(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Les Pirates de la Mer Rouge"

Celait bien un cadavre humain f que les oiseaux de proie dépeçaient. 






F* 



" -*'""■'>' "■- ■*■ ^ l - ' 



■.(•:.'"'>■.?>:-'; 



/" ^ ■*"'. — 



,v r " a '.. ■* , -^ 



LES PIRATES 



DE 



^ 










ï 1 





GE 



» -/* 



SOUVENIRS DE VOYAGE 



t^ * ^ < 



v ■ - ' 



PAR 



KARL MAY 



TRADUIT DE , ^ALLEMAND PAR J. DE ROCHÀY 



|U- 






t. 




> ■ • i 



' "r \ i . X ' v 



i i "-.ISO... i !J 




TOURS 

ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 



M D 




XGI 









AVANT-PROPOS 



Les récits de voyage, toujours aimés du public, ne furent 
jamais si recherchés qu'à présent. Ils servent à la vulgari- 
sation des connaissances géographiques ; pour les rendre 
attrayants, on y a mêlé le roman ou les aventures extra- 
ordinaires, essayant de substituer ce genre de littérature 
aux contes et aux nouvelles. 

C'est pour répondre à un goût, presque à un besoin 
devenu si général, que nous avons entrepris la traduction 
de la longue série des voyages de M. May ♦ Il nous a 
semblé que le style du narrateur serait apprécié en France; 
que ses dialogues, si vifs, si naturels, si amusants, plai- 
raient ; que sa verve , son caractère aventureux , sa bril- 
lante imagination le rendraient sympathique malgré sa 
nationalité, et ces qualités-là, nous nous sommes efforcé 
de les mettre dans tout leur jour en les exprimant dans 
notre langue . 

Si M. May écrit sans prétentions pédagogiques, s'il laisse 
un libre cours à son imagination dans les récits de ses 
rencontres ou de ses aventures, ses descriptions, ses ren- 
seignements sont toujours exacts et instructifs. Il a visité 
l'Amérique, l'Océanie, l'Afrique, l'Asie, et nous espérons 
bien l'y accompagner successivement; mais de tous ses 
voyages , celui qui semble avoir laissé à notre auteur les 
plus vifs souvenirs et l'inspirer davantage, c'est l'explo- 
ration publiée ' sous le titre de Gioloeda Padischatton : 



Dans une excellente revue imprimée à Ratisbonne, le Hausschatz. 



8 AYANT-PROPOS 

A F ombre du Padischah. À part la Terre sainte, que le 
voyageur .n'a point vue, ou dont il n'essaye pas du moins 
de nous redire les émotions après tant de pèlerins, M. May 
parcourt presque toutes les contrées sur lesquelles s'étend 
la domination ottomane- 

Il s'arrête « aux lieux ou furent Babylone et Ninive » , se 
rappelant les magnifiques accents des prophètes; il les 
répète avec respect devant ces pierres dispersées sous la 
malédiction divine ! 

Les aventures qui arrivent au voyageur ne se lient point 
tellement Tune à l'autre » qu'il ne soit aisé de les diviser, 
comme nous le faisons, en plusieurs épisodes distincts; 
cependant elles forment un ensemble qu'on voudra lire, 
croyons-nous, quand une fois on aura fait connaissance 
avec l'intéressant narrateur et son naïf compagnon arabe* 

Dans ce volume, nous suivons M. May à travers les chotts 
de la Tunisie; en Egypte, où il navigue sur le Nil; enfin sur 
les bords de la mer Rouge, où une rencontre très drama- 
tique avec les pirates de ces parages lui fournit une cu- 
rieuse étude de mœurs. 

Le vieux traducteur de Plutarque parle « du plaisir 
d'écouter ceux qui reviennent de loin racontant les choses 
qu'ils ont vues en estrange pays, les mœurs des hommes, 
la nature des lieux, les façons de vivre différentes des 
nostres. 

« Ces récits, ajoute-t-il, nous passionnent de joie, de 
peur ou d'espérance, ni plus ni moins que si nous estions 
presque sur le fait, sans estre en aucun danger. » 

Puisse notre traduction procurer ces sensations à nos 
lecteurs, et les tant « ravir d'aise qu'elle leur fasse oublier 
les heures », comme dit le bon Amyot. Puisse-t-elle sur- 
tout leur fournir une distraction instructive et saine. 

J. de Rochay. 



s 



LES PIRATES 



DE 



LA MER ROUGE 



^6 »gr - 



I 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



« Est-il possible, Siidi, que tu veuilles rester toute ta vie un 
giaour, un infidèle , plufs méprisable qu'un chien , plus répugnant 
qu'un rat, lequel ne se mourrit que de pourriture! 

— Oui. 

■ — Effendi, je hais Iles incroyants , je me réjouis de penser 
qu'après leur mort ils iiront dans la Djehanna, où loge le diable; 
mais toi, Sidi, je voudrais te sauver de l'éternelle damnation qui 
t'attend. Tu es si bon, sii différent des autres sidis que j'ai servis! 
Écoute, je te convertirai malgré toi, tu verras! » 

Ainsi parlait Halef , mon domestique , le guide intelligent et 
fidèle avec lequel je veinais de gravir les pointes escarpées du 
Djebel (montagne) Àurès, de descendre les flancs du Dra (colline) 
el Haouna pour arriver*, en traversant le mont Tarfaoui , aux 
stations de Seddada, d:e Kris et de Dagache, puis près de là 
prendre le chemin qui cconduit à Fetnassa par le fameux chott el 
Djerid. 

Halef était un garçon fort original, si petit qu'il eût facilement 



10 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

passé sous mon bras; si maigre, si menu, qu'il faisait songer 
aux plantes desséchées d'un herbier. Sa petite tête disparaissait 
presque complètement sous un turban de trois pieds de diamètre; 
son burnous, jadis blanc, avait pris toutes les nuances de la 
saleté. Certes, ce manteau avait été fait pour un homme beau- 
coup plus grand; de sorte que, quand mon brave petit compagnon 
descendait de cheval , il était obligé de porter sa queue sur son 
bras, comme les amazones. Malgré son étrange accoutrement, 
mon Halef savait fort bien se faire respecter: son intelligence 
était au-dessus de l'ordinaire dans sa condition ; il montrait en 
toute circonstance un courage, une adresse, une persévérance, 
que rien ne rebutait. De plus, il parlait tous les dialectes usités 
dans ces contrées, ce qui était inappréciable ; aussi le traitais-je 
en ami plutôt qu'en serviteur. 

Un seul point nous divisait : Halef, musulman convaincu, ne 
croyait pouvoir mieux me témoigner son affection qu'en essayant 
de me convertir à l'Islam. Il venait justement de se lancer dans 
une nouvelle tentative à cet égard, et je ne pouvais m'empêcher 
de sourire pendant qu'il se démenait de la façon la plus grotesque. 

Je chevauchais sur un petit cheval berbère à demi sauvage, et 
si bas de jambes que mes pieds touchaient presque la terre ; 
Halef avait enfourché une vieille et maigre jument, haute comme 
une girafe ; aussi notre homme me regardait-il de son haut, ges- 
ticulant avec animation, les pieds hors de l'étrier, les bras levés 
vers le ciel, renforçant chacun de ses arguments par la plus 
expressive pantomime. Comme je ne répondais rien , il con- 
tinua : 

« Sais-tu, Sidi, ce qui arrive aux giaours après leur mort? 

— Dis-moi cela, Halef] 

— Après la mort, tous les hommes, tant musulmans que chré- 
tiens, juifs ou autres, vont dans le Barzakb. 

— C'est l'état de l'âme entre la mort et la résurrection ? 

— Oui, Sidi; ensuite tous les morts seront réveillés par la 
trompette ; alors viendra le dernier jour, la fin de toutes choses. 
Tout s'anéantira, excepté el Koukrs (le trône de Dieu), el Rouh 
(l'Esprit), el Lauhel mahfous (la table de Dieu), enfin el Kalam 
(la plume qui a écrit la destinée de tous les êtres). 

— Et il ne restera plus rien ? 

— Non. 



V- 7 " '^"V -"■? f " ■!■'- 



->'*. 






UNE AVENTURE EN TUNISIE 11; 

— Mais le paradis et l'enfer ? 

— Sidi, tu es prudent et sage, tu remarques tout de suite mon 
oubli. Que c'est donc dommage que tu veuilles rester giaour!. 
Mais, je le jure par ma barbe, je te convertirai malgré toi ! » 

A ces derniers mots, le front de Halef se plissa de rides mena- 
çantes ; il arracha quelques poils à sa barbe clairsemée, écarta les 
jambes et tira la crinière de sa monture, comme s'il eût voulu 
extirper le diable qui était censé hanter ma personne. * 

- La pauvre jument, si cruellement réveillée de ses mélanco- 
liques réflexions, s'emporta d'abord ,, fit quelques ruades peu con- 
venables à son âge, puis se calma/et reprit son allure paisible, ce 
qui permit à Halef de continuer ses exhortations. 

« Oui, s'écria- t-il, le paradis et l'enfer subsisteront après le 
dernier jour! car où iraient les bienheureux et les damnés? Mais, 
avant de s'y rendre, les ressuscites devront passer le pont de 
Siraih , qui s'étend par-dessus le lac Handh , et qui est fin et tran- 
chant comme le fil d'un sabre bien aiguisé. 

— Tu oublies encore quelque chose ! 

— Et quoi? 

— L'apparition du Deddjel ! 

— C'est vrai!... Sidi, tu connais le Coran et tous les saints 
livres et tu ne veux pas embrasser la loi ! Mais ne t'inquiète pas.,., 
je ferai de toi un fidèle croyant ! — Oui, oui, avant le jugement 
apparaîtra le Deddjel, que les giaours appellent l'Antéchrist, n'est- 
il pas vrai, Sidi? 

— Oui. 

— -■ Et alors le grand livre sera ouvert ; il contient le compte de 
ce que chacun a fait de bon ou de mauvais, et l'examen de tous 
les hommes durera cinquante mille ans. Ce temps passera en un 
moment pour les bons ; il semblera éternel aux méchants.. Là se 
pèseront les actions humaines. > 

— Et après? 

— Après viendra la sentence. Ceux dont les bonnes œuvres 
l'emporteront iront en paradis ; les pécheurs, les infidèles seront 
damnés pour toujours; mais les musulmans qui auront péché 
passeront seulement quelque temps en enfer. 

— Tu vois, Sidi, ce qui t'attend, que tu fasses ou non de 
bonnes œuvres ! Mais tu seras sauvé , tu viendras avec moi dans 
le paradis. Je te convertirai, je te convertirai ! » 



< , ■* -* i 



12 . UNE AVENTURE EN TUNISIE 

Pour confirmer celte promesse, Halef frappa si vigoureusement 
des deux talons sur les maigres flancs de sa monture , que la vieille 
Hassi Ferdajn, vivement contrariée, dressa les oreilles et tourna 
la tête comme pour demander à qui son maître en voulait, 

ce Qu'est-ce qui m'attend dans votre enfer? repris-je. 

— Dans l'enfer brûle le Nar, le feu éternel ; dans l'enfer 
coulent des torrents si infects, que, malgré leur soif dévorante , 
les damnés ne peuvent boire. Là aussi croissent des arbres affreux 
entre lesquels se trouvent les Zakoum, dont les branches portent 
des têtes de diables au lieu de feuilles. * 

— - Brrrou ! 

— Oui, Sidi, c'est épouvantable! Le gouverneur de la Dje- 
henna (géhenne) est l'ange du châtiment; le sévère Thabek, son 
royaume, se divise en sept cercles, dont chacun a sa porte. 

« Dans le premier sont les musulmans ; ils se purifient là de 
leurs fautes. Dans le second, les chrétiens; dans le troisième, les 
juifs ; dans le quatrième, les sabéens ; le cinquième est réservé aux 
adorateurs du feu; le sixième, à ceux qui adorent les idoles et 
les fétiches; mais le septième, qui se nomme Derk-Àsfal ou 
Zaoviat, est le plus profond, le plus terrible; c'est là que seront 
précipités les hypocrites et les apostats. 

« Dans tous ces cercles, les damnés seront sans cesse poussés, 
traînés, chassés, par les démons au milieu des flammes; ils man- 
geront les fruits du zakoum, qui sont des têtes de diables, et ces 
têtes leur dévoreront les entrailles ! Effendi , embrasse la loi 
du Prophète, afin de ne pas demeurer longtemps en ce lieu maudit! 

— Mais si je quitte ma foi, Halef, j'irai dans notre enfer, et 
il n'est guère moins effrayant que le vôtre. 

— Ne crois pas cela, Sidi! Je te promets, par le Prophète et 
tous les califes, que tu iras en paradis. Faut -il te décrire le 
paradis ? 

— Oui, certes! 

— Eh bien, le paradis est situé au-dessus du septième ciel; 
il a huit portes. En y entrant, on trouve d'abord une grande et 
admirable fontaine autour de laquelle cent mille élus peuvent se 
désaltérer à la fois ; son eau est blanche comme du lait, son par- 
fum plus suave que celui de la myrrhe ; des milliers de coupes 
d'or sont placées sur ses bords. Après cela, tu verras le lieu déli- 
cieux où les élus, couchés sur des coussins brodés d'or, mangent 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 13 

des mets exquis que leur servent de jeunes garçons plus beaux 
que le jour et des houris incomparablement belles. Leur oreille se 
délecte sans cesse au chant de l'ange Israfil, et l'harmonie des 
zéphirs , qui traversent les arbres où pendent mille clochettes 
d'argent, les jette dans un ravissement perpétuel. Le vent du 
paradis vient du trône de Dieu ; il chante éternellement. Les élus 
ont une stature de soixante pieds de haut; tous atteignent F âge 
de trente ans, mais ne le dépassent jamais. Au-dessus de tous les 
arbres célestes est le Toubah, l'arbre du bonheur, dont la tige 
s'élève au milieu du palais de Mahomet et dont les branches 
couvrent la demeure des élus , en leur offrant tout ce qui peut 
flatter leurs désirs. Des racines du Toubah sort le grand fleuve 
qui arrose le paradis; ses vagues sont de lait, de vin, de café et 
de miel liquide ! y> 

Malgré le sensualisme dont cette description est empreinte, je 
remarquais combien Mahomet avait emprunté aux données chré- 
tiennes , accommodant adroitement ces grandes idées avec les 
grossiers instincts des nomades qu'il cherchait à civiliser, dans 
une certaine mesure. 

Halef me regardait d'un air radieux , attendant l'effet de son 
discours. Comme je ne répondais pas assez vite à son gré, il 
me demanda : 

« Eh bien , que dis-tu? 

— Je t'avoue, en toute franchise, que je n'ai nullement envie 
de grandir jusqu'à soixante pieds ; d'ailleurs, la troupe des houris 
ne me tente pas le moins du monde, car je déteste les femmes I 

— Et pourquoi? murmura Halef irès surpris. 

- — Le Prophète n'a- 1- il pas dit ; « La voix de la femme 
ressemble au chant du bulbul (rossignol), mais sa langue est 
plus empoisonnée que celle de la vipère? N'as-tù pas lu cela? 

— Je l'ai lu. » 

Tout confus de se voir réfuté par les paroles mêmes du Pro- 
phète et ne sachant comment se tirer d'embarras, Halef se tut 
quelques instants ,, puis il reprit : 

« N'as-tu que cette objection contre le paradis? Eh bien ! tu ne 
regarderas pas les houris, 

— Halef, tu as beau faire, je reste chrétien. 

.: — - Quelle obstination! Serait-ce difficile de dire : La lia illa 
Allah oua Mohammed Rasoul Allah ? 



14 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— • C'est aussi facile de dire : Ya abana illedsi, etc.. (Notre 
Père qui êtes aux cieux). » 

L'Arabe me regarda tout en colère. 

ce Je sais, dit-il , qu'Isa ben Maryam, que vous appelez Jésus, 
vous a enseigné cette prière,.. Tu voudrais me faire embrasser 
ta foi, mais je ne serai jamais un apostat, un renégat, sache-le 
bien ! » 

Plusieurs fois j'avais tenté de parler de la religion chrétienne 
à mon pauvre Halef ; mais, convaincu de l'inutilité de mes efforts , 
je voulus du moins mettre un terme à ses propres prétentions : 

« Écoute, lui dis -je, puisque tu ne veux pas renoncera ta foi, 
laisse- moi la mienne. » 

Halef exhala sa mauvaise humeur en grommelant quelque for- 
mule pour moi inintelligible ; puis , comme s'il se fût parlé à lui- 
même , il continua : 

« N'importe, je le convertirai, qu'il le veuille ou non... N'a- 
t-il pas aussi un chapelet au cou !... Je l'ai vu... Ce que j'ai une 
fois résolu doit s'accomplir; Je suis le hadji Halef ben hadji Aboul 
Abbas , ibn hadji Daoud al Gossarah ! 

— C'est-à-dire que tu es fils d'Àboul Abbas, fils de Daoud a! 
Gossarah , n'est- ce pas , Halef ? 

— Oui, Sidi. 

— Serais -tu toi-même hadji (pèlerin) ? 

— Oui. 

— Donc , depuis trois générations vous vous rendez tous 
à la Mecque ? Tous vous avez vu la sainte Kaaba? 

— Non, Daoud al Gossarah ne Ta pas vue. 

— Pourquoi l'appelles-tu hadji, en ce cas ? 

— Parce qu'il en fut un; il demeurait dans le djebel Chour- 
Choum et entreprit fort jeune le pèlerinage. Il arriva heureu- 
sement à el Djouf , qu'on appelle le Ventre du Désert; mais là il 
tomba malade et fut obligé de s'arrêter ; il prit une femme du 
pays et mourut après avoir vu naître son fils Aboul Abbas ; ne 
peut- on pas le regarder comme un vrai pèlerin? 

— Hum ! Enfin Aboul Abbas est allé à la Mecque , lui ? 

— Non... 

— Donc il n'est pas hadji? 

— Si, car il entreprit le voyage et alla jusqu'à la plaine d'Ad- 
mar; seulement il n'avança pas plus loin. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 15 

— Pourquoi ? 

— Parce qu'il rencontra la perle de Djouneth ; il l'aima, Àmareh 
devint sa femme ; ils eurent pour fils Halef Omar, que tu vois à 
tes côtés, puis ils moururent. Àboul Àbbas ne fut-il pas un vrai 
pèlerin ? 

— Hum ! Hum ! Mais toi, as -tu fais le pieux voyage? 

— Non. 

— Et tu oses prendre le titre de pèlerin ! 

, — Oui, car après la mort de ma mère j'ai entrepris le pèleri- 
nage. J'ai parcouru maintes contrées, du levant au couchant ; j'ai 
marché pendant le jour et pendant la nuit ; je connais les oasis du 
désert et toutes les bourgades de l'Egypte ; certes je n'ai pas vu 
la Mecque, mais j'irai plus tard, c'est sûr; ne suis-je pas un vrai 
pèlerin? 

— Hum ! je croyais que les hadji étaient seulement ceux dont 
les propres yeux ont vu la Mecque. 

— Dans un sens, oui ; mais je la verrai. 

— C'est possible. Je m'imagine pourtant que si tu rencontres 
une femme à ton gré, tu l'épouseras et tu t'arrêteras en chemin; 
ton fils en fera autant; c'est chez vous, paraît-il, une habitude de 
famille, ce qui n'empêchera pas ton arrière-petit-fils de dire, dans 
deux cents ans : 

« Je suis hadji Mustapha, ben hadji Assabeth, ibn hadji Seid, 
etc. etc., ben hadji Halef, ben Omar, ben hadji Àboul Abbas, ibn 
hadji Daoud el Gossarah... » 

« Cependant aucun de vous n'aura réellement vu la sainte 
Kaaba; aucun n'aura véritablement accompli le pèlerinage, ni par 
conséquent mérité le titre de hadji. Que dis-tu de cela? » 

Halef, un peu assombri, finit par rire avec bonhomie. Il y a 
parmi les musulmans une infinité de gens qui se qualifient de 
hadji, surtout en présence des étrangers, et qui n'ont de leur vie 
fait le pèlerinage; le bon Halef ne l'ignorait pas, mais il dédaigna 
cette excuse. Au bout de quelques minutes il me demanda tout à 
coup : 

ce Sidi , est-ce que tû iras raconter partout que je n'ai pas vu la 
Mecque? 

— Non, je n'en parlerai de ma vie ni de mes jours, à moins 
que tu ne recommences à vouloir me convertir... Mais, tiens, 
regarde ces traces sur le sable... » 



16 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

Nous longions le ruisseau de Tarfaoui, et nous arrivions à ces 
sables que chasse le vent du désert sur les roches nues ; dans 
cette poussière si fine , les moindres empreintes marquent parfai- 
tement, 

(( Des cavaliers arabes viennent de passer, dit Halef avec indif- 
férence. 

— Descendons pour examiner ces traces. » 
Le petit homme me regarda d'un air étonné. 

« Sidi, c'est une chose inutile : des cavaliers ont passé, que 
t'importe ? Pourquoi veux-tu interroger leurs pas ? 

— Il est toujours bon de savoir quelle sorte de gens on aura à 
rencontrer sur la route. 

— Mais si tu t'avises d'étudier chaque empreinte sur le sable, 



nous n'arriverons jamais à Seddada; que te font ces hommes qui 
sont devant nous ? 
'■ - — J'ai voyagé dans des pays lointains, habités par beaucoup 
d'animaux féroces et où la vie est sans cesse menacée; j'ai pris 
l'habitude d'étudier toutes les traces que je rencontre, pour savoir 
si je me trouverai, un peu plus loin, face à face avec un ami ou 
un ennemi. Comprends-tu, Halef? 

— Ici , Effendi , il n'y a point d'ennemis. 

— Qui sait ? » 

Je descendis de cheval et m'agenouillai à plusieurs reprises sur 
le sable ; les empreintes étaient celles de trois montures : un cha- 
meau et deux chevaux. 

Un chameau de selle à en juger par la finesse du pied et la 
légèreté de l'empreinte. Après un examen attentif, je fus convaincu 
que l'un des chevaux devait avoir le pied malade. Cette circons- 
tance m' étonna ; jamais, dans ces contrées, un cavalier ne monte 
une bête infirme. Le possesseur du cheval n'était point Arabe, ou, 
s'il l'était, il appartenait à la classe la plus pauvre. 

Halef souriait de la peine qu'il me voyait prendre ; lorsque je 
relevai la tête il me cria : 

« Eh bien! Sidi, qu'as-tu vu? 

^ — Il y à deux chevaux et un chameau '. 

— Deux chevaux et un djemel.! Allah bénisse tes yeux! J'en ai 
vu tout autant sans descendre de ma bête ! Tu veux faire le laleb 
(le savant), et lu fais des choses dont un ânier rirait. A quoi te 
servira le trésor de science que tu as ramassé là? 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 17 

— Je sais , Sidi Halef , que trois cavaliers ont passé en ce lieu 
il y a quatre heures environ. 

— À quoi cela t'avance-t-il ? Vous autres, hommes d'Europe, 
vous êtes de singulières gens ! » 

Halef me regardait avec commisération ; je me remis en selle, 
nous poursuivîmes silencieusement notre route. 

Au bout d'une heure , le ruisseau parut se détourner brusque- 
ment; nous étions au milieu des sables amoncelés. Trois vau- 
tours, enfoncés dans un trou , firent entendre un cri rauque à notre 
approche, puis s'envolèrent d'un vol pesant. Nous arrêtâmes nos 
chevaux. 

« El boudj (le vautour) !... Un cadavre doit être proche, 
soupira Halef. 

— Quelques bêtes mortes de fatigue sans doute, » repris -je en 
m' efforçant de suivre mon guide, qui tout à coup faisait partir sa 
triste monture au trot. Arrivé au bord de la dune, Halef poussa 
un cri d'horreur. 

« Bonté divine ! Que vois-je 1 On dirait le corps d'un homme. 
— Viens, Sidi, viens! » 

Je m'approchai à mon tour; c'était bien un cadavre humain, 
que les oiseaux de proie dépeçaient. Je me précipitai à bas de 
mon cheval et m'agenouillai près de ces tristes restes. Les vête- 
ments du mort avaient été déchirés par les ongles des vautours, 
mais l'œuvre de ces oiseaux féroces ne devait pas être com- 
mencée depuis longtemps. Je tâtai les chairs et les trouvai encore 
molles, 

(( Allah kerim ! Dieu miséricordieux ! exclamait Halef, cet 
homme n'est pas mort de sa mort naturelle ; vois, Sidi. 

— ■ Non , voici une large blessure à la gorge et une entaille au- 
dessous de la nuque; il a été assassiné. 

— Qu'Allah maudisse l'homme qui a fait cela ! Mais peut- 
être est-ce un combat légitime? 

— Qu'appelles- tu un combat légitime? Une vengeance, 
comme il y en a tant parmi vous? Il faut fouiller ses vête- 
ments. » 

Nos recherches restaient infructueuses, quand, en jetant les 
yeux sur la main de la victime, je remarquai son anneau de ma- 
riage. Je retirai l'anneau, l'ouvris et lus, gravé en creux : « E. P. 
15 juillet 1850. » 

Les Pirates de la mer Rouge. 2 



18 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

« Que trouves-tu? interrogea Halef. 

— Cet homme n'est pas de race arabe. 

— Qu'en sais -lu? 

— C'est un Français. 

— Un Franc, un chrétien? à quoi vois-tu cela? 

— Quand un chrétien prend une femme, les deux époux échan- 
gent des anneaux où ils ont fait graver leur nom avec la date de 
leur mariage. 

— Et cet anneau est ainsi gravé? 

— Oui. 
- Mais comment vois-tu que ce mort appartenait au peuple 



franc? Il est peut-être tout aussi bien Ingli, ou Nemsi comme toi. 

— Non, ce sont des signes français. 

— N'importe, tu peux te tromper, Effendi ; on trouve ou Ton 
vole souvent un anneau. 

— C'est vrai ; mais regarde la chemise, .elle a les mêmes mar- 



ques. 

— Qui Ta tué?... 

— Ses deux compagnons ; ne vois-tu pas sur le sable la trace 
de la lutte? Ne remarques-tu pas que... » 

Je m'étais relevé pour interroger les alentours, Halef me sui- 
vait ; non loin du mort commençait une large traînée de sang. 
Mon revolver au poing, pour n'être pas surpris par les meurtriers, 
j'avançai quelques pas dans cette direction. Un grand coup 
d'aile se fit entendre soudain ; je courus à la place d'où s'envolait 
encore un vautour ; un chameau gisait là, dans un creux de sable, 
le poitrail ouvert par une affreuse blessure. Halef levait les mains 
au ciel. - 

ce Un superbe chameau gris, un touareg! gémissait -il^ils l'ont 
tué! Oh! les chiens ! les assassins ! les brigands ! » 

Evidemment Halef déplorait bien davantage la perte du cha- 
meau que celle du Français. Il s'accroupit près de la bête pour 
fouiller les fontes de la selle; elles étaient complètement vides. 

ce Les voleurs ! ils ont tout pris ! continuait l'Arabe ; puissent- 
ils brûler éternellement dans l'enfer! Rien, non, rien! ils n'ont 
laissé derrière eux que la carcasse du pauvre chameau et ces 
papiers dispersés dans le sable ! » 

Cette exclamation me frappa; je vis, en effet, à quelque dis- 
tance des papiers froissés que je n'avais pas remarqués d'abord;. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 19 

je m'empressai de les ramasser, espérant y trouver quelque indi- 
cation. 

C'étaient des feuilles de journaux récents, déchirées et serrées 
en boules. Après les avoir dépliées avec précaution, je parvins à 
en rapprocher les morceaux. Il y avait des fragments de la Vigie 
algérienne, de l'Indépendant et du Mahouna: Tune paraissait à 
Alger, l'autre à Gonstantine, la troisième à Guelma. Parmi les 
articles assez insignifiants, je finis par trouver un entrefilet répété 
dans les trois feuilles ; il concernait le meurtre d'un riche mar- 
chand français de Blida. On soupçonnait un trafiquant arménien 
d'avoir commis le crime, et les trois journaux reproduisaient 
mot pour mot son signalement. 

Comment se faisait-il que le voyageur auquel avait appartenu 
lé chameau se soit muni de ces trois feuilles, portant la même 
date? Était-ce un parent, un ami de la victime de Blida, ou bien 
un agent de police envoyé sur les traces du meurtrier?,.. Je pris 
les papiers, comme j'avais déjà pris l'anneau, que je gardais au 
doigt pour plus de sûreté; puis je retournai avec Halef auprès du 
cadavre. Les vautours, déjà revenus, planaient alentour ; ils s'en- 
volèrent de nouveau, dès que nous approchâmes, pour aller 
s'abattre sur le chameau. 

ce Eh bien, que penses-tu de tout cela, Sidi? me demanda 
mon compagnon tout soucieux. 

— Je pense que nous n'y pouvons rien pour le moment ; il ne 
nous reste qu'à enterrer le corps. 

— Tu veux lui creuser une fosse ? 

— Non, car les outils nous manquent; nous allons ramasser 
des pierres et l'enfouir sous un monceau pour le garantir des 
bêtes carnassières. 

— Es-tu sûr que ce soit un giaour ? 

— Oui, un chrétien. 

— Écoute, Sidi, tu peux te tromper, laisse-moi t'adresser 
une prière. 

— Laquelle? 

— Je voudrais le coucher la face tournée vers la Mecque. 

— ■ Je ne m'y oppose pas, car c'est aussi l'orientation de Jéru- 
salem, où notre Sauveur a souffert la mort pour nous. — Allons, 
aide -moi. » 

Ce fut une triste besogne que nous dûmes accomplir dans ce 



20 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

désert. Lorsque les pierres furent assez amoncelées pour protéger 
le corps , j'en ajoutai quelques-unes que je plaçai en forme de 
croix, et je m'agenouillai pour réciter le De profundis. Aussitôt 
que j'eus fini, Halef, tourné vers l'Orient, se mit à répéter tout 
haut les cent douze versets du Coran : 

« Au nom du Dieu des miséricordes, je confesse que Dieu est 
Tunique et éternel Dieu. Il n'est pas engendré, il n'engendre 
point... Aucun être n'est égal à lui... 

« L'homme s'attache à la vie qui passe ; il ne songe pas à celle 
qui lui est promise... 

« Mais voici ton voyage terminé , et maintenant tu vas vers ton 
Seigneur, qui te' ranimera pour une vie nouvelle. 

« Puisse le nombre de tes péchés être petit, et celui de tes 
bonnes actions se multiplier comme celui des grains de sable sûr 
lequel tu reposes au désert..., etc. » 

Après ces invocations, Halef se prosterna, puis purifia ses 
mains dans le sable, car elles étaient souillées par l'attouchement 
du mort ; enfin il me dit : 

ce Vois-tu, je suis maintenant tahir, ce que les enfants d'Israël 
appellent pur; je puis toucher ce qui est pur et saint. Qu'allons- 
nous faire ? 

— Poursuivre les meurtriers. 

— Tu veux donc les tuer ? 

— Je ne suis pas le bourreau ; je voudrais seulement les inter- 
roger ; je verrai ensuite ce que j'aurai à faire. 

— Ces hommes ne doivent point être intelligents, autrement 
ils se seraient servis du chameau, qui valait mieux que leurs 
montures. » 

Nous nous remîmes en route, hâtant le pas, malgré la chaleur 
et la difficulté de la marche dans le sable mouvant. Nous gardions 
d'abord le silence, mais Halef ne pouvait être longtemps sans que 
la langue lui démangeât, 

(( Sidi , s'écria-t-il d'une voix plaintive , tu m'abandonnes! 

— Je t'abandonne? 

— Oui', ma jument a de vieilles jambes, elle ne peut suivre ton 
petit cheval. » 

Je m'aperçus en me retournant que la pauvre Hassi Ferdajn 
était, en effet, couverte de sueur, et que de gros flocons d'écume 
s'échappaient de sa bouche. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 2i 

« Eh bien, dis -je, ralentissons le pas pendant la grande cha- 
leur, mais marchons jusqu'à la nuit : autrement les brigands nous 
échapperaient. 

— Sidi ; celui qui trop se hâte n'en arrive pas plus tôt, car 
Allah conduit tout. » 

Nous étions devant une chute assez rapide du ouadi (ruisseau) , 
lorsque nous aperçûmes , à la distance d'un quart de lieue envi- 
ron, deux hommes occupés à puiser un peu d'eau potable au 
fond d'un petit sobha (marais), tandis que leurs chevaux cher- 
chaient une maigre nourriture dans un plan de mimosas, 

« Les voilà! murmurai-je. 

— Oui, Sidi , ce sont eux. Ils ont chaud et se sont décidés à 
laisser passer l'ardeur du jour. 

— Peut-être se sont-ils arrêtés afin de partager le butin. Recu- 
lons, Halef, reculons. Quittons le ouadi et chevauchons du côté 
du chottel Rharsa. 

— Pourquoi cela, Effendi ? 

— Pour qu'ils ne devinent pas que nous avons rencontré le 
cadavre, » 

Nous remontâmes sur les hauteurs de la rive et nous tirâmes 
vers l'ouest, puis nous revînmes en décrivant une courbe. Les 
malfaiteurs étaient, du reste, trop enfoncés dans le creux du marais 
pour nous avoir aperçus. Us se relevèrent lorsqu'ils nous enten- 
dirent approcher, car ils étaient accroupis auprès du filet d'eau. 
Tous deux saisirent leurs armes. Je les imitai, affectant la surprise ; 
cependant je ne jugeai pas nécessaire de préparer mon fusil. 

« Salam aléïkoum! leur criai-je en arrêtant ma monture. 

— Aléïkoum ! répondit le plus âgé. Qui êtes-vous? 

— Des cavaliers paisibles. 

— D'où venez-vous ? 

— Du désert. 

— Où allez-vous ? 

— A Seddada. 

— Quelle est votre race? » 
Je montrai Halef et repris : 

« Celui-ci est de la plaine d'Amar; j'appartiens aux Beni- 
Sachsa d . Et vous, qui êtes-vous? 

1 Fils des Saxons. 






22 . TOE, AVENTURE EN TUNISIE 

- — Nous sommes de la célèbre famille des Oulâd Hamalék. 

— Les Oulad Hamalek sont de, braves guerriers; -d'où venez- 
vous ? „ 

— De Gaffa. 

_ ^-Yous. avez .une- longue-route derrière vous L Maintenant où 
allez- vous ? 
. — Au bir (puits) Saouidi, où nos amis nous attendent. » 

Autant de mensonges que dé paroles. dans leurs réponses ; mais 
j'étais décidé à ne faire aucune objection pour commencer. Je 
continuai tranquillement : - 

<( Voulez -vous nous laisser voyager avec vous? 

— Nous restons ici jusqu'à demain matin, répondit le plus âgé 
des deux, évitant de se compromettre par un oui ou un non. 

— Nous avons aussi l'intention de nous reposer jusqu'au pro- 
chain soleiL II y a assez d'eau pour vous et pour nous ; nous cam- 
perons ici. - * 

— Le désert est à tous ; soyez les bienvenus ! y> 

Malgré ce semblant de politesse, il était facile de voir qu'il lui 
eût été beaucoup plus agréable de nous voir continuer notre 
chemin. 

Cependant nous laissâmes nos chevaux paître autour du marais, 
et nous nous assîmes sans façon auprès des deux voyageurs. 

Leurs figures n'étaient pas faites pour inspirer là confiance : le 
plus âgé, qui jusqu'alors avait seul porté la parole, était grand et 
maigre ; son burnous sale , déchiré , pendant de ses épaules , lui 
donnait l'air d'un épouvantait pour les oiseaux. Sous son vieux 
turban bleu étincelaient des yeux méchants et faux; autour de ses 
lèvres pâles on eût pu compter les poils de sa barbe noire; son 
menton touchait presque sonnez, un nez fin, recourbé, pareil au 
terrible bec des vautours que nous venions de rencontrer s'âchar- 
nant sur les cadavres. 

L'autre individu était un jeune homme d'une étrange beauté, 
mais dont les passions précoces avaient altéré le regard et énervé 
les forces. Ses joues blêmes, son front flétri, m'inspirèrent une 
sorte de dégoût. Le plus âgé parlait L'arabe avec l'accent des rive- 
rains de l'Euphrate ; le 1 plus jeune me fit l'effet d'un Européen 
déguisé. Leurs chevaux paraissaient mauvais et surmenés , mais; 
leurs armes étaient fort riches. A la place où tous deux se trou- 
vaient assis avant notre arrivée , gisaient quelques objets que ces 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 23 

hoïïimes n'avaient pas eu le temps de cacher et qu'on rencontre 
rarement au désert: entre autres un mouchoir de soie, une montre 
avec une fort belle, chaîne, une boussole, un magnifique revolver 
et un portefeuille de maroquin noir. 

Je fis semblant de ne rien voir ; tirant une poignée de dattes de 
ma poche, je me mis à manger d'un air insouciant. 

« Qu'allez-vous faire à Seddada? me demanda celui qui por- 
tait la parole. 
. — Rien ; nous y passons pour aller de là beaucoup plus loin. 

— Où? 

■ — Nous voulons traverser le chott Djerid et gagner Felnassa, 
puis Kbilli. » 

Un regard significatif adressé à son compagnon m'apprit que 
les deux bandits suivaient justement le même itinéraire ; notre 
homme continua : 

« Tu as des affaires là-bas ? 

— Oui. 

— Tu vas acheter des troupeaux? 

— Non. 

— Des esclaves ? 

— Non. 

— Des marchandises que tu as fait venir du Soudan, peut-être? 

— Non. 

— Quoi donc ? 

— Rien. Un fils de ma race ne fait pas le commerce avec Fel- 
nassa ! 

— Peut-être vas -tu chercher une femme? » 
Je me composai un visage très courroucé. 

* « Oublies-tu que c'est injurier un homme que de lui parler de 
telles choses? Es -tu un giaour pour méconnaître ainsi les 
usages ? » 

Mon interlocuteur se sentait de plus en plus mal à l'aise; à sa 
mine je crus avoir touché juste ; il n'avait nullement le type bé- 
douin. C'est bien l'Arménien qu'on cherche, pensai -je sou- 
dain. C'est ce colporteur soupçonné d'assassinat à Rlida! Je 
me reprochai de n'avoir pas lu le signalement avec plus de soin. 
Comme j'étais préoccupé de celte idée, mon regard rencontra le 
revolver déposé sur le sol. La poignée, incrustée d'une petite 
plaque d'argent, me frappa. 



-, f ■■ ■ 



- " - , -v ' - _ 



,.■■'. M 



24 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



ce Permets^» dis-je en saisissant l'arme, sur laquelle je lus 
rapidement : Paul Malingre, Marseille. — Ce nom ne devait pas 
être celui du fabricant, mais du propriétaire. Je dissimulai de 
mon mieux mes impressions et demandai avec calme : 
-■-«- Quelle est cette arme?- ^ % - - ». 

— Un revolver. 

— Montre-moi comment on s'en sert, » 

Il me l'expliqua avec beaucoup de précision; je lui dis alors : 
ce Tu n'es pas de la race des Oulad Hamalek, tu es un giaour. 

— Pourquoi? . 

— Avoue que j'ai deviné. Un vrai fils du Prophète m'aurait 
déjà frappé si je l'avais appelé giaour! D'ailleurs, les infidèles 
seuls possèdent et manient des armes semblables. _ Comment 
celle-ci serait-elle entre les mains d'un Oulad Hamalek? Te Ta-t-on 
donnée? 

— Non. 

— Alors tu l'as achetée? i 

— Non. 

— C'est donc ta part de butin? 

— Oui. . 

— Et sur quel ennemi? 

— Sur un Français. 

— Tu t'es battu avec lui? 

— Oui. 

— Où? 

— En terre libre. 

— A qui appartiennent ces objets? 

— A moi. » 

Je ramassai le mouchoir, il était marqué P. M. J'ouvris la 
montre, elle portait les mêmes initiales sur le couvercle intérieur 
de la boîte. 

(( D'où viennent ces objets? insistai -je. 

— Que t'importe? Ne les touche pas. » 

J'étais décidé à le braver. Je m'emparai du portefeuille; sur la 
première page je lus encore le même nom : Paul Malingre; les 
autres étaient couvertes de caractères sténographiques, je ne pou- 
vais les déchiffrer. 

«Laisse ce livre! » répéta l'Arménien, et il me l'arracha des 
mains avec tant de violence, que le carnet alla rouler dans la mare* 






UNE AVENTURE EN TUNISIE 



23 



Je m'élançai pour le retirer, mais ils étaient deux contre un : le 
plus jeune des voyageurs venait d'accourir au secours de son 
compagnon, Halef , qui jusqu'alors affectait de rester indifférent 
à notre querelle, voyant quelle tournure prenait l'affaire, mit en 




Il dirigea sur moi son revolver; j'en fis autant vis-à-vis de lui, 



joue les deux drôles. Si j'avais fait un signe, il eût tiré sans 
hésiter. Je me baissai pour ramasser la boussole. 

«c Laisse cela, criaient toujours mes gens, c'est notre bien! » 
Et, joignant l'action à la parole, le plus âgé serrait fortement 
mon bras. Je vis qu'il fallait parlementer. 

« Assieds -toi, lui dis -je, nous avons à causer. 

— Je n'ai rien à te dire. 



26 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— C'est possible, mais moi je veux te parler. Allons, assieds- 
toi, ou bien.,. » Je montrai mon revolver, que je gardai au poing. 
L'Arménien finit par s'asseoir près de moi. 

(( Tu n'es point un Oulad Hamalek. 

— Si. 

■ — Tu ne viens pas de Gaffa. 

— Je te dis que j'en viens, 

— Combien y a-t-il de temps que tu voyages en suivant l'ouad 
Tafaoui? 

— Mais que t'importe? 

— Il m'importe beaucoup. Là-bas j'ai trouvé un homme mort, 
c'est toi qui Tas tué. » 

Le brigand fronça les sourcils. 

ce Quand cela serait, qu'aurais- tu à dire? 

— Un mot seulement : quel était cet homme? 

— Je ne le connaissais pas. 

— Pourquoi as-tu tué son chameau? 

— Parce que cela me plaisait. 

— Cet homme était-il un fidèle croyant? 

— Non, c'était un giaour. 

— Et tu as pris ce qu'il portait sur lui? 

— Fallait-il le laisser? 

— Non, car tu le prenais pour moi. 

— Pour toi? je ne comprends pas. 

— Tu vas me comprendre : le mort était un giaour; moi aussi 
je suis un giaour, je le vengerai! 

— Avec le sang? 

— Non, car ce serait déjà fait. Ecoute : nous sommes au désert; 
là il n'y a d'autre loi que celle du plus fort. Je ne veux pas éprouver 
lequel des deux est le plus fort, je te voue à la vengeance divine. 
Dieu, qui voit tout, ne laisse aucun forfait impuni. J'exige seulement, 
entends-tu bien, que tu me rendes tout ce que tu as pris au mort. » 

Il se mit à rire. 

« Crois -tu, dit-il, que je ferai cela? 

— Oui. ■ ' ' . - 

— Essaye de toucher à mon butin! » 

Il dirigea sur moi son revolver; j'en fis autant vis-à-vis de lui: 
la situation n'était pas rassurante. Mais mon adversaire était 
lâche, je le voyais bien. Il se rassit et me demanda : 



■■• ■**.«. ■& 



UNE AVENTURE EN TUNISIE \ 27 

« Que feras -tu de ces objets? 

— Je veux les renvoyer aux parents du mort. » 

Le drôle me regarda fixement, avec une sorte de pitié, et dit : 
ce Tu mens, tu les garderais pour toi. 

— Je ne mens pas, 

— Si je refuse , que me feras-iu? 

— Rien maintenant; mais prends garde, je le signalerai, et... 

— Tu vas vers Seddada, n'est-ce pas? 

— Oui. 

— Si je te rends les objets du mort, tu me laisseras continuer 
mon chemin? tune t'occuperas plus de nous? Tu me le promets? 

— Je te le promets. 

— Fais- m'en le serment. 

— Un chrétien ne jure pas ; sa parole vaut un serment. 

— Eh bien, prends l'arme, la boussole, la montre et le mou- 
choir. 

— - Il n'avait pas autre chose sur lui? 

— Non. 

— Il avait de l'argent, 

— L'argent, je le garde. » 

Je ne pouvais exiger davantage. 

<( Garde-le, dis «je, mais donne-moi la bourse dans laquelle il . 
est contenu. 

— Tu l'auras. » 

Il tira de sa ceinture une longue bourse brodée en perles 
d'acier, la vida et me la tendit, 
ce II ne reste plus rien? 

— Non, rien. ■ 
• — Va donc! » 

L'homme parut heureux de s'en tirer ainsi; lui et son compa- 
gnon me faisaient l'effet de traîtres qu'on intimidait facilement en 
leur tenant tête et qui n'attaquaient que par derrière. Ils remon- 
tèrent au plus vite sur leurs chevaux. 

<( La paix soit avec vous! » me cria le plus âgé en s'éloi^ 
gnant. 

Je ne répondis pas, mais mon mépris les laissa fort indifférents. 
Us eurent bientôt disparu derrière les dunes. 

Halef , fatigué du long silence qu'il venait de garder, éclata : 

« Sidi ! 



28 * UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— Quoi? 

— Puis-je le demander quelque chose? 

— Oui. 

— Connais -tu l'autruche? 

— Oui, 

— Sais -lu comment elle est? 

— Comment? 

— Elle est bête, Sidi, très bête. 

— Après? 

— Pardonne, Effendi, mais je trouve que tu as encore moins 



d'esprit que l'autruche. 

— En vérité! maître Halef, et pourquoi cela? 

— Parce que tu laisses courir ces drôles, 

— Je ne pouvais les faire prisonniers, et je ne voulais pas les 
tuer. 

— Pourquoi donc pas? S'ils avaient assassiné un véritable 
croyant, je ne t'aurais pas laissé faire, je les aurais envoyés dans 
la Djehenna avec tous les diables. Ils ont tué un giaour, cela 
m : est égal qu'ils soient punis ou non; mais toi, un chrétien, tu ne 
venges pas ton frère! 

— Qui le dit que ces hommes ne seront pas punis? 

— Bah! ils sont déjà loin; ils vont atteindre le puits de 
Saouidi, puis se sauver dans l'Areg 4 . 

— Je ne le crois pas. 

— Tu ne le crois pas? mais ils te l'ont dit; ils vont au Bir 
Saouidi. 

— Ils mentent, ils vont à Seddada. 

— D'où le sais-tu? 

— Par mes propres yeux. 

— Qu'Allah bénisse tes yeux, qui lisent dans le sable! Après 
tout, tu ne peux agir en vrai croyant, ne l'étant point; mais je te 
convertirai, sois tranquille, bon gré mal gré! 

— Bien, alors je dirai le nom d'un pèlerin qui n'a jamais vu la 
Mecque. 

— Sidi, ne m'as-tu pas promis de ne jamais parler de cela? 

— Oui, à condition que tu n'essayeras pas de me convertir. 

— Tu es le maître, je dois me taire; que faisons-nous à présent? 

1 Redon des dunes." 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 29 

— Nous allons voir ce que deviennent ces gens; qui sait s'ils 
ne nous épient point? » 

Je gagnai le bord de l'escarpement, et j'aperçus les deux cava- 
liers trottant dans la direction du sud à une distance satisfai- 
sante. Halef m'avait suivi. 

« Tu vois, dit- il, ils vont vers le Bir Saouidi. 

— Bah! quand nous n'aurons plus l'œil sur eux, ils tourneront 

bride. 

— Sidi, ton esprit me paraît faible: ils ne reviendront pas se 
livrer entre nos mains. 

— Ils croient que nous ne partirons que demain matin; ils 
espèrent prendre une bonne avance sur nous. 

— Qui veut deviner n'atteint pas toujours la vérité. 

— Pourquoi ce manque de confiance? tout ce que je t'ai dit 
n'était-il pas juste? 

— ■ Alors suivons-les. 

— Non, nous pourrions les dépasser, et nos traces leur donne- 
raient l'éveil. 

— Eh bien, retournons au bord de l'eau et reposons-nous. » 
Nous reprîmes notre place; je m'étendis sur ma couverture et 

tirai le bout de mon turban sur mon visage en guise de voile, 
puis je fermai les yeux non pour dormir, mais pour mieux réflé- 
chir à notre aventure. Il n'est guère facile, au milieu de l'atmo- 
sphère brûlante du,, Sahara, de fixer sa pensée sur un point 
quelconque sans que l'engourdissement s'empare de l'imagina- 
tion; je ne tardai guère à m'endormir profondément, et deux 
heures se passèrent avant mon réveil. 

L'ouad ou ouadi de Tarfaoui se jette dans le chott Rharsa. Nous 
devions donc abandonner son cours pour nous diriger au midi 
vers Seddada. Après une heure de marche environ, nous 
remarquâmes les empreintes de deux chevaux allant de l'est 
à l'ouest. 

« Eh bien, Halef, reconnais-tu ces pas-là? demandai-je à mon 
compagnon. 

— Par Allah! tu as raison, Sidi; ils marchent vers Sed- 
dada. » 

Je voulus examiner les vestiges des chevaux, et me convain- 
quis bientôt que le passage des deux bandits ne devait pas 
remonter au delà d'une demi-heure. Cette conviction me fit 



30 UNE AVENTURE EN TUNISIE' 

ralentir le pas, afin qu'ils ne nous vissent point venir derrière 
eux. 

Les amoncellements de sable qui avoisinent le ruisseau de 
Tarfaoui descendent en pente douce jusqu'à une plaine assez 
vaste, à l'extrémité de laquelle nous aperçûmes Seddada. Le 
soleil se couchait alors, et la lune montait lentement au-dessus de 
l'horizon. Halef, se tournant vers moi, me demanda si je comptais 
descendre avant qu'il fît nuit. 

ce Non, répondis-je. il vaut mieux nous arrêter dans ce bois 
d'oliviers là-bas aux flancs du djebel (montagne). » 

En nous écartant un peu de la route, nous entrâmes dans le 
bosquet, qui offrait un abri très commode pour le bivouac. Nous 
étions habitués aux hurlements des chacals et aux lugubres appels 
des hyènes errantes; cette gamme nocturne ne troublait plus 
notre sommeil. Lorsque nous nous éveillâmes, dès le matin, mon 
premier soin fut de me mettre à la recherche de nos maraudeurs, 
quoique je désespérasse un peu de pouvoir suivre leur piste aux 
environs d'une ville et sur une route assez fréquentée. Cependant 
je parvins à reconnaître les sabots des deux chevaux, fort bien 
marqués sur le sable non loin de notre campement. Les pas 
étaient tournés non du côté de Seddada, mais vers le sud, en 
faisant un écart anguleux. 

ce Pourquoi ne sont-ils pas descendus? disait Halef avec 
inquiétude. 

— Pour ne point se faire voir. Des gens de leur espèce doivent 
être prudents. 

— Mais où vont- ils? 

— Probablement vers Kris pour traverser le Djerid, qu'ils 
veulent mettre entre eux et l'Algérie; une fois là, ils seront 
presque en sûreté. 

— Ne sommes-nous pas déjà en Tunisie? les frontières vont du 
Bir Khalla au Bir el Tam, en passant par le chott Rharsa. 

— Ce n'est point encore assez sûr pour eux; je parierais qu'ils 
essayeront d'atteindre Koufarah, au delà du Fezzan. Arrivés dans 
ces contrées , ils pourraient compter sur l'impunité. 

— Bah! ils seraient tout aussi tranquilles ici, pourvu qu'ils 
aient un boudjourouldou (passeport) du sultan. 

— Il ne leur servirait de rien contre les consuls ou les agents 
de la police. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE ' 31 

— Crois-tu, Sidi? Je ne conseillerais à personne d'oublier ce 
qu'on doit au puissant Gueulguedé Padichahnun (l'ombre du 
Padischah). 

— Tu parles ainsi; et cependant tu te vantes d 7 être un Arabe 
libre ! 

— J'ai vu en Egypte et ailleurs ce que peut le Grand Seigneur, 
mais au désert je ne le crains pas. Descendons-nous à Seddada 
maintenant? 

— Certes, pour y acheter des dattes et nous donner le plaisir 
de boire un peu de bonne eau, puis nous reprendrons notre route. 

— Et nous irons à Kris? 

— J'y compte. » 

Après avoir passé environ un quart d'heure à Seddada, où 
nous déjeunâmes, nous reprîmes bravement notre marche. À 
gauche de la route étincelait au soleil la surface du chott, dont je 
cherchai d'abord à m'expliquer la couleur et l'aspect. 

On l'a dit : le Sahara est une grande énigme. Déjà, en 1845, 
Virlet d'Aoust émettait l'idée de transformer une partie du désert 
en un lac immense, dont les rives pourraient être aisément cul- 
tivées, et qui rendrait les communications faciles avec les peu- 
plades africaines non encore civilisées. Ce projet, dont les résul- 
tats s'annonçaient magnifiques, ne fut point poursuivi; sa 
réalisation paraît offrir de grands obstacles. Beaucoup d'autres 
essais non moins vastes sont restés sur le papier. Quel siècle les 
verra s'accomplir? 

Au pied de la pente méridionale du Djebel Aurès et en lon- 
geant cette chaîne de montagnes, dont les points principaux se 
nomment : Dra Hel Haoua, Djebel Tarfaoui, Djebel Sitouna, 
Djebel Hadifa, s'étend un terrain immense, onduleux et humide, 
tantôt creusé , tantôt soulevé, couvert de sel cristallisé ou amassé 
par le vent, reste de ces anciens et immenses lacs salés qui se 
nomment chotts en Algérie et sebkha en Tunisie. La plaine dont 
nous parlons a pour limites : à l'ouest les ksour* du plateau des 
Beni-Mzab, à Test l'isthme de-Gabès, au sud les régions des, 
dunes de Souf et de Nifzaoua, avec la longue chaîne du Djebel 
Tabaga. Sous celte vaste étendue on retrouverait peut-être le lac 
Triton mentionné par Hérodote. 



1 Villages. 



32 * UNE AVENTURE EN TUNISIE 

Outre un grand nombre de marais que le soleil a desséchés, 
trois grands sebkhase suivent presque sans interruption de Test à 
l'ouest; ce sont ceux de Melrhir, de Rharsa et de Djerid, ou el 
Kebir. 

Ces trois bassins forment une sorte de mer intérieure dont la 
moitié ouest se trouve plus basse que les eaux de la Méditerranée 
pendant la marée, au golfe de Gabès. Les creux des chotts sont 
aujourd'hui presque tous comblés par les sables ; dans quelques 
bassins seulement, l'eau remplit le milieu ; elle est assez large et 
profonde pour que son aspect puisse être comparé, par les écri- 
vains arabes ou par les voyageurs, tantôt à un immense bloc de 
camphre, tantôt à un gigantesque morceau de cristal, tantôt à 
une cuve de métal en fusion. Ces aspects sont dus à la croûte 
de sel plus ou moins épaisse qui recouvre les eaux. 

On ne traverse pas sans beaucoup de dangers ces lacs durcis. 
Malheur à celui qui se détourne d'un seul pas de l'étroit che- 
min ! La croûte cède , et l'abîme engloutit instantanément sa 
victime ; puis le glaçon se referme pour murer à tout jamais l'hor- 
rible tombe. En temps de pluie , le chott offre un péril particulier : 
la couche de sable se trouve lavée et chassée en beaucoup d'en- 
droits, et la surface commence à fondre. L'eau des chotts, 
épaisse et verdâtre, contient en général plus de sel que l'eau de 
mer. 

Jamais on ne parviendra à mesurer exactement l'abîme, car sa 
profondeur varie suivant les circonstances ; on peut cependant 
l'évaluer au moins à cinq mètres. Un autre danger de rupture 
vient de l'accumulation des sables chassés par le simoun. Cette 
poussière voyageuse atteint quelquefois l'épaisseur de 50 à 
80 centimètres ; elle est le produit du travail de plusieurs 
siècles. 

Les plus anciens géographes arabes, tels que Ebn Djobeir, 
Ebn Batisla, Obeida el Bekri, etc. etc., ont signalé le péril des 
chotts. Le Djerid seul a déjà englouti des milliers d'hommes et de 
chameaux, sur lesquels il s'est refermé comme la pierre d'un 
sépulcre. 

En 1826, une caravane, se composant de mille chameaux 
pesamment chargés , dut traverser ce chott ; un accident arrivé 
au chameau qui tenait la tête le fît broncher de quelques lignes, 
les autres le suivirent : tous disparurent dans l'eau visqueuse du 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 33 

marais sans qu'il fût possible de les arrêter. Un instant après, 
la cristallisation s'était reproduite, et la surface de l'abîme avait 
repris son calme trompeur. 

Pour comprendre la possibilité d'une telle catastrophe, il faut 
savoir que les chameaux sont accoutumés à se suivre en ligne 
exacte, et qu'on a d'ailleurs l'habitude de les lier l'un à l'autre; 
ils marchent ainsi, en longues files et à l'aveugle. De plus, le 
sentier qui traverse le chott est si étroit qu'un chameau, et moins 
encore une caravane, ne pourrait se retourner pour rebrousser 
chemin. 

L'aspect de cette surface solide, sous laquelle la mort semble 
guetter le passant, rappelle en certains endroits la teinte bleuâtre 
d'un miroir reflétant le ciel ; sa croûte est dure comme le verre 
de nos grandes glaces modernes ; elle sonne sous les pas comme 
le sol de Solfatara, près de Naples. En d'autres lieux, cette 
croûte se fond et devient une sorte de masse sablonneuse et 
molle qui paraît à la vue aussi solide que de la boue desséchée, 
mais qui cède sous le moindre poids, toute prête à ensevelir l'im- 
prudent voyageur. 

Les guides se servent de petites pierres pour marquer la route 
dans le chott el Kebir ; on emploie aussi des branches de dattier, 
de palmier, etc. Les branches du dattier se nomment djerid en 
arabe ; de là le surnom du chott. Les rangées de pierres formant 
la lisière du sentier se nomment gmaïr ; elles manquent à certains 
passages marécageux qui ont plusieurs mètres de long, et dans 
lesquels les chevaux s'enfoncent jusqu'au poitrail. 

Quelquefois les eaux du chott s'agitent et montent en vagues 
atteignant au moins trois mètres de haut; ces vagues se solidi- 
fient ? leurs crêtes salines servent de gué aux caravanes, tandis 
que leurs creux sont pleins de danger. Quand, par un vent violent, 
les vagues deviennent mouvantes, la croûte se fend par places, 
et l'eau de l'abîme s'élance à des jets d'une incroyable hau- 
teur. 

Nous étions arrivés en face de ce périlleux passage ; le lac se 
trouvait à notre gauche, quand nous prîmes la route de Kris, où 
nous savions- rencontrer bientôt un gué pour nous rendre à Fet- 
nassa, puis dans la presqu'île de Nifzaoua. Halef , étendant la 
main vers le chott brillant au soleil , me dit : 

a Vois-tu le chott, Sidi? 

Les Pirates de la mer Ronge. 3 



34 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— Oui. 

— L'as- lu jamais traversé? 

— Non, jamais. 

— Alors, remercie Allah', car peut-être serais-tu depuis long- 
temps réuni à tes pères. Et maintenant tu vas t'y aventurer? 

— Certainement. 

— Dieu veuille que mon ami Sadek soit encore en vie ! 

— Qui est-ce que ton ami Sadek? 

— Mon frère Sadek est le plus fameux guide du Djérid ; il n'y 
a jamais fait un faux pas. 

« Il appartient à la race des Merasig, mais sa mère l'a fait 
naître à Mouï-Hamed. Il vit avec son fils, qui est un brave guer- 
rier ; tous deux demeurent à Kris. 

<( Je te le répète, Sidi, il connaît le chott comme pas un; je 
ne voudrais te confier qu'à lui. 

— Dans combien de temps arriverons - nous près de sa 
cabane ? 

— Dans un peu plus d'une heure. 

— Bien, dirigeons-nous un peu vers l'est et cherchons les 
traces de nos voyageurs. 

■ — Tu crois donc toujours qu'ils vont à Kris ? 

— Je ne sais, mais je pense qu'ils ont dû prendre de l'a- 
vance pour passer le chott plus tôt que nous. » 

Nous ne tardâmes pas à rencontrer un grand nombre de traces 
récentes ; puis elles devinrent de plus en plus rares, et nous les 
perdîmes tout à fait. Enfin , à l'endroit où la route tourne vers el 
Hamma, j'aperçus les deux pieds de devant d'un cheval fortement 
imprimés sur le sol, et je pus me convaincre du passage des deux 
fugitifs dans ces parages. Nous suivîmes même la piste jusque 
dans les environs de Kris, où ils avaient dû reprendre la grande 
route. Il était évident que les meurtriers rôdaient dans le voisi- 
nage. Halef devint soucieux. 

ce Sidi, puis-je te parler? demanda-t-il. 

— Parle. 

— C'est une bonne chose que de savoir lire sur le sable. 

— Je suis bien aise de t'entendre en convenir, Halef; mais 
nous voilà à Kris, où demeure ton ami? 

— Suis-moi. » 

Halef fit avancer son cheval vers quelques palmiers ; sous leur 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 35 

ombre se dressaient des tentes et des huttes échelonnées jusqu'à 
un groupe d'amandiers. Devant une de ces huttes fort basses , un 
Arabe se tenait accroupi. Halef se précipita joyeusement à sa 
rencontre. 

« Sadek ! mon frère, le favori des Califes! criait -il tout 
attendri. 

— Halef, mon ami, béni par le prophète ! » répondait l'autre , 
et tous deux s'embrassaient avec les plus vives démonstrations. 

Enfin l'Arabe se tourna vers moi et me dit : 

ce Pardonne si je t'oublie ! Entre dans ma demeure, elle est à 

VOUS. )) 

Nous suivîmes cette invitation; Sadek était seul chez lui en ce 
moment; il nous servit toutes sortes de rafraîchissements aux- 
quels nous nous empressâmes de faire honneur. Puis Halef, 
jugeant le moment venu pour me présenter à notre hôte, com- 
mença ainsi : 

« Voilà Kara ben Nemsi, un grand taleb du couchant qui parle 
avec les oiseaux et lit sur le. sable. Nous venons d'accomplir 
ensemble beaucoup de grandes actions. Je suis son ami et son 
serviteur, et je le convertirai certainement à la vraie croyance. » 

Cette bonne créature de Halef m'avait plusieurs fois demandé 
mon nom; il gardait dans sa mémoire le son de Karl un peu 
altéré. Ne pouvant le prononcer, il se décidait à m'appeler Kara 
en ajoutant : ben Nemsi (Fils des Germains). 

En quel lieu du monde avais -je jamais conversé avec les 
oiseaux ? il ne m'en restait aucune souvenance ; mais cela me 
mettait tout de suite de pair avec le roi Salomon, qui entendait 
le langage de tous les animaux ; j'en fus vivement flatté. Quant 
aux grandes prouesses accomplies en compagnie de Halef, je ne 
voyais pas trop en quoi elles consistaient. Je remarquai seulement 
que la plus ambitionnée de toutes les prouesses était, pour Halef, 
ma conversion à l'Islam. Le brave petit homme méritait un nou- 
vel avertissement au sujet de cette prétention obstinée. Je dis 
donc à Sadek : 

<( Connais-tu le nom de ton ami, que voilà? 

— Oui. 

— Quel est-il ? 

— Hadji Halef Omar. 

— Ce n'est point assez : il se nomme hadji Halef Omar, ben 



36 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah. Tu comprends? 
il descend d'une noble et pieuse famille pleine de mérites , et dont 
tous les membres furent hadji , quoique.., 

— Sidi, interrompit Halef avec une vive pantomime exprimant 
tout son effroi, ne parle pas des mérites de ton serviteur. Il ne 
veut en avoir qu'un près de toi, celui de t'obéir volontiers, tu le 
sais . . * 

— Oui, je l'espère, Halef; mais alors ne raconte pas ce qui se 
passe entre nous; tu entends? Demande plutôt à ton ami des 
nouvelles de son fils, dont tu vantes la bravoure. 

— Il t'a parlé de lui, Effendi? s'écria le père tout heureux. Dieu 
te bénisse, Halef, de penser à ceux qui t'aiment! Omarben Sadek, 
mon fils, est allé sur le chott du côté de Seftimi ; il reviendra ce soir. 

— Nous aussi, nous voulons traverser le chott ? reprit Halef; 
lu nous guideras. 

— Vous ! Et quand ? 

— Aujourd'hui même. 

— Où allez -vous, Sidi? 

— A Fetnassa; la route est -elle praticable? 

— Elle est dangereuse, Sidi, très dangereuse; il n'y a que 
deux voies un peu sûres pour traverser : celle d'El Toserija, 
entre Toser et Fetnassa, celle d'El Souida, entre Nefta et Sarsin. 
La route de Fetnassa est la plus périlleuse, certainement. Il n'y a 
ici, à Kris, que deux guides qui la connaissent bien : moi et 
Arfan Rakedim. 

■ — Ton fils ne connaît pas cette route ? 

— Si, mais il ne s'y est jamais engagé seul ; il connaît mieux le 
chemin de Seftimi. Ce chemin rejoint celui de Fetnassa et se 
confond avec lui pendant le tiers du trajet. 

■ — En partant vers midi, à quelle heure arriverions-nous à Fet- 
nassa ? * 

— A l'aube du lendemain, si ta monture est bonne, 

— Tu te chargerais donc de nous guider, même pendant la 
nuit ? 

— Oui, si la lune se montre ; si elle se cache on peut s'arrêter : 
il y a des endroits où le sel porterait tout un camp. 

— Eh bien ! tu consens à nous conduire ? 

— Oui, Effendi! 

— Allons voir le choit. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 37 

— Ne Tas-tu jamais vu de près? 

— Non! 

— Viens donc. Je vais te montrer le royaume de la mort, le 
siège du danger, la mer du silence, sur laquelle pourtant je te 
ferai marcher sans crainte. Viens ! » 

Après avoir suivi une sorte de digue fort boueuse, nous des- 
cendîmes sur la rive du lac. 

L'eau dormait sous la croûte durcie. Je creusai avec mon cou- 
teau, cette croûte mesurait 14 centimètres; elle était assez solide 
pour soutenir lé poids d'un homme de moyenne corpulence ; le 
sable qui avait été balayé et chassé par le vent laissait à découvert 
de larges places bleuâtres et brillantes au soleil. 

Pendant que je me plongeais dans mes observations, une voix 
cria derrière nous : 

« La paix vous accompagne ! » 

Je me retournai ; près de moi se tenait un Bédouin aux membres 
décharnés, aux jambes torses; une maladie ou un accident lui 
avait enlevé le nez ; il était hideux. 

<c Aléïkoum ! répondit Sadek. Que fait mon frère Àrfan Rake- 
dim ici, sur le chott ? Il porte un habit de voyage : va-t-il accom- 
pagner un étranger à travers la Sebkha ? 

— C'est cela même, répondit le Bédouin. Je dois conduire deux 
hommes qui viennent d'arriver. 

— Où vont-ils? 

— À Fetnassa. » 

Puis, nous désignant du doigt, le guide ajouta ; « Ces deux 
étrangers passent-ils aussi le lac? 

— Oui. 

— Où vont-ils? 

— À Fetnassa. 

— - Tu les conduis ? 

— Tu l'as deviné. 

— Ne prends pas cette peine , je les guiderai en même temps 
que les deux autres, 

— Ce n'est point une peine, car ils sont mes amis. 

— Avare que tu es ! tu ne cherches qu'à me nuire ! Tu m'en- 
lèves toujours les plus riches voyageurs ! 

— * Je ne t'enlève personne, je prends ceux qui s'adressent à 
moi. 



38 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— Pourquoi Omar, ton fils, s'est-il fait guide du chemin de 
Seflimi? Vous me retirez méchamment le pain de la bouche. Allah 
vous punira ; il dirigera vos pas de manière à vous faire engloutir 
par le choit. » 

Je regardais les deux guides avec curiosité ; il se pouvait que 
la concurrence les eût fait ennemis, mais ce Bédouin avait F air 
d'une bête fauve. Ses yeux brillaient d'une façon terrible ; je ne 
me serais pas volontiers confié à lui. Il s'éloigna en grommelant 
pour rejoindre, à quelque distance , les cavaliers qui l'attendaient, 
et qui en ce moment se rapprochaient un peu de nous. 

«Sidil murmura Halef, les reconnais -tu? 

- — Certainement. 

— Et nous les laisserions encore passer leur chemin? » 
L'Arabe faisait mine de les coucher enjoué. 

<c Laisse-les ! lui dis -je, ils ne nous échapperont pas. 

— Quels sont ces hommes? interrogea notre guide. 

— Des assassins, répondit Halef avec un geste d'horreur. 

— Ont- ils tué quelqu'un de ta famille ou de ta tribu? 

— Non. 

— As-tu de ton sang à venger sur eux? 

— Non. 

— Laisse-les passer. Il ne convient pas de se mêler des affaires 

<T autrui. » - 

Notre homme parlait en vrai Bédouin. Il ne daigna pas jeter 
un coup d'œil sur les étrangers; quant à eux, ils nous avaient 
certainement reconnus, ils se hâtèrent de prendre leur route 
à travers le choit, affectant de nous tourner le dos avec mépris. 

Nous revînmes à la hutte de Sadek, pour nous reposer jusqu'à 
midi et faire quelques provisions. Le voyage allait être long et 
dangereux. 

J'avais franchi, dans des contrées inexplorées, des torrents 
effrayants. J'avais parcouru d'immenses étendues en glissant sur 
une glace toujours prête à se rompre ; jamais pourtant je ne 
m'étais senti aussi vivement impressionné qu'en cet instant, au 
moment de m' engager à travers ce marais perfide et mystérieux. 
Ce n'était pas précisément de la peur ni de l'angoisse, mais 
ce quelque chose que doit éprouver l'acrobate quand il doute 
tout à coup de la solidité de sa corde. Nous partîmes 
cependant. 






UNE AVENTURE EN TUNISIE 39 

Je savais patiner sur la -glace ; mais cette croûte de sel, d'une 
couleur étrange, je n'en avais jamais fait l'épreuve; le son pro- 
duit par mes pas était tout nouveau à mon oreille; cette cristalli- 
sation m'étonnait. Tout cela me paraissait bizarre, inconnu, 
incertain ! Je tâtonnais d'abord à chaque pas, essayant de pie 
rassurer par des remarques, des expériences, des déductions sur 
la solidité de cette croûte saline. A quelques endroits je la trou- 
vais dure et unie, au point qu'on eût pu s'avancer par glissades; 
un peu plus loin elle présentait l'aspect sale et jaunâtre de la neige 
foulée , et j'enfonçais jusqu'aux genoux. 

Fatigué de celte marche pénible, je pris le parti d'enfourcher 
mon petit cheval, m' abandonnant entièrement à l'instinct de la 
bête et à l'expérience du guide. Il était évident que l'animal avait 
fait plus d'une fois ce chemin périlleux; il trottait allègrement là 
où le chott présentait une surface solide; dès que la place lui 
paraissait peu sûre , il savait se diriger avec adresse et passait 
sans broncher sur des lignes si étroites , que des piétons eussent 
pu difficilement s'y maintenir. Ses oreilles se dressaient, allaient 
en avant, en arriére; il hennissait, semblait réfléchir, poussait 
même la précaution jusqu'à éprouver le sol avec son sabot avant' 
de poser les pieds. 

Notre guide marchait le premier; je suivais; Halef venait après 
moi. Nous ne parlions guère; toute notre attention se concentrait 
sur notre marche. 

Trois heures s'étaient déjà écoulées lorsque, se tournant vers 
moi , ; Sadek me dit : 

« Prends garde! Sidi, voici le plus mauvais endroit de toute 
la route ! 

— Pourquoi ? 

— Le chemin se trouve au milieu d'une eau profonde; il est 
parfois si étroit, qu'on le couvrirait avec les deux mains. 

— ■ Mais est-solide? 

- ' y 

— Je ne sais trop; l'épaisseur de la croûte varie si souvent! 

— Je vais descendre de cheval pour alléger le poids. 

— Sidi ! ne fais pas cela ; le pied de ta monture est plus sûr 
que le tien !» 

Je dus obéir, dans un tel lieu le guide était le maître. Allons, 
pensais-je, ce ne sera pas long...; mais je frissonnais malgré 






»- .^'''» * , 



T-+--..A .™>j<t.yff c .- : - ■;■■ 



"" *■ ■'"Vf j ff 'ir*-^'. Vc'T ■- J ■'^^' 1,, '' "-r*^-' ,', ,.!S" ' " ' 



40 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



moi-; les minutes semblent des siècles quand on marche envi- 
ronné par la mort ! 

Nous étions dans cette partie ondulée du chott où Ton descend 
et remonte sans cesse d'une hauteur dans un creux et récipro- 
quement; la crête de la vague figée est dure et glissante, mais les 
creux offrent un mélange d'eau visqueuse et de sable boueux dans 
lequel pataugent bêtes et gens, cherchant avec mille précautions 
un point solide pour prendre pied* 

Souvent j'enfonçais jusqu'à la cuisse,- quoique je restasse sur 
mon cheval; je voyais notre guide chercher avec inquiétude le 
chemin sous, l'eau verdâtre. Les endroits solides avaient si peu 
de consistance , qu'on eût risqué sa vie en y demeurant une 
seconde, et cependant le cheval ni le guide ne pouvaient bouger 
sans éprouver la place de leurs pas. Notre situation devenait 
affreuse. Un peu plus loin, le sentier, ou du moins ce que 
Sadek nommait ainsi, se resserra encore, pendant l'espace de 
vingt mètres environ; il ne mesurait pas plus de dix pouces de 
large, 

« Sidi , attention , nous marchons au milieu de la mort ! » 
me cria le guide; et tout en tâtonnant il tourna le visage du 
côté de l'orient, invoquant tout haut la miséricorde divine et 
criant: 

« Au nom du Dieu très pitoyable ! Louange et honneur au 
maître de l'univers, le souverain Seigneur qui dominera au jour 
du jugement. 

« Nous te servirons, ô grand Dieu! Conduis-nous dans la 
droite voie où règne ta grâce, et non dans celle... où.,. » 

Halef répétait derrière moi la prière; mais tout à coup mes 
deux compagnons se turent simultanément. 

Le guide leva les deux bras au ciel, poussa un cri inarticulé, 
fit un écart involontaire et s'engouffra dans l'abîme, qui le recou- 
vrit aussitôt. J'avais en même temps entendu retentir un coup de 
fusiL 

Dans de pareils moments , notre cerveau subit une telle 
secousse, que la série des réflexions qui souvent met un quart 
d'heure, ou même une heure, à se mouvoir, passe avec la rapi- 
dité dé l'éclair devant notre intelligence et l'illumine en un clin 
d'oeil. L'écho répétait à peine le coup de feu, et Sadek s'enfonçait 
encore devant moi, que j'avais tout compris. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



41 



Les meurtriers voulaient éviter notre poursuite ; il ne leur avait 
pas été difficile d'enflammer la colère de leur guide, déjà excitée 
contre Sadek, Notre conducteur mort, nous étions perdus sans 
ressources, car nous nous trouvions à l'endroit le plus périlleux 




Le piidc lova les bras au ciel, poussa un cri inarticulé 

et s'engouffra dans l'abîme. 



du choit ; il ne leur restait plus qu'à nous voir nous enfoncer dans 
l'abîme , un peu plus tôt un peu plus tard. La mort devenait iné- 
vitable pour nous. 

Sadek avait élé frappé à la tête; je l'avais vu distinctement , 
malgré la rapidité de tout ce qui se passait autour de moi en cet 
instant. 



42 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

Une autre balle avait-elle effleuré mon petit cheval berbère, ou 
le bruit de la détonation F effrayait- il? Je ne sais, mais la mal- 
heureuse bête frissonnait et tremblait de tous ses membres ; 
ramassée sur elle-même, elle perdit bientôt l'équilibre de ses 
pieds de derrière et s'abattit. 

ce Sidi ! » cria Halef dans une inexprimable angoisse. 

C'en était fait de moi... Le danger me donna une énergie et 
une présence d'esprit qui m'étonnent encore. Tandis que la bête, 
se sentant enfoncer, essayait en vain de se retenir par devant, 
j'appuyai les deux mains sur le pommeau de la selle, et, soule- 
vant les jambes en l'air, je fis volte-face par-dessus la tête du 
pauvre animal, que je poussais ainsi malgré moi, et qui disparut 
presque instantanément. 

Dans celte évolution périlleuse, je me souviens d'avoir adressé 
au ciel la plus fervente de mes prières. Il ne faut pas beaucoup 
de mois ni beaucoup de temps pour crier à Dieu de tout son 
cœur; quand on se sent entre la vie et la mort, la prière est un 
élan si rapide ! 

Je me trouvai sur un point ferme d'abord, mais qui ne tarda 
guère à fléchir sous mon poids. J'enfonçais et me mis à lutter 
avec les pieds comme un désespéré; je me soulevais, puis je 
retombais plus profondément, me soulevant de nouveau, trébu- 
chant encore, perdant pied tout à fait. Je finis cependant par ren- 
contrer un endroit solide, mais dans mes efforts je me sentis glis- 
ser en avant; un rien, et j'étais englouti pour toujours ! C'était 
un supplice inénarrable; je ne voyais ni n'entendais plus... Je me 
trompe, j'entrevoyais avec terreur l'ombre de trois hommes, 
debout derrière les vagues salées, et il me semblait que deux 
d'entre eux me menaçaient de leurs armes. 

Je ne saurais dire comment je repris pied sur une place assez 
solide et longue de quelques mètres. Deux coups de feu reten- 
tirent. Dieu voulait me conserver la vie, car je venais de heurter 
contre un amas de sel et j'étais presque tombé en me courbant; 
les balles sifflèrent au-dessus de ma tête. Je portais encore mon 
fusil sur mon dos ; c'était merveille de ne l'avoir pas perdu , 
mais je n'eus pas le temps d'y songer. Je m'avançais vers les scé- 
lérats en brandissant le poing. Ils ne m'attendirent pas; leur guide 
s'enfuyait, et ils savaient que sans lui ils étaient perdus. Le vieux 
le suivit immédiatement, le plus jeune restait un peu en arrière; 



y y? y- yyy\:yy '^.Ç^fJ^rï^ 






UNE AVENTURE EN TUNISIE 43 

nous nous mîmes à courir comme des insensés. A courir en ce 
lieu !... J'étais aveuglé par la colère , lui par la peur. Tout à 
coup il jeta un cri rauque, un cri terrible; je reculai d'instinct ; 
il disparaissait dans le lac; j'étais à trente pas derrière lui. Alors 
j'entendis un appel déchirant. 

« Sidi, au secours ! au secours ! )> 

Je me retournai; à la place même où quelques minutes aupa- 
ravant j'avais cru trouver le sol ferme, Halef luttait , presque 
enfoncé, se retenant avec la force du suprême désespoir à un bloc 
de sel heureusement consistant. 

Je courus à lui, et, me couchant tout de mon long, je ]ui tendis 
mon fusil. 

« Prends la courroie ! lui criai -je, 

— Je l'ai, Sidi, ô Allah illâ Allah ! 

— Tâche de mettre les jambes en F air, je vais te tirer ferais. » 
Le pauvre Halef employa tout ce qui lui restait de forces pour 

se dégager, et je finis par l'amener sur le bord de mon glaçon. A 
peine le malheureux eut-il repris haleine, qu'il se jeta à genoux, 
et récita les soixante-quatre versets de la prière d'action de 
grâces : 

<( Que tout ce qui vit sur la terre loue le Seigneur. A lui est la 
richesse , à lui convient la gloire ; de toutes choses il est le 
maître !» "-.'". 

Lui, le musulman, il remerciait Dieu, et moi, chrétien, je ne 
m 1 étais pas agenouillé avant lui ! 

Derrière nous, l'abîme salé brillant, uni, tranquille comme si 
rien ne s'était passé, affreux dans sa placidité ! Devant nous les 
scélérats, cause de tous nos maux, s'enfuyant impunis; autour de 
nous, îa mort. Un frisson nerveux agitait tous mes membres; 
pendant quelques minutes je ne pus maîtriser mon tremblement ; 
j'étais comme anéanti, 

(( Sidi, ils t'ont blessé? s'écria mon fidèle Halef quand sa prière 
fut terminée. ; - 

— Non; mais toi, mon pauvre garçon, comment as-tu pu en 
échapper ? 

— J'ai sauté de cheval en même temps que toi, Effendi... et 
puis je ne sais plus rien. Je revenais seulement à moi quand je 
t'ai appelé. Mais qu'importe ! nous sommes des hommes 
morts ! 









44 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



— Pourquoi cela? 

— Nous n'avons plus de guide ! Sadek, mon ami 1 ô le 
frère de mon âme ! que ton esprit me pardonne, car j'ai causé ta 
mort ! Je te vengerai ! je le jure par la barbe du Prophète I à 
moins que je ne périsse ici... 

— Tu ne périras pas, Halef. 

— Ah ! Sidi, il faudra mourir de soif et de faim, si nous ne 
sommes pas engloutis. 

— Non, nous trouverons un guide. 

— Qui donc, Sidi? . 

— Omar, le fils de Sadek: 

— Comment le trouverions -nous ici ? 

— ■ N'as -tu pas~ entendu Sadek nous dire que son fils était allé 
à Seftimi, et qu'il reviendrait ce soir ? 

— Nous rejoindra-t-il ? 

— Je l'espère bien ! Sadek a dit aussi que la route de Sefti se 
confond, au moins pendant un tiers de sa longueur, avec celle de 
Fetnassa. 

■--»» 

— ■ Effendi, tu me rends la vie! Oui, c'est vrai, attendons Omar. . 

— Ce sera aussi pour lui un bonheur que cette rencontre, car 
nous lui apprendrons que le chemin s'est effondré. » 

Nous nous assîmes l'un près de l'autre; le soleil dardait des 
rayons brûlants qui eurent bientôt séché nos habits: une croûte 
de sel y resta seulement attachée, et ils durcirent comme du cuir 
aux endroits où ils avaient été mouillés. 

Les heures s'écoulèrent lentement; il n'en restait plus que trois 
avant le coucher du soleil. Nous commencions à nous inquiéter ; 
enfin une ombre s'avança, elle venait de l'Orient. Nous la 
vîmes se rapprocher petit à petit ; puis Haîef , se levant d'un 
bond, murmura: 

« C'est lui !» 

Il fit un porte -voix de ses deux mains, criant tant qu'il 
pouvait : 

(( Omarben Sadek, viens vite ici ! » 

Le piéton hâta sa marche , et lorsqu'il eut reconnu l'ami de son 
père, il dit gravement : 

« Sois le bienvenu, Halef Omar ! 
"•— - Hadji Halef Omar, » reprit mon compagnon, formaliste 
jusque dans un pareil instant. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 45 

« Pardonne-moi ! la joie de te revoir est cause de ma faute. 
Tu viens de Kris , chez mon père ? 

— Oui. 

— Où est-il? Il ne doit pas être loin d'ici; il ne t'aurait pas 
laissé t' aventurer seul sur le chott. 

— Il est tout proche d'ici , murmura Halef. 

— Où? 

— Omar ben Sadek, il convient au croyant de se montrer fort 
devant l'épreuve* 

— Parle, Halef; un malheur est arrivé? 

— Oui. 

— Mais lequel ? 

— Allah a réuni ton père à ses pères. » 

Le jeune homme resta immobile devant nous, sans pouvoir 
prononcer un seul mot ; son visage devenait d'une effrayante 
pâleur; il fixait sur Halef des yeux épouvantés. Enfin il parla , 
mais d'une façon toute différente de celle que j'eusse sup- 
posé. 

« Quel est ce Sidi? demanda-t-il. 

— C'est Kara ben Nemsi ; je l'avais présenté à ton père..., 
puis des brigands nous ont rejoints sur le Chott, et... 

— Mon père vous guidait ? 

— Oui, les brigands ont suborné Arfan Rakedim, et ils nous 
ont rencontrés là, dans le plus mauvais pas. Ils ont tiré sur ton 
père; lui et les chevaux se sont enfoncés dans le sable, mais 
Allah nous a sauvés tous deux. 

— Où sont les meurtriers? 

— L'un a péri sous le sel, l'autre s'est enfui avec le chabir 
(guide) du côté de Fetnassa. 

— Ainsi la route est submergée ? 

— Oui, tu ne saurais t'en retourner aujourd'hui. 

— Où mon père est-il tombé? 

— Là-bas , à trente pas. » 

Omar se rapprocha autant que le lui permit la solidité du sol, 
regarda pendant quelques minutes l'abîme refermé sur son père, 
puis s'écria en se tournant vers l'Orient : 

« Allah, Dieu de- toute puissance et de toute justice, écoute- 
moi ! Mahomed, ô toi le prophète du Très-Haut, écoute-moi! 
Vous, Califes et martyrs de la foi, écoutez-moi! Moi, Omar 



46 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

ben Sadek, je ne rirai plus, je ne couperai plus ma barbe, je 
n'entrerai plus à la mosquée jusqu'à ce que l'enfer ait englouti le 
meurtrier de mon père ! Je le jure ! » 

J'étais profondément ému en entendant le serment grave et 
solennel de cet homme ; lorsqu'il l'eut prononcé, il vint s'asseoir 
près de nous et dit avec beaucoup de calme : 

ce Racontez-moi tout! » 

Halef satisfit son désir ; il achevait à peine , que le jeune hemme 
se leva. 

« Venez! » murmura-t-il simplement, et il reprit le chemin 
par où il était venu. 

Le plus mauvais endroit, décidément, se trouvait franchi; nous 
n'éprouvâmes presque plus de difficultés, et nous pûmes mar- 
cher toute la nuit. Lorsque le matin se leva, nous atteignîmes 
les rives de la presqu'île de Nifzana. Fatnassa était sous nos 



veux. 



« Où allons-nous à présent? demanda Halef. 

— Suivez -moi ! » 

Omar venait de prononcer le premier mot qu'il nous eût adressé 
depuis la veille. 

Il nous fit longer une digue, et au bout de quelques minutes 
nous nous arrêtâmes devant la porte d'une pauvre cabane ; un 
vieillard en sortit pour nous saluer. 

« Selam aléïkoum ! 

— Aléïkoum ! 

— Tu es Àbdoullah el Hamis, le peseur de sel? 

— Oui. 

— As -tu vu le chabir Arfan Rakedim, de Kris ? 

— Oui, il est passé tout à l'heure, à la pointe du jour, avec un 
étranger. 

— Que sont-ils devenus ? 

— Le guide s'est reposé un instant, puis s'en est retourné par 
le chemin de Kris ; l'étranger vient d'acheter un cheval chez mon 
fils, auquel il a demandé la route de Kbilli. 

— Je te remercie, Abou-el-Malah! (père du sel). » 

Nous nous reposâmes à notre tour dans la hutte, et nous man- 
geâmes quelques dattes avec une écuelle de lagmi, après quoi 
nous nous rendîmes à Bedchini, à Negua et à Mansoura, où 
toutes nos informations nous convainquirent du passage récent de 









UNE AVENTURE EN TUNISIE 



47 



notre bandit. Nous marchions ;,' '/pour ainsi dire, sur ses talons. 
Mansoura n'est pas loin de la grande oasis de Kbilii, qui, à 
cette époque, était la résidence d'un vékil ou fonctionnaire 
turc. 

Ce vékil gouvernait le Nifzana soiis la surveillance de la ré- 
gence de Tunis et commandait un poste de dix hommes. 

En arrivant à Kbilii, nous nous arrêtâmes dans un café, pour 
nous restaurer et nous reposer quelque peu; mais Omar ne pou- 
vait demeurer tranquille. Il sortit et revint au bout d'une heure, 

ce Je l'ai vu I dît-il. 

— Où? 



— Chez le vékil. 
— - Chez le vékil ? 

— Oui, il est son hôte, il porte de riches habits. Si tu veux 
lui parler, viens, on tient l'audience. » -. ' - 

J'étais intrigué au dernier point. Un scélérat de celte espèce 
chez un fonctionnaire,' chez un juge 1 Notre guide se trompait 
évidemment. . 

Omar nous conduisit sur une petite place où s'élevait une mai- 
son assez basse, mais cependant d'un aspect un peu moins misé- 
rable que celui des autres constructions; ses murs de pierre 
n'offraient d'autre couverture que celle de la porte. Devant cette 
porte, quelques soldats faisaient l'exercice au son du tambour, 
sous les ordres d'un chef subalterne. 

Nous pénétrâmes sans difficulté dans la cour; là un nègre, 
accouru à notre rencontre, nous introduisit dans une grande pièce 
aux murailles nues, dont tout l'ameublement consistait en un 
misérable tapis servant de siège pour le vékil. 

Ce fonctionnaire était un homme entre deux. âges, aux traits 
insignifiants, à l'air mou; il fumait son tabac dans une vieille 
pipe persane. 

« Que voulez-vous ? >) nous demarida-t-il brusquement. 

Le ton de cette question me déplut ; je répondis par une autre 
question. / 

ce Qui es-tu? 

— Le vékil I reprit-il avec étonnement. 

— Nous voulons parler à ton hôte. • 

— Mais qui es-tu, toi? « ' - 

* - ; + 

— Voilà mon passeport. j> ' - ■ : .. 



V- - J. '-v> ►.,:". ■.■■ 






■ ,v -i - - . , : 



\ \ ; -■;*■,;, " 'Jfi2y^V&;$ 'J*&-?\ ' * f ; . ! - . ■;'" ■'/' V \ "": v -^ 



S 



48 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



Il prit le papier que je lui tendais, l'examina, le plia et le mit 
dans la poche de son large pantalon. 
« Qui est cet homme ? 

— Mon serviteur, 

— Comment s'appelle -t- il? 

— Hadji Halef Omar. 

— Et cet autre ? . 

— Mon guide: Omarben Sadek. 

— Et toi, quel est ton nom? 

— Tu l'as lu. . 

— Je ne l'ai pas lu* 

— Il est sur mon passeport. 

— Oui, mais tracé avec les signes de l'infidèle. Qui fa donné 
ce papier? 

— Le gouvernement français d'Alger. 

— Le gouvernement français n'a rien à voir ici ; ce passeport 



ne vaut pas plus que du /papier blanc. Donc qui es- tu ? » 
Je me décidai à prendre le nom forgé par Halef et répondis : 
« Je m'appelle Rara ben Nemsi. 

— Fils des Nemsi? Je rie les connais pas ; où demeurent-ils? 

— ATouest de la Turquie ; leurs terres confinent au pays des 
Français. 

— Vivent- ils dans une grande oasis, ou dans une suile de 
petites? - , : 

— Dans une très grande ; si grande qu'elle peut nourrir cin- 
quante millions d'habitants. 

— Allah est puissant ! il crée des oasis dans lesquelles four- 
millent les hommes. Y a-t-il des ruisseaux dans ton oasis? 

— H y a cinq cents rivières et des milliers de ruisseaux ; quel- 
ques-unes de ces rivières sont si larges et si fortes, qu'elles 
portent des vaisseaux sur lesquels montent plus de passagers qu'il 
n'y a d'habitants à Basma ou à Rahmath. 

— Dieu est grand ! Quel dommage que ces vaisseaux puissent 
s'engloutir en un instant au fond des flots ! » 

Après cette réflexion, le vékil reprit : 
m À quel Dieu croient les Nemsi? 

— Ile croient à ton Dieu ; seulement ils ne l'appellent point 
Allah, mais Père. 

— Ils ne sont sans doute pas Sunnites, mais Chyites?' 



--.-! 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 



49 



Ils sont chrétiens, 

Que Dieu te brûle ! Tu es donc chrétien ? 

Oui! 

Un giaour ! Et tu oses l'entretenir avec le vékil de 




.•■^ r-';\T 



^ .■■■■ T£ï ™- 



^Jr-.-^=$r- j* a _ 



A-r/Atï " 



II cria au vékil : « Fais- le fusiller 1 jo 



Je vais te faire donner la bastonnade, si tu ne disparais tout de 
suite de devant mes yeux ! 

— Ai-je fait quelque chose contre la loi ou contre toi? 

— Oui, un giaour ne doit point avoir l'audace de pénétrer 
ici... Enfin, continuons; comment se nomme ton guide? 

— Omar ben Sadek. 

Les Piratee dû l:i mer Ronge. 4 



50 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

— Bien ; Omar ben Sadek, depuis combien de temps accom- 
pagnes-tu ce Nemsi? 

— Depuis hier. 

— C'est peu. Je serai indulgent et ne te ferai donner que vingt 
coups sous la plante des pieds. Comment s'appelle ton servi- 
teur ? 

— Vékil, Allah est grand, mais il t'a pourvu d'une petite mé- 
moire : tu ne peux te souvenir de deux noms à la fois. Je te l'ai 
dit, mon serviteur se nomme hadji Halef Omar. 

— Tu m'insultes, giaour ! Je te punirai tout à l'heure. Toi, 
Halef Oznar, un hadji, un pèlerin de la Mecque , tu sers un infî- 
dèle ! Tu mérites une double bastonnade ! Depuis combien de 
temps te tiens- tu près de lui? 

— Depuis cinq semaines. 

— Bien ! soixante coups sous la plante des pieds ! — À toi 
maintenant; répète-moi ton nom. 

— Kara ben Nemsi. 

— Bien ! Kara ben Nemsi, tu as commis de grands crimes ! 

— Lesquels, Sidi? 

— Sidi! Ce n'est point assez, appelle-moi Excellence ou Votre 
Grâce. Tes crimes sont les suivants : 1° tu as séduit deux 
croyants et tu les emploies à ton' service, cela mérite quinze 
coups ; 2° tu t'es montré assez téméraire pour venir me déranger 
dans ma demeure, encore quinze coups; 3° tu as douté malicieu- 
sement de ma mémoire, vingt coups au moins. En outre, comme 
je dois percevoir un droit pour chaque sentence, tout ce que tu 
portes sur toi m'est acquis dès ce moment 

— illustre Excellence, je t'admire! Haute est ta justice, et 
ta sagesse plus haute encore; ta miséricorde, ta prudence, ton 
habileté surpassent tout ce qu'on peut imaginer! Mais, je t'en 
supplie, illustrissime bey de Kbilli, fais-nous voir ton hôte avant 
de nous livrer à la bastonnade. 

— Que lui veux-tu? 

— Je crois que c'est une de mes connaissances; je désire 
repaître mes yeux de sa vue. 

— Il n'est pas du tout de tes connaissances ; c'est un vaillant 
guerrier, un noble fils du sultan, un sévère observateur du Coran : 
donc il ne peut y avoir le moindre rapport entré toi et lui. Mais, 
afin qu'il soit témoin de la manière dont le vékil de Kbilli sait 



UNE AVENTURE EN TUNISIE SI 

punir le crime, je vais le faire venir. Ce ne sera pas toi qui te 
repaîtras de sa vue, mais lui qui se réjouira de votre châtiment à 
tous, car il vous avait annoncés et n'ignore pas vos méfaits. 

— Ah ! et comment nous savait-il ici? 

— lia été témoin de ce qui* s'est passé sur la route ; il vous 
suivait de loin; si vous n'étiez venu vous livrer vous-mêmes, 
j'allais vous faire arrêter. 

— De quoi nous accuse-t-il? 

— Tu .vas voir ! » 

Notre audience prenait un cours assez singulier. Le vékil, avec 
ses dix soldats dans cette oasis perdue au fond du désert, est une 
espèce de sergent- major, et Ton sait assez ce qu'il faut attendre 
d'un sous-officier turc: ces subalternes sont aussi despotes envers 
leurs administrés que bas et obséquieux vis-à-vis des fonction- 
naires d'un grade plus élevé. Le bonhomme, une fois placé à 
Kbilli, devait très probablement se suffire à lui-même, et on ne 
s'occupait guère de son traitement. Le bey de Tunis ayant con- 
gédié presque toute la garnison turque , les Bédouins seuls res- 
taient en quelque sorte sous la protection du Grand Seigneur. 
Celui-ci envoyait tous les ans une pelisse d'honneur à leurs prin- 
cipaux chefs, dont l'hommage se traduisait par une complète 
indifférence. Notre vékil se voyait donc obligé d'assurer lui-même 
ses appointements : système très dangereux pour l'indigène , mais 
plus encore pour l'étranger. Je me sentais entièrement livré à la 
discrétion du petit fonctionnaire. Son ignorance l'empêchait de 
lire un mot de mes papiers ; au milieu des brigands nomades , il 
se savait maître absolu de ma personne, et moi je savais bien 
que je ne trouverais aucun recours contre lui. Cependant il ne me 
vint point à l'esprit de m'effrayer ; je ne pus même m'empêcher de 
rire en pensant à la bastonnade par laquelle le vékil prétendait 
nous réchauffer. J'étais de plus fort curieux de voir si l'hôte du 
petit fonctionnaire turc était bien le scélérat que nous cherchions. 

