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Full text of "Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale pendant les années 1849 à 1855"

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YOYAGES 



AFRIQUE 



Bruxelles. — Typ. do A. Lacfoii, Van Meenen et C", rue de la Pulterie, 33. 



TOUS DnOITS RESERVES 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/voyagesetdcou04bart 



VOYAGES ET DECOUVERTES 



DANS 



L'AFRIQUE 

SEPTENTRIONALE ET CENTRALE 

PENDANT LES ANNÉES 4849 A 1855 



FAB 

LE DOCTEUR HENRI BARTH 

TRADUCTION DE L'A 1.I,EMA>C1J PAR PAUL ITHIER 

SEILE ÉDITION AUTORISÉE PAR L'AITEDR ET L'ÉDITEUR ALLEMANDS 

ENRICHIE llE (.RAÏIRES, lit CllR0110-LlI!IOl.llAlMiltS, WUl BELLE CARIE ET DC PORTRAIT DE L'ALIEl'R 



TOME iV 



PARIS I BRUXELLES 

A. BOHNÉ, LIBRAIRE | A. LACROlï, VAN BEENIN ET C^ ÉDITEURS 

RUE CE RIVOLI, 170 ' RUE DE LA PUTTERIE, 33 

1861 




s/' if 



CHAPITRE PREMIER. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU ET LES PRINCIPAUX ÉTATS RIVE- 
RAINS DU NIGER AVANT L'INVASION DES FOULBE. — DESCRIPTION DE 
TOMBOUCTOU. 



Contrairement à l'idée généralement accréditée en Europe 
jusqu'à ce jour, Tombouctou n'a jamais été le centre d'un 
grand royaume. Déjà longtemps avant que la ville fût fondée, 
il existait, tout autour, de puissantes communautés politi- 
ques et, plus tard, elle grandit pendant des siècles, libre et 
indépendante, sans être jamais la capitale d'un royaume 
quelque peu important. D'après notre autorité pour l'his- 
toire des contrées du Niger, Ahmed Baba, dont je parlerai 
plus amplement par la suite , cette ville célèbre fut fondée 
dans le cinquième siècle de l'hégire {soit vers 1100), par 
une fraction des Imoscharh ou Touareg, à l'endroit où, 
depuis longtemps, ils avaient coutume de stationner. Il 
n'en est pas moins très vraisemblable qu'une partie des 
habitants de la ville nouvelle appartenaient, dès le début, à 
la nation Sonrhaï, et ceci me conduit à penser que la forme 
primitive du nom de la ville était « Toumboutou » (littérale- 

T. lY. i 



6 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ment « corps » ou « cavité » en Sonrhaï), qui s'appliquait 
aux excavations existant dans les digues de sables de la 
contrée \ Les Imoscharli changèrent ce nom en « Toum- 
butkou » qui devint, par le temps, « Toumboutkou » ou, 
comme les Arabes l'écrivent et le prononcent presque géné- 
ralement aujourd'hui, « Timbouktou » (ou plus exactement 
encore « Tinbouktou, » sans voyelle longue et avec l'accent 
sur la seconde syllabe). 

Les deux premiers siècles de l'existence de Tombouctou 
nous sont complètement inconnus; cette ville ne semble 
pas avoir joué, pendant ce temps, un rôle d'une certaine 
importance, ni avoir eu des rapports étroits avec l'histoire 
des pays environnants, comme étant tout à fait à l'écart, 
par sa situation topographique aux confins du désert. Tom- 
bouctou n'acquit pas même d'importance après avoir été 
conquis, au xiv" siècle par le royaume nègre le plus puissant 
alors, celui de Melle, situé sur le réseau du Niger supé- 
rieur, toutes les communications avec le Nord s'opérant 
encore par Walata; ce ne fut qu'à la chute de cet empire, 
accompagné de la ruine de Walata et de l'élévation rapide 
du royaume de Sonrhaï, que Tombouctou commença à jouer 
dans l'histoire un rôle dont l'importance s'accrut en peu de 
temps. Ses annales se liant étroitement à celles des royaumes 
voisins, il est indispensable, pour connaître le passé de cette 
ville du désert, de jeter un regard sur le développement de 
toutes les contrées du Niger en général; celles-ci offrent, du 
reste, une foule de particularités remarquables qui méritent 
bien de fixer pendant quelques instants notre attention. 

* C'est ainsi que le synonyme arabe » El Djouf » est fréquemment 
employé comme nom de localités. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 7 

Avant mon voyage, on ne connaissait presque rien de 
l'histoire de ces vastes et importantes régions, si ce n'est 
quelques détails complètement isolés, combinés du reste 
avec beaucoup de talent par le savant critique et géographe 
anglais, M. AVilliam Desborough Cooley ' ; détails puisés , 
d'après les travaux de mon excellent professeur, M. Charles 
Ritter, dans El Bekri, dans les annales d'Ebn Chaldoun, 
dans les récits vagues et confus de Léon l'Africain, relatifs 
au grand Askia, et enfin dans les brèves relations de la 
conquête de Tombouclou et de Garho par un général de 
l'empereur du Maroc , relations dues à quelques écrivains 
espagnols. C'est à moi qu'était réservé le bonheur de décou- 
\Tir une histoire complète du royaume de Sonrhaï jusqu'à 
l'année 1640 de notre ère. Le manuscrit formait un gros 
volume in-4° , et comme il me fut malheureusement impos- 
sible d'en rapporter en Europe une copie complète , je dus 
me contenter, pendant mon séjour à Gando, d'en extraire 
les passages que je considérais comme les plus importants 
au point de vue de l'histoire et de la géographie. J'ai utilisé 
ces extraits, ainsi que d'autres matériaux encore et le 
résultat de mes propres observations faites sur place , à la 
rédaction d'une chronique assez complète du royaume de 
Sonrhaï et des États voisins, chronique qui figure dans l'ap- 
pendice du quatrième volume de mon grand ouvrage. J'en 
citerai ici ce qui sera nécessaire à un examen sommaire de 
l'histoire politique de la Xigritie. 

Quoique l'auteur des annales du Sonrhaï ne s'y nomme 
qu'à la troisième personne, les savants de la Nigritie s'accor- 
dent à en attribuer la rédaction à un personnage éminent , 

* Cooley, Negroland ofthe Arahs. ISJ?]. 



8 VOYAGES EN AFRIQUE. 

nommé Ahmed Baba; le manuscrit, qui date du milieu 
du XYU*" siècle, porte le nom de « Tarich E' Soudan. » 
Ahmed Baba était un homme de haute science, si l'on consi- 
dère le pays où il vivait, et il publia d'autres ouvrages 
encore. Il se distinguait, en outre, par son ardent patrio- 
tisme et son caractère tellement digne de respect qu'il fut 
honoré et traité avec la plus grande considération par le 
conquérant de son pays , qui l'emmena lui-même eu capti- 
vité au Maroc , vers la fin du xvf siècle. Si ces qualités 
offrent déjà une grande garantie de la véracité d'Ahmed 
Baba, il s'en trouve encore une autre dans la manière pru- 
dente et entendue avec laquelle l'auteur traite la partie de 
ses annales qui s'étend sur des siècles encore ensevelis dans 
les brumes mystérieuses du passé; rappelons en outre, 
la grande précision analytique qu'offrent les chroniques 
d'Ahmed Baba, qui contrastent, sous ce rapport, avec les 
travaux des annalistes du Bornou. Appuyés d'une autorité 
semblable, je pense que nous pouvons accepter avec la plus 
grande confiance en leur valeur historique, les données dont 
voici le résumé. 

Le royaume le plus ancien de toute la région du Niger, 
fut, selon notre auteur, celui de Ghana ou Ghanata, dont 
j'ai déjà parlé au sujet de l'histoire des Foulbe, et qui était 
situé à l'ouest de Tombouctou. J'ai eu alors occasion de 
faire i emarquer au lecteur que le nom ou le titre de fonda- 
teur de ce royaume, « Wakadja Mangha, » devait évidem- 
ment provenir de la langue Foulfoulde (« mangha » ou 
« mangho » signifiant « grand »), d'où nous pouvons conclure 
que les Foulbe formaient l'élément pâle dominant de la 
population du Ghanata. La capitale du même nom se trou- 
vait située à peu près sous le IS*" degré de lat. sept, et le 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 9 

T degré de long. occ. de Greenwich ; la partie centrale du 
royaume forme aujourd'hui la province de Baghena ou la 
contrée qui s'étend entre le Sénégal supérieur et le Niger, 
vers le point oii celui-ci décrit un angle vers le nord , au 
dessous de Djinni. Le royaume de Ghanata fut fondé environ 
trois siècles après J.-C, précisément à l'époque où le chris- 
tianisme faisait des progrès si énormes sur tout le littoral 
méditerranéen et surtout dans la Mauritanie, en produisant 
partout d'immenses révolutions. Nos renseignements relatifs 
aux premiers temps de l'histoire du Ghanata sont peu nom- 
breux, mais nous savons que vingt-deux princes y régnèrent 
jusqu'à l'avènement de l'islamisme, au commencement du 
vif siècle de l'ère vulgaire ; nous savons également que la 
doctrine de Mahomet y pénétra de bonne heure et que, dès 
le commencement du x^ siècle, la capitale du Ghanata pos- 
sédait un vaste quartier musulman où se trouvaient douze 
mosquées. 

Ce furent les tribus berbères venues du Nord qui impor- 
tèrent et répandirent la croyance nouvelle dans la Nigritie 
occidentale. La première tribu qui apparut fut celle des 
Limtouna, puissante au désert; après avoir été attaquée et 
vaincue, elle fut suivie de celle des Senagha, ou Senhadja, 
selon les Arabes. Cette dernière semble avoir étendu avec 
succès son influence sur la région occidentale du désert, sur 
toutes les contrées voisines du Soudan ainsi que sur une 
grande partie du royaume de Ghanata. Vers le milieu 
du X® siècle, les Senagha possédaient déjà, à environ trois 
degrés de la capitale , l'importante colonie commerciale 
d'Aoudaghost qui, d'après mon estimation, devait se trouver 
près du Kasr El Barka actuel, entre les 40" et 11^ degrés de 
long. occ. et les IS'' et 19" degrés de lat. sept, de Greenwich ; 



10 VOYAGES EN AFRIQUE. 

pendant ce même x'' siècle, il n'y aurait pas eu moins 
(le vingt -trois rois nègres ' tributaires d'un seul chef 
Senaglia. 

Sur ces entrefaites, s'était élevé, plus vers l'orient et dans 
les contrées riveraines du Niger moyen , un autre royaume , 
celui des Sonrhaï, Ahmed Baba nous laisse complètement 
ignorer l'origine première de ceux-ci , mais maintes tradi- 
tions nous engagent à la chercher près des nombreux 
embranchements du Niger qui s'étendent au dessus de Tom- 
bouctou. Toutefois je pense que la signification historique 
des Sonrhaï, comme nation, part de Bourroum, localité 
située sur le grand angle oriental du Niger à l'endroit où 
celui-ci, après avoir côtoyé le désert en se dirigeant vers 
l'est, prend son cours vers le S. S. 0. A partir de ce point, 
l'influence des Sonrhaï s'étendit, des deux côtés, le long du 
Niger et se concentra , en amont , dans les environs de leur 
ancienne capitale Koukia, située près du Goga ou Garho 
actuel. 

C'est là que serait arrivé de l'orient, vers le commence- 
ment du vu" siècle, et par conséquent de l'hégire, un 
homme du nom de Sa, qui aurait fondé la plus ancienne 
dynastie Sonrhaï qui soit connue. La nationalité de ce per- 
sonnage est restée un mystère, mais la tradition le fait venir 
de l'Yémen, en Arabie, tandis qu'il paraît, avec plus de vrai- 
semblance, avoir appartenu à la race berbère. Quoi qu'il en 
soit, le fait même, que la tradition fait venir de l'orient le 

• Il est bon d'ajouter que le pays des Nègres, à cette époque, s'éten- 
dait encore, en moyenne, jusqu'au vingtième degré de latitude, et ce ne 
fut qu'alors que ces derniers furent refoulés par l'arrivée des Berbères. 
L'invasion de ces bordes produisit la dévastation de ces contrées jus- 
qu'alors abondamment peuplées, du moins en certaines parties. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 11 

londateur de la première dynastie Soiirhaï, indique, ainsi que 
maintes autres circonstances, que la civilisation de cette 
partie du Soudan fut due à l'Egypte. Le premier effet de 
cette influence extérieure fut de détruire les principaux 
dogmes des superstitions païennes ou tout au moins à les 
ensevelir sous d'autres doctrines, tel que le culte surtout 
voué à certaine espèce de grand poisson ; c'était probable- 
ment le célèbre ayou {Manatus Vogelii), dont j'ai déjà parlé 
à plusieurs reprises et que nous rencontrerons encore dans 
les eaux du courant principal du Niger. 

Le petit domaine qui s'était ainsi formé autour de 
Koukia, semble avoir grandi promptement en étendue et 
en puissance. C'est ainsi qu'il s'éleva bientôt , aux environs 
de la capitale, sur le Niger, la ville de Gogo ou Garho, 
place commerciale considérable, qui, d'après des indices 
évidents, était déjà en relations, dès la fin du ix" siècle, 
avec Ouarghela , le centre de commerce le plus ancien qui 
ait existé sur les limites septentrionales du désert. II résulte 
de là que les rapports commerciaux entre l'Afrique septen- 
trionale et la Nigritie datent d'infiniment plus loin qu'on ne 
l'a jamais cru. Vers le milieu du x^ siècle, la puissance du 
roi de Sonrbaï était déjà tellement grande que le chef des 
Senagha, qui avait sa lointaine résidence à Aoudaghost, 
crut prudent de lui envoyer des présents pour éviter une 
guerre avec lui. Les Sonrhaï, à cette époque, étaient encore 
tous païens, à peu d'exceptions près, et ce ne fut que le 
quinzième roi de la dynastie des Sa, nommé Sa Kassi, qui 
embrassa l'islamisme, en 1009, ou 400 de l'hégire. 

Avec le changement de religion, s'opéra également un 
changement de capitale, Koukia étant surpassé de beaucoup 
par le florissant Gogo. L'islamisme semble avoir jeté parmi 



12 VOYAGES EN AFRIQUE. 

les Sonrhaï des racines profondes, même avant que le peuple 
fût entièrement converti et alors même que la cour et les 
grands seuls reconnaissaient la croyance nouvelle. Vers 
1067, la capitale Gogo se composait de deux villes ou quar- 
tiers, dont l'un était la résidence du roi et des musulmans, 
tandis que la population païenne habitait l'autre. L'isla- 
misme n'en était pas moins déjà dominant à tel point que 
la pratique en était une condition formelle de l'exercice du 
pouvoir; chaque prince recevait, lors de son avènement au 
trône, trois objets emblématiques, consistant en une bague, 
un glaive et le Koran. Ces gages sacrés de la puissance 
royale avaient été, à ce que l'on prétendait, envoyés autre- 
fois d'Egypte à un prince Sonrhaï , comme émir el moume- 
nin, ou « chef des croyants. » 

Outre son nouveau rang comme capitale. Gogo pouvait 
toujours prétendre à son ancienne importance comme centre 
de commerce. Le sel y était, à cette époque, l'article prin- 
cipal; il arrivait à Gogo, de la ville berbère de Taoutek, 
située au milieu du désert, à quinze journées de marche 
plus au nord. L'ancienne capitale, Koukia, déjà presque 
entièrement peuplée de musulmans, et située au commen- 
cement de la route des caravanes vers l'Egypte, se livrait au 
commerce de l'or avec autant de profit que d'activité. Elle 
avait toujours été le grand marché du Soudan pour ce métal 
précieux, quoique la qualité de celui que l'on exportait des 
contrées situées entre le Sénégal et le Niger (telles que Bam- 
bouck et Boure) pour Aoudaghost, parût être supérieure. 
Outre le sel et l'or, les coquillages, le cuivre et les perles 
de verre étaient les principaux articles de commerce de 
Koukia. 

Nous voyons donc déjà des villes du Sonrhaï s'élever, 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 15 

grandes et florissantes par leur puissance politique et l'exten- 
sion de leurs rapports commerciaux , bien avant qu'ait 
existé la première hutte de Tombouctou. Avant de m'occu- 
per des événements postérieurs à la fondation de cette der- 
nière ville, je demanderai au lecteur la permission de 
continuer le récit des faits relatifs à l'histoire des contrées 
occidentales, qui m'y conduiront, du reste, par la suite. 

Nous avons vu que la tribu des Senagha dominait, au 
x'' siècle, sur toute la région occidentale du désert ainsi que 
sur les pays voisins au midi; le royaume de Ghanata lui- 
même était en partie tombé en son pouvoir. Il paraît toute- 
fois que le Ghanata se réveilla plus tard et subjugua à son 
tour une partie du territoire des Senagha. Ce fut ainsi que 
Aoudaghost devint dépendant du Ghanata ; mais cette ville 
fut conquise et pillée, en 1052, par les Merabetin , adeptes 
d'un chef religieux récemment sorti des rangs des Senagha 
et nommé Abd Allah Ebn Yassin. En peu d'années, les rois 
de Ghanata se trouvèrent rangés sous la dépendance du chef 
des Merabetin et, en 1076, ces derniers prirent possession 
du pays et forcèrent la plupart des habitants à embrasser 
l'islamisme; ce dernier se répandit, en outre, par les armes 
des Merabetin, sur les contrées voisines de la Nigritie. 

Quoique les Senagha fussent restés la tribu dominante 
au Ghanata, leur puissance décrut rapidement. Vers 1205- 
1204 (600 de l'hégire), ils étaient déjà tellement déchus, 
qu'ils ne purent résister à une attaque de la part des Sous- 
sou, tribu alliée aux Wakore ou Mandingo, et qu'ils durent 
abandonner le royaume à celle-ci. Vers 1233, la domination 
des Senagha dans le désert, prit fin à son tour, et les débris 
de cette nation jadis grande et puissante, les Limtouna et 
les Messoufa, furent successivement réduits à l'état de tri- 

T. IV. 2 



14 VOYAGES EN AFRIQUE. 

butaires, car un nouvel empire avait surgi : celui de Melle, 
sur le Niger supérieur. 

Tout ce que nous savons de l'origine de ce royaume, qui 
devint bientôt le plus puissant de toute la Nigritie, c'est que 
le premier roi musulman de Melle se nommait Baramin- 
dana, qu'il fit, en 1215, un pèlerinage et que l'un de ses 
successeurs. Mari Djatah (1235-1260) battit les Soussou, 
maîtres alors du Ghanata. Nous devons citer, comme le plus 
grand roi du Melle, Mansa Moussa, ou plutôt Kounkour 
Moussa; il régna de 1511 à 1551 et porta la puissance poli- 
tique et militaire de son royaume au point que celui-ci, 
selon les paroles d'Ahmed Baba, possédait « une force 
d'agression sans limite ni mesure. » Mansa Moussa subju- 
gua le Baghena ou les débris du royaume de Ghanata, y 
compris tout le pays habité de Taganet et d'Aderer (c'est à 
dire la partie occidentale du désert) ainsi que le Tekrour 
occidental' ; au retour d'un pèlerinage à la Mecque, en 152G, 
il s'empara encore du royaume de Sonrhaï avec sa capitale, 
Gogo, et enfin de Tombouctou. Une seule des villes alors 
florissantes de la Nigritie, résista au roi de Melle, quoi- 
qu'elle fût constamment attaquée par lui; c'était Djenni, 
place très considérable, située au S. S. 0. de la ville 
actuelle de Hamd Allahi, sur le Niger supérieur. Djenni 
était déjà fondé vers le milieu du xi" siècle et jouissait 
môme, à cette époque, d'une grande importance commer- 
ciale. 

Tombouctou, qui semble s'être rendu sans résistance au 
conquérant, gagna, comme capitale de province, en splen- 

' Tekrour, nom qui indique, dans l'origine, le domaine de l'islamisme 
en Nigritie, signifie ici les contrées situées sur les deux rives du Niger 
moyen, là où le lieuve se dirige vers le S. S. E. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 13 

deur et en considération, car le nouveau souverain, homme 
énergique et ami des arts, dota la ville de mosquées et de 
palais nouveaux. L'ava'ntage que retira, en outre, Tombouc- 
tou de la perte de son indépendance, fut de se trouver, par 
le fait de son incorporation à un puissant rovaume, proté- 
gée contre les violences des Berbères voisins. Il en résulta 
un accroissement rapide de la ville, qui ne tarda pas à deve- 
nir un marché de premier ordre. Jusqu'alors Ghanata avait 
été seul le principal entrepôt du commerce de l'Afrique sep- 
tentrionale pour cette partie du Soudan, et la résidence de 
nombreux négociants du Fezzan, de Ghadames, du Taouat, 
du Tafilet, etc.; peu à peu, tous émigrèrent vers Tora- 
bouctou, dont ils accrurent naturellement le commerce et la 
richesse. 

Avec sa prospérité, Tombouctou vit s'élever des ennemis 
nouveaux. Vers la fin du règne de Mansa Moussa, les Mossi 
païens qui, jusqu'alors, avaient lutté avec quelque succès 
contre Tislamisme, combattirent avec non moins de bon- 
heur les musulmans du Melle et pénétrèrent, depuis leurs 
établissements situés dans le vaste triangle formé par le 
Niger, jusqu'à Tombouctou. Les troupes du Melle prirent la 
fuite et le roi du Mossi mit la malheureuse capitale à feu et 
à sang. Après ces événements, Tombouctou semble être 
resté pendant sept années à l'état indépendant, jusqu'à ce 
que Mansa Sliman, devenu roi de Melle en 1535, rétablit son 
royaume et reprit Tombouctou, qu'il rebâtit et qui resta, 
sans interruption, pendant tout un siècle sous la même 
domination. Ce fut pendant ce temps, c'est à dire vers 1575, 
que Tombouctou fut connu pour la première fois en Europe, 
par le travail géographique espagnol, nommé Mappamondo 
Catalan, où celte ville figure sous le nom de « Timboutsch. » 



16 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Pendant longtemps, l'état politique des contrées nigé- 
riennes se maintint sans modifications dignes de remarque. 
Disons cependant que, sous le successeur de Mansa Moussa, 
le prince Sonrhaï Ali Killouu ou Kilnou, réussit, ainsi que 
son frère, retenu comme lui en otage à la cour de Melle, à 
s'enfuir et à rentrer dans sa patrie, où il fonda la dynastie 
des Sonni ; toutefois il ne parvint pas à s'affranchir complè- 
tement, ni d'une manière durable, de la domination du 
Melle. Ce n'est que vers le milieu du w" siècle, que com- 
mence à décliner la puissance de ce dernier, grâce aux 
partis instigués par les différents gouverneurs du'pays. Il en 
résulta que le Melle ne fut plus à même de résister aux 
tribus berbères dont l'une (probablement celle des Massoufa, 
établie aux confins du désert), conduite par son chef Akil, 
prit possession de Tombouctou; toutefois elle ne parvint 
jamais à étendre sa domination jusqu'au delà du Niger 
(1435). Malgré ses désastres et ses luttes intestines, le Melle 
resta, pendant de longues années encore, le royaume le plus 
puissant de toute la Nigritie. La capitale, Melle \ exerçait 
toujours sur une grande échelle le trafic de l'or, métal que 
l'on y exportait dans trois directions différentes. Il allait 
d'abord à Koukia, d'où on le transportait en Egypte; en 
second lieu, on l'envoyait de Melle à Tombouctou, et de là 
au Taouat; ensuite on le dirigeait également sur Tom- 
bouctou, d'où il partait pour Wadan ou Hoden {:20'' lat. 
sept, et 11° long. occ. Greenw.), place très importante non 
seulement pour cette branche de commerce, mais encore 
pour la traite des esclaves. Tombouctou lui-même était, à 



* La ville de Melle était située sur un des bras septentrionaux du 
Niger, au sud-ouest de Tombouctou. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 17 

cette époque, un entrepôt considérable pour le sel, que l'on 
y apportait des mines de Teghasa, situées à 17 ou 18 milles 
au nord de Taodenni. 

L'an 869 de l'hégire (1464-1465), le « grand tyran et 
scélérat » Sonni Ali monta au trône du Sonrhaï. Il était le 
seizième roi de la nouvelle dynastie des Sonni et devait jouer 
un grand rôle dans l'histoire de la Nigritie. C'était un sou- 
verain cruel, mais énergique, qui renversa toutes les condi- 
tions politiques de cette partie du Soudan, en provoquant la 
chute du royaume de Melle. Lorsque les Berbères eurent 
conquis Tombouctou, sousAktil, ils y placèrent un gouver- 
neur choisi parmi la race berbère qui y était déjà établie, 
et poursuivirent leur existence nomade. Ils ne tardèrent pas, 
cependant, à être traités de telle sorte par le successeur de 
ce premier gouverneur, que Sonni Ali se vit forcé de mar- 
cher contre Tombouctou (1468-1469). Cette circonstance 
vint à point au conquérant, qui livra Tombouctou au pillage 
et au meurtre, au point de faire pâlir les horreurs dont 
s'était souillé précédemment le roi idolâtre des Mossi. Sonni 
Ali semble avoir sévi surtout contre la classe lettrée, qui 
avait choisi de préférence Tombouctou pour sa résidence. 
Dans tous les cas, la ville dut se relever en peu de temps de 
ce coup terrible, car, à la fin du même siècle, elle était plus 
peuplée qu'elle ne l'avait jamais été. Il est, du reste, évi- 
dent qu'après la conquête de Tombouctou par Ali, les mar- 
chands arabes du nord cessèrent leurs relations commerciales 
avec Ghanata, pour aller visiter plutôt les marchés de Tom- 
bouctou et de Gogo. 

Sonni Ali conquit encore le Baghena ou centre primitif 
de l'ancien royaume de Ghanata, mais se contenta de rendre 
tributaire le chef de ce pays. Il agit de même avec Djenni, 



18 VOYAGES EN AFRIQUE. 

étendant ainsi ses conquêtes au delà des limites du Melle, 
car, selon toute apparence, Djenni n'avait jamais été sous 
la dépendance de ce royaume ; toutefois, Ali signala encore 
sa victoire par un massacre épouvantable, en cette ville flo- 
rissante par sa production des tissus indigènes. Ce doit être 
à Sonni Ali que Jean II de Portugal envoya une ambassade; 
en tout cas, ce fut lui qui permit aux Portugais d'établir à 
Wadan ou Hoden une factorerie qui, du reste, ne dura 
guère, à cause de l'infertilité de la ville et de son trop grand 
éloignement de la côte. Soni Ali périt, le 5 novembre 1492, 
au retour d'une expédition contre le Gourma, en voulant 
franchir un torrent impétueux que je traversai moi-même 
dans une saison bien plus défavorable. Son fils Abou Bakr 
Daou lui succéda, mais fut battu et détrôné presque aussitôt 
par l'un des généraux de son père. 

Le lecteur se rappellera que la dynastie des Sa, dont 
celle des Sonni ne formait qu'une branche, était d'origine 
étrangère. Or, la cruauté de Sonni Ali avait été plus que 
suflisante pour attirer une haine générale non seulement 
sur lui-même, mais sur toute sa famille. A sa mort, un cer- 
tain Mohammed, fils d'un Sonrhaï nommé Abou Bakr, réunit 
tous les mécontents, attaqua le nouveau roi et fut d'abord 
battu; mais revenant à la charge, il le battit à son tour dans 
les environs de sa capitale et le força d'aller mourir dans 
l'exil. C'est ainsi que nous voyons la dynastie étrangère rem- 
placée par une dynastie nationale, celle des Askia; car 
Mohammed Ben Abou Bakr était natif de l'île nigérienne 
de Neni, située au dessous de Sindcr. 

Le premier acte que posa ce grand roi Sonrhaï, en vue 
d'asseoir son autorité nouvelle, fut d'assurer à son peuple 
une longue ère de paix, après que la population mâle près- 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 19 

que tout entière eût été sacrifiée au service militaire d'Ali. 
Ahmed Baba dit d'Askia « que Dieu s'était servi de lui 
pour arracher les vrais croyants à leurs misères et à leurs 
douleurs. » Il créa l'un de ses frères gouverneur de Tom- 
bouclou [toumboutoukoy) et en commit un autre à la surveil- 
lance des frontières occidentales du royaume ; il s'empara 
ensuite du gouverneur de Djenni, qu'Ali s'était contenté de 
rendre tributaire, et le retint en captivité, à Gogo, jusqu'à 
la fin de ses jours. Après avoir ainsi étendu et affermi ses 
domaines, Mohammed entreprit, avec ses princes et ses 
savants, un pèlerinage à la Mecque, qui contribua puissam- 
ment à accroître sa renommée. II fut accompagné, dans 
cette lointaine et pénible entreprise, non seulement des 
personnages les plus éminents de toutes les tribus rangées 
sous son autorité, mais encore de 1,500 soldats, dont 500 
cavaliers. Il emporta 300,000 mithkal d'or, soit environ 
550,000 thalers de Prusse, somme énorme pour le temps. 
Sa libéralité était telle qu'il dut encore contracter en route 
un emprunt de 150,000 mithkal; aussi fonda-t-il à la Mecque 
un établissement pour les pèlerins du Soudan. Ce pèleri- 
nage eut lieu pendant les années 1495 et 1496, ou 1497. 

Revenu dans son pays, il voulut contraindre les Mossi à 
embrasser l'islamisme, et, sur leur refus, il marcha contre 
eux et dévasta leur pays. Il s'empara ensuite du Baghena, 
dont Ali n'avait également rendu le roi que tributaire, et 
battit les Foulbe, alors déjà puissants (1499-1500). Son 
frère Omar subjugua complètement le royaume de Melle et 
en prit la capitale, la première ville du Soudan à cette 
époque, renfermant 6,000 habitations. Dans la même année 
(1501), Hadj Mohammed livra une guerre acharnée au Bar- 
gou, contrée située entre le Gourma, le Yorouba et le 



SO VOYAGES EN AFRIQUE. 

Niger. Les habitants de ce pays semblent avoir été fort bel- 
liqueux, car le roi de Sonrhaï dut lutter contre eux pendant 
quatre ou cinq années. 

L'an 150G parait avoir signalé le commencement d'une 
longue trêve. Le roi s'occupa principalement, depuis cette 
époque, des affaires intérieures de son vaste royaume, 
qui s'étendait depuis le Kebbi, à l'orient, jusqu'au Kaarta 
actuel, c'est à dire jusqu'aux sources septentrionales des 
affluents du Sénégal. 11 séjourna probablement, pendant 
cette période, aux environs de Tombouctou; du moins 
s'y trouvait-il lors du voyage de Léon dans cette partie de 
l'Afrique. Ce fut en 1512 que se rouvrit la série des exploits 
militaires du grand Askia, dont le résultat fut l'extension 
plus grande de ses possessions vers l'ouest. L'influence 
d'Askia atteignait même jusqu'au littoral de l'Atlantique, au 
point que les Portugais du Sénégal s'étonnaient de la 
puissante furie guerrière qui « pareille à un vaste incendie, » 
dévastait toutes les contrées, de l'orient à l'occident. En 
1513, le roi se rendit à Katsena, d'où il revint l'année sui- 
vante, pour entreprendre, en 1515, une expédition contre 
la ville d'Agades, fondée en 1460, en expulser les tribus 
berbères et y implanter à leur place un grand nombre de 
ses compatriotes. 

Ces succès avaient porté à leur plus haut période, non 
seulement la puissance de Hadj Mohammed, mais encore 
celle du royaume de Sonrhaï. Au retour du roi, Kanta, 
gouverneur de Leka, dans la province de Kebbi, lequel 
l'avait, comme vassal, suivi dans son expédition d'Agades, 
réclama une part du butin qui, selon toute apparence, 
devait être considérable. Comme sa demande ne fut pas 
accueillie, il se leva contre son maître (1516), resta vain- 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 21 

queur dans une grande bataille et maintint contre lui , 
l'année suivante , l'indépendance ■ du nouveau royaume de 
Kebbi. Nous avons vu, plus haut, que Kanta fut soutenu 
dans cette lutte par les Foulbe. 

Hadj Mohammed visita de nouveau, en 1518, la partie 
occidentale de son royaume et séjourna encore, en cette 
circonstance, à Tombouctou. Il eut le malheur, dans le 
cours des années suivantes, de perdre ses deux frères, les 
plus fermes soutiens de sa puissance. Devenu vieux, il fut 
le jouet de ses fils ambitieux, dont les intrigues se firent 
jour vers 1524. Trois ans plus tard, l'aîné, Hadj Moussa, 
qui l'avait accompagné à la Mecque, le menaça de mort et 
le força de fuir. On parvint cependant à réconcilier le père 
et le fils, mais ce dernier reprit bientôt parti contre son 
père, tua Yahia, son oncle, qui soutenait ce dernier, et 
contraignit Mohammed à abdiquer (1529). 

Ainsi se termina le règne remarquable de Hadj Mohammed 
Askia , après une durée de trente-six ans et six mois. Le 
fils de ce prince, Moussa, l'avait laissé paisible possesseur 
du palais royal de Gogo , mais le successeur de Moussa , fils 
d'Omar Koumsaghou et neveu de Mohammed, en expulsa 
celui-ci et le réduisit en captivité. Ce ne fut qu'après l'avé- 
nement d'un autre de ses fils au trône, que l'infortuné vieil- 
lard fut rendu à la liberté, mais pour peu de temps, car il 
mourut, en 1557, dans la capitale, où il fut enterré dans la 
grande mosquée. Les derniers événements de la vie de Hadj 
Mohammed peuvent être considérés comme une expiation 
des commencements injustes de son règne glorieux, dans 
lesquels il avait donné à ses fils l'exemple de la sédition. A 
cela près , Hadj Mohammed Askia doit être regardé comme 
le plus grand prince qu'ait jamais produit la Nigritie. Fidèle 



82 VOYAGES EN AFRIQUE. 

et ardent sectateur de l'islamisme , il aimait la littérature 
musulmane et les savants, dont il écoutait les conseils; 
aussi n'est-ce qu'avec une considération et une vénération 
profondes, que les musulmans les plus pieux et les plus 
instruits parlent du fondateur de la dynastie nationale des 
Askia. Or, c'est précisément comme étant un nègre indi- 
gène, et non, ainsi ^que d'autres princes célèbres plus 
anciens dans l'histoire du Soudan , un descendant de race 
étrangère, que Hadj Mohammed Askia mérite, de notre 
part, une attention toute particulière ; car il offre l'exemple 
du plus haut degré de développement intellectuel dont 
semble susceptible la race noire. Pour quiconque s'occupe 
d'étudier à fond les diverses races humaines, il ne sera 
réellement pas d'un médiocre intérêt de jeter un coup d'œil 
général sur cette période historique du continent africain. 

Les Portugais, c'est à dire l'un des peuples les plus entre- 
prenants d'Europe à celte époque , animés d'un esprit 
héroïque, découvrent graduellement toute la côte occiden- 
tale d'Afrique, le cap méridional du continent et fondent 
leur empire colonial; au même moment un roi nègre de 
l'intérieur de la terre ferme n'étend pas seulement ses 
domaines sur une vaste étendue de pays (c'est à dire depuis 
le Haoussa, comme centre, jusque près des côtes de l'Atlan- 
tique, et depuis le royaume idolâtre de Mossi , situé sous le 
12'' degré de lat. sept, jusqu'au Taouat, au midi du Maroc), 
mais encore gouverne ses tribus subjuguées, avec justice et 
fermeté; dans toutes les villes que renferment ses frontières, 
naissent le bien-être et l'abondance , tandis qu'il dote ses 
sujets de tous les progrès de la civilisation musulmane qu'il 
juge leur être nécessaires. Malheureusement les limites de 
cet ouvrage ne me permettent de rapporter que ce que 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 23 

nous savons par Ahmed Baba et quelques autres auteurs, 
des mœurs et des rapports sociaux des Sonrhaï à l'époque 
de la splendeur de leur royaume. Quelque peu que ce soit, 
on y trouvera du moins, la justification de ce qui précède. 
Je n'en citerai, comme exemple, que les soins dont les 
morts étaient l'objet chez les Sonrhaï; c'est ainsi que le 
corps des rois qui mouraient dans des parties reculées du 
royaume, était disséqué et embaumé au moyen de miel, 
pour être transporté à grand labeur dans la capitale, où on 
l'enterrait avec un cérémonial déterminé. Il existait même 
une défense sévère de rendre les honneurs funèbres en 
usage, aux ennemis de qualité trouvés morts sur les champs 
de bataille. Or, revenons à l'histoire du Sonrhaï et au suc- 
cesseur du grand Askia. 

Il y a peu de chose à dire d'Askia Moussa, si ce n'est qu'il 
persécuta ses frères et fît mourir tous ceux d'entre eux dont 
il parvint à s'emparer, tandis que, de leur côté, ils s'effor- 
çaient de se défaire de lui. Ce fut sous son règne que les 
Portugais envoyèrent, de Mina, sur la Côte d'Or, une 
ambassade au gouverneur Sonrhaï de l'ancienne province- 
capitale de Melle (1554). Pas plus que Moussa, ses succes- 
seurs ne contribuèrent à élargir les limites ou l'influence du 
royaume, et ce ne fut qu'Isshak, autre fils de Hadj Moham- 
med, qui, arrivé au trône vers 1541 , se montra de nouveau 
un prince énergique, mais aussi le plus grand despote qu'ait 
jamais possédé le Sonrhaï. Il entra d'abord en hostilités avec 
le Maroc ou Maghreb occidental, hostilités qui devaient con- 
duire bientôt le royaume à sa décadence. Moulaï Ahmed, le 
puissant souverain de cet empire, avait jeté un regard avide 
du côté de la Nigrilie, si riche en or, et résolu, comme 
prétexte au débat, d'élever des prétentions sur les mines de 



84 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sel (le Teghafa; ces prétentions furent énergiquement 
repoussées par Isshak, qui y répondit par une invasion de 
2,000 Touareg et força l'empereur du Maroc à l'inaction 
pendant de longues années. A Isshak succéda son frère 
Daoud {1553), monarque paisible qui n'entreprit aucune 
expédition militaire, et sous le sage et long règne duquel le 
royaume acquit de nouveaux éléments de force. Son fils 
aîné lui succéda au trône en 1582; il s'appelait El Hadj 
Mohammed, comme son aïeul, dont il se rendit digne par 
son courage et sa persévérance , mais dont il dut envier le 
succès. Du jour de son avènement, il eut à lutter contre des 
compétiteurs de sa puissance, et son règne fut marqué par 
des soulèvements et des guerres civiles sajis relâche, qui 
remplirent de royaux captifs la prison d'État de Kantou. 
La seule cause de tous ces désordres était la polygamie, 
d'où naissaient à chaque souverain une quantité de frères, 
de fils et de cousins. Dans d'autres contrées du Soudan, 
comme au Wadaï , tous les proches parents ou prétendants 
éventuels du nouveau sultan étaient mis à mort ou privés de 
la vue; au Sonrhaï, au contraire, on leur confiait les 
emplois et les gouvernements les plus importants, ce qui 
leur mettait aux mains, avec la puissance, un instrument de 
sédition. 

Le royaume était menacé non seulement par ces discordes 
intestines , mais par un nouveau danger venant du Nord. 
Moulai Ahmed, désireux de s'enquérir de la puissance du 
Tekrour et du Sonrhaï, y envoya une ambassade avec des 
présents précieux. El Hadj Mohammed la reçut amicalement 
et renchérit sur la munificence du sultan marocain en lui 
donnant, entre autres choses, quatre-vingts eunuques. 
Moulai mit alors en campagne une armée de 20,000 hom- 



ESQUISSE HISTORIQUE SUK TOMBOUGTOU. 25 

mes, à ce que l'on dit, avec ordre de se diriger vers 
Wadan, de s'emparer de toutes les villes situées le long du 
Sénégal et du Niger (qu'il semble avoir pris pour un fleuve 
se dirigeant vers l'ouest) et de marcher ensuite contre 
Tombouclou. Cette fois encore, cependant, le danger fut 
écarté et le nombre même de l'armée d'expédition causa sa 
perte par la famine au désert. Voulant prendre du moins sa 
revanche de cet échec, l'empereur du Maroc envoya un 
officier avec quelques mousquetaires pour s'emparer des 
mines de sel de Teghafa, qui servaient alors à l'alimentation 
de toute la Nigritie occidentale. Ce fut à partir de celte 
époque que l'on abandonna ces mines célèbres pour exploi- 
ter de préférence celles de Taodenni, situées plus au midi et 
qui fournissent encore aujourd'hui à toutes ces contrées. 

Malgré tout l'énergie et les qualités dont il était doué, 
El Hadj Mohammed Askia ne devait pas mourir sur le 
trône. Une longue maladie semble avoir miné ses forces 
primitives, de sorte qu'il fut supplanté par un rival, en 1587. 
Peu de jours après il mourut , mais il semble que sa fin fut 
due à des causes naturelles. Toutes les luttes qui éclatèrent 
après sa mort entre les nombreux fils d'Askia Daoud , tour- 
nèrent au profit d'Isshak, l'un d'eux. Tombouctou, qui 
avait pris parti pour un de ses rivaux, fit jeter en prison les 
agents qu'il y avait envoyés lors de son avènement au trône; 
il paraît que cet acte d'hostilité ouverte valut aux habitants 
de la ville un rude châtiment. 

Après être parvenu, par quelques succès militaires, à 
rafl'ermir le royaume ébranlé, Isshak Askia vit s'avancer 
contre lui, l'armée {mahalla) du pacha Djodar, vaillant 
eunuque de Moulai Ahmed. Cette armée ne consistait, à la 
vérité, qu'en 5,G00 mousquetaires, subdivisés en 171 pelo- 

T. IV. Ô 



26 VOYAGES EN AFRIQUE. 

tons de 20 hommes chacun ; mais elle se monlra infini- 
ment supérieure aux innombrables hordes indisciplinées et 
dépourvues d'armes à feu, du Sonrhaï, qui furent mises en 
fuite avec Isshak lui-même. Djodar pénétra ensuite dans la 
capitale, Gogo, où la vue du palais le désillusionna telle- 
ment de ses espérances de riche butin, qu'il consentit à la 
proposition d'Isshak de le laisser en possession de son 
royaume, moyennant l'abandon de 1,000 esclaves et de 
100,000 w»7///ia/ d'or. Il se rendit ensuite à Tombouctou pour 
y attendre la ratification de cette convention par son maître. 
L'ambitieux Moulai Ahmed, qui voulait, à l'envi de Phi- 
lippe II, son contemporain et son ami , conquérir de vastes 
royaumes, éclata en fureur à la réception du message de 
Djodar, destitua sur le champ ce dernier et envoya le pacha 
Mahmoud Ben Sarkoub reprendre le commandement du 
corps expéditionnaire et chasser Isshak de ses domaines. 

Le premier soin de Mahmoud, aussitôt son arrivée à 
Tombouctou, fut de faire construire une nouvelle flotte, 
l'inspecteur du port ayant pris la fuite avec la sienne à 
l'approche de Djodar. Dans ce but, le pacha fit abattre 
tous les arbres de la ville : c'est pourquoi elle est encore 
sans ombre aujourd'hui. Il marcha ensuite contre Askia 
et le battit près de Gogo , malgré sa résistance achar- 
née {1591). Cette fois encore, ce fut à leurs armes à feu que 
les Marocains durent la victoire, car, tandis que le sul- 
tan du liornou, Edriss Alaoma, possédait alors déjà une 
troupe de mousquetaires, les Sonrhaï n'avaient pas un seul 
fusil. Une petite pièce de canon, que les Marocains trouvè- 
rent parmi le butin, et qui était probablement un présent 
des IVjrtugais, eût été parfaitement inutile aux Sonrhaï, qui 
n'auraient su comment en tirer parti. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMROUCTOU. 27 

Le roi vit qu'une grande armée indisciplinée ne pouvait 
rien contre un corps expéditionnaire armé de la sorte et 
bien organisé. En conséquence, il envoya contre le pacha 
son plus vaillant capitaine avec une troupe de 1,200 cava- 
liers d'élite qui n'avaient jamais plié devant l'ennemi. Mal- 
heureusement le sort du Sonrhaï était arrêté : la trahison 
et la discorde divisèrent les dernières forces du pays et 
quand Isshak vit ses troupes l'abandonner pour embrasser 
le parti d'un prétendant nommé Mohammed Kagho, il 
comprit que tout était perdu et prit la fuite vers le Kebbi. 
Repoussé des frontières de ce jeune royaume, dont les chefs 
étaient hostiles à la dynastie des Askia depuis l'expédition 
faite contre Agades, et craignaient les Marocains à cause de 
leurs armes à feu, le roi fugitif repassa le Niger et alla 
implorer la protection des païens du Gourma. Ce fut près 
de Tera qu'il se sépara des derniers amis qui lui fussent 
restés fidèles. « Ici, » dit notre auteur, « on se sépara et on 
se dit adieu. Le roi pleurait et ses courtisans aussi, car ils 
se voyaient pour la dernière fois. » On était assurément 
bien en droit de verser les larmes sur la décadence de ce 
vaste royaume, si puissant encore quelques mois aupara- 
vant. Les idolâtres du Gourma se montrèrent plus charita- 
bles que les musulmans du Kebbi, et donnèrent asile au 
malheureux Askia ; toutefois sa présence leur porta proba- 
blement ombrage, car ils le tuèrent plus tard avec tous ceux 
qui l'avaient accompagné. Ces événements eurent lieu dans 
la dernière année du x*' siècle de l'hégire (1591-1592). 

Tout ce qu'il restait encore de la puissance du Sonrhaï 
s'était groupé autour du prétendant Mohammed Kagho; 
seulement il était impossible d'arriver à l'union. Tandis que 
Mohammed délivrait quelques-uns de ses frères captifs à 



28 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Kantou, pour s'en faire des appuis, d'autres passèrent à 
l'ennemi ; le dernier vestige de l'indépendance du Sonrhaï 
disparut ainsi, sous les coups d'une petite armée marocaine 
et grâce surtout à l'énergie de son chef, qui poursuivit les 
fugitifs jusque dans les provinces les plus orientales du 
royaume, comme dans celle de Dendina, située au delà du 
Niger. Tout le vaste territoire de cette dernière, à l'orient 
du fleuve, jusqu'à Denni, ainsi que la province de Hombori 
et une partie du Bagliena et du Tombo passèrent au pou- 
voir de l'empereur du Maroc, qui se trouva ainsi en posses- 
sion d'immenses quantités d'or, au grand étonnement des 
potentats européens. On plaça dans les villes les plus impor- 
tantes des garnisons marocaines qui y restèrent fixées, par le 
mariage des soldats avec des femmes du pays. Il en résulta 
une certaine classe de population que l'on distingue, encore 
aujourd'hui, par le nom de « erma ou rouma » (tireurs) 
et qui parle un dialecte particulier de la langue Sonrhaï. 

Tombouctou joua un grand rôle dans ces dernières luttes 
autour de la souveraineté du Sonrhaï. Cette ville, siège de la 
science musulmane, formant le foyer de l'indépendance et 
de la nationalité Sonrhaï, ses habitants repoussèrent les res- 
trictions que le gouverneur marocain Kaïd El Mouslapha 
voulait mettre à leurs libertés. 11 s'ensuivit un tumulte san- 
glant, et, comme un chef Tarki vint prêter main-forte au 
gouverneur, probablement sans autre but que le pillage, la 
ville fut livrée aux flammes. Ce fut même à grand'peine qu'un 
autre général marocain parvint à empêcher Moustapha 
irrité, de massacrer la population en masse, et à opérer une 
réconciliation. Peu à peu cependant, la tranquillité se réta- 
blit, les émigrés rentrèrent et l'inspecteur du port lui-même 
revint avec toute sa flotte. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 29 

Ahmed Baba, auquel nous empruntons nos renseigne- 
ments pour l'histoire du Sonrhaï, eut à déplorer personnel- 
lement les malheurs de sa patrie ; en effet, il perdit tout ce 
qu'il possédait et, traîné en captivité dans le pays du 
vainqueur, ne dut sa liberté et son retour au Sonrhaï qu'à 
la vénération que sa science et ses vertus avaient su inspirer 
au conquérant. Il semble avoir fini ses jours au Sonrhaï, 
cherchant à se consoler de ses malheurs par l'amour de la 
science et le récit des désastres de sa patrie. La rédac- 
tion, ou du moins la conclusion de son ouvrage s'arrête à 
l'an i640. 

Les contrées du Niger étaient donc devenues une province 
du Maroc, mais sans être l'objet d'une organisation poli- 
tique particulière. Au commencement, les anciennes formes 
subsistèrent à tel point que, pendant un certain temps encore, 
on maintint au pouvoir un fantôme d'Askia. Bientôt cepen- 
dant, on reconnut l'inefficacité des anciennes coutumes, et 
les luttes qui s'étaient produites depuis dix ans autour du 
trône du Maroc, eurent leur influence sur le pays conquis et 
firent tomber celui-ci au pouvoir exclusif des rouma. Ceux-ci 
eurent bientôt concentré tous leurs intérêts dans leur nou- 
velle patrie et s'inquiétèrent peu du Maroc, dont ils sem- 
blent avoir secoué le joug en fort peu de temps car, dès 
1667, le gouverneur révolté de la province de Souss, la plus 
méridionale du Maroc, trouva un refuge au Sonrhaï. Dans 
tous les cas, il paraît que ces rouma ne formèrent jamais 
une société régie par un seul individu; ils se divisaient 
plutôt en une quantité de petites communautés aristocra- 
tiques auxquelles une certaine discipline rendait possible 
une prépondérance politique; de nos jours encore, les 
rouma affichent des prétentions à une sorte de supériorité 



Î50 VOYAGES EN AFRIQUE. 

morale. On comprend qu'en présence de pareilles circon- 
stances, la domination fondée de la sorte par une tribu 
mélangée, ne pouvait être que passagère et, après une 
guerre assez longue, les rouma furent à leur tour vaincus 
par les Touareg; actuellement ils ne forment plus, dans la 
plupart des villes du Sonrhaï, qu'un élément ordinaire de la 
population. 

Ce furent les Aouelimraiden qui devinrent, au xvnf siècle, 
la tribu dominante sur le Niger moyen. Dès 1640, ils 
avaient chassé du pays d'Aderer les Tademekket, tribu de la 
même souche, qui étaient allés s'établir ensuite entre les 
affluents du Niger qui avoisinent Tombouctou au sud-ouest; 
eu 1770, les Aouelimmiden s'emparèrent de l'ancienne 
capitale. Gogo, jusqu'alors en possession des rouma et, dix 
ans plus tard, ils fondèrent, sous leur chef Kaoua, un puis- 
sant royaume sur la rive septentrionale du Niger ; aujour- 
d'hui encore, cette contrée est en leur pouvoir. Ils sont 
actuellement en lutte, pour la possession du Niger moyen et 
de Tombouctou, avec les Foulbe, qui commandent les deux 
extrémités du fleuve, par suite de l'importance religieuse 
qu'ils ont acquise au commencement de ce siècle. 

Jetant encore un regard sur Tombouctou et sur son his- 
toire la plus reculée, nous voyons prouvé à l'évidence ce que 
je disais au commencement de ce chapitre, c'est à dire que 
c'est à tort que cette ville a été considérée en Europe 
comme le centre politique et la capitale d'un grand État 
nègre, attendu qu'elle n'a joué à aucune époque, et surtout 
à celle de l'antique splendeur du pays, qu'un rôle politique 
tout à fait secondaire. Par contre, Tombouctou fut le siège 
célèbre de la littérature musulmane et le centre de la vie 
religieuse; aucune ville du royaume ne possédait d'aussi 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 31 

belles mosquées ni d'édifices aussi vastes et aussi grandioses. 
Tombouctou méritait parla le nom distinctif de medinah ou 
« ville. » On peut juger de l'importance à laquelle pouvait 
prétendre Tombouctou, comme centre intellectuel, par ce 
seul fait que le toumboutoukoy ou gouverneur devait être, à 
ce qu'il semble, un faki ou lettré. Il s'y trouvait réuni des 
trésors littéraires considérables, eu égard à l'époque et au 
pays. Ahmed Baba, qui nous a donné une longue nomen- 
clature de savants nigritiens et qui offre lui-même un 
remarquable exemple de la science cultivée alors à Tom- 
bouctou, possédait une belle bibliothèque renfermant seize 
cents livres ou manuscrits qui, sans être tous des plus volu- 
mineux, n'en constituaient pas moins une assez belle collec- 
tion. Il arriva même qu'un des nombreux prétendants au 
trône, allant en guerre et passant par Tombouctou pour se 
rendre à Gogo, renonça subitement à ses plans ambitieux 
et, jetant la lance et l'épée, s'ensevelit dans les richesses lit- 
téraires de Tombouctou, au grand mécontentement de son 
armée avide de sang, de puissance et de butin. A cette 
valeur intellectuelle, vient se joindre pour Tombouctou son 
importance comme place commerciale. Quoique cette ville 
eût atteint un haut degré de prospérité sous ce rapport, 
après la destruction de Ghanata et la chute de Walata, la 
décadence du royaume Sonrhaï, qui entraînait celle de 
Gogo, profita naturellement à Tombouctou, car sa proxi- 
mité du Maroc y fit graduellement affluer les débris épars du 
commerce de toutes les contrées du Niger. Quoi qu'il en soit, 
la célébrité de Tombouctou a atteint en Europe des propor- 
tions exagérées, fabuleuses même; ce sont surtout les des- 
criptions fantastiques et réellement inconcevables , de 
l'ancien consul anglais au Maroc, Jackson, qui ont présenté 



32 VOYAGES EN AFRIQUE. 

cette ville sous un aspect auquel la réalité est infiniment loin 
de répondre. 

Il nous reste à jeter un rapide coup d'œil sur l'histoire 
actuelle de Tombouctou. Tandis qu'après la ruine du 
royaume Sonrhaï, le commerce des contrées riveraines du 
Niger moyen se concentrait à Tombouctou, qui devenait 
ainsi le but unique de toutes les caravanes jVenant du Nord, 
les circonstances politiques n'offraient pas assez de stabilité 
pour permettre à ces conditions favorables de produire 
toutes les conséquences que Ton était en droit d'en attendre. 
La conquête du pays par les rouma ne tarda pas à être 
suivie de l'anarchie; à celle-ci vinrent se joindre la domina- 
tion et les exactions des Touareg du Nord, jusqu'alors tenus 
en respect par les Sonrhaï, tandis que le midi était menacé 
par les belliqueux idolâtres Bambara ou par les Foulbe 
envahisseurs. On conçoit qu'en présence de semblables 
circonstances, Tombouctou ne pouvait se trouver dans un 
état complètement normal ; toutefois cette ville conserva 
son existence comme place de commerce, en dépit des 
vicissitudes de la lutte de l'islamisme contre le paganisme, 
jusqu'à ce que sa conquête par les fanatiques Foulbe du 
Massina, en 1826, faillit anéantir à tout jamais son activité 
commerciale. Habitants et étrangers se virent traités de la 
manière la plus dure et les actes arbitraires n'eurent pas 
seulement pour victimes les marchands idolâtres du Wan- 
gara et du Mossi, mais les coreligionnaires septentrionaux 
des intolérants Foulbe eux-mêmes, et spécialement les 
commerçants de Ghadames et du Taouat. 

Ensuite de ces circonstances, et surtout après un accrois- 
sement de forces qu'éprouvèrent les Foulbe en 1851, les 
Gliadamsi parvinrent à faire partir de l'Asaouad pour Tom- 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 35 

bouctou le cheik El Mouchtar, personnage très considéré 
parmi les tribus berbères et frère aîné d'El Bakay. Nous 
voyons ainsi s'élever, au milieu de cette situation politique 
ébranlée, un troisième élément qui se sert des Touareg 
pour lutter contre l'arbitraire des Foulbe, pour autant que 
le permette leur état de désunion. A la suite de ces discordes 
incessantes, les Foulbe furent complètement chassés de 
Tombouctou par les Touareg, en 1844 ; il en résulta une 
bataille au bord du fleuve, bataille où un grand nombre des 
premiers furent massacrés ou noyés. Cette victoire des 
Touareg fut stérile et ne servit guère qu'à pousser la mal- 
heureuse ville un peu plus vers l'abîme; en effet, Tom- 
bouctou, situé au bord du désert, ne peut se suffire et doit 
toujours dépendre de la tribu qui domine le pays fertile 
situé en amont du fleuve ; or, le Massina n'avait qu'à pro- 
hiber l'exportation des blés pour mettre Tombouctou dans 
la situation la plus critique. En 1846, il fut conclu, par les 
soins du cheik El Bakay, une convention en vertu de 
laquelle Tombouctou serait soumis aux Foulbe, mais sans 
être occupé militairement, tandis que les impôts seraient 
recueillis par deux cadis, l'un Poullo, l'autre Sonrhaï. Ces 
deux fonctionnaires devaient, de commun accord, juger 
toutes les questions secondaires, tandis que les autres 
devaient être déférées à l'autorité de la capitale. Actuelle- 
ment, le gouvernement, ou plutôt la police de la ville, se 
trouve entre les mains d'un ou deux fonctionnaires Sonrhaï 
portant le titre d'émir et qui n'exercent pas une fort grande 
autorité, attendu que, se trouvant placés entre les Foulbe, 
d'un côté, et les Touareg, de l'autre, ils cherchent à rester 
en bons rapports avec tous, en s'appuyant, d'une part sur 
les deux cadis et de l'autre, sur le cheik El Bakay. La tota- 



34 VOYAGES EN AFRIQUE. 

lité du tribut perçu par les Foulbe ne dépasse certainement 
pas 4,000 mithkal d'or (soit une valeur de 7,000 tlialers de 
Prusse), mais les extorsions commises au nom de l'autorité 
vont à l'infini. En outre, les malheureux habitants sont 
constamment en butte aux exactions des Touareg, qui, 
sachant le gouvernement trop faible pour protéger leur 
victime, arrivent chaque jour dans la ville, appuyant leurs 
prétentions par la violence. Ils viennent frapper aux portes 
jusqu'à ce qu'on leur ouvre, faute de quoi ils escaladent les 
murs. Enfin le cheik El Bakay et ses frères s'attribuent 
encore de riches présents. 

Telle est aujourd'hui la malheureuse situation de Tom- 
bouctou, situation qui restera sans remède jusqu'à ce qu'une 
puissance ferme et éclairée arrache le Niger supérieur aux 
fanatiques Foulbe. Ce n'est également qu'alors, que l'on 
pourra tirer un parti réel de l'excellente situation commer- 
ciale de Tombouctou. 

J'ai cru devoir joindre à tous ces détails sur les régions 
nigériennes et sur Tombouctou lui-même, un plan topogra- 
phique afin que le lecteur puisse acquérir l'idée la plus 
complète possible de cette ville célèbre, où je devais passer 
plus de six mois dans des circonstances qui, pour n'être pas 
d'une nature ordinaire, ne furent malheureusement pas tou- 
jours des plus favorables. 

Pour ce qui concerne la situation géographique de Tom- 
bouctou, l'excellent géographe, docteur A. Petermann, de 
Gotha, l'a établie sur la carte routière qui accompagne mon 
grand ouvrage, d'après mes observations faites le long du 
fleuve, tant en allant qu'en revenant; cette situation corres- 
pond à 17° 57' lat. sept, et 5"5' long. occ. de Greenwich. 
D'après mes observations, du moins d'après celles faites seu- 



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1 yard = 3 pieds. 

1. Habitation du cheik Ahmi'd El Bakay, contiguë à une autre maison lui appartenant 
également; devant l'une et l'autre se trouve une petite place où le cheik a établi un oratoire 
pour ses écoliers. 

2. Troisième maison appartenant également au cheik et où je demeurais. La vignette 
suivante en donne le plan. 

3. La grande mosquée ou « Gingere (Djingerc ou Sangere) Ber Djama El Kebira. » 

4. La mosquée Sankore, située dans le quartier du même nom, considérée généralement 
comme la plus ancienne de la ville. 

5. La mosquée Sidi Yahia. 

6. Le grand marché (Youbou). 

7. Le marché à la viande, où se trouvait autrefois le palais des rois de Sonrhaï. 

8. Porte conduisant vers Kabara. 

'.t. Puits entouré d'une ])etite plantation de dattiers. 

10. Autre puits avec un petit jardin. 

11. Endroit d'une vallée peu |)rofonde, jusqu'où de petites embarcations purent pénétrer, 
depuis lo Niger, dans l'hiver de, 1853-1854. 



N" 82. — Voir tome IV, page 35. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMROUCTOU. 55 

lement en me rendant à Tombouctou, cette ville serait un 
peu plus rapprochée du iS" degré de latitude. Quoi qu'il en 
soit, je suis convaincu que de bonnes observations astrono- 
miques faites sur place ne révéleraient pas un écart de plus 
de 20' dans l'évaluation de la longitude et de 50' dans celle 
de la latitude. En somme, la situation de Tombouctou, telle 
qu'elle a été établie par M. Jomard, l'ingénieur-géographe 
français, d'après l'itinéraire de Caillié, s'est trouvée parfaite- 
ment confirmée. 

Tombouctou est situé à quelques pieds seulement au des- 
sus du niveau moyen du Niger et se trouve éloigné de 1 o/4 
à 2 milles allemands de l'embranchement principal du 
fleuve. La ville forme, comme l'indique le plan, un triangle 
plus ou moins tronqué dont la base regarde le midi, et con- 
séquemment le Niger. Le plan donne naturellement la con- 
figuration de la ville actuelle, tandis qu'au temps de sa 
splendeur, Tombouctou s'étendait à deux mille pas plus au 
nord, de manière à renfermer la sépulture du /a/i;« Mahmoud; 
d'après certains renseignements, celle-ci aurait même été 
située jadis au centre de la ville. Le pourtour actuel de Tom- 
bouctou est de i 1/4 à 1 i/2 lieue. Si cette cité ne brille pas 
par son étendue, elle se distingue du moins par ses con- 
structions solides, de toutes les villes chancelantes du reste 
du Soudan. Les maisons y sont toutes en bon état et le 
nombre des habitations d'argile y était, lors de mon séjour, 
de 980, tandis que les huttes de nattes pouvaient s'élever 
également à quelques centaines. Celles-ci sont de forme 
hémisphérique et forment, à peu d'exceptions près, l'en- 
ceinte extérieure de la ville, des côtés nord et nord-est, où 
d'immenses amas de ruines se sont accumulés pendant le 
cours des siècles. Les maisons d'argile, bâties avec une 



36 VOYAGES EN AFRIQUE. 

grande variété de styles, sont généralement conçues sur un 
plan voisin de celles de Pompeï ; quelques-unes sont basses 
et laides; d'autres, plus vastes, sont pourvues d'une sorte 
d'étage; dans le nombre il s'en trouve plusieurs où se 
trahit un certain goût d'ornementation architecturale. Les 
toits sont plats et entourés d'un parapet; l'étage dont je 
viens de parler consiste en une chambre superposée au toit, 
mais qui ne s'élève que du côté de la façade. Cette espèce de 
mansarde est la retraite favorite d'un grand nombre d'habi- 
tants de Tombouctou, parce qu'elle est bien aérée et offre 
conséquemment de la fraîcheur. J'ai levé également le plan 
de la maison que j'habitai; toutes les autres habitations 
étaient bâties dans les mêmes conditions, avec cette diffé- 
rence, que celles des pauvres n'avaient qu'une cour et 
qu'elles étaient dépourvues d'une chambre au dessus du toit. 

Tombouctou n'a pas d'enceinte actuellement, celle qui y 
existait et qui consistait en un simple rempart de terre, 
ayant été détruite par les Foulbe, lorsqu'ils s'emparèrent de 
la ville, au commencement de 182G. Les rues sont en partie 
régulières et en partie tortueuses; elles ne sont pas pavées, 
mais pour la plupart couvertes de sable et de gravier; quel- 
ques-unes possèdent au milieu des rigoles destinées à faci- 
liter l'écoulement des eaux qui descendent en quantités 
considérables des plates-formes des maisons, lors des grandes 
pluies. Le quartier méridional, qui est en même temps le 
plus populeux, ne contient d'autres places que le grand et le 
petit marchés et un carré fort restreint devant la mosquée 
Sidi Yahia. 

Comme il ne reste guère plus de vestiges du palais où 
résidaient parfois les rois de Sonrhaï, que de la citadelle 
bâtie par les Marocains lors de leur première occupation, les 



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1. Première antichambre. 

2. Seconde antichambre pourvue d'un escalier conduisant à 
la terrasse et à la mansarde de la partie antérieure. 

3. L'escalier en question. 

4. Cour intérieure. 

5. Salle pourvue de deux entrées, où je me tenais jour et 
nuit; à la droite de la seconde entrée se trouvait un lit de 
roseau. 

6. Salle aux bagages, susceptible de clôture. 

7. Corridor couvert. 

8. Seconde cour, destinée d'abord aux femmes, et où j'avais 
placé mon cheval. 

Les salles conliguës, ainsi que le mur postérieur de la 
maison, étaient en ruines. 



N° 83. — Voir tome IV, page 36. 




N° 84. — Voir tome IV, page 100. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 37 

trois grandes mosquées sont actuellement les seuls édifices 
publics de Tombouctou; ce sont les mosquées Dginjere ber, 
Sankore et Sidi Yahia. La première, qui est la « grande mos- 
quée, » est située à l'angle sud-ouest de la ville et constitue 
un édifice réellement imposant, quoiqu'elle ne soit construite 
qu'en blocs d'argile arrondis, du moins dans ses parties 
modernes. Sa plus grande longueur est d'environ 262 pieds, 
sur 194 de large. Une vaste cour empiète sur une partie 
de la mosquée, qui n'a pas moins de douze nefs; le côté 
occidental, qui en renferme trois, est le plus ancien et 
appartient très probablement à l'ancienne mosquée, bâtie 
en 1527, par Mansa Moussa, roi de Melle, ainsi que fin- 
dique une inscription, devenue presque illisible, au dessus 
de la porte principale. Caillié, dont les renseignements, pour 
être souvent incomplets n'en sont pas moins en général très 
dignes de foi, a donné de cette mosquée une description 
excellente, sauf quelques erreurs de détail, description que 
je recommande à quiconque s'intéresse à cette question. 
Cependant, lorsque Caillié parle de sept mosquées, il fait 
encore allusion, sans doute, à trois mosquées qui existaient 
antérieurement, ainsi qu'à un petit oratoire. Il n'y a pas lieu 
d'être surpris de ce manque d'exactitude, Caillié n'étant resté 
que très peu de jours à Tombouctou, et dans des circon- 
stances très défavorables, ce qui ne lui permit pas de voir 
tout par lui-même. Je signalerai, par la même occasion, la 
description tout à fait inexacte qu'a donnée de Tombouctou 
ce voyageur méritant mais peu babile ; sa principale erreur 
consiste à dire que toute la ville semble ne se composer que 
d'habitations dispersées, tandis qu'il y existe en réalité des 
rues parfaitement alignées; n'oublions pas cependant que 
Caillié visita Tombouctou en 1828, peu de temps après la 



38 VOYAGES EN AFRIQUE. 

prise (Je la ville par les Foulbe, époque où celte dernière 
était dans un état encore moins florissant que lorsque je la 
visitai moi-même (1). 

La plus ancienne des mosquées de Tombouctou semble 
être celle de Sankore, qui fut bâtie aux frais d'une riche 
dame Sonrliaï. Massive, elle termine d'une manière gran- 
diose le quartier septentrional de la ville, qui s'appelle 
également Sankore (ou « ville des blancs, des notables ») 
où ont habité de tout temps et de préférence, les Sonrhaï. 
De là, la mosquée avait acquis, aux yeux de ceux-ci, une 

(1) Je rappellerai ici , pour l'édificatioii des lecteurs peu versés dans 
l'histoire des explorations de l'Afrique centrale, que deux Européens avant 
moi, avaient pn pénétrer jusqu'à Tombouctou : c'étaient le major anglais 
Laing et le Français René Caillié. Le premier était un des officiers les 
plus instruits et les plus entreprenants de l'armée anglaise; en 182(5, il 
arriva, au prix des difficultés et des périls les plus grands, du Taouat à 
Tombouctou; au bout de peu de jours, il en fut chassé par les Foulbe, 
et, comme il s'en retournait , un chef des Berabisch, Ahmed (Hamed), 
Ouëled Abeda, le fit assassiner. René Caillié, homme résolu mais mal- 
heureusement tout à fait incapable , parvint du Sierra Leone, sur la côte 
occidentale d'Afrique , jusqu'à Tombouctou , d'où il rentra dans sa patrie 
par le Maroc. Son voyage s'accomplit au milieu des privations et des 
tribulations les plus terribles. Déguisé et caché tour à tour, Caillié ne 
resta à Tombouctou que du 20 avril au 3 mai 1828, temps évidemment 
trop court pour qu'il pût se livrer à des études réellement dignes de ce 
nom. Malgré son incapacité , il était doué d'im certain esprit d'obser- 
vation, et je pus m'assurer de l'exactitude de ses relations en général, 
lorsque j'atteignis, près de l'île Kora, en me rendant à Kabara , sur le 
Niger, une partie de la route qu'il avait suivie. XJn malheur pour Caillié 
fut qu'il marcha pour ainsi dire sur les brisées du major Laing, ce voya- 
geur doué de grandes qualités, mais peu favorisé du sort et qui , paraît-il, 
ne brillait pas , d'ailleurs , par la circonspection et la science du cœur 
humain. Grâce à d'autres circonstances , et surtout à la conduite du 
consul français de Tripoli, il n'était que trop naturel que la jalousie des 
Anglais s'émût de ce qu'un pauvre aventurier français, privé de tout 
appui, se livrât à une entreprise où avait succombé l'un des officiers les 
plus capables et les plus distingués de leur armée. 



ESQUISSE HISTORIQUE SUR TOMBOUCTOU. 59 

certaine importance nationale; aussi les Foulbe, arrivés en 
conquérants, la livrèrent-ils à dessein à la ruine et à l'aban- 
don ; ce ne fut qu'à l'époque de mon séjour à Tombouctou, 
que le cheik El Bakay la fit rétablir dans son ancienne 
splendeur. La mosquée est longue de 120 pieds, large de 80 
et renferme cinq nefs; elle donne à toute la ville un aspect 
fort imposant, attendu qu'elle n'est pas seulement surmon- 
tée, comme la mosquée principale, d'une vaste tour massive 
et carrée, mais occupe en outre, une position particulière, 
par l'élévation considérable de tout le quartier Sankore. La 
mosquée Sidi Yahia est la moins grande; située dans le 
quartier méridional de la ville, elle fut bâtie par un cadi, 
vers le milieu du xv^ siècle. 

Les divers quartiers de Tombouctou sont suffisamment 
indiqués sur le plan, pour que je puisse me dispenser de les 
décrire plus en détail. Je rappellerai seulement que le quar- 
tier méridional Sane Goungou, se distingue par sa richesse 
et le meilleur aspect de ses constructions; ensuite, tandis 
que Sankore est le quartier le plus élevé (la pente qu'il 
décrit vers le nord-est, étant de plus de 80 pieds, à certains 
endroits), Bagindi est, au contraire, le quartier le plus bas. 
Lors de la grande inondation de 1640, il fut, à ce qu'il 
paraît, complètement submergé et, pendant mon séjour 
même, on y nourrissait de vives appréhensions à l'égard 
d'une nouvelle catastrophe du même genre. 

Une remarque caractéristique au sujet de Tombouctou, 
c'est qu'il ne s'y trouve presque pas d'arbres ; c'est tout au 
plus si l'on y rencontre quatre ou cinq malheureux exem- 
plaires de Vhadjilidj [Balanites yEgyptiacus) . La végétation 
des environs n'est guère moins pauvre et quelques rares 
groupes de palmiers, au sud-ouest de la ville, sont tout ce 



40 VOYAGES EN AFRIQUE. 

qu'il est resté des vastes ombrages d'autrefois. Les rues de 
Tombouctou sont, pour la plupart, peu vivantes et ne tra- 
hissent pas l'activité d'un grand centre commercial. La 
population fixe ne s'élève guère à plus de 15,000 âmes; pen- 
dant la saison des affaires, c'est à dire de novembre à jan- 
vier, il arrive à Tombouctou de 5,000 à 10,000 étrangers 
parfois, qui y résident pendant un temps plus ou moins long. 
Ce sont en partie des Mores du désert ainsi que des mar- 
chands arabes du Nord, et en partie des Mossi et surtout 
des Wangaraoua ou Mandingues orientaux, qui jouent un 
rôle extrêmement important dans le commerce intérieur de 
toutes ces contrées. 

