Skip to main content

Full text of "La chanson de la croisade contre les Albigeois"

See other formats


C^ ^3fe 



>*'*■), 



LA. CHANSON 

DE LA CROISADE 

CONTRE LES ALBIGEOIS 



IMPRIMERIE GOUVERNEUR, G. DAUPELEY 

A NOGENT-LE-ROTROU. 






LA CHANSON 

DE LA CROISADE 

CONTRE LES ALRIGEOIS 

COMMENCÉE PAR GUILLAUME DE TUDÈLE 
ET CONTINUÉE PAR UN POÈTE ANONYME 

ÉDITÉE ET TRADUITE 

POUE LA SOCIETE' DE L'HISTOIRE DE FRANCE 

Par Paul MEYER 



TOME SECOND 
TRADUCTION ET TABLE. 




3* 



i** 



À PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD 

HENRI LOONES, SUCCESSEUR 

LIRRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANGE 

RUE DE TOURNON, N° 6 

M DCGG LXXIX 



EXTRAIT DU REGLEMENT. 

Art. \h. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et 
choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en 
suivre la publication. 

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire 
responsable, chargé d'en surveiller l'exécution. 

Le nom de l'éditeur sera placé à la tête de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une 
déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail 
lui a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que l'édition 
de la Chanson de la Croisade contre les Albigeois, préparée 
par M. Paul Meyer , lui a paru digne d'être publiée par la 
Socie'té de l'Histoire de France. 

Fait à Paris, le 45 décembre Í878. 

Signé L. DELISLE. 



Certifié, 
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, 
i. DESNOYERS. 



INTRODUCTION 



I. Observations générales sur la composition du poème. 

La Chanson de la croisade contre les Albigeois est l'œuvre 
de deux auteurs qui diffèrent totalement par la langue, par 
le style, par les idées. Le premier a commencé son récit aux 
prédications contre les hérétiques albigeois qui précédèrent 
le meurtre du légat Peire de Castelnau, assassiné le 15 jan- 
vier 1208, et l'a continué jusqu'aux préliminaires de la lutte 
éphémère engagée en 1213 contre la croisade par le comte 
de Toulouse et le roi d'Aragon. Le second a repris la nar- 
ration au point où son prédécesseur l'avait laissée, et l'a 
poursuivie jusqu'à l'arrivée devant Toulouse de la croi- 
sade conduite par Louis, fils du roi Philippe- Auguste, en 
juin 1219. Ces deux récits consécutifs, mais mal raccordés, 
ont ceci de commun qu'ils sont demeurés l'un et l'autre ina- 
chevés. Le premier auteur s'était arrêté vers le commence- 
ment de l'année 1213, afin d'attendre la suite des événements. 
Des circonstances , qu'il est possible de déterminer , l'empê- 
chèrent de reprendre son récit. Le second auteur s'est arrêté 
au début du siège de 1219, désireux sans doute d'en voir la 
fin avant d'en raconter les péripéties, mais, s'il n'est guère 
douteux qu'il ait eu l'intention de continuer le récit, 
nous n'avons aucun moyen de savoir s'il l'a fait. Nous 
avons donc à étudier non une œuvre complète en soi, mais 
deux morceaux mis bout à bout, et dont la disparité n'est 
nullement diminuée par le fait que le second auteur a pris 
i a 



ij INTRODUCTION, § I. 

pour point de départ de sa narration le point d'arrivée de 
son devancier. 

Il est difficile de trouver un titre approprié pour une œuvre 
ainsi composée et dont on ne sait même pas quelle devait 
être l'étendue. L'unique manuscrit qui nous l'a conservée, 
n'ayant ni incipit, ni eœplicit, ne nous est à cet égard 
d'aucun secours. Fauriel, le premier éditeur, a intitulé son 
édition : Histoire de la croisade contre les hérétiques 
albigeois 1 , titre que j'ai modifié en deux points : en rempla- 
çant histoire par chanson, afin de me conformer aux indi- 
cations du premier des deux auteurs, qui en maint endroit 
qualifie son œuvre de cansos 2 ; puis en supprimant héré- 
tiques, parce que la pensée des auteurs, surtout du second, 
est clairement que la croisade n'était pas uniquement dirigée 
contre les hérétiques, mais qu'elle avait pour objet, du moins 
depuis 1212 environ, la dépossession de certains seigneurs 
du Midi, notamment des comtes de Toulouse et de Foix; 
opinion qui peut être bien ou mal fondée, mais dont un édi- 
teur ne peut se dispenser de tenir compte lorsqu'il s'agit de 
donner un titre à l'ouvrage où elle est exprimée. 

Toutefois, s'il est nécessaire d'adopter pour la commodité 
des citations un titre unique qui indique sous une forme 
brève la nature et l'objet de l'ouvrage, il est essentiel de ne 
pas perdre de vue que ce titre créé par nous désigne en réa- 
lité deux compositions tellement différentes que l'historien et 
le philologue ne sauraient, sauf en des cas fort rares, les 
réunir l'une et l'autre dans la même appréciation, et que 



4. On lit en tête du texte, clans cette édition : Aiso es la cansos 
de la crozada contr els ereges d albcges, mais cette phrase proven- 
çale est l'œuvre de l'éditeur, comme l'indique suffisamment la 
faute contr els au lieu de contrais. 

2. Vers 2, 28, 149, 485, 202. 



INTRODUCTION, § II. iij 

chacune d'elles est a étudier séparément, tant au point de 
vue du récit qu'à celui de la langue. 

II. Sources de l'histoire de la croisade contre les Albigeois : 

LES ACTES. 

Pour apprécier la valeur historique de chacune des deux 
parties de la chanson de la croisade, il est nécessaire de 
s'être d'abord rendu compte des autres documents que nous 
possédons sur le même sujet. Ces documents peuvent se clas- 
ser sous deux chefs : les actes et les récits. 

La plus importante série des documents diplomatiques 
relatifs à la croisade est formée par les lettres du Saint- 
Siège et des légats. Nous possédons en très-grande partie les 
registres de la correspondance d'Innocent III ; quatre années 
seulement nous font défaut : 1201 (livre IV), 1214 à 1216 
(livres XVII à XIX). Ces dernières années sont celles où 
Simon de Montfort, ayant détruit à Muret (1213) la coalition 
formée par le roi d'Aragon et les seigneurs du Midi, s'occupa 
d'organiser sa conquête. Elles embrassent aussi la période 
du quatrième concile de Latran (1215), pendant lequel 
d'importantes négociations furent engagées entre le comte 
de Toulouse et le pape. La perte du recueil des lettres pon- 
tificales écrites pendant ces trois années cause une grave 
lacune dans nos moyens d'information. Pour les années qui 
précèdent, nous avons, sinon toutes les lettres relatives à la 
croisade qu'a pu écrire le souverain pontife, au moins la 
partie la plus considérable de cette correspondance. Nous 
savons que l'enregistrement ne s'appliquait pas à tous les 
actes pontificaux sans exception 1 , mais les omissions ont dû 
être peu importantes. 

1. "Voy. Delisle, Mémoire sur les actes d'Innocent III, dans la 
Bibl. del'Éc. des ch., 4, IV, 11. 



ÌV INTRODUCTION, § II. 

Les lettres d'Innocent III sont surtout précieuses pour les 
informations qu'elles nous donnent sur les antécédents de la 
croisade et sur ses débuts. Une fois la croisade victorieuse, 
après le sac de Béziers et la prise de Carcassonne (1210), le 
pape n'exerce plus qu'un contrôle incertain : toute la direc- 
tion politique est aux mains des légats, de la correspondance 
desquels nous n'avons que quelques bribes, et qui d'ailleurs, 
se trouvant sur les lieux mêmes où leur action s'exerçait, 
ont dû prendre beaucoup de décisions sans qu'aucune trace 
écrite en ait été conservée. 

Les lettres d'Innocent III ont, au moins en ce qui touche 
la croisade, un caractère peu personnel. Les décisions qu'il 
prend, les instructions qu'il donne, sont visiblement la con- 
séquence des informations qu'il vient de recevoir, des sug- 
gestions qu'on vient de lui adresser. Ce sont des décrets ou 
des circulaires rédigés sur rapport. Telle est la condition de 
tout gouvernement opérant à distance. Il était bien difficile 
que l'administration pontificale y échappât. Le pape, fût-il 
Innocent III, ne pouvait s'enquérir par lui-même des affaires 
innombrables sur lesquelles il avait à statuer. Il était à la 
merci de fonctionnaires souvent passionnés, parfois peu 
intègres, toujours très-puissants. 

Prenons comme exemple les rapports d'Innocent III avec 
le comte de Toulouse Raimon VI. A nous en tenir à la cor- 
respondance, le pape aurait été l'ennemi acharné du comte 
de Toulouse. Dès le 29 mai 1207, avant le meurtre de Peire 
de Castelnau, avant la croisade par conséquent, voici sur 
quel ton il lui écrit : 

Si nous pouvions, avec le prophète, creuser le mur de ton cœur, 
nous y pénétrerions et nous te montrerions les abominations que 
tu y as faites. Mais, comme tu es endurci plus que la pierre, au- 
tant il sera facile à la parole salutaire d'y frapper, autant il lui 
sera difficile d'y pénétrer, et c'est pourquoi, si nous jugeons op- 



INTRODUCTION, § II. V 

portun de te reprendre, nous espérons à peine parvenir à te cor- 
riger. Quel orgueil s'est emparé de ton cœur? quelle folie t'a 
saisi, homme pestilentiel, pour que, dédaignant de garder la paix 
envers ton prochain, t'éloignant des lois divines, tu te sois allié 
aux ennemis de la vérité catholique?... 

Suivent des reproches — que n'accompagne aucun sem- 
blant de preuve — de s'être allié aux hérétiques, et pour 
couronner le tout, la menace du sort de Nabuchodonosor 1 . 

Si grande qu'on veuille bien faire la part de la phraséo- 
logie en usage dans le style ecclésiastique, il faut avouer 
que c'est là une lettre violente. Pourtant, si nous cherchons 
à connaître les véritables sentiments d'Innocent III à l'égard 
de Raimon VI, nous découvrons qu'ils furent souvent ceux 
d'une véritable bienveillance ; que le pape, toutes les fois 
que son action personnelle se révèle à nous, agit envers le 
comte de Toulouse avec prudence et modération. Je n'invo- 
querai pas à ce propos les témoignages concordants, et par 
conséquent très-graves, des deux auteurs de la chanson, 
qui l'un et l'autre en des circonstances différentes 2 nous 
montrent le pape plein de compassion, d'affection même, 
pour Raimon VI — l'autorité de la chanson, qui sera établie 
peu à peu dans ce travail, ne doit pas être présumée dès 
maintenant — mais je citerai Pierre de Vaux-Cernai, l'his- 
torien en quelque sorte officiel de la croisade, qui en plus 
d'un endroit accuse le pape d'une mollesse que certes ne 
laisse pas soupçonner la correspondance. Ainsi, lorsque, au 
commencement de l'année 1213, le roi d'Aragon, n'ayant 
pas encore pris définitivement parti contre la croisade, fit 
des démarches en faveur du comte de Toulouse, les évêques, 



1. Innoc. epist., X, lxix. 

2. D'abord lors du voyage de Raimon VI à Rome, en 1210 
(v. 984-94), ensuite au concile de 1215. 



Vj INTRODUCTION, § II. 

alors réunis en concile à Lavaur, repoussèrent la supplique 
du roi, et écrivirent au pape une lettre de la dernière vio- 
lence contre le comte Raimon. « Cette lettre », dit Pierre de 
Vaux-Cernai, « trouva le pape aliquantulum durum, eo 
quod nimis credulus fuisset suggestionïbus nuntiorum 
régis Aragonensium 1 . » Néanmoins nous avons du pape 
une lettre qui repousse toutes les demandes du roi d'Aragon, 
et montre beaucoup de dureté pour le comte de Toulouse 2 . 
C'est alors que le roi d'Aragon, ayant échoué dans ses ten- 
tatives conciliantes, se décida à la guerre. 

En réalité, les idées exprimées dans la correspondance ne 
sont guère qu'un reflet de l'opinion des légats. Le pape ne 
sait pas toujours ce qu'on lui fait écrire 3 . 

Les lettres des légats ou des évêques réunis en concile ont 
beaucoup plus de valeur historique, d'autant qu'elles nous 
apprennent des faits constatés de première main ; mais mal- 
heureusement nous n'avons que celles en petit nombre qui 

1. Voy. t. II du présent ouvrage, p. 150, n. 3. 

2. XVI, xlviii. 

3. Nous avons ailleurs encore la preuve que le pape n'était pas 
le défenseur à outrance de Simon de Montfort qu'il paraît être 
dans quelques-unes de ses lettres. Ainsi il sut bien l'obliger à 
rendre aux seigneurs catalans le jeune Jacme d'Aragon que celui- 
ci s'obstinait, après la mort de Pierre d'Aragon, à garder auprès de 
lui. Nous avons sur ce point le témoignage de Jacme lui-même, 
qui est tout à l'honneur du souverain pontife : « E aquest apos- 
« toli papa Innocent fo el meylor apostoli, que de la sao que faem 
« aquest libre en .c. anys passais ne hac tan bo apostoli en la 
« esglesia de Roma, car el era bon clergue en los sabers que 
« tanyen a apostoli de saber, e avia sen natural, e dels sabers del 
« mon havia gran partida. E envia tan forts cartes e tan forts 
a missatgers al comte Simon que el hac a atorgar quens redrie a 
« nostres homens b (édit. Aguiló, ch. x; cf. de Tourtoulon, 
Jacme J le conquérant, I, 141-2). 



INTRODUCTION, § II. VÌj 

ont été conservées par Pierre de Vaux-Cernai, ou copiées 
dans les registres de la chancellerie pontificale. 

En dehors de l'Eglise, nous avons encore deux catégories 
d'actes qui peuvent servir à l'histoire de la croisade albi- 
geoise. La première se compose des documents concernant 
l'administration des pays conquis. Simon se fit prêter hom- 
mage, autant qu'il le put, par les vassaux du comte de 
Toulouse, après que celui-ci eut été dépouillé de ses Etats. Il 
fallut que ceux qui lui avaient été hostiles fissent leur 
soumission par écrit. Il ne lui suffit pas de leur serment, il 
exigea la caution de personnes considérables, se portant 
garants sur leurs biens de la fidélité des soumis. D'autre 
part, en beaucoup de lieux, les seigneurs du Midi furent 
expulsés et remplacés par des compagnons d'armes de 
Simon. Des villes, qui jusque-là paraissent n'avoir pas eu 
de seigneurs, s'en virent imposer. Il y eut, après la prise de 
Carcassonne, sur une moins grande échelle naturellement, 
une distribution de seigneuries analogue à celle qui s'était 
produite en Terre-Sainte à la suite de la première croisade. 
Les croisés de 1209, devenus seigneurs de Lombers, de 
Marmande, de Limoux, de Montréal, exercèrent leurs nou- 
veaux droits et passèrent des actes. Lorsqu'en 1224, six ans 
après la mort de Simon, Amauri de Montfort vit qu'il ne 
pouvait soutenir la lutte, et dut appeler à son aide le roi de 
France Louis VIII , il lui céda tous les droits plus ou 
moins légitimes qu'il tenait de son père. Avec les droits, il 
remit les actes y afférents. De ces actes, dont un assez grand 
nombre sont conservés en original au Trésor des chartes, on 
fit sous saint Louis un cartulaire, le Registrum curie 
Francie, dont nous possédons encore plusieurs copies 1 . A 

1. Voy. A. Molinier, Bibl. de l'Éc. desch., XXXIV, 175etsuiv. 



VÌÌj INTRODUCTION, § II. 

l'aide de ces documents et de quelques autres du même genre 
qui n'ont pas été déposés au Trésor, mais qui se sont con- 
servés dans les archives du Midi 1 , nous pouvons nous former 
une idée sommaire du gouvernement que Simon de Montfort 
imposa pour un temps aux pays occupés par la croisade. 
Ces mêmes actes contiennent la mention de divers person- 
nages qui jouent un rôle dans le poème et nous sont ainsi 
une source précieuse d'éclaircissements. 

La seconde catégorie d'actes est formée par les chartes 
très-nomhreuses, mais malheureusement très-dispersées, où 
on voit des seigneurs prêts à partir pour la croisade, ad 
'partes Albigensium, selon la formule usuelle, faire soit 
leur testament, soit une donation pieuse à quelque établisse- 
ment religieux. Les documents de cette espèce n'offrent 
ordinairement qu'un intérêt assez limité. Eût-on réuni tous 
ceux qui se sont conservés, qu'on ne connaîtrait encore 
qu'une fraction bien minime du nombre si considérable des 
seigneurs qui, depuis 1209, se rendirent à la croisade. 
En outre , il ne faut pas perdre de vue qu'à tout le moins 
pendant le gouvernement de Simon de Montfort, les opéra- 
tions militaires ont toujours été conduites par un petit 
nombre de personnages établis à demeure dans le Midi, 
tandis que l'immense majorité des croisés ne joua qu'un rôle 
collectif, chacun se bornant le plus ordinairement à accom- 
plir strictement sa quarantaine, afin de revenir au plus tôt 
dans ses foyers sans se soucier autrement du succès de 
l'expédition. 

III. Les récits : Pierre de "Vaox-Cernai. 

Le Midi de la France a été au moyen-âge très-pauvre en 

1 . Il s'en trouve un certain nombre dans la collection Doat, à 
la Bibliothèque nationale. 



INTRODUCTION, § III. - ÌX 

chroniques. La littérature historique de cette époque, au 
moins jusqu'au xni e siècle, est sortie presque tout entière des 
monastères. Mais il s'en faut que tous les établissements 
religieux aient apporté leur contribution à l'histoire du 
temps. Pour mettre en écrit les annales contemporaines, 
pour avoir seulement l'idée de le faire, il fallait posséder 
une culture littéraire et des traditions qui paraissent avoir 
été fort rares dans le Midi de la France. Si quelques maisons 
religieuses nous ont laissé des monuments historiques — 
citons par exemple l'abbaye de Saint Martial de Limoges et le 
prieuré du Vigeois — on remarquera qu'elles appartiennent 
aux contrées les plus voisines des pays de langue d'oui. 
Tous les témoignages en effet s'accordent à montrer que les 
études, partout profondément désorganisées par l'invasion 
barbare, ne se sont pas relevées dans la même mesure au 
Midi qu'au Nord. On ne voit pas que les pays de langue 
d'oc aient participé d'une manière appréciable au mouve- 
ment littéraire et philosophique qui est si marqué dans la 
France du Nord dès le xi e siècle. Il n'y avait en préparation 
dans le Midi, au moment où la guerre éclata, aucune série 
d'annales tant soit peu importantes où un récit de la croisade 
pût prendre place, et l'idée de rédiger l'histoire des terribles 
événements de cette guerre ne paraît être venue à aucun 
écrivain latin du pays parmi ceux qui en furent les 
témoins. Les chroniques de Guillaume de Puylaurens et de 
Bernart Gui, celui-ci chef de l'inquisition de Toulouse au 
commencement du xiv e siècle, tous deux méridionaux, 
n'ont été rédigées qu'assez longtemps après les événements, 
et celle du second notamment n'est qu'une compilation 
dénuée d'originalité. 

Il n'existe que deux chroniques ayant pour objet spécial 
ou principal la croisade albigeoise : celle de Pierre de Vaux- 



X INTRODUCTION, § III. 

Cernai, et celle de Guillaume de Puylaurens. Ce sont deux 
ouvrages de tout point bien différents. 

L'écrit de Pierre de Vaux-Cernai est nommé à l'explicit : 
« Historia de factis et triumphis memorabilibus nobilis viri 
domini Simonis comitis de Monteforti. » Et c'est en effet 
essentiellement une histoire de Simon de Montfort. Cette 
histoire est dédiée à Innocent III, et par conséquent a dû 
être commencée du vivant de ce pape qui mourut le 16 ou le 
17 juillet 1216; elle se poursuit jusqu'à la mort de Simon, 
tué devant Toulouse le 25 juin 1218; mais toute la fin, de- 
puis 1216, est très-écourtée et ne contient, en comparaison de 
la partie précédente, qu'un sommaire des événements. Il est 
remarquable que le plus ancien 1 des trois ou quatre mss. 
qu'on connaît de cet ouvrage ne va pas plus loin que l'année 
1217, ce qui, joint au caractère sommaire delà continuation 
qu'offrent les autres mss., porte à croire que Pierre, ayant 
rédigé son récit au fur et à mesure des événements, s'ar- 
rêta au moment où il apprit la mort du pape à qui il avait 
dédié son livre, et ne reprit la plume que près de deux ans 
plus tard, après la mort de Simon, afin d'achever rapide- 
ment l'histoire commencée. 

Pierre était neveu de Gui, abbé de Vaux-Cernai, qui, en 
1212, fut nommé évêque de Carcassonne. Il avait accompa- 
gné son oncle à la croisade 8 , et paraît être arrivé dans le 
Midi vers 1210 ou 1211. Il n'assista donc pas aux débuts 
de la croisade, qu'il raconte en commençant son récit au 
meurtre de Peire de Castelnau (1208) ; mais pour la suite, 
du moins jusqu'en 1216, il paraît avoir été très-souvent le 

1. Bibl. nat., lat. 2601. 

2. « Me enim adduxerat [Guido] secum de Francia ob solatium 
suum in terra aliéna peregrinus, cum essem monachus et nepos 
ipsius. » Fin du chap. lx. 



INTRODUCTION, § III. XJ 

témoin oculaire des événements qu'il raconte, et pour ceux 
auxquels il n'assista pas, nous savons qu'il sut se renseigner 
auprès de ceux qui eurent la plus grande part à la direction 
de la croisade, entre lesquels il nomme le légat Arnaut 
Amalric, les évêques de Toulouse et de Béziers, maître 
Thédise, chanoine de Gênes, qui fut quelque temps associé 
au légat Milon. 

Pierre de Vaux-Cernai est un fanatique, et ses tendances 
non dissimulées ont fait tort dans l'esprit des modernes à ses 
qualités d'historien. Il est rare qu'on le cite sans lui repro- 
cher sa partialité pour Simon, son parti pris de tout approu- 
ver chez les croisés, de tout blâmer chez ses adversaires, sa 
haine irréfléchie autant que vigoureuse, non-seulement des 
hérétiques, mais de Toulouse, du comte Raimon et de ses 
adhérents, et de ceux encore qui se montrent partisans 
tièdes ou modérés de la croisade. Par suite, on n'a pas tou- 
jours accordé à son témoignage l'autorité prépondérante 
qui lui est due. Il est pourtant aisé de faire le départ entre 
les appréciations que Pierre de Vaux-Cernai nous donne 
libéralement sur les hommes et sur les choses, et dont natu- 
rellement la critique sait le compte qu'elle doit tenir, et les 
récits clairs et circonstanciés qu'il fait des événements. Nous 
n'en sommes plus réduits à former notre opinion sur celle des 
contemporains, surtout lorsqu'il s'agit de l'histoire d'un 
temps où, à bien peu d'exceptions près, la portée d'esprit 
chez les écrivains est celle d'un enfant. Nous pouvons re- 
cueillir les impressions des témoins, les étudier en tant que 
documents pour l'histoire des idées, mais nous ne les parta- 
geons qu'autant que nous y sommes amenés d'ailleurs par 
l'étude des faits. 

Pierre de Vaux-Cernai ne peut nommer Toulouse sans 
s'interrompre pour dire Tolosa, imo dolosa! pour lui, le 



XÌj INTRODUCTION, § III. 

« cornes Tolosanus » est bien plutôt dolosanus; les habitants 
de Castelnaudari sont des Ariens, Ariani. S'il parle, soit 
de Gaston de Béarn, adhérent inconstant de Simon de Mont- 
fort, puis du comte de Toulouse, soit des comtes de Foix et 
de Comminges dont le crime était de ne s'être pas laissé 
dépouiller sans résistance, il faut qu'il les qualifie de viri 
sceleratissimi. Mais que nous importe ? En quoi ces explo- 
sions de colère font-elles tort au récit des faits? Bien au 
contraire, il faut nous féliciter d'une intempérance de lan- 
gage qui nous permet de distinguer si clairement les senti- 
ments des chefs ecclésiastiques de la croisade dans la société 
desquels vivait Pierre de Vaux-Cernai. 

Plus modéré ou plus circonspect, il nous eût dissimulé 
bien des faits, bien des motifs qu'il mentionne comme étant 
les plus naturels du monde, comme honorables même, et 
qui nous sont infiniment précieux pour apprécier la moralité 
de l'entreprise dont il s'était fait l'historien enthousiaste. 
Ainsi, c'est à lui que nous devons de savoir par quel acte de 
duplicité le légat Arnaut Amalric, « désirant la mort des 
« ennemis du Christ, mais ne les osant pas condamner à 
« mort parce qu'il était moine et prêtre 1 , » empêcha la ca- 
pitulation de la ville de Minerve et le salut des hérétiques 
qui y étaient renfermés. C'est encore lui qui nous raconte le 
miracle de Castres dont le point essentiel est qu'un hérétique, 
qui venait d'abjurer l'hérésie, fut cependant condamné 
au feu, parce que, disait-on, si sa conversion est feinte, 
il sera justement puni; si elle est réelle, le supplice lui 
servira du moins pour l'expiation de ses péchés 8 . Sachons 
gré au panégyriste de Simon de Montfort de nous 



i. Ch. xxxvii, Bouquet, XIX, 32a. 
2. Gh. xxii, Bouquet, XIX, 24-5. 



INTRODUCTION, § IV. XÌÌj 

avoir révélé des faits ou des intentions que les plus 
ardents ennemis des guerres religieuses n'auraient pas osé 
soupçonner. 

Sachons-lui gré aussi de l'attention qu'il a eue de nous 
apprendre que si Carcassonne, Saint- Antonin, Marmande, 
une fois tombées au pouvoir des croisés, n'ont pas été incen- 
diées 1 , ce fut non par un sentiment de pitié pour les habitants, 
qui apparemment n'étaient pas tous hérétiques, mais par un 
motif de pur intérêt. La même cause avait protégé certaines 
villes de Palestine lors de la première croisade : il n'est pas 
sans intérêt de constater que les mêmes procédés étaient 
employés contre les Sarrasins et contre les habitants du 
Midi de la France. L'auteur de la seconde partie du poème 
nous assure de son côté que si, après la bataille de Muret, 
Toulouse ne fut pas incendiée, c'est que Simon trouva plus 
profitable de la laisser subsister après en avoir détruit les 
fortifications 2 . Mais une pareille assertion, émanant d'un 
écrivain hostile à la croisade, ne saurait en bonne critique 
être acceptée, si elle n'était confirmée par le témoignage 
irrécusable de Pierre de Vaux-Cernai. 

En somme, chez cet auteur, tout est à prendre, tout est 
historique : les faits, que nous trouvons exacts toutes les 
fois que nous pouvons les contrôler à l'aide d'autres récits 
ou des documents contemporains; les idées, qui sont celles 
mêmes du petit groupe de clercs qui dirigeait la croisade 
après l'avoir suscitée. 

IV. Les récits : Guillaume de Puylaurens. 
Guillaume de Puylaurens est un historien d'un tout autre 

1. Gh. xvi, lxii (les passages sont cités dans le t. II du présent 
ouvrage, pp. 39, n. 1, et 132, n. 1) et lxxix. 

2. Vers 3126-31. 



XÎV INTRODUCTION, § IV. 

caractère. Son récit, incomplet, décousu, mal proportionné, 
dénué de précision, parfois même d'exactitude dans l'indica- 
tion des dates, ne supporte pas la comparaison avec celui 
du moine de Vaux-Cernai. Il est cependant très-précieux 
pour deux motifs. Pierre suit les événements comme on peut 
les suivre du camp des croisés; il sait bien ce qui se passe 
chez les siens, mal ce qui se passe chez l'ennemi. Guillaume, 
au contraire, a quelques informations particulières et puisées 
à bonne source sur les sentiments et sur les actes du comte 
de Toulouse et, en général, des adversaires delà croisade. 
En outre, Pierre s'arrête à la levée du siège de Toulouse , en 
juillet 1218, tandis que Guillaume, ayant poussé sa chro- 
nique jusqu'en 1272, embrasse, et bien au-delà, toute la 
durée de la croisade. 

Guillaume, chapelain de Raimon VII pendant les sept 
dernières années au moins de la vie de ce prince (-J- 1249), 
témoin en des actes, de 1223 à 1249 1 , et conduisant sa chro- 
nique jusqu'en 1272, peut assurément avoir assisté dans sa 
jeunesse à quelques-uns des événements de la croisade de 
Simon de Montfort, puis de son fils Amauri. Mais il n'en 
laisse rien paraître dans son écrit, où il ne se donne nulle 
part comme témoin oculaire, sinon, dans son prologue 2 , 
d'une façon vague et sans référence à aucun fait particulier. 
Il y a là une cause d'infériorité qui est atténuée dans une 
grande mesure par la valeur des témoignages qu'il a re- 
cueillis. Il a visiblement cherché à se renseigner, et il a pu 
consulter nombre de personnes qui, comme acteurs ou spec- 
tateurs, s'étaient trouvées mêlées aux événements. Ainsi, ce 
qu'il nous dit de la conférence de Montréal 3 , entre catho- 

1. Histoire littéraire, XIX, 186. 

2. « De his vel que ipse vidi vel audivi e proximo, duxi aliqua 
« in scriptis posteris relinquenda. » Bouquet, XIX. 

3. Gh. ix. 



INTRODUCTION, § IV. XV 

liques et hérétiques (1207), il le tient de l'un des arbitres du 
débat, un certain Bernart de Villeneuve. Le récit de la 
bataille de Muret lui avait été fait par le jeune comte de 
Toulouse, témoin oculaire 1 , et pour certaines circonstances 
qui précédèrent la bataille et font connaître les dispositions 
d'esprit où était Simon, il avait puisé dans les souvenirs de 
l'abbé de Pamiers qui s'était trouvé en rapport personnel 
avec le chef militaire de la croisade 2 . L'évêque de Toulouse 
Folquet (1205-1231), qui prit une part prépondérante à 
tous les actes importants de la croisade, lui fournit de pré- 
cieux renseignements 3 , et sur Folquet lui-même et ses rap- 
ports avec ses diocésains, Guillaume avait pu recueillir une 
curieuse anecdote 4 de la bouche de l'un des conseillers de 
Raimon VI, le sénéchal Raimon de Ricaud qui est mentionné 
dans le poème 5 . Il avait eu des relations dans les deux 
partis, et sut profiter des unes et des autres. 

A ces relations, à sa qualité de chapelain de Raimon VII, 
au laps du temps qui s'était écoulé depuis la croisade jus- 
qu'au moment où il écrivait, doit être attribuée la modération 
dont il fait preuve dans le récit des événements. Cette modé- 
ration — qui du reste n'ajoute rien à la valeur du récit — 
ne se manifeste nullement par l'appréciation des motifs de la 
guerre ou des moyens de répression employés contre les 
hérétiques, mais seulement par le blâme que l'auteur inflige 
à ceux des croisés qui voyaient dans la guerre sainte une 
occasion de profit personnel. Ainsi, parlant du revirement 

i. Ch. xxn. 

2. Ch. xxi. 

3. Ch. vu, vin, xxx ; voir notamment sur les négociations 
avec Philippe- Auguste, ch. xxxrv; sur le siège de Toulouse en 
1227, ch. xxxvin. 

4. Ch. xxv. 

5. Voy. II, 47, n. 1. 



XVJ INTRODUCTION, § IV. 

qui, après le concile de Latran, se produisit en faveur du 
comte de Toulouse, il dira que jusqu'à ce jour l'armée catho- 
lique, qui avait poursuivi par tous les moyens l'extirpation 
de l'hérésie, avait été victorieuse à ce point qu'un seul croisé 
pouvait pour ainsi dire mettre en fuite mille ennemis. Mais 
Simon commet la faute de partager le Languedoc entre ses 
chevaliers, ceux-ci ne songent qu'à s'enrichir, et dès lors 
« Dieu les abreuva du calice de sa colère 1 . » Il attribue à la 
vengeance divine la mort du Français Foucaut de Berzi, 
« homme orgueilleux et d'une atroce cruauté 2 , » et il voit 
dans les désastres subis par les croisés en 1220 et 1221, non 
pas aucune bienveillance de Dieu envers les ennemis de la 
croisade, mais la preuve de sa colère contre les croisés eux- 
mêmes 3 . D'ailleurs Guillaume est aussi convaincu que Pierre 
de Vaux-Cernai de la légitimité de la guerre en elle-même, 
du devoir qui s'impose aux catholiques d'exterminer les 
hérétiques. La différence d'appréciation entre lui et Pierre 
ne porte que sur un point : Pierre ne voit dans son parti 
aucun acte blâmable; Guillaume en découvre un grand 
nombre. Il n'a point de parti pris d'admiration ou de blâme. 
En cela consiste sa modération. 

Je ne quitterai pas Guillaume de Puylaurens sans appeler 
l'attention sur une circonstance qu'il est particulièrement à 
propos de signaler ici. Je veux parler de certaines rencontres 
qui donnent à croire que Guillaume a connu le poème de la 
croisade. Ces rencontres n'ont pas été remarquées jusqu'à 
présent, peut-être parce que les auteurs qui ont traité 
du chroniqueur latin, ou ont fait usage de sa chronique, 

1. Gh. xxvii. 

2. Gh. xxx. 

3. Ibid. 



INTRODUCTION, § IV. XVÌj 

n'étaient pas très-familiers avec le poème ; peut-être aussi 
parce qu'elles ont trait en général à des faits assez insigni- 
fiants. Mais c'est précisément parce que ces faits sont le plus 
souvent des détails sans importance, qu'il me paraît assez 
peu probable que la tradition les ait conservés jusqu'au 
temps où écrivait l'ancien chapelain de Raimon VII, vrai- 
semblable au contraire que celui-ci les a puisés dans le 
poème. Voici celles de ces rencontres qui m'ont frappé. 

Les conditions de la capitulation de Carcassonne furent 
que les habitants auraient la vie sauve, mais on les dépouilla 
de tout. Sur ce point, tous les témoignages sont d'accord. Ils 
quittèrent la ville nus, selon Pierre de Vaux-Cernai, « nil 
secum prseter peccata portantes. » G. de Puylaurens nous 
dit qu'ils durent sortir en chemise et en braies l ; et c'est 
précisément l'expression dont se sert Guillem de Tudèle, 
v. 754. 

Dans la phrase suivante, Guillaume de Puylaurens, par- 
lant du vicomte de Béziers qui resta comme otage au pouvoir 
des croisés, s'exprime ainsi : « Il mourut peu de temps après 
« de la dyssenterie, et l'on répandit à ce sujet plusieurs 
« impostures en disant qu'il avait été tué à dessein. » 
C'est exactement ce que dit G. de Tudèle à la fin de la 
tirade xxxvn. 

La prise de Lavaur et les exécutions qui eurent lieu en- 
suite sont contées d'une façon presque identique dans les 
deux ouvrages 2 , mais comme il s'agit d'un événement 
important, la coïncidence n'a pas de quoi surprendre. 

La bataille de Muret est racontée avec des circonstances 
fort différentes par le poète et Guill. de Puylaurens, ce 

1. Gh. xiv. 

2. G. de Puylaurens, fin du ch. xvn; G. de Tudèle, tirades 
i.xviii à LXXI. 

I b 



XVÌÌj INTRODUCTION, § IV. 

dernier ayant eu l'avantage de communications particu- 
lières de Raimon VII qui, fort jeune, avait assisté de loin 
à cet engagement. Il est d'autant plus remarquable que les 
deux récits s'accordent sur un point : sur le différend qui 
s'éleva entre le comte de Toulouse, qui proposait d'attendre 
dans le camp l'attaque des croisés, et le roi d'Aragon, qui 
décida qu'on prendrait l'offensive. Comparez le début du 
chap. xxii de G. de Puylaurens avec les vers 2998-3021. 

L'insurrection de Toulouse, en 1216, et sa répression 
offrent de part et d'autre des traits semblables. Les barri- 
cades faites de poutres et de tonneaux se retrouvent dans 
les deux textes ' ; l'intervention insidieuse de l'évêque Folquet 
est présentée sous le même jour par les deux auteurs, ce qui 
est d'autant plus notable que Pierre de Vaux-Cernai n'en 
dit rien. Enfin, comme dans le poème 2 , l'amende à payer 
par la ville est fixée à 30,000 marcs 3 . 

En dernier lieu, le récit du combat de Baziége offre chez 
les deux auteurs de bien grandes ressemblances qu'il est 
inutile d'indiquer dans le détail, le texte de G. de Puylau- 
rens ayant été rapporté, t. II, p. 457. 

On n'objectera pas que si G. de Puylaurens, qui mentionne 
fréquemment ses autorités, avait puisé dans le poème, il 
l'aurait dit. Les autorités qu'il cite sont des témoins 
vivants, non des livres. Mais on pourrait s'étonner qu'ayant 
connu le poème, il n'en ait pas tiré un plus grand parti. Aussi 
ne vais-je pas jusqu'à supposer qu'il ait eu sous les yeux 
un ms. du poème : il suffit, pour rendre compte des coïnci- 
dences signalées ci-dessus, d'admettre que Guillaume avait 
eu occasion, à une époque quelconque, de lire ou d'en- 

1. G. de Puylaurens, ch. xxix; poème, v. 5119. 

2. V. 5623. 

3. 80,000 dans la chronique d'Aubri (à l'année 1216). 



INTRODUCTION, § V. XÌX 

tendre réciter le poème, dont il aura pu ainsi introduire 
plus ou moins sciemment des réminiscences dans sa chro- 
nique. 

V. Récits épisodiques. 

En dehors de ces deux auteurs, il n'y a pas de chronique 
latine qui nous fournisse un récit original et développé de la 
croisade. On peut cependant puiser d'utiles renseignements 
dans les chroniques de Robert d'Auxerre et de Guillaume le 
Breton, qui nous fournissent pour certains événements un 
récit original. On peut en dire autant de quelques indica- 
tions, fort sommaires, mais souvent instructives, qui pa- 
raissent à leur ordre chronologique dans la chronique 
d'Aubri de Trois-Fontaines. Je mentionnerai les passages 
relatifs à la prédication de 1211 (s. h. anno); sur le siège 
de Saint-Marcel (1212), où est mentionné « Martinus de 
Olit, Hispanus, » évidemment le « Marti Dolitz » delà chan- 
son, v. 2302 *; sur le grave dissentiment qui se produisit entre 
Simon de Montfort et l'archevêque de Narbonne (1214) ; sur 
la répression de l'insurrection de Toulouse (1216). D'autres 
passages encore, relatifs à la croisade, sont dans la récente 
édition de Paul Scheffer Boichorst 2 , imprimés dans le carac- 
tère réservé aux morceaux originaux, mais ils ne con- 
tiennent rien qui ne soit connu et parfois semblent abrégés 
du récit de Pierre de Vaux-Cernai, que l'auteur mentionne 
expressément à l'année 1203. Wilmans a émis, dans son 
mémoire sur la chronique d'Aubri 3 , l'opinion que le chroni- 
queur aurait eu des communications orales ou des relations 
en forme de lettres , ce qui n'a rien que de vraisemblable, 

1. Voy. les Add. et corr. à II, 126, n. 4. 

2. Pertz, Scriptores, t. XXIII. 

3. Pertz, Archiv, X (1851), 216. 



XX INTRODUCTION, § V. 

bien qu'une autre hypothèse semble a priori admissible. 
On remarque surtout que les noms de lieu se présentent 
souvent sous la forme vulgaire et sous une forme qui parfois 
s'accorde avec celle qu'on trouve dans la chanson. J'ai 
déjà mentionné « Martinus de Olit » , je citerai encore 
« Montem Grenier » (1217), le « Mont Graner » du poème, 
v. 5668, et le château « quod dicitur Crista Arnaldi » 
(même année), dans Pierre de Vaux-Cernai simplement 
« Gastrum Crestse 1 », mais dans la chanson, « Crest Ar- 
naut », v. 5694. Faut-il de l'emploi de ces formes, qui 
parfois coïncident avec celles du poème, conclure que ce 
dernier ouvrage a été connu d'Aubri ou de l'interpolateur 
de sa chronique ? Je ne le crois pas : non qu'une telle sup- 
position ait en soi rien d'inadmissible , surtout si on consi- 
dère que l'auteur de cette chronique a fait, en d'autres 
parties de l'ouvrage, un usage véritablement extraordinaire 
des chansons de geste, mais d'abord parce qu'Aubri, dans le 
peu qu'il nous dit de la croisade, a cependant quelques 
petits faits qui ne se trouvent nulle autre part, d'où on doit 
nécessairement induire qu'il a eu des renseignements à lui 
propres 2 ; ensuite parce que tels des noms qu'il cite sont 
incorrects, tandis qu'il en eût trouvé la forme correcte dans 
le poème ; et l'on peut ajouter que parfois ces incorrections 
sont de telle nature qu'elles trahissent une origine française, 
ainsi lorsque le chroniqueur dit Gaillart (ad ann. 1212 3 ) 
au lieu de Gaillac. Il est donc permis de supposer qu'Aubri 
s'est servi de quelque récit, oral ou écrit, fait en français, 
ou du moins par un Français. 

1. Bouquet, XIX, 109 c. 

2. Voy. notamment les Additions et corrections au t. II du pré- 
sent ouvrage, p. 126, n. 1. 

3. Le passage est rapporté à l'endroit indiqué dans la note 
précédente. 



INTRODUCTION, § V. XXJ 

A part Aubri de Trois-Fontaines, les chroniques géné- 
rales ne donnent sur la croisade que des indications som- 
maires dont il y a rarement quelque profit à tirer. Çà et là 
pourtant un mot où on sent l'impression des contemporains, 
comme ce passage de la chronique de Saint-Aubin d'Angers 
où il est dit que les croisés firent un carnage effroyable des 
hérétiques et des catholiques « qu'ils ne purent discerner 1 » , 
funèbre commentaire du mot attribué au légat Arnaut 
Amalric par Césaire de Heisterbach : Cœdite eos, novit 
enim Dominus qui sunt ejus. 

Il est encore un contemporain qui n'est pas un chroni- 
queur, qui n'a point écrit de lettre ni de relation quelconque 
au sujet de la croisade, mais qui cependant a occasionnelle- 
ment glissé quelques témoignages précis et sûrs en des 
ouvrages où on ne s'attendrait guère à les rencontrer. Ce 
contemporain est Jean de Garlande, grammairien du 
xni e siècle, dont la vie et les écrits ont été l'objet de nom- 
breuses recherches, qui n'ont pas encore épuisé la matière. 
Jean de Garlande était né en Angleterre, mais il avait 
étudié et professé à Paris 2 , et de plus il passa une partie de 
sa vie à Toulouse, où il professa dans l'université fondée en 
1229 par l'évêque Folquet et par le légat du pape 3 . C'est là 
sans doute qu'il commença son poème De Triumphis 
Ecclesiœ, écrit à diverses époques et terminé à Paris vers 
1252 4 , où au milieu de matières aussi diverses que mal 
ordonnées se trouvent quelques données intéressantes sur la 
guerre des Albigeois, notamment dans les livres IV et V. 

1. Voy. II, 188, note 1. 

2. Voy. V. Le Clerc, Hist. litt., XXI, 372 ; Hauréau, Notices et 
extraits des mss., XXVII, n, 75. 

3. Voy. V. Le Clerc, Hist. litt., XXII, p. 89-95. 

4. Ibid n p. 95. 



XXÌj INTRODUCTION, § V. 

On a cité les vers dans lesquels il raconte la mort de Simon 
de Montfort*. Ajoutons ici qu'il mentionne honorablement 
un chevalier français dont la participation à la croisade 
n'est guère connue, d'ailleurs, que parla chanson, Hugues 
de Laci 2 , qui fut l'un des compagnons les plus fidèles de 
Simon de Montfort 3 . Le témoignage de Jean de Garlande 
est d'autant plus digne d'attention qu'à part Simon et Amauri 
de Montfort, aucun croisé n'est mentionné dans le De Trium- 
phis ecclesiœ. Par suite on est conduit à attribuer une 
certaine importance à ce personnage qui, si on s'en tient 
aux informations que nous possédons d'ailleurs sur son 
compte, ne paraît pas avoir joué un rôle bien considérable 
dans les événements de la croisade. 

Jean de Garlande, à qui ne manquaient jamais les pré- 
textes à digression, a trouvé le moyen d'introduire dans un 
autre de ses ouvrages, le Dictionarius , quelques remar- 
ques relatives au siège de Toulouse, où périt Simon de 
Montfort. Voulant énumérer les différents engins de guerre 
dont il savait les noms, il dit les armes vues à Toulouse au 

\. Ibid., p. 86. — Il y a dans ce récit deux vers à rapprocher 
du récit correspondant de la chanson. Au moment de marcher au 
combat Simon adresse à Dieu cette prière : 

Aut hodie, mundi salvator, da michi palmam, 
Aut me de curis eripe, Christe, meis. 

(Éd. Th. Wright, Roxburghe Club, 1856, p. 86.) 
de même dans la chanson (v. 8411-2) : 

Jhesu Crist dreiturers, 

Huei me datz mort en terra, o que sia sobrers ! 

2. Dans le récit de la mort de Simon de Montfort : 

Hinc Amalricus, illinc Laceyus Hugo, 

Hic Boree similis, provolat ille Notho, 
Symonis hic natus, miles crucis ille, per hostes 

Prorumpunt quorum mors volât ante manu s. 

(Édit. citée, même page.) 

3. Voy. II, 45, n. 4, et 253, n. 3. 



INTRODUCTION, § V. XXÌÌj 

temps de la guerre « nondum sedato tumultu belli » , et 
mentionne les pierrières « quarum una pessum dédit Simo- 
nem comitem Montisfortis ». Selon le plan de son livre, Jean 
de Garlande explique chacun des mots de son dictionnaire 
dans un très-ample commentaire. C'est dans ce commentaire 
que se trouve le passage, cité t. II, p. 420, note, où on voit, 
comme dans le poème, les dames de Toulouse servant la 
pierrière qui donna la mort au comte Simon. Ce commen- 
taire, qui est une partie essentielle du dictionnaire de Jean 
de Garlande, n'a jamais été publié. M. Scheler 1 s'est borné 
à en citer quelques extraits choisis assez arbitrairement, sans 
même paraître se douter que Jean de Garlande en fût l'auteur. 
Une circonstance qui mérite d'être notée ici, et qui n'a pas 
été connue des bibliographes, c'est que le commentaire en 
question a été écrit à Toulouse même. On lit en effet à la fin 
d'une copie du xm e siècle conservée à Trinity Collège, Dublin 
(D. 4. 9) : « Explicit Dictionnarius magistri Johannis de 
Garlandia. Textum hujus libri fecit Parisius, glosas vero 
Tholose 2 . » 

i. Lexicographie latine du XII e et du XIII' siècle, dans le Jahrbuch 
f. romanische und englische Literatur, tomes VI à VIII. Pour Jean 
de Garlande, voy. VII, 144-62, et 287-321. 

2. Ce ms., qui est un recueil de divers écrits scolastiques, — 
j'en donnerai prochainement la description — contient deux 
copies du dictionnaire de Jean de Garlande. C'est à la suite de la 
première que se trouve Yexplicit précité. Je relève dans ces deux 
textes un passage emprunté encore au commentaire du paragraphe 
sur les machines de guerre, qui a trait à Toulouse, et qui manque 
dans les mss. consultés par M. Hauréau : « Trabucheta, gallice 
trebuchet, et est magna machina muralis, quod bene expertum est 
castrum Nerbonense » (fol. 19 b). Le Château Narbonnais, qui 
n'était guère connu des copistes anglais, a été étrangement défi- 
guré dans l'autre copie contenue dans le même ms. « Trebucheta, 
maxima machina etterribilis quando {lis. quod) bene est exposi- 
tum (lis. expertum) castrum Verdonense » (fol. 182). 



XXÌV IimiODUCTION, § VI. 

VI. La chanson : manuscrits existants ou perdus; 

RÉDACTION EN PROSE; GuiLLEM AnELIER IMITATEUR DE LA CHANSON. 

Si nous en étions réduits, pour étudier la croisade, aux 
sources latines, actes et chroniques, nous serions bien mal 
informés. Beaucoup de faits, principalement de ceux qui se 
produisirent du côté des méridionaux , nous resteraient 
cachés. Des nombreux alliés du comte de Toulouse, nous 
connaîtrions à peine quelques-uns, et par-dessus tout nous 
ne saurions rien du sentiment avec lequel les populations 
méridionales, Toulouse notamment, se mirent à la résis- 
tance, lorsqu'il devint clair que la croisade ne tendait à rien 
de moins qu'à remplacer les familles seigneuriales du Midi 
par quelques ambitieux venus de France. 

Sur tout cela Pierre de Vaux-Cernai ne sait à peu près 
rien et Guillaume de Puylaurens n'offre que quelques notions 
accidentelles et fragmentaires. La principale source d'infor- 
mation est le poème de la croisade. 

Le poème de la croisade nous a été conservé par un ms. 
qui a fait partie, au siècle dernier, de la célèbre bibliothèque 
du duc de La Vallière *. Acheté pour la bibliothèque du roi, 
il y a reçu le n° 190 du fonds La Vallière, et a été classé, 
lors de la fusion des divers fonds de la bibliothèque, sous le 
n° 25425 du fonds français. C'est un volume en parchemin 
de 169 feuillets de m ,245 sur m ,180, écrit en gothique très 
soignée, dans la seconde moitié du xin e siècle. Il contient 
un certain nombre de dessins à la plume, qui devaient proba- 
blement être plus tard coloriés, mais ne l'ont pas été, et occu- 
pent chacun une demi-page. Ces dessins ont été reproduits 
en lithographie dans les additions de Du Mège à Dom Vais- 

1. N° 2708 du catalogue de de Bure. 



INTRODUCTION, § VI. XXV 

sète, t. V de cette édition. Le fac-similé en taille-douce d'une 
page, contenant l'un de ces dessins (le concile de Latran) et 
de plus les vers 3161-87, est joint à l'édition de Fauriel. 

Ce que nous savons de l'histoire de ce ms. avant le temps 
où il entra dans la bibliothèque du duc de La Vallière se 
borne à peu de chose. En 1337 (n. st.) il appartenait à un 
prêtre appelé Jordan, qui l'avait engagé pour la somme 
de quinze livres tournois 1 , somme relativement élevée. En 
1759, Sainte-Palaye cite à diverses reprises le même ms. 
dans ses Mémoires sur l'ancienne chevalerie, et le 
désigne ainsi : « Manuscrit de M. de Bombarde » (II, 51, 
74; éd. Nodier, I, 377, 398) 2 . 

Nous avons des témoignages sur l'existence d'autres 
mss. ou fragments de mss. du même ouvrage. 

1° Raynouard possédait un fragment du poème, « d'une 
écriture assez moderne », nous dit-il, mais néanmoins fort 
précieux. Il a fait usage des variantes très importantes que 
présente ce fragment pour établir le texte d'un des mor- 
ceaux du poème qu'il a publiés dans le 1. 1 de son Lexique 
roman. J'ai fait, sans succès, une démarche auprès de 
M. Paquet, exécuteur testamentaire de Raynouard et déten- 
teur de ses papiers 3 , pour obtenir communication de ce frag- 
ment qui n'a pu être retrouvé. 



1. On lit en effet au dernier feuillet : « Jorda Gapella deu sus 
« aquest romans .xv. tornes d'argentz nos quel prestem a .vi. 
« de février .m ccg xxxvi. » 

2. Sainte-Palaye s'était fait faire de ce poème une copie qui est 
à l'Arsenal (Belles-lettres françaises, 183), et il en avait projeté 
un glossaire dont les bulletins sont conservés à la Bibliothèque 
nationale, Moreau, 1831. On peut voir une note de lui sur le 
même poème dans le vol. GXV1 de la collection Bréquigny, 
fol. 65-6. 

3. M. Paquet est décédé à Passy en janvier 1876. 



XXVJ INTRODUCTION, § VI. 

2° A la fin du xv e siècle, Bertrandi, dans son ouvrage 
imprimé en 1515 sous le titre Opus de Tholosanorum 
gestis, en cite deux vers, les vers 3806-7, qu'il affirme 
avoir lus sur la tombe du comte Raimon VI 1 . Catel a 
contesté l'existence de cette inscription 2 ; D. Vaissète va 
jusqu'à supposer qu'elle a été imaginée par Bertrandi : « En 
« effet », dit-il, « Raymond n'ayant pas été inhumé, on ne 
« peut lui avoir dressé d'épitaphe 3 . » Que les vers en ques- 
tion aient servi d'épitaphe à Raimon VI, est en effet une 
assertion qui peut être contestée, mais il est sûr qu'ils ne 
sont pas de Bertrandi, puisqu'ils se lisent dans le poème, et 
comme la leçon en est un peu différente de celle qui se lit 
dans le ms. de La Vallière, il faut supposer qu'ils viennent 
originairement d'un autre ms. 

3° L'auteur d'une chronique du Quercy, qui vivait au 
commencement du xvn e siècle, et dont l'œuvre est conservée 
à la bibliothèque de la ville de Grenoble, Guion de Malle- 
ville, rapporte à l'année 1228 un fragment du poème, 
38 vers en tout (vv. 1371-1410) qu'il a dû tirer d'un ms. 
distinct de celui qui nous est parvenu 4 . 

4° Le poème a été mis en prose au xv e siècle d'après un ms. 
un peu différent de celui que nous possédons. Il existe trois 
mss. de cette rédaction en prose, tous trois du xvf siècle : 
à Paris, Bibl. nat. fr. 4975 (anc. 9646) ; à Carpentras, 
Peiresc, n° 59 5 ; à Toulouse, n° II, 57. Les deux premiers de 

1 . Voir au t. I de la présente édition la note des vers 3806-7. 

2. Hist. des comtes de Tolose, p. 319. 

3. Hist. de Languedoc, III, 324. 

4. M. Lacabane, directeur honoraire de l'Ecole des chartes, pos- 
sède une copie de cette chronique faite sur le ms. de Grenoble, 
qu'il a bien voulu me communiquer. C'est d'après cette copie que 
j'ai noté dans mon édition les variantes fournies par cet extrait. 

5. Lambert, Catal. des mss. de Carpentras, II, 397. 



INTRODUCTION, § VI. XXVÌj 

ces mss. dérivent l'un de l'autre, ou bien ont été copiés l'un 
et l'autre sur un même texte. En tout cas ils sont de la 
même famille et offrent une même lacune de plusieurs feuil- 
lets. Le ms. de Paris a été publié par D. Vaissète dans les 
preuves du tome III de Y Histoire de Languedoc, puis par 
D. Brial dans le t. XIX des Historiens de France ; le 
ms. de Toulouse a été publié, peu correctement, par Du 
Mège dans les additions et notes du livre XXIII deD. Vais- 
sète (édit. de Du Mège, t. V) 1 . 

Cette sorte de traduction, écrite d'un style lourd et pédan- 
tesque, et qu'on a pu, non sans vraisemblance, regarder 
comme l'œuvre de quelque jurisconsulte inconnu 2 , est loin 
d'être la représentation fidèle de l'original. L'auteur ne 
visait évidemment en aucune manière à faire œuvre de tra- 
ducteur exact et consciencieux : son but n'était autre, selon 
toute vraisemblance, que de rédiger à peu de frais un livre 
d'histoire pour ses contemporains. Or comme le poème se 
compose de deux parties conçues dans un esprit opposé, il 
a cherché à rétablir dans les idées une sorte d'unité, et 
pour y parvenir, il a çà et là ajouté de son cru dans la 
première partie quelques remarques désagréables au sujet 
des croisés et de Simon de Montfort, et s'est au contraire 
attaché à supprimer ou du moins à atténuer les passages les 
plus violents de la seconde partie. Il se montre naturelle- 
ment très-favorable au comte de Toulouse qu'il cherche à 
mettre en toute occasion à l'abri du soupçon. Ainsi, après 
avoir raconté le meurtre de Peire de Castelnau, il ajoute 3 

1 . Une nouvelle édition qui reproduit le texte de Vaissète com- 
plété, quant à la lacune, par celui de Du Mège, a paru à Toulouse 
en 1863 : Histoire anonyme de la guerre des Albigeois , nouvelle 
édition ... par un indigène [le marquis de Loubens]. Toulouse, 
Bompard. C'est cette édition que je cite. 

2. Fauriel, p. vu. 

3. Voy. au t. I la note du v. 91. 



XXVÌÌj INTRODUCTION, § VI. 

que si le comte avait pu prendre le meurtrier il en aurait 
fait telle justice que les légats en auraient été satisfaits, 
supposition toute gratuite dont il n'y a pas un mot dans 
G. de Tudèle. 

Cette version en prose paraît avoir joui d'un certain suc- 
cès. Elle est devenue, en l'absence du poème qui n'était 
guère connu avant la publication de Fauriel, l'une des 
principales sources de l'histoire de la croisade albigeoise. 
Chassanion 1 , Marc-Antoine Dominici 2 , le président Catel, 
Pierre de Marca, Vaissète, pour ne parler que des anciens, 
en ont fait usage. 

Les rédactions rajeunies, de quelque nature qu'elles 
soient, ont généralement pour effet de faire oublier les 
rédactions primitives auxquelles elles se substituent. Mais 
je ne pense pas que dans le cas présent le prompt oubli dans 
lequel paraît être tombé le poème de la croisade ait pour 
cause la composition d'une rédaction mieux adaptée aux 
besoins du temps; car, bien avant le xv e siècle, le poème, 
ainsi que tant d'autres ouvrages provençaux, avait perdu 
toute popularité, et il ne parait même pas qu'il ait jamais 
eu grand succès. Aucun ouvrage du moyen âge n'y fait 
allusion et il n'en existe, comme on l'a vu plus haut, qu'un 
seul ms. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Indépendamment 
des circonstances très-défavorables à la littérature qui se 
produisirent dans le Midi à la suite delà croisade albigeoise, 
on comprend qu'un poème politique plus encore qu'histo- 
rique, consacré, au moins dans sa plus grande partie, à sou- 
tenir la cause du comte de Toulouse, dut exciter peu d'intérêt 
dès que cette cause fut perdue sans retour. Il est d'ail- 

1. Histoire des Albigeois le tout recueilli fidèlement 

de deux vieux exemplaires écrits à la main, l'un en langage du 
Languedoc, l'autre en vieux françois 1595, in-8°. 

2. Voir aux Addit. du t. II, p. 17, note 10. 



INTRODUCTION, § VI. XXÌX 

leurs à remarquer qu'au moyen âge les poèmes historiques 
n'ont eu en général qu'un succès peu durable, excepté lors- 
qu'ils embrassaient (comme par exemple le Brut) une 
période considérable. En outre, il ne faut pas oublier que la 
chanson de la croisade paraît n'avoir jamais été achevée, et 
les circonstances, quelles qu'elles soient; qui ont empêché 
son achèvement, ont dû nuire à sa publication. 

Cependant on peut trouver au moyen âge quelques rares 
traces de notre poème, outre les mss. du texte en vers et de 
la rédaction en prose. Nous avons vu (fin du § 4) que G. de 
Puylaurens l'avait probablement connu. On peut aussi 
constater l'imitation de quelques vers, de quelques locu- 
tions, dans le poème de la guerre de Navarre composé, 
selon toute apparence, aussitôt après cette guerre, c'est-à- 
dire vers 1277 ou 1278, par un auteur d'ailleurs inconnu, 
Guillem Anelier de Toulouse. Il s'en faut que tous les cas 
d'imitation que je vais citer, et dont quelques-uns ont déjà 
été mentionnés par M. Fr. Michel et Don Pablo Ilaregui 
dans leurs éditions du poème de la guerre de Navarre, soient 
également concluants. Néanmoins, on ne peut nier, à con- 
sidérer l'ensemble des rapprochements, qu'il y ait eu chez 
Guillem Anelier au moins une réminiscence du poème de la 
croisade. Je désigne le poème de la guerre de Navarre par 
Nav. et celui de la croisade par Cr. 

Nav., v. 2461 . E Dios pes del défendre, à la fin d'une 
laisse ; même exclamation placée de même dans Cr. , v. 5975. 

Nav., v. 2462 et suiv., les laisses LVIII à LX, où sont 
énumérés les défenseurs du bourg de Pampelune et de San 
Nicolas, me semblent, comme aux éditeurs, imitées de l'énu- 
mération analogue qu'on lit dans la dernière laisse de Cr. 

Nav., v. 4339 et suiv. : 

E fom tant grant la noiza e la brega, beos dig, 



XXX INTRODUCTION, § VI. 

Quel terra e la ribera e l'ayga retendig, 
E lau[s] contra l'altre aytan fort s'enaptig 
Que de sang ab cervelas la plaça ne buyllig, 
On mainft] pe e maint bras debrisset e cruyssig 
E maynt' arma de co[r]s aquel jorn se partig... 

Dans cette description de mêlée il y a bien des traits qui 
se rencontrent dans Cr. : 

4685 Que tota la ribeira el castels retendig 

4904 Que de sanc ab cervelas son vermelh li senhal 

4714 E mant pong e mant pe e mans bras so partig. 

Nav. 4355 Tant duret lo tribaylhs tro quel jorns escurfsjig, 
Que venc la nuyt escura que l'us l'autre no vig.... 
3459 E puys fero la gayta tro l'alba abelig. 
Gr. 4721 Aitant dureg la guerra tro quel temps escurzig, 
E venc la noitz escura que la guerra partig, 
4724 E pois feiron la gaita tro quel jorns abelig. 

Nav. 4382 Lay auziratz cridar : Sancta Maria, val! 
Cr. 4854 En auta votz escridan : Santa Maria, val ! 

Nav. 4388 E viratz venir sanc com fa vin per canal, 

E viratz y budels anar a no m'en cal. 
Cr. 4808 El vi de Genestet que lor ve per canal... 
4845 El baro de la vila estan a no m'en cal. 

Nav. 4405 Entrel foc e la flama e la dolor el mal. 
Cr. 4902 Entre l'acier el glazi e la dolor el mal. 

Nav. 4421 E viratz demandar meges e merescal, 
Estopa e blanc d'ueu, oli buyllid e sal, 
Enpastres e unguens e bendas savenal. 

Cr. 4909 D'entr' ambas las partidas li metge el marescal 
Demandan ous e aiga e estopa e sal 
E enguens e empastres e benda savenal. 

Nav. 4573 car cel qu'es Trinitatz 

Esgarda la dreitura el[s] tortz e los pecatz ! 
Cr. 6340 E Dieus gart la dreitura! 

Nous verrons plus loin, §§ XI et XII, que les deux par- 



INTRODUCTION, § VII. XXX] 

ties du poème de la croisade ont chacune une espèce parti- 
culière de laisse, et que le poème de la guerre de Navarre 
offre un mélange de ces deux espèces. 

VII. GulLLEM DE TUDÈLE : CIRCONSTANCES ET DATE 
DE LA COMPOSITION. 

La chanson de la croisade albigeoise, telle qu'elle nous 
est parvenue dans l'unique ms. que nous en possédons, se 
compose, comme je l'ai dit au début de cette introduction, 
de deux poèmes incomplets mis bout à bout, composés par 
deux auteurs qui, bien loin de s'être entendus en vue 
d'une œuvre commune, diffèrent essentiellement par les 
tendances, le style et la langue. 

De ces deux auteurs, l'un seulement s'est fait connaître et 
nous a donné des renseignements sur sa personne, c'est 
l'auteur de la première partie. Si on combine les passages 
où il parle de lui, en faisant usage des variantes du frag- 
ment de Raynouard, on obtient les résultats suivants. 

Il s'appelait Guillem ; il était clerc et avait été élevé à 
Tudèle en Navarre 1 . A une époque qu'il ne précise pas, 
mais qui se laisse assez exactement déterminer, comme on 
va le voir, il se rendit à Montauban et y séjourna onze ans. 
La douzième année il en sortit 2 . C'est dans cette ville, 
selon son propre témoignage, qu'il avait commencé son 
poème, en 1210 3 . D'une phrase assez obscure que contient 



1. Cornensa la cansos que maestre W. fit 

Us clercs qui en Navarra fo a Tudela noirit 

(Vers 2 et 3.) 

2. Puis vint a Montalba si corn l'hestoria dit, 
S'i (S [i] i ?) estet onze ans, al dotze s'en issit. 

(Fragment de Raynouard.) 

3. Senhors, oimais s'esforsan li vers de la chanso 
Que fon ben coraenseia l'an de la encarnatio 



XXXÌj INTRODUCTION, § VII. 

seul le fragment de Raynouard, il semble résulter que c'est 
l'approche de la croisade qui l'aurait décidé à quitter Mon- 
tauban l . Mais ce qui est assuré, ou du moins exprimé d'une 
façon plus claire dans ce fragment, c'est qu'en quittant 
Montauban il se rendit à Bruniquel 2 auprès du comte Bau- 
douin, qui lui donna un canonicat à Saint-Antonin 3 . Il 
s'agit simplement de déterminer quand eut lieu ce change- 
ment de résidence. Le comte Baudouin, nous le verrons 
plus loin, périt de mort violente au printemps de l'année 
1214. D'autre part le récit de Guillem s'arrête au moment 
où le roi d'Aragon s'avance au secours du comte de Toulouse, 
vers la fin du printemps de l'année 1213. Par conséquent 
c'est au plus tard au commencement de cette année 1213 que 
Guillem dut quitter Montauban pour se rendre à Bruniquel, 
auprès de Baudouin. 

Mais on peut préciser davantage. Nous savons par Guil- 
lem lui-même que Baudouin se trouvait à Bruniquel en 
1211, qu'il reçut alors, probablement en juin 4 , cette ville 
des mains du comte de Toulouse ; qu'en 1212, tout au com- 
mencement de l'année, ou peut-être déjà en 1211, il quitta 
Bruniquel pour marcher avec les croisés 5 . On peut donc 
placer en 1210 ou 1211 le moment où Guillem quitta Mon- 

Del senhor Jhesu Crist ses mot de mentizo 
C'avia m. ce. e x. ans que venc en est mon, 
E si fo lai en mai can ilorichol boicho; 
Maestre W. la íìst a Montalba on fo. 

(V. 203-7.) 

1. "Voy. la traduction p. 2, note. 

2. Ch. 1. de c. de Pair, de Montauban. 

3. Autre ch. 1. de c. du même arrondissement. 

4. Voy. v. 1707. La chronologie de Guill. de Tudela, ici comme 
en d'autres endroits, manque de précision, mais on sait que les 
faits racontés immédiatement avant dans le poème (la prise de 
Montferrand, l'expédition en Albigeois) sont de mai et juin 1211. 

5. Voy. le texte, v. 2334, et la traduction, p. 128, note 5. 



INTRODUCTION, § VII. XXXÌÌj 

tauban. Et puisqu'il y était resté onze années entières, il 
avait dû y venir vers 1198. 

Nous avons raisonné jusqu'à présent en acceptant comme 
assurée la date de 1210 fournie par le vers 205. Cette date 
n'est pourtant pas à l'abri de toute contestation ; on pour- 
rait soutenir que le ms. est fautif à cet endroit et proposer 
1212. Et il y aurait des arguments à invoquer à l'appui de 
cette thèse. En effet, aux vers 116 à 120, l'auteur fait allu- 
sion à la bataille de las Navas de Tolosa, gagnée par les 
chrétiens contre les Sarrazins le 16 juillet 1212, et un peu 
plus loin, v. 137, est mentionnée l'élection du légat Arnaut 
Amalric au siège archiépiscopal de Narbonne. Or, c'est le 
12 mars 1212 qu' Arnaut Amalric fut élevé à ce siège. Voilà 
donc, tout au commencement du poème, deux passages écrits 
nécessairement en 1212, et il peut paraître surprenant qu'un 
peu plus loin, au v. 205, l'auteur annonce s'être mis à 
l'œuvre en 1210. Il est évident que la difficulté disparaî- 
trait si on corrigeait 1210 en 1212. Mais on peut, je crois, 
tout concilier sans faire violence au texte. Il suffit de sup- 
poser que Guillem, ayant commencé son poème en 1210, a 
postérieurement ajouté les deux mentions relatives à l'année 
1212. L'hypothèse d'une intercalation faite après coup n'est 
pas plus difficile à admettre pour ces deux allusions que 
pour le prologue tel que nous l'offre le fragment de Ray- 
nouard : pour ce prologue, l'hypothèse d'une addition posté- 
rieure est nécessaire, car, d'après le v. 207, le poème ayant 
commencé à Monta uban, il faut de toute nécessité que le 
prologue où on nous montre l'auteur quittant Montauban 
pour Bruniquel ait été ajouté après coup. 

Revenons maintenant sur quelques-uns des faits men- 
tionnés plus haut. Nous avons vu que notre auteur fut 
pourvu par le comte Baudouin d'un canonicat à Saint-An- 
i c 



XXXÌV INTRODUCTION, § VII. 

tonin, où nous savons qu'il y avait un chapitre de chanoines 
réguliers. Ce bénéfice lui fut sans doute conféré en récompense 
de ses compositions littéraires. Il n'y a là rien que de con- 
forme aux usages du moyen âge. C'est de même que l'auteur 
d'un des poèmes dont Graindor de Douai a formé sa chanson 
de Jérusalem fut nommé, par le prince d'Antioche Raimon 
(f 1149), chanoine de Saint-Pierre d'Antioche 1 . Nous 
avons à déterminer approximativement l'époque où Guillem 
reçut son canonicat. Simon de Montfort s'empara de Saint- 
Antonin le 6 mai 1212 2 ; peu après il s'en éloigna, confiant 
la ville à la garde du comte Baudouin 3 . Celui-ci ne paraît 
pas y avoir fait un bien long séjour, car en septembre de la 
même année, nous le retrouvons au siège deMoissac 4 . C'est 
entre ces deux dates, en tout cas après mai 1212 , vraisem- 
blablement dans l'été de cette année, que Guillem devint 
chanoine 5 . Remarquons en passant qu'il faudrait avancer sa 
nomination, si on voulait lire 1212 au lieu de 1210 au 

1. Li bons princes Raymons qui la teste ot colpée, 
Que Sarrazin ocirent, la pute gens desvée, 
Ceste canchon fist faire, c'est vérité provée. 
Quant l'estoire l'en fu devant lui aportée 

Chil qui la canchon fist en ot bone soldée ; 
Canoines fu Saint Pierre et provende donnée. 

(Bibl. de l'Ecole des chartes, II, 441.) 
Le Roux de Lincy, qui a cité ce passage, a pris le prince d'An- 
tioche pour le comte de Toulouse Raimon de Saint-Gilles, lequel 
ne portait pas le titre de prince et mourut de mort naturelle. 

2. Voy. trad. p. 133 n. 1. 

3. Voy. le poème v. 2397. 

4. Voy. le poème, laisse GXIX. 

5. Les archives du chapitre de Saint- Antonin forment l'un des 
fonds des archives départementales du Tarn-et-Garonne. M. G. Bour- 
bon, alors qu'il était archiviste de ce département, a bien voulu, 
à ma demande, faire dans ce fonds quelques recherches qui sont 
demeurées sans résultat, les documents du temps de G. de Tudèle 
y étant très-rares. 



INTRODUCTION, § VII. XXXV 

v. 205, et supposer que notre auteur, qui était sûrement à 
Montauban (v. 207) quand il commença son poème, ne se 
mit à l'œuvre qu'après avoir reçu la nouvelle de la victoire 
de las Navas, c'est-à-dire à la fin de juillet ou en août 1212 
au plus tôt. 

Le comte Baudouin, auprès de qui se rendit Guillem de 
Tudèle, et qui fut honoré de sa faveur, était le frère du 
comte de Toulouse Raimon VI. Nous pouvons dès mainte- 
nant tenir pour certain que Guillem écrivit son récit, sinon 
à sa demande, au moins avec l'intention de lui présenter un 
jour son poème. C'est, en effet, la condition de la plupart 
des œuvres historiques du moyen âge d'avoir été composées, 
non pas pour le public en général, mais spécialement pour 
un personnage. Et lorsqu'on connaît bien le patron d'un 
historien, on est d'autant mieux en état d'apprécier les ten- 
dances de l'historien lui-même. Nous allons voir combien, 
dans le cas présent, il importe de se rendre compte des cir- 
constances dans lesquelles le protecteur de Guillem de 
Tudèle a vécu et a péri. 

Baudouin ne paraît pas avoir jamais été en faveur auprès 
de son frère. Sur ce point nous avons les témoignages con- 
cordants de Guillaume de Puylaurens et de Guillem de 
Tudèle. Le premier nous fait savoir au ch. XII de sa chro- 
nique que Baudouin, né et élevé en France, se rendit à la 
cour de Raimon pour demeurer avec lui, mais qu'il y reçut 
mauvais accueil. Le comte de Toulouse aurait poussé la 
malveillance jusqu'à refuser de reconnaître son frère, de 
sorte que celui-ci aurait dû revenir en France se faire don- 
ner par les barons et les prélats des lettres constatant son 
identité, et alors seulement Raimon aurait consenti à le 
recevoir, mais en le traitant, nous dit G. de Puylaurens, 
comme un simple particulier. Peu après cependant le comte 



XXXVJ INTRODUCTION, § VII. 

de Toulouse lui donna la conduite de la guerre qu'il faisait 
aux princes des Baux 1 . Baudouin s'y distingua; mais, 
malgré ses succès, malgré une maladie contractée pendant 
cette campagne, il n'obtint pas même un apanage digne de 
sa naissance. 

Ces événements se passaient avant la guerre des Albi- 
geois, et par conséquent G. de Tudèle n'en fait pas mention. 
Toutefois il confirme les paroles de G. de Puylaurens lors- 
qu'il nous dit que Raimon n'eut jamais d'affection pour son 
frère, « ne voulut lui rien donner, comme on fait à un frère, 
« ni l'honorer en sa cour 2 . » Si on n'avait que le témoi- 
gnage de G. de Tudèle, l'inimitié de Raimon pour Baudouin 
paraîtrait assez justifiée, car la remarque de notre Guillem 
se produit peu après le récit de la prise de Montferrand, 
qui, malgré les efforts du narrateur pour présenter les faits 
sous des couleurs favorables à son patron, n'est pourtant 
pas entièrement honorable pour celui-ci. On y voit en effet 
que Baudouin, chargé par son frère de la défense du château 
de Montferrand, capitula après un premier assaut, et dès 
lors fit cause commune avec les croisés 3 . Il ne serait donc 
pas étonnant que Raimon lui en eût gardé rancune. Mais 
nous avons vu par G. de Puylaurens que la mésintelligence 
était antérieure à ces événements. 

Baudouin, de tiède vassal du comte de Toulouse, étant 
devenu partisan de Simon de Montfort, prit part à la bataille 
de Muret, qui pour un temps anéantit les espérances des 
Toulousains. Mais l'année d'après, au mois de février 1214, 

1. Le traité qui mit fin à cette lutte, au bas duquel figure le 
nom du comte Baudouin, est de juillet 1210 (Vaissète, III, 196, 
et pr. n° xcvm). 

2. Voy. la laisse LXXVH. 

3. Cf. Guill. de Puylaurens, ch. xvm. 



INTRODUCTION, § VII. XXXVÌj 

il fut pris dans un château du Quercy que lui avait donné 
Simon de Montfort, et livré à Raimon qui le fit pendre *. 

Cet acte fut diversement apprécié. G. de Puylaurens 
semble blâmer plutôt les circonstances de l'exécution que 
l'exécution elle-même. « Raimon aurait dû au moins », 
dit-il, « épargner à Baudouin la honte de la potence, et le 
« faire mourir d'un supplice moins infâme. » Pierre de 
Vaux-Cernai se répand, selon son usage, en invectives 
contre Raimon et ceux qui l'aidèrent en cette circonstance, 
tandis que d'autres voyaient dans la mort de Baudouin un 
châtiment de Dieu. Telle est du moins l'idée qui anime Peire 
Cardinal dans un sirventès où on s'accorde à reconnaître 
une allusion à cet événement, bien que le frère du comte de 
Toulouse n'y soit pas nommé : 

J'ai bien raison de me réjouir, d'être joyeux et gai, de dire 
chansons et lais, et de dérouler un sirventès, car Loyauté a vaincu 
Fausseté, et il n'y a pas longtemps que j'ai entendu conter qu'un 
grand traître a perdu son pouvoir et sa force. 

Dieu fait et fera et a fait, lui qui est doux et juste, droit aux 
bons comme aux méchants, les récompensant selon leurs mérites ; 
car tous vont à la paie, les trompés et le trompeur, et Abel aussi 
bien que son frère : les traîtres périront et les trahis seront bien 
accueillis. 

Je prie Dieu de poursuivre les traîtres, de les abaisser, de les 
abattre, comme il a fait pour les Algais 2 , car ils sont pires encore ; 
car on sait bien qu'un traître est pire qu'un larron 8 . Ainsi qu'on 
peut faire d'un convers un moine tonsuré, d'un traître on fait un 
pendu... 

On peut avoir en abondance harnais, chevaux gris et bais, tours, 
murs, palais, quand on est riche homme, pourvu qu'on renie 
Dieu. Bien fol est donc celui qui pense qu'en s'appropriant 

1. Pierre de Vaux-Cernai, ch. lxxv; Guill. de Puylaurens, 
ch. xxin. 

2. Voy. sur ces routiers II, 109, note 1. 

3. Il considère les Algais comme de simples brigands. 



XXXVÌÌj INTRODUCTION, § VII. 

la demeure d'autrui il fera son salut et que Dieu lui donnera 
parce qu'il aura volé : 

Car Dieu tient son arc tendu, et tire là où il veut tirer. Il frappe 
là où il faut, rendant à chacun la récompense qu'il mérite, selon 
qu'il a été vicieux ou vertueux i . 

La fin tragique de Baudouin est, selon toute apparence, 
l'événement qui empêcha Guillem de continuer son œuvre. 
Il s'était arrêté, au commencement de l'année 1213, au 
moment de l'arrivée du roi d'Aragon, attendant la suite des 
événements, et nous n'avons aucun motif de croire qu'il ait 
repris son récit. Sans doute, entre ce moment et celui de la 
mort de Baudouin, il s'écoula une année entière, année 
marquée par un grave événement, la bataille de Muret ; 
mais le récit que le poème nous présente de cette bataille 
n'est pas de Guillem : on y reconnaît une langue, une ma- 
nière, des tendances absolument différentes. C'est dès lors, 
et jusqu'à la fin du poème, un ennemi acharné de la croi- 
sade qui tient la plume. Faut-il croire que Guillem, écrivant 
sa chronique à mesure que les événements parvenaient à sa 
connaissance, avait poussé le récit jusqu'à la mort de son 
protecteur, et que le continuateur a supprimé les dernières 
pages de son devancier pour les récrire à sa façon ? Ce 
serait là une hypothèse à laquelle il serait sans doute diffi- 
cile d'opposer des objections tout à fait décisives, mais qui, 
à tout le moins, ne se recommanderait pas par la vraisem- 
blance. Le récit de la bataille de Muret, tel que nous l'offre 
le poème, est assez maigre ; les événements qui suivirent 
sont racontés d'une façon incomplète et très superficielle ; 
l'histoire des années 1213 et 1214 est le morceau le plus 

1. Voir le texte de ce sirventès dans mon Recueil d'anciens 
textes, partie provençale, n° 18. La forme en est imitée d'une pièce 
de Raimon de Miravals adressée à Pierre d'Aragon, Parnasse 
occitanien, p. 229 ; Mann, Werke d. Troubadours, II, 128. 



INTRODUCTION, § VIII. XXXÌX 

faible de la seconde partie du poème. Le manque d'informa- 
tions y est sensible. On ne voit donc pas pourquoi le conti- 
nuateur aurait refait cette portion du récit s'il l'avait trouvée 
déjà rédigée. Il n'est pas impossible que G. de Tudèle ait 
repris la plume après la bataille de Muret, qu'il ait ajouté 
quelques pages à son œuvre ; mais ces pages seront restées 
par devers lui, elles n'auront pas été transcrites dans le ms. 
qui est venu aux mains du continuateur anonyme. 

Je tiens donc que l'œuvre de G. de Tudèle s'arrête à la 
fin de la laisse CXXXI, au v. 2768 ; qu'il a existé de l'ou- 
vrage en cet état un ms. au moins, que ce ms. est parvenu 
aux mains du poète anonyme qui a continué le récit à partir 
de ce point. Il me semble trouver une trace de l'existence 
de ce ms. contenant l'œuvre seule de G. de Tudèle, dans une 
particularité qu'offre notre unique ms. du poème. A la p. 70 
de ce ms., exactement à l'endroit que je viens de détermi- 
ner, c'est-à-dire entre la tirade CXXXI, où s'arrête Guil- 
lem, et la tirade CXXXII, où commence le continuateur, on 
lit ces mots, de la même écriture que le reste, Pons escriva, 
qui sont barrés. Je suppose que ce Pons était un scribe qui, 
ayant copié le poème de G. de Tudèle, mit son nom au bas 
de sa copie. Ce nom aurait été ensuite reproduit , à cette 
place même, dans des copies successives du poème avec la 
continuation. C'est là une hypothèse qui n'est guère sus- 
ceptible de démonstration, mais il n'est pourtant pas vrai- 
semblable que ce nom de copiste se trouve par un pur 
hasard à l'endroit où finit la première partie et où commence 
la seconde. 

Vm. Guillem de Tudèle : caractère et valeur de son récit. 

Les circonstances de la composition étant, autant que 
possible, déterminées, nous avons maintenant à examiner 



Xl J^TItODUCTION, § VIII. 

l'œuvre de G. de Tudèle en tant que document historique et 
littéraire. 

G. de Tudèle est à la fois clerc et jongleur, mais c'est le 
jongleur qui domine en lui ; non pas le jongleur de bas 
étage qui fait des tours ou montre des animaux savants, 
mais le jongleur qui compose, celui pour qui plus tard Gui- 
raut Riquier réclamera le nom de troubadour. Le jongleur 
de cette catégorie ne pouvait manquer de posséder une cer- 
taine instruction. Par suite, en un temps et en des lieux où 
il paraît avoir été impossible de former un clergé instruit », 
on devait sans difficulté admettre dans les ordres tout homme 
ayant quelque teinture des lettres, eût-il exercé et dût-il 
continuer d'exercer une profession quelque peu profane. 
L'Eglise, d'ailleurs, qui se montrait sévère pour certaines 
classes de jongleurs, faisait une exception en faveur de ceux 
qui chantaient les gestes des princes et les vies des saints 
afin de procurer une récréation honnête au peuple 2 . 

1. Voir le premier chapitre de la chronique de G. de Puylau- 
rens. On sait quels efforts fit Innocent III pour renouveler le haut 
clergé du Midi ; mais il ne paraît pas avoir obtenu un succès bien 
durable. Au commencement du xiv e siècle Raimon del Cornet 
accusa les évoques d'admettre dans les ordres, moyennant finance, 
des gens illettrés : que a un menestayral \ Fan per deniers tonsura 
(Raynouard, Lexique roman, I, 456, pièce placée à tort sous le nom 
de P. Cardinal) . Plus tard dans le même siècle les clercs du Midi 
avaient une réputation bien établie d'ignorance, témoin ce passage 
du Songe du Yergier, où l'auteur, se plaignant de la mauvaise distri- 
bution des bénéfices, s'exprime ainsi : « Mais qui seront ceulx qui 
« (= qu'ils, le pape et les siens) nous mettront en leurs lieux (au lieu 
« des prudhommes instruits et vertueux) ? Certes bestes vestues et 
« asnes desferrez, soient de Lymoges ou d'Auvergne, ou de la 
« Ricordanne, ou d'autre partie de Guyenne, sans lecture et 
« sans aucune discipline, et aucunes foys gens corrompus et 
« plains de crime » (édit. Jehan Petit, s. d., fol. d ij r, col. 2). 

2. « Sunt autem alii qui dicuntur joculatores, qui cantant gesta 
« principum et vitas sanctorum et faciunt solatia hominibus in 



INTRODUCTION, § VIII. Xlj 

Les traits qui décèlent le jongleur ou troubadour de pro- 
fession sont nombreux chez Guillem de Tudèle. Comme tous 
ses confrères, il tenait la libéralité pour la vertu la plus 
digne d'éloges. Il a bien soin de nous dire que Baudouin, 
son protecteur, fit de grandes dépenses au siège de Moissac 1 , 
que Simon de Montfort était large 2 . L'infortuné Aimeric, 
qui fut pendu à la prise de Lavaur, lui inspire quelque 
pitié, quoique hérétique ou ami des hérétiques, parce qu'il 
était large dépensier 3 . Un trait commun à un grand nombre 
de poètes du moyen âge, et qui se retrouve chez Guillem, 
c'est la tendance à opposer la libéralité des seigneurs d'autre- 
fois à la parcimonie des seigneurs du temps présent. La 
sortie qu'il fait à la fin de la laisse IX contre l'avarice de 
ses contemporains est d'un pur jongleur. 

Il aurait pu, comme fit près d'un siècle plus tard un 
autre clerc troubadour, Raimon Féraut, faire une longue 
énumération des livres qu'il avait lus, et on y aurait sans 
doute vu figurer bon nombre de nos anciens poèmes. Les 
réminiscences de ses lectures percent çà et là dans sa narra- 

« egritudinibus suis vel in angustiis suis, et non faciunt innume- 
« ras turpitudines sicut faciunt saltatores et saltatrices... Siautem 
« non faciunt talia, sed cantant gesta principum in instrumentis 
« suis, ut faciant solatia hominibus, sicut dictum est, bene pos- 
« sunt sustineri taies, sicut ait Alexander papa » (Somme de 
pénitence du xm e siècle citée dans la préface de Huon de Bordeaux, 
éd. Guessard et Grandmaison, p. vj). Dans cet extrait sont dési- 
gnés plutôt ceux qui récitent ou chantent les poèmes que ceux 
qui les composent, mais les deux fonctions étaient souvent rem- 
plies par la même personne, et d'ailleurs la bienveillance de 
l'Eglise devait a fortiori s'appliquer aux auteurs des écrits consi- 
dérés comme louables. 

1. V. 2525. -2. V. 801. 

3. V. 1549. Cet Aimeric n'est pas différent d' « Aimeric de Mon- 
rial » qui figure dans la vie de Raimon de Mira val (Parn. occit., p. 221) 
en compagnie de plusieurs des plus brillants seigneurs du temps. 



Xlij INTRODUCTION, § VIII. 

tion. L'armée des croisés, au début de la guerre, est plus con- 
sidérable que celle de Ménélas '. Le sac de Béziers lui rappelle 
l'incendie de l'abbaye d'Origny, qu'il désigne fort impropre- 
ment par ces mots « une riche cité située près de Douai 2 », 
Carcassonne lui rappelle la légende de la tour qui s'in- 
clina devant Charlemagne 3 . Il compare son protecteur, le 
comte Baudouin, à Olivier et à Rolant 4 . Un combat, d'assez 
médiocre importance, évoque en lui le souvenir des batailles 
livrées par Rolant, ou par Charlemagne, qui vainquit 
Agolant et conquit Galienne 5 . 

La plus intéressante de ces allusions se rencontre à la 
suite du prologue, là où G. de Tudèle, entrant en matière, 
s'exprime ainsi : « Seigneurs, cette chanson est faite dans 
« la même manière que celle d'Antioche, et selon la même 
« mesure, et elle a le même air, pour qui sait le dire 6 . » Bien 
qu'il y ait dans ce passage un mot dont le sens précis n'est 
pas tout à fait assuré , l'idée générale est néanmoins assez 
claire : c'est en somme que l'auteur a emprunté la forme de 
son poème à la chanson d'Antioche. Nous verrons dans le 
chapitre de la versification ce que cette forme offre de parti- 
culier. Présentement nous devons nous borner à noter l'allu- 



1. V. 425-8. 

2. V. 514-6. Guill. de Tudèle ajoute « Puis l'en blâma fort sa 
mère Alazais ». Dans l'unique texte de Raoul de Cambrai qui 
nous soit parvenu, c'est avant l'expédition d'Origni, et non après, 
qu'Aelis adresse à son fils des représentations (éd. Le Glay, p. 48), 
et entre l'incendie d'Origni et la mort de Raoul il n'y a aucune 
entrevue de la mère et du fils. Guillem aura été mal servi par ses 
souvenirs, ou peut-être connaissait-il une rédaction différente de 
la nôtre. 

3. V. 562-6 ; cf. la note du texte et celle de la traduction. 

4. V. 1643. 

5. V. 2068-72 ; voy. la note de la traduction. 

6. V. 28-31. 



INTRODUCTION, § VIII. xliij 

sion et à indiquer les compositions auxquelles elle peut se 
rapporter. Le témoignage de G. de Tudèle n'est pas le seul qui 
constate l'existence d'une chanson d'Antioche, actuellement 
perdue, ou qui du moins ne nous est pas parvenue sous sa 
forme première. 

Les témoignages que nous possédons à cet égard sont 
même assez différents de temps et de lieu pour qu'on puisse 
douter s'ils se rapportent à un même ouvrage ou à des com- 
positions différentes. J'écarte tout d'abord le poème composé 
par Grégoire Bechada à la prière de l'évêque de Limoges 
Eustorge. Ce n'était pas, à proprement parler, une chanson 
d'Antioche, car Geoffroi du Vigeois, qui nous apprend tout 
ce que nous savons de ce poème l , donne à entendre qu'il 
embrassait tous les événements de la première croisade. 
Mais voici deux témoignages plus positifs. Guiraut de 
Cabrera, seigneur catalan, et en même temps troubadour, 
qui composait vers 1170 ou 1180, reproche à un jongleur 
de ne rien savoir d'Antioche : 

D'Antiocha 
Non sabes ja 2 . 

Lambert d'Ardres, au commencement du xin* siècle, men- 
tionne le « commendator Antiochense cantilense » dans des 
circonstances d'où il résulte que le jongleur (il le qualifie de 
scurra) qui composa cette chanson vivait dans la première 
moitié du xn e siècle 3 . Enfin, c'était aussi une chanson d'An- 
tioche que le récit de Richart le Pèlerin que Graindor de 



1. Labbe, Nova bibliotheca, II, 296. 

2. Bartsch, Denkmwler d. provenz. Literatur, 91, 25-6; Milá, 
Trovadores en Espana, 274. 

3. Chronique de Lambert d'Ardres, édit. Godefroy-Ménilglaise, 
p. 311. L'éditeur propose avec raison de corriger commendator en 
commentator. 



Xliv INTRODUCTION, § VIII. 

Douai paraît nous avoir conservé sous une forme rajeunie 
dans la première partie de sa chanson de Jérusalem 1 . Lam- 
bert d'Ardres faisait indubitablement allusion à une chanson 
française, probablement au poème qu'a rajeuni Graindor, 
mais il n'est pas certain qu'on en puisse dire autant de 
Guiraut de Cabrera et de G. de Tudèle. 

Nous savons en effet qu'il a existé, indépendamment de 
Grégoire Bechada 2 , un ou deux poèmes provençaux relatifs 
à la première croisade : 

1° Du Mège était en possession, nous ne savons à quel 
titre, d'un ms. provenant des cordeliers de Toulouse, etcon- 



1. Cette première partie est celle que M. P. Paris a publiée 
sous le titre de Chanson d'Antioche. — Aimaro Monaco , arche- 
vêque de Césarée, puis patriarche de Jérusalem (1202), fait men- 
tion, en un endroit du poème qu'il a composé sur la prise d'Acre 
en 1191, des « Gesta Antiochenorum » : 

Sicut eesta referunt Antiochenorum. 

(V. 580.) 

M. Riant, dans l'édition qu'il a donnée de ce poème par lui 
restitué à son auteur, ne pense pas que cette allusion puisse être 
rapportée à aucun autre ouvrage qu'à la chanson d'Antioche, et 
il rapproche les vers d 'Aimaro d'un passage du poème publié par 
M. P. Paris. Remarquons qu' Aimaro peut avoir connu cette 
chanson de geste sous sa forme première. (Voy. Haymari Mona- 

chi de expugnata Accone liber tetrastichus, Lugduni, Perrin, 

1866, p. lx, ou la thèse du même, de Haymaro Monacho, 1865, 
p. 57.) 

2. Et indépendamment aussi du comte de Poitiers Guillaume VII 
(IX comme duc d'Aquitaine) qui, selon un passage bien souvent 
cité d'Orderic Vital, composa un récit des malheurs qu'il avait 
éprouvés en Terre-Sainte. Ce récit, en tout cas, d'après les termes 
mêmes du chroniqueur : miserias captivitatis sue ... multociens 
retulit rhythmicis versibus (éd. Le Prévost, IV, 132), devait se rap- 
porter à des événements postérieurs à la prise de Jérusalem, et 
par conséquent n'avait rien de commun avec Antioche. En outre, 
il n'est nullement certain qu'il fût rédigé en forme de chanson de 
geste. 



INTRODUCTION, § VIII. Xlv 

tenant un poème provençal qu'il appelle Canso de San 
Gili. Il en parle et en cite ou traduit quelques vers dans 
ses notes sur Y Histoire de Languedoc de Vaissète, t. III, 
additions, p. 108, 110. Une trentaine de vers tirés du même 
ms. sont publiés d'après une communication de Du Mège, 
dans les Galeries de Versailles, éd. in-8°, t. VI, partie II 
(1844), p. 12. On ne sait ce qu'est devenu ce ms. qui avait 
sans doute pour objet principal le récit des hauts faits du 
comte de Toulouse Raimon de Saint-Gilles 1 . 

2° M. Milá y Fontanals a signalé dans la Rivista de 
Archivos, Bibliotecas y Museos, de Madrid, n° du 5 oc- 
tobre 1876, un fragment d'un ancien poème provençal sur 
la croisade. Les deux vers qu'il cite se rapportent certaine- 
ment à un épisode du siège d'Antioche 2 . Il serait fort pos- 
sible que ce fragment appartînt à la chanson signalée par 
Du Mège. 

Il n'est pas impossible, on le voit, qu'il ait existé une 
chanson d'Antioche en provençal, à côté de la chanson 
française qui nous est parvenue retravaillée et rajeunie. 
Dans ces circonstances, il est prudent de laisser en suspens, 

1. Le Polybiblion (1878, p. 285) a signalé, dans une note commu- 
niquée par M. Riant, la disparition de ce ms. qui, vraisembla- 
blement, se retrouvera un jour dans quelque bibliothèque privée. 

2. Les voici : 

La batalba tengueron lo divenres mati, 
Près la Bafumaria el cap de Pont Pétri. 

Pont-Petri est probablement une mauvaise leçon ; le voisinage 
de la Bafumaria indique qu'il s'agit du pont sur l'Oronte, le Fer 
ou Ferne des textes romans , qui était situé au N.-O. de la ville. 
La porte qui mettait Antioche en communication avec ce pont 
est appelée par Graindor la « porte de Fer de la mahommerie » 
{Chanson d'Antioche, éd. P. Paris, I, 229). — Il est bien à désirer 
que la publication complète du fragment signalé par M. Milá ne 
se fasse pas attendre. 



Xlvj INTRODUCTION, § VIII. 

jusqu'à la découverte de documents nouveaux, la question 
de savoir quelle chanson d'Antioche a connue notre auteur. 

Appartenant à l'Eglise, ayant pour protecteur un des 
alliés de Simon de Montfort, G. de Tudèle est décidément 
favorable à la croisade. Pour lui, Simon de Montfort est 
« preux et vaillant, hardi et belliqueux, sage et expéri- 
menté, bon chevalier et large, preux et avenant 1 », etc. 
L'évêque Folquet « n'a pas son pareil en mérite 2 », et, ayant 
à mentionner son nom, il ajoute « puisse Dieu l'honorer 3 ! » 
A la suite du combat de Mongei, où le comte de Foix mit 
en déroute un parti de croisés, les vilains du pays tuèrent à 
coups de pierres ou de bâton tous ceux qu'ils purent atteindre ; 
sur quoi Guillem : « Si on pendait comme larrons ces vilains 
qui occient les croisés et les pillent, je le trouverais bon 4 .» 

Mais, tout clerc et tout chanoine qu'il fût, G. de Tudèle 
n'a pas pour les adversaires de la croisade cette haine im- 
placable qui se manifeste à chaque page de la chronique de 
Pierre de Vaux-Cernai. Sans doute, en principe, il devait 
considérer l'hérésie comme le crime le plus abominable, 
mais il n'était pas enclin à voir partout des hérétiques. Plus 
d'une fois il indique que des clercs, assurément non suspects 
d'hérésie, ont eu à souffrir de la croisade 5 . Lorsqu'il raconte 
quelqu'une de ces exécutions sauvages qui marquèrent cha- 
cune des étapes des croisés, on voit paraître, sous sa narra- 
tion banale et terne, un sentiment de pitié véritable ; comme 
lorsqu'il raconte le siège de Béziers : « Ces fous ribauds 

1 . Vers 799 et suiv. 

2. V. 1027. 

3. V. 1431. 

4. V. 1594-6. 

5. A la prise de Béziers, v. 496 et suiv.; à celle de Saint- 
Antonin, v. 2384-5. 



INTRODUCTION, § VIII. xlvij 

« mendiants massacraient les clercs, et femmes et enfants, 
« tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé. 
« Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis ! car je ne 
« pense pas que jamais, du temps des Sarrazins, si sauvage 
« massacre ait été résolu ni permis 1 . » Et lorsqu'il rap- 
porte le meurtre de Giraude, dame de Lavaur : « Ils la cou- 
« vrirent de pierres : ce fut deuil et péché , car jamais 
« homme du monde, sachez-le véritablement, ne l'aurait 

« quittée sans qu'elle l'eût fait manger Dame Giraude 

« fut prise, qui crie et pleure et braille : ils la jetèrent en 
« travers dans un puits, bien le sais-je ; ils la chargèrent 
« de pierres : c'était horrible 2 ! » Ce n'est pas lui qui dirait, 
comme Pierre de Vaux-Cernai à propos des hérétiques 
pris en grand nombre dans la même ville de Lavaur et brû- 
lés vifs : « Innumerabiles etiam hsereticos peregrini nostri 
« cum ingenti gaudio combusserunt 3 . » C'est qu'il avait vécu 
parmi les hérétiques ou leurs adhérents, et il avait sans 
doute reconnu que leurs doctrines, si détestables qu'elles 
fussent aux yeux de tous les catholiques, se pouvaient con- 
cilier avec l'honnêteté de la vie 4 . Il habitait un milieu où la 
tolérance était née tout naturellement du libre exercice 
accordé à des opinions différentes. 

Au moment où il écrivait, la dépossession des principaux 
seigneurs du Midi n'était pas encore un fait accompli, sinon 



1. V. 496-500. 

2. V. 1598-1600 et 1625-7. 

3. Fin du ch. lu. Le panégyriste de Simon affectionne cette 
expression; il la répète encore à la fin du ch. lui. 

4. « Nous avons été élevés avec eux ; nous avons des parents 
« parmi eux et nous les voyons vivre honnêtement. » Ainsi répon- 
dait un seigneur du Midi à l'évêque Folquet qui lui reprochait de 
ne point chasser de ses terres les hérétiques ; G-. de Puylaurens, 
fin du chap. vu. 



Xlviij INTRODUCTION, § VIII. 

en ce qui concerne le vicomte de Carcassonne et Bêziers. Le 
comte de Toulouse ne fut réellement dépossédé de son comté 
qu'après Muret, et la spoliation ne reçut la sanction pon- 
tificale qu'au concile de Latran, en 1215. Nul doute que 
Guillem n'eût enregistré avec regret un acte dont il paraît 
désapprouver les préliminaires. La réserve avec laquelle il 
s'exprime au sujet des conditions faites à Raimon VI par 
les conciles de Saint-Gilles et d'Arles (ce dernier connu par 
lui seul) nous le montre très-éloigné de la politique des 
légats 1 . En somme, Guillem était un homme pacifique, 
animé de ce que nous appellerions maintenant des senti- 
ments conservateurs, plein de respect pour les seigneurs et 
pour l'ordre de choses établi. Pour lui, la croisade est une 
force irrésistible, une bourrasque qu'il faut laisser passer en 
courbant la tête : « Contre l'ost de Christ il n'y a château qui 
« tienne, ni cité qu'ils trouvent, si bien fermée qu'elle soit. 
« Et c'est pourquoi bien fol est celui qui fait la guerre aux 
« croisés. Aucun homme ne s'en réjouit qui à la fin n'ait été 
« abattu 2 . » La prudence, en ce qu'elle a de moins héroïque, 
est la vertu qu'il recommande ; il est avant tout un homme 
de juste milieu. Ceux de Castel-Sarrazin, qui ont ouvert 
leurs portes aux croisés, ont agi « en gens sages et loyaux, 
« et de façon à éviter tout reproche. Ils savent bien que si 
« le comte de Toulouse peut recouvrer sa terre et conclure 
« un accord avec le pape, ou que si le roi d'Aragon est 
« assez puissant pour vaincre les croisés et les repousser en 
« champ de bataille, alors ils reviendront à leur légitime 
« seigneur. Dans ces conditions, ils ne veulent pas se faire 
« occire et tuer, et prirent exemple des bourgeois d'Agen 
« qui les premiers se rendirent. De deux maux on doit 

1. Fin de la tirade LVIII et tirade LIX à LXI. 

2. V. 1517-21. 



INTRODUCTION, § VIII. xlÌX 

« toujours choisir le moindre i ». Et il cite une parole 
d'un certain « B. d'Esgal », d'ailleurs inconnu, dont le sens 
est que , si on a un gué à passer, il est sage d'avoir un 
voisin de chaque côté, de façon que si on en voit un se noyer, 
on soit averti à temps du danger. Guillem de Tudèle est là 
tout entier. 

Nous connaissons maintenant notre personnage. Nous 
savons que nous n'avons à attendre de lui ni élan poétique 
ni sentiments élevés. C'est un simple versificateur, et des 
plus médiocres. Il ne sait pas composer. Ses récits sont mal 
présentés et mal enchaînés. Il écrit avec un vocabulaire 
très pauvre et rime péniblement à grand renfort de chevilles. 
Mais il lui reste un mérite : celui d'être un chroniqueur 
honnête. 

