'
gérés , et dans le congre plusieurs crevettes ( I ).
Ainsi ces animaux destructeurs des espèces au
dessous d'eux , subissent la même loi , et sont
dévorés eux-mêmes par le premier requin qui
les rencontre. J'y remarquai aussi le rouget (2),
poisson très-délicat , et très-reconnoissable par
la structure de sa tête ; la loche de mer (3) aux
reflets dorés et brillans. Ce même pêcheur
m'engagea à aller examiner chez lui deux pois-
sons trop gros pour être transportés. Le premier
étoit une roussette (4) de la famille des chiens
juin , à la clarté des flambeaux , au moyen de fouanes
ou dards en râteaux.
(1) La crevette franche ou chevrette , ou salicoque,
Gibba sqiulla , est un petit crustacé de mer plus menu
que la squille que l'on fait cuire comme les écrevisses.
(2) Mullus barbalus, Linné.
(5) Ou aphye marine. Gobius aphya , Linné;
Aphua cobites, Willughb. , Bellon. ; Gobius uncialis ,
Pinnâ dorsi secundâ ossiculorum septemdecim ,
Arted .
(4) Ou chat marin ayant une nageoire derrière
l'anus, et des trous aux tempes. Par une prévoyance
admirable de la nature , cette espèce vorace ne fait que
neuf à treize petits à chaque portée. Elle attaque
-jusques aux pécheurs lorsqu'elle est affamée. Sa chair
a ie goût de musc. C'est avec leur peau teinte en vert
ou autre couleur, que se fait le galluchat dont les
gainiers font un grand usage.
D'UIN NATURALISTE. 91
de mer, à peau rude et sans écailles ; et l'autre,
la taupe de mer (1) , animal de six pieds el demi
de longueur , ayant trois rangées de dents , et
pesant deux cents livres. Ces poissons dont la
chair est peu estimée se vendent aux pauvres
gens encore assez cher; enfin la mustelle (2).
J'augmentai le soir ma collection de poissons
en allant sous la Hêve y attendre l'instant de la
marée. Je rapportai le maquereau (3) , poisson
très-connu et très-recherché pour sa délicatesse ;
la squille-mante, dont on fait beaucoup de cas (4);
le coquet (5) , intéressant par la variété de ses
couleurs changeantes. Plus riche en parure qu'en
saveur , le coquet cache sous des dehors brillans
(1) Ce nom lui est donné au Havre par les pêcheur?;
c'est un chien de mer (pi. 3) qui a beaucoup de res-
semblance avec le très-grand de l'Encyclopédie , par
ordre des matières , plane. 7, fig. 19, , à la différence
cependant que la taupe de mer n'a sur les côtés que
quatre évents ou boutonnières (Expiracula) et deux
nageoires dorsales.
(2) Musîela vulgaris, Rondel. , Willughb- ; Gadus
mustella , Linné; Gadus dorso diplerygio, sulco magno
ad pinnam dorsi primam, orecirrato, Arted. , Gronov. ;
à Venise , Donzelina, sorge marina ; en Angleterre ,
"Wistle-fish.
(5) Scombrus, scomber, Linné.
(4) Squilla marina.
(5) Poisson du genre du clupe.
92 VOYAGES
une chair insipide. Le chien de mer (i), poisson
dont la peau est employée par les menuisiers ; il
se vend à vil prix aux pauvres gens. Le bar (2) ,
dont les gourmets font grand cas. La lune (3)
qui porte sur chacun de ses Uancs , au milieu
à peu près et au dessous de l'épine dorsale, une
tache circulaire d'un brun vert de la forme de la
lune lorsqu'elle est à son plein. Ce disque est,
ainsi que celui de l'astre nocturne , environné
d'un cercle d'un jaune pâle , qui l'éclairé et
dessine plus nettement la principale tache. On
voit ça et là une quantité immense de petites
marques que l'on peut comparer aux étoiles.
La vielle (4) , dont la chair est peu délicate ; sa
robe est un assemblage merveilleux de nuances
et de dessins différens. Le coloris en est éclatant,
et on v admire sans mélange plusieurs des cou-
(1) Le griset dont les caractères particuliers sont,
six évents ou boutonnières de chaque côté, et une
seule nageoire dorsale.
(2) Poisson recherché par les gourmets.
(3) Zens faber.
(4) Ou tanche de mer, poisson du genre du labre.
Labrus tinca , Linn. Labrus rostro sursùm reflexo ,
caudâ in extremo circulai! , Arted.; Turdus duode-
cimus , in provinciâ vulgô Vielle, Gesner , Rondel. ;
Turdus vulgatissimus , Tinea marina veuetis , Wil-
lughb : ea Angleterre î Wrase J .Oid-wife et Gwrach.
D'UN NATURALISTE. 9 3
leurs primitives. Enfin le lièvre ( tome I er . ?
pi. 4,n°. i).
J'élois occupé à dessiner ces divers poissons,
lorsqu'on vint m'apprendre qu'il n'étoit plu»
pour moi d'espoir de partir par le Havre , et
qu'on me conseilloit de profiler d'un parlemen-
taire qui alloit faire voile de Bordeaux pour
Charles-Twn. H fallut se décider à changer de
projet , et comme je pouvois disposer de quel-
ques jours, j'allai au sein de ma famille y passer
untems, dont moitié fut consacrée à commencer
un ouvrage qui m'avoit élé demandé sur la
culture du safran , et qui depuis mon retour a
été accueilli avec indulgence par l'Institut, aux
lumières de qui j'ai eu l'honneur de le soumettre.
J'eus également occasion d'observer une fouine
privée dont je dois parler ici , bien persuadé que
ce récit ne pourra qu'intéresser le lecteur.
9 4 VOYAGES
YIE PRIVÉE
DE FOLLETTE.
V-^e n'est plus de l'animal carnassier, méfiant ,
farouche , évitant les regards des hommes , du
.tyran des basses-cours et des colombiers dont
j'ai à décrier les sanguinaires habitudes ; plus
soumis et plus doux , l'individu dont je veux
parler est affable , caressant et attaché principa-
lement aux personnes de la maison où il reçoit
l'hospitalité. Badin, excitant dans ses folâtres
exercices , il force le phlegmatique Carlin à ré-
pondre à ses jeux , en sautant par dessus ,
grimpant, lui léchant le museau, enfin lui se-
couant les oreilles comme pour mieux le sortir
de sa froide indifférence. A cela près de quelques
coups de pattes qu'il reçoit toujours en bonne
part, sans riposter, il décide le chat lui même à
quitter cette torpeur engourdie qui le rend si
maussade à un certain âge, et l'oblige à partager
sa gaieté.
La fouine dont la description devient inutile
parce qu'elle est trop connue ; cet animal à tête
D'UN NATURALISTE. 9 5
fine et triangulaire , au corps souple étalonné ,
aux jambes très-courtes, à l'œil pénétrant, vif
et rusé, à queue noire et touffue pour mieux
contraster avec le brun-gris cendré de sa robe ,
au bond léger, galope ou saute plutôt qu'elle
ne marche. Pourvue d'ongles très-aigus , elle
grimpe avec facilité le long des murs, et va
chercher à exercer son empire dévastateur dans
les basses-cours ou colombiers, dont la plus petite
ouverture assure un accès certain à cet animal
souple, et qui s'alonge à volonté. Mais ce n'est
que dans l'obscurité que la fouine se met en
marche. Ses sanglantes exécutions se font la
nuit lorsque tout repose , et que son œil n'a
plus à redouter celui de l'homme.
C'est un très-bon chasseur , point d'affût , car
elle n'en a guère la patience comme le chat ?
mais par surprise. Le bruit qui accompagne ses
incursions, lui fait souvent tort ; elle n'a point
la modération , ni la prudence de la belette et
du putois; que lui importe? elle est
agile , et peut impunément braver le danger. Eu
attendant ces risques à courir, la voilà dans le
poulailler qui reconnoît sa proie, étrangle sans
miséricorde, pille, mange les œufs dont elle est
particulièrement fort avide; n'a de pitié ni pour
les âges, ni pour les sexes; inonde de sang 1«
théâtre de son carnage, et entraîne au loin unu
gCy VOYAGES
partie de ses victimes , dont elle cesse le trans-
port aux approches du jour , et dès les premiers
mouvemens cru'elle entend dans la maison. Elle
se retire alors en paix dans les greniers si c'est
l'hiver, et y jouit du prix de sa cruelle victoire ,
en contemplant avec joie le monceau de ses
victimes.
Comme les bêtes fauves de rapine , elle a lo-
gement d'hiver et logement d ? été. Ainsi l'hiver,
étant la terreur des basses-cours et des colombiers
où elle exerce un ravage complet, l'été, elle
devient, dans les bois qu'elle habite, le tyran
puissant et féroce des peuplades ailées et des
quadrupèdes. Elle surprend l'oiseau sur ses
œufs ! et voila toute une famille éteinte !...
Egalement l'effroi des garennes, elle les dépeuple
en peu de tems des lapereaux , et même des vieux
lapins qu'elle surprend au gîte, et sur lesquels
elle s'élance en s'y cramponnant avec opiniâtreté
jusqu'à l'entière effusion de leur sang.
Si on lui donne la chasse au basset, quoique
plus agile et plus légère que le chien , elle ne s«
lie pas à la rapidité de sa course , et sait fort bien,
par prudence, échapper au lancer, et tromper
les poursuites en s' élançant de terre dans un
arbre creux pour faire perdre le train à ses per-
sécuteurs, ou bien, à déiautde cette retraite, en se
branchant dans un arbre. Des chiens arrivent au
pied,
D'UN NATURALISTE. 97
pied , mais elle itisulle à leur impuissance ,
semble les mépriser, les nargue avec dédain,
jusqu'à ce que le chasseur , accourant aux
aboiemens redoublés de sa meute, la punisse à
son tour et de son manque de prévoyance, et de
sa témérité. Si le coup de feu n'a fait que la
blesser, et que les chiens fondent sur elle pour
la déchirer _, elle les mord et s'élance sur eux
avec fureur, se défendant jusqu'à la dernière
extrémité avec le même courage et la même in-
trépidité.
Voilà donc un animal en liberté , très-irras-
cible, vengeur du plus léger outrage, agresseur
même en certains cas ; eh bien ! qui le croiroit ?
la fouine à qui un célèbre naturaliste refuse la
familiarité , cet animal tyran par caractère a su
le plier, et provoque par ses caresses les bonnes
grâces de ses maîtres. Le chien lui-même , cet
ami fidèle et sensible , ne témoigne pas plus
d'aifection que celte fouine dont j'écris la vie , et
qui est âgée de quatre ans, et apprivoisée depuis
l'âge de six mois. Elle n'a pointl'arrière trahison
du singe que la domesticité captive ne fait que mas-
quer; insensible aux caresses , n'obéissant qu'au
châtiment, il n'aime son maître que par spécula-
tion de gourmandise. Cette fouine au contraire ,
n'a pas besoin du ton impératif nécessaire envers
le quadrumane pour s'en faire obéir 5 celui de la
Toue J, G
d S VOYAGES
douceur coïncide mieux avec ses principes. Ait
seul mot de Follette , elle accourt sur-le-champ
comme le chien le plus fidèle et le plus attentif à
la voix qui l'a appelée. Si c'est un étranger , elle
le flaire , cherche à s'assurer de ses intentions , et
pour se les rendre favorables , elle le lèche dou-
cement sans d'abord s'abandonner , puis retourne
à l'un de ses habitués , comme pour s'assurer de
lui si elle peut sans crainte se livrer à l'inconnu.
Qu'il l'appelle alors sans crainte de refus , elle
y vole, et reçoit des alimens qu'elle avoit d'abord
refusés de sa main étrangère. Elle les mange
devant lui , et fait mille singeries , voulanî
par là le remercier , et lui indiquer sa recon-
noissance. Elle va ensuite retrouver ses maîtres;
c'est alors qu'elle redouble de caresses , qu'elle
affecte même de leur prouver qu'ils sont >plus
aimés encore , voulant par ces manières aimables
dissiper jusqu'au moindre soupçon de jalousie.
On verra par les traits suivans, que Valmont
Bomare a prononcé trop tôt, d'après Buffon , sur
le caractère de cet animal.
a La fouine , dit-il , prise jeune , s'apprivoise
)i à un certain point , mais elle ne s'attache pas
)> et demeure toujours assez sauvage pour qu'on
» soit obligé de la tenir enchaînée. M. de Buffon
)) en a étavé une qui s'est échappée plusieurs
)) fois de sa chaîne : les premières fois , elle ne
D'UN NATURALISTE, 99
)) s'éloignoit guère et revenoit au bout de quel-
)) ques heures , mais sans marquer de la joie ,
)) sans attachement pour personne ; elle deman-
)) doit cependant à manger comme le chat et le
)) chien. Peu à peu elle fit des absences plus
)) longues , et enfin ne revint plus. Elle avoit
)) alors un an et demi , âge apparemment au-
)) quel la nature avoit pris le dessus , dit M. de
» Buffon. Elle mangeoit de tout ce qu'on lui
» donnoit, à l'exception de la salade et des
)) herbes. On a remarqué qu'elle buvoit fré-
)) quemment, qu'elle dormoit quelquefois deux
)) jours de suite, qu'elle étoit aussi deux ou
» trois jours sans dormir , et que pour lors elle
)) étoit toujours dans un mouvement continuel.
)> Tout ceci suppose un animal agile , éveillé ,
)) jaloux de sa liberté. Les vieilles fouines cher-
» client toujours à mordre , et refusent toute
)) :;utre nourriture que la chair crue )).
Je vais commenter une partie de ces observa-
tions par d'autres.
Nous avions remarqué que Follette n'aime
point l'esclavage , et que le moindre lien qui en
est le symbole, l'inquiète et la tourmente; c'est
pourquoi dans les premiers jours on la laissa
parfaitement libre dans les chambres. Elle n'a-
busa point de notre confiance, si ce n'est un
jour qu'après avoir volé un perdreau dans ma
G 2
îoo VOYAGES
carnassière, le sentiment de l'objet de son pen-
chant naturel lui ayant dit sûrement d'aller
manger au loin sa rapine, elle s'éloignoit déjà
fière de sa proie, lorsqu'un passant qui lui fit
peur la lui fit lâcher. Elle se déroba bientôt à nos
regards, et l'ivresse de respirer un air libre la
rendit pour cette fois sourde à nos voix.
Plus de Follette ! Désolation universelle. Tous
les gens de la maison sont sur pied , mais ou peut-
elle avoir été, se demande-t-on? Où laisse-telle
les traces de son passage? Peut-être a-t-elle ren-
contré un frère , une sœur pour la guider dans
sa marche incertaine? Son pied léger a déjà
franchi les murs et les toits, et l'on n'entend
plus le bruit trop sourd du grelot de son collier.
Pourquoi ne lui avoir pas attaché plutôt une
petite sonnette, se disoit-on? n'avoir pas prévu
un semblable événement? La consternation dc-
venoit générale; il sembloit qu'avec elle, elle
emportoit tous les agrémens de la maison.
Déjà deux jours s'étoient écoulés , deux jours de
deuil, deux jours de regrets; en vain le tambour
en avoit publié la fuite à tout le village : un des
habilalis vient annoncer qu'une fouine qui paroît
inquiète et pousse de petits cris, se promène sur
son toit, où elle va et vient de long en large, sans
sembler vouloir changer de destination. JNos en-
fans, les plus alertes, sont les premiers rendus à
D'UN NATURALISTE. 101
la maison du villageois. Follette avoit déjà en-
tendu leur voix qu'ils n'avoient pas encore paru.
Agitée, cherchant de tous côtés à reconnoître
d'où venoient ces sons chéris , quelle fut sa joie
dès qu'elle reconnut ses jeunes bienfaiteurs ! Le
trait n'est pas pi us prompt que son élan vers eux;
elle a parcouru le toit avec la rapidité de l'éclair,
s'élance vers les enfans , et par une plainte parti-
culière et jusqu'alors inconnue, réservée sûrement
aux circonstances d'attendrissement, elle leur té-
moigne alternativement le plaisir de les revoir
en les léchant sans repos , et sautant d'une
épaule à l'autre pour mieux manifester toute
l'ivresse qu'elle ressentoit d'avoir retrouvé ses
deux petits amis. Voilà , je crois , des preuves d'in-
térêt, d'attachement, de joie et de sensibilité.
Follette sent fort bien l'heure du repas arriver ,
et comme ce sont les trois époques du jour où
elle est admise en pleine société, et qu'elle est
très-sensible à celte faveur, elle la réclame dès
le premier coup de la cloche en se présentant au
treillage de son angar , où elle est en pleine li-
berté. Elle manifeste son désir par un petit cri
plaintif qui se change en murmure si on tarde
à lui ouvrir, preuve incontestable d'une familia-
rité volontaire. Cependant, quoique grondant
fort, elle ne conserve aucun ressentiment, et sa
colère s'évanouit aussitôt qu'on se présente pour
G 3
102 VOYAGES
îa prendre; et loin de chercher à mordre, elle
joue incontinent, et lèche son libérateur. A peine
introduite dans la salle à manger dont elle a
prestement fait le tour pour s'assurer des loca-
lités, elle témoigne sa joie de se trouver en aussi
bonne compagnie , premièrement à Carlin , son
favori ; le caresse, l'excite, et en redoublant, sa
gaieté semble lui reprocher cet abord glacial
si peu digne de ses démonstrations amicales ;
enfin , Carlin s'aniinant peu à peu , réfléchit en
bâillant qu'il faut jouer aussi, se prête à tous
les caprices de Follette, qui, se huchant sur son
dos , se laisse ainsi promener , mais lui lèche les
oreilles, ou lui cherche les puces pour se mettre
au niveau de sa complaisance. (Tom. I er , pi. V.)
Elle renouvelle ensuite connoissance avec les
chats, pas aussi badins, et en reçoit le plus
souvent des coups de griffes , qu'elle supporte
sans se revancher. Un seul est son ami, et se
plaît à mignarder avec elle , et faire assaut de
gentillesses ; mais Follette , la trop aimable Fol-
lette , de l'avis général , a toujours plus de
grâces, plus de souplesse , plus de délicatesse ,
et jamais les culbutes forcées où le chat, toujours
dans son caractère, cherche à blesser, ne son-
geant plus qu'il joue.
Répondant à la voix comme le chien, elle
s' élance sur la table dès qu'on lui permet,
D'UN NATURALISTE. io3
et passe dans l'intervalle des plais avec une
dextérité et une vitesse surprenante. Elle n'a
point de réserve pour certains alimens ; elle
mange de tout, mais elle affecte des préférences
pour certains mets dont elle est très-friande.
Par exemple , elle aime passionnément le laitage ,
surtout lorsqu'il est sucré. Le riz au lait , les
crèmes au café , chocolat et autres , les crêpes ,
gaufres et sucreries en général. Un morceau
de sucre lui étant présenté , on pourrait par
ce moyen la faire suivre par-tout , et obtenir
même des supplicationsparliculières. Lécher plus
<ou moins doucement , annonce plus ou moins
d'affection , plus ou moins de reconnoissance.
Elle aime beaucoup le pain tendre en bou-
lettes , les noix , les fruits , le fromage à la crème
qu'elle lape surtout avec avidité ; la viande , le
poisson , les sauces de toute espèce ; les légumes ,
comme haricots, épinards, cardons, salsilis et
autres, lui sont bons, et satisfont son goût et son
appétit. Elle mange des salades récemment assai-
sonnées ou confites , telles que laitue, romaine,
cresson, escarole, chicorée sauvage, céleri et
autres; enfin elle est omnivore.
Follette a un goût particulier pour la rhu-
barbe ; il y en avoit sur une table , en infusion
dans un pot à l'eau; elle s'élança d'abord avec
empressement pour y introduire le museau, et
G ;
164 VOYAGES
boire à même ; on la laissa faire pour s'assurer
de ce caprice singulier: puis l'ayant repoussée ,
elle revint toujours j, la charge , remontant
adroitement et avec célérité le nouet de linge
qui la renfermoit , à l'aide de ses pattes de
devant, se tenant, à l'exemple du singe , sur celles
de derrière. On fut obligé de se fâcher pour
l'empêcher d'être plus long - tems importune ,
et de lui montrer le fouet dont elle est fort
craintive.
Follette s'accommode très-bien de l'usage des
trois services, elle mange peu , mais elle aime à
goûter de tous les plais. Sautant d'une assiette à
l'autre , elle rend une visite intéressée à chaque
convive 3 et pour salut d'abord, elle le lèche
afin d'être autorisée à choisir dans son assiette
tout ce qui peut lui être agréable. Elle attire
avec sa patte le morceau qu'elle a choisi , ou le
mange tout bonnement sans le déplacer, et fait
ensuite des culbutes pour payer son écot.
Après le potage qu'elle lape fort lestement,
elle mange ragoûts et entremets ; suce fort
délicatement les petits os qu'elle finit par cro-
quer , moudre et avaler. Quand on lui donne
du raisin, elle en témoigne sa joie par mille
gentillesses en le mangeant , gentillesses qu'on
aime à fixer et à suivre des yeux , et qui n'ont
point l'inconvénient de rencontrer la maussade
D'U]S NATURALISTE. io5
et hideuse figure du singe , imitateur par excel-
lence.
Follette est si bonne de caractère qu'elle se
laisse retirer de la mâchoire le manger , même
en trituration , par le grave Carlin qui bat en
retraite et l'emporte très-phlegmatiquement , le
tout sans rumeur de part et d'autre. Souvent
même, devenue plus audacieuse, elle paie Carlin
du même front , qui par représaille use envers
elle de la même douceur. Quand elle n'est pas
troublée dans sa mastication , elle s'en acquitte
avec grâce, mâchant très-vite, et toujours aux
écoules , non point tant par crainte que par une
suite de son caractère vigilant et sensible. Si le
mets est un de ceux qu'elle préfère , elle le
prend sur un autre ton ; ce n'est plus cette dou-
ceur d'habitude pour les alimens ordinaires ,
mais elle gronde d'un ton de colère, et a parfois
un cri aigu et très -fort , sans méchanceté
pourtant, quand bien même on voudroit lui
ravir. Son intention n'est que de faire peur.
Elle lape pour boire , parce qu'elle a la ba-
biue ou lèvre inférieure moins longue que la
supérieure.
Un jour au dessert, elle nous donna la co-
médie. Après avoir visité tous les plats , et en
avoir mangé ce qui lui plaisait (car on la laisse
agir à son aise), elle arriva à une assiettée de
ïoG VOYAGES
de noix ; comme elle en est très-friande , on critt
qu'elle alloit en manger. Comment va-t-elle les
casser, disoit l'un ; ce ne sera point en les frap-
pant à terre ou avec une pierre , comme le singe,
disoit l'autre ; elle trompa toutes les conjectures;
et après avoir ôté une à une toutes ces noix ,
elle se coucha en boule dans l'assiette où elle
resta plusieurs momens Lien tranquille , puis
s'échappant en sursaut sans qu'on ait fait le
moindre mouvement, on s'aperçut qu'elle avoit
uriné dans ce nouveau berceau où son extrême
propreté ne lui permettoit pas de rester plus
îong-tems.
Lorsqu'après les repas on veut la rentrer dans
sa loge , elle prévoit cette contrariété , et cesse
d'accourir à la voix qui l'appelle avec plus
d'instance que de coutume; mais, afin d'inté-
resser, l'action , on met Carlin à sa poursuite ,
qui , tout en jouant , parvient à la coiffer ; on
va la prendre alors sans peine. La pauvre Follette
désolée fait ses adieux à celui qui s'en empare ,
le lèche, et paroît toute confuse d'être éloignée
de la société. Pressentant sa captivité prochaine ,
elle ne veut plus manger de ce qu'on lui offre,
tant elle a le cœur gros , et tant elle aime la
compagnie , et craint la solitude. A peine la
porte de sa retraite est -elle ouverte , qu'elle
s'élance des bras de celui qui la porte ; et court
D'UN NATURALISTE. 107
cacher sa honte clans son foin d'où elle ne repa-
roît plus à ses yeux. Elle s'y recouvre si bien,
qu'on ne peut plus retrouver le même trou qui
lui a servi d'entrée , et quoiqu'inquiète par
caractère , elle se laisse approcher , bercer dans
ce foin , défiant au chercheur le plus habile
d'être plus rusé qu'elle , et étonnée toujours
d'être enfin découverte. Alors elle se reconnoîl
vaincue , et se laisse prendre sans remuer.
Il paroît que se mettre en boule , en se
roulant sur elle et jouant avec sa queue, est
un de ses grands amusemens , car on la voit
presque toujours occupée à ces exercices , même
lorsqu'elle est seule : elle entremêle alors avec
ses pattes , linge , papier et tout ce qui se trouve
auprès d'elle , a lin de se rendre invisible , ou-
bliant que son mouvement la décèle toujours.
Je l'ai examinée plusieurs fois dans sa loge,
où je la voyois , soit dormir , ou jouer , ou se
baigner , ce qui l'éloigné bien du caractère
moral des chats. Elle fait des bonds très-vifs au-
tour du vase qui contient l'eau, y trempe une
patte , puis l'autre , enfin d'un saut la voilà
dedans , d'un autre dehors , se secouant , et pre-
nant mille élans plus gracieux les uns que les
autres.
A l'exemple du chat, elle joue avec la souris
ïoS VOYAGES
qu'elle a prise , mais n'est point aussi cuelle que ce
tyran domestique qui lui donne raille morts
par ses jeux perfides , en lui laissant et ravis-
sant tour à tour l'espoir de la vie. Follette com-
mence à lui appliquer le coup de dent , et
nprès sa mort joue avec , comme elle le feroit
de tout autre objet. Elle sait fort bien distin-
guer un doigt qu'on lui présente d'un morceau
de chair, car elle le lèche, le mâche douce-
ment pour jouer et en faisant la bascule , mais
ne mord jamais.
La fouine, ainsi que le renard , marche le nés
au vent; aussi distingue-t-elle , même avant
d'être introduite dans le salon quand il y a un
étranger parmi nous. Elle devient plus timide ,
et est alors plus avare de ses gentillesses ; car
celte arrivée imprévue l'intrigue au point, dès
son entrée dans l'appartement , de la faire tenir
iong-tems debout , appuyée sur ses pattes de
derrière, pour examiner le nouveau visage, en
penchant l'oreille comme pour mieux fixer son
attention, et ne perdre aucun des mouvemens
de l'inconnu; bientôt elle reprend ses habitudes.
Livrée à elle-même dans un corridor dont
tous les appartemens étoient fermés, elle sut
distinguer la porte de la maîtresse , gratta , e\
se plaignit jusqu'à ce qu'on lui eût ouvert: ce
D'UN NATURALISTE. 109
qui détermine une familiarité purement volon-
1 taire , et nullement contrainte.
Ce qui prouve qu'elle n'agit point matérielle-
ment, et qu'elle sait fort bien distinguer les gens
de la maison, c'est que dans un grand cercle de
beaucoup de dames toutes parées, sa maîtresse
s' étant cachée parmi la société, Follette ne fut
pas un seul instant la dupe de cette supercherie 5
elle alla droit à elle sans être appelée , redoubla
ses caresses, lui annonçant que par-tout elle
saliroit la reconnoître, et lui témoigner son atta-
chement pour elle. En vain voulut- on par des
déplacemens réitérés , par l'absence même de sa
maîtresse, chercher à surprendre son instinct
et le mettre en défaut, les déplacemens devenoient
inutiles à la reconnoissance , et l'absence ne
faisoit que lui causer de vives inquiétudes et la
plus sèche froideur. Elle éloit taciturne, dé-
pîoroit son malheur, tapie sous quelque fauteuil ,
et y restoit constamment jusqu'au retour de
l'être qu'elle chérissoit. Sa présence ranimant
à l'instant sa gaieté et sa confiance , elle sortoit
de son état taciturne pour aller témoigner à sa
maîtresse sa joie de la voir de retour.
Follette aime beaucoup à se tenir sur la tête
de ses privilégiés , elle y reste immobile quelques
ânstans , avant la forme d'un casque dont sa
iro VOYAGES
queue forme îa crinière. Elle passe ainsi d'une
tête à l'autre, etlorsqu'elle est vis-à-vis le cordon
de la sonnette , elle s'élance; et quoique sus-
pendu et très- petit, elle se retient au gland.
Le son une fois produit, lui causant proba-
blement quelque plaisir , elle s'y laisse pendre
et fait autour du cordon vingt tours de passe-
passe pour occasionner de nouvelles secousses,
et produire de nouveaux sons.
Follette quitte bientôt ce genre d'amusement,
et grimpe en un clin d'œil au plus haut des
jalousies , d'où elle redescend avec la plus grande
adresse. Quelquefois de l'endroit le plus élevé
elle se plaît, à la manière des chats, à se laisser
tomber sur ses pattes, par un mouvement spon-
tané qui fait prendre à son corps le centre de
gravité.
Sa souplesse est telle qu'elle forme aisément
un nœud de son corps. Elle se moule plusieurs
fois autour des barreaux d'une chaise, avec une
telle promptitude que l'œil peut à peine suivre
ses mouvemens. D'autre fois, diversifiant son
exercice pour nous le rendre plus agréable , elle
écarte les jambes, et cache sa tète sous sa queue
qui la recouvre , de manière à faire croire que
c'est une boule. Au moindre bruit elle change
tout à coup de position, et se trouve subitement
sur ses pattes. Alors qu'elle est ainsi disposée à
D'UN NATURALISTE. in
folâtrer , elle provoque , et agace les animaux
quand ils ne veulent pas jouer , saute , repasse
dessus les chats, les chiens, jusqu'à ce qu'au
moins ils donnent signe de joie ou de mécon-
tentement. Elle ne se rebute pas , et tâche par de
plus douces caresses, en léchant par exemple, de
les intéresser en sa faveur.
Soit curiosité, soit un hasard qui produisit ce
mouvement, un jour qu'elle trouva le forte-
piano ouvert, elle toucha plusieurs notes , et
sautant à chacun des sons , elle se plut à faire ce
petit manège assez de tems pour faire croire
qu'elle y prenoit plaisir. Une corde vint à casser ,
elle fit un bond très-haut , mais sans s'effrayer.
Elle voulut seulement chercher à découvrir la
cause de ce bruit imprévu. Elle gratloit avec ses
pattes sur la table, mais avec tant de vitesse que
craignant pour le poli de l'acajou , et jugeant les
résultats de l'expérience de Follette trop discrets
pour nous , on prit la liberté de l'envoyer jouer
plus loin. Elle revint aussitôt ; mais , pour la
détourner de ce projet, on lui présenta un mor-
ceau de sucre qui mit fin à ses observations.
Sa conduite humble et douce envers un do-
mestique chargé du soin de lever les ordures
qu'elle fait toujours dans la même place, et qui,
suivant l'usage , commençoit à s'en lasser , et lu
ïi2 VOYAGES
traitoit durement , nous fit voir qu'elle n'est pas
rancuneuse. Elle le reconnoissoit de préférence ,
sautoit sur ses épaules dès qu'il approchoit ,
grondoit seulement un peu lorsqu'il sembloit
■vouloir la prendre , ne se rappelant que trop de
ses étreintes cruelles ; puis oubliant le mal passé ,
elle le léchoit pour le désarmer et distraire sa
mauvaise humeur. Elle se laisse par lui sus-
pendre par la queue , et balancer , puis re-
monte d'une secousse autour de son bras , en
jouant avec lui.
]Xous la vîmes un jour dans une cruelle per-
plexité : j'allois partir pour la chasse aux bois ;
d'autres chiens courans que les miens entrant
subitement , et apercevant Follette , qu'ils n'a-
voient jamais vue, s'élancent en donnant de la
voix ; mais celle-ci rusée et prudente se préci-
pite sous le poêle où elle se tapit, sans craindre
leur fureur : nous eûmes le tems de les mettre
en lesse , et de les faire retirer. La pauvre petite
Follette sortit bientôt de son repaire , et , à sa
manière accoutumée , vint par ses caresses re-
doublées annoncer combien elle nous avoit
d'obligation de l'avoir échappée à un danger
aussi éminent. Son cœur battoit encore.
On voit , par ces faits historiques , que les
affections sauvages de la fouine, mitigées par
ce
D'UN NATURALISTE. n3
l'éducation , la rendent très -susceptible d'ap-
privoisement. Quelle différence de Follette po-
licée , ou de Follette primitivement sauvage !
Inquiète et méfiante , on tente en vain , dans
ce dernier cas, de la surprendre même à l'affût,
pour peu qu'elle entende respirer.
Nous n'avons remarqué chez Follette , lors-
qu'elle joue avec des animaux de sexe différent,
aucun signe de prurit; et dans sa pétulance ac-
tive, même au milieu de ses plus vives caresses,
elle ne se permet aucun acte de lubricité.
J'ai dit plus haut que Follette , à la vue d'un
cire d'un sexe différent, n'éprouvoit aucun désir,
ou du moins qu'elle n'en manifestoit point
l'impression , parce qu'encore trop jeune , elle
n'avoit pas éprouvé les besoins de la nature dans
les titillations du rut 5 mais l'expérience m' ayant
convaincu que Follette étoit un très-beau et bon
mâle, je m'appliquai à le suivre dans tous ses
mouvemens, et à l'étudier dans les progrès de sa
première passion. Un jour donc que nous étions
à table, c'étoit vers le 18 mars, une femme de
chambre qui probablement étoit dans un tems
critique ou autrement, vint à passer dans la
salle à manger ; Follette la suivit à la piste, jusqu'à
ce qu'elle eut ouvert la porte du corridor qui
conduisoit à l'appartement où elle avoit affaire.
Tome I. H
u4 VOYAGES
Elle se dégagcok des caresses multipliées de
l'amoureux persécuteur, et, l'ôtant de dessus
son épaule, elle voulut le jeter dans la salle pour
se dérober à son importunité ; mais elle n'eut
pas Je lems de fermer la porte , que Follette s'est
élancé sous ses jupons, et, sans la mordre, ne veut
plus la quitter : la femme de chambre interdite
Veut repousser l'indiscret d'une main trop
hardie, puisque se voyant rebuté, il la mordit
à plusieurs reprises, tellement enfin que mon
père, qui voulut lui faire lâcher prise , fut mordu
lui-même d'une manière très -sérieuse. Que
faire? Le sang ruisseloit et crioit vengeance;
mais le souvenir du caractère de Follette parloit
encore en sa faveur , et appaisoit les murmures
des autres domestiques accourus au bruit pour
porter des secours à la femme de chambre , qui
s'étoit évanouie. Sa vie lui fut accordée , aux
conditions de le priver de la cause de sa fureur;
ce qui fut exécuté le lendemain sans que l'animal
poussât un cri, s'ctant laissé prendre, et n'ayant
pas même cherché à se venger contre ses muti-
îateurs. Trois jours s'étoient écoulés, que Follette
tapie dans un coin refusoit la nourriture , et
n'osoit plus reparoître en cet état; on Faccusoit
d'avance d'être devenue farouche. Follette fa-
rouche ! . . . quel injuste soupçon ! Enfin elle
D'UN NATURALISTE. n5
sortit de prison, mais si honteuse, qu'elle avoit
perdu son enjouement, et marchoit devant nous
en traînant lentement sa queue. Elle répara et
lit oublier son escapade en se montrant bien
plus familière et plus propre , s'élant corrigée
enfin de tous ses défauts , au point qu'actuel-
lement, sans qu'il soit besoin de la tenir en lieu
clos, et d'aller la chercher aux heures de repas ,
on lui ouvre seulement la porte de sa cabane.
Elle fait le tour de la cour , traverse un corridor
pour arriver à la salle à manger, et reprend la
même route lorsqu'il s'agit de lui donner congé,
sans qu'il soit besoin de lui assurer un con-
ducteur. Enfin elle est parvenue à un degré de
domesticité complet.
L'aimable Follette, comme on le voit, a trouvé
en moi, à qui on eut la barbarie de la sacrifier
pour la peindre et la disséquer ensuite , un
panégyriste zélé; mais ses mœurs adoucies, son
instinct développé sans contrainte , la rendoienï
digne d'être observée et connue ; je ne me repens
donc point d'en avoir fait l'apologie , et de lui
avoir conservé la vie.
Je m'arrête cependant à ces détails, ne pou-
vant pas prévoir des particularités sans cesse
renaissantes. Le plus sincère éloge qu'on puisse
faire de son amabilité , est d'assurer que plu-
H a
n6 VOYAGES, etc.
sieurs personnes d'une fortune très- ordinaire
n'ont pas craint de nous en offrir vingt-cinq et
même trente louis , briguant les agrémens tou-
jours nouveaux de sa société récréative.
C'est assez m' occuper de Follette, et craignant
qu'un plus long récit cesse d'intéresser le lec-
teur , je vais parler de la culture du Safran.
CULTURE
DU SAFRAN
DU GATINAIS.
AVANT-PROPOS.
J
e travaillons à mon Traité des Plantes
usuelles de Saint-Domingue, lorsqu'un
zélé partisan de l'agriculture m'observa
qu'il n'y avoit rien de complet sur l'His-
toire naturelle du Safran, et que toutes
les instructions publiées sur sa nature,
sa culture et son utilité , étoient dissé-
minées dans divers Ouvrages qui n'étoient
point à la portée de tout le monde. Sur
l'avis pressant que cet Agronome me
donna de rassembler les matériaux
épars dans les Ecrits immortels de
Duhamel, et autres Auteurs qui ont
traité cette plante bulbeuse ., de réunir
tout ce qui en a été dit, d'y ajouter
mes observations particulières, et sur-
tout des planches caractéristiques que
H \
Isa AVANT-PROPOS.
laissent à désirer les Ouvrages cités ,
et qui pourtant servent de complément
à l'Histoire naturelle du Safran, je me
mis de suite à l'œuvre , et j'ai fait mon
possible pour que mon Code des Sa-
franiers instruise suffisamment ceux qui
auront à le consulter.
Monsieur Pieyre, Préfet du départe-
ment du Loiret , lieu de ma résidence ,
et où cette plante précieuse entretient
un commerce considérable , M r . Pieyre ,
ami des arts, et protecteur de tout ce
qui peut contribuer au bien de ses
Administrés, eut la bonté de sourire
à mon travail, et m'engagea à ne point
laisser en porte-feuille un manuscrit
intéressant pour les Agriculteurs, et à
ne pas me réserver exclusivement l'a-
vantage d'un Manuel dont la publicité
pouvoit devenir d'une utilité générale.
Quelle fut ma satisfaction après ce
AYANT-PROPOS. iai
premier suffrage, lorsqu'ayant eu l'hon-
neur de le soumettre aux lumières de
l'illustre Lacépède , je reçus une nou-
velle approbation de sa modestie en-
courageante, avec conseil de le sou-
mettre à la sanction impartiale de l'Ins-
titut national , centre et foyer des con-
noissances humaines; même indulgence
pour mon travail de la part des Com-
missaires chargés de l'examiner, et d'en
faire le rapport à la Classe des sciences
physiques et mathématiques , lesquels
s'expriment ainsi :
« Nous devons à La Rochefoucault ,
)> Duhamel et Lataille-Desessarts , la
)) connoissance des procédés employés
» en France pour cultiver, récolter et
;» dessécher le Safran, article, comme
» on sait, d'une assez grande impor-
)> tance dans la balance de notre com-
)> merce.
122 AVANT -PROPOS.
)) M r . Descourlilz, qui habite le canton
)) où on cultive le plus le Safran, vous
» a remis sur sa culture un Mémoire
)> accompagné de planches, dont vous
avez désiré que nous prissions con-
noissance. Ce Mémoire est rédigé
avec ordre et clarté, et il satisfait à
ce qu'on désire de savoir sur son
» objet, etc. »
Dès ce moment je ne balançai plus à
publier mon Mémoire , et ma timide in-
certitude prenant le caractère d'une ré-
solution fondée, je me décidai à l'offrir
au Public, sous les auspices de M r . Pieyre,
Préfet de mon département, qui voulut
bien me faire l'honneur d'en accepter
la dédicace,
CULTURE
DU SAFRAN
DU GATINAIS (i).
dées générales. La propagation de la culture
du Safran depuis quelques années, mérite l'atten-
tion des spéculateurs. 11 n'est point un agricul-
teur journalier, dans le Gatinais surtout, qui ne
fasse des sacrifices pécuniaires et manuels pour
tirer l'essence des soins exigeans que demande
la culture de cette plante lucrative. L'homme
aisé et propriétaire y consacre une portion de
son terrain ; et l'indigent, dans l'espoir de soulager
son état de misère , se prive , économise et afferme
à un prix considérable les terres propres à ce
genre de culture. 11 est bientôt au niveau de ses
affaires , par l'avantage qu'il en retire.
(i) J'avois dédié ce Traité au Préfet du départe-
ment où est située la terre de mon père , lorsque
des circonstances m'obligèrent de réunir tous mes
manuscrits au journal de mes voyages. Je prie donc,
ce magistrat de vouloir bien trouver ici l'expression
de mes regrets et de ma reconnoissance.
124 VOYAGES
Cette culture , qui ne peut avoir lieu en grand
parce qu'eîle exige beaucoup de bras, est parti-
culièrement en vigueur dans les pays peuplés;
elle ne peut donc être tentée avantageusement
que par des pères de famille laborieux, qui
trouvent à occuper d'une manière utile tous les
individus qui la composent; car eïîe assujétit
à des détails minutieux , seuls possibles à celui
qui y trouve un intérêt personnel : c'est assez
faire connoître que l'habitant bourgeois doit
exclure de sesprojels cette importante spéculation
qui lui deviendroit trop dispendieuse.
Le célèbre Duhamel , dans ses Elémens d'agri-
culture, entre dans beaucoup de détails sur la
culture de cette plante bulbeuse; mais des ob-
servations particulières tant sur la nature de
l'oignon, que sur l'utilité et l'inconvénient de le
perpétuer; d'un autre côté, la facilité où j'étois,
en suivant dans le Gatinais les travaux des jour-
naliers , d'ajouter au mémoire des dessins pour
ne rien laisser à désirer au lecteur; toutes ces
considérations m'ont déterminé à suivre les
traces d'un aussi bon modèle, et à recueillir
api es lui les particularités échappées à la rapidité
du vol de ce savant observateur. Quelques
réflexions politiques furent également un des
points qui m'y décidèrent.
Je vais suivre dans son plan, Duhamel. Pline,
D'UN NATURALISTE, i^
dit- il, fait mention du Safran d'Afrique, de celui
de Sicile , de celui d'Asie ; mais il ignoroit encore
la culture de celui des Gaules.
La Rochefoucault, qui a écrit au siècle dernier
sur le Safran cultivé dans l'Augoumois, dit qu'il
y en avoit peu dans cette province avant i520;
mais que les habitans déjà reconnoissoient tout
l'avantage de sa culture , d'après le produit lu-
cratif des récoltes des bonnes années, qui pay oient
largement la valeur du fonds de la terre.
Importation du Safran dans le Gatinais.
Si l'on en croit nos vieillards du Gatinais , le
Safran y a été transporté, et sa culture tentée par
un seigneur de Boines, qui l'apporta d'Avignon.
Quoi qu'il en soit, ils conviennent unanimement
que sa culture y est recherchée de mémoire
d'homme. Elle y faisoit de sensibles progrès
depuis la destruction du gibier, malgré la pénurie
de bras ; mais ce produit avantageux cessera
bientôt de l'être autant, si, comme autrefois, les
safraniers sont obligés d'entourer leur terrain,
puisqu'à cette époque les échalas sont, indépen-
damment d'un prix exorbitant, d'un entretien
dispendieux. Est-ce un mal pour l'intérêt des
autres cultures?... Pourtant le seul désavantage
de celle du Safran, est qu'elle détourne beau-
coup de bras 5 ce qui nécessairement fait un
126 VOYAGES
déficit en raison de la pénurie dans laquelle on
s'en trouve.
Le Safran du Gatinais est estimé supérieur à
ceî ni duLangnedoCjduPoit ou, d'Angleterre, d' Al-
lemagne , d'Italie, et même de la Normandie , etc.
Aussi les négocians en ce genre ont-ils soin de
mêler avec lui celui d'une qualité inférieure, qui
s'empreint bientôt de son odeur pénétrante, et le
décharge du réhaut de sa couleur. Cette supério-
rité paroîtroit venir de ce qu'on ne fume point
dans le Gatinais les terres à Safran.
Description nu Safran. Je transcris ici la des-
cription de Duhamel, qui ne peut être faite plus
exactement.
Mathiole , dit-il , a nommé cette plante crocum;
Jean Bauhin et Dodonée Tout appelée crocus ;
Garpar Bauhin, dans son Pinax, et Tournefort
Font appelée crocus sativus y enfin Park , et Ray
dans son Histoire des plantes , lui ont donné le
nom de crocus sativus autumnaïis. Cette
plante, ainsi que ses pistils desséchés , sont connus
en français, sous le nom de Safran. C'est celui
prescrit dans les Dispensaires de médecine, et
tant recherché par les habitans du Nord.
Le Safran ( planche VI ) est une plante
bulbeuse. Sa bulbe ou oignon est solide et
charnue. Celles qui sont bien formées ont en-
tf.Z,. f>.j*-
i Maladie duTansset . 2 le Fausset . 3 la]V[oii: 4 , Sclerote desSairaus .
D'UN NATURALISTE. ii 7
vif on , non point seulement un pouce de diamètre
sur un pouce et demi de hauteur, comme dit
Duhamel, mais au moins le double. Elle est
aplatie en dessous et en dessus; on y voit un
enfoncement à peu près semblable à celui où est
placée la queue d'une pomme. (Planche IX,
tig. i ère ).
La substance de cet oignon est recouverte de
plusieurs enveloppes sèches, de couleur fauve,
ibrmées par un nombre de filamens posés paral-
lèlement les uns aux autres : ces enveloppes se
nomment la robe de Voignon. (Planche YI, b).
Dans une cavité qui est au milieu , et à la
partie supérieure de l'oignon ( planche IX ,
fig. v, ««) , on aperçoit une, deux ou trois
pyramides de couleur fauve et brillante (pi. ÏX,
tig. iv, aa) ; et sur les côtés du même oignon ,
on en voit encore de plus petites (planche IX ,
fig. iv , bb) : c'est de ces endroits qu'on peut
regarder comme des boutons , qu'on voit sortir
les feuilles , les fleurs , et même les caïeux ; et
quand on enlève les enveloppes coniques (pi. IX ,
fig. iv, c) qui forment ces boutons , on aperçoit
un mamelon de même figure , qui , étant coupé
suivant sa longueur , paroît être un petit oignon
contenu dans le gros, et qui renferme les ru-
dimeus de la plante. (Planche IX, fig. vu, aa).
Le corps de ia bulbe (pi. IX, fig. vi et yii)
128 VOYAGES
coupé en différens sens , paroît être d'une subs-
tance uniforme , et assez semblable à la chair
dune pomme.
Dans le mois de septembre , quand les pluies
d'automne commencent à humecter la terre ,
sortent les racines de la base de la bulbe
(planche VI , dd) ; les mamelons, dont je viens
de parler , s'alongent , et la fleur commence à
se dégager de la robe ou des enveloppes de
l'oignon. (Planche IX, fig. n).
Le bouton de la fleur enveloppé d'une coiffe
mince formée de plu sieurs membranes (pi. VI , ee),
et porté sur un pédicule , s'élève pour gagner la
superficie de la terre ; à mesure que le pédicule
s'alonge, ce boulon se dégage de sa coiffe , et se
montre sous la forme d'un corps ovale (pi. IX,
fig. 11) , long d'un pouce et demi ou deux pouces,
dont le diamètre est de cinq à six lignes ; il est
supporté comme sur un pédicule par un tuyau
(planche VI, f) qui a au plus une ligne de
diamètre. Ce tuyau est la partie inférieure de la
fleur , et celte fleur s'élève au dessus du terrain
d'environ deux pouces.
Cette partie fistuleuse de la fleur s'évase con-
sidérablement par le haut , où elle se divise en
six grandes parties qui étant rassemblées forment
le boulon ( planche VI ,g ) dont nous avons
parlé. Elles se séparent ensuite les unes des
autres
n
Progression de 1 épanouissement dos rieurs du Safraï]
/y.
<< i. j-
\j
Analyse du Sairail demi-GrandeurnatureUe
D'UN NATURALISTE. 109
autres (h), elles s'écartent, et quand la fleur
est épanouie (i et k) 9 chaque découpure (II II)
paroît un grand pétale ovale , de sorte que cette
fleur ressemble alors à une petite tulipe fort
pointue par le bas. Comme la couleur de cette
fleur est d'un gris de lin violet fort tendre , les
champs qui en sont garnis sont agréables à la
vue. Souvent la fleur est bessonne , et porte
alors dix et même douze pétales , et le nombre
des stigmates , qui augmente en même propor-
tion, a quatre , cinq et jusqu'à six flèches.
Trois de ces découpures sont un peu plus
grandes que les trois autres 9 elles ont environ
deux pouces de longueur , sur un pouce de
largeur : on aperçoit dans l'intérieur de la
fleur , des élammes ( planche VU , bbb) qui
prennent leur origine des découpures de la
fleur ; ces étamines sont composées d'un filet
blanchâtre qui porte un sommet long de cinq
à six lignes , formé de deux capsules qui , en
s'ouvrant suivant leur longueur, répandent une
poussière d'un jaune très-vif.
Le pistil ( planche VII , a ) est composé d'un
embryon (c) sur lequel repose la fleur : il est
ovale , et a environ un demi-pouce de longueur 5
il est supporté par un filet qui part de la bulbe
même, et qui enfile toute la longueur du pédi-
cule (d) qui est fisluleux. Cet embryon qui est
Tome I. I
i3o VOYAGES
d'une Forme triangulaire, devient, quand laflenr
est passée , une capsule à trois loges qui renfer-
ment plusieurs semences rondes : le style qui est
unique, enfile la partie étroite de la fleur (f) , et
quand il "s'est élevé dans le disque de quatre à
cinq lignes, il se divise en trois grands stig-
mates de quinze à dix-huit lignes de longueur.
( Planche VII , g). Le style (a) est blanc , les stig-
mates sont d'un rouge vif et brillant; ils sont assez
longs pour excéder un peu les échancrures du
pétale. Us sont plus menus à leur origine que
vers leur extrémité où l'on remarque des canne-
lures assez fines. On verra dans la suite que ce
sont ces stigmates qui fournissent seuls la partie
vraiment utile du Safran.
Si l'on arrache un oignon dans le teins de la
fleur, on voit les feuilles de cette plante depuis
le nombre de deux jusqu'à huit (planche VI,
771 77i , et planche IX , figure n , b ) qui sont ren-
fermées par les mêmes enveloppes que la fleur.