Je parlerai plus loin des rapports commerciaux de la ville ; 
quant au chapitre suivant, je le consacrerai au récit des 
événements qui signalèrent mon séjour à Tombouctou. 



CHAPITRE II. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU JUSQU'A LA FIN DE 18S3.— CONDUITE DES FOUIBE 
ENVERS L'AUTEUR. — ANOMALIES DES CRUES PÉRIODIQUES DU NIGER. 



J'avais atteint enfin le but de ma pénible entreprise; mais 
dès les premières heures de mon arrivée à Tombouctou, 
j'acquis la certitude qu'il ne me serait pas donné de jouir en 
parfait repos de corps et d'esprit, de la victoire que j'avais 
remportée sur les difficultés et les dangers de la longue 
route que je venais de parcourir. L'excitation constante 
causée par des retards incessants, ainsi que mes incertitudes 
sur l'avenir de mon entreprise, avaient soutenu jusqu'à Tom- 
bouctou ma santé chancelante; mais au moment où j'avais 
atteint mon but, presque au moment même oij je mis le 
pied dans ma nouvelle demeure, je fus pris d'un violent 
accès de fièvre ; et jamais cependant, la présence d'esprit 
et l'énergie physique ne m'avaient été plus nécessaires. 

Il avait été convenu que ma maison resterait fermée pen- 
dant l'absence d'El Bakay, et que nul ne serait admis à me 
visiter. Malgré cela , une foule d'individus pénétrèrent chez 
moi au moment oîi j'emménageais mon bagage ; ils passèrent 

T. IV. 4 



42 VOYAGES EN AFRIQUE. 

tout en revue, pièce par pièce, et comme il se trouvait, dans 
le nombre, des objets pour eux étrangers, quelques-uns de 
mes visiteurs ne pouvaient manquer de concevoir des doutes 
sur ma nationalité. A la vérité, je n'avais jamais eu l'inten- 
tion de me faire passer pour musulman aux yeux des habi- 
tants de Tombouctou, car je n'avais joué le rôle d'Arabe que 
pour la dernière partie de mon voyage, et j'étais encore trop 
près des localités où j'étais connu comme chrétien, pour 
pouvoir continuer à donner le change; mais je désirais 
n'être pas reconnu trop tôt pour ce que j'étais en réalité. 
Quoi qu'il en fût, la première chose que j'appris, le 8 sep- 
tembre au matin, était que Hammadi, le compétiteur et 
l'ennemi personnel d'El Bakay (il était fils du frère aîné du 
cheik, Sidi iMohammed, et d'une esclave), avait prévenu les 
Foulbe qu'un chrétien avait pénétré dans la ville, et qu'en 
conséquence on avait résolu de m'assassiner. 

Quand on m'apporta cette nouvelle, je m'en émus assez 
peu, dans l'espoir que mon hôte, Sidi Alouate, me couvri- 
rait de sa protection ; mais cette illusion fut bientôt détruite 
par la certitude où j'étais, que Sidi Alouate, homme cupide 
et sans conscience, ne me protégerait que tout juste dans la 
mesure du profit qui pourrait eu résulter pour lui ; bien plus, 
il devint mon plus cruel persécuteur. En effet, non content 
du présent considérable que je lui avais fait, il éleva des pré- 
tentions exorbitantes; ce fut ainsi qu'il exigea de moi un 
vêtement de plus de 190,000 kourdi, une paire de petits pis- 
tolets, 7 livres de poudre, 10 écus d'Espagne en espèces 
(l'argent étant, dans ces contrées, un métal fort rare et par 
conséquent très recherché), une paire de rasoirs anglais et 
maints autres objets. En un mot, la valeur de tout ce qu'il pré- 
tendait obtenir de moi n'était nullement en rapport avec mes 



SEJOUR A TOMBOUCTOU. 45 

moyens actuels, car je ne possédais plus à peine que 1 ,00() 
thalers, tant en argent qu'en marchandises, et il me fallait 
songer au retour. Je n'en dus pas moins passer par ces 
exigences, et Sidi Alouate fut assez impudent pour oser 
m'en demander autant le lendemain. Il me promit bien, 
non seulement de donner de ma part quelques-uns de ces 
objets à des chefs Touareg, mais encore de faire un beau 
présent au gouverneur de Hamd Allahi ; malheureusement 
cette promesse ne fut pas exécutée, quoi qu'il eut été fort 
important pour moi de m'acquérir la bienveillance des chefs 
de Tombouctou. 

Après avoir satisfait ainsi plus ou moins la cupidité de 
mon hôte, je fus pendant quelque temps à l'abri de sembla- 
bles attaques à ma propriété; toutefois, je suis persuadé 
que, malgré toutes ses protestations d'amitié, Sidi Alouate 
me trahissait sous main et trempait dans toutes les intrigues 
qui furent tramées contre moi, dans l'espoir de s'approprier 
mon bien, de l'une ou l'autre manière. 

Je m'installai le plus commodément possible, et, comme 
je n'osais sortir, j'allais souvent prendre l'air sur la terrasse 
de ma maison. Comme j'y jouissais d'un horizon assez 
large, je m'efforçai de découvrir ainsi les principales parti- 
cularités de la ville. Vers le sud et le sud-est, il est vrai, la 
vue était bornée par les belles demeures des riches mar- 
chands Ghadamsi du quartier Sanegoungou, tandis que du 
côté du sud-ouest, je n'apercevais ni la grande mosquée, ni 
la mosquée Sidi Yahia ; par contre, j'avais un coup d'œil des 
plus intéressants sur tout le quartier septentrional, sur 
l'imposante mosquée Sankore et toute la partie du désert 
qui s'étend à l'est de la ville. Lorsque je ne me tenais pas 
sur ma terrasse, je travaillais à mon journal de voyage ou 



44 VOYAGES EN AFRIQUE. 

j'écrivais à mes amis d'Europe, auxquels je devais tenir 
naturellement à annoncer mon heureuse arrivée dans la ville 
célèbre. 

Je ne devais pas longtemps pouvoir me livrer en paix à 
ces travaux. Le matin du 10 septembre, comme j'étais en 
proie à un nouvel accès de fièvre, on vint m'avertir que mes 
ennemis se préparaient à attaquer ma maison; Sidi Alaouate 
me faisait dire, en même temps, que je pouvais, pour plus 
de sécurité, confier tout mon bien au trésorier d'El Bakay. 
Je pris immédiatement les armes, ainsi que mes domesti- 
ques, et mon hôte ne fut pas peu étonné, en entrant avec le 
Walali, de me voir complètement équipé et prêt à repousser 
énergiquement la force par la force. Il n'arriva rien cepen- 
dant et, sans nul doute, mon attitude résolue avait détourné 
le danger dont j'étais menacé. Sidi Alaouate n'en continua 
pas moins de venir, presque chaque jour, me mendier telle 
ou telle chose, joignant à ses extorsions les plus opiniâtres 
sollicitations pour me faire embrasser l'islamisme. 

Le 13 septembre au soir, je reçus enfin une lettre du cheik 
El Bakay, m'apportant les promesses de protection les plus 
formelles, et, malgré mon état fébrile, je me mis immédia- 
tement à répondre à cette missive venue si fort à propos. 
Je développai au cheik les motifs de ma visite à Tombouctou, 
en lui disant que je ne l'avais entreprise que par la con- 
fiance que m'inspiraient sa justice et ses lumières. J'eus la 
chance de voir bien accueillie d'El Bakay ma lettre, qui fut 
ainsi l'origine des bonnes relations qui régnèrent toujours 
entre nous par la suite. Trois jours après, le 26 septembre, 
à trois heures du matin, arriva le cheik lui-même. Aussitôt 
commença devant sa maison, située vis à vis de la mienne, 
une sérénade où la grosse caisse jouait la partie principale. 



SEJOUR A TOMBOUCTOU. 45 

ce qui troubla complètement le repos dont j'avais double- 
ment besoin, vu mon état maladif; ce fut ainsi que je ne me 
sentis pas la force, le lendemain, d'aller rendre en personne 
une visite à mon protecteur. Dès le matin, celui-ci m'envoya 
dire d'être sans inquiétude aucune quant à ma propre sécu- 
rité et que, si le ciel me conservait la santé, je rentrerais 
sain et sauf dans ma patrie. Avec ces affirmations rassurantes 
il m'envoyait, en témoignage de ses dispositions bienveil- 
lantes à mon égard, deux bœufs, deux brebis, deux grands 
vases contenant du beurre, une charge de chameau de riz et 
autant de sarrasin ; il m'invitait en même temps à choisir 
d'avance la route par laquelle je désirais m'en retourner. 

Il y en avait trois. L'une passait par le territoire des 
Foulbe du Massina et se dirigeait vers la côte occidentale 
du continent; la seconde traversait les contrées des Touareg 
et conduisait, parle nord, vers la Méditerranée; la dernière 
enfin était celle par laquelle j'étais arrivé à Tombouctou. Le 
fanatisme des Foulbe et surtout de leur chef de Hamd 
Allahi, ne m'eût pas permis, non plus que mes propres res- 
sources, de choisir la route occidentale; je crus donc faire 
infiniment mieux de redescendre le Niger jusqu'à Saï, que de 
tenter l'exploration des contrées nigériennes supérieures 
pour me rendre au Sénégal. D'un autre côté, je ne pouvais 
trop compter sur la navigabilité du fleuve, et je crus pru- 
dent, dans ma réponse au cheik, de lui exprimer mon désir 
de visiter Gogo, l'ancienne capitale du Sonrhaï, ce qui m'au- 
rait permis, par la même occasion, de connaître la plus 
grande partie du fleuve. Malheureusement, comme nous le 
verrons plus loin, il n'était encore guère opportun de songer 
au départ. 

Ce fut ainsi qu'arriva le 27 septembre, jour anniversaire 



46 VOYAGES EN AFRIQUE. 

de la mort d'Overweg, Je n'avais que trop lieu, vu mon état 
de maladie et les incertitudes de ma situation, de me laisser 
aller à de tristes pensées en ce jour qui me rappelait la fin 
de mon dernier compagnon européen, que je semblais devoir 
suivre bientôt dans la tombe; mais je réussis à me réconfor- 
ter un peu par la confiance que m'inspirait le caractère de 
mon protecteur et à chasser les rêves sombres et fiévreux qui 
me troublaient, par l'espérance de revoir bientôt mon pays. 

Je me préparai donc de mon mieux à la première audience 
du cheik, n'emportant des présents que je destinais à ce 
dernier, qu'un petit pistolet à six coups. La maison d'El 
Bakay donnait presque exactement en face de la mienne, 
dont elle n'était séparée que par une ruelle étroite et une 
petite place que le cheik avait appropriée à son usage 
comme msidou sorte d'oratoire quotidien. Ahmed El Bakay, 
fils de Sidi Mohammed et petit-fils de Sidi Mouchtar, 
de la tribu des Kounta, était, à cette époque, un homme 
d'une cinquantaine d'années, d'une taille bien prise et un 
peu au dessus de la moyenne ; il avait les traits presque euro- 
péens et empreints d'une grande bienveillance ; son teint 
était foncé, sa barbe noire et quelque peu grisonnante, et 
ses cils fort sombres. Le costume du cheik consistait en 
une tunique noire, un châle garni de franges et roulé négli- 
gemment autour de la tête et des culottes, le tout également 
noir. 

Je trouvai mon protecteur dans sa petite mansarde, avec 
son jeune neveu, Mohammed Ben Chottar, et deux de ses 
écoliers. Au premier coup d'œil que je jeiai sur le cheik, je 
fus agréablement surpris de trouver en lui un homme dont la 
physionomie trahissait des sentiments d'humanité et de droi- 
ture dont j'avais vainement cherché l'expression dans les 



SEJOUR A TOMBOUCTOU. 47 

traits de son frère cadet, Sidi Alaouate. Complètement rassuré 
par toute son attitude, je le complimentai en toute confiance, 
tandis qu'il se levait pour me recevoir. Notre entrelien fut 
non seulement exempt de toutes les formules creuses et affec- 
tées d'une vaine étiquette, mais constitua plutôt, dès le pre- 
mier moment, un libre échange de pensées entre deux hommes 
qui n'étaient pas seulement inconnus l'un à l'autre, mais qui 
différaient encore par leurs mœurs et leur nationalité. 

Le pistolet que je donnai au cheik, ne tarda pas à amener 
notre conversation sur la supériorité des Européens sous le 
rapport industriel et social. L'une des premières questions 
que me fit El Bakay, fut de savoir s'il était vrai, comme le 
raLs(major Laing) l'avait, pendant son séjour dans l'Asaouad, 
dit à son père, Sidi Mohammed, que la capitale du royaume 
britannique renfermait vingt fois 100,000 habitants. 

J'appris alors, à ma grande joie, un fait que je trouvai plus 
tard confirmé par les détails de la correspondance du major 
Laing lui-même (1); c'est que cet intrépide, mais malheu- 
reux voyageur, en retournant au Taouat, ayant été entière- 
ment dévalisé et laissé pour mort par les Touareg, avait été 
transporté par ses guides au camp de Sidi Mohammed, père 
du cheik El Bakay dans le Hillet El Mouchtar, où après un 
séjour fort long, il s'était guéri de ses graves et nombreuses 
blessures. Le major Laing était le premier et le seul chré- 
tien qu'eussent jamais vu, et mon hôte (El Bakay, désormais) 
et la plupart des indigènes eux-mêmes. Pendant tout le 
temps que nous fûmes ensemble, le major fournit l'un des 
sujets les plus fréquents de nos entretiens, et mon noble 



* Vojez les lettres du major Laing dans la Quarterli/ Revîe?c, vol. 
XXXVIII, p. 101 ; XXXIX, p. 172 ; XLII, p. 172 et 46.5. 



48 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ami ne manquait jamais d'exprimer son étonnement, non 
seulement de la force physique du major, mais encore de 
son caractère élevé et chevaleresque. Je me livrai à des inves- 
tigations pour retrouver les papiers que Laing pouvait avoir 
laissés à Tombouctou, mais j'appris qu'il n'en était point 
resté ; toutefois le cheik m'assura que, pendant son séjour 
dans l'Asaouad, près de Sidi Mohammed, le major Laing avait 
dressé une carte de toute la partie septentrionale du désert, 
depuis le Taouat, jusqu'au Hillet E' Scheich. Malheureuse- 
ment, il n'y a aucun profit à tirer du voyage de Laing depuis 
Insalah, attendu que l'on ignore laquelle des deux routes il 
a prise ensuite. L'audience fut levée après que le cheik 
m'eut de nouveau promis sa puissante protection et son 
appui pour mes voyages ultérieurs. 

Je retournai chez moi et j'envoyai au cheik les présents 
que je lui avais destinés. Ils consistaient en trois burnous, 
dont un helali (ou composé de soie blanche et de coton 
mélangés), et deux du drap le plus fin, le premier rouge, le 
second vert ; deux cafetans également en drap, dont un jaune 
et un noir; un tapis de Constantinople; quatre tuniques, 
parmi lesquelles une fort riche de la sorte nommée harir 
{que j'avais achetée à Kano 30,000 kourdî), une du genre 
appelé filfil, et deux noires de la plus fine espèce ; 20 écus 
d'Espagne en argent ; trois châles noirs et plusieurs menus 
objets. Le tout avait une valeur d'environ 200 thalers. 
Bientôt arriva chez moi un envoyé du cheik, chargé de me 
témoigner la reconnaissance de ce dernier envers le gouver- 
nement qui m'avait envoyé, pour la libéralité dont javais fait 
preuve; El Bakay me faisait dire en même temps qu'il était 
très satisfait de mes présents et n'exigeait de moi rien de 
plus; il me priait aussi de ne pas l'oublier au retour, afin 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 49 

que le gouvernement britannique lui envoyât quelques 
bonnes armes à feu et quelques livres arabes. Je crus pou- 
voir lui assurer que le gouvernement britannique ne man- 
querait pas, s'il se conduisait aussi bien envers moi jusqu'à 
la fin, (le lui en témoigner sa reconnaissance. En effet, lord 
Clarendon lui envoya, plus tard, un présent selon ses désirs 
et d'une valeur de plus de 2,000 tbalers. 

Tous nos rapports furent, par la suite, cordiaux et 
agréables, mais je ne m'en sentais pas moins, par suite de 
mes grandes fatigues et de mon faible état de santé, dans un 
état de profond abattement; le lendemain, à midi, je me 
proposais d'aller rendre une seconde visite à mon ami, 
lorsque je fus pris d'un accès de fièvre tellement violent que 
je dus renoncer à mon projet. A part mon indisposition, le 
mois de septembre se termina bien, et mes affaires sem- 
blaient prendre une tournure meilleure que je ne l'avais 
d'abord espéré, quand le premier jour d'octobre vint leur 
rendre un aspect tout autre et des plus menaçants. 

Dans l'après-midi de ce même jour, arriva une troupe 
considérable d'individus armés, dont une vingtaine porteurs 
d'armes à feu; ils venaient de Hamd Allahi, résidence 
d'Ahmedou Ben Ahmedou, souverain du Massina et chef 
suprême de la ville de Tombouctou. Ils apportaient à l'émir 
l'ordre pur et simple « d'agir envers le chrétien tout à fait 
de la même manière qu'il en avait été fait avec le précédent 
(major Laing), c'est à dire de le chasser de la ville. » Ham- 
madi, le compétiteur d'El Bakay, dont j'ai parlé plus haut, 
ne manqua pas de faire tourner cette circonstance au profit 
de ses propres desseins ; il lança donc une proclamation 
aux habitants de Tombouctou pour les engager à obéir aux 
ordres de l'émir et même à ne pas épargner mes jours, en 



50 VOYAGES EN AFRIQUE. 

cas de résistance. D'un autre côté, l'ordre venu de Hamd 
Allahi peinait profondément El Bakay, qui se voyait forcé, 
comme étant mon protecteur, de se mettre en opposition 
formelle avec la volonté des Foulbe et de toute la population, 
et de leur montrer qu'il jouissait d'une considération et 
d'une autorité suffisantes pour me protéger pendant mon 
séjour dans la ville. Malheureusement, mon excellent et 
digne ami manquait précisément des qualités nécessaires au 
maintien d'une résolution semblable, c'est à dire d'énergie 
et d'humeur guerrière. En présence de pareilles circon- 
stances, il ne pouvait plus être question de mon départ 
immédiat, quand bien même le cheik en aurait eu précé- 
demment et en réalité l'intention. 

Pendant un instant, et comme pour rendre ma situation 
plus pénible encore, de graves difficultés faillirent s'élever 
entre El Bakay et moi. Elles étaient dues aux intrigues de 
mes propres compagnons car, non seulement mon courtier 
Ali El Ageren m'abandonna tout à fait lorsqu'il vit la posi- 
tion critique où je me trouvais, mais le Walati, à son tour, 
recommença son jeu en cherchant à jeter la zizanie entre le 
cheik et moi. El Bakay avait résolu de me charger d'une 
lettre autographe au gouvernement britannique, pour lui 
exprimer la satisfaction que lui avait causée mon arrivée, 
essayer d'atténuer la mauvaise impression causée par l'assas- 
sinat du major Laing et faire en sorte d'obtenir encore 
quehiues présents, s'il était possible. Or, le 5 octobre au 
soir, le cheik me fit dire à l'improviste d'envoyer à Gha- 
dames ou à Tripoli Ali El Ageren avec quelques mots de ma 
main, tandis que je resterais moi-même en otage à Tom- 
houctou, jusqu'à la réception des objets exigés par le cheik. 
J'avoue que cette nouvelle me plongea dans une profonde 



SEJOUR A TOMBOUCTOU. 51 

terreur. Le lendemain matin, j'envoyai à El Bakay une pro- 
testation énergique, lui déclarant qu'il pouvait en agir avec 
moi-même comme bon lui semblerait, mais qu'il ne devait 
pas s'attendre à obtenir un fétu du gouvernement qui m'avait 
envoyé, tant que je ne serais pas retourné en toute sécurité. 
Presque au même moment, mon hôte m'avait fait dire éga- 
lement qu'il serait de mon intérêt de lui confier mon fusil 
et mon cheval. Je lui fis simplement répondre que ni l'un ni 
l'autre, ne sortiraient de chez moi tant que j'aurais la tête 
sur les épaules. Pour mettre le comble à mes misères, une 
nouvelle tribulation vint m'accabler à son tour; un orage, 
accompagné de la pluie la plus violente que je visse à Tom- 
bouctou, inonda complètement, dans l'après-midi du 5 octo- 
bre, ma maison, déjà tout juste suffisante à mes besoins; 
l'eau, pénétrant à travers le mur de ma salle aux bagages, 
avait endommagé livres, médicaments, présents et tous les 
menus objets d'échange que je possédais. Cet accident non 
seulement me causait un grand tort, mais rendait encore 
plus douteuse ma sécurité. Il nous fallut, en vue de nous 
prémunir contre une agression, fermer de notre mieux les 
brèches et barricader tant bien que mal le mur postérieur 
de la maison, à moitié écroulé, les ouvriers de la ville 
n'osant rien faire pour nous, de peur de nos ennemis. 

L'horizon cependant s'éclaircit de nouveau pour moi. Il 
était étonnant qu'un personnage aussi vulgaire que le 
Walati eût pu, même un instant, agir sur un homme doué 
de qualités distinguées tel que le cheik; mais celui-ci fut 
bientôt convaincu du caractère méprisable de cet habile 
intrigant. Après l'avoir bien apprécié et s'être aperçu de 
toutes les trahisons dont j'avais été la victime, il lui ordonna 
de faire revenir mes chameaux de l'Aribinda, car il était 



32 VOYAGES EN AFRIQUE. î 

devenu patent qne le fripon, au lieu de mettre ces animaux 
en dépôt, les avait vendus ou du moins voulait les vendre, 
ce que je ne pus éviter, du reste, qu'en les donnant comme 
présent au cheik. 

La turbulence de nos ennemis, auxquels étaient encore 
venus se joindre une bande de Touareg, gens assez mal dis- 
posés envers El Bakay, obligea celui-ci à prendre enfin un 
parti. Il fut donc convenu qu'il sortirait de la ville pour 
camper aux environs, afin de se mettre en rapport plus 
étroits avec ses amis, formant les principales tribus des 
Imoscharh; nous partîmes donc, le 11 octobre vers midi, 
après que le cheik eut envoyé au préalable sa famille à l'en- 
droit où nous devions camper. 

Comprenant dans toute son étendue la gravité de ma 
situation, je suivis mon protecteur à travers les rues de la 
ville, entouré des habitants, qui se pressaient pour me voir. 
Délivrés enfin, nous laissâmes à notre gauche le quartier 
septentrional et nous nous dirigeâmes vers le N. N. E. en 
suivant un terrain sablonneux couvert de petites broussailles. 
Après un trajet de 1 3/i mille, nous arrivâmes, vers le soir, 
à notre lieu de campement. Le pays, orné de beaux Mimosa 
et le camp, établi sur une pente du sol, dont la surface 
blanche était éclairée des rayons du soleil couchant, présen- 
taient un spectacle charmant. Les plus jeunes hôtes du 
camp, y compris les deux favoris du cheik, âgés de quatre à 
cinq ans, vinrent à notre rencontre, et bientôt je fus 
installé dans une tenle basse en poil de chameau, apparte- 
nant à un neveu d'El Bakay, originaire du pays de Tiris, au 
désert, sur le littoral de l'Atlantique. Les autres tentes 
étaient en coton blanc, du moins les meilleures et les plus 
spacieuses; les plus petites, au contraire, étaient en cuir. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 53 

Nous passâmes au camp plusieurs jours dans la retraite 
et dans le repos le plus absolu. Celte vie nouvelle était 
pour moi aussi salutaire qu'agréable, tant au point de vue 
du changement d'air que de la différence d'aspects. Notons 
que depuis le 8 septembre, jour de mon arrivée à Tombouc- 
tou , je n'avais pu que me rendre sur la terrasse de ma 
maison ou, de temps à autre, chez le cheik, mon proche 
voisin. Je pouvais désormais me" donner un peu plus de 
mouvement, quoique le soin de ma propre sécurité m'obli- 
geât encore d'user de la plus grande circonspection et ne 
me permît pas de trop m'éloigner. 

Le camp offrait, surtout le matin, un coup d'œil fort 
animé. Les deux grandes et magnifiques tentes de coton 
blanc du cheik, ornées d'une couverture à carreaux noirs et 
blancs et de rideaux de laines bariolés, étaient alors ouvertes 
à moitié pour permettre à l'air frais du matin de circuler à 
l'intérieur; autour des huttes de cuir étaient groupés, sur 
tout le coteau, des chameaux, des bœufs et des chèvres. 
Tout dans la nature était frais et plein de vie, et de nom- 
breux ramiers se tenaient dans les arbres aux alentours. 
Le soir, on voyait le bétail revenir du pâturage, des ânes, 
conduits par des esclaves, apporter de l'eau, et les pieux 
écoliers du cheik, groupés dans une sorte d'oratoire entouré 
d'une haie d'épines et guidés par la voix sonore de leur maître, 
apprendre par cœur leurs prières. El Bakay se tenait presque 
toujours dans sa tente pendant la journée, mais il ne man- 
quait jamais de vaquer à cette occupation du soir. Les plus 
avancés parmi les élèves du cheik chantaient un passage du 
Koran, parfois jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, 
et l'écho des collines de sable voisines répétait la mélo- 
dique expression de ces magnifiques versets. Souvent aussi 



54 VOYAGES EN AFRIQUE. 

avaient lieu des entretiens animés, et des groupes nom- 
breux se rassemblaient alors autour du feu, devant le 
camp. 

Ainsi s écoulèrent, assez paisiblement du reste, le peu de 
jours que nous passâmes en cet endroit. Il n'y eut qu'une 
troupe d'une douzaine d'Imoscharh, qui vinrent demander 
l'hospitalité au cheik. En examinant de près les armes de 
ces individus, je remarquai avec étonnement que toutes 
leurs épées portaient la marque de Solingen, comme du 
reste chez presque tous les Touareg; si elles ne venaient 
pas réellement de cette ville d'Allemagne si célèbre pour la 
fabrication des armes blanches, il fallait bien qu'elles fussent 
tout au moins contrefaites quelque part. 

Le 13 octobre , nous rentrâmes en ville; mais nous 
revînmes encore plusieurs fois au camp avant la fin du mois, 
L'animosité toujours croissante de mes ennemis et les tenta- 
tives de soulèvement du peuple contre mon protecteur et 
moi, rendaient parfois nécessaire notre éloignement de la 
ville, ne fût-ce que pour quelques jours. Pendant notre 
séjour à Tombouctou même, je me hasardai un jour sur la 
demande expresse du cheik, à me rendre auprès de lui, 
armé de pistolets et d'un fusil chargés jusqu'à la gueule, au 
milieu du cercle de ses visiteurs. On comprend qu'il ne fût 
plus du tout question de mon départ , malgré mes instances 
les plus vives auprès du cheik. Si j'avais voulu renoncer à 
l'exploration du Niger jusqu'à Saï et suivre la route désa- 
gréable et défavorable du major Laing, j'aurais pu profiter 
du départ d'une caravane de marchands du Taouat, qui se 
mettait en marche vers le nord, le 20 octobre ; mais je ne 
désirais ni l'un ni l'autre , et je ne profitai de la kafla que 
pour le transport de mes dépêches. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. ^ 35 

Une excursion à Kabara vint faire agréablement diversion 
aux circonstances critiques et pénibles où je me trouvais. 
El Bakay l'entreprit comme un défi aux Foulbe de Tombouc- 
tou, afin de leur montrer la considération dont il jouissait 
et la sécurité que m'offrait sa protection; en effet, Kabara, 
situé au bord du fleuve et plus soumis encore à l'influence 
des Touareg que Tombouctou, constituait pour les Foulbe 
un centre comparativement plus favorable que ce dernier 
lui-même. Si malheureusement le cheik se faisait illusion 
sur son autorité, je devenais infailliblement la victime de 
son erreur; l'excursion n'était donc pas exempte de dangers 
pour moi, mais je n'en suivis pas moins très volontiers mon 
ami, pour observer les variations des contrées riveraines du 
fleuve pendant les pluies de septembre et d'octobre. En efiet, 
toute la plaine sablonneuse, sèche et aride , que j'avais vue 
deux mois auparavant, était couverte de verdure nouvelle, et 
quand nous arrivâmes près du village lui-même, nous vîmes 
tous les champs couverts de pastèques, que les habitants y 
cultivent sur une grande échelle. Le fleuve avait entièrement 
inondé le plat pays, et l'embranchement qui se dirige vers 
Kabara et qui ne formait précédemment qu'un étroit canal, 
présentait un vaste amas d'eau offrant un accès facile à des 
embarcations indigènes de toute grandeur. 

A Kabara , je ne tardai pas à me voir entouré d'une foule 
nombreuse dans laquelle se trouvaient beaucoup d'habitants 
de Tombouctou ; mais nul ne tenta de m'inquiéter. Nous 
repartîmes dans l'après-midi sans encombre, comme nous 
étions venus. Avant de rentrer à Tombouctou, nous visi- 
tâmes les deux petites plantations de dattiers situées au sud- 
ouest de la ville , puis nous nous dirigeâmes vers la grande 
mosquée Djingere ber, que je n'avais pas encore eu i'occa- 



56 VOYAGES EX AFRIQUE. 

sion de voir de près ; son architecture belle et grandiose 
n'en fît sur moi qu'une impression d'autant plus profonde. 
L'architecte qui l'éleva, sous Mansa Moussa, était un more 
de Grenade ; Léon l'Africain l'indique comme « Granata vir 
artificissimus. » Tandis que nous contemplions ce magnifique 
monument, nous fûmes entourés d'une foule d'habitants qui 
nous suivirent ensuite à travers les rues de la ville. Pas un 
seul d'entre eux ne témoigna à mon égard la moindre inten- 
tion hostile ; un grand nombre, au contraire, me serrèrent 
la main; je ne puis, du reste, m'empêcher de reconnaître 
que les habitants proprement dits de la ville, c'est à dire les 
Sonrhaï, sont de très braves gens. Traversant le marché, 
nous rentrâmes chez nous. 

Le mois de novembre était venu et devait se passer, à son 
tour , sans que mes affaires prissent une tournure décisive. 
Nous passâmes encore au camp quelques-uns des premiers 
jours du mois et, plus tard, l'attitude menaçante de nos 
ennemis nous contraignit d'émigrer de nouveau. Quelque 
intérêt qu'eût pu m'offrir le camp au commencement, je 
devais finir par y éprouver un grand ennui , par la privation 
de toute occupation intellectuelle. Ce n'était que lorsque le 
cheik jugeait convenable de quitter sa belle tente pour venir 
nous favoriser de sa compagnie, que nous pouvions nous 
livrer à des entretiens agréables et instructifs, surtout quand 
il se trouvait auprès du cheik des personnages remarqua- 
bles ou venus des pays éloignés , ce qui arrivait assez fré- 
quemment. Les avantages de nos religions respectives consti- 
tuaient naturellement le thème favori de nos conversations. 
Le cheik, en ces occasions, se montra à plusieurs reprises 
doué d'un esprit aux vues larges et exempt de préjugés ; par 
contre, j'eus souvent à soutenir des luttes assez vives contre 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 57 

des individus plus convaincus de la prétendue supériorité de 
l'islamisme. Heureusement, je n'étais pas tout à fait dans 
l'ignorance des principes de la religion musulmane, et, 
quand je ne pouvais parvenir à faire partager à mes 
opiniâtres adversaires ma manière de voir, je n'en réussis- 
sais pas moins toujours à mettre fin à leurs tentatives de 
prosélytisme. 

La vie quotidienne, dans ces sortes de camps, s'écoule très 
tranquillement, quand il n'arrive pas quelque attaque de 
bandits, chose d'ailleurs assez fréquente. La plupart de ces 
Arabes croisés n'ont plus qu'une seule femme et semblent 
mener une vie domestique assez paisible, dans le genre de 
celle du cheik lui-même. Je ne crois pas qu'il y ait guère en 
Europe, surtout dans les classes élevées, de maris plus atta- 
chés à leur femme et à leurs enfants, que ne l'était mon hôte 
de Tombouctou; je pourrais dire même qu'il était un peu 
trop soumis aux volontés de sa moitié. Je remarquai une 
différence extraordinaire dans la condition delà femme parmi 
toutes ces tribus moresques, comparée à celle qu'elle occupe 
chez les Touareg, quoique ceux-ci n'aient généralement 
qu'une compagne. Tandis que la femme Amoscharh se rend 
librement n'importe où, sans être voilée, l'épouse de l'Arabe 
ou du more » même le plus pauvre, n'est jamais visible sans 
voile; elle est ordinairement vêtue d'une robe de dessous et 
d'un surtout, noirs tous deux, et se cache soigneusement au 
moyen de la première; exceptons-en toutefois les coquettes 
femmes de Walata, qui aiment à faire voir leur visage de 
profil ainsi que leurs bras. Les dames des gens aisés ou des 
notables ne quittent jamais leur tente. J'ai la conviction que 
les mœurs féminines, parmi la population de ces camps, sont 
très pures, car le châtiment de l'infidélité y est fort rigoureux, 
T I V. s 



58 VOYAGES EN AFRIQUE. 

toute femme convaincue d'adultère étant impitoyablement 
lapidée. 

Je dois avouer cependant que je puis difficilement rendre 
compte de la manière de vivre ordinaire dans les camps 
mores ou arabes, car celui du cheik, chef religieux, fai- 
sait naturellement exception à la règle commune. Une autre 
cause en est la proximité, oîi nous étions, des Foulbe, aux- 
quels leurs principes rigoureux en matière religieuse, font 
regarder d'un mauvais œil toute espèce d'amusement ou 
de distraction ; il en résulte que tous les camps moresques 
établis aux environs de la ville, ont en grande partie perdu 
leur caractère primitif; c'est probablement à cette influence 
qu'est dû le manque absolu de chants et de danses que l'on 
y remarque. 

Pour ce qui concerne mes rapports avec le cheik El Bakay, 
ils étaient de la nature la plus satisfaisante. Tandis que 
j'avais rencontré en lui un homme digne et éclairé dans son 
genre, je suis fondé à croire qu'il éprouvait pour moi un 
sincère attachement, auquel se joignait une certaine consi- 
dération que lui inspirait la supériorité de la civilisation 
européenne. Mon digne ami n'avait qu'un défaut : c'était 
d'user d'une lenteur et d'une circonspection indicibles, là 
où il fallait agir avec promptitude et fermeté; d'un autre 
côté, j'avais la conviction qu'il ne me livrerait jamais à mes 
ennemis. Indigné des retards sans fin et des pertes de temps 
qu'il me fallait subir, je le pressais de me laisser partir; il 
me promit de [ie plus me retenir longtemps, mais le moment 
du départ semblait n'être pas encore venu, selon lui; lors- 
qu'enfin arrivèrent les quatre derniers chameaux que j'avais 
laissés au delà du fleuve, l'état d'émaciation de ces animaux 
fut pour lui un nouveau prétexte à difîérer mon voyage. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 59 

Pendant toutes ces hésitations, les difficultés ne faisaient 
que s'accroître partout autour de nous, et la discorde com- 
mençait à régner de tous côtés. C'est ainsi que dans le Nord 
toutes les relations avec le Maroc étaient rompues, à la suite 
d'une guerre civile qui avait éclaté dans la tribu des Tadja- 
kant, par le moyen desquels s'exerçaient exclusivement les 
rapports avec ce pays. Au Midi , les Aouelimmiden avaient 
repris, sous leur chef El Chadir, leur ancienne lutte contre 
les Foulbe exécrés, grâce à laquelle celte tribu berbère 
pénètre toujours de plus en plus au cœur de la ISigritie. 
Tandis que ces circonstances excitaient partout les esprits, 
ma position fut empirée par un nouvel ordre d'expulsion venu 
de Hamd Allahi; or, j'appris en même temps que les Ouëlad 
Sliman , celle subdivision des Berabisch à laquelle apparte- 
nait le meurtrier du major Laing, avaient résolu de ra'assas- 
siner. 

Nous étions retournés au camp, vers la fin du mois, quand 
nous reçûmes la nouvelle que des Foulbe étaient arrivés 
de la capitale avec mission de s'emparer de moi, mort ou 
vif. Je passai ainsi la nuit du 1" décembre, dévoré d'inquié- 
tude et armé jusqu'aux dents. Un de mes domestiques 
arriva de la ville, de grand matin, m'annoncant que les 
habitants étaient dans un état de grande exaltation et qu'une 
attaque contre ma demeure était imminente ; en consé- 
quence, mes domestiques avaient confié au trésorier d'El 
Bakay tous mes objets de valeur. Je ne me doutais pas 
cependant combien j étais alors déjà près du danger. Le 
temps était maussade et une sorte de tristesse pesait sur 
tout le camp ; vers deux heures de l'après-midi , apparurent 
au loin des cavaliers, et j'étais à peine rentré dans ma lente 
pour voir si tout y était en ordre, qu'un écolier du cheik 



60 VOYAGES EN AFRIQUE. 

accourut tout hors d'haleine, me criant de prendre les 
armes. Je saisis toutes celles que je possédais, c'est à dire 
un fusil à deux coups, trois pistolets et une épée; et comme 
le camp était assez mal pourvu, je donnai les armes qui ne 
m'étaient pas nécessaires aux deux compagnons du cheik 
les plus énergiques. El Bakay était monté sur sa belle 
jument blanche et quoiqu'il fût toujours sans armes sinon, 
vu son caractère sacré , il tenait à la main le petit pistolet 
à six coups que je lui avait donné. Nous couchâmes en joue 
les cavaliers qui arrivaient vers nous au nombre de treize, 
et sur notre menace de faire feu, ils s'arrêtèrent; leur guide 
alors s'avança seul en nous criant qu'il avait une lettre à 
remettre au cheik. El Bakay lui défendit d'avancer davan- 
tage et lui répondit qu'il n'acceptait pas de lettre en cet 
endroit, mais seulement en ville. Après quelques pourpar- 
lers, les cavaliers jugèrent prudent de tourner bride et de 
nous débarrasser de leur présence. L'arrivée de Sidi Alaouate 
avec une troupe d'hommes armés nous tira bientôt d'inquié- 
tude. 

Nous résolûmes d'abandonner ce camp isolé et peu sûr , 
pour rentrer dans la ville. Au moment où nous montions à 
cheval, nous vîmes arriver une troupe de Touareg de la 
tribu des Kel Hekikan, montés à chameau, compagnons 
assez peu agréables en toute autre circonstance. Nous ren-, 
trames avec eux à Tombouctou, sans que personne fit mine 
de s'y opposer; mais Hammadi était déjà occupé à réunir 
ses adhérents pour aller nous attaquer lui-même dans le 
camp que nous venions d'abandonner. La lettre du sultan 
de Ilamd AUahi ordonnait que je fusse livré avec tout ce que 
je possédais, à ses envoyés; elle était accompagnée d'une 
seconde missive adressée à l'émir de Tombouctou et à tous 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 61 

les administrateurs de la ville , blancs ou noirs, les mena- 
çant des peines les plus sévères au cas où ils ne me feraient 
pas prisonnier ou, tout au moins, ne s'arrangeraient pas de 
manière à rendre impossible toute fuite de ma part. 

Toute la ville était dans le plus grand émoi ; comme si 
si l'on eût été à la veille d'une grande lutte , les habitants 
essayaient leurs fusils et l'on n'entendait que des coups de 
feu de tous côtés. Naturellement, il ne manquait pas d'indi- 
vidus qui pressaient le cbeik de me livrer ; c'étaient surtout 
les marchands marocains , qui ne cessaient de lui représen- 
ter que jamais chrétien n'avait été l'objet de tant de 
ménagements dans leur pays. Mon protecteur ne se laissa 
pas séduire cependant, mais resta, au contraire, ferme dans 
sa résolution de me défendre ; il écrivit même immédiate- 
ment une lettre détaillée, conçue dans les termes les plus 
énergiques, au chef Foulbe, Seko Ahmedou; il lui deman- 
dait dans cette lettre comment il osait prétendre lui arracher 
par la violence un homme qui, tout en n'étant qu'un chré- 
tien, était plus compétent que lui, Ahmedou, en matière de 
religion et qui , venu d'un pays lointain pour présenter ses 
hommages au cheik, se trouvait par là même sous la protec- 
tion du droit de l'hospitalité. 

Mon ami avait, en outre, paré à toute éventualité en 
envoyant un message urgent à la tribu des Tademekket, 
pour la prier de lui prêter main-forte. En conséquence, le 
6 décembre au soir , arriva l'un de leurs chefs , Aouab , 
accompagné de 50 cavaliers , et le surlendemain il fut suivi 
de son neveu conduisant un renfort d'un même nombre 
d'hommes, qui furent logés aux environs de nos demeures. 
Le lendemain matin de l'arrivée d'Aouab, le cheik me fit 
appeler afin que j'allasse rendre mes devoirs à ce dernier. 



6i VOYAGES EN AFRIQUE. 

Celait un personnage à l'aspect réellement imposant et à 
l'attitude fière; il était vêtu d'une tunique Djellaba rayée de 
blanc et de rouge et ornée de broderies de soie verte; sa 
coiffure consistait en un bonnet rouge de forme élevée , tel 
qu'on en voit rarement en ces pays, tant parmi les Touareg 
que parmi les Arabes. Je le complimentai et lui expliquai le 
but de mon arrivée à Tombouclou ainsi que les motifs qui 
me faisaient désirer sa protection. Aouab, à son tour, parut 
assez médiocrement disposé en ma faveur, parce que je ne 
reconnaissais pas Mahomet comme prophète; je lui répondis 
que les musulmans eux-mêmes ne le considéraient pas comme 
le seul prophète, puisqu'ils admettaient également comme 
tels Moussa et Aïssa (Moïse et Jésus) et accordaient môme 
une prééminence à ce dernier, dont ils attendaient, à la fin 
du monde, la résurrection. Je lui démontrai ensuite comme 
quoi nous suivions au fond les mêmes principes religieux, en 
adorant le même Dieu, malgré la diversité de nos prophètes 
et que, par conséquent, nous étions plus près qu'il le croyait 
de nous entendre et parfaitement capables d'être bons amis. 
Je lui parlai ensuite de l'histoire de sa tribu , lui disant que 
j'en avais visité, dans l'Air, l'ancienne résidence, Tiggeda, et 
l'entretins de tout ce que je connaissais à cet égard, ainsi 
que du temps où les siens avaient embrassé l'islamisme. Ce 
chef fut ravi de m'entendre parler de la sorte ; il en était 
visiblement flatté et ce fut ainsi que je parvins à disposer en 
ma faveur ce fils du désert. Lorsque je retournai auprès de 
lui, chans l'après-midi, pour lui offrir un présent, il m'en 
témoigna toute la reconnaissance dont était susceptible un 
barbare de son espèce. Toutefois j'eus encore çà et là, avec 
lui et ses compagnons, quelque discussion à l'égard de mes 
croyances. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 63 

Tandis que les menées des Foulbe et leurs reproches contre 
mon protecteur continuaient de plus belle, ma situation fut 
aggravée par l'arrivée d'une foule d'étrangers qui s'étaient, 
pour ainsi dire, donné le mot et dont le fanatisme était infi- 
niment plus grand que celui des habitants eux-mêmes. Les 
Berabisch qui avaient juré de me tuer étaient arrivés égale- 
ment à Tombouclou avec 1,000 chameaux chargés de sel 
et 120 chevaux; ils étaient conduits par Ali, fils aîné de 
Hamed Ouëled Abeda, le meurtrier avéré du major Laing. 

Fortement excité par cette vie pleine d'agitations, je me 
trouvais dans ma chambre, le 7 décembre au soir, quand un 
grand esclave, traversant la cour, vint m'annoncer qu'il était 
arrivé du Nord une lettre pour moi. Il fut bientôt sui-vi de 
Mohammed El Aïsch , indigène du Taouat et mon ami, 
m'apportant un petit paquet qui avait été ouvert, de même 
que la lettre qu'il renfermait. Cette dernière était de 
M. Charles Dickson , le vice-consul anglais à Ghadames, et 
portait la date du 18 juin; elle renfermait quel(|ues recom- 
mandations pour des marchands Ghadamsi établis à Tom- 
bouctou. Cette lettre était également accompagnée d'un 
numéro du Galignani 's Messenger, journal précieux pour 
l'Européen absent; j'y appris les premières opérations des 
Russes sur le Danube. Les Ghadamsi eux-mêmes, qui 
m'apportaient la lettre, avaient déjà répandu la nouvelle 
d'une terrible et sanglante bataille entre les Turcs et les 
Russes, dans laquelle ces derniers auraient perdu 30,000 
morts et 40,000 prisonniers. On prétendit que le paquet 
avait été ouvert par erreur, comme étant cru destiné à un 
Ghadamsi nommé, ainsi que moi , Abd El Kerim; mais la 
vérité était qu'on l'avait décacheté à dessein par défiance. 
Je ne pus consacrer longtemps ma pensée aux nouvelles 



64 VOYAGES EN AFRIQUE. 

venues d'Europe car, le lendemain 8 décembre, le danger 
qui me menaçait atteignit son plus haut période d'intensité. 
Des deux cadis ou émirs de la ville , l'un , nommé Kaouri , 
était un homme excellent , tandis que l'autre , Ouëled 
Faamme, était l'un de mes ennemis les plus acharnés. Le 
susdit jour donc, comme on venait d'achever la prière clhoJior 
(qui se fait, dans ces contrées, de deux à trois heures de 
l'après-midi), les Foulbe tinrent conseil dans la grande mos- 
quée, en présence de toute la foule qui s'y trouvait assem- 
blée. Faamme, qui revenait précisément de Hamd AUahi 
avec les ordres les plus sévères , s'adressant au peuple dans 
un langage passionné, lui dépeignit la nécessité de prendre 
sur-le-champ les armes, pour exécuter contre moi les volon- 
tés de leur souverain, dût-on aller jusqu'à combattre en 
même temps El Bakay, Aouab et Kaouri. Par bonheur, 
l'individu lui-même était doué d'une poltronnerie rare, et 
lorsqu'un ami de Kaouri vint , en feignant d'abonder dans 
son sens, l'engager à se mettre à la tête du mouvement et à 
commencer l'attaque, le grand hâbleur se retira, laissant 
aller les choses; les bons bourgeois de la ville s'en retour- 
nèrent chez eux et je fus enfin laissé en repos. 

Cet incident mit fin pour longtemps aux tracasseries dont 
j'étais l'objet, sauf une tentative que l'on fit encore, le jour 
suivant, pour amener El Bakay à se conformer aux ordres 
venus de Ilamd Allahi. Ce même jour nous étions retournés, 
pour nous mettre sous la protection d'Aouab et de son neveu, 
au camp, qui avait été transporté plus loin dans la ville, près 
du fleuve débordé, à un endroit orné de forts beaux arbres. 
Ce fut avec une vive satisfaction intérieure que je respirai, le 
premier matin de notre arrivée, l'air pur et vivifiant de ce 
pays à moitié désert, où se montraient alors des chevaux, 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 65 

des chameaux, du bétail et des groupes d'hommes; j'étais 
heureux de me sentir de nouveau en pleine liberté. A peine 
était-il midi, cependant, que nous vîmes apparaître au loin 
une troupe de cavaliers dont l'approche causa une alarme 
générale ; je sautai aussitôt à cheval ainsi que mes domes- 
tiques , et nous nous livrâmes à une fuite précipitée. 
L'ennemi s'avançait toujours, lorsque nous reconnûmes que 
nous n'avions affaire, en réalité, qu'à vingt-cinq des habi- 
tants les plus notables de Tombouctou, accompagnés de 
Moulai Abd E' Salam , le plus grand marchand du Maroc et 
conduits par un noble vieillard nommé Fassidi. Ils se flat- 
taient d'obtenir du cheik par leur influence personnelle et 
d'une manière paisible ce qu'il avait refusé à la force ouverte, 
c'est à dire d'abord une copie de la lettre que je prétendais 
avoir apportée de Stamboul et ensuite la promesse que je 
retournerais immédiatement à la ville. Je n'avais malheureu- 
sement pas de lettre semblable ; mais comme j'en possédais 
plusieurs émanant de grands personnages musulmans, le 
cheik promit de souscrire à la première de ces demandes, 
mais refusa de prendre la seconde le moins du monde en 
considération. Il en résulta que l'ambassade s'en retourna 
comme elle était venue. 

Le lendemain soir, nous rentrâmes nous-mêmes à Tom- 
bouctou; il y régnait une joie générale, les habitants ayant 
découvert au lever de la lune (comme il arrive souvent en 
ces pays) qu'ils s'étaient trompés d'un jour dans la supputa- 
tion du temps et que le lendemain déjà venait la fête du 
mouloud ou commémoration de la naissance du prophète. 
Je pus donc rentrer dans ma demeure sans être inquiété. 

Mon premier soin devait être de m'attacher le plus étroi- 
tement possible les chefs des Touareg , qui formaient mon 



66 VOYAGES EN AFRIQUE. 

unique appui militaire et dont les territoires seuls m'of- 
fraient un moyen de retraite plus ou moins sûr. J'avais 
déjà fait au neveu d'Aouab un présent aussi considérable 
qu'à ce dernier lui-même , et comme il désirait avoir un peu 
d'argent pour en parer sa chère épouse, je lui donnai mon 
étui et quelques anneaux de ce métal. J'avais mis de côté, 
pour le retour, les quelques dollars qui me restaient encore. 
Ces libéralités de ma part semblèrent ne pas avoir été 
vaines, car Aouab me témoigna une amitié plus grande et 
il me donna, ainsi que son neveu, un sauf-conduit des plus 
satisfaisants, pour tous les Anglais qui visiteraient leurs 
contrées par la suite; malheureusement l'influence des 
Tademekket n'est pas suffisante pour pouvoir protéger un 
chrétien contre les Foulbe du Niger supérieur. 

Si je n'avais plus à craindre désormais, de la part de ces 
derniers, d'attaques directes à ma sécurité personnelle, ils 
étaient loin de m'avoir oublié. Seko Ahmedou fit menacer 
les habitants de Tombouctou de couper l'exportation du 
blé sur le Niger supérieur, s'ils ne trouvaient moyen de 
m'expulser de leur pays. Cette circonstance força l'excellent 
émir Kaouri de se rendre en personne à Hamd Allahi, afin 
d'y aller déjouer les intrigues de son collègue Faamme. 

Sur ces entrefaites, il se produisit dans ma situation un 
événement décisif. J'ai déjà parlé, plus haut, de l'arrivée de 
la caravane des Berabisch, accompagnée d'un grand nombre 
d'hommes armés conduits par Ali, l'un des fils du vieux 
Ahmed ou Hamed Ouëled Abeda. Ali avait, ainsi que ses 
compagnons, donné ouvertement en plusieurs circonstances 
des preuves non équivoques de ses dispositions hostiles à 
mon égard; il avait même négligé à dessein de rendre visite 
au cheik, à cause de l'amitié que me témoignait ce dernier. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 67 

Or, il arriva, par une circonstance réellement providen- 
tielle, qu'Ali qui, âgé d'une quarantaine d'années, exerçait, 
par la vieillesse de son père, toute l'autorité de ce dernier 
lui-même, fut atteint d'une maladie subite qui l'emporta, 
dans la matinée du 19 décembre. La mort soudaine de cet 
homme fît une sensation extraordinaire, le fait étant géné- 
ralement connu que son père était le meurtrier du chrétien 
qui avait visité la ville avant moi ; l'impression fut d'autant 
plus profonde que l'on me croyait partout le fils du major 
Laing. 

L'effet que produisit cet événement, quant à ma sécurité 
personnelle, fut rendu plus réel encore par le bruit, répandu 
de tous côtés, que les Ouëlad Sliman, c'est à dire la fraction 
la plus notable des Berabisch, s'étaient engagés par serment 
à me tuer; chacun en conclut, par voie de rapprochement, 
qu'il existait un rapport surnaturel entre la mort de cet 
homme en cet endroit et le meurtre commis par son père. 
Les compagnons d'Ali furent saisis d'une telle terreur qu'ils 
se rendirent en cortège solennel auprès du cheik El Bakay 
pour lui demander pardon de l'avoir négligé jusqu'alors et 
implorer sa bénédiction. Le vieux misérable Ahmed Ouëled 
Baba lui-même envoya, peu de temps après, un message 
pour dire qu'il n'empêcherait en aucune manière mon 
départ, mais qu'au contraire, son vœu le plus ardent était 
que je pusse rentrer sain et sauf dans mon pays. Ceci calma 
un peu l'excitation causée par ma présence dans la ville, et 
les Foulbe semblèrent vouloir attendre avant tout les résul- 
tats du message envoyé par El Bakay à Seko Ahmedou , à 
Hamd Allahi. 

Après cet heureux changement dans ma situation, je 
pouvais espérer de jouir, pendant les derniers jours de 



68 VOYAGES EN AFRIQUE. 

l'an 1855, d'un repos relatif, dont j'avais le plus grand 
besoin. Ma santé avait été fort ébranlée depuis mon séjour 
à Tombouctou et je fus assailli par de nouveaux accès de 
fièvre. Je n'en fus donc que plus heureux de pouvoir retour- 
ner, pour plusieurs jours au camp avec mon protecteur. Le 
désert m'offrait un spectacle du plus haut intérêt, car tout y 
était changé comme par enchantement, et un torrent consi- 
dérable roulait avec impétuosité ses eaux dans les vallées et 
les bas fonds de cette zone de sable. La paix et le calme 
régnaient dans notre petit camp et partout aux alentours. 
Nous n'y fûmes troublés que pendant une couple de jours, 
par l'arrivée d'un seul intrus; c'était un lion, qui nous tua 
trois chèvres le premier jour et deux ânes le lendemain; 
l'abondance momentanée des eaux avait attiré cet hôte 
dangereux dans ces régions septentrionales du Niger, où 
il ne se trouve généralement pas de bêtes féroces , sauf des 
chacals. 

Des entretiens aussi agréables qu'attachants, avec le cheik 
et au milieu de ses enfants et de ses écoliers, contribuaient 
à me faire paraître les jours moins longs; pour la plupart 
du temps, nos conversations roulaient sur des questions 
religieuses, mon protecteur ayant à cœur de faire connaître 
à ses amis et compagnons ma science en matière de reli- 
gion. Rien ne me causait cependant une impression plus 
profonde que le moment où les écoliers du cheik, aux voix 
retentissantes et mélodieuses, chantaient, le soir, sous la 
voûte immense du ciel, des passages du Koran. Le chrétien 
doit avoir été témoin de scènes semblables pour pouvoir 
juger en connaissance de cause les musulmans et leur 
croyance; c'est là leur orgueil, de faire voir au chrétien 
comment ils adorent partout l'Architecte des mondes, aussi 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 69 

bien au milieu des splendeurs sans bornes de la nature, 
qu'entre les murs des temples consacrés. Ce fut dans ces 
circonstances et sous ces vives impressions que se passa 
pour moi la veille de Noël de Tan 1833, la quatrième de 
mon séjour en Afrique '. 

J'éprouvai une amélioration de santé aussi prompte que 
sensible, par la vie en plein air et le régime fortifiant auquel 
je me livrais en me nourrissant de viande et lait. J'avais 
la tête beaucoup plus libre, et, lorsque mes forces furent un 
peu revenues, je fis, par un beau matin, une longue prome- 
nade vers une éminence située à quelque distance au nord 
de ma lente et d'où je jouis d'une vue très étendue sur la 
contrée. Celle-ci avait un aspect qui tenait à la fois du 
désert et des pâturages maigres ; en effet, le sol ondulé et 
sablonneux y était plus ou moins couvert d'accacias de gran- 
deur moyenne et de buissons d'épines offrant aux chèvres 
une nourriture suffisante. Les cours d'eau argentés qui tra- 
versaient ce pays désert, s'étendaient à de grandes distances, 
et le tout offrait un spectacle de nature à jeter dans l'éton- 
nemenl le voyageur qui se serait rendu, vers cette époque, 
à Tombouctou, en arrivant par l'aride désert septentrional. 
C'est ainsi que des marchands étrangers, quittant les rives 
du grand fleuve de la Nigritie, s'exagèrent le nombre de 
rivières qui s'y relient (quelques-uns en admettaient jusqu'à 
trente-six), tandis qu'au contraire, ces cours d'eau en sortent 
et ne doivent, par conséquent, leur existence qu'à lui-même; 
en effet, après avoir suivi pendant peu de temps la direction 
de l'intérieur du pays, ils retournent, par la pente naturelle 

(1) J'avais déjà fêté deux fois la veille de Noël dans un précédent 
voyage en Afrique ; c'était pendant mes explorations du littoral méditer- 
ranéen, en 184:5 et 1846. 



70 VOYAGES EN AFRIQUE. 

du fleuve, dans un sens opposé, malgré la grande déperdi- 
tion qu'ils subissent par l'absorption de l'eau dans le sol et 
l'évaporalion produite par le soleil, absorption peu considé- 
rable, du reste, dans la saison froide. 

Puisque je m'occupe en ce moment des phénomènes 
relatifs au Niger, je consignerai ici mes observations sur les 
faits correspondants aux crues et aux décrues de ce fleuve, 
quoique certaines circonstances qui s'y rattachent se pré- 
sentent même auparavant. 

Le Niger offre, en comparaison de la période des crues 
d'autres fleuves africains situés au nord de l'équateur, des 
anomalies de la nature la plus étonnante et bien propres à 
exciter l'étonnement profond et les méditations de qui- 
conque s'occupe, en connaissance de cause, de ce genre de 
phénomènes. La crue périodique des fleuves de ce continent 
étant due à la saison des pluies tropicales, on supposerait 
naturellement que le Niger doit, comme le Benouë et le Nil, 
atteindre sa plus grande élévation en août ou septembre. Or, 
dans l'état actuel de la science et de notre connaissance de 
ces régions, il n'est pas possible d'expliquer complètement 
à quelle cause peut être due le fait étonnant, que cette 
vérité n'existe qu'en partie pour le Niger. En effet, et d'après 
les observations les plus minutieuses que je fis sur les lieux, 
le Niger moyen croît, chaque année jusqu'à la fin de 
décembre ou le commencement de janvier, sans décrue 
avant le mois de février; par contre, le Niger inférieur, à 
l'endroit où il porte le nom de Kouara, n'atteint son niveau 
le plus élevé que vers la fin d'août ou le commencement de 
septembre et ne décroît que dans la première moitié d'octo- 
bre, exactement comme le Nil et le grand affluent oriental 
du Niger inférieur, le Benouë. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 71 

Pour nous rendre compte, autant que possible, de ces 
phénomènes, il nous faut nous représenter les caractères 
différents de ces fleuves. Le Benouë, par exemple, après 
avoir pris d'abord la direction de l'ouest, la conserve en n'en 
déviant que fort peu ; le Grand Fleuve occidental , au 
contraire, décrit les trois quarts d'un cercle, et comme il n'a 
que peu de pente dans la plus grande partie de son sinueux 
trajet, les eaux qui }• alfluent des régions lointaines, mettent 
beaucoup de temps à atteindre son cours moyen. Les pluies 
qui tombent sans interruption dans le pays des Wanga- 
raoua ou Mandingues du sud-ouest, depuis les mois de sep- 
tembre et d'octobre jusqu'à la fin de novembre et même 
dans le courant de décembre, ne cessent d'alimenter le 
fleuve près de Tombouctou ; car de ce qu'il pleut dans les 
régions situées à la hauteur du Sierra Leone et du cap 
Palmas jusqu'à la fin de septembre et même en octobre, on 
peut conclure, avec un certain degré de certitude, qu'il en est 
de même sur le littoral ' ; ce fait est confirmé, du reste, par 
les observations de Caillié sur les pluies faites à Kakondi et 
Timbo ^. Dans les montagneuses régions méridionales de 

* Voyez Isert, dans la Zeitsohrift Hertha, X^ partie, ann. 1827, 
p. 374; M' Gill, dans la Berghaus' Zeitschrift, YIII^ partie, ann. 1848, 
p. 59-61. En ce qui concerne le cap Palmas, consultez Frayssinet, Nou- 
velles Annales de Voyages, 1855, II"^ partie, p. 291-293 et surtout 
l'excellent opuscule de M. le professeur Scliirren, Uer Ngassa, Riga, 1857. 

* Voyez Tomaro, d'après les observations de CaïUié, dans Ics Annales 
de Berghaus, 1829, p. 769, et surtout la relation que fait Caillié lui-même 
de son séjour à Time (I" partie, p. 328 de l'édition anglaise) : » La pluie 
ne tombait pas sans interruption, mais nous en eûmes un peu tous les 
jours, jusqu'au mois d'octobre, époque à laquelle elle devint moins fré- 
quente. « Caillié nous apprend également que le Milo, l'embranchement 
sud-est du Niger supérieur ou Dhiouliba, atteint son niveau le plus élevé 
au mois de septembre. Les observations de Park indiquent que les pluies 



72 VOYAGES EN AFRIQUE. 

l'Abyssinie, dont la latitude correspond exactement à celle 
des sources du Niger, on a également constaté des pluies 
continuelles pendant le mois de septembre. 

Tout le pays qui s'étend entre Djenni et Tombouctou est, 
en général, extrêmement plat, de sorte que le fleuve, qui le 
parcourt très lentement et en décrivant de très nombreuses 
sinuosités, non seulement occupe un lit très large et s'étend 
loin dans la contrée, mais forme encore un grand nombre 
d'amas d'eau et de lacs, dont le plus considérable est appa- 
remment celui que Park et Caillié nous ont fait connaître 
sous le nom de Debo ou Debou. Par contre, le fleuve n'a plus 
que quelques centaines de pas de largeur plus bas, au des- 
sous de Bamba et principalement dans le pays nommé 
Tinscberifen ; il en résulte que ses eaux, après s'être éten- 
dues sur un immense espace de pays, n'ont pas la force 
qu'elles auraient sinon, et qu'elles conservent leur élévation 
ou même gagnent encore en largeur et en profondeur, 
à l'époque où la crue due aux pluies a déjà cessé dans les 
régions supérieures du fleuve. 

C'est ainsi que je m'explique un fait si opposé à tous les 
phénomènes observés relativement aux pluies et aux crues 



durent jusqu'en novembre dans les contrées qu'il traversa. La Gambie, 
quoiqu'elle prenne sa source presque dans les mêmes régions que l'em- 
branchement occidental du Niger, offre, par le peu d'étendue de son 
cours, de tout autres particularités que le long et sinueux Niger; elle n'en 
atteint pas moins son niveau extrême beaucoup plus tard que le Benouë, 
c'est à dire, comme nous l'apprend Park (premier voyage, livr. 3, p, 12), 
au commencement d'octobre; toutefois, dans les premiers jours de novem- 
bre, elle avait déjà repris son niveau ordinaire. Park observa cependant 
(deuxième voyage, t. II, p. 274), le 8 octobre, près de Sanssandi, que le 
Niger lui-même avait baissé de 4 pouces; mais cette décrue n'était que 
momentanée. 



SÉJOUR A TOMBOUCTOU. 73 

des fleuves, tant au nord qu'au midi de l'équateur, et qui 
prêtent au Niger supérieur un caractère commun avec le 
Gaboun et d'autres fleuves de la ligne équinoxiale, qui 
atteignent leur plus haut niveau en février. Des explorations 
ultérieures et les observations des voyageurs européens qui 
pourraient pénétrer dans les contrées de l'intérieur par les 
colonies de l'Algérie, du Sénégal, de la Gambie, du Sierra 
Leone ou des bouches du Niger, contribueront à éclaircir ce 
fait remarquable. 

Il est tout naturel que cette particularité du Niger supé- 
rieur, quoiqu'il n'atteigne pas toujours le même niveau, 
influe sur son cours inférieur, le Kouara, qu'ont déjà visité, 
à plusieurs reprises, des Anglais. Toutefois les voyageurs 
européens, n'ayant aucune idée de ce phénomène particulier 
au Niger, n'ont pas prêté beaucoup d'attention à ses 
propriétés au commencement de la saison d'été, et l'ont 
encore moins visité à cette époque, à cause du peu d'eau 
qu'il renferme alors. Cependant M. Laird , le méritant 
directeur de la compagnie de bateaux à vapeur anglo-afri- 
caine, qui passa plusieurs mois sur le Kouara, observa un 
fait étonnant qui se rapproche assez de ce que je viens de 
décrire : c'est que le fleuve commençait à descendre, dès le 
22 mars, près de l'importante ville d'idda '. 

Ce phénomène, qui restait autrefois complètement inex- 
pliqué, s'éclaire complètement par les développements qui 
précèdent. Laird lui-même considérait par erreur la crue du 
fleuve comme une conséquence immédiate des pluies dans 
les contrées intérieures situées en amont; or, il n'y tombe 
absolument aucune pluie en mars, et ce n'est que dans la 

(1) Voyez Laird's and Oldjield's Journal, vol. II, j). 275. 
T. IV. 6 



74 VOYAGES EN AFRIQUE. 

seconde moitié d'avril qu'il arrive de légères ondées. Ce fait 
résulte plutôt de ce que les eaux commencent à baisser vers 
le milieu de février, dans la partie supérieure et lointaine du 
fleuve. La rapidité du Grand Fleuve est de 2 1/2 à 5 milles 
marins, tandis qu'il n'a guère moins de 2,000 milles de 
longueur de Kabara à Idda, grâce à ses nombreuses sinuo- 
sités. Son élévation au dessus du niveau de la mer est, selon 
moi, d'environ 900 pieds, près de Tombouctou. 

Ces observations, que je rédigeai en 1857, ont été depuis 
confirmées de la manière la plus brillante et la plus com- 
plète; en effet, les membres de la dernière expédition au 
Niger se virent forcés, par l'échouement de leurs steamers, 
de séjourner dans ces contrées pendant toute l'époque de la 
sécheresse. Campés près de Yeba, ils s'assurèrent que le 
fleuve, au lieu de décroître, comme il l'avait fait jusqu'alors, 
monta soudainement de 12 pouces, et les indigènes leur 
dirent, en outre, que ce fait se produisait chaque année '. 

Je demanderai au lecteur, après celte digression sur les 
anomalies extrêmement intéressantes des crues du Niger, la 
permission de revenir au récit de mes propres aventures 
pendant le commencement de l'année 1854. 

(1) Nous ne possédons de ce fuit si remarquable que la relation des 
deux missionnaires Crowtlier et Taylor, qui accompagnaient l'expédition. 
Voici l'extrait littéral de leur journal récemment publié {The Gospel on 
the lanks of the Niger, Londres, 1859, p. 212) : » Vers le milieu de 
février, le fleuve avait baissé de 6 pieds, et vers la fin du même mois, il 
se produisit une légère crue d'environ 12 pouces, que les indigènes nom- 
maient yangbe ; ils nous avaient parlé à l'avance .^de cette crue, qu'ils 
attendent tous les ans. Le niveau du fleuve resta ensuite stationnaire 
jusquts vers le commencement d'avril, époque à laquelle arriva une 
dernière et rapide décroissance. » Nous constatons donc ici encore une 
interruption de tout un mois dans la décrue des eaux du Niger inférieur, 
interruption correspondant à l'arrivée des eaux supérieures du fleuve. « 



CHAPITRE III. 



LES PREMIERS MOIS DE 183i A TOMBOUCTOU. — NOUVELLES ATTAQUES DE 
LA PART DES FOULBE. — L'AUTEIR FORCÉ DE QUITTER LA VILLE. — 
SÉJOUR DA.\S LE DÉSERT JUSQU'AU DÉPART DÉFIMTIF. — IMPORTANCE 
INDUSTRIELLE ET COMMERCIALE DE TOMBOUCTOU. 



J'étais retourné à Tombouctou pendant les derniers jours 
de décembre, mais l'année finit sans que rien fût changé 
aux incertitudes de ma situation dans la ville du désert. 
J'avais nourri l'espoir que le mois de janvier 1854 m'au- 
rait trouvé en route pour le retour, et je le voyais com- 
mencer sans autre consolation dans ma déception amère, 
que de pouvoir prier Dieu du fond de mon âme, qu'il me fût 
permis de revoir dans le courant de l'année mon pays. 

Ma santé était encore dans un état très précaire , mais je 
me sentais cependant assez fort de corps et d'esprit pour 
pouvoir mettre en ordre le reste de mon bagage, comme 
pour me préparer à un départ malheureusement incertain, 
quoique si ardemment désiré. Ce fut alors que je retrouvai, 
avec autant de joie que de surprise, un thermomètre encore 
en fort bon état , ce qui me mettait à même de reprendre 



76 VOYAGES EN AFRIQUE. 

mes observations météorologiques el atmosphériques, inter- 
rompues depuis six mois. 

Les premières semaines de janvier se passèrent sans 
qu'aucun événement quelque peu important vînt troubler ma 
tranquillité. Je ne voyais que le cheik, ses parents et ses 
subordonnés, et nos entretiens prenaient un caractère reli- 
gieux d'autant plus prononcé que mes ennemis mettaient 
plus en avant les questions de croyance. Mon protecteur me 
fit aussi connaître la nature de ses rapports politiques avec 
ses deux frères, Sidi Mohammed et Sen El Abidin, qu'il 
attendait de l'Asaouad. Malheureusement il ne régnait pas 
d'unité de vues parmi les membres de cette famille, de sorte 
que la puissance qu'ils devaient à leurs qualités personnelles 
en était considérablement amoindrie. 

Afin que le lecteur soit complètement initié au genre de 
vie que je menais à Tombouctou, je crois devoir dire deux 
mots du régime alimentaire que j'y suivais. Lorsque j'étais 
en ville, je déjeunais habituellement de pain et de lait, car, 
dans celte grande ville civilisée de la >Mgritie, on peut se 
procurer au marché d'excellent pain de froment, chose qui 
n'existe pas à Kano. A deux heures de l'après-midi, je rece- 
vais, de la cuisine du cheik, un plat de kous1;oussou (ce mets 
arabe consistant en petites boules de froment broyé, cuites 
à la vapeur) et, après le coucher du soleil, je prenais du sar- 
rasin préparé avec un peu de viande où assaisonné de 
bouillon du Cucurbita Melopepo; celte courge sert aussi à la 
préparation d'un légume réellement excellent, mais dont je 
ne me trouvai jamais bien pendant tout mon séjour à Tom- 
bouctou. Le cheik m'envoyait ordinairement encore quelque 
aliment à une heure avancée de la soirée , souvent même 
a])rès minuit , mais je l'abandonnais d'habitude à mes 



SEJOUR DANS LE DÉSERT. 77 

domestiques. C'est encore un Irait caractéristique de Tom- 
bouctou, comme grande ville, que l'on y fait encore souvent 
un repas longtemps après minuit; sous ce rapport, Paris et 
Londres même restent de beaucoup en arrière de cette cité 
du désert. 

Au commencement de mon séjour à Tombouctou , j'avais 
mangé beaucoup de jeunes pigeons, qui y constituent un 
mets recherché, quoique fort peu coûteux; en effet, on les 
y achète au prix fabuleusement bas de 10 kourdi pièce, 
c'est à dire qu'on en a trois cents pour la valeur d'un écu 
d'Espagne; les pauvres volatiles étaient, du reste, trop 
jeunes et conséquemment presque sans goût , ce qui me fit 
bientôt renoncer à cet aliment. Une friandise très rare à 
Tombouctou étaient les œufs d'autruche, dont on m'en 
apporta un, à certain jour; naturellement ces œufs se trou- 
vent pins fréquemment au désert que dans les contrées habi- 
tées riveraines du Niger, mais ils constituent un mets telle- 
ment indigeste que l'usage en est souvent impossible à 
l'habitant des villes ne se livrant qu'à un exercice modéré. 
A l'occasion, je prenais, pour déjeuner, quelques dattes; ce 
fruit, propre aux régions septentrionales, plus sèches et 
plus tempérées, ne peut pas toujours s'obtenir à Tombouc- 
tou, surtout aux époques où les relations par caravanes sont 
interrompues avec le Nord. Pendant les derniers jours de 
décembre, j'avais pris cependant une assez bonne provision, 
lors de l'arrivée de la caravane du Taouat; en outre, mon 
ami Mohammed El Aïsch, qui était de ce pays, m'en donna 
une quantité assez considérable comme présent. Peu de 
jours après l'arrivée de cette caravane, était venue également 
une petite troupe de marchands Tadjakant, appartenant à 
cette tribu par laquelle s'opèrent les relations entre la 



78 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Nigritie et le Maroc. Je pus leur acheter quelques livres de 
sucre et une demi livre de thé, deux articles que je désirais 
on ne peut plus vivement et que l'on n'obtient ordinairement 
de ces gens qu'en gros, c'est à dire par douze livres de 
sucre pour une livre de thé; car ils ne forment, en quelque 
sorte , qu'une marchandise. Je dus encore à ces Tadjakant 
le luxe de quelques grenades venant du Gharb (Maroc), 
tandis qu'elles croîtraient tout aussi bien aux environs de 
Tombouctou. Les citrons mêmes, si abondants à Kano, 
n'étaient pas cultivés ici, quoique ce fût chose très pra- 
ticable; je ne pus me procurer deux exemplaires de ce 
fruit si beau et si sain, qu'à Djenni, sur le Niger supérieur. 
Ma vie matérielle était, comme on le voit, à peu d'excep- 
tions près, fort régulière. 