G. de Tudèle avait vu passer la croisade de 1208. Habi- 
tant Montauban, il eût été difficile qu'il ne vît pas quelque 
partie de cet immense défilé, et il nous a fait part de l'im- 
pression que lui avait causée ce spectacle nouveau 2 . Il avait 
vu probablement aussi se former l'ost de Toulouse, en 121 1 3 . 
Mais on ne peut affirmer qu'il eût été présent à aucun des épi- 
sodes de la guerre. Du moins ne se donne-t-il nulle part comme 
témoin oculaire. En un endroit il va même jusqu'à dire que 
s'il avait pu accompagner les barons entre lesquels Simon 
de Montfort partagea le vicomte de Carcas6onne et Béziers, 
s'il avait pu parcourir avec eux les pays conquis, « plus 
« riche en serait le livre, et meilleure la chanson 4 ». G. de 
Tudèle, bien qu'assurément homme modeste, comme la phrase 
même qui vient d'être rapportée le prouve, aimait à se 

1. V. 2483 et suiv. 

2. V. 168 et suiv. 

3. V. 1945 et suiv. 

4. V. 842-5. 

I d 



1 INTRODUCTION, § VIII. 

mettre en scène, à invoquer ses propres souvenirs. Ainsi, 
ayant à parler du vicomte de Béziers , il ne manque pas de 
nous dire qu'il avait eu occasion de le voir au mariage de 
Raimon VI et d'Eléonore d'Aragon, en 1200 *. Il est donc 
extrêmement vraisemblable que s'il avait assisté à quel- 
qu'un des sièges ou des engagements qu'il rapporte , s'il 
avait été témoin de quelque négociation, il nous l'eût fait 
savoir, non pas par un sentiment de vanité, mais pour don- 
ner à son récit plus d'autorité. Du moins a-t-il été en état 
de consulter des témoins oculaires, qui, s'ils ne figurent pas 
au nombre des personnages les plus marquants de la croi- 
sade, étaient pourtant en position de bien voir, et ont dû lui 
faire part de ce qu'ils avaient vu, étant encore sous l'impres- 
sion des événements. Ces témoins, G. de Tudèle ne s'est 
sans doute pas astreint à nous les faire connaître tous ; il en 
mentionne toutefois quelques-uns : maître Pons de Mêla, 
envoyé du roi de Navarre, d'ailleurs inconnu 2 ; un prêtre , 
dont il ne dit pas le nom, qui dut l'informer de ce qui s'était 
passé à la prise de Carcassonne (1209) 3 ; un clerc, égale- 
ment anonyme (peut-être le même que le précédent), duquel 
il recueillit l'horrible récit des massacres qui suivirent la 
prise de Lavaur 4 . Puis un certain maître Nicolas, qu'il qua- 
lifie d'ami et de compère 5 , et qui put lui raconter le combat 
de Castelnaudari auquel il avait assisté du côté des croisés. 
Enfin, il est au moins vraisemblable qu'il put se renseigner 
auprès de son protecteur, le comte Baudouin. Quoi qu'on 
puisse penser du mérite de G. de Tudèle, on ne peut nier que 



1. V. 358. 

2. V. 112. 

3. V. 741. 

4. V. 1554. 
5.V. 2161. 



INTRODUCTION, § VIII. lj 

son récit présente toutes les apparences de la sincérité : il 
est aussi digne de confiance qu'aucune chronique latine de 
la même époque. 

Il serait hors de propos de relever ici un à un tous les 
points sur lesquels G. de Tudèle a quelque chose à nous 
apprendre. Je me suis efforcé de déterminer ces points — et 
ils sont nombreux — dans le commentaire historique qui 
accompagne ma traduction ; mais il n'est pas inutile d'énu- 
mérer quelques événements importants pour lesquels le 
poème de Guillem est notre unique ou au moins notre prin- 
cipale source d'information. Ainsi, au sujet des premières 
prédications contre les hérétiques, antérieurement à la croi- 
sade, G. de Tudèle nous fournit quelques faits dont les chro- 
niques ne disent rien l . L'existence d'une armée de croisés 
formée, paraît-il d'après les noms de ses chefs, dans le 
Limousin, l'Auvergne, le Quercy, et venant ravager l'Age- 
nais, n'est connue que par notre Guillem 2 ; car les autres 
récits ne s'occupent que de l'armée plus particulièrement 
recrutée dans le Nord, qui opérait sous la conduite du légat 
Arnaut Amalric, et dont faisait partie Simon de Montfort. 
Les négociations qui eurent lieu pour la reddition de Carcas- 
sonne, la part qu'y prit le roi d'Aragon, ne sont racontées 
que dans notre poème 3 , et elles ont beaucoup d'importance, 
car elles nous montrent d'une façon éclatante la croisade 
ayant fatalement, dès ses débuts, pour objet la conquête et 
le pillage. 

La répartition des pays conquis entre les compagnons de 
Simon de Montfort est loin de nous être bien connue, mais 
on a du moins par Guillem la liste de ces derniers avec des 

1. Tirades II et suiv. 

2. V. 300 et suiv. 

3. Tirades XXVI-XXXII. 



lij INTRODUCTION, § VIII. 

détails intéressants sur plusieurs d'entre eux. Celui qu'il 
met le plus en évidence est Guillaume de Contre 1 , de qui il 
parle avec assez de complaisance pour qu'on puisse croire 
qu'il l'a connu personnellement 2 , et qui paraît en réalité 
avoir été l'un des meilleurs lieutenants de Simon de Mont- 
fort, encore bien qu'il soit fort peu question de lui chez les 
autres historiens de la croisade. Mentionnons encore les 
détails sur le concile d'Arles 3 , et surtout l'exposé animé, pré- 
senté avec un certain art — ce qui est rare chez Guillem 
de Tudèle, — des conditions imposées au comte de Toulouse 
et des sentiments avec lesquels la sentence du concile fut 
accueillie par les populations 4 . 

En somme, sur plusieurs points, G. de Tudèle est une 
source unique ; pour la plupart des faits de la croisade, il 
nous offre un témoignage honnête, et toujours digne d'être 
pris en considération. 

L'autorité de ce témoignage ne résulte pas seulement de 
la valeur des informations recueillies, elle s'accroît notable- 
ment de cette circonstance que le récit a été visiblement 
rédigé au fur et à mesure des événements. Nous avons sous 
les yeux, non point la rédaction de souvenirs anciens, par- 
tant plus ou moins confus, mais l'impression produite par 
des faits tout récents sur un homme d'un esprit médiocre, 
mais attentif et sincère. Il est impossible que G. de Tudèle 
n'ait pas rédigé pour ainsi dire au jour le jour l'histoire de 
la croisade, puisqu'il s'est arrêté au commencement de l'an- 
née 1213 et qu'il s'était mis à l'œuvre, comme on l'a vu dans 
le chapitre précédent, dès 1210. Mais on peut encore, ce 

1. V. 831 et suiv. 

2. Voy. II, 43 n. 2, et les Additions et corrections. 

3. Voy. notamment v. 1110-1, 1130-2, 2733-8. 

4. Tirades LIX, LXI. 



INTRODUCTION, § VIII. liij 

me semble, trouver dans le texte même du poème la trace 
de cette façon de composer. Si je ne me trompe, l'auteur, 
ayant commencé son récit au commencement de l'année 
1210, le conduisit tout d'une traite jusqu'au milieu de l'an- 
née même où il écrivait. Alors il fit une pause, ayant écrit 
un peu plus d'un millier de vers, et en dernier lieu raconté 
l'entrée dans Toulouse de l'abbé de Cîteaux et de l'évêque 
Folquet, comme aussi leurs efforts pour combattre l'hérésie 
parla prédication. « Ils verront, » dit-il, parlant de ceux 
qui pactisaient avec les hérétiques, ou du moins les tolé- 
raient parmi eux, « ils verront un jour quel conseilleur ont 
« donné ceux que Dieu puisse maudire ! Pour cela tout sera 
« détruit et la terre dévastée, et par la gent étrangère déso- 
« lée et ravagée ; car les Français et les Lombards et tout 
« le monde leur court sus et leur porte haine plus qu'à gent 
« sarrazine 1 . » 

Le siège de Minerve venait probablement de commencer. 
Guillem dut en attendre la fin (derniers jours de juillet 1210) 
avant de reprendre la plume. Il est probable qu'il écrivit la 
suite de son récit en plusieurs fois, non tout d'une traite, 
mais les points d'arrêt ne se laissent pas facilement recon- 
naître. Il parvint ainsi jusqu'au moment où, vers le com- 
mencement de l'année 1213, le roi d'Aragon se déclara 
ouvertement pour le comte de Toulouse, contre la croisade. 
Il s'arrêta et attendit les graves événements qui se prépa- 
raient. Ses dernières paroles sont celles-ci : 

Le roi Pierre d'Aragon donna une de ses sœurs au comte de 
Toulouse, et puis en maria une autre au fils de celui-ci, en dépit 
des croisés. Voici qu'il s'est mis en guerre : il dit qu'il viendra 
avec bien mille chevaliers qu'il a tous soudoyés ; et s'il rencontre 
des croisés, il les combattra. Et nous, si nous vivons assez , nous 

1. Fin de la tirade XL VII. 



1ÌV INTRODUCTION, § IX. 

verrons qui l'emportera, nous mettrons en récit ce dont nous 
serons informés, et écrirons encore tout ce dont il nous souvien- 
dra autant que la matière s'étendra depuis l'heure présente jus- 
qu'à la fin de la guerre. 

A la tirade suivante (CXXXI) nous retrouvons encore la 
main de Guillem : 

Avant que la guerre s'arrête et ait pris fin, il y aura maint coup 
donné, mainte lance brisée ; maint gonfanon neuf sera planté par 
la prairie, mainte âme sera arrachée du corps, et mainte dame 
veuve ruinée. Le roi d'Aragon part avec sa mesnie. Il a mandé 
toute la gent de sa terre tellement qu'il en a rassemblé une belle 
et grande compagnie. A tous il a déclaré qu'il veut aller à Tou- 
louse combattre la croisade qui dévaste et détruit toute la contrée. 
Le comte de Toulouse lui a demandé merci, afin que sa terre ne 
soit ni brûlée ni ravagée, car il n'a tort ni faute envers personne 
au monde. « Et comme il est mon beau-frère, qu'il a épousé ma 
« sœur, et que j'ai marié mon autre sœur à son fils, j'irai les aider 
« contre cette gent mauvaise qui veulent les déshériter. » 

Mais aussitôt après on sent le style autrement vigou- 
reux et la véhémence non contenue du continuateur : 

Les clercs et les Français veulent déshériter le comte mon 
beau-frère et le chasser de sa terre; sans tort ni faute qu'on puisse 
lui imputer, uniquement parce que c'est leur bon plaisir, ils le 
veulent déposséder 

IX. L'auteur anonyme de la seconde partie de la chanson : 

CIRCONSTANCES ET DATE DE LA COMPOSITION. 

Dès ce moment, et pendant près de 7000 vers, le poète, 
avec une ardeur qui va croissant toujours, nous entraîne à 
travers les événements de la croisade, s'attachant aux 
grandes situations, esquissant de vastes tableaux qui se 
succèdent sans transition, qu'il peuple de personnages 
vivant, agissant, surtout parlant: les uns, les partisans de 
Toulouse, passionnés pour le Parage, pour le Droit, pour 
leur personnification vivante, le jeune comte de Toulouse ; 



INTRODUCTION, § IX. lv 

les autres, Simon de Montfort et les siens, animés du plus 
implacable fanatisme, — donnant en un mot à son poème 
bien plutôt les allures d'un vaste drame que d'un récit suivi 
et proportionné. 

Nous voudrions savoir qui était ce poète si plein de verve, 
antithèse perpétuelle du froid Guillem de Tudèle — avec qui 
pourtant on a bien eu l'idée de le confondre ; — malheureu- 
sement, il ne s'est pas fait connaître, ou, s'il l'a fait, l'unique 
ms. de son œuvre ne nous a pas conservé son nom. Les 
poètes du moyen âge se nommaient ordinairement soit dans 
le prologue soit dans l'épilogue. Or nous n'avons ici ni l'un 
ni l'autre. G. de Tudèle s'arrête à la laisse CXXXI, l'ano- 
nyme commence à la tirade CXXXII qu'il compose dans la 
rime sur laquelle son devancier s'était arrêté. Avons-nous 
le vrai commencement de l'anonyme, ou bien la soudure 
a-t-elle été opérée par un copiste qui aura fait disparaître 
le début du second poème pour le mieux rajuster au premier? 
C'est une question sur laquelle l'examen de la versification 
jettera quelque lumière 1 ; pour le moment nous n'avons qu'à 
marquer le point où commence l'anonyme et à constater 
qu'il ne s'y nomme pas. 

Le second poème n'a pas de début puisqu'il reprend le 
récit au point où G. de Tudèle Ta laissé : il n'a pas de fin 
non plus : le drame n'a pas de dénouement, soit qu'il n'ait 
pas été conservé, soit, ce qui est plus probable, qu'il n'ait 
pas été écrit. Le poète décrit dans ses dernières pages les 
préparatifs que Toulouse fait contre la croisade amenée par 
le fils de Philippe- Auguste ; il désigne une à une toutes les 
positions défensives de la place, il nomme les principaux 
d'entre ceux qui occupent chacune d'elles, il nous montre 

1. Voy. plus loin §§ xi et xn. 



lvj INTRODUCTION, § IX. 

le jeune prince français s'approchant avec son armée innom- 
brable pour détruire la ville et en massacrer les habitants. 
« Mais, » dit-il, « la Vierge Marie les en défendra, elle qui 
« selon le droit châtie les crimes, et puisse son sang bien- 
« veillant 1 nous protéger, car saint Sernin est leur guide, 
« les conduit et les garde de crainte, et Dieu et droit et 
« force et intelligence et le jeune comte leur défendront 
« Toulouse. » 

C'est sur ces paroles qu'il s'arrête, au moment où le siège 
allait être mis devant Toulouse (16 juin 1219), alors que 
six semaines plus tard il aurait pu célébrer le plus notable 
succès que le comte de Toulouse ait obtenu pendant cette 
guerre, la levée du siège et la retraite de la croisade. 

Je pense que si le poème s'arrête à la veille du siège, c'est 
qu'il n'en a jamais été écrit davantage. Si le récit avait été 
poussé au delà , si les dernières pages nous manquaient pour 
n'avoir pas été copiées dans l'unique ms. du poème, il est 
à supposer que du moins la rédaction en prose laisserait 
paraître quelque chose de la fin que nous cherchons. Or il 
n'en est pas ainsi. A la vérité ce texte en prose pousse 
le récit du siège jusqu'au moment où il fut levé. Mais 
les quelques lignes consacrées à cet événement sont si vides, 
si dépourvues de précision qu'on ne doit pas hésiter à les 
attribuer à l'auteur de la mise en prose 2 . Celui-ci avait 



1. G.-à-d. son fils J.-G. ; mais ce sens n'est pas très satisfaisant. 
Voir aux Addit. et corr. la note sur I, 9573-5. 

2. Voici ces lignes dont on trouvera le texte à la p. 384 du t. I : 
« Adonc, quand ledit siège fut mis, on leur tira de la ville maint 
« coup de pierrier et d'autres engins, tellement qu'ils n'osaient se 
« trouver audit siège. Et adonc ils leur sont venus donner l'assaut 
« ou fait semblant de le donner, mais ceux de ladite ville les ont 
« reçus en telle forme et manière qu'ils s'estimèrent heureux de 
« s'en retourner ; et tellement se défendirent depuis lors les 



INTRODUCTION, § IX. lvij 

donc sous les yeux, selon toute apparence, un ms. qui se 
terminait comme le nôtre, d'où la conclusion au moins vrai- 
semblable que le poème n'a jamais été achevé. 

Quant à expliquer pourquoi il est resté en cet état, c'est 
matière à conjecture ; on peut si l'on veut supposer que l'au- 
teur était lui-même au nombre des défenseurs de Toulouse 
et qu'il y a été tué. A tout le moins les dates ne s'y opposent 
pas, car nous verrons qu'il était contemporain des faits 
qu'il a racontés. 

Nous devons donc renoncer à connaître le nom et la con- 
dition de notre poète, comme à savoir qui était son protec- 
teur, s'il en avait un. Peut-être s'est-il donné à lui-même 
une petite place en quelqu'une des énumérations de noms 
dont abonde son poème, comme ces anciens maîtres qui, 
peignant une bataille, une procession, une scène quelconque 
présentant un grand concours dépeuple, introduisaient leur 
portrait en un coin du tableau. Mais, s'il l'a fait, il n'a 
point écrit is est qui fecit, et aucun glossateur ne lui a 
rendu le service de le tirer de la foule. 

Ce que nous pouvons apprendre de lui, en outre de ses 
sentiments et de ses tendances dont il ne fait pas mystère, se 
borne à un bien petit nombre de faits qui se laissent déduire 
de son récit. De ces faits les deux plus certains c'est qu'il 



« assiégés qu'enfin les assaillants furent forcés de lever le siège 
« et de s'en aller comme ils étaient venus, à leur grande confu- 
« sion et dommage ; là où se comporta fort vaillamment ledit 
« jeune comte, fils dudit comte Raimon, appelé aussi par son 
« nom Raimon, comme son père, et aussi tous les autres sei- 
« gneurs et barons qui étaient dans ladite ville avec ledit jeune 
« comte. » Etant donné le fait connu de la levée du siège, il n'était 
pas besoin de beaucoup d'imagination pour écrire un aussi pauvre 
récit. 



lviij INTRODUCTION, § IX. 

était du diocèse de Toulouse et qu'il composait son poème 
pendant les derniers mois de l'année 1218 et les premiers 
de l'année 1219. 

Qu'il ait été du diocèse de Toulouse, c'est ce qui semble 
bien résulter du v. 3405 où l'évêque de Toulouse Folquetest 
appelé « notre évêque ». Faut-il aller plus loin et supposer 
qu'il était de Toulouse même? On pourrait invoquer à 
l'appui de cette opinion les nombreux passages où Toulouse 
est exaltée avec des éloges enthousiastes. Elle est associée à 
Parage 1 , c'est-à-dire à Noblesse, mot qui doit être entendu 
dans le sens le plus large, Rappliquant à la fois à la nais- 
sance et au caractère 2 . Lorsqu'en 1216 Toulouse est déman- 
telée et ruinée par ordre de Simon, l'auteur s'écrie avec 
désespoir : « Ah! noble Toulouse, vous voilà les os brisés! 
« Gomme Dieu vous a livrée aux mains de brigands 3 ! » 
Et quelle joie, quels transports quand Toulouse, la gentils 
Tolosa, se relève ! Elle est accomplie en tous biens ; chez 
elle régnent Parage et Merci; aidée de Droiture elle a 
chassé Orgueil 4 ; c'est Dieu et Droit qui prennent sa cause 
en main, qui la gouvernent et la défendent 5 . Son éloge se 
retrouve dans la bouche même de ses ennemis. « Si vous 
« avilissez Toulouse, » dit à Simon l'un de ses conseillers, 
« vous serez vous-même abaissé, car si la fortune lui est 

1. V. 5569. 

2. Parage, qui occupe dans la seconde partie du poème la place 
qu'un poète moderne accorderait à l'idée de patrie, a été plus 
d'une fois célébré par les troubadours; voir par ex. la pièce Molt 
era doits el plazeus (publiée par E. Stengel, Rivisia di Filologia 
romanza, I, 41), qui lui est tout entière consacrée, et le sirventès 
Vax Hugonet ses bistensa (Parn. occit., p. 392), adressé au roi d'Ara- 
gon peu avant la bataille de Muret. 

3. V. 5646-7. 

4. V. 6437-8. 

5. V. 6250-4, 6442, 9577-8. 



INTRODUCTION, § IX. ÌÌX 

« défavorable, la légitimité reprendra ses droits 1 , car en 

« elle est Parage, cœur, richesse 2 . » 

Tous ces éloges ne prouvent cependant pas absolument qu'il 
fût Toulousain. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est qu'il 
aimait Toulouse, et qu'il voulait l'exciter à bien faire. Quand 
on cherche à relever le moral d'une population, on commence 
toujours par lui dire qu'elle est héroïque. Ce qui me fait douter 
que l'auteur ait été de Toulouse même, c'est la forme générale 
des éloges qu'il décerne à cette cité et à ses habitants. Tous 
en bloc il les trouve admirables, mais il n'en propose pas 
beaucoup en particulier à notre admiration. Il parle à plu- 
sieurs reprises avec estime d'un certain Aimiric ou Aimeric 
que nous avons quelque peine à identifier 3 ; il nous fait 
connaître maître Bernart 4 comme un homme influent et 
respecté, et c'est à peu près tout. Lorsque dans les dernières 
pages de son poème il nous fait passer en revue les défen- 
seurs de Toulouse, tous ceux qu'il nomme sont des alliés 
de Toulouse ; quand l'occasion se présente de nommer des 
Toulousains, il se borne à dire, sans citer personne, que la 
porte Gaillarde est occupée par ceux de la ville 5 ; ou encore 
qu'une réserve, prête à se porter aux endroits les plus me- 
nacés, est formée des hommes de Toulouse 6 . Et il ne faut pas 
croire qu'il a pu mentionner des citoyens de Toulouse sans 
que nous soyons en état de les reconnaître pour tels : nous 
connaissons assez bien les Toulousains du xni e siècle ; nous pos- 
sédons un certain nombre de charte":! passées à Toulouse au 

1. Je traduis en paraphrasant, pour mieux faire ressortir le 
sens ; lialtatz est employé dans le sens de l'anglais loyaltij. 

2. V. 6602-4. 

3. Voy. II, 273, note 2. 

4. H, 346, note. 

5. V. 9495-501. 

6. V. 9551-5. 



Jx INTRODUCTION, § IX. 

temps de la croisade et où figurent un très grand nombre de 
Toulousains ; nous avons les listes assez complètes des capi- 
touls au même temps 1 , et parmi tant de noms que nous offrent 
ces divers documents, il n'en est, je crois, aucun, sauf 
Aimeric et maître Bernart, qui se retrouve dans le poème. 
Il est à croire qu'il en serait autrement si l'auteur avait été 
lui-même citoyen de Toulouse. On verra plus loin (§ XII) 
qu'il était plus probablement originaire du comté de Foix. 

J'ai dit que le second poème devait avoir été composé 
dans les derniers mois de 1218 et les premiers de 1219. 
Pour préciser davantage je dirai que le poète a dû se mettre 
à l'œuvre après la mort de Simon de Montfort, tué devant 
Toulouse le 25 juin 1218, et s'arrêter au temps où la croi- 
sade conduite par le fils du roi de France assiégeait la ville 
(16 juin-l er août 1219). La limite inférieure ne peut 
être absolument démontrée : elle est fondée sur le simple 
fait que le poète s'arrête au début du siège de 1219 et n'en 
raconte pas l'issue. Mais la limite supérieure est, je crois, 
solidement établie. Elle se déduit de cette circonstance qu'à 
trois reprises différentes, aux vers 3146-8, 3401-4 et 
3590-3, le poète fait allusion à la mort de Simon de Mont- 
fort. Dans le premier passage il s'exprime ainsi : « Je crois 
« que pour cette terre (celle du comte de Toulouse) Simon 
« sera tué ainsi que son frère. » Et dans le second : 
« Simon fut ensuite pour cette terre tué devant Toulouse, 
« mort dont le monde entier est illuminé et Parage est 
« sauvé. » La troisième allusion enfin est placée, sous 
une forme un peu détournée, dans la bouche du pape lui- 
même, qui, faisant application d'une prophétie de Merlin, 

1. Voy. II, 273, note 2. 



INTRODUCTION, § IX. Ixj 

s'exprime ainsi : « Encore viendra la pierre et celui qui 
« la sait lancer, si bien que de toutes parts vous entendrez 
« crier : Qu'elle tombe sur le pécheur! » 

Comme l'anonyme commence au v. 2769 du poème, on 
voit que la première de ces allusions (v. 3146) est bien 
rapprochée du début. Il n'y a donc nulle témérité à sup- 
poser que Simon était tombé sous les murs de Toulouse 
lorsque notre auteur se mit à l'œuvre, ou, s'il avait com- 
mencé avant cet événement, c'était depuis quelques jours à 
peine, à en juger par le peu qu'il avait fait. 

On pourrait objecter que les trois allusions à la mort de 
Simon ont pu être intercalées après coup, le poème étant 
déjà en voie de composition. C'est ainsi que nous avons sup- 
posé plus haut que Guillem de Tudèle, s'étant mis à écrire 
en 1210, ajouta postérieurement un prologue et quelques 
vers sur l'élévation d'Arnaut Amalric à l'archevêché de 
Narbonne et sur la bataille de las Navas de Tolosa. Mais 
le caractère des deux auteurs est absolument différent, et 
cette différence se reflète dans leurs procédés de composi- 
tion. G. de Tudèle est un clerc qui compose sa chronique en 
vers avec le calme et la réflexion qu'un autre clerc appor- 
terait à la rédaction d'une chronique latine. C'est un 
honnête chroniqueur qui désire présenter un récit aussi com- 
plet que possible, et se lamente quand les circonstances ne 
lui permettent pas de recueillir toutes les informations dont 
il a besoin. Tout en continuant le récit, il a dû plus d'une 
fois revenir sur ses pas, revoir les pages déjà écrites et les 
corriger. Il en est tout autrement du poète de la seconde 
partie, écrivain prime-sautier, composant de verve, et trop 
impatient d'avancer pour s'attarder à fourrer des allusions 
dans les pages déjà écrites. La mort de Simon, bientôt 
suivie de la levée du siège, eut dans Toulouse un immense 



lxij INTRODUCTION, § IX. 

retentissement, et y fit éclater une joie, un enthousiasme 
que notre auteur dépeint trop vivement pour ne les avoir 
pas ressentis lui-même au plus haut degré. Rien de plus 
naturel, ce me semble, que de supposer que c'est sous l'im- 
pression de ce grand événement qu'il a pris la plume. De 
la mort de Simon au siège de Toulouse par Louis, fils du 
roi de France, il y a près de douze mois. On ne s'étonnera 
pas que cet espace ait suffi, et au delà, à notre poète pour 
composer environ 7000 vers, si on fait attention qu'il n'a 
pas dû perdre son temps à recueillir des renseignements. 
En effet, il peint avec de tels détails que presque partout 
on sent qu'il a dû voir ce qu'il raconte, et au contraire cer- 
tains événements importants — ceux apparemment aux- 
quels il n'avait pas assisté — sont entièrement passés sous 
silence. Enfin ce n'est pas non plus sa rédaction, incorrecte 
et négligée, rencontrant de temps à autre les grands effets 
par instinct, sans les avoir préparés, qui a dû lui coûter 
beaucoup de temps. 

Les tendances de notre poète anonyme sont tellement 
claires et si fortement accentuées, que nous n'avons pas 
besoin, pour être en état d'apprécier sa valeur en tant 
qu'historien, de savoir pour qui il a composé, quel a été son 
protecteur. Qu'il ait dû être en très bons termes avec les 
principaux adversaires de la croisade, on le voit de reste. 
Mais il serait pourtant utile pour l'histoire littéraire de 
savoir s'il était plus particulièrement attaché à l'un d'entre 
eux, comme c'était le cas de tant de troubadours et de 
trouvères. Malheureusement, ici encore, comme pour son 
nom et pour son origine, nous sommes loin d'être bien 
renseignés. Il y a un vers (7133) où, parlant de Rogier 
Bernart, fils du comte de Foix, notre auteur s'exprime 



INTRODUCTION, § IX. lxiij 

ainsi : « le preux Rogier Bernart qui me dore et me met en 
splendeur », quem daura e esclarzis. L'expression est un 
peu vague. Fauriel * en a conclu que « notre poète avait 
« vécu dans l'intimité du comte de Foix 2 , et qu'il avait été 
« par lui comblé de dons et de bienfaits » . Cette interpré- 
tation n'est pas invraisemblable ; toutefois elle ne peut être 
admise qu'avec certains tempéraments. Il a pu faire partie 
de la suite du comte de Foix ou de son fils, mais non pen- 
dant toute la période qu'embrasse le récit (1213-1219). 
Plus on étudie ce récit, plus on acquiert la conviction que 
le poète a raconté ce qu'il avait vu. Or il a vu, et très bien 
vu, certains événements auxquels ni le comte de Foix ni 
son fils Rogier Bernart n'ont assisté : l'arrivée du comte de 
Toulouse et de son fils à Marseille après qu'ils eurent quitté 
Rome ; leur marche véritablement triomphale à travers la 
Provence et le comtat Venaissin 3 ; surtout le siège de 
Beaucaire raconté avec des détails d'une si minutieuse pré- 
cision qu'il est difficile que l'auteur n'y ait pas assisté en 
compagnie du jeune comte (plus tard Raimon VII) 4 . Si 
donc notre poète anonyme a été en effet honoré de la pro- 
tection de Rogier Bernart, si, par une conséquence naturelle, 
il s'est trouvé faire partie de la suite de ce seigneur, on ne 
peut faire remonter ces rapports plus haut que l'entrevue 
de Raimon VI avec plusieurs seigneurs du Midi chez Rogier 
de Comminges, vers le milieu de l'année 1217 5 , époque à 

1. Introduction à son édition du poème, p. xxiv. 

2. Ou plutôt de son fils. 

3. V. 3732-3844. 

4. V. 3916-4964. 

5. Tirade GLXXXI. Par une erreur d'impression, la date pla- 
cée en haut des pages dans la traduction est 1216, au lieu de 1217. 
Cette dernière date devrait commencer à la tirade CLXXX, au 
siège de Montgranier, qui dura du 6 février au 24 mars 1217 
(n. st.). 



IxÌV INTRODUCTION, § X. 

partir de laquelle Rogier Bernart joue un grand rôle dans 
tous les événements rapportés par le poète. Assurément il 
n'était pas au siège de Montgranier, soutenu par Rogier 
Bernart contre Simon de Montfort 1 , qui dura du 6 février 
au 24 mars 1217 et dont il ne dit que quelques mots. 
D'ailleurs, s'il est légitime d'attribuer, avec Fauriel, la 
valeur d'une indication précise au vers où le poète paraît 
se louer de la libéralité de Rogier Bernart, il y a peut-être 
lieu de tenir compte aussi des vers 9502-4 : « Et monsei- 
« gneur le jeune comte, en qui est toute valeur, qui rétablit 
« Parage et abat les orgueilleux, et fait briller d'un nouvel 
« éclat (e colora e daura) ceux qui ont été abattus. » 
Concluons que le poète eut à se louer de plusieurs des sei- 
gneurs qu'il met en scène, et particulièrement du jeune 
comte et de Rogier Bernart. 

X. L'auteur anonyme de la seconde partie de la chanson : 

CARACTÈRE ET VALEUR DE SON RÉCIT. 

L'œuvre de notre anonyme est bien plutôt une suite de 
scènes présentées d'une façon dramatique qu'un récit suivi. 
J'ai déjà indiqué ce point plus haut. Reprenons maintenant, 
une à une, les scènes dont se compose cette partie du poème 
et nous arriverons à distinguer, avec assez de vraisemblance, 
auxquelles de ces scènes l'auteur a assisté ; nous verrons en 
même temps les épisodes se multiplier et l'exposé de chacun 
d'eux se développer à mesure que nous approcherons du 
temps où le poète s'est mis à l'œuvre. 

La seconde partie du poème, ou, si l'on veut, le second 
poème, commence au point où G. de Tudèle s'était arrêté, c'est- 
à-dire aux préliminaires de la bataille de Muret. C'était là un 

1. V. 5669. 



INTRODUCTION, § X. Ixv 

événement tellement capital qu'il n'était pas possible de le 
passer sous silence. Toutefois il est aisé de voir que l'auteur, 
ou bien n'a pas vu ou a mal vu la bataille ; qu'il l'a décrite, 
je ne dirai pas de souvenir, car les souvenirs, même après un 
laps de quelques années, auraient une précision qui manque 
à son récit, mais d'après des renseignements imparfaits 
et probablement discordants. La narration du poème offre 
çà et là quelques faits dont l'histoire peut faire son profit, 
mais il s'en faut de tout qu'elle donne de la bataille une vue 
nette et intelligible. Ce que le poète sait le mieux, c'est ce 
qui se passa dans le conseil tenu avant l'engagement entre 
les chefs de l'armée confédérée. On y voit le comte de Tou- 
louse essayer vainement de faire prévaloir l'avis le plus 
sage, celui d'attendre dans le camp fortement retranché 
l'attaque de Simon 1 , qui, n'ayant que peu de troupes et 
n'espérant aucun secours du dehors, n'aurait eu d'autre 
alternative que de venir se briser contre des forces supé- 
rieures par le nombre et la position ou de battre en retraite 
devant une armée infiniment plus nombreuse que la sienne. 
On y voit en outre le roi d'Aragon, accumulant faute sur 
faute, faire d'abord cesser l'attaque de Muret, alors que, 
Simon n'y étant pas encore entré, cette excellente position 
pouvait être facilement enlevée 2 , puis le lendemain, au 
mépris du conseil du comte Raimon, diriger contre Muret, 
où Simon venait de s'établir, une attaque mal combinée 3 , 
dont le seul résultat fut d'empêcher les alliés de concentrer 
leurs forces, et de donner ainsi à Simon toute facilité pour 
battre en détail ses adversaires. On conçoit que ces fautes 
apparurent avec une écrasante évidence après la défaite, et 

1. V. 3006-14. 

2. V. 2950-79. 

3. V. 3022-31. 

i e 



IXVJ INTRODUCTION, § X. 

que dans l'entourage du comte de Toulouse, où notre poète 
avait ses relations, on ne se fit pas faute de rejeter la respon- 
sabilité du désastre sur les déplorables dispositions du roi 
d'Aragon. Notre poète, sans avoir, selon toute apparence, 
assisté à la bataille, s'est fait l'écho de récriminations, cer- 
tainement fondées, qu'il avait sans doute bien souvent 
entendu reproduire. 

Des suites de la bataille notre poète est encore plus mal 
informé que de la bataille elle-même. Pour la période com- 
prise entre le 13 septembre 1213, lendemain de la bataille 
de Muret, et le mois de novembre 1215, époque où se réunit 
le concile qui consacra la spoliation de Raimon VI, il y a 
68 vers 1 ; c'est dire que la plupart des événements de ces 
deux années sont passés sous silence. Rien par exemple 
sur la chevauchée de Simon dans le comté deFoix, où, selon 
le témoignage de Pierre de Vaux-Cernai, tout ce qui n'était 
pas protégé par des remparts fut incendié 2 . Rien non plus 
sur l'exécution de Baudouin, à laquelle le comte de Foix et 
son fils, au rapport du panégyriste de Simon 3 , prirent une 
part active. Assurément l'auteur n'était pas avec eux. 

C'est à partir du concile de Latran que le récit prend 
tout d'un coup de l'ampleur, et revêt cette forme dramatique 
qui est l'aspect sous lequel l'auteur voyait les événements. 
Comme l'a dit Fauriel, l'épisode du concile « n'est au fond 
« qu'un petit drame dont les scènes diverses sont à peine 
« séparées par quelques vers de pure narration » . Tout en 
effet dans ce morceau a les allures du drame : les person- 
nages se présentent en pleine vue, avec des caractères puis- 
samment tracés, que met en relief l'habileté instinctive 

1. Les tirades 141 et 142, vv. 3093-3160. 

2. Fin du ch. lxxiv. 

3. Fin du ch. lxxv. 



INTRODUCTION, § X. lxvij 

plutôt que réfléchie de la mise en scène. Il n'y a de narration, 
comme en un prologue, que juste ce qu'il faut pour faire 
connaître le lieu et les circonstances principales de l'action; 
l'exposition est faite par celui des acteurs du drame qui se 
trouve être le premier à prendre la parole. Celui-là, c'est le 
comte de Foix, l'un des hommes sur qui se concentrent les 
plus vives sympathies du poète. Son discours, empreint 
d'une respectueuse déférence pour le pape, de qui les sei- 
gneurs du Midi attendent justice, plein d'une indignation 
mal contenue contre Simon de Montfort et la croisade, est 
admirablement calculé pour nous faire comprendre le point 
de vue où se plaçaient les persécutés, et leur position par 
rapport à l'Eglise. 

La discussion qui suit est passionnée au plus haut 
degré : il n'y manque même pas le coup de théâtre, lorsque 
l'auteur, supposant que les blessés et les estropiés de la croi- 
sade sont venus porter leurs plaintes jusqu'à Rome, fait dire 
à l'évêque Folquet : « Là, dehors à la porte, quelle douleur, 
« quel cri, des aveugles, des bannis, des mutilés qui ne 
« peuvent plus marcher sans guide! Celui qui les a tués, 
« mutilés, estropiés, ne doit plus tenir terre ! » 

L'intérêt du lecteur, on pourrait presque dire du specta- 
teur, se porte dès le début de la scène sur la décision du 
pape : rendra-t-il au comte de Foix son château, au comte 
de Toulouse son comté ; réservera-t-il les droits du jeune 
vicomte de Béziers? Là est le nœud de l'action, que le poète 
a su habilement dénouer en maintenant jusqu'au bout le 
pape dans un rôle qui lui assure le respect, sans cependant 
violer la vérité historique. Le pape décide, la main forcée 
par son entourage, en faveur de Simon de Montfort, mais il 
réserve au fils du comte de Toulouse une part d'héritage qui 
sera comme un point d'appui pour reconquérir le reste. 



lXVÌÌj INTRODUCTION, § X. 

Fauriel a reconnu le caractère essentiellement dramatique 
de cet épisode, dont il a su apprécier les beautés. Il s'est 
demandé ce qu'il y avait de réel, de véritablement histo- 
rique. Question dont la portée dépasse le point même en 
discussion, car sur ce point, c'est-à-dire sur le concile de 
Latran, nous avons assez de documents pour contrôler, au 
moins dans une certaine mesure, le récit du poème, et par 
suite les conclusions obtenues, en ce qui touche cet épisode, 
pourront servir à une appréciation générale de la valeur 
historique de l'ouvrage. 

L'appréciation de Fauriel est, en somme, assez judicieuse, 
bien qu'elle souffre du défaut de précision qui était habituel 
à ce littérateur. Mais nous allons voir qu'il s'est embarrassé 
dans une difficulté purement imaginaire, faute d'avoir su 
apprécier correctement les documents qu'il comparait. Il 
commence par résumer les décisions prises par le concile 
relativement au débat des seigneurs du Midi et de Simon de 
Montfort 1 . Il fait remarquer que dans les actes du concile 
« on chercherait en vain le moindre indice d'une délibéra- 
« tion préliminaire, et moins encore d'une délibération dans 
« laquelle se seraient manifestés des scrupules, des hésita- 
« tions, des discordances entre les membres du concile. Le 
« fait de ce concile se présente là comme dégagé de tout 
« accident, de tout obstacle, de toute intervention, de tout 
« intérêt autre que l'intérêt ecclésiastique. Il n'y est pas le 
« moins du monde question de la présence ni des réclama- 
« tions des seigneurs séculiers : tout ce qui les concerne dans 
« une circonstance si grave advient et se passe comme s'ils 
« n'existaient plus... Enfin, rien dans ces résultats officiels 
« du concile ne laisse soupçonner, entre le pape et les prélats 

1. Voy. les textes cités ou indiqués, II, 193, n. 2. 



INTRODUCTION, § X. lxÌX 

« réunis sous sa présidence, la plus légère divergence. Inno- 
« cent III n'est là que le suprême et inflexible organe d'une 
« multitude de volontés indivisiblement confondues avec la 
« sienne et dans la sienne. » 

Puis, passant à l'examen du poème, il n'a pas de peine 
à montrer que le récit qu'on y lit est construit sur de tout 
autres données , que tout ce qu'on y voit , discussions vio- 
lentes entre les seigneurs et les évêques, hésitation du pape 
prononçant avec douleur la sentence qu'on lui impose pour 
ainsi dire, que tout cela est en dehors des données fournies 
par les actes du concile. A ses yeux, les invraisemblances de 
détail, le manque de costume historique se montrent avec 
évidence dans le tableau tracé par le poète. « Il est mani- 
« feste », dit-il, « que cet historien n'avait aucune idée 
« de l'étiquette ni du cérémonial de la cour romaine; 
« qu'il ne soupçonnait rien des voies ni des menées par 
« lesquelles la politique de cette cour marchait à ses fins. 
« Ayant à peindre un concile, il lui fallait, en quelque 
« sorte, se le figurer de toute pièce, et il se l'est figuré par 
« analogie avec ce qu'il savait, avec ce qu'il avait vu de la 
« tenue des petites cours féodales qu'il avait fréquentées. » 

Donc tout est faux dans le tableau tracé par le poète, 
car enfin , si le débat entre les seigneurs et les évêques dis- 
cutant par devant le pape n'a pu avoir lieu, que reste-t-il 
du récit provençal, sinon une belle œuvre d'imagination? 
Cette conclusion, qui semble résulter nécessairement de 
l'argumentation de Fauriel, n'est cependant pas celle à 
laquelle il s'arrête. Selon lui le fond est véritable : « C'est 
« en tout ce qu'il y a de plus important et de plus caracté- 
« ristique que ce tableau offre le plus de vérité historique 1 . » 

1. P. LXXXIX-XC. 



1XX INTRODUCTION, § X. 

Puis il ajoute, sans voir qu'il contredit directement ses pre- 
mières assertions : « Il est certain que les seigneurs séculiers 
« intéressés à la décision du concile s'y rendirent en per- 
« sonne et plaidèrent eux-mêmes leur cause, sinon devant 
« le concile même, au moins devant le pape, et en face de 
« leurs adversaires. Il est également certain, et il est 
« attesté par des témoignages irrécusables, que ces mêmes 
« seigneurs trouvèrent des défenseurs zélés parmi les divers 
« prélats, dont quelques-uns, étant intervenus directement 
« dans les événements de la croisade, se trouvaient par là 
« même plus compétents pour prononcer dans cette grande 
« cause. Il est certain, enfin, que cette cause fut débattue, 
« et qu'il y eut dans le concile de hauts personnages ecclé- 
« siastiques auxquels la sentence rendue par la majorité 
« parut une grande iniquité. » 

Mais, si tout cela est certain, en quoi consiste donc le 
« manque continu de costume historique » du récit tou- 
lousain? En quoi le poète a-t-il prouvé une si complète 
ignorance « de l'étiquette et du cérémonial de la cour 
« romaine » ? Que nous a-t-il raconté qui soit en opposition 
ou même en désaccord avec ces trois faits attestés, au dire 
de Fauriel, « par des témoignages irrécusables » : 1° que 
les seigneurs séculiers plaidèrent leur cause devant le pape 
et en face de leurs adversaires; 2° qu'ils trouvèrent des 
défenseurs zélés parmi les prélats; 3° que la cause fut 
débattue et qu'il y eut de hauts personnages ecclésiastiques 
à qui la sentence rendue parut inique? 

Et, en dernier lieu, pourquoi invoquer à l'encontre du 
poème les actes du concile dans lesquels « il n'est pas le 
« moins du monde question de la présence ni des réclama- 
« tions des seigneurs séculiers », quand on est finalement 
obligé de convenir, au vu de témoignages irrécusables, que 



INTRODUCTION, § X. ÎXXJ 

les seigneurs séculiers sont venus à Rome à l'occasion du 
concile et qu'ils ont présenté leurs réclamations au pape en 
présence des évêques? 

Fauriel a eu tort de comparer les actes du concile avec 
le récit toulousain. Les actes du concile sont des décisions, 
non pas un procès-verbal des séances. Il faut les rappro- 
cher de la sentence finale rapportée par le poète non pas 
toute d'une teneur, mais entremêlée à la discussion dans les 
tirades 147 à 150, et on trouvera que le récit toulousain est 
très sensiblement d'accord avec le texte authentique. Quant 
au récit que le poète nous fait des débats qui précédèrent la 
sentence, il faudrait, pour en apprécier rigoureusement la 
valeur, être en état de le comparer avec un autre récit de 
ces mêmes débats. Mais, cet autre récit n'existant pas, il 
faut nous contenter d'apprécier la grande scène du poème 
d'après ce que nous pouvons recueillir çà et là de notions 
éparses sur le même sujet. 

Et d'abord nous pouvons écarter l'idée que le comte de 
Toulouse, le comte de Foix et ceux de leurs vassaux qui les 
accompagnèrent à Rome aient assisté à ce qui fut réellement 
le concile de Latran, mais on va voir que la question se 
réduit à une querelle de mots. En principe l'admission de 
laïques à un concile est douteuse; en fait le concile de 
Latran eut à s'occuper d'une infinité de sujets qui n'intéres- 
saient nullement les seigneurs du Midi. Nous possédons les 
actes de ce concile 1 et nous voyons qu'il y fut question 
d'autres hérétiques encore que des Albigeois : de Joachim 
de Flore, par exemple, et d'Amauri de Bène; qu'on s'y 
occupa longuement des différends avec l'église d'Orient, de 
la querelle de Jean Sans-Terre avec l'archevêque de Can- 

1. Mansi, Concilia, XXII, 953-1086. 



IXXÌj INTRODUCTION, § X. 

terbury Etienne de Langton, et de bien d'autres matières. 
Le poète, tout entier à son sujet, ne voit dans le concile que 
ce qui l'intéresse et ignore tout ce qui n'a pas trait à la 
question de Toulouse. Peut-être a-t-il tort d'introduire les 
seigneurs du Midi dans une séance du concile proprement 
dit, mais l'erreur, si erreur il y a, est toute de forme : la 
discussion a pu avoir lieu en dehors du concile, mais à 
coup sûr elle a eu lieu, le pape et un certain nombre de 
dignitaires ecclésiastiques étant présents. Et ce qui semble- 
rait prouver que le débat ne s'est point passé en petit comité 
devant une sorte de tribunal spécial, c'est que nous voyons 
paraître un personnage qui n'a pas été imaginé à plaisir 
par le poète, puisque sa présence au concile est connue 
d'ailleurs, qui d'autre part n'était certainement pas venu 
pour les affaires de la croisade, à savoir l'abbé de Beaulieu 1 
(Hampshire) , l'un des représentants envoyés par Jean Sans- 
Terre pour soutenir sa cause contre Etienne de Langton. 

Le débat contradictoire étant admis, il n'y a, ce me 
semble, aucune raison de contester que les personnes mises 
en scène par le poète y aient réellement pris part, et si elles 
y ont pris part on ne voit pas qu'elles aient pu exprimer des 
idées différentes de celles que le poète leur a prêtées. Reste 
le rôle que notre récit fait jouer au pape. Je pense que ce 
rôle, sauf que les traits caractéristiques en sont évidemment 
chargés, fut réellement celui du pape; qu'il se trouva 
engagé contre sa volonté à consacrer une spoliation qui 
n'était jamais entrée dans ses prévisions, et qu'il y eut à 
ce propos entre lui et les évêques dévoués à Simon de vifs 
débats. Déjà en 1213 le pape s'était aperçu qu'on l'entraî- 
nait trop loin, et Pierre de Vaux-Cernai a constaté que les 

1. V. 3574; voy. II, 192, note 2. 



INTRODUCTION, § X. lXXÌÌj 

évêques qui dirigeaient la croisade eurent de la peine à 
l'empêcher de prêter une oreille favorable aux réclamations 
de trois seigneurs du Midi, les comtes de Comminges et de 
Foix et Gaston de Béarn 1 , qui dès lors avaient été dépouillés 
d'une partie de leurs biens. En 1215, quand ces mêmes 
réclamations se produisent avec plus de solennité et d'énergie, 
le même Pierre de Vaux-Cernai convient, avec une douleur 
qu'il ne dissimule pas, qu'elles parurent fondées à plusieurs 
des prélats 2 , et c'est ce que le poème confirme. Quant à l'opi- 
nion du souverain pontife, un autre historien nous la fait con- 
naître, et nous montre le pape désireux de rendre au comte de 
Toulouse et à son fils les terres dont ils avaient été dépouillés, 
cédant toutefois à l'opposition presque unanime du concile 3 . 
Il n'est pas possible de souhaiter une confirmation plus 
décisive du rôle que le poète assigne au pape, rôle où, je 
le répète, tout est un peu grossi et mis en accord avec la 
conception générale de l'œuvre, qui appartient à l'histoire 
populaire et ne peut tenir compte des nuances délicates. 

En somme, tout ce que nous pouvons contrôler, dans 
le récit du poème, paraît avoir toute l'exactitude qu'on 
peut attendre d'un écrit composé à une époque où ne 
régnaient pas les habitudes scientifiques de notre temps. 
Quand on a fait la part de la forme poétique employée par 

1. Voy. II, 150, n. 3. 

2. « ... Fuerunt ibi aliqui, etiam, quod est gravius, de prslatis, 
qui negotio fidei adversi, pro restitutione dictorum comitum labo- 
rabant. » Voy. le passage entier, II, 193, n. 2. 

3. « In eodem concilio papa comitem Sancti iEgidii, qui 

vocabatur Tolosanus, et ejus filium damnatos de haeresi videba- 
tur velle restituere ad terras suas, quas eis catholici una cum 
nobili comité Simone Montisfortis, mandato Romanse ecclesiae, per 
Dei adjutorium abstulerant, et de ejusdem papœ licentia possi- 
debant; quod ne fieret, universum fere concilium reclamabat. » 
Guill. le Breton, 1215, Bouquet, XVII, 109 b. 



ÌXXÌV INTRODUCTION, § X. 

l'auteur, étant bien assuré que le comte de Foix ni surtout 
le pape n'ont parlé en vers provençaux, on se trouve en 
présence d'un document historique aussi valable que n'im- 
porte quelle chronique d'événements contemporains. 

Il me semble indubitable qu'un tableau aussi vivant, et 
en somme aussi exact, a dû être tracé par un témoin. Je ne 
veux pas dire que l'auteur ait assisté personnellement aux 
débats qu'il a dépeints. Il peut y avoir assisté, mais le con- 
traire est possible aussi. Nous ignorons, en effet, quelle 
était sa position sociale : si, comme il est probable, elle était 
assez humble, il se peut qu'il n'ait pas été admis à accom- 
pagner les acteurs du drame en la présence du pape et des 
prélats. Mais s'il n'était pas sur la scène, il était dans la 
coulisse, et il a été informé jour par jour de ce qui se pas- 
sait. Avec un auteur comme le nôtre, qui expose les faits 
non pas selon leur importance réelle, mais selon l'impres- 
sion qu'il en reçoit, on peut toujours être assuré que les 
faits qui l'intéressent vivement, il les a vus de près. Il 
était donc au temps du concile avec quelqu'un des seigneurs 
venus à Rome, probablement avec le jeune comte. 

En effet, les négociations avec Rome ayant pris fin, nous 
voyons le fils du comte de Toulouse séjourner quelque 
temps encore à Rome, après le départ de son père, et notre 
poète sait beaucoup de choses sur ce séjour. Il sait les noms 
de deux des personnages qui accompagnaient le jeune 
Raimon 1 , il sait ce qui se passe dans les entrevues de celui- 
ci avec le pape, et il nous le rapporte, sans doute en exagé- 
rant un peu les sentiments favorables du pape. Puis, 
lorsque le jeune comte se rend en Provence, qui lui a été 
réservée par le concile, il le suit étape par étape, notant 

1. V. 3675 et 3678. 



INTRODUCTION, § X. lxXV 

tous les incidents de la réception enthousiaste qui lui est 
faite de Marseille à Beaucaire, énumérant tous ceux qui 
viennent se ranger sous sa bannière, ceux aussi qui combat- 
tent contre lui, les uns et les autres seigneurs de la Provence 
et du Comtat, qui ne paraissent que dans cette période de 
la guerre, et dont il aurait pu difficilement recueillir les 
noms avec autant d'exactitude, s'il ne s'était trouvé en 
contact avec eux 1 . 

La même conclusion s'impose avec plus de force encore 
à quiconque étudie de près le récit du siège de Beaucaire. 
Tout y est si précis, si bien d'accord avec ce que nous savons 
de l'ancienne topographie de Beaucaire, si facile à vérifier 
actuellement encore sur le terrain 2 — si on tient compte des 
différences causées par les alluvions du Rhône, au pied du 
château, et par l'ouverture du canal de Paul Riquet — 
qu'il est impossible de douter que l'auteur ait assisté à ce 
siège. Il y a de ces traits qu'on ne recueille pas de seconde 
main. Comment, par exemple, aurait-il été amené à men- 
tionner jusqu'à trois fois ce vin du Genestet 3 , que personne 
ne connaît hors de Beaucaire, s'il ne l'avait par lui- 
même connu et pratiqué ? Tout ce récit est dans ma traduc- 
tion suffisamment commenté par le détail, pour que je n'aie 
plus à le recommander ici, et je passe immédiatement à la 
scène suivante dont le lieu est Toulouse. 

Le poète, voyant les faits en action sous l'apparence 

!. Voir la liste des vers 3848 à 3864, et les notes de la traduc- 
tion. 

2. J'ai fait cette vérification à Beaucaire même, en m'aidant des 
anciens compoids, qui remontent à 1390. 

3. Voy. II, 217, note 2. 



ÎXXVJ INTRODUCTION, § X. 

d'une série de grandes scènes, néglige en général la transi- 
tion des uns aux autres. Il nous montre Simon de Montfort 
se dirigeant avec une incroyable rapidité vers Toulouse et 
y faisant son entrée avec tout l'appareil de la guerre, au 
grand effroi des habitants. Le motif de cette arrivée si su- 
bite — qui est tout à fait dans la stratégie de Simon — il 
ne nous le fait pas connaître tout d'abord : fidèle aux procé- 
dés scéniques, il attend qu'il ait occasion de faire parler 
Simon, et cette occasion s'étant produite, nous voyons celui- 
ci se plaindre, dans un discours plein de menaces adressé 
aux Toulousains, de ce qu'ils ont profité de son absence 
pour se liguer contre lui S ce que nous savons d'ailleurs par 
Pierre de Vaux-Cernai 2 . Voilà pourquoi il était arrivé de 
Beaucaire à Toulouse en trois jours, c'est-à-dire, si la don- 
née du poème est exacte, en chevauchant jour et nuit. Les 
Toulousains ne tardent pas à se soulever contre Simon et les 
siens, mais l'insurrection est réprimée impitoyablement 3 ; 
les habitants sont désarmés , beaucoup exilés , la ville 
subit une forte contribution et est en partie détruite 4 . 

Ce soulèvement si malheureux est conté en grand détail. 
Cependant, par exception, il faut, je crois, admettre ici que 
l'auteur n'a pu assister tout au plus qu'à la dernière partie 
du drame. En effet, s'il est resté à Beaucaire jusqu'à la fin 
du siège, comme il y a apparence, il est vraisemblable qu'il 
aura continué à séjourner dans la même région avec le jeune 
comte pendant au moins quelques semaines. Or nous savons 
que le jeune comte, en quittant Beaucaire, se rendit à Saint- 

1. V. 5010-3. 

2. Voy. II, 259, n. 4. 

3. Tirades 171 à 179. 

4. Pierre de Vaux-Cernai, fin du ch. lxxxiii; Bouquet, XIX, 
107 c. 



INTRODUCTION, § X. lxXVÌj 

Gilles et y demeura durant l'insurrection de Toulouse 1 , et 
nous ne voyons pas qu'aucun de ses alliés soit venu à l'aide 
des Toulousains. Il eût été difficile qu'il en fût autrement, 
si on considère que ces alliés appartenaient en général à la 
rive gauche du Rhône, et durent retourner chez eux aussitôt 
Simon de Montfort parti. Il est donc peu vraisemblable que 
notre auteur se soit rendu à Toulouse à ce moment-la, et si 
par aventure il y est allé, il n'a pu en aucune manière s'y 
rendre aussi rapidement que Simon. Nous ne pouvons pas 
lui supposer le désir d'informations et la mobilité d'un cor- 
respondant d'un journal de Londres ou de New-York. 
Néanmoins, dans ce cas particulier, il a pu, sans être témoin 
oculaire, recueillir des informations précises, parce qu'il 
avait certainement à Toulouse, où il se rendit, comme nous 
le verrons, peu de temps après l'insurrection, de nombreux 
amis qui ont pu lui narrer les événements, parce qu'il 
avait de la ville même une connaissance personnelle 
qui lui a permis de se représenter les scènes qui lui 
furent décrites, et de les raconter à son tour avec des 
indications topographiques qui donnent de la consistance à 
son récit. On voit que les mêmes circonstances n'existaient 
pas en ce qui touche le siège de Beaucaire, qui a dû par 
conséquent être raconté de visu. 

Il y a dans ce récit quelques particularités intéressantes 
où se voit la finesse avec laquelle notre auteur savait, par 
le simple procédé de la mise en scène, analyser les carac- 
tères de ses personnages. Je veux parler du rôle plein de 
duplicité que joue l'évêque Folquet dans les pourparlers qui 
précédèrent le soulèvement. Il parcourt les rues de la ville, 
exhortant les Toulousains à se rendre pacifiquement auprès 

1. V. 5070-9. 



IXXVÌÌj INTRODUCTION, § X. 

du comte qui ne leur fera aucun mal, qui ne leur prendra 
rien, qui au contraire leur donnera du sien *. Mais voilà 
que le bruit se répand que cette invitation cache un piège, 
que l'évêque veut simplement assurer à Simon de Montfort 
des otages, et en même temps les Français déjà entrés dans 
la ville se mettent à piller. C'est alors que l'insurrection 
éclate, et qu'un combat s'engage sans succès marqué d'au- 
cune part. Folquet reprend aussitôt son rôle de négociateur. 
Il réunit les habitants dans un faubourg de la ville, et réus- 
sit à les calmer, se faisant garant de la modération de 
Simon, affirmant, sous sa responsabilité, qu'ils ne seront 
inquiétés ni dans leurs personnes ni dans leurs biens, ceux 
qui ne se sentiraient pas rassurés pouvant se retirer libre- 
ment. Le discours que le poète prête à l'évêque en cette 
circonstance 2 est un chef-d'œuvre de style doucereux et 
patelin. Les Toulousains se laissent persuader, le sire de 
Montfort prend autant d'otages qu'il en veut avoir, puis, 
malgré l'avis contraire de son frère et de quelques autres 
des siens, il traite la ville avec la dernière rigueur; les habi- 
tants sont désarmés, un grand nombre expulsés, les rem- 
parts sont, au moins en partie, ruinés, et la ville elle-même 
est mise au pillage. 

Dans toute cette entreprise, l'impitoyable général de la 
croisade a pour conseiller et pour appui l'évêque Folquet 
qui d'abord a su, par ses promesses fallacieuses, disposer les 
Toulousains à une sorte de capitulation, qui ensuite pousse 
Simon aux mesures les plus rigoureuses. Le vilain rôle 
attribué en cette affaire à l'évêque est-il de pure fantaisie 
ou s'y trouve-t-il un fond de vérité ? C'est une question qui 



1. Tirades CLXXIV et GLXXV. 

2. V. 5294-5340. 



INTBODDCTION, § X. ÌXXÌX 

ne peut recevoir une solution assurée, parce que les moyens 
de contrôle nous manquent : le récit de l'insurrection de 
Toulouse est, chez Pierre de Vaux-Cernai, très bref, et 
l'évêque de Toulouse n'y paraît pas 1 . G. de Puylaurens 
nous montre l'évêque s'entremettant entre les deux partis, 
afin d'obtenir que la ville soit simplement mise à rançon, et 
il laisse entendre qu'en donnant ce conseil il en avait prévu 
les conséquences. « Ceux qui donnaient ce conseil, dit-il, 
« savaient bien que pour lever cette taxe 2 il faudrait avoir 
« recours à des violences générales et particulières qui amè- 
« neraient les Toulousains à se souvenir avec regret de leur 
« liberté d'autrefois et à revenir à leur ancien seigneur 3 », 
ce qui est exposé plus à plein dans la suite du chapitre. 

Il y aurait donc eu, aux yeux de G. de Puylaurens 
comme du poète, un piège tendu par Folquet aux habitants. 
Mais il n'y a peut-être pas grand fond à faire ici sur G. de 
Puylaurens, ce chroniqueur ayant pu s'inspirer, comme je 
l'ai indiqué plus haut, du poème. Ce qui paraît devoir être 
admis comme étant entièrement conforme à la vraisem- 
blance, c'est l'intervention de Folquet, qui sans doute se 
sera engagé plus qu'il n'était autorisé à le faire, sans se 
soucier d'être ensuite désavoué. Une certaine part de mau- 
vaise foi peut toujours être légitimement supposée dans les 
transactions des chefs ecclésiastiques de la croisade avec 
leurs adversaires, et cette mauvaise foi était excusée et même 
louée, en raison du but à atteindre. Pierre de Vaux-Cernai, 
racontant en une autre occasion une négociation conduite 
par un légat avec les habitants de Narbonne dans l'inten- 
tion avouée de les tromper, exprime une admiration sans 

1. Fin du ch. Lxxxm; Bouquet, XIX, 107 c. 

2. 30,000 marcs, comme dans le poème, voy. ci-dessus, p. xviij. 

3. Gh. xxix. 



1XXX INTRODUCTION, § X. 

réserve pour la conduite du légat : legati fraus pia ! 
pietas fraudulenta ? / 

Simon, ayant pour cette fois dompté Toulouse, part pour 
d'autres expéditions en Bigorre, dans le comté de Foix, sur 
les bords du Rhône. De ces diverses expéditions notre poète 
ne sait que peu de chose 2 . Il a hâte de nous ramener à Tou- 
louse où le comte légitime, Raimon VI, va rentrer, aux 
acclamations de ses vassaux. 

Fidèle à ses habitudes d'exposition, le poète ne raconte 
pas : il pose devant nous ses personnages, et les fait parler 
et agir. Il ne nous dit pas à quoi le comte de Toulouse a 
employé son temps depuis que nous l'avons entendu annon- 
cer son départ pour l'Espagne, dix-huit cents vers plus 
haut 3 . Il l'ignore probablement, ou du moins s'en soucie 
peu et ne pense pas que ses auditeurs s'en inquiètent plus 
que lui. Toujours tout entier au moment présent, il peut lui 
arriver d'annoncer par avance des faits qu'il n'est pas en- 
core temps de raconter, mais jamais il ne lui arrive de reve- 
nir sur ses pas pour faire connaître les circonstances qui 
ont amené la scène qu'il lui plaît de décrire. Donc le comte 
Raimon « vient d'entrer dans la terre loyale de Rogier de 
Comminges ». Rogier, qui est de la sorte brusquement mis 
en scène sans un mot d'introduction, comme si nous le con- 
naissions de longue date, paraît avoir été seigneur du Savez 
et du Couserans 4 , petits pays situés au pied des Pyrénées, 
vers les sources de la Garonne. Le poète suppose que cette 
indication, « la terre de Rogier de Comminges, » suffit à ses 



1. Fin du ch. lxxviii. 

2. Tirade GLXXX. 

3. Au v. 3874. 

4. Voy. H, 295, note. 



INTRODUCTION, § X. lxXX] 

auditeurs, et sans se préoccuper davantage de déterminer le 
lieu ni les circonstances, il nous fait immédiatement assister 
à un conseil tenu par le comte de Toulouse et ses plus fidèles 
vassaux. Le comte prend la parole, et nous apprend que le 
mouvement à la tête duquel il va se mettre a été combiné 
d'avance, que Toulouse l'attend, prête à lui ouvrir ses portes. 
En effet, là sont présents des envoyés de la ville qui pres- 
sent le comte de ne pas différer et se chargent d'aller annon- 
cer à Toulouse sa prochaine arrivée. 

La marche du comte sur Toulouse, à travers les combes 
et les grands bois sombres 1 , le combat livré par Rogier 
Bernart contre un certain Joris, qui paraît avoir été un 
chef de partisans au service de la croisade 2 , l'entrée du 
comte dans Toulouse, où il est reçu avec enthousiasme, 
sont autant de faits sur lesquels nous n'avons d'ailleurs 
aucun renseignement, mais que nous pouvons accepter 
avec pleine confiance, tant ils portent en eux-mêmes le 
caractère de l'authenticité. Ici comme dans les autres 
parties du poème, de simples détails, au premier abord insi- 
gnifiants, montrent combien l'auteur est exact : non pas 
qu'il ait l'exactitude cherchée de l'érudit consciencieux qui 
n'épargne aucune recherche pour recueillir les faits et les 
présenter dans leurs circonstances de temps et de lieu, mais 
il a l'exactitude en quelque sorte naturelle du témoin qui 
reproduit des impressions toutes fraîches. Ainsi le poète nous 
dit que deux Toulousains, Ugo Joan et Raimon Bernier 5 , 
allèrent au-devant du comte, comme il approchait de Tou- 

1. Tirade GLXXXI. 

2. V. 5570, 5575. 

3. V. 5790. 

4. V. 5795-814. 

5. V. 5835. 

I f 



ÌXXXÌJ INTRODUCTION, § X. 

louse, afin de le presser d'y faire son entrée. Ces deux noms 
pourraient, sans que le récit perdît notablement de sa vrai- 
semblance, avoir été sinon inventés, du moins pris au hasard 
parmi les noms des notables toulousains de l'époque. Mais 
on verra sans doute une preuve, ou du moins une très 
grande présomption d'exactitude, dans ce fait que l'une des 
deux personnes mentionnées par le poète, Ugo Joan, fut en 
réalité l'ami de Raimon VI, car une enquête analysée par 
Catel ' nous apprend que ce fut dans la maison de ce Joan 
que mourut le comte de Toulouse. 

Aussitôt le comte Raimon entré dans Toulouse, les habi- 
tants se soulèvent et massacrent ou mettent en fuite les Fran- 
çais qu'ils rencontrent dans les rues. Puis la scène change : 
elle est transportée dans le Château Narbonnais, et a pour 
acteurs la dame de Montfort (la comtesse, comme l'appelle 
toujours le poème) et plusieurs de ses chevaliers. Je passe 
rapidement sur cette scène qui est habilement construite, 
mais dont l'histoire ne peut accepter que la conclusion, puis- 
qu'elle se compose de discours en style direct, que naturel- 
lement le poète n'a pu entendre. La conclusion, c'est qu'un 
messager est envoyé à Simon, pour lui demander d'accourir 
au plus tôt. 

Entre temps, et tandis que le comte de Toulouse réorga- 
nise son administration et que la ville se met en état de 
défense, Gui de Montfort, le frère de Simon, venant, nous 
dit Pierre de Vaux-Cernai, de Carcassonne, livre dans les 
rues mêmes de Toulouse un combat infructueux. Pierre 
semble indiquer que le but de Gui de Montfort était simple- 

1. Hist. des comtes de Toulouse, p. 316. J'ignorais ce fait lorsque 
j'ai écrit la note 4 de la p. 301. 

2. V. 5808-45. 



INTRODUCTION, § X. lxXXÎÌj 

ment de renforcer la garnison du château, et garde le 
silence sur le combat livré dans Toulouse même *. 

Après le récit de ce combat, prélude de bien d'autres qui 
devaient se succéder pendant plus d'une année, le poète 
nous montre Toulouse tout entière à la défense, relevant 
ses murs, faisant accueil aux seigneurs du Midi qui accou- 
rent à l'appel du comte, tandis que la dame de Montfort 
assiste, pensive et soucieuse, du haut du Château Narbon- 
nais, aux préparatifs de la lutte acharnée qui s'engagera 
aussitôt que son mari sera arrivé. 

Ici se place une scène très caractéristique, où l'emploi des 
procédés dramatiques qui sont naturels au poète est parti- 
culièrement intéressant à étudier. 

Le messager de la comtesse arrive auprès de Simon et lui 
délivre son message. La matière historique que le poète 
avait à mettre en œuvre est à peu près celle-ci : Simon de 
Montfort apprend l'entrée de Raimon VI dans Toulouse et 
l'insurrection de cette ville ; il dissimule ces nouvelles, se 
hâte de conclure un traité avec Adémar de Poitiers, comte 
de Valentinois, et marche sur Toulouse. Tel est, sous une 
forme très sommaire, le récit qui peut se déduire du poème 
et qui est assez d'accord avec ce que nous savons des mêmes 
faits par Pierre de Vaux-Cernai pour qu'on puisse l'accep- 
ter avec confiance. Mais notre poète n'aime pas à raconter. 
Il a chargé Simon lui-même d'exposer son plan, et les quel- 
ques brèves paroles qu'il lui met dans la bouche suffisent à 
peindre l'indomptable caractère du chef de la croisade. 
Tandis que le messager se lamente sur les mauvaises nou- 
velles qu'il apporte, Simon l'interrompt par de rapides ques- 

1. V. 5972 et suiv. 

2. ^oy. II, 307. 

3. V. 6127-34. 



JXXXÌV INTRODUCTION, § X. 

tions : J'ai perdu la ville? — Qui me l'a enlevée? — Les 
comtesses sont-elles au château? — Où était Gui mon frère? 
— Puis, pour terminer le tout, cette simple recommandation : 
« Mon ami, tâche de garder le secret, car si personne te 
« voyait faire autre chose que rire et plaisanter, je te ferais 
« brûler, pendre ou couper en morceaux. Et si on te de- 
« mande des nouvelles, sache te bien expliquer ; dis que 
« personne n'ose envahir ma terre â . » Puis le comte Simon 
rassemble « les princes et tous les pairs », c'est-à-dire sans 
doute les principaux de ses partisans et des seigneurs du 
pays où il se trouvait — dans les environs de Valence, — 
les trompe sur l'état de ses affaires, conclut son traité avec 
Adémar et se met en route, la nouvelle de l'insurrection de 
Toulouse ne s'étant répandue que lorsque l'effet n'en était 
plus à redouter. 

Il est certain que les paroles qui ont dû être échangées 
entre Simon et le messager ne peuvent guère être parvenues 
aux oreilles du poète, qu'elles ont été imaginées par lui, 
comme du reste les discours qu'il met si fréquemment dans 
la bouche de ses personnages — je présenterai plus loin 
quelques remarques sur ces discours ; — mais le fait même 
que Simon ait cherché à dissimuler le plus longtemps pos- 
sible les mauvaises nouvelles qu'il venait de recevoir pour- 
rait, a priori, en l'absence de tout témoignage, être sup- 
posé. Cela admis, et étant connues l'énergie et la prompte 
décision de Simon, il faut reconnaître que la scène du mes- 
sager a été conçue dans les données de la vraisemblance. 

Simon de Montfort marche sur Toulouse avec cette rapi- 
dité à laquelle, l'année précédente, après la levée du siège 
de Beaucaire, il avait dû un succès si complet. Mais les 

1. V. 6140-72. 




INTRODUCTION, § X. lXXXV 

circonstances n'étaient plus les mêmes ; il n'avait plus 
affaire à une insurrection naissante : il avait devant lui 
cette fois le peuple entier de Toulouse, serré autour de son 
seigneur, combattant dans des conditions où les troupes les 
plus inexpérimentées font bonne contenance, c'est-à-dire 
derrière des fortifications dont l'achèvement était poussé 
avec activité. D'ailleurs des renforts arrivaient chaque jour, 
et ce n'étaient point des milices communales, mais des che- 
valiers capables de tenir tête en rase campagne à la cava- 
lerie de Simon, et des mesnaderos de l' Aragon ou de la 
Navarre, dont l'occupation habituelle était le métier des 
armes. 

Simon ne devait pas tarder à se convaincre qu'un siège 
régulier pouvait seul amener la prise de Toulouse. Dès son 
arrivée, il tenta de pénétrer dans Toulouse par un coup de 
force, et fut repoussé comme son frère Gui l'avait été peu 
de temps auparavant *. A la suite de cet échec et après avoir 
pris l'avis de son conseil, il se décida à occuper les deux 
rives de la Garonne afin d'intercepter toutes les communi- 
cations de la ville avec le dehors. 

C'est là le premier acte d'un siège où Simon de Montfort 
déploya une ténacité d'autant plus remarquable qu'à aucun 
moment il ne se vit près de réussir. Jamais, en effet, il n'eut 
assez de troupes pour investir complètement la place, qui 
paraît avoir reçu constamment des secours en hommes et 
en vivres; jamais il n'arriva à entamer les remparts de la 
ville, bien loin de pouvoir donner l'assaut, car la machine de 
guerre, la chatte, auprès de laquelle il devait trouver la 
mort, fut toujours efficacement combattue par les trébuchets 
des assiégés. Le seul succès qu'il eût obtenu, la prise de l'une 

\. V. 6347-442. 



1XXXVJ INTRODUCTION, § X. 

des deux tours qui défendaient le pont de la Garonne 1 , devait 
rester stérile, car, eût-il pu s'emparer de l'autre tour et 
mettre le pied dans Toulouse même, sur la rive droite de la 
Garonne, il lui eût fallu livrer un combat de rues dans des 
conditions défavorables, ayant la rivière à dos, et en face 
de lui des forces probablement supérieures aux siennes. 

Si on envisage au point de vue littéraire le long récit que 
le poète fait du siège de 1217-8 2 , on y trouvera sans doute 
bien des défauts. L'auteur s'entend mal à composer un récit. 
C'est une suite d'épisodes mal liés ou de scènes détachées, qu'il 
nous présente, et non pas une narration coordonnée. Racon- 
tant comme s'il ne devait pas avoir d'autres auditeurs que 
des acteurs du drame, il ne se préoccupe pas assez de ceux 
qui ne peuvent suppléer par leurs souvenirs aux lacunes de 
son exposé. Son ardeur impétueuse l'empêche souvent de 
voir clairement, et alors il devient confus, particulièrement 
dans les descriptions de combat. Enfin, le retour fréquent 
des mêmes idées et des mêmes formules finit par produire 
une impression de monotonie qui est naturellement beaucoup 
plus sensible dans le long récit du siège de Toulouse que 
dans tout autre épisode plus court. 

Mais, considéré au point de vue historique, ce récit est 
d'une très grande valeur. C'est une source qu'on peut dire 
unique, car pour les événements qui s'étendent du siège de 
Beaucaire à la mort de Simon, la narration de Pierre de 
Vaux-Cernai est très sommaire 3 , et si elle fournit quelques 
renseignements utiles sur les opérations des assiégeants, elle 



1. Voy. la fin de la tirade CXCVIII. 

2. Il occupe un peu plus du tiers de l'œuvre totale, 2300 vers 
environ, sur 6807 vers dont se compose le second poème. 

3. J'ai cité dans les notes du t. II les principaux passages de 
son récit, p. 379 et 419. 



INTRODUCTION, § X. lxXXVÌj 

ne nous apprend rien, ou à peu près, sur celles de la défense. 
Ici c'est naturellement la défense qui est mise en relief, et 
tel est le nombre et la précision des faits mentionnés qu'il 
est impossible que l'auteur n'ait pas assisté aux événements 
qu'il raconte. Il me paraît inutile d'entrer ici dans un examen 
détaillé, déjà en partie fait dans les notes qui accompagnent 
la traduction : la simple lecture du morceau suffit à empor- 
ter la conviction. J'appelle seulement l'attention sur l'abon- 
dance des indications topographiques. Si on y joint les 
mentions éparses dans le récit de l'insurrection de Toulouse 
en 1216, et l'énumération des barbacanes qui occupe la plus 
grande partie de la dernière tirade du poème, on aura sur 
la topographie de l'ancien Toulouse un ensemble de notions 
dont on ne trouverait l'équivalent dans aucun document du 
même temps. 

Le siège de Toulouse se termine en fait à la mort de 
Simon de Montfort, le 25 juin 1218. La prédiction sinistre 
que le poète plaçait dès 1215 dans la bouche du pape s'est 
réalisée : « Encore viendra la pierre et celui qui la sait 
« lancer, tellement que de toutes parts vous entendrez crier : 
« Qu'elle tombe sur le pécheur M » La pierre est venue, 
lancée du haut de Saint-Sernin par une pierrière que ser- 
vaient les dames de Toulouse. Elle est venue « droit où il 
fallait 2 », fracassant la cervelle du comte, et aussitôt un 
cri d'allégresse s'est élevé par toute la ville. Une dernière 
et inutile attaque est tentée par les assiégeants, et un mois 
après la mort de Simon, les croisés se retirent, mettant le 
feu à la ville de bois qui les avait abrités pendant une année 
environ, emportant, comme unique trophée, le corps de 
leur général. 

1 . Fin de la tirade CL. 

2. V. 8452. 



lXXXVÌÌj INTRODUCTION, § X. 

C'est ici en quelque sorte le point culminant de la chan- 
son. C'est à ce moment que le poète, triomphant avec 
Toulouse, a dû commencer à écrire, ayant les yeux fixés 
vers l'instant où l'ennemi du comte légitime devait tomber, 
non dans la gloire du soldat mourant à son poste, mais dans 
la réprobation du coupable frappé par le jugement de Dieu. 
Jusqu'ici il s'est contenu : ses sentiments à l'égard de Simon 
paraissent çà et là dans les discours qu'il prête à ses person- 
nages, il ne les exprime guère en son nom personnel. Mais le 
moment de la vengeance et du triomphe arrivé, son indigna- 
tion longtemps comprimée s'échappe en une invective véhé- 
mente : 

Tout droit à Carcassonne ils le portent pour l'ensevelir, pour 
célébrer le service au moûtier Saiut-Nazaire. Et on lit sur l'épi- 
taphe, celui qui sait lire : qu'il est saint, qu'il est martyr, qu'il 
doit ressusciter, avoir part à l'héritage [célestej et fleurir dans la 
félicité sans égale, porter la couronne et siéger dans le royaume 
[de Dieu]. Et moi j'ai ouï dire qu'il en doit être ainsi : si, pour 
tuer des hommes et répandre le sang, pour perdre des âmes, pour 
consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers, pour 
allumer des incendies, pour détruire des barons, pour honnir 
Parage, pour prendre des terres par violence, pour faire triompher 
orgueil, pour attiser le mal et étouffer le bien, pour tuer des 
femmes, égorger des enfants, on peut en ce monde conquérir 
Jésus-Christ, il doit porter couronne et resplendir dans le ciel ! 
Et veuille le fils de la Vierge, qui fait briller le droit, qui a donné 
sa chair et son sang précieux pour détruire orgueil, veiller sur 
raison et droiture qui sont en passe de périr, et qu'entre les deux 
partis il fasse briller le droit ! 

Entre la levée du siège de Toulouse (fin de juillet 1218) 
et la nouvelle croisade conduite par le fils du roi de France 
(printemps 1219), se passèrent des faits de guerre impor- 
tants et en somme favorables au parti de Toulouse, tels que 
la reprise de Marmande, faits sur lesquels nous sommes mal 
renseignés : le poète se borne à les indiquer en quelques 



INTRODUCTION, § X. lXXXÌX 

vers à la fin de la laisse CCVIII, et les autres récits sont 
également insuffisants. En revanche, il s'étend longue- 
ment i sur un combat entre la troupe de Bernart de 
Comminges et celle de ce Joris qui a été déjà mentionné 
ci-dessus. Cette affaire, dont l'importance paraît avoir été 
médiocre, et qui n'est mentionnée ni par Pierre de Vaux- 
Cernai ni par Guillaume de Puylaurens, est racontée avec 
des détails, en eux-mêmes intéressants, qui doivent avoir 
été fournis par quelqu'un des combattants, à supposer que 
l'auteur n'ait pas été lui-même témoin oculaire. Le poète 
nous montre ensuite le jeune comte, qui est de plus en plus 
mis en évidence, tandis que le comte son père disparaît com- 
plètement de la scène 2 , se rendant à Toulouse 3 , au retour 
sans doute de l'expédition annoncée à la fin de la laisse 
CCVIII. Suit une page 4 sur le siège mis devant Marmande 
en mai 1219 5 par Amauri de Montfort. Laissant de côté ce 
siège dont il ne paraît pas connaître encore le résultat, il 
passe au récit du combat de Baziège, qui lui donne l'occa- 
sion d'exalter la vaillance de ses héros favoris, le comte de 
Foix, son fils Rogier Bernart , et par-dessus tout le jeune 
comte de Toulouse 6 . Ici encore il y a de ces détails qui indi- 
quent ou que l'auteur assista au combat ou qu'il fut rensei- 
gné par un de ceux qui y prirent part. 



1. V. 8790-942. 

2. Ceci est conforme à l'histoire. Depuis 1216 on a des chartes 
du jeune comte qui le montrent agissant au lieu et place de son 
père. Dès l'époque de son mariage, en 1211, celui-ci lui avait fait, 
au témoignage de G. de Puylaurens (ch. xvin), donation de Tou- 
louse. 

3. V. 8943-4. 

4. V. 8945-72. 

5. Voy. II, 443, n. 1 . 

6. V. 8973-9210. 



XC INTRODUCTION, § X. 

L'auteur, qui, dans toute cette partie, semble composer à 
mesure que les événements se développent sous ses yeux, 
nous ramène par une courte transition au siège de Mar- 
mande, et à la nouvelle croisade amenée par le fils de Phi- 
lippe-Auguste. On voit bien qu'il n'était pas au nombre des 
défenseurs de la place, car son récit est court et dépourvu 
de particularités notables *, La scène qui vient ensuite, où 
l'on voit les chefs croisés délibérer sur le sort des principaux 
défenseurs de Marmande, est évidemment arrangée, puisque 
notre auteur n'avait guère le moyen d'être renseigné de 
première main, mais le fond en est certainement exact, et 
quant au massacre des habitants 2 , il est confirmé par Guil- 
laume le Breton 3 . 

Les deux dernières laisses du poème nous font connaître 
les préliminaires de ce siège de 1219 qui fut pour Tou- 
louse l'occasion d'un nouveau triomphe. Ce qui mérite sur- 
tout l'attention, c'est, à la dernière tirade, l'énumération 
des principaux défenseurs de Toulouse, avec l'indication 
précise du poste de combat de chacun d'eux. On voit pa- 
raître là une soixantaine de personnages, tous ou presque 
tous mentionnés dans les chartes du temps, ainsi qu'on le 
verra par les notes que j'ai jointes à la traduction de ce 
morceau. Cette longue liste, qui jusqu'à présent n'a pas été 
mise à profit par les historiens , est un précieux document 
pour l'histoire des familles seigneuriales du Midi, et de plus 
est à peu près le seul texte à l'aide duquel on puisse se for- 
mer une idée quelque peu précise des alliés qu'eut le comte 
de Toulouse dans sa lutte contre la croisade. C'est après ce 
dénombrement des défenseurs de Toulouse que s'arrête le 

1. V. 9216-55. 

2. V. 9307-20. 

3. Voy. II, 462, note 3. 



INTRODUCTION, § X. XCJ 

poème, et il y a lieu de croire — j'en ai donné les raisons 
au chapitre précédent — qu'il n'a pas été continué. 

Je crois avoir démontré par l'examen des récits ou, si l'on 
veut, des scènes dont se compose la seconde partie du poème, 
que l'œuvre du second auteur est une source historique très 
originale et toujours très digne de foi. Je désire cependant 
répondre d'avance à deux observations que ne manquera 
pas de faire tout lecteur attentif, et qui semblent, à pre- 
mière vue, diminuer l'autorité de l'ouvrage en tant que 
document pour l'histoire. La première de ces deux observa- 
tions concerne les discours dont le second poème est par- 
semé et qui ont évidemment, au moins pour la plupart, le 
caractère de créations poétiques. Je l'admets, m'empressant 
toutefois de remarquer que le jugement qu'il est légitime de 
porter sur ces discours ne doit aucunement être étendu aux 
récits eux-mêmes. Il se peut que le poète ait un peu fait 
parler à sa guise les personnages qu'il mettait en scène : les 
nécessités de la composition littéraire l'ont amené à suivre 
en cela, probablement sans qu'il en eût conscience, l'exemple 
des historiens de l'antiquité ; mais il n'y a aucune raison de 
croire qu'il ait fait agir les acteurs du drame d'une façon 
contraire à la vérité; nous avons même lieu de penser, 
comme je crois l'avoir montré, que son récit est partout 
très véridique, et c'est ce qui importe le plus. En outre, 
— ce point a déjà été touché précédemment à propos de 
la scène entre Simon et le messager de la comtesse, — ces 
discours, quoique peu acceptables dans la forme, sont la 
plupart du temps vraisemblables quant au fond. Assurément 
le comte de Toulouse et ses adhérents ne parlaient pas en 
vers, et les croisés s'exprimaient en français plutôt qu'en 
provençal, mais les uns comme les autres ont dû bien sou- 



XCÌj INTRODUCTION, § X. 

vent tenir en substance le langage que leur prête le poète. 
Ne perdons pas de vue que la méthode d'exposition de 
notre auteur est non pas narrative, mais toute dramatique, 
d'où l'introduction forcée d'un grand nombre de discours, 
sans que pourtant on en puisse conclure que les faits aient 
été dénaturés. Ces discours ne sont rien de plus qu'un pro- 
cédé de composition. Je prends comme exemple le cas où 
l'artifice est le plus visible. Ce cas est celui où l'on voit cer- 
tains croisés, même des plus intéressés au succès de l'expé- 
dition, faire, dans les conseils ou ailleurs, une certaine 
opposition, au moins en paroles, à Simon de Montfort. Il en 
est un notamment, Alain de Rouci, qui paraît avoir la spé- 
cialité de faire des objections au chef de la croisade, de lui 
reprocher son orgueil, sa dureté, son ambition, de lui mon- 
trer, souvent sur un ton railleur, la vanité de ses efforts. Il 
plaide pour ainsi dire la cause de Toulouse. Qu'Alain de 
Rouci ait jamais tenu un pareil langage, c'est ce que nous 
ne pouvons admettre comme démontré par le seul témoi- 
gnage du poème ; mais que de nombreux croisés aient été 
révoltés des excès de la croisade et qu'ils aient manifesté 
leur répugnance à suivre Simon de Montfort jusqu'au bout, 
c'est ce qui ne saurait être contesté, et les discours que le 
poète prête à Alain et à d'autres ne sont qu'une manière de 
mettre en relief ce fait incontestable. 

La seconde observation que l'on ne manquera pas de 
faire, et que j'ai faite moi-même plus d'une fois dans le cours 
de cette étude, est que notre second poème est, quant aux 
événements, singulièrement incomplet. Pour la plupart des 
faits dont il nous parle, il est incomparablement plus détaillé 
qu'aucun des récits contemporains, mais combien sont nom- 
breux les événements importants qu'il passe sous silence 
ou auxquels il n'accorde qu'une simple mention ! Ce qu'il 



INTRODUCTION, § XI. XCÌÌj 

dit des événements qui prirent place entre la bataille de 
Muret et le concile de 1215 est insignifiant ; il ne parle pas 
du meurtre de Baudouin ; rien sur les graves difficultés qui 
s'élevèrent entre l'ancien légat devenu archevêque de Nar- 
bonne et Simon de Montfort ' ; rien non plus sur saint Do- 
minique ni sur l'établissement de son ordre à Toulouse. 
Carcassonne, Albi, Lombers, où cependant se produisirent 
des faits dignes d'être notés, ne sont même pas mentionnés. 
A mes yeux, ces lacunes mêmes ajoutent une garantie de 
plus à la valeur des récits du poète anonyme. Il a voulu 
raconter ce qu'il savait bien et a négligé le reste. C'est la 
condition la plus favorable que nous puissions rencontrer 
chez un historien contemporain. Nous ne recherchons pas 
chez les chroniqueurs du moyen âge un résumé complet de 
l'histoire d'une époque ; nous nous efforçons de démêler 
ce qui est témoignage original, et n'attachons aux récits de 
seconde ou de troisième main que le prix qu'ils méritent. 
Chez Guillem de Tudèle la valeur des divers récits ne se 
laisse pas toujours fixer avec certitude, parce que l'auteur a 
voulu comprendre dans son récit tous les faits de la croisade, 
alors que sur beaucoup d'entre eux il n'était qu'imparfaite- 
ment renseigné. Avec le poète anonyme le même doute 
n'existe pas, puisqu'il néglige tout ce qu'il n'a pas recueilli 
de première main. Il ne sait pas tout, mais ce qu'il sait il le 
sait bien. 

XI. Guillaume de Tudèle : versification et langue. 

La chanson de la croisade albigeoise fournirait aisément 
la matière d'un gros volume à qui voudrait l'étudier à fond, 
en se plaçant successivement aux points de vue de l'historien 

1. Voy. II, 187, note 2, et les Additions et corrections. 



XCÎV INTRODUCTION, § XI. 

et du philologue. Désireux de maintenir cette introduction 
dans de justes limites, j'ai dû me résigner à traiter sommai- 
rement quelques-unes des parties de mon sujet. Et puisque 
j'ai l'honneur d'écrire pour la Société de l'Histoire de France, 
il m'a semblé que je devais m'attacher de préférence à 
éclaircir les questions historiques que soulève le poème. La 
philologie se trouvera par suite un peu sacrifiée et je me 
bornerai, en ce qui concerne la langue et la versification, 
aux observations strictement nécessaires. Je continue à 
étudier séparément les deux auteurs, et pour chacun d'eux 
je commence par la versification, parce que nous ne sau- 
rions déterminer les caractères linguistiques de nos deux 
textes sans connaître les habitudes de versification propres 
à leurs auteurs. 

I. Versification. 

Laisses. — Guillem de Tudèle compose en laisses en alexan- 
drins monorimes généralement assez courtes. La plus longue 
de ses laisses (LVI) a 46 vers, la plus courte (CXIX) en a 
8. Les 2768 vers dont il est l'auteur sont divisés en 
131 laisses, ce qui donne une moyenne de 21 vers pour 
chacune. La laisse est terminée par un vers de six syllabes 
(sept quand la terminaison est féminine) qui rime avec la 
laisse suivante *. C'est la disposition de la cobla capcaudada 
des Leys d'amors 2 , avec cette différence que dans les deux 
exemples rapportés par les Leys, le dernier vers du couplet 
est de même longueur que les autres. En d'autres termes 
les Leys ont en vue non des laisses de longueur indéter- 
minée, mais des couplets symétriques. La cobla capcau- 

1. Ce petit vers manque aux laisses 4 et 23, mais c'est sans 
doute par une omission du ms. 

2. I, 146, 168, 236. 



INTRODUCTION, § XI. XCV 

dada proprement dite, telle que l'entendent les Leys, 
est très fréquente en provençal et en français. Elle a été 
employée par Rutebeuf, et on trouve jusqu'à la fin du 
moyen âge, dans les mystères, même lorsqu'ils ne sont pas 
en couplets, une disposition analogue. On y voit en effet que 
le dernier vers de chaque discours rime avec le premier vers 
du discours suivant 1 . Du passage qui a été cité plus haut, 
p. xliij, il semble résulter que la disposition adoptée par G. de 
Tudèle a été empruntée à la chanson d'Antioche, mais c'est 
là, comme nous l'avons vu, un point qu'il n'est pas possible 
de vérifier. 

Je ne connais que deux compositions en laisses mono- 
rimes où se rencontre à la fin de la laisse le petit vers rimant 
avec la laisse suivante. Ces deux compositions sont le débat 
de l'inquisiteur et de l'hérétique (las novas de Vheretge 2 ), 
et le poème de la Guerre de Navarre, dans lequel j'ai signalé 
plus haut 3 des traces d'imitation du poème de la Croisade. 
Seulement il est à noter que sur 105 laisses dont se com- 
pose le poème en son état actuel, 15 seulement offrent la 
même disposition que G. de Tudèle : les laisses 3, 4, 7-18 
et 21. Il y a incertitude, à cause d'une lacune, pour les 
laisses 2 et 104, et les autres suivent le système de la 
seconde partie du poème de la Croisade. 

Rimes. — J'ai donné à la fin du t. I la table des rimes de 
chacune des deux parties. On a vu que l'avantage de la 
variété est du côté de G. de Tudèle. Il a 32 rimes mascu- 
lines et 17 féminines, tandis que la seconde partie en a 25 

1. Voy. G. Paris, dans la Romani a, IV, 153. 

2. Fragment dans Bartsch, Chrestomathie provençale, 3 e édit., 
col. 185-90. 

3. Fin du § VI. 



XCVJ INTRODUCTION, § XI. 

de la première espèce et 3 seulement de la seconde. G. de 
Tudèle rime fort exactement. Les quelques assonances que 
l'on rencontre çà et là se laissent aisément ramener à la 
rime, pourvu qu'on les dépouille de la forme exclusive- 
ment provençale que le copiste leur a donnée, ainsi vie, 7, 
dans une rime en it, doit être corrigée en vit, et benaziga, 
51, en benazia. Les laisses en at, et, it, ut, présentent un 
mélange de formes avec z, mais ce mélange est encore dû au 
copiste. Ainsi la laisse VIII (vers 1 55-80) a dû être écrite 
par Guillem tout entière en at. Cependant les vers 155, 
159-68, 170, 177-8 ont seuls cette terminaison, les autres 
étant en atz. Mais les mots rimes des vers 156-7, 174-6 et 
180 sont au cas sujet du pluriel et doivent conséquemment 
selon la grammaire être privés de leur z ; de même ceux des 
vers 158, 172, qui sont au cas régime du singulier. Restent 
un petit nombre de vers où la grammaire exigerait le z. Ces 
vers présentent deux cas différents : au premier appartien- 
nent 168 et 170, qui sont en at dans le ms., mais devraient, 
régulièrement, être en atz, puisque les mots rimes sont au 
cas sujet du singulier l , et 171 où poestatz a le z qu'il doit 
avoir, puisqu'il est un nominatif. On peut supposer que 
Guillem suivait l'usage vulgaire qui de son temps déjà , au 
commencement du xm e siècle, avait une tendance marquée 
à employer la forme du régime au lieu de celle du sujet. Le 
second cas est plus embarrassant. C'est celui des vers 169, 
179 où les mots rimes, étant au cas régime du pluriel, ont, 
en conformité avec la grammaire et l'usage vulgaire, la 
finale en atz. Même dans ces deux cas je crois que Guillem, 
désireux de rimer exactement, avait écrit at, ne se faisant 



1. Gela n'est pas très sûr pour le v. 170 où crozat est attribut; 
et dans ce cas l'adjectif est fréquemment traité comme régime. 



INTRODUCTION, § XI. XCVÌj 

point scrupule de violer à la fois la grammaire et l'usage. 
Quant à latz, 173, qui est au cas régime, on peut, quoique 
ce mot soit ordinairement invariable, admettre que l'auteur 
lui a donné la forme normale du cas régime. 

Il n'y a guère moyen de faire usage des rimes pour resti- 
tuer la langue de Guillem, car on y trouve, comme on le 
verra plus loin, des formes appartenant à des dialectes très 
divers. Toutes les formes lui sont bonnes pourvu qu'elles lui 
fournissent la rime cherchée. 

Elision. — Chez G. de Tudèle, comme chez plusieurs 
poètes de son temps ou postérieurs l , l'élision de la voyelle 
atone finale sur une voyelle initiale suivante est facultative. 
Voici un certain nombre de cas où elle n'a pas lieu : 

cornent la. eretgia, 31 2 ; 
una abaya, ot z , 58; 
del comte en avant, 84 ; 
ab mot ciri ardant, 95 ; 
e trametre en Fransa, 127 ; 
Ni mange en toalha, 132 ; 
e nom mete enplah, Ì74 ; 
merceia, e somon, 195 ; 
pâli o sisclato, 213 ; 
lo papa, i trames, 243 ; 
Bes volgra, acordar, 248 ; 
Senhor aicesta, osts, 256 ; 
Per Vaiga, ab navili, 296 ; 
Autra, ost de crozatz, 300. 

1. Voy. Flamenca, préface, p. xxxvi. 

2. Ce cas, où l'hiatus est produit par un monosyllabe, est très 
fréquent. 

3. Ou uns. abaya ot ; il faut qu'il y ait dans cet hémistiche un 
cas d'élision et un cas d'hiatus. 

I Q 



XCVÌÍj INTRODUCTION, § XI. 

Dans les mêmes cas l'élision est très fréquente. Je n'en 
citerai d'autres exemples que ceux, ailleurs les moins com- 
muns, où l'élision porte sur un monosyllabe : 

/b a Tudela noirit, 3 ; 

De Bezers tro a Bordel, 35 ; cf. 272, 273 ; 

e aperceubut o avia, 49 ; 

per so si era legatz, 70 ; 

e a Toloza la gran, 142 ; cf. 295, 655 ; 

de fer ni entresenhatz, 176 ; 

a un parlamen que feiro, 186 ; 

no anpaor de morir, 474. 
Il est bien vraisemblable qu'au temps où vivait G. de 
Tudèle, on commençait à réunir en une seule syllabe deux 
voyelles consécutives qui autrefois avaient été prononcées 
séparément. Il n'a pas manqué de faire usage, probable- 
ment avec peu de discrétion, de cette faculté toutes les fois 
que son vers s'en accommodait : 

que m&estre W. (Guillem) fit, 2; cf. 207, 523; 

seri&n enpaubrezit, 11 ; 

que deuri&n estre pros, 215 ; 

lopriors de l'Ospital, 231 ; 

qui avia, nom Milos, 244 ; 

ans que sia 1 noit escura, 547. 
Les exemples contraires, c'est-à-dire où la prononciation 
ancienne est conservée, sont très abondants. Ainsi ma-estre, 
104,112, 1457,2162; avi-an, 10, avi-a, 113, iri-an, 
13, teni-an, 69, si-an, 197. 

1. On pourrait être tenté de corriger sia et avia en seit, aveit, 
car ces formes françaises se rencontrent de temps à autre dans le 
poème, et sans doute elles étaient à l'origine plus nombreuses 
(voir le § suivant), mais on ne pourrait corriger serian en seroient 
sous peine de fausser le vers. 



INTRODUCTION, § XI. XCÌX 

2. Langue. 

Avant de rechercher de quelle nature est la langue em- 
ployée par Guillem de Tudèle, il importe de savoir quel était 
l'idiome naturel d'un auteur né à Tudèle. Fauriel s'est 
débarrassé aisément de cette question en disant : « J'ignore 
« quelle langue on parlait à Tudèle vers 1210 ; c'était peut- 
« être encore le basque ; ce n'était point le provençal 1 . » Ce 
n'était pas le basque assurément : M. Fr. Michel l'a dit 
avant moi 2 , mais je ne crois pas qu'il ait invoqué contre 
l'opinion de Fauriel des arguments décisifs. La question 
mérite donc d'être examinée brièvement. « Aussi loin que 
« nous pouvons remonter, » dit M. Michel, « nous trou- 
« vons en Navarre le basque relégué dans les Pyrénées, et 
« la langue romane régnant dans les villes de la plaine. 
« Nous pourrions citer cent preuves de ce que nous avan- 
« çons ici ; nous nous bornerons à trois ou quatre. » Les 
preuves alléguées consistent en ce que des actes rédigés à 
Pampelune sont en « langue romane », et toutes, selon 
M. Michel, « dans le même dialecte roman ». Il y a ici une 
petite erreur en ce sens que les pièces alléguées appartien- 
nent en réalité à deux dialectes fort distincts, comme nous 
allons le voir ; mais en somme elles sont en roman et non 
en basque. M. Michel conclut que si à Pampelune, « à la 
« porte des Pyrénées basques , on parlait roman , à bien 
« plus forte raison devait-on employer ce langage à Tudela, 
« bien plus rapproché de F Aragon, où le basque n'a jamais 
« été en usage sinon dans les temps anté-historiques. » 

i. Introduction, p. xvin. 

2. Dans l'Introduction au poème de la Guerre de Navarre, 

p. XXIX. 



C INTRODUCTION, § XI. 

M. Michel a raison au fond, mais la preuve n'est pas aussi 
forte qu'il le croit. Actuellement la langue usitée à Pampe- 
lune est le castillan, mais à très peu de distance, dans la 
direction du nord, règne le basque. Or, on a pu constater 
que depuis le commencement de ce siècle le basque a perdu 
beaucoup de terrain, reculant devant le castillan. Il n'y a 
pas plus de soixante ans qu'on parlait encore basque au sud 
de Pampelune, notamment à Puente de la Reina et à Olite 1 . 
Ajoutons que la plupart des noms de lieux, jusqu'au Rio 
Aragon, à 50 kilomètres environ au sud de Pampelune, 
sont basques. On peut donc considérer comme établi que 
Pampelune était en plein pays basque. On devait cependant 
y entendre aussi le roman de la Castille et de l' Aragon, par 
suite des relations avec ces pays. Et comme le basque ne fut 
jamais employé au moyen âge comme langue écrite, il est 
naturel que les actes qu'on n'écrivait pas en latin aient été 
rédigés en roman. Les documents romans cités par M. Mi- 
chel ne sauraient donc justifier la conclusion qu'il en tire, 
d'autant plus que de ces actes l'un est catalan 2 tandis que 
les autres sont en castillan 3 . Le castillan et le catalan peu- 
vent avoir été écrits et parlés à Pampelune, mais il y aurait 
contradiction dans les termes à admettre qu'ils y aient 
coexisté l'un et l'autre avec la qualité d'idiome local et 
naturel de la ville. Laissons donc Pampelune de côté. 
Tudèle, sur la rive droite de l'Èbre, était dès le moyen âge 
en dehors du territoire où régnait le basque. On y parle 



i . Voy. les recherches .de M. Broca, Revue d'anthropologie, IV 
(1875), 43. 

2. C'est un acte de 1303, Hist. de la guerre de Navarre, p. 375-6. 

3. Ibid., p. 400, 441, 529, 541, 544 (pièce écrite par un « Martin 
Garceytz de Tudela »), 576, etc. D'autres pièces nous montrent le 
castillan en usage à Olite (p. 382, 392), à Estella (p. 501), etc. 



INTRODUCTION, § XI. CJ 

maintenant le castillan prononcé à l'aragonaise, ce qui le 
rapproche un peu du catalan, et il paraît établi qu'au 
moyen âge l'idiome local était encore plus voisin de cette 
dernière langue 1 . Quoi qu'il en soit, il résultera des obser- 
vations ci-après que Guillem de Tudèle a écrit dans une 
langue, ou plutôt dans un jargon, qui ne doit rien — ou du 
moins rien de notable — au castillan ni au catalan. 

Ce jargon est un mélange de provençal et de français. Le 
français, Guillem en avait sans doute acquis une certaine 
connaissance par la lecture de nos chansons de geste, dont 
il paraît avoir été grand amateur, ainsi qu'on l'a vu plus 
haut 2 , et il avait pu se perfectionner au temps de la 
croisade, en conversant avec les croisés; le provençal, il ne 
pouvait manquer de l'avoir appris à Montauban. Il ne 
savait ces deux langues que très imparfaitement. 

De prime abord le poème de Guillem semble beaucoup 
plus provençal que français ; mais l'apparence ne répond 
pas entièrement à la réalité. Il faut considérer que le copiste 

1. C'est du moins ce que dit Mayans y Siscar, qui constate la 
grande conformité entre l'aragonais et le castillan, mais ajoute : 
« aunque antiguamente la [lengua] Aragonesa se conformava 
mucho mas con la Valenciana, o per decirlo mejor, era Lemo- 
sina », Origenes de la lengua espanola, I, 54 (§ 74). La lengua 
lemosina, pour les Espagnols, c'est le catalan. Je crois que Mayans 
exagère un peu, car Raimon Muntaner constate, au commence- 
ment du xiv e siècle, que, si les Catalans et les Aragonais ont un 
même seigneur, ils se distinguent beaucoup par la langue : « E 
« sibe Cathalans e Aragonesos son tots de un senyor, la llengua 
« llur es molt departida » (ch. xxix, éd. Bofarull). L'examen des 
documents aragonais du moyen âge montre pourtant qu'il y a 
quelque vérité dans l'assertion de Mayans. Il y a quelques formes 
plutôt catalanes que castillanes dans deux actes de Jacme le Con- 
quérant, passés à Tudèle en 1251 et 1253, que cite Helfferich, 
Raymond Lull und die Anfxnge der Catalanischen Literatur, p. 47- 
8, mais, à tout prendre, l'ensemble de ces documents est castillan. 

