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PROFESSORJ.S.WILL

LA

CONFESSION

DE CLAUDE

G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, éditeurs

11. RUE DE GRENELLE, PARIS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le Tolume.

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EMILE ZOLA

LA

CONFESSION

DE CLAUDE

NOUVELLE EDITION

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS

11, RLE DE OREXKLLE, 11 1893

Tous droits réservés.

A MES AMIS

P. CÉZANNE ET J.-B. BAILLE.

Vous avez connu^ mes amis, le misé- rable enfant dont je publie aujourd'hui' les lettres. Cet enfant n'eft plus. Il a voulu grandir dans la mort Se Poubli de sa jeunesse.

J'ai hésité longtemps avant de donner au public les pages qui suivent. Je dou- tais du droit que je pouvais avoir de montrer un corps &. un cœur dans leur nudité; je m'interrogeais, me deman- dant s'il m'était permis de divulguer le

La confession de Claude

secret d'une confession. Puis, lorsque je relisais ces lettres haletantes &. fié- vreuses, vides de faits, se liant à peine les unes aux autres, je me décourageais, je me disais que les ledieurs accueille- raient sans doute fort mal une pareille publication, toute diffuse, toute folle & emportée. La douleur n^a qu'un cri : l'œuvre eft une plainte sans cesse répé- tée. J'iiésitais comme homme 8c comme écrivain.

Un jour, j'ai songé enfin que notre âge a besoin de leçons & que j'avais peut-être entre les mains la guérison de quelques cœurs endoloris. On veut que nous moralisions, nous les poètes & les romanciers. Je ne sais point monter en chaire^ mais je possédais l'œuvre de sang & de larmes d'une pauvre âme, je pouvais à mon tour inftruire &. con- soler. Les aveux de Claude avaient le

La confession de Claude

suprême enseignement des sanglots, la morale haute & pure de la chute Se de la rédemption.

Et j'ai vu alors que ces lettres étaient telles qu'elles devaient être. J'ignore encore aujourd'hui comment le public les acceptera, mais j'ai foi dans leur franchise, même dans leur emporte- ment. Elles sont humaines.

Je me suis donc décidé, mes amis, à éditer ce livre. Je m'y suis décidé au nom de la vérité & du bien de tous. Puis, en dehors de la foule, je songeais à vous, il me plaisait de vous conter de nouveau la terrible hilloire qui vous a déjà fait pleurer.

Cette hiftoire eft nue & vraie jusqu'à la crudité. Les délicats se révolteront. Je n'ai pas pensé devoir retrancher une ligne, certain que ces pages sont Tex- pression complète d'un cœur dans lequel

La confession de Claude

il y a plus de lumière que d'ombre. Elles ont été écrites par un enfant nerveux & aimant qui s'cft donné entier, avec les frissons de sa chair & les élans de son ame. Elles sont la manifeftation maladive d'un tempérament particulier qui a l'apre besoin du réel & les espé- rances menteuses & douces du rêve. Tout le livre cfl là, dans la lutte entre le songe & la réalité. Si les amours honteuses de Claude le font juger sévè- rement, qu'on lui pardonne au dcnoCi- mcnt, Iftrsqu'il se relève plus jeune & plus fort, voyant jusqu'à Dieu.

Il y a du prêtre dans cet enfant. Il s'agenouillera peut-être un jour. Il cherche avec un désespoir immense une vérité qui le soutienne. Aujourd'hui, il nolis conte sa jeunesse désolée, il nous montre ses plaies, il crie ce qu'il a souf- fert, afin d'éviter à ses frères de pareilles

œuvre

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La confession de Claude

souffrances. Les temps sont mauvais pour les cœurs qui ressemblent au sien.

Je puis d'un mot caractériser son œuvre, lui accorder le plus grand éloge que je désire comme artifle, Se répondre en même temps à toutes les objedions qui seront faites :

Claude a vécu tout haut.

Emile Zola.

<5 oflobre i865.

La confession de Claude

il y a plus de lumière que d'ombre. Elles ont été écrites par un enfant nerveux Se aimant qui s'eft donné entier, avec les frissons de sa chair & les élans de son âme. Elles sont la manifeftation maladive d'un tempérament particulier qui a râpre besoin du réel 8c les espé- rances menteuses Se douces du rêve. Tout le livre eft là, dans la lutte entre le songe & la réalité. Si les amours honteuses de Claude le font juger sévè- rement, qu'on lui pardonne au dénoû- ment, lorsqu'il se relève plus jeune & plus fort, voyant jusqu'à Dieu.

Il y a du prêtre dans cet enfant. Il s'agenouillera peut - être un jour. Il cherche avec un désespoir immense une vérité qui le soutienne. Aujourd'hui, il nolis conte sa jeunesse désolée, il nous montre ses plaies, il crie ce qu'il a souf- fert, afin d'éviter à ses frères de pareilles

La confession de Claude

souffrances. Les temps sont mauvais pour les cœurs qui ressemblent au sien.

Je puis d'un mot caractériser son œuvre, lui accorder le plus grand éloge que je désire comme artifle, & répondre en même temps à toutes les objeftions qui seront faites :

Claude a vécu tout haut.

Emile Zou

4 5 octobre i865.

LA

CONFESSION DE CLAUDE

I

Voici l'hiver : l'air, au matin, devient plus fraiSj & Paris met son manteau de brouillard. Voici la saison des soirées in- times. Les lèvres frileuses cherchent les baisers; les amants, chassés des campagnes, se réfugient dans les mansardes, &, se pressant devant le foyer, jouissent, au bruit de la pluie, de leur printemps éter- nel.

La confession de Claude

Moij frères, je vis triftement: j'ai l'hiven sans printempSj sans amoureuse. Mon grenier, tout au haut d'un escalier humide, eft grand & irrégulier; les angles se per- dent dans l'ombre_, les murs, nus & obli- ques, font de la chambre une sorte de corridor qui s'allonge en forme de bière. De pauvres meubles, minces planches mal ajuftées & peintes d'une horrible couleur rouge, craquent funèbrement dès qu'on les touche. Des lambeaux de damas déteint pendent au-dessus du lit, & la fenêtre, privée de rideaux, s'ouvre sur une grande muraille noire, éternellement debout & sévère.

Le soir, quand le vent ébranle la porte & que les murs vacillent avec la flamme de ma lampe, je sens peser sur moi un en- nui morne & glacé. Je m'arrête au foyer mourant, aux laides rosaces brunes du pa- pier peint, aux vases de faïence se sont fanées les dernières fleurs, & je crois en- tendre chaque chose se olaindre de solitude

La confession de Claude

& de pauvreté. Cette plainte eft navrante. La mansarde entière me réclame les rires, les richesses de ses sœurs. Le foyer de- mande de grands feux joyeux; les vases, oubliant la neige, veulent des roses fraî- ches; la couche soupire,, me parlant de cheveux blonds & de blanches épaules.

J'écoute, Je ne puis que me désoler. Je n'ai pas de luftre à suspendre au plafond, pas de tapis pour cacher les dalles inégales & brisées. Et, lorsque ma chambre ne veut pour sourire que de belle toile blanche, des meubles simples & luisants, je me dé- sole encore davantage de ne pouvoir la contenter. Alors elle me paraît plus déserte & plus misérable : le vent y pénètre plus froid j l'ombre y flotte plus épaisse; la pous- sière s'amasse surles planches, la tapisserie se déchire montrant le plâtre. Tout se tait: j'entends, dans le silence, les sanglots de mon cœur.

Frères, vous souvenez-vous des jours 011 la vie était en songe pour nous? Nous

La confession de Claude

avions l'amitié, nous rêvions l'amour & la gloire. Vous souvenez-vous de ces tièdes soirées de Provence_, lorsque,, au lever def étoiles, nous allions nous asseoir dans le sillon fumant encore des ardeurs du soleil? Le grillon chantait; le souffle harmonieux des nuits d'été berçait notre causerie. Tous trois nous laissions nos lèvres dire ce que pensaient nos cœurSj Su, naïvement, nous aimions des reines, nous nous couronnions de lauriers. Vous me contiez vos songes, je vous contais les miens. Puis, nous dai- gnions redescendre sur terre. Je vous con- fiais ma règle de vie, toute consacrée au travail & à la lutte; je vous disais mon grand courage. Me sentant la richesse de l'âme, je me plaisais à l'idée de pau- vreté. Vous montiez, comme moi, l'escalier des mansardes, vous espériez vous nourrir de grandes pensées; grâce à votre igno- rance du réel, vous sembliez croire que l'artifte, dans l'insomnie de sa veille, gagne le pain du lendemain.

La confession de Claude

D'autres fois, quand les fleurs étaient plus douces j les étoiles plus radieuses, nous caressions d'amoureuses visions. Chacun de nous avait sa bien-aimée. Les vôtres, vous souvenez-vous? brunes & rieuses filles, étaient reines des moissons &des venda'nges; elles se jouaient, parées d'épis & de grappes^ & couraient par les sentiers, emportées dans le vol de leur turbulente jeunesse. La mienne, pâle & blonde^ avait la royauté des lacs & des nuées; elle marchait languissamment, couronnée de verveines, semblant à cha- que pas prête à quitter la terre.

Vous souvenez-vouSj frères? Le mois dernier^ nous allions ainsi rêver au milieu des campagnes, & puiser le courage de l'homme dans le saint espoir de l'enfant. Je me suis fatigué du songe, j'ai cru me sentir la force de la réalité. Voici cinq se- maines que j'ai quitté nos larges horizons que féconde le souffle embrasé de midi. J'ai serré vos mains, j'ai dit adieu à notre

La confession de Claude

champ préféréj Sc^ le premier, j'ai voulu chercher la couronne et l'amante que Dieu garde à nos vingt ans.

Claude^ m'avez-vous dit au départ, te. voici dans la lutte. Demain, nous ne serons plus comme hier, te donnant espérance & courage. Tu vas te trouver seul & pauvre^ n'ayant que des souvenirs pour peupler & dorer ta solitude. La tâche eft rude, dit-on. Pars cependant, puisque tu as soif de la vie. Souviens-toi de tes pro- jets : sois ferme & loyal dans l'adlion, comme tu l'étais dans le rêve; vis dans les grenierSj mange ton pain dur, souris à la misère. Que l'homme ne raille pas en toi l'ignorance de l'enfant, qu'il accepte l'âpre labeur du bien & du beau. La souf- france grandit l'homme^ les pleurs sont séchés un jour, lorsqu'on a beaucoup aimé. Bon courage, & attends-nous. Nous te consolerons, nous te gronderons de loin. Nous ne pouvons te suivre aujourd'hui, car nous ne nous sentons pas ta force;

La confession de Claude i3

notre rêve eft encore trop séduisant pour que nous l'échangions contre la réalité.

Grondez-moi, frères, consolez-moi. Je ne fais que commencer à vivre^ & je suis déjà bien trifte. Ah ! que la mansarde de nos songes était blanche! comme la fenêtre s'égayait au soleil , comme la pauvreté "& la solitude y rendaient la vie ftudieuse & paisible ! La misère avait pour nous le luxe de la lumière & du sourire. Mais sa- vez-vous combien eft laide une vraie man- sarde? Savez-vous comme on a froid lors- qu'on eft seulj sans fleurs ^ sans blancs rideaux reposer les yeux? Le jour & la gaieté passent sans entrer^ n'osant s'aven- turer dans cette ombre & dans ce silence.

Oa sont mes prairies <Sc mes ruisseaux? mes soleils couchants qui doraient les cimes des peupliers & changeaient les ro- chers de l'horizon en palais étincelants? Me suis-Je trompé, frères? Ne suis-je qu'un enfant qui veut être homme avant l'âge? Ai-je eu trop de confiance en ma force,

14 La confession de Claude

ma place serait-elle de rêver encore à vos côtés?

Voici le jour qui naît. J'ai passé la nuit devant mon foyer éteint, regardant mes pauvres murs, vous contant mes pre- mières souffrances. Une lueur blafarde éclaire les toits, quelques flocons de neige tombent lentement du ciel pâle & trifte. Le réveil des grandes villes eft inquiet. J'entends monter jusqu'à moi ces mur- mures des rues qui ressemblent à des san- glots.

Non, cette fenêtre me refuse le soleil, ce plancher eft humide, cette mansarde eil déserte. Je ne puis aimer, je ne puis tra- vailler ici.

La confession de Claude t5

II

Vous vous irritez de mon peu de cou- rage, vous m'accusez d'envier le velours & le bronze, de ne pas accepter la sainte pauvreté du poète. Hélas! j'aime les grands rideaux, les candélabres, les marbres que le ciseau a puissamment caressés. J'aime tout ce qui brille, tout ce qui a beauté, grâce & richesse. Il me faut les demeures princières. Ou plutôt encore, les champs avec leurs tapis de mousse, frais & parfu- més, leurs draperies de feuilles, leurs lar- ges horizons de lum ière. Je préfère le luxe de Dieu au luxe d es hommes.

Pardonnez, frères, la soie eft si douce, la dentelle si légère; le soleil rit si gaie" ment dans l'or & dans le criflal!

Laissez-moi rêver, ne craignez pas pour

i6 La confession de Claude

ma fierté. Je veux écouter vos fortes & belles paroles, embellir ma mansarde de gaieté, l'éclairer de grandes pensées. Si je me sens trop seul, je me créerai une compagne qui, fidèle à ma voix^ viendra me baiser au frontj après la tâche accom- plie. Si les dalles sont froides, si le pain manque, j'oublierai l'hiver & la faim en me sentant le cœur chaud. A vingt ans, il eft aisé d'être artisan de sa joie.

L'autre nuit_, la voix des vents était mé- lancolique, ma lampe se mourait, mon feu s'était éteint; l'insomnie avait troublé ma raison, de pâles fantômes erraient dans mon ombre. J'ai eu peur, frères, je me suis senti faible, je vous ai dit mes larmes. Le premier rayon a chassé le cauchemar de ma veille. Aujourd'hui l'obftacle n'eft plus en moi. J'accepte la lutte.

Je veux vivre au désert^ n'écoutant que mon cœur, ne voyant que mon rêve. Je veux oublier les hommes, m'interroger & me répondre. Pareil à la jeune épouse dont

La confession de Claude 17

le sein a frémi du tressaillement des mères, le poëtCj quand il croit sentir tressaillir la pensée en lui, doit avoir une heure d'ex- tase & de recueillement. Il court s'enfer- mer avec son cher fardeau, n'ose croire à son bonheur, interroge son flanc, espère & doute encore. Puis, lorsqu'une douleur plus vive lui dit bien que Dieu l'a fécondé, alors pendant de longs mois il fuit la foule, tout à l'amour de l'être que le ciel lui confie.

Qu'on le laisse se cacher & jouir en avare des angoisses de l'enfantement; de- main, dans son orgueil, il viendra deman- der des caresses pour le fruit de ses en- trailles.

Je suis pauvre, je dois vivre seul. Ma fierté souffrirait de banales consolations, ma main ne veut presser que les mains ses égales. J'ignore le monde, mais je sens que la misère eft si froide qu'elle doit glacer les cœurs autour d'elle, & qu'étant sœur du vice, elle efl timide & honteuse.

La confession de Claude

lorsqu'elle est noble. J'ai le front haut, j'entends ne point le baisser.

Pauvreté, solitude, soyez donc mes hô- tesses. Soyez mes anges gardiens, mes muses, mes compagnes à la voix rude & encourageante. Faites-moi fort, donnez- moi la science de la vie, dites-moi com- bien coûte le pain de chaque jour. Que vos mâles caresses, si âpres qu'elles sem- ^blentdes blessures, m'endurcissent dans le bien & le jufte. J'allumerai ma lampe, pendant ces nuits d'hiver, & je vous sen- tirai toutes deux à mes côtés, glacées & silencieuses, vous courbant sur ma ta- ble, me diftant l'austère vérité. Lors- que, las d'ombre & de silence^ je poserai la plume & que je vous maudirai, votre sourire mélancolique me fera peut-être douter de mes rêves. Alors votre paix sereine & trifte vous rendra si belles que je vous prendrai pour amantes. Nos amours seront sévères & profondes comme vous; les amoureux, de seize ans envie-

La confession de Claude 19

ront l'acre volupté de nos baisers fé- conds.

Et cependant, frères, ils me serait doux de me sentir la pourpre aux épaules, non pour m'en draper devant la foule, mais pour vivre plus largement sous le riche & superbe tissu. Il me serait doux d'être roi d'Asie, de rêver nuit et jour sur un lit de roses, dans une de ces féeriques de- meures, harems de fleurs & de sultanes. Les bains de marbre aux fontaines parfumées, les galènes de chèvrefeuilles soutenus sur des treillages d'argent, les immenses salles aux plafonds semés d'étoiles, n'eft- ce pas le palais que les anges devraient bâtir pour chaque homme de vingt ans? La jeunesse veut à son feftin tout ce qui chante, tout ce qui rayonne. Lors du premier baiser, il faut que l'amante soit toute de dentelle & de bijoux, que la couche, portée par quatre fées d'or & de marbre, ait un ciel de pierreries & des toiles de satin.

La confession de Claude

Frères, frères, ne me grondez pas^ je vais être sage. Je vais aimer mon grenier & ne plus songer à mes palais. Oh ! que la vie y serait jeune & passionnée!

III

Je travaille^ J'espère. Je passe les Jour- nées devant ma petite table, quittant la plume pendant de longues heures pour caresser quelque blonde tête que l'encre souillerait. PuiSj je reprends l'œuvre com- mencée, parant mes héroïnes des rayons de mes rêves. J'oublie la neige & l'armoire vide. Je vis je ne sais où, peut-être dans un nuage, peut-être dans le duvet d'un nid abandonné. Quand j'écris une phrase lefte & coquettement drapée, je crois voir

La confession de Claude

des anges & des aubépines en fleurs.

J'ai la sainte gaieté du travail. Ah! que j'étais fou d'être trifle & que je me trom- pais en me croyant pauvre & seul! Je ne sais plus ce qui me désolait. Hier, je crois^ ma chambre était laide; elle me sourit au- jourd'hui. Je sens autour de moi des amis que je ne vois pas, mais qui sont en grand nombre & qui tous me tendent la main. Leur foule me cache les murs de mon ré- duit.

Va, pauvre petite table, lorsque la dé- sespérance me touchera de son aile, je viendrai toujours m'asseoir devant toi & m'accouder sur la feuille blanche mon rêve ne se fixe qu'après m'avoir rendu le sourire.

Hélas! il me faut cependant une ombre de réalité. Je me surprends parfois in- quiet, souhaitant une joie dont je n'ai pas conscience. Alors^ j'entends comme une vague plainte de mon cœur : il me dit qu'il a toujours froid, toujours îaim, &

La confession de Claude

qu'une folle rêverie ne peut le réchauffer ni le rassasier. Je veux le contenter. Je sortirai demain, non plus m'isolant en moi-même^ mais regardant aux fenêtres, lui disant de choisir parmi les belles dames. Puis, de temps en temps, Je le ramènerai sous le balcon préféré. Il en emportera un regard comme pâture, &, huit jours durant_, ne sentira plus l'hiver. Lorsqu'il criera famine, un nouveau sou- rire l'apaisera.

Frères, n'avez-vous jamais rêvé qu'un soir d'automne vous rencontriez dans les blés une brune fille de seize ans? Elle vous souriait au passage^ puis se perdait au mi- lieu des épis. La nuit, vous la revoyiez en rêve, &, le lendemain_, vous preniez à la même heure le sentier de la veille. La chère vision passait, souriait encore^ vous laissant un nouveau songe pour votre prochain sommeil. Les mois, les années s'écoulaient. Chaque jour, votre cœur affamé venait se rassasier d'un sou-

La confession de Claude 23

rirCj & jamais il ne désirait davantage. La vie entière ne suffisait pas à vous faire épuiser le regard de la jeune moisson- neuse.

IV

Hier, j'avais grande flamme au foyer. J'étais riche de deux bougies, je les avais allumées toutes deux, sans songer au len- demain.

Je me surprenais à chanter, tout en me préparant pour une nuit de travail. La mansarde riait d'être chaude & lumineuse.

Comme je m'asseyais, j'ai entendu dans l'escalier un bruit de voix & de pas préci- pités. Des portes s'ouvraient & se fer- maient. Puis, dans le silence^ des cris étouffés montaient jusqu'à moi. Je m'étais

24 La confession de Claude

dresséj vaguement inquiet & prêtant l'o- reille. Les bruits cessaient par inftants; j'allais reprendre ma c aaise, lorsque quel- qu'un a monté et m'a crié qu'une femme, ma voisine, subissait une crise de nerfs. On me demandait secours. La porte ou- verte, je n'ai vu que l'escalier noir & si- lencieux.

Je me suis couvert d'un vêtement plus chaud & je suis descendu^ oubliant même de prendre une de mes bougies. A l'étage inférieur, je me suis arrêté^ ne sachant entrer. Je n'entendais plus aucune plainte^ j'étais entouré d'épaisses ténèbres. Enfin, j'ai aperçu par la fente d'une porte entre- bâillée un mince filet de lumière. J'ai poussé cette porte.

La chambre était sœur de la mienne : grande, irrégulière, délabrée. Seulement, comme je quittais ma mansarde dans un jour d'e flamme & de clarté, l'ombre & le froid de celle-ci m'ont serré le cœur de pitié & de trif'csse. Un air humide m'a

L-7 confession de Claude ib

frappé au visage; une maigre chandelle brûlant sur un des coins de la cheminée, s'efl effarée au vent de l'escalier, sans me permettre d'abord de voir les objets.

Je m'étais arrêté sur le seuil. Enfin, j'ai diflingué le lit : les draps rejetés & tordus avaient glissé à terre, des vêtements épars traînaient sur la couverture.

Au milieu de ces lambeaux, s'allongeait une forme blanche, indécise. J'aurais cru avoir un cadavre devant moi, si la chan- delle ne rrr'avait montré par moments une main pendant hors de la couche & agitée par de rapides convulsions.

Au chevet, se dressait une vieille femme. Ses cheveux gris dénoués retombaient en mèches raides sur son front, sa robe mise à la hâte montrait ses bras jaunes & dé- charnés. Elle me tournait le dos, soute- nant la tête & me cachant le visage de la femme couchée.

Ce corps frissonnant veillé par cette hor- rible vieille m'a causé une rapide impres-

2

La confession de Claude

sion de dégoût & d'effroi. L'immobilité des figures leur domiait une grandeur fan- taftique, leur silence faisait presque douter de leur vie. J'ai cru un inftant assifter à une de ces scènes effrayantes du sabbat, lorsque les sorcières sucent le sang des jeunes filles, &, les jetant blêmes & ridées dans les bras de la mort^ leur volent leur jeunesse & leur fraîcheur.

Au bruit de la porte^ la vieille a tourné la tête. Elle a laissé retomber lourdement le corps qu'elle soutenait^puis s'eft avancée vers moi.

Ah ! monsieur, m'a-t-elle dit, je vous remercie d'être venu. Les vieilles gens craignent les nuits d'hiver; cette chambre eft si froide que je n'en serais peut-être pas sortie demain. Je veille tard, voyez-vous, &, quand on mange peu, on a besoin d'un plus long sommeil. D'ailleurs , la crise eft terminée. Vous n'aurez qu'à attendre le réveil de cette dame. Bonne nuit, mon- sieur.

La confession de Claude 27

La vieille s'eft retirée, je suis demeuré seul. J'ai fermé la porte, &_, prenant la chandelle, je me suis approché du lit." La femme qui s'y trouvait étendue pouvait avoir environ vingt-quatre ans. Elle était plongée dans cet accablement profond qui succède aux convulsions des attaques de nerfs. Ses pieds se trouvaient repliés sous elle, ses bras, raides encore & grands ou- verts, étaient rejetés aux deux bords de la couche. Je n'ai pu d'abord juger de sa beauté : sa tête, penchée en arrière, se per- dait dans le fîot de ses cheveux.

Je l'ai prise dans mes bras, j'ai détendu ses membres, je l'ai couchée sur le dos. Puis j'ai écarté les boucles de son front. Elle était laide : ses yeux fermés man- quaient de cils, ses tempes étaient basses & fuyantes, sa bouche grande & affaissée. Je ne sais quelle vieillesse précoce avait effacé les contours de ses traits & mis sur sa face entière une empreinte de lassitude & d'avidité.

28 La confession de Claude

Elle dormait. J'ai entassé sur ses pieds tous les chiffons qui me sont tombés sous la main, j'ai haussé sa tête sous un autre paquet de vêtements. Ma science se bor- nant à ces soinSj je me suis décidé à atten- dre son réveil. Je craignais qu'elle ne subît une seconde crise & qu'elle ne se blessât en tombant.

Je me suis mis à visiter le grenier. J'a- vais, en entrant, senti s'en échapper un violent parfum de musc, qui, se mêlant à l'odeur acre de l'humidité, saisissait étran- gement l'odorat. Sur la cheminée, se ran- geait une file de bouteilles et de petits pots gras encore d'huiles aromatiques. Au dessuSj pendait une glace étoilée dont le tain manquait par larges plaques. D'ail- leurs, les murs étaient nus; tout traînait à terre : souliers de satin éculés, linges sa- les, rubans fanés, lambeaux de dentelle. Comme j'allais, rejetant du pied les gue- nilles pour me faire passage, j'ai rencontré une belle robe neuvCj toute de soie bleue.

La confession de Claude 2g

& ornée de nœuds en velours. Elle était jetée c'ans un coin, parmi les autres chif- fons, roulée en paquet^ fripée, tachée en- core de la boue de la veille. Je l'ai relevée & l'ai pendue à un clou.

Las, ne trouvant pas de siège, Je suis venu m'asseoiraupieddu lit. Je commen- çais à comprendre je me trouvais. La fille dormait toujours; elle était mainte- nant en pleine lumière. J'ai cru m'étre trompé en la déclarant laide, & je me suis pris à la contempler. Un sommeil plus doux avait mis à ses lèvres un vague sourire; ses traits s'étaient détendus, la souffrance passée donnait à sa laideur une sorte de beauté douce & amère. Elle repo- sait, trifte & résignée. Son âme semblait profiter du repos de son corps pour monter à sa face.

C'était donc cette misère immonde, étrange assemblage de soie bleue & de fange. Ce grenier était le bouge infâme de la luxure affamée marchandant sa sa-

La confession de Claude

tiété ; cette fille était une de ces vieilles de vingt ans, n'ayant plus de la femme que la marque fatale du sexe^ trafiquant de ce corps que le ciel leur laisse en leur reti- rant l'âme. Quoi ! tant de limon en un seul être, tant de souillures en un seul cœur! Dieu frappe rudement sa créature lorsqu'il lui laisse déchirer sa robe d'innocence & mettre la ceinture lâche & flottante qui se dénoue sous la main de chaque passant. Dans nos rêves d'amour, nous ne rêvions jamais qu'un soir nous trouverions un grabat dans l'ombre d'un grenier, &, sur ce grabat, une fille du ruisseau endormie & demi-nue.

La malheureuse inclinait la tête sous l'aile caressante d'un songe; un souffle doux & régulier s'échappait de ses lèvres; sur ses paupières languissamment fermées, courait par infl^ants un faible frisson. Je m'étais accoudé au bois du lit^ mon re- gard ne pouvait se détacher de ce front pâle 6: beau d'une étrange beauté. Je ne

La confession de Claude 3i

sais quelle fascination avaient sur moi ce sommeil paisible du vice, ces traits flétris empreints dans leur repos d'une douceur angélique. Je me disais que cette fille dor- mait, visitée par sa seizième année, & que j'avais ainsi une vierge devant moi. Cette pensée emplissait mon esprit; si quelque autre s'y mêlait, je n'en avais pas con- science. Je ne sentais plus le froid, & je tremblais. Mes veines battaient d'une fiè- vre inconnue. Ma rêverie s'égarait, plus inquiète & plus trifte.

La fille eut un soupir^ se retourna sur la couche. Elle rejeta la couverture, dé- couvrant sa poitrine.

Mes songes m'avaient seuls montré jus- que-là de chaftes nudités, toujours voilées de rayons. Je n'avais jamais entrevu que les bras des lavandières battant gaiement le linge. Parfois peut-être encore mon re- gard s'était-il égaré sur le cou blanc & dé- licat d'une danseuse, lorsque, l'emportant sur mon cœur, je sentais ma pensée se

32 La confession de Claude

Iroubi.. au vent de ses tresses blondes. Cette poitrine brutalement découverte m'a fait rougir & m'a mis au cœur une telle angoisse que j'ai cru en pleurer. J'ai eu honte pour la jeune femme j j'ai senti ma virginité s'en aller dans mon regard. Cependant, je ne pouvais détourner les j^eux; je suivais les douces ondulations du sein^ je m'éblouissais de sa blancheur. Les sens se taisaient encore, mon esprit seul était ivre. Mes impressions avaient un charme si étrange que je ne puis aujour- d'hui les comparer qu'à la sainte horreur qui m'a secoué le jour j'ai vu un cada- vre pour la première fois. Mon imagina- tion m'avait aussi représenté la mort. Mais lorsque j'ai vu cette face bleuie, cette bou- che noire & ouverte, lorsque le néant s'cfi: montré dans son énergique grandeur, je n'ai pu détacher mes regards du cadavre, frém.issant d'une volupté douloureuse, attiré par je ne sais quel rayonnement de la réalité.

la confession de Claude 5'3

Ainsi, la première gorge nue me rete- nait palpitant d'une émotion que je ne saurais définir.

Et c'était une poitrine meurtrie des ca- resses de tous se posaient mes ...x! Ah! lorsque aujourd'hui je songe à cette nuit fatale, à cette extase effrayée qui rete- nait mon soufflCj lorsque je me revois f""- ché surcette infâme couche, inquiet & rou- gissant ^ je me demande avec angoisse qui me rendra ce premier regard pour aller rougir & me pencher sur la couche d'une vierge! Je me demande qui me rendra l'inftant le voile tombe des épaules de l'amante, l'amant comprend d'un re- gard & s'incline, ébloui de connaître! J'ai bu l'ivresse dans une coupe souillée; je ne saurai jamais quelle splendeur a le sein d'une vierge pour des yeux ignorants en- core.

La fille s'eft éveillée & m'a souri sans paraître étonnée de me trouver auprès d'elle. Ce sourire était vague, comme

34 La confession de Claude

adressé à toute une foule^ comme las d'être sur ses lèvres. Elle n'a pas parlé, & m'a tendu les bras.

Ce matin , lorsque je suis rentré chez moi , j'ai trouvé mes bougies entièrement brûlées, mon foyer mort depuis longtemps. 4

La chambre était froide & sombre : je n'a- vais plus ni flamme ni clarté.

Frères, oîi était donc l'amante , reine des lacs & des nuées? oîi la brune mois- sonneuse dont le regard eft si profond qu'il suffit à une vie d'amour?

Ainsij c'en eft donc fait : j'ai menti à ma jeunesse, je suis le fiancé du vice. Le souvenir de ma première heure d'amour eft étroitement lié à celui d'un bouge in-

La confession de Claude 35

fâniCj d'une couche chaude encore des bai- sers de chacun. Lorsque, dans les nuits de mai, j'évoquerai la fiancée, je verrai se le- ver une fille nue & cynique, s'éveillant & me tendant les bras. Ce speélre pâle & flétri sera de tous mes amours. Il se dresse^a entre ma bouche & celle de la vierge^ ré- clamant pour ses lèvres mes lèvres souil- lées. Il se glissera dans mon lit, profitant de mon sommeil pour m'étreindre en un songe horrible. Quand l'amante balbu- tiera à mon oreille une parole frissonnante de volupté , il sera pour me dire que le premier il m'a parlé ce langage. Quand j'appuierai ma tête à l'épaule de l'épouse, il me présentera la sienne j'ai dormi ma nuit de noce. Ainsi, jamais mon cœur ne pourra battre sans qu'il ne vienne le glacer par le souvenir maudit de nos fian- çailles.

Oui, cette nuit a suffi pour me priver de la paix suprême. Mon premier baiser n'a pas éveillé une âme. Je n'ai point senti

3 G La confession de Claude

la sainte ignorance des étreintes, mes lèvres timides n'ont point trouvé des lèvres timi- des comme elles. Je ne connaîtrai jamais ce naïf tâtonnement des caresses_, cette in- nocence du couple qui ne sait comme dé- m chirer le voile. Ils frémissent, se pressent étroitement & pleurent de ne pouvoir se confondre. Et comme ils sont làj hésitant^ cherchant une issue pour leur âme^ voilà que leurs lèvres se rencontrent & qu'à tous deux ils ne font plus qu'un seul être.

PuiSj lorsque la science eft venue_, lors- que l'amante & l'amant ont ensemble, dans un baiser_, pénétré la loi de Dieu, quelle doit être leur félicité de se devoir les mêmes clartés, le même infini ! Ils n'ont fait qu'échanger leur virginité : ils se sont pris l'un à l'autre leur robe blanche, &, maintenant, tous deux ont encore le vête- ment des chérubins. Mêlant leur souffle, souriant du même sourire, ils se reposent dans leur union. Heure sainte les cœurs battent plus librement, trouvant un

La confession de Claude 3 7

ciel monter! Heure unique oti l'amour ignorant mesure tout à coup sa puissance, se croit maître de l'étendue & s'enivre de son premier coup d'aile! Frères, que Dieu vous garde cette heure dont le souvenir parfume toute une vie. Elle ne sera jamais pour moi.

Telle eft la fatalité. Il efl rare que deux cœurs vierges se rencontrent; toujours l'un d'eux n'a plus à donner son extase en sa fleur. Aujourd'hui, chacun de nous, jeunes gens de vingt ans qui sommes avides d'ai- mer, ne pouvant briser les grilles des mai- sons honnêtes, trouve plus simple de s'adresser à la porte grande ouverte des boudoirs de bas étage. Lorsque nous de- mandons à quelle épaule appuyer nos fronts, les pères cachent leurs filles & nous poussent dans l'ombre des ruelles. Ils nous crient de respeder leurs enfants, qui doi- vent un jour être nos femmes, ils préfèrent pour elles à nos caresses premières les ca- resses apprises dans les mauvais lieux.

3

38. La confession de Claude

Aussi combien peu se gardent pour l'é- pouse, combien peu, dans le désert de leur jeunesse_, refusent les seules & impu|^s compagnes que leur laisse la singuli'e prévoyance des hommes! Les uns, sots & méchants garçons^ se font une gloire de leur souillure; ils se parent des filles per- dues. Les autres^ dans le réveil de l'âme, au premier appel de l'amante, ont grande triftesse d'interroger en vain l'horizon & de ne savoir se trouve celle que réclame leur cœur. Ils vont devant eux, regardant aux balcons, se penchant vers chaque jeune visage : les balcons sont déserts, les jeunes visages reftent voilés. Un soir, un bras se glisse sous le leur, une voix les fait tressaillir. Déjà las & désespérés, ne pou- vant rencontrer l'ange de l'amour, ils en suivent le speftre.

Frères, je ne veux point excuser une nuit d'égarement, mais laissez-moi dire qu'il eft étrange de cloîtrer la chafleté & de permettre à la débauche de vivre au soleil,

La confession de Claude

le front haut. Laissez-moi déplorer cette méfiance de l'amour qui crée une solitude autour de l'amant, & cette sauvegarde de la vertu par le vice, qui fait rencontrer dix femmes perdues sur la route avant d'arriver à la porte d'une vierge. Celui qui s'oublie à leurs ignobles caresses, peut dire, en arri- vant aux pieds de l'épouse : Je ne suis plus digne de toi^ mais que n'es-tu venue à ma rencontre ? Q.ue ne m'attendais-tu là-bas, dans les blés fleuris, avant tous ces carre- fours oîi chaque borne a sa prétresse? Que n'as-tu voulu être la première à mon re- gard, & t'épargner en m'épargnant moi- même ?

En rentrant ce soir, j'ai trouvé dans l'es- calier la vieille femme de l'autre nuit. Elle montait péniblement devant moi,s'aidant de la corde & posant les deux pieds sur chaque marche. Elle s'eft retournée.

Eh bien, monsieur, m'a-t-elle de- mandé, votre malade se porte-t-elle mieux ? Le frisson l'a quittée, je pense, & vous

40 La confession de Claude

même ne paraissez pas avoir souffert du froid. Allez, je savais bien que pour une belle fille, un beau garçon eft meilleur mé- decin qu'une vieille femme.

Elle riait, montrant sa bouche vide. Cette complaisance de la vieillesse aux amours honteuses m'a fait rougir.

Ne rougissez pas, a-t-elle ajouté! j'en ai vu de tout aussi fiers que vous entrer sans honte & sortir en chantant. La jeu- nesse aime à rire^ les filles qui jouent la sagesse sont des sottes. Ah ! si j'avais en- core quinze ans!

J'étais arrivé devant ma porte. Elle m'a retenu par le bras_, comme j'allais rentrer, & a continué :

J'avais de blonds cheveux alors, mes joues étaient si pures que mes amants me surnommaient Pâquerette. Si vous m'aviez vue, vous seriez entré. J'habitais, au rez-de-chaussée^ un nid de soie & d'or. Chaque cinq anSj j'ai monté d'un étage. Aujourd'hui^ je loge sous les toits. Je n'ai

La confession de Claude 41

plus qu'à descendre pour aller au cime- tière. Ah! que votre amie Laurence eft heureuse : elle ne loge encore qu'au troi- sième.

Ainsi^ cette fille se nomme Laurence. J'ignorais son nom.

VI

Je me suis remis au travail, mais avec répugnance & las dès la première heure. Maintenant que j'ai soulevé un coin du voile^ je n'ai ni le courage de le laisser re- tomber, ni celui de l'écarter tout à fait. Lorsque je m'assieds devant ma table^ je m'accoude triftement, laissant glisser la plume de mes doigts, me disant : A quoi bon? Mon intelligence me semble épuisée, je n'ose relire les quelques phrases que j'écris, je ne me sens plus cette joie du

42 La confession de Claiu

ck

poëtCj qu'une rime heureuse fait rire sans raison comme un enfant. Grondez-moi^ frères, les vers faux ne me donnent plus l'insomnie.

Mes faibles ressources s'épuisent. Je puis calculerj à un jour près, le soir je man- querai de tout. J'achève mon pain, ayant presque hâte de le finir, pour ne plus le voir diminuer à chaque repas. Je me livre lâchement à la misère; la lutte m'effraye.

Ah! combien ils mentent^ ceux qui pré- tendent que la pauvreté eft mère du talent! Qu'ils comptent ceux que le désespoir a faits illuftres & ceux qu'il a lentement avi- lis. Quand les larmes naissent d'une bles- sure reçue au cœur, les rides qu'elles creu- sent sont belles & nobles; mais quand c'efl: la faim du corps qui les fait couler, lorsque chaque soir une bassesse ou un labeur de brute les essuyent, elles sillon- nent la fac-e affreusement sans lui donner la douloureuse sérénité de la vieillesse.

Non, puisque je suis si pauvre qu'il me

La confession de Claude 43

faudra peut-être mourir demairij je ne puis travailler. Lorsque l'armoire était pleine, j'avais grand courage^ je me sentais la force de gagner mon pain. Aujourd'hui, elle eft vide, & tout m'eft lassitude. Il me sera plus facile de souffrir la faim que de faire le moindre effort.

AlleZj je sais bien que je suis lâche & pujure à nos serments, je sais que je n'ai pas le droit de me réfugier déjà dans la défaite. J'ai vingt ans : je ne puis être las d'un monde que j'ignore. Hier, je le ré- vais doux & bon. Eft-ce un nouveau rêve que de le juger mauvais aujourd'hui ?

Que voulez-vous, frères, mon premier pas a été malheureux : je n'ose avancer. Je vais épuiser ma souffrance, verser toutes mes larmes, & le sourire me reviendra. Je travaillerai plus gaîment demain.

44 La confession de Claiidz

T

VII

Hier soir, je me suis couché à cinq heures, en plein jour^ oubliant la clef sur la porte.