Le vékil frappa dans ses mains, deux esclaves noirs apparu- 
rent aussitôt ; ils se prosternèrent le front contre terre comme s'il 
se fût agi du sultan. 

Notre homme murmura quelques mots à leur oreille; ils s'éloi- 
gnèrent, et, au bout d'un instant, nous vîmes entrer un détache- 
ment de la garnison; ils étaient cinq, avec leur officier. Ces 
malheureux avaient l'aspect le plus misérable ; leurs vêtements 



52 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

consistaient en guenilles disparates qui n'avaient aucune ressem- 
blance avec un uniforme militaire quelconque. 

Presque tous étaient pieds nus ; ils portaient des fusils propres 
à tous les usages, excepté à celui de tirer. Ils se prosternèrent 
pêle-mêle devant le véldl. Celui-ci les accueillit d'un air presque 
martial et commanda : 

(( Levez -vous ! » 

Tous se levèrent ; le sergent tira son grand sabre et le garda au 
poing , puis cria d'une voix de stentor: 

« Formez les rangs ! 

— Un, deux, trois, l'arme au bras ! » 

Les fusils sont maniés bruyamment, frottent l'un contre l'autre 
ou contre le mur, enfin trouvent leur place sur l' épaule du pro- 
priétaire. 

« Présentez armes ! » 

Confusion et cliquetis indescriptibles ; le canon d'un des fusils 
se détache. On ne s'en émeut guère ; le soldat le ramasse tran- 
quillement, s'assure que la lumière n'est point obstruée, tire de 
ses poches un peu de ficelle de palmier, renoue le canon sur le 
bois et reprend sa position d'un air satisfait, en attendant un nou- 
veau commandement. 

« Ne bougez pas ; silence dans les rangs ! » 

Les lèvres se serrent avec énergie, les traits du visage annon- 
cent la ferme résolution de se taire, quoi qu'il arrive. Les guer- 
riers ont remarqué les trois malfaiteurs sur lesquels ils doivent 
veiller ; ils tiennent à nous effrayer par leur attitude. 

J'eus bien de la peine à garder mon sérieux pendant ce sin- 
gulier exercice. Mon assurance encourageait mes compagnons. 

Enfin , l'homme que nous avions demandé entra dans la salle : 
c'était bien lui ! 

Sans nous honorer d'un regard, il alla s'asseoir aux côtés du 
vékil et prit négligemment une pipe que lui présentait l'esclave noir. 

Se décidant alors à lever la tête de notre côté, il nous toisa 
avec un souverain mépris. 

« Eh bien! connais-tu cet homme? me demanda le petit fonc- 
tionnaire turc. 

— Oui. 

— Tu dis vrai ; tu le connais, ou du moins tu Tas rencontré 
sur ta Toute, mais il n'est pas ton ami. 









UNE AVENTURE EN TUNISIE 53 



— Je m'en flatte! Comment l'appèlles-tu? 

— Abou el Nasr. 

— Vékil, ce n'est pas le vrai nom de cet homme, il se nomme 
Hamd il Amasa. 

— Ne cherche point à me faire mentir, giaour, ou bien vingt 
coups en sus ! J'avoue que mon ami s'appelait Hamd il Amasa ; 
mais apprends, infidèle, que lorsque j'habitais Stamboul, des 
bandits grecs m'attaquèrent pendant la nuit ; alors Hamd il Amasa 
vint vers moi, il dit un mot à ces scélérats et me sauva la vie. 
Depuis il se nomme Abou el Nâsr (Père de la Victoire), car per- 
sonne ne peut lui résister, pas même les brigands grecs I » 

Je branlai la tête en souriant et lui dis : 

ce Tuas donc servi à Stamboul? Dans quel corps? 

— Dans la garde, fils de chacal !» 

M'avançant vers lui, je le menaçai du doigt et lui dis d'un ton 
résolu :•-"-'• 

« Ose m'insulter encore une fois , et je te donne un soufflet qui 
te fera voir demain un minaret sur ton nez!,.. Gomment , toi, un 
guerrier, tu viens vanter ce drôle! Moi, je le méprise, en- 
tends-tu? » 

Le vékil se souleva en me regardant avec étonnement ; il n'était 
pas habitué à se sentir bravé. 

ce Créature audacieuse! cria-t-il tout en colère, sache que je 
serais devenu général major si je n'avais préféré le poste de Kbilli 
et que... 

— Oui, tu es un foudre de guerre, tu as bien combattu contre 
ces brigands que ton ami met en fuite d'une seule parole!... 
comme si cela était difficile quand on fait partie de la bande ! 
Je te le répète , cet homme est un bandit ; il a commis un meurtre 
en Algérie; il a tué un homme sur les rives de l'ouad Tafaoui; il 
a tiré sur mon guide, le père de ce jeune homme, dans le chott ; 
il l'a fait périr pour nous perdre nous-mêmes, et maintenant je le 
trouve sous la protection d'un officier du Grand Seigneur! Le 
vékil de Kbilli prétend être son ami et son hôte ! Écoute, car tu 
me dois la justice : je te dénonce cet homme comme un triple 
assassin , je demande qu'il soit arrêté !» 

Là- dessus Abou el Nasr se leva dans une fureur indescriptible, 
criant de toutes ses forces: 

« Cet homme est un giaour; il a bu, il ne sait ce qu'il 



54 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

dit; qu'on laisse passer son ivresse, puis qu'on l'interroge! » 

C'en était trop; je m'élançai sur l'Arménien et le jetai à terre; 
il se releva et tira son couteau en murmurant : 

<c Chien d'infidèle, tu attaques un croyant, tu vas mourir! » 

J'avais eu le temps de me mettre en garde ; je l'envoyai d'un 
coup de poing rouler à quelques pas. 

« Empoignez le giaour ! » criait le petit Turc. 

Je m'attendais à être garrotté ; il n'en fut rien ; le caporal se 
plaça gravement devant le front de sa troupe et commanda : 

« Déposez les armes ! » 

Les soldats placèrent leurs fusils à terre, puis l'exercice conti- 
nua de la façon la plus grotesque; enfin je fus entouré ; tous ces 
doigts bruns me saisirent par mon burnous , me tirant et poussant 
alternativement, sans rien perdre de leur sérieux oriental. On 
eût dit de véritables marionnettes. 

Pendant ce temps , le Père de la Victoire se relevait , de plus 
en plus furibond; les yeux injectés de sang, les lèvres frémis- 
santes , il cria au vékil : 

<( Fais -le fusiller ! 

— Oui, certes; mais il faut d'abord l'entendre, car je suis 
un juge équitable. Voyons, porte ta plainte ; ensuite 11 ré- 
pondra. 

« Ce giaour traversait le chott avec un guide, commença 
l'Arménien ; il nous rencontra, se jeta sur mon compagnon et fut 
cause de sa mort, car le malheureux périt misérablement sous le 
sel... 

— Pourquoi ce giaour a-t-il fait cela? 

— Il venait de tuer un homme dans les sables de l'ouad 
Tarfaoui; nous l'avions surpris, il voulait échapper à notre pour- 
suite. 

— Es -tu prêt à jurer que cet homme a vraiment commis le 
meurtre dont tu l'accuses ? 

— Je le jure par la barbe du Prophète ! 

— C'est assez. Que répondras-tu, giaour? 

— Que ton hôte est un menteur et un scélérat; il me charge 
de son propre crime ! 

— Il a juré; toi, tu es un infidèle : on ne peut croire à ta 
parole. 

— Interroge mon serviteur, il est témoin. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 53 

— 11 sert un inGdèle, sa parole ne compte pas davantage.,. Je 
vais assembler le conseil de l'oasis, il décidera après avoir exa- 
miné la cause, 

— Ecoute, vékil ! tu refuses de me croire parce que je suis un 
infidèle et tu donnes ta confiance à un autre infidèle : cet homme 
est un Arménien. 

— Il a juré par la barbe du Prophète. 

— C'est une fausseté et un péché pour lequel Dieu le punira... 
Si tu ne me rends pas justice, je dirai tout ce que je sais devant 
le conseil, 

— Un giaour ne peut accuser un musulman. D'ailleurs le 
conseil ne condamnera point mon ami, car il possède un bouyou- 
roultou et marche à V ombre du sultan. 

— Moi aussi je marche à l'ombre de mon roi ; tu as mon 
bouyouroultou dans ta poche. J 

— Il est tracé en caractères païens, je me souillerais si je le 
lisais. Ta cause sera disculée tout à l'heure, mais auparavant tu 
vas recevoir cinquante coups de bastonnade , ton serviteur soixante 
et ton guide vingt. Soldats, conduisez-les dans la cour! »' 

En un instant mes deux compagnons et moi nous fûmes en- 
traînés avec violence hors de la pièce. Dans le milieu de la cour, 
je remarquai une sorte de banc peu engageant, qui servait à la 
bastonnade et en gardait des traces. Halef et le guide s'étaient 
laissé faire sans résistance, ils n'attendaient qu'un signe de moi 
pour se défendre. On nous conduisit devant le banc de torture ; au 
bout d'un instant apparut le vékil, suivi d'Abou el Nasr, Un 
esclave noir étendit un tapis dans un coin de la cour, puis pré- 
para les pipes. Lorsque les deux compères se furent commodé- 
ment installés, le vékil, me désignant du doigt, dit avec un 
grand calme ; 

« Cinquante coups ! » 

Il était temps d'agir ; je me retournai vers le petit despote et 
lui demandai : 

<c As-tu encore mon bouyouroultou dans ta poche? 

— Oui. 

— Rends-le-moi ! 

— Jamais. 

— Pourquoi? 






■.".*;■ ' ...-*<. 



ri ' 



56 UNE AVENTURE .EN TUNISIE 

— Parce que cette écriture ne doit plus souiller les yeux des 
fidèles croyants* 

— Veux-tu vraiment me faire donner la bastonnade? 

— • Oui* 

— Alors je vais te montrer comment un Nemsi s'y prend quand 
il est oblige de se faire justice lui-même. » 

La petite cour était entourée de hautes murailles de trois côtés ; 
le quatrième se trouvait fermé par le bâtiment même dont nous 
sortions. Il n'y avait aucun.spectateùr.., Nous étions par consé- 
quent trois contre sept. Heureusement, pour se conformer au 
chevaleresque usage du pays, on ne nous, avait pas retiré nos 
armes. Le vékil ne comptait point, ses soldats me semblaient 
fort peu dangereux; nous connaissions la lâcheté du Père de la 

Victoire. 
(( As-tu un cordon*? demandai -je bas à Omar. 

— Oui, le cordon de mon burnous. 

— Prépare-le. $ 

Je commandai, également bas, à Halef de courir vers la porte 
pour garder l'entrée. 

(< Essaye de te défendre ! ricanait le vékil. 

— Tout de suite! » répondis -je. 

J'écartai violemment les soldats, et, m' élançant sur Abou el 
Nasr, je lui tirai le bras derrière le dos, appuyant mon genou 
entre ses deux épaules de manière à le ^maintenir courbé. 

« Lie cet homme ! » criai -je à Omar. 

- Celui-ci m'avait compris; il serrait déjà avec son cordon les 
bras de P Arménien. Avant que nos gens fussent revenus de leur 
surprise, le scélérat se trouvait garrotté. Je tirai mon couteau et 
fis mine de menacer le vékil. 

« Au secours! hurlait le sergent, aux armes! » Là-dessus il 
jeta son sabre pour. s' enfuir; ses soldats le suivirent prompte- 
ment, mais le vaillant Halef les tenait en joue devant la porte; 
ils cherchèrent à escalader le mur, 

Omar, sombre et sinistre, dévorait des yeux le meurtrier de 
son père; son poignard semblait brûler sa main frémissante. Il 
attendit cependant mes ordres. 

«Voyons, dis -je au vékil, ta via- est entre nos mains, décide- 
toi à réparer ion injustice. 

— Que souhaites-tu , Sidi ?» 




Omar sombre et sinistre dévorait des yeux le meurtrier de son père. 




UNE AVENTURE EN TUNISIE 59 

J'allais répondre quand un cri plein d'angoisse, un cri de 
femme, aigu et déchirant, m'interrompit. 

Une petite personne, ronde comme une boule et fort embar- 
rassée dans ses vêtements, s'élançait au milieu de la cour aussi 
vite que le lui permettaient son poids et son émotion. 

<( Arrête-toi, suppliait-elle en tombant à mes pieds. Ne le tue 
pas, c'est mon mari ! » 

Cette rondelette petite dame, qui semblait nager en marchant 
sous ses lourdes jupes , avait tout vu de sa fenêtre grillée ; le 
danger lui donnait un vrai courage pour affronter ainsi tous ces 
étrangers. 

ce Qui es-tu? lui demandai -je. 

— La femme du vékil. 

— Oui , ma propre femme , la rose de Kbilii ! gémit le Turc, 

— Gomment t' appelles- tu ? 

s 

— Mersina. » 

Cette rose se nommait Mersina : myrte! Pouvait- on n'être 
point gracieux envers de si poétiques fleurs ? 

« Si tu veux, ô Mersina, me montrer l'aurore de ton visage, 
fleur de cette oasis, je te le jure, ma main ne se lèvera point sur 
ton époux ! y> 

A l'instant même , madame la vékil écarta son voile. Elle vivait 
depuis longtemps parmi les tribus arabes, où les femmes sont 
voilées, mais, sous certains rapports, se montrent bien moins 
formalistes que les Turcs ; d'ailleurs il s'agissait de la vie de son 
seigneur et maître : elle n'hésita pas. 

Je regardai ce visage pâle, sans teint, aux chairs molles, si 
grasses qu'on distinguait à peine les yeux, et ce petit nez relevé. 
Madame la vékil pouvait avoir une quarantaine d'années ; ses 
lèvres et ses sourcils étaient raidis par l'abus de la teinture. Par 
une suprême coquetterie, deux gros points noirs se trouvaient 
peints au milieu des joues, ce qui ajoutait à la singularité de cette 
figure. Lorsque Mersina leva ses mains suppliantes, je remarquai 
qu'elles étaient entièrement peintes en jaune avec du henné. 

« Je te remercie, m'écriai -je, ô soleil du Djérid !... Oui, je te 
le promets, si le vékil reste ici, tranquillement assis, il ne lui 
sera fait aucun mal. 

— Il ne bougera pas, sois -en sûr ! 

— Ton époux doit rendre grâce à ton aimable intervention, sans 



t.j-_-\- : L_-,ty v;--yi^'.'v-; ^'^ :;.;;--, -.,;'*•.- _-. _ -;~ , r " i,_; - - ;-. . -r -/T,.»^ - ^ -m;':*. 






s 



60 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

toi je l'aurais écrasé comme la figue sous le pressoir! Ta voix est 
plus douce que la flûte 7 tes yeux brillent comme le soleil, tu as la 
taille de Schéhérazàde ; c'est à toi seule que je fais le sacrifice de 
ma vengeance. » 

J'avais lâché le collet du pauvre vékil, que je tenais depuis 
cinq minutes ; le bonhomme respira bruyamment, mais sans oser 
remuer. Sa femme me demanda d'une voix assez douce : 

« Qui es-tu? 

— Je suis Nemsi, un étranger dont la patrie s'étend là-bas, 
bien loin , au delà de la mer. 

— Vos femmes sont- elles belles? 

— Oui, certes, mais je ne les compare point à celles du chott 
ElKébir! » 

Madame la vékil fit un signe de tête et sourit; je m'insinuais 
tout à fait dans ses bonnes grâces. 

« Les Nemsi sont des gens très sensés, très braves et très 
polis, dit-elle, je l'ai déjà entendu raconter. Sois donc le bien- 
venu! Mais pourquoi as- tu fait lier cet homme? pourquoi nos 
soldats sont-ils en fuite? pourquoi menaces-tu le puissant vékil du 
sultan? 

— J'ai fait lier cet homme parce que c'est un assassin; tes sol- 
dats fuient devant moi parce qu'ils savent que je puis les vaincre 
tous; j'ai menacé ton mari parce qu'il voulait me faire donner la 
bastonnade et fusiller sans justice ni raison. 

— : On te fera justice! » 

Je vis bien que la femme possède en Orient un pouvoir tout 
aussi merveilleux qu'en Occident. Le vékil ne voulut pas cepen- 
dant avoir l'air d'abdiquer devant sa compagne; il reprit : 

« Je suis un juge intègre, je... 

— Écoute^ interrompit la rose de l'oasis en s'adressant à son 
époux, je connais cette créature qui se nomme Abou el Nasr; on 
devrait plutôt l'appeler Abou el Yalani (le père du mensonge). Il 
est cause qu'on t'a renvoyé d'Alger quand tu allais être rnou- 
lassin; il est cause que de Tunis on t'a fait venir ici, pour t' en- 
terrer dans ce désert; toutes les fois qu'il s'est rencontré sur ton. 
chemin, il t'a nui traîtreusement. Je le hais, oui, je le hais, et 
ne vois rien à redire si cet étranger le traite comme un chien : 
il lé mérite! 

: — On ne peut le toucher, il a l'ombre du sultan 1 



'■y F -«t-. 



^£rr;'K^ r ^Tî^!T^^ .-<-■* 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 61 

— Eh bien! cet étranger marchera à l'ombre du vékil et à la 
mienne; celui qui marche à mon ombre ne doit rien craindre de 
tes rayons.,. Voyons , viens, que je te parle. » 

Le petit homme n'était pas fâché d'échapper à la responsabilité; 
il se levait déjà pour suivre sa femme, lorsque je m'y opposai. 

ce Ne m' as -tu pas promis de respecter mon mari? me demanda 
Mersina. 

— Oui, à condition qu'il ne bougera pas. . 

— Il ne peut toujours demeurer là! 

— Tu as raison, ô perle de Kbilli, mais il doit y rester jusqu'à 
ce que mon affaire soit expédiée. 

— Ton affaire est finie. 
— - Comment cela? 

— Ne t'ai- je pas dit que tu es le bienvenu ici? Donc te voilà 
notre hôte; toi et les tiens vous pouvez demeurer chez nous tant 
qu'il vous plaira. 

— Et Àbou el Nasr, que tu as bien nommé Abou el Yalani? 
: — Il est à toi, traite-le comme tu l'entends. 

— ■ Est-ce vrai, vékil? » 

Le fonctionnaire hésitait; sa femme lui parla longtemps à 
l'oreille; enfin il balbutia avec un grand soupir ; 
(( Oui, oui! 

— Tu me le jures? 

— Je te le jure! 

— Par Allah et son Prophète? » 

Le pauvre homme hésitait encore; il se décida enfin, puis se 
leva tout confus. 

« As- tu un cachot pour cet homme? 

— Non, fais-le lier au tronc du palmier, mes soldats veilleront 
sur lui* 

— Moi aussi, je veillerai, murmura Omar, Il ne m'échappera 
pas, car il a tué mon père; mon poignard est prompt comme mes 
yeux. » 

Le meurtrier ne prononçait pas un seul mot; son regard brû- 
lant de haine suivait tous nos mouvements. On l'attacha cepen- 
dant sans qu'il essayât la moindre résistance. Il n'entrait point 
dans ma pensée de demander sa mort, mais il avait en face de 
lui un ennemi implacable; je savais que ni mes ordres ni mes 
prières ne pourraient rien sur Omar, quand il s'agirait de sa ven- 



.-•rj ~;?i;-^r-%:' : ~j> ~ : <"~ "■"-■:.■;•-.■- "- '-•'^vl;'^' - .-:;" '-;= : ■■; v.:".---^--./-^ 1 ?- 7 ' .•■ v'-/-'/,", 7 *-" ■":;:«:- 7': . - v ::^V^^v?^^^"^f^^'^ : ^v>''"' 






62 UNE AVENTURÉ EN TUNISIE 

geance. « Le sang paye le sang, » dit l'Arabe. J'aurais bien voulu 
voir mon prisonnier prendre la fuite sans ma permission , mais , 
d'un autre côté, ne devais -je pas réclamer l'arrestation d'un 
homme si dangereux et dont j'avais tout à craindre? 

Fort perplexe, je me fiai à la surveillance d'Omar et me rappro- 
chai d'Halef, qui gardait toujours l'entrée. Celui-ci me demanda : 

<c Tu as dit que cet homme est Arménien, est-ce vrai? 

— Très vrai; un chrétien qui joue le mahométisme lorsque 
cela lui est utile. 

— Donc, tu le tiens pour un méchant homme? . 

— Pour un parfait scélérat, 

— Sidi, tu le vois, les chrétiens sont méchants et corrompus.,. 
Oh! laisse-moi le... 

— Halefl prends garde, ou je parle au vékil d'un certain 
pèlerin.,. » 

En ce moment le vékil me faisait appeler; je rentrai dans la 
salle avec Halef. 

Notre fonctionnaire avait la mine assez maussade. 

« Assieds- toi! » dit-il. 

J'obéis, pendant que Halef s'emparait sans façon de la pipe 
destinée à Fhôte du vékil et se mettait tranquillement à fumer, en 
se croisant les jambes. 

« Pourquoi as-tu voulu voir le visage de ma femme? continua 
le Turc. 

— Parce que je suis un Franc, habitué à regarder ceux qui me 
parlent. 

— Vos mœurs sont mauvaises. Nos femmes se voilent, les 
vôtres se montrent. Avez-vous jamais vu une seule de nos 
femmes dans votre pays? Les vôtres viennent jusqu'au désert, et 
pourquoi?... honte! 

— Vékil! interrompis-je, est-ce là ce qu'ordonne la loi du Pro- 
phète? Depuis quand â-t-on coutume de recevoir son hôte avec des 
insultes? Je ne me soucie ni du mouton, ni du couscous que tu 
m'offres. Je retourne dans la cour; suis-moi! 

— Pardonne, Effendi. Je disais ma pensée sans vouloir 
{'offenser. 

— - Il n'est pas bon de dire tout ce qu'on pense. Le bavard 
ressemblé à un vase fêlé, dont personne ne se sert parce qu'il ne 
peut rien retenir. 



;■ --I 

1 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 63 

— Rassieds-toi , Effendi , raconte-moi où tu as rencontré Abou 
el Nasr. » 

Je lui narrai mon aventure par le menu; il écoutait en silence, 
branlant seulement la tête; quand j'eus fini il me demanda : 
« Tu crois donc que c'est lui qui a tué le marchand de Blida? 

— Oui. 

— Tu n'as pas été témoin du meurtre? 

— Non; mais je devine que les choses se sont passées comme 
je te le. dis. 

— Allah seul peut deviner comment les choses se passent, car 
il voit tout. 

— vékil, ton esprit est fatigué parce que tu le charges de trop 
de mouton et de couscous. C'est justement par la raison qu'Al- 
lah voit tout, qu'il ne devine rien. 

— Je m'aperçois que tu es un taleb, un savant qui a fréquenté 
beaucoup d'écoles; tu dis des choses que personne ne peut com- 
prendre! Enfin tu crois qu'il a tué l'homme du ouadi? 

— Oui. 

— Y étais -tu? 

— Non. 

— Le mort te Ta donc raconté? 

— Vékil, un enfant sait que les morts ne parlent pas..., le 
mouton que tu manges le saurait aussi ! 

— C'est toi, Effendi, qui manques de politesse. Écoute, tu n'as 
pas été témoin, le mort n'a rien pu te raconter, comment sais-tu 
qu'Abou el Nasr est le meurtrier? 

— Je te répète que je l'ai conclu en comparant les circon- 
stances..,. 

— C'est possible... r mais Abou el Nasr avait peut-être une 
vengeance à satisfaire ; il était dans son droit. 

— Non, tel n'est pas le cas; je t'ai tout expliqué, vékil; moi- 
même je n'ai rien à démêler avec cet Arménien, je ne le pour- 
suivrai pas, et pourtant il a tué mon conducteur Sadek. Le fils 
de Sadek, comme tu viens de le déclarer, a le droit de se venger; 
arrange-toi donc avec lui; pour moi, je te déclare que je ne te 
contraindrai point à me livrer le Père de la Victoire j mais si 
jamais je le rencontre sur ma route, qu'il prenne garde à lui! 

— Sidi, ton discours est sage. Je vais parler à Omar. Quant 
à toi, reste mon hôte tant qu'il te plaira. » 



ii t r -n-'-_ i -'_-.--.' -->^:S •-", "-'.-- r r :_ .^Ji-.r-^-i,'^ 



--. : ':-.,"-<^r ., 



64 UNE AVENTURE EN TUNISIE 

Il se leva et descendit dans la cour; j'étais persuadé que sa 
tentative près d'Omar n'amènerait aucun résultat. En effet, le 
vékil revint peu après avec une figure tout allongée; on apporta 
en même temps sur la broche un quartier de mouton préparé par 
les doigts jaunes du Myrte du désert. 

Je m'approchai vaillamment; Halef accourut, Le„vékiLme dit 
qu'Omar mangerait près du prisonnier, ne voulant pas le quitter. 
Tout à coup un cri perçant nous fit prêter l'oreille. 

« Effendinâ! balbutiait la voix, au secours! » 

Je me précipitai dehors, Omar renversé se débattait entre les 
mains des soldats; l'esclave noir, debout sur le seuil, me dit avec 
un sourire qui montra ses dents aiguës, 

ce II est parti , Sidi ! )> 

En effet, plus de traces du prisonnier; je bousculai l'esclave 
noir et regardai par la porte, Àbou el Nasr, monté sur un cha- 
meau de course, se sauvait derrière un massif de palmiers. Je 
compris tout sans peine. Le vékil tenait à ne pas se mettre 
l'affaire sur les bras, il faisait évader son compère Abou el Nâsr. 
Par son ordre , l'esclave avait amené un chameau frais ; par son 
ordre aussi les soldats avaient traîtreusement assailli le pauvre^ 
Omar. Celui-ci se démenait comme un enragé, frappant à droite 
et a gauche dans le tas avec son poignard; le sang ruisselait. 

« S'est- il enfui? me cria le jeune homme lorsque je rentrai 
dans la* cour. 

— Oui. 

— Où va-t-il? 

— Là-bas, et je lui montrai de la main la direction prise par 



son ennemi. 
— -0 Effendi, aide-moi, je l'atteindrai! 
• — Il est monté sur un chameau . 

— Qu'importe! 

— Tu n'as point de monture! 

— Sidi, je trouverai des frères qui me prêteront une noble 
bête; ils me donneront des dattes et de l'eau. Avant que la nuit 
soit tombée je serai sur sa trace, et si tu le veux tu suivras la 
mienne; nous nous vengerons! » 

Halef m'aida bientôt à tirer Omar des mains qui le retenaient; 
les hommes du vékil, incertains de leur consigne ,. n'osèrent me 
résister. Omar s'enfuit comme un éclair. 



UNE AVENTURE EN TUNISIE 65 

Au même moment apparaissait le vékil ? criant de toutes ses 
* forces : 

(c Pourquoi laissez- vous aller cet homme , chiens que vous êtes î 
fils de rats et de souris! » 

Les injures pleuvaient comme grêle, quand la vékila se pré- 
senta, cette fois exactement voilée. 

« Qu'y a-t-il? me demanda la grassouillette petite femme. 

— La troupe s'est emparée de mon guide, on a délivré mon 
prisonnier! répondis-je. 

— scélérats, brigands, hypocrites!... 

— Et tout cela, Effendina, sur les ordres du vékil! 

■ — ■ le ver de terre, l'indocile! Ma main le punira sur 

l'heure! » 

Vékil et vékila rentrèrent ensemble dans la maison, nous lais- 
sant le champ libre, 

Halef me dit tout bas : 

« Elle est le vékil, et lui la vékila! Sidi, nous sommes tout aussi 
en sûreté sous son ombre que sous l'ombre du sultan!... Allah 
soit loué, qui ne m'a pas fait l'époux d'une mégère! 

« puissance féminine, ton sceptre s'étend donc au sud comme 
au nord, au levant comme au couchant! » 

Ainsi se termina notre aventure, ainsi se montra la justice 
turque. Nous passions du tragique au grotesque; la vie chemine 
pareillement d'un extrême à l'autre. 



Les Pirates de la mer Rouge. 



II 



SUR LES BORDS DU NIL 



C'était l'heure où le soleil d'Egypte envoie à la terre ses baisers 
les plus ardents, où tous ceux qu'une absolue nécessité ne chasse 
point dehors cherchent un peu de fraîcheur et de repos dans les 
habitations hermétiquement fermées. 

J'étais étendu sur un moelleux divan au fond d'un petit loge- 
ment loué, buvant de l'excellent moka à petites gorgées, humant 
la délicieuse fumée de ma pipe. Les épaisses murailles, les nom- 
breux vases de terre où s'évaporait l'eau du Nil, tout autour de 
ma chambre, rendaient l'atmosphère supportable, à ce point que 
je ne ressentais presque pas le malaise ordinairement provoqué 
par la chaleur de midi, accablement si fréquent dans ces brû- 
lantes contrées. 

Tout à coup la voix perçante de Halef Àgha, mon domestique, 
vint troubler ma rêverie. 

Halef Agha? 

Oui, mon fidèle petit Halef, transformé en Àgha (Seigneur), Et 
qui donc lui avait conféré ce titre? Plaisante question! Qui, je 
vous prie, si ce n'est lui-même? 

Nous étions arrivés en Egypte après avoir traversé Tripoli et 
Koufara; nous avions visité le Caire, que les Arabes appellent 
simplement El Masr (la capitale), ou, plus volontiers encore, 
El Kabira (la cité de la victoire). 



G8 SUR LES BORDS DU NIL 

Nous avions suivi le cours du Nil aussi loin que me le permet- 
taient mes finances. Enfin je m'étais décidé à m'arrêter sur cette 
rive, à y louer un petit réduit et à m'y reposer quelques jours. Je 
l'ai dit, je m'y trouvais à merveille; mon superbe divan, mes lai- 
neux tapis n'avaient qu'un inconvénient : ils abritaient une trop 
nombreuse population, de celle à laquelle le vieux Fischart ' 
adressait cette question : 

On me mord, — Qu'est-ce donc? 

Outre le pulex canis aux gros yeux, il y avait chez moi le 
pulex musculi et le charmant pulex irritans. sans compter le 
penetrans, etc.. 

L'Egypte est le théâtre des exploits du pénétrant, plus tenace 
encore que les irritants et non moins désagréable: c'est assez 
dire que. malgré ses charmes, ma méridienne n'était pas le repos 
absolu. 

Enfin revenons à la voix aiguë de Halef Agha, laquelle 
m'éveillait tout à fait de ma somnolence. 

« Quoi? Comment? Qui? 

— L'Efîendi..., répondait une autre voix beaucoup plus 
humble. 

— L'Effendi el Kebir? Le grand seigneur, mon maître! Tu 
voudrais troubler son sommeil? 

— Il faut que je lui parle. 

— Tu oses! à cette heure, pendant le kef (méridienne)! Le 
diable (qu'Allah me garde de ses griffes!) a dû remplir ta cervelle 
du limon du Nil. Gomment! tu ne comprends pas qu'un Efîendi, 
un hékim, est un homme nourri de sagesse par le Prophète lui- 
même, à tel point qu'il peut tout, rendre la vie aux morts, si 
ceux-ci ont soin de l'en prier avant d'expirer! » 

Le lecteur saura que mon Halef était singulièrement changé 
depuis que nous avions mis le pied sur le sol égyptien. Il deve- 
nait extraordinairement arrogant, infiniment vaniteux, ridicule- 
ment tranchant, et tout cela n'est pas peu dire en Orient. 

En ce pays les Allemands passent pour des horticulteurs et des 

1 J. Fischart, un des célèbres auteurs allemands de la seconde moitié du 
xvi e siècle. On Ta appelé le Rabelais de l'Allemagne; il traduisit Gargantua et 
l'imita. Il est plus connu en France sous le nom de Menti er. 



SUR LES BORDS DU NIL 69 

botanistes, et les Européens en général sont censés de grands 
chasseurs ou d'illustres médecins. 

Pour mon malheur, j'avais retrouvé dans monbagage, en arrivant 
au Caire, une vieille boîte de pharmacie homéopathique presque 
encore pleine, ce qui me permettait de donner de temps en temps, 
à un compagnon de route, cinq globules à la trentième puissance. 
Pendant ma navigation sur le Nil, il m'était arrivé de guérir 
toutes sortes de maux avec un soupçon de sucre de lait; de là une 
réputation énorme, un renom sans pareil! J'étais un médecin 
quelque peu allié du diable et capable de réveiller les morts avec 
trois grains de sable! 

t Ma réputation tournait la tête de Halef ; il s'y croyait de moitié 
au moins et ne regardait plus l'espèce humaine qu'avec un 
superbe dédain. Heureusement cet orgueil ne nuisait en rien à son 
service ni à sa fidélité dévouée envers moi. On pense bien, du 
reste, que ma rapide renommée était due presque tout entière à ses 
hâbleries ; quant à son insolence envers le public , elle menaçait 
de devenir proverbiale. Ainsi, il s'était procuré à bas prix une 
cravache du Nil et ne s'en séparait plus. Il connaissait les Égyp- 
tiens depuis longtemps et prétendait que, sans cet instrument, les 
rapports avec eux sont impossibles, tandis qu'armé de cette 
magique baguette, on opère chez eux des merveilles que ni pro- 
cédés aimables, ni argent n'obtiendraient. Quant à ce dernier 
moyen, n'en pouvant user très abondamment, j'étais bien aise de 
voir Halef en dispositions d'économie. 

« Dieu bénisse tes paroles, Sidi! continuait la voix suppliante 
de l'interlocuteur. Mais il faut absolument que je parle avec ton 
Effendi, ce grand médecin du Frankistan. 

— ■ Pas en ce moment. 

— Il le faut, Sidi, autrement mon maître me chasserait... 

— Qui est-il, ton maître? 

— C'est le riche et puissant Abrahim M amour, auquel Allah 
puisse accorder mille ans de vie ! 

— Abrahim Mamour! Qu'est-ce que cet Abrahim Mamour? 
Gomment s'appelait son père et le père de son père et l'auteur de 
sa race? De qui est-il né? où vivent ceux auxquels il doit 
son nom? 

— ■- Tout cela je ne le sais pas, Sidi, mais il est un puissant 
seigneur; son nom seul le dit. 



70 SUR LES BORDS DU NIL 

' — Son nom! et pourquoi? 

— Abrahim Mamour! Mamour signifie intendant d'une pro- 
vince, et je puis t'assurer, Sidi, que mon maître a véritablement 
gouverné une province. 

— A^ouverné! donc il n'est plus en fonction? 

— Non. 

— Je m'en doutais; personne ne le connaît, et moi-même, Halef 
Agha, le vaillant ami, l'appui de mon seigneur et maître, je n'ai 
jamais entendu parler de cet homme ni vu la pointe de ses 
babouches. Va- t'en; mon Effendi n'a pas de temps à perdre 
pour toi! 

— De grâce , Sidi, montre-moi comment il faut s'y prendre 
pour parvenir jusqu'à ce grand médecin. 

— Connais -tu les mots qui sont la clef d'argent de la sagesse? 

— Oui, j'ai sur moi cette clef précieuse.,, 

— Alors il faut t'en servir. » 

J'écoutais avec une certaine surprise, et j'entendis le cliquetis 
de quelque monnaie. 

« Un para! reprit Halef; homme, je te dis que le trou de la ser- 
rure est trop gros et ta clef trop petite,.. Impossible d'ouvrir. 

— Eh bien 1 ! nous grossirons la clef. » 

Derechef un bruit métallique frappa mon oreille : je ne savais 
si je devais rire ou me fâcher. Ce Halef Agha devenait intolé- 
rable. Je l'entendis poursuivre imperturbablement : 

(( Trois paras. Bien. Seulement on doit encore te demander 
ce que tu veux obtenir de notre Effendi? 

— Je viens le prier de se rendre chez mon maître avec sa 
médecine enchantée. 

— Vile créature! à quoi penses-tu? Pour trois paras irai-je 
décider mon seigneur à faire usage de cette admirable médecine 
que lui apporte chaque nuit une £ee voilée de blanc? 

— Est-ce possible? 

— Moi, hadj Halef Omar Agha, ben hadj Aboul Abbas, ibn 
hadj Daoud al Gossara, je te le dis... Je l'ai vue de mes yeux, et, 
si tu refuses de me croire, cette hamtchilama, celte verge du Nil 
va t'en convaincre... 

— Je te crois, Sidi. 

— Heureusement pour toi! 

— Je voudrais t'offrir encore deux paras. 



SUR LES BORDS DU NIL 71 

— Donne... Qui est malade chezton maître? 

— C'est un secret que TEffendi doit seul connaître. 

— L'Effendi! Coquin, comme si je n'étais pas aussi un Effendi, 
comme si la fée ne m'honorait pas de sa vue! Sors d'ici; Halef 
Àgha ne se laisse point insulter! 

— Pardonne, Sidi!.,. Je vais tout te dire. 

— Je ne veux rien savoir, va-t'en! 

— Je te supplie. 

— Va -t'en! 

— Faut-il ajouter un para? 

— Je n'en accepte pas un de plus. 

— Sidi 

— Je n'en accepterais pas même deux. 

— Sidi, ton front rayonne de bonté, ne refuse pas ces deux 
paras. 

— Allons, voyons, qui est malade chez ton maître? 

— La femme de mon seigneur. 

— Sa femme! Et laquelle? quel rang a cette femme? 

— Mon maître n'a qu'une seule femme. 

— Et il a été gouverneur de province? 

— Oui; il serait assez riche pour avoir cent femmes, mais il 
n'aime que celle-là, 

— Enfin qu'a-t-elle? 

— Personne ne le sait; son corps est malade et son âme plus 
malade encore. 

— Allah Kerim! Dieu est miséricordieux, mais je ne le suis 
pas tant. Ma cravache me démange la main,.., je crois qu'elle 
voudrait caresser ton dos! Par la barbe du Prophète, vraiment 
la sagesse sort de ta bouche comme s'il en coulait en abondance 
de ton esprit! Ne sais- tu pas que les femmes n'ont point d'âme? 
C'est à cause de cela qu'elles ne peuvent prétendre au paradis ; 
comment donc la femme de ton maître aurait- elle l'âme plus 
malade que le corps? 

— Cela je n'en sais rien; mais, je t'en supplie, laisse -moi 
pénétrer jusqu'à l'Effendi ! 

— Je n'ose te le permettre. 

— Pourquoi pas? 

— Mon maître connaît le Coran, il déteste les femmes; la plus 
parfaite de toutes lui paraîtrait comme le scorpion caché dans le 



72 SUR LES BORDS DU NIL 

sable; sa main n'a jamais touché un vêtement féminin! S'il se 
commettait avec les femmes de la terre , les fées ne le visiteraient 
plus. » 

Je suivais avec un certain intérêt le développement du talent de 
Halef pour la hâblerie; cependant il me prenait par moments 
bonne envie de m'emparer de son fouet du Nil et de le lui faire 
apprécier. Je relins ma colère , tant il me parut amusant. L'envoyé 
reprenait : 

<( Sache, Sidi, que ton maître ne touchera pas le vêtement de 
la malade, ni ne verra sa figure; il lui parlera seulement à tra- 
vers une grille. 

— J'admire la prudence de' tes paroles et la sagesse de ton 
discours, ô homme! Ne comprends-tu pas que c'est justement la 
manière dont mon Effendi ne peut traiter la femme de ton maître? 

— Pourquoi? 

— Parce que la santé que notre grand médecin porte dans ses 
mains s'attacherait à la grille. Ya-t'en! 

— Je ne puis m'en aller, car on me donnerait cent coups sous 
la plante des pieds si je ne ramenais pas l'Effendi. 

— Remercie ton maître de ce qu'il veut bien te réchauffer les 
pieds, ô misérable esclave d'un Égyptien! Je n'envie pas ton bon- 
heur! Allah aléïkoum, que Dieu t'accorde mille prospérités, qu'il 
t'accompagne ! Va-t'en ! 

— vaillant Agha, encore un mot! Mon seigneur et maître 
a dans son trésor plus de bourses que tu n'en saurais compter... 
11 m'a recommandé très expressément de te ramener avec le 
médecin, car il veut te faire un présent plus riche que tous ceux 
que le khédive pourrait t'offrir. » 

Le patient négociateur avait frappé juste; il empoignait mon 
Halef d'une façon à laquelle un Oriental ne résiste jamais. Le petit 
majordome changea promptement de ton; il reprit avec une voix 
presque câline et cependant toujours ironique : 

« Allah bénisse tes lèvres, mon ami! mais une piastre dans ma 
main me paraît préférable à dix bourses dans celles d'un autre. 
Tes mains à toi sont maigres comme les pattes du chacal pris au 
piège, sèches comme le sol du désert. 

— N'hésite pas à suivre le conseil de ton cœur, viens chez 
mon maître, ô mon frère. 

— Ton frère, homme! Souviens-toi que lu es un esclave, et 



SUR LES BORDS DU NIL 



73 



moi un homme libre, servant, accompagnant, protégeant libre- 
ment mon Effendi, Le conseil de mon cœur me commande de 
rester. Comment un champ porterait- il du fruit s'il n'est point 
arrosé du ciel? 




ïialcf ramena bientôt le messager. 

— Voici encore trois gouttes de rosée, Sidi! 

— Bien. Je voudrais voir si, ayant osé déranger mon maître, 
le tien me donnera réellement un bakhchich? 

— II t'en donnera plusieurs, 

— Eh bien, attends donc un instant. )) 

Enfin Halef trouvait le moment venu pour oser me déranger. 
Et malgré moi je l'excusais intérieurement 



74 SUR LES BORDS DU NIL 

Le pauvre Arabe en usait suivant les tristes habitudes de son 
pays quand il arrachait ainsi, sou à sou, un pourboire. Il gagnait 
d'ailleurs si peu avec moij que je n'étais guère en droit de le 
gronder et que j'avais honte souvent de n'en pouvoir faire 
davantage. 

Ce qui m'étonnait surtout dans cette aventure, c'est qu'on avait 
recours à ma science médicale pour une femnje. 

Je pensais qu'il ne s'agissait pas d'un intérieur arabe, ni d'une 
de ces familles d'origine nomade où l'étranger ne pénètre point, 
mais d'une demeure plus civilisée... La femme d'Abrahim n'était 
sans doute plus très jeune, et elle avait pris sur lui un grand 
empire par des qualités ou une éducation peu ordinaires. 

J'en restais là de mes réflexions, quand Halef entra, 

<( Dors -tu, Sidi? >> 

Le serpent! il m'appelait Sidi et prenait lui-même ce titre au 
dehors. 

((Non! Que veux-tu? 

— Il y a là un hprûine qui demande à te parler; il t'attend avec 
une barque sur le Nil, et je dois 'Raccompagner. » 

Le scélérat voulait nettement dessiner £a situation ? pour que je 
n'hésitasse point à l'emmener; il tenait décidément au pourboire. 
Je n'eus pas le courage jde le troubler dans sa diplomatie, je 
feignis de ne rien savoir. 

<( Que me veut cet homme? demandai-ie. 

— C'est pour un malade. 

— La cbose presse donc beaucoup? 

— Oh! oui, Sidi! L'âme du malade a déjà presque quitté la 
terre; il faut te hâter si tu yeux Ja .retenir, 

— Fais .entrer cet homme . » 

Halef sortit .et ramena .bientôt le messager, qui se courba jus- 
qu'à terre, ôta sa chaussure, puis attendit humblement que je lui 
adressasse la parole. 

« Approche-toi, lui dis-je. 

— Salam aléïkoum! Allah soit avec toi, ô Seigneur! Ouvre ton 
oreille à l'humble prière du plus infime de tes serviteurs! 

- — Qui es-tu? 

— Je suis le serviteur du grand Abrahim Mamour, qui habite 
de l'autre côté du fleuve. 

— Qu'es -tu chargé de me dire? 






I SUR LES BORDS DU NIL 75 

; — Une grande douleur est venue sur la maison de mon maître; 

; : la couronne de son cœur pâlit au milieu des ombres de la mort; 

aucun médecin , aucun fakir, aucun enchanteur, n'a pu faire 
reculer le mal. Enfin mon maître, qu'Allah réjouisse! a entendu 
parler de toi, ta réputation lui est connue, il sait qu'à ta voix la 
mort s'enfuit; il m'envoie pour te dire : Viens, enlève la rosée qui 
flétrit ma fleur, et ma reconnaissance sera' douce comme le miel , 
mon remerciement brillera comme l'or! 

— Je ne sais pas où demeure ton maître; est-ce loin d'ici? 

— Il demeure sur la rive opposée, mais il t'envoie une barque; 
dans une heure tu seras près de lui. 

— Qui me ramènera? 

— Moi.. 

— Je te suis; attends-moi un instant avec Halef. » 

Il reprit sa chaussure et se retira pendant que je revêtais mon 
plus bel habit. Je pris ensuite ma boîte de pharmacie avec de 
l'aconit, du sulfate, etc. etc., enfin toutes les drogues que peut 
contenir une caisse de cent numéros. Cinq minutes plus tard, 
nous étions assis dans la barque, conduite par quatre rameurs. Je 
songeais, non sans .quelque appréhension, à mon rôle de docteur. 
Quant à maître Halef, il se tenait près de moi plus fier qu'un 
pacha à trois queues. Il avait garni sa ceinture d'un poignard et 
de deux pistolets agrémentés d'argent, dont je lui avais fait pré- 
sent en passant au Caire, Il né lâchait pas son fouet du Nil , 
qui lui procurait en ces lieux tant de considération et d'égards. 

Assurément la chaleur me paraissait un peu piquante, mais le 
mouvement de la barque, balancée sur les flots, nous donnait un 
air doux et rafraîchissant. 

Nous longeâmes d'abord une rive tapissée de verdure, au mi- 
lieu de laquelle s'élevaient les tiges gracieuses du tabac et du 
séné, puis une grande plaine inculte s'étendit devant nous ; elle 
n'était égayée que par quelques groupes de mimosas ou de syco- 
mores peu élevés. Enfin se présenta un terrain très vaste sans 
nulle végétation et tout hérissé de roches, de blocs granitiques 
dispersés là depuis bien des siècles, au milieu desquels nous 
aperçûmes un carré d'épaisses et tristes murailles. 

Un canal conduisait l'eau du fleuve jusqu'au pied de ces murs, 
alimentant ainsi la forteresse et la faisant communiquer avec le 
Nil, qui est le grand chemin de ces contrées. 



76 SUR LES BORDS DU NIL 

Nos bateliers nous dirigèrent adroitement dans ce conduit. Sur 
un signe du conducteur, une porte basse s'ouvrit el nous quittâmes 
le bateau. 

Un esclave noir grimaça un sourire sur notre passage, puis 
s'inclina jusqu'à terre ; nous ne prîmes pas garde à ses révérences 
et continuâmes d'avancer dans l'intérieur du bâtiment. 

Quoique je ne me fusse point attendu à de grands frais d'ar- 
chitecture en ce lieu, la nudité des murailles, le manque d'ouver- 
tures à l'intérieur et le délabrement du bâtiment me surprirent. 
Nous traversâmes un jardin dont les plantes avaient peut-être 
autrefois réjoui les yeux des captives du harem, mais en ce mo- 
ment tout y élait desséché et flétri ; rien ne rappelait l'idée de la 
vie en ce triste séjour, sinon une nichée d'hirondelles voletant et 
piaillant dans les trous des vieux murs. 

Une seconde porte nous arrêta avant d'entrer dans une petite 
cour, au milieu de laquelle se trouvait un bassin rempli d'eau. 
Le canal devait arriver jusqu'à ce bassin par des conduits souter- 
rains, et j'admirai avec quel soin on avait disposé cette eau de 
manière à rafraîchir l'habitation et à maintenir l'humidité si né- 
cessaire dans ces pays brûlants. Je remarquai aussi avec quelle 
intelligence cette espèce de château avait été orienté pour éviter 
les inconvénients de l'inondation du Nil, qui a lieu chaque année. 

La cour où nous venions d'entrer était entourée en partie de 
grillages en bois, derrière lesquels semblaient s'enfoncer des re- 
traites et des salles assez vastes ; mais je n'avais pas le temps 
d'examiner ces singulières dispositions ; je jetai un coup d'œil sur 
Halef , qui me suivait chargé de ma boîte à médicaments ; notre 
guide nous entraîna rapidement. 

Bientôt nous arrivâmes dans le Selamlik * , une pièce assez 
spacieuse, presque obscure, dont les fenêtres grillées ne laissaient 
passer que de rares filets de jour. Les murailles,, revêtues de 
tapis à certains endroits, peintes d'arabesques en d'autres, en 
somme fort ornées, faisaient contraste avec la nudité de l'exté- 
rieur; dans une niche sculptée se jouait un joli petit filet d'eau 
destiné à rafraîchir l'air. Une balustrade séparait la chambre en 
deux. La première partie servait aux domestiques ; dans le fond 
se tenaient le maître de la maison et ses hôtes. Cette espèce de 

1 Salon ou parloir. 



.- .- _ ,_ : . ;"';"^?*>™";"~-^" ; ' ;^~ï£'TvC'"-^" '"S '~" V' ; " ' ■ v -".,'■ 



SUR LES BORDS DU NIL 77 

salon avait pour ameublement un large et riche divan courant 
d'une extrémité à l'autre. Au coin de ce divan se tenait gra- 
vement assis Àbrahim Mamour, le propriétaire des mille 
bourses. 

Àbrahim Mamour se leva à mon approche; mais, suivant 
l'usage, ne s'avança point vers moi. 

Chaussé à l'européenne, je ne pouvais enlever mes bottes; 
j'entrai donc résolument,, foulant sous mes talons de cuir le 
magnifique tapis de Y ex -gouverneur, et je m'assis à ses côtés. 

Les serviteurs apportèrent alors l'indispensable café et la pipe 
non moins indispensable, puis nous pûmes entrer en matière. 

Mon premier regard avait été pour la pipe ; tous ceux qui ont 
visité l'Orient savent que c'est à la richesse de cet objet qu'on 
peut mesurer celle de son possesseur. Le long tuyau de celle qu'on 
me présentait était couvert d'ornements en filigranes de vermeil 
qui valaient au moins mille piastres; plus précieuse .encore me 
parut son embouchure, toute garnie de pierres précieuses dont les 
feux m'éblouirent. Certes Abrahim devait posséder beaucoup de 
bourses dans son trésor ! Etait-ce une raison pour supposer que 
le propriétaire d'une telle pipe avait passé sa vie à voler ou à pres- 
surer la province confiée à son gouvernement? Pouvais -je, en 
conscience, juger l'homme par l'instrument? Je préférais exami- 
ner son visage. 

Où avais-je vu déjà ces traits , cette physionomie d'une beauté 
si régulière , cette finesse de contours vraiment sculpturale et en 
même temps cette expression diabolique, si peu en harmonie avec 
cette grande perfection de formes? 

Les yeux de cet homme, étincelants, et presque sans paupières 
apparentes, se fixèrent d'abord sur les miens comme s'ils cher- 
chaient à pénétrer mon âme ; puis ils se détournèrent froidement 
et avec une sorte d'inquiétude dissimulée sous une affectation 
d'indifférence. 

Des passions violentes, des instincts dépravés creusaient leurs 
marques indélébiles sur ce visage. 

L'amour, la haine, la cruauté, la rapacité semblaient s'être 
emparées d'une nature où rien ne pouvait être médiocre. 11 y avait 
dans cet ensemble quelque chose d'indéfinissable, mais quelque 
chose dont l'avertissement ne pouvait tromper les moins physio- 
nomistes. 



78 SUR LES BORDS DU NIL 

Où avais -je déjà rencontré cet homme? Je ne m'en souvenais 
pas, tout en sentant vaguement que ce devait être dans des cir^ 
constances peu agréables, 

« Salam aléïkoum ! » murmura lentement mon hôte, d'une voix 
couverte et étouffée par sa longue et magnifique barbe , teinte du 
plus beau noir. 

Cette voix sourde, sans éclat, on pourrait dire sans vie, don- 
nait tout d'abord une espèce de frisson. 

« Aléïkoum! répondis-je. 

— Puisse Allah faire couler le parfum sur la trace de tes pas 
et le miel du bout de tes doigts, afin que mon cœur n'entende 
plus le gémissement de son chagrin ! 

— Dieu te donne la paix! repris -je , et me permette de trouver 
un remède au poison qui ronge ton bonheur ! » Je n'osais parler 
de la malade , c'eût été une inconvenance impardonnable chez un 
musulman. 

« J'ai entendu dire que tu es un médecin très habile; à quelle 
école as -tu étudié ? - 

— Je n'ai étudié dans aucune. 
— - Dans aucune ! 

— Je ne suis point musulman. 

— En vérité ! Quoi donc alors ? 

— Nèmsi. 

— Nemsi ! Oh ! je sais, les Nemsi sont des gens savants ; ils 
connaissent la pierre philos ophale et TAbracadabra qui chasse la 
mort. » 

Il me regarda fixement dans les yeux une demi-seconde, puis 
continua: 

« Ne dissimule rien devant moi; je n'ignore pas que les enchan- 
teurs ne parlent point des secrets de leur art, je ne chercherai 
pas à te les arracher ; je te demande seulement dé me venir en 
aide , et de me dire d'abord comment tu procèdes pour chasser la 
maladie: par des paroles ou par des talismans? 

— Ni par l'un ni par l'autre ; mais par la médecine. 

— Je t'en prie, ne te cache pas de moi ; je crois en ton art, car , 
quoique tu ne sois pas musulman, l'œuvre de ta main réussit 
comme si elle était bénie par le Prophète. Tu trouves le mal et tu 
sais le vaincre. 

— Dieu seul est tout-puissant, il peut sauver et perdre, à lui 



SUR LES BORDS DU NIL 79 

soit l'honneur ! Cependant, si je dois essayer de V aider en quelque 
chose, explique -toi. » 

Cette question directe par laquelle je prétendais pénétrer ses 
secrets d'intérieur sembla contrarier Abrahim ; il devait pour- 
tant s'y attendre. Dissimulant cette faiblesse, il répondit avec 
gravité : 

« Tu es du pays des infidèles : il n'y a point de honte chez 
vous à parler de celles qui sont nos mères ou nos filles ? » 

Je souriais malgré moi de Fart déployé par le musulman pour 
en arriver à ne pas prononcer le nom de sa femme, mais je 
cherchai à paraître aussi grave que lui. Je repris froidement : 

<( Tu demandes mon secours et tu m'insultes ! 

— En quoi? 

— Tu nommes ma patrie le pays des infidèles ! 

— N'êtes-vous pas des infidèles? 

— Nous croyons à un Dieu ; ce Dieu est le même que celui 
que vous appelez Allah. A ton point de vue je suis un infidèle, 
comme tu en es un au mien. J'aurais le droit de te donner ce 
nom; je m'en abstiens, parce que je suis Nemsi et que nous ne 
blessons jamais les lois de la politesse. 

— Laissons ces questions de religion. Écoute seulement : un 
fils de Prophète ne doit jamais parler de sa femme, mais tu me 
permets de parler des femmes du Frankistan? 

— Oui, certes . 

— Quand la femme d'un Frank est malade... » lime regardait 
avec inquiétude, comme si j'allais l'interrompre ; je fis un signe 
de tête, il poursuivit: « Enfin, quand elle est si malade qu'elle 
ne peut prendre aucune nourriture... 

— Aucune ? 

— Non, pas la moindre... 

— Continue. 

— Quand l'éclat de ses yeux s'éteint, quand ses joues s'amai- 
grissent, quand la fatigue l'accable sans qu'elle puisse pourtant 
dormir... 

— Continue. 

— Quand elle va traînant et sans forces, tantôt glacée, tantôt 
brûlante... 

— Je comprends, continue. 

— Quand le plus petit bruit la fait frissonner, quand elle ne 



80 SUR LES BORDS DU NIL 

désire plus rien, quand elle n'aime plus rien, quand elle ne hait 
plus rien non plus, quand chaque fois que son cœur bat il semble 
qu'elle va défaillir... 

— Poursuis toujours ! 

— Quand son souffle est plus faible que celui d'un petit oi- 
seau : quand elle ne rit, ne pleure, ne parle plus : quand elle n'a 
plus même un sourire, ni une plainte, ni un soupir: quand elle 
ne veut plus voir la lumière du soleil, mais se cache et souffre 
silencieusement sous les draperies de sa chambre... » 

Cet homme en parlant me regardait avec de grands yeux pleins 
de fièvre et d'inquiétude : à mesure qu'il s'avançait dans la des- 
cription des symptômes du mal, son trouble augmentait visible- 
ment, en dépit de ses efforts. Il devait aimer la malade avec 
tout ce qui pouvait rester de passions et d'ardeur dans cette âme 
flétrie; sans le vouloir, il venait de me découvrir tout entier le 
secret de son cœur. 

ce Tu n'as pas fini, demandai-je. 

— Quand elle pousse tout à coup un cri perçant et douloureux , 
comme si un poignard l'atteignait en pleine poitrine; quand elle 
murmure sans cesse un mot, toujours le même. 

— Quel mot? 

— Un nom... Quand, en toussant, le sang jaillit ^sur ses lèvres 
pâles... » 

Et il regardait toujours fixement, les yeux attachés aux miens 
dans une angoisse poignante. On eût dit que j'allais prononcer 
de sa mort ou de sa vie. Je n'hésitai pas cependant à exprimer 
la fatale conclusion : 

(( Si tout cela est, elle mourra. » 

Àbrahim demeura sans mouvement; il semblait frappé au 
cœur. Puis il se souleva et se dressa devant moi avec sa haute 
taille, son geste menaçant. Son fez venait de tomber, sa pipe lui 
glissait des mains ; sur son visage on lisait une lutte terrible. 
Cette figure devenait de plus en plus étrange : elle ressemblait 
à celle de Satan telle que Ta conçue le génie de Gustave Doré. 
Non point Satan portant queue et cornes, grimaçant et montrant 
ses pieds de bouc, mais Satan beau comme un archange, défi- 
guré seulement par l'expression hideuse, passionnée, diabolique 
de ses traits. 

Les yeux du musulman ne quittaient pas les miens ; ils étaient 






SUR LES BORDS DU NIL 8i 

pleins d'effroi et de colère ; enfin il éclata d'une voix qui, cette 
fois, n'avait rien de sourd ni d'aphone. 
« Giaour ! tonna-t-iL 

— Comment dis -tu? 

— Giaour , te dis-je ! Veux-tu que je t'appelle chien ? Le fouet 
t'apprendra qui je suis! Tu sauras comment tu dois obéir quand 
je commande. Si elle meurt, tu mourras aussi , toil Si elle vit, 
je te laisserai aller, je te donnerai tout ce que ton cœur peut 
désirer. » 

Je me levai à mon tour, assez peu ému de la menace, et, me 
plaçant*en face de mon interlocuteur, je lui demandai : 

« Sais-tu quelle est la plus grande honte pour un musulman? 

— Que veux-tu dire ? 

— Regarde à terre; où est ton fez? Abrahim Mamour, te 
souviens-tu des préceptes du prophète et du Coran: « Tu ne dé- 
couvriras pas la nudité de ta tête devant un chrétien-, » 

En un clin d r œil Abrahim eut remis sa coiffure et saisi le 
fiche poignard passé dans sa ceinture, s'écriant dans une rage 
indicible ; 

« Tu mourras , giaour ! Tu vas mourir à l'instant ! 
, — Je mourrai quand cela plaira à Dieu et non à toi* 

— Je te répète que je vais te tuer. Dis ta prière ! » 

Rien ne calme comme la vue d'un homme que la colère aveu- 
gle ; je repris tranquillement : 

« Abrahim Mamour, j'ai chassé les ours et les rhinocéros, les 
éléphants sont tombés sous mes balles; j'ai tué le lion « rava- 
geur » des troupeaux : remercie Allah si tu vis encore et prie -le 
de t'aider à dompter ta colère. Tu es trop faible pour te domi- 
ner toi-même, et pourtant, si tu ne cesses tes injures, prends 
garde à toi ! » 

A cette nouvelle provocation de ma part, Abrahim, blessé au 
vif, voulut se jeter sur moi ; je l'évitai et lui montrai aussi mon 
arme : dans ce pays, on ne se sépare ni de son revolver ni de 
son feouteau. Nous étions seuls en face l'un de l'autre , car l'Égyp- 
tien avait congédié ses esclaves. Avec mon brave Halef, je 
n'aurais pas craint tout le personnel de la maison réuni, mais je 
ne voulais pas en arriver aux extrémités 1 ni manquer l'occasion 
de voir la mystérieuse malade, dont l'état m'intéressait et piquait 
ma curiosité. 

Les Pirates de la mer Rouge. 6 



-V! 



82 SUR LES BORDS DU NIL 

c< Tu prétends tirer sur moi ! s'écria Àbrahim toujours furieux; 
en désignant mon revolver . Ici, dans ma maison, sur mon 
divan î 

— Certainement , si tu me contrains à me défendre. 

— Chien ! c'était donc vrai ce que j'ai pensé dès que tu es 
entré ? , .. ... 

— Que pensais-tu, Abrahim Mamour? 

— Que je t'avais déjà rencontré quelque part; où? quand? je 
n'en sais rien, mais... 

— Ni moi non plus, je n'en sais rien, mais la rencontre n'a 
pas été bonne, Et aujourd'hui comment allons-nous nous' quitter, 
Abrabim ? Tu m'as appelé chien; ne répète pas cette insulte, car 
ma balle est prompte. 

— Je vais appeler mes gens. 

— Appelles-les si tu veux ; qu'ils viennent relever un cadavre 
et tomber à leur tour ! 

— Oh! oh! pour qui te prends -tu ? 

— Pour un Nemsi; as-tu jamais senti la main d'un Nemsi? » 
Il haussa les épaules avec mépris* 

ce EL bien 1 poursuivis-je , prends garde de la sentir; elle n'est 
pas lavée dans l'essence de roses, comme la tienne, elle n'en est 
que plus vigoureuse. Adieu ! je ne troublerai pas la paix de ta 
maison, seulement ne me fais pas revenir en arrière. Que Dieu 
te conserve ! 

— Reste ! » cria le mahométan. 

Il essaya de se jeter de nouveau sur moi; je me retournai, et, 
le serrant à la gorge, je l'acculai contre la .muraille; les yeux lui 
sortaient de la tête, ses veines se gonflaient, son poignard lui 
avait échappé* 

ce Maintenant tu as senti la main d'un Nemsi, lui dis-je, 
lâche que tu es I Comment appelles- tu la conduite d'un homme 
qui fait venir le médecin, puis l'outrage et le menace? 

— Enchanteur I... murmura Abrahim. ; 

— Encore une injure I 

\ -T- Si tu n'étais pas enchanteur, mon. poignard ne me serait 
pas tombé des mains ; tu ne m'aurais pas ainsi violenté* 

- — Eh bien, soit! je suis un enchanteur; alors pourquoi ne pas 
essayer de mon pouvoir sur la malade, sur Guzela, ta femme? 

— Comment sais-tu son nom? ~ 



SUR LES BORDS DU NIL 83 

— Ton envoyé l'a prononcé. 

— Un infidèle • ne doit pas répéter le nom des croyants, 

— Je répète le nom d'une femme qui peut-être sera morte 
, demain ! » 

Il me regarda avec terreur, cacha son visage dans ses mains 
et balbutia : 

« Est-ce vrai, médecin, qu'elle pourrait être morte demain?» 
Le médecin répondit : « Oui. 

— Et tu ne peux la sauver ? 

— Qui sait? Tu ne m ? as pas laissé achever; peut-être aurais- 
je essayé de... 

— Oh! ne dis pas peut-être! Promets-moi de la sauver, 
je te donnerai tout ce que tu demanderas. 

— Laisse-moi donc essayer, cette fois je... 

— À h ! à la bonne heure, donne-moi vite le talisman ou le 
remède. 

— Je n'ai ni talisman ni remède infaillible; fais-moi voir la 
malade. 

— Es-tu fou? L'esprit du désert a soufflé sur ton cerveau! Ne 
sais- tu pas que la femme sur laquelle l'œil d'un étranger s'est 
arrêté doit mourir ? 

— Que veux-tu! elle mourra, bien plus certainement encore si 
je ne la vois pas. Il faut que je sente son pouls , que je l'interroge; 
nous ne pouvons, nous autres Européens, connaître ni soigner 
autrement la maladie. 

— Comment! tu ne possèdes ni talisman ni paroles magiques ! 
tu ne sais pas prier pour la malade ! 

— Je prierai pour elle en la soignant ; mais Dieu veut que 
nous joignions à la prière l'application et les moyens qu'il a mis 
entre nos mains. 

— ■ Quels sont ces moyens ? 

— Le suc de certaines fleurs, les métaux que renferme la 
terre , et desquels nous tirons des substances capables de com- 
battre le mal. 

— Si tu lui parles, que lui diras -tu? 

— Je lui demanderai ce qu'elle éprouve et où est son mal. 

— Tu ne lui diras rien que cela ? 

— Non. 

— Tu prononceras devant moi chacune de tes phrases ? 



84 SUR LES BORDS DU ML 

- — Je le yeux bien. 

— Et tu lui toucheras la main ? 

— Oui. 

— Une minute seulement... tu entends? As-tu besoin de 
voir son visage ? 

— ■ Non. elle restera voilée si tu le désires; mais il faudra 
qu'elle marche à droite, à gauche, dans sa chambre. 

— Pourquoi? 

— Parce que la démarche de la malade en dit beaucoup sur 
la maladie. 

— J'y consens ; je vais aller te la chercher. 

— Non, je dois me rendre. là où elle demeure. 

— Mais pourquoi encore ? 

— Parce que le médecin a besoin de savoir si son malade 
occupe une pièce malsaine, si l'air qu'il respire lui est nuisible... 

— Ainsi tu prétends pénétrer dans mon harem 1 ? 

— Oui. 

— Toi ! un mécréant ! 

— Un chrétien. 

— Jamais ! 

— Qu'elle meure donc ! Adieu ! » 

Je fis un pas pour m'éloigner. J'espérais bien être rappelé et 
je le souhaitais vivement. D'après les symptômes décrits par 
Abrahim , il était facile de conclure que la maladie de sa femme 
affectait l'âme plutôt que le corps ; peut-être cette malheureuse, 
enlevée de force, ne pouvait- elle supporter son sort. J'avais le 
plus grand désir de lui parler et ne négociais avec tant de 
patience que pour en arriver là. 

« Reste, me cria bientôt le mahométan. Tu entreras dans le 
harem. » 

Je revins vers lui, affectant la plus parfaite indifférence. J'avais 
vaincu l'obstacle ordinairement infranchissable à tout Européen; 
j'étais au fond enchanté de mon aventure. Il fallait que l'amour de 
l'Égyptien pour cette femme fût bien fort, et je devinais à l'ex- 
pression de ses traits qu'il ne cédait pas sans éprouver une 
sourde- colère. Je ne pouvais me dissimuler que, en cas d'insuc- 
cès dans mon traitement, j'aurais un ennemi implacable qui ne 

4 Harem en* arabe signifie proprement: Sanctuaire , lieu inviolable. 






■■;:-_„■. ■•;.;¥-; 



SUR LES BORDS DU NIL 85 

me pardonnerait pas d'avoir pénétré les secrets de sa demeure, 
d'autant que cet homme se sentait animé déjà d'une étrange 
haine contre moi. 

Abrahim cependant s'éloigna un instant pour préparer mon 
entrée; il tenait à ce qu'aucun de ses gens ne pût soupçonner ce 
qui allait se passer. Malédiction sur lui, si un seul de ses 
domestiques devinait la présence d'un étranger dans l'apparte- 
ment des femmes ! 

Lorsqu'il rentra, son visage était empreint de résolution et 
aussi de rancune; ses lèvres serrées, son regard fuyant, la con- 
trainte de son geste trahissaient ce qu'il devait souffrir. 

« Viens, dit- il, tu vas la voir. Je te permets beaucoup, 
Effendi. Mais par la félicité des cieux, par les tourments de F en- 
fer, je te le jure, si tu prononçais une seule parole, si tu faisais 
un seul mouvement qui pût me déplaire, jamais tu ne repasserais 
ce seuil) Tu es fort et bien armé, mais mon poignard aurait 
raison de toi, ou d'elle, si tu me résistais. Je te le jure par 
toutes les sourates du Coran, par tous les califég, dont Allah 
daigne bénir la mémoire ! 

— Es -tu prêt? lui demandai- je avec calme* 

— Oui , viens !» 

Je le suivis. Nous traversâmes un espace en ruines et tout 
entouré de débris de murs , dans lesquels les oiseaux de nuit fai- 
saient leur demeure; nous traversâmes une sorte d'antichambre, 
enfin' nous pénétrâmes dans l'appartement des femmes. Çà et 
là, des objets de toilette ou d'amusement témoignaient des habi- 
tudes de celles qu'on renfermait en ce lieu. Abrahim me dit avec 
un sourire à demi railleur : 

« Voilà les chambres que tu désires voir; regarde, crois -tu 
que le démon de la maladie puisse s'y cacher? 

— Mais ce n'est point encore la chambre de la malade. 

— Non, je vais t'y introduire; auparavant laisse-moi m ? as- 
surer si elle a caché le soleil de son visage à tes yeux. Ne 
cherche point à me suivre maintenant; attends en paix que. je 
vienne t' appeler. » 

C'était donc là qu'habitait Guzela, c'est-à-dire la belle. Toutes 
les circonstances de mon introduction me faisaient revenir de 
ma première supposition : cette femme ne devait point être 
âgée. 



86 SUR LES BORDS DU NIL 

, J'examinai curieusement le lieu où m'avait laissé Abrahim, 
C'était une pièce meublée à peu près comme celle où on recevait 
les hôtes, avec un divan, une barrière, une niche sculptée, au 
fond de laquelle gazouillait un petit jet d'eau. 
Bientôt l'Égyptien rentra et me demanda : 
« Eh bien, as -tu découvert quelque chose ici? 

— Oui, je te le dirai quand nous serons près de la malade. 

— Allons, Effendi, entrons; encore une fois, souviens-toi de 
mes recommandations* 

— Sois tranquille,., » 

Au fond de la chambre qu'Abrahim se décida à m'ouvrir, 
j'aperçus, appuyée contre le mur, la forme d'une femme soigneu- 
sement voilée et couverte de longs vêtements. Quand je dis 
forme, c'est faute d'un autre mot, car on ne voyait rien d'humain 
so ; us cet amas d'étoffe, si ce n'est un petit pied chaussé seule- 
. ment du bout par des pantoufles de velours. 

Je commençai , mes questions, qui ne durent blesser en rien 
la susceptibilité du musulman; je priai la malade de se mouvoir 
un peu; enfin je lui demandai de me tendre la main. Malgré la 
gravité de la situation, j'avais envie de rire : la main était enve- 
loppée d'un linge épais, de manière qu'on ne vît pas même la 
forme des doigts; le bras était également bandé. 

<( Mamour, dis -je en me tournant vers l'Égyptien, je ne puis 
sentir le pouls sous ces enveloppes. 

— Enlève la bande ! » ordonna mon hôte. 

La femme obéit; je vis alors une main délicate. À l'un des 
doigts brillait un mince cercle d'or terminé par une perle de la 
plus grande valeur. 

Je pris lé bras entre le pouce et trois doigts, puis je me penchai 
pour écouler le pouls en même temps que je le tâtais. Abrahim 
ne perdait de vue aucun de mes mouvements. Alors j'entendis , 
non,, je ne me trompais pas, la voix était sj basse pourtant !,.. 
j'entendis ce murmure ; Kourtar'Senitzayi I ce Sauve Sénitza ! » 

« As-tu fini? demandait Abrahim avec impatience, en se rap- 
prochant de moi. 

— Oui. 

— Eh bien! qu'a- 1- elle? ^ 

-T-: Elle a une grande.,, une très grande maladie, une maladie 
presque impossible à guérir. N'importe, je la sauverai ! » 



.-;-'. -.^ft'ïsîF^Wfcit-' 






SUR LES BORDS DU ?UL 87 

Ce dernier mot, je le prononçai ayec une singulière lenteur, 
plus pour elle que pour lui. 
« Comment s'appelle son mal? 

— Il a un nom étranger que les médecins seuls peuvent com- 
prendre. 

— Quand sera- 1- elle guérie ? 

— Hum ! cela peut être très court et cela peut être long. Tout 
dépend de ton obéissance envers moi. 

— En quoi faut -il t' obéir ? 

. — Il faut exécuter ponctuellement mes prescriptions médicales. 

— Je les exécuterai, 

— Cette femme devra rester seule; on lui évitera toute contra- 
riété. 

— Gela sera fait. 

— Je lui parlerai tous les jours. 

— Toi? 

— Ne faut-il pas que je juge des progrès de ma médicamenta- 
tion? 

— Je te dirai tout ce qui arrivera. 

— Tu n'y connais rien, tu ne saurais apprécier T état d'un 
malade. 

— : Mais tu ne lui parleras que de son mal ? 

— C'est pour cela que je suis venu. 

— Mais enfin combien de fois penses-tu avoir besoin de lui 
parler? : 

— Je crois que cinq fois suffiront pour la guérir. 

— Bien ! donne-lui maintenant la médecine, 

— Je l'ai laissée à mon domestique. 
* — Viens la chercher, » - " ' 

Je me retournai pour saluer ma cliente ; la pauvre femme leva 
les mains sous son voile et murmura : 

— Ev Allah ! ( Dieu soit avec toi ! ) 

— Silence 1 n'ouvre la bouche que quand on t'interroge ! s'écria 
le musulman d'une voix tonnante. 

— -Àbrahim, interrompis-je, ne t'ai -je point dit qu'il fallait 
éviter toute contrariété, tout chagrin à cette femme? Est-ce ainsi 
qu'on s'adresse à quelqu'un qui touche aux portes du tombeau? 

— Qu'elle prenne garde elle-même à ne pas se rendre malade ! 
Il ne faut pas qu'elle parle; elle le sait. Viens! », 



, \,' - ■- ' • ■■ • 



■■■ï? 



88 SUR LES BORDS DU NIL 

< Nous retournâmes au selamlik, et j'envoyai chercher Halef, 
qui parut bientôt avec ma pharmacie. Je remis à Âbrahim le 
médicament qui me parut utile, à dose voulue, puis je me dis- 
posai à partir. 

« Quand reviendras -tu ? me demanda mon hôte. 

— Demain , à la même heure, 

— Je t'enverrai ma barque. Combien te dois-je pour aujour- 
d'hui ? 

— Rien; si la malade guérit tu me donneras ce qu'il te plaira. » 
Abrahim mit cependant la main à sa poche, en tira une 

bourse , dans laquelle il prit quelques pièces d'or qu'il tendit à 

Halef. 

- <c Tiens , dit- il, prends cela, toi ! » 

Le brave Halef Agha accepta la chose d'un air superbe, comme 
s'il eût fait beaucoup d'honneur à l'Égyptien ; il ne daigna 
pas même regarder les bakhchich en les glissant dans son 
gousset. 

ce Àbrahiïn Mamour, dit-il, ta main est ouverte et la mienne 
aussi; je ne la fermerai pas devant toi, car le Prophète a déclaré 
qu'une main ouverte est le premier degré qui conduit dans le 
séjour des élus. Allah t'accompagne et moi aussi ! » 

Nous partîmes; l'Égyptien nous conduisit jusqu'au jardin, où 
les domestiques vinrent à notre rencontre. 

Dès que nous fûmes seuls, Halef se mit à compter son or en 
s' écriant : 

((Trois pièces, Effendi ! Que le Prophète bénisse Abrahim 
Mamour et laisse sa femme longtemps malade ! 

^ — Hadj Halef Omar ! 

— Sidi, ne puis-je me réjouir en comptant ma monnaie? 

— La santé vaut mieux que l'or, Halef! 

— Pendant combien de jours dois-tu la visiter, Sidi? 

— Quatre à cinq jours, je pense. 

— Trois pièces chaque fois, cela fait quinze. Si elle guérit, il 
m'en donnera peut-être encore quinze , cela fera trente. Je m'in- 
formerai s'il y a beaucoup de femmes riches qui soient malades 
sur les bords du Nil ! » 

, Cependant nos rameurs nous reconduisaient rapidement, car 
nous descendions le courant. En une demi- heure nous étions de 
retour. 



SUR LES BORDS DU NIL 



89 



Noos abordâmes près d'une dahabie mise à P ancre pendant 
notre absence; ses amarres étaient attachées, sa voile repliée, et, 
suivant la pieuse coutume des musulmans, le capitaine de l'em- 
barcation invitait ses gens à la prière : 




Puis je me penchai pour écouter le pouls; 



« Hai al el Salah ! criait-il, préparez-vous à prier ! » 
Cette voix me frappa, je la connaissais; je m'arrêtai tout à 
coup. N'était-ce pas Hassan Àbou Réïsan : le père des mari- 
niers ? Nous l'avions rencontré à Koufarch, où il était venu visiter 
un de ses fils, el nous avions fait route avec lui pour l'Egypte. 
Nous étions tout à fait bons amis; je me persuadais qu'il me 



/ 



>^'. 

î "^ 






*ï 






90 SUR LES BORDS BD NIL 

fevërrait avec plaisir. J'attendis donc la fin de la prière, sous 
l'ombre d'une muraille, à quelque dislance du rivage; après 
quoi je hélai le vieux reïs. 
« Hassan el Reïsan , oh .! io ! 

— Qui m'appelle? Allah est grand! C'est mon fils, le Nemsi 
Kara Effendi ! 

- — Oui, c'est lui ,~Abôu" Hassan ! 

— Viens, mon fils, monte, il faut que je t'embrasse. » 

Je fus bientôt sur le pont. Hassan m'accueillit avec toutes les 
démonstrations orientales. 

<( Que fais-tu ici? me demanda-t-il enfin. 

— Je me repose de mon grand voyage ; et toi? 

— Je reviens de Dongola, où j'ai conduit un chargement de 
feuilles de sérié; une voie d'eau s'est déclarée, j'ai dû m'arrêter 
quelques jours. 

— Combien de temps comptes -tu rester ici? 

— Nous partons demain ; où demeures- tu ? 

— À droite... là-bas ; tu vois cette maison de pierre ? 

— Ton hôte est-il un bon hôte ? 

— Oui, c'est le cheikh el Beled (maire ou juge du village, 
du lieu); je suis très content de lui; lu viendras ce soir, 
Hassan? 

— J'irai, si ta pipe est en bon état, 

— ■ Je n'ai qu'une pipe, tu apporteras la tienne; mais je te 
donnerai d'excellent tabac. 

— J'irai. Resteras- tu longtemps ici? 

— Non, je voudrais retourner au Caire* 

— Eh bien! viens avec moi, j'aborderai à Boulakh (faubourg 
du Caire). » 

Cette proposition me fit réfléchir. Je repris : 
« Hassan, tu me nommes ton ami? 

— Tu Tes; demande-moi ce que tu voudras, je le ferai, si 
cela m'est possible. 

— J'attends 'de toi un très grand service, Abou Hassan! 

— Parle. Quel est-il? 

— Je. te le dirai ce soir, si tu viens prendre le café avec moi. 
-.•."—■J'irai. Seulement,, mon fils, j'oubliais que je suis invité 
déjà dans la maison où tu loges.; 

— ■ Chez le cheikh? 



."•;> 






SUR LES BORDS DU NIL 91 

, — Non, chez un homme d'Istamboul, qui est venu avec moi 
et qui a loué ici un étage pour lui et son serviteur. 

— Gomment s'appelle cet homme? 

— Je ne sais , il ne me Fa pas dit. 

— Mais son serviteur doit le dire? » 

Hassan sourit, ce qui ne lui était pas ordinaire. 

« Oh! celui-ci est un drôle qui connaît toutes les langues, quoi- 
qu'il n'ait étudié nulle part; il fume, mange ou chante du matin 
au soir. Quand on l'interroge, il répond par des paroles aujour- 
d'hui vraies, fausses demain. Avant-hier il se donnait pour un 
Turc, hier pour un Monténégrin , aujourd'hui il se prétend 
Druse; Allah seul ;. peut savoir ce qu'il sera demain et après- 
demain. 

— Et tu préfères l'invitation de cet étranger? 

— Non, j'irai chez toi quand j'aurai fumé une pipe avec lui- 
Adieu! Allah te garde! j'ai à travailler. » 

Nous regagnâmes, Halef et moi, notre demeure. Je m'étendis 
sur mon divan et commençais à réfléchir aux aventures de cette 
journée, quand mon hôte entra; après le salut d'usage, il 
me dit : 

> « Je viens te demander pardon , Effendi , car j'ai loué l'étage 
au-dessus du tien. 

— Cela ne me gêne nullement, cheikh. 

— Mais ta tête a beaucoup à penser et le domestique du loca- 
taire chante, parle, siffle sans cesse. 

— - S'il m'ennuie, je saurai le faire taire. » 

Mon attentif propriétaire parut enchanté de mon indulgence ; il 
s'éloigna. Je me replongeai dans ma rêverie, quand je fus distrait 
par les pas de deux hommes, dont l'un montait et l'autre descen- 
dait. Ils s'arrêtèrent devant mon palier, puis je reconnus la voix 
de Halef demandant : - 

ce Que fais-tu. là? Qui es-tu? 

— Et toi, qui es-tu?.,, que fais-tu dans cette maison? reprenait 
l'interlocuteur. 

— Moi! criait Halef du ton d'un homme offensé, j'appartiens 
à cette demeure. 

— Et moi aussû 

— Ton nom? 

— Hamsad al Djerbaya. 



"..'3 



92 SUR LES BORDS. DU NIL . 5 

— Moi,hadj Halef Àgha. 

— Un Àgha? 

— Oui, le compagnon et le protecteur de mon maître. 

— Qui est ton maître? 

— Le grand et célèbre médecin, qui habite cette chambre. 

— Un médecin! qu'est-ce qu'il guérît? 

— Tout... Ne me conte point de sornettes, il n'y a qu'un seul 
homme qui puisse guérir tous les maux, cet homme, c'est 

moi! \ ' 

— Tu es donc médecin? 

— Non; comme toi, j'accompagne et protège un maître. 

— Quel est ce maître? 

— Personne ne le sait. Apprends seulement que nous demeu- 
rons aussi dans cette maison. 

— Vous ne pouvez y demeurer. 

— Et pourquoi? 

— Parce que vous êtes des gens peu polis et qu'on ne reçoit 

pas en bon lieu. Gomment, quand je te demande qui est ton ; ; 

maître, tu refuses de me répondre! j 

— - Ohl je vais te le dire. Mon maître n'est pas le lien. ] 
Voilà! » 

Sur cette gaminerie, la dignité de Halef, blessée au vif, le 
força de se retirer. Je l'entendis descendre à toutes jambes. Le 
joyeux compagnon, probablement appuyé sur la rampe, chantait 
sans souci de celte colère une chanson qui répondait exactement, 
pour l'air et les paroles, à un gai refrain de mon pays. ' i 

Dès la seconde strophe je me précipitai vers la porte. Le 
drôle était là, vêtu d'un large pantalon bleu, d'une jaquette de 
même couleur; des bottes courtes, un fez sur l'oreille complétaient 
son costume. Il me regarda tranquillement et continua sa chan- 
son. Lorsqu'il eut fini, se tournant vers moi, les poings sur les 
hanches, il me dit d'un air tout à fait dégagé : 

« Eh bien! cela le plaît-il, Effendi? 

— Beaucoup; où donc as-tu appris cette- chanson? 

— Je l'ai faite moi-même. 

- s- 

— Ah! pour cela, va le conter à d'autres! Et la mélodie? 

— Je l'ai aussi composée, vrai! EffendL 

— Menteur! 



SUR LES BORDS DU NIL 93 

— Effendi, je me nomme Hamsad al Djerbaya et ne me laisse 
point insulter! 

— Nomme-toi comme tu voudras, tu es un farceur, je connais 
trop cet air. / 

— C'est possible; ceux qui te l'ont appris me l'avaient entendu 

chanter. 

— Charlatan! tous les Allemands le savent en naissant. 

— Effendi, tu es Allemand? 

— Et toi aussi? » 

Ce fut une reconnaissance des plus tendres. J'appris que mon 
compatriote accompagnait le fils d'un riche marchand de Constan- 

tinople. 

« Je ne sais trop pourquoi nous sommes ici, me dit Hamsad 
confidentiellement; je crois que mon maître est à la recherche 
d'une femme, une Monténégrine, une certaine Sénitcha, ou 
Sénitza. un nom fort malaisé à prononcer. » 

En cet instaut le maître du faux Turc l'appela en frappant des 
mains: il s'enfuit et je retournai sur mon divan. L'aventure 
devenait tout à fait romanesque. Celte Sénilza... Cette Monté- 
négrine... et ma cliente d'au delà du Nil!... Quelle coïncidence! 

Mais je ne pouvais goûter un instant de repos; il m'arriva trois 
fellahs qui demandaient un remède pour la migraine. 

Ils s'assirent à l'orientale près de moi, m'exposèrent leurs cas, 
écoulèrent mes prescriptions et ne bougèrent de place qu'au bout 
d'une heure au moins. 

Le soir, Hassan monta d'abord chez mon voisin; je l'entendis 
se disputer en sortant avec l'ex-barbier allemand. (Hamsad 
m'avait appris qu'il exerçait la profession de barbier en Prusse, 
avant ses grands voyages.) Enfin le capitaine Hassan frappa à ma 
porte. 

(( Pars-tu décidément demain? lui demandai-je pendant que 
nous dégustions notre café. 

< — Non ; ma voie d'eau n'est pas encore réparée. Dieu puisse 



f 



demain nous rendre la lumière propice! 

— Mais quand pars-tu? 

— Après -demain. 



- Veux-tu m'emmener? 

- Ce sera la joie de mon âme. 

-Et si j'amenais quelqu'un avec moi? 



94 SUR LES BORDS DU NIL 

— Ma dahabie est vaste. Qui emmènes-tu? 

— Une femme. 

— Tu as acheté une esclave, Effendi? 
— -Non, c'est la femme d'un autre. 

— îl viendra avec elle? 

— Non.., 

— Tu lui as donc acheté cette femme? 

— Non, je la lui enlève* 

— Allah kérim! tu crois pouvoir l'enlever sans qu'il le sache? 

— Peut-être. 

— Homme, sais-tu ce que tu vas faire? 

— Et quoi? 4 " ' 

— Une tchikarma^ un rapt! 

— Je le sais. 

— Un rapt est puni de mort. Ton esprit s'est donc obscurci? 



Ton âme est devenue noire; tu veux courir à ta perte? Tu veux 
commettre le crime? 

— Non, les circonstances expliquent tout. Tu es mon ami, tu 
sais te taire, je vais te confier paon secret. 

— Ouvre la porte de ton cœur, mon fils, je t'écoute. » 

Je lui racontai mon aventure dans tous ses détails ; il suivit la 
narration avec intérêt; quand j'eus fini, il se leva et me dit : 
«Viens, mon fils, prends ta pipe, suis-moi. 
-. — Où donc? 

— Tu vas le voir. » 

Je devinai son intention et me levai aussitôt. Il me conduisit 
chez mon voisin, le fils du marchand de Gonstantinople. Le dômes- 
tique était absent; nous entrâmes, Hassan s'annonça seulement 
par une légère toux. L'homme qui vint au-devant de nous me 
semblait fort jeune; il comptait à peine vingt-six ans. Il était 
richement vêtu et fumait une pipe magnifique; son visage me 
plut; son abord avait quelque chose de facilement sympathique. 

Le vieux Hassan prit aussitôt la parole : 

<( Je te présente le grand négociant Isla ben Mafleï, de Gon- 
stantinople, » dit-il; puis se tournant vers moi, il ajouta ; « Et 
voici FEffendi Kara ben Nemsi, mon ami très cher. 

— Soyez les bienvenus tous deux, » répondit le jeune homme 
en nous faisant asseoir et en regardant Hassan, comme s'il eût 
voulu l'interroger sur cette présentation subite, 



SUR LES BORDS DU NIL 95 

<( Veux- tu me prouver ton amitié? reprit celui-ci. 

— Que faut-il faire pour cela? 

— Raconte à cet homme ce que tu viens de me raconter. » 
Isla nous regarda tous deux avec surprise et méfiance. 

ce Hassan el Reïsan, s'écria-t-il, tu viens de me promettre le 
silence et tu as déjà parlé! 

— Demande à mon ami si je lui ai dit une syllabe de ce que 
tu m'as confié? 

— Alors pourquoi me l'amener et m'obliger à lui raconter moi- 
même mon secret? 

— Ne m'as-tu pas recommandé d'avoir Foreille aux aguets, de 
ûi 'informer en tout lieu de l'objet de tes recherches, d'ouvrir les 
yeux pour tâcher de le découvrir? J'ai ouvert les yeux et les 
oreilles, et je t'amène cet homme, qui pourra peut-être te 
donner des renseignements. » 

Le jeune homme fit un mouvement de joie, jeta sa pipe et 
s'avança vers moi* 

« Est-il possible! murmura- t-il; tu saurais quelque chose? 

— Mon ami Hassan ne m'a mis au courant de rien. Je ne com- 
prends pas de quoi il s'agit, explique- toi. 

— Effendi, si tu pouvais me répondre et m'aider, je te 
récompenserais aussi richement qu'un pacha! 

— Je ne demande point de récompense. Parle! 

— Je cherche une jeune fille du nom de Sénitza, 

— Je connais cette femme; elle-même m'a dit son nom.,. 

— Où l'as- tu vue, Effendi? où? Oh! parle donc! 

— Pourrais-tu d'abord me décrire la jeune fille? 

— Oh! elle est belle comme la rose, charmante comme le pre- 
mier rayon de l'aurore, parfumée comme la fleur du réséda. Sa 
voix ressemble au chant des houris. Ses cheveux sont brillants 
comme la queue du cheval Gilza ? son pied gracieux comme celui 
de Daiila, qui trahit Samson; sa bouche ne prononce que des 
paroles de bonté; ses yeux... » 

Je l'interrompis en lui faisant signe dé la main. 

ce Isla ben Mafleï, lui dis-je, ce ne sont point là les descriptions 
que je te demande; ne me réponds pas avec la langue d'un fiancé, 
mais avec les paroles de la raison; depuis quand l'as-tu perdue, 
d'abord? ; 

— Depuis deux lunes. 



9fi SUR LES BORDS DU NIL 

— Avait- elle quelque objet sur elle qui pût la faire recon- 
naître? 

— Effendi, de quel objet parles-tu? 

— D'une parure, d'un bijou, d'un anneau, d'une chaîne, que 
sais -je? 

— Un anneau... ah! oui, un anneau! je lui en ai donné un, 
dont le cercle d'or est fin comme un cheveu, mais qui a pour 
chaton une belle perle. 

— Je l'ai vu. 

— Où donc, Effendi? 

— Tout près d'ici, à une heure de chemin à peine. » 

Le jeune homme s'agenouilla devant moi, il mit mes deux 
mains sur ses épaules. 

« Est-ce vrai? demanda-t-il. Ne me trompes-tu pas? 

— C'est vrai! 

— Viens, alors, conduis- moi! 

— Gela ne se peut. 

— Je te donnerai mille piastres..., deux mille, trois mille, si 
tu veux! 

— M'en donnerais -tu cent mille, je ne pourrais t'y conduire 
aujourd'hui. 

— Eh bien! demain, demain dès le matin? 

— Prends ta pipe, allume-la, assieds-toi, causons : qui con- 
clut trop vite une affaire perd son temps. 

— Efféndi, je ne puis attendre; mon âme tremble! 

— Allons, calme -loi, écoute! » 

Il s'assit, alluma sa pipe d'une main mal assurée, et je com- 
mençai mon récit : 

« J'ai été appelé dans la journée chez un riche Égyptien pour 
soigner sa femme malade. Il se nomme Àbrahim Mamour: il 
habite un vieux château ruiné au delà du Nil. 

— Ah! un bâtiment entouré de murs, n'est-ce pas? Qui l'eût 
supposé? J'ai visité tous les villages, toutes les habitations des 
environs; cette demeure je la croyais abandonnée... Et peut-être... 
Enfin, celte femme, tu l'as vue? Est-ce bien à lui? 

— Je ne le crois pas. 

— Elle est malade? 

— Oui, très malade! 

— Oh! il me payera le mal qu'il lui a fait! 



'Vit* 



^^;f-t^^^"^^"^;^v^^;o^^,^;v.^>^ -: ; ^'v^vv 



SUR LES BORDS DU NIL V 97 

— Celte femme souffre au cœur, elle se côîisurne de chagrin; 
elle hait Abrahim; si on ne la sauve promptement, elle 
mourra, 

■_ — Comment sais- tu cela? 

— Abrahim m'a conduit dans son harem pour que je puisse 
parlera la rmalade. r ■ 

— Dans son harem! 11 t'y a conduit , lui! 

— • 11 aime cette femme , il veut la guérir à tout prix. 

— Qu'Allah le punisse de l'aimer! Et tu lui as parlé, 
à elle? . 

— Oui, seulement de son jnaL Cependant elle a eu l'adresse 
de me souffler bien bas à l'oreille : «Sauve Sénitzar! » Lui la 
nomme Guzela. . . 

— Que lui as-tu répondu? 
— - Que je la sauverais. 

— Effendi, je t'aime'; ma vie t'appartient. Il me Ta ravie , enle- 
vée, il s'en est emparé par trahison! Oh! viens, cdnduis-moi! 
Je voudrais voir au moins les murs de sa prison ! 

— Non, Isla ben Mafleï; je retournerai demain chez Abrahim , 
mais j'irai seul. 

— Sidi, je t'accompagne partout! 

— Impossible! Sénitza connaît-elle l'anneau que tu as au 
doigt? ' - - . 

— Oui , certes ! ...... 

— Consens-tu à me le confier? 

— Oh! oui, tu as raison, Sidi, elle comprendra que tu viens 
de ma part. 

— Mets-moi un peu au courant de ton aventure, Isla; il faut 
que je connaisse les circonstances de l'enlèvement. 

— Tu sauras tout, seigneur* Notre maison est une des plus 
considérables de Stamboul; je suis le fils unique d'un riche négo- 
ciant; tandis que mon père s'occupe du bazar avec ses serviteurs , 
je voyage pour nos affaires. J'ai eu plusieurs fois occasion 
d'aller à Scutari, où j'ai rencontré Sénitza, un jour qu'elle se 
promenait au bord de la mer avec une amie. Depuis nous nous 
sommes revus bien souvent. Son père n'habite point Scutari ^ il 
demeure dans la montagne. Elle était à la ville chez une 
ancienne compagne. Lorsque je retournai, il y a deux mois, 
à Scutari, cette compagne et §of^r^^pî^avâient disparu, ernme- 

Les pirates de là nier Boage- / ^ v^\ 7 v 

\"S II y . izi 

\ 






98 SUR LES BORDS DU JNIL 

liant la jeune fille avec eux; personne ne pouvait dire où ils 
étaient allés. 

— Les parents l'ignoraient? . 

— Oui, le père de Sénitza, le vaillant Osco, a juré de remuer 
ciel et terre pour la retrouver, et moi je m'en revenais tristement 
en Egypte, où m'appelait mon commerce, lorsque je rencontrai 
le bateau à vapeur qui fait : le service du- Nil. Ma barque se -trou- 
vait assez proche pour que je m'entendisse appeler. 

((Je regardai. Sur le pont une femme debout venait, par un 
mouvement rapide, de faire tomber son voile. C'était Sénitza, 
Près d'elle un homme d'un aspect sinistre se leva tout à coup et 
l'entraîna en lui rejetant le voile sur le visage. Je ne la revis plus. 
Depuis ce temps je fouille toutes les rives du Nil pour la 

délivrer» 

— Tu ne sais pas si elle a été contrainte à quitter Scutari, ou 
si elle est partie volontairement avec ses hôtes?" 

. " — Oh! certainement on a dû l'enlever par forcé ou par 

ruse. ' 

-— Tu ne connais pas l'homme que tu as vu près d'elle? 

— Non. 

— Es-tu sûr de ne point te tromper? Était-ce bien Sénitza que 
tu as rencontrée sur ce vaisseau? 

— Elle m'appelait par mon nom , Effendi,' elle me tendait les 
mains ! Sidi , tu as promis de la sauver ! 

— Oui. 

-^ Tu tiendras ta parole? * ■ . ' \ ; 

— r Oui, si la malade près de laquelle j'ai été appelé est réel- 
lement ta fiancée, 

— Gomment t'en assureras- tu, puisque tu ne veux pas que je 

t'accompagne? . ; / *' , -.'-■* 

— Ton anneau me servira , 

. — Mais comment pourras-tu la faire sortir de sa prison? 