( Planche VI, <?, et planche IX, c) . Elles sont très-
étroites , pointues , glabres , d'un vert foncé , et ont
dans toute leur longueur de dessus une ligne
blanchâtre. Peu de tems après que la fleur est
passée, ces feuilles sortent de terre (pi. \1II)j
elles sont à la fin de l'hiver , période de leur
accroissement , longues d'un ou deux pieds.
Elles représentent une espèce de petite gouttière $
P/. r:
y.i p.
hiltiplication des Oignons .pendant les (rois année:
D'UN NATURALISTE. i3i
car elles sont creusées en dessus, et elles forment
en dessous une arête. La partie des feuilles
qui est en terre, est jaunâtre; celle qui est hors
de terre est d'un vert éclatant , de sorte que les
champs de Safran paroissent pendant tout l'hiver
couverts d'une très-belle verdure. Ces feuilles
jaunissent au printems , et peu à peu elles se
dessèchent : on les arrache alors; el, pendant
tout l'été, les champs de Safran que l'on voit
bien cultivés, semblent être dénués de toule
végétation.
Les petits mamelons de la troisième année
( planche VIII, a ù.) attachés dessus les oignons
de la seconde (bb), eux-mêmes végétant des
débris de l'oignon épuisé de la première année (c) ,
et qui ont donné naissance aux rieurs et aux
feuilles , grossissent peu à peu pendant l'hiver :
l'oignon qui les porte se fane , se dessèche , et
devient aride à mesure que les nouvelles bulbes
font des progrès ( planche VIII ,c); de sorte
qu'au printems on trouve deux , trois ou quatre
nouveaux oignons implantés sur les débris de
l'ancien, qui est presqu' anéanti. C'est par rap-
port à cette multiplication qu'on est obligé de
trois en trois années de relever les oignons pour
les diviser.
On voit, parce qui vient d'être dit, qu'on
1 2
i3a VOYAGES
peut établir pour le caractère du Safran, d'avoir,
en place de calice , une coiffe membraneuse
composée d'une seule pièce. Le pétale est unique 5
par le bas il forme un tuyau menu qui se divise
à son extrémité en six grands segmens ovales.
On aperçoit dans l'intérieur trois grandes éta-
mines qui prennent leur origine du pétale , et
qui sont beaucoup plus courtes que les décou-
pures du pétale. Ces étainines sont formées de
filets menus et de sommets composés de deux
capsules longues, dans lesquelles la poussière
fécondante est renfermée.
Le pistil est formé d'un embryon oblong ,
d'un style filamenteux qui s'élève à la hauteur
desétamines, et de trois stigmates plus larges
par leur extrémité que par la base, et striés sui-
vant leur longueur.
L'embryon devient une capsule à trois loges,
qui renferme plusieurs semences arrondies.
(N°. 1).
Or toute l'analyse du Safran d'après le cheva-
lier Lamark , dans sa Flore française , se réduit à
faire connoîlre qu'il a les fleurs distinctes, dis-
jointes, bissexuelles , pétalées; que son ovaire est
sous la corolle; que la corolle en est polypétale,
composée de six pétales; que la fleur a trois éta-
mincs , que la corolle est régulière et symé-
PI A
tr. i p. ±33
i Le Colchique .ji , Sa fâur d& aranileur nœfari'ffe . 3.1a Cartliiuue
D'UN NATURALISTE. i33
trique, que les trois stigmates sont grêles, roulés
et qui ne recouvrent point les étamines (*).
Culture du Safran. Je reprends mon récit.
Terrain qui lui est propre. Les terres fines,
meubles ou glaiseuses; lesgrouettes noires, sur-
tout épierrées , sont celles les plus convenables à
la végétation du Safran , qui ne se plaît pas dans
les terres trop fortes , dans les sables ni dans les
terrains humides. 11 lui faut de huit à neuf pouces
de fond. Il pullule plus avantageusement dans
une terre noire, légère où les oignons plus gros
que partout ailleurs ont jusqu'à deux pouces de
(*) La différence qui existe entre le Safran , et le
colchique d'automne qui lui est comparable pour la
forme extérieure (planche XI), se réduit aux carac-
tères génériques suivans : fleur liiiacée, ayant un seul
ovaire chargé de trois styles, la corolle fort longue,
dont le tube nait immédiatement de la racine ; une
tige plaie, comprimée et striée dans sa longueur ; un
spath d'où s'échappent deux et quelquefois trois tiges ;
chaque fleur composée de trois pistils distincts et
non réunis , terminés par trois stigmates peu apparens ,
et de six étamines , en quoi le colchique diffère du
Safran qui n'en est pourvu que de trois. Celte plante
qui fleurit en automne avant son feuillage, qui ne
paroît qu'au printems suivant, au nombre de quatre
feuilles semblables à celles du lis blanc , se trouve
dans les prés; on l'appelle dans le G aimais ai lie au t
et dans d'autres endroits mort aux chiens.
I 3
PI
Y .
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})-n:
*m
AnLabse des Oignons . 3 .le Tacon . 2 ■ Fleur sortant de la terre
D'UN NATURALISTE. i35
les oignons gelèrent, et leur multiplication n'of-
frit aucun avantage; en sorte que, pour réparer
cette perte considérable, on eut beaucoup da
peine à trouver de quoi replanter. ( ]N°. 3 ).
Préparation de la terre. On donne trois
façons à la terre qu'on destine au Safran. On se
sert de houes ou de mares, d'après les usages
des différens pays; on laboure, ou plutôt ou
fouette la terre jusqu'à neuf à dix ponces de pro-
fondeur, de manière à la rendre plus poreuse
que le terrain qui l'environne, dont elle dépasse
de beaucoup le niveau. On a soin de la rendre
pour ainsi dire grumeleuse, et même pulvéru-
lente , à force de l'épierrer et de l'émotter. Ce
n'est pas que de petites pierres , jusque de la
grosseur d'une noix, nuiroient prodigieusement
à la sortie de la lige du Safran , puisque la force
végétative lui en fait souvent déranger de beau-
coup plus fortes , mais ce sont des efforts inutiles
qu'on a soin de lui épargner. Une motte lui fait
beaucoup plus de tort en ce qu'elle est plus divi-
sible, et qu'elle adhère à ses parties latérales.
Epoque des labours. La première façon qu*"on
appelle hiverner ou le murage , suivant les
pays, se donne depuis la Saint-André, la Saint-
Marlin jusqu'à ISoël.
i k
i36 VOYAGES
La seconde façon qu'on appelle biner oti
rafraîchir les terres, dans tout le mois d'avril, ou
au plus tard dans le commencement de mai.
La troisième façon qu'on nomme recouler ou
rebiner , se donne à la veille du plantage (jN°. 5).
Le plantage a lieu de la mi-juillet jusqu'au
8 septembre, d'après les dispositions plus ou
moins favorables de la saison. On ne fume point
la terre en Gatinais, comme dans l'Angoumois,
avec le fumier pourri de brebis, bœufs et che-
vaux, n'excluant que celui de porcs 5 mais, lors-
que le terrain est une fois préparé et planté, il
est piqué aux quatre coins de défenses ou brandies
d'épines qui servent à indiquer qu'on doit s'abs-
tenir de marcher dessus, ne connoissant point,
avant la sortie des fleurs, la direction dessillons
parallèles dont l'intervalle sert aux saframers à
à poser leurs pieds pendant la cueillette.
Lors donc que la terre est bien ameublie et
bien disposée par trois bons labours, on plante
les oignons comme il suit : le cultivateur ouvre
sur une des rives du terrain, une tranchée ou
sillon de sept pouces de profondeur dans toute
la longueur du champ ; une femme ou enfant le
suit, et range à mesure au fond de la tranchée ,
les oignons sur leur base, à un pouce les uns des
autres. Au bout du ravage le marcur en ouvre
ïm autre à six pouces de distance, et jette à
D'UN NATURALISTE. i3 7
mesure la terre du second sillon , pour combler le
premier , et recouvrir les oignons qui se trouvent
alors sous six pouces de terre. La grande habi-
tude des safraniers dans la direction de cet ou-
vrage, fait qu'ils ne se servent jamais de cordeau
pour la plantation , et cependant les raies se
trouvent toutes régulièrement parallèles; ce qui
donne un très-joli coup d'œil à l'époque de la
sortie des fleurs.
Des cultivateurs plantent leur Safran aussitôt
qu'il est arraché , et croyent devoir à cette pra-
tique une plus belle floraison : d'autres qui ont
arraché les oignons en juillet ne les replantent
qu'en septembre , parce qu'ils prétendent qu'étant
ainsi desséchés, ils sont moins sujets à se pourrir.
Comme nous ne voyons point , dit Duhamel ,
pourquoi les oignons pourriroient plutôt la pre-
mière année qu'on les met en terre que la seconde
et la troisième, nous inclinerions pour la pra-
tique des premiers. Cette réflexion est toute
naturelle , et des safraniers versés dans cette
culture, que j'ai questionné sur ce point , sont
pleinement de l'avis de Duhamel, d'après leurs
remarques dont ils m'ont fait part. (IS°. 6).
Préparation des oignons. Les uns ne dé-
robent point le Safran ; d'autres dépouillent
l'oignon de cette enveloppe au moins inutile ,
parce qu'alors ils sont plus à même de découvrir
i38 VOYAGES
îa mort ou carie, de l'extirper dans les moins
gangrenés , et de rejeter ceux sans remède ,
bien faits pour désoler une plantation en com-
muniquant à leurs voisins cette maladie pesti-
lentielle.
Quoique La Rochefoucaullsoitd'avisdecliviser
les gros oignons en autant de caïeux qui s'y
rencontrent pour multiplier le nombre , néan-
moins on n'obtient par cette méthode aban-
donnée, cette pratique délaissée, que des rejetons
imparfaits; et Ton préfère en général une petite
quantité d'oignons , bons , parfaits et bien
constitués, à une plus grande d'une qualité
médiocre et inférieure.
Développement des oignons. Un lems calme ,
serein et sans pluie, développe de l'oignon du
Safran des racines en assez grand nombre ; et
dès que les premières pluies d'automne ont
pénétré la terre , on voit bientôt poindre îa fleur.
On donne alors , entre les sillons , une légère
façon de deux pouces au plus de profondeur ,
évitant bien de couper les fleurs naissantes avec
la houe ou la mare.
Floraison. C'est vers les premiers jours
d'octobre , époque d'une grande surveillance
parmi les safraniers , que les fleurs sortent de
terre. Les bras sont tous en activité pour les
D'UIN NATURALISTE. 189
recueillir, et ne leur point donner le tems de
trop s'évaporer. Le développement s'opère
quelquefois si subitement, que celui qui vient
de passer dans un sillon n'est point arrivé au
bout de la pièce , qu'il est obligé de parcourir
de nouveau les mêmes raies pour y cueillir les
fleurs écloses depuis son passage. (JN°. 7).
Les feuilles (planche VIII, eeee) paroissent
après la floraison, et recouvrent la terre, pen-
dant l'hiver , d'un tapis vert qui plaît à la vue ,
et qui devient le gîte des lièvres si la safranière
n'est point entourée. C'est alors qu'ils font beau-
coup de dommages , car leur dent meurtrière
suspend la végétation , et empêche le dévelop-
pement de l'oignon.
Animaux nuisibles. Les lièvres et les lapins
ne sont pas les seuls animaux à craindre ; les
taupes qui fouillent des souterrains , les rendent
praticables aux rats, mulots et souris, qui sont
très -friands des oignons 5 c'est pourquoi les
safranières situées près des maisons sont le plus
souvent endommagées.
Ce feuillage éteint sa verdeur sous l'influence
du soleil du prinlems ; c'est alors , vers la fin
Je mai, qu'on l'arrache pour le faire sécher,
et le donner l'hiver suivant aux vaches qui en
sont fort friandes. Ces feuilles cèdent facilement
ï4o VOYAGES
à la main , la base près l'oignon en étant déjà
décomposée (*). (N°. 8).
Travaux de la seconde année. Vers la mi-
jnin environ , on donne au même champ la
première façon ou raclage , de trois à quatre
pouces de profondeur. La seconde se donne à la
fin du mois d'août , et c'est vers la fin de sep-
tembre que se donne la troisième, qui n'est
qu'une sarclée de deux pouces de profondeur.
Travaux de la troisième année. Les mêmes
dispositions de culture ont lieu pendant trois
années consécutives, et ce n'est cju'à la quatrième,
dans les mois de juin , juillet et août, qu'on ar-
rache les oignons.
Arracuis des oignons. On se sert de la
mare pour découvrir , dans chaque rangée ,
les oignons avec la plus grande précaution ~ y
c'est pourquoi on établit la tranchée un peu
au devant de la place où ils ont été posés. Le
mareur est suivi d'enfans qui les déterrent , et
(*) L'herbe s'arrache à la fin de mai , lorsqu'elle est
sèche. On la laisse faner, puis on la ramasse. Elle
convient aux vaches., et ajoute à la quantité et à la
bonté de leur laitage. L'arpent fournit environ soixante
gerbes de dix livres la première année , et cent gerbes
les deux années suivantes. Quatre jours suffisent à un
ouvrier pour arracher, faner et botteler le fourrage
d'un arnent de Safran.
D'UN NATURALISTE. i4i
les transportent dans des paniers au bout du
champ , où ils les mettent en tas reposer environ
six semaines. D'autres les replantent presqu'aus-
sitôt après avoir été arrachés. Ceux-ci les dé-
robent; ceux-là conservent leur enveloppe qui,
comme nous l'avons déjà observé , est au moins
inutile.
Usage qu'on fait des oignons. Ce n'est plus
dans le même champ que peuvent se replanter
ces oignons à Safran • ils ont épuisé par leur
séjour trisannuel tout le suc nourricier du ter-
rain , qui ne peut être propre à une semblable
culture qu'après un repos d« quinze ou vingt
ans. On emblave ordinairement les arrachis de
Safran en avoine mêlée avec du sainfoin , et
quand ces plantes ont exercé la terre pendant
neuf ans, on y plante ordinairement de la vigne,
ou bien de l'orge , puis du froment. Duhamel
observe que l'intervalle de vingt ans seroit bien
moins long, si l'on étoit dans l'usage de restaurer
ces terres épuisées en les fumant ; mais l'inno-
vation fut de tout teins proscrite par les paysans :
ensorte qu'on ne peut résoudre d'une manière
positive celte probabilité.
Ce n'est point la première année que la terre
a épuisé en faveur des oignons une partie de ses
sucs nourriciers, elle en possédoit bien an delà
de leurs besoins j aussi : ne prenant que l'habitude
ï4^ VOYAGES
de son influence végétative , ils donnent moins
de fleurs aie l'année suivante, où les oignons
ont commencé à se multiplier. Ce n'est que la
troisième année que la récolte moins abondante,
les liens plus grêles, annoncent que la terre a
besoin de repos. C'est pourquoi l'on a bien soin
d'arracher les oignons dans la quatrième année.
La multiplication des caïeux est telle , que Par-<
rachis d'un demi -arpent produit en oignons
de quoi planter un arpent et plus.
La Rochefoucault annonce que six boisseaux
en ont produit treize en deux ans, et que cinq
boisseaux en ont produit vingt en quatre ans.
Observations. La rigueur des Invers si fu-
nestes au Safran est la cause que les oignons sont
plantés aussi profondément en terre; car, dans
un pays où l'on n'auroit point à redouter l'in-
fluence des gelées , il suffiroit de les mettre à
trois ou au plus quatre pouces sous terre.
PlEMARQUES SUR LA TEMPÉRATURE. Ull grand
hàle, depuis le premier juin jusqu'au vingt-cinq,
annonce une récolte abondante. Quand il pleut
en juillet et août, on a peu de Safran à la récolte
suivante.
Récolte du Safran. Un automne beau , sec
et chaud protège le développement des fleurs du
Safran, tandis que cette saison, venteuse, trop
pluvieuse et froide, en ralentit la floraison.
D'UN NATURALISTE. 143
Ainsi, si vers la fin du mois de septembre le
tems chaud est accompagné de pluies douces,
les fleurs se forment et pointent à vue d'oeil , et
leur parfaite sortie n'attend même point le déclin
du soleil qui les a vu naître. Le matin , au réveil
du diligent cultivateur, les champs, comme
recouverts d'un tapis gris de lin violet , lui
annoncent l'abondance, sourient à son travail,
et promettent de récompenser largement ses
peines et son labeur. Mais c'est l'époque aussi
où celte culture exige sa plus grande vigilance ;
voilà les derniers soins qu'elle nécessite : il n'a
pas de repos , pour ainsi dire , à espérer soit le
jour, tems de la cueillette, soit la nuit destinée
à éplucher les fleurs. Malgré toute cette sollici-
tude , ils sont souvent contrariés pendant cette
récolte, et à la veille d'une complette abondance
que la fécondité semble leur promettre. Ces
malheureux journaliers éprouvent des perles de
leur abondance même ; car, pendant la cueillette ,
un gros vent souvent meurtrit les fleurs, et une
pluie les pourrit. C'est ce qu'on a éprouvé dans
la même récolte en 1 8o5 , où après un semblable
fléau , c'est à dire les fleurs d'abord contusées
par le vent, ensuite pourries par une forte pluie
qui en contrarièrent la cueillette , les (leurs ne
se gardoient au plus que cinq heures , et faute
de bras pour les éplucher en si peu de terns^
i44 VOYAGES
en raison de ce que cette récolte se rencontra avec
celle de la vendange tardive, on en perdit une
grande quantité qu'on fut obligé de jeter, sans
le moindre espoir d'aucune spéculation.
Cours du prix du Safran. Cette disette em-
pêcha le Safran de monter. Comme il tire sa
valeur de son abondance , et qu'en général plus
il est rare , moins il est cher , il ne valut donc au
commencement de 1806 que de [\<i à 5o liv. ,
tandis que les années précédentes où il y en eut
en abondance, il valut jusqu'à 96 liv. et même
cent francs la livre. C'est une remarque assez
particulière. La cause qui en est toute simple,
provient de ce que plus les récoltes sont abon-
dantes , plus les levées en sont recherchées ,
et l'exportation considérable; il y a donc spé-
culation et concurrence de la part des com-
merçons; ce qui tourne toujours au profit du
vendeur.
Lorsqu'il arrive des années où les fleurs se
succèdent graduellement, on a bien le tems de
tout ramasser et de tout éplucher, parce qu'a-
lors les vendages finies, les safraniers n'ont plus
d'autre soin que celui de cette récolte. En cette
même année de 1806, les 5 et 6 janvier, je vis
ramasser encore, dans le Galinais, des fleurs en
quantité dans les paroisses de Boësse , Echilleuses ,
Boiuesj Bouilly, Yrigny et Bouzonvillej fleurs
de
D'UN NATURALISTE. 145
de caïeux écloses après les premières gelées , et
dont la sortie fut favorisée par un intervalle
moins rigoureux.
Dans une année ordinaire, la fleuraison dure
environ trois semaines. Les huit premiers jours
on récolte peu, les huit jours suivans abondam-
ment, ce qu'on appelle la force; et les huit der-
niers ne sont employés, pour ainsi dire, qu'à
glaner.
Description de la cueillette. Hommes ,
femmes et enfans, les paniers aux bras, sans au-
tres instrumens que les ongles, vont plusieurs
fois le jour aux safranières dans la force de la
fleur, et seulement deux fois par jour, le matin
avant la rosée, et le soir dans les huit premiers
et les huit derniers. Chacun d'eux prend son
sillon , et pour cueillir plus commodément sans
endommager les fleurs qui n'ont point encore
paru, ils posent chaque pied dans les rangées
ou intervalles latéraux de la raie des fleurs, et à
l'aide des ongles, ils coupent le pédoncule ou
queue de la fleur au niveau de la lerre , c'est à dire
bien au dessous de son bassin : quand ils en ont
une poignée, ils la déposent dans le panier sus-
pendu à leur autre bras. Si la grandeur du
terrain comporte, pour cette cueillette , plus que
chacun son panier, les hommes ont des hottes
qu'ils remplissent, et indépendamment, ils ont au
Tome I. K.
ttfi VOYAGES
bout du champ un âne , avec de vastes paniers
qui servent à en transporter une bien plus grande
quantité.
Epluchage pu Safran. Les fleurs qui ne sont
pas encore épanouies , et en qui il n'y a point eu
ou très-peu de déperdition de principe odorant,
sont aussi les plus faciles à éplucher. 11 faut les
cueillir promptement, car elles passent très-vite.
D'après la fraîcheur et la bonne qualité des
fleurs du matin, on doit croire qu'elles poussent
bien plus dans la nuit que dans tout autre terns.
On a soin, en rompant la fleur, de rompre
aussi le pistil qui est au milieu ; car en restant, il
feroit pourrir l'oignon , en lui communiquant sa
décomposition.
Lorsqu'on a trop de fleurs pour les éplucher*
en une seule séance, on étend le surplus sur un
plancher, afin de pouvoir les conserver d'un
jour à l'autre ; car elles ne pourrissent point
chaque année comme en i8o5 , au bout de cinq
heures de cueillette. 11 faut néanmoins avoir bien
soin de ne point les laisser en tas, autrement
elles s'échauffent, s'amollissent, et deviennent
plus incommodes aux éplucheuses pour la sec-
tion. Que de chansons ! que de contes dans ces
réunions villageoises ! Tous les éplucheurs, au-
tour d'une table, prennent à mesure à la masse
des fleurs posées au milieu , en détachent le pistil
D'UN NATURALISTE. i4 7
de chacune en pesant sur le pédoncule avec
l'ongle gauche , et retirent les stigmates ou
flèches de la main droite , après qu'elles ont été
rompues et séparées du pistil par cette section.
Chacun met en tas devant lui les flèches , ou
stigmates du pistil , et jette sous la table la corolle
et les étamines comme inutiles. H y a assaut de
diligence, et souvent les meilleurs travailleurs
acquièrent une double réputation auprès de
leurs amantes.
Les plus adroits éplucheurs coupent le pistil
très-peu au dessous de la trifurcation , et laissent
par ce moyen au rebut avec la corolle la base ,
ou style (fig. VII, «) , qui est un filelblanc, lequel
n'ayant ni odeur ni couleur , ôte au Safran de
sa qualité. Les marchands cependant aiment à
voir un peu de ce blanc, qui annonce qu'on n'a
point frelaté le Safran avec du safranum. Souvent
la présence d' étamines , ou rognures de pétales
qui se moisissent et communiquent une mauvaise
odeur au Safran , suffisent pour en diminuer le
prix. Chaque éplucheur peut faire sa livre de
Safran vert par jour, et il en faut cinq livres de
vert pour une livre de sec. (N°. 9).
Les gros safraniers ne pouvant suffire avec
leurs enfans à éplucher seuls leurs revenus,
louent des bras pour le tems de la récolte, et
paient ou à la journée ou au poids. Dans certains
K 2
î48 VOYAGES
pays on donne de 5 à G sous pour chaque livre
de Safran vert, mais dans les lems où les bras
sont rares , le prix va de 4° à 5o sous j en
1 8oô on exigea jusqu'à 6 francs.
Dessication du Safran. A mesure que le
Safran est épluché , on l'expose à trois ou quatre
pouces au dessus de charbon couvert de cendres
chaudes , sur un tamis de crin , pour l'y dessécher
lentement. Une trop prompte évaporation, comme
on le conçoit bien, enlèveroit tout le principe
odorant volatil. On le remue de tems entems, à
mesure qu'il se dessèche. La fuméele décolore ou
plutôt altère sa couleur. (N°. io).
Cette opération se fait sous des manteaux de
cheminéej car l'odeur, malgré toutes les précau-
tions que l'on prend pour sa moindre dissipa-
tion, s'exhale encore de manière à incommoder
ceux qui restent dans la chambre. L'expérience
n'en a que trop malheureusement prouvé le
danger, par la mort d'un garçon droguiste qui
s'étoit endormi sur un sac à Safran. Si celte
odeur modérée est favorable aux fdles attaquées
de chlorose ou pâles couleurs , elle devient dan-
gereuse, comme j'en ai yu plusieurs exemples ,
aux femmes récemment accouchées, à qui elle
occasionna des pertes qui cessèrent bientôt dès
que j'ens fait détourner la cause de ces accidens.
11 est des pays où on fait dessécher le Safran
D'UN NATURALISTE. ifô
dans des terrines; mais nécessairement le vernis,
et même l'usage auquel ces vases ont servi, doit
lui faire contracter un goût et une odeur défavo-
rables.
Lorsque le Safran est parfaitement sec et
entièrement dépourvu de son humidité, on le
met dans des boîtes fermant hermétiquement;
d'autres négligent celte utile précaution, et le
renferment dans des sacs de toile serrée , et
lorsqu'on est prêt à le vendre, les hommes de
peu de foi l'exposent à l'humidité pour le feire
peser davantage.
Produit annuel. La première année , un
arpent produit de quatre à cinq livres de Safran
sec; mais la seconde et la troisième, il en donne
de quinze à vingt, et même vingt-cinq.
Qualités exigées du Safran. Le Safran est
réputé bon, lorsqu'il est bien sec, d'un beaa
rouge vif pourpré, sans mélange d'étamines ou
de pétales, et surtout lorsqu'il n'est point so-
phistiqué avec du safranum. Celui du Gatinais
est d'une qualité si supérieure, que les bardes
des paysans qui en ont épluché et serré dans leurs
armoires, en sont empreintes plus de six mois
après. On profite de cette vertu communicalive
pour l'allier et le mélanger avec celui d'une
qualité inférieure et inodore. ( N°. 1 1 ).
K 3
i5o VOYAGES
Maladies des oignons. On reconnoît troiâ
maladies sujettes à attaquer les oignons de Safran ,
savoir ; i°. le fausset, i Q . le tacon, et 3°. la
mort.
Le fausset ou tuelte ( expression du Gati-
nais ) est une excroissance creuse en forme de
tube qui se développe près du caïeu. On l'ap-
pelle ainsi, à cause de sa forme grêle et conique.
(Planche IX, fig. i ,e . a, et fig. n). Devenant
parasite pour l'oignon, le fausset vit à ses dépens,
et altère sa substance. Celte déperdition nuit
par conséquent à la formation des caïeux, et en
diminue le nombre par-tout où il se rencontre.
Cette maladie fort heureusement se propage
très-peu 5 et dans un quartier de terre à Safran ,
où existent cent soixante boisseaux , à mille
oignons environ par boisseau, on rencontre au
plus cent oignons qui en soient attaqués. 11 pa-
roît que cette maladie dérive du taconé , et qu'elle
n'attaque que les oignons frappés de cette der-
nière infirmité. Duhamel croit le fausset égale-
ment produit par le taconé.
C.\use. Le fausset, dit cet observateur, est
produit par une surabondance de sève qui occa-
sionne une espèce de tumeur anévrismale.
Remède. Le seul moyen d'obvier à cet incon-
vénient est l'extirpation de ce tube, si l'oignoa
n'est point trop gâté.
D'UN NATURALISTE. i5i
Le tacon (Planche X, fig. m.) Est une es-
pèce d'ulcère qui attaque la partie bulbeuse de
l'oignon, et jamais ses enveloppes. Quand Je
mois de mai est humide, cette espèce de carie ou
putréfaction se développe et fait de plus rapides
progrès , surtout dans les terres glaises. Les ter-
rains secs et pierreux, ou gronetles, v sont moins
sujets. Le tacon s'annonce par une tache brune
ou bistre qui se convertit bientôt en ulcère ron-
geur , lequel décomposant chaque jour , par
corrosion, la substance de l'oignon, parvient de
la circonférence au centre. Le cœur une fois at-
taqué, décide de la mort de l'oignon. (jN°. 12).
Cause. Il paroît que le tacon , ou taconé , pro-
\ient d'une surabondance d'humidité.
Remède. Le seul est l'amputation des parties
corrompues. On laisse dessécher l'oignon, puis on
peut le replanter.
La Rochefoucault veut qu'on plante à part
tous les oignons attaqués et rendus sains , assurant
que l'année suivante ils seront presque tous
guéris. Cette précaution me paroît inutile , car si
la tendance à la corruption n'existe pas parmi
des oignons restaurés après avoir eu un principe
de cette carie , à plus forte raison ne doit-on point
craindre l'épidémie au milieu d'oignons sains et
tous bieiï constitués»
K 4
i5a VOYAGES
La mort (Planche IX, fîg. m.) Se reconnoît
à des symptômes incontestables 5 c'est une ma-
ladie contagieuse qui fait les pins grands ravages.
Jusqu'ici la cause n'en est point reconnue indu-
bitable , malgré les assertions de Duhamel , que je
citerai plus bas. Ce qu'il y a de certain, c'est que
passé la mi-mai , l'oignon n'est plus sous l'empire
de la mort; il ne la redoute qu'au moment du
développement du germe, c'est à dire depuis la
pousse des premières lignes jusqu'au premier
pouce; alors il est sauvé, plus de danger pour
lui : cependant , s'il en a été menacé , il ne donne
l'automne suivant qu'une fleur pale, frêle, lan-
guissante; pourtant il produit ses caïeux pour
l'année suivante.
La mort frappe premièrement la robe, elle perd
alors sa couleur gaie pour revêtir des habits de
deuil; une couleur violet-noir est celle qui suc-
cède à la première d'un jaune cendré; elle hé-
risse toutes côtes ou bandes transversales de
petits filamens après, rouges, qui non seulement
attaquentles voisins , mais même traversentd'une
raie à l'autre. ( Planche IX, fig. m. aa. aa ).
La robe (bb) ou enveloppe étant déjà détruite,
la mort est bientôt aux prises avec l'oignon
qu'elle décompose, dont elle consomme à son
funeste passage toute la substance. Son empire
ne s'annonce que trop sûrement par des manques
D'UN NATURALISTE. i53
dans les terrains -, des espaces dégarnis de ver-
dure ; car les feuilles , dès le principe de cette
maladie , jaunissent et se dessèchent les pre-
mières, comme tirant leur entretien du centre
de l'oignon qui est déjà détérioré. Bientôt il
désole tous ses voisins , et les infecte de sa con-
tagion mortifère , devenant le noyau et le foyer
de cette épidémie dévastatrice. Il suffit d'un seul
oignon gâté pour ravager en un an au moins
six et même huit pieds de diamètre. Les progrès
de cette épidémie ne s'arrêtent qu'à la pousse
du Safran , c'est à dire à son premier dévelop-
pement végétatif; cette éruption lui rend la vie.
Le soleil aussi purifie ces oignons quand ils ne
sont pas gâtés sans ressource.
Une remarque confirmée par l'expérience
prouve que toute terre à Safran sur laquelle
rampe, avant les façons, de la vrille ou petit
liseron, annonce qu'il n'y a pas d'oignons de
morts ; car la mort fait périr ces plantes, tandis
qu'elle n'attaque pas les ponceaux , ou pavots
rouges. (N°. i3 ).
Cause. Elle n'est provoquée ni par insectes,
ni mousse, ni plantes parasites : elle est encore
inconnue.
Remède. Il n'est donc point d'autre moyeu
d'empêcher la progression des ravages de la
mort 3 qu'en interceptant toute communication
ï54 VOYAGES
avec les oignons circonvoisins par des tranchées
circulaires , rejetant sur le terrain maudit la
terre de ces tranchées , qui seule suffiroit pour
porter la désolation , étant déjà empreinte de ce
vice préjudiciable et contagieux , tel qu'au bout
de quinze et même vingt ans, il produiroit le
même effet sur des oignons sains qu'on viendroit
à planter dans le même terrain , primitivement
théâtre de la mort.
Ce qu'il y a de particulier , c'est que des
pommes de terre plantées dans un terrain où il
y avoit eu de la mort , ont été retirées pourries.
La maladie ne vient donc point d'un corps
étranger , mais bien de l'influence commu-
niquée à la terre par la désorganisation de
l'oignon. Voyons ce qu'en dit Duhamel.
Observations. Duhamel a observé plusieurs
états différens d'après les progrès de cette épi-
démie. Les oignons du noyau, par exemple,
dit-il , étoient totalement détruits ; leurs enve-
loppes d'un brun terreux ; une quantité de
corps glanduleux d'un rouge obscur de la gros-
seur de fèves ; le corps de l'oignon réduit en
substance terreuse , où l'on ne voyoit que la
trace des fibres de la bulbe.
Les oignons de la circonférence les moins
attaqués de la maladie n'avoient d'autre marque
de la contagion que quelques filets violets qui
D'UIN NATURALISTE. i55
traversoient les membranes de leurs tégumens.
Quelques autres avoient sur leurs tégumens ou
entre les lames qui les forment, quelques corps
glanduleux, et on n'apercevoit sur les enveloppes
de ces oignons que quelques taches violettes.
Les oignons qui étoient à la partie moyenne ,
c'est à dire entre le centre et la circonférence des
endroits infectés , étoient dans un état mitoyen
de maladie; mais la terre étoit entièrement tra-
versée par des fdets violets extrêmement déliés et
aisés à rompre.
Comme je ne trouvois ces corps glanduleux
et ces filets violets que dans les endroits infectés,
je soupçonnai qu'ils pouvoient être la cause, ou
du moins l'effet de la maladie. Ces corps glandu-
leux ressemblent à de petites truffes , mais leur
superficie est velue; leur grosseur n'excède pas
celle d'une noisette (planche VIII, fig. iv) : ils
ont l'odeur du champignon, avec un retour ter-
reux; les uns sont adhérens aux oignons de
Safran, et les autres en sont éloignés de deux
à trois pouces.
Les filets sont ordinairement d'un fil fin et de
couleur violette , velus comme les corps glandu-
leux ; quelques - uns s'étendent d'une glande à
l'autre, d'autres vont s'insérer entre les tégumens
des oignons, se partagent en plusieurs ramifica-
tions, et pénètrent jusqu'au corps de la bulbe ,
ï5G VOYAGES
sans paroître sensiblement y entrer. Ils forment
dans celte route une infinité d'anastomoses et
de divisions, et sont parsemés de petit nœuds ou
ganglions, qui ne paroissent être autre chose
qu'un amas de laine qui recouvre les corps glan-
duleux et les fdets.
Ces observations m'ont fait penser, continue
Duhamel, que les tubercules sont des plantes pa-
rasites qui se nourrissent de la substance de
l'oignon, et qui, comme les truffes, se multi-
plient dans l'intérieur de la terre, sans se mon-
trer à la superficie.
11 paroît certain que cette espèce de truffe se
nourrit aux dépens de l'oignon du Safran, puis-
que ses racines pénètrent ses enveloppes , et s'at-
tachent à sa propre substance qui dépérit à pro-
portion du progrès que ces racines font sur
loignon.
Si l'on joint à ceci une autre observation ,
qui est, que cette maladie fait presque tous ses
progrès pendant les trois mois du prinlems, je
ne crois pas qu'on puisse douter que cette plante
parasite (*) n'en soit la véritable cause , puisque
c'est en cette saison que les racines végètent et
.s'étendent le plus. Pour m'assurerde ce fait, j'ai
(*) Celle plante parasite est aujourd'hui très-bien
connue. Voyez Bulliard , histoire des champignons,
D'UJN NATURALISTE. i5j
planté quelques tubercules de la mort dans des
pots où j'avois planté de la terre saine des oignons
de différentes fleurs; en un an de tems, ces tu-
bercules se sont multipliés dans ces pots, et ont
attaqué les oignons que j'y avois plantés. J'ai
depuis ce tems-là trouvé cette même plante pa-
rasite qui faisoit le même dommage à deshièbles,
de l'arrête-bœuf, à des plants d'asperges, etc
Cette petite truffe se nourrit , comme on le
voit, de plusieurs plantes d'espèces fort diffé-
rentes. Elle n'attaque point les plantes annuelles ,
ni celles qui n'ont leurs racines qu'à la super-
ficie de la terre. Mais, d'un autre côté, mes
observations détruisent tout le merveilleux de la
maladie dont il est question : il est naturel que
cette plante parasite s'étende circulairement
page 8r. C'est la sclerote des Safrans de Persoon,
synopsie 119.
Cette plante parasite , dit Bulliard , est la plus petite
des espèces de ce genre ; c'est aussi la seule qui ait de
véritables racines : elle s'attache particulièrement aux
bulbes du Safran cultivé dont elle s'approprie la subs-
tance, et qu'elle fait périr promptement : aussi est-elle
connue des cultivateurs sous le nom de mort du Safran,
Il y en a de diverses grosseurs. Leur chair est ferme ,
rouge en dedans comme en dehors, et la chair
paroît formée de petites écailles placées en recou-
vrement, ainsi qu'on le voit plane. IX, fig. iv ;
grossie par la loupe.
î58 VOYAGES
autour des oignons malades , puis qu'elle fait
ses progrès par Falongement de ses racines , et
par la production de nouveaux tubercules. Si
un oignon malade , ou une pellée de terre
établit la maladie dans un champ sain , c'est
qu'on y transporte en même tems la plante
contagieuse : tout cela se passe , pour ainsi dire,
en secret , puisque celte plante ne se manifeste
point au dehors. On parvient à arrêter ses
progrès par une tranchée, parce qu'on empêche
les racines meurtrières de s'étendre; et c'est en
eîTet le seul moyen que l'on puisse employer
pour empêcher que celte maladie mortelle ne
gagne tout un champ de Safran.
PROPRIÉTÉS DU SAFRAK
Le Safran considéré sous le rapport de
la médecine , a des vertus en grand nombre ;
il est ,
Béchique , hystérique , diaphorétique , cor-
dial , céphalique , ophtalmique , stomachique ,
carminatif , détersif , résolutif et assoupis-
sant, etc.
Nous allons l'examiner succinctement sur
toutes ces qualités , qu'il possède à un très-haut
degré.
Comme béchique. C'est un bon expectorant,
et rccommandable dans l'asthme humide et
DU* NATURALISTE. i5g
convulsif, ainsi que dans les embarras du pou-
mon. Rivière ordonne avec succès aux asthma-
tiques un scrupule de Safran en poudre dé-
layé dans du vin; et Boyle, dans la même
maladie, le prescrit en poudre ou en pilules, à
la dose de 8 à 10 grains, avec un peu de sirop
de violette , le soir en se couchant.
Infusé dans du lait, on le donne avec avantage
en petite dose dans les affections du poumon ,
s'il n'y a point complication d'hémoptysie ou
crachement de sang ; car il exciteroit certai-
nement une hémorragie pernicieuse , par sa
vertu irritante et ses principes volatils , acres ,
huileux , aromatiques et salins , qui enflamment
le sang, liquéfiant les humeurs, échauffent l'un
et l'autre, et les rendent acrimonieux. C'est
cette vertu contraire en ce cas , qui le rend
recommandable dans les suppressions des règles,
surtout en le combinant avec des préparations
de Mars.
Comme hystérique et emménagogue. On en
met infuser une pincée dans les liqueurs emmé-
nagogues , bouillons ou boissons ordinaires ,
infusions théiformes, contre la jaunisse ou chlo-
rose. Il provoque donc puissamment les règles
retardées ou suspendues , ou coulant trop len-
tement.
Lorsque les lochies vont mal, on l'administre
ï6o VOYAGES
également, il enlève la cause de ce relard, comme
apéritif, et calme en même tems tous les ac-
cidens à craindre , comme nervin.
Comme diaphorétique. Dans les maladies
hypocondriaques , et lorsqu'il est besoin de
pousser à la peau, comme dans les fièvres érup-
tives , malignes , la petite vérole , la rougeole ,
les fièvres miliaires, lorsque l'éruption a peine
à se faire, que la tête se prend, qu'il y a affection
cérébrale , et coma , alors on le mêle avec le
camphre , et il devient sudorifique.
On l'ordonne comme diaphorétique, mêlé à
la squine , dans la goutte et les rhumatismes.
Comme cordial et alexitère. On l'emploie
avec beaucoup d'avantage dans les maladies
pestilentielles et putrides. (jN°. i4).
Comme céphalique. Dans les affections du
cerveau , et la plupart des maladies du genre
nerveux qui sont accompagnées de mouvemens
convulsifs , contre lesquels il agit comme anodin .
Comme ophtalmique. On mêle sa teinture
à l'eau de rose et de plantain dans les collyres
prescrits, pour préserver les yeux des influences
funestes de la petite vérole , ainsi que de la
chassie.
On le mêle à des huiles douces, pour faire un
Uniment dont on frotte les yeux dans la petite
vérole confluente , afin de les conserver. Un
certain
D'UN NATURALISTE. i6t
tertain praticien heureux le faisoit infuser dans
de la crème jusqu'à ce qu'elle ait pri c la teinture,
et en frottoit le visage dans la pelite vérole pour
empêcher qu'elle ne cavât trop.
Comme stomachique. Le Safran est la base
de Pélixir de garus , puissant remède pour
les estomacs froids, foibles , délicats et pares-
seux. Dans les coliques venteuses et indigestions,
la dose est d'une cuillerée mêlée avec deux fois
autant d'eau.
11 est à observer que ce remède échauffant
prodigieusement , il faut savoir en modérer
l'usage. Le Safran est également la base du
scuba j liqueur stomachique.
Comme hépatique. Le Safran est ordonné
avec succès pour lever les obstructions du foie.
Comme carminatif. Il pousse puissamment les
flatuosités.
Comme détersif. On l'emploie dans les gar-
garismes résolutifs, lorsque les effets de l'esqui-
îiancie sont lents , ou qu'il y a obstruction aux
amygdales; alors ces gargarismes se préparent
avec le safran , le lait , les figues grasses , la
véronique mâle , la brunelle et la pervenche.
Pour l'extinction de voix on prescrit avec
succès le remède suivant : Prenez une pincée
de Safran , faites bouillir dans un poisson de
Tome I. L
i6a VOYAGES
lait , et le faites prendre au malade, le plus
chaud possible.
Comme résolutif et anodin. On l'emploie
lorsqu'il s'agit d'apaiser l'inflammation des
tumeurs, de la goutte et des rhumatismes, dans
les cataplasmes de mie de pain et de lait qu'on
ordonne à ce sujet ; mais à plus forte dose, lors-
qu'il s'agit de résoudre des tumeurs dures et
squirreuses.
Enfin comme assoupissant. Le Safran, re-
connu narcotique par expérience, n'est qu'ano-
din et assoupissant pris à petite dose; et ce qu'il
y a de particulier, c'est qu'il est estimé comme
le meilleur correctif de l'opium. Pris en trop
grande quantité, à la dose de trois gros, par
exemple, il cause la pesanteur de tête, ensuite
le sommeil, puis des ris immodérés et convulsifs
qui se terminent par la mort.
ÎSota. Son usage habituel , quoique d'une
saveur très-amère , le rend moins pernicieux ;
car les Polonais dans leurs alimens en mettent
jusqu'à une once, sans en éprouver aucun ré-
sultat fâcheux. Le Safran, en un mot, est poul-
ies Polonais ce que l'opium est pour les Turcs,
qui graduellement arrivent au point de le
prendre impunément.
On peut, sans habitude contractée ; en use*;
D'UN NATURALISTE. iG3
quelquefois sans danger à la dose d'un scrupule
jusqu'à un scrupule el demi.
11 y a des pays on. on le mêle avec le paia :
en Italie , on en met dans la soupe et dans tous
les ragoûts. On pourroit cependant s'en abstenir
dans ce pays chaud, où son usage n'est point
utile comme dans les pays froids.
On tire, par des procédés chimiques, la tein-
ture et l'extrait de Safran ; mais beaucoup de
médecins préfèrent son usage en substance
ou en infusion, à ces préparations de l'art qui
d'ailleurs sont moins faciles à se procurer dans
les campagnes.
On demandera peut-être pourquoi le Safran
sagement administré, est nervin , anti-convulsii \
et pourquoi à forte dose il excite des convul-
sions , et devient si funeste? L'auteur du Dic-
tionnaire raisonné et universel de matière médi-
cale offre la solution de ce problême. C'est
apparemment , dit-il , qu'à dose modérée il fait
couler modérément l'esprit animal; icie
qui est bientôt desséchée par l'air et le soleil , tandis
que l'humidité reste permanente à la profondeur
moyenne, qui est le séjour des oignons.
oo. Ajoute M. Delataille , dans les pays méridio-
naux où on enterre le Safran à moins de profondeur,
cette maladie y est à peine connue , et n'y fait des
ravages que dans les terres naturellement humides
(donc que c'est l'humidité permanente à six pouces
de profondeur , expérience confirmée par les oignons
qui végètent et fleurissent sur des cheminées sans la
i 7 6 VOYAGES
secours d'aucun avrosement ni de terre), il n'est donc
besoin à la terre que de garantir l'oignon d'une
sécheresse infertile , en entretenant seulement autour
de lui un peu de fraîcheur. La comparaison existe
dans les années pluvieuses et les années sèches.
Une preuve encore de l'induction de mon assertion ,
c'est qu'on ne doit pas attribuer cette maladie à des
veines de terre ; c'est que, d'après M. Delataille, §. III,
page 52 , les oignons de Safran étant un peu séchés
et essuyés pour enlever les principes de putréfaction
dont ils pourroient être couverts , et étant ensuite
plantés avec des oignons sains , ils ne leur commu-
niquent point la maladie.
40. Qu'une terre infectée de mort, dont on aura
ôté avec le plus grand soin les corps glanduleux ,
et dans laquelle on aura planté des oignons sans
l'avoir fait sécher, leur communiquera la maladie,
sans pourtant découvrir aucune trace de ces corps
glanduleux , etc. ; que ces prétendues tubéroïdes ou
truffes sont toujours adhérentes aux côtés de l'oignon ,
au dessous , et que l'on n'en découvre aucune au
dessus.
Ces corps glanduleux se conservent des années
entières en terre , sains et sans se décomposer ; il
paroît même que les insectes ne les recherchent pas.
Les oignons attaqués de la mort nourrisséfit deux
espèces d'insectes; une espèce d'arlison ou ver dessi-
cateur et de petits scolopendres. Les premiers, de
la grosseur d'un grain de blé, sont d'un blanc trans-
parent l'hiver , et acquièrent une couleur pourpre
l'été. Leur tête, armée de deux cornes, a toujours
cette couleur. Leur corps est armé de six pattes. Ils
déposent
D'UN NATURALISTE. î 77
Reposent leurs œufs en nombre infini clans l'inté-
rieur de l'oignon malade. Ces œufs éelosent au mois
de ma.rs, et les petits qui en sortent, vivent de
l'oignon putréfié dont ils provoquent la corruption»
Ils passent ensuite dans la partie saine, si elle est
humide, et finissent par la corrompre aussi. L'hu-
midité et ces insectes sont donc la cause de la mort.
(No. 14) C'est un puissant cordial, et son usage
est précieux pour le mal de mer qu'il modère. Ou
en prend un scrupule infusé dans un verre de via
de Madère ou d'Espagne le malin, autant le soir,
pendant le tems que cette incommodité dure.
Notes historiques sur le Safran , d'après
31. Delataille - Desessarls.
Des traditions anciennes nous apprennent que les
Tyriens et les Sydoniens l'employoient pour peindre
en jaune doré l'étoffe dont on se servoit en Asie
pour faire les voiles des nouvelles mariées, qui se
déroboient aux yeux les premiers jours du mariage,
surtout pendant la cérémonie nuptiale. Ils s'en ser-
voient aussi pour leurs parfums , les alimens et la
médecine. Ils liroient alors leur Safran du MonL-
Liban , où l'on en cultivoit, surtout sur les bords du
fleuve Eleuthère , nommé par les Romains VaUania.
Les Tyriens ievoienl encore leurs Safrans en Cilï-
cie , où , d'après le rapport de Quint-Curce dans le
troisième livre de son Histoire, il croissait en telle
abondance , qu'il a donné son nom à la forêt et à
la ville de Coryce. Cette ville éloit considérable; les
Romains enlretenoierit toujours une flotte dans sou
port , et tous les ans , eu automne , un y célébroit
Tome ï. M
î 7 8 YOYAGES
les noces du dieu Bacchus. Les prêtres et sacrifica-
teurs étoient couronnés de fleurs de Safran.
Les Egyptiens et les Hébreux l'employ oient dans
leurs alimens. Homère et Virgile l'on chanté dans
leur description des feux de l'Aurore. Les prêtres en
omoient leur tête dans le temple de Vénus.
Les auteurs et poètes anciens nous disent qu'on
faisoit usage du Safran dans les sacrifices , les spec-
tacles et les festins. Pour cela , on le faisoit infuser
dans de l'eau pour l'aspersion des temples , des
théâtres et salles de festins.
Pline rapporte que l'on se couronnoit à table de
cette fleur ; que son évaporation neulralisoit les vapeurs
du vin, et que les Cybarites buvoient du Safran
avant de se livrer à la débauche de Bacchus ou de
Vénus.
A Rome les aruspices , les femmes et les petits
maîtres ne portoient de bonnets , de chaussures et
d'habits que de la couleur de Safran ; d'où ils nom-
mèrent cet habillement complet , crocota ; de là ,
suivant Plauie , l'adjectif crotarius : Cicéron et Ovide
attestent les mêmes assertions.
Les Grecs l'employoient aussi , quoique pendant
long-tems ils y aient substitué, à cause des guerres
et du défaut de communication , l'holocrysson ou
rose de Calabre , espèce d'églantier qui fournit une
graine de laquelle on obtient une teinture d'un jaune
doré.
D'UN NATURALISTE. 179
DEPART POUR BORDEAUX.
JLj'instant du départ de l'Adrastus , vaisseau
parlementaire , devant mettre à la voile pour
Charles-Town , étant fixé , je m'arrachai une
seconde fois du sein de ma famille , et me
rendis à Paris pour faire route vers Bordeaux.
Nous partîmes de la Capitale vers les sept
heures du matin , par un brouillard très-épais
qui me dispensera jusqu'à Blois de décrire les
lieux que nous avons parcourus , savoir ; Etampes,
Orléans, Baugenci, et Blois où nous couchâmes
dans une auberge de beaucoup d'apparence ,
mais bien peu digne de la haute réputation que
lui donne la trompeuse renommée. Ces villes ,
d'ailleurs connues , n'ont rien produit de nouveau
à mes actives observations.
Le lendemain 27 octobre , nous déjeunâmes
à Amboise , village situé sur les bords de la
Loire , et au milieu du pavsage le plus cham-
pêtre et le plus pittoresque. Nous dînâmes à
Tours , dont la beauté des environs est si juste-
ment renommée. La nature , qui y déploie avec
prodigalilé les richesses de la végétation, lui a
/ M 2
180 VOYAGES
fait donner le nom de jardin de la France. On
voit à l'entrée de la ville, à la droite de la grande
route , le superbe couvent de INoirmoutier ,
immense par l'étendue de ses bâtimens , où
éloîent logés tous les ouvriers nécessaires aux
réparations accidentelles de ce superbe édifice.
jNous couchâmes à Sainte- Maure , où nous
essuyâmes un orage assez violent , malgré
l'arrière -saison.