Vers minuit, comme je voyais en rêve une enfant blonde me tendre les braSj un bruit que j'ai entendu dans mon sommeil m'a fait soudain ouvrir les yeux. Ma lampe était allumée. Une femme^ debout au pied du lit^ me regardait dormir. Elle tour- nait le dos à la lumière^ & j'ai cru, dans le vague du réveil, que Dieu prenait pitié de moi en réalisant un de mes songes.

La femme s'ell approchée. J'ai reconnu Laurence, Laurence tête nue, ayant sa belle robe de soie bleue. Cette robe de bal montrait ses épaules nues & violettes de froid. Laurence eft venue m'embrasser.

La confession de Claude 46

Mon ami, m'a-t-elle dit, je dois qua- rante francs au propriétaire. Il vient de me refuser la clef de ma porte, disant que je n'aurais pas de peine à trouver un lit. Il était trop tard pour chercher ailleurs. J'ai songé à toi.

Elle s'eft assise pour délacer ses bottines. Je ne comprenais pas, je ne voulais pas comprendre. Il me semblait que cette fille s'était introduite chez moi dans une mau- vaise intention. Cette lampe allumée je ne savais comment, cette femme presque nue au milieu de cette chambre glacée, m'ef- frayaient. J'étais tenté de crier au secours.

Nous vivrons comme tu voudras, a continué Laurence. Va, je ne suis pas embarrassante.

Je me suis dressé pour m'éveiller com- plètement. Je commençais à comprendre, & ce que je comprenais était horrible. J'ai retenu une parole grossière qui me montait aux lèvres ; l'injure me répugne, & souffre la honte de ceux que j'insulte.

1^,

46 La confession dÈCïaude

Madame, ai-je dit simplement, je suis pauvre.

Laurence a éclaté de rire.

Tu m'appelles madame , a-t-elle re- pris. Es-tu fâché? que t'ai-je fait? Pauvre : je l'avais deviné, tu me respectais trop pour être riche. Eh bien! nous serons pauvres.

Je ne pourrai vous donner ni chif- fons ni fins repas.

Crois -tu qu'on m'en ait souvent donné? Les hommes ne sont pas si bons pour les pauvres filles! Nous ne roulons en équipage que dans les romans. Pour une qui trouve une robe, dix meu- rent de faim.

Je faisais deux petits repas, nous ne pourrons plus en faire qu'un : du pain sé- ché pour en manger moins, & de l'eau claire.

Tu veux m'effrayer. N'as-tu pas quelque père, ici ou ailleurs, qui t'envoie des livres & des vêtements que tu vends

La confession de Claude

ensuite? Nous mangerons ton pain dur & nous irons au bal boire du Champagne.

Non, je suis seul, je travaille pour vivre. Je ne saurais vous associer à ma mi- sère.

Laurence, les jambes croisées, ne déla- çait plus ses bottines. Elle songeait.

Ecoute, a-t-elle ajouté brusquement, je suis sans pain & sans asile. Tu es jeune, tu ne peux comprendre quelle eft notre éternelle détresse, même dans le luxe & la gaieté. La rue eft notre seul domicile; ailleurs, nous ne sommes pas chez nous. On nous montre la porte, & nous sortons. Veux-tu que je sorte? tu as le droit de me chasser, & moi la ressourc2 d'aller coucher sous les ponts.

Je ne veux pas vous chasser. Je vous dis seulement que vous avez m.al choisi votre gîte. Vous ne pourrez vous ac- commoder de ma triftesse ni de mon dé- sert.

Choisir! ah! tu crois qu'il nous eft

La confession de Claude

permis de choisir! Tiens, fâche-toi, mais je suis entrée ici parce que je ne savais aller. J'étais monte'e furtivement pour pas- ser la nuit sur une marche. Je me suis appuyée à ta porte, & c'efl alors que j'ai songé à toi. Tu n'as pas de pain; moi^ je n'ai pas mangé depuis hier, & mon sou rire efl: si pâle qu'il ne me fera pas mange»" demain. Tu vois que je puis refter. J'aime autant mourir ici que dans la rue ; il y fait moins froid.

Non, cherchez encore, vous trouve- rez plus riche & plus gai que moi. Plus tard vous me remercierez de ne vous avoir pas reçue.

Laurence s'efl levée. Son visage avait pris une indicible expression d'amertume & d'ironie. Son regard ne suppliait pas : il était insolent & cynique. Elle a croisé les bras^ m'a regardé en face.

Allons, m'a-t-elle dit, sois franc : tu ne veux pas de moi. Je suis trop laide, trop misérable^ que sais-je? je te déplais &

La confession de Claude 4g

tu me chasses. Tu ne peux payer la beauté & tu veux que ta maîtresse soit belle. J'é- tais sotte de ne pas songer à cela. J'aurais me dire que je ne valais pas même la mi&ôre- & qu'il me fallait descendre un è£:hfc\cn. J'ai soif, les ruisseaux sont faits pour boire; j'ai faim^ le vol peut me nour- rir. Tiens, je te remercie de tes conseils.

Elle a renoué sa robe & s'efl: avancée vers la porte.

Sais-tu bien, a-t-elle continué, que nous, les infâmes, nous valons encore mieux que vous, les gens honnêtes?

Et elle a parlé longtemps d'une voix âpre. Je ne puis rendre la force brutale de son langage. Elle disait qu'elle se prêtait à nos caprices, qu'elle riait, lorsque nous lui disions de rire, & que nous tournions la tête, plus tard, lorsque nous la rencon- trions. Qui nous forçait à ses baisers, qui nous poussait le soir dans ses bras, pour que nous lui rendions tant de mépris au grand jour? Moi, qui avais bien voulu

La confession0e Claude

d'elle^ pourquoi n'en voulais-je plus main- tenant? Je n'avais donc pas songé qu'il eft un monde la femme qui s'ou- blie aux bras d'un homme devient épouse? Parce qu'elle était souillée, j'avais pu la souiller encore impunément. Je n'avais pas même craint qu'elle vînt un soir me rappeler notre union. Elle n'exiftait plus pour moi, & peut-être l'avais-je rendue mère. Ainsi , nous avions pu nous lier sans garder rien de commun.

Elle eft reliée un inftant silencieuse. Puis elle a repris avec plus d'énergie :

Eh bien ! moi, je dis que tu mens, je dis que nous sommes époux & que j'ai tous les droits de l'épouse. Tu ne peux faire que ce qui eft ne soit pas. Tu as voulu cette union, & tu es un lâche de ne plus la vouloir. Tu es mien, je suis tienne.

Laurence avait ouvert la porte. Elle m'insultait, debout sur le seuil, pâle & sans colère dans la voix. J'ai sauté du lit, & je suis allé lui prendre le bras.

La confession de Claude 5i

Allons, refte, Je le veux, lui ai-je dit. Tu es glacée : couche-toi.

Vous le dirai-je, frères, je pleurais. Ce n'était pas pitié. Les larmes coulaient d'elles-mêmes sur mes joues, sans que je sentisse autre chose qu'une immense & vague triftesse.

Les paroles de cette fille venaient de me frapper vivement. Son raisonnement, dont la force lui échappait sans doute, me pa- raissait jufte & vrai. Je comprenais si profondément qu'elle avait droit à ma couche, que je ne l'en aurais pas chassée sans croire blesser toute juftice. Elle était femme encore, quoique souillée, & je ne, pouvais en user comme d'un objet sans vie que le mépris & l'abandon n'attei- gnaient pas. En dehors de tout, je devais être pour elle ce que j'aurais été pour l'a- mante de mon rêve. La vierge & la fille perdue peuvent également venir un soir d'hiver nous dire qu'elles ont froid , qu'elles ont faim, qu'elles ont besoin de

52 La conjession de Claude

nous. Nous accueillons l'une^ nous chas- sons l'autre.

C'eft que nous avons la lâcheté de nos vices. C'eft que nous serions effraye's d'a- voir près de nous le souvenir & le remords vivants de notre souillure. Il nous plaît de vivre honorés^ &, lorsque nous rougis- sons à l'appel d'une maîtresse avilie^ nous la renions pour expliquer notre rougeur par son impudence. Et nous faisons cela sans nous penser coupables^ sans nous de- mander quelle Jullice demande cette fille. L'habitude a fait d'elle notre jouet, nous nous étonnons que ce jouet parle & qu'il se dise femme.

Moi, j'ai frémi devant la vérité. J'ai compris & j'ai pleuré. La queftion m'a paru simple, claire, évidente. Les paroles de Laurence m'effrayaient sans me révol- ter. Je n'avais jamais songé qu'elle pouvait venir; mais elle venait, & je la recevais. Je ne saurais, frères^ vous expliquer quels étaient mes sentiments. Mon esprit de

La confession de Claude 53

vingt ans acceptait dans leur sens absolu ces mots qui n'admettaient aucune hési- tation : Tu es mien^ je suis tienne.

Ce matin^ lorsque je me suis éveillé & que j'ai trouvé Laurence à mon côtéj j'ai senti mon cœur se serrer d'angoisse. La scène de la nuit s'était effacée. Je n'enten- dais plus ces vraies & rudes paroles qui m'avaient fait recevoir cette fille. Le fait brutal seul demeurait.

Je l'ai regardée dormir. Je la voyais pour la première fois au jour, sans que son visag- eût l'étrange beauté de la souf- france ou du désespoir. Quand elle m'eft apparue ainsi, laide & vieillie, affaissée dans un lourd sommeil de brute_, j'ai frémi devant cette face commune & fanée que je ne connaissais pas. Je n'ai pu compren- dre comment il se faisait que je m'éveillais ayant une telle compagne. Je sortais comme d'un réve^ & la réalité se montrait si horrible que j'oubliais ce qui me l'avait fait accepter.

54 La confession de Claude

Qu'importe_, d'ailleurs? Que ce soit pitié, juftice ou débauche, cette fille eft ma maî- tresse. Ah ! frères, aurais-je assez de lar- mes,, & vouSj aurez-vous assez de courage pour les sécher i

VIII

Oui, je pense comme vous, je veux en- core espérer, je veux faire de cette union fatale une source de nobles aspirations.

Autrefois, lorsque notre pensée s'arrêtait sur ces malheureuses filles , ce n'était qu'avec miséricorde & pitié. Nous rêvions la sainte tâche de la rédemption. Nous demandions à Dieu de nous envoyer une âme morte pour la lui rendre jeune & blanche de notre amour.

La foi de nos seize ans devait faire croire & s'incliner les pécheresses.

La confession de Claude b5

Alors nous étions Didier pardonnant à la Marion & l'avouant pour épouse au pied de l'échafaud. Nous grandissions la courtisane de la hauteur de nos ten- dresses.

Eh bien! aujourd'hui, je puis être Di- dier. Marion eft làj tout aussi impure que le Jour il lui pardonna; sa robe dénouée de nouveau demande une main qui la referme; son front pâli réclame un souf- fle pur qui lui rende la rougeur de sa jeunesse. Ce que nous souhaitions dans notre sainte folie^ je l^ai trouvé sans le chercher.

Puisque Laurence eft venue à moi, je veux, au lieu de me souiller à la flétrissure de son cœur, lui donner la virginité du mien. Je serai prêtre, je relèverai la femme tombée & je pardonnerai.

Qui sait, frères, c'eft peut-être une su- prême épreuve que Dieu m'envoie. Peut- être veut-il, en me chargeant d'une âme, connaître toute la puissance de la mienne.

56 La confession de Claude

Il me réserve la tâche des forts & ne craint pas de m'unir au vice. Je vais être digne de son choix.

IX

Je dcsire faire oublier à Laurence ce qu'elle efl, la tromper sur elle-même par Tamitié sérieuse que je lui témoigne. Je ne lui parle qu'avec douceur_, mes paroles sont toujours graves & décentes.

Lorsque quelques gros mots lui échap- pent, je feins de ne pas les entendre. Si son fichu s'écarte, je n'en vois rien^ & la traite plutôt en sœur qu'en amante. J'op- pose à sa vie bruyante d'hier une vie calme & réfléchie. Je semble ignorer que cette exiflence n'eft pas la sienne, je mets tant de naturel à la lui imposer qu'elle finira par douter du passé.

La confession de Claude 57

Hier^ dans la rue^ un homme l'a insul- tée. Elle allait répondre quelque injure. Je ne lui en ai pas laissé le temps. Je me suis approché de l'homme qui était ivre, & je l'ai pris au poignet, lui commandant de respecter ma femme.

Votre femme, m'a-t-il dit en raillant^ on les connaît ces femmes-là !

Alors, je l'ai secoué violemment, répé- tant mon ordre avec plus de hauteur. 11 a balbutié & s'en eft allé demandant excuse. Laurence a repris mon bras, silencieuse & comme confuse du titre d'épouse que je réclamais pour elle.

Je sens bien que trop d'auftérité nuirait. Je n'ai pas l'espoir d'un brusque retour au bien, je voudrais ménager une habile gradation qui empêchât ces pauvres yeux malades d'être blessés par la lumière. eft toute la difficulté de la tâche.

J'ai remarqué que ces filles^ femmes avant l'âge, gardent longtemps l'insou- ciance & la puérilité de l'enfant. Elles

58 La confession de Claude

sont blasées, & joueraient volontiers en- core à la poupée. Un rien les amuse, les fait rire aux éclats; elles retrouvent, sans y songer, l'étonnement & le caressant ba- bil des petites filles de cinq ans. Je me sers de cette observation. Je donne des chiffons à Laurence, ce qui nous rend grands amis pendant une heure.

Vous ne sauriez croire l'émotion pro- fonde que fait naître en moi cette éduca- tion. Lorsque je crois avoir fait battre ce cœur mort, je suis tenté de m'agenouiller & de remercier Dieu. Sans doute, je m'exa- gère la sainteté de ma mission. Je me dis que l'amour d"une vierge me sanctifierait moins que l'amour dont cette fille m'ai- mera peut-être un jour.

Ce jour eft loin encore. Ma compagne eft embarrassée de mon respect. Elle que l'insulte trouve sans honte, rougit lorsque je lui adresse une bonne parole. Parfois je la vois hésiter à me répondre, cherchant si c'eft bien à elle que je parle. Elle s'é'.onne

La confession de Claude Sg

de n'être pas injuriée, & semble mal à l'aise de mes délicates attentions. Ce masque d'honnête fille que je la force à prendre, la gêne : elle ne sait comment porter l'eftime. Souvent je surprends un sourire sur ses lèvres; elle doit croire que je me moque *"elle, & me demande, par ce sourire^ de vouloir bien cesser cette plaisanterie.

Le soirj au coucher, elle éteint la bougie avant de se délacer; elle attire à elle les- coms des couvertures, & profite de mon sommeil pour sauter du lit le matin. Lors- qu'elle cause j elle cherche les mots; à mon exemple, elle évite parfois de me tutoyer.

Je ne sais pourquoi ces précautions m'inquiètent : je vois plus de contrainte que de vraie chafteté. Je sens qu'elle agit ainsi par crainte de me déplaire, mais que pour elle il lui serait indifférent de se met- tre nue & de parler la langue des halles. Elle ne peut avoir eu aussi vite conscience de la pudeur. Vous ledirai-je, frères ? Lau-

6o La confession de Claude

rence a peur de moi : tel eft le résultat d'une semaine de respect.

A peine levée, elle fait grande toilette; elle court au miroir & s'y oublie pendant une heure. Elle a hâte de réparer le désor- dre de la nuit. Ses cheveux, plus rares, retombent, montrant des places nues; ses joues , dont le fard s'eft effacé , sont pâles & flétries. Elle sent qu'elle n'a plus sa jeu- nesse d'emprunt, & s'inquiète de mes re- gards. La pauvre fille , qui a vécu de sa fraîcheur, craint que je ne la chasse le jour je verrai qu'elle ne l'a plus. Elle se peigne laborieusement , gonflant ses bou- cles & dissimulant avec habileté celles qui manquent; elle se noircit les cils, blanchit ses épaules, rougit ses lèvres. Moi, pen- dant ce tempS;, je tourne le dos, feignant de ne rien voir. Puis, lorsqu'elle s'eft peint la face & qu'elle se juge jeune et belle, elle vient à moi, souriante. Elle eft plus calme; la pensée qu'elle gagne juftement son pain lui rend sa liberté d'allures. Elle s'ofTre

La confession de Claude 6i

complaisamment; elle oublie que je ne puis m'abuser sur ces belles couleurs , & paraît croire qu'il doit me suffire de les lui voir pendant une matinée.

Je lui ai fait entendre que je préférais de l'eau claire aux pommades & aux cos- métiques. J'ai même ajouté que j'aimais mieux ses rides précoces que ce visage gras & luisant dont elle se masque chaque jour. Elle n'a pas compris. Elle a rougi_, croyant que je lui reprochais sa laideur, & depuis lors elle s'efforce davantage de n'être pas elle.

Ainsi peignée & fardée, serrée dans sa robe de soie bleue, elle se traîne de siège en siège, nonchalante & ennuyée. N'osant remuer, par crainte de déranger un pli de sa jupe, elle demeure assise le reftant du jour. Elle croise les mains & s'endort les yeux ouverts, dans une sorte de somno- lence. Parfois, elle se lève, s'approche de la fenêtre; là, elle appuie le front aux vitres glacées, & se reprend à sommeiller.

Je l'ai vue a6live avant qu'elle ne fût ma

4

62 La cotifession de Claude

compagne; la vie agitée qu'elle menait alors lui donnait une ardeur fébrile; sa paresse était bruyante & acceptait avec )oie la rude tâche du vice. Aujourd'huij vivant de mon exiftence calme & ftudieuse, elle a toute l'oisiveté de la paix sans en avoir le travail doux & régulier.

Je devrais, avant tout, la guérir de sa nonchalance & de son ennui. Je vois bien qu'elle regrette les émotions poignantes de la borne, mais elle eft d'une nature si peu énergique qu'elle n'ose les regretter tout haut. Je vous l'ai dit, frères, elle a peur de moi , non pas peur de ma colère , mais peur de l'être inconnu qu'elle ne peut com- prendre. Elle saisit vaguement mes désirs, & s'y plie, ignorante de leur véritable sens. C'eft ainsi qu'elle se couvre sans être charte, qu'elle demeure sérieuse & tran- quille sans cesser d'être oisive& paresseuse. C'eft ainsi encore qu'elle pense ne pouvoir refuser mon eftime, s'élonnant parfois, mais ne cherchant jamais à en être l'igne.

La conjession de Claude 63

Je souffrais de voir Laurence affaissée & languissante. J'ai pensé que le travail était le grand rédempteurj & que la joie calme de la tâche accomplie lui ferait ou- blier le passé Tandis que l'aiguille court leftement, le cœur s'éveille,, Paftivité des doigts donne à la rêverie une vivacité plus gaie & plus pure. La femme, penchée sur un métier, a je ne sais quel parfum de pu- deur. Elle efl là, tranquille & se hâtant. Hier, peut-être fille perdue dans une heure de paresse , l'ouvrière d'aujourd'hui a re- trouvé l'aclive sérénité de la vierge. Par- lez à son cœur, il vous répondra.

Laurence m'a dit être lingère. J'ai dé- siré qu'elle refiât auprès de moi, loin des ateliers; il m'a semblé que ces heures pai-

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sibles passées ensemble , moi me contant quelque hiftoirCj elle mêlant son rêve au fil de la broderie , nous uniraient d'une amitié plus douce & plus profonde. Elle a accepté cette idée de travail ^ comme elle accepte chacun de mes désirs, avec une obéissance passive, singulier mélange d'indifférence & de résignation.

Après quelques recherches, j'ai décou- vert une vieille dame qui a bien voulu lui confier un peu d'ouvrage pour juger de son habileté. Elle a veillé jusqu'à minuit, car je devais reporter cet ouvrage le lende- main matin. Je me suis couché avant elle, & je l'ai regardée. Elle paraissait dormir; son morne accablement ne l'avait pas quittée. L'aiguille, courant froide & régu- lière, me disait que le corps seul travail- lait.

La vieille dame a trouvé la mousseline mal brodée ; elle m'a déclaré que c'était le travail d'une mauvaise ouvrière, & que je ne trouverais personne qui se contentât

La confession de Claude 65

de ces grands points & de ce peu de grâce. J'avais craint ce qui arrivait: la pauvre fille_, ayant eu des bijoux à quinze ans^ ne pou- vait en savoir long. Heureusement^ quant à moi, je cherchais dans son travail la lente guérison de son cœur, & non l'habi- leté de ses doigts, ni le gain de ses veilles. Pour ne pas la rendre à l'oisiveté en lui imposant moi-même une tâche^ j'ai résolu de lui cacher le refus décourageant de la vieille dame.

J'ai acheté une bande de broderie, & je suis rentré, lui disant que son ouvrage était accepté & qu'on lui en confiait d'au- tre. Puis je lui ai remis les quelques sous qui me rcflaient^ comme salaire de sa pre- mière veille. Je savais que le lendemain peut-être je ne pourrais agir ainsi, & je le regrettais. J'aurais désiré lui faire aimer la saveur du pain gagné honnêtement.

Laurence a pris l'argent, sans s'inquié- ter du repas du soir. Elle a couru faire em- plette d'une rangée de boutons en velours

Ô6 La confession de Claude

pour sa robe bleue, qui se déchire & se ta- che déjà. Jamais je ne l'avais vue aussi ac- tive ; un quart d'heure lui a suffi pour coudre ces boutons. Elle a fait grande toi- lette^ puis s'eft admirée. La nuit eft venue, & elle allait & venait encore par la cham- bre, regardant sa nouvelle parure. Comme j'allumais la lampe_, je lui ai dit doucement de se mettre au travail. Elle a semblé ne pas m'entendre. Je lui ai répété mes pa- roles, & alors elle s'eft assise brusquement, saisissant la broderie avec colère. Mon cœur s'eft brisé.

Laurence, lui ai-je dit, je ne veux pas que tu travailles par contrainte. Laisse l'aiguille, s'il te plaît de ne rien faire. Je ne mesenspas le droitdet'imposer une tâche : tu es libre d'être bonne ou mau- vaise.

Non, non, m'a-t-elle répondu, tu désires que je travaille beaucoup. Je com- prends qu'il me faut te payer ma nourri- ture & ma part de loyer. Je pourrai même

La confession de Claude 67

payer pour toi , en veillant plus tard.

Laurence! ai-je crié douloureuse- ment. Va, pauvre fille, sois heureuse : tu ne toucheras plus une aiguille. Donne- moi cette broderie.

Et j'ai jeté la mousseline au feu. Je l'ai regardée brûler^ regrettant ma vivacité. Je n'avais pas été maître de mon angoisse, & je me désolais de sentir Laurence m'échap- per de nouveau. Je venais de la rendre à la paresse. Je frémissais à cette pensée ou- trageante de gain, je comprenais qu'il ne m'était plus possible de lui conseiller le travail. Ainsi , c'en était fait : une pa- role avait suffi pour que je lui défendisse moi-même la rédemption.

Laurence n'a pas semblé surprise de mon brusque mouvement. Je vous l'ai dit^ elle accepte plus aisément la colère que l'affedion. Elle a même souri de vaincre ce qu'elle appelle mon ennui. Puis elle a croisé les mains, heureuse de son oisiveté.

Trifie, remuant les cendres chaudes, j'ai

es La confession de Claude

songé par quelle parole , par quel senti- ment éveiller cette âme. Je m.e suis effrayé de n'avoir pu lui rendre encore la fraîcheur de sa jeunesse. Je l'aurais voulue ignorante, avide de connaître. Je désespérais de cette indifférence morne, de cette nuit contente de son ombre, & si épaisse qu'elle se refu- sait au jour. Vainement je frappais au cœur de Laurence : rien ne répondait. C'é- tait à croire que la mort avait passé & qu'elle avait desséché chaque fibre. Un seul frémissement, je l'aurais crue sauvée.

Mais que faire de ce néant, de cette créature désolée, marbre insensible que l'affeclion ne pouvait animer. Les ftatues m'épouvantent : elle me regardent sans me voir, m'écoutent sans m'entendre.

Puis, je me suis dit que la faute était peut-être à moi, si je ne pouvais me faire comprendre. Didier aimait la Marion; il ne cherchait point à sauver une âme, il aimait simplement, & il fit ce miracle que ma raison & ma bonté cherchaient en vain

La confession de Claude 69

à accomplir. Un cœur ne s'éveille qu'à la voix d'un cœur. L'amour eft le saint baptême qui, de lui-même, sans la foi_, sans la science du bien, remet tous les péchés.

Moi, je n'aime pas Laurence. Cette fille, froide & ennuyéej ne me cause que dé- goût.

Sa voix, son gefte , me semblent des in- sultes; sa personne entière me blesse. Pri- vée de toute délicatesse d'esprit, elle rend odieuse la meilleure parole & met un- ou- trage dans chacun de ses sourires. En elle tout devient mauvais.

J'ai voulu feindre la tendresse, & je me suis approché. Elle eft reftée immobile, penchée vers le foyer, m'abandonnant ses mains froides & inertes. Alors, je l'ai atti- rée près de moi. Elle a levé la tête, me questionnant du regard. Sous ce regard, j'ai reculé, en la repoussant.

Que veux-tu donc? m'a-t-elle dit.

Ce que je voulais I Mes lèvres se sont

La confession de Claude

ouvertes pour lui crier : Je veux que tu laisses ce corsage de soie qui s'ouvre au premier désir qui l'effleure. Je veux que tu aimeSj que tu sentes dans le baiser d'un amant la caresse d'un frère. Je veux que notre union ne soit pas un marché, que tu ne me vendes pas ton corps pour acheter l'abri de mon toit. Comprends- moi, par pitié, ne m'insulte pasl

Frères, j'ai gardé le silence. Si je l'avais aim^e, j'aurais sans doute parlé, peut-être m'aurait-elle compris.

XI

J'ai cru manquer d'habileté & de pru- dence. Je me suis hâté, j'ai passé outre, sans demander à Laurence si elle me com- prenait. Moi, qui ignore la vie, comment puis-je en enseigner la science? Que sau-

La confession de Claude ji

rais-je mettre en œuvre, si ce n'eft des syftèmes, des règles de conduite rêvées à seize ans, belles en théorie, absurdes en pratique? Me suffit-il d'aimer le bien, de tendre vers un idéal de vertu, vagues as- pirations dont le but lui-même eft indé- terminé? Lorsque la réalité eft là, je sais combien ces désirs se formulent peu, com- bien je suis impuissant dans la lutte qu'elle m'offre. Je ne saurai l'étreindre ni la vain- cre, ignorant de quelle façon la saisir & ne pouvant même m'avouer quelle vidloire je demande. Une voix crie en moi que je ne veux pas de la vérité; je ne désire point la changer, la rendre bonne de mauvaise qu'elle me paraît. Que le monde qui exifte, demeure ; j'ose vouloir créer une nouvelle terre sans me servir des débris de l'an- cienne. Alors, n'ayant plus de basejl'écha- faudage de mes songes croule au moindre heurt. Je ne suis plus qu'un inutile pen- seur, amant platonique du bien que ber- cent de vaines rêveries & dont la puis-

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sance s'évanouit dès qu'il touche la terre.

FrèreSj il me serait plus facile de donner des ailes à Laurence que de lui donner un cœur de femme.

Nous sommes de grands enfants. Nous ne savons que faire de cette sublime réalité qui nous vient de Dieu & que nous gâtons à plaisir par nos rêves. Nous sommes si maladroits à vivre que la vie en devient mauvaise. Sachons vivre, le mal dispa- raîtra. Si je possédais le grand art du réel, si j'avais conscience d'un paradis humain, si je pouvais diftinguer la chimère du possible, je parlerais, Laurence m'enten- drait. Je saurais que reprendre en elle & que lui proposer en exemple. Science déli- cate qui me ferait pénétrer les causes de sa chute & trouver un remède à chaque plaie de son cœur. Mais que faire, lorsque mon ignorance dresse une barrière entre elle & moi? Je suis le rêve, elle efl la réalité. Nous marcherons côte à côte saiîs jamais nous rencontrer, &, notre course finie, elle ne

La confession de Claude 7 3

m'aura pas entendu, je ne l'aurai pas com- prise.

J'ai pensé devoir revenir sur mes pas pour prendre Laurence telle qu'elle efl: & lui faire parcourir la route que ses pieds humains lui permettent. J'ai voulu étudier la vie avec elle, descendre pour tâcher de remonter ensemble. Puisqu'il me fallait tâtonner dans ce rude labeur, c'efl du der- nier degré que j'ai désiré partir.

Ne serait-ce pas une assez grande ré- compense si je l'amenais à me donner tout l'amour dont elle efl: capable? Frères, je crains bien que nos rêves ne soient pas , seulement des mensonges; je les sens petits & puérils en face d'une réalité dont j'ai vaguement conscience. Il eft des jours plus loin que les rayons & les parfums, plus loin que ces visions indécises que je ne puis posséder, j'entrevois les contours hardis de ce qui eft. Et je comprends que eft la vie, l'atlion, la vérité, tandis que, dans le milieu que je me crée, s'agite un

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La confession de Claude

peuple étranger à l'hommej ombres vaines dont les yeux ne me voient pas^ dont les lèvres ne sauraient me parler. L'enfant peut se plaire à ces amis froids & muets; ayant peur de la vie, il se réfugie dans ce qui ne vit pas. Mais nous, hommes_, nous ne devons point nous contenter de cet éternel néant. Nos bras sont faits pour étreindre.

Hierj comme j'étais sorti avec Laurence, nous avons rencontré une troupe de gens masqués, entassés dans une voiture & se rendant au bal, ivres^ échevelés, à grand tapage. Voici janvier, le mois terrible. La pauvre fille s'eft émue aux cris de ses frè- res. Elle leur a souri & s'eft tournée pour les voir plus longtemps. C'était sa gaieté de la veille qui passait, ses insouciances, sa vie folle & si acre qu'on ne peut en oublier les cuisantes joies. Elle eft rentrée plus trifte & s'eft couchée, malade de silence & de solitude.

Ce matin, j'ai vendu quelques hardes, je

La confession de Claude 75

suis allé louer un coftume pour Laurence, je lui ai annoncé que nous irions au bal le soir même. Elle m'a sauté au cou, puis elle s'eft emparée du coftume & m'a oublié. Elle a contemplé chaque ruban, chaque paillette; impatiente de se parer, elle a jeté sur ses épaules ces lambeaux de satin, s'enivrant du frémissement de l'étoffe. Par- fois elle se tournait, me remerciant d'un sourire. J'ai compris qu'elle ne m'avait Jamais tant aimé, & j'ai failli lui arracher des mains ces chiffons qui me valaient l'eftime que toute ma bonté n'avait pu m'attirer.

Enfin, je me faisais entendre. Je cessais d'être pour elle un être inconnu, effrayant d'auftéritc & d'ennui. J'allais au bal comme les autres amants; comme eux, je louais des coftumes, j'égayais mes maîtresses. J'é- tais un charmant garçon, aimant ainsi que tout le monde les épaules nues, les cris & les jurons. Ah! quelle joie! ma sagesse mentait.

76 La coifession de Claude

Laurence s'eft sentie en pays de con- naissance; elle n'a plus eu peur, elle a re- pris sa liberté d'allures, éclaté de rire à pleine bouche. Ses paroles grossières, ses gelies libres la pénétraient de bien-être. Elle était à l'aise dans sa nudité.

Je l'avais voulu, mais j'avais espéré qu'un mois de tranquillité, sans faire d'elle une honnête fille, l'aurait amenée à oublier un peu la fille d'hier. J'avais cru que, lorsque tomberait le masque, la face qui se montrerait alors aurait moins d'affais- sement dans les lèvres & plus de rougeur au front. Non, j'avais devant moi les mêmes traits flétris, le même rire épais & bruyant. Telle cette femme était entrée dans ma mansarde, vendant son corps pour un abri, telle je la retrouvais, après avoir pendant un mois protefté chaque jour contre l'in- famie de ce marché. Elle n'avait rien ap- pris, rien oublié; &, si ses regards bril- laient d'une expression nouvelle, c'était de la misérable joie de voir que je semblais

La confession de Claude 77

enfin accepter son corps en payement. Devant cet étrange résultat, je me suis demandé si ce n'était pas raillerie que de tenter de nouveau. J'avais voulu une Lau- rence réelle, & cette Laurence, oîi courait un soufBe de vie, m'effrayait davantage peut-être que la morne créature de la veille. Mais la lutte promettait d'être si âpre que j'entendais, tout au fond de moi, mon audace de vingt ans se révolter de ma répugnance & de mon effroi.

Comme sonnaient six heures, bien que le bal ne s'ouvrît qu'à minuit, Laurence s'efl mise à sa toilette. La chambre n'a bientôt plus été que désordre; l'eau, re- jaillissant de la cuvette &. s'égouttant des linges mouillés, inondait le carreau; la mousse du savon, tombée des mains, s'élar- gissait sur le sol en plaques blanchâtres; le peigne était à terre, près de la brosse, & les vêtements, oubliés sur les chaises, sur la cheminée, dans les coins, trem- paient au milieu des flaques. Laurence,

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La conje.ion de Claude

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gres. Elle ne para sait pas étonnée de ce désordre ni de cett femme nue. Elle pro- menait complaisaiment ses mains roi- dies sur ces épau s fraîches encore_, en- viant leur blancher_, songeant aux plaisirs d'autrefois. Laurace_, la tête tournée à demi, lui sounaj & frémissait par se- cousse, haletante.au conta6l subit d'une eau plus froide.

Oïl vas-tu docj ma fille? a demandé l'horrible petite viille.

Claude me enduit au bal.

Ahl c'eft bie, cela, monsieur, a re- pris Pâquerette^ arrêtant & se retournant vers moi.

Puis, prenant n linge sec_, elle a conti- nué, tout en euyant Laurence avec amour :

Je songeais t matin que vous deviez mourir de trillese à refter ainsi toujours enfermés dans ctte chambre. C'eft une bonne enfant qucvous avez là, monsieur. J'en sais plus d'ue qui vous aurait quitté

h

78 La confession de Claude

pour être plus à l'aise^ s'était accroupie. Elle s'eft lavée énergiquement, se jetant à pleines mains l'eau à la face & aux épaules. Le savon, souillé de poussière, lui laissait, malgré ce déluge, de larges taches sur la peau. Alors elle s'eft désespérée & m'a appelé à son secours. Son dos était tout noir, disait-elle; elle ne pouvait y attein- dre.

Puis, elle s'eft levée, grelottante, les épaules rouges, & m'a donné la ser- viette.

La clef était reftée sur la porte. Comme je posais le linge glacé sur la nuque de Laurence, Pâquerette eft entrée. Cette vieille femme vient ainsi parfois, en quête de quelques tisons, & la pitié m'empêche de la chasser de dégoût.

Ah! ma bonne, lui a crié ma com- pagne, viens donc m'aider un peu. Claude a peur de me faire mal.

Pâquerette a pris le linge, & s'eft mise à frotter de toute la force de ses bras mai-

La confession de Claude 79

gres. Elle ne paraissait pas étonnée de ce désordre ni de cette femme nue. Elle pro- menait complaisamment ses mains roi- dies sur ces épaules fraîches encore^ en- viant leur blancheur^ songeant aux plaisirs d'autrefois. Laurence _, la tête tournée à demi, lui souriait & frémissait par se- cousse, haletante, au contaft subit d'une eau plus froide.

vas-tu donc, ma fille? a demandé l'horrible petite vieille.

Claude me conduit au bal.

Ah! c'eft bien, cela, monsieur, a re- pris Pâquerette^ s'arrétant & se retournant vers moi.

Puis, prenant un linge sec^ elle a conti- nué, tout en essuyant Laurence avec amour :

Je songeais ce matin que vous deviez mourir de triftesse à refter ainsi toujours enfermés dans cette chambre. C'eft une bonne enfant que vous avez là, monsieur. J'en sais plus d'une qui vous aurait quitté

8o La confession de Claude

vingt fois. Là, ma tille, te voilà belle; tu auras bien des galants, cette nuit. Êtes- vous jaloux?

Je n'ai pu répondre. Je souriais machi- nalement, suivant du regard cette scène étrange. Une même pensée qui revenait sans cesse à mon esprit, m'empêchait d'en- tendre. C'était celle d'une vieille gravure que j'avais vue je ne savais où, représen- tant Vénus à sa toilette, baignée par des nymphes, caressée par de petits Amours. La déesse s'abandonne aux bras de ses femmes, jeunes & belles comme elle; l'é- cume des vagues voile seule leur volup- tueuse nudité; &, sur la rive, un vieux faune, devant tant de jeunesse & de fraî- cheur, oublie ses désirs dans une muette admiration.

11 eft jaloux, il eft jaloux, a répété Pâquerette avec un rire aigu, coupé c^e hoquets. Tant mieux pour toi, ma tille, il te fera plus de cadeaux, & tu le tromperas plus aisément. J'ai eu jadis un amant qui

La confession de Claude 8i

VOUS ressemblait fort^ monsieur : un peu plus petit, je crois, mais les mêmes yeux, la même bouche, jusqu'aux cheveux qu'il portait, ainsi que vous, rejetés en arrière. Il m'adorait, m'accablait de caresses, me suivait partout, ce qui fît que je le quittai au bout de huit jours.

Tandis qu'elle bavardait, Laurence s'était couverte. Elle s'eft peignée, debout devant la glace, sérieuse & recueillie. La vieille, droite auprès d'elle, a cessé de par- ler, contemplant avec dévotion les paquets de fard & les fioles d'huile aromatique, parfumerie rrossière achetée à bas prix aux étalages en plein vent. Ces femmes m'oubliant, je me suis assis dans un coin.

La glace me renvoyait leurs images ; ces deux faces, malgré les rides de l'une & la fraîcheur relative de l'autre, me sem- blaient sœurs, dans leur commune expres- sion d'avilissement. Mêmes regards trou- blés par les nuits ardentes, mêmes lèvres déformées sous de brutales caresses. A

.S.

Sa La confession de Claude

peine lisait-on sur leurs joues flétries le nombre d'années qui séparait leur âge. Toutes deux étaient également vieilles de débauche. Un infiant, je me suis cru l'a- mant de Pâquerette _, & j'ai fermé les yeux.

Elles m'oubliaient. Par moments, elles échangeaient une parole à demi-voix. Laurence jurait, frappant du pied, lorsque quelques cheveux rebelles refusaient de se boucler. Alors la petite vieille parlait de ses blondes tresses d'autrefois; elle décri- vait la coiffure des filles de son temps, &, pour se mieux faire entendre^ disposait à son tour ses cheveux gris devant le miroir. PuiSj c'étaient de longues louanges sur la jeunesse de ma compagne^ des doléances sans fin sur les ennuis du vieil âge. Les rides étaient venues avant la lassitude du corps; de là, le grand regret de n'avoir pas épuisé la vie à vingt ans. Aujourd'hui, il fallait vivre sans se hâter, dar»5 le silence & l'om- bre, ayant au cœur une admiration ja-

La confession de Claude 83

louse pour celles qui pouvaient encore vieillir.

Laurence écoutait, répondant par des queftionSj demandant si telle boucle lui séyaitj quêtant de nouveaux éloges. Puis, lorsque les cheveux , longtemps tra - vailléSj se sont trouvés épaissis à souhait, il s'eft agi de peindre la face. Alors Pâque- rette a voulu mettre la main au chef-d'œu- vre. Elle a pris du rouge & du bleu sur de petits tampons de ouate & les a légèrement promenés le long des joues, autour des yeux de la jeune femme. Elle a agrandi les paupières, purifié le front, donné la santé aux lèvres. Etj comme nous, pauvres rêveurs qui plâtrons la réalité de couleurs discordantes & qui crions ensuite à la création^ elle s'eft émerveillée de son ou- vrage, sans voir que, par inftants, sa main tremblante brouillait les traits, exagérait la pourpre de la bouche & la grandeur des paupières. Sous ses doigts, ce visage a changé horriblement pour moi. Il a pris,

84 La confession de Claude

par endroits, des teintes mates & terreuses, tandis que d'autres parties luisaient, frot- tées d'onguent mis pour fixer le fard. La peau tendue & irritée grimaçait; la face entière^ à la fois vermeille & flétrie^ avait le sourire niais des poupées de carton. Les tons en étaient si criards & si faux qu'ils blessaient la vue.