2. P. xlj et suiv. 



CÌj INTRODUCTION, § XI. 

qui a exécuté notre unique ms. de ce poème était méridional, 
et qu'entre ce copiste et Guillem il y a eu au moins une ou 
deux transcriptions faites par des méridionaux. Chacun de 
ces scribes aura, par instinct plutôt que par esprit de sys- 
tème, fait disparaître quelques formes françaises, de sorte 
qu'il n'y a guère plus que les rimes qui puissent nous 
donner une idée de la langue de l'auteur. Cependant, même 
en dehors des rimes, on peut recueillir un certain nombre 
de formes françaises qui, n'ayant pu être introduites par les 
copistes, viennent certainement de Guillem. Je citerai dama 
(français dame), 1499, 1557, 2139, daima (id.), 1937; 
mesira (messire), 1483, 1504; sira, 2088 * ; chivacher 
(fr. chevaucher), 1469 ; puis des formes de verbes telles 
que seit (fr. soit), 387, 1532, 2030, 2180, avait, 343, so- 
loit, 40, veneit, 2046, 2057, vindreit, 1896, voleit, 1879, 
pour sia, avia, solia, venta, venria, volia; des parti- 
cipes tels que detrenchetz, 389, montetz, 411, monteia, 
32, comenseia, 203, etc. De même, dans le fragment de 
Raynouard, avoit, I, p. 2, en note. Signalons encore dels 
devant des noms féminins : dels autras viandas, 1162, 
dels espeias, 2127, dels peireiras, 1169, que j'ai corrigé 
en dels manganels, mais qu'il aurait fallu conserver. De 
même als albergas, 2587; quels, se rapportant hpeiriei- 
ras, 1181. En provençal il faudrait de las, a las, que las, 
ce qui donnerait aux vers une syllabe de trop. L'auteur a 
été influencé par le français des, as, ques. Ces mots, ces 
formes, ne sont que quelques individus isolés qui ont échappé 
au travail des copistes. Voyons les rimes. Je les prends 
dans l'ordre de la table qui termine le tome I er . 



1. Je ne cite pas ie sire des vers 710 et 734 parce qu'on peut 
supposer (et la supposition a été faite par Fauriel) que l'auteur a 
voulu faire parler ici un de ses personnages en français. 



INTRODUCTION, § XI. CÌÎj 

-a, XXIX, CXXX. Rimes toutes françaises, car il s'y 
trouve beaucoup de prétérits, ama, 652, monta, 653, 
parla, 654, apela, 655, etc., qui sont étrangers au pro- 
vençal. 

-ac, -ag, LXXXVI. Rimes toutes provençales, assurées 
par les noms de lieux Galhac, Laurac, Aloysag, Bra- 
gairag. On y voit figurer ag (habuit), ce qui n'empêche 
pas qu'on trouve ailleurs la forme purement française ot, 
tant en rime (58, 70) qu'en dehors de la rime (1495, 1548). 
Au v. Í9Ì8 pag est d'un provençal bien douteux, mais ne 
saurait être français. 

-ai, LXIII, LXXI. Rimes provençales. Sai, 1442-3, 
1462, lai, 1622, 1624, jai, 1461, eschai, 1631, ne sont 
pas possibles en français. 

-ais, XXII. Rimes provençales ; cais, 517, n'existe pas 
en français, et ce n'est pas la seule difficulté qu'on éprou- 
verait à mettre cette laisse en français. 

-al, XLIII, XCVII. Dans la première de ces deux tirades 
les rimes sont à la fois provençales et françaises. Dans la 
seconde Nadal (Noël) est purement provençal. Lavaur, 
au v. 2130, semblerait fautif et on chercherait à le rempla- 
cer par quelqu autre nom de lieu en al, s'il n'était garanti 
par la rédaction en prose. Peut-être toute la rime sonnait- 
elle en au ì 

-an, LX, LXXXVIII, XGV, GXXV. Rimes purement 
provençales. 

-ans, XXIII. Cette laisse contient plusieurs rimes où ans 
vient de ins ou ens qui ne peuvent rimer avec ans d'origine 
qu'en français, et non dans tous les dialectes l ; ainsi ma- 



1 . Voy. mon mémoire sur an et en, Mêm. de la Soc. de linguis- 
tique de Paris, t. I. 



Civ INTRODUCTION, § XI. 

nans, laians (prov. laïnz), sirjans et des participes pré- 
sents qui en français seulement reçoivent an à la terminaison, 
combatans, corrans. 

-ant, IV, LXXII, XCIII, GIX, CXXII. Cette rime ne 
se distingue de la précédente que par la consonne finale ; 
elle présente comme cette dernière le mélange purement 
français de an et de en. Mais, pourtant, elle ne serait pas 
entièrement valable en tant que rime française, à cause de 
quelques mots qui, mis en français, ne rimeraient plus ; 
ainsi an, 1644, fr. ont; vant, 2043, fr. vont, de sorte que 
ces laisses, ou du moins deux d'entre elles (LXXII et XCIII) 
ne sont en réalité correctes ni en français ni en provençal. 

-ar, XIX, XL, LXXVII, LXXXIII, CXV. Rimes 
purement provençales, qui mises en français offriraient un 
mélange inadmissible de finales en -er et -ier, sans compter 
a far, 907, 1732, far, 1737, Bar, 1742, etc., qui ne sont 
possibles qu'en provençal. 

-as, XCIX. Purement provençal. 

-atz, XXIV, XXX, XCI. Rimes purement provençales. 
Mises en français elles offriraient un mélange de finales en 
ez et iez; de plus gatz, 682, serait chas. Les futurs 
(2 e pers. du plur.) -atz (553-4, 1997, 2000, 2004, 2006) 
ne sont pas sans exemple. Il est manifeste que l'auteur a 
voulu rimer en atz, quoiqu'il n'y soit pas arrivé sans faire 
aux règles de la déclinaison quelques menues infractions. 
Je crois, comme je l'ai déjà indiqué dans la première partie 
de ce chapitre, qu'on peut admettre des infractions du même 
genre pour les laisses VIII, LI, LVIII, LXVIII, indiquées 
dans ma table comme offrant des rimes en -atz et en -at 
mêlées, et dès lors les remettre toutes en -at. 

Le peu d'espace dont je puis encore disposer ne me permet 
pas de poursuivre jusqu'au bout l'étude des rimes ; il en est 



INTRODUCTION, § XI. CV 

cependant deux qu'il est indispensable d'examiner ; la rime 
-ea, -eia et la rime -ot. 

ea, eia, XVII, LXVI, XCII, CXVI, CXXVIII, 
CXXXI. Il y a contradiction entre cette rime et celle en 
-ada de la laisse XII. Comme Guillem a la rime en -at, il 
semble naturel qu'il ait aussi celle en -ada, et par suite on 
pourrait être tenté de rétablir sous cette forme purement 
provençale tout ce qui a la terminaison plutôt française ea, 
eia (fr. ée). Mais à l'encontre de cette idée on peut faire 
valoir des arguments décisifs. D'abord il n'est pas à suppo- 
ser que les copistes méridionaux, par les mains de qui a 
passé l'écrit de Guillem, aient introduit des formes fran- 
çaises à la place de formes provençales, tandis que l'hypo- 
thèse inverse est vraisemblable : la laisse XII peut avoir 
été rimée en -ée et corrigée en -ada. Ensuite il y a dans 
ces laisses un mot au moins qui ne peut recevoir la termi- 
naison -ada; c'est guerreia, 1519. La terminaison -ea ou 
-eia est par là garantie. Peut-être Guillem avait-il écrit, à 
la française, -ée, mais de toute façon ses rimes sont mau- 
vaises, car en français correct les unes devraient être en 
-iée et les autres en -ée, sans parler de guerreia du 
v. 1519, qui en français serait guerreie ou guerroie *. 

-ot, III. Les quatorze rimes de cette laisse sont intéres- 
santes : sept (apelot, puiot, amenot, amot, alot, predi- 
cot, preiot) sont de ces imparfaits de la première conjugaison 
qu'on qualifie ordinairement de normands, mais qui en 

1. Dans le voisinage des Alpes, la finale latine -ata devient, 
non -ada, mais -aya ou -eia ; voir les Chants populaires de la Pro- 
vence publiés par D. Arbaud (recueillis pour la plupart dans les 
Basses- Alpes). Il y a déjà des exemples de cette forme dans le 
Ludus sancti Jacobi. Mais il va sans dire que ce dialecte n'a pu 
avoir aucune influence sur G. de Tudèle, qui aura certainement 
visé à faire des rimes françaises. 



CVJ INTRODUCTION, § XI. 

réalité appartiennent à tout l'ouest des pays de langue d'oïl 
(Normandie, Anjou, Poitou, Saintonge) et qui se montrent 
parfois dans des textes du centre 1 . Estot, 60, serait à 
joindre à cette liste, si le sens permettait de le rattacher à 
ester, mais comme c'est indubitablement l'imparfait du 
verbe estre, il faut admettre que Guillem a fait un barba- 
risme. Les autres rimes sont ot (habuit), mot, sot (sapuit), 
sot (adj.), tôt. Il est bien évident que Fauteur a voulu faire 
des rimes françaises ; mais il y a mal réussi, car sans parler 
du barbarisme estot, il a admis deux rimes en o fermé, 
mot et tôt, entre des rimes en o ouvert. On peut croire que 
ce qu'il savait de français, il l'avait appris plutôt par la 
lecture que par l'audition. 

Tout incomplète qu'elle est, cette étude des rimes de 
Guillem suffit à montrer que la langue de cet auteur est un 
mélange irrégulier de provençal et de français. Les propor- 
tions de ce mélange ne se peuvent déterminer avec certitude, 
parce qu'il est assuré que les copistes ont fait disparaître 
mainte forme française, mais au moins savons-nous que la 
proportion de l'élément français devait être dans le ms. de 
Guillem plus forte que ce qu'elle est dans notre unique ms. 
du poème. 

Un auteur qui use avec aussi peu de discrétion des formes de 
deux idiomes donne à penser par cela seul qu'il n'a qu'une 
connaissance très imparfaite de l'un et de l'autre ; présomp- 
tion qu'on pourrait aisément convertir en certitude si on 
prenait la peine de relever dans les 2768 vers de G. de 
Tudèle les formes nombreuses qui ne sont réellement cor- 
rectes en aucun dialecte ni du nord ni du midi de la France. 

1. Raclot, dans Ogier le Danois, 4633 ; Alexandre, éd. Michelant, 
p. 309, toute une laisse ; J. de Meung, Rom. de la Rose, éd. Michel, 
II, 81, honorot (rimant avec ot); ibid., 157, pensot (rimant avec sot). 



INTRODUCTION , § XII. CVÌj 

J'ai déjà cité estot, faux imparfait du verbe estre, dans la 
rime en ot ; je pourrais citer paianor, 361, qui à la vérité 
est provençal, mais ne peut s'employer comme ici (la paia- 
nor au sens de « la terre payenne »), ce mot, dans tous les 
exemples que j'en connais, étant construit comme un génitif 
pluriel, qu'il est en effet. De même encore companhor, 
352, qui paraît être un pur barbarisme, amené par la rime, 
et tant d'autres que je ne puis mentionner faute de place. 
Guillem de Tudèle est pour la langue comme pour les idées 
un écrivain bâtard qui se tient à mi-chemin entre le parti 
croisé ou français et celui de Toulouse, et ne peut qu'être 
désavoué par l'un et par l'autre. 

XII. L'auteur anonyme de la seconde partie : versification 

ET LANGUE. 

1. Versification. 

Laisses. — La seconde partie du poème est beaucoup plus 
considérable que la première, puisqu'elle comprend 6810 
vers (du vers 2769 au vers 9578). Néanmoins elle n'a que 
83 laisses, tandis que G. de Tudèle nous en offre 131 . La 
moyenne des vers est donc pour le second auteur de 82 vers 
par laisse. Remarquons qu'au début, le poète, influencé 
peut-être par l'exemple de G. de Tudèle, fait ses laisses 
relativement courtes, quoique déjà plus longues que celles 
de son devancier 1 . Les 26 premières ont en tout 1213 vers 

1. S'il était sûr que l'auteur anonyme se fût appliqué dans le 
commencement à ne pas trop dépasser la longueur des tirades de 
la première partie, ce serait une preuve qu'il aurait eu sous les 
yeux le poème inachevé de Guillem de Tudèle et qu'il se serait 
proposé de le continuer. Telle est l'opinion que je considère 
comme la plus probable; toutefois je ne voudrais pas trop insister 
sur l'argument tiré de la longueur des laisses. 



CVÌÌj INTRODUCTION, § XII. 

(2769-3981), ce qui donne une moyenne de 46 vers par 
laisse. La plus courte est la laisse CXLII qui a 21 vers ; 
vient ensuite CXXXVI avec 24 vers *. Les deux plus longues 
sont CCXI avec 184 vers, et CCIV avec 165. Chaque laisse 
est terminée, comme chez Guillem deTudèle, par un vers de 
six syllabes, ou de sept quand la terminaison est féminine. 
Mais ce petit vers ne rime pas avec la laisse qui suit : il est 
reproduit, au moins en substance, dans le premier vers delà 
laisse suivante, de sorte que ce petit vers forme la fin d'une 
laisse et le début d'une autre. Cette disposition est celle de la 
cobla capfinida des Leys d'amors 2 . Elle se retrouve dans 
la plupart des tirades du poème de G. Anelier sur la guerre 
de Navarre 3 , et est fréquente dans la poésie des trouba- 
dours *. Il y en a aussi des exemples dans la poésie française 5 . 
Rimes. — J'ai dit plus haut que les rimes employées par 
l'auteur de la deuxième partie sont peu nombreuses. Il y en 
a 29 en tout, dont trois féminines seulement, les unes et les 
autres des plus communes que puisse fournir la langue. Le 
poète abuse des ressources presque infinies qu'offrent les 
finales atz, ens, or, en homme pressé d'écrire et peu sou- 
cieux de la forme. Il rime exactement — l'assonance, 
qui de son temps tombait en désuétude dans le Nord, n'avait 
jamais été d'un emploi fréquent dans le Midi — mais il se 
permet bien des licences. Ainsi il altère le nom de l'évêque 
Folquet en Forquiers, 8469 6 ; il admet à la rime laens 

1. Je ne compte pas CL VII qui a également J24 vers, parce 
qu'il y a visiblement une lacune après le v. 3976. 

2. I, 280. 

3. Voy. ci-dessus, fin du § VI. 

4. Voy. Bartsch, Iahrbuch f. romanische Literatur, I, 178-80. 

5. Voy. par ex. le dit dont M. Fr. Michel a publié quelques 
couplets dans la préface de ses Lais inédits. 

6. L'altération des noms propres en vue de la rime n'est pas 



INTRODUCTION, § XII. CÌX 

(pour laïns, fr. leans), 8670, ou même laent, 7540, selon 
que la rime va en ens ou en ent. De même tens pour tans, 
8612, prezens pour prezans , 8637 1 , et par contre valhans 
pour valens, 6121 2 . Il ne se fait aucun scrupule de donner 
aux mêmes participes la terminaison es et la terminaison 
is, selon les rimes ; ainsi ases, 3515, mes, malmes, 
promes, etc., 2909, 2914, 2920, 3479, etc., et près, 
empres, etc., 2916, 2919, 2920, comques, enques, 3498, 
3504, mer ces, 3540, — et asis, 7085, malmis, 7092, 
tramis, 7093, pris, espris, sobrepris, 7077, 7084, 7091, 
comquis, 7095, mercis, 7149. Il faut dire que beaucoup 
de troubadours en ont fait autant 3 . Une licence plus grave 
et dont je ne connais pas d'exemples aussi anciens consiste 
à placer en rime des finales atones, notamment la finale 
-es, en des cas où Ye n'est qu'une voyelle d'appui produite 
par un groupe de deux consonnes : avesques, 8028, 
chaples, 8005, 8933 (le même mot, régulièrement accen- 
tué, 4888, 5184 4 ), clergues, 8946, crestianesmes , 
8059, Jaques, 8988, joves, 8943, polies, 8962, Sicres, 
8962, torres*, 8964, ligues, 8997. Les exemples d'autres 

un fait rare : il y en a divers exemples dans Girart de Roussillon 
et en général dans la poésie épique. Ainsi, dans Aubri le Bour- 
guignon, le même personnage est appelé tantôt Fouques (précisé- 
ment le même nom que dans notre poème), Fouchier, Fouquerê, et 
même une fois, dans une rime en i (éd. Tobler, 198, 21), Fouqueri. 

1 . On trouve de même dans le poème de Guerre de Navarre, en 
rime, amens 3983, enens 4001. 

2. C'est une forme française (vaillant). Il y a aussi sarjans, 2829 
et 2870, mais en dehors de la rime et simplement parce que l'au- 
teur a jugé bon de conserver à ceux que désigne ce mot le nom 
qu'ils avaient dans l'armée croisée. 

3. Yoy. par ex. Bartsch, Peire Vidal's Lieder, p. lxxvii. 

4. Il y a aussi chapleus, 4562, qui parait avoir été affublé, en 
vue de la rime, d'un suffixe qui ne lui est pas habituel. 

5. Cet exemple n'est pas très sûr, parce qu'il y a els torres, et 



CX INTRODUCTION, § XII. 

finales atones placées en rime sont plus rares, mais on peut 
citer cependant setis, 7119, Joris, 7140 (paroxyton, 
5796, 7950, 7999, 8870, 8908, 8937), savis 1 , 7153; 
prendo, 5097, contention, 7814 2 . Signalons encore l'intro- 
duction parmi les rimes en -ans de deux finales qui n'y 
sauraient légitimement prendre place, l'une en -as fermé, 
l'autre en -anh : Alans, 4162, 6061 (Alanus), qui partout 
ailleurs qu'à la rime est Alas s , et estrainhs , 6101, 
gazants, 6109. 

Elision. — Les cas de non-élision d'une finale féminine, 
suivie d'un mot commençant par une voyelle, sont fréquents : 

El reis manda a totz, 2782 ; 
que Dieu s salve e gar, 2802 ; 
sia essems mesclatz, 2834 ; 
per rama e per blatz, 2835. 



qu'il est difficile d'admettre els pour e las en provençal; cependant, 
comme il y en a un autre exemple (els armas, 4534), je l'admet- 
trais à la rigueur. M. Ghabaneau pense que torres est pour torriers, 
mais d'abord il ne s'agit pas ici de touriers : c'est tour qu'il faut 
entendre. Puis la rime repousse une finale en iers. M. Chabaneau 
invoque à tort nés, 4106, qui est un mot français (il s'agit de 
Guillaume au court nez) et qui rime à peu près. 

1. Exemple fort douteux. Voy. les Add. et corrections. 

2. Ces rimes en o atone ne sont pas rares dans la Guerre de Na- 
narre de Guill. Anelier (v. 21, 22, 26, 1463, etc.). Ailleurs, dans 
Guiraut Riquier, par exemple, et Matfre Ermengaut, on rencontre 
d'autres finales atones (surtout en es ou en e) rimant avec des 
toniques : voy. Bartsch, Denkmœler d. provenz. Liter., p. 319, et 
Zeitschrift f. romanische Philologie, II, 131 ; Mussafia, Handschrift- 
liche Studien, III, p. 4 (C.-r. de l'Ac. de Vienne, XLVI, 410). Les 
Leys d'amors citent la rime bes-Alexandres, la regardant comme 
vicieuse, mais comme pouvant être excusée « en los dictatz an- 
tiez » (III, 6, 8). 

3. On trouve chez certains troubadours des exemples du 
mélange d'-ans ayant Vn instable (-as estreit de Faidit) avec -ans 
ayant Vn stable; voy. Bartsch, Denkmwler, p. 332 (note sur 179, 4). 



INTRODUCTION, § XII. CXJ 

Les exemples contraires sont naturellement très nombreux, 
et il me paraît superflu d'en citer aucun. 
L'élision des monosyllabes est fréquente : 

e aquo espessamens, 2849 ; 
ab sen e ab escient, 3202. 

2. Langue. 

Dans les observations qui suivent, et qui ne sont qu'un 
choix restreint entre celles que suggère le second poème, 
plusieurs s'appliquent plus vraisemblablement à la langue 
du copiste qu'à celle de l'auteur. Il n'est pas toujours facile 
de distinguer l'une de l'autre : les rimes, dont l'examen four- 
nit ordinairement le moyen d'opérer le départ, ne seraient 
pas dans le cas présent un guide sûr, à cause des licences que 
l'auteur s'est accordées, outre que ces rimes, par cela qu'elles 
sont peu nombreuses, ne nous font pas connaître une grande 
variété de sons. Je commencerai par signaler quelques faits 
de phonétique qui me paraissent propres au copiste, qu'il 
n'y a du moins aucune raison d'attribuer ni à G. de Tudèle 
ni à son continuateur. 

t suivi de l devient souvent ia ; ainsi viala (voir au 
vocabulaire), fiai, 7847, mialsoldor, 2888, umialmens, 
3406. Ce développement de Yi se rencontre dans le sud de 
l'Auvergne et dans l'Albigeois à partir de la deuxième moi- 
tié du xm e siècle (ce qui est l'époque de notre ms.). Viala 
se trouve à diverses reprises dans la charte de Calvinet 
(sud du Cantal), datée de 1260 1 ; aussi, et très fréquemment, 
dans les compoids d' Albi (xiv e -xvi e siècle) 2 : abrial (avril) , 

1. Fr. Michel, Hist. de la guerre de Navarre, p. 777. 

2. Isid. Sarrasy, Recherches sur Albi à l'aide des anciens 
cadastres de la cité. Albi, 1860-2. Cet ouvrage renferme aussi 
quelques extraits de chartes d'Albi du xi\° siècle. 



CXÌj INTRODUCTION, § XII. 

p. 343, mial (mil), p. 237, 389, 390, piala (pile), 
p. 247. 

ai est employé pour ei dans maitat, 178, 1271, maitetz, 
585, maitadatz, 6637, 9313; cf. saisanta, compoids 
d'Albi, p. 147. 

au prend la place à' eu dans iau, 126, 1247, 1452, 
siaus, 1200, 4558 ; de même, à Albi : alhiauramen, 
p. 75, Bertomiau, p. 105, 174, 193, ciautat, p. 193, 
iau, p. 194-5, liauras, Ihiauras, p. 193-4, Matiau 
(Mathieu), p. 224, Monjuziau, p. 192-3, reciauta, 
p. 193 *. 

Dans le second poème nous rencontrons un assez grand 
nombre de cas où ei est substitué à la forme ai, plus fré- 
quente dans le même texte, soit pour le latin habeo, soit, 
ce qui revient au même, à la première pers. sing. du futur : 
ei, 2794, 3560, 3618, 5074, 5321, aurei, 5058-9, co- 
brarei, 5059, destruirei, 5368, farei, 3644, 3802, 4787, 
5056, intrarei, 5006, verei, 5006, voldrei, 2775, 3650. 
— De même sei pour sai (je sais), 3039, 5368. 

Le son ei venant à' ai se réduit à é (ou è?) dans les futurs 
diiré, 3008, 3873, 5061, donaré, 3986, faré, 5304, 
recebré, 4646 2 . 

L'affaiblissement du son ai en ei appartient aussi à 



1 . On trouve dans le mystère de sainte Agnès Diau pour Dieu, 
308, 326, 328, 336, etc., miaus, tiaus pour mieus, tiens, 416, 436, 
iaus pour ieus, 1214. Des exemples du même fait ont été signalés 
ailleurs encore, voy. Bartsch, Denkmsler, p. 324 (note sur 72, 1), 
mais toujours dans des textes d'une origine incertaine. 

2. On rencontre les futurs en -e dans des textes du xiv e siècle, 
mais en des cas où le son (ouvert ou fermé) ne se laisse pas déter- 
miner a-vec certitude; voy. Bartsch , Denhmxler, p. 328 (note 
sur 116, 13); M. Bartsch se trompe certainement en croyant 
découvrir là une trace d'influence espagnole. 



INTRODUCTION, § XII. CXÌÎj 

l'Albigeois. Je trouve en effet ei, farei dans une charte 
passée en 1248 à Gaillac 1 , et, un peu plus tard, en 1311 et 
1313, dans des chartes originaires du même arrondisse- 
ment 2 , iei, gardariei, mostrariei, seriei, où de plus on 
remarque le développement d'un i parasite 3 . 

Ces faits, toutefois, ne prouvent pas absolument que le 
ms. du poème ait été exécuté en Albigeois, parce qu'ils 
peuvent venir d'un ms. antérieur. 

Examinons maintenant quelques autres faits qui remon- 
tent certainement à l'auteur. 

J'ai indiqué au vocabulaire plusieurs exemples de senhs, 
sens (sanctus), au cas régime du sing. sent, qui se trouvent 
en rimes. Sants (sanctos) se trouve aussi en rime (6091) ; 
mais il est probable que la forme sens, sent, de beaucoup 
la moins généralement usitée, représente la prononciation 
habituelle de l'auteur. Il est tout naturel qu'il ait connu la 
forme avec a, encore qu'elle ne fût pas la sienne propre, 
mais il l'est moins qu'il ait pu connaître la forme avec e, 
s'il était d'un pays où elle n'existait pas. Si donc sens, 
sent, appartient proprement à la langue de l'auteur, nous 
avons là un indice d'origine qui n'est pas sans valeur. Cette 
forme se rencontre dans les chartes de Saint-Pierre de 



1. Rossignol, Monographies communales du Tarn, II, 391. 

2. Bibliothèque de l'École des chartes, 2, III, 250, et XXX, 
579. 

3. On peut mentionner ici la réduction qu'on remarque dans 
les prétérits dont la finale, au lieu d'être ei, est è (ou é?) : ainsi 
laiche 4645, rende 3235. Il faudrait trouver ces mots en rime pour 
déterminer le son (ouvert ou fermé) de la finale, mais il n'y a pas, 
dans tout le poème, de rimes où ils aient pu prendre place. 
Dans mon édition j'ai corrigé laiche en laiche[i], mais la réduc- 
tion de -ei à -e est aussi naturelle pour le prétérit que pour le 
futur. 

I h 



CXÌV INTRODUCTION, § XII. 

Lézat 1 , au sud de Toulouse 8 et plus à l'ouest, à Bagnères 3 
et en Béarn 4 . Comme la langue offre dès Bagnères des 
caractères très marqués qui ne se trouvent pas dans notre 
poème, c'est plutôt le pays de Foix qui aurait été la patrie 
de l'auteur. Nous avons vu plus haut (p. lviij et suiv.) qu'il 
était du diocèse de Toulouse, sans être Toulousain ; or Pa- 
miers et Foix étaient au xra e siècle (jusqu'en 1295) compris 
dans ce diocèse. 

Notre auteur, pressé de rimer, use et abuse des conces- 
sions faites aux auteurs de poèmes de longue haleine, et que 
les Leys d'amors autorisent ou du moins tolèrent. Dans 
la déclinaison comme dans la conjugaison il admet diverses 
formes reçues de son temps dans le langage parlé et dans 
les écrits sans prétentions littéraires, mais ordinairement 
bannies de la poésie. Ainsi coms (lat. cornes) est plus d'une 
fois employé au cas régime du singulier, 5264, 6242, 6347, 
8678 5 , au lieu de comte. Il en est de même pour senher et 
àbas 6 . Des exemples pareils se trouveraient en grand 
nombre en d'autres textes du xin e siècle 7 . 

Les Leys d'amors réprouvent l'usage de l'imparfait du 

1. Canton du Fossat, arr. de Pamiers. 

2. Voir mon Choix d'anciens textes, partie provençale, n° 52. Je 
vois aussi Sent Roma dans une charte écrite en 1208 par le notaire 
du comte de Toulouse (Teulet, Layettes du Trésor, I, 314 &), mais 
nous ne savons pas d'où était originaire ce notaire. 

3. Musée des Archives départementales, p. 169. 

4. Choix d'anciens textes, partie prov., n° 54. 

5. Dans le texte j'ai fait à ces passages des corrections que je 
retire maintenant, comme aussi l'indication du vocabulaire où 
coms, cas régime, est donné comme propre à la première partie. 

6. Voy. Ghabaneau, Revue des langues romanes, 2, I, 203, note. 

7. Coms et vescoms, au cas régime dans la vie de Gaucelm 
Faidit (Parn. occit., p. 101), plainte du vicomte de Soûle en 1252 
(Romania, V, 371), etc. 



INTRODUCTION, § XIII. CXV 

subjonctif en a : il ne faut pas dire fossa, fossas, fossa, 
mais fos, fosses, fos i , qui est en effet plus étymologique. 
Néanmoins la forme avec cette terminaison a, qui fournis- 
sait une conjugaison si facile 2 , se trouve déjà au xn e siècle 
dans le fragment de la traduction limousine de saint Jean 
(jaguessa, XIII, 25). Elle est des plus fréquentes dans le 
second poème, et y présente en certains cas cette particula- 
rité que la finale -am, -atz (l re et 2 e pers. du plur.) est 
traitée comme atone ; voy. aux Addit. et corr. la note sur 
le v. 5002. Ce n'est pas là un caractère de dialecte bien 
important, puisque cette forme allongée se rencontre en 
diverses parties du Midi, mais je dois noter qu'elle n'est pas 
étrangère au pays de Foix d'où je suppose que l'auteur était 
originaire, car je trouve agessas, en 1176, dans un acte 
d'hommage de P. de Saint-Félix 3 au comte de Foix 4 . 

XIII. Conclusion. 

Je terminerai par quelques mots sur la présente édition, 
et d'abord je parlerai du texte. 

Le ms. de la chanson est assez peu correct. Les incorrec- 
tions qu'il présente peuvent être distribuées en deux classes. 
Les unes altèrent le sens et parfois le détruisent tout à fait ; 
celles-ci ont pour cause l'ignorance ou l'inattention du 
scribe qui a exécuté notre unique ms. du poème, ou de ses 
devanciers. Les autres consistent en de simples modifications 
de forme comme on doit s'attendre à en trouver dans tout 



1. Leys d'amors, II, 396. 

2. Celle de l'imp. de l'ind., du présent du subj. dans les verbes 
non en ar, et des conditionnels. 

3. Canton de Tarascon-sur-Ariège. 

4. Arch. nat., J 879, n°21. 



CXVJ INTRODUCTION, § XIII. 

ms. qui n'a pas été exécuté par l'auteur lui-même ou sous 
ses yeux. Les altérations de cette seconde catégorie ne peu- 
vent manquer d'être particulièrement nombreuses dans la 
partie composée par Guillem de Tudèle où la langue, par 
son irrégularité même, provoquait pour ainsi dire les correc- 
tions plus ou moins arbitraires des copistes. La seconde par- 
tie, œuvre d'un homme du Midi écrivant sa langue, a dû 
être plus respectée par les scribes, mais toutefois, comme on 
l'a vu au paragraphe précédent, les éléments font défaut 
pour rétablir avec certitude la langue de l'auteur. A plus 
forte raison est-il à peu près impossible de restituer à sa 
forme originale la langue mélangée de G. de Tudèle. Par 
suite, je suis arrivé à la conclusion que le parti le plus 
prudent était de s'en tenir à la graphie de l'auteur. Cette 
idée n'était pas, tandis que le premier volume s'imprimait, 
aussi arrêtée chez moi qu'elle l'est maintenant. De là cer- 
taines corrections orthographiques qu'il eût mieux valu ne 
pas faire, de là quelque inconséquence dans la façon de 
traiter des cas identiques. Le défaut de conséquence est d'ail- 
leurs sans importance parce qu'il s'agit de faits ordinaire- 
ment assez insignifiants , et surtout parce «que les leçons 
rejetées du texte sont enregistrées au bas des pages. Quant 
aux altérations beaucoup plus profondes de la première caté- 
gorie, elles ont nécessité de ma part un très grand nombre 
de corrections dont les unes, celles qui m'ont paru assurées, 
ont pris place dans le texte, les autres, plus ou moins hypo- 
thétiques, étant proposées en note, avec ou sans point d'in- 
terrogation, selon le degré de probabilité que je leur attribue. 
Je me suis aidé, non sans profit, de la rédaction en prose 
que le premier éditeur avait complètement négligée. Malheu- 
reusement, ce remaniement tardif de notre poème abonde en 
inexactitudes de tout genre et bien souvent n'offre qu'un 



INTRODUCTION, § XIII. CXVÌj 

abrégé de l'original. Désireux d'appeler l'attention des per- 
sonnes compétentes sur un texte qui, bien que publié depuis 
1837, n'avait jamais été étudié avec critique à aucun point 
de vue, j'ai fait choix de douze passages entre ceux 
qui présentaient des difficultés pour moi insolubles, et, 
dans un article spécial 1 , j'ai avoué mon impuissance à 
les expliquer, les soumettant à l'examen de plus habiles. 
N'ayant reçu aucune réponse satisfaisante, je n'ai pas 
recommencé l'expérience. Du moins ai-je pris soin, soit 
par des notes, soit par de simples points d'interrogation, 
d'indiquer aux critiques les endroits où il convient que 
leur attention se porte. Le seul secours qui me soit venu 
du dehors m'a été apporté par un philologue très versé dans 
la connaissance du provençal, M. Chabaneau, qui, en deux 
articles publiés par la Revue des langues romanes 2 ', a 
proposé un grand nombre de corrections au premier volume. 
De ces corrections, la majeure partie se rattache à des ques- 
tions de formes, en elles-mêmes intéressantes, mais qui n'af- 
fectent pas le sens. Parmi celles qui impliquent une modifi- 
cation du sens, il en est plusieurs que j'ai adoptées, comme 
on le verra soit dans les notes de la traduction, soit dans les 
additions et corrections jointes au second volume. Le défaut 
de place ne me permettait pas de discuter celles que je n'ai 
pas cru pouvoir admettre ; mais toutes ont été de ma part 
l'objet d'un examen attentif. 

Le vocabulaire, bien qu'ayant une étendue que d'ordi- 
naire on n'accorde pas aux vocabulaires spéciaux, pourrait 
cependant recevoir encore mainte addition utile, surtout en 

1. Romania, V, 267-77. — Depuis j'ai trouvé la solution d'une 
des douze difficultés, celle du v. 511. Voy. les Additions et cor- 
rections du t. I. 

2. Deuxième série, I, 192-208 et 352-63. 



CXVÌÌj INTRODUCTION, § XIII. 

ses premières pages. Les notes que j'ai recueillies à ce sujet 
depuis la publication du tome I er auraient formé un supplé- 
ment trop considérable pour être ajouté aux additions et 
corrections, déjà bien longues, imprimées à la fin du t. IL 

La traduction était de beaucoup la partie la plus aisée de 
ma tâche. Guillem de Tudèle et son continuateur n'ont rien 
de commun avec Marcabrun ni Arnaut Daniel, et là où le 
texte est bien établi, il est rare que le sens soit difficile à 
fixer. Entraîné par l'exemple de Fauriel, de qui la traduc- 
tion est en général assez littérale, ce qui ne veut pas dire 
fidèle, j'ai serré le texte de très près. De trop près certaine- 
ment, car plus j'avançais dans mon travail et plus j'acqué- 
rais la conviction qu'un ouvrage tel que notre poème ne 
doit pas être traduit littéralement. Les mots y ont une valeur 
très variable selon la place qu'ils occupent dans le vers. Le 
besoin de rimer a conduit les deux auteurs, surtout le second, 
à employer une quantité de formules qui ne sont guère que 
des chevilles, et dont le lecteur qui lit le texte sait apprécier 
la portée. Mais dans la traduction, où il n'y a pas de rimes, 
tous les mots ont leur pleine valeur : ce qui n'est en réalité 
qu'un pur remplissage, auquel l'auteur n'attachait aucune 
importance, a l'air d'exprimer une idée. De sorte qu'en un 
certain sens on devient d'autant moins exact qu'on cherche 
à l'être davantage. 

L'annotation historique était une œuvre autrement diffi- 
cile et importante. Je suis convaincu que tous les person- 
nages mentionnés dans le poème ont vécu et agi dans les 
circonstances où Guillem de Tudèle et son continuateur les 
font vivre et agir. La démonstration détaillée de ce fait doit 
assurer au poème une autorité qui, jusqu'à présent, ne lui a 
pas été suffisamment reconnue. Il ne m'a pas été possible, 
je le regrette, de joindre à chaque nom un renseignement ou 



INTRODUCTION, § XIII. CXÌX 

un témoignage contemporain. J'ai dû me contenter des docu- 
ments imprimés qui sont parvenus à ma connaissance, et 
de celles des pièces manuscrites que renferment les dépôts 
de Paris. Le dépouillement des archives de Toulouse qui 
s'opère en vue de la nouvelle édition de D. Vaissète mettra 
probablement au jour des documents qui aideront à combler 
les lacunes de mon commentaire. Pour ce commentaire 
comme pour l'édition du texte, le lecteur voudra bien consi- 
dérer que j'ai eu sur presque tous les points à frayer la 
voie. 

Décembre 1878. 



TABLE DE L'INTRODUCTION. 



I. Observations générales sur la composition du poème. j 

II. Sources de l'histoire de la croisade contre les Albi- 

geois : les actes iij 

III. Les récits : Pierre de Vaux-Cernai viij 

IV. Les récits : Guillaume de Puylaurens xiij 

V. Récits épisodiques xix 

VI. La chanson : manuscrits existants ou perdus ; ré- 

daction en prose; Guillem Anelier, imitateur 

de la chanson xxiv 

VIL Guillem de Tudèle : circonstances et date de la 

composition xxxj 

VIII. Guillem de Tudèle : caractère et valeur de son récit, xxxix 

IX. L'auteur anonyme de la seconde partie de la chan- 

son : circonstances et date de la composition. . liv 

X. L'auteur anonyme de la seconde partie de la chan- 

son : caractère et valeur de son récit .... Ixiv 

XL Guillaume de Tudèle : versification et langue . . xciij 

XII. L'auteur anonyme de la seconde partie de la chan- 

son : versification et langue cvij 

XIII. Conclusion cxv 



CHANSON 

DE LA CROISADE 

CONTRE LES ALBIGEOIS. 
I. 

AU nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit com- 
mence la chanson que fit maître Guillaume, un clerc 
qui fut élevé en Navarre, à Tudèle. Il est très-savant et 
preux, selon ce que dit l'histoire ; [5] des clercs et des 
lais il fut chaudement accueilli, des comtes, des vi- 
comtes aimé et écouté. Pour la destruction qu'il 
connut et vit en la géomancie, car il avait longtemps 
étudié, et pour ce qu'il connut que le pays serait 
brûlé et dévasté [1 0] à cause de la folle créance à la- 
quelle ils (les habitants) avaient consenti, et que les 
riches bourgeois seraient dépouillés des grands biens 
dont ils s'étaient enrichis, et que les chevaliers s'en 
iraient bannis, misérables, enterres étrangères, tristes 
et marris, [1 5] il résolut en son cœur, — car il était 
habile, et à tout ce qu'il voulait prêt et dispos, — de 
faire un livre qui fût ouï par le monde, pour que son 
savoir et son sens en fussent répandus. Alors il fit ce 
livre et l'écrivit lui-même 1 . [20] Depuis qu'il fut com- 

1 . La bonne leçon est évidemment celle du fragment de Ray- 
nouard, reproduite en note aux pages 1 et 2 du tome précédent. 
Voici la traduction du morceau auquel ce fragment apporte 
II 1 



CROISADE CONTIIE LES ALBIGEOIS. 



mencé jusqu'à son achèvement il ne mit en autre 
chose son entente, à peine même dormit-il. Le livre 
fut bien fait et composé de beaux mots ; et si vous le 
voulez entendre, les grands et les petits vous y pour- 
rez 1 beaucoup apprendre de sens et de beaux dires, 
[251 car celui qui l'a fait en a le ventre tout farci, et 
quiconque ne le connaît pas et n'en a fait l'épreuve ne 
pourrait se l'imaginer. 



11. 



Seigneurs, cette chanson est faite dans la même 
manière que celle d'Antioche et selon la même me- 

d'importantes variantes; je souligne tout ce qui est propre au 
fragment : « ... fut élevé en Navarre, à Tudèle. Puis il vint à 
« Montauban, selon ce que dit l'histoire : il y resta onze ans; au 

« douzième il en sortit. Pour la destruction en terres 

« étrangères, tristes et marris ; à cause de cela il en sortit [de Mon- 
« tauban) comme vous avez ouï. Il vint au comte Baudouin {que 
« Jésus garde et guide !) à Bruniquel * ; et celui-ci l'accueillit avec 
« grande joie. Puis le comte le fit, sans opposition aucune, chanoine 
« du bourg Saint- Anlonin** ', car il l'avait établi [là] avec maître 
« Técin . . . .*** et Geoffroi de Poitiers qu'il n'oublie pas. Alors 
« il fit ce livre et l'écrivit lui même . ...» Je ne sais qui était 
maître Técin; quant à Geoffroi de Poitiers, il reparaîtra plus 
loin comme gouverneur du fils de Raimon VI (v. 880). Nous 
savons d'ailleurs qu'il assista en 1208 comme témoin à une 
donation faite par le comte Raimon à l'ordre de Grammont (Teu- 
let, Layettes du Trésor des chartes, n° 864). 
1. Je traduis conformément à la variante. 

* Ch. 1. de c. de l'arr. de Montauban, 

** Ch. 1. de c. de l'arr. de Montauban. 

*** Je ne traduis pas que fort o enantit sorte de parenthèse qui peut 
s'entendre de différentes façons, mais qui n'est en tout cas qu'un rem- 
plissage. 



CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 



sure, [30] et elle a le même air, pour qui sait le dire. 
Vous avez tous ouï comment l'hérésie avait tant ga- 
gné (que Dieu la maudisse !) qu'elle dominait tout 
l'Albigeois, le Garcassais, le Lauragais pour la plus 
grande partie. [35] De Béziers à Bordeaux, sur toute 
la route, il y a beaucoup de ses adhérents et de leur 
compagnie. Si j'en disais plus 1 , je ne mentirais [pour- 
tant] pas. Quand le puissant pape et le reste du clergé 
virent cette grande folie se répandre [40] plus fort que 
de coutume et croître chaque jour, chacun dans son 
ressort ils envoient prêcher. L'ordre de Gîteaux, qui 
eut en cette matière l'autorité principale, y envoya 
maintes fois de ses hommes, tellement que, par suite, 
l'évêque d'Osma 2 tint cour assemblée [45] ainsi que 
les autres légats avec ceux de Bulgarie 3 dans Carcas- 
sonne, où il y eut grande affluence. Le roi d'Aragon 
y était avec son grand baronnage. Il en sortit quand 
il eut ouï la cause et se fut convaincu que c'étaient des 
hérétiques, [50] et envoya ses lettres scellées 4 à Rome 

1. P.-ê. : si je disais cela du plus grand nombre [de[l] plus?) de 
la majorité des habitants? 

2. Diego de Acebes, évoque d'Osma (Vieille-Castille) ; voyez 
Vaissète, III, 135, et note xv (p. 558); cf. I). Juan Loperraez 
Gorvalan, Description historica del obispado de Osma (Madrid, 
1788, in-4°), I, 190-3. 

3. C'est-à-dire avec les hérétiques (les Bougres). 

4. Il y eut à Garcassonne, en février 1204 (n. s.), entre les 
hérétiques et les inquisiteurs de la foi, et en présence du roi 
d'Aragon, une conférence qui nous est connue par un acte éma- 
nant de Pierre d'Aragon lui-même. Cet acte, qui est une sorte de 
circulaire, est donné comme « tiré des Archives de Garcassonne » 
par le P. Benoist, Hist. des Albigeois et des Vaudois, I, 269, et a 
été publié de nouveau, d'après un ms. (cartulaire ?) du xm e siècle 
appartenant à un particulier, par Compayré, Etudes historiques 
et Documents inédits sur V Albigeois (1841, in-4°). p. 227. Malgré 



/l CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 

en Italie. Je ne sais qu'en dire, puisse Dieu me bénir ! ils 
se soucient de la prédication comme d'une pomme 
pourrie. Cinq ans, ou je ne sais combien, ils se com- 
portèrent de la sorte ; ils ne veulent point se convertir, 
cette gent égarée : [55] par suite de quoi maints hommes 
ont été tués, mainte gent a péri et périra encore jus- 
qu'à ce que la guerre soit finie, car il ne peut en être 
autrement. 



III. 



En l'ordre de Gîteaux il y eut une abbaye, sise 
près de Lerida 1 qu'on appelait Poblet; [60] un homme 
de bien en était abbé. Parce qu'il était savant, il 
montait de grade en grade, [si bien] que d'une autre 
abbaye, Grandselve , — car on sut qu'il était là [à 
Poblet], et on l'en amena — il fut élu abbé ; et puis 
ensuite [65] il fut abbé de Cîteaux, car Dieu l'aimait 2 . 



quelques différences de lecture entre les deux éditions, il est à 
croire que le même rus. a servi à l'une et à l'autre. Quoi qu'il en 
soit, le texte rapporté par le P. Benoist est le seul document par 
lequel Vaissète (III, 135) ait connu la conférence de 1204. C'est 
vraisemblablement à la même pièce que fait allusion le v. 50. 
Mais il ne paraît pas que l'évêque d'Osma, qui provoqua diverses 
conférences avec les hérétiques en 1206 et 1207 (voy. G. Scbmidt, 
Cathares, II, 210-4), ait assisté à celle de 1204. Il y aurait donc eu 
confusion de la part de G. de Tudèle. 

1. L'abbaye cistercienne de Poblet, située un peu à l'ouest de 
Montblanch, entre Tarragone et Lerida, est à 35 kil. environ de 
cette dernière ville. Elle fut fondée par R. Berenger IV; voy. 
Marca Hispanica, p. 504, et Vaissète, II, 448. L'acte de fonda- 
tion (18 février 1150, n. s.) s'en trouve dans la collection Doat, 
t. LIX, fol. 8. 

2. Arnaut Amalric, abbé de Granselve, dioc de Toulouse, 1199 



[\ 207-8] CROISADE CONTKE LES ALBIGEOIS. 5 

Ce très saint homme allait avec les autres par la 
terre des hérétiques et les prêchait afin qu'ils se con- 
vertissent ; et plus il les priait , plus ils le raillaient 
et le tenaient pour sot. [70] C'est pour ce faire qu'il 
était légat : le pape lui ayant donné tant de pouvoir 
qu'il les abattait partout, la gent mécréante ! 



IV. 



...- 1 et l'abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant, 
qui avait nom frère Arnaut, au premier rang, [75] à 
pied et à cheval allaient disputant contre les félons 
hérétiques qui étalent mécréants et les pressaient 
vivement de leurs discours ; mais ils n'en ont cure et 
les méprisent. En ce temps Peire de Castelnau passa 
[80] vers le Rhône en Provence, avec son mulet am- 
biant; il excommunia le comte de Toulouse, parce 
qu'il soutenait les routiers qui vont ravageant le pays 2 . 
Alors un écuyer qui fut plein de méchanceté, afin de 
se rendre désormais agréable au comte, (85] le tua 
en trahison en passant par derrière lui, et le frappa 
à l'échiné avec son épieu tranchant 3 , et puis s'en fuit 

à 1200 (Gall. Christ. XII, 134); de Cîteaux, 1200-12 (Gall. Christ. 
IV, 990). 

1. Voir au t. lia note sur le v. 73; cf. Pierre de Vaux-Cernay, ch. v. 

2. « Prseterea ruptarios mirabili quoque arnplexatus est afiectu 
« dictus cornes, per quos spoliabat ecclesias, monasteria destrue- 
« bat... » P. de V.-G. ch. rv. L'excommunication prononcée par 
Peire de Castelnau fut confirmée à la date du 29 mai 1207 par 
une lettre singulièrement violente du pape Innocent (1. XI, 
ep. lxix; Potthast, n° 3114). 

3. Le meurtre de Peire de Castelnau eut lieu le 15 janvier 1208 
(n. s.). Cette date est fournie par le nécrologe du prieuré de 



6 CK0ISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1208] 

avec son cheval courant, à Beaucaire d'où il était, où 
furent ses parents. Mais 1 , avant de mourir, levant ses 
mains au ciel, [90] il (Peire) pria Dieu, en présence de 
tout le peuple de pardonner ses péchés à ce félon ser- 
gent, quand il eut reçu la communion, vers le chant 
du coq ; il mourut après, à l'aube naissant. L'âme s'en 
est allée au Père tout puissant ; [95] à Saint-Gilles on 
l'enterre avec force cierges allumés, avec force Kyrie 
eleison que chantent les clercs. 



Quand le pape sut, à qui on dit la nouvelle, que son 
légat avait été tué, sachez qu'elle lui fut pénible. De 
l'affliction qu'il en eut il tint la main à sa mâchoire 2 
[100] et invoqua saint Jacques de Compostelle, et 
saint Pierre de Rome qui gît en la chapelle. Quand il 

Cassan : XVIIII cal. Febr. obiit Petrus do Castronovo, D. pape 
legatus, presbyter et monachus Fontis Frigidi (Vaissète, II, pr. 
p. 15). Les deux récits originaux les plus circonstanciés que nous 
ayons de sa mort sont celui de Guillaume de Tudèle et celui qu'In- 
nocent III a inséré dans deux lettres du 10 mars 1208 (1. XI, 
ep. xxvi-xxix, Potthast n°* 3323 et 3324; cf. P. de V.-C. 
ch. vin). Ces deux récits se complètent mutuellement et ne se 
contredisent sur aucun point, sinon que le pape (comme aussi P. 
de V.-G. ch. lxiv) suppose que le meurtre eut lieu à l'instigation 
du comte de Toulouse. Dans une lettre postérieure de quatre ans 
(1. XV, ep. en), il se borne à l'en déclarer très-suspect (valde 
suspectus). 

1. Ce « mais » [pero) n'est guère motivé; p.-ê. y a-t-il une 
omission entre les vers 88 et 89. 

2. C'est dans les chansons de geste le signe ordinaire d'une vive 
affliction : 

Par irour tint sa main a sa maissele. {Raoul de Cambrai, p. 48.) 
Et Geris pleure sa main a sa maissele (Ibid., p. 136.) 



[1208] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 7 

eut fait son oraison, il éteignit le cierge 1 . Là fut frère 
Arnaut, l'abbé de Gîteaux, et maître Milon 2 qui parle 
en latin, [105] et les douze cardinaux tous en rond. 
Là fut prise la résolution par suite de laquelle s'émeut 

la 3 dont beaucoup d'hommes ont péri éventrés, 

et mainte riche dame, nombre de belles pucelles, 
[ont été dépouillées], de sorte qu'il ne leur resta ni 
manteau ni gonelle. [110] D'au de \k* de Montpellier 
jusqu'à Bordeaux il mande qu'on détruise tout ce qui 
lui résistera ; ainsi que le rapporte maître Pons de 
Mêla, envoyé par le roi qui tient Tudèle 5 , le seigneur 
de Pampelune et de l'Estella, [115] le meilleur cheva- 
lier qui onques montât en selle. Miramolin 6 le sait, le 
chef des païens 7 . Le roi d'Aragon y fut et le roi de 
Castille 8 . Tous ensemble y frappèrent de leur lame 
tranchante, et je pense en faire encore une bonne 
chanson nouvelle, [120] toute en beau parchemin. 

1. Ce trait doit se rapporter au cérémonial de l'excommunication. 

2. Milon, légat du pape à partir de ce moment, voy. P. de V.- 
C, chap. ix et x. — La présence de l'abbé de Gîteaux à ce conseil 
est fort douteuse. En effet, P. de V.-G. ne fait point mention de 
lui alors qu'il parle (au commencement du ch. ix) du voyage à 
Rome des évoques de Toulouse et de Gonserans. Bien plus, au 
ch. x, il nous montre Milon et son compagnon Thédise se ren- 
dant en France en exécution des ordres du pape, et allant tout 
d'abord à Cîteaux pour y conférer avec l'abbé. 

3. M. à m. « la boucle » (?) ; voy. Romania IV, 279. 

4. Au-delà, c'est-à-dire dans la direction de la Provence. 

5. Sanche VII, roi de Navarre. 

6. L'émir el-moumenîn, Mohammed el-Nasir. 

7. Allusion à la bataille de lasNavas de Tolosa, 16 juillet 1212. 
Cf. G. Anelier, Guerre de Navarre, v. 14-84. 

8. Alphonse VIII, roi de Castille (1158-1214), et Pierre II d'Ara- 
gon (1196-1213). 



8 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1208] 

VI. 

Mais l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, 
s'est levé auprès d'un pilier de marbre, et dit au pape : 
« Sire, par saint Martin, c'est trop de paroles et de 
« bruit sur cette affaire : [125] faites faire vos lettres, 
« faites les écrire en latin, telles qu'il vous plaira, afin 
« que je me mette en route, et [faites les] envoyer en 
« France et par tout le Limousin, en Poitou, en Au- 
« vergne, jusqu'en Périgord. Faites proclamer de 
« même le pardon [1 30] par toute la terre et par 
« tout Constantinople. Que celui qui ne se croisera ne 
« boive jamais plus de vin, qu'il ne mange plus sur 
« nappe ni soir ni matin, qu'il ne s'habille plus d'étoffe 
« de chanvre ou de lin ; à sa mort qu'il ne soit pas 
« plus enterré qu'un mâtin. » Après ces paroles, tous 
s'accordent, quand il eut fini, [135] au conseil qu'il 
leur donne. 



VII. 



Quand l'abbé de Cîteaux, personnage honoré (qui 
puis fut élu évêque de Narbonne 1 ), le meilleur et le 
plus preux qui jamais y ait porté tonsure, leur eut donné 
le conseil, personne ne dit mot, [140] excepté le pape 
qui fit une figure affligée : « Frère, » dit le pape, « va 
« à Garcassonne et à Toulouse la grande, qui sied sur 
« la Garonne. Tu conduiras les osts sur la gent 
« félonne ; de la part de Jésus-Christ pardonne-leur 
« leurs péchés, [145] et de ma part prie-les, ser- 

1. Le 12 mars 1212. 



[4 208] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 9 

« monne-les de poursuivre les hérétiques mêlés au 
« peuple honnête. » Sur ce il (Arnaut) s'éloigne, à 
l'heure de none 1 ; il sortit de la ville, éperonnant for- 
tement. Avec lui va l'archevêque deTarragone [1 50], 
celui 2 de Lerida et celui de Barcelone, et du côté de 
Montpellier celui de Maguelone, et d'outre les ports 
d'Espagne celui de Pampelune, et l'évêque de Burgos 
et celui de Tarazona 3 , ceux-là vont tous avec l'abbé. 



VIII. 



[1 55] L'abbé monta aussitôt qu'il eut pris le congé, et 
s'en vint à Citeaux où étaient assemblés tous les moines 
blancs 4 portant tonsure, à la fête de Sainte Croix, en 
été 5 , en chapitre général, comme il est de coutume. 
[160] En présence de tout le couvent il leur a chanté 
la messe, et quand elle fut finie, il les a prêches, et leur 
a dit et exposé ce qui avait été décidé. Puis il a montré sa 
bulle scellée à chacun, [et] expliqué comment ils doivent 
aller ça et là par tout le monde [165] aussi loin que 
s'étend la sainte chrétienté. Alors on se croise en 

1. Vers trois heures. 

2. Il faudrait l'évêque de Lerida, l'évêque de Barcelone, etc. 

3. Petite ville située sur la frontière de PAragon et de la Na- 
varre, près de Tudèle. 

4. Les vêtements des Cisterciens étaient à cette époque plutôt 
gris que blancs, voir Du Gange, ordo griseus, et d'Arbois de Jubain- 
ville, Etudes sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes, p. 134; 
cependant on les appelait aussi parfois monachi albi, Du Gange, 
ordo albus. 

5. Le jour de l'Exaltation, 14 sept. Jusqu'à l'année 1440 le 
chapitre général de Citeaux, formé de l'assemblée de tous les 
abbés de l'ordre, s'est ouvert le 12 ou le 13 sept.; voy. d'Arbois 
de Jubainville, ouvr. cité, p. 152. 



10 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1208] 

France et par tout le royaume 1 , quand on sait qu'on 
sera pardonné de ses péchés. Jamais, depuis ma 
naissance, je ne vis une aussi grande assemblée [que 
celle] qu'ils font contre les hérétiques et les sabatatz 2 ; 
[170] car le duc de Bourgogne s'est alors croisé 3 et le 
comte de Ne vers 4 et maint puissant seigneur. Et je 
ne m'inquiète pas de dire comment ils furent armés, 
ce que coûtèrent les croix d'orfroi et de soie qu'ils se 
mirent sur la poitrine au côté droit 5 , [175] ni com- 
ment ils furent vêtus ni montés, ni comment leurs 
chevaux étaient bardés de fer et armoriés ; car jamais 

1. La « France » c'est l'Ile-de-France, ou au plus le domaine 
direct du roi ; « tout le royaume, » c'est tout le pays sur lequel 
s'étendait sa suzeraineté. 

2. Sàbatat ou ensabatat, Vaudois, Pauvres de Lyon, sont trois 
désignations d'une même secte (Du Gange, Sabattati) qui était fort 
distincte de celle des hérétiques Albigeois ou Cathares (Schmidt, 
Cathares, II, 267-70). 

3. Eudes III, f 1218. On a de lui une charte qui se termine 
ainsi : « Actum anno incarnati verbi mccix cum iter arripuissem 
super Albigenses, mense Junio. » Bréquigny, Table chronol., 
IV, 473. 

4. Hervé IV de Donzy, comte de Nevers par son mariage avec 
Mahaut, fille de Pierre de Gourtenai et d'Agnès, comtesse de 
Nevers ; Art de vér. les dates II, 565. Nous avons de lui deux 
actes, du 22 juin 1209, dans lesquels il fait mention de sa partici- 
pation à la croisade (Gall. Christ., XII, instr. 149). — Le duc de 
Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol dont il 
sera question plus loin (v. 266), paraissent être les premiers entre 
les seigneurs français, qui aient pris la croix. Ce sont les seuls 
que le pape désigne nominativement comme croisés dans sa lettre 
du 9 octobre 1208 (1. XI, ep. clviii, Potthast n° 3511). 

5. Dans le texte j'ai indiqué par des points une lacune après le 
v. 173. M. A. Molinier (Revue critique, 1876, 1, 227, note) est d'avis 
qu'une simple transposition suffirait à rétablir la suite du sens. Je 
me range à son opinion, sauf qu'au lieu de reporter, avec lui, les 
vers 172 et 173 après le v. 176, je me borne à les placer après 174. 



[4208] CROISADE CO.NTRE LES ALBIGEOIS. H 

Dieu ne fit savant ni clerc assez lettré pour vous en 
pouvoir rapporter ni la moitié ni le tiers, qui sût faire 
la liste des prêtres et des abbés [180] qui se joi- 
gnirent à l'ost de Béziers hors [de la ville] dans la 
plaine. 

IX. 

Quand le comte de Toulouse et les autres barons, 
et le vicomte de Béziers ont ouï le sermon : que les 
Français se croisent, je ne crois point qu'ils s'en ré- 
jouissent : [185] loin de là, ils en sont fort affligés, 
comme dit la chanson. A un parlement que tint le 
clergé à cette époque, là-haut 1 à Aubenas, vint le 
comte Raimon ; là il s'agenouilla et fit son acte de con- 
trition 2 devant monseigneur l'abbé (Arnaut) , et le prie 
qu'il lui pardonne. [190] L'abbé répond qu'il ne le 
fera pas, qu'il n'en avait pas le pouvoir, si le pape de 
Rome et ses cardinaux ne lui donnaient à cet égard 
quelques instructions 3 . Je ne sais que vous en dire, ni 
pourquoi j'en ferais un long discours : le comte s'en 
retourne grand train ; [1 95] il prie le vicomte [de Bé- 
ziers] son neveu 4 et le requiert de ne pas lui faire la 

1 . Là-haut, c'est-à-dire dans la direction du Nord ; Aubenas est 
dans l'Ardèche, arr. de Privas. 

2. S'afliction (ou sa fliction) : c'est proprement l'action de s'age- 
nouiller pour faire pénitence. 

3. Cette première entrevue du comte de Toulouse et du légat 
n'est mentionnée nulle autre part. D. Vaissète (III, 157) n'a pu la 
connaître que par la réd. en pr. qui à cet endroit s'est notable- 
ment écartée du texte en vers , voy. les notes sur 188 et 195. 

4. La sœur de Raimon VI, Adélaïde, avait épousé en 1171 
Roger II, vicomte de Garcassonne et de Béziers ; de ce mariage 
naquit Raimon Rogier, vers 1185 (Art de vér. les dates, II, 309), 



12 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 208] 

guerre, de ne pas lui mouvoir querelle, et que tous 
deux soient à la défense, afin qu'eux ni le pays ne 
tombent dans la ruine. Celui-ci répond non par oui, 
mais par non. [200] Ils se quittent en mauvais termes, 
et le comte s'en va irrité, et se rend en Provence, à 
Arles et à Avignon. 

Seigneurs, maintenant se renforcent les vers de la 
chanson qui fut bien commencée l'an de l'Incarnation 
du Seigneur Jésus-Christ, sans mot de mensonge, 
[205] où il y eut 1 21 ans qu'il vint en ce monde ; et 
ce fut en mai, quand fleurissent les buissons. Maître 
Guillaume la fît à Montaubanoù il fut 1 . Certes, s'il avait 
bonne chance ou don, comme ont tant de fous jongleurs, 
tant de mauvais gars, [210] certes aucun prudhomme 
courtois ne devrait faillir à lui donner cheval ou pale- 
froi breton pour le porter doucement par le sablon, 
ou vêtement de soie, paile, ou ciglaton ; mais nous 
voyons le monde tourner à mal, [215] à tel point 
que les riches hommes mauvais, qui devraient être 
preux, ne veulent donner la valeur d'un bouton. Et 
moi je ne leur demande pas la valeur d'un charbon 
de la plus méchante cendre qu'il y ait au foyer. Dieu 
les confonde, qui fit le ciel et l'air, [220] et sainte 
Marie mère ! 2 

qui, dans un acte de mai 1204 (Doat LXII, 9), se déclare « ma- 
« jorem decem et octo annis. » 

1. Cf. p. 2, note. 

2. Ces plaintes contre l'avarice des seigneurs, considérée comme 
un signe de décadence, sont une sorte de lieu commun auquel il 
faut se garder d'attribuer trop d'importance. Dès le milieu du 
xii e siècle, Vuace oppose la parcimonie des seigneurs de son temps 
à la libéralité de leurs devanciers : voy. mon Choix d'anciens 
textes, p. 294, v. 143 ss. 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 13 

X. 

Quand le comte de Toulouse, à qui était Beaucaire, 
vit que le vicomte son neveu lui était contraire et que 
tous ses ennemis lui voulaient faire la guerre, il sut 
bien que les croisés ne tarderaient guère [225] à le 
poursuivre jusqu'en son plus profond repaire. Il en- 
voya là-bas en Gascogne, pour l'archevêque d'Auch 
qui était son compère, supposant qu'il se chargerait 
du message et ne voudrait pas s'y refuser. [L'arche- 
vêque] et l'abbé de Condom, un brave clerc, [230] 
Raimon de Rabastens qui donnait largement 1 , le prieur 
de l'Hôpital, bon médecin ; tous ceux-là iront à Rome, 
puis à l'Empereur. Ils traiteront avec le pape (car ils 
sont bons orateurs) de quelque accord 2 . 

XI. 

[235] Lesmessagers s'en vonttôtetvite,lepluspromp- 
tement possible, à Rome, grand train. Pourquoi allon- 
gerais-je le récit ? ils disent tant de paroles et font tant 
de présents 3 qu'avec le riche pape ils ont fait accord 

1 . Il avait été évêque de Toulouse de 1202 à 1205, époque à 
laquelle il fut déposé par le Saint-Siège ; voy. Gallia Christiana, 
XIII, 20-1, et la note qui suit. 

2. Voici en quels termes P. de V.-G. parle de cette ambassade : 
« Quodaudiens cornes Tolosanus, imo dolosanus,... quosdam exe- 
« crabiles et malignos, archiepiscopum Auxitanum et Raimundum 
« de Rabastenchs, qui quondam fuerat Tolosanus episcopus, sed 
« meritissuis exigentibus erat depositus, misitRomam. »(chap. ix, 
Bouquet, XIX, 14). 

3. Remarquez que cette assertion est présentée sans aucune 
pensée de blâme ni de dénigrement. 



14 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1 209] 

[240] pour le comte de Toulouse, et je vous dirai com- 
ment : il lui livrera en gage, pour en faire sa volonté, 
sept châteaux 1 des plus forts qu'il ait en sa terre. Le 
pape y envoya un clerc plein de valeur qui avait nom 
Milon, à qui Raimon devait obéir. [245] Ce Milon mou- 
rut à Saint-Gilles moins d'un an après 2 . Et quand le 
vicomte sut que bien véritablement le comte a fait sa 
paix, il se repentit beaucoup : il voudrait bien s'ac- 
corder aussi, s'il pouvait, 3 Mais il ne voulut point 

l'accepter, se voyant compté pour rien ; [250] et il a 
fait par sa terre convoquer ses hommes, à pied et à 
cheval, ceux qui pouvaient porter les armes. Dans 
Carcassonne, là il attend l'ost [des croisés]. Ceux 
qui restèrent à Béziers en furent tous dolents. Je ne 
crois pas qu'il en ait échappé cinquante ni cent [255] 
qu'on n'ait passés au fil de l'épée. 

1. « Châteaux » au sens qu'avait dans le midi castrum, celui de 
ville ou village fortifié. Ces sept châteaux sont ceux d'Oppède, de 
Montferrand, de Baumes, de Mornas, de Roquemaure, de Four- 
ques, de Fanjaus. Nous avons l'acte (juin 1209) par lequel le 
comte de Toulouse les engage au pape, par l'intermédiaire du 
légat Milon (Bouquet, XIX, 16; Migne, Innoc. III op., III, 89; 
cf. Vaissète, III, 161-2). C'est sans doute intentionnellement que 
notre auteur ne fait aucune allusion à la pénitence humiliante qui 
fut imposée au comte de Toulouse auprès du tombeau de Pierre 
de Castelnau, et que raconte P. de V.-C, chap. xn. 

2. Selon P. de V.-C. eh. xxxix (Bouquet, XIX, 34 c), c'est à Mont- 
pellier que mourut le légat Milon, pendant l'hiver de 1209-10. Le 
P. Benoist a publié, Hist. des Alb., I, 279, je ne sais d'après quel 
texte, les « dernières paroles du légat Milon, où il invoque la Vierge 
« sous le nom de Notre-Dame-des-Tables , sous lequel elle est 
« honorée à Montpellier. » 

3. Voy. au texte la note sur le v. 2AH. 



[1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 15 

XII. 

Seigneurs, cette ost fut commencée ainsi que vous 
avez ouï en la geste écrite. L'abbé de Cîteaux fut en 
la chevauchée, avec lui les archevêques et mainte gent 
lettrée, [260] de sorte que leur défilé, lorsqu'ils sont 
campés, et qu'ils vont à un conseil ou à quelque 
assemblée, dure plus que l'ost de Milan 1 quand elle 
est toute réunie. De l'autre part chevauche avec toute 
sa mesnie le preux duc de Narbonne 2 , son enseigne dé- 
ployée ; [265] et le comte de Nevers a élevé sa ban- 
nière, et le comte de Saint-Pol 3 avec belle gent armée, 
et le comte P. d'Auxerre 4 avec toute sa mesnie, et le 
comte Guillaume de Genève 5 d'une terre riche ; Adémar 
de Poitiers, qui est en guerre [270] avec le comte de 
Forez, guerre qui souvent se renouvelle, avec la gent 

1. L'auteur fait peut-être allusion ici à un événement qui se 
produisait au temps même où il écrivait : à la guerre des Milanais 
contre les habitants de Crémone et de Pavie, en 1213. Cependant, 
au v. 1940, Milan intervient comme un terme de comparaison 
banal, sans allusion à aucun fait en particulier. 

2. Il n'y avait pas de duc de Narbonne ; il est probable que le 
copiste aura écrit Narbona pour Bergonha : cf. v. 170. 

3. Gaucbier de Ghâtillon; voy. Art de vér. les dates, II, 775. 

4. Pierre de Courtenai, petit-fils de Louis le Gros, comte d'Au- 
xerre par son mariage avec Agnès , héritière des comtes de 
Nevers et d'Auxerre, mort empereur de Constantinople en 1219. 

5. Guillaume II, qui paraît n'avoir porté officiellement le titre 
de comte qu'à partir de 1219, voy. le Regeste genevois, publié par 
la Société d'histoire et d'archéologie de Genève (1866), n° 574. Le 
plus ancien acte qu'on ait de lui, où il est qualifié de vir prudens 
et nobilis, est de 1205 (Regeste genevois, n° 492). On n'a pas d'autre 
témoignage que celui de la chanson sur sa participation à la 
croisade. 



i(> CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 209] 

de sa terre qu'il a amenée 1 ; P. Bermon d'Anduze 2 . 
Jusqu'à ce soir je ne vous aurais pas raconté, ni jus- 
qu'au matin, ceux qui de Provence vinrent à la croi- 
sade, [275] la multitude qui s'était assemblée et dont 
on ne saurait estimer le nombre 3 , sans la cavalerie 
innombrable qu'amènent les Français. 

XIII. 

L'ost fut merveilleuse, vrai comme je crois! [280] 
vingt mille chevaliers armés de toutes pièces, et plus 
de deux cent mille vilains et paysans. Gela sans 
compter le clergé et les bourgeois. Toute la gent 
d'Auvergne, de loin et de près, de Bourgogne, de 
France 1 , de Limousin [y est venue] ; [285] il y en a du 
monde entier : Allemands, Tiois, Poitevins, Gascons, 
Rouergats, Saintongeais. Onques Dieu ne fit clerc, qui, 
si grand peine qu'il y mît, pût les mettre tous par 

1. La traduction de ce passage est toute conjecturale; elle est 
conforme à la correction proposée au v. 269. A l'incertitude 
du texte s'ajoute cette circonstance, qu'il est ici fait allusion 
à des événements que nous ne connaissons pas. Adémar de 
Poitiers fut comte de Valentinois et de Diois de 1188 à 1230, 
et le comte de Forez doit être Gui II f vers 1210, ou Gui IV 
f 1241, mais je ne trouve pas trace d'une guerre entre ces divers 
personnages. 

2. Celui-là se proposait simplement d'obtenir, au détriment du 
légitime héritier, la succession du comte de Toulouse, son beau- 
père ; voir la lettre qu'il écrivit le 20 décembre 1212 à Innocent III 
(1. XII, ep. ccxxn; Migne, III, 754). 

3. Les croisés se réunirent à Lyon aux environs de la S. Jean 
1209 (P. deV.-C, ch. xiv; Bouquet, XIX, 19). On trouvera 
dans P. de V.-G. une liste sommaire des principaux personnages 
de l'ost. 

4. La France, proprement dite l'Ile-de-France. 



[-1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 17 

écrit en deux mois ni en trois. Là se trouve toute Pro- 
vence et tout Viennois ; [290] des ports 1 d'Italie jus- 
qu'au dessous de Rodez, tous ensemble y vinrent pour 
le pardon qui est grand ; bannières hautes, ils mar- 
chaient serrés. Ils ne croient trouver en Carcassais 
personne [qui leur résiste]; ils croient prendre Tou- 
louse, mais elle a fait sa paix. [295] Ils prendront 
Garcassonne, disent-ils, et l'Albigeois. Par eau , en 
bateau, ils font porter leur bagage (?) et tous les vivres 
et le reste de leur équipement. Le comte de Toulouse 
va à leur rencontre 2 , car il leur a bien promis de 
marcher dans l'ost avec eux. [300] Une autre armée 
de croisés vint de vers l'Agenais, mais non pas si 
nombreuse que celle des Français; ils étaient partis 
de leur terre un mois plus tôt. Là est le comte Gui, un 
courtois Auvergnat 3 et le vicomte de Turenne 4 qui 
s'est fortement engagé [dans l'expédition], [305] 
l'évêque de Limoges 5 et celui de Bazas 6 , et le bon 
archevêque de Bordeaux 7 , l'évêque de Cahors 8 et celui 
d'Agde 9 , Bertran de Cardaillac 10 avec celui (Bertran) de 

1. Les passages des Alpes. 

2. Jusqu'à Valence; P. de V.-C, en. xiv (xv dans Du Chesne); 
Guill. de Puylaurens, chap. xm. 

3. Gui II, comte d'Auvergne, 1195-1224. Nous possédons son 
testament daté du 27 mai 1209, et écrit au moment où il était sur 
le point de partir pour la croisade ; Baluze, Hist. de la maison 
d'Auv., 11, 82; cf. Vaissète, III, 168. 

4. Raimon III ; Art de ver. les dates, II, 400. 

5. Jean I; Gall. Christ., II, 527. 

6. Gaillart I, Gall. Christ., I, 1199. 

7. Guillaume II; Gall. Christ., II, 820. 

8. L'évêque de Cahors , Guillaume , était fils du Bertran de 
Cardaillac mentionné au vers suivant; voy. Gall. Christ. I, 131. 

9. Raimon II, Gall. Christ., VI, 679. 

10. Arr. de Figeac, Lot. Ce Bertran fit hommage à Simon de 
II % 



\S CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 

Gourdon 1 , B. deCastelnau 2 avectoutleQuercy. Ils pren- 
nent Puy-la-Roque 3 , sans y trouver de résistance; ils 
détruisirent Gontaud 4 et ravagèrent Tonneins ; mais 
Gasseneuil 5 est fort ; aussi ne l'eurent-ils pas , à 
cause aussi de la garnison qui l'a bien défendu, qui y 
avait été mise [composée] de Gascons aux pieds 
légers, [315] qui sont bons tireurs 6 . 

XIV. 

L'ost assiège Gasseneuil, où il y avait nombre de 
bons archers et de bons chevaliers, avec Seguin de 
Balencs. Malgré cela, ils (les croisés) l'eussent pris, 
s'ils n'en avaient été empêchés par le comte Gui 7 , qui 
en eut [pour son entremise] beaucoup d'argent, 
[3210] si bien qu'il eut un différent à ce propos avec 
l'archevêque : je ne sais comment ils le partagèrent, 
ni quel accord intervint entre eux. En cette ost on 
condamna au bûcher maint hérétique, et on fit jeter 
dans le feu mainte belle hérétique, car ils ne vou- 

Montfort le 1 er avril 1216, pour le château deLarnagol et la forte- 
resse {forcia) de Sinergue (Molinier, Catalogue, n° 124). 

1. B. de Gourdon fit hommage à Ph. Aug., à Louis VIII et à 
S. Louis. Il vivait encore en 1231; voy. Bill, de l'Ec. des ch., 1, 
III, 434 et 446-7. Il faut donc rejeter la correction ab cels faite au 
v. 308. 

2. Gastelnau de Montratier, comme l'a bien vu l'auteur de la 
réd. en pr. (voy. au t. I la note sur 308), arr. de Cahors. 

3. Tam-et-Garonne, arrond. de Montauban, cant. de Montpezat. 

4. Lot-et-Garonne, cant. de Marmande. 

5. Lot-et-Garonne, arr. de Marmande. 

6. Voir sur la renommée qu'avaient les Gascons d'être bons 
tireurs d'arc et d'arbalète une note de M. Fr. Michel dans son 
édition du poëme de la guerre de Navarre, p. 430. 

7. Gui, comte d'Auvergne, qui vient d'être mentionné. 



[-1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 49 

laient pas se convertir, malgré qu'on les en priât 1 . 
[325] L'évêque du Puy 2 vint là devers Chacer 3 ; il eut 
de la Caussade 4 et du Bourg 5 force deniers. Du Bourg 
Saint- Antonin où il vint tout d'abord , il s'en ira à 
l'ost de Casseneuil; qui lui semble peu nombreuse 
et à laquelle il veut se réunir 6 . [330] Aux habi- 
tants de Villemur 7 il survint un cruel malheur : 
un garçon leur dit que l'ost veut se mettre en 
marche, et qu'elle a déjà levé le siège de Casseneuil. 
A cette nouvelle ils mirent le feu à la ville et la brû- 
lèrent le lundi au soir, [335] puis ils s'enfuirent au 
clair de la lune. De cette ost ci je ne vous veux plus 
parler pour le présent : je vais vous ramener à l'autre 
qui était à Montpellier. Le comte Raimonles guide (les 
croisés) qui leur rend bien service. Il marche tou- 
jours en tête et les fait héberger [340] par la terre de 
son neveu qui lui fait la guerre, le fils de sa sœur. 

1. La prise de Puy-la-Roque, de Casseneuil, et en général les 
faits et gestes de l'ost venant du côté d'Agen (v. 300), ne sont 
mentionnés dans aucune autre source; ce qui est d'autant plus 
regrettable que la narration de G. de Tud. est visiblement fort 
confuse. 

2. Bertrand I; voy. Gall. Christ. II, 708. 

3. Selon la table de Fauriel, Chacer serait le village appelé 
maintenant les Cassés, arr. de Castelnaudary, situé entre Toulouse 
et Garcassonne, et qui est mentionné plus loin, vv. 1883 et 2360; 
mais, outre que ce lieu, par sa position topographique, convient 
peu ici, le texte porte Chacer, et non comme aux vers 1883 et 
2360 C assers précédé d'un article pluriel. 

4. Tarn-et-Gar., arr. de Montauban. 

5. Du Bourg Saint-Antonin, Tarn-et-Garonne. 

6. Les v. 327-9, dont le sens est douteux, ne sont pas repré- 
sentés dans la rédaction en prose. 

7. Haute-Garonne, arr. de Toulouse. 



20 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 



XV. 



Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de mettre 
sa terre en défense, car il était plein de cœur. Aussi 
loin que s'étend le monde il n'y a meilleur chevalier, 
[345] ni plus preux, ni plus large, plus courtois ni 
plus aimable. Il était neveu du comte Raimon et fils 
de sa sœur. Lui-même fut catholique : j'en prends à 
témoins nombre de clercs et de chanoines qui vivent 
en couvent; mais, par suite de sa grande jeunesse 1 , 
il était familier avec tous, [350] et ceux de son pays, 
de qui il était le seigneur, n'avaient de lui ni défiance 
ni crainte ; loin de là : ils jouaient avec lui comme s'il 
eût été leur compagnon. Tous ses chevaliers et les 
vavasseurs protégeaient les hérétiques , qui en châ- 
teau, qui en tour; [355] par suite de quoi ils furent 
détruits et mis à mort avec déshonneur. Lui-même 
en mourut à grande douleur 2 , — ce fut péché et perte, 
— pour cette grave faute. Je ne le vis qu'une fois : 
lorsque le comte de Toulouse épousa dame Eléonore 3 
[360] la meilleure reine, la plus belle qu'il y ait en 
chrétienté ni en terre païenne, ni aussi loin que le 
monde s'étende, jusqu'en Asie 4 . Je ne saurais dire 

1. Il avait environ vingt - quatre ans ; voy. ci-dessus p. 11, n. 4. 

2. Cf. 862-8. 

3. Eléonore d'Aragon, en 1200. 

4. Terre major paraît désigner la France dans la chanson de 
Rolant (voy. le glossaire de l'édition de M. L. Gautier, au mot 
tere, et le gloss. de Gachet au mot major). Dans la pièce « Tortz e 
guerras e joi 4'amor, » de Bertran de Born est mentionné un « rei 
de Terra major » (selon le ms. 854) ou de « Terra menor » (selon 
le ms. 5232 du Vatican) qui ne peut guère être que le roi de 



[1209] CROISADE COVTRE LES ALBIGEOIS. 21 

tant de bien ni tant de louanges qu'il n'y ait en elle 
plus encore de mérite et de valeur. J'en reviens à 
mon discours. Quand le vicomte de Béziers ouït la 
rumeur que l'ost a dépassé Montpellier, il monta à 
cheval et entra à Béziers un matin à l'aube, avant le 
jour. 

XVI. 

[370] Les bourgeois de la ville, les jeunes et les 
chenus 1 , les petits et les grands savent qu'il est arrivé. 
Aussitôt et en hâte ils sont venus à lui. Il leur dit de 
se défendre vigoureusement, que sous peu ils seront 

France; voy. Archiv f. d. Stud. d. neueren Spr. XXXIV, 187, et 
Mahn, Ged. d. Troub. n° 1434 (t. IV). Enfin la Vie de S. Tro- 
phime contient (Bibl. nat. fr. 13513) ce passage très-explicite : 

Car ben es tans et es dreg e razos 
Que nos parlem del noble coronat 
Que converti trastot aquest régnât 
De riba mar c'om apela menor, 
Tro otra Fransa c'om apela major. 

Mais ce sens ne convient guère ici : « jusqu'en France » serait 
une limite bien rapprochée, après qu'on a dit « aussi loin que le 
monde s'étend ». « La grande mer », traduction de Fauriel, con- 
vient beaucoup moins encore. Je crois que l'expression Terra 
major désigne l'Asie, et a son origine dans la division, tradition- 
nelle au moyen-âge, du monde en trois parties dont la plus grande 
était l'Asie. Ainsi Isidore, Etym. XIV, 2, après avoir mentionné 
ces trois parties (l'Asie, l'Europe, l'Afrique), ajoute : « Quas très 
partes orbis Veteres non œqualiter diviseront, nam Asia a meridie 
per Orientem usque ad Septentrionem pervenit. » Brunetto 
Latino dit à peu près la même chose, édit. Ghabaille, p. 152. 
De ce sens est dérivé l'emploi de Terra major dans l'acception res- 
treinte de Terre-Sainte, Palestine, chez Aimeri de Belenoi, voy. 
Rayn. Lex. rom. V, 354, et Mahn, Ged. n° 993. 

1. G.-à-d. tout le monde; expression fréquente dans les chan- 
sons de geste. 



22 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4209] 

bien secourus 1 . [375] « Je m'en irai, » dit-il, « par le 
« chemin battu là-bas vers Garcassonne, où je suis 
« attendu. » Sur ce, il sort promptement. Les Juifs 
de la ville le suivirent 2 ; les autres restent dolents et 
attristés. [380] L'évêque de la ville, qui était un excel- 
lent homme 3 , entra dans Béziers; et quand il fut 
descendu à l'église cathédrale, où il y a mainte 
relique, il les fit tous assembler, et quand ils furent 
assis, il leur dit comment les croisés se sont mis en 
route ; [385] qu'avant d'être vaincus, faits prisonniers, 
tués, avant d'avoir perdu leurs biens et leurs meubles 

4 qu'on leur rendra aussitôt ce qu'ils auront perdu. 

Sinon ils seront dépouillés de tout, massacrés au glaive 
d'acier émoulu, [390] sans plus de retard. 

XVII. 

Quand l'évêque eut terminé son discours, leur ayant 
dit et exposé ce qu'il avait à dire, il les prie de s'ac- 

1. « Vicecomes Biterrensis, Raimundus Rogerii nomine 

promiserat firmissime Biterrensis civitatis civibus quod eos nulla- 
tenus desereret... » P. de V.-G. ch. xv, Bouquet XIX, 20 a. 

2. Dans un acte de mai 1204 R. Rogier mentionne parmi les 
membres de sa cour un juif, Samuel, qu'il qualifie de « bajulus 
et executor meus » (Doat LXII, 9). 

3. « Pervenientes igitur Biterrim nostri transmiserunt in civi- 
tatem ipsius civitatis episcopum qui exierat obviam eis, videlicet 
Reginaldum de Montepessulano, virum aetate, vita, scientia vene- 
randum. » P. de V.-C, ch. xv, Bouq. XIX, 20 a. 

4. On peut suppléer (voy. la note du v. 386, au t. 1) : « il leur 
« conseillait de rendre la ville aux croisés, les assurant... » — Si 
on admettait au v. 387 la correction pendran au lieu de perdran, 

on pourrait traduire, sans supposer de lacune : « et leurs 

« meubles, ils cèdent aux Croisés (lor seit rendu) une part de ce 
« qu'ils (eft, les croisés) prendront. » 



[1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 23 

corder avec le clergé et avec la croisade plutôt que 
d'être passés au fil de l'épée 1 . [395] Mais à la majorité 
du peuple sachez que ce projet n'agrée point ; loin de 
là, ils disent qu'ils se laisseraient noyer dans la mer, 
plutôt que de consentir à ces propositions, et que les 
croisés n'auront du leur un denier vaillant pour qu'en- 
suite leur seigneur soit remplacé par un autre. [400] 
Ils n'imaginent pas que l'ost puisse durer, [ils croient] 
qu'avant quinze jours elle se sera dispersée, car ils 
(les croisés) occupent bien une grande lieue de long ; 
à peine tiennent-ils en chemin ni en route. Ceux de 
Béziers croient leur cité si fortement fermée, [405] et 
[si bien] close et garnie de murs tout à l'entour, que 
d'un mois tout entier [les croisés] ne la sauraient for- 
cer. Salomon dit à la reine de Saba 2 la sage, que de 
ce que fol pense bien souvent peu de chose se réalise. 
Quand l'évêque connut que la croisade était engagée, 
[41 0] que [les habitants] ne prisaient son exhortation 
une pomme pelée, il remonta sur la mule qu'il avait 
amenée, et s'en alla vers l'ost qui s'est mise en route. 

1 . La démarche de l'évêque de Béziers est exposée avec une 
tout autre précision par P. de V.-C, et dès lors la résistance des 
habitants de Béziers devient fort naturelle et même grandement 
honorable. Ce que l'évêque était chargé de leur demander, ce 
n'était rien de moins que de livrer aux croisés les hérétiques qu'ils 
avaient parmi eux et dont il avait dressé la liste (P. de V.-G. 1. 1.). 
Le même fait est encore constaté dans la lettre des légats à 
Innocent III (Innoc. III epist. 1. XII, ep. cvm). 

2. Austria dans le texte, à cause de l'expression Regina Austri 
de Math, xn, 42, et de Luc xi, 31. La maxime qui suit doit 
être imitée librement du livre des Proverbes : voir xvm, 2; 
xxiv, 9, etc. La forme ordinaire de ce prov. est en français : 
« Molt remaint de ce que fols pense »; voy. Le Roux de Lincy, Le 
livre des proverbes français, II, 490; Pierre Cochon, Chronique 
normande, éd. Oh. de Beaurepaire, p. 42, etc. 



24 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [* 209] 

Ceux qui sortirent de la ville avec lui sauvèrent leur 
vie, et ceux qui restèrent le payèrent cher. [415] 
Aussitôt qu'il le put , sans plus tarder, l'évêque a fait 
son récit à l'abbé de Cîteaux ainsi qu'aux autres 
barons qui l'ont bien écouté, qui les tiennent (les 
habitants) pour gent sotte et insensée. Ils savent bien 
que la mort les attend, [420] et le tourment et la 
peine. 

XVIII. 

Ce fut à la fête de la Madeleine * que l'abbé de Cîteaux 
amena sa grande ost ; tout à l'entour de Béziers elle 
campe par la plaine. Maintenant je crois que pour les 
habitants se préparent les tourments et la peine, [42|5] 
car jamais l'ost de Ménélas, à qui Paris enleva Hélène, 
ne dressa des tentes aussi nombreuses au port, sous 
My cènes, ni autant de riches pavillons, la nuit, en 
plein air, que l'ost des Français. A part le comte de 
Brienne 8 , il n'y eut baron en France qui n'y fit sa 
quarantaine 3 . [430] Pour les barons de la ville ce fut 
alors une mauvaise étrenne lorsqu'on leur conseilla... 4 
Ils passèrent toute la semaine à escarmoucher. Or 
entendez ce que faisaient ces vilains qui sont plus fous 
et simples que la baleine : [435] avec leurs bannières 
blanches de grosse toile ils vont courant par l'ost 
criant à haute voix ; ils croient les épouvanter, comme 
on chasse des oiseaux d'un champ d'avoine, en criant, 

1. 22 juillet. 

2. Jean de Brienne, qui à ce moment se préparait à occuper le 
trône de Jérusalem; voy. Du Gange, Familles d'Outremer, p. 32-4. 

3. C.-à-d. qui n'y servît les quarante jours imposés pour gagner 
l'indulgence attachée à cette expédition. 

4. Passage corrompu, voy. Romania, IV, 271. 



[1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 25 

huant, en agitant leurs drapeaux, au matin quand il 
fait grand jour. 

XIX. 

[440] Quand le roi desribauds'les vit escarmoucher 
contre l'ost des Français, et brailler et crier, et tuer et 
mettre en pièces un croisé français après l'avoir pré- 
cipité en bas d'un pont, il appelle tous ses truands et 
les rassemble. [445] A haute voix ils s'écrient : 
« Allons les assaillir ! » Aussitôt dit, ils vont s'armer 
chacun d'une massue : ils n'ont rien de plus, je crois; 
ils sont plus de quinze mille sans chaussure. En che- 
mise et en braies ils se mettent à aller [450] tout à 
l'entour de la ville pour abattre les murs ; dans les 
fossés ils se jettent et se mettent à saper, tandis que 
d'autres brisent les portes et les font voler en éclats. 
Les bourgeois, à cette vue, s'épouvantent; et ceux de 
l'ost crient : « Allons tous nous armer ! » [455] Alors 
vous verriez une telle presse pour entrer dans la ville ! 
De vive force ils font quitter les murs à ceux de 
dedans ; [ceux-ci] prennent leurs femmes et leurs en- 
fants et s'en vont à l'église et font sonner les cloches : 
ils n'ont pas d'autre refuge. 

XX. 

[460] Les bourgeois de la ville virent venir les croi- 

1. C'était le chef des valets de l'armée, un personnage analogue 
au rex Thafur que décrit Guibert de Nogent, Gesia Dei per Fran- 
cos, VIII, xxii (éd. d'Achery, p. 441). Il y eut aussi, de Philippe 
Auguste à Charles VI, un roi des ribauds dans la maison des rois 
de France (Du Cange, Rex ribaldorum, sous Ribaldi) ; il figure 
dans les comptes de Jean Sarrazin (Bouquet, "XXI, 352 f, 
358 d). 



26 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [j 209] 

ses et le roi des ribauds qui va les envahir, et les 
truands sauter de toutes parts dans les fossés, et 
briser les murs et ouvrir les portes, et les Français de 
l'ost s'armer en grande hâte. [465] Ils savent bien en 
leur cœur qu'ils ne pourront tenir : ils se réfugient au 
plus vite dans le grand moûtier; les prêtres et les 
clercs s'allèrent revêtir et font sonner les cloches, 
comme s'ils allaient dire une messe des morts, pour 
un enterrement. [470] A la fin ils ne purent empêcher 
les truands d'entrer, qui saisissent les maisons à 
leur plaisir, car ils pouvaient bien choisir chacun dix 
maisons s'il lui plut. Les ribauds étaient échauffés ; la 
mort ne les effrayait pas. [475] Ils tuèrent et massa- 
crèrent tout ce qu'ils purent trouver, et prirent et 
saisirent les grandes richesses. Ils en seront riches à 
tout jamais, s'ils les peuvent garder : mais avant peu 
ils les leur faudra lâcher, car les barons de France 
voudront s'en mettre en possession [480] quoique 
elles aient été prises par les ribauds. 

XXI. 

Les barons de France et ceux du côté de Paris, les 
clercs et les lais, les princes et les marquis, les uns 
et les autres sont convenus entre eux qu'en toute 
ville où l'ost se présenterait [485] et qui ne voudrait 
pas se rendre avant d'être prise, ils passeraient (les 
habitants) au fil de l'épée et les tueraient : ensuite ils 
ne trouveraient personne qui tînt contre eux, pour la 
peur qu'on aurait, et à cause de ce qu'on aurait vu. 
Montréal, Fanjaux 1 et les autres se laissèrent ainsi 

1. Montréal (arr. de Carcassonne) et Fanjaux (arr. de Castelnau- 
dary) furent pris après Carcassonne; voy. v. 781. 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 27 

prendre; [490] et sans cela, je vous jure ma 
foi que les croisés ne les auraient pas encore con- 
quis de vive force. Voilà pourquoi [les habitants] 
furent à Béziers détruits et mis à mal : tous ils (les 
croisés) les occirent : ils ne peuvent leur faire pis 1 . 
Ils massacraient tous ceux qui s'étaient réfugiés 
dans le moûtier 2 ; [495] rien ne put les sauver, ni 
croix, ni autel, ni crucifix; et ces fous ribauds men- 
diants massacraient les clercs, et femmes et enfants , 
tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échap- 
pé 3 . Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis! 
car je ne pense pas que jamais, depuis le temps des 
Sarrazins 4 , si sauvage massacre [500] ait été résolu ni 
accompli. Les goujats se sont installés dans les mai- 
sons qu'ils ont prises, qu'ils trouvent toutes garnies 
et bourrées de richesses. Mais les Français, quand ils 
le virent, peu s'en faut qu'ils n'enragent : dehors ils les 
jettent à coup de triques, comme des mâtins, [505] 
et mettent dans les maisons les chevaux et les ron- 
cins 5 , car les forces paissent le pré 6 . 

1 . Locution empruntée aux chansons de geste françaises . 

2. D'après P. de V.-G. ch. xv, Bouquet, XIX, 20 c, c'est dans 
l'église de la Madeleine qu'eut lieu le principal massacre : « usque 
ad septem millia de ipsis Biterrensibus interfecti. » 

3. L'auteur ne s'était pas montré aussi absolu un peu plus haut, 
v. 253-5. 

4. Il y a ici un vague souvenir des ravages exercés par les Sar- 
razins dans le midi de la Gaule au vm e et au ix e siècle. 

5. Mauvais cheval; j'emploie l'expression de l'ancien français. 

6. G.-à-d. : bon gré mal gré, les forces (grands ciseaux) tondent 
le pré. Sur ce proverbe, qui est des plus fréquents en anc. fr., 
voy. mes Rapports au Ministre, p. 173, note 7. 



28 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 

XXII. 

Les ribauds et leur roi pensèrent jouir de l'avoir 
qu'ils avaient pris, et en être riches à tout jamais. 
Quand on le leur eut enlevé, ils s'écrient tous d'une 
voix : [51 0] « Au feu, au feu ! » les misérables truands 
punais 1 . Alors ils apportent des torches aussi grandes 

qu'un 2 La cité s'enflamme et l'effroi se répand. 

La ville tout entière brûle, en long et en travers. 
Ainsi Raoul de Cambrai brûla et ruina [515] une 
riche cité qui est près de Douai 3 . Ensuite sa mère 
Alazais l'en blâma fort, et pour cela il la pensa frapper 
au visage. Quant ils sentirent le feu, chacun se retira 
en arrière ; alors brûlent les maisons et toutes les 
grandes salles. [520] Bien des casaques y brûlent, 
bien des heaumes et des gambaisons 4 qui furent faits 
à Chartres, à Blaye ou à Edesse, et nombre de 
bonnes robes qu'il fallut laisser. Et tout le moûtier 
brûla, qu'avait fait maître Gervais ; par le milieu il se 
fendit par l'effet de la chaleur, [525] et deux pans en 
tombèrent. 

1. Ceci est éclairci par les vers 528-30. Les ribauds voulaient 
empêcher les croisés de jouir de ce qu'ils regardaient déjà comme 
leur bien. 

2. Mot à mot « comme un rayon », mais un rayon de quoi? 

3. Le moûtier d'Origny, dans la chanson de Raoul de Cambrai, 
laquelle parait avoir été répandue dans le Midi. Bertran de Born en 
rappelle un épisode dans sa pièce « Pus li baron... » (Raynouard, 
Choix, IV, 170), et Folquet de Romans fait une allusion, du reste 
assez peu claire, au même poëme, dans « Ma bella dompna per 
vos dei esser gais » (Archiv de Herrig, XXXIII, 309 a). 

4. Vêtement rembourré. 



[4 209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 29 

XXIII. 

Seigneurs, l'avoir fut merveilleusement grand que 
les Français et les Normands eurent de Béziers ; pour 
toute leur vie ils en étaient riches, n'eussent été 
les ribauds et leur roi avec les misérables truands 
[530] qui brûlèrent la ville, les femmes et les enfants, 
et les vieux et les jeunes, et les prêtres qui se tenaient 
revêtus (de leurs ornements) dans le moûtier. Trois 
jours ils ont séjourné dans les prés verdoyants ; au 
quatrième se sont mis en marche chevaliers et ser- 
gents [535] par la terre qui est unie, où rien ne les 
arrête, leurs étendards levés et flottant au vent. Un 
mardi soir 1 , aux vêpres sonnantes, ils arrivèrent à 
Carcassonne, dont les habitants étaient dolents pour 
le massacre de Béziers que je viens de vous conter. 
[540] Le vicomte se tenait sur les murs et sur les 
galeries, et regardait l'ost avec stupeur. Il appela en 
conseil 2 chevaliers et sergents, ceux qui sont bons aux 
armes et les meilleurs combattants : « Barons, » dit- 
il, « montez à cheval; [545] sortons là dehors, et 
« soyons quatre cents de ceux qui ont les meilleurs 
« coursiers : avant qu'il soit nuit obscure et que le 
« soleil se couche nous pouvons déconfire ceux qui 
« sont par ces pentes. 

1. Gela ne doit point être exact. Selon le témoignage des légats 
écrivant au pape (Innoc. 111 epist., XII, cvin; Migne, III, 139 d), 
l'armée serait arrivée devant Carcassonne le jour de saint Pierre 
aux Liens, c.-à-d. le 1 er août, jour qui, en 1209, était un samedi. 

2. Ou p.-ê. « sans bruit. » 



30 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1209] 

XXIV. 

« Seigneurs, » dit le comte, « apprêtez-vous tous ; 
« [550] allez prendre les armes, montez à cheval, 
« tous ensemble lancez-vous à la fois sur l'ost. — Par 
« foi ! » dit Peire Rogier de Cabaret 1 , « par mon conseil 
« vous ne sortirez pas : si vous gardez la ville, je 
« crois que vous ferez assez. [555] Au matin, après 
« avoir dîné, les Français s'avanceront jusqu'auprès 
« de vos fossés : ils voudront vous enlever l'eau dont 
« vous vous abreuvez tous : alors qu'il y ait force 
« coups frappés et donnés ! » A ce conseil s'accordent 
tous les plus sages : [560] ils font faire au dehors le guet 
par des chevaliers armés tout à l'entour de la ville, 
qui est forte ; car Charles l'empereur, le fort roi cou- 
ronné, la tint plus de sept ans, à ce qu'on dit, assié- 
gée, sans la pouvoir conquérir été ni hiver. Les tours 
s'inclinèrent devant lui, lorsqu'il s'en fut allé, [565] 
de façon qu'ensuite il la prit quand il y fut retourné. 
Si la geste ne ment, ce fut vérité, car autrement il ne 
l'eût point prise 2 . 

XXV. 

Le vicomte de Béziers s'est bien gardé toute la nuit ; 
le matin au poindre de l'aube il s'est levé. [570] Les 
barons de France, quand ils eurent dîné, se sont tous 

1. Ce personnage ne parait que dans la première partie de la 
guerre. Il était en 4204 (Doat LXII, 9) viguier de Garcassonne. — 
Sa femme, Brunessen, protégea Raimon de Miraval; voir la vie 
de ce troubadour, Parnasse occitanien, p. 225. 

2. Voy. sur cette légende, G. Paris, Histoire poétique de Char- 
lemagne, p. 254-6. 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 34 

armés par l'ost; et ceux de Carcassonne se sont apprê- 
tés. Ce jour il y eut maints coups férus et donnés, et 
de part et d'autre des morts et des blessés; [575] il y 
eut force croisés tués et force transpercés, et dedans 1 
également beaucoup de morts et de blessés. Mais les 
barons de l'ost ont fait un tel effort qu'ils leur ont 
brûlé le bourg jusqu'à la cité 2 , et les ont tellement 
environnés [580] qu'ils leur ont enlevé l'eau qu'on 
appelle Aude 3 . Ils ont dressé contre le mur des pier- 
rières et des catapultes, qui le frappent nuit et jour, 
en long et en large. Oyez quel miracle y fit alors le 
seigneur Dieu : les arbalétriers qui étaient montés sur 
les tours, [585] quand ils pensent tirer en l'ost, n'en 
sont pas à mi-chemin : les carreaux de leurs arcs leur 
tombent dans les fossés. Certes j'ai ouï dire, et je sais 
que c'est vérité, qu'onques corbeau ni vautour ni 
aucun oiseau qui soit ne vola en l'armée de tout 
cet été 4 ; [590] et puis il y eut si grande abon- 
dance de vivres qu'on donnait trente pains pour un 
denier monnoyé 5 . Ils prennent le sel du rivage, et là 
ils l'ont chargé, et ainsi ils réparèrent leurs pertes : 
S'ils ont perdu sur le pain, sur cela (le sel) ils ont 

1. G.-à-d. parmi les défenseurs de la ville. 

2. On sait que presque toutes les villes du Midi se composent : 
1° de la cité, l'ancienne ville, généralement entourée de murs ; 
2° du bourg, formé des maisons peu à peu construites en dehors de 
l'enceinte. 

3. La cité de Carcassonne, dont l'antique muraille subsiste 
encore presque entière, est située sur la rive droite, mais à quelque 
distance, de l'Aude. 

4. Superstition, cf. v. 2085. 

5. P. deV.-C. rapporte en effet au ch. xvi (xvii dans Du Ghesne) que 
bien que l'ennemi eût détruit tous les moulins d'alentour, le pain 
était néanmoins d'un extrême bon marché (Bouquet, XIX, 21). 



32 CfiOISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4209] 

gagné, [595J mais nul n'a recouvré le capital, sachez- 
le bien, et je crois au contraire qu'ils sont en perte 1 . 

XXVI. 

Ce fut au mois qu'on appelle août 2 que l'ost fut 
tout entière à Garcassonne. Le roi d'Aragon y vint en 
hâte, [600] avec lui cent chevaliers qu'il amène à sa 
solde; ceux de l'ost dînent et mangent viande rôtie. 
En le voyant venir, ils ne se cachèrent point, au con- 
traire ils allèrent à lui, les princes et les prévôts. Il 
les salua poliment, et ils lui répondirent poliment : 
[605] « Soyez le bienvenu » 3 . 

XXVII. 

En un pré au dessous (en aval) de la rivière, auprès 
d'un bois touffu, le comte de Toulouse a tendu son 

1 . L'enlèvement du sel des salines (sans doute celles de Capes- 
tang, entre Béziers et Narbonne, que mentionne Froissart, éd. 
Luce, IV, 169) n'est rapporté nulle autre part, et les commen- 
taires que fait à ce propos Guillaume de Tudèle ne sont pas 
très-clairs. On conçoit que les croisés aient fait du bénéfice sur le 
sel, puisqu'ils n'avaient eu que la peine de le prendre, mais on ne 
voit pas comment ils auraient perdu sur le pain (S[i] elpa anperdut, 
594), qui était d'un extrême bon marché. Peut-être y a-t-il une 
faute au premier hémistiche du v. 594. Quoi qu'il en soit, les 
croisés ne rentrèrent pas dans leurs frais. Et en effet nous savons 
par une lettre de [Simon de Montfort au pape (Innoc. III epist., 
1. XI, ep. cix) que la situation pécuniaire de l'armée était très- 
peu satisfaisante. 

2. Voy. p. 29, n. 1. 

3. Il n'est question nulle part ailleurs de cette intervention pa- 
cifique du roi d'Aragon. Le récit de G. de Tud. n'a été jusqu'à 
présent utilisé par les historiens que d'après la réd. en pr., ici 
particulièrement libre; voy. Benoist, Hist. des Alhig. I, 107. 