....-— Nous "verrons, Hassan;' es-tu prêt à la prendre sur ton 
navire? 

— * Je suis prêt. Cependant je voudrais savoir quel est l'homme 
qui la retient captive* 

;:^- Je te râi dit, il se nomme Àbrahim Mamour. 

; ; — S'il a été mamour, gouverneur de province,, c'est lun 
homme assez puissant pour nous pferdre tous, au cas c 'où nOus 



SUR LES BORDS DU NIL 99 

tomberions entre ses mains, remarqua le capitaine d'uh air sou- 
cieux. Une tchikarma (rapt) est punie de mort. Mon ami Kara 
ben Nemsi, sois prudent, n'agis point sans précaution. » 

L'aventure me tentait. Résolu pourtant à ne rien entreprendre 
sans m'assurer si Mamour avait ou non quelques droits sur cette 
femme , j'étais, dans le cas contraire, bien décidé à tout braver. 

Nous examinâmes l'entreprise sous toutes ses faces, et il était 
fort tard quand nous nous séparâmes. 

Le lendemain, j'allai voir Abou el Réïsan dans son bateau, 
puis je rentrai pour déjeuner; je terminais à peine mon repas, 
que le canot de l'Égyptien me fut signalé par Halef. Celui-ci 
ne perdait pas de vue la rive , tant il tenait à notre visite chez 
Abrahim. 

ce Effendi, je t'accompagne , me dit-il. 

— Non; aujourd'hui je n'ai pas besoin de toi. 

— Tu n'as pas besoin de moi? et s'il t'arrivait quelque accident? 

— Quel accident pourrait -il m' arriver? 

— Si tu tombais à l'eau? 

— Je sais nager. 

— Et si Abrahim voulait te tuer? J'ai bien vu qu'il n'est pas 
ton ami ! 

— Mon pauvre Halef, tu ne l'en empêcherais pas... 

— Comment, Sidi! Halef Agha n'est-il pas un homme? N'as- 
tu plus confiance en lui? 

— Allons , viens ! » 

Halef ne se le fit pas dire deux fois , il tremblait de perdre son 
bakhchich 1 . 

La route se fit sans accident; j'examinais les moindres détails 
pour les faire servir à mon projet. Je remarquai, dans le jardin, 
de longues et solides perches gisant à terre. La porte d'entrée se 
fermait, à l'intérieur, par un fort verrou en bois. Je ne vis de 
chien de garde nulle part; les rameurs du canot nous apprirent 
que le vieux château n'était habité que par Mamour, deux 
femmes et une douzaine de fellahs. 

Lorsque j'entrai dans le selamlik, Abrahim me reçut d'un air 
amical et s'écria.: 

ce Sois le bienvenu, Effendi! tu es un grand médecin! 

1 Bakhchich y pourboire, • '[. 



100 SUR LES BORDS DU NIL 

— Ahl 

— - Oui, depuis hier elle mange mieux. 

— À-t-elle parlé à la femme qui la soigne? 

— Oui, et presque gaiement. 

— Très bien! peut-être sera-t-elle complètement guérie en 



moins de cinq jours. 

— Aujourd'hui même, ce matin, elle a un peu chanté. 

— Très bien! je la guérirai plus facilement. )> 

Il me conduisit de nouveau dans Fantichambre où j'avais dû 
l'attendre la veille. Je recommençai mon inspection, mais d'une 
manière plus attentive, 

La pièce n'avait point de fenêtres; d'étroites ouvertures don- 
naient sur cette espèce de construction grillée, qui déjà avait 
frappé mes regards dans la cour. Cette grille en bois, fort épaisse 
du reste, se fermait en dehors par une longue bande passée 
plusieurs fois dans des oeillères. Je retirai cette bande et la 
cachai en dedans , contre le grillage. Mon opération était 
à peine terminée, qu'Abrahim rentra accompagné de Sénitza. 

Je commençai mes questions, tout en jouant avec mes doigts 
et faisant briller l'anneau du jeune marchand. A un certain 
moment cet anneau s'échappa fortuitement de mes mains et alla 
rouler sur le pan du vêtement de la jeune malade. Celle-ci s'em- 
pressa de me le ramasser. 

Mamour lui arracha aussitôt l'anneau; il me le rendit, mais 
elle avait eu le temps de le reconnaître; un tressaillement léger et 
un mouvement de la main vers le cœur me le prouvèrent. Je 
n'avais plus rien à faire dans celle maison pour l'instant; je me 
levai gravement. 

Abrahim me demanda comment je trouvais la malade. 

ce Dieu est puissant, répondis-je, il aide parfois les siens plus 
tôt qu'ils ne l'ont espéré. S'il lui plaît que cette jeune femme soif 
guérie demain, je n'en serais -pas étonné. Qu'elle prenne la méde- 
cine que je vais lui envoyer et qu'elle attende en paix mon refour. » 

Ce jour-là, il fut impossible à la prisonnière de me dire une 
seule parole. 

En rentrant dans le sélamlik, je retrouvai Halef avec ma phar- 
macie et j'envoyai à la malade une dose de sucre en poudre, pour 
laquelle le petit Agha reçut encore un riche pourboire; après 
quoi, nous nous éloignâmes. 






S 



SUR LES BORDS DU MIL 101 

Hassan m'attendait avec le jeune négociant. . 
« Eh bien! Fas-tu vue? me cria celui-ci. 

— Oui. 

— À -t- elle reconnu l'anneau? 

— Oui. \ ' ' - 

— Elle sait alors que je suis là? 

— J'espère qu'elle l'a compris; j'espère aussi qu'elle a fait 
attention au sens de mes paroles et qu'elle 3e prépare à être déli- 
vrée cette nuit. 

— ■ Mais comment? 

— Hassan, ton bateau est-il prêt? 
— - Il le sera ce soir. 



- Es-tu décidé à nous conduire au -Caire? 



— Oui. - - . , 

— Écoutez- moi. Deux portes ferment la demeure d'Àbrahim; 
elles sont verrouillées en dedans, impossible de les forcer; mais 
il y a un autre moyen. Isla, sais -tu nager? 

— Oui. 

— Bien. Un canal conduit Teaju du Nil dans l'intérieur du 
bâtiment; il aboutit à un bassin renfermé dans une cour; c'est 
par ce conduit qu'il faudra pénétrer quand tout le monde dor- 
mira. La porte de cette cour n'est pas malaisée à ouvrir, non 
plus que celle donnant sur le jardin; une fois que nous serons en 
dédans, nous trouverons des perches pour faire l'assaut du 
harem, dont la grille cédera sans peine si Sénitza m'a deviné, 
car y ai tout préparé. ^ 

— Et après? 

— Après, nous agirons suivant les circonstances,.,^ Hassan 
sera sur le fleuve, avec sa dahabïe,"et nous nous déroberons aux 
poursuites. » 

Je dessinai alors le plan du vieux château , afin que mes deux 
complices pussent s'orienter, et je. rentrai chez moi, me hâtant 
dé disposer mon bagage pour le départ. 

Nos paquets n'étaient pas longs à ficeler; j'avais réglé dans la 
journée avec mon hôte ; nous pûmes nous rendre de bonne heure sur 
le navire, où Isla vint me rejoindre accompagné de son domestique. 

Dès que la nuit fut venue, le reïs mit à notre disposition une 
longue chaloupe; Halef et l'ex-barbier prirent les rames, je me 
chargeai du gouvernail. 



.*- 






102 SUR LES BORDS DU NIL 

C'était une belle nuit que celle-là, une de ces nuits où la nature 
semble reposer avec confiance, où aucun élément ne s'agite, où 
rien ne trouble le calme du sommeil planant sur la moitié du 
monde. 

Le vent léger qui s'était élevé un instant, au moment du cré- 
puscule, venait de cesser; la paix régnait autour de nous; les 
étoiles de l'Orient brillaient d'un doux et vif éclat sur le fond 
bleu sombre du cieL Les eaux du vénérable fleuve coulaient 
lentement et sans bruit dans leur lit immense. Cette calme 
nature influait sur mon imagination; je n'étais nullement inquiet , 
quoique je ne cherchasse point à me dissimuler les dangers où 
nous nous engagions, 

Gn peut trembler devant une entreprise difficile; mais, une 
fois les choses préparées, les voies ouvertes, les chances discu- 
tées, il faut avancer en arrêtant le combat intérieur qui paraly- 
serait-Faction. Un enlèvement était-il d'absolue nécessité? non 
sans doute; on eût pu citer Abrahim devant la justice. Malheu^ 
reusement, dans ce pays, la justice n'est jamais exempte de 
pression. Nous ne savions pas quels moyens eût employés Ma- 
mour pour soutenir son prétendu droit sur la jeune fille, et il n'y 
avait pas de temps à perdre si nous voulions la tirer de ses mains. 

Il fallait donc avancer résolument et presque en fermant les 
yeux. 

Au bout d'une heure nous vîmes se dresser la sombre sil- 
houette du vieux bâtiment; nous longeâmes la rive avec précau- 
tion, et je descendis seul pour faire une reconnaissance des lieux. 

Tout me sembla fort calme dans les environs ; pas un signe de 
vie autour de ces murailles. A Pintérieur aussi, tout dormait 
sans doute. Je remarquai à l'entrée, du canal la barque d'Abra- 
him, attachée par une chaîne. J'ordonnai à nos deux serviteurs, 
de la conduire: un peu plus loin et de la faire enfoncer en la 
chargeant de pierres^ les avertissant de se tenir ensuite à une 
distance assez rapprochée cependant pour qu'ils pussent nous 
prendre au premier signal. Isla vint me rejoindre sur le bord, 
puis nous glissâmes à l'entrée du canal. L'eau noirâtre dé ce 
conduit n'invitait guère au bain; j'en éprouvai la profondeur avec 
une pierre, elle ne me parut pas dangereuse. Le jeune négociant 
se dépouilla de ses habits; il fut bientôt dans Teau jusqu'au 
menton. 






SDR LES BORDS PU NIL 103 

« Eh bien, peut- on marcher? lui demandai -je à voix basse. 

— Marcher, non, mais nager. La vase est bien épaisse! 

— Enfin es -tu résolu? 

— Oui; prends mes habits, Si di, et va m'atiendré près de la 
grande.porte. » 

Il plaça sur sa tête les cordeaux qui devaient nous fournir une 
échelle, étendit les bras, et, prenant son élan, s'enfonça sous la 
voûte du canal. . 

Pour moi, j'attendis. à la même place; des obstacles imprévus 
pouvaient se rencontrer, je me tenais prêt à lui porter secours. 
Au Jbout de cinq minutes le plongeur Reparut, criant d'une voix 
étouffée : " / , 

ce Sidij impossible d'avancer, le canal est fermé par .un fort 
treillage en bois* 

— Às-tu essayé de le renverser? 

— Oui, mais il résiste à tous mes efforts. 

— Et où se .trouve celte barrière? 

— Tout près du mur de fondation. 

— -Je. vais y voir. Remonte , garde mon habit à ton tour et 
rénds-toi là-bas , devant la grande porte. » 

Je n'enlevai que mon paletot et descendis tout habillé dans le 
canal. Me décidant à nager sur le dos, j'avançai avec précaution. 
Il ne faisait guère clair dans ce gouffte; je me dirigeai à tâtons et 
trouvai bientôt la grille. Elle était haute et large comme l'embou- 
chure elle-même , et consistait en un croisement de petites plan- 
chettes fort épaisses; des gonds de fer la retenaient au mur. 
Cette grille servait à empêcher les rats et les souris d'eau de 
pénétrer dans le bassin; je la secouai de toutes mes forces, elle ne 
céda point, et je me convainquis qu'en l'attaquant dans son 
ensemble je n'aboutirais à rien. Je saisis alors quelques bâtons 
du treillage et les tirai en m'aidant de mes genoux et en m'ap- 
puyant contre le mur. L'un d'eux finit par se rompre. Je con- 
tinuai mon attaque avec courage ; en quelques minutes le trou fût 
assez.large pour permettre le passage. 

Je me demandai si je devais aller, chercher Isla, C'était, perdre 
du temps; d'ailleurs je connaissais mieux les liëux^qué lui. Je 
profilai donc de l'ouverture et je m'avançai, nageant toujours dans 
la vase, qui s'épaississait de plus en plus. ^Lorsque, d'après mes 
calculs,, je fus arrivé à Ja cour intérieure , la voûte du canal 



.." ■ï.C) 



" '-} 



104 



SUR LES BORDS DU NIL 



■ ,-r*. 



s'abaissa tout d'un coup en touchant presque la surface de l*eau , 
ce qui me fit supposer que le bassin était tout proche. À cet 
endroit, le canal formait un conduit rempli entièrement par l'eau, 
de sorte qu'il allait être très difficile de respirer. Il faudrait 
plonger et nager sous l'eau, chose périlleuse et malaisée- D'ail- 
leurs, si je rencontrais un nouvel obstacle, comment le franchir 
et comment retourner en -arrière pour reprendre haleine? Qui 
me répondait-, de plus, que la cour ne fût point gardée , et qu'al- 
lait-il arriver en admettant que je pusse sortir du bassin? 

Malgré ces réflexions aussi désagréables que rapides, je n'au- 
rais pas renoncé à mon entreprise pour tout l'or du. monde. Je 
pris de l'air à pleins poumons, puis je m'engageai dans l'étroit 
conduit. 

Je commençais à souffrir du manque de respiration, lorsque je 
sentis avec la main un nouvel obstacle. C'était une plaque de 
plomb percée de trous et fermant le canal; elle faisait l'office 
d'une sorte de filtre pour arrêter les impuretés de la vase et 
autres objets entraînés par Teau. 

Cette découverte me jeta dans une véritable perplexité. Impos- 
sible de reculer, car avant que j'aie regagné l'endroit où la 
voûte du canal était assez haute pour laisser suffisamment d'aéra- 
tion, je serais asphyxié; mais comment franchir cet obstacle? 
Le dilemme n'était pas gai : ou il me fallait périr misérablement 
étouffé dans cette eau sautnâtre , ou je devais réussir à briser une 
pareille barrière; il n'y avait pas un moment à perdre. 

Je me collai à cette grille, la poussant, la tirant de toute la 
force que donne une suprême angoisse; je ne F ébranlai point. 
L'eussé-je fait céder, si la barrière ne donnait pas immédiatement 
sur le bassin, je n'en étais pas moins perdu. Je n'avais plus que 
pour une seconde de souffle et d'énergie. Je sentais comme un 
poids terrible peser sur mes poumons et briser tout mon être. 
Une seule et unique ressource me restait,,* mon Dieu! mon 
Dieu! faites qu'elle réussisse! répétais -je intérieurement. 

11 me semblait que la main de la mort se posait humide et 
louîde sur mon cœur ; le pouls battait à peine r , les idées s'en- 
chevêtraient, l'âme luttait avec toutes ses puissances contre 
l'horreur: de cette mort; les muscles se contractaient- comme dans; 
Fangôisse de l'agonie. Pas un bruit autour de moi ; le silence 
de la tombe, et quelle tombe! Mais dans cette lutte suprême 



SUR LES BORDS DU NIL 



les convulsions d'une mort prochaine avaient été plus puissantes 
que tous les efforts de la vie : le grillage de plomb cédait! 
Je passai, j'étais sauvé! 

Un long soupir, une aspiration d'air dont je pouvais à peine 




Je m'approchai, meltant mes deux mains autour do nies lèvres. 



me rassasier termina mon supplice. Il n'y avait, grâce à Dieu! 
personne dans la cour pour remarquer ma tête quand elle 
émergea, avec tant de soulagement, au milieu du bassin. Enfin 
je revoyais la lumière, car le ciel de cette nuit semblait vérita- 
blement transparent. 

La lune ne se montrait point; mais les étoiles de l'Orient 



-va 



106 



SUR LES BORDS DU NIL 



donnent une lueur suffisante pour faire distinguer le contour des 
objets. Je n'avais pas été longtemps à sortir de l'eau, et mon 
premier soin maintenant était de m'assurer de l'état des lieux du 
côté du hàrem. Je vis distinctement en fape de, moi la grille dont 
j'avais, la veille, enlevé la serrure, et j'y remarquai une ouver- 
ture qui n'existait joint les jours précédents. Elle était d'ail- 
leurs trop étroite pour que je songeasse à en profiter. 

C'était là certainement que Sénitza habitait. La jeune fille avait- 
elle compris qu'il fallait m'àttendre? Lorsque je sortais du bassin, 
un léger craquement s'était fait entendre sans que rien dans la 
cour ait pu mfe l'expliquer; ce craquement avait-il été causé par 
l'ouverture de la grille, et, en ce cas, la prisonnière m'avait- elle 
aperçu? Me reconnaissait- elle? * 

Je m'approchai , mettant mes deux mains autour de mes lèvres ; 
je, sifflai plutôt que je murmurai : * , 

<c Sénitza! y> 

L'ouverture s'agrandit dans le grillage, une petite tête brune 
apparut,, et une voix bien basse me répondit : 

« Qui es-tu? v - 

— Le médecin. 

— Tu viens pour me sauver? 

. — Oui; tu as compris mes paroles? 

— Oui. Es- tu seul? 

"7- Isla m'attend dehors. 

— Oh! ils le tueront! 

— Qui donc le tuerait? 

- — Qui? Àbrahim! Il veille toute la nuit; la femme qui me 



garde ne quitte pas ma chambre. Tiens, écoute... Oh! fuis,.., 
fuis bien vite !» 

En ce moment j'entendis du bruit derrière la porte du selam- 
lik. Le grillage du harem se referma. Je me hâtai de me rap- 
procher du bassin, le seul endroit où je pusse me : cacher; je m'y 
glissai bien doucement, afin que le mouvement de l'eau ne me 
trahit point. 

À peine avais -je regagné mon humide cachette, qu'Àbrahim 
apparut; il fit à : pas lents le tour de la cour. Je me tenais dans 
Teau jusqu'à la bouche; ma tête se trouvait dissimulée par le 
rebord du bassin, L'Égyptien ne m'aperçut point. S' étant assuré 
que la: porte était fermée., il continua encore sa ronde pendant 



SUR LES BORDS DU NIL 107 

quelques instants , puis rentra dans son selamlik. Sortant alors de 
mon bain forcé , je courus à la porte qu'Abrahim venait si grave- 
ment d'inspecter et j'en tirai les verrous. Je me trouvai dans le 
jardin, que je traversai rapidement, et j'ouvris la grande porte 
d'entrée. .J'allais tourner l'angle du mur extérieur pour appeler 
Isla, lorsque je me rencontrai face à face avec lui. 

(( Dieu soit loué, Effendi! murmura-t-il en tremblant; tu as 
réussi ! 

— Oui, mais en luttant avec la mort! Donne-moi mon habit. » 
Mon pantalon et mon gilet dégouttaient d'eau, mais je n'avais 

pas le temps de m'en occuper; j'endossai à la hâte mon pa- 
letot ? qui eût gêné mes mouvements si je l'avais gardé sur le 
bras. 

« J'ai parlé à ta fiancée, repris-je, elle nous sait ici; suis- 
moi! )) 

Nous entrâmes à la sourdine; je pris une des perches que 
j'avais remarquées dans le jardin, et nous pénétrâmes dans la 
cour. La, grille du harem avait été rouverte. 

(( Sénitza*, mon étoile! » criait d'une voix étranglée le pauvre 
amoureux quand je lui eus montré l'ouverture. Je l'arrêtai. 

« Au nom du ciel, silence! lui dis-je; ce n'est pas ici le lieu des 
déclarations. Tais-toi! laisse -moi faire. » 

Je m'approchai, et demandai rapidement à la jeune fille si 
elle était prêle à nous suivre. 

(( Oui, murmura- 1- elle. Aucun escalier ne conduit ici ? de ce 
côté; mais il y a une échelle derrière le pilier de bois qui sou- 
tient le mur, là-bas. 

— Bien, bien, je comprends. » 

Je courus prendre l'échelle; mes perches et les cordes qu'Isla 
avait apportées devenaient inutiles. 

Le jeune homme monta presque d'un bond à l'appartement de 
sa fiancée, tandis que je me glissais jusqu'à la porte du selamlik 
pour la garder. 

Quelques minutes plus tard, Sénitza, soutenue par le jeune 
négociant, était dans la cour. Ils quittaient à peine le dernier éche- 
lon, qu'un mouvement involontaire imprimé à l'échelle la fit 
chanceler, puis tomber avec bruit. 

1 Zénifza est un mot serbe qui signifie prunelle des yeux. 






108 SUR LES BORDS DU NIL 

« Fuyez! m'écriai -je, fuyez vers le bateau* » 

Ils se hâtèrent, et il était grand temps; j'entendais Abrahim 
s'agiter derrière la porte. Pour couvrir la retraite des jeunes 
gens, je ne m'empressai pas trop de les suivre. L'Égyptien i 
accouru sur le seuil, me vit fuyant; il aperçut aussi l'échelle 
renversée et se mit à donner l'alarme, criant comme un damné : 

« Voleur! brigand! arr êtez - le ! . . . Eh! les gens! accourez donc, 
lâches que vous êtes !» 

Tout en hurlant ainsi, Mamour me poursuivait aussi vite que 
. lui permettait son poids. 

En Orient le dormeur est bientôt prêt, car il couche tout habillé 
sur son divan. Les hommes de la maison se trouvèrent à l'instant 
sur pied. . 

L'Egyptien allait m'âtteindre. A dix pas de moi, la porte d'en- 
trée restait ouverte , mais de la porte intérieure deux esclaves 
venaient de s'élancer sur ma trace. Je remarquai qu'Isla, sou- 
tenant sa fiancée, s'enfuyait vers la droite; je fis un détour à 
gauche pour dérouter Abrahim, qui du reste ne voyait que moi. 

Arrivé sur le seuil, je sautai dehors et pris la direction opposée 
à celle où nous attendait notre chaloupe, tout en me rapprochant 
de la rive. 

« Scélérat! traître! arrête, ou je tire! » criait Abrahim de plus 
en plus furieux. 

Il était armé, à ce qu'il paraissait; cependant je courais tou- 
jours. Si la balle m'avait atteint, j'étais mort ou je devenais son 
prisonnier, par ses gens le suivaient de près; je l'entendais à leurs 
exclamations. 

- L - 

Il courait trop fort pour bien viser, sa balle me manqua. Je 
feignis d'être frappé, je me jetai à terre. Mamour, qui à ce mo- 
ment venait d'apercevoir Isla et la jeune fille, ne s'arrêta point 
près de moi; il continua à courir du côté de la barque ? où les 
fugitifs montaient avec l'aide de Halef. 

Je me relevai brusquement, me précipitai sur Abrahim par 
derrière et le renversai; mais les cris des fellahs qui' s'appro- 
chaient ne me permirent pas de lui faire grand mal; je le laissai 
se' débattre, reprenant ma course folle; j'atteignis enfin le canot, 
où je tombai hors d'haleine. Avant que maître et esclaves fus- 
sent prêts à nous poursuivre, nos fidèles rameurs poussaient déjà 
vers le large. - : : 



■' ':-**--°pï.~ ~-'t^* ïVfV*" 'W-'Jf~ :"-■'"■'".";-;'> -r 

■ ■"; ;;■ v~ '* *-?&>*. ~-/*&:f : , -té 






SUR LES BORDS DU NIL 



109 



Àbrahim s'était relevé; il criait d'une voix féroce à ses gens : 

« Au bateau! vite, détachez le bateau! y> 

Les fellahs se précipitèrent à l'entrée du canal, le bateau nV 
était plus. Nous entendîmes alors les cris dé rage de l'Égyp- 
tien. 

Notre nacelle cependant venait de quitter les eaux calmes qui 
bordent la rive pour s'engager dans le courant rapide du milieu. 
Isla et moi nous prîmes les deux rames du bateau d'Àbrahim, 
que j'avais recommandé de garder, et l'embarcation s'avança 
avec la rapidité de l'éclair. 

Nous ne prononcions pas une seule parole : il faut se taire dans 
de semblables moments- - 

Pendant le temps que toute cette aventure avait mis à s'ache- 
ver, la nuit s'était presque écoulée; les lueurs roses de l'aurore 
commençaient à teinter l'horizon à travers les brumes du 
fleuve. 

Nous voyions encore les ombres d'Àbrahim et de ses gens 
s'agiter sur la rive, que déjà s J avançait vers nous, la voile 
déployée et toute brillante des reflets du matin, une longue 
barque comme il y en a tant sur le Nil. 

« Un sandal f l » dit Halef. 

C'était bien, en effet, un sandal aux formes allongées et dont 
la vitesse est égale à celle des bateaux à vapeur. 

« Hélas! murmura Isla, si Abrahim allait faire signe à cette 
barque, puis s'entendre avec le patron pour nous donner la chasse ! 

— ■ Bah! quand même le patron du sandal y consentirait, nous 
aurions échappé avant que le marché soit conclu! » interrompis- 
je, cherchant à rassurer nos compagnons. 

Le sandal nous dépassa, et nous continuâmes à nous escrimer si 
bien, avec la rame, qu'au bout d'une demi-heure la dahabïe 2 était 
en vue. 

Le vieil Hassan, appuyé sur la barre du gouvernail, épiait 
notre arrivée. En apercevant une forme féminine à demi 
couchée dans notre barque, il comprit que l'entreprise avait 
réussi. 



1 Sandal^ barque à une seule voile et dont la quille est excessivement, fine * son 
maniement est très dangereux, mais elle fend les flots avec la rapidité d'une flèche* 

2 Barque dont les dimensions sont plus grandes que celles du sajidal ; elle a un 
pont et deux mâts, marche à la voile latine et peut porter de forts chargements. 



HO 



SUR LES BORDS DU NIL 



«Dépêchez-vous, cria-t-il, l'escalier est tendu! » 

Nous montâmes à la hâte; le canot fut solidement attaché à 

l'arrière, on lâcha les cordes, les voiles se déployèrent, et notre 

petit vaisseau, tournant vers le large, s'engagea au milieu du 

courant que nous voulions descendre. 

« Eh bien! me demanda Hassan, la chose est faite? 

-■ — Gui, je te raconterai tout; -dis-moi- seulement si un sandal 

lutterait de vitesse avec toi? 

— Sommes-nous poursuivis? 

— Je ne le crois pas, cependant cela pourrait arriver, 

— Ma dahabïe est excellente, mais un bon sandal l' atteindrait 
à la course, 

— Espérons qu'il n'en sera pas ainsi! » 

Après avoir raconté sommairement uu vieux capitaine les diffé- 
rentes péripéties de notre entreprise, je descendis dans la cabine 
pour changer d'habits. Nous avions fait diviser cette cabine en 
deux; Sénitza en occupait une partie, nous nous contentions de 
l'autre pour isla, Hassan et moi. , 

Deux heures se passèrent; j'étais .remonté sur le pont; tout 
à coup j'aperçus vis-à-vis de nous l'extrémité d'une voile. Ce 
point lointain grossissait rapidement; lorsque la proue fut 
visible, je reconnus le sandal déjà rencontre* 

« Regarde! dis -je à notre vieil Abou el Reïsan* 

— Allah est grand! et ta question aussi! Moi, un vieux reïs, je 
n'apercevais pas cette voile si près. 

— C'est peut-être l'embarcation du khédive? 

— Non! je connais ce sandal; je le connais trop, il appartient 
au reïs Khalid ben Mustapha. 

'- — Et tu connais ce reïs? 

— Oui, mais nous ne sommes point amis. 

— Pourquoi? 

— Parce qu'un honnête homme ne fraye point avec un homme 
taré, 

— Il se pourrait que -cet homme ait pris Abrahim Mamour 
à son bord.,.; qu'en dis -tu? 

— Nous allons voir. * 

— Et si le sandal voulait accoster la dahabïe, que ferais-tu? 
• — La loi est là, je ne pourrais m'y opposer. 

— Mais si je m'y opposais, moi? 



SUR LES BORDS DU NIL ill 

— Comme reïs, propriétaire de la dahabïe, c'est moi qui suis 
soumis à la loi. 

— J'ai loué ton vaisseau... » 

En ce moment Isla vint nous rejoindre. 

ce Kara ben Nemsi, s'écria-t-il, tu es mon ami,, le meilleur de 
mes amis! Laisse-moi te raconter comment Sénitza est tombée 
dans les mains de cet Égyptien. 

— Je t'écouterais volontiers si j'avais l'esprit assez libre pour 
cela, mais en ce moment nous devons songer à autre chose. 

— Tu semblés inquiet, Kara, qu'y a-t-il donc? 

— Retourne- toi et regarde. » 
Le jeune homme pâlit. 

ce Àbrahim est à bord? demanda-t-il. 

— Je ne sais, mais il n'y aurait rien d'impossible à cela, 
car Hassan assure que le capitaine du sandal est homme à se 
vendre. » 

Le vieil Hassan confirma mes paroles par un signe de tête. 

« Qu'allons-nous devenir? soupira le jeune négociant; que 
faire? 

- — Attendons d'abord , pour être sûrs qu'Abrahim monte le 
sandal. » 

Notre pilote réglait sa marche d'après celle de la petite embar- 
cation; celle-ci nous épiait de même : c'était visible. 

ce Comme il se rapproche! murmura Hassan. Je vais faire 
ajouter une tikehla*. » 

Nous prîmes un peu d'avance, mais je remarquai bientôt que 
ce moyen était insuffisant. Le sandal se rapprochait toujours; il 
n'y eut bientôt plus entre nous que la longueur d'une barque. 
Alors les Égyptiens baissèrent toutes leurs voiles pour ralentir la 
poussée, et nous reconnûmes Abrahim Mamour debout sur le pont. 

« C'est lui! s'écria Isla avec terreur. 

— Lequel? demanda Hassan. 

— Celui-là, le premier en avant. 

— Kara ben Nemsi ? que faire? Ils vont nous parler, .et il faut 
leur répondre. 

— Qui doit répondre, d'après la loi? 

— Le propriétaire du bâtiment. 

1 Petite voile. 



1 12 SUR LES BORDS DU NÏL 

— Écoute-moi attentivement, Àbou el Reïsan. Consentirais-tu 
à me louer entièrement ton vaisseau d'ici au Caire? » 

Le capitaine me regarda avec élonnemenl; cependant il comprit 
bien vite le but de ma question, 
ce Oui, dit-il. 

— Donc c'est moi qui suis le propriétaire de la dahabïe main- 
tenant? 

— ■ Oui. 

— Et toi , comme patron, tu dois m'obéir? 

— Oui. 

— Tu n'es plus responsable que de la manœuvre? 

— C'est cela. 

— Appelle donc tes matelots. » 

Sur un cri tous accoururent. Hassan leur tint à peu près ce 
discours : 

« Matelots, sachez que cet Effendi, appelé Kara ben Nemsî, 
vient de louer ma dahabïe jusqu'au Caire; n'est-il pas vrai, Kara 
ben Nemsi? 

— Parfaitement vrai. 

• — Donc, les hommes, si Ton vous interroge, vous pourrez 
attester que je ne suis plus le maître du vaisseau, mais que j'ai 
cédé la dahabïe à Kara ben Nemsi, comme il me l'a demandé, 

— Nous l'affirmerons! » dirent en chœur les matelots sans 
manifester aucune surprise: les Orientaux ne s'émeuvent pas pour 

si peu. 

Le sandal se trouvait alors sur la même ligne que nous. Son 
capitaine me parut âgé, grand et maigre; il portait une touffe de 
plumes de héron sur sa coiffure. S'approchant du bord , il 
nous héla : 

« Ohé! la dahabïe, quel capitaine? » 

Je voulus répondre moi-même : 

« Hassan Àbou el Reïsan. 

— Bien, je le connais. Avez -vous une femme à bord? 

— Oui. 

— Rendez-nous-la. 

— Khalid ben Mustapha, tu es fou! 

— Nous la prendrons. 

— Nous verrons cela. D'abord, gare à tes plumes de héron! » 
Je tirai en même temps; la coiffure du vénérable Mustapha 



SUR LES BORDS DU NIL 113 

chancela, ses belles plumes s'envolèrent comme une nuée d'oi- 
seaux effarouchés. Le pauvre homme, épouvanté et tout confus, 
s'agitait de. telle sorte, qu'on eût pris ses membres décharnés 
pour ceux d'un pantin de caoutchouc. 

« Maintenant tu saisque je suis bon tireur, criai -je au reïs; si 
tu continues à suivre la dahabïe, je te préviens que faute de 
plumes je ferai sauter ta cervelle. » 

La menace eut un effet immédiat; en quelques minutes le 
sandal se trouvait hors de portée. 

« Nous voilà tranquilles pour l'instant! dis -je au vieil 
-Hassan. 

— Il ne reviendra pas, reprit celui-ci, seulement il nous sur- 
veillera jusqu'à ce que nous abordions, et il invoquera certaine- 
ment la loi contre nous* 

— Je ne le crains pas. 

— Ni moi non plus, puisque lu es responsable. Mais je crains 
autre chose. 

— Quoi donc? , 

— Regarde !» 

Il me montrait le fleuve; nous comprîmes tout de suite ce. qu'il 
voulait dire. 

Depuis quelque temps déjà, nous avions remarqué combien les 
vagues s'enflaient et couraient rapidement. 

En cet endroit, les rives étaient resserrées entre d'énormes 
rochers; le courant avait la force d'un torrent; nous allions tra- 
verser un de ces rapides, si dangereux sur le Nil, et qui rendent 
le commerce si difficile dans ces contrées. 

Les passions humaines devaient se taire, car la grande voix 
des éléments grondait terrible et imposante. 

Hassan appela ses hommes en criant ; 

« Attention, matelots! voilà les chellal (les cataractes). Prions 
tous, récitons la sainte fatha! » 

Les hommes se rassemblèrent et entonnèrent les invocations du 
Coran. 

<c Garde- nous, ô Seigneur ! Dieu devant la face duquel le 
démon reste lapidé ! 

— Au nom du Dieu très miséricordieux ! » reprenait Has- 
san. 

Puis tous répétaient la fatha, premier verset du Coran. 

Les Pirates de la mer Ronge*. 8 



114 SUR LES BORDS DU NIL 

Je dois avouer que cette prière me remua profondément. 11 y a 
quelque chose de si grand dans le sentiment religieux, exprimé 
publiquement et unanimement, quelque chose de si émouvant dans 
cet humble recours de la créature faible et impuissante, quand 
elle s'adresse au souverain maître de la création ! 

« Maintenant, reprit le vieux capitaine, retournez à vos places, 
soyez forts, luttez contre le torrent! » 

Les matelots du Nil ne se commandent pas comme un équipage 
européen. Le sang brûlant de l'Orient coule dans leurs veines; 
ces hommes, à l'heure du péril, passent d'un excès de confiance 
à un abattement extrême. Tous crient, hurlent, prient, éclatent en 
imprécations, ou se répandent en des flux de paroles insensées; 
puis, le danger à peine éloigné, ils se mettent à pousser des cris 
de joie , à battre des mains , à chanter, à faire mille extravagances , 
et cela en moins de quelques minutes. 

Pour les animer à la besogne, pour activer leurs efforts, le 
capitaine doit aller de l'un à l'autre, gronder, blâmer les pares- 
seux ? les accabler de ces malédictions dont le vocabulaire arabe 
est si riche, encourager les travailleurs par les plus douces, les 
plus tendres exhortations , les appeler des héros , des hommes de 
cœur, etc. etc. 

Hassan se dépensait avec la plus louable activité; il avait 
doublé ses rameurs; à la barre se tenaient trois pilotes expéri- 
mentés, trois conducteurs de barques connaissant tous les pas- 
sages du Nil en cet endroit. 

Cependant les flots se jetaient avec furie sur les roches den- 
telées; leur écume, blanche comme la neige, rejaillissait au-des- 
sus de nous ; le bruit de la cataracte parvenait alors distinctement 
à nos oreilles; il allait grossissant comme le grondement du 
tonnerre; il couvrait souvent la voix du commandant. 

Le vaisseau gémissait et craquait dans toutes ses jointures. Les 
rames devenaient inutiles; malgré tous les efforts des pilotes, le 
gouvernail ne suffisait plus à diriger le navire au milieu des flots 
soulevés. 

Pour comble de danger, les rochers rétrécissaient de plus en 
plus le passage; ils formaient comme des murailles hérissées, 
dont Técartement était à. peine assez large pour contenir la 
dahabïe. Sur ces blocs glissants, la vague descendait par en- 
droits, pareille à une cascade impétueuse, renvoyée et multipliée 



SUR LES BORDS DU NIL 115 

à l'infini, car le fond du fleuve est semé de rocs et de brisants. 
On avait fermé à la hâte toutes les ouvertures; les rames 
durent un instant être retirées ; depuis longtemps les voiles avaient 
été pliées. Nous frôlions presque les roches de la rive; nous 
les pouvions toucher en étendant les bras..,, de terribles abîmes 
nous environnaient; ils étaient là, béants des deux côtés, entre 
ces murailles menaçantes. Lorsque nous nous croyions près 
d'être soulevés jusqu'au ciel, nous nous sentions soudain redes- 
cendre au plus creux des flots, et la crête humide de Fonde nous 
couvrait d'eau en passant au-dessus de nos têtes, Rien ne sau- 
rait peindre cette tempête, ce déchaînement, ces trombes, ces 
cascades terribles, sur lesquelles filait ou tournoyait notre bâti- 
ment. Quel bruit! quels mugissements! quelle horreur! Il me 
semble y être encore! 

<( Allah kerim! criait par instants le pauvre Hassan d'une voix 
étranglée. Allah est Allah! Reprenez vos rames, hé! les jeunes 
gens! Vous, les hommes^ les héros, travaillez donc! Vous, pan- 
thères, tigres et lions, la mort est devant vous! Ne la voyez- 
vous pas? paresseux, lâches! Allons, du courage, au nom de 
Dieu! scélérats! fils de chats! Travaillez, mes amis! vous êtes 
des héros , de- bons enfants , de vaillants compagnons ! Vous 
êtes des matelots choisis, éprouvés, sans pareils! En avant! 
hardi! » 

Nous filions en ce moment entre une suite de roches aiguës et 
tranchantes comme la lame ouverte de gigantesques ciseaux; on 
eût dit, à les voir, qu'une coquille de noix pouvait à peine 
passer; je tremblai pour le vaisseau. Hassan redoublait ses cris 
et ses exhortations. 

« Seigneur! aide-nous! A gauche! à gauche! Chiens, 
vautours, mangeurs de rats! A gauche, timoniers! à gauche, 
mes braves, mes seigneurs, pères de héros! Allah! toi qui fais 
des miracles , sois béni ! » 

En effet, notre pauvre navire, par un effort suprême, venait de 
franchir un des endroits les plus périlleux. Pour le moment, 
nous pouvions respirer, et nos hommes remerciaient Dieu' à 
haute voix. 

Bientôt nous vîmes derrière nous, poussé comme la flèche 
qu'on vient de lancer, le sandal sortant des mêmes dangers et se 
précipitant avec plus de violence encore que nous. Il ne tarda 



116 SUR LES BORDS DU NIL 

pointa nous atteindre; le passage était si étroit, que lès bords 
des deux embarcations se touchèrent presque. Àbrahim Mamour, 
debout, la main cachée derrière le dos, nous regardait avec 
défi. Soudain, par un geste prompt comme l'éclair, il épaula 
un long fusil arabe et visa. La balle, mal chassée, me manqua, 
et le sandal, toujours entraîné, nous eut bientôt dépassés. 
Nous n'eûmes pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur 
cette tentative , les brisants et les écueils reparaissaient : le fleuve 
était plus redoutable qu'Abrahim. 

Tout à coup nous entendîmes un grand cri; le sandal donnait 
contre une roche. La barque tournoyait; on eût dit que les 
rameurs allaient être jetés par-dessus le bord. Mais voici un 
homme qui chancelle et tombe dans les flots ; il se raccroche aux 
roches glissantes, il lutte avec la mort. Nous arrivons près de 
lui. Je saisis une corde et la jette au malheureux; le sandal filait 
bien loin. Nous tirâmes de toutes nos forces... C'était Àbrahim. 

À peine fut-il ramené sur le pont de notre navire, que, 
secouant ses habits ruisselants d'eau , il voulut se précipiter sur 
moi, les poings fermés, les yeux flamboyants de rage. 

<sc Chien, brigand, trompeur! » criait- il. 

Je l'attendis de pied ferme, et, le maintenant à distance, je lui 
dis sans trop m'émouvoir : 

« Àbrahim Mamour, sois poli, car tu n'es pas chez toi. Si tu 
m'insultes, je te fais lier au mât et fouetter jusqu'au sang. Qui 
m'en empêchera? » 

La plus honteuse de toutes les peines pour un Arabe est celle 
du fouet; la plus grande de toutes les injures est de l'en menacer, 
Abrahim sentit qu'il fallait se contraindre ; il dit seulement avec 
une sombre rage : 

ce Tu as ma femme à bord. 

— Non. 

— Ne mens pas. 

— - La femme que tu réclames n'est pas la tienne. C'est la 
fiancée de ce jeune homme; tu n'as aucun droit sur elle. » 

L'Égyptien voulait se précipiter dans la cabine, lorsque Halef 
intervint vaillamment et se plaça devant la porte. 

« Àbrahim Mamour, dit-il, je suis hadj Halef Omar, ben hadj 
Aboul Abbas; voici mes pistolets. Je fais feu si tu essayes de 
pénétrer là où mon maître te le défend. » 



/^^'■; .,.;.; ;//;,. ;;-.>;-: 



SUR LES BORDS DU NIL 117 

Àbrahim , : furieux , se retourna vers nous : 

(( Je vous dénoncerai au premier port! cria-t-il. 

— A- ton aise! En attendant , tu n'es point mon ennemi, mais 
mon hôte ici tant que tu resteras tranquille. » 

Nous avions heureusement passé les endroits . dangereux du 
fleuve, nous pouvions nous reposer. Je laissai Àbrahim s'asseoir 
dans un coin, d'un air sombre, et, m'approchant d'Isla, je lui 
demandai de me raconter les détails de l'enlèvement de sa fiancée. 
Il voulait aller la chercher dans la cabine pour l'amener sur le 
pont; je le. priai de n'en rien faire, de peur d'exciter davantage 
notre Égyptien. 

« Voyons, continuai -je, dis-moi d'abord si elle est chrétienne 
ou mahométane? 
. — Elle est chrétienne. 

-^ De quelle confession? 

— De celle que vous appelez grecque. 

— . Elle n'est pas sa femme, tu en es sûr? 

— Elle- m'a tout raconté ! Il l'avait achetée , mais. . . ~ 

— Achetée! comment' cela? 

— Ecoute. Les Monténégrines sortent librement et sans voile. 
M amour a rencontré Sériitza dans les rues de Scutari, il Ta 
trouvée belle et le lui a dit, proposant de l'épouser. La jeune fille 
s'est contentée dé rire, elle ne le croyait pas sérieux; Alors il est 
allé à Czernagora, chez son père, offrant une grosse somme 
d'argent si on voulait lui donner Sénitza. Le père a chassé 
Abrahim avec mépris; mais l'Égyptien ne s'est pas tenu pour 
battu, il a conclu un marché avec le mari de l'amie chez laquelle 
Sénitza logeait à Scutari. Cet homme a vendu la jeune fille 
comme esclave. A eux deux, ils ont fabriqué un contrat en 
forme; dans ce contrat Sénitza est désignée comme une esclave 
circassienne, 

: — Et ces gens ont disparu? 

— Oui, après avoir conduit leur victime à Chypre d'abord, et 
de là en Egypte, où tu sais quel était son sort. 

— Comment s'appelle l'homme qui l'a livrée? 
-. — Baroud el Amasa. 

K — El Amasa? Mais ce nom m'est connu. Est-ce un Turc? 
— Non, un Arménien. f 

— Ah! j'y suis! Hamd el Amasa, notre Arménien du -choit 



118 SUR LES BORDS DU NIL 

Djérid!,.. ce brigand qui s'est enfui de Kbilli! Mais non pour- 
tant, l'époque ne se rapporterait pas... Sais-tu si ce Baroud el 
Amasa a un frère? 

— Je l'ignore, Sénitza ne m'en a pas parlé, quoiqu'elle m'ait 
donné beaucoup de détails sur cette famille. » 

En ce moment, Hamsad, F ex-barbier prussien, accourut vers 
nous. 

ce Monsieur YEffendim, j'ai quelque chose à vous dire. 

— Parle. 

— Gomment s'appelle ce mauvais sujet d'Égyptien? 

— Abrahim M amour. 

— Il a été gouverneur? C'est bien cela! Sachez donc que je 
le connais comme ma poche. 

— Vraiment? raconte -nous cette histoire. 

— Je le connais parce que c'est à lui que j'ai vu donner la 
bastonnade pour la première fois dans ces pays, et je vous 
assure que je n'ai point oublié sa figure, ni même son nom. 

- — Comment se faisait-il appeler? 

— Daoud Arafim; il était attaché à l'ambassade de Perse; il 
avait trahi je ne sais quel secret... » 

Ce fut un trait de lumière; moi aussi, je me souvins des cir- 
constances dans lesquelles j'avais rencontré cet homme : c'était 
à Ispahan; on l'avait lié sur un chameau, on l'envoyait prison- 
nier à Constantinople. Je fis un bout de chemin avec la caravane 
qui remmenait, ei j'eus occasion de lui parler. Ces souvenirs 
étaient parfaitement élucidés. 

(( Merci de ta communication, dis-je à notre Allemand; mais 
garde ton secret pour toi en ce moment, n'est-ce pas? » 

Je me sentais délivré de tout souci sur la plainte qu'Abrahim 
prétendait formuler contre nous. 

Sans pouvoir très bien concilier les choses, il me semblait 
que je retrouverais le fil des relations de cet homme avec mon 
Arménien. Gomment Abrahim, après avoir été dégradé, pou- 
vait-il jouer du grand personnage? Comment s'était-il enrichi 
de la sorte? Ces rapprochements me déroutaient, mais je me 
promettais de chercher. Je résolus de ne pas ouvrir la 
bouche sur tout cela, ni devant mes compagnons, ni à Mamour, 
que je voulais laisser s'enferrer dans son accusation contre 
nous. 



SUR LES BORDS DU NIL 119 

Nous étions arrivés au petit pont, où les pilotes et .une -partie 
de l'équipage devaient descendre, car ils n'étaient plus néces- 
saires; cependant je ne voyais pas Hassan mettre à l'ancre. 

« Ne nous arrêtons-nous pas? demandai-je. 

— Non; je vais débarquer les hommes, puis nous virerons de 
bord . 

— Et pourquoi? 

— De peur de la police. 

— Je ne la crains guère. 

— Parce que tu es étranger et sous la protection de ton 
consul; mais..., tiens! les voilà! » 

En effet, un canot, monté par des hommes, se dirigeait vers 
nous, 

« Attends-les, dis-je à Hassan, je suis bien aise de faire con- 
naissance avec les cabassers. » 

Les policiers furent bientôt à bord. Le sandal, rentré au port 
avant nous, avait semé sur notre compte les bruits les plus inju- 
rieux. Khalid ben Mustapha, comme nous l'apprîmes depuis, 
était allé, aussitôt débarqué, porter plainte chez le juge, m'accu- 
sant de meurtre, de brigandage, de séduction, de révolte, etc. etc., 
me signalant comme le plus vil des giaours. La corde et le 
sac à vipères lui semblaient trop peu pour châtier mes forfaits. 
D'ailleurs, il croyait Àbrahim mort et agissait en son nom per- 
sonnel. 

La justice, dans ce pays, n'a pas même idée d'une enquête; 
elle est sommaire et expéditive, je ne l'ignorais pas. 

« Quel est le patron de ce navire? interrogèrent les hommes de 
la police. 

— Moi, 

— Comment t'appelles -tu? 

— Hassan Abou el Reïsan. 

— N'as- tu pas sur ton vaisseau un effendi hékim (médecin) 
infidèle? 

— Oui, le voilà; il se nomme Kara ben Nemsi; la dahabïe lui 
appartient jusqu'au Caire. 

— N^as-tu pas aussi une femme à bord? 

— Oui, elle est dans la cabine. 

— En ce cas, nous vous faisons tous prisonniers; vous allez, 
être conduits, chez le juge; le vaisseau restera sous notre garde. y> 



120 SUR LES BORDS DU NIL 

Aussitôt on nous rassembla et on nous transporta sur le quai. 
Sénitza, soigneusement voilée, fut enfermée dans une cttaïâe 
à porteurs ; nous suivîmes à pied . Toute la population , vieux et 
jeunes, petits et grands, nous servit de cortège. J'allais en 
avant; l'ex-barbier marchait à mes côtés en sifflant son refrain 
allemand. 

- Nous trouvâmes-le Zablié-bey-(chef -de la police) easéance avec 
son greffier, tout prêt à nous condamner. Il portait les insignes 
militaires; mais son aspect n'était point du tout martial, et son 
visage n^avait rien d'intelligent. 

En apercevant Abrahim Mamour, qu'on lui disait mort, il 
témoigna beaucoup de joie, beaucoup de déférence, et le félicita 
vivement. Quant à nous, on nous accueillit avec un profond 

1 - r - r * 

dédain. -.."".; 

Nous fûmes séparés en deux bandes : ^brahim et ses gens 
prirent place près du fonctionnaire;; Hassan, Sénitza, Isla, votre 
serviteur, Halef et Tex- barbier alleniand, debout, figuraient le 
banc des accusés. < 

« Veux- tu fumer? démanda respectueusement le Zablié-bey 
à Abrahim* 

— Oui, fais apporter une pipe. » ' - ' 
Le fameux gouverneur s'installa sur un tapis, prit une pipe des 

mains de l'esclave, puis l'audience commença. 

« Excellence, dis -moi ton nom béni d'Allah, demanda le 
juge eh s'inclihànt. 

— Abrahim Mamour. 

— * Mamour de quelle province? 

— D'En-Nassar, . 
, — J'écoute ta déposition, Excellence. 

— Je viens porter plainte contre ce giaour, un hékim infidèle ; 
il a commis une tchikarma. L'homme qui se tient à côté de lui a 
pris part à ce crime; le capitaine de la dahâbïe est leur complice. 
A toi, ô bimbacbi*, de déterminer la part que les matelots de la 
dahabïe et les serviteurs de cet homme ont eue au forfait. 

< - — Raconte-moi les circonstances du rapt. » 

Abrahim fit un récit circonstancié de l'événement, puis les 
témoins à charge confirmèrent sa déposition, ajoutant que 



1 Êommandânf de cents soldats. 




Isla, assis prés d'une fontaine, causait tranquillement avec sa fiancée, 



% i 



SUR LES BORDS DU NIL - 123 

j'avais attenté aux jours de Khalidben Mustapha sur le sandal 
qu'il dirigeait. 

Le Zablié-bey jeta sur moi un foudroyant regard en commen- 
çant mon interrogatoire : 

« Giaour, quel est ton nom? 

— Kara ben Nemsi. f 

— Le nom de ta patrie? 

— Djermanistan* 

- — Où gît cette poignée de terre? , - 

— Poignée de terre! Bimbachi, voilà un mot qui prouve ton 
ignorance. 

— Chien! que veux-tu dire? ^ 

— Le Djermanistan est un grand pays qui compte dix fois 
plus d'habitants que l'Egypte. Donc tu es un mauvais géo- 
graphe ; de plus , tu te laisses berner par Abrahim Mamour. 

— Ose continuer sur ce ton , giaour, et je te fais clouer par les 
oreilles à la muraille. 

— Eb bien! oui, je l'ose. Abrahim te dit qu'iLa été gouver- 
neur de la province d'En-Nassar. Or le titre de Mamour n'existe 
qu'en Egypte ! 

— En-Nassar n'est point en Egypte, dis-tn, giaour? Mais je 
connais ce lieu, j'y suis allé, je connais Abrahim Mamour comme 
mon frère, comme moi-même! 

- — Tu mens! 

— Liez-le! cria l'officier de police. 

— Bimbachi , je brûle la cervelle à qui me touche ; tu mens , je 
le répète. En-Nassar est une très petite oasis située entre Homrh et. 
Tighert, dans la province de Tripoli. Il n'y a là aucun Mamour, 
mais un pauvre cheikh qui se nomme en ce moment Mamra ibn 
Alef-Abouzin; je le connais parfaitement. Ne jouons pas une 
plus longue comédie; laisse-moi t'aider à dépêcher l'affaire. 
Gomment oses -tu rendre tant d'honneur à cet homme et faire 
asseoir près de toi celui. qui devrait être à la place des accusés! 
Le crime dont tu me charges, c'est cet homme qui l'a commis. 

— Explique -toi, giaour! ; 

— D'abord, je te préviens que j'ai un sauf-conduit du vice-roi 
d'Egypte et que mon compagnon possède le bouyouroultou du 
Grand Seigneur; il est même citoyen d'Istamboul. 

— Montrez-moi vos papiers! » 



124 SUR LES BORDS DU xML 

Isla et moi nous lui remîmes nos passeports; le brave fonc- 
tionnaire les lut attentivement et nous les rendit avec une mine 
assez embarrassée. Lorsque je le vis convaincu que nous n'étions 
pas des gens sans aveu, je m'écriai : 

« Gomment! un Zâblié^bey, un bimbachi ne connaît pas son 
devoir! ïi oublie de porter récrit du Grand Seigneur à son front, 
A ses lèvres, A _ses„yeux_, et„de le„ montrer . aux. assistants, . pour 
qu'ils s'inclinent devant ce vénérable papier, -comme si Sa Hau- 
tesse était véritablement présente! Le grand vizir de Constante 
nople sera ^averti de ta conduite; il saura quel cas tu fais 
du sultan! y> 

Le bimbachi me regardait avec une terreur croissante; je con- 
tinuai, plein d'assurance,: 

« Tu me demandais tout à l'heure de m'expliquer; eh bien! 
écoute-moi. Nous sommes les plaignants, et, je te le -répète, 
c'est Mamour qui doit prendre notre place, nous la sienne... 

— Qui se plaint de lui? • . 

— - Moi , cet homme , et encore celui-là, nous tous enfin ; nous 
l'accusons de tchikarma, de rapt, comme lui-même voudrait 
nous en accuser. » 

Abrahim s'agitait furieusement, mais je ne poursuivais pas 
moins mon discours : 

ce En vérité, je suis fâché, bimbachi, d'être obligé % de te faire 
de la peine; seulement*,. 

— Quelle peine prétends^tu me faire? 

— Ne dois -je pas te forcer à juger un homme que tu dis con- 
naître comme ton frère, comme toi-même? que tu as visité dans 
son gouvernement d'En-Nassar? Ne dois-je pas te convaincre que 
je le connais encore bien mieux? Il se nomme Dàoud Àrafim; il 
était attaché au service du -Grand Seigneur en Perse; mais il s'est 
si mal acquitté de ses fonctions, qu'il a subi la bastonnade 
à Ispahan. » 

: Abrahim, pâle de rage, s'était levé en criant : ce Chien! 
ZabHé-bey, cet homme n'a plus sa tête! 

- — Zablié-bey, laisse-moi achever; je te montrerai que ma tête 
tient mieux sur mes épaules que la sienne. 
: ^ Parle! 

— Tu vois cette femme : c'est une chrétienne , ;une femme libre 
du Karadagh ( Monténégro); eh bien, il l'a enlevée par surprise et 



SUR LES BORDS DU NIL 125 

par violence, pour l'emmener en Egypte. Tu vois près de moi mon 
ami Isla ben Maflei, le fiancé de la jeune fille, qui est venu en ce 
pays pour l'arracher des mains de son ravisseur. Tu nous connais , 
nous : tu as lu nos papiers; ils sont en règle! 

<( Et lui, es-tu sûr de le connaître comme tu le prétends? C'est 
un voleur, un séducteur, un traître; dis-lui de te montrer son 
passeport, ou j'en appellerai au khédive. Je te dénoncerai 
comme abusant de tes fonctions pour protéger le crime et oppri- 
mer les innocents! Comment! ce capitaine du sandal m'accuse 
de tentative de meurtre! Demande à tous les témoins. J'ai 
abattu les plumes de son tarbouch; mais lui, l'ai-je touché? Et 
ce prétendu Mamour, ne lui avons -nous pas sauvé la vie, 
même après qu'il a tiré sur moi avec le dessein bien évident de 
me tuer? Décidé maintenant entre nous! » 

Le brave fonctionnaire devenait de plus en plus perplexe ; il 
ne voulait ni démentir ses premiers actes, ni s'engager dans 
une mauvaise affaire en prononçant contre nous. Après quel- 
ques moments d'hésitation et de réflexions pénibles, il prit le 
seul parti qu'il pouvait prendre, étant données les mœurs du 
pays, 

: « Que le peuple rassemblé ici se retire, que chacun regagne 
tranquillement sa demeure, ordonna- 1— il, La chose demande 
qu'on y réfléchisse mûrement; il y aura une nouvelle séance après 

À. 

la méridienne; en attendant, vous êtes tous prisonniers. » 

Les câbassers chassèrent aussitôt les curieux à grands coups 
de bâton. Abrahim Mamour, ses domestiques et l'équipage du 
sandal furent conduits sous escorte dans une des cours de la 
maison du Zablié-bey. On fit mine de nous emprisonner dans la 
cour voisine , et quelques câbassers eurent ordre de ne pas 
nous surveiller de trop près. Au bout d'un quart d'heure, ils 
avaient disparu. 

Isla, assis près d'une fontaine, causait tranquillement avec sa. 
fiancée; je m'approchai pour lui demander ce qu'il pensait de 
l'issue du procès. 

« Je n'en pense rien du tout, dit-il, je te laisse le' soin de 
l'affaire, 

— Mais si justice nous est rendue, qu' adviendra -t- il d'Abra- 
him , à ton avis ? 

— Rien. Je connais ces gens-ci. Abrahim donnera de l'argent 



;- v ... ". .Ifc 

V ..." ■■- -4T 



126 



SUR LES BORDS DU NIL 



*, 



à l'officier de police, ou bien lui fera présent d'un de ses riches 
anneaux, et on le laissera courir. 

— Tiendrais- tu à le voir puni? 

— Non; j'ai retrouvé Sénitza, que m'importe le reste! 
— - Et Sénitza, en veut- elle à cet homme? 

-— Oh! Effendi, il m'a rendue bien malheureuse , mais ce temps 
est passé, je ne m'en souviens plus.-»- - -'■ - - - 

J'appelai Abou el Reïsan, lequel déclara n'avoir nulle envie de 
poursuivre l'affaire et s'estimer très heureux de garder sa peau 
sans écorchure. Après cela, j'allai faire la reconnaissance des 
lieux. 

Décidément, personne pour nous garder. Je parvins sans la 
moindre difficulté à la porte donnant sur la rue. On était au 
milieu du jour, par la plus forte chaleur; personne dans les rues : 
une vraie ville déserte. 

Il me parut clair que le Zablié-besy ne désirait rien tant que 
notre évasion. Je rassemblai mes compagnons; nous délibérâmes , 
puis nous sortîmes l'un derrière l'autre, sans nous presser. 
Personne ne sembla s'en apercevoir. Personne, toujours per- 
sonne! 

Hptre dahabïe était entrée dans le port , t et personne ne la 
gardait. Un amateur de feuilles de séné la pillait à son aise. Du 
sandal, aucune trace. Le digne Khalid ben Mustapha, plus expé- 
rimenté que moi sur la manière de rendre la justice en Egypte, 
avait compris à demi-mot et savait agir. Mais Abrahim, où 
était-il? 

Cette question me préoccupait. Je me disais que cet homme ne 
me tenait pas quitte, et que je le retrouverais un jour sur mon 
chemin. Les fiancés n'y songeaient guère. 

La dahabïe eut bientôt levé F ancre. Elle se trouvait un peu 
endommagée f mais nous n'avions plus de rapides à passer, et 
nous pouvions continuer notre route sans inquiétude. 



!.'■ 



ill 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



« L'ange du Seigneur qui marchait devant le camp d'Israël se 
mit derrière eux, et en même, temps la colonne de nuée se plaça 
entre l'armée d'Israël et Farmée des Égyptiens- D'un côté, elle 
était pareille à un sombre nuage; de l'autre, elle luisait et éclai- 
rait pendant la nuit, de sorte que les deux armées se trouvaient 
séparées et ne purent s'approcher durant la nuit. 

ce Alors Moïse étendit la main sur la mer, et Dieu fit souffler un 
fort vent du midi, et pendant la nuit le fond de la mer se sécha 
et les eaux se séparèrent en deux. 

« Les enfants d 1 Israël marchaient à pied sec au milieu des 
eaux,, et les flots se tenaient, comme un mur, à leur droite et 
à leur gauche. - 

ce Lorsque l'aube se leva, le Seigneur regarda sur l'armée des 
Égyptiens du milieu de la nuée lumineuse, de la nuée semblable 
aux nuages , et il mit l'épouvante parmi les Égyptiens. 

« Les chariots de guerre se précipitèrent l'un sur l'autre-, leurs 
roues, furent brisées, et les guerriers se trouvèrent comme au 
.milieu d'une tempête. Alors les Égyptiens parlèrent entre 
eux: Fuyons devant Israël, dirent- ils, carie Seigneur combat 
pour eux. 

ce Mais le Seigneur commanda à Moïse : Étends la main sur la 



-,.. r ■■?..« 



128 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



mer pour qu'elle revienne en arrière sur les Égyptiens , sur leurs 
chariots et sur leurs cavaliers, 

<c Alors Moïse étendit la main sûr la mer 7 et la mer reprit sa 
place, et avant le matin elle revint dans son lit, et les Egyptiens 
fuyaient devant elle; mais le Seigneur les engloutit dans les 
flots. 

« De sorte que la mer, retournant à sa place, couvrit les cha- 
riots et les cavaliers avec toute la puissance du Pharaon, et tous 
ceux qui le suivaient furent noyés; pas un n'échappa. 

« Les enfants d'Israël continuèrent leur route à. pied sec, les 
eaux formant un mur à leur droite et à leur gauche. Et le Sei- 
gneur sauva en ce jour Israël de la main des Egyptiens, et ils 
virent les Egyptiens étendus sur le rivage "de la mer. 

<( Elle est puissante la main que le Seigneur étendit contre les 
Égyptiens, et Israël craignit lé Seigneur et crut en son serviteur 
Moïse. » 

Je songeais à ce passage de l'Exode (chap. xiv, v. 19-31) en 
suivant sur mon chameau « la vallée d'Hiroth à Baal Zepher », 
tandis que je contemplais les flots brillants de la mer Rouge. 

Il me semblait ressentir quelque chose de la terreur qui saisit 
les enfants d'Israël devant ces ondes impétueuses; un frisson par- 
courait mes veines, le frisson dont aucun chrétien ne saurait se 
- défendre lorsqu'il foule ce sol biblique. 

Là s'est manifesté l'Éternel; la puissance infinie a voulu agir 
visiblement, eh faveur- des hommes. 

Je croyais entendre comme Pêcho de la voix divine qui 
retentit un jour aux oreilles du fils d'Àmram et de Jôcabed : 

« Moïse! Moïse! approche- toi , mais retire ta chaussure , car ce 
lieu est saint ! » 

Derrière moi s'étendait la terre d'Osiris et d'Isis, la terre des 
pyramides et des sphinx, la terre où le peuple de Dieu avait subi 
le joug de la captivité, où il avait contribué à bâtir ces colosses 
qui feront à jamais Tétonnement du voyageur. 

Les roseaux du Nil me rappelaient ceux qui virent la fille des 
Pharaons s'incliner sur un frêle esquif où dormait le petit enfant 
dont le bras devait délivrer un jour son peuple de la servitude, et 
auquel Dieu dicterait ces dix commandements, base et modèle de 
toutes les lois chez les peuples civilisés. > 

Devant moi, à mes pieds, murmuraient les flots du golfe Ara- 



LES PIRATES DE LA. MER ROIÎGE 



129 



bique, resplendissant sous les rayons du soleil; ces flots avaient 
entendu la grande voix de Jéhovah, du Dieu des armées; ils 
s'étaient divisés et dresses comme une muraille pour laisser 
passer une nation cherchant la liberté; ils avaient englouti l'op- 




Je songeais a ce passage de l'Exode. 



presseur. Plus tard, ces mêmes flots avaient vu passer le sultan 
el Kebir, Napoléon, ce fils des temps modernes, ce conquérant 
auquel l'Europe ne suffisait pas. 

Vis-à-vis de moi , au-dessus de cette mer, que l'Arabe nomme 
la mer de Pharaon, s'élevait le rocher du Sinaï, la plus illustre 
montagne du monde, fière> majestueuse, défiant les siècles et les 

Les Pirates de la mer Ekrago. 9 



y '""/ a--, v" 



>">■ '.j-i.". ■ - 



130 



tES PIRATES DE LA MER ROUGE 



orages et retentissant encore des éclats de ce tonnerre au milieu 
dùquelDieu disait à son peuple : 

« Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas de dieux étran- 
gers -devant moi! » 

Ce n'étaient ni l'aspect des lieux ni leur poésie qui m'impres- 
sionnaient le plus en cet instant, c'était un sentiment supérieur, 
indéfinissable , jdont je n'aurais pu me défendre quand même je 
l'eusse essayé. Combien de fois avais -je écouté, tout palpitant 
d'émotion, ces grands récits de la Bible, sur les genoux de ma 
bonne, pieuse et chère aïeule! Combien souvent m'avait-elle 
raconté la création du monde , la chute de nos premiers parents , 
le meurtre d'Abel, la punition de Sodome et de Gomorrhe, la 
promulgation de la loi sur le mont Sinaï! ..* 

Ah! je m'en souvenais! Elle me faisait joindre mes petites 
mains pour que j'écoutasse avec plus de respect ces grandes 
leçons du devoir; elle me faisait répéter avec elle cet enseigne- 
ment de la vie. 

Il y a longtemps que la dépouille mortelle de cette vénérable 
femme repose dans la terre de ma patrie, et moi je me trouvais 
seul, sur ce sol béni et sacré qu'elle m'avait dépeint avec de si 
vives couleurs , quoiqu'il n'eût jamais été donné à ses yeux de le 
contempler. 

La foi porte en elle-même une conviction, une claire vue 
autrement fortes que les plus superbes affirmations du rationa- 
lisme. Je le sentais en ce moment, et j'aurais prolongé volontiers 
mes réflexions, le regard perdu dans l'horizon de. la terre sainte, 
si mon serviteur, mon fidèle petit Halef, ne m'avait distrait par 
ses exclamations ; * 

a Loué soit Allah! le désert est passé, Sidi, voilà de l'eau; 
descends de ta bête, prends un bain, comme je vais le faire 
moi-même. y> 

, Là-dessus, les Bédouins qui nous guidaient se rapprochèrent de 
nous, et l'un d'eux ^faisant signe de la main, s'écria : 

«Garde-t'en bien, Effendi! -. -- 

-—Pourquoi? 

— Parce que Mëlek el Mevt (lange dé la mort) habite en ce 
lieu. Celui qui touche celte eau périt noyé, ou rapporte avec lui 
le germe de la nioirti Chaque goutte de cette mër est uhe larme 
versée par les cent .mille, âmes englouties dans ces flots, parce 



■- \ 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



131 



qu'elles voulaient tuer Sidna Moussa et les siens. Ici toutes les 
barques, tous les vaisseaux hâtent leur marche, car Allah, que 
les Hébreux nomment Jéhovah, a maudit cet endroit. 

— Je ne pourrai, en ce cas, m'embarquer sur cette rive? 

— - Non, Sidi! Est-ce à Suez que tu vas? Nous t'y conduirons 
avec nos chameaux aussi vite que si tu prenais une barque. 

— Je ne vais point à Suez, mais à Tor. 

— Prends la mer, alors, mais pas en ce lieu, aucun vaisseau 
n'y aborde; permets-nous de te 1 conduire encore un bout de chemin 
vers le sud. Nous atteindrons un endroit que les esprits ne han- 
tent point, et où tu trouveras des embarcations. 

— Combien avons-nous encore de marche? 

— A peine trois fois le temps que les Francs appellent une 

heure. 

— Eh bien , allons ! » 

Pour me rendre aux bords de la mer Rouge, j'avais abandonné 
la route ordinaire du Caire à Suez. Entre ces deux villes s'étend 
un désert, ou du moins ce qui fut jadis un désert. On a long- 
temps redouté ce lieu, à cause du manque d'eau et des brigan- 
dages des Bédouins maraudeurs. Maintenant un commencement 
de civilisation pénètre dans ces contrées, le prétendu désert ne 
présentait pas plus d'intérêt pour moi qu'une route battue; c'est 
pourquoi je voulais éviter Suez, qui n'avait aucun aspect nouveau 
à m"' offrir, et chercher un chemin moins connu. 

Nous continuâmes donc notre marche; bientôt je vis émerger 
à l'horizon les sommets nus et arides du Djékem et du Da-ad, 
tandis qu'a droite les hauteurs du Djebel Gharib devenaient de 
plus en plus distinctes ; nous laissions derrière nous la tombe de 
Pharaon; à gauche brillaient toujours les eaux de la mer Rouge, 
formant une anse dans laquelle' un petit vaisseau se montrait 
à l'ancre. C'était une de ces embarcations qu'on nomme sambouks 
. sur la mer Rouge. Elles ont environ soixante pieds de long sur 
quinze de large. Les deux extrémités sont couvertes en planches, 
de façon à ménager deux petits réduits où se tiennent le capitaine 
et les passagers de distinction. Le .sambouk marche à la rame; 
il a de plus deux voiles triangulaires, dont l'une, placée très en 
avant, forme, lorsque le vent la gonfle, comme une sorte de demi- 
ballon à la proue du vaisseau, et rappelle exactement ces antiques 
galères qu'on voit sur les 'monnaies des anciens ou sur de vieilles 



132 LES PIRATES DE LA MER BOUGE 

peintures^ On retrouve ici, dans la construction du navire, dans 
ses agrès, dans la manière de naviguer, les souvenirs de la plus 
haute antiquité; rien n'a changé dans Fart du nautonier de la 
mer Rouge depuis de longs siècles. Il est certain que les matelots 
de ce golfe diffèrent peu , dans leurs habitudes , de ceux: qui con- 
duisirent Bacchus sur le rivage indien. 

La carène des sambouks est, en. général, construite avec du 
bois des Indes nommé satch par les Arabes; ce bois se durcit 
tellement sur l'eau, que ses pores disparaissent et se resserrent 
au point qu'on ne pourrait y faire pénétrer une pointe d'aiguille. 
Du reste, ce bois est véritablement incorruptible, de sorte que 
beaucoup de sambouks comptent au moins deux siècles de con- 
struction. 

Un très mauvais côté du petit navire si intéressant que nous 
venons de décrire, c'est qu'il est fort dangereux; il ne tient 
presque jamais la mer pendant la nuit, tant il y aurait de péril 
à le diriger, et doit chaque soir chercher un port pour jeter 
l'ancre . 

Le sambouk vers lequel nous nous dirigions se trouvait au 
repos et solidement attaché à la rive; ses matelots étaient des- 
cendus, ils campaient auprès de l'embouchure d'un ruisseau. 
Parmi eux nous remarquâmes un personnage gravement accroupi 
sur une natte: ilnous parut être le capitaine ou le propriétaire du 
navire. Ce n'était point un Arabe, mais un Turc. Le sambouk 
arborait d'ailleurs les couleurs du sultan , et l'équipage portait le 
costume turc. 

Aucun des matelots ne se dérangea à notre approche; je 
m'avançai vers l'homme à la natte, puis, élevant la main droite 
à la hauteur de la poitrine, je le saluai avec intention en langue 
arabe : 

« Dieu te protège! Es-tu le capitaine de ce vaisseau? » 

Il me regarda dédaigneusement, m'examina des pieds à là tête 
et répondit avec lenteur : 

« Oui, je le suis! 

— Où va ton sambouk? • 



- Partout. 

-Quel est soii chargement? 
-Différentes marchandises. 
-Prends -tu aussi des passagers? 






JLES PIRATES DE LXMËHB©IJ:GE 133 

— Cela dépend. » ; J ;v ':.•!? '.;, -:'../;. ' : ---- 
Ces réponses me paruTéh-t>'p]us''què.;inpiiio^ilsbiquBS, elles 

étaient impertinentes. Je secouai la tête en affectant un air 
de pitié. ; - . . > =. 

« Tu es un kelleh (un malheureux), envers lequel le Coran 
commande la compassion; je te plains! » . : 

Il me regarda moitié fâche , moitié étonné , et reprit : 
« Tu me -plains, tu m'appelles malheureux; et pourquoi? 

— Allah a bien voulu accorder là parole à tes lèvres, mais ton 
âme est muette. Tourne-toi vers le" Kiblah * et prie Dieu .qu'il te 
rende le don de l'intelligence /autrement tu deviendras indigne de 
prétendre au paradis, » *• ". 

Il sourit et porta la main à sa ceinture, garnie de deux gigan- 
tesques pistolets, ■."..•" 

ce Le silence vaut mieux que le bavardage, dit -il. Tu es un 
bavard, mais le mergi-bachi Mourad Ibrahim sait se taire, 

— Mergi-bachi? Un haut officier de la douane! Tu es un 
homme puissant et renommé, mais cela ne doit pas V empêcher 
de répondre à ceux qui t'interrogent quand la nécessité les y 
oblige. 

— Tu me menaces? Tu es, comme je l'ai vu tout de suite , un 
Arabe djeheïne, » 

Cette race est connue, sur les bords de la mer Rouge, comme 
celle des pillards et des voleurs les plus dangereux. Le fonction- 
naire douanier me prenait pour un homme de cette tribu, cela 
m'expliquait son dédain. Je lui demandai : 

« As -tu peur des Djeheïnes? 

— Peur? Mourad Ibrahim ne connaît pas la peur! » 

Les yeux du Turc élincelaient en me regardant; je ne crus pas 
cependant à sa feinte colère, et je continuai avec calme : 
<( Et si j'étais un Djeheïne? 

— Eh bien, je ne te craindrais pas! 

— Naturellement! tu as douze matelots à tes côtés, et nous ne 
sommes que quatre. Mais je ne suis pas ce que tu crois; je ne 
suis pas un fils des Arabes, je viens des pays du couchant, 

— Tu portes un costume de Bédouin et tu parles la langue des 
Arabes. ' ; - ' . ... ; /-./, 

, - - - - ^ - , ■■ ^^- _ '— ** -■ - . 

■" -* Orientation de la Mecque. ' r *'->-'•■ ■ — ^~-' ''■■■ J - \ '■'■■'] 



134 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



- Est-ce défendu? 

- Non; es-tu Français ou Anglais? 
J'appartiens au peuple des Nemsi. » 



Mourad fit une mcue dédaigneuse. 

« Alors tu es un jardinier ou un marchand? 

— Ni l'un ni l'autre; je suis un yazmadji, 

— Un écrivain! ô misère! Moi qui te prenais pour un vaillant 
Bédouin! Qu'est-ce qu'un écrivain? Ce n'est pas un homme! Un 
écrivain est une créature qui se nourrit de plumes et boit de 
l'encre. Il n'a ni sang dans les veines, ni cœur dans la poitrine, 
ni courage, ni... 

— Arrête, Mourad Ibrahim! regarde ce que je tiens dans ma 



main, » intervint mon impétueux Halef en brandissant son 
fameux fouet du Nil. 

Le Turc fronça les sourcils et haussa les épaules en mur- 
murant : 

« Un fouet! 

— Oui, un fouet; je suis Hadji Halef Omar, ben hadji Aboul 
Àbbas, ibn hadji Daoud al Gossarah; celui-ci s'appelle Sidi Kara 
ben Nemsi; il ne craint personne, entends -tu! Nous avons par- 
couru ensemble le Sahara et l'Egypte entière ; nous avons 
accompli des actions de héros. On parlera de nous dans tous les 
cafés et dans tous les cimetières du monde, sois-en sûr. Si tu oses 
dire encore un seul mot de mépris contre mon Effendi , tu tâteras 
de cette verge; oui, en dépit de ta dignité et de tous les hommes 
qui sont autour de toi! » 

Cette bravade opéra instantanément un remue- ménage singu- 
lier. Les deux Bédouins qui nous avaient amenés reculèrent , les 
matelots se levèrent tous; le bachi saisit son pistolet, mais Halef 
pointait déjà le sien contre la poitrine du Turc. 

« Empoignez-le ! » cria l'officier de la douane. Ses gens avan- 
cèrent avec une mine terrible; aucun d'eux cependant ne mit la 
main sur Halef. 

« Sais-tu, demanda le mergi-bachi, sais-tu comment on appelle 
l'action que tu viens de commettre, menacer du fouet un mergi- 
bachi ! 

— Oui, s'écria Halef, mais un mergi-bachi devrait parler le 
langage de la sagesse et non celui des injures; je ne te crains 
pas; tu es un esclave du Grand Seigneur et moi un Arabe libre. » 






.- , - .;•.,",",- -";. .y; .,-' ,■-• t,, - ■-::'>? T^-vr^y'^^'^f,™. 1 '-^;^r ■*?»>' \-*~\ , > r .;--^.'"'-:^7î/;\^ ■w^/^^v/V j-;' c, '\^>^ "-■-y%™ -v=\-;.^; r .- ,-, v . 



LES PIRATES DE LA JSIER ROUGE : ; 135 

Je me décidai à descendre de mon chameau pour apaiser 
l'affaire , et, m'adressant au fonctionnaire turc, je lui dis tran- 
quillement : : ' 

« Voyons, Mourad Ibrahim," nous te prouvons, n'est-ce pas? 
que tu ne nous fais point peur. Tu as commis, du reste, une trop 
grosse faute en insultant un Effendi qui voyage avec le firman 
impérial et que protège l'ombre du sultan. 

— Toi,.., tu serais sous la sauvegarde du Grand Seigneur, 
qu'Allah bénisse! 

— Oui, moi! 

■ — Un Nemsi, un giaour! 

-^ Tu veux donc continuer à m'insulter? 

— Un infidèle, dont le Goran parle en ces termes : « vous, 
fidèles croyants , né liez point amitié avec ceux qui ne sont pas 
de votre religion, car ils cherchent à vous séduire .et ne sou- 
haitent que votre perte;.. )> Comment le Grand Seigneur , l'appui 
des croyants, aurait-il permis à un giaour de marcher sous son 
ombre? 

— J'ai lu dans la troisième sourate du Coran les paroles que 
tu viens de citer, je les connais, et cependant je puis te répondre 
en te montrant mon bouyourôultou . Ouvre les yeux et incline- 
toi avec respect, voici l'écrit du padischahl » 

Il prit le parchemin, l'appuya contre ses yeux, son front et sa 
poitrine, s'inclina jusqu'à terre et me rendit mon passeport en 
me disant : 

« Pourquoi ne m'as-tu pas averti? pourquoi ne m'as -tu pas 
fait connaître tout de suite que tu es un protégé du sultan?* 
Jamais je ne t'eusse appelé giaour, quoique tu sois un infidèle. 
Maintenant, Effendi, sois le bienvenu. 

— Avec le même souffle dont tu me salues comme le bienvenu, 
tu insultes ma foi ! Nous autres chrétiens, nous connaissons mieux 
les lois de l'hospitalité : nous ne vous appelons pas giaours, et 
nous nous souvenons que votre Dieu est le nôtre, 

— Cela n'est pas vrai, Effendi, nous n'adorons qu'Allah; vous 
reconnaissez trois Dieux : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

— Ces trois ne sont qu'un même Dieu. Vous dites : Allah est 
Allah, et de même notre Dieu a dit : « Je suis le Dieu fort, le 
seul Dieu, » On lit dans votre Coran : « Dieu est le vivant éter- 
nel, que le sommeil ni la somnolence ^ n ; atteignent jamais, » et 



N 









,-Fî-T 






136 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



~ -\ 



dans notre Bible : or Dieu est de toute éternité , tout est à décou- 
vert devant ses yeux; il a posé les fondements de la terre, et lés 
cieux sont l'ouvrage de ses mains. » 

,.— Ouij votre Kitab (livre) est bon, mais iotre croyance fausse. 
. — Tuie trompes, ainsi s'exprime le Coran : « La justice ne 
consiste pas à tourner son visage vers le levant ou le couchant 
pour prier, mais il est juste, celui qui croit en Dieu, au jugé- 
ment dernier, aux anges, aux Écritures, aux prophètes; ceïuiqui, 
suivant ses moyens, exerce la charité envers lés voyageurs, les 
étrangers, les orphelins, les pèlerins elles pauvres, envers tous 
ceux qui l'en prient; qui délivre le prisonnier, qui est fidèle à la 
prière, qui ne commet point de fraude dans les contrats, qui 
supporte patiemment le besoin et le malheur; celui-là est vrai- 
ment juste et sert Dieu dans la perfection de son cœur, » Nos 
saints livres nous enseignent la même chose lorsqu'ils nous 
disent : << Aimez le prochain comme vous-mêmes, » Donc notre 
loi ressemble & la tienne dans ses meilleurs préceptes. 

— -Vous avez tiré ces bonnes choses du Coran pour les mettre 
dans le Kitab? 

'— Gomment aurions-nous pu le faire? notre livre est, en 
partie, de plusieurs lïiilliers d'années antérieur au Coran! 

— Tu es un Effendi, et un Effendi doit toujours trouver des 
preuves à ce qu'il avance, quand même il n'y en aurait point. 
D'où viens-tu? 

— Du pays de Guipt (Egypte), là-bas, à l'ouest 
- — Où veux-tu aller? , : 

- — ATor. . . . ■ 

— Puis après? ; 

— Après, au mônastyr (monastère), sur le mont Sinaï. 

— Il te faut traverser Feau. ; , 

— Oui; où me conduirait ton navire? 

— Là où tu désires; à Tor, j'y vais. 
1 — Alors tu consens à m'emmerier? 

— Si tu payes bien et si tu t'arranges de manière que nous ne 
devenions point impurs en ta compagnie. 

;— Sois tranquille ; combien demandes-tu? 
^— Pour vous quatre avec les chameaux? 
-— Non, pour moi et Halef, mon serviteur. Les Bédouins vont 
s'en retourner avec leurs bêtes. 



/:, 



LES PIRATES DE LÀ MER ROUÉE 137 

— Comment entends-tu payer? En argent ou autrement? 

— En argent comptant. 

— Faudra- 1— il fournir ta nourriture? 

— Non, nous ne vous demandons que de T eau. 

— En ce cas, tu donneras pour toi dix misri ; et pour ce hadji 
Halef , huit. » 

Je ris au nez du bonhomme; il me demandait presque cent 
trente francs pour une traversée de quelques heures. 

« Tu iras demain passer la nuit dans le golfe de Nayazat, 
n'est-ce pas? lui dis-je, et le lendemain nous serons à Tor 
avant midi. 

— Oui; pourquoi demandes- tu cela? 

— Parce que je ne veux pas payer un tel prix pour une si 
courte traversée. 

— Eh bien , tu resteras ici , en attendant un autre bateau , qui 
te demandera encore davantage. 

— Point du tout, tu vas me prendre à bord. 

— Donne-moi la somme que je t'ai dit. 

— Ecoute : ces hommes m'ont loué leurs montures et m'ont 
accompagné à pied depuis el Kahira pour quinze francs; à Hadj , 
on passe sur mer un pèlerin pour moins de deux francs; je 
t'offre, pour moi et mon domestique, onze francs; c'est assez. 

— Reste donc ici; mon sambouk n'est point un bateau de 
passage, il appartient au Grand Seigneur; je suis envoyé pour 
toucher la zekka\ et ne dois recevoir aucun passager à bord. 

— Et cependant, si je te donnais dix misri, lu me prendrais! 
C'est justement parce que ton vaisseau appartient au Grand Sei- 
gneur que tu dois m'accueillir. Lis le bouyouroultou; vois- tu ces 
mots : « Lep indad, etc., tout secours doit lui être donné, et l'on 
pourvoira à sa sûreté sans exiger le moindre salaire? » Com- 
prends-tu? Je serais obligé de payer sur un bâtiment particulier, 
sur ceux de l'Etat je jouis de la franchise. Je t'offre de mon plein 
gré onze francs. Si tu n'es pas content, tu n'auras rien du tout, 
et je passerai tout de même avec toi. » 

Se voyant poussé dans ses retranchements, notre homme 
rabaissa petit à petit son prix. Après de longs débats, nous 
demeurâmes d'accord. 

i Impôt uniquement destiné aux aumônes officielles. 



■_----■ \, ' ;-; X" y :;•» . j*ï'' ■' ,; ,-' •-;~'*t' r <>-jv;~.. 



-■t- . 



138 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

« Allons! soupira- 1— il, puisque ta as l'ombre du sultan, j'ac- 
cepte Te marché pour onze francs. Donne -les -moi. 

— En entrant à Tor, pas avant. 

. — Effendi, tous les Nasaras (Nazaréens) sont-ils aussi avares 
que toi? 

— Ils ne sont point avares, mais prudents. Laisse-moi monter 
à bord, j'y dormirai mieux que sur terre. » 

Je soldai mes Bédouins, qui s'éloignèrent; puis je pénétrai avec 
Halef dans le sambouk. 

Je n'avais point de tente. Au désert, nous reposions en plein 
air pendant l'accablante chaleur du jour et la fraîcheur si mal- 
saine de la nuit, 

Quand on ne peut se payer une tente, on dort en compagnie de 
son chameau ou de son cheval; bêtes et gens se tiennent chaud 
pendant la nuit, et au soleil l'ombre du chameau doit suffire. Ici 
je n'avais ni chameau ni cheval, mais je pensais trouver un abri 
dans quelque réduit. Halef portait mes bagages; nous nous 
installâmes en attendant sur le pont, car les cabines étaient 
fermées. 

« N'ai-je pas bien fait, Sidi, me demanda le vaillant petit 
homme, lorsque nous pûmes causer, de leur montrer un peu 
mon fouet? 

— En vérité, Halef, je ne saurais te blâmer pour cette fois. 

— Mais, Sidi, pourquoi t'en vas-tu disant à tout chacun que 
tu es un infidèle? 

— Parce qu'il faut dire la vérité. 

— Oui... Mais n'es-tu pas sur la voie de la conversion? Écoute, 
nous voilà traversant la mer Rouge; nous sommes tout près de 
Médine; sur la droite se trouve la Mecque , la ville du Prophète. 
Je vais aller les -visiter, et toi que feras* tu? » 

Il m'adressait une question que je méditais moi-même inté- 
rieurement depuis plusieurs jours. Un chrétien qui ose s'aven- 
turer à la Mecque ou à. Médine est puni de mort. Du moins telles 
sont les prescriptions de la loi. Mais, en réalité, èst-on si rigou- 
reux? Avais-je besoin de me faire reconnaître pour chrétien en 
pénétrant dans ces deux cités? Nous ne nous trouvions point 
à une époque de caravane, le fanatisme n'était point excité 
; comme au temps où passent les grosses troupes de pèlerins. 
Malgré les défenses, j'avais déjà mis le pied dans plusieurs 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 139 

mosquées sans qu'il me fût rien arrivé de fâcheux : pourquoi ne 
pas tenter de voir les cités saintes du mahométisme? L'Orient est 
le pays des surprises; les choses s'y passent le plus souvent d'une 
façon très différente de celle à laquelle on s'attend. Les hommes 
y sont plus modérés et plus traitables qu'on ne se l'imagine. Une 
visite de quelques heures à la Mecque ne me paraissait pas si 
terrible ni si impossible. Je m'étais noirci au brûlant soleil de ces 
contrées; je parlais facilement fet langue de ces peuples... Ce 
Turc venait de me prendre pour un vrai Bédouin. Ne fallait- il 
pas essayer au moins une expédition si curieuse? 

Je ne savais à quoi me résoudre; je répondis d'un air distrait 
au brave Halef que je ne savais pas encore ce que je ferais. 

« Tu viendras avec moi à la Mecque, Sidi, et auparavant tu 

L- * 

embrasseras la vraie croyance. 

— Quant à cela non. Halef, je t'assure! » 

Un appel retentissant détourna notre attention : le Turc ras- 
semblait ses gens sur le rivage pour la prière. 

« Effendi, reprit Halef, le soleil va disparaître, laisse-moi prier. » 

Il s'agenouilla; sa voix se mêla à la psalmodie monotone des 
matelots, que renvoyaient en écho merveilleusement distinct les 
rochers dont le rivage nord de la mer est bordé à cet endroit. 

« Nous avons notre recours en Allah. Il est puissant, notre 
protecteur! Nul n'est grand et magnifique comme lui. Notre Dieu 
est le seul puissant et fort. Seigneur, ya Allah! ô miséricor- 
dieux , ô très bon ! ya Allah ! Allah ! hou ! » 

Ces mots furent répétés dans le lointain par une voix de basse- 
taille qui s.'élevait tout à coup, de la plus étrange façon, toutes les 
fois que revenait le nom d'Allah ! Je reconnus le rythme : c'était 
celui des derviches hurleurs. 

Tous les Turcs se levèrent, regardant dans la direction d'où 
venait la voix. Un radeau long de six pieds, large de quatre 
à peine, s'avançait sur les flots; un homme agenouillé manœu- 
vrait ses rames en cadence, tout en récitant la prière, 

11 portait un tarbouch rouge, entouré d'un turban blanc comme 
le reste de ses vêtements. Cette couleur le faisait reconnaître pour 
un fakir Karderyeh, secte fondée par Ab-el-Kader el Djilani et 
composée en partie de pêcheurs et de mariniers. 

Lorsque notre derviche eut aperçu le sambouk, il s'arrêta brus- 
quement, puis cria de toutes ses forces ; 



140 LES PIRATES DE LA MER ROUGE : 

« La ilah illa Allah ! 

— Illa lali! » répondirent les autres en chœur. 

Le fakir s'approcha alors du sambouk, y accosia sa barque et 
monta lestement à bord. 

Nous ne nous trouvions pas seuls sur le sambouk, le pilote 
nous avait suivis; il s'avança vers le derviche et le salua en ces 
termes : 

<( Dieu te protège! 

— Moi et toi. À qui appartient le sambouk? 

— À Sa Hautesse le Grand Seigneur, le favori d'Allah! 

— Et qui conduit le navire? 

— Notre Efîendi, le mergi-bachi Mourad Ibrahim. 

— Quel chargement avez -vous? 

— Nous n'en avons aucun; nous parcourons les côtes pour 
recueillir l'impôt que le grand chérif de la Mecque a levé. 

— Le paye-t-on de bonne volonté? 

— Personne ne s'y est refusé; ce qu'on donne en aumône, 
Allah le rend en double. 

— En quittant ce port, où irez -vous? 

— A Tor. 

— Y serez-vous demain? 

— Nous nous arrêterons d'abord au ras Nayazat. Et toi, où 
vas -tu? 

— A Djedda. 

— Sur ce radeau? 

— Oui, car j'ai fait vœu de me rendre à la Mecque sur mes 
genoux. 

— Mais tu ne songes donc pas aux mauvais vents, aux tem- 
pêtes, aux écueils, aux requins?... Ton petit radeau n'y pourra 
résister! 

— Allah est puissant, il me protégera. Qui sont ces hommes? 
■ — C'est un gi..., un Nemsi, avec son serviteur. 

— Un infidèle! Et où va-t-il? 

— A Tor. 

— Permets-moi de manger mes dattes ici, puis je reprendrai 
mes rames. 

— Ne veux- tu pas passer la nuit avec nous? 
* —.Non, il me faut partir. 

— La nuit il y a danger. 









LES PIRATES DE LA MER BOUGE 141 

— * Le vrai croyant ne craint riën^ Sa vie et sa mort sont 
écrites dans le livre d'Allah. » : 

Le fakir s'assit ou plutôt s'accroupit, tira une poignée de 
dattes de sa poche, et se mit à manger lentement. J'étais curieux 
d'entendre sa conversation avec le pilote; je m'appuyai contre le 
bord du vaisseau, à quelque distance des deux hommes, affectant 
de regarder les vagues ou l'horizon; d'ailleurs, ils devaient sup- 
poser que je ne comprenais pas leur langue; ils continuèrent 
donc tranquillement : 

« Tu dis que celui-là est un Nemsi? Est-il riche? 

— Non, s 

— Comment le sais- tu? 

— Il a beaucoup marchandé pour le, prix du passage, mais il 
possède un bouyouroultou du Grand Seigneur. 

— Ce doit être un homme important. A-t-il beaucoup de 
bagages? > - - 

— Presque point, mais il à des armes. 

— Je n'avais jamais vu de Nemsi; j'ai entendu dire que ce- 
sont des gens très pacifiques. Il porte des armes? Il ne s'en sert 
point, sans doute? », , 

Mes deux interlocuteurs se. lurent; après quelques minutes, le 
fakir reprit, en se levant : 

<( J'ai terminé mon repas, je pars; tu remercieras ton maître,, 
qui a permis à un pauvre fakir de se reposer sur son vaisseau. » 

Puis notre pèlerin sauta lestement dans sa périssoire, saisit 
les rames et s'éloigna, toujours à genoux, ramant en cadence et 
chantant : « Ya Allah! Allah! hou! » 

Cet homme m'avait singulièrement impressionné. Pourquoi 
était-il venu sur le sambouk au lieu de descendre à terre? Pour- 
quoi demandait- il si j'étais riche? Pourquoi examinait -il d'un 
regard si perçant tout ce qui se trouvait autour de lui, pendant 
qu'il mâchait ses dattes? Je ne sais quel sentiment de défiance 
me prenait à son endroit; j'aurais juré que cet étrange person- 
nage n'était point un derviche, "'""■ 

Lorsqu'il se fut un peu éloigné, je pris ma lunette d'approche; 
quoique dans ces contrées le crépuscule soit fort brusque, il 
m'éclairait encore assez pour que je pusse distinguer la plupart 
des détails. * 

Mon fakir n'était plus à genoux; son vœu ne l'engageait sans 






_-» 



-'"-.k 



142 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



doute que devant le public; commodément assis, il ramait, de 
manière à atteindre la rive un peu plus loin. 

Halef ne me quittait pas des*yeux; il semblait chercher à deviner 
ma pensée et me demanda avec une certaine inquiétude. : 

« Est-ce que tu le vois encore, Sidi? 

— Oui. " . • - 

.„ —^1 croit que nous ne pouvons, plus i'ap.ercevoir, il cherché 
à aborder. : ' * - , 

— G'est cela même* Qu'en dis-tu? 

' — Allah seul peut tout savoir, son regard perce la nuit du 
secret. . . ■ ' 

— Et que crois -tu qu'Allah ait vu en regardant cet homme? 
: — Il a vn un fourbe, qui n'est ni derviche ni fakir. 

— Ah! * , ' ' '• 

— Oui, Sidi; as-tu jamais entendu un derviche de la secte des 
Kaderyeh chanter les litanies des derviches hurleurs? 

— C'est juste; maïs,. a ton avis, quel est son but en se faisant 
passer pour ce qu'il n'est pas? ."_"'■ 

'—C'est ce qu'il faudrait savoir, Sidi; pourquoi, après avoir 
prétendu qu'il allait continuer sa route, essaye-t-il maintenant 
d'aborder? » 

Le pilote vint en ce moment vers nous et me demanda : 
« Où veux-tu dormir, Sidi? 
*■ — Dans, le pavillon, * 

— Cela ne se peut. 

— Et pourquoi? 

— Parce que l'argent y est enfermé, 

.-=- Eh bien, procure -nous des tapis, nous coucherons sar 
le pont; 

\.,\ — Tu en auras, Sidi v Dis-moi, que ferai s- tu si l'ennemi venait 
cette nuit? 

— QueL ennemi V * 

-^- Les voleurs* - ' • '- 

,— Les craignez -vous? . ** / * 

— Les Djeheïnes caiûpent dans le voisinage; ce sont de subtils 
brigands, on n'est jamais en sûreté quand on se sent près d'eux; 
; — . Je pense que votre maître, le mergi-bachi Mourad Ibrahim, 
qui est un héros et le plus vaillant homme de la terre, se prépare 
à les écraser comme dea mouches. 



•- 1 



. .. „*i 






LES PIRATES DE LA MER ROUGE 143 

— Certainement; mais nulle vaillance ne peut tenir contre 
Abou Seïf (le père du Sabre), plus terrible que le lion de la mon- 
tagne, plus cruel que le requin de la mer. 

— Abou Seïf! je n'ai jamais entendu prononcer ce nom. 

— Parce que tu es un étranger. Au temps des pâturages, les 
Djeheïnes conduisent leurs troupeaux dans les deux îles de Libuah 
et du Djebel Hassan. Ils les laissent sous la garde de quelques 
hommes , le reste de la tribu vit de brigandages et de pillages ; 
ils assaillent les vaisseaux, enlèvent leurs marchandises ou 
imposent aux passagers de grosses rançons. 