Laurence, droite & immobile, le regard demi-tourné vers le miroir, s'eft laissée complaisamment rajeunir. Elle effaçait de l'ongle les traits trop accusés. Sérieuse^ se penchant, elle étudiait quelques secondes chacune des beautés que Pâquerette lui donnait.

L'œuvre terminée, celle-ci s'eft reculée de quelques pas pour mieux juger. Puis, satisfaite, elle s'eft écriée :

Ah! ma fille, tu n'as plus que quinze ans.

Laurence lui a souri. Toutes deux étaient de bonne foi ; elles admiraient franchement, ne doutant point du miracle

La coiifessioti de Claude 8S

opéré. Alors elles se sont souvenues de moi. La jeune femme, fière de ses quinze anSj eft venue m'embrasser, voulant me donner la virginité de sa jeunesse d'une nuit. Ses épaules découvertes avaient cette odeur fraîche & fade d'une personne qui sort du bain. Au conta6l de ses lèvres, froides, humides de fard, j'ai frissonné de dégoût.

Songe à moi, ma fille^ a dit Pâque- rette en se retirant. Les vieilles femmes aiment les sucreries.

Reftés seuls _, nous avons attendre deux grandes heures. Je n'ai pas souve- nance d'un ennui aussi profond. Cette at- tente d'un plaisir qui me répugnait, avait je ne sais quoi de douloureux^ & les impa- tiences de Laurence retardaient encore pour moi la marche lente des minutes.

Elle s'était assise sur le lit^ dans son costume de satin rose pailleté d'or; ce clin- quant jurait le plus étrangement du monde, se détachant sur le papier enfumé de la

8G La confession de Claude

chambre. La lampe se mourait_, le silence n'était interrompu que par le bruit de la pluie frappant les vitres. Frères, j'ignore si j'ai tout au fond de moi quelque sen- timent honteux. Je veux le dire a vous qui devez connaître mon être entier: en face de cette femme, abandonné de mes chères pensées de chaque jour, je me suis pris à souhaiter Laurence jeune & belle; j'ai dé- siré pouvoir changer cette mansarde en myftérieuse retraite, disposée pour ce que la volupté a de plus âpre. Et alors^ j'aurais contenté les rêves de mes mauvaises heures. Ce qui me répugnait, ce n'était plus le vice, mais la laideur & la misère.

Enfin, je suis allé chercher une voiture & nous sommes partis. Malgré l'heure avancée, les rues étaient encore pleines de bruits & de lumières. Il y avait des éclats de rire au coin de chaque borne, des grou- pes d'ivrognes & de filles dans chaque ca- baret. Rien n'était plus odieux à voir que ce peuple courant dans la boue, se cou-

La confession de Claude 87

doyant aux refrains de chansons obs- cènes. Laurence, penchée à la portière, riait en bonne fille de cette joie grossière ; elle interpellait les passants, cherchant l'injure, heureuse de pouvoir engager cette guerre de gros mots que se font les mas- ques entre eux. Comme je reftais muet :

Eh bien! que fais-tu là? m'a-t-elle dit. Eft-ce pour dormir que tu me conduis au bal?

Je me suis penché à mon tour, j'ai cher- ché quelqu'un à insulter. J'aurais volon- tiers levé le poing sur une de ces brutes qu'amusait un pareil spedacle. En face de moi, sur le trottoir, se tenait un grand jeune homme débraillé; un cercle de rieurs l'entourait, applaudissant à chacun de ses jurons. J'étais exaspéré. Je l'ai menacé du gefte, je lui ai jeté au passage ce que j'ai pu trouver de plus offensant.

Et ta femme I a-t-il crié, mets-la donc un peu par terre, qu'on puisse y toucher !

La tranquille grossièreté de cet homme

La confession de Claude

a changé ma colère en une inexprimable triftesse. J'ai haussé la glace & j'ai appuyé mon front contre cette vitre hamide^ lais- sant Laurence à son trifte plaisir. J'étais comme bercé par les cris de la foule & par le roulement sourd de la voiture; je voyais^ de cette vue indécise du rêve, les passants fuir derrière moi_, ombres bizarres qui grandissaient & s'évanouissaient sans pré- senter aucun sens à mon esprit. Et, Jans ce bruit, dans cette brusque succession d'ombres &. de clartés, je n^ souviens d'avoir tout oublié, un inftant_, à regarder, entre les pavés, les flaques d'eau & de boue, les lampes des boutiques jetaient de rapides reflets.

C'efl ainsi que nous sommes arrivés à la salle de bal.

A demain^ frères. Je ne puis tout dire en un jour.

La confession de Claude 09

XII

O mes souvenirs, compagnons fidèles, je ne puis faire un pas en ce monde sans que vous vous dressiez devant moi ! Lors- que, Laurence au bras, du haut d'une ga- lerie^ j'ai jeté un regard rapide autour de la salle pleine de bruits & de lumière, j'ai revu, dans une vision soudaine & doulou- reuse, l'aire pavée de cailloux les filles de Provence dansent, le soir, au son du fifre & du tambourin. Comme nous nous moquions alors ! Les paysannes, non pas celles de nos songes, celles qui avaient des visages & des cœurs de reines, mais les pauvres créatures que la terre ardente flé- trit avant le temps, nous paraissaient sau- ter avec lourdeur, nous jetant un rire niais au passage Nos 3^eux se fermaient à toute

Qo La confession de Claude

réalité. Nous apercevions, au delà des ho- rizons, d'immenses palais, des salles au pavé de marbre, aux voûtes hautes & do- rées, emplies de tout un peuple de jeunes femmes qui s'agitaient avec une large har- monie, dans un nuage de dentelle étoile de diamants. Vraiment, nous étions de grands enfants. Aujourd'hui, frères, les paysannes sont vengées de nos dédains.

Je voyais, de la galerie je me trou- vais, une sorte de salle o'olongue, assez vafte^ ornée de peintures & de dorures dé- teintes. Une fine poussière, que soulevaient les pieds des danseurs, montait lentement du plancher, comme un brouillard, & em- plissait la voûte. Les flammes claires du gaz rougissaient dans cette nuée; toutes choses prenaient une apparence vague, une étrange couleur de vieux cuivre. Puis, au fond, galopait une ronde effrayante de créatures qu'on ne pouvait diflinguer; la furie de leurs geftes semblait se commu- niquer à l'air épais & nauséabond; dans

La confession de Claude gi

cet oscillement, je croyais voir les murailles s'agiter, tourner avec la foule. Une cla- meur perçante, accompagnée d'une sorte de roulement continu, dominait l'orcheftre.

Je ne saurais vous dire mon impressioc première en ce lieu_, chaque chose vivait pour moi d'une vie particulière & incon- nue. Les bruits qui glapissaient, rires so^ nores éclatant en sanglots, les lumières aux lueurs rouges, les mouvements effrayants de folie, les senteurs acres & étouffantes, tout m'arrivait en une sensation aiguë qui emplissait mon être d'un vague effroi, auquel se mêlait une volupté doulou - reuse. Je ne pouvais rire, car je sentais ma gorge se serrer, & cependant je ne pou- vais détourner la tête, jouissant d'une joie ' cuisante dans ma souffrance. Je comprends aujourd'hui l'attrait de ces soirées brûlan- tes. Au premier jour, on frémit, on se re- fuse à la terrible gaieté; puis l'ivresse vient, &, la tête perdue, on s'abandonne au gouf- fre. Les âmes communes sont vite acquises.

Ç)2 La confession de Claude

Celles qui ont la force de leurs cêves^ oserai-je^ frères^ me compter parmi ces der- nières?— se révoltent, &j dans leur fran- chise, regrettent les aires de Provence les lourdes paysannes dansent au milieu de la nuit fraîche & transparente.

De la galerie nous étions, nous ne pouvions voir que l'ensemble de la scène. Nous sommes descendus^ gagnant le bas par des escaliers & des couloirs étroits & obscurs. Arrivés dans la salle, nous avons suivre un mince sentier ménagé entre les murs & les quadrilles. Tout désir s'en efl allé, je n'ai plus eu que du dégoût. Les femmes étaient vêtues de loques, de soie en lambeaux, pailletée de cuivre noirci; leurs épaules nues ruisselaient; le fardj par larges mares, par longues traî- nées, rougissait^ bleuissait leur peau. Une d'elles^ le visage enflammé, la voix enrouée, s'eft tournée vers moi, gefticulant & criant. L'étrange, la laide figure ! Je la reverrai dans ; les mauvais songes.

La confession de Claude 93

Je ne me souviens point d'avoir aperçu les hommes. Ils étaient, ce me semble, droits & immobiles pour la plupart, re- gardant avec un grand calme les sauts désordonnés des femmes. Je ne saurais dire quelles gens ce pouvaient être, ni s'ils pa- raissaient comprendre toute leur sottise.

Las déjà, sentant ma tête se fendre, j'ai gagné une table, traînant toujours Lau- rence à ma suite. Nous nous sommes assis, & j'ai bu ce qu'on nous a servi, étudiant ma compagne.

Laurence, à son entrée, avait souri, fré- missant d'aise, aspirant largement cet air vicié, si doux à ses lèvres. Le sourire s'était bientôt évanoui, elle avait repris son visage morne. Parfois, elle allongeait le bras & touchait la main à une femme, à un homme qui passaient. Alors, le sourire se montrait quelques secondes, puis il disparaissait de nouveau. Renversée à demi sur sa chaise, les pieds appuyés sur un petit banc, elle se balançait avec lenteur, regardant dans

94 La confession de Claude

la salle d'un air attentif & ennuyé à la fois. Elle promenait ses regards de groupe en groupe^ silencieuse, tournant la tête à cha- que nouveau bruit, semblant vouloir ne rien laisser échapper. Mais il y avait tant de fatigue dans son attention, que je me demandais, à voir sa face pâle & désolée^ quel singulier plaisir elle pouvait ressentir pour en témoigner si peu.

A deux repriseSj croyant que ma présence la gênait, je lui ai dit de me quitter, si bon lui semblait^ d'aller voir ses amies, de dan- ser en toute liberté.

Eh ! pourquoi melèverais-je?m'a-t-elle répondu tranquillement. Je suis bien, je suis contente. Es-tu las de m'avoir près de toi ?

C'est ainsi que nous avons passé cinq heures face à face, dans un coin de la salle, moi dessinant sans le savoir des bons hom- mes sur le marbre de la table avec les quel- ques gouttes de liqueur tombées d'un ca- rafon, elle gardant une gravité & un silence

La confession de Claude gS

désespérants, les mains croisées sur sa jupe que tendaient ses genoux écartés. J'avais fini par ne plus avoir conscience de ce qui se passait autour de moi. Le bal tirant vers sa finj j'étouffais davantage. C'efl: la seule & dernière sensation dont je me souvienne. Lorsque le galop final m'a tiré de cette sorte de ftupeur profonde^ j'ai vu Laurence se lever; elle a juré & a donné un coup de pied au petit banc qui s'était embarrassé dans ses jupons ; puis, elle a pris mon bras, nous avons fait un dernier tour dans la salle avant de sortir. Sur le seuil, Lau- rence s'eft tournée en bâillant, jetant un dernier regard à la ronde écheveléedes dan- seurs qui vociféraient au milieu d'un va- carme épouvantable.

En mettant le pied dans la rue, un vent glacial, qui m'a frappé au visage, m'a causé une sensation délicieuse. Je me suis senti renaître au bien, à la vie libre & énergique; l'ivresse s'eft dissipée, &, sous la pluie fine de décembre, j'ai eu un instant d'ineffable

la salle d'| air attentif & ennuyé à la fois. Elle protsnait ses regards de groupe en groupe, 2ncieuse, tournant la tête à cha- que n au bruit, semblant vouloir ne rien Lu échapper. Mais il y avait tant de fatim dans son attention, que je me demand. à voir sa face pâle & désolée, quel si ngder plaisir elle pouvait ressentir pour en tâcigner si peu.

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La confession de Claude

volupté, jetant tous les dégoûts de cette nuit brûlante. J'ai eu conscience de ces misères que je quittais^ j'aurais voulu m'en aller par les rues, laissant l'eau glacée me pénétrer & renouveler mon être.

Laurence tremblait à mon côté. Elle avait noué son mouchoir sur ses épaules nues; n'osant s'aventurer, elle regardait d'une façon désespérée le ciel sombre & les ruisseaux qui inondaient les trot- toirs. La pauvre fille n'avait à attendre de ce ciel d'hiver que quelque fluxion de poitrine.

Il me reliait deux francs. J'ai couru ar- rêter un fiacre^ j'y ai fait monter Lau- rence. Elle s'eft blottie dans un des coinSj & là, s'eft tenue silencieuse, sans cesser de trembler. Je la diftinguais, à ma gauche, comme une blancheur effacée. Parfois, une goutte de pluie, reftée sur ses vêtements, roulait jusqu'à ma main.

Au bout d'un inftant, une sorte d'acca- blement m'a pris, le sommeil a fermé mes

La confession de Claude yj

yeux. Dans cette somnolence_, il me sem- blait entendre la clameur du bal; les cahots de la voiture m'enlevaient comme dans une danse furieusej & les essieux^ aux cris ai- gres,, jouaient ces airs qui, toute la nuit, m'avaient empli les oreilles. Lorsque^ fié- vreux & obsédé, j'ouvrais les paupières, je regardais ftupidement les murs de cette étroite caisse qui me paraissait pleine de fanfares & de tumulte. Puis, je sentais un grand froid; je me souvenais, retrouvant sous ma main la main glacée de Laurence. Au dehors la pluie tombait, les lumières vacillantes fuyaient rapidement.

La fatigue l'emportait, & de nouveau j'étais entraîné au milieu de rondes gigan- tesques, sans cesse renaissantes. 11 me semble aujourd'hui me souvenir vague- ment d'avoir ainsi dansé pendant de lon- gues heures. Je me trouvais cloué sur une banquette, au côté d'une femme qui frissonnait, &, je ne sais comment, je tour- nais dans une sorte de boîte qui roulait

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q8 La confession de Claude

avec fracas au fond d'un gouffre glacial.

Remonté dans ma chambre, tandis que Laurence ôtait son coflume^ j'ai jeté dans la cheminée 'tout le bois qui me reftait. Puis^ je me suis hâté de me mettre au lit, heureux comme un enfant de me retrouver dans ma misère, regardant avec amour les grandes clartés & les grandes ombres que les flammes du foyer faisaient monter le long de mes pauvres murs. Le calme s'était fait eii moi, dès le seuil de cette chambre retirée; la tête sur l'oreiller^ pai- sible j presque souriant, je regardais ma compagne qui, pensive devant le feu, quit- tait un à un ses vêtements.

Elle eft bientôt venue s'asseoir à mes pieds, sur le bord du lit. Rompant enfin le silence qu'elle avait gardé jusque-là, elle s'eft mise à parler avec volubilité.

Enveloppée dans sa chemise, les pieds repliés sous elle & les mains jointes rame- nant les genoux, elle riait aux éclats, pen- chant la tête en arrière. Elle semblait avoir

La confession de Claude 99

hâte de rendre toutes les paroles, toutes les gaietés amassées.

Pendant près d'une heure^ eMe m'a en- tretenu des mille incidents du bal. Elle avait tout vu, tout entendu. C'étaient des exclamations sans finj des joies soudaines, dessou/enirs pressés & tumultueux. Un monsieur avait glissé de telle façon, une dame avait juré de telle autre; Jeanne por- tait un coftume de laitière qui lui seyait à merveille ; Louise était laide en Ecossaise; quant à Edouard, il avait certainement engagé sa montre le matin même. Et elle ne tarissait pas, trouvant toujours quelque nouveau détail, répétant dix fois le même fait plutôt que de se taire. Puis, comme le froid la prenait, elle s'eft enfin couchée. Elle m'a affirmé ne s'être jamais tant amu- sée au bal & m'a fait jurer de l'y conduire de nouveau dès que je le pourrai. Elle s'eft endormie ainsi, me parlant encore, riant dans son sommeil.

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confession de Claude

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XIII

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La confession de Claude

m'ont étrangement étonné. Je n'ai pu & je ne puis m'expliquer encore la froideur, l'indolence de cette fille, au milieu du tumulte de la nuit, & ses éclats de gaieté^ ses bavardages du matin, dans notre cham- bre triste & muette. Pourquoi m'arracher la promesse de la mener le plus souvent possible à ces bals oU elle riait, elle dan- sait si peu? Puis, si elle était de bonne foi, quelle était donc cette joie singulière qui se manifeftait par le silence & la méchante humeur, qui éclatait plus tard en rires épais & voluptueux?

Monde inconnu de la chair & des pas- sions infâmes je trouve des étonne- ments à chaque pas! Je n'ose encore fouil- ler toutes ces misères, cette poitrine de femme, froide dans ses désirs, affaissée & endormie dans ses Joies. Je l'ai crue sauvée, elle me revient plus terrible, plus impé- nétrable que jamais.

La confession de Claude lor

XIII

Vous vous plaignez de mon silence, vous vous inquiétez & me demandez quelles nouvelles triftesses me font tomber la plume des doigts.

Frères, ce sont nos ridicules imagina- tions d'enfant qui se dissipent une à une. Cet adieu des espoirs du Jeune âge a, dans sa rudesse salutaire, de profondes amer- tumes. Je me sens devenir homme, je pleure mes faiblesses qui s'en vont, tout en tirant un grand orgueil des forces qui me viennent.

Que la jeunesse serait sotte, si elle n'a- vait sa belle naïveté! La bêtise sur les lèvres de l'enfant eft une adorable igno- rance dont les hommes sont doucement ré- jouis.Voici un mois à peine, j'étais encore

6.

La confession de Claude

un sot, je vous parlais naïvement de la rédemption des filles. Certes, à m'enten- dre, un vieillard eût à la fois souri de son meilleur sourire & secoué ironiquement la tête : il aurait donné le sourire à la jeune âme qui avait foi en toute perfe6lion, & adressé le sourire à l'absurde petit garçon qui tentait hardiment le miracle que Jésus seul a pu faire.

Assez de mensonges ! La vérité brutale a d'étranges douceurs pour ceux que tour- mente le problème de la vie ; ils sont las de ces espérances que les mères lèguent aux enfants^& quij lentes à sedissiper^ les aban- donnent une à une_, allongeant leur martyre. Moi, je préfère, dussé-je souffrir tous mes déchirements en un jour^ voir clair en ce monde de débauches je suis descendu.

Sans doute^ il s'eft rencontré de grandes repenties. Des femmes, aux vaftes amours, ont parfois donné à un seul être ce cœur qu'elles partageaient entre tous, & alors elles ont été pardonnées. Mais ce sont

La confession de Claude io3

les miracles; les lois communes veulent que les cœurs partagés se dispersent en chemin & que les morceaux ne puissent en être réunis à l'heure suprême.

Écoutez, frèreSj lorsque la Madeleine se traînera à vos pieds , maudissant ses erreurs passées _, vous promettant une nouvelle jeunesse d'amour^ ne la croyez pas. Le ciel eft avare de prodiges. La Pro* vidence entrave rarement nos fatalités. Dites-vous que le mal eft puissant, & qu'en ce monde le mensonge ne se fait pas vérité pour l'unique soulagement d'une pauvre âme qui souffre. Repoussez la Madeleine, niez ses larmes & son cœur, raillez toute rédemption. Voilà la sagesse.

Allez, je sens l'expérience me venir.

Laurence eft une âme souillée à jamais, une intelligence perdue, une créature en- dormie à ce point qu'aucune brûlure ne pourrait la réveiller du sommeil qu'elle dort dans la boue. Je meurtrirais sa chair, je briseiais ses os sous le bâton, je m'adresse-

I04 La confession de Claude

rais à son cœur. Je soulèverais sous des baisers ses paupières affaissées,, elle relie- rait toujours là, à mes pieds, accroupie, sans un frisson, sans un cri de douleur ou de joie. J'ai par inftants des désirs de lui crier :

Lève-toi, & battons-nous; réveille- toi, & crie, jure, montre-moi que tu vis encore en me faisant souffrir.

Elle me regarde avec ses yeux éteints; je recule effrayé, n'osant parler. Laurence efl morte, morte de cœur & de pensée. Je n'ai rien à tenter sur ce cadavre.

Frères, je n'ai plus la moindre espé- rance, je ne veux plus m'occuper de cette fille. Elle a refusé ma vie de travail, je n'ai pu accepter sa vie de débauche; le rêve était trop haut, la réalité m'a paru un gouffre. Je m'arrête & j'attends. Quoi? Je l'ignore.

Je n'ai que faire de me juftifier devant vous. Je sais que vous voyez clair en mon âme, que vous expliquez mes a£les par des

La confession de Claude io5

pensées de Juftice & de devoir. Vous avez plus de confiance en moi que je n'ose en avoir moi-même. Par moments, je m'in- terroge, je me juge comme me jugent sans ■doute les passants que je coudoie en cette vie; je m'effraye de ce vice qui m'entoure sans me vicierj de cette femme qui dort à mon côté, sans être ma compagne. Alors, désespéré, j'ai des envies de faire ce que feraient les autres, de prendre Laurence par les épaules & de la pousser dans la rue je l'ai trouvée. Elle y tomberait aussi nue, aussi désolée, ayant au front la même misère & la même infamie. Et moi, je fermerais ma porte tranquillement, ne lui ayant rien volé, ne lui devant rien. La conscience eft large; il y a des gens qui ont la science de relier honnêtes en deve- nant lâches & cruels.

Laurence s'impose à moi de toute la force de son abandon. Elle rcfle là, tran- quille & passive. Je ne puis pourtant pas la chasser. Ma misère m'empêche de la

io6 La confession de Claude

payer pour qu'elle s'en aille. Nous som- mes liés fatalement l'un à l'autre par le malheur. Tant qu'elle demeurera près de moi, je croirai devoir accepter sa présence.

J'attends donc^ &, je le répète, j'ignore ce que j'attends. Comme Laurence^ je m'affaisse^ je vis dans une sorte de som- nolence douce & trifte, sans trop souffrir, n'éprouvant au cœur qu'une grande fati- gue. Après tout, je ne suis pas irrité contre cette fille; je sens en moi plus de pitié que de colère, plus de triflesse que de haine.

Je ne lutte plus, je m'abandonne_, je trouve dans la certitude du mal un repos étrange, un apaisement de tout mon être.

XIV

Vous souvenez-vous du grand Jacques, ce long garçon pâle & tranquille? Je le vois encore, se promenant à l'ombre des pla-

La confession de Claude 107

tanes, dans le préau du collège; il mar- chait d'un pas lent & ferme, poussant du pied les cailloux; il riait paisiblementj raisonnant ses souri res^ & vivait dans une suprême indifférence. Je me rappelle qu'en un jour d'épanchement il me confia le secret de sa force. Je ne compris rien à ses confidenceSj si ce n'eft qu'il se proposait de vivre heureux en murant son cœur & sa pensée.

A quinze ans, je ne rêvais que du grand Jacques. J'enviais ses longscheveuxblonds, sa superbe indolence. Il était, parmi nous^ un type d'élégance & d'ariftocratique dé- dain. J'avais été surpris par cette nature égoïste qui n'avait rien de jeune ni de généreux; je m'étais mis à admirer cet enfant terne & froid qui passait au milieu de nous avec la gravité indulgente & su- périeure d'un homme.

J'ai revu le grand Jacques. Il efl mon voisin , il habite la même maison que moi, deux étages plus bas. Hier^ je w.nr-

io8 La confession de Claude

tais l'escalier_, lorsque j'ai rencontré un jeune homme & une jeune femme qui descendaient. Le jeune homme_, sans hé- sitation & tout naturellement, m'a tendu la main.

Comment vas-tu, Claude? m'a-t-il demandé.

Il paraissait m'avoir quitté la veille. Il avait à peine interrogé mon visage, & moi, j'interrogeais le sien dans la demi-obscu- rité du palier, sans pouvoir me rappeler ses traits. Sa main était froide. Je ne sais à quelle sensation étrange j'ai reconnu cette chair calme & indifférente.

Eft-ce toi, Jacques: me suis-je écrié. Bon Dieu ! tu as encore grandi 1

Ouij oui, c'eft moi, m'a-t-il répondu avec un sourire. Je loge là, au fond du couloir, au numéro 17. Viens me voir ce soir, entre sept & huit heures.

Et il eft descendu sans tourner la tête, précédé de la jeune femme qui me regar- dait avec de grands yeux d'enfant. Je suis

La confession de Claude 109

refté un inftant^ penché sur la rampe, sui- vant des yeux ce garçon qui s'en allait d'un pas calme, tandis que mon cœur sau- tait violemment dans ma poitrine.

Le soir, je suis descendu au numéro 17. La chambre eft meublée avec le luxe faux & écœurant des hôtels garnis de Paris. Vous ne pouvez vous imaginer, frères, quel air misérable & honteux ont ces draperies rougesj éraillées & grises de poussière, ces meubles noirs & graisseux, ces faïences félées_, ces objets sans nom, loques & dé- bris qui s'étalent le long de murs hu- mides. Ma mansarde eft plus nue, mais elle n'eft pas plus laide. Deux fenêtres, hautes & larges, garnies de minces ri- deaux de mousseline, versent une lumière crue sur tout ce délabrement. Il y a un lit enveloppé de rideaux déteints^ une ar- moire à glace ternie & éclatée au flanc, un canapé & des fauteuils déplorabIes_, jaunis par l'usnge; puis une toilette, un bureau, une table^ des chaises, meubles dépareil-

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La confession de Claud'

lés, meubles de salle à manger, de cham- bre à coucherj de salon, de cabinet. L'en- semble a je ne sais quoi de prétentieux & de sale qui répugne. Au premier regard^ on peut croire que l'on entre dans une chambre honnête; au second, on voit la crasse sur l'acajou & sur le damas, on éprouve comme une impression de vice & de malpropreté.

Je me suis senti attrifté par l'aspecl malsain de cette chambre, j'ai respiré avec dégoût cet air épais & nauséabond, puant la poussière, le vieux vernis & les étoffes fanées, odeur acre & étouff"ante qui eft la même dans tous les hôtels.

Jacques^ assis devant le bureau^ tra- vaillait paisiblement_, un Code ouvert de- vant lui. La jeune fille était couchée sur le canapéj les yeux au plafond, silencieuse & grave.

Jacques a tourné son siège à demi; sa face m'eft apparue en pleine lumière. C'elr bien toujours le même visage, un visage

La confession de Claude

superbe & indifférent; on y lit une vo- lonté forte faite d'égoïsme & de froideur. L'homme eft devenu ce que promettait l'enfant. Notre ancien camarade doit être dans la vie ce que l'on appelle un garçon pratique & sérieux; il tend à un but^ il veut être avocat, avoué ou notaire, & il marche avec toute la puissance de sa tran- quillité. Le cœur fermé, la chair calme, il accepte ce monde, sans remerciment ni révolte. Jacques eft une honnête nature, un esprit Jufte qui vivra honorablement, selon le devoir & les mœurs; il ne faiblira pas, parce qu'il n'aura pas à faiblir; il passera droit & ferme, n'ayant rien à haïr ni à aimer. Dans ses yeux clairs & vides, je n'ai pas trouvé l'âme; sur ses lèvres pâles, je n'ai pas vu le sang du cœur.

Devant ce jeune homme, paisible & sou- riant, accoudé sur ses livres de travail & me tendant sa main fraîche, j'ai songé à moi, frères, à mon pauvre être que secoue sans cesse la fièvre des désirs & des rei^rets.

La confession de Claude

Je n'avance qu'en chancelant; je n'ai pas pour me protéger cette belle tranquillité, ce silence du cœur & de l'âme. Je suis tout chair, tout amour, je me sens vi- brer profondément à la moindre sensation. Les événements me mènent, je ne puis les conduire ni les surmonter. Demain^ dans ma vie libre, s'il m'arrive de blesser le monde, le monde se détournera de moi, parce que j'aurai obéi à ma fierté & à mes tendresses. Jacques sera salué, ayant suivi la route commune. Je n'rse dire tout haut que la vertu ell: une qudtion de tempéra- ment; mais, kères, je pense tout bas que les Jacques sur cette terre sont lâchement vertueux, tandis que les Claudes ont cet effroyable malheur d'avoir en eux une éternelle tempête, un désir immense du bien qui les agite & les conduit hors des jugements de la foule.

La jeune fille avait penché la tête & me regardait, la bouche entr'ouverte, les yeux agrandis. Son visage a la blancheur trans-

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parente de la cire^ avec des rougeurs mates aux joues; ses lèvres pâles, ses paupières molles & biftrées donnent à sa face un air d*enfant malade & résigné. Elle a quinze ans^ &, par inftants, lorsqu'elle sourit, on lui en donnerait à peine douze.

Tandis que Jacques me parlait de sa voix lente, je ne pouvais détacher mes re- gards de ce visage poignant, si jeune & si éteint. 11 y avait sur ce front candide une lassitude, une langueur profondes; le sang ne coulait plus sous la peau; les frissons de la vie ne faisaient plus frémir cette chair endormie. N'avez-vous jamais vu, dans son berceau, une petite fille que la fièvre a rendue plus blanche, plus in- nocente encore? elle dort, les yeux grands ouverts, elle a un visage d'ange, doux & reposé, elle soutfre, & elle parait sourire. L'étrange petite fille que j'avais devant moi, cette femme qui était reflée enfant, ressemblait à ses sœurs au berceau. Seule- ment, ici, c'était pitié plus grande à voir

114 ^-^ confession de Claude

sur un front de quinze ans tant de pureté & tant de pâleur^ toutes les grâces naïves de la jeune fille & toutes les fatigues honteuses de la femme.

Elle avait replié les bras & soutenait sa tête languissante. J'ignorais son hiftoire, je ne savais qui elle était, ni ce qu'elle fai- sait là. Mais, à tout son être, je voyais l'innocence de son cœur & la honte de son corpSj je reconnaissais la jeunesse de ses regards & la vieilLsse prématurée de son sang, je me disais qu'elle allait mourir de décrépitude à quinze ans, vierge d'âme. Émaciée & affaiblie^ elle s'étendait comme une courtisane & souriait comme une sainte.

Je suis refté deux grandes heures entre Jacques & Marie, regardant ces deux êtres, étudiant ces deux visages. Je ne pouvais deviner ce qui avait rapproché un tel homme d'une telle femme. Puis_, j'ai songé à Laurence, & j'ai compris qu'il y a des unions fatales.

La confession de Claude

Jacques m'a paru satisfait de l'exiftence qu'il mène. Il travaille_, il règle ses plaisirs & ses études, il vit la vie d'étudiant, sans impatience, même avec une certaine com- plaisance tranquille. J'ai remarqué qu'il mettait quelque orgueil à me recevoir dans une si belle chambre; il ne voit pas toute l'ignoble laideur de ce luxe de mauvais lieu. D'ailleurs, ce n'eft ni un vaniteux ni un fat; il eft bien trop pratique pour avoir de pareils défauts. 11 ne m'a parlé que de ses espérances j de sa position future; il a hâte de n'être plus jeune & de vivre en homme grave. En attendant, pour faire comme tout le monde, il consent à habiter une chambre de cinquante francs par mois, il veut bien fumer^ boire un peu, même avoir une maîtresse. Mais il considère tout cela comme unemodequ'il ne peut refuser; il entend, dès le dernier examen, se débar- rasser de son cigare, de Marie & de son verre, comme de meubles désormais inu- tiles. Il calcule^ à une mmuteprès, l'heure

1 1 6 La confession de Claude

à laquelle il aura droit au respefl des gens de bien.

Marie écoutait les théories de Jacques avec un calme parfait. Elle paraissait ne pas comprendre qu'elle était un des meu- bles qu'abandonnerait le jeune homme, pour cause de déménagement. La pauvre fille se souciait sans doute peu d'apparte- nir à celui-ci ou à celui-là, pourvu qu'elle eût un canapé elle pût reposer ses membres endoloris.

D'ailleurs, Jacques & Marie se parlaient avec une douceur qui m'a surpris. Ils semblent s'accepter_, se ménager l'un l'au- tre. Ce n'eft ni amour, ni même amitié; c'eft un langage poli qui évite toute que- relle & maintient le cœur dans une com- plète indifférence. Jacques doit être l'in- venteur de ce langage.

Au bout d'une heure, il a déclaré qu'il ne pouvait perdre son temps davantage; il s'eft remis au travail, en me priant de refler, affirmant que ma présence ne le

La confession de Claude 117

gênait en aucune façon. J'ai approché ma chaise du canapé, & me suis entretenu à voix basse avec Marie, Cette femme m'at- tirait; je me sentais pour elle des tendresses, des pitiés de père.

Elle cause en enfant, tantôt par mono- syllabesj tantôt avec volubilité, passionné- ment & sans s'arrêter. Je l'avais bien ju- gée; l'intelligence & le cœur sont reliés chez elle en bas âge , tandis que le corps grandissait & se souillait. Elle a une naï- veté exquisCj horrible parfois, lorsque, avec un doux sourire & de grands yeux étonnésj elle laisse échapper de grossières paroles de ses lèvres délicates. Elle ne rou- git pas, ignorant la rougeur; elle ne paraît point avoir conscience d'elle-même & se meurt doucement, ne sachant ni ce qu'elle efl, ni ce que sont les autres jeunes filles qui se détournent lorsqu'elle passe.

Peu à peu, elle m'a conté sa vie. J'ai pu, phrase à phrase, reconftruire cette hiftoire lamentable. Un récit m'aumit déplu , car

La confession de Claude

j'aui-is hésité à croire; je préfère qu'elle se soit confessée, sans le savoir elle-même, par aveux partiels, au hasard de la con- versation.

Marie pense avoir quinze ans. Elle ignore elle efl née, & se rappelle vague- ment une femme qui la battait, sa mère sans doute. Ses premiers souvenirs datent du ruisseau; elle se souvient qu'elle y jouait & qu'elle s'y reposait. Sa vie a été une longue promenade dans les rues; il lui serait très-difïicile de savoir ce qu'elle a fait jusqu'à l'âge de huit ans; lorsqu'on l'interroge sur ses premières années, elle répond qu'elle ne sait plus , ayant eu trop faim & trop froid. A huit ans, comme toutes les petites misérables, elle vendait des fleurs. Elle couchait alors à la barrière Fontainebleau dans un vafle grenier som- bre, avec toute une troupe d'enfants de son âge, garçons & iilles, qui dormaient péle- méle. De huit à quatorze ans, elle efl venue à ce chenil, choisissant son coin chaque

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soir^ embrassée par les uns, battue par les autres, grandissant dans le vice & la misère^ sans que rien l'avertît ni révoltât son cœur. Elle était déjà infâme, & elle ignorait encore qu'elle possédât un corps & des sens. Elle avait fait le mal avant de savoir que le mal exiftait; aujourd'hui, en pleine débauche, elle gardait son vi- sage d'enfant, n'ayant jamais cessé d'être vierge & innocente. La souillure s'était mise en elle trop tôt pour qu'elle pût être souillée.

J'avais maintenant le sens de ce visage étrange, fait d'impudeur & de naïveté, d'une beauté jeune & fanée. Je m'exp i- quais cette petite fille cynique, cette femme usée qui se mourait avec le calme & la blancheur d'une martyre. Elle était fille de la grande ville, & la grande ville en avait fait cette créature monftrueuse qui n'était ni un enfant ni une femme. Dans cet être, personne n'avait évoqué l'âme, l'âme dormait encore. Le corps lui-même ne

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s'était jamais éveillé sans doute. Marie se trouvait être une simple d'esprit & de chair^ qui se livrait par abandon, reflait pure dans la fange, ne sachant rien et accep- tant tout. Je la vois, là^ devant moi, flétrie déjà, avec son bon sourire, me parlant de sa voix un peu rauque^ comme nos sœurs nous parleraient de leurs poupées, & je me sens au cœur un grand ser- rement.

A quatorze ans, une vieille femme,, qui n'avait aucun droit sur elle^ la vendit. Elle se laissa acheter^ elle s'offrit presque d'elle- même, comme elle offrait ses bouquets de violettes. Elle avait encore les joues roses, & ses rires résonnaient gaiement. Elle eut des robes de soie, des bijoux; elle accepta la soie & l'or comme des jouets, déchirantj jetant tout parla fenêtre. D'ail- leurs, Marie vivait ainsi parce qu'elle ne savait pas que l'on peut vivre autrement; elle n'avait point le sens du luxe, elle aurait accepté indifféremment un bouge ou un

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hôtel. Il lui plaisait de vivre oisive ^ à regarder les murs; la souffrance qui la courbait déjà_, lui faisait aimer le repos, une sorte de rêverie vague, au sortir de laquelle elle paraissait inquiète & agitée. Lorsqu'on l'interrogeait, lui demandant ce qu'elle avait vu, elle répondait, d'un ton effaré : « Je ne sais pas! »

Elle avait vécu ainsi près d'un an^ cou- rant les hôtels garnis^ couchant ici & là, sans rien perdre de sa sérénité. Comme je lui montrais quelque surprise , & que je ne pouvais vaincre tout le dégoût que m'inspirait une pareille exiftence^ elle efl demeurée étonnée , ne me comprenant pas.

Un soir,, la misère était revenue. Marie allait regagner le grenier de la barrière Fontainebleau, lorsqu'elle avait rencontré Jacques. Elle m'a conté cette rencontre d'une voix que je n'oublierai jamais, avec des regards immobiles dans les yeux & des rires bruyants sur les lèvres. C'efl elle qui

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a abordé Jacques, lui demandant son bras parce qu'il faisait noir & que le pavé était glissant. Elle n'avait sans doute pas la moindre mauvaise pensée. Jacques la queftionna; au lieu de la conduire route d'Orléans, il la mena chez lui. Elle le laissa faire, toujours calme. Elle n'aurait peut- être pas quêté un lit, elle songeait à la paille du grenier, mais elle acceptait les draps blancs qui lui venaient, sans joie ni répugnance. Depuis ce jour, elle a vécu le plus possible sur le canapé.

J'ai cru comprendre que, dans sa pensée, Jacques avait fait une bonne acquisition en prenant Marie. Puisqu'il lui fallait une maîtresse , c'était celle qui lui convenait : une nature affaiblie & calme qui ne le troublait pas dans son indifférence, une fille insouciante dont il se débarrasserait aisément, une femme charmante dans sa râleur, qui avait toute la grâce de la jeu- nesse sans en avoir les caprices ni les in- conséquences. D'ailleurs, Marie, souf-

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frante parfois, a ses jours de vie & de gaieté; elle n'eft point encore clouée sur un ma- telas, &, lorsqu'elle rit au soleil, parmi ses boucles blondes, elle resplendit belle à faire rêver Jacques lui-même.

Je me suis plu, frères, à vous parler de Jacques & de Marie.

Je suis reflé deux ou trois heures auprès d'eux, oubliant mes souffrances, & j'ai voulu oublier encore en vous contant ma visite. C'efl; un monde que vous igno- rez; ce monde eft poignant, l'étude en eft âpre, pleine de vertige. Je voudrais pénétrer dans les coeurs & dans les âmes; je suis attiré par ces femmes & ces hommes qui vivent autour de moi; peut-être, au fond, ne trouverais-je que de la fange, mais j'aimerais à fouiller le fond. Ils vi- vent une vie si étrange, que je crois tou- jours être sur le point de découvrir en eux des vérités nouvelles.

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XV

Nous mangeons au Jour le Jour, vendant de vieux livres ou quelques haillons. Ma misère eft telle que je n'en ai plus con- science, & que je m'endors le soir presque satisfait, lorsqu'il me refte une vingtaine de sous pour les deux repas du lende- main.

Je suis allé dans plusieurs adminiftra- tions solliciter une place. On m'a reçu fort brusquement ; j'ai cru comprendre que j'avais le tort d'être pauvrement mis. J'é- cris mal, dit-on; je ne suis bon à rien. Je les crois sur parole, & je me retire, hon- teux d'avoir eu un inftant la pensée de voler l'argent de ces honnêtes gens, en mettant à leur service mon intelligence & ma volonté.