[4 209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 33 

riche pavillon. Là descendirent monseigneur le roi et 
les siens, qui sont venus de Catalogne et d'Aragon. 
[610] Quand ils eurent dîné et bu 1 , il monte sur le 
palefroi qui était bai et à tous crins, et entre en la 
ville sans armes et sans écu ; il mena trois compagnons, 
les autres sont restés. Le vicomte, quand il le vit, est 
couru au devant de lui, [61 5] ainsi que tous ses cheva- 
liers qui en ont eu grande joie, pensant être par lui 
alors soutenus, car ils étaient ses hommes, ses amis, ses 

privés ; et ils l'étaient bien : mais il n'est pas venu 2 

car il n'a pouvoir ni force ni vertu 3 , [620] sinon celle 
delà prière, si on voulait l'en croire. Le vicomte lui 
a conté comment il lui est advenu du massacre de 
Béziers, et comme les croisés l'ont ruiné ; comme ils lui 
ont dévasté et confondu sa terre. Quand il l'eut bien 
écouté, le roi lui a répondu: [625] « Baron, par le sei- 
« gneur Jésus, vous ne m'en devez blâmer, car je 
« vous ai requis 4 et semons de chasser les hérétiques, 
« au lieu que en cette ville (Béziers) il s'est tenu maint 
« conciliabule de cette folle croyance. 

xxvm. 

[630] « Vicomte, » dit le roi, « il me pèse grande- 
ci ment que vous soyez en tel tourment et en tel péril 
« pour une folle gent et pour leur folle croyance. 

1 . On sait qu'après avoir dîné on passait un certain temps à 
boire du vin. 

2. Voir au t. I la note sur le v. 618. 

3. Vertu au sens de force; c'est une locution courante de l'an- 
cien français, qui paraît déjà plus haut, v. 373. 

4. Le sens de defendut (616) est douteux; voir au vocabulaire. 

II 3 



34 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í209] 

« Maintenant je n'y sais rien de plus sinon de faire un 
« accord, si nous pouvons l'obtenir, avec les barons 
« de France ; [635] car, selon Dieu et selon mon opi- 
« nion, en une nouvelle bataille à l'écu et à la lance 
« vous ne pourriez guère mettre votre espérance. Si 
« grande est leur ost que je me prends à craindre qu'à 
« la fin vous ne puissiez tenir jusqu'au bout. [640] 
« Vous avez en la ville, qui est forte, grande con- 
« fiance : s'il n'y avait pas tant de monde et un si 
« grand excès de femmes et d'enfants, selon mon opi- 
« nion, vous pourriez bien avoir encore quelque sujet 
« de vous réjouir. Je suis pour vous si affligé, et 
« j'éprouve une telle compassion, [645] pour l'amour 
« que je vous porte et parce que je vous connais, qu'il 
« n'est rien que je ne fisse pour vous, s'il n'y avait 
« grand déshonneur. » Le vicomte [lui répond *] 
qu'il fait grand cas de son accord [projeté] tant pour 
lui-même que pour les barons qu'il a avec lui *. 

XXIX. 

« Sire, j> dit le vicomte, « ainsi comme il vous 
« plaira [650] vous pouvez faire de la ville et de tout 
« ce qui s'y trouve, car nous sommes tous vos 
« hommes, et l'étions déjà, comme aussi du roi votre 
« père qui beaucoup nous aima 3 . » A ces mots il 

i . Voir au t. I la note sur le v. 647. 

2. Le rapport du v. 648 avec le précédent est rendu clair par le 
v. 659. 

3. Le vicomte Rogier II, père de Raimon Rogier, avait en effet 
prêté serment au roi d'Aragon à diverses reprises (Vaissète, III, 
19, 54, 68). C'est pourquoi, aussitôt mis en possession des terres 
du vicomte de Béziers, Simon de Montfort fit tous ses efforts pour 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 35 

(le roi d'Aragon) monta sur le palefroi, et retourna en 
l'ost. Avec les Français il parla, [655] et avec l'abbé 
de Cîteaux qu'on y appela ; car sans son conseil jamais 
rien ne sera fait 1 . Le roi leur a rapporté l'entretien 
qu'il a eu dans la ville avec le vicomte, et fort il les 
pria en faveur de ce dernier autant qu'il put, et en 
faveur des barons qu'il (le vicomte) y a. [660] Il eut 
beau s'entremettre et faire pas et démarches, en défi- 
nitive, il n'aboutit à rien, sinon que pour l'amour de 
lui l'ost fera ceci : le vicomte, lui douzième de ceux 
qu'il voudra, pourra sortir avec ce qu'ils auront sur 
eux, [665] et tout le surplus sera à discrétion des 
croisés. Le roi dit entre ses dents : « Cela se fera quand 
« un âne volera dans le ciel. » Dépité et courroucé il 
retourna en la cité, et exposa l'affaire au vicomte et 
aux siens. [670] Et lui (le vicomte), quand il entendit 
cela, dit que plutôt il se laissera écorcher tout vif 8 , ou 
que lui-même il se tuera. Jamais jour de sa vie il 
n'acceptera pareille convention, ni n'abandonnera le 
dernier de ses hommes. Il le prie de s'en retourner; 

faire accepter son hommage par le roi d'Aragon (P. de V.-G. 
en. xxvi). Il n'y parvint qu'assez tard, en janvier 1211 (P. de "V.-G. 

ch. XLVIl). 

1. Jusqu'au moment où Simon de Montfort eut reçu la seigneurie 
des pays conquis, l'abbé de Cîteaux fut bien réellement le chef 
de la croisade, dirigeant l'armée, selon les pouvoirs que lui avait 
donnés le pape (voy. v. 148). Même après l'élection du sire de 
Montfort, son autorité reste encore prépondérante, car au siège 
de Minerve c'est lui, «totius negotii Christi magister », qui traite 
delà reddition de la place (P. de V.-G. ch. xxxvn, Bouquet, 
p. 32 a). 

2. Je traduis d'après la correction proposée en note; car, selon 
le texte du ms., il faudrait : « que plutôt il les laissera écorcher 
« vifs. » 



36 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 

pour lui, il se défendra [675] dans Garcassonne, de 
tout son pouvoir. Le roi monte à cheval, avec grande 
douleur de ce que (le vicomte) s'est ainsi ravisé. 

XXX. 

Le roi Pierre d'Aragon s'en est retourné mécon- 
tent, et il souffre en son cœur de ne les avoir déli- 
vrés. [680] Il s'en retourne en Aragon courroucé et 
attristé. Ceux de l'armée se disposent à emplir les 
fossés, et font abattre du bois, et faire des chattes et 
des chats l . Les chefs de l'ost vont tout le jour armés, 
et cherchent par quel endroit les assiégés pourront 
être surpris. [685] L'évèque, les prieurs, les moines, 
les abbés s'écrient : « Au pardon! que tardez-vous? » 
Le vicomte et les siens sont montés sur le mur : ils 
lancent avec des arbalètes les carreaux empennés, et 
de part et d'autre il périt beaucoup de monde. [690] 
N'eût été l'afïluence du peuple qui s'était réfugié là, 
d'une année ils n'eussent point été pris et forcés, car 
les tours étaient hautes et les murs pourvus de cré- 
neaux. Mais ils (les croisés) leur ont coupé l'eau, et les 
puits sont desséchés [695] par la grande chaleur et par 
le fort été. Par la puanteur des hommes qui sont 
tombés malades, et du nombreux bétail qui a été 
écorché dans la ville, et qu'on y avait rassemblé de 
tout le pays, par les grands cris que poussent de toutes 
parts [700] femmes et petits enfants dont ils sont 
encombrés 8 Les mouches, par suite de la chaleur, 

1. Voir au vocabulaire le mot gâta. 

2. Voy. au 1. 1 la note du v. 700. 



[4209*1 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 37 

les ont tant tourmentés que de leur vie ils ne s'étaient 
trouvés en telle détresse. Il n'y avait pas huit jours 
que le roi était parti, lorsqu'un riche homme des 
croisés demanda une entrevue au vicomte, [705] et le 
vicomte y alla, lorsqu'il eut reçu un sauf conduit, avec 
un petit nombre de ses hommes. 

XXXI. 

Le vicomte de Béziers sortit pour aller à l'entrevue, 
ayant autour de lui plus de cent chevaliers, et le riche 
homme de l'ost en avait trente seulement. [710] 
« Sire, » dit celui-ci, « je suis votre parent. Puisse Dieu 
« m' aider et me protéger, comme je désirerais votre 
« accord [avec les croisés] et votre plus grand bien 
« et celui de vos hommes ! Si vous savez avoir pro- 
« chainement secours, [715] alors je vous approuve 
« de vous défendre ; mais vous pouvez bien connaître 
« qu'il n'en est rien. Faites avec le pape un accord 
« quelconque, ainsi qu'avec les barons de l'ost; car 
« je vous le dis en vérité, s'ils vous prennent de vive 
« force , votre sort [ 720 ] à tous sans exception 
« sera celui qu'a eu Béziers. Sauvez seulement vos 
« personnes de mort et de tourment : vous aurez 
« assez d'argent, si vous vivez longuement. » Le 
vicomte répondit, en entendant ces paroles : « Sire, 
« à votre commandement [725] et à celui du roi à qui 
« France appartient. Je lui (au roi) ferais sans délai 
« droit de toute chose, si je pouvais me rendre à l'ost 
« avec sécurité. — Et je vous y mènerai sain et sauf, 
« et vous en ramènerai, je vous le dis en toute 
« loyauté, [730] ici parmi vos hommes. » 



38 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 209] 

XXXII. 

Le vicomte de Béziers sortit pour parlementer; il 
eut avec lui environ cent chevaliers, et le riche homme 
de l'ost trente seulement. « Sire , » lui dit celui-ci , 
« je suis votre parent. [735] Puisse Dieu m' aider et 
« me protéger comme je voudrais votre accord, et 
« votre plus grand bien et celui de vos hommes. » A 
ces paroles ils se placent dans le pavillon du comte de 
Nevers où se tient le parlement. [740] De toutes 
parts le regardent chevaliers et sergents, selon ce que 
rapporte un prêtre 1 ; car il s'était livré en otage de 
son plein gré ; et il agit bien en fou, par mon escient, 
lorsqu'il se mit en prison. 

XXXIII. 

[745] Le vicomte de Béziers se tenait dans le pavil- 
lon du comte de Béziers, lui et ses compagnons; il y 
en eut jusqu'à neuf, des meilleurs de sa maison. Là le 
regardèrent 2 bien Français et Bourguignons 3 .... Les 
bourgeois de la ville et les chevaliers qui y sont , [750] 
et dames et damoiselles, chacun à l'envi, tellement 
qu'il n'y resta ni sergent ni goujat, ni homme petit ni 
grand, femme ni damoiseau. Tous ils sortirent nus, en 
grande hâte, en chemise et en braies, sans autre vête- 
ment : [755] ils (les croisés) ne leur laissèrent de rien 

1. Est-ce le Pons de Mêla mentionné plus haut au v. 112? 

2. Ou peut-être avec un faible changement au texte, « les gar- 
dèrent. D 

3. Il y a ici une lacune; voir au t. I note sur le v. 749. 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 39 

autre la valeur d'un bouton 1 . Les uns vont à Toulouse, 
les autres en Aragon, et le reste en Espagne, qui au 
nord, qui au sud. En la cité entrent les croisés libre- 
ment, et occupent la salle, les tours et le donjon. 
[760] Ils mettent en un monceau tout le butin le plus 
précieux. Quant aux chevaux et aux mulets, dont il y 
a grande abondance, ils les ont distribués comme il 
leur a paru bon. Les crieurs vont par l'ost, criant : 
« Au pardon ! car l'abbé de Gîteaux vous veut faire un 
« sermon. » [765] Alors ils y courent tous et for- 
ment le cercle. L'abbé est monté sur un perron de 
marbre 2 : « Seigneurs, » leur dit-il, « entendez mes 
« paroles. Vous voyez quels miracles fait pour vous le 
« roi du ciel, car rien ne peut vous résister. [770] Je 
« vous commande à tous de la part de Dieu de ne rien 
« retenir, ne fût-ce que la valeur d'un charbon, des 
« biens de la ville, ou sinon nous vous mettrions sur le 



1. « Ad consilium igitur baronum tractatum est de pace in 
« hune modum : ordinatum est quod omnes egrederentur nudi, 
« et ita évadèrent; vicecomes autem in custodia teneretur, bona 
« omnia remarièrent illi qui futurus erat dominus dictée terrae. » 
P. de V.-C, ch. xvi (Du Chesne, xvn), Bouquet, p. 21 d. Il n'est 
nullement question dans P. de V.-C. de l'intervention du « riche 
homme » de l'ost, parent du vicomte de Béziers, dont G. de Tud. 
nous fait connaître le rôle important aux vers 704 et suiv. Le 
motif pour lequel Garcassonne n'éprouva pas le sort de Béziers fut 
simplement que « si facerent hic sicut in Biterrensi factum fuerat 
€ civitate, destrueretur civitas, et omnia bona quee in ipsa erant 
« consumerentur, et ita ille qui praeficiendus erat terrée illi non 
« haberet unde viveret, nec posset milites et servientes tenere ad 
« terram custodiendam. » P. de V.-G. I. I. 

2. Ces perrons de marbre, dont il est si souvent question dans 
les chansons de geste, étaient sans doute des débris de ruines 
antiques qui devaient être plus abondantes que maintenant, sur- 
tout dans le midi. 



40 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 

« champ en excommunication et en malédiction . Nous 
« allons donner ces biens à un riche baron [775] qui 
« maintiendra le pays à la satisfaction de Dieu, de 
« façon que les hérétiques félons ne le recouvrent plus 
« jamais. » Finalement, ils consentirent à tout ce que 
l'abbé leur dit. 

XXXIV. 

Carcassonne fu prise de la manière que vous avez 
ouï ; [780] de toute la terre on s'enfuit partout ; l'ost a 
mis garnison à Montréal et à Fanjaux. Il n'y resta, du 
pays, homme grand ni petit. Pierre l'Aragonais, un 
hardi chef d'aventuriers, en eut maint denier pour sa 
part, à ce que l'on dit 1 . [785] Quant à l'abbé de 
Giteaux, ne croyez pas qu'il s'endorme : il leur chanta 
la messe du Saint-Esprit, et leur prêcha comment 
Jésus-Christ nacquit ; puis il dit que dans le pays que 
les croisés ont conquis il veut qu'on élise maintenant 
un bon seigneur. [790] Il a fait cette proposition au 
comte de Nevers, mais celui-ci n'y voulut rester ni 
demeurer à aucun prix, non plus que le comte de 
Saint-Pol 2 , qu'ils ont ensuite choisi. Ils disent chacun 



1 Un « Petrus Aragonensis » figure entre les témoins d'un 
acte de Simon de Montfort du 20 juillet 1210 (Doat, LXII, 35 ; 
Molinier, Catalogue, n» 40). — Voici ce que P. de V.-C. rapporte 
au sujet de la même affaire : « In crastino consuluit dux comiti 
« ut iret ad castrum quoddam quod dicitur Fanum Jovis ; cas- 
if trum siquidem illud, a militibus et hominibus suis timoré 
« nostrorum derelictum, intraverant quidam milites Aragonenses 
« qui erant cum comité nostro et munierant. » P. de V.-G. 
ch. xxi, Bouquet, p. 24 c. 

2. P. de V.-G. ch. xvn; Bouquet, p. 22. Selon cet historien 



[1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 41 

qu'ils ont assez de terre, s'ils vivent assez longtemps, 
dans le royaume de France où leurs pères nacquirent, 
[795] c'est pourquoi ils n'ont cure de la dépouille 
d'autrui. Il n'y a personne qui ne croie se déshonorer 
en acceptant cette terre. 

XXXV. 

Là, en ce conseil et à ce parlement, il y eut un riche 
baron qui fut preux et vaillant, [800] hardi et belli- 
queux, sage et expérimenté, bon chevalier et large, 
preux et avenant, doux et franc, affable, et d'un bon 
esprit. 11 avait résidé longtemps outre mer; à Zara 

contre les 1 et partout également. [805] Il fut sire 

de Montfort, de la terre qui en dépend, et fut comte 
de Winchestre 2 , si la geste ne ment. C'est lui que tous 

la seconde personne à qui on offrit la terre aurait été le duc de 
Bourgogne, et le comte de Saint- Pol n'est pas mentionné par lui. 

1. Lacune, voy. la note du v. 804. Simon de Montfort assista en 
1202 au siège de Zara entrepris par les croisés pour le compte des 
Vénitiens. Selon Villehardouin, qui l'en blâme, il fit sa paix 
avec le roi de Hongrie, à qui on venait de reprendre Zara, et 
se rendit en Terre-Sainte (Villehardouin, éd. de Wailly, 1872, 
§ 109; cf. l'un des continuateurs de G-uill. de Tyr, Historiens occi- 
dentaux des Croisades, II, 255), où il resta jusqu'en 1205 ou 1206 
(on a de lui un acte daté d'Anet, 1206, Molinier, Catalogue, 
n° 15). Sa conduite à Zara est au contraire présentée, comme on 
devait s'y attendre, sous le jour le plus favorable par P. de V.-C, 
ch. xix. — Zara est en latin Jadera, puis Jazera, Jacera, en anc. fr. 
Jadres. Il y a en Palestine Gaza, puis, au sud du lac de Tibériade, 
Gadara (Guill. de Tyr, 1. XVI, ch. xm; cf. Neubauer, Géogr. du 
Talmud, p. 243-5), mais ces villes n'apparaissent nulle part dans 
l'histoire en relation avec le nom de Simon de Montfort. 

2. Guinsestre ici et v. 3718; mais c'est une erreur : Simon était 
comte de Leicester; voy. Pauli, Simon von Montfort Grafvon Lei- 
cester (Tubingen, 1867), p. 21. 



42 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1209] 

prient d'un commun accord de prendre toute la 
vicomte, et les autres terres de la gent mécréante. 
[81 0] « Sire, » dit l'abbé, « pour Dieu le tout puissant, 
« recevez la terre dont on vous fait présent ; car Dieu 
« et le pape vous la garantiront, et nous après eux, 
« et tous les autres; et nous vous aiderons toute 
« votre vie. — [815] Ainsi ferai-je, » dit le comte, 
« à cette condition que les princes ici présents me 
« feront serment, qu'en cas de besoin , pour ma défense, 
« ils viendront tous me secourir à mon appel. — 
« Nous vous l'accordons, » disent tous, « loyalement. » 
[820] Sur ce, sans plus tarder, il reçut résolument 
la terre et le pays. 

XXXVI. 

Quand le comte de Montfort fut installé dans la 
terre, qu'on lui eut donné Garcassonne et tout le pays, 
il fut très-embarrassé et tout pensif, [8^5] car peu 
de ses amis consentent à rester avec lui. Le plus grand 
nombre veut retourner vers Paris. Les montagnes sont 
sauvages et les passages étroits, et ils ne veulent pas être 
occis dans le pays. Pourtant il en resta je ne sais si ce 
fut neuf ou dix [830] des plus hauts barons et des plus 
puissants. Avec lui resta Simon surnommé de Saissi 1 , 

1. On ne trouve la trace d'aucun Simon de Saissi dans les 
documents du temps. Il y a donc lieu de croire que la leçon est 
corrompue. On pourrait proposer avec vraisemblance « Simon de 
Poissi » qui est témoin en sept. 1201 à un acte passé entre Simon 
de Montfort et l'abbé de S. Antonin près Pamiers (Vaissète, III, 
pr. 217; n° 30 du Catalogue de M. Molinier), sans doute le même 
qui est appelé « Symon de Passi » dans un acte du 24 novembre 
1209 (Vaissète, III, pr. 218; Molinier, n°* 35 et 36). Il y a 
eu plusieurs Simon de Poissi. De celui qui était à la croisade 



[-1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 43 

le normand Robert de Pequi 1 , ce m'est avis, Guil- 
laume de Contre 2 , qui toujours s'efforce de monter 
en prix, par la foi que je dois à Saint -Denis, 
[835] Gui le maréchal 3 , qui est preux et intré- 

on a des actes depuis 1201 (voy. Delisle, Catal. des actes de Pk. 
Aug., n° s 660, 1008, 1404-5, 2191), jusqu'en juillet 1235 au moins, 
époque où « Symon de Pissiaco pater » confirme une donation 
faite au Parc aux Dames (dioc. de Senlis), dont l'original est en 
ma possession. Le sceau de ce chevalier (ou de son fils?) est indi- 
qué dans Douët-d'Arcq, Collection de sceaux, n° 3258. — Deux 
autres croisés ont porté le même surnom : Guillaume de Poissi, 
mentionné par P. de V.-C, ch. xxvi (Bouquet, p. 26 d), et Robert 
de Poissi, témoin à plusieurs actes du sire de Montfort; voy. 
Douët-d'Arcq, ouvr. cité, n os 3251 et 3255-6. 

1. G. deTud. a probablement commis ici une double erreur. Ce 
Robert doit être le Robert de Pequerni (Piquigny) qui figure à 
différentes reprises dans la seconde partie du poème (v. 6912, 
7211, 7775). La famille de Piquigny était picarde et non normande. 
Plusieurs de ses membres, et notamment un Robert qui peut 
avoir été le père du nôtre, ont vécu en Terre-Sainte; voy. Du 
Gange, Familles d'outre-mer, édit. Rey, p. 584-7. 

2. Ce personnage dont l'éloge revient fréquemment sous la 
plume de G. de Tud. (voy. v. 849-55, 1110-1, etc.) n'est d'ailleurs 
connu que par un passage de P. de V.-G. qui sera rapporté à pro- 
pos du v. 2616. Il y est nommé Guillelmus de Contris; et en effet, 
bien que la leçon d 1 Encontre du ms. ne puisse guère passer pour 
une faute de copie, puisqu'elle est confirmée par la réd. en prose, 
la vraie forme est de Contre. Contre est le nom d'un château et 
d'un hameau de la commune d'Urzy, arr. de Nevers (cf. v. 1113). 
Un Guillaume de Contres, de qui on connaît des actes de 1247 et 
1248 (Marolles, Invent, des titres de Nevers, p. p. M. de Soultrait, 
col. 180, 490, 516) était ou le croisé ou quelqu'un des siens. 

3. Le même qui en plusieurs passages de la seconde partie est 
appelé Gui de Lévi (v. 4041, 5524, 6062, 6948), où il figure aussi, 
du reste avec la qualification de « manescals » (v. 6405, 6270, 
7213). C'était l'un des vassaux de Simon de Montfort. Il tirait son 
surnom du lieu actuellement appelé Lévi de Saint-Nom, arr. de 
Rambouillet, c. de Chevreuse. On possède de lui plusieurs chartes 
dans le Cartulaire de N.-D. de la Roche et dans celui de N.-D. 
des Vaux de Cernay, voy. A. Moutié, Chevreuse, dans les 



44 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1209] 

pide, Robert de Forsoville 1 et Lambert de Greci 2 , 
Rainier de Chauderon 3 et Raoul d'Agi 4 , et Pons de Beau- 
mont et Jean son cousin 5 , et grande masse d'autres, 

Mémoires de la Soc. archéol. de Rambouillet, II, 199, 390, 578. 
Quant à son titre de maréchal, voici ce qu'en dit Du Gange (éd. 
Didot, III, 289 b) : « Marescallus fidei dictus Guido de Levis, 
« marescallus exercitus cruce signatorum contra Albigenses.... 
« sed idem in charta quam ipsemet exaravit anno 1229 .... sic 
« inscribitur : Guido de Leviis marescallus D. régis Francie Mus- 
« tris in partibus Albigensium. » 

1. Peut-être le même que le Robert de « Froevile » ou « Foren- 
vile » (Flonville, Eure-et-Loir?) qui est mentionné par Villehar- 
douin entre les seigneurs qui firent partie de la quatrième croisade 
(éd. de Wailly, § 6). — D'autre part il y a dans la Somme deux 
Forceville, arr. d'Amiens et arr. de Doullens. 

2. Après que Lambert de Gréci (de qui j'ignore l'origine) eut reçu 
de Simon de Montfort la ville de Limoux (ci-après v. 857), il prit 
le nom de Lambert de Limoux, sous lequel il paraît à diverses 
reprises dans la seconde partie du poëme (c'est donc à tort que la 
table de Fauriel fait deux personnages de Lambert de Grécy et de 
Lambert de Limoux). Il figure, avec le même surnom, comme 
témoin dans plusieurs actes de Simon de Montfort ; et encore en 
1229 « Lambertus de Limoso » appose son sceau à l'acte par 
lequel Rogier Bernart, comte de Foix, se soumet à l'Église (Teulet, 
Layettes, n° 2004). 

3. Est-ce Chaudron (Maine-et-Loire), arr. Gholet, c. Montre- 
vault, formes anciennes Caudrun, Chalderun (Port, Diction, hist. 
de Maine-et-Loire)? ou l'un des lieux du même nom qui appar- 
tiennent aux départements de l'Aisne, du Doubs ou de l'Yonne? 
Ce personnage, qui sera mentionné à diverses reprises dans la 
suite du récit, est sans doute le R. de Chauderone qui en 1217 eut 
un procès avec l'abbé de Boulbonne (Doat LXXX1II, 358 ; Moli- 
nier, Catalogue, n° 142 bis). 

4. Aci (Aisne), arr. de Soissons, cant. de Braines? Un Raoul 
d'Aci, p.-ê. le fils ou le petit-fils de celui-ci, était en Terre- 
Sainte en 1254 ; voy. Du Gange, Familles d'outre-mer, p. 437. 

5. Il ne peut être question de Jean de Beaumont, comte de Cler- 
mont-sur-Oise de 1209 à 1223, dont le titre eût été mentionné, et à 
qui d'ailleurs on ne connaît pas de cousin Pons. S'agit-il de Jean 
de Beaumont qui fut sous saint Louis chambrier et connétable ? 



[4209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 45 

dont je n'ai pas appris les noms, [840] et le vicomte de 
Saintonge 1 et Rogier d'Andelis 2 , et Rogier de lìssart 3 , 
et Hugues de Laci 4 . Si j'eusse été avec eux, et les 
eusse connus et vus, et eusse parcouru avec eux les 
pays qu'ils ont conquis, plus riche en serait le livre, 
je vous en jure ma foi, [845] et meilleure la chanson. 

XXXVII. 

Quand le comte de Montfort, qu'on appelle Simon, 
se fut établi à Garcassonne, il appela ses compagnons : 
Guillaume de Contre, que Dieu bénisse ! il l'envoie en 
Biterrois, car il n'y avait prudhomme [850] qui mieux 
sût garder ni château, ni donjon, ni riche cité, ni ses 
alentours. Certes, si le Portugal et le royaume de Léon 
étaient en sa garde et en son obéissance, ils seraient 
gouvernés, si Jésus-Christ me vient en aide, [855] 
mieux qu'ils le sont par ces fous et ces insensés qui 

1 . El vescoms Centonges. Gomme on ne connaît aucun vicomte 
de Saintonge, il faut supposer que le texte est altéré. Je présume 
que la leçon originale était E lo vescoms de Donges , personnage 
qui paraît au v. 1972; voy. à cet endroit la note de la traduction. 

2. Probablement le chevalier de ce nom, que Jean sans Terre 
nomma châtelain de Lavardin (Duffus Hardy, Rotuli chartarum, 
103 b), et de qui nous avons une ou deux chansons ; voy. Hist. 
littêr. XXIII, 754. 

3. Sans doute les Essarts, arr. d'Évreux, cant. de Damville. En 
1203 R. des Essarts reçut de Ph. Aug. la confirmation de certains 
biens (Delisle, Catal. des actes de Ph. Aug., n° 766). 

4. Personnage assez fréquemment cité dans l'une et l'autre 
partie du poème, et qu'il paraît difficile d'identifier avec l'anglais 
ou normand « Hugo de Lasci » qui vivait au même temps (voy. 
les Rotuli litterarum patentium et les Rotuli lilterarum clausarum, 
aux tables). En juin 1214 « Hugo de Lascin(?), dominus Castrinovi 
et Lauriacensis (Z. Lauriaci?) » fit une donation à l'abbaye de 
Prouille (Doat, XGVni, 53; Molinier, Catalogue, n° 84). 



46 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [j 209] 

sont rois du pays et que je n'estime un bouton 1 . Il 
envoya Lambert de Crécy à Limous, et des autres 
barons qui au nord, qui au sud, pour garder la terre 
là où il lui parut bon. [860] Et le comte de Montfort 
qui a cœur de lion demeura à Garcassonne, gardant en 

sa prison 2 Et le vicomte mourut après de la dys- 

senterie ; et les mauvais vauriens et la canaille, qui ne 
savent rien de l'affaire, ni ce qui est ni ce qui n'est 
pas, [865] disent qu'on le tua de nuit en trahison 3 . Et 
le comte n'eût pas souffert, par Jésus-Christ du ciel ! 



1. Le roi de Portugal était alors Sanche I er (1185-1211), et celui 
de Léon Alphonse IX (1188-1214). Ce dernier, au moins, n'a pas 
toujours été apprécié aussi sévèrement par les troubadours con- 
temporains; voy. Mila y Fontanals, Trovadores en Espana, p. 153. 

2. Voir au t. I la note sur le v. 861. 

3. G. de Tud. combat ici la version populaire qui paraît avoir 
été courante dans le Midi, et qu'il semblait admettre précédem- 
ment, au v. 356-7 et 743-4. L'auteur de la seconde partie y croyait 
évidemment (v. 3361). Le biographe d'Arnaut de Mareuil (écrivant 
certainement avant 1250) admet le fait comme incontesté, lorsqu'il 
parle de la comtesse de Béziers « mère du vicomte de Béziers que 
les Français occirent lorsqu'ils l'eurent pris à Garcassonne » (Ray- 
nouard, Choix, V, 45; Parn. occit. 15). Je ne compte pas le planh 
du troubadour Guillem Augier de Béziers sur la mort violente 
d'un vicomte de Béziers (Raynouard, Ch. IV, 46; cf. Hist. litt. de la 
France, XVIII, 551), ce vicomte pouvant être Raimon Trenvacel 
( + 1167, Vaissète, III, 17-8) aussi bien que Raimon Rogier; 
mais le témoignage d'Innocent III, écrivant au légat que le vicomte 
avait été « ad ultimum miserabiliter interfectus » (XV, ccxn), 
montre que ce qu'on peut appeler la version méridionale de la 
mort du vicomte avait obtenu une créance assez générale. Dans 
le sens opposé les témoignages en accord avec G-. de Tud. sont 
ceux de P. de V.-G. (ch. xxvi) qui ne mentionne pas l'autre ver- 
sion, et de G-. de Puylaurens (ch. xiv; Bouquet, XIX, 202 d) qui 
semble en cet endroit avoir copié G. de Tudèle. — D'après un 
ancien nécrologe (Vaissète, II, pr. 15), le vicomte de Béziers 
mourut le 10 nov. 1209. 



[-1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 47 

pour rien qu'on puisse imaginer ni qui soit au monde, 
qu'on le tuât. 

XXXVIII. 

Le comte de Montfort, ainsi que je vous l'ai dit pré- 
cédemment, [870] fut prié par tous les comtes, les 
princes et les marquis de recevoir la terre, le fief et le 
pays. Et il y consentit à condition, ce m'est avis, qu'ils 
l'aideraient si besoin lui était, et il exigea que chacun 
s'y engageât par serment. [875] Cependant le comte 
de Toulouse a envoyé chercher son fils, parce que les 
barons de l'armée, ceux du côté de Paris, ses amis, 
voulaient le voir. Raimon de Ricaud 1 l'amena un 
jeudi. L'enfant était très-beau et bien appris, [880] car 
Geoffroi de Poitiers 2 s'en était bien occupé. Le duc 3 

1. Probablement Ricaud, canton de Gastelnaudary, Aude. Il y 
a un autre lieu du même nom dans les Hautes-Pyrénées et deux 
dans le Gers. Le personnage dont il est ici question paraît avoir 
été le familier des comtes de Toulouse Raimon V et Raimon VI. 
En 1190 il reçoit pour le premier une donation importante (Teulet, 
Layettes du Trésor des chartes, n°372). En 1192, 1194, 1201, 1202, 
1203, 1204, 1211 (Teulet, n° s 399, 413, 623, 650, 699, 710, 959), il 
figure comme premier témoin en des transactions où le comte de 
Toulouse est intéressé. En 1203 Raimon VI était témoin de l'acte 
par lequel Guillem Saisset constituait un douaire de 3500 sous de 
Toulouse à sa femme Mathilde, fille de R. de Ricaud (Teulet, 695). 
Nous savons qu'à cette date il était bailli du comte de Toulouse, 
et qu'en 1210 il prenait la qualité de sénéchal (Vaissète, III, 606). 
D. Vaissète pense que les fonctions de bailli et de sénéchal étaient 
identiques, et qu'il n'y a qu'un changement de titre. Je n'ai pas 
réussi à saisir la portée de l'objection que M. Routaric a faite à 
cette opinion de D. Vaissète, Bibl. de l'Éc. des ch. 4, I, 534-5, et 
Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. 140-1. 

2. Voy. p. 2, note. 

3. Quel duc? Fauriel traduit, avec vraisemblance, « le duc de 
Rourgogne. » 



48 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 209] 

ne put s'empêcher de lui faire bon accueil, de même 
que le comte de Saint-Pol, qui était son cousin 1 . Les 
croisés redoutent de se laisser surprendre par l'hiver, 
et s'en sont retournés à Troyes et à Paris, [885] là 
bas par Montpellier. 

XXXIX. 

La grande ost se sépare, ne pouvant tenir plus long- 
temps, mais avant qu'elle se fût dissoute, les messa- 
gers s'en vont à Toulouse la grande, pour savoir si 
[les habitants] veulent traiter. En ce message allèrent 
beaucoup de bons chevaliers. [890] Les Toulousains 
disent qu'ils se conformeront à la décision du pape de 
Rome, auprès de qui ils veulent aller. Les messagers 
n'obtinrent rien de plus, mais s'en retournèrent par 
la grande route, et s'en allèrent avec leur ost tout 
droit à Montpellier. [895] Et le comte de Toulouse 
s'est apprêté, car je sais qu'il veut aler à Rome, parler 
avec le pape, il ne veut plus différer; et je crois qu'il 
y sera avant le mois de janvier. Mais il y a d'abord 
envoyé ses messagers; [900] Raimon de Rabastens 
qui en revint tout récemment 2 , l'abbé de Saint- Auzart 

1. Je ne puis découvrir comment Gauchier de Ghâtillon (voy 
ci-dessus, p. 15, note 3) pouvait être cousin du jeune Raimon 
P.-ê. y aurait-il lieu de rétablir ici (en supposant dans le texte 
une omission ou une faute) le nom de Pierre de Gourtenai, qu 
était bien réellement cousin du comte de Toulouse ; voy. Du Bou 
chet, Hist. de la maison de Courtenai, p. 40. Quoi qu'il en soit, le 
comte de Saint-Pol ne reparaîtra plus jusqu'au siège de Mar- 
mande en 1218 (v. 9278), bien qu'il fût de retour à la croisade dès 
1215, puisque l'acte par lequel le sire de Montfort prend Aimeric 
de Narbonne sous sa protection (22 mai 1215, Molinier, Catalogue, 
n° 101), fat passé en sa présence. 

2. Cf. p. 13, note 1. 



[-1209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 49 

qui en eut mauvais loyer, car il fut prisonnier bien 
près d'un an entier 1 . On ne vit jamais plus preux abbé 
de son pouvoir. Tels sont ceux qui iront d'avance 
annoncer au pape [905] l'arrivée du comte Raimon, 
pour qu'il sache bien véritablement qu'il (le comte) 
n'y manquera pas 2 . 



XL. 



Le preux comte de Toulouse se prépare pour le grand 
et lointain voyage qu'il a l'intention de faire. D'abord 
il s'en ira en France parler avec [le roi] son cousin, 
[91 0] et puis il ira à l'empereur, s'il le peut trouver ; 
après au pape ; tous il les veut sonder. L'abbé de Citeaux 
lui dit qu'il n'a que faire d'y aller; que, s'il l'en veut 
croire, il n'a pas besoin de se tant travailler, ni de se 
mettre en dépense pour ce voyage, [91 5] qu'il en peut 
faire tout autant, ici avec lui, que là bas; mais il (le 
comte) ne veut pas rester. 

Je veux revenir au comte de Montfort. Il tenait le 
vicomte prisonnier et voulait le bien garder et lui 
donner largement tout ce qui besoin lui était; [920] 
mais ce qui doit arriver personne ne peut s'y sous- 
traire : le mal de dyssenterie le prit alors, à ce que je 
crois, duquel il lui falut mourir ; mais avant il voulut 
communier. L'évêque de Carcassonne le fit bien admi- 
nistrer, et il mourut la nuit suivante vers le soir. [925] 

1. Raimon Azemar, abbé de S. Audart (S. Theodardi, dioc. de 
Montauban; voy. Gall. Christ. XIII, 229). 

2. Il n'est question nulle part ailleurs de l'envoi de ces messa- 
gers. Tout ce passage (v. 895-906) est même omis clans la rédac- 
tion en prose. 

il 4 



50 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 209] 

Et le comte de Montfort se conduisit alors en homme 
courtois et franc : il le fit exposer publiquement, afin 
que les gens du pays l'alassent pleurer et honorer. Là 
vous auriez vu le peuple crier à haute voix. En grande 
procession il fit enterrer le corps. [930] Dieu pense à 
son âme, et lui soit miséricordieux, car ce fut un bien 



grand malheur ! 



XLI. 



Quand les croisés s'en furent retournés en leurs 
pays, le comte de Montfort demeura fort en peine. Il 
ne lui resta plus guère de compagnons après leur 
départ 1 . [935] Il fit paix avec le comte de Foix 2 qui 
consentit à lui donner son fils en otage. Cet accord ne 
dura guère, car ils en violèrent par la suite toutes les 
conventions et se sont depuis lors fait guerre cuelle 3 . 
[940] Giraut de Pepieux 4 s'est mal conduit à son 
égard après avoir fait paix et accord avec lui. Pour un 
mauvais cas ils se divisèrent ensuite : il est véritable 
qu'un Français lui tua son oncle, mais le comte de 
Montfort en eut un vif regret, [945] car il fit enterrer 
vif le meurtrier : en une fosse on le jeta. Onques homme, 

l.P. deV.-G. parle aussi de l'abandon où fut laissé S. de Mont- 
fort (en. xxiv et xxxn), mais les renseignements les plus expli- 
cites sur les embarras où se trouva le cbef de la croisade après la 
retraite des croisés, nous sont fournis par Simon lui-même dans 
sa lettre au pape (lnnoc. ep. XII, cix). 

2. Raimon Rogier, Art de vér. les dates, II, 309. — Pour la 
paix dont il est ici question, cf. P. de V.-G. ch. xxv in fine. 

3. Nous allons voir en effet le comte de Foix répondre à l'appel 
de Raimon VI, v. 1422 et 1575. 

4. Pepieux, canton de Peyriac-Minervois, arr. de Garcassonne. 



[4 209] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 51 

pour tel forfait, ne fut ainsi justicié 1 , et pourtant il 
était de France, et de haute parenté; cette vengeance 
eût dû suffire à Giraut. Pour ce cas il se brouilla avec 
le comte, [950] qui l'honorait fort et avait fait de lui 
son privé ; [il se brouilla à tel point] qu'il ne le défia 
ni ne prit de lui congé. Il lui brûla un riche château, 
mais s'il y avait été pris, dans mon opinion, il l'eût 
payé cher 2 . 

Bouchart 3 tenait Saissac qu'on lui avait donné. [955] 
Un jour, avec cinquante Français il s'arma; avec ceux 
de Cabaret il se rencontra ce jour-là, et ces derniers, 
qui étaient quatre-vingt-dix, tant à cheval qu'à pied, 
et quatorze archers, les ont environnés et durement 
frappés et poussés ; [960] mais nos Français vont 
serrés, les cris et les menaces ne les épouvantent pas, 
tellement que de part et d'autre il y en eut beaucoup 



1. Cependant en Béarn le meurtrier était enterré sous le cadavre 
de sa victime; voy. Du Cange, sepeliri, et Fors de Béarn, éd. Ma- 
zure et Hatoulet, p. 121. La même disposition existe dans la cou- 
tume de Gourdon. 

2. La réd. en pr. ajoute ici : « Et parce qu'il ne s'était pas 
« contenté de la justice faite par le comte de Montfort sur son 
« homme, le comte Raimon ne voulut pas le recevoir ni accueillir, 
« le laissant faire du mieux, car il ne voulait pas soutenir sa que- 
« relie. » — P. de V.-G. (ch. xxvn) ne dit rien du motif de la 
querelle, mais donne plus de détails sur la lutte qui s'en suivit et 
notamment sur la prise du château mentionné au v. 952, qui est 
Puisserguier (Podium Soriguer), canton de Capestang, arr. de Bé- 
ziers ; cf. aussi le récit de Robert d'Àuxerre, Bouquet, XVIII, 277. 

3. Ce personnage, qui paraît plusieurs fois dans l'une et l'autre 
partie du poëme, mais dont le surnom n'est donné en aucun 
endroit, ne peut être que Bouchart de Marly, fils de Mathieu de 
Montmorency. Voy. le P. Anselme, III, 657. On le voit figurer 
parmi les témoins de plusieurs actes concernant Simon de Mont- 
fort (Molinier, Catalogue, n<* 45, 101, 105). 



52 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4209] 

de tués. A la fin, ils furent mis en déroute ceux qui 
étaient avec Bouchart ; et ce fut deuil et malheur ; [965] 
lui-même y fut pris, et on l'emmena. Quanta ceux qui 
y trouvèrent la mort on n'y pensa plus : Dieu reçoive 
leurs âmes, à la fin du monde, en son ciel glorieux ' ! 

XLII. 

Le comte de Montfort fut vivement affligé [970] de 
la capture de Bouchart et de ses compagnons. Tout cet 
hiver il alla en déclinant jusqu'en carême, au temps 
des feuilles 2 , que revint la croisade comme elle fait 
maintes fois. Le comte [de Toulouse] alla à Rome, 
comme dit la chanson, [975] ainsi que les consuls de 
Toulouse qui y firent de grandes dépenses 3 . D'abord 
il alla en France, où ils trouvèrent joyeux le riche roi 
Philippe 4 , mais plus tard il devint soucieux; à cause 
de l'empereur Othon il se montra ensuite cruel pour 

1. P. de V.-C. (chap. xxvi) raconte cette affaire d'une façon 
un peu différente : selon lui les hommes de Cabaret se seraient 
mis en embuscade pour surprendre Bouchart et les siens. 

2. En 1210. 

3. Les consuls de Toulouse se rendaient auprès du pape afin de 
solliciter la levée de l'excommunication dont ils avaient été frap- 
pés par le légat Arnaut. Elle fut levée conformément à leur 
demande; voy. une lettre d'Innocent III du 19 janvier 1210 (n. s.) 
insérée par les consuls de Toulouse dans leur lettre au roi d'Ara- 
gon (Vaissète, III, pr. 233; Teulet, Layettes du Trésor, I, 369-70). 
La même lettre abrégée dans Innoc. epist., XII, clvi, vers la fin. 

4. Selon Pierre de V.-C. (ch. xxxm), l'objet de la démarche 
de Raimon VI auprès de Philippe-Auguste aurait été d'obtenir le 
rétablissement des péages auxquels il avait été obligé de renoncer 
sous peine d'excommunication (voir l'engagement pris par le 
comte à Valence le 18 juin 1209, dans Migne, Innoc. epùt., t. III, 
p. 90). 



[4240] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 53 

eux. La comtesse de Champagne 1 , qui est courtoise et 
sage, les reçut bien, ainsi que nombre d'autres barons, 
et le preux duc de Bourgogne qui lui offrit maints 
dons, et le duc de Nevers fut pour lui très-amical, et 
lui fit large hospitalité. 

XLIII. 

Le pape de Rome et tous les cardinaux [985] le 
reçurent très-bien, comme un baron de naissance. Le 
pape lui donna un manteau de prix et un anneau d'or 
fin, dont la seule pierre vaut cinquante marcs d'ar- 
gent, et de plus [il lui donna] un cheval. Là ils devin- 
rent bons amis de cœur. [990] Il (le pape) lui montra 
la Véronique du Père spirituel. En lui en faisant 
toucher la face 2 qui ressemble à celle d'un homme 
vivant, il l'absout de tous ses péchés. Tant ils furent 
d'accord tous les deux cette fois 3 ! 

XLIV. 

[995] Quand le comte de Toulouse eut fait tout ce 
qu'il voulait, il prit congé du pape et se mit prompte- 
ment en route 4 . A très-grandes journées il sortit de 

1. Blanche de Navarre, régente pendant la minorité de Thi- 
baut IV. 

2. La face du Christ imprimée sur le linge de la Véronique. 

3. Pour ces derniers mots je suis la traduction de Fauriel; mais 
le texte est corrompu au v. 993. 

4. Selon P. de V.-G. (chap. xxxi) le pape aurait accablé d'in- 
jures le comte de Toulouse. D. Brial (Bouquet, XIX, 29 note) 
révoque en doute cette assertion et renvoie aux lettres d'Inno- 
cent III, 1. XII, ep. clii, cliv, clvi, clxix. Le témoignage du moine 



54 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [*2-IO] 

l'Italie , ayant grand peur d'y attraper maladie 1 . En 
France, à Paris, ils séjournèrent un jour 2 . [1000] Là 
ils trouvèrent le roi qui se montra malveillant 3 . Le 
comte s'en est retourné, et avec sa compagnie il entra 
à Toulouse, comme il avait coutume de faire. Les 
bourgeois de la ville eurent grande joie ce jour-là. Puis 
un rendez-vous fut pris cette fois [1005] avec le 
comie de Montfort auprès d'une abbaye ; l'abbé de 
Gîteaux y fut et d'autres clercs. Je crus qu'ils y avaient 
fait paix et accord définitif, que de leur vie ils ne se 
feraient plus la guerre ; ils s'aimaient tellement qu'ils 
mettaient leur confiance les uns dans les autres. 
[1010] Certes, de mille ans je n'aurais pas imaginé 
que l'abbé dût entrer à Toulouse, si on me l'avait 
assuré. Ils lui livrèrent le château Narbonnais. Lui et 
l'évêque Folquet en eurent la seigneurie et en furent 
les maîtres 4 . 

XLV. 
[1015] A Toulouse entra l'abbé de Gîteaux. Tous, 

de Vaux-Cernay n'est cependant pas à rejeter, en ce qu'il peut nous 
avoir conservé l'impression première manifestée par le souverain 
pontife. Toutefois les lettres ci-dessus indiquées sont pour l'entre- 
vue dont il est ici question la source la plus utile, en ce qu'elles 
précisent les demandes du comte et les réponses du pape. 

1. Les fièvres. 

2. Selon P. de V.-G. (début du en. xxxiv) le comte de Tou- 
louse, en quittant Rome et avant sa seconde visite à Philippe- 
Auguste, se serait rendu auprès de l'empereur Othon. 

3. « Rex autem, utpote vir discretus et providus, despexit eum 
« quia contemptibilis erat valde. » P. de V.-G. en. xxxiv. 

4. Il n'est question dans aucune autre source de cette entrevue 
du comte de Toulouse avec Simon de Montfort, non plus que de la 
cession aux croisés du château Narbonnais; cf. Vaissète, III, 193. 



[4240] CROISADE CO.VTHE LES ALBIGEOIS. 55 

les vieux et les jeunes, les uns et les autres, même les 
petits enfants en furent très-étonnés. A la vue de tout 
le peuple il (le comte de Toulouse) leur livra le châ- 
teau [tel] qu'onques enterre plaine on ne vit, je pense, 
aussi beau. [1020] Ils ont à ce propos fait mainte 
charte, maint bref, mainte lettre scellée qu'il (l'abbé) 
envoya par le monde jusqu'à Mont Gibel \ Le roi 
d'Aragon vint trouver l'abbé devers Muret, et s'en- 
tretint avec lui en un pré à Portet 2 ; et ils ne con- 
clurent rien qui vaille un anneau [1 025] de la plus 
méchante boucle 3 . 

XLVI. 

L'évêque de Toulouse, Folquet de Marseille, qui 
n'a pas son pareil en mérite, et l'abbé de Citeaux 
tiennent conseil l'un avec l'autre. Toujours ils vont 
prêchant le peuple, [le blâmant] de ce qu'il ne se 
réveille point, [1 030] s'élevant l'un et l'autre contre 
le prêt et l'usure 4 . Par tout Agenais l'abbé parcourut 
le pays, à ce point qu'il chevaucha jusqu'à Sainte- 
Bazeille 5 . Mais à rien de ce qu'ils prêchent on ne prête 
l'oreille : au contraire on disait par raillerie : « Voici 
que rôde l'abeille. » [1034] C'est pourquoi, puisse Foi 
me venir en aide ! je ne m'émerveille point si on les 
abîme, les vole, les dépouille, si par force on les 
convertit. 

1. L'Etna. 

2. Sur la route de Toulouse à Muret. 

3. La boucle figure dans plusieurs locutions proverbiales; voy. 
Romania, IV, 270. 

4. On verra plus loin (v. 1395) le prêt à usure interdit par les 
légats; cf. la note 1 de la page suivante. 

5. Arr. de Marmande. 



56 CROISADE GONTftE LES ALKIGEOIS. [1240] 

XLV1I. 

Les bourgeois de Toulouse, ceux de la confrérie, et 
les bourgeois du Bourg 1 étaient toujours en débat, 
[1 040] et, au bout du compte, ils n'aboutirent à rien qui 
valût un gland ou une pomme pourrie. — Les adhé- 
rents des hérétiques, ceux qui sont liés avec eux, vont 
disant que l'évêque, l'abbé [de Gîteaux] et le clergé 
cherchent à mettre la brouille entre eux et les bour- 
geois de Toulouse, afin que par cette folie [1 045] l'un 
détruise l'autre ; car s'ils faisaient cause commune, 
tous les croisés du monde ne pourraient leur faire 
dommage. Au comte ils font entendre [cela] et à son 
entourage, la folle gent mauvaise qui est entrée dans 
l'hérésie. Ils verront un jour, si Dieu me bénit, [1050] 
quel conseil leur ont donné ceux que Dieu puisse mau- 
dire ! Par cela tout sera détruit, et la terre dévastée, 
et par la gent étrangère désolée et ravagée ; car les 
Français de France 2 et les Lombards 3 , et tout le 

1. Guillaume de Puylaurens nous apprend (chap. xv) qu'il 
s'était formé à Toulouse, à l'instigation de l'évêque Folquet, une 
confrérie ayant pour but la destruction de l'hérésie et de l'usure ; 
que par contre il s'était établi dans le Bourg une autre confrérie 
décidée à résister à la première. La confrérie à laquelle fait allu- 
sion G. de Tud. est celle de Folquet, celle qu'au dire de G. de 
Puylaurens on appelait confrérie blanche. Par les « bourgeois du 
Bourg » (v. 1039), l'auteur désigne évidemment la confrérie noire. 
— Le Bourg était la partie de la ville construite en dehors de la 
cité, au nord de la ville sur la rive droite de la Garonne. 

2. C'est-à-dire de la France proprement dite, les pays de langue 
d'oui. 

3. Lombards doit vraisemblablement être ici entendu au sens 
général d'Italiens qu'il a souvent au moyen-âge : 



[1210] CROISADE CONTHE LES ALBIGEOIS. 57 

monde leur court sus et leur porte haine [1 055] plus 
qu'à gent Sarrasine. 

XL VIII. 

Seigneurs, ce fut en été, quand l'hiver décline, que 
le doux temps revient et que renaît la chaleur. Le 
comte de Montfort se prépare à aller en expédition. 
Devant le château de Minerve qui est vers la mer \ 
[1 060] il mit le siège, car telle était sa volonté ; et il 
dresse ses catapultes , et fait Malevoisine 2 de ses 
autres pierrières dame et reine. Il détruit les murs 
élevés et Ja salle de pierre maçonnée en mortier de 
sable et de chaux, [1065] qui avaient coûté force 
bons deniers et force masmudines 3 . Si le roi de Maroc 
avec sa gent Sarrasine en faisait le siège, par sainte 
Catherine ! il ne leur ferait pas pour un angevin de 
dommage ; mais contre l'ost de Christ, qui met à fin 

Et Italie que l'on dit Lombardie 

(Roman de Girart de Rossillon, éd. Miguard, v. 105.) 
«... apud Lombardos seu Ytalicos », Henri de Grissey (fin du 
xiv e s.) dans Thurot, Notices et extraits des mss. XXII, 131. On 
a vu ci-dessus Rome placée en « Lombardia » v. 50. Cf. Diez, 
Etym. Wœrt. II c, Lombard. Pour une application plus spéciale 
de ce nom, voir plus loin la note sur le v. 1263. 

1. Par rapport au lieu où écrivait l'auteur, car Minerve (canton 
d'Olonzac, arrondissement de Saint-Pons, Hérault) est à près de 
40 kil. de la mer. Les ruines du château subsistent encore. C'est, 
d'après P. de V.-G. (ch. xxxvi), aux environs de la Saint-Jean- 
Baptiste (24 juin) que le siège commença. 

2. Malevoisine paraît avoir été le nom commun des machines de 
siège; voy. Du Cange au mot Malveisin. P. de V.-C. fait aussi 
mention de cette pierrière dans le long chapitre qu'il a consacré 
au siège de Minerve (ch. xxxvn). 

3 . Monnaie des Almohades ; voy. le vocabulaire. 



58 CROISADE CO.NTRE LES ALBIGEOIS. [4210] 

toute gent, [1 070] ne peuvent tenir ni roche élevée et 
escarpée, ni château en montagne. 

XLIX. 

. Le château de Minerve n'est point assis en plaine, 
mais, que Foi me vienne en aide ! il est sur une haute 
montagne : il n'y a plus fort château jusqu'aux ports 
d'Espagne, [1075] excepté Cabaret et Termes 1 qui 
est à l'entrée de la Gerdagne. Guillem de Minerve 2 se 
repose et se baigne. Là il s'était placé avec toute sa 
compagnie ; mais nos Français et ceux du côté de la 
Champagne, Manceaux et Angevins et Bretons de Bre- 
tagne, [1 080] Lorrains et Frisons et ceux d'Allemagne, 
les en arrachent par force, avant que vienne la grêle, 
et y brûlent maint hérétique félon de mauvaise 
engeance, et nombre de folles hérétiques qui braillent 
dans le feu 3 . On ne leur laissa vaillant une châtaigne. 
[1 085] Puis on jeta les corps et les enfouit dans la boue, 

1. Termes, l'ancien chef-lieu du Termenes, entre Narbonne et 
Limoux, maintenant canton de Mouthoumet, arr. deGarcassonne. 

2. Nous avons quelques renseignements épars sur ce seigneur. 
Ainsi, en 1191, une sentence arbitrale est rendue par Bertran de 
Saissac sur une contestation entre « Guillelmus de Minerba » et 
le vicomte de Béziers. (Doat, CLXIX, 28.) 

3. On trouvera des détails précis sur ces cruautés dans P. de 
V.-C, ch. xxxvii. Le même auteur nous apprend, ce que G. de 
Tud. nous laisse ignorer, que la place fut prise par capitulation, 
et que Simon assigna à Guillem de Minerve de nouveaux revenus 
sur des terres sises près de Béziers : « sed ille, non multo post, 
« spreta fidelitate quam Deo et comiti promiserat, recedens a 
« Deo et comité, se inimicis fidei sociavit. » Bouquet, p. 32 e. 
Nous le retrouverons en effet plus loin, au siège de Beaucaire 
et à celui de Toulouse (v. 4718, 4877, 9462), parmi les partisans de 
Raimon VI. 



[4 210] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 59 

de peur que ces ordures infectassent notre gent étran- 
gère 1 . 

L. 

Quant Minerve fut prise, le comte fort se mit en 
route, et vint à Pennautier, là haut en Carcassais 2 , 
[1 090] et manda à la comtesse de venir l'y rejoindre 3 . 
Elle y vint promptement, aussitôt, qu'il l'eut mandée. 
Jamais plus sage femme, que Dieu et Foi me viennent 
en aide ! ne fut vue en ce monde ni loin ni près. Le 
comte 4 séjourna là trois jours en l'ost qui était nom- 
breuse. [1 095] Au jeudi, de bon matin, il entra en son 
palais, avec des princes, avec des barons; et la réso- 
lution fut prise d'aller assiéger Termes, là haut en 
Termenais, un château merveilleux ; mais avant qu'il 
soit conquis, mainte àme sortira de corps, qui mourra 
sans confession, [1100] et maint rnarc et maint tour- 
nois seront dépensés au siège, et gagnés y seront che- 
vaux et palefrois et force d'autres richesses et quantité 
de beaux harnois ; et de part et d'autre celui-là les 
aura qui n'était pas destiné à les avoir. 

1. La prise de Minerve eut lieu, selon P. de V.-C, a circa 
festum B. Magdalenae » (en. xxxix; Bouquet, p. 34 d), qui tombe 
le 22 juillet. 

2. Actuellement canton de Garcassonne. 

3. P. de V.-G. place l'arrivée de la dame de Montfort bien 
avant le siège de Minerve, vers le commencement du carême, 
c'est-à-dire dans la première moitié de mars (Pâques tombant en 
1210 le 18 avril); selon le même auteur ce ne serait pas à Pennau- 
tier, mais à Pézenas, que la comtesse aurait rejoint son époux 
(ch. xxxiv). 

4. Dans le texte le sujet n'est pas exprimé; mais je pense, contrai- 
rement au sens adopté par Fauriel , que le sujet est le comte et 
non la comtesse, parce qu'il y a au v. 1095 s' es mes et non s'es 
mesa; cf. aussi le vers 1105. 



60 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4240] 

LL 

[1 1 05] Le comte de Montfort est entré au palais, et 
avec lui la comtesse et le reste des barons. Il s'assirent 
sur un tapis de soie ; Robert de Mauvoisin l qu'on y a 
mandé et Gui le maréchal furent côte à côte, [1 1 1 0] et 
Guillaume de Contre : en tout le vicomte [de Béziers] 
il n'y a plus riche homme ni de plus haute noblesse; il 
était né en Bourgogne, selon ce qui me fut conté, à 
deux lieues de Nevers 2 . Ceux-là ont conseillé d'assiéger 
promptement le château de Termes, [1415] et beau- 
coup d'autres sages hommes furent de cet avis. Le 
conseil se sépara après une courte séance. Puis, s' étant 
un peu reposés et ayant dîné, tous ensemble sont reve- 
nus au conseil. Et le comte de Montfort est fort en 



1. Ou plutôt Robert Mauvoisin, Robertus Malus vicinus, ainsi 
que le nomme P. de V.-C. Il était du môme pays que Simon 
de Montfort dont il fut l'un des adhérents les plus dévoués. Il 
figure à diverses reprises dans les chartes relatives à l'abbaye de 
N.-D. des Vaux de Gernay (voy. le recueil pub. par MM. Merlet 
et Moutié, n° s 148, 149, 150, 168, 201). Il fut chargé par Simon de 
remettre au pape la lettre dont il a été question plus haut (p. 50, 
note 1) : c'est lui en effet que Simon de Montfort appelle 
« dilectum et fidelem meum nobilem virum R. » On voit par 
P. de V.-C (ch. xxix) qu'il était revenu de cette mission avant le 
départ du comte de Toulouse pour son voyage en France et à 
Rome. L'importance de ce personnage est encore constatée par 
plusieurs lettres d'Innocent III en sa faveur (Innoc. epist. XII, 
cxxvn, cxxviii, cxxx, cxxxi, cxxxiv, cxxxv). Voir aussi Vaissète, 
III, 183; Ménard, Hist. de Nismes, 1, 266, et surtout A. Moutié, 
Chevreuse, 2 e partie, p. 235-8, dans les Mémoires de la Société 
archéol. de Rambouillet, t. III (1876). — On a de lui une ou 
deux chansons : voy. Histoire littéraire, XXIII, 753. 

2. Voy. ci-dessus p. 43, la note sur le v. 833. 



[M 240] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 64 

peine [1120] de Carcassonne, [de savoir] à qui con- 
fier la cité ; mais à la fin , on lui conseilla [de la 
confier] à Lambert de Creci qui est fort riche et 
honoré, ouàRainierde Ghauderon : on s'adressa à ces 
deux-là, mais ils n'y resteraient pas chacun pour un 
royaume, [1 125] tant ils voient que le pays est plein 
de méchanceté. Mais ensuite ils prièrent tous Guil- 
laume de Contre , qui dit , après y avoir réfléchi , 
qu'il y resterait (à Carcassonne). Mais le comte de 
Montfort en fut très-affligé : s'il avait eu quelque 
autre à y mettre, il ne l'y eût pas laissé, [1 1 30] car 
en toute la terre il n'y a plus sensé, ni meilleur cheva- 
lier ni plus solide, plus courtois ni plus preux ni de 
plus grande loyauté, Dieu me bénisse ! 



LU. 



Guillaume de Contre dit alors, [1 1 35] après y avoir 
réfléchi et entendu la proposition : « Au nom de 
« Jésus-Christ et de Sainte Marie, je resterai ici 
« dedans, puisque chacun m'en prie. » Le comte de 
Montfort ne le laisserait pas s'il pouvait faire autre- 
ment, mais finalement, [1140] n'ayant personne qui 
veuille rester, il y consent avec peine. Les barons de 
l'armée et la chevalerie, aussi la comtesse, tous 1 veulent 
qu'il en soit ainsi. Et le comte de Montfort lui a 
donné pour compagnons Crépin de Rochefort 2 , homme 

1. Traduit conformément à la note sur le v. 1142. 

2. Probablement le « Grispinus de Rupeforti » de qui on a une 
charte (1231) dans le cartulaire de N.-D. des Vaux de Gernay, 
n° cccix. C'est Rochefort- en- Yveline , c. de Dourdan , arr. de 
Rambouillet. 



62 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [] 24 0] 

très-courtois, [1145] et Simon le Saxon, que Dieu 
bénisse, et Gui, son frère, au visage hardi, et beau- 
coup d'autres barons qu'il y avait en l'ost, de Bour- 
gogne et de France et de Normandie *. Là-dessus ils se 
séparèrent et le comte se mit en route, [1 1 50] et ala 
assiéger Termes avec son grand baronage. Guillaume 
de Contre se sépara de lui (du comte de Montfort) ce 
jour-là à Pennautier, il s'en va dans la prairie et vint 
à Carcassonne avant le lever de la lune, avant qu'il fut 
tard dans la soirée. 



LUI. 



[1155] Alors Guillaume de Contre partit de Pen- 
nautier et vint à Carcassonne de toute la vitesse de 
son cheval ; il y entre comme se levaient de souper les 
hommes de la ville, pour s'aller coucher. Les sergents 
du château le courent désarmer : [1 1 60] là sus, en la 
grand salle, ils ont fait du feu dans le foyer, ils font 
préparer en abondance de la viande de bœuf et de 
porc et d'autres mets pour leur repas ; puis ils firent 
faire les lits où ils se vont coucher, car au matin à 
l'aube il leur faudra se lever, [1 1 65] cela pour les 
mangonneaux qu'ils devaient conduire et pour les 
autres pierrières qu'ils font porter en chariots là au 
siège de Termes pour abattre le château ; car le comte 
le commande ; et il les prie plus instamment d'envoyer 

1. P. de V.-G. ne dit rien de tout cela, et ne mentionne même 
pas à cet endroit Guillaume de Contre. En revanche il mentionne 
au début du ch. xl la venue de « Guillelmus Decaicus », selon 
Gatel, de Caius selon Brial (Bouquet, XIX, 34 e), chef croisé qui 
annonce la prochaine venue d'une nombreuse armée de Bretons. 



[4240] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 63 

les mangonneaux et de garder le château [1170] que 
d'aucune autre chose dont il ait besoin ; et que durant 
trois jours ils les fassent bien surveiller \ car, lors- 
qu'elles seront arrivées, il les fera dresser. Et Guil- 
laume d'Encontre, sans plus tarder, les fait traîner 
hors de la ville sur le sable, [1175] et placer dans 
les charrettes que tirent les bêtes de somme tôt et 
vite. 

LIV. 

A Cabaret s'en va tôt et vite un espion [venant] de 
l'ost ; il leur 2 a dit aussitôt que le comte a envoyé des 
vilains et des gens de bas étage [1180] qui portent 
les pierrières; et ne sont pas plus de cent ceux qui 
les doivent conduire, tant piétons que sergents. Et 
quant ceux-ci l'apprirent, ils en furent très-joyeux. 
Us sortent de Cabaret au clair de la lune; P. Rogier 
les guide, si l'histoire ne ment pas, [1185] Guillem 
Cat 3 , Raimon Mir* et tous leurs parents. Ils étaient 

1. Pendant le transport de Carcassonneà Termes. 

2. Aux défenseurs de Cabaret. 

3. Un de ceux que P. de V.-C. attaque le plus violemment. Il 
avait été pendant uu temps l'allié de Simon de Montfort (ch. lvii; 
Bouquet, 53, 54). En 1204 un Guiraut Cat figure entre les témoins 
d'un acte de Raimon VI, avec plusieurs des familiers de ce comte 
(Teulet, Layettes du Trésor, n° 710). 

4. Sans doute le Petrus Miro de P. de V.-G. ch. xlviii. Il y a 
donc une faute (une simple faute d'initiale) dans l'un ou l'autre 
texte. Cet individu n'est pas mentionné dans la réd. en pr. J'ai 
acheté en 1862 à Garcassonne un acte passé en 1198 aux Bordes 
(Las Bordes, cant. de Gastelnaudary), où figurent comme témoins : 
« R. Mir senior de Lauriaco (Laurac, anc. capit. du Lauragais, 
« cant. de Gastelnaudary), ... Guill. Mir, Rogerius Mir, R. Mir 
«c ûlius Pétri Mir. » 



64 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [l 21 0] 

plus de cinq cents, dont aucun n'attend son compa- 
gnon 1 , mais tous vont à Carcassonne en courant à qui 
mieux mieux. Guillaume de Contre, qui a tant de 
hardiesse, fit surveiller les pierrières ainsi que les 
chars, [1 1 90] et quand ils virent venir les cavaliers au 
galop, les guettes crient : « Aux armes ! » à haute 
voix. « Honni soit », dit chacun, « qui bien ne se 
« défend! » Quand Guillaume de Contre et les siens 
entendent le cri, il a dit à voix basse à sa cavalerie 
[1 1 95] de courir s'armer 2 , et cela promptement ; car 
si Jésus de gloire, le père tout-puissant, et sainte Marie 

1. Locution fréquente dans les chansons de geste. 

2. On verra plus loin que G. de Contre surveillait son convoi du 
haut des remparts de la cité. Il se proposait (v. 1164-7) de le suivre 
à distance, mais l'attaque eut lieu, paraît-il, en vue de Carcas- 
sonne, avant qu'il se fût mis en route. Cabaret étant au N.-E. 
et Termes au S.-E. de Carcassonne, la ligne qui réunit Caba- 
ret à Termes passe à peu de distance à l'Est de Carcassonne. 
Il peut paraître surprenant que P. Rogier ait attaqué le con- 
voi sous les murs mêmes de cette dernière ville (v. 1219-21), 
et que G. de Contre n'ait pas été dès ce moment à cheval 
à la tête de ses hommes; mais le récit de P. de V.-C. (ch. xl), 
quoique fort concis (aucun des compagnons de P. Rogier n'y 
est nommé), explique pourquoi les assaillants n'attendirent pas 
que le convoi se fût éloigné de la ville. Selon P. de V.-C. c'est la 
nuit, avant la mise en route du convoi, que le coup de main eut 
lieu : « Quod audientes hostes nostri qui erant Cabareti, scilicet 
« quod machinae nostrae expositae erant extra Carcassonam, vene- 
« runt média nocte cum magna et armata multitudine, si forte 
« possent eas securibus debilitare : qui cum venissent, exierunt 
« nostri de civitate, qui paucissimi erant, ipsosque aggredientes 
« et viriliter effugantes, fugientes circumquaque longius sunt 
« secuti. Nec siquidem conquievit furor adversariorum, sed ad- 
« hue imminente diluculo redierunt, si forte possent dictas 
« machinas in aliquo debilitare ; quod nostri percipientes , 
« exierunt ad eos, et longius et virilius quam antea fecerunt 
« effugere. » 



[4240] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 65 

mère le veulent et y consentent, il luttera contre eux, 
et cela prochainement. Je ne sais pourquoi j'allonge- 
rais le récit : [1200] P. Rogier et les siens ne s'effraient 
point : de leurs chevaux ils descendent tous ensemble; 
ils brisent les mangonneaux sous leurs yeux 1 , y 
mettent le feu avec de la paille : le feu gagne ; en 
bien peu de temps ils auraient été brûlés s'il avait 
fait un peu de vent, [1205] mais Dieu ne le voulait 
pas. 

LV. 

Quand Guillaume de Contre a entendu l'alarme; il 
crie aussitôt : « Aux armes ! chevaliers » . Il avait bien 
huit vingts sergents en sa compagnie , sans compter les 
chevaliers. [1210] Ils font ouvrir les portes au nom 
de sainte Marie, et vont se lancer parmi eux en la prai- 
rie; et les autres, à cette vue, ne les dédaignent point, 
mais ils vont à leur rencontre comme brave gent 
hardie. Dieu! qu'il y eut en cette journée de bonnes 
lances brisées, [1 21 5] et de bons coups frappés sur les 
heaumes de Pavie 2 ! Guillaume de Contre pique le 
destrier de Hongrie ; là, dans la mêlée la plus grande, 
Dieu me bénisse ! il s'est violemment jeté, courroucé, 
plein de fureur; en la rivière qui a nom Aude il 
s'est mis. [1220] Dedans, au milieu de l'eau, il a 
fendu la presse; il y trouva sur son chemin un des 



t. Sous les yeux de leurs conducteurs. 

2. Les heaumes de Pavie (cf. 5015) font, comme on sait, les 
plus fréquentes apparitions dans nos chansons de geste, comme 
aussi les destriers de Hongrie dont il est question à la ligne sui- 
vante, voy. par ex. Garin, éd. P. Paris, I, 95. 

il 5 



66 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 210] 

hommes de Mir : si grand coup il lui donna en la 
large ornée de fleurons que le haubert ne lui valut 
une pomme pourrie : en l'eau il l'abat, sous les yeux 
des barons. [12215] Puis ensuite il férit un glouton 
qui s'enfuyait, [il le férit] de côté, en passant, avec 
l'épée fourbie ; puis il en férit un autre à cette même 
attaque. Crépin de Rochefort ni Simon ne s'oublient : 
celui qu'ils peuvent atteindre n'a plus besoin d'aide '. 
[1 230] C'est ainsi qu'ils les menèrent battant un bon 
bout de chemin, tellement que P. Rogier en fit marrie 
figure, et tous ses compagnons, quand ce vint à la fin ; 
de ce qu'il leur en est ainsi advenu, il n'en est pas un 
qui ne le maudisse : déconfits ils s'en retournent avec 
perte ce jour là. [1 235] Guillaume de Contre a rallié son 
monde ; il entre dans la cité en laquelle il tient garnison . 
Des pierrières qu'ils ont sauvées ils ont grande joie, et 
aussi toute la troupe qui s'est réjouie de cette victoire. 



LVI. 



[1240] Quand le comte de Montfort qu'on appelle 
Simon eut mis le siège à Termes, tout à l'entour, et 
ouï les nouvelles, sachez qu'il fut satisfait de Guillaume 
de Contre et de ses compagnons 2 , de ce qu'ils avaient 
préservé de la destruction les engins, [1 245] et plus 
encore de ce qu'ils avaient vaincu ce baron qui a nom 

1. Je traduis selon la correction proposée en note : « n'avoir besoin 
« d'aïe » est une locution fréquente dans la poésie française : 
Rolant 1619; Renaut de Montauban, éd. Michelant, 42/4, 98/3, etc. 

2. Dans le texte « son compagnon », au sing., sans doute à 
cause de la rime. A la rigueur cela pourrait s'entendre de Crépin 
de Rochefort, qui paraît avoir été le principal des compagnons de 
G. de Contre, voy. 1144 et 1228. 



[4 24 0] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 67 

P. Rogier, que Dieu maudisse ! car je crois que si on 
lui eût donné tout l'or de Màcon il n'en aurait pas été 
si joyeux qu'il le fut de la nouvelle qu'on lui a contée 
de la grande victoire [1250] remportée par Guil- 
laume de Contre. Dieu ! et comme la lui conte bien 
un gentil damoisel que Guillaume de Contre y envoya 
en hâte pour conduire les pierrières et les engins qui 
étaient avec 1 ! Et sans mentir il le fit très-bien, [1255] 
jusqu'au siège de Termes où il y avait force barons, 
force riches draps de soie et force riches pavillons, 
force jupons de soie, force riches ciclatons, force hau- 
berts maillés, force bons gonfanons, et force lances de 
frêne, enseignes et penons, [1260] et force bons che- 
valiers, et force bons damoiseaux Allemands et Bava- 
rois et Saxons et Frisons, Manceaux et Angevins et 
Normands et Bretons, Longobards et Lombards 2 , Pro- 



1. Ces détails, qui semblent indiquer un témoin, oculaire, 
manquent dans P. de V.-C. qui nous apprend que l'escorte des 
machines de siège était formée par les Bretons nouvellement 
arrivés (voy. p. 62, note). 

2. Longobart e Lombart, deux formes d'un même mot, qui, 
isolément, ont pu être employées sans distinction pour désigner soit 
les Italiens, en général (voy. p. 56, note 3), soit les habitants de la 
Lombardie. Mais, opposées comme ici, elles ont assurément cha- 
cune son sens propre. Fauriel traduit : « Longobards et Italiens », 
prenant « Longobard » en son sens primitif: « Ce nom, » dit-il au 
glossaire, au mot Logombart, « désigne ici les envahisseurs ger- 
« maniques de l'Italie généralement connus sous ce nom, et non 
« vaguement les Italiens auxquels on avait approprié la dénomi- 
« nation de Lombards. » Cette interprétation n'est pas soutenablé, 
puisqu'au xm e siècle les anciens Longobards étaient, depuis long- 
temps, devenus romans. Dans ses notes sur Orderic Vital (III, 482), 
M. Le Prévost émet, sans la justifier, une opinion très-différente, à 
savoir que par Lombards Orderic entend « les habitants de l'Italie 
« septentrionale, et par Longobards ceux de l'Italie méridionale 



68 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2-10] 

vençaux et Gascons. Le seigneur archevêque de Bor- 
deaux y fut, [1265] [ainsi qu'JAmanieu de Lebret 1 et 
ceux du côté de Langon. Là font leur quarantaine 
tous ceux qui y sont, [en telle manière] que quand 
les uns viennent les autres s'en vont 2 , mais Rai- 



« où les Lombards avaient fondé des établissements qui durèrent 
« jusqu'à la domination normande. » Tel paraît être en effet le 
sens précis de ces deux termes , du xi e siècle au xni e environ. On 
voit, dans divers textes latins une partie de l'Italie méridionale 
désignée sous le nom de Longobardia, par ex. dans les annales de 
Bari (Pertz, Mon. VII, 52 a) ; et dans le poëme d'Ambroise sur 
la troisième croisade les Longebart (éd. Monod et Paris, v. 602, 
607, etc.) désignent les Italiens de la Sicile. Si je ne me 
trompe, c'est dans le plus ancien récit de la première croisade, 
chez l'auteur anonyme des Gesta Francorum, que se trouvent pour 
la première fois associés les Lombardi et les Longobardi (Histo- 
riens occidentaux des croisades, III, 121-2), d'où ces noms ainsi 
groupés sont passés dans les récits dérivés (Ibid., III, 11, 174; 
IV, 18 c f). Môme association dans une pièce du troubadour 
Peire Cardinal, où on voit de plus que les habitants de la Pouille 
étaient distincts des Lombards et des Longobards : 

Per folz tenc Polhes e Lombartz 

E Longobartz et Alamans 

Si volon Frances ni Picartz 

A senhors ni a drogomans. 

(Parn. occit. p. 310.) 
i . Amanieu V, qui reparaît plus loin, v. 8950, sur lequel voy. 
la notice de M. Luchaire sur les origines de la maison d'Albret, 
dans le Bulletin de la Société des Sciences, etc., de Pau, 2 e série, 
II, 33-4. Le pape Honorius lui écrivit en janvier 1218, en même 
temps qu'à plusieurs autres personnages (Bouquet, XIX, 649) pour 
l'encourager à continuer son appui à Simon de Montfort. Ce sei- 
gneur mourut non pas vers 1252, comme le pense M. Luchaire, 
mais plutôt vers 1240, selon M. A. Molinier, Revue critique 
1873, art. 142. 

2. Gomme l'objet de la plupart des croisés était, non de con- 
server à l'armée du sire de Montfort un effectif qui lui permît 
de tenir sans interruption la campagne, mais de gagner les indul- 



[4240] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. <}» 

mon 1 de Termes ne les prise un bouton, car je ne pense 
pas qu'on ait jamais vu plus fort château. [1270] Là 
ils passèrent Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, et la 
moitié de l'hiver, comme dit la chanson. Onques nul 
homme ne vit aussi solide garnison qu'il y eut en ce 
château, là-bas vers Aragon et vers Catalogne, qui 
fut en Roussillon. [1275] Il y eut mainte joute faite, 
maint arçon brisé, et maint chevalier tué ainsi que 
maint fort Brabançon 2 ; mainte enseigne y fut perdue 
et maint riche gonfanon qu'ils montèrent par force là- 
haut dans le donjon malgré ceux de l'ost, qu'ils le 
voulussent ou non. [1280] Mangonneaux ni pierrières 
ne leur font pas pour un bouton de dommage ; ils ont 
abondance de vivres , de la viande fraîche et du bacon, 
du vin et de l'eau pour boire, et du pain à foison. Si 
Dieu ne leur envoie quelque plaie, comme il fit après 
leur donnant la dyssenterie, [1285] ils ne pourraient 
être pris. 



gences attachées à une participation de quarante jours à la 
croisade, on comprend que Simon de Montfort dut se trouver 
plus d'une fois à la tête de troupes très-réduites. On l'a vu précé- 
demment (v. 932-4), et le même fait se reproduisit d'une façon 
inquiétante au siège de Termes ; voy. P. de V.-C, Bouquet, XIX. 
37 e et 39 a (ch. xli et xlii). 

1. Roger, selon Fauriel (traduction du v. 1303, et table), sans 
aucune raison, car ce personnage est appelé Raimundus par P. de 
V.-C, ch. xl-xlii, passim, et le ms. de la chanson n'y contredit 
pas, ne donnant (v. 1266 et 1303) que l'initiale de son nom. 

2. Ces Brabançons (Braiman, Braimanso) reparaissent à diverses 
reprises dans le poème, comme les auxiliaires du comte de Tou- 
louse et de son parti. Deux fois (v. 7995 et 8963) ils sont mention- 
nés avec les Allemands (Ties). C'étaient des troupes mercenaires 
qui avaient une détestable réputation. Voy. Du Gange, Braban- 
ciones. 



70 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-12-10] 

LVII. 

Seigneurs, voulez-vous ouïr comment Termes fut 
pris et comment Jésus Christ y manifesta sa grande puis- 
sance? L'ost demeura à l'entour jusqu'à neuf mois; 
Alors l'eau leur 1 a manqué, ayant tari. [12i90] Ils 
avaient assez de vin pour deux mois ou trois, mais je 
ne crois pas que personne puisse vivre sans eau. Puis 
il tomba une grande pluie, Dieu et Foi me viennent 
en aide! il y eut un grand déluge dont mal leur 
advint : en tonnes et en vaisseaux ils recueillirent 
beaucoup d'eau [1295] dont ils se servirent pour 
pétrir et mettre dans leurs mets 2 . Telle dyssenterie 
les prit que nul ne savait où il en était. Ils prirent 
conseil entre eux de s'enfuir chacun plutôt que de 
mourir de la sorte sans confession 3 . Ils mirent dans le 
donjon les dames de la ville; [1300] quand vint la 
nuit obscure, sans que l'on en sût rien, ils sortirent 
sans nul bagage ; car je ne crois pas que personne ait 
rien emporté, sinon de l'argent. Alors Kaimon de 
Termes dit qu'on l'attendît, qu'il allait retourner dans 
la ville et qu'on l'attendît 4 . [1 305] A ce retour les Fran- 
çais le rencontrèrent et l'emmenèrent prisonnier où 
était le comte 5 . Les autres, Catalans et Aragonais, s'en- 
fuirent pour qu'on ne les occît pas. Mais le comte de 

1. Aux assiégés. 

2. Le sens de conres, que je traduis avec Fauriel par mets, n'est 
pas très-certain, réd. en pr. : « e calia ne far potagy e prestir 
le pa » (p. 28). 

3. Cf. v. 1589. 

4. Pour bien entendre ce passage, voir au t. I la note sur 1303. 

5. Voir la note sur 1311. 



[4210] CROISADE CONTRE LES ALBJGKOIS. 71 

Montfort se montra plein de courtoisie, [1310] car il 
ne prit pas aux dames vaillant une pougeoise * ; ni un 
denier monnayé 2 . 

LVIII. 

Quand on sut par la terre qu'ils (les Croisés) avaient 
pris Termes, tous les meilleurs châteaux furent aban- 
donnés. Alors fut pris Albi sans siège 3 . [1315] Les 

1. Petite monnaie du Puy. 

2. Le siège de Termes est raconté par P. de V.-C. (en. xl-xlu) 
avec beaucoup plus de développement et de précision que par 
G. de Tudèle. Les deux récits diffèrent quant à la prise de la for- 
teresse. Tous deux mentionnent la disette d'eau dont souffrirent 
les assiégés, et les pluies abondantes qui renouvelèrent à propos 
leur provision, mais P. de V.-C. ne dit rien de la maladie que 
l'usage des eaux pluviales aurait déterminée, au rapport de G. de 
Tud. : en revanche il s'étend considérablement sur les travaux 
d'attaque conduits avec persévérance pendant plusieurs mois par 
le sire de Montfort. Selon lui, ce serait frappés d'une soudaine 
terreur que les assiégés auraient tenté de fuir, la veille de la Saint- 
Clément (22 novembre). Il n'y a là du reste rien qui soit en 
opposition avec la version de G. de Tud., et les deux récits se 
complètent sans se contredire. La mention de l'archevêque de 
Bordeaux (v. 1264-5) et celle des dames enfermées dans le donjon 
(v. 1299) sont propres à G. de Tudèle. 

3. 11 est singulier qu'au v. 1314 le nom de la ville d'Albi soit 
exprimé par Albejes, qui partout ailleurs est employé en son sens 
ordinaire : Albigeois. Cependant le second hémistiche, que non fo 
asetjad, s'applique à une ville, et non à un pays. La réd. en prose 
ne laisse pas supposer de lacune, mais remplace Albejes par Jlbios, 
nom assez inusité pour Albi : « Et adonc, dementre que tout so 
« dessus se fasia , es estât près ung fort castel et plassa per les 
« gens del G. de M., loqual s'apelava d'Albios, una forta plassa, 
« car los que eran dedins, ausen dire que lo dit Termes era estât 
« près, ainsin que dit es, encontinen an layssada ladita plassa et 
« relinquida, et s'en son anats.; dont lodit C. de M. es estât fort 
« ben content et joyos, car adonquas tout lo pays s' es metut en 



72 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1240] 

garnisons du comte [de Toulouse] qui ont abandonné 
ce château (Alby) 1 ne pensent pas que de leur vie les 
croisés y viennent. Dieu, qui est plein de miséricorde, 
fit alors un grand miracle : l'hiver était plus beau que 
ne fut jamais l'été 2 . Je reviens à mon récit, car je me 
suis trop attardé. [1 32!0] Quand le comte de Toulouse 
sut, ce qu'on lui a conté, que Termes était pris, il est 
allé vers Saint-Gilles à une grande assemblée que le 
clergé a réunie, l'abbé de Gîteaux et les croisés, car 
Milon était mort 3 , enseveli et enterré. [1 325] Le comte 
y a mené monseigneur Gui Gap de porc 4 , le meilleur 



« son poder e ma » (p. 29). Fauriel (p. xcxix) propose dubitati- 
vement Albas, qui est un lieu situé à l'est de Termes. — P. de 
V.-G. ne mentionne pas spécialement la prise d'Albi, mais 
l'indique implicitement dans cette phrase du en. xlii : « Omnia 
« fere castra Albiensis territorii titra Tarnum fluvium (ce qui peut 
« s'appliquer à Albi) sub eodem temporis spatio recuperavit 
« nobilis cornes Ghristi » (Bouquet, XIX, 40 a). — Depuis 
plusieurs mois déjà, à la date du 28 juin 1210, le pape avait 
confirmé à Simon de Montfort la possession de la cité d'Albi dont 
il le considérait dès lors comme maître (Teulet, Layettes du 
Trésor, n° 927). 

1. J'ai imprimé v. 1315 quel selon la traduction de Fauriel : 
« que l'on a mise dans le château », mais le sens pour lequel je 
me décide actuellement exige quel {= que lo). 

2. On ne voit pas bien en quoi consiste le miracle, ni surtout à 
quoi il sert. Il y a peut-être ici une lacune ; toutefois la réd. en 
pr. n'en laisse rien apercevoir. 

3. Le légat Milon mourut à la fin de l'année 1209. Son nom est 
accompagné de l'épithète bonce memoriœ dans des lettres d'In- 
nocent III du 23 janvier 1210 n. s. (XII, cliv et clxix ; Pottbast, 
no 3883). 

4. Ce personnage est témoin dans un acte de 1210; voir la note 3 
de la page suivante. — Ce nom n'est pas sans exemple, car un 
autre Gui Cap de porc figure dans un acte de 1260, Petit Thalamus 
de Montpellier, p. 154. 



[1210] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 73 

légiste de la chrétienté ; il est chevalier et homme de 
haute naissance. Ce que tous les autres savent ne vaut 
pas, au prix de lui, un dé : aussi s'arracheraient-ils les 
yeux plutôt que de souffler mot. [1 330] Tel est celui 
qui soutient le comte en homme d'expérience l . L'abbé 
de Gîteaux s'est levé : « Seigneurs, » leur dit-il, « sa- 
« chez qu'il est vérité que le comte de Toulouse m'a 
« fort honoré, abandonné sa terre, dont je lui sais 
« bon gré ; [1 335] et je vous prie de l'avoir pour 
« recommandé. » Alors furent dépliées les lettres 
scellées de Rome qu'on avait apportées au comte de 
Toulouse. Que servirait d'allonger le récit? Ils ont tant 
demandé qu'à la fin 2 le comte Raimon dit [1340] 
qu'il ne pourrait payer tout cela avec tout son comté 3 . 
Il mit le pied à l'étrier, courroucé et attristé, et s'en 
retourna à Toulouse, en son pays, au plus vite, grand 
train 3 . 



1 . La traduction exacte du texte, tel qu'il est imprimé, serait : 
« Tel est celui qui soutient le comte en homme d'expérience, 
« car il s'arracherait l'œil plutôt que de souffler mot, » phrase 
dont la conclusion est assez inattendue. On obtient le sens auquel 
je me suis arrêté en transposant les vers 1329 et 1330 (dès lors 
traicheran se rapporte tout naturellement à Tuit li autre, et la 
note du v. 1330 devient inutile), et en lisant au v. 1330, avec 
Fauriel (qui du reste fait ici un contre-sens), quei (que i) au lieu 
de quel que semble plutôt porter le ms. 

2. J'entends au v. 1339 er', à l'imparfait, « quand cela était 
(= fut) fini » ; mais j'ai dans le texte écrit et ponctué comme si 
er était au futur, ce qui peut aussi se défendre : « Le comte R. 
« dit : Quand cela sera terminé (= quand il aura consenti à tout 
« ce qu'on lui demande):.. » 

3. P. de V.-G. ne dit rien de ce concile dont il est difficile de 
se faire une idée nette à l'aide de G. de Tudèle. Mais des rensei- 



74 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 4] 

LIX. 

Puis le comte Raimon fut à une autre assemblée, 
[1345] qui eut lieu à Narbonne près de la Saint- 
Vincent 1 . Le roi d'Aragon y fut ainsi qu'une noblesse 
nombreuse. De besogne on n'y fit point pour la valeur 
d'une rose sauvage. Puis ils s'en furent à une autre, 
à Arles, à ce que je sais ; là ils rédigèrent par écrit 
tout le jugement, [1 350] qu'ils bailleront au comte qui 
dehors les attend, avec le roi d'Aragon, au froid et 
au vent. L'abbé la lui remit en main en présence de 
tous, assisté de maître Thédise qui l'accompagne, le 
meilleur clerc du monde et le plus savant 2 , [1 355] et 

gnements plus clairs sont fournis par une lettre sans date de 
Hugues, évoque de Riez, et de maître Thédise, publiée par Baluze 
à la suite du livre XVI des lettres d'Innocent III (n' xxxix). Dans 
ce concile, qui eut lieu vers la fin de septembre 1210, le comte de 
Toulouse fut de nouveau sommé d'expulser de sa terre les routiers 
et les hérétiques, et de remplir ses autres engagements; voy. 
Vaissète, III, 560. Le même concile eut aussi à s'occuper d'une 
action intentée au comte de Toulouse par l'abbé de Saint-Gilles 
au sujette certains droits et possessions. Nous avons : 1° les pro- 
ductions des parties, 10 juillet 1210 (Teulet, Layettes, n° 930); 
2° la sentence de Pévêque de Riez et de maître Thédise condam- 
nant par défaut le comte, 21 oct. 1210 (Ibid. n° 942); 3° la confir- 
mation de cette sentence par le pape, 14 mai 1216 (Ibid. n° 1180). 
Dans la première de ces trois pièces figure comme témoin 
« Guido Capud porci », le conseiller du comte de Toulouse men- 
tionné au v. 1325. 

1. 22 janvier. P. de V.-C, ch. xliii et xlvii, donne des détails 
sur cette entrevue, dont la date n'est connue que par G. de Tudèle. 

2. « Magister Theodisius ou Thedisius, canonicus Januensis », 
dans les nombreux textes latins où il est mentionné. 



[12^] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 75 

l'évêque d'Uzès 1 et cent autres clercs 2 . Quand le 
comte tint la charte, tout secrètement il appela l'écri- 
vain, et quand il l'entend, l'écrivain la lui lisant tout 
tranquillement, il s'adresse, attristé et indigné, au roi 
d'Aragon : [1 360] « Venez çà, sire roi, » lui dit-il en 
riant, « et oyez cette charte et l'étrange commande- 
ci ment que me mandent les légats pour que j'y 
« obéisse. » Le roi la fait alors lire une seconde fois, 
et quand il l'eut ouïe, il dit avec tranquillité ces 
simples mots: [1365] « Voilà qui a besoin d'être 
« amélioré, par le Père tout puissant! » Le comte, 
tout préoccupé, au point qu'il néglige de prendre 
congé, la charte à la main, sans répondre un mot, 
s'en va vers Toulouse, courant au plus vite, et puis à 
Montauban, à Moissac et Agen, [1370] partout tout 
d'un trait 2 . 

1. Raimon III. « Iste Uticensis episcopus, Raimundus nomine. 
« a multis diebus ardenter negotium fidei diligebat et quantum 
« poterat promovebat, et illis diebus super eodera negotio cum 
« abbate Gisterciensi legationis officio fungebatur. » P. de V.-G. 
ch. xLin (Bouq. 40 c). — C'est à propos du concile de Narbonne 
que P. de Y. -G. mentionne l'évêque d'Uzès et maître Thédise. 
Voy. la note suivante. 

2. P. de V.-G. ne fait aucune mention de ce concile d'Arles ni 
des conditions rigoureuses qu'il aurait imposées au comte de Tou- 
louse et dont le détail occupe la tirade qui suit. Les actes ne s'en 
trouvent non plus nulle part. Néanmoins, D. Vaissète (III, 561 b) 
admet son authenticité (naturellement sur le témoignage de la 
réd. en pr., puisqu'il ne connaissait pas le poëme) et en donne 
des raisons d'une réelle valeur : il le place vers la mi-février 12H. 
Il ne paraît pas impossible de concilier dans une certaine mesure 
les récits de P. de V.-G. et de G. de Tudèle. Le premier, à la 
vérité, ignore le concile d'Arles mentionné par le second, mais il 
place à Montpellier, à la suite de l'entrevue de Narbonne, une 
sorte de conférence qui offre un rapport évident avec celle d'Arles 
que fait connaître G. de Tudèle. Dans l'un et l'autre cas, en effet, 



76 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [•12'H] 

LX. 

Le preux comte de Toulouse s'en retourne en 
Toulousain et entre à Toulouse et puis à Montauban, 
à Moissac et à Agen, sa charte à la main : partout il la 
fait lire, pour que la connaissent clairement [1375] 
chevaliers et bourgeois et prêtres qui chantent la 
messe. La charte dit ceci aux premiers mots : Que le 
comte observe la paix, et [de même] ceux qui seront 
avec lui, et [qu'il] renonce aux routiers aujourd'hui ou 
demain. Qu'il rende leurs droits aux clercs, qu'ils 
soient en possession [1380] de tout ce qu'ils lui 
demanderont ; qu'il mette hors de sa protection tous 
les perfides juifs ; et les adhérents des hérétiques, ceux 
qu'ils (les clercs) lui dénonceront, qu'il les livre tous, 

on voit le comte de Toulouse partir sans prendre congé : « Nec 
« silendum quod, cum essent praefati viri in Montepessulano, et 
« multi etiam episcopi et ecclesiarum praelati, tractatum fuit ite- 

« rum de facto comitis Tolosani sed idem cornes, cum promi- 

« sisset impleturum se in crastino quidquid dicti legati mandas- 
« sent, summo mane in crastino recessit a Montepessulano, ipsis 
« legatis insalutatis » (Bouq. XIX, 43 d). Je suis donc porté à 
croire que l'assemblée de Montpellier et celle d'Arles ne font 
qu'une, et, adoptant les motifs de Vaissète, qu'elle a dû, confor- 
mément au récit de G. de Tud., être tenue à Arles. Quoi qu'il en 
soit, plusieurs des conditions mentionnées dans la tirade suivante 
sont par elles-mêmes authentiques, en ce sens qu'elles reparaissent 
dans des documents incontestés. Quant à l'opinion du P. Benoist 
(I, 140), selon qui ces conditions auraient été supposées par le 
comte de Toulouse, elle est trop absurde pour mériter d'être dis- 
cutée. Cet auteur aurait dû tout d'abord ne point rapporter étour- 
diment ces conditions au concile de Saint-Gilles, quand elles sont 
positivement attribuées à un concile d'Arles par la réd. en pr. 
aussi bien que par le poëme. 



[4?f4] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 77 

et cela d'ici à un an, pour en faire à leur plaisir et 
volonté; [1385] et plus de deux sortes de viande ils 
ne mangeront, ni par la suite ne vêtiront étoffes de 
prix 1 , mais de grossières capes brunes qui leur dure- 
ront plus longtemps. Ils détruiront entièrement les 
châteaux et les forteresses 2 , et jamais plus chevalier 
ne résidera en plan 3 , [1390] mais dehors, dans la 
campagne, comme les vilains. Ils ne prendront sur les 
chemins aucun péage illégitime, mais seulement les 
vieux usages anciennement établis 4 . Ils donneront 
chaque année quatre deniers toulouzains aux paziers 5 
de la terre qu'ils (les clercs) établiront ; [1 395] tous 
les usuriers devront renoncer au prêt à usure, et s'ils 
ont pris un intérêt, tout d'abord ils le rendront. Et si 
le comte de Montfort et les croisés qui viendront 
chevauchent sur eux, comme font tant d'hommes 6 , et 



1 . Mot à mot : étoffes de parage, de noblesse. 

2. Ou bien selon la variante : « les cbâteaux et toutes les for- 
teresses ». 

3. Il faut sans doute entendre plan dans le sens qu'il a encore 
en languedocien, celui de place de ville. Par là on arrive à l'in- 
terprétation donnée par la réd. en pr. : « Item, que degun gentil- 
« home del seus, ny nobles, dins aucuna vila o plassa no demou- 
« raran ni habitaran, mais deforas per los camps... » (p. 30). 

4. Cet article est précisé par le passage d'une lettre d'Inno- 
cent III au comte de Toulouse : « Praeterea, cum pedagia, guida- 
it gia et salnarias tibi legatus interûixerit memoratus (le légat 
* Milon), auctoritate praesentium duximus declarandum illa esse 
« pedagia, salnarias et guidagia interdicta quae non apparent im- 
« peratorum vel regum, ante Lateranense concilium, largitione 
« concessa, vel ex antiqua consuetudine a tempore cujus non extat 
« memoria introducta. » 23 Janv. 1210(1. XII ep. cliv; cf. clxix). 

5. Ceux qui étaient chargés de faire observer la paix décrétée 
par le pape ou par un concile; voy. Du Gange, paciarii. 

6. Ou, selon la variante. « comme font prudhommes ». 



78 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2-H] 

leur prennent de ce qui leur appartient, ils ne s'y oppo- 
seront pas 1 . [1400] En toutes choses ils se conforme- 
ront à la volonté du roi de France. Le comte devra 
passer la mer jusque vers le Jourdain, et y rester 
autant que le voudront les moines ou les cardinaux 
de Rome ou leur fondé de pouvoir 2 . Enfin, qu'il entre 
dans un ordre, celui du Temple ou celui de Saint Jean. 
[1405] Et quand il aura fait cela, ils 3 lui rendront ses 
châteaux ; et s'il ne le fait, ils le chasseront à outrance, 
de sorte qu'il ne lui restera rien 4 . 

LXI. 

Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, 
quand ils ouïrent la charte qui leur est lue, [1410] 
disent qu'ils aimeraient mieux être tous tués ou pris 
que souffrir cela, ni de consentir à ce qui ferait d'eux 
des serfs, des vilains, des paysans. Les bourgeois de 
Moissac et ceux de l'Agenais disent que plutôt ils fui- 
raient en Bordelais 5 par eau, [141 5] que d'avoir pour 
seigneur ni barrois(?) 6 ni français : ou ils iront s'établir, 

1. Cet article spécifie un droit de gîte illimité. 

2. On sait que les pèlerinages en terre sainte étaient imposés à 
titre de pénitence, dans les cas graves, longtemps avant les croi- 
sades; voy. L. Lalanne, Bib. de l'Éc. des Ch. 2, II, 12-3. 

3. Les moines et les cardinaux. 

4. Ces conditions ont été mises en latin d'après la réd. en pr. 
pour être insérées dans les collections des conciles, voy. Mansi. 
XXII, 815. 

5. Pour être sous la protection du roi d'Angleterre. 

6. Barrau, mot que Fauriel traduit ici par « clerc », mettant, 
j'ignore pourquoi, ce mot entre ( ). Il paraît (voy. Romania, IV, 
272-3) que les Barrau étaient ceux qui avaient pour cri de guerre 
a Bar! cri que G. de Tud. attribue (v. 1847) aux Allemands, 
mais qui devait être propre aux hommes du comte de Bar. Il 



[4 2-H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 79 

si le comte le permet, avec lui en une autre terre, où 
il lui plaira. Et le comte, lorsqu'il entend cela, leur en 
rend grand merci. Alors il a fait ses lettres scellées et 
les a partout envoyées [1420] à tous ses amis, là haut 
en Albigeois, et deçà en Béarn et au comte de Com- 
minges, et au comte de Foix, et en Carcassais. Il 
prie Savaric de Mauléon 1 de lui porter secours en 
cette occurrence; et celui-ci lui a promis [1425] de 
l'aider, qu'on le trouve bon ou non, avec ardeur et 
courage. 

LXH. 

A l'entrée de carême, quand le froid baisse et que 
commence à venir le doux temps de Pâques, les 
croisés et les hommes de l'ost se mettent en mouve- 
ment, [1430] appelés qu'ils sont par nos prêcheurs. 
L'évêque de Toulouse, que Dieu puisse honorer ! ils 
l'ont reçu en grande procession, comme un empereur. 
Il les absout de l'interdit, si bien que je crus alors 
[1435] qu'ils avaient fait paix pour toujours de bon 
cœur 2 ; mais ensuite je vis qu'ils se brouillèrent par 

semble du reste qu'on ait été porté à grouper ceux-ci avec les 
Allemands, car on lit dans P. de V.-C. ch. lv (Bouq. 48 e) : 
« Fuit in obsidione illa cornes de Barro et plures nobiles viri de 
« Alemania. » 

1. Savaric de Mauléon, alors sénéchal de Poitou (Boutaric, 
Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. 135, note 1), riche baron 
poitevin qui joue un rôle important dans la lutte entre Jean sans 
Terre et Philippe-Auguste, et qui occupe un rang honorable parmi 
les troubadours. Il ne manque pas de notices biographiques sur 
ce personnage : voy. par ex. Diez, Leben und Werke der Trou- 
badours, p. 402; Historiens occid. des croisades, II, 343, note l. 

2. C'est la seconde fois que notre auteur se livre à cette illusion : 
cf. v. 1007 et suiv. 



80 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1211] 

grand ressentiment. L'évêque alla en France prêcher 
chaque jour, et se croisent les princes, les barons, les 
comtors et les chevaliers de par delà. 

LXIII. 

[1440] Le comte Pierre d'Auxerre, Robert de 
Courtenai 1 et le chantre de Paris 2 , ainsi que le rapporte 
le livre, vinrent par ici avec grande ost, arrivant du 
côté de Paris 3 . Ils entrèrent à Garcassonne, dans le 
pays de ce côté. Et entendez quels miracles fit Jésus, 
[1445] ainsi que vous le dit et raconte le livre. Ceux 
de Cabaret en eurent grand effroi. Le seigneur P. Ro- 
gier de bon matin s'en va à Bouchart, prisonnier, en la 
chambre où il couche : « Bouchart, » dit-il, « vous 
« êtes, je le sais, [1 450] de haute naissance, et homme 
« sage et franc. Vous ne ferez, certes, rien qui ne soit 
« à faire. Si je vous rendais la liberté, je ne sais si j'y 
« trouverais merci et reconnaissance, mais je l'essaie- 

1 . Robert de Courtenai était le frère du comte d'Auxerre (sur 
ce dernier voy. le v. 267 et la note de la traduction), et non, 
comme l'a cru Fauriel (p. xcix de son introduction), son fils. 
Ces deux seigneurs étaient cousins du comte de Toulouse, comme 
l'atteste P. de V.-G. en. xlix (Bouq. p. 45 c), cf. ci-dessus, p. 48, 
note 1. Robe-rt prit aussi part à la seconde expédition contre les 
Albigeois, comme le montre une charte de mai 1226 publiée dans 
la Bibl. de V Ecole des Chartes, XXXII, 216. 
. 2. Robert de Vitré, chantre de l'église de Paris, étant mort dès 
1209 (voir D. Morice, preuves de YHist. de Dret. I, 815), celui 
qui prit part à la croisade devait être Nicolas, qui figure dans les 
actes dès 1208 (Gall. Christ. VII, Instr. 90 e). 

3. P. de V.-C. (ch. xlviii) place l'arrivée de Robert de Courtenai 
et de plusieurs autres barons vers la mi-carême 1211 (n. s.); 
selon lui le comte d'Auxerre ne serait arrivé que le siège de 
Lavaur étant déjà commencé (ch. xlix). 