— Et quelles mesures prend le gouvernement? 

— Que veux- tu dire? 

— Ne voyagez-vous pas et ne percevez-vous pas l'impôt sous la 
protection du sultan? 

— Le sultan ne peut rien sur les Djeheïnes ; ce sont des Arabes 
libres , ne relevant que du grand chérif de la Mecque. 

— Eh bien, débarrassez -vous vous-mêmes de ces brigands! 

— Effendi., tu parles comme un Franc, qui n'entend rien à nos 
affaires. Qui peut prendre Abou Seïf et le tuer? 

— Abou Seïf est un homme comme les autres. 

— Oui, mais il possède la faveur du cheïtan (le diable). Il peut 
se rendre invisible , il s'envole sur les flots et traverse les airs ; ni 
sabres ni couteaux ne lui font de blessures; jamais les balles ne 
Font atteint. Son sabre est enchanté, il pénètre à travers les 
murailles; d'un seul coup il tue plus de cent hommes. 

— Je voudrais bien voir ce personnage merveilleux! 

— malheur! ne fait pas un tel souhait, Effendi! Le diable lui 
dirait que tu désires le voir, et il viendrait t'assaillir, en quelque 
lieu du monde que tu te caches. Je vais aller te chercher un tapis; 
tu dormiras, mais auparavant fais ta prière; demande à ton Dieu 
d'éloigner de toi le danger que tu as attiré sur la tête ! » 

Je remerciai le brave homme de son conseil, et fis tranquil- 
lement ma prière accoutumée ; puis nous nous enveloppâmes dans 
les couvertures. Le voyage nous avait fatigués, nous ne tardâmes 
pas à nous endormir profondément. 

Quelques matelots veillaient seuls à la garde du trésor; les 
autres étaient restés sur le rivage. Le lendemain , tout le monde 
fut sur pied dès l'aurore; on leva l'ancre, on déploya les voiles, 
et le sambouk se dirigea vers le sud. 



144 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

h 

Nous voguions depuis trois quarts d'heure environ, lorsque 
nous aperçûmes un canot s'avançant sur la même ligne que nous* 
Lorsqu'il se rapprocha, nous vîmes deux hommes abord, et avec 
eux deux femmes exactement couvertes. Les hommes nous firent 
signe, on resserra nos voiles pour arrêter la marche; l'un des deux 
rameurs nous héla : 

ce Où va. le sambouk? 

— A Tôt. 

— Voulez-vous nous prendre avec vous? 

— Payerez- vous? 

— Volontiers. 

— Montez à bord. » 

Les quatre passagers furent bientôt hissés sur le navire;, on 
attacha leur chaloupe à l'arrière, et le mergi-bachi se hâta de 
céder sa cabine aux femmes voilées , puis nous continuâmes notre 
navigation. 

En se rendant dans le pavillon, les femmes passèrent près de 
moi; je me crus dispensé, en ma qualité d'Européen, de détour- 
ner la tête; je cherchai même, sans y parvenir, à examiner leurs 
visages. Ce qui m'étonna, c'est qu'au lieu des parfums dont la 
femme arabe laisse ordinairement l'odeur après elle, je ne sentis 
qu'une puanteur fort désagréable et bien connue en Orient. C'est 
un mélange de sueur de chameau et d'une sorte de tabac dont se 
servent les Bédouins. Les hommes reçus à bord étaient évidem- 

o 

ment des conducteurs de chameaux; eux et leurs femmes venaient, 
sans doute de faire un long trajet dans le désert. 

Lorsque les voyageurs eurent été conduits dans le pavillon, les 
deux hommes allèrent s'expliquer assez longuement avec le 
capitaine et le pilote, puis l'un d'eux, revenant vers moi, me 
demanda : 

« On m'a dit que tu es un Franc, Effendi? 

— Oui. 

— Tu es inconnu ici? 

— Oui. 

— Tu es un Nemsi? 

— Oui. 

— Les Nemsi ont-ils un padischah? 

— Oui,' t 

— Et des pachas? 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 145 

— Oui. 

— Ne serais -tu point un pacha? 

— Non. 

— Mais tu es un homme marquant? 

— Je le crois bienl 

— Tu sais écrire? 

— Admirablement ! 

— Tu sais tirer? 

— Encore mieux. 

— Tu vas à Tor avec ce sambouk? 

— Oui, 

- — Tu t'avanceras ensuite vers le sud? 

— Oui. 

— Connais -tu les Anglais? 

— Oui. 

— As -tu des amis parmi eux? 

— Oui. 

— Très bien. Es -tu fort? 

— Korkulus! terriblement fort, fort comme un lion! Faut- il 
te le prouver? 

— Non, Effendi. 

— Cependant ta curiosité est plus grande que la patience 
d'un ' homme ordinaire; allons, retire -toi et laisse -moi en 
paix. » 

Je le poussai un peu rudement; il faillit tomber j mais se releva 

aussitôt en criant ; 

« Malheur à toi! tu as offensé un croyant, tu vas mourir. y> 
11 s'ensuivit" un vacarme et une bagarre des plus confuses. 

Halef s'élança bientôt à mon secours avec son fouet; mais, au 

o 7 7 

milieu du bruit, la porte du pavillon s'ouvrit, une des femmes 
voilées s'avança vers nous. Elle fit un signe de la main, aussitôt 
les deux Arabes cessèrent leur attaque; ils s'éloignèrent en nie 
jetant un coup d'œil de haine et de rancune. 

Les Turcs avaient été spectateurs fort indifférents de notre 
querelle; nous nous serions assommés que pas un n'eût bougé. 

Je me rassis, un peu contrarié de mon premier mouvement 
d'impatience., Cet homme m'avait ennuyé avec ses questions ; je 
me demandais pourtant si, tout inutiles qu'elles m'avaient paru, 
elles n'avaient pas un but. Les Orientaux ne sont point bavards; 

Les Pirates de la mer Bouge. 10 



146 -LES PIRATES DE LÀ MER ROUGE 

ils ne perdent pas leurs paroles sans dessein, surtout quand il 
s'agit d'un giaour. 

Pourquoi était-il venu me demander si j'étais un homme 
important, si je savais tirer, si je savais écrire? Pourquoi s'in- 
formait-il de mes relations avec les Anglais? Pourquoi me parler 
de ma force? etc. Mais aussi pourquoi m'interroger avec ce ton 
de supériorité et comme l'eût pu faire un juge d'instruction? 
Cependant cet homme, à qui le commandement semblait être 
une habitude, avait obéi, comme son compagnon, à un signe de 
la femme voilée. 

Étrange!,., surtout dans un pays où la femme est si abaissée, 
si soumise au pouvoir de l'homme, si peu autorisée à se mêler 
des choses de l'extérieur. 

Toutes ces circonstances me donnaient fort à réfléchir. Halef , 
qui ne me quittait pas, sous prétexte de me protéger, me dit 
tout à coup, en interrompant sa rêverie : 

« Sidi, l'as-tu vue? 

— Quoi donc? 

— La barbe. 

— La barbe? quelle barbe? 

— La barbe de la femme. 

— Cette femme a de la barbe? 

— Oui; son voile n'était pas double, j'ai vu à travers. Elle a 
de la barbe ! 

— Des moustaches? 

— Non, une barbe entière. Ce n'est point une femme, Sidi! 
Si on prévenait le bachi? 

— Oui, mais de manière que personne ne t'entende. » 

Halef partit comme un trait. Il ne pouvait s'être trompé, il 
avait de bons yeux ; et puis je me rappelai involontairement le 
derviche de la veille. Toutes ces circonstances devaient s'en- 
chaîner l'une à l'autre. Je voyais à l'extrémité du sambouk mon 
petit factotum s'entretenir avec le bachi. Celui-ci remuait la tête 
et riait; il semblait fort incrédule. Halef revint près de moi avec 
une mine allongée et mécontente. 

(( Sidi, ce bachi est si sot qu'il me prend pour une bête. 

: — Vraiment! 

-r- Et toi, il te croit encore plus bête que moi! 

^Ah! 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 147 

— Il dit que les femmes n'ont point de barbe et que les hommes 
n'ont point de voiles. Sidi, moi je t'assure que ces gens sont des 

Djeheïnes. 

— C'est possible. 

— Nous y veillerons, Sidi. 

— C'est tout ce que nous pouvons faire, Halef. Éloigne-toi un 
peu pour l'instant, afin de n'avoir pas l'air de comploter avec ton 
maître. » 

Je m'assis sur mon tapis, et me mis à écrire mon journal; mais 
je ne perdais pas des yeux les nouveaux venus. Je ne sais quelle 
vague appréhension m'avertissait d'un événement désagréable. Il 
se passa cependant plusieurs heures sans que mes pressentiments 
se justifiassent le moins du monde. 

Le soir,, nous jetâmes l'ancre dans le petit golfe de Nayazat, 
qui affecte la forme d'un fer à cheval, à la base d'une des mon- 
tagnes de la chaîne du Sinaï. La plage est extrêmement resserrée 
à cet endroit; en quelques pas, on peut atteindre les blocs escarpés 
de la montagne, dont le sommet pyramidal s'élève jusqu'au ciel. 
Je me demandai si notre navire se trouvait bien abrité contre 
le vent et contre d'autres dangers, mais je n'avais rien à objecter 
au patron sur le choix de la place. Nos matelots descendirent, allu- 
mèrent un grand feu sur la rive, suivant leur habitude. J'aurais 
voulu explorer un peu les rochers. La nuit tombait déjà, je fus 
obligé de renoncer à mon expédition. 

Bientôt la prière du soir retentit, répétée par l'écho de la 
montagne, et annonça notre présence aux environs; du 
reste, le feu du rivage l'eût trahie sans ces bruyantes invo- 
cations. 

Comme la veille, je préférai passer la nuit sur le navire; il fut 
convenu avec Halef que nous veillerions chacun à noire tour. 
Dans la soirée , quelques matelots vinrent monter leur garde de- 
vant la porte du trésor. Un peu plus tard , les deux femmes sor- 
tirent de la cabine pour prendre l'air sur le pont. Je remarquai, 
à la demi-lueur de la nuit, si transparente en Orient, que le voile 
des voyageuses était cette fois d'une épaisseur à défier tous les 
regards. Les inconnues ne restèrent pas longtemps dehors; la 
porte de la cabine se referma sur elles sans que ma curiosité eût 
pu se satisfaire par la moindre découverte. Halef dormait près 
de moi. Vers minuit, je l'éveillai. 



148 LES PIRATES LE LA MER ROUGE 

« À ton tour, Sidi, me dit-il; repose en paix, je ferai bonne 
garde. » 

Il avait l'air d'an foudre de guerre. Je me roulai dans mon 
tapis, essayant de dormir, mais je n'y parvins point. Je récitai 
d'un bout à l'autre la table de Pythagore; aucun résultat. J'eus 
recours à un moyen ordinairement infaillible : je fermai les yeux, 
et tournant la pupille en haut, j'essayai de ne penser à rien. 

Je m'endormais, lorsqu'un bruit léger me fit tressauter. Je 
repoussai les couvertures, dont ma tête se trouvait entourée. Je 
vis Halef attentif, et regardant comme moi dans la direction du 
mouvement. 

On n'entendit plus rien. Je rentrai sous mes tapis. Aussitôt le 
bruit recommença, mais plus léger encore, 

« Entends-tu, Halef? murmurai -je. 

— Oui, Sidi. Qu'est-ce que cela peut-être? 

— Je ne sais. Écoute ! » 

Un clapotement presque imperceptible se fit entendre à l'ar- 
rière du sambouk. Il n'y avait plus de feu sur la rive. 

« Garde nos effets, dis-je bas à Halef, je vais voir. » 

Je m'avançai à pas de loup. Les Turcs gardiens du trésor étaient 
à leur poste; mais deux d'entre eux dormaient étendus tout de 
leur long; le troisième, accroupi, en faisait autant. Comme je 
supposais qu'on m'observait de la cabine, je posai mes armes 
contre le bordage du vaisseau; je me débarrassai de mon turban et 
de mon burnous, dont la couleur blancbe eût pu me trahir, puis 
je me traînai à quatre pattes le long du sambouk jusqu'à l'arrière. 

Là une véritable échelle de poules conduisait au gouvernail. Je 
descendis comme un chat, et j'atteignis l'endroit d'où partait le 
bruit. Le mystère fut vite éclairci. Le petit canot des passagers 
avait été, comme on le sait, attaché à l'extrémité du sambouk. 

Il se trouvait maintenant rapproché de la cabine d'arrière et 
pouvait communiquer avec la lucarne de cette cabine. J'épiai en 
retenant mon souffle, et je vis distinctement une corde tendue, 
communiquant de la lucarne au canot. Le long de celte corde 
descendait un objet dont je n'aurais pu dire la forme, mais qui 
produisit le son d'un corps assez lourd en touchant les planches 
du petit bateau. Sur cette nacelle se tenaient trois hommes qui 
reçurent l'objet avec précaution et attendirent, puis un second 
paquet prit la même voie. 



LES PIRATES DE; LA MER ROUGE 149 

La chose me parut claire : on déchargeait tout simplement l'ar- 
gent de l'impôt, et l'aumône des pauvres Arabes allait enrichir 
d'adroits fripons. 

Je n'eus pas le temps de réfléchir sur ma découverte; une voix 
retentit de la rive- 
ce Nous sommes trahis 3 » disait celte voix. 

En même temps j'entendis une détonation, une balle effleura 
mon épaule. La corde fut retirée à l'intérieur et la petite barque 
s'éloigna rapidement. Pour moi je grimpai à toutes jambes par 
l'échelle, afin de regagner le pont. 

La porte de la cabine s'ouvrait, je pus voir alors d'étonnantes 
choses. Deux planches de ce pavillon avaient été- enlevées du 
côté de la mer; il n'y avait plus là de femmes, mais une dizaine 
d'hommes qui se jetèrent sur moi. Je n'avais point d'armes; 
Halef se trouvait assailli par d'autres drôles. Je me débattais en 
vain. Des cris, des détonations, partis du rivage, arrivaient jus- 
qu'à moi; je reconnus, au milieu du tumulte, la voix de basse-taille 
du faux derviche qui commandait la troupe des brigands. Il criait : 

ce C'est le Nemsi; liez -le, mais ne le tuez pas ! » 

Six hommes vigoureux m'attachèrent avec des cordes; pen- 
dant ce temps j'entendis encore un coup de feu, puis les plaintes 
de Halef, qui avait été blessé. 

Mais bientôt, étourdi par les coups qu'on me déchargeait sur la 
tête, je perdis à peu près la perception de ce qui se passait. Il me 
semblait qu'on se battait tout près de moi, Je me sentis lier forte- 
ment les pieds; on m'entraîna; je perdis complètement connaissance. 

Lorsque je revins à moi, j'éprouvai une vive douleur derrière 
la nuque; je ne pouvais me rendre compte de ma situation. Les 
ténèbres m'environnaient; où étais-je? Enfin je compris, à un 
fort clapotement de l'eau, que je devais me trouver à fond de 
cale, et que le bâtiment filait avec vitesse. Mes membres étaient 
trop étroitement liés pour que je parvinsse à faire un seul mou- 
vement. Heureusement mes liens n'entraient point dans les chairs, 
ils consistaient en étoffes et en linges tordus; mais je courais 
grand risque de me voir dévorer tout vif par les rats, qui déjà 
venaient explorer ma triste personne. 

Je commençais à m'inquiéter très fort d'une situation si cri- 
tique, quand enfin quelqu'un descendit dans mon cachot, me 
débarrassa de mes liens, et me dit d'une voix rude : ,-'. 



150 LES PIRATES DE LA MER ROUGE- 

« Allons, lève-toi. Viens ! » 

J'obéis avec toute la promptitude qui m'était possible; on me 
conduisit dans Tentre-pont, où je trouvai, à ma grande surprise, 
tous. mes effets intacts; rien n'y manquait, excepté mes armes. 

Arrivé sur le pont, je m'aperçus que j'avais quitté le sambouk. 
J'étais à présent sur un petit navire muni de deux voiles triangu- 
laires avec une voile supplémentaire en trapèze. Ce genre de 
voilure devait exiger, dans une mer si remplie d'écueils , si su- 
jette aux tempêtes, si dangereuse en tous temps, un commande- 
ment hardi, exercé, imperturbable. L'équipage de notre vaisseau 
me parut beaucoup plus nombreux que ses dimensions ne le 
comportaient. Je remarquai à l'arrière un petit canon masqué par 
des ballots, des caisses, des tonneaux, des objets de toutes 
sortes. 

Les matelots étaient des hommes brunis par le soleil, accou- 
tumés à la fatigue, d'une mine plus que suspecte, et portant tous 
à la ceinture un véritable arsenal de pistolets, de coutelas, etc. 

A l'arrière se tenait un personnage que je reconnus pour mon 
fameux derviche. 

Il avait de larges pantalons rouges, un caftan bleu et un turban 
vert; sa longue veste était richement brodée d'or; une ceinture 
de cachemire magnifique retenait ses armes, brillantes de pier- 
reries. 

Je vis près de lui l'Arabe avec lequel nous nous étions pris de 
querelle sur le sambouk. On me conduisit devant ces deux chefs, 
L'Arabe me lança un regard haineux; le derviche me toisa dédai- 
gneusement. 

« Sais-tu qui je suis? me demanda-t-il. 

— Non, mais je crois le deviner. 

— Qui donc? 

— Abou Seïf. 

— Tu dis vrai. A genoux devant moi, giaour! 

— Y penses-tu! N'est-il point écrit dans le Coran qu'on ne 
doit adorer qu'Allah ? 

— Cela ne te concerne pas, puisque tu es un infidèle. Je t'or- 
donne de ^agenouiller devant moi pour me témoigner ta sou- 
mission. 

— Je ne sais pas encore si tu mérites ma considération; le 
saurais-je, que je ne te la prouverais pas de cette sorte. 



LES PIRATES DE LA. MER ROUGE loi 

, — Giaôur, à genoux , ou je te coupe la tête.» Il tenait la poi- 
gnée de son grand sabre recourbé et fit quelques pas vers moi. 
« Tu n'es pas Abou Seïf, lui dis-je, tu es le bourreau! 

— Je suis Abou Seïf; reliens mes paroles : tu vas t' agenouiller 
devant moi, ou ta tête tombera devant tes pieds* 

— Korkadji (lâche)! 

— Lâche! Que murmures-tu entre tes dents? tu m'as appelé 
lâche? 

— Pourquoi as -lu assailli le sambouk pendant la nuit? pour- 
quoi y as-tu envoyé des espions déguisés? pourquoi menaces-tu un 
étranger iisolé, tandis que tu es entouré de tes hommes? Si nous 
étions seul à seul, alors je pourrais croire à ta vaillance et la 
mesurer. 

— Dix hommes de ton espèce ne me feraient pas peur, giaour ! 

— On parle beaucoup quand on n'agit pas. 

— Quand on n'agit pas ! Place dix hommes devant moi, il ne 
me faudra qu'un moment pour te convaincre de la force de ma lame. 

— Il n'y a pas besoin de dix hommes pour cela, un seul suffît. 

— Yeux-tu que je commence avec toi? 

— Bah! tu ne te battrais pas avec un prisonnier? 

— Pourquoi pas? 

— Tu as peur de moi, Abou Seïf! Tu exécutes les gens avec 
la bouche, mais non avec l'épée. » 

Je cherchais à l'exciter et n'y réussis point, à ma grande sur- 
prise; il dissimula sa colère sous une apparence de calme, prit 
tranquillement le sabre qui pendait à la ceinture de son voisin , 
et me le tendit en disant : 

« Défends -toi! mais sache que, quand tu aurais l'agilité 
d'Afram et la force de Kelab, lu n'échapperais pas à mon bras; 
au troisième coup lu seras un homme mort ! » 

Je saisis le sabre. La situation était singulière. Je supposais 
certainement à Abou Seïf de l'adresse et de la vigueur dans le 
maniement des armes, mais je savais que les Orientaux sont aussi 
mauvais brelteurs que mauvais tireurs ; je me sentais toutefois assez 
mal à l'aise avec ces larges sabres, auxquels nos minces épées 
ne ressemblent guère. Cependant il y allait de mon sort, il fallait 
en imposer au forban; le danger me donna une hardiesse que je 
n'aurais pas eue sans doute dans un autre moment. 

Tous les hommes de l'équipage nous regardaient; ils semblaient 






■<t, *~V..- 






■ ;■ S, , 






/TV 






Î5& 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



d avance persuadés de ma défaite et de la" supériorité de leur cheL 

Abou Seïf se précipita sur moi d'une façon si prompte, si fa- 
rouche, si déréglée , que je ne pus prendre position. Je parai sa 
quarte irrégulière et cherchai F endroit qu'il découvrait; mais, à 
mon grand étonnement, il passa sous ma lame avec un air su- 
perbe, et fit une feinte qui ne lui réussit pas. Je me fendis aussitôt 
et j'e:spadonnài; mon coup porta, quoique mon intention ne "fût 
point de blesser mon adversaire. 

Abou Seïf, aveuglé par la colère, recula, dessina une quarte 
dans son mouvement. Je m'avançai alors d'un pas et rentrai en 
ligne avec vigueur. Son arme, lui échappant des mains, sauta 
dans la mer par-dessus le bord. 

Un cri de surprise retentit parmi les matelots, . : 

Le capitaine s'était approché de moi; il restait immobile de 
stupeur, . 

« Abou Seïf, tu es un brave et habile combattant, » lui dis-je. 

Il ne se fâcha point; il semblait réfléchir, 

« Homme, tu as vaincu Abou Seïf, et pourtant tu es un infi- 
fièle ! murmura- t-iL 

-. — Tu m'as rendu la victoire facile, capitaine; ta manière de 
combattre n'est ni réfléchie ni savante. Tu le vois,, au second 
coup je t'ai tiré du sang, au troisième j'aurais pu -te tuer. Mais 
voici ton sabre,. je suis entre tes mains, 

; — Oui, tu es en mon pouvoir; cependant c'est à toi de décider 
de ton sort. Si tu fais ce que je te demande, tu seras libre. 

— Comment l'entends -tu? 

— Apprends- moi Tescrime. 
'- — Volontiers. 

■— Tu ' m'enseigneras les règles du combat , comme on les en- 
seigne aux Nèmsî? 

— Oui. 

— Et tu consentiras à te tenir caché tout le temps que tu de- 
meureras sur mon vaisseau? = 
-^Oui, 

* - 

— Tu quitteras le pont au .premier signe, tu ne te mêleras point 
de ce qui arrivera, si nous rencontrons d'autres bâtiments? 

^— Je te le promets, . ; 

— Bien! Engagé- toi aussi à ne pas échanger un seul mot avec 
ton serviteur. /:■':; 



.. » 



LES PIRATES DE LA iMER ROUGK 

Où est- il? 

Ici, sur le vaisseau. 

En prison? 

Non, il est blessé au bras, et il a La jambe cassée 




Il s 1 éloigna T toujours à genoux, en chantant, 



— Alors je ne promets rien. Ilalef est mon ami, je dois le 
soigner; permets-le-moi? 

— Non, mais je te jure qu'il sera bien traité. 

— Cela ne me suffit pas; il a la jambe cassée, dis-tu, il faut 
que j'essaye de la lai remettre; personne ici ne pourrait entre- 
prendre cette opération. 



154' LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Si, je suis aussi habile qu'un djerrah (un chirurgien). J'ai 
visité sa plaie, je lui ai remis la jambe; il est très content de mes 
soins. 

— Je voudrais le voir. 

— Non; je te jure, par Allah et son Prophète, qu'il est en 
bonne voie de guérison; cela doit te suffire. J'ai encore quelque 
chose à exiger de toi. 

— Parle. 

— D'abord, promets-moi de ne pas t'exposer à rendre mes 
hommes. profanes par ton contact, car tu es chrétien. 

— Je te le promets aisément. 

— Tu as des amis chez les Anglais? 

— Oui. 

— Ce sont des gens de marque? 

— Certainement; il y a même des pachas parmi eux. 

— Bien! ils donneront pour toi une bonne rançon. » 

Je compris : Abou Seïf me ménageait dans l'espoir de me ran- 
çonner. 

ce Combien demandes- tu pour ma liberté? lui dis -je. 

— Tu n'as pas sur toi assez d'argent pour te racheter toi-même.)) 
Il paraît que mon gousset avait été interrogé; seulement ils 

n'avaient pu trouver l'argent cousu dans la manche droite de ma 
veste turque, car ils ne m'avaient point dépouillé de ce vêtement; 
en tous cas, la somme gardée là n'aurait pas suffi à l'avidité des 
forbans; je repris donc : 

« Tu as raison ; je ne puis payer ma rançon, car je suis pauvre. 

— Je le sais ; cependant tes armes sont belles et tu possèdes 
plusieurs instruments que je ne connais pas. Tu es un homme 
distingué. 

— A ton avis. 

— Un homme de renom. 

— Vraiment ! 

— Mais oui, tu Tas dit sur le sambouk, 

— Je plaisantais. 

— Non, non, tu parlais sérieusement; d'ailleurs un homme 
aussi adroit en escrime ne peut être qu'un officier supérieur, un 
grand zabit. Ton padischah fournirait au besoin ta rançon. 

— Mon roi ne me rachèterait pas avec de l'argent; il s'y pren- 
drait autrement pour me tirer de tes mains. . 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 155 

— Je ne connais pas le roi des Nemsi, comment yeux- tu qu'il 
s'entende avec moi autrement qu'en t'envoyant de l'argent pour 
me payer? 

— Il te fera parler par le consul. 

— Je ne connais pas non plus le consul des Nemsi; il demeure à 
Constantinople, près du Grand Seigneur ; ici il n'y a point de consul. 

— Mais je possède un bouyouroultou , je marche à l'ombre du 
sultan. )> ' 

Le pirate se mit à rire. 

« Ici on ne connaît pas le padischah; le grand chérif de la 
Mecque a seul autorité sur nous ; mais ce n'est ni avec toi ni avec 
le Grand Seigneur que je veux traiter de ta rançon. 

— Avec qui donc? 

— Avec les Anglais : ils ont pris mon frère dans l'attaque d'un 
de leurs vaisseaux, je veux t'échanger pour lui. 

— Ne te flatte pas d'une espérance vaine sans doute; je ne suis 
point Anglais , je ne sais si l'échange serait consenti. 

— S'ils le font mourir, tu mourras aussi; prépare-toi donc à 
écrire une lettre pour leur demander l'échange. Si tu écris mal, 
tu périras ; ainsi réfléchis à ta lettre , pour qu'elle parle bien. Du 
reste , tu as du temps devant toi. 

— Combien de jours? 

— La mer devient mauvaise; cependant je voyagerai même la 
nuit, autant que possible. Si le vent ne nous est pas trop con- 
traire, nous serons dans quatre jours à Djeddah; de là aux en- 
virons de Sanah, où je veux mettre mon vaisseau à l'abri, il y a 
encore quatre jours; tu as donc plus d'une semaine pour pré- 
parer ta lettre et pour y réfléchir; c'est de Sanah que je l'enverrai 
par un courrier. 

— J'écrirai cette lettre- 

— Et tu me promettras de ne pas chercher à t'évader? 

— Non, je ne puis te promettre cela. » 

Il me regarda pendant quelques minutes avec colère, et s'écria : 
c< Allah Akbar ! Dieu est puissant! je ne savais pas qu'il y eût 
d'honnêtes gens parmi les chrétiens ! Ainsi tu veux t'enfuir? 

— Oui, si j'en trouve l'occasion. 

— En ce cas nous ne nous exercerons pas ensemble à jouer 
des armes, tu pourrais me tuer, puis te sauver en nageant. Tu 
sais nager ? 



156 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Oui. 

— Ignores-tu que celte mer renferme beaucoup de requins? 



Ils te dévoreraient. 

— Je ne l'ignore pas. 

— Je te ferai étroitement garder. L'homme que tu vois près de 
moi est ton ennemi, tu Tas offensé; il ne te quittera pas des yeux 
jusqu'à ce que tu sois libre ou mort. 

— Et dans ces deux cas, qu'arriverait -il à mon domestique? 

— Rien de fâcheux. Il a commis, il est vrai, un grand péché 
en servant un infidèle, mais il n'est ni Turc ni giaour; il sera 
libre en même temps que toi, et si tu mourais il serait libre 
aussi. Maintenant reste sur le pont si cela te plaît, mais tiens-toi 
prêt à obéir au moindre commandement de ton gardien, quand il 
voudra te faire descendre pour t'enfermer dans ta cabine. » 

Àbou Seïf me tourna le dos, et je restai sous la garde de 
l'Arabe. Je pus me promener de long en large ou m'asseoir sur 
une couverture; l'Arabe ne me quittait pas plus que mon ombre, 
il était toujours à cinq pas de moi. Du reste, l'équipage ne pa- 
raissait pas même s'apercevoir de ma présence; personne ne 
m'approchait ni ne me parlait. On m'apportait en silence ma pro- 
vision d'eau, de dattes et de couscous. 

Dès qu'une voile était signalée dans le lointain, mon gardien 
se hâtait de me faire descendre dans ma cabine; il se postait de- 
vant la porte jusqu'à ce qu'il jugeât à propos de me permettre de 
remonter; la nuit on m'enfermait au verrou et on barricadait ma 
porte avec toutes sortes de meubles, de caisses et d'ustensiles. 

Trois jours se passèrent ainsi. J'étais très inquiet sur le sort de 
Halef ; tous mes efforts pour parvenir jusqu'à lui restaient infruc- 
tueux. 

Il devait comme moi se trouver dans l'entrepont; mais multi- 
plier mes tentatives eût été aussi dangereux pour mon fidèle 
compagnon que pour moi : je le compris et dus me résigner. 
; Nous arrivions près des rives qui s'étendent entre le Djebel 
Eyoud et le Djebel Kelaya; la plage est en cet endroit très plate 
et très basse. Je me distrayais en contemplant le paysage, quand, 
au moment où le crépuscule commençait à voiler le rivage, je 
remarquai dans le fond de l'horizon, vers le nord, un léger 
nuage, ce qui est une rareté dans ces climats. Abou Seïd sem- 
blait inquiet; il ne quittait point des yeux ce point du ciel. -La 



;.;?>&^p; ^^f^ ; _ ^J^W'-ï^m^Ç?^ 



LÈS PIRATES DELA MEft BOUGE 157 

nuit tomba; on m'enferma dans mon réduit. La chaleur était plus 
étouffante que jamais; elle semblait devenir plus lourde encore 
à mesure que la nuit s'avançait. 

Je ne pouvais dormir. Bientôt j'entendis le grondement du ton- 
nerre et le bruit des- vagues agitées par la tempête. Notre petit 
vaisseau était vivement soulevé, puis s'enfonçait dans le creux 
profond de la vague; il allait avec une rapidité effrayante, cra- 
quant et gémissant de toutes parts. La mâture semblait prête à 
tomber. J'entendis des hommes courir sur le pont, hurlant, criant, 
priant tout haut. Au 'milieu de la tempête et de l'effarement de 
son équipage, le capitaine commandait d'une voix retentissante ; 
il semblait garder tout son sang-froid. D'après mes calculs, nous 
devions nous trouver alors vis-à-vis des côtes de Rabbegh, dont 
les abords, vers le sud, sont tout hérissés de bancs de coraux, ce 
qui rend la navigation extrêmement périlleuse, même pendant le 
jour. Un peu plus loin sont situés l'île de Ghanat et le ras de 
Hatiba; entre les deux, les récifs présentent des dangers encore 
plus grands et sont très difîciles à éviter, non seulement pendant 
la. tempête, mais encore dans les moments de calme. Avant d'af- 
fronter ces terribles passages^ les marins musulmans récitent tou- 
jours une prière. Ils appelent ce lieu les Deux Cordes, pour indi- 
quer avec quelles précautions on doit manœuvrer entre les récifs. 

Ce terrible passage, nous l'entreprenions de nuit; nous nous y 
engagions, poussés par le vent, avec la rapidité d'une flèche. 

Je me soulevais sur ma natte, j'écoutais avec inquiétude; dans 
le cas où le vaisseau se briserait contre les rochers, j'étais perdu, 
car ma porte restait solidement verrouillée, et je me trouvais au 
niveau ordinaire de l'eau. 

Tout à coup, au milieu du vacarme et des éclats de l'orage, il 
me sembla entendre gratter à ma porte. On ouvrit le verrou avec 
-précaution. Bientôt, quelqu'un se glissa dans mon réduit. 

ce Sidi !... murmura une voix très basse. 

,. — Qui est là? 

— Honneur à Dieu ! tu ne reconnais pas la- voix de ton fidèle 
Halef? 

— Halef ! il ne peut bouger. 

— Pourquoi pas? 

— Parce qu'il est blessé; il a une jambe cassée. 

— Oui, Sidi, je suis blessé, mais ma jambe reste bonne. 



v tfigs^msF^is&y?** r ~-c . 



158 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



* — Àbou Seïf m'a donc trompé? 

— Non, c'est moi qui l'ai trompé. J'ai feint de ne pouvoir re- 
muer pour trouver le moyen d'aider mon bon SidL Depuis Irois 
jours je ne bouge pas; ils me croient incapable de me mouvoir; 
ils m'ont laissé seul cette nuit, et me voilà. 

— Mon brave Halef, je n'oublierai pas ce que tu fais pour moi. 

— J'ai appris plusieurs choses importantes ,- Sidi, 
. — Quoi donc? 

— Àbou Seïf doit aborder près de Djeddah pour se rendre à 
la Mecque* Il veut aller demander au prophète la délivrance de 
son frère ; plusieurs de ses hommes raccompagneront. 

— Peut-être pourrons -nous alors nous échapper? 

— J'y veillerai, Sidi. C'est demain. Tes armes sont dans sa 
cabine, n'est-ce pas? 

— Oui. Tâche de venir me rejoindre demain, si nous sommes 
encore en vie; 

^- Je viendrai , Sidi* 

— Tu t'exposes beaucoup. 

— Non; aujourd'hui il fait si noir et ils sont si occupés, que 
je ne cours aucun risque; demain 7 Allah y pourvoira. 

— Souffres- tu encore beaucoup de ta plaie? 

— Non, Sidi. 

— Qu'est devenu le sambouk? J'étais évanoui, je riè sais rien 
de ce qui s'est passé, 

— Us ont pillé tout l'argent, après avoir lié les hommes de 
l'équipage; puis ils se sont éloignés en nous emmenant, parce 
que le capitaine voudrait t'échanger contre son frère. 

— Comment sais -tu cela? 

— Je les ai entendus le dire entre eux. 
— -Et la barque? 

— Ils Font remorquée à l'arrière, elle pourra nous servir. 
Bonne nuit! Sidi. 

• — Bonne nuit! » 

Il se retira, refermant doucement mon verrou, puis replaçant 
la barricade. 

Cette visité m'avait tellement surpris et occupé, que j'en étais 
venu à oublier l'orage. Je m'aperçus, bientôt après, que la tour- 
mente s'était brusquement apaisée ; quoique les mouvements du 
navire fussent encore assez violents, il me sembla , en regardant 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 159 

par les trous de ma cabine, que lé ciel s'éclaircissait ; le péril 
avait cessé. Je m'endormis, l'esprit presque tranquille. L'espoir 
me revenait au cœur. 

Lorsque je m'éveillai, le vaisseau se trouvait à l'ancre, ma porte 
était ouverte, et mon gardien me permit de monter sur le pont. 
Il n'y avait plus de traces de la tempête; nous stationnions dans 
un petit golfe fort enfoncé dans les terres. Les voiles étaient en- 
levées, les mâts démontés, de façon qu'on ne pût nous apercevoir 
de loin. Le rivage semblait d'ailleurs inhabité et désert. 

Je restai jusqu'à midi sur le pont, sans rien remarquer d'extra- 
ordinaire. Après la prière, Abou Seïf me fit appeler dans sa ca- 
bine. Je vis qu'on avait pendu mes armes à la cloison, comme 
un trophée; il y avait là aussi, tout autour, les caisses enlevées 
du sambouk et plusieurs autres que les Arabes nomment ketihikis. 
Ces outres ou bourses, faites de peaux de chèvre, dont le poil 
reste en dehors, servent à renfermer la poudre. Une grande ar- 
moire était ouverte au fond de la cabine. Abou Seïf la referma 
promptement à mon approche; j'eus cependant le temps d'aper- 
cevoir les sacs de toile dont elle était remplie. Le forban fit 
quelques pas vers moi. 

ce J'ai à te parler, Nemsi, me dit-il. 

— Parle. 

— Es- tu disposé maintenant à me donner ta parole que tu ne 
chercheras point à t'évader? 

— Je ne suis pas un menteur, je ne puis te promettre ce que je 
ne tiendrais pas si je trouvais l'occasion bonne. 

— Tu ne trouveras pas d'occasion semblable; mais tu me 
forces à me montrer plus sévère que je ne l'aurais voulu. Je vais 
m'absenter pendant deux jours; on t'enfermera dans ta cabine, et 
tu auras les mains liées jusqu'à mon retour. 

— C'est dur. 

— Oui, mais tu en es la cause. 

— Eh bien! je me résignerai à mon sort. 

— Va! Fais-y attention, j'ai ordonné de te tuer à la moindre 
tentative de fuite, au moindre essai tenté pour te débarrasser de 
tes liens. Si tu avais été un fidèle croyant, je t'eusse demandé ton 
amitié; tu es un giaour, et malgré cela je ne te hais ni ne te 
méprise. Si tu m'avais donné ta parole, j'y aurais cru, et te lais- 
serais libre en mon absence; tu refuses, il faut que tu subisses 



160 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

les conséquences de ton refus. Allons, descends chez toi à pré- 
sent. » 

Je fus reconduit sur le pont et enfermé avec soin. Je me sen- 
tais vraiment à la torture, car la chaleur m'étouffait, et je ne 
pouvais me procurer aucun soulagement avec mes mains gar- 
rottées. Heureusement, malgré sa haine contre moi, mon gardien 
craignait trop son chef pour oublier de me faire manger et boire 
en temps opportun. Pour prendre patience, je songeai aux pro- 
jets de Halef, S'ils allaient échouer? Si nous étions découverts? 

La situation, il faut l'avouer, n'avait rien de rassurant. Enfin 
la nuit vint; -mais de longues heures se passèrent encore dans 
une mortelle inquiétude. Vers minuit, un bruit presque imper- 
ceptible me fît tressaillir. 

Je prêtai l'oreille avec angoisse; ce bruit cessa. Je n'osais dire 
un mot; peut-être n'était-ce qu'un de ces odieux rats dont le 
vaisseau foisonnait. 

Après quelques minutes d'attente, un pas léger sembla se rap- 
procher. On eût dit qu'on étendait une natte ou un tapis sur le 
plancher. Qu'était-ce? Si mon cerbère s'imaginait de venir se 
coucher devant ma porte, adieu mes espérances, c'en était fait 
des projets de Halef ! 

Ecoutons! Qu'est-ce? On tire le verrou, ma porte s'entr'ouvre 
lentement; puis j'entends un coup assez fort, un mouvement, 
comme si quelqu'un essayait de se relever pour retomber aussitôt. 
Un cri 7 tout de suite étouffé; enfin, la voix de Halef susurrant : 

« Viens, Sidi, il est pris ! 

— Qui donc? 

— Ton gardien. 

— J'ai les mains liées. 

— Viens, la porte est ouverte. » 

Je sortis; l'Arabe gisait et se débattait sur le plancher. Halef 
lui serrait la gorge de toutes ses forces. 

« Tâte à sa ceinture, Sidi, murmura le vaillant petit homme, 
prends son couteau. 

— Je F ai. » 

Malgré mes liens, je venais de saisir entre mes doigts le cou- 
teau de l'Arabe; je le portai à ma bouche, et arrivai bientôt à 
scier mes cordes. r 

Pendant ce temps, Halef bâillonnait le brigand. 



LES PIRATES DE LAJVIER ROUGE 161 

« Dieu soit loué! lui dis- je, voilà mes mains libres. J'espère 
que tu n'as pas étranglé cet homme? 

— Pas encore, mais il le mérite. 

— N'importe, laisse-le vivre; nous allons l'enfermer dans ma 

cabine. 

— Il soufflera par le nez et nous trahira. 

— Non 7 sois tranquille! » 

J'enveloppai la tête du Bédouin dans son long turban, rie lui 
laissant qu'un petit espace pour respirer; puis je lui liai forte- 
ment les pieds et les mains avec sa ceinture. Nous le transpor- 
tâmes dans le réduit que je quittais, et dont nous fermâmes 
exactement l'entrée. Après quoi nous nous cachâmes un instant 
sous l'escalier pour délibérer. ; 

ce Comment as-tu fait? demandai-je au brave Halef. 

— Oh ! cela n'était pas difficile, Sidi I Je me suis faufilé sur le 
pont, pour voir et entendre ce qui se passait. J'ai su qu'Abou 
Seïf était parti avec douze de ses hommes, emportant beaucoup 
d'argent pour le grand chérif. . " . 

« Je pensais bien que l'Arabe gardait ta porte, car il te hait; 
il t'aurait tué depuis longtemps si le Père du Sabre l'eût permis. 
Quand l'heure d'aller vers toi m'a semblé venue, j'ai rampé jus- 
qu'à ta cabine; j'y arrivais à peine, que l'Arabe descendait pour 
faire sa garde. Je me suis élancé,, et lui ai serré la gorge; tu 
sais le reste. 

— Merci, Halef! merci,..; mais que font-ils là-haut? 

— Tout va bien, Sidi. Ils profitent de l'absence du capitaine 
pour absorber leur afîyon (opium). Ils ne sont point à craindre, 

— Prends les armes du brigand , elles sont meilleures que les 
tiennes. Marchons avec l'aide de Dieu! y> 

Nous montâmes sur le pont. Je songeais à la moralité du pré- 
sent d'Abou Seïf, Le grand chérif de la Mecque ne dédaignait 
donc point de l'argent volé, et l'argent volé sur son tribut! 

Aussitôt monté, une odeur particulière me saisit, cette odeur 
nauséabonde qu'exhalent les buveurs d'opium. 

Tous les hommes de l'équipage étaient ivres , d'une ivresse 
beaucoup plus lourde que celle du vin. Ils demeuraient étendus 
à la place où. ils venaient de consommer leur opium, sans le 
moindre mouvement; on n'eût pu dire s'ils dormaient, ou s'ils 
savouraient, le poison qui semblait paralyser tous leurs membres. 

Les Pirates de la mer Rouge* 11 



162 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

Le passage pour gagner la cabine du capitaine restait libre; 
nous rampions toujours, Halef et moi, et nous parvînmes jusqu'à 
ia porte : grâce à l'incurie orientale, cette porte était entr'ou- 
verte. 

D'ailleurs, les verrous eussent fait peu de bruit, car toute la 
serrure consistait en un morceau de cuir. 

Nous pénétrâmes sans encombre dans la cabine. De là il n'y 
avait qu'un pas pour sauter sur le rivage; je repris mes armes, 
ma montre et mon compas. Quant à mon argent, on ne m'en 
avait pas dépouillé. 

« N'emportons -nous rien? demanda Halef. 

— Prends celte couverture, nous en aurons besoin pour la nuit. 

— Rien que cela? 

— Oui. 

— Mais il y a ici tant d'argent ! 

— Qu'importe, il ne nous appartient pas. 

— Quoi! Sidi, tune veux pas prendre d'argent? Tu vas laisser 
aux voleurs le prix de leurs pillages, tandis que nous manquerons 
de tout? 

— Veux-tu devenir voleur toi-même? 

— Moi, hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji 
Daoud el Gossarah, un voleur!... Sidi, tu ne devrais pas me 
parler ainsi ! Toi-même ne viens -tu pas de me commander de 
prendre les armes de l'Arabe? Ne veux-tu pas emporter celte 
couverture ? 

— Ce n'est point un vol, Halef: nos armes nous ont été enle- 
vées; on ne nous a laissé ni tapis ni couvertures; nous avons le 
droit de nous dédommager du tort que nous ont fait ces pirates. 
Mais ils ont respecté notre argent. 

— Pas le mien, Sidi! ils m'ont tout pris. 

— En avais-tu beaucoup? 

— Ne me payes-tu pas 1 tous les quinze jours? J'avais tout 
économisé; ils m'ont tout volé. Laisse-moi reprendre mon bien. )> 

Il s'approchait du coffre-fort. Les circonstances semblaient nous 
permettre de nous restituer à nous-mêmes ce que ces brigands 
nous avaient enlevé. Je ne me sentais guère en état de dédom- 
mager Halef, et n'osais lui imposer le sacrifice de son pécule. Je 

1 Je donnais à Halef chaque quinzaine une somme équivalant à onze francs. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 163 

me bornai à lui faire remarquer que le sandy'k (armoire) était 
fermé par une serrure de fer. 

« Oui, reprit le petit homme, mais je saurai bien l'ouvrir sans 

clef. 

— Le bruit va nous trahir, Halef. 

— Tu as raison, Sidi, soupira le pauvre garçon. Il faut donc 
renoncer à mon argent ! Allons , partons !» 

Au ton dont ces mots étaient prononcés, je compris combien le 
sacrifice coûtait à Halef, et je regrettai presque d'être obligé de 
l'exiger; un autre Arabe ne m'aurait certainement pas obéi. Je 
fus touché de cette preuve d'un désintéressement si dévoué. 

ce Halef, tu ne perdras pas ton argent 5 lui dis-je, je te le ren- 
drai; je te le promets. 

— En vérité , Sidi ? 

— Oui, je t'assure. 

— Partons donc bien vite. » 

Nous quittâmes la cabine, puis regagnâmes heureusement le 
bord du bâtiment. Entre la rive et le vaisseau, Fespace était plus 
grand que je ne l'avais cru d'abord; on le mesurait très bien du 
regard, dans la demi- obscurité de la nuit. Je savais Halef un 
habile sauteur, mais ici il ne pouvait prendre d'élan. 

ce Eh bien, lui demandai-je, crois-tu pouvoir tenter l'aven- 
ture ? 

— Certainement, Sidi. » 

Il grimpa sur le bordage, et d'un bond se trouva de l'autre 
côté. J'en fis autant, 

(( Dieu soit loué ! nous voilà libres ! dîmes-nous tous les deux 
à la fois. Mais où aller à présent? 

— Allons à Djeddah, opinai -je. 

— Tu connais la route, Sidi? 
- — Non. 

— As- tu une karta (carte) pour nous guider? 

— Non ; mais je crois que nous ne nous tromperons pas en nous 
dirigeant vers le sud. Abou Seïf y est allé à pied, ce qui prouve 
que la ville n'est pas loin ; avant tout, examinons nos armes. » 

Nous nous blottîmes derrière un buisson d'euphorbes qui nous 
cachait suffisamment, car dans ce pays les plantes ne sont pas 
rabougries comme au désert. Je trouvai mes armes chargées. Les 
pirates n'avaient certainement pu les manier; ils sont accoutumés 



464 LES PIRATES DE LÀ MER ROUGE 

aux /armes anciennes et d'une construction toute différente des 
nôtres. 

Après nous être assurés que nos revolvers et nos fusils étaient 
en bon état, et que personne ne s'apercevait de notre évasion, 
nous nous mîmes en chemin, longeant la côte autant que pos- 
sible. 

La mer dessinait sur ses bords d'innombrables festons, qu'il 
nous fallait suivre dans leurs détours; de plus, le sol, tout cou- 
vert d'une abondante végétation d'aloès, de coloquintes, etc., 
n'était point aisé pour la marché. Grâce à Dieu, l'aube vint bien- 
tôt nous éclairer et faciliter notre route; il était environ huit 
heures lorsque nous aperçûmes les minarets de la ville, puis le 
sommet de ses murailles. 

« Nous devrions demander si c'est bien Djeddah, » remarqua 
Halef. 

Depuis quelque temps, nous rencontrions des Arabes se ren- 
dant au marché, mais je n'osais leur adresser la parole. 

ce Non, repris-je, c'est certainement Djeddah. 

— Sais -tu, Sidi, qu'Eve, la mère de tous les mortels, est en- 
terrée en ce lieu? 

— Oui. 

/— Lorsque Adam l'eut mise en terre , il la pleura quarante 
jours et quarante nuits, puis il s'en alla à Sland Dib, où il mou- 
rut et où il fut enterré. C'est une île que les seuls croyants con- 
naissent. 

— Tu te trompes, Halef; cette île s'appelait autrefois Sinhala 
Dvipa, ce qui signifie : île des Lions. Elle appartient maintenant 
aux chrétiens, aux Anglais; je suis allé plusieurs fois dans ce 
pays. » 

Il me regarda d'un air étonné. 

« Nos tolba disent pourtant, Sidi, que l'infidèle ne peut mettre 
le pied sur cette terre sans mourir. 

- — Regarde-moi, Halef, suis-je un homme mort? 
. — Non; mais tu es un favori d'Allah, quoique tu ne professes 
pas la vraie croyance. 

- — Dis-moi, Halef, n'est-il pas vrai qu'un giaour qui tenterait 
de pénétrer dans Médine ou à la Mecque serait mis à mort? 

— Oui. 

.- — ILy a pourtant des chrétiens qui en sont sortis vivants. 



M ;-.'■- 






- '--■*. 



LES FIRMES flrâtÀ MER ROUGE 465 

— C'est vrai; ils ont feint d'être ihusulmaDs; Us connais- 
saient notre langue et nos usages. 
. — Tu vois donc, Haief* qu'on peut aller à la Mecque sans... » 
Il me regarda avec inquiétude. - 
« Sidi, lu voudrais aller à la Mecque? 

— M'y conduirais- tu? 

— Non , Sidi , car il me faudrait , après ma mort , brûler au 
fond de la Djehenna. \ 

— Me trahirais -tu, si tu savais que je me suis introduit dans 
la ville sainte? 

— Effendi, ne me fais pas de chagrin. Je devrais te dénoncer, 
et je ne le pourrais pas! Je ne pourrais plus vivre si... » 

L'Arabe disait ces mots avec une émotion profonde et tou- . 
chante; il eût été cruel de lé tenter et de le tourmenter davan- 
tage. 

« Halef, interrompis -je r m'aimes-tu? • 

— .Plus que moi-même v crois-moi, Sidi! 

— Je te crois! Combien de temps veux-tu encore voyager aveé 
moi? 

— Tant que tu voudras; avec toi j'irai aussi loin que la terre 
est grande, quoique ta sois un chrétien. Mais je te convertirai, 
tu le sais bien. 

i. 

— Un soi-disant hadji me Ta tant répété! - 

r 

— Sidi, bientôt je serai véritablement un hadji. Voici Djed- 
dah; je vais visiter le tombeau d'Ève^ puis j'irai à la Mecque, je 
m'arrêterai à Àrafah, je me ferai raser à Minah et j'aurai accom- 
pli toutes les saintes pratiques. Voudrais-tu m'attendre à Djeddah? 

— Combien de temps te faut -il? 

— Sept jours, . - ■- 
— - Ton pèlerinage-n'aura pas de valeur : il faut un mois au vrai 

croyant. p ; 

^ * 

— Ne crois pas cela, Sidi; sept jours me suffiront* Voilà la 
porte de la ville; comment s'appelle- 1- elle? 

. — . C'est la porte dû nord, elle doit s'appeler Bab-el-Médina. 
Mais écoute : feras- tu ce que je tè demanderai? 

".— Gui; car je sais que tu ne me commandes jamais rien qui 
soit défendu par ma loi. ■•--.-■ " 

— Ne dis à personne ici que je suis chrétien* 

— J'obéirai; seulement laisse-moi t' adresser aussi une prière: 



--T 



166 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

à la Meçque v je dois répandre des aumônes, acheter des présents, 
payer le aziz-koumadji i et j'ai,.. 

— Sois tranquille, je te rendrai ton argent aujourd'hui même. 

— Ta monnaie ne peut me servir, car elle vient des pays infi- 
dèles. 

— Jïrai chez un changeur et je te payerai en piastres. 

— Oh! merci, Sidi ! Crois-tu que j'aie assez d'argent pour 
aller aussi à Médine? 

— Je le pense, si lu ne te montres pas trop prodigue; d'ailleurs 
ce voyage ne te coûtera rien, nous le ferons ensemble. 

— Tu prendrais la route de Médine ? 

— Il n'est pas défendu de la suivre, je pense? 

— Non, mais tu ne peux entrer dans la ville. 

— Et si je t'attendais à Djambô? 

— Parfait, Sidi, Allah te bénisse! Mais où iras- tu après? 

— À Medaïn Saliha. 

— Seigneur, tu veux mourir? G'est la ville des esprits, ils ne 
souffrent aucun mortel dans ses murs. 

— Ils me souffriront pourtant. C'est une cité mystérieuse, dont 
on raconte des choses très singulières; je veux la voir. 

— • Tu ne la verras pas : les esprits mettront des obstacles sur 
notre chemin. Mais à ce coup je ne t'abandonne point; je veuK 
mourir avec toi* Alors je serai un véritable hadji, le ciel s'ouvrira 
devant moi. Et après, si nous en sortons, où veux -tu aller? 

— Au Sinaï, à Jérusalem, à Constantinople, ou bien à Bassorra 
et à Bagdad. 

— Et tu m'emmèneras? 

— Oui. » 

Nous étions arrivés près de la porte de la ville. En dehors 
s'éparpillaient quelques misérables huttes construites en paille et 
en feuilles de palmier, où s'abritent les pauvres hadhesi 2 , les 
bûcherons r les jardiniers. Un malheureux, tout déguenillé-, 
s'avança vers nous. 

« Vas-tu bien, Effendi? ta santé est-elle bonne? » me cria-t-iL 
Je ne bougeai point : en Orient, on se donne le. temps de 
répondre aux saluts; il fallut pourtant s'y décider lorsqu'il eut: 
répété ses questions. 

1 Le saint témoignage. 

2 Ouvriers. 



'-.•"-, '^'7. ,. ', ."■ -,' ' <-.'i-'. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 167 

ce Je te remercie, lui dis -je; je vais bien, ma santé est excel- 
lente; mais toi, comment vas-tu, toi le fils d'un vaillant père? 
Comment va ton commerce , pieux héritier de la race sacrée des 
musulmans?» 

Je me servis à dessein de ce dernier compliment, parce que je 
vis qu'il portait le rnechalech. Djeddah, quoique ouverte récem- 
ment aux chrétiens, est une ville sainte, et tous les habitants des 
villes saintes ont le droit de porter ce signe honorifique. Quatre 
jours après la naissance d'un enfant, on pratiqua sur ses joues et 
à chaque tempe une incision, dont la cicatrice reste visible toute 
la vie; c'est ce qu'on appelle le rnechalech. 

ce Tes paroles sont des fleurs, elles embaument l'air comme la 
marche des filles du paradis, me répondit le pauvre homme. Je 
vais bien, je suis content des affaires que j'entreprends. A ton 
service, Effendi! 

— Et que fais -tu? 

— J'ai trois bêtes à conduire; mes fils sont des hamari*, je 
les aide. 

— Pourrais-tu nous fournir deux ânes? 

— Oui, Sidi. 

— Combien demandes- tu pour tes bêtes? 
— - Où veux- tu aller, Sidi? 

— Je suis étranger dans cette ville , tu nous conduiras à une 
demeure que je puisse louer. » 

L'ânier me jeta un regard de défiance : un étranger arrivant à 
pied, cela lui semblait évidemment louche. 

« Sidi, me demanda-t-il, veux- tu venir où j'ai déjà conduit ton 
frère ? 

— Quel frère? 

— Celui qui est venu hier, au temps du Moghreb s , avec treize 
hommes à pied, comme toi. Je les ai conduits au grand khan. » 

C'était certainement Àbou Seïf. Je repris : 
ce Cet homme n'est point mon frère; je ne veux pas loger dans 
un khan ni dans un fondouk, mais dans une maison privée. 

— Tant mieux, Sidi. Je connais une maison où tu seras comme 
un prince , tant elle est belle ! 

— Combien demandes-tu pour nous conduire ? 

1 Amers. ^ 

2 Prière du soir. 






. ?■■:- ."■ 



:''.V' -v 






IBS i: 



LES PIRATES DE LÀ SIEïl ROUGE 



— Deux piastres. 

— Amène tes montures, y> ^ 
L'homme s'éloigna gravement, entra dans un petit enclos, puis 

ramena deux ânes si petits, qu'on eût dit qu'ils allaient s'échapper 
entre nos jambes. 

<( Pourront-ils nous porter? demandai-je. 

— Sidi, un seul nous porterait tous les trois. » 

- J'hésitai pourtant- à peser sur cette petite bête; mais le vaillant 
âhon ne sembla nullement surchargé; il se mit tout de suite au 
trot; en quelques minutes nous eûmes franchi la distance qui 
nous séparait de la ville. 

À peine dépassions-nous la porte, qu'une voix rude m'arrêta* 
. « As- tu payé? » demandait la voix. 

■ Dans lés ruines de la muraille, je distinguai un trou noir et 
carré; par ce trou passait une tête, et sur 1er visage de cette tête 
trônait une énorme paire de lunettes. Sous les lunettes se mon- 
trait un nez crochu, -et sous ce nez une ouverture édentée qui 
avait proféré l'exclamation que je venais d'entendre. 
« Quel est cet homme? dis-je à mon guide. 

— C'est le percepteur de l'impôt pour le Grand Seigneur. » 

Je fis approcher mon âne pour me donner le plaisir d'exhiber 
mon passeport, et je demandai : 
« Que veux-tu? 

— De l'argent. 

~r- Regarde. » ' . 

Je présentai le cachet de Sa Hautesse devant les formidables 
lunettes. / ' , 

<c Ah! pardonne, Seigneur! » 

Tout d'un coup la tête disparut; je vis s'échapper, par- dessus 
un /pan ruiné de la, vieille muraille, xme forme maigre et déchar- 
née, -portant un antique uniforme de janissaire : larges pantalons 
bleus, bas rouge, veste verte, et sur la tête une sorte de turbàm 
blanc agrémenté d'une bourse retombant par derrière. C'était .le 
vaillant ïadj al- el- m al (le receveur). . : ' ; - 

((Pourquoi 3e ; sauve -t -il? demandai-je à mon conducteur,. 

— Tu as un bouyouroultou, tu ne dois rien payer ; il t'a offensé 
çn te demandant l'impôt; il craint tet colère. » 

Nous continuâmes notre route et arrivâmes bientôt devant la 
porte d'une maison dont la construction me parut une, merveille 






LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



169 



pour le pays. Cette maison possédait quatre grandes fenêtres 
grillées donnant sur la rue. 

« C'est ici T me dit Tânier. 

— A qui appartient celle maison? 




Par ce trou passait une tète, et sur le visage de cette tête 
troua il une énorme paire de lunettes. 



— Au joaillier Tamarou. 

— Est-il chez lui? 

— Oui- 

— C'est bien. Tu peux t'en retourner; tiens, voici les deux 
piastres, el encore un pourboire. » 

Après un torrent de remerciements, notre homme enfourcha 



170 LES PIRATES LE LA MER ROUGE 

un de ses ânes et partit. J'entrai avec Halef dans la maison. Le 
noir qui servait de portier nous conduisit au fond du jardin, où 
se trouvait le maître de céans. J'exposai tout de suite l'objet de 
ma visite; Tamarou nous ramena à l'intérieur de la maison, où 
il nous montra une suite de pièces absolument vides. 

J'en louai deux pour une semaine. Le prix me parut un peu 
élevé, mais je ne voulais pas marchander. Je me fis inscrire sous 
le nom que Halef m'avait forgé, et qui décidément me servait 
beaucoup dans ce pays. 

Dans l'après-midi, je sortis pour voir la ville. 

Djeddah est une belle et riche cité dont le nom signifie rivage, 
littoral. 

Elle est entourée de murs de trois côtés ; des tours et des fos- 
sés protègent ses remparts. Du côté de la mer, un fort, armé de 
plusieurs batteries, défend l'entrée du port. Ces murs sont percés 
de trois portes : Bab-el-Medina, Bab-el-Yémën et Bab-el-Mekza, 
la plus belle de toutes , car elle a deux tours , et son sommet est 
orné de charmantes arabesques sculptées dans la pierre. La cité 
se divise en deux parties : Tune est syrienne, l'autre arabe. Elle a 
des rues assez larges, pas trop malpropres, et beaucoup de places 
fort belles. Je fus surpris, en nr' avançant dans les rués, de ren- 
contrer un aussi grand nombre de maisons avec des fenêtres exté- 
rieures et plusieurs étages, toutes bien bâties et d'un aspect 
agréable r dû à leurs balcons, à leurs portes sculptées, à leurs 
perrons gracieux. 

Un bazar considérable est construit au bord du rivage ; beau- 
coup de rues y aboutissent. Là se rencontrent les races les plus 
diverses : Arabes, Bédouins, Tàllatahs, marchands de Bassora, 
de Bagdad, de Mascate, etc. ; Égyptiens, Nubiens, Abyssiniens, 
Turcs, Syriens, Grecs , Tunisiens , Juifs, Indiens, etc. etc., tous 
portant leur costume national; on voit même quelquefois, sur ce 
marché, des Européens en petite veste. 

En dehors des murs de la ville, comme dans toutes les places 
commerçantes de l'Orient, s'entassent les huttes et les tentes de 
ceux auxquels leurs moyens ne permettent pas d'habiter la cité. 

Non loin d'une caserne qui se trouve du côté de la porte de 
Médine s'étend le cimetière, où l'on montre le tombeau de notre 
première mère. Cet édifice mesure a peu près soixante mètres et 
contient une petite mosquée. 



I / 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 171 

Djeddah, il n'est pas besoin de le dire, fourmille de mendiants, 
dont la plus grande partie se compose d'Indiens. Les pèlerins 
pauvres des autres contrées travaillent sur le port ou au bazar , 
afin de gagner de quoi reprendre leur voyage ; mais les Indiens 
sont trop paresseux pour travailler, ils tendent la main; et qui 
entreprendrait de donner à tous ces quémandeurs seulement la 
plus petite monnaie, devrait bientôt mendiera son tour. 

Après avoir visité le cimetière, je revenais en longeant le port, 
cherchant dans ma tête le moyen de me rendre à la Mecque, 
quand un refrain bien connu frappa mes oreilles. Une chanson de 
mon pays , à Djeddah ! 

Je regardai dans la direction de la voix, et je vis sur l'eau un 
petit canot conduit par deux hommes. L'un d'eux était certaine- 
ment un indigène : ses vêtements et son teint le prouvaient ; la 
barque lui appartenait sans doute. L'autre , debout près du 
rameur, portait un costume fort original. Un turban bleu , de 
larges pantalons turcs, une vieille redingote européenne à la mode 
du siècle dernier; joignez à cela une cravate de soie jaune flottant 
autour du cou et une ceinture si épaisse, qu'elle devait cacher un 
véritable armement de guerre. 

Ce singulier personnage remarqua mon attention; il pensait 
probablement avoir affaire à un Bédouin amateur de musique: 
renforçant sa voix à l'aide de sa main formant un cornet, il reprit 
sa chanson avec une joyeuse insistance. 

J'aurais volontiers sauté au cou du chanteur, n'eût été la dis- 
tance. Je me souvenais de ma rencontre avec l'ex-barbier près 
du Nil ; celle-ci me faisait le même plaisir. Moi aussi je mis mes 
mains autour de ma bouche et je chantai : 

Entre toi et moi 
Il y a une rue, etc. 

Nous nous répondîmes mutuellement, couplets par couplets; 
puis mon compatriote présumé, trépignant de joie, enleva son tur- 
ban, tira son sabre, mit l'étoffe bleue à la pointe de l'arme, l'agita 
comme un fou au-dessus de sa tête ; après quoi il saisit une rame 
et aborda promptement en face de moi, 

« Un Turc qui parle allemand? s'écria-t-il. ■ 

— Non ; un Allemand qui fait le Turc. 



172 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Vraiment! je n'en pouvais croire mes oreilles, vous avez la 
mine si orientale ! Puis -je vous demander qui vous êtes? 

— Un écrivain en voyage. Et vous? 

— Moi?... un... un... hum! un violoniste comique, un cuisi- 
nier de navire, un secrétaire privé, un marchand, un veuf , un 
rentier, un touriste retournant chez lui. » 

Là-dessus il s'inclina d'une façon si drôle, que je ne pus m'em- 
pêcher de rire. 

a Alors vous en avez assez des voyages? demandai -je. 

— Oui , je vais rentrer à Trieste , à moins que d'autres idées 
ne me prennent en route. 

— Que faites^vous ici? 

— Rien. Et vous ? 

— Rien non plus , j'y arrive. 

— Pour moi , j'y suis depuis quatre jours ; je vous piloterai 5 
venez dîner chez moi. 

— Tout de suite ? 

— Oui, venez, ce n'est pas loin. » 

Il paya son batelier, puis nous nous acheminâmes ensemble vers 
le port, et de là en ville, où nous nous arrêtâmes bientôt devant 
une petite maison d'un étage ; il entra le premier. Le corridor 
divisait la demeure en deux ; nous pénétrâmes à droite, dans une 
chambre assez exiguë, dont le mobilier consistait en un large 
divan de bois sur lequel une natle était étendue. 

<( Voilà ma chambre, me dit l'inconnu. Asseyez -vous à la 
turque. » 

Pendant que je m'installais, il ouvrit un coffre déposé dans un 
coin. 

ce Pour un tel hôte, dit-il, on doit déployer sa batterie de 
cuisine. » 

Il tira successivement un pot rempli de pommes cuites la veille, 
sur la machine à esprit de vin, et cuites on peut deviner comment; 
puis des gaufres faites dans le couvercle d'une boîte à tabac en 
fer-blanc, un reste de pain anglais, dur comme de la pierre; mais 
nous avions de bonnes dénis. De plus, un saucisson de Bombay, 
un peu rance, et du vrai cognac qu'il fallut boire à même dans la 
bouteille, faute de verre. Enfin, pour le dessert, mon ex-cuisinier 
retrouva un morceau de fromage au fond de sa caisse. Tout cela 
n'était pas très appétissant, mais tout cela rappelait un repas 









LES PIRATES DE LA MER ROUGE 173 

européen. J'y goûtai avec délices. Après quoi mon compagnon 
me raconta son histoire ; il était de Trièste, orphelin de mère dès 
son bas âge ; n'ayant pas eu beaucoup à se louer de son père ni 
de sa belle-mère , il ë'était mis à courir le monde , d'abord comme 
musicien ambulant. Devenu secrétaire du directeur de l'hôpital 
de Bombay, puis comptable chez un négociant de cette ville ; il 
avait fini par épouser la veuve de son patron^ 

Cette femme était morte, et l'aventurier autrichien retournait 
dans sa patrie avec une petite fortune. Il voyageait à sa fantaisie, 
sans trop compter ni son temps ni son argent. Il me plut ; nous 
liâmes une sorte d'intimité , comme il s'en établit facilement en 
pays lointain quand on est presque compatriotes, 

ce Combien de temps resterez-vous ici? me demanda mon hôte 
au moment de nous séparer. 

— Je ne sais. Mon domestique a besoin dehuit jours pour faire 
son pèlerinage à la Mecque; j'ai grande envie de Je laisser partir, 
puis d'aller moi-même incognito visiter cette curieuse ville. Il 
faudrait, je le crains, feindre le mahométisme v ce qui me déplaît : 
de sorte que je ne sais à quoi me décider. Je suis venu ici pour 
.étudier les mœurs de ces peuples. Serait-ce pécher que de se sou- 
mettre à une feinte nécessaire ? 

— Je ne pourrais rien dire sur vos scrupules, n'étant nullement 
théologien; mais, à mon avis, il n'est pas difficile de visiter la 
Mecque sans affecter aucunement le mahomélisme. Il n'y a pas 
que des pèlerins dans la ville sainte. 

— Sans, doute, il y a des marchands ; mais tous doivent faire 
acte de religion. - * 

— - On ne les suit pas pour y voir. Quant à moi, voici ce que je 
ferais ; on peut aller à cheval d'ici à la Mecque en huit heures; 
avec un excellent chameau on n'en met que quatre. J'entrerais 
tranquillement le matin dans la ville, je déjeunerais dans un khan, 
je visiterais les rues et le sanctuaire sans me presser; tout cela 
ne me demanderait que quelques heures. Tout le monde me pren- 
drait pour un Arabe et s'inquiéterait peu de moi. 

— Cela n'est point sans danger. L'entrée de la Mecque 
demeure interdite aux chrétiens; ils ne doivent pas en approcher 
au delà de neuf milles. Si j'étais reconnu? ..; * ; 

— Bah ! Autrefois il en était de même .pour. la "ville dans laquelle 
nous sommes. ;\ * 



,,^ 



174 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

« Il y a d'ici à la Mecque neuf cafés échelonnés sur la route : 
je parie que je m'avoue chrétien jusqu'au neuvième sans qu'on 
me dise un mot; les temps sont bien changés. » 

Mon nouvel ami me décidait complètement. Je rentrai chez 
moi et m'étendis sur mon divan, où je ne tardai point à rêver de la 
Mecque et de mes aventures à la sainte Kaaba. 

Lorsque je m'éveillai, Halef préparait mon café; le jour était 
grand déjà. J'avais, dès la veille, remis au petit factotum le mon- 
tant de ses économies, et nous avions été changer la somme au 
bazar. 

« Quand me permettras-tu de partir, Sidi ? demanda Halef, 

— Quand tu voudras; comment fais-tu ton voyage ? 

— Nous nous réunissons plusieurs pèlerins ensemble et nous 
prenons des chameaux de louage. 

— Tu ne loues pas un delyl ? 

— Oh! non, Sidi, ce serait trop cher. » 

Les delyl sont des guides spéciaux et reconnus par l'autorité 
mahométane, qui accompagnent les pèlerins et veillent à ce qu'ils 
accomplissent toutes les formalités voulues. Parmi les pieux voya- 
geurs se trouvent beaucoup de femmes et de jeunes filles ; mais 
comme l'entrée du sanctuaire n'est permise qu'aux femmes 
mariées , les delyl font métier de simuler un contrat de mariage 
avec les pèlerins célibataires, de les conduire dans la ville sainte , 
et de leur procurer une attestation de pèlerinage, 

Halef venait à peine de me quitter, quand j'entendis parlementer 
devant ma porte, 

(c Ton maître est -il chez lui? disait le musicien de Trieste. 

— Parle arabe, » reprenait Halef avec humeur. 

L'autre riait et répondait par une chanson, au grand scandale 
de mon petit domestique; puis, poussant ma porte, il pénétrait 
chez moi, à la façon d'un ouragan, criant : 

« Bien, bien, vous voilà ! on n'est point encore en route pour 
la Mekka ! 

— > Pst ! pas un mot devant Hajjef . 

— Ah ! pardon ! Je venais vous demander un renseignement : 
vous êtes bon cavalier? 

— : Oui, sur toutes les montures possibles : chevaux, ânes, 
chameaux, etc. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 175 

— Chameaux, c'est cela ! Je voudrais tâter du chameau ; est-ce 

agréable? 

— Hum ! vous éprouverez dans le commencement quelque 
chose comme le mal de mer. Prenez de la créosote, et encore 
cela n'y fera pas grand'chose. 

— M' accompagnez -vous? 

— Volontiers. 

— Nous n'irons pas loin. Emmenez votre domestique; dans ce 
pays on n'est sûr de rien. 

— Soit ! Si vous allez chercher le chameau , faites attention à 
la selle et à la couverture. Il y a là souvent une population à 
laquelle les Orientaux donnent le nom gracieux de bit; heureu- 
sement ces peuples de myrmidons sont tellement attachés aux 
Arabes, qu'ils dédaignent souvent les giaours ; mais nous avons 
affaire à deux peuplades, celle de l'arabe et celle du chameau. 
Vous me comprenez ? Le mieux serait de prendre votre propre 
couverture et de la faire passer au four en rentrant , cela vous 
coûtera un;e piécette chez le premier boulanger venu. N'oubliez 
pas vos armes surtout. 

— Sont- elles bien nécessaires... hum? 

— Les miennes ne me quittent jamais, en ce moment surtout. 

— Pourquoi en ce moment? 

. — Parce que j'ai fait connaissance avec un certain pirate, pèle- 
rinant en ce moment, et peu agréable à rencontrer. 

— Vous ne m'avez pas dit cela hier. 

— Bah ! vous m'auriez pris pour un hâbleur. On ne croit plus 
aux aventures dans le siècle où nous sommes. Dernièrement un 
brave savant me soutenait que jamais la vie n'avait été plus mono- 
tone. Il prétend qu'on peut parcourir tout l'ancien monde sans 
rencontrer le moindre incident. A mon avis cela dépend de la 
manière de voyager. Il va sans dire qu'un voyage circulaire par 
entreprise n'offre pas de péripéties , vous conduirait-il à Ceylan ou 
à la Terre de feu. 

« Mais je préfère le cheval et le chameau aux chemins de fer, 
la petite barque de l'indigène aux steamers, et je vais plus volon- 
tiers à Tombouctou qu'à Nice. Je n'ai ni interprète ni courrier. 
Halef me suffit, et je dépense moins d'argent pour un voyage en 
Turquie que bien d'autres pour une saison de bains. 

(( J'ai visité l'Amérique et ses déserts non en milord, mais ep 



176 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

explorateur ; jamais les rencontres ni les aventures n'ont manqué. 
Elles ne manqueront jamais à celui dont le gousset est léger, qui 
couche sous la tente ou la hutte de l'indigène, qui vit de sa 
chasse, qui lutte avec toutes les difficultés de la route et des 
climats. 

« Voulez-vous parier que nous allons trouver une aventure rien 
qu'en sortant de la ville, si petite qu'elle soit? 

« Les héros du moyen âge ne parcouraient le monde que pour 
se signaler par des prouesses; nos héros modernes sont des com- 
mis voyageurs, des amateurs du tapis vert, des touristes blasés 
en quête d'une station hivernale ; ils cherchent aventure sous leur 
parapluie, à table d'hôte, au théâtre ou au skating-ring. 

— Et vous pensez que nous allons trouver mieux ? 

— Oui ; mais peut-être appelez-vous aventure la rencontre de 
deux tigres qui se déchirent, et moi je tiens pour tout aussi inté- 
ressant une bataille de fourmis sur la lisière d'une forêt. La force 
déployée ne m'émeut pas tant que l'intelligence qui s'aiguise. A 
un combat de Huns et de Gotbs, je préfère la lactique et la disci- 
pline militaires. 

« La puissance divine se montre aussi bien dans les plus petits 
insectes que dans les plus terribles fauves ; on s'émerveille devant 
les tigres ou les lions, parce qu'ils sont plus gros et plus effrayants ; 
leurs luttes offrent quelquefois moins de péripéties que celles des 
guêpes et des frelons, 

ce Allons, entendez-vous avec votre chamelier et partons le plus 
tôt possible. 

— Je compte sur votre promesse : une petite rencontre bien 
curieuse ! Je ne tiens point aux lions ni aux tigres. 

— Comptez» y ! » 

Lorsque j'allai rejoindre mon compatriote, auquel nous donne- 
rons, si vous le voulez, le nom d'Albani, je le trouvai armé jus- 
qu'aux dents et préparant des provisions. 

« Fi donc ! m'écriai-je, des provisions quand on court aux aven- 
tures ! Nous mangerons dans quelque douar des dattes, du miel, 
que sais-je? un peu de tjékir. 

— Qu'est-ce que cela ? 

— Un gâteau fait avec des sauterelles pilées. 

— Horreur 1 

— - C'est excellent. Ne mangez-vous pas bien d'autres horreurs 



o 




Là -dessus il s'inclina d'une façon si drôle, que ]e ne pus m Y' m pécher de rire, 



\ 



n 




L«s Pirates de Jïi mer Bouge. 



42 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 179 

en Europe ? des limaçons, des grenouilles, du lait corrompu que 
vous appelez fromage, et vous faites le délicat sur les sauterelles! 
Allons donc ! 

<( S avez- vous quel est le grand htfmme qui se nourrissait de 
sauterelles et de miel sauvage ? 

— Oui, un saint dont parle la Bible, je crois. 

— A la bonne heure ! un grand saint que vous pouvez imiter, 
au moins en goûtant des sauterelles. Avez -vous une couverture ? 

— Oui. 

— Est-ce que le chamelier nous accompagne? 

— Non, j'ai loué les chameaux seuls. 
■ — Très bien. Venez ! » 

Le loueur de montures habitait à deux maisons plus loin. C'était 
un vieux Turc ; dans sa cour nous trouvâmes trois misérables 
chameaux, maigres à faire pitié. 

<c Où est ton écurie? demandai-je. 

— Là. )) 

Il me montrait un mur qui partageait la cour en deux, 
« Ouvre la porte. 

— Pourquoi ? 

— - Parce que je veux voir s'il y a là encore d'autres cha- 
meaux. » 

Je poussai la porte presque malgré lui, et j'aperçus huit beaux 
chameaux de course. 

« Combien nous loues-tu les chameaux que tu nous a sellés? » 

Il me dit une somme équivalant à un peu plus de trente francs, 

« Et pour un pareil prix tu nous donnes des bêtes de charge 
avec les pieds et les jambes blessés. Regarde : leurs lèvres 
pendent comme ta manche, dont le coude est déchiré; et leurs 
bosses! cène sont plus des bosses ! ils ont fait un long chemin, 
ils sont surmenés ; ils peuvent à peine soutenir la selle. Allons ! 
donne-nous d'autres montures, d'autres selles, d'autres couver- 
tures ; tout cela est pitoyable ! » 

Il me regarda avec colère et défiance. 

<( Qui es -tu, pour commander? 

— Vois! ce bouyouroultou va te l'apprendre; et si tu n'obéis 
pas , le Grand Seigneur saura que tu es un fripon et que tu éreintes 
tes malheureuses bêtes jusqu'à la mort. Tu voulais tromper mon 
compagnon, n'est-ce pas? Allons, vile, prépare-moi ces trois 



180 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

hedjin. Là, ce brun! et puis ce gris dans le coin, et cet autre brun 
par ici, autrement je prends mon fouet et... » 

Un Arabe eût déjà saisi son couteau pour me menacer ; mais 
cet homme était Turc, il obéissait sans objection, et nous mon- 
tâmes bientôt trois magnifiques bêtes avec des selles fort confor- 
tables, Halef nous accompagnait ; il aida Àlbani à se hisser sur 
son chameau. 

« Maintenant, criai-je à mon compagnon, faites attention : vous 
allez être soulevé tantôt en avant, tantôt en arrière. Ayez soin de 
faire en même temps le mouvement contraire , car cette secousse 
brise les membres. 

— Je vais essayer. » 

A peine le chameau se fut-il relevé, qu'Albani faillit tomber en 
arrière ; il s'accrocha -de toutes ses forces; mais, un second mou- 
vement le portant en avant, il perdit l'équilibre et fît une chute 
sur le sable de la cour. 

« Ah! diable! ce n'est pas commode! murmurait le malheureux 
cavalier en se frottant les épaules ; mais j'en viendrai à bout. 
Faites remettre la bête sur ses genoux. 

— Rrrré ! » cria le chamelier. 

Le docile animal s'accroupit de nouveau , et le brave Albani 
prit position sur la selle. Je voulus donner encore une leçon à 
notre Turc. 

ce Dévédji (chamelier), sais-tu monter un chameau? lui criai-je. 

— Oui y seigneur. 

— Sais-tu le diriger? 

— Oui. 

— Non, tu ne sais pas ! tu ne nous a point donné de matraque 
(bâton), 

— Pardonne, seigneur. » 

Sur un signe du loueur de chameaux, on nous apporta les 
bâtons courts qui servent à conduire et à animer la bête. 

Nous ne faisions vraiment pas trop mauvaise figure sur nos 
chameaux couverts de housses brodées et pomponnées. Nous 
avançâmes ainsi majestueusement à travers la ville. 

« Qù allons-nous? dit Albani. 

— Où vous voudrez. 

— Prenons la porte de Médine. » 

Les passants nous regardaient avec curiosité; le costume de 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 181 

mon nouveau compagnon avait de quoi surprendre , même dans 
un lieu où Ton en voit de toutes les formes et de toutes les 
couleurs. Nous parvînmes sans trop de difficulté jusqu'à la 

porte. 

Dès que nous fûmes dehors, il nous fallut traverser le campe- 
ment des Nubiens , puis nous atteignîmes ce désert privé de toute 
végétation qui s'étend autour de la banlieue de toutes les villes 
du Hedjaz. 

Jusque-là, nos chameaux marchant d'un pas tranquille, Àlbani 
se tenait tant bien que mal en selle, quoiqu'il commençât à res- 
sentir ce mal de mer si étrange dans un pays où il n'y a pas la 
moindre apparence de liquide. 

Il allait à droite, à gauche, en avant, en arrière sur sa mon- 
ture ; son fusil se détachait presque de son dos et pendait au bout 
de la courroie , tandis que son grand sabre battait les flancs de 
son chameau. 

L'Autrichien chantait pour faire bonne contenance; mais quand 
sa bête se vit en pleine campagne , elle prit un trot si dur, que le 
cavalier novice ne savait plus à quel saint se vouer. Un nuage de 
poussière plus épais qu'un brouillard de Londres nous entourait. 
Notre homme, tout à fait ahuri, se servant de son bâton comme 
d'un balancier, serrant son fusil de la main gauche, avait une 
mine si comique et si effarée, que je ne pouvais m'empêcher de 
rire. Il recourait aux interjections de toutes les langues de son 
vocabulaire, et serait mille fois tombé sans l'intervention patiente 
de Halef. 

Je finis par les laisser tous deux un peu en arrière ; je descendis 
au grand trot dans la plaine ; mes compagnons m'y rejoignirent 
bientôt. Albani se trouvait moins secoué dans ce chemin uni ; la 
promenade commença enfin à devenir plus calme. 

Nous cheminions depuis une heure lorsque nous aperçûmes , à 
la distance d'un demi-mille, se dessiner la silhouette d'un cavalier 
arabe monté sur un chameau. La bête , autant qu'on en pouvait 
juger par son allure et sa forme, était excellente. Au bout de dix 
minutes, nous nous rapprochâmes de manière à reconnaître par- 
faitement la monture et le cavalier. Celui-ci portait le costume d'un 
riche Bédouin; le capuchon de son burnous était rabattu sur son 
visage. Quant au chameau, il valait à lui seul plus que les trois 
nôtres ensemble. 



; ■■ v. ■v , . j «m . 






./- "- ' 



'';--■ ''""-"■'- ."■-"^'-"/T' , -s. >'--' ^ 



482 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



« Salam aléïkoum ! La paix soit avec toi ! me dit le voyageur 
en repoussant sa capuce. 

— Aléïkoum ! Où vas -tu dans ce désert? » répondis -je. 

La voix qui nous avait salués était douce et molle comme t celle 
d'une femme. La main qui venait de rejeter le capuchon me 
sembla délicate, quoique brune. Le visage n'avait pas de barbe, 
et deux grands yeux noirs, vifs et brillants, me regardaient d'une 
façon singulière* 

Ce n'était certainement point un homme que j'avais devant moL 
« Mon chemin est partout, reprit la voix féminine ; où te con- 
duit le tien? 

— Je viens de Djeddah ; nous faisons marcher nos bêtes, puis 
nous retournons à la ville, » 

Une expression de défiance passa sur le visage de mon interlo- 
cutrice. 

<( Ainsi tu habites la ville ? me demandait- elle. 

— Non, je suis étranger. 

— Tu es pèlerin ? » 

Que répondre? J'eus désiré passer pour un mahométan, mais 
non le dire moi-même* Cette question directe m'embarrassait ; 
coûte que coûte , je ne voulais point mentir de la sorte. 
. « Je ne suis point hadji, répondis-je. 

— Tu es étranger dans Djeddah et tu n'y viens point pour faire 
le saint pèlerinage ; tu ne dois pas être un fidèle croyant ! 

— Ma croyance n'est pas la vôtre , en effet. 
— • Tu es juif? 

— Non, je suis chrétien. 

— Et ces deux hommes ? 

— Celui-ci est. chrétien comme moi, l'autre est musulman : il 
se rendra demain a la Mecque. » 

Un éclair de satisfaction illumina ce visage bruni; se tournant 
vers Halef, la voyageuse, — car enfin c'était une vovageuse, — 
lui demanda : 

oc Quelle est ta patrie , étranger ? 

— Ma patrie est à l'ouest, bien loin, derrière le grand désert/ 

— As-tu une femme? » 

Halef, aussi surpris que moi dune question qui bravait toutes 
les convenances de l'Orient, balbutia un : non! très scanda- 
lisé. . 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 183 

ce Es -tu l'ami ou le serviteur de cet Effendi? continua la ques- 
tionneuse* 

— Son serviteur et son ami. 

— Sidi, reprit la femme, viens , suis -moi. 

— Où? 

— Es-tu bavard, ou aurais-tu peur d'une femme? 

— Non ; allons , en avant ! » 

Elle fit tourner bride à son chameau, qui reprit le chemin déjà 
parcouru, marchant sur sa propre trace ; je mis ma bête au pas de 
la sienne, mes deux compagnons suivaient; je me tournai vers 
Albani pour lui crier : 

ce Eh bien ! quand je vous promis une aventure? » 

Albani répondit par un couplet approprié à la circonstance. 
Notre nouvelle connaissance n'était plus jeune : le soleil de l'Ara- 
bie, les fatigues, la souffrance avaient noirci son visage et creusé 
sa peau de rides profondes ; mais elle n'avait certainement pas 
dû être laide : il lui restait encore une remarquable perfection de 
traits. Que faisait-elle dans cette plaine déserte? Pourquoi avait- 
elle rebroussé chemin pour nous emmener avec elle ? 

« Véritable énigme ! » murmurait l'Autrichien. 

Notre amazone était armée d'un fusil; elle avait un yatagan 
passé à la ceinture, et tenait à la main cette espèce de lance dont 
les Arabes se servent en voyage comme une arme défensive des 
plus redoutables. Elle paraissait brave et déterminée ; nous étions 
évidemment en présence d'un de ces types de femme guerrière, 
moins rare en Orient qu'on pourrait le croire. 

(( Quelle langue parle-t-il? me demanda l'Arabe en entendant 
chanter Albani. 

— L'allemand. 

— Les Allemands sont braves. 

— Pourquoi dis -tu cela? 

■ — Le plus brave de tous les hommes fut le Sultan el Kébir, et 
cependant les Nemche-chmaler, les Nemche-memleketler 1 et les 
Moskovlar l'ont vaincu ! Pourquoi me regardes-tu avec des yeux 
si perçants ? » 

Ainsi, me disais-je, cette femme a entendu parler de Napoléon 
et des grandes guerres qui ont fait crouler son empire. Ce ne 

1 Les Allemands du Nord et ceux de l'empire du Sud (Autrichiens). Ghmal, 
nord; memlekel, empire. 






184 LES PIRATES DE: LA MER ROUGE 

doit point être une femme ordinaire /même parmi les amazones 
arabes. Je m'empressai de répondre : 

ce Pardonne si mes yeux ont pu i' offenser. Je ne suis pas habi- 
tué v dans ce pays, à rencontrer une femme telle que toi ! 

— Une femme portant des armes et tuant les hommes , n'est-ce 
pas? Une femme' qui commande à sa tribu? N'as-tu jamais 
entendu parler de Ghalië ? 

7 '— Ghalië <.T répétai -je en cherchant dans m'a mémoire , nVst- 
elle pas de la race des Begoum ? 
---r- Oui; tu la connais? • 

— N'est- elle pas devenue le cheikh de sa tribu? N'a-t-elle pas 
vaincu, près de Taraba, les troupes de Méhémet-AIi, commandées 
par Toûnsoûn-bey? 

— C'est cela. Tu le vois, une femme peut valoir un homme ! 

— Et le Coran ; que dit-il là- dessus? 

— Le Coran ! interrompit la voyageuse avec un mouvement 
d'impatience. Le Coran est un livre, et moi je porte le yatagan, le 
tufenk 1 et le djérid 2 . Auquel des deux crois-tu le mieux? Au, livre 
ou aux armes? 

— Aux armes. Je ne suis donc point un giaour, puisque j'ai la 
même croyance que toi. 

— Tû crois aussi a ta force et à tes armes ? 

— Ouî, mais plus encore aux saints livres des chrétiens. 

— Je ne les connais pas ; tes armes, je les vois. » 

Ceci était un compliment, les Arabes jugeant l'homme par sa 
monture et ses armes, à moins que ce ne soit par sa pipe. La 
femme reprit : 

ce Qui de vous deux, de toi ou de ton ami, a tué le plus d'en- 
nemis? > 

A ne considérer que le fourniment, Àlbani, devait passer pour 
un foudre de guerre ; cependant j'étais bien persuadé que le brave 
homme n'avait jamais fait de mal à personne avec son terrible 
sarras; malgré tout, pour ne pas trop m'avancer, je répondis 
modestement : 

« Nous ne nous sommes jamais raconté nos aventures guer- 
rières. 



1 

â Êpieu 7 lance, 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



183 



— Maïs toi, combien de fois as-tu vengé le sang des tiens ou 
ton injure ? 

— Jamais ! ma loi me défend la vengeance ; c'est au juge à 
punir les coupables. 




Allah bénisse votre arrivée! Venez, entrez sous nos tentes. » 



— Écoute : si à l'heure qu'il est, tu voyais venir Âbou Seïf et 
qu'il essayât de te tuer, que ferak-lu? 

— Je me défendrais, la défense est permise. Connais-tu le Père 
du Sabre? 

— Je le connais, Et toi qui le nomme par son nom, en as-tu 
entendu parler? 






-.- <* 



186 



LES PIRATES DE LA. MER ROUGE 



— Non seulement j'en ai entendu parler, mais je l'ai vu. 
— : Vu ! quand ? 

— Il n'y a pas longtemps : c'était hier ! 

— Et où ? 

— Là, où est son vaisseau. Je lui indiquai du doigt la direc- 
tion présumée. Il mouille là -bas, dans un petit golfe dont les 
environs sont déserts. 

— Ah I il est là ? 

— Non, il est allé à la Mecque porter un présent au grand 

chérif- 

— Le grand chérif ne se trouve point à la Mecque, mais à 

Téif, Merci pour le renseignement, merci, seigneur. Suis-moi. » 

Elle lança vivement sa bêle vers la droite. Bientôt j'aperçus une 
grande ligne bleuâtre fermant l'horizon. En approchant, je recon- 
nus d'arides rochers de granit, tels qu'il s'en trouve dans les envi- 
rons de la Mecque; comme je le constatai plus lard, cette pierre 
est d'un grain d'une admirable finesse. 

Dans un creux de la vallée, quelques tentes étaient disposées 
de manière à former un camp. Notre guide, me les montrant du 
geste , dit simplement : 

ce C'est là qu'ils sont !... 

-Qui? 

— Les Benî Kufr (les maudits) de la race des Ateïbeh. 

— Je croyais que les Ateïbeh habitaient el Zallaleh, el Taleh 
ou Touad el Robeyat. 

— * C'est vrai ; mais viens, tu sauras tout. » 

Devant les tentes étaient couchés une trentaine de chameaux et 
quelques chevaux. Des chiens du désert, le poil hérissé, l'œil 
fauve, gardaient le camp. Ils firent entendre des hurlements 
épouvantables à notre approche ; tous les habitants du camp sor- 
tirent de leurs tentes, les armes à la main; leur aspect me sembla 
très belliqueux. 

« Attends-moi, » me dit l'Arabe. Elle descendit de son chameau 
et alla vers les guerriers, avec lesquels nous la vîmes parlementer, 

Albani, non plus que Halef, n'avaient point entendu notre con- 
versation ; mon fidèle serviteur me demanda d'un air inquiet ; 

« Sidi, à quelle tribu appartiennent ces gens? 

- — Ils sont de la race des Ateïbeh. 

— Je les connais; ce sont les hommes les plus braves du 






LES PIRATES DE LA MER ROUGE 187 

désert. Us tirent juste ; nulle caravane n'est eii sûreté quand elle 
les rencontre. Ils sont des ennemis acharnés des Djeheïne, aux- 
quels appartient Abou Seïf. Mais que nous veut cette femme ? 

— Je n'en sais rien. 

— Nous verrons; prépare tes armes, Sidi, je ne me fie point à 
eux ; ce sont des maudils , des bannis. 

— Comment le sais-tu? 

— Écoute : les Bédouins qui habitent ces contrées recueillent 
les gouttes de la cire des cierges brûlés à la sainte Kaaba, la 
cendre du bois odoriférant, la poussière du seuil; ils en font un 
mélange dont ils se frottent le front; ces hommes, regarde -les : 
ils n'ont rien au front , ils ne peuvent entrer à la Mecque ni dans 
la Kaaba, ils sont maudits. 

— Pourquoi les a-t-on maudits ? 

— Je ne saurais te le dire, Sidi ; mais ils le sont. » 

En ce moment un homme/ détaché du groupe que notre con- 
ductrice venait de haranguer, s'avança vers nous; c'était un 
vieillard ; sa barbe blanche lui donnait un aspect vénérable. Il 
nous dit : 

« Allah bénisse votre arrivée ! Venez , entrez sous nos tentes , 
vous êtes nos hôtes. )> 

Cette dernière phrase nous mettait à l'abri de toute attaque et 
de tout danger parmi eux. Lorsqu'un Arabe a prononcé le mot 
de misafir (hôte) , on peut s'abandonner à lui avec une pleine con- 
fiance. Nous descendîmes de nos bêtes, et on nous les conduisit 
dans une des tentes. Nous prîmes place sur le serir* et on nous 
servit un frugal repas. Tant que nous mangeâmes ? nos hôtes gar- 
dèrent le silence , puis on nous apporta une sorte de pipe à l'usage 
des gens de petite classe et dont la seule vue prouvait la simpli- 
cité de nos hôtes. 

Dans les environs de la Mecque, on se sert de plusieurs sortes 
de pipes; la plus précieuse est celle en bois de cèdre. Elle 
repose ordinairement sur une espèce de trépied d'argent ciselé , 
et se termine. par un long tuyau fort richement orné de diamants 
ou d'autres pierreries étincelantes. On ne fume dans la pipe de 
cèdre que le précieux tabac de Chiraz. La pipe du second degré 
est encore en cèdre, mais plus commune, plus petite et beaucoup 

1 Echafaudage très bas et recouvert d'une natte. 



188 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

moins ornée ; enfin la plus misérable des pipes , celle qu'on nous 
présentait et qui se nomme biry^ consiste en une coquille de 
coco terminée par un roseau. 

Nous étions entourés d'une vingtaine d'hommes, entrés en 
même temps que nous sous la tente; le plus âgé, celui qui était- 
venu au-devant de nous, prit la parole en ces termes : 

« Je suis le cheikh el Ourdi (le commandeur du camp) et j'ai 
à te parler, Sidi; les usages ne permettent point de tourmenter 
un hôte avec des questions , cependant je dois t'en adresser 
quelques-unes; m'y autorises -tu? 

— Je t'y autorise. 

— Tu appartiens aux Nasara? 

— Oui, je suis chrétien, 

— Que fais -tu ici, dans le pays des fidèles croyants? 

— Je viens étudier la contrée , apprendre à connaître les habi- 
tants. )) 

Le cheikh me regarda avec défiance; il poursuivit : 

ce Et quand tu les auras connus, à quoi cela te servira-t-il? 

— J'en garderai la mémoire et retournerai dans mon pays. 

— Allah est grand et les idées des Nasara sont impénétrables ! 
Tu es mon hôte, je veux te croire. Cet homme est ton serviteur? 

■ — ■ Oui, mon ami et mon serviteur. 

— Mon nom est Malek. Tu as parlé avec la bent cheikh Malek 
(la fille du cheikh Malek), et tu lui as dit que ton serviteur voulait 
aller à la Mecque pour devenir hadji? 

— Oui, je le lui ai dit. 

— Tu attendras qu'il soit de retour? 

— Oui. 

— Où? 

— Je n'en sais rien encore. 

— Tu es un étranger, mais tu connais la langue des croyants; 
sais-tu ce que c'est qu'un delyl? 

— Un delyl est un guide qui accompagne les pèlerins à la 
Mecque, et veille à ce qu'ils accomplissent les pratiques con- 
sacrées. 

— C'est bien; mais un delyl a encore d'autres fonctions. Il est 
interdit aux femmes non mariées de visiter la ville sainte; quand 
une fille veut aller à la Mecque, elle se rend à Djeddah; là un 
delyl l'épouse par contrat en bonne forme. Elle passe pour sa 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 189 

femme; il la conduit dans la ville sainte, où elle accomplit les 
prescriptions sacrées ', puis on déchire le contrat ; elle reste ce 
qu'elle était auparavant et paye seulement le delyl de sa peine, 

— Oui, je le sais aussi. » 

Ce début du vieux cheikh m'intriguait; où voulait-il en venir? 
quel rapport entre le pèlerinage de Halef et les delyl de Djeddah? 
Je compris bientôt, car le cheikh continua d'un ton pressant : 

(( Permets, Sidi, que ton serviteur devienne un delyl pendant 
le temps de son pèlerinage. » 

L'aventure prenait un tour singulier. 