Si j'avais pu agir librement et sans craindre nul danger, 
la crue du Niger dans les premières semaines de janvier 
m'eut fourni matière à des excursions du plus haut intérêt. 
Le 4 janvier, le premier bateau de Kabara arriva jusqu'à 
quelques cents pas des murs de Tombouctou, fait dont je 
ne m'étais pas douté jusque-là. La conséquence immédiate 
de cette facilité des moyens de communication, fut une 
surabondance de blé sur le marché et, par suite, une baisse 
dans le prix de cette denrée; on y vendait la sounie de 
sarrasin (un peu plus de 200 livres) 3,000 kourdi, soit 
environ un écu d'Espagne, selon le cours de la place, prix 
évidemment fort bas. Toutefois, en ma qualité d'étranger, 
je dus payer un peu plus cher, c'est à dire 3,750 kourdi. 

Le 9 janvier, je fis malgré tout, en compagnie du cheik, 
une excursion jusqu'à la rive du fleuve débordé , car la crue 
extraordinaire de ce dernier ne me laissait pas l'esprit en 
repos. Nous rencontrâmes l'eau déjà à peu de distance au 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT, 79 

sud-ouest de la ville, à 600 ou 700 pas seulement de la 
grande mosquée. Huit ou dix petites embarcations allaient 
et venaient, et il était évident que la moindre crue qui 
surviendrait encore pouvait inonder tout un quartier de 
Tombouclou. 

Le 12 janvier, nous reprîmes le chemin de notre camp, 
dont l'emplacement avait été changé une seconde fois et 
qui se trouvait maintenant à environ trois lieues de Tom- 
bouctou. Ce séjour dans le camp fut marqué pour moi par 
des circonstances particulières et faillit même m'être fatal, 
comme le lecteur en jugera. Me sentant assez bien, le 
15 janvier, j'avais eu avec mon protecteur un entretien 
animé relativement à mon départ qui restait toujours à l'état 
de promesse de la part d'El Bakay. Cette fois notre conver- 
sation m'avait paru plus sérieuse et j'étais dans les dispo- 
sitions d'esprit les plus agréables quand tout à coup, dans 
l'après-midi du lendemain, je fus pris d'un accès de fièvre 
accompagné de frissons et d'une intensité telle que mon 
hôte me crut empoisonné. Or, j'avais bU; peu d'instants 
auparavant, un peu de petit-lait que m'avait apporté un 
Berbouschi (ou individu de la tribu des Berabisch) lequel, 
tout en étant étroitement allié à la famille du cheik, n'en 
appartenait pas moins à la tribu dont le chef était l'assassin 
du major Laing et qui avait également juré ma mort. Que 
le soupçon d'empoisonnement fût ou non fondé, le cheik, 
en celte circonstance, me donna les plus grands témoignages 
de bienveillance et d'intérêt; à plusieurs reprises, il m'en- 
voya du thé et vint s'assurer par lui-même de mon état. 
Heureusement un antidote et une bonne nuit de repos me 
rétablirent complètement. 

La question du départ ne tarda pas à retomber dans le 



80 VOYAGES EN AFRIQUE. 

néant; la cause en fut l'arrivée d'un ami intime du cheik, 
chef Poullo très considéré et nommé Mohammed Ben Abd 
Allahi El Foutaoui (on natif du Fouta) ; il venait passer 
quelque temps auprès d'El Bakay et me demander, s'il était 
possible, la guérison d'une grave et longue maladie dont il 
était atteint. Je remarquai avec surprise la noble expression 
des traits de cet homme, sur lesquels l'affection chronique 
dont il souffrait avait répandu une teinte de mélancolie, et 
j'eus un vif regret de ne pouvoir même le soulager quelque 
peu, d'autant plus qu'un succès de cette nature m'eût été à 
moi-même fort avantageux. 

Ainsi se passa à son tour le mois de janvier sans que je 
visse mon espoir plus près de se réaliser. Un nouveau retard 
survint par suite de la prochaine arrivée du frère d'El Bakay, 
qui devait remplacer celui-ci à Tombouctou, dans le cas où 
le cheik serait obligé de m'accompagner au moins pendant 
la première partie du voyage; tout cela fit naitre en moi la 
crainte qu'El Bakay, malgré toute la bienveillance qu'il me 
témoignait, n'eût la pensée de me retenir encore pendant 
tout l'été; j'étais d'autant plus fondé à concevoir celte 
appréhension, qu'il m'avait dit souvent lui-même que, 
d'après la coutume du pays, les visiteurs y restaient pendant 
une année, lorsqu'ils y avaient reçu l'hospitalité. Pénétré de 
cette idée, j'écrivis à mon ami, certain matin, après une 
nuit d'inquiétude et d'insomnie, une lettre dans laquelle je 
lui rappelais dans les termes les plus pressants ses pro- 
messes réitérées. Mis ainsi en demeure, il fit, dans une 
audience privée, appel à mes sentiments d'humanité et 
m'avoua que la cause principale de tous ces retards était la 
grossesse de sa femme chérie; il me pria ensuite avec les 
plus vives instances, d'attendre paisiblement, avant tout, le 



SÉJOUR DAXS LE DÉSERT. 81 

dénouement de cette grave affaire de famille. Il n'y avait pas 
d'objection possible à des raisons pareilles, et je ne pus que 
prendre mon sort en patience, tout en formant des vœux 
pour que dame Bak (car tel était le nom de la femme de 
mon ami) vit bientôt sonner l'heure de la délivrance. 

Tandis que nous séjournions tantôt au camp , tantôt en 
ville, arriva le 45 février, jour où le cheik me dit que son 
frère aîné Sidi Mohammed, que l'on attendait, pouvait 
arriver au camp d'une heure à l'autre. Vers le soir, le son 
de la grosse caisse annonça l'événement, et à onze heures et 
demie, nous montâmes à cheval pour nous rendre au camp, 
où régnait, malgré l'heure avancée, la plus grande animation 
en l'honneur de l'hôte illustre qui venait d'y arriver. Celui-ci, 
l'aîné des membres de la famille du cheik , était un homme 
trapu, d'une taille un peu au dessus de la moyenne et doué 
d'une physionomie noble et digne. Son caractère était plus 
grave et plus belliqueux que celui d'EI Bakay , sans être 
dépourvu cependant de bienveillance et d'aménité. Je ne 
devais pas m'altendre à être reçu très cordialement par 
Sidi Mohammed dans une première entrevue , car j'étais 
pour lui un étranger, non seulement par mon pays mais 
encore par mes croyances, et en outre, ma présence avait 
fait naître de graves difficultés dans les relations politiques 
des deux frères. 

Le lendemain se trouvèrent réunis au camp plusieurs 
membres de la famille, parmi lesquels se trouvait Hammadi, 
le neveu et l'adversaire politique du cheik ; j'eus ainsi l'oc- 
casion de voir pour la première fois cet homme qui m'avait 
causé tant d'ennuis. Comme je l'ai dit déjà, Hammadi était 
le fils de Sidi Mohammed et d'une négresse esclave, et ne 
croyait devoir renoncer à aucun de ses droits, tandis que ses 



82 VOYAGES EN AFRIQUE. 

frères eussent voulu le répudier comme bâtard, à cause de sa 
basse extraction du côté maternel. Dès mon arrivée, j'avais 
cherché à me lier avec Hammadi, d'autant plus que l'on 
m'avait vanté sa haute intelligence; malheureusement la 
politique suivie par mon hôte me rendait impossible tout 
rapport avec son neveu. Ce dernier était un homme court et 
ramassé, aux traits amples et au visage fortement grêlé de 
la petite vérole ; il avait hérité de sa mère — tache indélé- 
bile — un teint fort noir. Hammadi semblait ne pas être en 
mauvais rapports avec Sidi Mohammed; aussi le cheik 
affecta-t-il à cause de son frère, d'occuper avec son rival 
une seule et même tente; par contre, il n'y eut pas moyen 
de décider Sidi Alaouate à mettre le pied dans celle-ci. 
Tous deux, du reste, firent sans leur noir parent leur 
entrée dans la ville, entrée qui eut lieu dans l'après-midi, 
malgré le cheik lui-même, qui eût voulu rester encore 
auprès de sa femme. 

Tandis que ces circonstances révélaient suffisamment les 
discordes intestines de cette famille sinon si distinguée et si 
puissante, le genre de réception dont Sidi Mohammed fut 
l'objet à Tombouctou, ne fut pas moins caractéristique, au 
point de vue des dispositions des habitants. Comme il n'y 
existe pas de gouvernement fort, tout grand seigneur y 
déploie le plus grand faste possible et, dès son arrivée, le 
potentat du désert reçut les hommages et les protestations 
d'obéissance des citadins, fiers d'être honorés de sa visite. 
Un concert fut donné devant la maison du cheik, oi!i était 
descendu ce haut personnage, et tous les marchands étran- 
gers préparèrent, chacun selon sa fortune, des cadeaux des- 
tinés à acheter les bonnes grâces ou à prévenir les intrigues 
du puissant hôte de Tombouctou. Je crus nécessaire d'offrir 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. 83 

à mon tour un beau présent au souverain de l'Asaouad, et je 
lui donnai le plus fin des burnous qui me restaient encore, 
une tunique noire et quelques menus objets. 

A part l'entrée solennelle de Sidi Mohammed, le 17 février 
était encore un grand jour pour Tombouctou, comme signa- 
lant le commencement de la décrue du fleuve. Pendant le 
mois de janvier presque tout entier et le commencement de 
février, il avait fait généralement froid, et le temps couvert et 
nébuleux avait rendu parfaitement l'idée de cette saison que 
les Touareg désignent sous le nom expressif et emphatique 
d'époque aux « nuits noires {ehaden essatafnen). » Durant 
tout ce temps, le fleuve avait monté ou, tout au moins, con- 
servé le même niveau extrême; après plusieurs alternatives 
nous le vîmes commencer à décroître réellement, le 17. Ce 
fut aussi à ce moment qu'il s'opéra un changement dans l'at- 
mosphère, en ce sens que l'air devint immédiatement plus 
pur et que je vis commencer la période que mes amis ber- 
bères appelaient celle des « nuits blanches [ehaden emellou- 
len). » Ces Imoscharh des plateaux arides et pierreux du 
désert, transplantés sur les limites de la zone fertile et sur 
les rives de ce fleuve puissant aux étonnants phénomènes, 
ces Imoscharh, dis-je, sont de si bons observateurs de la 
nature, qu'ils prétendent, et avec raison, que le fleuve ne 
commence à baisser qu'après la fln des quarante « nuits 
noires » ou nuits d'hiver. Cette époque est aussi celle du 
plus grand danger pour les hameaux voisins du Niger; en 
efiet, les terrains sur lesquels ils s'élèvent , minés par les 
eaux, perdent tout point d'appui lorsque celles-ci se retirent, 
et s'écroulent fréquemment. Ce fut ainsi que nous apprîmes, 
le 22, la destruction du hameau Betagoungou, situé entre 
Kabara et Goundam. 



84 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Tandis que le ciel s'éclaircissait et laissait passer quelques 
rayons de soleil, l'horizon politique, au contraire, s'était 
rembruni et nous annonçait de prochains orages. Tout le 
pays était livré à des actes de brigandage de la part de tribus 
turbulentes, et les Foulbe, à leur tour, semblaient vouloir 
reprendre avec une énergie nouvelle leur lutte contre les 
Touareg, pour la possession de Tombouctou. Le temps du 
repos était désormais passé également pour moi et, après 
quelques semaines de tranquillité, je voyais ma situation 
reprendre un aspect des moins rassurants. Le message déci- 
sif que nous attendions de la capitale, arriva le 26 février, 
et je vis faire son entrée dans la ville et passer à dessein 
devant ma demeure, un puissant chef Pouîlo, prince du sang, 
nommé Hamedou; il était accompagné d'un cortège nom- 
breux à pied et à cheval, dans lequel je remarquai plusieurs 
mousquetaires. Le lendemain soir, je fus en quelque sorte 
appelé dans la maison du cheik, ce qui me donna à croire 
qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. J'y trouvai 
les trois frères en grande délibération au sujet de deux écrits 
que leur avait envoyés un personnage fort considéré, Moham- 
med El Ferredji, de Kabara, où il était arrivé de Hamd 
AUahi avec cent hommes armés, en même temps que l'émir 
Kaouri de Tombouctou qui, le lecteur se le rappellera, s'était 
rendu personnellement dans la capitale, à cause de moi. Les 
deux lettres en question différaient beaucoup par leur con- 
tenu; l'une ne renfermait que des protestations d'amitié; 
l'autre était conçue, au contraire, en termes extrêmement 
menaçants et annonçait que l'on devait s'attendre aux 
mesures les plus rigoureuses, si le cheik ne me faisait partir 
avant l'arrivée de Ferredji à Tombouctou. 

^e sachant trop au juste que conclure de ces deux lettres, 



SEJOUR DANS LE DESERT. 



ai quelle pouvait en être la signification réelle, on délibéra 
longuement sur la marche à suivre et sur quelques mesures 
à prendre en vue de ma sécurité; mais toutes ces discussions 
ne produisirent rien de décisif. Finalement Sidi Mohammed 
s'assit et rédigea en ma faveur une protestation formelle 
qu'il envoya à l'émir Kaouri. La teneur en était toutefois 
assez étrange et peu flatteuse pour moi, car le principal argu- 
ment que mon nouvel ami invoqua consistait à dire que je 
n'était pas, à tout prendre, un plus grand kafir, ou infidèle, 
que le major Laing et que je ne méritais conséquemment 
pas un traitement pire que celui dont ce dernier avait été 
l'objet. Il ne prévoyait pas que cette raison amenait tout 
naturellement cette réponse, que l'on n'avait nullement l'in- 
tention de me traiter plus cruellement que mon prédéces- 
seur, et que l'on ne prévoyait rien de plus que de me faire 
chasser de la ville, sauf à me voir étranglé dans le désert. Le 
cheik El Bakay, à son tour, parla énergiquement en ma 
faveur à un messager venu de Kabara et conclut en disant 
qu'il n'avait qu'à choisir entre une solution honorable de ces 
différends et la guerre ouverte. 

En effet, la querelle parut un instant devoir se vider par 
les armes. Je retournai un moment dans ma demeure afin de 
cacher ce que je possédais de plus précieux et mettre la 
maison en état de résister à une attaque. En revenant, vers 
minuit, de me livrer à ces soins, je trouvai le cheik, cet 
homme si paisible d'ordinaire, armé d'un fusil à deux 
coups, et se tenant dans sa salle d'entrée, où il fut bientôt 
entouré d'une quarantaine d'hommes également armés. Il 
fut résolu d'envoyer demander du renfort à quelques chefs 
Touareg voisins, ainsi qu'à la tribu des Kel Oulli. En atten- 
dant, le cheik tint la foule éveillée en lui racontant deshis- 

T. IV. 7 



86 VOYAGES EN AFRIQUE. 

loires des prophètes, et principalement de Moïse et de 
Mahomet, ainsi que les victoires du grand prophète national 
sur ses nombreux ennemis, au début de sa carrière. Nous 
restâmes ensemble pendant toute la nuit, et ce ne fut qu'à 
cinq heures du matin que je rentrai chez moi pour rani- 
mer, par une tasse de café, mes esprits abattus. 

La journée du 28 février se passa en préparatifs de 
combat et en messages de tous côtés ; lorsque je retournai 
chez le cheik, j'y trouvai rassemblés 200 hommes, pour la 
plupart armés. Le soir, il y eut dans la mansarde du cheik 
un nouveau conseil de guerre où il fut enfin décidé que Ton 
enverrait Sidi Alaouate à Ferredji, pour lui demander l'aveu 
catégorique de ses véritables intentions. Afin de passer 
agréablement le temps qui devait s'écouler avant le retour 
de Sidi Alaouate , son frère Mohammed entama une conver- 
sation assez piquante, en me demandant quelle était la 
condition sociale de la femme dans mon pays et s'informant 
de plusieurs détails relatifs à cette question, toujours fort 
attrayante pour les musulmans, même les plus sévères. 
Alaouate revint enfin, mais il ne voulut communiquer qu'au 
cheik seul le résultat de sa démarche. Je retournai donc 
chez moi, où El Bakay vint me rejoindre, encore après 
minuit, me donnant la nouvelle, aussi agréable qu'inat- 
tendue, que Ferredji avait apporté de la capitale une déci- 
sion favorable et que la lettre de menaces n'avait été écrite 
qu'à l'instigation des marchands marocains. El Bakay avait, 
en revanche, assuré Ferredji que si le seko Ahmedou de 
Hamd Allahi consentait à ne pas m'inquiéter, j'opérerais au 
plus tôt mon départ. 

Tout cela était fort tranquillisant, mais ne concordait 
malheureusement pas d'une manière complète avec la réa- 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. 87 

lilé des faits, car c'était une des rares faiblesses de mon 
noble protecteur, que de ne pas se conformer strictement à 
la vérité , lorsqu'il croyait ainsi pouvoir mieux atteindre le 
but qu'il se proposait. L'aniraosité contre moi du parti 
dominant, était au contraire tellement grande, que Ferredji, 
dans une visite qu'il fit au cheik, le lendemain, chercha à 
me représenter à ses yeux comme un chef militaire ou un 
flibustier, dont la présence à Tombouctou ne pouvait être 
plus longtemps tolérée. Il était donc parfait qu'El Bakay 
eût pris les choses au pire en réclamant l'appui des Kel 
Oulli, qui firent, dans l'après-midi, leur entrée, au nombre 
de soixante, avec un grand appareil militaire. Je fis en cette 
occasion, connaissance pour la première fois, de cette petite 
mais belliqueuse tribu. Réduits aujourd'hui à la condition 
d'imrhad, c'est à dire de tributaires à demi esclaves, les Kel 
Oulli se sont autrefois rendus célèbres par la destruction 
complète de la puissance considérable des ïgelad et des 
Imedidderen, qui régnaient alors sur Tombouctou et vivaient 
en état d'hostilité avec la tribu des Kounta, à laquelle 
appartenait El Bakay. Ils se distinguent de toutes les tribus 
voisines, par trois qualités dont l'Européen semble ne pou- 
voir presque pas admettre l'existence simultanée chez un 
seul et même individu, mais qui ne sont cependant pas 
rares chez les tribus arabes et surtout chez celles qui sont à 
demi barbares; ces qualités, dont une mauvaise, sont la 
bravoure, l'amour du vol et la plus généreuse hospitalité. 

Placé sous la protection de ces Kel Oulli, j'aurais pu 
quitter honorablement la ville, mais cette fois encore, le 
cheik manqua le moment propice, en ce sens qu'il comptait 
trop sur l'arrivée promise du grand chef Touareg, Alkout- 
tabou, maître de la tribu la plus puissante des Aouelim- 



S8 VOYAGES EX AFRIQUE. 

mideu sur le Niger moyeu. La cause pour laquelle le 
cbeik m'avait retenu jusqu'alors, prit lin le 4 mars, date à 
laquelle sa femme mil au monde un fils; rien ne s'oppo- 
sant donc plus à mon dépari, l'heureux père me promit 
qu'il aurait lieu le mercredi suivant; il ne doutait pas que, 
dans l'inlervalle, n'arrivât le ban et l'arrière-ban {tabou) des 
Touareg à l'aide desquels il espérait triompher de ses 
ennemis. Je ne savais que trop bien jusqu'à quel point je 
pouvais compter sur la parole du cheik et j'eus lieu de me 
féliciter de mon incrédulité, car la fameuse armée ne vint 
pas. Il est vrai que, dans l'après-midi du 5 mars, nous 
reçûmes l'avis positif de l'approche du tabou, qui se trou- 
vait, disait-on, près de la ville de Bamba; aussitôt l'alarme 
se répandit partout; les pasteurs prirent la fuite avec leurs 
troupeaux, et tout leur bien, et quiconque avait lieu de 
craindre quelque chose , se hâta de se réfugier derrière les 
embranchements et sur les îles du fleuve. El Bakay, trop 
empressé du reste, fit, dès le lendemain, annoncer officiel- 
lement l'arrivée d'Alkouttabou à Ferredji, qui lui fit répon- 
dre qu'il commanderait également un corps d'armée et que 
le seul but de sa présence à Tombouctou étant de me chasser, 
il y réussirait à tout prix. 

En conséquence, nos ennemis poursuivirent leurs prépa- 
ratifs de combat et il fut bientôt évident que si le tabou 
n'arrivait pas, la position du cheik devenait des plus criti- 
ques. En efl'et , ses frères, jusqu'à Sidi Mohammed lui- 
même, désapprouvaient ouvertement sa conduite et ce der- 
nier fit, dès lors, tout au monde pour m'éloigncr de la ville 
et me reléguer dans le camp sans autre forme de procès. 
Dans une conversation sérieuse qu'il eut avec El Bakay, il 
lui demanda s'il était bien réellement disposé à entrer en 



SÉJOUR DANS DE DÉSERT. 89 

lutte avec les Foulbe à cause d'un seul individu et surtout 
d'un sectateur de croyances autres que l'islamisme ; il fit 
également des reproches à son frère, de ce que mes prépara- 
tifs de départ n'avançaient pas. El Bakay éluda la question 
et dit à Mohammed qu'il devait écrire avant tout à plusieurs 
chefs dont j'avais à traverser le territoire en quittant Tom- 
bouclou. 

Pendant que se passaient ces événements , j'avais beau- 
coup à souffrir de la mauvaise humeur de Sidi Mohammed, 
qui me tracassait sans relâche au sujet de ma religion et ne 
me désignait que sous le titre peu flatteur de « kafir. » 
D'autant plus indigné que je ne désirais que de partir au 
plus tôt, je saisis une occasion qui se présenta à moi de 
traiter ce personnage d'une manière plus vigoureuse que 
d'habitude; je lui prouvai, en présence de ses frères, que, 
dans l'acception pure et réelle du mot, je pouvais prétendre 
au nom de musulman autant et avec plus de droit que lui, 
attendu que la plupart de ses coreligionnaires, ayant placé 
leur prophète , Mahomet, au dessus de leur Dieu, ne méri- 
taient guère que le titre de mahométans que nous leur don- 
nions, du reste, nous chrétiens. Je lui démontrai encore que 
le véritable islamisme, d'après le Koran lui-même, remonte 
à la création de l'homme et non à l'avènement de Mahomet. 
Ne trouvant rien à répliquer , mon antagoniste se vit forcé 
de garder le silence et de me laisser en paix. Je cite cette 
circonstance à dessein, principalement pour prouver que le 
chrétien protestant quelque peu versé dans la connaissance 
duKoran, est parfaitement à même de défendre ses croyances 
contre des mahométans même instruits, sans pour cela bles- 
ser les leurs, ce qui serait une folie des plus dangereuses. 

Le lendemain, 10 mars, dans l'après-midi, nous nous 



90 VOYAGES EN AFRIQUE. 

rendîmes au camp, où devait être célébré le scboua, ou céré- 
monie du septième jour suivant la naissance de l'enfant du 
cheik. Je remarquai, chemin faisant, que le bras débordé du 
fleuve, que nous eûmes à traverser, avait baissé de ô pieds 
depuis le 17 février, soit en moyenne de 2 pouces par jour; 
il me semble cependant que le cours principal du fleuve 
décroît plus rapidement que ces embranchements, auxquels 
il ne se relie que d'une manière incomplète. Nous trouvâmes 
au camp beaucoup de monde et une grande animation; le 
cheik, toujours si hospitalier, fit abattre cinq bœufs, ce 
môme soir, et l'on festoya jusqu'à une heure avancée de la 
nuit. Le lendemain matin, il arriva encore de la ville et des 
environs un grand nombre de convives, pour lesquels on 
cuisit une masse énorme de riz et de viande qu'on leur ser- 
vit sur des plats dont certains avaient une diamètre de 5 à 
6 pieds, et faisaient la charge de six hommes. Ceci est une 
coutume des anciens Arabes, sauf que, chez ces derniers, le 
plat principal devait être de cuivre. On donna, en cette occa- 
sion, le nom de Mohammed au nouveau-né. 

Le 15 mars, nous retournâmes à la ville et il se produisit 
dans ma situation, passée à l'état de chronique, une crise 
décisive, qui pouvait me conduire à ma perte comme à mon 
salut. Pour une seconde fois, on annonça l'arrivée du tabou, 
ce qui causa la plus grande excitation parmi les Foulbe. Pro- 
fitant de l'absence du cheik, qui était retourné au camp, ils 
réclamèrent de nouveau, et de la manière la plus opiniâtre, 
mon éloignement de la ville; ils disaient être disposés à se 
laisser massacrer jusqu'au dernier par le tabou, plutôt que 
d'endurer un jour de plus ma présence. Les marchands du 
Nord, s'assemblant à leur tour, jurèrent que je ne verrais 
plus le soleil se lever sur Tombouctou; bien plus, un des 



SÉJOUR DANS LE DESERT. 91 

chefs venus de Hamd Allahi, prit la parole et fit serment de 
me tuer de sa propre main si je ne quittais la ville immé- 
diatement. Sidi Alaouate, arrivant au milieu de ces fana- 
tiques, protesta contre leurs résolutions; il leur dit que je 
verrais encore à Tombouctou la chute et le lever du jour, 
mais leur donna sa parole que, lorsque le soleil serait arrivé, 
le lendemain , à la hauteur nommée par les Arabes dahar 
(vers neuf heures du matin), ils pourraient faire de moi ce 
que bon leur semblerait, s'ils me trouvaient encore dans la 
ville. 

Le lendemain donc, 17 mars, avant le jour, tandis que je 
dormais encore, Sidi Mohammed me fit dire de monter à 
cheval et de le suivre. Je me défendis d'abord d'en rien faire 
sans les ordres du cheik; mais je ne tardai pas à le voir arri- 
ver lui-même, avec un des écoliers favoris d'El Bakay, m'in- 
viter de nouveau à l'accompagner au rodha (1) ou tombeau 
de Sidi Mouchtar, où le cheik devait venir nous rejoindre. 
Ne doutant plus que ce dernier ne fût réellement d'accord 
avec son frère, je pris mes armes et je montai à cheval, lais- 
sant mon bagage aux soins de mes domestiques. Les habi- 
tants ouvraient avec précaution leurs portes, pour jeter 
encore un coup d'œil sur moi avant mon départ, et quelques 
cavaliers Foulbe attentifs nous suivirent jusqu'au dehors de 
la ville; mais au lieu de faire halte près du monument en 
question, Sidi Mohammed me conduisit directement au 
camp. Celui-ci avait été, pendant mon absence augmenté de 
tout un hameau construit en nattes et habité par les Kei 

(1) Ce rodha rappelle quelque chose de semblable de l'extrême Orient, 
où tant de lieux de pèlerinage consistent en la sépultiu-e de quelque chef 
ou personnage religieux vénéré; seulement les rod/ia sont entourés de 
beaux jardins, d'où ils tirent leur nom. 



98 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Oulli el d'autres Touareg. Tous me reçurent avec cordialité 
et je me mis aussitôt en devoir de m'installer commodément; 
mais dès trois heures de l'après-midi, arriva un neveu du 
cheik, apportant à Sidi Mohammed l'ordre formel de me 
ramener sur le champ dans la ville, de la part d'El Bakay, 
qui y était rentré tandis que nous chevauchions vers le camp; 
les Foulbe se préparaient à piller ma demeure, grâce, du 
reste, à la seule jirécipitation de Mohammed. 

Ému de cette fâcheuse nouvelle, le noble fils du désert 
sembla regretter d'avoir agi contre la volonté et les intérêts 
de son frère et fit battre le grand tambour de guerre qui, 
depuis la dernière surprise, restait toujours en permanence 
au sommet des digues de sable, pour appeler aux armes, le 
cas échéant, toute la population valide des alentours. Moham- 
med sauta sur sa jument, plaça devant lui sur sa selle, son 
fusil et nous reconduisit à la ville; j'avais déjà remarqué 
cette arme, qui était à quatre coups et d'une perfection de 
travail réellement extraordinaire. Nous marchions ronde- 
ment, comme si nous allions prendre Tombouctou d'assaut, 
quand nous fîmes halte sur une hauteur, où nous vîmes arri- 
ver Sidi Alaouate à notre rencontre. Sur ces entrefaites, la 
nuit était venue, et comme nous ne savions où trouver le 
cheik, nous nous dirigeâmes vers une autre éminence en 
vue de la ville et nous envoyâmes à la recherche d'El Bakay 
qui avait, disait-on, quitté Tombouctou avec un troupe 
d'adhérents, sans que l'on sût de quel côté il s'était dirigé. 

Quoique la nuit fût extrêmement noire, nous finîmes par 
trouver mon protecteur, à peu de distance de la ville, au 
midi du rodha, avec une suite considérable d'Arabes, de 
Touareg, de Sonrhaï et même de quelques Foulbe. C'était 
une troupe fort bigarrée et dont l'aspect ne laissait pas que 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. 93 

d'être fort intéressant, sur ces collines de sable, aux pâles 
clartés de la lune; ce spectacle m'eût offert infiniment plus 
d'attrait, si j'avais pu en jouir en témoin paisible. Malheu- 
reusement j'étais moi-même la cause de tout ce remue-mé- 
nage et par conséquent exposé peut-être à quelque embûche, 
ce qui m'obligeait à me tenir sur mes gardes. Le cheik m'en" 
voya un de ses plus fidèles serviteurs pour m'avertir de me 
défier de ses propres compatriotes, les Arabes, et me faire 
dire que j'agirais plus prudemment en me tenant parmi les 
Touareg. Les Kel OuUi formèrent alors autour de moi un 
carré, et comme ils s'ennuyaient de leur inaction, ils cher- 
chèrent à tuer le temps en éprouvant le courage de mon 
cheval. A cette fin, ils s'avançaient vers moi, de l'un des 
quatre côtés, en frappant sur leurs boucliers, pour ne s'ar- 
rêter que lorsque je me trouvais étroitement serré entre eux 
et le côté opposé; éperonnant alors ma monture, je les con- 
traignais bien vite à reprendre leur position première. Ce 
jeu excita mon noble coursier au point qu'il se mit à hennir 
fortement, ce qui amusa on ne peut plus mes sauvages auxi- 
liaires. 

Pendant ce temps, le cheik et ses frères tenaient conseil, et 
nous finîmes par nous rapprocher du côté nord-est de la ville; 
mais nous ne tardâmes pas à voir s'avancer contre nous, 
en ordre de bataille, les Foulbe et leurs adhérents de la 
population Sonrhai, de sorte qu'un conflit semblait désor- 
mais inévitable. Je priai encore une fois le cheik de s'arran- 
ger de manière à dénouer la situation dans un sens pacifique, 
rien ne m'étant plus pénible que de voir exposer, à cause de 
moi, la vie d'autres individus et peut-être de ses propres amis. 
On envoya de nombreux parlementaires de part et d'autre et 
on finit par conclure un arrangement d'après lequel je retour- 



94 VOYAGES EN AFRIQUE. 

nerais, non à la ville, mais au camp, tandis que les Foulbe 
s'engageaient de leur côté, à retirer de Tombouctou leurs 
forces militaires et de laisser la solution de leur différend 
au jugement du cheik. Il en fut fait ainsi; El Bakay entra 
en ville avec Sidi Alaouate , et nous retournâmes au camp. 
Plus tard , le cheik s'imposa un jeûne de trois jours, 
pour n'avoir pas pu tenir son serment de me reconduire à 
Tombouctou. 

Je fus d'autant plus heureux de ces résultats paci- 
fiques, que la nuit suivante nous apporta la nouvelle du 
retour dans ses foyers de la grande armée des Aouelim- 
miden, à la suite d'une violente querelle qui s'était élevée 
entre deux de leurs tribus. Si des hostilités avaient réelle- 
ment éclaté entre les partisans du cheik et les Foulbe, l'ab- 
sence du secours positivement attendu de la part du tabou, 
eût non seulement placé mou protecteur dans la situation 
la plus critique mais encore fait retomber sur moi toutes 
les conséquences qui devaient en résulter; car si le voya- 
geur est parfois , en ces contrées , dans la triste nécessité 
de verser du sang, il est rare que sa propre perte n'en soit 
pas la conséquence. 

Le camp du cheik était alors situé à environ 1 7* mille au 
sud-est de Tombouctou, sur un bras du Niger, nommé Bos- 
sebango, que rend assez célèbre son riche entourage de végé- 
tation. Dès que j'eus acquis la certitude que le séjour du 
camp m'était désormais imposé par les circonstances, j'en- 
voyai à la ville pour chercher mes effets; mais bientôt 
arriva le cheik, me disant qu'il ne désirait pas que je retirasse 
de la ville mon bagage, avant qu'il ne la quittât lui-même 
pour m'accompagner, de peur que ses frères ne voulussent 
exiger de moi de nouveaux présents ou peut-être même s'ap- 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT, 95 

proprier tout mon bien. J'appris de lui avec plaisir que 
ses bons rapports avec les Foulbe étaient complètement réta- 
blis ; toutefois ces étrangers surent châtier indirectement et 
d'une manière réellement policière, les habitants de Tom- 
bouctou et surtout les partisans du cheik, de leur attitude 
dans le débat récent. Comme ces étrangers avaient rassemblé 
autour de Tombouctou des forces considérables, ils avaient 
acquis, par la tournure qu'avait prise les événements, une 
grande force morale, dont ils profitèrent pour prélever sur 
chaque adulte de la population un impôt de 2000 kourdi, 
sous prétexte que les habitants omettaient d'aller accomplir 
leurs devoirs religieux du vendredi dans la grande mosquée, 
celle de la race dominante. Les Arabes, qui avaient prêté au 
cheik le plus d'assistance, se virent soumis à des visites 
domiciliaires et on leur confisqua de soixante à quatre vingts 
balles de tabac, ce produit si formellement proscrit parmi les 
Foulbe fanatiques. 

Le départ du tabou avait rendu au camp son calme et sa 
solitude, et je dus y séjourner quatre semaines encore avant 
de pouvoir partir, ou du moins le tenter pour une première 
fois. L'approche du tabou avaient fait se réfugier maintes 
petites tribus voisines dans notre camp, auxquelles elles 
donnaient une grande animation; le danger passé, elles 
s'étaient retirées pour la plupart. Il n'en était resté que celle 
des Gouanin El Kohol, subdivision des Berabisch, qui redou- 
tait les Kel Hekikan. C'étaient, en général, des hommes de 
stature médiocre, parmi lesquels se rencontraient cependant 
quelques individus de haute taille; ils portaient pour la plu- 
part, une chemise bleue aux manches roulées jusqu'au des- 
sus des épaules et fixée par une ceinture autour des reins. Ils 
avaient la tête nue, mais garnie d'une forte chevelure noire 



96 VOYAGES EN AFRIQUE. 

qui donnait asile, chez le plus grand nombre, à une abon- 
dante vermine. Ces Gouanin El Kohol étaient armés, presque 
sans exception, de fusils à deux coups, sorte d'armes très 
répandues dans cette partie du désert, par suite du commerce 
des Français sur le Sénégal. 

Ces gens, qui appartenaient, du reste, à une tribu dont les 
dispositions n'étaient rien moins que favorables , ne pou- 
vaient guère me causer beaucoup de distraction, et je ne tar- 
dai pas à me sentir pris d'un ennui des plus profonds; les 
visites du cheik ou de ses frères, qui me traitaient désor- 
mais d'une manière fort amicale , ou bien encore de quel- 
ques autres personnages, n'étaient guère que passagères. Ce 
manque d'occupation n'était cependant pas mon plus grand 
tourment , car j'avais à lutter contre des désagréments 
sérieux et réels. Depuis la rentrée du Niger dans son lit, les 
taons étaient devenus , pour bêtes et gens , un redoutable 
fléau ; je renvoyai à la ville deux de mes chevaux , ne gar- 
dant que mon cheval de selle, dont je pouvais avoir besoin 
à chaque instant; mais le pauvre animal souffrit tellement 
que je craignis fort de le perdre. D'autres insectes encore 
pullulaient d'une manière incroyable dans cette partie du 
désert ; nous étions tourmentés surtout par la présence 
d'innombrables chenilles qui infestaient de tous côtés le 
sol, nos tapis, nos nattes et surtout nos ustensiles. En 
outre, les vivres étaient rares au camp; au lieu du célèbre 
et substantiel mets du désert, composé de fromage et de 
dattes et nommé rcdjire , nous n'avions plus que le mélange 
fade et bientôt écœurant pour l'Européen, de raiel et de 
sarrasin broyé [dakno); à défaut de ce dernier, nous ne lar- 
dâmes pas à devoir nous contenter du jus que renferme le 
fruit du baobab. 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. 97 

La nature, de son côté, acquérait du moins une vie nou- 
velle. Le 21 mars, avait commencée la courte saison des 
pluies printanières [nissan), phénomène que je n'avais pas 
rencontré dans des contrées plus méridionales du Soudan. 
Nous eûmes , ce premier jour , deux ondées d'intensité 
médiocre, ce qui se répéta pendant sept jours; ces pluies 
amenèrent une sorte de second printemps et firent pous- 
ser du feuillage nouveau. Le fleuve, en se retirant, avait 
laissé à nu une quantité de pâturages assez considérable 
et le bétail put ainsi retrouver sur ses rives le fourrage 
habituel, le nourrissant hijrgou, et donner de nouveau à ses 
possesseurs du lait en abondance. Le désir de trouver des 
moyens d'approvisionnement plus faciles était une raison 
importante pour que je hâtasse mou départ, car la nom- 
breuse suite du cheik courait risque de souffrir de la disette 
et il était évident que je ne pouvais traverser seul les bar- 
bares contrées riveraines du fleuve. 

11 ne se passait pas de jour qu'il n'y eût, au sujet de mon 
départ, des délibérations sérieuses, mais, de retard en retard, 
je voyais toujours reculer devant moi le but de mes aspi- 
rations depuis six mois. A la vérité , la situation du pays 
empirait constamment depuis que les discordes intestines 
de l'armée des Aouelimmiden avaient trahi si clairement la 
faiblesse de cette tribu qui avait cependant , sous l'autorité 
de ses anciens chefs , dominé toutes les tribus moins consi- 
dérables, riveraines du Niger et exercé même la plus grande 
influence sur les destinées de Tombouctou '. Au nord et au 
midi de la grande courbe du fleuve régnaient la haine et les 

(1) On trouvera, dans le troisième appendice du tome V de mou grand 
ouvrage, une nomenclature complète de toutes les tribus de ces Touareg 
ou Imoscharh méridionaux. 



98 VOYAGES EN AFRIQUE. 

hostilités ouvertes entre les diverses subdivisions de cette 
vaste tribu. Sur ces entrefaites, cependant, mon espoir d'un 
prompt départ fut quelque peu ravivé par des préparatifs 
que je remarquai, de temps à autre, pendant les premiers 
jours d'avril ; mais à peine étaient-ils commencés , que sur- 
venaient des interruptions et des remises sans fin. Une nou- 
velle troupe d'bommes armés arriva de Hamd Allahi avec 
l'ordre de tirer de l'argent de la population, pour lui faire 
sentir mieux encore la domination du chef des Foulbe. 
Celui-ci témoignait en même temps une telle partialité en 
faveur de Hammadi, que ses intérêts et ceux de son protégé 
semblaient devoir se mettre en sérieuse opposition avec les 
projets du cheik relativement à mon départ. Il me fallut 
mettre en œuvre toute l'influence que j'exerçais sur El Bakay, 
pour le décider à renverser un nouvel obstacle qui s'était 
produit, et, cette fois, mes efforts ne furent pas infructueux. 
Mon protecteur envoya de la ville peu à peu tout son équi- 
page de route, ainsi que des provisons et quelques livres; 
ses chevaux vinrent à leur tour avec une partie de sa suite 
et il arriva enfin lui-même au camp, le 14 avril. Ceux de 
mes domestiques qui étaient restés dans la ville me rejoi- 
gnirent à leur tour , et bientôt le calme et la solitude firent 
place à la plus grande animation. Toutefois il n'entrait nul- 
lement dans les vues du cheik d'échanger tout d'un coup sa 
paisible vie de famille contre les fatigues des voyages , et 
ce ne fut encore qu'à grand'peine que cet excellent homme 
put se décider, le 19 avril, à s'arracher aux bras des siens. 
Pour le reste, tous ces jours se passèrent sans événements 
dignes d'être cités, et je profiterai de ce moment de répit 
pour présenter au lecteur un aperçu sur l'importance indus- 
trielle et commerciale de Tombouctou, dans l'étroite limite 



SEJOUR DANS LE DESERT. 99 

des explorations auxquelles ma situalion me permit de me 
livrera 

Le trait principal par lequel le marché de Tombouctou se 
distingue de Kano, ce grand entrepôt du Haoussa, consiste 
en ce que Tombouctou n'est en aucune manière une place 
productrice et industrielle, tandis que Kano, dans son genre 
et dans la mesure des conditions où se trouve placée l'Afri- 
que centrale, mérite d'être comparé aux plus grands centres 
européens. Par contre , toute la vie de Tombouctou repose 
sur le commerce extérieur, qui y trouve, par la grande courbe 
septentrionale du Niger , le point d'action le plus favorable, 
tandis que les populations voisines peuvent se procurer, par 
la voie du fleuve, les denrées nécessaires à leurs besoins. 
Comme dans beaucoup d'autres contrées riveraines, les envi- 
rons de Tombouctou ne fournissent pas du blé en sufiisance 
pour nourrir même une faible partie de la population, et 
presque toutes les denrées alimentaires doivent y arriver par 
eau de Sansandi, sur le Niger supérieur, et des alentours. 

(1) Je ne ferai que mentionner ici mes autres études et travaux 
d'exploration relatifs à mon séjour dans la célèbre ville du désert, le 
lecteur pouvant les consulter dans mon grand ouvrage, où ils se trouvent 
indiqués avec tous leurs détails. Ces travaux embrassent, au midi, la 
vaste contrée située au delà du Niger jusqu'à l'Assianti et les pays du 
littoral qui en sont voisins, y compris les sources du Niger supérieur ; et 
à l'ouest lé pays situé entre le désert et la partie fertile du Soudan, pays 
qui s'étend fort loin vers le nord, entre le Niger et le Sénégal, et qu'habi- 
taient exclusivement autrefois des tribus nègres. Les principaux points 
que je suis parvenu à mettre en limùère dans ces régions étaient d'abord 
le degré d'importance réelle de la vaste nation, aux subdivisions nom- 
breuses, des Wakore ou Wangaraoua, dont le nom a donné lieu aux plus 
grandes confusions de la part des géographes anciens et nouveaux ; ensuite, 
les conditions du bassin compliqué et fort peuplé, de tous les affluents du 
Niger supérieur. Quiconque s'intéresse à ces détails, pourra recourir aux 
tomes IV et V de mon grand ouvrage. 



100 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Les seuls produits de l'industrie de Tombouctou sont, 
pour autant que j'aie pu m'en assurer, des articles de forge- 
rie et des objets en cuir. Quelques-uns de ces derniers sont 
d'un fort joli travail, tels que des sacs à provisions, des 
valises , des coussins ronds , des sachets de cuir célèbres 
sous le nom de biont (singulier « bet ») et destinés à renfer- 
mer du tabac et des briquets, des gaines de fusil, desquels la 
vignette donne un spécimen ; les sacs principalement sont 
d'un fini excellent, mais la confection en est due à des Toua- 
reg et généralement à des femmes. C'est donc à peine si l'on 
peut parler d'une industrie à Tombouctou , si l'on y com- 
prend celle de quelques contrées voisines , du reste assez 
considérables, telles que le Fermagha, par exemple, où l'on 
fabrique en grande quantité des couvertures et des tapis 
excellents en laine pure ou mélangée de diverses couleurs. 
Le travail de l'or en bagues et en autres bijoux, quoique 
réellement fort beau à Tombouctou, n'est pas assez impor- 
tant pour pouvoir être considéré comme une industrie sépa- 
rée, et le peu qui en existe n'est qu'une faible imitation de 
ce qui se fait à Walata. 

On croyait généralement autrefois que Tombouctou se 
distinguait par ses tissus et opérait sur une échelle considé- 
rable l'exportation de chemises teintes. II se peut que cette 
branche d'industrie ait été autrefois, dans un certain sens, 
florissante à Tombouctou, attendu qu'elle semble avoir suivi 
dans ses progrès le cours du fleuve; mais, appliquée à l'état 
de choses actuel, cette idée repose sur une erreur complète, 
tous les vêtements des habitants et surtout des habitants 
aisés, venant de Kano et de Sansandi, outre le calicot 
importé d'Angleterre. J'ai déjà parlé en temps et lieu de l'ex- 
portation des tissus pour vêtements qui s'opère de Kano vers 




N° 83. — Voir tome IV, page 100. 




N' 86. — Voir tome IV, page 100. 





j;. 87. _ V'oir tome IV, page 100. 



N« 88. — Voir lome IV, page ItXt. 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. 101 

Tombouctou et jusqu'au littoral de l'Atlantique; par contre, 
les chemises teintes de Sansandi, qui sont, pour autant que 
je sache, confectionnées à l'aide de calicot anglais ou, dans 
tous les cas, étranger, ne sont pas l'objet d'un commerce 
aussi étendu; elles se distinguent néanmoins, en géné- 
ral, par leurs riches broderies de soie coloriée et surtout 
verte, industrie dans laquelle les habitants de Tombouctou 
excellent à leur tour , mais qu'ils n'exercent que pour leur 
propre usage. 

Le commerce d'exportation s'opère par trois voies princi- 
pales; l'une est celle du fleuve, dans la direction du sud- 
ouest (car il n'y a, pour ainsi dire, aucun commerce en aval 
de Tombouctou) ; les deux autres se dirigent vers le nord du 
continent. De ces deux routes septentrionales, la première 
est celle du Gliarb ou Maroc, et l'autre celle de Ghadames. 
Le principal objet de ce trafic est l'or, quoique la quantité 
de ce métal précieux exportée annuellement de Tombouctou, 
ne s'élève à guère plus de 450,000 ou 200,000 thalers de 
Prusse; du moins en était-il ainsi à l'époque de mon séjour. 
L'or y vient du Bambouk, sur le haut Sénégal ou du Boure, 
sur le Niger supérieur, car, depuis le xvi* siècle déjà, tout 
l'or recueilli dans le pays des Wangaroua ou dans les con- 
trées intérieures situées au nord de l'Assianti, se transporte 
directement à la partie de la côte appelée, par ce motif, la 
Côte d'Or; il n'en va qu'une minime partie à Kano. L'unité 
de poids poiir le commerce de ce métal précieux est le mith- 
kal, dont la valeur varie considérablement, du reste, dans 
les diverses contrées de l'Afrique centrale. Le mithkal de 
Tombouctou équivaut au poids de vingt-quatre caroubes ou 
de quatre-vingt-seize épis de blé et répond, d'après le cours 
ordinaire de la place, à la valeur de 3,000 à 4,000 kourdi; 

T. IV. 8 



102 VOYAGES EN AFRIQUE. 

d'après notre cours européen, on peut évaluer le milhkal 
d'or actuel à environ 1 7* thaler de Prusse. 

L'article le plus important après l'or, à Tombouctou, est 
le sel, qui, depuis les temps les plus reculés, formait avec ce 
métal le principal moyen d'échange dans toutes les contrées 
riveraines du Niger. Ce sel arrive aujourd'hui de Taodenni 
(22° lat. N. et 4° long. occ. de Greenvvicli), dont les mines 
sont en exploitation depuis 1596, époque à laquelle furent 
abandonnées celles de Teghafa, situées à 17 V2 milles alle- 
mands plus au nord. Le gisement de sel de Taodenni occupe 
un grand espace du sol dans la partie du désert nommée El 
Djouf, et consiste en cinq couches qui portent chacune un 
nom distinct. Les trois couches supérieures semblent n'être 
que d'une valeur médiocre, tandis que la quatrième est la 
plus recherchée ; quant à la cinquième, elle gît dans l'eau. 
Le sel qu'elles renferment est mélangé de noir et de blanc, 
ce qui le fait ressembler étonnamment à du marbre. Le ter- 
rain qui répond à ces mines est concédé par petites parcelles 
aux marchands de sel, par un caïd qui y est à demeure; il 
prélève de ce chef, pour toute indemnité, la cinquième par- 
tie du sel extrait, le reste devenant la propriété de l'exploi- 
tant. Les blocs de sel, dont la forme est généralement la 
même, sont de diverses dimensions et leur poids varie de 50 
à C5 livres; les plus grands ont 3 pieds 5 pouces de long, 
13 pouces de large et 2 '/, pouces d'épaisseur. Celle-ci n'est 
que la moitié de l'épaisseur de la couche elle-même, les blocs 
étant sciés en deux. Le prix de ces derniers est assujetti à de 
grandes (luctuations, selon les saisons de l'année et la situa- 
tion politique du pays; c'est ainsi que, pendant mon séjour 
sur le Niger, la valeur des blocs d'une dimension moyenne, 
varia de 5,000 à 6,000 kourdi. L'import en est couvert 



SÉJOUR DANS DE DÉSERT. 103 

exclusivement en tourkecU de Kano, de sorte que le com- 
merce du sel entraîne des transactions pour deux articles au 
lieu d'un. Le trafic du sel gemme s'étend encore bien au 
delà de Tombouctou, même jusque Sansandi et le Libtako, 
que j'avais visité précédemment et qui constitue un entrepôt 
considérable pour ce produit. 

Un troisième article important pour Tombouctou, est la 
noix de kola ou gouro, qui forme l'un des plus grands objets 
de luxe en Nigritie. Cette noix, fort semblable à une châ- 
taigne, tient lieu de café chez les indigènes, qui l'emploient 
à l'état brut, ce qui en rend la mastication assez laborieuse ; 
tous les gens aisés, pour leur premier déjeuner et, comme le 
disent les Haoussaoua, « afin de détruire l'amertume du 
jeûne, » en prennent une, en tout ou en partie. Ils servent ce 
fruit aux étrangers en signe de bienvenue et l'offrent le plus 
fréquemment possible à leurs hôtes. On pourrait indubita- 
blement cultiver le café lui-même dans ces contrées, car le 
cafier semble être propre à un grand nombre de pays de 
l'Afrique centrale. La sorte de noix de kola qui arrive au 
marché de Tombouctou, vient des contrées occidentales 
du Manding, qu'arrosent les affluents supérieurs du Nigef ; 
celle qui se trouve à Kano se tire de la province septentrio- 
nale de l'Assianti voisin. Les arbres qui produisent ce fruit, 
appartiennent à diverses espèces, telles que le Stercidia 
Acuminata, qui porte la noix rouge qui s'expédie vers 
l'Orient, et le Sterculia Macrocarpa, dont le fruit blanc 
et plus gros est celui que l'on trouve à Tombouctou ; toute- 
fois la fleur et la feuille de ces deux arbres sont presque 
entièrement semblables. On trie les fruits, pour la vente, en 
trois ou quatre catégories. J'ai déjà eu plusieurs fois l'occa- 
sion de parler du transport qu'en opèrent, du midi vers le 



104 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Niger moyen, les Mossi idolâtres, à l'aide de leurs excellents 
ânes. 

Les denrées de consommation journalière à Tombouctou, 
ou du moins les céréales, arrivent du Niger supérieur, et 
principalement de Sansandi. Elles consistent ordinairement 
en riz et en sarrasin, mais je ne suis pas à même, à mon 
grand regret, d'évaluer la quantité qui s'en importe. L'un des 
articles les plus recherchés, après ces produits, est le beurre 
préparé au moyen des fruits du Bassia Butyracea, qui sert 
d'huile à brûler et même de condiment au beurre ordinaire, 
du moins parmi la classe indigente. Enfin, il vient encore à 
Tombouctou une quantité de menus articles, tels que le 
poivre et le gingembre, dont il se fait une très grande con- 
sommation ; on y reçoit également un peu de coton des pro- 
vinces Foulbe les plus voisines de la ville, vers le sud-ouest, 
telles que celle de Djimballa. 

La partie la plus considérable de tout le commerce de 
Tombouctou, s'effectue au moyen des caravanes du Maroc, 
quoique les relations avec ce pays soient souvent interrom- 
pues par les discordes des tribus à demi barbares qui vivent 
sur la route. Les caravanes arrivent ordinairement à Tom- 
bouctou vers le commencement de novembre et retournent 
en décembre ou janvier; mais elles n'ont pas l'importance 
colossale que leur prêtent quelques écrivains tels que Jack- 
son qui, dans sa description du Maroc, leur donne jusqu'à 
10,000 chameaux; je suis bien convaincu, au contraire, 
qu'une de ces caravanes ne se compose que tout au plus, et 
encore rarement, d'un millier de ces animaux. 

La voie du Maroc est toujours la plus importante pour 
certains articles européens, tels que le drap rouge, les cein- 
tures, les miroirs, la coutellerie et le tabac; par contre, le 



SÉJOUR DANS LE DÉSERT. iOa 

calicot, soit écru, soit blanchi, s'importe par Ghadames sur 
une échelle devenue considérable depuis ces derniers temps. 
Les habitants de Ghadames sont indubitablement les princi- 
paux intermédiaires, dans tout le nord-ouest de l'Afrique, 
pour ce produit de l'industrie anglaise \ auquel l'Alle- 
magne n'a malheureusement rien à comparer; aussi la plu- 
part des négociants aisés de Ghadames ont-ils à Tombouctou 
leurs agents particuliers. Toute la coutellerie de Tombouc- 
tou est également de fabrication anglaise et c'est en vain que 
l'on chercherait en cette ville les rasoirs styriens, si répandus 
sinon dans l'Afrique centrale. Le thé forme un article de 
grande consommation parmi les Arabes établis à Tombouc- 
tou et dans les environs; ils aiment extrêmement à prendre 
une tasse de thé et possèdent, lorsqu'il est possible, un appa- 
reil complet pour la préparation de ce breuvage qui consti- 
tue, ainsi que le sucre, son accessoire obligé également 
importé du Nord, un objet de consommation trop onéreux 
pour les indigènes. Le port par lequel arrivent au Maroc 
toutes les marchandises européennes que j'ai citées, est celui 
de Souera ou Mogador ; je ne puis malheureusement évaluer 
la quantité de chacune d'elles venant annuellement sur le 
marché de Tombouctou. Je crois devoir faire remarquer 
encore, pour ce qui concerne les produits européens appor- 
tés respectivement à Kano et à Tombouctou, que ceux offerts 
par ce dernier marché sont moins abondants, mais de meil- 
leure qualité que ceux qui se vendent à Kano. 

Parmi les articles dits arabes, et qui se fabriquent en par- 

* Tout le calicot que j'y vis portait le nom d'une seule et même maison 
de Manchester, imprimé en caractères arabes. Cet article va même, en 
amont de Tombouctou, jusqu'à Sansandi , où il concourt avec celui qu'on 
importe par la côte occidentale. 



106 VOYAGES EX AFRIQUE. 

lie dans l'Afrique septentrionale, nous devons citer les bur- 
nous, dont la confection est bien réellement due aux Arabes 
et aux Mores, mais au moyen d'étoffes européennes. Un pro- 
duit important qui ligure dans la même catégorie, est le 
tabac qui, malgré la fanatique prohibition dont il est l'objet, 
se cultive sur une grande échelle dans le VVadi Noun, situé 
entreles28"et29- lat. sept, et environsousle 10" degré long, 
de Greenwich. Le tabac et les dattes constituent les princi- 
paux articles d'importation pour les marchands de l'oasis du 
Taouat. 

Pour ce qui concerne l'exportation à Tombouctou, elle ne 
consistait guère, à l'époque de mon séjour, qu'en or, si ce 
n'est en un peu de gomme et de cire, tandis que l'ivoire et 
les esclaves, pour autant que j'ai pu en juger, étaient peu 
demandés. Notons, du reste, qu'une partie considérable des 
marchandises exportées sont dirigées vers Araouan, sans 
toutefois s'y arrêter; il n'en est pas moins vrai que ceux qui 
ont évalué à environ 4000 ^ la quantité d'esclaves exportée 
annuellement du Soudan au Maroc, sont dans une profonde 
erreur. 

La plupart des négociants de Tombouctou ne font pas les 
affaires pour leur propre compte, mais sont de simples 
agents de ceux de Ghadames, de Sonera, du Maroc et de 
Fez. Aussi leur position n'est-elle pas comparable à celle 
des négociants d'Europe, car j'ai la conviction qu'aucun 
d'entre eux ne possède plus de 10,000 écus d'Espagne de 

* Graberg de Ilemso : Specchio di Marocco, p. l-iG. Cet écrivain cite, 
outre les esclaves, comme articles d'exportation de Tombouctou au Maroc : 
l'ivoire, les cornes de rhinocéros, l'encens, la poudre d'or, des lingots, des 
pierres précieuses, les plumes d'autruche de qualité supérieure, le copal, 
le coton, le poivre, le cardamone, l'assa fœtida et l'indigo. 



SEJOUR DANS LE DÉSERT. 107 

fortune, et qu'il n'en est même que fort peu qui en aient 
autant. Il est toutefois de la dernière certitude qu'il y a là un 
champ d'exploration immense pour l'activité européenne, en 
vue de relever le commerce de ces régions, si animé autre- 
fois sous un gouvernement fort, et susceptible encore d'une 
grande splendeur; car Tombouctou est naturellement de la 
plus haute importance commerciale, par sa situation au 
point où le grand fleuve occidental de l'Afrique, dans son 
cours sinueux, touche le plus près la vaste oasis de l'extrême 
occident ou « Maghreb El Aksa » du monde mahométan, si 
profondément enclavée dans le désert. Toutefois le Taouat, 
avec son prolongement du nord-ouest, le Tefilelet ou Sidjil- 
messa du moyen âge, forme l'intermédiaire naturel du com- 
merce entre ces fertiles et populeuses contrées et le nord ; et 
qu'il s'agisse de Tombouctou, de Walata ou de Ghanata, 
toute cette région constituera toujours un grand entrepôt 
commercial, tant que les populations travailleront à l'établis- 
sement des rapports internationaux et à l'échange de leurs 
produits respectifs. 

D'un autre côté, les difficultés qui entravent les libres 
relations des Européens avec une place comme Tombouctou, 
sont indubitablement fort considérables. La situation topo- 
graphique de la ville, au bord du désert et sur la limite 
d'occupation de plusieurs races, y rend extrêmement difficile 
et même presque impossible l'établissement d'un gouverne- 
ment énergique, dans les conditions où se trouvent aujour- 
d'hui les États indigènes; en outre, Tombouctou est placé à 
une distance fort considérable, tant de la côte occidentale 
que de l'embouchure du Niger. Dans les circonstances 
actuelles, le plus grand obstacle est et sera toujours le fana- 
tique gouvernement du Massina ; il faut qu'il soit renversé et 



108 VOYAGES EN AFRIQUE, 

remplacé par une adrainislration plus éclairée et plus active, 
avant que l'on puisse songer à un développement quelconque 
des relations commerciales de ces contrées avec l'Europe. 
Ajoutons cependant que des entraves non moins grandes 
naissent du côté de cette dernière, car il est incontestable 
que la rivalité politique et commerciale de la France et de 
l'Angleterre, rend encore plus inaccessibles ces régions, 
entourées déjà de tant d'obstacles créés par la nature. 



CHAPITRE IV. 



V.U.\E TEMATIVE DE DÉPART ET RETOUR VERS TOMBOLCTOU. — DÉPART 
DÉFINITIF. — VOYAGE JUSQU'A GOGO, SLR LA RIVE SEPTEATRIO.\ALE 
DU NIGER. 



Le 19 avril était donc la date fixée par le cheik El Bakay 
pour mon départ. Il était déjà tard quand nous nous mîmes 
en route, le cheik n'ayant pu, pour cette seule fois, renoncer 
à ses habitudes tardives, et se priver de faire la grasse mati- 
née ; il en résulta que, lorsque notre lente caravane se mit 
en mouvement, il était onze heures et que la chaleur du 
soleil commençait à devenir accablante. 

Mon hôte était fort affligé de devoir se séparer pendant 
quelque temps de sa femme et de son enfant, qu'il aimait 
avec tendresse; je m'étais moi-même attaché, de mon côté, 
à ses deux autres fils, dont les jeux enfantins avaient sou- 
vent été ma seule distraction pendant les longues heures du 
camp; ce fut donc avec une vraie tristesse que je les quittai, 
et je pense qu'ils se souviendront de leur ami Abd El Kerim 
pendant longtemps encore. 



110 VOYAGES EN AFRIQUE. 

La caravane se composait, outre mes chameaux et ceux du 
cheik, d'un grand nombre d'ânes appartenant aux Gouanin 
et chargés de bandes de coton. Mes compagnons étaient les 
mêmes que lors de mon arrivée à Tombouctou, sauf le 
A\'alati, qui m'avait, comme je l'ai dit plus haut, débarrassé 
de sa présence; quant au cheik, il était accompagné d'un 
certain nombre de ses écoliers. Je me sentais heureux, en 
parlant, de pouvoir faire les premiers pas démon retour vers 
la patrie, quoique je fisse un détour de plusieurs centaines 
de milles allemands en suivant le cours du Niger pour retra- 
verser ensuite tout le Soudan central. Je nourrissais l'espoir 
d'arriver en quarante ou cinquante jours à Sokoto, ne me 
doutant pas combien tôt de nouveaux revers devaient 
venir interrompre mon voyage et réduire tous mes projets 
à néant. 

Notre première marche fut fort courte, car au bout de 
quelques heures, j'aperçus les premières tentes d'un camp 
d'Arabes. Nous nous y arrêtâmes pour le reste de la journée 
et, quoique tout retard me fût désagréable , je m'en conso- 
lai par la pensée que, de toute manière, nous avions com- 
mencé à nous mettre en route. Une partie des gens de la 
suite du cheik se trouvaient encore dans un camp de Toua- 
reg, celui des Kel N Nokounder, situé un peu plus au sud-est 
et tout près de la rive du fleuve; il fut décidé, le lendemain 
matin, que nous irions les prendre, au lieu de leur envoyer 
des messagers pour les faire venir nous rejoindre. Le détour 
que nous fîmes à cet effet, quoique fort regrettable, servit 
du moins à me donner un nouvel aperçu, tout caractéris- 
tique, de ces remarquables contrées nigériennes, et fut, par 
conséijuent, d'un grand intérêt pour moi. 

Nous nous trouvions, à cet endroit, dans le grand lit du 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 111 

fleuve, qui s'étend vers l'est au midi de Kabara, sur une lon- 
gueur de 12 milles allemands et une largeur qui varie de i 
à 3 lieues. Ce lit, qu'occupe le Niger lors de ses crues, est 
borné, du côté des terres, par une rangée de hautes digues, 
tandis que la rive normale du fleuve est presque générale- 
ment marquée par une série d'éiiiinences moins considé- 
rables, dont certaines parties traversent même le lit du 
fleuve, formant à leur tour une sorte de digues couvertes 
de buissons épais; ce lit est parcouru en outre, çà et là, 
d'embranchements du fleuve semblables à des canaux. Toute 
cette partie de la rive constitue ainsi quelque chose de tout 
particulier, dont l'aspect varie considérablement selon les 
époques de l'année. C'est ainsi que, lors des plus hautes 
crues, on ne voit surgir que les digues principales, pareilles 
à des îles et abordables seulement au moyen d'embarca- 
tions ; en été, au contraire, le sol abandonné par les eaux 
est abondamment couvert d'herbes marécageuses formant 
des pâturages excellents pour d'innombrables troupeaux. 

Telle était, en général, la distribution du terrain sur 
lequel nous voyageâmes, dans la matinée du 20 avril, pour 
nous rendre au camp des Kel N Nokounder. Nous traver- 
sâmes d'abord un pays plat, encore inondé peu de jours 
auparavant et couvert de buissons de Cucifera, d'accacias et 
autres , servant d'asile à de nombreux lions. Quoique je 
ne visse aucun de ces derniers, je tiens pour digne de 
croyance l'assertion d'après laquelle l'espèce à laquelle ils 
appartiennent est dépourvue de crinière; d'autre part, je 
doute fort qu'il soit vrai que le vénéneux euphorbe, si abon- 
dant dans ces régions, cause fréquemment la mort de ce 
roi des animaux, et je pense que si des lions ont péri de la 
sorte, c'est que l'on a dû empoisonner des viandes dont ils 



112 VOYAGES EN AFRIQUE. 

se seront nourris. Nous rencontrâmes en route quelques 
troupes d'Imoscharh * en marche, ou campés au bord du 
grand lit du fleuve. Nous laissâmes nos bagages dans l'un de 
leurs camps et nous suivîmes le terrain marécageux qui 
s'étendait le long du Niger. Nous nous avançâmes sur une 
étroite langue de terre, abondamment garnie de buissons de 
palmier d'Egypte, et qui empiétait fortement, vers le midi, 
sur le sol marécageux; nous traversâmes ensuite un bras de 
fleuve peu profond, nommé Amalelle, et nous arrivâmes aux 
digues de la rive proprement dite du Niger; les gravissant, 
je saluai avec joie le beau fleuve. 

Marchant le long des digues, vers l'ouest, nous arrivâmes, 
vers le coucher du soleil, au camp des Kel N Nokounder, où 
nous fûmes reçus de la manière la plus hospitalière. Ces 
Touareg sont tous tolba ou lettrés, et savent lire le Koran; 
quelques-uns d'entre eux écrivent même un peu l'arabe; tou- 
tefois aucun ne s'est élevé, dans ces derniers temps, aux 
conditions d'un vrai savant comme on l'entend dans leur pays, 
quoique cette tribu ait pu s'enorgueillir autrefois de possé- 
der des hommes réellement distingués. A ma grande sur- 
prise, je confirmai chez ces Touareg une observation dqjà faite 
précédemment : c'est que tous les individus appartenant à 
la catégorie des tolha, quoique ne puisant pas, comme chez 
nous, leur science dans les salles étroites d'une école, se 
faisaient remarquer par un teint plus pâle et des formes 
moins musculeuses qu'il n'est ordinaire parmi les Imoscharh. 

Quand nous repartîmes, le lendemain matin, avec toute 
notre troupe, j'étais loin de me douter que j'allais revenir, 

' Je crois devoir rappeler de nouveau au lecteur que le nom de 
» Imoscharh, « dont le singulier est » Amoscharh, « est identique à celui 
de II ïouareg « (sing. » Tarki *). 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 113 

et pour longtemps, à Ernesse, l'endroit où se trouvait le 
camp des Kel N Nokounder. Conduits par des guides sûrs à 
travers le pays marécageux, et par les plus courts chemins, 
nous arrivâmes bientôt au camp des Idenan, où nous avions 
laissé noire bagage la veille, puis nous allâmes encore, à 
quelques milles plus loin, au camp des Kel Oulli, qui 
m'avaient donné à plusieurs reprises aide et protection à 
Tombouctou. Ils nous reçurent à grand bruit, en entrecho- 
quant leurs boucliers, et nous firent un accueil dont l'hos- 
pitalité me confondit. Les Kel Oulli sont, comme l'indique 
la traduction de leur nom, une tribu de chevriers, gens peu 
riches; ils n'en abattirent pas moins trois bœufs et une 
vingtaine de chèvres pour nourrir notre troupe affamée, 
attendu qu'ils ne possédaient ni lait, ni riz. Le camp, tout 
entouré d'arbres , et rempli d'hommes , de chevaux et de 
bêtes de somme, offrait, pendant ce festin nocturne, un 
spectacle des plus intéressants. 

En nous dirigeant vers le camp des Kel Oulli, nous nous 
étions éloignés du lit du fleuve pour gravir les hautes digues 
de la rive extrême; pendant la marche suivante, nous redes- 
cendîmes au bord des marécages et nous arrivâmes , à 
5 1/2 lieues plus loin, dans le camp de l'une des deux tribus 
dont la querelle avait empêché leur chef commun, Alkout- 
tabou, d'arriver à Tombouctou avec l'armée des Aouelim- 
miden ; c'était la tribu des Tarabanassa, dont le chef était 
Teni ou E' Teui. Je vis pour la première fois, en cet endroit, 
ces Touareg orientaux sur leur propre territoire, et mon 
attention fut bientôt éveillée par la comparaison que je fis 
de leur air noble, de leur physionomie et de leur costume, 
avec ceux de leurs frères des environs de Tombouctou. Ils 
portaient, comme ornement, de jolies petites boites d'élain 



114 VOYAGES EN AFRIQUE. 

oucle cuivre, ainsi qu'un collier qui leur retombait sur la poi- 
trine et qui se composait d'un grand nombre d'anneaux blancs 
en os d'ayou [Monatus Vogelii), ce grand poisson qui semble 
abonder dans le grand embranchement occidental du Niger, 
comme dans le Benouë. Tous étaient armés, en signe de 
leur naissance iîoble et libre , d'épieux de fer et de longues 
épées; les Touareg tributaires ou subjugués, ainsi que les 
tribus qui n'ont pas conservé dans toute sa pureté le sang 
berbère, ne peuvent porter qu'un poignard et une lance de 
bois. 

C'était du cheik que dépendait la solution du différend 
qui avait éclaté entre les deux tribus; ce fut pourquoi nous 
dûmes passer deux jours au camp de Teni , qui nous traita 
du reste aussi mal que les autres Touareg nous avaient, jus- 
qu'alors , reçus avec hospitalité. Sous d'autres rapports 
encore, ce séjour au camp fut fâcheux pour moi ; en effet, 
comme il s'y trouvait également une partie des Kel Hekikan, 
ces infâmes larrons qui seuls, parmi les Touareg, avaient 
toujours mal agi envers moi , j'eus avec un de leurs chefs, à 
propos de religion, une violente dispute qui faillit entraîner 
pour moi les plus graves conséquences. Ce fut donc avec 
une joie véritable que je vis arriver, le 25 avril, le moment 
du départ. 

Le camp qui formait le but de notre nouvelle marche était 
situé non loin du Niger, et nous n'eûmes pas peu de peine à 
y arriver, à travers le pays marécageux, en partie couvert de 
bois épais. L'endroit se nommait Taoutilt, et le chef de la 
tribu, Ouordha. Ces Touareg étaient occupés à passer une 
partie de leur bagage sur une petite île du Niger où campait 
un autre chef Tarki portant le nom biblique de Saul , et de 
laquelle les bords étaient couverts de nombreux troupeaux 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 115 

de bêtes à cornes. Ce fut là que je pus me convaincre du 
changement de vie des Touareg depuis qu'ils ont quitté leurs 
fertiles vallées du désert, pour les marécageuses contrées et 
les îles du Niger. Tandis qu'ils traversaient autrefois en fli- 
bustiers le désert aride, ils passent aujourd'hui, avec leurs 
troupeaux, d'une rive à l'autre, genre d'existence qui les a 
forcés de renoncer presque entièrement au chameau, cet 
ancien élément de leur vie nomade. 