[I2M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. S\ 

« rai. — Jamais je n'ai fait trahison ni tenté de le 
« faire. — Donc, » dit P. Rogier, « vous ne serez 
« pas prisonnier plus longtemps, et je vous livre pré- 
« sentement et moi et mon château. » Il appela un 
maître 1 , le (Bouchart) fit tirer des fers, tondre et bai- 
gner délicatement ; et de plus lui a fait donner un beau 
vêtement et un palefroi bai, [1460] sans condition. 
Quand Bouchart vit cela, sachez qu'il en fut bien 
heureux : jamais il n'avait eu si grande joie depuis le 
temps où il naquit de mère. 

LXIV. 

Seigneurs, tout ainsi que je viens de vous le dire, 
[1465] le sire de Cabaret ne s'oublia point : il appela 
un maître, fit tirer des fers son prisonnier, et le vêtit 
noblement d'un très-riche vêtement. Il lui donna à 
chevaucher un palefroi ambiant, tel qu'on n'avait vu 
plus beau; et quand il fut bien vêtu [1470] il lui pré- 
senta, pour lui faire compagnie, trois damoiseaux 
montés, et le conduisit jusqu'en dehors [du château] ; 
mais avant de s'en aller et de se séparer il le mit en 
possession de sa propre personne et du château, et lui 
en fit hommage sans aucune restriction. [1 475] Et Bou- 
chart lui promit, lui jura et lui garantit que de sa part 
il ne serait pas trahi, et qu'à la fin, lorsque la lutte sera 
terminée, on ne le tiendra pas pour fol, et qu'il ne sera 
pas tourné en dérision. Et il n'y manqua pas, car il 

1. « Un forgeron », Fauriel; ce qui est possible et même pro- 
bable, quoique cette acception de maestre ne se soit rencontrée 
nulle autre part à ma connaissance. 

il 6 



82 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2-H] 

observa rigoureusement [1480] ce qu'il lui avait 
promis 1 . 

LXV. 

Quand le comte de Montfort et les autres barons, 
les uns et les autres, ont entendu la nouvelle, que mes- 
sire Bouchart est délivré, et qu'il arrivait, il ne vous 
faut point demander s'ils furent joyeux. [1485] Tous 
vont alors à sa rencontre. Quand ils se sont entre- 
baisés, ils le prient de leur dire s'il a donné otage, et 
il répond que non : « Loin de là, nous avons le châ- 
« teau en notre commandement, et je suis entière- 
« ment libéré et quitte dans les termes que vous allez 
« entendre : [1490] Monseigneur P. Rogier m'a 
« donné la seigneurie de tout son château, qu'il tenait 
« contre nous, et il a formé amitié et grande cama- 
« raderie 2 ; et je lui ai promis, Dieu me bénisse! qu'il 
« s'en trouvera mieux pendant toute sa vie, [1495] 
« et je lui donnerai deux fois plus de biens qu'il n'en 
« a. — Alors, » dit le comte fort, « j'aurais bien grand 
« tort si nos rapports avec lui n'en devenaient meil- 
« leurs. Jamais personne de vous ne devrait le tenir 
« à distance. — Oui Dieu ! » disent tous, « dame 
« Sainte Marie! [1500] comme il a fait grande 
« prouesse et grande courtoisie! Il n'y a baron en 
« France, et je ne crois pas qu'il y en ait jamais, qui 
« l'eût faite. » 

1. La délivrance de Bouchart est racontée en quelques mots 
par P. de V.-G. à la fin du ch. xlviii. 

2. Paria, le mot manque en français, c'est l'amitié existant 
entre deux égaux, deux pairs. 



[Í2-M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 83 

LXV1. 

Toute cette nuit jusqu'à la matinée messire Bou- 
chart a mené grande joie ; [1 505] et le lendemain , à 
l'aube, la plus grande partie de l'ost s'est dirigée vers 
Cabaret. Là fut leur accord dit et conclu. Bouchart 
l'a, tout d'abord , en présence de tous , proposé , 
si bien qu'il convient de tout point aux uns et aux 
autres. [1510] On a élevé sur la tour l'enseigne du 
comte fort ; puis notre croisade mit garnison dans 
le château, et ainsi fut cette fois conquis Cabaret. 
Voyez maintenant quel miracle ce fut : si tous les 
hommes de ce monde [1515] s'étaient assemblés à 
l'entour et l'avaient assiégé, les assiégés en eussent 
fait moins de cas que d'une pomme pelée ; mais, 
contre l'ost de Christ, il n'y a château qui tienne, ni 
cité qu'ils trouvent, si fermée qu'elle soit 1 . Et c'est 
pourquoi bien fol est celui qui fait la guerre aux 
croisés. [1520] Aucun homme ne s'en réjouit qui à 
la fin n'ait été abattu . 

LXVII. 

Aussitôt que le château de Cabaret fut rendu, le 
comte de Montfort et les croisés se mettent en route 
et se dirigent vers Lavaur, là en Toulousain. [1525] 
Il y ont maintenu le siège un mois et cinq semaines ; 
avec machines et catapultes ils l'ont fortement battu. 
La ville était très-forte : si les assiégés s'étaient bien 

1. Cf. ci-dessus, v. 1069-72. 



84 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [12-H] 

défendus, et s'ils avaient été bien secourus par le 
comte Raimon, les assiégeants ne l'eussent pas si tôt 
prise, foi que je dois à Jésus, [1 530] car les vivres 
étaient chères, d'achat et de transport, et les bour- 
geois de Toulouse, qui se sont irrités [contre les 
croisés], empêchent les convois de leur arriver 1 , et 
ne laissent pas sortir d'armes, ni lance, ni écu. Mais, 
comme dit le proverbe, ils se sont avisés trop tard, 
[1 535] car ils ont clos l'étable alors que le cheval était 
perdu 2 . Les croisés les combattent avec force et cou- 
rage, ceux qui sont assiégés. 

LXV1II. 

Lavaur était une ville si forte que jamais en aucun 
royaume personne du monde ne vit plus forte en 
plaine, [1 540] ni qui fût munie de meilleurs remparts, 
ni de fossés plus profonds. Au dedans il y a beaucoup 

1. Les consuls de Toulouse, écrivant en juillet 1211 au roi 
d'Aragon, disent, contrairement à l'assertion de G. de Tudèle : 
« Preterea, cum exercitus [crucejsignatorum et episcopus Tolo- 
« sanus essent in obsidione castri de "Vauro, nos ad impugnandam 
« et destruendam hereticam pravitatem, eis consilium et auxilium, 
< tam in victualibus quam in armis et in aliis necessariis, presti- 
« timus; et magna pars de nobilioribus hominibus Tolose, ad 
« mandatum episcopi, quousque castrum de Vauro captum fuit, in 
« armis permanserunt » (Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, 
I, 369-70), Mais P. de V.-O. rapporte, à la fin du ch. xlix, que le 
comte de Toulouse, s'étant brouillé avec Simon de Montfort, dé- 
fendit aux Toulousains d'envoyer des vivres aux assiégeants ; et 
il ajoute expressément au ch. l que ces envois eurent lieu au 
commencement seulement du siège, et encore étaient-ils fort 
restreints : « in initio obsidionis Vauri deferebantur ad exercitum 
« victualia, sed modica, a Tolosa » (Bouquet, XIX, 45 b). 

i. Cf. Le RouxdeLincy, Le Livre des prov. franc. I, 161. Nous 
disons maintenant : « fermer la cage quand l'oiseau s'est envolé. » 



[42-H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 85 

de chevaliers qui sont bien armés : Aimerigat y fut, 
le frère de dame Giraude, qui était dame de la ville ' ; 
là il est entré ; il quitta le comte de Montfort sans 
congé. [1545] Les croisés lui ont enlevé Montréal 2 et 
Laurac 3 et tout le reste de sa terre, dont il est attristé. 
De deux cents chevaliers ils lui ont amoindri son fief. 
Il n'y avait plus riche chevalier dans le Toulousain ni 
dans le comté 4 , ni plus large dépensier ni de plus 
grande naissance. [1550] Mal lui prit d'avoir vu les 
hérétiques et les ensabatatz* ! Car jamais en la chré- 
tienté si haut baron ne fut, je crois, pendu avec tant 
de chevaliers à ses côtés ; car, de chevaliers seulement, 
on y compta bien plus de quatre vingts, à ce que me 
dit un clerc 6 ; [1 555] et de ceux de la ville on en mit 
en un pré jusqu'à quatre cents qui furent brûlés, 
outre dame Giraude qu'on jeta en un puits 7 . Ils (les 
croisés) la couvrirent de pierres : ce fut deuil et péché, 

1. « Erat in Castro illo Aimericus, traditor ille qui fuerat domi- 
« nus Montis Regalis, et multi alii milites inimici crucis usque ad 
« octoginta qui castrum intraverant et munierant contra nostros. 
« Domina siquidem castri, vidua nomine Giralda, erat pessima kaere- 
« tica et soror dicti Aimerici.... » P. de V.-C. eh. xlix, Bouq. 44 ab. 

2. Ch.-l. de cant. de l'arr. de Garcassonne. 

3. Arr. de Castelnaudary. 

4. L'auteur distingue le Toulousain d'avec le comté qui com- 
prenait toutes les terres relevant du comte de Toulouse. 

5. Voy. p. 10, note 2. 

6. C'est précisément le chiffre qu'accuse P. de V.-C. dans le 
passage rapporté ci-dessus à la note 1. 

7. « Dominam etiam castri, quœ erat soror Aimerici et haeretica 
« pessima, inputeum projectam Cornes lapidibus obrui fecit; innu- 
« merabiles etiam tuereticos peregrini nostri cum ingenti gaudio 
« combusserunt. » P. de V.-C, fin du ch. lu. — On sait que la 
peine de l'enfouissement était plus particulièrement appliquée aux 
femmes; voy. Du Cange, fossa. 



86 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1211] 

car jamais homme du monde, sachez-le véritablement, 
[1560] ne l'aurait quittée sans qu'elle l'eût fait man- 
ger. Ce fut à la Sainte-Croix de mai, en été 1 , que 
Lavaur fut défruit comme je vous ai conté. Ils (les 
croisés) firent avancer la chatte au fond du fossé, 
jetèrent les matériaux [pour le combler] 2 et ont telle- 
ment creusé [1565] que ceux de l'intérieur se ren- 
dirent, étant pris et forcés. Là fut fait si grand 
massacre que jusqu'à la fin du monde je crois qu'il 
en sera parlé. Seigneurs, ils 3 devraient bien par suite 
de cela s'amender, car je l'ai vu et ouï, et ils ont eu 
trop à souffrir [1570] pour n'avoir pas fait ce qu'or- 
donnent les clercs et les croisés ; à la fin ils le feront, 
lorsqu'ils seront dépouillés, ainsi que firent ceux-ci, 
et ils n'en auront point gré de Dieu ni de ce monde. 

LXIX. 

Quand Lavaur fut conquis, à ce temps [1575] se 
mit en marche le comte de Foix avec les siens; 
ayant en sa compagnie les hommes du comte Raimon , 

1. Le 3 mai 1211. C'est aussi la date fournie par P. de V.-C. 
ch. LU. 

2. Je rends comme je peux le mot périrait ; proprement « ce 
« qu'on apporte » perlraclus. L'opération dont il est ici question 
est assez bien illustrée par ce passage de Guillaume de Puylau- 
rens (chap. xxx) qui se rapporte au siège de Toulouse en 1217 : 
« Demum fuit consilium aedilicare machinam ligneam, quam 
« vocabant catam, cum qua terram et ligna pertraherent (le 
* périrait) ad replenda fossata, quibus .equatis pugnam cominus 
« inferrent, et effractis clausulis ligneis insilirent » (Bouquet, 
XIX, 213 a). 

3. Les hérétiques et leurs adhérents. 



[4244] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 87 

et sachez qu'écuyers et valets leur venaient en aide \ 

2 les Allemands, qui arrivaient à force d'éperons, 

qui étaient bien cinq mille, comme dit la chanson. [1 580] 
Arrivés à Montgey 3 , les barons 4 s'armèrent et mar- 
chèrent tous en rang comme à la procession. Mais le 
comte de Foix, qui a cœur de lion, et ceux qui étaient 
avec lui ne les ont pas interpellés : ils les assaillirent 
de tous côtés. [1585] Pourtant ils se défendirent 
bien, les Allemands et les Frisons, pendant longtemps 
auprès d'un petit bois ; mais , finalement sachez 
sans mensonge, ils se laissèrent tous vaincre miséra- 
blement. Là mourut le plus grand nombre sans con- 
fession. [1590] Les vilains de la terre et les valets 
truands 5 tuaient avec des pierres, avec des pieux ou 
des bâtons, par suite de quoi Montgey fut mis à sac. 
Puisse le seigneur Dieu de gloire me pardonner mes 
péchés! si on pendait comme larrons ces vilains 
[1595] qui occient les croisés, et qui leur prennent 
leurs biens, je le trouverais bon. 



1 . On a vu plus haut que le comte de Toulouse avait appelé le 
comte de Foix à son secours (v. 1422). 

2. Lacune : voir au t. I la note sur le v. 1577. 

3. Monjoyre réd. en pr., ce qui sans doute a conduit Fauriel à 
traduire (à la table des matières) le Montjoi du poëme par Mont- 
joire, qui est un village de l'arrondissement de Toulouse près de 
la rive gauche du Tarn; mais, comme il y a dans P. de V.-C, 
ch. l (Bouq. XIX, 44 d) « Mons Gaudii prope Podium Lau- 
« rentii », il ne peut guère s'agir que de Montgey, canton de 
Puylaurens (Tarn). 

4. G.-à-d. les Allemands. 

5. J'adopte pour le mot tafur, qui n'est ici qu'un terme de mé- 
pris, l'équivalent vulgaire donné par Guibert de Nogent dans un 
passage souvent cité; voy. Du Gange-Henschel, VI, 690 a, Tru- 
dennes. 



88 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 2-1 -I 3 

LXX. 

Les vilains de la terre, comme je viens de vous 
dire, quand ils virent le comte de Foix, tous le vont 
aider, et les uns et les autres en eurent force bons 
deniers. [1600] Mais avant que l'ost se sépare ils le 
paieront bien cher : un damoiseau s'échappa, qui conta 
l'affaire à l'ost. A cette nouvelle, les Français pensèrent 
enrager vifs 1 . Plus de quatorze mille montèrent à che- 
val : tant que le jour dure ils ne font que chevaucher. 
[1 605] Mais le preux comte de Foix ne veut pas s'at- 
tarder davantage : chacun se dépêche le plus qu'il 
peut. Ils s'en allèrent coucher à Montgiscard 2 . Avec le 
butin qu'ils ont pris ils peuvent bien se reposer trois 
mois et quinze jours et une année entière. [1610] Et 
les barons de l'ost, ne pouvant les trouver, s'en retour- 
nent dolents et courroucés, et arrivent à Lanta 3 à 
l'heure du coucher 4 . Quand les autres chevaliers 
surent les nouvelles, ils en eurent grand effroi. 

LXXi. 

[1 61 5] Le comte Pierre d'Auxerre, le comte de Gour- 
tenai 5 , et celui de Montfort, ne pouvant faire davan- 

1. Locution fréquente en ancien français. 

2. Ch.-l. de c. de Parr. de Toulouse, au S.-E. de cette ville. 

3. Ch.-l. de c. de l'arr. et à l'E. de Toulouse. 

4. P. de V.-G. raconte brièvement et avec des détails assez 
différents, la même affaire (commencement du en. l). Il la place, 
non pas, comme G. de Tud., après (voy. v. 1574), mais pendant 
le siège de Lavaur. 

5. Robert de Gourtenai, voy. v. 1440, ci-dessus, p. 80, n. 1. 



[VMi] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 89 

tage, et voyant le comte de Foix s'en fuir et se retirer, 
revinrent à Lavaur où se tenait leur ost. Ils avaient 
pris la ville, ainsi que le rapporte le livre, [1 620] et y 
brûlèrent bien quatre cents hérétiques du puant 
lignage, en un feu, et cela fit grande clarté. Là fut 
pendu Aimerigat avec maints autres chevaliers ; on y 
en pendit quatre vingts, comme on fait les larrons, et 
on les mit aux fourches l'un ici, l'autre là. [1625] 
Dame Giraude fut prise, qui crie et pleure et braille ; 
ils la jetèrent en travers dans un puits, bien le sais-je ; 
ils la chargèrent de pierres : c'était horrible l . Quant 
aux autres dames, un Français courtois et aimable les 
fit toutes échapper, en homme preux et loyal. [1630] 
Ils prirent en la ville maint destrier clair et bai, et 
force riches armures de fer, force blé et force vin, 
force drap, dont ils sont joyeux, et force riches vête- 
ments. 

LXXII. 

Raimon de Salvanhac [était] un riche marchand 
[1635] natif de Gahors 2 , bourgeois puissant et riche. 



1. Cf. la tirade lxviii. 

2. Ce personnage n'est point autre que le Raimon de Cahors à 
qui Simon donna pendant le siège de Minerve les châteaux de 
Pezenas et de Tourbes, dont il lui confirma le don par une charte 
du 14 mars 1212 (n. s.), Vaissète, III, pr. 229. On peut aussi 
l'identifier avec le «R. de Caturcio», qui est témoin dans plusieurs 
actes de Simon de Montfort. Il ressort de certaines lettres d'In- 
nocent III (1212, n os clxxi et clxxiv; Migne, III, 693-4) que R. de 
Salvagnac était en réalité le banquier de Simon. — On sait que les 
usuriers ou, pour mieux dire, les bailleurs de fonds, de Cahors, 
ont été célèbres pendant tout le moyen-âge ; voy. Bourquelot. 



90 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [I2M] 

Le comte de Montfort lui donna l'immense butin. Cet 
homme soutenait la croisade, lui prêtant des fonds, 
puis il prit en paiement des étoffes, du vin, du blé : 
on lui présenta tout le butin fait à Lavaur. [1 640] 
Après que la ville (de Lavaur) fut prise, dès lors en 
un an ils (les croisés) conquirent le pays jusqu'à Mont- 
ferrand 1 . Là était le comte Baudouin, preux et vail- 
lant. Il vaut bien en armes Olivier ou Rolant; et s'il 
avait suffisance de terres, comme ont d'autres princes, 
[1645] il en saurait bien conquérir encore en sa vie. 
Le comte Rai mon son frère l'y mit (à Montferrand) en 
garnison. Si le château avait été aussi fort que le nom 
en était grand, Français ni Allemands ne l'eussent 
pris de leur vie. Quatorze chevaliers et d'autres gens 
je ne sais combien [1 650] sont avec le comte Baudouin 
qui attend le siège des orgueilleux Français. 

LXXIII. 

Le comte Baudouin est enfermé dans le château; 
avec lui un chevalier, Pierre, qui était très-vaillant, le 
vicomte de Montclar 8 , Pons de Toulouse le roux ; 
[1655] le quatrième est Ugo del Brolh qui est plein 
de courage ; le cinquième Sanc Espada, un excellent 
chevalier, [et] Raimon de Périgord qui est plein de 



Etudes sur les Foires de Champagne, dans les Mémoires présentés 
à l'Académie des Inscriptions, 2 e série, t. V, 2 e partie, p. 146 etsuiv. 

1. Arr. de Castelnaudari. 

2. Tarn-et-Gar., à quelques kilom. au sud de Bruniquel où rési- 
dait ordinairement le comte Baudouin (voy. ci-dessus p. 2, note, 
et v. 1713). On ne connaît de vicomtes de Montclar qu'au xn c s. 
et après 1224 (Vaissète, H, 610, 611). 



[12H] croisade contre les albigeois. ÍM 

craintes : étant au nombre des routiers, il s'attend à 
mourir sur l'heure. Au dehors, parmi les assiégeants, 
était le comte d'Alos 1 . [1 660] Si Jésus-Christ n'y pour- 
voit, qui a pouvoir sur toutes choses, tous seront tués 
ou pris avant le coucher du soleil, car le château est 
faible, dégarni et privé de toute défense. 

LXXIV. 

Les barons de l'ost font crier l'assemblée, [1665] 
que tous aillent ensemble combler les fossés; et 

1. Ce personnage reparaît encore au v. 1878. On le voit alors 
quitter la croisade après la levée du premier siège de Toulouse. 
Dans le second cas Fauriel traduit, sans raison apparente, d'Alos 
par d'Alen. Il ne peut guère s'agir du comte à'Alost. (Flandre 
orient.) Philippe, en même temps marquis de Namur (voy. But- 
kens, Trophées du duché de Bràbant, II, 175), qui eût été plutôt 
désigné par ce dernier titre, et qui d'ailleurs ne parait pas avoir 
pris part à la croisade. Il faut écarter pour le même motif le 
comte de Los Louis II {Art de vérif. les dates, III, 142). Il y 
avait une seigneurie d'Alos qui au xv e siècle appartenait à une 
branche de la famille des Raimon Roger de Cominges (P. An- 
selme, II, 657 c) ; mais les seigneurs d'Alos, assurément fort obs- 
curs au xm e siècle, n'avaient pas le titre de comte, et n'auraient 
sans doute pas marché avec les croisés. Un certain Pierre d'Alos 
figure, en 1200, dans la liste des croisés donnée par Robert de 
Clari (édition Hopf, p. 2), mais n'est pas mentionné par Ville- 
hardouin, de qui la liste correspondante (de Wailly, § 6) porte 
beaucoup de noms en commun avec celle de Robert de Clari. 
C'était probablement un personnage peu important. La difficulté 
d'identifier le comte d'Alos porte à croire que ce nom peut bien 
être corrompu. La réd. en pr. fournit une correction assez incer- 
taine. Ici elle ne mentionne pas le comte d'Alos, mais au v. 1878 
elle le remplace par le comte de Chalon. Il ne serait pas impos- 
sible que telle fût la vraie leçon, bien qu'on puisse s'étonner que 
le copiste ait fait deux fois la même faute. 



92 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2M] 

l'ordre donné, ce n'est pas cent hommes seulement 
que vous auriez vus : ils sont plus de dix mille, serrés 
en masse. Ils dressèrent les pierrières, là dehors 
en un défilé; chevaliers et sergents leur 1 livrent 
bataille; [1 670] mais le comte Baudouin, qui est preux 
et vaillant, se défend le plus qu'il peut avec ses che- 
valiers. Ils leur 2 brûlèrent les matériaux 3 dans le 
fossé 4 avec le feu ardent, mais les assiégeants en jettent 
d'autres aussitôt. Jésus le tout puissant fit pour eux un 
grand miracle [1 675] en permettant qu'ils ne fussent 
pas pris tous à cet assaut. Le comte de Montfort était 
bien disposé en faveur du comte Baudouin, et beaucoup 
d'autres aussi ; à cause du bien qu'ils entendent dire de 
lui grand pitié leur prend 5 . Pour les autres ils n'eussent 
pas donné la valeur d'une noix. [1680] Mais le comte 
de Chalon 6 fit un acte de grande courtoisie, en en- 
voyant un croisé qui cria à haute voix : « Sire comte 
« Baudouin, venez avec sécurité, car monseigneur le 
« comte vous attend au dehors ; tous les barons 
a désirent un accord avec vous. » [1685] Pourquoi 
allongerais-je le récit? Le comte sortit à ces mots, 
sachant bien qu'il n'avait plus guère moyen de se 

1. Aux assiégés. 

2. Aux assiégeants. 

3. Cf. ci-dessus, p. 86, note 2. 

4. De dins, 1872, peut signifier ou « dans le fossé », ou « ceux 
du dedans (les assiégés) ». 

5. La conduite de Baudouin ressemble fort à une trahison, sur- 
tout si on considère les relations qui s'établissent entre lui et le 
comte de Montfort (voy. la tirade lxxvi). P. de V.-C, qui natu- 
rellement accorde à Baudouin les éloges les plus enthousiastes, 
raconte les mêmes faits avec beaucoup moins de détails (ch. liv). 

6. Jean le Sage, comte de Chalon-sur-Saône, ou son père 
Etienne, comte d'Auxonne? voy. Art de vér. les dates, II, 530. 



[12H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 93 

défendre. Finalement il leur rendit le château, les 
vivres qui s'y trouvaient, du pain, du vin et du blé; 
[1690] et tous sortirent avec leurs armes. Ils jurèrent 
sur les saints évangiles de ne plus faire la guerre aux 
croisés de leur vie, et de ne plus soutenir la misé- 
rable gent mécréante. Et là-dessus les croisés 1 aban- 
donnèrent le château, et s'en retournèrent [1695] là 
d'où ils étaient venus. 

LXXV. 

L'ost retourne en arrière là d'où elle était venue ; ils 
prirent Rabastens 2 , Gaillac et Montégut 3 , — on les leur 
rendait par peur, — La Garde et Puicelsi* ; et puis sont 
venus [1700] ceux de Saint Antonin, sans armes et 
sans écu, qui firent accord avec eux, en hommes avi- 
sés. La Guépie 5 et Puicelsi se sont livrés à eux 6 . Ils 
ont conquis tout l'Albigeois, aussi loin qu'il s'étend. 
Et l'évêque [d'Albi 7 ] , qui est preux et bon, si Dieu 
me vient en aide, [1705] s'est en toutes choses bien 

1. Le sujet de gurpiron (ils abandonnèrent) n'est pas exprimé : 
ce peut être « les assiégés » aussi bien que « les croisés ». Fauriel 
a adopté le premier sens ; mais le premier vers de la tirade sui- 
vante est en faveur du second. 

2. Gb.-l. de c. de l'arr. de Gaillac (Tarn). 

3. Château ruiné à 4 kil. au nord de Lisle (ch.-l. de c. de l'arr. 
de Gaillac), sur l'histoire duquel voy. Rossignol, Monographies 
communales du Tarn, l re partie, IV, 338-43. 

4. Canton de Castelnau-de-Montmirail, arr. de Gaillac. 

5. Ancien château, maintenant commune du canton de Cordes, 
arr. de Gaillac, dont l'histoire se trouve dans Rossignol, ouv. cité, 
111, 132-9. 

6. La liste des castra conquis par les croisés est assez différente 
dans P. de V.-C. fin du ch. i.iv. 

7. Voy. au t. I la note sur 1704. 



94 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [l 211 ] 

entendu avec eux. Et le comte Baudouin de qui je 
vous ai parlé protégea Bruniquel et l'a défendu contre 
les habitants \ car ils le voulaient brûler, dans la 
crainte qu'ils avaient des croisés qui venaient sur eux 
irrités. [1710] Car le comte de Toulouse l'aurait bien 
voulu, si les hommes de la ville l'en eussent cru, qui 
étaient tristes et dolents. 

LXXVI. 

Le preux comte de Toulouse est dans Bruniquel. 
Tout le monde voulait s'enfuir du château; [1715] 
mais le comte Baudouin leur a dit à voix basse de lui 
livrer le château, qu'il les garantira, qu'il ne veut 
plus être soumis à son frère (le comte de Toulouse) . 
Sur ce, chevaliers et sergents s'écrient : « Sire 2 , voulez- 
« vous qu'il nous garantisse? — [1720] J'en ferai, » 
répondit-il, « à votre volonté. » En présence de tous 
il les délia de leur serment, et tous s'engagent avec le 
comte Baudouin, et lui jurent fidélité en ce qui concerne 
le château, pauvres et riches. Il se rend alors auprès 
des croisés qui pour lui sont pleins de bon vouloir 3 
[1725] et les prie de lui donner les sûretés. Ils disent 
qu'ils le feront, toutefois à cette condition qu'il em- 
brassera leur cause, et les conquêtes qu'il fera avec 
eux seront pour lui. Ils lui concèdent tout cela d'un com- 
mun accord, [1 750] à condition qu'il les veuille aider 4 . 

1. Voy. au t. I la note sur 1707. 

2. S'adressant au comte de Toulouse. 

3. Déjà plus haut (v. 1676) ce même bon vouloir a été constaté. 

4. P. de V.-G. ne dit rien de la reddition de Bruniquel. Il rap- 
porte au moment de la capitulation de Montferrand l'accord de 
Baudouin avec Simon (en. liv). 



[4244] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 95 

LXXVII. 

Le bon comte Baudouin se met au retour après 
avoir réglé son affaire avec le comte fort, et s'en 
vient à Toulouse, pour parler avec son frère, qui 
jamais ne l'aima guères, ni ne voulut lui rien donner 
comme on fait à un frère, ni l'honorer en sa cour. 
[1735] A deux ou trois reprises il le requit de jurer 
sur les saints qu'il se tiendrait du côté des croisés, 
mais il ne put faire plus 1 . Il a pris congé de lui, n'y 
voulant plus séjourner, et retourne àl'ost pour garder 
son serment. [1740] Ce nonobstant il (Baudouin) ne 
lui aurait pas fait une dure guerre, s'il (Raimon) ne 
l'avait fait si injustement dépouiller de Bruniquel*. 



1 . Gela veut dire sans doute que Baudouin ne put amener, malgré 
tous ses efforts, son frère Raimon à prêter serment aux croisés. 
Le texte est ici rédigé d'une façon fort obscure. Fauriel traduit : 
« Il (Raimon) lui promit, au contraire, deux fois ou trois par ser- 
« ment, de s'arranger avec les croisés, » interprétation forcée et 
invraisemblable. P. de V.-C. laisse entendre, mais d'une façon 
peu explicite, que Baudouin fit des efforts pour rattacher son 
frère à la cause des croisés : « Egressus igitur cornes Balduinus 
« de Castro (Montferrand), venit ad fratrem suum, comitem vide- 
« licet Tolosanum ; sed post paucos dies rediit ad comitem Montis- 
« fortis, veniensque ad eum rogavit ut cornes ipsum in hominem 
« recipere dignaretur, et ipse ei in omnibus et contra omnes fide- 
« liter deserviret » (ch. liv, Bouq. 48 a). 

2. Ceci n'est pas très-clair. On ne voit nulle part que le comte 
Raimon ait enlevé Bruniquel à son frère Baudouin, ni qu'il ait 
fait piller ce château (car raubar peut avoir le sens de « piller » 
aussi bien que celui d' « enlever »). Au contraire il semble que le 
comte de Toulouse aurait eu bien plutôt le droit de se plaindre de 
son frère, ayant été en quelque sorte contraint (voy. la tirade pré- 
cédente) de lui remettre la seigneurie de Bruniquel. P.-ê. le 



96 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 211 ] 

En ce même temps vint le comte de Bar 1 , et le comte 
de Montfort se rendit au devant de lui ; ils se logèrent à 
Montgiscard où se trouvait le premier, [1745] et puis 
revinrent à l'ost, et alors on soupa 2 . Tous veulent che- 
vaucher sur Toulouse la grande, car le comte de Bar 
veut qu'on l'aille assiéger 3 . Le jeudi matin, ils lèvent 
le camp ; ceux qui savent le chemin se mettent à gui- 
der. [1750] Ils commencent à passer le Lers au gué. 
Un messager l'alla conter à Toulouse, et le comte Rai- 
mon et les siens se coururent armer, et le comte de 
Gomminges qui est venu le secourir, et le comte de 
Foix et les routiers navarrais. [1755] Ils étaient cinq 
cents chevaliers qui vont tous s'armer. Des gens de pied 
on ne saurait estimer le nombre. Si vous aviez été 
dans la ville et les aviez vus debout, vêtir leurs ca- 



copiste de notre unique vas. a-t-il commis dans ce qui précède 
(voy. au t. I la note du v. 1707) quelque omission qui nous 
empêche de suivre la suite des idées. 

1. Selon Fauriel (table des matières) il s'agirait ici du comte de 
Bar-sur-Seine , Milon III ; mais ce comte est déjà mentionné 
expressément par P. de V.-G. au nombre de ceux qui se croisè- 
rent en 1209 («cornes de Barro supra Sequanam»,ch. xiv) et sans 
doute il fit partie de ceux qui se retirèrent peu après l'élection de 
Simon de Montfort (voy. v. 932 et la note de la trad.). Il ne peut 
donc guère être question présentement de son arrivée, à moins 
qu'il ait reparu une seconde fois à la croisade, ce qui est invrai- 
semblable. On est par suite conduit à penser qu'il s'agit ici de 
Henri II, comte de Bar-le-Duc (Art de vér. les dates, III, 46 b). 
P. de "V.-C. dit simplement cornes de Barro (ch. lv, au com- 
mencement). 

2. P. de V.-C. ch. lv (Bouq. 48 c) : « Misit vero cornes noster 
« ad dictum comitem milites qui eum adducerent versus Tolosam 
« super quandam ripariam ubi ipse cornes noster et exercitus ejus 
« ei occurrere deberent, et factum est ita. » 

3. Cf. P. de V.-G. ch. lv. 



[Í2H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 97 

saques rembourrées, lacer leurs heaumes, couvrir de fer 
leurs chevaux et y placer leurs enseignes, [1 760] vous 
auriez dit qu'ils allaient mettre en déroute quatre osts. 
Certes, s'ils avaient eu du cœur et si Dieu les avait 
voulu secourir, je ne crois pas que les croisés eussent 
pu tenir contre eux, ni soutenir leur attaque. 

LXXVIII. 

Au pont de Montaudran 1 , lorsque les croisés eurent 
passé le gué, [1765] se dirigeant vers la ville, il y eut 
un furieux combat, et qui valut une bataille, par la foi 
que je vous dois, car, tant de l'une part que de l'autre, 
vous y verriez, je crois, de morts plus de cent quatre 
vingts; telle est mon estime. Par les jardins en dehors 
de Toulouse, il n'y a ni comte ni roi 2 [1770] qui ne 
chevauche par force, et ils font un tel carnage si on en 
voulait dire le vrai, vous croiriez que c'est hâblerie. 
Des vilains du pays il mourut trente-trois. Près de la 
barbacane, à l'issue d'un pré, Bertran, le fils du 
comte [de Toulouse] 3 , fut pris. [1775] Il donna mille 
sols [de rançon] et tout son harnois. Ils (les croisés) 
eurent son cheval et ses armes, son équipement et 
tous ses effets. 



1. Sur le Lers, à trois kil. au S.-E. de Toulouse. 

2. Il n'y avait assurément pas de roi ni dans l'une ni dans 
l'autre des deux armées en présence. G. de Tud. a mal à propos 
introduit ici une locution fréquente dans l'ancienne poésie fran- 
çaise; cf. v. 2216. 

3. Bertrand, fils cadet du comte de Toulouse, f 1242. Fauriel a 
cru qu'il s'agissait d'un fils du comte Simon deMontfort. qui n'eut 
point de fils nommé Bertrand. 

il 7 



98 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [12H] 

LXXIX. 

Seigneurs, l'ost des croisés était fière et merveil- 
leuse, dure et superbe. [1780] Ils passent l'eau de 
vive force et se dirigent vers Toulouse. Ni la peur ni 
rien ne les empêche de l'assiéger du côté où elle 
est le mieux fermée 1 . Il y avait dans la ville plus de 
gens (que dans l'ost). Si (seulement) ils eussent été 
aussi vaillants ! car de toutes les cités celle-là est la 
fleur et la rose ; [1 785] mais ces gens ne sont pas si 
hardis, si osés que les croisés, ainsi que le rapporte 
l'histoire, et ils le font bien voir. 

LXXX. 

Quand le preux comte de Bar eut entrepris l'at- 
taque, ainsi que le comte de Ghalon et tous les autres 
ensemble, [1790] ils portent d'abord avec effort vers 
le fossé les grandes targes de cuir bouilli pour qu'elles 
leur servent de protection contre les carreaux ; puis 
ils portent les matériaux 2 qu'ils jettent dedans (le 
fossé) en courant. A cette vue ceux de l'intérieur 
sont remplis de douleur : [1795] ils vont à leur ren- 
contre et les frappent rudement, tellement que tant 

1. La ville ne fut point investie : « Obsessa est ex una parte 
« civitas, non enim sufficiebant nostri ut a parte alia obsiderent, » 
P. de V.-C. ch. lv; mais il est bizarre que les assiégés aient pré- 
cisément choisi le côté le mieux fermé. P.-ê. plus a-t-il été écrit 
au v. 1782 par anticipation (à cause du plus qui commence le 
v. 1783). On pourrait alors proposer mens clouxa. 

i. Le pertrait, voy. ci-dessus p. 86, note 2. 



[424 4] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 99 

d'une part que de l'autre il y eut plus de cent tués, 
et bien cinq cents blessés, qui tous étaient saignants. 
Et le comte de Comminges, selon ce que je sais, y 
perdit dans la mêlée un vaillant chevalier : [1800] R. 
de Castelbon 1 , qui fut regretté par maintes personnes. 
On combattit des deux parts si âprement que ceux 
de l'ost battirent en retraite, mais sans rien empor- 
ter. Les grandes targes de cuir, je vous dis en vérité 
que les bons... 2 en eurent trois. [1805] Aux logis 
retournent chevaliers et sergents, et ceux de Toulouse 
s'en reviennent également. La nuit [les croisés] firent 
le guet jusqu'à l'aube ; ils détruisent en masse les 
vignes et les blés, les arbres et tout ce que porte la 
terre. [1810] Ils mettent tout cela en un monceau, 
auprès d'un défilé; ils comptent bien en emplir les 
fossés, car telle est leur intention. 

LXXXI. 

Les barons de l'ost, qui sont hommes preux et 

1. D'après le texte « Raimon At », ou Ramonât; Tune ou 
l'autre de ces leçons fausserait le vers. Ce personnage, d'ailleurs 
inconnu, était probablement originaire de Gastelbo, ancienne 
vicomte située dans le diocèse d'Urgel, et dépendant du comté 
de Foix. C'est probablement à la mort de ce chevalier que fait 
allusion P. de V.-G. lorsqu'il dit (ch. lv, Bouq. p. 48 e, 49 a) : 
« Quodam etiam die, cum exiissent hostes, nostri audacius ipsos 
« redire in civitatem compellerent, in ipso insultu occiderunt 
« cognatum comitis Comingensis.... » 

2. Il y a ici un mot, afozenc, que je n'entends pas. S'il n'est 
point corrompu, ce doit être un adj. dérivé d'un nom propre 
(comme Mironenc, v. 1221, cf. Diez, Gram., trad., II, 349-50) ; et il 
ne serait peut-être pas impossible qu'il s'agît des hommes du comte 
de Foix que la réd. en pr. (voy. au t. I la note sur le v. 1798), 
peut-être d'après un texte plus complet, fait paraître à cette affaire. 



100 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. ("1241] 

sages, eurent peur que les assiégés leur fissent éprou- 
ver du dommage : [1815] tout le jour les hommes 
de parage restent armés : chacun garde de son 
mieux son quartier, car telle est leur coutume à tous 
et leur usage. Ugo d'Alfar est dedans, au courage 
hardi, sénéchal d'Agenais *, homme de grande vail- 
lance, [1820] et P. Arcès son frère et la fleur de leur 
lignage, et maints bons chevaliers qui sont fiers et 
durs; chacun s'arme en secret en sa demeure. Mais 
le comte de Toulouse pour un peu enragerait vif : 
parce qu'ils veulent faire une sortie, accomplir un acte 
aussi téméraire, [1825] il croit qu'ils veulent lui 
faire perdre sa terre, et il s'oppose à leur sortie. 

LXXXII. 

Les hommes de Toulouse ne le voulurent pas 
souffrir : malgré le comte ils ouvrent les portes, et 
assaillent de deux côtés ceux de l'ost, [1830] un 
mercredi matin, à ce que j'ai ouï dire ; il était bien 

1. Ce personnage, qui joue à diverses reprises un rôle impor- 
tant dans l'histoire de la Croisade albigeoise (voy. ci-après 
v. 2413, 2995, 9090, 9505), était originaire de 1 ! Aragon. Raimon VI 
l'avait fait sénéchal d'Agenais et lui avait donné en mariage une 
de ses filles naturelles (voy. ci-après la note sur le v. 2413). Je ne 
sais s'il y a lieu de l'identifier avec le Hugonet d'Jljar qui accom- 
pagna Boniface II de Montferrat à Thessalonique, et que men- 
tionne Rambaut de Vaqueiras dans sa pièce a Honratz marques » 
(Buchon, Hist. des conq. et de l'établissement des Français dans 
les états de l'ancienne Grèce, I, 445, 446). Un « Ugo de Alfaro » 
figure comme premier témoin en des actes du comte de Toulouse 
(Layettes du Trésor, n° s 1948-9, 2145, 2230, 2321) aux dates de 
1227, 1231, 1233. Un acte de 1234 nous le montre agissant, bien 
que sans qualité exprimée, comme chargé d'affaire du comte. 



[Í2M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 (M 

près de tierce 1 lorsqu'ils sortirent. Ceux de l'ost 
venaient de dîner quand ils les vinrent assaillir ; mais 
le comte de Montfort ne s'était pas désarmé, et beau- 
coup dans l'ost n'avaient point déposé leurs hauberts ; 
[1835] tôt et vite ils montent sur les destriers. Là 
vous eussiez vu frapper des deux parts tant de coups 
d'épieu sur les heaumes , les faisant retentir , 
mettre en pièces, fendre, rompre tant d'écus, que 
vous auriez dit que le monde allait périr. [1840] Eus- 
tache de Caux 2 , sans mentir, fut tué par ceux de Tou- 
louse — et maint homme en soupira — bien qu'il fût 
hardi, lorsqu'il s'en voulait revenir et retourner vers 
les siens. 

LXXXIII. 

Grand fut le combat, si Jésus-Christ me protège, 
[1 845] lorsque les Toulousains et les Navarrais se lan- 
cèrent sur l'ost. Alors vous eussiez vu les Allemands 
pousser des cris. Presque tous ils criaient : Bar! Bar! 
Bar 3 ! Eustache de Caux, au passage d'un pont, ils lui 
donnèrent un si grand coup qu'il ne put s'en relever, 
[1850] d'une lance de frêne au gonfanon vair, telle- 
ment que le prêtre ne put être mandé à temps pour 

1. Neuf heures du matin. Cette heure paraîtra un peu matinale, 
si on considère que les croisés, on va le voir à la ligne d'après, 
venaient de dîner. P. de V.-G. (chap. lv, Bouq. 49 a) dit aussi 
que la sortie eut lieu « dum pransi essent nostri, et, ut mos est, 
« post prandium pausarent in meridie ». 

2. Eustachius de Quen (Du Chesne) ou de Queu (Bouquet) dans 
P. de V.-G. ch. lv (Bouquet, XIX, 49 a b). 

3. Je ne vois pas figurer ce cri parmi ceux qu'a mentionnés Du 
Gange dans ses deux dissertations (XI et XII) sur le cri d'armes. 



402 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42^] 

lui donner pénitence et le faire confesser : il n'y a pas 
deux jours qu'il reçut la pénitence, aussi crois-je que 
Jésus-Christ voudra lui pardonner. [1855] Quand les 
Français le virent, tous vont à son secours ; mais les 
félons mainadiers commencèrent à tourner casaque 
quand ils virent ceux de l'ost venir et se presser : ils 
savent bien en leur cœur qu'ils ne pourraient leur 
résister ; ce qu'ils ont conquis ils le peuvent emporter 
sans peine 1 , [1860] sinon qu'ils ont tué un homme 
pour lequel bien des larmes furent versées, car c'é- 
tait un homme puissant et de grande importance 2 . 
Ses hommes font porter son corps en sa terre, pour 
l'y faire enterrer avec honneur. Au matin, à l'aube, 
quand le jour clair parait, [1865] après avoir quinze 
jours durant coupé les vignes, ils se mettent à lever 
pavillons et tentes, car, à mon escient, ils changeront 
de lieu : les vivres sont trop chers, et ne peuvent leur 
suffire : un pain [suffisant] pour un petit dîner vaut 
bien deux sols. [1870] Sans les fèves, ils n'auraient eu 
de quoi manger, et sans les fruits des arbres, quand ils 
en peuvent trouver 3 , lisse mettent à marcher contre 

1. C'est ironique. 

2. Eustache de Caux. 

3. « Facta est caristia magna in exercitu, cieficientibus victua- 
libus. » P. de V.-C. en. lv; Bouquet, 49 b. — Nous ne savons pas 
exactement quand le siège fut levé, ni combien de temps il dura. 
Il n'est pas probable toutefois qu'il se soit prolongé beaucoup au- 
delà des quinze jours mentionnés par G. de Tud. Nous savons qu'il 
n'était pas commencé le 5 juin, car nous avons de ce jour un acte 
passé « in exercitu Domini juxta ripam ïarni » (Molinier, Cata- 
logue, n° 44); et qu'il se poursuivait le 20 et le 22 juin, puisque 
deux actes de Simon de Montfort, datés de ces deux jours, con- 
tiennent la mention « in obsidione Tolose » (Molinier, Catal. n os 45 
et 46). 



[4244] CROISADE CO.MRE LES ALBIGEOIS. 403 

le comte de Foix; là-haut à Auterive l , Tout cet été ils 
iront en ost sur ses terres, [1875] car c'est ce qu'ils 
ont le plus à cœur. 

LXXXIV. 

Sur le comte de Foix, quand paraissent l'aube et le 
jour, marchent le comte de Montfort et le plus grand 
nombre des croisés. Et le comte d'Alos 2 s'en retourne, 
ayant fait un long séjour. Il désirait vivement la paix 
avec Toulouse, [1880] n'étaient les Français, les 
princes, les comtes, l'évêque 3 et l'Eglise et les prê- 
cheurs 4 qui parlent des hérétiques et de leur folle 
erreur. Aux Cassés 5 on en trouva, cachés en une tour 
bien quatre-vingt-quatorze de ces traîtres insensés, 
[1 885] que ceux de Roqueville 6 , qui leur étaient amis, 
y tenaient cachés malgré leur seigneur 7 . C'est ce que 

4. Gh.-l. de cant. de l'arr. de Muret, sur PAriége. 

2. Voy. la note de la trad. sur le v. 1659; si l'on admet, avec la 
réd. en pr., qu'il s'agit ici du comte de Ghalon, on pourrait corri- 
ger le v. 4878 ainsi : Quel coms de Chalo torna, en supprimant 
s'en; cf. v. 1914. 

3. Folquet de Marseille. 

4. Les Dominicains. 

5. Les Cassés, Aude, arr. de Castelnaudary. 

6. Comm. de Montgiscard, arr. de Yillefranche. 

7. La prise des Cassés, mentionnée incidemment par G. deTud.. 
n'est pas ici à sa place chronologique : elle eut lieu avant celle 
de Montferrand, racontée dans les tirades lxxii-lxxiv ; voy. P. de 
V.-C, fin du ch. lui. L'historien du sire de Montfort ne fait point 
mention des habitants de Rocqueville, et n'évalue qu'à soixante 
environ le nombre des hérétiques que les croisés « cum ingenti 
« gaudio (cf. ci-dessus la note de la trad. sur le v. 1558) combus- 
« serunt ». G. de Puylaurens paraît suivre P. de V.-C. en l'abré- 
geant et en l'adoucissant. 



104 CROISADE COXTRE LES ALBIGEOIS. [ 1 2 1 1 ] 

me conta Izarn, qui était alors prieur de tout Vielh 
Mores et de cette terre ' . 

Après avoir longuement séjourné dans le pays de 
Foix les hommes de l'ost, [1890] y ayant fait tout le 
mal qu'ils pouvaient, détruit les vivres, le blé, la 
culture, se séparèrent au déclin du temps chaud. Le 
comte de Montfort se dirige vers Rocamadour ; l'abbé 
de Cîteaux demeure en couvent, [1895] dans le 
cloître, à Cahors, ne sortant pas, par crainte ; et je ne 
crois pas qu'il en fût sorti avant Pâques, s'il (le comte 
de Montfort) ne l'en eût tiré. 

LXXXV. 

Les croisés partirent, comme je viens de vous dire, 
et le comte de Montfort s'est mis en route : [1900] il 
se rend à Rocamadour, car il l'avait promis 2 . L'abbé 

1. Il est difficile de déterminer ce qu'était le Vielh Mores. L'iden- 
tification proposée par M. Schmidt (Hist. et doctr. des Cathares, 
II, 313) avec l'abbaye de Vielmur (Vetus-murus), dioc. de Castres, 
se heurte à une difficulté phonétique. Fauriel traduit « Vieux- 
Muret », ce qui ne signifie rien. Il est plusieurs fois question 
dans les actes de l'inquisition de Carcassonne de l'archidiacre 
Veleris Moresii (Doat, XXI, 41 v°, 154 v°), mais sans déter- 
mination précise. Toutefois M. A. Molinier me signale dans 
une bulle d'Alexandre III la mention d'un archidiaconé, Vetimo- 
rensis (ou plutôt Veterimorensis), faisant partie du diocèse de Tou- 
louse, et qui est évidemment notre Vieilh Mores. Voici le texte : 
« ... archidiaconatum quoque a porta Narbonensi usque ad Garcas- 
« sensé territorium, et alium Vetimorensem et alium ultra Garum- 
« nam, et alium a Garnensi villa que Brabai cognominatur.... » 
(Vaissète, II, pr. 587). La position des autres archidiaconés étant 
connue, on voit que celui de Vielh Mores était au sud ou au 
sud-est de Toulouse, sur la rive droite de la Garonne. 

2. L'expédition faite dans le comté de Foix est plus pleinement 
racontée par P. de V.-C. (ch. lv). Au lever du siège de Toulouse, 



[4 2H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 05 

de Cîteaux demeura, ce m'est avis, là dans Gahors, 
avec des barons du pays, et prie et requiert chacun 
de faire hommage au comte de Montfort, pour qu'il 
tienne la terre. [1905] Il fait préparer et écrire ses 
lettres sur parchemin, qu'il envoie en Provence à tous 
ses amis. Quand le comte s'en alla, il partit avec lui; 
en sa compagnie alla le preux comte Baudouin. Ils 
couchèrent à Saint Antonin, que plus tard ils ravagè- 
rent 1 , [1910] et s'en vont à Gaillac. 

LXXXVI. 

Le comte de Montfort s'en retourne et couche à 
Saint- Antonin. 11 s'en va vers Lavaur et passa par 
Gaillac, et puis à Garcassonne qui est là du côté de 
Laurac 2 . L'abbé s'en va à Albi et monte à Sais- 



Simon se rend à Auterive, où il met garnison, et de là va à Pa- 
miers. Des routiers s'emparent d'Auterive; mais peu après Simon 
reprend cette place et l'incendie. — De Pamiers il se rend à 
Varilhes (entre Pamiers et Foix), qu'il fait occuper. Il brûle le 
bourg de Foix et ravage pendant huit jours les environs de cette 
ville. Il revient à Pamiers où une députation du Querci le prie 
de venir à Cahors recevoir les hommages des seigneurs du pays. 
Il accepte et se met en route. A Gastelnaudari le comte de Bar, 
malgré les prières des croisés, quitte l'armée « in omnium oculis 
« vilis factus ». (Il n'est pas question du comte d'Alo du v. 1878.) 
Simon se dirigeant vers Gahors passe près de Gaylus (arr. Mon- 
tauban) dont il brûle le bourg. Il fait son entrée dans Gahors, et 
après peu de jours se rend à Rocamadour où les Allemands qui 
faisaient partie de l'ost le quittent pour retourner en leur pays. 

4. Voy. v. 2377 et suiv. 

2. Cet itinéraire n'est point indiqué dans P. de V.-G. : « Peractis 
« apud Caturcum cornes nobilis negotiis pro quibus illuc adve- 
« nerat, proposuit abire in terram Albigensem. Rediens igitur a 
« Caturco , transiensque per castella sua et visitans marchas 



106 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1211] 

sac 1 . [1915] Du comte de Toulouse ils sont en grand 
émoi , [de ce qu'] il convoque l'ost par Toulouse, par 
Agen, par Moissac, et par toute sa terre, aussi loin 
qu'elle s'étend. Il a envoyé cent mille saluts en signe 
d'amitié à Sa varie qui doit venir le joindre 2 , et cou- 
chait à Bergerac [1920] avec sa chevalerie. 

LXXXVIt. 

Quand le comte de Toulouse a entendu la nouvelle 
que le comte de Montfort avait dissous sa cour 3 , il con- 
voque sa terre, autant qu'il en avait, et mande ses 
amis, ceux qui lui sont alliés, [1925] pour qu'ils s'ap- 
prêtent tous, à cette fois. Le comte de Comminges, 
qui tenait Saint-Gaudens, et le comte de Foix avec 
grand nombre de barons, et beaucoup d'autres sei- 
gneurs y vinrent un même jour. Le sénéchal d'Agen, 
qui a la Penne 4 à gouverner [1 930] et tous les routiers 
se mirent en route ; ainsi que les hommes de Montau- 
ban, que je n'oublie point, ni ceux de Castel-Sarrazin, 
puisse Dieu me bénir ! Un dimanche matin, au poindre 
de l'aube, ils ouïrent la nouvelle que Savaric venait : 
[1935] ils en eurent tous grande joie et grande allé- 



« suas, versus Apamias remeavit. » De Pamiers Simon se rend 
à Castelnaudari, puis à Garcassonne (en. lv, Bouq., 50-1). 

1. Ch.-l. de c. de l'arr. de Garcassonne, situé dans la montagne; 
déjà mentionné au v. 954. 

2. Cf. v. 1423. 

3. C.-à-d. que les croisés s'en sont retournés en leur pays 
(voy v. 1892 et 1898). Sa ost serait plus clair que sa cort. 

4. Gh.-l. de canton de l'arr. de Villeneuve-d'Agen. Il s'agit 
d'Ugo d'Alfar; voir ci-dessus la note sur le v. 1819. 



[42^] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 407 

gresse, mais ils ne savent pas comment tout cela 
finira. Dieu! glorieux père, dame sainte Marie, qui 
vit onques si puissante troupe ni si fortement armée, 
que ceux de Toulouse, ni telle chevalerie! [1940] 
Tous ceux de Milan, de Rome en Italie, vous eussiez dit 
qu'ils y étaient, et ceux de Pavie, quand ils sont dehors 
dans la plaine. 

LXXXVIH. 

Seigneurs, merveilleusement grande fut l'ost du 
comte de Toulouse et de ceux du Toulousain.' [1945] 
Toulouse et Moissac y sont, et Montauban et Castel- 
Sarrazin et l'Ile en Jourdain 1 , et tout Agenais, à tel 
point que personne n'est resté dans le pays. Tous 
ceux de Comminges et de Foix y vont ; Savaric de 
Mauléon, dont on se réjouit fort, [1950] et Gascons de 
Gascogne, et ceux du côté de Puycerda 2 . Ils sont plus 
de deux cent mille, lorsqu'ils s'alignent dans la cam- 
pagne ; les charrettes chargées de pain et de vin et 
d'autres munitions sont conduites vivement par les 
vilains 3 . Les buffles et les grands bœufs portèrent les 
trébuchets 4 . [1955] Ils menacent le comte fort et ses 
adhérents : la plupart le traitent de traître, de fils 
de putain. Ils l'assiégeront de force dans Carcassonne : 
s'ils le peuvent prendre, ils l'écorcheront vif. Ils pren- 

1. Gh.-l. de c. de l'arr. de Lombes (Gers). 

2. Ville de Catalogne, au pied des Pyrénées. 

3. En cas de guerre, on voit toujours les vilains requis ainsi 
que leurs bœufs, pour le service des convois ; voir par ex. le 
Charroi de Nîmes. 

4. Sorte de catapulte de grande dimension; voir Du Gange 
trebuchelum, et surtout les exemples rapportés par Garpentier. 



4 08 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42441 

dront, disent-ils, Montréal et Fanjaux; [1960] jus- 
qu'à Montpellier ils chevaucheront de force, puis ils 
conquerront Lavaur à leur retour, et tout Albigeois. 

LXXXIX. 

Grande fut l'ost de Toulouse, puissent Dieu et Foi 
me venir en aide ! Les chevaliers français sortent de 
Garcassais 1 ; [1965] et il y avait [dans l'ost] de rou- 
tiers Navarrais et Aspois plus de mille cinquante-trois 
à cheval. Il y avait des Gascons et des Gaourcins 
et des Agenais. Bannières au vent ils s'en vont en 
Lauragais : ils ne pensent trouver personne jusqu'en 
Biterrois. [1970] Et le comte de Montfort appela aus- 
sitôt tout autant qu'il put de Français. Il a fait mander 
le vicomte de Donges 8 , monseigneur Bouchart 3 , qui est 
dans Lavaur et tous les autres, loin et près, [1 975] et 

1. Cette phrase (v. 1964) semble interpolée. Il paraît sûr, con- 
trairement à l'interprétation de Fauriel, que le détail qui suit 
(1965-9) se rapporte à l'ost de Toulouse et non aux croisés. 

2. C'est sans doute ce personnage que P. de V.-G. (ch. lvii ; 
Bouquet, 54 a) appelle « vicecomitem Donges ». Le vicomte de 
Donges figure parmi les otages donnés à Philippe- Auguste par 
les seigneurs de l'Anjou et de la Touraine, vers 1203; voy. G. 
Dubois, Recherches sur la vie de Guillaume des Roches, dans la 
Bibl. de VEc. des ch. xxxiv, 527. On peut sans hésitation identi- 
fier ce personnage avec un Roardus vicecomes de Ungia ou de 
Ungiis, témoin en 1209, 1211 et 1212 à divers actes du sire de 
Montfort (Doat, LXXV, 4, 6, 15; Molinier, Catalogue, n os 35, 36, 
42, 48), et avec le Roardus de Dongiis au sujet de qui une sen- 
tence arbitrale fut rendue en 1219 par le duc de Bretagne (Mo- 
rice, Preuves del'Hist. de Bret. I, 841-2). Donges est actuellement 
une commune importante du canton de Saint-Nazaire, Loire- 
Inférieure. 

3. Bouchart de Marly 



[I2H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 409 

Martin Algai 1 ; et là-bas en Narbonnais il envoya pour 
Aimeric, afin que chacun vînt. Et ils viennent tous : 
ils n'osent s'en défendre, dès que le comte de Mont- 
fort le leur a commandé 2 . 



1. P. de V.-G. nous apprend (fin du ch. lvi) que ce personnage 
était espagnol. D'abord partisan des croisés, nous le voyons 
bientôt làcber pied, probablement par trahison, dans un combat 
contre le comte de Foix (v. 2145). Plus tard il est décidément au 
service du comte de Toulouse qui lui confie la défense du château 
de Biron. Il y est pris et mis à mort par ordre du comte de 
Montfort (v. 2454 et suiv.). C'est à cet individu que fait allusion 
le troubadour Ugo de Saint-Cyr dans la pièce où, s'adressant au 
vicomte de Turenne, il lui dit qu'en sa compagnie on ne souffre 
pas moins qu'en celle de Martin Algai (Mann, Ged. d. Troub. 
n°1144; cf. Diez, Leben u. Werke d. Troub. p. 415). Ce Martin 
Algai était vraisemblablement le seul subsistant alors de quatre 
frères auxquels Bertran de Born fait une allusion fugitive au der- 
nier vers de sa pièce « Al dous nou termini blanc » (Raynouard, 
Choix, IV, 172) disant que le roi Richard est plus porté à la 
guerre qu'aucun des Algais. L'exposition (la « razos ») de 
cette pièce nous fournit à ce propos un précieux témoignage : 
« Les Algais étaient quatre frères, grands brigands et gens de 
« proie, qui menaient à leur suite bien mille brigands à cheval et 
« deux mille à pied, et ne vivaient d'autre rente ni d'autre pour- 
« suite. » (Choix, V, 95.) Mathieu Paris (Hist. major, an. 1196, 
Wats, p. 182/24; Luard, II, 421) mentionne, comme étant à la 
solde de Richard Cœur de lion, les routiers « Markadeus, Algais 
« et Lupescarus, natione Provinciales ». En 1203 une lettre 
circulaire de Jean sans Terre le qualifie de sénéchal de Gascogne 
et de Périgord (Rotuli litteralum patentium, 1, 28 b). Martin est le 
seul des Algais sur la fin de qui nous soyons exactement rensei- 
gnés. Il est probable que le sort des trois autres ne fut guère 
moins misérable, car Peire Cardinal, dans une pièce qui paraît 
se rapporter à la mort de Baudouin frère de Raimon VI (voy. 
Diez, Leben, p. 457), prie Dieu d'abaisser et de détruire les traîtres 
comme il a fait à l'égard des Algais (Raynouard, Choix, IV, 362 ; 
Paru, occit. p. 315). 

2. Ceci ne paraît pas très-exact, surtout en ce qui concerne 
Aimeric de Narbonne. P. de V.-C. (ch. lvi, Bouq. 53 b) nous 



HO CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2-H] 

xc. 

Le comte de Montfort convoqua ses barons. [1980] 
Un jour il était à Carcassonne, comme dit la chanson, 
autour de lui [il avait] bien cent compagnons qui 
étaient bons aux armes, hardis comme lions : « Sei- 
« gneurs, » leur tlit-il, « écoutez mes paroles : le 
« comte de Toulouse a mandé ses hommes, [1 985] 
« de toutes ses terres et [ceux] de ses compagnons l . 
« Ils sont plus de deux cent mille, selon ce que me 
« dit un damoiseau que m'envoya comme messager 
« le bailli de Limoux 2 . Ils se forment à Montferrand et 
« là-bas vers Avignonet 3 , et ils veulent m'assiéger, si 
« grande est leur hardiesse! [1990] en quelqu'endroit 
« qu'ils me trouvent, en aval, en haut ou en bas. Je 
« veux avoir votre avis ; quel le me donnerez- vous? 
« que me conseillez-vous ? » 

montre Simon envoyant Gui de Levis et Mathieu de Marli à 
Carcassonne, à Béziers, pour avoir du secours, « sed cum per- 
« versi homines et jam vacillantes nollent eos audire, etiam tune 
x Aimericum dominum Narbonœ et cives Narbonenses adierunt, 
« rogantes et monentes ut ad adjuvandum comitem festinarent. 
« Responderunt cives Narbonenses et dixerunt Marescallo quod si 
« Aimericus, dominus eorum, iret cum eis, ipsi eum sequerentur; 
« ipse vero rmllo modo, utpote vir argutissimus, potuit ad hoc 
« induci. » Finalement les envoyés du sire de Montfort ne purent 
tirer de Narbonne plus de 300 auxiliaires, et de tout le Garcassais, 
plus de 500, qui bientôt refusèrent de marcher : « sed omnes statim 
« ad propria refugerunt. » 

1. C.-à-d. « de ses vassaux ». 

2. Lambert de Gréci, puis de Limoux; voy. p. 44, n. 2. 

3. Avinhos; il ne peut pas être ici question d'Avignon dans le 
Vaucluse, quoique Fauriel n'y ait point vu de difficulté. C'est 
Avignonet, c. de Villefranche (Haute-Garonne). 



[4 2-M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \\\ 

XCI. 

Quand le comte de Montfort les eut harangués , 
Hugues de Laci s'est levé : « [1995] Seigneurs, » 
leur dit-il, « puisque vous demandez conseil, laissez 
« chacun dire ce qui lui plaira ; mais, si vous m'en 
« voulez croire, vous ne ferez rien autre [que ceci] : 
« si vous vous enfermez dans Carcassonne, et qu'ils 
« vous y suivent, vous serez assiégé; [2000] si 
« vous vous jetez dans Fanjaux vous les y trou- 
er verez. C'est ainsi qu'ils vous suivront partout, 
« tant ils sont bien servis par leurs espions! et 
« jusqu'à la fin du monde vous resterez déshonoré. 
« Si vous voulez m'en croire, c'est dans le plus faible 
« château qui soit en votre terre que vous les atten- 
« drez. [2005] Et s'il vous vient du secours, vous 
« leur livrerez bataille ; car le cœur me dit pour cer- 
« tain que vous les vaincrez. — Par foi ! » dit le comte, 
« vous me conseillez bien : quoi qu'il advienne du 
« procès vous n'en serez pas débouté, car il m'est 
« avis que vous me donnez un bon conseil. » [201 0] Il 
n'y eut personne qui s'avisât de le combattre, mais 
tous ensemble s'écrièrent à haute voix : « Sire ! il 
« donne un bon conseil ; nous vous prions de l'en 
i croire 1 . » Alors ils se séparèrent, et chacun s'en est 

1. Voici ce qui dans P. de V.-G. se rapporte à ce conseil tenu 
par le sire de Montfort : « Audientes nostri tantam multitu- 
« dinem advenire, consuluerunt quidam ex ipsis comiti ut, ali- 
« quos de suis dimittens ad defensionem castri, secederet ad 
« Fanum Jovis, vel etiam Garcassonam ; sed, habito saniori con- 
« silio, Deo melius providente, adversariorum adventum in Castro 
« Novo cornes voluit expectare » (ch. lvi, Bouq. 51 c). 



\\2 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1244] 

allé aux maisons et au campement, et ils se sont mis 
au lit [201 5] jusqu'à la matinée. 

XCII. 

Au lendemain matin, quand l'aube eut point, le comte 
de Montfort se lève ainsi que toute sa maisnie. Vers 
Castelnaudari il s'en va la lance levée ; là ils attendent 
l'ost [du comte de Toulouse] jusqu'à ce qu'elle soit 
campée... 1 [2020] non loin de là en un champ, à près 
d'une demi-lieue , un mardi matin , quand la troupe 
eut dîné, ils 2 viennent à Castelnaudari camper par la 
prairie. Là vous auriez ouï en ce jour maints cris de 
la gent étrangère qui y était assemblée. [2025] Vous 
eussiez dit que ciel et terre s'étaient réunis 3 ; ô Dieu ! 
et tant de tentes y furent ce jour piquées, qui avaient 
pomme d'or et aigle en métal fondu ! Ils dressèrent le 
trébuchet en une tranchée (?) ; mais ils ne trouvent 
pierre en chemin ni en grande route [2030] qui du 
choc qu'il produit ne soit toute brisée 4 , tellement 
qu'ils en apportèrent trois d'une grande lieue. D'un 
coup qu'ils tirèrent ils abattirent une tour ; à un autre, 
au vu de tous, ils effondrèrent une salle 5 , et à la troi- 
sième fois la pierre se fendit ; [2035] sans cela, elle eût 
coûté bien cher à ceux qui sont dans la ville. 



1. Lacune; voir au t. I la note du v. 2019. 

2. Les troupes du comte de Toulouse. 

3. Expression usuelle dans les chansons de geste; cf. v. 2104. 

4. Parce que la pierre était trop tendre. 

5. Sans doute une salle voûtée : sala désigne toujours une 
construction importante; cf. v. 759 et 1063. 



[-12-H] CROISADE COSTRE LES ALBIGEOIS. 4-13 

XGIII. 

Le comte de Montfort, ainsi que je vous ai dit ci- 
dessus, est entré dans Castelnaudari au vu de mainte 
gent, et Bouchart était à Lavaur avec je ne sais com- 
bien de monde. [Parmi eux se trouvait 1 ] [2040] le fils 
du châtelain qui était preux et vaillant. Ils sont bien 
cent chevaliers, hardis combattants; Martin Algai y 
fut, à la tête de vingt hommes seulement. Tout droit 2 
à Castelnaudari ils s'en vont au comte fort. L'évêque 
de Cahors 3 y était également. [2045] Ils se dirigèrent 
tous ensemble vers Castres et vers Carcassonne 4 d'où 
venait au comte de Montfort un grand convoi de vin 
et de froment, de pain cuit et d'avoine pour les 
assiégés. Mais le comte de Foix sortit 5 sur ces entre- 
faites [2050] avec toute sa mesnie, le long d'un défilé. 
Tous les routiers y sont : pas un ne reste en arrière ; 
loin de là, ils vont à l'envi en sa compagnie. Il ne de- 
meura chevalier en l'ost, à mon escient, qui n'y allât, 
ni sergent vaillant et hardi, [2055] sinon Savaric et 
ses barons normands qui demeurèrent avec le comte 
[de Toulouse] et se vont déportant. Bouchart venait 

1. Lacune; voy. au t. I la note du v. 2040. 

2. Non pas tout droit, comme on va le voir, mais par un che- 
min détourné. 

3. Guillaume, fils de Bertrand de Cardaillac. Il est déjà men- 
tionné v. 307. Cf. P. de V.-C. en. lvii; Bouquet, 54 c d. 

4. P. de V.-G. dit que Bouchart et les siens passèrent par 
Saissac, au sud de Castres et au N.-E. de Castelnaudari, « quia 
« non audebant venire recta via a Vauro ad Castrum Novum » 
(ch. lvii, Bouq. 53 e). 

5. Sans doute de l'ost, mentionnée plus bas, qui était campée 
près de Castelnaudari; voy. v. 2019 et suiv., et cf. 2217. 

il 8 



H h CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 4] 

avec sa troupe rangée sous leurs yeux. Aussitôt qu'ils 
le virent.,. ' le comte de Foix et les siens s'alignent : 
ils étaient bien quatre cents, [2060] et, dit-on, plus 
encore 2 , si le récit n'est pas mensonger; et ceux 
qui étaient avec Bouchart, armés de hauberts et de 
heaumes 3 , n'étaient pas si nombreux 4 , autant que je 
sache. Les autres 5 sont bien deux mille, ayant coursier, 
haubert ou casaque rembourrée ou bon heaume res- 
plendissant, [2065] ou bon chapeau de fer ou bon 
épieu tranchant, ou bonne lance de frêne ou masse 
capable de tout broyer. Or oyez se livrer une bataille 
telle que vous n'ouïtes si fière depuis le temps de 
Rolant, ni depuis celui de Charlemagne qui vainquit 
Agolant 6 [2070] et qui conquit Galienne la fille du 
roi Braimant, en la cour 7 de Galafre, le courtois émir 
de la terre d'Espagne 8 . 

1. Voy. au t. I la note du v. 2058. 

2. P. de V.-G. ch. lvii (Bouq. 54 b) : « Gomes autem Fuxen- 
« sis... accepta secum de melioribus exercitus totius innumera 
« multitudine equitum armatorum, pluribusque etiam millibus 
« peditum electoruin... » Et plus loin (Bouq. 54 e) : « Nec silen- 
« dum quod, sicut Marescallus veridica relatione asseruit, contra 
« unumquemque ex nostris erant hostes plus quam triginta. » 

3. Il y avait aussi des hommes sans armes; voy. v. 2150. 

4. Ou « n'étaient pas 300, » en corrigeant lertant en 1res cent. 

5. Cels , sans doute les hommes du comte de Foix, mais le 
nombre ici donné est bien en désaccord avec les vers 2059-60. 

6. Allusion au récit qui fait le fond de la chanson d'Aspremont 
et qui a pris place aussi dans la chronique de Turpin. 

7. Je traduis conformément à la note du v. 2071, t. I. 

8. Ici l'auteur s'embrouille : selon la légende Galienne était 
fille de Galafre, et Braimant la recherchait en mariage. Voir sur ce 
récit, qui appartient à l'histoire fabuleuse de la jeunesse de Char- 
lemagne, G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 229 et suiv., et 
Romania, IV, 306 et suiv., notamment 310-11. — Si on adoptait 
pour ce passage la correction proposée par M. G. Paris, le sens 



[•f2-M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \\ 5 

XCIV. 

Les Français de Paris et ceux du côté de la Cham- 
pagne viennent à Castelnaudari rangés par la plaine ; 
[2075] mais le comte de Foix, avec sa compagnie et 
les routiers d'Espagne, leur barre le chemin. Ils n'es- 
timent pas leur bravoure une châtaigne, mais disent 
entre eux : « Barons, qu'il n'en reste pas un qui ne 
« courre sus à cette gent étrangère ! [2080] tellement 
« qu'on en soit effrayé en France et en Allemagne, en 
« Poitou, en Anjou et par toute la Bretagne, et là 
« haut en Provence jusqu'aux ports d'Allemagne 1 , 
a car de la sorte ils se corrigeront. » 

xcv. 

Quand monseigneur Bouchart et ceux qui l'accom- 
pagnent [2085] arrivent à Castelnaudari, alors se leva 
un hobereau blanc qui vint de la gauche vers la droite 
et alla s'élevant au vol de toutes ses forces 2 . Alors Mar- 
tin Algai dit : « Sire, par saint Jean! quoi qu'il arrive 

serait : « qui conquit Galienne, réponse du roi Braimant, la fille 
« de Galafre... » 

1. L'Allemagne est déjà mentionnée deux lignes plus haut : 
p.-ê. devrait-on corriger, au v. 2082, tro als ports en Espanha? 

2. Jean de Salisbury, cité par Du Gange au mot albancllus, 
mentionne la même superstition. Les exemples d'augures tirés 
du vol des oiseaux en général sont fréquents dans la poésie du 
moyen-âge. Diez (Leben und Werke der Troubadours, p. 22, note) 
en a réuni quelques-uns qu'il a empruntés aux troubadours ; voy. 
aussi Amador de los Rios, Historia de la Literatura espanola, III, 
141, note. 



H 6 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2Í4] 

« nous serons vainqueurs, [2090] et vous resterez 
<r maître du champ de bataille, vous et ceux qui seront 
« avec vous. Vous y perdrez d'abord et y éprouverez 
« grande perte. — A la bonne aventure! » dit Bouchart, 
« tout cela \ je m'en soucie moins que d'un gant : que 
« seulement le champ soit nôtre! Nous et ceux qui 
« succomberont, nous serons honorés, autant que 
« nous serons de morts, [2095] et les âmes de tous 
« ceux qui mourront ici seront sauvées ; et si nous y 
« perdons [du monde] , ils y perdront aussi des meil- 
« leurs de leurs barons. » 

XGV1. 

Le comte de Foix chevauche avec de ses compa- 
gnons vers Saint-Martin des Bordes 2 : tel était le nom 
de ce' lieu. [2100] Ils ont les lances dressées sur les 
arçons de devant et vont criant « Toulouse ! » par la 
plaine qui est belle et longue. Les arbalétriers tirent 
flèches et javelots. Tels furent les cris qu'ils poussè- 
rent et le retentissement, que vous eussiez dit que le 
ciel et le firmament allaient tomber. [21 05] A l'abais- 
ser des lances grande fut la lutte : les Toulousains 
crient « Toulouse ! » et les Gascons « Gomminges ! » et les 
autres crient « Foix !» et « Montfort !» et « Soissons 3 ! » 



1. C'est-à-dire : la perte que nous pourrons éprouver. 

2. « Gastrum quod dicitur S. Martinus » P. de V.-C. ch. lvii; 
Bouq. 53 e. Saint- Martin et les Bordes sont deux communes du 
canton de Gastelnaudari, sises sur la route de Garcassonne. 

3. J'abandonne la correction proposée au t. I (v. 2107). J'ignore 
qui pouvait parmi les Croisés crier « Soissons », car le comte de 
Soissons ne se montre que beaucoup plus tard (v. 7865). 



[Í2-H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \\ 7 

Un chevalier de là 1 , Giraut de Pépieux 2 , qui est avec le 
comte de Foix, l'un de ses meilleurs barons, [2110] 
pique le destrier des éperons tranchants : il trouva un 
compagnon de Bouchart, un Breton, au milieu du che- 
min, au sortir d'un petit bois : il le frappa au travers de 
l'écu, lui perça les fesses 3 , le pourpoint et l'hauberc, 
tellement que derrière par les arçons [2115] il lui mit 
un tronçon de la lance ; le pennon en fut sanglant. 
Celui-là tomba mort à terre sans confession. A cette 
vue, les Français furent très-irrités ; ils courent à la 
rescousse, irrités comme des lions, et comme vaillants 
guerriers. 

XGVII. 

[2120] Les Français éperonnent comme vrais ba- 
rons, poussant en avant tant qu'ils peuvent, sur le 
penchant d'une vallée. Monseigneur Bouchart tenait 
une bannière de cendaP où était peint un lion, et 
montait un cheval qui, à dire le vrai, valait plus de 
cent livres. [2125] Là, en cette route par où on va à 
Montréal, tous ensemble ils frappent sur les routiers 

1. « De là » c.-à-d. du parti opposé à celui où se trouve le nar- 
rateur. 

2. Cf. v. 940. 

3. J'entends braxos au sens de fane. fr. braon ; dans la 
seconde partie du poëme, où ce mot revient plusieurs fois (voy. le 
vocabulaire), il ne semble pas qu'aucun autre sens soit admissible 
(sauf p.-ê. au v. 7255). Toutefois, si le Breton en question est 
frappé ou braon, il est singulier que son bouclier soit d'abord 
percé, ce qui semble indiquer une attaque de face ou de biais. 
Quoi qu'il en soit du sens de brazos, on ne peut guères admettre 
« brassard », traduction de Fauriel. 

4. Sorte de soie. 



H 8 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [J2-H] 

des épées tranchantes, tellement qu'ils leur font grand 
mal. Ils en laissent cent de morts qui ne verront plus 
la Noël, et à qui carême ni carnaval ne feront ennui. 
[21 30] Le fils du châtelain qui tenait Lavaur 1 fut 
frappé là d'une flèche par le nasal 2 et par l'œillère du 
heaume, tellement que le coup fut mortel. Il tomba 
mort à terre devant le sénéchal 3 à cette attaque. 

XGVIII. 

[21 35] Monseigneur Bouchart éperonne, comme je 
vous ai dit, par la route, et les Français avec lui qui 
attaquent dans la masse la plus épaisse de ceux de 
l'ost. A haute voix chacun des siens crie « Montfort! » et 
lui, au dessus de tous, «Dame sainte Marie 4 ! » [21 40] Et 
le comte de Foix [est] de çà avec ses barons. Là vous 
auriez vu alors tant de targes brisées, et tant de lances 
rompues par la prairie, la terre en est jonchée, et tant 
de bons chevaux détachés que personne ne tenait aller 
empêtrés [dans leurs guides] parmi la prairie 5 ! [2145] 
Les hommes de Martin Algai, quoi qu'on vous en 
puisse dire, s'enfuirent avec lui à cette attaque, [et 
restèrent à l'écart] jusqu'à ce que la bataille fût ga- 
gnée, et [alors] il dit qu'il venait de la poursuite des 
routiers; ils couvraient ainsi chacun leur grande 
lâcheté et leur vilenie. [2150] L'évêque de Cahors 
et les hommes sans armes s'enfuirent vers Fanjaux, à 

1. Cf. v. 2040 et 2215. 

2. Partie du heaume qui protégeait le nez. 

3. J'ignore qui était ce sénéchal. 
I. Cf. v. 2192-3. 

5. Traduit conformément à la correction proposée eu note. 



[4244] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 449 

une grande lieue 1 ; mais des compagnons qu'il avait 
je ne m'en étonne pas. Ceux que Dieu puisse maudire 2 
leur enlevèrent tout le convoi. Mais en ceci ils firent, 
eu égard à leur intérêt, grande folie : [21 55] ils dé- 
pouillèrent le champ de bataille 3 jusqu'à la fin 4 . Chacun, 
avec ce qu'il avait pris, s'enfuit au plus tôt. Le bon 
mulet ambiant qu'avait Nicolas, les routiers l'emme- 
nèrent avec son garçon ce jour-là, mais il s'échappa 
avec les autres clercs. [21 60] J'en fus bien aise pour 
lui, Dieu me bénisse! car il est très-fort mon ami et 
mon compère, maître Nicolas. 

XCIX. 

Les Français éperonnent, tout doucement et lente- 
ment, les heaumes baissés et penchés vers la terre. 
[2165] Ne croyez pas qu'ils fuient ni qu'ils reculent : 
de bien frapper de grands coups ils ne sont pas 
chiches. La place est belle et longue et la campagne 
est rase ; de part et d'autre il en mourait des maigres 
et des gras 5 , ainsi que le me rapporta maître Nicolas. 
[2170] Ceux de l'ost les regardent 6 , qui ensuite en 
ont grand effroi, car ils furent vaincus. 

1. P. de V.-C. dit au contraire que l'évêque de Cahors ramena 
par de durs reproches Martin Algai au combat (en. lvii, Bouq. 55 a). 

2. Les routiers; cf. 2191. 

3. Le champ de bataille, c'est-à-dire les morts, et non le camp, 
ainsi que Fauriel traduit à tort; voir au t. I, v. 2154, la leçon de 
la réd. en pr. 

4. Jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien à prendre. 

5. Tout le monde, comme plus haut (p. 21) les « jeunes et les 
« chenus ». 

6. Los esgardan; pourquoi les regardent-ils? je préférerais « les 
« poursuivent » (los encausan). 



-J20 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2-M] 

G. 

Le comte de Montfort , qui était à Gastelnaudari 
pendant qu'on combattait à force et à vertu 1 , fait 
armer les siens qui sont venus avec lui : [%\ 75] il leur 
dit que leurs compagnons, qui sont hors la ville, et 
monseigneur Bouchart, ont perdu leur convoi. Il sait 
bien en son for intérieur, que s'ils sont vaincus, il a 
perdu toute la terre et le château, qu'il y sera (dans 
le château) pris et bloqué, [%<\ 80] et que jamais il n'en 
sortira jusqu'à sa complète défaite. Le plus vite qu'il 
put il est sorti, muni de toutes ses armes, de la lance 
et de l'écu. Les hommes de pied qui sont dans le châ- 
teau le défendront jusqu'au retour du comte et des 
siens. 

CI. 

[2185] Le comte de Montfort et ceux qui étaient 
dans le château allèrent à la bataille leurs bannières 
déployées. Et ceux qui restèrent à l'intérieur fermèrent 
bien les portes, et, s'il leur avait été besoin, se seraient 
bien défendus. Quand ceux de l'ost les virent, ils 
furent saisis d' effroi : [2190] ils savent bien pour la 
plupart que dès lors ils sont vaincus. Voilà ce qu'ont 
fait les routiers qui ont pillé le camp 2 . Nos barons 
français s'écrièrent tous « Montfort! Sainte Marie, à 
« l'aide! » 

1. Je conserve cette locution qui est si fréquente dans nos 
chansons de gestes; cf. p. 33, note 3. 

2. Cf. v. 2153 et suiv. 



[1211] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \Z\ 

CIL 

Le comte de Montfort s'applique à bien férir. [2195] 
Il vient éperonnant, son épée nue au poing, et entre en 
la bataille par le chemin battu ; derrière lui ses gens 
qui le suivent avec ardeur : tous ceux qu'il peut trouver 
il les tue ou les fait prisonniers. Les infortunés routiers 
et la gent mécréante, [2200] quand ils les virent venir, 
furent si éperdus qu'ils ne savaient plus se défendre, 
excepté le comte de Foix, qui avait sa targe fendue. 
Des coups nombreux qu'il a portés son épée est brisée. 
Rogier Bernart son fils a rompu la presse ; [2205] ainsi 
que le chevalier Porada qui porte une grande massue 
et Isart de Puylaurens 1 ; ceux-là sont d'une force 
redoutable ; eux et les autres bannis qui y sont plu- 
mant la grue 2 y ont donné tant de coups que maint 
homme y tombe. Si les autres avaient été comme eux 
[221 0] la bataille n'aurait pas été si tôt gagnée ni la 
troupe [du comte de Foix] confondue, comme elle le 
fut, je crois 3 . 

1. Sicart, selon la réd. en pr., et en effet Sicart de Puylaurens 
paraît aux vers 7491 et 9522. Mais Isart, ou plutôt Isarn, est 
admissible, car dans des actes de 1178 et de 1183 figurent Sicart 
de Puylaurens et Isarn son frère (Teulet, Layettes du Trésor des 
Chartes, n os 287 et 317). Sicart seul paraît, en plusieurs actes (ibid. 
n° s 389-91, 398) do 1191 et 1192. Ces mentions sont d'une date un 
peu trop ancienne pour qu'on puisse avec probabilité les rapporter 
au Sicart et à l'Isarn du poème; d'autant plus qu'en 1226 on voit 
paraître un Sicart de Puylaurens (qui pourrait être celui du poème, 
mais difficilement celui de 1178-92) faire sa soumission au roi de 
France (Teulet, Layettes, n° 1786). 

2. Pelan lagrua, locution obscure; voy. Romania, IV, 273. 

3. Selon P. de V.-G. l'affaire était déjà décidée en faveur de 



122 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [j 2\ \~] 

cm. 

Seigneurs, longuement a duré la bataille et le tour- 
noi. Des deux côtés, par la foi que je vous dois, il en 
mourut des uns et des autres, je vous l'assure. [2215] 
Le châtelain de Lavaur y perdit trois de ses fils tels 
que ni comte ni roi n'eut plus beaux. Cependant l'ost 
de Toulouse [qui] était sous Castelnaudari , dans le 
pré, voulait s'en aller, tant était grand son effroi; 
[mais] Savaric s'écrie à haute voix : « Seigneurs, 
« demeurez tranquilles : [2220] que personne ne 
« bouge et ne plie tente, car \ous seriez tous morts 
« ou vaincus sur le champ 1 . — sire Dieu de gloire! 
« par ta très-sainte loi garde-nous de déshonneur, » 
dit chacun à part soi, « que nous ne soyons honnis! » 



CIV. 



[2225] Quand le comte de Toulouse entend la nou- 
velle que le comte de Foix et les leurs sont déconfits, 
alors ils croient tous véritablement qu'ils sont trahis : 
ils tordent leurs poings; l'un dit à l'autre : « Sainte 

Bouchart lorsque le comte de Montfort intervint : « Agnoscatur 
« igitur operata Divinitas : non enim potuit cornes bello interesse, 
« quamvis sub festinatione maxima adveniret : jam enim suis 
« militibus victoriam dederat victor Ghristus » (ch. lvii, Bouq. 
54 a). Quoi qu'il en soit, le récit de G. deTudèle, qui émane d'an 
témoin oculaire (voy. v. 2157 et suiv., et 2169) et qui abonde en 
faits précis et en noms propres, est pour le moins d'une autorité 
égale à celui du panégyriste du sire de Montfort. 

1. P. de V.'-C. (Bouq. 55 b) mentionne également la présence 
de Savaric à cette affaire. 



[42M] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \ 23 

« Marie dame! qui vit telle merveille? [2330] Les nôtres 
« étaient plus de dix fois autant, je vous assure. » 
Raimon de Ricaud est si effrayé que jusqu'à Mont- 
ferrand, au vu de tous, il s'enfuit; puis, après quelque 
temps, quand il eut reconnu que le comte de Montfort 
ne les attaquait pas, [2235] il revint sur ses pas, mais 
il se garda bien de se désarmer, et cette nuit il ne se 
coucha ni ne se déshabilla, ni ne ferma l'œil, par foi, 
ni ne dormit, non plus que le jour suivant. 

GV. 

Seigneurs, or oyez, puisse Dieu vous bénir! [2240] 
ce que fit le comte de Montfort à cette attaque. Quand 
la lutte fut finie, la bataille gagnée, lui et Bouchart, 
chacun à haute voix, s'écrient : « Barons, en avant, l'ost 
« est en déroute. » Alors tous ensemble firent une 
charge vigoureuse; [2245] ils assaillirent l'ost dans 
ses tentes et ses pavillons. Sans les fossés et la tranchée 
que ceux de l'ost avaient faits, l'or de Pavie 1 ne les eût 
pas sauvés. Voyant qu'ils ne pouvaient passer outre, 
ces chevaliers se tinrent pour confondus, morts et 
trahis ; [2250] entre eux ils disaient que ce serait folie 
de ne point s'en retourner; qu'ils avaient assez fait 
pour ce jour-là 2 . Avant de se désarmer, nos gens de 

1 . Expression assez fréquente dans notre ancienne poésie : 

Por tôt l'or qu'eùst en Pavie 

(Renari, éd. Méon, v. 20390). 

2. « Comes autem noster et qui cum eo erant, a campo, reportata 
« Victoria, revertentes, in ipsa tentoria adversariorum irrumpere 

« voluerunt Hostes tôt se repagulis concluserant et fossatis 

« quod nostri, nisi de equis descenderent, ad eos accedere non 
t valebant. » P. de V.-G. ch. lvii, Bouq. 55 c. 



424 CKOISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-11] 

France reviennent au clair de la lune dépouiller le 
champ de bataille. Personne ne saurait dire la grande 
richesse [2255] qu'ils gagnèrent là; pour tout le reste 
de leur vie ils en seront riches. 



CVI. 



Le comte de Montfort rentre dans le château (Castel- 
naudari) ; il est joyeux et content de la bataille. Et ceux 
de l'ost, une fois [leurs adversaires] rentrés, [2260] 
de bon matin, à l'aube, font armer leurs gens, et plient 
leurs tentes et leurs effets, et chargent secrètement 
leurs charrettes. Ils laissèrent le trébuchet à la pluie 
et au vent; je ne crois pas que pour cent mille marcs 
d'argent ils l'eussent enlevé 1 . [2265] Les habitants de 
Puylaurens en furent très-effrayés, car ils avaient 
manqué à leur parole et fait de faux serments. Tout 
d'abord, dans le principe, ils avaient fait un accord 
avec le comte Simon à Lavaur, au nombre de bien cinq 
cents, et les premiers ils y manquèrent, tant ils sont 
enclins [2270] à la folle erreur 2 ! 

1. Selon P. de V.-C. (en. lviii, Bouq. 56 a), ils le brûlèrent. 

2. L'auteur fait ici allusion à des faits qu'il n'a pas racontés; 
mais que nous connaissons d'ailleurs , du moins en partie. Peu 
après que Lavaur eut été pris par Simon de Montfort, la ville de 
Puylaurens avait été abandonnée par son seigneur Sicart (sur 
lequel voy. ci-dessus, p. 121, note 1). Simon l'avait donnée à un 
des siens, Gui de Luci, vers la fin de mai 1211 (P. de V.-G. eh. 
lui, Bouq. 47 b). Un peu plus tard, se trouvant à Pamiers, 
après son séjour à Gahors (P. de V.-G. ch. lv, ci-dessus p. 105, 
n. 1), le comte de Montfort apprit que Sicart de Puylaurens s'était 
remis en possession de sa ville. Mais le serment prêté par les 
habitants de Puylaurens à Simon de Montfort ne nous est connu 
que par ce qu'en dit G. de Tudèle. 



[4244] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 125 

CVII. 

Le comte de Toulouse, le fils de dame Constance 1 , 
s'en retourna avec son ost ; et les barons de France ne 
les poursuivraient pas ce jour-là, sachez-le bien, car ils 
ont [déjà] trop frappé de l'épée et de la lance. [2275] 
Les habitants de Rabastens, qui ont grande foi aux héré- 
tiques félons et à leur folle erreur, se renièrent alors, 
car ils sont bien persuadés que jamais plus les Croisés 
n'y viendront; au contraire, selon leur estime, ils les 
croient vaincus, et en cette alternative [2280] sont les 
gens du pays qui partagent l'espérance de ceux que je 
vous ai dit 2 . 

CVIII. 

Les barons de Toulouse, comme vous avez ouï, s'en 
retournèrent attristés, soucieux et marris. Partout ils 
répandent le bruit que les Français sont déconfits 
[2285] et que le comte de Montfort s'est enfui nuitam- 
ment; Rabastens s'est rendu et ainsi que Gaillac; ils en 
ont tant conté 3 ! Et le comte Raudouin, que Jésus puisse 
conserver et conduire ! était à Montai gut 4 avec Martinet 



1 . Fille de Louis le Gros, première femme de Raimon V. 

2. C'est-à-dire des habitants de Puylaurens et de Rabastens. 

3. P. de V.-C. mentionne ces mêmes bruits ou d'autres ana- 
logues, et les attribue au comte de Foix (début du ch. lviii). 

4. Montaigut, hameau de la commune de Lisle (Tarn) à 7 kilo- 
mètres environ à l'ouest de Gaillac. C'était autrefois un château 
d'une certaine importance, voy. Rossignol, Monographies du Tarn, 
IV, 338-43. 



120 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2-M] 

le hardi 1 . Un messager leur arriva en hâte de Gaillac 
[leur annonçant] que les habitants ont pris en trahison 
le bailli de Lagrave 2 [2290] et l'ont frappé à mort 3 , 
et que les bourgeois de Gaillac ont été de connivence 
avec eux ; et [demandant] qu'il (Baudouin) marche sur 
le château [de Lagrave] avant qu'il soit mis en défense 4 ; 
aussitôt ils firent seller 5 sans hésiter, et se dirigèrent 
vers Lagrave au point du jour [2295] tôt et vite. 

CIX. 

Les hommes de Gaillac etDoat Alaman 6 , quand ils 
virent les bannières déployées au vent, en furent très- 
joyeux, tous sans exception : ils croient que c'est le 
comte Raimon qui marche en avant [2300] à cause de 
la croix des Rainions qui brille au vent ; et quand ils 

1. C'est celui qui est appelé un peu plus loin Martin Dolitz 
(d'Olite?). Est-ce le même que Martin Algai, sur lequel voy. 
p. 109, note 1. 

2. Canton de Gaillac, Tarn. 

3. Pons de Beaumont (cf. v. 838) : il va être nommé au v. 2306. 
P. de V. -G. qui raconte l'insurrection de Lagrave (ch. lviii, 
Bouq. 56 d) ne donne pas le nom du bailli assassiné. 

4. J'intervertis dans la traduction les v. 2291 et 2292 pour réta- 
blir les faits dans leur ordre logique. 

5. Traduit d'après la correction proposée au v. 2293. 

6. Doat Alaman figure dans des actes importants : en 1194 
(n. s.) il est l'un des arbitres d'un différend entre le vicomte de 
Béziers et l'évêque d'Albi (Doat, CV, 117). En 1197 il est témoin 
du serment réciproque de Raimon VI et des habitants de Moissac 
(Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, I, 331); en 1202 
il assiste à un hommage fait au même comte de Toulouse (Teulet, 
Layettes du Trésor, n° 650). C'est lui assurément qu'il faut 
reconnaître dans le Duacus Alamannus qui obtint en 1216 du pape 
Innocent III la restitution de biens dont il avait été dépouillé par 
Simon de Montfort (Molinier, Catal. n° 126). 



[4 244] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 427 

reconnurent l'autre 1 ils furent tristes et dolents. Ils 

virent alors celle de Martin Dolitz remontant le Tarn , 

dans la direction de la ville 2 . Les nôtres à cette vue 
éprouvèrent une grande joie, [2305] et occupèrent le 
château. Que vous dirais-je de plus? Pons de Beaumont, 
bailli, mourut au chant du coq. Ils retournèrent à 
Montaigut au jour au coucher du soleil, puis, tout de 
suite le comte [Baudouin] se rendit à Bruniquel ; mais 
il a perdu Salvagnac 3 où il y a du beau froment, [231 0] 
dont il est fort affligé 4 . 

CX. 

Les barons de Toulouse s'en sont promptement 
retournés, et le preux comte Baimon avec tous ses 
barons vint à Babastens ; puis ils montèrent jusque 
vers Gaillac et il recouvra tout le pays : [231 5] La 

1. L'enseigne qu'ils avaient d'abord prise pour celle de Raimon 
était celle de Baudouin. P. de V.-C. fait mention de cette confu- 
sion : « At illi exeuntes obviam, putantes quod ipse (Balduinus) 
« esset cornes Tolosœ, eo quod similia arma portaret, introduxe- 
« runt eum in castrum, et lœtabundi et gaudentes, crudelitatem 
« quam fecerant narraverunt. Ille autem cum armata multitudine 
« in eos insiliens, fere omnes a minimo usque ad maximum inter- 
« fecit » (cb. Lvni, Bouq. 56e). 

2. La ville, c'est Lagrave, occupée par les habitants de Gaillac. 
Lagrave est située tout près du Tarn, à plus de 25 kilom. en amont 
du confluent de l'Agout avec cette rivière. Cette circonstance rend 
inexplicable la mention de l'Agout au v. 2303. Je suis porté à croire 
que le texte est corrompu à cet endroit. 

3. Cb.-l. de cant. de l'arr. de Gaillac. 

4. Toute la fin de cette tirade est bien obscure, et il ne serait 
pas surprenant qu'il y ait omission de quelques vers de la part du 
copiste. La mort du bailli établi par les croisés arrive ici (v. 2306) 
d'une façon fort inattendue. Malheureusement la réd. en pr. n'est 
pour ce passage d'aucun secours. 



428 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 4] 

Garde, Puycelsi qu'il aimait, Saint - Marcel 1 et La 
Guépie; il est allé partout. Là fut pris Paris 2 que le 
comte assiégea. Ceux de Saint- Antonin revinrent à lui ; 
Montaigut se rendit avant que le mois fût passé. [2320] 
Sauf Bruniquel, il reconquit tous les châteaux. On leur 
faisait croire (aux habitants) , foi que je dois à Dieu, 
que le comte de Montfort avait été chassé du champ 
de bataille, et qu'il s'était enfui en sa terre natale, et 
que jamais croisés en toute leur vie [21325] ne vien- 
draient en la terre, car le plus grand nombre en était 
tué. Mais avant une demi-année tout aura changé 
pour eux, car le comte de Montfort a amené des Fran- 
çais 3 . Bientôt à Thouels 4 , qu'on lui a livré, il tua tous 
les vilains qu'il trouva ; [2330] puis il passa le Tarn sans 
gué, à l'aide d'un pont qu'il y avait en la cité d'Albi. 
Alors il prit Cahuzac après deux jours de siège 5 . Puis 
il envoya chercher le comte Baudouin à Bruniquel, où 
il était, et celui-ci y vint de gré [2335] avec ses che- 
valiers. 



\. Cant. de Cordes (Tarn), voy. Rossignol, Monoyraphies du 
Tarn, III, 124. 

2. Parisot, cant. de LTsle (Tarn) ? La prise de ce lieu n'est pas 
mentionnée par P. de V.-C. 

3. C'étaient des renforts amenés par Robert Mauvoisin; voir 
P. de V.-C., début du cb. lix. 

4. Arr. de Saint- Affrique (Aveyron); « Castrum in Albiensi 
« dioecesi quod dicitur Tudelle, et erat patris Giraldi de Pepios 
« (cf. v. 940), illius pessimi traditoris. » P. de V.-C. ch. lx, Rouq. 
58 a. 

5. Cahuzac-sur-Vère , cant. de Castelnau de Montmiral (Tarn); 
Rossignol, Monogr. III, 304. — P. de V.-C. (cb. lx, Rouq. 58 b) 
dit que le siège de cette ville eut lieu « média bieme » (ce que va 
préciser G. de Tud. au v. 2338), et qu'elle ne fut prise que « per 
« multos labores et angustias ». 



[4212] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 129 

CXI. 

Cette fois ils séjournèrent huit jours à Cahuzac, la 
ville étant bien garnie de vivres. Ce fut à une fête qui 
a nom Epiphanie, au moment le plus dur de l'hiver ; 
[2340] qu'ils assiégèrent Saint-Marcel '; et ce fut grande 
folie : ils n'y firent point de besogne pour la valeur d'une 
pomme pourrie, sinon en fait de dépense, puisse Dieu 
me bénir! Si le comte [de Toulouse] l'avait voulu, qui oc- 
cupait Montauban, c'eût été merveille si cette ost n'avait 
été mise en déroute; [2345] mais Alain de Rouci 2 leur 
faisait telle peur, qu'ils n'osèrent tenter aucune attaque, 
lui et P. de Livron 3 , que Jésus bénisse. A la veille de 
Pâques la grande chevalerie des croisés se met en route 
avant le jour, et s'en va vers Albi 4 . [2350] Car les 

1 . Simon de Montfort avait confié la garde de ce château à Giraut 
de Pépieux « pessimo traditori » (cf. v. 940). C'est à l'instigation 
de l'abbé de Cîteaux qu'il en entreprit le siège (P. de Y. -G. 
ch. lxi, Bouq. 58 c). 

2. « Alanus de Rociaco vir multae probitatis. » P. de V.-G. 
cb. lviii, Bouq. 56 a. Il tirait son surnom de Rouci, arr. de Laon; 
voy. sur ce personnage Longnon, Le livre des Vassaux, table des 
noms de personnes, p. 250 6. Indépendamment des témoignages 
cités par M. Longnon, on voit encore ce personnage figurer dans 
deux actes du Trésor des Chartes, en 1201 et en 1209 (Teulet, 
Layettes du Trésor, n os 619 et 903). Le v. 4819 donne à entendre 
qu'il était seigneur de Montréal (arr. de Garcassonne) ; et en effet, 
dans un acte de juin 1214, il prend le titre de « dominus Montis- 
regalis et Bromi (= Bram, c. de Fanjaux), » (Doat XGVIII, 20 v°; 
Molinier, Catalogue, n° 83). . 

3. Est-ce Livron, Drôme? Cependant un « Petrus de Livron » 
vassal du comte de Nevers prête serment au roi de France en 1219 
(Layettes du Trésor, n° 1375). Ce nom ne figure pas dans l'Inven- 
taire des titres de Nevers de l'abbé de Marolles. 

4. Pâques est en 1212 le 25 mars. On trouvera dans P. de V.-G. 

il 9 



130 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1212] 

vivres leur manquent; ils n'en purent avoir mie 1 . Plus 
d'un mois et demi ils restèrent en cette situation, et 
puis vint la masse et la grande compagnie des croisés 
d'Allemagne et de ceux d'Italie, et des barons d'Au- 
vergne et de ceux d'Esclavonie. [2355] Qui avant, qui 
après, ils (les partisans deRaimon) se mettent en route : 
ils n'attendirent pas qu'ils fussent à la distance d'une 
lieue et demie quand ils les virent venir. 

GXII. 

L'ost [des croisés] fut merveilleusement grande, comme 
vous entendez dire : par toute la terre on commence à 
fuir. [2360] On abandonne Montferrand et les Cassés. 
Tous s'en vont à Toulouse : il ne reste au pays homme 
qui ait pu se mettre à l'abri. Au pont d'Albi, là-haut, ils 
(les croisés) commencent à venir. Rabastens et Gaillac 
ne purent faire autrement [2365] que de se livrer à leur 
discrétion 2 , et c'est pourquoi ils s'enfuyaient, car on de- 
vait se mettre à l'abri . Ceux de Saint- Antonin firent acte 
de hardiesse, poussés par Azémar Jordan 3 ; mais quand 

ch. lx (Bouquet, p. 58 d e) le récit des merveilles que les croisés 
accomplirent sans résultat au siège de Saint- Marcel. P. de V.-G. est 
d'accord avec G. de Tud. pour la levée du siège (Bouquet, p. 59 c), 
mais il n'attribue qu'un mois au siège entier (p. 58 e), tandis que 
G. de Tud. le fait durer de l'Epiphanie à Pâques. Une charte 
de Simon, donnée à Albi le 3 avril 1212, est publiée dans le Gall. 
Christ., I, Instr. p. 10 (Molinier, Catalogue, n° 50). 

1. P. de V.-C. dit la même chose, Bouq. 58 e. 

2. Traduction douteuse; s'adobessan n'est pas clair. P. de V.-G. 
(Bouq. p. 61c) : « Dicamus breviter quod illa tria castra nobilia, 
« videlicet Rabastens, Mons-acutus, Galliacum.... tune quasi uno 
« die, sine obsidione et difficultate aliqua, se nostro comiti reddi- 
« derunt. » 

3. Ce personnage ne figure pas dans la liste, du reste bien 



[J2Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. •13'! 

arriva le moment de la lutte, il n'y en eut pas un qui eût 
à s'en réjouir. [2370] Puisse Dieu me bénir, aussi vrai 
que jamais je ne vis prendre sans combat tant de châ- 
teaux abandonnés 1 ! Ils occupent en passant La Garde 
et Puycelsi ; vous n'y auriez trouvé aucun homme qui 
osât y dormir, mais tous s'enfuient de nuit. 