La confétiton de Claude ttb

Je ne suis bon A rien, telle cR la vérité que j'ai retirée de mes démarches. Je ne suis bon â rien, si ce n'cfl à souffrir, â san- gloter, A pleurer ma jeunesse & mon cœur. Ainsi, me voilù seul au monde, re- poussé & misérable, n'osant mendiera me sentant plus affamé que le pauvre (pu tend la main. Je suis venu, berce en un 5ongc de gloire & de fortune; je m'éveille en pleine boue, en pleine détresse.

Heureusement, le ciel efl doux & bon. Il y a dans la misère une sorte d^ivrcsse lourde, une somnolence voluptueuse qui endort la conscience, la chaîr & l'esprit. Je ne sens pas nettement mon degré d'in- digence & d'infamie; je souffre peu, je sommeille dans ma faim, je me vautre dans mon oisiveté.

Voici quelle efl ma vie.

Le matin, je me lève tard. Les matinée* sont brumeuses, froides, blafardes; le jour entre, gris & trifte, par la fenêtre sans ri- deaux; il se traîâia iruilancoliquement sur

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les carreaux & sur les murs. J'ai une sensation de bien-être à sentir la chaleur tiède des vêtements que j'entasse sur le lit. Laurence dort à mon côté d'un sommeil de plomb, la face renversée & muette. Moi, les yeux ouverts, le drap au menton ^ Je regarde le plafond noir que traverse une longue crevasse. Je tombe en extase devant cette crevasse; je l'étudié, j'en suis amou- reusement, du regard, les lignes brisées; je la contemple des heures entières, sans songer à rien.

C'eft le meilleur inftant de la journée. J'ai chaud & je dors à moitié. La chair eft contente, l'esprit court mollement dans ce beau pays du demi-sommeil, la vie a toutes les voluptés de la mort. Puis par- fois, lorsque je suis complètement éveillé, je m'abandonne au bras de quelque songe. Frères, que mon pauvre cœur doit être en- fant, pour que je puisse encore lui mentirl Eh! oui, je rêve toujours, j'ai toujours cette puissance étrange d'échapper à la

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réalité, de créer, de toutes pièces, un inonde & des êtres meilleurs. Là, entre deux draps sales, au côté d'une femme iaide & honteuse dans son écrasement, au milieu d'une chambre obscure_, je vois sou- vent de mes yeux un palais , tout marbre & tout argent, une amante blanche, lu- mineuse, qui me tend les bras, m'appelle à sa droite sur la couche de soie elle repose.

Onze heures sonnent, je saute du lit. Le froid humide des carreaux, qui me glace brusquement la plante des pieds , me tire de mon rêve. Je me sens grelotter, je me couvre à la hâte. Puis je marche dans la chambre, allant de la fenêtre à la porte, jetant un coup d'œil sur la muraille qui eft tout mon horizon, & revenant regarder Laurence sans la voir. Je fume, je baille, j'essaie de lire. J'ai froid & je m'ennuie.

Laurence s'éveille. Alors , commencent les souffrances. Il faut manger. Nous te- nons conseil. Nous cherchons par la

I2S La confession de Claude

chambre quelque objet à vendre. Souvent nous renonçons à déjeuner, quand le pro- blème eft trop difficile à résoudre _, & tout eft dit. Lorsque nous avons trouvé un vieux chiffon, du papier, n'importe quoi, Laurence s'habille & va offrir la déplorable marchandise à un revendeur qui lui donne huit ou dix sous. Elle rapporte du pain & un peu de charcuterie que nous mangeons debout, sans nous parler.

Les journées sont longues pour les misé- rables. Quand il fait trop froid & que nous n'avons pas de feu, nous nous recouchons. Lorsque le temps eft plus doux, j'essaie de travailler, me donnant la fièvre à vou- loir faire une besogne qui ne veut plus de moi.

Laurence se renverse sur le lit ou se promène à pas lents. Elle traîne sa robe de soie bleue qui semble pleurer en se frois- sant aux meubles. Cette guenille eft toute jaune de graisse , toute déchirée, craquée aux coutures , usée aux plis, Laurence la

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laisse se pourrir & tomber en loques, sans la nettoyer ni la raccommoder. Elle la met dès le matin, n'ayant qu'elle, & elle se promène ainsi le jour entier dans cette chambre misérable, les cheveux dénoués, portant une robe de bal largement décol- letée, qui montre son dos et sa gorge. Et cette robe, cette soie douce d'un bleu pâle, qui brille encore par endroits, eft un haillon infâme , tordu , fané, lamentable. Il y a je ne sais quelle angoisse poignante à voir ces lambeaux d'un riche tissu, ce luxe traîné dans la misère, ces épaules nues rougies par le froid. Toujours je me rap- pellerai Laurence marchant ainsi vêtue dans le bouge de mes vingt ans.

Le soir, la queftion du pain revient ter- rible & pressante. Nous mangeons ou nous ne mangeons pas. Puis, nous nous couchons, las & endormis. Le Icndem.ain, la vie recommence, pareille, plus cuisante & plus âpre chaque jour.

Je ne sors plus depuis unesemain:. Un

La confession de Claude

soir, nous n'avions pas mangé la veille, j'ai ôté mon paletot sur la place du Panthéon^ & Laurence a été le vendre. Il gelait. Je suis rentré en courant, suant à grosses gouttes de peur & de souffrance. Deux jours après^ mon pantalon a suivi le paletot. Me voici nu. Je m'enveloppe dans une couverture , je me couvre comme je puisj & je prends ainsi le plus d'exercice possible, pour ne pas laisser se roidir mes jointures. Lorsqu'on vient me voir, je me couche, je prétends être un peu indisposé.

Laurence paraît souffrir moins que moi. Elle n'a pas de révolte_, elle ne tente pas de £e souftraire à l'exiftence que nous me- nons. Je ne puis m'expliquer cette femme. Elle accepte tranquillement ma misère. Eft-ce dévouement, eft-ce nécessité ?

MoijfrèreSj je vous l'ai dit, je suis bien, je m'endors. Je sens mon être se fondre, je me laisse aller à cette proftration douce des mourants, qui demandent pitié d'une voix faible & caressante. Je n'ai aucun dé-

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sir_, si ce n'eft de manger plus souvent. Je voudrais aussi être plaint^ être caressé, être aimé. J'ai besoin d'un cœur.

XVI

Oh ! frères, je souffre, Je souffre. Je n'ose parler, je sens la honte me serrer à la gorge, & je ne puis que pleurer sans ôter de mon cœur le poids qui l'étouffé.

La misère eft douce , l'infamie eft légère. Et voilà que le ciel me punit, qu'il me courbe sous un vent terrible, sous une implacable blessure.

Maintenant, frères, vous pouvez déses- pérer : je n'ai plus de degrés à descendre, je viens de m'abandonner au gouffre, je suis perdu à jamais.

Ne m'interrogez pas. Je laisse mes cris

La confession de Claude

aller jusqu'à vous, car la douleur eft trop aiguë pour que je parvienne à étouffer mes cris. Mais je retiens les paroles sur mes lèvres, je ne veux ni vous effrayer ni vous désoler en vous contant l'effroyable hiftoire de mon cœur.

Dites-vous que Claude eft mort, que vous ne le verrez plus^ que tout eft bien fini. Je préfère souffrir seul, quitte à en mourir, que de troubler votre sainte tran- quillité en me déchirani devant vous, en vous découvrant ma plaie saignante.

XVII

' Non, vous souffrirez, mais il m'eft im- possible de garder le silence. Je trouverai quelque consolation à me montrer à ^^u; je m'apaiserai, lorsque je saurai que vous sanglotez avec moi. FrèreSj j'aime Laurence,

La confession de Claude li'i

XVIII

Laissez-moi regretter, laissez-moi me souvenir, laissez-moi revoir toute ma jeu- nesse dans un regard.

Nous avions douze ans alors. Je vous rencontrai un soir d'oclobre dans le préau du collège, sous les platanes, près de la pe- tite fontaine. Vous étiez chétifs & timides. Je ne sais ce qui nous unit, notre faiblesse peut-être. Depuis ce soir, nous avons mar- ché ensemble, nous séparant pour quel- ques heures, mais nous tendant la main avec plus d'amitié après chaque sépara- tion.

Je sais que nous n'avons ni le même corps, ni le même cœur. Vous vivez & vous pensez autrement que moi, mais vous ailliez comme moi. efl notre fraternité.

«

i34. La confession de Claude

Vous avez mes tendresses & mes pitiés; vous vous agenouillez dans la vie, vous cherchez à qui donner votre âme. Nous communions en tendresse & en affection. Vous rappelez- vous nos premières an- nées? Nous lisions ensemble des contes à dormir debout, de grands romans d'aven- tures qui nous tenaient six mois sous le charme. Nous faisions des vers & de la chimie, de la peinture & de la musique. Il y avait, chez l'un de vous, au troisième étage, une grande chambre, notre labora- toire & notre atelier. Là, dans la solitude^ nous commettions nos crimes d'enfant: nous mangions le raisin accroché au pla- fond, nous risquions nos yeux au-dessus de cornues chauffées à blanc, nous rimions des comédies en trois actes que je lis encore aujourd'hui lorsque je veux sourire. Je la voisj celte grande chambre, avec sa large fenêtre, inondée de lumière blanche & pleine de vieux journaux, de gravures fou- lées aux pieds, de chaises dépaillées, de

La confession de Claude i35

chevalets boiteux. Elle m'apparaît douce & riante^ lorsque je regarde ma chambre d'aujourd'hui & que j'aperçois, au milieu, se dresser Laurence qui m'effraye & m'at- tire.

Plus tard, le grand air nous enivra. Nous eûmes la saine débauche des champs & des longues courses. Ce fut une folie, un emportement. On brisa les cornues, on oublia le raisin, on ferma la porte du la- boratoire. Le matin, nous partions avant le jour. Je venais sous vos fenêtres vous appeler en pleine nuit, & nous nous hâ- tions de sortir de la ville, carnier au dos, fusil au bras. Je ne sais à quel gibier nous chassions; nous allions, flânant dans la ro- sée, courant au milieu des hautes herbes qui se courbaient avec des bruits secs & pressés, nous vautrant dans la campagne comme de jeunes chevaux échappés. Le cai nier était vide au retour, mais la pensée était pleine & le cœur aussi.

Quelle contrée puissante, âpre & douce

i36 La confession de Claude

pour ceux qui se sont pénétrés de ses ar- deurs & de ses tendresses! Je me souviens de ces aubes blanches & liumides, presque fraîches^ qui mettaient dans mon être & dans les horizons une paix de suprême in- nocence; je me souviens de ces soleils ac- cablants, de cet air embrasé, lourd, écla- tant, qui écrasait la terre, de ces rayons larges qui coulaient des hauteurs, comme de l'or en fusion ^ heure virile & forte, donnant au sang une maturité précoce & à la terre des entrailles fécondes. Nous marchions en braves enfants au milieu de ces aubes & de ces soleils, jeunes & légers le matin, plus graves, plus recueillis le soir; nous causions en frères, partageant le même pain, éprouvant les mêmes émo- tions.

Les terrains étaient jaunes ou rouges, déserts & désolés, semés d'arbres maigres; çà & des bouquets de feuillage, d'un vert sombre, tachant la grande étendue grise de la plaine; puis, tout au fond, tout

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autour de l'horizon, rangées en cercle im- mense, des collines basses, dentelées, d'un bleu tendre ou d'un violet pâle, se décou- pant avec une netteté délicate sur l'azur dur & profond du ciel. J'ai encore sous les yeux ces paysages pénétrants de ma jeunesse; je sens bien que je leur appartiens, que le peu d'amour & de vérité qui eft en moi me vient de leur tranquille passion.

D'autres fois, vers le soir, lorsque le soleil déclinait, nous prenions la grande route blanche qui conduit à la rivière. Pauvre rivière, maigre comme un ruisseau^ res- serrée, trouble & profonde, ici agrandie & coulant en nappe d'argent sur un lit de cailloux. Nous choisissions un des trous, au bord d'une berge élevée que les eaux avaient creusée _, & nous nous baignions sous les arbres qui étendaient leurs ra- meaux. Les derniers rayons glissaient entre les feuilles, semant les ombrages sombres de trouées lumineuses, & venaient se poser sur la rivière en larges plaques d'or. Nous

8.

i38 La confession de Claude

n'apercevions qu'eau & verdure, que de petits coins de ciel, le sommet d'une mon- tagne lointaine, les vignes du champ voi- sin. Et nous vivions ainsi dans le silence & la fraîcheur. Assis sur la rive , dans l'herbe fine, les jambes pendantes ^ les pieds nus effleurant l'eau^ nous jouissions de notre jeunesse & de notre amitié. Que de beaux rêves nous avons faits sur ces berges dont le flot chaque jour emporte quelques graviers! Nos rêves s'en vont ainsij emportés par la vie.

Aujourd'hui, les souvenirs sont durs & implacables pour moi. A.certaines heures, dans mon oisiveté, brusquement, un sou- venir de cet âge m'arrive, aigu & doulou- reux, avec la violence d'un coup de bâton. Je sens une brûlure me traverser la poi- trine. C'efl: ma jeunesse qui s'éveille en moij désolée &. mourante. Je me prends la tête entre les mains, retenant mes san- glots; je m'enfonce avec une volupté amcre dans l'hiftoire des jours passés, & j'ai plai-

La confession de Claude iScj

sir à agrandir la plaie en me répétant que tout cela n'eft plus & ne sera jamais plus. Puis, le souvenir s'envole; l'éclair a passé en moi; je demeure brisé, ne me rappelant rien.

Plus tard encore, à l'âge l'homme s'éveille dans l'enfant^ notre vie changea. Je préfère les heures premières à ces heures de passion & de virilité naissantes; les sou- venirs de nos chasses, de notre exiftence vagabonde, me sont plus doux que la loin- taine vision des jeunes filles dont les vi- sages reftent empreints dans mon cœur. Je les vois, pâles & effacées, dans leur froi- deur, dans leur indifférence de vierges; elles ont passé, ne me connaissant point, &, aujourd'hui, lorsque je songe encore à elles, je me dis qu'elles ne peuvent songer à moi. Je ne sais, cette pensée fait qu'elles me sont étrangères ; il n'y a pas échange de souve- nirs, je les regarde comme de pures pen- sées, comme des rêves que j'ai caressés & qui s'en sont allés.

140 ha confession de Claude

Laissez-moi me rappeler aussi le monde qui nous entourait, ces professeurs, braves gens qui auraient pu être meilleurSj s'ils avaient eu plus de Jeunesse & plus d'amour, ces camarades, les méchants & les bons, qui étaient sans pitié, sans âme, comme tous les enfants. Je dois être une créature étrange, bonne seulement à aimer & à pleurer, car je me suis attendri, j'ai souf- fert dès mes premiers pas. Mes années de collège ont été des années de larmes. J'avais en moi les fiertés des natures aimantes. On ne m'aimait point, car on m'ignorait, & je refusais de me faire connaître. Aujour- d'hui, je n'ai plus de haine, je vois claire- ment que je suis pour me déchirer moi-même. J'ai pardonné à mes anciens camarades qui m'ont froissé, blessé dans mon orgueil & dans ma tendresse; les pre- miers, ils m'ont donné les rudes leçons du monde, & je les remercie presque de leur dureté. Il y avait parmi eux de triftes gar- çons, des sots & des envieux, qui doivent

L^

Ob : ]aissez-taâ, laôsez-moî me !er. Ma YÎe passée, en cette beor:: gDÎ$se,in'aTnTedaiisiu)e sensatîofi - ^ ^ : de pitié & de regret, de doiileiir& de }(ne. Je sens mes entrailles profirodânent re- muées, lorsque je compare tout ce qui eft à tout ce qui n'eft plus. Tout ce qui n*efl ploSj, c'est la Prorence, la campagne large- ment curette, inondée de scdôl, c^eft rous^ ce sont mes pleurs & mes rires d'autrefois; tout ce qui n*eft plus, ce sont mes espéran- ces & mes réres, mes innocences & mes ûettés. Hdas ! tout ce qui e&, deù. Paris arec sa boue, ma chambre arec sa moite; tout ce qui eft, c'eft Laurence, c'eft FinÊi- mie, ce sont mes tendresses pour cette finnme.

Ecoutez, c'était, je crois, en juin. Nous étions au bord de la ririére, dans Fberbe, la iace tournée Tcrs le cieL Moî> je tous

142 La confession de Claude

parlais. Je viens de me rappeler mes pa- roleSj ce souvenir m'a brûlé. Je vous con- fiais que mon cœur avait besoin de pureté & de virginité, & que j'aimais la neige, parce qu'elle était blanche, que je préférais l'eau des sources au vin, parce qu'elle étal»" limpide. Je vous montrais le ciel, je vous disais qu'il était bleu & immense comme la mer, clair & profond, & que j'aimais la mer & le ciel. Puis, je vous parlais de la femme; j'aurais voulu qu'elle naquît pa- reille aux fleurs sauvages, en plein ventj en pleine rosée, qu'elle fût plante des eaux, qu'un éternel courant lavât son cœur & sa chair. Je vous jurais de n'aimer qu'une vierge, une vierge enfant, plus blanche que 'la neige, plus limpide que l'eau de source, plus profonde & plus immense en pureté que le ciel & la mer. Pendant long- temps, je m'épanchai ainsi en vous, frisson- nant d'un saint désir, avide d'innocence, de blancheur immaculée, ne pouvant arrê- ter mon rêve qui montait dans la lumière.

La confession de Claude 143

Je la possède^ ma vierge enfant. Elle eft là, & je l'aime. Oh! si vous pouviez la voir! Elle a un visage sombre & fermé^ comme un ciel couvert; les eaux étaient basses, & elle s'eft baignée dans la fange. Ma vierge enfant eft souillée à ce point que jadis je n'aurais osé la toucher du doigt, crainte d'en mourir. Je l'aime.

Tenez , je ris , je goûte un charme étrange à me railler. Je révais le luxe^ &'. je n'ai plus même un morceau de toile pour me couvrir; je révais la virginité, & j'aime une femme impure.

Dans ma misère, lorsque mon cœur a saigné & que j'ai compris qui il aimait, ma gorge s'eft serrée, l'épouvante mx'a pris. C'eft alors que les souvenirs se sont dressés. Je n'ai pu les chasser; ils sont reftés làj implacables _, en foule, tumul- tueux, entrant tous à la fois dans ma poi- trine qu'ils brûlaient. Je ne les ai pa* appelés, ils sont venus, & je les ai subis. Toutes les tois que je pleure, ma jeunesse

144 ^'^ confession de Claude

revient me consoler, mais ses consolations redoublent mes larmes^carje songea cette jeunesse qui eft morte à jamais.

XIX

Je ne puis me taire, je ne puis me men- tir à moi-même. J'avais résolu de me ca- cher mon mal, de paraître ignorer ma blessure^ espérant oublier. On tue quel- quefois la mort en son germe, lorsqu'on croit à la vie.

Je souffre & je pleure. Sans doute, en fouillant en moi, je vais trouver quelque lamentable certitude, mais je préfère tout savoir que de vivre ainsi, affectant une in- souciance qui me coûte tant d'efforts.

Je veux connaître à quel point de dé- sespoir je suis descendu, je veux ouvrir mon cœur & y lire la vérité^ je veux pé-

La confession de Claude \^5

nétrer jusque dans les dernières profon- deurs de mon être pour l'interroger & lui demander compte de lui-même. C'eft bien le moins que je sache comment il se fait que je suis infâme; j'ai le droit de sonder ma plaie_, au risque de me torturer et d'ap- prendre que j'en dois mourir.

Si, dans cette rude besogne, il m'ar- rive de me blesser plus que je ne le suis, si mon amour grandit en s'afïirmant, j'accepte avec joie cette douleur plus grande, car la vérité brutale efl: nécessaire à ceuK qui marchent librement dans la vie, n'obéissant qu'à leurs inftinds.

J'aime Laurence & j'exige de mon cœur l'explication de cet amour. Je ne l'ai pas aimée tout d'un coup, comme on aime dans les hiftoires. Je me suis senti attiré peu à peu, dissouîj pour ainsi dire, rongé & couvert en quelques jours par l'horrible plaie. Aujourd'hui, je suis pris tout en- tier; je n'ai pas une fibre de ma chair qui n'appartienne à Laurence.

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146 La confession de Claude

Il y a un mois, j'étais libre^ je gardais Laurence comme on conserve un objet que l'on ne peut jeter à la rue. Maintenant, elle m'a lié à elle_, je veille sur elle^ je la regarde dormir, je ne veux pas qu'elle me quitte.

Ceci était fatal, & je crois comprendre comment l'amour eft entré en moi. Dans la souffrance & l'abandon^ on ne vit pas impunément aux côtés d'une femme qui souffre comme vous, qui est abandonnée comme vous. Les larmes ont leur sympa- thie, la faim eft fraternelle; ceux qui meurent ensemble, le ventre vide, se ser- rent étroitement la main.

Je suis refté cinq semaines dans la chambre froide & trifte, en face de Lau- rence. Je ne voyais qu'elle au monde, elle était pour moi l'univers, la vie, l'affec- tion. Du matin au soirj j'avais devant les yeux ce visage je croyais surprendre par inftants un rapide sentiment d'amitié. El moi, j'étais nu & faible; je vivais dans

La confession de Claude 147

ma couverture^ en dehors de la société^ ne pouvant même aller chercher ma part de soleil. Je n'espérais plus en rien; j'avais borné ma vie à ces quatre murs noirs, à ce coin du ciel que je voyais entre les che- minées; je m'étais enfermé dans mon ca- chot, j'y avais enfermé mes pensées, mes désirs. Je ne sais si vous entendez bien cela : un jour, n'ayez pas de chemise^ & vous comprendrez que l'homme puisse faire un monde^ vafte & plein^ du lit sur lequel il eft couché.

C'eft alors que j'ai rencontré une femme, en allant de la fenêtre à la porte. Laurence, étendue sur le lit, me regardait marcher pendant des heures entières. A chaque allée & venue, je passais devant elle, je trouvais ses yeux qui me suivaient tranquillement. Je sentais ce regard attaché sur moi, j'étais comme soulagé dans mon ennui; je ne saurais dire quelle intime & étrange consolation je prenais à me savoir regardé par un être vivant, par une femme. C'eft

148 La cotifession de Claude

de ces regards que doit dater mon amour. Je m'apercevais pour la première fois que je n'étais pas seul, je goûtais une profonde satisfaflion à découvrir une créature à mon côté.

Cette créature ne fut sans doute d'abord qu'une amie. Il m'arriva de m'asseoir au bord de la couche, de causer, de pleu- rer sans cacher mes pleurs. Laurence, que mon dénûment devait apitoyer, me répondit, essuya mes larmes. Elle s'en- nuyait à mourir, elle aussi; le silence, la froideur, à certains moments, finissaient par lui peser. Sa parole me parut plus douce, ses geftes me semblèrent plus ca- ressants; elle redevint presque femme.

A ce point, frères, je fus envahi tout d'un coup. Ma vie allait se rétrécissant chaque jour. La terre fuyait; Paris, la France, vous-mêmes, mes pensées & mes connaissances, rien n'était plus. Laurence résumait pour moi Dieu & l'être, l'huma- nité & la divinité; la chambre oîi elle se

La confession de Claude 149

trouvait, avait un horizon démesuré. Je me sentais hors du monde, presque dans la mort; je ne songeais plus que je pusse un jour descendre dans la rue dont le bruit montait jusqu'à moi, & j'avais si peu con- science de la vie, qu'il m'était venu la pensée de vivre sans manger. Il me sem- blait que Laurence & moi, nous étions autre part, perdus, séparés des vivants, transportés dans un coin inconnu au delà des temps & des espaces. Nous n'aurions pas été plus seuls au fond de l'infini.

Un soir, comme le crépuscule venait, emplissant la chambre d'une ombre trans- parente, je marchais avec lenteur, allant toujours de la porte à la fenêtre. Dans l'obscurité croissante, je voyais la tête pâle de Laurence, posée sur ses cheveux noirs dénoués ; ses yeux sombres avaient de vagues reflets, & elle me regardait ainsi, fortement, belle de souffrance. Je me suis arrêté, je l'ai contemplée. Je ne sais ce qui s'eft passé en moi; ma chair a été se-

i5o La confession de Claude

couée_, mon cœur s'eft ouvert^ un grand tremblement m'a pris^ Je suis allé en frissonnant serrer Laurence dans mes bras. Je l'aimais.

J'aimais Laurence de toute la force de mon abandon & de ma misère. Souffrir la faim & le froidj être vêtu d'un lambeau de laine, se sentir délaissé de tous_, &. avoir une femme à presser contre sa poi- trine, à aimer d'un amour désespéré ! Tout au fond de l'infamie j'avais trouvé une amante qui m'attendait. Maintenant, dans le gouffre, loin de la lumière, nous étions seuls à nous embrasser, à nous serrer l'un contre l'autre, ainsi que des enfants qui ont peur & qui se rassurent en se cachant mutuellement la tête dans le sein. Quel silence autour de nous, & quelle nuit! Comme il fait bon aimer dans la solitude, dans ces déserts du désespoir oîi ne pénètre plus aucun bruit de la vie! Je me suis abîmé au fond de cette féli- cité suprême, j'ai aimé Laurence avec la

La confession de Claude

passion caressante que le moribond doit mettre à aimer l'exiftence qui lui échappe. J'ai passé huit jours dans une sorte d'extase douloureuse. J'étais tenté de boucher la fenêtre, de vivre dans les té- nèbres; j'aurais voulu que la chambre ne fût pas plus grande que la dalle nous posions les pieds. Je ne me trou- vais point assez misérable^ je souhaitais quelque effroyable malheur qui me jetât à Laurence plus nu & plus sanglant. Mes journées s'écoulaient à m'enfoncer dans mon amour & dans ma misère. Et voilà que j'ai aimé le froid & la faim, la chambre sale, la crasse des murs & des meubles. J'ai aimé la robe de soie bleue, cette loque lamentable. Mon cœur se fendait de pitié, lorsque Laurence était devant moi, ce haillon au dos; je me demandais avec anxiété par quel baiser, par quelle caresse surhumaine, je pourrais bien lui montrer que je l'aimais dans sa pauvreté. Moi, j'étais heureux de n'être pas couvert :

i52 La confession de Claude

j'avais plus froid, je souffrais davantage. Je me souviens de ces premières journe'es comme d'un songe; je vois la mansarde plus en désordre, plus noire que de cou- tume, je sens cet air épais & étouffant que la fenêtre ne renouvelait pas ; je nous aper- coisj pareils à des ombres^ allant dans nos haillons, nous embrassant, vivant en nous.

Oui, je l'aime_, je l'aime avec emporte- ment. Je m'interroge^ & mon être entier me conte l'horrible hiftoirej me disant comment cela s'efl: fait. J'ai agrandi la blessure; maintenant que j'ai fouillé en moij maintenant que je connais la raison & la profondeur de mon amour, je sens que j'ai plus de fièvre, une passion plus âpre & plus folle.

Tout à l'heure je me révoltais à la pen- sée d'aimer Laurence. Mes fiertés sont mortes, car cette idée ne me vient plus. Je suis descendu jusqu'à Laurence, je la com- prends maintenant, je ne veux pas qu'elle soit autre. Il y a une joie malsaine à se

La confession de Claude i 5 3

dire qu'on eft dans la fange, qu'on y eft bien & qu'on y refte. J'embrasse cette femme avec d'autant plus d'emportement qu'elle eft plus vile & plus souille'e. Il y a, je le sens, du désespoir, une sorte de raillerie amère dans mon amour ; j'ai l'i- vresse du mal, la démence de l'abandon & de la faim; je me vautre largement en pleine ordure, pour insulter à la lumière dont mon âme eft affolée & dans laquelle je ne puis monter.

N'ai-je pas parlé de rédemption? Je vou- lais que Laurence redevînt vierge. La sotte hiftoire! Il était bien plus simple que je devinsse indigne. Aujourd'hui nous nous aimons. La misère nous a fiancés, & nous nous sommes mariés dans l'agonie. J'aime Laurence laide & impure, j'aime Laurence dans ses lambeaux de soie, dans son affais- sement de brute. Je ne veux pas d'une autre Laurence, je ne veux pas d'une in- nocente, âme blanche & visage rose.

Je ne sais ce que pense ma compagne, si

9-

i54 La confession de Claude

mes baisers la réjouissent ou la fatiguent. Elle efl: plus pâle, plus grave. Les lèvres serrées, les yeux agrandis, la face muette, elle me rend mes caresses avec une sorte de force contenue. Par inftants, elle paraît lassCj comme si elle était découragée de chercher quelque chose qu'elle ne trouve point; mais bientôt elle semble se remettre à la besogne & chercher de nouveau, me regardant en face, ses mains à mes épaules. D'ailleurs, elle a toujours le même corps briséj la même âme obscure; elle dort tou- jours les yeux ouverts, & s'éveille en sur- saut_, lorsque je pose mes lèvres sur les siennes. Au premier embrassement, elle a paru étonnée; puis, pendant deux se- mainesj elle a vécu une vie plus jeune, plus active; depuis quelques jours, elle efl: retombée dans son éternel sommeil.

Que m'importe? Je ne me sens pas en- core le besoin que Laurence m'aime. J'en suis à cet égoïsme suprême qui, en amour, se contente de ses propres tendresses.

La confession de Claude

J'aime^ je ne désire rien de plas; je m'ou- blie sur le sein de cette femme, je me re- pose dans cette dernière consolation.

XX

Hier, il y a eu soirée ciiez Jacques. Pâquerette eft venue dans l'après-midi nous dire que nos voisins nous attendaient à onze heures pour souper. Qoué au lit^ je n'ai cependant pas voulu refuser, désireux de procurer à Laurence quelque diftraclion.

Restés seuls, nous avons débattu la grande quellion du pantalon. Il a été dé- cidé que Laurence me taillerait une sorte de culotte courte dans un mocceaxL de serge verte qui eft las de traîner sur lie carreau. Elle s'eft mise à l'œuvre^à, deux

i56 La confession de Claude

heures après, j'étais coftumé en débar- deufj chemise d'un blanc douteux & lam- beau de damas à la ceinture.

Laurence a ensuite nettoyé sa robe bleue j autant que possible, avec un chif- fon mouillé. Elle l'a repassée en tendant l'étoffe & en la frottant sur un de ses ge- noux; elle a même poussé les réparations jusqu'à coudre, autour des manches & du corsage,, une petite dentelle blanche, jaunie & fripée.

Notre entrée a été triomphale. Jacques & Marie ont feint de croire à une plaisan- terie; ils nous ont applaudis, comme des a£teurs qui atteignent l'effet qu'ils veulent produire. J'avais quelque honte; je ne me suis senti à l'aise que lorsqu'on ne s'eft plus occupé de ma culotte courte en serge verte.

Nous avons trouvé Pâquerette inftallée dans un fauteuil. Je ne sais comment cette petite vieille a fait pour pénétrer chez Jac- ques^qui eft un garçon froid & peu causeur.

La confession de Claude i bj

Elle a une souplesse de serpent, une voix mielleuse & chevrotante qui forcent les portes les mieux fermées. D'ailleurs, elle paraissait chez elle; elle s'étalait avec dé- votion, ramenant ses mains sèches sur ses jupes, & renversait la tête à demi^ ouvrant & fermant ses yeux gris perdus dans les rides de son visage. Elle paraissait savou- rer à l'avance les friandises posées à son côté, sur un guéridon.

Marie, qui s'était dressée à notre arrivée, s'efl assise de nouveau dans un angle du canapé; les rougeurs de ses joues luisaient plus viveSj & elle riait, montrant ses dents blanches. Jacques, debout devant la che- minée, l'écoutait avec complaisance, grave toujours, mais affe£lueux, presque sou- riant.

On nous avait avancé des chaises. La chambre était vivement éclairée par deux candélabres de cinq bougies chacun, posés sur le guéridon. Ce guéridon, encombré de bouteilles & d'assiettes, avait été poussé

i58 La confession de Claude

contre le mur, pour faire place, en atten- dant qu'on lui fît occuper le milieu de la pièce. Les rideaux du lit étaient tirés; le parquet, les étoffes, les meubles semblaient avoir été brossés & lavés avec soin. Nous étions en plein luxe^ en plein feftin.

J'allais assifterj pour la première fois, à un de ces soupers dont il m'eft arrivé jadis de rêver en provincial. Je me trouvais calme_, reposé; Laurence souriait^ j'étais heureux de sa joie. Il y a dans l'éclat des bougies, dans la vue de bouteilles rougis- santes,, d'assiettes pleines de gâteaux & de viandes froides, dans la sensation d'une chambre close, lumineuse^ tiède de par- fums indéfinissables^ une sorte de bien- être physique qui endort la pensée. Ma compagne, les lèvres ouvertes, retrouvait sans doute des senteurs connues. Moi- même, je sentais le sang couler plus chaud & plus rapide dans ma chair; j'éprouvais un besoin de rire & de boire, sollicité par mon corps que j'entendais vivre.

La confession de Claude iSg

D'ailleurs, la chambre était tranquille, les éclats de gaieté adoucis, l'orgie honnête & décente. Nous avons bu un verre de madère, causant avec le plus grand calme. Cette paix m'impatientait, j'étais tenté de crier. Les deux jeunes femmes avaient pris place aux côtés de Pâquerette, parlant à voix basse. J'entendais la voix cassée de la vieille comme un murmure^ tandis que Jacques m'expliquait la raison du gala. Il venait de passer heureusement un examen & célébrait cet événement. 11 m'a paru plus expansif, moins homme pratique; il s'abandonnait davantage, oubliant de mettre en avant sa position future, allant même jusqu'à parler de sa jeunesse. Jac- ques, pour dire le vrai, était gris de joie; il consentait à faire le fou, parce qu'il venait de monter un échelon de plus vers la sagesse.

On s'eft enfin mis à table. J'attendais cet infiant. J'ai empli mon verre & j'ai bu. J'avais grand'faim^ vivant de croûtes; mais je dédaignais les gâteaux & les viandes

i6o La cotifession de Clziidc

froides; je m'adressais au vin, blanc ou rouge. Je ne buvais pas par besoin d'ivresse, je buvais pour boire^ parce qu'il me sem- blait que j'étais pour vider mon verre. Je me suis acquitté de cette besogne avec conscience^ & j'ai éprouvé de la joie à sentir mes membres s'alanguir peu à peu & ma pensée se troubler.

Au bout d'une demi-heure, les flammes des bougies ont pâli & se sont étalées, la chambre eft devenue toute rouge, d'un rouge effacé & vacillant. Ma raison qui chancelait s'eft raffermie d'une façon étrange^ elle a eu une effrayante lucidité. J'étais ivre, je devais avoir sur la face le masque hébété^ le sourire idiot des ivrognes; mais, en moi, tout au fond de mon intelligence,, je me sentais calme & sensé, je raisonnais en toute liberté. C'était une ivresse terrible; je souffrais de l'af- faissement de mon corps, qui se mourait d'accablement, & de la vigueur de mon âme, qui voyait & jugeait.

La confession de Claude i6r

Au bruit des verres & des fourchettes, tandis que les femmes & Jacques riaient, causant entre eux, moi, un coude sur la table, je les regardais. Leurs visages, leurs paroles m'arrivaient dans une sensa- tion nette & claire, douloureuse d'acuité & de pénétration. Mon amour était tou- jours en moi, troublant & changeant mon être; mais le vieil homme, le philosophe raisonneur, venait de se réveiller. Je me plaisais dans mon ivresse & dans Lau- rence, tout en ayant conscience de ces deux fanges.

Jacques était assis à ma gauche; je ne sais s'il avait réussi à se griser; toutefois il feignait la déraison. En face, j'avais les trois femmes, Marie à ma droite, puis Pâquerette, puis Laurence qui se trouvait à la gauche de Jacques. Mes regards res- taient attachés sur ces trois femmes qui m'apparaissaient avec des visages & des sons de voix nouveaux.

Je n'avais plus revu Marie depuis le

i62 La confession de Claude

jour je l'avais trouvée sur le canapé, blanche & languissante. Alors, on pouvait la prendre pour une jeune fille se mourant de virginité. Maintenant_, ses cheveux blonds dénoués, la tête en feu, d'un violet pâle aux joues, elle agitait ses bras nus avec la fièvre d'une enfant ignorante qui marche à sa première volupté. Je me per- dais dans le flamboiement de ce jeune front.

Je ne sais quoi de poignant s'échap- pait de cette créature qui s'éveillait de son agonie pour rire & boire, pour essayer de goûter les angoisses voluptueuses de cette vie qu'elle avait vécue sans le savoir, dans son innocence de petite fille. A la voir, échevelée & frémissante, les yeux brûlants, les lèvres humides, il me semblait, dans l'effarement de mon ivresse, apercevoir une moribonde qui, sur son lit de mort, entend tout à coup la voix de ses sens & de son cœur, & qui, hésitante, ne sachant que faire en ce moment suprême, ne veut

La confession de Claude iG3

cependant pas mourir avant d'avoir con- tenté ses vagues aspirations.

Laurence s'était animée, elle aussi. Elis était presque belle d'impudeur. Sa face avait pris une franchise de vice qui don- nait à chacun de ses traits une suprême msolence; le visage entier s'était allongé; de grands plans carrés, traversés de lignes profondes, coupaient nerveusement les joues &. la gorge en masses fortes & dé- daigneuses. Elle était pâle, & quelques gouttes de sueur perlaient sur son front à la racine de ses cheveux qui se dressaient droits sur son crâne bas & écrasé. Vautrée dans son fauteuil, la face morte & con- vulsée, les yeux noirs & vivants, elle m'ap- paraissait comme une image terrible de la femme qui a pesé dans sa main toutes les voluptés & qui les refuse maintenant, les trouvant trop légères. Par moments, je croyais qu'elle me regardait en haussant les épaules; elle souriait de pitié, je l'entendais me dire : « Tu m'aimes, eh!

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que veux-tu de moi? moirorps eft défunt. je n'ai jamais eu de cœuu

Quant à Pâquerette, eL était plus mai- gre, plus ridée. Sa figure, emblable à une pomme scchée, semblait être fripée en- core & avait pris une tcie pale de rouge brique. Les yeux n'étaler plus que deux- points brillants. Elle hoclit la tête d'une façon douce & aimable, b.ardant comme une serinette aigre. Elle joissait d'ailleurs d'un calme parfait, bien qielle eût mangé & bu à elle seule autant ue nous trois ensemble.

Je les regardais toutes tro. Le trouble de mon cerveau qui les grand sait, les faisait osciller étrangement devar moi. Je me disais que toute la débauce était : la débauche jeune & insouciare, la débauche mûre dans sa franchise, la ébauche qui a vieilli & qui vit en cheveu»Iancs de son infamie passée. Pour la pjmière fois, je voyais ces femmes ensemb, côte à côte. A elles seules, elles étaient rat un monde.

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que veux-tu de moi? mon corps eft défunt, je n'ai jamais eu de cœur. »

Quant à Pâquerette^ elle était plus mai- gre, plus ridée. Sa figure, semblable à une pomme séchée, semblait s'être fripée en- core & avait pris une teinte pâle de rouge brique. Les yeux n'étaient plus que deux points brillants. Elle hochait la tête d'une façon douce & aimable, bavardant comme une serinette aigre. Elle jouissait d'ailleurs d'un calme parfait, bien qu'elle eût mangé & bu à elle seule autant que nous trois ensemble.

Je les regardais toutes trois. Le trouble de mon cerveau qui les grandissait, les faisait osciller étrangement devant moi. Je me disais que toute la débauche était : la débauche jeune & insouciante, la débauche mûre dans sa franchise, la débauche qui a vieilli & qui vit en cheveux blancs de son infamie passée. Pour la première fois, je voyais ces femmes ensemble, côte à côte. A. elles seules, elles étaient tout un monde.