Le 28 , nous dînâmes à Cbâtelleraud , dont la
coutellerie délicate est recherchée. A peine des-
cendu de voiture , je me vis seul assailli de
plus de vingt marchandes qui crioient conti-
nuellement à mes oreilles , en m 'offrant cha-
cune une douzaine de couteaux à la lois. Jétois
si excédé et tant étourdi de ces instances réi-
térées par un commun intérêt, que ne sachant
comment m'en débarrasser , je leur lis voir un
couteau qui me suffisoit. A peine feurent-
eiles vu , qu'une marchande sauta dessus , et
l'arracha de mes mains , sans attendre mon
approbation , pour aller le faire repasser. Je
lis courir après elle , et je fus obligé de me
fâcher pour qu'elle me le rendît. Cependant
cette première fougue , imaginée pour exciter
l'envie des voyageurs à là vue de tant d'espèces
différentes , étant passée , j'en choisis au moins
un de mon goût.
D'UN NATURALISTE. 1S1
Nous soupames à Poitiers , ville déserte par
la suppression des nombreux monastères qui
y enlretenoient un commerce vivant , et une
grande consommation. On y vit à bon marché.
Nous eûmes la curiosité dV demander du vin
blanc paillé qui est assez bon. Il se fait ainsi :
On choisit dans de vieilles vignes le plus beau
raisin qui , sur toutes choses , doit être cueilli
à la rosée du matin , et s'il se peut , avant le
lever du soleil. On en étend une couche sur
le pressoir , et on la recouvre d'un lit de paille,
surmonté lui-même d'un autre lit de raisin ,
ainsi de suite, jusqu'à ce que le marc soit re-
connu suffisant. On exprime légèrement cette
liqueur première qu'on entonne aussitôt. Ce vin,
mis en bouteille au mois de mars, acquiert une
qualité si parfaite qu'on le fait passer dans le
pays pour du vin de Champagne, titre peut-être-
trop avantageux, mais qualité qu'on pourroit
légèrement modifier lorsqu'il a été préparé par
les procédés décrits.
On n'achète dans ce pavs de la moutarde que
le soir. Alors on entend des hommes ceints de
sangles de cuir , et portant de grands pots ,
pousser dans les rues un certain cri qui lys lait
reconnoîlre.
Le 29 , nous passâmes le matin par Manies ,
remarquable par ses belles prairies. Le village
M 3
i82 VOYAGES
est affreux quant aux bâtimens , recouverts de
tuiles semi - cylindriques , dont k pesanteur
charge les toits de manière à en fatiguer la
charpente. Cet usage a de plus l'inconvénient
d'exposer les passans à être blessés par la chute
de ces tuiles retenues par de grosses pierres
posées au bord des couvertures pour faire poids ,
et qui tombent au premier coup de vent. L'usage
de ces toits est si invétéré , que les maisons qu'on
y bâtit encore sont revêtues de ces masses co-
lorées. Ce village qu'arrose la Charente, offre à
son entrée un très-joli coup d'œil par de petites
îlettes ou oseraies qui se trouvent au milieu
de cette rivière. Le terrain , en sortant du village ,
est si pierreux qu'a peine on aperçoit la couleur
rousse de la terre. C'est là où l'on voit com-
mencer le labour des bœufs, réunis par un joug
qui leur tient la tète en respect. Souvent ils
sont guidés par un enfant. Les bouviers sti-
mulent leur ardeur au moyen d'un aiguillon
fiché au bout d'un très-long bâton. Us ont avec
ces animaux indoîens un langage tout particulier.
La marche de ces bœufs est lente. Souvent on
les voit traîner des charrettes très-étroites.
Après avoir traversé une belle forêt de mar-
ronniers , nous dînâmes à Buffec , pays très-
giboyeux. On y cultive par sillons le maïs, ou
blé de Turquie.
D'UN NATURALISTE. 18.I
Nous soupâmes à Angoulême , terrain re-
nommé par les truffes qu'il produit. La ville
est située sur une éminence très-élevée. Nous
ne pûmes y entrer , parce qu'il étoit trop
tard 5 c'est pourquoi nous couchâmes dans ses
faubourgs.
Le 3o , nous dînâmes à Barbezieux , dont les
volailles ont une réputation bien méritée. C'est
en sortant de cet endroit que commencèrent les
chemins si mauvais, que nous eûmes jusqu'à
Bordeaux. Il falloit arriver à Boisverd, et nous
tirer d'un mauvais pas dû à la négligence de
cette partie de la grande route. L'accident ar-
rivé la veille par le renversement d'une dili-
gence , et dans laquelle deux malheureux
voyageurs furent mutilés , nous obligea de
traverser les Bourgeons des ventes au moyen
de dix chevaux , qui eurent néanmoins beaucoup
de peine encore à enlever des mauvais pas notre
diligence. Enfin , après de longues peines , nous
arrivâmes à Chevanceau pour y souper. Ce pays
est extrêmement giboyeux , et la chasse y esl
libre comme dans les environs de Bordeaux.
J'y aurois acheté un chien braque de superbe
race, mais la longueur de notre voyage me fit
remettre au retour cette acquisition , si sou
maître n'en avoit pas disposé.
Le 3i , nous commençâmes à voir de belles
M A
iS.| VOYAGES
forêts de pins près Je Carvagnac. Nous dînâmes
à Cusac, après avoir rencontré d'horribles che-
mins. On nous fit embarquer alors pour traverser
la Dordogne, et arriver à Saint-André.
Nous couchâmes à la Bastide, et le I er . no-
vembre apercevant Bordeaux au delà du rivage
de la Garonne, nous la passâmes à huitheuresdu
matin, et entrâmes enfin à Bordeaux. Celle ville
située sur les bords de la Garonne , est très-com-
merçante, et n'a rien des villes de province. Le
prix des comestibles y est exorbitant, car les
Bordelais qui sont très-recherchés dans le choix
de leurs alimens , y font faire bonne chère à leurs
hôtes.
Sur le bord de la Garonne qui donne mouil-
lage à des sloops , goélettes , briques et autres
bàlimcnsdecabotage, autour d'une vaste enceinte
sont situées des galeries dans le genre de celles
du Palais-Royal à Paris, et habitées de même par
des marchands de toute espèce; cet établissement
se nomme bourse. Les Bordelais sont gais,
galans et somptueux. Les ventes publiques s'y
font au son des trompettes. On y admire la
structure de la superbe salle de spectacles.
Le lendemain de notre arrivée , jour des Morts,
après avoir fait venir des huîtres vertes (i) , très-
(i) Pour donner aux huîtres la couleur verle,
D'UN NATURALISTE. i85
communes en ce pays, nous allâmes entendre
l'organiste de l'église Saint-Dominique, dont le
talent supérieur et la composition élégante ti-
rèrent le meilleur parti possible de l'excellent jeu
d'orgue qui décore ce temple. Les cérémonies
du culte religieux s'y font avec beaucoup de dé-
cence, et même avec somptuosité. 11 y avait
encore au milieu de la grande nef un mausolée
qui avoit servi, ainsi que tous les attributs qui
ornoient les piliers et le portique, à célébrer la
mémoire des défunts.
La rigueur de la saison fut encore obligée de
produire des roses pour les petits maîtres du
cours, et des fraises pour les gourmets. On nous
dit Valmont - Bomare , les pêcheurs les enferment
le long des bords de la mer dans des fosses profondes
de trois pieds , qui ne sont inondées que par les
marées hautes à la nouvelle et pleine lune , y lais-
sant des espèces d'écluses par où l'eau reflue jusqu'à
ce qu'elle soit abaissée de moitié. Ces fosses ver-
dissent, soit par la qualité du terrain, soit par une
espèce de petite mousse qui en tapisse les parois et
le fond, ou par quelqu'autre cause qui nous est in-
connue; et dans l'espace de Irois à quatre jours, les
huîtres qui y ont élé enfermées, commencent a,
prendre une nuance verte. Mais, pour leur donner le
tems de devenir extrêmement vertes, on a l'atten-
tion de les y laisser séjourner pendant six semaines
ou deux mois.
186 VOYAGES
servit d'excellentes figues noires, et des raisins
de Malvoisie qui sont très-doux et très-délicats.
Le 7 novembre, nous nous fîmes conduire à
bord de l'Adrastus, d'où je pris dans l'après-midi
quelques vues des bords de la Garonne. La par-
faite tranquillité du bâtiment mouillé en rivière
me permit d'observer ces côtes avec tous leurs
détails.
Le dîner fut servi à l'anglaise, et nous en fit
désirer de semblables pour toute la traversée j
niais, hélas! l'arrivée du reste despassagers sup-
prima sur-le-champ cette abondance avec laquelle
on flatta d'abord nos espérances.
Juché dans mon cadre, non sans risque, puis-
qu'en y montant, je me froissai vivement la
jambe, n'étant point accoutumé à une retraite
aussi peu spacieuse ; je m'y livrois au sommeil
lorsqu'un vent terrible s'éleva , et confondant son
murmure aux cris des rats qui jouoient et
couroient dans l'intérieur du bâtiment, me tira
de mon assoupissement, et me permit de me
livrer à de singulières réflexions.
Les anglo-américains font un grand usage de
îîié, ils en prennent avec toute espèce d'alimens ;
c'est pourquoi ils en boivent de pleins bols à
leurs repas. Cet usage est doux , et on peut faci-
lement s'y habituer j mais quitter du bon pain
blanc de Paris, pour un biscuit dur et vermoulu ?
D'UN NATURALISTE. 187
c'est en vérité céder à la raison et à l'urgence des
affaires. Comme il falloil plier sous tous les in-
convéniens de la traversée , je pris facilement
mon parti.
Un alarmiste , car il s'en trouve par-tout ,
vint nous dire avec frayeur que dans les soixante
passagers de la dernière traversée , il en étoit
mort onze sur ce bâtiment qui ne devoit point
être encore très-sain , nous observoit cet cire
pusillanime ; que les uns n'avoient pu survivre
à une dose inconsidérée d'opium 5 que deux
demoiselles à peine à la fleur de leur âge furent
également enlevées, par une fièvre épidémique,
à leurs parens inconsolables ; qu'un autre pas-
sager trop folâtre sur lie pont, où, disoit notre
compagnon de voyage , on a sans cesse quelque,
nouvel accident à redouter, n'apercevant point
les écoulilles ouvertes (1), tomba à fond de cale,
se cassa trois côies, et mourut peu de jours après
sa blessure.
Le premier pilote côtier, ayant reçu des ordres
du capitaine de l'Adrastus, lit lever l'ancre , et
mettre le cap sur Pouillac. L'onde douce nous
eonduisoit sans langage ni roulis , lorsque le
pilote eut des craintes pour le sort du bâtiment
(1) Ouverture du tillac pour descendre dans le fond
du vaisseau.
i88 VOYAGES
prêt à toucher sur un banc de sable, que nous
eûmes pourtant le bonheur d'éviter.
Nous côtoyâmes une péninsule qu'on appelle
Pâté de Bleue , à cause de sa forme aplatie.
C'est un château fort où tous les navires armés
vont déposer leurs canons avant d'arriver à Bor-
deaux. Cette forteresse peut faire feu sur ceux ci,
en cas de refus ou de résistance , et empêcher de
continuer leur marche hostile.
Le samedi 9 novembre , le pilote continuant
son débouquetnent , fit mouiller devant Pouillac ,
bourg situé à dix lieues de Bordeaux. On nous
y apprit un événement bien extraordinaire ar-
rivé tout récemment. Un capitaine de corsaire
étant descendu à terre pendant le désarmement
de son brick, avoit auprès de sa cheminée deux
barils de poudre qu'il s'oecupoit à dessécher
partiellement. Un de ses matelots entre dans
cette chambre, et lui fait apercevoir son extrême
imprudence. A peine eut-il parié , que le ieu
se communiquant à la poudre, produisit une
explosion fulminante qui fît sauter la maison.
Le pauvre matelot fut écrasé en voulant fuir
vers la porte , tandis que le capitaine se trouva
transporté et accroché par ses habits à un
chevron qui n'avoit été que brisé et démembré.
Ce dernier exisie encore , et nous fit examiner
D'UN NATURALISTE. 189
la seule cicatrice, singulier effet d'une heureuse
prédestination.
Le dimanche 10 novembre, le capitaine de
l'Adrastus n'étant point encore rendu à bord ,
il falloit bien l'attendre, et s'accoutumer au
genre de vie tout-à-fait singulier des anglo-
américains. J'avoue qu'il éloit tout nouveau
pour moi , au lieu de soupe , de prendre du
bouillon clair dans lequel on émiette un peu
de pain. Le thé, le vin et le chocolat se buvoient
alternativement au dîner. Ce mélange auquel
je n'étois point accoutumé n'affecta cependant
aucunement ma sanlé.
Le lieutenant nous raconta l'histoire d'un
matelot de son bord qui , devenu déserteur ,
tentoit de rentrer au nombre de l'équipage ,
après avoir voulu perdre ce même bâtiment.
Voici le fait. Jonn' , c'etoit son nom, vint de
nuit , accompagné de plusieurs complices , à
bord de l'Adrastus, dans le dessein de s'emparer
de la cassette renfermant les papiers du bâtiment.
La horde révoltée, rencontrant le second capi-
taine et le lieutenant , leur cherchèrent de mau-
vaises raisons, et les frappèrent avec tant de
violence qu'ils les laissèrent évanouis lous les
deux. Joun' , étant au fait des localités du bâti-
ment, descendit chercher la cassette; mais, ne
la trouvant point, il s'éloigna tout confus de
ï9o VOYAGES
voir ses beaux projets évanouis. Ce matelot
infidèle avoit été séduit par un corsaire qui n'eût
pas manqué de prendre à son départ l'Adrastus,
privé de ses papiers.
Toujours attendant le capitaine , j'allai visiter
en canot un corsaire élégant mouillé près de
nous, et où nous fûmes parfaitement accueillis,
grâce au passager qui m'y présenta. C'étoit un
ami intime du capitaine qui, après nous avoir
salué d'un coup de canon, vint à terre avec nous
à Pouillac. 11 n'est point de village plus boueux
et plus mal tenu que cette petite ville, qui n'offre
rien au curieux de remarquable que ses bornes
de stéalite (i) verte.
Le soir à minuit, tous les passagers arrivèrent
avec le capitaine. Ce fut une entrée curieuse
pour un observateur. Le tems pluvieux avoit
mis à Fépreuve tous les nouveaux sujets de
ISeptune. Il éloit plaisant d'entendre les uns
apostropher la nature de son intempérie ; les
autres cherchant à réprimer en grognant le
caquet continuel de dames qui, à peine arrivées
à bord, vouîoient s'assurer un empire absolu
dans les bonnes grâces de leurs compagnons de
voyage. Les unes affairées , chargeoient leurs
(1) La stéatile ou speckstein est une pierre argi-
leuse , aussi douce au toucher que grasse à la vue.
D'UN NATURALISTE. i 9 i
complaisans de meure ordre à leurs ballots , et
croyant être d'un grand secours, se contentoient
en tempêtant de présider debout à l'arrangement
de leurs énormes paquets.
D'autres allégées par la fortune, et n'ayant
pas besoin de vérifier une nomenclature , dési-
roieut dans le sommeil oublier l'inconstance
du sort , et leur envie jalouse. Une autre vint se
heurter contre une cabane basse et humide,
qu'elle accusoit le capitaine d'avoir réservé à
'l'honnête indigence. A cette vue, ne pouvant
plus contenir ses transports de colère , l'affligée
se leva en fureur, frappa des pieds, refusa une
semblable loge , en demanda une autre j et par
suite de l'exigence qui accompagne toujours
le sexe féminin sans éducation, proposa de faire
déguerpir les hommes de la grande chambre
pour se l'approprier ; mais cela étant impra-
ticable , puisque cet endroit étoit la salle de
réunion , nous fûmes conservés à notre poste.
11 me tardoit bien à moi, tranquille dans mon
lit, de voir cesser tous ces débals, de calmer mes
sens , d'arrêter mes éclats , et de reprendre un
sommeil trop-tôt interrompu. Sur mon avis ,
l'heure de la retraite fut décidée , et chacun
se retira , non sans quelques murmures. Le
capitaine indifférent et bon , rioit en estropiant
des réponses françaises , et agaçoit encore l'hu-
19*2 VOYAGES
menr atrabilaire de ces dames en colère, en
plaisantant sur leur mauvaise rencontre. Cepen-
dant il étoit tard, et chacun pensa à aller prendre
du repos.
Enfin le samedi iG novembre, ce jour tant
désiré arriva. Dès la pointe du jour on leva
l'ancre , et nous appareillâmes vers la tour de
Cordouan. Comme nous nous trouvions à portée
du bâtiment stationnaire , le commandant envoya
des officiers à notre bord pour s'assurer de la
véracité de notre expédition, et grâce à un pas-
sager, ami intime de l'un des officiers, la visite ne
fut pas longue. Enfin vers le soir, après le cou-
cher du soleil, le pilote nous abandonna à notre
surveillance avec le meilleur vent possible, ca-
pable, en un mot, de nous éloigner en bien peu
de tems des côtes dangereuses. JNous gagnâmes
le large bien promptement, et filâmes dès notre
départ jusqu'à neuf nœuds, ce qui fait trois
lieues à l'heure. On mesure la distance qu'on peut
parcourir en un certain tems donné, en calculant
la marche d'un instrument comparatif, appelé
locîc. 11 est composé d'une planche triangulaire
qu'on rend pesante au moven de plomb coulé.
La corde qui y est attachée , et qu'on laisse filer
rapidement pendant l'écoulement du sable de
l'horloge à minutes, est nouée dedistance en dis-
tance. Aussitôt que la quantité de sable est
écoulée ,
D'UN NATURALISTE. i 9 3
écoulée, 011 crie stopp , qui veut dire arrêtez ;
alors ou relient en même tems la corde, et Ion
compte combien il a filé de toises de corde pen-
dant ce laps de tems ainsi déterminé. C'est d'après
cette manœuvre que l'on calcule la marche du
vaisseau.
Nous sortîmes le soir, du golfe dangereux de
la Gascogne; mais la nuit fut terrible pour les
débutans en navigation.
Dimanche 1 7 novembre , vers les quatre heures
du malin, nous éprouvâmes un coup de vent si
violent qu'il cassa une écoute (1) et la vergue (2)
du mat de perroquet (3). La secousse qu'éprouva
par ce conlre-tems. notre vaisseau, le bruit qui
vint rompre le silence de la nuit , les cris de
quelques passagers, et du capitaine qui s'élancant
sur le pont, cria mal-adroitement, sauve qui
(1) Cordage fourchu qui sert à tenir les voiles
tendues.
(2) Les vergues sont des pièces de bois longues
et arrondies, attachées en travers du mât pour sou-
tenir les voiles.
(5) Ce petit mât est arboré sur les hunes des
autres mâts. Les hunes, comme on le sait, sont
des espèces de guérites placées au haut des mâts ,
où se tiennent les gabiers ou matelots chargés de
découvrir de loin.
Tome I. N '
iQ4 "V O Y A G E S
peut, nous sommes perdus ! toute cetle rumeur
enfin , en alarmant nos pensées, sembla obom-
hrer la nature. Les cris du désespoir se faisoient
déjà entendre de part et d'autre; les femmes
mêmes , nos dames oubliant leur pudeur , vinrent
près de nos lits, nous consulter dans le négligé
le plus complet; et secouant notre assoupissement»
nous interrogèrent sur les dangers présens.
Bientôt se plaignant de notre sang-froid, elles
nous supplioient avec plus de douceur de monter
sur le pont pour y prendre des informations. On
s'adressa le plus souvent à moi, comme le plus
à portée de la chambre de nos dames; et, le
dirai-je avec regret, c'est en cherchant à leur
être agréable, qu'en m'informant , sur le pont
très-glissant, de notre position actuelle, je me
laissai tomber sur une coupe superbe d'ophite
serpentin, provenant du mont Vésuve, cpii fut
brisée. Je la regrettai comme pièce précieuse de
mon cabinet, et comme vase utile dans notre
traversée. Cependant je consolai, du mieux pos-
sible, les timides naulilites.
La mer apaisa son courroux ; l'onde en
blanchissant n'étoil plus que moutonneuse ,
mais il falloit payer un tribut à INeptune, et je
fus accablé de ce mal -aise qui, sans être dan-
gereux , fait tant souffrir , et dans lequel les
meilleurs toniques ne peuvent empêcher les
D'UN NATURALISTE, i 9 5
vomissemens , qui seuls procurent un prompt
soulagement.
Le lundi matin 18 novembre, il venta petit
largue , ce qui nous obligea de faire fausse
roule ; mais le vent s'étant élevé sur les dix
heures, nous filâmes le reste de la journée de
six à sept nœuds.
Le mardi 19 novembre, nous aperçûmes de
loin un bâtiment marchand; mais, comme il
faisoit une route opposée à la notre , nous ne
pûmes communiquer avec lui. Après un calme
de plusieurs heures , nous filâmes trois nœuds.
Le mercredi 20 novembre, la brise du malin
amena le vent nord-ouest qui nous fit filer de
six à sept nœuds. Un témoin oculaire me rap-
porta un fait digne d'être cité par sa singularité,
le voici : Pendant une ternpêle un malelot éloit
près des haubans (1), occupé à larguer des
cordages , lorsqu'une grosse lame qui vint
couvrir le bâtiment l'emporta avec elle dans
la mer ; mais , à peine tombé , il est relevé par
une autre vague qui croisa la première , et qui
replaça le matelot à son poste. Il tomba seu-
lement évanoui, et en fut quille pour quelques
contusions.
(1) Les hauhans sont de gros cordages qui servent
à raffermir les mâts , et d'échelles pour monter dans
les hunes.
K 1
ïgô VOYAGES
Le jeudi 21 novembre, le bâtiment mal
lesté et sans chargement, étoit le jouet de toutes
ïes lames. Le gouvernail , étant trop violenté
pour qu'on pût le diriger , étoit amarré. Les
voiles à moitié déchirées , les cordages dispersés
sans ordre sur le pont, que les passagers et
matelots avoient abandonné pour se calfeutrer à
fond de cale, laissoient notre bâtiment au gré
d'une horrible tempête que nous éprouvâmes
à la hauteur des îles Madères. Le morne silence
qui régnoit sur les gaillards (1) n'étoit inter-
rompu que par la chute tonitrueuse des vagues
qui venoient s'y écraser avec fracas. J'étois
curieux de voir la mer en courroux ; j'arrivai
assez tôt sur le pont pour être témoin d'une belle
scène d'horreur qui , fort heureusement , ne
dura pas plus de cinq minutes. La violence des
vents déchaînés m'ôtant la respiration , je suffo-
quois , et fus obligé de me couvrir d'un mou-
choir la moitié du visage. Je ne laissai à décou-
vert que les veux pour contempler la puissance
de cet élément irrité. Le capitaine, homme fort,
forcé pour se tenir debout de se cramponner
aux haubans, m'y soutint avec lui pour examiner
à notre aise ce spectacle d'horreur. ISotre gros
(1) C'est une élévation sur le tillac 3 à la proue
et à h poupe.
D'UN NATURALISTE. 197
vaisseau soulevé comme une paille légère, se
bouleversoit dans tous les sens avec un fracas
horrible causé par le mugissement des flots, et
la rencontre des bouteilles et assiettes broyées
par les malles sorties de leurs taquets (1). Une
lame contraire qui cassa le petit hunier du mât
d'artimon, pensa nous coûter la vie; et notre
navire versé sur le côté par ce choc , faisoit de la
bande de la moitié du pont, au point que l'eau
pénétroit dans l'intérieur par les écoutilles.
Nous étions pendant ce moment critique , le
capitaine et moi , suspendus au dessus du
gouffre qui nous eût engloutis sans ressource,
si les mains nous eussent manquées. Au moment
où j'atteignis, pour descendre à la chambre,
la première marche de l'escalier , je crus le
vaisseau devoir être englouti sous quatre mon-
tagnes d'eau, dont la voûte resserrée et conligue
me déroboit le firmament , et qui dans leur
chute effrayante inondèrent le pont et une partie
des cabanes, en élevant de suite par leur affais-
sement notre vaisseau à une hauteur prodigieuse.
Le ciel d'un noir grisâtre, entrecoupé de quelques
(1) Les taquets sont quatre petits morceaux dp,
bois cloués au plancher enclavant aux quatre angles
les malles, de manière à ne pouvoir être ébranlées
par le roulis du vaisseau.
N 3
19B VOYAGES
taches lilas et aurore sur un fond bleu foncé, .
offroit le plus riche coup d'œil , tandis que sur
les flancs du navire venoient s'abîmer ces lames
hères , dont l'approche majestueuse inspiroit
véritablement une certaine crainte mêlée de
respect. La base tourbillonnante en étoit d'un
gros bleu noir , le haut de l'angle d'un vert clair
d'émeraude , et la sommité panachée d'épou-
diinsébïouissans. Ces montagnes humides s' avan-
coient en un mot avec la noble contenance d'un
vainqueur.
Tous les passagers n'étoient point curieux
d'observer , et sur le pont "humide et glissant on
ne rencontroit que des navigateurs exercés qui ,
malgré leur grande habitude de voguer , ne
laissoient pas souvent que de faire des glissades
de toute la largeur du bâtiment , lorsque le
roulis étoit immodéré. Les chiens et autres ani-
maux ne pouvoient rester un instant debout
sans rouler. Ils éloient mornes , et leur tête
baissée annonçoit leur mal-aise. Les cages à
poules, ne pouvant résister aux lames, sortoient
de leurs taquets , et alloient , pêle-mêle les vo-
lailles culbutées et estropiées , se promener sur
le pont. On voulut rendre au timonnier le gou-
vernail, mais, dans l'impossibilité où il étoit
d'en prendre encore la direction , il appela à
son secours des matelots afin de lutter avec la
D'UN NATURALISTE. î 99
barre contre les flots encore soulevés et
écumans.
Les passagers éloient la plupart dans leurs
cadres , attachés avec des cordes , de peur d'en
être jetés dehors par le roulis. Le craquement
général causé par le disloqueraient de la char-
pente, offrant un bruit lent et criard , fatiguoit
et les oreilles et l'imagination. A ce léger son
se joignoit le bruit des tables renversées, de
malles détachées , des bouteilles entières ou
cassées qui à chaque lame éloient roulées avec
vivacité vers le côté opposé du bâtiment. Ce
tableau d'un désordre complet effrayoit les uns,
et leur arrachoit des larmes que tournoient en
dérision d'autres voyageurs plus rassurés , et
riant à gorge déployée pour opérer un contraste.
Enfin , les uns mangeoient de bon appétit ,
tandis que les autres attaqués du mal de mer,
vomîssoient à leurs côtés , avec des efforts et
<les contorsions accompagnées souvent d'éclats
de rire. Telle est la vie intérieure qu'on mène
sur un bâtiment.
Le vendredi 11 novembre, les vagues com-
mencèrent à apaiser leur furie , et le vent
diminua pour le malheur d'un mouton qui fut
mené en triomphe au cook (1), pour être
(1) Cuisinier.
aoo VOYAGES
égorgé après qu'on lui eut fait faire le tour
du bâtiment. On s'amuse à Lord où les plaisirs
sont rares, de la moindre chose, et ce fut une
lète pour l'équipage de harceler dans sa marche
timide le pauvre agneau , et d'exciter contre
celle \ictime l'aboiement de deux chiens.
Le samedi i3 novembre , nous eûmes un
vent contraire qui nous donna de la çrêîe. Nous
jiiàmes quatre nœuds le reste de la journée.
Le dimanche »4 > le tems serein et un air
frais nous donnèrent vent grand largue, qui nous
fit filer huit nœuds. Le lever du soleil fut im-
posant par le rideau d'or et de pourpre qui le
montra dans tout son éclat. En général , les
peintres reconnoissent le firmament d'un coloris
plus riche sur mer que sur terre.
Les amateurs de la pèche commencèrent à
préparer leurs lignes et leurs foënes (i). Les
lignes, armée&de hameçons garnisd'appât, furent
mises à la traîne. JNous aperçûmes bientôt un
(:) La foëne est une espèce de trident qu'on lance
sur les poissons d'une certaine grosseur. L'animal
atteint et blessé, cherche à fuir, à plonger, pour
se soustraire au fer meurtrier qui l'a percé ; mais ou
laisse filer la corde autant qu'il en est nécessaire
pour qu'en se débattant , le poisson s'affoiblisse
en perdant su;; sang.
D'UN NATURALISTE. 201
carret (1) et une bonite (2), mais qui celle
fois ne voulurent point mordre à la grappe.
Le lundi 20 novembre, nous entrâmes dans
les vents alises, dont la douce et agréable tem-
pérature rétablit bienlôt tous ceux de nos com-
pagnons de voyage, qui avoient été atteints du
mal de mer. La plaine liquide, non soulevée
comme auparavant, osoit à peine moutonner ,
et l'on pouvoit comparer l'Océan à une de nos
rivières , tellement qu'on voyoil à plusieurs brasses
de profondeur les poissons y exercer leurs
flexibles nageoires.
Pour prévenir les inconvéniens de l'oisiveté ,
on occupa , hors du service des manœuvres , les
matelots à raccommoder les voiles, à restaurer
les cables, à faire du fil carré, enfin à disloquer
les vieux bouts de corde pour en parfiler de
l'éloupe, si utile à bord d'un vaisseau.
Le mardi 26 novembre, les provisions fraîches
qui se trouvoient à la disposition du capitaine
étant consommées, on vit commencer les dis-
putes, et, comme ventre alfamé n'a poinldorcilles,
plusieurs d'entre nous oublioient toute bien-
(i) T estudo caretla pedibus pinni formis, ungu.ibus
palmarum plantarumque biais , testa ovatâ acutè
serratâ , Linn.
(2) Poisson commun dans la mer Atlantique , com-
parable au maquereau poiu le goût et la couleur.
202 VOYAGES
séance , regardant comme la première , de ne
point se laisser mourir de faim. Nos rations ayant
été diminuées , on se disputoit les vivres avec
humeur, et îe besoin faisant oublier aux galan-
lins leurs prévenances et leurs soins envers les
dames , ils passèrent presque tous les bornes de
la retenue et de la complaisance, pour se pro-
curer quelque supplément de nourriture que le
beau sexe ne fut pas même invité de partager.
Nous avions parmi les passagers, de ces êlres
immoraux, fléaux des sociétés, tristes et perni-
cieux organes de la débauche la plus vile, et de
l'irréligion la plus condamnable. On fut obligé
de leur imposer silence, en raison des jeunes
personnes que nous avions à bord.
Nous éprouvions un calme plat; la chaleur
étoit insupportable, tandis qu'en Europe, à la
même heure, nos amis s'entretenoient , peut-être
au coin d'un bon feu , des jours de notre voyage.
Le mercredi 27 , des matelots pour avoir une
récompense, attachèrent, selon la coutume, un
passager qui voulut, pour la première fois , mon-
ter sur les haubans. Les cordes qui l'y retinrent
ne furent déliées que lorsqu'il eut satisfait à sa
rançon.
Nous prîmes un thon à longues oreilles (1), et
(1) Scomber thynnus , Linné. Poisson qui pèse jus-
qu'à cent livres.
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2 Raisin dusTropitJite. ^ .
D'U3X NATURALISTE. 2 o3
nous le vîmes engagé par le hameçon avec d'au-
tant plus de plaisir que nous étions réduits à des
vivres salés, el que cette douce perspective ne
pouvoit que flatter notre sensualité; ce jour de-
venoit pour nous une fête à laquelle la sobriété
ne présida point : on ne pouvoit trop l'exiger
après d'aussi grandes privations , et le plus frugal
d'entre nous laissa apercevoir un peu de gour-
mandise. On nous servit de ce poisson au court
bouillon et en friture.
Jeudi 28 novembre, nous vîmes près de notre
bâtiment le poisson soleil ( 1) , dont l'huile bonne ,
dit-on, pour les rhumatismes, se vend jusqu'à
deux louis la livre.
Vendredi 29 novembre, nous aperçûmes au-
tour de notre bâtiment des bancs de varech vési-
culeux (2) , vulgairement appelé raisin du tro-
pique. (Planche XII, fig. Il, tom. I er . ) , et un
assez beau vélin (tom. i er . , pi. XII, fig. i re .) (3).
(1) Le poisson soleil , appelé par les Anglais
sunfish , n'est autre chose que la lune de mer , ou
poisson d'argent; Tetraodon mola, Linné.
(2) Fucus vesiculosus , Linné, 1626.
(5) On appelle ainsi im ver mollusque du genre
des Méduses, et qui porte un venin avec lui; delà,
par corruption , le nom de vélin. Il ne faut pas le
confondre avec la veletle ou toile , nom donné à
une coquille voilière,q ui flotte communément sur
la surface de la Méditerranée.
2o4 VOYAGES
Samedi 3o novembre, nous éprouvâmes du
calme le matin, accompagné d'une pluie douce
et thermale. JNous aperçûmes vers midi un assez
gros souffleur. Ce cétacé, du genre des baleines,
est ainsi nommé, parce que de son souffle il fait
jaillir par ses évents deux colonnes d'eau consi-
dérables.
Il est bien vrai de dire que l'oisiveté est la
mère de tous les vices. C'est par elle que la
médisance établit à bord son règne désastreux
et mordant. Là , l'innocence n'est point à l'abri
des traits envenimés de l'imposture et de l'adu-
lation, tandis que la débauche et la perfidie se
couvrent du léger duvet de la douceur pour
mieux assurer leurs coups projetés.
Le dimanche I er . décembre, des cris se firent
entendre de grand matin sur le pont, et me
réveillèrent. C étoit une dorade qu'on venoit de
prendre , et qui étoit entourée d'une partie des
passagers avides , par besoin , des bons mor-
ceaux, et qui ne purent modérer leur alégresse
à la vue d'une aussi intéressante capture. Le
péché capital de la gourmandise nous tour-
mentoit tant, qu'il y eut une dispute à la distri-
bution des parts, en raison d'une partialité.
Il étoit risible de voir les regards de tout le
cercle tournés vers le commissaire de notre
banquet frugal , suivre tous ses mouvemensdans
D'UN NATURALISTE. 2 o5
îa répartition de la dorade. Je ne puis mieux
comparer cette muette attention qu'à celle d'un
singe auquel on fait gagner, par la patience,
un fruit ou autre objet digne de sa friandise,
en le lui présentant, puis le retirant, et le
trompant ainsi jusqu'à l'épuisement de ses
gentillesses.
Notre vaisselle diminuoit chaque jour par
l'emportement des convives, qui assouvissoient
souvent leur colère et leur dépit en frappant îa
pauvre faïence. Aussi voyoit - on la plupart
se servir de morceaux d'assiettes et de verres
écornés ; mais tous ces légers inconvéniens se
fussent oubliés à l'apparution de bons mets que
nous avions appris à ne plus connoître. Le sou-
venir du pain, ce riche trésor de la nature , nous
donnoit tant de désirs qu'on n'osoit en parler
qu'avec projet d'en manger jusqu'à satiété au
premier abordage ; car on ne nous distribuoit
que du vieux biscuit moisi et rongé de vers.
Ces galettes servoient de repaires aux araignées
qu'on avaloit souvent sans attention , tant la
gloutonnerie précipitoit les mouvemens de la
mastication.
L'eau verte et pourrie , n'étant point filtrée ,
n'offroit qu'une saveur infecte et dégoûtante , et
le séjour bourbeux de petits insectes à mille
pieds, dont nos dames surtout avoient horreur.
ao6 V O Y A G E S
La viande salée et rance qui avoit déjà fait plu-
sieurs traversées , et affronté tant de différentes
températures étoit tellement gâtée , fétide et
décomposée, que l'équipage la refusoit ; mais,
comme notre douceur et notre extrême subor-
dination étoient reconnues , on nous la faisoit
passer par bouchées de la grosseur d'une noix
dans une pâtée appelée soupe , dont elle servoit
à faire le bouillon doublement engraissé par les
vers corrompus qu'on y rencontroit. Ce potage
en un mot étoit un composé de cette eau , cette
charogne et ce biscuit émietté. Cependant nous
avions payé de manière à être bien nourris ,
sans la foibîesse du capitaine voué à la discrétion
de négocians qui, seuls faisant table avec lui, se
réservoient tous nos bons morceaux.
Pourtant on nous régaloit quelquefois , pour
détruire l'uniformité du service , avec des pois à
brebis bouillis tout simplement dans de l'eau ,
de crainte que le beurre ne causât effervescence
dans notre estomac délabré, en le surchargeant
de bile, et le forçant de rendre un comestible,
dont le célèbre coolc avoit réellement et indis-
pensablement besoin pour faire les coulis et les
rôties au beurre de messieurs nos gouvernans ,
qui étoient au nombre de six , savoir , trois
négocians , et trois capitaines de vaisseaux
marchands.
D'CJN NATURALISTE. 207
Ces rusés personnages se coalisèrent dès le
premier jour de notre traversée , et connoissant,
comme anciens navigateurs , les subterfuges à
employer envers d'innocens passagers , avoient
refusé d'être de nos tables , et s'éloient fait
nommer commissaires afin de se réserver les
liqueurs et vivres de choix, et d'en garnir le
coffre de réserve, dont le nègre du capitaine
avoit seul la clef.
Cette usurpation étoit outrée , puisque tous
les passagers avoient apporté à la masse la somme
indiquée pour être également nourris pendant
toute la traversée 3 cependant nous n'avions pas
le droit de réclamer aucune provision ; et soit
qu'on fût incommodé ou non , on n'avoit pour
tout potage que de la soupe et de; pois , et pour
changer, des pois et de la soupe que nous rece-
vions encore avec résignation, tout en humant
l'odeur embaumée des mets de nos commissaires ,
qui avoient soin de dîner avant nous, afin de
prendre plus librement leur café.
Un jour cependant, la patience d'un com-
pagnon de notre infortune échappa. 11 ne put
endurer plus long-tems de semblables vexations.
Il épioit ces scènes scandaleuses , et plein de
fureur , il alla prendre sur le fait le capitaine
et ses amis , qui faisoient bombance avec notre
dessert, notre liqueur et notre café. On le mo-
203 VOYAGES
lesta, et les cinq partisans du capitaine prenant
un ton mielleux, dirent assez haut, pour que le
capitaine l'entendît , qu'aucun individu à bord
d'un bâtiment n'avoit le droit d'insulter le capi-
taine, qui avoit seul la police, et un pouvoir
illimité sur son équipage et les passagers , au
point qu'il pouvoit exercer la haute police, et
faire jeter à la mer tout réfractaire à ses ordres,
INous trouvâmes ce règlement atroce; et notre
député, observant que cette mesure criminelle
étoit contraire aux lois de l'honneur et de la
justice, se préparoit à une nouvelle harangue,
lorsqu'on lui imposa silence , en le renvoyant
comme un écolier honteux ! . . .
Le lundi i décembre, nous eûmes bon vent le
matin, et filâmes six nœuds en bonne route; le
soir, survint une petite pluie qui nous donna du
calme. Eclairé dans mes rêveries par le flambeau
delà nuit, c'est à la faveur de sa pâle clarté, que
j'esquissai les nuits de ma traversée , petit recueil
de réflexions morales.
Mardi 3 décembre , je diversifiai mes occu-
pations en composant un quatuor pour ins-
trumens à cordes, et que nous exécutâmes à
bord.
Pourquoi toujours se plaindre? Vantons donc
aujourd'hui les faveurs de nos gouvernails ,
et rendons justice à leur complaisance. Nous
eûmes
D'UN NATURALISTE. 209
aines au moins de cette mauvaise soupe , et qui
plus est, comme faveur très-grande, des pommes
de terre à discrétion. Nos commissaires vouloient
sûrement s'assurer , par cette amélioration , si
nous consentirions à favoriser leurs projets d'une
nouvelle route ; car il y eut à notre table de la
surabondance, et l'on nous servit, pour douze
convives de notre banquet , quatre anchois et du
dessert. Quel excès de générosité !
Mercredi 5 décembre , l'excessive chaleur
força le capitaine de faire mettre la tente, sans
laquelle il étoit impossible de rester sur le pont.
Nous tuâmes plusieurs pailles-en-cul (i). On
mit la chaloupe à la mer pour les aller chercher,
mais on ne put en rapporter que deux , les
autres étant déjà trop loin du bâtiment. Le plu-
mage du mâle ne diffère du blanc éblouissant de
celui de la femelle , qu'en ce qu'il a quelques
taches noires de plus sur le dos. Leur chair est
huileuse et peu estimée.
Tout périt dans la nature, me disois-je , en
voyant notre énorme vaisseau fendre avec fierté
(i) Le paille-en-cul , ou paille-en-queue , oufélu-
en-cu , ou oiseau des Tropiques, phaeton œthereus,
de Linné. Oiseau palmipède, qui annonce aux na-
vigateurs leur entrée sous la zone torride. Ils se
nourrissent de poissons qu'ils enlèvent à la surface
des mers.
Tome I. O
2io VOYAGES
Jes vagues mugissantes; tout périt, excepté Famé
de l'homme ! PSotre charpente , aussi peu solide
que celle de notre navire, doit également un jour
succomber sous le poids du tems. Les tempêtes
éprouvent la résistance de sa force matérielle 9
comme nous sommes le triste jouet des passions.
Un écueil peut le briser; la mort ensevelit avec
elle toutes nos passions. Que de justes réflexions
on peut faire ainsi à bord lorsqu'abandonné a
sa destinée , on vo^ue au dessus d'abîmes sans
fond !
Le jeudi 6 décembre , je trouvai à mon réveil
les peaux de mes pailles-en-cul rongées par les
rats. Le maie surtout avoil la tête presque toute
mangée; cependant, avec du soin, il y avoit du
remède , aussi m'occupai-je à les réparer.
jNous filâmes jusqu'au soir huit nœuds, avec
un roulis insupportable.
Vendredi 7 décembre, aussi bonne route, aussi
bon vent; mais la vue quoiqu'intéressante d'une
ruantité immense depoissojis volans [i) , ne put
me tirer de l'affaissement dans lequel me jeta le
mal de mer. Tout me devenolt indifférent; et la
(r) Muge volant. Exocetus volitans, Linné. Le
ïnot exocetus veut dire qui va dormir dehors , pare©
qu'on croyoit que ce poisson avoit la faculté d'aller
doriair sur le rivage.
D'UN NATURALISTE. 211
nature pour quelques momens perdit à mes yeux
tous ses charmes. Le seul souvenir de L. L. eût
pu apporter un repos bienfaisant à ces anxiétés
douloureuses.
Samedi 8 décembre , la mer commença de
bonne heure à moutonner , c'est' à dire qu'on
aperçut les flots, en se brisant mutuellement,
se blanchir, et former des époudrins que l'on
compare en ce cas à la blancheur de la neige.
Tout en examinant des pailles-en cul qui ro-
doient autour de notre bâtiment, ainsi que des
poissons volans poursuivis par leur ennemi
juré, la dorade, nous en prîmes une. Ce pois-
son (1), dont la robe élégante ne peut être imitée
par le pinceau le plus habile, change de couleur
lorsqu'il est hors de l'eau ; et à mesure qui!
(1) Spams aurata , Linné. Ce poisson du genre du
Spare qui, dans l'eau, est sans contredit le plus beau
poisson de la mer , paroît , entre deux lames , re-
vêtu d'or sur un fond vert azuré. Il aime le chaud,
et est meilleur en été qu'en hiver. Sa chair est
blanche , un peu sèche , mais ferme et de bon goût.
C'est le plus léger de tous les poissons. La dorade
poursuit sa proie avec tant d'acharnement, que sou-
vent elle se précipite sur un hameçon auquel on a
adapté un corps et des ailes, pour imiter le poisson
volant dont elle est très friande.
O a
312 VOYAGES
approche de sa mort , les teintes s'allèrent , se
confondent, s'éclipsent, enfin finissent par s'ef-
facer presqu'enlièrement d'une manière bien
sensible , en passant successivement par une
infinité de nuances. Ce poisson ne nous étant
point destine , il fut servi à la table des gou-
vernails qui , en ma qualité de docteur du bord,
en envoyèrent à moi seul une tranche.
Malgré la chaleur excessive , il y eut un défi
entre le capitaine et un passager. Il s'agissoit de
mettre, avec le fusil, une balle dans une planche
placée au haut des hunes. Tous deux novices
dans l'art de tirer au blanc , ils n'approchèrent
même pas du but. Quel fut l'élonnement des
Anglo-Américains, lorsqu'ils nous virent, un
jNantais et moi, traverser celte même planche
avec une chandelle posée sur la charge de notre
fusil , en guise de balle de plomb !
Dimanche 9 décembre, on m'appela de grand
matin pour tirer des pailles-en-cul qui voîtigeoient
stupidement au dessus de noire bâtiment. J'en
tirai deux que je blessai, et qui tombèrent dans
l'eau près d'un troisième qui, inquiet sur leur
triste sort, essayoit de les faire voler en se don-
nant pour exemple; mais ils ne purent y par-
venir. Je regrettai de les avoir tirés , étant dans
l'impossibilité , cette fois , d'aller les chercher
à cause du ïitos tems.
D'UN NATURALISTE. 2 i3
Lundi 10 décembre, ayant calme plat, plu-
sieurs passagers voulurent , par une chaleur
insupportable , se baigner à la mer. Les plus
adroits plongèrent à des profondeurs considé-
rables ; mais la vue d'un requin dissipa leur
bande joyeuse , et arrêta leur ardeur pour cet
exercice salutaire. On mit la chaloupe à la mer ,
afin de poursuivre le cruel anthropophage ; mais ,
arrêtée dans sa marche par des bancs de raisins
du. tropique , elle ne put le rejoindre. Ces
varechs éloient remplis de petits poissons de
toute espèce, qui trouvoient probablement leur
nourriture , et un refuge dans ces plantes
marines.
Nous eûmes vers midi une brise assez légère ,
et le capitaine, en prenant hauteur (i) , nous
annonça que nous étions à vingt lieues du
tropique.
Cependant soit mauvaise disposition , soit par
excès de table, notre capitaine étoit malade d'une
violente indigestion. 11 m'appela dans le cabinet
bacchique (2), et là, après avoir fait l'éloge de
(1) C'est mesurer avec un octant l'élévation du
soleil sous l'horizon, à midi. L'octant ou secteur con-
tient un huitième de cercle , c'est à dire 45°.
(?) C'est ainsi que nous appelions h salle à manger
de nos commissaires.
O 3
2i4 VOYAGES
mon extrême complaisance, avoir su me dis-
tinguer des antres passagers , il m'engagea à
prendre Je punch tons les jours à pareille heure,
si cela m'étoit agréable; qu'à l'avenir, lorsque je
ne pourrois me rendre à son invitation , il
m'enven oit néanmoins par son nègre le bol qu'il
me destinoit. Je le remerciai en acceptant son
offre , dans l'intention d'être utile aux autres
passagers.
Mardi 1 1 décembre , un de nos six gouver-
nails, M. y***^ homme immoral au dernier
degré , faisant ses délices du tourment des
autres, fatiguant nos oreilles tout le jour de
chansons obscènes et du triste récit de ses
prouesses, sans ménager la pudeur des dames 5
M. y***, ennemi de l'harmonie musicale,
athée enfin , et jaloux de nous voir prendre
plaisir à exécuter les quatuors concertans que
j'avois composés, résolut de nous troubler, et
pour cela, payant quelques calfats(i)pour frapper
à coups redoublés au dessus de nos tètes, il des-
cendit lui-même avec effronterie auprès de nous ,
muni de deux quarts vides qu'il frappoit à tour
de bras de deux énormes marteaux. JNous ne lui
cédâmes en rien , et continuâmes , sans prétendre
(1) Calfater, c'est garnir de poix et d'étcupes les
fenles d'un vaisseau.
D'UN NATURALISTE. sîS
y trouver d'autres charmes que celui de mé-
priser un homme de sa sorte. Honteux de notre
résistance , il fut obligé de céder , et se retira
furieux de se voir ainsi joué. Celte gentillesse
donna lieu à une très-vive explication , où tous
les gouvernans tirent apprécier leur véritable
caractère , inextricable jusqu'alors. Ils se coali-
sèrent entr'eux , en jurant de s'opposer à l'avenir
à ce que nous fissions de la musique qui finissoit
par les étourdir. Le capitaine craignant les suites
de celle altercation , eut la prudence , afin de
contenter tout le monde, de nous assigner le
matin pour nous livrer à nos doux exercices.
L'ordre de police à cet égard fut ponctuellement
exécuté.
]Nos sordides spéculateurs (i) employaient,
iiprès leurs orgies, le reste de la journée à cal-
culer le produit de leurs cargaisons ; et l'avarice
n'aime point à être troublée dans ses opérations
mystérieuses.
Mercredi \i décembre , nous eûmes une mer
houleuse, et un mauvais vent qui nous obligea à
faire fausse route.
Jeudi i3 décembre, nous aperçûmes deux
(i) J'excepte de ce nombre MM. P de
Bordeaux, dont l'amabilité du caractère étoit entiè-
rement opposée à la rusticité des. autres marins.
O 4
2 i6 VOYAGES
bâtiraens allant à la pêche de la baleine. La
chaleur excessive et l'agitation des flots s'op-
posèrent à nos réunions pour la musique, au
grand contentement de notre antagoniste.
Même dîner , on plutôt supplément de mal-
propreté avec intention ; nous trouvâmes des
cheveux en quantité dans tous les plats qui nous
furent servis. On s'en prit aucook qui s'excusa ,
cl nous fûmes obligés , faute d'autres alimens ,
de manger les propres bouchées que ces cheveux
ènveloppoient , ent
que trop tard leur grossièreté.
La nuit, ils se permirent des plaisanteries, en
introduisant secrètement et sans bruit dans la
chambre des dames , deux gros chiens et un
cochon. Ces pauvres animaux tant rebutés, tant
battus le long du jour, goûtant en ce moment
nue paix inhabituelle , allèrent se placer dans
les cabanes , auprès de nos belles dormeuses ;
mais tout à coup un cri de l'animal fangeux
jette l'alarme au milieu du sexe timide. Deux
d'entre ces dames, moins épouvantées, enviant
les cabanes hautes, se levèrent en tremblant , et
reconnoissant le mauvais tour qu'on leur avoit
joué, voulurent faire déguerpir les chiens ; mais
ceux-ci se trouvant bien et mollement couchés ,
commencèrent à montrer les dents. 11 fallut
beaucoup de petites précautions , beaucoup de
paroles douces pour obtenir d'eux , au bout
d'une heure d'invitations infructueuses , qu'ils
allassent sur le pont encourir encore les caprices
du public, qui se plaisoit méchamment à les
battre , en riant d'un procédé qui n'a rien de
spirituel
D'UN NATURALISTE. 229
Mercredi 26 décembre , pour m'engager à
oublier l'incivilité qui m'avoit été faite , le capi-
taine nie sachant amateur d'histoire naturelle ,
me fit cadeau d'une boîte faite par les sauvages
de la Nouvelle-Angleterre. Le dehors est formé
de plumes de porc-épic , colorées de manière à
former divers dessins. L'intérieur est d'une
écorce fine et d'un jaune orangé.