« Pourquoi donc? m'écriai-je. 

— . Je te le dirai quand tu m'auras promis de m'accorder ma 
demande. 

— Je ne sais si je le puis : les delyl sont des espèces de fonc- 
tionnaires embrigadés et soumis à l'autorité, Halef ne serait plus 
libre si... 

— Qui empêche que ton serviteur épouse une femme suivant la 
loi, la conduise à la Mecque puis la laisse libre comme devant? 

— Après tout, tu as raison, cheikh, ce n'est pas compromet- 
tant; pour moi, je le lui permets volontiers : il n'est pas marié et 
c'est un homme libre; mais informe-toi près de lui pour savoir 
s'il y consent. » 

Rien n'était plus amusant que la figure du brave Halef; il res- 
tait pétrifié d'étonnement. 

(( Veux-tu faire cela? lui demanda le vieux chef. 

— Je voudrais voir la jeune fille... » balbutia Halef tout 
étourdi, et cependant toujours positif, 

Le cheikh sourit; il reprit : 

« Pourquoi veux-tu la voir? Qu'elle soit vieille ou jeune, 
laide ou belle, que t'importe, puisque tu dois la rendre après le 
pèlerinage? 

— Est- elle donc comme les filles des Turcs, qui se couvrent 
le visage? 

— Non, les filles des Arabes n'ont pas besoin de se voiler; 
puisque tu le désires , tu vas la voir. » 

Sur un signe, du chef, un des assistants se leva, quitta latente, 
puis revint bientôt après, accompagné' d'une jeune fille dont la 
ressemblance avec notre amazone était frappante ; elle ne pouvait 
être que la fille de cette dernière. 



' ■ :-\ 



190 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

ce La voilà! regarde-la, » dit le cheikh. 
Halef fit longuement usage de la permission. 
L'enfant pouvait avoir quinze ans; elle était grande et forte 
comme une femme, avec de beaux yeux noirs et un visage 

régulier. 

Elle ne parut point déplaire au petit Arabe. 
(c Comment t'appelles -tu? demanda- 1- il. 

— Iianneh (Anna). 

— Ton œil brille comme les feux de la lune, tes lèvres sont 
plus rouges que la grenade, tes cils ombragent tes joues comme 
la feuille de l'acacia! Mon nom est Halef Omar, ben hadji Aboul 
Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah. Si je t'agrée, je suis prêt à 
remplir ton souhait. » 

Les yeux de mon Halef brillaient non comme les rayons de la 
lune, mais comme ceux du soleil; son langage s'imprégnait d'une 
poésie toute orientale; je le voyais s'avancer tout au bord de ce 
précipice où avaient échoué son aïeul et son père, juste au 
moment d'accomplir leur pèlerinage : l'abîme du mariage allait-il 
l'engloutir, pour parler à sa manière? 

Cependant la jeune fille se retira, et son aïeul, se tournant 
vers Halef, reprit ses questions : 

(c Que dis -tu maintenant? 

— Demande à mon maître. 

— Ton maître y a consenti. 

— Très volontiers, affirmai-je; mais, dis-moi, pourquoi F as-tu 
choisi au lieu de t'adresser aux delyl de Djeddah? 

— Connais-tu Achmed-Izzet pacha? 

— Le gouverneur de la Mecque? 

— Oui, tu dois le connaître; car tous les étrangers qui vien- 
nent à Djeddah se présentent devant lui pour lui demander sa pro- 
tection. 

— Alors il demeure à Djeddah? Je ne suis point allé le trouver, 
je n'ai recours que le moins possible à la protection d'un Turc. 

— Tu es un chrétien, mais tu es un homme! » 

La protection du pacha ne s'obtient qu'à très haut prix. Il 
n'habite point la Mecque, quoiqu'elle soit sous sa puissance. Il 
se tient à Djeddah, parce qu'il y a un port. Son titre de gouverneur 
doit lui rapporter un million de piastres; mais il sait s'en pro- 
curer cinq fois autant. Tout le monde lui paye un droit, même 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 191 

les brigands et les pirates de la mer; c'est pour cela qu'il préfère 
demeurer à Djeddah. 

Le cheikh continua, après un court moment de silence : 

« On m'a dit que tu as vu Abou Seïf. 

— Oui, je l'ai vu. 

— Eh bien! ce forban est un grand ami du pacha, 

— Ce n'est pas possible. 

— Et pourquoi? Lequel te paraît le plus avantageux, ou de tuer 
un voleur, ou de le laisser vivre pour qu'il te paye une bonne 
rente? Abou Seïf est un Djeheïne, moi un Ateïbeh; ces deux 
tribus vivent dans une mortelle inimitié. Cependant il a osé se 
glisser dans mon douar et enlever ma fille. Il Ta forcée de devenir 
sa femme; mais un jour elle s'est évadée et nrest revenue avec 
son enfant. Tu les as vues toutes les deux; ma fille est celle avec 
laquelle tu es venu ici; sa fille est celle qu'on vient d'amener dans 
la tente. Depuis ce temps je cherche à me venger d'Abou Seïf. 
Je l'ai rencontré un jour dans le séraï (le palais) du gouverneur; 
mais celui-ci l'a protégé et fait échapper par une porte, tandis 
que je l'attendais devant l'autre. 

ce Plus tard , le cheikh de ma tribu m'envoya avec mes hommes 
pour présenter une offrande à la sainte Kaaba. Nous campions 
non loin de la porte el Ramah. Je vis Abou Seïf qui venait, 
accompagné de quelques-uns de ses séides, visiter le sanctuaire. 
La colère m'emporta; je me jetai sur lui, quoique toute agres- 
sion soit défendue dans le voisinage de la Kaaba. Je, ne voulais 
pas le tuer, mais seulement le contraindre à me suivre hors de 
la ville et à se battre avec moi; il se défendit, ses hommes lui 
portèrent secours, une rixe s'ensuivit; les gardes accoururent, ils 
nous arrêtèrent tous. Abou Seïf fut bientôt relâché, tandis qu'on 
nous punit en nous interdisant le saint lieu. Notre tribu fut mau- 
dite et condamnée au bannissement pour racheter ma faute. 

(( On nous méprise, mais nous nous vengerons, puis nous 
abandonnerons ce pays. Tu as été prisonnier d'Abou Seïf; ra- 
conte-nous ce qui t'est arrivé. )> 

Je narrai succinctement mon aventure. 

a Sais-tu bien où se trouve l'anse qui abrite en ce moment le 
vaisseau du pirate? 

— Je la retrouverais dans les ténèbres mêmes. 

— Veux-tu nous y conduire? 






192 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



— Pour surprendre et tuer les Djeheïne? 

— Oui. 

— Ma loi ne me permet pas de diriger un guet-apens. 

— Comment! tu ne peux te venger? 

— Non; notre religion nous commande d'aimer, même nos 
ennemis. L'autorité seule a droit de punir les coupables; on n'est 
pas juge dans sa propre cause. 

— Ta religion est douce; inais nous ne sommes point des 
chrétiens et nous nous vengeons d'un ennemi , surtout quand il 
sait acheter les juges chargés de nous défendre. D'après ce que 
tu m'as dit, j'ai reconnu le lieu, je saurai bien le trouver sans toi. 
Promets-moi seulement de ne pas avertir les Djeheïne. 

— Pour cela, je te le promets de tout mon cœur; je n'ai point 
envie de retomber entre leurs mains/ 

— >Bien, nous sommes d'accord; quand est-ce que Halef ben 
Omar compte se rendre à la Mecque? 

— Demain,. si tu le permets, Sidi, reprit Hafëf de sa place. 

— Demain, si tu veux. 

— Laisse ton serviteur au douar, me demanda le chef, nous 
t'accompagnerons avec lui jusqu'à l'endroit où il iious est permis 
d'a;pprocher de la ville, puis nous le ramènerons. » 

Il me vint une pensée, que j'exprimai aussitôt : 

« Me permettriez -vous de rester aussi dans votre camp? » 

demandai-je. 

. Cette proposition parut causer une joie générale, 
oc Effendï, je vois que tu ne méprises pas les bannis, me dit le 

vieux cheikh; sois le bienvenu mille fois 1 Tu nous aideras ce soir 

à conclure l'evlenma (le mariage). - - .* 

— Ilfaut d'abord que je retourne en ville, pour mes affaires et 
pour prévenir mon hôte. 

— Je t'accompagnerai jusqu'à la porte de la ville, mais je ne 
pourrai entrer à Djeddah, car c'est une cité sainte. Quand veux-tu 
partir? . . ; 

— Tout de suite; je ne tarderai, point à revenir; dois -je te ra- 
mener un cadi ou un molla pour les formalités du mariage? 

- — Nous n 7 avons besoin ni de cadi ni de molla* Je suis le cheikh 
de mon camp, le contrat conclu devant moi a pleine valeur. 
Apporte-moi seulement du parchemin ou du papier^ sur lequel tu 
écriras l'acte. J'ai ici de la poix et de la cire pour le cachet. » 



LES PIRATES DÉ LA MJER ROUGE 193 

Quelques minutes plus tard, nous montions sur nos chameaux; 
le cheikh, sa fille et cinq hommes voulurent nous faire escorte. 
Je remarquai qu'ils nous reconduis aient par une route différente 
et plus rapprochée de la mer. Albani, cette fois, commençait à se 
tenir convenablement en selle; son chameau emboîta le pas 
des nôtres. 

Le cheikh, qui se tenait près de moi, me dit au moment où nous 
gravissions une petite montée, en me montrant du doigt l'horizon : 

« Ils sont là-bas, Effendi? 

— Qui donc? 

— Les pirates! J'ai deviné, n'est-ce pas? 

— Peut-être, mais ne m'interroge point sur le lieu de leur 
retraite. » 

Il se tut, sachant bien qu'il ne se trompait pas. Nous marchâmes 
en silence. Au bout de quelques instants, deux petites lignes 
noires se détachèrent du fond de l'horizon; elles paraissaient 
s'avancer de la ville vers le golfe où mouillait le vaisseau forban. 
Avec ma longue-vue je distinguai deux piétons, chose rare au 
désert. Je présumai que ces hommes devaient faire partie de la 
troupe d'Abou Seïf. Ils venaient sans doute de la ville à l'occa- 
sion de mon évasion, 

Malek aussi reconnut peu après les voyageurs; il les regarda 
longtemps, puis conféra bas avec ses hommes. Trois cavaliers 
quittèrent notre escorte pour rebrousser chemin. Je compris l'in- 
tention, on voulait barrer la route aux messagers; mais pour les 
surprendre il était nécessaire de faire un long détour, et de ne 
revenir en face d'eux que quand ils auraient perdu de vue les 
cavaliers, tandis que le vieux chef et ses gens se tiendraient prêts 
à les envelopper d'un autre côté. 

Le cheikh avait eu la même idée que moi au sujet de ces 
hommes. 

« Effendi, me demanda-t-il, veux-tu continuer ton chemin ou 
rester avec nous? 

— Tu as l'intention d'interroger ces piétons, n'est-ce pas? En 
ce cas je reste. 

— Ce sont des Djeheïne. 

— Je le crois aussi; tes hommes vont leur couper le retour du 
côté du golfe: Halef et moi nous les empêcherons de rentrer dans 
la ville; toi, prends-les en flanc. 

Les Pirates de la mer Rouge. 13 



194 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Ton conseil est bon, Effendi. » 



Il se dirigea de côté avec sa troupe: je fis signe à Albani de les 
suivre 3 et nous partîmes au grand trot avec Halef. Après avoir 
fourni une carrière suffisante, nous nous retournâmes et revînmes 
sur la même ligne que nos Djeheïne. Ceux-ci s'aperçurent qu'ils 
étaient cernés. Ils hésitèrent. Une seule voie leur restait libre, 
car ils ne soupçonnaient pas la ruse des Ateïbeh; ils essayèrent 
de courir. S'ils s'étaient divisés , ils nous eussent forcés échanger 
aussi notre tactique; ils étaient armés; de bons coureurs, tirant 
habilement, eussent pu tenir tête à des cavaliers montés sur des 
chameaux. Ils ne songèrent point à nous séparer, ou peut-être ne 
se sentirent-ils pas la force de soutenir une pareille lutte. 

Ils nous attendirent ensemble; après avoir couru quelque 
temps, nous les rejoignîmes tous à la fois. 

Je les reconnus sans peine : c'étaient bien des matelots du 
vaisseau pirate. 

oc D'où venez-vous? leur demanda le cheikh, 

— De Djeddah. 

— Où allez -vous? 

— Au désert chercher des truffes. 

— Vous n'avez ni animaux pour les découvrir, ni paniers pour 
les emporter. 

— Nous allons seulement à la découverte; quand nous auroi 



is 



trouvé une bonne place nous reviendrons. 

— De quelle tribu êtes -vous? 
■ — Nous habitons la ville. » 

Le mensonge était d'autant plus impudent que ces hommes 
devaient nous reconnaître. Halef, agitant son fouet, ne put maî- 
triser son impatience; il leur cria : 

ce Croyez- vous que. cet Effendi et moi nous soyons devenus 
aveugles? Brigands! menteurs! vous êtes des Djeheïne; vous 
appartenez à Abou Seïf. Avouez-le, ou vous tâterez de mon ter- 
rible fouet du Nil! 

— Que t'importe qui nous sommes ! » reprirent les matelots du 
vaisseau forban. 

Je sautai de mon chameau sans attendre qu'il se fût agenouillé, 
et, saisissant le fouet de Halef, je fis claquer sa longue lanière en 
m'écriant : 

« N'essayez pas de nous donner le change, ce serait inutile, car 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 193 

nous vous connaissons. Répondez à mes questions : si vous dites 
la vérité, il ne vous sera fait aucun mal; sinon, tout Arabes et 
libres que vous êtes, gare au fouet! » 

A cette menace, si blessante pour des Bédouins, nos hommes 
portèrent la main à leurs poignards et firent mine de se défendre. 
Je leur montrai les Àteïbeh qui les entouraient d'un cercle infran- 
chissable et dirigeaient sur eux leurs armes. 

ce Laissez vos couteaux, leur dis-je , et répondez! Vous avez été 
envoyés à Djeddah par Abou Seïf ? y> 

Les brigands hésitèrent encore; mais, convaincus de leur 
impuissance, l'un d'eux se décida enfin : 

ce Oui, grommela- t-iL 

— Vous êtes allés prévenir de mon évasion? 

— Oui. 

— Avez-vous parlé à votre chef? 

— Oui. 

— Où l'avez-vous vu? 

— A. la Mecque. 

— Vous êtes allés jusqu'à la Mecque et vous voilà déjà de retour? 

— Nous avons loué des chameaux de course, 

— Combien de temps Abou Seïf doit- il encore rester à la 
Mecque? 

— Peu de temps; il va se rendre à Teïf, où se trouve le grand 
chérif. 

— Bien, cela suffit. 

— Sidi, interrompit Halef, tu ne vas pas laisser courir ces 
brigands ! Il faut les tuer, pour qu'ils ne fassent plus de mal à 
personne. 

— Je leur ai donné ma parole. Ne les touche pas, suis-moi! » 
Nous remontâmes sur nos bêtes et nous reprîmes le chemin de 

la ville. Àlbani restait un peu en arrière; il avait tiré son grand 
sabre. Mais je n'en étais point inquiet; quelques coups de yatagan 
furent échangés sans grand dommage, pendant qu'on s'emparait 
des Djeheïne pour les lier et les faire prisonniers. On finit par les 
hisser sur un chameau, où ils furent solidement attachés. Trois 
ou quatre hommes de la troupe les conduisirent au camp; les 
autres nous suivirent de loin, ramenant Albani. 

« Tu les as graciés, me disait Halef, mais ils mourront tout de 
même ! 



196 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Ce qu'on fera d'eux plus tard ne me regarde pas, ni toi non 
plus. Pour aujourd'hui, tu devrais te montrer généreux : n'es -lu 
pas fiancé? 

— Sidi, voudrais-tu faire le delyl près de cette Hanneh, tci? 

— Mais oui. si j'étais musulman. 

— Seigneur, tu es chrétien, tu es un Franc, tu ne peux parler 
de ces choses. Sais-tu ce que c'est que l'amour? 

— Oui, l'amour est comme la coloquinte : qui en goûte s'en 

trouve mal. 

— Sidi, comparer l'amour à la coloquinte! Qu'Allah éclaire 
ton esprit et réchauffe ton cœur! Une bonne femme est comme 
une pipe de jasmin. » 

Notre entretien sentimental fut interrompu par l'arrivée de la 
troupe, qui du reste nous laissa bientôt continuer notre chemin, 
car les portes de Djeddah étaient en vue. Avant de nous séparer, 
le cheikh me dit : 

— Nous t'attendrons ici, Sidi. Quand reviendras -tu? 

— Je reviendrai avant que le soleil ait avancé de la longueur 
de la lance. 

— N'oublie pas le papier, ni l'encre, ni la plume, Sidi. Qu'Al- 
lah te protège jusqu'au retour! » 

Les Ateïbeh s'accroupirent en cercle auprès de leurs chameaux; 
nous rentrâmes dans la ville. 

« Eh bien! dis-je à Albani, n'est-ce pas là une aventure con- 
ditionnée? 

— En vérité! j'ai même cru qu'elle finirait avec du sang, mais 
j'avais préparé mes armes. 

— Oh! vous ressembliez tout à fait au paladin Roland. Et 
comment vous trouvez-vous de votre chevauchée sur la bosse d'un 
chameau? 

— Pas trop mal, quoique je préfère encore un bon canapé. 
Est-ce que vous allez réellement retourner avec ces gens? Je vous 
dis adieu, en ce cas, car je ne compte pas vous revoir avant mon 
départ. 

— Qui sait! nous nous retrouverons peut-être encore! » 
Nous nous rendîmes chez le chamelier pour lui restituer nos 

montures; puis après avoir fort tendrement renouvelé nos adieux, 
nous rentrâmes chacun chez nous. Je fis mon petit paquet, je 
payai mon hôte. Deux ânes, accompagnés de leur conducteur, 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 197 

nous reconduisirent hors de la ville, où je retrouvai mes fidèles 
compagnons. 

On nous fit monter sur deux chameaux amenés exprès pour 
nous, et nous reprîmes silencieusement notre chemin. 

La fille du cheikh surtout se montrait silencieuse et préoccupée; 
ses grands yeux brillaient d'un feu sauvage quand elle les tour- 
nait du côté où , derrière la ligne de l'horizon , elle devinait le 
vaisseau d'Àbou Seïf. À chaque instant je voyais sa main frémis- 
sante saisir la poignée d'un de ses coutelas , ou le long tube du 
fusil couché devant elle en travers de la selle. 

Un peu avant d'arriver au camp, Halef rapprocha son chameau 
du mien et me dit assez bas : 

« Sidi, quelle est la coutume de ton pays quand on se marie? 
donne-t-on des présents à sa fiancée? 

— Oui, certes; et chez vous aussi, je pense? 

— Chez nous aussi, mais je ne serai l'époux d'Hanneh que 
pour quelques jours et seulement en apparence. Je ne sais ce que 
je dois farre. 

— Un présent est une politesse toujours agréable; à ta place 
je me montrerais poli. 

— Que lui donner? Je suis pauvre; d'ailleurs on me prend à 
l'improviste. Penses -tu que je puisse lui offrir mon adejilik 
(boîte d'allumettes)? » 

Halef avait acheté au Caire une petite boîte en carton peint, 
remplie d'allumettes chimiques. Cet objet, qu'on lui avait vendu 
vingt fois sa valeur; lui semblait d'un prix infini. Mais la galan- 
terie le poussait à cet héroïque sacrifice. 

ce Donne -le-lui! repris-je gravement. 

— Bien, je le lui donnerai; mais quand elle ne sera plus ma 
femme, elle me le rendra? 

— Non, Halef, cela serait ridicule; on ne reprend pas un 
présent. 

— Allah est miséricordieux. Tu ne voudrais pas me priver de 
mon bien. Que faire, Sidi? 

— Puisque tu tiens tant à ta boîte d'allumettes, donne-lui autre 
chose. 

— Que lui donnerai -je? Je ne puis lui offrir mon turban, ni 
mon fusil, ni mon fouet du Nil. 

— Eh bien! ne lui donne rien du tout. » 







198 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

Il remua la tête d'un air songeur. 

« Sidi, cela ne peut aller; non, elle est ma fiancée, quand 
même ce ne serait qu'en l'air; je veux lui donner quelque chose. 
Et que penseraient de toi ces Ateïbeh, s'ils voyaient ton serviteur 
prendre femme sans faire le moindre cadeau I » 

Je devinai bien où le rusé matois voulait en venir; il brûlait 
d'offrir un présent à son Hanneh, mais aux dépens de ma bourse,, 
et cherchait à piquer mon amour -propre pour me décider à 
l'aider généreusement. Je fis la sourde oreille. 

« Qu'Allah éclaire ton esprit, Halef! soupirai -je; je suis 
comme toi, je ne puis offrir à ta fiancée ni mon haïk, ni ma veste, 
ni mon fusil. 

— Allah est juste et miséricordieux, Sidi; il rend au centuple 
les dons qu'on fait sur la terre. Ton chameau ne porte-t-il pas 
une petite valise de cuir dans laquelle tu caches des choses qui 
raviraient une fiancée? 

— Et quand Hanneh ne sera plus ta femme, me rendra-t-elle 
mon 

— - Tu pourras le lui redemander, Effendi. 

— Ce n'est pas la coutume chez nous autres Francs; mais 
enfin, puisque tu me rappelles avec quelle largesse Dieu récom- 
pense nos dons, je vais ouvrir mon sac et chercher si quelque 
objet pourrait te convenir. » / 

Le petit homme se souleva joyeusement sur sa selle en 
s' écriant : 

<c Tu es le plus sage, le meilleur Effendi qu'Allah ait créé! Ta 
bonté est plus vaste que le Sahara, ta générosité est large comme 
le Nil ! Ton père était le plus célèbre de tous les hommes , et ton 
grand-père surpassait en honneur tous les princes du Nemsistan. 
Ta mère était belle comme la rose , et la mère de ta mère passait 
pour la fleur la plus charmante de tout l'Occident, Puissent tes 
fils être plus nombreux que les étoiles du ciel, tes filles se mul- 
tiplier comme les grains de sable du désert, et les enfants de tes 
enfants atteindre le nombre des gouttes d'eau que renferme la 
mer! » 

Heureusement nous arrivions au camp, sans quoi, dans sa 
reconnaissance , Halef m'aurait fait épouser toutes les femmes de 
l'univers, y compris les Samoyèdes, les filles dés Esquimaux, des 
Lapons et des Pieds -Noirs. ; 






LES PIRATES DE LA MER ROUGE 199 

Quant à ce que contenait ma valise, Halef ne se trompait pas. 
Après notre voyage sur le Nil, Isla ben Mafleî, avec lequel nous 
étions révenus au Caire, m'avait pourvu d'une riche provision de 
menus objets pour faire des présents dans le cours de mes 
voyages. Ces brimborions tenaient peu de place et auraient eu 
une valeur très minime en Europe; mais chez les Bédouins ils 
pouvaient passer pour des raretés fort précieuses et me concilier 
un grand nombre d'amis. 

Pendant noire absence, une tente avait été préparée; je m'y 
installai, puis je procédai à l'ouverture de la fameuse valise. J'en 
tirai un médaillon , sous le verre duquel s'agitait un petit dia- 
blotin ingénieusement découpé, à peu près comme ces tortues 
qu'on portait naguère en bouton de manchettes. Une chaîne de 
verroterie soutenait ce médaillon; elle brillait à la lumière par ses 
mille facettes et reproduisait toutes les couleurs du prisme, Le 
tout eût coûté, à Paris, deux francs au 'plus. Je tendis l'objet .à 
Halef. Celui-ci recula épouvanté. 

<( Merveille de Dieu, Maschallah! c'est le Cheïtan, que Dieu a 
maudit! Il est en ton pouvoir, Effendi? s'écria mon petit homme. 
Que le Tout- Puissant nous protège contre le démon trois fois 
lapidé, car nous voulons servir Dieu et non le, diable. 

— Mais il ne te fera rien, il est bien enfermé. 

— Il ne peut sortir, bien vrai, Sidi? 

— Non, je t'assure, 

— Me le jures-tu par ta barbe? 

— Par ma barbe! 

— Montre-moi-le donc de plus près, Sidi; mais s'il vient à 
s'échapper, je suis perdu, et mon âme demandera vengeance 
contre toi et contre ton père! » 

Il prit la chaîne du bout des doigts , comme si eUe allait le 
brûler, £t déposa l'objet sur la terre avec beaucoup de précaution ; 
puis il s'agenouilla pour contempler le diablotin. 

«Ouallahi! billahi! tallahi! par Allah! c'est le Gheïtan! Vois 
comme sa gueule s'ouvre, comme il tire la langue! Il tourne les 
yeux, il avance ses cornes, il torlille sa queue, il menace avec ses 
griffes, il frappe des pieds! Oh! s'il allait briser la boîte! 

— Il ne le peut pas, Halef; c'est seulement le portrait du 
diable , une image qui remue , une figure artistement faite. 

— Une figure faite de la main des hommes, Sidi? Tu ne nïe 









200 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



trompes pas pour m'empêcher d'avoir peur? Qui peut faire de ses 
mains la figure du diable? Aucun homme, ni chrétien, ni juif, ni 
musulman. Tu es un grand taleb et le plus vaillant héros que la 
terre ait porté ; tu auras forcé le Gheïtan à s'enfermer dans cette 
étroite prison! Hamdoulillah ! quel bonheur! Maintenant la terre 
n'a plus à le craindre, et les descendants du Prophète peuvent se 
réjouir, de son tourment, car il n'est point ici à son aise! Mais 
pourquoi me montres- tu seulement aujourd'hui cette boîte en- 
chantée? 

— Je te la donne, Halef, afin que tu en fasses présent à ta 

fiancée. 

— Quoi! cette chaîne plus précieuse que tous les diamants du 
trône du grand Mogol, et cette prison merveilleuse du Gheïtan! 
Mais qui posséderait cet objet pourrait s'estimer le plus fameux 
entre les fils du Prophète. Tu voudrais t'en défaire, Sidi? 

— Oui. Je te le donne pour Hanneh. 

- — Effendi, sois bon! permets que je le garde pour moi; je 
préfère donner ma boîte aux allumettes. 

— Non; tu lui donneras cette chaîne, je te l'ordonne. 

— J'obéirai, Sidi; mais où -as-tu" eu ces trésors? Je ne t'ai vu 
qu'hier placer tes petits paquets dans la valise. 

— Je les gardais dans la poche de mon chalvar i tant que la 
route n'était pas sûre ; les pirates ne les ont point trouvés , la 
poche était cousue. 

— ■ Sidi, ta prudence et ton adresse surpassent les ruses du 
diable, que tu as forcé. à demeurer dans ton chalvar. Quand dois- 
je faire ce cadeau à Hanneh? 

— Aussitôt que le contrat aura été dressé. 

— Ainsi elle va devenir là plus fameuse de toutes les filles des 
Arabes, et toutes les tribus se diront qu'elle tient le Gheïtan 
enfermé! Ne pourrais-tu me montrer les autres merveilles que 
contient ton sac? » 

J'allais répondre, mais nous fûmes avertis que le cheikh nous 
attendait. Nous le trouvâmes dans sa tente, entouré de toute la 
population du camp. 

« Sidi, as -tu le parchemin? souffla Halef à mon oreille. 
'—'■J'ai 'du papier, qui vaut tout autant. » 



4 Large pantalon turc. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 201 



v , 



Je me disposais à écrire sur mes genoux, lorsqu'un homme de 
F assistance se leva et interrogea Halef, Celui-ci défila fièrement 
tous ses noms et qualités. 

<( De quel pays es-tu? » continua l'interrogateur, un parent sans 
doute de la fiancée. 

« Je suis né au delà du grand désert, là- bas, où se couche le 
soleil du Sahara, 

— Ta race? 

— Le père de mon père (que tous deux soient bénis d'Allah!) 
habitait, avec les tribus fameuses des Oulad Sélim et des Oulad 
hou Séba, le grand djebel Chour-Choum. » 

L'interrogateur, se tournant alors vers le cheikh, lui adressa la 
harangue suivante : 

<c Nous savons tous, ô brave, ô vaillant, ô sage, ô juste, quelles 
sont tes vertus! Tu es le hadji Malek Iffandi , ibn Ahmed Khadid 
al Tini, ben Àboul Ali el Besami., Abou Khebab Abdolatif el 
Hanifi, cheikh de la vaillante tribu des Béni Ateïbeh. Tu vois ici 
cet homme, qui est un héros de la race des Oulad Selim et des 
Oulad bou Séba, habitant la montagne dont le sommet touche le 
ciel, le djebel Chou r-Choum! 11 porte le nom de Halef Omar, ben 
hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah; il est l'ami d'un 
grand effendi du Frankistan; que nous avons reçu sous notre 
tente. Tu. as une fille, son nom est Hanneh; ses cheveux sont 
comme la soie, sa peau ressemble à l'huile de senteur, ses vertus 
sont pures et brillantes comme les flocons de la neige qui tombe 
sur les montagnes. Halef Omar la demande pour femme. Dis là- 
dessus, ô cheikh, ce que tu as à dire. » 

Le vieux chef feignit de méditer profondément; puis il répondit : 

ce Tu as parlé, mon fils; assieds -toi pour écouter aussi mon 
discours. Ce Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji 
Daoud al Gossarah, est un héros dont la réputation a volé jus- 
qu'à nous depuis longtemps; son bras est invincible, sa course 
surpasse en vitesse celle de la gazelle; ses yeux ont le regard de 
l'aigle; il lance le djerid à plus de cent pas, sa balle atteint tou- 
jours le but, son sabre a déjà bu le sang d'une foule d'ennemis; 
de plus il est expert dans la lecture du Coran , il surpasse les plus 
prudents au conseil. Enfin il possède l'amitié de ce puissant bey 
des Francs; pourquoi lui refuserais-je ma fille, s'il est prêt à rem- 
plir mes conditions? 



^-"IKX-Vi*- V.V.V^ i';"'f^? „■, 



-"-■* 






■y-f".-^,;- :; , --^'f^;,wr ; VT.;-^ f -'~ >"';.•-'; -, i. 



202 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



— Quelles sont tes conditions? repartit le premier orateur. 

. — La jeune fille est la fille d'un puissant cheikh, elle ne peut 
être donnée à un prix ordinaire. J'exige une jument, cinq cha- 
meaux et quinze chèvres. » 

Halef faisait une telle figure , qu'on eût dit quil avait avalé la 
jument, les cinq chameaux et les quinze chèvres avec cornes et 
poils. Où pourrait-il prendre tout ce troupeau? Heureusement le 
cheikh vint à son aide ; il continua : 

« Pour moi, je donne à ma fille une jument, cinq chameaux et 
quinze chèvres : aussi votre sagesse jugera que -l'échange devient 
inutile, les présents étant égaux. Je demande seulement qu'après^ 
demain, dès le matin, Halef Gmar entreprenne le pèlerinage de 
la Mecque et emmène sa femme avec lui. Elle accomplira les saints 
rites et reviendra ensuite parmi nous. Il la traitera avec honneur 
pendant le voyage, et nous la rendra comme nous la lui aurons 
donnée. 

<c Pour reconnaître le service de Halef Omar, nous lui offrirons 
un chameau et un sac plein de dattes; mais dans le cas où il ne 
traiterait pas . cette j eune fille avec tous les égards que nous récla- 
mons, il serait puni de mort et poursuivi en tout lieu par notre 
vengeance. Hommes de ce camp, vous êtes témoins de nos con- 
ventions. 

— Tu as entendu? demanda à Halef le premier orateur; que 
dis -tu? 

— J'accepte ces conditions. 

— Bien. Dresse le contrat, Effendi, ordonna le chef en se tour- 
nant vers moi. Ecris-le deux fois : une fois pour lui, une fois 
pour moi. » 

Je rédigeai Pacte de mon mieux et le lus à l'assemblée. Tout 
le monde l'approuva; les deux exemplaires furent scellés avec de 
la cire, sur laquelle le chef appliqua le bout du manche de son 
poignard. Halef et lui avaient au préalable signé l'écriture. 

Aussitôt, quoique ce mariage ne fût qu'une feinte, commen- 
cèrent les réjouissances de la noce. 

On tua un mouton qu'on rôtit tout entier ; pendant qu'il cuisait, 
les guerriers simulèrent un combat sans poudre et semblèrent y 
prendre grand plaisir. 

- : . Le "festin eut lieu vers la nuit. Les 'hommes mangèrent les pre- 
miers ; les femmes se contentèrent des restes. Hanneh nous fut 






i- ' ' J' 4"^ 






LES PIRATÉS DE LA MER ROUGE 20â 

solennellement présentée. Dès qu'elle parut, Halef se leva pour 
offrir son cadeau . Impossible de décrire la scène qui suivit. Le 
médaillon servant de prison au diable était une merveille qui sur- 
passait l'intelligence de tous les assistants ; mes efforts pour leur 
expliquer le mécanisme de la petite figure furent vains. Ils décla- 
rèrent que le Cheïtan était bien vivant sous ce verre, et me prirent 
pour le plus grand sorcier qui eût jamais existé. La pauvre Han- 
neh se vit privée de son cadeau , tout le monde convenant qu'une 
telle merveille, un objet si extraordinaire, ne pouvait être remis 
qu'entre les mains du cheikh. Mais je dus auparavant jurer, avec 
toute la solennité convenable , que le Cheïtan ne parviendrait 
jamais à s'échapper, et qu'ainsi enfermé il ne ferait aucun mal. 

Il était près de minuit quand je me retirai dans ma tente; Halef 
m'y accompagna. 

« Sidi, me dit-il, est-ce qu'il faudra faire tout ce que tu asécjit 
sur le papier? 

— Mais oui , tu l'as promis. » 

Use tut un instant, puis me demanda encore, en hésitant un 
peu : - 

« Si tu avais une femme, voudrais-tu l'abandonner? 

— Non. 

— Et cependant tu dis que je dois tenir ma promesse ? 

— Certainement; mais, si j'avais une femme, je n'aurais pas 
promis, en la prenant, de la rendre, 

— Sidi, pourquoi ne m'as-tu point averti avant de me laisser 
promettre? 

— Es- tu un petit garçon, pour que je m'érige en tuteur dans 
ces sortes de choses? Et d'ailleurs un chrétien peut-il conseiller 
un musulman, quand il s'agit de tels contrats? Le fin mot de 
tout cela, c'est que tu voudrais garder Hanneh. 

— Tu Tas deviné, Sidi. 

— Alors tu m'abandonnes ? 

— Toi, Sidi ! oh !.., » 

Le pauvre Halef restait tout interdit : il ne pouvait prononcer un 
seul mot; des soupirs et je ne sais quels murmures inintelligibles 
furent toute sa réponse. On sentait qu'un violent combat se livrait, 
dans cette âme naïve, entre son inclination naissante pour la 
jeune fille et son attachement très sincère pour son maître. Je le 
laissai à ses réflexions et ne tardai point à m'endormir. , 



-'i- ■;.'■> !-""■" tï 



- '■ ,.- : V ^,^,-<,*p 






>f ^ 



■ xViV'V 



"'* ',-: ^^"^"f:''.-?" 1 :, :,-; JÎ V ,':■*; -':"■" _'^vi? 



,v. ; * 



204 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



Mon sommeil fut si profond , que je ne m'éveillai qu'au bruit 
du pas des chameaux et aux cris de leurs conducteurs. Je m'ha- 
billai et sortis de ma tente* A l'horizon, dans la direction du petit 
golfe , j'aperçus une brillante lueur rouge. Il y avait là certaine- 
ment un incendie. Mes suppositions furent confirmées par" ce qui 
se passait au camp. Les hommes y rentraient sur leurs chameaux 
chargés de butin. La fille du cheikh était parmi eux; lorsqu'elle 
sauta à bas de sa monture, je remarquai que de larges taches de 
sang couvraient ses vêtements. Malek vint au-devant de moi, me 
salua ; puis me montrant les nuages rougeâtres et la fumée qui 
s'élevait dans le lointain , il me dit : 

« Tu le vois, nous avons trouvé le vaisseau. Ils dormaient. 
Nous avons réuni tous ces chiens à leurs pères ! 

— Tu les as tués , tu as pillé le navire ? 

* 

— Pillé,..; qu'entends-tu par ce mot? Le butin de la victoire 
ne m'appartenait-il pas? Qui peut nous blâmer d'avoir pris notre 
bien ? 

— L'argent de l'impôt, que le pirate avait dérobé, appartenait 
au chérif-émir. __ ^ 

— Le chérif-émir nous l'avait enlevé, à nous autres Arabes ; 
et quand même cet argent serait à lui, je ne le lui rendrai pas. 
Mais crois-lu vraiment que cet argent vienne dé la zekka? Tu as 
été trompé : seul le chérif a le droit de lever l'impôt; jamais il ne 
se sert d'agents turcs pour cette perception. Les Turcs, que tu as 
pris pour des douaniers ou des collecteurs, sont des contreban- 
diers , ou des receveurs du pacha d'Egypte , que Dieu maudisse ! 

— Tu le hais donc ? 

— '• Tout Arabe libre le hait! N'as-tu pas entendu parler des 
cruautés qu'il a cbmmises ici, au temps des Wahabites ? Du reste, 
que l'argent appartienne au pacha ou au chérif, je le garde. Le 
temps du seher* s'approche, prépare-toi à nous suivre. Nous ne 
pouvons demeurer longtemps ici, 

— Tu veux lever le camp? 

— Je suis à la recherche d'une place où je puisse surveiller la 
route de la Mecque à Djeddah. Abou Seïf ne doit pas m'échapperl 

— Mais tu sais à quels dangers tu t'exposes? 

— Un Ateïbeh ne craint pas le danger. 



1 Prière du matin. 









LES PIRATES DE LA MER ROUGE 205 

— Non ; mais un homme, si vaillant qu'il soit , consulte la pru- 
dence. Si Àbou Seïf tombe entre tes mains , tu le tueras, puis tu 
seras obligé de quitter immédiatement le pays; que deviendra 
alors la fille de ta fille, qui sera à la Mecque avec Halef? 

— J'indiquerai à Halef le lieu ou il nous retrouverait en ce cas. 
Hanneh sera de retour, je l'espère, avant notre départ. Elle est la 
seule d'entre nous qui n'ait pas fait le pèlerinage ; je veux qu'elle 
l'accomplisse; plus tard elle ne le pourrait peut-être pas. Je l'y 
eusse envoyée depuis longtemps si j'avais trouvé un delyl fidèle et 
qui m'inspirât confiance. 

— Às-tu décidé l'endroit où lu veux te retirer ? 

— Nous nous rendrons au désert d'El Nahman, vers Mascate. 
De là j'enverrai peut-être un courrier à El Frat (région de l'Eu- 
phrate) , pour prier les Beni-Chammar ou les Beni-Obeid de nous 
recevoir parmi eux, » 

Cependant l'aurore faisait place à un brillant soleil, montant 
lentement sur Phorizon. C'était l'heure de la prière ; les Àteïbeh 
s'agenouillèrent, encore tout dégouttants du sang versé. Après cet 
acte religieux, les tentes furent pliées ; puis tout le camp se mit en 
route. Je pus voir alors quelle quantité d'objets avaient été rap- 
portés du navire pillé. Lé butin me sembla prodigieux; les 
hommes, excités par leur prouesse de la nuit, avaient un aspect 
tout à fait farouche. Je me tins assez en arrière pendant la marche. 
Il me répugnait d'avoir été mêlé à Ces meurtres , à ce pillage. Je 
ne trouvais pourtant aucun reproche sérieux à me faire; sans moi 
les choses se seraient probablement passées de même. Bientôt 
l'approche de la Mecque vint détourner ma pensée d'un travail 
vraiment pénible. 

Là, devant nous, me disait- on, se trouvait la Mecque! cette 
fameuse, cette terrible cité si sévèrement interdite aux chrétiens, 
si vénérée par les musulmans ! - 

Devais-je tenter d'y pénétrer? J'étais curieux delà voir. Mais, 
après tout, serais-je bien avancé quand j'aurais vu la Mecque? 
N'était-ce pas s'exposer de gaieté de coeur à la mort? Et quelle* 
mort ! ' 

Je résolus de m'abandonner au cours des événements. Bien 
souvent je me suis laissé aller ainsi à l'entraînement de la destinée ; 
je ne me rappelle pas m'en être mal trouvé. 

Nous marchâmes jusqu'au soir. Vers la chute du jour, nous 



;^, -■ it.t i > ;f-. r 






206 * LES PIRATES I)E LA MER ROUGE 

atteignîmes une gorge étroite entre deux murailles de granit ; nous 
nous y engageâmes en resserrant notre ligne, et nous parvînmes 
à un plateau protégé par un amphithéâtre de rochers. La route 
que nous venions de suivre donnait seule entrée dans un lieu si 
bien choisi pour le campement Les tentes furent dressées, les 
femmes allumèrent le feu, les préparatifs du repas commencèrent. 
On mit largement à profit les provisions enlevées aux pirates. 

Comme je n'avais rien à faire, je m'éloignai pour explorer les 
environs du camp. 

Je parvins à découvrir un endroit où les rochers offraient un peu 
moins d'escarpement; m'aidant des pieds et des mains, je grimpai 
au sommet. Les étoiles brillaient, la nuit gardait cette demi-trans- 
parence si agréable en ces contrées... Je restai environ un quart 
d'heure sur la montagne, cherchant à m'orienler. 

Vers le sud courait une ligne de roches nues, sombres ," iné- * 
gales , derrière lesquelles se dessina bientôt une lumière blan- 
châtre et artificielle : c'était la Mecque, réapparaissant aux feux 
du soir. 

Ames pieds , les Àteïbeh se disputaient leur butin; j'entendais 
leurs cris sauvages ; une sorte de dégoût me montait au cœur. Il 
me fallut faire un effort sur moi-même pour me décider à rega- 
gner le camp. 

« Effendi, s'écria le chef dès que j'eus reparu, pourquoi n'étais- 
tu pas là? Tu dois avoir ta part comme nous. 

' — Moi ! Je n'étais point avec vous au combat, je n'ai nul droit 
sur le butin. 

— Aurions-nous découvert les Djeheïme, si nous ne t'avions 
pas rencontré ? Tu as été notre guide sans le vouloir ; à cause de 
cela tu peux choisir ce qui te plaira. 

■: — Je ne prendrai rien, ^ 

— Sidi, je ne connais pas ta religion, je ne sais ce qu'elle 
défend; d'ailleurs tu es mon hôte, je dois respecter tes scrupules; 
mais je t'assure que tu te trompes en refusant une part qui t'est 
due. L'ennemi a été tué, le vaisseau n'existe plus; faudrait-il brû- 
ler des objets qui peuvent nous enrichir? 

— Cheikh, nous ne saurions discuter là- dessus ; je t'en prie, 
garde ton butin. 

— Non, je ne garderai point ta part; permets que nous la joi- 
gnions à celle de Halef, ton serviteur. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 207 

— Comme vous voudrez. » 

Le petit Halef se perdit en remerciements hyperboliques, tout en 
acceptant avec empressement des armes, quelques pièces d'étoffe 
et une bourse assez ronde. Il devenait tout à coup un homme riche ; 
car la bourse , bien comptée , lui donnait huit cents piastres , 
somme énorme pour u£ Arabe de sa condition. 

<( Avec cela, lui dit le cheikh, tu aurais pour couvrir les frais de 
quinze voyages à la Mecque. 

— Et quand partirons-nous ? demanda Halef. 

— Demain, entre le matin et midi. 

— Jamais je ne suis allé à la Mecque; je crains de manquer 
aux usages, remarqua le petit homme en hésitant un peu. 

— Je vais l'apprendre, mon fils, le devoir du pèlerin. Il se rend, 
aussitôt arrivé, à El Hamram , la grande mosquée ; puis il visite 
Beit Allah, la maison de Dieu. Là il laisse son chameau devant la 
porte et pénètre dans le sanctuaire. 

« Il ne te sera par difficile de trouver un guide aux abords du 
temple ; il t'accompagnera et t'enseignera tout ce qu'il faudra 
faire ; seulement conviens avec lui du prix avant d'entrer, car les 
guides sont voleurs. Aussitôt que tu apercevras la Kaaba, tu te 
prosterneras deux fois contre terre, et tu diras la prière prescrite 
pour remercier Dieu, qui t'aura conduit dans le saint lieu. Après 
cela tu t'avanceras vers le Mambar (chaire); mais tu ôteras tes 
chaussures. Tu les donneras à garder; il n'est pas permis de les 
tenir à la main, comme dans les autres mosquées, parce que c'est 
la maison de Dieu. Enfin tu commenceras le iovaf (la procession) 
autour de la Kaaba, et tu le feras sept fois. 

— De quel côté? 

— Du côté droit, de manière que la Kaaba soit toujours à ta 
gauche. Les trois premiers tours se font à grands pas. 

— Pourquoi ? 

— En souvenir du prophète. On avait répandu le bruit de sa 
maladie, et, pour faire cesser ce bruit, il courut trois fois de 
toutes ses forces autour de la sainte Kaaba. Tu sais quelle prière 
tu dois alors réciter. Chaque fois que tu auras atteint la Kaaba, 
tu baiseras la pierre sacrée. 

ce Le tovaf terminé , tu appuieras ta poitrine sur la porte de la 
Kaaba, tu étendras les bras et tu supplieras Allah de te pardonner 
tous tes péchés. 



208 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Et après ? 

— Après, tu te rendras à TE1 Madjen, et tu te prosterneras deux 
fois devant le Mekam Ibrahim *. Il te faudra aussi te rendre à la 
sainte fontaine du Zem-Zem ; tu y boiras , quand tu auras récité 
ta prière, autant d'eau que tu voudras* Je te donnerai quelques 
flacons que tu auras soin de remplir de cette eau, car l'eau sainte 
est un sûr remède contre toutes les maladies. 

(( Alors les cérémonies de la sainte Kaaba seront accomplies ; 
mais il te restera le say (la procession) de Safa à Méroua. Sur la 
colline de Safa, tu trouveras trois arches ouvertes ; tu te placeras 
sous ces arches, tu tourneras le visage vers la mosquée, tu lèveras 
les mains au ciel et tu prieras Dieu de protéger ton retour. Tu 
feras ensuite six cents pas plus loin, vers Méroua; en marchant tu 
rencontreras quatre bornes de pierre ; lu sauteras par-dessus sans 
interrompre ta course. Quand tu seras près de Méroua, tu réciteras 
ta prière et tu recommenceras six fois le même trajet. » 

Le vieux chef donna alors les instructions nécessaires en ce qui 
concernait le pèlerinage d'Hanneh ; pour moi , elles avaient peu 
d'intérêt. Je me retirai dans ma tente. Lorsque Halef vint me 
rejoindre, il s'aperçut que je ne dormais pas. 

« Sidi, me demanda-t-il, qui donc te servira en mon absence? 

— Moi-même. Veux-tu me faire un plaisir, Halef? 

— Oui; tu sais que je fais tout ce que je puis pour te plaire. 

— Eh bien ! rapporte-moi un flacon d'eau de la Mecque. 

— Sidi, demande-moi tout ce que tu voudras, excepté cela; il 
n'y a que les fidèles croyants qui puissent boire de cette eau. Si 
je t'en rapportais , rien ne saurait me préserver des feux de 
l'enfer. » 

Halef me répondait avec une conviction si ferme, que je ne 
voulus point l'induire davantage en tentation. Après une pause, il 
reprit : 

« Si tu voulais, Effendi, tu irais toi-même chercher l'eau sainte, 

— Puisque cela est défendu. 

— Tu te convertirais à la vraie croyance- 

— Laisse-moi en repos, Halef, je dors. » 

1 El Madjen, petit enfoncement revêtu de marbre, d'où Abraham et son fils 
Ismaël sont censés avoir tiré la chaux qui a servi pour construire la Kaaba. — 
Mekam Ibrahim, la pierre dont Abraham s'est servi comme de fondation en con- 
struisant le bâtiment, la première pierre de l'édifice. 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



209 



Le lendemain, Halef partit, comme un digne père de famille, 
accompagné de sa femme, 

Hanneh était voilée des pieds à la tête ; on recommanda au 
petit homme de dire qu'il venait d'un pays très éloigné et de ne 




Je l'excitai encore, il s'enfuit rapide comme le vont. 



laisser soupçonner, dans aucune circonstance, que la jeune fille 
appartenait aux Àteibeh. Un guerrier du camp fut désigné pour 
suivre de loin les pèlerins et veiller sur eux jusqu'aux abords de 
la ville sainte. Il n'y avait rien à craindre pour nous : des senti- 
nelles gardaient l'entrée de la gorge qui conduisait au camp, et 
tous les hommes restaient en armes. 

Les Piratca de la mer Roitffe. i 'i 



210 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

Le premier jour se passa sans incident. Le surlendemain , je 
demandai au cheikh la permission de faire une promenade. On 
me donna un chameau ; on me supplia d'être attentif et prudent , 
d'éviter surtout de trahir le lieu du campement. J'espérais qu'on 
me laisserait aller seul ; mais, au moment où je montais sur ma 
bêle, la fille du cheikh s'avança vers moi en me disant : 

7 o 

(( Effendi, me permets -tu de l'accompagner? » 

Impossible de refuser une si aimable proposition. 

Lorsque nous fûmes sortis de l'étroit chemin, je me dirigeai 
machinalement du côté de la Mecque. 

Mon amazone ne fît aucune observation, et continua de mar- 
cher à mes côtés sans m'adresser un seul mot. Au bout d'un 
quart de lieu environ, elle se retourna, puis me dit impérieuse- 
ment : 

« Suis- moi, Effendi* 

— Où donc? 

— Je veux voir si la sentinelle est à son poste. » 

Au bout de cinq minutes , nous aperçûmes l'homme chargé de 
garder les environs du campement assis sur la pointe d'une 
roche ; il avait la tête tournée vers le sud. 

« Il ne peut nous voir, murmura l'Arabe; viens, Sidi, je te 
conduirai où tu veux aller. » 

Que signifiaient ces mots ? Elle me fit prendre un peu à 
gauche et me regarda en souriant. Laissant trotter nos montures , 
nous arrivâmes dans une étroite vallée ; la fille du chef s'arrêta, 
s'assit à terre et m'invita à l'imiter. 

« Viens, dit- elle, assieds-toi près de moi; causons ! » 

Je n'étais pas peu étonné de ce début ; elle poursuivit : 

« Effendi, crois-tu que ta foi soit la vraie foi? 

— Certainement, je le crois de toute mon âme, répondis-je. 

— Eh bien, moi aussi. » 

Mt)n étonnement croissait; c'était la première fois que j'enten- 
dais une semblable parole sur des lèvres mulsumanes. 
(( Oui, Effendi, je sais que ta religion est la seule bonne. 

— Comment sais-tu cela? 

— Je le sais par mon propre coeur. La première demeure qui 
fut donnée à l'homme était le paradis; toutes les créatures y 
vivaient en paix les unes avec les autres, sans se nuire en aucune 
sorte. Allah le voulait ainsi , et c'était là la vraie religion. La foi 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 211 

qui commande cette paix est la vraie foi : telle est la religion 
chrétienne. 

— -La connais-tu? 

— Non; mais un vieux Turc nous en a parlé autrefois; il nous 
a raconté que vous disiez dans votre prière : « Pardonne-nous nos 
péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »* 
Est-ce vrai ? 

— Oui. 

— Et que, dans votre Coran, il est écrit : « Dieu est amour, et 
qui demeure dans l'amour habite en Dieu, et Dieu en lui, » Dis- 
moi, est-ce ainsi? 

■ — Oui, en vérité ! 

— Eh bien ! votre foi est belle, elle est vraie, 

ce Est-ce qu'un chrétien ravirait une jeune fille à sa famille? 

— Non ; s'il le faisait, il ne serait plus un vrai chrétien. 

— Tu vois bien que ta religion est meilleure que la nôtre ! Chez 
vous, Abou S eïf ne m'aurait point enlevée pour me forcer à deve- 
nir sa femme. Connais-tu l'histoire de ce pays ? 

— Oui. ~ 

r 

— Tu sais alors comment les Turcs et les Egyptiens nous ont 
traités, quoiqu'ils professent la même croyance que nous. Tu sais 
comme ils ont insulté nos mères et fait empaler nos pères par cen- 
taines et par milliers ; comme ils ont brûlé les jambes et les bras 
de leurs victimes ; comme ils leur coupaient le nez et les oreilles , 
leur crevaient les yeux, déchiraient les enfants en présence des 
pères et des mères ! Je hais la religion de ces peuples, et pourtant 
il faut que je la pratique. 

— Pourquoi le faut-il ? Tu pourrais... 

— Tais -toi ! Je te dis ma pensée ; mais ne cherche point à me 
donner des conseils : je sais ce que je dois faire. Je veux me 
venger... oh! oui, me venger de tous ceux qui m'ont offensée. 

— Et tu admires la religion de la paix et de l'amour ? 

— Oui; mais puis-je ici être la seule qui aime et qui pardonne? 
Ils ne veulent pas que nous entrions à la Mecque ; eh bien ! je me 
vengerai parce qu'ils nous ont bannis ! Devine comment ? 

* — Je ne sais ; parle. 

— Ton grand désir, n'est-ce pas? serait de voir la ville sacrée. 

— Qui te l'a dit ? 

— Moi seule. Réponds-moi ! 



212 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Je désire, en effet, connaître toutes les villes remarquables 
qui se trouvent sur ma route. 

— L'entrée de la Mecque est périlleuse pour nous deux ; mais, 
afin d'accomplir ma vengeance, je la tenterai avec toi. Es-tu dis- 
posé à te soumettre aux formalités prescrites ? 

— Je préfère les éviter. 

— Tu ne veux pas pécher contre ta foi, tu as raison. Va donc 
seul à la Mecque, je t'attendrai ici. » 

Tout cela me paraissait étrange, inexplicable. Elle voulait se 
venger de l'Islam en faisant fouler le sol de la ville sainte par les 
pieds d'un infidèle. Elle admirait une religion de pardon qu'elle 
comprenait si peu. Devais-je profiter de ses dispositions? J'étais 
si près de la Mecque! parviendrais -je jamais à y entrer? Je 
demandai : 

« Est-ce bien près d'ici ? 

— Tu vois cette montagne? au bas, de l'autre côté, est assise 
la ville sainte. Laisse-moi ton chameau, tu iras à pied. 

— Pourquoi à pied ? 

— Si tu arrivais sur un chameau, on te prendrait pour un pèle- 
rin et on te fatiguerait de questions ; à pied tu passeras pour un 
promeneur qui rentre en ville. 

— Tu m'attendras ici ? 

— Oui. 

— Combien de temps ? 

- — Le temps que les Francs compteraient comme quatre heures. 
. C'est bien peu. 

— Songe qu'un rien pourrait te faire reconnaître ; il ne faut 
point t 1 attarder; tu n'as qu'à suivre la rue, tu visiteras la Kaaba, 
cela te suffit. » 

Elle avait raison; je me décidai tout d'un coup, me levai et 
voulus prendre mes armes. La fille du cheikh m'arrêta du geste. 

« Tu ressembles à un Arabe, dit-elle, mais un Arabe ne porte 
pas dételles armes; prends les miennes. » 

J'hésitai de nouveau. Quel motif aurais-je eu de me défier? Je 
pris les armes de cette femme et gravis la montagne. Arrivé au 
sommet, la Mecque se dressa devant moi, à une demi-heure de 
chemin à peine. Elle s'étend sur un plateau entouré de montagnes 
chauves et arides. Je reconnus la citadelle du Djebel Chad aux 
descriptions qu'en ont faites quelques voyageurs; j'aperçus les 



-■■'-. •»:'./. '--!.■'• ?f- ™ £ \iV % *'T ri*-^;V' v ' 1 "' , ^ : '^'^''"— ,:J ^' + ''^'^ i "■'"*'"'• 



LES PIRATES DE LÀ MER ROUGE 213 

minarets des mosquées. La mosquée principale me parut située 
dans la partie sud de la cité. 

Je me dirigeai de ce côté. Il me semblait être dans la situation 
d'un soldat qui n'a livré encore que quelques combats d'escar- 
mouches , et qui s'avance au fort de la mêlée. 

J'atteignis heureusement la ville; je m'avançai sans demander 
mon chemin dans la direction de la grande mosquée. Les mai- 
sons des principales rues sont bâties en pierres , les rues semées 
de sable. Je me trouvai bientôt en face du bâtiment rectangulaire 
qu'on appelle le Beit- Allah. Je fis lentement le tour de l'édifice. 
Les quatre côtés sont formés de rangées de colonnes au-dessus 
desquelles s'élèvent six minarets. Je comptai deux cent quarante 
pas en longueur et deux cent cinq en largeur. Après avoir exa- 
miné le dehors, j'essayai de pénétrer au dedans. 

Près de la porte, un Arabe vendait des bouteilles de cuivre. 
* a Salam aléïkourri ! dis-je d'un air grave et digne, combien 
coûtent tes houle ? 

— ■ Deux piastres. 

— Qu'Allah bénisse tes fils et les fils de tes fils, car le prix est 
un juste prix. Voilà deux piastres, je prends un koulé* » 

Je cachai le vase sous mes vêtements et je m'enfonçai sous la 
colonnade ; arrivé près de la chaire, j'enlevai mes souliers, puis 
je pénétrai dans la sainte maison. Au milieu se trouve la Kaaba; 
entièrement recouverte d'une étoffe de soie noire qui la cache aux 
yeux profanes. 

Sept voies couvertes y conduisent. Elles sont pavées, mais 
l'herbe croît entre les pierres. Plus loin j'aperçus la fontaine, 
devant laquelle les serviteurs du temple étaient occupés à remplir 
les vases tendus par les fidèles. 

En somme, ce sanctuaire si fameux né m'impressionnait nulle- 
ment : il est rempli de gens affairés, de porteurs de palanquins et 
de paquets, etc. Sous les colonnades se tiennent des écrivains 
publics, des marchands de fruits, des pâtissiers. 

Gomme je passais.au bout d'une de ces colonnades, je remar- 
quai, à l'autre extrémité, un cavalier descendant de sa monture. 
Son chameau me parut extraordinairement élégant et fin. Pour 
lui, il me tournait le dos et parlait avec ses domestiques, leur 
ordonnant sans doute de rester à cette place. 

L'aspect de cet homme me frappa d'une vague inquiétude et me 



214 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

fit hâter le pas. J'allai pour remplir ma bouteille à la sainte fon- 
taine. Là je dus attendre mon tour assez longtemps. Je fis une 
petite aumône, bouchai mon vase et le glissai dans mes vêtements. 
Je revenais vers l'entrée, quand je reconnus cette fois l'étranger; 
il se trouvait à dix pas: c'était Abou Seïf. 

Une sueur froide courut sur tous mes membres ; heureusement 
je ne perdis pas tout à fait la tête ; au lieu de m'enfuir, je con- 
iinuai mon allure ordinaire, me dirigeant vers la troisième colon- 
nade , au bout de laquelle se tenait le magnifique chameau de 
course qui avait amené le pirate ; m'en emparer était ma seule 
ressource. 

Mes souliers restaient aux mains des gardiens; je n'avais pas _ 
le temps de m'en inquiéter. Soudain on cria derrière moi : 3< 

« Un giaour, un giaour ! Gardiens du temple, empoignez 4e ! iï 

Je ne pouvais me retourner ; mais j'entendis un bruit effroyable, 
de l'eau renversée, des vases se choquant, des gens courant et 
hurlant, des pas semblables à ceux d'un troupeau de buffles reten- 
tissant sur les parvis. Il n'était plus temps d'affecter la gravité ; 
je pris mes jambes à mon cou, je franchis l'enceinte, et, sautant 
d'un bond les trois degrés du temple, je m'élançai sur le chameau 
en repoussant avec le poing les deux ou trois serviteurs effarés 
qui gardaient la bête, dont heureusement les genoux n'étaient pas 
liés; mais allait-elle m'obéir ? 

« E-ô, ah-e, ô, âh! » 

À cet appel bien connu, le chameau se releva; je l'excitai encore, 
il s'enfuit rapide comme le vent. Plusieurs coups de feu reten- 
tirent derrière moi. « En avant! criai-je, en avant ! » Mon chameau 
fendait l'air. C'était un excellent coureur, un chameau pâle des 
montagnes duDjammar: avec une bête laineuse, j'eusse été perdu. 

En moins de cinq minutes je me trouvai hors de la ville ; on me 
suivait toujours. Les cavaliers s'étaient sans doute emparé des 
animaux qui campent aux environs du khan ou du sérail. 

Où aller?... Rejoindre la fille du chef? Je trahirais ainsi mes 
hôtes. Il fallait pourtant que nous nous retrouvions. J'animais 
mon chameau par des cris incessants : il s'élançait avec une incom- 
parable vitesse. Arrivé au sommet de la montagne, je me retour- 
nai ; quelques cavaliers continuaient à me poursuivre. Au premier 
rang je vis Abou SeïF ; il était à cheval ; son cheval semblait voler. 
Je le dépassai de beaucoup cependant. 



r '---'.-v-- -r. ■■ ^v;,*% ~^^ -,^ s ***-$®Ç^^^^^WW?'W 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE ; 215' 

Je me précipitai au bas de l'escarpement La fille de Malek, en 
me voyant de loin sur ce chameau, devina tout à ma course folle. 
Elle se leva, sauta en selle, prit la corde du chameau qui m'avait 
amené et me cria en s'avancant à ma rencontre : 

« Qui t'a reconnu ? 

■ — Àbou Seïf! 

— Le scélérat ! Il te poursuit? 
— r Oui, d'assez près, 

-, Est-il seul ? 

— Non; mais les autres ont de mauvaises montures. 

— Ne viens pas me rejoindre ; fuis tout droit sur la montagne. 

— Donne-moi seulement mes armes. ». 

Nous échangeâmes à la hâte notre équipement, puis la fille du 
désert s'éloigna ; je la vis se cacher dans une anfractuosité du 
rocher. Je devinai son dessein : elle voulait faire passer Àbou Seïf 
entre elle et moi. Je ralentis le pas de ma bête. Le pirate était par- 
venu au sommet; il m'apercevait de nouveau ; il lançait son che- 
val pour descendre à toute bride, sans prendre garde aux traces 
des pas qui m'avaient rejoint. Pour moi je remontai, suivant l'in- 
dication de la fille du cheikh. Lorsque j'eus regagné la hauteur, 
j'aperçus encore dans le lointain un ou deux cavaliers dont les 
montures s'épuisaient à ma poursuite. * 

Au bas des rochers, la vaillante amazone agissait avec une. 
adroite tactique. Son but était atteint : Abou Seïf se trouvait 
entre nous deux; elle laissa libre ]e second chameau, et se plaça 
de façon que le brigand pût la prendre pour un de ceux qui me 
poursuivaient. 

Je redescendis alors vers la plaine, du côté opposé à celui du 
campement , et je lançai de nouveau ma bête au galop. Je courus 
ainsi environ trois quarts d'heure, jusqu'à ce que j'eus atteint le 
désert. Abou Seïf me suivait, mais de trop loin pour que ses 
balles pussent porter. Au pied de la chaîne de montagne , je retrou- 
vai la fille du cheikh. En même temps reparut un de mes pour- 
suivants; il avait pris soudain une avance considérable ; son cha- 
meau dépassait le cheval d'Abou Seïf. 

Je commençais à trembler, surtout pour mon intrépide com- 
pagne, lorsqu'à mon grand étonnement le cavalier fit un brusque 
détour et sembla, vouloir nous dépasser en décrivant une courbe. 
Je retins un instant ma monture pour examiner ce singulier coureur. 









.-ï 






216 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



"Fallait-il en croire mes yeux ! Sur ce léger chameau , un bel 
hedjn dé la montagne, le petit cavalier, dont le vent soulevait le 
manteau, ressemblait tout à fait à mon Halef. Où ^vait-il pris 
cette bête? comment était-il ici? Je regardai avec plus d'insistance 
encore : c'était bien Halef, Il voulait sans doute se faire recon- 
naître, car il levait les bras en l'air avec une pantomime des plus 
expressives. 

Encouragé par l'arrivée de cet auxiliaire , je me rétournai vers 
Abou Seïf, et, le mettant en joue, je le menaçai de faire feu. 

«Chien! je te prendrai vivant! criait le pirate. Je te récon- 
duirai à la Mecque; tu seras puni, profanateur! y> 

Je visai le poitrail de son cheval; la bête s'abattit entraînant le 
cavalier, sur le corps duquel elle s'agita quelques instants dans 
les dernières convulsions. 

Je pensai qu'Aboxi Seïf finirait par se relever. Il n'en fit rien. 
Je crus à une ruse et n'approchai qu'avec précaution, La fille du 
cheikh accourait en même temps. Le brigand gisait dans le sable, 
les yeiix fermés. 

« Effendi! cria l'Arabe, ta balle a devancé la mienne. 

— Non, je n'ai visé que le cheval. Il n'est pas mort; il a peut- 
êlre quelque chose de brisé à l'intérieur, ou n'est qu'étourdi. » 

Je sautai à bas de mon chameau pour examiner le corps : il 
ne présentait aucune trace de blessure. Le brigand semblait 
pourtant sans connaissance, mais il n'était pas mort. L'amazone 
brandissait son grand coutelas avec un geste féroce. 

« Que veux -tu faire? m'écriai-je. 

— Prendre sa tête. 

— Tu n'en as pas le droit, cet homme m'appartient 

— Mon droit est plus ancien que le tien. 

— Oui, mais le mien est le seul légitime aujourd'hui : c'est moi 
qui l'ai abattu. 

— La coutume te donne raison, Sidi. Vas -tu le tuer? 

— Que. ferais-tu si je le laissais vivre? 

- — Si tu renonçais à ton droit, j'userais du mien. 

— Je n'y renonce pas, et je veux le laisser vivre. 

— Alors emmenons cet homme; on décidera entre toi et moi. » 
Halef nous rejoignait au même moment, criant tout hors 

d'haleine : 

« Merveille divine! Sidi, qu'as- tu fait? 





Ce fut avec des cris de joie lôgScfr qu'on reconnut ie corps. 



LÈS PIRATES DE LA MER ROUGE 319 

— Et loi, comment es-lu ici? 

— Sidi, je me suis hâté. 

— Je le vois bien; explique -loi! 

— Tu sais, Effendi, que j'avais de l'argent; j'ai voulu acheter 
un chameau, je me suis rendu chez le marchand avec Hanneh, 
Tandis que nous examinions les animaux et que j'admirais celui- 
ci, qui est digne d'un pacha ou d'un émir, il s'éleva un grand 
bruit. Nous nous élançâmes dans la rue. On nous dit qu'un 
giaour venait de profaner le temple et qu'on le poursuivait. Je 
pensai aussitôt à toi, Sidi: d'ailleurs je t'aperçus qui fuyais. 

ce Tout le monde se pressa dans la cour du marchand; on 
s'empara de ses bêtes pour te donner la chasse. Je fis comme les 
autres; je me saisis de ce hedjn, en recommandant à Hanneh de 
retourner tout de suite au camp et d'avertir le cheikh. Je jetai 
au marchand tout l'argent qu'il voulut, puis je courus après 
toi. 

<c Beaucoup de gens m'accompagnaient; mais leurs montures 
étaient fatiguées, ils sont restés en arrière. Cependant quelques- 
uns te suivent encore; dépêchons -nous, Sidi! » 

Nous liâmes le blessé sur le chameau libre; il continuait à ne 
donner aucun signe de vie. 

ce Où allons-nous? demanda Halef avec inquiétude. 

- — -Je connais xin abri sûr, reprit l'Aleïbeh. 

— La caverne d'Àlafrah? 

— Oui, Hanneh te l'a montrée en passant? Cette caverne n'est 
connue que de nos gens. » 

Nous prîmes vers le sud, en pressant nos montures. Halef ne 
m'épargnait point les reproches, malgré la gravité de la situa- 
tion. 

(( Sidi, je le l'avais bien dit, nul infidèle ne doit pénétrer dans 
la ville sainte, Un peu plus lu y laissais la vie! 

— Pourquoi n'as-tu pas voulu me rapporter de l'eau du 
zem-zem? 

— Parce que cela est défendu. 

— J'ai donc été chercher moi-même l'eau sacrée, 

— Tu as puisé à la fontaine sainte, Sidi? 

— Regarde; n'est-ce pas une bouteille de l'eau merveilleuse du 
zem-zem? 

— Allah Kerim ! Dieu t'a permis de faire ce qu'un hadji seul 



'/ "" r 7'i ,-?'" 



--'■i 



220 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 



peut accomplir. Tu ne pouvais comme chrétien pénétrer dans le 
sanctuaire, mais te voilà devenu hadji. Qui a puisé dans le zem- 
zem est regardé comme un parfait musulman. Ne t'ai-je pas tou- 
jours dit que tu te convertirais malgré toi, » 

C'était prendre la chose d'une façon originale ; mais Halef trou- 
vait , en toute occasion, le moyen de se persuader qu'il était un 
croyant accompli,. .tout en servant un giaour. Je ne voulais pas 
blesser une conscience que je n'avais pu encore éclairer; d'ail- 
leurs, l'endroit n'était guère propice aux controverses. Je le laissai 
dire sans répondre un seul mot. 

Les environs de la Mecque sont presque entièrement dépourvus 
d'eau. La moindre fontaine est regardée comme un trésor par les 
indigènes, qui établissent toujours leurs villages ou leurs cam- 
pements près des. sources. 

Il fallait, dans nôtre fuite, éviter ces lieux et faire plusieurs 
détours. Nous marchâmes d'un seul trait, malgré l'excessive cha- 
leur, jusqu'à une contrée rocailleuse et toute hérissée de blocs 
granitiques. La fille du cheikh nous conduisit alors, à travers des 
débris de roches, des anfractuosités et des précipices sans nombre, 
jusqu'à un énorme pan de rocher fendu à la base par une ouver- 
ture à peine assez large pour laisser passer un chameau. 

ce C'est là_, dit notre guide. Les bêtes entreront quand on leur 
aura enlevé leur selle- 

— Et nous allons rester dans cet antre? 

- — Oui, jusqu'à ce que le cheikh vienne. 

— Comment viendra- 1— il? 

— Il viendra certainement* Hanneh l'a prévenu, et d'ailleurs, 
quand quelqu'un ne peut rentrer au camp, c'est ici qu'on vient le 
chercher. » 

Abou Seïf paraissait toujours évanoui; son chameau l'avait 
porté comme une masse inerte. 

Nous le plaçâmes au fond de la caverne. Cette retraite était 
assez grande pour abriter une quinzaine d'hommes avec leurs 
montures; une citerne, ménagée dans l'intérieur, en faisait le 
principal avantage. Dès que le prisonnier et les chameaux furent 
en sûreté, nous allâmes cueillir quelques brassées d'une herbe 
appelée K'tem. Elle croît en buissons, entre les rochers, et sert 
de matelas aux indigènes quand les nattes leur manquent. Sèche, 
elle donne un feu clair: mais nous n'osions allumer du feu avant 






LES PIRATES DE LA MER ROUGE 221 

la nuit, même au fond de notre grotte, de peur d'être trahis par 
la fumée. 

Il n'était pourtant guère probable qu'on Tint à nous découvrir; 
le chemin rocailleux que nous avions suivi ne gardait aucune 
empreinte, et le lieu du reste était absolument désert. 

Nos pauvres chameaux se trouvaient épuisés; nous n'en pou- 
vions plus nous-mêmes de fatigue; nous ne tardâmes point à 
nous endormir, Halef et moi, faisant le gué tour à tour, La nuit 
se passa ainsi. 

Vers l'aube, comme je venais de relever Halef, j'entendis un 
bruit léger; un homme pénétrait avec précaution par l'étroite 
ouverture. Je reconnus un Ateïbeh. 

« Loué soit Allah ! murmura cet homme en me voyant. Le 
cheikh m'a dépêché pour savoir si tu étais ici. Je ne retournerai 
pas; il est convenu que, si on ne me voit point revenir, le cheikh 
se transportera lui-même en ce lieu. 

— Qui crois -tu trouver avec moi? 

— Ton serviteur Halef, la bent el Ateïbeh et peut-être Abou 
Seïf prisonnier. 

— Gomment sais -tu cela? 

— Effendi , ce n'était pas difficile à deviner. Hanneh est revenue 
seule au camp avec deux chameaux; elle a raconté que tu avais 
été découvert à la Mecque et poursuivi par les croyants. 

« Tu étais sorti avec là fille du chef; on pensait bien qu'elle 
ne t'abandonnerait pas, quoique tu aies commis un grand péché, 
Hanneh avait vu Halef courir pour te rejoindre, et, derrière la 
montagne, ceux qui te poursuivaient ont trouvé le cheval d'Abou 
Seïf tué. Le Djeheïne a disparu; on le cherche, la jeune fille l'a 
entendu dire en sortant de la Mecque; pour le reste, nous ne 
savions ce qui était arrivé. 

— Quand viendra le cheikh? 
— ^ Dans une heure, » 

L'Ateïbeh s'accroupit auprès de nous sans jeter un regard sur 
le prisonnier. Quelque temps après, Malek arriva avec une petite 
escorte. Je m'attendais à des reproches, il ne m'en adressa au- 
cun. Son premier mot fut : 

« Tu as fait prisonnier le Djeheïne? 

— Oui. 

— Il est ici? 



222 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Oui; il vit, sa blessure est légère. 
< — Nous allons le juger. » 

Avant que tout fût disposé pour le repas et le conseil des 
chefs, il était environ midi. Pendant qu'on s'agitait, nous avions 
eu avec Halef une conversation très intéressante. 

« Sidi, permets-moi une question. 

— Parle. 

— Tu te souviens, n'est-ce pas, de tout ce que tu as écrit dans 
le contrat de mariage? 

— Oui, vraiment. 

— Dois-je donc rendre la jeune fille? 

— Oui, puisque le voyage est terminé. 

— Mais il ne l'est point. 

— Comment cela? 

— Est-ce que nous avons eu le temps d'accomplir toutes les 
cérémonies? Le départ a été si brusque! D'ailleurs, pour être véri- 
tablement hadji , il faut encore visiter Médine. 

— C'est juste. Et Harmeh, qu'en pense-t-elle? 

— Sidi, elle m'aime, crois-le; elle me Ta dit. 

— Ah! 

— Sidi, n'est-il pas écrit que Dieu, pour créer la femme, prit 
à Adam la côte sous laquelle battait son cœur, afin que l'homme 
s'attachât à sa femme et l'aimât? J'aime aussi Hanneh. 

— Mais le cheikh, quel sera son avis là- dessus, Halef? 

— Oh! cela ne m'inquiète pas, Sidi; il ne demandera pas 
mieux que de me la donner tout à fait. 

— Et moi, Halef, tu ne me consultes pas? 

— Toi! Pourquoi ne me permettrais -tu point de prendre une 
femme, si je reste avec toi tant que tu voudras me garder? 

— Pouvons-nous emmener ta femme par le monde avec nous, 
Halef? Y songes-tu? 

— Sidi, je la laisserai dans sa tribu jusqu'à ce que lu aies fini 
ton voyage. 

— Halef, ce serait un sacrifice que je n'accepterai jamais. 
Enfin, puisque vous êtes d'accord, fais ton possible pour la gar- 
der; mais je ne saurais être de ton avis, je crains que le cheikh 
ne te la refuse. 

— Sidi, je ne la rendrai point , quand je devrais fuir avec elle* 
Elle sait qui je suis, elle me suivrait au bout du monde. » 



;-^:Ts?^' L ^^^ - ï^'t 7 *- - '7? ' 77 7 ■ 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 223 

Le petit homme se redressa fièrement à; ces mots et s'éloigna. 
Cependant Malek et ses compagnons s'étaient assis en cercle pour 
juger Abou Seïf , qu'on avait amené lié au milieu d'eux. Je fus 
invité à prendre part à la délibération; je me plaçai 'près du 

cheikh. 

<( Effendi, commença celui-ci , lu prétends avoir le droit prin- 
cipal sur cet homme, et je n'ignore pas que tu dis vrai* Veux- tu 
nous céder ton droit, ou bien désires-tu traiter de son sort avec 
nous? 

— Je ne me désiste point. Halef et moi nous avons d'ailleurs 
notre part de vengeance à exercer sur le prisonnier, 

— C'est bien ; déliez cet homme ! » 

Le pirate fut délivré de ses liens; mais il resta à terre sans 
mouvement, 

« Abou Seïf, léve-toi; réponds-nous! » ordonna le chef. 
L'accusé ne bougea point; ses yeux étaient fermés ; il semblait 

privé de vie. 

« Il a perdu la parole, reprit Malek, pourquoi l'interroger? Il 
sait ce qu'il a fait, nous le savons aussi, à quoi bon lui parler? 
Il doit mourir; son corps servira de proie à l'hyène, au chacal, au 
vautour. Que celui d'entre vous qui a quelque chose à dire parle. » 

Tout le monde garda le silence. J'allais prendre la parole pour 
essayer de faire au moins adoucir la sentence, quand tout à coup 
lé prisonnier se releva, écarta les deux hommes qui se tenaient 
à ses côtés et s'élança hors de la caverne. 

Ce furent des cris, une rumeur, un mouvement indescriptibles; 
toute l'assemblée s'élança sur ses traces, je restai seul. Cet 
homme était certainement coupable; suivant la loi du désert, il 
méritait plus que la mort; cependant j'étais presque soulagé en le 
voyant partir : cette exécution sommaire me répugnait. 

D'un autre côté, je me disais que s'il parvenait à s'échapper, 
nous n'étions plus en sûreté dans la caverne. Je ne savais quel 
parti prendre. J'attendis assez longtemps daus une mortelle inquié- 
tude. Enfin le cheikh rentra; son âge ne lui permettait point de 
continuer la chasse du forban. 

« Effendi, me demanda-t-il, pourquoi ne cours-tu pas après lui 
avec les autres? 

— Tes vaillants guerriers suffisent. N'ont-ils pas déjà rejoint le 
prisonnier? 



224 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

— Je l'ignore; Abou Self est un hardi coureur. Lorsque nous 
sommes sortis, il avait disparu. Si on ne peut l'atteindre . il faudra 
décamper à l'instant. » 

Quelques hommes revinrent bientôt sans nouvelles. La fille du 
cheikh les suivait, les narines dilatées, tout le corps frémissant de 
rage. Les guerriers se regardaient avec désappointement. 

L'exiguïté du passage, pour sortir de la caverne, n'ayant 
permis aux Ateïbeh de n'avancer qu'un à un , Abou Seïf avait dû 
profiter de ce retard- pour gagner la plaine, dans laquelle il se 
trouvait en pays de connaissance. 

« Enfants! dit le chef, que décidez-vous? Levons-nous le camp 
tout de suite, ou bien sellez-vous vos chameaux pour courir sur 
les pas du fugitif? Si vous décriviez un cercle aux environs, il 
lui serait difficile d'échapper à nos recherches. 

— Poursuivons-le! » s'écria aussitôt la fille du chef. Les autres 
furent du même avis. 

« Bien! reprit Malek, sellez vos bêtes et suivez-moi; celui qui 
s'emparera du brigand, mort ou vif, sera largement récom- 
pensé. » 

En ce moment Halef, qui rentrait tout haletant, s'avança vers 
le cheikh : 

<( C'est moi, dit-il, qui mérite la récompense. Là-bas gît le 
Père du Sabre; il est frappé à mort, 

— Où l'as-tu rejoint? 

— Seigneur cheikh, écoutez. Vous saurez que mon maître est 
fort savant en toutes sortes de combats ; il connaît aussi l'art de 
lire les traces des fuyards, et me l'a appris. Je puis retrouver 
l'empreinte des pas sur le sable, sur la terre, même sur la roche. 
J'étais le premier derrière Abou Seïf quand il s'échappa d'ici. Il 
courut d'abord vers la gauche en montant^ puis descendit à 
droite; après cela je ne le vis plus. Je pensai qu'il devait s'être 
caché derrière une pierre. Je me mis à sa recherche et le décou- 
vris. Nous luttâmes ensemble; mais il était épuisé déjà, ce ne fut 
pas long : mon couteau le frappa au cœur. Venez, je vais vous 
montrer son cadavre. » 

Tout le monde se précipita sur les pas de Halef; ce fut avec des 
cris de joie féroce qu'on reconnut le corps. 

Lorsqu'on rentra dans la caverne, le cheikh ordonna le silence 
et dit solennellement à Halef : 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 225 

« Parle; que veux- tu pour ta récompense, hadji Halef 

Omar ? 

— Seigneur, j'ai quitté mon pays; il est bien loin, je n'ai pas 
l'intention d'y retourner; situ m'en crois digne, reçois-moi parmi 
les tiens. 

— Tu veux devenir un Àteïbeh? Ton maître y consent-il? 

— Il y consent; n'est-ce pas, Sidi? 

— Très volontiers, repris-je; je joins même mes prières aux 
siennes, si cela est nécessaire près de toi, cheikh! 

— J'accepterais tout de suite la proposition si je pouvais agir 
sans consulter les hommes du camp, dit gravement le vieux chef; 
mais une pareille adoption est une chose sérieuse et demande du 
temps* Hadji Halef Omar, as-tu des parents dans le voisi- 
nage? 

— Non. 

— ■ As -tu sur toi du sang criant vengeance? 

— Non, 

— Es -tu sunnite ou chiite? 

— J'appartiens aux sunnites. 

— As -tu déjà femmes et enfants? 

— Non. 

— Si cela est ainsi, nous pouvons procéder à ton admission 
parmi nous. 

— Cheikh, avant de te décider, consulte mon maître; il .parlera 
pour moi. » 

Je me levai; prenant une attitude digne, j'improvisai un discours 
à l'orientale. Je dis : 

« Accueille mes paroles, ô cheikh. Puisse Allah ouvrir ton 
cœur et incliner ta volonté suivant mon désir! 

ce Je suis Kara ben Nemsi, un émir au milieu des talebs et des 
héros du Frankistan. 

« Je suis venu en Afrique , et jusque dans cette contrée , afin de 
connaître les mœurs des habitants et de m'informer de leurs 
vaillantes prouesses. 

ce Pour m'accompagner dans mon voyage , il me fallait un ser- 
viteur connaissant toutes les manières de parler de ce pays. Je le 
voulais sage et prudent, incapable de trembler devant les périls 
de la route , ni devant les panthères ou les lions , ni devant aucun 
homme. J'ai trouvé celui-ci : hadji Halef Omar, ben hadji Aboul 

Les PirateB de la mer Eotige. 15 



226 LES PIRATES DE LA MER ROUGE 

Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, dont je suis extrêmement 
satisfait. Il est fort comme le sanglier, fidèle comme le lévrier, 
prudent comme le renard , prompt comme l'antilope. 

ce Nous avons défié ensemble les abîmes des chotts; nous les 
avons vus s'ouvrir sous nos pas et nous en sommes sortis 
triomphants, 

« Nous avons vaincu les animaux du désert; nous nous 
sommes moqués du simoun. 

« Nous avons pénétré jusqu'aux frontières de la Nubie. Nous 
avons arraché une fleur à la prison où un bourreau la tenait cap- 
tive. Nous sommes parvenus jusqu'à Belad el Arab. Vous venez 
d'être témoins de la bravoure que nous y avons déployée. 

<( Halef est allé avec ta fille à la Mecque, il a été comme l'ombre 
de son époux. Dans le chemin Allah a disposé leurs cœurs à 
s'aimer. Ils voudraient ne plus se séparer. 

ce Tu es hadji Malek Iffandi, ibn Ahmed Khadid al Tini, ben 
Aboul Ali el Besami, Abou Khehab Abdolatif el Hanifi; tu es le 
sage, le brave, le vaillant chef des Ateïbeh; ton intelligence devine 
combien je sentirai de peine en me séparant d'un compagnon tel 
que Halef. Mais je souhaite son bonheur; c'est pour cela que je 
te supplie de l'admettre parmi ceux de la race des Ateïbeh, te 
conjurant en outre de déchirer le contrat par lequel il t'avait pro- 
mis de te rendre la jeune épouse, 

« Je suis persuadé que tu accueilleras ma prière ; aussi , quand 
je retournerai dans mon pays, je ferai en sorte de publier ta 
renommée et celle de ton peuple , afin que personne n'ignore vos 
grandes actions. Salami » 

Tout le monde m'avait écouté dans un religieux silence; le vieux 
chef repartit : 

ce Effendi, je sais que tu es un des plus fameux émirs des 
Nemsi, quoique ton nom soit aussi court que la lame d'un cou- 
teau de femme. Tu es venu chez nous comme un sultan; tu y as 
accompli des choses merveilleuses, dont les enfants de nos 
enfants parleront encore. Hadji Halef Omar est près de toi tel 
qu'un vizir, dont la vie appartient à son sultan. Tous deux vous 
êtes assis sous notre tente, afin de la combler d'honneur. 

ce Nous vous aimons, toi et lui; nous nous unirons tous pour 
l'admettre parmi les fils de notre race. Je parlerai à celle qui a- été 
regardée comme sa femme, et, si elle y consent, le contrat sera 



LES PIRATES DE LA MER ROUGE 227 

déchiré sur la demande ; car Halef Omar est un vaillant guerrier : 
il a tué le brigand, le scélérat dont le nom t'est connu. Maintenant 
permets qu'on prépare le festin par lequel tout le camp célébrera 
la mort de notre ennemi et l'entrée de Halef au milieu de nous. 
Pour toi, reste chez les Ateïbeh tel qu'un ami et tel qu'un frère, 
quoique tu ne partages pas notre foi. Salam, Effendi! » 



i'.'-jV-SH,^ 






IV 



UNE BATAILLE AU DESERT 



ce Le Seigneur se montrera terrible envers eux. Il anéantira- 
tous les faux dieux, et toutes les îles des païens l'adoreront. 

« Il étendra la main dans les ténèbres de la nuit pour renverser 
Assur. Il rendra Ninive déserte , il changera ses rues en solitude \ 
Il en fera l'asile et le repaire de toutes les bêtes de la Gentilité ; 
le butor et le cormoran habiteront ses tours; ils construiront leurs 
nids sur les fenêtres; le corbeau croassera sur le linteau, car le 
désert s'étendra devant le seuil de ses portes. 

« Ainsi sera transformée la ville du plaisir, la ville puissante 
et forte, qui disait en son cœur : Moi, je suis, et hors de moi il 
n'y en a pas d'autre! Comment est- elle devenue si déserte, que 
les bêtes sauvages puissent l'habiter? 

ce Le passant la regarde et siffle ; il bat des mains en se mo- 
quant d'elle 1 , » 

Cette terrible prédiction de Sophonie revenait à ma mémoire, 
lorsqu'aux dernières lueurs du jour nous abordâmes sur la rive 
droite du Tigre. - 

Les plaines qui s'étendaient à droite et à gauche, et que bai- 

1 Sophonie, il, 13-15, 



230 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

gnent les flots du large fleuve, sont une véritable tombe, un 
immense cimetière, pour mieux dire. Les ruines de Rome et 
d'Athènes s'illuminent encore d'un rayon de splendeur; les gigan- 
tesques débris des tombeaux égyptiens s'élèvent jusqu'au ciel. 
Les uns et les autres témoignent de la richesse et de la puissance 
de peuples disparus; mais là, entre l'Euphrate et le Tigre, rien 
ne reste debout que des monceaux informes de pierres sur les- 
quelles passe le cheval du Bédouin , sans que celui-ci se demande 
jamais si des rires ou des plaintes ont retenti en ce lieu dans les 
siècles écoulés. 

Où est la tour fameuse que les hommes de Sennaar avaient 
bâtie en se disant : ce Venez ! construisons une ville et une tour 
dont le sommet touche aux cieux, et rendons notre nom célèbre 
par toute la terre? » 

Ils ont élevé ces fastueux monuments; mais leur ville est 
dévastée. Ils ont voulu se faire un nom , et le nom des peuples 
qui se sont succédé dans ces murailles , qui ont consacré la gigan- 
tesque tour au culte des faux dieux, le nom des dynasties et des 
monarques qui ont régné, qui se sont gorgés ici de sang et d'or, 
ces noms ont disparu; ce n'est qu'à grand'peine que les savants 
parviennent à en déchiffrer quelques-uns. 

On me demandera peut-être comment j'étais parvenu sur les 
rivages du Tigre, et comment j'avais trouvé le bateau à vapeur 
qui me portait depuis Chelab. 

Voici l'explication. LesÀteïbeh m'avaient accompagné jusqu'au 
désert d'El Naliman. Me trouvant proche de Mascate, j'eus la 
curiosité de visiter cette ville ; je m'y rendis seul ; j'admirais ses 
murailles célèbres, ses rues fortifiées, ses mosquées, son église 
portugaise ; je vis aussi les fameux gardes du corps de l'Imam, 
choisis parmi les hommes du Beloutchistan. Enfin j'allai m' as- 
seoir dans un café pour prendre une tasse de kejreh. Cette bois- 
son est tirée de la fève de café ; on y ajoute de la cannelle et des 
clous de girofle. À peine étais-je entré dans ce lieu, que mon atten- 
tion fut attirée par un personnage fort original. 

Il portait un chapeau à cylindre perché sur une tête absolument 
chauve. Un nez beaucoup trop envahissant semblait vouloir faire 
crochet sur des lèvres très minces d'une grande bouche pour 
rejoindre le menton. Un cou maigre et long sortait d'un faux- col 
irréprochable ; après quoi venaient un gilet à carreaux gris , une 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 231 

veste à carreaux gris, un pantalon à carreaux gris, enfin une paire 
de bottes grises de poussière. 

L'homme aux carreaux gris tenait de la main droite une sorte 
d'instrument semblable aux hoyaux de mon pays, de Ja gauche un 
pistolet à deux coups. 

Un journal plié en plusieurs doubles sortait de la poche placée 
sur le côté de la veste du singulier quidam. 

« Ver ban a kahvé (donnez-moi du café),» dit d'une voix glapis- 
sante mon inconnu , et il s'assit sur une senieô, sorte de table qui 
ne servit jamais de chaise. Là il reçut imperturbablement sa tasse, 
dans laquelle je le vis plonger son long nez pour flairer l'odeur ; 
après quoi il jeta le contenu du vase dans la rue et posa la tasse 
à terre, en demandant du tabac. 

On lui apporta une longue pipe, dont il tira un peu de fumée 
qu'il rendit par les narines , puis il se mit à cracher et plaça tran- 
quillement la pipe près de la tasse. 

« Ver bana..., » eommença-t-il ; mais le mot turc ne lui revint 
pas, et il semblait très peu ferré sur l'arabe. Après avoir bre- 
douillé quelques paroles inintelligibles, il se décida soudain à 
s'écrier : « Ver bana roastbeef ! » 

Les employés du café ne le comprirent pas. Alors notre insu- 
laire, imitant avec ses doigts et sa bouche l'action de manger, 
répéta très haut : 

« Roastbeef! 

— Il demande du kébad, » dis-je au maître d'hôtel arabe, 
lequel disparut aussitôt pour revenir avec un petit carré de viande 
rôti à la broche. Mon intervention avait étonné l'Anglais. 

<( Arabe ? me demanda-t-il sommairement. 

— Non. 

— Turc ? 

— Non. » 

Les minces sourcils du voyageur s'élevèrent en haut avec l'ex- 
pression de la surprise; il reprit : 
« Anglais? 

— Non, Allemand. 

— Ah ! oh ! que faites -vous ici? 

— Je prends du café, 

— Ah 1 vraiment 1 Votre profession ? 

— Écrivain. 






232 UNE BATAILLÉ AU DÉSERT 

— ■ Mais pourquoi êtes-vous venu à Mascate ? 

— Pourvoir la ville. ; 
— * Irez-vous plus loin? 

— Je ne sais pas encore. 

— Àvez-vous de l'argent ? 

— Oui. 

— Çomnient vous appelez -vous ? »■■___._ 

Je lui dis mon nom. Sa grande bouche s'ouvrit de telle façon , 
qu'elle semblait figurer un carré au milieu duquel apparaissaient 
de longues dents découvertes jusqu'aux gencives ; les sourcils 
montaient de plus en plus haut. 

Il tira de la poche de son gilet un petit calepin, le feuilleta; 
puis, ôtant son chapeau, il me dit solennellement : 

« Welcome sir ! Je vous connais. 

— Est-ce possible? 

— - Oui; mon ami, sir John Raffley, membre du Traveller-Club, 
Londres, Near-Street, 47, m'a parlé de vous. 

— C'est trop d'honneur. 

— Àvez-vous du temps à dépenser? 

— Hufii ? pourquoi cette question? 

— J'ai lu beaucoup de choses curieuses sur Babylone, Ninive, 
les fouilles qu-on-y fait, les adorateurs du diable, etc. etc. Je 
veux me rendre sur les lieux, tenter des fouilles, rapporter des 
antiquités et en faire présent au British muséum. Je ne sais pas 
l'arabe; mon ami , qui a beaucoup voyagé en votre compagnie, se 
loue de votre précieux concours. Venez avec moi, je reconnaî- 
trai largement vos services. Je me nomme Lindsay, David 
Lindsay, non titré ; vous n'avez pas besoin de dire sir Lindsay. 

— Et vous vous disposez à visiter les rives de l'Euphrate et du 
Tigre? 

— Oui, j'ai un petit canot à vapeur. Je vais, je, viens. Le canot 
m'attend, ou retourne â Bagdad. J'achète des chevaux, des cha- 
meaux ; je voyage, je chasse. Je veux surtout m'occuper des 
fouilles pour enrichir le British muséum : je veux aussi avoir de 
quoi raconter au Traveller-Club. Venez-vous avec moi ? 

— Autant que possible je préfère mon indépendance. 

— Naturellement; mais vous me quitterez quand vous voudrez; 
vous serez bien traité et richement payé ; vous m'accompagnerez 
seulement; aucun service manuel, cela va sans dire. 



UNE BATAILLE Aï DËSEltT 



233 



— Àvez-vous une suite? 

■ — Nous prendrons des gens, si cela vous plaît ; je voyage ordi- 
nairement avec deux domestiques : est-ce assez? 




ï M yM&ïfjr. ■■ 



fis ïongues jambes de F Anglais dévoraient le chemin, 



— Quand partez-vous? 

— Après-demain, demain, aujourd'hui, tout de suite, si vous 
voulez, » 

L'occasion, en somme, me servait à souhait; je n'hésitai pas 
longtemps ; je mis pour condition que je serais tout à fait libre de 
reprendre mon propre itinéraire quand je le jugerais à propos. 



234 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Mon Anglais me conduisit immédiatement sur le port, où j'admi- 
rai son charmant petit yacht. Au bout d'une demi-heure, je 
demeurai convaincu que je ne pouvais trouver un compagnon 
de voyage plus utile à mes projets. 

Il voulait absolument tuer des lions et toute sorte de bêles 
féroces, visiter les adorateurs du diable, et surtout déterrer à 
Ninive un taureau ailé de dimension convenable, pour en faire 
cadeau au British muséum. Tout cela m'allait à merveille; de 
plus, cet Anglais me semblait un parfait original et m'amusait 
fort. 

Lindsay désirant que je ne retournasse pas prendre congé de mes 
Ateïbehj nous envoyâmes un courrier pour rapporter mes effets et 
prévenir Halef. Ce commissionnaire m'apprit, en revenant, que 
mon petit factotum était élevé à la dignité d'ambassadeur, et se 
disposait à partir afin de traiter de l'incorporation des Àteïbeh 
dans la tribu arabe des Chammar. 

Nous ne tardâmes point à nous embarquer sur le golfe Per- 
sique ; nous vîmes Bassora et Bagdad, nous atteignîmes l'embou- 
chure du Tigre, puis nous remontâmes ce fleuve jusqu'à l'endroit 
où vous me retrouvez, cher lecteur. 

Là le Tigre reçoit la rivière que les Arabes nomment le Zab- 
AsfaL Tout le rivage était couvert par une épaisse forêt de bam- 
bous ; la nuit tombait, comme je l'ai déjà dit; malgré cela, 
Lindsay fut d'avis de descendre sans délai et de camper sur le 
rivage. Cette idée britannique ne m'allait pas du tout; cependant 
je ne pouvais décemment laisser mon compagnon débarquer seul. 