CXIII. 

[2375] En l'ost des croisés il y a grand noise et grand 
bruit. Ils ruinèrent et détruisirent Saint-Marcel 2 , et se 
logèrent à Saint- Antonin. En moins de temps que ce 
qu'il vous eût fallu pour cuire un œuf, il s'en empa- 
rèrent cette même nuit. [2380] De morts et de noyés 
il y en eut bien vingt-huit, entre les bourgeois de la 
ville, et dix qui se sont enfuis 3 . Au moûtier se réfu- 
gièrent tous, femmes et hommes, mais on les dépouilla 
tous, et ils restèrent nus. Les clercs furent aussi 
dépouillés, et grand ennui leur font [2385] les 
ribauds et les valets de l'armée. 

CXIV. 

Saint- Antonin fut pris, comme dit la chanson, et les 
croisés emmennent Azémar Jourdan en prison, lui et 



insuffisante, que le baron de Gaujal a donnée des vicomtes de 
Saint-Antonin, Etudes histor. sur le Rouergue, I (1858), 251. 

1. J'interprète plutôt que je ne traduis. La phrase de G-. de T. 
est assez mal écrite. 

2. Cf. P. de V.-C, Bouq. 61 cd. 

3. Gela ne paraît pas donner un bon sens, voir au t. I la leçon 
de la réd. en pr. rapportée en note. 



-132 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 242] 

le vicomte Pons, et je ne sais combien d'autres 1 . Que 
Dieu de gloire ne me pardonne pas mes péchés, [2390] 
si, tandis qu'on combattait, les clercs ne chantaient 
pas Sancte Spiritus 2 en grande procession , telle- 
ment que d'une demi-lieue vous en eussiez entendu 
le son! Que vous dirais-je, et pourquoi allonger le 
récit? Un jour l'ost se mit en marche à hâte d'éperon, 
[2395] avec le comte de Montfort et les autres barons, 
laissant en garnison à Saint-Antonin le comte Bau- 
douin, mais avant il alla recevoir Moncuc et le donjon 3 . 
L'ost [des croisés] continuant sa marche a passé Avi- 
gnon 4 ; [2400] elle s'en va en Agenais, avec la bénédic- 
tion de Dieu. Arnaut de Montagut 5 et les Gascons les 
surent bien guider par cette région. Ils démantelèrent 
Moncuc, qui appartenait au comte Raimon; jusqu'à 
Penne d'Agen ils ne s'arrêtèrent point. [2405] En nul 



1. Saint-Antonin fut attaqué et pris le jour de l'octave de la Pen- 
tecôte (6 mai 1212), voy. P. de V.-C., fin du ch. lxii, Bouq. 61-2. 
Cet historien ne nomme pas Azémar Jourdan : il dit seulement 
que le comte de Toulouse avait confié le château de Saint-Anto- 
nin : « cuidam militi , homini pessimo et perverso » (Bouq. 
p. 61 d). Simon ne fit pas massacrer les habitants, parce que « si 
« homines castri, utpote rudes et agri colas interfici faceret, cas- 
« trum illud, destructis habitatoribus, redigeretur in solitudinem » 
(Bouq. 62 b). C'est le même raisonnement que pour Carcassonne 
(ci-dessus, p. 39, n. 1). Cf. v. 3126-8. 

2. P. de V.-G. rapporte aussi que pendant l'assaut de Moissac 
le clergé chantait le Veni Creator (ch. lxiii, Bouq. 68 a), et de 
même à l'assaut de Ghasseneuil (ch. lxxix, Bouq. 98 a). 

3. Arr. de Gahors. Cf. P. de V.-G. ch. lxiii, Bouq. 62 d. 

4. Arr. de Villeneuve-sur-Lot. 

5. Celui à qui un peu plus tard fut confiée la garde du château 
de Biron. Il est sans doute différent d'un personnage du même 
nom qui figure au v. 6847 entre les adhérents du comte de Tou- 
louse. 



[4242] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 33 

lieu ils ne trouvent résistance, sinon à Penne qui 
appartint au roi Richart 1 . Un mardi ils l'assiégèrent de 
toutes parts. Là il y eut force Français, Normands, 
Bretons, Allemands, Lorrains, Frisons, [2410] force 
barons d'Auvergne et de puissants Bourguignons; 
mais le château est fort et ne les prise un bouton. 
Mangonneaux et pierrières tirent dessus ; on y lance 
des traits. Ugo d'Alfar est dedans, qui est originaire 
d'Aragon 2 , Bausan le mainadier et B. Bovon, [2415] 
Giraud de Montfàvens qui a la baillie de Moncuc, et 
quantité d'autres qui ne me sont pas connus. Le siège 
y fut mis après l'Ascension, et dura jusqu'en septembre, 
comme dit la chanson, jusqu'au temps où on fait la 
vendange 3 . 

GXV. 

[2420] Le siège fut grand, que Jésus me protège ! 
et le château fut fort, tellement qu'on ne le put forcer. 
Tant de pierres y jettent les croisés de Bar 4 avec de 



1 . Avec l' Agenais , Richard Cœur-de-Lion avait donné à Rai- 
mon V Agen et son territoire en même temps que sa sœur Jeanne. 
Cf. P. de V.-C. en. lxiii, Bouq. 62 d. 

2. « Gastrum illud commiserat cornes Tolosse cuidam militi 
« senescallo suo, qui dicebatur Hugo d'Alfar, et erat Navarrus; 
« insuper et filiam suam, non de legitimo matrimonio, eidem 
« militi dederat in uxorem. » P. de V.-C. en. lxiii, Bouq. 62-3. 
Cf. p. 100, n. 1. 

3. Selon P. de V.-G., en. lxiii, le siège fut mis devant Penne 
le 3 juin (Bouq. p. 63 b), c'est-à-dire un mois après l'Ascension qui 
en 1212 eut lieu le 3 mai, et la place se rendit le jour de saint 
Jacques, 25 juillet 1212 (Bouq. p. 65 c). 

4. Probablement les mêmes que les Barrau du v. 1415, nom 



\M CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4242] 

grands mangonneaux, qu'ils le font presque effondrer. 
Ily adedans nombre de chevaliers, de routiers, deNavar- 
rais. [2435] Ugo d'Alfar le tenait pour le comte. Certes, 
s'ils avaient eu de quoi boire et de quoi manger, les 
croisés ne les auraient pas encore pris et n'y auraient 
pu entrer ; mais la chaleur est excessive, et ils (les 
assiégés) ne la purent endurer. La soif les étreint telle- 
ment qu'ils en sont malades, [2430] et les puits sont 
séchés, ce qui les remplit d'épouvante; et ils voient 
l'ost s'accroître chaque jour, bien loin de diminuer, car 
ils y voient arriver le comte Gui \ et Foucaut de Merli 2 
sur un cheval liard, et son frère Jean avec un mantel 
gris et vairé, [2435] et le chantre de Paris 3 qui sait 
bien prêcher, et foule d'autres barons que je ne vous 
sais dire ; tandis qu'ils ne savent trouver secours nulle 
part. Il leur fallut, quoi qu'il leur en coûtât, rendre le 
château, que le comte de Montfort fit ensuite renfor- 
cer [2440] et consolider de tous côtés à l'aide de chaux 
et de mortier. Je ne veux pas parler des luttes qui 
eurent lieu là (devant Penne), car la chanson est longue 
et je ne veux pas me retarder; j'ai coupé mon récit et 
je veux y revenir. 

Quand le château fut pris, ils n'y voulurent pas 
séjourner, [2445] sinon le moins possible; ils font 
démonter les tentes et les pavillons, et charger sur les 
chars ; puis ils s'en vont à Biron qui est là-bas près de 

sous lequel paraissent être désignés les Allemands (voy. p. 78, 
n. 6). On a vu plus haut (v. 2353 et 2409) que l'ost des croisés 
venait de recevoir des renforts d'Allemagne. 

1. Le frère de Simon de Montfort. 

2. Ce personnage, qui reparaît plus loin, m'est d'ailleurs 
inconnu. 

3. Voy. p. 80, note 2. 



[Í2Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 435 

la mer S que tenait Martin Algai 2 , et d'où il avait cou- 
tume de guerroyer. Périgord et Saintonge sont venus 
s'en plaindre [2450] ici à notre croisade. 

CXVI. 

Le comte et les croisés s'en vont par la grande route 
au château de Biron, l'oriflamme levée. Ils l'eurent bien- 
tôt pris, sans retard. Ils font périr Martin Algai d'une 
mort honteuse 3 : [2455] ils le font traîner par un che- 
val, c'est vérité prouvée, puis il fut pendu à la vue de 
tous en un pré. Alors ils confièrent le château à A. de 
Montagut, ainsi que toute la contrée. Puis, le matin, 
ils repartirent pour Moissac. — [2460] Ils font bien 
trois lieues chaque jour. L'ost marche le plus qu'elle 
peut, formée en colonne. Le comte a mandé alors la 
comtesse, dame bonne et sage, qui vint par Catus* 
avec quinze mille hommes de bonne gent armée 5 . [2465] 

1. Cant. de Montpazier, Dordogne. La leçon « près de la mer » 
est confirmée par la rédaction en prose. Pourtant il y a environ 
180 kil. de Biron à la côte. 

2. G. de Tud. ne nous a point dit, au moins dans le texte qui 
nous est parvenu (voir cependant la réd. en pr., à la note du 
v. 2448), que ce personnage eût abandonné la croisade pour le 
comte de Toulouse, mais nous le savons par P. de V.-C, 
en. lxiii (Bouq. p. 65 e) : « Castrum illud dederat cornes Tolosa; 
« cuidam traditori, nomine Martino Algais, quia sicut in superio- 
« ribus diximus, fuerat cum comité nostro; sedpostea, proditione 
« facta, ab eo recesserat. » Cf. ci-dessus p. 109, n. 1. 

3. Il fut livré par les habitants; voy. P. de V.-C (Bouq. 
p. 66 a). 

4. Arr. de Cahors. 

5. Avec quelques croisés seulement, selon P. de V.-C, 
ch. lxiii (Bouq. 66 b). 



436 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4242] 

Gatus, où ils avaient pris logement 1 , s'était rendu au 
comte Baudouin et à notre croisade 2 . L'ost s'est con- 
centrée à Penne d'Agenais ; le lendemain à la dînée ils 
arrivèrent à Moncuc, et le jour suivant à Moissac, à 
tierce sonnée 3 . [2470] Les routiers sont dedans, en 
grande compagnie, entrés dès la veille au soir. 

GXVII. 

Les bourgeois de Moissac virent l'ost se loger le long 
du Tarn, autour d'eux, sur la grève. Certes, ce n'est 
pas merveille s'ils furent en émoi. [2475] Ils ne deman- 
deraient pas mieux que de traiter, ne fussent les rou- 
tiers ; ils savent bien qu'à la longue ils ne pourront plus 
tenir. Ils pourraient bien s'échapper par les vignes, 
sans se soucier de leur raisin qui est prêt pour la ven- 
dange. Trois d'entre eux le firent, [2480] qui du reste 
ne perdirent pas la valeur d'un denier, mais, ce qui 
doit arriver, l'homme n'y peut rien changer 4 . Ceux 
de Castel-Sarrazin surent se tirer d'affaire 5 en gens 
sages qu'ils sont, loyaux et droituriers, et de façon à 

1 . Ou encore, d'après la correction proposée en note : « où l'ost 
avait pris logement ». 

2. Castus (et non Cascus), au v. 2465, est le môme que le Gatus 
du v. 2463. P. de V.-G. ne mentionne pas ce lieu : il se borne à 
dire, sans désignation spéciale, que plusieurs châteaux des envi- 
rons de Gahors furent abandonnés par les routiers et les ennemis 
de la foi qui les occupaient (Bouq. 66 c). 

3. C'est un chemin bien peu direct : Penne, Moncuc et Moissac 
sont à peu près à égale distance ; passer par Moncuc, c'était dou- 
bler le trajet. Selon P. de V.-G. (Bouq. 66 c) les croisés arrivèrent 
devant Moissac la veille de l'Assomption (14 août). 

4. Le Roux de Lincy, Livre des proverbes, II, 259. 

5. Cf. P. de V.-G., ch. lxiii (Bouq. 68 a). 



[1212] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 437 

éviter tout reproche. [2485] Ils savent bien que si le 
comte peut recouvrer sa terre et conclure un accord 
avec le pape, ou que si le roi d'Aragon est assez puis- 
sant pour vaincre les croisés et les repousser en champ 
de bataille, qu'alors il (le comte de Toulouse) les recou- 
vrera sans nul retard. [2490] Dans ces conditions, ils 
ne veulent pas se faire occire et tuer. Des bourgeois 
d'Agen, qui les premiers se rendirent 1 , ils prirent cet 
exemple que vous m'entendez conter. De deux maux 
on doit toujours choisir le moindre 2 . B. d'Esgal a 
dit 3 : « Si tu passes par un sentier, [2495] et que tu 
« voies ton compagnon tomber en la fange 4 ,.... et 
« si tu passes un gué, tu ne dois pas marcher le pre- 
« mier, mais tenir le milieu, de telle sorte que si tu 
« vois personne se noyer, tu puisses aussitôt revenir 
« sur tes pas. » C'est pourquoi, Dieu me pardonne ! 
ils ne sont point à blâmer, [2500] car leur garnison, 
sur laquelle ils devraient compter, Giraut de Pépieux 
et tous ses chevaliers, sortent du château au dehors, 
sur la grève : il dit qu'il n'y resterait pas pour or ni 



1. G. de Tud. ne nous a rien dit de cette capitulation des habi- 
tants d'Agen, peu en accord avec les sentiments qui leur sont 
attribués au v. 1413. P. de V.-G. place cet événement avant la 
prise de Penne, c.-à-d. au commencement de juin 1212 : « Assu- 
« mens igitur de militibus exercitus secum quos voluit, perrexit 
« Aginnum, exercitu in loco in quo erat ejus reditum expectante, 
« perveniensque Aginnum honoriûce est susceptus. Insuper et 
« cives, constituentes eum dominum suum, praestito sacramento 
« fidelitatis, tradiderunt ei civitatem » (cb. lxui, Bouq. 63 a). 

2. Le Roux de Lincy, Livre des prov. II, 281. 

3. Nous ne savons rien de cet auteur, présenté ici comme 
moraliste. 

4. Le sens reste interrompu comme s'il y avait une lacune 
après le v. 2495. 



438 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4242] 

pour deniers l et va occire et malmener ceux de 

Moissac, [2i505] et leur ville fut prise. 

GXVIII. 

Je ne sais si ce fut péché qu'après la prise de Penne 2 
les bourgeois de Moissac ne voulurent traiter en aucune 
façon, ou si l'accord n'eut pas lieu pour que justice fût 
faite 3 : ils ne croient point que de leur vivant la ville 
soit prise, [251 0] eux ni les gens de Toulouse qui étaient 
entrés dans la place et chaque jour les exhortent et les 
excitent. L'archevêque de Reims 4 , revêtu d'une peau 
de gris, était assis dans sa tente sur un coussin noir. 
Avec lui le comte de Montfort et le chantre de Saint- 
Denis ; [251 5] la comtesse y était, assise en face d'eux, 
et maint autre baron placé à leurs côtés, et Guillaume 
de Contre, que Dieu aime et prise, et Pierre de Livron 
qui prie avec ferveur en église, et Lambert de Limoux 5 
qui porte, [2520] à cause de la chaleur, une chemise 
faite en Frise. Ces gens-là conseillèrent d'assiéger la 
ville, et y firent venir l'ost. 



1. Même observation; voy. au t. I la note du v. 2502. Il faut 
sans doute suppléer que l'armée croisée, quittant Castel-Sarrazin, 
se mit en route. P. de V.-G. ne mentionne pas la reddition de 
cette place. 

2. Ci-dessus, v. 2415 et suiv. 

3. Je paraphrase : m. à m. « si [cela, c.-à-d. l'accord] n'eut 
pas lieu (remas) pour justice. 

4. Aubri Humbert de Hautvilliers, Gall. Christ. IX, 104. Il était 
arrivé à l'ost le lendemain de la prise de Penne (P. de Y. -G., 
ch. lxiii, Bouq. 65 c). 

5. Voy. p. 44, note 2. 



[42Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 439 

CXIX. 

A l'entrée de septembre, quand août fut passé, ils 
assiégèrent activement Moissac de toutes parts 1 . [2525] 
Le comte Baudouin y faisait grande dépense : il y man- 
gea force oies, force chapons rôtis, ainsi que me le 
contèrent son bailli et le prévôt. Ils dressent les chattes 
et les engins [de siège] parmi l'armée. Il y avait grand 
marché de vin en cette ost, [2530] comme aussi d'autres 
vivres. 

cxx. 

Au siège de Moissac il y a souvent grande bataille, 
les routiers qui sont dedans font à l'ost grand dom- 
mage : bien souvent ils en tuent, de ces vilains. Au 
comte Baudouin (que Dieu me soit en aide !) [2535] ils 
tuent un damoiseau, tellement que hauberc ni ven- 
taille ne put le protéger contre la mort, [ni faire] que 
dans le ventre ils ne lui missent un carreau comme 
dans un sac de paille. Cependant le comte de Montfort 
donne ordre d'aller porter le bois que force charpen- 
tiers taillent; [2540] et il les accompagne en armes, 
avec tous ses compagnons, de peur qu'on les attaque. 

CXXI. 

Le comte Simon de Montfort et les autres barons font 

1. Il est possible que le siège n'ait été poussé activement que 
dans les premiers jours de septembre, mais les croisés étaient 
devant la place dès le 14 août, voir p. 136, note 3. 



^ 40 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42Í2] 

dresser les pierrières, faire une chatte et bâtir un bos- 
son [2545] qui nuit et jour bat le mur qui environne 
la ville. Ceux de Moissac sont marris et félons. Un jour 
ils s'armèrent tous sans bruit, à la dérobée, et se 
lancent sur l'ost au galop. Us pensent brûler la chatte, 
et y apportent force tisons. [2550] « Aux armes ! » 
s'écrient Français et Bourguignons. Du campement 
s'élancent Poitevins et Gascons l , Flamands et Lorrains, 
Normands et Bretons ; vêtus de hauberts et de bonnes 
cottes d'armes, par-dessus des pourpoints et des cis- 
clatons 2 . [2555] Et le comte de Montfort vint éperon- 
nant par le gravier, portant des enseignes 3 et un écu 
orné d'un lion. On lui tue son cheval au sortir d'un petit 
bois. Il eût été pris cette fois, sans Guillaume de Contre 
(que Dieu bénisse !), [2560] et messire Morel qui était 
son compagnon, un cavalier de belle mine, preux, 
courtois, hardi, bel et bon. A la rescousse arrivent épe- 
ronnant P. de Livron et Foucaut de Merli avec le 
comte Gui [de Montfort] . [2565] Ils vinrent rangés en 
bataille d'un tel élan qu'ils délivrèrent le comte, que [les 
défenseurs de Moissac] le voulussent ou non. Le comte 
fut un peu blessé par derrière au talon 4 . Le neveu de 



i. « Poitevins et Gascons » sont une sorte de formule qui 
arrive ici pour la rime, car il ne devait pas y avoir beaucoup ni 
des uns ni des autres dans l'ost des croisés. 

2. C'est un vêtement de soie, mais on ignore l'origine, et par 
suite le sens précis de ce mot. 

3. Des marques distinctives pour se faire reconnaître. 

4. J'adopte la traduction de Fauriel: je suis porté à croire que 
tendon qui ne figure pas dans Raynouard et dont on n'a pas d'ex, 
ancien en français (voy. Littré) est fautif. Rien dans la réd. en 
prose. 



[-I2Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \h\ 

l'archevêque [de Reims] fut pris par quatre garçons 1 
qui le tuèrent incontinent 2 . 

CXXII. 

[2570] Seigneurs, le combat fut merveilleux et grand, 
lorsque vinrent les Français, les Bretons, les Normands. 
Les routiers s'enfuirent alors et rentrèrent [dans la 
ville], et l'archevêque fut dolent à cause de son neveu. 
Le lendemain matin, avant tierce sonnant, [2575] arri- 
vaient du côté de Cahors je ne sais combien de croi- 
sés. Ceux de Montauban, qui gardent les chemins, 
les assaillent au passage par derrière et par devant. 
La nouvelle en arrive aussitôt au siège : le comte Bau- 
douin se revêt en hâte de ses armes, [2580] et tous ses 
compagnons s'arment promptement : Armant de Mont- 
lanart 3 , monté sur un bon cheval courant, et les fils 
d'Ugo del Brolh, qui sont preux et vaillants, les pour- 
suivirent tellement de toutes parts, qu'ils y gagnèrent 
huit bons chevaux, dont un gris [2585] qu'eut un arba- 
létrier 4 . 

1. On sait que ce mot a toujours un sens très-méprisant au 
moyen-àge. 

2. P. de V.-C. ch. lxiii (Bouq. 66 e) : « In illo autem conflictu 
« quidam de adversariis sagittam dirigcns, comitem nostrum in 
< pede vulneravit, sed et quendam juvenem de nostris, qui erat 
« nepos archiepiscopi Remensis, capientes, illum post se traxe- 
« runt; quem occidentes et turpiter detruncantes, ad nos proje- 
« cerunt. » 

3. Il figure plus loin (v. 6368) parmi les défenseurs de Tou- 
louse. 

4. Il n'est question nulle part ailleurs de cette affaire. 



4 42 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-12] 

GXXIII. 

Le preux comte Baudouin et tous ses chevaliers s'en 
retournent au campement ce soir même. Cependant les 
pierriers tirent tout le jour sur Moissac, effondrant les 
murs et les mettant en morceaux. [2590] Ce n'est pas 
merveille si [les habitants] prennent peur, car ils n'es- 
pèrent secours d'aucune part. Il y a bien un mois que 
le comte de Toulouse est allé là-bas à Bordeaux, pour 
s'entendre avec Savaric [de Mauléon], et il n'a rien fait 
qui vaille un denier, [2595] sinon qu'à grand prix il a 
recouvré son fils 1 . — Je reviens à mon récit que je ne 
veux point abandonner, et veux vous parler un peu 
d'un miracle que Jésus le droiturier fit à ceux de l'ost : 
c'est qu'un grand pan du mur se laissa choir [2600] 
dans les fossés, de sorte qu'on y pourrait passer 2 . Quand 
les bourgeois virent cela, il ne vous faut pas demander 
s'ils en furent épouvantés, eux et les mainadiers. Ils 
veulent faire accord avec le comte de Montfort ; mais 
il leur a juré par les saints d'Outre mer 3 [2605] qu'il 
ne laissera pas échapper en vie un seul d'entre eux, 
s'ils ne lui livrent les routiers qui lui ont fait du mal. 
Que servirait de faire durer le récit toute la journée ? 

4. On ne nous avait point dit qu'il eût été enlevé. Il y a dans 
ÏHist. des ducs de Normandie, p. p. M. Fr. Michel pour la Soc. 
de l'Hist. de Fr., un passage qui éclaircit l'obscure allusion de 
G. de Tudèle. Nous y voyons (p. 122) que Savaric, s'étant séparé 
du comte de Toulouse, lui réclama « ses soldées », que ne pou- 
vant les obtenir, il prit en otage le jeune Raimon, et ne le rendit 
que moyennant une rançon de dix mille livres. 

2. Circonstance inconnue à P. de V.-G. 

3. Formule de serment fréquente dans les chansons de geste. 



[42Í2] croisade contre les albigeois. Í43 

Ils aiment mieux leurs propres personnes que frère ni 
femme ni parent ni cousin ! 

CXXIV. 

[261 0] Aux croisés fut rendu Moissac un bon matin 1 ; 
et les routiers furent pris et traînés 2 . Ils en tuent plus 
de trois cents, par saint Martin ! et en eurent harnois, 
chevaux, roncins. Les bourgeois payèrent de rançon 
plus de cent marcs d'or fin 3 . [261 5] Tous leurs voisins 
à la ronde sont frappés d'épouvante. Messire Guillaume 
de Contre eut Gastel-Sarrazin 4 ; Montech 5 fut donné au 
comte Baudouin, et Verdun sur Garonne 6 à Perin de 
Saissi 7 , puis ils se mettent en route, [2620] et vont vers 
Montauban. 

cxxv. 

Le fils du comte de Foix, du côté de Puycerda, avec 
cent chevaliers, entre à Montauban 8 La ville est 

1. Le 8 septembre, P. de V.-C. ch. lxiii, Bouq. 68 c. 

2. « Accipientes autem peregrini nostri ruptarios, avidissime 
« interfecerunt. » P. de V.-G. ch. lxiii (Bouq. 68 c). 

3. Cf. Marion, Bïbl. de l'Éc. des ch. 3, I, 127-9 , principalement 
d'après la chronique d'Aimeric de Peyrac. 

4. La capitulation de Castel-Sarrazin eut lieu pendant le siège 
de Moissac; voir v. 2482 et suiv. P. de V.-G. ch. lxxv (Bouq. 
91 e) -. « Erat autem cum comité Balduino miles quidam Franci- 
t gêna, nomine Guillelmus de Contris, cui cornes Montis fortis 
« dederat castrum quoddam quod dicitur Gastrum Sarracenum. » 

5. Tarn-et-Garonne, arr. de Castel-Sarrazin. 

6. Selon P. de V.-G. ch. lxiii (Bouq. 68 b) la reddition de 
Verdun avait eu lieu pendant le siège de Moissac ; et les habitants 
de Moissac ne se seraient décidés à capituler qu'après avoir vu 
presque toutes les villes voisines se soumettre. 

7. Mentionné par P. de V.-C. Voy. la note 2 de la p. 155. 

8. Lacune ; voy. t. I, note sur le v. 2622. Le copiste a passé 



444 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-12] 

très-forte : jamais en plaine on ne se vit si bien forti- 
fiée, et les fossés sont grands. [2625] Les personnages 
de l'armée, ceux qui sont puissants, voient que l'hiver 
arrive, que l'été se passe, et que [les habitants de Mon- 
tauban] se soucient d'eux comme d'un gland. [D'autre 
part] l'abbé de Pamiers, avec un sien chapelain, prê- 
chent sans cesse qu'ils perdront la ville [de Pamiers *] ; 
[2630] que ceux [des croisés] qui l'occupent 2 s'en iront 
tous, ou 3 se rendront si on ne vient à leur secours ; car 
les habitants de Saverdun leur enlèvent le pain et le 
vin, et ils n'ont pas vendangé, je crois, depuis plus 
d'un an. Pour ce motif, tous s'en vont là-bas 4 . [2635] 
A grandes journées ils s'acheminent le lendemain. Ils 
passent à Auterive où les Allemands vinrent les re- 
joindre, [venant] du côté de Garcassonne, avec mainte 
oriflamme et maint riche pennon 5 . 

quelques vers où il était raconté comment Simon vint assiéger 
Montauban. 

1 . Fauriel pense que « la ville » désigne Montauban, et traduit 
en conséquence : « qu'ils ne peuvent prendre Montauban » ; mais 
le texte porte perdran, et comme on ne peut perdre ce qu'on n'a 
pas, je crois plutôt que « la ville » est Pamiers ; voir la note suiv. 

2. Les croisés occupaient en effet cette ville depuis 1209. 
Elle leur avait été livrée par l'abbé de Saint -Antonin près 
Pamiers (Molinier, Catalogue, n° 30; P. de V.-C. ch. xxiv etXLvi, 
Bouq. p. 25 cd et 42 e). Au concile de Narbonne (ci-dessus, p. 74) 
on proposa au comte de Foix, qui refusa, un accord dont une 
condition était que Pamiers resterait au pouvoir des croisés 
(P. de V.-G. cb. xliii). 

3. Et, selon le texte : je traduis comme s'il y avait o, correc- 
tion très-faible qui améliore le sens. 

4. Après le 14 sept., car à cette date Simon par un acte passé 
à Moissac, « in Moissiacensi capitulo », partageait avec l'abbé de 
Moissac les biens que Raimon VI possédait dans le territoire de 
cette ville (Molinier, Calai. n os 55 a-6). 

5. Selon P. de V.-G. (Bouq. 68 c), les Allemands, ayant avec 



[42Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 145 

GXXVI. 

Quand ceux de Saverdun virent tant de gonfanons, 
[2640] ils descendent de la ville et fuient à toute bride ; et 
avec eux le comte de Foix, qui y était venu à ce temps, 
pensant y trouver un refuge. Pourquoi allonger le 
récit ? Par toute la Gascogne ils (les croisés) entrèrent 
librement; [2645] Saint-Gaudens, Muret 1 , la ville et 
le donjon, Samatan 2 , l'Isle 3 jusque là-bas à Oloron, ils 
ont tout conquis, et la terre de Gaston 4 . Nulle part ils 

eux divers chevaliers français, entre autres Enguerrant de Boves 
à qui Simon avait donné une grande partie des terres du comté 
de Foix, se rendent de Garcassonne à Pamiers, où Simon de 
Montfort parti de Moissac vient les joindre, laissant l'armée 
croisée se diriger vers Saverdun déjà évacué par le comte de Tou- 
louse et le comte de Foix. Puis, Simon prenant avec lui les 
Allemands fait une course vers le château de Foix (au sud de 
Pamiers) et, rebroussant chemin, vient retrouver l'armée qui de 
Saverdun était allée, plus au nord, à Auterive. Le récit de P. de 
V.-G. est donc plus circonstancié et plus précis que celui de 
G. de Tud. qui vraisemblablement se trompe lorsque tout d'abord 
il place à Auterive la jonction de l'armée croisée avec les Alle- 
mands. 

1. L'occupation de Muret précéda celle de Saint-Gaudens. Voir 
la relation très-circonstanciée de P. de "V.-G ch. lxiii (Bouq. 68 e) 
et ch. lxiv (Bouq. 69 bc). 

2. Gers, arr. de Lombez. 

3. L'Isle- Jourdain, Gers, arr. de Lombez,. 

4. C'est la seule fois que notre auteur mentionne Gaston de 
Béarn (Art devér. les dates II, 259). Ce seigneur figure au nombre 
de ceux qui avec le comte de Toulouse, le comte de Foix et 
Savaric de Mauléon vinrent attaquer Castelnaudari (P. de V.-C. 
ch. lvi, Bouq. 51 b). Plus tard, après la prise de Biron, il fait 
une tentative, qui n'aboutit pas, pour traiter avec Simon. P. de 
V.-G. l'appelle « homo pessimus, qui semper adhaeserat comiti 
« Tolosano » (ch. lxiii, Bouq. 66 a). On peut voir dans la lettre 

n 10 



446 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 2] 

ne trouvèrent résistance, sinon au château de Foix; 
et puis, quand il leur plut, [2650] ils s'en retour- 
nèrent en leur pays, après avoir fait leur quarantaine 
et gagné leur pardon . L'hiver qui suivit, le comte Simon 
se reposa, et garda bien sa terre avec son frère Gui. Puis 
il fit un parlement auquel assistèrent maints barons ; 
[2655] là il y eut maint évêque et force autres prud- 
hommes. Tous les châtelains de sa terre y sont, man- 
dés par lui. 

GXXV1I. 

Au parlement de Pamiers force clercs sont assem- 
blés ; il y eut aussi maint puissant évêque, maint baron 
de prix. [2660] Ils imposèrent aux pays, qui sont 
grands et larges, des usages et des coutumes, dans la 
forme ordinaire. Ils en firent faire chartes et brefs 
scellés, puis ils retournèrent en leurs pays *. Guillaume 
de Contre, qui est preux et sage, [2665] se trouva, à la 
Saint-Denis 2 , àMuret, dans les prés. Il quitta en bonnes 
dispositions 3 le comte avec Perrin de Saissi qui s'est 

des prélats du concile de Lavaur au roi d'Aragon (P. de V.-C. 
en. lxvi, Bouq. 73 d e) quels étaient les griefs de l'Eglise contre 
lui. 

1. Nous savons par P. de V.-G. (ch. lxv, Bouq. 71 a b) que ce 
parlement se tint en novembre 1212, qu'il avait pour objet de 
fixer les droits des seigneurs et de délimiter leurs terres. Une 
commission de douze membres fut chargée de rédiger les actes 
destinés à être la loi des pays conquis. Les originaux de ces actes, 
au nombre de deux, sont au Musée des Archives nationales 
(n« 207), cf. Molinier, Catal. n°* 60 et 61. 

2. 9 octobre. 

3. M. à m. « baus et joians et liés », selon l'expression usuelle 
aux chansons de seste. 



[12Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 147 

joint à eux et avec B. Jordan de l'Isle 1 . Celui-ci resta en 
sa ville 2 ; les autres poursuivent leur chemin, [2670] et 
de l'Isle, où ils avaient couché, se dirigent vers Verdun 
où ils ont dîné. Le lendemain les routiers se sont mis 
en chemin. Ils coururent jusqu'aux fossés de Castel- 
Sarrazin, prenant force brebis et butin. [2675] On les 
a estimés à plus de mille cavaliers. Le bruit ne s'en 
était pas plutôt répandu par le pays, que Guillaume de 
Contre s'est armé, ainsi que messire Morel, qui che- 
vauche à ses côtés, et Perrin de Saissi qui s'est vite 
apprêté. [2680] Ils ne sont pas plus de soixante, une 
fois sous les armes. Si peu nombreux qu'ils aient été, 
ils les ont mis en déroute et poursuivis jusqu'à Montau- 
ban, tellement qu'il y en eut assez de noyés dans le 
Tarn. La nuit les a dérobés à la poursuite, contrariant 
les croisés, [2685] outre que les chevaux de ceux-ci 
étaient très-fatigués de courir. Ils délivrèrent les pri- 
sonniers et leur ôtèrent leurs liens, et recouvrèrent le 
butin 3 . 

1 . Ce seigneur paraît avoir été assez longtemps le partisan de 
Simon de Montfort, ou du moins avoir gardé la neutralité. En 
juin 1215 encore, il est présent à l'hommage prêté par le comte 
de Fézensac et d'Armagnac à Simon de Montfort (Molinier, Catal. 
n° 105). En décembre 1217, au siège de Toulouse, le comte de 
Fézensac et d'autres seigneurs se portent garants auprès de Simon, 
de la fidélité de B. Jourdan, dès lors suspect, parait-il (id. n° 148). 
En effet, après la mort de Simon de Montfort, nous le voyons se 
déclarer pour le jeune comte (v. 8543, 9535). Il était neveu du 
comte de Foix ; voir plus loin la note sur le v. 3262. 

2. Le sens est que B. Jordan reste à l'Isle qui était sa ville. Le 
texte est mal rédigé et obscur ; Fauriel rapporte le el du v. 2669 
à Guillaume de Contre et non pas à B. Jordar, mais cette inter- 
prétation ne convient pas à la suite du récit. 

3. C'est probablement à cette affaire que se rapporte le passage 
ci-après de P. de V.-C. (ch. lxv, Bouq. 71 d) : « Dum haec ageren- 
t tur apud Apamias, hostes fidei, a Tolosa egressi, discurrere 



■M 8 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2Í2] 

CXXVIH. 

C'est ainsi que Guillaume de Contre les combattit 
cette fois et leur enleva leur proie. [21690] Il gagna sur 
eux, et il y eut grande mêlée ; puis il s'en retourna avec 
sa mesnie. De l'avoir qu'ils ont pris sa troupe est 
joyeuse. Ils vinrent, lance levée, à Castel-Sarrazin. 
Quand ils furent rentrés au logis, il était minuit passé ; 
[2695] et lorsqu'ils eurent fini de manger, aux approches 
du matin , ils dormirent , je crois bien , jusqu'à tierce 
sonnée. Une autre fois les routiers se mirent en cam- 
pagne et coururent toute la contrée d'Agen. A peine si 
leur troupe pouvait aller, tant elle était chargée. [2700] 
Guillaume de Contre , à qui cela ne plaisait pas , s'est 
jeté au-devant d'eux avec toute sa mesnie. Là il y eut 
frappé maint coup de lance et d'épée, tellement que la 
terre en était tout ensanglantée et jonchée de tronçons 
de lances tout à l'entour. [2705] Vous en eussiez vu de 
ces gloutons, sanglants, la bouche béante ! Il ne leur 
laissa pas d'avoir la valeur d'un denier. Tous il les 
déconfit avec sa troupe vaillante qu'il avait amenée de 
Bourgogne et de France en ce pays-ci. 

CXXIX. 

[2710] Guillaume de Contre, ainsi que je vous l'ai 
dit, vainquit tous les routiers et leur enleva ce qu'ils 

« ceperunt per Wasconiam, et facere mala quaecumque potuerunt. 

« Venerabilis autem episcopus Gonvenarum, assumptis secum 

« aliquibus de militibus nostris, perrexit in Wasconiam, terramque 

« illam ab hostibus fidei viriliter defendebat. » 



[Í2Í2] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. -149 

avaient pris, et gagna sur eux chevaux et roncins. Une 
autre fois ils coururent le pays vers Castel-Sarrazin, 
mais je vous donne ma parole [271 5] que du sien ils 
n'emportèrent pas la valeur de deux poitevines 1 : ils 
furent déconfits, et obligés de se jeter dans le Tarn. 
Guillaume de Contre eut un cheval blessé de cinq ou 
six dards, et fut renversé à terre sous les yeux des 
siens. En homme vaillant [27210] il mit la main à 
l'épée, et s' élançant en avant, il pousse son cri de guerre 8 : 
Paris ! Messire Morel pique son destrier de prix, et tous 
les autres ensemble y vinrent, courant à la mêlée, n'étant 
pas sûrs de le pouvoir délivrer, [2725] et [craignant] 
qu'on le leur enlevât. A haute voix il crie : « Dieu aide ! » 
et « saint Denis ! » Là vous auriez vu maint écuyer occis, 
dans la mesnie [de Guillaume], et le bailli 3 y fut blessé. 
Guillaume monte sur un cheval hennissant, [2730] et 
frappe sur les routiers, tellement qu'il les déconfit, 
jusqu'au Tarn ; puis il rit de sa chute. 

cxxx. 

Seigneurs, Dieu fait force grâces et miracles pour 
Guillaume de Contre, qui se donne tant de peine [2735] 
que tout homme qui l'a vu une fois lui veut du bien. 
Certes, de Bourgogne il n'est pas venu en ce pays, et 
il ne viendra jamais un homme plus preux, à moins 
d'être plus riche ou plus puissant 4 . J'en reviens à mon 

1. Monnaie de valeur minime : Du Gange, picta 3; cf. Huon de 
Bordeaux, v. 4960-2. 

2. M. à m. : « Il cria hautement son enseigne de Paris ». Gela 
n'est pas clair. 

3. De Castel-Sarrazin ? 

4. L'auteur paraît mettre la puissance, le rang, au nombre 



-150 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4243] 

récit, dont je vous ai écartés. [2740] Le roi Pierre 
d'Aragon donna une de ses sœurs au comte de Tou- 
louse 1 , et puis en maria une autre au fils de celui-ci 2 en 
dépit des croisés. Voici qu'il s'est mis en guerre : il dit 
qu'il viendra avec bien mille chevaliers, qu'il a tous 
soudoyés; [2745] et s'il rencontre les croisés, il les 
combattra 3 . Et nous, si nous vivons assez, nous ver- 
rons qui l'emportera ; nous mettrons en récit ce dont 
nous serons informés, et écrirons encore tout ce dont il 
nous souviendra, autant que la matière s'étendra depuis 
l'heure présente [2750] jusqu'à la fin de la guerre. 

des éléments qui faisaient l'homme preux ; peut-être aussi y a-t-il 
une omission entre les vers 2737 et 2738. 

1. Eléonore d'Aragon, en 1200. 

2. Sancie d'Aragon, en 1211. 

3. L'intervention du roi d'Aragon ne se produisit pas d'une 
façon aussi abrupte. Ce prince s'étant rendu à Toulouse au com- 
mencement de janvier 1213 (circa festum Dominicae apparitionis, 
P. de V.-C. ch. lxvi), obtint de Simon un armistice de huit jours, 
et adressa le 16 janvier aux évoques réunis en concile à Lavaur 
une respectueuse supplique en faveur des comtes de Toulouse, 
de Comminges, de Foix et de Gaston de Béarn, dépouillés de 
leurs terres par la croisade. P. de V.-G. (ch. lxvi) nous a conservé 
sa lettre et la dure réponse que lui firent les évêques le 18 jan- 
vier. Peu après, en se séparant, les mêmes prélats adressèrent au 
pape des lettres d'une violence inouïe contre le comte de Toulouse 
et ses adhérents (Innoc. epist. 1. XVI, ep. xl et xli). Ces lettres 
trouvèrent le souverain pontife « aliquantulum durum, eo quod 
« nimis credulus fuisset falsis suggestionibus nuntiorum régis 
« Aragonensium » (P. de V.-G. ch. lxvi, Bouq. 76 d). Pourtant 
il finit par révoquer les décisions qu'il avait prises en faveur du 
comte de Toulouse et des siens à la prière du roi d'Aragon, et 
adressa à ce dernier une lettre (1. XIII, ep. xlviii) qui opposait 
une fin de non-recevoir à ses demandes. C'est alors, après avoir 
ainsi vainement tenté toutes les voies de conciliation, que le roi 
d'Aragon se décida à envoyer son défi à Simon (P. de V.-C. 
début du ch. lxvii). 



[Í243] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \oi 

CXXXI. 

Avant que la guerre s'arrête et ait pris fin, il y aura 
maint coup donné, mainte lance brisée ; maint gonfa- 
non neuf sera planté par la prairie, mainte âme sera 
arrachée du corps, [2755] et mainte dame veuve rui- 
née. 

Le roi Pierre d'Aragon part avec sa mesnie. Il a 
mandé toute la gent de sa terre, tellement qu'il en a 
rassemblé une belle et grande compagnie. A tous il a 
déclaré [2760] qu'il veut aller à Toulouse combattre 
la croisade qui dévaste et détruit toute la contrée. Le 
comte de Toulouse lui a demandé merci, que sa terre 
ne soit ni brûlée ni ravagée, car il n'a tort ni faute 
envers personne au monde. [2765] « Et comme il est 
« mon beau-frère, qu'il a épousé ma sœur, et que j'ai 
« marié mon autre sœur à son fils, j'irai les aider 
« contre ces misérables qui veulent les déshériter. » 

CXXXII. 

« Les clercs et les Français veulent déshériter [2770] 
« le comte mon beau-frère et le chasser de sa terre 
« sans tort ni faute qu'on puisse lui imputer : parce 
« que c'est leur bon plaisir, ils le veulent dépossé- 
« der. Je prie mes amis, ceux qui veulent me faire 
« honneur, de penser à s'apprêter et à prendre 
« les armes, [2775] car d'ici à un mois je passe- 
ce rai les ports 1 avec toutes mes compagnies, qui 
« me suivront. » Et ils répondirent : « Sire, c'est 

1 . Les défilés des Pyrénées. 



452 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4243] 

« bien à faire; nous ne voulons faire opposition à 
« aucune de vos volontés. » Là-dessus ils se sépa- 
rèrent pour s'aller apprêter. [2780] Chacun se poussa 
au mieux qu'il put. Ils trafiquent et engagent pour s'é- 
quiper 1 . Et le roi manda à tous de charger les bêtes de 
somme et les chariots, car l'été approche ; et ils trouve- 
ront les terres et les prés commençant à reverdir, [2785] 
les arbres et les vignes se couvrant de feuilles menues. 
— Tandis que le roi d'Aragon s'occupe de ses préparatifs, 
le comte de Toulouse se prend à songer qu'il peut aller à 
Pujols 2 recouvrer cette ville. Il a fait part de son projet 
aux Capitouls. [2790] Ceux-ci ont répondu : « Tâchons 
d'y réussir ! » Ils font aussitôt crier par la ville que tous 
aient à sortir par la voie Mol var. Ils les assemblent dans 
les prés de Montaudran. « Seigneurs, » dit le comte, 
« voici pourquoi je vous ai fait mander : [2795] j'ai fait 
« épier de près nos ennemis qui veulent nous dé- 
fi truire, et nous serrer de si près que nous ne puis- 
« sions cette année récolter en ce pays ; et voici qu'ils 
« sont tout près, en deçà de Lanta. — Seigneur, » dit 
le peuple, « allons les cerner. [2800] Vous avez assez 
« de compagnons, grâce à Dieu ! et nous sommes tous 



1. P. de V.-G. ch. lxx (Bouq. 84 a) dit en effet du roi d'Aragon 
« ... insuper, sicut audivimus, partem terrae sua? non modicam 
« pignori obligavit, ut haberet unde conducere posset stipendia- 
it rios... » assertion que le roi Jacme I confirme d'une manière 
indirecte, à la fin du ch. XI de sa chronique. 

2. On va voir (v. 2793) que pour aller à Pujols les Toulousains 
passent par Montaudran. Or il y a dans le voisinage de ce village 
deux lieux habités du nom de Pujol .- un château dépendant de 
la commune d'Escalquens à 9 kil. environ au S.-B. de Montaudran; 
et à la même distance, mais un peu plus au nord, un hameau de 
la commune de Sainte-Foy-d'Aigrefeuille. 



[124 3] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 453 

« armés et saurons les mettre en pièces. Et le preux 

« comte de Foix (que Dieu sauve et protège !) et celui 

« de Comminges peuvent vous accompagner; ainsi 

« que les Catalans qui sont venus à votre secours. 

« [2805] Et puisque nous voilà tous armés, mettons- 

« nous à l'œuvre, avant qu'ils sachent rien de nous, 

« et qu'ils puissent s'en retourner, les vilains taver- 

« niers ! » 

CXXXIII. 

Les soudoyers français sont entrés à Pujols ; et le 
puissant comte de Toulouse les a investis, [281 0] avec 
lui le comte de Foix et le preux Rogier Bernart, et le 
comte de Comminges qui y vint en bel équipage ; avec 
eux étaient les Catalans que le roi [d'Aragon] leur a 
laissés, et le peuple de Toulouse qui y vint tôt et vite, 
nobles et bourgeois et commun peuple 1 . [281 o]Le pre- 
mier parla un sage homme de loi, qui faisait partie du 
Capitole, et savait bien parler 2 : « Sire, puissant comte 
« et marquis, s'il vous plaît, écoutez, vous et tous les 
« autres qui êtes ici assemblés. Nous avons chargé [sur 
« des chariots] les pierriers et les engins, [2820] afin 
« de combattre énergiquement les ennemis ; et j'es- 
« père en Dieu qu'ils seront bientôt vaincus ; car le 
« droit est pour nous, et pour eux le péché, puisque 
« nous les voyons détruire nos terres . Je vous ai adressé 

1. Ce n'est pas ici seulement que l'auteur distinguera à Tou- 
louse ces trois classes de personnes; cf. encore v. 2925-6. 

2. Il est probable que l'orateur ici désigné n'est autre que le 
« maître Bernart, » qui est introduit d'une façon toute semblable 
aux v. 6818 et 8240. 



4 54 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 2-1 3] 

« la parole, seigneurs, pour vous faire savoir que [2825] 
« nous avons vu des lettres scellées envoyées par nos 
« meilleurs amis, portant que si demain au soir nous 
« n'avons pas forcé les croisés, il leur viendra secours et 
« grande force de chevaliers équipés, et de sergents ar- 
« mes. [2830] Ils nous feront grande honte et le mal sera 
« doublé si nous partons d'ici avant de les avoir mis en 
« pièces. Nous avons abondance d'arbalètes et de car- 
et reaux empennés ; allons donc chercher de quoi corn- 
et bler les fossés ', et hâtons-nous, de façon que l'action 
« suive immédiatement les paroles. [2835] Allons tous 
« ensemble chercher de la ramée et du blé 8 , et appor- 
« tons-en jusqu'à tant que les fossés soient emplis ; car 
« là-dedans est la fleur des croisés, et si nous les pou- 
« vons prendre, alors sera abaissé l'orgueil de Simon 
« de Montfort, notre ennemi juré. [2840] Maintenant, 
« faisons voir pourquoi nous nous sommes assemblés, 
« et allons charger 3 . » 

GXXXIV. 

L'ost va charger, tôt et vite, tellement qu'il n'y a 
chevalier, bourgeois, ni sergent, qui n'apporte sans 
tarder une charge à son col. [2845] Ils la jettent dans 
les fossés et les emplissent si bien que leurs avancées 
sont au pied du mur, qu'ils se mettent à creuser avec 



1. Périrait dans le texte; voir ci-dessus la note 2 de la p. 86. 

2. « Du blé (vert) », Fauriel. Vert ou sec, il n'est pas naturel 
d'employer le blé à combler des fossés ; blalz (2835) est probable- 
ment fautif. 

3. M. à m. « allons au périrait ». 



[1213] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 1 55 

de grandes barres de fer \ Mais les Français se défendent 
et jettent du feu ardent, de grandes pierres de taille 
ou autres, dru et serré ; [2850] ensuite de l'eau bouil- 
lante sur les armures. Ceux d'en bas, quand ils la 
sentent, s'éloignent en se secouant, et se disent l'un à 
l'autre : « La gale est plus douce que ces eaux bouil- 
lantes qu'ils nous jettent. » Et les archers lancent dru 
leurs carreaux [2855] tellement qu'aucun des Français 
n'ose se montrer, de peur d'être frappé par la joue ou 
par les dents. Et les pierriers tirent, et leur font tant 
de mal que personne ne peut se tenir sur les courtines 
sans être abattu, renversé, obligé de s'en aller sai- 
gnant, [2860] ou frappé mortellement, sans espoir de 
guérison. Galeries ni parapets ne leur servent de rien ; 
si bien que les chevaliers de Toulouse se sont écriés à 
haute voix : « Gourons-leur sus , bourgeois , voilà 
qu'ils en ont assez ! » Aussitôt ils envahissent la ville 
et toutes les places; [2865] et il n'y reste Français, 
pauvre ou riche, qui ne soit pris sans distinction. Ils 
furent passés au fil de i'épée ou pendus. Il y avait bien 
parmi eux soixante chevaliers, puissants, preux, bien 
élevés, [2870] sans compter les écuyers et les sergents 
de guerre 2 . A ce moment vient un messager qui n'est 



1. M. à m. « de grands ferrements ». 

2. P. de V.-C. ne désigne pas nominativement Pujols, mais il 
fait un récit qui paraît bien se rapporter à la prise de ce château. 
Au en. lxix (Bouq. 80, b) il écrit que certains chevaliers croisés, 
« scilicet Petrus de Sissi(cf. v. 2618), Simon li Sesnes (assurément 
« celui que mentionne G. deTud. au v. 1145), Rogerus deSartis (voy. 
« p. 45, note 3) », obtinrent de Simon de Montfort la permission 
d'occuper une petite forteresse en mauvais état qui était voisine de 
Toulouse. Puis, au ch. lxx (Bouq. 81, d e) il expose ainsi com- 
ment cette forteresse fut prise : « Videntes autem Tolosani et alii 



4 56 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 243] 

pas novice. Il prend les Gapitouls à part et leur dit tout 
bas que Gui de Montfort vient, le mauvais et le cruel, 
qu'il est à Avignonet 1 , et vient au plus vite, [2875] et 
se propose de leur livrer bataille, s'il les atteint. Là- 
dessus les trompes sonnent la retraite, « car (disent- 
« ils) nous nous sommes bien vengés de nos ennemis. » 
Ils entrent tous à Toulouse allègres et joyeux de leur 
succès. 

GXXXV. 

[2880] De leur succès ils ont au cœur grand conten- 
tement, tous ceux de Toulouse et leurs auxiliaires. Gui 
de Montfort, lorsque la rumeur lui appritque les Français 
sont morts, en eut au cœur grande tristesse, et ne put 
s'empêcher de verser des larmes. [2885] Il pleure, 
s'afflige et manifeste une grande douleur pour la honte 
et l'affront qu'il a reçus. Laissons-les, et parlons d'autre 
chose. Le bon roi d'Aragon, monté sur son destrier, 
est venu à Muret et y plante l'oriflamme, [2890] et 
assiège la ville avec maints puissants vavasseurs qu'il a 

« hostes fidei quod cornes noster pergeret cum filio suo in Vasco- 
« niam, episcopi vero et qui cum ipsis erant peregrini reverte- 
« rentur ad propria, nacta occasione securitatis, egressi a Tolosa 
a cum exercitu magno, obsiderunt milites quondam de nostris, 
« scilicet Petrum de Sissi, Simonem de Sesnes, Rogerum de 
« Sartis, et alios paucos qui, sicut diximus superius, munitionem 
« quandam satis debilem et immunitam tenebant prope Tolo- 
« sam. » Selon P. de V.-C, qui sur ce point est en désaccord 
avec le poëme, la place ne fut pas prise de vive force, mais les 
assiégés capitulèrent à condition d'avoir la vie sauve. Conduits à 
Toulouse ils auraient été massacrés. Simon de Montfort qui s'était 
mis en marche pour venir à leur secours arriva trop tard. 
1. Voy. ci-dessus, p. 110, n. 3. 



[4243] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 457 

amenés hors de leurs terres. De ceux de Catalogne il 
y amena la fleur, et d'Aragon nombre de puissants 
guerriers *. Ils pensent bien ne trouver nulle part résis- 
tance, [2895] ni champion qui s'ose mesurer à eux. Il 
manda à Toulouse, à son beau-frère, de venir à lui, 
avec ses partisans, avec l'ost et les combattants : il (le 
roi d'Aragon) est prêt à lui rendre sa terre, [2900] [à 
lui et] au comte de Gomminges et à sa parenté ; puis 
il marchera de vive force sur Béziers, il ne laissera un 
croisé en château ni en tour de Montpellier jusqu'à 
Rocamadour, qu'il ne le fasse mourir dans les tour- 
ments. [2905] Ainsi informé, le preux comte ne différa 
point, mais vint droit au Gapitole. 

CXXXVI. 

Au Capitole se rend le comte, duc et marquis 2 : il 
leur a dit et exposé que le roi [d'Aragon] est venu, 
qu'il amène une armée, et qu'il a mis le siège : [291 0] 
devant Muret les tentes sont pressées, car avec son ost 
il a assiégé les Français. « [11 nous demande] de lui 
« porter pierriers et arcs turcs 3 ; et quand la ville 
« sera prise nous irons en Carcassais, et nous repren- 
ez drons ce pays, si Dieu le veut ainsi. » — [291 5] Ils 
répondirent : « Sire comte, c'est fort bien si l'entre- 
« prise peut être terminée comme elle a été commen- 

1 . D'après la Vie de Raimon de Miraval (Parnasse occitanien, 
p. 224) le nombre des chevaliers amenés par le roi d'Aragon se 
serait élevé à mille (cf. 2744), qui tous auraient péri, avec leur 
seigneur, à la bataille de Muret. Cette dernière assertion est fort 
contestable. 

2. Comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provence. 

3. Voy. le vocabulaire du t. I, au mot arc. 



158 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 2\ 3] 

« cée ; mais les Français sont mauvais et durs en tout ; 
« ils ont dur courage et cœur de lion. Us sont forte- 
ce ment irrités [2920] du malheur qui leur est arrivé 
« avec ceux que nous avons maltraités et tués à Pu- 
ce jols. Faisons en sorte de ne pas nous compromettre. » 
Alors les courtois corneurs sonnent l'assemblée, afin 
que tous sortent avec leur équipement et se rendent 
droit à Muret où est le roi d'Aragon. [2925] Par les 
ponts sortent chevaliers, bourgeois, et le peuple de la 
ville ; en toute hâte ils sont venus à Muret où ils lais- 
sèrent leur équipement, et tant de bonnes armures, et 
tant d'hommes courtois. Ce fut grand péché, Dieu et 
Foi me viennent en aide ! [2930] et le monde entier en 
valut moins. 

GXXXV1I. 

Le monde entier en valut moins, sachez-le en vérité, 
car Parage en fut détruit et chassé, et toute la chré- 
tienté honnie et abaissée. Or oiez, seigneurs, comme 
ce fut, et écoutez : [2935] Le bon roi d'Aragon fut à 
Muret tout armé, et le comte de Saint-Gilles avec tous 
ses barons ; et les bourgeois de Toulouse et le commun 
peuple eurent mis en position et dressé les pierriers, 
et combattent Muret tout à l'entour et de tous côtés, 
[2940] tellement que dans la ville neuve ils sont tous 
ensemble entrés, et ont pressé les Français qui l'occu- 
paient, de façon qu'ils durent se réfugier dans le don- 
jon du château. A ce moment un messager est venu au 
roi : « Sire roi d'Aragon ; sachez en vérité [2945] 
« que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils 
« ont pris la ville, si vous le voulez bien, enfoncé les 



[4243] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 459 

« planchers et ruiné les maisons ; et ils ont chassé les 
« Français de telle sorte qu'ils se sont tous réfugiés 
« dans le donjon du château. » [2950] A cette nou- 
velle, le roi fut peu satisfait; il se rend aussitôt auprès 
des consuls de Toulouse et leur a recommandé en son 
nom de laisser en paix les hommes de Muret : « Si 
« nous les prenions, nous ferions folie, [2955] car 
« j'ai eu brefs scellés portant que Simon de Montfort 
« viendra demain en armes. Et quand il sera entré et 
« enserré là-dedans , que Nuno mon cousin ' sera arrivé 
« ici, alors nous assiégerons la ville de toutes parts, 
« [2960] et nous prendrons les Français et tous les 
« croisés de telle sorte que jamais leur perte ne sera 
« réparée ; puis Parage sera partout remis en splen- 
« deur, au lieu que si nous prenions maintenant ceux 
« qui sont enfermés [dans le château de Muret], Simon 
« s'en fuirait par les autres comtés ; [2965] et si nous 
« nous mettons à sa poursuite, notre peine sera double. 

1. Nunyo en aragonais, Nuho en espagnol. Il était fils de D. 
Sanche, comte de Roussillon et de Cerdagne, et petit-fils de Raimon 
Berenger I V, roi d'Aragon, le père de Pierre II ; par conséquent 
cousin-germain de ce dernier. L'espoir qu'exprime ici le roi fut 
déçu. Nunyo Sanchez avait annoncé son arrivée, mais le roi, 
selon ce que nous apprend la chronique de Jacme I d'Aragon, 
ne voulut pas l'attendre. Il arriva sans doute après la bataille de 
Muret, car Jacme nous le montre alors guerroyant contre les Fran- 
çais du côté de Narbonne (ch. IX, éd. Aguiló, p. 17). Plus tard, 
devenu comte de Roussillon à la mort de son père(vers 1222), Nunyo 
s'allia à Louis VIII contre les Albigeois (1226). L'époque la plus 
brillante de sa vie fut celle où il prit une part importante à la con- 
quête des Baléares et de Valence. Il mourut en 1241 (voy. Art de 
vér. les dates, II, 335-6; J.-M. Quadrado, Historia de la Con- 
quista de Mallorca, Palma, 1852, p. 403-4). Aimeric de Belenoi 
composa en son honneur une complainte : « Ailas ! per que viu 
lonjamen ni dura » (Diez, Leben u. Werke d. Troubadours, p. 557 ; 
Milá y Fontanals, Trovadores enEspana, p. 193-6). 



4 60 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4243] 

« 11 vaudrait donc bien mieux que nous fussions d'ac- 
te cord pour les laisser entrer ; alors nous tiendrons les 
« dés, et nous ne les lâcherons pas jusqu'à tant que la 
« partie soit finie. Voilà ce que je veux que vous leur 
« disiez. » 

GXXXVIII. 

[2970] Les consuls l vont vite dire au conseil prin- 
cipal 2 de faire sortir de Muret i'ost de la commune, 
de faire cesser la destruction des barrières et des pa- 
lissades, qu'on les laisse entières et debout, et que cha- 
cun vienne retrouver son logis au camp ; [2975] car le 
bon roi (d'Aragon) au cœur magnanime leur fait savoir 
que Simon viendra à Muret avant le soir, et il aime 
mieux le prendre laque nulle part ailleurs. Les barons 
(de Toulouse), ayant reçu cet ordre, sortent tous en- 
semble, et s'en vont chacun vers son foyer 3 . [2980] 
Petits et grands se mettent à manger. Quand ils eurent 

i. Dans le texte il y a contradiction en ceci qu'au v. 2951 le roi 
d'Aragon se rend de sa personne auprès des consuls, pour leur 
donner ses ordres, tandis qu'au v. 2970 ces ordres sont transmis 
au conseil de Toulouse par des damoiseaux (li donzel) dont il n'a 
pas été question jusque-là. Au t. I j'ai essayé de faire disparaître 
la contradiction en supposant une lacune après 2950; il me paraît 
actuellement qu'il vaut mieux corriger au v. 2970 donzel en cossol. 
De la sorte le roi va d'abord trouver les consuls, et ceux-ci trans- 
mettent ses ordres aux capitouls. 

2. G.-à-d. aux Capitouls. 

3. Cette tactique dut paraître bien étrange aux assiégés. P. de 
V.-C. le constate lorsqu'il dit (ch. lxxi, Bouq. 84 c) : « Acce- 
« dentés adversarii ad castrum Murelli, statim primo incursu, 
« primum castri burgum intraverunt , quia obsessi nostri non 
« poterant illud munire ... ipsum tamen primum castri burgum 
« hostes citius dimiserunt. » P. de V.-C. nous apprend au début 
du même chap. que le siège fut mis devant Muret le mardi 
10 septembre. 



[1213] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 46-1 

mangé, ils virent venir par un coteau le comte de Mont- 
fort avec sa bannière, suivi de nombreux Français tous 
à cheval 1 . La campagne 2 resplendit des heaumes et des 
épées comme s'ils eussent été de cristal. [2985] Je dis, 
par saint Martial, que jamais, entre si peu de gens, on 
ne vit tant de bons vassaux. Ils entrent à Muret par 
le marché, et vont, montrant la contenance de vrais 
barons, aux logis, où ils trouvent en abondance pain, 
vin et viande. [2990] Le lendemain, au jour, le bon roi 
d'Aragon et tous ses capitaines vont tenir conseil dehors, 
en un pré, avec le comte de Toulouse, celui de Foix, 
celui de Comminges au cœur vaillant et loyal, [2995] et 
maints autres barons, Ugo le sénéchal 3 , les bourgeois de 
Toulouse et tous les artisans 4 . Le roi parla le premier. 

CXXXIX. 

Le roi parla le premier , car il savait bien parler : 

« Seigneurs , » leur dit-il , « écoutez ce que je veux 

« vous montrer. [3000] Simon est venu dans la ville 

« et ne peut échapper. C'est pourquoi je veux vous 

« faire savoir que la bataille aura lieu avant la nuit ; et 

« vous, soyez prêts à conduire [vos troupes]. Sachez 

« frapper et donner de grands coups. [3005] Seraient- 

« ils dix fois plus nombreux, nous les ferons battre 

1. Il venait de Fanjaux, en passant par Saverdun et Boulbonne ; 
voy. P. de V.-G. en. lxxi et Guil. de Puyl. en. xxi. 

2. La ribeira (v. 2984) désigne la campagne qui s'étend de 
chaque côté d'un fleuve : c'est plus que les rives , et ce peut bien 
n'être pas une vallée, quoique ribeira ait eu, et ait encore en 
certains pays, ce dernier sens (voy. F. Michel, Guerre de Navarre, 
p. 415); il n'y a plus en français d'équivalent pour ce mot, depuis 
que rivière a perdu son sens primitif. 

3. Ugo d'Alfar, sur lequel voy. p. 100, note. 

4. Voy. plus loin la note sur le v. 6266. 

II 11 



Í62 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [12-13] 

<r en retraite. » Le comte de Toulouse prit la parole : 
« Sire roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je 
« vous dirai mon sentiment, et ce qu'il est bon 
« de faire. Faisons élever les barrières autour des 
« tentes, [301 0] de façon qu'aucun cavalier n'y puisse 
« pénétrer. Et si les Français viennent nous assaillir, 
« nous, avec les arbalètes, nous les atteindrons tous; 
« lorsqu'ils auront la tête baissée 1 , nous pourrons les 
« poursuivre, et ainsi les déconfire entièrement. » 
[301 5] Miquel deLuzia 2 parla ainsi : « Il ne me semble 
« pas bon que le roi d'Aragon commette cette indi- 
« gnité ; et c'est grand péché, quand vous avez la place 
« pour combattre, de vous laisser dépouiller par votre 
« lâcheté. — Seigneurs, » dit le comte, « je ne puis 
« rien de plus. [3020] Qu'il en soit à votre volonté ! 
« Avant la nuit on verra bien qui sera le dernier à lever 
« le camp. » Là-dessus, on crie : Aux armes! et tous 
vont s'armer. Jusqu'aux portes ils vont piquant des 
deux, tellement qu'ils ont forcé les Français de s'en- 
fermer. [3025] A travers la porte ils jettent leurs 
lances, si bien que ceux du dedans et ceux du dehors 
se battent sur le seuil, et se jettent dards et lances, et 
s'assènent de grands coups. De part et d'autre on fait 

1 . Sur le cou du cheval, pour fuir. Cf. G. de Puyl. début du ch. xxn. 

2. C'était un seigneur aragonais , que Jacme I nomme en effet 
dans sa chronique (ch. ix) parmi les hommes de la maynade du roi. 
Il est témoin à des actes de 1194, 1197, 1211 (n. s.) (Marca hispa- 
nica, col. 1385, 1398, 1399; P. de Bofarull, Los Condes de Barce- 
lona vindicados, II, 227). Il parait dans la biographie de Peire 
Vidal et dans une des pièces de ce-.troubadour (p. 32 de l'édition 
de M. Bartsch). Raimon Vidal le mentionne dans sa nouvelle 
Abril issia (Bartsch, Denkmàler d. provenz. Literatur, 166/33). Il 
fut tué à Muret (Bouq. XIX, 233 b). Luzia est maintenant Luesia, 
dans le nord de l'Aragon, partido de Sos : voy. Milá y Fontanals, 
Trovadores en Espana, p. 331, note 9. 



[4243] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 63 

jaillir le sang : vous eussiez vu la porte toute rougie. 
[3030] Ceux de dehors, ne pouvant pas entrer, s'en 
retournent droit aux tentes : les voilà assis tous en- 
semble au dîner. Mais Simon de Montfort fait crier par 
Muret, par toutes les maisons, de faire seller, [3035] 
et de faire jeter les couvertes sur les chevaux, afin de 
voir s'il sera possible de prendre ceux de dehors au 
dépourvu 1 . Il les dirige sur la porte de Salles 2 ; et une 
fois dehors, les harangue ainsi : « Seigneurs barons 
« de France, je n'ai rien à vous dire, [3040] sinon que 
« nous sommes venus ici pour risquer notre vie. De 
« toute cette nuit je n'ai fait que réfléchir, et mes yeux 
« n'ont pu dormir ni reposer ; et j'ai trouvé à force 
« d'étudier que par ce sentier il nous faudra passer, 
« [3045] pour aller droit aux tentes comme pour livrer 
« bataille ; et s'ils sortent dehors disposés à nous assail- 
« lir 3 , . . . et si nous ne pouvons les faire sortir de leurs 
« tentes, il ne nous restera plus qu'à fuir tout droit à 
« Autvillars 4 . » Dit le comte Baudouin : « Allons essayer! 
« [3050] et s'ils sortent dehors, tâchons de bien frap- 
« per , car mieux vaut mourir honorablement que vivre 
« en mendiant. » Là-dessus l'évêque Folquet les bénit, 
Guillaume de la Barre 5 les ordonna; il les forma en 



t. L'auteur ne dit pas qu'avant de commencer l'attaque, Simon 
de Montfort fit porter des propositions de paix au roi d'Aragon 
(P. de V.-C. 85 e; Chronique de Jacme I, en. ix). 

2. Salles est une commune de l'arr. de Muret, à 20 kil. au sud 
de cette ville, sur la rive gauche de la Garonne. 

3. Lacune; voir au t. I la note sur le v. 3046. 

4. Sur la rive gauche de la Garonne, arr. de Moissac. 

5. P. de V.-G. (ch. lxxi, Bouq. 85 ab) : « quidam milites, circi- 
« ter triginta, nuperrime vénérant a Francia, .... interxjuos erat 
« quidam miles juvenis et frater comitis nostri ex parte matris, 



4G4 CROISADE COBT&I LES ALBIGEOIS. [124 3] 

trois corps 1 , [3055] toutes les enseignes au premier 
rang, et ils marchent droit vers les tentes. 

CXL. 

Tous s'en vont vers les tentes, à travers les marais 2 , 
enseignes déployées, pennons flottants. Des écus et des 
heaumes garnis d'or battu, [3060] de hauberts et 
d'épées toute la place reluit. Le bon roi d'Aragon, 
lorsqu'il les aperçoit, se dirige vers eux avec un petit 
nombre de compagnons. Les hommes de Toulouse y 
sont tous accourus, sans écouter ni comte ni roi 3 . 
[3065] Us ne se doutèrent de rien jusqu'à ce que les 
Français arrivèrent, se dirigeant vers l'endroit où le 
roi avait été reconnu. Il s'écrie : « Je suis le roi! » Mais 
on n'y prit pas garde, et il fut si durement blessé et 
frappé que le sang coula jusqu'à terre; [3070] alors il 

« nomine Guillelmus de Barris. » Il est encore mentionné au 
ch. lxxvi. Ce chevalier était fils de Guillaume des Barres (le 
deuxième du nom et le plus célèbre), et d'Amicie de Montfort. 
Celle-ci, avant d'épouser Guillaume II des Barres, avait été la 
femme de Simon III de Montfort, comte d'Évreux (f H 81), de 
qui elle avait eu Simon IV de Montfort, le chef de la croisade, 
lequel était donc, comme le dit P. de V.-C, par sa mère le 
frère du Guillaume des Barres de qui il s'agit ici. Voy. la notice 
de Grésy sur Jean des Barres, Mémoires de la Société des Anti- 
quaires de France, XX, 243, et Longnon, Livre des Vassaux, 
p. 276. 

1. « ... tribus aciebus dispositis, » P. de V.-G. ch. lxxii 
(Bouq. 87 a). 

2. Ces marais, moins considérables probablement aujourd'hui 
qu'autrefois, ne sont marqués ni sur la carte de Gassini ni sur 
celle de l'État-major. 

3. Locution proverbiale, cf. ci-dessus, p. 97, note 2. 



[4 2Í3] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 465 

tomba mort tout étendu 1 . Les autres à cette vue se 
tiennent pour trahis. Qui fuit çà, qui fuit là : pas un 

1 . Le roi d'Aragon aurait donc été frappé sans avoir, pour ainsi 
dire, combattu, en même temps que ses troupes étaient surprises 
et mises en déroute sans avoir eu le temps de se mettre en ligne. 
C'est aussi ce que fait entendre le roi Jacme I er , son fils; lorsqu'il 
nous montre son père tellement épuisé des excès de la nuit précé- 
dente, qu'il pouvait à peine se tenir sur ses pieds; lorsqu'il nous 
apprend que l'armée royale ne sut pas se ranger en bataille ni 
marcher ensemble, mais que chacun combattait isolément (ch. ix). 
Il est donc difficile d'admettre avec P. de V.-G. que l'armée d'Ara- 
gon fût rangée sur plusieurs lignes dans la seconde desquelles se 
trouvait le roi : « Ipse enim, utpote superbissimus, in secunda acie 
« se posuerat, cum reges semper esse soleant in extrema » (Bouq. 
87 b). L'historien ajoute qu'il avait changé ses armes, « armisque 
« se induerat alienis, » fait dont on a bien d'autres exemples (p. ex. 
au combat de Gisors, 1198, voy. Récits d'un Ménestrel de Reims, éd. 
de Wailly, $112), et que mentionne aussi Baudouin d'Avesnes, voir 
plus bas. — Un récit fort circonstancié de la bataille de Muret se 
trouve dans la lettre circulaire que les prélats de l'armée adres- 
sèrent aussitôt après la victoire « ad universos Ghristi fidèles. » 
Ce récit s'accorde sensiblement avec celui de P. de V.-G., ce qui 
est d'autant moins surprenant que ce dernier connaissait la cir- 
culaire, puisqu'il l'a insérée dans son histoire (ch. lxxii). Mathieu 
Paris, qui rapporte la même lettre, y a intercalé l'anecdote sui- 
vante : « Per exploratores noverat cornes Simo quod rex Aragonum 
« se paravit. Tam securus fuit ut ad mensam sederet pransurus; 
« unde cornes jocose dixit, super hoc certificatus, cum exiret : 
« Gerte serviam ei de primo ferculo. » Unde primus, vel de primis 
« unus, rex ipse Arragonum gladio transfossus, antequam très 
« buccellas panis deglutiret, interemptus occubuit » [Chron. majus, 
éd. Luard, II, 568). — Le récit de la Chronique de Baudouin 
d'Avesnes cité par D. Vaissète (t. III, note xvn), bien que nota- 
blement postérieur à l'événement, semble en somme assez digne 
de confiance. Il s'accorde, avec le poème, à dire que le roi se fit 
reconnaître au moment le plus critique, mais place ce fait dans 

des circonstances particulièrement honorables : « il virent 

« celui qui avoit vestu les armes le roi d'Aragone : si lui cou- 
« rurent sus tout ensemble ; cilz se deffendi au mieulx qu'il peut. 
« Mais mess. Alains se perceut bien que li rois estoit, meilleurs 



4 66 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1243] 

ne s'est défendu ; et les Français leur courent sus et 
les ont tous taillés en pièces, et les ont combattus de 
telle sorte [3075] que celui qui échappe vivant se 
tient pour miraculeusement sauvé. Le carnage dura 
jusqu'au Rivel. Et les hommes de Toulouse qui étaient 
restés au camp se tenaient tous ensemble terriblement 
éperdus 1 . Dalmatz de Creixell 2 s'est jeté à l'eau [3080] 
en criant : « Dieu nous aide ! grand mal nous est advenu, 
« car le bon roi d'Aragon est vaincu et mort. Jamais 
« si grande perte n'avait été éprouvée ! » Alors il sortit 
de la Garonne, [3085] et le peuple de Toulouse, le 

« chevaliers de trop; si s'écria ... : « Ce n'est il mie! » Quant li 
« rois d'Arragone, qui estoit assez près du chevalier, oï ces 
« paroles, il feri des espérons, et ne se volt plus celer, ains hucha 
« à haute voix : « Voirement, ce n'est-il mie, mais veés le ci ! » 
Et c'est alors qu'il fut tué en combattant. 

1. La chronique de Jacme ne s'occupe pas des Toulousains; 
mais P. de V.-G. dit positivement qu'ils ne furent attaqués qu'après 
la déroute des Aragonais. Pendant la bataille, dont ils ignoraient 
entièrement les péripéties, l'évêque de Toulouse les engagea à 
déposer les armes, afin d'échapper à un désastre imminent, 
mais ils méprisèrent ses avis, et furent à leur tour taillés en 
pièces. 

2. D'Enteisehl, dans le texte, mais il y a là une faute de copiste, 
car ce personnage ne peut être différent du catalan Dalmatz (en 
catalan Dalmau) de Creiseilh ou Creissil, qui figurera plus loin 
(v. 6735, 6789 et 7134), entre les défenseurs de Toulouse. C'est le 
môme encore , selon toute apparence , qui est désigné par le seul 
nom de Dalmatz aux vers 6658, 7491, 8294. Jacme mentionne « en 
« Dalmau de Crexel » parmi ceux qui prirent la fuite à Muret 
(ch. ix). Dalmatz de Creixell est témoin à plusieurs actes impor- 
tants : en 1208 (Marca hispanica, col. 1393); en 1209 (Publications de 
la Soc. archéol. de Montpellier , n° 17, p. 54). Le 18 avril 1214 il 
assista à la profession de foi catholique du comte de Comminges 
(Doat, LXXV, 44 v°), et à celle du comte de Foix (Doat, CLXIX, 
182 d). — Creixell est un village situé près de la mer, dans la pro- 
vince de Tarragone, partido de Vendrell. 



[4213] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 167 

grand comme le menu, s'est, comme un seul homme, 
mis à courir vers l'eau ; passe qui peut, mais il en est 
resté bon nombre : l'eau qui est rapide en a emporté 
et noyé [beaucoup] \ et dans Je camp reste tout leur 
bagage. [3090] Alors retentit par le monde la nouvelle 
de ce grand désastre, car il y resta maint homme 
étendu mort, dont lé dommage fut grand. 

CXLI. 

Grand fut le dommage et le deuil et la perte, quand 
le roi d'Aragon demeura mort et sanglant, [3095] 
avec beaucoup d'autres barons, et ce fut grande honte 
pour la chrétienté, pour tout le monde. Et les hommes 
de Toulouse, tristes et dolents, ceux qui ont échappé, 
qui ne sont pas restés [sur le champ de bataille] , ren- 
trent à Toulouse dans les retranchements : [3100] 
tandis que Simon de Montfort, allègre et joyeux, reste 
maître du champ de bataille, où il recueille quantité 
d'équipements, et fait le partage du butin. Le comte 
de Toulouse est triste et dolent, et dit au Capitole, et 
cela secrètement, [3105] de traiter dans les meilleures 
conditions qu'ils pourront ; que pour lui il ira porter sa 
plainte au pape, [lui remontrant] que Simon de Mont- 
fort, par ses menées coupables, l'a chassé de sa terre 
en lui infligeant de cruels tourments. Puis il quitta son 
pays avec son fils 2 . [3110] Les hommes de Toulouse, 



1. P. de V.-G. p. 87 e : « et de hostibus fidei tam submer- 

« sione quam gladio circiter viginti millibus interfectis. » 

2. Il se rendit en Angleterre (Raoul de Coggeshale, dans Bou- 
quet XVIII, 106 c; Bernard Hier. ibid. 232 c; éd. de la Soc. de 



468 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1214-3] 

misérables et dolents, s'accordent avec Simon, lui prê- 
tent serment, et se soumettent sans réserve à l'Église 1 . 
Le cardinal 2 envoya à Paris aussitôt vers le fils du roi 
de France pour qu'il vienne en hâte; [3115] et il y 
vint avec empressement et allégresse 3 . Les croisés 
entrent en masse dans Toulouse, en occupent la ville 
et les logis, et s'installent avec joie dans les maisons. 
Et les hommes de la ville disent : « Prenons patience ; 
« [3120] souffrons avec résignation ce que Dieu veut : 
« Dieu, qui est notre protecteur, peut nous secourir. » 
Et le fils du roi de France, qui consent au mal, Simon 
et le cardinal et Folquet, d'un commun accord, ont 
proposé en leur conseil secret [3125] de détruire toute 
la ville, et puis d'y mettre le feu. Et Simon, homme 
mauvais et cruel, réfléchit que, s'il détruit la ville, il 
n'agira pas à son avantage ; qu'il vaut mieux que tout 



l'Hist. de Fr. p. 90). Il aurait même, au dire de Raoul de Cog- 
geshale (l. L), dont le témoignage est isolé, fait hommage au roi 
Jean, et lui aurait rendu la ville de Toulouse. 

1. Voir la note 2 de la page suivante. 

2. Ce cardinal, que le poète met souvent en évidence, principa- 
lement dans les événements qui précédèrent et qui suivirent la 
mort de Simon de Montfort, mais qu'il ne nomme jamais, n'est 
pas, comme l'a cru Fauriel (à la table), « Bertrand, cardinal du 
« titre de S. Jean et S. Paul, » qui n'arriva sur le théâtre de la 
guerre qu'en 1217 (P. de V.-C. dans Bouq. 108 c), mais Pierre de 
Bénévent, cardinal du titre de Sainte Marie in Jquiro, légat dans 
le Midi de la France depuis le commencement de l'année 1214; 
voy. Innoc. epist. 1. XVI, ep. clxvii, clxx à clxxii; P. de V.-C. 
ch. lxxxii, Bouq. 100 c, 101e; cf. Vaissète III, 256. 

3. C'est à Pâques 1215 que Louis, fils de Philippe-Auguste, se 
rendit dans le Midi, à la tête de nombreux seigneurs. Leur qua- 
rantaine faite, ils retournèrent en France. P. de V.-C. (ch. lxxxii) 
raconte longuement les circonstances de ce voyage et fait con- 
naître les craintes qu'inspira d'abord la venue du prince. 



[424 5] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 469 

l'or et l'argent soient à lui 1 . Ils résolurent donc [31 30] 
de combler les fossés, de façon qu'aucun défenseur ne 
s'y puisse défendre, si bien armé qu'il soit ; et de rui- 
ner de fond en comble les tours, les murs, les défenses. 
Telle fut la sentence qui fut agréée et prononcée 2 . 
[31 35] Simon de Montfort resta en possession de toutes 
les terres qui relevaient du comte de Toulouse et de 
ses adhérents, celui-ci étant déshérité par l'effet de 
prédications déloyales 3 . Et le roi 4 s'en retourne en 
France. 

1. Tel est en effet le raisonnement que lui prête à diverses 
reprises P. de V.-G.; voy. ci-dessus p. 39 n. 1, et 132 n. 1. 

2. P. de V.-G. expose avec détail (en. lxxiv) les négociations qui 
eurent lieu entre les Toulousains et les évêques. Il dit que ceux- 
là, après avoir promis d'abord 200 otages, puis 60, finirent par 
répondre « quod nullo modo obsides darent ». D'autre part, nous 
savons qu'en février 1215, douze des consuls furent pris comme 
otages et envoyés à Arles (Du Mège, Hist. des instit. de Toulouse, 
I, 316 et 422; Clos, Rech. sur le régime municipal dans le Midi de 
la France, dans les Mém. présentés à l'Ac. des Inscr., 2, HT, 348- 
9, ou p. 124-5 du tiré à part). Quant à la destruction des murs 
de Toulouse, elle eut lieu en vertu d'une décision qui concernait 
aussi Narbonne et d'autres places fortifiées; voy. P. de V.-G. 
ch. lxxxii, Bouq. 103 c, 104 a. Il est douteux que le démantelle- 
ment ait été exécuté complètement, car on verra plus loin la ville 
remise assez promptement en état de défense. 

3. Cette assertion a besoin d'être précisée. Depuis le moment de 
la conquête (après Muret), les terres du comte de Toulouse furent 
tenues par le légat (Pierre de Bénévent), jusqu'en janvier 1215 
(n. s.), alors que le concile de Montpellier, à la suggestion du 
légat, les attribua à Simon de Montfort (P. de Y.-G. ch. lxxxi). 
Cette décision n'eût pas été valable, ainsi que le remarque P. de 
"V.-G. (Bouq. 101 a), sans la confirmation pontificale. Le pape 
intervint en effet, et par une lettre du 2 avril 1215 (P. de V.-G. 
ch. lxxxii , Potthast, n° 4967) confia à Simon les dites terres à 
titre de commande. Ce n'est qu'à la suite du concile de Latran 
que ce titre devint définitif. 

4. Il faudrait « le fils du roi. » 



170 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4245] 

CXLM. 

[31 40] Le fils du roi de France fut très-bien accueilli, 
désiré et fêté par son père et par les autres. Il est 
venu en France sur son cheval arabe, et conte à son 
père comme Simon de Montfort a su se pousser et 
s'enrichir. [31 45] Le roi ne répond mot et ne dit rien 1 . 
Moi, je crois que pour cette terre périront Simon et 
son frère Gui, si habiles qu'ils soient. — Maintenant, 
revenons au preux comte qui s'en est allé banni 2 . Par 
terre et par mer grandes ont été ses peines, [31 50] 
mais néanmoins Dieu et le Saint-Esprit ont fait pour 
lui tant de miracles qu'il est arrivé à bon port : lui et 
son jeune fils, sans cortège, sont entrés en Rome, se 
félicitant mutuellement et se souhaitant l'un à l'autre 
l'aide de Dieu. [3155] Là est le comte de Foix, qui 



1 . Ce trait est au moins dans la vraisemblance. Philippe-Auguste 
ne pouvait voir avec satisfaction adjuger au sire de Montfort les 
terres du comte de Toulouse. Nous avons en effet de lui une lettre 
au pape, écrite en réponse à la notification de l'assassinat de Pierre 
de Gastelnau , où il fait d'avance valoir ses droits sur le comté de 
Toulouse, ou le cas où Raimon VI serait dépossédé de ses terres 
pour crime d'hérésie (Delisle, Catal. des actes de Ph.-Aug. n°1085, 
et appendice, p. 512-3). P. de V.-C. le blâme de s'être tenu à 
l'écart, bien qu'il eût été souvent requis d'y prendre part (Bouq. 
102 a b). L'une des expressions dont se sert l'historien « ipse vero 
« non apposuerai consilium » se retrouve dans la lettre précitée 
du roi. 

2. Voy. page 167, note 2. — Le poète passe sous silence 
diverses circonstances importantes , telles que la chevauchée de 
Simon dans le comté de Foix (P. de V.-C. fin du ch. lxxiv) et sa 
course à travers le Languedoc, et jusqu'à Romans (P. de V.-C. 
ch. lxxv). 



[4215] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 471 

n'est pas embarrassé de parler, Arnaut de Villemur \ 
au cœur vaillant ; Pierre Raimon de Rabastens 2 s'y 
trouve, le hardi, avec beaucoup d'autres, puissants et 
prompts, qui soutiendront leur droit si on le leur 
désire, [3160] quand la cour sera complète 3 . 

CXLIII. 

Quant fut complète la cour du seigneur pape, vrai 
religieux, grand fut le retentissement. Là fut tenu le 
concile et l'assemblée des prélats de l'Église qui là 
furent convoqués, [3165] cardinaux et évêques, abbés 
et prieurs, comtes et vicomtes de maints pays. Là 
fut le comte de Toulouse et son fils bel et bon, qui est 
venu d'Angleterre avec un petit nombre de compa- 
gnons, à travers la France par maints lieux dange- 
reux, [3170] sous la conduite habile et discrète d' Ar- 
naut Topina 4 . Il est venu à Rome, où est le saint-siége, 

1 . Nous avons de ce personnage, qui reparaît à diverses reprises 
dans la chanson, un acte d'hommage à Raimon VI (1201) pour le 
château de Saverdun dont il était seigneur en partie (Teulet, 
Layettes du Trésor, n° 612). Il était hérétique, car on lit dans une 
déposition faite en 1236 (Doat, XXI, 53) : « Item, apud Savardu, 
« in sotulario [Doat : sotulo) sale que tune erat Arnaldi, domini de 
« Vilamur, vidit Arnaldum de Golomber et Willelmum clericum et 
« socios ejus hereticos : et sunt .xvm. anni ...» Gela se passait donc 
vers 1218. 

2. Il reparaîtra plus loin, entre les partisans les plus en vue du 
jeune comte. Serait-ce le même que l'évêque déposé de Toulouse 
Raimon de Rabastens sur lequel voy. p. 13, n. 1? 

3. Le concile dont il s'agit (4 e de Latran) fut convoqué pour le 
1 er novembre 1215 (lnnoc. epist. 1. XVI, ep. xxx ; Migne III, 
824 d; P. de V.-C. Bouq. 102c). Il dura du 11 au 30 de ce mois. 

4. G. de Puvl. ch. xxv : « cui [conciiiol interfuerunt cornes et 



172 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 21 5] 

et le pape ordonna qu'il fût réconcilié [avec l'Église] : 
car onques ne naquit plus aimable jeune homme : il 
est adroit, sage, de noble contenance [3175] et du 
meilleur lignage qui soit ni qui fût, [car il est allié aux 
maisons] de France 1 , d'Angleterre 8 et du comte 
Alphonse 3 . Là aussi fut le comte de Foix, avenant et 
preux. Ils se jettent aux pieds du pape pour recou- 
vrer les terres qui appartinrent à leurs pères. [3180] 
Le pape regarde l'enfant et sa contenance, il connaît 
la noblesse de son lignage et sait les torts de l'Église 
et des clercs malveillants : de tristesse et de pitié il en 
a le cœur si affecté qu'il en soupire et pleure de ses 
yeux. [31 85] Là rien ne valurent au comte ni droit, ni 
foi, ni raison. — Cependant le pape, sage et habile, 
en présence de toute la cour et des barons, montre 
par des textes et par loyales paroles que le comte de 
Toulouse ne tombe sous le coup d'aucune accusation 
[31 90] qui doive lui faire perdre sa terre, ni le faire 
passer pour mécréant ; qu'au contraire il le tient pour 
catholique en faits et en paroles. Mais qu'en raison de 
l'accord existant entre eux deux 4 et par crainte du 
clergé qu'il redoute, il lui enleva sa terre, la prit en 
son pouvoir [3195], et voulut que Simon la tînt en 



« ûlius ejus Tolosanus, qui de Anglia venit cum quodam merca- 
« tore sub specie servientis. » 

1. Par sa grand'mère Constance, fille de Louis le Gros, épouse 
de Raimond V. 

2. Alphonse Jourdain (f 1148), son bisaïeul. 

3. Par sa femme Sancie d'Aragon (ci-dessus v. 2742). 

4. Qui sont ces deux? le pape et le comte de Toulouse, selon lu. 
construction grammaticale (et c'est ainsi qu'entend Fauriel) , mais 
le sens s'accommoderait mieux de Simon, nommé deux lignes plus 
bas. 



[Í2Í5] CROISADE CONTRB LES ALBIGEOIS. 4 73 

commande ; car le don ne lui en fut pas fait à autre 
titre. Les comtes en furent aigris, car celui qui perd 
sa terre a l'angoisse au cœur 1 . — Mais devant le pape, 
car il en est temps et saison, [3200] se lève le comte 
de Foix ; les raisons lui viennent en abondance, et il 
sait bien les dire. 

CXLIV. 

Et il sait bien les dire avec sens et connaissance. 
Quand le comte parle, debout sur le pavement, toute 
la cour l'écoute, le regarde, lui prête attention. [3205] 
Il a le teint frais, il est bien de sa personne; il s'ap- 
procha du pape et lui dit : « Sire pape droiturier, de 
« qui le monde entier relève, qui tiens le siège de saint 
« Pierre et gouvernes à sa place, auprès de qui tous 
« pécheurs doivent trouver protection, [3210] qui 
« dois maintenir la droiture, la paix, la justice, car tu 
« as été placé pour notre salut, seigneur, écoute mes 
« paroles et rends-moi tout ce qui m'est dû ; car je 
« puis me justifier et faire vrai serment que onques je 
« n'aimai les hérétiques ni nul mécréant, [321 5] que je 
« repousse leur société, que je ne leur donne aucun 
« appui. Et puisque la sainte Église me trouve obéis- 
« sant, je suis venu en ta cour pour obtenir un loyal 
« jugement, moi et le puissant comte mon seigneur, 
« et son fils également, qui est bon et sage et de 
« tendre jeunesse, [3220] et ne s'est rendu coupable 
« d'aucune tromperie, d'aucune mauvaise action. Et 

1. Ces favorables dispositions du pape à l'égard du comte de 
Toulouse n'ont pas été ignorées de P. de V.-C. qui paraît près de 
s'en irriter; voy le passage du ch. lxxvi cité p. 150, n. 3. 



174 CROISADE COXTRE LES ALBIGEOIS. [-1 21 5] 

« puisque le droit ni raison ne trouvent faute en lui, 

« dès qu'il n'a tort ni coulpe envers personne vivante, 

« j'admire pourquoi et comment aucun prudhomme 

« peut consentir à sa spoliation. [3225] Le puissant 

« comte mon seigneur, de qui relèvent grandes terres, 

« s'est mis à ta discrétion, lui-même et sa terre, te 

« rendant Provence, Toulouse, Montauban; [dont les 

« habitants] ont ensuite été livrés aux tourments et à 

« la mort, au pire ennemi, au plus acharné : [3230] à 

« Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend, les 

« extermine, les outrage sans merci. C'est ainsi qu'a- 

« près s'être mis sous ta protection ils sont venus à la 

« mort ou tombés en péril. Et moi-même, puissant 

« seigneur, par ton ordre [3235] j'ai rendu le château 

« de Foix et ses puissants remparts. Le château est si 

« fort qu'il se défend par lui-même ; j'y avais pain et 

« vin, abondance de viande et de froment, eau claire 

« et douce sous la roche, et mes braves compagnons, 

« et force luisantes armures ; [3240] je ne craignais 

« pas de le perdre (mon château) par aucun assaut. 

« Le cardinal le sait et peut se porter garant de mes 

« paroles. Si tel que je l'ai livré on ne me le rend pas, 

« c'en est fait de la foi aux traités ! » Le cardinal se 

lève et répond brièvement; [3245] s'approchant du 

pape, il lui dit doucement : « Sire, ce que dit le comte 

« est la pure vérité : j'ai réellement reçu le château et 

« l'ai livré ; en ma présence s'y établit l'abbé de Saint- 

« Tibéri 1 . 

4 . Ce fait est attesté par une lettre d'Innocent III, qui est perdue, 
mais dont on a le sommaire dans le fragment d'index connu 
sous le nom de Rubricella; Migne, Innoc. opéra, III, 992 : 
« Gomiti Montis fortis [mandat] quod castrum Fuxense po- 



[4245] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 475 

GXLV. 

« [3250] L'abbé de Saint-Tibéri est preux et bon, et 
« le château est très-fort et bien pourvu, et le comte a 
« loyalement accompli les volontés de Dieu etles vôtres.» 
Alors se leva l'évêque de Toulouse, prêt à répondre : 
[3255] « Seigneurs , » dit-il, « vous entendez tous le 
« comte dire qu'il s'est délivré et éloigné de l'hérésie : je 
« dis que sa terre en nourrit la plus forte racine. Il les a 
« aimés, désirés, accueillis, et tout son comté en était 
« plein et farci. [3260] Le Puy de Montségur 1 n'a pas 

« nat in manibus abbatis Sancti Tiberii, nomine ecclesire et ad 
« utilitatem comitis Fuxi tenendum, donec aliud (aliter?) fuerit or- 
« dinatum. » Cette remise du château de Foix n'avait pas encore eu 
lieu à l'automne de l'année 1212, car on a vu, v. 2649, ce château 
résister aux croisés. Elle aurait été effectuée en 1214, selon Guill. 
de Puylaurens (ch. xxv). Toutefois, en janvier 1213, le roi d'Ara- 
gon demandait au concile de Lavaur (ci-dessus p. 150, n. 3) que 
le comte de Foix « restituatur ad sua, satisfaciendo nichilominus 
« Ecclesise in his et pro his quibus clementiae matris Ecclesise 
« eum apparuerit deliquisse » (P. de V.-G. ch. lxxvi, Bouq. 72 e). 
C'est probablement afin de présenter lui-même ses réclamations 
qu'en 1215, peu avant l'ouverture du concile, le comte de Foix 
vint trouver le légat, alors à Pamiers avec le sire de Montfort. Sa 
démarche n'eut pas de succès : « Cornes autem noster (= Simon) 
« noluit illum videre. Ibi commendavit legatus comiti nostro cas- 
« trum Fuxi, quod diu in manu sua tenuerat; cornes autem nos- 
« ter statim misit milites et castrum Fuxi munivit (P. de V.-C. 
t ch. lxx, xn, Bouq. 103 e). » Ce n'est qu'au commencement de 
l'année 1217 que le comte de Foix rentra en possession de son 
château, voy. Vaissète, III, 295-6. — L'abbé de Saint-Tibéri ici 
mentionné est Bérenger III , sur lequel on peut voir la nouvelle 
édition de D. Vaissète, IV, 558 6. 

1. Montségur près Mirepoix (Ariége). En 1241 Raimon VII s'en- 
gagea à ruiner ce château (Teulet, Layettes, n* 2898), pour lequel 
Gui de Lévis prête hommage à S 1 Louis en 1245 (Teulet, n° 3370). 



-176 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-12-15] 

« été bâti pour un autre motif que pour les défendre, 
« et il les y a admis. Sa sœur 1 est devenue hérétique 
« à la mort de son mari, et séjourna depuis lors plus 
« de trois ans à Pamiers. Avec sa mauvaise doctrine 
« elle a fait nombre de conversions. [3265] Et tes 
« pèlerins, serviteurs de Dieu, qui chassaient les héré- 
« tiques, les routiers, les faiditz, il en a tant tués, 
« mutilés, mis en pièces, que le champ de Montgei 2 
« en est resté tout hérissé, que France en pleure 
« encore et que tu en es honni. [3270] Là dehors, à la 
« porte, quelle douleur, quel cri, des aveugles, des 
« bannis, des mutilés (?) qui ne peuvent plus marcher 
« sans qu'on les guide ! Celui qui les a tués, mutilés, 
« estropiés, ne doit plus tenir terre : voilà ce qu'il 
« mérite. » [3275] Arnaut de Villemur s'est levé; il 
fut regardé de tous, et attentivement écouté : aussi 
parlait-il bien et sans peur : « Seigneurs, si j'avais su 
« que ce méfait dût être mis en avant, et qu'en la 
« cour de Rome on dût en faire tant de bruit, [3280] 
« il y en aurait davantage, je vous assure, sans yeux 
« et sans narines ! — Par Dieu ! » se dit-on l'un à 
l'autre, « celui-là est fol et hardi! — Sire, » dit le 
comte [de Foix] , « je proteste en faveur de mon 
« grand droit, de ma loyale droiture, de mes sincères 

1 . Raimon Rogier eut deux sœurs , l'une et l'autre hérétiques , 
selon P. de V.-G. (ch. vi). L'une, Esclarmonde , fut témoin, en 
1198, à une donation faite par son frère à Boulbonne [Gall. Christ. 
XIII, 234 b; cf. Vaissète, III, 109). Elle avait épousé Jordan II, 
seigneur de Plsle, qui mourut après 1200 (Vaissète, III, 74, 
112, 601). Elle était mère de Bernart Jordan, sur lequel voy. 
ci-dessus p. 147, note 1. C'est probablement d'elle qu'il s'agit ici. 
Sa sœur, dont on ignore le nom, avait épousé Rogier de Gom- 
minges, vicomte de Couserans (Vaissète, III, 74). 

2. Voy. ci-dessus, p. 87, n. 3. 



[424 5] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. \77 

« sentiments; et si on méjuge selon le droit, je suis 

« sauf et absous. [3285] Jamais je n'ai aimé les héré- 

« tiques, ni les croyants, ni les hommes noirs 1 . Loin 

« de là, je me suis rendu, offert, donné à Bolbone 2 , 

« où je me suis bien trouvé, où tout mon lignage s'est 

« rendu et fait ensevelir. Quant au Puy de Montségur, 

« la vérité est [3290] que je n'en ai jamais été, même 

« un jour, seigneur en possession. Et si ma sœur a 

« été mauvaise femme et pécheresse, je ne dois pas, 

« pour son péché, être exterminé. Si elle séjourna 

« dans le pays, c'était par droit déterminé, car le 

« comte mon père ordonna, avant de mourir, [3295] 

« que s'il avait enfant qui ne pût s'établir en aucun 

« lieu 3 , il n'avait qu'à revenir en la terre de son 

« enfance pour y avoir son nécessaire et y être bien 

« accueilli. Et je vous jure par le Seigneur qui fut 

« mis en croix que onques bon pèlerin ni aucun rou- 

« mieu 4 [3300] faisant un saint pèlerinage établi par 

i . J'interprète le texte qui dit simplement les « vêtus » ; voy. le 
vocab. du t. I au mot vestitz. 

2. Abbaye cistercienne du diocèse deMirepoix, Gall. christ. XIII, 
288. 

3. Qu'e nulk loc fos marritz veut dire proprement « qui fût 
« errant (c.-à-d. sans établissement fixe) en quelque lieu. » Il est 
sans doute fait ici allusion à la situation des cadets , qui allaient 
chercher fortune au dehors. 

4. Ici pereg ris et romeus sont à peu près synonymes. Cependant 
chacun de ces deux termes avait son sens propre qu'un passage 
de la Vita nuova (§ xli) définit ainsi : « Peregrini si possono in- 
« tendere in due modi, in uno largo ed in uno stretto. In largo, in 
« quanto è peregrino chimique è fuori délia patria sua; in modo 
« stretto non s'intende peregrino se non chi va verso la casa di 
« Santo Jacopo o riede. E però è da sapere che in tre modi si 
« chiamano propriamente le genti che vanno al servigio dell' Altis- 
« simo. Ghiamansi palmieri (anc. fr. paumier) in quanto vanno 

il 12 



178 CK01SADK CONTRE LKS ALBIlïEOIS. [4245] 

« Dieu n'a été par moi maltraité, ni dépouillé ni mis 
« à mort ; que jamais la voie de telles gens n'a été 
« envahie par mes hommes. Mais de ces brigands, 
« faux traîtres et parjures qui portaient la croix pour 
« ma perte, [3305] aucun n'a été pris par moi ni par 
« les miens qu'il n'ait perdu les yeux, les pieds, les 
« poings, les doigts. Et je me réjouis de ceux que j'ai 
« mis à mort, comme je regrette ceux qui m'ont 
« échappé. Quanta l'évêque, qui montre tant de véhé- 
« mence, [3310] je vous dis qu'en sa personne Dieu 
« et nous sommes trahis : qu'avec ses chansons men- 
ce songères*, ses dits insinuants, qui sont la perte 
« de tout homme qui les chante ou les récite, et avec 
« ses satires 2 aiguisées et polies, avec nos dons, grâce 
« auxquels il s'est maintenu en l'état de jongleur, 
« [331 5] avec sa doctrine mauvaise, il s'est élevé si 



« oltremare, là onde moite volte recano la palma; chiamansi pere- 
« grini in quanto vanno alla casa di Galizia....; chiamansi romei 
« in quanto vanno à Roma. » 

1. On sait que l'évêque Folquet de Marseille avait été troubadour 
et des plus célèbres. 

2. « Satires » est évidemment impropre , puisque c'est un mot 
antique; mais je ne trouve pas d'équivalent moins mauvais pour 
reproverbis. Ce mot peut signifier (par ex. v. 5410) un dicton, une 
sentence, comme dans l'ex. cité par Raynouard, V, 505 a; d'autres 
fois c'est un mot vif et mordant (6380, 8290), une répartie (5456) ; 
mais le voisinage de cansos et de motz (3311), qui désignent sûre- 
ment des compositions littéraires , donne à croire que reproverbis 
doit être entendu en un sens analogue. C'étaient probablement des 
sirventes. Proverbium se trouve au même sens en latin. Dans la 
chronique du Bec une pièce française de 16 vers est précédée de 
ces mots : « Unde illud proverbium gallice » (Bouquet , XXIII , 
456 e). — On ne possède de Folquet que des chansons amoureuses, 
antérieures, sans doute, à son entrée en religion, et une ou deux 
poésies pieuses. 



[1213] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. -179 

« haut qu'on n'ose rien dire pour défendre ce qu'il 

« attaque. Et par suite, alors qu'il fut devenu moine et 

« abbé l , la lumière fut si fort obscurcie en son abbaye, 

« qu'il n'y eut bien ni repos jusqu'à ce qu'il en fût 

« sorti. [3320] Et quand il a été élu évêque de Tou- 

« louse, un tel incendie embrasa toute la terre que 

« jamais il n'y aura assez d'eau pour l'éteindre. 

« A plus de cinq cent mille, grands et petits, il y a 

« fait perdre la vie, le corps et l'âme. [3325] Par la 

« foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à 

« son maintien, il semble être plutôt l'Antéchrist 

« qu'un légat de Rome ! 

CXLVI. 