Le génie gastronome tenta une nouvelle fois
de trouver une propriété à cette farine détes-
table ; c'est pourquoi on la livra à un nègre
célèbre dans l'art de faire le pîum-pouding.
Ces mets chéri des Anglais n'exige point une
préparation difficile. Il s'agit de réunir au centre
d'une certaine quantité de farine des amandes
émondées, des prunes, des figues, des raisins,
et, pour épices, de la cannelle et du girofle. On
enferme ce mélange dans un linge , et on le met
cuire , pendant quelques minutes , dans le poi
au feu, jusqu'à ce que la farine soit suffisamment
humectée et cuite. Alors, avec du beurre, du
sucre et du vin de Madère , on fait une sauce
dont on arrose les tranches du plum-pouding.
Jeudi 27 décembre , nous n'étions qu'à
quatre-vingts lieues de Saint-Domingue, et on
nous promettoit d'y relâcher ; mais un des di-
recteurs qui avoit décidé le capitaine à débarquer
V 3
•23o VOYAGES
à Charles-Town, éteignit la foible lueur de nos
espérances.
Nous dînâmes avec de la morue sèche , et
seulement bouillie dans de l'eau, sans beurre ni
sauce, et quelques pommes de terre gâtées ou
germées qu'on se disputoit sans rire. Un coup de
vent rompit l'écoute du grand hunier.
Vendredi 28 , nous eûmes un mât endom-
magé par le coup de vent de la nuit ; mais nous
filâmes huit nœuds en bonne route. INous fûmes
tourmentés pendant notre sommeil par la pi-
qûre incommode et douloureuse de marin-
gouins(i), et les traces venimeuses de ravels(2),
qui aiment à parcourir le visage ou toute autre
partie du corps mise à découvert , en y dé-
(1) Ces insectes sont de l'espèce du cousin, cuîex.
(2) Le ravet; scarabeus miuor domesticus, spadi-
cens- C'est une espèce de blatte • blatta americana ,
malè olenlissima. Cet insecte volant, commun à bord
des vaisseaux et en Amérique , est semblable au han-
neton privé de ses ailes , mais son corps est plus
aplati : le corps des mâles est caché sous des ailes,
tandis que celui des femelles est à découvert. Ces in-
sectes nuisibles rongent tout, et savent pénétrer dans
les lieux les mieux fermés , en y laissant des taches
d'une humeur infecte et caustique. Les ravets ont
pour ennemis puissans les guêpes ichneumones et les
araignées,
D'UN NATURALISTE. i2i
posant une liqueur caustique qui devient le
iierme d'une érosion cuisante.
Samedi 29 décembre , nous devions nous
venger aujourd'hui sur un de nos dindes , de nos
privations journalières ; et comme c'étoit pour
nous une fête, que l'espoir d'un meilleur repas,
pour ajouter plus de solennité à la cérémonie des
funérailles , on me lit composer une marche
funèbre pour conduire à la cuisine , après lui
avoir fait faire trois fois le tour du bâtiment,
le gros dindon que nous avions si bien en-
graissé.
Les commissaires du banquet, au nombre
desquels j'avois été nommé , se réservèrent pro-
visoirement le sang de ranimai pour en com-
poser un mets languedocien que je trouvai très-
lion. C'est le sang d'une ou plusieurs volailles,
qu'on met frire avec un peu de beurre, de l'ail ,
de l'oignon et de la sarriète hachée. On ajoute,
pour sauce , des jaunes d'oeuf battus, dans du
vinaigre (1).
Nous étions à la veille d'éprouver un dan-
gereux accident. Un de nos chiens languissant
de faim et de soif sous une température aussi
brûlante, eut les symptômes premiers d'une rage
confirmée. On prévint les suites funestes de
(1) Ce mets s'appelle san guette.
P h
9.32 VOYAGES
cette maladie affreuse, en jetant à la mer ranimai
atteint de l'hydrophobie.
Dimanche 3o décembre, il s'éleva vers midi
un coup de vent si violent , que quatre hommes
pouvoient à peine diriger la barre. Je n'ai parlé
que de la mort du dinde ; mais , pour con-
noître les suites de sa destinée , il me suffira de
dire que les associés payeurs se retirèrent en
tapinois dans un coin du bâtiment, et mangèrent
sans mot dire , et bannissant toute générosité , la
fameuse pièce de résistance qui disparut en un
instant. INous ressentîmes d'autant mieux les
douceurs d'un semblable repas , qu'à nos côtés,
pommes de terre et pois faisoient le fonds dti
dîner des autres passagers.
Lundi 3i décembre, nous rencontrâmes deux
bàtimens faisant route pour la Jamaïque. On
mit l'Adrastus en panne , et on hissa deux pa-
villons pour leur donner le signal du pourparlers
Soit crainte ou méfiance , les deux vaisseaux
continuèrent leur route en cherchant à nous
éviter.
Je devrois passer sous le silence un trait
d'égoïsme qui n'a point d'exemple. INos di-
recteurs furent assez inhumains, pour me refuser
un peu de vin que me demandoit un conva-
lescent pour faire une rôtie au sucre.
Mardi ie r . janvier, nous voguions sur les
DUN NATURALISTE 2 33
flots de l'incertitude , puisque notre capitaine
plus occupé de son plaisir que de sou devoir,
ayant négligé de prendre hauteur avec exactitude,
ne connoissoit plus le véritable point,
JNous vîmes l'oiseau appelé p; r les marins
le corsaire. Il annonce les attérages; ce qui
doubla l'inquiétude de nos mauvais pilotes, qui
ne se croyoienl point aussi près de terre.
Mercredi i janvier , la nuit fut orageuse , et
les éclairs répétés embrâsoient l'horizon ;
cependant la mer étoit calme, et nous n'eûmes
que de la chaleur. Le matin, nous avions
aperçu près de notre bord un cachalot (i) de
quarante pieds environ.
Jeudi 3 janvier , jamais le lever du soleil
n'offrit un spectacle plus imposant. Les couleurs
riches et brillantes des nuages amoncelés vers
l'horizon, décoroient de ses plus beaux vêtemens
l'aurore renaissante. Dans le lointain, une cou-
ronne de nuages où l'on vovoit le beau jaune
cuivré , le rouge d'airain marbré, et bordé de
bleu noir jaspé , enrichissoit ce tableau ra-
vissant. Pour disque du centre de la couronne,
on remarquoit un ciel d'un beau bleu uniforme
et sans tache , que les couleurs foncées envi-
Ci) C'esl le plus grand célacé, après la baleine du
Groenland.
a34 VOYAGES
Formantes rendoient encore plus tendre. Quelques
raies vertes et fauves jaspoient le dessous de ces
transparens vaporeux. Près de l'azur, au milieu
du nuage cuivreux, étoit le croissant de la lune
renaissante , tandis que les premiers jets lumi-
neux du soleil sortant de Tonde , venoient
dorer et éclairer ce dais merveilleux.
On reconnut à l'eau de mer devenue tiède ,
que nous étions dans le golfe de Baliama. Son
courant devant nous être favorable, nous nous
en félicitâmes.
Les fréquentes rumeurs qui eurent lieu à
bord depuis le jour de notre embarquement,
ayant souvent occasionné des actions de dépit ,
notre vaisselle se trouvoit si fort diminuée ,
qu'on fut obligé de nous servir la soupe dans
un plat à barbe.
Vendredi 4 janvier , on sonda sans succès.
La sonde , au moyen de laquelle on détermine la
profondeur de l'eau, est un cylindre de plomb,
concave à sa base, qu'on enduit de suif propre
à retenir le sable des rivages. Les bons marins
reconnoissent, à la seule inspection des particules
arénacées , les parages où ils se trouvent. Pour
s'en servir , on jette à la mer , et on laisse filer
cet instrument attaché à une certaine quantité
de brasses de cordages. Comme il y avoit erreur
de calcul , nous ne pûmes trouver le fond.
D'UN NATURALISTE. a35
II sur\ rot, vers les cinq heures de l'après-midi ,
un coup de vent si violent qu'on mit le bâtiment
à la cape. Quelques voiles déchirées, tous les
cordages en désordre , et roulés à la hâte sur le
pont, ofiroient le spectacle le plus lugubre. Ce
n'eloit plus l'imposant Adrastus, fendant avec
fierté l'onde écumanle; rien d'aussi morne que
l'intérieur d'un gros bâtiment privé de ses voiles,
et devenu le jouet de la tempête.
La mer à minuit éloit si grosse, qu'une seule
lame, après avoir inondé la chambre des dames,
entra dans la nôtre , et renversa par sa commotion
un des passagers qui , dans sa chute voulant se
retenir à une colonne de nos cadres déjà ébranlés
par le roulis, fit le petit Samson , et écroula nos
cabanes. Une autre vague, non moins terrible,
avant redoublé cet horrible fracas, nous nous
crûmes tous perdus. J'avois déjà disparu aux
yeux des spectateurs , qui s'empressèrent de me
porter des secours, étant enseveli sous les débris
des cabanes , matelas , bouteilles , et surtout
étouffé par le poids énorme du passager qui
eouchoit au dessus de moi, et qui, se trouvant
bien, oublioit qu'il en écrasoit un autre.
Samedi 5 janvier , la tempête subsistoit encore ,
çt la merétoitsi houleuse que nous fûmes obligés
de rester au lit, ne pouvant debout conserver
l'équilibre. On sonda encore infructueusement $
a36 VOYAGES
ainsi nous étions sans cesse à la veille de nous
perdre par l'inconséquence de notre capitaine
qui oublioit, au milieu des jeux, et son devoir
et les dangers éminens auxquels il nous exposoit
pour avoir négligé le calcul des latitudes.
La tourmente augmenta , et les vents déchaînés
déchirant les voiles, on mit une seconde fois à
la cape. Rien ne pouvoit arrêter les mouvemens
\iolcns et convulsils du gouvernail; on fut oblige
de l'amarrer. Le navire à la merci des flots et
des vents , inondé de vagues sans cesse renais-
santes, rouloit dans tous les sens, et sembloit
annoncer une perte prochaine.
Dimanche 6 janvier, la tempête continuoit
sans apaiser sa furie, lorsque, près de notre
bord, nous aperçûmes toutàcoupau milieu d'un
brouillard épais un bâtiment à trois mâts, aussi
maltraité que le nôtre , tantôt englouti sous l'onde
amère, tantôt revomi par ses vagues inconstantes,
et élevé subitement à des hauteurs prodigieuses.
Ce vaisseau , jouet comme l'Adrastus de la tem-
pête la plus affreuse, nous fumes réduits à la per-
plexité de passer ainsi la nuit sans pouvoir diriger
le bâtiment, et craignant un choc qui nous eût
fracassé l'un ou l'autre. Cependant accablés de
fatigue, nous nous livrions déjà aux douceurs du
premier sommeil lorsqu'une secousse nous fit
tressaillir. Deux flots opposés, heurtant la carène 3
D'UN NATURALISTE. 2 3 7
tirent sauter le bâtiment si haut qu'il retomba
sur son flanc , et resta dans cette position incom-
mode et dangereuse, jusqu'à ce qu'une nouvelle
lame vintîui faire reprendre sa position naturelle.
Lundi 7 janvier, le vent se calma , et la mer
quoiqu'encore grosse, étoit moins redoutable.
Nous revîmes le bâtiment à trois mâts, qui nous
accosta sans danger. C'éloit un vaisseau mar-
chand, sur son leste, venant du nord des Etats-
Unis , et faisant même route que nous vers
Cîiarles-Town , où le capitaine vouloit relâcher,
après y avoir été provoqué par l'un des négo-
cians de notre bord.
J'eus occasion de voir plusieurs trombes (i),
(i) Tipho , aut sipho. La trombe aqueuse est, selon
Valmont - Bomare , un météore extraordinaire qui
paroît sur la mer, qui met les vaisseaux en danger, et
qu'on remarque très-souvent dans les tems chauds et
secs : c'est une nuée condensée , dont une partie se
trouvant dans un mouvement rapide et circulaire ,
comme autour d'un axe, causé par deux vents qui
soufflent directement et impétueusement l'un contre
I" autre , tombe par son poids , et prend la figure d'une
colonne tantôt conique , tantôt cylindrique : elle tient
toujours en haut par sa base, qui n'imite pas mal le
pavillon d'une trompette. Les trombes sont creuses en
dedans et sans eau , parce que la force centrifuge
pousse hors du centre les parties internes. Plusieurs
parties aqueuses se détachant de la circonférence,
*
ô3S VOYAGES
mais fort heureusement assez éloignées de nous,
O 7
pour que nous n'ayons point à les redouter.
INous étions d'ailleurs dans l'impossibilité de les
dissoudre , et de nous opposer à leurs ravages
en tirant contre elles des coups de canons ,
puisque notre bâtiment n'étoit que parlemen-
taire, et par conséquent point muni de pièces
d'artillerie. ÎSous vîmes aussi quatre requins
dans le sillage de notre bâtiment; mais, filant
huit nœuds, la rapidité de notre course s'opposa
à ce qu'ils mordissent au hameçon , qui est une
espèce d'émérillon.
A minuit , nous fûmes réveillés en sursant
par un coup de canon qu'un vaisseau tira près
de nous. Le boulet passa à quelques pas du
timonnier. Il falloit voir nos spéculateurs déplorer
déjà la perte des fonds immenses qu'ils avoient à
bord. Jadis satiriques , ils avoient en ce mo-
ment l'oreille bien basse , et étoient consternés
forment la pluie qui tombe tout autour du tourbillon :
lorsque le vent inférieur est plus fort , la trombe se
trouve emportée et est suspendue obliquement à la
nuée ; aloi's ou entend un bruit sourd et mêlé de
sifïïemens. Par-tout où ce tourbillon tombe, il cause-
de grandes inondations par la prodigieuse quantité
d'eau qu'il répand : il amène même quelquefois de
la grêle , et les dégâts qu'il produit sont affreux.
(Consultez l'Histoire de l'Académie , années 1727,
1757 et 1 741 ).
D'UN NATURALISTE. i3g
dans l'einbarras des richesses, par la crainte
de trouver un corsaire dans notre agresseur.
On en vint à iabordage, et nous apprîmes tous
avec un vif intérêt que le bâtiment inconnu
n'étok que dénué de vivres , et qu'expédié de
Londres, il avoit déjà près de quatre-vingt-dix
jours de traversée. Le capitaine, nous exposant
la triste situation de son équipage harassé par les
tempêtes habituelles qu'il avoit essuyées , nous
apprit qu'il étoit réduit à une ration insuffisante^
et que, dans la crainte que nous ne lui échap-
pions , il n'eut pas le tems de faire retirer le
boulet du canon; que son intention . nullement
hostile j n'étoit que de faire mettre notre bâtiment
en panne. Ce vaisseau étoit armé en guerre
et marchandises.
Mardi 8 janvier, nous trouvâmes enfin terre
à vingt brasses , et nous découvrîmes le beau
phare de Charles-Town (tom. i cr . , plane. XIV),
situé isolément au milieu d'une antique forêt de
pins , au dessus desquels il s'élève de plus des
trois quarts de sa hauteur. JNous vîmes voltiger
autour de notre bâtiment des canards de toute
espèce, des cormorans (i), des chevaliers (2),
(1) Corvus aquaticus , aut Phala crocorax; oiseau
aquatique, dont ou dislingue deux espèces qui se
nourrissent de poissons.
(->) Totanus, oiseau aquatique du genre du Bécasseau.
&4o VOYAGES
des mouettes (i) , des goilands (2) , et autres
oiseaux qui fréquentent les attérages. jNous en
tuâmes plusieurs ; mais ayant vent arrière ,
et toutes les voiles étant dehors, nous ne pûmes
mettre la chaloupe à la mer pour les aller
chercher.
Un pilote côtier vint à notre rencontre dans
sa barque élégante pour nous faire éviter la
barre (3), et nous conduisit vis-à-vis de Charles-
Town , où nous mouillâmes assez près de l'Em-
barcadère, après nous être félicité d'avoir été
assez heureux pour échapper aux dangereux
rescifs de la baie. Le port de cette ville peut
recevoir en sa rade jusqu'à trois cents voiles ,
et les plus gros navires y entrent en tout tems
avec leur chargement.
(1) Gavia , nom donné à des oiseaux de mer, à
pieds palmés, du genre des goilands, mais moins
grands.
(?) Larus 5 c'est l'oea-marina crocalo des Italiens.
Oiseaux de mer ictyophages. Ils sont sur les rivages
ce que les vautours sont pour l'intérieur des terres,
destinés à purger la terre des débris d'animaux morts ,
qu'ils se disputent entr'eux , avec des cris aigus.
(5) Banc de sable qui barre un port, et souvent
devient un dangereux écueil. Celle de Charles-Towu
est renommée par des naufrages fréquens qu'on y
essuie.
Mercredi
D'UN NATURALISTE. 2 4i
Mercredi 9 janvier , après le visite de
ï'Adrastus, je descendis à Charles -Town , ville
capitale de la Caroline méridionale , avec le
capitaine , afin de m'assurer d'un logement.
Quel fut mon étomiement dans un pays inconnu ,
d'y trouver de nouvelles mœurs, de nouvelles
coutumes et tous visages étrangers , d'y ren-
contrer autant de nègres que de Lianes ! J'avoue
que la vue de ces Africains dans l'état d'escla-
vage , me fit d'abord impression. Il règne dans
l'intérieur de la ville le silence le mieux observé ;
et les Anglo- Américains sérieux par caractère,
et non lurbulens comme les Français, marchent
dans les rues sablées, la tête baissée, et exclu-
sivement préoccupés de leur commerce. Lorsque
deux d'entr'eux se rencontrent, un salut de la
main fait avec réserve, mais avec sincérité, équi-
vaut en ce cas à notre accueil affable , mais
trop souvent politique (1).
La température de Charles-Town (2) modérée
(1) Quand, dans une société, une personne en
saluant refuse la main à une autre , elle lui déclare par
là son inimitié.
(2) Celte ville se trouve au confluent de deux
rivières navigables , la Cooper et l'Ashley, et sert
d'entrepôt à toutes les productions de la colonie qui
doivent être exportées.
Tome I. Q
a4* VOYAGES
toute l'année , offre cependant plusieurs varia-
tions dans la journée; ce qui la rend très-
mal-saine. 11 faudroit volontiers changer trois
fois le jour de costume plus ou moins chaud,
inconvénient qui donne naissance à' une infinité
de maladies produites par une transpiration
interceptée. Nous n'étions qu'au commencement
de janvier , et cependant beaucoup d'arbres
étoient couverts de verdure et de fleurs. Les
chaleurs de l'été y sont insupportables , et infi-
niment plus accablantes qu'à Saint-Domingue, où
une brise réglée vient trois fois le jour rafraîchir
l'atmosphère , et dissiper les miasmes combinés
par une évaporation torride, et des exhalaisons
souvent morbifiques.
Peu familier avec le langage du pays , et bien
néophyte encore dans la traduction de l'anglais,
je souffrois d'entendre parler à mes oreilles,
sans pouvoir comprendre même les cris des
marchands , dont les intonations sont variées
à l'infini.
Les rues de Charles - Tovvn sont correctes ,
mais souvent remplies d'immondices. On y
marche avec difficulté sur un sable épais. Les
maisons pour la plupart couvertes en bois ou
essentes, qui réverbèrent moins la chaleur que
îa tuile , sont construites en planches. Celles
des habitans riches ont des façades du goût le
D'UN NATURALISTE. ^3
plus moderne ? à colonnes et galerie tournante ,
et d'un style régulier. Mais ces palais modestes
élevés sans maçonnerie, sont, ainsi que la chau-
mière du pauvre , exposés à être détruits en un
instant par l'incendie.
Nous traversâmes le bel emplacement de la
boucherie , où la viande me parut fort belle , et
surtout bien nettement divisée. Les bouchers
propres à l'excès, poussent la précaution jusqu'à
scier les os, afin que le morceau qu'on leur
achète soit coupé régulièrement. Us tuent tons
les jours , et ne font jamais reparoîlre la viande
tuée de la veille , ayant la commodité de la
saler , et de la mettre en barils pour l'usage des
vaisseaux.
On voit sur chaque cheminée un ou plusieurs
ménages de turkey-buzzard (i) , espèce de vau-
(i) Dinde-buse, ou Urubu; c'est le vautour du
Brésil , de M. Brisson , et des planches enluminées
187 ; Buse à figure de paon , dans Catesby ; Hernandez
et Nieremberg lui donnent le nom. à' Aura , et François
Ximénès, celui de Tzopiloth ou Tropillot; c'est le
cosquauth de la Nouvelle-Espagne. Margrave dit que
les Brasiliens le nomme Urubu. Cet oiseau , dit
M- Mauduit , se trouve dans différentes régions de
l'Amérique. Les sauvages de la Guiane l'appellent
Ouroua ; les créoles et les voyageurs l'ont appelé Mar-
chand : on le trouve aussi en Afrique. Kolbe le nomme
Aigle du Cap.
Q 2
a44 VOYAGES
tours appelés vulgairement cinq paounds (6),-
valeur de l'amende infligée à l'audacieux qui
en tueroit un. Ces oiseaux sont ainsi respectés
par les services réels qu'ils rendent en enlevant,
dans la ville et aux environs , tous les animaux
morts et débris corruptibles, dont ils font leur
unique nourriture. Voit -on une poule expi-
rante 5 elle ne reste pas long-tems sur la place
sans être dépecée. Ces oiseaux, durant le jour
occupés sans cesse à faire leur tournée , fondent
par légions , et se disputent la proie qui dis-
paroît en un instant. Les turkey-buzzards sont
si familiers , qu'on pourroit en tuer volontiers à
coups de bâton. J'avois un grand désir de me
procurer un de ces animaux ; mais je n'étois
point du tout disposé à paver cinq louis environ
d'amende , ce qui m'engagea d'attendre une
occasion favorable.
Les dames anglo-américaines , jalouses d'imiter
les Françaises dans leurs costumes, sont à la
piste des bàtimens arrivant de France , pour en
réclamer les modes du jour; et c'est une spécu-
lation sûre que peut faire un capitaine, s'il a des
fonds à convertir en pacotille. J'examinois la
tournure d'une de ces dames lorsqu'en dé-
tournant une rue, je vis à mes pieds deux négresses
m* ■-, i ■■ ■ i . - — — i . - ■ ■ ■ ■ u — mm
(2) Environ 120 francs.
D'UN NATURALISTE. 20
accroupies, occupées à fumer avec de longs ca-
lumets ; c'est le cas de dire que ce ne fut pas
pour moi une agréable surprise.
La chaleur étant excessive , et harassés des
courses faites en vain pour trouver une pension
convenable , nous fûmes assez heureux pour
rencontrer un Français obligeant qui , nous avant
reconnus pour des compatriotes nouvellement
débarqués , s'offrit d'être notre interprète , et
nous procura un asile bien famé , et qui nous
parut tenu, par de bien honnêtes gens 5 c'étoitune
pension américaine. L'hôtesse, M me . Raniadge,
oifroit pour contraste une taille colossale , avec
des manières mignones et enfantines. Cette
dame ne savoit quelle contenance garder , ni
comment s'expliquer ; enfin notre interprète ,
qui parloit anglais , nous développa ses in-
tentions.
A peine fûmes-nous installés, qu'un jeune
nègre vint nous offrir des fruits de l'Amérique.
Pour mieux disposer les acheteurs, il les char-
111 oit par les accens mélodieux de sa voix céleste.
Quoique bien envieux de goûter à ces pro-
ductions nouvelles pour moi , je pris encore
plus de plaisir à exercer son talent , et à lui faire
répéter un rondeau anglais , original par sa
composition. Après lui avoir acheté des ba-
nanes, ligues bananes, patates, ananas, etc.,
L Q3
2^6 VOYAGES
je le congédiai en le récompensant de manière
à l'encourager.
Je ne pus juger de la bonté de ces fruits
imparfaits , et je me réserve d'en parler lors de
mon séjour à Saint-Domingue. Je sortis pour
connoître l'intérieur de la ville , et je vis que les
femmes de qualité font le malin leurs courses
à pied. Elles ont une démarche lente et grave ,
et sont suivies d'une ou plusieurs jeunes
négresses.
Les voitures sont très-légères et aérées ; elles
sont traînées par des chevaux , que des nègres
conduisent. On voit peu de cabriolets , mais des
charabans d'une délicatesse extrême. Les rues
sont garnies de trottoirs , et d'arbres dont les
fleurs ont quelque rapport avec celles du lilasde
France. Cet arbre est l'azédarach (i) , dont les
branches lisses et droites forment une très-belle
tête.
Les levées du bord de la mer sont construites
en ostraciles (i) , et la consommation d'huîtres
en ce pays est si grande, qu'on se sert le plus
communément pour bâtir , de chaux d'huîtres.
(i)Melia azedarach , foliis bipinnatis, Linné. Voyez
mon Traité des plantes usuelles des Antilles , plantes
assoupissantes.
(2) Ecailles d'huîtres devenues fossiles.
D'UN NATURALISTE. ^
En rejoignant notre pension , je rencontrai le
convoi d'un nègre. Les pleureurs deux à deux
marchoient devant et derrière le corps , qui étoit
porté sur un chariot rouge traîné par un seul
cheval. ( Tom. i er . , pi. XV. )
En visitant les temples consacrés au service
de l'Eternel , j'appris que la seule église catholique
avoit été incendiée, et qu'on l'avoit remplacée
momentanément par une grange non moins vé-
nérable que les voûtes dorées des temples consa-
crés aux différens cultes. La secle protestante est
la plus universellement répandue; cependant la
religion catholique, celles des quakers (i) et des
méthodistes y sont également tolérées.
(i) Quaker veut dire trembleur. Leur secte paci-
fique prit son origine à l'époque où les Anglais
révoltés se couvrirent du crime honteux île régicides.
Georges Foxe fut leur fondateur. Il avoit vendu ses
biens pour mieux se détacher des jouissances terrestres,
Les bois devenoient son asile , et les fruits sauvages ,
sa nourriture. Il eut bientôt des sectateurs , et fut
forcé de se rapprocher des villes , où cette société
adopta un costume simple et dénué de tout orne-
ment. C'est pourquoi les galons leur sont interdits ,
ainsi que les dentelles; les manchettes, broderies et
bijoux, comme objets superflus; leurs habits n'ont
aucun pli. Toutes déférences extérieures leur sont
à charge ; c'est pourquoi enlr'eux ils se regardent
égaux. Ils ne reconnoissent pas les titres fastueux ,
Q4
a48 VOYAGES
Les quakers sont simples dans tous leurs
goûts, humains et bienfaisans ; ils prêchent en
public , dans les places et marchés , contre l'escla-
vage des nègres. Ils sont vêtus de noir, et ont la
produils, disent- ils, par l'orgueil de ceux qui les
«imbitionnent , et par bassesse dans ceux qui les dé-
fèrent. Ils regardent chez les femmes, la révérence
comme une contrainte avilissante ; et dans les hommes,
l'action d'ôter son chapeau comme une bassesse qui
met l'individu au dessous d'un autre. « C'est, dit
Raynal, dans son Histoire philosophique des Deux-
Indes , manquer à soi pour honorer les autres.
Torter les armes , continue le même auteur , leur
paroissoit un crime. Si c'étoit pour attaquer, on pé-
choit contre l'humanité ; si c'étoit pour se défendre,
on péchoit contre le Christianisme. Leur évangile
étoit la paix universelle. Ils ne juroient jamais devant
les tribunaux. Ils n'ont point de clergé, et tournent
en ridicule nos cérémonies religieuses , prétendant
qu'ils reçoivent immédiatement l'Esprit Saint; c'est
pourquoi , lorsqu'ils sont assemblés , le premier qui se
croit inspiré se lève, et prend la parole. Souvent
le silence le plus profond règne en leur assemblée.
Cet enthousiasme , irritant le genre nerveux , leur
donne des convulsions; de là, le nom de quaker ,
qui veut dire trembleur. ' Cromwel , qui les persécuta
parce qu'ils cherchoient à dégoûter les soldats du
métier de la guerre en s insinuant dans les camps ,
avoua que leur religion étoit peut-être la seule dont
on ne put détruire les principes avec des guiuées.
D'UN NATURALISTE. 249
tête couverte de clabauds, ou grands chapeaux à
bords pendans. Les quakers sont ennemis de la
guerre, et ne veulent jamais contribuer pour
favoriser et entretenir ce fléau désastreux. Ils sont
si scrupuleux pour la décence, qu'ils ne veulent
jamais recevoir de lavemens, dans les maladies
mêmes où ils sont indispensables.
Le quaker officiant de leur secte se lève pour
parler, lorsqu'il se croit inspiré de l'Esprit Saint.
11 n'y a point, dans Fin té rieur de leurs temples ,
d'autel propre au sacrifice; leur culte ne consiste
qu'à épurer, leur morale austère, ainsi que me
l'a assuré un Anglo- Américain qui, par super-
cherie, s'est introduit plusieurs fois parmi eux.
L'orateur, pour inviter au silence, pousse des
hurlemens affreux, et à l'instant tout l'auditoire
se tait. Les quakers ont dans leur temple la tète
couverte, et croyent à une parfaite égalité entre
eux.
Cette secte, ennemie des litiges, n'a point
d'avocats , et lorsqu'il s'élève un différend entre
deux quakers, les parties s'expliquent en pleine
assemblée, et leur rapprochement a toujours
lieu. Lorsqu'un d'eux fait mal ses affaires, les
autres lui fournissent jusqu'à sept fois les moyens
de rétablir, et sa fortune et sa réputation; mais,
en cas d'une huitième faute, ils l'abandonnent à
sa mauvaise conduite.
2jo VOYAGES
Les principes moraux des quakers sont si
rigides qu'ils ont, pour les femmes qui ne leur
appartiennent pas, la plus exacte continence.
C'est pourquoi, lorsqu'ils donnent l'hospitalité à
quelque étranger j l'homme, la femme, les filles
et l'étranger couchent dans le même lit. Il n'en
est pas de même des Anglo-Américains , dont les
mœurs sont maintenant, dans les ports de mer,
aussi dépravées qu'en France, depuis que le
commerce leur a établi des relations avec l'Eu-
rope ; car, si dans les sociétés des villes une femme
rougit lorsqu'elle entend prononcer le nom de
pied, de jambe, et même de cuisse de poulet,
souvent à présent les jeunes demoiselles , su-
bornées par les marins français, s'abandonnent
au premier amant qui sait leur plaire. Pourtant
elles traitent leurs intrigues avec beaucoup de
discrétion, et regardent leur faute excusée, lors-
qu'elle est enveloppée des ombres du mystère.
Lorsqu'un Anglo-Américain meurt , et que
sans être marié il a vécu avec une concubine,
les biens du défunt lui sont transmis.
Mort pour mort, telle est la loi qui condamne
seule à cette punition les assassins, tandis que
les autres crimes non moins contraires à la
société , tels que les viols, les rapts , et autres vices
capitaux , n'y sont atteints que par de légères
peines,
D'UN NATURALISTE. z5t
Les prisonniers sont généreusement traités
à la Nouvelle -Angleterre, et respectés dans leur
malheur. Indépendamment dune nourriture
saine et raisonnable, on ne leur retient point les
produits de leur industrie , qu'on fait vendre à
leur profit.
Il ne fait jamais aussi froid à Charles-Tovm
qu'à Philadelphie , qui se trouve au nord de
l'Amérique septentrionale , et où , sur la rivière
glacée de la Delaware (i), on fit rôtir un bœuf
pesant douze cents , sans creuser et dissoudre
le cristal. C'est en cette saison qu'on y fait des
parties de traîneaux , et que les patineurs y
déployent leur adresse et leur légèreté. On
rencontre au milieu de ces joutes, sur la glace
même , de petites guinguettes établies pour
répondre aux besoins des acteurs et spectateurs
de ces jeux divertissans.
Les gens riches de Charles-Town brûlent d'un
bois sans nœuds, appelé Vaigret; c'est le noyer
sauvage.
On nous servit à souper chez M me . Ramadge,
sur une longue table d'acajou bien cirée , du cerf,
si commun dans le pa>s qu'on en fait boucherie ,
(i) Philadelphie, appelée ville des Frères, est
située à cent vingt milles de la mer, au confluent de
la Delaware et du Schuylkill.
a5 2 VOYAGES
du calalou (i), des ignames (2) et des patates (3).
3Nous eûmes pour boisson d'assez mauvais cidre,
mais en revanche d'excellent porther ou grosse
bière d'Angleterre, du brandy ou eau de vie,
qu'on mélange avec trois parties d'eau environ.
Je rencontrai M. R* **, mon parent, qui me
présenta à son épouse et à ses enfans, en me
témoignant tout son regret d'avoir été , par suite
des révolutions de Saint-Domingue, circonscrit
dans un local qui ne lui permettoit pas de
m'offrir un asile , ainsi qu'à sa sœur ma belle
mère ; mais , en qualité de parent et d'amateur
de peinture et de musique , il me fit promettre
de passer chez lui une partie de mon tems , qu'on
ne pouvoit que bien employer au milieu d'une
famille aimable, qui a tant de talens en partage.
On se sert au continent de la monnoie d'Es-
pagne. Tous les samedis on lave l'intérieur des
maisons , et l'on frotte avec soin les parquets et
les escaliers garnis , dans les maisons riches , de
tapis précieux, et chez les simples particuliers ,
de sablon très-fin qu'on répand avec symétrie ,
(1) Mets américain composé de divers herbages,
de volailles et de crustacés. Voyez sa plus grande
description, article de Saint-Domingue.
( 2 et 5 ) Voyez la description de ces productions
dans le Traité des plantes usuelles des Antilles.
D'UN NATURALISTE. 2 53
et en traçant differens dessins. Au reste,!
est du plus mauvais ton de cracher sur un de
ces parquets , et il n'y a guères qu'un Français
qui puisse se permettre une telle incivilité.
Mes nouveaux parens partageant mon goût
pour la chasse , et désirant coopérer à ma col-
lection des animaux étrangers à l'Europe, me
proposèrent une partie dans les environs de la
ville. Je rapportai de cette excursion ornitho-
logique de très-jolis oiseaux. Ces bois sableux
et sombres , où s'élèvent avec majesté d'antiques
et odorans sapins , ces réseaux de barbe es-
pagnole (i) , au travers desquels se jouent les
écureuils de plusieurs espèces, et qui se balancent
d'une futaie à l'autre , au secours de ces franges
pendantes , semblables à la barbe d'un vieux
anachorète; le chant des oiseaux , nouveau pour
moi , tout me jeta dans une telle surprise , que
je restai long-tems immobile et pénétré d'un
saint respect, en admirant la source inépuisable
(1) La barbe espagnole , ou caragate musciforme ;
viscumearyophylioïdes, tenuissimum è ramis arborum
musci in modum dependens , foliis pruinse instar
candicantibus , flore trepetalo , semine filamentoso ,
Sloan. Jam , est une espèce de gui ; voyez sa des-
cription à la fin de l'ouvrage , au Traité des plantes
usuelles.
254 VOYAGES
des variétés de la nature , et en bénissant les
œuvres de mon Dieu.
En parcourant les bois, j'examinai beaucoup
de ces oiseaux , et je tuai sur les haies plusieurs
sparas (i), espèce de moineaux semblables au
friquet de France ; des rossignols (2) , dont
la voix est très-agréable ; des cardinaux (3) , qui
se privent très-bien en cage , et qui sont re-
cherchés pour leur robe éclatante. Le mâle d'un
rouge de feu , a seulement les pennes des ailes
d'un noir de jayet , ainsi que les plumes de la
base du bec. La femelle moins riche en couleurs,
est nuée de ce même vermillon , et d'olivâtre
cendré. Je tuai les deux d'un seul coup de fusil ,
et fus enchanté d'une aussi belle capture.
Je rapportai également deux troupiales (4) ,
ainsi nommés parce qu'ils vivent en société.
(1) Linotte brune d'Edwards ; et petit moineau de
Virginie , ainsi nommé par Catesby.
(2) Le rossignol de l'Amérique, d'Edwards; c'est
le figuier brun, ou grand figuier de la Jamaïque , de
M. Brisson.
(5) Le cardinal huppé de l'Amérique septentrionale,
est le gros-bec de Virginie , de Brisson ; Coccothraustes
indica cristala , pi. enl. 57. The Brasilian Tanager.
des habitans de la Nouvelle- Angleterre.
(4) Cet oiseau est le Commandeur : Icterus Plero-
Phceinceus. 11 appartient à l'Amérique septentrionale ;
D'UN NATURALISTE. 2 55
Quoiqu'on en rencontre des bandes nombreuses
dans les marais , ces oiseaux sont difficiles à
approcher. Le troupiale de la Caroline , ou
commandeur, est de la taille d'un merle ; son
plumage est d'un noir lustré ; ses ailes sont
recouvertes, vis-à-vis le trochanter de l'humérus,
d'une cpaulette d'un rouge cramoisi vif et doré ;
ses pieds et son bec sont noirs , ainsi que ses
yeux , dont l'iris est d'un blanc mat. Les cou-
leurs de la femelle sont plus roussâtres et
beaucoup moins vives. Ces oiseaux pondent
dans les marais , où ils établissent leur nid qui
a la forme d'un tube , avec une seule ouverture
sur le côté. Il flotte au gré du vent , et est entre-
lacé avec la sommité des joncs qui lui servent de
toit. Ces oiseaux sont fort recherchés , et leurs
épaulettes vendues jusqu'à vingt francs le millier
aux pelletiers , qui en font des palatines et des
garnitures de spencers ou de robes. Outre qu'on
retire ce produit de ces oiseaux , leur tête est
également mise à prix , par rapport aux ravages
qu'ils exercent dans les terres où l'on a semé
du riz. Ils ne sont pas seulement granivores , et
c'est l'Etourneau à ailes rouges, de Catesby ; l'Etour-
neau rouge -aile, d'Albin ; et le Troupiale à ailes
rouges, de M. Brisson (pi. enl. 402). The Red-
.Winged Starling. Cales., car, 1, p. j5, t. i3.
s»56 VOYAGES
ils se nourrissent, hors des récolles, de fruits
ou d'insectes.
Les iroupiales vivent entr'eux avec beaucoup
d'accord , et ne se nuisent point dans les détails
de leur petit ménage. Leurs mœurs sociales leur
font chercher en paix la nourriture de leurs-
petits , et souvent dans le même champ on en
\oit une quantité considérable occupés à cette
recherche , sans annoncer la moindre mésin-
telligence.
Les troupiales ont en cage les gentillesses de
l'étourneau d'Europe, et sont aussi attentifs que
lui à recevoir l'instruction qu'on veut bien leur
donner. M. R***, mon parent, qui en possédoit
un très-familier , lui donnoit la liberté , et
m' engageant à préluder sur mon violon ou sur
le piano, le mélomane ailé venoit à l'instant se
poser sur ma tête , et ne me quittoit que lors-
qu'il cessoit d'entendre cette mélodie. Il étoit
tellement familier , que quelques jours après
avoir lié ensemble connoissance , m'apercevant
occupé à dessiner un de ses pareils, il sortit de
sa cage , voltigea autour de moi, puis sur le trou-
piale qui me servoit de modèle. Comme ce dernier
étoit en position, et qu'il avoit toute l'apparence
d'un être vivant , l'oiseau familier alla le bec-
queter, comme pour le tirer de son assoupis-
sement ; puis le trouvant insensible à ses dé-
monstrations ,
D'UN NATURALISTE. 9.5 7
monstrations, il lui réitéra mille agaceries, lui
fit mille gentillesses , après lesquelles il renonça
au projet de jouer avec lui, et vint se poser sur
un verre d'eau qui me servoit à laver; il dérangea
mes pinceaux , et sans ma permission com-
mencoit à se baigner , lorsque je fus obligé de
lui soustraire mon dessin qu'il avoit déjà tout
arrosé. Enfin , je crois pouvoir le dire sans
exagération, le troupiale est l'oiseau qui , privé
de sa liberté , conserve le mieux , néanmoins
malgré son esclavage , toute l'amabilité de son
caractère.
Nous eûmes , pour dernière pièce de notre
course d'ornithologie, la grivetle d'Amérique;
c'est le mauvis de la Caroline , de Brisson ; la
petite grive de Calesby ; elle est de la grosseur
d'une alouette ; le plumage du dos est roussâtre;
celui du ventre est blanc tacheté de marques
triangulaires brunâtres; le bec , les pieds et les
ongles sont noirâtres.
De retour chez M. R * * * , il me présenta à
son gendre, M. de M***, consul espagnol,
chez lequel on enfreignit en ma faveur la loi
rigide qui défend en ce pays , sous des peines
très-sévères, de faire delà musique le dimanche;
Je me félicitai d'autant plus de cette transgres-
sion , que je retrouvai dans les concerlans ,
enfans de M. R***, cette grâce cl ce goût
Tome I. R
2 58 VOYAGES
qu'on ne rencontre que parmi les vrais talens.
On exécuta à la première vue un trio-concertanl
pour harpe, ibrte-piano, et cor, de ma com-
position , avec une vérité et une précision qui
m'enchantèrent.
En sortant de chez M. Pi * * * , j'aperçus un
rassemblement , au milieu duquel je vis un
orateur qui débattoit vivement les intérêts de
plusieurs nègres exposés sur un théâtre pour
être vendus. C'étoit un quaker philantrope , et
ftdèle observateur de sa loi. a Peut-on , disoit-il
)) au peuple étonné, assimiler des hommes à des
» animaux? Que fait-on de plus, lorsque dans
» un marché il s'agit d'acheter un cheval, un
'» bœuf ou un mouton? L'anima] est, ainsi que
)> les nègres , à la discrétion des acheteurs , qui
:» l'examinent nu, et le tournent dans tous les
)) sens. Vils usuriers ! ne sont-ils pas hommes
j) comme vous » ! Je ne pus entendre plus
3ong-tems sa harangue, et je le quittai au moment
où il sembloit plaindre le sort d'une négresse
qui , pour une faute qu'elle avoit commise, mar-
ehoit dans les rues , avec un joug ou collier
pesant , armé de trois branches de fer de la
longueur de Favant-bras.
Comme je cherchois à me distraire de l'ennui
de ne point trouver de passage pour Saint-
Domingue, je réclamai la solitude des bois si
D'UN NATURALISTE. 2%
bienfaisante aux mélancoliques 5 et pour éviter
des visites trop multipliées , je m'acheminai seul
avec mon fusil vers la course (1) distante de
quatre milles deCharles-Tov» n. Je tuai, en entrant
sous les premiers sapins, le beau geai bleu du
Canada (2). Ce geai de l'Amérique septen-
trionale est beaucoup plus petit que le nôtre ,
dont il a néanmoins tous les caractères exté-
rieurs. Il est plus svelle , plus élégant dans ses
formes que le dernier , et son plumage très-
régulier est éclatant. Sa tète est ornée d'une
huppe d'un beau bleu ; le plumage supérieur
est de celte môme couleur, l'inférieur est
bleuâtre, tandis que le ventre et le dessous de
la queue sont d'un blanc éblouissant. Les ailes
et le dessus de la queue sont bigarrés de barres
transversales, ou zigzags nues de noir, bleu
et blanc.
Le geai bleu du Canada paroît avoir les mêmes
habitudes que notre geai d'Europe. Il est, ainsi
(1) Ce cirque , où se rassemblent annuellement des
curieux de toutes les villes du Continent, est peuplé,
à un certain jour de l'année, d'un nombre immense
de spectateurs. 11 s'agit d'y disputer le prix de la course
aux chevaux. Les coursiers et les jokeis y sont pesés
avant d'entrer eu lice , et de grands paris sont ouverts.
(2) Gracculus ccereleus Canadensis, Brisson , pi.
enl. 55o. TheBlueJaj. Edw. , pi. 239.
R 2
sGo VOYAGES
que ce dernier, inquiet, toujours en mouvement,
décelant sans cesse sa retraite par un cri aigu
qu'il pousse à l'approche de tout être animé , et
qui devient le signal du rassemblement de tous
ceux de son espèce qui se trouvent autour de lui.
Il s'élève facilement en domesticité, et s'y rend,
ainsi que le nôtre , très-familier.
Je me procurai également la belle pigrièche
bleue, qu'on appelle dansle pays nonpareille {i) ,
à cause de la beauté de sa robe. Son bec , ses
pieds et ses ongles sont d'un noir de velours,
tout le plumage supérieur du bleu d'azur du
martin- pécheur d'Europe , et celui du ventre
d'un rouge safrané très-vif.
Cet oiseau est silencieux ; on le rencontre tou-
jours seul , perché sur des pieux , ou à l'extrémité
de bois sec de movenne hauteur. C'est de là
qu'il épie les moucherons dont il fait sa nourri-
ture , et qu'il saisit adroitement en faisant claquer
son bec. Les lieux fréquentés lui sont importuns;
c'est pourquoi, fuyant toute espèce de société, il
disparaît à l'approche de l'homme, et va loin de
lui, dans l'épaisseur des bois, mettre en sûreté
son existence.
Je tuai aussi plusieurs epeïches , et le pic
(0 Theblue Red Breast. Edwards, i. PI. 24. C'est
une espèce de cotinga.
D'UN NATURALISTE. 2 Gr
noir à huppe rouge (i). Ces oiseaux , à la faveur
de muscles thyro-hyoïdiens , peuvent darder
leur langue et Palonger beaucoup hors du bec ,
et le faire mouvoir dans tous les sens, propriété
commune aux pics, colibris, oiseaux-mouches ,
et autres destinés à pomper le suc des fleurs , ou
à rassembler sur leur langue enduite dune hu-
meur visqueuse, les fourmis et autres insectes
doutées entomophages se nourrissent. Ces oiseaux
amis de l'ombre et du silence, n'aiment ni les
plaines, ni les jeunes bois ; c'est au sein des plus
hautes futaies qu'ils mènent leur vie solitaire, et
qu'ils y creusent les troncs à coups de bec redou-
blés, pour v saisir les larves que leur perscussion
met en mouvement, et y déposer ensuite leurs
oeufs, dès qu'ils y ont creusé un trou circulaire.
Les pics ont le vol court , rapide et irrégulier, et
plus souvent sur les arbres que dans l'air; ils
rampent autour de leur tronc et de leurs branches ,
(i) C'est le grand pic -vert à tête rouge , de Catesby ;
le pic-noir de Virginie , de M. Brissou ; le pic noi r
huppé de la Louisiane, des pi. enl. 718. Cet oiseau
est plus gros que notre pic -noir. Ses pieds sont
noirs , son bec d'une couleur grisâtre , l'iris d'ui jaune
d'or; la huppe qui orne sa tête, d'un rouge vif; les
joues et le cou d'un jaune pâle à reflets dorés ; le milieu
du dos marqué d'une tache blanche.
R 3
a64 VOYAGES
à l'aide de leur queue, qui leur sert de point
d'appui.
Un buisson épais m'avoit empêché de tirer
une perdrix du pays, mais l'ayant vu remiser ,
elle tomba bientôt en mon pouvoir. Cette espèce
de perdrix (i) est beaucoup plus petite que la
perdrix grise d'Europe; ses pieds sont d'un brun
marron; son bec et ses ongles noirs; les plumes
du dos roussâtres piquetées de taches noires; le
derrière du cou marqué de taches blanches, les
joues et la gorge de cette même couleur : le
plumage du ventre est de couleur jaune, et rayé
transversalement de noir.
Ces perdrix sont si peu farouches qu'on ne
peut les faire lever sans chien. Elles s'abattent
presqu' aussitôt qu'elles ont commencé à voler,
et se tapissent dans quelque sillon , sous quelque
touffe d'herbe, ou dans l'épaisseur d'un buisson.
Je voulus acheter un oppossum d'un chasseur
qui venoit de le tuer, mais il refusa de me le
vendre parce qu'il avoit le projet de le manger.
Ce quadrupède (i), déjà bien connu, a la queue
(i) Peiclix novœ Angliae.
(2) C'est le Cerigou.de Mafîee 5 l'Oppossum de
Catesby ; le Tlaquatzin de Hernandez ; le Semi-Vulpes
de Gesner et u'Aldrovande; le Didelphe, Didelplns
mammis ialra abdomen , de Linné • le Philander de
DU* NATURALISTE. 2 63
très-longue , traînante et dénuée de poils qui
sont remplacés par des écailles blanches de forme
hexagone el placées régulièrement. Cette femelle
du sarigue à longs poils, que je décris, avoit
deux pieds de longueur environ : ce qui la dis-
tinguoit plus particulièrement des autres qua-
drupèdes, c'est une poche veine à l'extérieur
qui recouvre ses mamelles , et dans laquelle elle
préserve ses petits de frayeur et de danger; car
peureux par caractère, lorsque le moindre bruit
les épouvante, ils se réfugient dans leur asile et
la mère fuit, en emportant ce qu'elle a de plus
cher.
La dilatation de cette poche s'opère par deux
os propres placés au devant des os pubis, auxquels
ils adhèrent par la base. L'intérieur est tapissé de
glandes ou caroncules, desquelles transsude un
fluide jaunâtre d'abord infect , puis acquiérant
l'odeur du musc par la dessication.
Ces animaux produisent chaque année au
mois d'avril, ou au plus tard en mai, de six a neuf
petits très-foibles , et qui, selon M uie . Bufion,
achèvent leur accroissement dans la poche où ils
se tiennent attachés aux mamelles, dès l'instant
M. Brisson ; le Rat des bois du Brésil ; le Manicou des
nègres de nos iîes et de Feuillée ; le Manitou du père
du Tertre j le Cachorro domaio des Portugais.
2 G4 VOYAGES
de leur naissance prématurée , leur premier
séjour n'ayant servi qu'à la conception et au
développement du fœtus.
L'oppossum est si peureux qu'il se laisse tuer
à coups de bâton, lorsqu'il est surpris à terre. Il
marche très-lentement, mais il grimpe sur les
arbres avec assez d'agilité, et c'est là qu'il guette
les oiseaux dont il est très-friand. SI est omnivore,
car il se nourrit de sang, devers , de reptiles, de
patates, et au besoin, de feuilles sèches, de ra-
cines ou décorées.
Son corps paroît toujours sale, parce que son
poil est toujours en désordre; sa chair est blanche
et bonne à manger. Les sauvages du Continent
recherchent à cel effet l'oppossum, auquel ils font
une chasse continuelle.