Nous ne voyions devant nous que deux embranchements 
du Niger, le fleuve lui-même étant encore éloigné de 1 à 
1 4/2 lieue. Nous nous installâmes au bord de l'eau, sous 
de beaux et grands arbres , où des visites du camp voisin et 
les récits du grêle et bienveillant Ouordha nous procurèrent 
d'amples distractions. Ce chef avait assisté, dans sa jeunesse, 
à l'attaque doni Muugo Park avait été victime en 1806, près 
d'Egedesch, de la part des Iguadaren ; cet héroïque voyageur 
vit encore dans le souvenir de tous les vieillards riverains du 
Niger moyen (Eghirroï), non seulement par son nom, mais 
par sa singulière apparition dans une embarcation bizarre 
aux voiles blanches', vêtu d'un long habit, d'un chapeau 
de paille et d'énormes mitaines. Le mystérieux navigateur, 
qui avait construit son bateau à Sansandi, avait fait halte 
près de Bamba pour y acheter quelques poulets et s'était vu 
attaqué par les Touareg, un peu plus bas sur le fleuve, à 
peu de distance d'Egedesch. Ouordha prétendait que ses 
compatriotes avaient tué deux chrétiens parmi les hommes 
de l'équipage de Park; mais c'est encore une erreur, car il 
est avéré que deux de ces quatre hommes courageux ne 
périrent que plus tard; en effet, retranchés dans le bateau 
garni de cuir de bœuf, qui constituait leur seule demeure, 
leur unique moyen de défense et de salut, ils suivirent pen- 



116 VOYAGES EN AFRIQUE. 

dant plusieurs centaines de milles le vaste et dangereux 
fleuve, pour eux inconnu, qui passait, entrecoupé de nom- 
breux récifs et de rapides impétueux, entre deux tribus hos- 
tiles, et allèrent succomber à leur héroïque entreprise, pro- 
bablement au delà même de Gogo. 

Parmi les visiteurs qui nous arrivèrent des camps voi- 
sins, se trouvaient de nombreux Oiiëlad Molouk, petits 
hommes trapus, au teint clair, au front élevé, signe parti- 
culier aux Berbères, et aux traits pleins d'expression. Quel- 
ques-uns d'entre eux cependant étaient atteints d'une 
affection terrible, consistant en des tumeurs cancéreuses 
qu'ils attribuaient à la mauvaise qualité des eaux et qui, 
chez deux de ces individus , avaient envahi une grande par- 
tie de la face. Saiil, le chef des Kel Tamoulaït, arriva à 
son tour de son île, pour nous visiter -y c'était un homme 
fier, à la haute taille. Le lendemain matin, lorsque nous 
préparions notre bagage, il arriva de nouveau, et resta long- 
temps assis à côté de moi, m'observant en silence. ' 

Continuant notre route, nous suivîmes les sinuosités du 
fleuve , qui s'élargissait parfois d'une manière considé- 
rable pour se dérober ensuite de nouveau à notre vue, der- 
rière les digues de sable. Nous rencontrâmes bientôt un 
Amoscharh magnifique, à l'aspect noble, montant le plus 
haut meheri que j'eusse jamais vu. C'était Ouordhougou, 
beau-père du vieux Ouordha, ami fidèle d'El Bakay et le 
plus vaillant des Touareg méridionaux (qui comprennent les 
Aouelimmiden , les Jguadaren et les Tademekket). Ouor- 
dhougou était, comme je viens de le dire, un très bel homme, 
apparemment doué d'une grande force musculaire; on me 
cita de lui maints traits de bravoure qui rappellent les plus 
beaux jours de la chevalerie chrétienne et arabe. Ce fut 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 117 

ainsi que lors de la reprise de Goundam par les Touareg 
sur les Foulbe, il sauta, dit-on de son cheval sur le mur 
d'enceinte, et, se défendant seul au moyen de son bouclier 
contre les épieux de ses nombreux ennemis, il ouvrit le 
chemin de la ville à ses compagnons. Quelques jours aupa- 
ravant, il avait abattu, à lui tout seul, dix ou douze hommes 
armés de la suite du chef Teni, par lesquels il avait été 
attaqué. Sous la conduite de ce vaillant guerrier et de son 
jeune frère , nous ne tardâmes pas à atteindre le but de 
notre marche de ce jour, c'est à dire une localité nommée 
Iseberen ou Iseberaten, ainsi appelée à cause de deux digues 
de sable qui s'y élèvent isolées, sur la plate et sablonneuse 
rive du Niger. 

En cet endroit campait Achbi, le chef des Iguadaren, et 
le second de ceux qui avaient refusé obéissance à leur chef 
suprême, Âlkouttabou. Trois ou quatre jours s'y passèrent 
en négociations oiseuses entre Achbi et le cheik ; car Achbi 
persistait dans son attitude insoumise et refusait opiniâtre- 
ment de restituer aux tribus placées sous la protection 
d'Alkoullabou, ce qui leur avait été violemment enlevé par 
les siens. Sa querelle avec ces dernières n'£tait que la con- 
séquence des intrigues de Hammadi et des Foulbe , qui 
cherchaient à anéantir par là l'influence politique du cheik, 
basée principalement sur son alliance avec le chef des 
Aouelimmiden. Achbi semblait fermement résolu à suivre 
les suggestions de Hammadi, en se jetant dans les bras 
des Foulbe et de leur chef, le sultan de Hamd AUahi ; il fit 
naître par là des complications de toute espèce, à la suite 
desquelles, peu après mon départ définitif de ces contrées, 
éclata une guerre sanglante , suivie de l'occupation de Tom- 
bouctou par une nombreuse armée des Foulbe du Massina; 

T. IV. 9 



M8 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ce ne fut que vers la fin de 1855 qu'il fut fait un nouveau 
compromis entre le clieik et les envahisseurs. 

Cette conduite d'Achbi ne tarda pas à exercer sur notre 
voyage une triste influence et faillit me mettre moi-même 
dans une situation des plus critiques. Le cheik El Bakay 
put constater, avec l'inquiétude la plus profonde, que ses 
anciens alliés étaient devenus les complices de ses ennemis; 
en efTet, Achbi était prêt à marcher avec toute sa tribu vers 
l'ouest, pour aller grossir l'armée des Foulbe. D'un autre 
côté, nous vîmes arriver un courrier envoyé par Sidi 
Mohammed, que le cheik avait laissé en son absence à Tom- 
bouctou, demandant à El Bakay, de la part de son frère , 
une entrevue privée. En présence de ces circonstances, il ne 
restait à mon protecteur qu'à retourner à Tombouctou. 

Cette situation devait m'émouvoir profondément et me 
remplir des plus sérieuses inquiétudes au sujet de ma propre 
sécurité. Sans nul doute, je me trouvais exposé à des dan- 
gers plus grands que jamais, en rentrant à Tombouctou 
dans des conditions pires que par le passé. Je mis donc 
tout en œuvre pour obtenir de mon protecteur la permis- 
sion de poursuivre mon voyage , en compagnie de ses éco- 
liers et de ses amis dont il m'avait promis la conduite; 
mais le cheik refusa obstinément d'y consentir. Pour mettre 
le comble aux misères de ma situation, il arriva, ce même 
jour, la nouvelle que les Français avaient complètement 
battu, dans l'Algérie méridionale, la tribu des Scliaamba et 
s'étaient avancés jusqu'à Ouarghela et Metlili. Il s'en était 
suivi une crainte générale que ces étrangers exécrés ne 
gagnassent du terrain; peu de jours après, tandis que nous 
rebroussions chemin vers l'ouest , cette nouvelle non seule- 
ment se confirma, mais nous apprîmes que Ouarghela. cet 



DÉPART DE TOMBOUCTOV. 119 

ancien centre du commerce le plus étendu avec la Nigritie, 
était tombé au pouvoir des l'rançais ; en conséquence, le 
cheik caressa pendant quelque temps le projet d^ rassembler 
toutes les forces militaires des Aouelimmiden et du Taouat, 
pour marcher contre les conquérants. Sur mon conseil, il 
renonça à ce plan aventureux , mais il crut devoir envoyer 
aux Français une lettre, par laquelle il leur défendait 
d'avancer davantage vers le sud et de pénétrer dans le 
désert. Il ne pouvait manquer, en présence de ces circon- 
stances et d'une foule d'autres qui y avaient rapport, que 
ma visite ne fût considérée comme un fait corrélatif à la 
marche de l'armée française, en un mot, que je ne fusse 
pris pour un espion français. Je n'en devais redouter que 
d'autant plus le retour à Tombouctou. 

Le 30 avril fut le jour tristement mémorable où, livré 
aux pensées les plus sombres, je repris ma marche vers 
l'ouest. Il me fut impossible de cacher l'état de mon âme à 
mon protecteur, qui fit tout ce qu'il put pour me tranquil- 
liser; au moment du départ, il vint encore auprès de moi, 
s'excusant de devoir céder à la nécessité en sacrifiant mon 
intérêt personnel à celui de tous. Silencieux, je marchais à 
cheval, à la tête du cortège, et l'aspect du fleuve, dont nous 
suivions la rive, ranimait seul mon courage abattu. Nous 
tenant plus près des digues qu'en arrivant, nous atteignîmes 
bientôt notre précédente station de Taoutilt et, à quelques 
lieues plus loin, un village nommé Erassar, où s'étaient 
campés les Iguadaren. Xous y restâmes deux jours, à un 
endroit sans ombre, malsain et situé entre deux marais, à 
environ d,200 pas du fleuve; ces deux jours se passèrent 
encore en négociations infructueuses. Les bas-fonds maré- 
cageux qui me servirent fréquemment, à celte époque, de 



i20 VOYAGES EN AFRIQUE. 

lieu de campement, me donnèrenl un rhumatisme aigu dont 
je souffris beaucoup, plus tard, au Bornou, et qui m'est 
revenu plusieurs fois depuis mon retour en Europe. 

Tous les efforts que fil le clieik pour amener Aclibi à rési- 
piscence, furent infructueux, et l'opiniâtre chef des Igua- 
daren leva le camp pour poursuivre sa roule vers l'ouest, oii 
il espérait trouver des alliés et des protecteurs nouveaux. 
Nous le suivîmes , en ce sens que nous nous joignîmes aux 
Kel Gogi , qui formaient la subdivision des Iguadaren à 
laquelle appartenait Achbi lui-même. Après deux marches 
assez courtes, nous fîmes une nouvelle halte de plusieurs 
jours au milieu des bas-fonds marécageux situés près du 
fleuve ; heureusement il s'y trouvait une éminence où je 
piaulai ma tente et d'où je pus voir, au delà du Niger, la 
province d'Aribinda, formant un fond charmant à ce majes- 
tueux tableau. La situation élevée où je me trouvais, me 
permit non seulement de jouir de ce beau spectacle, mais eut 
encore pour nous une utilité d'ordre essentiel. Dès la veille, 
4 mai , un violent orage accompagné de fortes averses, nous 
avait annoncé le commencement de la saison des pluies. 
Mes compagnons, qui m'avaient constamment donné l'assu- 
rance que, malgré tous les relards, je serais arrivé à Sokoto 
avant celle époijue, cherchèrent à me rassurer en disant que 
cet orage était un phénomène se rattachant à des circon- 
stances astronomiques; mais un fort ouragan , qui éclata le 
lendemain dans l'après-midi et qui faillit emporter ma tente, 
prouva bien que la saison falale avait bien réellement com- 
mencé, et dans toute sa rigueur ; la tempête ne cessa que 
par une pluie torrentielle de deux heures, qui convertit en 
un vaste lac toute la plaine autour de notre pctile colline. 

Nous restâmes cinq jours en cet endroit, et ce fut un bon- 



DÉPART DE TOMBOLCTOU. 121 

heur que les distractions ne me manquèrent pas, dans l'état 
d'abattement moral où je me trouvais. J'étais entré en rap- 
ports d'amitié avec quelques Iguadaren , et je dus à ces 
nouveaux compagnons maintes révélations intéressantes et 
instructives. Je fus surpris de rencontrer si fréquemment, 
dans celte tribu, les noms de Schamuël, Saiil et Daniel, 
tandis qu'ils ne se trouvent pas, que je sache, chez les 
Arabes; je crois découvrir dans cette circonstance l'exis- 
tence d'un rapport étroit entre ces tribus berbères et les 
Chananéens. C'était un fort beau spectacle que celui de 
toutes les subdivisions des Tguadaren passant près de ma 
lente; car toute la tribu, hommes, femmes et enfants sui- 
vait son chef vers l'occident. Ce qui m'intéressa le plus, ce 
furent trois femmes de haute naissance, appartenant à la 
tribu des Kel Hekikan, et qui se trouvaient à la tête du cor- 
tège. Elles étaient assises sur leurs chameaux, dans une 
sorte de cage ouverte devant et derrière , comme le montre 
la vignette; la tête et le cou des montures étaient abondam- 
ment garnis de houppes de cuir; les voyageuses elles-mêmes 
étaient de bonne apparence et douées de formes bien pleines; 
leur costume était extrêmement simple. 

Le ÎOmai, nous continuâmes notre malheureuse marche 
rétrograde. Laissant à notre gauche les blanches digues 
d'Oule Teharge, les plus hautes de cette partie de la rive, 
que j'avais déjà remarquées dès notre dernière station, nous 
arrivâmes bientôt à l'em.branchement du fleuve nommé 
Amalelle, que nous avions déjà suivi pour nous rendre 
auprès des Kel N Nokounder, à Ernesse. Nous fimes en 
cet endroit une nouvelle halte, et les Touareg s'établirent 
dans le bas-fond marécageux, tandis que je déployais, au 
contraire, ma tente sur les digues couvertes de talha et de 



122 VOYAGES EN AFUIQUE. 

siwak. Étendu à l'ombre, je pus contempler le spectacle 
varié du pays environnant; au pied des digues s'étendait le 
camp de nos amis, aux lentes de cuir, de dimensions 
diverses, en partie ouvertes de manière à ce que je pusse y 
plonger mes regards; au fond, je voyais l'embranchement 
Amalelle, alors presque à sec, qu'animait du bétail au pâtu- 
rage, plongé parfois dans l'eau jusqu'à mi-corps; plus loin, 
c'était un épais rideau d'arbres, principalement de palmiers 
d'Egypte, puis enfin les digues blanches d'Ernesse, derrière 
lesquelles apparaissait encore, brillante, une étroite bande 
du fleuve. Le tout offrait l'ensemble caractéristique d'un 
paysage nigérien , traversé par des embranchements d'eaux 
mortes et des bras, presque desséchés alors, du grand fleuve 
lui-même. 

Après mûre réflexion, le cheik avait enfin décidé que je 
me rendrais à Ernesse avec son neveu, Mohammed Ben 
Chotlar, la plupart de ses écoliers et sa suite. Je pris donc, 
le lendemain matin, congé de nos amis Iguadaren, aux- 
quels je m'étais réellement attaché, et je partis avec presque 
tout l'entourage du cheik pour l'endroit en question, oii je 
devais attendre son retour de Tombouctou. Je compris que 
mon attente ne serait pas longue , car El Bakay me laissa 
non seulement ses écoliers favoris, mais encore sa cuisi- 
nière, la fidèle Diko, des services de laquelle mon excellent 
ami et protecteur, comme je le savais bien, ne pouvait guère 
se passer longtemps. 

Pendant cette courte marche, j'eus encore occasion d'étu- 
dier le caractère particulier de cette contrée fluviale, aux 
embranchements nombreux et aux vastes marécages. Ces 
derniers étaient devenus beaucoup moins humides que lors 
de notre passage le 20 et le 21 avril, les eaux s'étant consi- 



DEPART DE TOMBOUCTOU. 123 

dérablement retirées; nous arrivâmes donc sans difficulté 
au camp de Kel N >'okounder à Ernesse, où je reçus dès 
mon arrivée , en signe de bienvenue , une tasse d'eau de 
ghoussoub. 

Ernesse était un excellent emplacement pour un camp; 
l'air y était pur et salubre, mais la localité ne consistait 
qu'en un étroit sommet de digue borné au nord par un 
marais dont le bord était couvert de la plus abondante 
végétation, parmi laquelle se trouvaient des plantes grim- 
pantes et des buissons de palmier d'Egypte. Cet épais fourré 
était un repaire de nombreux animaux sauvages , surtout 
de lions, très abondants sur la limite des régions habitées, 
tandis qu'ils sont , au contraire , extrêmement rares dans 
les contrées bien peuplées de la Nigritie. Les hôtes du camp 
me firent une description très animée d'une lutte nocturne 
qui avait eu lieu, deux jours auparavant, entre deux lions 
se disputant une lionne. Le Niger, fort large à cet endroit, 
enserrait une grande île plate, nommée Bagagoungou (litté- 
ralement « île des hippopotames »), ainsi qu'une autre île 
moins considérable; il nous fut impossible d'arriver jusqu'au 
bord du fleuve, à cause d'une sorte de hautes herbes pour- 
vues d'épines fort dangereuses. 

11 avait bien été décidé que nous attendrions en cet 
endroit le cheik; mais dès le second matin, les Kel N 
Nokounder semblèrent ne pas se soucier d'héberger indéfi- 
niment une aussi nombreuse compagnie, et tentèrent de se 
débarrasser de nous sous main. Sans mot dire, ils plièrent 
bagage au petit jour et se mirent en route. Heureusement 
ils marchaient vers l'est, direction dans laquelle je les aurais 
volontiers suivis jusqu'au bout du monde ; et tandis que les 
écoliers du cheik se mettaient à leur poursuite pour les 



124 VOYAGES EN AFRIQUE. 

retenir, je fis mes malles en un tour de main et je me mis 
en marche, le long des étroites digues de sable que nous 
avions suivies pour arriver. 

Au bout de peu de temps les digues s'abaissèrent et se 
couvrirent plus ou moins de plantes, parmi lesquelles je 
remarquais d'abord la coloquinte, puis l'Asclepias Gigantea 
et un Cucifera bleu; plus loin elles disparurent, et nous 
arrivâmes à un' endroit oii la rive abaissée servait , Tors des 
des grandes crues , de communication entre le fleuve et le 
bas-fond marécageux qui s'étendait derrière les digues. Le 
fleuve, à cet endroit, décrivait une belle courbe vers le sud- 
est et, suivant la rive basse, abondamment couverte de 
byrgoii et de longs roseaux, nous arrivâmes aux hautes 
digues d'Oule Teharge, au point culminant desquelles les 
N Nokounder établirent leur camp. C'était encore un excel- 
lent lieu de campement qui off'rait une vue magnifique sur le 
fleuve, situé à 150 pieds au dessous; en efîet, comme on 
y plongeait sur la courbe du majestueux Niger vers le midi, 
ses eaux ofl'raient l'aspect d'un vaste lac où les hautes digues 
semblaient s'avancer comme un promontoire, isolées qu'elles 
étaient, vers l'orient, par un bras du fleuve, débouchant du 
verdoyant marécage. Les indigènes prétendaient que, même 
pendant la plus grande sécheresse, le Niger était navigable 
à peu de distance, ce que sa grande largeur ne rend nulle- 
ment invraisemblable. Vers la rive opposée, se trouvait une 
île basse et très herbue, tandis que, de notre côté, s'en trou- 
vait une autre, assez étroite, séparée de la rive par un petit 
canal où croissaient de magnifiques bijrgou. Ce canal était 
rempli de crocodiles, dont quelques-uns n'avaient pas moins 
de 18 pieds de long, c'est à dire la plus grande dimension 
que je constatai, en Afrique, chez cet amphibie. Nageant 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 125 

presque à fleur d'eau, ils menaçaient au dernier point le 
bétail qui paissait les hautes herbes de la rive, et, dès le pre- 
mier jour, ils ravirent ainsi deux vaches à nos hôtes. Ce 
dommage ne fut malheureusement pas le seul qu'ils nous 
causèrent, car un homme qui était occupé à couper du 
byrgou pour mes chevaux, eut le pied presque entièrement 
enlevé par un de ces monstres voraces. 

ISos fugaces amis, voyant notre opiniâtreté, semblèrent se 
résigner à leur sort; du moins firent-ils halte sur les hautes 
digues d'Oule Teharge. La belle situation de notrcnouveau 
camp ne suffisait pas cependant à notre bien-être matériel, 
et nos hôtes ne nous pourvoyant que médiocrement de nour- 
riture, mes compagnons attendaient avec autant d'impa- 
tience que moi-même des nouvelles du cheik. Mes propres 
provisions de voyage allaient à leur fin , et j'avais envoyé 
d'Ernesse à Tombouctou l'un de mes plus fidèles serviteurs 
pour les y renouveler. Il revint, le 14 mai, et se vit aussitôt 
assailli de tous côtés par des gens avides de nouvelles. 
Arrivé dans la ville au coucher du soleil, il s'était hâté de 
se pourvoir du nécessaire pour retourner ensuite au camp 
du cheik le plus tôt possible; car dès que son arrivée à 
Tombouctou et le retour d'El Bakay avaient été connus, la 
plus grande exaltation s'était emparée des habitants de la 
ville, qui croyaient que j'étais revenu moi-môme parmi 
eux; c'était au point que l'on avait fait battre sur-le-champ 
la caisse d'alarme. Mon domestique n'apportait malheureu- 
sement aucune nouvelle du cheik lui-même, ayant quitté 
de grand matin le camp de ce dernier sans l'avoir vu ; par 
contre, il me confirma, ce que j'avais déjà appris, qu'il était 
arrivé des lettres pour moi. 

Le 17 mai, vers midi, tout Iç camp fut mis en joyeux 



126 VOYAGES EN AFRIQUE. 

émoi par l'arrivée de deux individus de la suite du cheik. 
Ils nous annoncèrent que mon protecteur était non seule- 
ment reparti vers l'orient, mais qu'il nous avait même 
devancés et se trouvait déjà au bord septentrional du maré- 
cage qui s'étendait derrière notre camp. Celle bonne nouvelle 
nous mit dans une jubilation complète et en un instant 
notre bagage fut chargé sur le dos des chameaux ; mais il 
nous fallut mettre un frein à notre impatience, car nous 
devions faire un grand détour pour quitter ces digues, pla- 
cées presque comme des îles entre des marécages profonds 
et bornés vers l'orient par un cours d'eau qu'il ne nous 
fallait pas songer à traverser avec nos bêtes de somme 
lourdement chargées. Après trois heures de marche , nous 
nous retrouvions de l'autre côté, mais à très peu de distance 
du camp que nous avions quitté, et il nous fallut ensuite 
beaucoup de temps pour nous frayer un chemin à travers le 
pays accidenté et couvert de buissons, oîi nous devions 
retrouver le cheik. Lorsqu'enfin nous aperçûmes le camp du 
cheik, nous mîmes nos chevaux au galop et je trouvai mon 
digne ami sommeillant à l'ombre d'un siivak, sans que le 
bruit de nos chevaux l'eût réveillé. 

En attendant que le cheik sortît de son assoupissement, 
je m'assis sous un arbre voisin et je m'abandonnai à de 
joyeuses pensées de retour au pays; car je pouvais espérer 
désormais, après tant de déceptions amères et de retards qui 
avaient soumis ma patience à de si rudes épreuves, pouvoir 
enfln partir en réalité. Mon ami s'étant réveillé, je me pré- 
sentai à lui; il me reçut avec un doux sourire, en me disant 
qu'il était prêt à m'accompagner sans nouveau relard ni 
empêchement quelconque. El Bakay me remit en même 
temps un paquet de lettres et d'autres papiers ; il s'y trou- 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 127 

vait les copies de deux dépêches de lord John Russell, en 
date du 19 février 1853, un écrit de lord Clarendon, du 24 
du même mois, une lettre du chevalier Bunsen, une du 
consul anglais à Tripoli et enfin deux autres de l'agent anglais 
au Fezzan. Le paquet ne renfermait aucune missive de ma 
famille, ni de mes amis, mais seulement encore deux numé- 
ros du Galignams Messenger et YAthenœum du 19 mars 1853. 

Je pourrais difficilement exprimer la joie que me causè- 
rent ces nouvelles d'Europe, mais je fus plus heureux encore 
en lisant le contenu de la lettre de lord John Russell, qui 
témoignait à mon entreprise un intérêt exprimé dans les 
termes les plus chaleureux. Les autres lettres concernaient 
principalement l'expédition du docteur Vogel et de ses com- 
pagnons, ce qui m'ouvrait la perspective de trouver quelques 
Européens au Bornou, en admettant que j'atteignisse sain 
et sauf Koukaoua, mon quartier-général. Toutefois je n'ap- 
pris, en cette circonstance, rien de l'expédition ' au Tsadda 
ou Benouë, qui était partie peu de temps auparavant, 
comme je le sus plus tard ; ce ne fut qu'au mois de décembre 
que j'en eus les premières nouvelles, alors que l'expédition 
était déjà rentrée en Angleterre; c'était d'autant plus regret- 
table que j'aurais pu, sous certains rapports, y prendre part. 

L'histoire de ce paquet de lettres était fort singulière, car 
il était évidemment venu par le Bornou et cependant, à ma 
grande surprise , il ne s'y trouvait pas une ligne du visir, qui 
m'eût sans nul doute écrit, si toutes choses avaient été dans 
leur état normal ; en outre, l'enveloppe extérieure du paquet 
avait été enlevée, tandis que les cachets des lettres étaient 
intacts. Je n'appris que beaucoup plus tard la cause de cette 

* Voyez tome IT, p. 22 k uole. 



128 VOYAGES EN AFRIQUE. 

singularité; elle consistait en ce que, avant le départ du 
paquet de Sokolo, on avait déjà appris dans cette ville la 
décollation du visir; en conséquence, on avait extrait du 
paquet la lettre que m'avait adressée Hadj Beschir, ainsi que 
peut-être quelque bagatelle qu'il y avait jointe à mon inten- 
tion. 11 arriva, en outre, que le voyageur qui avait été chargé 
de transporter le paquet à Tombouctou, fut assassiné en 
route, entre Gando et Saï, par les Goberaoua ou Mariadaoua; 
par bonheur, le crime ne fut perpétré qu'au moment où 
l'infortuné venait de remettre mes dépêches à un de ses 
compagnons; ce dernier accomplit sain et sauf la suite de 
son voyage et arriva dans l'Asaouad, oîi le paquet fut retenu 
pendant au moins deux mois, le chef des Berabisch, rendu 
défiant par l'approche des Français, ayant probablement 
craint qu'il ne s'y trouvât quelque nouvelle qui pût nuire à 
son pays. Sur ces entrefaites, le meurtre du messager qui 
devait m'apporter mes lettres, avait, semble-t-il, fait naître 
le bruit que j'avais été assassiné moi-même aux environs de 
Maradi. Alors et beaucoup plus tard encore, j'étais loin de 
me douter que la nouvelle de ma mort circulait dans les 
contrées que je venais de quitter '. 

* Il est moins surprenant que le bruit de ma mort ait couru dans mon 
pays, pendant mon voyage à Tombouctou, Vers la fin d'octobre 1853, 
j'avais transmis en Europe la nouvelle de mon arrivée dans la ville du 
désert, et au mois de février suivant, j'avais envoyé, par une petite troupe 
de marchands du Taouat, un paquet de dépêches à l'agent anglais de 
Ghadamcs, Ce dernier avait, à cette époque, été envo\é en Crimée, 
comme interprète du duc de Cambridge, sans que j'en eusse été informé; 
mon paquet resta donc pendant plus de deux ans au consulat anglais de 
Ghadamcs, et ma fanrille, presque convaincue que je n'existais plus, fut 
plongée, par suite, dans la plus profonde douleur. Toutes mes affaires 
s'embrouillèrent, et lorsqu'enfin, appauvri et endetté, j'arrivai au Haoussa, 
ou j'espérais trouver tout ce qui m'était nécessaire, les fonds que j'y avais 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 129 

J'éprouvai des sensations bien douces, en reprenant avec 
mon protecteur, le 18 mai, la route de l'orient que j'avais 
vainement suivie une première fois; je ressentais un calme 
et une joie que je n'avais plus connus depuis longtemps, en 
contemplant tantôt la troupe bigarrée dont nous étions 
accompagnés, tantôt le paysage qui nous entourait. La route 
que nous suivions déviait quelque peu de celle que nous 
avions parcourue dans notre première et malheureuse ten- 
tative ; toutefois elle se dirigeait généralement au nord et le 
long des bas-fonds du fleuve, jusqu'à ce que nous arrivâmes 
plus près de ce dernier, dans le pays d'Iseberen, où avait 
commencé notre triste marche rétrograde. Tandis que mes 
compagnons s'avançaient à quelque distance du fleuve, je 
chevauchais le plus près possible de ce dernier, afin de bien 
m'assurer que nous quittions réellement ce malheureux 
endroit et jouir une fois encore du majestueux spectacle que 
m'y offrait le Niger. 

Nous ne finies pas beaucoup de chemin pendant les pre- 
miers jours, le cheik ne pouvant, avec la meilleure volonté 
du monde, parvenir à vaincre complètement ses habitudes 
de retards et de temporisation; de nombreux embranche- 
ments latéraux du fleuve et des marais, entre lesquels il nous 
fallait avancer péniblement, contribuèrent amplement, du 
reste , à entraver notre marche. Ce n'était que sur des dis- 
tances fort courtes que nous rencontrions des parties de la 
rive nettement dessinées, où nous pouvions marcher sur du 
sable, le long des ondes limpides du fleuve. Ce fut en un 
endroit pareil, que je découvris les premiers vestiges du 



laissés en partant, en avaient été retirés, dans l'idée où l'on était, que 
j'avais cessé d'exister. 



130 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sangouaï, animal qui, selon toute apparence, diffère du cro- 
codile et n'est peut-être autre que l'iguane d'Amérique. Il est 
moins grand que le crocodile, quoique les empreintes de ses 
pas se rapportent à un pied beaucoup plus large , dont les 
orteils semblent être reliés entre eux par une membrane 
natatoire; la queue semble à son tour moins longue que celle 
du crocodile. Je ne vis malheureusement aucun de ces ani- 
maux, dont la dimension paraît ne pas être de plus de 6 à 
8 pieds. 

La végétation était généralement abondante, et l'arbre le 
plus fréquent sur notre route était le Capparis Sodata, dont 
les petites baies rouges, précisément mûres alors, nous 
furent parfois utiles comme rafraîchissement. On ne peut 
cependant manger beaucoup de ces fruits à l'état frais, à 
cause de leur goût fortement poivré; mais desséchés, ils 
sont plus agréables et constituent une denrée alimentaire 
assez importante pour les populations nomades de la contrée. 
Nous rencontrâmes quelques vallées taillées entre des séries 
de hautes digues et entrecoupées de bras morts du fleuve, 
entourés d'une épaisse ceinture de grands palmiers d'Egypte 
entremêlés de plantes grimpantes. Sur la rive méridionale, 
se trouvaient plusieurs camps également ombragés de beaux 
palmiers d'Egypte et animés de nombreux troupeaux de bre- 
bis et de chèvres. Plus loin, nous arrivâmes à un amas con- 
sidérable d'eaux mortes, qui s'étendait pendant quelques 
milles parallèlement au fleuve principal. Les grands arbres 
devinrent alors plus rares, tandis que la culture du riz et du 
tabac nous indiquaient d'une manière indubitable le voisi- 
nage de nouveaux établissements fixes; car toute la partie 
de la rive que nous avions suivie jusqu'alors n'était peuplée 
que de tribus de Touareg nomades. >'ous avions passé néan- 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 131 

moins devant plus d'un endroit où s'étaient élevées jadis des 
localités populeuses, et il est difficile de se représenter ce 
pays, tel qu'il devait être autrefois, lorsque tous les points 
favorables y étaient occupés par des villes florissantes et 
qu'un commerce actif s'exerçait le long du fleuve. 

Nous suivîmes les sinuosités de l'amas d'eau que je viens 
de citer et nous arrivâmes, le 22 mai , à l'endroit de sa rive 
septentrionale en face duquel s'élève la petite ville de Rhergo. 
Cette localité, éloignée de 19 milles allemands de Tombouc- 
tou, ne manque pas d'intérêt car, d'après les renseignements 
des indigènes, elle serait plus vieille de sept années que 
Tombouclou même et pourrait , conséquemment , être con- 
sidérée comme un des anciens centres de la vie sociale dans 
ces contrées, cités par les géographes arabes. Les habitants 
y sont Sonrhai, mais ils me semblèrent trahir, par leur taille 
et leurs traits, un fort mélange de sang d'esclaves du xMossi. 
Ils portaient pour la plupart des chemises et des culottes 
fort étroites, composées de bandes de coton du travail le 
plus grossier; leur coifi'ure consistait en un méchant turban 
tout en loques, si l'on peut nommer turban un assemblage 
de petits bouts d'étoffes de toute espèce. Ces gens cultivent, 
dans leurs plaines marécageuses et sujettes aux inondations, 
beaucoup de riz et de tabac ; ils se livrent aussi à l'élève du 
bétail et possèdent une grande quantité d'oies de taille con- 
sidérable. Comme le nourrissant byrfjou y manque complè- 
tement, par un singulier caprice de la nature, les habitants 
de Rhergo sont obligés d'envoyer leur bétail paître assez 
loin; c'est ce qui ne me permit pas, à mon vif regret, 
d'obtenir la moindre gorgée de lait. 

Comme nous restâmes toute une journée en face de cette 
petite ville, je ils une promenade sur les digues qui s'éle- 



132 VOYAGES EN AFRIQUE. 

vaient en pente douce vers le nord. Elles se composaient en 
partie de sable mêlé de gravier, et en partie de fragments 
de pierre plus considérables. Je pus alors remarquer le con- 
traste assez étonnant de la vaste et verdoyante vallée du 
Niger avec une zone de désert aride qui s'étendait vers le 
nord, onduleuse et dépourvue de végétation, sauf quelques 
bouquets d'herbes desséchées. 

Le 23 mai au matin , nous partîmes , nous tenant près du 
bord de l'embranchement marécageux qui devenait de plus en 
plus étroit en se rapprochant du fleuve principal. Lorsque nous 
nous en éloignâmes, après trois quarts d'heure de marche, 
pour entrer dans le désert, nous remarquâmes de nombreux 
pas de girafes , indiquant ordinairement la présence de ces 
animaux en groupes de trois ou quatre. Ceux-ci ne venaient 
probablement en ces lieux que pour boire, car la végétation 
y était fort rare et le sol n'était guère couvert que de brous- 
sailles. Un chef des Kel Antsar, qui nous avait rejoints, 
nous invita à passer les heures les plus chaudes du jour dans 
son camp, situé à peu de distance, sur un haut promontoire 
du Niger et au delà d'une belle vallée. Nous nous rendîmes à 
cette invitation et les compagnons de notre hôte tuèrent en 
notre honneur un bœuf et nous offrirent, en outre, une 
quantité de plats de riz et de lait caillé. La tribu des Kel 
Antsar est très nombreuse et compte plus de mille hommes 
valides; mais elle est répandue sur une vaste étendue de ter- 
ritoire, c'est à dire depuis Gogo jusqu'à l'ouest de Tombouc- 
tou et même jusqu'à l'intérieur du Taganet, pays situé dans 
le désert, entre Tombouctou et l'Asaouad. 

De la haute rive où nous nous trouvions, nous jouissions 
d'une vue magnifique sur le Niger à l'endroit où, après s'être 
bifurqué pour former une île, il se reforme de nouveau ; 



DEPART DE TOMBOUCTOU. 133 

mais, dans l'après-midi, nous dûmes le laisser un peu sur le 
côlé. Passant, vers le soir, près d'un amas d'eau presque 
desséché, nous rencontrâmes un troupeau revenant du pâtu- 
rage; nous le suivîmes et nous arrivâmes ainsi dans un autre 
camp des Kcl Anlsar, qui ne nous traitèrent pas moins bien 
que ne l'avaient fait leurs frères. 

Le lendemain matin, tandis que nous nous préparions à 
partir, le ciel se couvrit d'épais nuages qui se répandirent en 
pluie abondante dans rAribinda,ausuddursiger; la violence 
du vent empêcha la pluie de tomber de notre côté. II pleut 
généralement beaucoup plus, du reste, sur la rive gauche 
du fleuve que sur la rive opposée. Si nous fûmes préservés sous 
ce rapport, nous n'en eûmes pas moins à traverser, pendant 
cette marche qui devait nous conduire à Bamba, un laby- 
rinthe d'eaux mortes, attendu que nous ne nous étions pas 
suffisamment éloignés du fleuve. La grande difficulté que 
nous avions à les franchir ne résidait pas tant dans la pro- 
fondeur des eaux que dans les masses compactes de hijrgou 
dont elles étaient encombrées, et qui faisaient constamment 
trébucher nos chevaux. A un certain endroit, tous ces 
embranchements venaient se réunir dans une espèce d'anse 
du fleuve principal, large d'une lieue ou d'une lieue et demie, 
renfermant peu d'eau et formant une espèce de marécage 
tout couvert de nénufars. Plus loin, nous nous trouvâmes tout 
à coup dans un marais traversé de petites digues destinées à 
retenir l'eau nécessaire à la culture du riz ; nous suivîmes 
l'une de ces digues, mais nous découvrîmes qu'à peu de dis- 
tance de la rive opposée, elle était coupée par un canal que 
devaient traverser nos chevaux. Mon noble coursier me 
transporta sain et sauf de l'autre côté, mais d'autres voya- 
geurs moins heureux, dont les montures ne voulurent pas 

T. IV. 10 



134 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sauter, eurent toule la peine du monde à se retirer du 
bourbier. 

Laissant enfin derrière nous cette contrée marécageuse, 
nous nous aperçûmes bientôt que nous approchions d'un 
nouveau centre de vie sociale dans ces sauvages régions. 
Nous vîmes d'abord partout des digues destinées à l'entre- 
tien des rizières, et des emplacements où l'on tenait des tas 
de byrgou au dessus d'un feu médiocre, pour en brûler les 
jeunes feuilles, et pouvoir extraire plus aisément des tiges 
desséchées le miel qui y est contenu. Nous rencontrâmes 
ensuite de petits champs de tabac et des carrés de froment 
(car cette céréale ne peut se cultiver, dans cette contrée, 
qu'en petites planches entrecoupées de rigoles); nous y vîmes 
aussi de l'orge, produit presque entièrement inconnu dans 
ces régions. Les rigoles ménagées entre tous ces champs, 
attestaient un degré d'industrie que je n'avais pas eu depuis 
longtemps occasion de constater. A cette époque, tout était 
sec et les champs n'étaient couverts que de chaume, car 
on ne peut les irriguer que pendant les crues du fleuve, 
alors que ses eaux arrivent à peu de dislance des plantations. 

Nous ne tardâmes pas à avoir la première vue de Bamba, 
ou plutôt de ses dattiers , dont les gracieuses couronnes 
apparaissaient au dessus d'une éminence sablonneuse, et 
nous arrivâmes bientôt à la petite localité elle-même. 
N'ayant plus vu aucun dattier depuis Kano, j'éprouvai un 
vif plaisir à retrouver quelques beaux exemplaires de cet 
arbre majestueux. Les arbres formaient des groupes à l'ouest 
du village et lui prêtaient un aspect réellement pittoresque, 
avec leurs vieilles feuilles desséchées, pendant encore aux 
branches entre les nouvelles. A l'est, au contraire, où nous 
choisîmes notre lieu de campement près d'un beau tamari- 



DÉPART \)E lOMBOUCTOU. 135 

nier, croissaient deux sveltes palmiers formant à eux seuls 
un groupe charmant; il n'y avait en tout qu'une quarantaine 
Je dattiers arrivés à leur pleine croissance, mais ils portaient 
de fort bons fruits. 

Le village ou la petite ville môme consiste en une couple 
de centaines de huttes de forme ovale et construites en 
nattes, plus une petite mosquée et deux ou trois magasins 
bâtis en argile. L'un de ces derniers appartenait à Ahmed 
Baba, frère cadet du cheik El Bakay; il avait ordinairement 
sa résidence à Bamba, mais il était alors abser\t. 

Quoique Bamba soit aujourd'hui fort peu considérable, 
il est indubitable qu'il n'en était pas ainsi à beaucoup près, 
il y a trois siècles ; il suffit, pour s'en convaincre, de voir les 
fréquentes mentions qui sont faites de cette ville dans les 
annales du Sonrhaï. Sa situation topographique, du reste, 
devait être de la plus haute importance , à une époque où 
toutes les contrées riveraines du vaste fleuve navigable, le 
Niger, formaient partie intégrante d'un grand royaume, et 
même plus lard , lorsqu'elles devinrent une province du 
Maroc; en effet, Bamba est situé à un endroit où le fleuve, 
après s'être étendu sur un espace de terrain de plusieurs 
milles, au moins pendant une grande partie de l'année, 
passe entre des rives de roc en se réduisant à une largeur de 
de 900 ou 1000 pas. Je ne doute nullement que ce ne fût 
le gouverneur de Bamba qui accueillit d'une manière si ami- 
cale l'illustre voyageur Ebn Batouta pendant son voyage à 
Tombouctou par le Niger. Malheureusement, mon collègue 
du xiv" siècle ne tenait pas de journal bien exact et il oublia 
le nom de cette hospitalière cité. 

Bamba, par suite de l'importance de sa situation, était 
probablement bien fortifié autrefois et devait renfermer une 



156 VOYAGES EN AFRIQUE. 

garnison permanente ; par là s'expliquerait aussi le nom 
de kashah (fort) que lui donnent encore aujourd'hui les Toua- 
reg, de même que la composition actuelle de la population 
de Bamba ; en effet, celle-ci consiste exclusivement en rouma 
ou erma, ces descendants des mousquetaires marocains 
alliés aux femmes indigènes, après la conquête du pays par 
le Maroc. Or, tandis que leurs pères furent pendant long- 
temps les maîtres de la contrée, les rouma vivent actuelle- 
ment dans des conditions assez misérables, et c'est à peine 
si l'autorité d'Ahmed Baba suflit à les garantir des exactions 
quotidiennes des Touareg, ces farouches maîtres du désert. 

Nous avions, nous cavaliers, pris l'avance sur notre 
troupe, et tandis que nous attendions l'arrivée de nos cha- 
meaux, je m'assis sur un bloc de rocher haut d'environ 
25 pieds et qui dominait la rive, pour jouir encore du coup 
d'œil du fleuve, cette magnifique voie liquide de l'Afrique 
occidentale. Bamba est également un endroit remarquable 
sous le rapport des particularités du Niger, qui s'avance 
jusque là entre des rives plates et marécageuses au delà 
desquelles il étend à de grandes dislances son réseau 
d'embranchements morts; au dessous de Bamba, au con- 
traire , il est encaissé entre des rives très nettement dessi- 
nées, sauf quelques rares exceptions purement locales, et 
se rétrécit parfois d'une manière considérable. 

Tandis que j'étais encore assis en cet endroit, contem- 
plant le magnifique spectacle qui s'étalait devant moi, je vis 
arriver vers nous quelques habitants de la ville, m'offrant 
ainsi l'occasion de voir de plus près les descendants des ter- 
ribles Rouma. Ils se distinguent du Sonrhaï ordinaire par 
un teint à la fois plus pâle et plus brillant, des traits plus 
réguliers et un regard plus expressif. Comme signe extérieur 



DEPART DE TOMBOUCTOU. 137 

de leur noble origine, ces indigènes portaient, au dessus du 
châle qui leur couvrait la partie supérieure de la face, un 
ruban rouge d'environ deux pouces de large; ils avaient, en 
outre, un tablier de cuir, fait pour être fixé autour des han- 
ches, mais qu'ils se pendaient habituellement à l'épaule. 
11 pouvait y avoir à Bartiba environ 700 habitants, et quoique 
l'excellente culture des environs attestât chez eux de l'ai- 
sance, nous eûmes beaucoup de peine à obtenir un peu de 
beurre et de riz; ceci provient de ce que les indigènes de 
toutes ces contrées se font passer pour plus panvres qu'ils ne 
sont en réalité, de crainte des extorsions des Touareg. Le 
tabac était le seul article que les habitants de Bamba expo- 
sassent librement en vente. Le tabac de Bamba est célèbre 
et très recherché sur tout le parcours du Niger, sous le nom 
de scherikie, car tous les riverains du fleuve aiment beau- 
coup à fumer. Il est fort rare qu'ils quittent leurs jolies 
petites pipes d'argile et tous, Rouma comme Touareg, se 
couvrent la bouche en fumant, de sorte qu'on ne voit qu'une 
grêle tête de pipe sortir du châle qui leur couvre la face. 

Nous restâmes encore en cet endroit pendant la plus 
grande partie du jour suivant; j'eus donc occasion d'aller 
rêver pendant une heure encore , et de grand matin , sur le 
rocher du bord du fleuve, par un temps d'une admirable 
sérénité. Le Niger s'étendait alors devant moi calme et majes- 
tueux, tandis que, la veille, ses eaux étaient agitées par un 
vent violent. J'y vis quelques embarcations ramant vers une 
île située près de la rive opposée, mais en cet endroit comme 
sur toute la partie du fleuve qui côtoie, surlebord du désert, 
des contrées peu peuplées, il n'existait pas d'activité quelque 
peu remarquable. Dans la matinée, j'allai rendre visite au 
cheik dans sa spacieuse hutte de nattes parfaitement très- 



138 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sées, construite expressément pour lui par les habitants de 
la ville. Aux membres de la noble famille de Sidi Mohammed 
qui s'y trouvaient rassemblés, s'était joint un plus jeune 
frère d'El Bakay, nommé Sidi Ilemin, qui était déjà venu, 
dès la veille, saluer son frère à son passage dans le pays. 
Ses traits, empreints de bienveillance, portaient le cachet de 
cette noblesse innée qui distinguait h un si haut degré toute 
celte famille. Sidi Ilemin était accompagné de son fils, joli 
enfant de sept ans, et s'avança amicalement vers moi pour 
me saluer, lorsque je m'approchai de la hutte. 

Ce ne fut que fort lard dans l'après-midi du 23 mai, que 
nous nous remîmes en roule. Nous nous rapprochions d'un 
endroit fort remarquable du fleuve, en ce sens que ce n'est qu'à 
peu de milles en aval de Bamba, que ce dernier atteint le 
point le plus septentrional de sa grande courbe vers le désert. 
Là encore, la rive gauche redevient pendant assez longtemps 
])asse, marécageuse et est entrecoupée de digues artificielles 
et de nombreux cours d'eau. L'obscurité étant arrivée, 
comme nous venions d'apercevoir au loin devant nous les 
feux d'un camp de Touareg, nous ne pûmes atteindre celui-ci, 
grâce à notre ignorance des difficultés du sol, qu'au prix 
des efforts et des dangers les plus sérieux, en traversant les 
digues étroites el des gués marécageux et profonds. Je faillis 
avoir à déplorer en cette circonstance la perte de mon fidèle 
Gatroni, qui tomba, avec son cheval, de l'étroit sentier de 
la digue dans un trou profoad et rempli d'eau, de telle sorte 
(lu'il ne dut son saint qu'à sa rare adresse; toutefois ce fut 
un rude labeur que de retirer son cheval de la situation cri- 
tique où il se trouvait. 

Afin d'éviter le retour de semblables désagréments, je fis 
marcher mes domestiques, le lendemain matin, à une cer- 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 139 

taine distance du fleuve, là où la roule passait sur des digues 
moins escarpées. Jusqu'à ce moment, nous nous étions 
généralement dirigés vers l'E. N. E. en suivant le cours du 
fleuve, mais nous dûmes alors marcher directement vers le 
nord-est, afin de contourner le point septentrional de la 
courbe que je viens de citer. Ce dernier consiste en une 
sorte d'anse, longue d'environ 5/4 mille allemand, qui, pre- 
nant naissance à la hauteur de l'angle que décrit le fleuve en 
roulant majestueusement ses eaux vers l'O. S. 0., s'étend 
entre les terrains marécageux du côté opposé. Cette anse 
remarquable porte le nom de Terarart ' et forme avec le 
fleuve, à l'endroit où elle prend naissance, une étroite langue 
de terre sur les digues de laquelle est situé le hamej^u 
d'Egedcsch, dont j'ai déjà fait mention au sujet de Mungo 
Park et qui est renommé pour le tabac qu'il produit. Ce 
point si remarquable du cours du ^'iger est indiqué plus 
loin par quelques îles et par quelques villages conligus, 
situés sur la rive méridionale. D'après mes observations, le 
fleuve est traversé, à quelques minutes seulement plus vers 
l'ouest, par le premier méridien de Greenwich, tandis que, 
sous le rapport de sa latitude, le Niger, à sa partie moyenne, 
est situé sous ITMo'N. 

Combien donc est différent le cours réel du Niger, d'après 
mes observations constantes et une évaluation minutieuse 
des distances, de celui qu'on lui attribuait avant mon voyage! 



* Je crois devoir faire remarquer au lecteur, que je visitai ce point 
importaut, à une époque de l'année où le fleuve avait presque atteint son 
niveau le plus bas ; cette anse longue et étroite était alors entièrement 
couverte de plantes aquatiques et servait d'asile à un grand nombre d'oies 
sauvages ; il est évident qu'elle doit présenter un aspect tout autre à 
l'époque des crues. 



140 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Ce n'est pas près de Tombouctou, comme on le croyait, 
mais seulement à plus de 30 milles ou deux degrés plus à 
l'est, que nous avions atteint le point le plus septentrional 
du Niger et que nous commencions à redescendre le cours 
de ce dernier vers l'E. S. E. en nous dirigeant vers le second 
grand angle du fleuve, celui deBourroum. 

Nous gravîmes, à l'endroit où le fleuve commençait à 
prendre celte direction, une légère élévation de la rive, 
consistant en grès à demi eflleuri , et après une heure et 
demie de marche, nous nous retrouvâmes au bord du Niger; 
le fleuve, à cet endroit, était couvert d'îles verdoyantes où 
paissaient de nombreux troupeaux de bétail gras. Arrivés à 
une lieue plus loin, nous fîmes halte, pour y passer la nuit, 
à un endroit nommé Tewilaten ou Stewilalen , voisin d'un 
camp des Kel Tebankerit. Pendant cette journée de marche, 
il avait encore plu abondamment dans l'Aribinda, tandis que 
nous n'eûmes, sur la rive septentrionale, qu'une petite ondée 
accompagnée de fulgurations qui durèrent toute la soirée. 

Nous avions jusqu'alors marché avec assez de rapidité; 
mais après avoir atteint le territoire des Aouelimmiden pro- 
prement dits, desquels le berceau, l'Aderar, était à peu de 
distance vers l'est, nous retombâmes dans notre lenteur pri- 
mitive ; après trois milles à peine de marche sur un terrain 
parsemé de petites pierres et de gravier et pourvu d'une végé- 
tation rare, nous nous arrêtâmes déjà sur une pente rapide 
de la rive, en face de l'île Samgoï. C'était à cet endroit que 
résidait, disait-on, Sadaktou, le chef qui avait récemment 
extorqué aux habitants de Bamba soixante-dix vaches et dix 
esclaves, et qu'il s'agissait d'amener à la restitution d'une 
partie du bien volé. Le pays lui-même n'offrait rien qui fût 
très digne d'intérêt, si ce n'était, là encore, par rapport au 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 141 

fleuve; en eflfet, on commençait à y remarquer le caractère 
rocailleux de la région que le Niger allait parcourir, et 
l'extrémité occidentale d'une de ses petites îles était complè- 
tement entourée de blocs de granit. Cette île porte, du reste, 
le nom très significatif de « Tahont N Eggisch » ou « rocher 
d'entrée, » que lui ont donné les Berbères voisins, comme 
étant le commencement de la partie rocailleuse, pour qui- 
conque descend le cours du fleuve. 

Nous restâmes en cet endroit trois jours ; et comme la 
région du désert voisine n'off"rait rien de remarquable, si 
ce n'est quelques ruines de maisons de pierre , je n'y eus 
guère d'autres distractions que la vue du fleuve et la conver- 
sation des indigènes. L'île Samgoï est plus rapprochée de la 
rive méridionale que de l'autre et semble assez étendue; elle 
était couverte d'épais buissons et il s'y trouvait un petit 
hameau. 

Parmi les hommes avec lesquels je me mis en rapport, il 
y en avait plusieurs dont la vue me rappela de nouveau la 
beauté d'aspect de ces Touareg orientaux. Ceux-ci se dis- 
tinguent généralement par une attitude très fîère et je 
fus d'autant plus étonné, en apprenant à mieux les con- 
naître, de découvrir en eux des sentiments profonds de 
bienveillance et d'afi'ection et de constater que, malgré leurs 
goûts belliqueux et leur caractère sauvage , ils étaient doués 
d'une assez grande docilité. Le chef Sadaktou ne se distin- 
guait pas cependant par ses qualités aimables; peu expansif 
de sa nature et encore moins reconnaissant, il ne m'offrit 
pas seulement une gorgée de lait pour me remercier de 
l'avoir guéri d'une indisposition en lui administrant un 
énergique purgatif. Les pauvres habitants de Bamba étaient 
accourus, dans l'espoir d'obtenir par notre influence la res- 



142 VOYAGES EN AFRIQUE. 

litulion de ce qui leur avait été enlevé; ils vinrent même 
me prier de leur servir d'intermédiaire dans ce but, mais ils 
n'obtinrent, après une discussion des plus chaudes, que la 
moitié de ce qu'ils étaient venus réclamer. 

Le 51 mai, nous nous remîmes enfin en marche, mais 
nous ne fîmes guère qu'une couple de lieues de chemin 
pour faire ensuite une nouvelle halte pour cette journée et 
celle du lendemain. Ceci était d'autant plus désagréable que 
notre lieu de campement n'offrait pas le moindre ombrage, 
quoiqu'un joli bois de gherred se trouvât à quelques cen- 
taines de pas seulement; or, comme ce bois servait de cime- 
tière , mes superstitieux compagnons n'osaient aller s'y 
établir. Ce fut là aussi que je découvris dans ma tente une 
araignée noire et venimeuse, d'une taille énorme et de 
l'aspect le plus hideux. Elle avait le corps large de près de 
deux pouces, et mes amis de Tombouctou eux-mêmes 
n'avaient jamais rien vu de pareil ; je ne pus malheureuse- 
ment pas examiner de plus près l'affreux animal, dont la vue 
effraya tellement nos Touareg, qu'ils le tuèrent et se hâtèrent 
de le jeler au loin. La journée (1" juin) fut l'une des plus 
chaudes de tout mon voyage et, tandis que nous n'avions eu 
jusqu'alors, des orages quotidiens qui éclataient plus au 
midi, que d'insuppartables tourbillons de sable, nous fûmes 
favorisés d'une bonne petite pluie qui rafraîchit un peu le 
sol sablonneux et ardent. 

Le 2 juin, nous avançâmes d'une couple de milles, jus- 
qu'au camp d'un homme aisé nommé Sidi Ilemin qui, quoi- 
que Poullo , s'était établi depuis des années parmi les 
Touareg. L'endroit s'appelait Igomaren et contrastait éton- 
namment avec les contrées riveraines du Niger, bordées de 
beaux bas-fonds verdoyants qui restaient à découvert iors 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 145 

(les décrues du fleuve; en eff'el, nous ne voyions plus qu'un 
désert chauve et aride qui s'étendait jusque près de la rive, 
comme dans toute celte partie de la vallée du Niger. Ce 
dernier était éloigné d'environ 1400 pas de notre camp et 
n'offrait, avec ses eaux basses, rien de grandiose à nos 
regards. 

Nos chameaux avaient beaucoup souffert pendant notre 
lent trajet depuis Tombouctou, le juteux et nourrissant hyr- 
gou ne convenant pas à ces animaux, habitués à brouter le 
feuillage des jeunes accacias et l'herbe sèche du désert ; or 
ils n'avaient que rarement rencontré l'un et l'autre. Le cheik 
résolut, en conséquence, d'aller visiter ses chameaux qui 
paissaient dans la contrée voisine de Timlissi \ au four- 
rage abondant, afin de nous ramener des bêtes fraîches, 
tandis que nous attendrions son retour dans le pays de 
Tinscherifen, situé un peu plus bas sur le fleuve. Mon pro- 
tecteur s'avança donc, dès le lendemain matin, dans le 
désert, et je poursuivis mon voyage, le long du Niger, avec 
la plus grande partie de sa suite. 

Nous passâmes devant un bon nombre de camps Touareg 
qui s'étalaient près de la rive à mesure que disparaissaient les 
digues ; nous rencontrâmes ensuite un nouveau bas-fond 
marécageux de quelque étendue , puis nous atteignîmes le 
commencement de la région rocailleuse à travers laquelle le 
fleuve se fraye un passage. Nous fîmes halte encore de très 
bonne heure, à cause d'une indisposition du neveu du cheik. 

* Je ferai déjà remarquer ici que tous les envirous du Hillet E' Scheich 
(au nord de Tombouctou) doivent, selon tonte vraisemblance, être pris à 
tout un degré plus vers l'est que sur ma carte. Malheureusement il est 
peu présumable qu'un autre Européen se rende de sitôt dans ces régions, 
pour rétablir, par des observations convenables, l'exactitude des faits. 



14* VOYAGES EN AFRIQUE. 

L'endroit où nous nous arrêtâmes portait le nom de Him- 
berimme ; la pente des digues y était agréablement ornée 
d'ombreux taborak {hadjilidj ou Balanites JEgyptiacus) et le 
lleuve , complètement dégagé de rochers , était partagé en 
deux par un banc de sable. A une couple de mille pas plus 
haut, s'élevait, dans le courant, un vaste récif de granit, et 
à 1500 pas plus bas, au contraire, le fleuve ofl'rait un aspect 
de la plus sauvage beauté. Une île de roc assez considérable, 
composée d'énormes blocs de granit, occupait, avec un récif 
qui s'étendait à partir de la rive droite, toute la moitié du 
fleuve qu'elle confinait dans un canal large de 500 pas au 
plus. Cet endroit remarquable, où le fleuve, lorsqu'il est 
plein, doit former un rapide fort impétueux, se nomme 
Tinalschiden. 

Nous nous remîmes en marche après la plus grande cha- 
leur du jour. Bientôt nous perdîmes de vue le fleuve et, 
lorsque nous le rencontrâmes de nouveau, une heure plus 
tard, les rochers avaient disparu pour faire place à des bas- 
fonds verdoyants. Plus loin, et déjà dans le district de Tin- 
scherifen, le Niger décrivait des sinuosités nombreuses entre 
des rives escarpées ; tandis qu'il s'éloignait encore de notre 
route, nous arrivâmes, par un bas-fond marécageux, sur un 
terrain plus élevé puis, vers le soir, nous redescendîmes sur 
la rive verte, à un endroit où le fleuve semblait encombré 
d'îlots. Sur le plus grand, qui était en même temps le moins 
éloigné de nous, demeurait le père d'un des écoliers d'El Bakay 
qui se trouvaient parmi nous; nous fîmes donc halte à ce 
point, sur une étroite langue de terre qui séparait le fleuve 
d'un marais voisin. 

Nous restâmes à Tinscherifen pendant les quatre jours 
suivants, c'est à dire du 4 au 8 juin, le cheik n'étant revenu 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 145 

de son excursion que le troisième jour, ce qui mettait ma 
patience à une nouvelle épreuve; en somme, du reste, notre 
séjour en cet endroit ne fut pas trop désagréable, en ce 
sens que nous y reçûmes une foule de visites des habitants 
ainsi que de ceux du pays voisin. La première fut celle du 
père de l'écolier; il se nommait Kara et exerçait les fonc- 
tions de président ou de gouverneur de sa localité. C'était 
un homme fort intéressant, et à peine étais-je entré en con- 
versation avec lui, qu'il me raconta qu'une cinquantaine 
d'années auparavant, un chrétien avait descendu le fleuve 
dans un vaste bateau surmonté d'une tente blanche et que, 
comme les eaux étaient très hautes, il avait pu passer sans 
encombre entre les rochers dont le lit du Niger est plein en 
cet endroit. C'était, me dit-il, un matin, comme il était, 
lui Kara, campé avec sa suite sur les digues de sable de 
l'Aribinda ; peu de temps auparavant, l'étrange voyageur 
avait été attaqué par les indigènes, près de l'ile Sanigoï, 

Outre la visite de plusieurs personnages importants de la 
tribu des Kel E' Souk, qui mérite une attention particulière 
parmi toutes les autres tribus nomades et que j'apprenais 
seulement alors à connaître , je vis venir également Nassa- 
rou, fdle du chef Chosematen. C'était une des plus belles 
femmes que je visse dans ce pays, et sa riche toilette contri- 
buait puissamment à rehausser ses charmes; elle portait au 
dessus de ses autres vêtements une robe de soie rayée de 
rouge et de noir, qu'elle se rejetait parfois au dessus de la 
tête pour se donner meilleur air. Ses traits se distinguaient 
par leur expression douce et leur régularité, mais elle annon- 
çait des dispositions à l'embonpoint, qualité physique fort 
prisée , du reste , chez les Touareg. Comme elle voyait que 
je la trouvais jolie, elle me dit, à moitié en plaisantant, que 



146 VOYAGES EN AFRIQUE. 

je pouvais l'épouser, à quoi je lui répondis que j'étais prêt à 
l'emmener avec moi dès que l'un ou l'autre de mes chameaux 
aurait repris assez de forces pour pouvoir la transporter. Je 
lui donnai, par manière de distinction, un miroir, selon 
l'habitude que j'avais prise de reconnaître ainsi dans chaque 
camp la femme la plus belle, ne donnant aux autres que des 
aiguilles. Elle revint, le lendemain, avec quelques parentes, 
qui se faisaient remarquer à leur tour par leur bonne appa- 
rence et qui exprimèrent le désir de me voir ainsi que le 
cheik El Bakay. Ces nobles dames Touareg offraient un 
curieux exemple de la liberté extraordinaire dont jouissent 
les femmes dans celle tribu ; ce ne fut pas sans un grand 
étonnement, que je vis la pipe passer constamment de leur 
bouche à celle des hommes et réciproquement. Sous certains 
autres rapports, je crois que ces femmes valent mieux que 
celles du Tademekket, de la vertu desquelles El Bekri parle 
déjà en termes quelque peu équivoques. 

Pendant tout le temps de notre séjour à Tinscherifen, le 
temps fut extrêmement chaud , et l'élévation de la tempéra- 
ture nous était d'autant plus sensible que nous n'avions, 
cette fois encore, pas le moindre ombrage aux environs de 
notre camp. Pour me soustraire à l'ardeur du soleil, je dus 
remonter, jusqu'à une assez grande distance, la pente de la 
rive, où se trouvait un seul petit hadjilidj. De ce point, je 
jouissais d'une assez belle vue sur le fleuve qui, précisément 
à cet endroit, méritait de ma part une attention particulière ; 
toutefois je ne pus le contempler aussi longtemps que je 
l'aurais voulu, mes compagnons n'étant pas sans inquiétudes 
sur mon compte en l'absence du cheik, et le neveu de ce 
dernier, Mohammed Ben Chotar, n'ayant pu m'accompagner, 
à cause de son indisposition persistante. 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 147 

J'ai dit déjà que notre lieu de station était situé en face 
de plusieurs îlots qui rétrécissaient le cours du fleuve; au 
delà de ces îlots s'élevaient deux grandes masses de roc, 
nommées Scliabor et Barror, qui, pareils à deux gigantes- 
ques piliers, livraient entre eux passage à la plus grande 
partie des eaux. Cet étroit canal semblait lui-même assez 
dépourvu d'obstacles et devait l'être surtout à l'époque des 
crues. Pendant l'été, au contraire, la navigation du Niger 
devient extrêmement difficile à cause du banc de sable qui 
s'est formé un peu plus haut, entre la rive et les îlots. Sur 
l'île où résidait Kara, s'élevait une masse de roc qui souvent, 
aux lueurs de l'après-midi , semblait une terrasse artificielle 
de quartz d'une blancheur éclatante. Plus haut, le fleuve au 
cours sinueux était encaissé entre de hautes rives abruptes, 
tandis que, sur la rive opposée, les digues de sable for- 
maient, à un certain endroit, une crique près de laquelle 
un promontoire herbu, formant peut-être une espèce d'île, 
était parfois abondamment couvert de chevaux et de bétail ; 
il s'y trouvait de magnifiques arbres, parmi lesquels se faisait 
remarquer un fort beau groupe de palmiers d'Egypte ; ces 
derniers commencent à dominer en cet endroit et se rencon- 
trent fréquemment en groupes nombreux, plus loin vers le 
bas du fleuve. 

L'érainence du haut de laquelle je contemplais ce specta- 
cle, était entièrement composée de quartz et de grunstein 
et un récif continu coupait le fleuve dans la direction de 
l'est, tandis que les rochers, du côté de la terre, s'étendaient 
en un plateau qui dominait le fleuve, d'une hauteur de 500 
à 400 pieds. Les soirées étaient belles et rien ne me faisait 
plus de plaisir que de me promener sur le beau banc de sable 
qui s'avançait à une distance considérable dans le lit du 



tiS VOYAGES EN AFRIQUE. 

Heure. Ce banc de sable, pendant les eaux basses, relie à la 
terre ferme l'île où résidait Kara. 

Mon attention fut excitée de nouveau, en cet endroit, par 
l'animal que les indigènes désignent sous le nom de san- 
gouaï. Souvent nous entendions sortir du marécage herbu 
qui s'étendait derrière notre camp, des cris semblables aux 
aboiements d'un chien ; on m'assura que c'étaient les cris 
des jeunes sangoua'i que leurs mères y avaient laissés comme 
en un lieu plus propre à leur prompt développement. 

Le 8 juin, le cheik revint enfln de son excursion, nous 
amenant sept chameaux frais, dont il me donna l'un, tous 
les miens étant littéralement exténués. Dans le courant de la 
journée, El Bakay revint encore dans ma tente, pour me 
demander si nos bateaux à vapeur pourraient franchir les 
parties du fleuve que je viens de décrire; je n'hésitai pas à 
lui affirmer que, pour autant que je pusse juger des condi- 
tions du fond du Niger, cela n'était possible qu'à une embar- 
cation solide et de dimensions peu considérables. 

Le lendemain, à une heure assez avancée de la matinée, 
nous quittâmes cet endroit si plein d'intérêt. Pendant quel- 
que temps, nous suivîmes de très près la rive puis , nous en 
éloignant vers le nord-est, nous gravîmes l'abrupt versant 
du plateau du désert, consistant en grès noir à demi eflleuri. 
A l'endroit où nous quittâmes la rive, le fleuve était traversé 
par le vaste récif auquel appartenait le roc nommé Barror 
et qui doit entraver, pendant plusieurs mois de l'année, le 
passage des grandes embarcations. Aux noires et rocailleuses 
éminences de la rive succédèrent bientôt des digues de sable 
entourées de petites vallées irrégulières, dont le sol était 
noirâtre à son tour ; arrivés à un mille de notre camp, nous 
retrouvâmes la rive du fleuve, au point remarquable, nommé 



DÉPAUT DE TOMBOUCTOU. 149 

Tossaïe ou Tosse, où le majestueux Niger se rétrécit entre 
des rives escarpées , jusqu'à une largeur de 200 à 250 pas 
seulement. A la vérité, ce rétrécissement n'est pas subit, 
mais commence, au contraire, depuis la « Porte de Fer » 
formée par les rochers Barror et Schabor ; à partir de ceux-ci, 
le fleuve se dirige pendant quelques milles vers le nord-est 
et l'endroit oii il atteint son minimum de largeur, est préci- 
sément celui où nous arrivions. N'ayant pu suivre la rive 
depuis cette porte de roc , il m'est malheureusement impos- 
sible de dire jusqu'à quel point les accidents du lit du fleuve 
y entravent la navigation , et nous devons nous contenter, 
jusqu'à nouvel ordre, de ce fait, que Mungo Park s'y fraya 
un passage avec sa grande embarcation. 

Pour ce qui concerne la profondeur du Niger au point de 
son rétrécissement, Tossaïe, les indigènes assurent qu'une 
étroite lanière, faite au moyen d'une peau de bœuf entière, 
n'y atteint pas le fond. Le courant ne doit pas y être très 
considérable, car c'est là que s'opère ordinairement le pas- 
sage entre le désert et la province de Libtako ; or, les Arabes 
y traversent sans aucune difliculté, avec leurs chameaux et 
leur bétail, chose qui serait impossible avec un courant 
quelque peu fort. 

Immédiatement au delà cessèrent les digues de sable, 
pour faire place à un terrain plat et pierreux , de teinte noi- 
râtre et désagréable à la vue, ofl'rant, en un mot, le véritable 
aspect du désert. Le fleuve lui-même, qui se dirigeait, à cet 
endroit, vers le nord-est, avait perdu cette ampleur et celte 
niajesté qui me l'avaient fait tant admirer auparavant; se 
partageant en deux bras, il enserrait une grande île, du nom 
d'Adar N Haout. Au point où les deux embranchements 
allaient se rejoindre, on remarquait, grâce au peu d'éléva- 

T. IV. 11 



150 VOYAGES EN AFRIQUE. 

lion des eaux, un récif qui s'avançait à une assez grande 
distance vers le milieu du fleuve , oii s'élevaient encore 
quelques sommets de roc isolés. Nous choisîmes notre lieu 
de campement en face, et fort heureusement cette fois, ma 
tente était ombragée de quelques arbres. 

Nous allions atteindre un autre point important du Niger 
moyen; c'était celui où le fleuve, changeant brusquement 
son cours pour la seconde fois, abandonne la limite du 
désert pour se diriger, presque exclusivement désormais, 
vers le sud-est. Cette déviation, que j'ai désignée plusieurs 
fois déjà sous le nom d'angle de Bourroum, a lieu à 
quelques minutes à l'ouest du méridien de Greenwich et 
presque sous la même latitude que l'angle précédent que 
décrit le Niger au midi de Tombouctou; en effet, il n'existe 
qu'une différence de deux ou trois minutes entre ces deux 
changements de direction si importants au point de vue du 
développement historique et géographique des contrées rive- 
raines. Si l'on considère ensuite le point le plus septentrio- 
nal qu'atteigne le fleuve entre ces deux angles, éloignés 
entre eux d'au moins trois degrés de longitude, on voit que 
la déviation du fleuve vers le désert, est tellement peu sen- 
sible que l'on peut regarder toute cette partie du Niger 
comme se dirigeant simplement de l'ouest à l'est. 

Le lit du fleuve, au point où se forme le coude de Bour- 
roum, est plat et tellement encombré d'îles, que je ne fus 
pas étonné d'apprendre qu'il y était guéable; à certains 
endroits, la largeur pouvait être de 1 1/2 lieue. Ce n'est que 
là où la direction méridionale se dessine d'une manière plus 
manifeste, que s'élèvent, sur la rive septentrionale, de raides 
sommets de roc jusqu'à une hauteur de 120 pieds; cette 
rive, quoique rocailleuse, n'offre pas d'autres éminences 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 151 

quelque peu considérables et forme, avec de petites anses, 
des promontoires de nature marécageuse. 

Nous franchîmes cette partie de la rive, formant une lon- 
gueur d'environ 3 i/2 milles, en trois jours, du 10 au 
13 juin, et avec maint retard; la cause en était due aux 
nombreuses questions que le cheik avait à débattre avec les 
habitants des îles situées en face de notre camp, habitants 
qui appartenaient à leur tour à la tribu mêlée des Rouma. 
Une rencontre intéressante que nous fîmes pendant ces trois 
jours, fut celle d'un homme de Gogo, qui se rendait, avec 
huit autres individus et au moyen d'une embarcation de 
moyenne grandeur, de sa ville natale à Bamba ; ce fait me 
prouva que, malgré la saison défavorable et la complète déca- 
dence politique du pays, les rapports par eau existaient tou- 
jours entre ces deux villes. 