Notre équipage se composait de quatre hommes, lesquels 
devaient, au point du jour, retourner à Bagdad avec le yacht. 

Contre mon conseil , l'Anglais voulut faire porter immédiate- 
ment à terre nos bagages et même débarquer les quatre chevaux 
que nous avions achetés à la ville. 

« Vous devriez les laisser sur le yacht, lui disais-je, nous les 
prendrions demain matin. 

— ■ Pourquoi pas ce soir? Je payerai les matelots. Je payerai.,., 
je payerai ! 

— Oui; mais les chevaux et nous-mêmes serions plus en sûreté 
dans le yacht que sur la rive. 

— Y a-t-il des voleurs, des brigands, des assassins dans ce 
pays? 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 235 

— Une faut jamais se fier aux Arabes, et nous serons mal cam- 
pés cette nuit. 

— Pourquoi cela? Nous allons nous organiser; nous avons des 
armes... » 

Il n'y avait pas moyen de le faire revenir sur sa résolution. En 
deux heures nos tentes furent dressées, nos précautions prises en 
cas d'attaque. Les chevaux devaient passer la nuit solidement 
attachés entre les tentes et le rivage. Après un repas confortable, 
master Lindsay se retira chez lui. Il fut convenu que je me char- 
gerais du premier quart de veille ; les deux domestiques me succé- 
deraient, et l'Anglais nous relèverait en dernier. 

La nuit était magnifique : devant nous coulait à grands flots le 
célèbre fleuve; derrière nos tentes s'élevaient les hauts sommets 
du Djebel Djehennem. Un beau ciel étoile et transparent éclairait 
le paysage d'une demi-lueur pleine de charme. Je contemplais 
avec émotion cette terre mystérieuse, dont le passé s'était enfui, 
semblable aux vagues rapides du Tigre. Les noms d'Assyrie, de 
Chaldée, de Babylonie rappellent les souvenirs de grandes nations, 
de cités gigantesques; mais ces souvenirs sont comme ceux d'un 
rêve évanoui, dont les détails nous échappent. 

Perdu que j'étais dans mes réflexions, les heures de ma faction 
me parurent bien vite écoulées; j'appelai un des domestiques et 
lui expliquai ce qu'il aurait à faire. Cet homme se nommait Bill; 
c'était un brave Irlandais, d'une force herculéenne, mais d'une 
intelligence assez bornée. Il sourit d'un air capable en écoutant 
mes recommandations, et je le laissai à son poste. Je dormais 
depuis longtemps déjà, lorsque je me sentis saisir par le bras. 
Lindsay se tenait devant moi , toujours avec son veston à carreaux 
gris, dont il ne sortait pas, même au désert; il me disait d'une 
voix un peu émue : * 

« Sir,.., levez-vous !» 

Je fus bientôt sur pied. 

« Qu'y a-t-il? m'écriai -je. 

— Les chevaux ont disparu. 

— Gomment cela?... N'avez-vous pas veillé? 

— Si, mais au point du jour j'ai voulu visiter un peu ces 
ruines là-bas.,. Lorsque je suis rentré, j'ai trouvé un bout de 
corde pendant encore aux piquets, mais plus de chevaux. Ils ne 
se sont pas échappés, ils ont été volés ; mais par qui? 



r f , ;T"i" , 7 Jf 



236 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



— Le sais-je, moi ! 

— Oh! quelle agréable chose, sir!.,. Une aventure..., une 
véritable aventure! » répétait l'Anglais , la bouche fendue jus- 
qu'aux oreilles et riant de tout son cœur. 

Lorsque le soleil se fut complètement levé, je reconnus les 
traces de six hommes. 

« Six hommes ! remarqua Lindsay ; combien faut-il que nous 
soyons pour les poursuivre ? 

— Deux, Les deux domestiques garderont les tentes, et on 
fera dire aux hommes du yacht de ne pas lever l'ancre avant notre 
retour, Êtes-vous bon coureur? Préférez-vous que je prenne Bill 
avec moi? 

— Non ; excellent coureur.!. Une aventure! » 

En deux minutes mon original fut prêt; il jeta sur son épaule 
ce singulier hoyau dont il ne se séparait guère plus que.de son 
fusil, et me suivit. 

Il s'agissait d'atteindre les pillards avant qu'ils eussent pu 
rejoindre le gros de leur troupe, car ils ne devaient point être 
isolés. Nous courûmes de toutes nos forces; les longues jambes 
de l'Anglais dévoraient le chemin. 

Nous nous trouvions dans une saison qui transformait toute 
cette rive en prairie ; nous allions au milieu des fleurs et des 
touffes d'herbes : il était aisé de suivre une trace au milieu de 
cette végétation. Nous fûmes ainsi conduits sur les bords du petit 
fleuve qui descend impétueusement de Djebel Djehennem pour 
rejoindre le Tigre. Aux approches de ce cours d'eau, je remarquai 
une grande quantité de pas d'hommes et de chevaux, puis la trace 
bien marquée de dix chevaux. La chose devenait claire : nos 
voleurs avaient retrouvé près du rivage leurs propres montures , 
ils s'en étaient servis pour emmener les nôtres. 

« Les misérables ! grommela Lindsay, ils vont nous échapper ! 

— Ces gens doivent être des pillards qui guettent les vaisseaux 
lorsqu'ils abordent, et qui assaillent les campements de nuit. 
Leurs pas semblaient se diriger vers l'ouest ; d'ailleurs ils n'au- 
raient pu faire passer le fleuve à leurs chevaux en cet endroit. 11 
faut suivre encore un peu la trace, puis traverser l'eau pour 
essayer de les suivre de l'autre côté. Êtes-vous bon nageur? 

— Oh! yes. » 

Nous fîmes de nos vêtements un énorme paquet, et nous pas- 



;.: y?:>7^;" T )^;^-'-"^-;^T;:^^ -l ; ~ ::,;*' 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 237 

sâmes l'eau sans trop de peine ; puis nous marchâmes encore envi- 
ron pendant deux mffles anglais, en allant toujours à l'ouest; enfin 
nous atteignîmes le sommet d'une petite montagne qui pouvait 
nous servir d'observatoire. De là nous ne découvrîmes aucun 
signe de vie ou d'habitation humaine : mon Anglais paraissait 
tout à fait désappointé. 

« Nous les retrouverons , lui dis-je. Je n'abandonne pas ainsi 
la partie... Tenez, regardez ! 

— Ce sont eux , cria Lindsay en gambadant de joie. Us 
viennent vers nous. Je les tue tous ! 

— Ce sont des hommes, sir. 

— Des voleurs ! point de merci ! 

— Alors, sir, je ne vous accompagne pas davantage ; je défends 
ma peau, quand on l'attaque , mais je ne tue personne de gaieté de 
cœur, même pour punir an vol. 

— Eh bien ! reprenons-leur seulement les chevaux. 

— Oui, ce sont eux, sans le moindre doute; voici dix mon- 
tures et six cavaliers. Il faut nous dissimuler, afin qu'ils ne 
.nous aperçoivent pas tout de suite. Notre champ d'opération doit 
être entre la montagne et le fleuve ; marchons encore cinq minutes, 
et nous rencontrerons un passage si resserré, qu'il rie sera guère 
possible à nos voleurs de nous éviter. » 

Nous redescendîmes en courant près de la rive ; nous eûmes 
de quoi nous cacher dans les bambous. Notre attente ne dura 
guère : la petite troupe passa près de nous. L'Anglais était trop 
bien caché pour que ces hommes pussent l'apercevoir; quant à 
moi, je sortis tout à coup du milieu des herbes et des roseaux, 
me plaçai vis-à-vis d'eux; puis, sans quitter la gâchette ^de mon 
fusil, je les saluai à la manière arabe : 

« Salam aléïkoum ! » 

La bande de pillards s'arrêta tout étonnée. 

« Aléïkoum! répondit l'un d'eux. Que fais-tu ici? 

— J'attends mon frère, qui doit venir m'aider. 

— Pourquoi as -tu besoin d'aide ? 

— Tu le vois, je suis sans monture; comment pourrais-je 
parcourir le désert? Tu as quatre chevaux de trop-; vends 
m'en un. 

— Nous ne vendons point ces chevaux. 

— Ah ! je comprends, tu es un favori d'Allah! Tu ne vends 



238 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

pas ces chevaux, parce que ton bon cœur te commande de m'en 
donner un. 

— Allah guérisse ton intelligence ! je ne vends ni ne donne 
mes bêtes. 

— modèle de générosité, tu veux gagner quatre fois le 
paradis, car tu vas me donner les quatre chevaux : j'en ai besoin 
pour mon voyage. 

Allah kérim ! cet homme est un déli (fou) , il a perdu l'esprit. 

— Songe, mon frère, que les fous prennent ce qu'on leur 
refuse. Regarde, nous sommes deux ; tu rendras peut-être à celui- 
ci les bêtes qui lui appartiennent ! » 

Lindsay venait de sortir de sa cachette et se plaçait à mes 
côtés ; les Arabes comprenaient à présent ce que nous voulions. 
Le chef mit sa lance en arrêt, pendant que je lui criais : 

« Rends-nous les chevaux volés ce matin par tes gens ï 

— Créature misérable! tu es vraiment fou! Si nous vous avions 
volé vos chevaux, auriez-vous pu nous rejoindre à pied? 

— Peut-être ! Écoute : tu sais bien que ces quatre chevaux 
appartiennent aux Francs débarqués hier au soir sur cette, rive. 
Comment as-tu pu croire que les Francs laisseraient ce vol 
impuni? Ne sais-tu pas qu'ils sont plus forts et plus habiles que 
toi? Tu le vois, nous avons retrouvé ta trace. Cependant, 
comme je n'aime pas à répandre le sang, je te somme de me 
rendre les chevaux, puis nous te laisserons continuer ta route en 
paix. 

— Vous n'êtes que deux et nous sommes six ! » reprit l'Arabe 
en ricanant. 

Il brandit sa lance pour fondre sur moi. Je tirai en visant son 
cheval : la monture et le cavalier tombèrent. Un second coup 
atteignit un autre cheval; nous profitâmes de Fétonnement de la 
troupe pour nous élancer sur nos chevaux, dont les Arabes avaient 
abandonné la bride. 

Nous lançâmes nos montures au galop ; les Arabes criaient et 
liraient, mais nous étions déjà loin avant qu'ils eussent relevé 
leur chef. 

Nous fîmes un long détour pour retrouver le gué, et nous 
arrivâmes heureusement à nos tentes. L'Anglais semblait ra- 
dieux. 

Il voulait écrire de suite la relation de ses prouesses pour 



UNE BATAILLE AU DESERT 239 

le Traveller-Club ; je lui conseillai d'attendre son retour en 
Angleterre. 

Nous renvoyâmes le yacht, et nous restâmes seuls au désert. 
Lindsay aurait désiré prendre beaucoup de bagages et de pro- 
visions. Je lui fis remarquer combien cela deviendrait embarras- 
sant. Il ne fallait pas surcharger nos bêtes; d'ailleurs, pour bien 
connaître un pays, il vaut mieux vivre à l'aventure. 

<( Eh bien ! comme vous voudrez , s'écria mon brave Anglais ; 
partons, allons commencer nos fouilles ! » 

Lindsay avait lu beaucoup de relations et de commentaires sur 
les fouilles de Khorsabad-Nimrod, El Hather et autres lieux ; le 
désir de se faire un nom, en enrichissant le British muséum de 
nouvelles découvertes , était devenu chez lui une idée fixe. Je lui 
fis remarquer que nous ne pouvions entreprendre nos travaux 
souterrains sans une permission du gouvernement turc. 

« Bah ! repartit l'Anglais , qui ne comprenait pas qu'on pût 
l'arrêter dans son ardeur, Ninive n'appartient point à la Turquie. 

— Ses ruines se trouvent sur un sol dont le Grand Seigneur 
est suzerain, répondis-je. Il est vrai que le sultan n'exerce ici qu'un 
pouvoir à peu près nominal; ce sont les Arabes nomades qui 
restent les maîtres du terrain, et si vous voulez vous passer du 
gouvernement turc, il faut au moins vous assurer de bons rap- 
ports avec les tribus que nous allons rencontrer ; sans quoi ni 
vos trouvailles ni votre vie même ne seront en sûreté. C'est 
pourquoi , tout en vous conseillant de diminuer les bagages ? 
je vous ai engagé à ne point négliger les présents pour les 
chefs. 

— Les étoffes de soie ? 

— Oui; elles ont, dans ce pays, une très grande valeur et 
tiennent peu de place pour le transport. 

— Très bien ! j'ai ce qu'il faut; mais à quels chefs nous adres- 
serons-nous? 

— La tribu la plus puissante est celle des El Chammar. Elle 
campe dans les pâturages du sud , sur la pente des montagnes , 
vers la rive droite du Thathar, assez loin d'ici; plus près, nous 
rencontrerons les Obeïd, les Abou Salmoun, les Abou Ferhan, 
qui émigrent un peu partout, affectionnent une place, puis la 
quittent, quand leurs troupeaux Font épuisée, pour porter leurs 
tentes ailleurs. Toutes ces tribus vivent dans des querelles per- 



240 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

pétuelles, se transmettant, de génération en génération, des haines 
inextinguibles les unes contre les autres. Comme elles doivent 
éviter de se rapprocher , leurs inimitiés mutuelles ne contribuent 
pas peu à rendre leur vie errante et leurs campements sans 
stabilité. 

— Excellent ! Aventures possibles pendant nos fouilles. Par- 
fait! » exclamait mon insulaire. 

Je repris : 

« Le mieux, suivant moi, serait d'interroger le premier 
Bédouin que nous rencontrerons , et de lui demander de nous con- 
duire au campement le plus rapproché, afin de nous entendre avec 
ces nomades. 

— Très bien ! Partons tout de suite. 

— Ne restons -nous pas encore un jour ici pour nous reposer ? 

— Perdre un jour ici sans commencer les fouilles ! Oh! non... 
Partons ! » 

Il fallait bien répondre à un désir si véhément; d'ailleurs, en 
réfléchissant aux aventures de la matinée, je me disais qu'il était 
prudent de quitter la place; nous roulâmes nos légères tentes, 
que les domestiques prirent avec eux sur leurs chevaux, et nous 
suivîmes la route du lac Sabaka, 

C'était un vrai plaisir de chevaucher au milieu de ces plaines 
fleuries. Chaque pas de nos montures soulevait des nuages de 
pollen embaumé qui nous enivraient de parfums. 

Je comparais volontiers cette contrée aux plantureuses savanes 
de l'Amérique. Nous avions bien choisi notre direction ; au bout 
d'une heure à peu près, nous vîmes s'avancer vers nous trois 
cavaliers ; leurs manteaux flottants , leurs longues plumes agitées 
faisaient dans le lointain un effet très pittoresque. Ils vinrent droit 
à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance en arrêt. 

« Entendez -vous? me dit mon compagnon; ce sont de véri- 
tables hurlements. Vont- ils nous attaquer? 

— Non, c'est la façon de saluer de ces gens; il ne faut pas avoir 
l'air de les craindre, autrement ils ne nous regarderaient pas 
comme des hommes de cœur. 

— Soyons donc des hommes de cœur ! » murmura Lindsay, 

Il ne broncha pas d'une ligne; il ne sourcilla même pas quand 
la lance de l'Arabe toucha presque sa poitrine en manière de 
salut. 




Ils vinrent droit à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance eu arrêt. 



'-% 



**9 



Les Pirate» de la mer Bouge. 



m 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 243 

<c Salam aléïkoum ! Que faites- vous ici ? nous demanda l'un 
des cavaliers. 

— De quelle tribu es-tu? repartis-je. 

— De la tribu des Haddedîn, qui appartient à la race illustre 
des Chammar. 

— Comment se nomme ton cheikh? 

— Son nom est Mohammed Emin. 

— Se trouve-t-il loin d'ici? 

— Non; veux-tu le voir? Viens avec nous. » 

Les Bédouins firent un long détour en s'écartant, pour arriver à 
nous rejoindre; décrivant une courbe, ils mirent une véritable 
coquetterie à nous montrer leur art suprême : l'art de monter 
à cheval. Le grand point de l'équitation pour eux est d'arrêter 
court sa monture au milieu d'une course effrénée. Mais, par là 
même, les chevaux arabes deviennent aisément ombrageux et 
vicieux, 

Je ne crois pas d'ailleurs que ces peuples puissent se vanter 
d'être les premiers cavaliers du monde, comme ils se Fima- 
ginent : les Indiens les surpassent de beaucoup. Cependant mon 
compagnon de voyage semblait enchanté de cette voltige ; il 
criait : 

a Admirable! admirable! Ah! je n'en ferais pas autant... 
Non ! je me casserais le cou. 

— J'ai vu mieux! lui dis-ie« 

— Oh ! et où donc ? 

— En Amérique , dans les forêts vierges , sur les fleuves gelés , 
dans les cagnons (défilés de montagnes), quand on les traverse 
avec des chevaux non ferrés. 

— J'irai en Amérique, master ! J'aime beaucoup les aventures , 
moi ! Mais que disent ces gens ? 

— Ils nous saluent, ils s'informent du but de notre voyage, 
offrent de nous conduire vers leur chef Mohammed Emin, le 
cheikh des vaillants Haddedîn, 

— Ces hommes sont vaillants ? 

— Tous les Arabes se disent très braves et le sont dans une 
certaine mesure, ce qui n'a rien de surprenant : ils ne s'occupent 
d'aucune industrie, d'aucune agriculture, d'aucun commerce, 
d'aucun art* Ils laissent aux femmes tous les travaux de campe- 
ment; du matin au soir ils ne font autre chose que de chevau- 



244 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

cher, fumer ,' piller, se battre et se surprendre les uns les autres 
par des ruses de guerre. 

— Très agréable ! Je .voudrais être cheikh...; mais les fouilles 
avant tout ! » 

Cependant, en suivant nos guides, nous arrivions dans une 
partie plus animée de la plaine; bientôt nous aperçûmes la tribu 
entière se préparant à une halte. Il n'est pas facile de peindre le 
coup d'œil offert par ces peuplades nomades, au moment où elles 
changent de place et se dirigent en longues files vers de nou- 
veaux pâturages. . 

J'avais traversé le Sahara et parcouru une partie de l'Arabie, 
où j'avais étudié beaucoup de tribus des Arabes de l'occident; 
mais celles-ci offraient un aspect tout différent. Entre les peu- 
plades des oasis du Sahara et celles de la plaine des Sennaar, 
comme l'appelle la sainte Ecriture, le contraste est frappant à 
l'extérieur; il l'est aussi dans les habitudes de la vie et les mœurs 
intimes. . 

Nous nous trouvions dans une prairie presque sans limite , 
n'ayant aucune ressemblance avec les oasis de Pouest et rappe- 
lant plutôt une savane immense, couverte de fleurs, riante et 
parfumée. 

Là on dirait que le brûlant simoun n*a jamais soufflé sur la 
plaine. Point de dunes sablonneuses, point de ruisseaux au lit 
desséché , point de fée Morgane épiant le voyageur fatigué pour 
lui faire sentir sa maligne influence et l'éblouir de son mirage. 

Toute cette plaine présente l'image d'une vie heureuse, facile, 
fleurie ; les hommes qui l'habitent ne sont ni sauvages ni sangui- 
naires, comme du côté ouest du Nil; la lumière même de ce 
vaste horizon a des reflets plus doux y plus calmes que ceux du 
soleil brûlant du désert. 

Plus nous avancions, plus nous nous étonnions de l'immense 
quantité de troupeaux rassemblés dans la prairie : chevaux, bre- 
bis, chameaux, formaient une innombrable multitude; nous en 
avions maintenant devant et derrière nous, à droite, à gauche, 
aussi loin que. le regard pouvait porter; on eût dit une mer ondu- 
leuse dont chaque tête de bétail représentait une vague. Bientôt 
nous aperçûnaes de longues files de bœufs et d'ânes chargés des 
tentes repliées, des bagages, des ustensiles, etc. Les uns étaient 
couverts de tapis aux riches couleurs ; les autres portaient dé 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 245 

monstrueux chaudrons dominant une montagne d'effets empilés 
sur le dos de ces pauvres bêtes; on avait lié les vieillards, les 
malades, quelques femmes incapables de marcher ou de se tenir 
en selle. Je remarquai un âne dans le bât duquel, — ou plutôt 
dans le sac pendu à la selle, — se montraient les petites têtes 
curieuses de deux enfants qui regardaient par une étroite ouver- 
ture. Comme contrepoids on avait mis de l'autre côté des 
agneaux et des chevreaux bêlant d'une façon lamentable à chaque 
pas du pauvre baudet. 

Les gens valides du camp suivaient à pied : jeunes filles 
vêtues seulement de l'étroite chemise arabe, femmes portant leurs 
enfants sur l'épaule, petits garçons poussant joyeusement devant 
eux un troupeau de moutons. 

Après eux venaient les conducteurs de dromadaires, gravement 
assis sur leurs bêtes et tenant en maiu, au bout de longues 
cordes, les plus beaux chevaux de la tribu; enfin les cavaliers, 
munis de longues lances garnies de plumes et courant comme le 
vent dans la plaine pour mettre de l'ordre dans la marche du con- 
voi, pour ramener les bêtes qui s'en écartaient 

Rien de singulier comme l'aspect et le harnachement. des cha- 
meaux qui servent de montures aux femmes des chefs, j'avais vu 
souvent, en traversant le Sahara, des chameaux portant des 
paniers semblables à de longs berceaux, où se tiennent les voya- 
geuses de distinction. Ici deux perches, longues de dix mètres au 
moins , sont placées devant et derrière la bosse du chameau , en 
travers du dos de l'animal, puis réunies à leurs extrémités par 
des cordes ou des lanières de cuir ; on les garnit , ainsi que la 
selle et les brides, de franges, de houppes de toutes couleurs, de 
coquillages, de grains de verroterie, etc. Le cadre ovale formé 
par les perches s'étend à plusieurs mètres à droite et à gauche 
de la bête; sur la bosse du chameau se trouve un filet ou une 
pièce d'étoffe, maintenue en hauteur par une sorte de carcasse et 
affectant à peu près la forme d'une guérite, laquelle est! également 
agrémentée de pompons, de houppettes, de bouffettes de toutes 
sortes. Au milieu de ce belvédère s'assied la dame, comme sur 
un trône orné de son dais. 

Les proportions de cet équipage sont tellement exagérées et 
singulières^ que l'ensemble présente de loin, un peu l'effet d'un 
papillon monstre ou d'une gigantesque libellule aux ailés tom- 



246 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

bantes. La marche presque cadencée du chameau et ses grandes 
jambes sous cet appareil contribuent à la bizarrerie de la 
silhouette. 

Notre apparition au milieu de la caravane causa tout d'abord 
une surprise extrême. Le costume européen de sir Lindsay et de 
ses domestiques, l'habit à carreaux gris de l'Anglais surtout, 
étaient bien faits pour cela. Ces gens nous regardaient comme on 
regarderait un Arabe s'il traversait dans son pittoresque et majes- 
tueux costume les rues de Paris ou de Vienne. 

Nos guides nous firent fendre la presse pour nous conduire 
devant une tente nouvellement dressée, autour de laquelle des 
lances étaient fichées en terre, signe distinctif de la demeure du 
chef. De nombreux esclaves étaient occupés à construire d'autres 
tentes environnant celle-là ; ils avaient soin de donner au camp la 
forme d'un grand cercle. 

Les cavaliers qui nous amenaient sautèrent à bas de leurs 
montures, pénétrèrent dans la demeure principale et en sortirent 
bientôt accompagnés du chef, dont l'aspect me fit songer aux 
patriarches. Je croyais ? en vérité, voir Abraham sortant de sa tente 
dans la vallée de Membre pour saluer ses hôtes. Le chef arabe 
portait une longue barbe blanche comme la neige, descendant 
jusqu'au bas de la poitrine; mais il semblait encore plein de 
vigueur ; ses yeux noirs et perçants se fixèrent sur nous d'une 
façon assez peu bienveillante; il leva les mains à hauteur du cœur, 
puis nous salua lentement par ce mot : 
« Sàlam ! » . 

C'est le salut qu'un vrai croyant adresse à l'infidèle, tandis 
qu'il prononce toujours le Salam aléïkoum lorsqu'il aborde un 
frère . 

« Aléïkoum! » répondis -je en descendant de cheval. 
Le vieillard me regarda plus fixement encore, et me demanda: 
<( Es-tu mahométan ou giaour? 

— Depuis quand un fils de la noble race des Chammar adresse- 
t-il à son hôte une pareille question ? Le Coran ne dit-il pas : 
« Nourris l'étranger et désaltère-le; laisse-le reposer près de toi 
sans lui demander ni d'où il vient ni où il va? » Qu'Allah te par- 
donne de recevoir tes hôtes comme des cabassers turcs ! y> 

Notre Arabe fit un geste d'impatience ; il reprit en regardant 
l'Anglais : 



V 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 247 

« Les Chammar et les Haddedîn reçoivent tout le monde avec 
honneur, excepté les traîtres et les fourbes ! 

— Que veux-tu dire? 

— Je parle des hommes qui viennent du couchant pour exciter 
les pachas contre les fils du désert. À quoi sert-il à la reine des 
Iles* d'avoir un consul à Mossoul? 

- — Ces trois hommes n'appartiennent pas au consulat. Nous 
sommes des voyageurs fatigués ; nous ne réclamons de toi qu'un 
peu d'eau et quelque nourriture polir nos chevaux. 

— Si vous ne venez pas du consulat, vous aurez ce que vous 
demandez. Entrez, soyez les bienvenus. )> 

Nous attachâmes nos bêtes aux faisceaux de lances et nous 
pénétrâmes dans la tente. Là on nous offrit du lait de chamelle 
avec quelques galettes d'orge à moitié desséchées. Décidément le 
cheikh se refusait à nous traiter comme des hôtes. 

Pendant tout le repas 1 il nous regarda d'un air sombre sans 
prononcer un seul mot. L ? Àrabe devait avoir un motif grave pour 
se défier des étrangers, et je m'aperçus bien qu'il eût été fort 
curieux d'obtenir sur notre compte des renseignements précis, 
seulement il ne savait pas comment y parvenir. 

Lindsay de son côté inspectait la tente avec défiance ; il me dit 
assez bas en anglais : 

ce Mauvaises gens, hein? 

— Us n'ont pas l'air trop tendres à notre endroit, en effet. 

— On dirait qu'ils veulent nous manger tout crus, hein? 

— • Ils nous ont reçus comme des infidèles, nous ne sommes 
point admis en qualité d'hôtes; tenons-nous sur nos gardes. 

— Nous ne sommes pas les hôtes du cheikh? Mais nous man- 
geons et buvons dans sa tente! 

— Il ne nous a point offert le pain de sa propre main , il ne 
nous a pas donné le sel. Il vous reconnaît pour un Anglais, et il 
paraît qu'il hait les Anglais. 

— Pourquoi cela? 

— Je n'en sais rien. 

— Demandez-le-lui. 

— Ce serait contre les convenances; mais je pense que nous 
finirons par l'apprendre. y> 



1 La reine d'Angleterre. 






'f. J ; ï'- '• \ r i-'.\. - '-V: -."-'' -w-- ', i -'>;■><' ■-; -,£ 



.048 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Notre chétif repas terminé, je me levai et dis d'uni ton solen- 
nel : 

« Tu nous as donné de quoi apaiser ùotre faim et notre soif, 
Mohammed Emîn, nous le remercions; nous vanterons ton hos- 
pitalité dans tous les lieux où nous passerons. Adieu! qu'Allah te 
bénisse , toi et les tiens ! » 

L'Arabe ne s'attendait pas à ce salut d'adieu ; il répondit avec 
fine sorte de remords : 

« Pourquoi partir si vite? Restez, reposez-vous chez moi, : 

— Nous voulons partir, car le soleil de ta faveur ne luit point 
sur nous, 

— Vous avez été reçus en paix dans ma teïite, vous y êtes en 

sûreté. 

— Le penses-tu? Je ne me crois point en sûreté dans le beît 
(tente noire) d'un Arabe de la race des Ghammar. » ; 

: Le vieillard mit la main sur son coutelas.: . ■ 
ce Tu m'offenses! s'écria-t-iL 

— Non, je dis seulement ma pensée. ,La tenté des Chammar 
n'est sûre pour personne ; et bien moins encore pour celui auquel 
on n'a point offert l'hospitalité suivant les usages. . 

■ — Faut-il te frapper, étranger? Quand est-ce que les lois de 
l'hospitalité ont été violées parmi nous? 

— Elles ont été violées non seulement envers des étrangers, 
mais même envers des hommes de votre race. y> 

C'était là un reproche terriblement sanglant vis-à-vis d'un 
Arabe; mais pourquoi aurais-je ménagé un homme qui venait de 
nous traiter comme des mendiants et nous nourrir de croûtes 
sèches? Je continuai hardiment : 

ce Non, tu ne me frapperas pas, icheikh, d'abord parce que je 
té dis la vérité, ensuite parce que je saurais me défendre! 

— Prouve^ moi que tu as dit vrai! '. .". 

— Écoute, je vais te raconter une histoire : 

«•II. y avait une tribu nombreuse et puissante qui se prit de 
querelle avec une ferka (tribu, clan) plus faible, La grande tribu 
était gouvernée par un chef valeureux, mais dans le cœur duquel 
habitaient la malice, et la ruse. Les siens devinrent mécontents de 
lui et se tournèrent petit à petit vers le sheikh de la' ferka enne- 
mie* Le chef l'apprit; il fit inviter le cheikh à une conférence; 
celui-ci ne s'y rendit point. Le chef alors envoya son fils près -du 



,*\' ■_'■■- S 1 -'' v , !■ \_ '-. -.;- 



-a *■ ' 



- :- vr : T: : V''Tv$ju -.^^plP%--= v^vv^â^-^^ 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



249 



cheikh. Ce fils était brave, généreux, il aimait la vérité; il dit au 
cheikh de la ferka : 

« Suis- moi. Je jure, par Allah, que tu seras en sûreté dans la 
tente de mon père. » L'autre répondit : ce Je ne voulais, point 
aller vers ton père 7 malgré tous ses serments et toutes ses pro- 
messes; mais je crois en toi; pour te témoigner ma confiance, je 
t'accompagnerai sans aucune suite. » 

« Ils montèrent à cheval, chevauchèrent ensemble, et arrivèrent 
au camp. Lorsqu'ils entrèrent dans la tente ■ ils la trouvèrent 
pleine de guerriers. On fit asseoir le cheikh près du grand chef; 
il prit part au repas, on le combla de paroles d'amitié. Mais après 
le festin on se saisit de lui pour le tuer. Le fils du chef voulut 
s'interposer; on lia le fils du chef. L'oncle du chef prit la tête du 
cheikh entre stes genoux pour l'égorger comme on égorge un 
mouton. Alors le jeune homme, qui avait donné sa parole à la 
malheureuse victime, se débattit entre les mains de ceux qui le. 
retenaient^ déchira ses habits et fit de sanglants reproches à- son 
père. Son père l'eût tué si des amis ne l'eussent entraîné dehors. 
Gonnais-tu celte histoire., cheikh Mohammed Emin? 

-- Je .ne la connais pas; c'est une histoire qui n'est jamais 
arrivée.. 

— Elle est arrivée, et dans ta propre tribu. Faut-il te dire les 
noms? Le traître s'appelait Nedjris, son fils. Ferhan r ; son oncle 
Hadjar, et le cheikh assassiné était le fameux cheikh Sofak, de la 
race des Chammar. ' 

— Comment as-tu connu ces noms? Tu n'es point un Chammar, 
ni un Obeïd, ni un Abou Saliïioun. Tu parles le langage .des 
Arabes de l'ouest; tes armes ne sont pas celles des guerriers, d' Al 
Djezirah \ Qui a pu te raconter cette histoire? 

— La honte d'une tribu s'étend au loin, les peuples : se . la 
racontent. Tu le vois , je t'ai dit "là vérité. Comment pourrais -je 
me fier à toi? Tu es un Haddedîn; les Haddedîn appartiennent à 
la race des : Chammar. De plus, tu nous as refusé l'hospitalité. 
Nous partons* » ; 

Le vieillard leva les bras et fit un geste de mécontenteinent en 
disant.: - -. * ■ ' < ' .;.-■•.■-.■ 



; i Mot à mot : de Vile, Les Arabes désignent ainsi la contrée qui ^s'étend entre 
l'Ëuphrate et le Tigre. .- -..'.;.,. 



2o0 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

«c Tu es un hadji, et tu fais ta société des giaours! 

— Comment vois-tu que je sois un hadji? 

— À ton hamaïl ' ; je dois t' héberger gratuitement; quant à l'in- 
fidèle, il payera le djyzet (l'impôt sur les étrangers) avant de 
partir. 

— Il ne doit rien payer, ni pour lui ni pour ses gens, car il 
voyage sous ma protection, 

— Il n'a pas besoin de ta protection , il a celle de son consul, 
qu'Allah maudisse! 

— Ce consul est ton ennemi? 

— Oui, il est mon ennemi; il a obtenu du gouverneur de Mos- 
soul l'arrestation de mon fils , il a excité contre moi les Obeïd , les 
Abou Hamed et les Djouari, qui me volent maintenant mes trou- 
peaux et cherchent à perdre ma tribu. 

— ■ Unis-toi à d'autres tribus et défends-loi. 

— Il le faudra bien ; mais le gouverneur a rassemblé une armée 
pour porter la guerre dans les pâturages, et j'ai peu d'appui. 
Qu'Allah me protège ! 

— Mohammed Emin, j'ai entendu dire que les Obeïd, les Abou 
Hamed et les Djouari sont des brigands. Je ne les aime pas; je 
suis l'ami des Chammar, car je les tiens pour les plus braves et 
les plus nobles d'entre les Arabes; je souhaite donc que tu triom- 
phes de tes ennemis. » 

En disant ces mots, j'exprimais ma pensée plutôt que je ne 
faisais un compliment banal; malgré le trait que je venais de citer 
au vieux chef afin de le rappeler à la politesse, j'avais une cer- 
taine estime pour cette tribu, dont les Ateïbeh parlaient avec 
éloge. Le ton avec lequel je prononçai mon souhait parut impres- 
sionner le cheikh. 

« Es-tu réellement l'ami des Chammar? me demanda-t-il. 

— Oui, et je déplore la division survenue entre eux, car elle 
les affaiblit. 

— 'Elle les affaiblit, dis -tu? Allah est grand et les Chammar 
sont assez braves pour lutter seuls contre leurs adversaires. Qui 
donc t'a parlé de nous? 

— Il y a longtemps que j'ai lu votre histoire; d'ailleurs je viens 



1 Étui garni d'or dans lequel se place un exemplaire du Coran , et que les hadji 
seuls ont le droit de porter suspendu au cou. 



-s 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 231 

de faire quelque séjour là-bas, dans le Belad Àrab, chez les fils 
des Ateïbeh; ils m'ont donné de vos nouvelles. 

— Tu viens de voir les Ateïbeh? s'écria le cheikh étonné. 

— Oui. 

— Us sont nombreux et puissants, mais la malédiction pèse 
sur eux. 

— Tu veux parler du bannissement qui a frappé le cheikh 
Malek. » 

Le vieillard se leva vivement. 

« Par Allah! tu connais Malek r mon ami, mon frère! 

— Je le connais, lui et ses gens. 

— Où les as-tu rencontrés? 

— Près de Djeddah; j'ai voyagé avec eux en traversant le Belad 
Arab, du côté d'El Nahman, puis nous avons atteint le désert de 
Mascate. 

— Et tu les connais tous? 

— Tous. 

— ■ Tu connais aussi, — pardonne si je te parle d'une femme , 
■ — > tu connais Amcha, la fille de Malek? 

Oui, je la connais; Abou Seïf en avait fait sa femme , mais 



elle s'est vengée. 

— En vérité! La vengeance est accomplie? 

— Oui, il est mort. Hadji Halef Omar, mon serviteur, Ta 
frappé; pour récompense Amcha lui a donné sa fille Hanneh. 

— Ton serviteur? Tu n'es donc pas un simple guerrier? 

— Je suis un fils des Oulad Djerman, et je parcours ces con- 
trées pour chercher des aventures. 

— Oh! maintenant je comprends, tu fais comme Haro un al 
Raschid; tu es un cheikh, un émir, tu veux combattre en tout 
lieu et te rendre célèbre. Ton serviteur a tué le puissant « Père 
du Sabre »; puisque tu es le maître, tu dois être encore un bien 
plus grand héros que ton compagnon. Mais où se trouve ce vail- 
lant hadji Halef Omar? » 

Je n'avais nulle envie de diminuer la haute opinion que le 
vieillard commençait à professer pour ma personne et pour celle 
de Halef; je repris avec un peu d'emphase : 

« Tu verras bientôt Halef Omar; le cheikh Malek te l'envoie 
comme ambassadeur, car il voudrait obtenir l'incorporation de 
sa tribu avec la tienne , afin de demeurer en paix près de toi. 



252 ÏJNE BATAILLE AU DÉSERT 

^ — Il sera le bienvenu, le irès bienvenu.. Raconte-moi, ô 

;; émir, raconte-moi tout ce que tu sais de mes frères les'Ateïbeh. » 

;; Il se rassit; je Fimitai; puis je lui fis le récit de ma rencontre 

et de mes voyages avec la tribu, du moins dans les détails qui 
pouvaient l'intéresser. 

« Pardonne, émir, me dit-il affectueusement, je ne pouvais 
deviner ces choses. Tû marchais à côté de ces Anglais, et je hais 

L'~. les Anglais L N'importe; ils seront mes hôtes avec toL Permets .. 

?',* ;■■:"-. que j 'aille faire préparer le repas. » 

Il m'avait touché la main, j'étais désormais en sûreté dans sa N 
, tente; je tirai de ma poche le flacon de l'eau du Zem-Zem, et 

t ; lui dis : 

<c Tu vas près de la bent amoun 4 pour faire préparer le 
■*;.> repas? 

gv;"- ........ .— Oui. " • _ 

ç-.-f'r — Eh bien! salue-la de ma part et bénis-la avec quelques 

£;> gouttes de cette eau. J'ai rempli ce flacon à la fontaine dtrZem- 

^■; Zem; qu'Allah soit avec elle! ' . { 

|;" " — Sidi , tu es un vaillant héros et de plus un grand saint I. 

I- : Viens, tu verseras toi-même l'eau sur elle; Les femmes dés Gham- 

&'■-■',' mar laissent voir leur visage. » 

1/ Je connaissais cette particularité de mœurs chez les Chammar, 

;| ; , et j'avais rencontré sur ma route beaucoup de femmes non voilées; 

i[ ; mais a ce qui m'intéressait le plus était de pénétrer dans Fendroit 

réservé à la population féminine de la tente. Nous nous levâmes; 

&J le irajët né fut pas long; tout près de la tente du vieux cheikh, 

t r celle des femmes venait d'être dressée. Quand ndus y péné- 

\[ t - trames, cinq femmes étaient diversement occupées. Deux d'entre 

[ elles pilaient l'orge entre des pierres; une troisième surveillait j 

ï;: : " •'.'" l'opération assise dans un endroit élevé. C'était sans doute là I 

l .;';.-■ femme en titre, la maîtresse de céans. Les deux autres appârte- 

;. I naient à la race nègre et servaient comme esclaves. 
f Dans un coin de la tente, je remarquai de nombreux sacs de 

t v riz, de dattes, de café, d'orge, de fèves, sur lesquels on- avait 

ftv-.- étendu de précieux tapis; c'est sur ce singulier trône que nous 

! reçut la femme du cheikh. 

*f * - • ■' * ' - . •. . i . - ' 

r' '-- ■•■" ; " ". ;- ' . • " ' ' -■-'.... . ■ . ■ - * - ■ 

ê>- * Bent amoun signifie proprement la cousine. C'est une des formes sous les- ' -- 

if quelles les Arabes déguisent le nom de leurs fenimes quand ils sont contraints d'en 

p- '-■'. '".' ' ■ ■■parler^'.' * "":../; •!■''"'" ^' "■' ■ r . ;'."','■'=*■ • '■'". '': 1 /. ."'.:'•/ 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 253 

Jeune encore, d'une taille élancée, l'Arabe avait un beau teint, 
des traits réguliers, des yeux noirs et brillants qui ne manquaient 
point d'expression* Ses lèvres étaient peintes en rouge , ses sour- 
cils noircis de manière à ne former qu'une ligne au-dessus du nez; 
des points noirs couvraient son nez et ses joues en guise de grains 
de beauté; sur ses bras et ses pieds nus ressortaient les lignes 
d'un tatouage rougeâtre. La femme de Mohammed portait aux 
oreilles d'énormes anneaux descendant jusqu'aux épaules; son 
nez était également traversé par un anneau autour duquel 
brillaient plusieurs pierres précieuses d'une grosseur remar- 
quable. 

Cet- ornement devait être peu commode pendant les repas. Plu- 
sieurs rangées de perles de corail, de grains d'Assyrie, de pierres 
précieuses entouraient le cou de la noble Arabe; ses chevilles, 
ses poignets, le haut de ses bras avaient pour ornements de 
larges cercles d'argent. 

Les .autres femmes, moins parées, ne manquaient pourtant 
point de bijoux. 

ce Salam! dit le cheikh en entrant, je vous amène un guerrier 
de la race des Djerman, un grand saint qui vous apporte la béné^ 
diction du Zem-Zem. » 

Aussitôt toutes les femmes se prosternèrent contre terre; la 
reine de la tente elle-même descendit de son piédestal et s'age- 
nouilla pieusement. Je fis couler quelques gouttes d'eau dans le 
creux de sa main, puis elle en aspergea ses compagnes. 

« Acceptez cette eau, avais-je dit en m'approchant de la femme 
du cheikh, et que Dieu le père de tous les peuples vous bénisse, 
ô fleurs du désert! Quïl vous garde en santé et en joie, que votre 
parfum rafraîchisse le cœur de votre seigneur et maître ! » Lorsque 
j'eus replacé mon flacon dans mes vêtements, les femmes se 
levèrent; elles s'empressèrent de me remercier, ce qu'elles 
firent en me tendant la main, absolument comme des Euro- 
péennes. 

« Maintenant, leur dit le chef, hâtez-vous de préparer un repas 
digne de cet homme. Je l'ai invité, il devient mon hôte, et tout 
le monde doit se réjouir de l'honneur qu'il fait aujourd'hui à 
notre lente. » 

Mohammed me reconduisit ensuite près de mes compagnons 
et s'éloigna pour donner des ordres à ses Bédouins. 



254 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

« D'où venez -vous? me demanda Lindsay. 

— De la lente des femmes. 

— Pas possible! 

— Ces femmes se laissent voir sans voiles. 

— Conduisez-moi près d'elles, je vous prie, 

— ■ Ce serait contre l'usage; je n'y ai pénétré que parce qu'ils 
me prennent pour un pèlerin; j'ai sur moi de l'eau de la Mecque, 
dont les effets, vous le voyez, sont merveilleux. 

— Ah! misérable que je suis! Il me faudrait de cette eau, 

— Cela vous servirait peu, vous ne savez pas l'arabe. 

— Les ruines sont- elles ici? 

— Ici, non; mais nous devons en approcher. 

— Informez- vous donc! Je voudrais déjà commencer mes 
fouilles. D'ailleurs ces gens nous donnent une nourriture dé- 
testable. 

— Patience! on va vous servir un grand festin arabe. 

- — ■ Ah! Ce cheikh n'a pourtant pas l'air trop hospitalier, 
hein? 

— Ses manières vont changer, vous verrez; je connais des 
Arabes qu'il nomme ses frères; je suis très bien vu de lui main- 
tenant, il 'nous traitera en hôtes; seulement il faudra faire retirer 
les domestiques. Ces gens se regarderaient comme offensés si 
vous vouliez faire manger vos serviteurs avec eux. » 

Le cheikh ne tarda guère à reparaître; puis après lui tous ses 
invités entrèrent dans la tente, qui put contenir à peine l'assem- 
blée. Chacun s'assit suivant son rang, en formant un grand 
cercle. Le chef nous fit placer, l'Anglais et moi, à ses côtés. 

Bientôt les esclaves noires, aidées de quelques Bédouins, 
apportèrent les mets. 

On avait étendu devant nous la soufra,. sorte de nappe en cuir 
tanné, dont les bords sont ornés de franges et de broderies de 
différentes couleurs. Cette nappe est munie d'une quantité de 
poches ou sacs; repliée, elle sert pour transporter ou conserver 
les menues provisions. 

On commença. par le café, -versé à chaque convive dans une 
petite tasse; après quoi on nous présenta une marmite de salala, 
mets très rafraîchissant, consistant en lait caillé dans lequel on 
coupe des tranches de concombre assaisonnées légèrement avec 
du poivre et du sel. 



\ 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 253 

Les esclaves placèrent devant ie chef un large vase plein d'eau , 
où baignaient trois flacons : deux de ces bouteilles étaient rem- 
plies d'araki; la troisième contenait une eau de senteur avec 
laquelle le cheikh devait nous asperger à la fin de chaque service. 

On apporta ensuite du beurre liquide, contenu dans une im- 
mense soucoupe. Les Arabes nomment ce mets zamou; ils Je 
servent à la fois comme entrée et comme dessert; ils l'aiment 
beaucoup. Des corbeilles de dattes furent entassées sur la nappe; 
elles contenaient les dattes exquises nommées el chelebi, qui se 
conservent et s'aplatissent dans des caisses, comme chez nous 
les figues ou certains pruneaux. Ces dattes ont environ deux pouces 
de long et renferment très peu de pépins; leur odeur et leur goût 
sont également agréables. J'aperçus aussi ces fameuses adjoua* 
qu'on ne trouve jamais dans le commerce; car les mahométans 
les regardent comme sacrées, leur prophète en ayant parlé ainsi : 
ce Celui qui rompt le jeûne chaque jour avec cinq ou six adjoua 
ne craindra ni le poison ni les enchantements. » 

Enfin nous pûmes comparer les hiloua> les douces djousei^ 
riye> etc, etc., toutes les espèces de dattes réputées les plus pré- 
cieuses. Les convives d'un rang moins élevé, se contentaient de 
dattes ordinaires séchées sur l'arbre. Je remarquai encore les 
cravates de SyiHe, dattes cueillies toutes vertes et passées dans 
l'eau bouillante, ce qui leur fait prendre une teinte jaunâtre ; on 
les enfile à un cordon, puis on les fait sécher au soleil. On servit 
de plus un grand vase rempli de kounafa^ sorte de pâte sucrée ; 
après quoi notre hôte, levant les mains en l'air, donna le signal 
du repas. 

Tous les plats et toutes les corbeilles restaient, autant que pos- 
sible, à sa portée; il en vida le contenu en y plongeant les mains 
et nous présenta, à moi d'abord, puis à l'Anglais, les meilleurs 
morceaux, les portant complaisamment à notre bouche. Je l'au- 
rais bien volontiers dispensé de cette politesse; mais il fallait se 
conformer aux usages, si on, ne voulait s'attirer mille désagré- 
ments. Master Lindsay, à demi suffoqué, ne pouvait avaler; il 
tenait sa bouche en carré , tout prêt à retirer la poignée de pâtée 
;que le cheikh venait de lui entonner. Je remarquai cette grimace 
et lui criai en anglais : 

« Mangez, sirJ ou vous allez offenser mortellement ces 
Àrahes! » 



/,* •S"-^ 1 -V,A'! 



:Sj,:-;sv ^^^^^^^^^^^^.^^^T^ .^^^ , n ■- -jr \: .-,V'v../--: :L - ! . 






T;?4f 



tîNE BATAILLE AU DÉSERT 

r L'Anglais ferma la bouche, en s' efforçant d'avaler. 

ce *Brrrou ! murmura-t-iL J'ai un couteau , une fourchette et une 
cuiller dans ma petite valise, je vais.., 

-<- Gardez-vous en bien! Il faut suivre les usages du lieu, autre- 
ment... 

— Horreur! reprit mon malheureux compagnon. 

— Que Hit cet homme? me demanda le chef* 

— Il se~féiicite de ton bon accueil, 

— Oh! je veux le traiter dignement à cause de toi! » 
Là-dessus le vieillard plongea sa main dans la marmite de lait 

caillé, et soumit de nouveau l'honorable insulaire au régime de la 
.pâtée; le long nez de Lindsay devint tout blanc. Incapable d'appré^ 
cïer ce procédé, l'Anglais souffla une fois ou deux comme s'il 
allait étouffer, puis essaya de se débarrasser de la moitié de là 
:portion tout en introduisant le reste dans son gosier ■■rebelle. 
« Affreux! balbutia- 1- il. Faut-il donc endurer cela? 

— Oui. 

— C'est indispensable? 

— Tout à fait. indispensable; seulement vengez- vous. 
— Comment faire? 

: > — Faites comme moi. » 

Je plongeai la main dans la pâtée sucrée., et je remplis la 
bouche du chef d'une bonne poignée; à peine avait-il avalé, que 
Lindsay lui présentait gravement une autre poignée de beurre à 
demi liquide. 

Notre Arabe ne sourcilla point; il fît ce que je; n'aurais jamais 
cru un musulman capable de faire : il mangea de la .main des 
infidèles , quitte à se purifier sans doute par des ablutions pu par 
un jeune plus ou moins long. : ..•■.':■ 

. Après avoir ainsi rendu la politesse au cheikh , je partageai mes 
-faveurs entre mes plus proches voisins, ce qui parut les combler 
d'honneur, car ils me tenaient pour un héros, et il n'était pas 
bien établi que je fusse un giaour. ^ 

Il ne resta bientôt plus rien des mets qu'on nous avait .servis*. 
Le chef frappa bruyamment dans ses mains, et on apporta lesini. 
C'est une grande marmite qui mesure souvent six pieds de toùr^: 
elle est peinte et ornée d'inscriptions; elle contient \è birgani, 
mélange de riz et de viande de mouton, le tout flottant sur une 
mer de beurre chaud; puis le ouarah-machij ragoût de tranches 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 257 

de mouton fortement épicées; puis les kabah, petits morceaux de 
rôtis présentés sur des brochettes de bois; puis le kima, viande 
cuite et entourée de grenades, de pommes, de coings; enfin le 
raha, plat sucré accompagné d'une quantité de friandises du 
même genre. 

Était-ce tout? Non pas! Au moment où je croyais le festin ter- 
miné, apparut justement la pièce principale : un mouton tout 
entier rôti à la broche ! 

Je n'en pouvais plus. 

« El hamdouiilah! » m'écriai -je en plongeant mes mains dans 
le vase rempli d'eau et en les essuyant convenablement à mes 
vêtements. 

C'était dire que j'en avais assez; l'Oriental ne connaît pas les 
instances fatigantes de notre politesse ; ces mots prononcés , tout 
est fini; mon Anglais le remarqua, non sans quelque satisfaction. 

ce El hamditlah! » balbutia-t-il à son tour avec empressement, 
puis il lava ses mains dans le vase commun. Mais où les essuyer? 
Le vieux cheikh vit l'embarras de l'homme aux carreaux gris ; 
il tendit son haïk en me disant : 

« Que ton ami essuie ses mains à mon vêtement. Les Anglais 
ne connaissent guère la propreté, car ils portent des habits qui 
ne peuvent leur servir quand ils ont les mains sales. » 

Je transmis à Lindsay l'offre gracieuse du cheikh; il s'exécuta 
sans broncher. 

Pour achever le festin, on nous donna encore du café, et nous 
dûmes goûter Taraki; enfin on apporta des pipes; alors le cheikh 
commença à me présenter aux autorités rassemblées. 

« Hommes de la tribu des Haddedîn el Chammar, dit -il, cet 
homme que vous voyez est un grand émir et un hadji du pays 
des Oulad Djerman; son nom est... 

— Hadji Kara ben Nemsi, me hâtai-je d'ajouter. 

— Oui, son nom est Hadji Kara ben Nemsi. C'est le plus grand 
guerrier de son pays et le plus savant taleb parmi son peuple. Il 
possède de l'eau du Zem-Zem et va par toute la terre pour cher- 
cher des aventures. Savez-vous comment on peut l'appeler? On 
peut l'appeler un djehai*. Il faut essayer de l'engager à com- 
battre avec nous contre nos ennemis. » 



1 Djehad, sorte de chevalier errant du maliométisme, combattant pour sa foi. 

Les Pirates de la mer Rouge. 17 



258 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Tout le monde se tournait vers moi; je comprenais que cette 
périphrase attendait une réponse, et j'étais fort embarrassé. Que 
dire? Après quelques moments de réflexion, je tournai ainsi mon 
discours : 

ce Je combats pour tout ce qui est bon et juste, contre tout ce 
qui est faux et déloyal. Mon bras vous appartient; mais aupara- 
vant je dois conduire cet homme, qui est mon ami, là où il veut 
aller, car je le lui ai promis. 

— Et où veut- il aller? 

— Je vais vous l'expliquer. Il y a plusieurs milliers d'années, 
vivait dans ce pays un peuple qui avait construit de grandes 
villes, de beaux palais. Le peuple a péri, ses villes et ses palais 
gisent sous la terre , car Dieu les a renversés. Celui qui creuse 
aux lieux où furent ces villes retrouve leurs assises et peut s'ins- 
truire de ce que faisaient autrefois ces peuples. Voilà pourquoi 
mon ami est venu ici; il veut creuser cette terre pour y chercher 
d'anciennes pierres, d'anciennes écritures et s'efforcer de lire 
l'histoire des peuples disparus. 

— Il voudrait bien aussi trouver de l'or sous cette terre ! inter- 
rompit le chef avec défiance. 

— Non, cheikh, il est riche; il a de l'or et de l'argent autant 
qu'il en a besoin. Il ne cherche que les écritures et les images de 
pierres: le reste il le laisse volontiers aux habitants de ces 
contrées. 

— Et toi, en quoi, veux-tu l'aider? 

— J'ai promis de le conduire à un endroit où il puisse trouve 



1 



ce qu'il désire. 

— Ne t'inquiète pas pour lui; suis-nous à la guerre, et nous 
lui fournirons des guides ; le pays est plein de ruines et de vieilles 
pierres. 

— Mais il ne connaît pas votre langue, vous ne connaissez pas 
la sienne, comment pourrait-il aller sans moi? 

— Eh bien! qu'il nous accompagne à la guerre; nous vous 
montrerons en passant beaucoup d'endroits où vous trouverez des 
écritures et des images de pierre. » 

Lindsay remarqua qu'il était question de lui; il me demanda : 
« De quoi parlent-ils? 

— Ils s'informent de ce que vous venez faire chez eux, 

— Le leur avez-vous dit? 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 259 

— Oui. 

— Vous leur expliquez, n'est-ce pas, que je veux déterrer un 
fowling-bull? 

— Oui, oui. 

— Eh bien ! 

— Eh bien, ils voudraient que je vous laissasse aller seul. 

— Mais que feriez -vous? 

— Je les accompagnerais dans la guerre qu'ils vont soutenir. 
Ils me prennent pour un héros sans pareil! 

— Hum!... Et comment pourrai-je trouver mon fowling- 
bull? 

— Ils offrent de vous en faire découvrir un, 

— Ah! très bien! mais je ne les comprends pas. 

— C'est ce que je leur ai dit. 

— Que répondent- ils?, 

— Que vous devez venir avec nous au combat; chemin fai- 
sant, on vous montrera la place du fowling-bull. 

— Bien, partons avec eux! 

— Comme vous y allez ! 

— Pourquoi pas? 

— Que nous importent les querelles de ces gens et pourquoi 
nous exposer au danger? 

— Pouvons-nous choisir? Où trouver des guides pour nos 
fouilles au milieu de ce conflit? 

— C'est très vrai; comment faire? 

— ■ Àvez-vous peur de marcher avec ces hommes, sir? Je ne le 
crois pas. 

— Non! 

— Allons donc avec eux; dites-leur que nous sommes prêts. 

— Àvez-vous bien réfléchi? 

— Oui. » 

Il se tourna d'un autre côté, ce qui pour moi signifiait une 
inébranlable résolution de sa part. Je traduisis donc au cheikh la 
réponse affirmative, en ajoutant : 

<( Je t'ai dit, Mohammed, que je ne combattais que pour les 
bonnes et justes causes. La tienne est- elle vraiment juste? 

— Faut-il te raconter notre querelle? 

— Oui. 

— As-tu entendu parler de la tribu des Djeherji? 



260 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Oui, c'est une tribu traîtresse et sans foi; je sais qu'elle s'est 
alliée aux Àbou Salmoun et aux Taï Araber pour piller et ran- 
çonner les tribus voisines. 

— Tu Tas dit. Ils sont tombés sur nous et nous ont volé plu- 
sieurs troupeaux ; mais nous les avons poursuivis , nous leur avons 
enlevé leur proie. Alors leur cheikh s'est plaint au gouverneur 
de Mossoul et Ta corrompu par des présents. Celui-ci m'a fait 
inviter à l'aller trouver à Mossoul accompagné des principaux 
guerriers de ma tribu. 

« Je souffrais alors d'une blessure qui m'empêchait de me tenir 
à cheval, je lui ai dépêché mon fils avec quinze guerriers; il a été 
assez traître pour le retenir prisonnier, ainsi que tous mes 
hommes. Il a envoyé ses victimes dans un pays inconnu; malgré 
de nombreuses démarches , nous n'avons pu encore découvrir le 
lieu de leur captivité. 

— Pourquoi ne pas te plaindre hautement? pourquoi ne pas 
menacer ce gouverneur? 

— Je l'ai fait sans succès. Mes gens n'osent plus s'aventurer 
à Mossoul; car pour nous venger nous avons tué plusieurs soldats 
du gouvernement, de sorte qu'on arme à présent contre nous. Le 
pacha excite aussi tant qu'il peut les Obeïd, les Abou Hamed, 
les Djouari à nous nuire, quoique ces tribus relèvent non de lui, 
mais de Bagdad. 

— Où campent tes ennemis? 

— En ce moment ils se rassemblent pour la guerre. 

— N'essayes-tu pas de t'unir aussi à quelque tribu de ta race? 
- — Nous ne saurions quitter les pâturages ; il nous faudrait des 
alliés agissant séparément. 

— Tu as raison; vous voudriez diviser vos ennemis, puis 
attirer le gouverneur au désert afin de l'affamer et de le perdre. 

— C'est cela même. Le pacha ne peut pas nous faire beau- 
coup de mal avec son armée; mais les autres sont des Arabes, il 
faut les empêcher de venir sur nos pâturages. 

— Combien de guerriers avez- vous? 

— Onze cents. 

— Et vos adversaires? 

— Trois fois autant pour le moins. 

— Combien te faut- il de temps pour réunir les hommes de ta 
tribu? 






7*-;vi 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



261 



— Un jour. 

— Où se trouve le camp des Obeïd? 

— Sur la rive du Zab Àsfal, de ce côté* 

— Et celui des Àbou Hamed? 

— Dans les environs d'El Fatka, à l'endroit où le Tigre passe 
entre les monts Hamrin, 

— De quel côté? 

— Des deux côtés. 

— Et les Djouari? 

— Entre le Djebel Kermina et la rive droite du Tigre. • 

— As-tu envoyé des éclaireurs? 

— Non. 

— Tu aurais dû le faire. 

— Impossible! Nos hommes sont trop facilement reconnus; 
mais... )) 

Le vieux cheikh me regardait en hésitant. Je ne sourcillai 

point; il continua: 

— Émir, es -tu vraiment l'ami de Maiek FAteïbeh? 

— Oui. 

: — Es -tu aussi le nôtre? 

— Oui. 

— Viens donc; je te montrerai quelque chose, » 

Il se leva, je le suivis avec l'Anglais et tous les assistants. Je 
remarquai qu'une petite tente avait été dressée près de celle du 
festin; les deux domestiques anglais y étaient assis et on leur 
servait un copieux repas. Un peu plus loin, nous trouvâmes les 
chevaux du cheikh; il me conduisit près d'eux; toutes ces bêtes 
me parurent admirables, mais deux surtout me ravirent. Il y avait 
une jument blanche, la plus jolie bête que j'aie de ma vie ren- 
contrée. Ses oreilles étaient longues, fines, d'une coupe élégante; 
ses naseaux grands, profonds et d'un rouge vif; sa crinière et sa 
queue fines, souples, douces comme de la soie. 

« Magnifique! m' écriai -je. 

— Oh ! dis bien vite : Mach'Allah ! » supplia le chef. Les Arabes, 
particulièrement ceux de ces contrées, sont très superstitieux; ils 
croient que si l'exclamation qui échappe devant un objet agréable 
n'était point accompagnée de cette invocation, Fobjët courrait 
grand risque d'être perdu pour le propriétaire. 

<c Mach'Allah! répétai -je en souriant. 



f . -'^ .-< 



262 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Croirais-tu , reprit le chef, qu'avec cette jument j'aie chassé 
l'âne sauvage au point de le fatiguer et de le forcer? 

— Est-il possible? 

— Par Allah, je dis la vérité. Ceux-ci peuvent l'attester. 

— Nous l'attestons! crièrent gravement tous les Arabes. 

— Cette jument ne me quittera qu'avec la vie! affirma le vieux 
cheikh; quel autre cheval te plaît le mieux après celui-ci? 

— Ce bel étalon; Regarde quelles formes superbes", quelle 
symétrie dans tous ses membres , quelle noble tête! Et cette cou- 
leur admirable, bleue tant elle est noire! 

— Tu n'as pas tout dit : il a trois qualités essentielles pour un 
cheval; il les possède au plus haut degré. 

— Lesquelles? 

— La rapidité , le courage et une haleine inépuisable. 

— A quels signes reconnais -tu cela? 

— Les poils tournent sur la croupe , signe de sa vitesse ; ils sont 
tournés aussi à la naissance de la crinière, signe de la longue 
haleine; puis regarde comme ils sont tournes et tordus au milieu 
du front, signe d J un courage et d'un feu que la noble bête ne 
démentira pas. ' \ ' 

— C'est un bon cheval, il ne laissera jamais son cavalier dans 
la bataille; il l'emporterait à travers mille ennemis 1 T'es-tu jamais 
assis sur un tel cheval? 

— Oui. 

■ — Ah ! En ce cas tu es un homme bien riche ! 

— Il ne me coûtait rien ; c'était un mustang. 

— Qu'est-ce qu'un mustang? 

— Un cheval sauvage dont on s'empâte pour le dresser. 

— Voudrais-tu acheter mon bel étalon noir,- si j'y consentais et 
que tu le pusses? " 

— Oui certes; si je le pouvais, je l'achèterais à l'instant et sans 
marchander. 

: — Eh bien! tu peux, si tu veux , l'obtenir. 

— Comment cela? 

., ta '■ 

1 - 

— - Oui, le recevoir en cadeau. 

— À quelle condition? 

— Si tu nous dis en quel lieu les Obeïd , les Abou Hamed et les 
Djouari se réunissent, le cheval est à toi! p 

Je laissai presque échapper un cri de joie. Certes, ce qu'on me 






V-'^vr • 






UNE BATAILLE AU BESERT 



263 . 



demandait n'était pas facile , mais le cheval méritait un plus grand 
prix encore. Je n'hésitai point. 

« Combien de temps me donnés-te pour mon information? 
demandai -je^ 

— Le temps qu'il te faudra. 

— Et quand remettras- tu le cheval entre mes mains? 
— Quand tu seras de retour. 

— C'est juste, je ne . puis l'exiger auparavant, et pourtant 
sans lui je n'obtiendrai peut-être pas les renseignements que tu 
désires. 

— Pourquoi cela? 

— Parce que tout dépend du cheval; je ne saurais affronter le 
péril qu'avec une excellente monture. » 

Mohammed ne répondit pas tout de suite; son regard restait 
fixé sur la terre ; enfin il reprit : 

« Sais-tu que dans une pareille entreprise le cheval peut faci- 
lement être perdu? 

— Je le sais, et le cavalier aussi, cheikh ; mais, monté sur une 
telle bête, il me semble que je défierais tout l'univers de me la 
prendre, comme de me prendre moi-même. 

— Montes-tu bien à cheval? 

— Je monte comme vous. Un cheval.des Chammar sera bientôt 
habitué à moi. 

— Bien; nous réfléchirons. 

— Écoute, savez -vous "tirer ? 

— Nous tirons , sur un cheval au galop , les pigeons qui volent 
au-dessus des tentes. 

— Prête-moi l'étalon. Tu enverras dix guerriers à mes trousses, 
je ne m'éloignerai pas à plus de mille longueurs de lance de ton 
camp. Tes guerriers tireront sur moi tant qu'il leur plaira, je 
parie qu'ils ne pourront ni m'atteindre ni m'arrêter. 

— Tu parles en plaisantant, émir ! 
-. — Je parle sérieusement. 

— Et si je te prenais au mot ? 

— Tant mieux ! » 

Les yeux du vieux chef brillèrent de plaisir. Tous ceux qui l'en- 
touraient devaient être d'excellents cavaliers ; leurs gestes prou- 
vaient qu'ils attendaient avec impatience un signe du cheikh pour 
tenir le pari. 



.7$ 



264 UNE BATAILLE AU DESERT 

Le chef restait indécis. Je repris la parole : 

ce Cheikh, je devine l'agitation de ton cœur; eh bien! regarde, 
crois-tu qu'un homme se sépare volontiers de ses armes, et sur- 
tout d'armes comme celles que je porte ? 

— Non, je crois qu'il ne s'en sépare jamais. » 

Je me débarrassai de mes armes et les posai à terre. 

« Vois, je les mets à tes pieds; elles seront ma caution, et, si 
cela ne te suffit pas, mon ami l'Anglais reste près de toi comme 
otage. » 

Le chef sourit; il semblait rassuré. 

ce C'est convenu, s'écria-t-il : allons, dix hommes! 

— Oui, douze, quinze, si tu veux. 

— Ils tireront sur toi? 

— Oui; s'ils m'atteignent, je ne me plaindrai pas. Choisis tes 
meilleurs tireurs, tes plus habiles cavaliers. 

— Tu es brave à la folie , émir ! 

— Tu crois ? 

— Ils se tiendront derrière toi ? 

— Ils peuvent prendre de l'avance, s'ils le préfèrent, et me 
poursuivre par les flancs. 

— Allah kérim ! tu veux donc mourir? 

— Pas du tout; je demande seulement que , dès que je serai de 
retour à celte place, la poursuite cesse. 

— Certainement. Je vais monter sur ma jument pour être juge 
de la lutte* 

- — Permets-moi auparavant d'éprouver le cheval. 

— A ton aise. » 

Je sautai sur l'animal et sentis tout de suite que je pouvais me 
fier à lui. 

Je descendis alors pour enlever la selle. On eût dit que la noble 
bête comprenait qu'il s'agissait d'une course extraordinaire. Ses 
yeux brillaient, sa crinière se dressait, ses pieds si fins s'agitaient 
comme ceux d'une danseuse qui essaye le parquet du théâtre. 
J'attachai une corde autour du cou de l'étalon, puis une courroie 
à un des côtés de la sangle , dont la solidité me parut certaine. 

ce Tu ne prends pas la selle ? Et pourquoi cette courroie et cette 
corde ? 

— Tu le sauras plus tard. Tes hommes sont- ils prêts? 

— Oui, tu les vois sur leurs chevaux. » 



I NE BATAILLE AU DÉSEBT 



265 



Presque tous les Arabes étaient montés à cheval; je leur dési- 
gnai une tente située à six cents pas; il fut convenu que dès que 
j'aurais atteint cette tente, ils commenceraient à tirer. 

Je sautai de nouveau sur le cheval; il partit comme la flèche* 




Je m'étais jeté de côte sur les lianes du cheval 



Les Arabes le suivirent d'abord de fort près ; mais nous n'avions 
pas fait la moitié du chemin indiqué que tous les cavaliers étaient 
loin en arrière ; le plus rapproché se trouvait à cinquante pas au 
moins. J'avais une bête merveilleuse. 

Je me courbai alors pour passer le bras dans la corde et la 
jambe dans la courroie* Un peu avant d'arriver à la tente» je 



266 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

regardai autour de moi. Dix de mes poursuivants tenaient leurs 
armes toutes prêtes; je fis faire alors un détour à mon cheval et 
le jetai dans l'angle de droite. L'Arabe le plus rapproché arrêta sa 
monture raide devant moi, avec une sûreté de main que ces 
hommes seuls peuvent acquérir ; le cheval et le cavalier sem- 
blaient fondus en bronze; il souleva son fusil, le coup partit. 

« Allah il Allah ya Allah, ou Allah talo ! criait cet homme. 

Il me croyait frappé, car il ne pouvait plus me voir. Je m'étais 
jeté de côté, sur les flancs de mon cheval, en me retenant par les 
petites cordes, à la manière indienne. 

Après m'être assuré par un coup d'œil que personne ne me 
visait plus, je me redressai sur ma monture et fis partir le cheval 
de plus belle vers la droite. 

« Allah akbar ! mach'AUah ! Allah il Allah ! » criaient tou- 
jours les Arabes, ne s'expliquant rien à ma disparition ni à ma 
réapparition. 

Us redoublèrent de vitesse tout en préparant leurs armes. Je 
repris vers la gauche et fis un angle aigu; je m'étais de nouveau 
abrité derrière le cheval. Ils n'osaient tirer, de peur d'atteindre la 
bête. Quoique cette chasse parût périlleuse, elle devenait un vrai 
jeu d'enfant, à cause de l'excellence du cheval, auprès de ce que 
j'avais vu exécuter par les Indiens. 

Nous continuâmes la course hors du camp, puis je revins au 
grand galop, toujours pendu aux côtés de ma bête et traversant 
tout le groupe de ceux qui me poursuivaient. 

Lorsque je sautai à terre, le cheval ne portait sur sa robe lui- 
sante nulle trace d'écume ou de sueur. Celte bête n'eût pas été 
assez payée à son poids d'or ! 

Bientôt les dix hommes me rejoignirent les uns après les 
autres; cinq coups avaient été tirés sans m'atteindre ni même 
effleurer mes vêtements. Le vieux cheikh me tendit la main en 
disant : 

S Hamdoul illah, loué soit Allah ! tu n'es pas blessé! J'ai eu 
tant d'angoisse pour toi ! Il n'y a pas , dans toute la race des 
Chammar, un cavalier qui te vaille. 

— Tu te trompes , Mohammed; il y a parmi vous beaucoup 
d'hommes qui montent bien mieux à cheval que moi; seulement 
ils ne connaissent pas ma ruse, ils ne savent pas se faire un rem- 
part de leur monture. D'ailleurs, si je n'ai pas été atteint, c'est au 



fc' 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 267 

cheval que je le dois. Mais veux-tu que nous changions de jeu ? Je 
reprendrai mes armes et ce sera moi qui tirerai sur tes hommes 
courant en avant. 

— Allah kérim ! puissions -nous éviter le malheur ! Tu me 
tuerais tous les miens ! 

— Tu es donc persuadé maintenant qu'avec ce cheval je ne 
craindrai ni les Obeïd, ni les Abou Hamed, ni les Djouari? 

— ■ Émir, je le crois. » 

Et cependant le vieux chef luttait encore intérieurement. Aban- 
donner son cheval : un tel cheval ! Il ajouta enfin avec un 
soupir : 

« Tu es Hadji Kara ben Nemsi, l'ami de mon ami Malek, j'ai 
confiance en toi- Prends l'étalon et pars demain matin. Si tu me 
rapportes des nouvelles, la bête te restera; sinon tu me la ren- 
dras. Écoute : je vais l'apprendre un secret; chaque cheval arabe, 
surtout quand c'est un bon cheval, a son secret, c'est-à-dire 
qu'on le dresse de manière à lui faire déployer toute sa vitesse et 
toutes ses forces sur un certain signe , et quand une fois ce signe 
est donné, l'animal va dans un suprême effort, jusqu'à ce qu'il 
tombe épuisé, à moins que son cavalier ne l'arrête* Ce secret, un 
cavalier ne le confie jamais: il ne le dit pas à son ami, à son père, 
à son frère , à sa femme ; il ne le dirait pas à son fils ; il ne s'en 
sert que dans le cas du plus pressant danger et quand la mort 
plane au-dessus de sa tête* 

: ; — Alors je ne devrai m'en servir qu'à la dernière extrémité, 
pour me sauver ou pour sauver le cheval ; mais enfin , en ce cas , 
je m'en servirai , tu me le permets ? 

— Oui...; seulement le cheval ne t'appartient pas encore..., 

— Il m'appartiendra; d'ailleurs, devrais-je te le rendre, je te 
promets que le secret sera enseveli dans mon âme comme dans 
une^tombe. 

— • Viens donc I » 

Il me conduisit à l'écart et me dit bien bas, en s'approchant de 
mon oreille : 

« S'il fallait lancer ton cheval comme le faucon qui fend l'air, 
pose-lui doucement la main entre les oreilles, et prononce très 
distinctement le mot : « Rih ! » 

— Rih ! cela veut dire vent? 






268 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Oui, Rih, c'est le nom du cheval; mais il est plus vite que 
le vent, il va comme la tempête, 

— Je te remercie, cheikh; je m'acquitterai de ma mission 
comme si j'étais un fils des Haddedîn, comme si j'étais toi-même ! 
Quand partirai -je? 

— Demain, à la pointe du jour, si cela te plaît. 

— Quelle sorte de dattes emporterai -je pour le cheval? 

— 11 ne mange que des balahat. Je-n-at pas besoin de te dire 
comment il faut agir avec une telle bête? 

— ■ Dis toujours. 

— Couche-toi ce soir près de lui, en t'appuyant sur son dos, 
et récite-lui dans les narines la centième sourate du Coran qui 
traite de la rapidité des coursiers; il t'aimera et t'obéira jusqu'à 
son dernier souffle. Connais-tu cette sourate? 

— Oui. 

— Récite -la- moi. » 

Le vieux chef était terriblement précautionneux et attentif pour 
moi et pour son cheval , pour son cheval surtout. Je ne voulus pas 
le contrarier et répétai ainsi le passage : 

« Au nom d'Allah très miséricordieux! L'homme est vraiment 
ingrat envers son Seigneur et il doit l'avouer lui-même, quand il 
se compare au coursier rapide, au coursier au souffle bruyant, à 
celui qui combat en faisant jaillir l'étincelle , à celui qui rivalise 
avec l'aurore pour fondre sur l'ennemi, à celui qui fait voler la 
poussière pour traverser les bataillons. L'homme s'attache avec 
dérèglement aux biens de îa terre; il ne sait donc pas que tout 
viendra à découvert, même ce qui est caché dans la tombe, que la 
lumière fera connaître ce que le cœur humain voudrait enfouir, et 
qu'au jour du Seigneur tous les secrets seront parfaitement dévoilés.» 

— Oui, tu connais la sourate... Je l'ai mille fois murmurée 
pendant la nuit à l'oreille du cheval ; fais de même, il compren- 
dra que tu es devenu son maître. Maintenant il faut retourner 
dans la tente. » 

Je retrouvai mon Anglais assez étourdi de tout ce qui venait de 
se passer ; il me demanda avec une certaine inquiétude : 

« Pourquoi ces hommes ont- ils tiré sur vous pendant que vous 
étiez à. cheval? 

—- C'était un jeu ; je voulais leur montrer une ruse de guerre 
qu'ils ne connaissaient point. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 269 

— Ah !.-.. Leurs chevaux sont magnifiques : ce noir surtout. 

— Savez- vous à qui la bête appartient maintenant? 

— Au cheikh. 

— Non. 

— A qui donc? 

— A moi- 

— Bah! 

■ — A moi, en vérité. 

— Sir, mon nom est David Lindsay; on ne m'en fait point 
accroire, je vous prie de vous en souvenir, 

— Je ne vous en fais point accroire non plus en vous disant 
que je pars demain matin ; ces gens s'en rapportent à moi pour 
explorer le terrain et sonder les dispositions de l'ennemi. 

— Heureux mortel! Emmenez-moi. 

— Je ne le puis, vous m'embarrasseriez. D'ailleurs, votre habit 
gris est trop compromettant. 

— Procurez -moi des vêtements de Bédouins, 

— Vous ne savez pas un mot d'arabe. 

— C'est vrai ; combien de temps vous faudra- 1- il ? 

— Je ne sais trop : quelques jours ; c'est assez loin d'ici. 

— Mauvaise route et méchantes gens dans ce pays ! Voulez- 
vous me faire un plaisir? 

— Lequel? 

— Tout en cherchant la trace de vos Bédouins , tâchez de me 
découvrir quelques ruines ; n'oubliez pas mon fowling-bull. 

— Soyez tranquille ! » 

Nous avions repris nos places dans la tente, où nous dûmes 
manger encore quelques restes du festin en écoutant de longs 
récits, comme les aiment ces peuples. Le soir nous eûmes de la 
musique et même des chants. Les Arabes ne font guère usage que 
de deux instruments : la roubaba, sorte de cithare à une corde, 
et la tabl, petite timbale qui, comparée au son faible, monotone 
et léger de la roubaba, produit un bruit assourdissant. Après ce 
concert, on récita la prière du soir; puis nous allâmes nous cou- 
cher. L'Anglais dormit sous la tente du chef; je dus me rendre 
près des chevaux , en plein air. 

Je m'étendis à côté de ma nouvelle monture et lui murmurai 
avec ferveur dans les narines la centième sourate, sans me lasser 
de la répétition; non pas que j'y attachasse la moindre idée 



270 UNE BATAILLE AU DESERT 

superstitieuse, mais parce que je savais qu'il fallait habituer 
ainsi les chevaux du désert à la voix de leur maîlre. Je dor- 
mis ensuite entre les pieds de ranimai, avec autant de con- 
fiance que renfant couché entre les pattes soyeuses d'un ierre- 
neuve. 

Au moment où le jour commençait à se lever dans le fond de 
l'horizon , la tente du cheikh s'ouvrit et je vis l'Anglais venir 
vers moi. 

« Dormez-vous? me demanda Lindsay. 

— J'ai dormi. 

— Moi non. , 

— Pourquoi donc ? 

— Il y a trop de population dans celte tente. 

— Les Arabes? 

— Non, les fleas, les lice^ les gnat*. » 

Ceux qui connaissent l'anglais savent ce que mon compagnon 
désignait ainsi. Je me mis à rire. 

<r N'êtes- vous pas encore habitué à ces misères, sir Lindsay ? 
demandai- je. 

: — -Non, jamais! D'ailleurs, je pensais à vous; je voudrais 
savoir si vous seriez parti sans me parler. 

— Certes, non; je comptais bien prendre congé de vous tout 
à l'heure. 

— Oui, mais nous n'aurions pas eu le temps de nous entendre; 
j'ai beaucoup de choses à vous dire, » 

Il tira son carnet de notes , quoiqu'on vît à peine clair, et con- 
tinua gravement : 

ce Si je me fais conduire à la place de quelque ruine en votre 
absence, je serai obligé de parler à ces Arabes; donnez-moi 
différents renseignements. D'abord, comment dit-on ami? 

— Ahbab. 

— Ennemi ? 

— Kiman. 

— La monnaie , le dollar ? 

— Riyal frank. 

— Une bourse ? 
—, Sourra. 

1 Les puces ? les poux, les moustiques. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 271. 

— Et si je veux faire enlever une pierre, comment dit-on une 
pierre ? 

— Hadjra. » 

Lindsay s'informa ainsi d'une centaine de mots qu'il écrivit 
avec soin. Nous finissions à peine, qu'on s'éveillait dans la tente 
du cheikh; nous fûmes invités à prendre le repas du matin. 

Le vieux chef me donna de minutieuses instructions; enfin, 
après avoir fait mes adieux aux assistants, je montai à cheval 
et je quittai le camp, me disant que peut-être je n'y pourrais 
rentrer. 

Je me proposai de visiter d'abord au sud la tribu des Djouari. 
La meilleure voie pour arriver à mon but était de suivre le fleuve 
Thathar, qui coule presque toujours d'une façon parallèle à celle 
du Tigre; malheureusement il était présumable que les Obeïd 
faisaient paître leurs troupeaux sur la rive de ce fleuve, et par 
prudence je dus appuyer vers Pouest. Je me dirigeai de manière 
à trouver le Tigre à un mille environ plus haut que Tékrit ; là cer- 
tainement je devais rencontrer ceux que je cherchais. 

J'étais bien pourvu de provisions. Pour mon cheval je n'avais 
pas besoin d'eau, car nous devions rencontrer partout des herbes 
rafraîchissantes. Je n'avais donc d'autre souci que celui de ne pas 
me tromper de chemin et d'éviter les mauvaises rencontres. Quant 
au premier de ces soins , je gardais le tracé des lieux- assez exac- 
tement dans ma mémoire, puis j'avais le soleil et ma boussole ; 
pour le second, je me fiais à ma longue-vue, avec laquelle j'explo- 
rais à chaque instant l'horizon. 

La journée se passa sans incident; le soir je m'abritai pour 
dormir derrière une roche isolée. 

Avant de me préparer au sommeil, il me vint à l'esprit que je 
devrais plutôt continuer ma roule jusqu'à Tékrit, où je pourrais 
sans doute apprendre ce que je désirais savoir sans trop attirer 
l'attention. Mais cela devint fort inutile, comme je le vis le len- 
demain. 

Malgré cette préoccupation je dormis tant bien que mal jus- 
qu'au jour ; le hennissement du cheval m'éveilla au moment où le 
soleil se levait. 

Cinq cavaliers, arrivant du côté nord, s'avançaient vers. moi : 
ils étaient si près, que je ne pouvais douter qu'ils me vissent, ni 
les éviter; je ne voulais pas, du reste, avoir l'air dé les fuir, Je 



1 ■»<-.< ^-. 






272 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

me levai et pris seulement la bride de ma monture , affectant une 
pleine sécurité. 

Ils s'approchèrent au galop , puis arrêtèrent leurs chevaux 
devant moi. Ils ne me parurent point hostiles ; l'un d'eux me salua 
de la manière accoutumée : 

« Salam aléïkoum ! 

— Aléïkoum, 

— Tu as pâssélâ nuit ici ? 

— Oui. 

— N'as -tu point détente pour abriter ta tête? 

— Non. Allah distribue ses dons comme il lui plaît! Aux uns 
il donne un abri tissé de fils, aux autres la voûte du ciel pour 
couverture. 

— Tu pourrais posséder upe tente, si tu voulais, car ton cheval 
vaut mille tentes et plus. 

— C'est mon seul bien. 

— Veux-tu le vendre? 

— Non. . 

— Tu dois appartenir à une tribu qui campe non loin d'ici? 

— Pourquoi ? 

— Parce que ton cheval est tout. frais- 

— Cependant mon peuple vit à bien des journées de marche 
de ce lieu, bien loin, bien loin, derrière la Mecque, vers l'ouest 

— Comment s'appelle ta race? 

— Oulad Djerman. 

— Ah! oui, je sais que là-bas, dans le Moghred, on dit Ouiad 
au lieu de Béni, Pourquoi as-tu quitté ton pays? 

— • Je suis allé visiter la Mecque et je voudrais voir encore 
quelques villes, quelques douars, en tirant du côté de la Perse, 
pour avoir beaucoup de choses à raconter aux miens quand je 
serai de retour. .. 

-—Où vas- tu en ce moment? 

— Toujours vers l'endroit où se lève le soleil, Allah me 
conduit. 

— Veux-tu chevaucher avec nous ? 

— Où allez - vous ? 

— Derrière les hauteurs du Kernina, où paissent nos trou- 
peaux. » 

Ces gens étaient-ils des Djouari? 



"K- 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 273 

Ils m'avaient interrogé , je pouvais donc leur rendre la pareille 
sans manquer à la politesse d'usage. 
Je leur demandai : 
« À quelle tribu appartiennent ces troupeaux ? 

— À la tribu des Abou Mohammed, 

— Et dans les environs, ne se trouve-t-il pas d'autres races? 

— Si ; en aval du fleuve sont les Àlabeïde , qui payent un droit 
au chef de Kernina ; en amont, les Djouari. 

— À qui ceux-ci payent-ils le tribut ? 

— On voit que tu viens de loin ! Les Djouari ne payent le tri- 
but à personne ; ce sont eux qui lèvent l'impôt sur qui ils peuvent, 
car ils sont voleurs et pillards. Nos troupeaux doivent être bien 
gardés, sans quoi ils ne nous en laisseraient pas une seule tête. Si 
tu veux te battre, viens avec nous, car nous leur faisons la guerre. 

— Vous leur faites la guerre? 

— Oui, nous nous sommes joints aux Àlabeïde. Si tu désires 
combattre, l'occasion est bonne, tu apprendras la guerre chez 
nous. Mais pourquoi as-tu dormi ici, sur ïa colline du lion? 

— Je ne connaissais pas ce lieu; j'étais fatigué, je me suis 
reposé là, et j'ai dormi. 

— Allah kérim ! tu es un favori d'Allah, autrement le dévasta- 
teur des troupeaux t'aurait mis en pièces. Aucun homme du pays 
ne s'arrête en cet endroit la nuit, car les lions tiennent leur 
assemblée autour de cette pierre. 

— Est-ce qu'il y a des lions dans la contrée? 

— Oui, en aval du fleuve; plus haut on ne trouve que des 
léopards. Viens -tu avec nous? 

— Me traiterez -vous en hôle ? - 

— Tu Tes; tends-nous la main, échangeons les dattes. » 
Nous plaçâmes nos mains l'une sur l'autre, de manière que les 

paumes se touchassent, puis ils me donnèrent chacun une datte ; 
je leur en remis cinq, et nous les mangeâmes en tenant nos 
mains unies; cette cérémonie dut se répéter cinq fois avec beau- 
coup de gravité; après quoi nous nous mîmes en route. Nous 
dépassâmes bientôt le, Thathar, et le pays commença à devenir 
montueux. 

Je reconnus sans peine dans mes compagnons de braves gens 
des tribus nomades ; ils me parurent d'une candeur toute primi- 
tive et vraiment incapables de tromperie. Ils venaient de visiter. 

Les Pirates de la mer Rouge* 18 



271: UNE BATAILLE AD DÉSERT 

une tribu voisine et amie, où s'était célébrée une noce; ils s'en 
retournaient enthousiasmés de la bonne réception qu'on leur avait 
faite, aussi bien que des divertissements auxquels ils avaient pris 
part. 

Cependant le terrain s'accidentait de plus en plus, et nous gra- 
vissions une hauteur assez escarpée; puis, parvenus au sommet, 
nous dûmes redescendre une pente fort raide* A droite, les ruines 
de l'ancienne Tékrit se montraient dans le lointain- À gauche, au 
fond de l'horizon, nous pouvions apercevoir le sommet du Djebel 
Kernina; devant nous s'étendait la large vallée du Tigre. Encore 
une demi- heure de chemin et nous atteignions le fleuve. En cet 
endroit, l'eau devait présenter environ un mille anglais de lar- 
geur; elle se divisait en deux bras pour entourer une île ver- 
doyante , sur les prairies de laquelle je remarquai plusieurs 
tentes. 

« Veux- tu passer le fleuve avec nous? me demandèrent mes 
compagnons ; tu seras bien accueilli par notre cheikh. 

— Et comment passerons -nous l'eau? 

— Tu vas le voir tout de suite , car on nous a reconnus de 
l'autre côté. Viens à l'endroit où aborde le kelleh. » 

Un kelleh est une barque, ordinairement deux fois plus longue 
que large. Il est construit en peaux de chèvres tendues sur une 
carcasse de bois et cousues au moyen de petites cordes faites de 
boyaux. Des planches, placées en travers de l'embarcation, sou- 
tiennent le chargement et permettent aux rameurs de s'asseoir, Ce 
petit bateau marche avec deux rames en bambous, reliées par des 
lanières de cuir; cinq ou six hommes peuvent aisément se tenir 
dans cette sorte d'embarcation. 

Je montai, en compagnie de. mes cinq conducteurs, sur le kel- 
leh ; nous abordâmes bientôt sur l'autre rive, où une foule d' en- 
fants , quelques chiens et un vieil Arabe d'un aspect fort vénérable 
vinrent au-devant de nous. Le vieilhomme était le père de mes 
guides ; il me reçut bien. 

« Permets que je te conduise au cheikh , » mè dit celui des 
jeûnes gens qui jusque-là avait presque toujours porté la parole. 

Sur notre route nous rencontrâmes plusieurs Arabes qui se 
tinrent modestement en arrière, sans m'adresser la parole ; tous 
semblaient regarder mon cheval avec admiration. Nous n'allâmes 
pas bien loin; la demeure du chef , établie près du rivage,; était 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 27$ 

assez spacieuse et couverte en bambous ; à l'intérieur des nattes 
tapissaient les murailles . Lorsque nous entrâmes, un homme 
grand et bien bâti se leva pour nous saluer. Il s'occupait a 
aiguiser son charay i sur une pierre, mais il cessa aussitôt sa 
besogne. 

« Salam aléïkoum ! lui dis -je. 

— Aîéïk ! répondit- il en m'examinant avec une sorte de 
défiance. 

— Permets, ô cheikh, que je te présente cet, homme, reprit 
alors mon conducteur; c'est un guerrier trop distingué pour que 
j'ose lui offrir l'hospitalité dans ma propre tente. 

— Celui que tu amènes sera toujours le bienvenu. » 

Le jeune Arabe salua et s'éloigna; le cheikh me prit alors la 
main en disant : 

« Assieds- toi, étranger; tu es fatigué, tu as faim; tu te repo- 
seras et tu mangeras, mais laisse -moi d'abord soigner ton 
chevaL » 

: C'était bien la politesse arabe ; le cheval d'abord, puis l'homme. 
Lorsqu'il rentra, je m'aperçus que mon coursier avait fait sur lui- 
une impression des plus favorables. 

. « Tu possèdes .une noble bête! s'écria-t-iL Mach' Allah ! puisses- 
tu la conserver! Je la connais ! » 

Ce dernier mot m'effraya. Après tout, cette rencontre pouvait 
aussi me servir, il fallait m'assurer de la disposition de mon 
bote ; je repris : 

ce Comment connais -tu ce cheval ? 

— C'est le meilleur cheval des Haddedîn. 

— Tu connais les Haddedîn? 

— Je connais tous les hommes de cette tribu; mais toi, je ne 
te connais pas. 

< — Tu connais leur cheikh? 
— Mohammed Emin? certainement. 

— Je suis envoyé par lui. 

— Et où donc? , 

— Vers toi; peut-être... 

— Il t'a dit de venir me parler? 

— Non ; mais je me présente devant toi comme son messager. 

** Couteau très effilé de l'Afghanistan. - -■ .- f ' . 



276 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Repose-toi, tu parleras ensuite. 

— Je ne suis pas fatigué; ce que j'ai à te communiquer est 
important, permets que je commence sans délai* 

— Explique -toi! 

— On dit que les Djouari sont tes ennemis. 

— Ils le sont! affirma mon hôte en fronçant le sourcil d'un air 
sombre. 

— Ils sont aussi les miens et ceux des Haddedîn. 

— Je le sais. 

— Sais -tu qu'ils se sont unis aux Abou Hamed et aux Obeïd 
pour enlever les troupeaux des Haddedîn? 

— Je le sais. 

— On dit que tu as fait alliance avec les Alabeïde pour te 
venger de ces brigands? 

— Oui. 

— Si je te proposais un rapprochement avec les gens de Mo- 
hammed à ce sujet? 

— Je te l'ai dit, tu es le bienvenu; tu vas te reposer et manger; 
tu ne nous quitteras pas avant que j'aie fait rassembler les 
anciens. » 

Une demi- heure plus tard, le conseil siégeait dans lia demeure 
du cheikh. Il se composait de huit hommes: mais, avant de déli- 
bérer, on prit part à un festin donné en mon honneur. 

Nous nous assîmes en cercle pour dévorer un gros morceau de 
mouton rôti. Ces huit hommes étaient les chefs des Abou Mo- 
hammed. Je leur racontai comment le cheikh m'avait confié ses 
messages de guerre. 

« Quelle proposition nous fais -tu? me dirent -ils. 

— Aucune; plus d'années ont passé sur vos têtes que sur la 
mienne, ce n'est point aux jeunes de frayer la voie aux anciens. 

— Tu parles le langage de la prudence. Ta tête est jeune, mais 
ton intelligence surpasse celle des anciens; autrement Mohammed 
Emin ne t'eût point chargé d'une mission. Parle, nous t'écou- 
tons; après cela nous verrons à nous décider. 

— Combien de guerriers compte votre tribu? 

— Neuf cents. 

— Et celle des Alabeïde? 
- — Huit cents. 

— Cela fait dix- sept cents : la moitié du nombre des ennemis. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT ; 277 

— Mais dis -nous combien en peuvent rassembler les Had- 
dedîn? 

— Onze cents, peut-être un peu moins* Savez- vous dans quel 
temps se réuniront les Djouari et les Àbou Hamed? 

— Le lendemain du prochain Yaoum el Djema *. 

— Vous en êtes certains? 

— Oui; nous avons un espion éprouvé chez les Djouari. 

— Où aura lieu la jonction? 

— Près des ruines du khan Kernina. 

— Et ensuite? 

— Ensuite ils se joindront encore aux Obeïd. 

— Où? 

— Au bas du mont Kaouza. 

— Quand? 

— Le troisième jour après le Yaoum el Djema. 

— Vous êtes exactement informés. Puis où iront- ils? 

— Attaquer les Haddedîn dans leur pâturage. 

— Et vous, quel est votre plan? 

— Nous tomberons sur le camp des alliés pendant que les 
femmes et les enfants y seront restés seuls ; nous leur enlèverons 
leurs troupeaux. 

— Avez -vous consulté la justice et la sagesse? 

— Oui; nous ne ferons que leur reprendre ce qu'ils nous 
ont volé. 

— C'est vrai, mais vos ennemis auront une armée de plus.de 
trois mille hommes; s'ils sont vainqueurs, ils retourneront vers 
leurs tentes, ils vous poursuivront et se vengeront sans merci. Si 
j'ai mal parlé, dites-le! 

— Non , tu as bien parlé ; mais nous espérons que les Cham- 
mar ne combattront pas seuls. 

— Ils ont contre eux le gouverneur de Mossoul. 

— Que nous conseilles -tu? Vaut- il mieux attaquer l'ennemi 
en face? 

— Il faudrait vaincre une tribu, et par là effrayer les autres. 
Suivez les alliés aussitôt leur réunion à el Kelab, Mohammed Emin 
se tiendra prêt à les recevoir le troisième jour, au moment où ils 
descendront du Kaouza, pendant que vous leur fermerez la route 

1 Assemblée (pour la prière). Vendredi. . ■ . .. 



278 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

du côté sud. Ainsi on pourra les acculer dans le Kelab, où le 
fleuve est infranchissable. » 

Ce plan, longuement discuté par le conseil, fut enfin adopté. 
Tout l'après-midi se passa en délibérations, démonstrations et 
discours. Il éiait presque nuit avant que j'eusse obtenu une con- 
clusion. Je me décidai à coucher sous la tente du cheikh. 

Le lendemain matin, on me reconduisit à la rive opposée: puis 
je repris le chemin de la veille. 

Ma commission, qui paraissait si difficile, si périlleuse, se 
trouvait terminée de la façon la plus simple et la plus prompte. 

J'avais honte de retourner ainsi près de Mohammed; il me 
semblait peu consciencieux de garder le cheval comme prix d'une 
expédition si aisément accomplie, et pourtant je m'en serais 
séparé avec un véritable chagrin; que faire? 

Je me demandai s'il ne conviendrait pas de tenter l'exploration 
du futur champ de bataille. Cette idée me poursuivant, je dus y 
céder. Au lieu de continuer ma route jusqu'au Thathar, comme 
j'en avais l'intention, je me mis à longer la rive gauche vers le 
nord, de manière à me rapprocher des flancs du Kaouza. 

Il était plus de midi , quand , à force de méditer sur la route à 
parcourir, j'en vins à me persuader que l'Oued Djehenne, où 
nous avions repris les chevaux de l'Anglais , devait faire partie de 
la contrée appelée Kaouza. N'ayant ni cartes ni indications pré- 
cises pour élucider ce point géographique, je chevauchai un peu 
au hasard et finis par arriver assez près du Djebel Hamrin, qui 
se dessine fièrement sur la droite. 

: Le soleil commençait à s'incliner au couchant, lorsque j'aper- 
çus, au fond de l'horizon, vers l'ouest, deux cavaliers, véri- 
tables points noirs d'abord, qui grandirent et se rapprochèrent 
rapidement. 

Ils m'avaient vu, s'étaient arrêtés un moment; maintenant ils 
accouraient au galop. • ■ 

Devais-je fuir devant deux hommes, mal armés sans doute? 
C'eût été faire acte de poltronnerie; j'arrêtai mon cheval et les 
attendis. 