Rien n'est si intéressant , me dit Je chasseur
que j'a\ ois rencontré, que devoir la conduite de
Ja mère pour ses petits qu'elle idolâtre. Sans
cesse elle suit leurs pas , dès qu'ils sont en état
de sortir de leur retraite ; eilu les lèche , les expose
à la pluie et puis au soleil, pour lisser et faire
sécher leur robe; saute devant eux en signe de
gaieté , et comme pour les engager à limiter.
Enfin vient le tems où ces petits sont abandonnés
à eux-mêmes. Cette séparation s'annonce par de
fréquentes caresses; on se quitte, les uns pour
D'UN NATURALISTE. 2G0
reprendre de nouveaux liens, et les autres pour
satisfaire au premier besoin d'amour.
Le dimanche 20 janvier , je m'embarquai
pour une île située à trois lieues de Charles-
Tovvn , dans le dessein d'augmenter ma collection
d'oiseaux de la Nouvelle - Angleterre. Je vis
pendant la traversée des canards de toute espèce ;
mais le bac n'étant point à ma disposition , et
ne pouvant le détourner de sa route, je renonçai
à l'espoir de me procurer diverses espèces de
canards qui volli^eoient autour de notre bâ-
liment. Je tuai pourtant un goéland , et je
blessai un marsouin (1). A peine ma balle Fem-
elle atteint , qu'il plongea et rougit Fonde agitée
(1) Le Marsouin ou cocho"n de nier, ou porc de
mer, appeié aussi le Souffleur vulgaire , est le Tursio
des Latins, le Phocœna des Grecs. Belon fait dériver
l'étymologie de Marsouin de deux mots allemands,
meer, mer, et Sclrwein , pourceau; ce qui veut dire
Pourceau de mer; dénomination qui convient au
marsouin , par ses rapports exacts avec le cochon.
Anderson, ayant regardé le Marsouin comme le plus
petit des cétacés , l'a rangé parmi les baleines. Il n'a
guères que six à huit pieds de longueur. Sa mâchoire
est garnie de dents aiguës et cylindriques, placées de
manière à ce qu'en fermant ses deux mâchoires , les
dents s'engrènent les unes dans les autres. Les mar-
souins nagent à Heur d'eau , et souvent laissent aper-
cevoir la moitié de leur corps dans leurs bonds répétés,
a66 VOYAGES
par ses mouverncns convulsifs; mais, ne pou-
vant suspendre notre navigation , nous ne con-
nûmes point les résultats d'un aussi beau coup
de feu.
]Nous arrivâmes à notre destination , et nous
mîmes pied à terre dans un bois antique et
sombre , si peu fréquenté qu'il fourmilloit
d'oiseaux de toute espèce. Quelle joie j'éprouvai
a cette vue ! que de victimes prochainement
immolées ! Les deux premières furent deux
écureuils , dont les habitudes sont totalement
opposées. Le premier (i) , appelé le suisse ou
écureuil de terre , a pins d'affinité avec les
rats et surmulots pour les habitudes et le ca-
ractère qu'avec les écureuils. Sa peau est mar-
ïls se jouent avec agilité sur l'onde, et voguent habi-
tuellement par troupes considérables. Lorsque les
marins les vqycnt approcher de leurs navires, ou
qu'ils les entendent pousser un mugissement sourd, ils
en augurent une prochaine tempête. Les marsouins se
nourrissent de maquereaux, harengs, sardines et
autres poissons. On harponne ces petits cétacés pour
leur chair qui, quoique peu estimée, fournit un peu
d'huile , et une peau qui étant tannée devient imper-
méable , et impénétrable , dit-on , aux coups de feu.
(i) C'est l'Ecureuil de terre, d'Edwards et de Ca-
tesby ; le Sciurus Listeri , de Ray ; l'Ecureuil de la
Caroline , de M. Brisson.
D'UN NATURALISTE. 267
quëe longitudinalement de quatre bandes de
couleur différente , savoir , deux brunes le
long de l'épine dorsale, et deux blanches près
des flancs. Le suisse ment à volonté sa queue,
et la recourbe sur son dos, ainsi que l'écureuil ;
mais il grimpe peu dans les arbres , et se tient
toujours près du trou qu'il a pratiqué en terre ,
et où il dépose la nourriture qu'il a obtenue de
ses excursions. Celui que je tirai n'étoit que
blessé , et dans la rage de son désespoir , il
mordit tellement le canon de mon fusil , qu'il v
imprima ses dents aiguës, et me fit féliciter de
m'etre méfié de son caractère féroce.
Le second , nommé le petit- gris (1) , se
croyoit bien en sûreté en abordant le rivage
d'un étang qu'il avoit traversé sur une branche
de pin , lorsqu'il tomba en mon pouvoir. J'en
vis près de là plusieurs autres se jouer au travers
de la barbe-espagnole , et s'éîancer d'un arbre
à un autre, l'un, pour échapper à un plus gros
qui le pcursuivoit , afin de lui enlever une amande
que dans un de ses élans il laissa tomber à terre.
Ces animaux prévoyans ont pour l'hiver un
magasin de réserve, où se tiennent leurs petits.
Ils sont plus gros de corps que notre écureuil
(1) C'est XEcureuil «ris ou noirâtre, de Virginie ;
Sciurus Virginianui, cenereus major, de Ray.
s68 VOYAGES
.d'Europe ; les mâles sont d'un poil plus noir,
quoique cendré , que les femelles , et leur queue
flottante est beaucoup mieux garnie. Leur ca-
ractère est doux , et susceptible de plier à la
domesticité. Ces fissipèdes agiles sont très- diffi-
ciles à découvrir , lorsqu'ils sont protégés par
l'ombrage des sapins ; car ils suivent tous les
mouvemens du chasseur pour échapper à sa
vue, et se cachent dans la barbe-espagnole, dont
tous les arbres de ces forêts immenses sont
recouverts. Cette espèce de gui dont j'ai déjà
parlé, est souple, et ressemble au crin, dès qu'on
lui a fait subir une préparation qui le rend
propre à faire des matelas de bord.
Je tuai plus loin un merle gris (i) , aussi rusé
que celui de France, mais beaucoup plus petit.
Le plumage de son dos est d'un gris bleuâtre,
la gorge blanche, et chaque plume piquetée
d'un point noir ; le ventre blanc , les plumes des
ailes noires bordées de cendré , la queue étagée;
le tour des veux , l'iris , le bec et les pattes d'un
vermillon pur.
J'approchois de marais qu'on m' a voit recom-
(i) Cet oiseau est appelé par les Anglais Tilll ;
c'est le merle cendré d'Amérique, de M. Brisson,
et des pi. enl. 56o, fig. 1 3 la grive aux jambes rouges,
de Calesby.
D'UN NATURALISTE. 26g
mandé d'éviter , parce qu'ils sont infestés de
caïmans voraces qui n'eussent point été effrayés
de mon petit plomb , lorsque je vis près de moi,
à la cime d'un arbre très-élevé, un oiseau qu'on
appelle improprement mûrier à la Nouvelle-
Angleterre (1). Le plumage supérieur, ainsi que
3a huppe qui orne sa tête , et les tégumens des
ailes, sont d'un marron clair; une large mous-
tache noire part de la base du bec , et va rejoindre
l'œil. Les pennes des ailes sont noirâtres. Le bec
et l'iris d'un noir foncé et lustré , ainsi que ses
pattes. Le ventre est blanc, de même que le
dessous de sa queue , dont la partie supérieure
est grise, et les plumes terminées par une bande
transversale d'un jaune pâle.
La femelle ne diffère du mâle qu'en ce que
celui-ci a l'extrémité des ailes munie de quatre
caroncules chagrinées d'un rouge vif. Ces oi-
seaux volent par bande, et leur chair est réputée
d'un goût très-délicat.
On trouve à Charles - Town une partie des
arbres naturels à l'Europe; quelques-uns ce-
pendant appartiennent au climat de ce Continent.
Le cirier , par exemple (2) , qui vient à la hauteur
(1) Les habitans de la Nouvelle- Angleterre le
nomment The Bohemian Chattcrer.
(2) Le cirier ou arbre de cire, espèce de gale connu
sous le nom àeMyrica, n'est cependant prs l'espèce
appelée Piment royaL
270 VOYAGES
de nos amandiers, est tortueux et touffu ; il se
plaît dans un terrain humide, et se rencontre
fréquemment sur les rivages de la Nouvelle-
Angleterre. Ses feuilles sont étroites, dentelées,
alternes , et recouvertes de taches dorées dues
à i'exlravasion de son suc. Il porte des fleurs
mâles et femelles sur deux individus séparés.
Les premières sont amentacées , chaque écaille
des chatons renfermant six étamines. Les se-
condes ont un ovaire bifide qui se convertit en
une capsule sphérique d'une consistance assez
dure, et recouverte d'un cérumen blanc et onc-
tueux. On cueille en automne ces fruits ras-
semblés en grappes , et on en retire la cire par
leur immersion en de l'eau bouillante. La subs-
tance cérumineuse étant détachée des coques,
flotte , surnage au dessus de l'eau , et on l'en
sépare au moyen d'une écumoire. Etant figée, la
partie extraite est d'un vert glauque ; on la fait
fondre plusieurs fois pour la purifier , alors elle
prend une transparence colorée d'un vert tendre.
Une livre de ces graines donne environ deux
onces de cire.
J'observai aussi un érable propre à ce Con-
tinent (i). Cet arbre de moyenne grandeur, qui
(i) C'est le petit Erable-plane ou Erable à sucre;
sAcer saccharinuna , Linn.
D'UN NATURALISTE. 271
croît naturellement dans la Pensylvanie et an
Canada , se plaît au bord des ruisseaux ; il
marie sur leur rive le frémissement de son
feuillage au gazouillement de leur onde pure
et transparente. Il vient rarement à la hauteur
d'un moyen chêne d'Europe. Son tronc est
droit , et son écorce lisse. Ses rameaux sont
opposés. Ses feuilles ont la même position , mais
elles sont blanchâtres en dessous , et découpées
en cinq lobes aigus. Les (leurs, conglomérées,
ont un calice à cinq divisions , et cinq pétales
surmontés de huit étamines qui avortent souvent,
A leur centre, s'élève un pistil qui se change
en un fruit à deux capsules ailées , et contenant
chacune une seule graine.
On obtient au mois de mars, de cet érable par
l'incision de son écorce , et au moyen d'un
tuyau conducteur qui aboutit au centre , un suc
abondant et mielleux , lequel étant rapproché
par l'action du feu , donne un sirop qu'on met
purger dans des moules de terre ou d'écorce
de bouleau , pour en obtenir par le refroidis-
sement un sucre roux assez bon. Seize à dix-sept
livres de ce suc donnent une livre de sucre. Les
jeunes arbres fournissent une sève plus abon-
dante , mais moins condensée que celle des
"vieux , dont l'élaboration est mieux combinée.
On ne fait qu'une incision a chaque arbre, ou
272 VOYAGES
bien on court les risques de l'énerver. Il faut
que le cœur de l'arbre soit perforé; carie suc
est produit par le suintement des fibres ligneuses ,
et non point par les corticales.
Au retour de ma course , j'étois à dîner chez
M me . Ramadge , lorsqu'on vit entier un sauvage
du Canada , qui se présenta avec la franchise de
I homme primitif. 11 ne connoissoit personne;
mais, voyant des cires semblables à lui, il se
regard oit en famille, et crovoit pouvoir disposer
de tout ce qui leur apparlenoit. 11 étoit altéré ,
et c'est pour satisfaire ce besoin impérieux qu'il
éioit entré, et que, sans parler à personne, il
prit le premier verre qui se trouva devant lui ,
et se versa tranquillement à boire, sans plus
faire attention aux personnes qui l'entouroient.
II but; et sa soif étanchée , il se disposait à s'en
aller sans rompre le silence, lorsqu'un quaker
de nos convives le reconnut , et lui parla son
langage. Cet homme enchanté de trouver quel-
qu'un avec qui il pouvoit s'entretenir , lui tendit
la main , et lui lit mille démonstrations d'ami-
tié. 11 s'empressa de lui faire voir des bijoux ,
dont il venoit de faire l'acquisition en échange
de pelleteries. Ces bijoux consistoient en quatre
plaques d'argent , qu'il destinoil à lui servir
de bracelets qu'il plaçoit à l'avant-bras , et au
haut de l'humérus , mais seulement dans les
grands
D'UN NATURALISTE. 2 -3
grands jours de fête. L'air de liberté étoit
empreint sur tous ses traits enjoués ; et bientôt
il développa un papier dans lequel étoit un petit
cadenas d'argent qu'il plaça devant nous à son
nez, en lui faisant traverser le cartilage du vomer
déjà troué pour cet usage. Son interprète nous
dit que c'éloit une marque disinctive à laquelle
on reconnoissoil les grands de sa nation.
11 étoit nu, et n'avoit de couvert que le siège
de la pudeur. Ses cheveux noirs , séparés selon
l'usage des Nazaréens, éloient dans toute leur
longueur, et rlottoient sur ses larges épaules. Il
s'étoit coloré plusieurs parties de la figure avec
duroucou(i). Cette couleur contrastoit singu-
lièrement avec son teint jaune olivâtre.
Ces sauvages sont si adeptes, nous dit l'inter-
prète, qu'un d'eux apprit le breton en vingt-
quatre heures ; et si adroits, qu'à quaranlepas ils
percent, à chaque coup de leur (lèche, un but
de six lignes de diamètre.
Au dessert du dîner on m'offrit, selon l'usage
de la Nouvelle-Angleterre , des cigares qu'on
passa à la ronde sur une assiette ; je refusai d'en
( i) C'est PAchiote , ennntabi , cochehue, des Indiens
et Sauvages caraïbes , et le Mitella americana maxima
tinctoria , Tourn. , Boerh. Voyez son article, au Traité
des plantes usuelles.
Tome I. S
VOYAGES
prendre, puisque ce n'étoit point ma coutume. Â
cette époque du repas les femmes se lèvent de
table, et les hommes, au milieu d'une épaisse
famée de tabac, boivent à longs traits le Madère
et autres liqueurs.
On me mena après le dîner chez un curieux
de ce pays, pour y voir une collection de peaux
d'oiseaux delà Guiane. Elle seroit précieuse, si
elle étoit composée d'individus entiers, mais on
n'en a extrait que quelques parties les plus riches
en couleur ; ce qui la rend incomplète. Je vis
aussi vivant l'oiseau royal , mâle et femelle (1)5 le
beau canard d'été (2) , dontl'éîégance du plumage
et la richesse du coloris sont supérieurs à tous
ceux de son espèce. Cet oiseau , contre les habi-
tudes de ceux de son genre, aime à se percher,
d'où lui vient le nom de canard branchu, que
certains ailleurs lui ont donné. Il est commun à
la Louisiane, à la Caroline et à la Virginie : sa
chair n'est pas très-eslimée , en raison d'un goût
de musc qui ne plaît point à tout le monde. Val-
mont-Bomare le décrit très-bien ainsi : ce Les
(1) Brisson , pi. enl. 263. C'est la grue panachée
d'Afrique , d'Edwards.
(2) Ainsi nommé, par M. Brisson et par d'autres,
canwd bronchu ou beau canard huppé de la Loui-
siane , Brisson , pi. enl. 980 le mâle, et y8i la femelle.
D'UN NATURALISTE. 275
y plumes du devant de la tête sont d'un vert doré
)) brillant 5 celles de l'occiput sont fort longues,
)) étroites et comme soyeuses : elles sont disposées
)) par touffes, les unes blanches , les autres d'un
)) beau vert doré, et les troisièmes d'un violet
» éclatant. Toutes ces touffes , parallèles de
)) chaque côté, forment une huppe élégante qui
» pend en arrière, et dont la pointe tombe sur
)> le milieu du dos : les joues et le haut du cou
)) sont d'un beau violet; la gorge elle devant du
» cou sont blancs; le dessus du corps d'un brun
)) foncé changeant en vert doré; la poitrine est
)> d'un pourpre vineux , semée de taches blanches
» triangulaires; chaque côté offre deux bandes
» transversales , Tune d'un noir de velours,
)) l'autre d'un beau blanc ; les plumes scapulaires
)) chatovent le vert doré, le bleu et le cuivre ro-
)) selte; l'iris est couleur de noisette; les pau-
)) pières sont d'un rouge fort vif; le bec en dessus
» est jaune à sa base, ensuite d'un ronge vif,
» puis marqué d'un peu de blanc; le bout est
)) noir, ainsi que toute la mâchoire inférieure; la
)> peau nue des jambes, les pieds et les doigts
)> sont d'un jaune obscur; les membranes bru-
)> nàtres et les ongles noirs. La femelle a le pîu-
)) mage brun grisâtre, une huppe brune, courte
» et peu fournie; la gorge blanchâtre. »
Le même particulier me fit voir un serpent à
S 2
57G VOYAGES
sonnettes (i) , appelle le boiciningua , très-cotrî^
m un à soixante ou quatre-vingts milles dans les-
terres, et qu'il conservoit depuis neuf mois dans
un tonneau, sans lui avoir donné aucune espèce
de nourriture, voulant savoir jusqu'à quelle
époque il pourroit supporter la faim sans mourir.
Ou me le fit apercevoir, en soulevant la table qui
recouvroit le tonneau fermé lui-même par un
treillage de fil de fer. A peine nous eut-il re-
connus pour des êtres qui vouloient l'inquiéter,
qu'il se disposa à nous attaquer, et punir notre
audace d'avoir troublé son repos. Aussitôt se
reployant en spirale et s'appuyant sur l'extré-
mité de sa queue, il alloit s'élancer lorsque nous
laissâmes tomber la trape, vers laquelle il se
heurta rudement en agitant sa cascabelle, ou
sonnette.
, Ce boiciningua , dont les moindres blessures
sont mortelles et Fodeur désagréable, avoit sept
pieds de longueur lorsqu'il fut emprisonné ; la
tète triangulaire , les narines saillantes, les yeux
élincelans et cbatoyans, sa langue très-déliée,
noire et fourchue ; la peau élégamment tachetée en
chevrons brisés, les écailles du dos d'une cou-
(i) C'est le Boiciningua de Marcgrave , ou Boiquira
des Brasiliens; Crolalus horridus , Linn.; Serpens
crotasopliora , seu Vipera caudisona , ameiïcana , Seba.
D'LN NATURALISTE. 277
leur cendrée-jaunâtre, les plaques abdominales
d'un jaune pâle. C'est à l'extrémité de sa queue
que se trouve sa sonnette composée d'anneaux,
cartilagineux , s'emboîtant les uns dans les
autres, de substance cornée, sonores et élasti-
ques, adhérens à la dernière vertèbre du reptile.
Ce serpent est plus agile dans l'eau que sur
terre. Malheur à l'imprudent qui l'a foulé aux
pieds par un tems de pluie, ou lorsqu'il est
affamé; il est terrible alors, et profitant de l'ex-
trême mobilité de ses écailles, il les fait bruire,
et annonce par là le période de sa fureur. Le boi-
ciningua est ovipare, mais il multiplie peu.
Tyran de la nature, par une sagesse du Pouvoir
suprême, ce serpent ne fait que trois petits,
tandis que nos couleuvres qui ne sont point dan-
gereuses produisent immensément. Les blessures
•du boiciningua sont si venimeuses , qu'elles
causent la mort quelquefois au bout de peu de
minutes, si l'animal est bien irrité, ou seulement
de quelques heures dans un état plus tranquille.
Les Américains proposent, pour la guérison
de ce poison subtil, d'écraser la tête de ce ser-
pent, et de l'appliquer comme emplâtre; d'au-
tres scarifient la plaie, et font usage de la racine
de collinsonia (1) , coupée par tronçons, et frite
(1) Vipérine d(e Virginie.
S 3
2 ;8 VOYAGES
dans de l'huile d'olives, aiguisée d'une pincée de
sel marin. D'autres recommandent la racine
d'apinel (2) que les sauvages de quelques îles de
l'Amérique nommentyacabani > et les Français ?
apinel, du nom , dit Valmont-Bomare, d'un
capitaine de cavalerie qui l'apporta Je premier
en Europe. La vertu de cette racine alexitère est
tellement puissante, qu'en la présentant à un
serpent, s'il la mord, il en périt ; que si l'on s'en
hotte, et que l'on en mâche, on devient invul-
nérable, et Ton peut en sûreté prendre ces ser-
pens à îa main. Cependant je croirois l'usage
imérieur et extérieur de l'alkali volatil fluor
préférable, et d'un secours plus prompt; j'en ai
vu des effets certains. Le boiciningua a pour
ennemi, dans le règne animal, les cochons mar-
rons, qui s'en repaissent sans être incommodés
de leurs blessures ; et dans le règne végétal , toutes
les plantes alexitères, et principalement le pouliot
sauvage t ou die lame de Virginie.
On me fit voir aussi un tableau peint à l'huile,
et de la composition d'un jeune sauvage de dix-
huit ans, qui, sans avoir appris, a fait ce chef-
d'œuvre. Le slvle en est original, et le coloris
tout particulier; mais il se rapproche tant de la
nature , qu'on ne peut s'y méprendre. Ce sauvage»
(•->) Arisloloclua Anguicida , Linn,
D'UN NATURALISTE. 279
s^est peint, sortant du milieu dune caverne en-
foncée dans un bois sombre et solitaire ; il est
vêtu d'une peau de chat-tigre qui lui recouvre
seulement les parties nobles, tandis que le reste
■de son corps est à nu. Ce héros est armé de
flèches et d'un arc; il se préparc à entrer eu
chasse.
Je sortis dans les environs de Charles-Town
ie dimanche 27 janvier 1799 , et j'y rencontrai
des tableaux encore dignes delà nature primitive.
L'esprit d'union qui anime ces habitans for-
tunés leur donne une confiance mutuelle dont
ils ne sont jamais déçus, et qui ne peut être
altérée que par les principes dégradés d'étrangers
qui s'y avilissent par une conduite outrageante.
J'errois de bois en bois pour augmenter ma
collection , et je traversois une grande route
bordée d'une épaisse foret de sapins, lorsque
j'aperçus un groupe de voyageurs au moment
de leur réveil. Couchés à îa belle étoile , les uns
sur des sacs d'autres sur des peaux, ils avoient
passé la nuit dans ce lieu agreste, une nuit
tranquille et bonne, n'ayant à redouter aucun
danger, pas même la voracité de quelques chats-
tigres et ours qu'on voit assez communément
dans le pays, mais qui ne sont jamais agresseurs.
Voici à ce sujet une anecdote qui prouve leur
timidité. Un ami de M. B.***, n'ayant pu croire à
s 4
2 8o VOYAGES
ce naturel doux , si opposé à la nature de ces
animaux , après avoir aperçu dans un arbre un
ours qui y é toit grimpé, chargea un des canons de
son fusil avec de la poudre seulement. 11 ajuste
l'ours; et l'explosion l'intimida tellement, qu'il
se laissa tomber comme mort du haut de l'arbre ,
eu sorte qu'on Femmusela, et qu'il fut transféré
à la ville, tout honteux de sa captivité : mais
revenons aux voyageurs. S'en rapportant à la
iidelité publique, ils avoient leurs chariots dé-
telés, et leurs chevaux paissoient tranquillement
près de là , abandonnés dans les bois à leur dis-
crétion. Je fus témoin du repas frugal des
voyageurs qui paroissoient vivre dans la meilleure
intelligence, et burent à la ronde dans la même
coupe.
En rentrant dans la ville, je remarquai dans les
rues sablées de petites chèvres à cornes droites,
recourbées en arrière au sommet, et à poil
court et varié en couleurs, qui me parurent être
une espèce de chamois, ainsi que des vaches
qui y cherchent jour et nuit leur nourriture.
Le soir, selon la coutume du pays, ou nous
servit, après le thé, des huîtres dont on ne
mange qu'à souper. On m'apprit l'arrivée d'un
parlementaire de Saint-Domingue, qui publioit,
comme nouvelle du jour, que Ïoussaint-Lou-
verture, général eu chef à Saint-Domingue,
D'UJN NATURALISTE. 281
vouloit rendre cette colonie indépendante de
tout gouvernement.
J'avois formé Je projet d'aller chasser à l'habi-
tation de M. de Caradeux , distante de quelques
milles de Charles-Town; mais je ne pus l'effec-
tuer, ayant appris le départ d'une goélette pour
Saint- Yago de Cuba, île espagnole, dont les
communications avec Saint-Domingue étoient
très -fréquentes. J'allai voir le capitaine, M. Tho-
mas-Payne, armateur de ce bâtiment, qui me
conduisit à son bord. Cet homme doux et franc
me reçut avec l'aménité qui le caractérise, et
agit envers moi avec beaucoup de désintéresse-
ment; car il ne me demanda pour passage que
la moitié de la somme qu'exigeoient d'autres ca-
pitaines, m'observant que nous ne pourrions
partir que sous quelques jours, ayant à faire ré-
parer la voilure de sa goélette, la Galatée.
Je profilai du tems qui me restoit à passer
à Charies-Tovvn , pour relier ma partie de chasse
avec M. de Caradeux , qui voulut bien m' envoyer
sa pirogue et six nègres rameurs pour me trans-
porter à sa délicieuse habitation, célèbre par sa
solitude et sa position. C'est une île que la mer
baigne de toutes parts, et qu'une antique forêt
d'arbres de tout genre couvre de son épais et si-
lencieux ombrage. ÎNous y mouillâmes à quatre
heures de l'après-midi avec une mauvaise marée^
aS2 VOYAGES
et comme le vent nous étoit contraire , les rameurs
redoubloieut de courage au milieu de chants
africains.
Nous fûmes reçus au sein d'une somptueuse
abondance, et je trouvai chez mon hôte tout ce
qui peut charmer la monotonie de la solitude ; la
liberté et une bibliothèque parfaitement choisie.
M. de Caradeux, flattant mon goût pour l'his-
toire naturelle, voulut bien s'offrir comme pilote
dansl'intérieur de ses bois qui m'étoientinconnus.
Chasseur très-adroit, il se promit aussi de jouter
à qui rapporteroit chaque jour le plus de vic-
times ; j'acceptai cette promesse avec reconnois-
sance, et le lendemain de grand matin, nous
nous mîmes en marche avec MM. R*** , M. de
Caradeux, et ses deux fils.
A peine eûmes-nous pénétré sous la voûte odo-
rante de hauts sapins, que mon hôte tua près de
moi un écureuil volant (i) , très-rare, me dit -il,
en ces parages. Il étoit de la grosseur d'un rat ,
avoit de petites oreilles arrondies , surmontées
d'un poil roux ; les poils de sa moustache éloient
(i) C'est le polatouche; Sciurus vclans , Linn. ;
Mus ponticus aut scylhicus , Sciurus-ve quem volantem
cognominant , Gesner ; Sciurus americanus volans ,
Ray; le Flying squirrel des Transact. phil , ann 1735 ,
et d'Edwards. (Tom. ier, pi XVI.)
P/.x
&.X. P 2â2
Le Polatoudie ûu Zcurevri v*£m*-<& /.TT^^TJ
D'UN NATURALISTE. 2 83
voides et d'un beau noir; sa queue très -garnie
n'étoit point aussi longue que celle de l'écureuil
vulgaire; sa tête arrondie étoit munie par devant
de quatre dents incisives; les molaires se trou-
voicnt au fond de la mâchoire ; ses pattes étoient
garnies jusqu'aux pieds d'une membrane qui se
conlinuoit au long de ses flancs, en sorte que
quand l'animal est étendu, il a le contour d'un
mouchoir carré; ces membranes minces qu'il
peut tendre et mouvoir à volonté par l'action de
ses pattes, ont la propriété de le soutenir assez en
l'air pour qu'il puisse facilement voler d'un arbre
à un autre (i). Les pattes de devant sont pourvues
de quatre doigts , celles de derrière , de cinq ,
garnis d'ongles arqués et très-aigus ; son poil de
couleur gris cendré, est presqu'aussi doux que
celui de la taupe , et soveux comme lui.
L'écureuil volant a les habitudes de celui
d'Europe , sans pour cela avoir les caractères
sufïïsans pour le comprendre sous la même
classe , puisqu'il dort presque tout le jour, et ne
([) Ce n'est pas qu'il puisse soutenir un long vol,
mais la vibration de sa membrane augmentant la sur-
face de son corps, sans pour cela ajouter à son poids,
il se trouve en équilibre quelques instans, au bout
desquels il céderoit au point de gravitation, s'il ne
rencontrait un corps solide pour le recevoir. C'est donc
plutôt un saut qu'un vol.
a84 VOYAGES
va à la maraude que pendant la nuit. Ils se nour-
rissent de fruits, d'amandes, et surtout des jeunes
pousses de pin , du bouleau et de l'érable. Ces
animaux font quatre petits, qui souvent devien-
nent, ainsi que leurs père et mère, la pâture
d'autres animaux moins indoîens qu'eux, des
putois (i) qui les surprennent dans leur sommeil,
et les étranglent sans miséricorde.
Ce qui paroîtroit rapprocher l'écureuil volant
de la chauve - souris , ce sont beaucoup de ses
habitudes , et une partie de sa conformation ;
la femelle étant pourvue , ainsi que la chauve-
souris, de mamelles destinées à la nourriture de
ses petits; mais, d'autres caractères principaux
l'en éloignant, on a conservé au polatouche le
nom & écureuil volant.
Le polatouche est susceplibîe de s'apprivoiser;
on en voit même à Charlcs-Town dans plusieurs
maisons , où on les nourrit ainsi que ceux
d'Europe , dont pourtant ils n'ont pas les gen-
tillesses , leur caractère étant froid et indifférent.
(i) Le putois rayé; Putorius striatus. C'est le puanl,
ou bête puante de l'Amérique septentrionale , ou
zorille. Les habitans des. bords de l'Orénoque l'appellent
Mapurîta, et les Indiens, Mafutiliqui. M. de BufFon
a classé ce putois îayé parmi les mouffetles , dont il
reconnoît quatre espèces qui sont , le coase ou ysquie-
palti des Mexicains, le couépate, le cliinche et La
zorille.
B'UIN NATURALISTE. 2 S5
Nous rencontrâmes assez près de là l'ajoupa
d'un nègre libre et solitaire, dormant la moitié
du jour , et employant l'autre partie à aller
pêcher, et à se nourrir d'hukres dont on voit
autour de son petit domaine les monceaux de
coquilles. 11 vit, sans travailler, des libéralités de
la nature , ou ne travaille que lorsqu'il s'agit de
renouveler ses tengas , et d'acheter du tabac à
fumer. La position de cet hermitage est si pitto-
resque, que je regrettai bien mes pinceaux, et
surtout mon crayon que j'avois oublié, avec
lequel au moins j'eusse pu prendre l'esquisse
de cette nature sauvage.
Parmi les oiseaux que je rapportai, je dis-
tinguai une bécasse 3 un choucas , des trou-
piales , des bouveraux , un robin _, un tro-
glodyte , la fauvette de New-York , F oiseau du
mûrier y et deux très-petits oiseaux-mouches .
La bécasse (i) de Charlcs-Tow n est beaucoup
plus petite que celle d'Europe , mais sa chair est
non moins estimée; le plumage est absolument
Je même. Elle aime les endroits solitaires et hu-
mides ; son vol du départ n'est point aussi
bruyant que celui de notre bécasse d'Europe , et
elle file à rez-terre comme la caille. Elle paroît
(i) C'est la bécasse des Savannes , pi. enl. 895, si
commune à Cayenne.
2 86 VOYAGES
peu méfiante ; car, m'ayant aperçu de fort loin ,
à ce que j'ai cru remarquer par un premier
crochet qu'elle fil pour m'éviler , après un
second qui lui fit reprendre la même direction ,
elle vint s'abattre auprès de moi , et se glissa
si bien sous l'herbe , que je ne puis l'y retrouver
de suite. Cependant, après beaucoup de tours et
de recherches, elle me partit , et je la tuai.
Le choucas (i) qui n'est pas plus gros que la
tourterelle , et dont le plumage noir offre des
reflets variés et irisés. Cette espèce de corneille
a des habitudes conformes aux autres oiseaux
de ce genre. Us volent par troupes ainsi que les
corneilles , adoptent de vieilles masures pour
retraite, vivent en société avec beaucoup d'ac-
cord ; ont un attachement remarquable pour
leurs petits , qu'ils nourrissent ainsi qu'eux de
crains, devers et autres insectes. On les habitue
facilement à la domesticité ; j'en vis un dans les
rues de Charles-Tovm , si attaché à son maître
qu'il alloit rejoindre dans les champs ses amis
ou ses frères , y passoit souvent plusieurs jours ;
mais fidèle à la reconnoissance , il revenoit tou-
jours. Il aimoit à dérober, ainsi que les oiseaux
de cette classe.
(i) Ou choucas-choucctte , monedula , de Vaïmont-
Bomare.
D'UN NATURALISTE. 287
Des bouvereaux (1) violets et à bec rond de la
Caroline , parmi lesquels se trouvoit le gros-bec de
la Louisiane, non point comme il est décrit par
certains auteurs , mais avec les caractères sui-
vans : la tête , la gorge , le dos et le dessus de la
queue d'un noir de velours; un hausse-col d'un
blanc éblouissant , le ventre fauve-marron , le
dessous de la queue fauve-blanchâtre; le bec et
l'iris noirs ; les pieds fauves. Cet oiseau casse les
noyaux les plus durs. Ne seroit-ce point plutôt
le carouge de Cayenne , planche enlum. 607.
fig. 1 ?
Un robin (2) dont le plumage supérieur est d'un
beau gris , ainsi que le dessous du bec ; la tête gri~
velée de taches noires, le poitrail et tout le plu-
mage du ventre d'un marron clair très-brillant ,
le bec jaune ombré de noir à son extrémité , et
ayant de chaque côté de la mandibule inférieure
une tache blanche à sa base; l'iris noir, et les
pieds gris. Cet oiseau est d'un manger exquis ;
il est de la grosseur de notre litorne , et a à peu
près les mêmes habitudes.
( 1 ) Oiseaux de la classe des bouvreuils.
( 2 ) Espèce de grive dont la chair est trôs-
pslimée.
288 VOYAGES
Un troglodyte (i) , et la fauvette de 3N T ew-
Yorck ('?.) , dont le plumage supérieur est d'un
marron clair , celui du ventre , blanc tacheté de
guillemets noirs en cheverons brisés , et disposés
régulièrement ; le bec et les pieds de couleur cen-
drée , et l'iris noir.
Plusieurs oiseaux du mûrier que j'ai déjà
décrit , enfin deux jolis oiseaux-mouches dont
voici le signalement : le premier (3) un peu plus
gros quel'oiseau-mouche vulgaire, a la gorge et
le devant du cou d'un rubis éclatant , avec des
refiels d'or ; tout le plumage de son dos a des
nuances d'un vert-doré, changeant en cuivre de
rosette ; celui du ventre est blanchâtre ; les ailes
d'un noir-violâtre ; les pennes latérales de la
queue d'un brun-pourpré , le bec et les pieds
noirs. Cet oiseau est assez commun.
Le second (4) , qui se trouve dans les Antilles ?
( i ) Oiseaux propres aux deux Conlinens , regulus
dictus troglodytes.
(2) Ou fauvette tachetée de la Louisiane, pi. enl.
762.
(5) Oiseau-mouche à gorge rouge de la Caroline ,
de M. Brisson ; c'est le colibri de Catesby , tom. 111 ,
pi, 36, fig. 6 ; le colibri à gorge rouge d'Edwards.
(4) Oiseau-mouche huppé de Cayenne , pi. enl. 227,
fig. 1 - qu colibri huppé d'Edwards.
a la
D'UN NATURALISTE. 289
a la tcte surmontée d'une huppe à étages, c'est
à dire , plus élevée au milieu que sur les côtés ;
elle est d'un vert-doré, très brillant et chatoyant j
le plumage supérieur est d'un vert-noirâtre, avec
des reflets de cuivre-rosette; l'inférieur est cen-
dré-brunâtre, mais verdàtre latéralement; les
pennes sont d'un noir-violet, avec des refléta
dorés. Son bec est long , pointu comme une
alêne , et ses pattes n'ont que la grosseur d'une
épingle; elles sont très-courtes. Ils se nourrissent
du suc des fleurs d'où leur vient le nom de mel-
lisuga. Ces oiseaux ne se trouvent à l'Amérique
septentrionale que dans la belle saison. Favoris
du printems , ils courtisent la fleur récemment
épanouie; mais légers ctincoustans, ils voltigent
de l'une à l'autre ainsi que l'abeille, dont ils dis-
putent le larcin. Ces oiseaux sont si petits que
souvent ils se dérobent aux regards, en pénétrant
dans l'intérieur de certaines fleurs. Leur vol pro-
duit un bourdonnement semblable à celui d'riu
rouet à filer. Lorsqu'ils sont las , ils se reposent
sur un arbre ou sur un pieu voisin , et y restent
quelques minutes, puis retournent aux fleurs.
Les oiseaux-mouches ne sont pas méfians , et
l'on en approche très-facilement ; mais aussi ils
sont colères et querelleurs. L'impatience est le
mobile de toutes leurs actions, ils se chamaillent
entr'eux ; et lorsque la dispute est terminée y
Tome I. T
2cjo VOYAGES
ils vont se percher sur la première branche, et
encore agités par la colère, l'extension des mus--
des fléchisseurs du cou leur fait vibrer la tête
pendant plusieurs minutes. Quand les oiseaux-
mouches approchent d'une fleur, s'ils la trouvent
fanée et sans suc , ils se vengent de leur méprise
en îa dépeçant à coups de bec.
L'araignée-crabe est l'ennemie particulière de
ces charmans oiseaux. Ce tyran hideux qui choisit
pour retraite des trous pratiqués par des crabes,
d'où lui vient son nom , mène une existence
opposée à ces volatils. L'araignée- crabe traîne
sur terre son odieuse vie, tandis que l'oiseau-
mouche passe les nuits et les jours perché ou
dans les airs. L'insecte sanguinaire en détruit
néanmoins beaucoup à la faveur de ses toiles
élastiques ; et comme elle est vagabonde , et
qu'elle n'a point de demeure fixe , elle destine
ses pièges supérieurs aux oiseaux et aux insectes,
ta.vlis que ceux de terre enveloppent les animaux
rampans, ou certains autres scarabés. il est éton-
nant de voir un tissu aussi léger porter un corps
aussi matériel que celui de l'araignée-crabe (r) ,
très-friande des œufs des oiseaux-mouches , qui
ont bien de la peine à les soustraire à leur perfide
(i ) Voyez mes observations (ailes à Saint-Domingue
but cet insecte.
D'UN NATURALISTE. 291
Ravisseur. Ces oiseaux placent ordinairement leur
nid dans une bifurcation' cachée par le feuillage;
ils l'enduisent au dehors d'une mousse assez sem-
blable au corps de l'arbre, pour qu'on puisse le
confondre avec son écorce , et le prendre pour
une exostose. L'intérieur est tapissé d'un duvet
mou et léger; il n'a qu'un pouce de diamètre, et
contient deux œufs de la grosseur d'une graine
de chenevis.
Les ailes des oiseaux-mouches, lorsqu'ils vol-
tigent , s'agitent avec tant de vitesse qu'on ne
peut les fixer, et qu'au milieu d'un vol soutenu
on les croit immobiles dans les airs. On diroit
que la nature s'est plue à réunir , dans leur plu-
mage , le coloris des pierres précieuses, puis-
qu'on y retrouve la topase, le saphir, le rubis et
l'émeraude , qui, malgré leur mélange dans la
robe éclatante de ces oiseaux , laissent néan-
moins distinguer leur feu vif, et leur brillant
ternis.
Nous revinmes chargés de butin , et nous trou-
vâmes bon feu chez M. de Caradeux, qui reçoit
splendidement , puisque dans son salon , qui n'est
pas très-spacieux , se trouvent deux cheminées
vis-à-vis l'une de l'autre , encombrées d'arbres
entiers, qui y entretiennent un feu d'autant plus
ardent que la plupart de ces bois sont résineux.
Comme on nepourroit point supporter une aussi
T 2
292 VOYAGES
chaude température , il est dans l'usage, afin d'éta-
blir dans îes appartenons un courant d'air con-
tinuel , de Taire tenir les croisées et les portes
ouvertes.
Pendant qu'on recevoit à Charlcs-Town au bruit
du canon l'ambassadeur Pickny, de retour d'une
mission importante , et que le peuple dans son
ivresse le traînoit avec enthousiasme dans son
char , une épouse avoit à pleurer la perle de
son époux. Ce bon père de famille pressentit sa
mort très-prochaine , mais ne put en détourner
le coup d'après l'ordre précis d'assister à la fête.
Canonnier de la milice, un mal-adroit mit le feu
tandis que ce père malheureux bourrcitj le coup
partit, et le mit en pièces. Cet homme, triste et
rêveur en allant à son poste , dit à sa femme un
adieu qui la troubla. Cette mère étoit enceinte de
deux mois.
Le passage de l'ambassadeur Pickny, qui
avoit occupé avec son escorte tous les bateaux
du Ferri , nous empêcha de nous rendre à
Charles-Town ; c'est pourquoi nous fîmes une
seconde partie de chasse. Je tuai d'un seul coup
douze sparas (i). J'eus aussi deux pics ponctués
de taches blanches sur un fond noir.
Le premier a le sinciput et l'occiput d'un
(i) Linotte brune d'Edwards,
D'UN NATURALISTE. 29 3
ronge éclatant que partage une bande grisâtre,
toutes les plumes du dos et les couvertures des
ailes grivelées avec symétrie de raies noires en
zigzag sur un fond blanc j les plumes roides
de la queue traversées dans leur longueur par
un tuyau d'un noir foucé , au long duquel abou-
tissent de chaque côté des raies transversales
de la même couleur. Le bec et les pattes sont
noires. Ce pic rayé est à peu près gros comme
le pic-vert d'Europe.
Le second infiniment moins gros , et dont
la taille n'excède pas celle de la mésange char-
bonnière , a le sinciput décoré seulement d'une
tache rouge, circulaire et régulière, les plumes
du dos d'un e ris- noirâtre , les ailes noires et
ponctuées de taches blanches parfaitement
rondes , et disposées avec autant de régularité
que celles du plumage de la pintade. Ce pic a
le bec et les pieds noirs.
Deux fort jolis petits oiseaux , l'un appelé dans
le pays mi-jaune , et l'autre tête-rouge.
Le mi-jaune qui est de la grosseur du roi-
telet, a le plumage supérieur olivâtre , l'inférieur
blanc- grisâtre, la tête surmontée d'une huppe
d'un jaune d'or , entourée de plumes noires
rabattues 5 le bec, les pattes et l'iris noirs, le
dessus de la queue noirâtre , et le dessous
blanc.
T 3
294 VOYAGES
La Tête-Rouge, ainsi nommée , parce que Cet
oiseau a sur le milieu de la tête une touffe de
plumes d'un rouge vermillon éclatant. Le reste
du plumage et les pattes de la même couleur
que le premier, dont il a les habitudes, la sta-
ture et la grosseur. Ces deux espèces d'oiseaux
paroissent vivre entr'eux avec beaucoup d'in-
telligence. On les rencontre toujours près l'un
de l'autre , s'appeler pour partager une larve ou
autre insecte qu'ils cherchent , à l'exemple des
grimpereaux , au long de l'écorce des arbres.
J'ai d'abord cru que cette conformité de plu-
mage annonçoit une même espèce , et je sup-
posois voir dans ces deux intimes amis le mâle
et la femelle ; mais je me suis «assuré depuis
que dans les femelles de l'un et l'autre individu,
les couleurs sont seulement moins vives.
PSous rencontrâmes l'ajoupa d'un nègre mar-
ron (i), ou plutôt un amas de feuillage, recelant
une peau qui lui servoit de lit, et du tabac. 11
avoit fui à notre approche, et éloit près de là
en embuscade , espérant se venger de M. de
Caradeux, qui déjà avoit voulu ie faire prendre.
(i) Ou fugitif. Lorsqu'un nè<?re a fait une faute
pour laquelle il craint d'être puni , il abandonne son
maître , et se retire dans les bjis où ii vit caché , et se
livre souvent alors au désespoir et au brigandage.
D'UN NATURALISTE. 29$
Ce vil assassin étoit couché dans un fossé couvert
de broussailles , lorsque je passai auprès en
poursuivant un lort bel écureuil. 11 étoit armé
d'un fusil , et dans l'espoir de s'emparer du mien ,
il me mit doucement en joue, lira trois fois,
et trois fois la pierre refusa de faire l'eu. M. de
Caradeux qui se trouvoit du côté opposé , et qui
pouvoit à peine me distinguer, tant la barbe-
espagnole abondoit en ce bois , me plaisantoit
sur le peu de valeur de mon fusil , tandis que
moi-même je lui faisois la même observation,
lorsqu'il s'écria d'une voix forte , pour inti-
mider le coupable : ((Marchons au bruit, c'est
mon nègre marron! )) 11 voulut s'échapper, le
traître étoit trop lâche; nous fondîmes avec im-
pétuosité sur lui, nous le désarmâmes, et il fut
livré à la rigueur des lois.
Mon hôte vint le soir me reconduire jusqu'au
bac , et chemin faisant, nous chassâmes encore.
J'approchai, sans être vu, d'un grand duc à
longues oreilles (1). Je le tirai , et de la cime
d'un arbre très-élevé il tomba jusqu'au milieu
de la hauteur ; mais il s^y retint au moyen de
ses serres et d'une bifurcation. Le corps ren-
(1) C'est le grand duc de Virginie , qui a les plumes
réunies en faisceau sous la forme d'oreilles, lesquelles
parlent de la base du bec,
T 4
29G VOYAGES
versé, les ailes étendues , je lecroyoisàmoi, et je
le contemplois d'un œil observateur , lorsque
ranimant ses forces , et agitant ses ailes , mou-
vement que je croyois devoir précéder son
dernier soupir, il reprit son vol, à mon grand
étonnement, et alla s'abattre, ou plutôt expirer
!>eu loin de nous dans des marais.
Cet aigle de la nuit, tyran des êtres animés
qui l'environnent , ne peut supporter l'éclat du.
jour, et n'exerce son empire que dans les ténè-
bres. Sou cri plaintil interrompt par intervalle le
silence de la nuit, et annonce aux oiseaux épou-
vantés la présence de leur destructeur. S'ils
cèdent à l'effroi et qu'ils cherchent à fuir , aussi-
tôt ils deviennent la proie de ses serres aiguës.
S ils restent en repos, ils évitent, au momspour
celle fois, le déchirement de leurs entrailles j
mais ce n'est qu'un retard, et s'ils ne changent
d'asile, ils deviennent tôt ou lard la victime de
leur ennemi vigilant, qui se repaît abondamment
d'oiseaux, de reptiles, d'insectes, et même de
mulots dont il ne digère que la partie substan-
tielle , pour en extraire ensuite le poil et les os
qu'il vomit.
Les grands ducs sont souvent les agresseurs
d'oiseaux de proie diurnes quileursontsupérieurs
en force, et leur valeur toujours leur fait rem-
porter la victoire. Ils volent le jour à fleur de
D'UN NATURALISTE. 297
terre et à peu de dislance, en raison de la singu-
lière conformation de leurs yeux , mais la nuit
ils ont le vol plus hardi , et planent légèrement
dans l 1 espace.
Enfin, de retour à Charles -Town, j'appris le
mercredi 6 février 1799 jCrue notre bâtiment ne
pouvoit mettre à la voile pour cause d'un vent
défavorable. Le lendemain il y eut en rade une
bourrasque qui fit craindre l'échouement de deux
bâtimens prêts à entrer dans le port, et qu'on
annonça être à la barre. Ils avoient été forcés d'y
jeter l'ancre de miséricorde, de peur de naufrage
sur les côtes 5 ces marins passèrent toute la nuit
dans la douloureuse crainte que leur cable ne
rompît, tant le vent étoit violent et la mer agitée;
mais heureusement le calme succéda à la tem-
pête , et les deux bâtimens vinrent mouiller dans
le port.
Cherchant à augmenter mes observations^ j'eus
occasion de connoîtreune singulière coutume de
la Nouvelle-Angleterre : je suppose qu'un homme
ait à craindre les mauvais trailemensd'un autre,
il va trouver le magistrat, et déclare son ennemi ;
dès ce moment, étant sous la protection delà
loi, elle ne peut être enfreinte sans la punition
qui en est le résultat. Si donc l'homme qui s'est
fait assurer , reçoit des coups de canne de l'homme
suspect, ce dernier est tenu à des dommages et
2q8 VOYAGES
intérêts; que si au lieu de canne il s'est servi d'un
fouet, il n'est plus assujetti à l'amende , et que le
battu est déplus baffoué et couvert de honte.
Une autre coutume consiste à obéir à la voix
d'une ostentation déplacée. LesÀnglo-Américains
mettent du luxe jusqu'à embellir le cercueil qui
doit pourrir avec eux. Les gens riches le font pré-
parer à une certaine époque de leur vie , et le
placent sous leur lit, ou dans un grenier. Il est
d'un acajou superbe, bien nuancé, bien poli et
recouvert de plaques d'argent sculptées. Un de
ces cercueils coûte ordinairement de eent vingt
piastres gourdes.
Cependant le jour de notre départ approchoit,
et quoique les vents ne fussent point favorables,
nous éprouvâmes leur inconstance, et allâmes
prendre possession de nos cabanes à bord de la
Galalée.
Après avoir passé la nuit auprès du fort, on
leva l'ancre le mardi 12 février, et le pilote nous
ayant quitté avec un excellent vent, nous pronos-
tiqua une très-courte traversée. ÏNous vîmes au
départ cinq requins acharnés à îa poursuite de
notre bâtiment, mais nos lignes n'étant point
encore préparées, nous ne pûmes en prendre. Le
bon vent et la marche ranide de la Galalée servi-
Ju
rent bien nos désirs.
U est impossible d'exprimer les attentions du.
D'UN NATURALISTE. 299
capitaine pendant noire mal de nier. Que le pre-
mier de l'Adrastus perdoit au parallèle ! Celui
de la Galatée étoit aux petits soins, et nous pro-
diguoit toute sorte de douceurs, il nous oiïroit
sans cesse des fruits secs, des fruits confits ou du
vin de Madère , ou bien encore de la bonne eau
de vie de Cognac; il faisoit préparer, pour les
dames , du thé ou une limonade cuite aiguisée
d'un peu de rhum, et paroissoit offensé lorsque
nous n'acceptions pas.