La confession de Claude iû5

Pâquerette dominait de toute sa vieillesse; elle présidaitj elle appelait « mes filles » les deux malheureuses qui la caressaient. II y avait toutefois cordialité, fraternité entre elles; elles parlaient en sœurs, sans songera leur différence d'âge. Mes regards voilés confondaient les trois têtes, je ne sa- vais plus sur quel front étaient les cheveux blancs.

Et nous étions là, en face, Jacques & moi. Nous étions jeunes, nous célébrions un succès de l'intelligence. J'ai été sur le point de sortir, frères, & de courir jus- qu'à vous. Puis j'ai éclaté de rire, tout haut sans doute, car les femmes m'ont re- gardé, étonnées. Je me suis dit que tel était désormais le monde je devais vi- vre. J'ai fermé les yeux & j'ai vu des anges, vêtus de longues robes bleues, qui mon- taient dans une lumière pâle, pleine d'é- tincelles.

Le souper avait été fort gai. On chan- tait & on causait II me semblait que la

i66 La confession de Claude

chambre était pleine d'une fumée épaisse qui me serrait à la gorge & me piquait les yeux. Puis_, tout a tourné^ j'ai cru que j'allais m'endormir, lorsque j'ai entendu \ne voix lointaine qui criait, avec le son d'une cloche fêlée :

Il faut nous embrasser I il faut nous embrasser!

J'ai ouvert les yeux à demi, & j'ai vu que la cloche fêlée était Pâquerette qui venait de monter sur son fauteuil. Elle agitait les bras & ricanait.

Jacques, Jacques, criait-elle, embras- sez Laurence. C'eft une bonne fille que je vous donne à désennuyer. Eh! toi, Claude^ pauvre enfant endormi, embrasse Marie qui t'aime & te tend ses lèvres. Allons, embrassons-nouSj embrassons-nous. Vous allez voir.

Et la petite vieille a sauté à terre.

Jacques s'eft penché & a donné un baiser à Laurence qui le lui a rendu. Je me suis tourné alors vers Marie qui, les bras ten-

La confession de Claude 167

dus, la tête renversée, m'attendait. J'allais la baiser au front, lorsqu'elle a plié encore le cou en arrière, & m'a tendu sa bouche. La lumière des bougies tombait sur sa face. Mes yeux étant sur ses yeux, j'ai aperçu au fond de son regard une clarté d'un bleu pur qui m'a paru être son âme.

Comme j'étais courbé, regardant l'âme de Marie, j'ai senti des lèvres froides se poser sur mon cou. Je me suis tourné, Pâquerette était là, riant, frappant ses mains sèches. Elle avait embrassé Jacques & venait de m'embrassera mon tour. Je me suis essuyé le cou.

Sept heures sonnaient, une clarté pâle annonçait le jour. Tout était dit, nous n'a- vions plus qu'à nous séparer. Comme j'allais sortir, Jacques m'a jeté sur l'épaule un pantalon & un paletot que je n'ai pas même songé à refuser. Pâquerette a monté devant nous, allongeant son bras maigre qui tenait une chandelle.

i68 La confession de Claude

Lorsque nous avons été couchés,, j'ai songé aux embrassements que nous avions échangés. J'ai regardé Laurence; j'ai cru voir ses lèvres rouges des lèvres de Jacques. J'avais toujours devant moi, dans l'ombre, la lueur bleue qui brûlait au fond des yeux de Marie. Je ne sais quel frisson m'a pris aux pensées vagues qui me sont venues, & je me suis endormi d'un sommeil fié- vreux. En dormant, je me sentais au cou la sensation froide & pénible de la bouche de Pâquerette; je révais que je me passais la main sur la peau & que je ne pouvais enlever ces deux lèvres qui me glaçaient.

XXI

Dima. che, en ouvrant la fenêtre, j'ai vu que le printemps était de retour. L'air s'attiédissait, frémissant encore; on sentait

La confession de Claude 169

dans les derniers frissons de l'hiver les premières ardeurs du soleil. J'ai aspiré lar- gement ce flot de vie se berçant dans le ciel, j'ai pris une grande joie à ces par- fums chauds & un peu acres qui montaient de la terre.

A chaque printemps, mon cœur rajeunit^ ma chair devient plus légère. Il y a puri- fication de tout mon être. Devant ce ciel pâle & clair, d'une blancheur éclatante au levant, ma jeunesse s'eft éveillée. J'ai re- gardé la grande muraille; elle était nette & propre, &des brins d'herbe avaient poussé entre les pierres. J'ai regardé dans la rue : les pavés & les trottoirs blanchissaient; les maisons, lavées par les pluies, riaient au soleil. La jeune saison donnait sa gaieté à toutes choses. J'ai croisé mes bras avec force; puis^ me retournant :

Lève-toij lève-toi, ai-je crié à Lau- rencCj voici le printemps qui nous appelle!

Laurence s'eft levée, tandis que je suis allé emprunter une robe & un chapeau à

170 La confession de Claude

Marie & vingt francs à Jacques. La robe était blanche^ semée de bouquets lilas; le chapeau avait de larges rubans rouges.

J'ai pressé Laurence, je l'ai coiflfée moi- même_, j'avais hâte d'être au soleil. Dans la rue^ j'ai marché rapidement, ne levant pas la tête, attendant les arbres; j'entendais avec une sorte d'émotion recueillie le bruit des voix & des pas. Au jardin du Luxem- bourg, en face des grands massifs de mar- ronniers, mes jambes ont fléchi, j'ai m'asseoir. Il y avait deux mois que je n'é- tais sorti. Je suis refté sur un banc, un grand quart d'heure_, à m'abîmer dans la jeune verdure, dans le jeune ciel. Je ve- nais d'une telle nuit que le printemps m'éblouissait.

Alors, j'ai dit à Laurence que nous al- lions marcher longtemps, longtemps, de- vant nous, jusqu'à ce que nous ne puis- sions plus marcher. Nous irions ainsi dans l'air tiède, humide encore, en pleine herbe, en plein soleil. Laurence, qui s'éveillait^

La confession de Claude 171

elle aussij s'eft levée & m'a entraîné, à pas pressés, comme un enfant.

Nous avons pris la rue d'Enfer & la route d'Orléans. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, montrant les meubles. Il y avait sur les portes des hommes en blouses blanches qui causaient en fumant. On en- tendait sortir des boutiques des éclats de rire. Ce qui m'entourait, rues, maisons_, arbres, ciel, me paraissait avoir été net- toyé avec soin. Les horizons étaient pro- pres, tout neufs, blancs de netteté & de lumière.

Aux fortifications, nous avons rencon- tré les premières herbes, herbes courtes encore, en larges tapis. Nous sommes descendus dans' le fossé, allant le long des hautes murailles grises, les suivant dans leurs angles. D'un côté le mur pâle, de l'autre le talus verdoyant; on avance comme dans une rue déserte & silencieuse, qui n'aurait pas de maisons. Il y a des coins les rayons s'amassent, faisant

172 La confession de Claude

pousser de grands chardons que peuple toute une nation d'insedes, scarabées, pa- pillons, abeilles; ces coins sont tout bour- donnement & chaleur. Mais le matin, le talus jette son ombre; on marche sans bruitj sur un gazon fin & serré, ayant de- vant soi une bande étroite de ciel sur la- quelle se détachent les arbres maigres, en pleine lumièrej qui dominent la muraille. Les fossés des fortifications sont de pe- tits déserts je me suis souvent oublié. L'horizon étroit, l'ombre, le silence, que rendent plus sensible le sourd murmure de la grande ville & les clairons des casernes voisines, en font un lieu cher aux gamins, aux petits & aux grands enfants. On eftlà_, dans un trou, aux portes de la cité, la sen- tant haleter & tressaillir, mais ne l'aper- cevant plus. Pendant une demi-heure, Laurence & moi, nous nous sommes con- tentés de ce ravin qui nous faisait oublier les maisons & les sentiers frayes; nous étions à mille lieues de Paris, loin de toute

La confession de Claude 173

habitation, ne voyant que des pierres, de l'herbe, du ciel. Puis, étouffant déjà, avides delà plaine, nous avons monté le talus en courant. La large campagne s'eft étendue devant nous.

Nous nous trouvions dans les terrains vagues de Montrouge. Ces champs défon- cés & boueux sont frappés d'éternelle dé- solation, de misère, de lugubre poésie. Çà & là, le sol noir baille affreusement, montrant, comme des entrailles ouvertes, d'anciennes carrières abandonnées, bla- fardes & profondes. Pas un arbre; sur l'horizon bas & morne se détachent seule- ment les grandes roues des treuils. Les terres ont je ne sais quel aspe£l sordide, & sont couvertes de débris sans nom. Les chemins tournent, se creusent, s'allongent avec mélancolie. Des masures neuves en ruines, des tas de plâtras s'offrent à chaque détour des sentiers. Tout eft cru à l'œil, les terrains noirs, les pierres blanches, le ciel bleu. Le paysage entier, avec son as-

10.

174 ^^ confession de Claude

pe6l maladif, ses plans brusquement cou- pés^ ses plaies béantes^ a la triftesse indi- cible des contrées que la main de l'homme a déchirées.

Laurence, qui était devenue rêveuse dans les fossés des fortifications, s'eft ser- rée contre moi en traversant la plaine dé- solée. Nous avons marché en silence, nous retournant parfois pour voir Paris qui grondait à l'horizon. Puis nous ramenions nos regards à nos pieds, évitant les trous^ regardant^ l'âme attriftée, cette plaine dont le soleil montrait brutalement les bles- sures ouvertes. Là-bas étaient les églises^ les Panthéons & les palais royaux; ici étaient les ruines d'un sol bouleversé, que l'on avait fouillé & volé pour bâtir des temples aux hommes, aux rois & à Dieu. La ville expliquait la plaine ; Paris avait à son seuil la désolation que fait toute grandeur. Je ne sais rien de plus morne ni de plus lamentable que ces terrains vagues qui entourent les grandes cités; ils ne

La confession de Claude 17$

sont point encore ville, & ils ne sont plus campagne; ils ont les poussières^ les mu- tilations de l'hommej & n'ont plus la ver- dure ni la tranquille majefté de Dieu.

Nous avions hâte de fuir. Laurence se blessait les pieds, elle avait peur de ce dé- sordre, de cette mélancolie qui lui rappe- laient notre chambre. Moi, je trouvais mon cmourj ma vie troublée & saignante. Nous pressions le pas.

Nous avons descendu un coteau. La Bièvre coulait au fond du vallon, bleuâtre & épaisse. Des arbres, de loin en loin, bor- daient le ruisseau; de grandes maisons, sombres, efflanquées, percées d'immenses fenêtres, se dressaient lugubrement. Le vallon est plus écœurant que la plaine; il eft humide, gras, puant. Les tanneries y ont des senteurs acres & étoufifantes; les eaux de la Bièvre, cette sorte d'égout en plein ciel, exhalent une odeur fétide & forte qui prend à la gorge. Ce n'efl plus la désolation morne & grise de Montrouge;

176 La confession de Claude

c'efl le dégoûtant aspe£l d'un ruisseau noir de boue & d'ordures, charriant des puan- teurs. Quelques peupliers, dans ce fumier, ont poussé puissamment, &, là-haut, sur le ciel clair, se détachent les longues lignes blanches de l'Hôpital de Bicétre, cette ef- frayante demeure de la folie & la mort, qui domine dignement la vallée malsaine & ignoble.

Le désespoir m'a pris, je me suis de- mandé si Je n'allais pas m'arréter & pas- ser ma journée au bord de l'égout. Je ne pouvais donc pas sortir de Paris, je ne pouvais échapper au ruisseau. Jusque dans les champs, la saleté & l'infamie me sui- vaient; les eaux étaient corrompues, les arbres avaient une santé malsaine, mes yeux ne rencontraient que plaies & que souffrances. Ce devait être la campagne que Dieu me réservait maintenant. Chaque dimanche, je viendrais, Laurence au bras, me promener sur le bord de la Bièvre, le long des tanneries, & parler d'amour dans

La confession de Claude 177

ce cloaque; jeviendraiSj à l'heure de midi, m'asseoir avec mon amante sur la terre grasse, m'abîmant dans cette créature morte ;5c dans ce vallon sordide. Je me suis arrêté effrayé, prêt à rentrer à Paris en courant, & j'ai regardé Laurence.

Laurence avait son visage affaissé, son visage de misère & de vieillesse. Le sou- rire du départ s'était évanoui. Elle sem- blait lasse & ennuyée; elle regardait au- tour d'elle, calme, sans dégoût. J'ai cru la voir dans notre chambre, j'ai compris qu'il fallait à cette âme endormie plus de soleil, une nature plus douce pour lui rendre ses quinze ans.

Alors, je lui ai pris fortement le bras; sans lui permettre de tourner la tête, je l'ai entraînée, remontant le coteau, toujours tout droit, suivant les routes, traversant les prés, en quête du printemps jeune & vierge. Pendant deux heures, nous som- mes allés ainsi, en silence, rapidement. Nous avons passé par deux ou trois vil-

i-jS La confession de Claude

lages^ Arcueil, Bourg-la- Reine, je crois; nous avons parcouru plus de vingt sentiers, entre des murs blancs & des haies vertes. Puis, comme nous venions de sauter un mince ruisseau, dans une vallée pleine àz feuillages, Laurence a poussé un cri d'en- fant, un éclat de rire, & elle s'eft échappée de mon bras, courant dans l'herbe, toute gaie, toute naïve.

Nous étions dans un grand carré de ga- zon, planté d'arbres, de hauts peupliers, qui montaient d'un jet, majeftueusement, & se balançaient avec langueur dans l'air bleu. Le gazon était dru & épais, noir à l'ombre, doré au soleil; on eût dit, lorsque le vent agitait les peupliers, un large tapis de soie à reflets changeants. Tout autour s'étendaient des terres labourées, couvertes d'arbuftes & de plantes; l'horizon n'était que feuilles. Une maison blanche, basse & longue, qui s'abritait au seuil d'un bou- quet d'arbres voisin, se détachait gaiement sur tout ce vert. Plus loin, plus haut, au

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bord du cielj à travers des ombrages,, se montraient les premiers toits de Fontenay- aux-Roses.

La verdure était née de la veille^ elle avait des fraîcheurs^ des innocences de vierge; les jeunes feuilles, pâles & tendres, en masses claires, semblaient une dentelle légère & délicate posée sur le grand voile bleu du ciel. Les troncs eux-mêmes, les vieux troncs rugueux, semblaient comme peints à neuf; ils avaient caché leurs bles- sures sous des mousses nouvelles. C'était une chanson universelle, une gaieté fraîche, caressante. Les pierres & les terrains, le ciel & les eaux, tout paraissait propre & vigoureux, sain & innocent. La campagne enfant, verte & dorée, sous le large hori- zon d'azur, riait dans la lumière, ivre de sève, de jeunesse, de virginité.

Et au milieu de cette jeunesse, de cette virginité, courait Laurence en pleine lu- mière, en pleine sève. Elle s'était plongée dans l'herbe, abîmée dans l'air pur, ells

i8o La confession de Claude

avait retrouvé ses quinze ans au sein de cette campagne qui n'avait pas quinze jours. La jeune verdure rafraîchissait son sangj les jeunes rayons échauffaient son cœur_, rougissaient ses joues. Tout sot être s'éveillait dans cet éveil de la terre; comme la terre^ elle redevenait vierge, la saison étant douce.

Laurence courait follement, souple & forte, emportée par la vie nouvelle qui chantait en son être. Elle se couchait, se le- vait avec vivacité, éclatait de rire, se baissait pour cueillir une fleur, puis fuyait entre les arbres, puis revenait, ardente, toute rose. Sa face entière s'était animée, les traits dé- tendus, assouplis, avaient une bonne ex- pression de joie. Le rire était franc, la voix sonore, le gefle caressant. Assis contre un arbre, je la suivais des yeux, blanche dans l'herbe, le chapeau tombé sur les épaules ; je prenais plaisir à cette belle robe propre, légère, qu'elle portait chastement & qui lui donnait un air de pensionnaire turbulente.

La cotit^ssion de Claude iSi

Elle accourait à moi, mejetait^ gerbe par gerbe, les fleurs qu'elle cueillait, margue- rites & boutons d'or, églantines & mu- guets) puis elle partait de nouveau, écla- tante au soleil, pâle & transparente à l'ombre, comme bourdonnant dans la lu- mière, ne pouvant s'arrêter. Elle emplis- sait ces herbes & ces feuilles de bruit & de mouvement; elle peuplait ce coin perdu ; le printemps avait plus de clarté^ plus de vie^ depuis que cette enfant blanche riait dans la verdure.

Fraîche , rougissante , toute vibrante, Laurence eft venue s'asseoir à mon côté. Elle était humide de rosée^ ses seins se soulevaient, rapides_, pleins d'un souffle jeune & frais. Il s'exhalait d'elle une bonne Oclcur d'herbe & de santé. J'avais enfin près de moi une femme, vivant largement, purement, regardant la lumière en face. Je me suis penché,, j'ai baisé Laurence au front.

l'!î-; prena't les fleurs, une à une, les

1 1

i8z La confession de Claude

disposant en bouquet. Le soleil montait, les ombres étaient plus noires; autour de nous régnait un grand silence. Couché sur le doSj je regardais le ciel, je regardais les feuilles, je regardais Laurence. Le ciel était d'un bleu mat ; les feuilles, déjà lan- guissantes, s'endormaient au soleil; Lau- rence, la tête penchéCj calmée & souriante, se hâtait avec des mouvements vifs & sou- ples. Je ne pouvais détacher mes regards de cette femme couchée à demi, perdue au milieu de ses jupeSj le front dans une om- bre dorée j qui m'apparaissait innocente & aclive, pleine de ses quinze ans. J'éprou- vais une telle paix, une si profonde joie, que je n'osais ni remuer ni parler; je vivais de cette pensée que le printemps se trouvait en moi, autour de moi, & que Laurence était vierge; je me perdais dans ce songe de la pureté de mon amante & de la hau- teur de mon amour. Enfin j'aimais une femme; cette femme riait, cette femme exiftait, elle avait les bonnes couleurs^ la

La confession de Claude i83

gaieté franche de la jeunesse. Les jours passés n'étaient plus, l'avenir m'apparais- sait dans une lueur, calme & splendide. Mes rêves de virginité, mon amour de la lumière allaient être contentés; dès celte heure, commençait une vie d'extase & de tendresse. Je ne songeais plus à la Bièvre, à cet égout noirâtre au bord du- quel j'avais eu l'effrayante tentation de m'asseoir & d'embrasser Laurence. Je vou- lais maintenant habiter la m.aison blanche, là-bas, au seuil du bouquet d'arbres, y vivre à jamais avec mon amie, avec ma femme, dans la rosée, dans le soleil, dans l'air pur.

Laurence venait d'attacher son bouquet , à l'aidç d'un brin d'herbe. Il était onze heures, nous n'avions encore rien mangé. Il nous a fallu quitter ces arbres sous les- quels mon âme avait aimé pour la première fois, & nous mettre en quête d'un cabaret. J'ai marché devant, à travers la campagne, par des sentiers étroits, bordés de champs

184 La confession de Claude

de fraisiers. Laurence me suivair, rame- nant ses juponSj s'oubliant à chaque haie. Brusquement, au détour d'un chemin, nous avons trouvé ce Que nous cher- chions.

Le Coup du milieu, le cabaret nous sommes entrés, eft situé dans un pli de terrain, entre Fontenay & Sceaux, tout près de l'étang du Plessis-Piquet. Du de- hors, on ne voit qu'un massif, un jet de verdure, une vingtaine d'arbres qui ont poussé fièrement; le dimanche, il sort de ce nid immense un bruit de fourchettes & de couteaux, de rires & de chansons. Au dedans, lorsqu'on a franchi la porte sur- montée d'une large enseigne placée de biais, & qu'on a descendu une pente douce, on se trouve dans une allée, assombrie par les feuillages, bordée de bosquets à droite & à gauche; chacun de ces bosquets eft garni d'une longue table & de deux bancs, scellés dans la terre, rougis et noircis par la pluie. Tout au bout, l'allée s'élargit, il

confession de Claude iS5

y a clairière j une balançoire pend entre deux arbres.

Les bosquets étaient silencieux & dé- serts. Des hommes en blouses bleues^, des paysans, se balançaient; un gros chien se tenait gravement assis sur son derrière, au milieu de l'allée. Laurence & moi, nous nous sommes attablés sous un berceau, à une grande table de vingt couverts. Il taisait presque nuit sous les feuilles, la fraîcheur était pénétrante. Au loin, nous apercevions, entre les branches, la cam- pagne éclatante de soleil, endormie sous les premiers rayons. Les acacias du massif avaient fleuri la veille; les senteurs dou- ces & suaves de leurs grappes emplissaient l'air calme & caressant.

On nous a mis une serviette sur le bout delà table, en guise de nappe, puis on nous a servi ce que nous avions demandé, des côtelettes, des œufs, je ne sais trop quoi. Le vin, cor>tenu dans un petit broc de grès bleuâtre, égratignaitle gosier; un peu rude

i86 La confession de Claude

& âpre, il ouvrait merveilleusement l'ap- pétit. Laurence dévorait; je ne lui con- naissais pas ces belles dents blanches, affa- mées, mordant au pain avec des éclats de rire. Jamais je n'ai mangé si volontiers. Je me sentais léger d'âme & de corps ^ je me surprenais à me croire encore écolier, aux jours nous allions nous baigner dans la petite rivière & dîner sur les herbes de la rive. J'aimais ce linge blanc sur la table noire, ces ténèbres des feuillages_, ces four- chettes de fer, ces grossières faïences; je regardais Laurence^ je vivais largement, dans la plénitude de mes sensations, jouis- sant avec volupté de tout ce qui m'entou- rait.

Au dessert, le chef de cuisine efl venu recevoir nos félicitations. C'eft un grand vieillard, un peu voûté, tout de blanc vêtu. Il se coiffe d'un bonnet de coton & porte, ramenées sur les tempes, deux touffes de cheveux grisonnants & frisés, parmi lesquels s'oublient quelques pa-

La confession de Claude 187

pillotes. Laurence a ri pendant une heure de cette excellente figure rusée & naïve.

J'ignore ce que nous avons fait jusqu'au soir. La journée a été une journée de so- leil, d'éblouissement. Je ne sais quels sen- tiers nous avons pris, quelles ombres nous avons choisies. Il y a, lorsque je songea ces heures d'extase, une splendeur devant mes yeux. Le souvenir des détails eft re- belle, mon être entier a la sensation d'une grande félicité, d'une grande lumière. Il me semble vaguement que nous nous som- mes oubliés, Laurence & moi, au fond d'un trou, dans la mousse, ne vovant qu'un vafte morceau de ciel; nous sommes reftés , la main serrant la main , parlant peu, ivres; nos yeux, tournés en haut, se sont emplis de clarté jusqu'à l'aveugle- ment, nous n'avons plus rien vu que nos cœurs & nos pensées. Mais tout ceci eft peut-être un rêve; la mémoire m'é- chappe, je n'ai conscience que d'avoir été

La confession de Claude

aveugle j d'avoir entrevu des milliers d'aftres dans mes ténèbres.

Le soir, sans savoir comment, nous nous sommes retrouvés au Coup du mi- lieu. Il y avait foule. Des jeunes femmes & des jeunes hommes emplissaient les bosquets , faisant tapage; les robes blan- ches^ les rubans rouges & bleus tachaient le vert tendre des feuilles; les éclats de rire traînaient doucement dans le crépus- cule. Des bougies avaient été allumées sur les tables, piquant de points lumineux l'ombre naissante. Des Tyroliens chan- taient au milieu de l'allée.

Nous avons mangé sur un bout de ta- ble j comme le matin, nous mêlant aux rires, faisant effort pour sortir de nous- mêmes. La jeunesse bruyante qui nous entourait, m'effrayait un peu ; je croyais retrouver beaucoup de Jacques, beau- coup de Maries. Entre les branches, j'aper- cevais un coin du ciel , pâle & mélanco- lique, sans étoiles encore; j'avais peine à

La coyifession de Claude 189

quitter des yeux ces calmes espaces pour le inonde de folie qui criait autour de moi. Je me rappelle aujourd'hui que Laurence paraissait fiévreuse^ troublée.

Puis, le silence s'eft fait^ tous sont par- tis, & nous sommes reftés. J'avais résolu de coucher au Coup du milieu pour jouir, le lendemain 5 de la rosée, des clartés blanches de l'aube. En attendant que l'on mît des draps à notre lit, je suis allé avec Laurence m'asseoir sur un banCj au fond du jardin. La nuit était douce, étoilée, transparente; des bruits vagues montaient de la terre; un cor, sur la hauteur, se plaignait d'une voix éteinte & caressante. La plaine, avec ses grandes masses de feuil- lages, noires, immobiles, étendait ses ho- rizons myftérieux ; elle semblait dormir, frissonnante, agitée par un rêve d'a- mour.

Notre chambre m'a paru humide. Elle était au rez-de-chaussée, basse, neuve, déjà toute dégradée. Les meubles man-

11.

iQO La confession de Claude

quaient. Au plafond, des amants avaient tracé leurs noms , en promenant sur le plâtre la flamme d'une chandelle; les let- tres, noueuses & tremblées, s'étalaient larges, noires. J'ai pris un couteau, &, comme un enfant, j'ai gravé une simple date_, au-dessous d'une lucarne en forme de cœur qui s'ouvrait sur la campagne, sans grille ni volet.

Le lit était bon, si la chambre n'était pas belle. Le matin, en m'éveillant, dans le demi-sommeil, j'ai aperçu sur le mur qui me faisait face, un spe6lacle que je n'ai pu comprendre et qui m'a épouvanté. La chambre était obscure encore; au milieu de l'ombre, sur la muraille, saignait un cœur énorme. J'ai cru sentir ma poitrine vide, je me suis mis à chercher mon amour avec désespoir. J'ai senti mon amour me mordre aux entrailles, & j'ai compris que le soleil se levait & qu'il entrait librement par la lucarne.

Laurence s'eft levée, nous avons ouvert

La confession de Claude 191

porte & fenêtre. Un flot de fraîcheur eft entré, apportant dans la chambre toutes les senteurs de la campagne. Les acacias, plantés presque sur le seuil, avaient une odeur plus adoucie , plus suave. Une aube blanche était au ciel & sur la terre. Laurence a bu une tasse de lait, &, avant de rentrera Paris, j'ai voulu monter au bois de Verrières, pour rapporter dans mon cœur tout l'air pur du matin. Là- haut, dans le bois, nous avons marché à petits pas, le long des allées. La forêt était comme une belle épousée au lendemain des noces; elle avait des pleurs de volupté, une jeune langueur, une fraîcheur hu- mide, des parfums tièdes & pénétrants. Le soleil à l'horizon glissait obliquement, entre les arbres, par larges nappes; il y avait je ne sais quelle douceur dans ces rayons d'or qui se déroulaient ù terre comme des voiles de soie souples & éblouis- sants. Et dans la fraîcheur, on entendait le réveil du bois, ces mille petits bruits

ig2 La confession de Claude

qui témoignent de la vie des sources & des plantes; sur nos têtes étaient des chants d'oiseaux, sous nos pieds des murmures d'inseéles, tout autour de nous des cra- quements soudains , des gazouillements d'eaux courantes, des soupirs profonds & myftérieux qui semblaient sortir du flanc noueux des chênes. Nous avancions lente- ment, nous plaisant à nous attarder au so- leil & à lombre , buvant l'air frais , es- sayant de saisir les mots confus que les aubépines nous adressaient au passage. O la douce & souriante matinée,, toute trem- pée de larmes heureuses, tout attendrie de joie & de jeunesse! La campagne en était à cet âge adorable la vieille nature a pour quelques jours les grâces délicates de l'enfance.

Je suis rentré à Paris, Laurence au bras, jeune & fort, ivre de lumière, de prin- temps, le cœur plein de rosée & d'amour. J'aimais hautement , je croyais être aimé.

La confession dt Claude ig3

XXII

Le printemps s'en eft allé, je me suis éveillé de mon rêve.

Je ne sais quel trifte enfant je suis, quelle âmt misérable habite en moi. La réalité me pénètre,, me secoue; ma chair souffre ou jouit puissamment de ce qui eft; je suis comme un corps d'une sonorité exquise qui vibre à la moindre sensation, j'ai une perception aiguë & nette du monde qui m'entoure. Et mon âme se plaît à refuser la vérité; elle échappe à ma chair, elle dé- daigne mes sens, elle vit ailleurs , dans le mensonge & l'espérance. C'eft ainsi que je marche dans la vie. Je sais & je vois, je m'aveugle & je rêve. Tandis que je m'a- vance sous la pluie, en pleine boue, tandis que j'ai énergiquement conscience de tout

194 ■^'^ confession de Claude

le froidj de toute l'humiditéj Je puis, par une faculté étrange^ faire luire le soleil, avoir chaud, me créer un ciel doux & ten- drej sans cesser de sentir le ciel noir qui pèse à mes épaules. Je n'ignore pas , je n'oublie pas : je vis doublement. Je porte dans le songe la même franchise que dans les sensations vraies. J'ai ainsi deux exiftences parallèles, aussi vivantes_, aussi âpres ^ l'une qui se passe ici-bas, dans ma misère, l'autre qui se passe là-haut, dans l'immense & profonde pureté du ciel bleu. Oui, telle eft sans doute l'explication de mon être. Je comprends ma chair, je comprends mon cœur; i'ai conscience de mes innocences & de mes infamies, de mes amours pour les mensonges & pour les vérités. Je suis une délicate machine à sen- sations, sensations d'âme, sensations de corps. Je reçois & je rends en frissonnant le moindre rayon, la moindre senteur, la moindre tendresse. Je vis tout haut, criant de souffrance, balbutiant d'extase.

La confession de Claude ig5

au ciel & dans la fange, plus écrasé après chaque nouvel élan, plus radieux après chaque nouvelle chute.

L'autre jour , dans l'air tiède , sous les grands arbres de Fontenay, ma chair s'é- tait attendrie, mon cœur avait dominé. J'aimais j je me croyais aimé. La vérité m'échappait_, Je voyais Laurence vêtue de blanc, jeune & vierge ; son baiser me paraissait avoir tant de douceur qu'il me semblait venir de son âme. Aujourd'hui, Laurence eft là, assise sur le bord du lit; à la regarder, pâle & morne dans sa robe sale, ma chair frémit, mon cœur se soulève. Le prmtemps n'eft plus, Laurence eft vieille, elle ne m'aime pas. Oh ! le mi- sérable enfant ! Je mérite de pleurer, moi qui fais mes larmes I

Que m'importent la laideur de Laurence, sa souillure, son affaissement? Qu'elle soit plus laide, plus souillée, plus affaissée en- core, mais qu'elle m'aime 1 Je veux qu'elle m'aime.

igG La conjession de Claude

Je ne regrette ni ses quinze ans , ni son jeune sourire de l'autre jour. Elle courait sous les arbres, elle était la bonne fée de ma jeunesse. Non , je n^ regrette rien de sa beauté ni de sa fraîcheur; je regrette le rêve que j'ai fait en croyant sentir son cœur dans ses caresses.

Elle eft , déplorable, écrasée. J'ai bien le droit d'exiger qu'elle m'aime, qu'elle se livre à moi. Je l'accepte dans son être en- tier, je la veux telle qu'elle eft, endormie & usée, mais je la ve^x, je la veux de toute ma volonté, de toute ma puissance.

Je me souviens que j'ai rêvé la rédemp- tion , que je voulais en elle plus de rai- son, plus de pudeur. Que m'importe la pudeur, que m'importe la raison? Je n'en ai que faire maintenant. J'exige de l'amour, quel qu'il soit, impudique & fou. Je suis avide d'être aimé, je ne veux plus aimer tout seul. Rien ne lasse le cœur comme des caresses qui ne sont pas rendues. J'ai donné à c^*-ta. rcmmc ma jeunesse, mes es-

La confession de Claude 197

pérances ; je me suis enfermé avec elle dans la souffrance & l'abjection ; j'ai tout oublié au fond de nos ténèbres , la foule & ses ju- gements. Je puis bien, il me semble, de- mander en échange à cette femme de s'u- nir à moi, de nous confondre au fond da désert de misère & d'abandon nous vi- vons tous deux.

Le printemps eft mort, vous dis-je. J'ai rêvé que le jeune feuillage verdissait au soleil , que Laurence riait follement parmi les herbes hautes. Je me trouve dans l'ombre humide de ma chambre, en face de Laurence qui sommeille; je n'ai pas quitté le bouge, je n'ai vu s'ouvrir ni les yeux ni les lèvres de cette fille. Tout eft mensonge. Dans cet écroulement du vrai & du faux, dans ce bruit confus que la vie fait en moi^ je ne sens qu'un besoin, un besoin cuisant & cruel : aimer, être aimé, n'importe où, n'importe comment, pour m'abîmer en un néant d'amour.

Oh! frères, plus tard, si jamais je sors

igS La confession de Claude

de ma nuit & qu'il me prenne le caprice de conter à la foule mes amours lointaines, j'imiterai sans doute ces pleurards, ces rêveurs qui parent de rayons les démons de leurs vingt ans & leur mettent des ailes aux épaules. On les nomme les poètes de la jeunesse^ ces menteurs qui ont souffert, qui ont versé toutes leurs larmes, & qui aujourd'hui,, dans leurs souvenirs, n'ont plus que des sourires& des regrets. Je ■vous assure que j'ai vu leur sang, que j'ai vu leur chair à nu, déchirée & endolorie, ils ont vécu dans la souffrance, ils ont grandi dans le désespoir. Leurs maîtresses étaient infâmes , leurs amours avaient toutes les horreurs des amours du ruisseau. Ils ont été trompés, blessés, traînés dans la boue; j'amais ils n'ont rencontré un cœur, & chacun d'eux a eu sa Laurence qui a fait de sa jeunesse une solitude désolée. Puis, ia blessure s'eft fermée, l'âge eft venu, le souvenir a donné son charme caressant à toute Tmfamie d'autrefois, & ils ont pleuré

La confession de Claude . igg

leurs amours malsaines. C'efl ainsi qu'ils ont créé un monde mensonger de jeunes pécheresses^ de filles adorables dans leur insouciance & leur légèreté. Vous les con- naissez touteSj les Mimi Pinson & les Musette, vous les avez rêvées à seize ansj peut-être même les avez-vous cher- chées. Leurs amants ont été prodigues; ils leur ont accordé la beauté & la fraî- cheur, la tendresse & la franchise ; ils en ont fait des types pénétrants de libre amour, d'éternelle jeunesse; ils les ont imposées à notre cœur, ils se sont plu à se tromper eux-mêmes. Ils mentent, ils men- tent, ils mentent.

Je les imiterai. Comme eux, je m'abu- serai sans doute, je croirai de bonne foi les mensonges que mes souvenirs me conte- ront; comme eux, j'aurai peut-être des lâchetés, des timidités qui me pousse- ront à ne pas parler haut & franc, disant quelles auront été mes amours, & com- bien elles étaient impures. Laurence de-

La confession de Claude

viendra Musette ou Mimi; elle aura la jeunesse^ elle aura la beauté; ce ne sera plus la femme qui eft là, muette, malpro- pre_, ce sera une toute jeune fille, étourdie, aimant à droite , à gauche, mais vivante encore, rendue plus jeune, plus adorable par ses caprices. Le bouge deviendra une mansarde gaie, fleurie, blanche de soleil; la robe de soie bleue se changera en in- dienne légère & propre; ma misère sera pleine de sourires, mes tendresses rayon- neront. Et je chanterai à mon tour la chanson de la vingtième année, reprenant le refrain les autres l'ont laissé, conti- nuant les paroles douces & menteuses, me trompant, trompant ceux qui viendront après moi.

Frères , dans ces lettres écrites pour vous seuls & que je trace au jour le jour, frissonnant encore des terribles secousses, je puis être rude, âpre, dire tout, ap- puyant sur mes aveux. Je me livre entier, je vis tout haut, je vous donne ma chair &

La confession de Claude

mon sang : je voudrais sortir mon cœur de ma poitrine ^ vous le montrer^ sai- gnant, malade, franc dans ses abjedions & dans ses puretés. Je me sens plus haut & plus digne en me confessant à vous; j'ai une fierté immense au milieu de mon abaissement; plus je descends, plus je grandis en dédain , en indifférence su- perbe. La douce chose que la franchise ! Dites-vous que, sur dix jeunes gens, huit ont la même vie que moi, la même jeu- nesse : les uns, deux ou trois sur cent peut-être, s'effrayent, pleurent comme je pleure; les autres, plusieurs milliers, ac- ceptent & vivent en paix, infâmes & sou- riants. Tous mentent. Moi, je me blesse, je vous avoue en sanglotant quelles sont mes amours, de quel terrible poids elles m'étoufîcnt.

Plus tard, je mentirai.

Rien n'exifte, aujourd'hui, si ce n'efl l'amour de Laurence, que je n'ai pas & que j'exige. Il n'y a plus de lumière, plus

La confession de Claude

de monde^ plus de foule; il y a, dans l'ombre un homme & une femme mis face à facej à jamais. L'homme, en dehors de toute pureté, de toute beauté, veut être aimé de la femme, parce qu'il a peur d'être seul, qu'il a froid^ qu'il aime lui- même. Au dernier jour_, lorsque l'humanité agonisera & qu'il ne reftera plus qu'un couple sur la terre, la lutte sera terrible, le désespoir immensej si le dernier amant ne peut éveiller la dernière amante du sommeil du cœur & de la chair.

XXIII

Marie a changé de chambre hier; elle eft venue loger sur le même palier que moi, dans une pièce séparée de la mienne par une simple cloison. La pauvre enfant se

La confession de Claude 20 3

meurt; elle tousse d'une toux creuse & sourde, avec une sorte de râle entre chaque hoquet. Jacques, que cette toux troublait dans sa quiétude d'homme fort, a décidé que la malade serait plus à l'aise seule dans une chambre séparée. Il lui a donné Pâquerette pour la veiller & la soigner.

La nuit dernière^ j'ai entendu pendant de longues heures la toux & le râle de Marie. Laurence dormait , sans souffle. Chaque éclat étouffé qui traversait la cloi- son^ me pénétrait d'une triftesse indicible.

Ce matin^ en me levant, je suis allé voir la mourante. Elle garde le lit, blanche, résignée^ souriante encore. Sa tête, élevée sur deux oreillers, avait une sorte de lan- gueur douce; ses deux bras maigres & transparents s'allongeaient sur le drap, le long de son pauvre corps qui se dessinait sous la toile, en lignes sèches & lamenta- bles.

La chambre m'a paru obscure & froide. Elle ressemble à la mienne, mais elle eft

204 La confession de Claude

mieux meublée^ moins sale. Une large fenêtre s'ouvre sur la grande muraille noire qui se dresse à quelques mètres de la façade de la maison.

Marie était seule^ immobile, les yeux grands ouverts, regardant le plafond avec cet air pensif et navrant des malades qui voient déjà au delà de la vie. Pâquerette venait de descendre chercher son déjeuner. Sur une petite table, dans le voisinage d'un fauteuil, se trouvaient une armée de bouteilles, un seul verre & des débris de viandes. La pensée m'eft venue que Pâque- rette se soignait plus qu'elle ne soignait la moribonde.

J'ai baisé le front de Marie, je me suis assis sur le bord de la couche, te- nant une de ses mains. Elle a tourné la tête lentement & m'a souri, me disant qu'elle ne souffrait pas, qu'elle se reposait. Sa parole, un peu rauque, n'était plus qu'un murmure faible & caressant. Le front incliné, elle me regardait de ses

La confession de Claude 2o5

yeux fiévreux & agrandis ; il y avait de l'étonnement , de la tendresse dans ses regards larges. Une piété immense m'a serré au cœur en face de cette misérable. J'ai cru que j'allais pleurer.