« Car le légat de Rome m'a dit et octroyé que le sei- 
« gneur pape me rendra mon héritage. [3330] Et que 
« personne ne me tienne pour sot ni pour fou, si je 
« désire recouvrer le château de Foix ; Dieu sait com- 
« bien je l'aurais (le pape) en estime 2 [s'il me rendait 
« mon château]. Monseigneur le cardinal sait ce qu'il 
« en est, comme je l'ai rendu de bonne foi, sagement 

1. Du Toronet, diocèse de Fréjus, de 1201 (au plus tôt) à 1205, 
époque à laquelle il fut nommé à l'évêché de Toulouse; voy. Gall. 
christ., I, 450 et 648-9, et Vaissète, nouv. édit., IV, 354. 

2. Col tendria membrai est malaisé à entendre, à cause du sens 
vague et étendu de membrat, qui signifie non-seulement « ce dont 
« on se souvient », mais encore « connu favorablement, réputé, 
« digne d'une haute estime » (cf. 3352, 4254, etc.; voir le vocab.). 
— Si on adoptait la correction ténia, proposée dubitativement en 
note, le sens serait « Dieu sait combien je le tenais (mon château) 
« présent à l'esprit (= combien je l'aimais) », ce qui est assez 
faible. L'interprétation de Fauriel « que je le garderai (mon 
« château) loyalement », exigerait membratz. La faute ne serait 
pas extraordinaire dans ce texte-ci, mais il est difficile d'attribuer 
à membrat le sens de « loyal » . 



^ 80 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS, [1 2-1 5] 

« et de bonne grâce. [3335] Celui qui retient un dépôt, 

« au nom du droit comme de la raison, il encourt le 

« blâme. — Comte, » dit le pape, « tu as bien exposé 

« ton droit, mais tu as un peu amoindri le nôtre. Je 

« saurai quel est ton droit et ce que tu vaux ; [3340] et 

« si tu as bon droit, quand je l'aurai vérifié, turecou- 

« vreras ton château tel que tu l'as livré. Si l'Église te 

« reçoit à titre de condamné, tu dois trouver merci, 

« pourvu que tu sois dans la voie de Dieu. Tout 

« pécheur mauvais , perdu , enchaîné [ dans le 

« péché], [3345] l'Église doit le recevoir lors- 

« qu'elle le voit en danger, pourvu qu'il se repente 

« sincèrement et se soumette à sa volonté. » Puis il 

dit aux autres : « Entendez cette parole, car à tous je 

« veux répéter ce que j'ai ordonné : que tous mes dis- 

« ciples marchent illuminés [de la lumière céleste?], 

« [3350] portant feu et eau et pardon et clarté, et 

« douce pénitence, et humilité ; qu'ils portent croix 

« et glaive, signe de la justice, et bonne paix en terre ; 

« qu'ils observent la chasteté ; qu'ils fassent régner 

« droiture et vraie charité ; [3355] qu'ils s'abstiennent 

« de rien faire qui ait été défendu par Dieu. Quiconque 

« en dit plus, ou prêche autre chose, ne le fait pas 

« d'après mon ordre ni avec mon assentiment . » Raimon 

de Roquefeuil 1 s'est écrié : « Sire droit pape, aie merci 

« et pitié [3360] d'un enfant orphelin, banni malgré sa 

« jeunesse, fils du vicomte honoré qui a été mis à mort 

4. Les ruines du château de Roquefeuil existent encore sur 
le mont Saint-G-uiral, aux limites des communes de Dourbie, 
d'Arrigas et d'Alzon (G. Durand, Dict. topogr. du dêp. du Gard). 
Raimon de Roquefeuil fit, en termes très-humbles, sa soumis- 
sion entre les mains de l'archevêque de Narbonne, le 16 mars 
1226 (n. s.), Teulet, Layettes du Trésor, n° 1747. 



[4245] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 84 

« par les croisés et par Simon de Montfort lorsqu'on le 
« lui eut livré 1 . Et quand il reçut le martyre à tort et à 
« péché, alors Parage baissa du tiers ou de la moitié 2 . 
« [3365] Tu n'as pas en ta cour cardinal ni abbé qui 
« ait été chrétien plus croyant. Et puisque le père est 
« mort, sire, rends au fils déshérité sa terre, et sauve 
« ton honneur ! Et si tu refuses de la lui rendre, puisse 
« Dieu t'en récompenser [3370] en chargeant ton âme 
« de cette iniquité ! Si tu ne la lui livres à terme bref 
« et fixe, je te réclame la terre, le droit et l'héritage au 
« jour du Jugement, où tous nous serons jugés ! — 
« Barons, » se dit-on l'un à l'autre, « il a bien prê- 
te sente sa revendication. — [3375] Ami, » dit le pape, 
« justice sera faite. » Il entre en son palais, avec lui 
ses privés, tandis que les comtes demeurent sur le 
pavé de marbre historié. Arnaut de Gomminges 3 dit : 
« Nous avons bien travaillé ; maintenant nous pouvons 
« nous en aller, car on a expédié tant de besogne 
« [3380] que le pape rentre. » 

GXLVII. 
Le pape se rend du palais en un jardin pour cacher 

1. Voy. p. 46, n. 3. Le jeune Raimon Trencavel II, dont il 
est ici question, était né en 1207. Il était alors, et fut encore 
pendant plusieurs années, sous la tutelle du comte de Foix 
(Vaissète, III, 184). 

2. J'opère, en traduisant, la transposition proposée à la note des 
vers 3363-4. 

3. Figure, avec Bernart de Gomminges son cousin, parmi les 
défenseurs de Toulouse, en 1218 (v. 9507). On possède de lui un 
sirventes imprimé dans YArchiv fur d. Studium d. neueren 
Sprachen , XXXIV, 197, et que YHist. litt. a, par mégarde, 
analysé deux fois, XVIII, 557, et XIX, 615. 



182 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. U^S] 

son affliction et se distraire. Les prélats de l'Église 
viennent, prononçant des paroles discordantes 1 , par 
devant le pape pour faire une démarche 2 , [3385] et ils 
accusent les comtes avec dureté et violence : « Sire, si tu 
« leur rends leur terre, nous sommes tous demi- 
ce morts ; si tu la donnes à Simon, nous sommes sauvés. 
« — Barons, » dit le pape, « ne vous déplaise que je me 
« consulte. » Il a ouvert un livre, et reconnu par un 
sort 3 [3390] que le comte de Toulouse peut arriver 
à bon port. — « Seigneurs, » dit le pape, « en cette 
<r affaire, je suis en désaccord avec vous. Contre droit 
« et raison , comment aurais-je l'injustice de déshé- 
« riter à tort le comte qui est vrai catholique, de lui 
« enlever sa terre, de transporter son droit [à autrui] . 
« [3395] Il ne me semble pas que ce soit raison ; mais 
« je consens à ceci : Que Simon ait toute la terre ! car 
« je la lui confirme en ces termes : toute celle des 
« hérétiques du Puy jusqu'à Niort 4 , et du Rhône jus- 
« qu'au Port 5 , moins celle des orphelins et des 



1. C.-à-d., si j'entends bien vengro a un descort, parlant sans 
ordre, tous à la fois, de façon que leurs paroles ne formaient point 
un ensemble harmonique, un accord. 

2. Per traire .j. bel conort est bien obscur; p.-ê. obtiendrait-on 
un sens un peu meilleur en corrigeant ._;'. bel en ab el, « pour 
prendre conseil avec lui » ? 

3. Allusion à une superstition, venue de l'antiquité, restée très- 
vivace au moyen âge, et sur laquelle on a une infinité de témoi- 
gnages; voy. Du Gange, Sortes sanctorum, VI, 304; Hist. litté- 
raire, III, 11 et suiv. ; Flamenca, v. 2300, etc. On sait par P. de 
V.-C. (fin du ch. xvn) que Simon de Montfort avait ainsi, en 
ouvrant au hasard un psautier, pressenti l'avenir avant de se croiser. 

4. Niort, qui est une limite beaucoup trop septentrionale, a 
sans doute été suggéré par la rime. 

5. Saint-Jean-Pied-de-Port, ou le Port de Venasque ? 



[12 lo] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 183 

« veuves. » Il n'y a prélat ou évêque qui ne se 
récrie. [3400] C'est dans ces termes que [le pape] a 
octroyé la terre au comte de Montfort. Plus tard, 
pour cette terre, il a trouvé la mort à Toulouse ; dont 
le monde resplandit et Parage est sauvé , et , par la 
foi que je vous dois, don Pelfort 1 s'en réjouit plus que 
l'évêque Folquet. 

1. Personnage qui figure à diverses reprises dans le poëme, avec 
le rôle d'un homme d'action et de bon conseil (voy. 7153, 7440, 
7491, 7617, 9357). Ce Pelfort, dont le poëte ne nous fait nulle 
part connaître la qualité ni l'origine, est selon toute vraisemblance 
le même qu'un certain « Pilusfortis » ou « Pelfort » de Habas- 
tens sur lequel les renseignements ne nous manquent pas. En 
1202, il traite au nom de la ville de Rabastens avec Toulouse 
(Vaissète, III, 115; Clos, Recherches sur le régime municipal dans 
le Midi de la France au moyen-âge, dans les Mémoires présentés à 
V Académie des Inscriptions, 2 e série, III, 346, et p. 122 du tiré à part). 
En février 1211 (n. s.), il figure le premier parmi les seigneurs et 
nobles de Rabastens, dans une transaction, garantie par le comte 
de Toulouse, entre ceux-ci et les bourgeois de Rabastens (Teulet, 
Layettes du Trésor, n° 959). En 1234 et 1237 il est témoin ou par- 
tie en des actes concernant à la fois Rabastens et le comte de Tou- 
louse (Teulet, n» s 1680, 1681, 2483). Pelfort était plus que suspect 
d'hérésie, comme le montre la déposition suivante, que nous a 
conservée Doat (t. XXII, fol. 30) : « A. D. m. ce. xliv., .ij. kal. 
« martii, Peregrina uxor quondam Willelmi Gasc, que fuit domi- 
« cella uxoris comitis Tholose, sororis régis Aragonum, jurata 
« dixit quod in presencia sua vidit apud Rabastenx matrem d'en 
« Pelfort, domini de Rabastenx, et cluas sorores ipsius Pelfort 
« hereticas in domo ipsarum hereticarum, et vidit ibi cum eis 
« dominam Orbriam, uxorem dicti Pelfort, et duas domicellas 
« ipsius Orbrie, de nominibus quarum non recolit ; sed ipsa que 
« loquitur non adoravit nec vidit alias adorantes. Dixit etiam 
« quod fuit ibi per très dies; et fuerunt .xl. anni, vel circa. * 
En 1243 nous trouvons à Rabastens un Jordanus Pilusfortis qui 
était vraisemblablement son fils (Rossignol , Monographies du 
Tarn, IV, 255). 



4 84 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2Í5] 

GXLVIH. 

[3405] Folquet notre évêque, en présence de tous, 
parle doucement au pape, faisant tous ses efforts : 
« Sire, pape véritable, cher père Innocent, comment 
« peux-tu déposséder de cette façon déguisée le comte 
« de Montfort qui est fidèle serviteur [341 0] et fils 
« de sainte Eglise, et ton partisan ; qui supporte les 
« peines, les fatigues, les luttes, et chasse l'hérésie, 
« les mainadiers et les sergents 1 ? Tu lui enlèves la 
« terre, avec villes et fortifications, qui a été conquise 
« par les croix et par les luisantes épées, [3415] 
« Montauban et Toulouse ; [tu les lui enlèves] par ces 
« conditions, sauf la terre des hérétiques; et celle 
« des vrais croyants, des orphelins et des veuves est 
« réservée ! Mais onques ne fut dit ni fait si cruel so- 
« phisme, si astucieux jugement, ni si énorme outrage 
« au bon sens; [3420] et ce que tu lui octroies (à 
« Simon) équivaut à une spoliation, car tu commences 
« par favoriser le comte Raimon. Tu le tiens pour 
« catholique, homme de bien et pieux ; et de même 
« les comtes de Comminges et de Foix. Or donc, s'ils 
« sont catholiques et si tu les prends pour tels, [3425] la 
« terre que tu octroies à Simon, tu la lui reprends au 
« même moment 2 ; car ce que tu lui donnes, ce n'est 



1. Les troupes mercenaires du comte de Toulouse. 

2. Aisso es lai reprens (3425) n'a aucun sens : reprens ne peut 
être un subst. comme je l'ai marqué à tort au vocab. Je corrige 
aissi (ou aici) eis la i (pour la li) reprens. Le raisonnement de Fol- 
quet, raisonnement parfaitement logique, est celui-ci : « Donner à 
Simon de Montfort des terres en apparence très-considérables, en 



[4215] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 485 

« rien, c'est néant. Mais livre-lui la terre tout entière 
« à lui et à sa lignée, sans réserve. Et si tu ne la lui 
« donnes pas toute en propriété, [3430] je demande ' 
« que partout passe glaive et feu dévorant. Si tu la lui 
« enlèves à lui catholique, et la lui interdis à cause 
« d'eux, moi ton évêque, je te jure en vérité que pas 
« un d'eux n'est catholique ni ne tient son serment 2 . 
« Et si tel est le motif pour lequel tu le condamnes, 
« tu fais bien voir [3435] que tu ne veux pas de son 
« alliance et que tu oublies toute discrétion. » L'ar- 
chevêque d'Auch 3 parle ainsi : « Cher et puissant sei- 
« gneur [écoutez 4 ] ce que dit l'évêque qui est sage et 
« savant. Si Simon perd la terre, ce sera une injustice 
« et un désastre. » Plus de trois cents cardinaux et 
évêques [3440] disent au pape : «.Sire, tu nous donnes 
« à tous un démenti. Nous avons prêché et exposé au 
« peuple que le comte Raimon est mauvais, que mau- 
« vaise est sa conduite, et que pour cela il ne convien- 
« drait pas qu'il eût terre à gouverner. » L'archidiacre 
de Lyon sur le Rhône, qui se tenait assis, se lève 
[3445] et leur dit sévèrement : « Seigneurs , cette 

en retranchant ce qui appartient aux vrais catholiques, c'est ne 
lui rien donner du tout, dès l'instant qu'on admet au nombre des 
catholiques le comte Raimon et les comtes de Foix et de Gom- 
minges. C'est reprendre d'une main ce qu'on donne de l'autre. » 
— Fauriel n'a pas compris cette partie du discours de Folquet. 

1. M. à m. « je veux », mais ici comme bien souvent en anc. 
fr. et en prov. « vouloir » exprime le désir plutôt que la volonté. 

2. Ces derniers mots paraissent faire allusion aux professions de 
foi qu'on avait exigées de ces personnages. Voy. ci-dessus, p. 166, 
n. 2. 

3. Garsias II [Gall. Chr. 1, 990), le successeur de celui qui est 
mentionné au v. 226. 

4. Il paraît manquer ici un vers, voy. la note sur le v. 3436. 



i 86 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 245] 

« accusation ne plaît point à Dieu, car Je comte Rai- 
« mon a pris la croix tout d'abord, a défendu l'Eglise 
« et exécuté ses ordres; et si l'Eglise l'accuse, elle 
« qui devrait le protéger, [3450] elle en aura la faute, 
« et notre crédit baissera. Et vous, sire évêque, vous 
« êtes si mauvais et si plein de fiel, que, par l'effet de 
« votre prédication et de vos dures paroles qui nous 
« compromettent tous, et vous plus que personne, 
« plus de cinq cent mille personnes 1 ont été réduites à 
« une vie misérable, [3455] l'esprit dans l'affliction 
« et le corps saignant. Et alors même que nous 2 
« serions tous liés par serment prêté sur reliques, 
« nous et tous ces autres qui font tant pour nuire au 
« comte Raimon, pourvu seulement que le seigneur 
« pape se montre équitable et clément, le fils honoré 
« du comte est de si haute race [3460] qu'il ne sera 
« pas longtemps déshérité sans revendication. — Sei- 
« gneurs, » dit le pape, « vos cruels sentiments, vos 
« prédications pressantes et brûlantes, auxquelles 
« vous vous livrez contre mon gré, je ne sais rien de 
« tout cela; et je ne dois pas consentir à vos désirs ; 
« [3465] car jamais, par la foi que je vous dois, il ne 
« m'est sorti de la bouche que le comte Raimon dût 
« être condamné ni ruiné. Seigneurs, l'Eglise reçoit 
« les pécheurs pénitents; et s'il est accusé par les 
« sots et les ignorants, si jamais il a fait chose qui soit 
« déplaisante à Dieu, [3470] il s'est rendu à moi, sou- 
ci pirant et gémissant, pour accomplir nos décisions 

1. Le même chiffre, assurément exagéré, que plus haut v. 3323. 

2. Dans le texte « vos o aviam », « si nous vous vous avions juré » ; 
mais on obtient un meilleur sens en corrigeant nos, « si nous 
avions juré ». 



[4245] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 87 

« et mes ordres. » Vient ensuite l'archevêque de Nar- 
bonne, disant : « Sire, puissant et digne père, le sens 

« abonde en vous; jugez et gouvernez sans crainte, 

« [3475] et que ni la peur ni l'argent 1 ne vous éloi- 

« gnent de Dieu 2 ! — Barons, » dit le pape, « la cause 

« est jugée : le comte est catholique et se comporte 

« loyalement, mais que Simon tienne la terre ! 

CXLIX. 

« Que Simon tienne la terre , si c'est la volonté de 
« Dieu ! [3480] et nous, jugeons selon le droit, comme 
« nous avons commencé 3 . » — Et il prononce et juge, 
de façon que tous l'ont écouté : « Barons, je dis que le 
« comte est un vrai catholique. Et si le corps est 
« pécheur et sous le coup d'aucune faute , mais que 
« l'esprit en soit contrit , en fasse l'aveu et s'en 
« repente, [3485] la faute retombe sur le corps, et le 
« pénitent doit être sauvé 4 . C'est pour moi grande 

1. 11 l'engage à ne pas se laisser corrompre par des présents. 

2. Traduit conformément à la correction proposée au v. 3475. — 
Il n'est pas invraisemblable que l'archevêque Arnaut Amalric, 
autrefois le chef véritable de la croisade, ait parlé dans un sens 
peu favorable à Simon de Montfort. Il était alors en lutte avec 
lui au sujet de ses droits sur le duché de Narbonne, et la lutte 
dura jusqu'à la mort de celui-ci. Les pièces relatives à cette que- 
relle sont analysées dans la nouvelle édition de l'Histoire de Lan- 
guedoc, V, 1569-72. 

3. Ou p.-è., « comme il (le droit) est fixé »; empres peut 
admettre cette interprétation. 

4. Cette distinction un peu subtile fait penser aux débats du 
corps et de l'âme si fréquents au moyen-âge ; sur lesquels on peut 
voir Th. Wright, Latin poems altributed to W. Mapes, p. 95 et ss. 
321 ss., Du Méril, Poésies lat. ant. au XII e siède(1843), p. 217; 
Germania III, 396 ss., etc. L'idée consiste, à attribuer la faute au 
corps afin de décharger l'âme. 



188 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 5] 

« merveille que vous m'ayez mis en demeure d'assi- 
« gner le pays au comte de Montfort, car je ne vois 
« pas de juste raison pour le faire. » Maître Thédise 
parla ainsi : « Sire, la fidélité [3490] du comte de 
« Montfort, qui s'est acquis un si grand mérite en 
« chassant les hérétiques et en défendant l'Eglise, lui 
« devrait valoir la possession de la terre. — Maître, » 
dit le pape, « il y a bien compensation, puisqu'il dé- 
« truit les catholiques à l'égal des hérétiques 1 . [3495] 
« Grande plainte et grandes réclamations m'en vien- 
« nent chaque mois, tellement que le bien baisse tandis 
« que le mal monte. » Par la cour se lèvent [les évê- 
ques] par groupe de deux ou de trois ; tous vont au 
pape et l'interrogent : « Sire, puissant pape, sais-tu 
« où en sont les choses? [3500] Le comte de Montfort 
« est resté en Carcassais pour détruire le mal et y in- 
« troduire le bien, et chasser les hérétiques, les rou- 
« tiers, les Vaudois 2 et peupler [le pays] de catholiques, 
« de Normands, de Français. Et puisque sous le signe 
« de la croix il a conquis tout ce pays, [3505] Age- 
« nais et Quercy, Toulousain et Albigeois, Foix la 
« ville forte, Toulouse et Montauban, qu'il a mis en la 
« main de la sainte Eglise , et que l'Eglise a pris ; 
« puisqu'il a donné et reçu tant de coups, répandu 

1. On lit dans les chroniques de S. Aubin d'Angers, à l'année 
1210 : « Franci et alii innumeri populi cruce-signantur in pectore, 

« contra Albigenses vadunt facientes immanissimam stragem 

« haereticorum et catholicorum quos non potuerunt discernere » 
(Chron. des églises d'Anjou, p. p. Marchegay et Mabille, p. 58). 

2. Les Vaudois sont toujours distingués des hérétiques propre- 
ment dits ou Albigeois, et considérés, selon les paroles de P. de V.- 
C. (ch. ii, Bouq. 6 e), comme « longe minus perversi » ; voy. la 
dissertation de P. Jas De Valdensium secta ab Albigentïbus bene 
distinguenda, Lugd. Batav. 1834, in-4°. 



[124 5] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 189 

« tant de sang avec de mortels glaives, [351 0] que de 
« tant de façons il s'est appliqué à cette œuvre, ce n'est 
« point droit ni raison qu'on lui enlève maintenant la 
« terre ; et on ne voit pas comment on pourrait la lui 
« enlever ; et contre quiconque la lui enlèverait nous 
« prendrions sa défense. — Barons, » dit le pape, 
« je ne puis que m' affliger, [3515] quand orgueil et 
« malice ont pris place entre nous. Nous devrions 
« gouverner toute chose par bon droit, et voilà que 
« nous accueillons le mal et détruisons le bien. Et si 
« le comte était condamné, ce qu'il n'est pas, son fils 
« pourquoi perdrait-il la terre et l'héritage? [3520] 
« Jésus-Christ, roi et seigneur, a dit que le péché du père 
« ne retombe pas sur le fils 1 ; et s'il a dit non, oserons- 
« nous dire oui ? 11 n'y a cardinal ni prélat, pour tant 
« qu'il puisse dire, qui ne soit convaincu d'erreur s'il 
« condamne cette parole. [35^5] Il y a encore«un fait 
« dont il ne vous souvient plus : c'est que lorsque les 
« premiers croisés vinrent en Biterrois, pour ravager 
« la terre, alors que Béziers fut pris, l'enfant était si 
« jeune 2 et si innocent qu'il ne savait pas distinguer le 
« mal du bien; [3530] il eût mieux aimé un oisillon, 
« un arc ou un piège 3 , que la terre d'un duc ou d'un 
« marquis. Et qui d'entre vous oserait prétendre 
<t que, sans avoir péché, il doit perdre terre, rente ni 
« cens ? Pour lui encore il a son lignage, [3535] du 
« sang le plus élevé qui puisse être. Et puisqu'il y a en 
« lui un esprit courtois, puisque écriture ni rien ne le 

1. Je ne crois pas qu'il y ait rien de pareil dans aucun des 
quatre évangiles. 

2. A l'époque du sac de Béziers (juillet 1209), le jeune Raimon 
accomplissait sa douzième année. 

3. Un piège à prendre les oiseaux. 



190 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 24 5j 

« condamne ni le juge, quelle bouche oserait pro- 
« noncer sa perte, le condamner à vivre des secours 
« d'autrui? [3540] Sera-t-il donc à ce point abandonné 
« de Dieu, de raison, de merci, lui qui devrait donner, 
« qu'il lui faudra recevoir 1 ? Car celui qui va de maison 
« en maison pour obtenir les secours d'autrui, mieux 
« lui vaudrait la mort, ou qu'il ne fût pas né. » De 
toutes parts les assistants lui disent : « Sire, ne 
« craignez point ; [3545] que le père et le fils aillent à 
« leur destinée, et adjugez le pays au comte Simon, et 
« qu'il tienne la terre ! 



CL. 



« Que Simon tienne la terre et la gouverne ! — 
« Barons, » dit le pape, « puisque je ne puis la lui 
« enlever, [3550] qu'il la garde bien, s'il peut, et ne 
« se la laisse pas rogner, car jamais, de mon vouloir, 
« il ne sera prêché pour venir à son secours. » Alors 
l'archevêque d'Obezin 2 prend la parole : « Sire, puis- 

1. Cf. p. 194, n. 2, et v. 3625 et 3710. N'avoir rien à donner 
était, dans les idées du moyen âge, le dernier degré de l'abais- 
sement. Déjà dans Bo'éce (v. 89) : 

Non ai que prenga ne no posg re donar. 

2. « L'archevêque Obicin », Fauriel, traduction, « l'archevêque 
d'Obicin », le même, table. Il est superflu de faire remarquer 
qu'il n'existe pas d'archevêché de ce nom. La réd. en pr. porte 
« l'evesque d'Osma », ce qui ne saurait convenir à la mesure du 
vers. Nous avons la liste des personnes qui furent convoquées au 
Concile de Latran (Innoc. epist. 1. XVI, ep. xxx), mais aucun des noms 
qui y figurent ne me met sur la voie de la correction. Le nom le 
moins improbable est p.-ê. Embrun, Ebreun dans Girart de 
Roussillon, ms. d'Oxford fol. 27 v", ms. de Paris fol. 14 (v. 973 
de l'édition de M. Hofmann, qui commet la faute d'imprimer E 



[4245] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. -1 94 

« sant pape, juste et vrai sauveur, bien que le comte 

« de Montfort t'ait ici envoyé son frère, [3555] et 

« l'évêque Folquet, qui se fait son avocat, malgré tout 

« Simon de Montfort ne recueillera pas un fort héri- 

« tage, car l'honoré neveu du roi i a bien le droit de 

« lui en rogner; et s'il perd, à tort, la terre de son 

« père, par droit et par raison il la tiendra de sa 

« mère , [3560] car j'ai vu l'acte où le notaire a écrit 

« que la cour de Rome a confirmé le douaire 2 . Et 

« puisque tu es chef et gardien du mariage, l'enfant 

« n'est pas condamné, ni perdu, ni coupable. Et 

« puisqu'il est fils légitime, noble, de bonne origine 

« [3565] et du meilleur lignage qu'on puisse dire, lui 

« faudra-t-il donc aller par le monde, abandonné, 

« comme un mauvais larron ? Alors Parage sera mort, 

« et Merci sans force. — Non, » dit le pape, « car ce 

« n'est pas à faire, et je lui donnerai terre comme il 

Breugap, au lieu d'Ebreu, Gap). La forme qui conviendrait à la 
langue du poëme serait Ebrezun , lequel, écrit eb'zun, aurait pu 
aisément être transcrit obezin. La difficulté est ailleurs. Elle con- 
siste en ceci que l'archevêque d'Embrun, Bernart Ghabert, qui 
assista en effet au concile de Latran, fut chargé de porter à 
Rome la lettre par laquelle les prélats réunis en concile à Mont- 
pellier (ci-dessus, p. 169, note 3), priaient le pape de transporter à 
Simon de Montfort les terres du comte de Toulouse (P. de V.-G. 
ch. Lxxxr, Bouq. 101 ab); ce qui semblerait indiquer chez cet 
archevêque des dispositions toutes différentes de celles que lui 
prête le poëte. 

1. Le jeune Raimon était petit-fils de Henri II par sa mère 
Jeanne, et par conséquent neveu du roi régnant Jean Sans-Terre. 
Cf. v. 3583, et ci-dessus v. 3176. (Dans la traduction, p. 172, une 
erreur de l'imprimerie a rendu les notes inintelligibles. Voir aux 
Additions et corrections.) 

2. Le douaire constitué en faveur de la comtesse Jeanne. Nous 
n'avons plus cet acte. 



192 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1215] 

« me conviendra : [3570] le Venaissin, et la terre qui 
« appartenait à l'empereur 1 . Et s'il se montre dévoué 
a à Dieu et à l'Eglise sa mère, s'il n'est envers eux ni 
« orgueilleux ni traître, Dieu lui rendra Toulouse et 
« Agen et Beaucaire. » L'abbé de Beaulieu 2 parla ainsi : 
« Sire, toi qui nous éclaires, [3575] ton fils le roi d'An- 
« gleterre, ton fidèle ami, qui s'est fait ton homme, et 
« t'aime d'un cœur sincère, t'a envoyé son sceau, et 
« un messager chargé de ses paroles, pour qu'il te 
« souvienne de Merci, et du jugement de Darius 3 . Que 
« ta réponse le comble d'une joie dont son cœur 
« s'illumine! — [3580] Abbé, » dit le pape, « je n'y 
« puis rien faire : chacun de mes prélats opine contre 
« moi; c'est pourquoi en mon cœur je dissimule, 
« [voyant] que le neveu du roi ne trouve ami ni dé- 
« fenseur ; mais j'ai souvent ouï dire [3585] qu'homme 
« jeune au cœur vaillant, quand il sait donner et 
« endurer, et qu'il a de l'énergie, recouvre son héri- 
« tage. Et si l'enfant est preux, il saura ce qu'il doit 
« faire ; car certes le comte de Montfort ne l'aimera 
« guère, et ne le tient pas pour son fils, ni l'enfant lui 
« pour son père. [3590] Merlin, qui fut bon devin, l'a 
« prédit : qu'encore viendra la pierre et celui qui la 

1. A l'empereur d'Allemagne, c.-à-d. la rive gauche du Rhône. 

2. Beaulieu (ou, selon la prononciation actuelle, Bewley) dans le 
New-Forest, Hants; abbaye fondée par Jean Sans-Terre. Nous savons 
par Roger de Wendover, éd. Goxe, III, 344 (reproduit par Mathieu 
Paris, Hist. Minor, éd. Madden, II, 168, Chron. maj., éd. Luard, 
11,633; cf. Mansi, Concilia, XXII, 1070) que le roi d'Angleterre 
avait envoyé au Concile de Latran trois « procuratores », au 
nombre desquels l'abbé de Beaulieu, pour soutenir sa querelle 
contre l'archevêque de Ganterbury, Etienne de Langton. 

3. Allusion à I Esdras, vi? 



[4 24 5] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 4 93 

« sait lancer, tellement que de toutes parts vous ouïrez 
« crier : Qu'elle tombe sur le pécheur i ! » 



CLI. 



Qu'elle tombe sur le pécheur ! et Dieu garde celui 
[3595] qui doit tenir la terre, et délaisse l'autre ! 

Le seigneur pape revient de prononcer son arrêt, 
lui et les évêques qui l'ont amené à se décider [en leur 
sens], et il confirme la terre au comte de Montfort 2 . 

1. Je ne vois rien qui puisse s'appliquer ici dans les prophéties 
de Merlin telles qu'elles se trouvent dans G-eoffroi de Monmouth. 
Mais, dans une rédaction très-différente et beaucoup plus longue, 
il y a un chapitre ayant pour rubrique « De une pierre qui tuera 
« le géant devant Iherusalem », où on lit qu'un géant viendra 
attaquer Jérusalem et en abattra les murs avec une massue de 
fer. « Mais le miracle de la vertu de Dieu le tuera, et ce sera 
« une pierre qui sortira d'une perrière qui parmy le chief le frap- 
« pera, et par celluy coup mourra celluy géant payen » {Les pro- 
phéties de Merlin, édit. A. Vérart, 1498, fol. lxxxiiij v°; éd. de la 
veuve J. Trepperel, fol. lxviij v°). 

2. Voici tout ce que P. de V.-C. (début du ch. lxxxiii) nous dit 
des scènes qui occupent ici environ 500 vers : « Anno Verbi incar- 
« nati .mccxv., mense Novembri, dominus papa Innocentius III, 
« convocatis patriarchis, archiepiscopis, episcopis, abbatibus et 
« aliis ecclesiarum prelatis, in Lateranensi ecclesia celebravit, in 
« urbe Roma, générale concilium et solemne. Inter alia quae 
« ordinata fuerunt in concilio et statuta, tractatum fuit de negotio 
« fidei contra haereticos Albigenses. Vénérant enim ad conci- 
« lium Raimundus, quondam cornes Tolosanus, et filius ejus 
« Raimundus, cornes etiam Fuxi, pacis et fidei manifestissimi 
« turbatores , supplicaturi concilio pro recuperatione terra? 
« suse quam perdiderant divina disponente censura, suffragante 
« auxilio signatorum. Gomes vero nobilis Montisfortis misit illuc 
« fratrem suum germanum, G-uidonem de Monteforti aliosque 
« fidèles nuncios et discretos. Verum quidem est quod fuerunt ibi 
« aliqui, etiam quod est gravius de praelatis, qui negotio fidei 

il 13 



-194 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 21 5] 

Et quand il eut congédié Ja cour assemblée, [3600] le 
comte de Toulouse va prendre congé, menant avec lui le 
comte de Foix qui sait bien dire et agir. Ils trouvent le 
pape disposé à écouter. Le comte [de Toulouse] s'incline 
et prend la parole : « Sire, droit pape, que Dieu aime 
« et tient cher, [3605] c'est pour moi grande mer- 
« veille qu'il y ait une bouche pour dire qu'aucun 
« homme ait droit de m'enlever mon héritage. Je n'ai 
« en moi tort ni faute pourquoi tu doives me condamner. 
« Je me suis mis en ton pouvoir pour recouvrer ma 
« terre 1 : je suis entré dans une eau sans bords, 
« [361 0] je ne sais plus où me diriger, par terre, ni 
« par mer. Certes ! jamais on n'a vu ni ouï, ce me 
« semble, que mon sort serait de quêter et de mendier à 
« travers le monde 2 . C'est maintenant que l'on pourra 

« adversi, pro restitutione dictorum comitum laborabant (Var- 
« chidiacre de Lyon, 3443 ; l'archevêque d'Obexin (?), 3552 ; Vàbbé 
« de Beaulieu, 3574), sed non prsevaluit consilium Architopel, 
« frustratum est desiderium malignorum. Dominus enim papa, 
« approbante pro majori parte et saniori sacrosancto concilio, in 
« hune modum ordinavit de eos negotio memorato. Statuit siqui- 
« dem et providit quod Tolosa civitas, et alia terrae a cruce-signa- 
« tis obtenta, concederentur comiti Montisfortis... terram vero 
t quam cornes Tolosanus habuit in Provincia custodiri voluit 
« summus pontifex, ut de illa fieret provisio in parte vel in toto 
« filio dicti comitis Tolosani, si tamen per certa fidelitatis et bonae 
« conversationis indicia ostenderes se misericordia dignum esse 
« (cf. 3568-70). » Le texte même de la sentence a été publié par 
D'Achery, Spicil. éd. in-fol. I, 707, et reproduit dans les collec- 
tions des Conciles (Mansi, XXII, 1069). 

1. L'acte de cession, daté d'un mercredi du mois d'avril 1214 
(p.-ê. 1215, n. s.), et adressé au légat Pierre, est dans Bouquet, 
XIX, 210, note a. 

2. Ce n'était sans doute pas la première fois que Raimon VI 
parlait ainsi au pape. En effet, le 4 février 1215, bien avant l'ou- 
verture du concile, Innocent ordonnait au légat Pierre de pour- 



[12-15] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 195 

« s'étonner à bon droit, quand le comte de Toulouse 

« est réduit à la misère, [3615] puisque je n'ai bourg 

« ni ville pour me réfugier. Quand je te rendis 

« Toulouse, je crus trouver merci, et si je l'avais 

« obtenue \ je ne me plaindrais pas. Et parce que je 

« te l'ai rendue, parce que je ne l'ai pas refusée, 

« me voilà dans la misère, réduit à implorer ta merci ! 

« [3620] Je n'aurais jamais cru, et je ne le devais pas 

« supposer, qu'avec la sainte Eglise je serais ainsi 

« déçu ! Tes paroles et ma confiance m'ont fait faire 

« telle folie que maintenant je ne sais où aller, ni où 

« me tourner. J'ai grande raison d'être affligé, quand 

« je viens à penser [3625] qu'il me faudra demander 

« à autrui, moi qui avais coutume de donner 2 ! Et 

« l'enfant qui ne sait ce que c'est que faute ni péché 3 , 

« tu ordonnes que sa terre lui soit enlevée, tu veux 

« le proscrire! Toi qui dois régir Parage et Merci, 

« qu'il te souvienne de Dieu et de Parage, et ne me 

« laisse pas succomber, [3630], car la faute en sera à 

« toi, si je n'ai où poser les pieds ! » Le pape l'écoute 
et le regarde ; il se prit à gémir en son cœur et à 
s'accuser. « Comte, » dit le pape, « tu n'as pas lieu 

voir, sur les revenus du comté de Toulouse, aux dépenses du 
comte, et la lettre , assurément écrite à la prière de Raimon (et 
qui peut par conséquent servir à fixer approximativement la date 
de son arrivée à Rome à janvier 1215), contient l'idée même qui 
est ici exprimée (cf. d'ailleurs v. 3540 et suiv.) : « Verum ... sup- 
« plicavit adultimum, ut, ne mendicare cogatur, ipsi faceremus in 
« expensis intérim provideri » (Teulet, Layettes du Trésor, 
no 1099; Potthast, n° 4950). 

1. E si ieu la tengues, le sens est douteux : on peut rapporter 
la à Toulouse aussi bien qu'à merci. 

2. Voy. ci-dessus, v. 3541. 

3. Cf. v. 3529. 



196 CROISADE C03TBE LES ALBIGEOIS. [12-15] 

« de te désoler ; je sais bien ce qu'en tout cela j'ai à 

« faire. [3635] Laisse-moi un peu me remettre et 

« réfléchir, je ferai amender ton droit et mon tort. Si 

« je t'ai dépouillé, Dieu peut t'enrichir; si tu as 

« grande affliction, Dieu peut te remplir d'allégresse, 

« et ce que tu as perdu Dieu peut te le restituer ; 

« [3640] situ vasdansles ténèbres, Dieu peut t'inonder 

« de lumière. Et puisque Dieu a pouvoir d'ôter et de 

« donner, garde-toi de désespérer en rien de lui. Si 

« Dieu me laisse assez vivre pour que je puisse gouver- 

« ner selon la justice, je ferai monter ton droit si haut 

« [3645] que tu n'auras plus cause de t'en plaindre à 

« Dieu ni à moi. Et quant aux hommes cruels qui 

« m'accusent, je te dis qu'avant peu tu m'en verras 

« prendre vengeance. Donc, en te retirant, emporte 

« ce souhait que, si tu as bon droit, Dieu te vienne en 

« aide ! [3650] Tu me laisseras ton fils, car je veux 

« chercher par quel moyen je pourrai lui donner un 

« héritage. — Sire, » dit le comte, « en ta sainte garde 

« je laisse et mon fils et mon sort. » Le pape le bénit 

en lui donnant congé. [3655] Le comte de Foix resta 

pour faire valoir ses droits, et le pape ordonne que son 

château lui soit rendu. Alors le père et le fils se prirent 

à soupirer, le fils parce qu'il restait, le père parce 

qu'il partait. Le comte sortit de Rome au point du 

jour, [3660] et se trouva rendu à Viterbe, pour la 

fête. Le comte de Foix y vint à la nuit tombante, et ils 

y séjournèrent pour y célébrer ce jour. Puis le comte 

s'en va veiller à Saint-Marc 1 et vénérer le saint corps; 

1. Saint-Marc est à Venise, qui n'est guère sur le chemin de 
Viterbe à Gênes. La mention de S. Marc a été omise par la rédac- 
tion en prose. 



[12^ 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 497 

[3665] puis il se rend à Gênes pour y attendre son fils 
qu'il a laissé à Rome. 

GLU. 

L'enfant reste à Rome, non pour son plaisir, car il 
n'y voit rien qui lui doive plaire: au contraire, il y voit 
ses ennemis sans pouvoir leur nuire. [3670] Mais il a 
tant de sens, de savoir et de jugement qu'il sait dissi- 
muler ce qui lui cause le plus de peine. 11 demeura, 
sans mentir, quarante jours à la cour pour regarder 
et apprendre, pour voir et ouïr comment le pape 
voudra se comporter avec lui. [3675] Mais P. R. de 
Rabastens 1 lui dit : « Sire, puisque nous ne pouvons 
« rien faire d'autre à la cour, je crois que plus nous y 
« resterons et plus nous aurons d'ennui. » Guillem 
Porcellet 2 dit : « Sire , allons auprès du seigneur 
« pape, pour voir comment nous pourrons nous 
« arranger. — [3680] Je veux bien, » dit l'enfant, 
« que nous allions l'interroger. » Quand le pape le vit, 
d'un air affligé, il le prit par la main et le fit asseoir, 
et l'enfant commence à exposer son affaire : « Sire 
« pape droiturier, voilà le moment de s'en aller, 
« [3685] et puisque je ne puis séjourner ici, et que 

1. Cf. ci-dessus, p. 171 n. 2. 

2. Il est question de ce Guillem Porcellet dans une lettre 
écrite par le légat Milon au pape en 1210. Il y est dit que ce sei- 
gneur était le frère du meurtrier du légat Pierre de Gastelnau, et 
qu'après le meurtre, le comte de Toulouse l'eut toujours comme 
commensal [Innoc. epist., 1. XII, ep. cvi; Mansi, Concilia, XXII, 
798). Il figure à côté de Bertran Porcellet, qui sera mentionné 
plus loin (v. 3861) comme témoin en divers actes (p. ex. Papon, 
Hist. de Prov. II, pr. n° XXXVI). 



498 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [ I 2] 6] 

« tu ne veux me dire rien autre, j'ai besoin que Dieu 
« et toi et Merci me viennent en aide ; je n'ai pas de 
« terre autant que j'en pourrais franchir d'un saut ; et 
« comme tu es mon père, celui qui me dois instruire, 
« je te prie de me montrer la voie du salut. — [3690] 
« Fils, » dit le pape, « ton intention est bonne. Si tu 
« suis les règles que je vais te prescrire, tu ne risques 
« point défaillir, ni en ce monde, ni en l'autre. Sache 
« aimer Dieu, l'honorer et lui rendre grâces, obéir 
« aux mandements de l'Eglise et à ses saints, [3695] 
« ouïr messe, matines et vêpres, honorer le corps de 
« Jésus-Christ, faire des offrandes, chasser l'hérésie 
« et vivre en paix. Garde-toi d'assaillir les maisons 
« religieuses, d'infester les chemins, de prendre l'avoir 
« d'autrui pour accroître le tien, [3700] de détruire 
« tes barons, de mal gouverner ton peuple ; laisse-toi 
« vaincre et dominer par Merci. Mais, si on veut te 
« déshériter et t' abaisser, sache te bien défendre et 
« maintenir ton droit. — Sire, » répond l'enfant, «j'ai 
« bien raison de m'aiïliger. [3705] Je ne puis en même 
« temps poursuivre et fuir. La pauvreté et le besoin 
« sont durs à supporter. N'ayant plus de terre, ne 
« sachant où me tourner, il me faudra prendre à 
« autrui de quoi me maintenir. En cela, je ne crois rien 
« dire d'excessif, [371 0] car j'aime mieux donner et 
« prendre, que recevoir et demander. — Ne fais 
« rien, » dit le pape, « qui puisse t' attirer la haine de 
« Dieu : il te donnera assez de terre si tu le veux 
« servir. Je t'ai fait réserver le Venaissin, la terre 
« d'Argence et Beaucaire; tu pourras t'en arranger, 
« [371 5] et le comte de Montfort aura le reste à gou- 
« verner jusqu'à ce que l'Eglise voie si ton sort peut 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 499 

« être amélioré. — Sire, » dit l'enfant, « il m'est dur 
« d'entendre qu'un homme de Winchester 1 a droit de 
« partager avec moi. A Jésus ne plaise [3720] que 
« jamais Simon se prenne à partager terre avec 
« moi ! la mort ou la terre, voilà ce que je lui ferai 
« prendre, de sorte que l'un de nous aura le pays 
« entier jusqu'à sa mort. Et puisque je vois qu'il en 
« faudra venir à la guerre, sire, je ne te demande 
« qu'une chose : [3725] c'est de me laisser la terre si 
« je la puis conquérir. » Le pape le regarda, et jeta 
un soupir, puis le baise et le bénit : « Veille à ce que 
« tu feras, et retiens mes paroles : tout ce qui s'obs- 
« curcit, ensuite s'éclaircit. [3730] Puisse Dieu Jésus- 
« Christ te laisser bien commencer et finir, et bonne 
« chance !» — Le comte sortit de Rome pour accom- 
plir son voyage, et arriva à Gênes ; et je puis bien 
vous garantir que lorsque son père le vit, il n'alla point 
le battre. [3735] Ils ne tardèrent pas à se mettre en 
route, et chevauchèrent gaiement pensant à l'arrivée, 
jusqu'à tant qu'ils furent à Marseille. 

CLIII. 

Arrivés à Marseille, ils descendirent sur la rive et 
furent accueillis avec joie et allégresse. [3740] Le 
comte prit logis au château de Toneu 2 . Mais, au qua- 



1. Voy. p. 41, n. 2. 

2. Probablement la tour de la douane (anc. l'r. tonlieu), ancien- 
nement Palatium Tholonei , ou Tholoneum , qui était placée à 
l'entrée du port; vcy. Méry et Guindon, Hist. de la commune de 
Marseille, II, 147 et 152. 



200 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 6"] 

trième jour, voici venir un messager, qui salua le 
comte et lui dit : « Seigneur comte, demain matin ne 
« faites pas long séjour, car l'élite d'Avignon vous 
« attend sur la rive, [3745] et ils sont plus de trois 
« cents qui vous feront hommage. » Le comte à ces 
mots fut rempli de joie. Le matin, lui et son fils se 
mettent en route, et quand ils furent si près qu'ils se 
rencontrèrent [avec la députation] sur le rivage, le 
comte descendit du bon mulet arabe, [3750] et les 
trouva à genoux sur la verdure. Le comte les reçut et 
eux lui avec allégresse. Arnaut Audegier, homme sage 
et vaillant, né d'Avignon, d'une noble famille, parla 
le premier, sachant quel est l'usage : [3755] « Sei- 
« gneur comte de Saint-Gilles, recevez un gage hono- 
« rable, vous et votre cher fils de légitime lignée. 
« Tout Avignon se met en votre seigneurie; chacun 
« se livre à vous corps et biens, [vous offre] les clefs 
« de la ville, les jardins et l'entrée. [3760] Ce que 
« nous vous disons, ne le tenez point pour chose 
« vaine, car il n'y a en ceci ni défaillance, ni orgueil, 
« ni excès. Mille chevaliers vaillants, guerriers accom- 
« plis, et cent mille hommes pleins de courage 1 ... et 
« ont fait serment et garanti par otages [3765] qu'ils 
« poursuivront désormais la réparation de votre 
« dommage. Vous aurez en Provence tous vos droits, 
« rentes, cens, tribut, péages; personne ne voyagera 
« sans payer le droit de sauf-conduit. Nous garderons 
« les passages du Rhône, [3770] et mettrons le pays 
« à sang jusqu'à ce que vous ayez recouvré Toulouse 
« et votre juste héritage. Les chevaliers bannis sorti- 

1 Voir au t. I la note sur le v. 3764. 



[4216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 201 

« ront des bois et n'auront plus à redouter tempête 
« ni orage. Et vous n'avez au monde ennemi si sau- 
« vage [3775] qui n'en soit pour sa honte, s'il vous 
« fait mal ou tort. — Seigneur, » dit le comte, « vous 
« faites preuve de bon jugement et de vaillance, en 
« prenant ma défense, et vous aurez l'appui de toute 
« la chrétienté et de votre patrie, car vous relevez les 
« preux, et joie et Parage. » [3780] Le lendemain, 
sans perdre de temps, ils chevauchèrent ; ils entrèrent 
dans Marseille, où ils ne firent pas long séjour, et 
arrivèrent à Salon à la nuit tombante, et prirent avec 
plaisir leurs logements. 

CLIV. 

Avec grande joie ils prirent leurs logements, et le 
matin, au moment de la rosée, [3785] quand la douce 
aube apparaît, que se fait entendre le chant des 
oisillons, que s'épanouit la feuille et la fleur sor- 
tant du bouton, les barons se mirent à chevaucher, 
deux à deux, par les plaines herbues, s' occupant 
d'armes et d'armures. Gui de Cavaillon 1 , monté sur un 
cheval roux, [3790] dit au jeune comte : « Voici le 
« temps où Parage a grand besoin que vous soyez 

1. Seigneur qui, jusqu'à présent, n'est guère connu que comme 
troubadour. En 1204 il fut, avec le comte de Provence, Guillem 
du Baus et quelques autres, témoin de Pierre d'Aragon lors de 
son mariage avec Marie de Montpellier (Teulet, Layettes du Tré- 
sor, n° 717), en 1209 à la cession du comté de Forcalquier faite à 
son fils R. Bérenger (Papon, Hist. de Prov. II, pr. n° xxxvi). 
Nous avons de lui plusieurs poésies qui se rapportent aux événe- 
ments du temps, notamment une tenson avec Guillem du Baus 
(voy. ci-après p. 204, note). Il a une notice dans Y Hist. littér. 
XVII, 542. 



202 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [] 2-16] 

« mauvais et bon 1 . Car le comte de Montfort qui 
« détruit les barons, l'Eglise de Rome, la prédication, 
« font que Parage reste honni et vergogneux. [3795] 
« Ils l'ont tellement renversé de haut en bas, que s'il 
« n'est relevé par vous il est éclipsé à tout jamais. 
« Si Prix et Parage ne sont restaurés par vous, 
« Parage est mort et tout le monde en vous. Et 
« puisque vous êtes le véritable espoir de tout Parage, 
« [3800] ou Parage entier mourra, ou, vous, montrez- 
« vous preux. — Gui, » dit le jeune comte, « j'ai le 
« cœur joyeux de ce que vous m'avez dit, et je vous 
« ferai brève réponse : Si Jésus me sauve moi et 
« mes compagnons, et me rend Toulouse, que je 
« désire, [3805] jamais Parage ne sera besoigneux 
« ni honni ; car il n'y a en ce monde aucun homme 
« assez puissant pour me détruire, si n'était l'Eglise 2 . 
« Et si grand est mon droit et ma raison que si 
« j'ai ennemis mauvais et orgueilleux, [3810] à 
« celui qui me sera léopard , moi je serai lion ! » 
Ils vont ainsi devisant d'armes, d'amours, de dons, 
jusqu'à tant que la nuit tombe et qu'Avignon les 
reçoit. Et lorsque par la ville s'est répandue la 
rumeur [de leur arrivée], il n'y a vieux ni jeune 
qui n'aille volontiers [3815] par toutes les rues et 
devant les maisons. Celui qui court le mieux se 
tient pour fortuné. Les uns crient « Toulouse ! » 
pour le père et pour le fils , et les autres « la joie ! 
« car désormais Dieu sera avec nous ! » Le cœur plein 
de force, les yeux en larmes, [3820] tous devant le 



1. Mauvais pour vos ennemis, bon pour vos partisans. 

2. Voy., au t. ï, la note des vers 3806-7. 



[4216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 203 

comte viennent à genoux, et disent ensemble : « Jésus- 
ce Christ glorieux, donnez-nous pouvoir et force pour 
« que nous leur rendions à tous deux leur héritage. » 
Et si grande est la presse et la procession, qu'il y 
faut employer les menaces, les verges, les bâtons. 
[3825] Ils entrèrent au moûtier pour faire leurs 
prières, puis on servit un repas accompli et savou- 
reux. Il y eut mainte sorte de ragoûts et de pois- 
sons, des vins blancs, rouges, girofles et roux; il 
y eut des jongleurs avec leurs vielles, des danses, 
des chansons. [3830] Le dimanche matin eut lieu 
la cérémonie du serment et des engagements [en- 
vers le comte]. Puis tous disent : « Sire légitime 
« et bien aimé, ne craignez point de donner ni de 
« dépenser, nous fournirons l'argent et nos per- 
« sonnes [3835] jusqu'à ce que vous recouvriez la 
« terre ou que nous mourions avec vous. — Sei- 
« gneurs, » dit le comte, « belle en sera la récom- 
« pense , car, de par Dieu et de par moi , vous 
« gagnerez en puissance. » Et le comte prend con- 
seil, et avec quelques-uns de ses barons il 1 se rendit 
à Orange, vaillant et affable. [3840] Entre le comte 
et le prince [d'Orange] 2 fut fait et conclu un traité 



1. Je corrige, avec M. Chabaneau, El au v. 3839. 

2. Guillem du Baus, dit delCornas, prince d'Orange de 1182 àt218, 
et qu'un privilège impérial, resté sans effet, fit un moment roi de 
Vienne et d'Arles (Rev. des Soc. sav. 6, II, 436-40). Nous n'avons 
d'ailleurs aucune mention d'une alliance à ce moment entre lui 
et le comte de Toulouse. Si réellement cette alliance eut lieu, 
elle ne dura pas longtemps, car il est impossible de ne pas recon- 
naître le prince d'Orange dans le « Baus » qui paraît au v. 3848, 
parmi les ennemis du comte de Toulouse, avec Orange et Gour- 
theson. La contradiction entre ces deux mentions si rapprochées et 
si différentes peut n'être qu'apparente, car il se peut que le 



204 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

d'alliance et de pairie. Et le jeune comte entra 
en Venaissin, désireux de prendre l'hommage de 
Pernes, de Malaucène, de Baumes et de maints châ- 
teaux qui lui appartiennent, et d'y mettre garnison. 
[3845] Mais dans peu commencera le mal, le dom- 
mage, la lutte, car les clercs et l'évêque 1 lui sont 

copiste ait omis quelques vers qui l'expliqueraient ou l'atténue- 
raient. — Cette guerre fut fatale au prince d'Orange. En 1218 il fut 
pris par les Avignonais, partisans du comte de Toulouse, et miséra- 
blement mis à mort (« ...non solum occisus sit, sed etiam in frusta 
« concisus », lettre du pape Honorius, Teulet, Layettes du Trésor, 
I, 467 a; cf. Vaissète III, 307). — Voici ce que nous savons des 
rapports de Guillem du Baus avec le comte de Toulouse : 1210, 
juillet 10, accord à la suite duquel Guillaume se reconnaît 
l'homme du comte pour certaines terres (Teulet, Layettes, n° 931). 
— A une époque indéterminée, selon toute apparence peu avant 
le concile de 1215, il se rendit à Rome avec l'évêque Folquet et 
l'abbé de Gîteaux, « per mal del coms de Tolosa, e per adordenar 
« crozada, e per deseretar lo bon comte R. » (Vie de Perdigon, 
Parn. occ. p. 114.) — 1215, février 4, une lettre d'Innocent III 
nous apprend que Guillem du Baus avait usurpé les terres de 
Provence que le comte de Toulouse tenait de l'Empire, et préten- 
dait agir selon mandement spécial du Siège apostolique. Le pape 
ordonne au légat de prendre sous sa garde ces terres « ut in deli- 
« beratione finali, de ipsa possimus libère ordinari » (Teulet, 
n* 1099). Ces terres d'Empire sont précisément celles que le pape 
réserva au jeune comte, et sur lesquelles celui-ci s'appuya pour 
recommencer la guerre contre Simon de Montfort. Il est donc évi- 
dent qu'à ce moment aucun accord durable ne put s'établir entre 
le comte de Toulouse ou son fils et le prince d'Orange. — Guillem 
du Baus protégeait les troubadours et trouvait lui-même. Nous 
avons de lui une tenson avec Raimbaut de Vaqueiras (voy. Diez, 
Leben u. Werke d. Troubadours), quelques couplets, relatifs à des 
faits de guerre, échangés avec Gui de Gavaillon qui tenait, comme 
on l'a vu plus haut, p. 201, pour le comte de Toulouse (Paru, 
occit. p. 272), et un couplet en réponse à Ugo de Saint Cire 
(Archiv. f. d. Stud. d. neueren Sprachen, XXXIV, 410). 

1. L'avesques dans le texte, v. 3847. Si c'est l'évêque, au sing., 
il s'agit de l'évêque de Toulouse, mais il se peut que cette forme 
soit employée avec le sens du plur., les évêques en général. 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 205 

hostiles ; le prince du Baus lui fait la guerre , et le 
glouton et avare R. Pelet 1 , et Nîmes, Orange et Cour- 
theson 2 , [3850] Reiambaut de la Calm 3 , Joan de 
Semic le Bon 4 , Lambert de Montélimar 5 et Lambert 

1. Seigneur d'Alais. Il fit hommage à Simon de Montfort 
le 14 juillet 1217, par acte passé au Pont-Saint-Esprit (Molinier, 
Catalogue, n* 145; cf. n° 179). Il prétendait avoir des droits sur le 
comté de Mauguio, et les fit valoir auprès d'Innocent III, qui, par 
une lettre du 23 mai 1213 (1. XVI, epist. lv; Potthast, n» 4734), 
le renvoya devant son légat. 

2. Ch.-l. de c. de l'arr. d'Avignon. Courtheson appartenait au 
prince d'Orange. 

3. Un « Raymbaudus de Calma » (Lachau, cant. de Séderon, 
arr. de Nyons), descendant de celui-ci, paraît en différents actes 
du commencement du xrv e siècle: voy. l'Inventaire des archives 
des Dauphins de Viennois ... en 1346, p. p. M. l'abbé G.-U.-J. Che- 
valier, n°* 1321, 1327, 1369, 1403. 

4. Johan de Semic bos. L'épithète bos, qui apparaît de même 
accolée à un nom propre, au v. 7191, est de pur ornement. Elle 
était pour ainsi dire inséparable de certains noms. Ainsi M. Curie- 
Seimbres nous apprend que les chefs de la famille d' Antin s'appe- 
laient tous indistinctement Bo, et que le même surnom était usité 
dans d'autres familles du Bigorre (Bulletin de la Société acadé- 
mique des Hautes-Pyrénées, 10 e année, 1867, p. 101, note 2) ; cf. 
« Pons Bo », dans R. Vidal, Bartsch, Denkmœler, 167, 4; gens 
est employé de même au v. 9459. 

5. La biographie de Perdigon nous apprend qu'il était gendre 
de Guillem du Baus , ci - dessus mentionné. Il avait eu des 
démêlés avec les légats à cause de diverses exactions : voy. une 
lettre du légat Milon dans Migne, Inncr. III opéra, LII, 132; cf. 
Bréquigny et Pardessus., Table chron., IV, 453; et une lettre 
d'Innocent du 15 avril 1211 (Potthast, n° 4229), 1. XIV, ep. xxxix. 
En 1198 un « Lambertus » (celui-ci ou son père) paraît comme 
co-seigneur de Montélimar, avec Guiraut Adémar (Car t. muni- 
cipal de Montélimar, p. p. l'abbé C.-U.-J. Chevalier, n° ix). — 
On va voir que son co-seigneur Guiraut Adémar (ci-après p. 206, 
n. 5) appartenait au parti opposé; ce que confirme P. de V.-G. 
(Bouq. 109 b) : « Guiraldus autem Ademari, qui erat dominus 

« Montilii pro majori parte, erat cum adversariis comitis sed ho- 

« mines de castro [Montélimar) receperunt comitem. Quidam enim 



206 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 246] 

de Limoux, et maints autres au cœur méchant 
et faux. Mais de ce côté s'élèvent contre eux Marseille 
et Tarascon, l'Isle, Pjerrelate et Gui de Gavaillon, 
[3855] Adémar de Poitiers 1 et son fils Guilhamos 2 ; 
Guillaume Arnaut de Die 3 , homme puissant et coura- 
geux, Bernisde Murens 4 avec d'habiles compagnons, 
Guiraut Adémar 5 et son fils Guiraudet 6 , Raimon de 



« miles nomine Lambertus, consanguineus dicti Guiraldi, qui erat 
« alter dominus Montilii, adhaerebat et semper adbaeserat comiti. » 

1. Adémar II, comte de Valentinois et de Diois, qui en 1209 
marchait avec la croisade (voy. v. 269), mais qui depuis avait 
naturellement suivi le parti du comte de Toulouse son suzerain 
(Du Ghesne, Hist. généal. des comtes de Valentinois et de Diois, 
p. 7). P. de V.-G. revient à plusieurs fois sur l'hostilité de ce 
personnage à l'égard de Simon de Montfort; voy. Bouquet, 
p. 91a, 109 a, et, ci-après, la note sur le v. 5688. 

2. « Willelmus » dans les chartes (p. ex. Cart. de N.-D. deLéoncel, 
p. p. l'abbé Chevalier, n° xciv). Il mourut, avant son père, en 1226. 

3. Bien que Arnaut soit la forme donnée en toutes lettres par 
la réd. en pr., et par le ms. du poëme au v. 5697 {au v. 3856 il y 
a simplement W. Ar 1 ), ce personnage est peut-être le Willelmus 
Artaudi qui figure dans le cartulaire de l'église de Die, n° xxxm 
de l'édition de M. l'abbé Chevalier. 

4. Bernard de Murens dans la rédaction en prose. 11 reparaît 
plus loin (v. 5697) sous le nom de Berbo de Murel. Dans ce second 
cas la réd. en prose ne le mentionne pas. 

5. Seigneur de Montélimar, et vicomte de Marseille en partie; 
voy. les extraits du cartulaire de S. Chaffre publiés par l'abbé Che- 
valier, p. 38-9 (dans le t. II des Documents inédits relatifs au 
Dauphiné publiés par l'Académie Delphinale, 1868). C'est lui 
(« G-. Ademari ») qui est mentionné, en 1210, dans un accord 
entre l'évêque de Die et Adémar, comte de Valentinois (Cartul. 
de l'église de Die, p. p. l'abbé Chevalier dans le même volume, 
n" xxi). On a des chartes données conjointement par ce person- 
nage et par son fils « Geraldetus » en 1222 et 1228 dans le Cartul. 
de Montélimar, p. p. l'abbé Chevalier, n os xn et xv. Le sceau 
de Guiraut Adémar est décrit par l'abbé Chevalier, Cart. de 
Montél., p. 26, et par M. Douëtd'Arcq, Invent, des sceaux, n°1133. 

6. Dans le texte Guiraudos à cause de la rime, mais plus bas 



[I2H] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 207 

Montauban 1 , Dragonet le preux 2 , [3860] Eleazar 

(v. 3871) Guiraudet, et Geraldetus en diverses chartes. C'était en 
effet l'usage au Midi, principalement en Provence, de donner à 
l'aîné des enfants le nom du père avec la terminaison diminutive. 
J'en ai donné plusieurs exemples dans la Revue des Sociétés 
savantes, 5 e série, II, 366. Nous allons voir le fils de Raimon VI 
appelé Ramondet. 

1 . Ce personnage n'a rien de commun avec la ville de Montau- 
ban, comme l'a cru M. Devais, Hist. de Montauban, 359-60. Il 
s'agit de Montauban, commune du cant. de Sederon, arr. de 
Nyons. Raimon de Montauban figure dans l'acte de partage des 
enfants de Dragonet, mentionné à la note suivante. Il paraît 
que plus tard la seigneurie de Montauban fut unie à celle de 
Mondragon, car nous rencontrons en 1250 [Cartul. de S. Victor, 
n° 1128) et en 1264 (Douët d'Arcq, Invent, des sceaux, t. I, 
n° 2868) un « Dragonetus, dominus Montis Albani » qui est pro- 
bablement le « Dragonet riches hom de Provence » qui prit part 
à la première croisade de saint Louis (Joinville, éd. de Wailly, 
g cxxix). 

2. Dragonet et Pons de Mondragon, celui-ci mentionné deux vers 
plus bas, étaient frères. Leur père, qui s'appelait Dragonet (nom 
qui paraît avoir été réservé au chef de la famille), mourut vers la^fin 
du xii e siècle, après avoir partagé ses terres entre ses enfants. 
L'acte de partage, qui n'est point daté, nous est parvenu en deux 
exemplaires : l'un, auquel manquent trois ou quatre lignes à la 
fin, a été communiqué au Comité des Travaux historiques par 
M. l'abbé C.-U.-J. Chevalier, et publié à la suite d'un rapport de moi 
dans la Revue des Sociétés savantes, 5 e série, t. II (1871), p. 368; 
l'autre, qui est entier, a été mis au jour par M. l'abbé Albanès, 
dans les notes de son édition de la Vie de saint Bénétet, p. 37. 
Dans cet acte Pons de Mondragon est qualifié de tos, ce qui veut 
dire qu'il était alors un enfant. Entre Dragonet et Pons on voit 
figurer dans le même acte un autre frère, Raimon de Mondragon, 
qui ne paraît pas dans le poëme de la croisade. — Notre Dragonet 
fut un personnage important. En 1210 il est témoin de l'accord 
conclu entre Raimon VI et Guillem du Baus (voy. ci-dessus, 
n. 1): plus loin, v. 4954 et suiv., nous allons le voir négocier la 
capitulation du château de Beaucaire. En 1217 (P. de V.-C. 
ch. lxxxiv, Bouq. 109 a) Simon de Montfort détruit son château 
situé sur le bord du Rhône, et peu après (Bouquet, ibid. d) il se 
soumet au chef de la croisade. Je ne sais s'il doit être identifié 



208 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1216] 

d'Uzès 1 ; puis Albaron, Bertran Porcellet 2 , Pons de 
Mondragon, Ricau de Garro 3 , Pons de Saint-Just 4 le 
Bon. Désormais c'est la guerre pour Simon, pour son 
fils Amauri et pour son frère Gui, [3865] car le comte 
duc et marquis, du lignage d'Alphonse 5 , lui dispute 
sa terre. 

GLV. 

Il lui dispute sa terre, le comte-duc encore enfant; 
il se défend et lutte contre les injustices et les spolia- 

avec un Dragonet qui, de 1224 à 1227, était podestat d'Arles 
(Anibert, Mémoires sur la républ. d'Arles, III, 247-8; cf. Cartulaires 
des Hospitaliers et des Templiers en Dauphinê, publiés par l'abbé 
Chevalier, n° 172). — Dans l'Inventaire des Archives des Dau- 
phins de Viennois ... en 1346, publié par le même savant, 
diverses chartes donnent à notre Dragonet le surnom de « de 
Monte Albano » ; comme je n'ai vu nulle part ce surnom appliqué 
au Dragonet des premières années du xm e siècle, je suppose que 
de Monte Albano est une addition du rédacteur de l'inventaire, qui 
savait que plus tard (voir p. 207, n. 1) les Dragonet avaient pris 
ce surnom. 

1. « Elisiarius Usecie » est témoin en 1218 et 1220 (n. s.) à des 
actes concernant Nîmes (Ménard, Histoire de Nimes, il. pr. 64 a, 
68 6). 

2. L'un des plus anciens membres connus de la célèbre famille 
arlésienne des Porcellets, dont le mausolée est encore maintenant 
l'un des ornements des Aliscamps. Bertrandus Porcelletus figure 
dans plusieurs chartes : en 1209 (Papon, Hist. de Prov. II, pr. 
n° xxxvi), en 1228 (Ibid., n° xlvii). On a vu plus haut, v. 3678, 
un autre Porcellet au nombre des compagnons du jeune comte. 

3. Le même qui est appelé plus loin (v. 4434) « Ricartz de 
Garro ». 

4. Saint-Juste, commune de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Drôme. 
Un « Pontius de S. Juste », probablement fils ou petit -fils de 
celui-ci, fait hommage en 1278 à Dragonet seigneur de Montauban 
pour le château de Pierrelate (Invent, des arch. des Dauphins de 
Viennois, n° 1443). 

5. Alphonse-Jourdain, son bisaïeul; cf. v. 3176. 



[424 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 209 

tions, etprend villes fortes, grandes et petites, villages et 
bourgs 1 . [38701 Mais le comte [Raimon le vieux], le jeune 
comte, Gui [de Cavaillon] , Dragonet, Guiraut Adé- 
mar et son fils Guiraudet, eurent ensemble, à loisir, 
un entretien : « Seigneurs, » dit le comte, « je vais 
« vous dire ce que vous ferez. Je pars pour l'Espagne 2 
« et vous tous resterez, [3875] et en votre garde 
« demeurera Raimondet. Lorsque besoin sera, vous 
« le conseillerez ; et s'il recouvre sa terre, il vous en 
« reviendra beaucoup d'honneur ; mais s'il la perdait 
« vous en souffririez tous. — Raimon, » dit-il ensuite, 
« vous vous fierez en ces barons: [3880] mal, bien, joie, 
« peine, succès, vous supporterez tout en commun 
« avec eux. Vous aimerez à tout jamais les barons 
« d'Avignon et leur donnerez largement terre 3 et 
« avoir, car si vous avez [jamais] la Provence, c'est 
« avec eux que vous la conquerrez. [3885] Montrez- 
« vous plein de reconnaissance envers les Marseillais, 
« récompensez-les en biens et en terre, et ce qu'ils 
« vous offrent vous le prendrez simplement; ainsi 
« vous obtiendrez le secours d'Ancelmet. Pour 
« ceux de Tarascon vous serez toujours dévoué, 
« [3890] prêt à donner et attentif [à leurs désirs]; 
« et chérissez-les, car si vous recouvrez Beaucaire, 
« ce sera grâce à eux. Au pied de la roche 4 sera 

1. D'après la réd. en pr., c'est Simon qui aurait fait ces con- 
quêtes (voir la note sur les vers 3868-9), ce qui est probablement une 
erreur de traduction, et en tout cas n'est pas conforme à la réalité. 

2. Pour y chercher du secours ; cf. P. de V.-G. ch. lxxxiii 
(Bouq. p. 106 e). 

3. Je traduis conformément à la correction proposée dans la note 
sur le vers 3883, cf. 3886. 

4. Sur laquelle est construit le château. Elle était en effet au- 

ii 14 



210 CROISADE CONTKK LUS ALBIGEOIS. [ I 24 ()] 

« la flottille, et si vous leur ' enlevez l'eau, vous pour- 
ce rez les réduire à la dernière extrémité. Qu'il n'y 
« reste (dans le château) mur ni porte ni paroi ; [3895] 
« et s'ils cherchent à se défendre, point de quartier 
« pour eux ! Ainsi, de gré ou de force, vous êtes sûr de 
« les prendre. » Les barons répondent : « Vos con- 
« seils seront suivis. — Sire, » dit le jeune comte, 
« puisque vous allez en Espagne, vous ferez valoir 
« vos droits auprès des rois et des comtes, [3900] qui 
« devront se montrer sensibles à votre spoliation. 
« Vous vous plaindrez hautement de la cour de Rome, 
« de ce que Dieu ni foi ni considération ni loi ne vous 
« viennent en aide. De tous vos actes, de toutes vos pa- 
« rôles, de tous vos desseins tenez-moi informé ; [3905] 
« vous manderez [aussi] message droit à Toulouse, 
« là où bien souvent on soupire pour vous et pour 
« moi . Ils sont si preux (les Toulousains) que vous les 
« recouvrerez un jour, et avec eux réparerez toute 
« votre perte. — Raimon, » dit le comte, « c'est 
« maintenant que vous allez connaître [391 0] qui vous 
« veut du bien et qui vous aime ; et nous verrons ce 
« que vous ferez. » Là-dessus le comte prend congé 
et s'en va en toute hâte là-bas droit en Espagne, au 
chaud et au froid. Cependant le jeune comte expédie 
ses lettres scellées, afin que tous ses amis viennent en 
secret et sans bruit [39 1 5] au siège de Beaucaire. 



trefois baignée par le fleuve, qui depuis a porté son cours un peu 
plus à l'est. Maintenant un terrain d'alluvion , ayant environ de 
deux à trois cents mètres de largeur, s'étend entre la roche où est 
situé le château, et le fleuve. C'est le champ de foire. 
1. Aux défenseurs du château. 



[Í24 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. m 2\\ 

CL VI. 

Au siège de Beaucaire vint le comte légitime, droit 
aux portails, à travers la Gondamine 1 . Sur la délibé- 
ration du conseil de la ville, formé des principaux 
habitants, les portes lui furent livrées et les clefs ren- 
dues. [3920] Il se montrait plein de joie, lui et ses amis. 
Le peuple d'Avignon vint par le Rhône en bateaux ; 
ceux de Tarascon sortent de la ville, accourant aussi- 
tôt 2 ; ils passent l'eau et entrent dans les jardins 3 , criant 
par la ville : « Notre seigneur bien aimé [3925] 
« entre dans la ville, et avec lui la joie suprême, 
« car désormais il n'y restera plus ni Français ni 
« Barrois 4 . » Là-dessus ils se logent et occupent les 
maisons, proclamant par leurs cris la joie et le repos. 
Mais sous peu recommencera la guerre meurtrière, 
[3930] car Lambert de Limoux, un habile sénéchal 5 , 

1. C'est encore le nom d'un des quartiers de Beaucaire, à l'ouest 
de la ville, entre la Charité et Notre-Dame-des-Pommiers. Ce n'est 
donc pas , comme il a été dit au vocabulaire, le pré de Beaucaire 
(où se tient la foire), pré qui alors était sous le Rhône. LaConda- 
mine était au moyen âge en dehors de la ville ; voy. Eyssette, 
Histoire de Beaucaire, II, 253-4. La porte par où le comte a dû 
faire son entrée est celle de la Croix, sur laquelle voy. plus loin, 
note sur le v. 4852. 

2. L'explication proposée au vocab. pour estraus me satisfait 
peu : je traduis comme s'il y avait a estros modifié en vue de la 
rime (?). 

3. Fort douteux; voy. au t. I la note du v. 3923. 

4. Ou encore « allemand » ? voy. p. 78, note 6. 

5. On verra que Lambert de Limoux (sur lequel voy. p. 44, n. 2) 
avait le commandement du château. C'est la première fois qu'il est 
qualifié de sénéchal, titre qu'il reçoit encore au v. 4827, mais qu'il 
ne prend jamais dans les actes où il figure comme témoin. P. de 
V.-C, sans nommer aucun des défenseurs du château, dit cepen- 
dant que parmi eux se trouvait le sénéchal de Simon (Bouq. 105 c). 



212 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

Guillaume de la Motte ' , le faux Bernart Adal - 
bert 2 , font armer leurs compagnies, hommes et che- 
vaux, et sortent par la porte du château 3 . Ils entrent 
dans les rues et viennent au galop, [3935] criant : 
« Montfort! Montfort! » Voilà du nouveau, car c'est la 
ruine et la destruction qui recommencent. Par la ville 
s'élèvent le cri et le tumulte. Toute la population court 
aux armes, et grande est la presse des barons proven- 
çaux : [3940] les trompes sonnent, on déploie les en- 
seignes, on crie « Toulouse ! » la chasse va commen- 
cer. On frappe de dards et de lances et de pierres à 
main, de carreaux, de flèches, de haches, de cognées, 
de lances, d'épées, de bâtons, de massues. [3945] Du 
haut des fenêtres ils 4 les pressent si vivement de toute 
façon avec des pierres massives qui brisent les boucles 
des écus et les poitraux h , qu'ils les mènent battant et 
leur donnent coups mortels, et sans merci les ont 
forcés à se renfermer dans le château. [3950] Mais ils 
se défendirent en vaillants guerriers, et munirent les 
tours, les murs et les échafauds 6 . Le comte cependant 

1. Neveu de Lambert de Limoux; voy. v. 4634-5. « Willelmus de 
« Mota » est témoin en 1214 à un acte d'hommage rendu à Simon 
de Montfort (Molinier, Catalogue, n' 93). 

2. Fauriel : « Bernard et Adalbert Faulx. » Il me semble plus 
probable que les deux noms appartiennent au même personnage, 
et que /au* n'est autre chose qu'une épithète défavorable appliquée 
à un ennemi, comme bos l'est parfois à un ami; voy. p. 205, n. 4. 

3. Le poète ajoute e dels vaus (Fauriel lit e dels naus qu'il traduit 
par « et du port »). Je ne me rends pas compte de la valeur de 
cette dénomination qui n'est peut-être motivée que par la rime. 

4. Les partisans du comte de Toulouse. 

5. Je fais revivre l'ancien mot français qui correspondait au 
prov. peitraî. C'est la cuirasse qui protégeait le poitrail des che- 
vaux; voy. le vocab. et, pour d'autres emplois de poitraus, le 
Ménestrel de Reims, éd. de Wailly, 101, 126. 

6. Voir le vocab. au mot cadafalc 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 243 

fait des barricades palissadées, et poste à Sainte- 
Pàque 1 les contingents comtaux. Au pied de la roche 
est la flottille , tellement [3955] qu'ils ont tout en 
abondance, l'eau et le chrême (?). Puis ils s'écrient : 
« Avant toute chose, attaquons la Redorte 2 . 

CLVII. 

« Attaquons la Redorte, car nous allons pouvoir 
« l'enlever. » Là vous auriez vu sauter, courir, se 
précipiter 3 , [3960] l'un contre l'autre crier et lutter; 
le père n'attendait pas fils ni gendre 4 . Ils brisent et 

1. En ce temps l'église principale de Beaucaire, déjà mentionnée 
dans un texte de 1070 (Vaissète, II, pr. n° cclii), et démolie après 
1268 (Eyssette, Histoire de Beaucaire, II, 232). Elle était située 
entre l'église, actuellement subsistante (mais refaite), de Notre- 
Dame des Pommiers, et le château, auquel elle confinait du côté 
du Nord. 

2. La Redorte était une fortification établie sur le prolongement 
de la colline où est construit le château de Beaucaire, au nord-est 
du château, à l'endroit où se trouvent maintenant des moulins à 
vent. Actuellement cette position, qui est presque au même niveau 
que le château, en est séparée par une tranchée qui a conservé le 
nom de « chemin de la Redoute ; » mais cette tranchée est de 
date récente. La « munitio de Redorta » est mentionnée dans 
l'hommage rendu à l'église d'Arles en janvier 1215 par Simon de 
Montfort pour le fief de Beaucaire (Doat, LXV, 59). Au même 
lieu se rapporte l'exemple de redorta cité par Raynouard, Lex. rorn. 
V, 386, d'après la chronique de Montpellier (Thalamus, Bibl. nat. 
fr. 11795, fol. lxvii; cf. Le petit Thalamus de Montpellier, p. 331) : 

« et en aquel an (1206) lo coms R. près en Pons de Montlaur, 

« e l'endeman de l'Assension hom lo gitet de la redorta de Bel- 
« cayre en avall, en R. de Belluoc ab el. » C'est donc à tort qu'au 
vocabul. Redorta a été considéré comme un nom commun. 

3. Desendre, v. 3959, mais je crois qu'il faut corriger des[t]endre. 

4. Cf. une locution analogue au v. 1186; de même dans la 
Relation de la Prise de Damiette {Recueil d'anc. textes, partie 



214 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

enfoncent murs et portes , ils apportent le feu , et 
commencent à incendier. Là vous auriez pu voir ten- 
dre tant d'arbalètes, [3965] tant de carreaux s'éle- 
ver en l'air, tant de moellons jetés de haut en bas, 
lancer tant de pierres , détendre tant d'arcs , les 
Provençaux combattre, les Français se défendre! A 
haute voix les uns s'écrient : « Vous êtes pris ! » et les 
autres répondent : « Nous vous entendons bien, [3970] 
« mais avant que vous nous preniez, nous nous 
« vendrons chèrement. » Mais la fumée, le feu, la 
flamme, la chaleur 1 , les ont mis en une telle détresse 
qu'ils ont peine à se défendre 2 . Et l'un dit à l'autre : 
« Nous ne pouvons leur résister davantage ; rendons- 
« nous à merci avant de nous laisser brûler. » [3975] 
Pierre de Saint -Prais est entré en négociation pour 
qu'on le laisse sortir et se rendre vers le comte [de 
Toulouse] 3 . De toutes parts vous eussiez entendu dis- 
puter et rivaliser d'efforts, les uns montant, les autres 
descendant. A haute voix ils s'écrient : « Désormais il 
« ne peut nous mésarriver. [3980] Jésus-Christ glo- 

provenç. 34, 86) : « el ûlh non agardava lo payre, nil payres lo 
« filh. » 

1. P.-ê. la cendre, en faisant au v. 3971 une légère modification. 

2. Le vers 3972 est corrompu, voy. Romania, IV, 276, et Revue 
des langues romanes, 2, I, 197-8. 

3. Lacune ici? voy. au t. I la note du v. 3976. D'après la réd. 
en prose, qui confond l'attaque de la Redorte avec celle du château 
proprement dit, les assiégés proposaient de rendre la place à 
condition d'avoir la vie sauve, condition qui alors fut repoussée, 
mais que les assiégeants acceptèrent plus tard. — Quant à Pierre 
de Saint-Prais (dont l'origine m'est inconnue) , il faut croire qu'il 
réussit à se ménager une petite capitulation particulière, s'il doit 
être identifié avec le « Peire de Saint Praiss » qu'on trouve en 
1230 bailli de Lavaur pour le comte de Toulouse (Teulet, Layettes 
du Trésor, n° 2078). 



[42-16] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 2\ O 

« rieux qui mourut un vendredi nous rétablit Pa- 



in rage 1 ! 



GLVIII. 



« Dieu, restaurez Parage et observez raison ; main- 
ci tenez droiture et abaissez trahison! » Ensuite ils 
s'écrient tous d'une voix : [3985] « Combattons le 
« château, la grande porte et le perron ! — Seigneurs, » 
dit R. Gaucelm 8 , « je vous donnerai bon conseil : le 
« château sera vôtre, et ceux qui y sont, mais d'abord 
« faisons un mur de pierres sèches avec de doubles 
« échafauds et de solides escaliers. [3990] Qu'il y ait 
« à chacun des portails, et pour le défendre, un pier- 
« rier braqué de façon à tirer à grande comme à 
« petite distance 3 . Nous avons à faire à un homme 

1. Il y a plusieurs corrections à faire aux vers 3980-1. Voy. aux 
Additions et corrections. 

2. Ce personnage parait encore au v. 4371. Dans les deux pas- 
sages son nom est abrégé. Il s'appelait Raimon ou Rostanh. C'était 
unTarasconais. En 11 99 les habitants de Tarascon choisirent comme 
arbitres d'un débat existant entre les nobles et les bourgeois de la 
ville « Raimundum Gaucelmum (ou Ganc-) et Rostagnum fratrem 
a ejus » (Arch. de Tarascon, Livre rouge). En 1209 (n. s.) « Ray- 
« mundus Gaucelm » est témoin à un acte d'Alphonse II, comte 
de Provence, que j'ai publié dans la Romunia, II, 431. 

3. Ce mur devait empêcher les sorties de la garnison du château , 
comme on le verra plus loin par le discours de Lambert de Limoux 
(v. 4085 et s.). On a vu plus haut, p. 212, que de ce côté la ville 
n'avait d'autre défense que le château lui-même. Mais il est moins 
facile de déterminer l'emplacement des portais du v. 3990. La réd. 
en pr. entend qu'il s'agit des portais du château, contre chacun 
desquels étaient dirigés quatre pierriers : « a cada portai deld. castel 
« a faict adressar quatre (l'auteur a lu .iiij. au lieu de un) peyrie- 
« ras per tirar contra lod. castel » (p. 67). Cette interprétation est 



216 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

« mauvais et dur, sans merci, au cœur de lion ; et s'il 
« amène des forces contre nous, nous aurons une 
« défense, [3995] et désormais ne craindrons plus 
« aucun assaut. » Ils répondirent : « Nous tenons le 
« conseil pour bon. » Arbert le prêtre leur a fait un 
bref sermon : « Seigneurs, je vous semons au nom de 
« Dieu et du comte : celui qui travaillera au mur de 
« pierres sèches et y mettra du sien, [4000] en aura 
« bonne récompense de Dieu et du comte, et, je le 
« jure par l'ordination que j'ai reçue, son salut est 
« assuré. » Tous s'écrient ensemble : « Allons tous 
« ensemble au pardon 1 ! » — Mais la nuit approche 
avec le ciel resplendissant ; sergents et damoiseaux ont 
fait le guet, [4005] et même les chevaliers, tout à l'en- 
tour du château. A l'aube du jour on crie que tous 
sortent en masse : personne ne s'y refuse, et ils com- 
mencent le mur, le terrassement et la construction. On- 
ques en nulle œuvre vous ne vîtes si riches maçons, 
[4010] car les chevaliers et les dames apportent le 
blocage, et damoiseaux et damoiselles les matériaux et 
le charbon, chacun disant ballade, vers ou chanson. 
Ils eurent bientôt fait tant d'ouvrage, qu'ils n'eurent 
plus à redouter Français ni Bourguignons. [401 5] En 
dedans de ce mur furent les tentes et les pavillons. 
Ils fortifièrent Sainte-Pàque. Puis ils délibérèrent de 
construire un bosson pour battre le donjon et tirer à 



douteuse : il n'est guère probable que le château ait eu plusieurs 
grandes portes; il s'agit donc plus vraisemblablement de celles de 
la ville. — Je proposerais volontiers de corriger au v. 3991 : e que[x] 
defendal so, « et que chacun [des pierriers] défende son portai. » 
1 . Par perdo, comme aux vers 686 et 763, on entend une œuvre 
à laquelle est attachée une indulgence. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 247 

ses défenseurs 1 , et d'en confier la garde à Gui de 
Cavaillon [4020] et à ceux deValabrègue qui sont 
loyaux et bons. Ils occupèrent le rivage à l'entour du 
donjon, de sorte que personne n'en sorte ou n'y entre 
en cachette, qu'on ne puisse y abreuver les chevaux, 
ni leur aller chercher de l'eau. Par le pays viennent 
denrées et fournitures, [4025] bœufs et vaches, porcs 
et moutons, oies et poules, perdrix et chapons, blé et 
farine et venaison, et le vin de Genestet 2 qui coule 
avec tant d'abondance qu'on eût dit une terre promise. 
[4030] Le comte Simon ne tarde pas à apprendre qu'il 
a perdu Beaucaire, que cette ville ne sera plus rien 
pour lui; que Lambert de Limoux, Rainier de Chau- 
deron 3 sont au haut du château avec le reste de la 
garnison. Et quand il apprit ces nouvelles, il en fut 

1. P. de V.-C. (Bouq. 106 c) : « Fecerant autem hostes circa 
« munitionem, a parte exteriori, murum et fossatum, ne nostri ad 
« munitionem accedere possent*; ipsam prœterea munitionem 
« cum machinis quae dicuntur petrariae acriter infestabant, crebros 
« prœterea et duros insultus nostris qui erant in munitione t'acie- 
« bant; sed nostri se viriliter ac mirabiliter defendebant, et ex eis 
« plurimos occidebant. Fecerunt etiam bostes arietem (c'est le 
« bosso du v. 4017) mirœ magnitudinis, quem applicantes ad mu- 
« rum munitionis, ipsum murum fortiter concutiebant. Nostri 
« vero, per mira 3 probitatis et subtilitatis artificia, ita impe- 
« diebant ictus arietis quod in nullo vel in modico debilitaverunt 
« murum. » 

2. Le Genestet est un quartier du territoire de Beaucaire , situé 
sur la gauche de la route de Nîmes (section H du cadastre de la 
commune), qui, jusqu'aux ravages des phylloxéras, a été cultivé 
en vigne. Voy. Eyssette, Rist. de Beaucaire, II, 273-4. 

3. Voy. p. 44, n. 3. 

* Ces derniers mots (ne nostri ... possent) ne sont pas clairs; l'ancienne 
traduction française porte : « et li ennemi Dieu avoient fait par dehors 
« murs et fossez, si que li pèlerin ne les pooient atouchier » (Ms. Noblet 
de la Clavette, p. 724 d). 



218 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

frappé [4035] tout autant que si on lui avait tué 
Amauri 1 ou Gui 2 . Plein de tristesse et de colère il ac- 
courut. Gui de Montfort mande, prie, semond tous ses 
amis de venir le retrouver. Et quand il eut été rejoint 
par ses compagnons 3 , [4040] et son neveu Amauri et 
Alain 4 et Hugues 5 , Gui de Lévi 6 , Foucaut 7 et Salomon, 
ils chevauchent à toute bride avec leurs belles compa- 
gnies droit sur Beaucaire, se déploient par les champs, 
et se forment en bataille en dehors sur la grève. 
[4045] Ceux de la ville se comportent en barons, et 
crient : Toulouse ! Beaucaire ! Avignon ! Valabrègue ! 
Eldessan 8 ! Malaucène 9 ! Caron ! Ceux deTarascon traver- 
sent le fleuve ; chevaliers et gens des communes occu- 
pent les vergers. [4050] D'aucune des deux parts on 

1. Son fils. 

2. Son frère. 

3. Je traduis en supposant les vers 4038-9 ainsi écrits : 

Que tuit sei amie vengan per aqui on el fo. 
E cant foron ensems el el seu companho 

On va voir (v. 4114) que Simon n'arrive que plus tard, après une 
première démonstration contre les assiégeants du château de Beau- 
caire, ce qui est du reste conforme au récit de P. de V.-G. 

4. Alain de Rouci, voy. p. 129, n. 2. 

5. Probablement Hugues de Laci; voy. p. 45 , n. 2, et cf. 
v. 4789. 

6. Voy. p. 43, n. 3. 

7. Folcaus de Berzi 4327, de Bénis 7128, de Brezi 9097, 9127, 
personnage qui reparaîtra désormais à de fréquents intervalles. Il 
figure (Fulcaudus de Berzeio) parmi les témoins d'un acte passé à 
Béziers en 1214 (Molinier, Catal. n° 79). Jean de Berzi 4840, ou 
de Brezi 9152, était son frère (voy. v. 9113). Berzi-le-Sec (Aisne)? 

8. « Audessan, château en Provence, » dit Fauriel. Je no dé- 
couvre aucun lieu de ce nom ni en Provence ni ailleurs. Proba- 
blement Redessan, à mi-chemin entre Beaucaire et Nimes. 

9. Ch.-l. de c. de l'arr. d'Orange. 



[Í2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 219 

ne chargea, sinon que R. Belarot 1 avec Aimon de 
Caron allèrent, en avant des lignes, frapper chacun 
son homme. Les lances se brisent et les éclats en 
volent. Sauf eux, personne ne reçut ni ne donna coup. 
[4055] La nuit Rapprochant, on dresse les gonfanons, 
et chacun à l'envi se rend aux cantonnements, tout 
droit à Bellegarde 2 . 

CLIX. 

Tout droit à Bellegarde ils se logent volontiers et 
occupent les établesetles maisons, [4060] et touchent 
les distributions nécessaires. Ils font faire le guet par 
tous les écuyers, car ils craignaient leurs ennemis 
acharnés : Marseille ne les aime pas , Montpellier les 
repousse, Avignon et Beaucaire les ont les premiers 
attaqués. [4065] Dans Beaucaire, tant est grande l'allé- 

1. Ms. R. Belarots. Si R. était une faute de copie au lieu de P., 
on pourrait identifier notre personnage avec un Petrus Beleroti 
qui paraît comme témoin dans des actes de 1209 (Papon, Hist. de 
Prov. II, pr. n° xxxvi) et 1210 (Teulet, Layettes du Trésor 
n os 930, 931). Ce surnom est d'ailleurs peu commun. Cependant 
on trouve en 1068, probablement à Montpellier, un Guillelmus 
Belarot (Teulet, Layettes du Trésor, n° 18 bis, p. 565). 

2. A 10 kil. S.-O. de Beaucaire. Voici d'après P. de V.-C. le ré- 
cit, en tout conforme à ce qu'on vient de lire, des mêmes événe- 
ments : « Venientes autem nostri an te castrum Bellicadri, inve- 
« nimus infinitam hostium multitudinem, qui milites et servientes 
« nostros in castri munitione obsessos tenebant; sed cum essent 
« infiniti hostes, nostri vero respectu eorum pauci, non tamen ausi 
« sunt exire inferiores muros castri, licet nostri, ante muros diu- 
« tissime stantes eos ad praelium invitarent. Videntes nostri quod 
« non exirent hostes ad dimicandum contra eos, postquam diu ex- 
« pectaverant eos et invitaverant ad exeundum, reversi sunt ad 

* castrum Bellaegardœ , unde vénérant, die tertio reversari Belli- 

* cadrum » (ch. lxxxiu, Bouq. 106 ab). 



220 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. ["424 6] 

gresse que chacun rit et plaisante, car leurs affaires 
s'améliorent. Les maîtres et les charpentiers leur 
élevèrent des murs, des parapets 1 , des barrières, des 
palissades, des traverses à hauteur de poitrine, [4070] 
des mangonneaux, des chiennes 2 , des engins en 
masse. Au pied du château ils ont les milices commu- 
nales qui postent des gardes, des sentinelles, des por- 
tiers revêtus de doubles garnements et armés de 
lames tranchantes, de façon qu'il n'entre ni ne sorte 
aucun homme, si rusé soit-il. [4075] En bas de 
la roche ils ont des mariniers choisis qui leur ont 
coupé l'eau et sapé le rocher 3 . Le jeune comte envoie 
lettres et messagers aux barons de sa terre et à ses 
tenanciers, et par tous les pays où il sait qu'il y a des 
soudoyers. [4080] Qui veut or ou argent ou bon cheval 
courant, au siège de Beaucaire aura dons et loyer. 

Lambert de Limoux , plein d'inquiétude , est entré 
en conférence avec ses compagnons; il expose la 
situation et dit de justes paroles : [4085] « Seigneurs, 
« nous sommes enfermés dans les tours et dans les ha- 
« bitations ; ils ont fortifié contre nous 4 les portails et les 
« tourelles 5 de sorte qu'il n'y a pas moyen de sortir, à 
« moins de se changer en épervier. Je vois venir les 
« pierres des machines meurtrières 6 avec lesquelles ils 

1. J'ai traduit amban au vocab. et ci-dessus v. 540 et 2861 par 
« galerie, » mais c'est plus probablement le parapet derrière lequel 
régnait la galerie, sur le haut du rempart. 

2. Gousas, voir ce mot au vocabulaire. 

3. E fondutz lo[s] rochers ne donne pas un sens vraisemblable; 
p.-ê. fondutz los escaliers? cf. v. 4093. . 

4. "Voir ci-dessus p. 215, n. 3. 

5. Je pense que torrers désigne ici et au v. 1125, comme torrès 
au v. 8964 , une sorte de tour. 

6. Traduit d'après la correction proposée au vocabulaire. 



[I2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 224 

« veulent nous combattre de toutes parts [4090] et il 
« est grandement besoin que nous nous mettions tous 
« à l'œuvre, que nous fassions des guérites par les 
« courtines. Mais voilà qu'en peu de temps nous est 
« survenu un contre-temps : ils nous ont enlevé l'eau, 
« les ponts 1 , les escaliers. En revanche nous avons 
« assez de vivres pour deux mois entiers; [4095] 
« puis, si nous sommes à court, nous mangerons les 
« destriers. Le jeune comte est l'héritier légitime de 
« ce château, et s'il peut nous surprendre et nous faire 
« prisonniers, il saura bien nous faire voir qu'il ne 
« veut pas de nous pour co-seigneurs ; mieux vaut 
« donc la mort que tomber vivants entre ses mains 2 . 
« [41 00] Le comte de Montfort est un excellent guer- 
« rier, et quand il saura les nouvelles il s'empressera de 
« venir ; il est aussi énergique en actions que persuasif 
« en paroles, et saura déjouer les plans les plus habiles. 
« C'est là notre chance de salut. » [41 05] Ramier de 
Ghauderon a parlé le dernier : « Seigneurs , qu'il vous 
« souvienne de Guillaume au court nez, combien au 
« siège d'Orange il souifrit de peines 3 : pour la mort 
« ou pour la vie soyons tous d'accord, et que Mont- 
ât fort ni France n'aient reproche de nous. [41 1 0] 
« Si le comte peut nous prendre, notre affaire est 
« réglée, et le plus heureux sera celui qui mourra 

1. Il doit s'agir de ponts mettant le château en communication 
avec le Rhône. 

2. P.-ê. estiers (4099) est-il une faute, pour entiers ? 

3. Allusion à un récit épique perdu, mais sur lequel on a divers 
témoignages. Il n'est guère probable qu'on ait voulu rappeler ici 
le passage de la Prise d'Orange (poëme assez peu ancien, au 
moins dans la rédaction qui nous est parvenue), où Guillaume 
soutient un siège très-héroïque, mais très-court, dans Orange, 
dont il s'était emparé par surprise. 



222 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [ííM6] 

« le premier. — Il est bien droit et raison, » dit 
« maître Ferrier 1 , que l'on suive vos exhortations. » 
Le comte de Montfort passe chemins et sentiers, 
[41 1 5] et appelle ses partisans et tous les sou- 
doyers de partout où il y en a. Ils chevauchent jour 
et nuit , malgré l'intempérie , jusqu'à ce qu'il soit 
arrivé à Beaucaire, où il descend sur la grève 2 . 
Gui et Amauri 3 , Alain et Rogier 4 [4120] y sont 
venus les premiers avec leurs belles compagnies. Les 
trompes sonnent pour appeler les derniers. Le comte 
de Montfort regarda entre les murs et les clochers, et 
vit ceux de dedans hardis et dispos, et sur le donjon 
du château est son gonfanon, [41215] et l'enseigne au 
lion, qui flotte sur les tours. De dépit et de colère il 
en devint tout noir, et dit à ses hommes de décharger 
les bêtes de somme, de piquer les tentes et de couper 



1. Peut-être l'inquisiteur Ferrier qui, par la violence de sa per- 
sécution, excita une sédition dans Narbonne en 1234 (Ménard, 
Hist. de Nimes, II, 305, et pr. 73; cf. Teulet, Layettes du Trésor, 
n° 2456), et qui en 1242 excommunia Raimon VII (Teulet, 
n° 2976 2 ). 

2. Probablement au sud de Beaucaire, sur le bord du Rbône, là 
où aboutit actuellement le canal. C'est dans cette direction, mais 
assez loin de la ville, que s'étaient établis, comme on l'a vu plus 
haut (p. 219, n. 2), Gui de Montfort et les siens. — Simon, qui 
venait de France, dut arriver vers la mi-juillet. Il était le 2 à Pont- 
sur- Yonne, et le 19 devant Beaucaire; voy. Molinier, Catal. 
nos 128 et 129. 

3. « Aimiric » dans le texte, mais bien qu'on voie plus loin 
(v. 4696) paraître un « Aimeric », parmi les croisés, ce n'est 
qu' Amauri de Montfort qui a pu être mentionné ici immédiate- 
ment à côté de Gui de Montfort. 

4. Rogier d'Andelis, mentionné par G. de Tudèle au v. 840 et 
par le poète toulousain au v. 7007? Ce ne peut pas être Rogier de 
l'Issart qui avait été pris à Pujols et mis à mort (voy. ci-dessus 
p. 154, n. 2, et cf. Guill. de Puyl. ch. xx). 



[4B46] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 223 

les oliviers. Ils campèrent ainsi par les jardins et les 
vergers. [4130] Désormais au dedans comme au dehors 
le siège sera dans son plein, dès que Montfort et Beau- 
caire se font tête. Mais Dieu sait connaître de quel côté 
est le droit, afin d'aider et de soutenir les plus légi- 
times héritiers; car fausseté 1 et droiture 2 ont pris le 
gouvernement [41 35] de toute cette guerre. 



CXL. 



Toute cette guerre semble tourner de façon que Dieu 
rende la terre à ceux qui l'aiment fidèlement; car 
orgueil et droiture, loyauté et fausseté sont arrivés à 
l'extrême limite, car le jour de la revendication est 
proche; [4140] car une fleur nouvelle s'épanouit de 
tous côtés, par quoi Prix et Parage reviendront; car le 
vaillant comte jeune, habile et vaillant, demande raison 
de la spoliation et des pertes [qu'il a souffertes] ; par 
quoi la croix [de Toulouse] gagne et le lion [de Mont- 
fort] perd du terrain. 

[4145] Le comte de Montfort mande les barons les 
plus sages, car il veut prendre conseil au sujet des 
difficultés qui lui sont survenues. Il furent bien trente 
avec lui dans un verger ombragé. Le comte expose 
ses idées en redressant ses gants; il était bien élevé, 
sage, habile et vaillant : [4150] « Seigneurs, je me 
« plains à vous tous et à Dieu, des barons de la terre 
« qui sont faux et truands. Je me lamente, je trouve 
« dur de me voir ainsi déshériter par un gamin de 
« quinze ans : sans puissance, sans force, sans argent 

1. Du côté de Simon. 

2. Du côté du comte de Toulouse. 



224 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. L* 2 ^] 

« à distribuer [41 55] il m'a chassé de Provence et me 
« tient tête. Et par dessus tout, ce qui doit m'ëtonner 
« c'est que l'Église m'ayant octroyé Toulouse, comme 
« aussi mon oriflamme 1 , ils me crient Toulouse ! 
« quand on en vient aux mains; et pourtant j'accom- 
« plis les œuvres, les paroles, les ordres de l'Église. 
« [41 60] Et puisqu'il est pécheur et que je suis bien 
« méritant, ce m'est grande merveille comment Dieu 
« peut vouloir son avantage. » Avant tous les autres lui 
répondit Alain : « Sire comte, tes paroles, ton orgueil, 
« ton ambition nous feront demeurer ici, à court de 
« tout; [4165] car vous serez vieux et chenu avant 
« d'avoir la ville, la tour ni les parapets. Et il me 
« semble, et aux autres également, que Jésus-Christ 
« ne veut pas que fausseté ait plus longtemps le 
« dessus. Avec cela, si le comte est jeune et enfant, 
« [4170] il est de bonne nature, bon, bel et grand; 
« il a pouvoir et force et bons défenseurs, il nous 
« détruit, nous abaisse, et fait pencher la balance de 
« son côté (?) . Et il est bien d'une race à se grandir et 
« à se pousser en avant, car Richart fut son oncle 2 et 
« Bertran 3 son parent. [4175] Prétendre qu'il est mal- 
« heureux 4 , je dis que c'est un enfantillage, quand, du 

1. Ceci est assez elliptique. Je pense qu'il veut dire que son 
oriflamme, en conformité avec la décision de l'Église, porte les 
armes de Toulouse; par suite, ce qui l'irrite particulièrement c'est 
que ses adversaires ont pour cri de ralliement Toulouse? 

2. Voir ci-dessus, p. 191, note 1. 

3. J'ai lu, v. 4174, R. d'après la réd. en pr. qui fait intervenir 
ici Rolant. Mais la lettre est peu distincte, et on pourrait lire aussi 
bien B. Bertran, fils de Raimon de Saint-Gilles (l'un des chefs de 
la première croisade) était le grand-oncle de Raimon VI, père du 
jeune prince de qui il est ici question. 