Le bon capitaine Payne nous raconta l'histoire
d'un de nos passagers, son compatriote, qui se
tenoit toujours seul, et avoit continuellement les
yeux fixés sur la mer. Cet étranger s' étoit rendu
recommandable par un trait de bienfaisance peu
commun dans un siècle où Ton préfère à la vertu
l'usage de tous les \ices, et qui mente d'être
cité.
Dans les tems malheureux de la révolution
française , où le blé étoit rare et occasionnoit une
disette générale , un inconnu réduit au désespoir ,
arrêta le soir en tremblant, dans une rue de
Paris, un particulier bien vêtu, et lui demanda
la bourse ou la vie. a Arrête, lui dit sir F***;
malheureux, que fais-tu? tu n'es pas un vo-
leur » ! Puis cherchant à le ramener de son erreur :
a Parle; confie-moi, poursuit sir F***, le sujet
de ta peine? as-tu des besoins? peut-être pour-
3oo VOYAGES
rai-je les soulager ». Le coupable honteux bais-
sant la vue, laissa tomber ses armes et échapper,
des sanglots , en avouant à sir F*** qu'il étoit
garçon cordonnier , et qu'il ne gagnoit pas assez
pour faire subsister ses neuf enfans. Sir F*** ,
voulant s'assurer de la vérité du fait, se fit con-
duire par l'indigent chez un boulanger où il
logeoit, et où il reconnut l'authenticité de l'aveu
du coupable. Sir F*** , enchanté de l'occasion
qui se présentoit de faire une bonne action ,
remit d'abord à l'indigent une pièce d'or pour
le souper de sa famille infortunée, et promit
au père de revenir le lendemain.
Sir F*** tint sa parole , et acheta une petite
boutique dans laquelle il installa le cordonnier.
Ce don que lui permettoit son opulence , retira
du crime le malheureux père de famille, que
la nécessité força de sortir une seule fois des
bornes de la probité.
On sait qu'au mal de mer succède ordinaire-
ment une faim insatiable; nous nous mîmes
donc tous à l'œuvre , et chaque passager voulut
préparer un plat de sa façon. En qualité de
chasseur , je me réservai pour les salmis , tandis
qu'un colonel, M r . S*a*, nous fit des crêpes
excellentes et très-délicates. Elles avoient pour-
tant un défaut, c'est que le second capitaine,
buveur renommé , en tenant le flacon d'eau
D'UIN NATURALISTE. 3or
de vie , avoit feint un roulis pour en verser
davantage dans la pâte ; à cela près , nous les
trouvâmes fort bonnes.
Vers la fin du jour, au moment du coucher du
soleil où la brise se lève sur mer , un jeune mousse
qu'on avoit envoyé dans les hunes pour parer
quelques cordages, tomba à l'eau. Ses cris ré-
clamaient du secours , lorsque son père qui tenoit
la barre du gouvernail, d'abord incertain s'il
de voit la quitter , oublia son devoir pour obéir à
la nature. Des cordes jetées en abondance lui
firent surmonter l'opposition des flots, et lui
servirent d'échelle , au moyen de quoi il
échappa à une mort certaine. Dès qu'il fut sorti
de l'eau , on voyoit avec attendrissement son père
sexagénaire, croyant à peine à son bonheur, s'en
assurer en pressant fortement son fils contre
son cœur; ivre du plaisir d'avoir retrouvé le
trésor qu'il alloit perdre, il pleuroit et sourioit
tour à tour. Leur union est si grande, qu'avant
même cet événement , lorsqu'ils éloient libres
de leur tems , on voyoit toujours le (ils couché
sur le pont auprès de son vieux père, tandis
que celui-ci lui racontoit de petites histoires ,
ou lui apprenoit quelques chansons anglaises
souvent interrompues par des embrassemens
unanimes. Tous les passagers prirent beaucoup
de part à la délivrance de cet intéressant enfant,
3o2 VOYAGES
ÏNous ramassâmes sur le pont un poisson
volant qui y tomba au milieu de son élan , ne
pouvant le prolonger. Tout le monde sait que
ces poissons n'ont la faculté de voler que tant
qu'ils ont les aiics mouillées ; qu'à mesure
qu'elles se sèchent , leur course se rallentit , et
qu'enfin ils tombent comme une masse aussitôt
que l'eau s'en est évaporée. C'est à cette chute
que les dorades les attendent , et les poursuivent
toujours avec avantage; s'ils ont eu le bonheur
d'échapper quelques momens à la poursuite de
leur ennemi juré, ils reprennent un second vol,
et souvent alors, en déviant leur direction, ils
- se délivrent de leur persécuteur.
D'après les calculs sûrs de notre capitaine,
excellent marin, on jugea la terre très-près, et
on mit en panne , de peur d'aller pendant la nuit
faire naufrage sur les côtes. Sa conjecture étoit
vraie; car, au point du jour, ayant repris la
route, nous aperçûmes au bout de deux heures
les îles Caïques.
Nous rencontrâmes une goélette venant du
Cap, île de Saint-Domingue, et qui nous
assura la parfaite tranquillité de la colonie,
îxous aperçûmes, le samedi 23 février, le môle
Saint -ÏSicolas : qu'il m'en coûta de détourner
la vue de cette terre habitée , lieu de notre*
destination ! Le capitaine lui-même regrettoit,
D'UN NATURALISTE. 3o3
ainsi que moi, la suspension de commerce entre
les Etats-Unis et la France 5 car il eut fait à
Saint-Domingue une belle spéculation sur sa
cargaison ; c'est pourquoi il regardoit, avec des
yeux de désir et de regret , ces montagnes
imposantes et majestueuses.
La vue d'un bâtiment nons obligea à faire
côte vers l'île de Cuba , dont l'abord a quelque
cbose de sinistre. C'est une chaîne de montagnes
qui se prolongent en tous sens plus loin que la
vue peut s'étendre , et dont la hauteur est barrée
souvent par des nuages qui les environnent.
Ce bâtiment étoit un corsaire anglais qui, au
moyen de deux coups de canon , nous força de
hisser le pavillon, et d'amener. Le capitaine
envoya à notre bord pour fouiller les malles
des passagers. Les deux oir.ciers s'adressèrent
d'abord à moi , et je tremblois pour des paquets
du gouvernement dont j'élois porteur, lorsqu'aux
mots de goddem y ou \ fronts _, on les appela sur le
pont. J'eus donc le tems de soustraire ces paquets ,
et de recouvrir ma malle principale des attributs
de la franche maçonnerie.
Les inspecteurs anglais traitèrent plus rigou-
reusement les autres passagers. Ayant fait ouvrir
leurs malles , ils bouleversèrent tous les effets
sans ménagement ; l'un d'eux poussa la vexation
jusqu'à jeter à la mer un carton rempli de den-
3o4 VOYAGES
telles. Us revenoient à moi, lorsqu'un exprès du
capitaine-commandant leur ordonna de sus-
pendre leur visite. Je fis néanmoins un signe
à la faveur duquel ils m'emmenèrent à leur
bord 5 et après un toast maçonique , le com-
mandant me remit une lettre de recomman-
dation pour les autres croiseurs, par qui sûre-
ment nous serions visités. Je l'acceptai avec
reconnoissance , et par le charme attaché à cette
sainte institution , oubliant la querelle de nos
deux nations , nous nous quittâmes avec des
souhaits de prospérité de part et d'autre. Ce
corsaire s'appeloit le Pélican.
Une heure après , nous rencontrâmes un
second croiseur, auprès duquel ma lettre de
crédit me fut d'un grand secours, en raison de
ce qu'elle me dispensa de la visite.
Piien ne peut dépeindre la tristesse des atté-
rages de l'île de Cubes. Les montagnes sombres
et arides qui forment le rivage , ne sont recou-
vertes en certaines parties que de petits buissons
a peine apparens. Aucune créature animée ne
foule ces endroits abandonnés 5 cependant nous
aperçûmes au pied de ces masses terrestres un
souffleur (1) , qui par ses évents jetoit l'eau à
(1) Cet animal pisciforme est du genre des cétacés,
et il est muni d'un ou deux évents sur la partie supé-
U11G
D'UN NATURALISTE. 3oS
une hauteur prodigieuse. Il avoit au moins
soixante pieds de longueur.
Nous rencontrâmes dans l'après-midi cinq
corsaires anglais gardant scrupuleusement les
côtes , et qui dans leurs croisières ont ordre de
couler à fond tout bâtiment français qu'ils ont
pris.
Enfin , après avoir employé une partie du jour
à côtoyer ces monts ennuyeux par leur mono-
tonie , nous aperçûmes le fort de Saint- Yago,
distant de la ville de deux lieues, ainsi que
nous l'apprîmes à notre arrivée. Comme il
faisoit nuit , un pilote espagnol vint à notre
rencontre dans une pirogue sans voiles , qu'il
conduisoit au moyen de pagaies. 11 monta à
notre Lord , et promit de nous conduire le len-
rieure de la tête. On en distingue de plusieurs espèces
qui comprennent le? baleines , les cachalots , les
narhwals, 1* oui-que, l'épée de mer du Groenland,
le marsouin et le dauphin. Ces poissons monstrueux
peuvent d'un seul coup de queue faire chavirer un
vaisseau , et le submerger. Les évents de ces cétacés
leur servent à l'inspiration et à l'expiration ; c'est le
sié^e de leur odorat. Ces animaux privés d'air péri-
roient certainement,* ainsi que l'ont éprouvé des
pêcheurs qui ayant pris de ces cétacés dans leurs
filets, les y ont trouvé asphixiés pour les avoir laissé
quelque tems embarrassés dans les rets.
Tome I. V
3oG VOYAGES
demain matin ; car il falloit obtenir auparavant
îa permission du commandant du fort.
L'entrée de la haie, garnie de forteresses , offre
un irès-joîi coup d'œil : on y voit la nature
toujours en travail, entre-mêler de nouvelle ver-
dure les feuilles dépérissantes. Sur le même
arbre on distingue souvent le bourgeon entre la
Heur et le fruit. L'odeur des acacias (i) qui s'étend
au loin , parfumoit la soirée belle et calme. Les
oiseaux marins cherchoient en tournoyant un
refuge pour la nuit, et annonçoient la décou-
verte d'un rocher convenable par des cris plus
ou moins aigus. Les pêcheurs quittoient la haute
mer pour rapporter à la ville Je fruit de leurs
recherches; d'autres plus diligens s'occupoient
sur le rivage à choisir leurs poissons, à boucaner
ceux de moindre valeur , ou à étendre leurs
filets. Enfin le repos de celte soirée n'étoit inter-
rompu que par le bruit des vagues, venant se
briser sur les rochers redoutables qui garnissent
el défendent l'entrée de la baie de Saint- Yago de
Cuba. Le rivage, garni de cabanes de pêcheurs
à moitié dérobées sous un feuillage épais et nue
de diverses couleurs , contrastoit avec le silence
imposant des mornes et desdoubles montagnes
(i) Acacia vera. Voyez , Plantes usuelles des Antilles ?
l'histoire de cet arbre , à l'article Mimosa olens,
D'UN NATURALISTE. 3o 7
inhabitées , et où la nature est encore dans son
état primitif.
A peine l'ancre fut-il jeté , que nous eûmes
à notre bord des soldats du fort qui se trouve au
sommet d'une des montagnes. Tous ces envoyés
à demi -'nus et couverts de lambeaux , s'étoient
enivrés • et dans l'épanchemeut de leurs tendres
senlimens, ils nous pressoient contré leur cœur.
Un d'eux surtout m'avoit pris en affection , et
se ruinoit en démonstrations exagérées , mais
vêtu d'une courte chemise, sans veste ni culotte ,
son costume n'étoit point fait pour inspirer beau-
coup de confiance. 11 vouloit absolument m'em-
brasser; mais, avant toute ma raison, je le re
jpoussai vers l'autre bord : il revint à moi sans
rancune, et me parlant espagnol, il me proposa
de boire après lui dans son verre , selon la cou-
tume du pavs ; je n'avois point soif, et d'ailleurs
cette offre n'étant point tentante, je le refusai
encore. Cet homme resta quelques instans à cher-
cher un autre moyen de me plaire; puis, rompant
tout-à-coup le silence, il ôta du dessus de sa tête en
désordre son chapeau couvert de graisse, et prit au
fond quelques cigares sur lesquels se promenoient
plusieurs de ces insectes qui répugnent tant à
l'homme propre; puis les ayant mâchés aux deux
extrémités , afin d'établir un courantd'air, il ni'of-
Jrit de les allumer. Je ne pus tenir à cette action
V 2
3o8 VOYAGES
dégoûtante , et lui annonçai mon mécontente-
ment par un regard de mépris. Ce soldat voyant
enfin qu'il ne pouvoit rien gagner à ses offres
intéressées ( car il s'agissoit d'une gratification
si j'eusse accepté ) , me quitta brusquement en
frappant la terre de ses pieds , et murmurant à
voix basse j puis me fixant avec fureur, il toucha
le poignard dont les Espagnols sont tous armés,
et se retira.
Le lendemain , en montant au fort pour la
visite de nos papiers , j'admirai l'inconcevable
variété de la nature dans ses productions par-
tout diversifiées. Ce n'étoit plus celles d'Europe,
ni du continent d'Amérique, que nous venions
de quitter ; toutes nouvelles plantes s'oifroient à
mes yeux attendris d'admiration. De tous côtés
je contemplois des objets inconnus. Je vis des
hirondelles, ce n'étoit plus celles de France ; j'en-
tendois sur les rochers et dans le feuillage le
chant des oiseaux , et je restois émerveillé de ne
point recpnnoître ces nouveaux accens.
Après avoir rencontré, chemin faisant, quel-
ques matelots d'une chaloupe arrivant Je Saint-
Domingue , assis autourd'un boucan (i) , et être
(i) Endroit où les naturels des Antilles enfument
leur viande à la vapeur aérifbrme de plantes aroma-
tiques, telles que feuilles de citronnier, de goyavier, etc.
D'UN NATURALISTE. 809
resté dans l'admiration à la vue d'un énorme
rocher caverneux qui leur servoit d'abri , nous
arrivâmes au fort. Nous fûmes présentés au com-
mandant , et j'eus , cîiez lui , occasion d'y faire
des observations sur quelques coutumes du pays.
Les maisons des colons de cette île sont très-
aérées , et recouvertes d'essen les (1) qui réver-
bèrent moins la chaleur que la tuile. Jamais au-
cune tapisserie ne recouvre les murs blanchis
à l'eau de chaux , ru carreaux , l'aire des appar-
tenions. Les fenêtres , à cause des trcmhlcmens
de lerre et d'une concentration incommode,
étant inutiles , on ne se sert point de vitres en ce
pavs; et ces ouvertures sont closes par des bar-
reaux en bois, grossièrement tournés, et des vo-
lets à l'extérieur ; ce qui donne à ces croisées la
configuration d'un cloître. L'air circule d'autant
plus facilement dans l'intérieur de ces maisons,
que les quatre murailles sont percées d'ouver-
tures toujours libres, et que les chambres n'ont
ni plafonds , ni greniers , ni étages supérieurs.
Les r«z-de-chaussée sont seuls d'usage dans ces
pavs où les tremhîemens de lerre exercent sou-
vent leurs ravages ; malgré cela , les maisons sont
irès-élevées.
Deux femmes se présemèrent : l'une d'elles
(1) Tuiles faites avec des planches de bois blanc.
Y 3
3io VOYAGES
étoit âgée , mais l'autre touchoit à peine à son
troisième lustre. La première, épouse du com-
mandant, a voit les cheveux rigidement relevés
en toupet, et un peigne grossier fixé sur un
énorme catogant. Elle n'avoit qu'un seul jupon
sur une chemise de gaze fort découverte, et dont
les pîis libres n'éloient comprimés ni par un fichu ,
ni par un corset : le sein , par conséquent , flot-
toit à l'abandon.
La jeune Espagnole vêtue encore plus indé-
cemment , n'avoit qu'un bras passé dans sa
chemise , et laissoit voir tout un côté du buste
à demi-nu , se servant d'un voile négligemment
quoiqu'artistement jeté sur son épaule , pour
découvrir ou dérober tour à tour des contours
parfaits et dignes des trois Grâces.
On voit dans l'intérieur des maisons, au lieu
de vaisseliers, des bosquets artificiels construits
en feuillage, et qu'on se plaît à renouveler lors-
qu'il commence à faner. C'est au centre de celte
verdure que je distinguai un pot à l'eau, quel-
ques vases de cristal , et autres objets nécessaires
pour se rafraîchir.
Le commandant, après nous avoir fort bien
reçus et fait prendre de la limonade , nous expédia
assez tôt pour que nous pussions nous embar-
quer à l'heure de la marée : après avoir vogué
D'UN NATURALISTE. 3n
dans le golfe , nous vînmes mouiller en la rade
de Saint- Yago.
INous descendîmes à terre, et mon projet étant
de continuer mes remarques, voici quel Fut le
résultat de mes observations. Chaque maison res-
semble à l'entrée d'un souterrain, ou caveau sé-
pulcral. Le premier vestibule au fond duquel
on aperçoit une grande porle voûtée en pierre,
et dont le ceintre sculpté ressemble à celui des
églises , étant ordinairement plus frais et moins
retiré que les appartemens du fond ; c'est là
qu'on y voit les Espagnoles à demi-nues prendre
le frais sur de longs fauteuils. La chaleur à
Saint-Yago de Cuba est plus insupportable qu'à
Saint-Domingue , en raison de l'interception de la
brise de terre dans ces gorges rétrécics , où un
tuf blanc et qui fatigue la vue, réverbère l'action
du soleil.
11 n'est point de pays où l'indécence , en gé-
néral, soit portée aussi loin que dans les Antilles.
Les enfans à Saint-Yago jonentdevani les portes,
sans aucun vêtement sur leur corps. Les négresses
ou mulâtresses qui y fourmillent , sont nues
jusqu'à la ceinture. 11 est ridicule de voir en cet
état les femmes âgées, qui ne peuvent par la com-
pression emprunter les secours bieufaisans d'un
art imposteur.
A chaque croisée est attachée la branche de
V 4
3i2 VOYAGES
palmiste bénie au dernier dimanche des Ra-
meaux, et qu'on renouvelle tous les ans; ce qui
donne un joli coup d'œil lorsque la verdure est
encore fraîche.
La ville ressemble à un couvent spacieux. On
n'v rencontre le jour que des hommes, des padres ,
el des moines de toute espèce , encore n'est-ce
que le matin et le soir , car dans le milieu du
jour les rues sont désertes ; et comme le dit le
proverbe espagnol , on ne rencontre à celte heure
indueque deschiens ou desFrancais, tant la cha-
leur y est grande et insupportable.
On y voit des voitures à l'antique recouvertes
d'un surtout de toile , de peur sûrement que le
soleil n'en écaille la triste peinture , mais qui doit
fa ire étouffer les maîtres reclus en ces tristes cabas.
Le postillon est plus à son aise ; car les voilures
sont traînées par un mulet en brancard , sur
lequel est perché un grand dandin de domestique
qui , de peur de rester les jambes suspendues , se
tient accroupi comme un singe. Ces voitures vont
rarement plus vite que le pas. On n'en voit point
d'une autre espèce.
11 existe dans les forets des environs de Saint-
"\ago, deux arbres curieux et intéressans par
leur utilité, mais dont les Espagnols ne retirent
pas beaucoup d'avantage par la négligence qu'ils
apportent à sa reproduction. Le premier est
D'UN NATURALISTE. 3i3
l'arbre à pain (i); la seconde plante est la
liane (2) à eau (3).
L'arbre à pain ou artocarpe _, est un arbre
très-élevé et branchuj ses feuilles qui naissent
aux extrémités des branches, sont longues de
deux pieds environ , dentelées comme celles du
chêne. Les fleurs, mâles et femelles, sont sur le
même pied. Les premières sont amentacées ou
disposées en chatons ; les femelles contiennent
un pistil qui doit être fécondé par le pollen des
chatons , et produire un fruit sphérique de la gros-
seur delà tête, et dont l'enveloppe est formée de
prismes pentagones et hexaèdres , contigus les uns
aux autres. Ce fruit contient à l'intérieur une
quantité considérable d'amandes ou châtaignes
réunies à un placenta charnu qui se trouve au
centre, et dont la substance peut être comparée
au fruit du marronnier. On coupe ces châtaignes
par rouelles, on les fait sécher, et on les réduit,
si l'on veut, en farine. Si on les a fait cuire au four,
on les mange alors avec des ragoûts ou du petit
salé.
(1) Ou Rima; Arbor panifera ; Soccus , Rumph. ;
Artocarpus, Linné.
(2) Les lianes sont des plantes sarmenteuses propres
aux Antilles.
(5) Akacate; Arum scandens, Angusti folium, Aquam
manans.
3i4 VOYAGES
La liane à eau est commune dans les Lois.
Lorsqu'on la coupe transversalement, il en
découle un suc limpide utile aux voyageurs
altérés.
Je me plus de notre bord à décrire la ville de
Saint- Yago. Sur le penchant d'une montagne
sillonnée de ruisseaux limpides , à portée de
forêts, de la mer et d'une rivière poissonneuses ,
s'élèvent des maisons rangées sans symétrie. C'est
une échappée qui de notre goélette offroit au
loin , à l'horizon opposé , quelques bâtimens épars
sur un océan mollement agité. Une partie de la
ville sert de pause au premier coup d'oeil. Tôt ou
lard les regards retournant sur eux -mêmes, sont
étonnés de n'avoir pas admiré une suite de ravines,
où le datier et les palmistes à feuillages diverse-
ment nuancés , soutiennent avec grâce leurs
brandies déliées , balancées par le vent. Quelques
rochers égarés çà et là y rendent la verdure moins
monotone. Les bananiers ombragent aussi la
plupart des maisons.
Le warf ou embarcadère en est très-vivant. On
le voit fréquenté par des padres oiseux qui y
promènent leur ennui, et vont y recevoir les
hommages des Espagnols des deux sexes, qui sont
obligés à leur approche de s'incliner très-profon-
dément, et de lear aller baiser respectueusement
la main. Sur le bord du rivage ce sont les chan-
D'UN NATURALISTE. 3i5
tiers des charpentiers et caifats des bâtimens de
la rade, des objets d'artillerie, des chaudières
bouillantes destinées à goudronner les cordages.
Le transport des marchandises importées ou
exportées y occupe aussi une quantité d'Espagnols
désœuvrés. Auprès d'un corps de garde, à quel-
ques pas du bord de la lame , s'y remarquent une
potence et son échelle qui y demeurent en per-
manence, sûrement pour intimider les mal-fai-
teurs. On y retrouve des Turkei-buzzards qui,
ainsi qu'à Charles-Town, s'y disputent les cada-
vres, et y exercent une police qui assure la salu-
brité de l'air. A la droite enfin, l'œil aime à se
reposer sur un tapis de verdure qu'offre une
prairie montueuse, traversée par un sentier étroit
et tortueux, conduisant à un petit ajoupa qui, avec
quelques bêles à cornes, trois cabrits et un mu-
let , fait toute la propriété d'un espagnol , heureux
sûrement sous ce chaume paisible. 11 trouve dans
sou enceinte tout ce qui peut lui assurer une
douce existence.
Je descendis une seconde fois à terre, accom-
pagné d'un passager qui parloit l'espagnol; et
comme à nolrebord nous n'avions pas de maître-
d'hôtel , nous allâmes nous-mêmes au marché
y faire nos provisions. En comparant l'extrême
propreté des boucheries de la Nouvelle -Angle-
terre, avec la dégoûtante négligence qui règne
3i6 VOYAGES
dans celles de Samt-Yago , je me décidai avec
beaucoup de répugnance à acheter de cette viande
mal saignée , couverte de boue et de poussière ,
enfin déchirée en lambeaux plutôt que coupée.
ÎSe comptant pas faire un voyage aussi long
pour arriver à Saint-Domingue, nos fonds
commençoient à baisser, et ne s'accordoient
guère avec la cherté excessive de tous les co-
mestibles. L'odeur fétide des négresses mar-
chandes, dont la sueur infecte arrosoit les provi-
sions, m'invita de plus en plus à me restreindre
à ne manger que des fruits, parmi lesquels nous
rapportâmes des cocos (i), des mirlitons (2), es-
pèces de concombres de la famille des cucurbita-
cécs ; des ignames (3) , des patates (4) , des caï-
mites (5) , des cœurs de bœuf (G) , des corrosols (7) ,
(1) Nux palmœ cocciferre angulosa. Voyez Traité
des plantes usuelles pour ces différentes produclions.
(2) Cucumis Anguria , Linn.; Anguria americana ,
fruclu echinato eduti. Tourn. 107.
(5) Polygonum scandens, heticliamericum, thev. 52;
Dioscorea, pi. ic. iry.
(4) Convolvulus battata.
(5) Fruits du caïmitier pomiforme, Chrysophyllum
caïmito , Linn. , Plum.
(6) Anona reticulata ; Linn.
(7) Anona muricata, Linn.; Guanabanus fructu è
viridi lutescente , molliler aculeato. Plum.
D'UN NATURALISTE. 3i 7
clcs Ananas jaunes ( i ) , des Ananas pains de
sucre (2). Ayant promis d'être impartial en pro-
nonçant sur la bonté des fruits de la colonie de
Saint-Domingue , je me tairai sur ceux-ci , le
climat, me dit-on, ne les donnant point au: si
délicieux qu'à Saint-Domingue où je me réserve
de donner mon avis.
Les rues sont garnies, à Saint-Yago de Cuba ,
de cocotiers et bananiers (3) , dont on admire
toujours avec intérêt , et le port majestueux , et
la stature élégante. On y rencontre aussi des
pieds de tomates (4), y végétant naturellement,
ainsi que l'acacia de Saint-Domingue (5) dont
l'odeur est si suave.
A mon retour du marché , il fallut songer à
nous procurer un logement dans la ville, et à
payer le capitaine. INous trouvâmes trois petites
chambres dégarnies , et récemment réparées , dont
(1) Ananas fructu pyramidato , carne aureâ, Tourn.
(2) Ananas maximo fructu conico, Plum.
(3) Musa, Plum.
(4) Tomates, espèce de solanuin, fruit pulpeux qui
rougit en mûrissant , disposé par côtes , et dont on voit
la description , Plantes usuelles des Antilles.
(5) C'est la cassie des jardiniers. Ses fleurs en houppe
sont jaunes et odorantes , propres à la parfumerie.
C'est le mimosa oleus de quelques auteurs.
3i8 VOYAGES
on nous demanda trente-six gourdes par mois (i).
Ce prix exorbitant que nous étions dans l'im-
possibilité de payer, nous les fit refuser, et
demander au bon capitaine Payne la permission
de rester encore quelques jours à son bord; ce
qu'il nous accorda d'un air satisfait.
On nous indiqua une occasion pour Saint-
Domingue; mais le propriétaire de la chaloupe
étant malade , et ayant besoin d'argent pour
payer d'avance son équipage , nous demanda
quarante portugaises (i), dont il exigeoit au
moins la moitié comptant. Comment faire dans
un pays où nous étions inconnus ? INous fîmes
part à ce capitaine des malheurs que nous
venions d'éprouver , et lui fîmes entrevoir
l'espoir certain de le solder en arrivant à Saint-
Domingue , où la famille R. D. étoit assez
généralement connue. A ce nom il versa des
larmes de reconnoissancc, et déplora sa position
qui le forçoit à être ingrat, envers une famille 7 ,
des bienfaits de laquelle il tenoit son bonheur
et son indépendance. Cependant, il se borna à
des larmes stériles qui ne nous furent d'aucun
secours, mais qui néanmoins nous tirent plaisir ,
tant il est doux de retrouver à présent dans le
(i) Environ ?.o8 livres, argent des colonies.
(2) Environ 2688 livres , argent des colonies.
D'UN NATURALISTE. 3rg
cœur de l'homme le beau sentiment Je la
reconnoissance.
Cependant le tems s'écouloit, et nos fonds
diminuoient sensiblement , lorsque nous réso-
lûmes de faire part au capitaine Payne de noire
position , de notre nom , et de nos malheurs.
Notre récit toucha sensiblement le bon Thomas
Payne , lui fit même verser des larmes d'atten-
drissement; aussi, non seulement il consentit à
ne recevoir pour le moment aucuns fonds qui
suffisoient à peine pour satisfaire à nos besoins
les plus urgens ; mais il poussa la délicatesse
jusqu'à nous offrir un supplément de finances,
sans nous connoître , et il se trouva outragé,
de noire proposition de déposer en ses mains
quelques bijoux; nous disant, en les repoussant
loin de lui : u Gardez, gardez vos affaires, moi
)) gagné cargaison , que je vendre quand moi
)) gagné besoin d'argent ; vos effets vous être
)> bons pour votre voyage ». Celte phrase d'un
patois francisé nous émut jusqu'aux larmes , et
quelle fut ma joie lorsqu'on lui serrant la main ,
il me fil un attouchement maçonnique! 11 sétoit
aperçu déjà que j'avois l'honneur d'être membre
de celte société fraternelle , et avoit reconnu
dans ma malle plusieurs bijoux qui, par paren-
thèse , avoient été déployés par les officiers du
croiseur anglais, le Pélican. Enfin, ce dévouement.
3-20 VOYAGES
généreux auquel l'avarice commune nous dé-*
fendoit de nous attendre, nous frappa d'éton-
nement, d'admiration et de reconnoissance.
Le ])on Thomas Payne, à qui je ne saurai
jamais trop exprimer ma gratitude, poussa de-
puis cet entretien ses prévenances à l'excès,
et nous offroit sans cesse mille friandises
agréables à bord, avec une lovale franchise ,
et cette timidité , type de sa délicatesse qui pa-
roissoit craindre d'oSénser notre amour propre.
IVotre dîner de ce jour fut servi plus splen-
didement qu'à l'ordinaire; c'est pourquoi lui-
même voulut faire les honneurs de sa table,
et nous versa malgré nous , à profusion , du vin
de Bordeaux qu'il achetoit à terre une gourde
la bouteille , du Madère , et ce qu'il avoil de
plus délicat en liqueurs de la Martinique. La
soirée étant chaude , et notre bon capitaine
craignant par sa constitution replète de rn'être
incommode en couchant avec moi , n'ayant plus
de quart à faire, et par cela même toutes les
cabanes étant occupées, il coucha par terre sur
une natte , et voulut absolument me laisser
dormir seul dans le lit, sans qu'aucune solli-
citation de ma part ait pu aiïbiblir la résolution
de ce bon père de famille.
Je descendis le 1er. mars à terre avec le capi-
taine, pour y continuer mes remarques. Tout
homme
D'UN NATURALISTE. 3 2 i
homme passant eu Espagne devant une église, est
obligé de s'incliner profondément, sous peine
de blesser les lois de la bienséance, s'il oublie
de satisfaire à ce saint usage; on tient beaucoup
à cet acte extérieur. Il en est de même , pendant
que X Angélus sonne , et l'on est obligé de s'ar-
rêter tout court dans la rue, si l'on marchoit;
ou de suspendre la conversation, si plusieurs
personnes groupées étoient occupées à causer.
On se découvre alors la tête , on s'incline , on
récite une prière jusqu'au moment du carrillon
qui dégage de cette retenue. Ce moment étonne
ordinairement les étrangers par sa singularité.
Les Espagnols portent leurs provisions du
marché dans une macoute , tissue de feuilles
sèches de latanier (i) tressées ; elles remplacent
nos paniers d'Europe. On vend de l'ooille (2)
dans des feuilles du bananier ; cet amalgame
n'est guères appétissant, et dégoûte à la vue.
(1) Appelé Palmier en éventail; Palma dactjlifera
radiata, major, glabra , Plum , Gen. , Barr. 90;
Carnaïba , Pis. i658, p. 126; Palma brasiliensis pruni
fera; folio plicatili, seu flabelliformi , caulice squam-
mato , ou Alattani des Caraïbes.
(2) Espèce de polage composé de viandes diffé-
rentes et de légumes presqu'à sec, qu'achètent les
pauvres gens.
Tome I. X
3 2 2 VOYAGES
D'autres marchands offrent une pâte, en houles ?
de gros millet (i) grillé, et dont les grains sont
agglutinés les uns aux autres par le sirop de
batterie; ceux-ci, des boilles faites de farine de
maïs édulcorée par le sirop , et cuites sous les
cendres dans une feuille de bananier. Tous ces
mets plaisent par leur nouveauté , et on admire
en cette innovation le génie inventeur de
l'homme , et la puissance qui l'a créé ; mais que
le pain est préférable !
On vend également en ces marchés des amas
de tassau (2) d'une couleur brune et désagréable,
provenant de ce que ranimai n'a point été assez
saigné.
Les Espagnols excellent, par exemple, dans
îa préparation des confitures sèches; aussi leurs
pâtes de goyaves sont-elles très-recherchées, et
vendues à l'Etranger. J'ai décrit ces mets pour
donner à connoître le peu de sensualité des Es-
pagnols , qui font consister leur luxe à être
couverts d'or; et s'ils ne font aucun sacrifice
pour diversifier la nature de leurs alimens, ils
(1) Ou sorgo , sorgum sive melica, Dod. , Park. •
Milium aruudinaceum, subrotuudo seminenigricante,
sorgo nominatum , C. B. , Tourn. ; Milium africanum.
(2) Viande coupée en aiguillettes, frottée de jus de
citron et séchée au soleil.
D'UN NATURALISTE. 3 2 3
rapportenlles fruitsde cette sévère économie en fa-
veurdeleurparure, quoique toujours incomplète
et mal ordonnée. Les hommes de Saint-Yago ont à
leurs souliers des boucles d'or si matérielles et si
larges dans leurs dimensions, qu'elles recouvri-
roient volontiers le double de leurs pieds. Leurs
habits de soie, linon , ou d'étoffes des Indes, ont
des boutons du même métal non moins gros-
siers, de même que les pommes de leur longues
cannes.
Le plus riche propriétaire de Saint-Yago,
dans un dîner prié où il m'avoit invité, ainsi
que beaucoup de Français, lit servir, pour
trente personnes environ , une copieuse uiîle
et du chocolat. Quel contre-tems pour un gas-
tronome !
Une des incommodités de la ville est d'aller
chercher l'eau douce à une rivière distante de
Saint-Yago de deux lieues, et d'où on la trans-
porte soit dans des dames-jeannes portées par
des mulets, ou bien dans des tonneaux conduits
par des pirogues.
Les bœufs dont on se sert pour charrier les
marchandises du port, ont les naseaux fendus,
au travers desquels on passe une courroie pour
les conduire.
Les hommes et les femmes portent au cou de
X 2
3a4 VOYAGES
très-longs chapelets ; et les dernières , pour aller
à l'église, sont tenues à un costume religieux,
qui consiste à n'avoir qu'un jupon noir, et ud
voile de la même couleur, sous lequel la plupart
n'ont point de corset, et la gorge est découverte.
Cette coquetterie plaît, surtout aux jeunes Es-
pagnoles, qui aiment passionnément les hommes,
et surtout les Français, à cause de leurs manières
galantes et aimables auprès d'elles, ayant soin de
soulever par méprise ce voile importun, et de
déceler , aux regards avides de leurs admirateurs ,
des appas naissans qu'une tendre émotion sou-
lève , et dont la vue achève bientôt leur conquête.
Les jeunes Espagnoles sont très-libres , et ne
trouvent que du plaisir à sourire aux jeunes
gens, et à les fixer. Je ne puis concevoir que
dans un pays où l'on se flatte de suivre ponctuel-
lement les préceptes de la religion chrétienne,
on tolère cet excès d'indécence et d'irrévérence
pour les lieux saints.
Les femmes à l'église se tiennent accroupies , les
moins riches sur une natte , et les plus distinguées
sur un tapis que porte leurs esclaves. Le peuple
au milieu de l'office, en signe de repentir et par
une humble componction, se frappe la poitrine
à coups redoublés, assez forts enfin pour que
le lieu saint en retentisse.
ÎSous achetâmes de très-bonnes oranges, de
D'UN NATURALISTE. 3s5
l'arcahaie, et des sapotilles (i) que leur saveur
exquise et parfumée fait regarder comme le
meilleur fruit des Antilles. Je me procurai aussi
de la cassave; on nomme ainsi un composé
farineux qui sert de pain aux nègres : il est tiré
de la racine de manioc (2) dont on a exprimé
tout le suc, qui est un poison subtil. On fait sé-
cher cette racine au four ; et après l'avoir broyée ,
on la met cuire entre deux plaques de fer rondes ,
et rougies au feu. Ce mets tant estimé des
Créoles, se trempe dans les sauces, mais ne peut
perdre son goût, selon moi désagréable, en un
mot semblable à l'odeur d'urine de souris. Quel
fut le mortel assez hardi pour approprier cette
plante vénéneuse aux besoins de ses semblables !
Il faisoit très-chaud, et nous prîmes, en re-
montant à bord, un punch froid, composé de
jus de citron (3) qu'on trouve sur les haies d'en-
tourages , de sirop et de tafia. On a pour
presser ces citrons, et ne point se poisser les
(1) Achras , Linné ; Sapota , Plum. ; Manitambou
des Caraïbes ; voyez au Traité des plantes usuelles , à
la fin de cet ouvrage.
(2) Voyez, ce mot, Traité des plantes usuelles.
(3) C'est le fruit du citronnier sauvage des Antilles.
Il est rond , d'un jaune paille ; l'écorce en est lisse : il
n'est pas plus gros qu'une moyenne pomme d'apis.
X 3
3*6 VOYAGES
mains de leurs parties acides et éthérées une
machine fort simple qu'on pourroit , sur un
modèle pins grand, faire servir en France à
l'expression des groseilles pour les limonades. Ce
sont deux plans, du bois le plus dur, parallèles
et joints par une fiche à charnière à l'une.des
extrémités , de manière à pouvoir faire le levier
à l'autre bout. Le plan supérieur est muni, in-
térieurement vers le milieu , d'un relief ou
cabochon circulaire et convexe, destiné à s'em-
boîter dans une cavité de même capacité qu'offre
ïe plan inférieur, la cavité étant perforée de
plusieurs trous pour l'écoulement du jus de
citron. C'est dans ce creux qu'on met la moitié
d'un citron coupé en deux ; puis appuyant dessus
la partie supérieure , le moule saillant exprime
exactement tout le jus du citron dont il ne reste
plus que le marc, c'est à dire les pulpes et la
peau qui, parfaitement retroussée, recouvre le
cabochon.
Toutes ces petites expériences ne suffisoient
point pour m'oter le désir d'aller m'instruire
dans les bois des environs de la ville, en y con-
templant cette nouvelle nature ; je priai donc
îe capitaine de me prêter son grand canot à
voiles pour aller reconnoitre les îles voisines;
et profitant d'une belle matinée , je me fis
accompagner de deux bons rameurs, puis nous
D'UN' NATURALISTE. 3? 7
partîmes. La mer éloit calme , et l'air pur em-
baumé du parfum des fleurs, nous reportoit
aussi le chant des oiseaux du rivage. Nous abor-
dâmes bientôt à l'ouest; et en mettant pieds à
terre, je commençai ma récolte. Le bord de la
mer, ombragé de mangliers chargés d'huîtres (i),
étoit couvert de coquilles fossiles et d'oursins.
Ces espèces de mangliers qui croissent par
touffes, comme les marsauts d'Europe, s'élèvent
à la hauteur d'environ vingt à vingt-cinq pieds;
leur écorce est d'un gris-rougeâtre. Cet arbre se
plaît dans les endroits marécageux du bord de
la mer; et son écorce est fébrifuge (2). Ce man-
glier , qui est une espèce de palétuvier , est couvert
d'huîtres adhérentes à ses racines arquées, qui
s'élèvent au dessus du terrain où il se reproduit;
aussi qu'à celles de ses branches susceptibles
d'être baignées dans l'eau de mer , à la marée
montante. Les huîtres déposant leur frai sur ces
arbres, on en voitconstammentde toute grosseur,
et qui sont très-estimées. Ce manglier se repro-
(1) Appelé par les Indiens Guaparaiba , et par les
Portugais Mangue verdadeiro , manglier noir, véri-
table ou salé. Selon Nicolson , Candela americaua ; selon
Pison , Mangue guaparaiba ; Maugles aquatiqua de
Plumier j Rliizopora de Linné.
(?) Voyez, Traité des plantes usuelles des AntUIe -
x .;
3^8 VOYAGES
duit d'une manière remarquable ; on voit pendre
des branches latérales une infinité de brins
composés de filamens rassemblés, lesquels, ar-
rivés à terre , s'y couchent avec le tems, y
prennent racines que l'humidité provoque, et
forment autant de mangliers qui se perpétuent de
le même manière. Les racines de ces arbres sont
tellement entrelacées qu'elles s'étendent au loin
dans la mer, qu'elles s'opposent à l'abordage
des chaloupes , et servent d'asile à certains pois-
sons et aux crustacés.
Je m'enfonçai dans les bois, et le premier
oiseau que je tuai fut un yapou (i). Tout le
plumage supérieur de cet oiseau est d'un noir
brillant, excepté le croupion, les tégumens de
la queue et des ailes qui sont d'un jaune d'or ;
l'iris est d'un beau bleu; la pupille noire, ainsi
que les pieds; le bec d'un jaune plombé. Cet
oiseau qui vole par bandes, est du genre des
troupiales.
Le second bipède que je me procurai, fut un
tangara noir d'Amérique (2) , à peu près de la
grosseur du scarlalte, ou cardinal du continent
(1) C'est le cassïque jaune du Brésil, des pi. enl. 184 ;
la pie du Brésil , de Belon , appelée à la Guiane par les
Français, Cul-jaune.
(3) PI. enl. 179, fig. 2.
D'UN NATURALISTE. 329
de Ja Nouvelle-Angleterre, que j'ai décrit plus
haut; le bec et les pieds du tangara noir sont,
ainsi que tout son plumage, d'un beau noir; ce
qui le fait appeler communément négrillon : les
couvertures de ses ailes sont seules marquées
d'une tache blanche. Ces oiseaux se nourrissent
de baies et d'insectes ; ils n'ont point de chant
mélodie.
En allant ramasser un colibri que j'avois sur-
pris voltigeant autour d'un karatas (1) , et pom-
pant le suc de son nectaire, je vis s'échapper
près de moi un assez gros serpent que je ne
pus ajuster.
Tout en travaillant à ma collection, je cher-
chois à préparer une agréable surprise au capitaine
par quelques pièces de gibier dignes de figurer
sur sa table; mais je ne pus me procurer que
deux ramiers (2). Je les surpris occupés à ra-
masser des graines de manglier dont ils sont
friands. Leur bec rouge est blanc à son extré-
mité; les jambes sont rouges, les ongles gris;
l'iris est jaune, une membrane blanche entoure
leurs yeux; le plumage du sommet de la tête est
(1) Agave; voyez aux plantes usuelles des Antilles.
(2) Ou plutôt Pigeon à la couronne blanche, de
Catesby; Columba capite albo. Pigeon de la Jamaïque,
de M. Brisson, Il niche dans les rochers.
33o VOYAGES
blanc, entouré d'une bande de couleur pourpre
à reflets irisés. Le cou chatoyé le bleu, le vert, et
le cuivre de rosette; le reste du corps est gris-
bleu d'ardoise, les ailes et la queue de couleur
brune. Ces oiseaux ne sont pas méfians, car
j'avois tué le premier, que le second ne pensa
même pas à s'envoler; il est vrai que je me
trouvois en un endroit sauvage, et si peu fré-
quenté par les hommes, que peut-être cette
solitude ne fut-elle jamais troublée par leur pré-
sence destructive.
Je tuai de mes deux autres coups une
tourte (i), et la tourterelle de la Jamaïque (2).
La première a le plumage supérieur d'un marflDn
cendré rembruni , le front et la poitrine d'un
pourpre-vineux à reflets violets-dorés ; les ailes
sont tachetées cà et là de marques ou écussons
d'un noir-violâtre; les pennes sont d'un cendré
foncé , bordées de blanc ; la queue est élagée et
variée, des plumes du milieu aux latérales, de
cendré-brun et de noir ; les yeux sont entourés
d'une peau bleuâtre ; l'iris est noir ; le bec de
cette même couleur ; les pieds rouges , et les
ongles bruns.
(1) C'est la tourterelle de la Caroline, pi. enl. 175 ,
de Catesby • ou le picacuroba du Brésil, de Marcgrave ;
oiseau commun aux îles Antilles.
0) PI. enl. 174.
D'UN NATURALISTE. 33i
La tourterelle de la Jamaïque , et qu'on
trouve même à l'île de Cubes par troupes innom-
brables , est moins grosse que la tourte , c'est
à dire de la taille du pigeon biset. Le bec et les
pieds sont rouges, le dessus de la tête et la gorge
bleu ; sous chaque œil se trouve une petite
bande blanche; le plumage supérieur marron-
ardoisé, et l'inférieur d'un brun-vineux. Enfin,
j'eus pour dernière pièce un batimore (i).
Je me fatiguai inutilement dans l'espoir de
faire une meilleur chasse qui , dans ces parages ,
est plulôt pénible qu'amusante , en ce qu'on est
obligé de marcher au milieu de hallicrs presque
impénétrables , et dont les épines défendent
l'entrée. On s'égare souvent à travers des pin-
gouins (2) dont les longues feuilles, dentelées
et armées de pointes aiguës , sont redoutables
et punissent les pas indiscrets. Leur centre ,
repaire des serpens qui sont les seuls des ani-
(1) Icterus , oiseau du genre des troupiales. Il est de
la grosseur du moineau franc ; la léte est noire et
ponctuée de trois taches blanches ; les ailes et la queue
sont également du noir le plus brillant , chaque penne
pourtant étant bordée d'un liseret blanc , le ventre et le
dos sont d'un bel orangé ; les pieds, le bec et les ongles
sont de couleur plombée. On appelle cet oiseau petite-
dame- an glaise dans certains quartiers de l'île.
(2) Voyez Plantes usuelles.
332 VOYAGES
maux qui peuvent en rampant y pénétrer sans
danger , n'est jamais foulé par aucune autre
espèce animée ; aussi emploie-t-on cette plante
sauvage à faire des entourages qui mettent un
domaine à l'abri des maraudeurs. Le pingouin
est susceptible de culture, maisilsemultiplieroit
trop , si on ne détruisoit à mesure les jeunes
pousses pour ne conserver que le centre; car,
indépendamment que les jeunes plants lèvent
irrégulièrement et ne s'alignent point , ils oc-
cupent infructueusement un terrain qui peut
être mieux employé.
Je me rendois au canot par un chemin beau-
coup plus agréable; lorsque j'aperçus, au milieu
d'une louiïc de verdure , un point rose qui fixa
mon attention. C'étoit un oiseau, au caractère
tranquille et peu turbulent , qui ne voltige que
le tems nécessaire à saisir le moucheron dont
il fait sa nourriture , pour rentrer ensuite dans
îe repos qu'il chérit. Cet oiseau est le charmant
todier (i), commun aux contrées du TNouveau-
Continent. 11 est de la grosseur du roitelet
d'Europe ; son bec long , droit et aplati hori-
zontalement, ainsi que celui des oiseaux de ce
genre , estbrun-rougeâtre à sa partie supérieure ,
(i) Todier, ou perroquet de terre. Todier de Saint-
Domingue , de Brisson, des pi. enl. 585 , fig I et 2
D'UN NATURALISTE. 333
tandis que l'inférieure est rouge ; les pieds sont
gris; le coloris du plumage est d'un ensemble
doux et élégant; le dos est d'un vert bleuâtre
dans le mâle, et d'un vert de pré dans la femelle.
L'un et l'autre ont la gorge et les côtés d'un rose
vif et nuancé; le plumage inférieur d'un blanc
teint de jaune, avec des reflets de couleur de
rose; le dessous de la queue d'un jaune -paille ;
les pennes des ailes et de la queue vertes à
l'extérieur , et cendrées en dedans.
Cet oiseau silencieux se tient le bec en l'air,
et agite légèrement sa tête , ainsi que les colibris ,
au moindre étonnement. 11 se creuse en terre un
trou circulaire qu'il garnit de mousse de coton
et de plumes , où il dépose quatre œufs gris ,
avec des marques dorées. Mon coup de fusil
ayant fait envoler la femelle en train de pondre,
je fus assez heureux pour trouver son nid, mais
il n'y avoit que deux œufs.
Je passois au dessous d'un palmier, lorsque
j'aperçus voltiger de branche en branche deux
oiseaux qui m'étoient inconnus , je tirai le mâle ;
c'étoit un palmiste (i). Cet oiseau du genre du
merle est beaucoup moins gros : sa taille n'excé-
doit pas celle de l'alouette ordinaire ; sa tête noire
(i) PL enl. 53g, fig. i , ou palmiste à tête neire de
M. Brisson.
334 VOYAGES
étoit lâchée de trois points blancs placés entre
l'œil et la base du bec; son dos étoit d'un vert-
dlivâtre, la gorge et le cou d'un beau blanc;
la poitrine et le plumage inférieur grisâtre tirant
sur le blanc ; les pieds étoient d'un gris cendré.
Je ne pus me procurer la femelle, qui me parut,
a très-peu de chose près, du même plumage.
Les oiseaux palmistes fréquentent les arbres
de ce nom , et y construisent leurs nids. On
estime leur chair assez délicate , mais je la
trouvai très-ordinaire. Ils se nourrissent de riz ,
de baies et d'insectes.
JNons nous embarquâmes dans le canot, et
nous nous rendîmes àSaint-YagodeCuba, avec
la brise du large. Que la nature est prévoyante
dans ses inconcevables combinaisons ! Le sol
brûlant de la zone torride ne pouri oit , sans un
amendement, supporter aucune créature vivante;
c'est pourquoi , afin de tempérer cette chaleur
étouffante, il s'élève régulièrement soir et matin
deux brises , lune venant de terre , el l'autre de
mer; leur approche attendue rétablit l'équilibre
dans les humeurs , et semble apporter une plus
douce existence.
Les fruits aussi n'y sont pas substantiels
comme eu Europe ; ils seroient contraires avec
celte qualité , en épaississant la Ivmphe au lieu de
la délayer. Ceux de la zone torride n'ont pas
D'UN NATURALISTE. 335
les sucs si rapprochés ; ils sont pour la plupart
aqueux , et contiennent des principes élastiques
et rafraîchissans , ou bien ils sont acides et
propres à prévenir la corruption , et les maladies
inflammatoires. C'est pourquoi les corrossols, le
melon d'eau , les ananas , l'eau du coco , son
amande même , et la canne à sucre mâchée ,
font le plus grand plaisir quand on a chaud. On
a de plus les citrons verts dont on fait des limo-
nades; et comme ce jus, quoique tempéré par
l'eau, seroit trop acide et point agréable, on
1 édulcore avec du sirop de batterie si commun
dans le pays.