Pâquerette eft remontée, chargée de nouvelles bouteilles & de nouvelles vian- des. Elle a ouvert la fenêtre, se plaignant du mauvais air; elle s'eft établie commodé- ment dans le fauteuil , devant la table, puis s'eft mise à manger bruyamment, parlant en mâchant, queftionnant Marie sur ses amants, sur sa vie de la veille. Elle semblait igi.orer que cette enfant était malade ; elle la traitait en paresseuse qui aime à garder le lit & à se faire plaindre. Je regardais cette femme avec dégoût, rape- tissée sur elle-même, léchant ses doigts gras, ricanant, la bouche pleine, plaisantant la mourante, & me jetant des regards sour- nois & cyniques, de ces regards de courti- sane affolée que certaines vieilles ont en- core dans leurs yeux rougis.

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2o6 ha confession de Claucte

Pâquerette, cessant de manger^ a tourne à demi son fauteuil; puis, croisant les mains sur ses jupes, elle nous a regardés, Marie & moi, allant de l'un à l'autre, riant d'un rire mauvais.

Eh ! ma belle, a-t-elle dit à la malade en me désignant du doigt, n'ell-ce pas un beau garçon? Son cœur eftveuf& a besoin de nouvelles amours.

Marie a souri triftement, fermant les yeux, retirant sa main que la mienne avait gardée.

Vous vous trompez, ai-je répondu à Pâquerette après un moment de silence, mon cœur n'eft pas veuf. J'aime Laurence.

Marie a soulevé ses paupières & m'a rendu ses doigts que j'ai trouvés plus agi- tés, plus brûlants.

Laurence, Laurence, ricanait la vieille, elle se moque bien de vous ! Voilà les hommes. Ils aiment qui les trahit & les abandonne. Cherchez femme, mon pauvre monsieur.

La confession de Claude 207

Je n'entendais pas distinclement, n'ac- cordant d'ordinaire aucune attention aux bavardages de cette vieille. Et je ne sais pourquoi,, j'ai éprouvé un vague malaise. Une chaleur inconnue a empli mon être d'un frisson douloureux.

Écoutez^ mes enfants, a ajouté Pâ- querette en prenant ses aises, je suis une bonne femme ^ il me déplaît qu'on se moque de vous. Vous êtes gentils tous deuXj doux comme des agneaux, bons comme du pain. J'ai rêvé de vous marier ensemble; je sais que jamais je n'aurai fait embrasser deux meilleures petites créatu- res. Allons , monsieur , prenez madame dans vos bras. Je rencontre tous les jours Laurence & Jacques qui se caressent dans l'escalier.

Je regardais Marie. Elle était calme, son pouls ne battait pas plus vite. Elle paraissait rêver les yeux fixés sur moi, & je ne savais si elle me voyait dans son rêve. Les baisers que Jacques pouvait

2o8 La confession de Claude

donner à Laurence ne la troublaient pas dans la tranquille amitié qu'elle avait pour lui.

Moi, je sentais la chaleur insupportable monter dans ma poitrine & m'étouffer. J'ignorais quel était cet engourdissement soudain qui me causaitune douleur sourde, profonde j allant jusqu'à l'âme. Je ne songeais ni à Laurence ni à Jacques; j'é- coutais Pâquerette, & l'étouffement aug- mentait, me serrait à la gorge

Pâquerette frottait lentement ses mains sèches ; ses yeux gris, perdus sous ses pau- pières molles, brillaient étrangement dans son visage jaune. Elle a repris d'une voix plus cassée :

Vous êtes à vous regarder comme de grands innocents. N'avez-vous pas compris, Claude? Jacques vous prend Lau- rence, prenez Marie. Eh! tenez, la petite sourit : elle ne demande pas mieux, allez. De cette façon, personne ne sera veuf, les uns n'auront pas à faire des reproches

La confession de Claude 209

aux autres. Voilà comme tout doit s'arran- ger en cette vie.

Marie a levé la main avec impatience, lui faisant signe de se taire. Cette voix aigre donnait un frisson à sa chair émaciée. PuiSj son visage a pris une paix mélanco- lique, un air d'extase recueillie; elle m'a regardé, rêveuse, & m'a dit d'une voix pénétrante, d'une voix que je ne lui con- naissais pas :

Voulez-vous, Claude? je vous aime" rai bien.

Et elle s'eft levée.

Un accès de toux a rejeté sur le lit son corps secoué horriblement^ tout pante- lant de douleur. Les bras ouverts & tordus, la tête renversée, elle suffoquait. Sa poi- trine à demi découverte, cette pauvre poi- trine que la souffrance avait faite si enfan- tine^ si charte, se soulevait affreusement comme pleine d'un vent furieux. Pais, la terrible toux s'eft apaisée, l'enfant s'eft al- longée, pâle, les joues violettes, comme

La confession de Claude

foudroyée d'accablement & d'insensibi- lité.

J'étais refté sur le bord de la couche^ se- coué moi-même par les déchirements de la mourante. Je n'avais pas osé bouger, cloué de pitié & d'effroi. Ce que j'avais devant moi était si profond d'horreur & de tendresse, si lamentable & si répugnant, que je ne sais comment exprimer la sainte peur qui me tenait là_, navré^ plein de dé- goût & de miséricorde. J'étais tenté de battre Pâquerette^ de la chasser; j'aurais voulu embrasser Marie comme un frère, lui donner mon sang pour rendre la vie & la fraîcheur à sa chair moribonde.

Ainsi, j'en étais arrivé à ce point : une femme perdue de vieillesse & de débauche m'offrait d'échanger mon cœur contre un autre cœur^ de céder ma maîtresse à un de mes amis & de lui acheter ainsi la sienne; elle me faisait voir tout l'avantage de ce marché, elle riait de l'excellente his- toire. Et l'amante qu'elle voulait me don-

La confession de Claude

ner appartenait déjà à la mort. Marie se mouraitj & Marie me tendait les bras. Pauvre innocente ! sa pureté étrange lui cachait toute l'horreur de son baiser. Elle avançait les lèvres comme une vierge, ne comprenant pas que j'aurais mieux aimé mourir que de toucher à sa bouche, moi plein de Laurence. Cette chair pâle, brûlée par la fièvre^ ne portait plus la trace des embrassements qui l'avaient rougie; mais elle était morte déjà, sanélifiée, si pure que j'aurais cru commettre un sacri- lège en lui donnant un dernier frisson de volupté.

Pâquerette a regardé curieusement la crise de Marie. Cette femme ne croit pas à la souffrance des autres.

Elle aura avalé de travers, a-t-elle dit, sans songer que la malade ne mangeait plus depuis quinze jours.

J'ai été pris, à ces paroles, d'une colère aveugle. J'aurais volontiers souffleté cette face jaune qui ricanait, &, comme la

SIS

Lj t^fkaàom de Claude

. nouveau les lèvres : :■ .ui ai-jc crié d'une voix

La - son fauteuil avec ef-

froi. Elic ffi'« ^ârJé, peureuse, indécise; pois, vo^ast ^ ne riais point, elle a lût on gcAe -JbcnsDe irre, & a balbutié d'un loa tr.

Alon» >'àfe: z:-c-iu de plaisanter, il •• •• - - -^ ^' -- -rurs le mot

pc- ^i pleurent.

VosB ne tv . --.e. n'en parlons

Et ; - i>é ie âuteoil devant la

t»b-^ . . _ ;^ - : rtr^i un grand verre de Tîa ,|Q'dk i. : -1 pans coups.

■.■_-' 'i":e, qui râlait de. - - r^r ^ scuJrance.

Cov -:^ Pâjncrettt s'eil tour-

-'a-l-elle crié,

«— >>.: -:>>igarC --

La co).

llaude

ai3

vous n'êtes pas ai: en donnerai pas ; vous aimez Laurcr

nais je ne vous jn bon avis. Si .!ez sur elle.

Je suis jaloux. Cette Pâquercr ble tourment. J'a les degrés du dJ infamie & m. plètes.

Je sais commeni inconnue qui c" m'étouffait. Cet un flot brûlant d'à: flot a monté, il c Maintenant, je r ne soit endolori (X

X de Laurence! en moi l'effroya- u,unà un, tous ujourd'hui mon ce sont com-

ime cette chaleur ma poitrine & était la jalousie,

. & de terreur. Ce

ù tout mon être. un membre qui

. qui ne se plaigne

La confession de Claude

misérable ouvrait de nouveau les lèvres :

Taisez-vous! lui ai-je crié d'une voix éclatante & indignée.

La vieille a reculé son fauteuil avec ef- froi. Elle m'a regardé, peureuse, indécise; puis, voyant que je ne riais point, elle a fait un gefte d'homme ivre, & a balbutié d'un ton traînant :

Alors, s'il eft défendu de plaisanter, il faut le dire. Moi, j'ai toujours le mot pour rire : tant pis pour ceux qui pleurent. Vous ne voulez pas de Marie^ n'en parlons plus.

Et elle a poussé le fauteuil devant la table, elle s'eft versé un grand verre de vin qu'elle a bu à petits coups.

Je me suis penché sur Marie^ qui râlait doucement, endormie par la souffrance. Je l'ai baisée au front, en frère.

Comme je sortais. Pâquerette s'eft tour- née vers moi.

Monsieur Claude, m'a-t-elle crié.

La confession de Claude 2i3

vous n'êtes pas aimable, mais je ne vous en donnerai pas moins un bon avis. Si vous aimez Laurence, veillez sur elle.

XXIV

Je suis Jaloux_, jaloux de Laurence !

Cette Pâquerette a mis en moi l'effroya- ble tourment. J'ai descendu_, un à un, tous les degrés du désespoir; aujourd'hui mon infamie & ma souffrance sont com- plètes.

Je sais comment se nomme cette chaleur inconnue qui emplissait ma poitrine & m'étouffait. Cette chaleur était la jalousie, un flot brûlant d'angoisse & de terreur. Ce flot a monté, il a envahi tout mon être. Maintenant, je n'ai pas un membre qui ne soit endolori & jaloux, qui ne se plaigne

214

La confession de Claude

de l'horrible étreinte dont crie toute ma chair.

Je ne sais comment les autres sont ja- loux. Moij je suis jaloux de tout mon corps, de tout mon cœur. Lorsque le doute eft entré en moi, il veille, travaille impi- toyablement; il me blesse à chaque se- conde, me fouille j entre toujours plus avant. La douleur eft physique; l'eftomac se serre^ les membres s'affaissent, la tête se creuse, il y a faiblesse & lièvre. Et, au- dessus de ces maux des nerfs & des mus- cles, je sens l'angoisse de mon cœur, profonde, éperdue, qui me presse, me brûle sans relâche. Une seule idée tourne sur elle-même dans le vide immense de ma pensée : je ne suis plus aimé, je suis trompé, & mon cerveau bat comme une cloche sous cet unique son, mes en- trailles ont un même frémissement, tor- dues & déchirées. Rien n'eft plus doulou- reux que ces heures de jalousie qui me frappent doublement, dans la matière &

La confession de Claude 2i5

dans l'affeclion. La souffrance de la chair &la souffrance du cœur s'unissent en une sensation d'une accablante pesanteur, inexorable, m'écrasant toujours. Et moi, je perds le souffle, m'abandonnant, des- cendant de plus en plus dans mes soup- çonsj agrandissant ma blessure, m'éva- nouissant à la vie, ne vivant que de la pensée qui me ronge.

Si je souffrais moins, je voudrais savoir de quoi eff faite ma souffrance. J'aurais un âpre plaisir à interroger mon corps, à ques- tionner ma tendresse. Je suis curieux de voir le fond de mes désespoirs. Sans doute, il y a les mille méchantes choses de l'amour, 1 egoïsme & l'amour-propre , la lâcheté & les passions mauvaises; il y a la révolte des sens, les vanités de l'intelli- gence. Cette femme qui s'en va, lasse de mes caresses, & qui me préfère un autre homme, me blesse dans tout mon être; elle me dédaigne, elle déclare qu'elle a trouvé un amour plus doux, plus pur que le mien.

La confession de Claude

Pois, il y a surtout un sentiment d*im- œense solitude. On se sent abandonné , on frissonne d'effroi; on ne peut vivre sans cette cr^ture qu'on s'était plu à regarder comme une compagne étemelle; on a froid, on tremble^ on préférerait mourir que de refler orphelin.

J'exige que Laurence soit à moi. Je n'ai qu'elle & je la garde en avare. Je saigne^ lorsque je songe que Pâquerette a peut- être raison, & que demain je serai sans amour. Je ne veux pas relier tout seul dans ma misère^ au fond de mon abaisse- ment. J'ai peur.

Et pourtant je ne puis fermer ks yeux, ▼ivre dans l'ignorance. Certains garçons, lorsqu'ils sentent qu'une femme leur elt nécessaire, l'acceptent tslle qu'elle efl; il» n'ont garde de risquer leur paix en fouil- lant sa vie. Moi, je ne me sens pas la force d'ignorer. Je doute. Mon malheureux es- prit me pousse à me désabuser ou à me convaincre; j'ai besoin de pénétrer Lau-

rence, de mourir, si elle t,loit m'abandon- ner.

Le Sioir, Je feinî» de sortir, je me ylisse furtivement ehea Marie. Pi\querette som- meille; lu mourante me sourit faiblement, jians tourner la tétc. Je vais ù la lenétre & je m'y établis. De là, j'espionne, je me pen- che pour voir dans la cour & dans la chambre de .lacques. Je reviens parfois eU' tiebàillcr la porte, j'écoute les bruits de l'escalier. Ce sont des heures cruelles. Mon esprit tendu travaille avec labeur, mes membres treiublei\t d'anxiété ^ d'atten- tion p»H)longée. Lorsque des voix montent de la chambre de Jacques, l'émotion me serre ù la gorge. Si j'entends Laurence quitter notre mansarde i^ qu'elle ne pa- raisse pas sur le seuil, en bas, une brûlure me traverse la poitrine : j'ai compté les maahes, je me dis qu'elle s'elt arrêté© au ti"oisiéme étage, Alors, je me courbe, au risque- de tomber; je voudrais entrer par cctlo ffiu-lic iiii» s\»iivrc ù tîiii) Ynè-

2i8 La confession de Claude

très au-dessous de moi. Je crois enten- dre des sons de baisers, je saisis mon nom prononcé avec des rires ironiques. Puis, lorsque Laurence se montre enfin sur le seuil, dans la cour, la brûlure me traverse de nouveau. Je refte haletant, brisé. Elle me surprend, je ne l'attendais pas. Je commence à douter, je ne sais plus si j'ai bien compté les marches qu'elle avait à descendre.

Longtemps je joue ce jeu cruel avec moi- même. J'invente des embûches, &, le sang me montant aux yeux, je ne me rappelle plus ce que j'ai vu. La certitude me fuit, les soupçons naissent & meurent plus dévo- rants chaque jour. J'ai une science infer- nale pour épier & raisonner les causes de ma souffrance; mon esprit s'empare âprement des faits les plus minces, il les assemble, les lie, en tire des déductions merveilleuses. Je fais cette petite besogne avec une éton- nante lucidité; je compare, je discute, j*accueille, je rejette, en véritable juge

La confession de Claude 21g

d'inftru6lion. Mais_, dès que Je crois tenir une certitude, mon cœur éclate, ma ciiair tressaille, je ne suis plus qu'un enfant qui pleure, en sentant la réalité lui échapper.

J'aimerais à pénétrer la vie de mes com- pagnons, à fouiller les myftères; j'ai la cu- riosité de tout ce que je ne sais pas, je me plais étrangement à ces délicates opéra- tions de l'intelligence, enquête d'une solu- tion inconnue. Il y a une volupté exquise à peser chaque mot, chaque souffle; on n'a que quelques vagues données, & on arrive, par une marche lente & sûre, mathéma- tique, à la connaissance de la vérité en- tière. Je puis mettre ma sagacité au ser- vice de mes frères. Lorsqu'il s'agit de moi, je suis agité d'une telle passion que je ne sais ni voir ni entendre.

Hier, je suis refté deux heures dans la chambre de Marie. La nuit était noire, hurnide. En face, sur la muraille nue, la fenêtre de Jacques jetait un grand carré de lumière jaune. Des ombres allaient & ve-

ha confession de Claude

naietit dans ce carréj bizarres, agrandies.

J'avais entendu Laurence fermer notre porte, & elle n'e'tait pas descendue dans la cour. Je reconnaissais l'ombre de Jacques, sur le mur, longue & roide, s'agitant avec des mouvements secs & précis. Il y avait une autre ombre, plus courte _, plus lente, plus indécise dans ses geftes; je croyais reconnaître cette ombre, qui me paraissait avoir une tête forte^ grossie par un chignon de femme.

Par inftants, le carré de lumière jaune s'étendait, pâle & blafard, vide & calme. Et moij penché, haletant, je regardais avec une. attention douloureuse, souffrant de ce vide & de ce calme de la lumière, souhaitant avec angoisse qu'une masse noire apparût, me livrant son secret. Puis, brusquement, le carré se peuplait : une ombre passait, deux ombres se mêlaient, démesurées, d'une telle étrangeté que je ne pouvais saisir les formes ni expliquer les mouve- ments. Mon esprit cherchait avec désespoir

La confession de Claude

le sens de ces taches sombres qui s'allon- geaient, s'élargissaient, laissant deviner parfois une tête ou un bras. La tête & le bras se déformaient aussitôt, se fondaient. Je n'apercevais plus qu'une sorte de flot d'encre oscillant, se répandant de tous côtéSj barbouillant la muraille. Je voulais comprendre, & j'arrivais à diffinguer des silhouettes monftrueuses d'animaux, des profils étranges. Je me perdais dans le cau- chemar de cette vision, je suivais avec ter- reur ces masses qui dansaient sans bruit, je frémissais à la pensée de ce que j'allais découvrir, je pleurais de rage en voyant que tout cela n'avait aucun sens & que je ne saurais rien. Et, tout à coup, le flot d'encre, dans un dernier saut, dans une dernière grimace, coulaitlelongdumur, le long des ténèbres. Le carré de lumière jaune reftait de nouveau désert, morne. Les ombres avaient passé, sans me rien révéler. Je me penchais, plus désespéré, at- tendant le terrible spe£lacle, me disant

La confession de Claude

que ma vie dépendait de ces taches noires qui gambadaient sur la muraille jaunie.

Une sorte de fureur a fini par me pren- dre devant ce drame ironique qui se jouait en lace de moi. Ces personnages étranges, ces scènes rapides & incompréhensibles me raillaient; j'aurais voulu pouvoir faire cesser cette farce lugubre. Je me sentais brisé d'émotion^ dévoré de doute.

Je suis doucement sorti de la chambre de Marie, j'ai ôté mes souliers que j'ai posés sur le palier; puis, oppressé, anxieiïx, je me suis mis à descendre l'escalier, m'arrê- tant à chaque marche, écoutant le silence, épouvanté des légers bruits qui montaient. Arrivé devant la porte de Jacques, après cinq longues minutes de peur & d'hésita- tion^ je me suis courbé lentement, péni- blement, & j'ai entendu craquer les os de mon cou. J'ai appliqué mon œil droit au trou de la serrure : je n'ai vu que les ténè- bres. Alors, j'ai collé mon oreille contre le bois de la porte: le silence bourdonnait.

La confession de Claude

& il y avait dans ma tête un grand mur- mure qui m'empêchait d'entendre. Des flammes passaient devant mes regards, un grondement sourd & grandissant emplis- sait le corridor. Le bois de la porte brûlait mon oreille; il me semblait tout vibrant. Derrière cette porte^ Je pensais saisir par inftants des soupirs étouffés; puis la mort me paraissait avoir passé dans cette cham- bre silencieuse. Et Je ne savais plus. Je ne pouvais rien arracher de précis à ce silence tumultueux, à cette nuit pleine d'éclairs. J'ignore combien de temps je suis refté courbé contre la porte; Je me souviens seulement que le froid du carreau me gla- çait les pieds, & qu'un grand tremblement secouait mon corps couvert de sueur. L'angoisse & l'épouvante me tenaient cloué, ramassé sur moi-même, n'osant bouger, tordu par la Jalousie, aussi fris- sonnant que si Je venais de commettre un crime.

Je suis remonté en chancelant, me heur-

'>24 La confession de Claude

tant aux murs. J'ai ouvert de nouveau la fenêtre de Marie, ayant encore besoin de souffrance, ne pouvant me souftraire à la cuisante volupté de mes déchirements. La muraille, en facCj était noire; la toile venait de tomber sur le drame, la nuit régnait. En sortant, j'ai contemplé Ma- rie qui dormait, les mains jointes. Je crois que je me suis agenouillé devant la couche, adressant à je ne sais quelle divi- nité une prière dont les paroles me mon- taient aux lèvres.

Je me suis couché, grelottant, & j'ai fermé les yeux. Je voyais, au travers de mes paupières, la lueur de la chandelle, posée sur une petite table en face de moi, & j'avais ainsi un large horizon rose que je peuplais de figures lamentables. J'ai la trifle puis- sance du rêve, la faculté de créer de toutes pièces des personnages qui vivent presque de la vie réelle; je les vois, Je les touche, ils jouent comme des acleurs vivants les scènes qui se passent dans ma pensée. Je

La confession de Claude 225

souffre & je jouis d'autant plus puissam- ment que mes idées se matérialisent & que je les perçois, les yeux fermés, par tous mes sens, par toute ma chair.

Dans la lueur rose, je voyais Laurence demi-nue entre les bras de Jacques. Je voyais la chambre qui m'avait paru noire, silencieuse, & maintenant elle était pleine de rires, de clartés. Les deux amants, dans un flot de lumière éclatante^ se ser- raient étroitement; ils étaient là_, sous mes yeuXj prenant toutes les attitudes que rêvait mon esprit éperdu. Ce n'é- taient plus de simples pensées, une ja- lousie de cœur, c'étaient des tableaux horriblesj vivants, d'une netteté effrayante. Mon corps se révoltait & criait; je sentais que le drame se passait en moi, que je pouvais voiler ces images; je les décou- vrais, je les étalais^ je les évoquais plus nues, plus vigoureuses, je m'enfonçais à plaisir dans ces spectacles que je me donnais largement pour souffrir davan-

i3.

»26 La confession de Claude

tage. Mes doutes se faisaient chair, je sa- vais & je voyais enfin, je trouvais dans mon imagination des certitudes pleines de douloureuses délices.

Laurence eft entrée & a refermé la porte brutalement. Elle apportait du dehors un parfum indéfinissable de tabac & de li- queur. Je n'ai pas ouvert les paupières, écoutant ses pas & le froissement des étoffes, tandis qu'elle se déshabillait. Je regardais la lueur rose; &, au delà, il me semblait voir cette femme, lorsqu'elle passait devant moi, rire de pitié, se moquer du gefte, croyant que je dor- mais.

Elle s'eft couchée, poussant un soupir léger, & a pris ses aises pour s'endormir. Alors toute la douleur de la soirée m'a monté à la gorge; une rage indicible m'a pris, à la sensation de cette chair froide qui touchait la mienne. J'ai pensé que Lau- rence me revenait lasse de voluptéf molle & humide de trahison & de débauche.

La confession de Claude 227

Je me suis dressé sur mon séant, serrant les poings.

D'où viens-tu? ai-je demandé à Lau- rence d'une voix sourde & tremblante.

Elle a ouvert lentement les yeux qu'elle avait déjà fermés, & elle m'a regardé un inftant, étonnée, sans répondre. PuiSj avec un mouvement d'épaules :

Je vienSj m'a-t-elle répondu, de chez la fruitière du haut de la rue, qui m'avait invitée à prendre le café.

Je voyais sa face de bas en haut: les pau- pières lasses retombaient d'elles-mêmes, les traits exprimaient la satiété & l'as- souvissement. J'ai senti le sang m'aveugler à la voir si pleine des baisers d'un autre. Son cou, large & gonflé, se tendait à moi, me sollicitant au crime; il était gros & court, impudent & lubrique; il blanchis- sait insolemment, se moquant & me dé- fiant. Tout ce qui m'entourait a disparu je n'ai plus aperçu que ce cou.

Tu mens! ai-je crié.

2r:8 La confession de Claude

Et j'ai pris le cou entre mes doigts cris- péSj voyant rouge. J'ai secoué violemment Laurence, serrant de toutes mes forces. Elle se laissait aller, obéissant aux se- cousseSj sans une plainte, molle & abrutie. Je ne sais quel plaisir j'avais à sentir ce corps tiède & souple se plier, se fondre au gré de ma rage. Puis^ un frisson glacial m'a pénétré d'épouvante, j'ai cru voir du sang ruisseler le long de mes doigts, je me suis rejeté sur l'oreiller, sanglotant, ivre de douleur.

Laurence a porté la main à son cou. Elle a respiré fortement, à trois reprises, & elle s'eft recouchée^ me tournant le dos, sans une parole, sans une larme.

Je l'avais échevelée. Sur sa nuque, j'a- percevais une trace bleuâtre rendue plus sombre par l'ombre des cheveux qui ca- chaient à demi les épaules. Mes pleurs m'aveuglaient, mon cœur était plein d une compassion immense & doulou- reuse. Je pleurais sur moi qui venais de

La confession de Claude 22g

maltraiter une femme, je pleurais sur Lau- rence dont j'avais entendu crier les os sous mes doigts. Tout mon être s'anéantissait dans un remords poignant , mon âme navrée cherchait avec désespoir à réparer ce qui ne pouvait être oublié. Je reculais, plein de dégoût & de frayeur, devant la bête fauve que j'avais sentie s'éveiller & mourir en moi; je souffrais de terreur^ de hontCj de pitié.

Je me suis approché de Laurence, je l'ai prise dans mes bras, lui parlant bas, à l'o- reille, d'une voix caressante & désolée. Je ne sais ce que je lui ai dit. Mon cœur était pleinj je l'ai vidé. Mes paroles ont été une longue prière ^ ardente & humble, douce & violente, pleine d'orgueil & de bassesse. Je me suis livré entier, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir; j'ai fait l'hiftoire de moncœur^ j'ai fouillé jus- qu'au plus profond de mon être pour ne rien cacher. J'avais besoin de pardon, j'avais aussi besoin de pardonner. J'ai ac-

23o La confession de Claude

cusé Laurence, je lui ai demandé de la loyauté & de la franchise^ je lui ai dit com- bien elle m'avait fait pleurer. Je ne lui adressais pas des reproches pour me mieux excuser; mes lèvres s'ouvraient malgré moi , tout le présent m'emplissait, mes pensées de chaque jour s'unissaient en une seule plainte tendre & résignée, dégagée de toute colère, de toute rancune. Mes reproches, mes confidences ont été mêlés d'effusions d'amour, de tendresses soudai- nes; j'ai parlé ce langage de la passion, puéril & ineffable, montant en plein ciel, me traînant à terre; je me suis servi de cette poésie adorable & ridicule des enfants & des amants; j'ai été fou, passionné, ivre. Et j'allais ainsi, comme dans un rêve, in- terrogeant, répondant, parlant d'une voix profonde & régulière, pressant Laurence contre ma poitrine. Pendant une grande heure, j'ai entendu les paroles qui, d'elles- mêmes, sortaient de ma bouche, douces, navrées ; je me soulageais à écouter cette

La confession de Claude

musique pénétrante, il me semblait que mon pauvre cœur endolori se berçait & s'endormait.

Laurence, les yeux ouverts, regardait le mur_, impassible. Ma voix ne semblait pas arriver jusqu'à elle. Elle était aussi muette, aussi morte que si elle s'était trouvée dans une grande nuit, dans un grand silence. Son front dur_, sa bouche froide & crispée annonçaient la résolution implacable de ne pas écouter, de ne pas répondre.

Alors, j'ai éprouvé un âpre désir d'obte- nir une parole de cette femme. J'aurais donné mon sang pour entendre la voix de Laurence ; tout mon être se portait vers elle, la conjurait, la priait à mains jointes de parler, de prononcer un seul mot. Je pleurais de son silence, une sorte de vague malaise grandissait en moi à mesure qu'elle devenait plus morne & plus impénétrable. Je me sentais glisser à la folie, à l'idée fixe; j'avais l'impérieux besoin d'une réponse,

"32

La confession de Claude

je faisais des efforts surhumains de prières & de menaces pour contenter ce besoin qui me dévorait. J'ai multiplié mes ques- tions, appuyé sur mes demandes, changé la forme de mes interrogations, les rendant plus pressantes ; je me suis servi de toute ma douceur , de toute ma violence, im- plorant, ordonnant j parlant d'un ton caressant & soumiSj puis me laissant em- porter par la colère^ & me faisant ensuite plus humble, plus insinuant encore. Laurence^ sans un frisson, sans un regard, paraissait ignorer ma présence. Toute ma volonté _, tout mon désir furieux se bri- saient contre l'impitoyable surdité de cet être qui se refusait à moi.

Cette femme m'échappait. Je devinais une barrière infranchissable entre elle & moi. Je tenais son corps étroitement serré^ je sentais ce corps s'abandonner avec dé- dain à mon embrassement. Mais je ne pouvais ouvrir celte âme_, entrer dedans; ie cœur & la pensée se dérobaient; je

La confession de Claude 2 33

ne pressais qu'un lambeau sans vie^ si las, si usé qu'il ne disait rien à mes brss. Et J'aimaiSj & je voulais posséder. Je retenais avec désespoir la seule créature qui me reftât, j'exigeais qu'elle m'appar- tîntj j'avais des fureurs d'avare, lorsque je croyais qu'on allait me la prendre & qu'elle mettait quelque complaisance à se laisser voler. Je me révoltais_, j'appe- lais toutes mes forces pour défendre mon bien. Et voilà que je ne pressais qu'un cadavre sur ma poitrine, qu'une chose in- connue qui m'était étrangère^ dont je ne pouvais pénétrer le sens. Oh ! frères, vous ignorez cette souffrance, ces élans d'amour qui se heurtent à un corps inanim.é, cette résiftance froide d'une chair dans laquelle on voudrait se fondre, ce silence en ré- ponse à tant de sanglots, cette mort volon- taire qui pourrait aimer, qu'on supplie de toute sa puissance, & qui n'aime pas.

Lorsque la voix m'a manqué, lorsque j'ai désespéré d'animer jamais Laurence,

2^4 ^^ confession de Claude

j'ai posé la tête sur son sein^ l'oreille con- tre son cœur. Là, appuyé à cette femme^ les yeux ouverts_, regardant la mèche de la chandelle qui charbonnait, j'ai passé ma nuit à songer. J'entendais le râle de Marie, coupé de hoquets, qui me venait au travers de la cloison, berçant mes pensées.

J'ai songé. J'écoutais les battements ré- guliers du cœur de Laurence. Je savais que ce n'était qu'un flot de sang, je me disais que je suivais dans leur cadence les bruits d'une machine bien réglée, & que la- voix qui parvenait jusqu'à moi n'était que celle d'un mouvement d'horloge in- conscient, obéissant à un simple ressort. Et pourtant je m'inquiétais, j'aurais voulu démonter la machine, aller la chercher pour en étudier les plus minces pièces; je songeais sérieusement, dans ma folie, à ouvrir ce sein, à prendre ce cœur & à voir pourquoi il battait d'une façon si douce & si profonde.

Marie râlait, le cœur de Laurence bat-

La confession de Claude 235

tait presque dans ma tête. A ce double bruit, qui parfois se confondait en un seul, j'ai songé à la vie.

Je ne sais pourquoi un désir insatiable de virginité me poursuit dans mon abais- sement. Toujours j'ai en moi la pensée d'une pureté immaculée , haute , inacces- sible, & cette pensée s'éveille plus cui- sante au fond de chacun de mes déses- poirs.

Tandis que j'appuyais ma tête sur le sein flétri de Laurence, je me suis dit que la femme était née pour un seul amour.

ed la vérité , l'unique mariage pos- sible. Mon âme eft si exigeante qu'elle veut toute la créature qu'elle aime^ dans son enfance, dans son sommeil, dans sa vie entière. Elle va jusqu'à accuser les rêves, jusqu'à déclarer que l'amante eft souillée si elle a reçu en songe les em- brassements d'une vision.

Toutes les jeunes filles, les plus pures, les plus candides j nous arrivent ainsi

236 La confession de Claude

déflorées par le démon de leurs nuits; ce démon les a pressées dans ses bras, a r.ik frémir leur chair innocente, leur a donné, avant l'époux, les premières ca- resses. Elles ne sont plus vierges, elles n'ont plus la sainte ignorance.

Moi , je voudrais que l'épouse me vînt au sortir des mains de Dieu; je la vou- drais blanche, épurée, morte encore, & je réveillerais. Elle vivrait de moi , ne connaîtrait que moi, n'aurait de souvenirs que ceux qui lui viendraient de moi. Elle réaliserait ce rêve divin d'un mariage de l'âme & du corps, éternel, tirant tout de lui-même. Mais lorsque les lèvres de la femme connaissent d'autres lèvres, lors- que les seins ont frémi sous d'autres étrein- tes, l'amour ne peut être qu'une angoisse de chaque jour, une jalousie de chaque heure. Cette femme ne m'appartient pas, elle appartient à ses souvenirs; elle se tord dans mes bras, songeant peut-être à d'an- ciennes tendresses; elle m'échappe sans

La confession de Claude 287

cesse, elle a toute une vie qui n'a pas été la mienne, elle n'eft pas moi. J'aime & je me déchire; je sanglote devant cette créa- ture que je ne possède pas, que je re peux plus posséder en entier.

La chandelle fumait , la chambre s'em- plissait d'un air épais , jaunâtre. J'en- tendais le râle de Mariej plus saccadé. J'é- coutais le cœur de Laurence & je ne sa- vais en comprendre le langage. Ce cœur parlait sans doute une langue inconnue; je retenais mon souffle, je tendais mon intelligence; le sens m'échappait toujours. Peut-être me racontait- il le passé de la misérable, son hifloire de honte & de mi- sère. Il battait, lent, ironique, laissant tomber les syllabes avec effort; il ne se hâtait pas de finir, il paraissait se com- plaire dans le récit de l'horrible aventure. Je devinais par inftants ce qu'il pouvait dire. J'ignorais le passé , j'avais refusé de le connaître, tâché de l'oublier; mais , de lui-même, il s'évoquait, il apparaissait

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La confession de Claude

déflorée par le démon de leurs nuits; ce dénïî les a pressées dans ses bras, a iiit frcrir leur chair innocente, leur a donné, ivant l'époux, les premières ca- resses. Ules ne sont plus vierges, elles n'ont jus la sainte ignorance.

Moi ,e voudrais que l'épouse me vînt au sort) des mains de Dieu; je la vou- drais bhche, épurée, morte encore, & je révélerais. Elle vivrait de moi , ne connaîtjt que moi, n'aurait de souvenirs que ceu qui lui viendraient de moi. Elle réalisera ce rêve divin d'un mariage de l'âme Mu corps, éternel, tirant tout d^ lui-mért. Mais lorsque les lèvres df femme mnaissent d'autres lèvres, 1 que les ans ont frémi sous d'autres et tesj l'amur ne peut être qu'une an de chaqc jour, une jalousie de heure. Gtte femme ne m'appart^' elle appitient à ses souvenirs; ' dans mebras, songeant peut ciennes endresses; elle m'

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238 La confession de Claude

à ma pensée tel qu'il avait être. Je sa- vais quelles infamies il me fallait imagi- ner; même dans l'ignorance je m'étais enfermé, je dépassais sans doute le réel^ je tombais dans le cauchemar_, exagérant le mal. A cette heure ^ j'aurais voulu tout sa- voir, dans la vérité des faits. Je prérais l'oreille à ce cœur cynique & lourd qui me contait à voix basse la longue hiftoire, en une langue inconnue , & je ne pouvais suivre le discours, ne sachant que penser des quelques mots que je croyais saisir au passage.

Puis_, soudain, le cœur de Laurence a changé de langue. Il a parlé de l'avenir, & je l'ai compris. Il battait nettement, causant plus vite, avec plus d'àpreté , plus d'ironie. Il disait qu'il allait au ruis- seau & qu'il avait hâte d'y arriver. Lau- rence me quitterait le lendemain, elle re- prendrait sa vie de hasards; elle appar- tiendrait à la foule, elle descendrait les quelques degrés qui la séparaient encore

La confession de Claude 239

du fond del'égout. Alors^ elle serait brute, elle ne sentirait plus rien^ & se de'clarerait heureuse. Elle mourrait une nuit, sur le trottoir, soûle & éreintée. Le cœur me di- sait que le corps irait à l'amphithéâtre, & que on le couperait en quatre pour sa- voir ce qu'il contenait d'amer & de nau- séabond. Moi, à ces paroles du maudit, je voyais Laurence bleuie , traînée dans la boue, marbrée de caresses infâmes, éten- due toute raide sur la pierre blanche. On fouillait avec des couteaux minces les en- trailles de celle que j'aimais à en mourir & que je pressais désespérément entre mes bras. *

La vision grandissait , la chambre se peuplait de fantômes. Un monde de dé- bauche passait en longue procession déso- lée. La vie , avec ce qu'elle a d'horrible & de souillé, se déroulait à mes yeux , en ta- bleaux effrayants. Toute la saleté humaine se dressait devant moi, drapée de soie, couverte de haillons, jeune & belle, vieille

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La confession de Cude

& décharnée. Le défilé dces hommes & de ces femmes , allant à 1. pourriture^ a duré 1 - & m'a épcvanté.

Le «-_... ...liait, battait. 1 disait main- tenant avec colère : « Ta aitresse vient de la nuit & vaà la fange. T m'aimes, moi je ne t'aimerai jamais, parc^ueje suis un cœur manqué qui ne saura servira rien, Tu es intàme vainement lu veux des- cendre à la boue, la boucie peut mon- ter à toi. Tu interroges le ilence, tu t'é- claires avec la nuit] tu secces un cadavre inconnu que tu ferais mi.'i. de porter tout de suite sur la dalle de rar.-^hithéâtre. »

Je ne sais plus. Le cœuu cessé de bat- tre, la mèche de la chandde seft éteinte dans un flot de suit. Je lis refté sur le sein de Laurence, mecroyat au fend d'un grand trou noir, humide èdéserV

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La confession de Claude

& décharnée. Le défilé de ces hommes & de. ces femmes , allant à la pourriture^ a duré longtemps & m'a épouvanté.

Le cœur battait^ battait. Il disait main- tenant avec colère : « Ta maîtresse vient de la nuit & va à la fange. Tu m'aimes, moi je ne t'aimerai jamais, parce que je suis un cœur manqué qui ne saurait servir à rien. Tu es infâme vainement; tu veux des- cendre à la boue, la boue ne peut mon- ter à toi. Tu interroges le silence, tu t'é- claires avec la nuit; tu secoues un cadavre inconnu que tu ferais mieux de porter tout de suite sur la dalle de l'amphithéâtre. »

Je ne sais plus. Le cœur a cessé de bat- tre, la mèche de la chandelle s'eft éteinte dans un flot de suif. Je suis refté sur le sein de Laurence, me croyant au fond d'un grand trou noir, humide & déserV

Marie râlait.

La confession de Claude 241

XXV

Ce matin, en m'éveillant, j'ai eu un élan de douloureux espoir.

La fenêtre était restée ouverte, & je n.e trouvais glacé.

Je me suis pressé le front entre les mainsj je me suis dit que toute cette fange ne pouvait étre^ que je rêvais à plaisir l'infamie. Je sortais d'un songe horrible ; tout secoué encore par la vision ^ j'ai souri en pensant que ce n'était qu'un songe & que j'allais reprendre ma vie calme au so- leil. Je me refusais au souvenir, je me révoltais, je niais. J'avais l'indignation de l'honneur.

Non, il était impossible que je souffrisse à ce point, que la vie fût si mauvaise, si honteuse; il était impossible qu'il exiftât

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242 La confession de Claude

de pareilles hontes & de pareilles dou- leurs.

Je me suis levé doucement^ je suis allé à la fenêtre aspirer de toutes mes forces l'air du matin. J'ai vu Jacques au-dessous de moij qui sifflait tranquillement en re- gardant dans la cour. Alors _, il m'eft venu la pensée de descendre^ de l'interroger; c'était un esprit froid & jufle qui calme- rait ma fièvre_, un honnête homme qui ré- pondrait avec franchise à mes queftions, qui médirait s'il aimait Laurence & quels étaient ses rapports avec elle. serait peut-être la guérison. Je n'aurais plus cette terrible chaleur qui me dévorait la poi- trine, je me reposerais en Laurence, j'a- dopterais une sage ligne de conduite qui nous tirerait , elle & moi, de cet amoui désespéré & sanglant nous étions plon- gés.