Ces cavaliers étaient âgés déjà, mais encore vigoureux; ils 
s'arrêtèrent aussi dès qu'ils furent à portée de la voix; l'un d'eux* 
jetant sur mon coursier noir un regard de convoitise, me 
demanda : 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 27.9 

« Qui es-tu? 

— Étranger, répondis-je laconiquement. 

— D'où viens -tu? 

— De l'ouest, comme vous voyez. 

— Où vas-tu? 

— Où le Kismet * me conduit. 

— Viens avec nous, tu seras notre hôte. 

— Je te remercie; j'ai un ami qui s'occupe de mon campement 
et me prépare partout un abri. 

— Qui est-il? 

— Allah ! , . . Adieu ! » 

J'avais trop négligé la prudence, car à peine ces mots s'achê- 
vaient-ils, qu'un des brigands portait la main à sa ceinture, puis, 
saisissant une sorte de casse-tête pendu à une lanière, m'étour- 
dissait par un coup viplent sur le crâne. 

— Je perdis un moment connaissance; quand je revins à. moi, 
presque aussitôt du reste, j'étais solidement garrotté. 

<c Salam aleïkouml me dit ironiquement celui qui portait la 
parole, nous voyons bien que nous n'avons pas été assez polis 
envers toi tout à l'heure, c'est pourquoi tu as refusé notre hospi- 
talité. Réponds-moi : Qui es-tu? » 

Gomme on le pense bien, je gardai le silence. 

Il reprit avec colère, en me lançant un coup de pied : 

ce Qui es-tu? » 

Comme je me taisais, son compagnon lui dit : 

« Laisse-le ! Allah fera un miracle pour lui ouvrir la bouche. Le 
mettrons-nous à cheval, ou nous suivra- t-il à pied? 

— A pied. )) 

Ils relâchèrent les cordes qui retenaient mes jambes et me lièrent 
à Tétrier d'un de leurs chevaux; après quoi ils prirent mon 
bel étalon noir par la bridé et se mirent en route du côté de 
l'orient. 

Ainsi j'étais prisonnier, malgré mon coursier rapide et mes 
belles promesses. Ah! que l'homme est une vaine, présomptueuse 
et faible créature! 

Nous gravîmes d'abord, une montagne escarpée; puis je vis, 
dans une vallée, plusieurs feux allumés. 

1 La destinée. , ■ 



, .'-~ > : ^ -' • } '■?'■'? ' ':'■ * ^~.V^ ; . ■ - : : 



280 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



X 



La nuit était venue; nous marchions en silence; je me sentais 
fort las. Enfin nous parvînmes près des tentes; nous passâmes 
devant quelques-unes , qui étaient fermées ; un peu plus loin , sur 
le seuil de Tune d'elles , se trouvait un jeune homme ; il m'aper- 
çut, moi-même je le reconnus dans la demi -obscurité. 

« Allah il allah! s'écria- t.-il; quel est ce prisonnier? 

— Nous l'avons trouvé là-bas dans la- plaine, reprirent mes 
persécuteurs. C'est- un -étranger, il n'y a point -de ihav (4e ven- 
detta) entre lui et nous* Mais -regarde- quelle jolie bête le 
portait! . 

— Allah akbar! c'est le cheval de Mohammed Emin, le Had- 
dedîn! Conduis cet homme à mon père le cheikh, il doit être 
interrogé, je vais prévenir les chefs. 

« — Que ferons-nous du cheval? 

— Conduisez- le sous la tente du cheikh. 

— Et les armes? 

— Mettez -les aussi dans la tente. » 

Une heure plus tard, je comparaissais devant une assemblée, 
cette fois une assemblée de juges assez hostiles. Le plus âgé me 
demanda; 

« Me connais -tu? 

— Non. - . 

— Sais -tu où tu te trouves? 

— r- Non* ~~ ■ 

— Connais -tu ce jeune Arabe? 



— Où Fas-tu vu? 

. — Au Djebel Djehenne; il m'avait volé quatre chevaux. Je l'ai 
forcé à me les rendre. 

— Ne. mens, pas! 

— Qui es-tu pour me parler ainsi? 

— Je suis Zédar ben Houli, le cheikh des Abou Hamed. 

— Zédar ben Houli, le cheikh des voleurs de chevaux. 

— Tais- toi , homme ! Ce jeune guerrier est mon fils, 

— Tu peux être fier de lui, ô cheikh! 

— Tais-toi, te dis-je encore une fois, ou tu pourrais te repentir 
d'avoir parlé. Un, voleur- de chevaux, c*est toi! A qui appartient le 
cheval que tu montais tout à l'heure ? 

— -"A- moi. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 281 

— Ne mens pas. 

— Zédar ben Houli, remercie Allah de ce que mes mains 
sont liées, autrement tu ne m'aurais pas appelé deux fois 
menteur! 

— Serrez les liens ! ordonna le chef. 

— Lequel de vous osera porter la main sur un hadji, qui 
garde dans ses vêtements une bouteille de l'eau sacrée du Zem- 
Zem? 

— Je vois bien que tu es un hadji, puisque le hamail pend 
à ton cou; mais possèdes-tu véritablement de l'eau du Zem-Zem? 

— Oui. 

— Donne-nous-en. 

— Non. 

— Pourquoi non? 

— Je n'en donne qu'à mes amis. 

— Sommes -nous tes ennemis? 

— Oui. 

< — Non! nous ne t'avons fait aucun mal, nous n'avons d'autre 
intention que de rendre à son légitime propriétaire le cheval volé 
par toi. 

— Je suis le légitime propriétaire de ce cheval. 

— Tu es hadji, tu possèdes l'eau du Zem-Zem. et tu ne dis 
pas la vérité ! Je connais cet étalon noir : il appartient au cheikh 
Mohammed Emin; comment se trouve — t— il entre tes mains? 

— Mohammed m'en a fait cadeau. 

— Tu mens; aucun Arabe ne ferait un tel présent. 

— Je te le répète, remercie Allah de ce que mes mains ne 
peuvent me venger ! 

— Pourquoi t'aurait-il donné un pareil cheval? 

— Cela est une affaire entre lui et moi, elle ne vous regarde 
pas. 

— Tu es vraiment un hadji fort poli ! ïl faut que tu aies rendu 
au cheikh un bien grand service, s'il t'a fait un pareil présent! 
Enfin laissons cette question. Quand as-tu quitté les Haddedîn? 

— Avant- hier matin. 

— Où pâturaient leurs troupeaux? 

— Je ne sais ; les Arabes conduisent leur bétail tantôt ici et 
tantôt là. 

— Pourrais-tu nous conduire à peu près où ils sont? 



-"';_*; ',*■;■. : . :" >" v^^^-Tr^^^V'i-^t^" ^"'Vy.' i'-",-^" ,-,.-.; 



Me ÏJNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Non. 

— Et si nous te rendions ton cheval et tes armes? 

— Non. ' ; 

— Où as-tu été depuis hier? 

— Partout, aux environs. 

— Bien! tu ne veux pas répondre, tu t'en repentiras. Emme- 
nez-le. » 

„ - Je .fus ^conduit dans _une .petite. tente_.très basse ; on me fit étroi- 
tement garder par deux Bédouins. Rien n'avait été décidé sur 
mon sort, le conseil me paraissait indécis. Épuisé de fatigue, 
encore un peu étourdi du coup que j'avais reçu, je m'endormis 
assez profondément malgré le péril de la situation. Des rêves 
étranges agitaient cependant mon cerveau : je me croyais dans 
une oasis du Sahara, montant la garde autour du campement, 
buvant du jus de palme, écoutant les légendes de mes compa- 
gnons arabes. Puis tout à coup retentissait cette voix, que nul 
ne peut oublier quand une fois il Ta entendue, la voix du lion, 
le rugissement de VÀssad-bey , de Vétrangleur des troupeaux. 
Et cette voix, se rapprochant toujours, devenait de plus en plus 
formidable. 

Je m'éveillai. Était-ce bien un songe? À mes côtés, les deux 
Bédouins récitaient la sainte fatha, la prière du danger suprême, 
et le tonnerre que j'avais cru entendre retentissait pour la troi- 
sième fois à mes oreilles. 

Un lion rôdait autour du camp. 

« Vous ne dormez pas ? demàndai-je à mes gardiens, 

— Non. . 

— Entendez-vous le lion ? 

— Oui. Voilà quatre jours qu'il vient ici chercher une proie. 

— Vous ne le tuez point ? 

— Qui oserait le tuer, lui le puissant, le redoutable Seigneur 
delà mort! " - 

— > Poltrons ! Est-ce qu'il pénètre dans l'intérieur du camp ? ; 
•*— Non, mais les hommes n'osent sortir des tentes; ils sont 
rassemblés pour écouter sa voix. / 

— Le cheikh veille-t-il parmi eux? 

— Oui. . , : ,"■ - 

— Que l'un de vous aille vers lui, qu'il lui dise : Le prisonnier 
s'engage à tuer lé lian si on lui rend ses armes. ; .^ 



UNE BATAILLE AU DÉSERÏ 283 

• — Tu es fou ! 

— Je suis dans mon bon sens. Va, te dis-je, » 

L'homme se leva en branlant la iêîe ; Il revint au bout de quel- 
ques minutes, me- débarrassa de mes liens et me fit signe de le 
suivre. Je trouvai un grand nombre d'hommes rassemblés dans 
la tente du cheikh ; tous tenaient leurs armes à la main , mais pas 
un n'osait faire deux pas vers l'ennemi. 

<( Tu as demandé à me parler? dit le cheikh ; que veux- tu? 

— Permets-moi de donner la chasse à ce lion. 

— Tu ne pourrais tuer un lion. Vingt des plus braves d'entre 
nous n'y réussiraient pas; essayer cette chasse serait exposer la 
vie de cent hommes. 

— Je le tuerai à moi tout seul , et ce ne sera pas le premier. 

— Parles-tu selon la vérité? 

— Oui, cheikh, je te l'affirme ! 

— Si tu veux tenter l'aventure, je ne m'y oppose pas. Allah 
donne la vie et la reprend ; tout est écrit dans le livre de la des- 
tinée. 

— Rends- moi mes armes. 

— Lesquelles? 

— La plus lourde et mon couteau, 

— Apportez -lui ce qu'il réclame. » 

Le brave homme se disait que j'étais un enfant de la mort f 
que, par conséquent, il hériterait sans conteste de mon beau 
cheval* 

Pour moi, je me promettais bien de conquérir, avec mon fusil, 
trois choses : la peau du lion, mon noir coursier et ma liberté. 
Cet espoir surexcitait mon courage. 

Lorsqu'on m'eut restitué mon fusil et mon long poignard, je 
-fis remarquer au chef que je ne pouvais agir les mains liées. 
« « Promets que tu ne tireras que sur le lion. 

— Je le promets* 

— Jure-le , tu es un hadji ; jure-le par Feau du Zem-Zem que 
tu gardes sur toi. 

— Je le jure. 

— Déliez ses mains ! » 

; Je me sentais libre déjà. Mes autres armes étaient dans la tente 

du chef, mon cheval se trouvait aussi tout près. J'avais bon espoir. 

L'heure venait où le lion aime surtout à rôder autour des trou- 



284 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

peaux : l'aube allait bientôt se lever. Je tâtai ma ceinture pour 
m'assurer que la boîte à poudre y restait encore, puis je sortis 
de la tente* Je m'arrêtai d'abord, afin d'accoutumer mes yeux 
aux ténèbres. Je vis autour de moi des chameaux avec un grand 
nombre de chèvres rassemblés, tout tremblants, les uns serrés 
contre les autres; les chiens, gardiens ordinaires du troupeau, 
s'étaient enfuis et blottis derrière la tente. 

Je me mis à quatre pattes, puis m'avançai en rampant lente- 
ment. Je savais que j'atteindrais mieux le fauve par la ruse qu'en 
cherchant à le rencontrer face à face dans cette obscurité. 

Soudain lé sol trembla ; un rugissement terrible ébranla tout le 
camp; j'entendis comme un corps lourd tombant sur un autre, 
un gémissement étouffé, le craquement d'os broyés, A vingt pas 
de moi brillaient les yeux enflammés de l'animal féroce. 

Je connaissais bien l'éclat fauve de ces yeux mobiles ! Je 
m'agenouillai, ajustant mon arme; je visai aussi exactement que 
possible dans les ténèbres et tirai. 
Un cri épouvantable fit trembler l'air. 

La lumière de mon fusil avait montré au lion sa proie. Je le 
voyais aussi , enfonçant ses dents formidables dans le cou d'un 
chameau. Ma balle l'avait-elle frappé? Un objet volumineux 
bondit en trébuchant et s'affaissa à trois pas devant moi. Les 
yeux brillaient toujours. Mais la bête avait mal dirigé son attaque 
ou elle était blessée. Je m'agenouillai de nouveau et tirai un 
second coup, visant non entre les deux yeux, mais à un œil seu- 
lement, puis je saisis mon couteau; P animal était si près, qu'il 
pouvait instantanément se retourner contre moi. 

Rien ne bougea. Je rechargeai mon fusil en reculant de quel- 
ques pas. Le silence le plus complet régnait partout. Personne 
ne s'aventurait hors de la tente ; on me croyait bien mort. J'at- 
tendis encore quelques instants; l'aube commençait à se lever. 
Dès qu'il fît un peu jour, je m'approchai du lion; il avait été tué 
au second coup. Je me mis en devoir de le dépouiller ; je tenais 
à emporter ce trophée. Ma besogne s'avançait, quand le jour vint 
m' éclairer complètement. Je pris bientôt la peau sanglante sur 
mes épaules pour retourner vers les tentes. 

Le camp des Abou Amed me parut pauvre et peu considérable; 
- il ne devait abriter qu'une partie de la tribu. C'était un vrai cam- 
pement de pillards. 



U/NE BATAILLE AU DÉSERT 285 

Au moment où j'y rentrai, hommes, femmes et enfants, ras- 
semblés devant les portes, attendaient avec inquiétude , n'osant 
encore bouger de peur du lion; lorsque je fus aperçu , il s'éleva 
des clameurs assourdissantes ; le nom d'Allah fut répété sur tous 
les tons, des centaines de mains se levèrent me montrant, ainsi 
que la dépouille de la bête, 

« Tu Tas tué? s'écria le cheikh , qui s'avança vers moi* En 
vérité, et' tout seul? 

— Tout seul. 

— Le Cheïtan à dû te venir en aide ! 

— Le Cheïtan oserait-il s'approcher d'un hadji? 

— - Tu as raison ; mais tu possèdes sans doute un charme, une 
amulette, un talisman qui te permet d'accomplir beaucoup de 
choses ? 
. — : Oui. 

— Montre-le-moi? 

— Le voilà !» 

Je lui mis mon fusil sous les yeux. 

« Ce n'est pas cela ; mais tu ne nous diras pas ton secret ; où 
est le cadavre du lion ? 

— Là-bas , tout près du camp ; allez le chercher. » 

La plupart des assistants se mirent à courir dans la direction 
que j'indiquais. C'était ce que je voulais. 

« À qui doit appartenir la peau ? interrogea le cheikh, dont les 
yeux se fixaient avidement sur cette riche fourrure. 

— Viens dans ta tente, on délibérera, » répondis-je. 

Il ne restait plus qu'une douzaine d'hommes près du vieux 
chef; ils nous suivirent. En entrant, je vis mes armes suspendues 
à une cheville ; je fis deux pas en avant et me saisis de mon bien. 
Je jetai mon fusil sur mon épaule et gardai ma carabine à la 
main ; la peau du lion me gênait beaucoup à cause de son poids* 
J'étais résolu cependant à la garder. Je me hâtai de retourner 
sur le devant de la tente ; là je dis au cheikh : 

« Zédar ben Houli, je t'ai promis de ne pas tirer sur toi ni 
sur tes gens avec mon fusil, mais je n'ai" pas parlé des autres 
armes. 

— Elles ne t'appartiennent plus ; rends-les-moi ! 

—r- Comment I elles ne m'appartiennent plus ! Eh bien , viens 
les prendre I 



?:<■■■*-■■$■ 



, ■■■ - " - - , <t ,■■ - . 



•\ l\-/.' :; v^ru* 



286 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



- — Cet homme veut fuir. Arrêtez-le !» 
. Je les menaçai de ma carabine, en criant : 

(c Celui, qui met la main sur moi est un homme mort! Merci, 
Zébar ben Hbuli, pour ta bonne hospitalité, nous nous rever- 
rons. » 

Profitant de l'hésitation, je m'élançai dehors. Les Bédouins ne 
me suivirent pas sur-le-champ; je pus détacher le cheval de 
Mohammed, jeter la peau du lion devant ma selle et m'enfuir au 
galop. En passant près du groupe qui ramenait le lion dépecé, 
je fus reconnus et salué par des cris affreux : les hommes cou- 
rurent à leurs chevaux et à leurs armes. Je fuyais toujours. Quand 
j/eus dépassé les dernières tentes, je remis la bêle au trot. Le 
cheval sentait la peau du lion, cette odeur le faisait frémir, il 
dressait les oreilles avec inquiétude. Fallait- il donc abandonner 
mon butin? En me retournant, je vis tout le camp s'ébranler pour 
me poursuivre. 

Quand le plus avancé de mes Arabes se trouva à une portée 
de fusil derrière moi, je fis yolte- face brusquement. Je visai son 
cheval, suivant mon habitude ; il roula dans la poussière; alors 
je lançai ma monture au grand galop. 

Bientôt mes poursuivants se rapprochèrent, mais, leurs armes 
étaient mauvaises, elles ne m'atteignirent pas. Je me retournai 
de nouveau, visai encore^deux chevaux. Ils tombèrent avec leurs 
cavaliers. Ces gens durent croire à la puissance de mes amu- 
lettes ; ils s'arrêtèrent, je fus bientôt hors de leur atteinte. 

De peu? qu'ils continuassent leur chasse, je pris vers l'ouest 

pour leur donner le change. Après avoir suivi ce chemin pendant 

une heure environ, je fis un coude du côté nord, choisissant un 

terrain pierreux où les pas ne laissaient point d'empreinte. 

J'étais vers midi sur la rive du Tigre, près des rapides du 

^ 

Kelab. Ils se trouvent en aval de l'endroit où le Zab el Asfai, 
l'affluent du Tigre, rejoint pe fleuve ; vingt minutes plus loin se 
rencontrent les deux chaînes de montagne du Kanouza et d'Ham- 
rin; de hauts sommets isolés et séparés par deux vallées étroites 
marquent cet endroit; 

La vallée la moins resserrée avait dû être choisie pour le pas- 
sage des alliés. J'examinai soigneusement les lieux ^ cherchant à 
graver dans ma mémoire tous les accidents du ; terrain ; après 
quoi je me hâtai de reprendre ma course vers le Thathar. Je 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 287 

^atteignis et le dépassai même avant; la chute du jour. Je devais 
me rapprocher beaucoup du campement ami, mais je voulais 
ménager mon chevaL , 

Le lendemain seulement, après midi, j'aperçus les premiers 
troupeaux des Haddedîn. 

Je pris le galop et traversai le camp, sans m'inquiéter des cris 
de joie qui m'accueillaient de tous côtés. Le cheikh, attiré par 
ces exclamations, parut devant sa tente; j'allai droit à lui. 

ce Hamdou illah ! s'écria-t-il, te .voilà de retour! Comment 
ton voyage s'est-il passé? 

— - Bien ! 

— Sais-tu quelque chose? 

— Oui, tout!. 

— Quoi donc? 

— Fais appeler les anciens, je vous mettrai au courant. y> 
En ce moment il remarqua la peau du lion. 

ce Merveille divine! reprit-il, un lion ! Qui t'a donné cette 
peau? 

— Je l'ai moi-même retirée à son propriétaire. 

— A lui ! au seigneur du désert ! Combien étïez-vous de 
chasseurs? 

— J'étais seul. 

— Allah soit avec toi ! ta mémoire se perd. 
■ — Non, j'étais seul,, te dis-je. 

— Où? 

'. — Près du camp des Abou Hamed. 

— Ils t'avaient pris? 

— Oui ; mais , tu le vois , ils m'ont laissé partir. 
- — As-tu vu Zédar ben Houli? 

— Oui. 

— Oh ! raconte..* 

— Pas tout de suite, il me faudrait recommencer trop de 
fois; convoque tes gens, vous entendrez des choses intéres- 
santes. » 

Le chef s'éloigna; j'allais entrer dans la tente, lorsque mon 
Anglais accourut à toutes jambes. 

(( J'apprends votre retour, me criait-il de loin tout essoufflé ; 
les avez-vous trouvés? 

— Oui, les ennemis, le champ de bataille, tout enfin! 



288 UiNE BATAILLE AU DESERT 

— Il s'agit bien de cela! Je parle des ruines, des fowling- 
bulls. 

■ — J ? ai aussi trouvé des ruines. 

— Ah! bravo! nous allons commencer nos fouilles, puis je 
ferai mon envoi à Londres. Mais il faudra peut-être se battre 
auparavant, hein? 

— Oui, certes. 

— Bien, nous nous battrons comme des Bayard ! Moi aussi 
j'ai découvert quelque chose. 

— Quoi donc? 

— Oh ! des inscriptions rares. 

— Où? 

— Dans un trou, ici, tout proche : une brique. 

— Une inscription sur une brique? 

— Yes , une inscription cunéiforme ; savez-vous les lire ? 

— Un peu. 

— Moi, non. Venez voir. » 

Nous pénétrâmes dans la tente, et l'Anglais s'empressa de 
m'apporter sa précieuse trouvaille. 

« Voilà, lisez! » dit-il avec impatience. 

La pierre était dégradée de toutes parts, et les quelques signes 
cunéiformes qui y avaient été tracés se trouvaient en partie effacés 
ou enlevés, 

« Eh bien? demandait master Lindsay, trépignant de curio- 
sité. 

♦ — Attendez donc! Croyez -vous que , ce soit facile de déchiffrer 
cela? Je lis à peine trois mots ; « Tetouda, Babrout, ésis. » 

— C'est-à-dire? 

— Elevé à la gloire de Babylone. » 

Le brave master Lindsay ouvrit la bouche en parallélogramme 
jusqu'à ses oreilles, et me demanda d'un air inquiet : 
« Lisez -vous bien, master? 

— Je le pense. 

— Mais qu'est-ce que cela signifierait? 

— Tout et rien. 

— Hum ! mais c'est que nous ne sommes point ici sur le terri- 
toire de Babylone. 

— Ah bah ! 

— Nous sommes à Ninive ! 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 289 

— Soit, reprenez votre pierre, nous verrons plus tard. Je suis 

pressé, 

— Mais pourquoi vous ai -je emmené avec moi, sir? 

— C'est bon , emportez toujours votre brique jusqu'à ce que 
j'aie le temps de m'en occuper. 

— Qu'avez-vous à faire? 

— Il faut que j'aille rendre compte de ma mission à ces 

gens. 

— J'irai avec vous, 

— D'ailleurs, il est nécessaire que je mange, j'ai une faim de 
loup. 

— Je mangerai avec vous. » 

Nous nous assîmes ; on me servit quelques mets apprêtés dans 
la tente ; mon compagnon m'aida largement à y faire honneur. 
Je lui demandai, tout en déjeunant, comment il s'était tiré de sa 
conversation avec les Arabes ; il répondit avec un grand soupir : 

<c Oh ! misérablement ! quand je demandais du pain , ils m'ap- 
portaient mes bottes. Si je parlais de sel, on me présentait un 
fusil , et ainsi de suite. C'était agaçant. C'était même effrayant; 
je ne vous laisserai plus partir seul. » 

Le cheikh arriva bientôt avec les anciens; on prit du café, on 
alluma les pipes ; les Arabes attendirent patiemment et en silence 
que je fusse prêt. 

Je commençai ma narration, leur expliquant de mon mieux 
tout ce que j'avais appris sur les projets de leurs adversaires, le 
lieu de leur rassemblement, etc. Je leur racontai aussi comment 
j'avais déterminé le cheikh des Abou Mohammed à les aider par 
une diversion opérée avec les Alabeïde. 

Là-dessus ce furent des cris de joie et un enthousiasme sans 
pareil. Les braves gens m'étouffèrent presque dans leur recon- 
naissance. L'histoire de ma chasse au lion sembla beaucoup les 
émerveiller; ils n'attaquent jamais ce redoutable fauve pendant 
la nuit, ni seuls, mais en grandes troupes. Je leur présentai la 
peau de l'animal. Ils remarquèrent qu'elle n'était pas déchirée : 
cela les étonnait encore davantage. Quand les Arabes chassent le 
lion, la peau se trouve ordinairement criblée de trous, à cause du 
grand nombre de tireurs. Mais ici, ma première balle, ayant 
porté trop haut, parce que les ténèbres m'empêchaient de viser 
exactement, n'avait blessé que l'oreille; la seconde, tirée à trois 

Les Pirates de ïa mer Bouge- 19 



290: UNE BATAILLE AU DÉSERT, 

pas de' la' bête féroce, s'était logée dans l'oeil gauche ; la' fourrure 
restait donc presque intacte. 

« Allah akbar! c'est vrai! crièrent les assistants en chœur, tu 
t'es approché de si près de la redoutable bête, que ta poudre lui 
a brûlé la crinière. Et si elle t'avait mangé? 

— Allah m'a gardé, comme vous le voyez. Cheikh, j'ai rap- 
porté cette peau pour toi, fais-en l'ornement de ta tente. 

— Dis-tu cela sérieusement? me demanda le cheikh, dont les 
~, yeux brillaient de plaisir. 

— Très sérieusement. 

< — Je te rends grâce, Émir, hadji Kara ben Nemsi! Je dor- 
mirai sur cette peau, pour que le courage du lion vienne jusqu'à 
mon cœur. 

, — Tu n'as pas besoin de dormir sur la peau du lion pour être 
courageux, Ô cheikh, et je suis sûr que tes ennemis vont bientôt 
reconnaître ta bravoure. 

— Tu combattras avec nous, vaillant Émir? 

— Oui, certes; car tes ennemis sont des voleurs, des brigands 
qu'il faut punir ; moi et mon ami nous nous rangeons sous tes 
ordres. 

■. ■!— Tu ne dois pas obéir, mais commander; je te remettrai la 
conduite d'une partie de mes hommes. 

— Nous discuterons cela plus tard; pour le moment, permets- 
moi de prendre part à votre conseil. 

— Tu as raison, nous devons délibérer; mais nous avons 
encore cinq jours devant nous. 

— Ne me disais-tu pas qu'un jour te suffisait pour rassembler 
tes guerriers? 

— C'est vrai. 

— Eh bien, à ta place je les convoquerais dès aujourd'hui. 

— Pourquoi? 

— Pour les exercer d'avance au combat et les distribuer en 
troupes, suivant leur valeur. 

— Crois -tu donc que les Haddedîn soient si peu aguerris? Es 
combattent dès leur bas âge. Nous vaincrons nos ennemis, quoi-. 

. qu'ils soient nombreux. ' . , : 

; — Cela n'est pas certain. 

< — Mach'AUah ! tu as tué le lion et tu crains les Arabes! :" 
■::]— Non? je vous. $ais. intrépides, mais je. crois cfueie courage: 



ï' 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 291 

et la valeur comptent double quand la prudence y est unie. Si 
les Àiabeïde et les Abou Mohammed ne réussissent pas dans leur 
attaque, vous vous trouverez onze cents contre trois mille. D'ail- 
leurs l'ennemi peut aisément connaître vos plans et ne pas se 
laisser surprendre, A quoi vous servirait une bravoure désespérée 
si vos fautes vous privaient de la victoire ? Il faut abattre ces bri- 
gands et les forcer à te payer le tribut. Il faut combattre comme 
les Francs, non comme les Arabes, 

— Comment combattent- ils? » 

Je commençai alors un discours, que j'essayai de rendre aussi 
clair que possible, sur Fart de la guerre en Europe. J'y étais, je 
l'avoue, assez novice, mais ces Haddedîn m'intéressaient. Je ne 
pensais pas commettre une fauté contre l'humanité en les aidant 
contre un ennemi injuste. Il serait peut-être en mon pouvoir 
d'adoucir après la bataille la férocité de cette peuplade, je voulais 
assurer mon influence par d'utiles conseils. Je leur peignis donc 
le désavantage de leur manière de combattre, et je leur expliquai 
la nôtre. Ils m'écoutèrent attentivement, puis un profond silence 
succéda à mes paroles ; enfin le chef me dit : 

« Ton discours est bon et pourrait, en ménageant la vie des 
nôtres, nous procurer la victoire ; mais le temps nous manque. 

— ' Vous; avez assez de temps. 

— Ne viens-tu pas de dire qu'il fallait des années pour former 
de bonnes troupes? 

, — Je le maintiens; seulement ce n'est pas une armée qu'il faut 
. former, il ne s'agit que de mettre vos ennemis en déroute. Fais 
rassembler tes hommes ; demain je leur enseignerai l'attaque à 
cheval et aussi le combat à pied avec des armes à feu. » 

Prenant alors un bâton à conduire les chameaux, je traçai sur 
le sol une sorte de plan. << Voyez : ici, leur dis-je, coule le Tigre; 
là est le Harim, tout près le Kanouza. Les ennemis se rejoignent 
à cette place. Deux. des tribus arrivent par la rive droite. Der- 
rière eux marchent secrètement nos alliés* A gauche s'avancent 
les Obeïd, Pour nous atteindre, les fédérés doivent passer £ntre ; 
ces deux montagnes ; ils arrivent dans la' vallée du Deradji t qui 
se nommé là vallée, des^Degrés, parce que les roches escarpées 
dont elle .est entourée : fprrnent comme les marches d'un, gigan^- 
tesque escalier. Cette vallée n'a qu'une issue. C'est là que nous 
attendrons les confédérés. Nous garnirons les hauteursr avec 



292 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

de bons tireurs, qui foudroyeront l'ennemi sans aucun risque. 

« La sortie sera défendue par ceux de tes hommes qui com- 
battent au pistolet; du reste, nos tireurs protégeront les hommes 
de pied. Des cavaliers seront cachés sur les flancs et sur les som- 
mets des monts ; ils se montreront aussitôt que l'ennemi aura 
débouché dans la vallée; nos alliés, venant sur ses derrières, lui 
couperont toute retraite. 

<( Si ces auxiliaires savent bien prendre leur temps, il ne 
s'échappera guère d'Obeïd, ni de Djouari, ni d'Abou Hammed. 

— Mach'Allah! ton discours est comme le discours du Pro- 
phète, qui a conquis, le monde! Nous suivrons ton conseil, » 
s'écria le cheikh; et, se tournant vers les autres chefs, il leur 
demanda leur approbation, qu'ils donnèrent tacitement de la 
tête. 

Je recommandai encore à Mohammed d'agir avec prudence, 
de s'assurer de la discrétion des messagers qu'il allait en- 
voyer, etc. ; enfin tout le monde se sépara. 

Mais bientôt le cheikh entra tout inquiet, 

« As -tu parlé au cheikh des Àbou Mohammed de la part du. 
butin? me dit-il- 

— Non. 

— Tu ne sais pas combien les Alabeïde demandent? 

— Je n'en sais rien du tout. 

— Tu aurais dû t'en informer. 

— Est-ce que le cheikh des Addedîn a besoin de songer au 

butin ? 

— Mach'ÀUah ! qui m'indemnisera de mes pertes ? 

— L'ennemi vaincu. 

— Faudra-t-il le poursuivre jusque sur ses pâturages, prendre 
ses femmes, ses enfants, ses troupeaux? 

— Tu ne fais la guerre ni aux femmes ni aux enfants ; garde 
les hommes qui tomberont entre tes mains, jusqu'à ce que tu 
aies obtenu un dédommagement convenable ; impose un tribut 
annuel , et retiens quelques otages marquants. » 

Le chef parut réfléchir; je repris : 

« Écoute : il est nécessaire d'être informé des moindres mou- 
vements des confédérés ; fais donc établir une ligne d'observa- 
tion d'ici à el Deradji. 

— Et comment? 



r 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 293 

- — Envoie à Deradji deux espions sûrs qui puissent examiner 
ce qui s'y passe entre eux et le camp; place dé distance en 
distance quelques guerriers éprouvés; quatre hommes à chaque 
poste. L'un d'eux servira de courrier pour relier un poste à 
l'autre. 

<c II faut aussi établir une ligne semblable pour communiquer 
avec les Mohammed, non aGn de les surveiller, mais de manière 
à êlre âverli de leur marche; j'en ai parlé au cheikh , il enverra 
des hommes de son côté jusqu'aux ruines d'el Farh. Maintenant 
assemble les hommes que tu as déjà sous la main; combien en 
comptes-tu dans le camp? 

— Quatre cents ; je vais les faire avertir tout de suite. » 
Un grand mouvement ne tarda pas à régner parmi les tentes ; 
au bout d'une demi-heure, les quatre cents guerriers étaient en 
armes au milieu du camp. Le vieux chef leur adressa un discours 
des plus, entraînants, puis tous jurèrent, par la barbe du Pro- 
phète, de se battre comme des lions et de garder les secrets.de 
l'attaque ; après quoi le cheikh les fit mettre eu ligne. 

Tous étaient à cheval, tous portaient pour armes un couteau, 
un sabre, une longue lance, qui, entre leurs mains, est souvent 
terrible. Plusieurs faisaient usage du redoutable nibat (massue), 
ou d'une lance courte. Les boucliers laissent un peu à désirer. 
Quelques guerriers gardent encore le primitif bouclier de cuir. 
Beaucoup aussi étaient armés de flèches ; le carquois et l'arc leur 
donnaient un aspect tout à fait antique ; ceux qui possédaient des 
fusils avaient en général des armes si vieilles et en si mauvais 
état, qu'elles paraissaient plus dangereuses pour eux que pour 
l'ennemi ; le petit nombre enfin se servait d'armes à percussion 
'd'une portée assez longue. Je mis ceux-là à part, leur recom- 
mandant de se présenter le lendemain matin ; puis je fis faire 
une sorte d'exercice aux autres. Ils s'en tirèrent assez bien. Je 
les divisai en bataillons; j'essayai de leur inculquer quelque idée 
des évolutions militaires. Ces hommes sont tellement accoutumés 
a combattre à cheval en harcelant l'ennemi, qu'une fois démontés 
ils perdent la tête et ne savent plus se défendre. J'aurais voulu 
parer à cet inconvénient par mes instructions, mais ce n'était pas 
aisé en si peu de temps. , . - . 

Le lendemain, j'eus à m'occuper de ceux qui possédaient des 
armes plus modernes; ils comprirent vite et exécutèrent - mes 






294 -UNE BATAILLE AU DÉSERT 

ordres avec adresse ; en somme, je fus étonné de l'intelligence 
de ces guerriers à demi sauvages- 

- *■ t t 

Le soir du même jour arrivèrent des nouvelles des Âbou 
Mohammed, qui décidément se joignaient à nous. 

Il était presque nuit lorsque je voulus faire une petite chevau- 
chée dans les plaines avec mon noir étalon. J'étais à peu de dis- 
tance du camp, lorsque je vis s'avancer vers moj deux cavaliers, 
dont l'un me ^parut d'une stature ordinaire et l'autre extrêmement 
petit. Ce dernier était en conversation très animée avec son com- 
pagnon; il levait les bras et les jambes en l'air et gesticulait de 
tout son corps. Ce ne pouvait être que .mon Halef. 

J'allai au galop au-devant de lui; du plus loin qu'il m'aperçut, 
le petit hadji Halef Omar me cria joyeusement ; < * 

(C Mach 'Allah, Sidi, est-ce vraiment toi? 
.-^ Oui, c'est moi! Je t'ai reconnu de là^bâs, » ■ > - - * 

Halef sauta au bas de son cheval; il vint baiser mes vêtements 
avec une effusion sans pareille. 

ce Dieu soit loué ! Sidi, je te revois ! criait-il ; j'ai soupiré après 
toi comme la nuit après le jour! 

.— t Gomment va le digne cheikh Malek? -'?' ^ 

;' — Il va très bien. ?/ 

> — Et Amcha? ? 



-*- Aussi* )■ 

, — Et Hanneh, ton amie? 

— Sidi, elle ressemble à une houri du paradis ! 
,rr- Et les autres, et tout le monde? 

— . Tous m'ont chargé de te saluer, Sidi. 
-■ — Où sont-ils ? .'_■;'- 

,t— Ils sont restés sur les pentes des montagnes, et m'envoient 
en lavant pour négocier leur incorporation avec le cheikh des 
Ghamiriar* ... ..'.,... . 
. — Avec lequel? les Ghammar ont plusieurs tribus* 

rr— N'importe 1 avec lé premier que je rencontrerai. 

n-r Eh Men!: viens avec moi, je suis chez les Haddëdîn. ; J'ai 
parlé de vous au cheikh Mohammed , il te recevra bien. -— 

; : — - Eli vérité . Sidi ? Tu le connais v tu ,es sûr de lui ? '- f 

— Regarde ce cheval, c'est un présent de .Mohammed Emin. 
-•■'jlrFrî Seigneur, j'ai déjà admiré ranimai^ il descend certainement 
4'u#e cavale -de KôhélL . ;. . "..'.. ; : 



, UïNEBATAILLE AU DÉSERT J 295 

' r-^ Tu. vois combien ce chef m'est favorable; -■;■■'" 

,— Qu'Allah le récompense en lui donnant une longue vie! Tu 
croig qu'iL nous accueillera bien? 

-r- Oui, je n'en doute pas; suis-moi. » 

Nous nous mîmes en marche vers le camp ; Halef parlait avec 
son entrain ordinaire. . . ■ 

« Sidi, me disait le brave petit homme, les voies d'Allah sont 
impénétrables. Je me demandais comment je ferais pour te re- 
trouver, et te voilà venu à moi tout d'abord ; tu es le premier 
que je rencontre ici! Comment se fait-il. que tu sois chez les 
Hàddedîn? » 

Je lui racontai rapidement les incidents de mon voyage, et je 
terminai en lui faisant deviner quel titre m'avaient conféré mes 
nouveaux amis. 

« Oui, Halef, lui dis-je, me voici général! 

— Général ! Sidi ; ils sont donc en guerre? Et contre qui? 
— - Contre les Obeïd/les Abou Hamed, les Djouari... 

— r De vrais voleurs tous, Effendi ! Ils habitent entre le Zab et 
le. Tigre ; j'ai beaucoup entendu parler d'eux, mais on ne m'en a 
jamais rien conté de bon ! 

^ — Nous allons les châtier d'importance, Halef, tu verras;, ne 
.me crois-tu pas capable de faire un bon général? 

— ■ Oh! Sidi, je sais que tu t'entends à tout, que tu n'ignores 
aucune science! C'est vraiment bien heureux que tu ne sois plus 
un giaour. 

— Comment dis -tu? 

— Je dis que tu as embrassé la vraie croyance. 

— Et quand cela? 

— Tu as été à. La Mecque, tu as de l'eau du Zem-Zem sur toi, 
en sorte que te voilà un excellent musulman. Je t'avais bien dit 

.que tu te convertirais malgré, toi ! 

— Halef j toute l'eau du Zem-Zem ne vaut pas ,celle de mon 
baptême !» 

Mais mon petit Halef ne pouvait me comprendre. Nous venions 
de pénétrer dans le -camp;: j'accompagnai le nouveau venu sous 
la tente du cheikh, où le conseil des chefs était rassemblé. 
\\ * t<,Salam aléïkoum: !)).: dit. Halef • . -..■;:.'..'..,.■;.—■ 

Son compagnon répéta le salut; consacré; prenant l.a parole, .je 
'm'adressai, solennellement à Mohammed, , . , .. 



29G UNE BATAILLE ÂD DÉSERT 

« Permets, ô cheikh, que je te présente ces deux hommes : ils 
veulent te parler. Celui-là se nomme Nasar ibn Mathalleh, et 
celui-ci est le hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Àbbas, ibn 
hadji Daoud al Gossarah, dont je t'ai raconté les hauts faits. 

— C'est lui? 

— Oui; je ne t'avais point encore dit tous ces noms, rappelant 
simplement hadji Halef Omar. 

— Ton serviteur et ton ami? 

— Oui. 

— Celui qui a tué le Père du Sabre? 

— Oui ; il appartient désormais à la tribu des Ateïbeh, dont le 
cheikh est ton ami Malek. 

— Ah ! qu'ils soient les bienvenus, les hommes de la race des 
Ateïbeh! Sois le bienvenu aussi, hadji Halef Omar! Ta stature 
est courte, mais grand est ton courage ; ta vaillance est haute et 
renommée ; puissent tous mes hommes te ressembler ! Tu m'ap- 
portes des nouvelles de Malek. mon ami? 

— Je t'en apporte, reprit gravement Halef. Le cheikh te salue; 
il te fait demander si tu veux le recevoir, lui et les siens, dans ta 
tribu. 

— Je connais la sentence qui pèse sur lui; cependant je l'ac- 
cueillerai. Qu'ils soient tous les bienvenus ! Où se trouvent-ils 
maintenant? 

— Sur les pentes des montagnes du Chammar, à une demi- 
journée d'ici. On assure que tu as besoin de guerriers ? 

— Oui ; la guerre est déclarée entre nous et ceux qui habitent 
notre voisinage. 

— Je t'amènerai soixante braves combattants. 

— Soixante ? mon ami Kara ben Nemsi m'a dit pourtant que 
vous étiez peu nombreux. 

— Nous avons recueilli sur notre route les restes de la race 
d'Àl Hariël. 

- — Quelles armes portez-vous ? 

— Des sabres, des poignards, de bons fusils; plusieurs d'entre 
nous ont aussi des pistolets. Mon Sidi a pu l'apprendre que je 
m'entends au combat, . -' " 

— Je le sais ; mais cet homme n'est point seulement un Sidi, 
c'est ui* Émir, je te prie de le remarquer. 

— Je ne l'oublie point, seigneur; seulement mon maître m'a 



/ 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



297 



permis de le nommer SidL Dois -je aller moi-même ou envoyer 
mon compagnon prévenir le cheikh que tu l'attends ? 
— Vous êtes fatigués? 




Je leur eriai d'une voix terrible : « Récitez -la donc! » 

— Non, nous sommes très dispos; je monte ù cheval ù l'ins- 
tant, je vais chercher Malek. 

— Comment ! s'écria celui qui jusqu'alors avait laissé la parole 
à Halof, tu viens de retrouver ton Sidi et lu le quitterais ! Non , 
reste près de lui, c'est moi qui retournerai près des nôtres, 

— Accepte d'abord de la nourriture, mange et bois, interrompit 
le cheikh. 






>!*"■.,-"'. -" '/'' 



■à-:- v r^f. 



a.9.3 



.UÎNE "BATAILLE «A.U. DÉSERT 



r 



J : 



;! —-Seigneur, j'ai une outre et des dàtlessur mon cheval, laisse- 
moi partir. i> . . : ^ 

Je repris, en me tournant de son côté : 

« Ton cheval est fatigué , prends le mien , il se repose depuis 
deux jours; il te portera à ton campement avec la rapidité du 
vent. Tu salueras Malek de ma part, » 

Le lendemain se passa en exercices guerriers; j'étais de plus 
en plus -satisfait de mes -troupes.; nos postes d'observation fonc- 
tionnaient admirablement; nous fûmes avertis d' abord de rap- 
proche des deux principaux alliés, et on nous assura que nos 
auxiliaires, les Àb.ou Mohammed, les suivaient à peu de distance. 
Un peu plus tard, on vint nous annoncer que les Obeïd "commen- 
çaient à s'ébranler, et qu'ils avaient envoyé des espions dans la 
vallée de Deradji afin de nous surprendre. Je résolus d'aller moi- 
même m'emparer de ces espions* Le cheikh, n'ayant pas permis 
que je me séparasse de mon coursier noir, avait fourni à l'Arabe 
un autre cheval; il en prêta un tout frais à mon petit Halef, et 
nous partîmes ensemble, vers la tombée du jour. Nous ne fûmes 
pas longteïnps sans atteindre notre poste avancé. Je demandai à 
Ibn Nazar, la plus intelligente de nos sentinelles, où se tenaient 
les espions qu'il avait signalés. 

« Là-bas, me dit-il; tout près d'eux mon compagnon se cache 

"* - * 

et les épie; Nous avons suivi leurs pas. 

- — Bien; vous aurez une part double dans le butin; conduis- 
moi près des Obeïd. » 

La nuit n'était pas tout .à fait noïre; r il est kî en rare qu'elle le 
soit dans ces contrées ; nous arrivâmes sans trop de difficultés au 
défilé qui donne entrée dans la vallée. Notre guide fît alors un 
détour pour nous conduire au milieu d'énormes quartiers de roch.e 
qui rendaient le chemin fort pénible, jusqu'à l'entrée d'une étroite 
caverne, où nous cachâmes nos chevaux. Ils étaient en parfaite 
sûreté; nous grimpâmes alors au sommet de la montagne, d'où 
nous pouvions apercevoir la vallée s'étendant à nos pieds. 

« Prends garde, me dit mon . conducteur ; si tes pa^s dé- 
rangeaient une seule pierre, nous serions trahis , car on nous 

épiej » : : . ! ^ ' ;- /._.■/. 

NoflsT continuâmes à gravir les ^rochers qui se ' dressaient devant 
nous. Je ^marchais dans les traces de notre guide, :H?def dans les 
miennes; nous prenions les plus grandes précautions. : Enfin une 



UiNE BATAILLE AU DÉSERT ; 299 

ombre , se détachant lentement d'un pied de rocher, vint à notre 
rencontre. 

<c Nazar ! murmura cette ombre. 

— C'est moi ! répondit le guide. Où sont-ils? 

— Là-bas ! )) 

Je m'avançai et me fis reconnaître ; la sentinelle me désigna 
du doigt un angle formé par le rocher, en me disant tout bas ; 
« Tu vois ce pan de granit; ils sont là, derrière. 

— Et leurs chevaux? 

— Ils les ont attachés un peu plus bas. 

— Restez, ordonnai-je aux deux hommes; toi, Halef, suis- 
moi. » ; 

Nous nous mîmes à ramper sur nos genoux jusqu'à ce que 
nous eussions atteint l'angle désigné, puis nous nous dissimu- 
lâmes de notre mieux entre les aspérités de la montagne. Une 
forte odeur de tabac ne tarda pas à nous être apportée par la 
brise; j'entendis les Obeïd causant à demi -voix; en m'appuyant 
contre le bord de la pierre, je percevais presque distinctement 
chaque mot. 

ce Deux contre six ! disait l'un des espions. 

— Oui, reprenait l'autre , le premier était tout en gris, long 
et mince comme une lance ; il avait comme la moitié du cylindre 
d'un canon sur la tête, et c'était aussi tout gris* 

— Le Cheïtan, sans doute? 

■ — Je ne crois pas ; c'était plutôt un mauvais esprit inférieur- 
un djin. 

— Et l'autre? 

— L'autre ressemblait au Cheïtan; mais sous les traits d'un 
homme il avait un air terrible; ses yeux lançaient des flammes; 
il a étendu la main, et nos six chevaux sont tombés morts tous à 
la fois; puis ces deux démons (qu'Allah maudisse!) ont repris les 
quatre chevaux et se sont enfuis avec eux par les airs. 

— En plein jour ? 

— : Oui, en plein jour. 

— Abomination! que Dieu nous préserve de rencontrer le 
diable trois fois lapidé ! Et tu crois qu'il est allé au camp des 
Àbou Hamed ? 

— Allé , non ; ils l'y ont apporté , les. imprudents ! 

— Gomment cela? 



300 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Ils l'ont pris pour un homme, et son cheval leur a paru 
avoir la forme du beau cheval noir du cheikh Mohammed Emin. 
Us voulaient s'emparer du cheval, et ils ont fait l'homme pri- 
sonnier. Mais, comme ils le conduisaient dans le camp, le fils du 
cheikh Ta bien reconnu. 

— Il aurait dû le remettre en liberté. 

— Il ne savait pas au juste ce que c'était, 

— On l'a lié? 

— Oui ; mais il est venu un lion autour des tentes, et l'étranger 
a dit qu'il le tuerait bien tout seul, si on voulait lui rendre son 
fusil : on le lui a rendu pour essayer. Il faisait tout à fait nuit; 
il est sorti; aussitôt le ciel a parlé par le tonnerre et les éclairs. 
Au malin, l'inconnu est rentré avec la peau du lion; il a pris son 
cheval et s'est enfui par les airs. On a couru après ; mais en 
s'éloignant il a tué deux des meilleurs chevaux de leurs gens, 

— Comment as -tu su tout cela? 

— Par le courrier que Zédar ben Houli a envoyé à notre 
cheikh. Et maintenant, qu'en dis -tu? 

— C'était le Gheïtan. 

-^ Que ferais-tu s'il ^apparaissait ? 

— Je tirerais sur lui en récitant la sainte fatha. » 

Je jugeai le moment favorable; me présentant soudain devant 
ces hommes, je leur criai d'une voix terrible ; 
(( Récitez -la donc ! 

— Allah kérim ! 

— Allah il aliah, Mohammed rasoul Allah ! » crièrent en même 
temps mes deux Bédouins, incapables de se mouvoir, tant la peur 
les paralysait. Je profitai de leur terreur superstitieuse, et, forçant 
toujours ma voix, je repris : 

« Je suis celui dont vous parliez tout à l'heure. Toi, qui m'ap- 
pelles le Gheïtan, malheur à loi, si tu bouges ! Halef, prends-lui 
ses armes ; arrête aussi son compagnon. » 

Les malheureux n'opposèrent aucune résistance. J'étais con- 
vaincu qu'ils ne chercheraient même pas à fuir. Lorsqu'ils furent 
désarmés, je leur dis sévèrement: - .- - 

« Si vous tenez à votre peau, répondez à mes questions. De 
quelle tribu êtes -vous? 

— Nous sommes Obeïd. v 

— Votre tribu passera demain le Tigre? 



UNE BATALLE AU DÉSERT 301 

— Oui, 

— Combien avez -vous de guerriers? 

— Douze cents, 

— Gomment sont -ils armés? 

— De flèches et de fusils à mèche. 

— Avez -vous d'autres fusils et des pistolets? 

— Très peu. 

— Gomment passez -vous l'eau? avec des canots? 

— Sur des radeaux ; nous n'avons point de canots. 

— Combien de guerriers doivent amener les Àbou Hamed ? 

— Autant que nous. 

— Comment sont-ils armés ? 

— De flèches surtout. 

— Combien d'hommes vous fournissent les Djouari ? 

— Mille. 

— Ont-ils des flèches ou des fusils ? 
— ■ Tous les deux. 

— N'y a-t-il que vos guerriers qui s'avancent jusqu'ici, ou 
comptez -vous y amener aussi vos troupeaux? 

— Nos guerriers viennent seuls. 

— Pourquoi voulez-vpus combattre les Haddedîn? 

— Parce que le gouverneur nous Ta ordonné. 

— Vous n'avez point d'ordre à recevoir de lui, vous ne relevez 
que des autorités de Bagdad. Où sont vos chevaux? 

— . Là-bas. 

— > Bien ! vous êtes mes prisonniers , au moindre mouvement 
que vous feriez pour m'échapper, je vous viserai ; prenez 
garde ! » 

Je sifflai, les deux sentinelles accoururent; je leur commandai 
de lier les prisonniers sur leurs chevaux. 

Les Bédouins se résignèrent sans murmurer à leur sort; ils 
voyaient la fuite impossible et se consolaient sans doute en son- 
geant à leur maxime : C'était écrit ! 

« Maintenant, dis-jeàmes compagnons, nous allons reprendre 
nos chevaux. Ibn Nazar restera ici pour garder le poste, l'autre 
sentinelle accompagnera Halef afin de veiller sur les prisonniers; 
pour moi, je retourne au camp le plus vite possible. » 

J'avais deux motifs d'agir ainsi : d'abord je croyais ma pré- 
sence nécessaire près du cheikh, ensuite je voulais essayer sur 



302 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



mon coursier noir l'effet du secret de l'Arabe, Le clie val de 
Mohammed me portait en dévorant l'espace; il semblait joyeux 
de sa course folle, il hennissait de plaisir, lorsque je plaçai ma 
main entre ses deux oreilles et lui dis, me courbant sur son front : 
« Rih !» 

* A cet appel, la noble bête frémit; on eût cru yoir son corps 
s'amincir et s'allonger comme pour mieux fendre l'air* Jusqu'a- 
lors le brave animal avait pris un galop qui eût laissé en arrière 
cent des meilleurs chevaux; à cette heure, il allait comme le 
vent; il se surpassait lui-même comme le vol de l'hirondelle sur- 
passe celui de la sarcelle. La vitesse d'une locomotive lancée à 
toute vapeur, celle du chameau de course le plus rapide, ne sont 
rien à côté de cet élan, auquel je ne saurais que comparer. 
Mohammed Emin ne disait pas trop quand il me répétait : 
<c Fusses- tu environné de mille ennemis, ton cheval te ferait 
passer à travers* » 

Je ne me sentais pas de joie et d'orgueil en me laissant aller 
à la course de cet incomparable animal. Cependant je ne voulais 
point épuiser inutilement ses forces; je le caressai doucement 
sur le cou pour le modérer. Le bon cheval hennit sous cette 
caresse ; il tourna vers moi sa belle tête , comme pour me dire 
qu'il comprenait ma satisfaction. Nous entrâmes au camp ; il 
m'avait fallu, pour revenir, le tiers du temps que j'avais mis à 
aller. 

J'aperçus, près de la tente du cheikh, une quantité de chevaux 
et de chameaux montés par des formes noires que l'obscurité 
m'empêchait de distinguer. En pénétrant près du cheikh , je fus 
agréablement surpris de trouver mon ami Malek, auquel on fai- 
sait une réception très cordiale. 

L'Ateïbeh me reconnut avec joie; me tendant les deux mains, 
il s'écria : 

<c Salam ! mes yeux sont heureux de te revoir ; mes oreilles 
entendent ton pas avec ravissement... 

— Allah bénisse ta venue! Il a fait une merveille en. famé- 
nant sitôt ici, répondis -je. 

• : — Tu dis vrai; 'mais le courrier que tu nous avais envoyé 
nous a trouvés à mi-chemin ; presque aussitôt le départ de Halef 
j'ai su ? par un berger à la recherche dé ses troupeaux y [ que Je 
cheikh dont le.jcampement était Je plus proche se. nommait; 



im E BÂTA IL L Ë AU DÉ S É ]RT '-' 3Û3; - 

Mohammed Emin, C'est mon meilleur ami; je ne doutais point 
de son accueil ni du succès de la démarche de Halef ; nous nous 
mîmes en route sans l'attendre, et nous voilà. Apprends-moi où 
est Halef, le fils de mon honneur et de mon amour? 

-^ Il sera ici dans un instant. Il ramène deux prisonniers que 
j'ai confiés à ses soins. 

-^ Tu as réussi? me demanda Mohammed. 

— Oui, les espions sonttombés entre nos mains. 

' — On m'a dit que vous aviez déclaré la guerre aux brigands 
du Tigre, reprit Malek. 

.'-"-- On fa dit vrai. Demain, quand le soleil luira dans son plein, 
nos/armes parleront et nos sabres lanceront des éclairs, 

-^ Les Àteïbeh peuvent- ils vous offrir le secours de leurs 

sabres? 

— Je sais, cheikh, que ton sabre est comme le Djoulfekar*, 
auquel personne ne peut résister; tu seras le bienvenu parmi 
nous, ainsi que tous ceux qui t'accompagnent. Combien d'hommes : 
êtes -vous? ' . 

— Un peu plus de cinquante. 

— Sont-ils fatigués ? 

— Quel est l'Arabe qui se sent fatigué quand il entend le cli- 
quetis, des armes, quand le bruit du combat éveille son oreille? 
Donne-nous des chevaux frais, et nous te suivrons partout où tu 
voudras. » ■ * 

Pendant cette conversation, les gens de Malek s'étaient installés 
devant la tente, et on leur servait un repas abondant. On nous 
apporta de même notre dîner. Nous commencions à peine, quand 
Halef rentra avec les prisonniers, qui furent amenés devant le 
cheikh. Mohammed les regarda d'un air méprisant; il procéda 
aussitôt à leur interrogatoire : 

« Vous êtes de la tribu des Obeïd ? 

— Nous .en sommes, ô cheikh ! 

— Les Obeïd sont des lâches, ils tremblent devant les braves 
guerriers des Haddedîn ; c'est pour cela qu'ils se sont alliés aux 
autres tribus, mais toutes leurs forces et toutes leurs précautions 
ne leur serviront de rien; demain nous les renverserons, nous les 
dévorerons, nous les mettrons en pièces ! 

1 Nom de l'épée de Mahomet; mot à mot : Y Éclair. Cette épée est conservée eii- 
core aujourd'hui/ ,. ;:"... : . . . \ : ; ,,..'.. ..,:.. 



304 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

« Savez -vous quel est Je devoir d'un brave guerrier quand il 
veut faire la guerre ?» 

Les malheureux baissaient la tête sans répondre; le cheikh 
continua avec véhémence : 

« Un vaillant ben Arabe ne vient pas comme un assassin 
surprendre son adversaire ; il fait déclarer la guerre par ses en- 
voyés, afin que le combat soit loyal. Vos chefs ont-ils fait cela? 

— Nous n'en savons rien, ô cheikh ! 

— Vous n'en savez rien! Qu'Allah raccourcisse votre langue ! 
Votre bouche est pleine de mensonge et. de fausseté. Vous ne 
savez pas ce que font vos chefs, et ils vous avaient confié la garde 
du défilé de Deradji! Ne deviez -vous pas dénoncer nos mouve- 
ments? Je traiterai les vôtres comme ils le méritent, et je vais 
commencer par vous. Qu'on appelle Abou el Mansour, le Père 
du Couteau. » 

Quelques-uns des assistants s'éloignèrent et revinrent aussitôt 
avec un homme portant une cassette. 

« Liez ces espions ! ordonna le cheikh ; enlevez leur rnarameh 
(morceau de linge enroulé sur la tête en guise de turban). » 

Lorsque l'opération fut-finie, le chef, se tournant vers l'homme 
à la cassette, lui demanda : 

ce Dis-moi, ô Abou el Mansour, quel est le plus précieux orne- 
ment de l'homme et du guerrier ? 

— La barbe qui protège sa figure. 

— Que faut -il faire à un homme lorsqu'il se montre lâche 
comme une femme, lorsqu'il ne dit pas la vérité, lorsqu'il ment 
comme la fille de la femme? 

— Il faut le traiter comme une femme, comme la fille d'une 
femme ! 

— Eh bien, ces deux hommes portent barbe! mais en réalité 
ils sont femmes ; aie donc soin , Aboul el Mansour, qu'on les 
reconnaisse pour ce qu'ils sont. 

— Faut-il leur enlever la barbe, ô cheikh? 

— Je te l'ordonne. 

— Qu'Allah te bénisse ! car tu es vaillant et sage entre tous les 
fils des Haddedîn ; tu es bon et plein de douceur envers les tiens , 
mais sévère et juste envers les ennemis de ta race I Je vais obéir 
à ton commandement. » 

Sur ce, l'orateur ouvrit sa cassette, en tira divers instruments, 




Puis il recueillit les quelques gouttes du sang qui s'échappait 

dans un pelit gobelet de fer. 



%,£' 



Less Firattîs do la mer Rouge, 



20 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 307 

parmi lesquels il choisit un chambiych 7 sorte de large couteau 
recourbé dont la lame lança des éclairs en reflétant les feux de 
la tente. Cet homme était le barbier de la tribu, 

« Pourquoi ne prends-tu pas un rasoir? demanda le cheikh. 

— Couperais-je avec un rasoir les barbes de ces lâches ? Je ne 
pourrais plus me servir de mon instrument pour toucher la tête 
des vaillants Haddedîn. 

— Tu as raison ; achève ta besogne ! » 

Les Obeïd s'agitaient beaucoup : ils se défendaient de toutes 
leurs forces pour échapper à l'opération, car rien ne pouvait être 
plus honteux pour des hommes de ces contrées ; mais ils furent 
solidement liés, et Abou el Mansour leur trancha la barbe civec 
son grand couteau, aussi promptement, aussi soigneusement que 
le plus habile de nos Figaros l'eût pu faire avec un excellent rasoir. 

« Maintenant, ordonna le cheikh, puisqu'ils sont des femmes, 
qu'on les fasse garder par des femmes ! On leur donnera des 
dattes, du pain et de l'eau ; mais s'ils font un pas pour s'éloigner 
on leur enverra une balle dans la tête ; emmenez- les ! » 

La sentence du chef concernant l'enlèvement des barbes n'avait 
pas seulement pour but de dégrader les prisonniers, mais de les 
empêcher de prendre la fuite. Ces hommes n'eussent jamais osé 
retourner sans barbe dans leur tribu. 

Lorsqu'on les eut fait sortir, le cheikh se leva et tira son poi- 
gnard. 11 avait l'air grave et solennel; je supposai que quelque 
chose d'extraordinaire allait se passer. En effet, Mohammed 
Emin, ayant ordonné le silence, commença son discours en ces 
termes : 

« Allah il Allah ! Il n'y a d'autre Dieu qu'Allah ; tout ce qui vit 
il l'a fait, et nous sommes ses enfants. Pourquoi ceux qui 
devraient s'aimer se haïssent-ils? Pourquoi ceux qui devraient 
être unis se séparent-ils? Beaucoup de branches s'agitent dans la 
forêt, beaucoup d'épis ou de fleurs s'élèvent dans la prairie; elles 
sont toutes égales entre elles ; elles se connaissent et ne se sépa- 
rent point. Cheikh Malek, tu es un grand guerrier, et je t'ait dit 
manou malihin; nous avons mangé le sel ensemble. Hadji Kara 
benNemsi, toi aussi tu es un grand guerrier; je t'ai dit de même 
le manou malihin. Vous habitez tous deux dans ma tente, vous 
êtes mes amis et mes compagnons ! J'agis pour vous , vous agis- 
sez pour .moi. Ai -je dit la vérité? ai- je bien parlé? » 



303 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Nous fîmes gravement un signe approbatif ; il continua : 
« Le sel se dissout et disparaît. Le sel est le signe de l'amitié; 
quand il s'est dissous, quand il ne se fait plus sentir dans notre 
corps, l'amitié aussi prend fin, et il la faut renouveler. Cela est- 
il bon? cela est-il suffisant? Je dis non! Hommes vaillants, ne 
lions point amitié par le sel! Il y a une substance qui ne quitte 
jamais notre corps. Sais-tu, cheikh Malek. ce que j'entends 
par là? 

— Je le sais. 

— Dis-le. 

— C'est le sang. 

— Tu as bien parlé. Le sang demeure jusqu'à la mort. 
L'amitié conclue par le sang ne finit qu'avec la vie. Cheikh 
Malek, donne -moi ton bras. » 

Malek, qui savait comme moi où en venait le préambule ora- 
toire, découvrit son avant-bras et le tendit à Mohammed Emin. 
Celui-ci appuya légèrement avec le bout de son poignard et 
déchira la peau; puis il recueillit les quelques gouttes du sang 
qui s'échappait dans un petit gobelet de fer contenant déjà un 
peu d'eau; alors, se tournant vers moi, il reprit : 

« Émir hadji Kara ben Nemsi, veux-tu être mon ami et l'ami 
de cet homme, qui se nomme le cheikh Malek el Ateïbeh? 

— Je le veux. 

■ — Veux- tu l'être jusqu'à la mort? 

— Je le veux. 

— - De manière que tes amis soient les nôtres, et les ennemis 
nos ennemis ; que nos amis soient les tiens , et nos ennemis tes 
ennemis? 

— Oui, je le veux aussi, 

— Bien! donne-moi ton bras. » 

Mohammed me fit subir la même opération; quelques gouttes 
de mon sang coulèrent dans le gobelet; après quoi le chef se 
déchira lui-même le bras, mêla son sang au nôtre, et, reprenant 
pathétiquement son discours, s'écria : 

« Maintenant partageons le breuvage de l'amitié en trois ; que 
chacun de nous le boive en élevant sa pensée vers Celui qui con- 
naît tous les secrets du cœur des hommes! Désormais nous aurons 
six pieds, six bras, six yeux y six oreilles, et cependant tout cela 
ne fera qu'un pied, qu'un bras, qu'un œil, qu'une oreille, qu'une 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 309 

bouche; nous aurons trois cœurs, trois têtes , et cela ne fera qu'un 
cœur et qu'une tête; ce que l'un de nous voudra, tous le vou- 
dront. Louons Dieu, qui nous a donné cette heureuse journée! » 

Il me tendit le vase. 

« Émir hadji Kara ben Nemsi, ton peuple habite loin d'ici; 
cependant prends ta part de ce breuvage, et, quand tu auras fini, 
donne -le à notre ami Malek. » 

Je répondis par un discours accommodé au goût de ces gens; 
puis je tendis le gobelet à Malek, qui le remit à Mohammed, 
lequel nous embrassa en disant ; 

ce A présent tu es mon raflk et je suis ton rafik; notre amitié 
sera éternelle, quand même il plairait au Seigneur de séparer 
nos voies. » 

La nouvelle de cette alliance se répandit promptement dans 
tout le camp, de sorte que petits et grands, pour peu qu'ils se 
crussent autorisés à le faire , vinrent nous féliciter. Ces formalités 
nous prirent beaucoup de temps; il fallait pourtant instruire 
Malek de notre plan; je m'en chargeai; il parut le comprendre et 
l'approuver. 

Il fut convenu qu'on emmènerait quelques vieilles femmes, 
expertes dans l'art de panser les blessures, pour soigner les guer- 
riers. On donna aussi des ordres afin que Malek et ses gens trou- 
vassent des montures fraîches; puis dès le matin l'armée se mit 
en bon ordre, sans confusion, bien pourvue de chefs, chacun 
sachant à qui obéir, et presque disciplinée comme une troupe 
européenne. J'étais fier de mon œuvre; mais il faut avouer que 
les hommes y avaient mis de l'intelligence et de la bonne 
volonté. 

Aussitôt que le soleil se montra au fond de l'horizon, tous les 
guerriers se prosternèrent la face contre terre pour la prière du 
matin. 

Ce ne fut pas sans émotion que je vis ces centaines d'hommes, 
le visage dans la poussière, s'humiliant et invoquant le Créateur 
de toutes choses , Celui qui pouvait leur donner la victoire ou les 
rappeler à lui dans quelques heures peut-être. Pourquoi faut-il 
que le sentiment religieux, si profond chez les peuples simples et 
primitifs, s'efface au souffle d'une civilisation menteuse, et que 
nos armées chrétiennes reçoivent ainsi une grande leçon des mu- 
sulmans? 



310 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Nous savions, par les courriers venus des avant-postes , que 
lien ne s'opposait à notre marche, et nous atteignîmes paisible- 
ment le Djebel Deradji, derrière lequel s'étend de Test à l'ouest 
la vallée où devait avoir lieu le combat. 

Les tireurs, que nous avions désignés, descendirent de cheval, 
et leurs montures furent conduites avec ordre dans la plaine , où 
Ton eût pu les reprendre facilement en cas de déroute. 

On déchargea les chameaux, on établit les tentes, on prépara 
un lieu pour les pansements. Nous avions beaucoup d'outrés 
pleines d'eau, mais le linge manquait pour les bandages; je 
n'avais pu en obtenir, à mon grand regret. 

Nous eûmes soin de doubler les postes qui nous reliaient aux 
Abou Mohammed, nos auxiliaires; iis nous firent bientôt savoir 
que l'ennemi ne semblait point se douter de nos mouvements. 

Lindsay, qui au milieu de tous ces préparatifs était demeuré 
fort taciturne, chevauchait depuis le matin à mes côtés. Lorsque 
nous nous fûmes arrêtés, il me demanda : 

« Où comptez-vous que se donnera la bataille? Ici? 

— ■ Non, derrière la hauteur. 

— Puis -je rester avec vous? 

— Comme il vous plaira. 

— Où serez-vous? dans l'infanterie, la cavalerie, le génie, les 
pontons? 

— Dans les dragons, car nous nous battrons à l'arme blanche 
et nous tirerons également. 

— Je me joins à vous; descendons -nous dans la vallée? 

— Non; nous défendrons ici les abords du fleuve, afin d'em- 
pêcher l'ennemi de gagner le côté nord* 

— Combien avez- vous d'hommes? 
- — Cent. 

— Well! Bonne combinaison. » 

Je n'avais pas choisi ce poste sans dessein. Si j'aidais volon- 
tiers les Haddedîn, il me répugnait de tirer sur des gens qui 
n'étaient point mes ennemis; en somme cette querelle ne m'était 
. nullement personnelle; j'avais demandé aux chefs de me laisser le 
commandement d'une place de défense pour ne pas prendre part 
à l'attaque, et j'aurais bien préféré encore rester à l'ambulance; 
mais ces guerriers n'eussent jamais compris mon inaction* 

Le cheikh Mohammed conduisit sa cavalerie dans la vallée; il 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 31* 

la partagea en deux troupes, placées à droite et à gauche; l'in- 
fanterie suivit; un tiers gravit les hauteurs de gauche et se dissi- 
mula derrière les roches les plus élevées pour tirer de haut en 
bas; le second tiers fut envoyé sur la droite, et le troisième , 
commandé par Malek, se plaça près de l'entrée" de la vallée, qu'on 
barricada solidement, de manière à ne laisser pénétrer l'ennemi 
qu'en le saluant de la bonne façon. J'assistai à ces dispositions, 
puis je rejoignis mes hommes; nous nous dirigeâmes vers le nord 
jusqu'à un endroit d'où il nous était aisé d'atteindre le Djebel. 
Au bout d'une demi-heure de marche, nous aperçûmes le fleuve; 
nous redescendîmes un peu et nous trouvâmes au sud , à droite , 
une place où l'eau coupait la montagne en deux endroits, formant 
par son cours une sorte de demi-cercle. Le lieu paraissait tout à 
fait inexpugnable et eût pu servir de refuge à des vaincus. Je fis 
faire halte à nos hommes; il nous eût été facile de défier là une 
Groupe dix. fois plus nombreuse que la nôtre. 

Mes dispositions pour la défense et l'observation une fois 
prises, je m'assis tranquillement près de master Lindsay, lequel 
en revint bien vite à son dada : 

« Sir, connaissez -vous cet endroit? me dit-il. 

— Non. 

- — Peut-être y trouverait- on des ruines? 

— Je n'en sais rien. 

— Demandez donc aux Arabes ce qu'ils en pensent. » 

Je traduisis sa question aux hommes qui m'entouraient, et lui 
transmis les réponses : 

« Us disent qu'il y a des ruines plus haut, à quelque distance. 

— Gomment s'appelle ce lieu? 

— Maouk al Kal, ou Kala Chergatha. 

— Il y a là des fowling-bulls? 

— Pour cela, je n'en sais rien. 

— Combien avons -nous de temps avant le combat? 

— Jusqu'à midi. Qui sait, du reste? Il n'y aura sans doute point 
d'attaque de ce côté. 

— - Eh bien! si nous y allions? 

— Où donc? 

— Chercher un fowling-bull. 

— Ce n'est guère faisable ; pour atteindre les ruines , il faudrait 
un trajet de quinze milles anglais, disent nos gens. 



3f2 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Ah! misère! y> 

Lindsay s'assît mélancoliquement à Tombre d'un buisson d'eu- 
phorbes. Je résolus de faire une reconnaissance aux alentours; je 
donnai quelques instructions à mes hommes, et partis du côté du 
fleuve, au sud. 

Mon cheval, comme tous ceux des Chammar, était un grim- 
peur intrépide; je pouvais tenter avec lui la montée du Djebel 
jusqu'à son extrême pointe. 

Arrivé à une place assez élevée déjà, j'interrogeai l'horizon avec 
ma longue-vue. De l'autre côté de l'eau, sur la rive gauche, tout 
était en mouvement. La plaine se remplissait de cavaliers allant 
et venant jusqu'au Tell Hamalia, au delà du torrent de Chelab; je 
voyais distinctement une grande quantité d'outrés en peau de 
chèvres, qu'on s'occupait à attacher aux radeaux pour la traversée 
des Obeïd. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui se passait 
plus près de moi , sur la rive occupée par les Haddedîn , à cause 
des hauteurs qui entourent la vallée de Dradji. Comme le temps 
ne .me manquait point, je tentai l'ascension de ces cimes.. 

Pour arriver jusqu'à la crête et gravir le sommet Je plus élevé, 
j'estimai qu'il me fallait au moins une'heure; heureusement mon 
cheval ne paraissait pas plus fatigué que s'il venait de quitter sa 
litière. Je grimpai avec lui d'abord sur une sorte de muraille de 
roches, que je suivis en regardant le lit de l'Oued Deradji 
s'étendre à mes pieds; dans toutes les anfractuosités des rochers, 
dans tous les plis avantageux du terrain, se cachaient et épiaient 
les meilleurs tireurs des Haddedîn, 

Plus loin, du côté opposé, j'aperçus un camp nombreux dont on 
démontait les tentes. C'étaient les Abou Hamed et les Djouari qui 
se préparaient au combat. A la place même où ils campaient 
encore, les troupes de Sardanapale, de Cyaxare et d'Alyatte 
avaient campé. Là les guerriers de Nabopolassar s'étaient age- 
nouillés avec terreur, le cinquième mois de la cinquième année de 
ice monarque, quand survint cette éclipse totale de lune, suivie 
d'une éclipse totale de soleil, qui rendit si terrible la bataille 
d'Halys et répandit tant d'épouvante parmi les guerriers assyriens. 
Là encore la cavalerie s'était ■ noyée , dans les eaux du Tigre, 
quand Nabuchodonosor passa en Egypte pour détrôner; le roi 
Hopra. Oui, c'étaient bien ces mêmes eaux qui retentirent du 
chant de mort dont les montagnes de Karà Zichook, de Zibatr et 



LISE BATAILLE AU DESERT 313 

de Sar Hassan répétaient Fécho, lorsque Nériglissor et Nabonide 
avaient chanté leur défaite. 

Je m'assis à cet endroit, perdu dans les souvenirs d'un 
lointain passé, ou parfois distrait par le mouvement de l'ac- 
tualité. 

Je voyais l'ennemi enfler ses outres, les attacher à d'étranges 
embarcations , monter avec les chevaux sur ces radeaux légers , 
aborder notre rive. Il me semblait entendre les cris de joie avec 
lesquels leurs alliés les accueillaient; puis ils montèrent tous à 
cheval afin d'exécuter une brillante fantasia. C'était fatiguer inuti- 
lement leurs bêtes, et Ton pouvait tirer bon augure pour nous de 
cette maladresse. 

Je restai ainsi une heure au moins. Tous les Obeïd étaient 
débarqués; ils s'avançaient en longue file vers le nord. 

11 était temps de redescendre; le moment du combat appro^ 
chait. . 

Il me fallait une heure pour retourner d'où j'étais venu, la 
pente me forçant à mille zigzags v Je n'étais pas loin d'atteindre 
la vallée, quand j'aperçus au nord de l'horizon un point très briL- 
lant, comme si les rayons du soleil se trouvaient vivement ren- 
voyés par un morceau de métal poli. Je fus assez longtemps, 
même avec ma longue-vue ,, avant de me rendre compte de la 
cause de cet effet; enfin je distinguai, tout près du fleuve, un 
certain nombre de cavaliers; l'un d'eux était vêtu de manière 
à refléter la lumière. 

Était-ce un ennemi? Mais l'ennemi venait par le nord et se 
trouvait à une distance aussi grande de la cachette de mes gens 
que j'en étais éloigné moi-même en cet instant. Cependant je 
redescendis avec mon coursier aussi rapidement que possible. 
Dès que le brave cheval eut touché le sol de la plaine, il se mit 
à courir ou plutôt à voler, obéissant à mes excitations. 

A peine arrivé près de mes hommes, je les appelai et leur 
racontai ce que je venais de voir. 

Ils se hâtèrent de prendre leurs chevaux; la moitié de la troupe 
resta cachée derrière les massifs d'euphorbes ou d'arbres à 
gomme, l'autre moitié s'avança du côté du sud, dissimulant sa 
marche derrière les roches. Master Lindsay était à mes côtés, en 
avant. Nous nous arrêtâmes et attendîmes : ce ne fut pas long; 
bientôt le bruit d'une troupe de cavaliers parvint à nos oreilles. 



314 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Master Lindsay, quand nous arrivâmes à une portée de fusil, me 
dit soudain : 

« Cette troupe est peu nombreuse, une vingtaine d'hommes, je 
crois; pourquoi m'inquiéter d'ailleurs de ces querelles? Vous allez 
voir! » 

ïl me quitta et s'assit gravement sur une roche en avant du 
chemin, où les cavaliers débouchèrent bientôt en tournant un 
grand bloc de granit. Les domestiques de l'Anglais s'étaient 
placés à ses côtés. 

Un Arabe de haute taille commandait le détachement ennemi; 
il portait sur son aba une cuirasse d'écaillés d'acier, brillante 
comme un soleil; il avait une mine vraiment royale. Cet homme 
devait n'avoir jamais éprouvé la peur; cependant il tressaillit à 
l'apparition bizarre des trois Anglais, quoique aucun muscle de 
son visage ne remuât. Il porta la main à son sabre recourbé, sans 
précipitation ni colère, fit deux ou trois pas en avant; puis, quand 
ses gens l'eurent rejoint, il dit quelques mots à un personnage 
maigre et jaune qui se plaça près de lui. Ce cavalier, d'un aspect 
sordide, montait mal à cheval et semblait fort peu guerrier. Je le 
soupçonnai d'être d'origine grecque. * 

Sur l'ordre du chef, ce fut lui qui adressa la parole à l'Anglais; 
il se servit d'abord de la langue arabe. 

« Qui es-tu? » demanda-t-ih 

Lindsay retira son chapeau, se leva et fit une demi-inclination 
sans répondre un seul mot* 

L'interlocuteur reprit sa question en langue turque. 

ce English... English! Je suis Anglais! dit gravement Lindsay. 

— Ah! je vous salue, honorable lord! s'écria l'interprète 
en anglais. C'est une véritable surprise que de trouver dans 
ce désert un fi]s d'Albion, Oserai-je, sir, vous demander votre 
nom? 

— David Lindsay. 

— Ces hommes sont vos domestiques , sans doute? 

— Yes. 

— Mais que faites -vous ici? 

— Rien. 

— Vous devez cependant avoir un but en venant dans ces 
lieux? 

— Yes/ 



f"; - 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 315 

— Quel but? 

— Faire des fouilles, 

— Pourquoi? 

— Pour touver un fowling-bulL 

— Ah! fit l'interlocuteur de plus en plus étonné; pour cela il 
faut des instruments, des gens et une autorisation. Comment 
êtes-yous venu ici? 

— Avec un petit bateau à vapeur, 

— Où est-il? 

— Je l'ai renvoyé à Bagdad; 

— Alors vous êtes seul, avec vos domestiques? 

— Yes. 

— C'est singulier; mais où vous rendez-vous pour le mo- 
ment? 

— : Nous allons chercher le fowling-bulL Qui est ce mon- 
sieur? » 

Mon Anglais montrait l'homme à la cuirasse. Le Grec traduisit 
à son chef la question et le reste de l'étrange conversation; puis 
il répondit : 

« L'homme illustre que vous avez devant vous se nomme "Ëslah 
al Mahem, c'est le cheikh des Obeïd Araber, qui ont leurs pâtu- 
rages et leur campement dans ces contrées. » 

Ces mots me surprirent; ainsi le cheikh n'assistait point 
au départ de sa troupe , il s'en était séparé. Pour quelle raison? 

« Mais vous, qui êtes-yous? reprit l'Anglais. 

— Je suis un des interprètes du vice-consul de MossouL 
— - Ah! Où allez- vous? 

— J'accompagne une expédition contre les Haddedîn. 

— Une expédition, une guerre? et pour quelle cause? 

— Les Haddedîn sont une race indomptable; il faut souvent 
leur faire sentir le mors. Ils ont voulu soutenir les Yézidis, ou 
adorateurs du diable, dont le gouverneur de Mossoul avait à se 
plaindre; mais comment se fait -il que... » 

En ce moment l'interprète s'arrêta court; un de nos chevaux 
s'était mis à hennir, tous les autres l'imitaient. Nous étions décou- 
verts; le cheikh, saisissant la bride de son cheval, se dirigeait 
déjà vers le rempart de roches qui nous dérobait à seg yeux, mais 
d'où il avait entendu partir le bruit Je crus qu'il fallait me mon- 
trer; je sortis de ma cachette. 



316 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

ce Permettez-moi de me présenter moi-même, » m'écriai-je en 

anglais. 

Le cheikh, stupéfait, s'arrêta pour demander au truchement : 
(( Qui est celui-ci? un Anglais? Mais il est vêtu comme un 

Arabe. 

— Je suis Allemand, j'appartiens à la suite de ce personnage 
anglais; nous cherchons des fowling-bulls, tout en étudiant les 
mœurs de ce pays. 

— Que dit- il? reprit, le chef en s'adressant au Grec. 

— C'est un Nemsi. 

— Les Nemsi sont-ils infidèles? 

— Ils sont chrétiens. 

- — Nazara! Cet homme pourtant est hadji; il est allé à la 
Mecque. 

— Oui, répondis-je, je suis allé à la Mecque. 

— Tu parles notre langue? 

— Oui. 

— Et tu appartiens à cet Anglais? 

— Oui. 

— * Depuis combien de temps êtes-vous dans nos contrées? 

— Depuis quelques jours. » 
Ses sourcils se froncèrent. 

« Connais -tu les Haddedîn? 

— Je les connais. 

— Où les as -tu rencontrés? 

■ — Je les connais, je suis le rafik de leur chef. 

— Alors tu es perdu. 

— Perdu? Pourquoi? 

— Je te fais prisonnier, toi et ces trois Anglais. 

— Quand cela? 

— Mais tout de suite! 

— Tu es puissant; Zédar ben Houli, le cheikh des Abou 
Hamed, est puissant aussi, et pourtant il n'a pu me retenir 
captif. 

— Mach' Allah! tu es l'homme au lion? 

— Oui. 

— N'importe, tu m'appartiens. Je ne te laisserai point 
échapper. 

— C'est toi qui m'appartiens. Regarde autour de, toi. » 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 317 

Il tourna machinalement la tête et ne vit personne; je criai de 
toutes mes forces : 
: « A moi, les hommes! » 

Aussitôt ma troupe s'élança hors de l'embuscade, en menaçant 
de ses armes les guerriers de l'Obeïd. 

« Ah! murmura celui-ci, tu es prudent comme un Àbou Heïs- 
san (surnom du renard); mais tu peux bien tuer les lions, tu ne 
prendras pas le cheikh Eslah ai Mahem! » 

Il saisit son grand sabre recourbé; puis, lançant sur moi son 
cheval, leva cette arme terrible au-dessus de ma tête. J'évitai ]e 
coup et visai facilement sa monture, qui l'entraîna dans sa chute; 
il se releva rapidement. Alors commença entre nous deux une 
lutte acharnée. Cet homme était d'une vigueur et d'une force 
peu communes. Je parvins cependant à lui arracher son turban 
et à l'étourdir par un coup violent sur la nuque avant qu'il ait pu 
me frapper. 

Pendant notre combat, tous s'agitaient autour de nous; j'avais 
ordonné aux Haddedîn de ne tirer que sur les chevaux. Dès la 
première décharge une partie des montures de l'ennemi fut 
grièvement atteinte, et les guerriers roulèrent sur le sol; en se 
relevant, ils trouvèrent les lances de nos hommes dirigées contre 
eux. Nous étions cinq fois plus nombreux. La fuite du reste leur 
devenait impossible; s'ils avaient essayé de passer le fleuve à la 
nage , nos balles les eussent bientôt arrêtés. En revenant de leur 
premier étourdissement, ils semblèrent fort indécis sur ce qu'ils 
devaient faire. Le cheikh, dont je m'étais enGn rendu maître, se 
trouvait aux mains; des deux domestiques de Lindsay; le sang 
ne coulait point cependant; je pouvais me féliciter de notre aven- 
ture, et je crus devoir haranguer les guerriers ennemis en ces 
termes : 

ce Obeïd, vous êtes en notre pouvoir, n'essayez point de résister. 
Vous êtes vingt , nous sommes cent; votre cheikh vient de tomber 
entre mes mains, tous vos efforts resteraient vains. 

— Tirez sur lui! tuez-le! criait le cheikh en se débattant. 

— Si vous faites un mouvement, votre chef est mort! repris- 
je avec résolution. 

— Tirez sur lui! répétait le cheikh plein de rage; tirez sur ce 
loup, sur cet ibn aoua (petit-fils de chacal), sûr ce lièvre! Vos 
frères me vengeront et vous aussi! 



318 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Leurs frères? dis-je avec calme. Ta comptes sur les Obeïd 
et sur les Àbou Hamed unis aux Djouari, n'est-ce pas? )> 

Eslah al Mahem me regarda avec surprise et me demanda d'un 
ton rogue et inquiet : 

« Comment connais-tu ces tribus? Comment sais-tu ce qu'elles 
font? 

— Je sais qu'en cet instant elles sont enveloppées par les guer- 
riers des Haddedîn, comme tu te trouves enveloppé au milieu de 
nous. 

— Tu mens! lu es une bête sauvage! Toi ni les Haddedîn ne 
pouvez rien contre nous. Nous nous emparerons de nos ennemis, 
nous prendrons les filles et les troupeaux des Haddedîn! 

— Qu'Allah t' éclaire, cheikh! Pourquoi t'aurions-nous attendu 
ici, si nous n'avions su que tu t'avançais contre le cheikh Mo- 
hammed? 

— Comment sais-tu cela? J'allais vénérer la tombe du 
hadji Ali. 

— Tu allais prier sur cette tombe pour le succès de tes armes. 
Mais écoute : la tombe d'Ali se trouve sur la rive gauche du Tigre, 
et tu es venu sur la rive droite! Tu voulais épier auprès de l'Oued 
Nour l'arrivée de tes alliés. x> 

J'avais touché juste, je m'en aperçus aux traits contractés du 
cheikh; il reprit, me bravant avec un rire ironique : 

« Ton intelligence est faible et molle comme l'éponge qui croît 
au bord de l'eau. Rends-nous la liberté, et tu n'auras rien à 
craindre ! » 

Ce fut à mon tour de rire; je lui demandai : 

(( Et que m'arrivera-t-il, si je te garde? 

— Les miens sauront me rejoindre, alors ta perte est cer- 
taine ! 

— Tes yeux sont aveugles et tes oreilles sourdes, cheikh; tu 
n'as ni vu ni entendu ce qui s'est passé avant que tes hommes 
aient traversé le fleuve. 

— Quoi donc? murmura-t-il d'un air dédaigneux. 

— Ils ont été surpris par les Haddedîn, ainsi que tu l'es toi- 
même en ce moment 

— Où? 

— A l'Oued Deradji. » 

L'Obeïd sembla se troubler, je repris : 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 319 

(( Tu le vois, ton plan a été trahi. Les Alabeïd et les Àbou Mo- 
hammed se sont unis contre vous et contre les Abou Hamed, qui 
les aviez si souvent pillés; ils doivent commencer l'attaque près 
de TOued Deradji; écoute! » En ce moment. retentissait une vive 
fusillade. « 'Écoute! ils sont pris dans la vallée par nos alliés; ils 
vont être contraints de se rendre. 

— Allah il Allah! dis-tu vrai? s'écria cet homme avec 
angoisse. 

— Oui ; cela est indubitable . 

— Alors tue-moi! 

— Tu es un lâche. 

— Est-il lâche celui qui veut mourir? 

— Oui, cheikh des Obeïd, père de ta tribu : ton devoir est de 
soutenir tes hommes, et tu veux les abandonner! 

— Gomment les pourrais-je soutenir à cette heure? tu m'as fait 
prisonnier! 

— Tu les soutiendras par ta présence et tes conseils; les Had- 
dedîn ne sont pas des lécheurs de sang, ils demandent seulement 
que vous les laissiez en paix; tu pourras traiter avec eux; sans toi 
que deviendraient ceux de ta tribu? Leur ruine serait complète. 

— Encore une fois me dis -tu la vérité? 
7— Oui, je te la dis; cheikh ! 

— Jure- moi que tu ne me trompes pas. 

— La parole d'un homme d'honneur vaut un serment... 
Arrêtez -le! » 

J'adressais cette injonction à mes gens en leur désignant le 
truchement grec, qui, après avoir affecté une tranquillité presque 
indifférente, venait tout d'un coup de prendre la fuite, profitant de 
la distraction de mes gens, groupés autour de moi pour entendre 
notre conversation. 

On s'élança aussitôt à sa poursuite; quelques coups de fusil 
furent tirés derrière lui, mais ne l'atteignirent point. Enfin un 
des Haddedîn le frappa d'une balle à une centaine de pas plus 
loin; il fut rapporté tout sanglant. 

« Tu le vois, dis-je à Eslah al Mahem, nous y allons sérieu- 
sement; tu m'as forcé à répandre du sang, et je le ferais encore si 
tu résistais contre tout espoir. » 

Le jeune chef mordait ses lèvres avec rage; il hésitait toujours; 
enfin il s'écria : 



320 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

(( Me promets- tu de rendre témoignage de moi, d'affirmer 
que je n'ai cédé qu'au nombre? car vous êtes ici cinq contre 
un, et tu m'assures que mes hommes sont cernés à l'Oued 
Deradji? 

— Je te promets de rendre ce témoignage. 

— Bas les armes! commanda alors le chef en grinçant des 
dents; mais qu'Allah le précipite au fond le plus terrible de la 
djehenna si tu m'as trompé, étranger! » 

Les Obeïd rendirent leurs armes. Pendant ce temps, Lmdsay 
me tirait par la manche, et, me montrant le Grec, me disait 
tout bas ; 

ce Sir, ce drôle mange du papier! » 

Je m'approchai du blessé; il tenait, en effet, du papier froissé 
à la main. 

ce Donnez -moi ce chiffon! ordonnai -je. 

■ — Jamais ! » 

Je pressai son poignet avec violence, la douleur lui fit ouvrir la 
main et pousser un cri. Le papier dont je venais de m'emparer 
provenait d'une enveloppe de lettre; je ne pus y lire que ce mot : 
Bagdad. Notre homme était en train d'avaler le reste. Je voulais 
qu'il me donnât le morceau qu'il avait dans la bouche; il refusa et 
fit un effort en levant la tête, pour essayer d'avaler hâtivement. 
Je me précipitai sur lui et le serrai à la gorge, afin de l'obliger 
à cracher le papier presque englouti; j'y réussis, mais sans 
résultat satisfaisant, car les lignes de ce chiffon déjà mâché étaient 
indéchiffrables. Me tournant vers le Grec, je lui demandai d'une 
voix terrible : 

ce De qui vient cette écriture? 

— Je n'en sais rien. 

— De qui l'avez-vous reçue? 

— Je n'en sais rien. 

— Menteur! on va vous abandonner ici, pour y périr misé- 
rablement, pour servir de pâture aux oiseaux de proie et aux 
chacals! » 

Le malheureux regarda autour de lui avec effroi, puis murmura 
d'un ton découragé : 
« Je dois me taire. 

— Bien l le silence sera éternel, repartis-je; nous allons nous 
éloigner, :.,..; 



UNE. BATAILLE AU DÉSERT 321 

— Efïendi, supplia le blessé, je dirai tout : cette lettre vient du 
vice -consul de Mossoul. 

— A qui était- elle adressée? 

— Au consul anglais de Bagdad. 

— En connaissiez- vous le contenu? 

— Non. 

— Oh! point de mensonges mutiles. 

Je jure que je n'en ai pas lu une lettre! 

— Au moins soupçonniez -vous l'importance du message? 

— Oui. 

— De quoi et ait- il question? 
■ — De politique. 

— Naturellement. 

— Je ne puis rien dire de plus. 

— Etes -vous lié par serment? 

— Oui. 

— Hum! vous êtes Grec? - 

— Oui. 

— De quelle province? 

— De Lemnos. 

— 'Je l'aurais parié! Un véritable Turc a le caractère plus 
droit, plus honnête, et quand il est autrement, c'est de votre 
faute, à vous autres Grecs. Vous vous appelez chrétiens, et vous 
êtes pires que tous les païens du monde. Lorsqu'en Turquie se 
découvre une affaire véreuse, ou un brigandage quelconque, c'est 
toujours un Grec qui les dirige. Tu trahirais ton serment aujour- 
d'hui, misérable, si je te le payais, ou si je te menaçais. Tu n'es 
qu'un espion de la pire, espèce. Comment as-tu pu te faire accepter 
en qualité de drogman à Mossoul? Ne réponds pas! je devine 
comment la chose s'est passée. Je sais ce dont vous êtes capables, 
partout où Ton vous rencontre! Tu peux garder ton serment! car 
la politique dont tu parles, je la connais. Pourquoi excitez- vous 
ces tribus les unes contre les autres? Pourquoi aiguillonnez-vous 
tantôt les Turcs et tantôt les Persans, en les poussant contre ces 
malheureux? Est-ce là agir en chrétiens? Si vous suiviez les 
enseignements du Sauveur, ce n'est point la guerre, mais l'Évan- 
gile de paix et d'amour que vous auriez porté autour de vous. 
Vous semez l'ivraie, et vous voulez qu'elle étouffe le froment. 
Hélas ! votre mauvaise graine ne rend que trop au centuple ! 

Les Pirates de la mer Rouge. 2 1 



322 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

« Je t'engage à demander à ton pope l'absolution de tes trahi- 
sons, il te la vendra toujours! As-tu servi la Russie? 

— Oui, Monsieur, 

— Où cela? 

— À Stamboul, 

« — Bien; je vois que tu es encore capable de répondre sans 
mentir, je ne te livrerai point aux Haddedîn. 

— seigneur, mon âme te bénira, car lu te montres gé- 
néreux ! 

— Comment t'appelles -tu? 

— Alexandre Kolletis. 

— Tu portes un nom illustre; mais qu'as-tu de commun avec 
ceux qui l'ont porté avant toi? Bill, venez panser la plaie de cet 

homme. » 

L'Irlandais s'employa de son mieux près du blessé. Pour moi, 
si j'avais pu prévoir dans quelles circonstances je rencontrerais 
de nouveau ce Grec, je ne sais si je l'eusse épargné ainsi. Je 
m'adressai alors au cheikh et lui tins ce discours : 

« Eslah al Mabem, tu es, un vaillant guerrier, il me semble 
pénible de te laisser lié; me promets-tu de marcher à mes côtés 
sans chercher à fuir? 

— Je te le promets. 

— Par la barbe du Prophète? 

— Par la barbe du Prophète et par la mienne! 

— Ordonne à tes gens de faire le même serment. 

— Vous, m'entendez! cria le cheikh en se retournant vers ses 
hommes, jurez de ne pas prendre la fuite! 

— Nous le jurons ! » 

Je fis aussitôt délier le chef; il me remercia avec effusion. 

« Sidi, tu es un noble guerrier. Tu as fait viser nos chevaux 
pour garder notre vie. Qu'Allah te bénisse, quoique mon cheval 
me fût aussi cher qu'un frère! » 

Le visage de ce jeune cheikh m'intéressait; il avait une 
expression loyale et fîère qui ne pouvait tromper; je lui demandai 
gravement : 

« Eslah al Mahem , cette guerre que tu entreprenais contre des 
tribus de ta race, ce sont des langues étrangères qui te Font con- 
seillée, n'est-ce pas? » 

Il baissa la tête; je poursuivis : 



UNE BATAILLE ATI DÉSERT 323 

(( Sois plus fort une «autre fois, repousse les perfides con- 
seils. Veux-tu que je te rende ton sabre , ton poignard et 
ion fusil? 

— Effendi, tu ne ferais pas cela? dit-il tout étonné, 

— Si, je le ferai. Un cheikh est le plus noble, le plus loyal de 
sa tribu; on ne le traite pas comme un houteyeh, ou un che- 
la vych { . . 

« Le cheikh Mohammed Emin te rendra l'honneur dû à ton 
rang. Tu dois l'aborder en homme libre, les armes à la 
main. » 

J'ordonnai qu'on lui remît ses armes. Cet homme sembla hors 
de lui; il s'avança vers moi, me regarda avec émotion et me 
demanda : 

<( Quel est ton nom, Sidi? 

— Les Haddedîn me nomment Émir Kara ben Nemsi. 

— En quel lieu les hommes de ta tribu font- ils paître leurs 
troupeaux? 

— Bien loin, au couchant; je suis un Franc, 

— Un Franc? - . . 

— Oui, un chrétien ! 