Toute la contrée du fleuve, voisine de l'angle décrit par 
le Niger, porte le nom de Bourroum et constituait autrefois 
un des principaux établissements des Sonrhaï. Il s'y rattache 
une tradition remarquable , d'après laquelle un Pharaon 
d'Egypte s'y sérail rendu, dans l'antiquité, pour retourner 
ensuite dans son pays. Cette assertion, qui attesterait l'exis- 
tence de relations bien anciennes entre l'Egypte et ces 
contrées, ne me semble pas devoir être considérée comme 
invraisemblable, même dans son sens le plus rigoureux; en 
effet, en supposant même qu'elle fût dénuée de fondement 
et n'exprimât qu'une idée générale, conçue après coup, elle 
se rapporterait indubitablement à la capitale de la nation 
Sonrhaï plutôt qu'à une localité dépourvue d'importance au 
point de vue historique. Il importe, en outre, de noter que 
ce point est celui oîi le fleuve, en décrivant son grand angle, 
se rapproche le plus de l'Egypte; n'oublions pas, ensuite, que 



V6i VOYAGES EN AFRIQUE. 

les habitants de l'oasis d'Aoudjila, située sur la grande voie 
commerciale de l'Egypte vers ces contrées, furent les pre- 
miers qui ouvrirent dans cette partie occidentale du Soudan 
(les débouchés aux Arabes; dès le xi" siècle, nous y trouvons 
déjà, importés par eux, Tislamisme et la forme politique de 
l'autorité, comme puissance royale. Toute l'histoire du Son- 
rhaï se rapporte à l'Egypte; les indications relatives à la 
route sîiivie par les Nasamons, si elle est marquée exacte- 
ment sur les cartes, donnent celte contrée comme le but de 
la migration de ce peuple ; or, en consultant ces données, on 
comprend parfaitement comment Hérodote, dans le chap. 32 
(le son liv. II, a pu croire qu'il s'agissait du Ni! supérieur, 
lorsqu'il apprit l'existence d'un vaste fleuve se dirigeant vers 
l'est, presque sous le 18'' degré de latitude. Dans des temps 
moins reculés, nous retrouvons, dès le xi^ siècle, des mar- 
chands égyptiens dans la ville de Birou ou Walata, l'ancien 
Ghanata, en même temps que ceux de Ghadames et du Tafi- 
lelet; le commerce de Gogo ou de Koukia s'exerçait princi- 
palement avec l'Egypte, et ce fut sans nul doute en vue de 
ces relations que Ion établit sur cette roule, Souk, le grand 
entrepôt commercial de la tribu berbère des Tademekka, à 
une centaine de milles de Bourroum. Une autre circonstance 
qui témoigne d'antiques rapports de ces contrées avec 
l'Egypte, est la culture du riz, si considérable dans ce dernier 
pays et originaire de Bourroum. J'ai pu me convaincre 
aussi que c'est sur le Niger que l'on a commencé à cultiver 
le dattier, car les dattes formaient le principal aliment des 
habitants de l'Aoudjila; or il était naturel que (>es derniers 
apprissent la manière d'obtenir ce fruit, au peuple avec les- 
quels leurs voyages les mettaient en relations. Il y avait 
naguère dans le pays de Bourroum plusieurs localités popu- 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 155 

leuses, qui furent détruiles, en 18iô ou 1844 par les Foulbe 
du Massina, et dont les habitants émigrèrent à Goundam, au 
sud-ouest de Tombouctou. 

Le 15 juin, nous avions entièrement contourné l'angle de 
Bourroum et nous fîmes balte au bas de rochers bauts d'en- 
viron 80 pieds. Partout aux alentours, ainsi que sur une île 
assez considérable du fleuve, étaient établies de nombreuses 
tribus de Touareg Kel E' Souk, de Rouma et de Sonrhaï, 
avec lesquels le cheik eut encore tant à faire, que nous con- 
tinuâmes notre route sans lui, le lendemain. La rive était 
d'abord garnie de buisson? de palm.iers d'Egypte et de petits 
talha; nous rencontrâmes ensuite une nouvelle série de 
digues de sable, derrière lesquelles s'étendaient des prairies 
marécageuses, sur une largeur d'un demi mille allemand. Le 
terrain devenait çà et là plus rocailleux aux environs de la 
rive, et le paysage, agréablement ondulé, était coupé par 
une crête de sable et de pierre calcaire, semblable à un mur. 

Nous passâmes la nuit dans un camp d'Arabes et de Toua- 
reg tellement pauvres qu'ils ne purent rassasier mes compa- 
gnons. Le cheik, qui était arrivé sur ces entrefaites et qui 
n'ignorait pas la misère de ces gens, s'était rendu à une demi 
lieue plus bas sur le fleuve, pour camper à un endroit nommé 
Assakan Imbegge. Ce fut là que nous nous réunîmes, le len- 
demain 13 juin, mais sans poursuivre notre route ce jour là. 

Dès que nous eûmes déployé nos tentes, une foule d'indi- 
vidus arrivèrent des camps voisins, comme d'ordinaire en 
ces contrées. C'étaient des Touareg de la tribu des Tinger- 
egedesch ; ils se distinguaient par leur attitude plus noble 
et leurs vêtements plus soignés que ceux des autres Toua- 
reg; ils portaient pour la plupart des tuniques composées 
de bandes noires et blanches cousues ensemble. Quoique 



134 VOYAGES EN AFRIQUE. 

nous devinssions bientôt bons amis, ils se tinrent d'abord 
sur une grande réserve à notre égard, car les Tingeregedesch 
avaient eu égalemeht une sanglante rencontre avec Mungo 
Park. Ce voyageur avait pris pour règle, bien à contre-cœur 
sans doute et vu sa position critique, de tirer sur quiconque 
s'approchait de son bateau ; il ne devait pas ignorer cepen- 
dant que cette manière de procéder le conduirait iné- 
vitablement à sa perte. Les Tingeregedesch avaient ainsi 
Ml périr plusieurs des leurs et me considéraient d'abord avec 
détîauce et mauvais vouloir, jusqu'à ce que je parvinsse à 
les convaincre que je n'appartenais pas à l'espèce de « bêtes 
féroces » [taouakast) qui caractérisait, à leurs yeux, les Euro- 
péens en général. Afin de leur inspirer plus de confiance, je 
leur montrai quelques gravures représentant les diverses 
races de l'espèce humaine; ces objets firent grand bruit, 
surtout parmi les femmes de nos visiteurs, et je suis con- 
vaincu qu'il n'en resta pas une au camp des Tingeregedesch, 
fort éloigné cependant. Elles étaient tellement avides de 
contempler mes gravures, qu'elles ne bougeaient pas avant 
de les avoir vues, ce qui leur causait tour à tour du plaisir et 
de l'horreur. Quand je donnai, comme de coutume, un petit 
miroir à celle que je jugeais la plus jolie, je fus assez mal- 
heureux, pour occasionner une violente querelle entre une 
mère et sa fille. 

Notre camp près d'Assakan Imbegge était situé assez haut 
et sur un terrain aride, presque entièrement dépourvu d'ar- 
bres et de buissons. La rive du fleuve y avait un tout autre 
aspect que d'ordinaire, à cause d'un bas-fond marécageux 
abondamment couvert d'herbes, qui s'étendait à une dislance 
considérable. Vers l'orient, le regard embrassait, à environ 
Ô/4 de mille, la petite chaîne d'Assegharbou, que nous avions 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 153 

déjà aperçue depuis la veille, et qui s'étendait de l'est à 
l'ouest en déviant légèrement vers le midi. Elle forme, de 
ce côté, la limite des pays montagneux d'Aderar, berceau 
des Aouelimmiden. 

Nous quittâmes ce lieu désolé, dans l'après-midi du 
16 juin. Nous étions encore à 10 ou 11 milles allemands de 
Gogo, l'ancienne capitale du royaume de Sonrhaï; nous 
fîmes ce trajet en quatre jours, y compris celui de notre 
départ d'Assakan Imbegge, sans que rien de fort remarquable 
signalât notre voyage. La vallée du Niger gagnait en largeur 
et était bornée du côté oriental, où nous nous tenions, par 
le versant, irrégulièrement découpé mais bien dessiné, du 
pays désert et pierreux qui s'étendait plus haut, dans cette 
direction. Le plateau s'étendait, de temps à autre, jusque 
près de la rive, par d'étroits embranchements que nous 
étions obligés de gravir, tandis que nous marchions sinon 
dans les bas-fonds qui côtoyaient le fleuve et dont la largeur 
variait de 1/4 à 1/2 mille. Le plus considérable de ces 
embranchements était la colline Tondibi, située à environ 
o milles au midi du plus haut sommet des Assegharbou, et 
à peu près de la même distance de notre camp d'Assakan 
Imbegge. La contrée riveraine était extrêmement humide et 
marécageuse à plusieurs lieues au nord et au midi du Ton- 
dibi ; c'était au point que nous fûmes plusieurs fois entravés 
dans notre marche; par contre, le sol que nous foulions avec 
tant de peine, avait l'avantage de tempérer quelque peu 
l'intensité de la chaleur, devenue, ce jour là, réellement 
accablante. Toutefois, je crus devoir me tenir pendant 
quelque temps le long de la limite du désert , à cause des 
miasmes pernicieux qui s'exhalaient des marécages, ce qui 
me permit de jouir d'un coup d'œil très étendu sur cette 



136 VOYAGES EN AFRIQUE. 

remarquable contrée ainsi que sur notre troupe disparate. 
Elle se composait d'une trentaine d'individus; quelques-uns 
étaient à cheval, soit seuls, soit à deux; d'autres étaient à 
chameau ou s'avançaient tant bien que mal à pied ; armés de 
fusils ou d epieux, et tous vêtus différemment de tuniques 
bleu clair ou foncé, ou blanches, ils avaient pour la plupart 
la tête découverte ; sauf un petit nombre d'entre eux , qui 
portaient des honnets de coton rouge, ils n'avaient pour toute 
coifl'ure que leur épaisse chevelure. Ils marchaient ainsi dans 
le marécage, choisissant les endroits les plus élevés du ter- 
rain, où croissaient des buissons, principalement de palmier 
d'Egypte. 

Le 17 juin, nous fîmes halte près d'une autre colline 
avancée, fort remarquable et nommée Fagona, située à 
3 milles au sud-est du Tondibi ou , pour me servir d'une 
indication géographique, précisément au point où, selon 
mes observations, le Niger est coupé par la 17- parallèle. A 
la hauteur où je me trouvais, dominant tout le pays envi- 
ronnant, ma tente était visible à une grande distance dans 
la vallée, et je vis arriver en foule les indigènes des alentours. 
Presque tous les camps que nous avions vus pendant ces 
derniers jours, appartenaient à la grande tribu des Kel E' 
Souk ; ceux que nous rencontrions désormais étaient peuplés 
de Sonrhaï et d'un petit nombre de Rouma, dont quelques- 
uns montaient à cheval, quoique n'appartenant pas à une 
race très noble. Les cavaliers étaient assis sur une selle de 
forme particulière et assez incommode, simplement jetée sur 
le dos de la monture sans être attachée sous le ventre et 
pourvue d'un dossier très bas, contrairement à l'usage arabe. 
Le costume de ces gens était pauvre et rappelait celui des 
habitants de Bamba et de Rhergo; ils appartenaient en 



DÉPART DE TOMBOUCTOU. 157 

général à la tribu des Ibaouadjiten et se distinguaient par 
une ignorance plus profonde que d'ordinaire. 

Le lendemain, nous descendîmes de la haute digue de 
Fagona vers un vaste marais s'avançant fort loin dans le 
pays et très difficile à contourner. Plus loin , nous gravîmes 
de nouvelles digues de sable, dont les bords étaient garnis 
d'une abondante végétation; nous y jouissions d'une vue 
aussi vaste qu'intéressante sur le fleuve couvert de grandes 
îles plates; on eût cru ne voir qu'une large vallée maréca- 
geuse, aux bords escarpés, remplie de laiches et de roseaux, 
car on ne voyait pas d'eau à certains endroits, tandis qu'à 
d'autres, s'étalait un labyrinthe d'embranchements et de 
marais qui s'étendaient dans toutes les directions. Un spec- 
tacle plus remarquable encore était celui du fleuve vers le 
haut, à l'endroit où une anse profonde et marécageuse s'était 
formée en face de celle que nous avions contournée le matin. 
La vallée du fleuve était, à cet endroit, large de plus de 
deux milles allemands, tandis qu'elle ne l'était guère que de 
5/4 à I 1/2 mille près d'Assakan Imbegge. Tout ce que je 
voyais en ces lieux m'indiquait clairement que la partie cou- 
rante et navigable de cette région du fleuve , se trouvait du 
côté de l'Aribinda, c'est à dire sur la rive occidentale. 

Descendant, le 19 juin au matin, de notre haut lieu de 
campement, nous arrivâmes dans une plaine bien boisée où 
croissaient, parmi les espèces d'arbres propres au pays, quel- 
ques exemplaires de Yhadjilidj. Après deux milles de trajet, 
nous rencontrâmes une nouvelle digue, d'une hauteur médio- 
cre, du haut de laquelle nous découvrîmes les cimes des dat- 
tiers de Gogo. Heureux d'arriver enfin à cette ville si impor- 
tante au point de vue historique, je pressai mes lents 
compagnons qui jetaient déjà leurs vues vers un camp, fort 



158 VOYAGES EN AFRIQUE. 

commode du reste, situé à quelque distance dans une autre 
direction, et qui leur semblait préférable, comme lieu de 
station , à Gogo, cette cité déchue et à moitié abandonnée. 
Fort heureusement, il passait entre ce camp et nous un bras 
du fleuve assez considérable pour former un sérieux obstacle 
à la réalisation do leurs vœux. Nous continuâmes donc notre 
route et je remarquai bientôt avec surprise une vaste pièce 
de terre couverte de sarrasin ; comme je voyais çà et là ensuite 
des champs cultivés, je me berçai de l'espoir que nous avions 
une bonne fois quitté le désert pour rentrer dans la zone fer- 
tile du Soudan ; malheureusement cet espoir ne devait se 
réaliser qu'en partie. Aux champs de blé succédèrent des 
plantations de tabac et, après quelque interruption, des 
rizières inondées; à la nuit, nous arrivions dans un misé- 
rable village aux huttes de natte : c'était Gogo, la célèbre 
capitale, autrefois, du grand empire nègre des Sonrhaï. 



CHAPITRE V. 



LE NIGER DE GOGO A SAI. - RETOUR A KOIKAOUA. 



Dans l'obscurilé de la nuit, nous nous étions établis en 
une sorte de place, entourée de huttes hémisphériques en 
natte et bornée, du côté du fleuve, par un groupe épais de 
beaux arbres. Vers le midi, s'élevait une haute construction 
en forme de tour. Curieux de voir au jour l'antique et célè- 
bre ville, je me levai de grand matin, après une nuit de 
sommeil réparateur; car depuis que j'avais appris, par les 
manuscrits d'Ahmed Baba, que Gogo fut jadis le centre du 
vaste empire Sonrhaï, j'avais nourri le plus vif désir de visi- 
ter cette historique et remarquable cité, d'où étaient sortis 
tant de princes puissants et victorieux, et qui avait été la 
capitale d'un État si considérable. 

En sortant de ma tente, je me trouvai justement en face 
de l'édifice, dont les lignes grossières m'avaient rappelé, 
dans l'ombre de la veille, les monuments d'Agades. Cette 
massive tour en ruines était le dernier vestige de la grande 
mosquée [Djingere her), qui servait en même temps de 



160 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sépulture au puissant conquérant Mohammed El Hadj 
Askia ; c'était tout ce qu'il restait encore de tant de splen- 
deur et de gloire. La nature seule semblait avoir conservé 
la richesse à laquelle Gogo devait autrefois une partie de sa 
célébrité; en effet, toute la place était entourée d'un magni- 
fique rideau d'arbres, parmi lesquelsse trouvaient de hauts 
dattiers, des tamariniers et des sycomores; j'y remarquai 
même quelques Bombax, mais ils étaient peu robustes. 

Après avoir joui pendant quelque temps de ce beau spec- 
tacle, je me dirigeai, avec mon domestique Schoua, vers le 
Niger; mais, sortant du fourré d'arbres, je ne trouvai, au 
lieu du majestueux fleuve, qu'un petit embranchement sans 
importance qui, se rapprochant beaucoup de la ville, conte- 
nait trop peu d'eau pour être navigable. Entre cet embran- 
chement et le fleuve, s'étendait un vaste bas-fond qui n'est 
couvert d'eau que lors des grandes crues; il se peut que le 
mouvement y soit alors plus considérable, mais à ce moment 
je n'y vis qu'un seul bateau convenable, à côté de plu- 
sieurs autres plus ou moins hors d'état de servir. Aux 
endroits les plus élevés du bas-fond ainsi que sur la rive 
opposée de l'Aribinda, s'élevaient encore quelques huttes, 
tristes vestiges de l'ancienne splendeur de la capitale, qui 
s'étendait autrefois jusqu'au delà du fleuve et semble avoir 
eu une circbnférence de trois lieues. Aujourd'hui Gogo n'est 
guère plus qu'un village et consiste en trois ou quatre cents 
huttes réunies en groupes épars. Lorsque je revins du 
fleuve, les femmes sortirent de leurs frêles demeures et vin- 
rent nous entourer en s'écriant gaiement : « Nassara, nas- 
sara, Allah akhar! » (« Un chrétien, un chrétien, Dieu est 
grand! ») Toutefois, elles semblaient faire beaucoup plus 
attention à mon jeune Schoua qu'à moi-même, car elles se 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 161 

mirent à danser autour de lui avec une vivacité réellement 
séduisante. Quelques-unes d'entre elles avaient les traits 
assez réguliers, la taille bien prise et les proportions du 
corps symétriques. Toutes étaient vêtues de même, c'est à 
dire d une large pièce de grosse étoffe de laine à rayures 
bariolées, attachée sous le sein et retombant presque sur la 
cheville; ce vêtement simple était maintenu par une couple 
de lisières passant au dessus de l'épaule, ou tout uniment 
noué par derrière. 

Je me dirigeai vers les restes de la grande mosquée, qui 
formait autrefois le centre de la capitale. Elle se compo- 
sait, dans l'origine, d'une construction peu élevée, flan- 
quée de deux grandes tours à l'est et à l'ouest ; la cour dont 
s'entourait l'édifice était close par un mur. La tour orientale 
gisait en ruines; l'autre était encore en assez bon état de 
conservation mais, loin de briller par sa beauté architectu- 
rale, elle ne se faisait remarquer que par la grossièreté de 
ses formes. Cette tour s'élevait en sept étages dont le dia- 
mètre décroissait graduellement, de sorte que le dernier 
semblait n'avoir qu'un peu plus de 13 pieds de côté, tandis 
que l'étage inférieur en mesurait de 40 à 50 ; la hauteur de 
la tour était d'environ 60 pieds. Malgré la ruine de l'édifice, 
les habitants de Gogo venaient faire encore leurs prières 
quotidiennes en ce lieu consacré, où reposaient les cendres 
de leur plus illustre souverain, et qui formait autrefois le 
centre de la partie la plus animée de la capitale; actuelle- 
ment, ces lieux étaient tristes et à moitié abandonnés et 
rien n'était resté de la vie bruyante de la royale cité qui 
était en même temps la place commerciale la plus considé- 
rable de l'époque. Je retournai dans ma tente, méditant 
profondément sur les destinées de cette antique métropole. 



162 VOYAGES EN AFRIQUE. 

et sur les myslérieiix flots des peuples dans cette partie du 
globe encore presque inconnue, se succédant sans relâche et 
disparaissant tour à tour, presque sans laisser de traces de 
leur présence ni des progrès sociaux accomplis. 

Ce ne fut que deux jours après notre arrivée, que le cheik 
nous rejoignit avec plusieurs chefs et personnages notables de 
la tribu des Kel E' Souk , venus pour s'entretenir avec lui ; 
dans le nombre, se trouvaient le père et le frère d'une jolie 
fille Tarki, dont j'avais eu la visite au camp de Tinscherifen. 
Outre mes pourparlers avec ces individus, dont l'influence 
sur l'esprit public devait me faire désirer leur protection, 
je m'occupai, quoique avec une lenteur forcée, de poursuivre 
mes préparatifs de retour; le cheik, de son côté, rédigea 
une lettre fort remarquable, par laquelle il me recomman- 
dait aux chefs dont j'avais à traverser le territoire. Quoique 
mon séjour à Gogo ne me fût pas ennuyeux, il m'était 
pénible à cause de la grande chaleur; ce fut donc avec une 
joie réelle que je vis le clicik obligé de l'interrompre par une 
excursion vers un camp des Gabero. 

Les Gabero, ou Soudou Kamil, fbrmait une nombreuse 
tribu des Foulbe, qui, établie dans ces parages depuis plu- 
sieurs siècles, a adopté la langue des indigènes, par crainte 
des persécutions des rois Sonrhaï. Après la chute de l'empire 
de ces derniers, les Gabero jouirent d'une liberté complète 
et ce n'est que depuis peu que, rangés nominalement sous 
l'autorité du gouverneur de Saï, ils ont été forcés de recon- 
naître la souveraineté bien plus oppressive du royaume 
Poullo de Massina; ce fait fut produit par l'expédition que 
fit contre eux le gouverneur de Ilombori, localité située à 
quatre journées de leurs établissements, expédition qui leur 
avait coûté (rente hommes dans une rencontre. Ils adressé- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 163 

rent alors au cheik une demande pressante pour qu'il vint à 
eux, les couvrant de sa protection politique et sanctifiant par 
sa bénédiction leur vie privée. 

Nous quittâmes donc Gogo, dans l'après-midi du 25 juin 
et, après une marche d'une couple de lieues à travers la 
plaine couverte d'arbres et de buissons qui s'étend au sud 
de l'antique capitale, nous arrivâmes à la rive herbue du 
fleuve. Passant la nuit dans un petit hameau habité par des 
Gabero et des Rouma et situé au milieu d'une sorte de 
marécage, nous continuâmes ensuite notre voyage en lon- 
geant les bas-fonds de la rive, où l'on s'occupait, h ce 
moment, de réparer les petites digues des rizières. Traver- 
sant tour à tour de la terre ferme et des espaces de terrains 
marécageux, nous arrivâmes à un endroit où la rive, haute 
et rocailleuse, s'avançait dans le lit du fleuve, tandis que 
des sommets de roc plus élevés s'étendaient du côté des 
terres, de manière à n'y laisser qu'un passage fort étroit. 
La rive opposée s'avançant de la même manière, nous avions 
devant nous un rétrécissement du fleuve, peu considérable 
du reste, nommé Tinscheran, Avançant encore pendant une 
demi-lieue sur l'étroit sentier de la rive, nous arrivâmes en 
face du camp des Gabero, situé du côté de l'Aribinda, sur un 
promontoire sablonneux , au delà duquel s'étendait une 
plaine verdoyante ofi'rant au fleuve une rive plus large ; de 
notre côté, au contraire, s'élevaient des rochers hauts de 
200 à 300 pieds, précédés d'éminences sablonneuses au 
vaste horizon, sur lesquelles nous nous établîmes. Les 
Gabero ne tardèrent pas à traverser le fleuve, nous appor- 
tant, en présent de bienvenue, trois bœufs ; arrivés auprès 
de nous, ils se mirent en devoir de nous établir deux 
cabanes de natte, au cheik et à moi. 



164 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Les Gabero sont de beaucoup supérieurs aux Sonrhaï, 
tant sous le rapport moral que sous le rapport physique ; 
leur costume ne différait guère de celui des Foulbe, mais il 
était plus complet et généralement moins usé. Les femmes 
étaient vêtues de la même manière que celles de Gogo. Ces 
bonnes gens ne se contentèrent pas de la bénédiction musul- 
mane du cheik et, malgré tout ce que je fis pour m'en 
défendre, je me vis forcé, de leur donner à mon tour la 
mienne, comme chrétien. J'appris en cette occasion, que 
plusieurs d'entre eux me connaissaient déjà personnelle- 
ment, pour s'être trouvés parmi la troupe d'indigènes qui 
m'avaient prêté un secours efficace à la traversée du dange- 
reux marécage que j'avais eu à franchir précédemment, à 
quelques milles avant d'entrer dans l'Aribinda. 

Nous restâmes pendant quatre jours en cet endroit, 
nommé Bornou ou Barnou et, malgré mon impatience, je 
dus y séjourner tout ce temps, contemplant le fleuve tandis 
que l'air pur que je respirais faisait le plus grand bien à ma 
sauté. La grande largeur du fleuve, à cet endroit, rendit très 
laborieuse notre jonction à nos amis de la rive opposée; 
nous eûmes en outre plusieurs orages à essuyer et nous ren- 
contrâmes sur notre passage quelques hippopotames. Par- 
fois ces sauvages animaux grondaient furieusement autour 
de nous, comme s'ils étaient courroucés de ce que nous 
venions les troubler dans leurs retraites; le lendemain de 
notre arrivée, ils effrayèrent nos chevaux, qui, paissant sur 
la rive, se livrèrent à la fuite la plus désordonnée. 

D'autres fois, les hippopotames entravaient complètement 
la traversée par bateaux de l'une rive à l'autre; ils se mon- 
traient généralement d'un naturel turbulent et querelleur, 
surtout le soir et pendant la nuit, lorsqu'ils venaient cher- 



LE NIGER. — RETOUR A KOLKAOLA. 165 

cher leur pâture près de la rive. Ces quadrupèdes représen- 
taient presque seuls le règne animal en ces lieux; cependant 
quelques-uns de mes compagnons aperçurent sur les émi- 
nences de roc voisines deux ar blancs, sorte d'antilope assez 
rare dans ces contrées. 

Le i*^"^ juillet, à une heure avancée de l'après-midi, nous 
nous mîmes en route pour retourner à Gogo. Arrivés au 
delà du rétrécissement de Tinscheran, nous passâmes la 
nuit dans un camp renfermant plus d'une centaine de tentes 
de cuir, une quantité de jeunes esclaves et appartenant aux 
Kel E' Souk; tous ces esclaves, hommes et femmes, étaient 
entièrement vêtus de cuir, selon l'usage appliqué à ceux 
des Touareg en général. En quittant ce camp, nous ne ren- 
trâmes pas dans les bas-fonds marécageux que nous avions 
pris précédemment, mais nous suivîmes, au contraire, la 
pente de roc qui les bornait vers l'orient et où se remar- 
quaient un grand nombre de crevasses et de cavités. Le 
cheik étant resté en route, dans un autre camp de Kel E' 
Souk, j'arrivai seul à Gogo. 

Je me mis aussitôt en devoir d'achever sérieusement 
mes préparatifs de départ. Tous mes amis, voyant que je 
m'apprêtais à les quitter pour tout de bon, redoublèrent de^ 
soins et d'attentions envers moi. J'eus entre autres, ce même 
soir en prenant le thé (car je m'étais largement pourvu de 
cette denrée à Tombouctou), un entrelien fort animé avec le 
neveu du cheik, Mohammed Ben Chotar, qui m'était parti- 
culièrement attaché et auquel j'exprimai mon vif désir de le 
voir venir en Europe. Une pareille visite de la part d'un 
indigène intelligent aurait d'immenses conséquences, au 
point de vue des relations amicales à établir avec ces con- 
trées; mais des conceptions de ce genre n'entrent guère 

T. IV. 12 



166 VOYAGES EN AFRIQUE. 

dans les idées des gouvernements qui, consacrant une 
couple de cent Ihalers à quelque voyage d'exploration, ne 
visent qu'à un résultat brillant et momentané. 

Le lendemain matin, comme je respirais l'air frais devant 
ma tente, selon mon habitude, tous mes amis se réunirent 
autour de moi, et je dus leur lire plusieurs passages de 
livres européens, parmi lesquels l'Évangile en grec. L'alle- 
mand surtout excitait la curiosité de ces braves gens, qui 
croyaient reconnaître quelques rapports avec leur propre 
idiome, dans les dures syllabes de notre langue; mais il y 
eut chez eux un véritable enthousiasme, lorsque je leur 
récitai quelques vers que je connaissais par cœur. 

Mes domestiques étaient enchantés à leur tour, à la pen- 
sée d'un prompt départ, et, lorsque El Bakay vint nous 
rejoindre, dans la matinée, ils lui firent un accueil magni- 
lique à grand renfort de coups de fusil. Mon noble protec- 
teur lui-même laissait voir clairement l'émotion que lui 
causait l'idée de notre séparation prochaine. Je passai la 
soirée avec lui, et notre conversation roula sur la sphéricité 
du globe ainsi que sur le mouvement du système planétaire, 
que je parvins à lui faire parfaitement comprendre, quoi 
qu'il me fallût souvent, pour en arriver là, me mettre en 
opposition avec certains dogmes du koran. 

Tout était prêt pour le départ, le 5 juillet; mais l'arrivée 
de Thakkefi, neveu d'Alkouttabou, le chef des Aouelimmi- 
den déjà cité, vint y mettre obstacle; toutefois je fus ravi de 
celte circonstance, Thakkefi m'apportant un sauf-conduit 
pour tous les marchands ou voyageurs anglais qui visite- 
raient, à l'avenir, les domaines d'Alkouttabou. Dans un 
entrelien particulier que nous eûmes ensemble, il me fit 
savoir que le plus vif désir de son oncle était que les Anglais 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 107 

fissent remonter le Niger par trois bateaux bien équipés, 
afin d'ouvrir des relations avec lui. Je lui répondis que 
l'accomplissement de ce vœu était subordonné à la possibi- 
lité de franchir les rapides et les récifs du fleuve en aval de 
Boussa et de Rabba, ce qui ne permettait de prendre aucun 
engagement à cet égard. 

La mission de Thakkefi remplie, rien ne s'opposait plus 
à notre départ, et le 8 juillet 1854 fut le jour fixé à cet eff'et. 
La veille au soir, tout le camp était en mouvement pour 
nos derniers préparatifs. Quelques-uns des écoliers préférés 
du cheik devaient m'accompagner, et l'intention d'El Bakay 
avait même été, dans l'origine, de me faire conduire jus- 
qu'à Sokoto par Mohammed Ben Chotar; malheureusement 
l'état de santé de cet excellent jeune homme ne permit pas 
d'y songer. Le cheik lui substitua un autre de ses parents, 
Mohammed Ben Mouchtar , homme jeune, énergique et 
intelligent, mais dépourvu de la noblesse de caractère sinon 
propre à toute la famille. Les autres compagnons qui me 
furent destinés étaient le Hartani Malek, fils d'un affranchi, 
qui ne devait venir, ainsi que le précédent, que jusque près 
de Tamkala ; puis Moustapha et Mohammed Daddeb, ce der- 
nier natif de Tombouctou, qui devaient m'accompagner jus- 
qu'à Sokoto; Ahmed El Wadaoui, le plus savant des écoliers 
du cheik, et enfin Hadj Ahmed, qui devaient tous deux aller 
jusqu'au Bornou. El Bakay me remit tous les présents qu'ils 
devaient offrir en son nom aux différents chefs de la route, 
et me pourvut en outre de tabac et de coton indigènes, pour 
donner occasionnellement aux Touareg et aux Sonrhaï. Je 
reçus ensuite de lui des vêtements pour mes domestiques et 
j'en donnai à mon tour à ceux de ses écoliers qui m'étaient 
le plus attachés; le fils du cheik, Sidi Mohammed, ayant un 



168 VOYAGES EN AFRIQUE. 

peu gâté ses habits pendant notre long séjour à Tombouc- 
lou, je me vis forcé de lui donner une magnifique tunique de 
Sansandi, richement brodée de soie, que j'aurais voulu 
emporter en Europe, comme échantillon d'un travail fort 
curieux. 

Nous partîmes donc, le 8 juillet. Je fus on ne peut plus 
charmé, en quittant notre camp de Gogo, de voir se presser 
autour de moi un grand nombre d'individus qui venaient me 
dire un cordial adieu et me souhaiter un heureyx voyage; 
Thakkefi me chargea même de présenter ses hommages par- 
ticuliers à la reine Victoria, dont le nom lui était connu 
par moi. Nous nous mîmes enfin en route en suivant la 
plaine située au midi de la ville et qui nous était déjà con- 
nue; nous tenant à quelque distance du fleuve, nous fîmes 
notre première halte à côté d'un camp de Kel E' Souk, à 
environ 5 lieues de l'ancienne cité royale , endroit où nous 
devions traverser le Niger, pour continuer notre voyage sur 
l'autre rive. Je rappellerai ici que les Touareg nommaient 
« Taramt » tout le pays de la rive gauche, de Tombouctou à 
Gogo, et « Agbele » ou c Arhele, » tout celui qui s'étend 
au delà, en aval de celte dernière ville '. 

Mon noble et digne protecteur m'avait encore accompagné 
pendant cette première journée de marche; le lendemain 
matin , je devais me séparer de cet homme qui avait su 
m'inspircr le plus d'estime parmi tous ceux avec lesquels je 
m'étais trouvé en rapport pendant ce long voyage , abstrac- 
tion faite de sa lenteur et de son indifférence phlegmatique. 
J'avais pendant si longtemps vécu avec lui en rapports quo- 

' J'ai la conviction que le nom de » Taramt, » c'est à dire • Aram • 
arec le préGxe et le sufExe ordinaires des Berbères, remonte à d'antiques 
ctablisscmcnls de ces peuples dans l'extrême Orient. 



LE NIGER. — RETOUR A KOLKAOUA. 169 

tidiens et dans des situations si critiques, que notre sépara- 
tion devait m'être des plus sensibles. 

Il recommanda aux individus qui devaient m'accompa- 
gner, de ne pas se quereller entre eux et de suivre mes 
conseils en toute chose, surtout à l'égard de la célérité de 
notre marche, attendu qu'il connaissait mon impatience de 
rentrer dans mon pays. Il me donna ensuite sa bénédiction 
et m'assura que je pouvais compter désormais sur un heu- 
reux retour. Mohammed Ben Chotar, auquel son indisposi- 
tion ne permettait pas de m'accompagner davantage, ne me 
quitta que lorsque je fus embarqué, de même que Sidi 
Mohammed, le fils du cheik. Arrivé sur l'autre rive, et selon 
le désir d'El Bakay, je tirai un coup de fusil en signe de 
dernier adieu. 

Le fleuve était, à cet endroit, rempli de bancs de sable 
qui en facilitèrent beaucoup la traversée à mes chevaux et à 
mon chameau, quoiqu'ils eussent néanmoins un canal très 
profond à franchir avant d'arriver à la rive sud-ouest. L'en- 
droit où j'atteignis cette dernière, portait le nom de Gona, 
identique à celui d'une localité célèbre chez les Mandigues 
mahométans ou méridionaux, par ses écoles et la science qui 
s'y enseigne. Les digues de sable de la rive étaient garnies 
d'un beau rideau d'arbres et offraient trois routes vers l'inté- 
rieur; la plus importante de ces dernières est celle qui con- 
duit vers Dore, le chef-lieu du Libtako; elle se rejoint an 
chemin qui conduit de Bourre (au midi d'Asongho) égale- 
ment à Dore, près du vaste amas d'eaux mortes se reliant 
au Niger et semblable à un lac, nommé Chalebleb. Ce ne fut 
qu'à une heure avancée de l'après-midi que nous pûmes 
quitter Gona, Ahmed El Wadaoui, l'écolier préféré du cheik, 
ayant encore été appelé, par ce dernier, sur la rive opposée. 



170 VOYAGES EN AFRIQUE. 

nous ne fîmes ce jour là que 1 1/2 mille de chemin. Nous 
nous tenions le plus près possible du fleuve, ce qui nous 
obligea parfois de gravir les hauts promontoires de la rive. 
Nous vîmes, près d'une île nommée Berla et qu'un étroit canal 
séparait de la terre ferme, beaucoup de crocodiles et d'hip- 
popotames; ce fut pour nous un curieux spectacle que celui 
d'un hippopotame femelle de taille énorme, sortant à moitié 
de l'eau et poussant en avant son petit, tout en le protégeant 
contre quelque ennemi. Nous y vîmes aussi de nombreux 
sangoua'i se chauffant au soleil sur les bancs de sable, mais 
s'élançant dans l'eau à notre approche, trop rapidement 
pour qu'il me fut possible de les observer de plus près. 

Ce premier jour de voyage sur la rive droite du Niger, 
faillit être marqué par un malheur. Comme nous gravissions 
une éminence de terrain rude et couverte de broussailles, 
un serpent venimeux s'élança tout à coup vers l'un de mes 
domestiques qui me suivait de près, à cheval; fort heureuse- 
ment, un autre de mes compagnons aperçut au même instant 
le dangereux reptile et le tua avant qu'il eût eu le temps 
d'atteindre sa victime. Ce serpent n'était long que d'environ 
4 1/2 pieds sur 1 i/2 pouce de grosseur. 

Lorsque nous arrivâmes au rétrécissement de Tinscheran, 
nous n'y retrouvâmes plus nos amis, les Gabero , dont les 
camps nombreux animaient naguère toute cette partie de 
la rive; ils avaient transporté leurs tentes à une demi lieue 
plus bas, sur l'île Bornougoungou, située entre un grand 
bras du fleuve et un petit torrent tombant en cascade du 
haut d'un récif. Nous fîmes halte au même endroit et je dis- 
tribuai quelques présents à mes domestiques, afin de m'as- 
surer leurs bons services dans la suite du voyage. 

Le principal était, pour moi, d'avancer avec plus de rapi- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 171 

dilé qu'auparavant; mais la crainte que j'avais eue, de voir 
la paresse innée des écoliers du cheik, entraver souvent 
ma marche, se confirma dès notre halte suivante, près de 
Douniame '. A cet endroit, nous devions être rejoints par un 
guide Gahero, chargé de nous conduire jusqu'à Saï; comme 
il n'arrivait pas, et que nous n'avions, pour le remplacer, 
qu'un Kel E'Souk, nommé Mohammed, qui ne pouvait aller 
à beaucoup près aussi loin, j'eus beaucoup de peine à déci- 
der au départ mes compagnons de Tombouctou. Dans la 
suite du voyage, les prétextes de retard ne leur manquèrent 
pas; tantôt c'étaient les petits obstacles que nous rencon- 
trions en route, ou quelque orage qui nous avaient assaillis; 
tantôt, au contraire, c'était la commodité d'une station ou 
l'hospitalité dont nous étions l'objet, qui les empêchaient 
d'avancer. Ils allèrent même, une certaine fois, jusqu'à 
cacher un de leurs chameaux, le disant perdu, afin de me 
forcer à rester un jour de plus dans un endroit où nous 
étions bien traités. Toutefois, ils trouvèrent constamment 
en moi un adversaire inébranlable, et ce stratagème ne leur 
réussit pas; quoi qu'il en fût, nous ne fîmes que rarement 
plus de o 5/4 milles de chemin par jour. 

De même que je m'efforçais d'exciter les indolents éco- 
liers de mon brave et lent ami El Bakay, à me suivre le plus 
rapidement possible le long du fleuve, je dois demander au 
lecteur de m'accompagner en pensée plus rapidement, à son 
tour, dans mon voyage rétrograde. Après l'avoir initié à toutes 
les particularités de la rive du Niger, dans notre longue 
marche depuis Tombouctou jusqu'à Gogo, et au delà du 

* Ce nom signifie » abreuvoir » et provient de ce qiie la rive, écbancrée 
à cet endroit entre les digues de la vallée du Niger, donne un accès facile 
tant vers le fleuve que vers l'intérieur des terres. 



172 VOYAGES EN AFRIQUE. 

fleuve , j'ose croire qu'il possède une idée suffisante de la 
vallée où s'étend cette puissante artère de la Nigritie occi- 
dentale; je craindrais de devenir importun en m'étendant 
davantage sur notre trajet à travers d'humides marécages, le 
long de la rive ou sur des digues et des crêtes de roc. 

Cette vallée conserve en général pendant toute la suite de 
mon voyage le même caractère que précédemment, c'est à 
dire la forme d'un bas-fond, large en moyenne de i à 1 1/2 
lieue, borné par une rangée de digues ou une raide pente 
de rocher, haute parfois de 300 pieds, tantôt battue par les 
flots du fleuve, tantôt laissant entre elle et quelque embran- 
chement de ce dernier un promontoire sablonneux ou maré- 
cageux. C'est dans ce lit que roule le mystérieux Niger, 
enserrant le plus souvent de longues îles verdoyantes dont 
les parties les plus hautes, de niveau avec la rive à laquelle 
elles se reliaient autrefois, émergent seules des flots; lors 
des grandes crues, le fleuve remplit ce vaste lit tout entier et 
le dépasse même à certains endroits où la rive ofi're un pas- 
sage plus facile à ses eaux débordées. A cette époque il n'en 
était pas ainsi, et une végétation magnifique couvrait les 
parties laissées à sec, au point de dissimuler parfois complè- 
tement l'étroit canal laissé au fleuve et de présenter aux 
regards trompés l'image d'une épaisse faddama. Aux endroilSv 
où apparaissait de nouveau le courant, il s'avançait avec 
une vitesse modérée, lorsqu'il n'était contrarié par d'abrupts 
récifs ou des masses de roc ; sur de rares points, il formait 
des rapides assez violents pour y rendre la navigation impos- 
sible; mais partout ailleurs ses eaux profondes et presque 
nulle part guéables, formaient une magnifique voie liquide, 
aisée à explorer, mais malheureusement en vain. 

Nous connaissons donc le Niger au nord et au midi de 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 1-5 

Gogo ; mais si nous examinons son cours jusqu'aux villes de 
Garou et de Sinder, nous lui voyons un lit plus pierreux. Il 
en résulte, pour le fleuve lui-même, un nombre beaucoup 
plus considérable de rapides et de masses de roc s'élevant 
au milieu des eaux; la conséquence en est, pour le sol riVe- 
rain, la fréquence moindre, au contraire, à l'époque de la 
décrue, de marécages d'une certaine étendue, entre la rive 
normale et la rive extrême du fleuve; en efiet, ce ne fut que 
le second jour après notre passage près de Gona , que nous 
rencontrâmes une vaste plaine marécageuse, large de plus 
d'une demi lieue et couverte d'arbres. 

Une autre conséquence de la nature rocailleuse du pays 
où le fleuve doit se frayer une voie, est la division fréquente 
de ce dernier en de nombreux embranchements entre les- 
quels s'étendent généralement de longues iles. Le premier 
endroit remarquable sous ce rapport, fut celui nommé Adar 
N Dourren, situé à 8 milles en aval de Gona. Le fleuve, 
coupé à peu de distance par une île et par plusieurs récifs, y 
formait pour la première fois un cours d'eau régulier d'une 
certaine largeur; c'était là que traversaient ordinairement 
les voyageurs se rendant de l'Asaouad au Libtako par Kou- 
rouman. Le vaste courant, se divisant ensuite en quatre 
étroits embranchements, formait un de ces points difficiles 
où le voyageur ignorant des lieux, ne peut que s'en rappor- 
ter à sa bonne étoile pour juger du côté où il croit pouvoir 
risquer son esquif et sa propre sécurité. Mungo Park, qui 
passa en cet endroit, eut la bonne chance de choisir le bras 
oriental; de ce côté, il n'eut du moins à lutter que contre 
les riverains du côté du Haoussa, les Idan Moussa, qui l'atta- 
quèrent avec fureur; si cet homme intrépide eût, au con- 
traire, poussé son embarcation dans l'un des deux embran- 



174 VOYAGES EN AFRIQUE. 

chemcnls occidentaux, il eût infailliblement succombé aux 
obstacles que la nature elle-même avait semés sous ses pas *. 
En effet, ces deux embranchements n'en forment bientôt 
plus qu'un seul, qui sépare de la rive droite l'île herbue 
d'Ansongho, longue de quatre milles. Partout où mes regards 
pouvaient plonger dans cet étroit bras du fleuve, je ne décou- 
vrais que les rocs et les récifs les plus dangereux, qui s'éle- 
vaient au dessus des eaux. Ce que j'y remarquai de plus 
extraordinaire était une haute masse de rocher formée par 
couches et pareille à une tour en ruines, tandis que l'île 
elle-même en portait d'autres semblables; la hauteur pou- 
vait en être de 70 à 80 pieds. Plus loin c'était, à un endroit 
du nom de Tasori, un récif qui traversait le lit du fleuve 
d'une manière continue, apparaissant alors au dessus de 
l'eau, tandis qu'il semblait n'exister de communication entre 
les deux parties du fleuve qu'il séparait entre elles, que par 
un étroit canal latéral à l'île. A 2,000 pas au dessous de ce 
récif, s'élevaient de nouveaux obstacles, et le fleuve devait se 
frayer un passage à travers des masses de rocher considéra- 
bles, qui s'élevaient à 55 ou 40 pieds au dessus de ses flots 
écumants; cet embranchement occidental, passant ensuite 
entre des rochers et des récifs rendus plus apparents dans 
leur sauvage désordre par le peu de hauteur des eaux, allait 
rejoindre l'extrémité de l'île pour se réunir de nouveau pen- 
dant quelques instants à l'embranchement oriental. Cet 
endroit forme le passage de Bourre, village Sonrhaï situé sur 
la rive Haoussa, et la largeur du Niger peut y être, sur 
certains points, de 1,200 à i,500 pas. 

* Quelque temps avant de périr dans les rapides de Boussa, Park s'était 
engage dans un de ces défilés de roc et n'avait pu conjurer la mort que par 
des efforts extraordinaires. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. i16 

Le fleuve cependant ne roule guère paisiblement ses 
oncles majestueuses que sur un espace de 3/4 de mille. En 
effet, tandis que l'on aperçoit à peu de dislance de la rive 
les éminences Ayola et Tikanasiten, du côté Haoussa, le lit 
du fleuve ne tarde pas à se remplir d'îles et de récifs for- 
mant, pendant plusieurs milles et sur une largeur de 1 à 
i 1/2 lieue, un labyrinthe de canaux et de rapides tel que, vu 
à distance, le fleuve semble avoir complètement disparu. A 
l'endroit où finissent ces rapides, nommé Tiboraouen, le 
courant pouvait avoir une force de six milles marins à 
l'heure. 

Jusqu'à Sinder, on rencontre encore des séries d'obsta- 
cles, répandus, il est vrai, sur une moins longue étendue. 
Ce qui est remarquable, en route, est le cap Em N Ischib 
ou Em N Aschid {« cap des ânes ») qui, s'avance tortueu- 
sement dans le fleuve, et au delà duquel ce dernier se couvre, 
sur une largeur d'un mille allemand, de rochers et d'îlots; 
tout aussi curieux sous le même rapport, est le delta qui 
forme l'embouchure de la rivière Goredjende dans le Niger. 
Il semble cependant qu'il y ait, le long de la rive gauche, 
même aux endroits les plus dangereux, un courant prati- 
cable, où de petites embarcations pourraient passer, moyen- 
nant un sondage effectué avec habileté. 

Tel fut l'aspect de la partie du Niger que nous suivîmes, 
du il au 21 juillet, pour nous rendre à Sinder. Dès les pre- 
miers jours de notre voyage sur la rive droite, des nuées de 
sauterelles, que le vent poussait vers nous, annoncèrent 
l'approche de contrées fertiles, mais il nous fallut encore 
plus d'un jour de marche pour arriver à des régions suscep- 
tibles de culture. Toutefois nos regards rencontraient déjà 
de beaux arbres, tels que le siwak, le talha, le ghcrred, et le 



176 VOYAGES EN AFRIQUE. 

sol plus élevé se couvrait même assez fréquemment d'un 
épais tapis de verdure; c'étaient, outre la plaine maréca- 
geuse de Soungai, déjà citée, quelques petits vallons qui 
s'ouvraient, à l'extrémité de cette dernière, du côté du 
fleuve. L'Ile Asongho ofi'rait, vers sa partie méridionale, outre 
de belles prairies, des palmiers d'Egypte et des tamariniers; 
à quelques lieues plus bas, nous rencontrâmes, près d'un 
village de Foulbe situé en face de la montagne Ayola, les 
premiers champs de quelque importance; ils étaient semés 
de sarrasin. 

L'aspect du pays devint déjà meilleur, du IG au 18 juillet, 
époque à laquelle nous nous trouvions entre lo" et 16° lat. 
sept. ; le sol, plus accidenté, commença à se couvrir de prai- 
ries, entrecoupées cependant, sur d'assez larges espaces, de 
parties de terrain rocailleux. Nous traversâmes plusieurs lits 
de torrents, alors desséchés, dont l'un, nommé Galindou, 
paraît être le prolongement du Bouggoma, que nous avions 
franchi si péniblement près de l'Aribinda, en nous rendant 
à Tombouctou. A une couple de lieues plus bas, se jetait 
dans le Niger la petite rivière Bitib, large alors de 25 pieds 
seulement sur 1 i/2 pied de large et traversant une jolie et 
fraîche vallée. Les arbres devinrent alors plus abondants et le 
pays plus montueux; nous vîmes apparaître le korna et Yhad- 
jilidj et, après avoir traversé une magnifique vallée dont le 
principal ornement consistait en quelques tamariniers, nous 
arrivâmes au rapide, déjà nommé, d'Em N Ischib, endroit 
où un petit cimetière indiquait l'ancien séjour des Imelig- 
gisen. 

La marche suivante nous conduisit bientôt dans une forêt 
épaisse où je revis, pour la première fois depuis longtemps, 
le baobab et à laquelle succéda une nouvelle zone de pays 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 477 

aride, large d'un mille; toutefois, nous campâmes, le soir, 
dans un joli vallon près duquel nous découvrîmes, derrière 
un beau rideau d'arbres, une petite rivière, assez considé- 
rable pour la saison. C'était le Goredjende, rempli de cro- 
codiles et non guéable, même en cette saison, de sorte qu'il 
nous fallut chercher un point de passage vers son delta, où 
il se partage en plusieurs bras, dont le plus grand est large 
d'au moins 75 pas, sur une profondeur de 2 1/2 pieds. 

Cet affluent du ISiger signalait notre entrée dans un pays 
peuplé et bien cultivé. Jusqu'à ce moment nous n'avions 
rencontré que peu d'établissements fixes, quoique la rive 
opposée semblât en offrir davantage; nous n'avions guère 
vu, sous ce rapport, que çà et là quelque hameau Sonrhaï 
sur l'une ou l'autre île et la station de Foulbe, complètement 
isolée, que j'ai citée plus haut. Le pays que nous avions 
ainsi parcouru nous avait semblé être le domaine de tribus 
Touareg nomades, mais dès lors il changea complètement 
d'aspect. Les îles étaient bien boisées ou , comme celle 
nommée Ayorou, couvertes de huttes et de champs où les 
indigènes se livraient aux travaux de la culture ; toutefois il 
n'y était pas encore question de rapports paisibles, et chaque 
laboureur portait , outre sa houe à la longue queue , un arc 
et des flèches pour sa défense personnelle. A une couple de 
milles au dessous de l'embouchure du Goredjende, se trou- 
vaient l'île et le village Kendadji avec ses 2,000 habitants 
qui quittaient chaque soir en grand nombre la terre ferme 
dans des canots, pour rentrer dans leur retraite battue par 
les flots du Niger. En face de cette dernière s'élevaient, dis- 
persées, au pied de la colline Warba, haute de 500 pieds, 
les huttes d'un village de Foulbe, autour desquels des che- 
vaux nombreux ainsi que des troupeaux de bœufs et de chè- 



178 VOYAGES EN AFRIQUE. 

vres témoignaient de la richesse des habitants. Le voisinage 
de la rive était couvert de champs soigneusement ombragés 
et étroitement agglomérés; nous y rencontrâmes un large et 
commode chemin bien battu. Tout, en ces lieux, formait 
un contraste des plus étonnants avec la contrée aride que 
nous venions de traverser, et je fus réellement surpris de 
constater une telle abondance de population, surtout lorsque, 
après une couple de lieues de trajet , nous rencontrâmes de 
nouveau trois gros villages s'élevant sur autant d'îles; le 
plus considérable était Fitschile, où régnait la plus grande 
activité. Ce qui me fît le plus de plaisir, fut de voir le fleuve 
couvert de nacelles, tandis que son cours, pendant la plus 
grande partie de notre voyage, était resté vierge de tout 
mouvement humain. 

Nous nous rapprochions de plus en plus de la double ville 
de Garou et Sinder, la localité la plus considérable en deçà 
de Saï. A quelques milles en amont, nous rencontrâmes plu- 
sieurs villages de Touareg fixes appartenant à la tribu des 
Eratafani ou Rhatafan, dont les destinées doivent avoir été 
extrêmement remarquables. Les Rhatafan étaient , dans 
l'origine, des Arabes purs, qui pénétrèrent vers l'occident 
lors de la grande immigration des tribus arabes d'Egypte, 
et portèrent, vers le milieu du xi*" siècle, la dévastation 
dans les plus belles contrées de l'Afrique septentrionale. La 
tribu des Rhatafan se confondit alors avec d'autres tribus, 
devint peu à peu berbère et finit par s'avancer jusqu'aux 
bords du Niger. Leur puissance était naguère encore consi- 
dérable, puisque l'aïeul du chef actuel s'empara de toutes 
les villes jusqu'à Saï; mais après qu'il eut été tué par son 
neveu et compétiteur, la force de la tribu disparut avec sa 
domination. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 179 

Avant d'arriver à Saï, nous fimes halte dans une large 
excavation de la rive où pénètrent, à 1 époque des crues, de 
vastes quantités d'eau ; nous nous y reposâmes à l'ombre d'un 
magnifique bois de palmiers d'Egypte mêlés de tamariniers 
et d'hadjilidj, qui faisait ressembler ce bas-fond à une île de 
verdure. La rive devenait de plus en plus unie et, par con- 
séquent, marécageuse, de sorte qu'aux environs de Sinder, 
nous vîmes reparaître la culture du riz. Ce n'était plus que 
sur des points isolés que nous voyions se former de 
petites éminences; du haut de l'une d'elles, nous eûmes une 
assez belle perspective du fleuve, dont un embranchement, 
formé par une nouvelle série d'iles, renfermait encore des 
rapides et des rochers. Un grand bateau, long de 53 pieds 
et pourvu de six rameurs, nous indiqua cependant, en pas- 
sant rapidement devant nous, que, même à l'époque des 
plus basses eaux, la navigation n'était pas complètement 
interrompue sur ce point. 

Nous avions longtemps cherché vainement Sinder du 
regard, lorsque enfin, du haut d'une nouvelle série d'émi- 
nences, nous découvrîmes une quantité considérable de 
huttes s'étendant sur une ou deux îles et appartenant aux 
deux villes insulaires de Garou et Sinder. L'une et l'autre 
s'élevaient à l'extrémité méridionale de deux îles voisines, 
séparées seulement par un étroit canal; peuplées de Foulbe 
et de Sonrhaï vivant en commun, elles pouvaient renfermer 
ensemble, de 16,000 à 18,000 habitants. Le fleuve, à cet 
endroit, est couvert d'îles assez grandes et toute sa vallée 
peut bien n'y avoir pas moins de 5 à 4 lieues de largeur ; 
très fertile, elle est, comme Tindiquenl les chiffres que je 
viens de citer, abondamment peuplée. Garou et Sinder sont 
deux localités de la plus haute importance pour l'Européen 



180 VOYAGES EN AFRIQUE. 

qui veut explorer le Niger supérieur; car c'est à partir de 
là qu'il doit se prémunir contre de plus grandes difficultés 
de la part des indigènes et se pourvoir d'une quantité de blé 
suffisante pour aller jusqu'à Tombouctou. Sinder est le 
grand marché aux céréales de toute la contrée, et on y trouve 
en tout temps du millet en abondance ; pendant mon voyage, 
on y exportait de grandes quantités de riz vers les provinces 
de Saberma et de Dendina. Malgré la forte demande, le prix 
des céréales est très bas à Sinder; c'est ainsi que j'y achetai 
une demi sounnie (soit environ 200 livres) de blé, pour un 
morceau de coton teint que j'avais acheté à Gando pour i ,050 
coquillages, ou à peu près 20silbergros. 

Je reçus la visite d'un grand nombre d'indigènes, qui se 
conduisirent, en général, fort amicalement envers moi. 
Dans le petit faubourg où nous nous étions campés, demeu- 
rait un célèbre fahi, nommé Mohammed Saleh, qui avait 
appartenu, dans l'origine, à la tribu des Gabero. Ce ne fut 
pas avec une médiocre surprise que je m'aperçus que cet 
homme était parfaitement au courant de toute mon histoire; 
m'enquérant du moyen par lequel il avait pu la connaître, 
j'appris qu'un pèlerin, qui avait descendu le fleuve en bateau, 
peu de temps auparavant, avait raconté aux indigènes tous 
mes faits et gestes à Tombouctou. Ce fut également de ce 
faki que j'appris l'état où se trouvait alors le Haoussa ; entre 
autres choses, il me dit que Daoud, le turbulent prince du 
Saberma ou Serma, battu par Abou 'L Hassan, le gouver- 
neur PouUo de Tamkala, s'était réfugié à Yalou, la capitale 
de la province voisine de Dendina, où il continuait à sou- 
tenir ses prétentions. Sur ces entrefaites était arrivé d'Ar- 
goungo, résidence du prince du Kebbi, Vernir el moumenin 
Aliou, que ses goûts paisibles et une dispute avec Chalilou 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 181 

avaient fait retourner d'où il venait, sans qu'il eût fait rien 
d'un peu important. Le fahi m'apprit aussi que le soulève- 
ment des Dendi n'ayant pas cessé, la route de Tamkala à 
Fogha était moins sûre que jamais, mais que, par contre, 
une partie du Maouri était rentrée dans l'obéissance. 

J'aurais bien désiré visiter Sinder, mais me sentant indis- 
posé, je crus, non sans d'autres motifs encore, mieux faire 
de rester où j'étais ; en effet, l'état de dépendance du gouver- 
neur de cette ville, envers celui de Saï, n'était que fort 
incomplet, et les environs étaient infestés de Touareg, prin- 
cipalement de race croisée, dont la présence me fit juger 
prudent de ne pas trop m'écarter de mon bagage; je rerais 
donc un petit présent à mes amis de Tombouctou, en les 
priant d'aller l'offrir de ma part au chef de la ville. Mes 
envoyés furent parfaitement reçus par ce dernier, qui vint 
môme à leur rencontre jusqu'à mi-chemin de Sinder et de 
Garou. 

Après avoir pris une journée de repos devant Sinder, 
nous poursuivîmes, le 23 juillet, notre voyage vers Saï; 
nous effectuâmes en huit jours le trajet qui nous restait à 
faire et qui était de 25 à 30 milles allemands. Ce qui éveilla 
d'abord notre attention, tandis que nous suivions toujours 
la rive du Niger, furent quelques jeunes buissons de pal- 
miers couverts de fruits, à peu de distance de l'endroit où 
nous venions de camper. Il s'éleva alors une discussion 
entre mes domestiques et mes compagnons de Tombouctou, 
qui prétendaient que c'étaient des palmiers oléifères, tandis 
que les premiers soutenaient que c'étaient, au contraire, des 
dattiers. Cette dernière opinion était la bonne, car le pal- 
mier oléifère ne croit pas à une certaine distance de la mer 
ou tout au moins d'un amas d'eau salée; c'est ainsi que, de 

T. IV. 13 



188 VOYAGES EN AFRIQUE. 

tout mon voyage dans l'intérieur de l'Afrique, je ne le ren- 
contrai que dans la vallée au sel de Fogha. 

Au delà de Sinder, le fleuve était toujours plein d'îles 
bien boisées, parmi lesquelles se trouvait celle de Neni, 
remarquable comme lieu de naissance du grand roi de Son- 
rhaï, Hadj Mohammed, le fondateur de la dynastie indigène 
des Askia. Au dire du /"aAi Mohammed Saleh, qui m'accom- 
pagna quelque temps, il existerait encore plusieurs princes 
de cette royale famille, vivant à Darghol, l'établissement 
principal des Sonrhaï indépendants, sur l'importance des- 
quels le faki me donna de nombreux détails. C'était un 
homme si alTectueux et si expansif; que je regrettai bien 
sincèrement de ne pouvoir explorer en sa société tout le 
territoire des Sonrhaï indépendants. 

Comme au nord de Sinder, le pays situé au midi de la 
ville insulaire était bien cultivé et fort peuplé; toutefois 
le sol devint un peu plus onduleux, offrant un aspect char- 
mant par les hautes herbes et les beaux arbres dont il était 
couvert. Les espèces dominantes étaient le baobab^ formant 
parfois des groupes considérables, le talha, le kalgo aux nom- 
breux exemplaires et les divers autres genres que j'ai cités 
en dernier lieu. Quoique les populations fussent toujours 
composées de Sonrhaï, de Touareg et de Foulbe mêlés, ce 
dernier élément commençait graduellement à prédominer. 
Les Touareg appartiennent pour la plupart à la tribu des 
Rhatafau; toutefois il s'en trouvait quelques-uns de celle 
des Kel E' Souk parmi la population, également mélangée, 
du village Asemay, situé à environ 5 milles en aval de 
Sinder. 

A quelques lieues au delà de ce village, nous passâmes 
une petite rivière, nommée par les Touareg « Tederimt » 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 185 

(sinon « Jali »), dont les bords escarpés nous causèrent 
quelque retard dans notre marche; elle n'était large, d'ail- 
leurs, que d'une vingtaine de pieds sur un de profondeur. 
Quelque peu importante que fût cette petite rivière en elle- 
même, elle l'était plus ou moins pour moi, en ce sens que 
j'y entendis de nouveau pour la première fois le salut habi- 
tuel des Haoussaoua, m'annonçant mon retour dans une 
contrée à laquelle j'avais voué une grande préférence. A un 
mille plus loin, je vis, au bord du Niger, le petit village 
Bosse, dont les huttes n'étaient plus construites à la manière 
des Sonrhaï, mais, au contraire, dans le style des Haous- 
saoua. Les habitants, qui étaient idolâtres, leur chef y com- 
pris, ne nous en firent pas moins un fort bon accueil et se 
pressèrent autour de moi pour me demander ma béné- 
diction. 

Laissant à quelques milles à notre droite la ville de Larba 
ou Laraba, dont j'ai parlé, lors de mon voyage vers Tom- 
bouctou, comme d'une localité habitée par des gens turbu- 
lents et querelleurs , nous pénétrâmes dans une contrée 
beaucoup moins peuplée et presque dépourvue de culture; 
j'appris plus lard que cette zone moins heureuse s'étendait 
sur une largeur de 5 à 6 milles. Toutefois celte apparente 
stérilité n'était pas due à la nature du sol, car il était bien 
boisé et couvert même d'une certaine abondance de menue 
végétation. Nous rencontrâmes alors la rivière Sirba, qui 
nous est déjà connue et que j'avais traversée précédemment 
près de Bossebango. Voisine, en cet endroit, de son embou- 
chure, elle n'était que d'une profondeur médiocre et s'éten- 
dait dans un lit rocailleux, large d'une cinquantaine de pas 
et d'un aspect si sauvage, que je doute fort qu'au temps des 
crues, la rivière puisse être traversée sur ce point. Au Sirba 



184 VOYAGES EN AFRIQUE. 

succéda bientôt une autre rivière moins considérable et bor- 
dée de beaux arbres. 

Sauf quelques séries de collines, le pays riverain du Niger 
était resté plat jusqu'alors et la vallée du fleuve n'avait pas 
eu de limite nettement dessinée comme jusqu'à près de 
Sinder où, ainsi que nous l'avons vu, elle était marquée, à 
peu d'exceptions près, par le versant, plus ou moins abrupt, 
du plateau voisin. Au delà du Sirba, nous vîmes se multi- 
plier les élévations du sol et nous ne tardâmes pas à rencon- 
trer une série de collines continue qui bornait la vallée du 
fleuve, comme dans sa partie supérieure. Les conditions où 
se trouvait la rive gauche étaient autres, pour autant qu'il 
me fût possible d'en juger ainsi. De ce côté, s'était déjà 
formée avant Sinder une suite de hauteurs qui s'étendait sans 
interruption, pendant 17 à 18 milles allemands, vers le S. S. 
E., en suivant le courant du fleuve à peu de dislance ; c'était 
la chaîne de Bafele ou Fatadjemma. Ce n'était que vers son 
extrémité S. S. E., c'est à dire près de l'endroit où elle 
domine l'importante ville Sonrhaï de Farma ou Karma, 
qu'elle s'élevait, raide, à une hauteur considérable que j'éva- 
luai à 800 ou 1,000 pieds, formant trois groupes de monta- 
gnes séparés; ces trois groupes se nommaient respectivement, 
en commençant par celui du Nord, Bingaoui, Wagata et 
Boubo. Au pied de celui du milieu s'étendait le village Taga- 
bata , et, près des extrémités méridionales de la chaîne, se 
trouvaient cinq autres villages Sonrhaï étroitement agglo- 
mérés. 

En face, c'est à dire sur la rive droite, où nous nous trou- 
vions, s'élevait l'endroit nommé Senou Debou, habité en 
communauté par des Foulbe et des Sonrhaï, desquels pre- 
nait son nom la chaîne de collines bornant de notre côté la 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 185 

vallée du fleuve. Comme nous traversions un fourré, peu 
s'en fallut que nous n'en vinssions aux mains avec les indi- 
gènes; voyant de loin nos six cavaliers armés, ils nous 
avaient pris pour des ennemis et nous observaient au nombre 
de plus de cent; fort heureusement, ils s'aperçurent de leur 
erreur tandis qu'il en était temps encore. Ces gens, habitants 
de Debou, n'étaient vêtus, pour la plupart, que d'un tablier 
de cuir, quoiqu'une partie d'entre eux fussent Foulbe; leur 
armement se composait généralement d'épieux, d'arcs et de 
boucliers ronds en cuir d'éléphant, auxquels se joignait 
encore souvent une hache de combat. 

Heureux de l'issue de cette aventure qui eût pu, vu notre 
infériorité numérique, nous coûter la vie à tous, nous con- 
tinuâmes notre route et je fus bientôt surpris de rencontrer 
une grande étendue de pays couverte de plantations de 
coton; le sol des digues de sable, moins favorisé, était lui- 
même couvert de belles semailles. A partir de cet endroit 
jusqu'à Saï, le pays redevint, autant que le permettait le 
terrain, l'objet d'une excellente culture, et nous y rencon- 
trâmes à plusieurs reprises de nouvelles plantations de coton. 
Les villages se multipliaient naturellement en raison de 
l'amélioration du sol; à partir de la petite ville de Birni, 
nous rencontrâmes pendant plusieurs milles des villages se 
succédant à fort peu de distance. 

Cette petite localité est remarquable encore sous un autre 
rapport; en effet, lorsque nous en approchâmes, le chemin 
qui suivait la rive semblait être coupé. La chaîne de collines 
qui s'étendait à notre droite, s'avançait fort près d'un groupe 
de rochers très voisin du fleuve; arrivés un peu au delà, 
nous nous trouvâmes dans un espace en fer à cheval, formé 
par les collines qui se repliaient vers le fleuve, ne laissant 



186 VOYAGKS EN AFRIQUE. 

qu'un passage très étroit entre elles et un pic isolé, situé 
tout à fait contre la rive. Sur la pente de cette espèce d'ana- 
phithéàtre qui portait le nom de Saregorou, s'élève la petite 
ville de Birni, qui, malgré l'état de délabrement de ses 
demeures, offrait un aspect extrêmement pittoresque. Comme 
l'indiquent les noms de l'endroit et de la ville ' et le démon- 
tre la description des lieux, ce point est de la plus haute 
importance pour la domination du fleuve et la défense du 
pays. Ce fut là qu'eut lieu, en 1844, une rencontre entre les 
Foulbe et les Touareg, qui avaient entrepris, sous leur chef 
Sinnefel, une expédition piratique, rencontre où les pre- 
miers subirent une terrible défaite, à la suite de laquelle 
Sinnefel s'avança jusque sous les murs de Saï. 

Birni, qui est exclusivement peuplé de Foulbe, marque 
ensuite l'extension de la domination de cette tribu envahis- 
sante sur cette partie du Niger, non seulement sous le rap- 
port politique, mais encore au point de vue idiomatique; 
car, à partir de cet endroit, toutes les populations Sonrhaï 
vivant en amont, parlent la langue des conquérants. 

Notre sentier passait, le long du fleuve, entre des fermes 
et des villages nombreux. A notre droite s'élevaient des pics 
et des sommets isolés entrecoupés de nombreux cours d'eau 
et étalant leurs blocs de rocher, aux crevasses garnies 
d'arbres. Plus loin nous vîmes des éminences abruptes, 
composées de gneiss et de grunstein, s'avançant jusqu'au 
fleuve, qui passait majestueusement auprès d'elles. Souvent 
le sentier n'avait plus qu'une largeur de quelques pieds, ce 
qui nous obligeait de marcher près de la rive agréablement 

' Il Birni « ainsi que « sare « signifient « ville » ou » fortification ; » 
• fforou « se traduit par « fleuve « ou » cours d'eau; « le nom de • Sare 
Gorou • équivaut donc à * fortification du fleuve. » 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 187 

ornée de dounkou, dont le feuillage vert sombre contras- 
tait magnifiquement avec les rochers blancs qui en for- 
maient le fond. Un peu plus loin, nous rencontrâmes dans 
le roc une solution de continuité qui lui prêtait l'aspect 
d'une montagne en ruines; puis il reprit, mais avec moins 
de régularité dans ses couches et de plus fréquentes dépres- 
sions. Nous ne tardâmes pas à devoir abandonner la rive du 
fleuve, car devant nous s'étendait une vaste masse de mon- 
tagnes imprimant une direction tout à fait méridionale au 
Niger, qui, à peu près depuis l'embouchure du Sirba, avait 
dévié du S. S. E. vers le S. E. C'est en continuant à suivre 
la direction du midi, qu'il passe à Saï. 

Ne pouvant donc plus suivre la rive, nous gravîmes le ver- 
sant du promontoire, partout couvert de belles semailles. 
Nous fimes halte à un endroit d'où nous avions une vue éten- 
due sur le fleuve, que bornaient au sud-est des éminences 
considérables, tandis que nous le dominions déjà nous-mêmes 
d'une hauteur de 300 pieds. Mes domestiques ayant décou- 
vert, au dessous de l'endroit où nous étions campés, une 
source jaillissant du flanc du rocher, je les suivis pour la 
rareté du fait, mais ce ne fut qu'avec peine que je pus rega- 
gner notre gîte; ayant éprouvé, pendant les dernières 
semaines, de fréquents accès de fièvre, j'étais dans un 
véritable état de prostration. 

Le lendemain matin, nous nous remîmes en route pour 
effectuer notre dernière journée de marche avant d'arriver à 
Saï, encore éloigné de 4 1/2 milles ; nous gravîmes le som- 
met de la montagne, haut d'environ 700 pieds, pour arriver 
sur un plateau couvert d'herbes et de buissons, parmi les- 
quels le gonda, que je n'avais plus rencontré sur le Niger 
supérieur, et garni de vastes champs de blé. Nous nous 



188 VOYAGES EN AFRIQUE. 

tînmes près du bord oriental de ce plateau, dont le niveau 
déclinait constamment; passant alors devant une couple de 
villages, nous redescendîmes, pour effectuer le dernier tiers 
de notre marche vers Saï, dans la marécageuse vallée du 
fleuve, dont nous suivîmes la limite occidentale jusqu'à ce 
que nous arrivâmes en face de la ville. 

Il me reste maintenant à dire quelques mots sur le carac- 
tère du Niger depuis Sinder jusqu'à Saï. Cette partie du 
fleuve se distingue de celle qui la précède, principalement 
par l'absence des écueils qui, plus haut, en interrompent si 
fréquemment le paisible cours. Je ne vis plus de rapides et 
je ne rencontrai d'autres rochers qu'en face de Birni. Les 
îles, pour la plupart boisées et bien peuplées, étaient deve- 
nues aussi rares que peu considérables et ne s'étendaient plus 
en groupes entravant sur une grande largeur le cours du 
fleuve. L'écartement des deux rives était devenu beaucoup 
plus régulier et pouvait être, en moyenne, de 2,500 à 3,000 
pas. Quant aux séries de collines bornant la vallée du fleuve, 
j'en ai déjà entretenu le lecteur. 

Ce fut le 30 juillet, un peu après midi, que je revis Saï, 
d'où j'étais parti, plus d'une année auparavant, le 24 juin 
1853, pour Tombouctou; mais combien s'était, depuis lors, 
modifié l'aspect de la ville et de ses environs ! Au lieu de 
l'aridité et de la monotonie les plus extraordinaires, j'y 
voyais de tous côtés une telle exubérance de végétation, que 
la ville s'y trouvait presque ensevelie ; en outre, l'intérieur 
de Saï était coupé d'un cours d'eau qui me donna quelque 
peine pour arriver à la maison du gouverneur, ^fous y 
fûmes, mon cheval et moi, reçus comme d'anciennes con- 
naissances, et on m'assigna pour demeure la petite hutte que 
j'avais déjà occupée, l'année précédente. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 189 

Après quelques instants de repos, je me rendis à l'invita- 
tion du gouverneur en allant lui faire visite avec mes com- 
pagnons. Je trouvai mon vieux ami Abou Bakr dans un état 
de santé pitoyable; en effet, l'affection rbumatismale qu'il 
avait contractée dans une précédente expédition sur le Niger 
jusqu'à Tondibi, avait dégénéré en paralysie complète depuis 
ma dernière visite. Il avait conservé une telle mémoire des 
lieux situés sur les rives du fleuve, que je fus plus d'une fois 
surpris des remarques que lui suscita le récit de notre 
voyage, fait par Ahmed El Wadaoui. Il est indubitable que 
le gouverneur de Saï est un personnage de la plus haute 
importance pour les Européens, au point de vue de l'explo- 
ration du fleuve, et il est à regretter qu'il ne dispose que de 
ressources minimes, tant sous le rapport financier que 
sous le rapport militaire. Lors de ma seconde visite sur- 
tout, et à la suite du soulèvement de la province de Deudina, 
ses moyens étaient extrêmement restreints, ce qui influa 
sensiblement sur le traitement dont nous fûmes l'objet pen- 
dant les trois jours que nous passâmes à Saï. Je n'en fis pas 
moins au gouverneur un présent plus considérable que lors 
de ma première visite; il m'envoya à son tour une livre de 
sucre, condiment dont j'avais dû subir depuis longtemps la 
privation en prenant mon thé; Abou Bakr poussa même la 
munificence jusqu'à donner à mes compagnons un chameau, 
dont ils avaient le plus grand besoin. 