Vous le voyez, frères, près du terrible dénoûment, j'en étais encore à l'espé- rance. Oh! mon pauvre cœur, grand en-

La confession de Claude 24?

fant que chaque plaie rend plus jeune & plus chaud! En passant devant Laurence, pour aller chez Jacques, j'ai regardé un inftant cette fille endormie, &j après tant de larmes, j'ai de nouveau espéré la ré- demption.

J'ai trouvé Jacques au travail. Il m'a tendu la main loyalement, avec un sourire clair & franc. Je l'ai regardé au visage, en face; je n'ai pas vu dans ses traits pai- sibles la trahison que j'y cherchais. Si ce garçon me trompe , il ne sait pas qu'il fait saigner mon cœur.

Eh quoi ! m'a-t-il dit en riant, n'es- tu plus paresseux? C'efI: bon pour moi, homme sérieux , de me lever à six heures.

Ecoute, Jacques, ai-je répondu, je suis malade, je viens meguérir. J'ai perdu conscience de ce qui m'entoure, je m'i- gnore moi-même. Ce matin, au réveil, j'ai compris que le sens de la vie m'échappait, je me suis senti perdu dans le vertige & l'aveuglement. C'eft pourquoi je suis des-

244 La confession de Claude

cendu te serrer la main & te demander aide & conseil.

Je suivais sur la face de Jacques l'effet de mes paroles. Il eft devenu grave & a baissé les yeux. Il n'avait pas l'attitude d'un coupable, il avait presque celle d'un juge. J'ai ajouté d'une voix vibrante : Tu vis à mon côté , tu sais quelle efl ma vie. J'ai eu ce malheur_, au début, de rencontrer une femme qui a pesé sur moi & qui m'a écrasé. J'ai gardé longtemps cette femme par pitié & par juftice. Au- jourd'huij j'aime Laurence, je la garde par rage d'amour. Je ne viens pas te deman- der d'employer ta sagesse à me séparer d'elle; je veux , s'il eft possible, que tu me donnes de derniers espoirs ^ en apaisant ma fièvre^ en me faisant voir que tout n'eft pas honte en moi. Je te l'ai dit, je ne me connais plus moi-même. Rends- moi le service de fouiller mon être, de l'étaler saignant devant mes yeux. Si je

La confession de Claude 245

n'ai plus rien de bon, si je suis souillé de cœur & de chair, je suis bien décidé à m'enfoncer , à me noyer dans la boue. Si, au contraire _, tu parviens à me don- ner une espérance de rachat^ je ferai de nouveaux efforts pour revenir à la lu- mière.

Jacques m'écoutait , hochant la tête tris- tement. J'ai continué après un silence :

Je ne sais si tu m'entends bien. J'aime Laurence avec emportement , j'exige qu'elle me suive dans la lumière ou dans la boue. Je mourrais de peur, si elle me laissait seul au fond de la honte; mon cœur éclatera lorsque j'apprendrai qu'elle a, dans son écrasement^ trouvé d'autres baisers que les miens. Elle eft à moi de toute sa misère, de toute sa lai- deur. Personne ne voudrait de cette pau- vre créature. Cette pensée me la rend pluschère_, plus précieuse; elle eft indigne de tous , moi seul l'accepte ; si je savais qu'un autre eût mon trifte courage , ma

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246 La confession de Claude

rage jalouse serait d'autant plus grande qu'il faudrait plus d'amour^ plus de dé- vouement à celui qui me volerait Lau- rence. Ne raisonne donc pas avec moi, Jacques; je n'ai que faire de tes idées sur la vie^ de tes volontés & de tes devoirs. Je suis trop haut ou trop bas pour te suivre dans ta voie. Toi qui as l'esprit sain, tâ- che seulement de m'assurer que Laurence m'aime, que j'aime Laurence, que je dois l'aimer.

Je m'étais animé en parlant, je frémis- sais, j'entendais la folie monter. Jacques, de plus en plus grave, de plus en plus trifte , me regardait, &, à voix basse :

L'enfant! disait- il, le pauvre enfant!

PuiSj il m'a pris les mains & les a te- nues dans les siennes, se recueillant, gar- dantle silence. Ma chair brûlait, la sienne était fraîche,- je sentais mon visage se con- trafter, & je me cherchais vainement dans le sien qui reftait grave & fort.

Claude, m'a-t-il dit enfin, tu rêves,

La confession de Claude 247

mon ami, tu es hors de la vie, dans le cau- chemar & le mensonge. Tu as la fièvre^ le délire; ton cœur & ton corps sont malades. Dans ta souffrance _, tu ne vois plus les choses de cette terre telles qu'elles sont. Tu donnes des dimensions monftrueuses aux graviers, tu rapetisses les montagnes; ton horizon eft l'horizon du vertige ^ peu- plé de visions terrifiantes qui ne sont qu'ombres & reflets. Je te jure quêtes sens & ton âme se trompent, que tu perçois, que tu aimes ce qui n'exifte pas. Va^ je comprends ta maladie, même j'en connais les causes. Tu étais pour un monde de pureté,, d'honneur; tu venais à nous, sans défense, sans règle, le cœur ouvert, l'es- prit libre; tu avais l'immense orgueil de croire à la puissance de tes tendresses , à la juftice, à la vérité de ta raison. Ail- leurs, dans un milieu digne, tu aurais grandi en dignité. Parmi nous, tes vertus ont hâté ta chute. Tu as aimé, lorsqu'il fallait haïr; tu as été doux, lorsqu'il fal-

24^ La confession de Claude

lait être cruel; tu as écouté ta conscience & ton cœur, lorsqu'il ne fallait écouter que ton plaisir & ton intérêt. Et voilà pourquoi tu es infâme, L'hiftoire eft na- vrante; t'j dois te trouver bien puni dans tes fiertés qui te poussaient à vivre en de- hors des jugements de la foule. Aujour- d'hui la plaie eft saignante^ avivée j irritée par tes propres mains qui la déchirent. Tu as porté dans la chute la fougue de ton caractère^ tu as voulu être perdu tout en- tierj dès que tu as senti le bout de ton pied entrer dans le mal. Maintenantj tu te vautres avec une sainte horreur, avec un emportement de joie amère , sur le lit ignoble tu t'es couché. Je te connais , Claude : tu as la défaite mauvaise, tu ne veux pas être vaincu à demi. Me permets- tu, à moi, l'homme pratique, l'homme sans cœur, d'essayer de te guérir en por- tant le fer rouge sur la plaie?

Jai fait un gefte d'impatience, ouvrant les lèvres.

La confession de Claude 249

Je sais ce que tu vas me dire^ a re- pris Jacques avec plus de vivacité. Tu vas me dire que tu ne veux pas guérir, & que mon fer rouge ne fera pas même crier ta chair déjà trop meurtrie. Je sais encore ce que tu penseSj car je vois ta colère & ton dédain. Tu penses que nous valons moins que toi, nous qui n'aimons, qui ne pleu- rons pas; tu penses que nous avons fait ce monde_, cette femme dont tu souffres, que nous sommes des lâches, des cruels, & que notre façon d'être jeune eft plus hon- teuse que ton amour &. ton abaissement. Tu viens me crier, à moi qui vis tranquille dans la même boue que toi , que tu te meurs de honte, que je manque d'âme, si je ne meurs pas avec toi. Tu as peut- être raison : je devrais sangloter, me tordre les bras. Seulement je ne me sens pas des besoins de pleurer; je n'ai pas tes nerfs de femme, ton âpreté ni ta délica- tesse de sensation. Je comprends que tu souffres par moi^ par les autres, par tous

2 5o La confession de Claude

ceux qui aiment sans amour, & j'ai pitié de toij pauvre grand enfant_, qui me pa- rais tant souffrir d'une souffrance que j'i- gnore. Si je ne puis monter à toi, m'expo- ser à tes hontes et à tes douleurs par trop d'âme & trop de juflicej je veux au moins, pour te guérir, te donner notre lâcheté & notre cruauté, t'arracher ton cœur, te laisser la poitrine vide. Alors, tu marcheras droit dans le chemin de jeunesse.

Il avait élevé la voix , il me serrait les mains, fortement, presque avec colère. Ce devait être toute la passion de Jacques : une passion blanche, faite de raisonne- ment & de devoir. Moi, pâle devant lui, la tête à demi détournée, je souriais de mépris & d'angoisse.

Ta Laurence, a-t-il continué avec énergie, ta Laurence eft une catin ! Elleeft laide, elle efl vieille, elle eft infâme. Tu vas monter chez toi & me la jeter à la rue; elleeft mûre pour le ruisseau. Voici plus d'un an que cette fille te ronge & te souille;

La confession de Claude ?.5i

il eft temps que tu ôtes la vermine de ton corps, que tu te blanchisses, que tu te laves les mains. Je comprends les surprises de la chair; j'aimerai Laurence une nuit, si elle veut & si je viens à avoir quelque pas- sion mauvaise; le lendemain, je rendrai au trottoir ce qui appartient au trottoir, & je brûlerai du sucre dans ma chambre. Monte, jette-la par la fenêtre, si elle ne sort pas assez vite par la porte. Sois cruel, sois lâche, sois injufte, commets un crime. Mais, pour l'amour de Dieu ! ne garde pas une Laurence chez toi. Ces femmes-là sont un pavé sur lequel on marche; elles ap- partiennent aux passants comme les dalles de la rue. Tu prives la foule, en gardant pour toi seul une propriété pubhque. La jurtice ici eft de ne voler personne. Ne te sers pas en avare du bien de tous. Vois-tu, je cherche quelque insulte pour l'exaspérer; je voudrais te rendre digne de ton âge, en t'apprenant à injurier la femme, à t'en servir pratiquement. Depuis un an, qu'as-

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La confession de Claude

tu fait, si ce n'eft pleurer; te voilà mort au travail, tu vis déclasséj en dehors de tout avenir. Laurence eft le mauvais ange qui a tué ton intelligence & tes espoirs. Il faut tuer Laurence. AttendSj j'ai une dernière infamie à te jeter à la face. Tu n'as pas le droit de vivre pauvre, en vivant avec cette femme; si tu travaillais, si tu luttais seul, tu pourrais mourir de faim^ & tu en mour- rais plus grand. Les quelques amis que tu avais se sont éloignés; tu les as vus s'écar- ter avec froideur, un à un. Tu ne sais pas ce qu'ils disent? Ils disent qu'ils ne s'expliquent pas tes moyens d'exiftence, qu'ils ne comprennent pas que tu gardes une maîtresse dans ta misère; les riches, lorsqu'ils font l'aumône_, disent cela des pauvres qui ont un chien. Ils disent, ces amis, qu'il y a calcul & que tu manges le pain que Laurence gagne ailleurs.

Je me suis dressé d'un mouvement brusque, les bras étroitement serres contre la poitrine. L'insulte m'avait atteint en

La confession de Claude 253

plein visagCj j'en sentais le froid qui me couvrait la face; j'étais roidi & glacé; je ne savais plus si je souffrais. Je ne croyais pas en être arrivé déjà à ce degré d'abaissement dans les opinions de la foule; j'avais désiré une honte volontaire, mais je n'avais pas voulu l'injure. J'ai reculé pas à pas vers la porte , regardant Jacques qui s'était levéj lui aussij & qui me contemplait avec une violence superbe. Quand j'ai été sur le seuil :

Ecoutez, m'a-til dit^ vous vous en allez sans me serrer la main, je vois que vous ne me pardonnerez pas la blessure que je viens de vous faire. Pendant que je suis lâche & cruel^ j'ai une dernière infamie à vous proposer. Je ne vous aurai pas tor- turé, je n'aurai pas soulevé votre dégoût sans vous guérir. Envoyez-moi Laurence. Je me sens le courage de la garder une nuit; demain, vos tendresses seront mor- tes, vous chasserez cette femme qui ne :cra plus à vous. S'il vous faut d'autres

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i54 La confession de Claude

amours pour hâter la consolation, montez vous agenouiller devant le lit de Marie, & aimez- la. Elle ne vous sera pas longtemps à charge.

11 parlait avec une colère froide^ une convi6lion haute & dédaigneuse; il sem- blait fouler au pied tout amour, marcher sur ces femmes dont il se servait par ca- price & par mode; il regardait droit de- vant lui, comme voyant son âge mûr le féliciter des hontes raisonnées de sa jeu- nesse.

Amsi, Jacques, l'homme pratique , se rencontrait avec Pâquerette; tous deux me conseillaient un échange ignoble, un remède plus écœurant, plus amer que le mal. J'ai fermé la porte violemment, & je suis remonté, presque calme, ftupide de douleur.

Il y a dans le désespoir un inilant l'intelligence échappe, les événements qui se succèdent se mêlent & n'ont plus aucun sens. Lorsque je me suis retrouvé

La confession de Claude 255

devant Laurence endormie, j'ai oublié que je venais de voir Jacques^ je n'ai plus eu conscience de ses conseils ni de ses insul- tes ; le cœur & la raison de cet homme me semblaient des abîmes obscurs dans les- quels je ne pouvais descendre. J'étais seul, face à face avec mon amour, comme h.^r, comme toujours; je n'avais plus qu'une pensée, celle d'éveiller Laurence, de l'é- treindre, de la forcer à la vie & aux bai- sers.

Je l'ai éveillée, je l'ai prise "-.vec empor- tement dans mes bras, je l'ai serrée à la faire crier. J'avais une rage muette, une volonté implacable. J'étais las d'être en dehors de Laurence, d'ignorer ce qui se passait en elle; je trouvais plus simple d'être elle-même. Je me disais que je n'aurai plus de soupçons, que je la force- rais bien à m'aimer, en échauffant son cœur sous mes caresses.

Laurence ne m'avait pas parlé depuis deux jours. La douleur a desserré ses lèvres.

2 5G La confession de Claude

Elle s'eft débattue & m'a crié d'une voix mauvaise :

Laisse-moi, Claude, tu me fais mai! La singulière idée d'éveiller les gens en les étouffant!

Je me suis agenouillé sur le carreau, au bord de la couche, & j'ai tendu les mains vers mon bourreau.

Laurence, ai-je murmuré d'une voix douce, parle-moi, aime-moi. Pourquoi es-tu si cruelle, que t'ai-je donc fait pour que tes lèvres & ton cœur gardent le silence? Sois loyale, fais-moi souffrir toutes mes souffrances en une heure, ou jette-toi dans mes bras, & vivons heureux. Dis-moi tout, ouvre larges tes pensées & tes affec- tions. Si tu ne m'aimes pas, frappe un grand coup, brise-moi, & va-t'en. Si tu m'aimes, refte, relie, mais refte sur mon cœur, tout près, & parle-moi, parle-moi tou- jours, car j'ai peur lorsque je te vois muette & morne pendant des journées entières, me r ^^ardant avec tes yeux de morte. Je sens la

La confession de Claude 267

démence me venir dans ce désert tu me traînes; j'ai le vertige en me penchant sur toi si profonde d'obscurité, de silencieuse horreur. Non je ne puis vivre un jour de plus dans l'ignorance de ton amour ou de ton indifférence, je veux que tu t'expli- ques sur l'heure, que tu te fasses entin connaître. Mon esprit eft las de chercher, il eft plein des triftes solutions qu'il a voulu se donner de ton être. Si tu ne veux pas que mon cœur & ma tête éclatent, nomme-toi, dis qui tu es, assure-moi que tu n'es pas morte, que tu as encore assez de sang pour m'aimer ou pour me haïr. J'en suis à la folie. Écoute, nous partirons demain pour la Provence. Tu souviens-tu des grands arbres de Fontenay ? Là-bas,' sous le large soleil, les arbres sont plus fiers, plus puissants. Nous vivrons une vie d'amour sur cette terre ardente qui te rendra ta jeunesse & te donnera une beauté sombre, passionnée. Tu verras. Je sais, dans un trou semé d'herbe fine, une petite

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La confession de Claude

maison noire, toute verte d'un côté de lierres & de chèvrefeuilles ; il y a une haie^ haute comme un entant^ qui cache les dix lieues de la vallée, & on n'aperçoit que les rideaux bleus du ciel & le tapis vert du sentier. C'eft dans ce trou, dans ce nid. que nous nous aimerons; il sera notre univers, nous y oublierons la vie que nous avons menée a a fond de cette chambre. Le passé ne sera plus; le présent seul, avec son grand soleil, sa nature féconde, ses amours fortes & douces, exiflera pour nos cœurs. Oh ! Laurence, par pitié, parle- moi, aime-moi, dis-moi que tu veux bien me suivre.

Elle était reftée sur son séant, essuyant avec tranquillité ses yeux gros de sommeil, démêlant ses cheveux, étirant ses membres. Elle bâillait. Mes paroles semblaient ne produire sur elle que l'effet d'une musique désagréable. J'avais prononcé les derniers mots avec des larmes, avec tant de déchi- rement, qu'elle a cessé de bâiller & m'a re-

La eonfêSSion de Claude 259

gardé d'un air contrarié & amical à la fois. Elle a ramené sa chemise sur ses pieds nus, puis elle a joint les mains.

Mon pauvre Claude, m'a-t-elle dit, sûrement tu es souffrant. Tu fais l'enfant, tu me demandes des choses qui ne sont vraiment pas drôles. Si tu savais combien tu me fatigues avec tes embrassements continuels, avec tes queftions bizarres ! Tu m'as étranglée l'autre jour, aujourd'hui tu pleures, tu t'agenouilles devant moi, comme si j'étais une sainte-vierge. Je ne comprends rien à tout cela. Je n'ai jamais connu d'homme bâti de cette façon. Tu es toujours à m étouffer^ à me demander si je t'aime : je t'aime , puisque je refte avec toi sans que tu me donnes un sou. Tu fe- rais mieux, au lieu de te rendre malade ici, de chercher quelque travail qui nous permît de manger un peu plus souvent. Voilà mon avis.

Elle s'eft étendue paresseusement & m'a tourné le dos, pour ne pas avoir dans les

26o La confession de Claude

yeux la lumière de la fenêtre qui l'empê- chait de se rendormir. Je suis demeuré à genoux_, le front contre le matelas, rompu par le nouvel élan qui venait de m'empor- ter; il me semblait que je m'étais élevé très-haut & qu'une main dure & froide m'ayant poussé, j'étais tombé à plat ventre des profondeurs du ciel. Alors, je me suis souvenu de Jacques; mais le souvenir me paraissait lointain & vague^ j'aurais juré qu'il y avait des années que j'avais entendu les paroles terribles de l'homme pratique. Mon cœur s'eft avoué tout bas que cet homme avait peut-être raison dans son égoïsme : j'ai eu la rapide tentation de prendre Laurence à bras le corps, & d'aller la porter au prochain carre- four.

Je ne pouvais refter ainsi entre Jacques & Laurence, entre mon amour & mes souffrances. Il me fallait un apaisement^ une résolution; j'avais le besoin de me plaindre & d'interroger, d'entendre une

La confession de Claude 261

voix me répondre & me donner une cer- titude.

Je suis monté chez Pâquerette.

Je n'étais jamais entré dans la chambre de cette femme. Cette chambre se trouve au septième étage, sous les toits ; elle eft petite, mansardée, & reçoit le jour par une fenêtre oblique dont le carreau se lève à l'aide d'une tige en fer. Le papier des murs pend en lambeaux noirâtres; les meubles, une commode^ une table & un lit de sangle j s'appuient les uns con- tre les autres^ pour ne pas tomber. Dans un coin, il y a une étagère en palis- sandre, avec des filets d'or le long des ba- guettes, chargée de verreries & de porce- laines. Le bouge eft sale_, encombré de vases de cuisiné ébréchés, pleins d'eaux grasses; il exhale une forte odeur de grail- lon & de musc, mêlée à cette senteur acre & nauséabonde des vieilles gens.

Pâquerette était gravement enfoncée dans un fauteuil rouge, dont l'étoffe, n-^ée par

202 La confession de Claude

endroits, montrait la laine du dossier & des bras. Elle lisait un petit livre jaune, maculéj qu'elle a fermé & posé sur la commode.

Je lui ai pris les mains^ j'ai pleuré. Je me suis assis sur un tabouret^ à ses pieds. Dans mon désespoir, j'étais tenté de l'ap- peler ma mère. J'ai conté ma matinée, les paroles de Jacques, celles de Lau- rence; j'ai vidé mon cœur, avoué mon amour & ma jalousie, demandé un con- seil. Les mains jointes, sanglotant, sup- pliant, je me suis adressé à Pâquerette comme à une bonne âme qui connaissait la viCj qui pouvait me sauver de cette fange je m'étais aventuré en aveugle.

Elle a souri en m'écoutant, me tapant sur les joues de ses doigts secs & jaunes.

Allons, allons, m'a-t-elle dit, lors- que l'émotion a étranglé la voix dans ma gorge, allons, voilà bien des larmes! Je savais qu'un jour ou l'autre vous monte- riez ici pour me demander aide & secours.

La confession de Claude 263

Je vous attendais. Vous preniez tout cela bien trop au sérieux, vous deviez en ar- river à ces sanglots. Voulez-vous que je vous parle franchement?

Oui^ oui, me suis-je écrié, franche- ment, brutalement.

Eh bien ! vous faites peur à Laurence. Autrefois, je vous aurais mis à la porte dès le second baiser : vous embrassez trop fort, mon fils. Laurence refte avec vous, parce qu'elle ne peut aller ailleurs. Si vous voulez vous en débarrasser, donnez-lui une robe.

Pâquerette s'eft arrêtée avec complai- sance sur cette phrase. Elle a toussé, puis a écarté de mon front une boucle de che- veux qui venait de glisser.

Vous me demandez un conseil, mon fils, a-t-elle ajouté. Je vous donnerai pdf amitié le conseil que Jacques vous a donné par intérêt. Il vous délivrera volontiers de Laurence.

204 La confession de Claude

Elle a ri méchamment, & ma douleur a été plus vive.

-— Ecoutez^ lui ai-je dit avec violence, je suis venu ici pour être calmé. Ne bou- leversez pas ma raison. Il eft impossible que Jacques aime Laurence après les pa- roles qu'il m'a dites ce matin.

Eh ! mon fils, m'a répondu la vieille, vous êtes bien naïf^ bien jeune. Je ne sais ce que vous entendez par amour, & j'ignore si Jacques aime Laurence. Ce que je n'ignore pas^ c'eft qu'ils s'embrassent tous deux dans les petits coins. Jadis,, que de baisers j'ai donnés sans savoir pourquoi, que de baisers on m'a rendus qui venaient je ne sais d'où. Vous êtes un étrange garçon, qui ne fait rien comme les au- tres. Vous ne devriez pas vous mêler d'avoir une maîtresse. Si vous êtes bien sage, voilà ce que vous allez faire : vous vous prêterez à la circonftance^ & tout doucement Laurence s'en ira. Elle n'eft plus jeune^, elle pourrait vous relier sur les

La confession de Claude 265

bras. Songez-y.^ Plus tard^ vous vous repentiriez. Il vaut mieux la laisser par- tir, puisqu'elle veut bien partir d'elle- même.

J'écoutais avec (lupeur.

Mais j'aime Laurence^ ai-je crié.

Vous aimez Laurence, mon fils, eL bien! vous ne l'aimerez plus. Voilà tout. On se prend & on se quitte. G'eft l'hiftoire. Mais bon Dieu! d'où venez-vous donc? Quelle idée avez-vous eue, ainsi bâti, de vous mettre à aimer quelqu'un? Dans mon temps, on aimait autrement; il était plus facile alors de se tourner le dos que de s'embrasser. Vous sentez vous-même qu'il vous eft impossible désormais de vivre avec Laurence. Séparez-vous gentiment. Je ne vous parle pas de prendre Marie avec vous : cette fillette vous déplaît, & je crois que vous ferez mieux de coucher seul.

Je n'entendais plus la voix de Pâque- rette. La pensée que Jacques avait pu me tromper le matin, ne m'était pas venue;

266 La confession de Claude

maintenant^ je m'y enfonçais _, ne parve- nantpas à y croire, mais trouvant une sorte de consolation à me dire qu'il m'avait menti peut-être. C'était une nouvelle, om- bre dans mon intelligence, un nouveau tourment ajouté à mes tourments. J'allais pouvoir devenir fou. Pâquerette continuait en nasillant: Je voudrais vous former, Claude, vous communiquer mon expérience. Vous ne savez pas aimer. Il faut être bon avec les femmes, ne pas les battre, leur donner des douceurs. Surtout;, pas de jalousie; si on vous trompe^ laissez-vous tromper; on vous en aimera davantage les jours sui- vants Quand je songe à mes amants^ je me rappelle un petit blond qui se vantait d'a- voir eu pour maîtresses toutes les filles des bals publics. Voyez-vous cette étagère, le dernier souvenir qui me refte ; elle me vient de lui. Un soir, il s'eft approché de moi & m'a dit en riant : « Tu es la seule que je n'ai pas aimée. Veux-tu ra'embras-

La confession de Claude 267

ser après toutes les autres. ■» Je l'ai em- brassé sur les deux joues, & nous avons soupe ensemble. Voilà comment il faut aimer.

Je suis sorti de mon accablement, j'ai regardé le lieu je me trouvais. Alors seulement^ j"ai vu la saleté du bouge, j'ai senti l'odeur de musc & de graillon. Toute ma fièvre était tombée, j'ai compris la honte de ma présence aux pieds de la vieille impure. Les paroles qu'elle m'avait dites & que ma mémoire gardait, se sont précisées, effrayantes^ dans ma pensée qui les tournait auparavant sans les com- prendre

Je n'ai pas eu la force de descendre jusqu'à ma chambre. Je me suis assis sur une marche, & j'ai pleuré tout le sang de mon cœur.

268 La confession de Claude

XXVI

Je suis lâchCj Je souffre & je n'ose cauté- riser la plaie. Je sens que Pâquerette & Jacques ont raison_, que je ne puis vivre dans cet effroyable tourment qui me se- coue. Je n'ai plus, si je ne veux en mou- x'iVj qu'à arracher l'amour de ma poitrine. Mais je suis comme les moribonds qu'ef- fraient l'inconnu & le néant. Je sais quel- les sont les angoisses de mon cœur plein. de Laurence; je ne sais quelles seraient ses douleurs, s'il devenait vide de cette femme. Je préfère les sanglots de mon agonie à la mort de mon amour; je recule devant les myflérieuses horreurs d'une âme veuve d'affeélion.

Ceft avec désespoir que je sens Lau- rence m'échapper. Je la presse entre mes

La confession de Claude 269

bras comme un cilice qui me met en sang, qui me donne une volupté amère. Elle me déchire; & je l'aime. Je l'aime pour toutes les pointes qu'elle fait entrer dans ma chair; j'éprouve l'extase douloureuse de ces moines qui mouraient sous les ver- ges dont ils se frappaient eux-mêmes. J'aime & je sanglote; je ne veux pas re- fuser les sanglotSj si je dois refuser l'a- mour.

Et cependant Je comprends que ce cau- chemar âpre & violent doit finir. La crise approche. Je ne sais lequel de nous va mourir. J'ai comme une angoisse qui me tient éveilléj qui m'avertit d'un malheur prochain. Le ciel aura pitié : il guérira mon esprit & me laissera mon cœur; il me choisira pour la mort plutôt que de choi- sir mes tendresses.

Ce matin, j'ai rencontré un jeune hom- me & une jeune femme qui marchaient dans le soleil clair. Tous deux, étroite- ment presses, s'avançaient ù petits pas.

270 La confession de Claude

oublieux de la foule. La jeune femme s'appuyait à l'épaule du jeune hommejClle le contemplait, émue & souriante, & lui, dans un regard, il lui rendait son émotion, son sourire. Le couple rayonnait.

Il y a donc des amours jeunes. Tandis que je vis misérable, à l'ombre, déchiré par une passion horrible, il y a donc, dans les rayons de mai, des amants qui vivent de douceur. Je ne savais pas qu'on pouvait s'aimer ainsi, je croyais que les baisers de- vaient être acres et poignants.

Maintenant, je me rappelle. Les amants s'en vont deux à deux, dans les clairs de lune, dans les aurores. Ils sont vêtus d'é- toffes légères. Ils s'embrassent à chaque pas d'une façon tendre, recueillie; ils vivent au milieu des herbes, au milieu des foules, & ils sont toujours seuls. Le ciel sourit, la terre se fait discrète, l'univers eft complice. Les amants échangent leurs cœurs, ils vivent l'un de la vie de l'autre.

Moi, je me suis enfermé ici. Je ne puis

La confession de Claude 271

tout avoir. J'ai les larmes, le désespoir d'aimer seul; j'ai le silence, les yeux morts de Laurence. Qu'ai-je besoin de printemps & de Jeunes amours ? J'ai ma douleur, si les autres ont leur joie.

O mon DieUj pitié! ne me prenez pas ma souffrance. Empêchez cette femme de me guérir en me tuant mon amour. Qu'elle refte là, à mon côté ; qu'elle y refte, froide & indifférente , pour prolonger mon tour- ment. Je ne sais plus pourquoi je l'aime; je l'aime en dehors du jufle & du vrai; je l'aime pour l'aimer, & je ne veux pas qu'on me dérange dans la folie de ma passion. Tout mon être s'écrase à l'idée qu'elle peut me quitter : j'ai peur du néant. En la per- dant, je perdrais ma famille, toutes mes affeftions, tout ce qui me rattache encore à la terre. Mon Dieu, ne lui permettez pas de me laisser orphelin.

La confession de Claude

XXVII

Je me plais dans la chambre de Marie. Dès le matin, je vais m'asseoir au bord du lit de la mourante j je vis le plus pos- sible^ me retirant avec regret. Partout ail- leurs, j'appartiens à Laurence, j'ai la fiè- vre. J'ai hâte de me trouver dans ce lieu d'apaisement, j'y entre avec la sensation de confiance & de bien-être d'un malade qui va respirer un air plus doux dont il attend la guérison.

J'aime la mort. La chambre eft tiède, moite; la lumière y eft grise & attendrie, faite d'ombre & de clarté blanche ; tout y flotte dans une langueur dernière, dans une demie-transparence molle & recueil- lie. On ne sait combien eft doux à un cœur saignant le silence qui règne dans la pièce

La confession de Claude 273

se meurt une jeune fille. Ce silence eft un silence e'trange, particulier, d'une dou- ceur exquise, plein de larmes contenues. Les bruits, un choc de verre, le craque- ment d'un meuble, s'adoucissent, se traî- nent comme des plaintes étouffe'es; les cris du dehors entrent en murmures de pitié, de miséricordieux encouragements. Tout se tait, le son & la lumière; tout eft pénétré de douleur & d'espérance. Et, dans l'ombre, dans le silence, on entend un vague désespoir qui vient on ne sait d'où, & qu'accompagne le souffle déchiré de la moribonde.

Je regarde Marie. Je me sens peu à peu pénétrer par cette invisible haleine de pitié consolante qui emplit la chambre. Mes yeux se reposent de leurs larmes dans cette clarté pâle; mes oreilles, dans ce si- lence frissonnant, oublient pour une heure le bruit de mes sanglots. Toute la dou- ceur, toutes les attentions délicates, toutes les paroles basses & caressantes que l'on a

274 -^^ confession de Claude

pour Marie, me sont comme adressées; on retient le bruit des voix & des pas^ on interroge, on répond avec affedion, on évite les sensations aiguës & douloureuses, & moi, je croiSj par inftantSj que toutes ces bonnes précautions sont prises pour ne pas faire éclater mon pauvre être plein de souffrance. Je m'imagine que je me meurs, que l'on me soigne; je prends ma part des soins, des consolations; Je vole à Marie une moitié ôc son agonie & des pi- tiés qu'elle fait naître; je viens là, au côté d'une enfant mourante , profiter des re- grets & des tendresses que les hommes ac- cordent aux heures dernières d'une âme. Je guéris mon amour dans la mort.

Je le sens, c'eft le besoin d'être plaint, d'être caressé qui me pousse dans cette chambre. J'y trouve l'air qu'il me faut, la pitié qui m'eft nécessaire. La vie eft trop aiguë pour ma chair endolorie & mon cœur blessé; le grand jour m'irrite , je ne suis à l'aise que dans l'effacement répara-

La confession de Claude 275

teur de la tombe. Si, un jour, je sors de mes désespoirs, je devrai remercier le ciel de m'avoir permis de vivre assis au pied d'un lit de mort, de m'avoir fait ainsi par- tager les apaisements d'une agonie. J'aurai vécu parce qu'une enfant sera morte à mon côté.

Je regarde Marie. La fièvre épure sa chair de jour en jour. Elle rajeunit , elle devient petite fille _, dans l'épuisement de son sang. Son visage, profondément creusé, exprime un désir ardent , celui du néant, du repos; les yeux ont grandi, les lèvres pâles refient entr'ou vertes, comme pour faciliter le passage au souffle suprême. Elle attend, résignée, presque souriante, ignorante de la mort de même qu'elle a été ignorante de la vie.

Parfois, nous nous contemplons l'un l'autre, en face, pendant de longues heu- res. Je ne sais quelle pensée arrête la toux sur ses lèvres; elle paraît emplie d'une idée unique qui suffit à la tenir éveillée.

La confession de Claude

plus vivante & plus calme. La face s'a- paise, il y a des lueurs roses sur les joues; les membres sous le drap ont moins de roideur; Marie, devant mon regard, se détend, sort de l'agonie. Moi, je m'absorbe en elle, je prends ses souffrances; peu à peu , il me semble que je passe par ses lèvres entr'ouvertes & que je fais partie de cette créature malade; j'éprouve une sensation douce & amère à languir avec elle, à dé- faillir lentement; je sens l'inexorable mal prendre possession de chacun de mes mem- bres, me secouer avec une violence crois- sante, à mesure que mes regards pénètrent plus avant dans ceux de Marie; je me dis que je vais mourir à la même minute qu'elle^ & j'ai une grande joie.

Oh ! quel étrange attrait & quel apaise- ment ! La mort eft puissante, elle a des tentations âpres_, d'irrésiftibles appels. Il ne faut pas se pencher sur les yeux d'un mourant, car ils sont pleins de lumière & si profonds que leurs abîmes donnent le

La confession de Claude 277

vertige. On voudrait voir ce que voient ces yeux agrandis, on eft pris de l'ef- frayante curiosité de l'inconnu. Toutes les fois que Marie me regarde , je désire mourir, m'en aller avec elle pour savoir ce qu'elle saura; je crois deviner qu'elle me sollicite, qu'elle me prie de ne pas l'a- bandonnerj qu'elle fait le rêve de nous en aller de compagnie , risquant le même néant ou la même splendeur.

J'oublie alors, j'oublie Laurence. Moi qui vois Laurence dans toutes choses, dans la veille & dans le rêve, dans les objets qui m'entourent_, dans ce que je mange & dans ce que je bois, je ne vois pas Lau- rence au fond des yeux de Marie. Je n'y vois que cette lueur bleue, plus pâle au- jourd'hui, que j'ai aperçue une nuitj tan- dis que mes lèvres touchaient les lèvres de l'enfant. Cette lueur bleue efl: vide de mon amour , elle eft vide de douleur pour moi, elle eft la seule chose que je puisse regar- der sans pleurer. C'cft pourquoi j'aime

\b

278 La confession de Claude

cette chambre, cette moribonde, ces larges regards qui ont plus de pureté_, plus de douceur que le ciel , car le ciel^ lui aussi , me parle de Laurence^ lorsque je lève la tête. Je viens me perdre dans cet oubli, dans cette lumière claire & sereine, toute pure, qui peut-être guérira mon cœur.

Lorsque la nuit tombe & que je ne vois plus la lueur bleue des yeux de Marie, j'ouvre la fenêtre, je regarde la muraille noire. Le carré de lumière jaune efl là, vide ou peuplé, morne ou empli de mou- vements silencieux. J'ai une sensation acre, après plusieurs heures d'oubli, à me retrouver face à face avec la réalité, face à face avec ma jalousie & mes angoisses. Chaque soir, je recommence ce labeur pé- nible & gigantesque de donner un sens à ces taches sombres qui grandissent & rou- lent bizarrement sur le mur. Je me suis fait une récréation douloureuse de cette recherche, je m'y applique avec une pa- tience anxieuse, un entêtement plein de

La cotifession de Claude 279

fièvre, qui, tous les jours, me ramènent à la fenêtre, bien que je me promette, tous les jours, de ne plus y risquer ma raison.

XXVIII

J'en suis à cette plénitude de désespoir qui eft presque du repos. Je ne saurais souffrir davantage; cette certitude que rien n'augmentera mes larmes, eft un sou- lagement. Mon être s'eft déchiré lui-même à ce point qu'il s'eft arrêté de pitié. Au- jourd'hui , je ne puis qu'essuyer mes larmes.

Et cependant, je sens que j'ai besoin du ciel pour être guéri. J'ai l'abrutissement de la douleur, je n'ai pas la tranquille joie de la santé. Si mes blessures ne peuvent

-So La confession de Claude

s'agrandir_, elles peuvent refter ouvertes, saignant goutte à goutte, avec une souf- france sourde.

Frères, la main qui les a fermées efl: une main terrible, la main de la mort & de la vérité.

Hier, la nuit venait, la chambre de Ma- rie s'emplissait d'ombre & de silence. Une bougie_, cachée à demi derrière un vase de la cheminée, éclairait un coin du plafond; les murs & le sol étaient sombres; le lit blanchissait au milieu de ténèbres trans- parentes. Marie, plus pâle, plus brisée, avait fermé les yeux. Je savais qu'elle ne passerait pas la nuit. Pâquerette dor- mait dans son fauteuil , les mains jointes sur la taille, souriant en rêve à quelque gourmandise imaginaire; le menton au corsage, elle ronflait doucement, & le bruit de son souffle se mêlait au râle af- faibli de Marie. Je me suis senti étouffer entre cette jeune fille moribonde & cette vieille femme gorgée de nourriture. J'ai

La confession de Claude aSi

gagné la fenêtre, je l'ai ouverte. Le temps était beau.

Je me suis accoudé à la barre de bois, & j'ai regardé le carré jaune, en face. Les taches allaient & venaient avec rapidité , s'effacant pour grandir encore. Jamais les ombres n'avaient été aussi leftes, aussi ironiques; elles paraissaient se plaire à une danse railleuse , à une débauche de formes inexplicables, voulant achever ma raison. C'était un péle-méle inexpri- mable, un amas de létes,de cous, d'é- paules, qui roulait sur lui-même, comme haché, secoué à coups de fléau. Puis, soudain, à l'inftant je souriais amè- rement, ne cherchant plus à compren- dre, il s'eft fait une paix suprême dans ces masses sombres & agiles ; les taches ont eu un dernier saut, deux profils se sont dessinés, énormes, énergiques, se déta- chant avec netteté & vigueur. On eût dit que, lasses de me tourmenter, les ombres avaient voulu se révéler enfin; elles

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282 La confession de Claude

étaient là, noires, puissantes, d'une vérité & d'une insolence superbes. J'ai reconnu Laurence & Jacques, démesurés, dédai- gneux. Les deux profils se sont approchés l'un de l'autre avec lenteur, & ils se sont unis en un baiser.

Je n'avais pas quitté mon sourire. J'ai senti en moi une sorte d'arrachement suivi d'un bien-être subit. Mon cœur, dans une pulsation énorme, a chassé tout l'amour qui l'étouffait, & l'airiour s'en efl: allé par mes veines, me causant une dernière brû- lure. J'ai eu cette sensation d'angoisse que le patient éprouve entre les mains de l'opé- rateur : j'ai souffert pour ne plus souf- frir.

Enfin, les ombres parlaient, elles me donnaient une certitude. J'avais la vérité écrite là, devant moi, sur la muraille; je savais ce que je cherchais à deviner depuis bien des jours, je regardais fixement ces deux têtes noires qui s'embrassaient dans le carré de lumière jaune.