— Tu appartiens aux Nasara? Cependant tu portes le turban 
blanc ; le hamaïl pend à ton cou ! 

— Je suis chrétien et hadji, car j'ai vu la Mecque. 

— Tu es chrétien, Emir! Ah! aujourd'hui je sais que les 
Nasara ne sont pas des chiens, mais qu'ils peuvent quelquefois 
se montrer plus sages, plus généreux que les musulmans. Tu 
m'as rendu mes armes, et tout à l'heure, quand tu aurais pu me 
tuer, tu as pris toutes les précautions pour épargner ma vie. 
Veux-tu me faire voir ton poignard? » 

Je lui tendis mon arme; il en éprouva la lame et me dit : 

<( Cet acier ne vaut rien, je le briserais facilement dans mes 

doigts. Regarde mon chambiyeh ! » 

ïl tira un poignard de sa ceinture; c'était un objet vraiment 

artistique : la lame affectait une légère courbure ; elle était 

damasquinée avec un goût exquis. La sentence suivante se lisait 

des deux côtés en caractères arabes : 

Au fourreau seulement après la victoire ! 

1 Classes presque aussi méprisées que celle des parias dans les Indes v 



V ,»■■_ ; 



324 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Cette arme avait dû être forgée à Damas, au temps où l'Orient 
excellait dans la fabrication des lames d'acier; elle pouvait être 
estimée , comme curiosité , à un très haut prix , sans compter sa 
valeur intrinsèque. 

(( Te plaît-elle? me demanda le cheikh. 

— Elle vaut bien quinze chèvres ! 

— Dis plutôt cent, ou cent cinquante, car dix de mes aïeux 
Font portée"; ils l'ont maniée dans le combat, et jamais l'acier ne 
s'est altéré. Eh bien! je te la donne; donne-moi la tienne. » 

Je me serais exposé à blesser le chef au plus sensible de son 
amour-propre, si j'avais refusé un échange qui- pourtant me cau- 
sait un certain scrupule. 

ce Je te remercie, hadji Eslah al Mahem, m'écriai-je; je porte- 
rai ce poignard en souvenir de toi et en l'honneur de tes pères ! 

— Il rie te laissera, pas dans l'embarras ," tant que ta main 
pourra le soutenir!.» 

En ce moment nous entendîmes les sabots d'un cheval reten- 
tissant sur la roche , et un cavalier, tournant rapidement l'angle 
d'une grande masse de granit,- se présenta devant nous. Ce n'était 
autre que mon petit Halef. 

— ■ Sidi, me cria- 1- il tout ému, hâte-toi, viens, on t'attend. 

— Qu'y a-t-il donc , hadji Halef Omar ? 

— La victoire est à nous. 

— Vous a-t-elle coûté beaucoup de monde? 

— Non, Sidi, et ils sont tous prisonniers avec leur cheikh. 
Hamdoul illah ! Il n'y a que le cheikh des.Obeïd qui n'a point été 
retrouvé. 

— Ne t'ai- je. pas dit la vérité? demandai-je alors à Eslah. 

— Nous avons rejoint les Abou Mohammed juste à temps, 
continuait Halef; ils venaient derrière les Djouari, et entourèrent 
avec nous l'Oued-, de façon qu'aucun des ennemis n'a pu échap- 
per. Quel est cet homme , Sidi ? 

— C'est le cheikh Eslah al Mahem, que vous cherchiez. 
— ■ Tu Tas fait prisonnier ? 

— Comme tu le vois, 

— Ou Allah, billah, tala ! Permets que je retourne tout de 
suite près du cheikh Maiek pour lui donner cette bonne nou- 
velle. » . 

Sur ce, mon Halèf piqua des deux et disparut. Le chef prison- 






UNE BATAILLE AU DÉSERT 325 

nier montait un de nos chevaux, j'en avais fait donner un au 
Grec blessé ; les autres suivaient à pied. Notre troupe ne mar- 
chant pas très vite, nous n'avions point encore atteint -l'Oued 
Deradji, que quatre cavaliers s'avancèrent au-devant de nous. Je 
reconnus Malek, Mohammed Emin avec les cheikh des Àbou 
Mohammed et des Àlabeïde. 

« Eslah al Mahem ! tu l'as pris? me dit Mohammed fort sur- 
pris. 

— Oui, c'est lui ! 

— Allah soit loué ! Avez -vous des morts et des blessés? 

— Non- 

— Allah s'est montré miséricordieux envers nous; nous ne 
comptons que trois morts et onze blessés. 

— Et l'ennemi? 

— Ses pertes sont plus grandes ; il se trouvait si étroitement 
cerné, qu'il ne pouvait bouger; nos balles portaient à chaque coup. 
Nos cavaliers ont bien manœuvré, de la manière que tu leur 
avais enseignée. 

— Où sont les prisonniers ? 

— Dans l'ouadi ; ils ont mis bas les armes , on les garde étroi- 
tement, » 

Eslah al Mahem nous rejoignait en cet instant, car je l'avais 
laissé à quelques pas pour aller au devant de Mohammed. Celui- 
ci remarqua que mon prisonnier portait ses armes, 

« Il m'a promis de ne point chercher à s'enfuir, dis-je: ne 
sais-tu pas qu'il faut honorer les braves ? 

— Mais cet homme voulait nous perdre ! 

— N'es-tu pas déjà vengé? 

— Tu lui as laissé ses armes, qu'il les garde; viens! » 

Nous nous avançâmes sur le champ de bataille. Tout y était en 
mouvement, les guerriers allaient et venaient; un grand nombre 
d'entre eux, assis en armes, formaient le cercle autour des cheikh 
garrottés. 

« Veux- tu rester près de moi? demandai -je à Eslah. 

— Ce sont mes alliés, je dois m'asseoir près d'eux, » répondit- 
il gravement, et il alla rejoindre les prisonniers. 

Aucune parole ne fut échangée, seulement les chefs captifs 
regardèrent le nouveau venu avec surprise; ils l'avaient cru mort 
sans doute. 



325 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

<( Conduisons les autres prisonniers dans l'Oued , » ordonna 
Malek. 

Je le suivis avec les Obeïd et une partie de mes gens. Lorsque 
j'arrivai dans la vallée, un coup d'œil tout à fait pittoresque s'of- 
frit à moi. On avait ouvert une brèche dans le glacis pour faciliter 
la sortie, et placé, par un excès de précaution, des postes sur les • 
flancs des rochers qui se dressaient des deux côtés de la vallée; 
celle-ci fourmillait de chevaux, d'hommes, d'allants et venants 
très affairés; au fond de ce terrain un peu creux campaient ceux 
des alliés qui n'avaient pu trouver place dans l'Oued. Les Had- 
dedîn s'occupaient à rassembler les chevaux démontés des vain- 
cus , pour les conduire dans une autre petite plaine entre deux col- 
lines, où Ton déposait tout le butin, amoncelé déjà en gros tas. 

« As-tu jamais vu plus de troupes? me demanda Malek. 

— Oui. 

— Moi, jamais ! 

■ — Les blessés ennemis sont -ils bien traités? 

— On les panse comme les nôtres ; nous te l'avons promis. 

— Qu'allez -vous faire à présent? 

— Célébrer notre victoire par la plus grande fantasia qui se soit 
jamais exécutée dans nos tribus. 

— Non, vous ne ferez pas cela ! 

— Et pourquoi ? 

— Vous insulteriez à l'ennemi par ce bruyant triomphe. 

— L'ennemi prenait-il beaucoup de ménagements envers nous? 

— D'ailleurs vous n'aurez pas le temps de vous livrer à ces . 
réjouissances; il faut vous occuper de nourrir toute cette armée; 
amis et ennemis doivent manger. 

— Certes, c'est pour cela que je te dis que nous allons célébrer 
notre victoire par une fête : un festin et une fantasia; mais d'a- 
bord il est nécessaire d'assembler le conseil des chefs afin de 
prendre une résolution ; nous ne pouvons nourrir ni garder long- 
temps un si grand nombre de prisonniers et de troupes. Je te 
laisse, j'ai à parler au cheikh. )> 

Je vis en même temps accourir Lindsay criant tout essoufflé : 
« Sir, une belle victoire ! Que d'hommes rassemblés dans cette 
plaine ! Ne croyez-vous pas que quelques-uns d'entre eux pour- 
raient me donner des renseignements sur les ruines? 

— Peut-être. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 327 

— Si nous les interrogions? 

— Excusez-moi , sir, on va tenir le conseil; je serais curieux 
dV assister. • " " ■- 

— Du moins vous m'aiderez ensuite. * 

— Certainement. » 

Je me rendis d'abord à l'endroit où se faisaient les pansements. 
Le cheikh tenait sa parole : on suivait ponctuellement mes pres- 
criptions ; je ne pouvais que louer et me hâtai de rejoindre Malek, 
qui m'accueillit en me disant : 

« Émir hadji Kara ben Nemsi, tu vas nous donner un bon 
conseil; tu as visité toutes les contrées du monde , tu en connais 
les lois et les usages; à qui juges-tu que doivent appartenir les 
armes des vaincus ? 

— Aux vainqueurs. 

— Et leurs chevaux ? * 

— De même. 

— Et leurs habits ? 

— Des pillards seuls prendraient les habits; de vrais guerriers 
se contentent des armes et des montures. 

— À qui l'argent et les bijoux? 

— Je te l'ai dit, des hommes d'honneur ne pillent point ; con- 
tentez-vous des armes et des chevaux. 

— À qui appartiennent les troupeaux du vaincu ? 

- — S'il n'a d'autre ressource que ses bêtes , elle doivent lui être 
laissées, mais en le soumettant à un tribut qui payera les frais de 
la guerre et servira à l'affaiblir. 

— Tu parles comme si tu étais l'ami de nos ennemis ! Nous les 
avons vaincus : leurs vies, leurs biens, tout est à nous. 

— Je parle comme un ami de la justice et de l'humanité. Tu 
prétends que la vie des prisonniers vous appartient? 

— - Oui, certes. 

— Voulez -vous donc les égorger tous ? 

— Non; nous ne sommes pas des bourreaux. 

— Et cependant vous voulez leur enlever leurs troupeaux; 
pourront-ils vivre sans bétail ? 

— Non. 

— Donc, si vous leur prenez leurs troupeaux, vous leur prenez 
la vie ! De plus, vous vous nuisez à vous-mêmes. 

— Gomment cela? 



*2 



328 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Ces misérables affamés pourront-ils vous payer un tribut ? 

— Ta bouche parle sagement et intelligemment. 

— Écoute encore! si vous leur enlevez leurs vêtements, leurs 
bijoux, leurs troupeaux, tous leurs biens , vous les forcez à piller 
et à marauder; et où voulez-vous qu'ils aillent piller, si ce n'est 
chez leurs voisins, autrement dit, chez vous? Ne vaut-il pas mieux 
avoir pour voisinage des gens à peu près dans leurs affaires , que 
des affamés qui, d'un moment à l'autre, peuvent se jeter sur vous ? 

■ — Tu as raison, 

— Faites -vous donc des tribus vaincues des amies et des tri- 
butaires ; n'en faites pas des voleurs et des désespérés, 

oc Ne leur prenez même pas toutes leurs armes, ni tous leurs 
chevaux; gardez-en seulement la meilleure partie, afin qu'ils ne 
puissent vous nuire. De cette manière vous les tiendrez en votre 
pouvoir, sans pourtant les réduire aux dernières extrémités. 

« J'ai dit. 

— Parle encore, Emir; combien estimes-tu que nous puissions 
exiger d'eux de têtes de bétail pour être livrées tout de suite? 

— Autant qu'il en faut pour vous dédommager du tort qu'ils 
vous on fait par leurs maraudes et par cette guerre. 

— Et pour le tribut annuel, combien faut-il demander? 

— Evaluez à peu près les richesses de l'adversaire. Envoyez 
un de vos cheikh les plus sages , afin d'évaluer aussi leurs trou- 
peaux; demandez-leur assez pour qu'ils ne deviennent pas trop 
puissants , pas assez pour qu'ils ne se regardent pas comme 
misérables. 

— Mais il reste la dette du sang; plusieurs des nôtres ont été 
tués. 

— Et aussi plusieurs des leurs. Avant de renvoyer les prison- 
niers, réunissez les familles des morts et fixez le prix du sang. 
En calculant bien, vous auriez plus à payer qu'eux, et vous pour- 
rez vous contenter, pour vos morts, du butin qui vous revient 
aujourd'hui. 

— Faut -il les laisser nous apporter l'indemnité de guerre? 

— Non; allez la chercher vous-mêmes ; lés prisonniers resteront 
ici comme otages, jusqu'à ce que vous ayez ramené les troupeaux 
qu'on devra vous livrer. 

«Je serais d'avis également que vous gardiez quelques chefs 
des tribus vaincues , afin de vous assurer le payement de votre 



■^ 



UNE BATAILLE AU DESERT 329 

imposition annuelle. Si vos tributaires refusaient de s'exécuter, 
vous pourriez ]es menacer de... 

— Oh ! nous tuerions leurs hommes ! ils le savent ! Mais il est 
encore une chose plus difficile que le reste, Effendi, c'est le par- 
tage du butin entre nous et nos alliés. 

— Pourquoi serait-ce difficile, si vous êtes justes? Allez cher- 
cher ensemble l'indemnité de guerre, partagez-la avant de vous 
séparer ; que chacun reçoive exactement ce qui lui est dû. 

— Et pour le tribut? 

— N'êtes-vous pas trois alliés ? vos ennemis comptent aussi trois 
tribus; partagez-vous les tributaires. Vous êtes frères et amis ; 
vous querellez-vous donc pour une chèvre de plus ou de moins , 
pour quelques paires de cornes ? 

— Non, certes. Qui faut-il envoyer aux pâturages ennemis? 
Combien d'hommes doivent marcher dans cette expédition? 

— A votre place, je choisirais un nombre de guerriers assez 
considérable pour ne redouter aucune surprise, et je leur adjoin- 
drais un nombre trois fois moindre de prisonniers. 

— Très bien. Que t'offrirons-rious, Émir? 

— Rien; je vais m'éloigner, je ne puis emmener un troupeau; 
j'ai de bonnes armes, mon cheval vaut tous leurs chevaux. 

— Et aux trois hommes qui t'accompagnent? 
- — Ils n'ont besoin de rien, sois-en sûr. 

- — N'importe, tu accepteras ce que nous le donnerons, nous 
voulons te remercier. 

« Ta tête est moins ancienne que la noire, et cependant tu as 
su instruire nos guerriers mieux que nous ne l'aurions fait nous- 
mêmes ! Grâce à toi, nous sommes vainqueurs presque sans avoir 
versé de sang. 

— Écoute , voici le remerciement que je désire : que l'on con- 
tinue à bien soigner les ennemis blessés et qu'on nous aide à 
découvrir un endroit où il y ait beaucoup de ruines, des figures 
de pierre, des briques couvertes d'écritures étrangères. 

« Mon compagnon souhaite vivement ces sortes d'objets. 
Maintenant je prie Allah d'éclairer votre esprit afin que votre 
conseil soit prompt et sage. 

— Viens, tu assisteras à la délibération. 

- — Je ne pourrais dire autre chose que ce que je t'ai dit. Réflé- 
chissez-y. » 



330 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Il me sembla que je devais les laisser débattre ensemble les 
points sur lesquels je venais d'appuyer de mon mieux près de 
Malek; je me rendis dans la tente d'ambulance pour porter des 
dattes et de l'eau aux blessés. Sur mon chemin je rencontrai 
Halef, qui m'accompagna. Bientôt quelques Àbou Hamed me 
reconnurent et me saluèrent respectueusement ; un peu plus loin , 
les guerriers des Àbou Mohammed m'entourèrent avec mille 
témoignages d'amitié. Tous les alliés me félicitaient de leur avoir 
ménagé une si facile et si complète victoire. Je dus aller de 
groupe en groupe ; plusieurs heures s'écoulèrent avant que je 
pusse regagner ma tente. 

On avait envoyé du monde au campement des Haddedîn, pour 
donner ordre de transporter les tentes et de rassembler les trou- 
peaux tout près de l'Oued Deradji. La plaine entière se couvrait 
de troupeaux , et les préparatifs du festin commençaient. 

Mohammed Emin vint me trouver. 

« Ta parole vaut tes actions, me dit-il ; tout est arrangé. Les 
Obeïd sont mes tributaires, les Àbou Hamed payeront la rente 
aux Àbou Mohammed, et les Djouari aux Àlabeïde. 

— : Et à combien se monte l'indemnité exigée? » 

Il me dit le chiffre , que je jugeai très raisonnable. Je me sen- 
tais tout heureux de mon influence près de ces chefs ; elle empê- 
chait, au moins cette fois, l'usage des droits barbares que s'at- 
tribue ici le vainqueur. De l'esclavage des prisonniers, il ne fut 
pas même question. 

<( À présent, reprit le chef, permets -moi une prière. 

— Parle. 

- — Nous allons envoyer chercher la part des troupeaux que 
nous enlevons au vaincu ; il faut que des chefs prudents et habiles 
conduisent cette expédition. Moi et le cheikh Malek nous restons 
à la garde des prisonniers. Il y a trois chefs vaincus à accompa- 
gner : celui des Obeïd, celui des Djouari, celui des Abou Hamed. 
Les cheikh des Àbou Mohammed et des Alabeïde sont prêts; il 
nous manque un troisième chef; veux-tu te charger de cette 
mission ? 

— Oui. 

— Où désires-tu aller? choisis. 

— Eh bien, j'irai chez les Abou Hamed > je les connais déjà. 
Quand partirons-nous? 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 331 

— Demain, Combien veux- tu d'hommes avec toi? 

— Donne -moi quarante Abou Hamed et soixante de tes Had- 
dedîn; je réclame Halef aussi pour être mon lieutenant, 

■ — Bien. Faut- il laisser des armes aux Abou Hamed? 

— Non, certes. Le cheikh vaincu connaît-il vos dispositions? 

— On les lui apprendra ainsi qu'aux autres après la prière du 
soir. Viens voir les hommes que tu veux emmener, » 

Nous nous éloignions, lorsque Lindsay courut à moi. 
« Eh bien? demanda-t-iL 

— Eh bien! j'ai parlé de votre désir au cheikh ; il vous trou- 
vera des ruines, je l'espère, du moins. 

— Parfait , sir ! 

— Voulez -vous entreprendre une expédition intéressante? 

— Où? 

— Jusque au-dessous d'Ei Fattha, où le Tigre entre dans la 
chaîne des monts Hamrin. , 

— Et que ferons nous là-bas? 

— Nous irons chercher l'indemnité de guerre, c'est-à-dire des 
troupeaux. 

— Chez qui ? 

— Chez les Abou Hamed , ceux qui nous avaient volé nos che- 
vaux, 

— J'en suis, sir! Très curieux, ce voyage! Combien avez^ 
vous d'hommes? 

— Une centaine. 

— Parfait. Nous rencontrerons sans doute des ruines. 

— Il y a quelques monuments funèbres à demi détruits , sur la 
rive gauche du fleuve; mais nous ne traverserons pas l'eau. 

— Dommage ! Mon fowling-bull tarde beaucoup à sortir de terre ! 

— Nous trouverons, autre chose, sir : un mets excellent, des 
truffes ! 

— Des truffes , ah î oh 1 » 

Et l'Anglais ouvrait une bouche qui eût pu avaler un pâté de 
truffes tout entier. 

ce Oui , les truffes croissent en abondance dans cette contrée ; 
elles ne sont pas un objet des moins importants du commerce à 
Bagdad et à Bassora; on en porte jusqu'à Kerkouk, Soulimania, 
et même jusqu'à Kirmania. 

— Oh ! sir, je vais avec vous,,. ; j'aime beaucoup les" truffes, » 



332 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Lindsay s'éloigna à ces mots , pour faire à la hâte ses prépara- 
tifs de départ. 

Cependant les trois chefs vaincus comparurent dans la soirée 
devant leurs vainqueurs, et furent contraints d'accepter toutes les 
conditions ; puis le grand festin commença. Beaucoup de moutons 
y laissèrent leurs os. Fatigué du mouvement et du bruit de cette 
journée, ennuyé de ces longs repas arabes, je parvins à m'esqui- 
ver quelques instants ; j'allai me reposer auprès d'un massif odo- 
riférant, assez près du camp pour que les voix et les cris par- 
vinssent encore jusqu'à moi, mais assez isolé pour y rêver tran- 
quillement, À la place où je me trouvais, les Doryphores avaient 
brandi leurs terribles lances; la tente d'Holopherne s'était peut- 
être dressée là, sur cette terre que je foulais^du pied. Je la voyais : 
toute de pourpre, avec ses cordes d'or, ses broderies d'émeraudes 
et de pierres précieuses. Plus loin, sur les ondes bruyantes du 
fleuve, je me figurais apercevoir les antiques flottilles décrites par 
Hérodote. 

ce Les canots sont de forme ronde et. construits avec des peaux. 
Ce sont les Arméniens et les gens de la haute Assyrie qui les tra- 
vaillent ainsi. Leur carcasse est faite d'osier et de branches 
flexibles qu'on revêt de cuir durci. Ronds comme un bouclier, 
on ne voit aucune différence entre l'avant et l'arrière. Les mate- 
lots garnissent le fond de leur bateau avec de la paille ou des 
roseaux. On charge sur ces embarcations des marchandises de 
toutes sortes, particulièrement du vin de palme, et on leur fait 
suivre la pente du fleuve. Les canots ont deux rames et deux 
rameurs; l'un tire sa rame à lui, pendant que l'autre pousse la 
sienne. Les dimensions de ces bateaux diffèrent; quelques-uns 
sont si grands, qu'ils peuvent porter une charge estimée à cinq 
mille talents; les plus petits ont un âne à bord; les grands 
emmènent plusieurs de ces animaux. Aussitôt que les matelots 
débarquent à Babylone, ils se débarrassent de leurs marchandises, 
puis offrent aussi en vente la carcasse et les roseaux de leur canot; 
ils chargent les peaux sur leurs ânes et s'en retournent par l'Ar- 
ménie, où ils construisent un nouveau bateau. » 

Malgré les siècles écoulés, on retrouve encore de ces embar- 
cations singulières , et pourtant toute l'ancienne civilisation a dis- 
paru de ces rives. Lorsqu'un même nombre de siècles aura passé 
après nous, que sera devenue cette contrée? 



UNE BATAILLE AU DÉSERT \ '. 333 

Le lendemain, nous nous mîmes en route avec Halef et l'un 
des chefs des Abou Hamed. Nous formions la tête de la troupe; 
Lindsay et ses gens se tenaient en arrière, ou allaient en volti- 
geurs. 

Nous arrivâmes bientôt à l'endroit où se réunissent les mon- 
tagnes de Kanouza et de Hamrin. Je remarquai en face de nous, 
sur la rive gauche, le Tell Hamlia, petite éminence artificielle- 
ment construite. Sur la rive droite, nous vîmes se dresser encore 
quelques ruines du Kalaat al Djeber (le donjon des tyrans). Cette 
ruine consiste en plusieurs tours rondes à demi écroulées, que 
relie une muraille de circonvallation . Ensuite nous atteignîmes le 
Tell Dahab, qui est une petite colline baignée par le fleuve, puis 
le Bled el Bad, roche assez élevée et fort escarpée, près de 
laquelle nous fîmes halte pour le repas de midi. Vers le soir nous 
étions à El Fattha; là le fleuve se fraye une large route dans la 
montagne et mesure environ soixante mètres. Après avoir dépassé 
cet endroit, nous dressâmes le campement de nuit. Quoique les 
Abou Hamed fussent sans armes, je crus prudent de partager mes 
Haddedîn en deux troupes, pour veiller tour à tour sur les prison- 
niers; car, dans le cas où un seul d'entre eux fût parvenu à 
s'échapper, il aurait averti les hommes restés aux pâturages, et 
la tribu se serait hâtée de cacher ses meilleures bêtes. 

Dès la pointe du jour nous reprîmes notre chemin; le fleuve 
s'étendait toujours à nos côtés, large et riant, entrecoupé par 
plusieurs îlots. Sur la rive gauche s'échelonnaient de petites col- 
lines plongées dans les brumes; sur la droite, devant nous, se 
déroulait la plaine où campaient les Abou Hamed. 

« N'avez -vous que ce lieu de pâturage? demandai-je au chef 
subalterne des ennemis qui nous accompagnaient. 

— Oui, nous n'avons que celui-là. 

— Tu mens ! 

— Je ne mens point, Émir. 

— Bien. Je veux essayer de te croire, mais n'oublie pas qu'à la 
première fraude je te loge une balle dans la tête. 

— Tune le ferais pas, Emir. 

— Si, je le ferais, je t'assure ! 

— Non, tu ne le feras pas, car je te dirai que nous avons peut- 
être deux places de pâturages. 

— Peut-être? 



n 



34 UNE BATAILLE AU DÉSERT 



— Eh bien ! oui, nous en avons certainement deux. 

— Ou trois? 

— Non, deux seulement. 

— Bien; mais si j'en découvrais trois, tu serais perdu. 

— Pardonne , Emir. Peut-être en trouverez-vous plus de deux ; 
alors il y en aura trois. 

— Alors ? 

— Oui. 

— Et si nous ne la trouvons pas, cette troisième place, il n'y 
en aura que deux? 

— Émir, je te dirai la vérité : il y en a trois, 

— Ah !.. . quatre , peut-être ? 

— Émir, tu voudrais en trouver dix. 

— Tu es un Abou Hamed, tu ne perdrais pas volontiers ce 
que tu as gagné par tes rapines. Je ne te presserai pas davan- 
tage; mais prends garde! 

— Nous en avons quatre, Émir! soupira le malheureux pri- 
sonnier. 

— Bien, tais-toi; je vais moi-même me rendre compte de vos 
richesses. » 

J'interrogeai l'horizon avec ma longue-vue, et je découvris au 
loin quelques points où se mouvaient des hommes et des bêtes. 
J'appelai le chef des Haddedîn qui me suivait ; c'était un guer- 
rier vaillant et résolu, sur lequel je pouvais compter; je lui 
demandai : 

« Nous avons quarante Abou Hamed avec nous ; crois-tu pou- 
voir les maintenir avec trente de tes hommes ? 

— Je les garderais avec dix hommes, Émir; ils n'ont point 
d'armes. 

— Eh bien ! je vais prendre les devants en compagnie de Halef 
Omar pour examiner un peu les choses ; quand le soleil aura 
atteint ce buisson que tu vois là-bas, si nous ne sommes pas 
revenus, envoie-moi trente hommes, ils me retrouveront sur les 
pâturages. » . 

J'allai ensuite parler à Lindsay, qui chevauchait à peu de dis* 
tance. 

« J'ai une mission importante à vous confier, sir, lui dis -je. 

— Well ! 

— Je pars à la découverte. Je voudrais me rendre compte des 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 333 

pâturages occupés par celte tribu ; si je ne suis pas de retour 
dans deux heures , trente hommes des Haddedîn devront se 
mettre en marche et me rejoindre. 

— Je les accompagnerai? 

— Non; vous resterez à celte place, avec les trente autres de 
nos gens, pour garder les prisonniers. S'ils faisaient mine de 
s'enfuir, il faudrait tirer dessus sans hésiter. 

— Oh ! yes ; si un seul bougeait, je les tuerais tous ! 

— Bien ! vous vous b orneriez- là... , c'est entendu ? 

— Sir, puisque vous allez au camp, parlez-leur des fowling- 
bulls. 

— Oui, oui, nous verrons* Allons, partons, Halef! » 

Nous traversâmes rapidement la plaine , nous dirigeant vers les 
points que j'avais remarqués. Nous rencontrâmes d'abord un 
grand troupeau de chèvres, gardé par un vieillard que je saluai 
du : 

« Salam aléïkoum ! 

^- Aléïkoum ! répondit-il en s'inclinant avec respect. 

— L'a paix règne sur ton pâturage ! 

— La paix est ici, ô seigneur; et toi, nous apportes-tu la 
paix? 

— Oui, je l'apporte à ma manière. Tu appartiens, n'est-ce pas, 
aux Abou Hamed ? 

— Tu Tas dit. 

■ — Où est votre camp ? 
- — Là-bas, derrière le coude que fait le fleuve. 

— Avez-vous plusieurs places de pâturages pour vos trou- 
peaux? 

— Pourquoi demandes -tu cela, ô seigneur? 

— Parce que j'ai un message dont je dois faire part à la tribu 
tout .entière. 

— De qui ce message? 

— De Zédar ben Houli, ton cheikh. 

— Hamdou illah ! c'est sans doute un messager heureux ? 

— Tu le sauras plus tard. Combien avez-vous de pâturages? 

— Six ; trois de ce côté du fleuve, et trois dans les îles. 

— Sont-ils peuplés en ce moment? 

— Tous, excepté un. 

— Où se trouve celui-là? 



338 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

- -V- 

— Juste en face de toi est le premier; celui dont je parle est 
le quatrième et le dernier. » 

Il y avait dans le ton et le geste de cet homme quelque chose 
qui me donnait à penser : je résolus d'avoir l'œil sur les îlots 
du voisinage ; cependant je repris en affectant un air d'indiffé- 
rence :* .. 

« Pourquoi donc ce pâturage reste- 1— il désert? 

— Parce- qu'il est malaisé d'y aborder, le fleuve est très rapide 
en cet endroit. » 

Mes soupçons ne diminuaient point; je me disais que cette 
place, justement à cause de sa situation, devait servir de lieu de 
refuge aux pirates de ces tribus. Je continuai mes questions : 

c( Combien reste-t-il d'hommes dans votre camp? 

— Es-tu réellement envoyé par le cheikh, seigneur? 

— Oui, je viens de la part de votre chef. 

— Quel message apportes -tu ? 

— Un message de paix. 

— Pourquoi le cheikh n'a-t-il pas dépêché un homme de notre 
tribu? 

— Les hommes des Abou Hamed me suivent de près ; tu vas 
les voir. » 

Je ne voulus point presser davantage ce berger, dont la défiance 
du reste semblait s'éveiller; je continuai à m'avancer, mais en 
marchant plus au bord du fleuve , afin de pouvoir examiner les 
îles. Quand nous eûmes dépassé la troisième, le fleuve dessina 
une large courbe , et nous aperçûmes bientôt dans la prairie une 
grande quantité de tentes, non loin desquelles paissait ou se 
reposait un bétail nombreux : chameaux, brebis /chèvres, jeunes 
vaches, bœufs, etc. Je vis fort peu de chevaux; les hommes 
étaient aussi très rares dans le camp ; on n'y avait laissé que des 
vieillards tout à fait incapables de porter les armes. .. 

Nous nous engageâmes dans les ruelles formées par la rangée 
des tentes. Devant une de ces habitations se trouvait une jeune 
fille qui caressait un joli cheval. Elle poussa un cri d'effroi à 
notre approche, s'élança sur le cheval et s'enfuit. 

Je ne m'amusai point à poursuivre l'enfant; quand même elle 
eût donné l'alarme atout le camp, qu'aurions-nous eu à craindre? 
Quelques vieillards, des femmes, des malades, des enfants, ne 
mè paraissaient guère redoutables. Nous marchâmes presque au 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 337 

pas, Un vieillard vint à notre rencontre, mit la main sur le cou 
de ma monture, et me demanda : 
ce Seigneur, qui es -tu? 

— Un envoyé de votre cheikh, Zédarben Houli. 

— Le cheikh !... Et de quelle commission t'a-t-il chargé? 

— Je vous la communiquerai quand toute la tribu sera ras- 
semblée pour l'entendre. Combien de guerriers sont restés au 
camp? 

— Quinze jeunes hommes. Mais Adjéma vous a vus, elle va 
les appeler tous. 

— Bien, je descends de cheval et les attends ici. Toi, H.alef, 
continue ton chemin, examine, puis retourne vers les nôtres. 

— : Que ton compagnon s'arrête avec toi; vous boirez et man- 
gerez ensemble, dit le vieillard. 

— Il n'est pas fatigué, il n'a ni faim ni soif ; laisse-le partir. 
Où sont vos jeunes hommes ? 

— Là-bas, dans l'île. )) 

Encore cette île, pensai -je; décidément c'est leur fort retran- 
ché. Je repris aussitôt : 
« Que font -ils là? 

— Ils... » Mon interlocuteur hésitait visiblement. « Ils... 
gardent les troupea-ux, 

— Est- elle loin, cette île? r 

— Oh ! non, tout près ! Regarde : voici déjà les guerriers. » 
En effet, une petite troupe abordait sur la rive et accourait vers 

nous; elle était composée des plus jeunes hommes de la tribu, 
des enfants presque; leurs armes consistaient en couteaux, lances 
ou massues; pas un seul n'avait d'armes à feu. Celui qui parais- 
sait conduire et commander les autres s'avança sur moi, brandis- 
sant sa massue et criant : 

ce Chien ! comment as -tu osé pénétrer jusqu'ici ? » 

Je parai ^le coup avec mon fusil ; mais les autres dirigeaient 
leurs lances contre moi : les écartant, j'allai droit au jeune chef. 
J'étais encore à cheval; mon brave coursier noir s'élança au 
milieu de leurs montures en renversant tous les obstacles. 

« Comment ! m'écriai -je, tu reçois ainsi un hôte de ta tribu ! 
Enfant, il faut t'apprendre à vivre I y> 

Puis, arrachant le petit chef de sa monture,, je le plaçai devant 
ma selle; il était mince et fluet comme une femme; il ne comp- 

Les Pirates de la mer Rouge. 22 



338 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



tait pas vingt ans. Il se débattait dans mes mains à la façon d'un 
pantin; je le sentais trembler de colère et de peur» 

« Maintenant, frappez, si vous l'osez 1 )> dis-je aux autres jeunes 
gens, qui se gardèrent bien d'obéir, car leur compagnon me ser- 
vait de bouclier. 

Quelques-uns descendirent de cheval, cherchant à m'atteindre 
par derrière , tandis que les autres essayaient d'attirer mon atten- 
tion par devant; 

Fallait-il tirer, tuer ces enfants, ou même les blesser? Je n'en 
aurais pas eu le courage. 

Je .fis reculer mon cheval contre une tente, où je l'acculai pour 
n'avoir plus à m'occuper d'une agression par derrière ; puis je 
demandai à cette petite troupe furieuse : 

« Pourquoi m'attaquez -vous ? Que vous ai -je fait? 

— Nous te connaissons, reprit Pun d'eux, ta ne nous échappe- 
ras plus ; tu es l'homme au lion ! 

— Tu parles bien hardiment, mon agneau ! » repris-je en sou- 
riant. 

Au même moment une vieille femme accourut à nous ; elle 
criait de toutes ses forces et levait les bras au ciel, 

« Laissez-le, suppliait- elle, laissez-le, mes enfants; c'est un 
homme terrible ! 

— Nous voulons le tuer ! hurlait la bande, 

— C'est le diable ! il va vous déchirer tous, puis s'enfuir dans 
les airs. 

Non , je ne m'enfuirai pas; au contraire, je reste parmi vous, 

j'ai à vous parler, » dis-je avec insistance ; mais la foule ne se 
calmait pas. Je laissai s'échapper mon prisonnier; sautant à bas 
de ma monture , je pénétrai dans la tente en me frayant un pas- 
sage avec la pointe de mon poignard, et en tirant mon cheval 
après moi de peur que ces brigands ne me l'enlevassent. Je me 
trouvai pour l'instant débarrassé de ce véritable essaiinjde guêpes. 
Tous criaient comme des enragés au dehors : 

« Nous le tenons I Hamdoul illah ] nous le tenons! Entourons 
la tente ! Ne le laissez pas échapper,, répondaient d'autres voix. 

\— Prenez vos lances I Percez-le à travers la toile ! 

— Non, non, il faut le saisir vivant ; il ne faut pas blesser son 
beau cheval, il l'a fait entrer avec lui ! Nous donnerons le cheval 
au cheikh. » 



UNE BATAILLE AU DESERT 339 

J'étais persuadé que, malgré, toutes ces bravades , pas un ne 
tenterait de pénétrer jusqu'à moi ; ils avaient vu mes armes et 
connaissaient la force de mon poignet ; du reste , depuis l'aventure 
des chevaux et du lion, je me trouvais protégé chez eux par leurs 
idées superstitieuses. Sans se l'avouer bien nettement, tous me 
croyaient plus ou moins le favori du Cheïtan. Je m'assis donc 
assez tranquillement et goûtai même un peu de viande froide 
déposée au fond de la tente sur des feuilles. Dehors, les cris, les 
délibérations , les menaces à mon adresse continuaient de plus 
belle. Au bout de quelque temps j'entendis, dominant ce tumulte, 
le pas de plusieurs chevaux lancés au galop, puis des exclama- 
tions telles que celles-ci : 

c< Allah kérim ! Dieu nous vienne en aide : voilà l'ennemi ! » 

Puis une course folie, puis un grand silence. Je sortis de ma 
cachette : la foule s'était dissipée; tout le monde se réfugiait 
dans les tentes voisines ; quelques spectateurs restaient seuls sur 
la place. J'aperçus aussi Hàlef, revenu à toute bride. Il me 
demanda d'un air effaré : 

« Sidi, es -tu blessé? que font- ils fait? 

— Rien, mais aie soin que personne ne quitte le camp. Nous 
serons contraints de tirer sur ceux qui chercheront à fuir. » 

Je prononçai très haut ces derniers mots pour effrayer mon 
monde ; après quoi j'envoyai Halef dans les tentes, afin d'assem- 
bler les vieillards. Quant aux jeunes guerriers dispersés, je ne 
m'en occupai guère; Halef avait ramené avec lui quelques Had- 
dedîn que leur chef inquiet déjà envoyait au-devant de nous. Les 
vieux de la tribu furent longtemps à se décider. Ils tremblaient 
et se cachaient ; enfin l'éloquence de Halef vainquit toutes leurs 
craintes ; ils se réunirent en cercle autour de moi ; je les fis 
asseoir pour les interroger en ces termes : 

« Vous voyez les guerriers qui m'accompagnent , vous les 
reconnaissez à leurs vêtements et à leurs armes ; qui sont-ils ? 

— Des Haddedîn , seigneur ! 

— Et vos guerriers à vous, où sont- ils? 

— Tu le sais , seigneur ! 

— Je le sais, je vais vous le dire. Ils sont tous prisonniers des 
Haddedîn; pas un seul ne leur a échappé. 

— Allah kérim ! 

— Oui ; priez Allah de vous faire miséricorde ainsi qu'à eux. 



MO OJKE BATAILLE AU DÉSERT 

— Il ment ! y> murmura Tua des assistants, auquel l'âge n'avait 
pas enlevé l'énergie, et dont les yeux brillaient de colère. 

Je m'adressai à cet homme : 

ce Tu dis que je mens! m'écriai-je. Tes cheveux sont gris et tes 
épaules sont voûtées par les ans, c'est pourquoi je te pardonne; 
mais sur quoi fondes -tu cette parole ? 

— Comment les Haddedîn auraient- ils pu faire prisonnières à 
la fois trois tribus entières? " 

— Tu ignores, vieillard, que les Haddedîn avaient de puissants 
alliés : les Abou Mohammed, les Àlabeïde, les Àteïbeh. On vous 
dira tout plus tard; sachez seulement que les vôtres ont été cer- 
nés à l'Oued Deradji, où ils restent étroitement gardés. Vous 
n'avez plus qu'à vous soumettre aux conditions des vainqueurs, 
Halef, remonte à cheval et fais avancer les prisonniers. » 

- Les vieillards se regardèrent épouvantés ; ils balbutièrent : 
« Est-ce possible, seigneur? 

— Je vous dis la vérité. Vos cheikh sont entre nos mains; si 
vous ne payez pas la rançon , leurs têtes tomberont. 

— Le cheikh Zédar ben Houli est pris? 

— Oui, 

— Il est convenu de l'indemnité? 

— Oui. 

* — Quelles sont les conventions ? 

— Vous les apprendrez bientôt; on va vous amener un de vos 
chefs et quarante .guerriers de votre tribu qui nous suivent» 

— Qu'Allah nous protège! La rançon est- elle forte? 

— Vous le saurez tout à l'heure. Combien comptez -vous de 
têtes de bétail dans vos pâturages ? 

— Nous n'en savons rien. 

— Vous mentez ; tous vous connaissez le nombre des troupeaux. 
Voyons, combien avez- vous de chevaux ? 

— Vingt, sans compter ceux des combattants. 

— Ceux-là sont perdus pour vous. Combien de chameaux? 

— Trois cents. 

— Combien de bêtes à cornes ? 
-—-Douze -cents, . 

— Combien d'ânes et de mulets? 

— Environ une trentaine. 
-— Combien de brebis ? 



"."■I 
y i 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 34Î 

— Neuf mille. 

— Votre tribu n'est pas riche. On ne vous demandera proba- 
blement que dix .chevaux, cent chameaux, trois cents bêtes à 
cornes, dix ânes et mulets, deux mille chèvres et brebis. » 

Là- dessus s'élevèrent des cris et des hurlements affreux. Ces 
malheureux me faisaient pitié; mais je ne pouvais rien rabattre, 
et je savais que les conditions étaient très douces, en com- 
paraison de ce qui se pratique ordinairement dans ces circon- 
stances. 

Lorsque les lamentations commencèrent à s'apaiser, je dis d'un 
ton rude à l'assemblée ; 

« Silence ! votre chef a consenti aux conventions, 

— Nous ne pouvons payer une telle rançon ! 

— Vous ne pouvez? bah ! Ce qu'on a volé, on le rend plus 
facilement que son propre bien, 

— Nous n'avons rien volé. Pourquoi nous traites -tu de bri- 
gands ? 

— Silence ! N'avez-vous pas cherché à me dépouiller moi- 
même ? 

— C'était une plaisanterie, seigneur, 

— Une plaisanterie de pillards! Voyons, combien avez-vous 
de pâturages ? 

— Six. 

— En comptant ceux des îles? 
— - Oui , six. 

— Même eeux.de l'île , d'où j'ai vu venir vos jeunes guer- 
riers ? 

— Oui, 
On m'a dit que vous en aviez davantage; mais votre 



bouche est pleine de mensonges. Dites-moi, que faites-vous dans 
cette île ?» 

Ils se regardèrent, et l'orateur de la troupe reprit : 

<( Il y a là quelques hommes. 

— Quels hommes ? 

— Des étrangers. 

— Pourquoi y sont-ils? 

— Nous n'en savons rien. 

— Qui le sait ? 

— Le cheikh seul. 



342 UNE BATAILLE AU DESERT 

— Ces hommes sont-ils venus d'eux-mêmes, ou les a-t-on 
amenés ? 

— Nos guerriers les ont amenés. 

— Vos guerriers les ont amenés , et vous ne savez pas qui ils 
sont ! Allons ! je vois qu'il faut vous demander trois mille brebis 
au lieu de deux mille , autrement vous ne sauriez parler* 

— Seigneur, nous n'osons rien dire. 

— Pourquoi cela? 

— Le cheikh nous punirait. Prends pitié de nous ! 

— Eh bien, oui, attendons ! )> 

Quelque temps après un grand bruit s'éleva dans tout le camp ; 
ce fut un gémissement général, des cris de désespoir poussés par 
les femmes et les enfants : la troupe de nos prisonniers s'avan- 
çait avec leurs conducteurs. Je me levai et dis aux vieillards : 

« Vous le voyez , je ne vous trompais point. Voilà quarante des 
vôtres qui viennent chercher l'indemnité pour délivrer le reste 
des guerriers. Allez maintenant dans chaque tente, assemblez les 
femmes, les enfants, tous les habitants du camp ; il ne leur sera 
fait aucun mal; mais je veux qu'ils entendent ma parole. » 

On eut assez de peine à réunir toute cette foule tremblante ; 
enfin ils m'entourèrent ; les prisonniers étaient placés au milieu. 
Je dis à ceux-ci : 

« Vous voyez vos pères , vos mères , vos sœurs et vos enfants 
qui sont entre mes mains; sur mon ordre les Haddedîn les 
emmèneraient tous en esclavage ; mais j'espère que vous ne me 
forcerez pas à user de cette rigueur, et que vous exécuterez loya- 
lement le traité de paix. Vous avez six pâturages dans les envi- 
rons ; vous allez vous partager en six groupes , et , sous la surveil- 
lance de mes hommes , vous vous rendrez dans ces différentes 
prairies pour choisir les bêtes ; dans une heure il faut que tout 
soit prêt. » 

Les vaincus savaient bien que toute résistance serait vaine et 
dangereuse, ils s'éloignèrent sans murmurer ; je restai avec douze 
hommes ; parmi eux était Halef , auquel je remis le commande- 
ment de la troupe. 

(( Où vas-tu, Sidi? me demanda le petit homme. 

— Je voudrais visiter leur fameuse île. Tu resteras ici pour 
faire ranger les troupeaux; prends garde qu'on n'enlève à ces 
malheureux toutes leurs meilleures bêtes; il faut leur en laisser 



UNE BATAILLE AU DÉSERT ,343 

quelques-unes, ne fût-ce que pour la reproduction. Tu rappel- 
leras aux Haddedîn qu'ils doivent être justes. 

— Sidi, ces gens ne méritent aucun ménagement. 

— Mais je veux qu'on les ménage ! M'as-tu compris, Halef ? » 
Lindsay, qui errait depuis quelque temps alentour, vint me 

demander si je m'étais informé de l'endroit où il pourrait trouver 
des ruines. 
« Pas encore. 

— Surtout n'allez point oublier. 

— Certainement non I Voulez-vous que je vous confie encore 
une mission? 

— Well ! laquelle ? 

— Il s'agit de surveiller les femmes et de les empêcher de 
quitter le camp. 

— Bien ! Si l'une d'elles faisait mine de s'enfuir, il faudrait 
tirer dessus ? 

— Oh! non, Mylord. 

— -Que faudrait -il faire ? 

— L'arrêter, s'il était possible* 

— J'essayerai, sir. » 

J'étais persuadé que la vue seule de Lindsay tiendrait en res- 
pect toute la population féminine. Son costume gris, ses favoris 
roux, son étrange figure, devaient le faire passer aux yeux de 
ces gens pour un être surnaturel et redoutable. Je pris seulement 
deux guerriers avec moi, puis me rendis sur le bord du fleuve; 
le mystérieux îlot émergeait en face, tout ombragé par des 
roseaux de la hauteur d'un homme au moins ; la forme de l'île 
était longue et très étroite; je ne distinguais, même avec une 
longue vue, aucune trace d'habitation. 

ce Amenez-moi un canot, dis-je à mes Haddedîn, il y en a sans 
doute aux environs ; cherchez. 

— Où veux- tu aller, Émir? 

— Dans l'île. 

— Seigneur, c'est impossible; le courant est trop fort au 
milieu, aucune barque n'y résisterait. » 

Les Arabes avaient raison ; cependant il existait certainement 
un moyen d'aborder. J'examinai avec plus d'attention encore tous 
les détails du lieu, je remarquai que les roseaux étaient couchés 
et foulés à un certain endroit. 



344 UNE BATAILLE.AU DÉSERT 

ce Regardez, dis-je'à mes hommes; ne croyez- vous pas qu'on 
ait passé par là ? 

— On le supposerait, Émir. 

— Donc il a bien fallu se servir d'une barque. 

— Emir, une barque se briserait dans le torrent, c'est sûr ! 
■ — Cherchez toujours. » 

Les Haddedîn fouillèrent à droite, à gauche, remontèrent et 
descendirent le courant, revinrent enfin près de moi sans avoir 
rien découvert. Je cherchai de mon côté, presque aussi vaine- 
ment. Pourtant, au bout d'un quart d'heure, je trouvai un... En 
vérité, je ne sais quel nom donner à cet objet : ce n'était ni un 
canot ni une barque, mais une longue corde solidement attachée 
à un arbre non loin de la rive, puis couchée et dissimulée au 
milieu d'un massif de roseaux ; lorsque je la tirai, je vis qu'elle 
aboutissait à une sorte d'outre en peau de bouc ; en travers de 
cette outre se trouvait fixé un morceau de bois destiné probable- 
ment à être saisi avec les mains pour se cramponner pendant le 
passage. 

« Voilà l'embarcation! m'écriai-je; elle ne peut être brisée par 
le fleuve! Je vais traverser; gardez la rive afin d'empêcher une 
surprise, 

— C'est bien dangereux, Émir! 

— Bah ! cette outre sert tous les jours* » 

Je jetai bas mes habits, sauf mes pantalons, et je fis gonfler 
l'outre, dont l'ouverture fut solidement nouée avec une corde de 
roseaux; après quoi je recommandai à mes gens de tenir la corde 
en ne la laissant couler que par petites brassées. 

Saisissant fortement le morceau de bois, je m'abandonnai au 
courant, qui ne tarda point à m'entraîner ; il était si fort, que mes 
hommes eurent toutes les peines du monde à retenir la corde. 
Cependant je parvins à aborder, malgré les rudes secousses de 
mon singulier bateau ; mon premier soin fut de le lier à un tronc 
d'arbre, après quoi je pris mon poignard à la main et m'avançai 
au milieu de la forêt de bambous. Je découvris non sans peine un 
chemin étroit et sinueux se faufilant sous les roseaux. Il me con- 
duisit à une petite hutte de bambous et de joncs. Cette hutte était 
si basse, qu'on n'eût pu s'y tenir debout ; je me glissai dans l'in- 
térieur. Quelques vêtements restaient accrochés à la paroi ou jetés 
à terre ; je les examinai avec attention ; ils indiquaient trois pos- 



UNE BATAILLE AU DESERT 



315 



sesseurs , mais rien ne me prouvait que ceux-ci eussent récem- 
ment quitté la hutte. 

Le sentier ne s'arrêtant point là, je me remis en marche. Après 




Une horreur involontaire s'empara de tout mon être, 



avoir fait quelques pas, j'entendis on soupir étouffé ; j'avançai 
encore et trouvai une place où les roseaux étaient coupés, Là, 
sur le sol , gisaient trois têtes I Elles avaient été enfoncées dans 
la terre jusqu'au menton ; elles me parurent monstrueusement 
enflées. Un nuage de moustiques et de cousins s'éleva dans Faîr 
à mon approche. Les yeux et la bouche de ces têtes restaient 



346 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

fermés. Qu'étaient -ce que ces victimes? pourquoi cette exé- 
cution ? 

Je me baissai pour ramasser une de ces têtes; mais à peine 
l'avais-je touchée, qu'un douloureux et faible soupir s'échappa 
des lèvres tuméfiées. Certes , je ne suis pas peureux, mais en ce 
moment une horreur involontaire s'empara de tout mon être ; je 
reculai d'effroi. Ce fut en faisant un violent effort sur moi-même 
que je m'approchai de ces tristes objets ; les yeux de la tête que 
j'avais touchée venaient de se rouvrir et me regardaient d'un 
œil terne, éteint, affreux. 

Ces hommes avaient donc été enterrés vifs, enterrés jusqu'à la' 
tête, dans ce sol humide et marécageux, pour que les moustiques 
ajoutassent à leur épouvantable supplice ! 

ce Qui êtes -vous ? )> balbutiai- je hors de moi. 

Et ces trois paires d'yeux me regardèrent à la fois d'un regard 
trouble, et l'une de ces bouches murmura avec peine : 

ce . . . , Hadi ! . . . » 

Hadi! n'était-ce pas le nom d'un héros vénéré par les Yézidis , 
les adorateurs du diable? 

« Qui donc vous a traités ainsi ? » 

La bouche essaya encore de s'ouvrir; mais je ne perçus aucun 
son. Je me hâtai de courir sur le rivage en écartant les roseaux 
sur mon chemin. Je plongeai mes deux mains dans l'eau 7 et 
revins comme un insensé pour rafraîchir les malheureux torturés. 
Que pouvais-je leur offrir? Quelques gouttes découlant encore le 
long de mes doigts ; ils les sucèrent avidement. 

Je fis plusieurs fois ce trajet; mais qu'était-ce que ce soulage- 
ment pour leur soif ardente ? 

« N'y a-t-il pas une hache? » murmurai -je enfin dans mon 
trouble. 

Et Tune des victimes fit un signe négatif. 

Alors je regagnai l'endroit par où j'avais abordé ; mes Hadde- 
dîn m'attendaient sur la rive. Faisant un porte-voix de mes deux 
mains, je leur criai : 

« Une hache, une pique! Appelez les trois Anglais! Qu'ils 
viennent , mais secrètement ! Il faut que Halef reste là- bas. 
Hâtez -vous !» 

Les deux hommes disparurent rapidement. Je les attendais 
avec une fébrile impatience; enfin ils reparurent, portant un ins- 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 347 

c 

trurnent qui ressemblait assez à une pioche. Lindsay courait der- 
rière eux; je l'interpellai aussitôt : 
« Sir David Lindsay ! 

— Yes. 

— Vite! traversez l'eau avec Bill et l'auire ! Apporlez-moi le 
hoyau.' 

— Vous avez trouvé un fowling-bull ? 

— Venez toujours. » 

Je détachai l'outre et la lançai à l'autre bord. Mon brave 
Anglais n'hésita pas ; il nageait comme un poisson ; il fut bientôt 
près de moi, me disant tout essoufflé : 

« Eh bien ! où ? 

— Attendez, faites venir vos gens. » 

Les deux domestiques, vigoureux garçons et habiles nageurs, 
vinrent rejoindre leur maître de la même façon. Bill était muni de 
la pioche; j'attachai solidement notre outre et fis signe à mon 
compagnon. 

« Suivez -moi, sir! 

* — Ah! enfin, nous y sommes ! 

— Sir David Lindsay, me pardonnerez-vous ? 

— Quoi donc ? 

— Ce n'est point un fowling-bull que j'ai trouvé. 

— Vraiment! » Et le pauvre homme resta un moment immo- 
bile, la bouche ouverte. 

« Qu'avez-vous donc trouvé? demanda-t-il en soupirant. 

— Quelque chose d'horrible; suivez-moi! » Je pris la pioche, 
et marchai en avant. Arrivés à l'endroit du supplice, les Anglais 
reculèrent en poussant des cris d'horreur; le fait est que le spec- 
tacle dut leur paraître effrayant ; les trois têtes ouvraient leurs 
yeux affolés et branlaient de leur mieux, pour essayer de se 
débarrasser des insectes. 

« On les a enterrés vifs! murmurai -je. 

— Qui donc? 

— Je n'en sais rien; nous l'apprendrons plus tard.. » 

Je travaillai de toutes mes forces avec la pioche; mes Anglais 
m'aidèrent de leurs mains; au bout d'un quart d'heure nous 
avions arraché les victimes à leur tombe. Ces hommes étaient 
entièrement nus; leurs bras et leurs jambes avaient été attachés 
avec des cordes. 



348 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Je savais que les Arabes ont coutume, dans certaines maladies 
très dangereuses, d'enterrer le patient jusqu'au cou, prétendant 
que ce moyen leur rend les forces et la santé; mais, dans ce cas, 
les malades ne sont pas liés. 

Nous portâmes nos hommes au bord du fleuve, où nous les 
aspergeâmes à grande eau; ce rafraîchissement ne tarda point à 
les ranimer. 

« Qui êtes-vous? leur demandai-je alors. 

— Baadri ! » 

Baadri... C'est le nom d'un village habité exclusivement par 
les adorateurs du diable. Je ne m'étais pas trompé. 
« Il faut les emmener d'ici. 

— Et comment* sir? 

— Je vais retourner le premier en emportant leurs habits, 
pour aider à tirer la corde de l'autre côté; puis chacun de vous 
viendra me rejoindre avec l'un des malheureux. 

— Well ! mais ce n'est pas facile. 

— Vous les soutiendrez sur Foutre en passant les bras autour 
d'eux. » 

Je roulai les vêtements trouvés dans la hutte, de manière à for- 
mer un gigantesque turban, puis je me fis remorquer par les 
Haddedîn, qui durent y mettre toutes leurs forces. Ce fut encore 
bien pis , quand il fallut tirer deux hommes à la fois; à nous trois 
nous dûmes employer toute la vigueur de nos bras. La traversée 
fut extrêmement périlleuse; je tremblai pour mes braves Anglais, 
qui se montraient vraiment héroïques. Enfin tous atteignirent la 
rive. Lorsqu'on eut repris haleine, j'ordonnai de réhabiller les 
Yézidis; nous laissâmes les domestiques anglais à leur garde; 
ainsi que les deux Haddedîn, leur recommandant de se cacher 
dans une touffe d'arbustes. Sir Lindsay devait apporter secrète- 
ment de la nourriture; nous retournâmes ensemble au camp. 
L'Anglais était tout songeur; il me demanda : 

« Qui donc leur a infligé un si cruel supplice? qu'en pensez- 
vous? 

— Belle question! c'est le cheikh de cette tribu. 

— Il faudra faire exécuter ce misérable. » 

Notre aventure nous avait pris plus d'une heure ; quand nous 
arrivâmes au camp, nous vîmes toute la plaine remplie de trou- 
peaux que l'on comptait, qu'on choisissait et qu'on mettait à part 



UNE BATAILLE AU DESERT 349 

avec beaucoup de débats et de cris. Le petit Halef se donnait au 
milieu de tout cela un mouvement incroyable; il était monté sur 
mon coursier noir. Je le voyais, allant, venant, tranchant les 
difficultés, ordonnant, apaisant les conflits; il semblait se mul- 
tiplier pour assurer le bon ordre. Il n'était pas fâché de pa- 
rader un peu sur mon beau cheval et de passer pour un chef 

influent. 

Les Haddedîn mettaient beaucoup d'entrain et d'ardeur à leur 
besogne ; mais les prisonniers qui les accompagnaient maîtrisaient 
avec peine leur rage et leur fureur. Quant aux vieillards et aux 
femmes de la tribu, ils fondaient en larmes; quelques-uns lais- 
saient échapper les plus foudroyantes malédictions , murmurées à 
voix basse, ou se traduisant par des gestes difficilement contenus. 
Je m'approchai d'un des groupes de femmes : j'avais remarqué 
l'expression singulière du visage de Tune d'elles; au lieu de 
pleurer et de se lamenter comme les autres, elle semblait suivre 
des yeux, avec une joie muette, les opérations de nos gens. 
Avait- elle au cœur quelque haine contre le cheikh? n'appartenait- 
elle pas à la tribu? 

(c Suis- moi! lui dis-je. 

— Seigneur, sois -moi miséricordieux! Je n'ai rien fait pour te 
déplaire, murmura cette femme tout effrayée. 

— Ne crains rien, viens avec moi. » 

Je la conduisis dans une tente vide; me plaçant devant elle, je 
la regardai fixement et lui demandai : 

« Tu as un ennemi dans la tribu, n'est-ce pas? » 
La Bédouine parut très étonnée; elle répondit : 
« Seigneur, comment sais-tu cela? 

— Parle franchement : quel est cet ennemi? 

— Tu ne me trahiras point? 

— Non, car cet ennemi est aussi le mien, 

— Es-tu celui qui l'a vaincu? 

— Oui! Tu hais le cheikh Zédar ben Houli; avoue-le! » 

Les yeux noirs de la Bédouine lancèrent des éclairs; elle dit, 
du plus profond de son coeur : 
ce C'est vrai, je le hais. 

— Pourquoi? 

— Parce qu'il a fait tuer le père de mes enfants. 

— Et pour quel motif? 



350 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Mon seigneur ne voulait pas voler. 

— Ah! et pourquoi? 

— Parce que le cheikh garde la plus grande partie du 
butin. 

— Tu es pauvre? 

— L'oncle de mes enfants m'a prise chez lui ; mais il est pauvre 
aussi. 

— Combien a-t-il de têtes de bétail? 

— Un bœuf et dix chèvres: mais il faudra aujourd'hui même 
qu'il abandonne son petit troupeau au cheikh; ce sera nous 
qui supporterons la perte. La tribu est pauvre, mais le cheikh 
est riche. 

— Si tu me dis la vérité, le cheikh ne reviendra pas parmi 
vous. 

— seigneur, tes paroles ne me trompent- elles point? 

— Non; je ferai en sorte que Zédar ben Houli soit retenu 
comme otage chez les Haddedîn, et on vous enverra un chef plus 
juste. L'oncle de tes enfants gardera ses bêtes. 

— Seigneur, ton âme est pleine de miséricorde ! Que désires-tu 
savoir de moi? 

— Connais- tu l'île qui est là-bas, vis-à-vis du camp? » La 
femme pâlit et reprit vivement : 

« Ah! seigneur, pourquoi veux-tu savoir cela? 

— Parce que j'ai besoin d'apprendre ce qui se fait dans 
cette île. 

— Émir, ne me le demande point, c'est un secret; celui qui le 
trahirait serait puni de mort par le cheikh. 

■ — Ne t'ai -je pas promis que, si tu disais la vérité, le cheikh 
ne reparaîtrait plus ici? 

— Tu me le jures, seigneur? 

— Crois- moi, je n'ai jamais menti. Raconte-moi ce que tu sais 
de cette île. 

— C'est là que sont déposées les prises du chef. 

— Quelles prises? » 

La femme hésitait encore ; enfin elle reprit en balbutiant : 
« Il guette les voyageurs qui traversent la plaine ou suivent le 
fleuve; il les dépouille. S'ils sont pauvres, il les tue; s'ils sont 
très riches, il en tire souvent de grosses rançons. 

— Et il les garde dans l'île? 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 35i 

— Oui, dans la hutte de bambous; ils ne peuvent s'enfuir, car 
on les garrotte solidement. 

— Quand leur rançon est payée, que fait le cheikh? 

— Il les tue tout de même, pour n'être point trahi. 

— Et s'ils ne voulaient ou ne pouvaient promettre de payer? 

— On les torturerait.. 

— - Par quel genre de supplice? 

— 11 y en a de plusieurs sortes; parfois on les enterre 
vivants . 

— Quels sont les bourreaux? 

— Le cheikh et ses fils. » 

C'était, en effet, un des fils de Zédar ben Houli qui s'était 
occupé spécialement de ma personne, quand j'avais été fait pri- 
sonnier par cette tribu. Il se trouvait au nombre de nos otages de 
l'Oued Deradji; je l'avais reconnu. 

« Combien le cheikh a-t-il de fils? demandai -je encore, 

— Deux. 

— Sont- ils ici? 

— Tu as gardé l'un d'eux, celui qui voulait te tuer le jour du 
lion; l'autre est ici. 

— Y a-t-il des prisonniers dans l'île en ce moment? 

— Oui, deux ou trois. 
* — Où sont-ils? 

— Je n'en sais rien; personne ne le sait, que ceux des hommes 
présents à la prise, 

— Mais comment ces gens sont- ils tombés dans les mains du 
cheikh? 

— Ils montaient un kellek (barque) sur le fleuve; le soir ils ont 
voulu mettre à l'ancre près d'ici; c'est alors que le cheikh les a 
surpris . 

— Depuis combien de temps ces hommes ont - ils été amenés 
dans l'île?)) . 

Mon interlocutrice réfléchit un peu, puis répondit : 
« Depuis environ vingt jours. 

— Àvez-vous beaucoup de tachterouan (panier dans lequel on 
place souvent les femmes pour voyager à dos de chameau)? 

— Oui , nous en avons plusieurs. 

— Bien. » 

Je pris sous mon turban quelques pièces de monnaie. Celte 



',''' ,f 'r, 1 FÏ "/ *^1; ; * 



t i r-* ■' ;r- ^j 






352 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 



monnaie venait de la somme que j'avais trouvée dans la selle 
d'Àbou Seïf; son chameau avait dû être vendu à Bagdad; mais 
jusqu'alors je laissais l'argent sans y toucher; je crus bien l'em- 
ployer en en donnant une partie à la pauvre Bédouine. 

<c Je te remercie, lui dis -je, voilà pour ta peine. 

— Oh! ta bonté est grande comme... » 

Je l'interrompis dans ses hyperboles , en lui demandant si 
Tohcle de ses enfants se trouvait parmi nos prisonniers. 



« 



— Sa liberté lui sera rendue. À présent va près de ce petit 
homme, monté sur un cheval noir; dis -lui de ma part qu'il 
te rende tes bêtës. Zédar ben Houli ne reviendra pas, crois- 
le bien. 

— seigneur!... ■ . .. ■ 

— Va, te dis-je; mais ne laisse deviner à personne de la tribu 
que tu m'as parlé; tu entends? » 

Quelques minutes plus tard, comme le partage des troupeaux 
touchait à sa fin, je fis signe à Halef de s'approcher; il accourut, 
toujours grimpé sur mon beau coursier noir; je lui demandai : 

« Qui donc t'a permis de prendre mon cheval, hadji Halef 
Omar? 

— Je voulais l'habituer à mes jambes, Sidi. 

— Je pense qu'il ne les craint pas beaucoup? 

oc Écoute, tu vas rendre à la femme que je t'ai envoyée son 
bœuf et ses dix chèvres. 

— Oui, Sidi. 

— -'Ensuite tu prendras trois tachterouan, que tu feras attacher, 
sur trois chameaux. 

— ■ Qui veux-tu emmener, Sidi? 

— Regarde là-bas, sur la rive du fleuve; tu vois ces arbres et 
ce bouquet de bambous, là, à droite? 

— Je les vois. 

— Il y a sous ce bosquet trois hommes fort malades, je veux 
les emmener dans les corbeilles. A présent va dans la: lente du 
cheikh, elle t'appartient avec tout ce qu'elle renferme; Tu y pren- 
dras des couvertures avec ce qui est nécessaire pour adoucir le 
transport à des gens épuisés., Seulement, jusqu'à nouvel ordre, 
je désire que personne ne se doute de ce que porteront les trois 
chameaux. ; ^ ; 



: / 



te 




- - - 



■ : .!j H . : .,, j ,■ .. 



Bill t croyant qu'on assassinait sonsnaitrc, tira à son tour. 



Les Piratea de là mer Hoage, 



23 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 355 

. . — Tu sais, Sidi,.que j'exécute toujours ce que tu me corn- 
mandes; mais je ne puis faire tout cela seul. 

— Tu trouveras, à la place indiquée, les trois Anglais avec deux 
guerriers Haddedîn; ils t'aideront. Pour le moment rends-moi 
mon cheval; je vais parcourir le campement. » 

Une heure après tout était disposé. Les Haddedîn , fort occupés 
à l'arrangement de leurs troupeaux, prenaient peu garde aux 
faits et gestes de mon Halef , malgré l'importance qu'il s'attribuait 
à l'occasion. Les trois malheureux avaient pu être chargés sur 
les chameaux et cachés sous les couvertures, La longue caravane 
se disposa à partir sans autre incident, les troupeaux au milieu 
de nos guerriers ; avant de m'éloigner, je cherchai des yeux le 
jeune homme qui m'avait reçu à coups de lance le matin même. 
Je le découvris parmi ses camarades, m'avançai vers lui, et, 
appelant du geste Lindsay, je dis à celui-ci : 

« Sir, avez-vous des cordes avec vous? 

— Bah! s'il vous en faut, en voilà! » s'écria l'Anglais. 

Il se dirigea vers le groupe de chevaux que nous laissions à la 
tribu, et qui étaient attachés aux tentes par de longues cordes en 
écorces de palmier; il coupa plusieurs de ces liens, puis me les 
présenta triomphant. 

« Eh bien, sir, repris-je, voyez-vous ce jeune drôle là-bas, avec 
sa figure brune et sournoise? 

— Oui, certes, je le vois. 

— Sir David Lindsay, je vous l'abandonne; c'est un de ceux 
qui faisaient la garde près des malheureux enterrés vifs, un de 
ceux qui ont contribué sans doute à leur supplice ; il faut l'em- 
mener. Liez-lui, s'il vous plaît, les mains derrière le dos; atta- 
chez-le à votre selle ou à vos étriers; il apprendra un peu à 
courir. 

— Yes, sir; bonne idée! 

— Je vous le confie, sir Lindsay. 

— Oui, oui, soyez en repos. » 

L'Anglais s^avança tranquillement vers le jeune homme, 
lui mit la main, sur l'épaule en faisant signe à ses deux domes- 
tiques. 

ce / hâve the honour y Mylord! » dit- il d'un air grave", tandis 
que Bill et son compagnon se saisissaient de fAbou ïïamed et le 
garrottaient malgré ses cris. * ..'...;'. :.; . .; ;... / . x % ; 



336 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

Le jeune homme, se tournant vers moi, me demanda d'un air 
furieux : 

« Que me veulent-ils, Emir? Parle-leur! 

— Tu vas nous suivre. 

— Je ne suis pas prisonnier! je... » 
Une femme intervint alors en criant : 

ce Allah kérim! Émir, que veux-tu faire de mon fils? 

— Je veux l'emmener, comme tu le vois. 

— Lui! la lumière de mes yeux! le soutien de ma vieillesse! le 
plus hardi de tous nos jeunes hommes! Que t'a-t-il fait? Pourquoi 
le lier comme un meurtrier? Rends-le-moi! 

— Vite, sir Lindsay, attachez -le à votre cheval et par- 
tons! » 

Je donnai le signai, tout s'ébranla pour sortir du camp. Je 
devenais impitoyable. En arrivant chez ces malheureux vaincus , 
je m'étais attendri sur leur sort; mais tout ce que j'avais vu 
parmi eux, et les horreurs de l'île qui leur servait de repaire, 
changeaient entièrement ma façon de penser; ce fut sans remords, 
presque sans compassion que je m'éloignai, poursuivi par les cris 
de douleur et de rage qui retentirent longtemps derrière nous. Il 
me semblait quitter une caverne de brigands. 

Halef t avec les trois chameaux mystérieusement chargés, se 
tenait en tête de la marche; j'allai le rejoindre. 

« Sont-ils bien installés? lui demandai-je. 

— Comme sur le divan du padischah, Sidi! 

— Ont-ils pu manger? 

— Non; ils ont seulement bu un peu de lait. 

— La parole leur est- elle revenue? 

— Ils n'ont prononcé que quelques mots , dans une langue que 
je ne connais point. 

— Cela doit être du kourde. 

— Le crois-tu, Sidi? 

— Oui; j'imagine que ce sont des adorateurs du diable. 

— Des adorateurs du diable ! Allah il allah ! que Dieu nous 
protège du diable trois fois lapidé ! Comment peut-on adorer 
le diable, Sidi? 

— Ils ne l'adorent point , quoiqu'on leur ait donné ce nom 
injurieux; ce sont de braves gens, travailleurs et probes, moitié 
chrétiens, moitié musulmans. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT ■ 357 

— Cependant ils ont un langage qu'aucun musulman ne sau- 
rait comprendre. Le comprends -tu , toi, Sidi? 

— Non. » 

c 

Halef fit un mouvement de surprise, 

« Non! toi qui sais tout! C'est impossible, ou alors.., 

— Je ne connais point cette langue, te dis -je. 

— Pas du tout? 

— Je ne sais. Si elle a quelque parenté avec vos différents 
dialectes, j'y reconnaîtrai bien quelques mots. 

— Tu le vois, Sidi, j'ai raison, tu sais tout! 

— Dieu seul sait tout; la faible science de l'homme n'est 
qu'une goutte tombée de cette source infinie. Je ne sais pas 
encore, par exemple, si Hanneh. la lumière de tes yeux, est 
contente de son Halef? 

— Contente , Sidi ! Ah ! trois choses sont précieuses à son 
cœur : Allah d'abord, Mohammed son aïeul, le Gheïtan enchaîné 
dont tu lui as fait présent, et une quatrième la ravit, c'est hadji 
Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gos- 
sarah ! 

— Comment ! Halef, le diable vient avant toi? 

— Non, pas le diable, mais le présent que tu lui as fait, à 
elle et à son aïeul, Sidi. y> 

Je ne pus m'empêcher de sourire et retournai près de l'An- 
glais. Nous avancions lentement, on le pense bien, avec ces trou- 
peaux qu'il fallait ménager et diriger. Vers le soleil couchant, 
nous atteignîmes un endroit baigné par la Djebar, tout rempli 
de fleurs et de verdure ; cette place nous semblait très propre 
au campement. Le difficile était de garder à la fois nos prison- 
niers et nos bêtes. J'eus beaucoup de peine à organiser le cam- 
pement ; il se faisait tard quand je crus pouvoir m'enrouler dans 
ma couverture pour m'endormir. Je n'avais pas fermé l'œil, que 
Lindsay accourait. 

« Affreux, épouvantable, sir! criait-il. 

— Quoi donc? 

— Incompréhensible! ! ! 

— Mais quoi? Votre prisonnier s'est enfui? 

— Oh ! no ! Il est solidement lié. 

— Eh bien ! qu'y a-t-il d'incompréhensible et d'affreux? 

— Nous avons oublié le principal. 



358 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Quoi donc? parlez ! 

— Les truffes ! » 



J'éclatai de rire malgré moi. 

« sir, vous avez raison, m'écriai-je ; la chose est déplo- 
rable! Mais consolez -vous cependant, on a trouvé dans une 
tente un grand sac de truffes que j'ai fait emporter, 

— Ah ! oh! alors, au retour... 

— Oui, soyez tranquille, vous aurez des truffes demain plus 
que vous n'en pourrez manger* 

— Parfait! bonne nuit, sir! » 

Le lendemain, en m'éveillant, mon premier soin fut d'aller 
visiter mes trois malades ; on les avait laissés dans les corbeilles 
qui leur servaient de selle, et ils étaient rapprochés l'un de 
Fautre, de manière à pouvoir communiquer facilement. Je trou- 
vai leur état aussi satisfaisant que possible ; leur visage désen- 
flait et reprenait forme humaine ; ils parlaient presque sans 
difficulté, employant un arabe fort pur, au lieu du langage inin- 
telligible qu'ils avaient fait entendre la veille, dans leur épuise- 
ment. 

Dès que je m'approchai, l'un d'eux se souleva; il tendit les 
mains vers moi, me disant avec un accent de gratitude qui me 
toucha : 

(( Ah! c'est toi! c'est toi! je ie reconnais. 

— Qui suis-je, mon ami? demandai -je avec un sourire, 

— Tu es celui qui m'est apparu, quand la mort étendait sa 
main pour étouffer mon cœur. Emir Kara ben Nemsi, je te 
remercie ! 

— Comment sais-tu mon nom? 

— Je le sais, car le bon hadji Halef Omar nous a beaucoup 
parlé de toi. 

— A votre tour, si vous êtes assez fort pour me répondre, 
dites-moi qui vous êtes? 

— Je m'appelle Pâli, celui-ci Selek, et cet autre Melaf. 

— Quelle est votre patrie ? 

— Notre patrie se nomme Baadri ; elle est située au nord de 
Mossoul. 

— Comment vous trouviez -vous chez les Abou Hamed? 

— Notre cheikh nous avait envoyés à Bagdad, pour porter 
une lettre et des présents au gouverneur. 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 359 

— Au gouverneur de Bagdad? mais ne relevez -vous pas de 

Mossoul ? 

— Émir, le gouverneur de Mossoul est un méchant homme, 
qui nous pressure tant qu'il peut; celui de Bagdad est le favori 
du Grand Seigneur ; nous allions lui demander de s'intéresser à 
nous. 

— Comment voyagiez -vous? Vous descendiez le fleuve? 

— Non ; nous étions allés près du courant de Ghazir ; nous y 
avions construit un canot qui nous conduisait jusque dans le 
Zab, et de là sur le Tigre, où nous devions prendre un bateau, 
quand nous avons été surpris par le cheikh des Àbou Ramed. 

— Il vous a dépouillés ? 

— Oui ; il nous a enlevé le présent que nous portions au gou- 
verneur, puis il voulait nous contraindre à écrire aux nôtres pour 
en tirer une rançon; mais nous ne pouvions le faire, notre tribu 
est trop pauvre; d'ailleurs, nous savions qu'une fois payée, la 
rançon ne servirait à rien. Zédar ben Houli nous eût mis à mort 
d'une façon comme de l'autre. 

« Ce fut alors que commença notre supplice ; on nous battit 
cruellement, on nous suspendit par les poignets, et, comme 
nous refusions toujours d'écrire, on nous enfouit dans la terre, 

« Savez-vous que votre bourreau est entre nos mains? 

— Hadji Halef Omar nous l'a dit. 

— Il sera puni comme il le mérite. 

— Émir, pardonne -lui ! 

— Comment? 

— Émir, tu es musulman ; mais nous suivons une autre reli- 
gion, et, puisque nous voilà délivrés, nous devons pardonner. 

— Vous vous trompez; je ne suis point musulman, je suis 
chrétien. 

. — Chrétien! tu portes les habits des musulmans, mais tu as 
le signe du pèlerinage* 

— Ne peut-on être chrétien et avoir été à la Mecque? 

— Non ; aucun chrétien ne saurait entrer dans cette ville. 

— J'y suis entré cependant; demande à cet homme. 

— Oui, oui, interrompit Halef, hadji Kara ben Nemsi a vu la 
Mecque ! 

< — A quelle branche appartiens -tu, Émir? Es-tu chrétien de 
Chaldée? 



360 UNE BATAILLE AU DÉSERT 

— Non, je suis un Franc. 

— Reconnais -ta la Vierge qui a Dieu pour fils? 

— Oui. 

— Reconnais-tu Àïssa (Jésus), le fils du Père? 

— Oui. 

— Crois -lu qu'Aïssa, le fils de Dieu, reviendra pour nous 



juger? 

— Oui, je le crois. 

— Reconnais-tu le saint baptême? 

— Oui. 

— Crois-tu que les anges environnent le trône de Dieu? 

— Oui. 

— Emir, ta croyance est bonne ; elle est la vraie ; béni soit 
Dieu qui t'a envoyé vers nous ! Accorde-nous donc une faveur; 
pardonne à celui qui nous a fait du mal ! 

— Nous verrons ; je ne suis pas le chef de la tribu victorieuse. 
Savez -vous où je vous conduis? 

— Oui, nous allons à l'Oued Deradji. 

— - Le cheikh des Haddedîn vous accueillera bien , sur ma 
demande, je vous le promets! » 

Cependant le moment de reprendre notre marche était venu. 
Près de Kalaat el Djebar, nous trouvâmes une énorme quantité 
de truffes, au grand ravissement de mon Anglais, qui en fit une 
bonne provision et promit de m'inviter le lendemain à goûter du 
pâté confectionné de ses propres mains. 

Vers midi nous passâmes entre les monts de Kanouza et de 
Hamrin ; bientôt nous descendîmes dans J'Oued Deradji. Je 
n'avais envoyé personne en avant, afin de me donner le plaisir 
de surprendre mon ami Mohammed ; mais les guetteurs nous 
virent de loin, des cris de joie remplirent toute la vallée. Moham- 
med Emin et Malek s'avancèrent au-devant de nous, pour me 
souhaiter la bienvenue; j'étais le premier qui rentrait au camp 
avec le tribut. 

Pour se rendre aux pâturages des Haddedîn, il n'y avait 
d'autre moyen que de traverser l'Oued. 

Là se trouvaient encore les prisonniers de guerre ; ceux de la 
tribu des Abou Hamed nous accueillirent avec de terribles re^- 
gards de haine, quand ils virent passer leurs troupeaux. Enfin 
nous atteignîmes la plaine ; je sautai à bas de mon cheval. r ; 






UNE BATAILLE AU DÉSERT 36i 

<( Que contiennent ces trois tachterouan? me demanda Mo- 
hammed. 

— Trois hommes que le cheikh Zédar ben Houli avait voulu 
faire périr dans les tortures . Je te raconterai cela. Où sont les 
cheikh prisonniers? 

— Ici, dans la tente; mais les voilà qui viennent à nous. )> 
Le cheikh des Àbou Hammed, le regard étincelant, s'appro- 
chait de moi en effet ; il aperçut de loin le butin que nous avions 
ramené , et me dit d'un ton plein de colère : 

« As -tu pris plus que tu ne devais? 

— Les conventions ont été exécutées, cheikh, répondis-je froi- 
dement, 

— Je veux faire compter le bétail devant moi. 

— Tu le peux; cependant je dois t'avouer tout de suite que 
j'ai pris quelque chose dont nous n'avions point parlé. 

— Quoi donc? 

— Veux -tu le voir? 

— Oui, certes. 

— Viens ! » - ■ 

Il appela son fils aîné; les autres cheikh nous suivirent. Je 
me rendis, ainsi entouré , à l'endroit où Halef faisait décharger 
les trois chameaux qui portaient les malades. 

<< Connais-tu ces hommes? demandai -je à Zébar. 

— Les Yézidis ! s'écria-t-il stupéfait. 

— Oui, ceux que tu as fait lentement torturer, ceux qui, par 
tes ordres , devaient périr d'une mort affreuse , comme tant 
d'autres dé tes victimes, monstre que tu es! » 

Il me regarda d'un air farouche. 

« Qu'a-t-il fait? demanda Esîa el Mahem. 

— Ce qu'il a fait va vaus épouvanter tous ! » repris -je indigné; 
et je racontai sommairement les horreurs dont j'avais été témoin. 
Je parlais encore, lorsque Lindsay, resté un peu en arrière, parut 
à cheval avec ses domestiques ; le second fils de Zédar était atta- 
ché à sa selle. A cette vue le cheikh des Àbou Hamed se tourna 
vers moi, dans le paroxysme de la rage,, en criant : 

ce Allah akbar! qu'est ceci? Mon second fils prisonnier ! 

— Comme tu le vois ! 
: — Et pourquoi?. 

— Il a été l'instrument et le complice de tes crimes* Il a gardé 



-Vif '■,^?-;^'-, v vf /^ ^ r ^;:t^^^ >•: ^; w f-f f ;:-f f : ',^ ---. 



■ - t*. 



w 



" "> 



! J 362 UNE BATAILLE AU DÉSERT 



pendant deux jours ces malheureux, enterrés vifs jusqu'à la tête! 
Quel châtiment suffira pour vous punir? Dis -moi, en connais- tu 
d'assez cruels? Allons, va délier ton fils. » 

Le cheikh s'élança, plein de rage, pour saisir la -bride du 
cheval de' l'Anglais ; mais Lindsay, qui n'avait rien compris , le 
repoussait et grommelait : 

« Retirez-vous ! ce drôle m'appartient » 

Avant que nous eussions eu le temps d'intervenir, Zédar, sai- 
sissant un des pistolets d'arçon de notre insulaire, faisait feu : 
Lindsay fut atteint au bras. Bill, croyant qu'on assassinait son 
maître, tira à son tojir; le cheikh, atteint à la tempe, roula dans 
la poussière, tandis que nos gens s'emparaient de ses deux fils et 
les liaient étroitement. 

C'était là justice de Dieu qui permettait cette mort. Une véri- 
table confusion suivit l'événement ; enfin Halef parvint à se faire 
entendre : ■ 

« Où faut-il conduire les Yézidis? » demanda-Uil. 

Je regardai Mohammed. 

ce Mafabah ! s'écria celui-ci, qu'ils soient les bienvenus ! Ils 
resteront près de nous jusqu'à ce qu'ils puissent reprendre leur 
route ; Mohammed Emin sait être hospitalier. » 

Là-dessus Selek, l'une des trois victimes, se leva avec effort 
et dit au chef : 

— Tu t'appelles Mohammed Emin ? 

— Oui , tel est mon nom. 

— Tu n'es point un Chammar, mais un Haddedîn? 

— Les Haddedîn appartiennent à la race des Chammar. 

— seigneur! j'ai un message pour toi. 

— Parle. 

— Avant notre départ, quand j'étais encore à Baadri, j'allai 
au ruisseau pour puiser de l'eau; là je trouvai une troupe d'Ar- 
nautes conduisant un prisonnier. Ce malheureux me pria de lui 
donner à boire, et, comme il buvait, il mé glissa ces mots à 
l'oreille : a Va chez les Chammar, parle à Mohammed Emin, dis- 
lui que je mé rends à Amadiah. Les autres ont été exécutés. » 
Voilà, ô cheikh, ce qu'il me dit. » 

Mohammed tressaillit, 

(( Amad el Ghandpur ! mon fils 1 s'écria^t-il. Était-ce lui ! 
Comment était-il fait ? 



-j.i 



,. ^ 



"v ■.-,■ 



UNE BATAILLE AU DÉSERT 363 

— Grand comme toi à peu près , avec une longue barbe noire 
tombant jusque sur sa poitrine. 

— Oh ! c'est lui ! Hamdoul illah ! enfin nous sommes sur sa 
trace! Réjouissez -vous avec moi, vous tous! Aujourd'hui nous 
ferons un festin pour tous, amis et ennemis! Combien de temps 
s'est-il écoulé depuis que tu lui as parlé? 

— Six semaines, 

— Je te remercie. Six semaines ! le temps est long, mais nous 
ne tarderons plus. Je vais aller le chercher, et, quand je devrais 
mettre tout à feu et à sang dans Amadiah, je le ramènerai ! 

ce Hadji Émir Kara ben Nemsi, viens-tu avec moi? Nous aban- 
donneras-tu, quand il s'agit de retrouver mon fils? 

— J'irai avec loi. 

— Qu'Allah te bénisse ! Je vais faire publier la nouvelle par 
tout le camp, partout. » 

Il s'éloigna fort agité, tandis que Halef me demandait : 
« Est-ce vrai, Sidi, que tu veux raccompagner? 
* — Oui, certainement. 

— Sidi, me permets-tu de te suivre? 

— Et ta jeune femme, Halef? 

— Hanneh est entre bonnes mains; loi, Sidi, il te faut un 
serviteur; laisse-moi te suivre. ^-— ^ 

— Viens donc; mais auparavant demande la perràissidri. apX 
cheikh Mohammed et Malek. » /< v 






i 
\ 

\ 



V f .' ?■:'■- '■ 



FIN 



TABLE 



1. — Une aventure en Tunisie 



IL — Sur les bords du Nil 



9 
67 



III. 



Les Pirates de la mer Rouge 427 



IV. — Une bataille au désert 



'. '^ * * 1 t 



\ 



■< 



t T + 



t ^w^ 



r r*ï_ T 






20935. — Tours, impi\ Marne. 



..,.* 



s* 



I 









rra--n^-*^v-T-i f~,w .r.JUh^'-j 



a IF'nrrt-^j;!** *n— * 



^TrrT~VTTTr!~^r i r.'"7"'' J ""^ ' ' t -"'-'' ""'■"'"j |i K 1 '' 1 '^Nii.".*! | *'' i Jj | '' ' ' T* 11 .' 1 '', ' 






%v <=rl ''<£; ^W ^- V <^ : ■ : -V'^:"^ii 



/■-î "' <■:." 



-' *-' '&-- '^■„.- : VO' , .^l;'--L-'XJ^ O-' '■>£■"'- v:-: -3' 



>ï" \J^f V>--- -V^-.^S: 






L 

t.' ' ■ ■ 



- ■■-... .: ''-':. ■-'■■'/■.- W ■; : ^'o>;J 
y~- •;''■■'-< :.i'-&L ■"'■'^- !*\''"*C.'U- 



^ 



";,-"„- ^ V v J ' \ 



BIBLÏGTIÈQUE DIS FM1l1S;;:K« : : ^B©M: lÉB^fe» 



-» . i' : t 






■t.; 



ti^ 









FORMAT GRAND 1N-8 — 1 RE SÉRIE 

VOLUMES ORNÉS -»E NOMBREUSES GRAVURES SUR BOIS 






■,0.rV ; .:-^^-'\ ;.'•&': 









.-, :^") ■■! 



ANTIQUAIRE (L') t deWalter Scott; adaptation par A.-J. 

Hubert. 
/A TRAVERS LE TYROL, par Jules (xourdau.lt. ;:';■.. 

;A TRAVERS LE ZANOJEBAR, par les PP, Baur et le Roy. 
■CASTEL - BLAI R ," hisbire dune famille irlandaise , par 

Flora Shaw. 
(CHASSES DANS L'AKÉRIGLUE-DU NORD (LES), par B.-H. 

Révoil. 
(CRATÈRE (le), de Fenimore Cooper ; adaptation par 

A.-J. Hubert. 
îDERNIER DES MO H C AN s (le), de Fenimore Cooper; 

adaptation par A.-J. Hubert. 
ESPAGNE (l*). par l'abbé Léon Godard; illustrations 

par Gustave Doré , 

ESPION (l'J, deFenmore Gooper; adaptation -par À. -J. 

Hubert. 

F AE i O L A . OU V É G IIS E DES C AT AC M RES . O a r S if. 

Éminence le cardia aî^Wisenian/. . 
FRANCE COLONIALE ILLUSTRÉE (bit Algériey Tunisjé, 
Congo, Madagascar, .Tbnltin y.èt autres colonies fran- 
çaises, par A.- M. G. ■ '";".%* 

FRANCE ET SYRIE, SOBYEN'IRS' DE GIlAZIR ET DE BEY- 
ROUTH, par le R. P. Chopin. . .*''.. 

HISTOIRE DE JÉSUE-CHRiST d'après les Evangiles et 
la tradition, par \ r . l'abbé J;-J, Rpurassé. 

HISTOIRE NATURELLE EXTRAITE '.DE BU FFON ET ;DE 
... LACÉPÈDE. .,;■ 

Îiî-MJTATION DE JÉSU^CHRJST, .par-lê R. P. de Gon- 
■ "ïielieu. Dessins dt ! L. Hallez. . . 
Il-RLANDE î'l') ; depiis son ^origine jusqu'aux temps 
présents, par- F. &annèrôn;f 

ÏÏT1NÉRAIRE DE PARS À JERUSALEM , par le vieomte 
de Chateaubriand.. . 



j LAC ONTARIO (le), ;de FeninioreGoôper; adaptation 
parÂ;--J. Hubert. . /V ,",,."- -; ' V :/ 

leçons>;de-.- : . la nature ; .{LÈg) v , : ^ 

préaux. ...;...-..,.- ;.. " „. i '" "'."■ Vv/": "':'- : i ■'-':". "'■- .'■.■' 

LES P = UUS.--BEtLÉS" CATHÉDRALES D ELANCE ; - par M. 

Fabbé'Bourassé, ■":- ; .; : ^;5^.^; : ^ ; '; : 

MARTYRS (les), par le vieoïnte de Châtèaubrjand. . 

WÊWOmES D'UN GUIDE OCTOGÉNAIRE, par fe-Àl Ho- 
bi£Chung. ... ■ "' \ : '.- : ■ : ';-"'_'. ■";?;> '''%;. '■ 

ORPHELINE DES FAUCHETTES (lj, suivi de : : -: i-ÔNgLÉ; 
Jacques et de les étapes, de Fiv\nçokkf,tte. : ;pàn 
Msrguerite Levray. . . J '-- '-.'--- -''": - :? '."':"- '. 

P i Lor E ; ;(ie ) . ■ de Fernniorér Cooper ; ; adâptatiori^ par. 

À. -L : Hubert, ,, ;. -.J-o-T-'.. ' ■^■~y^J:}- :? --l:'£&^ : ï '■':■'.' 
PRAmîE:(p^)^.de^ Fenimore Coo 

A. -J:-.Hu3yeït;ï .,.-,".; . -.'['.j'y:..:. 'ï^^^-^^y^ : -:."-'' ,!: ' 
pira:es1dÏ;LA:Mr HPUAE^^s)^ 

. par Kar-l-Sfà^v^ de Rocliav. 

QUENTIN "'p*ujR)^AftD j;4^:Wâiler Scoft;;^âdaptauoh -par: 

A.- J^ Hubert; ~* ; ^^v r: :r;V:. V "'-?■'■ -?s-/_ : /:V ; -r-- ■ -- : - : '-X 
R0CHErYvO[,RE/(LA), suivi de : Saks bercail, parMar^ 

çuÈritô^téfi'av. - .. "■■- . .V:" 1 -" ".":■ 

ROME, ses-églises ; ;ses raonuments^ par il, l'abbé Roland. 
ROYAUME ■■piË'x , EL# ; HÂ^f vélANC ,-■. (ix), par^dbarles 

B o jk ; traduction par ; A, Tissot. . / r ; " 

TUEUR DÉ DA ijfl s;.^f^ , de Fetû more Go oper ; adàpt^ï. 

'tiqa.par ; i>:j-J^ : Hub'ert.;;-/'^ ' ...'■'... ..■■. /.,';. 'v.Çfc 
UN TOUR-EN SUISSE, pai\ïacqûes Ddvernëy. • '</,- ~ : }j 
VIEÊ DÉS SAINTS-PCUR TGUS^ LES JOURS DÇ^N NEE ; 

dessins r de Ptahoult. , ; y~ ;.-■:._ ; .--; -yy.% -■y,[/-:i-:i-~ : ■•■;■'. 
V0YAGESi ; ;6ANS:L^ Î^ORD tiE/^ 

clercq. v : . ■■■''■ '.--yy-r '^ : ^-:r- ■f'rJ'. : 'y r 

WAVERLÉY,deWalfefScÔt^ 



^S'-r-À 



-."ll,- 






■^ -.1 



^ " * 1 'C?*'' r 'J- i I ■ - '/ 












;>. ; .-. 



■:) 















1 i , . -- ,r ■-. j' ;i " 









."•"*i3 









■.,-■' : v .', '. ,r "l 

:A^y:J: 

- - *■■.,'■' 'i; i "-m 



. <"ïLr* 



'îwK " ■" . 'V; ■- 



BIQG-B A:B'HEE3' :: N^yià© NA^ES 






^>> 






É- 



:^ÎB A YAft D - ( tti s T oi-RE Eï ) , par, À;- P^udh 6m m e . 
BLANCHE DE CASTILi-E, (.HiSTOIBE jde : },: par Jules - Sta- 
■ v ^;:nr|fes^i)pinel.. . .",, '"'.'.."'..-■" ." 

'jc0L€éftfe-™HStfe-de Louis XïY;-( 4661-1683.), /par 
;Jules;;G'ourdàuJt v ^^ V 

-.FRANÇOIS .DÊ^ibRRilNE;.;(YlE DE), duc de Guise, par 
QpiDfEfROÏ ; ibf BOUILLON T ,pâT ; Alphonse Yétàult, .'" 

HE^iM^GUISE 1E BALAFRE, ^r-GK. Câuvin. 
^JfEAN^E-yp.^^/par Marius^Sepët. : '-M;£'' 

,aiEa^ËSS;E DÙoSrâN EÇONPÉ^la), parlJÎules Gourdault. 

.fya.tïy.SlSV-.Vd'après sa G0rr^pp)iàance; {1641-1691},; par. 
V-'^ê général baron irnbërti : ./":..-"■ ' 



MARÉcyAOÉ VAU^AN (le)j 1633 T J69^^ârjk génêV 
,ràl baron Ambert. : " "_ ^ ;V : ^-5;v ! ^ / 
MA réch al fa b Ért ( le ) , pa r E. de -Bou'teillèr ^ ,; an cien 
i :'dépiite;ae^Metz.^ •;■';:'■. ■ •.-, ;_ . J/V; l \;ï;v'^^.-V;-^v. 

MONTWORÉNCY (LE GONjSÉTABLE v^NtfpE),-d^l-:1567 , 

parle général -baron "Àhibeft* ' :: ;:; ■■'- ':}% -'■-. ■.^;^-^: : ; ^ 
R i ch eli eu ( le cahpisalWk),;' par .Eugène de 'Mônzie . 

SAINT LOUIS, SO N GO Ù V£RN EM ENf ^ÉT SA POL if ÎQU È , 

par Lecoy delà Marche. ""';.-_. .-■ ^ ? 7 /: 
SUGE3, par Alphonse "Vetault." ■;, ' ~. 

SU LLY ET.-§0 N "T. EI ^ ,P? > ; ^r Jules Gourdault. 
'tùrehne^his^ 



Tours ;^— irïiprini erie Marné;' 



,- : yr^y r 



/^:e , ■■; i 



■.-ST.' 






I . 



-- r „■-•!" 










J - J^ " 




^y.i 


.■' t 


L ' 1 ■''.•"■■ 


,-. 


' -?v 




.' ' -V : ! 


' *■* 


■'i,' -'■■ > 


■ ■ i 


' -' fc 












*."."- 








- _ 


'- 




























" , 


, ^It- r 




r -" ^ -~ '* 




_— 


l- ■ 




f 


"■^ ,-•■" 


, .■ 


- 1 - ,. ■ j , 


- ~ 


y^. , 




.' É * f ■ j 


; r ■■ 


v. _ 


; t 


._■»'- i j 




' >*■"' 




-/■^ ■ 




- - * ^- r 


i 


.. ■ - ' - - . 




" ^ Wr 




^ , .. 




-"<. " 










h, - 






"^- : 




î -"- ■;-■, 








i-, - - ■ - 


J — 


f. P 




*' ~~ r 


- ■ ■* 


* 


1 , i 


•-". ' "■ s 


^i V 


- -<" * 


. i 


- \ .' t - r . 


: " ; '"j" 




'.'■*!- 


■c-ydy 




".'-^ ■" 




.;'-'■ ■■- ; '.!U 


• A "_■! 




-■':î-