L'époque avancée de l'année nous forçant absolument à 
hâter notre voyage vers Sokoto, nous nous remimes en 
route, ^ dans l'après-midi du 2 août, après une audience 
d'adieu que me donna le gouverneur. Cet homme faible 
mais bien pensant, que mes rapports d'amitié avec lecheik 
El Bakay avaient convaincu des intentions pacifiques des 



190 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Européens, m'écouta avec le plus grand plaisir, lorsque je 
lui exprimai mon espoir qu'avec l'aide de Dieu, un bateau à 
vapeur anglais remonterait bientôt le fleuve pour aller pour- 
voir sa ville d'articles européens de toute espèce et faire de 
Sai une importante place de commerce '. 

Le niveau du fleuve était plus haut d'environ 5 pieds qu'à 
l'époque, moins avancée, où j'avais visité Saï, l'année précé- 
dente. Le plus grand des deux blocs de rocher qui s'éle- 
vaient vers le milieu du fleuve, près de la ville, ne sortait 
de l'eau qu'à la hauteur de 1 1/2 pied et doit, selon toute 
apparence, être entièrement submergé dans d'autres saisons, 
comme l'était déjà l'autre rocher, moins considérable ; en 
outre, il n'est pas invraisemblable qu'il existe d'autres 
rochers encore sous les eaux. 

Nous traversâmes sains et saufs le fleuve qui n'avait, 
même à cet endroit, pas moins de i,oOO à 1,400 pas de lar- 
geur, et ce fut avec un profond sentiment de joie que je 
repassai ce majestueux Niger, après avoir si longtemps 
vécu sur ses rives et suivi son cours pendant plusieurs cen- 
taines de milles. Sans nul doute, si j'avais pu le faire, il eût 
été important que je continuasse d'explorer le fleuve jusqu'à 
Yaouri, afin de relier, par mes propres observations, sa partie 
moyenne à sa partie inférieure explorée par les frères Lan- 
der et, du moins jusqu'à un certain point, par plusieurs 
ofliciers anglais. Malheureusement il ne pouvait en être 

* Une politique molle, indécise et des débuts complètement erronés 
ont empêché jusqu'à ce moment, c'est à dire au commencement de 1860, 
pareille entreprise d'aboutir à sa réalisation ; néanmoins, je suis convaincu 
qu'avant un temps fort long, cette partie supérieure du fleuve sera explorée 
par des Européens; car on peut au besoin faire voyager par terre de petits 
bateaux à vapeur, aux endroits diificiles, tels que les rapides de Boussa. 



LE NIGER, — RETOLR A KOUKAOUA. 191 

question, tant à cause de l'état de mes ressources que de celui 
de ma santé; ensuite, la saison des pluies, déjà très avan- 
cée, m'obligeait, comme je l'ai dit déjà, de hâter le plus 
possible mon arrivée à Sokoto. Une autre raison, non 
moins plausible, était le soulèvement de la province de Den- 
dina, qui eiît rendu matériellement impossible pour une 
troupe aussi restreinte que la nôtre, tout parcours sur la 
rive du fleuve. 

Nous poursuivîmes donc notre marche par le sentier que 
j'ai décrit au lecteur, et dont l'aspect avait complètement 
changé depuis ma dernière visite à Saï; au lieu d'un ter- 
rain aride et nu , je ne voyais autour de moi qu'une abon- 
dance de végétation de toute espèce. J'ai déjà trop souvent 
dépeint ces variations périodiques propres à l'Afrique cen- 
trale, selon les saisons de l'année, pour devoir présenter 
encore au lecteur le récit minutieux de notre itinéraire en 
retournant à Koukaoua; il suflira donc, je pense, de le lui 
rappeler à grands traits, tout en ne signalant à son atten- 
tion que les changements les plus considérables que je 
constatai en roule. 

A quelques lieues du Niger, nous fimes une légère dévia- 
tion vers l'est, en nous dirigeant du village de Foulbe 
nommé Tanna, vers Tamkala, ville située à 4 1/2 milles, et 
appartenant au royaume de Gando ; cette localité a acquis 
une certaine célébrité par l'esprit belliqueux d'Abou 'L Has- 
san, son gouverneur qui battit Daoud, le prince révolté du 
Saberma. Pour y arriver, il nous fallut traverser une forêt 
épaisse, tandis que la ville elle-même était tellement entou- 
rée de champs de millet, que nous ne trouvâmes que difûci- 
lement un endroit, voisin de notre logement, pour y atta- 
cher nos chevaux. Par contre, les huttes se distinguaient 



192 VOYAGES EN AFRIQUE. 

par la quantité de vermine à laquelle elles donnaient asile; 
en effet, outre toutes les fâcheuses espèces de fourmis pro- 
pres au pays, et les innombrables essaims de mouches, j'y 
vis, à mon grand étonnement, de grandes quantités de 
puces, parasites que je n'avais plus aperçu depuis Koukaoua. 
J'aurais préféré transporter ma tente au dehors de la ville, 
mais, comme je l'ai dit plus haut, le blé entourait si étroite- 
ment non seulement les huttes, mais encore les murs de la 
ville, que je ne pus trouver un emplacement convenable; au 
surplus, Tamkala était situé au bord d'une vallée maréca- 
geuse, ledalloul Bosso, aux palmiers d'Egypte nombreux et 
complètement inondée à cette époque. 

Je me rendis chez le gouverneur, accompagné des écoliers 
d'El Bakay, porteurs d'un présent pour lui; ce personnage 
me reçut parfaitement, quoiqu'il m'eût envoyé, l'année pré- 
cédente, quatre cavaliers pour me saluer, et que je ne lui 
eusse pas rendu de visite, à sa grande colère, disait-on. Je 
m'excusai de mon mieux auprès de lui, et, comme mon 
allocution était accompagnée d'un présent très acceptable, 
elle produisit un fort bon effet sur le gouverneur, surtout 
lorsqu'il apprit que c'était à moi qu'il devait l'ambassade que 
lui avait envoyée El Bakay pour le complimenter. Il fit lire, 
devant tous ses courtisans assemblés, le récit qu'avait rédigé 
mon protecteur pour ridiculiser les Foulbe de Hamd Allahi, 
qui n'avaient pu parvenir à s'emparer de moi. Abou 'L 
Hassan, qui était âgé au moins d'une soixantaine d'années, 
fit sur moi une excellente impression, surtout par la simpli- 
cité de ses manières; il était natif de l'île Ansongho, où 
ses aïeux étaient depuis longtemps établis, et ne devait le 
poste qu'il occupait alors qu'à sa science et à son courage per- 
sonnel. Il semblait mériter, sous tous rapports, d'être sou- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 195 

mis à l'autorité suprême d'un chef plus énergique que l'indo- 
lent Chalilou, qui laissait honteusement tomber son royaume 
en décadence. Le gouverneur de Tamkala est, à son tour, un 
personnage des plus importants pour quiconque veut tenter 
d'explorer le Niger. Le principal défaut de sa situation con- 
siste dans le manque de cavalerie, qui l'empêche de tirer 
profit des avantages qu'il remporte parfois sur ses ennemis. 

La salle d'audience, où eut lieu notre intéressante entre- 
vue avec Abou 'L Hassan, m'élonna par son style simple, en 
ce sens qu'elle ne consistait qu'en une chambre longue, 
étroite et couverte d'un toit de roseau à pignon, comme 
habituellement au Yorouba. Heureux du résultat de notre 
démarche, nous retournâmes dans notre logement ; je distri- 
buai mes derniers présents à ceux de mes amis de Tombouc- 
tou qui devaient me quitter à Tamkala, et je les chargeai 
d'une lettre pour le cheik, dans laquelle je lui réitérais, avec 
les assurances de mon affection , mon espoir que la grande 
distance qui allait nous séparer n'affaiblirait pas notre amitié 
réciproque. 

Le 6 août, avant notre départ de Tamkala, je reçus en 
cadeau d'Abou 'L Hassan un chameau que je donnai, à mon 
tour à mes amis de Tombouctou, quoique mes propres bêtes 
fussent en fort mauvais état. Nous nous dirigeâmes vers le 
midi, en suivant le bord occidental du dalloul Bosse, que 
bornait du côté opposé une chaîne de collines fort élevées, 
au sommet desquels un gigantesque baobab isolé indiquait 
la place d'une ville disparue. Ce ne fut que le lendemain que 
nous revînmes sur notre ancienne route, à l'endroit où j'avais 
précédemment traversé le dalloul. Nous rencontrâmes en 
chemin un personnage fort curieux; c'était un petit chef de 
district indigène, qui, selon les ordres du godverneur de 



194 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Tamkala, se joignait h nous pour franchir les sauvages et 
dangereuses solitudes du Fogha. C'était Abdou , serki n 
Tschiko ou chef de Tschiko, ou bien encore, pour être plus 
exact, chef du désert; son noble titre de raouani (littérale- 
ment « châle » ou « turban ») était tout aussi vain que 
maints titres d'Europe, et la petite ville de Tschiko, avec 
tous ses environs, avait été dévastée par des ennemis, déjà 
depuis un grand nombre d'années; mais quelque vaine que 
fût cette appellation, Abdou était de naissance aristocratique, 
comme fils d'Abd E' Salam, le chef de Djega , ville impor- 
tante par son aisance et sa valeur politique ; ce chef s'était 
rendu célèbre dans le pays , en se prévalant de son indé- 
pendance pour résister longuement et avec succès au 
réformateur Othman Dan Fodie. Bochari, le gouverneur 
actuel de cette localité, était le frère d'Abdou. 

Ce chef était fort remarquable, non seulement par sa 
noble origine, mais par la pompe qu'il déployait, comme 
tous les petits chefs du Haoussa ; c'est ainsi qu'il marchait 
au son des cors et des tambours, quoique toute son armée 
ne se composât que de six archers et trois cavaliers. Vêtu 
d'un magnifique burnous vert, il montait un fougueux che- 
val de bataille ; sa suite, au contraire, avait un air des moins 
princiers et ne se composait que d'une cohue d'esclaves, de 
bœufs, de chèvres et de toute espèce de bagage encombrant. 
Malgré tout son vain apparat, le chef de Tschiko fut pour 
moi le bienvenu, en présence du périlleux trajet que nous 
avions à accomplir; comme il eut l'amabilité de venir me 
visiter dans ma hutte, je lui fis cadeau d'un raouani noir, 
en le traitant pompeusement de tous ses titres. 

Nous fûmes également renforcés de quelques domestiques 
d'un frère (Te Chalilou, le sultan de Gando, ce qui nous per- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 195 

mettait de traverser avec quelque sécurité la dangereuse 
contrée qui s'étend entre le village Garbo, qui est la colo- 
nie la plus occidentale des Haoussaoua, la vallée au sel de 
Fogha et Tilli, la ville située au bord de la vallée du Goulbi 
N Sokoto. Par contre, nous avions à affronter bien des 
obstacles dûs à la nature marécageuse du sol, ainsi que de 
nombreuses tribulations ; car bétes et gens se trouvaient 
dans un état de profond abattement et j'eus le malheur, 
avant même d'arriver à Garbo, de perdre un de mes cha- 
meaux les plus fatigués, en traversant un marécage. 

Je pris, cette fois, parKallioul, l'important boulevard des 
Foulbe, situé au bord de la vallée Fogha, et dont le gouver- 
neur me fit un accueil réellement cordial. Ce fut là que 
j'appris d'une manière certaine la triste fin de mon ami, le 
visir du Bornou; à la vérité, le gouverneur de Saï, lorsque 
nous lui lûmes la lettre de recommandation que m'avait 
remise El Bakay, m'avait dit qu'Omar n'était plus souverain 
du Bornou, et avait fait quelques légères allusions à la mort 
du visir, mais je n'y avais pas ajouté foi. Malheureusement, 
les circonstances de ce funeste événement me furent narrées, 
à Kallioul, d'une manière si positive que je ne pus conserver 
plus longtemps des doutes; dès lors je ressentis quelque 
inquiétude au sujet du docteur Vogel et de ses compagnons, 
ainsi qu'à l'égard de moi-même, en pensant à mon prochain 
retour au Bornou. 

Ce fut avec le plus vif intérêt que je rencontrai en cet 
endroit un exemplaire du palmier oléifère {Elaeis Guineen- 
sis); quoique isolé, cet arbre, joint à quelques buissons 
d'espèces voisines, indiquait que le palmier oléifère peut 
croître à de grandes distances de la mer, dans des endroits 
où le sol est saturé de sel, comme il l'est au bord de la val- 



196 VOYAGES EN AFRIQUE. 

lée Fogha. Toutefois, ceci doit, comme je l'ai dit précé- 
demment, être considéré comme une exception à la règle 
générale. 

A Kallioul, se joignit encore à nous une troupe considé- 
rable de marchands indigènes, pour franchir la sauvage et 
dangereuse forêt qui nous séparait de Tilli; nous arrivâmes 
sans nul encombre dans celte localité, le 13 août, juste à 
temps pour pouvoir traverser encore la marécageuse fad- 
dama du Goulbi IN Sokoto. Un peu plus tard, ce passage ne 
s'opère qu'au prix des plus sérieuses difficultés ; cette fois 
même, nous dûmes traverser trois gués, dont le premier 
était d'une largeur assez considérable et profond d'environ 
trois pieds; le second, moins large, formait le lit propre de 
la rivière et allait rejoindre, en déviant vers le sud-ouest, le 
Kouara ou Niger inférieur; le troisième ne constituait qu'un 
amas d'eau stagnante. Nous sortîmes de cette vallée maréca- 
geuse après 1 1/2 lieue de marche et, rentrant dans des 
chemins bien connus de moi, je me dirigeai, chevauchant à 
la tête de ma troupe, vers Birni N Rebbi, dont le gouver- 
neur, Mohammed Loël, devenu presque aveugle, me reçut 
avec beaucoup d'amitié. 

De Birni N Kebbi à Gando, nous suivîmes notre ancienne 
route, sauf que les inondations du sol nous forcèrent de 
nous tenir à une couple de lieues plus au midi que l'endroit 
où nous avions traversé précédemment la faddama. Le mau- 
vais état des chemins et les fréquentes averses qui nous 
assaillirent, m'empêchèrent d'aller visiter Djega, ville située 
à environ trois milles plus au midi et qui possède encore, 
outre l'inlcrct historique que s'y attache, une certaine impor- 
tance commerciale. 

Lorsque j'arrivai, à Gando, devant la demeure du royal 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 197 

reclus, je vis une foule de gens se réunir autour de moi 
pour venir me féliciter de mon heureux retour. La vilaine 
masure d'argile que j'avais habitée autrefois était tombée en 
ruines, et à peine me fus-je installé dans une nouvelle 
demeure, que j'y reçus la visite du guide qui m'avait con- 
duit, l'année précédente, de Gando à Dore, la capitale du 
Libtako. Mon premier soin fut de lui demander s'il avait 
fidèlement remis au mallem Abd El Kader, de Sokoto, le 
paquet de lettres dont je l'avais chargé pour ce dernier. A 
cette question, il fit une figure toute triste, et prit dans son 
bonnet un petit sac de cuir d'où il tira un sale morceau de 
papier qu'il me tendit en disant : « Voici ta lettre ! » Sur- 
pris et amèrement déçu, j'appris que, par suite des pluies 
abondantes et du passage des rivières et des marécages nom- 
breux qu'avait dû franchir mon messager, toute la partie 
extérieure du paquet avait été détruite; or c'était précisé- 
ment à cet endroit que se trouvait l'écrit que j'adressais à 
mon savant ami de Sokoto pour lui recommander de faire 
suivre à qui de droit le reste du contenu ; il en était résulté 
qu'Abd El Kader n'avait reçu, de tout le paquet, que la 
lettre écrite en anglais, qui s'y trouvait renfermée; or, ne 
sachant que penser de ces hiéroglyphes, il avait cru ne pou- 
voir mieux faire que de les remettre au porteur qui, enchanté 
de ce résultat inattendu, et se souciant peu de mes rapports 
avec mon pays, avait cru bon de porter le mystérieux écrit 
sur sa tête, comme un talisman. Une autre déception 
m'attendait encore en cet endroit; pendant mon absence, la 
moitié des huttes qui composaient la ville, avaient été dévo- 
rées par un incendie, ainsi que tous les livres que j'avais 
laissés à Gando. 
Je restai en cette ville quatre jours, pendant lesquels je 

T. IV. 14 



198 VOYAGES EN AFRIQUE, 

tentai vainement d'obtenir une audience du sultan. D'un 
autre côté, mes compagnons, les telamid ou écoliers du 
cheik, nourrissaient l'espoir d'obtenir un beau présent de 
ce prince avare et mesquin, et ce ne fut pas pour moi chose 
facile que de les décider à repartir en les en dissuadant. 
Malheureusement , l'état de mes ressources pécuniaires 
m'obligeait de me chercher quelque secours , auquel me 
donnaient bien droit les présents considérables que j'avais 
faiis au sultan ; mais tout ce que je reçus de lui, ou du moins 
des esclaves qu'il m'envoya dans ce but, consistait en une 
tunique noire commune et 5,000 coquillages. Je m'étais 
attendu à obtenir au moins un chameau, les deux que je 
possédais encore étant presque entièrement perdus. Malgré 
ce peu de générosité de la part de Chalilou, je ne crus pas 
pouvoir me dispenser de le remercier de ce qu'il m'avait été 
donné, en allant comme en revenant, de traverser son vaste 
pays sans être inquiété, et même de jouir de sa protection 
aussi loin que s'étendait son autorité. Cette protection, il 
est vrai, ne m'avait pas été fort utile, car les environs mêmes 
de la capitale n'olTraient guère plus de sécurité qu'aupara- 
vant; comme pendant mon premier séjour, la plus grande 
partie de la population valide était forcée de sortir de la 
ville, avec les femmes, tous les mercredi et jeudi, pour aller 
chercher du bois à brûler, sans crainte d'une attaque. 

En somme, il ne nous arriva rien de fort intéressant; je 
rappellerai seulement l'énorme quantité de pluie qui tomba 
à Gando pendant mon séjour, comme probablement déjà 
avant mon arrivée. Ce fait confirma complètement l'obser- 
vation que j'avais déjà faite auparavant, que Gando est l'une 
des villes où il tombe le plus d'eau; j'appris des indigènes, 
avec un vif intérêt, que l'on y compte annuellement 92 jours 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 199 

de pluie, en moyenne. Quoi qu'il en soit, je suis convaincu 
que la hauteur moyenne de la pluie n'y est pas de moins 
de 60 pouces, et qu'on peut môme l'évaluer à 80 et à 
400 pouces. 

Le 23 août, nous quittâmes Gando, à ma grande joie, car 
j'y avais essuyé beaucoup de misère et de désagréments. A 
peu de distance au delà, nous laissâmes à gauche notre route 
pour en prendre une autre plus méridionale, conduisant à la 
ville de Dogo N Dadji. Il y avait précisément marché en cet 
endroit qui était, sous ce rapport, supérieur à la capitale 
elle-même; les principaux articles qui s'y vendaient consis- 
taient en bétail, en sel et en perles de verre. Or, au moment 
même de notre arrivée, il éclata un violent orage qui dis- 
persa tous les marchands, de sorte que nous eûmes à nous 
procurer le nécessaire tant bien que mal. Le pays que nous 
traversâmes ensuite jusqu'à Koussada, par Schagali, endroit 
auquel nous reprîmes notre ancienne roule, était bien peu- 
plé, et riche en pâturages ainsi qu'en champs de riz et de 
blé; plus loin, au delà de Schagali, le sol était partout cou- 
vert de la plus brillante végétation et les blés magnifiques 
y approchaient de la maturité; la seule chose qui m'étonna 
fut le peu de chevaux et de bétail que j'y remarquai. Une 
forte marche nous conduisit à Bodinga, où le gouverneur 
était le fils de mon ami de Sokoto, le modibo Ali. C'était 
pour moi une circonstance très favorable, attendu que j'avais 
besoin de l'aide d'un homme bien disposé en ma faveur, 
ayant eu le malheur de perdre un nouveau chameau en tra- 
versant une de ces vallées marécageuses si fréquentes dans 
l'Afrique centrale; en effet, le pauvre animal était tombé en 
arrière avec toute sa charge, pour ne plus se relever. J'obtins 
du gouverneur de Bodinga les chameaux nécessaires au 



"200 . VOYAGES EN AFRIQUE. 

transport de ce qui me restait encore, et il me conduisit 
même, le lendemain malin, à une certaine dislance hors de 
la ville. 

Je me sentais indisposé, faible et sans appétit; l'humidité 
continuelle à laquelle nous avions été exposés des pieds à la 
tête, avait été pernicieuse non seulement à nos bêtes mais à 
nous-mêmes, et presque tous mes compagnons étaient plus 
ou moins souffrants. Je portais alors déjà en moi les germes 
de la dysseuterie, qui devaient ne pas tarder à se développer 
en compromettant gravement ma santé. Tout en ressentant 
les symptômes de la maladie qui couvait en moi, j'éprouvai 
un sentiment de calme et de reconnaissance envers la Provi- 
dence , de ce qu'elle eût comblé mon espoir en me permet- 
tant du moins, le 26 août, de revoir Sokoto. 

Toute la ville, ainsi que ses faubourgs, ses murs, ses 
huttes, ses fermes et ses jardins, ne formait qu'une masse 
(le verdure touffue, à travers laquelle il ne me fut pas aisé 
de me frayer un chemin vers les lieux que je connaissais si 
bien cependant. J'étais à peine installé dans une bonne hutte 
que l'on m'avait donnée pour logement, que mon ami Abd 
El Kader Dan Taffa me fit saluer, après quoi il ne tarda pas 
longtemps à arriver lui-même. Il témoigna la plus grande 
joie en me revoyant, non sans prendre sincèrement part à 
mon visible état de souffrance. 

Je ne fus pas moins bien accueilli par mon vieil ami, le 
modibo Ali. Lorsque je lui lis un léger présent, en m'excu- 
sant de n'être pas à même de lui en offrir un plus considé- 
rable, il eut lamabilité de m'exprimer sa surprise de ce que 
je possédasse encore quelque chose. Il me pria ensuite de ne 
pas me rendre à Wourno sans avoir d'abord écrit à Aliou 
pour lui annoncer mon heureux retour et solliciter sa pro- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 201 

tection. Je suivis ce conseil et, tandis que je faisais savoir à 
Vernir el moumenin combien il me rendrait service en me 
pourvoyant de chevaux et de chameaux, je saisis l'occasion 
pour lui demander de pouvoir continuer le plus promptement 
possible mon voyage. Lui exprimant à la lois tous mes vœux, 
je lui dis en passant que, mon état de santé peu favorable 
m'obligeant à regagner ma patrie par la voie la plus rapide 
possible, je sollicitais de lui l'autorisation, pour un de mes 
compatriotes arrivé au Bornou, de visiter les provinces du 
sud-est de ses États. Mon message partit aussitôt et, le len- 
demain soir, arriva un courrier m'informant que je pouvais 
partir le jour suivant pour Wourno, où je trouverais des 
chameaux sur l'autre bord de la rivière de Sokoto. J'avais 
déjà appris que cette dernière, que j'avais vue presque dessé- 
chée, était fort haute et formait un courant très difficile à 
traverser. 

Mes noirs amis musulmans me traitaient donc avec 
l'amitié et l'hospitalité les plus grandes. Je ne puis malheu- 
reusement pas faire le même éloge de mes amis d'Europe, 
dont l'indifférence n'était guère faite pour relever mon moral 
abattu. Ce fut grâce à cette indifférence et à un pur hasard, 
que j'appris, par un affranchi de Constantinople qui vint me 
voir peu après mon arrivée, que cinq chrétiens étaient arri- 
vés à Koukaoua avec quarante chameaux; or c'était une 
nouvelle d'un immense intérêt pour moi, et j'eus toute la 
peine du monde à rapporter les membres de l'expédition, 
tels qu'ils m'étaient dépeints par cet individu, aux données 
de la dépêche de lord John Russell. Comme je l'ai dit en 
son temps et lieu, j'avais reçu cette dernière à Tombouctou; 
elle m'apprenait qu'une nouvelle expédition s'était organisée 
pour me venir en aide, et me transmettait quelques détails 



20± VOYAGES EN AFRIQUE. 

sur les personnes dont elle se composait. Lorsque j'appris 
ainsi que ces messieurs étaient heureusement arrivés au 
Bornou, je fus étonné au dernier point de ne pas recevoir 
un mot d'eux, tandis qu'il leur eût été si facile de m'écrire 
par cette même occasion. Je conclus de là qu'il avait dû 
se passer quelque chose d'extraordinaire; il est vrai que je 
ne connaissais guère alors le bruit que l'on avait répandu 
de ma mort présumée. 

Nous restâmes deux jours à Sokolo, et nous en repartîmes 
pour Wourno, le 29 août. Ce ne fut pas sans diflicullé que 
nous traversâmes, à l'aide de frêles embarcations, le Goulbi 
N Raba ou Bougga qui , presque invisible l'année précé- 
dente, passait, impétueux et large de 500 pas, au pied de 
la colline où s'élevait la ville. Sur l'autre bord, nous trou- 
vâmes les chameaux que l'on nous avait envoyés de Wourno, 
où nous arrivâmes heureusement le lendemain. Ici encore, 
je fus amicalement reçu à la cour de Vernir el moumenin 
Aliou, et l'accueil hostile dont j'avais été l'objet auprès de 
leurs frères de Hamd Allahi , semblait ne m'avoir que 
rehaussé dans l'estime des habitants de Wourno. Ceci paraî- 
tra moins surprenant, lorsqu'on se rappellera que les Foulbe 
orientaux, plus modérés, ne vivent pas en fort bonne intelli- 
gence avec leurs fanatiques congénères de l'ouest. Aliouavail 
déjà appris la différence de conduite envers moi d'El Bakay 
el de Sidi Alaouate, et, tandis qu'il loua hautement le cheik, il 
blâma de la manière la plus énergique l'attitude peu digne 
«le son frère. 

Tous, nous éprouvions le plus grand besoin de nous 
refaire, et l'occasion nous en était offerte à Wourno, où nous 
retenait l'état d'impraticabilité des fleuves et des marécages 
de la route; notre séjour dans la capitale d'Aliou dura donc 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 203 

jusqu'à la fin du mois suivant. Je m'efforçais de combattre 
par une diète sévère et le plus grand repos possible, le déve- 
loppement de la maladie dont j'étais menacé; je m'en trou- 
vai assez bien au commenrement, mais, le 13 septembre, je 
fus pris d'une attaque de dyssenterie des plus violentes, qui 
menaça sérieusement mes jours. Je parvins cependant à 
dompter le mal et à me rétablir par les prescriptions de la 
thérapeutique indigène, c'est h dire en prenant du riz broyé, 
mélangé de lait épais et des graines du Mimosa Nilotka; dès 
le 22 septembre je pus faire ma première sortie à cheval et, 
à partir de cette époque , ma santé s'améliora de jour en 
jour. 

Il me restait à me tirer d'une autre difficulté. Le voyage 
avait fait autant de tort à mes moyens pécuniaires qu'à mes 
forces physiques; ensuite, la vie était énormément chère à 
Wourno, par suite de l'instabilité toujours croissante de la 
situation du pays; en effet, tandis que nous avions payé 500 
à 600 kourdî un mouton à Tombouctou , sur la limite du 
désert, il n'y avait pas moyen d'en obtenir un à Wourno à 
moins de 3,000 kourdi; nous eussions volontiers acheté 
10,000 kourdi une quantité de blé qui nous en eût valu 5,000 
à 4,000, en admettant qu'il en fût venu autant sur le 
marché. 

Mon noble et fidèle cheval Kanori, qui avait traversé avec 
moi tant de dangers, était complètement épuisé et devenu 
hors d'état d'affronter de nouvelles fatigues ; mes chameaux 
étaient morts ou épuisés de même; que me restait-il donc à 
faire, si ce n'était d'implorer bien à contre-cœur, la généro- 
sité d'Aliou? Malheureusement, la libéralité n'était pas la 
vertu dominante de cet homme, faible comme chef mais 
cependant loyal; quoique je lui eusse donné, outre mon 



20i VOYAGES EN AFRIQUE. 

premier présent, tout ce qu'il me restait en monnaie d'ar- 
gent, métal aussi rare que précieux à Wourno, je ne reçus 
de lui qu'un cheval, robuste mais fort laid, et un pain de 
sucre anglais. Je n'en devais pas moins beaucoup de recon- 
naissance au sultan Aiiou car, lors de mon départ pour 
Tombouctou, il m'avait remis pour le sultan de Gando une 
lettre qui me fit le plus grand bien; ensuite, il m'avait par- 
faitement accueilli au retour, me traitant avec beaucoup 
d'égards, et enfin il me remit des lettres de recommanda- 
tion pour les gouverneurs des provinces de son royaume que 
j'avais à traverser. Il me chargea également, pour le gouver- 
neur de l'Adamaoua, d'une lettre particulière que je repassai 
plus tard au docteur Yogel; elle lui eût été fort utile et lui 
eût préparé, en ce pays, un tout autre accueil que celui que 
j'y reçus, s'il eût pu, selon ses désirs, s'y rendre en quittant 
l'Hamarroua. 

Lorsqu'après bien des relards du côté de mes compa- 
gnons, j'eus pris congé d'Aliou, le 4 octobre, nous nous 
remîmes en marche, le lendemain, vers l'orient, en société 
du ghaladima avec lequel j'avais voyagé de Katsena à 
Wourno, en arrivant. Nous prîmes cette fois un chemin plus 
méridional, par lequel nous arrivâmes bientôt à Gandi. 
Nous dûmes, en route, traverser à deux reprises le Goulbi 
N Rabba, qui porte en amont le nom de Bakoura; la pre- 
mière fois il était guéable, mais la seconde, c'est à dire à 
une couple de lieues plus haut, il avait environ 400 pas de 
large, sur une profondeur de plus de 5 pieds, ce qui nous 
obligea de nous servir d'embarcations. J'acquis en cet 
endroit la certitude qu'il nous eût été impossible de voyager 
auparavant, les eaux ne commençant à baisser qu'alors, 
c'est à dire vers la fin de la saison des pluies. A partir de 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 205 

Gandi, nous poursuivîmes pendant 11 milles allemands 
notre pénible marche à travers le désert de Goundoumi, 
pour arriver aux environs de la ville de Danfaoua et rentrer 
ensuite dans le réseau des affluents supérieurs du Goulbi N 
Sokoto ou Rima. Ce fut au delà du premier de ces affluents, 
que je vis, près de l'endroit nommé Dole, la plus haute tige 
de sorgho que j'aie jamais rencontrée, et qui n'avait pas 
moins de 28 pieds. Les blés y étaient précisément alors à 
l'état de maturité. 

Traversant une zone de pays pierreux, nous arrivâmes au 
rocailleux village Doutschi, qui nous était bien connu, pour 
reprendre ensuite notre ancienne route; nous la suivîmes 
jusque près deSyrmi, où nous l'abandonnâmes de nouveau 
pour aller visiter Kammane, ville située à 2 ou 5 milles plus 
au midi. Cette localité se distingue, par son industrie, de 
tout le triste pays environnant; les habitants non seulement 
y cultivent le coton et l'indigo, mais encore se livrent acti- 
vement à la lisseranderie et à la teinture; en outre, ils 
savent parfaitement défendre leur ville contre les incursions 
des idolâtres Goberaoua. 

Nous fîmes ensuite une marche forcée de 12 lieues à tra- 
vers le sauvage et dangereux pays de forêts que nous avions 
parcouru précédemment, en arrivant de Sekka; laissant un 
peu à notre gauche les murs de Roubo entourés de lierre, 
nous atteignîmes l'extrémité de la forêt, un peu au nord de 
Sekka et près d'une ville du nom d'Oummadaou. Arrivé là, 
je me séparai du ghaladima, qui se rendait à Katsena tandis 
que je prenais moi-môme la route directe de Kano. Entre 
Kouraje et Kourrefi, je croisai encore une fois le chemin 
que j'avais parcouru, l'année précédente, en arrivant de Kat- 
sena, et, à 7 milles plus loin, c'est à dire près de Koussada, 



206 VOYAGES EN AFRIQUE. 

je me retrouvai sur la route que j'avais suivie, le 1" et le 
2 février 1851, en me rendant de Katsena à Kano. Je fran- 
chis de nouveau les limites de la belle et riche province de 
Kano, dont j'atteignis, dans l'après-midi du 17 octobre, la 
capitale, cette ville qui, non seulement occupe au Soudan 
le premier rang sous le rapport de l'industrie, mais jouit 
encore du monopole du commerce dans toute cette partie 
de l'Afrique centrale. 

J'entrai à Kano avec l'idée fixe d'y trouver des lettres 
d'Europe, le remède le plus efficace à mes fatigues et à mes 
souffrances; mais il n'y avait ni lettres ni le moindre des 
secours pécuniaires que je m'attendais à y rencontrer. Je ne 
m'expliquais pas comment tout cela était possible, et ma 
déception fut d'autant plus amère que j'avais compté trou- 
ver à Kano tout ce qui m'était nécessaire et y recevoir de 
bonnes nouvelles de l'entreprise de Vogel et de ses compa- 
gnons; car je n'avais encore appris que leur arrivée à Kou- 
kaoua, de la bouche de l'affranchi qui était venu me voir à 
Sokoto. 

Le lendemain, je fis ma visite au gouverneur et au ghala- 
dima, en leur portant les plus beaux présents que je possé- 
dasse encore, après avoir donné, pour m'acquérir ses bonnes 
grâces, presque tout le reste de mon bien à Sidi Ali, le mar- 
chand que j'avais connu précédemment à Kano et qui 
avait su m'inspirer de la confiance. Immédiatement après, 
j'envoyai mon domestique le plus sûr à Sinder, la première 
ville-frontière du Bornou, vers le nord-ouest, afin d'y 
prendre la caisse qui y était restée déposée avec des quin- 
cailleries anglaises et 400 dollars en espèces, ou du moins 
ce qui en pouvait n'être pas passé en d'autres mains. 

Dans l'intervalle du retour de mon domestique, je me mis 




1. Ma maison dans le quartier Dala, pendant mon premier séjour à Kano (lors de mon second 
séjour, je demeurai dans le même quartier, mais dans une autre maison située à peu de distance). 
— 2. Grand marché. — 3. Petit marché.— 4. Palais du serki. — 5. Palais du ghaladima.— 
f). Ko fa (ou porte) Massouger. — 7. Ko fa n Adama. — 8. Ko fa n Gouda. — 9. Ko fa n 
Ka7issakali. — 10. Kofa n Limoun ou Kofa n Kaboga. — 11. Kofa n Dakanye ou Kofa n 
Doukania. — 12. Kofa n Dukulna. — 13. Kofa n iXalssa. — H. Kofa n Koura. — 15. Kofa 
n .\aiisarao\ia. — 16. Kofa n Mata. — 17. Kofa n Wambay. — 18. Kofa n Mugardi. — 
19. Kofa n Roua (fermée aujourd'hui). — 20. Doulsi n Dala. —21. Kogo n Doutsi. 



N' 90. — Voir tome IV, page 207. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 207 

en devoir d'utiliser au mieux mon temps en terminant un 
plan de la ville, que j'avais commencé à dresser lors de mon 
premier séjour; ensuite, l'état de ma santé exigeait de ma 
part un exercice continuel, le changement de vie m'ayant 
occasionné en route et même encore à Kano, de violents 
accès de fièvre.Cette ville sera toujours pour les Européensune 
des localités les plus malsaines, et le docteur Vogel fit bien de 
l'éviter pendant la première année de son séjour au Soudan. 
Mes animaux eux-mêmes ne purent résister aux influences 
pernicieuses du climat, et mes trois chevaux furent succes- 
sivement atteints d'une maladie contagieuse. Celle-ci se 
déclara d'abord par des enflures aux jambes, enflures qui 
gagnaient le poitrail, puis la tête, et qui amenaient la mort 
de l'animal en six ou huit jours. J'en perdis deux de la 
sorte, dont l'un était le brave et fidèle conipagnon qui avait, 
pendant près de trois années, partagé mes fatigues et mes 
douleurs ; celui que je conservai était précisément le robuste 
mais laid petit cheval que m'avait donné le sultan de Sokoto. 
Quant à mes chameaux, j'en avais déjà perdu plusieurs en 
route, de Wourno à Kano. 

A tous ces revers venait se joindre la gêne que me cau- 
saient mes dettes, car je devais déjîi près de deux années de 
gages à mes seuls domestiques; j'étais ensuite fort inquiet 
de ce que j'avais laissé à Sinder et, pour comble de misère, 
deux nouveaux soucis vinrent se joindre à ceux dont j'étais 
déjà accablé. Ma grande préoccupation avait pour objet 
l'expédition envoyée au Benouë par le gouvernement bri- 
tannique; à l'époque où cette expédition eut lieu, j'ignorais 
tout ce qui y avait rapport, les dépêches que j'avais reçues 
fort tardivement à Tombouctou, n'en disant pas un mot; 
les lettres ultérieures qui en faisaient mention, restèrent 



208 VOYAGES EN AFRIQUE. 

séjourner à Koukaoua, où je les trouvai, à mon arrivée dans 
cette capitale, à la fin de décembre. Ce ne fut que le 
29 octobre, que j'appris par les indigènes l'existence de celte 
expédition, tout à fait comme j'avais su par hasard, à 
Sokoto, l'arrivée du docteur Vogel à Koukaoua. 

Mon opinion fut d'abord que cette expédition était dirigée 
par le capitaine Mac Leod, un numéro du Galignani 's Mes- 
senger m'ayant appris son projet de remonter le Niger ; ce fut 
seulement le 43 novembre, que je rencontrai un homme qui 
avait vu de ses yeux l'expédition. 11 me raconta qu'elle con- 
sistait en un grand bateau et deux petits, mais il ne put me 
dire s'ils étaient en bois ou en fer; d'après lui, ils étaient 
montés par sept maîtres et soixante- dix esclaves ^ Cet 
homme m'apprit en outre que les membres de cette expédi- 
tion n'étaient pas remontés jusqu'à Yola, le chef de l'Hamar- 
roua les ayant avertis d'un rétrécissement du fleuve, causé 
par les montagnes. Il me dit aussi qu'ils étaient repartis 
pour l'Europe plus tôt qu'on ne l'eût cru, et que lui-même, 
en revenant de Yakoba, où il était allé chercher de l'ivoire 
pour l'expédition, n'avait plus trouvé personne, à son grand 
étonnement. 

L'autre question qui me préoccupait beaucoup à cette 
époque, était l'état politique de Koukaoua. Dans le prin- 
cipe, lorsque j'eus reçu la première nouvelle de la révolu- 
tion politique du Bornou, suivie de la chute du cheik Omar 
et de la mort de son visir, j'avais renoncé à retourner par ce 
pays, me proposant de reprendre plutôt la pénible route de 



* Il devait naturellement considérer comme composé d'esclaves l'équi- 
page de ces bateaux; c'étaient dos ucgrcs de la Côte d'Ivoire, qui servent 
fréquemment comme matelots sur les navires européens, dans ces parages. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 209 

l'Asben, à travers les Touareg. Toutefois, lorsque je sus, 
plus lard, qu'Omar était replacé sur le trône, je ne désespé- 
rai pas de pouvoir suivre la voie, comparativement plus 
sûre, du pays des Tebou, d'autant plus qne j'appris en même 
temps la lutte sanglante qui avait éclaté entre les Kel Ovpi 
et les Kel Geress. Un grand nombre de personnages émi- 
rients de cette première tribu périrent dans ce conflit, ainsi 
que plusieurs centaines de guerriers de l'une et de l'autre, 
.l'éprouvai une vive douleur en apprenant ainsi la mort de 
mes meilleurs amis parmi les Kel Owi, et surtout celle de 
Hamma et de Byrgou. 

Dans l'intervalle, il n'arrivait de Koukaoua que de mau- 
vaises nouvelles et de faux bruits. Ce ne fut que le 9 novem- 
bre, que nous apprîmes d'une manière certaine que le 
souverain légitime du Bornou se soutenait bien contre les 
intrigues du parti de son frère et que ce dernier lui-même 
était son prisonnier; je n'ajoutai néanmoins foi entière à 
cette nouvelle que lorsque je vis, quelques jours après, arri- 
ver un envoyé d'Omar, chargé d'aller saluer le gouverneur 
de Kano. Je me fis présenter ce messager et lui donnai 
quelques bagatelles pour témoigner de la satisfaction que me 
causait le succès de son maître. C'était pour moi une chose 
importante que de me voir ouverte la voie du Bornou, con- 
trée où je devais rencontrer le docteur Vogel et ses compa- 
gnons et lui donner mon aide et mes conseils pour l'explo- 
ration des pays qu'il était on ne peut plus désirable qu'il 
visitât. 

Quoique l'horizon politique se fût éclairci, le manque 
d'argent me rendait encore très difficile l'arrivée à Kou- 
kaoua; car, le 4 novembre, j'avais vu revenir, les mains 
vides, et à mon amer désappointement, le domestique que 



ilO VOYAGES EN AFRIQUE. 

j'avais envoyé, le 18 octobre, à Sinder pour y chercher mon 
bien ; une couple de lettres de vieille date et sans impor- 
tance, furent tout ce qu'il me rapportait de ce lointain 
voyage '. Il m'apprit que le bruit de ma mort avait trouvé 
partout créance, et qu'un domestique du docteur Vogel, 
accompagné d'un esclave d'Abd E' Rahman, l'usurpateur de 
Koukaoua, était arrivé de cette dernière ville à Sinder, pour 
y prendre tout ce qui pouvait y être arrivé pour moi; quant 
à ma caisse renfermant des quincailleries et des espèces, elle 
avait été volée depuis longtemps, c'est à dire immédiate- 
ment après le meurtre du schérif El Fassi,.à qui j'en avais 
confié la garde. 

Abandonné ainsi de tous les côtés à la fois, je ressentis 
d'autant plus vivement ma misère, qu'Ali El Ageren, mon 
premier serviteur, dont j'ai dit la méprisable conduite à 
Tombouclou et qui, du reste, ne m'avait été que médiocre- 
ment utile en route, au retour, se prévalut des termes de 
notre contrat pour prétendre se faire payer sur le champ. Je 
lui devais 111 écus d'Espagne, et je me vis forcé d'emprun- 
ter cette somme à Sidi Ali. Mes autres domestiques, aux- 
quels je devais en tout environ 200 écus, consentirent, fort 
heureusement, à ne recevoir leur salaire qu'à notre arrivée 
à Koukaoua. 

Un marchand deFezzan, qui m'avait déjà témoigné beau- 
coup d'amitié dans une autre circonstance, se déclara dis- 
posé à me prêter 200 écus d'Espagne, somme qu'il m'envoya, 
en effet, quelques jours plus tard. Comme je ne pouvais me 

• Parmi ces papiers, se trouvaient deux lettres de recommandation 
écrites en arabe et adressées, l'une au sultan Aliou de Wourno, l'autre, 
conçue en termes généraux, à tous les chefs Foulbe. Deux ans plus tôt, 
elles m'eussent été d'une grande utilité. 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 2H 

dispenser d'emporter en Europe quelques échantillons de 
Kano, et qu'il me fallait acheter des chevaux, des chameaux 
et mille autres choses, cet emprunt ne suffisait pas à mes 
besoins. Je me vis donc forcé de demander du secours au 
ghaladima, lequel ordonna aux marchands de Ghadames qui 
se trouvaient en rapport avec l'agent anglais en cette ville 
et avaient en leur possession des marchandises appartenant 
à ce dernier, de m'avancer la somme dont j'avais besoin. 
J'obtins ainsi 200 dollars, mais au taux usuraire du pays, 
c'est à dire que je dus m'engager à rembourser le double 
quatre mois plus tard à leurs agents de Tripoli; c'était, en 
un mot, de l'argent emprunté à trois cents pour cent. Je tirai 
du moins de ma situation cet avantage, de pouvoir envoyer 
d'une manière sûre et rapide des lettres et des dépêches à 
Tripoli, car ces messieurs y envoyèrent aussitôt un homme 
de confiance, muni de mon engagement écrit. 

Après solution de toutes ces pénibles questions, je me 
trouvai enfin prêt à partir, le 25 novembre. J'entrepris, ce 
jour là, la dernière partie de mon long voyage en Nigritie, le 
cœur joyeux et plein d'espoir de pouvoir respirer de nou- 
veau, avant six mois, l'air vivifiant des contrées septen- 
trionales. Sidi Ali m'accompagna, ainsi que mes deux 
derniers amis de Tombouclou, les deux autres étant restés 
à Wourno, pour venir me rejoindre plus tard à Koukaoua. 

Bochari, le chef du Chadedja, étant en campagne contre 
le gouverneur de Kano, je dus prendre, au commencement, 
une route un peu plus septentrionale que celle que j'avais 
suivie précédemment; toutefois, l'aspect du pays était à peu 
près le même que celui que j'ai décrit lors de mon premier 
voyage de Kano à Koukaoua. Quoique moins peuplée, la 
contrée offrait une plus grande abondance de végétation, du 



'Jt2 VOYAGES EN AFRIQUE. 

moins sous le rapport des grands arbres, tels que le palmier 
d'Egypte, le palmier flabelliforme, le doroa, le tamarinier et 
même le dattier. Je franchis, entre Gerki et Goummel, la 
frontière du Bornou, et je reçus, dans la dernière de ces 
deux villes, de tristes détails sur la guerre civile qui avait 
désolé le pays. Trois ans auparavant, Goummel, l'entrepôt 
du natron dans ces régions, renfermait une population nom- 
breuse et jouissait d'un bien-être relatif, sous le gouverne- 
ment du vieux Dan Tanoma. Après la mort de celui-ci, son 
successeur légitime fut supplanté par un usurpateur nommé 
Scheri ; chassé à son tour par le gouverneur de Sinder, Sclieri 
revint avec des forces plus nombreuses, rassemblées dans le 
pays de Kano, et s'empara de nouveau de la ville; le cheik 
Omar, affaibli lui-même par la lutte qu'il avait dû soutenir 
contre son frère révolté, dut finir par reconnaître Scheri 
comme chef de Goummel. Cette ville, naguère pleine de vie, 
fut alors presque entièrement abandonnée, la maison du gou- 
verneur saccagée, et le vainqueur vint s'installer au milieu 
des ruines de la demeure princière de son prédécesseur. 

Je retrouvai avec plaisir, à Goummel, le marchand tuni- 
sien Mohammed E' Sfaksi , qui nous avait accompagnés, 
en 1850, depuis Moursouk, et auquel Richardson avait 
emprunté une si forte somme. Il était fort heureux pour moi 
que celle-ci eût enfin été remboursée, de sorte que cet ancien 
créancier, auquel nous avions dû autrefois tant de désagré- 
ments, me témoigna la plus grande bienveillance. Il vint 
nie visiter dans mon camp, m'offrit des friandises et me 
donna, chose importante et que je désirais beaucoup, les 
premiers renseignements authentiques sur la situation poli- 
tique du Bornou, ainsi que des détails sur la nouvelle expé- 
dition qui y était arrivée. 



LE NIGER. — KETOL'R A KOUKÂOUA. 213 

La marche suivante nous donna, à son tour, un témoi- 
gnage lamentable des dévastations auxquelles avait donné 
lieu la lutte pour la possession de Goummel; toutes les loca- 
lités de la route étaient désertes, les moissons mûres étaient 
abandonnées dans les campagnes, et nous finies plus de 
6 milles allemands de trajet avant de rencontrer d'êtres 
humains; ceux que nous vîmes enfin, étaient quelques voya- 
geurs qui se rendaient à Kano. Le peu de sécurité qu'offrait, 
par suite de tous ces événements, la route que j'avais suivie 
en 1851, depuis Goummel, m'avait obligé de faire un détour 
assez considérable vers le nord. Ce ne fut qu'à partir de 
Maschena que je repris mon ancienne voie ou que, du 
moins, je cessai de m'en écarter notablement. 

J'arrivai à Boundi, dans la matinée du 1" décembre, et 
je pénétrai dans la forêt sauvage qui s'étend à l'orient de 
cette ville. Accompagné de mon fitlèle Galroni , j'avais pris 
environ une lieue et demie d'avance sur notre troupe, quand 
je vis venir à ma rencontre un individu de l'aspect le plus 
singulier; c'était un jeune homme dont le teint, si pâle qu'il 
me semblait blanc comme la neige, m'indiquait que le cos- 
tume qu'il portait ne lui était pas familier; ce costume con- 
sistait en une tunique semblable à la mienne, et un turban 
blanc, enroulé un grand nombre de fois autour d'un bonnet 
rouge. Je distinguai alors, dans la noire suite de l'inconnu, 
mon serviteur Madi, que j'avais laissé à Koukaoua pour gar- 
der ma maison et qui, dès qu'il m'eut aperçu, me nomma à 
son pâle compagnon. Aussitôt le docteur Vogel, car c'était 
lui, s'élança vers moi, et, sans descendre de cheval, en proie 
tous deux à une profonde surprise, nous nous souhaitâmes 
cordialement la bienvenue. J'étais, pour ma part, à mille 
lieues de me douter de la rencontre de ce voyageur envoyé 

T. IV. 15 



214 VOYAGES EN AFRIQUE. 

à mon aide, tandis qu'il avait appris, de son côté, que j étais 
encore vivant et que j'étais revenu sauf de l'ouest. Je lui 
avais envoyé de Kano une lettre qui lui était parvenue en 
roule; mais l'adresse en arabe que j'y apposai pour plus de 
sécurité, lui avait fait croire que cette lettre venait d'un 
Arabe, et, sans l'ouvrir, il l'avait conservée en attendant 
que quelqu'un pût lui en expliquer le contenu. Mettant enflu 
pied à terre, nous nous assîmes au milieu de celte forêt sau- 
vage. Sur ces entrefaites arrivèrent nos chameaux, et mes 
domestiques ne furent pas peu étonnés de voir auprès de 
moi un de mes blancs compatriotes. Je pris alors un petit 
sac à provisions, nous nous finies préparer du café et nous 
ne tardâmes pas à nous trouver comme chez nous. Il y avait 
plus de deux ans que je n'avais plus entendu un mot alle- 
mand ni même européen, et ce fut pour moi une joie indi- 
cible que de pouvoir m'exprimer enfin dans la langue de mon 
pays. Le docteur Vogel m'apprit, à ma profonde stupéfac- 
tion, qu'il n'y avait rien pour moi à Koukaoua, et que 
ses propres ressources étaient épuisées; il me dit que l'usur- 
pateur Abd E' Rahman avait mal agi envers lui el s'était 
emparé de ce qui était resté de moi à Sinder. Mon compa- 
triote me lit savoir également qu'il se dirigeait lui-même 
vers celte dernière ville, afin d'y aller voir s'il n'était pas 
arrivé quelques nouvelles ressources et compléter mes tra- 
vaux par une évaluation exacte de sa silualion, évaluatioû 
basée sur des observations astronomiques. Je fus surpris 
presque plus désagréablement encore, en apprenant qu'il ne 
possédait pas une seule bouteille de vin; car, depuis trois 
ans, je n'avais pas pris une goutte de boisson stimulanle autre 
que du café, et l'état où m'avaient réduit la dysseiileiie et 
de nombreux accès de fièvre, rae causait une envie irrésis- 



LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 215 

tible de goûter la fortifiante liqueur dont j'avais pu apprécier 
précédemment les salutaires effets. Celait ainsi que, pris 
d'un violent accès de fièvre, dans les marécages de la Lycie, 
lors d'un précédent voyage dans l'Asie mineure, je m'étais 
rétabli en fort peu de temps par l'usage de bon vin de France. 
J'essuyais un tort immense par la promptitude avec laquelle 
le docteur Vogel avait ajouté foi à la nouvelle de ma mort, 
sans s'être livré auparavant à des recherches suffisantes; 
mais comme il n'était que récemment arrivé dans le pays et 
ne connaissait pas la langue , il lui avait été impossible, je 
le comprenais, de s'assurer de la réalité du fait. 

Je ne fus guère consolé de tous ces mécomptes par les 
dépêches que le docteur Vogel me dit être arrivées à Kou- 
kaoua, en ce sens que l'annonce qu'elles me portaient de 
l'expédition envoyée au Benouë, m'était devenue parfaite- 
ment inutile. Vogel lui-même avait eu un instant le projet, 
me dit-il, de se joindre à celte expédition, ce qui avait élé 
le seul but de son voyage au Mandara, dont j'avais entendu 
parler par des marchands arabes, en faisant route vers Mas- 
chena. Il avait, en celte circouslance, partagé l'erreur de 
mes amis d'Europe, en croyant que je m'étais rendu, par le 
Mandara, dans l'Adamaoua; ce n'était qu'à Mora, la capi- 
tale, ou plutôt le seul centre de ce petit pays, où les progrès 
des Foulbe eussent encore laissé subsister quelque autono- 
mie, qu'il s'était aperçu de celte erreur, mais malheureuse- 
ment trop tard ; toutes les peines qu'il se donna ensuite pour 
regagner, par Oudje, la bonne voie, furent infructueuses, la 
chute de l'usurpateur Abd E' Rahman et la restauration de 
son frère Omar, ayant forcé Vogel de retourner à Koukaoua. 
Il me raconta comment le chef du Mandara, probablement 
instigué par Abd E' Rahman, avait agi envers lui, le trai- 



216 VOYAGES EN AFRIQUE. 

tant de la manière la plus indigne et allant jusqu'à le mena- 
cer de mort. 

Notre entretien roulait ainsi sur une foule de questions, 
relatives au passé et à l'avenir, quand arriva la suite de la 
caravane avec laquelle voyageait le docteur Yogel. Elle avait 
rencontré mes domestiques, auxquels j'avais dit d'aller nous 
attendre à Kalemri, au delà de la forêt, et n'en croyait pas 
ses yeux de nous voir assis ainsi, tranquillement, au beau 
milieu de cette forêt sauvage, entourés d'ennemis de tous 
côtés. Ces lâches marchands arabes ne s'étaient joints à mon 
compatriote que parce qu'ils avaient aperçu une petite bande 
de voleurs de grand chemin. 

Après un entretien d'une couple d'heures, nous dûmes 
songer à nous séparer; le docteur Vogel continua sa marche 
vers Sinder, d'où il voulait retourner à Koukaoua avant la fin 
du mois, tandis que je me hâtais de rejoindre mes domes- 
tiques. 

Je pressai dorénavant le plus possible mon voyage vers 
Koukaoua. Le 2 décembre, j'arrivai à Sourrikoulo, pour la 
troisième fois depuis mon séjour au Soudan. Les Touareg 
infestaient les environs, tout y était en désordre et le chef 
militaire qui y commandait, était sur le point d'abandonner 
la ville, ainsi que tous les habitants. Afin d'atténuer un peu 
le danger, je voyageai autant que possible de nuit, mais je 
ne fis aucune rencontre des bandits redoutés. Je suivis et 
je croisai alternativement et à plusieurs reprises ma route 
de 185i, ainsi que celle que j'avais suivie, vers la fin de 
1852, en me rendant à Tombouctou; celte circonstance 
était due à ce que je me dirigeai plus vers le sud à partir 
de Wadi; passant par Borsari, j'arrivai, le 6 décembre, non 
loin de la rivière de Thaba, et je traversai, le même jour, le 



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LE NIGER. — RETOUR A KOUKAOUA. 217 

homadougou Waoube, qui s'y relie; le lendemain, nous 
eûmes à franchir les affluents méridionaux de ce dernier. 
Aucun d'eux n'avait plus de 4 pieds de profondeur, et je pus 
ainsi confirmer l'exactitude de toutes mes observations anté- 
rieures sur la nature du komadongoii. Nos quatre dernières 
journées de marche nous conduisirent enfin à travers le 
district de Koiam, aux localités étendues et florissantes, 
aux beaux troupeaux de chameaux et aux puits profonds; 
quelques-uns de ces derniers n'ont pas moins de 40 pieds. 
Lorsqu'enfin, le 11 décembre, je m'approchai de la capitale 
du Bornou, je rencontrai, près du village Kaliloua, le pre- 
mier eunuque du cheik avec trente cavaliers destinés à me 
servir d'escorte. Traversant la foule qui se pressait sur le 
marché situé devant la porte occidentale, je fis solennelle- 
ment ma rentrée à Koukaoua, que j'avais quitté depuis plus 
de deux ans pour commencer mon long et dangereux voyage 
dans l'ouest. En rentrant dans mon ancien logement, la 
te Maison Anglaise, » j'y trouvai les deux compagnons euro- 
péens du docteur Vogel, sapeurs de l'armée anglaise, le 
caporal Church et le soldat Macguire. 



CHAPITRE VI 



DERNIER SEJOl'R A KOllKAOUA. — RETOUR A TRIPOLI PAR LE DESERT. 
— ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 



Après mon retour dans la capitale du Bornou, qui mar- 
quait la fin de mon voyage d'exploration au Soudan, je me 
serais bien cru en droit d'espérer quelque temps de repos, 
afin de rétablir ma santé compromise, et raviver mes forces 
abattues par tant d'épreuves, avant de m'en retourner dans 
mon pays par la pénible voie du désert. Malheureusement il 
ne devait pas en être ainsi , car diverses circonstances se 
réunirent, non seulement pour prolonger de plusieurs mois 
mon séjour à Koukaoua, mais encore pour me faire passer 
ce temps de la manière la plus désagréable. 

J'ai eu déjà plus d'une fois occasion de révéler au lecteur 
les tribulations que me causait mon fréquent manque 
d'argent. Quelque ennuyeux qu'en soit le développement, je 
n'ai pu me dispenser de les raconter, à cause de leur portée 
réellement considérable; or, à mon retour à Koukaoua, je 
me trouvai en butte à la même calamité. J'avais déjà appris 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 219 

par le docteur Vogel, lors de notre rencontre dans la forêt 
deBonndi, que je ne trouverais pas à Koukaoua les secours 
pécuniaires sur lesquels j'avais compté; or, j'avais pris à 
Kano des engagements auxquels je devais faire honneur à 
Koukaoua; ensuite, il se révéla que la plus grande partie 
des marchandises qui étaient arrivées à Sinder et que le 
docteur Vogel avait fait transporter à Koukaoua, avaient été 
volées; en conséquence, et dès la première audience que 
m'accorda le cheik Omar, j'insistai sur la restitution, non 
seulement de ces objets , mais encore des espèces que 
j'avais déposées précédemment entre les mains du schérif El 
Fassi et dont j'avais été dépouillé, après le meurtre de ce 
dernier, pendant la révolution suscitée par le frère du 
cheik. Je fis ces réclamations, non seulement à cause de 
mon état de gêne, mais encore pour le salut des principes, 
afin que le bien des voyageurs européens ne devint pas 
impunément la proie des voleurs du pays. Elle me valurent 
tout d'abord la haine d'un courtisan très considéré, nommé 
Diggama, dont les domestiques avait été chargés du trans- 
port de nos objets, de Sinder à Koukaoua. Le cheik, qui 
possédait moins que personne de son pays la notion du 
temps, mit à souscrire à mes prétentions, tout en les 
admettant comme fondée^, tant de lenteur, qu'il fut cause, 
de même que Diggama par ses intrigues, des longs retards 
que j'eus à subir et de tous les ennuis qui en furent la con- 
séquence. 

Une autre circonstance qui contribua, pour sa part, à 
attrister mon séjour à Koukaoua, fut la discorde on ne peut 
plus déplorable qui éclata entre le docteur Vogel et ses deux 
sapeurs, et qui faillit compromettre tout le succès de 
l'expédition. En effet, ce voyagour, plein d'enthousiasme et 



2^0 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ne voyant que le but de sa mission, avait renoncé à toutes 
les commodités et à tous les agréments de Texistence; 
malheureusement, il avait commis l'erreur d'exiger le même 
sacrifice de la part de ces hommes, qui ne pouvaient natu- 
rellement être inspirés des mêmes idées; ensuite, il ne 
leur imposait pas assez, à cause de sa jeunesse. Il s'était, 
par ces causes, élevé entre eux une regrettable querelle, et 
quoique je fisse tout mon possible pour ramener les deux 
sapeurs à de meilleurs sentiments, je ne vins à bout que de 
Macguire et je me vis obligé, par la suite, de ramener 
Church en Europe. Je reviendrai plus loin sur la triste fin 
de son moins opiniâtre compagnon. 

Les livres que m'avait remis Vogel, ainsi qu'un paquet 
de vieilles lettres qui ne m'était parvenues qu'après coup, 
m'aidèrent à prendre le temps en patience, jusqu'au retour 
de Sinder de mon jeune ami. Ce dernier revint le 29 décem- 
bre et j'eus, malheureusement pour peu de jours, la joie, 
inconnue pour moi depuis des années, de vivre avec un 
homme dont l'éducation répondait à la mienne, avec un 
compatriote; cette jouissance m'était rendue plus vive encore 
par la valeur personnelle de mon infortuné ami. C'était 
réellement une chose étonnante, que la facilité avec laquelle 
ce jeune homme aussi intelligent que courageux s'accommo- 
dait à tous les détails de la vie étrangère au milieu de 
laquelle il se trouvait jeté. Pleins d'espoir tous deux, nous 
vîmes arriver l'année 1855, pendant laqueHe je devais retour- 
ner en Europe, après cinq années de fatigues et d'épreuves, 
tandis que mon nouveau compagnon allait compléter mes 
découvertes et mes travaux d'exploration. 

Pendant les premiers jours de l'année, nous fimes quel- 
ques excursions aux rives du Tsad, excursions qui acqué- 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 22t 

raient un intérêt nouveau par les changements qui s'étaient 
produits aux abords de ce lac marécageux , depuis le prin- 
temps de 1832 , époque à laquelle je l'avais vu pour la der- 
nière fois en revenant du Baghirmi. La ville de Ngornou 
presque toute entière avait été détruite par les eaux, et le 
lac s'étendait jusque près de Koukia, le village oii nous 
avions fait notre première station , lors de la campagne du 
Mousgou. 

Mon agréable vie en commun avec le docteur Vogel, prit 
fin par le voyage de ce dernier dans la province de Baouts- 
chi, voyage qu'il entreprit le 20 janvier 1855. Je l'accom- 
pagnai pendant les deux premières journées, puis je le quit- 
tai en lui prodiguant mes souhaits de bonheur, sans me 
douter que ce jeune ami, si plein d'espérances, je ne devais 
jamais plus le revoir! 

Le lecteur comprendra que je dus me trouver désormais 
seul et abandonné à Koukaoua. Je fus, en outre, atteint 
d'une cruelle affection rhumatismale qui m'accompagna jus- 
que dans mon pays; elle me terrassa pendant plusieurs jours 
et m'affaiblit considérablement. Voyant que l'état de ma 
santé ne faisait qu'empirer, je n'en insistai que plus vivement 
auprès du cheik pour qu'il hâtât les préparatifs de mon 
départ; ce fut au point que le séjour de la ville me devint 
insupportable et que, le 20 février, je me retirai sur les 
digues de sable du Daouerghou, pour terminer mes affaires. 
Le cheik m'envoya, comme présent, cinq chameaux, aux- 
quels j'enjoignis moi-même deux autres; je me louai ensuite 
un guide jusqu'au B'ezzan, auquel je payai d'avance la moitié 
de la somme convenue, croyant mon départ prochain ; mais 
combien, cette fois encore, ne m'étais-je pas trompé! 

Plusieurs circonstances contribuèrent à me faire retenir 



222 VOYAGES EN AFRIQUE. 

deux mois encore par le cheik; d'abord, il ne semblait pas 
disposé à souscrire à ma prétention d'être remis en posses- 
sion de mon bien volé, dont la valeur pouvait s'élever à un 
millier de tbalers; pent-êlre aussi craignait-il pour moi le 
danger de voyager à ce moment, ou fut-il secrètement guidé 
par des nouvelles que lui avait apportées, peu de jours aupa- 
ravant, un messager Tebou venu du nord ; toujours est-il 
qu'il me fit prier, à plusieurs reprises, de rentrer en ville; 
sur mon refus, il m'envoya un domestique de mon ennemi, 
Diggelma, avec une escorte arm'ée, de sorte que je me vis 
forcé de m'exécuter et de rentrer dans mon logement à 
Koukaoua. 

Le 25 mars, arriva dans la capitale une caravane de 
cent Arabes avec soixante chameaux, dont le chef, nommé 
Hadj Djaber , apportait 1 ,000 dollars pour la mission ; tou- 
tefois l'envoi était adressé, non à moi, mais au docteur 
Vogcl. On me croyait toujours mort, et la caravane avait 
quitté le Fezzan avec cette conviction ; ce ne fut donc pas 
sans une grande surprise que les Arabes me retrouvèrent 
parfaitement vivant. A la vérité, Hadj Djaber m'offrit, plus 
tard, de me remettre les fonds en question, mais le faux 
bruit qui s'était répandu, n'avait fait qu'accroître les embar- 
ras de ma situation; n'étais-je pas, tout au moins, fondé à 
croire qu'en Angleterre on m'avait retiré la direction de 
l'expédition, pour la confier à d'autres mains? Dans ces con- 
jonctures, je fus d'autant plus heureux de voir enfin, le 
28 mars, le cheik Omar me restituer les 400 dollars en 
espèces qui m'avaient été volés, et me promettre le rem- 
boursement des marchandises qui m'avaient également été 
dérobées; c'était du moins assez, avec un petit subside que 
j'espérais obtenir du docteur Vogel, pour solder mes créan- 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 223 

ciers de Kano et terminer mes préparatifs de départ; je 
renonçai donc à prétendre davantage, de crainte de créer 
de nouvcau.v relards et d'affaiblir les dispositions favorables 
de mon bon protecteur. 

Attendant la preinfère occasion propice pour mon départ, 
je lis en sorte de me distraire par l'étude de l'histoire et de 
la situation du Bornou et du Soudan en général , ainsi que 
par la conversation des individus les plus instruits parmi 
ceux que je connaissais; souvent aussi je me trouvais en 
société de mes deux derniers amis de Tombouctou, arrivés 
à Koukaoua depuis le 3 février. Quoi qu'il en fût, mon éner- 
gie ordinaire était épuisée et ma santé, complètement rui- 
née; mon grand souci était la question de savoir comment, 
malade comme je l'étais, je pourrais arriver au pays, et cette 
pensée m'obsédait au dernier point. Mon état d'épuisement 
s'aggravait encore par la chaleur extraordinaire qui se déclara 
vers le milieu d'avril (45° centigr.) et qui régnait chaque 
jour entre deux et trois heures de l'après-midi; tout mon 
entourage était convaincu qu'il ne m'était pas possible de 
supporter désormais plus longtemps le climat. 

Celte conviction sembla ne pas cire sans influence sur 
l'accélération de mon départ, et il me fut permis, au lieu 
d'attendre une plus grande caravane, de me mettre en roule 
avec un marchand Tebou, nommé Kolo, qui devait être 
rejoint par une petite kafla d'autres Tebou, de la tribu des 
Dasa, qui se rendaient à Bilma pour y chercher du sel. 
Le 28 avril, je fis, en présence du cheik, un accord avec 
Kolo, et le même jour j'eus la joie fort vive de recevoir des 
lettres du docteur Vogel; ces lettres étaient datées en partie 
de Goudjeba (au sud-ouest de Koukaoua) et en partie de 
Jakoba, ville que n'avait encore visité aucun Européen, et 



224 VOYAGES EN AFRIQUE. 

indiquaient que l'entreprise de mon ami était en bonne 
voie. Ce jour fut réellement le plus heureux, ou plutôt le 
seul heureux qui marquât, depuis le départ de Vogel, mon 
séjour à Koukaoua. 

Plein d'espoir de voir le docteur Vogel poursuivre avec 
succès mes travaux d'explorations et de découvertes, et de 
rentrer moi-même heureusement dans mon pays, je quittai 
pour la seconde fois le 4 mai, la ville, près d'une porte de 
laquelle j'allai camper pendant quelques jours, en attendant 
mon compagnon de voyage, Kolo. Le 9, tout était prêt pour 
mon départ vers le nord, et je me rendis une dernière fois à 
Koukaoua pour aller prendre congé d'Omar. Mon illustre 
ami, de la protection duquel j'avais joui pendant si longtemps 
et dont j'avais considéré la résidence comme ma patrie afri- 
caine, me chargea encore de le recommander au gouverne- 
ment britannique et me congédia ensuite de la manière la 
plus amicale. 

Le lendemain, notre petite caravane se mettait en mar- 
che. Ma troupe se composait de mon fidèle serviteur Moham- 
med le Gatroni, qui n'était pas moins heureux que moi 
d'aller revoir son pays natal; de mes deux affranchis, 
Abbcga et Dyrregou, du caporal Church, de onze chameaux 
et de deux chevaux. Nous arrivâmes, non sans maints petits 
déboires, à Yo, le 14 mai. A ma vive impatience, nous y 
restâmes cinq grands jours, pendant lesquels nous cam- 
pâmes dans le lit desséché du komadougou. Je me sentis 
enfin heureux et libre de franchir, dans l'après-midi du 
19 mai, la frontière factice du Bornou; jusqu'à ce moment, 
je n'avais pu me défendre d'une secrète crainte qu'un nouvel 
obstacle ne vint entraver notre voyage. 

Le lendemain matin, de bonne heure, nous étions à Bar- 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 223 

roua; nous y restâmes toute la journée pour nous y approvi- 
sionner de poisson sec, denrée à la préparation de laquelle 
cette localité doit sa célébrité, comme le lecteur se le rap- 
pellera par la description de mon voyage au Kanem. Ce 
poisson constitue le principal moyen d'échange au pays des 
Tebou, que nous avions à traverser au nord du Tsad, mais 
l'odeur qui s'en exhale en fait une marchandise fort incom- 
mode. Nous rencontrâmes à Barroua les Dasa ou Boul- 
gouda, en compagnie desquels nous devions voyager jusqu'à 
Bilma, et nous suivîmes tous ensemble le chemin de Nge- 
gimi. L'aspect du pays avait subi, depuis mon précédent 
passage , des changements extraordinaires ; toute mon 
ancienne roule était submergée, la crue du Tsad ayant été, 
en cette année, extrêmement forte et les eaux du lac n'étant 
pas encore rentrées dans leur lit; de même que près de Ngor- 
nou, la rive semblait s'être effondrée et avoir baissé d'environ 
cinq pieds. En outre, il existait çà et là des hameaux d'éle- 
veurs Kanembou, semblables à celui que retrace la vignette; 
les riverains du Tsad, hommes et animaux, prêtaient égale- 
ment leur contingent d'animation au pays. Nous vîmes ainsi 
les pirates Bouddouina, se livrant à leur occupation favorite, 
l'extraction du sel contenu dans les cendres du siwak [Cap- 
paris Sodata), et plus loin quelque troupe d'éléphants ou de 
buffles cherchant un peu de fraîcheur dans les eaux maréca- 
geuses du lac. 

Le 22 mai, nous arrivâmes à Ngegimi, qui n'est pas la 
localité du même nom que j'avais visitée déjà lors de mon 
voyage au Kanem et de mon retour subséquent à Koukaoua; 
cette dernière avait été, dans l'hiver de 1853 à 1854, sub- 
mergée par les eaux du Tsad, qui en recouvraient encore la 
place ; les habitants du village détruit, se retirant plus loin 



iU VOYAGES EN AFRIQUE. 

dans les terres, s'y étaient établis sur les digues. Nous vîmes 
bientôt arriver au camp les femmes des Kanembou, qui se 
distinguaient par la perfecliou de leurs formes; elles nous 
offrirent en vente des poulets, du lait et du temmari ou 
graine de cotonnier; elles nous apportèrent aussi du poisson, 
tant frais que séché. Elles recevaienl, de préférence, du 
blé en paiement de leur marchandise, ainsi que des perles 
de verre destinées à orner leur corps d'ébène, dont le noir 
brillant était rehaussé par ces blancs ornements non moins 
que par de splendides dentures. 