La confession de Claude 283

Je me suis étonné de souffrir si peu. J'aurais cru en mourir, & je ne sentais plus qu'une lassitude extrême, qu'un engour- dissement de tout mon être. Longtemps, je suis demeuré accoudé, regardant les deux ombroB qui s'agitaient d'une façon caressante, & j'ai songé à cette terrible aventure qui se dénouait par l'embrasse- ment de deux taches sombres sur une mu- raille éclairée. La conversation que j'avais eue avec Jacques s'eft alors représentée avec force à ma mémoire; dans le vide qui se faisait en moi, j'entendais s'élever une à une, graves & lentes, les paroles de l'homme pratique, & ces paroles, que je croyais écouter pour la première foiSj m'é- tonnaient étrangement, prononcées en face de ce baiser que l'ombre de Jacques don- nait à l'ombre de Laurence. Qui trompait- on dans tout ceci? Pâquerette avait-elle raison, étais-je en face d'un de ces caprices inexplicables qui poussent les gens à se mentir à eux-mêmes? Ou bien Jacques se

2S4 La confession de Claude

dévouait-il pour me sauver, allant jusqu'à des caresses mensongères? Singulier dé- vouement qui pouvait me frapper dans ma chair^ dans mon cœur_, & me guérir d'un mal par un mal plus terrible encore!

Peu à peu mes pensées se sont troublées, je n'ai plus eu le calme du premier moment.

Je ne comprenais pas ce baiser_, & je finissais par craindre que ce ne fût une misérable comédie.

La lutte entre le doute & la certitude s'eftj pendant un inftant, établie en moi, plus âpre, plus cuisante. Je ne pouvais m'imaginer que Jacques aimât Laurence, je croyais plus en lui que je ne croyais en Pâquerette. Puis je me disais que les bai- sers ont leur ivresse, & qu'il allait aimer cette femme, s'il ne l'aimait déjà, à ap- puyer de la sorte ses lèvres sur les siennes.

C'efl ainsi que j'ai souffert de nouveau. Ma jalousie s'eft réveillée, mon angoisse m'a repris à la gorge.

La confession de Claude 285

J'aurais me retirer de cette fenêtre, ne pas m'abandonner à la vue des deux om- bres. Ce que j'ai souffert en quelques mi- nutes eft indicible; il me semblait que l'on m'arrachait les entrailles, & je ne pou- vais pleurer.

La vérité se faisait claire, inexorable : peu importait que Jacques aimât ou n'ai- mât pas Laurence; Laurence se pendait à son cou, se donnait à lui, & elle était dé- sormais morte pour moi. était la seule réalité, le dénoùment appelé & redouté à la fois.

Dans le sourd grondement qui agitait mon être, j'ai senti tout s'écrouler en moi, j'ai compris que je refiais sans croyance, sans amour, & je suis allé m'agenouiller devant le lit de Marie, en sanglotant.

Marie s'efl éveillée, elle a vu mes larmes. Elle a fait un effort surhumain &, frisson- nante de fièvre, s'efl mise sur son séant. Je l'ai vue se pencher, appuyant sa tête à mon épaule, j'ai senti son bras maigri

286

La confession de Claude

& brûlant entourer mon cou. Ses yeux, lumineux dans l'ombre, tout pleins des clartés de la mort, m'interrogeaient avec effroi & compassion.

Moi, j'aurais voulu prier. J'avais le be- soin de joindre les mains , d'implorer une divinité douce & miséricordieuse. Je me sentais faible & nu ; dans ma peur d'enfant, je cherchais à me donner à un Dieu bon qui eût pitié de moi. Tandis que Jacques m'arrachait Laurence, & que tous deux, en bas, s'unissaient étroitement en un baiser, j'avais l'immense désir de faire mes aftes de foi & d'amour, de protefter à genoux, d'aimer ailleurs, dans la lumière, dans l'absolu. Mais ma bouche ignorait la prière, je tendais les bras avec déses- poir, dans le vide, vers le ciel muet.

J'ai rencontré la main de Marie, & je l'ai serrée doucement. Ses yeux agrandis m'interrogeaient toujours.

Oh ! prionSj mon enfant, lui ai-je dit, prions ensemble.

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La confession de Claude

287

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Elle a paru ne pas m'entendre.

Qu'as-tu? a-t-elle murmuré d'une voix éteinte & caressante.

Et sa main faible cherchait à essuyer mes larmes. Alors^ je l'ai regardée^ mon cœur navré s'eft fondu de pitié. Elle se mourait. Elle était déjà en dehors la vie, plus blanche , plus grande; ses regards qui se voilaient s'emplissaient d'une extase attendrie & sereine; son visage apaisé dor- mait^ ses lèvres amincies n'avaient plus de râle. J'ai compris qu'elle allait mourir entre mes bras, à cette heure solennelle mes tendresses mouraient, elles aussi, & cette mort d'une enfant, mêlée à la mort de mon amour, a mis en mon âme une compassion si profonde que j'ai tendu de nouveau les mains dans le vide avec une anxiété plus âpre, cherchant quelqu'un.

Je me suis soulevé, &, d'une voix basse, déchirée ;

Prions, mon enfant, ai-je répété, puons ensemble.

286 La confession de Claude

& brûlant entourer mon cou. Ses yeux, lumineux dans l'ombre, tout pleins des clartés de la mort, m'interrogeaient avec effroi & compassion.

Moi, j'aurais voulu prier. J'avais le be- soin de joindre les mains , d'implorer une divinité douce & miséricordieuse. Je me sentais faible & nu ; dans ma peur d'enfant, je cherchais à me donner à un Dieu bon qui eût pitié de moi. Tandis que Jacques m'arrachait Laurence^ & que tous deux, en baSj s'unissaient étroitement en un baiser, j'avais l'immense désir de faire mes a6fes de foi & d'amour, de protefter à genoux, d'aimer ailleurs, dans la lumière, dans l'absolu. Mais ma bouche ignorait la prière, je tendais les bras avec déses- poir, dans le vide, vers le ciel muet.

J'ai rencontré la main de Marie, & je l'ai serrée doucement. Ses yeux agrandis m'interrogeaient toujours.

Oh ! prionSj mon enfant, lui ai-je dit, prioRs ensemble.

La confession de Claude 287

Elle a paru ne pas m'entendre.

Qu'as-tu? a-t-elle murmuré d'une voix éteinte & caressante.

Et sa main faible cherchait à essuyer mes larmes. Alors_, je l'ai regardée^ mon cœur navré s'eft fondu de pitié. Elle se mourait. Elle était déjà en dehors la vie, plus blanche , plus grande; ses regards qui se voilaient s'emplissaient d'une extase attendrie & sereine; son visage apaisé dor- mait^ ses lèvres amincies n'avaient plus de râle. J'ai compris qu'elle allait mourir entre mes bras, à cette heure solennelle mes tendresses mouraient^ elles aussi, & cette mort d'une enfant, mêlée à la mort de mon amour, a mis en mon âme une compassion si profonde que j'ai tendu de nouveau les mains dans le vide avec une anxiété plus âpre, cherchant quelqu'un.

Je me suis soulevé, &, d'une voix basse, déchirée :

Prions, mon enfant, ai-je répété, prions ensemble.

288 La confession de Claude

Marie a souri

Prier, Claude ! m'a-t-elle diî_, pour- quoi veux-tu que je prie?

Pour nous consoler, Marie, pour nous faire pardonner.

Je n'ai pas de pardon à demander, je n'ai pas de triftesse à adoucir. Tiens, vois, je souris, je suis heureuse; mon cœur ne me reproche rien.

Elle a gardé le silence, e'cartant ses che- veux de son front, puis a repris d'un ton plus affaibli :

Je ne sais pas prier, parce que je n'ai jamais eu à demander pardon. La femme qui m'a élevée m'assurait que les méchants seuls allaient dans les églises pour se faire absoudre de leur crime. Moi, je suis une enfant qui n'a pas fait le mal, jamais je n'ai eu besoin de Dieu. Toutes les fois que j'ai pleuré, mes larmes ont coulé largement sur mes joues & le vent les a séchées.

~ Veux-tu que je prie pour toi, Claude ? a-t-elle ajouté après un nouveau silence.

La confession de Claude 2t)()

tu me joindras les mains & tu me feras répéter les mots qu'on apprend aux enfants, dans les villages. Je demanderai à Dieu qu'il ne te fasse plus pleurer.

Moi, frémissant, navré, je priais pour Marie, je priais pour moi. Je trouvais au fond de mon être des paroles de plainte & d'adoration, & je les disais une à une san> remuer les lèvres. Je suppliais le ciel d'être miséricordieux, de nous faciliter la mort, d'endormir cette enfant dans son extase, dans son ignorance. Et^ tandis que je priais, Marie, sans voir que je cherchais un Dieu, me serrait le cou avec plus de force, se penchant sur mon visage.

Écoute, Claude, me disait-elle, je me lèverai demain, je mettrai une robe blanche, & nous nous en irons de cette maison. Tu chercheras une petite chambre oti nous nous enfermerons tout seuls. Jacques ne veut plus de moi, je le vois bien, parce que je suis trop faible, trop blanche. Toi, tu as le coeur bon; tu me

17

La confession de Claude

soigneras bien. & je vivrai avec toi comme fai vécu avec Jacques, plus douce, plus gaie. Je suis un peu lasse, j'ai besoin d'un bon frère. Veux-tu?

Ces paroles étaient horribles dans la bouche de la mourante , prononcées avec une tendresse alanguie. Elle gardait sa naïve impudeur jusque dans la mort, elle s'offrait sur sa dernière couche en sœur & en amante de dix ans. Je soutenais son pauvre corps comme une chair sacrée, j'écoutais sa voix ardente & basse avec une sainte compassion.

Je songeais, ne pouvant plus prier. Qu'eft-ce donc que le mal? N'étais-je pas en faee d'un bien absolu ? Certes, Dieu a fait une œuvre toute bonne, toute par- faite. Le mal eft une de nos inventions, une des plaies dont nous nous sommes cou- verts. Cette enfant qui mourait ne s'était pas plus inquiétée, dans la vie, des baisers qu'elle avait donnés à ses amants, qu une petite tille ne s'inquiète des caresses qu'elle

La confession de Claude 291

adresse à sa poupée. Et cette Laurence, cette Laurence morne & désolée, accu- sait un tel affaissement que son impu- deur n'était plus que l'acceptation tacite d'un a£te purement matériel. trou- ver le mal dans tout ceci, & qui aurait osé punir Laurence & Marie, l'une de son ignorance, l'autre de son abrutissement. Le cœur s'était rendormi ou ne s'était pas encore éveillé. Il ne pouvait être complice de la chair qui, elle-même, reftait inno- cente, dans son silence. Si j'avais eu à condamner ces deux femmes, j'aurais eu plus de larmes que de sévérité, j'aurais souhaité pour elles la mort, la paix su- prême.

Elles doivent dormir un sommeil bien profond dans leurs tombes, ces pauvres créatures qui ont vécu de tumulte, de gaieté fiévreuse. Peut-être, toutefois, leurs cœurs aiment-ils enfin dans la mort, souf- frant CiTroyablement à la pensée d'une vie passée à aimer sans amour; ils voudraient

292 I-o. confession de Claude

battre maintenant, & ils sont cloués dans leur cercueil. Marie s'en allait, blanche & vierge, étonnée, frissonnante, comprenant peut-être qu'elle mourait avant d'avoir connu la vie. J'aurais voulu qu'elle em- portât avec elle Laurence qui n'avait plus rien à apprendre, ayant usé toutes les vo- luptés. Elles seraient descendues toutes deux dans l'inconnu, du même pas, éga- lement souillées, également innocentes, filles de Dieu meurtries par les hommes. J'ai soutenu le front de Marie que l'ago- nie courbait.

Ou eft Jacques? m'a-t-elle demandé.

Jacques, ai-je répondu, efl dans sa chambre avec Laurence. Ils s'embrassent. Nous sommes seuls.

Seuls ! Laurence ne vit plus avec toi, Claude ?

Non. Elle m'a quitté pour Jacques. Nous sommes seuls.

Elle a frotté doucement ses mains l'une contre l'autre.

La confession de Claude 293

Oh ! que c'eft bon^ oh ! que c'eft bon d'être seuis^ murmurait-elle; nous allons pouvoir vivre ensemble. Ils ont bien fait d'arranger cela de cette façon. Il faudra les remercier. Qu'ils soient heureux de leur côté, nous serons heureux du nôtre.

Puis, elle a pris lui ton de confidence, une voix basse & Joyeuse.

Tu ne sais pas^ disait-elle, je n'aimais point Laurence. Celte femme était mau- vaise, elle te faisait pleurer des larmes que j'aurais bien voulu essuyer. La nuit, lors- que je te savais à son côté, je ne pouvais dormir; je m'éloignais de Jacques, j'aurais voulu monter dans ta chambre pour veiller sur toi, afin qu'elle ne te fît pas de mal. Tu ne me quitteras plus, n'eft-ce pas, Claude? Va, je serai une bonne petite femme qui se fera la plus petite possible.

Marie a gardé un court silence, souriant à ses pensées. Elle s'affaissait de plus en plus & devenait inerte. Je tenais son corps, je sentais la vie s'en aller de sa chair

494 -^ confession de Claude

a.vQc chacune des paroles qu'elle pronon- çait. Elle avait encore quelques minutes à vivre. Le sourire s'eft effacé, elle a eu comme un niouvenient d'effroi.

Tu me trompes^ Claude, a-t-elle re- pris brusquement : Jacques n'embrasse pas Laurence. Tu cherches à me faire plaisir. les vois-tu s'embrasser?

Là, en face^ ai-je répondu, sur la mu- raille,

x^iarie a joint les mains.

Je veux voir, a-t-elle dit en se pres- sant contre moi.

Elle avait une voix sourde & suppliante, alla me caressait, humble & douce.

Je l'ai prise entre mes bras & je l'ai soulevée. Elle était légère, toute palpitante; elle s'abandonnait. Je la portais avec pré- cautioUj la sentant à peine, craignant de la briser. Mes mains touchaient avec un saint respect à cette créature demi - nue, échevelée, qui se tenait à mon cou, appar- tenant déjà à la mort.

La ccnfession de Claude zqS

Lorsque, les bras étenduSj je l'ai présen- tée à la fenêtrCj Marie^ dont la tête était renversée, a regardé le ciel. La nuit se creusait j d'un bleu profond, semée d'é- toiles; l'air calme avait des frissons chauds & lents. Les yeux de la moribonde regar- daient les étoiles, ses lèvres aspiraient l'air tiède. Son visage_, jusqu'alors résigné,, a eu une contraction douloureuse, comme une révolte de la chair mourante en pré- sence des souffles de la vie. Elle s'absorbait dans sa contemplation, elle égarait ses re- gards dans les espaces sombres, elle sem- blait rêver son dernier rêve.

J'ai entendu un murmure, & je me suis penché. Elle répétait :

Je ne les vois pas, ils ne s'embrassent pas.

Et elle agitait doucement dans le vide ses pauvres mains, comme pour écarter le voile qui s'étendait sur sa vue.

Alors, j'ai haussé sa tête. Les ombres, dans le carré de lumière jaune , s'em-

296 La confession de Claude

brassaient encore. Elles étaient plus noires, plus énergiques, & leur netteté les rendait effrayantes. Marie les a aperçues.

Un sourire suprême s'eft montré sur ses lèvres. Avec une joie d'enfant, une voix jeune, elle s'eft approché de mon oreille, me caressant de la main.

Oh! je les vois, je les vois, a-t-elledit. Ils s'embrassent. Ils ont des têtes énormes, toutes noires. J'ai peur. Dis-leur bien que nous sommes ensemble, qu'ils ne vien- nent plus nous tourmenter. Une nuit, ils se sont embrassés ainsi; nous nous em- brassions de notre côté, & c'eft à partir de ce moment-là que je n'ai plus aimé Lau- rence. Te souviens-tu ? Viens, que je te donne un baiser. Ce sera le second, celui de nos fiançailles.

Marie a posé en balbutiant sa bouche sur la mienne. J'ai senti passer entre mes lèvres un souffle avec un léger cri. Le corps que je tenais entre mes bras a eu une con- vulsion, puis s'eft abandonné.

La confession de Claude 297

J'ai regardé les yeux de Marie. Ils étaient grands ouverts, mais j'ai cherché vainement la lueur bleue qui y brûlait, la nuit dont elle venait de parler.

Marie était morte, morte dans mes bras.

J'ai reporté le cadavre sur le lit, couvrant chaftement ce corps demi-nu que j'avais jusque-là caché contre ma poitrine. Je me suis assis au bord de la couche, j'ai ap- puyé la tête de l'enfant sur l'un de mes bras, lui tenant les mains, regardant son vi- sage qui semblait vivre &. sourire encore. Elle était plus grande dans la mort, plus sereine, plus pure.

De grosses larmes coulant sur mes joues tombaient dans les cheveux de la morte qui me couvraient les genoux.

Je ne sais combien de temps je suis relié ainsi au milieu du silence & de l'ombre. Brusquement , Pâquerette s'eft éveillée, elle a vu le cadavre. EUIe s'eft levée en fris- sonnant, & a couru chercher la bougie derrière le vase, sur la cheminée; puis,

17-

20*^ La confession de Claude

lorsqu'elle a eu promené la flamme sur la face de Marie, & qu'elle a vu que tout était bien fini, elle s'eft désespérée bruyam- ment. Cette vieille femme reculait avec effroi devant la mort qu'elle sentait à son côté, elle criait de douleur en songeant qu'il lui faudrait bientôt mourir^ elle aussi. Elle n'avait jamais cru à la maladie de cette enfant qui lui semblait trop jeune pour s'en aller si vite; devant le rapide & terrible dénoûment , elle tremblait d'épouvante. Ses cris devaient s'entendre de la rue.

Un bruit de pas eft venu de l'escalier. Quelque voisin montait, attiré par les exclamations de Pâquerette.

La porte s'efl: ouverte. Laurence & Jac- ques ont paru sur le seuil...

Oh ! frères, je ne puis continuer aujour- d'hui l'effrayant récit. Ma main tremble, mes yeux s'emplissent d'ombre. Demain, vous saurez tout.

La confession de Claude 2yy

XXIX

Laurence & Jacques ont paru sur le seuil de la porte, à moitié vêtus, effrayés.

Jacques, en apercevant le cadavre de Marie, a joint les mains avec terreur & étonnement. Il ne s'attendait pas à une mort si prompte. Il eft venu s'agenouiller au pied du lit, il a caché sa tête dans le drap qui tombait à terre. Une angoisse profonde semblait l'écraser. Il n'a plus bougé. Je ne savais s'il pleurait.

Laurence, pâle, les yeux secs, s'eft tenue sur le seuil, n'osant avancer. Elle frisson- nait & détournait les regards.

Morte, morte ! a-t-elle répété à voix basse.

Et elle a fait deux ou trois pas, comme

La confession de Claude

pour mieux voir. Elle se trouvait au mi- lieu de la chambre^ seulCj debout.

Moij je serrais toujours le cadavre entre mes braSj je m'en couvrais, je me proté- geais contre Laurence qui approchait.

N'avancez paSj lui ai-je crié dure- ment_, ne venez pas souiller cette enfant qui dort. Reftez vous êtes. J'ai à vous juger & à vous condamner.

Claude_, m'a -t- elle répondu d'une voix douce^ laisse-moi l'embrasser.

Non , noUj vos lèvres sont toutes meurtries des baisers de Jacques : vous profaneriez la mort.

Jacques paraissait dormir, la tête dans le drap. Laurence efl tombée à genoux.

Écoute, Claude, a-t-elle dit en me tendant les mains, je ne sais ce que tu vois sur mes lèvres, mais ne me parle pas avec une telle dureté. J'ai besoin de douceur.

J'ai regardé cette femme qui se plaignait humblement, & je n'ai pas reconnu Lau-

La confession de Claude 3or

rence. J'ai pressé Marie plus étroitement^ craignant quelque faiblesse.

Levez -vous pour m'entendra j ai-je repris. Je veux en finir. Vous venez de chez Jacques, vous êtes encore toute échevelée de ses caresses. Vous n'auriez pas monter. Vous vous trompez de porte.

Laurence s'eft levée.

Alors tu me chasses? a-t-elle de- mandé.

Je ne vous chasse pas. Vous vous êtes chassée vous-même, en acceptant une autre demeure. Reliez vous êtes allée.

Je ne suis allée nulle part. Tu te trompes, Claude. 11 n'y a pas de baisers étrangers sur mes lèvres. Je t'aime.

Elle avançait à petits pas, fascinante, les bras tendus.

N'approchez pas, n'approchez pas, me suis-je écrié de nouveau avec un mou- vement d'effroi. Je ne veux pas que vous me touchiez, je ne veux pas que vous tou-

3o2 La confession de Claude

chiez Marie. Cette pauvre morte me pro- tège contre vous; elle eft là, sur mon sein, endormie, elle y apaise mon cœur. Je me sens profondément déchiré. J'aurais eu peut-être la lâcheté de vous pardonner^ si vous étiez venue, dans notre chambre, vous traîner à mes pieds, car vous y au- riez été toute-puissante sur moi, par cet amour infiîme que la misère & l'abandon m'ont inspiré. Ici vous ne pouvez rien sur mon cœur, rien sur mon corps. J'ai encore aux lèvres l'âme de Marie, son dernier souffle & son dernier baiser. Je ne veux pas que votre bouche souillée me prenne cette âme.

Laurence s'était arrêtée, sanglotant, me contemplant à travers ses larmes.

Claude , murmurait-elle, tu ne me comprends pas, tu ne m'as jamais com- prise. Je t'aime. Je n'ai jamais su ce que tu désirais de moi, je me suis donnée comme je savais me donner. Pourquoi me chasses-tu? Je n'ai pas fait le mal; si

La confession de Claude 3n3

j'ai fait le malj tu me battras^ & nous vi- vrons encore ensemble.

J'étais laSj je sentais mon cœur saigner, j'avais hâte que cette femme sortît. Je l'ai implorée à mon tour.

Laurence, par pitié, ai-je ait plus doucement^ retirez-vous. Si vous avez eu quelque amour pour moi, épargnez- n.oi toute souffrance. Nos tendresses sont mor- tes, il faut nous séparer. Allez dans la vie, vous voudrez, dans le bien, s'il eft possible. Laissez-moi retrouver mes espé- rances & mes gaietés.

Elle a croisé les bras avec désespoir, ré- pétant plusieurs fois d'une voix égarée : Tout eft fini, tout eft fini.

Oui, tout eft fini, ai-je répondu avec force.

Alors, Laurence eft tombée à terre, comme une masse, & elle a éclaté en san- glots.

Pâquerette, qui avait tranquillement re- pris possession de son fauteuil, l'a regar-

3o4 -^û confession de Claude

dée avec curiosité. La vieille impure s'é- tonnaitj croquant des paftilles qu'elle venait de trouver & qu'elle achevait, Marie n'étant plus pour finir la boîte.

Eh ! ma fille, a-t-elle dit à Laurence, toi aussi, tu fais la folle. Bon Dieu ! comme les amoureux sont devenus bêtes ! Dans mon temps on se quittait gaiement. Songe donc que tu as tout profit à te séparer de Claude. II consent. Prends vite la porte, & remercie-le.

Laurence n'entendait pas, Laurence frappait le plancher de ses pieds & de ses poingSj en proie à une sorte de crise ner- veuse. Demi-nue, elle se tordait, pante- lante, pleine de frissons qui la secouaient tout entière. Elle mordait ses cheveux qui retombaient sur son visage; elle avait des cris étouffés, des paroles confuses qui se perdaient dans ses sanglots.

Je la voyais de haut en bas, écrasée & frémissante; je ne me sentais ni pitié ni colère.

La conjession de Claude 3o5

Puis, elle s'eft dressée à demi, &, la face convulsée, la chair rougie & bleuie de lar- mes, se traînant vers moi dans ses jupes tordues & pendantes, elle m'a crié :

Tu as raison, Claude, je suis mau- vaise. J'aime mieux tout dire. Peut-être me pardonneras-tu ensuite. Tes yeux ont bien vu : mes lèvres doivent être rouges des baisers de Jacques. C'eft moi qui suis allée à lui; je l'ai forcé à la trahison. Je suis mauvaise.

Les sanglots arrachaient sa poitrine. Ils montaient du fond de ses entrailles, en souffles énormes & pénibles, gonflaient sa gorge horriblement, faisaient onduler tout son être, éclataient sur ses lèvres en cris secs & déchirants.

Je ne sais plus, moi, disait-elle. J'i- gnorais que les baisers de Jacques pou- vaient nous séparer. J'ai fait cela sans ré- fléchir, sans songera toi. Je m'ennuyais parfois, le soir, lorsque tu venais dans cette chambre. Alors, j'ai cherché à me

3o6 La confession de Claude

diftraire. Je ne m'explique pas ce qui s'eft passé. Je ne veux point te quitter. Pardonne-moi_, pardonne-moi.

A la dernière heure, cette femme était plus impénétrable encore. Je n'avais pas le sens de cette créature froide & affaissée, nerveuse & suppliante. Depuis un an^ je vivais à son côté^ & elle m'était étrangère, comme au premier jour. Je l'avais vue toui à tour vieille & jeune, a61:ive & endormie, sèche & aimante, ironique & humble ; je ne pouvais reconftruire une âme avec ses éléments divers^ je reftais muet devant ce visage épais ^ grimaçant^ qui me cachait un cœur inconnu. Elle m'aimait peut-être, elle obéissait à ce besoin d'amour & d'es- time qui se trouve au fond des plus hon- teuses natures. D'ailleurs, je ne cherchais plus à comprendre, je devinais que Lau- rence serait à jamais un myftére pour moi, une femme faite d'ombre & de vertige; je savais qu'elle refterait dans ma vie comme un cauchemar inexplicable, une nuit fié-

La confession de Claude 807

x'reuse pleine de visions monftrueuses & incompréhensibles. Je ne voulais pas l'é- couter, je me sentais encore dans le rêve, j'avais peur de céder à la folie des ténè- bres, je tendais de toutes mes forces à la, lumière.

J'ai fait un mouvement d'impatience, refusant du gefte, serrant les lèvres. Lau- rence, lasse, a écarté ses cheveux; elle m'a regardé en face, muette, profonde; elle n'avait plus de supplications, les paroles lui manquaient. Elle m'^ priait par son atti- tude, par son regard, par son visage bou- leversé.

J'ai détourné la lête.

Laurence s'eft alors levée péniblement & a gagné la porte, sans me quitter des yeux. Elle eft reftée un inftant toute droite sur le seuil. Elle m'a semblé grandie, & voilà que j'ai manqué faiblir,m'élancer dans ses bras, en voyant qu'elle portait, à cette heure dernière, les lambeaux delà robe de soie bleue. J'aimais cette robe, j'aurai»

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La confession de taude

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3o8 La confession de Claude

voulu en déchirer un haillon ^ pour le gar- der en souvenir de ma jeunesse.

Laurence, reculant toujours^ eft entrée dans l'ombre de l'escalier, m'adressant une dernière prière , & la robe n'a plus été qu'un flot noir qui a glissé sur les mar- ches en frissonnant.

J'étais libre.

J'ai mis une main sur mon cœur : il battait à coups faibles & calmes. J'avais froid. Un grand silence se faisait en mon être, il me semblait que je m'éveillais d'un songe.

J'avais oublié Marie dont la tête paisi- ble reposait toujours sur ma poitrine. Pâ- querette ^ qui sommeillait j s'eft dressée brusquement & a couché le cadavre sur le lit, tout de son long, en me disant :

Voyez donc, la pauvre enfant ! Vous ne lui avez pas même fermé les yeux. Elle semble vous regarder & sourire.

Marie me regardait. Elle avait un som- meil d'enfantj une paix suprême, un front

La confession de Claude Sog

pur de vierge & de martyre. Elle était heureuse de ce qu'elle venait d'entendre, elle se disait que nous étions seuls, que nous allions pouvoir nous aimer. J'ai fermé ses yeux, pour qu'elle s'endormît dans cette pensée d'amour, & j'ai baisé ses paupières.

Pâquerette a posé deux bougies sur une petite table, à côté du cadavre^ puis elle a repris son sommeil, se pelotonnant au fond du fauteuil. Jacques n'avait pas remué; toutes mes paroles, toutes celles de Lau- rence avaient passé sur lui sans le faire tressaillir. A genoux, le visage dans le drap, il s'abîmait en quelque pensée aus- tère & terrible qui le tenait muet, acca- blé.

La chambre était silencieuse mainte- nant. Les deux bougies jetaient une clarté pâle qui blanchissait les draps du lit & la face découverte de Marie. Hors de ce cercle étroit de lumière, tout n'était qu'om- bre indécise. Dans cette ombre j'aperceva,»

3io La confession de Claude

vaguement Pâquerette endormie & Jac- ques agenouillé. Je suis allé à la fenêtre.

J'ai passé la nuit làj debout, en face du ciel étoile. Je regardais Marie & je regar- dais en moi; je dominais Jacques, je dis- tinguais Laurence loin, bien loin dans mon souvenir. Ma pensée était saine, je m^expliquais toutes choses _, j'avais con- science de mon être & des créatures qui m'entouraient. C'eft ainsi que j'ai pu voir la vérité.

Ouij Jacques ne s'était pas trompé. J'ai été malade. J'ai eu la fièvre, le délire. Je sens aujourd'hui, à la fatigue de mon cœur, quelle a être la violence de mon mal. Je suis fier de ma souffrance, je com- prends que je n'ai pas été infâme, que mes désespoirs n'étaient que les révol- tes de mon cœur, indigné du monde je l'avais égaré. Je suis maladroit devant la honte, je ne sais point accepter les amours vulgaires; je n'ai pas la tranquille indifférence nécessaire pour vivre dans ce

La confession de Claude 3ii

coin de Paris la belle jeunesse se vautre en pleine boue. Il m'aurait fallu les purs sommeiSj la campagne large. Si j'avais ren- contré une vierge, je me serais agenouillé pour me donner entier ; j'aurais été pur comme elle, &j sans lutte, sans effort^ nous nous serions unis, nous aurions contenté nos tendresses. La vie a ses fatalités. Un soir, j'ai trouvé Laurence, la gorge décou- verte. J'ai eu l'imprudente confiance de vivre auprès de cette femme, & voilà que je l'ai aimée, aimée comme une vierge, avec tout mon cœur, toute ma pureté. Elle m'a rendu mes affedlions en souffrances & en désespoirs; elle a eu la lâcheté de se laisser aimer, sans jamais aimer elle-même. Je me suis déchiré, devant cette âme morte, à vouloir me faire entendre. J'ai pleuré comme un enfant qui veut embrasser sa mère, se haussant sur ses petits pieds, ne pouvant atteindre le visage de celle qui est toute son espérance.

Je me disais ces choses dans cette nuit

3 12 La confession de Claude

suprêmCj & je me disais encore qu'un jour je parlerais & que Je ferais voir la vérité à mes frères, les cœurs de vingt ans. Je trou- vais une grande leçon dans ma jeunesse perdue^ dans mes amours brisées. Mon être entier répétait : Que n'es-tu refté là- bas, en Provence, dans les herbes hautes, sous les larges soleils? Tu aurais grandi en honneur, en force. El, lorsque tu es venu ici chercher la vie & la gloire, que ne t'es-tu gardé contre la boue de la ville.'* Ne savais-tu pas que l'homme n'a pas deux jeunesses, ni deux amours? Il te fallait vi- vre jeunCj dans le travail, & aimer, dans la virginité.

Ceux qui acceptent sans larmes la vie que j'ai menée pendant un an_, n'ont pas de cœur; ceux qui pleurent comme j'ai pleuré, sortent de cette vie le corps brisé & l'âme mourante. Il faut donc tueries Laurences, comme disait Jacques^ puisqu'elles nous tuent notre chair & nos amours. Je ne suis qu'un entant qui a souffert, je ne veux

La confession de Claude

point prêcher ici. Mais Je montre ma poi- trine vide, mon être endolori & sanglant, je désire que mes plaies fassent frémir les garçons de mon âge & les arrêtent au seuil du gouffre. A ceux qui sont affolés de lu- mière & de pureté, je dirai : Prenez garde, vous entrez dans la nuit, dans la souil- lure. A ceux dont le cœur dort & qui ont l'indifférence du mal, je dirai : Puisque vous ne pouvez aimer, tâchez au moins de relier dignes & honnêtes.

La nuit était claire, je voyais jusqu'à Dieu. Marie, roide maintenant, dormait avec pesanteur; le drap avait de longs plis secs & durs. Je songeais au néant, je pensais que nous aurions grand besoin d'une croyance, nous qui vivons dans l'es- pérance de demain & qui ne savons ce que sera demain. Si j'avais eu, au ciel ou ail- leurs, un Dieu ami dont j'aie senti la main protectrice, je ne me serais peut-être pas laissé aller au vertige d'une passion mau- vaise. J'aurais toujours eu des consola- is

3 14 -^^ confession de Claude

tions, au milieu de mes larmes; j'aurais usé mon trop d'amour dans la prière, au lieu de ne pouvoir le donner & de le sentir m'ctouffer. Je m'étais abandonné, parce que je ne croyais qu'en moi & que j'avais perdu toute ma force. Je ne regrette pas d'obéir à ma raison, de vivre libre, n'ayant que le resped du vrai & du jufte. Seule- ment , lorsque la fièvre me prend , lorsque je frissonne de faiblesse, j'ai peur, je de- viens enfant; je voudrais être sous le coup d'une fatalité divine, m'effacer, laisser Dieu agir en moi & pour moi.

Et je songeais à Marie, me demandant était son être à cette heure. Dans la grande nature, sans doute. Je faisais ce rêve que chaque âme va au grand tout, que l'humanité morte n'eft qu'un souffle immense, un seul esprit. Sur la terre, nous sommes séparéSj nous nous ignorons, nous pleurons de ne pouvoir nous réunir; au delà de la vie, il y a pénétration com- plète, mariage de tous avec tous, amour

La confession de Claude 3i5

unique & universel. Je regardais le ciel. Il me semblait voir, dans l'étendue calme & reposée, l'âme du monde, l'être éternel fait de tous les êtres. Alors, j'ai goûté une grande douceur; je venais de dépasser la guérison, j'en étais au pardon & à la foi. FrèreSj ma jeunesse me souriait encore. J'ai songé qu'un jour nous nous trouve- rons unis tous quatre, Marie & Jacques, Laurence Ca moi; nous l ;.: compre:. dronSj nous nous pardonnerons; nous nous aimerons sans avoir à entendre les sanglots de nos corps, & nous aurons une suprême paix à échanger ces tendresses que nous ne pouvions nous donner, lors- que nous vivions dans des chairs diffé- rentes.

La pensée qu'il y a malentendu sur la terre^ & que tout s'explique -ailleurs, m*a consolé. Je me suis dit que j'attendrais la mort pour aimer. Je me tenais debout, auprès de la fenêtre, en face du ciel, en face du cadavre de Marie, &, peu à peu,

3i6 La confession de Claude

une fraîcheur douce, une espérance sans bornes me venaient de cette jeune fille morte & de ces espaces rêveurs.

Les bougies s'achevaient. La chambre avait un silence de plus en plus lourd, & les ombres grandissaient. Pâquerette dor- mait. Jacques n'avait pas bougé.

Il s'eft levé brusquement, il a regardé cutour de lui avec peur. Je l'ai vu se pen- cher sur le cadavre pour le baiser au front. La chair froide lui a donné un frisson. Alors il m'a aperçu. Il efl: venu à moi, hésitant, puis m'a tendu la main.

Je regardais cet homme que je ne pou- vais comprendre , qui me paraissait aussi obscur que Laurence. J'ignorais s'il m'a- vait menti ou s'il avait voulu me sauver. Cet homme était venu me briser le cœur. Mais j'avais espéré, j'avais pardonné. J'ai pris sa main & la lui ai serrée.

Alors il s'en eftallé, me remerciant du regard.

Le matin, je me suis trouvé au bord du

La confession de Claude 3 17

lit de Marie, à genoux, pleurant encore, mais des larmes douces, attendries. Je pleurais sur cette pauvre fille que la mort avait emportée au printemps^ ignorante des baisers d'amour.

XXX

Frères, je vais à vous. Je pars demain pour nos campagnes. Je veux puiser une nouvelle jeunesse dans nos larges hori- zons, dans notre soleil ardent & pur.

J'ai eu un orgueil trop haut. Je me suis cru mûr pour la lutte, tandis que je n'étais qu'un enfant faible & nu. Je relierai peut- être toujours enfant.

J'espère en votre amitié, en mes sou- venirs. Près de vous^ je me rappellerai les jours d'autrefois, je m'apaiserai, j'achève-

3 1 8 La confession de Claude

rai de guérir mon cœur. Nous irons dans les plaines, au bord de la rivière om. brei se ; nous reprendrons la vie de nos seize ans, & j'oublierai ainsi l'année ter- rible que Je viens de vivre. J'en serai en- core à ces jours d'ignorance & d'espoir, lorsque je ne savais rien de la réalité & que je révais une terre meilleure. Je rede- viendrai jeune, croyant, je pourrai re- commencer la vie sur de nouveaux son- ges.

Oh! je sens toutes les pensées de ma jeunesse me revenir en foule, m'emplir de force & d'espérance. Tout avait disparu dans la nuit j'étais entré, vous & le monde, mon travail de chaque jour & ma gloire future. Je ne vivais plus que pour une idée unique, aimer et souffrir. Au- jourd'hui , dans mon apaisement , j'en- tends s'éveiller une à une ces pensées que je reconnais & auxquelles je souhaite la bienvenue, l'âme attendrie. J'étais aveu- gle, de nouveau, je vois clair en moi,

La confession de Claude 3 19

le voile s'eft déchiré , je retrouve le monde tel que je l'avais laissé, large pour les jeu- nes courages, lumineuiCj plein d'applau- dissements. Je vais reprendre mon labeur, me refaire des forces, lutter au nom de mes croyances, au nom de mes tendresses.

Faites-moi place à vos côtés, frères. Trempons-nous dans l'air pur, dans les chax..^s éclatants ùe suleil, dans nos amours vierges. Préparons-nous à la vie n nous aimant tous trois, en courant, la main dans la main, libres sous le ciel. Attendez-moi, & faites que la Provence soit plus douce, plus encourageante pour me recevoir & me rendre mon enfance.

Hier, lorsque devant la fenêtre, en face du cadavre de Marie, je m'épurais dans la foi, j'ai vu le ciel, plein d'ombre, blanchir à l'horizon. Toute la nuit, j'avais eu de- vant les yeux les espaces noirs, troués par les rayons jaunes des étoiles; j'avais sonde vainement l'infini du gouffre sombre, m'etlrayant de ce calme immense, r"- c-

320

La confession de Claude

néant insondable. Ce calme^ ce néat se sont éclairés ; les ténèbres ont frém& se sont repliées lentement, laissant voireurs myftères ; l'effroi de iombre a fait pice à l'espérance de la clarté naissante. Tut le ciel s'eft enflammé peu à peu; il a e des teintes roses, douces comme des soures; il s'eft creusé dans la lumière pâle,lais- sant voir Dieu à cette heure matinle & transparente. Et moi^ seul, en face e ce déchirement de la nuit^ de cette naismce lente & majeftueuse du jour, je mcsuis senti au cœur une force jeune, invimble, un espoir immense. Frères, c'était l'aurore.

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320 La confession de Claude

néant insondable. Ce calme^ ce néant se sont éclairés ; les ténèbres ont frémi & se sont repliées lentement, laissant voir leurs myftères ; l'effroi de iombre a fait place à l'espérance de la clarté naissante. Tout le ciel s'eft enflammé peu à peu ; il a eu des teintes roses, douces comme des sourires; il s'eft creusé dans la lumière pâle, lais- sant voir Dieu à cette heure matinale & transparente. Et moi, seul, en face de ce déchirement de la nuit^ de cette naissance lente & majeftueuse du jour, je me suis senti au cœur une force jeune, invincible, un espoir immense. Frères, c'était l'aurore.

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C5

1893

Zola, Krûile

La coafession de Claude. . New éd.

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