Nous accostâmes la Galatée , où le capitaine me
reçut avec son affabilité ordinaire. 11 lut très-
sensible au petit cadot que je lui apportai, et
pour faire valoir le proverbe , la» sauce lui coûta
plus que le poisson, car il saisit avec empres-
sement cette occasion pour ordonner un dîner
très-délicat, où le Bordeaux , le Madère , et les
liqueurs de M me . Amphoulx ne lurent point
oubliés.
Je descendis le soir à terre avec le capitaine ,
et j'assistai au rosaire. C'est une procession qui
se fait aux flambeaux tous les vendredis : un
simulacre de J.-C. crucifié est porté en triomphe
par quatre soldats, au milieu d'un peuple im-
mense qui, accompagné d'un violon et d'une
336 VOYAGES
basse, chante des strophes plaintives. On entend
avec d'autant plus de plaisir cette psalmodie,
que les Espagnols en général sont parfaitement
organisés pour la musique ; on peut du moins
le croire lorsqu'on a vu , ainsi que moi , trois
pauvres ou même quatre, chanter en parties
différentes pour intéresser les passans à leur
sort. Pro sanctâ Maria 3 pro sanctâ Trinitate,
sont ordinairement les motifs qu'ils varient à
l'infini, dans des modulations justes , savantes
et très-harmonieuses.
Le dimanche 10 mars, nous nous prome-
nâmes après la messe sur le rivage , où nous
foulâmes aux pieds des bancs de corail blanc
oculé et de méandrites. Je visitai une campagne
nouvelle , et les bois des mornes dont la ville
est environnée. Les haies y sont garnies de lianes
à réglisse (i) qui font le plus joli effet , tant par la
diversité de leur feuillage élégant, que par le
coloris brillant de leurs petites graines , qui furent
pendant un tenus recherchées en Europe pour
en faire des ornemens , tels que chaînes de
montres, colliers, bracelets, etc. Tout en con-
sidérant les nouveautés de cette nature , je fus
surpris d'un étrange étonneraient; naguères le
(i) Orobus scaiidens, Plum. Voyez au Traité des
plantes usuelles,
fléau
D'UN NATURALISTE. 337
fleaudes êtres soumis à l'homme, qui ne pourvoient
alors échapper à mon adresse sans être frappés
de mon plomb mortel, il se fit une telle révo-
lution dans mes systèmes sanguins et nerveux ,
que l'oiseau le plus gros pouvoit me défier
impunément. Il m'est arrivé de tirer à bout
touchant les oiseaux les moins farouches , et
de ne pas même les étonner , au point qu'après
mon coup de fusil , ils ne remuoient pas des
branches où ils étoient perchés , et conùnuoient
à me regarder , comme insultant à ma mal-
adresse. Je ne sus d'abord à quoi attribuer cet
enchantement 5 et c'étoit vraiment le cas de
croire à un sortilège : tantôt je croyois mon
fusil faussé, mais le donnant à tirer à un autre
que moi , le blanc étoit criblé , et me jetoit dans
le plus grand étonneinent. Enfin la chose étoit
si plaisante , que je tirai quatre coups à cinq
pas de distance sur ces gros vautours familiers,
dont j'avois d'abord trouvé l'espèce à Charles-
Town , sans les faire désemparer d'un cadavre
auquel ils étoient acharnés. Comme j'usois
inutilement ma poudre et mon plomb , je résolus
de suspendre mes exclusions jusqu'à nouvel
ordre ; et je fis route vers la Galatée , où l'on
m'attendoit à dîner.
Les Espagnoles de moyen rang sont très-
curieuses. J'en trouvai cinq à bord, venues
Tome I. Y
338 VOYAGES
pour visiter le bâtiment, et voir, dirent elles , les
Français qui s'y trouvoient; comme j'en étois
un, et que je crus qu'elles avoient des ren-
seignemens à nous donner, je parus sur les rangs,
et je descendis promptement à la grande chambre
où j'entendois rire aux éclats : quelle fut ma sur-
prise en apercevant cinq jeunes personnes à
demi-nues , les seins à l'abandon , le cigare à la
bouche, faisant beaucoup d'extravagances avec
un padre (i) qui leur servoit de chevalier, et
plaisanloit vivement avec elles ! Ce ministre
vêtu d'une robe de soie noire, et chaussé de bas
et de souliers violets , et de la même étoffe , les
agaçoit d'une manière vraiment indécente. Un
militaire français qui se trouvoit là , demanda
au padre s'il n'étoit père qu'en Jésus-Christ , et
point en chair ? « Je le serois bien volontiers ,
répondit-il , avec l'une de ces demoiselles ». Puis
tout à coup il se mit à folâtrer avec l'une des
cinq.
Le capitaine leur ayant offert des rafraîchisse-
mens , elles burent à la ronde, en nous offrant le
seul verre qui leur servoit à tous. Ces jeunes
étourdies tinrent beaucoup de propos licencieux ,
assez enfin pour que nous ne doutions plus de
leur caractère , et du motif qui les avoit amenées.
(i) Prêtre espagnol.
D'UN NATURALISTE. 33 9
Un de nos passagers commencent à s'enflammer,
lorsque je lui fis sentir les dangereuses suites de
ces nouvelles connoissances.
Il entra le soir dans la rade une petite cha-
loupe pontée , armée de quelques pièces de
canon, qui, parmi sept prises qu'elle avoit faites
dans sa croisière , en compte une qui lui rapporte
quatre millions, et qui assure un sort à tous les
actionnaires.
Un padre ami des Français , studieux et res-
pectable sous tous les rapports, se présenta à
bord comme naturaliste; et désirant faire ma
connoissance , il m'apportoit plusieurs échantil-
lons des mines des environs de Saint-Yago,
parmi lesquels je reconnus une mine d'argent
gris, un fragment d'aimant naturel, quelques
malachites soyeuses, et des prismes de cristaux
de roche, couleur de topaze. La minière qui les
produisit s'appelle Crwbs , et s'exploitoit par
ordre du roi d'Espagne avec beaucoup d'avan-
tage ; mais depuis plusieurs mois on est , me
dit-il , obligé d'y renoncer par l'insurrection una-
nime des ouvriers qui y sont en grand nombre ,
et qu'on ne peut réduire avec le peu de forces
qui se trouvent à Saint-\ago. Les nègres mineurs
sortent même à présent des entrailles de la terre
pour venir assaillir les passans , et ces vagabonds
quittent leur repaire ténébreux pour rendre
Y 2
34o VOYAGES
le jour témoin de leurs assassinats; car ils im-
molent tous ceux qui se présentent , et qu'ils
croyent pouvoir contribuer à leur imposer un
nouveau joug. Cette minière est à si peu de dis-
tance de la ville , que nous la distinguions facile-
ment de notre bord, et que je pris souvent la
fumée de la poudre de ces assassins armés, pour
celle des chasseurs. J'aurois bien désiré visiter ce
local sous les auspices de dom. F***, mais
comme il n'y a voit pas de sûreté, et que son ca-
ractère sacerdotal ne m'eût pas mis à l'abri d'un
péril certain , je renonçai à ce dessein , en remer-
ciant néanmoins dom. F*** de ses bontés pour
moi.
Ce savant Espagnol n'étoit point descendu de
notre bord , que notre bon capitaine ne notis y
croyant point assez commodément, nous offrit
jusqu'à noire départ , encore incertain pour Saint-
Domingue, un magasin qu'il avoit loué pour y
déposer sa marchandise, avec la même invitation
de venir prendre nos repas à son bord. Il poussa
plus loin la générosité ; il loua une négresse pour
servir et pourvoir à tous les besoins particuliers
de nos dames.
Enfin nous étions comblés des bontés de sir
Thomas Payne, lorsqu'on nous vint apprendre
que M 1 ". Ma net , propriétaire d'une chaloupe
pontée , oubliant les risques qu'il avoit à courir
D'UN NATURALISTE. 34 1
en narguant les Anglais en station devant la haie
de Saint-Yago de Cuba , se disposoit à faire
voile pour Saint-Domingue. Je le vis ; et non
seulement il consentit à ne recevoir le paiement
de notre passage qu'à Saint-Domingue , mais
encore il nous pria d'être indulgent pour le
peu de commodités que npus rencontrerions à
bord de son très-petit bâtiment, nous faisant
connoîlre que pour abréger la monotonie de
la traversée, et prévoirie dégoût insupportable,
triste résultat du mal de mer, il avoit fait pro-
vision de liqueurs et autres douceurs précieuses
en pareille circonstance.
Le second capitaine me procura plusieurs
poissons qu'il prit à la ligne , et parmi lesquels
se trouvoient le stromate gris ( I ) , le batiste
l'épineux (2) , l'écureuil de Bonalerre (3) , très-
commun dans la rade de Saint-Yago , et qui
offre les plus jolies couleurs; le poisson royal
de l'Encyclopédie , par ordre de matières ,
pi. 09, tîg. i55, dont le dos est d'un beau
(1) Stromateus cinereus , Linné. Poisson apode qui
a pour caractères le corps ovale, glissant, la tête petite,
les dents aiguës.
(2) Balistes aculealus , Linn.
(5) Encyclopédie, ichl. pi. i35. The Blue-Slriped
Antiiias.
Y 3
342 VOYAGES
vert d'aiguë marine , et tout le ventre couleur
de rose à reflets nacrés ; les nageoires pecto-
rales d'un beau jaune, celles abdominales gri-
sâtres , et les dorsales vertes , et comprenant
douze rayons.
Le dimanche 17 mars, jour des Rameaux,
j'assistai à la cérémonie d'usage parmi les chré-
tiens. Les colons de cette île , au lieu de buis ,
se choisissent des branches de palmier, que les
plus riches recouvrent de dorure ; la procession
solennelle s'observe avec dignité. C'est au retour
de l'office que je fus à bord témoin d'un beau
trait d'amour filial. Le jeune mousse, dont j'ai
déjà parlé avec tout l'intérêt qu'il a droit d'ins-
pirer, apprenant que son père alloitêtre disgracié
à cause de ses fréquentes ivresses , résolut de
toucher le cœur du capitaine; c'est pourquoi se
jetant à ses genoux, noyé dans ses sanglots, il
imploroit vivement la grâce de son malheureux
père. Les refus ne faisoient qu'augmenter ses
instances qui furent exaucées, grâces à l'intérêt
que nous prenions à lui. A peine cet enfant
eut-il réussi, qu'il s'élança dans les bras de son
père , en lui prodiguant mille caresses.
INous jouissions avec ravissement de ce spec-
tacle attendrissant , lorsque des cris plaintifs se
firent entendre : cette voix qui venoit du bord
de la lame , éloit celle d'un matelot qui en des-
D'UN NATURALISTE. 343
salant sa viande à l'eau de mer (i) , et la
nettoyant de toutes ses impuretés, eut la main
coupée par un requin qui rodoit dans ces
parages , et avala la main et la ration de
ce pauvre malheureux. Cet événement devroit
servir d'exemple aux nageurs imprudens qui
ont l'inconséquence de se livrer à cet exercice
dans des rades aussi dangereuses.
Le jeudi Saint i\ mars 1799, je pris du bâti-
ment la vue perspective d'une chaumière agreste^
située au milieu des bois , sur une élévation.
Cette position enchanteresse me plut , et j'eus
beaucoup de plaisir à en mettre la copie au
nombre de mes dessins. A midi , tous les bâti-
raens,en signe de douleur, mirent leurs vergues
en croix, et pendirent le simulacre de Judas :
c'est un mannequin revêtu qu'on représente, le
ventre crevé.
Le samedi à midi , pour mieux humilier
l'effigie de Judas, et couvrir jusqu'à sa mémoire
d'ignominie et de vengeance , on lui donne des
cales sèches et humides , au bruit de l'artillerie,
jusqu'à ce que la charpente mouillée se désu-
nisse; à cet anéantissement succèdent des danses
(1) Tout le monde sait que lorsqu'on veut dessaler
promptement de la morue ou toute autre chair salée ,
on ajoute à l'eau de la saumure une poignée de sel.
Y 4
344 VOYAGES
et des festins. Les Espagnols tiennent beaucoup
à ce culte extérieur.
J'assitai le jour de Pâques à l'office de la ca-
thédrale, dont par parenthèse l'évêque , qui ne
paroît qu'une fois l'année , a cinq cent mille
gourdes de revenu pour vivre seul , retiré , ne
communiquant avec qui que ce soit; vivant sans
faste extérieur , sans suite , et pourtant dépen-
sant, on ne sait comment , les revenus qui lui
sont alloués. Au milieu du sanctuaire s'élève un
monument pompeux , représentant, de grandeur
naturelle , la résurrection du Sauveur. Mais ,
hélas ! tout ce cidte extérieur est bien démenti
par la nonchalance de la plupart des padres qui
balbutient, en roupillant, leur office à mots en-
trecoupés , tandis que les plus jeunes passent en
revue, et convoitent le cercle des jeunes Espa-
gnoles.
L'après-midi, la chaloupe pontée sur laquelle
nous avions des projets pour notre traversée de
Saint-Domingue , voulant éprouver la vélocité de
sa course , se fit poursuivre dans la rade par un
corsaire français, le meilleur voilier du port, qui
ht de vains efforts pour l'atteindre. La chaloupe
disparoissoitdéjà à notre vue, et notre inquiétude
augmentait en la voyant s'éloigner , lorsqu'à
notre grande satisfaction nous la vîmes bientôt
revenir.
D'UN NATURALISTE. 345
Le capitaine Payne éamt descendu à terre , et
le second faisant moins bien la police, l'équipage
se mit en débauche , et les matelots s'enivrèrent
promptement avec de l'eau de vie. Un d'eux
m'ayant pris en amitié, vint en sanglotant me
témoigner combien il regrettoit de n'être point
républicain français, au moins ai-je cru l'en tendre
par ces mots : ((Moi, grande vigueur pourRépu-
pKque française ». Je ne pouvoisme débarrasser
de lui , et éviter d'entendre ses complaintes
entrecoupées de soupirs. Eu vain je le luyois ,
par - tout je le retrouvois , ou bien il me
suivoit sans cesse, en roulant sur le pont. Cepen-
dant il se piqua de mon dédain ; et pour me
prouver qu'il éloit homme de cœur , il feignit
un désespoir, et se jeta à la mer, non point pour
y cacher sa honte , mais pour s'y désenivrer.
Comme il n'étoit pas bon nageur, il eu1 bientôt
perdu la carte, et avaloit de l'eau salée en abon-
dance en se débattant , lorsque son camarade,
non moins ivre que lui , mais meilleur nageur,
se plongea en pirouettant , et le ramena vers le
bord en jouant avec les flots, et faisant des tours
de passe-passe. Tous deux alors unanimement
voulurent saisir la corde de l'escalier ; mais ne
pouvant monter, ilsretomboienl à l'eau à chaque
nouvelle tentative , jusqu'à ce que des matelots
"voisins vinrent les enlever à l'aide de leur cha-
34<3 VOYAGES
loupe. A peine les eut-on bissés sur le pont , qu'ils
replongèrent malgré la défense du second capi-
taine. On les poursuivit de nouveau; mais, pour
cette fois entièrement désenivrés, ils éviloientle
canot ; et ne voulant point être repris , ils plon-
geoient à son approche , et alloient reparoître
beaucoup plus loin. Enfin , cette scène burles-
que qui diverlissoit toute la rade à la vue des
chiens des autres bâtiments , qui nageoient vers
ces plongeurs pour les mordre , cessa à l'arrivée
du capitaine , qui punit les deux matelots pour
s'être présentés nus devant nos dames , se pro-
posant de leur faire subir à leur arrivée à Charles-
Town la peine portée en pareil cas , qui consiste
à suspendre le coupable pendant trois jours à une
vergue , et à le chasser ensuite ignominieusement
du bord.
Un peu après l'équinoxe du printems, le ciel
éclairci de ses nuages sombres , promettant aux
marins une sécurité dans la navigation ; les vents
furieux ayant apaisé leur furie pour faire place
à l'haleine douce du zéphyr, qui promenoit ça et
là le parfum des fleurs; les oiseaux de mer ayant
la plupart abandonné la rade devenue tranquille;
ceux de terre reprenant leurs douces modula-
talions , excités par les charmes de la nouvelle
saison; toute la nature, en un mot , se félicitant,
par la voix de ses créatures, du rétablissement de
D'UN NATURALISTE. 34 7
son équilibre ; le capitaine Manet ayant appa-
reillé son bâtiment pour Saint-Domingue, vint à
bord de la goélette américaine où nous étions ,
pour nous engager à profiter del'absence des croi-
seurs anglais , et d'un vent favorable qui , en
très- peu de jours , nous rendroit à notre des-
tination.
Le 28 mars , après nos adieux faits au brave
capitaine Pavne , qui nous avoitreçu si généreu-
sement à son bord , et voulut , dans son canot ,
nous déposer lui-même à notre nouvelle embar-
cation , nous arrivâmes à cette petite chaloupe
pontée, dont la fragilité eût intimidé tout autre
que nous. Le bon Payne nous quitta , les larmes
aux yeux, après nous avoir donné une lettre de
recommandation en cas de prise par les corsaires
anglais.
IVe pouvant changer de place sur celle nouvelle
barque, tant le pont étoit encombré, nos pieds
même à l'ancre , baignoient dans l'eau de mer
qui submergeoit sans cesse le pont sans rebords.
Je considérois que nous arriverions à Saint-
Domingue, toujours en déclinant, et perdant de
plus en plus les commodités d'un grand bâtiment.
En eiïet, je me rappelois que dans l'Adraslus,
vaisseau à trois mâts, j'avois un lit pour moi
seul; que dansla goélette la Galatée, nousn'a\ ions
qu'un cadre pour deux , et que maintenant j'avois
348 VOYAGES
à combattre ma mollesse, et à la mettre à une dure
épreuve, en couchant pêle-mêle sur des tonneaux
rangés au fond de cale. Ce qui nous fit le pins
lire, ce fut l'ancre de miséricorde , qui , loin de
pouvoir servir de résistance aux flots en cas d'un
coup de tems, eût pu au besoin servir de hame-
çon aux requins, tant il étoit frêle et léger; les
cordages n'étoient pas plus solides , et les plus
gros destiués à la manœuvre n'étoient que de la
grosseur d'un cordeau à tracer les planches du
jardinage , et les crampons des haubans formés
seulement de fil de fer appelé carrillon.
Le gouvernail étoit si petit que sa barre longue
tout au plus de deux pieds , n'avoit pas besoin ,
comme dans l'Adrastus , de la force de sept
hommes pour la diriger en cas de gros tems.
La cuisine , qui étoit interrompue à la première
lame, se faisoit sur une moyenne chaudière
remplie de cendres , et qui à la première vague
alla s'assurer du fond de la mer, emportant avec
elle notre dîner. Les voiles n'étoient que de
grandes serviettes coupées, suivant leur forme
nécessaire. Je croyois voir marcher sur l'eau
les petits navires de papier que font les jeunes
écoliers. Enfin , il falloit espérer en la protection
divine pour se rassurer sur le chapitre des
événemens. Nous partîmes donc contens ,
malgré le mal-aise nue devoit nécessairement
D'UN NATURALISTE. 349
occasionner la turbulence de dix-huit passagers,
couchés les uns sur les autres.
Avant de sortir du port de Saint^Y ago ,011 me
fit remarquer, vis-à-vis le magasin à poudre, un
ressif célèbre dans cette contrée par l'événement
qui lui a fait donner le nom de Rocher-des-Ri-
vaux. 11 est entouré d'eau, quoique pourtant assez
près du rivage. Il fut choisi pour arène par deux
Espagnols , parens , et tous deux épris de la même
beauté. On ne sait comment ils y abordèrent
sans canot, mais l'excès de leur fureur jalouse
les y conduisit. Une chaloupe ayant disparu de
la rade à cette époque, on présume qu'ils s'en
seront servis , et qu'avant le combat ils l'auront
coulée à fond, avec l'intention de se livrer , sur la
plate-forme, une guerre à mort. Les malheureux
s'y sont poignardés réciproquement , et leurs
corps ensanglantés ne restèrent qu'une nuit aux
injures de l'air ; car le lendemain ils furent
reconnus par un pêcheur.
Apercevant sur les côtes escarpées de larges
rigoles assez droites , j'en demandai l'usage. On
me dit que l'impossibilité des charrois avoit
fait imaginer ce moyen simple de rouler, du
sommet de la montagne à l'embarcadère, les bois
de construction et autres que fournissoient eu
abondance ces coteaux riches et fertiles.
Nous avions à bord d'excellens marins, et
35o VOYAGES
d'intrépides corsaires, qui nous racontèrent le*
détails surprenans de la fameuse prise d'un
vaisseau allant aux Indes, que nous vîmes entrer
dans la rade de Saint^ïago, confus de la lâcheté
de ses troupes , de ses canonniers , et de l'inex-
périence de ses marins. On fit, nous dirent-ils,
du beaupré de ce bâtiment de sept cents ton-
neaux, une pirogue que nous armâmes, et avec
laquelle nous avons fait plusieurs prises d'une
haute valeur.
Quant au corsaire vainqueur du superbe Trois-
Mâts, il étoit si petit, qu'après l'abordage on
le hissa , comme une chaloupe , sur le pont de sa
prise.
Le caractère de ces marins est original. L'am-
bition qui met leur tète à la torture les rend lu-
natiques, car l'un de ceux qui éloient avec nous,
apercevant avec la longue vue un gros vaisseau à
l'horizon, engageoit le capitaine de notre chaloupe
à mettre le beaupré sur lui , pour tenter l'abor-
dage : (( Et si c'est le Pélican , ce brick anglais si
)) bien armé , lui disoit un autre , comment pour-
)) rons-nous l'attaquer? H y a au fond de cale
» quelques poignardsetplusieurscanousde fusil;
)) nous ferons des feintes , répliqua le fou. Mais ,
)> reprit l'autre , on verra de près que vos fusils
)) n'ont pas de chien , que nous ne sommes qu'une
w poignée de gens, et l'on dédaignera de sacri-
D'UN NATURALISTE. 35i
» fier pour si peu un coup de canon; il faudra
» nous rendre ses prisonniers. Nous rendre ,
)) morbleu! s'écria avec fureur le valeureux tim-
» bré , il nous coulera plutôt » !
Au milieu de ce» beaux projets fantastiques , le
soleil se cacha dans l'onde, et à sa disparulion
nous dûmes la levée d'une brise carabinée, d'abord
favorable, mais qui bientôt nous devint contraire;
elle annonçoit une nuit périlleuse. La mer deve-
nue grosse, il falloit espérer en Dieu pour ne
point frémir, en pensant que pour cordages , on
avoitdes ficelles; pour crampons de résistance ,
du fil de fer, et pour ancre de miséricorde , der-
nier secours en cas de danger, une branche de
fer qui eût pu servir de hameçon aux poissons
qui se promenoient sur le bâtiment enfoncé à six
pouces au dessous de l'eau, et marchant dans cet
état avec la rapidité de l'éclair. Agités violemment
par la tourmente, des flots nous lançoient sur
d'autres flots , sans pouvoir échapper à leur pour-
suite active.
Qu'on se figure nos états! M me . R***, incom-
modée par l'air concentré et infect de la cale,
préféra rester sur le pont, couchée dans l'eau, et
essuyer, au milieu de ses fréquens évanouisse-
mens , les visites réitérées de lames bruissantes ,
qu'on croyoit devoir l'emporter lors du passage,
le bâtiment n'ayant point de rebords, et d'ailleurs
35 2 VOYAGES
son état d'humidité permanente le rendant trop
glissant pour pouvoir se cramponner lorsqu'il
tiloit sur ses flancs , tribord ou bâbord.
Quanta moi , accablé de sommeil, je crus être
plus en repos à la cale, mais ce fut en vain : le
bâtiment trop chargé menaçoit de sombrer, pour
peu qu'il fît de l'eau , laquelle, malgré toutes les
précautions, pénétroit également de toutes parts.
Pour remédier à son flux immodéré , on pompoit
continuellement avec une seringue plutôt qu'avec
une pompe de bâtiment; c'est pourquoi le ca-
pitaine qui me queslionnoit , apprenant de moi
l'introduction constante de l'eau à fond de cale
où j'étois submergé et cinglé par chaque vague,
se décida , en voyant les vains efforts des pom-
piers,:! clouer une toile cirée sur l'écoutille. C'est
alors que je crus entendre fermer mon cercueil ,
n'ayant pas d'autre issue pour sortir, en cas d'ac-
cident , que celte ouverture désormais cal-
feutrée. Obligé de rester couché , le ventre
sur des tonneaux , sans pouvoir lever la tête qui
frappoit le plancher, aveuglé par chaque lame
qui mesiuToquoil en entrantdans ma bouche avec
violence, je nageois dans l'eau salée, contraint
de satisfaire à mes légers besoins, sans pouvoir
changer de position. Ajoutez à ce pénible élatles
miaulemensde deux chats qui, fuyant l'eau et en
en rencontrant par-tout, veuoieiîl chercher mes
vêtemens
D'UN NATURALISTE. 353
vètemeus pour se reposer de leur frayeur, puis
en étoient chassés par de nouvelles lames qui
excitoient de leur part des hnrîeinens effroyables.
11 fallut pourtant saisir un mieux pour m'endor-
mir dans celte situation.
Enfin, échappés miraculeusement à la fureur
encore allière des values en courroux ; à demi-
noyés dans notre barque légère , poursuivis avec
acharnement par des batimens ennemis , nous
aperçûmes avec grande joie , au réveil de cette
nuit orageuse , les premiers mornes de File de
Saint-Domingue. La mer encore violemment a<ii-
tée dan's tous les sens , étant moutonneuse et bruis-
sante, écràsoit, de ses flots blanchis d'écume, les
flancs de notre petite embarcation , qui volli-
geoit à la moindre secousse. Ainsi , du fond
d'abîmes profonds nous reparaissions bientôt au
sommet de lames couvertes d'épouurins d'un
beau blanc de neige , et nous côtoyons la terre ,
tandis qu'un gros vaisseau à la cape , hormis un
foc , cherclioit son salut en s'éloignant de liie
de la Gonave , de peur d'échouer sur les ressifs.
Après l'orage , dit-on , vient ie beau lems : en
effet , après la plus douloureuse des nuits , avec
quelle joie je vis ces montagnes élevées chargées
de la plus riche verdure ! Les papillons de l'île
venoient nous visiter 5 et les oiseaux, parleur
Tome 1. Z
354 voyages
ramage , nous faisoient oublier le souvenir de
nos peines. Les grands gosiers (i) , les fréga-
tes (2) , la coupeurs d'eau (3) _, les aigrettes (4) ?
saluant notre réduit flottant, vol tigeoient autour,
et nous accompagnant dans notre course légère ,
nous servoient comme de conducteurs. Je fis
grâce à ces hôtes aimables , en faveur de leur bon
accueil.
Une de mes lignes ayant été avalée par un re-
quin de moyenne taille , on profita du moment
où il rodoit autour de la chaloupe , pour le
faire entrer dans un nœud coulant ; et , par ce
moyen , il fut presque hissé sur le pont ; mais
n'étant pris cpie sous une aile , il fit tant de
inouvemens qu'il glissa , et s'échappa de son
lacet.
JNous éprouvâmes du calme à l'instant de
(1) Ou Onocrotale, ou pélican; Onocrotalus aut
pelicanus.
(2) Hirundo marina major; apus rostro adunco,
Barr. , aut fregata ; voyez son histoire plus bas , à
Saint-Domingue : c'est un oiseau à pieds palmés, et
du genre du Fou.
(3) Larus rostro inœquali ; Rhincops de Linnœus;
Plotus , PhalacrôcoraX , de certains auteurs ; ou bec
en ciseaux , Rygchopsalia de Catesby.
(4) PI. enl. goi , Ardea alba minor, Aldr. Egretta.
Oiseau erratique du genre du héron.
D'UN NATURALISTE. 355
pénétrer dans la racle du Port-au-Prince ; c'est
pourquoi nous (urnes obligés de mouiller à deux
lieues de la ville , à l'approche de la nuit , à
cause des dangereux ressifs qui l'environnent.
Je considérai avec plaisir , dans notre état de
repos , la fumée de plusieurs sucreries que les
alarmistes , même à Saint-Yago de Cuba , m'a-
voient assuré être anéanties.
Fin du premier Volume,
TABLE
Des matières du Tome premier.
JLpitre dédicatoire à S. E. Mgr. le grand Chan-
celier de la Légion d'Honneur. Page 5
Préface. 7
L'Auteur fait part à M. Desdunes Lachicotte , son
hôte à Saint-Domingue , de ses observations
pendant le cours de son premier voyage. 17
Description des travats. idem.
Départ de Paris. 18
Description pittoresque des campagnes qui avoisinent
la grande route qui conduit au Havre de Grâce, ig
Arrivée au Havre de Grâce. 27
Démarches faites pour obtenir un passage. 28
Départ de deux frégates françaises. 29
Promenades d'observations. 5o
Description de la chevrette et de l'orphie. 3i
Canonnade du fort Savenclle. 02
Nouvelle incursion dans les campagnes des environs
du Havre , et description de la côte des Ormeaux
d'où l'on découvre à l'horizon la côte de Grâce ,
au bas de laquelle se trouve le pays d'Honfleur. 53
Autre promenade au village appelé le Nouveau-
Monde. 53
Description de la côte d'Egouville. 4°
Promenade aux forts de la Hêve , et description du
cabinet d'histoire naturelle et des phares. 4 1
TABLE. 3j7
Retour au Havre par le rivage. Page 44
Description des parcs ou fourrées des pêcheurs. 45
Ruses des crabes. 47
Des lépas et des anémones de mer. id.
Visite à M. Poupel, commissaire de la marine, et
traversée du Havre à Honfleur. 49
Effets curieux de la marée montante. 5o
Anecdotes d'un enfant qui tomba à la mer. 5 t
Description de la côte de Grâce. 55
Coutumes du pays d'Honileur. 54
Visite à bord du brick la Sophia ; et poissons de mer. id.
Qualité des melons d'Honileur. 55
Retour au Havre. 56
Visite à M. Leroi, nouveau commissaire de ma-
rine. 57
Cabinet d'histoire naturelle de M. Lefebvre. id.
Réception affable d'un Hambourgeois. Go
Collection d'oiseaux de M. Lefebvre. 61
Libéralité du Créateur envers les pauvres. 65
Description du poulpe. 64.
Entrevue de MM. Villain et Poulet. 66
Pommade conservatrice pour tout corps corruptible. 6j
Imitation d'yeux d'émail pour les oiseaux. 68
Aventure de chasse. 6q
Première visite à la côte d'Egouville, chez M. Poulet ,
négociant et ancien armateur. no
Visite des parcs ou fourrées. 71
Site délicieux de la maison de campagne de M. Pou-
let.
id.
Nouveau voyage à Honfleur avec M. Poulet, fils aîné. 72
Retour au Havre ; joute sur l'eau entre des canots de
frégates. r5
358 TABLE.
frégate lancée. Page 74
Partie champêtre à Honfleur. id.
Retour au Havre , et orage violent. 70
Un bon père fêté par ses enfans. 80
Cale humide. 81
Désastres qui précédèrent l'équinoxe de septembre, id.
Détails sur cet équinoxe mémorable. 82
Fin de la tempête ; cueillette de fucus. 86
Anecdote d'un naufragé. id.
Du lamprillon. 88
Joute du mât de cocagne. id.
Du crapaud , du congre et de l'orphie. 89
Du rouget , de la loche de mer et de la roussette. 90
De la taupe de mer et de la muslelle. gi
Du maquereau , de la squille mante et du coquet. 92
Du chien de mer gris, du bai*, de la lune, et de la
vielle. id.
Du lièvre. gù
Vie privée d'une fouine devenue domestique. 94
Culture du Safran du Galinais. 118
Avant - propos. 1 19
Idées générales. i55
Importation du Safran dans le Galinais. 125
Description du Safran. 126
Différence du Safran et du Colchique. io5
Culture du Safran, et terrain qui lui est propre, id.
Qualité des oignons , différence des robes , et tem-
pérature convenable. . 104
Préparation de la terre, époque des labours. i55
Plantage. i36
Préparation des oignons. 1 07
Développement des oignons, et leur floraison. i58
TABLE. 35g
Animaux qui nuisent au Safran. Page 1 5cj
Travaux de la deuxième et troisième années; ar-
rachis des oignons. 140
Usage qu'on fait des oignons. 14 1
Remarques sur la température. 142
Récol ! e du Safran. id.
Cours du prix du Safran. 144
Description de la cueillette. 145
Epluchage du Safran. 146
Dessication du Safran. 148
Produit annuel. 149
Qualités exigées du Safran. id.
Maladie des oignons, le fausset. i5o
Le tacon. — La mort. i5i et 102
Propriétés du Safran , comme béchique. i58
Comme hystérique et emménagogue. i5cj
Comme diaphorétique, cordial, alexitère, céphalique ,
et ophtalmique. 160
Comme stomachique , hépatique , carminatif , et
détersif. 1 6 1
Comme résolutif, anodin , et assoupissant. 162
Le Safran considéré sous le rapport des arts. 160
Frais de culture d'un arpent de terre à Safran. 166
Notes additionnelles sur celte culture. 169
Notes historiques sur le Safran. 177
Départ pour Bordeaux. 179
Description pittoresque de la route. 180
Arrivée à Bordeaux. 184
Embarquement à bord de l'Adrastus. i8t>
Coutumes des Anglo-Américains. id.
Reconnoissance de la forteresse appelée Patt-de-BIaie ,
et arrivée à Pouillac. 188
3Cîo TAU E.
Détails surprenans sur une explosion de poudre à
canon. Page 108
Attente du capitaine pour mettre à la voile. 189
Son arrivée et celle des passagers. 190
Notre débouquement. 192
Description du Lock. 195
Coup de vent du 17 novembre. id.
Evénement d'un matelot ballotté par deux lames en
opposition. 195
Tempête de la hauteur de Madère. 196
Sacrifice du mouton après le gros tems. 199
description de la foëne. 200
Occupations des matelots sous les vents ahsés. 2.01
Détails sur notre existence à bord de l'Adrastus. 20 a
Du thon à longues oreilles. 2f;3
Du poisson du soleil. id.
Du raisin du tropique. id.
Vue d'un cétacé appelé souffleur. 204.
Prise d'une dorade. id.
Intempérance, résultat de noire pénurie d'alimens. 204
Nourriture grossière à laquelle nuus étions con-
damnés. 203
Nos plaintes à ce sujet peu écoulées. 208
Remarques sur le paille-en-cul. 209
Du muge volant. 2 1 o
De la dorade. 21 r
Effets de la percussion de la poudre. 212
Utilité des octants. 2i3
Caractère d'un anti-mélomane. 214
Nouvelles vexations exercées envers les passagers. 216
Danses de caractère- id.
De l'oiseau de tempête. 2x7
TABLE. 36t
Rencontre d'un bâtiment neulre. Page 219
Descente dans la Sainte-Barbe. id.
Baptême du tropique. 22 r
Conférence sur Mazanet, village du Languedoc. 222
De la frégate , genre des mollusques. 225
Du poisson appelé pilote. 22.5
Rencontre d'un bâtiment. 226
Réunion pour le Saint-Jean. 227
Plaisanteries grossières envers les dames de notre
bord. 228
Cadeau d'une boîte faite par les sauvages. 229
Recette du plum-pouding. id.
Coup de vent du 28 septembre. 200
Occupations du bord. 201
Mets languedocien , appelé san guette, id.
Trait d'égoïsme le plus révoltant. 2^2
De l'oiseau appelé le corsaire. 2o5
Description d'un soleil levant. id.
Reconnoissance du golfe de Bahama. 254
Sur la sonde des altérages. id.
Désastres de notre chambre produits par un coup de
vent du 4 janvier. 235
Sur les trombes de mer. 237
Phare de Charles-Town. 209
Barre de Charles-Town. 240
Détails sur la ville de Charles-Town, et les mœurs
et usages du pays. 241
Du Turkey-buzzard. 243
Observations sur les coutumes du pays. 244
Découverte d'une pension honnête. 245
Chant d'un jeune nègre. id.
Voilures du pays. 246
36 2 TABLE.
Cérémonie funéraire. Page 247
Instructions sur les Quakers. id.
Température, de Cliarles-Town. 2 5i
Le cerf vendu à la boucherie. id.
Rencontre de M. R. . . , mon parent. 25a
Excursion ornithologique. 253
Des sparas , rossignols , cardinaux et troupiales. 254
Moralité du troupiale. 256
Visite à M. de Morphy, consul espagnol. 257
Harangue philantropique d'un Quaker. 258
Sur le lieu destiné à la course. 25g
Sur le geai bleu du Canada. id.
Sur la nompareille et les epeicb.es du pays. 260
Sur la perdrix de la Nouvelle- Angleterre. 262
Remarques sur l'oppossum. id.
Embarquement pour une course d'histoire natu-
relle. 265
De l'écureuil , appelé le suisse. 2.66
De celui appelé le petit-gris. 2.6 7
Du merle gris. 268
De l'oiseau appelé le mûrier. 269
De l'arbre à cire. id.
De l'érable à sucre. 270
Caractère d'un sauvage. 27a
Mœurs d'un sauvage de la Caroline, et son adresse. 273
Coutumes anglo-américaines. id.
De l'oiseau royal, et du canard d'été. 274
Du boiciningua. 276
Tableau peint par un sauvage. 278
Confiance des Anglo-Américains. 279
Observations sur les ours du pays. 280
Des petites chèvres, appelées Cabriti. id.
TABLE. 363
Partie de chasse à l'habitation de M.deCaradeux. P. 28 r
Du polatouche. 282
Découverte de l'ajoupa d'un vieux nègre libre. 285
De la bécasse de l'Amérique septentrionale. id.
Du choucas. 28G
Des bouveraux , et du robin. 287
Du troglodyte, delà fauvette deNew-York, et des
oiseaux-mouches. 288
Mort funeste d'un père de famille. 292
Des sparas et des pies. id.
Du mi-jaune et de la tête-rouge. 293
Embuscade d'un nègre marron. 294
Du duc à longues oreilles. 2û5
Coutumes bizarres de la Nouvelle-Angleterre. 297
Embarquement à bord de la goélette la Galatée ,
capitaine Payne. 298
Prévenances de ce nouveau capitaine. 299
Beau trait d'humanité d'un de nos passagers. id.
Trait d'amour paternel. 3oi
Reconnoissance des îles Cliques, et vue du môle Saint-
Nicolas, île de Saint-Domingue. 502
Visite du corsaire anglais le Pélican. 5o5
Description des côtes de file de Cuba. 004
Rencontre d'un pilote espagnol. 3o5
Description de la baie. 5o6
Visite de soldats du fort. 307
Démarches auprès du commandant du fort , et obser-
vations. 3o8
Remarques sur l'intérieur des maisons espagnoles ,
et les costumes. 309
Débarquement à Saint -Yago, observations sur les
mœurs et coutumes du pays. 3ii
364 TABLE.
De l'arbre à pain, et de la liane à eau. Page 5i5
Description du "Warf. 5i4
Et des environs de la rade. 5i5
Observations sur les marchés du pays. 016
Prix exorbitant des logemens. 5i8
Démarche infructueuse auprès d'un capitaine français
partant pour Saint-Domingue. id.
Trait généreux de notre bon capitaine Thomas
Payne. 019
Nouvelles remarques sur les usages des Espagnols. 32 c
De l'ooïlle. id.
Du Tassau , et des confitures sèches. 322
Coutumes des habitans. 5a3
Des sapotilles, du manioc, et des citrons. 520
Promenade dans une ile voisine. 3;>o
Du man «lier. id.
Duyapou, et du tangara noir d'Amérique. 523
Du karatas et des ramiers de Cuba. 3?9
De la tourte et de la tourterelle. 53o
Du pingouin. 55 1
Du todier. 552
De l'oiseau palmiste. 353
Remarques sur les fruits et la température. 554
Observations sur la procession appelée rosaire. 535
Promenade sur le rivage. 55G
Effets singuliers du climat. 557
Galanterie des padres envers les dames. 833
Visite de dom F***, padre très-instruit. 559
Nouvelles bontés du capitaine Payne. 540
Poissons de la rade. 54 1
Cérémonies religieuses du dimanche des Ra-
meaux. 042
TABLE. 3Gj
Accident imprévu. Page 543
Cérémonies du jeudi Saint et du jour de Pâques, id.
Joule des chaloupes- 344
Anecdote de deux matelots anglo-américains. 345
Adieux au capitaine Payne; notre départ pour Saint-
Domingue. 547
Description de notre nouveau bâtiment. 048
Notice sur le rocher des Rivaux. 34g
Coutumes du pays. id.
Caractère de nos passagers. 35o
Gros tems de la nuit. 53 r
Vue de Saint-Domingue. 333
Fin de la Table.
de l'Imprimerie de J.-L. Chanson,
rue et Maison clés Matliurins , n° 10.
COLLECTION ABREGEE
DES
VOYAGES
ANCIENS ET MODERNES
AUTOUR DU MONDE;
Avec des extraits des autres Voyageurs les plus
célèbres et les plus récens ; contenant des
détails exacts sur les mœurs , les usages et les
productions les plus remarquables des différens
peuples de la terre; enrichie de cartes, figures
et des portraits des principaux Navigateurs ;
12 Volumes in-8°.
DEUXIEME PROSPECTUS.
A peine avons - nous terminé notre Histoire
Naturelle de Buffon , en 127 volumes in-8.° ,
cjue nous proposons à nos Souscripteurs une
Collection abrégée des Voyages anciens et
modernes autour du Monde, avec des extraits
des autres voyageurs les plus célèbres et les
plus récens.
L'utilité des voyages est généralement re-
connue dans la bonne éducation : en lisant
les écrits de Cook ou de tout autre voyageur
s PROSPECTUS.
célèbre, l'homme, dans tous les périodes de sa
vie, y trouvera une source féconde et variée
d'instruction et d'agrément ; l'émulation et la sen-
sibilité des jeunes gens y prendront une excel-
lente direction, en suivant le cours ordinaire
de leurs études ; ils apprendront à connoître
les lois , les usages des nations , les productions,
les richesses particulières de tous les climats;
et , sans s'en apercevoir , ils orneront leur mé-
moire des précieux avantages de la géographie
la plus exacte , à l'aide des cartes répandues
dans tout l'Ouvrage : ils s'identifieront en
quelque sorte avec le Genre humain ; trou-
veront-ils sur leur route un peuple heureux ,
ils sentiront leur cœur palpiter de joie; en le
quittant, ils seront navrés des maux répandus avec
profusion sur ce malheureux globe. Les jeunes
gens surtout, qui se destinent à l'art intéressant
de la marine, y trouveront de quoi enflammer
leur noble ambition; leur génie sera prémuni
d'avance des grands moyens de salut dans les
tempêtes de l'Océan ; la plupart des écueils
leur seront connus, ainsi que les passages diffi-
ciles des détroits , d'un pôle à l'autre , etc. etc.
Ils suivront avec sécurité les traces de ces
illustres marins qui ont rendu de si grands
services au Monde.
Le Public peut être assuré de trouver dans
PROSPECTUS. 3
cette Collection , une exacte description histo-
rique et géographique du globe. 11 n'y aura
aucune partie intéressante de l'Univers qui ne
soit décrite par des notes ou des extraits des
voyageurs les plus récens et les plus véridiques ?
et démontrée par des cartes très-exactes.
L'Editeur de cette nouvelle entreprise espère
mériter la confiance du Public , après avoir
terminé l'immense tache, qu'il s'étoit imposée,
du Cours complet de l'Histoire naturelle >
générale et particulière des trois règnes de
la Nature. Ce monument, élevé à la gloire
de Buffon et aux sciences naturelles , est une
garantie honorable de l'achèvement et de la
bonne exécution de celle que nous annonçons.
L'on peut être assuré d'avance que nous n'é-
pargnons rien pour donner des Cartes exactes
et détaillées 5 l'expérience acquise par les figures
de notre Buffon, est un gage assuré de celles
dont nous décorerons cet Ouvrage : nous avons
l'attention qu'elles représentent fidèlement le
caractère le plus saillant des différens peuples 5
nous y joignons, comme ornement, les pro-
ductions les plus frappantes des divers climats.
Enfin , l'exécution de toutes les parties de cet
Ouvrage , sera en tout conforme à celle des
quatre volumes déjà mis au jour au premier
novembre 1808.
L'on souscrit à Paris , chez Fr. Dufart père , Editeur-
Libraire, rue et maison des Mathurins St.-Jacques.
Le prix de chaque volume ou livraison, de 5oo pages
d'impression , et au moins 6 planches ou cartes géogra-
phiques , est de 6 francs, et 7 fr. 5o c. , franc de pcrt,
pour toute la France , jusqu'au 1er. janvier 1809. ï^ssc
celte époque , le vol. ou livr. sera porté à 7 fr. , et 8 fr.
5o c. , franc de port, pour ceux qui n'auront pas souscrit.
Le 1er. volume a paru le i e *. mai, le 2e. le 1er.
juillet , le 5 e . le 1er. septembre, et le 4e. \e 1er. no-
vembre 1808, les autres paroissent successivement de
deux en deux mois.
L'on souscrit également ,
Villes. Libraires. Villes. Libraires,
à Rouen, chez Vallée frères, à Angers , Fourrier-Marne.
Idem , Renault.
Caen , Mannoury.
Lyon , Maire.
Idem , Yvernault et Cabin.
Idem , Garnier.
Bordeaux , Melon.
Idem , Bergeret.
Toulouse, Bonnefoi et Prunet.
j4gen , TJoubel.
Bayonne , Bonzom.
Idem , Gosse.
Nismes , Melquiond.
Lille , Wanakere.
Dunkerque , Frémaux.
Montargis , Gille.
Genève, Manget.
Saint-Malo , Hovius.
Limoges , Bargeas.
C 1er mont , Rousset.
Tours , Pescherard et Marne.
Bruxelles, De Mat.
Idem , Le Charlier.
Liège, Colardin.
Idem , Desoer.
Cologne , Keil.
Mons , Hoyois.
Douai y Tarlier.
Mayence , Simon Millier.
Cambray, Hurez.
Strasbourg , Levrault.
Idem , Treutel et Wurtz.
Perpignan , Alziue.
Toulon, Curet (Alex.)
Brest, Egasse frères.
u4miens , Wallois.
Idem , Carron Brunelle.
Pour l'Etranger ,
à Hambourg, Perthès frères, à Berlin , Umlang.
Idem, Hoffmann.
Londres , De Boffe.
Idem, Deconchy.
Idem, Dulau et Compag.
S.-Pétersbourg ,Klostermarin.
Moscou , Bouvat.
Leipsick, fiesson.
Idem , Grieshammer.
Turin , Bocca.
Madrid,y". Ramos de Agullera.
Idem , De Sanclia.
Valence, Malien.
Breslau , Korn.
Stockolm , Ulrich.
Copenhague , Brummer.
Milan , Margaillan.
Idem , Giegler.
Gênes , Gravier.
Naples, Romilly.
Florence, Faure frères.
Lisbonne , Borel frères.
Idem, Angelotty.
Barcelone, au Bur. du Jour.
Idem , Girard.
Vienne , Schalbaker.
Francfart-sur-Mein,Es\ingeT.
Et chez tous les autres principaux Libraires de l'Europe
CATALOGUE
ET
PROSPECTUS
DE LA LIBRAIRIE DE DUFART, père,
Rue et maison des Malhurins, n° 10, à Paris.
PAR SOUSCRIPTION.
NOUVEAU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE,
ou Représentation ridelle des Etres les plus remarquables
dans les trois Règnes de la Nature ; en figures coloriées
sur planches, dessinées par M. Desève, et autres habiles
Artistes ; comparées aux Originaux , et approuvées par
MM. Lacépèdb, Desfontaines, Faujas-Saint-Fond,
Geoerot, Olivier et Bosc; avec une Introduction à la
tête de chaque Règne et de chaque Classe ; un Tableau-
Sommaire à la fin de chaque volume , et un volume
de Notices à la fin de l'Ouvrage; par B. E. Manuel.
Dédié à S. M. l'EMPEREUR des Français et ROI
d'Italie, etc. Prix, 60 fr. par chaque vol , de cent planches
au moins.
La Collection complette contiendra 18 vol. Savoir : La classe
clés Quadrupèdes ou Mammifères , en y comprenant les Singes ,
les Chauves-souris et les Cétacées , 5 volumes. Les Oiseaux , cette»
partie si brillante , si variée et si riche en couleurs , formeront
4 volumes ; les Reptiles , les Poissons et les Mollusques , 5 volu-
mes ; les Insectes et les Vers , 2 vol. Le Règne Végétal, 5 vol.,
et le Règne Minéral aura 1 vol. , en y comprenant ce qui doit se
rapporter à la haute minéralogie. Ainsi la collection générale , dans
sa plus grande latitude, n'ira pas au-delà de 18 volumes ; et comme
l'on ne payera qu'un volume à la fois , la dépense ne sera pas un
grand obstacle pour ceux qui auront envie de se donner une aussi
louable satisfaction.
Ce vaste et brillant dépôt sera particulièrement attaché
et servira d'appui à tous les ouvrages publiés ou à publier
sur toutes les parties des sciences naturelles. L'amateur ou
cultivateur de l'histoire naturelle y trouvera une instruction
aimable , aussi facile que prompte ; il ne sera pas repoussé
dès l'avenue de la science , par des descriptions fasti-
dieuses , qu'il ne peut ni suivie ni saisir. Dans un coin de
(2)
«a Bibliothèque il aura un cabinet immense cpj'îl pourra
ouvrir et consulter à son gré, et qui ne sera jamais exposé
à aucun dégât. Ce répertoire pittoresque des plus ravis-
santes productions de la Nature , sera d'un grand secours
pour les arts d'imitations ; pour les manufactures de pa-
piers, toiles ou étoffes peintes; de faïences et porcelaines;
de la broderie en tous genres sur laine ou la soie , aux
peintres et décorateurs. Quelle source de récréations et
d'instructions dans les maisons d'éducation de tous les pays!
Et ces fleurs artificielles destinées à parer de leur éclat ce
qu'il y a de plus aimable , que d'attraits perdus , que de
charmes de moins , si elles n'ont pas ceux de la nature
même
COLLECTION ABRÉGÉE DES VOYAGES ANCIENS
ET MODERNES AUTOUR DU MONDE, avec des
extraits des autres Voyageurs les plus célèbres et les plus
recens ; contenant des détails exacts sur les mœurs ,
les usages et les productions les plus remarquables des
différens peuples de la terre; enrichie de cartes, figures
et des portraits des principaux Navigateurs ; douze vol.
zn-8°. Le prix de chaque volume ou livraison de plus
de 5oo pages d'impression , avec 6 planch. ou cartes géo-
graphiq. , est de 6 hv. et 7 1. 10 s. Fr. de port. Le premier
volume a paru le premier mai ; le deuxième , le premier
juillet; le troisième, le premier septembre; et le qua-
trième, le premier novembre 1808; les autres paroissent
successivement de deux en deux mois.