A partir de Ngcgimi, nous quillâmes la route que j'avais 
prise déjà deux fois pour aller au Kanem et en revenir, et 
nous suivîmes pendant assez longtemps une direction com- 
plètement septentrionale. Traversant un pays montueux, 
nous arrivâmes dans la verdoyante vallée Kibbo, située à 
environ 2 1/2 milles de Ngegimi, et qui est remarquable 
non seulement par l'importance de ses sources, mais encore 
comme formant la limite septentrionale du domaine des 
fourmis blanches. Pendant la marche suivante, nous pas- 
sâmes non loin du puits Koufe et nous traversâmes une con- 
trée fort peu sûre, comme étant située sur le chemin des 
hordes de Touareg qui s'étendent depuis leurs établissements 
méridionaux du Damerghou jusqu'au malheureux Kanem. 
A quelques milles au delà de Koule, nous rencontrâmes un 
courrier de la vallée Kaouar, le principal établissement des 
Tebou; cet homme nous apprit la mort de Hassan-Pacha, 
le gouverneur du pachalik de Fezzan ; à celte nouvelle, déjà 
importante pour nous, il en joignit une autre qui nous con- 
cernait plus directement encore; c'est à dire que la route 
que nous avions à parcourir était menacée par les Efade, 
celle tBibu pillarde et turbulente du nord de l'Asben, qui 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 227 

nous avait déjà causé tant de tribulations lors de mon voyage 
au Soudan, à travers le désert. 

Ce danger et la grande chaleur qui régnait, dans cette sai- 
son, vers le milieu du jour, nous contraignirent de mettre 
de côté toutes nos aises et de voyager pendant une grande 
partie des nuits, tout en nous hâtant le plus possible d'avan- 
cer; toutefois nous étions forcés de faire çà et là quelque 
jour de balle, à cause des diflicultés du trajet, sensibles 
surtout aux pauvres esclaves des Tebou, réellement surchar- 
gés. La rapidité de notre voyage et la nécessité de cheminer 
seulement la nuit m'empêchèrent, à peu d'exceptions près, 
de rectiiier ou de compléter les observations géologiques de 
Denham et de Clapperton, dans ces routes du désert; je dois 
le regretter d'autant plus que le docteur Vogel lui-même, 
dans son irajet récent depuis le littoral septentrional jus- 
qu'au Soudan, ne s'était occupé que d'observations astrono- 
miques propres à établir ces roules dans leur direction fixe 
et leurs points principaux. 

Nous rencontrâmes de nouveau un pays montueux aux 
belles vallées, fort propres, malgré leur état d'abandon, au 
pâturage des chameaux et des brebis. Le 28 mai, nous limes 
une courte halte au puits Belkaschi Farrl ou Bedouaram; 
c'était la même station où, plus tard, le sapeur Macguire fut 
assassiné, après une courageuse résistance, par une bande 
de Touareg; en eflét, après avoir appris, en 1857, la mort 
de sou chef au Wadaï, il avait résolu de retourner en 
Europe, et ce fut ainsi qu'il périt et que lurent perdus tous 
les papiers de Vogel en sa possession. Au delà de ce lieu, i 
que marque à son tour la tombe d'un Européen, nous nous 
dirigeâmes de plus en plus vers le cœur du Sahara, et, dans 
l'après-midi du 51 mai, nous entrâmes en vue de l'immense 



228 VOYAGES EN AFRIQUE. 

mer de sable, dont l'indicible majesté me remplit de nou- 
veau d'une émotion profonde. Devant nous s'étendait l'ef- 
frayant et morne désert de Tintoumma, et nous commen- 
çâmes une longue et pénible marche, ensevelis souvent dans 
des nuages de sable soulevés par un vent violent, jusqu'à ce 
que nous rencontrâmes enfin les rochers d'Agadem, et la 
vallée qu'ils enferment. Nous dûmes y rester deux jours, afin 
que nos pauvres esclaves pussent se refaire quelque peu; 
mais nous eûmes beaucoup à souffrir encore des tourbillons 
de sable, et, comme cet endroit forme la station de toutes 
les caravanes en général, nous fûmes accablés d'un autre 
fléau, consistant en des myriades de poux du chameau, dont 
le sol était littéralement couvert. 

Tandis que nous poursuivions notre voyage, le 5 juin, 
j'acquis la certitude que tout Agadem forme un vaste creux 
de terrain, s'étendant à l'est d'une série de rochers qui 
domine, d'une hauteur d'environ 300 pieds % la plaine envi- 
ronnante; à l'ouest, au contraire, ainsi que vers le nord, il 
est borné par des collines de sable ; son élévation vers l'ouest 
est plus considérable que du côté opposé. Celle vallée pro- 
duit abondamment des buissons de siwak {Capparis Sodata), 
et l'on y rencontre même temporairement quelques habi- 
tants isolés, appartenant principalement à la tribu des Bolo- 
doua et des Amwadebe. Le plateau de la région du désert 
voisine était fréquemment interrompu par des chutes de 
terrain aux bords escarpés, s'étendant de l'est à l'ouest; le 
sol redevint ensuite tellement uniforme que l'on eût pu le 
comparer à l'océan de sable du désert. Çà et là apparais- 

* Je rappellerai au lecteur que les hauteurs indiquées sur la carte 
géographique accompagnant cet ouvrage, sont celles au dessus du niveau 
de la mer. 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVER EN ANGLETERRE. 359 

saient encore quelques petites crêtes de roc; nous rencon- 
trâmes aussi, chemin faisant, une quantité de ces singulières 
cristallisations sablonneuses que les indigènes nomment 
« pousses de terre, » et dont l'origine n'est pas encore bien 
connue. 

Le 7 juin, nous atteignîmes les sources de Dibbela. En 
approchant de cet endroit, je fus frappé du caractère roman- 
tique et plein d'un sauvage enchantement, propre à toute la 
contrée; tout autour s'élevaient de hautes collines de sable, 
dominées h leur tour par de noires masses de rocher et 
entrecoupées de vallées profondes, aux palmiers d'Egypte 
isolés. L'eau des sources était détestable, à cause de la 
grande quantité de natron dont elle était saturée. C'était à 
ce même endroit que M. Henry Warrington, qui avait accom- 
pagné le docteur Vogel à Koukaoua comme interprète, suc- 
comba aux suites de la dyssenterie, en retournant vers le 
nord; or, il est très probable que ce malheur fut dû à la 
mauvaise qualité des eaux. Immédiatement derrière le 
creux de terrain où se trouvaient les sources, s'étendait une 
seconde vallée où je ne vis plus que des talha, au lieu de pal- 
miers d'Egypte. Après avoir franchi les digues sablonneuses de 
Dibbela, nous arrivâmes dans une plaine plus haute, dominée 
par d'autres éminences de sable, et nous campâmes sur le sol 
nu, à une heure avancée de la soirée. J'éprouvais toujours 
un plaisir sans nom, pendant ce pénible voyage à travers 
le désert, à m'étendre, à chaque station où nous arrivions, 
de tout mon long sur le sable; en effet, celui-ci est généra- 
lement si doux et si fin, qu'il serait impossible de se procurer 
une couche plus moelleuse. Que l'on se figure en outre le 
ciel splendide des nuits africaines, et l'on comprendra com- 
bien devaient être délicieuses nos deux heures de repos, 

T. IV. 16 



250 VOYAGES EN AFRIQUE. 

quoique le sommeil n'y trouvât pas toujours sa complète 
satisfaclion. 

Le lendemain, nous remarquâmes, comme plusieurs fois 
déjà depuis notre entrée au désert, que le sol était humecté 
par une légère pluie, fait contraire à l'opinion généralement 
répandue, qu'il ne pleut jamais dans toute celte partie du 
Sahara ; à la vérité, la pluie qui tombe ne suffit pas à la 
croissance d'herbes et de plantes, mais le sol portait néan- 
moins des traces nombreuses de V Antilope Bubalis. 

Une marche forcée extrêmement pénible, et qui coûta la 
vie à quatre de nos malheureux chameaux Kanori, nous 
conduisit au puits Saoukoura, où nous arrivâmes, le 9 juin, 
dans un état d'épuisement complet. La vallée où se trou- 
vaient les sources, à quelques pieds seulement au dessous 
du sol, offrait un aspect fort agréable, tous les abreuvoirs 
étant garnis de siwak et de buissons de palmiers. Une petite 
caravane de Tebou, que nous y rencontrâmes, nous donna 
la favorable assurance que la tribu rapace des Efade était 
rentrée dans son pays, de sorte que nous n'avions plus rien 
à craindre de ce côté. Cette bonne nouvelle nous permit de 
nous livrer à une journée de repos dont nous avions tous le 
plus grand besoin, pour nous diriger ensuite, en toute sécu- 
rité, vers la grande oasis des ïcbou. 

Après une marche de quinze heures, nous atteignîmes la 
limite méridionale de cette oasis, où se trouve l'abreuvoir de 
Mouskatenou. qui forme le premier une légère transition du 
déseri aux contrées fertiles, en ce sens qu'elle ne constitue 
qu'un enfoncement de terrain peu considérable, rempli de 
marne et d'alun. La chaleur était, ce jour là, plus intense 
que de coutume, c'est à dire de 45°, 5 centigr. (34", 7 R.); 
mais nous étions si désireux d'arriver à l'oasis proprement 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 231 

dite, que nous nous remîmes courageusement en route, vers 
l'après-midi. Cet endroit ne terminait pas seulement la pre- 
mière grande partie de notre voyage dans le Sahara, mais 
constituait encore un point des plus importants de toute 
cette région du désert ; en effet, il est le siège du petit peuple 
Tebou, qui y vit de son existence propre, placé au cœur 
du Sahara comme pour faciliter les rapports réciproques 
d'autres nations séparées entre elles par d'immenses espaces. 

Avant d'atteindre le commencement de la vallée propre- 
ment dite, nous eûmes à gravir plusieurs éminences dont le 
sable n'était pas aussi profond que me l'avaient fait croire 
certaines descriptions. Là commençait la vallée aux pal- 
miers des Tebou, nommée par eux Henderi Tege ou Tedê, 
et, par les Arabes, Kaouar, au pied d'un vaste rocher au 
large sommet. Le site était fort intéressant, et le sol ver- 
doyant était couvert de petits jardins plantés de quelques 
légumes, de ghedeh {Melilotus), et bordés de feuilles de pal- 
miers; le tout était ombragé de beaux groupes d'arbres de 
cette dernière espèce. Après le morne trajet que nous 
venions d'effectuer, je fus tellement heureux d'être arrivé là, 
que je ne pus refuser à mes domestiques le plaisir de tirer 
une couple de coups de fusil, quoi que je fusse devenu très 
avare de ma petite provision de poudre. 

Nos compagnons, les marchands de sel de Dasa, nous quit- 
tèrent à cet endroit et établirent leur camp à côté de l'épais 
bois de palmiers où se trouve la petite ville déchue de Bilma ; 
pour satisfaire notre compagnon Kolo, nous allâmes nous 
installer dans un aride vallon salé, près d'un petit vil- 
lage nommé Kalala, où Kolo avait des amis. J'eus du moins, 
en cet endroit peu agréable, l'occasion de me distraire en 
allant visiter les célèbres gisementsdeselde Bilma. Ils étaient 



352 VOYAGES EN AFRIQUE. 

situés à quelques centaines de pas et formaient de petits 
bassins réguliers, de 12 à 15 pieds de diamètre, et entourés 
de tas de détritus. C'est dans ces bassins que se rassemblent 
les eaux des environs, saturées de sel, et que l'on recueille 
pour les faire évaporer dans des moules d'argile de la forme 
et des dimensions que j'ai indiquées plus haut. Aux bords 
des bassins, pour autant qu'ils fussent secs, s'attachaient de 
longues aiguilles de sel. Je ne vis qu'une petite quantité de 
ce produit préparé, l'époque où les Kel Owi viennent le 
chercher, n'arrivant que plusieurs mois plus tard; tous les 
environs des bassins au sel doivent offrir alors un coup d'œil 
fort animé et des plus intéressants. 

Le jour où nous campâmes près de Kalala, c'est à dire 
le 13 juin, nous eûmes de nouveau, vers deux heures de 
l'après-midi, une petite ondée avec une température de 42" 
cent. (35" 6 R.) à l'ombre. Le lendemain, nous poursui- 
vîmes de grand matin notre route dans la vallée Kaouar et 
nous vîmes bientôt à notre droite d'abrupts sommets de roc 
formant parfois des terrasses fort pittoresques. La vallée, de 
son côté, se couvrait de bois et, lorsque vint le jour, les nom- 
breuses rencontres que nous fîmes, témoignèrent de l'ani- 
mation qui régnait dans la vallée. Non loin du village Eggir, 
cette dernière était quelque peu rétrécie par une petite crête 
de roc; nous fîmes notre halte du midi au bord d'un bois de 
palmiers, à un endroit où l'on cultive aisément toute espèce 
de plantes au moyen d'un grand nombre de puits à trac- 
tion; le sol, par lui-même, produisait également de Vaghoul 
{Hedysarum Alhadji) et du molouchia [Corcfwrus Olitorius). 
Pendant l'après-midi , nous passâmes devant plusieurs vil- 
lages, puis nous arrivâmes à la plantation de dattiers de 
Dirki. Le bois dont elle est formée, et que nous traversâmes. 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVEE EN ANGLETERRE. 23Ô 

était fort beau et les fruits étaient déjà presque mûrs; la 
ville elle-même avait, au contraire, le plus misérable aspect. 
Elle est cependant de quelque importance dans toute l'éten- 
due du désert et l'était même pour moi, en ce sens que j'y 
rencontrai le seul forgeron de toute l'oasis, mes chevaux 
devant être ferrés à neuf pour traverser la région fort pier- 
reuse qui s'étendait au delà de la vallée. Cet homme me pro- 
mit d'envoyer le nécessaire à Aschenoumma, mais il ne tint 
point parole et fut ainsi cause que mes chevaux furent four- 
bus et que je perdis même Tun d'eux. 

Laissant encore deux villages à notre droite, nous arri- 
vâmes à Aschenoumma, la résidence du chef des Tebou. 
Cette petite localité est située sur une terrasse peu élevée 
formée par le versant des rochers escarpés qui bornent, du 
côté de Test, la vallée. Nous ne campâmes pas près de la 
ville, où la chaleur, renvoyée par les rochers voisins, est 
intolérable; nous descendîmes, au contraire, dans la vallée, 
où un petit bois de palmiers entourait un groupe isolé de 
blocs de grès, au pied duquel il s'était amassé de Teau dans 
quelques grandes excavations situées à peine à un pied 
du sol. 

La petite ville d'Aschenoumma semble avoir éveillé de 
bonne heure l'attention des géographes arabes; toutefois elle 
ne se composait guère que d'environ 120 huttes basses, 
éparses sur le flanc du rocher, sans aucune symétrie. Je 
m'y rendis dans l'après-midi pour aller faire ma visite au 
chef, et je trouvai en lui un homme vieux avant l'âge, pau- 
vrement vêtu, mais qui me reçut avec une convenance 
et une considération exemples de tout reproche. Il accepta 
avec reconnaissance le présent que je lui offris et qui con- 
sistait en une tunique noire, quelques tourkedi et un voile ; 



234 VOYAGES EN AFRIQUE. 

il m'exprima ensuite l'espoir que je traverserais sain et 
sauf la région du désert qu'il me restait à franchir encore, 
pourvu que je ne perdisse pas plus de temps; aussi ne res- 
lâmes-nous que jusqu'au lendemain en cet endroit agréable. 
Sur ma demande, le caporal Church gravit l'éminence de roc 
qui dominait Aschenoumma, afin de s'assurer si la vallée 
était également bornée à l'ouest par des montagnes, comme 
l'indique sur sa carte le capitaine Clapperton ; or, au moyen 
de ma lunette d'approche, il put constater l'exactitude de 
cette assertion. La vallée Kaouar pouvait avoir, à cet 
endroit, une largeur de quatre milles allemands. 

Le 17 juin, nous quittâmes la résidence de ce petit prince 
du désert et, par une marche de 1 5/4 milles, nous attei- 
gnîmes la ville d'Anikimma, après avoir traversé deux 
gorges où la vallée, considérablement rétrécie, passait entre 
des rochers fort rapprochés entre eux. Anikimma, qui 
n'offrait guère d'importance en soi-même, n'en manquait 
pas à mes yeux, comme étant le lieu natal de mon compa- 
gnon, Kolo; il en résultait que j'allais devoir accomplir seul 
avec mes domestiques la seconde moitié de mon voyagea 
travers le désert. Kolo nous régala parfaitement, au bord du 
bois de palmiers où nous campions, puis nous dîmes adieu à 
cet honnête compagnon de voyage. En cinq quarts d'heure, 
nous arrivâmes à Anay, la localité la plus septentrionale de 
la vallée Kaouar, où nous devions faire nos préparatifs pour 
la suite du voyage. Ces préparatifs consistaient principale- 
ment en l'achat d'une quantité de fourrage suffisante pour 
nos chameaux, afin de pouvoir effectuer les vingt journées 
de marche qui nous séparaient du point habité le plus méri- 
dional du Fezzan. 

Devant nous s'étendait désormais une zone de désert, 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 235 

large de 70 à 80 milles allemands, distance qui, grâce aux 
sinuosités de la route que nous avions à parcourir, équiva- 
lait bien à 100 milles. Le sol y était généralement rocail- 
leux et semé d'éminences assez considérables. Il nous fallait 
traverser cette région inhospitalière avant de pouvoir songer 
à rencontrer le moindre établissement fixe, depuis Anay 
jusqu'à Tiggeri, auFezzan. Toutefois le voyageur rencontre, 
surtout dans cette première partie de notre itinéraire, de 
petites oasis verdoyantes qui l'invitent au repos, en ce 
qu'elles lui offrent de l'eau, de l'ombre et des herbes pour 
les animaux; mais nous n'osâmes, vu notre petit nombre, 
nous arrêter à tous ces endroits du désert favorisés, du 
moins assez longtemps pour pouvoir nous reposer suflisam- 
raent de notre marche pénible sur un sol couvert de sable 
aveuglant ou de rude gravier, de collines sablonneuses 
et de défilés de roc; marche rendue pénible non seule- 
ment par toutes ces causes, mais encore par notre crainte 
des pirates du désert rôdant aux alentours. Toute notre 
sécurité reposait sur une célérité de marche semblable à 
celle d'une fuite et, sauf quelques heures de repos le midi 
et le soir, nous voyagions sans nous arrêter, soumettant nos 
forces et celles de nos animaux aux épreuves les plus rudes 
qu'elles fussent à même d'affronter. 

Ce fut dans l'après-midi du 18 juin que nous commen- 
çâmes cet effrayant itinéraire. A moins d'une lieue au delà 
d'Anay, nous sortîmes de la vallée Kaouar, par un défilé 
rocailleux, pour rentrer dans le désert en y atteignant un 
niveau plus élevé. A environ 7 3/4 milles plus loin, nous 
gagnâmes, près d'Iggeba, une chute de terrain peu pro- 
fonde, s'étendant au pied occidental d'une éminence; elle 
était garnie d'herbes ainsi que d'un grand nombre de pal- 



S36 VOYAGES EN AFRIQUE. 

miers d'Egypte et renfermait une source dont l'eau était 
d'une délicieuse fraîcheur. A partir de cet endroit, nous 
prîmes la route occidentale qui conduisait vers l'oasis de 
Siggedin, dont la situation lopographique a été notée avec 
beaucoup d'inexactitude par Denham et Clapperlon; cette 
route se nomme, d'après un certain délilé, Nefassa Serhira, 
ou « la petite gorge. » Siggedin, éloigné d'environ 5 1/2 
milles d'Jggeba, s'étend également au pied occidental d'un 
groupe de montagnes considérable, qui s'étend de l'ouest à 
l'est; celte localité est abondamment ornée de palmiers 
d'Egypte, de palmiers flabelliformes, de dattiers et de 
gherred [Mimosa Nilotica); en outre, le sol, quoique couvert 
d'une croûte de sel en certains endroits, nourrit de grandes 
quantités de l'herbe nommée sebot. De temps à autre, à une 
époque plus avancée de l'année, il vient y demeurer tempo- 
rairement des individus étrangers à la localité, et quelques 
maisons de pierre isolées, sur une sorte de promontoire du 
rocher, attestaient leur séjour occasionnel en ces lieux. 

^'ous arrivâmes à la vallée peu profonde de Djehaya ou 
Jat, par une marche forcée de plus de 7 milles. A nos fati- 
gues était venu se joindre un véritable état de cécité, dû au 
vif éclat du sable blanc; mais notre arrivée dans la vallée 
riche en verdure, nous soulagea beaucoup, bêtes et gens. Le 
lendemain 25 juin, nous arrivâmes, par une contrée réelle- 
ment fort rude, à une autre vallée, située à 15 milles plus 
loin, également très fournie de végétation et ornée de magni- 
fiques lalha; cette vallée était située à peu de distance du 
groupe de montagnes, Tiggera N Doumma, qui forme la 
frontière, quelque peu imaginaire, du Fezzan et du pays des 
ïebou indépendants. Nous pouvons également considérer 
ce point comme formant à peu près la limite du palmier 



RETOUR A TRIPOLI, — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 237 

d'Égypte {Cucifera Thebaica), dont il a été si souvent question 
dans le récit de mon voyage; car je ne vis plus de cet arbre 
qu'un exemplaire, le dernier, parmi les talha en fleurs qui 
entouraient le puits Maferass, le plus méridional du Fezzan 
et situé à environ 4 milles de Tiggera N Doumma. Nous 
passâmes, le 2G juin, à 4 5/4 milles plus au nord, près d'un 
second puits du même nom, et qui est celui dont le docteur 
Vogel a déterminé la position par ses observations astrono- 
miques. Pour y arriver, nous dûmes traverser une vaste 
pleine déserte, véritable mernïe, féconde en mirages. Ce jour 
là, nous perdîmes, au delà d'Anikimma, notre premier cha- 
meau, et précisément celui sur les forces duquel nous avions 
le plus compté ; ce malheur nous inspira les craintes les 
plus sérieuses pour l'avenir, et en effet, avant mon arrivée 
à Moursouk, trois autres chameaux et l'un de mes deux che- 
vaux succombèrent aux terribles fatigues du voyage. 

Le puits le plus prochain, après le puits Maferass, était 
celui d'El Ahmar ou Maddema, situé à 9 1/2 milles plus loin, 
en plein désert; abondamment entouré de coloquintes et de 
toute espèce de plantes propres à cette région, il était borné, 
au sud-ouest, par un groupe de montagnes imposant, mais 
j'y vis aussi de nombreux ossements d'hommes et d'animaux, 
gisant sur le sol et blanchis aux souffles de l'air. Nous pas- 
sâmes en cet endroit la journée du 27 juin , qui fut réelle- 
ment la plus chaude de tout mon voyage au désert; le ther- 
momètre marquait, à l'ombre la plus fraîche que je pus 
trouver, 45"G centigr. (36''4 R.), à deux heures de l'après- 
midi; au coucher du soleil, la température était encore de 
40''6 centigr. (52''4 R.) \ Ce ne fut que pendant la nuit, 

* La température la plus basse que je constatai pendant le mois de juin 



258 VOYAGES EN AFRIQUE. 

qu'un vent violent amena quelque peu de fraîcheur. Toute 
vie animale ti'était pas éteinte en ces lieux, car j'y trouvai 
en quantités énormes certaine espèce de scarabées; nous y 
vîmes également une troupe de gazelles, mais point de bêtes 
féroces. 

Les marches suivantes étaient bien faites pour briser ce 
qu'il nous restait encore de force; non seulement elles furent 
longues, mais rendues doublement fatigantes par la nature 
rude et montagneuse du sol. Le 50 juin, nous pénétrâmes 
dans une vallée étroite et sinueuse qui nous conduisit au 
cœur d'un sauvage groupe de montagnes, et nous fîmes halte 
près d'une source portant à juste titre le nom d'El War, 
qui signifie « la peine. » Plus loin notre route passait par 
des défilés non moins resserrés, comme le Thnie E' Serhira 
ou « l'étroit passage, » où les rochers étaient ondulés de la 
manière la plus étonnante, et offraient l'aspect des vagues 
de la mer; plus loin, nous eûmes à franchir le Thnie El 
Kebira, au delà duquel nous arrivâmes, après avoir gravi 
avec difficulté quelques collines de sable, au puits Mesche- 
rou. Nous avions franchi environ 30 milles allemands depuis 
notre départ d'El Ahmar, le 28 juin. 

Le pu ils Mescherou est célèbre par la quantité d'ossements 
de malheureux esclaves, dont il est entouré. Grâce à notre 
marche précipitée, nous ne nous y arrêtâmes que le temps 
nécessaire pour remplir nos outres et abattre un malheureux 



1855, était, vers deux heures de l'après midi, 104» Fahr., soit 40» cent, 
ou 32» R. An couclicr du soleil, le thermomètre varia, pendant ces jours, 
de 68» à 86» Fahr. (20» à 30» cent, ou 16» à 24» R.). Pendant la seconde 
moitié d'avril, le dernier mois que je passai à Koukaoua, nous eûmes plu- 
sieurs fois, à ces mêmes heures, 113» Fahr. (45» cent, ou 36» R.), et 
jamais moins de 103» Fahr. (39»4 cent, ou 31»6 R.). 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 239 

chameau devenu incapable d'avancer davantage. Nous fimes 
encore environ neuf lieues el, le lendemain, après une mar- 
che de quelque cinq milles, nous arrivâmes au premier bois 
de palmiers du Fezzan. Nous rencontrâmes en cet endroit 
une petite caravane Tebou , qui me communiqua l'heureuse 
nouvelle que M. Frédéric Warrington, qui m'avait, cinq ans 
auparavant, accompagné pendant quelque temps depuis Tri- 
poli, m'attendait à Moursouk. 

Nous avions effectué ainsi la partie la plus périlleuse de 
notre pénible voyage à travers le désert; en effet, le 6 juil- 
let, au matin, nous arrivâmes à la première localité du 
Fezzan, Tegerri ou Tejerri. Nous ressentîmes une impres- 
sion aussi bienfaisante que profonde, lorsqu'à travers le léger 
feuillage, apparurent à nos regards les hautes murailles 
d'argile de cette petite ville, murailles semblables à celles 
d'une forteresse. Cette fois encore, je ne pus empêcher mes 
domestiques d'ébrécher de nouveau ma petite provision de 
poudre. Les habitants sortirent de la ville pour nous sou- 
haiter la bienvenue; malheureusement, ils étaient trop pau- 
vres pour pouvoir nous faire beaucoup plus que cette poli- 
tesse, et ce ne fut qu'à grand'peine que je pus me procurer 
chez eux un poulet et une poignée de dattes. Après une 
courte halte, nous nous mîmes en route vers Madroussa, le 
village natal de mon fidèle Gatroni, qui y fut reçu à bras 
ouverts par sa famille. Cet honnête serviteur, dans la joie 
du retour, n'oublia pas son maître et m'offrit un excellent 
déjeuner qui fut relevé par un dessert auquel je n'étais plus 
guère habitué, consistant en quelques grappes de raisin. 
Peu après midi cependant, nous nous remîmes en route, et 
quoiqu'un accueil hospitalier nous attendît à Gatron, mon 
impatience de sortir du désert ne me permit aucun retard; 



240 VOYAGES EN AFKIQUE. 

après deux longues étapes, nous rencontrâmes, près du vil- 
lage Yesse, le commode camp de M. Warrington, en com- 
pagnie duquel je fis enfin, le 14 juillet, mon entrée à Mour- 
souk. Avant même d'arriver à la ville , nous fûmes reçus avec 
honneur par un grand nombre d'habitants notables, parmi 
lesquels je remarquai un officier du pacha. 

J'avais donc enfin atteint la ville où devait, selon toute 
apparence, se terminer la série de mes misères et de mes 
dangers; mais il ne devait pas en être ainsi, car l'oppression 
du gouvernement turc avait fait éclater un grand soulève- 
ment parmi les tribus les plus indépendantes du pachalik 
tripolitain, soulèvement qui s'étendait du Djebel sur tout le 
Ghourian, gagnant sans cesse du terrain et paralysant tout 
commerce. Le fauteur de ce mouvement était ce chef nommé 
Rhoma, qui, après avoir été pendant de longues années pri- 
sonnier des Turcs, avait pu, pendant la guerre de Crimée, 
s'échapper de Trébisonde, où il était renfermé. Celte situa- 
tion me créait les plus sérieuses difficultés par le trajet que 
j'avais à faire par ces contrées, et me força de séjourner à 
Moursouk plus longtemps que je ne l'eusse voulu sinon, en 
présence de mon impatience d'arriver. Toutefois, je ne restai 
en cette ville que six jours, faisant les préparatifs de la der- 
nière partie de mon voyage et congédiant deux de mes bons 
et anciens serviteurs. L'un d'eux était Mohammed le Gatroni, 
dont j'ai souvent loué l'attachement et la fidélité; sauf un 
congé d'une année, qu'il était allé passer auprès des siens, 
il avait été pendant cinq ans mon compagnon inséparable, 
et, si mes moyens me l'eussent permis, j'aurais doublé la 
gratification de 50 écus d'Espagne que je lui avais promise 
en sus de ses gages. 

J'avais résolu de me rendre tout d'abord à Sokna, pour y 



RETOUR A TUIPOLl. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE, 241 

terminer ce qu'il me restait à faire. Je quittai donc Mour- 
souk, dans l'après-midi du 20 juillet, et, passant par Rho- 
doua, village où se trouve un beau bois de palmiers et qui 
porte les vestiges d'un certain bien-être, j'arrivai à Sebba, 
qui avait été, il y a quelque vingt ans, la résidence du chef 
des Ouëlad Sliman, mes farouches compagnons de l'expédi- 
tion au Kanem. A 4 ou 5 milles plus loin, je rencontrai, 
près de la petite ville de Temahint, un camp d'Arabes de la 
même tribu, qui s'informèrent avec curiosité de leurs frères 
de la lointaine Nigritie. Mon audacieux voyage à travers le 
désert, avec une poignée d'hommes seulement, excita l'ad- 
miration de ces hardis flibustiers eux-mêmes, et ils s'éton- 
nèrent de ce que ceux de leurs compatriotes qui voulaient 
rentrer au pays, ne se fussent pas joints à moi pour faire, 
par mon entremise , leur paix avec les Turcs. Le 2 août , je 
gagnai l'importante ville de Sokna, après avoir traversé une 
région du désert pierreuse et stérile, rencontré le puits Om 
El Abid, et franchi ensuite le rude col de Soudah. 

La ville de Sokna constitue encore aujourd'hui un point 
fort intéressant, tant sous le rapport de l'activité commerciale 
(|ui y règne, que sous celui du caractère des habitants; ils 
y ont conservé un dialecte de la langue berbère, qui leur est 
commun avec les Fokha, vivant à trois journées de Sokna, 
sur la roule de Ben Ghasi. La ville offre de magnifiques 
plantations de dattiers et d'autres arbres fruitiers. Sa situa- 
tion était alors défavorable, à raison de l'état de soulèvement 
des contrées septentrionales voisines, d'autant plus que tout 
commerce était mort et que les vivres étaient fort chers à 
Sokna. Aussi mes difficultés s'accrurent-elles à partir de cette 
ville ; et, comme l'impossibililé de louer des chameaux m'y 
retint neuf jours, je fus fort heureux de pouvoir du moins 



Wi VOYAGES EN AFRIQUE. 

obtenir un logement excellent et bien aéré, en dehors des 
étroites rues de la ville. 

En attendant, je délibérai sur ce que j'avais à faire, avec 
quelques personnages notables auxquels j'avais été reconi- 
mandé. Nous écartâmes, comme trop dangereuses, la route 
ordinaire de Bondjem, ainsi que la voie détournée de Ben 
Ghasi, et je me décidai à en prendre une plus occidentale, 
celle nommée Teik El Merhoma, qui conduisait à une série 
de vallées encore inconnues aux Européens. Il me fallait 
avant tout attendre le courrier, pour connaître les nouvelles 
les plus récentes du théâtre de la guerre. Ces dernières 
n'étant nullement favorables, je me vis forcé d'augmenter 
en conséquence le loyer des chameliers avec lesquels je 
m'étais entendu déjà conditionnellement, et le 12 août, je 
me trouvai enfin prêt à pariir. La route que j'avais choisie 
me conduisit, par les puits El Hammam, El Marati, Erschi- 
die et Gedafie, à la vallée Ghirsa aux antiques et curieux 
tombeaux en forme d'obélisques, vallée qui fut l'objet d'un 
intéressant voyage d'exploration de la part du bien méritant 
lieutenant Smylh, amiral aujourd'hui. En quittant cette 
charmante vallée, encaissée entre de raides parois de roc, 
nous arrivâmes, par un rude et rocailleux plateau, à la vallée 
Semsem. Il s'y trouvait, à cette époque, un camp considé- 
rable d'Arabes, et même quelques chefs de la révolte actuelle, 
ce qui ne rendait pas ma position sans danger. Heureuse- 
ment, ces tribus vouaient aux Anglais une considération trop 
grande pour s'opposer à mon passage ; toutefois, ils me firent 
entendre clairement que s'ils pouvaient soupçonner chez les 
Anglais la moindre hostilité envers les populations arabes 
soulevées, ils couperaient le cou, non seulement à moi, mais 
à tout Européen qui leur tomberait entre les mains. Nous 



RETOUR A TRIPOLI, — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 243 

eûmes à cet égard un long et sérieux entrelien, dans lequel 
je m'efforçai de leur faire comprendre ce qui pouvait le 
mieux contribuer à leur bien-être, et de leur prouver qu'ils 
n'avaient eux-mêmes que peu d'espoir de se soustraire à la 
domination des Turcs. Ayant promis ensuite un beau pré- 
sent à l'un des personnages les plus éminents d'entre eux, 
j'obtins la permission de continuer mou voyage; je louai 
donc des chameaux frais jusqu'à Tripoli, ce qui me coûta 
beaucoup de peine, car personne n'osait se risquer à se 
rendre à la capitale, et je devais répondre, en outre, des 
bêtes qui m'étaient confiées. Je poursuivis mon voyage vers 
Béni Oulid, ce groupe de petits villages déjà connu depuis 
le capitaine Lyon, et consistant en maisons de pierre à demi 
détruites, que dominent les ruines de nombreuses forte- 
resses du moyen âge; groupe de villages entrecoupés de 
vallées profondes, qu'ornent de magnifiques palmiers oléi- 
fères. En m'approchant de cet endroit, j'eus la joie de ren- 
contrer un messager que M-. Reade, le vice-consul anglais à 
Tripoli, avait courtoisement envoyé à mon rencontre, et qui 
était porteur de quelques lettres et d'une bouteille de vin , 
boisson que je n'avais plus eu, depuis des années, le plaisir 
de savourer. 

Il se trouvait alors à Béni Oulid un frère de Rhoma, le 
chef de la révolte; la divergence d'intérêts des divers chefs 
de la localité, me causa en outre maintes difficultés, tout 
en finissant , du reste, par favoriser mon départ. Somme 
toute, j'étais réellement heureux de laisser derrière moi cette 
petite communauté turbulente, car je pouvais croire, désor- 
mais, avoir surmonté le dernier obstacle qui pouvait entra- 
ver mon prompt retour au pays. Ce ne fut que pendant 
l'année suivante que Rhoma fut battu ; ayant tenté de rele- 



-244 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ver une seconde fois le drapeau de l'insurrection , il fui tué 
près de Rliat, en 1858. 

Au soir du quatrième jour après mon départ de Béni 
Oulid, j'arrivai à la petite oasis d'Ain Sara, oîi je m'étais 
autrefois arrêlé pendant quelques jours pour me préparer à 
ma longue pérégrination dans le centre de l'Afrique. J'y fus 
reçu de la manière la plus cordiale par M. Reade , qui 
était arrivé de la ville avec sa tente et tout un assortiment 
d'objets européens, pour me faire les honneurs du monde 
civilisé, attention à laquelle je fus on ne peut plus sensible, 
comme bien le pensera le lecteur. 

Après une soirée passée fort agréablement, j'entrepris ma 
dernière marche sur le sol africain , pour faire mon entrée 
solennelle à Tripoli. Lorsque nous nous approchâmes de la 
ville, que j'avais quittée depuis cinq ans et demi et qui me 
semblait être le port du repos et de la sécurité, mon cœur 
frémit de joie, à la pensée du long voyage que je venais 
d'accomplir. J'éprouvais une sensation extraordinaire à la 
vue des magnifiques jardins des environs de Tripoli, mais 
mon émotion fut plus profonde encore, lorsque je contem- 
plai l'immense surface de la mer, dont la teinte bleu foncé 
reflétait les rayons du splendide soleil des contrées méridio- 
nales. C'était le magnifique lac intérieur du monde ancien, 
le berceau de la civilisation européenne , qui avait été de 
bonne heure l'objet de mes plus ardents désirs et de mes 
études les plus assidues. Lorsque je foulai, désormais en 
sécurité, le rivage de celte belle Méditerranée, je me sentis 
le cœur si plein d'un sentiment de reconnaissance envers 
l'Étre-Suprême , que je faillis descendre de cheval pour 
m'agenouiller au bord de la mer et me confondre en actions 
de grâces à cette Providence qui m'avait permis de traverser 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVEE EN ANGLETERRE. 245 

tant de dangers semés sur ma route , dangers dus au fana- 
tisme des hommes et aux intempéries du climat. 

C'était précisément jour de marché, et la place qui sépare 
la menschiah de la ville, était pleine de mouvement et de 
bruit. Mais quoiqu'on se livrât ici aux travaux de la paix , 
l'appareil de la guerre à son tour ne faisait pas défaut ; en 
e|Fet, le rivage était couvert de soldats venus d'Europe pour 
tenir en respect les habitants, et je remarquai, dans le nom- 
bre, beaucoup d'individus solides, qui me semblaient capa- 
bles, malgré toutes les fautes du gouvernement ottoman, de 
maintenir longtemps encore la domination qu'il exerce sur 
son vaste empire. Ces flots épais de peuple , aux groupes 
divers et bigarrés, celte immense mer bleue couverte de 
vaisseaux, ces bois toufTus de palmiers, ces murs de la ville, 
blancs comme de la neige, resplendissant sous l'éclat d'un 
soleil radieux , formaient un ensemble aussi imposant 
qu'animé. J'entrai ainsi dans la ville, ému jusqu'au plus 
profond du cœur. Le consul général, colonel Herman, était 
absent, mais je fus néanmoins logé dans sa belle demeure, 
où me reçurent avec eff"usion tous mes anciens amis. 
. Je restai à Tripoli quatre jours, puis je m'embarquai sur 
le vapeur turc qui retournait à Malte après avoir amené les 
troupes. La traversée fut belle et rapide, et mes deux affran- 
chis, Abbega et Dyrregou , que j'emmenais en Europe avec 
l'espoir de les mettre à même de rendre des services lors de 
futurs voyages d'exploration, ne soufl"rirent que peu et 
s'habituèrent vite à un élément aussi nouveau qu'étrange 
pour eux. Je ne fis à Malte non plus qu'un séjour très court, 
et je pris le plus prochain bateau à vapeur sur Marseille pour 
arriver en Angleterre par la voie la plus expédilive. Je pas- 
sai à Paris sans m'y arrêter et , le 6 septembre , j'arrivai à 

T. IV. 17 



246 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Londres, où lord Palmerston et lord Clarendon me reçurent 
cordialement en prenant une part des plus grandes au 
magnifique succès qui avait couronné mon expédition. 

Ainsi se termina ma longue et pénible carrière d'explora- 
teur de l'Afrique, dont cet ouvrage a retracé sommairement 
les détails. Préparé de corps et d'esprit à une pareille expé- 
dition , par des études , des expériences et l'habitude des 
fatigues , dans un précédent voyage dans l'Afrique septen- 
trionale et l'Asie Mineure, je m'étais volontairement associé 
à l'entreprise, dans des conditions d'ailleurs on ne peut plus 
défavorables. 

Le plan général de l'expédition avait été fort restreint, 
dans le principe , et les ressources pécuniaires qui y furent 
affectées, étaient également fort peu considérables ; l'heu- 
reux succès de notre entreprise pouvait seul en accroître 
l'importance , et ce succès était dû surtout à mon voyage 
auprès du sultan d'Agades, grâce auquel la confiance était 
revenue à notre petite troupe, éprouvée par tant d'événe- 
ments malheureux. Lorsque le chef primitif de l'expédition 
eut succombé aux influences d'un climat meurtrier, j'avais 
repris, au milieu des plus grandes difficultés, son œuvre à 
peine ébauchée, et j'étais parvenu à explorer, presque sans 
ressources pécuniaires, des contrées jusqu'alors inconnues. 
Après avoir vécu ainsi quelque temps, je fus investi, à mon 
tour, par la confiance du gouvernement britannique , de la 
direction de l'entreprise; pourvu de subsides peu considé- 
rables qui ne me parvinrent même pas toujours, et frappé 
d'un nouveau malheur par la perte de mon dernier compa- 
gnon européen , je ne m'en livrai pas moins à un voyage 
dans le lointain occident, en vue d'aller visiter Tombouctou 
et d'explorer la partie du Niger resiée voilée au monde 



RETOUR A TRIPOLI. — ARRIVÉE EN ANGLETERRE. 247 

scientifique par la mort prématurée de Mungo Park. Cette 
tentative de ma part réussit au delà de toute attente, et je 
pus non seulement arracher à son obscurité toute l'immense 
région restée plus inconnue , même aux marchands arabes , 
que toute autre partie de l'Afrique % mais encore à nouer 
des rapports d'amitié avec tous les chefs les plus puissants 
des rives du Niger, jusqu'à la ville mystérieuse de Tom- 
bouctou. 

J'accomplis tous ces travaux , y compris le paiement des 
dettes de l'expédition précédente , s'élevant à plus de 
2,000 thalers, moyennant 10,000 Ihalers seulement. S. M. 
le roi de Prusse y contribua pour 1 ,000 thalers, et j'en don- 
nai moi-même pour 1,400. J'ai , sans nul doute, laissé sur 
ma route une ample part de travaux pour mes successeurs , 
mais j'ai du moins la satisfaction de pouvoir dire que j'ai 
découvert aux yeux du public savant de l'Europe de vastes 
régions du continent africain naguère inconnues ; que j'ai 
non seulement fait connaître plus ou moins ces contrées, 
mais encore rendu possible avec elles des rapports réguliers 
de la part du commerce européen. 

J'ai donc lieu d'espérer que celte heureuse exploration de 
l'Afrique centrale, subsistera comme une précieuse acquisi- 
tion du génie germanique, et j'espère avec confiance que de 
nouveaux travaux viendront compléter le résultat de mes 
efforts. 

* Il semble étonnant que la contrée située immédiatement à l'orient de 
Tomboactou, jusqu'à Katchna (Katsena), soit plus inconnue aux mar- 
chands mores, que tout le reste de l'Afrique centrale. {Qîiarterït/ Reciew, 
mai 1820, page 234.) Le capitaine Clapperton s'exprime dans le même 
sens, en parlant des dangers de la route de Sokoto à Tombouctou (second 
voyage, p. 225). 



APPENDICE. 



APPENDICE. 



APERÇU HISTORIQUE, ETHNOGRAPHIQUE ET POLITIQUE SUR LE WADAI. 



Nous avons vu, dans les parties de mon ouvrage où je me 
suis occupé de l'histoire du Baghirmi, qu'un vaste royaume 
avait été fondé par la tribu des Tundjour, et que ce 
royaume, composé d'une foule d'éléments hétérogènes à 
peine rassemblés, ne mit pas même un siècle à tomber dans 
un état de ruine complète. La partie qui s'en détacha la 
première, embrassait les contrées orientales du pays, et ce 
fut Kourou, le troisième prédécesseur de Sliman, premier 
roi musulman du Darfour, qui battit les Tundjour et assit 
dans ces régions la domination de la tribu des Foraoui. 

D'après la tradition indigène, la partie centrale, ou noyau 
proprement dit du royaume des Tundjour, fut conquise, en 
l'an i020 de l'hégire, par le fondateur du royaume musul- 
man du Wadai, Abd El Kerim, fils de Yame. 



252 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Woda, fils de Yame, appartenant à la tribu des Gémir ' 
(alors établie au pays de Schendi et convertie à l'islamisme) 
avait pénétré avec ses congénères dans cette contrée qui 
prit plus tard, paraît-il, et en son honneur, le nom de Wadaï; 
il semble y avoir joui d'une très haute considération. Son 
petit-fils Abd El Kerim fut gouverneur de certaines provinces 
appartenant à Daoud, alors roi des Tundjour, qui ne tarda 
pas, toutefois, à apprendre à ses dépens la puissance de son 
voisin oriental, Sliman, le premier roi musulman du Dar- 
four. 

Inspiré par des motifs religieux, ce personnage passa 
plusieurs années à Bidderi, localité située à une dizaine de 
milles à l'est de la capitale du Baghirmi, capitale qui, 
semble-t-il , n'existait pas encore à cette époque. En effet, 
Bidderi était une des villes où s'étaient établis, depuis long- 
temps déjà, des membres de la vaste tribu des Foulbe; il y 
demeurait, entre autres, une famille à laquelle sa science 
profonde et sa sainteté incontestée avaient valu, par l'intro- 
duction de l'islamisme , une influence considérable dans le 
large rayon des provinces environnantes. Or, le principal 
membre de cette famille, Mohammed, inspira à divers chefs 
l'idée de renverser la domination païenne des Tundjour, 
afin d'y substituer un royaume mahométan. C'étaient Abd El 
Kerim, le petit-fils de Woda; Amalek, chef des Marfa, qui 
résidait en un endroit nommé Iloggene ; le Massalati Moumin ; 
TAbou Scharib Dedebam et le Djellabi Wouël Banan, tous 
compagnons ou adhérents d'Abd El Kerim. 



* La prétention d'attribuer à cette famille royale la descendance des 
Abassides, est purement chimérique. J'ai eu ma possession une lettre 
revêtue du sceau royal portant cette présomptueuse devise. 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 233 

Ce dernier retourna dans sa patrie, et y répandit ses idées 
d'affranchissement. Peu d'années plus tard, il se révolta 
contre son suzerain Daoud, s'établit à Madaba, localité 
située dans les montagnes à une dizaine de milles au nord 
de la future ville de Wara, et, après une lutte terrible, jeta 
les premiers fondements du royaume auquel il donna, en 
l'honneur de son aïeul, le nom de Wadaï. Abd El Kerim 
mourut après un long règne, et eut pour successeur son fils 
Charout. Ce fut ce prince qui fonda Wara et y établit sa 
résidence. Comme l'indique son nom, qui signifie « entourée 
de collines, » cette ville est pourvue de fortifications natu- 
relles qui la rendaient propre au siège du gouvernement de 
Charout. 

Ce prince régna également plusieurs années et fut suivi, 
à son tour, de son fils aîné, Charif, qui, moins heureux que 
son père et son aïeul , fut tué par la belliqueuse tribu des 
Tama, qu'il avait tenté d'asservir. 

Le successeur de Charif fut Yakoub Arouss, son frère 
cadet, lequel fut assez fort pour pouvoir entreprendre une 
expédition dans l'intérieur du Darfour. Moussa , fils et suc- 
cesseur de Sliman, le glorieux fondateur de ce royaume 
musulman, commençant à fléchir sous le poids des années, 
Arouss pouvait espérer ne rencontrer chez ce prince que peu 
de résistance ; mais il en arriva autrement, et Arouss fut par 
lui battu et contraint à une retraite précipitée. Son succes- 
seur fut Charout II, son fils, qui acquit, pendant un règne 
de quarante années, beaucoup de gloire et semble avoir inau- 
guré dans ses États une èl-e de bien-être tel que l'on ne pour- 
rait guère s'y attendre dans un royaume composé de tant 
d'éléments hétérogènes. 

Le fils de Charout II fut Djoda ou Djaoude, surnommé 



254 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Charif E' Timan et plus connu sous son titre glorieux de 
Mohammed Soulaï ou Soûle, c'est à dire « le libérateur. » 
Ce titre lui fut donné par ses sujets, à la suite de la victoire 
par laquelle il affranchit son pays du joug des Foraoui qui, 
en vue de rendre le Wadaï tributaire , l'avaient envahi avec 
une puissante armée commandée par Abou 'L Kassem, fils 
puîné d'Amed Bokkar et le sixième roi musulman du pays. 
Ce fut ce prince célèbre et victorieux qui éleva le Wadaï au 
rang d'un État respecté et même redouté de ses voisins et 
qui lui donna le nom nouveau de Dar Soulaï \ 

Ce fut également ce prince qui, vers la fin de son règne, 
arracha au sultan du Bornou, sinon la totalité, au moins la 
meilleure partie du Kanem ; il y parvint, tant par la prise 
de Mondo ou Mando, ville des Tundjour, que de Mao, rési- 
dence d'un chalifa du sultan du Bornou. Telle fut l'origine 
des dissensions qui existent encore aujourd'hui entre le 
Bornou et le Wadaï. Comme son père, Mohammed Soulaï 
régna quarante ans. 

Il eut pour successeur son fils, Saleh , surnommé Derret. 
Ce prince m'a été dépeint, d'une voix presque unanime, 
comme un mauvais roi; mais ce jugement semble être dû, 
du moins en partie, à ce que Derret fit mettre à mort un 
grand nombre d'ulémas, personnages fort considérés au 
Wadaï. Il hâta sa propre fin, en s'exposant, par sa conduite, 
au ressentiment de la mère de son fils aîné, Abd El Kerim, 
laquelle appartenait à la tribu des Malanga. A son instiga- 
tion, Abd El Kerim marcha contre son père, monté sur le 

* Cette dénominatiou indique évidemment l'influence arabe et musul- 
mane, par l'importation du mot dar, quilsignifie » le royaume « ou « la 
maison. « Par contre, il est fort rare qu'un véritable Foraoui emploie, 
pour désigner le pays, le nom de Dar For. 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 255 

trône depuis huit années seulement, tandis que Derret se 
livrait à une expédition contre les Madala , habitants d'une 
localité voisine de Madaba et des établissements desMalanga. 
Après une lutte sanglante , Derret fut battu et tué. Ces évé- 
nements se passaient en 1805. Quoique s'écartant notable- 
ment d'autres assertions, ils sont, tels que je les rapporte, 
appuyés sur des indications qui ne laissent pas la moindre 
prise au doute. 

Abd El Kerim, mieux connu sous le nom de Saboun, 
qu'il prit plus tard, monta au trône du Wadaï, que souillait 
le sang paternel; mais à peine exerça-t-il le pouvoir suprême, 
qu'il lui imprima un caractère tel, que tous s'accordent à 
reconnaître en lui le prince le plus sage que l'on ait jamais 
connu dans cette partie du globe. 

Toutefois, le premier acte de son règne fut basé sur le 
mépris le plus scandaleux du droit des faibles; ce fut l'an- 
nexion du Baghirmi, dont les habitants étaient beaucoup 
plus avancés que leurs voisins orientaux, dans la voie du 
progrès social, annexion par laquelle il s'enrichit ainsi que 
son pays. Ces Baghirmiens avaient eux-mêmes acquis illégi- 
timement de vastes trésors, consistant non seulement en 
corail et en objets de grand luxe, mais encore en écus 
d'Espagne et en florins d'Autriche monnayés; c'était le fruit 
de leurs rapines dans l'expédition qu'ils avaient dirigée 
contre Dirki, dans la grande vallée de Tebou [henderi Teda), 
sur la route du Fezzan. D'après des assertions dignes de foi, 
Abd El Kerim aurait emporté de l'argent pour une quantité 
de cinq charges de chameau, soit environ 1,500 livres 
pesant. Ce fut également sous son règne que le Baghirmi, 
comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, devint pour toujours 
une province tributaire du Wadaï. 



256 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Après avoir fondé de la sorte un puissant empire, Abd El 
Kerim consacra tous ses efforts à se créer des relations 
directes avec les ports de la Méditerranée, dans le but de se 
procurer aisément tous les articles qui étaient encore pres- 
q,ne inconnus aux habitants du Wadaï avant la spoliation du 
Baghirrai. 

Feu M. Fresnel, dans sa dissertation sur le Wadaï, s'est 
livré à des recherches trop complètes pour qu'il ne soit pos- 
sible d'ajouter quelque chose aux travaux de ce savant; 
mais, puisque j'en suis arrivé à parler d'Abd El Kerim et de 
ses tendances, je crois devoir relever les erreurs commises 
par M. Fresnel relativement à la mort de ce prince et à ses 
successeurs. Abd El Kerim Saboun mourut dans la dixième 
année de son règne, c'est à dire en 1815, dans une localité 
voisine de Wara, nommée Djounne, où il avait, selon le 
témoignage de personnes bien renseignées, réuni une armée 
pour marcher contre le sultan du Bornou, ou plutôt contre 
le cheik Mohammed El Kanemi; car ce dernier brûlait d'ar- 
racher aux mains d'Abd El Kerim et de restaurer dans son 
ancienne splendeur le Kanem, ce noyau du royaume de 
Bornou. 

Saboun mourut sans avoir le temps de désigner son suc- 
cesseur, mais tous les individus auxquels je parlai de cette 
mort inopinée, m'assurèrent qu'elle n'était pas le moins du 
monde due à un empoisonnement. Quelques détails relatifs 
à cet événement diffèrent complètement, à leur tour, de la 
version de M. Fresnel. C'est ainsi que Saboun n'eut pas de 
fils du nom de Scksan. Il en délaissa six, dont l'aîné, 
nommé Assed, était issu d'une femme de la tribu des Kon- 
dongo, tandis que le second, Youssouf, et trois de ses frères, 
étaient nés de la même mère, qui appartenait à la tribu des 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 237 

Madaba. Quant à la mère de Djafar, ce jeune prince du 
Wadai, que son long séjour à Tripoli et ses aventures nom- 
breuses ont fait quelque peu connaître en Europe et surtout 
en Angleterre \ elle appartenait à une autre tribu encore. 

Saboun mc^t sans s'être choisi un successeur, les parti- 
sans de la tribu des Madaba entrèrent en lutte contre les 
adhérents de celle des Kondongo, ou du prince Assed; après 
avoir battu ces derniers et tué leur candidat, les Madaba 
mirent Youssouf sur le trône. Ce roi, auquel on donne par- 
fois le surnom de Charifaïn, mais non d'une manière géné- 
rale, régna d'abord sous la tutelle de son oncle Abou 
Rokkhiye; l'ayant mis à mort, ainsi que le puissant agid des 
Mahamid, Dommo, il gouverna le Wadai, pendant seize 
années, de la manière la plus despotique, jusqu'en 1850, 
époque à laquelle il fut assassiné, à l'instigation de Simbil, 
sa propre mère. Jamais il ne régna, au Wadai, de prince du 
nom d'Abd El Kader, et le major Denham est parfaitement 
dans le vrai, lorsqu'il indique comme étant le successeur 
immédiat de Saboun, le prince qui occupait le trône 
en 1825. 

A Youssouf succéda son fils Rakeb, encore enfant, qui 
mourut de la petite-vérole, dix-sept ou dix-huit mois après 
son avènement. Le trône échut alors à un personnage 
nommé Abd El Asis, qui appartenait à une des branches de 
la famille royale; il était fils de Radama, dont le père, Gan- 
digin, était frère cadet de Djoda Mohammed Soûlai, tandis 
que sa mère appartenait également à la famille régnante. 



* Voyez, dans le Unifed Service Journal, 1830, la Story-of Jafar de 
M. le consul Barker, ou plutôt du lieutenant sir Henry Smyth, aujour- 
d'hui contre -amiral. 



258 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Soutenu par la belliqueuse tribu des Kodoï (ou Bou Senoun, 
comme les nomment les Arabes, à cause de leurs dents 
rouges), parmi laquelle il s'était fixé, il réussit à se main- 
tenir sur le trône, en dépit d'une lutte incessante contre ses 
adversaires. Sa première rencontre eut lieu a^ec les Kelin- 
gen, qui favorisaient, au lieu de Djafar, l'héritier légitime 
du pouvoir, un autre prétendant, nommé Kede. Toutefois 
les Kelingen furent complètement battus à Folkoto, localité 
voisine de Wara. 

A peine Abd El Asis eût-il commencé à jouir de quelque 
repos, que la tribu des Kondongo, abandonnant ses monta- 
gneuses retraites, s'avança contre lui; mais elle fut à son 
tour battue et presque anéantie, près d'un village nommé 
Bourlaï. Abd El' Asis, que mes amis me dépeignirent 
comme un homme doué de qualités hors ligne et d'une intel- 
ligence supérieure, succomba, comme son prédécesseur, aux 
suites de la petite-vérole, après un règne de cinq ans et 
demi. Son fils Adam, à peine sorti de l'enfance, lui succéda 
au trône, mais après une année à peine, il fut renversé et 
traîné en captivité au Darfour. 

Voici quelles furent les circonstances qui occasionnèrent 
cette révolution : Mohammed Saleh, surnommé sans motif 
bien connu « E' Scherif, » avait pénétré depuis longtemps 
déjà et secrètement dans le Wadaï. N'ayant pu s'y former un 
parti assez fort pour lui permettre de faire valoir ouverte- 
ment ses droits au trône, comme frère de Saboun, il s'adressa 
au roi du Darfour, lui promettant un tribut annuel considé- 
rable s'il consentait à appuyer ses prétentions. Grâce à la 
misère qu'avait fait naître dans le pays une terrible disette, 
il ne fallut à Mohammed que le concours de deux hauts per- 
sonnages (agade), Abd Ê Sid et Abd El Fatha; or, le pré- 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 259 

tendant ne rencontra d'autre résistance que celle du kamkolak 
des Kodoï, et encore fut-elle vaine. 

Ce fut ainsi que Mohammed Saleh, soutenu par des forces 
étrangères, monta au trône, au mois Tom El Aouel de l'an 
1250 de l'hégire, soit en juillet Î834. Ce prince travailla 
constamment au bien-être de son pays, mais les dernières 
années de son règne furent malheureuses, tant pour ses 
sujets que pour lui-même. 

La première entreprise qu'il tenta pour augmenter les 
richesses de son peuple, ou plutôt les siennes propres, 
ainsi que pour étendre sa domination, fut une expédition 
contre le Karka ou Kargha ; c'est un pays marécageux, com- 
posé d'îles et de prairies à demi submergées, qui se trouve 
situé à l'angle sud-est du Tsad, et dont j'ai parlé dans ma 
description du Kanera. Mohammed s'empara, en cette cir- 
constance, d'une quantité considérable de bétail. Peut-être 
avait-il encore un but différent; en effet, un autre membre 
de la famille royale, nommé Nour E'Din, qui descendait en 
droite ligne de Saleh Derret par Youssouf et Fourba, s'était 
réfugié dans ce pays presque inaccessible et pouvait, grâce à 
l'influence dont il jouissait parmi toutes les tribus environ- 
nantes, devenir par la suite un compétiteur dangereux. 
L'année suivante, Mohammed marcha contre les Tama, tribu 
rapace et jusqu'alors invincible, qui a ses établissements 
dans une contrée montagneuse, à quatre journées au nord- 
est de Wara. Il les battit, tua leur chef et leur en imposa un 
de son choix; mais à peine Mohammed fut-il retourné dans 
ses foyers, que les Tama chassèrent le chef. L'année sui- 
vante, il dut revenir, les battit de nouveau et les contraignit 
d'en accepter un autre, nommé Ibrahim. 

Ce fui peu après, en 1846, que Mohammed Saleh entre- 



260 VOYAGES EN AFRIQUE. 

prit, contre le Bornou, l'expédition dont j'ai parlé briève- 
ment dans mes tables chronologiques de l'histoire de ce 
royaume, et que M. Fresnel a indiquée sous un aspect com- 
plètement erroné. En effet, quoique le roi du Wadaï péné- 
trât jusqu'au cœur du Bornou, il ne parvint pas à y rétablir 
la dynastie des Saifoua, mais, au contraire, consomma la 
ruine de cette dernière, circonstance qui ne permet pas de 
considérer son entreprise comme ayant été des plus heu- 
reuses. Toutefois il s'empara d'un butin considérable qui 
lui coûta une grande partie de son armée, tant à la bataille 
de Koussouri que pendant sa retraite, surtout au passage du 
Schari. 

A la vérité, le roi remporta, chemin faisant, un léger 
avantage sur les tribus Tebou établies sur le Bahr El 
Ghasal. Il subjugua ces tribus et leur imposa une redevance 
annuelle. Ce n'est qu'à cette époque que semblent prendre 
naissance les fonctions de Yagid el bahhr. 

Après cette expédition au Bornou, dans tous les cas 
mémorable, Mohammed Saleh n'en entreprit pas de nou- 
velle; mais après trois ou quatre années de repos, il vit 
éclater une lutte sanglante entre les deux moitiés de ses 
Étals. 

La cause réelle ou supposée de cette guerre civile, qui 
maintint, jusqu'à mon départ du Soudan, le Wadaï dans 
un état de grande faiblesse, était la cécité du roi. En effet, 
cette infirmité — qui, d'après les lois du pays rendait le 
prince incapable d'exercer plus longtemps l'autorité suprême, 
— jointe à l'impopularité générale qu'avait attirée à Moham- 
med Saleh sa cupidité, fournit aux Kodoï, qui considéraient 
Adam comme leur chef légitime, un prétexte pour lui con- 
tester le droit d'occuper davantage le trône. Ce fut par suite 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 261 

de ces circonstances qu'en 1850, pour se soustraire aux 
manœuvres de ses ennemis, avoués ou secrets, il abandonna 
Wara, l'ancienne résidence des rois du Wadai depuis Cha- 
rout P"", pour la transférer à Abeschr. Cette localité n'est 
qu'un village sans importance, situé à une vingtaine de 
milles au midi de Wara, dans le pays des Kelingen, parti- 
sans du roi, et presque entièrement aride; c'étaient deux 
motifs pour que Mohammed Saleh pût s'y croire en sûreté. 

La lutte, longtemps préparée en silence, éclata en 1831; 
au mois de Schaban, en cette année, le roi se vit forcé de 
marcher contre les Kodoï, qui, soutenus par une partie des 
Abi ou Abou Scharib, l'attendaient dans leurs montagnes. 
Lorsqu'il fut arrivé à leur portée, le vendredi 9 Schaban, ils 
fondirent sur lui avec impétuosité; perçant les rangs de son . 
armée, ils massacrèrent un grand nombre de personnages 
du plus haut rang, parmi lesquels son vi^ux frère, aveugle 
aussi, Abou Horra, et sa fille Fatima, Sur le point d'être 
tué lui-même, le roi ne dut son salut qu'à l'adresse et au 
dévouement de son entourage. Après cette cruelle leçon, il 
réussit, le lendemain, à attirer l'ennemi dans la plaine, où 
la supériorité du nombre et l'excellence de la cavalerie 
royale valurent aux Kodoï, et surtout à leurs alliés, ces 
pertes considérables qui les forcèrent de se réfugier dans 
leurs hautes retraites. Malgré ce désastre, que les indigènes 
nomment la bataille de Torbigen ou de Djalkam, les belli- 
queux Kodoï n'ont point renoncé à soutenir leurs préten- 
tions; lors de mon séjour au Baghirmi, il était même 
question qu'ils reprissent l'offensive après la moisson. 

J'ai traité, jusqu'à ce point, l'histoire du pays, dans les 
dépêches que j'envoyai en Europe après mon retour du 
Baghirmi, et la remarque par laquelle je terminais mon 

T. IV. 18 



26â VOYAGES EN AFRIQUE, 

aperçu historique sur le Wadaï, s'est depuis coufirmée de la 
manière la plus étonnante. Voici quelles étaient textuelle- 
ment mes paroles : « La désunion qui règne actuellement au 
cœur du Wadaï est d'autant plus féconde en conséquences, 
que le roi iMohammed Saleh semble être sur un pied de 
mauvaises relations avec Mohammed, son fils aîné. L'héri- 
tier du trône, étant resté à ^Yara, après le transfert de la 
cour à Abeschr, a refusé d'obtempérer à plusieurs invita- 
tions successives de se présenter devant son père, et s'est 
retiré dans les contrées méridionales du pays. » 

Quelques mois seulement après que j'avais tracé ces lignes, 
nous apprîmes, au Bornou, qu'une guerre civile avait éclaté 
entre le père et le fils. Il s'ensuivit une lutte longue et san- 
glante dans laquelle Mohammed battit non seulement son 
père, mais encore tous ses frères, malgré leurs nombreux 
adhérents, tandis qu'il n'avait lui-même d'autre appui que 
son énergie et son courage personnel, comme étant fils d'une 
étrangère, Fellata du Kordofan. Par là s'explique la con- 
duite violente de cet usurpateur, qui devait naturellement 
avoir contre lui l'aristocratie du pays; c'est ainsi qu'il sévit 
cruellement contre une grande partie des hommes les plus 
considérables du Wadaï. 

Je ne possède pas de renseignements précis relativement 
à l'état actuel de la politique dans ces contrées; toutefois j'ai 
appris que Mohammed a été supplanté par l'un de ses pro- 
pres frères. Nous en saurons davantage, à l'égard de ces 
intéressantes régions, si le docteur Yogel — qui, ainsi que 
nous le savons aujourd'hui, est arrivé au Baghirmi par le 
Kanem et le Fittri pour se diriger ensuite au nord, vers le 
Wadaï — si le docteur Vogel, dis-je, contre toute attente, 
n'a pas succombé. Malheureusement les dernières nouvelles 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 265 

reçues du Borgou, en date du 20 juin, ne laissent que peu 
d'espoir que nous revoyions jamais ce jeune et intrépide 
savant, dont la carrière, au point de vue personnel comme 
à celui de la science, s'ouvrait sous de si brillants aspecîs. 
II est plutôt à craindre que, pins tard, Wara ne figure parmi 
les nombreux lieux de sépultures d'Européens, dont est par- 
semée l'Afrique centrale. Cependant une nouvelle mais faible 
lueur d'espoir renaît en ce moment (commencement de sep- 
tembre i8o7), et puissent sous les efforts que l'on tente pour 
dévoiler le sort mystérieux de l'illustre voyageur, noiïs per- 
mettre de profiter au moins du fruit de ses travaux ! Si l'on 
venait à acquérir seulement la certitude qu'Edouard Vogel a 
été décapité par le prince du Wadaï, soit par fanatisme, soit 
pour quelque autre cause, la vie de mon jeune ami ne pour- 
rait être considérée comme ayant été inutilement sacrifiée, 
et sa mort elle-même servirait à protéger les voyageurs 
futurs contre d'aussi tragiques destinées. 

Telle est donc ma courte esquisse de l'histoire du Wadaï, 
pour autant que mes recherches au Baghirmi me permirent 
de m'y initier. Je puis garantir, du reste, fexactitude de 
mon récit, quoiqu'il s'écarte de maintes autres assertions. 

Je terminerai par quelques observations générales. 

Le pays ainsi réuni en un vaste emj)ire, grâce aux efforts, 
non toujours systématiques mais empreints d'énergie, de 
ses gouvernants, s'étend de l'O. N. 0. à l'E. S. E., dans 
sa plus grande largeur, el se trouve compris environ entre 
le 15^ et le 25'' degré de longitude de Greemvich, et le 15* 
et le 10" degré de latitude. Je n'esquisserai que brièvement 
et à grands traits les particularités les plus caractéristiques 
de la configuration physique de la contrée; pour les détails, 
ou les trouvera renseignés dans la relation de mes itinéraires, 



264 VOYAGES EN AFRIQUE. 

desquels est tirée, du reste, ma connaissance générale du 
pays. 

Le Wadaï proprement dit est une contrée assez plate, mais 
qu'entrecoupent une quantité de montagnes isolées , d'une 
nature sèche et aride , incapables d'alimenter des cours 
d'eau de quelque importance. Le peu de sources même 
dont je pus constater l'existence , contiennent de l'eau 
chaude, et principalement celles qui se trouvent aux envi- 
rons d'Hamien , localité située dans la vallée Waringek. Le 
pays tout entier s'abaisse de l'est à l'ouest, c'est à dire du 
pied du Djebel Marra, au Darfour, vers le bassin du Fittri; 
celui-ci est le lac intérieur des Kouka , qui absorbe toutes 
les eaux charriées par les petites rivières, pendant la saison 
des pluies, lesquelles eaux se rassemblent dans la grande 
vallée du Batha. Le Wadi Kia seul semble faire exception, 
en ce sens que, s'étendant du nord au sud, le long de la 
chaîne de montagnes susmentionnée, il semble, d'après la 
plupart de mes renseignements, n'avoir aucun rapport avec 
ce bassin et se diriger peut-être vers quelque bras du Nil. 
Dans la partie septentrionale du Wadaï, où la contrée est 
bordée de régions désertes, il existe plusieurs petits cours 
d'eau [saraf) qui vont se perdre dans le sable. 

Quant aux pays situés entre les deux lacs intérieurs, le 
Fittri et le Tsad, j'ai déjà dit ailleurs qu'ils consistent en une 
contrée élevée coupant toute communication entre les deux 
bassins , tandis que les cours d'eau et les vallées y forment 
les voies naturelles, le long desquelles s'élèvent les établis- 
sements des habitants. Sur ces pays encore, nous appren- 
drons des choses toutes nouvelles, si le docteur Vogel existe 
encore ou si l'on parvient à retrouver au moins ses derniers 
papiers; car il est aujourd'hui positif que ce voyageur a Ira- 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 265 

versé la contrée, au mois de mars 1856, en se rendant du 
Kanem au Fitlri. 

Quant aux autres provinces du royaume, du moins vers 
le midi, elles semblent offrir des aspects plus variés et de 
plus nombreux cours d'eau permanents, que le cœur même 
du pays; toutefois les travaux d'exploration effectués jusqu'à 
ce jour ne suffisent pas à nous donner une idée générale à 
cet égard. 



II 



Le Wadaï est encore, sous tous rapports, un État jeune où 
se trouvent réunis tous les éléments politiques les plus oppo- 
sés. Cet ensemble hétérogène, du reste, n'a rien d'extraor- 
dinaire dans un pays aussi vaste que le Wadaï, et surtout 
pour cette partie du globe, car le nombre de dialectes usités 
dans le pays ne dépasse pas celui des idiomes dont on se 
sert au Foumbina. Au Bornou même, où, par suite d'un 
système politique de nivellement et de centralisation , plu- 
sieurs tribus ont été, par le temps, complètement anéanties, 
on parle encore , endéans les limites du royaume , plus de 
quinze langues difFérentes, 

Il faut distinguer d'abord, au Wadaï, deux groupes princi- 
paux : ce sont les tribus nègres indigènes ou immigrées et 
les tribus arabes. Je m'occuperai en premier lieu des tribus 
nègres, dont suit une nomenclature complète accompagnée 
de quelques observations sur leur degré de force et d'impor- 
tance politique. Toutefois on ne peut rien affirmer encore 
aujourd'hui quant à leurs rapports de parenté réciproque, en 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 267 

l'absence de vocabulaires de leurs idiomes respectifs. Je ne 
pus moi-même parvenir qu'à connaître la signification de 
trois mots, dont un du langage de la tribu principale, les 
Maba, un de celui des Kouka , et enfin un mot de celle des 
Abii ou Abou Scharib. Quant aux établissemonts de ces 
diverses tribus, la relation de mes itinéraires les indiquera 
beaucoup plus clairement que ces données générales. 

Je considérerai d'abord le groupe de tribus habitant le 
Wadaï proprement dit où Maba, généralement indiqué, 
dans le pays même, sous la forme arabe, Dar Maba; ces 
tribus parlent une seule et même langue , nommée Bora 
Mabang, de laquelle je pus réunir un vocabulaire assez com- 
plet, contenant plus de deux mille mots et un grand nombre 
de phrases, y compris l'oraison dominicale. Ce groupe con- 
siste dans les tribus ou plutôt dans les subdivisions ci-après : 
les Kelingen, qui habitent plusieurs villages situés à envi- 
ron une journée au midi de Wara; les Malanga, au nord-est; 
les Madaba et les Madala, voisins de ces derniers, elles 
Kodoï, ou habitants des montagnes [kodok, mont). Les 
Arabes les nomment Bou Senoun (au singulier « Sen- 
naoui »), à cause de leurs dents rouges, dont la coloration 
est due à la qualité des eaux que consomment ces Kodoï. 
Conservant, dans leurs montagnes, la force physique et 
l'esprit d'indépendance qui les caractérisent, ils sont unani- 
mement reconnus comme la plus brave de toutes les tribus 
du Wadaï. Leurs retraites les plus célèbres de la montagne 
sont Kourougoun (la résidence de leur chef), Boumdan, 
Mogoum, Bourkouli, Moutoung et Warschekr, toutes loca- 
lités situées à une journée à l'est de Wara. 

Après les Kodoï, viennent les subdivisions, moins impor- 
tantes, des Kouno, desDjambo, des Abou Gedam, des Ogo- 



268 VOYAGES EN AFlllQLE. 

dongda, de Kaouak, des Aschkiting, des Bili, des Billing, 
des Ain Gamara, des Koromboï,des Ghirri (qui habitent Am 
Dedik), des indigènes de Scherefi, des Manga (établis dans 
la contrée nommée Firscha), des Amirga (ou habitants de 
Maschek), et des indigènes d'Andobou, de Schibi, de Tara, 
localités voisines de Wara. 

Toutes les subdivisions du Maba, que je viens de citer et 
auxquelles appartiennent encore quelques petites peuplades, 
ont toutes un caractère propre et forment autant d'agglomé- 
rations distinctes. Les plus nombreuses sont celles des Kelin- 
gen, des Kadjanga, des Malanga et des Kodoï; mais la préé- 
minence des Kelingen ne repose que sur cette circonstance, 
que la mère du roi actuel {momo), qui exerce au Wadaï une 
certaine influence, est issue de cette tribu. 

Les rois du Wadaï ne descendent originairement ni des 
Keligen, ni d'aucune des tribus qui composent le groupe du 
Maba ou Dar Maba, et que je viens d'énumérer; mais ils sor- 
tent, au contraire, des Gémir, cette tribu que j'ai citée plus 
haut et qui est d'une nationalité toute différente. Malgré 
cette circonstance , la décadence où est tombée la tribu des 
Gémir, qui possède un idiome particulier, me fait ne la 
placer qu'au second rang. 

Je citerai ensuite les diverses subdivisions des Abou Scha- 
rib ou Abii, dont la tribu, dans son ensemble, dépasse 
numériquement le groupe du Maba; mais les dialectes y 
sont tellement différents entre eux, que les indigènes de 
l'une et de l'autre ne se comprennent que difficilement; il 
en résulte que la langue usitée pour les rapports réciproques 
est le Bora Mabang, familier à tous les gens notables du 
pays, à quelque tribu qu'ils appartiennent. Citons en pre- 
mier lieu les Abou Scharib Menagon et Mararit, qui ont un 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 269 

idiome commun, duquel j'ai formé un vocabulaire d'environ 
deux cents mote, ainsi qu'une traduction ôa pater. Je com- 
prendrai, dans cette tribu, les Tama, qui, d'après des ren- 
seignements positifs, s'y relient par des rapports étroits, 
quoique les Tama et les Abou Scharib aient leurs établisse- 
ments fort éloignés entre eux; en effet, les Menagon et les 
Mararit demeurent à environ six journées au de marche sud 
de Wara, tandis que les Tama vivent dans une contrée 
montagneuse située à quatre journées au nord-est de cette 
capitale. 

Cette belliqueuse tribu, qui se distingue principalement 
par son adresse à manier l'épieu, semble avoir perdu jusqu'à 
un certain point son indépendance, qu'elle avait su défendre 
pendant plus de deux siècles. Au commencement toutefois, 
les Tama réussirent à chasser un certain Bilbildek, que leur 
avait imposé le roi actuel du Wadai , après avoir fait déca- 
piter E' Nour, leur chef; mais il parait qu'après un seconde 
expédition, un nouveau chef, du nom dTbrahim, était par- 
venu à s'établir àNanoua, l'une des localités les plus impor- 
tantes des Tama. Aussi ces derniers fréquentent-ils aujour- 
d'hui les marchés du Wadai , tandis que les Kaï Maba , ou 
habitants du Maba proprement dit, ne hantent pas les leurs. 
Les Tama possèdent de nombreux chevaux, mais fort peu 
de bétail. 

Après les Tama, je mentionnerai les Abou Scharib Gnorga 
et Darna, qui sont établis à l'est des Menagon et des Mara- 
rit; puis les Abou Scharib Koubou, qui habitent Gonanga, 
près d'Andabou, Viennent ensuite les Abou Scharib Soun- 
gori, qui occupent une contrée fort étendue et voisine du 
Darfour ; ils y sont mêlés aux Massalit et se font remarquer 
par l'élève d'une magnifique race de chevaux; les Abou Scha- 



270 VOYAGES EN AFRIQUE. 

rib Schali, voisins des Soiingori; les Abou Scbarib Scho- 
chen, qui habitent principalement la localité de même nom; 
les Abou Scharib Boubala, alliés intimes des Kodoï, dont ils 
sont les voisins orientaux, et enfin les Ouëlad Djemma, qui 
appartiennent également au vaste groupe des Abou Scharib, 
mais se distinguent, parait-il, par un idiome, ou plutôt un 
dialecte particulier. 

Je joindrai à ce groupe les Massalit, qui sont les plus 
nombreux après les Abou Scharib et pourraient bien avoir 
quelques rapports de parenté avec les Soungori, auxquels 
ils vivent mêlés. Toutefois les Massalit semblent être tombés 
au dernier degré de la barbarie; ils ne leur répugnerait 
même pas de manger de la chair humaine, et ce reproche 
s'adresse principalement à la subdivision qui habite Nyes- 
sere, près de la frontière du Darfour. 

Aux Massalit succèdent, dans l'ordre du voisinage, la 
tribu des Ali, puis, dans les environs mêmes de Wara, celle 
des Mimi, tribu qui passe pour avoir une langue à elle. 
Vient alors un groupe de plusieurs tribus, dont il ne sera 
guère possible d'établir les rapports mutuels que lorsqu'on 
possédera des vocabulaires et des données grammaticales de 
leurs idiomes ou dialectes respectifs; ce sont les tribus des 
Moëo, des Marfa, des Korounga ou, d'après les Arabes, 
Karinga, et celle des Kaschemere. Il ne serait pas invraisem- 
blable qu'il existât, entre ces tribus et les Massalit, une sorte 
de parenté. 

Les Kondongo forment à leur tour une tribu autrefois 
très puissante, mais considérablement déchue depuis la 
guerre contre Abd El Asis et la famine qui en fut la consé- 
quence. Ils sont renommés pour l'excellence de leur lisse- 
randerie. 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 271 

Voici encore quelques tribus ou nationalités distinctes : 
les Kabbaga, situés ou sud-est de Wara et voisins des Kou- 
bou; les Moubi, sur le Batha ; les Marta; les Dermondi ou 
Daranidoutou; les Bakka ou Ouëlad El Bachcha, près de 
Malam ; les Birkit, qui vivent près de la frontière du Dar- 
four, pays où il s'en trouve également un grand nombre ; les 
Tala; les Kadjagsse ou Kadjagasse, voisins immédiats delà 
limite S. S. 0. du Wadaï propre ; les Tundjour, qui ont leurs 
établissements non loin de ces derniers, et constituent les 
débris d'une nation jadis puissante, qui dominait autrefois 
toutes ces contrées; ils habitent aujourd'hui principalement 
Magara, localité appartenant au Dar Soyoud. 

Plus loin se trouvent les Kouka qui sont généralement 
établis le long du cours inférieur du Batha, et au Filtri, où 
ils forment, avec les Boulala, sous le rapport idiomatique, 
un groupe commun différant essentiellement des tribus du 
Wadaï précédemment citées, mais étroitement lié, au con- 
traire, aux habitants du Baghirmi,dont le langage, du moins 
dans la moitié des éléments qui le composent, est identique 
à celui des Kouka. 

Après ces derniers, je dois citer encore les Dadjo, tribu 
fort nombreuse malgré son état de décadence. Pour ce qui 
concerne leurs établissements, ils sont pour la plupart situés 
au sud-est de ceux des Kouka, avec lesquels ils ont quelques 
lointains rapports de parenté. Peut-être les éléments de la 
langue des Kouka qui n'ont pas de relation avec la langue 
des Baghirmiens, sont-ils identiques aux expressions corres- 
pondantes des Dadjo. Il ne nous est pas encore possible, 
jusqu'à présent, d'établir les rapports qui peuvent exister 
entre les Dadjo et les Abou Telfan, qui habitent une contrée 
située à deux journées au S. S. 0. de Birket Fatima. Les 



872 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Aboii Telfan semblent n'occuper, sous le rapport de la civi- 
lisation, qu'un rang fort secondaire et passent, aux yeux des 
habitants du Wadaï, pour païens (djenachera) ; ils possèdent 
des chevaux et du bétail en abondance. 

Il existe encore, dans la province Dar Soyoud, sur le 
Batha moyen, une tribu nommée Kaoudara, qui parle un 
idiome particulier et habite une localité considérable, du 
nom de Kinne. 

Avant de me livrer à l'énumération des tribus qui occupent 
les provinces extérieures, au midi, et ne sont encore qu'à 
moitié soumises, je citerai encore les So Rhaoua ou, comme 
on les nomme au Wadaï, So Chaoua; les Gouraan; puis 
deux grandes subdivisions des Tebou ou plutôt Teda, qui 
habitent le désert au nord du Wadaï, possèdent de grandes 
richesses en troupeaux et se sont rangées sous l'autorité 
du roi de ce dernier pays. 

Les tribus des provinces méridionales sont : les Silla, 
habitants de la contrée montagneuse qui s'étend au S. S. 0. 
de Schenini; les Bandala, voisins de Djedji ; les Rounga, 
qui occupent le pays au sud-ouest de Silla, éloigné de quinze 
journées de Wara, et qui payent tribut à la fois au Darfour 
et au Wadaï; les Daggel, dont la capitale, Mangara, est 
située au nord de Rounga et à l'ouest de Silla, les Goulla, 
à la belle structure corporelle et en partie au teint cuivré, 
établis à l'ouest des Rounga; les Fana, au midi des Goulla; 
les Birrinibirri,au S. S. E. du Wadaï; les Seli, au midi des 
Rounga, et enfin les Koutingara. 

Telle est la nomenclature, quelque peu aride, des nom- 
breuses tribus appartenant à la population nègre du Wadaï. 
De nouvelles explorations dans l'intérieur de ce pays, et la 
formation de vocabulaires des divers idiomes qui s'y parlent, 



APERÇU IIISTOMIQUE SLR LE WADAl. 273 

sont seules propres à nous édifier, plus lard, sur les rapports 
réciproques de parenté entre ces tribus. 

Pour ce qui concerne les autres grands groupes, et prin- 
cipalement la population arabe du Wadai, elle comprend les 
tribus suivantes, établies en ce pays depuis environ cinq 
cents ans. Ce sont d'abord les Mahamid, qui forment la plus 
puissante de ces peuplades et possèdent en abondance des 
chameaux et du menu bétail ; ils demeurent ou plutôt errent 
dans les vallées qui s'étendent au nord de Wara, et princi- 
palement dans le Wadi Orahda, situé à deux journées de 
l'endroit où semble les avoir visités le docteur Yogel, qui 
nous fournira, s'il lui est donné de jamais revenir, de bril- 
lantes descriptions de la vie nomade de celte tribu de pas- 
teurs. Non loin de celle-ci se trouvent les Béni Helba, qui 
semblent avoir été alliés politiquement aux Tundjour; les 
Schiggegat, en partie étroitement unis aux Mahamid et en 
partie établis dans le voisinage de Djedji; les Sebbedi; les 
Sef E' Din et les Béni Hassan. Ces derniers, que nous avions 
déjà rencontrés au Bornou et au Kanem, où ils sont fort 
nombreux, ne semblent guère jouir d'une condition meil- 
leure au Wadaï, et une grande partie d'entre eux errent dans 
le Soudan oriental, cherchant à se créer quelques ressources 
par leur travail ; d'autres se rendent, à la saison des pluies, 
dans une localité nommée Etang, située au nord-est de 
Wara, entre le pays des Tama et celui des So Rhaoua. 

Tandis que toutes ces tribus errent au nord de Wara, 
celles que je vais énumérer sont établies, au moins pendant 
une partie de l'année, dans la vallée du Balha. Ce sont 
d'abord les Missirie, la troisième tribu arabe du Wadaï sous 
le rapport numérique; ils se partagent en deux subdivisions : 
les Missirie Sorouk , ou noirs, et les Missirie Homr, ou 



974 VOYAGES EN AFRIQUE. 

rouges; leur résidence principale est Domboli. Viennent 
ensuite les Chosan, qui les suivent sous le rapport du 
nombre; les Soyoud, les Djaatena, les Sabbade et les Abidie, 
auxquels nous pouvons joindre encore les Nouaibe, qui 
habitent plus au nord du Balha. A ceux-ci succèdent les 
Sabalat, tribu assez pauvre, qui élève du bétail pour les 
besoins personnels du roi. Au sud des Soungori se trouvent 
les établissements des Korobat, dont le chef-lieu est Tend- 
jing, à l'est de Tundjoung, localité éloignée, à son tour, de 
deux journées de Schenini. 

Les tribus errantes desKolomat et desTerdjem habitent les 
riches prairies qui s'étendent à quatre journées au sud-est 
de Birket Fatiraa, prairies qu'arrose un cours d'eau peu 
profond, sorte de noullah indien, nommé Bahhr E' Tini ; 
vers l'extrémité sud-ouest du royaume, et près de la frontière 
orientale des provinces païennes tributaires du Baghirmi, 
se trouvent, au bord d'un autre noullah probablement sans 
courant, les établissements des Ouëlad Raschid, desquels ce 
noullah lui-même tire son nom. Une partie de ces Ouëlad 
Raschid sont établis parmi ces tribus idolâtres, et principa- 
lement parmi les Boua Kouli , avec lesquels ils semblent 
avoir des rapports de famille. Ils sont extrêmement riches 
en chevaux d'une petite race, et possèdent des biens fon- 
ciers considérables. 

Je dois citer enfin un dernier groupe de tribus arabes, 
qui font paître leurs' troupeaux au bord d'un autre amas 
d'eau, peu profond et dont le courant semble très faible, 
nommé Om E'Timan; souvent encore, on le désigne sous 
le nom des tribus établies sur ses bords. Vers l'est, et non 
loin des Bandala, demeure la nombreuse tribu des Salamat; 
du côté opposé, se trouvent les Ilemad et les Scharafa, qui 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 27» 

visitent aussi parfois le Bahhr E' Tini. A côté de ces der- 
niers , et vers les frontières occidentales du royaume , sont 
établis les Douggana ou Daghana, autrefois dépendants du 
Bornou. 

Toutes ces tribus peuvent se diviser en deux catégories, 
par rapport à leur teint : ce sont les « Sorouk » et les 
« Homr. » Le premier groupe, qui répond aux Arabes de 
couleur foncée, comprend principalement les Missirie 
Sorouk et les Abidie, tandis que le groupe des « Homr, » 
beaucoup plus nombreux, renferme les Mahamid, les Ras- 
chid, les Chosam, les Hamideetles tribus que j'ai citées plus 
haut. 



m 



Les détails qui précédent , sur les divers éléments de la 
population du Wadaï , indiquent suffisamment combien le 
gouvernement de ce pays doit être dépourvu de cohésion , 
de logique et d'unité. En en étudiant le caractère, la 
première chose que nous remarquons est la division du 
Wadaï en quatre provinces, sans doute à l'imitation du Dar- 
four ; ce sont : la contrée des confins occiélentaux ou Louloul 
Endi ; celle des confins méridionaux, ou Motay Endi ; celle 
des confins orientaux, ou Talount Endi, et enfin celle des 
confins septentrionaux, ou Tourtalou. Chacune de ces quatre 
grandes provinces ou subdivisions est administrée par un 
kamkolak. Celui de la province occidentale, nommé Nelied, 
a sa résidence à Gosbeda , village situé près de Maschek, 
et à trois jouruées 0. S. 0. de Wara; le kamkolak du midi, 
actuellement Mohammed, a la sienne à Kourkouti, sur le 
Beteha; celui de l'est, Abakr (ou Ahou Bakr) Ouëled Meram, 
habite près des frontières du Darfour , tandis que le kamkolak 
du nord, Sclieich El Arab, fils de Tondo, tient sa cour à 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 277 

Megeren , localité située à une vingtaine de milles au nord 
de Wara. 

Outre ces quatre kemakel (pluriel de kamkolak), il existe 
€|ncore quatre gouverneurs secondaires nommés kamkolak 
endikrek, qui semblent avoir pour fonctions, outre quelques 
obligations particulières , de remplacer au besoin les kemor 
kel eux-mêmes. Ces fonctionnaires sont actuellement : le 
kamkolak Nassr , suppléant de Nehed ; Hedjab , qui réside 
dans le midi, Kelingen et Rakeb. 

Ces kemakel exercent la conduite générale des affaires 
de leur province et ont sur leurs administrés droit de vie 
et de mort; ils prélèvent la « dhiafa » ou littéralement 
« présent d'hospitalité, » sorte de tribut proportionné à 
l'importance des localités. Leur autorité semble toutefois 
ne pas s'étendre sur la partie arabe de la population, et les 
tribus indigènes elles-mêmes offrent fréquemment des excep- 
tions analogues; c'est ainsi que les Tama, les Kodoï, les 
Boulala, les Middogo et quelques subdivisions des Abou 
Scharib , possèdent leurs chefs propres , et que plusieurs 
tribus idoJâtres ont conservé leurs princes primitifs. En 
outre, un grand nombre de localités habitées par des tribus 
indigènes ont été assignées pour résidence à des agade ou 
agid ayant exercé les fonctions de gouverneur des tribus 
arabes, de sorte que les kemakel jouissent, dans les expédi- 
tions militaires, d'une autorité beaucoup moindre que celle 
de V agade. 

Enfin, il a été installé, dans la province orientale, un 
agid e sybbha [sobah) particulier, indépendant du kamkolak 
oriental et résidant à Bir Taouïl , sur la frontière du Dar- 
four, quoique son autorité ne s'étendit, dans l'origine, que 
sur la tribu des Korobat. 

T. IV. 19 



278 VOYAGES EN AFRIQUE. 

Voici une nomenclature des agid ou agade actuels, des tri- 
bus qu'ils administrent et des chefs indigènes de celles-ci : 

NOMS DES AGID. NOMS DES CHEFS. NOMS DES TRIBUS. 

IAbd E' Salara Hagar Mahamid. 
Mallem Bourma i et Dendani 2 . . Béni Helba. 
Chamis Ouëled Sebe Sebbedi. 
Tamoki Schiggerat. 

ueveu de Mohammed Saleh. )^ ,, iSefE'Din. 

/ Goddoura Ti ■ Ti 

r ' Beni Hassan. 

Moussa Cliabasch Quëlad Djenoub. 

\ ScherfE'Din Maharie Ouêlad Ali. 

Magene Yaiima Missirie Sorouk. 

Dagga Magaddam Missirie Homr. 

(Le kamkolak Nehed) .... Alladjad Soyoud. 

Mammedi Riyat Nouaïbe. 

^ , , „ . ,„ ,., .„ ., ( Schech Saleh Djaatena. 

Fadalallah (Fadhl-Allah) . . j ^j ^aher Douggana. 

Djerma Schogoma N*** Chosam. 

Hanno t> j ; Hamide. 

( Radama ) 

BarkaMesser Sindour Abidie. 

Djerma Abd El Asis Saleh Kolomat. 

Gadi Fakih Yakoub Terdjem. 

Bached, agid e' sybbha . . . N*** Korobat. 

I Diyab, surnommé Sidi Djenoun . . Salamat. 
S^"' I Rekek, beau-père du roi Djedd 

( El Mola Scharafa. 

Horr Scheich Andje Sabbada. 

Danna Halib, une femme Raschid. 

N*" Mafer Sabalal. 

Abd El Wahed Diyab Debaba, subdivision 

di' la tribu de mémo 
nom. 

Fakih Ali ou Alio, surnommé [ Adim Assale. 

Agid El Bahhr, et dont le \ „„,„,„ „„„„„ 

père périt à la bataille de ™"»'=' tebod. 

Jioussouri ( Ab Kaschelle Kreda. 

/ Scliinnakora. 
l Sakcrda. 

Birre Abou Nakor ) Sakere. 

I Madamee. 
[ Famalle. 



Ces agid , parmi lesquels le plus puissant , Djerma , pos- 
sède la moitié du Wadaï , jouissent d'une grande autorité, 

' Il a sa résidence à Galoum Kouscba. 

* Il habite Am Sidr, sara/ aitw à uuc jouruce au nord-ouest de Wara 
et à une distance égale de Galoum Kouscha. 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 279 

en temps de paix comme en temps de guerre ; car ils ont 
non seulement la surveillance des affaires de leur circon- 
scription, mais encore la direction de la force armée, qu'ils 
commandent en personne dans les combats. Ils entrepren- 
nent continuellement, en outre, de vastes expéditions pira- 
tiques pour leur propre compte. Après Djerma, Vagid le plus 
puissant à cause de sa nombreuse cavalerie est Vagid el 
bahhr, qui prélève, outre le tribut général du^Baghirmi au 
Wadaï, un impôt particulier sur Moïto , la ville-frontière du 
nord-est, au Baghirmi ; après Djerma et Vagid el bahhr 
viennent , semble-t-il , les agid des Djaatena et des Doug- 
gana. Vagid e syhha est très mal famé à cause des exactions 
et des désagréments qu'il fait constamment subir aux voya- 
geurs et aux pèlerins, qui évitent en conséquence, le plus 
possible, de passer par le territoire soumis à son autorité. 

Chacun de ces agid a son chalifa ou lieutenant, nommé 
agid el hirsch , dont il se sert lorsqu'il ne veut pas se dépla- 
cer lui-même; plusieurs de ces fonctionnaires en sous-ordre 
jouissent d'une grande autorité. Il leur est adjoint encore, 
de par le sultan, un emin, dont les fonctions consistent à 
surveiller et contrôler le recouvrement des tributs el à s'assu- 
rer que la demi dhiafa ou part du sultan, lui revienne exac- 
tement. 

Les tributs ou impôts, nommés diwan, sont proportion- 
nés aux ressources et aux produits de chaque contrée et, 
par conséquent , de nature très variée. Chaque habitant des 
villes du Wadaï propre en général , est assujéti , outre les 
impositions et les présents extraordinaires, à une contribu- 
tion personnelle de 2 moudd; le moudd est une mesure équi- 
valente à vingt-une poignées de sarrasin {douchn); il doit 
participer ensuite à un impôt collectif consistant, pour la 



380 VOYAGES EN AFRIQUE. 

ville entière, en un certain nombre de chameaux. Parmi les 
Arabes, chaque père de famille doit fournir, tous les trois 
ans, une kaffala de deux têtes de bétail, et d'une seule s'il est 
faki ou lettré. En sus de ces impositions générales, il en 
existe d'autres, particulières à la partie nègre de la popula- 
tion. C'est ainsi, par exemple, que tout village doit, à chaque 
grande fête musulmane, fournir un machalaïe de blé à 
Yadjaouadi, ou individu auquel il est assigné comme revenu; 
le machalaïe est une mesure de 3 moudd ou medad; un fonc- 
tionnaire royal, portant le titre de sidi e derb, ainsi que le 
sidi cl alboïe, perçoivent, en outre, un revenu analogue, tan- 
dis que les villages plus considérables ou les villes, paient 
proportionnellement davantage, jusqu'à même 10 mechali. 
Les moindres villages doivent encore, en sus, une charge de 
chameau de blé à leur adjouadi, et les localités plus impor- 
tantes, des quantités proportionnellement plus considéra- 
bles. La population noire indigène, au Wadaï, n'a à livrer 
ni bétail , ni bandes de coton {tokaki), si ce n'est sur l'ordre 
exprès et occasionnel du roi ; la nature des impôts se règle 
plutôt sur les produits et le degré de bien-être des localités. 
C'est ainsi que les Soungori, dont j'ai déjà cité la belle race 
chevaline, sont astreints à une redevance annuelle de cent 
chevaux, tandis que les Gémir et les Tundjour paient leurs 
impôts exclusivement en riz sauvage, dont ils ont à pour- 
voir le ménage du souverain. 

Quant aux Arabes, ils ont, outre la contribution commune 
[kaffala] déjà citée, un tribut à payer au roi; ce tribut, 
nommé noba, consiste en la livraison, tous les quatre ans, 
d'une vache par quatre individus. En outre, chaque camp 
est tenu de fournir une génisse, aux jours de fêle; les 
Arabes souffrent beaucoup de l'onéreuse dhiafa qui leur est 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 281 

imposée chaque année, lors de la visite de Vagid el hirsch, 
tandis que les indigènes du Wadaï, par d'autres causes 
encore, cherchent à les maintenir dans un état de sujétion 
qui ne leur permet pas d'acquérir beaucoup de bien. L'impôt 
des Mahamid consiste entièrement en chameaux, dont ils 
auraient, paraît-il, un millier à fournir tous les trois ans; 
les Abidie, de leur côté, qui, ne possédant que fort peu de 
bétail, n'en sont pas moins les pasteurs du roi, s'acquittent 
exclusivement en beurre. 

La diversité des impôts n'est pas moins considérable dans 
les provinces extérieures du Wadaï. Les Dadjo fournissent 
1,000 tokaki, ainsi que du miel. Ce dernier article forme 
aussi la contribution des Daggel, des Kebaït et des Bandala, 
tandis que Silla, outre son miel, est tenu de fournir un 
nombre déterminé de belles esclaves ; Rounga, qui livre 
aussi sa part de cette substance recherchée, est assujéti à un 
impôt supplémentaire et annuel, de cent grandes dents 
d'éléphant ou sinon de cinquante esclaves. C'est exclusive- 
ment en esclaves que consiste la redevance de Goulla et des 
contrées païennes adjacentes. Parmi les tribus Tebou, celle 
des So Rhaoua donne un certain nombre de chevaux, tandis 
que c'est en chameaux que s'acquittent les Gouraan, en tant 
qu'ils dépendent du Wadaï. 

ïl me faut enfin citer en dernier lieu le diwan que fournit 
le roi du Baghirmi. depuis l'époque où Othman, le père du 
souverain actuel de ce pays, recourut à l'aide de Saboun 
pour rentrer en possession de ses États, comme je l'ai dit en 
parlant de l'histoire du Baghirmi. Ce tribut, dont la percep- 
tion s'opérait précisément pendant mon séjour à Massena, 
consiste en cent chevaux de toute espèce, autant d'esclaves 
mâles, trente belles esclaves femelles {serari), et mille che- 



282 VOYAGES EN AFRIQUE. 

mises {goumsan). Ce tribut, dont la valeur totale est de 
2,500 à 5,000 éciis d'Espagne, se prélève de trois en trois 
ans, sans préjudice à un présent de dix serari, quatre che- 
vaux et autant de goumsan, que s'attribue le djerma Ouëled 
El Merani, fonctionnaire qui a la haute surveillance de ce 
royaume tributaire. 11 y a ainsi un surveillant {kourssi) pour 
toutes les provinces extérieures du Wadaï proprement dit, et 
le djerma n'est pas seulement agid des tribus arabes sus- 
mentionnées, mais exerce encore, en outre, les fonctions de 
kourssi du Baghirmi et de tout le Fittri, ainsi que des Dadjo 
et des Middogo. Le kourssi actuel de Rounga, nommé Sche- 
rif, a sa résidence à Schenini, localité qui doit, ainsi que 
les villages environnants, lui fournir en nature tous les 
vivres dont il a besoin, et d'où il se rend chaque année dans 
la province, afin d'y percevoir les impôts. Les Ouëlad Ras- 
chid ont également, vu leur éloignement de la capitale et 
peut-être leur tendance à l'idolâtrie, un Aowrs^ spécial, quoi 
qu'ils soient rangés, avec les Salamat, sous l'autorité d'un 
seul et même agid. 

Pour ce qui concerne l'administration intérieure du pays, 
comme il n'existe pas de pouvoir civil proprement dit au 
Wadaï, je me bornerai à mentionner les membres du fas- 
cher ou conseil royal, au sein duquel le sultan actuel, 
Mohammed Scherif, ne paraît du reste jamais. Ce conseil 
tient ses séances sur une place en plein vent, nommée éga- 
lement Fascher, et y traite toutes les affaires publiques. Le 
principal membre du conseil {fascher mde) est le sing melek 
(littéralement « maître des portes »), qui exerce les fonc- 
tions et l'autorité d'un visir, en ce sens que toutes les affaires 
intérieures lui passent par les mains. Le sing melek actuel 
paraît être un homme intelligent; il se nomme Aschen et 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 283 

est le frère cadet du puissant djerma Ouëled El Meram qui, 
plus riche et plus influent que lui, n'occupe cependant que 
le second rang dans le cérémonial officiel du fascher. Vien- 
nent ensuite : le kamkolak Rakeb, sorte de majordome; 
Yemin Abd Allahi, frère du sing meleli et « surveillant des 
chemises » ou trésorier du sultan ; le kourssi Abou Bakr, 
fils d'Abou Horra, duquel j'ai parlé plus haut et qui réside 
actuellement dans le pays des Kodoï; le kourssi Abd Allahi, 
inspecteur des Ouëlad Raschid ; Vagid el Mahamid; Vagid 
des Ouëlad Raschid; Vagid des Djaatena; Vagid e Salamat, 
Vagid el chosam; Vagid cl birsch; Vagid el edderi; le maigenek, 
ou commandant de l'avant-garde du sultan , à la guerre, 
comme le djerma des anciens rois du Bornou; le kamkolak 
Mohammed Woldlik; le kamkolak Nehed ; le kamkolak 
Tando ; le kamkolak Abou Bakr ; Vagid el dbidie, le kourssi 
Rounga; Vagid e' syhha; le kamkolak Ataman (Othman); 
Vagid Ammarga , intendant de la maison royale ; Vagid 
Salem , l'inspecteur des céréales destinées au palais ; Vagid 
Youngo , également chargé de fonctions domestiques ; le 
m,illeng dime, chalifa du kamkolak des confins méridionaux ; 
le milleng touri, chalifa du kamkolak oriental; Mohammed 
Djegeles, chalifa de Vagid cl Mahamid; Mohammed Dahaba 
Bodda, lieutenant du kamkolak Mohammed; le chalifa Fod, 
qui réside dans le midi ; Vadjouadi Koubar, qui demeure à 
Abgoudam, à onze journées au midi de Wara, et enfin quel- 
ques autres personnages moins importants. 

J'ai cité tous ces membres du conseil royal d'après leur 
rang officiel. La mère du sultan [momo] a également voix 
délibérative dans l'assemblée, mais n'y paraît jamais en per- 
sonne. 

Je ne m'appesantirai pas longuement sur l'armée du pays. 



38é VOYAGES EN AFRIQUE. 

Après les recherches minutieuses auxquelles je me suis livré, 
je crois ne pas me tromper en évaluant à 7,000 hommes la 
force de la cavalerie, arme qui, dans toutes ces contrées, 
constitue le principal élément de la force armée. Un millier 
de ces cavaliers portent la cotte de mailles [derret) ; mais le 
nombre de ces armures va toujours croissant, d'année en 
année, en ce sens que, depuis les relations qui existent 
entre le Wadaï et le Ben Ghasi, chaque caravane en apporte 
plusieurs charges de chameau. Le prix en est d'une ou deux 
esclaves femelles. Les chevaux de la troupe sont excellents; 
exposés aux ardeurs du climat et à toutes les intempéries, 
toujours privés d'ombre et d'abri, ils résistent à tout; toute- 
fois ceux des grands sont nourris de riz au lait. Les chevaux 
du sultan portent le titre collectif de arouaïï {sing. rouaïl), 
outre le nom particulier que l'on donne à chacun d'eux. Peu 
de soldats sont armés de fusils, et des habitants mêmes du 
Wadaï m'ont affirmé qu'il n'y en avait guère que trois cents 
dans ce cas. L'arme qu'ils manient le mieux est l'épieu, 
tandis que les Foraoui se servent préférablement de l'épée. 
Le rang des chefs militaires se règle d'après le nombre de 
troupes qu'ils peuvent mettre en campagne. Sauf le sultan 
et le sing melek, nul ne peut prétendre égaler, sous ce rap- 
port, le djerma agid des Mahamid ; à celui-ci succèdent, 
dans le même ordre de préséance, le djerma Abd El Asis et 
le kamkolak Rakeb ; ils sont tous hommes libres. Après eux 
viennent les esclaves, tels que le puissant agid el bahhr; 
Fadalallc, Yagid des Djaatena; Saïd, Vagid des Salamat; 
Danna; Dagga, Vedderi ou commandant de l'arrièrc-garde; 
Magene; El Ilorr; Hanno, Vagid des Ilamidc, qui n'est pas 
esclave, maisWadaoui indigène; le djerma Schogoma; Kaffa 
et d'autres encore. 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 285 

Il y a, dans la cavalerie particulière du sultan, plusieurs 
chefs revêtus du titre de rfj'erwa, tels que Angaroutou, Dho- 
hob, Rebek, Kaoukob, Hassan, Siade, Dhahab, Foudhl, qui 
réside ordinairement au Kanem, Mongo et enfin Benaï. 

Dans la famille du sultan, la prééminence appartient aux 
fils [kolotou) et aux filles {meram) de ce dernier. Lors de mon 
séjour au Bnghirmi, il y avait cinq kolotou. L'héritier pré- 
somptif, Mohammed, qui semblait être, alors déjà, dans de 
mauvais rapports avec son père , est le fils d'une femme 
PouUo ou Felatnie que Mohammed Saleh épousa au Kordo- 
fan; cette origine est cause de la désaffection dont le futur 
sultan est l'objet au Wadaï. Ali et Adim ont une mère com- 
mune, Madem Schekoma ; Chodr, le troisième fils, et 
Machmoudi sont d'une autre mère encore. Après les kolotou 
et les meram viennent les habbabat ou , dans la langue du 
Wadaï, dissi (sing. elik) ; ce sont les femmes ou concubines 
du sultan , parmi lesquelles Schekoma et Sokaï sont les 
préférées. 

Les fonctionnaires attachés à la cour sont les suivants : 
les serviteurs royaux [barakena koli); les hommes chargés 
des tentes [dalali koli ou siad el alboïe); les courriers {touërat); 
les porte-épieux {motor mêle) ; les pages et valets de chambre 
{tangua koli) ; les messagers à demeure au palais [ledegabe] ; 
les chefs des écuries [koratat ou siad el chel) ; les intendants 
des chemises et tokaki ou bandes de coton {garrafin ou siad 
el cholgan), et enfin les eunuques, directeurs des apparte- 
ments des femmes {artou, sing. arak, ou bien schiouch). 

Dans tout le Wadaï, les localités sont généralement 
petites, et des indigènes eux-mêmes m'ont assuré qu'il n'y 
existe pas de ville où il y ait plus d'un millier d'habitations. 
Wara, naguère la capitale, cessa, en 1852, d'être la rési- 



286 VOYAGES EN AFRIQUE. 

dence royale, qui fut transportée à Abesclir; depuis lors, 
Wara est tombé dans une telle décadence , qu'il ne s'y 
trouve plus qu'à peine quatre cents maisons ; à Nimro, la 
célèbre capitale des Djellaba, il n'y en a guère que la moitié. 
Les localités des Kodoï sont généralement les plus considé- 
rables et quelques-unes d'entre elles renferment jusqu'à près 
de six cents maisons; par contre, les établissements les 
plus restreints sont ceux des Mimai. La ville la plus éten- 
due de tout le Wadaï, semble être Kodogous, à deux jour- 
nées à l'ouest de Schenini. 

Les habitations, au Wadaï, consistent, comme dans toutes 
les parties du Soudan, en groupes de huttes de roseau tressé, 
de forme hémisphérique, nommées mahareh ou samavi et 
entourées d'un mur ou d'une haie {scheragena dali); il est 
rare qu'elles soient construites en argile, si ce n'est pour 
l'usage du sultan , des grands personnages et des Djellaba. 
Les Arabes, par contre, habitent des huttes mobiles faites 
au moyen de nattes qu'ils fabriquent eux-mêmes en tressant 
des feuilles de palmier flabelliforme , et que les Wadaoui 
nomment reri. 

Le commerce en gros, au Wadaï, est presque entièrement 
aux mains des Djellaba, que je n'ai pas compris plus haut 
parmi les tribus indigènes, et qui, venant de la vallée du 
Nil, ont immigré dans le pays depuis une centaine d'années; 
actuellement ils occupent, mais non d'une manière exclu- 
sive, Nimro, localité située à 8 milles au sud-ouest de Wara, 
l'ancienne capitale. Ces Djellaba, marchands de naissance, 
font leurs affaires par compagnies, dont chacune a sa ligne 
de voyage déterminée; c'est ainsi qu'une compagnie se rend 
tous les ans à Rounga, tandis qu'une seconde visite les mines 
de cuivre situées au midi du Darfour; une autre compagnie 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 287 

transporte ces marchandises vers les lointaines régions du 
sud-ouest, chez les Ouëlad Raschid et dans les pays-fron- 
lières idolâtres du Baghirmi (Bedanga, Gogomi, Andi) ; 
d'autres encore parcourent les marchés du Baghirmi, du 
Logone et du Bornou. Lors de mon séjour à Massena, il s'y 
trouvait un si grand nombre de ces marchands, qu'ils 
s'étaient bâti un grand village au dehors de la ville , sur la 
route d'Abou Gher. Il y a également de ces compagnies 
commerciales qui explorent chaque année les marchés du 
Darfour et de Kordofan; il en est enfin, et ce sont les 
plus riches, qui vont au Ben Ghasi, sur les annales duquel 
M. Fresnel nous a donné des détails si complets. Chacune 
de ces associations reçoit du sultan, et pour toute la durée 
du voyage, l'assistance d'un agid qui en prend la direction 
et qui s'attribue, de ce chef, une large part des bénéfices. 

Les principaux articles qui forment l'objet des transac- 
tions de ces compagnies, sont le sel, que les Mahamid et les 
Tebou apportent à Nimro et à Wara , où les Djellaba 
l'achètent par grandes quantités pour le transporter aux 
confins les plus éloignés du pays, et même jusqu'au Logone; 
le cuivre, provenant des célèbres mines El Hofrah et de 
Rounga , et qui s'exporte à grands frais au Bornou ; des 
marchandises européennes, telles que les draps fins, les 
burnous, les cottes de mailles, les perles de verre et autres 
menus objets, le calicot, le papier, les aiguilles, etc., tous 
articles importés par les caravanes Ben Ghasi , ou arrivant 
d'Egypte par le Darfour et échangés par les Roungaoui , les 
Ouëlad Raschid et les Baghirmiens, contre de l'ivoire, pro- 
duit qui s'exporte ainsi à grand bénéfice , de Wara au Ben 
Ghasi. D'autres marchandises encore, dont trafiquent les 
Djellaba, sont les ânes de la race orientale, très recherchés 



«88 VOYAGES EN AFRIQUE. 

dans les parties occidentales de la Nigritie; les tourkedi, le 
tabac, le kohol et maints antres articles encore , apportés au 
Baghirmi par les marchands Haoussaoua, et pris en échange 
ensuite par les Djellaba. Toutefois, la branche de commerce 
dont le mouvement est le plus considérable, comme dans 
tout le Soudan en général, est la traite des esclaves. 

Il n'existe , nulle part au Wadaï, de marché où soient 
réunis les principaux produits du pays, ni même les choses 
les plus indispensables à la vie matérielle; quiconque veut 
se les procurer doit se rendre, dans ce but , à des distances 
considérables. C'est ainsi que les habitants de Wara, ainsi 
que les Mahamid , lorsqu'ils veulent s'acheter une provision 
de blé, leur principal aliment, sont obligés de se transpor- 
ter à Girre, localité située à l'ouest de Nimro, ou bien aux 
villages des Kodoï ; ils vont également, à cette fin, visiter 
les établissements des Kaschemere (tels que Kouldi, Boutir, 
Koundoungo, Kornaïe, Hedjir), tandis que l'on achète cette 
denrée à très bas prix sur les confins méridionaux, à Abker, 
Gnamounia, Mislachede, ainsi que dans la vallée du Batha, 
surtout à Doumboli, Rass El Fil, Soummoukedour, Agilba, 
Kossi Wahed et Assaïge. 

Le moyen d'échange à valeur fixe est la tokia (au pluriel 
« tokaki » ), consistant en deux bandes de coton longues de 
18 dra sur trois de large et composées d'autres bandes plus 
petites ; surpassant en dimensions les bandes de coton du 
Baghirmi, du Bornou et de la Nigritie occidentale, elles ne 
les valent pas sous le rapport de la qualité. Toutes les affaires 
de détail se traitent au moyen de ces tokaki, tandis que la 
monnaie des grandes opérations consiste en bétail , la 
grande richesse du pays , ou en esclaves ; les espèces mon- 
nayées européennes n'ont été importées que récemment au 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 289 

Wadaï, par les marchands Ben Ghasi. On achète trois ou 
quatre moutons pour une tokia, chez les Mahamid, qui pos- 
sèdent, ainsi que je l'ai dit déjà, de nombreux troupeaux de 
menu bétail ; moyennant trente brebis on se procure un vache, 
et pour douze ou quinze vaches, un bon cheval. Pour une tokia 
on obtient encore 4 ou o ouè'ba de blé; Voué'ba est une 
mesure qui équivaut au huitième d'une charge de bœuf; il 
en est ainsi lorsque le blé est cher, car, dans d'autres cir- 
constances, comme après la moisson, on obtient 6 oué'ba, 
tandis qu'une vache vaut 30 à 36 oué'ba, et un bœuf, de seize 
à vingt. 

Il est évident que, dans un état nouveau, composé, comme 
le Wadaï , d'une agglomération de tribus à demi barbares , 
l'industrie ne peut enfanter que les produits les plus gros- 
siers, tels que des armes et des instruments de labour; on 
se sert, pour les confectionner, du fer indigène ainsi que du 
cuivre que l'on trouve h Rounga et, quoique en quantité 
moindre, dans le Wadi Djelingak. Les Wadaoui ne connais- 
sent point la manière d'employer le bel indigo que produit 
leur pays , à la teinture de leurs habits , ou plutôt de leun; 
chemises, car il n'y en a que fort peu d'entre eux qui aient 
les moyens de se procurer quelque chose de plus que ce vête- 
ment. On prétend même que la plus grande partie du peu- 
ple ne possédait absolument qu'un tablier de cuir, avant le 
butin qu'Ab El Kerim Saboun avait rapporté du Baghirmi. 
La teinturerie d'indigo est le monopole des BaghirmTens et 
des Kanori établis au Wadaï ; ce sont surtout ces derniers, 
qui possèdent d'importants établissements de teinture dans 
les endroits ci-après : Djemil E' Sid , localité située à deux 
petites journées au sud-ouest de Wara, et dont les habitants 
ont la réputation de fournir le bleu le plus beau ; Birbas- 



290 VOYAGES EN AFRIQUE. 

chou, autre colonie Kanori, sise entre Djemil E' Sid et 
Wara; Schalla et Leyin, à l'ouest de Djemil E' Sid, puis 
Biren, localité assez importante située sur la Beteha, à deux 
journées au sud-ouest de Wara. D'autres teinturiers Kanori 
sont établis à Karringala, à deux journées au midi de Wara, 
et à Derdigi , à une journée au midi de Karringala, ainsi 
qu'à Kelingen Messer, village de la tribu des Kelingen. Quoi- 
qu'il en soit, une chemise noire ou bleue est encore, au 
Wadaï, un article de luxe qui distingue du vulgaire les gens 
de qualité ; c'est ce qui explique la conduite des Wadaoui 
dans leur expédition contre le Bornou quand, ainsi que je 
l'ai dit plus haut, ils se contentèrent de dépouiller de leurs 
chemises noires tous les Baghirmiens et Kanori qui tom- 
bèrent entre leurs mains, au lieu de réduire leurs prison- 
niers eux-mêmes en esclavage. 

Sous le rapport de la science, nul ne supposera que le 
Wadaï soit fort avancé ; toutefois les faki et les ulémas du 
Wadaï sont célèbres parmi toutes les peuplades du Soudan, 
sans en excepter les Foulbe ou Fellani , par leur profonde 
connaissance du Koran. Outre ce dernier, ils possèdent plu- 
sieurs petits livres ou traités , propres à l'instruction tant 
grammaticale que religieuse et intitulés : Noh, Elfiye, Cha- 
lil, Ressala, Achdar Mandhoum, Achdar Manssour, Bakadi, 
Taalik, Abou El Hassan, Thaman Al djenne, Adjeli ou Aoud- 
jeli El Koubbara, Aoudjeli El Ousstha, et d'autres. Ces faki 
ou docteurs interprètent très habilement le droit religieux, 
mais la siassa influe sur leurs décisions beaucoup plus que 
les prescriptions des livres de la loi. 

Le plus illustre docteur du Wadaï est aujourd'hui un 
homme de la tribu des Abou Scharib, universellement 
connu sous le nom de Faki El Bahhr. Lié, depuis de 



APERÇU HISTORIQUE SUR LE WADAI. 291 

longues années, avec Mohammed Saleh, il dut peut-être à 
cette circonstance de n'être pas rais à mort, comme tant 
d'autres savants, par ce farouche souverain. Parmi ceux qui 
succombèrent se trouvait le scheich el heran, célèbre docteur 
également issu de la tribu des Abou Scharib, que Moham- 
med accusa injustement de l'avoir trahi pour les Kodoï, ses 
ennemis; le même sort échut au grand et savant imam 
Mohammed Girga. 

Le douchn {Pennisetum Typhoideum) constitue le princi- 
pal aliment des habitants du Wadaï, comme de ceux de 
tout le Soudan ; toutefois ils ont aussi du froment et du riz. 
Ils possèdent, en outre, de la viande en abondance, et pas- 
sablement de lait et de beurre, ce qui leur permet de varier 
un peu leur ordinaire, consistant en une pâte insipide de 
poisson séché et écrasé ; cette pâte se prépare en forme de 
pain et porte alors le nom de mendilschek, tandis que le pois- 
son sec, sous sa forme naturelle; s'appelle fertene. Par con- 
tre, ils possèdent une grande variété]de mets, dont je don- 
nerai une petite nomenclature, mais sans pouvoir expliquer 
en vertu de quels préceptes gastronomiques on les prépare. 
Je ferai seulement remarquer avant tout,fque l'on ne se sert 
pas, au Wadaï, des grands mortiers de bois {foundouk ou 
karrou) exclusivement employés dans les autres parties du 
Soudan, mais qu'on y broie le douchn entre deux pierres, 
chose ^isée au Wadaï , tandis qu'au Bornou et au Baghirmi, 
il n'y a pas de pierres à trouver. A l'aide de ce douchn , on 
prépare les mets ci-après: le da?/i<r^e,|plat [quotidien; le 
massafa, aliment fort recherché au Wadaï; le reschefa, 
autre plat composé de douchn et de lait; le takarin, ou 
mélange de douchn et de graisse de bœuf; le kissere; le 
denassi; Ymnkoschou, le souri; le kokor; ïadjine amrafa; le 



â93 VOYAGES EN AFRIQUE. 

rototo; le soubaï, et enfin un mets composé de sésame 
et nommé amkelcno. En fait de pâtisseries, il y a le killihah, 
fait de donchn et de miel ; le motabba, de miel et de riz; le 
kak, de douchn ou de riz niélangé de beurre , de miel et de 
dattes ; Yadjine serka et enfin le faouoro, composé de dattes 
bouillies dans du lait et refroidies ensuite. Sous le rapport 
des viandes, les mets les plus recherchés sont la oueka et le 
schaham cl kebel. Pour les boissons spiritueuses, je citerai 
celle que les Arabes nomment Merissa; il en existe trois 
espèces : la bilbil ou rouge , Vakebesch ou blanche et celle 
nommée hal. 

En terminant cette étude sur le Baghirmi, je crois devoir 
ajouter qu'elle fut entièrement faite dans cette contrée, en 
1852. Ce n'est qu'en 1855 que je connus le « Voyage au 
Ouaday, » publié en 1851 par MM. Jomard et Perron, et je 
n'y trouvai rien qui m'obligeât à rectifier un mot de mon 
récit. La relation du Scheich E Tounssi est excellente en ce 
qui concerne les conditions sociales de la population, mais 
fourmille d'exagérations relativement aux détails politiques, 
tels que la force de l'armée, le tribut du Baghirmi, etc. 



SAUF-COJiDUIT DOME PAR EL BAKAY A L'AUTEUR, LORS DE SON 
RETOUR DE TOMBOUCTOU AU BOR^OU. 



Ahmed El Bakay débute par une préface en prose rimée, 
où il énumère tous ses ancêtres jusqu'à la dixième généra- 
tion , et adresse sa lettre à quiconque se trouvera en rap- 
ports avec l'auteur. II désigne particulièrement, à cet égard, 
ses frères et amis parmi les Arabes, les Touareg, les Foul- 
lan et les Nigritiens résidant dans les contrées soumises à 
l'islamisme et surtout ceux de la descendance de Fodie; les 
nobles fils d'Abd Allah et d'Olhman , parmi lesquels se 
distingue Yimam Ali (Aliou) Ben Mohammed Bello; tous les 
amis de l'humanité et croyants du pays; tous les amis qu'il 
compte au Bornou, parmi lesquels, surtout, leur éminenl 
cheik Omar, et enfin les musulmans en général. C'est donc 
à tous les individus que nous venons d'indiquer, qu'El Bakay 
recommande, dans les termes, ci-après, le voyageur chrétien : 
« Votre hôte et le nôtre, Abd El Kerim Barth, le chrétien 

T. lY. 20 



•iOi VOYAGES EN AFRIQUE. 

anglais, est venu nous visiter de votre part; nous lui avons 
fait honneur en conséquence et avons agi envers lui de 
manière à le préserver de tout dommage, le traitant, offi- 
ciellement et dans la vie privée, comme ami ; le défendant, 
tant contre les peuplades errantes que contre les habitants 
fixes du pays; faisant de la sorte jusqu'au moment où il 
retournerait auprès de vous, sain et sauf comme il était 
venu. L'accueil que nous lui avons réservé est donc à l'abri 
de tout reproche , comme celui qu'il avait rencontré précé- 
demment auprès de vous, car l'hôte des hommes généreux 
doit être traité avec largesse, tandis qu'il est défendu de mal 
agir envers les honnêtes gens. Aussi est-il naturel à ceux 
qui ont le cœur droit et pur, de se montrer hospitaliers, 
comme il l'est également aux êtres vicieux, de se livrer à la 
méchanceté; or les bonnes intentions et les bons procédés 
sont agréables à Dieu et aux hommes. Je vous prie donc 
avec instance de traiter notre hôte et le vôtre avec honneur, 
largesse et équité. Ne vous laissez pas induire en erreur par 
ceux qui disent : « Tenez, c'est un chrétien! Ne lui lémoi- 
« gnez pas d'amitié; causez lui plutôt du mal, en vue d'être 
« agréable à Dieu! » Car de pareils principes sont con- 
traires au Koran et au Sounna et ne méritent que le 
mépris des hommes éclairés. 

Il est écrit : « Dieu ne vous défend pas de témoigner de 
« la bonté et de l'amitié à qui ne cherche pas à combattre 
« vos croyances ou à vous chasser de vos demeures , car il 
« aime les justes; » d'aucuns disent : « Nous ne sommes 
« point obligés de bien agir avec les infidèles; » mais 
Dieu leur répond à son tour : « Vous traiterez loyalement 
« quiconque garde fidèlement sa parole et craint Dieu; 
« car Dieu aime ceux (jui le craignent. » Nous savons, 



SAUF-CONDUIT D EL BAKAY. 295 

du reste, ce que disent les prophètes, lorsqu'ils nous ensei- 
gnent la bienveillance envers tous les hommes. Mahomet 
dit : « Chaque fois que tu verras venir à toi un homme 
« honorable, reçois-le avec honneur; » et, joignant lui- 
même l'exemple au précepte , il recevait avec aménité tous 
ceux qui venaient vers lui, qu'ils fussent musulmans ou 
kitabi (sectateurs de la Bible, juifs ou chrétiens), c'est à dire 
infidèles. S'occupant de ceux d'entre eux qui se trouvent 
dans des conditions spéciales ou qui ont à payer le tribut, il 
s'exprime ainsi : « Celui qui tuera l'un de ses semblables ne 
« respirera pas les parfums du ciel, qui s'étendent cepen- 
« dant à une distance telle, qu'il faudrait cinq cents années 
« pour la franchir. » Et le chef de sa race, Abraham , était 
affable avec tout le monde, au point que, dans le livre de 
Dieu , il est loué pour sa générosité envers ses hôtes et la 
douceur qu'il mit dans sa conversation avec les anges 
envoyés vers lui au sujet des infidèles; car il est dit de lui : 
« Nous discutâmes à l'égard des compagnons de Loth, et 
« Abraham est un homme bien hospitalier! » Il vint aussi 
vers le Prophète une mission des chrétiens de Nadjran; il 
la reçut avec honneur, et lui fit rendre justice, selon sa cou- 
tume et ses inclinations naturelles. II conclut ensuite avec 
ces chrétiens une convention relativement au tribut qu'ils 
avaient à lui fournir et, après les avoir une seule fois engagés 
à embrasser l'islamisme, n'attenta ni à leur sécurité, ni à 
leurs croyances ; puis lorsqu'ils furent mis en possession de 
son engagement écrit, il en observa fidèlement les obliga- 
tions. Le Prophète traita de la même manière les juifs de 
Médine, avant la guerre qu'il leur fit. Dieu dit : « Sauf un 
« petit nombre, tu ne trouveras en eux que des hommes de 
« mauvaise foi, mais tu leur pardonneras, car Dieu aime les 



296 VOYAGES EN AFRIQUE. 

« miséricordieux! » Et eux le saluaient d'ordinaire par ces 
raots fâcheux : « Assilam Alaïka, » tandis qu'il se contentait 
de leur répondre : « pareillement. » Aischa lui en fit enfin 
reproche, un jour, et maudit ces juifs, mais il la calma. 
« N'as-tu pas entendu ce qu'ils disent, » lui demanda-t-elle; 
« et toi-même, » répliqua le Prophète, « ne sais-tu ce que 
« je leur ai répondu? Mais ce que je leur ai tant de fois sou- 
« haité va s'accomplir, tandis qu'il n'en sera pas de même 
« pour moi ! » El quand alors le Prophète formula ses pré- 
ceptes d'exclusion, ce n'était qu'à l'égard des ennemis de Dieu 
et de lui-même, faisant pour leurs propres croyances la 
guerre aux sectateurs de l'islam. C'est pour ceux-là seuls 
qu'il dit : « Prophète, persécute les infidèles et les hypo- 
« crites, et traite-les avec rigueur! » C'est ainsi qu'il existe 
des prescriptions à l'égard de chaque catégorie de mécréants. 
Il arriva, un jour, de chez les Foullan occidentaux un 
homme se prétendant savant, mais à tort, et cet homme me 
demanda : « Dieu ne dit-il pas : « Nul qui croit à Dieu et à 
« la fin dernière, ne peut aimer ceux qui résistent à Dieu et 
« à son Prophète, » et, continua cet homme, lu aimes ce- 
ce pendant cet infidèle chrétien ! » 

Je lui répondis : « Suis-tu, alors, cette aulre parole 
« divine : « Dieu ne vous défend pas de témoigner de la 
« bonté et de l'amitié à ceux qui ne cherchent pas à com- 
« battre vos croyances ni à vous chasser de vos demeures, 
« car il aime les justes ; Dieu vous défend seulement d'aimer 
« ceux qui, pour cause de religion, portent les armes contre 
« vous, vous ont chassé de vos demeures, ou y ont aidé? » 

Sur ce, mon interlocuteur resta silencieux. Je repris : 
« Dis, crois-tu que l'un de ces versets annule l'autre? En ce 
« cas tu es un menteur et tu mérites d'être traité comme tel; 



SAUF-CONDUIT D EL BAKAY. 97 

« OU bien es-lu d'avis qu'il y ait contradiction et que, par- 
ce tant, Dieu puisse se contredire? Alors tu es un idiot qui se 
« laisse duper et dupe à son tour les autres. Peut-être cepen- 
« dant crois-tu seulement à une partie du Koran , sauf à 
« rejeter le reste, comme douteux? Dans ce cas, tu serais un 
« de ceux desquels il est dit : N'ajoutez-vous foi qu"à la 
« moitié du livre sacré? Et tu ne serais qu'un infidèle, 
« malgré tes déclamations contre les mécréants. » 

Il me demanda alors une explication de mes paroles, et je 
lui dis : « Qu'il te suffise de savoir que, malgré les cheveux 
gris dont la tête est couverte, tu ne connais ni le livre de 
ton Dieu, ouvert cependant à la vue, ni le Sounna de ton 
Prophète. Car les prescriptions relatives aux infidèles 
ennemis et à ceux qui ne le sont pas, figurent ostensible- 
ment dans le Koran et le Sounna. En ce qui concerne 
l'infidèle inoffensif, il n'existe pas de défense d'agir ami- 
calement envers lui; bien au contraire, il est formelle- 
ment ordonné de le traiter avec justice. Pour l'infidèle 
hostile, il n'est rien dit à cet égard, ce qui exclut néces- 
sairement toute prescription expresse, mais seulement 
Dieu a fait défense de nouer avec lui des rapports d'amitié, 
parce que ce serait lui donner la préférence sur les musul- 
mans ou lui prêter assistance contre eux. Mais la bonté ou 
l'affection témoignées à un infidèle inoffensif sont évidem- 
ment conformes à la loi. Il en est tout autrement de 
l'amitié dont serait l'objet un infidèle ennemi de la foi, 
tandis que la bienveillance envers lui doit être langée au 
nombre des cas douteux; hostiles, soit ouvertement ou en 
secret, ces hommes appartiennent h une catégorie d'indi- 
vidus envers lesquels toute inclination, tout sentiment 
affectueux sont positivement prohibés. Telle est la loi 



$98 VOYAGES EN AFRIQUE. 

« relalivemeni aux infidèles. En ce qui concerne les hitabi, 
« il existe des prescriptions spéciales, qu'ils soient ennemis, 
« amis en vertus de traités, ou tributaires. Dans tous les 
« cas, nous pouvons épouser leurs filles. Et si quelqu'un 
« prétend qu'il n'est pas légal de témoigner de la bienveil- 
« lance à un kitabi, je le prie de me dire comment il traite- 
« rait une épouse kitabi quand Dieu nous ordonne de bien 
(' agir avec nos femmes, et que le Prophète nous le prescrit 
« à son tour. Or, si cela est vrai pour la femme liitabi d'un 
« musulman , il ne doit y avoir aucune différence , si ce 
« n'est celle des sexes , entre elle et son père et ses frères. 
« Il est donc indubitable que les égards et la bonté qu'il 
« doit à sa femme lui incombent au même titre envers les 
« parents de celle-ci. » 

L'émir du Massina, le Foullani, m'a également parlé de 
cet Anglais avec autant d'ignorance que d'inhumanité , éle- 
vant à son sujet des prétentions aussi absurdes que ridicules. 
De même que ses dignes conseillers, ignares et sans reli- 
gion, il voulut invoquer, comme preuves à l'appui, certains 
versets du livre de Dieu, relatifs aux hypocrites et concernant 
spécialement Abd Allah Ben Obbaï Ebn Saloul ' et ses acolytes; 
mais ils se confondirent réciproquement par l'étalage de leur 
ignorance du Koran et du Sounna. C'est au point qu'ils ne 
purent citer ni un seul mot de ce dernier, ni le moindre 
texte de la loi canonique; et voilà, outre leur manque de foi 
dans les livres sacrés, quel est leur degré de science! Ne 
trouvant ni dans le Sounna, ni dans la loi canonique, autre 
chose que la condamnation de leur sottise, ils se rabattirent 

* Abd Allah Ben Obbaï Ebn Saloul est un personnage dont le nom 
figure dans le Koran. 



SAUF-CONDUIT D EL BAKAY. 299 

sur le Koran et en forcèrent le sens d'une manière arbitraire, 
absurde et complètement ridicule. Mais malheur à eux, pour 
ce qu'a tracé leur main ! malheur à eux, par le fruit qu'ils en 
recueilleront ! 

Entre autres choses, je leur dis ceci : « Si ce que vous 
« prétendez était conforme, en théorie ou en pratique, à la 
« religion musulmane, je m'en serais prévalu avant vous, 
« de même que Chalil Ben Abd Allahi et Othman Ben 
« Mohammed Bello, les deux descendants de Fodie. Bien 
« plus; le Grand Sultan, notre maître, Abd E'Bahman, fils 
« d'Hischam, et le chakan des deux continents et des mers, 
« Abd El Medjid, fils du sultan Mahmoud, eussent su, bien 
« avant vous, ce qu'ils avaient à faire. Pour ce qui concerne 
« votre prétention d'avoir hérité de vos aïeux l'obligation de 
« haïr et de combattre les infidèles, vous saurez que nous 
« descendons de vos ancêtres plus directement que vous 
« mêmes; en effet, c'est à peine si vous vous en connaissez 
« à plus de trente ans en arrière, tandis que nul n'hérite 
« que de son père et de son aïeul. De qui ce chrétien est-il 
« l'hôte? Sous la protection et la foi de qui se trouve-t-il 
« placé? Il est l'hôte et le protégé du sultan des croyants, 
« Abd El Medjid, et de Vimam des croyants, notre seigneur 
« Abd E'Rahman, A la vérité, il a hérité de ses pères l'obli- 
« gation de combattre les infidèles; mais pour ce qui est 
« des maîtres de Noukkouma % ils n'ont ni religion, ni 
« science, ni intelligence, ni humanité. A quoi donc doi- 
« vent-ils leur prépondérance ou leur prééminence sur tant 
« d'hommes qui leur sont supérieurs, quand ils voient par 



* Ce sont les Foulbe du Massina, dont la domiuatiou eut pour berceau 
Noukkouma, sur l'île du "Niger. 



300 VOYAGES EN AFRIQUE. 

« eux-mêmes qu'ils sont le rebut du genre humain, vivant 
« au bout du monde, à tel point que le Sounna et les 
« devoirs qu'il prescrit, sont encore chose inconnue pour 
« eux? » 

Mais je crois inutile de m'appesantir davantage sur ce que 
dirent ces individus ainsi que sur les autres arguments que 
je fis valoir contre eux. L'essentiel est que vous sachiez, ô 
croyants! que Dieu nous a envoyé des Prophètes, chargés 
de nous transmettre son livre et ses prescriptions, et que 
quiconque serait assez audacieux pour vouloir y ajouter ou 
en retrancher la moindre chose, est frappé de malédiction et 
de damnation. En conséquence, traitez le musulman, qu'il 
soit ou non pieux, comme le livre de Dieu et le Sounna du 
Prophète vous ordonnent de le traiter; agissez envers le 
kitabi allié, tributaire ou ennemi, comme il vous est com- 
mandé d'agir; et faites également comme il vous est prescrit 
pour les simples infidèles, hostiles ou inoffensifs. Car tous 
sont serviteurs de Dieu, dont la volonté est toute-puissante 
et dont la science embrasse tout \ Or, quiconque se conduit 
envers l'une ou l'autre de ces catégories autrement qu'il n'est 
dit, erre dans son jugement et fait mal. 

Ce chrétien est donc l'hôte des musulmans et se trouve 
placé sous leur protection, sous la foi de leurs contrats et 
sauf-conduits. Nul musulman ne peut lui nuire sans violer la 
loi et commettre une infamie flagante. Oui, il jouit du droit 
de l'hospitalité, car l'hôte de l'homme généreux doit être 
traité avec largesse, et tout croyant est généreux, tandis 
qu'il n'y a d'avares que les hypocrites. Et la libéralité qui ne 

' Ce passage , qui est en vers dans l'original, a été tiré , selon toute 
apparence, de quelque source connue, mais ne se trouve pas dans 1® 
Koran. Il n'en fait que plus d'honneur à son auteur, quel qu'il soit. 



SAUF-COXDUIT 1) EL BAKAY. SOI 

part pas du cœur constitue-t-elle le croyant? Et la récom- 
pense du bien, quelle est-elle? Le Dieu miséricordieux dit : 
« Y a-t-il d'autre récompense du bien que dans le bien lui- 
« même? » 

Ensuite, les compatriotes de cet homme, les Anglais, 
nous ont rendu des services que l'on ne peut ni contester ni 
même mettre en doute; ces services consistent dans l'amitié 
des Anglais pour les musulmans nos frères, la sincérité qu'ils 
leur témoignent, ainsi que l'assistance toute cordiale qu'ont 
reçue d'eux nos deux sultans Abd E'Rahman et Abd El 
Medjid. Or, cette conduite des Anglais est universellement 
connue et reconnue. Il est donc à la fois de notre droit et de 
notre devoir de leur témoigner notre reconnaissance pour ces 
dispositions bienveillantes, et de fortifier les traités et la 
confiance qui existent entre eux et nous. 

C'est principalement à vous, mes frères, que j'adresse ces 
paroles : à vous qui appartenez à la circonscription de nos 
Touareg; à vous, gens du Karidenne, le domaine d'Alkout- 
tabou Ben Kaoua Ben Imma Ben Ig E' Scheich Ben Kari- 
denne; à vous, mes amis et compagnons, les Dinnik, qui 
formez le royaume de mon frère, neveu et nourrisson, Moussa 
Ben Bodhal Ben Katim; à vous, habitants de l'Aïr, Kel 
Geress et Kel Owi; à vous, nos bien-aimés de la race de 
Fodie, à vos savants, hommes sages et hospitaliers qui 
exercent l'autorité et l'administration dans vos contrées; à 
vous tous salut et bénédiction, enfants de ïimam, du fils de 
Bello, le magnanime, du fils d'Othman, le parfait! Car, en 
vérité, mon hôte est votre hôte, qui n'a rien à craindre de 
votre part, parce que vous obéissez à Dieu, à Dieu qui sou- 
tient ceux qui observent ses commandements. 

Et comme votre chef, Yimam Mohammed Bello — Dieu 



302 VOYAGES EN AFRIQUE. 

lui soit miséricordieux! — m'a déclaré verbalement et par 
lettre autographe que lui et son royaume étaient à ma dis- 
crétion, aussi longtemps que cela serait en son pouvoir, 
j'use de mon plein droit en vous recommandant mon hôte 
et le vôtre, de même que tout Anglais qui, plus tard, vien- 
drait à vous ou à moi et habiterait temporairement parmi 
vous. 

Et ce que je vous demande, je le sollicite également de 
mes frères du Bornou , et spécialement du cheik Omar Ben 
Mohammed, de l'émir, du juste; car, quoique je ne les aie 
jamais vus de mes yeux, je sais que leur foi est la mienne et 
je suis lié à eux par les liens de la religion. Ne vous laissez 
donc pas dominer par la peur. En vérité , cet homme est 
un chrétien fort distingué. Mais il y a, entre les chrétiens et 
nous, de tels champions de l'islamisme ^ que, si les infidèles 
parvenaient jamais à les vaincre pour venir ensuite nous atta- 
quer, nous devrions renoncer à toute résistance armée. Mais 
Dieu est notre refuge suprême! Il sait vaincre en ruse et en 
finesse les fourbes, trahir les traîtres et faire éclater l'impos- 
ture des infidèles. Car, dans son Livre, il nous dit, ainsi 
qu'aux Prophètes : « Dieu est votre asile et celui de tous les 
croyants qui vous suivront. » S'ils tentent de vous circonve- 
nir, Dieu vous soutiendra. C'est lui qui vous a fortifiés de 
son aide en unissant vos cœurs à ceux de tous les croyants. 
C'est ainsi que la religion de Dieu nous grandit et nous rend 
victorieux, car elle n'est jamais faible que de la faiblesse de 
ses confesseurs. Que la bénédiction du Livre de Dieu et celle 
des Prophètes soient sur nous et avec nous! Ainsi , que la 
crainte ne naisse chez aucun musulman, qu'on veuille le 

' El Bakay fait ici allusion au sultan et à l'empereur du Maroc. 



SAUF-CONDUIT D EL BÂKAY. 503 

circonvenir ou le tromper, car ceux qui le font se révoltent 
contre Dieu, que vengera le Sounna de son Prophète. Lais- 
sez-les vous opprimer jusqu'au vrai jour du combat, car le 
plus sanguinaire des hommes est celui qui s'élève avant le 
temps contre l'iniquité, pour retomber dans l'impuissance au 
moment fatal! Et pour ce qui me concerne, mes frères, j'ai 
écrit pour l'Anglais un sauf-conduit général, adressé à qui- 
conque habite mon pays ; je l'ai adressé également à vos 
pays à vous, plein de confiance en votre piété comme en 
votre humanité et votre prudence. Faites pour mon protégé 
ce que j'ai fait, en écrivant en sa faveur, sous réserve de 
notre dévouement à l'imam, notre seigneur, Abd E' Rahman 
et notre sultan, Abd El Medjid ; ne soyez pas comme les gens 
de Noukkouma, semblables à des sourds et des muets, car 
ils m'ont fort chagriné. En vérité, j'aime mon hôte, le 
chrétien! Veillez donc à ce qu'il ne rencontre ni obstacle ni 
dommage, car le Prophète aimait les Kouraïsch, malgré leur 
inimitié et leur manque de foi en lui. Dieu dit : « Un pro- 
phète est venu à vous ; il déplore vos vices et en est 
inquiété ; » puis il dit au Prophète lui-même : « Tu ne gou- 
verneras pas toujours ceux que tu aimes ! » et le Prophète 
aimait ses oncles et il se réjouit de leur conversion à l'isla- 
misme, surtout de celle d'Abou Taleb ; mais il connnaissait 
les desseins de Dieu h l'égard de la communauté et se trou- 
vait, parla même, lié à celle-ci. Le plus grand des infidèles 
est celui qui ne connaît ni le Livre de son Dieu, ni le Sounna 
de son Prophète; car c'est ainsi qu'il se permet ce que 
défend la loi et défend, au contraire, ce qu'elle prescrit; se 
rapprochant de qui il lui est enjoint de s'écarter, s'éloignant 
de ce qui le concerne et s'imaginant bien faire, tout en exé- 
cutant mal ce qui est ordonné. Il n'est d'actions ni de culte 



Ô04 VOYAGES EN AFRIQUE. 

par lequel Dieu soit honoré, si ce n'est par l'obéissance à ses 
décrets, et nul adorateur ne se rapproche autant de lui par 
l'omission d'un acte quelconque, que celui chez qui cette 
omission est commandée par la loi. 

Que mon salut vous soit réiléré avec mes vœux pour votre 
bonheur! Adieu! 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES DU CIXQUIÉME VOLUME. 



Chapitre 1*''. — Esquisse historique sui- Tombouctou et les prin- 
cipaux Etats riverains du Niger avant l'inva- 
sion des Foulbe. — Description de Tom- 
bouctou 5 

" II. — Séjour à Tombouctou jusqu'à la fin de 1853. 

— Conduite des Foulbe envers l'auteur. — 
Anomalies des crues périodiques du Niger. . él 

" III. — Les premiers mois de 1854; à Tombouctou. — 
Nouvelles attaques de la part des Foulbe. — 
L'auteur forcé de quitter la ville. — Séjour 
dans le désert jusqu'au départ définitif. — 
Importance industrielle et commerciale de 
Tombouctou 75 

" IV. — Vaine tentative de départ et retour vers Tom- 
bouctou. — Départ définitif. — Voyage 
jusqu'à Gogo, sur la rive septentrionale du 
Niger 109 

« V. — Le Niger de Gogo à Saï. — Retour à Kou- 

kaoua 159 

- VI, — Dernier Séjour à Koukaoua. — Retour à Tri- 
poli par le désert. — Arrivée eu Angleterre. 218 
Appendice. 

Aperçu historique, ethnographique et politique sur le Wadaï . 251 
Sauf-conduit donné par El Bakay à l'auteur, lors de son retour de 

Tombouctou au Bornou 293 



ERRATA. 



Page 6, ligne 20, au lieu de accompagné, lisez accoaipagnée, 

» 53, » 15, au lieu de laines. Usez laine. 

» 66, » 16, au /i'ew de attaques, //se:; atteintes. 

» 90, » 2i, a«//eH de de ebronique, //se:; clironique. 

» 92, » 25, au lieu de un troupe, lisez une troupe. 

» 106, » 51, au //eu de cardamone, //ses cardamome. 

» 162, » 20, au //eu de formait. //se:: formaient. 

'■ 210, >' 24, au lieu de de Fezzan, lisez du Fezzan. 

» 268, » 16, au //eu de Keligen, //se- Kelingen. 



r 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



JT Barth, Heinrich 

351 Voyages et découvertes 

B28^ dans l'Afrique 

V.4.