T'oyez ci après le Prospectus de cette Collection de Voyages.
VOYAGES D'UN NATURALISTE , et ses Observa-
tions faites sur les trois règnes de la Nature, dans plusieurs
ports français, au continent de l'Amérique septentrionale,
à Sainl-Yago de Cuba , à Saint-Domingue , et dans
une partie de l'Espagne ; dédits à son Excellence Mon-
seigneur le Comle de Lacépède, grand Chancelier de la
Légion d'Honneur, membre du Sénat, de l'Institut, etc.;
par M. E. Descourtilz, ex -Médecin Naturaliste du
Gouvernement, et fondateur du Lycée Colonial à Saint-
Domingue. Six volumes m-8°.,avec 14 a 10 planches par
chaque volume, d'objets nouveaux d'Histoire Naturelle,
et qui n'ont été figurés dans aucun autre Ouvrage; dessinés
par l'Auteur lui-même, d'après nature. Prix, 8 fr par
chaque volume que l'on paie à mesure qu'ils sont mis au
jour. Voyez ci-après le Prospectus de cet Ouvrage,
(3)
COURS COMPLET D'HISTOIRE NATURELLE, ou
Histoire naturelle , générale et particulière; contenant,
io. Toutes les Œuvres de Leclerc de Buffon , dans
lesquelles les Supplémens ont été insérés à la place indi-
quée par l'Auteur lui-même : 20. Les Notes et Additions
nécessaires pour que l'ouvrage de Buffon fut au niveau
des connoissances acquises depuis sa publication : 5°. Enfin,
l'Histoire naturelle des Poissons par Lacépède et Sonnini y
des Reptiles par Daudin , des Insectes par Latreille , des
Mollusques et Coquillages par Denis Montfort et Félix de
Roissy, et des Plantes par M- Brisseau Mirbel. Rédigé
par Sonnini, membre de plusieurs Académies et Sociétés
savantes et littéraires de l'Europe, l'un des Collaborateurs
de Buffon pour la partie ornithologique. 127 vol. m-8°.
Le prix avec fig. en noir, 635 fr. ; avec les fig. coloriées,
1,200 fr. ; et avec le texte et les fig. noires et coloriées,
vélin, 2,400 fr.
Quoiqu'il n'existe point d'ouvrages littéraires à meilleur
marché que celui-ci, l'acquisition en devient très-gênante
par son étendue ; par cette considération , l'on pourra
souscrire en tout tems et retirer partiellement le nombre
de volumes que l'on pourroit désirer , si mieux l'on aime
jouir de suite de toute la Collection, en contractant de
petits engagemens avec l'Editeur, à des époques conve-
nables, qui s'en contentera moyennant évidence de sûreté 5
enfin , l'on pourra aussi se donner cette honorable satis-
faction , en en faisant l'acquisition par parties séparées.
Cette vaste entreprise, dont l'exécution a duré près de neuf
années , a dû lasser par sa longueur beaucoup de Souscripteurs -
d'autres ont été déplacés et éloignés de leur résidence habituelle,
et enfin plusieurs sont morts dans ce long intervalle de tems : de
sorte qu'il se trouve beaucoup d'exemplaires incomplets , soit entre
les mains de ceux qui ont primitivement souscrit, ou entre celles
de leurs Cessionnaires. L'Editeur engage toutes les personnes qui
se trouvent avoir de ces exemplaires , de s'adresser directement à
lui pour se compléter ; elles peuvent êire assurées d'avance qu'il
fera tout ce qu'il dépendra de lui , soit pour le prix , soit pour leur
donner les lacilités raisonnables , moyennant évidence de sûreté.
11 croit devoir donner encore ici l'ordre des matières de cette
Collection.
Théorie de la Terre .... 5 vol. Animaux 1 vol.
Epoques de la Nature . . . i De l'Homme ... 4
ïntroduc. aux Minéraux. . 1 Quadrupèdes . . . i5
Partie expérimentale . . . 1 Singes 2 / 64
Partie hypothétique . . . 1 Oiseaux ...... 28
Minéraux ......... 9
(4)
De T autre part,
Histoire Naturelle îles Poissons et des Cétacées. . . i4
Histoire naturelle des Reptiles 8
Histoire naturelle des Mollusques 6 V, 63
Histoire naturelle des Insectes i4
Histoire naturelle des Plantes 18
Tables Analytiques , etc 5
Total. . 127
PARTIES SUPPLEMENTAIRES AUX ŒUVRES
DE LECLERC DE BUFFON , qui se vendent séparé-
ment en faveur de ceux qui possèdent les anciennes
éditions de ce savant Naturaliste , de ceux qui ne cul-
tivent que l'une des parties, ou enfin de ceux qui
désirent avoir la facilité d'acquérir la Collection , de
loin en loin.
Histoire naturelle , générale et particulière, des Poissons et des Cé-
tacés , par Lacépède et Sonnini , i4 vol. in-8 , fig. 84 fr.
,—! Le même Livre avec fig. magnifiquement coloriées, 160 fr.
Histoire générale et particulière des lleptiles, par Daudin , 48 f.
- Le même Livre , avec fi", magnifiquement color. sur planch. 88 f.
Histoire naturelle , générale et particulière , des Plantes , par C, F.
Brisseau-Mirbel , 18 vol. fig. go f.
*— ■ Le même Livre , avec les fig. magnifiquement color. 180 fr.
Histoire naturelle , générale et particulière , des Mollusques , par
Montfort et Félix de Roissy ; 6 vol. in-S , fig. , 56 fr.
«- ' Le même Livre , fig. magnifiquement coloriées , 72 fr.
Histoire naturelle , générale et particulière des Crustacés et Insectes ,
par F. A. Latreille , membre associé de l'Institut de France, des
Sociétés linnéennes de Londres , etc. i4 v. i/i-H , 84 f.
i-h Le même Livre, fis;, magnifiquement coloriées, i4o fr.
Histoire naturelle des Singes, 2 vol. in-8 , avec 79 fig. Tél. 72 fr.
Histoire naturelle des CETACES, 1 vol. in-8 , fig. G fr.
■ — Le même Livre , fig. imprimées en couleur , g fr.
LIVRE DE FAMILLE, ou Lectures récréatives , propres
à l'instruction et à la bonne éducation des enfans et des
adolescens de l'un et l'autre sexes, recueillies principa-
lement des Œuvres de Berquin , et autres Ecrivains
célèbres; avec 06 gravures. Dédié aux bonnes mères.
4 vol. in-8°. (Pour paroitre dans le courant de janvier
i8oq). • fc> fr.
AUX BONNES MÈRES.
C'est à vos tendres soins que le ciel confie l'éducation de vos
enfans ; si vous n'aidiez de vos sollicitudes , en veillant sans cesse
sur le zèle des maîtres à qui vous coniiez cette importante fonc-
tion , vous seriez bientôt déçues de toutes vos espérances. La
tendre reconnoissance fie vos enfans sera la juste récompense que
Dieu a gravé dans leur jeune cœur : elle seule vous avertira
constamment du plus ou moins de constance que vous mettrez
dans ce devoir sacré. Ce livre vous aidera , en le lisant à vos
enfans dans les momens consacrés au repos ; vous y trouverez
Vous-mêmes les récréations les plus douces j eu les partageant
srec eus.
(5)
Iiivres de fonds et d'assortimens du même Libraire.
Abécédaire , contenant , avec la figure des objets les plus communs ,
et leurs noms inscrits au milieu , l'histoire naturelle des animaux
domestiques les plus connus , mis à la portée de l'enfance , pour les
commençans dans les écoles primaires; adopté par le gouvernement;
dixième édition 60 c.
Abrégé (nouvel) de toutes les Sciences, précédé d'un discours sîir la
Religion, avec une connoissance exacte des gouvernemens , et un
état précis de celui de l'Angleterre ; ouvrage à l'usage des maisons
d'éducation , et dont Sa Sainteté Pie VII a bien voulu accepter la
dédicace, etc.; par Barthelemi de Grenoble, auteur de la Gram-
maire des Dames, etc. etc. gros vol. in-12. Lyon , 1808. 2 fr. 5o c.
Abrégé (nouv.) chronologique de l'histoire et du droit public d'Alle-
magne , par Pfeffel ; 2 vol. in-4. cart. 20 fr.
Abrégé de l'Histoire d'Italie, par Saint-Marc, 6 vol. in-8. 27 f.
Abrégé du Système de la Nature de Linné, par Gilbert. Lyon et
Paris, 1802 : un fort vol. in-8. fig. 5 fr.
Abrégé de la Géographie , à l'usage de la jeunesse , par l'abbé Nicole
de la Croix , nouv. édition considérablement augmentée ; in-12. 1 f.
Académie des Jeux , nouv édit. 3 vol. in-12 , fig. 7 fr.
Adèle et Théodore , par madame de Genlis ; 3 vol. in-8. i5 f.
Agronome (!') , ou Diction, portatif du cultivateur ; 2 vol. in-8. 10 f.
Ami (1') de l'Enfance , par Dulaurent ; in-8. 60 c.
Amours (les) de Pierre le Long et de Blanche Bazu , in-12. 1 fr.
Amours pastorales de Daphnis et Chloé , traduction nouv. par Pierre
B** , avec fig. dessinées par Monsiau , et gravées par Poquet ,
etc. in-16. Londres. 1 f. 4o c.
Amours de Psyché et de Cupidon , 2 vol. in-18 , 4 fig. 1 f. 3o c.
— Le même Livre , petit in-8 , fig. 3 f. pap. vél. 4 f.
Amusemens des dames dans les oiseaux de volière , in-12. 2 f.
Année (1') la plus remarquable de ma vie , suivie d'une réfutation des
mémoires secrets sur la Russie , par Aug. de Kotzbue ; 2 vol. in-8.
avec les portraits de Kotzbue et d'Alexandre 1er. Paris, 1802. (1 f.
— Le même , 2 vol. in-18. 5 f.
Arithmétique (1') des premières écoles et des écoles secondnires,
approuvée du ministre de l'intérieur, par Guillard; 1 vol. in-8. 4 f.
Art (V) du blanchiment des toiles , fils et cotons de tout genre ,
rendu plus facile et plus général , au moyen des nouvelles dé-
couvertes ; par Pajot-des-Charmes , avec g planch. 6 f.
Art de tenir les Livres en parties doubles , par Ruelle ; ouvrage
le plus clair et le plus simple, in-4°. Lyon, i8o5. 6 f.
Atlas moderne portatif composé de 28 cartes sur toutes les parties du
Globe terrestre , et de 5 cartes astronom. avec une Introd. sur la
connoissance de la sphère et de chaque carte enluminée. 10 1".
Idem , à l'usage de ceux qui veulent apprendre la géographie ,
par Bartholon , nouv. édit. très-augm. in-4 , oblorjg. q f.
Atlas, ou Recueil de cartes géographiques, plans, vues et médailles
de l'ancienne Grèce, relatifs au voyage du jeune Anacharsis ;
précédé d'une analyse critique des cartes ; in-4. f.
Cet Atlas est indispensable à tous ceux qui possèdent l'intéres-
sant Voyage du Jeune Aiuicharsis, sans Atlas, soit dans les édif-
iions in-8., in-12 et in-18 , auxquelles il est adapté.
(G)
Aventures de Télémaque, par Fénélon , avec les notes de Coste,
jolie édition ornée de 12 charmantes fig. in-12. Paris , i8o3. 5 f.
Aventures surprenantes de Robinson Crusoé , fig. , 4 vol. in-12. 8 f.
Bachelier (le) de Salamanque , par Le Sage ; 4 vol. in-18. 4 f.
Baisers (les) précédés du mois de niai , poëme , augm. d'un suppl. et
orné de très-belles fig. et vignettes , par Dorât, gr. in-8. 6 f.
Banque ( la ) rendue facile , par Giraudeau , in-4. 12 f.
Bélizaire , par Marmontel ; in-18. 1 f.
Bibliothèque (nouvelle) des Romans , les 80 premiers vol. in-12. i32f.
Buffon des écoles , à l'usage de la jeunesse, 2 vol. in-12, avec i3z
figures en taille-douce. 6 f.
Camille ou le Souterrain , suivi d'Ambroise ou voilà ma journée. 60 c.
Catéchisme historique, en français, contenant en abrégé l'histoire
sainte et la doctrine chrétienne , par Claude Fleury ; in-12. I f .
Causes (les) célèbres et intéressantes, avec les jugemens qui les ont
décidées : cet ouvrage a été de nouveau rédigé par M. Richer ; 221
vol. in-12. 44 f.
Charmes (les) de l'enfance et les plaisirs de l'amour maternel , par L.
F. Jauffret , avec l'allemand à coté , en faveur de ceux qui désirent
apprendre agréablement et facilement les deux langues, 4 vol. in-18.
très-jolie édition. 5 f.
Chefs d'oeuvre (les) dramatiques de Charles Gohloni, traduits pour la
première fois en français par Amar , avec le texte à côté , la traduc-
tion et des notes instructives; in-8. 3 vol. Lyon, i8o4. 12 f.
Ciceronis Epistolarum selectarum, libri très. in-a4, jolie édition
interlignée, 1808. 5o c.
Commerce (le) et le gouvernement, considéré relativement l'un à
l'autre , par Condillac ; 2 vol. in-18. 1 f. 25 c.
Comte (le) de Gabalis , ou entretiens sur les sciences secrettes ; in-12.
1 f. 25 c.
Confidences philosophiques , quatrième édition revue et augmentée,
2 vol. in-8. 6 f.
Considérations chrétiennes , parCrasset; in-12. 4 vol. 10 f.
Contes et nouvelles en vers de Lafontaine, 2 vol. in-i8 , avec 80
fig. . G f .
Contes moraux , par Marmontel , nouvel édit. considérablement
augmentée de nouveaux contes trouvés dans les papiers de l'au-
teur après sa mort; 6 vol. in-18. fig. 10 f.
Cours d'études encyclopédiques , par Pages. Paris, in-8. 6 vol. avec
un atlas de 64 planches ou tableaux. 3o f.
Cours de morale religieuse, par M. Necker , édition revue et cor-
rigée , 3 vol. in-8. Paris , 1801. 12 f.
Délits ( des ) et des peines , trad. de l'ital. de Beccaria , in-8. 2 f.
Description et usage d'un cabinet.de physique expérimentale , par
Sigaud-de-Lafond , 2 vol. z>z-8 , avec un grand nombre de pi 9 f.
T)e Vins illustribus urbis Romœ à Romulo ad ^lugustum, adusum
sextœ scholœ , auciore Lhomond ; in-ib. "b c.
Dictionnaire ( nouveau ) portatif, delà langue française , composé
sur la dernière édit. de l'Abrégé de Richelet , par Wailly , entière-
ment refondu d'après le Dict. de l'acad. , celui de Trévoux , etc.
2 v. in-8, par C. M. Gattel ; Lyon , i8o3 , i5 f., le même, rel. 18 f.
Dictionnaire raisonné de Pharmacie Chimique, Théorique et pratique,
à l'usage des médecins et chirurgiens éloignés des pharmacies ,
et pour les élèves ; in-8. 2 vol. Lyon. i8o4. 9 f.
Dictionnaire instructif pour apprendre ce qui se pratique dans
l'office ; in-8. 4 f.
(7)
Dictionnaire des merveilles de la nature, noiwelîe édition, p*£
Sigaud de Lafond, professeur d'histoire naturelle, etc.; 5 vol.
in-8. 12 f.
Dictionnaire raisonné d'Histoire natur. , conten. l'hist. des Animaux,
des Végétaux et des Minéraux , celle des Corps célestes , des Mé-
téores, et des autres principaux phénomènes de la nature; avec l'his-
toire clés Drogues simples et celle de leur usage en médecine , dans
l'économie; domestique et champêtre, et dans les arts et métiers;
par M. Valmont de Bomare. Dernière édition de l'Auteur , consi-
dérablement augmentée. Lyon, in-8. i5 gros vol. caractère de
cicéro. 7^ **
— Le même, in-8. i5 vol. petit romain gros œil. 6o f.
— Le même, Lyon, in-k , 8 vol. 8o f.
Dictionnaire Français-Espagnol et Espag.-Franç., avec l'interprétation
latine de chaque mot, rédigé d'après le Dictionnaire de l'Académie
royale Espagnole et celui de l'Académie Française-, nouvelle édition
considérablement augmentée , dans laquelle on a inséré la pronon-
ciation écrite des mots de l'une et de l'autre langue , par C. M.
Gattel ; ouvrage supérieur à tous les Dictionnaires de ce genre qui
ont paru. Lyon, i8o4. in-4. 2 vol. de 2000 pages. 56 f-
Dictionnaire (nouveau) Français et Allemand , composé sur celui de
l'Académie Française et celui d'Adelung, etc. par Frédéric Schwanj
in-4. 7 vol. Manheim , 17P1 et suiv. 80 f.
Dictionnaire historique des Grands Hommes, par une Société de gens
de lettres; i3 vol. in-8. Lyon, 1801. 80 f.
Dictionnaire de Botanique, avec les termes techniques. 8 f .
Dictionnaire Anglais et Français , par Boyer ; 2 vol. in-4. 56 f.
Dictionnaire anglais - espagnol et espagnol -anglais , par Gatteh
Paris, i8o3, 2 vol. in-16. 7 f- 5o c -
Dictionnaire de poche, anglais -français et français - anglais , par
Nugent; 2 vol. in-16. Paris, i8o4. 7 f; 5o c.
Dictionnaire portatif et de prononciation italienne- française et
française-italienne , par Cormon et Vincent Manni , 2 gros vol.
in-8. à deux colonnes et de quinze cents pages. Paris, 1802. 16 f.
Dictionnaire de poche français-italien et italien-français , ou abrégé
de celui d'Alherti , 2 vol. in-16, trois édit. Paris, i8o3. 7 f. 5o c.
Dissertations de Maxime deTyr, philosophe platonicien, traduites
sur le texte grec, avec des notes, par Combes-Dounous ; 2 vol.
in-8. Paris, 1802. . 9 f -
Dissertations critiques pour servir d'éclaircissemens à l'histoire dc.s
Juifs, par M. de Boissi ; 2 vol. in-12. 5 f.
Discussions importantes débattues au parlement d'Angleterre par-
les plus célèbres orateurs depuis trente ans , renfermant un choix
des discours , adresses , motions, répliques, etc. sur la situation,
de la France; 4 vol. in-8. i5 r.
Ecole des Mœurs ou Maximes de la Sagesse, par feu l'abbé Blan-
chard; nouvelle édition totalement refondue et considérablement
augmentée. Lyon, i8oi , in-12, 6 vol. fig. 121.
Education chrétienne à l'usage des maisons d'éducation de l'un et de.
l'autre sexe, par l'auteur de l'Ecole des Mœurs; 1808, in-12,
2 gros vol. 5 '•
Eléniens de la Grammaire latine de Lhomond , dernière édition,
vol. in-12. relié en parchemin. 1 f. 20 c.
Eliezer et Nephtaly, poème trad. de l'hébreu , suivi d'un Dialogue
entre deux chiens , nouvelle imitée de Cervantes 5 ouvr. posthume
i de M. de Floiïan , in-8. 3 ï.
(8 )
Emma ou l'Enfant du malheur, 2 vol. in-i8. af.
Encyclopédie de la jeunesse, ou abrégé de toutes les sciences, à
l'usage des écoles des deux sexes; par P. J. TA. Masson; nouv. édit.
considérablement améliorée, dans la géographie, l'histoire, la
mythologie , les mathématiques , l'histoire naturelle, la physique,
la chimie , etc- etc. augmentée de l'architecture , de l'hydrogra-
phie et d'un dictionnaire géographique de la France, avec une
mappemonde et des iig. grav. par Tardieu. Paris, 1801 ; un gros
vol. in-8. 7 f.
Inc. 'le (1') de Virgile , traduction de Desfontaines, 1 vol. in-8. 4 f.
Entretiens de Zimmermann avec Frédéric le Grand , peu de jours
avant sa mort; in-18. 1 f.
'Jlpitome de Dus et Heroibùs poeticis seu appendix ad Ovidium ,
auctore Jouvency ; in-S. 75 c
Epreuves (les) du sentiment, suivi des Nouvelles historiques et des
Epoux malheureux; par Darnaud. Paris, 1800. 11 vol. in-12.
3o fr.
Erreurs (des) de la vérité ; ou les hommes rappelés au principe uni-
versel , suivi de l'homme du désir; 5 vol. in-8. 5 f. 5o c.
Essai sur les convenances grammaticales de la Langue française , par
Bréville. in-12. Lyon, 1802. 2 f. 5o c.
Essais sur- la poésie et la musique , par James Beattie; un vol. in-8.
Paris , 1787. 5 f.
Etudes de la Nature, nouv. édit., revue et corrigée par Jacques-
Bernardin de St. -Pierre , avec 10 pi. , Paris , 1 80-i , 5 v. in-8 , 5o f.
Etudes de l'homme physique et moral , considéré dans ses différons
âges; par J. P. Perreau, professeur supplémentaire au collège de
France , du droit de la nature et des gens ; in-8. 4 f.
Expériences physiques et chimiques , par de Puisieu j 3 vol. in-12 ,
fig. Paris. 7 f. 5o c.
Fables ( les ) de la Fontaine , 4 volum. in-8 , pap. vélin , magnifique
édit. , ornée de 276 fig. exécutées sur les dessins de Vivier ,
par Simon et Coiny , relié par Bradel. 110 f.
— Les mêmes , 6 v. iu-i6 , pap. vél. , avec les mêmes fig. , rel. 80 f.
— Les mêmes , 2 vol. in-18 , fig. 2 f. 5o c. et rel. 5 f. 5o c.
Fables d'x\ntoine Vitalis , in-8. 1 f.
Fables de Dorât, 2 vol. grand iu-8 , édition ornée de grav. et de
vignettes superbes, rel. par Bradel. 20 f.
Fablier de l'Enfance, ou Choix de Fables en vers et d'Apologues des-
tinés à l'éducation , par Eerenger, auteur de la Morale eu action.
Lyon, 1808, iu-12 de plus de 5oo pages, pelit rom. , avec fig. 6 f.
— de la Jeunesse et de l'Age mûr , ou Clioix de Fables en prose , tiré
des meilleures sources, par le même. Lyon , an IX -1808, in-J2 ,
2 gros vol. avec fig. 6 f.
lelicia , ou mes fredaines , jolie éd. et belles fig. 4 vol. in-16. 10 f.
■— • Le même livre , papier vélin. 16 f.
Fonleiielle , Colardeau et Dorât, ou Eloges de ces trois écrivains
célèbres ; ouvrage renfermant plusieurs anecdotes non connues ,
et pouvant être utile aux personnes qui étudient la littérafnre
française, précédé d'une lettre que le célèbre et infortuné Bailly
a écrite à l'auteur au sujet de l'éloge de rontcnelle, et suivie
d'une vie d'Antoine RivaroL Paris, i8o5 ; in-8. . r > f.
Galerie des antiques , ou esquisse des statues, bustes et bas-reliefs.,
fruits des conquêtes de Bonaparte en Italie, par Augustin Legramt;
un vol. grand in-8, iq £,
(9)
Géographie élémentaire, à l'usage des jeunes gens de l'un et de l'autre
sexe ; avec la division de la France en départemens ; la population ,
l'étendue, les contributions, les constitutions , les mœurs, les
religions et les produits agricoles et commerciaux des différens
pays de la terre; les arbres qui croissent dans chaque pays , les
animaux sauvages qui y vivent, etles animaux privés qu'on y élève;
suivie d'une table alphabétique de toutes les villes, principalement
de tous les départemens ; d'une description des rivières, d'un traité
de la sphère, d'un vocabulaire des mots dont l'usage n'est point
familier à la jeunesse ; d'une division de l'année , d'une nomencla-
ture des nouvelles mesures, et enrichie de huit caries géogra-
phiques; par Hassenfratz; 4e édit. corrig. et aug. , in-12. 5 f . 5oc.
Géographie universelle exposée dans les différentes méthodes qui
peuvent abréger l'étude et faciliter l'usage de cette science _, avec le
secours des vers artificiels et un traité de la sphère, par Bufficr ;
un gros vol. in-12. Lyon. 2 f. 5o c.
Géographie de l'Enfance , in-12. 1 f. 5û c.
Géographie univ. , trad. de l'allemand de Busching , 16 v. in-8 , 60 f.
Gérard de Nevers , par Tressan ; petit in-8. avec 4 fig. dessinées par
Moreau. 5 f. , et papier vélin , 5 f.
— Le même livre in-18. Co c.
Gonzalve de Cordoue , ou Grenade reconquise, par M. de Floriau ,
belle édit. ornée de fig-, dessinées et grav. par les meilleurs ar-
tistes de Paris , 2 vol. in-8, 1800. ]?.f.
— Le même livre sur papier vélin. 18 f.
Grammaire et leçons préliminaires, par Condillac , mise à l'usage
des élèves des prytan. et lycées franc. , 1 v. in-12 , Paris , i8c5, 5 1.
Grammaire de Vénéronni, ou le Maître Italien; par Gastel. in-8.
Lyon , i8o5. 5 i.
Grammaire (nouvelle) allemande, ou méthode pratique pour ap-
prendre facilement celte .langue, nécessaire à présent plus que
jamais ; augmentée de dialogues accentués à l'usage de ceux qui
possèdent la langue française ; un vol. in-i?. 2 t. , et relié , 5 f.
Grammaire générale et raisonnée, de Port-Royal , par Arnault et
Lancelot; précédée d'un essai sur l'origine etles progrès dp la langue
française, par M.Petitot, et suivie d'un commentaire de M.Duclos,
auquel on a joint des notes ; un vol. in-8. Paris , i8o3. 5 f.
Guide (le) de l'histoire, à l'usage de la jeunesse , etc. 5 vol. in-8.
1 5 f .
Herman d'Una , trad. de l'Allemand , 2 vol. in-12 , fig. 4 f.
Heures a la Dauphine, un vol. in-j8, belle édition. 1 f. ih c.
Histoire naturelle du GENRE HUMAIN , ou recherches sur ses
principaux fondemens physiques et moraux , précédée d'un dis-
cours sur la nature des êtres organiques, etc. par J. J. Virey ,
2 vol. in-8 , avec i4 belles planches. 12 fr.
Histoire particulière de l'Abeille commune, considérée dans tous ses
rapports avec l'Hist. générale de l'homme , fig. 2 v. in-8. 8 fr.
Histoire de Charles XII , roi de Suède , par Voltaire , avec les notes
de M. delaMotraye; 2 vol- in-i2, ornés d'un portrait. Lyon, 1807.
2 f. 5o c.
Histoire des révolutions tic Suède ; in-12 , 2 vol. 4 f.
Histoire des premiers peuples libres qui ont habité la France,
par J. Ch. Lavaux. Paris, 171)8; 2 vol. 10 f.
Histoire d'Italie , depuis la chute de la république romaine jusqu'aux
premières années du dix - neuvième siècle , par Aut. Fantin
Desodoarc; in-8. Paris, 0, vol. i3-j3. 48 f.
( io)
Histoire des expéditions d'Alexandre , rédigée sur les Mémoires d*
Ptolémée et d'Aristobule , les lieutenans , par Flave Arrien de
IVicomédie , traduction nouvelle, par P. Chaussard; 3 vol. in-8.
et Atlas. Paris, 1802. 5o f.
Histoire des révolutions d'Angleterre, par le P. d'Orléans; 4 vol.
in-8. 16 f.
HisLoire du canal du Midi, par le général Andréossi; un vol. in-8.
avec une belle Carte gravée parïardieu. 6 f.
Histoire de l'empire de Fiussie, sous le règne de Catherine II, et à la
fin du dix-huitième siècle , par le révérend M. Tooke, membre de
la société royale de Londres, dédiée à S. M. I. Alexandre piemier;
8 vol. in-b' 62 f.
Histoire des insectes utiles à l'homme, aux animaux et aux arts, par
Buc'hoz ; i 11— j 2 . 2 f.
Histoire du Petit Jehan de Saintré et de la dame des Belles Cousines;
in-18 , îig. 60 c.
— Le même livre petit in-S. fig. dessin, par Moreau. 2 f.
— Le mirnie , papier vélin. 4 f.
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes, où l'on
voit leur origine et leur établissement, et les causes de leur ruine,
par Bul.rd ; 4 vol. in-18, fig. 5 f.
Histoire des animaux d'Aristote, avec la traduction française, par
M. Camus ; 2 vol. in-4. 36 f.
Histoire de Gilblas de Santilane, par Le Sage ; 6 vol. in-18. 7 f. 5o c.
Historiettes et Conversations , par Be> quin , 5 vol. 777-18 , 4 f .
Hygiène domestique, ou l'art de conserver la santé et de prolonger
la vie, mis à la po.tée des gens du monde, ouvrage qui contient ,
entr'autres choses utiles, des préceptes simples et raisonnes sur
l'éducation physique des enians , l'usage des bains, le choix des
alimens, la conservation des veux, et la direction des affections
de l'ame ; trad. de i'anglais , du doc eur Willich , augm. par
M. Itard , médecin de l'ins it. etc.; un fort vol. in-8. 6 f.
Idylles et Romances de Berquin; nouv. édit. fig. 60 c.
Incas (les) ou la Destruction de l'empire du Pérou, par Marmontel,
3 vol. in-18. 4 f.
Influence (de 1') des passions sur le bonheur des individus et des
nations , par madame de Staël ; 2 vol. in-i8. 1 1. 5o c.
— Le même livre sur papier vélin. 3 f.
Instructions élémentaires sur la morale; ouvrage jugé propre à
l'instruction publique , par Bulard ; fig. Paris, 1801. 1 f.
Introduction sur l'histoire de France et sur l'histoire romaine,
suivie d'un abrégé de la géographie , avec la division de la France
par préfectures et sous-préfectures ; d'un abrégé de l'histoire poé-
tique ; d'un abrégé des Métamo phoses d'Ovide , et d'un recueil
de proverbes , sentences , bons mots et pensées choisies , par
Leragois ; nouvelle édition, ornée des portraits ites soixante-huit
rois de France, gravés d'après les médailles , parVarin; et augm.
d'un précis de l'histoire de la révolution jusqu'à l'armistice conclu
après la célèbre bataille de Maringo ; 2 vol. in-12. 5 i.
Introduction familière à la connoissance delà Nature, parBrquin;
2 vol. in-18 , fig. 1 f. 5o c. , et id. 2 1. So c. |
Jérusalem délivrée , en vers français , par L. P. M. F. Baour-Lormian ;
2 vol. in-8. 8 f.
Journal d'une esclave persanne , tiaduction libre de l'anglais;
in-ia. 1 f $0 e.
(Il)
Journées du Chrétien sanctifié par la prière et la méditation ; un
vol. in-:2 , i8o3. i f. 5o c.
Langue (la) des calculs, par Condillac , ouvrage posthume et élé-
mentaire imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur ;
in-12. 3 f.
Laure et Auguste , traduction de l'anglais, par Berenger; 2 vol.
in-12. 3 f. 5o c.
Leçons élémentaires de Mécanique, par Jentet ; in-8. fig. 4 1.
Lectures pour les enfans , . r > vol. in-18. 5 f".
Le petit Grandisson , par Berquin , 5 vol. in-i8. 4 f.
Lettres philosophiques sur l'intelligence des animaux, avec quel-
ques lettres sur l'homme, par Leroy, sous le nom de physicien
de Nuremberg; un vol. In— S. orné de son portrait. Paris , i8o5.
4 f.
Lettres et épîtres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard; 2 vol. in- 12.
5 f. 5o c.
Lettres et mémoires choisis parmi les papiers originaux du maré-
chal de Saxe; 5 vol. in-8. Paris. i5 f.
Lettres de Charlotte à Caroline pendant ses liaisons avec Werter,
trad. de l'anglais ; 2 vol. in-18. 1 f. 5o c.
Lettres galantes d'Âristenette , traduites du grec, par Alain-René
Lesage ; in-18. 1 t.
Logique de Condillac , nouv. édition mise à l'usage des élèves des
prytanées et lycées français ; par Noël , professeur de philosophie
au prytanée français , 5 vol. in-12 , Paris, i8o3. 7 f. 5o c.
Louise, ou la Chaumière dans les marais; 2 vol. in-i8. 1 f. 5o c.
Magie blanche dévoilée , avec le testament de Jérôme Sharp , ses
petites aventures et son codicile, par Descremps , 5 v. in-8 , ornés
de i85 fig. 18 f.
Manière (la) d'enseigner et d'apprendre l'orthographe , parGazin,
in-18 , pour les écoles primaires. , 60 c.
La méthode simple et facile de ce petit Traité d'orthographe est
en faveur des enfans de tout âge, et des personnes qui désirent
; pprendre à écrire correctement en très-peu de tems.
Manuel d'Epictète, un gros vol. in-18. 1 f.
Manuel de la fille de basse-cour, petit in-12. 76 c.
Manuel du jardinier , ou la culture complette des jardins pota-
gers , fruitiers et à fleurs , la taille et les meilleures méth. de gref-
fer les arbres ; rédigé d'après les plus célèbres cultivateurs, avec les
planch. nécess. à l'inteilig. des cultivât. ; par F. D. 2 v. in-12. 5 f.
Margaretta , comtesse de Rainsford ; 2 vol. in-12. 3 f .
Médecin (le) naturaliste , ou Observations de Médecine-pratique et
d'Histoire naturelle , par Gilihert ; in-12 , fig. Lyon , 18^2. 2 f. 5o c.
Mémoires de miss Bellamy, célèbre actrice de Londres, traduits
de l'anglais; 2 vol. in-8. 5 f.
Méthode analytique des fossiles , par H. Struve ; un vol. in-8. avec
planches coloriées. 3 f. 5o c.
Missionnaire paroissial; in-12 , 4 vol. 10 f.
Neter elementa botanica , cum collario, 5 vol. in-8., dont un de
planches , qui se relient en quatre. 25 f.
Nouvelles (les) par M. de Florian , belle édition ornée défigures
dessinées et gravées par les meilleurs artistes, Paris, l8o5 ; un
vol. in-8. C f.
-- - Le même livre, papier vélin. 10 F.
( 12 )
î\ouvel Atlas portn.tif, composé de vingt-huit cartes sur toirtes les
parties du globe terrestre et de trois cartes astronomiques j nou-
velle édition augmentée d'une carte de la France . avec une
explication où l'on désigne la province à laquelle chaque dépar-
tement correspond. Taris, an 10 (1802). Prix, enluminé et
cartonné. 10 f.
TJuma Pompilius , second roi de Rome, par Florian ; très-belle
édition ornée de belles gravures dessinées par le Barbier; in-8.
Paris , 1 So5. fi. 1".
— Le même livre sur papier vélin. 10 f.
Oberman , Lettres publiées par M. Sénancour, auteur des Rêveries
sur la nature de l'homme ; Paris, i8o4; 2 vol. in-8. 8 f.
Odes auacréontiques , iu-18. 1 1".
(Havres de J. J. Rousseau ; in-8. 53 vol. fig. i5i t".
Œuvres complettes de Berquin, 3o vol. in-iS ; Paris, i8o3.
ai f.
(Havres choisies de Berquin , ou la réunion des plus jolis contes de
cel auteur , à l'usage des enfans . 4 vol. in-18, iig. 4 f .
(Envies complettes d'Helvétius , 5 vol. in-8., avec un très-beau
portrait à la tète .lu prem. vol. 20 f.
Les mêmes, 2 vol. in-4 , avec un magnifique portrait. 21 f".
Cette édition est la seule coinplette et imprimée sous les yeux
de l'auteur.
Œuvres comp'ettes de M. d'Arnaud, 1 a vol. grand in-8., édition
de Paris , ornée d'un grand nombre de ligures et vignettes. -• t.
(Euvres complettes de Dorât , recueillies par lui-même, 20 volum.
in-8, avec toutes les fig et vignettes. -21".
(E ivres de Stern , 6 vol. in-8. Paris, 1797. 00 f.
(Euvres choisies de Piron , 3 vol. in-18. 4 f.
(Havres d'Esiode, traduction nouvelle de M. L. Coupé; in-18.
Paris , 1 796. 1 f.
(Havres complettes de Florian , nouv. édition augm. de la vie do
l'auteur, de Guillaume Tell , F.liezer et autres ouvrages inédits,
ornées de magnifiques planches dessinées et gravées par les
meilleurs artistes de Paris , l8o5 , 8 vol. in-8, beau pap. 60 t".
(Havres posthumes de Florian, contenant sa vie , Guillaume Tell,
Eliezer et autres ouvrages inédits; in-8. 5 f .
(Euvres pastorales de M. Merthghen , traduites de l'allemand , nou-
velle édition augmentée; 2 vol. in-18. fig. 2 f.
(Havres complettes de l'abbé de Condillac , revues , corrigées par
l'auteur, imprimées sur les manuscrits autographes, et aug-
mentées de la langue des calculs , et autres ouvrages posthumes
de l'auteur; 5i vol. in-12, avec plusieurs planches. Paris, i8o3.
60 f.
(Euvres de P. Camper , qui ont pour objet l'histoire naturelle, la
physiologie et L'auatomie comparée; 5 vol. in-S. et 1 vol. in-folio
de 2 t planches. 5o f.
> choisies de J.-R. Rousseau , jolie édit. port. 2 vol. 3 t.
(Euvres de St.-Foix . G vol. in-12. 12 t'.
(Euvres complettes de Vadé , portrait , musique gravée à la fm de
chaque vol., très-jolie édit. , 4 vol. petit format. 8 t".
(Euvres complettes d'Evariste Parny, membre de l'Institut; quatrième
édition imprimée par Didot aine; 1808 : j vol. grand in-i8.
1: ;.
Œuvres complettes de Pline, iz vol. in-i. trad. en français. 120 t
( i3)
Œuvres de Racine, 4 vol. in-18 , très -jolie édition, papier vélin >
ornée de 12 jolies fig. et d'un portrait , ico5. 12- f.
Œuvres complettes de Bernard , pet. in-8 , avec 8 jol. grav. -i 1.
Opérations des changes des principales places de l'Europe , par
Ruelle , quatrième édition revue , corrigée et augmentée des
changes de diverses places, et autres opérations très-nécessaires
au commerce, et suivie de l'évaluation des monnoies étrangères,
courantes et anciennes , par 3Iacé de B-ichebourg , essayeur des
monnoies , avec la réduction en argent de France ; in-8. 4 1.
Opuscules d'Homère, traduction nouvelle, par M. L. Goupé : 2 vol.
in-18, portrait. Paris, 1796. 2 f.
Orlando Furioso , 4 vol. in-8. grand papier, avec une fig. magni-
fique à chaque chant. Paris , i8o5- 64 f.
— Le même, 4 vol. in-i. grand papier. 100 f.
Paméla , ou la Tertu récompensée , trad. de l'anglais , par Prévost ;
8 vol. in-12. 10 £.
Parallèle des religions , par le P. Brunet , auquel on a joint la
géographie sacrée du P. B_omain-Joly ; 6 vol. m-4. ornes de beau-
coup de figures. Paris. -2 f.
Parnasse latin moderne, in-12. 2 vol. , avec la traduction inter-
linéaire. 6 f.
Pauvre (le) George , ou l'Officier de fortune, traduit de l'allemand
de Kramer , par W. A. Duval : 2 vol. iu-18 , fig. 1 f. 5o c.
Pensées de Rousseau, édit. augm. de l'esprit de Julie, extrait de la
nouvelle Héloïse , par Formay ; 5 vol. in-i8. 5 f.
Petite Chronique du royaume de Tatcïaba , par Wieland , traduite
de l'allemand, seconde édition revue et corrigée; 2 vol. in-12,
fi s- . , 3f -
Phèdre français , ou Choix de Fables françaises , à 1 usage de l'en-
fance et de la jeunesse; par J. Brunel , d'Arles. 1 vol. in-18.
Lyon , iSo5. 1 f.
Phœdrî Fabulœ , cùm notis DesLillons , Erothier, etc. 1807. pap.
fin. 2 f, 5o c.
— Le même ouvrage , pap. ordin. 2 F.
Physiologie d'Hippocrate , extraite de ses œuvres par Delavsud ;
in-8. Paris , 1802. 5 f.
Physionomiste (le), ou l'ohservateur de l'homme, considéré sous
les rapports de ses moeurs et de son caractère , d'après les traits du
visage , les formes du corps , la démarche , la voix , le rire , etc.
vol. in-8, par J.-B. Porta, 5 f.
Phytologie universelle, ou histoire naturelle et méthodique des
plantes , de leurs propriétés , de leurs vertus et de leur culture ;
ouvrage consacré aux progrès des sciences utiles de l'agriculture
et de tous les arts , par N. Jolicierc , naturaliste et homme de
lettres ; 5 vol. in-3. 27 f.
Précis historique de la révolution française, par Lacretelle jecne
et Robut ; 6 vol. in-18, avec gravures. 5o f.
Première éducation d'Adolphe et de Gustave, ou Etecueil des leçons
de lecture et de Grammaire , données par L. F. Jauffret à ses
enians ; in-12 , 6 vol. Lvon , 180-. 12 t.
Prieuré (le) de Derwent, ou ZVIémoires d'une orpheline, par
l'auteur d'Elisa , traduit de l'anglais, par Lebas ; 2 vol. ia-i ; ,
£ g- ... 5f -
Principes de lecture et de prononciation , a l'usage des écoles pri-
maires , ouvrage déclaré classique par le gouvernement ; in-8. 3.
Provinciales (les), ou l'Année des dames nationales , histoiie par
(*4)
jour d'une femme française; 12 vol. in-iz, gravures, etc. pat
N. E. Rétif de la Bretone. 20 f.
Pscautier disposé pour la semaine, selon l'ordre du bréviaire ro-
main; un vol. in-16, relié en basane. 1 f. 25 c.
Recherches sur les espèces de prairies artificielles qu'on peut cul-
tiver avec le plus d'avantage en France, par F. H. Gilbert, pro-
fesseur vétérinaire ; in-12. 2 f .
Recherches historiques et politiques sur les Etats-Unis de l'Amérique
septentrionale où l'on traite des établissemens des treize colonies ,
de leurs rapports et de leurs dissentions avec la Grande-Bretagne ,
de leurs gouvernemens avant et après la révolution, etc. 4 vol.
in-8. i5f.
Révolution françaises , par Necker , nouv. édit. 4 vol. in-12 , 6 f.
Roland furieux, trad. de l'Arioste , par Tressan , 4 vol. in-8, grand
papier, avec une belle fig. à chaque chant. Paris, i8o3. 64 f.
■ — Le même livre , 4 vol. in-4. grand papier. 100 f.
•Sandfort et Merton , trad. par Berquin, 7 vol. in- 18. 5 f.
Science des négocians et teneurs délivres, parLaporte, 1 volume
oldong , quatrième édit. 4 f. 5o c.
Science (la) de la législation, par G. Filangi.-ry, seconde édition ,
revue et corrigée ; 7 vol. in-S. :?4 f.
Spectacle de la Nature , ou Entretiens sur les particularités de l'his-
toire naturelle , qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes
gens curieux et à leur former l'esprit; 11 vol. in-12. avec beau-
coup (le figures. 35 f.
Système de la Nature de Linné, traduit en fiançais par Vanders-
tegen de Pute , d'après la treizième édition latine , mise, au jour
par J. F. Gmelin ; Bruxelles, 17<j3; 4 vol. in-8. contenant les oi-
seaux , les quadrupèdes , les vivipares et les cétacés. 16 f.
Système de la Nature , ou des lois du Monde physique et moral , par
Mirabeau; 2 vol. in-8. 8 f.
(Système militaire de la Prusse, et principes de la tactique actuelle
des troupes les plus perfectionnées; in-4. avec g5 cartes ou plans
de bataille. 25 f.
Tenue (la) des livres de commerce, à parties simples et à parties
doubles , ouvrage utile à ceux qui veulent s'instruire de cette
science, seuls et sans maître ; par Blondel, teneur de livres ; Lyon,
1801 ; 2 parties in-4. 12 f.
Traité des constructions rurales , dans lequel on apprend la manière
de construire et de distribuer les habitations des champs, les chau-
mières , etc. etc. ; par C. P. Lasteyrie ; in-8. — Atlas de 55 pi n—
ches. 12 f.
Traité des maladies des femmes enceintes et en couche , par Petit ;
2 vol. in-8. 6 f.
Traité d'Anatomie et de Physiologie végétales , suivi de la nomen-
clature méthodique ou raisonn'ée des parties extérieures des plan-
tes, et un Exposé succinct des systèmes de botanique les plus gé-
néralement adoptés. Ouvrage servant d'introduction à l'étude de
la botanique, par Brisseau -Mirbel ; 2 vol. in-8. fig. <n noir;
i5 fr. et 25 lr. iig. color.
Traité des arbitrages , par Ruelle , in-8. 4 f.
Traité des arbitrages de la France avec les principales places de
l'Europe; ouvrage nécessaire aux banquiers et négocians, dais
lequel on trouve le pair ou l'égalité des changes de la France avec
toutes les places étrangères, etc. par Ruelle j in-8. 4 £,
(i5)
Traité de la culture des arbres et des arbustes, leurs propriétés éco-
nomiques, etc. par Buc'hoz; i vol. in-12. 4 f.
Traité de la prononciation et de l'orthographe de la langue française,
tiré des meilleurs auteurs, suivi d'une instruction sur l'écriture,
à l'usage des écoles primaires; revu et corrigé par M. Déchaux,
instituteur public ; grand in-12 , relié en parchemin. i fr. 5o c,
Traité sur la manière d'empailler et de conserver les animaux ;
in-12. 1 f.
Traité des maladies chroniques , et des moyens les plus efficaces de
les guérir , par Martinet ; in-8. Paris, i8o3. 6 t".
Traité des lois politiques des Romains, du tems de la république,
par M. de Pi loti de Tassulo ; 2 vol. in-8. g f.
Traité de la peinture de Léonard de Vinci, commenté, éclairci dans
le texte et les figures , par M. Gault , de Saint-Germain ; un gros
vol. in-8. avec 44 planches en taille douce, et le portrait dé
Léonard de Vinci. Paris, i8o3. 10 f.
Traité de la culture des arbres fruitiers , traduit de l'anglais de
Forsyth, par Pictet Mallet; in-8. orné de i5 planches , gros vol.
Paris , i8o3. 7 f. 5o c.
Triomphe de l'Evangile, ou Lettres d'un homme du monde revenu
des erreurs et des préjugés du philosophisme moderne , où l'on
combat d'une m nière victorieuse les sophismes de l'incrédulité ,
et où l'on établit la vérité de la Religion Catholique; traduit sur la
septième édition espagnole. Lyon i8o5, in-8. 4 vol. de 25oo pag.
Veillées (les) du Châieau , ou Cours de morale, à l'usage des eufans ,
par madame de Genlis ; 3 vol. in-8. i5 f.
Veillées (les) du Pensionnat , par L. F. JaufFret , directeur du collège
à Montbrisson , faisant suite au Théâtre des Maisons d'éducation, et
renfermant des dialogues amusans et instructifs sur toutes sortes
de sujets; vol. in-12 de 4oo pages. Lyon', 1808. 2 f . 5o c.
Vie du chevalier de Faublas , par Louvet ; nouvelle édit. corrigée et
augmentée , i3 parties , in-18 fig. 10 f. et rel. en veau, 16 !'.
Vie des plus illustres modernes , à l'usage des enfans ; un vol.
in-12, 2 f.
Voyages dAntenor , en Grèce et en Asie, avec des notes sur l'E-
gypte ; 3 vol. in-8. fig. 12 f.
— Le même ouvrage , 5 vol. in-18. fig. 7 f.
Voyage au Montamiata et dans le Siennois, contenant des observa-
tions nouvelles sur la formation des volcans , l'histoire géologique ,
minéralogique et botanique de cette partie de l'Italie, par George
Santi ; traduit en français par-BodardD. M. Lyon, i8o3 , in-8.
1 vol. avec fig. 12 f.
Voyage à la côte septentrionale du comté d'Antrim en Irlande et k
l'île de Rochery, contenant l'histoire naturelle de ses productions
volcaniques , et observations sur les antiquités et mœurs de ce
pays, par Hamilton ; in-8. 5 f .
Voyage à la Nouvelle Galles du Sud, etc. trad. par C. Pougens ,
in-8. 4 f.
Voyage d'un pbilosophe, ou Observations sur les mœurs et les arts
des peuples de l'Asie , de l'Afrique et de l'Amérique , par Poivre ;
in-12. 2 i\
Voyage sentimental en France, par Sterne, suivi des lettres d'Yorick
à Elisa ; 2 vol. fig. 1 f. 20 c.
Vuyage historique littéraire et pittoresque dans les îles et possessions
(i6)
< vénitiennes du Levant ; par André Grasset Saint-Sauveur , jeune ■
5 vol. in-8. Atlas. 18 f.
Voyage dans l'intérieur de la Chine et en Tartarie, par lord Ma-
cavtney ; 4 vol. et Atlas. 00 f.
Voyage de "Néarque , des Bouches de l'Indus jusqu'à l'Euphrate, ou
Journal de la ilotte d'Alexandre , etc. , traduit de l'anglais par
Billecocq ; 3 vol. in-8. ib f.
Voyage en Norwège, en Danemark et en Russie, traduit de l'an-
glais par Richer-Serisy ; 2 vol. in-8. 12 f.
Voyage autour du Monde, par le chev. Pigafeta; in-8. cartes et
figures. 7 f.
Voyage dans l'Inde, au travers du grand Désert, par Aleb , Àn-
tioche et Bassora; exécuté par le major Taylor ; ouvrage où l'on
trouve des observations curieuses sur l'histoire , les mœurs et le
commerce des Mainotes , des Turcs et des Arabes du Désert, etc.
Par L. de Grandpré ; 2 vol. in-8. 12 f.
Voyage dans l'intérieur des Etats-Unis, par Bayard; in-8. 4 f.
Voyage à la côte d'Afrique, à Maroc, au Sénégal, à Goré , à
Galam , etc.; par Saulnier; in-8. 5 f.
."Werther, par W. Goethe, trad. de l'allem. sur la nouvelle édition ,
avec le texte allemand à côtét, en faveur de ceux qui désirent ap-
prendre agréablement et facilement les deux langues. Paris, 1800 ;
2 vol. in-8. 10 f.
— Le même livre , édition interlinéaire. 5 f.
UNIVEHSITY OF ILLINOIS-URBANA
3 0112 001642195
M. |
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