4. Je rapporte pecaire kfassa (4175), ce qui, pour être correct, 
exigerait la forme du régime, pecador, mais on peut admettre ici 



[4216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 225 

« premier coup, a amené le six 1 . Et puisque tu 
« demandes un conseil , il n'est pas droit que tu le 
« repousses : envoie-lui deux messagers qui sachent 
« bien parler, afin qu'il te rende tes hommes et 
« tous les chevaux : [4180] ne pouvant les secou- 
« rir, si tu faisais une si grosse perte, grande serait 
« la honte et le dommage. S'il veut te les rendre, 
« fais-lui dire que tu lui abandonneras la Provence, 
« sans pensée de revendication; car avec ce qui te 
« reste de terre tu peux encore te faire une belle 
« situation. — [4185] Alain, je doute que ce conseil 
« soit à propos et convenable. Mon poing et ton épée 2 
« seront sanglants avant que le jeune comte et moi 
« fassions accord ni pour bien ni pour mal. S'il m'a 
« tué du monde, je lui en ai tué deux fois autant, 
« [4190] et s'il m'en prend de vive force, je n'en 
« aurai pas le blâme, car, puissent Dieu et saint Jean 
« m' aider, aussi vrai que je resterais sept ans à ce 
« siège jusqu'à tant que j'aie la ville et puisse la 
« traiter à ma volonté ! » Cela dit, il commande aux 
siens [4195] de casser des branches et d'apporter 
du feuillage pour faire des barrières et des palissades 
par les champs, pour qu'on ne puisse les surprendre 
ni dormants ni veillants. A la tombée de la nuit se 

une irrégularité, pecaire, forme du sujet, étant resté en usage 
jusqu'à nos jours; j'entends pecaire au sens de i malheureux », 
de même que pecat signifie bien souvent « malheur, infortune », 
par ex. v. 931, 3370. 

1. G.-à-d. qui, pour son début, a obtenu un grand succès. Voir 
au vocab. (senas) d'autres exemples de cette locution empruntée 
au jeu de dés. J'ai quelque doute sur enfans, 4175. 

2. Ou « son épée » (l'épée du jeune comte) , selon la correction 
proposée en note. 

n 15 



226 CROISADE CO.Yl'RE LES ALBIGEOIS. [42Í6] 

fait entendre le bruit des avant-postes qu'on place 
et des trompes qui sonnent, [4200] car au dedans 
comme au dehors on est acharné et ardent à pous- 
ser la guerre. 

GLXI. 

A pousser la guerre ils sont tellement animés que 
toute la nuit ils demeurèrent prêts, les chevaux sellés, 
de façon qu'aucune des deux armées ne pût sur- 
prendre l'autre. [4205] A l'aube du jour, lorsque le 
temps s'éclaircit, des deux côtés ils ont revêtu les 
hauberts et les heaumes au cercle d'or bruni; des 
écus et des lances tout le camp resplandit. Le comte 
prit la parole , et parla assez haut pour être entendu 
de tous : [4210] « Barons, nous devons être valeu- 
« reux et avisés, car la chrétienté nous a choisis 
« comme l'élite de tous; et après un tel choix, si 
« vous me laissez perdre la terre, vous en serez tous 
« honnis. Tout ce que j'ai gagné et conquis avec vous 
« [4215] je vous l'ai largement donné et distribué, 
« et personne ne peut dire que je lui aie fait tort. Eh 
« bien ! après que je vous ai tant donné et tant fait 
« profiter, si je perdais la terre, vous m'auriez fait 
« pauvre service. Du château de Beaucaire j'ai été 
« dépossédé, [4220] et si je n'en prends vengeance, 
« mes exploits sont minces. Puisque j'en avais été 
« saisi par l'archevêque d'Arles 1 , j'ai bien raison 
« d'être dépité quand on me l'enlève. Et dedans sont 



i. L'acte existe et a été imprimé (Molinier, Catal. n° 95). Il est 
daté de Beaucaire, 30 janv. 1215 (n. s.). 



[Í2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 227 

« mes hommes, pris et marris; ils me font signe 
« qu'ils vont périr [42125] et le cœur me fend de ne 
« les pouvoir secourir. Mais, je vous le dis pour cer- 
« tain, puisqu'ils (mes ennemis) m'ont fait échec, si 
« je les trouve en bataille, ce sera vite décidé, car 
« j'aime mieux livrer bataille que me laisser hon- 
« nir de la sorte. » Et les barons répondent : 
« Nous sommes tous engagés envers vous : [4230] 
« nous devons donc obéir à vos ordres. » 

Cependant le vaillant jeune comte a fortifié le portail 1 , 
avec les barons de la terre, les chevaliers bannis, les 
sergents, les archers, bien armés et couverts. Rostan 
de Garbonières 2 leur dit : [4235] « Barons, nous avons 
« tous pris un engagement : c'est que tout fuyard 
« sera regardé comme traître à son seigneur. Donc, 
« que l'on prenne garde d'avoir revêtu le mauvais 
« chapeau 3 . » Bertran d'Avignon dit : « En bref 

1. Le portail de la Vigne ou celui de la Croix; voy. p. 244 n. 4 
et 255 n. 4. 

2. Ce personnage figure dans une charte datée de Tarascon , 
février 1209 (n. s.), comme bailli du comte de Provence pour 
YAutavès, territoire voisin de Tarascon; voyez le texte de 
cette charte, Romania, II, 431. Il parait encore dans un 
acte de la même année publié par Papon, Hist. de Prov. II, 
pr. n° xxxvi. 

3. Fauriel traduit : i que chacun prenne garde à ne point se 
« couvrir de mauvais heaume, » mais je pense que mal capel est 
pris en un sens métaphorique, par allusion à l'usage de faire porter 
un chapeau ou guirlande d'une certaine nature à certains con- 
damnés; on voit, par ex., dans le Registre criminel du Châlelet p. p. 
M. Duplès-Agier (I, 305), des voleurs de raisins exposés au pilori 
« ayans environ leurs testes chappeaulx de vignes. » C'est ainsi 
qu'on disait « avoir acquis un mauvais chapeau » (Le Roux de 
Lincy, Livre des Proverbes, II, 160), pour « avoir une mauvaise 
« réputation » ; (L'expression « faire porter le chapeau rouge » (ibid.), 



228 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-16] 

« temps sera décidé [4240] qui doit avoir la terre et 
« désormais commander, car nous avons connu le 
« mal, et nous avons éprouvé que les clercs men- 
« taient quand ils disaient qu'en mettant tout à feu 
« et à sang, qu'en forçant notre seigneur à fuir exilé, 
« [4245] nous obéissions à Jésus-Christ. Désormais 
« nous suivrons une voie par laquelle chacun pourra 
« faire le salut de son âme. Pensez à vous servir de 
« toutes vos armes; tenez-les prêtes pour en bien 
« frapper. [4250] Celui qui se comportera en homme 
« vaillant en aura bonne récompense de Dieu et du 
« comte, et son lignage sera à tout jamais enrichi. » 
Guiraut Adémar leur a dit : « Barons, soyons vail- 
« lants, solides et prêts à bien faire, [4255] car 
« nous allons recevoir l'attaque : je connais leur har- 
« diesse. Si à la première attaque nous pouvons tenir, 
« à nous sera l'honneur de les avoir déconfits. » A ce 
moment commence l'attaque , le bruit , le cri ; et les 
cornes , les trompes , les clairons retentissants [4260] 
ont mis en rumeur toute la rive et le camp. Ils 1 

signifie « être décapité », voy. Gotgrave). Cf. aussi ces vers du 
sirventès de G. Figueira (Bartsch, Ckrest. provenç. 203-4) : 

Car de mal capel 
Etz vos e Cistel, 
C'a Bezers fezetz faire 
Moût estranh raazel. 

Marcabrun, parlant de la décadence de Jeunesse (Jovens), dit : 
Capel a veslit d'avols critx (Mahn, Ged. d. Troub. n° 306) ; et on 
lit dans une pièce de P. Vidal (édit. Bartsch, p. 59) : 

Liatz a la coa d'un taur 
Degr'esser frustatz pel mazel 
D'Ast, on vesti l'orre capel 
De tracion... 

1. Simon et les siens. 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 229 

chargent ensemble, et se sont tellement avancés 
qu'ils ont pénétré dans la foule la plus épaisse. Mais 
ils furent bien accueillis par ceux de Beaucaire. Les 
lames de Cologne, les aciers recuits, [4265] les 
rondes massues, les clavains 1 trempés, les haches 
émoulues, les écus fourbis, les dards, les flèches, 
les carreaux polis, les pierres 8 et les traits, les épieux 
à lames de fer, avec eux 3 les chevaliers vaillants 
et dispos, [4270] les sergents, les archers, qui vien- 
nent pleins de hardiesse, et les compagnies disposées 
à bien frapper, ont de toutes parts commencé un tel 
carnage , que le camp et la rive et la terre en reten- 
tissent. Mais le comte [de Montfort] et Alain et Fou- 
caut, [4275] Gui [de Montfort], P. Mir 4 ont soutenu 
la lutte. Là vous auriez pu voir tant de hauberts 

1. Clavel (v. 4265, 4579, 4900, oublié au vocabul.). Ce mot existe 
aussi en ancien français, à côté de clavain, qui a le même sens, 
et paraît avoir vécu un peu plus longtemps. Le clavel ou clavain 
n'était pas un haubert comme l'entendent à tort Henschel 
(Du Cange-Henschel, t. VII) et Gachet (Glossaire du Cheval, au 
Cygne, au mot fremillon), moins encore « une sorte de clou » 
(Littré, à l'étym- de claveau), mais de pèlerine de mailles ou 
de lames de fer qui couvrait le col et les épaules, et était attachée 
au haubert, comme on le voit par cet exemple : Et très qu'il est 
armés del haubert a clavel (Musée brit. Add. 10289, f. 93; voy. 
d'ailleurs "Viollet le Duc, Dict. du mobilier, V, au mot clavain. 

2. Je traduis d'après la correction proposée au v. 4268. 

3. P.-ê. manque-t-il ici un vers. On ne voit pas bien à quoi se 
réfère « avec eux » ; cf. au t. I la note du v. 4269 (par erreur 4279). 

4. Peire Mir est un nom et un surnom trop commun pour qu'on 
puisse proposer une identification bien probable. Un personnage 
ainsi nommé paraît en 1201 en deux chartes. Doat, GLXIX, 89 
v° et 93 v°. — Il y avait eu dans le parti opposé un Petrus Miro 
(P. de V.-G. ch. xlviii) qui paraît être identique au R. Mirs men- 
tionné par G. de Tud. au v. 1185; voy. ci-dessus p. 63, n. 4. 



230 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1 21 6] 

démaillés, tant de bons écus fendus ou brisés par le 
milieu, tant de poings, tant de bras, tant de pieds 
coupés, tant de sang versé, tant de cervelles écra- 
sées, [4280] qu'il n'y a être si stupide qui n'en soit 
ému. Cependant ceux de Beaucaire ont fait de tels 
efforts qu'ils les mènent battant par le chemin uni. 
Toutefois ils (les partisans de Simon) se défendaient 
si bien qu'ils ne furent pas poursuivis bien loin 1 . 
C'est là que vous auriez pu en voir des chevaux 
couverts de fer [4285] dont les maîtres avaient été 
démontés et tués! Gui de Cavaillon, monté sur un 
cheval arabe, abattit en cette journée Guillaume de 
Berlit 2 , qu'on pendit ensuite à un olivier fleuri. Et 
quand la mêlée se rompt et que les combattants 
abandonnent le champ de bataille, [4290] alors vous 
pourriez voir qui a subi la plus forte perte, quand la 
bataille fut finie. 

1. P. de V.-C. nie qu'aucun engagement ait eu lieu entre les 
deux armées pendant le siège du château de Beaucaire. Parlant 
des difficultés contre lesquelles se débattait le comte de Montfort 
alors qu'il cherchait à secourir les défenseurs du château , il s'ex- 
prime ainsi : « Oportebat insuper quod sine intermissione, tam die 
« quam nocte, tertia pars militum exercitus armata esset, tum quia 
« timebatur ne hostis subito in exercitum irruerent insperati, quod 
« tamen nunquam ausi sunl attentare, tum propter machinas custo- 
« diendas » (Bouq. 106 d). 

2. Est-ce à ce personnage que fait allusion sans le nommer 
P. de V.-C. dans ce passage : « Quadam die ceperunt quemdam 
« militem de nostris, captum occiderunt, occisum suspenderunt, 
« suspenso manus et pedes abstulerunt » (Bouq. 106 e)? — Le nom 
le moins éloigné que je rencontre est celui d'un « Guillaume de 
« Berti, seigneur de la châtellenie d'Épernai », qui vivait au 
commencement du xm e siècle (Longnon, Livre des vassaux, p. 215, 
n° 2844). 



[424 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 234 

CLXI1. 

La bataille finie, le péril cesse; beaucoup étaient 
dans l'allégresse, beaucoup aussi pleins de colère et 
de dépit. Ceux du siège, au cœur généreux, rentrè- 
rent, [4295] et ceux de l'ost retournèrent en hâte à 
leurs tentes. Le comte de Montfort confère avec ses 
amis privés; il y avait trois évêques et je ne sais 
combien d'abbés. Aux uns et aux autres il a conté 
avec véhémence ses plaintes : « Seigneurs , » dit-il , 
« entendez et voyez [4300] comme je suis sorti de 
« Provence dépouillé, voyant mes hommes perdus ou 
« en danger. Le jeune comte me combat, ne doutant 
« de rien, et depuis qu'il a quitté Rome il s'est poussé 
« en avant au point de m' enlever ma terre et de 
« prendre mes domaines ; [4305] et si maintenant il 
« m'enlève Beaucaire, je me sens tant abaissé que 
« tout ce qui me restera de terre me semble mi- 
« sère. Et puisque l'affaire a été mise en train par 
« sainte Église, si l'Église m'oublie, je suis si fort dé- 
« chu que je ne pourrai défendre ni mes rentes ni mes 
« conquêtes. [4310] Et quiconque éprouve un échec, 
« ayant le bon droit pour soi, peut [impunément] être 
« accusé contre droit et raison. Et puisque me voilà 
« troublé en tant de façons, je veux savoir de vous 
« quel conseil vous me donnez. » L'évêque de Nîmes 1 
[4315] parla le premier et fut bien écouté. « Sire 
« comte, » dit l'évêque, « adorez Jésus-Christ, et du 

i. Arnaut, ancien abbé de Saint-Ruf, Gall. christ. VI, 444; 
Vaissète, nouv. édit., IV, 278. 



232 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [ I 2i 6] 

« mal comme du bien, rendez-lui grâces entières. 
« Vous avez été placé dans ce monde pour souffrir 
« patiemment les peines et les pertes. [4320] Toutefois, 
« si on cherche à vous dépouiller, défendez-vous de 
« votre mieux 1 ; car, puisque le mal et le bien sont 
« abandonnés à votre choix, si vous perdez en ce 
« monde, vous gagnerez en l'autre. Quant au cheva- 
« lier qui est pendu à l'olivier, je vous dis qu'il est mort 
« martyr du Christ, [4325] qui lui pardonne ses péchés 2 , 
« à lui et aux autres morts et blessés. » Mais Fou- 
caut de Berzi a le premier dit son sentiment : « Par 
« Dieu, sire évêque, vous jugez de manière à faire 
« baisser le bien et à doubler le mal. [4330] C'est 
« grande merveille comme vous autres lettrés, vous dé- 
« liez et absolvez sans pénitence. Pourtant, si le mal 
« devenait le bien, si mensonge était vérité, là où est 
« orgueil serait humilité. Je ne croirai pas, à moins 
« de meilleures preuves, [4335] qu'aucun homme 
« soit digne s'il meurt sans confession. — Foucaut, » 
dit l'évêque, « il m'est pénible de vous en voir douter, 
« car tout homme, quel qu'il soit, fût-il en état de 

1. C'est ce que précédemment (v. 3702-3) le pape disait au jeune 
comte de Toulouse. 

2. Ces mots semblent répondre à une plainte de Simon de 
Montfort au sujet de la mort de Guillaume de Berlit (v. 4288). 
Cependant le discours de Simon, tel qu'on vient de le lire, ne 
contient aucune allusion précise à cet événement. Il se pourrait 
donc qu'il n'eût pas été transcrit en entier, hypothèse qui pour- 
rait s'appuyer dans une certaine mesure sur le témoignage de la 
rédaction en prose, où ce discours est ainsi analysé (p. 71) : 
« Adonc a assemblât son conseilh, ... als quais a tôt demonstrat 
« son affar, com lodit comte jove an sas gens l'an gectat vilena- 
« ment del camy, et que ly avian tuât et pendut son home, e 
« d'autra part ly te dedins lodit castel sas gens assetiats... » 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 233 

« péché mortel, pourvu seulement qu'il combatte les 
« hérétiques, a sa pénitence faite. — Par Dieu! sire 
« évêque, pour rien que vous me disiez [4340] vous 
« ne me ferez croire , sauf votre respect , que pour 
« votre prédication et pour nos péchés Jésus-Christ 
« ne soit irrité contre nous. Ce que j'ai vu me fait 
« craindre que la hardiesse et la fortune nous aient 
« abandonnés sans espoir, [4345] car si la chrétienté 
« entière s'était trouvée d'un côté armée en champ 
« de bataille et nous de l'autre, je n'aurais jamais 
« cru qu'entre eux tous ils eussent été capables de 
« nous honnir et de nous faire reculer. » Puis il dit 
au comte : « Rappelez à l'ost entière qu'aucun homme, 
« vieux ni jeune, ne doit se désarmer. [4350] On 
« pourra bien dire que Merci a été accomplie et le 
« Tort redressé, si nous et vous trouvons 1 le droit 
« que vous poursuivez. » Puis, des deux parts, jus- 
qu'au jour, ils firent le guet avec les chevaux armés, 
les épées ceintes, les heaumes lacés; [4355] car au 
dedans comme au dehors si grande est la fureur qu'ils 
préfèrent la guerre au repos et à la paix. Dans la 
ville ils ont abondance de tous les vivres qu'ils peu- 
vent désirer, et au sommet du château régnent l'afflic- 
tion et la misère 2 : [4360] aucun bien n'y abonde, ni 
pain, ni vin, ni blé. Quant aux assiégeants du dehors 3 , 
ils souffrent à ce point que personne d'entre eux ne 
peut se reposer ni se déshabiller pour dormir, ni se 
désarmer pour boire ni manger; et bien souvent il 
leur faut combattre quand ils n'en ont point envie, 

i. Ou encore « si nous trouvons en vous (e[n] vosi). » Il doit y 
avoir ici quelque chose d'ironique que je ne saisis pas. 

2. Il y a dans le texte tempestatx qui ne signifie rien ici. 

3. Ceux de Simon. 



234 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

[4365] car le vaillant jeune comte a dressé les pier- 
riers pour attaquer le donjon et le battre de toutes 
parts, pour ruiner les abris et les murs crénelés. 
Raoul du Gua parla ainsi : « Comte, je vous dirai ce 
« qu'il faut faire : L'ost entière sera réduite à l'ex- 
« trémité si vous leur interdisez le Rhône. » [4370] 
Le jeune comte dit: « R. Gaucelm, ordonnez qu'on 
« défende l'eau avec tous les bateaux armés. — 
« Sire, » dit Albeta 1 , « la flottille est passée, et nous 
« tenons les passes 2 gardées et défendues ; d'ici à 
« Arles nous les avons toutes fermées. [4375] Sous 
« le château, là où est le quai, sont ceux de Vala- 
« brègue avec les bateaux légers, de sorte que per- 
« sonne n'y vienne abreuver qu'il ne s'en retourne 
« frappé. » — Tandis que le comte se consulte avec 
ses amis privés, le puissant comte de Montfort a 
mandé les charpentiers, [4380] tous ceux du pays, et 
ceux de ses terres, et sur la belle place, entre les 
murs et les fossés, il bâtit un château et une chatte 
bien ouvrés et munis, et garnis de fer, de bois et de 
cuir. Nuit et jour ils furent bien gardés. [4385] Par 
devant tout auprès, il y eut une catapulte qui tout le 
jour tirait sur le portail de la ville, aux créneaux 
carrés, brisant les grandes pierres de taille. — Au 
dedans et au dehors la rumeur s'élève que les puis- 



1. Albeta figure en 1226 dans l'énumération des nobles taras- 
conais qui traitèrent avec le comte de Provence au sujet de 
divers droits (Archives de Tarascon, Livre rouge; cf. Papon, Hist. 
de Prov. II, pr. n° xlv). 

2. Il s'agit, je pense, des passes formées par les îles du Rhône, 
entre Beaucaire et Arles, cf. ci-dessus v. 3769. On pouvait les 
intercepter avec des chaînes, comme on le voit par la chronique 
de Bertran Boysset, à l'année 14H. 



[Í2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 235 

sants viennent au secours de la ville : [4390] R. de 
Montauban, habile et renommé, Isoart de Die 1 , Guil- 
lem de Bel-afar armé et équipé, Cotinhac 2 , P. Bonassa, 
et assez d'autres, et Peire de Lambesc 3 bien accompa- 
gné, [4395] et Guigue de Galbert y sont entrés avec 
joie pour défendre la ville. 

CLXIII. 

Pour défendre la ville vinrent maints auxiliaires, et 
pour combattre ceux de dedans 4 tels combattants à 
qui cette guerre ne plaît point et qui voudraient être 
ailleurs 5 . [4400] Dragonet adresse la parole au comte 
son seigneur, dans un conseil auquel assistaient les 
principaux barons : « Sire, » dit Dragonet, « il paraît 
« que Dieu vous protège, car depuis que vous êtes 

1. J'ai été conduit à corriger en Isoartz la leçon Iscartx du 
ms., qui d'ailleurs fausse le vers, parce que le nom d'Isoart a été 
porté dans la seconde moitié du xu e siècle par deux comtes de Die 
(voy. p. ex. le cartul. de l'église de Die, p. p. l'abbé Chevalier, 
pièces ix et xvn). 

2. Cotignac (Quintiniacum) est un ch.-l. de c. de l'arr. de Brignolles. 

3. Un « Petrus de Lambisco » figure avec un rôle important, 
en 1193, dans un accord entre Alphonse d'Aragon, comte de 
Provence, et Guillem, comte de Forcalquier (Papon, Hist. de 
Provence, II, pr. n° xxix). Un témoin des mêmes nom et surnom 
paraît en 1239 dans un acte d'hommage rendu par Adémar UJ 
de Valentinois au comte de Toulouse (Du Ghesne, Hist. gênéal. 
des Comtes de Valentinois, pr. p. 8; Teulet, Layettes du Trésor, 
n- 2787). 

4. Ceux de Beaucaire, les partisans du comte de Toulouse. 

5. C'est ce que confirme P. de V.-C. quand il remarque que les 
chevaliers du pays {milites indigence) qui se rendirent à l'appel de 
Simon « tepidi erant et trepidi, et in modico vel in nullo exerci- 
« tui proficientes » (Bouq. 106 fj. 



236 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42Í6] 

« venu de Rome, il vous a remonté, voulant que vous 
« recouvriez la terre que tinrent vos ancêtres, [4405] 
« tandis que vos plus grands ennemis ne cessent de 
« perdre du terrain. Tromperie et fausseté aboutissent 
« à déshonneur, car je n'ai jamais vu sermon de faux 
« prédicateur qui finalement n'aboutisse à l'erreur; 
« et les sages nous apprennent [4410] que mieux 
« valent les trahis que les traîtres. Par le corps de 
« sainte Marie, que je prie et adore, si vous ne vous 
« montrez preu et sage, nous ne savons rien plus 
« sinon que Prix et Parage perdent la graine et la 
« fleur. Le comte de Montfort, de son côté, a prouesse 
« et valeur, [441 5] hardiesse et courage et bons con- 
« seillers. Il construit château et chatte, croyant 
« nous faire peur; mais [la chatte] ne se lève ni ne 
« s'abaisse plus que si elle était un fantôme produit par 
« enchantement 1 , car c'est œuvre d'araignée, et 
« argent perdu. Pourtant sa catapulte a tant de force 
« [4420] qu'elle tranche et brise tout le portail et le 
« jette bas. Mais nous porterons de ce côté nos forces 
« principales, et ceux qui tirent la catapulte y seront 
« pris, les plus hardis, les plus vaillants et les plus 
« habiles. — Dragonet, » dit le comte, « nous ferons 
« pour le mieux : [4425] Guiraudet Adémar aura 
« l'honneur de garder la porte, lui et les siens, Joan 
« de Nagor, Datils, Austor; R. de Montauban et vous 
« serez avec eux jour et nuit, ainsi que les chevaliers 
« bannis, [4430] qui sont vaillants guerriers et bons 
« combattants. Et dans les moments critiques, en 



1. Je paraphrase un peu pour mieux faire ressortir le sens que 
je crois devoir attribuer à ce passage. 



[42Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 237 

« homme qui sait venir à l'aide, j'y serai moi-même 
« partageant le péril, et désireux de savoir s'il y a 
« des lâches. » Richart de Garon dit : « Francs cheva- 
« liers, [4435] si le comte Simon avait l'audace de venir 
« assaillir la porte, défendons-nous contre lui et les 
« siens ; que de sang et de cervelles , de chair et de 
« sueur, il y ait telle effusion que les survivants en 
« pleurent. — Seigneurs, » dit P. R. de Rabastens, 
« c'est une faveur [4440] que nous fait le comte de 
« Montfort, de ne vouloir point aller ailleurs, car ici 
« il perdra bonheur, sens et puissance. Nous sommes 
« ici dans la joie et l'abondance ; nous avons repos , 
« tranquillité, ombre et fraîcheur et le vin de Genes- 
« tet qui nous adoucit le tempérament. [4445] Nous 
« mangeons bien et nous buvons de même. Eux, au 
« contraire, sont là dehors, misérables pécheurs, 
« n'ayant ni bon temps ni repos, mais tristesse et 
« langueur. Ils peinent à la poussière et à la chaleur; 
« nuit et jour ils sont en guerre, [4450] par suite de 
« quoi leurs troupes ne cessent de perdre des che- 
« vaux, ce qui leur vaut la compagnie des corbeaux 
« et des vautours. Avec cela les morts et les blessés 
« répandent une telle puanteur qu'il n'y a [parmi 
« eux] beau garçon qui ne perde ses couleurs. » 

Ceux du donjon montent à la guette, [4455] et du 
haut de la tour ils montrent au comte de Montfort 
une enseigne noire en faisant des signes de douleur. 
Par tous les logis les corneurs de trompes crient ' que 

1 . Faute de sonneries spéciales ayant chacune leur signification 
précise , on avait sans doute recours au procédé très-primitif qui 
consiste à appeler l'attention par un son quelconque , puis, les 
hommes avertis, le corneur proclamait les ordres. 



238 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í246] 

tous prennent les armes et se garnissent eux et leurs 
chevaux, [4460] car voici que ceux de Marseille arri- 
vent avec allégresse. Au milieu du Rhône chantent les 
rameurs; à l'avant sont les pilotes, qui dirigent la 
manœuvre des voiles, les archers, les matelots. Les 
cors, les trompes, les cymbales, les tambours [4465] 
font retentir et résonner la rive et l'aube du jour. 
Les écus et les lances, l'onde qui fuit, l'azur, le ver- 
meil, le vert et blanc 1 , l'or fin et l'argent se mêlent 
à l'éclat du soleil et de l'eau, la brume s'étant dissi- 
pée. [4470] Par terre Ancelmet 2 et ses cavaliers che- 
vauchent avec allégresse, à la lumière du jour, leurs 
chevaux garnis de housses, et l'oriflamme en avant. 
De toutes parts les meilleurs s'écrient Toulouse! en 
l'honneur du révéré fils du comte qui reconquiert sa 
terre, [4475] et ils entrent à Beaucaire. 

CLXIV. 

L'entrée à Beaucaire [de ces renforts] leur 3 causa 
une telle joie que chacun se réjouit et se tient pour 
sauvé ; et par les tentes 4 on se répète qu'un renfort 
est venu à ceux de Beaucaire. [4480] Là-dessus ils 
s'apprêtent et se tiennent en état. S'armer et com- 
battre est leur joie et leur salut. Le retentissement 

1. Sans doute les diverses couleurs qui ornaient les écus. 

2. Il venait de Marseille (voy. 3888), ayant sans doute, avec ses 
cavaliers, suivi depuis un certain point la voie de terre, sur la 
rive droite du Rhône, tandis que le gros de la troupe marseillaise 
remontait le fleuve en bateau. 

3. Aux habitants. 

4. C.-à-d. parmi les assiégeants qui vivaient sous la tente. 



[Í2I6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 239 

des clairons, le son des trompes, les réjouit et les 
amuse jusqu'à l'aube du jour. 

Cependant ceux de la ville leur * opposent de tels engins 
[4485] et combattent le donjon et la guette de telle sorte 
que le bois, la pierre, le plomb, sont consumés. A Sainte- 
Pàque est tendu le bosson, qui est long et droit et 
muni d'un fer aigu. Il frappe, tranche, brise jusqu'à 
tant que le mur s'écroule 8 [4490], les pierres de taille 
étant en maintes manières portées à terre. Ceux du 
château n'en furent pas découragés : ils firent un lacet 
de corde qui, lancé par leur engin, saisit la tête du 
bosson 3 , au grand dépit de ceux de Beaucaire. [4495] 
Mais l'ingénieur qui avait tendu le bosson arriva, et 
[lui et d'autres] entrèrent en cachette dans la roche , 
pensant fendre le mur avec des pics émoulus. Ceux du 



1. On ne voit pas à quoi se rapporte ce « leur ». Il est possible 
qu'avant cette phrase un vers ou deux aient été omis, dans les- 
quels il était question des croisés renfermés dans le château; 
il se peut aussi que lor signifie non pas « leur », mais « alors » 
(For). 

2. C'est une expression bien exagérée, puisqu'on va voir par la 
suite que la brèche n'était pas encore praticable. On pourrait sans 
doute, au lieu defondutz, ruiné, écroulé, que porte le v. 4489, 
proposer fendutz, qui serait moins fort, mais le vers suivant et la 
réd. en pr. confirment le texte que nous avons. 

3. C'est à peu près le procédé du loup, décrit par Gilles de 
Rome dans son traité de re militari veterum ; ch. xxu : « Contra 
« hanc autem [trabem ferratam = bélier) constituitur quoddam 
« ferrum curvum, dentatum dentibus fortissimis et acutis, et 
« ligatum funibus, cum quo capitur caput arietis, vel caput illius 
« trahis ferrate ; quo capto perditus omnino aries est, ad supe- 
« riora trahitur vel ita suspenditur ut magis nocere non possit. 
« Unde est quod bellatores antiqui hujusmodi ferrum vocaverunt 
t lupum, eo quod acutis dentibus arietem caperet » (Hahn, Col- 
lectio rnonitm. veter. et récent. I, 64). 



240 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í246] 

donjon, ayant remarqué leur présence, enfermèrent 
du feu, du soufre et de l'étoupe dans un drap, [4500] 
et les descendirent avec une chaîne le long du mur. 
Et lorsque le soufre fut enflammé et liquéfié, l'odeur 
et la flamme ont tellement suffoqué les mineurs, 
qu'aucun d'eux ne put y rester et n'y resta. Alors 
ils se défendent avec les pierriers [4505], brisant et 
tranchant barrières et palissades. Sur la haute tour, 
au-dessus des créneaux, le lion 1 s'est pris à lutter avec 
la flamme, de telle sorte que peu s'en est fallu qu'il 
ne fût rompu. Et le tourner crie : « Montfort nous a 
« perdus, [4510] mais ce n'est point sa faute puis- 
« qu'il ne peut nous entendre 2 , car le vaillant jeune 
« comte nous a tous surpris. » Et il montra les ser- 
viettes et la bouteille qui luit, pour signifier que leur 
pain est mangé et leur vin bu. [4515] Le comte de 
Montfort, apercevant leurs signaux, s'assit à terre, 
plein de dépit et de fureur. A haute voix il s'écrie, 
plein de colère : « Chevaliers , aux armes ! » et il fut 
si bien obéi que par le camp s'élève le cri et la rumeur, 
[4520] qu'aucun homme valide, jeune ou chenu, ne 
resta en arrière. Tous s'arment à la fois et montent à 
cheval. Les trompes et les clairons résonnent, et ils 
montent au Puy des Pendus 3 . « Seigneurs, » dit le 

1. L'enseigne de Simon, qui portait un lion. Il faut supposer 
que les assiégeants avaient réussi à lancer du feu jusqu'au sommet 
de la tour. C'est ainsi qu'a entendu la rédaction en prose. 

2. Fort douteux, la fin du v. 4510 étant corrompue. 

3. Sans doute la colline de Margailler, au nord-ouest de 
Beaucaire, qui aura reçu ce nom pour avoir été un lieu réservé 
aux exécutions capitales. La carte du cours du Rhône levée par 
les soins de l'administration des ponts-et-chaussées (1/10,000), et 
exécutée pour cette partie en 1872-3, lui donne le nom de « Haute 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 244 

comte, « je me tiens pour perdu. [4525] Mon lion se 
« plaint : les vivres lui manquent, la faim le presse et 
« il s'avoue vaincu. Mais, par la sainte Croix, voici 
« venu le jour où il sera abreuvé et repu de sang et de 
« cervelles. — Beau frère, » dit Gui, « béni soit-il 1 ! 
« [4530] car si nous perdons Beaucaire, le lion sera 
« muet, et notre prix comme le vôtre abaissé à tout 
« jamais. Chevauchons en bataille jusqu'à ce que nous 
« les ayons vaincus. » Ceux de la ville 2 , lorsqu'ils les 
virent venir, prirent les armures, les armes, les cha- 
peaux [de fer], les écus, [4535] les haches aiguisées 3 , 
les épées émoulues, les dards, les masses, les bons 
arcs tendus, et sur la belle place où est le chemin 
battu, des deux côtés on se frappe, et la lutte com- 
mence. 

CLXV. 

[4540] Quand la lutte commença, le jour était clair 
et beau, et au milieu des tentes 4 eut lieu la mêlée; 
mais d'abord ils font des voltes et des passes d'armes. 

justice », et marque vers le milieu du plateau, à 250 mètres 
environ du Séminaire, l'emplacement d'une potence. 

1. Je corrige, au v. 4529, be si' a[pa]regutz, qui se rapporte à 
jorn du v. 4527. 

2. Castel, mais c'est la ville de Beaucaire qui est ainsi désignée, 
bien que la même dénomination soit plus souvent appliquée au 
château proprement dit, à la forteresse dans laquelle étaient 
assiégés les croisés (v. 3933, 3949, 4560). Toutefois, dans ce der- 
nier cas, l'auteur se sert plus ordinairement de cap del castel 
(4033, 4124, cf. 2942, 2949, pour le château de Muret) ou de 
capdolk (voir ce mot au vocab.). 

3. M. à m. « préparées, en état ». 

4. Les tentes de l'armée du jeune comte. 

il 46 



242 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [I2Í6] 

Ceux de la ville arrivent par masses : aucun, adolescent 
ni homme jeune, ne veut rester au dedans. [4545] Plus 
de quinze mille sortirent par les portails, braves et 
habiles, combattants et rapides à la course et légers 1 . 
Guiraudet Adémar, habile et sûr, P. de Lambesc, 
Alfan Romieu 2 , Ugo de la Balasta 3 se sont partagé le 
commandement. [4550] Mais le cri et la noise et le 
frémissement des enseignes, et l'agitation de l'air font 
trembler les rameaux. Tel est le bruit des cors et des 
trompes que la terre en retentit et que tout le ciel 
en frémit. Mais Foucaut, Alain, Gautier de Préaux, 
[4555] Gui, P. Mir et Aimon de Corneil, avant tous 
les autres franchissent les barrières (?) , avec le comte 
deMontfort, méchant, dur et cruel, emporté tout droit 
par son cheval noir. A haute voix il s'écrie : « Saint 
« Pierre et saint Michel, [4560] rendez-moi la ville 
« avant que le château soit perdu, et donnez-moi 
« vengeance de mes ennemis ! » Il entre dans la mêlée, 
et le carnage commence ; sergents et damoiseaux en 
abattirent à force. Mais de ceux de la ville est si grande 
la masse, [4565] qu'en peu d'instants se forma une 
résistance qui arrêta l'attaque. Cependant Imbert de 

1. J'adopte la correction proposée par M. Chabaneau (Rev. des 
l. rom. 2, I, 359), leus au lieu de beus. Cf. cependant 4566, où 
beus est employé avec bien peu de propriété. 

2. Témoin à un acte de 1209, Papon, Hist. de Prov. II, pr. 
n° xxxvi. 

3. En 1219 « Ugo de Balasta » est témoin à une donation faite 
par Adémar II, comte de Valentinois, à l'Hôpital de S'-Jean de 
Jérusalem. En 1235 « Ugo de Banasta » (probablement le même) 
paraît en la même qualité dans un diplôme de l'empereur Fré- 
déric II en faveur du comte de Toulouse (Teulet, Layettes du 
Trésor, n° 2413), et en 4239 dans l'hommage d'Adémar comte de 
Valentinois qui a été mentionné p. 235, n. 2. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 243 

Laie, vaillant et rapide, frappa en la presse Gaucelin de 
Portels, lui brisant écu, haubert et garniture; [4570] 
il l'abat et renverse dans son sang 1 . Avec lances, 
masses, épées et couteaux recommence la guerre, le 
péril et le carnage. Pierres, dards et lances, flèches et 
carreaux, guisarmes, piques, haches, [4575] pleuvent 
de toutes parts comme la neige tombant à flocons, 
brisant boucles (des écus), cristaux (des heaumes), 
les hauberts , les mailles , les heaumes , les chapeaux 
(de fer), les écus, les bandes 2 , les freins, les grelots. Le 
craquement des lances et le froissement des clavains 3 
[4580] produisent un bruit semblable à la tempête, 
ou à des marteaux frappant sur l'enclume. Si acharnée 
est la lutte, si périlleuse et si dure, qu'ils (les croisés) 
tournent la bride à leurs chevaux arabes. Ceux de la 
ville les poursuivent, frappant et criant; ils les frap- 
pent et blessent, eux et leurs chevaux. [4585] Là 
vous eussiez vu rester sur la place, ou s'en aller en 
morceaux, jambes et pieds et bras, courées et poumons, 
têtes et mâchoires, cheveux et cervelles ! Si terribles 
sont la guerre, le péril, la boucherie, qu'ils (ceux de 
Beaucaire) les mènent battant et leur enlèvent les 



i. Traduction hasardée. M. Chabaneau (Rev. des l. rom. 2, I, 
199) pense que saureus est l'équivalent du fr. sorel, et par consé- 
quent désigne le cheval de Gaucelin, explication très-satisfaisante 
pour la forme, mais moins pour le sens. 

2. J'avais conjecturé, au vocab., à cause du voisinage de « freins », 
qu'il s'agissait de bandes ou courroies faisant partie du harnache- 
ment du cheval, mais il se peut bien aussi, selon l'opinion de 
M. R. de Lasteyrie (Bibl. de VÉc. des ch. XXXVII, 113, note 2), 
que l'auteur ait voulu désigner les bandes ou lames de fer qui 
renforçaient l'écu. 

3. "Voir ci-dessus p. 229, n. 1. 



244 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2\ 6] 

chemins, [4590] les collines, les places, les prés, les bas- 
fonds 1 . Lorsque la lutte cessa, le relief en fut tel qu'il 
resta abondante pâture pour les chiens et les oiseaux 
de proie. La mêlée se sépara et les deux partis se 
retirèrent, l'un avec joie, l'autre avec tristesse. 

CLXVI. 

[4595] Les deux partis sont ainsi partagés que l'un 
reste plein de dépit et l'autre plein de joie. Le comte 
se désarme sous un olivier ; damoiseaux et écuyers lui 
enlevèrent son armure; mais Alain de Rouci lui dit 
une parole cuisante : [4600] « Par Dieu, sire comte, 
« nous pouvons faire provision de viande. Nous avons 
« tant gagné au tranchant de l'acier que les corps pour 
« la nourriture de la chatte ne nous 2 coûteront pas un 
« denier : nous en avons plus encore qu'hier. » Mais 
le comte a le cœur si fier et si sombre [4605] qu'il ne 
répond rien, et Alain se garde d'insister. Tout ce jour 
fut passé dans la même situation, puis les meilleurs 
guerriers firent la grand-garde, tandis que les sergents 
et archers combattent, que les ouvriers réparent le 
château 3 et la chatte, [461 0] et disposent au devant une 
catapulte qui frappe , tranche et brise le portail de la 
Vigne 4 et le mur crénelé. A l'intérieur les assiégés font 

1. M. à m. « les roseaux ». 

2. J'ai imprimé nous avec Fauriel, mais le ms. porte plutôt 
nous. 

3. La machine de guerre ainsi appelée; voy. le vocab. au mot 
castel. 

4. Le portail de la Vigne, plus tard appelé « portale vêtus », se 
trouvait au S.-O. de la ville, à l'endroit appelé le « Coin de Régis », 



[124 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 245 

des barricades maçonnées dont les passages et les 
ouvertures sont disposés de biais 1 . Là s'assemblent en 
force les meilleurs chevaliers. 

[4615] Dans le donjon si grande est la préoc- 
cupation que Lambert de Limoux monte à l'un 
des étages avec toute sa compagnie, et prend con- 
seil avec eux : « Seigneurs, » dit Lambert, « nous 
« sommes tous compagnons , et dans le bien comme 
« dans le mal nous prendrons tous notre part. [4620] 
« Dieu nous a plongés en une telle misère, que nous 
« souffrons pire peine qu'âme d'usurier 2 . Nuit et jour 
« les pierriers et les arbalétriers nous combattent de 
« toutes parts. Arches et greniers sont vides à ce point 
« [462S5] que nous n'avons pas un setier de blé , et nos 
« chevaux sont tellement affamés qu'ils dévorent le 
« bois et l'écorce. Le comte de Montfort ne peut nous 
« porter secours, le jeune comte refuse de nous 
« admettre à capituler, [4630] et nous ne savons 
« route, voie ni sentier pour sortir de ce mortel péril, 
« de cette profonde affliction , de ce terrible embarras 3 . 
« Je demande conseil d'abord à Dieu, puis à vous. » 
Guillaume de La Motte répondit le premier : [4635] 



c.-à-d. à l'angle formé par la rencontre de la rue Basse et de la 
rue de Régis (Eyssette, Hist. de Beaucairs, II, 188, 201-2). — Le 
nom de portail de la Vigne ne paraît se trouver dans aucun autre 
document, mais il ne faut pas oublier qu'après la Chanson de la 
croisade, les plus anciens documents que nous possédions sur la 
topographie de Beaucaire ne sont que du xrv e siècle. 

1. Sens douteux. Il se peut qu'un vers ait été omis après 4613. 

2. On sait que Dante place les usuriers près du fond de son 
enfer, au bas du septième cercle. 

3. On pourrait, en coupant la phrase après le v. 4631, traduire : 
« Et de cette profonde affliction je demande » 



246 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 246] 

« Par Dieu! beau sire oncle, puisque la faim nous 

« presse, je ne sais autre conseil pour notre avantage 

« sinon de manger les roussins et les destriers, car 

« bonne fut la viande du mulet que nous mangeâmes 

« hier 1 ; nous nous accommoderons à chaque jour d'un 

« quartier pour cinquante. [4640] Quand nous serons 

« à la fin, que nous aurons mangé le dernier, dès lors 

« que chacun mange son compagnon. Celui qui est le 

« plus mou à la défense et le plus prompt à s'effrayer, 

« c'est droit et raison que nous commencions par lui. » 

R. de Roquemaure 2 frappe ses mains l'une contre 

l'autre : [4645] « Seigneurs, moi qui l'autre jour ai 

« abandonné mon seigneur pour le comte de Mont- 

« fort, c'est la récompense que je recevrai. Il est bien 

« droit que je le paie puisque je me reconnais cou- 

« pable. » Après tous les autres, Rainier [de Chau- 

deron] répondit ainsi : « Par Dieu ! sire Lambert, nous 

« en ferons autrement. [4650] Guillaume de la Motte 

« donne un conseil diabolique : jamais je n'ai trouvé 

« bon goût à la chair humaine. Mais, lorsque les cour- 

« siers arabes seront mangés, nous avons un pain et 

« force vin dans le cellier : au nom de Jésus-Christ, le 

« droiturier seigneur, [4655] recevons son saint corps 

« véritable, et puis, garnis du haubert doublier, sor- 

1. Le mulet a une chair tendre et délicate, mais il en est tout 
autrement de celle du cheval. 

2. Un « R. de Rocamaura, de la seigneurie de Villemur (Haute- 
Garonne), et par conséquent homme du comte de Toulouse, paraît 
dans une charte de la fin du xn e siècle (Teulet, Layettes du Trésor, 
n° 543); mais il est bien douteux qu'il soit le même que celui de 
la chanson. Il y a plus de probabilité en faveur d'un « R. de Ro- 
« camaura, » témoin le 30 janvier 1215 à l'hommage rendu par 
Simon de Montfort à l'archevêque d'Arles (Molinier, Catal. n° 95). 



[424 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 247 

« tons par la porte, descendons l'escalier, et commen- 

« çons la lutte et le carnage, de telle sorte que le pavé 

« et la place en soient teints de sang. [4660] Mieux 

« vaut mourir ensemble par le fer que mener une vie 

« honnie et être faits prisonniers ! — Voilà le conseil 

« que nous suivrons, » dit maître Ferrier 1 , « car mieux 

« vaut mort glorieuse que vivre en captivité ; et pen- 

« sons à nous défendre ! 

CLXVII. 

[4665] « Pensons à nous défendre, qu'aucun ne 
« montre de faiblesse , car tout le jour nous combat- 
« tent nos mortels ennemis! nous avons perdu nos 
« forces quand les vivres nous ont manqué ; et nous 
« n'avons seigneur, ni parent ni ami qui jamais nous 
« puisse aider dans notre détresse. [4670] Mieux vaut 
« donc la mort que d'être crucifiés tout vifs 2 ? » Là 
dessus, voici qu'entre dans la salle un mendiant, qui 
s'écrie : « Seigneurs, armez-vous! je vous dis en 
« vérité que je vois la chatte si près d'ici, que je crois 
« qu'elle s'attaque au mur. » Le conseil se sépare et 
le tumulte commence; [4675] chacun de son côté se 
rend à son poste. Là dessus, voici la chatte, pensant 
faire sortir un pic : mais l'habile ingénieur, au cœur 
sûr et antique 3 , prit du goudron enflammé, en remplit 
un pot et le lança sur la chatte : [4680] le brandon 

1. Cf. p. 222 n. 1. 

2. Le vers (4670) que je traduis ainsi est d'une construction qui 
laisse à désirer; aussi ne serait-il pas impossible qu'il y eût une 
lacune entre les deux hémistiches dont il est composé. Ou p.-è. 
corr. que en qu'om ? 

3. « Antique » n'a guère de sens ici; il y aurait p.-ê. lieu de 
corriger et ab rig, cf. 4717. 



248 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-I2Í6] 

s'enflamme, le feu se répand en maintes manières, et 
s'éteint à grand'peine. Sur la belle place où la chatte 
se trouvait, des deux parts, les troupes se présentèrent 
en armes, et trompes et clairons commencent telles 
sonneries [4685] que la rive et le château en retentis- 
sent. Le premier entre tous Philippot * se porta en 
avant, la tête baissée sous le heaume et brandissant 
l'épieu : ceux avec qui il se mesure, il les abat honteu- 
sement et les tue. Guillem de Bel-afar sortit au devant 
de lui , [4690] et lui donna un tel coup qu'il lui 
brisa l'écu, lui perça le haubert, et le porta à terre 
si violemment que le cœur lui creva. Frappé de 
toutes parts, il ne se releva plus : il perdit la vie, 
et son cheval y fut tué. [4695] Voici que viennent le 
comte, Gui, Amauri, Alain, Foucaut, Hugues et 
Aimeri 2 ; et des tentes sortit si grande foule que la rive 
et la plaine en sont couvertes. Lorsqu'ils s'avancent 
ensemble, la terre tremble sous leurs pas. [4700] Les 
habitants de la ville sortent à l'envi. Le vaillant jeune 
comte se précipite par la rue. Dragonet le rencontre, 
et lui saisissant la rêne , il s'écrie à haute voix : « Le 
« courage qui vous anime est bien fait pour garder 
« Parage et Merci, alliés ensemble! » [4705] Alors, le 
portail ayant été ouvert, ils sortent ensemble, avec les 
chevaliers bannis, chacun se poussant en avant. « Sei- 
« gneurs, » dit P. R. de Rabastens, « je vous dis 



!. P.-ê. le « Philippus de Goloen, » ou « Guoloen, » qui est 
témoin à plusieurs chartes concernant Simon de Montfort (Moli- 
nier, Catal. 93, 95), et qui est sans doute le même que « Philip- 
« pus Goulavanni, » châtelain deCarcassonne, témoin en mars 1212 
(Molinier, Catal. n° 49). Les chartes où j'ai rencontré ce person- 
nage sont antérieures au siège de Beaucaire. 

2. Aimeri de Blèves, qui paraît au v. 8030? 



[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 249 

« bien que jamais la crainte n'a aidé homme à con- 
« quérir bonne renommée. Défendons notre cause 
« pour n'être pas écrasés. — [4710] Seigneurs, » 
dit Arnaut Feda 1 , « notre salut est à ce prix. » Et il se 
mit à combattre pour lui et pour les autres. Là où ils 
se heurtèrent, il y eut grand carnage, heaumes enfon- 
cés, lances rompues, poings, pieds et bras coupés, 
[4715] sang répandu, cervelles jaillissant au dehors. 
Bertran de Roquefort 2 , qui avait fortifié le passage, et 
P. de Mèze 3 au cœur sûr et vaillant 4 , et Guillem de 
Minerve 5 perdu dans la mêlée, frappe, tranche, brise, 
fait couler le sang, et [4720] reçut si griève blessure 
qu'il eut peine à en guérir. La lutte dura jusqu'au soir, 
et la nuit sépara les combattants. On emporte Philip- 
pot, et Gui le fit ensevelir. Puis ils firent le guet jus- 
qu'au lever du jour. [4725] Le comte de Montfort 
manda les barons qu'il choisit; ils se réunirent avec 
lui au nombre de quinze, tous ses fidèles amis, pour 
prendre conseil. 



1. Figure au v. 9464 entre les défenseurs de Toulouse. En 1224 
il fut témoin à l'hommage de Raimon d'Anduze au comte de Tou- 
louse (Teulet, Layettes du Trésor, n° 1658); en 1237 à une vente 
faite au même comte par Pelfort de Rabastens (Ibid. n° 2483). 

2. « R. de Rupeforti » est témoin à l'acte mentionné dans la 
note suivante. 

3. Mesoa est Mèze, arr. de Montpellier. Un « Petrus de Mesoa, » 
agissant en son nom et en celui de ses frères et de ses enfants, 
reconnaît, en 1204, tenir du vicomte de Réziers un certain nombre 
de biens et de droits qu'il avait à Mèze (Doat, CLXIX, 115), et 
est témoin en 1206 à un autre acte (ibid. 134) ; en 1219 (n. s.). 
« P. de Mesoa » reçut du jeune comte de Toulouse le fief de 
Loupian (cant. de Mèze); voy. Vaissète, HT, 255. 

4. Lacune? voy. la note sur le v. 4717. 

5. Voir plus haut, p. 58, n. 2 et 3. 



250 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1246] 

CLXVIII. 

Pour prendre conseil le comte s'est tiré à part, et, pre- 
nant la parole, il expose la situation, soupire et gémit : 
[4730] « Seigneurs, avec vous tous, en raison de l'affec- 
« tion et de la déférence que je vous porte, je veux délibé- 
« rer de ce que nous ferons désormais, si nous lèverons 
« le siège ou si nous y resterons plus longtemps . Si nous 
« nous retirons présentement , c' est la honte et le blâme ; 
« si nous restons, c'est doubler la honte et le dom- 
« mage. [4735] Car, telle est mon opinion, je crains 
« que jamais nous ne recouvrions par force le donjon, 
« et que nous perdions les hommes, les armes et les 
« chevaux. Les perdre sans combat me navre le cœur. 
« Pourtant, des deux maux je désire que nous choi- 
« sissions le moindre. » [4740] Les barons l'écoutent 
tous, et se poussent l'un l'autre. « Seigneurs, » dit 
Foucaut, « entendez ce que je vais dire. Quitter le 
« siège, ce serait vraiment faillir ; y rester c'est nous 
« exposer à un tel désastre que votre réputation et 
« la nôtre en seront abaissées à tout jamais. [4745] Si 
« vous voulez m'en croire, je vous dirai ce que nous 
« ferons. Nous resterons tranquillement et en paix, 
« nous abstenant de toute hostilité à l'égard de la ville 
« et de ses défenseurs ; et s'ils viennent nous attaquer, 
« nous nous défendrons. Au bout de peu de temps 
« nousfixerons un jour. [4750] Par la vierge Marie mère, 
« nous sommes déshonorés, si, leur offrant la bataille, 
« nous n'entrons pas avec eux [dans la ville] ! Nous choi- 
« sirons cent de nos meilleurs chevaliers, guerriers 
« accomplis, et les placerons en embuscade derrière la 



[42Í6] CROISIDE CONTRE LES ALBIGEOIS. 254 

« chatte, [4755] et au devant d'eux nous disposerons 
< le château et le bélier 1 . A la méridienne, quand nous 
« saurons que là dedans ils reposent, nous nous arme- 
« rons. Tous ensemble nous assaudrons le portail de 
« la Lice 2 . De toutes manières nous les provoquerons 
« [4760] jusqu'à tant qu'ils nous frappent, et nous les 
« frapperons à notre tour. Nous ferons tant de bruit 
« et de tumulte que les défenseurs de la ville vien- 
« dront tous de ce côté ; en plein combat nous tour- 
« nerons bride, et viendrons, nous et notre embus- 
« cade, à la porte 3 . [4765] Si nous la trouvons non 
« gardée, nous y entrerons avec eux. Et quand nous 
« serons mêlés dans la ville, avec l'épée ou la masse 
« nous ferons un tel abattage que nous les tuerons tous, 
« ou tous nous y périrons. Et si de ce coup nous 
« échouons, il n'y a plus rien à faire , [4770] sinon 
« d'abandonner la Provence et Beaucaire, ou de con- 
« dure un accord avec eux pour la délivrance des 
« nôtres 4 . — Foucaut, » dit le comte, « c'est ce que 
« nous ferons; et si nous échouons, ce qui n'arrivera 
« pas, nous enverrons un message droit au jeune 
« comte, [4775] lui demandant de nous rendre nos 

1. Qui étaient placés, comme on l'a vu plus haut (v. 4609-11), 
en face le portail de la Vigne. 

2. Le portail de la Lice, qui eut successivement les noms de 
Porte du Gancel et de Porte Neuve, était situé au nord de la ville, 
au pied du château (Eyssette, Hist. de Beaucaire, II, 205). Il 
devait être difficilement accessible pour les assiégeants, dès l'ins- 
tant que les assiégés occupaient la Redorte qui le domine (voy. 
p. 213). Aussi, comme on le verra plus loin (v. 4852), ce n'est pas 
contre ce portail que fut dirigée la fausse attaque des croisés, mais 
contre celui de la Croix, situé au sud-ouest de la Lice. 

3. La porte de la Vigne, voir p. 245, n. 1. 

4. Ceux qui sont assiégés dans le donjon. 



252 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

tt hommes, et après nous partirons. S'il refuse, nous 
« donnerons tant à ses officiers que nous les gagne- 
« rons. De cette façon nous recouvrerons nos hommes, 
« et plus tard nous réparerons nos pertes. [4780] Nous 
« chevaucherons droit à Toulouse ; l'avoir que nous y 
« trouverons nous le partagerons équitablement entre 
« nous, et prendrons des otages pour ce que nous 
« laisserons 1 . Avec ces richesses nous viendrons en 
« Provence, nous prendrons Avignon, Marseille et 
« Tarascon [4785], et recouvrerons Beaucaire. 

GLXIX. 

« Nous recouvrerons Beaucaire, le donjon couronné 
« de créneaux, et les traîtres qui ont rendu la ville, je les 
« ferai pendre à la palissade ; et si je ne les prends par 
« force, il n'y a plus rien à faire ! » Mais Hugues de 
Laci lui répondit sévèrement : [4790] « Par Dieu, 
« beau sire comte, vous en jugez à votre aise, mais il 
« vous y faudra mettre du sel et du poivre 2 , avant 
« d'avoir recouvré Beaucaire et le donjon. C'est grave 
« chose d'enlever un château à son seigneur légitime. 
« Ils aiment le jeune comte du fond de leur cœur 
« [4795] et le préféreraient à Jésus-Christ. Et s'ils 
« furent onques traîtres, maintenant ils veulent être 



1. P.-ê. le sens serait-il meilleur si on corrigeait (v. 4782) cel[s] 
que remanha[n], « pour ceux (de nous) qui resteront » ? C'est ainsi 
qu'a entendu Fauriel. 

2. Se disait d'une entreprise laissée incomplète ; ainsi G. de 
Bergadan (Talans m'es près; Milá, Trov. enEsp. p. 305) : 

Pero non ai tant après 
Qu'encar no i agues obs sal. 



[1 216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 253 

« loyaux; car lorsqu'ils jurèrent sur le missel, ils 
« chantèrent 1 par force, et ne pouvaient s'y soustraire ; 
« car c'est bien le tort et la force qui régnent là où le 
< droit n'est rien, [4800] et serment extorqué n'a point 
« de valeur en droit. Celui qui s'empare de la terre ou 
« de la demeure d'autrui, qui abaisse droiture et a 
« recours à la tromperie et au mal, celui-là perd la 
« terre qu'il a conquise, rente et capital. Et si vous 
« m'en voulez croire, nous passerons à autre chose. 
« [4805] Jamais je n'ai vu siège si extraordinaire : les 
« assiégés ont joie, repos, ombre, bon pain, eau claire, 
« bons lits, logis, et le vin de Genestet qui leur vient 
« à flots. Cependant nous demeurons dehors, exposés 
« aux dangers, [4810] avec la poussière, la sueur, la 
« chaleur, n'ayant que du vin tourné, de l'eau et du 
« pain dur sans sel ; et jour et nuit nous sommes sous 
« les armes, attendant le moment où ils viendront 
« nous combattre et nous chanter une autre chanson. 
« [481 5] . Et pour peu que cet infernal péril dure nous 
« aurons plus souffert qu'un ardent de saint Martial 2 . 
« — Par Dieu, Hugues, » dit le comte, « ne vous 
« plaignez pas : ce n'est pas encore le moment, car, 
« par la sainte hostie qu'on consacre dans le corporal, 
« vous ne verrez pas Castelnaudari ni Alain Montréal 3 , 
« [4820] jusqu'à tant que j'aie recouvré Beaucaire avec 
« les revenus qui en dépendent. — Sire comte, » dit 

1 . Le sens est un peu forcé ; torneron, au lieu de corneron, ne 
serait guère meilleur. M. Chabaneau propose (Rev. des l. rom. 2, 
I, 200) El cor rieron, « ils étaient dans le cœur forcés. » 

2. On sait que le « mal des ardents » était une sorte d'érésipèle 
gangreneux; voir Du Gange, ardentes. 

3. On a vu plus haut Hugues de Laci qualifié de seigneur de 
Castelnaudari (p. 45 n. 4), et Alain qualifié de seigneur de Mon- 
tréal (p. 129 n. 2). 



254 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [VU 6] 

Alain, « vous avez, puisse Dieu me venir en aide ! un 
« vrai cœur de roi. Je vous donnerai un conseil qui 
« vous fera gagner 1 à tout jamais en prix et en puis- 
« sance. Pensez à nous procurer en abondance du pain, 
« du vin, de la viande, [4825] et aussi des chevaux et 
« des roussins, puisque ceux que nous avons dépéris- 
« sent; car nous passerons bien ici Pâques, la Pente- 
ce côte et Noël avant que vous ayez recouvré Beaucaire 
« ni le sénéchal Lambert. » Gui de Lévi dit : « Sire 
« comte, il nous faut penser à autre chose : puisqu'ils 
« ne veulent pas nous attendre en bataille, [4830] ils 
« peuvent à leur gré entrer, sortir et se mettre à l'abri . » 
Ils passèrent ainsi le temps en paroles et en conseils 
jusqu'à la fête annuelle de la Vierge Marie, mère de 
Dieu 2 . Alors le comte et les autres, barons et capitaines, 
ses fils et son frère dans le pavillon comtal, [4835] et 
l'ost tout entière, s'armèrent en secret, chacun en son 
logis. Ils étaient là cent chevaliers, puissants, vaillants 
et durs à la guerre, expérimentés, adroits et coura- 
geux, n'ayant pas leurs maîtres pour les armes; 
[4840] parmi eux Jean de Berzi 3 , Robert 4 , Tibaut 5 , 
P. Mir, Aimon 6 et le sénéchal 7 ; derrière la chatte et dans 



1. Traduit d'après la correction proposée au t. I, v. 4823. On 
pourrait aussi, ce qui conduirait au même sens, remplacer Don 
par Non. 

2. 15 août. 

3. Voy. ci-dessus p. 218, n. 7. 

4. Robert Mauvoisin (ci-dessus, p. 60 n. 1)? Robert de Piqui- 
gni (p. 43 n. 1)? Robert de Forsoville (p. 44 n. 1)? ou l'un des 
trois Roberts des vers 7774-5 ? 

5. Tibaut de Neuville, v. 5911; Tibaut de Blazon, v. 7767; 
Tibaut d'Orion, v. 7772? 

6. Aimon de Gorneil, cf. v. 4555. 

7. Gui de Lévi? voy. p. 43 n. 3. 



[/1246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 255 

l'Hôpital 1 ils placèrent leur embuscade, entre le mur et 
la porte, à la méridienne, quand le soleil chasse l'om- 
bre 2 . [4845] Les hommes de la ville ne sont pas sur leurs 
gardes. Ace moment les Français chargent, tousenligne, 
et les trompes, les clairons, les cors font trembler la 
rive, la ville et le rempart 3 . En tête de tous, venaient 
éperonnant [4850] le comte, Amauri, Alain, Foucaut, 
suivis des compagnies qui occupent les jardins. Ils 
chevauchent vers le portail de la Croix 4 et par les lices ; 
ceux de l'échafaud 5 s'écrient : « Sainte Marie, aide- 
« nous, [4855] et défends ton peuple de douleur et de 
« mal ! » Les Français entrent par le courtil 6 . Les Pro- 
vençaux courent aux armes. Tous s'apprêtent sur la 
place du Marché 7 , tremblant et soupirant, et tellement 
effrayés [4860] que beaucoup d'entre eux s'enfuirent 
jusqu'au fleuve. Mais les meilleurs, les plus vaillants, 

1. L'hôpital Saint-Lazare se trouvait alors en dehors de la 
ville, près de la porte de la Vigne; voy. Eyssette, Rist. de Beau- 
caire, II, 247-8. 

2. Quand les rayons du soleil tombent perpendiculairement, de 
façon à réduire l'ombre. 

3. Costal, voir ci-dessous, n. 6. 

4. Le portail de la Croix, dont le nom est resté à l'un des quar- 
tiers de Beaucaire, était situé au N.-O. de la ville, à l'extrémité 
occidentale de la rue Haute, dans l'axe de la route de Nîmes 
(Eyssette, Hist. de Beaucaire, H, 203-4). 

5. Les défenseurs, montés sur les échafauds dont on avait muni 
les murs. 

6. Cortal signifie sûrement « enclos » (voir Lex. rom. II, 498, et 
Du Gange, cortale) ; il est possible qu'il s'agisse d'un enclos situé 
en dehors du mur, mais ce peut être aussi le même que costal, 
qui paraît, sauf au v. 2981, désigner une partie de la fortification. 

7. La place du marché, ou Place Vieille, est située à l'extrémité 
orientale de la rue Haute, par conséquent entre le portail de la 
Croix, où avait lieu l'attaque, et le fleuve. 



256 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 246] 

les... 1 , sergents, archers, soudoyers s'en viennent à la 
porte, occupent la position et défendent le passage, le 
mur et le rocher 2 . [4865] Derrière eux vient la grande 
foule du peuple. Et quand les Français virent l'inuti- 
lité de leur ruse, ils tournèrent bride : entre le mur et 
les tentes, par le bord du fossé, ils se dirigent à force 
d'éperons vers l'autre portail 3 . [4870] Les hommes de 
l'embuscade et ceux de l'Hôpital sortent de l'aguet et 
occupent les bas-fonds 4 , brisent les barrières, les 
abbatis, les palissades ; ils viennent tous ensemble cou- 
rant et habiles, et à l'entrée de la porte agitent leur en- 
seigne. [4875] Mais Ugo de Laens(?), Imbert, Ricau, 
Ugo de la Balasta et Rostanh du Pugal 5 , Guillem 
de Minerve, les hommes et les chefs, défendent le 
passage et l'entrée du débouché. Raoul du Gua crie : 
« Francs chevaliers loyaux, [4880] allons à l'autre 
« porte supporter l'attaque, car voici que les Français 
« occupent les abords du rempart. » Aussitôt accou- 
rent les barons du pays, tellement qu'en un instant les 

1. Ici un mot, girval, que je ne sais comment traduire. 

2. « Le rocher » est sans doute la base de la colline que borde 
maintenant le boulevard Saint-Laurent, au nord du portail de la 
Croix. 

3. Indubitablement le portail de la Vigne, comme le montre la 
mention de l'Hôpital au vers suivant, cf. p. 255, n. 1. 

A. Je traduis rotai de la même manière que rauzeus au v. 4590. 
Le sens est douteux, mais il ne peut guère s'agir des bords du 
Rhône, comme je l'ai conjecturé au vocab., le portail de la Croix 
étant relativement éloigné du fleuve. 11 y avait peut-être autrefois 
à cet endroit des bas-fonds où croissaient des roseaux. Actuelle- 
ment c'est près de là que passe le canal. 

5. Probablement le même qu'un « Rostagnus de Podio alto » 
qui est témoin en 1230 à la concession de la cité vicomtale de 
Marseille au comte de Toulouse (Teulet, Layettes du Trésor, 
n° 2079). 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 257 

murs, les meurtrières, les créneaux, les fronts de la ville 
sont garnis d'hommes et d'armes. [4885] Cependant 
les braves compagnies et les archers se tiennent aux 
fenêtres avec des arbalètes à tour. Quand ceux du 
dedans et ceux du dehors se trouvèrent face à face , 
la mêlée de la guerre mortelle recommença, avec 
lances, épées, écus de chêne, [4890] et les dards, les 
masses, les couteaux, les cognées, les guisarmes, les 
pics, les tisons, les bâtons, les haches fourbies, les 
moellons, les pieux aigus, les perches, les pierres à 
main, les faussarts, les flèches, les traits d'arc à main, 
[4895] l'eau et la chaux bouillante qu'on jette du mur 
dans le fossé, viennent de tant de parts, de côté et de 
face, qu'on voit se briser heaumes, camails, nasaux % 
hauberts, mailles, garnitures, cristaux [des heaumes] , 
écus, selles, freins, poitraux 2 , [4900] clavains, boucles 
d'écus 3 , orfrois 4 , têtes, mâchoires, bras, crânes. Il se 
fait à l'entrée de la porte un si extraordinaire car- 
nage 5 que de sang et de cervelles sont rougies les 
enseignes. [4905] Ils se combattent et se frappent 
avec telle ardeur que de blessures et de mal chacun 
d'eux disait avoir sa large part. Quand les Fran- 
çais virent qu'ils n'avaient rien de plus à gagner, 
ils revinrent à leurs tentes, et ceux de la ville à leurs 
demeures. Des deux côtés les médecins et les maré- 
chaux [4910] demandent des œufs, de l'eau, de 

1. Le nasal était la partie du heaume qui recouvrait le nez. 

2. Cf. p. 212, n. 5. 

3. La proéminence du centre de l'écu, voy. bocla au vocabulaire. 

4. Traduit d'après la correction proposée à la note du v. 4900. 

5. Le v. 4902, assemblage incohérent de mots, n'est pas tradui- 
sible. 

il 17 



258 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-16] 

l'étoupe, du sel, des onguents, des emplâtres, des 
bandes d'étoffe 1 pour les coups et les blessures dou- 
loureuses. Mais que Beaucaire soit sans crainte : il 
n'en doit plus avoir, car le comte de Montfort et les 
autres chefs [491 5] ne reprendront pas la ville ! 

GLXX. 

Ils ne la reprendront pas ; car voici qu'ils se mettent 
à considérer dans leur conseil les périls, les tourments, 
les fatigues, les guerres, les maux, les luttes, les 
pertes, les souffrances; car le comte de Montfort est 
dépité et dolent, [4920] et convoque ses hommes et 
ses parents. Dans la tente de soie, où l'aigle resplandit, 
ils parlent et délibèrent en secret : « Seigneurs, » dit 
le comte, « Dieu me fait connaître par des signes 
« apparents que je suis hors du sens; [4925] car 
« j'étais puissant, preux et vaillant, et maintenant ma 
« situation est réduite à rien. Ni la force, ni la ruse, 
« ni l'audace ne me donnent moyen de recouvrer mes 
« barons et de les tirer de là dedans. Et pourtant, si 
« je quitte ainsi honteusement le siège, on dira par le 
« monde que je m'avoue vaincu. — [4930] Beau 
« frère, » dit Gui, « je vous dis en vérité que Dieu 
« ne veut plus souffrir que vous teniez plus longtemps 
« la ville de Beaucaire ni le reste. Il regarde et pèse 
« votre conduite : [4935] pourvu que toute la 
« richesse, tout l'argent soient à vous, peu vous im- 
« porte la mort des hommes ! » Là dessus, voici un 
messager qui vient précipitamment tout droit au 

1 . Voir savenal au vocabulaire. 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. MM 

pavillon du comte, et lui dit avec tristesse : « Sire 
« comte de Montfort, votre énergie, [4940] votre 
« dureté, votre audace sont vaine chose et néant : 
« vous perdez vos hommes d'une façon si cruelle 
« qu'ils ont l'esprit et l'âme sur les dents. Je suis 
« sorti du château, et tel y est l'effroi [4945] que, 
« pour l'Allemagne entière et tout l'argent du 
« monde, je ne resterais pas là dedans, tant y est 
« grande la souffrance. Voilà trois semaines, je vous 
« le dis en vérité, que leur manquent l'eau, le vin, le 
« blé. J'ai eu telle peur, puissent Dieu et les saints me 
« protéger! [4950] que tout le corps me tremble et 
« que les dents me claquent. » Quand le comte l'en- 
tend, dépité, furieux, noir de colère, de l'avis de ses 
hommes et avec leur adhésion, il envoie ses lettres là 
dedans 1 , en secret, à Dragonet, qui est sage, fin et 
prudent [4955], afin qu'il entre en pourparlers avec 
le comte : que lui (Simon) s'engagera à lever immé- 
diatement le siège, à condition que ses hommes 2 lui 
soient rendus jusqu'au dernier. Et Dragonet qui est 
preux, adroit, homme de valeur, a tant parlé d'un 
côté et de l'autre [4960] que le comte de Montfort 
recouvre ses hommes, mais rien de plus , le comte de 
Toulouse retenant en totalité les chevaux, les harnais 
et tout l'équipement. Et au retour du jour, dès que 
luit le soleil, le comte lève le siège 3 . 



4. C.-à-d. dans la ville de Beaucaire, où se trouvait Dragonet, 
comme on le voit au v. 4702. 

2. Ceux qui sont enfermés dans le château. 

3. P. de V.-G. ch. lxxxui (Bouq. 107 a b) montre que Simon 
de Montfort fut amené à accepter ces conditions non-seulement 
par le désir de sauver d'une perte imminente les défenseurs du 



260 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^ 2-i 6] 

GLXXI. 

[4965] Le comte lève le siège plein de colère, ayant 
recouvré ses hommes et perdu leurs harnais. De plus, 
il y a tant perdu de chevaux, de roussins, de mulets 
arabes, sans compter les autres pertes, qu'il y reste 
abondante pâture aux oiseaux et aux chiens. [4970] 
Et le château de Beaucaire reste au comte, duc et 
marquis, parce qu'il est vaillant et sage, habile et 
courtois, du plus haut lignage, apparenté à la maison 
de France et à celle du bon roi d'Angleterre 1 . 

château, mais aussi par la nouvelle que Toulouse était sur le point 
de se révolter : « Quid plura? loquuntur nostri per interpositas 
« personas cum hostibus; fit talis dispositio, ne compositionem dica- 
« mus : ordinatur quod obsessi nostri dimitterent hostibus muni- 
« tionem Bellicadri, ita quod dimitterent eos adversarii exire 
« cum supellectili sua tota, factumque est ita. Si quis autem 
« consideret hujus obsidionis circumstantias , licet nobilis cornes 
« de captione Bellicadri non habuerit victoriam, tamen fidelis 
« nobilitatis et nobilissimae fidelitatis insignia reportavit. » Et en 
effet, des contemporains pensèrent que le jeune comte était en 
situation d'obtenir un succès plus complet. C'est l'opinion que 
manifeste Bertran d'Avignon (non pas Bertran de Lamanon, 
comme le dit par erreur Raynouard, Choix des poésies des troub. 
y, 71, 392) dans une tenson avec Raimon de las Salas. Le débat 
porte sur la valeur comparative des Provençaux et des Italiens. 
Bertran, qui prend parti pour ceux-ci, dit : « Raimon, vous leur 
« (aux Provençaux) faites trop d'honneur, car à Beaucaire , sur 
« leur terrain , Simon leur a fait une telle peur — et pourtant ils 
« étaient deux fois plus de monde — qu'ils ont fini par lui rendre 
« sa garnison. » Des extraits de cette pièce se trouvent dans Ray- 
nouard , ouvrage cité , et le texte complet dans Mann , Gedichte 
der Troubadours, n os 1086 et 1087. Bertran d'Avignon est très- 
probablement identique au personnage du même nom qui paraît 
dans le poème au v. 4239. 
1. Cf. p. 191, note 1. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 264 

Le comte de Montfort convoque le Toulousain et le 
Carcassais [4975] et beaucoup de pays, et les gens du 
Razès, que personne ne reste en arrière, ni sergent ni 
paysan : que tous viennent à Toulouse , et ceux aussi 
du Lauragais. Et le comte, avec sa compagnie, che- 
vauche si vite que des cinq journées il n'en a fait que 
trois 1 . [4980] Il se loge à Montgiscard et par le pays 
environnant. A l'aube du jour, quand brille le ciel 
serein, le comte de Montfort et les autres Français 
s'arment. Ils chevauchent aussitôt en bataille tout 
droit vers Toulouse par les beaux chemins unis. [4985] 
De la ville sortent, par deux ou par trois, des meil- 
leurs chevaliers et des plus riches bourgeois. Là où ils 
virent le comte, ils lui adressèrent la t arole, lui disant 
avec douceur : « Sire comte , avec votre permission , 
« nous nous étonnons [4990] de vous voir venir avec 
« glaive et fer mortel : on ne gagne rien à faire tort 
« à son propre bien. Et s'il nous arrivait malheur par 
« votre fait, nous aurions bien mal réussi, car entre 
« vous et nous il ne devrait rien se produire qui fût 
« une cause de mal, de dommage, de peine. [4995] 
« Vous aviez bien voulu nous octroyer et promettre 
« que de votre part jamais mal ne nous arriverait ; 
« mais actuellement il ne nous paraît pas et il ne se 
« peut pas que ce soit pour aucun bien que vous ayez 

1. Cinq journées pour le trajet deBeaucaire à Toulouse supposent 
des étapes distantes d'au moins 55 kil., ce qui est énorme pour 
une armée/ même peu nombreuse. Trois journées mettent les 
étapes à plus de 90 kil., ce qui ne peut être admis que pour un 
très-petit nombre de cavaliers avec relais. Cette interprétation est 
confirmée par P. de V.-C. : « Recedens nobilis cornes cum suis ab 
« obsidione Bellicadri, venit Nemausum, ibiqne dimittens équités 
« ipse properavit Tolosam » (Bouq. 107 b). 



262 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^ 24 6] 

« pris les armes contre la ville. Vous y dussiez faire 
« votre entrée avec vos palefrois, [5000] sans hau- 
« bert ni armes, vêtu de jupes d'orfrois, chantant, 
« couronné de guirlandes 1 , comme il convient au 
« seigneur de la ville. Ce que vous ordonneriez, per- 
« sonne n'y contredirait. Mais voici que vous nous 
« apportez l'effroi et un cœur de lion. — Barons, » 
dit le comte, « qu'il vous plaise ou non, [5005] en 
« armes ou sans armes, en long ou en large, j'entre- 
« rai dans la ville, et je verrai ce qu'on y fait . Cette 
« fois vous m'avez provoqué à tort. Vous m'avez 
« enlevé Beaucaire , car c'est par votre faute que je 
« n'ai pu le prendre ; de même le Venaissin, la Pro- 
« vence et tou f le Valentinois, [501 0] car en un mois 
« j'ai appris par plus de vingt messages que vous 
« vous étiez unis par serment contre moi 2 , et que 
« vous aviez des intelligences avec le comte Raimon 
« pour qu'il reprît Toulouse, et qu'elle fût perdue pour 
« moi. Par la vraie croix où Jésus-Christ a été mis, 
« [5045] je n'ôterai pas mon haubert ni le heaume 
« de Pavie jusqu'à ce que j'aie des otages choisis dans 
« ce qu'il y a de mieux parmi vous ; et je verrai bien 
« si on m'en empêchera ! » Ils répondent : « Sire , 
« ayez pitié de nous, de la ville et de ses habitants. 
« [5020] Nous ne vous avons pas fait tort pour un 
« denier de Mauguio, et personne de nous n'a fait de 



1. Ce passage est pleinement illustré par un article de YOrdo ad 
benedicendum ducem Aquitaniae cité par Du Gange au mot Garlanda : 
« Princeps débet venire baronum comitatus caterva, et capite suo 
« garlanda redimitus aurea, cujusmodi circulus aureus a capite 
« ejus, cum ibi advenerit, amovebitur. » 

2. Cf. p. 259 n. 4. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 263 

« serment contre vous ; et quiconque vous le fait croire 
« cherche à vous faire perdre le pays. Jésus-Christ, 
« Dieu vrai, sait bien de tout point ce qu'il en est; 
« puisse-t-il nous protéger, lui et notre bonne foi ! — 
« [5025] Barons, » dit Je comte, « vous m'êtes hos- 
« tiles et faites trop de discours. Jamais, à aucun 
« moment, depuis que je vous ai conquis vous 
« n'avez eu souci de mon honneur ni de mon bien. » 
Puis il appelle Gui, Hugues de Laci, Alain, Foucaut, 
et Audri le Flamant 1 : [5030] « Sire comte, » dit 
Alain , « il vous faudra un frein pour contenir votre 
« rancune et votre colère , car si vous abaissez Tou- 
« louse, vous tomberez si bas que jamais vous ne 
« reprendrez votre niveau. — Seigneurs, » dit le 
comte, « je suis ruiné au point [5035] d'avoir engagé 
« tous mes revenus et tous mes cens, et les hommes 
« de ma compagnie m'ont remontré que la misère et la 
« disette les pressent si fort que, si je manquais l'occa- 
« sion présente, je ne saurais plus que faire. Je veux 
« donc qu'on saisisse sur-le-champ ceux qui viennent 
« ici, [5040] et que sans retard on les mette au 
« Château Narbonnais. Les richesses et l'argent en 
« lingot seront appliqués à notre usage, jusqu'à ce 
« que nous soyons devenus plus forts et plus riches, 
« pour retourner en Provence. 

CLXXII. 

« Nous irons en Provence quand nous serons 
« riches, [5045] mais avant nous ruinerons Toulouse 
« de telle sorte que nous n'y laisserons rien qui ait 

1. Lo Fiâmes? Il paraît encore au v. 8029. 



264 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i ±\ 6] 

« valeur : puisqu'elle m'enlève la Provence, je repren- 
« drai la Provence à ses frais. — Sire frère, » dit 
Gui, « un bon conseil : bornez- vous à prendre de toute 
« la richesse de Toulouse le quart ou le cinquième, 
« [5050] les nouvelles pousses donneront de plus 
« belles espérances ' ; au lieu que si vous la détruisez 
« sans pitié, par toute la chrétienté vous en aurez 
« mauvais renom, et vous vous attirerez la colère 
« de Jésus -Christ et les reproches de l'Eglise. — 
« Frère, » dit le comte, « tous mes compagnons 
« [5055] veulent me quitter, parce que je n'ai rien à 
« leur donner, et si je détruis Toulouse, je ne le ferai 
« pas sans cause : ils me veulent du mal ; moi je ne 
« leur voudrai pas de bien. Avec l'argent que je tirerai 
« d'eux j'ai l'espoir que je reprendrai Beaucaire et que 
« j'aurai Avignon. » [5060] Maître Robert 2 s'exprima 
ainsi : « Sire comte, je vais vous faire un sermon bon 
« à entendre 3 . Depuis que le pape vous a élu, vous 
« eussiez dû observer droit et raison, et ne pas causer 
« d'embarras à l'Église. [5065] Puisqu'ils n'ont point 
« commis de trahison envers vous, vous ne devriez 
« pas les ruiner, sinon après jugement. Et si vous 
« observez la justice dans votre poursuite, ils ne doi- 

1. G.-à-d., je pense, « il y aura plus de chances pour que la 
« richesse de la ville se refasse. » 

2. Qualifié de « sage légiste » au v. 5222. Il ne figure que dans 
les négociations actuelles entre Simon de Montfort et les Tou- 
lousains. Il est visiblement avec Simon, s'efforçant toutefois de 
jouer le rôle d'un conciliateur. Les circonstances dans lesquelles il 
paraît, l'avis prudent qu'il donne à un Toulousain compromis 
(voy. v. 5275), portent à croire qu'il était de Toulouse. 

3. Je ne traduis pas àb bêla enquestio qui ici et v. 5090, comme 
souvent enques, est employé sans propriété, en vue de la rime. 



[1246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 265 

« vent rien perdre de leurs biens ni souffrir tour- 
« ment. » Parlant ainsi, ils arrivèrent près de la 
ville. [5070] A ce moment voici l'évêque, piquant 
des deux : il entre par les rues, donnant sa bénédic- 
tion; puis, usant de prière et de commandement, 
il leur dit : « Barons, sortez de la ville, allez près 
« du bon comte; car puisque Dieu et l'Église et 
« moi vous l'avons donné, [5075] c'est un devoir pour 
« vous de le recevoir en grande procession. Si vous 
« l'aimez bien, vous en serez récompensés en ce 
« monde , et vous aurez , dans l'autre , la place 
« des confesseurs l . Il ne veut rien du vôtre : 
« loin de là , il vous donnera du sien , et en sa 
« garde vous prospérerez de plus en plus. — 
« [5080] Seigneurs, » dit l'abbé de Saint-Gernin 2 , 
« monseigneur l'évêque dit vrai, et vous perdez 
« le pardon. Allez donc jusqu'au comte, pour rece- 
« voir son lion 3 . Faites que sa mesnie se loge libre- 
« ment dans vos maisons, et ne le refusez pas. 
« [5085] Vendez-leur honnêtement : ils ne vous feront 
« pas tort pour la valeur d'un bouton. » Là-dessus ils 
se rendirent au dehors, dans les champs; celui qui 
n'avait pas de cheval s'y rendit à pied. Mais voici que 
par toute la ville se répand une rumeur [5090] qui dit: 
« Barons, rebroussez chemin tout doucement et 
« secrètement : le comte demande des otages et veut 



1. Confessio désigne ici, comme en beaucoup d'autres textes, la 
gloire réservée aux « confesseurs », c.-à-d. à ceux qui, sans pour- 
tant avoir subi le martyre, avaient mené une vie sainte; voy. Du 
Cange, confessio 2, et confessor 1. 

2. Jordan, abbé de 1212 à 1232 ou 1233, Gall. Christ. XII. 95. 

3. Son enseigne où il y avait un lion. 



266 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í216] 

« qu'on les lui livre, et vous serez bien sots si vous 
« vous laissez prendre là dehors. » Et eux de s'en 
aller à la course ! [5095] Mais tandis que les Toulou- 
sains se consultent dans la ville, la mesnie du comte, 
sergents et damoiseaux, enfoncent les coffres et pillent 
l'argent ; et ils disaient à leurs hôtes, les écuyers et les 
valets : « Aujourd'hui vous recevrez le martyre, ou 
« vous donnerez rançon , [51 00] car vous avez excité 
« la colère de monseigneur Simon. » Et ils répondi- 
rent tout bas, entre leurs dents : « Dieu ! comme vous 
« nous avez livrés à Pharaon ! » Par les rues pleurent 
dames et enfançons ; mais cependant par toute la ville 
s'élève le cri : [5105] « Barons, aux armes; voici le 
« moment où nous aurons à nous défendre contre le 
« fer et le lion, car mieux vaut une mort honorable 
« que vivre en prison ! » De toutes parts accourent en 
grande hâte chevaliers, bourgeois, sergents, troupes 
communales, [5110] chacun apportant un armement 
complet : écu ou chapeau, pourpoint ou gambeson, et 
hache émoulue, faucille ou pilon (?), arc à main ou ar- 
balète, ou bonne lame emmanchée, ou couteau 1 ou 
gorgerin, camail ou hoqueton. [5115] Et quand ils 
furent ensemble , les fils et les pères , dames et 
demoiselles, tous à l'envi placent les barrières, cha- 
cun devant sa maison. Les huches, les coffres, les 
bâtons, les pilons (?), les tonneaux qui roulent, les 
poutres, les chevrons [5120] sont appuyés d'un côté 
sur la terre, de l'autre sur des tables, et du bas sur les 



1. Cotel; comme d'ailleurs le v. 5114 ne mentionne que des 
armes défensives, il se pourrait que cotel eût été écrit ici par 
erreur au lieu de clavel, voy. p. 229, n. 1. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 267 

perrons 1 . Par toute la ville la défense se prépare, 
tellement que les cris, le vacarme, les trompes font 
retentir les rues et le ciel. Montfort! leur crièrent 
Français et Bourguignons, [51 25] et ceux de la ville : 
Toulouse! Beaucaire! Avignon! Là où ils se rencon- 
trèrent, se précipitant à l'envi, ils se frappèrent avec 
fureur et acharnement 2 . Lances et épées, piques, tron- 
çons, traits, pierres, masses, tisons, [5130], flèches, 
guisarmes, lames, penons, pics, barrières et pierres, 
planches, moellons, viennent de toutes parts, de face et 
de côté, de sorte qu'on voit se briser heaumes, écus, 
arçons, têtes, cervelles, poitrines, mentons, [51 35] bras, 
jambes, poings, fesses (?) . Si acharnée est la lutte qu'ils 
(les Toulousains) les mènent battant, eux et le comte 
Gui. Et lorsque les croisés se virent à bout de res- 
sources, le comte de Montfort s'écria : « Flambez 
« tout! » [5140] Alors s'allumèrent les torches et les 
brandons. Mais à Saint-Remezi 3 , en haut de Jouzaigues 4 
et au plan deSaint-Étienne on se bat. Les Français sont 
retranchés dans l'église, dans la tour Mascaron et dans 
le palais de l'évêque; [5145] et les nôtres luttent 
contre le feu, et font des abattis de toutes parts 
pour faire face aux attaques. 



1. Sens fort douteux : le v. 5120 est probablement corrompu. 

2. La comparaison avec la réd. en pr. fait supposer ici une 
lacune; voir au t. I la note sur le v. 5128. 

3. L'église Saint-Remezi (Saint-Remi), dont le nom est conservé 
par une rue de Toulouse, appartenait depuis le commencement du 
xii e siècle à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; voy. Mémoires de 
la Société archéologique du Midi de la France, IV, 367; cf. Du 
Mège, Histoire des institutions de Toulouse, IV, 470-1. 

4. Juzaigas; la rue Jousaigues est perpendiculaire à la rue des 
Paradous, qui fait suite à la rue Saint-Remezi. 



2<iN OROISáDI COSTBI LM àLIMIOII. | 1 1> I ( ; j 

CLXXIII. 

Pour Faire Face aux attaques et pour augmenter 
leur force 1 , h pour défendre leur droit H pour dé- 
truire leurs ennemis [5150] parmi le Peu h la flamme 
ils vont s'entreférir, et ils fortiflenl les barrières par 
des nlmiiis. l iCis uns se Imitent, les autres éteignent 
l'incendie, tandis que d'autres vont vite saisir les 
Français <|ui i<>ui d'abord s'étaient installés dans la 
ville. [5155] Ces derniers étaient en grand effroi et 
en danger de mort. Les Toulousains vont les bloquer 
(huis l'hôtel du comte de Gommingés*, en sorte <|imIs 
n'en purent sortir. Le comte de Montfort cric, de 
façon à se Paire entendre : « Barons, allons les tâter 
« d'un autre côté, [5160] tout droit à Saint-Étienne, 
i pour voir si nous pourrons leur Paire du mal. » 

Ml le (•ointe s'élance ;i\ec eu\ , chargeant a\ee 

telle vigueur qu'à l'orme* de Saintes-Carbes ils font 
trembler la terre, ils débouchent par le plan de l'église 4 , 

niais sans pouvoir atteindre personne de la ville. 

[5165] Les hauberts, les heaumes, les enseignes qu'on 
agite, les Bonneries «les cors et des trompes, Pont 

retentir le ciel, la terre cl l'air. Par la rue droite, 
juste en \enanl \ ers la (aoiv Baragnon, ils les char- 

I. /'.•;■ lor fiiiinlir; corr. pc/ lott OU /"''' lot est. tMicoiv employé 
deOX lois dans l<> vers suivant. 

ette habitation parait avoir été située près <lu Ghateau Nax 
Donnais, m>> l>u Mègo, ///*/ </<w instit. de Touioua*, i\, Î88-9. 

;{. « An long » dani ta réd. as pr., mais L'ttimiu 8m*et*rum 
Carbartm est mentionna an d'anciens titres, selon l>u Mège, 
e cité, t\ 
I s, mu Etienne. 

.>. Ihvitament ai venir | De IctCTOti llivanho. Il faut entendre «Í 



|I2H.| CBOISASS eovnu; i,i;s auuukois. líli'.» 

gent si vigoureusement [5170] qu'ils brisent et en- 
foncent les barrières. De toutes parts viennent, pour 
soutenir la lutte, chevaliers, bourgeois, sergents, 
pleins d'ardeur, <|ni, armés d'épées h <le masses* les 
serrent de si pics, que «les deux côtés on se prend 
s se frapper, [5176] ei à mettre en mouvement dards, 

lanees, lleelies, COttteaUX, épieux, traits, faucilles. Ils 

viennent en rang si pressés qu'on ne saii pins où se 
retourner. Là vous eussiez vu se (aire un tel abattis, 
rompre tanl <l<' camatls, trouer tant <le hauberts, 

[5180] fendre tanl de poitrines, fausser tant de 
heaumes, abattre tant de barons, tuer tant de che- 
vaux, et I»' sang et les eervellcs se répandre par la 

place] Ceux de la ville font une résistance si opiniâtre 

venir de au sens de « à rapprocher de » e.-à-d. i en venant 

« vers » Si on traduisait, « en venant de » lo mou\emeul 

de Simon deviendrait inexplicable. La charge, partant sans doute 

du Château Narhnnnais, au sud dis la ville, prés de la (iaroune, se 

dirige d'abord vers Saint-Etienne (v. 5160) en passant par la place 
Saintes-Carlies (v. 5162), C.-à-d. on suivant les ruos appelée 
maintenant Grande rue NasaretetSaintes-Carbes. Sur laplace Saint* 

Etienne les assaillants ne rencontrent pas d 'ai l\ersaircs,ot Sont, selon 
la rédaction en prose (voy. t. I, p. 220), ralliés par les l'Yan 
établit dans L'église Saint-Étienne et dans le palais épiscopal, qui 
est tout auprès (v. 5143-4). Alors la cliar^'o, faisant un quart de 
tour à gauche, se lance vers la Croix Bara^nou, en suivant les rues 
qui portent, actuellement lei noms dé rue Suint-Ktienue et rue 

Groix-Baragnon, probablement avec l'intention de pousser à fonds 

dans la direction de l'ouest, jutqu'à la Carminé. Mais la défén I 
OppQftée par les Toulousains à la Croix Haragnon est trop forte, et 

on va voir Simon reprendre la direction du nord pour aller atta- 
quer le bour^' (v. 518D); mais de ce côté encore, après un combat 
acharné, les croisés sont repousses, et reviennent au Ch teau Nar- 
lionnais(v. 5195-6), probablement par le chemin qu'ils avaient luivi 
ta venant, les milices toulousaines, peu propres a l'attaque, n'ayant 
pas eu l'idée do leur couper la retraite. 



270 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4246] 

qu'ils leur font abandonner la lutte. [5185] « Sei- 

« gneurs, » dit le comte, « je vous dis en vérité que 

« jamais nous n'en viendrons à bout de ce côté; mais, 

« si vous voulez me suivre, je vais les tromper. » 

Tous, sans en excepter un, éperonnent ensemble : ils 

pensèrent aller dans le Bourg par la porte Gerdane 1 , 

[5190] mais ceux qui étaient là les reçurent si bien 

que la lutte s'engagea dans les rues. Par l'effort des 

massues, des pierres, des épées, des coignées, des 

guisarmes, qui rendaient Je carnage terrible, ils (les 

Toulousains) leur firent vider la rue et la place. 

[5195] La bataille dura jusqu'au soir; alors le 

comte se retira , affligé et soucieux , au château Nar- 

bonnais où on poussa maint soupir. Puis, il fit venir 

les barons de la ville qu'il retenait comme otages, 

et les interpella avec colère et dureté : [5200] 

« Barons, » dit le comte, « vous ne pouvez vous 

« échapper; et, par la sainte mort que Dieu a bien 

« voulu souffrir, toute la richesse du monde ne pourra 

« m'empêcher de vous faire couper la tête ou sauter 

« du haut en bas du Château 2 . » Quand ils l'entendent 

jurer et parler avec fureur, [5205] il n'y en a pas un 

qui ne tremble par crainte de la mort. Mais l'évêque 

réfléchit et met toute sa pensée à chercher le moyen 

de ramener la ville et ses habitants 3 . La nuit il fit 

aller et venir les messagers, pour presser et conseiller 

1. Cerdana, « la porte Sardane », Fauriel, j'ignore d'après 
quelle autorité. 

2. Réd. en pr. : « Le comte a fait venir tous ceux qui étaient 
« prisonniers au château , leur disant que, s'ils ne lui rendaient la 
« ville, il les ferait tous mourir » 

3. Le récit de la réd. en pr. est fort différent; voy. au t. I la 
note sur le v. 5206. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 274 

[les Toulousains] , [5240] qui crurent trouver le salut 
dans ses conseils et se laissèrent endoctriner par lui. 
Le matin, à l'aube, lorsque le jour parut, l'évêque 
les convoqua hors la ville, à Villeneuve 1 , dès l'aube 
du jour. 

CLXXIV. 

[521 5] Dès l'aube du jour, quand parut la clarté, 
dans la maison commune se réunirent en grand 
nombre les notables de la ville, hommes riches et 
honorés, les chevaliers, les bourgeois, les gens du com- 
mun. Et quand ils furent ensemble et que le silence 
se fut établi, [5220] l'abbé de Saint-Cernin leur a le 
premier adressé la parole, ayant à ses côtés le prieur, 
le prévôt et maître Robert, un sage légiste : « Seigneurs 
« barons, » dit l'abbé, « Dieu, vraie Trinité, et la 
« vierge Marie de qui il naquit [5225] et monseigneur 
« l'évêque nous ont envoyés ici. L'évêque est triste, 
« marri, dolent et chagrin de voir la ville en si mau- 
« vaise passe ; et puisque de part et d'autre le carnage 
« est commencé , veuille le Saint Esprit intervenir avec 
« sa clarté, [5230] et entre vous et le comte mettre 
« l'amitié et la paix, en sorte que personne ne soit 
« perdu ni trompé ! Et si vous y consentez, s'il vous 
« plaît et agrée, votre accord est traité et convenu; 
« car monseigneur l'évêque a tant parlé pour vous 
« [5235] que lui et charité sont venus à bout du 



1. Où se trouvait la Maison commune, appelée, depuis le 
xvi e siècle, le Capitule; voy. DuMège, Hist. des instit. de Toulouse, 
I, 237 et 328, et IV, 586-7. La rue Lafayette, qui longe le Capi- 
tule, s'appelait autrefois rue Villeneuve. 



272 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2Í6] 

« comte. L'évêque vous défend à ce point que le 
« comte en est irrité. Par suite de l'accord qui s'est 
« établi entre eux deux, l'évêque vous mande de vous 
« mettre à la merci du comte; lui-même vous jure 
« Dieu et ses mérites [5240] et ceux du pape et de 
« tous les clercs, que vous serez saufs de corps et de 
« biens, que vous n'aurez à supporter ni abaissement 
« de la ville, ni perte de vos héritages. Si maintenant 
« vous vous humiliez envers le comte, vous êtes 
« doublement assurés de rencontrer en lui amour et 
« reconnaissance. [5245] Et s'il est aucun homme, 
« étranger ou de la ville, qui n'accepte pas sa sei- 
« gneurie, il peut s'en aller librement avec congé en 
« règle, sans redouter d'être pris ni contraint par le 
« comte ni par les siens. » Les barons répondent : 
« Sire abbé, s'il vous plaît, [5250] votre loyauté nous 
« in spire de grandes crain tes . Vous , le comte et l' é vêque , 
« vous nous avez appris à être prudents, car de maintes 
« manières vous avez fait sur nous des tentatives sans 
« jamais en rien nous tenir parole. Et le comte est si 
« cruel et si outrecuidé [5255] qu'il ne nous tiendrait 
« aucune promesse, quand il nous aurait dans sa main . 
« — Seigneurs barons, » dit l'abbé, « écoutez ce que 
« je vais vous dire. Dès l'instant que la sainte Église 
« vous aura donné garantie, le comte n'est pas 
« assez imprudent , assez outrecuidé , pour vous rien 
« faire qui puisse le compromettre. [5260] Et s'il vous 
« faisait chose qui fût tort ou péché, l'Église pousse- 
« rait vers toutes parts un tel cri, qu'il succombe- 
« rait sous les coups de Rome et de la chrétienté. 
« Ne redoutez donc aucune conséquence de rien que 
« vous fassiez présentement; et, si vous honorez le 



[4 21<>] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 273 

« comte, vous irez emportant le miel et la cire 1 . 
« — [5265] Seigneurs, écoutez-moi, » dit maître 
Robert : « Le comte de Montfort ne vous tient pas 
« pour condamnés; il ne veut pas que vous ni la 
« ville éprouviez aucun dommage, à part un seul 
« d'entre vous qui est puissant et estimé, et qui est 
« plus que personne autre compromis envers lui. — 
« [5270] Seigneurs, » dit Aimiric 2 , « je suis celui qu'on 
« menace : j'aime mieux quitter la ville qu'y rester, et 
« me voici prêt. Moi, et certains des plus notables de 
« la ville et des mieux nés, nous partirons, sire abbé, 
« si vous nous donnez un sauf-conduit. — Ne faites 
« pas cela, » dit maître Robert; [5275] puis il lui dit 
à l'oreille : « Vous ferez sagement, car entre le comte 
« et vous il n'y aura pas amitié sincère. » C'est 
ainsi que l'entretien fut tenu et conclu, et après ils se 
rendirent tout droit à Villeneuve où se trouvait le 
conseil choisi. [5280] Mais tel s'y rendit libre qui en 
reviendra enchaîné, si Dieu ne leur vient en aide. 

1. Locution dont je ne connais pas d'autre ex., et qui par consé- 
quent m'est obscure; Fauriel : « Tout sera pour vous cire et miel 
« si vous honorez le comte. » Le sens est probablement : a Vous 
« ne perdrez rien de la récolte, ni le miel ni la cire. » 

2. Sans doute le même qu'on voit figurer parmi les partisans 
du comte de Toulouse, v. 5770, 8979, 9182. Il est à croire qu'il 
avait joué un rôle important dans l'administration de la ville. 
De 1190 à 1225 les listes des capitouls qui nous sont parvenues 
(il manque celles de 1191, 1195, 1206, 1208 à 1211, 1213, 1215 à 
1218, 1224), ne portent que deux Aimerics : en 1219 Aimeric An- 
guier (?), et en 1221 Aimeric de Saint-Romain; voy. Du Mège, 
Hist. des inslit. de Toulouse, I, 346 et 348. En outre, un « Aime- 
« ricus de Castro-no vo » est mentionné au nombre des consuls ou 
capitouls de Toulouse en des actes de 1203 (Gatel, Hist. des Comtes 
de Tolose, p. 236), 1214(Vaissète, III, pr. 241), et reparaît encore en 
1221 et 1222 avec la qualité de « prob.us homo » (i&ùi., 271-4). 

il 18 



274 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^ 24 6j 

GLXXV. 

Si Dieu ne leur vient en aide et ne leur apporte un 
secours complet, ils sont arrivés au piège et à l'endroit 
fatal; car le comte et l'évêque ont un projet caché 
1 5285] pour abaisser Prix et Parage. Et lorsque le jour 
brille et apparaît dans sa splendeur, l'évêque est sorti 
pour se rendre à la réunion ; chevaliers et bourgeois 
et les principaux hommes y vinrent de la ville et se 
rendent à la guette, [5290] et l'évêque et l'abbé, le 
prévôt, le prieur et maître Robert se tenaient au 
devant d'eux. L'évêque commence à parler avec dou- 
ceur ; il sermonne en poussant des soupirs, la larme à 
l'œil : « Seigneurs, » dit-il, « j'ai grande douleur au 
« cœur, [5295] lorsque je vous vois agités et 
« excités. Je prie Jésus-Christ, l'adorant du fond du 
« cœur, de jeter hors de vous la mauvaise sève et la 
« mauvaise humeur, de vous donner bonne volonté et 
« de vous ramener à la raison, de façon qu'entre vous 
« et le comte règne bon amour. [5300] Et puisque 
« Dieu m'a élu maître et docteur, qu'il m'a donné 
« comme pasteur à ses ouailles, pourvu qu'elles me 
« veuillent croire et ne se détournent pas de moi, je les 
« défendrai du loup et du mauvais ravisseur, puis je 
« leur ferai paître des herbes de bonne odeur, [5305] 
« et elles conquerront Dieu et la gloire suprême. Si 
« j'en perdais une ou la rejetais, quand j'aurais à 
« rendre mes comptes au saint maître, le meilleur 
« avocat ne l'empêcherait pas de me la faire chercher, 
« et je ne saurais où. [53 1 0] Celui qui agite l'arbre et 
« en fait perdre la fleur est sûr de ne point récolter de 



[/1246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 275 

« bon fruit cette année-là. Et donc, si je vous perdais 
« ou vous induisais en erreur, je perdrais le fruit et 
« l'arbre et le saint travail (que j'y aurais consacré), et 
« Jésus-Christ me tiendrait pour un trompeur. [531 5] 
« Je consentirais volontiers à me laisser manger la 
« chair et le sang 1 par les bêtes et les vautours, pour 
« vous soustraire à toute violence et à toute perte, 
« et pour vous mettre en la grande splendeur où 
« vivent les apôtres et les saints confesseurs. [5320] 
« Et si vous voulez recevoir la lumière spirituelle, je 
« vous montrerai la voie qui vous conduira à la per- 
ce fection . Je vous demande que vous me donniez le pou- 
« voir, que vous m'accordiez l'honneur de rétablir la 
« paix et l'amour entre vous et le comte ; sans perte 
« d'avoir, de terre, de vie, [5325] et sans crainte, 
« mettez-vous en son pouvoir; qu'il vous accorde 
« pardon et amour, et tenez-le pour seigneur. S'il était 
« parmi vous aucun homme au cœur mobile, à qui la 
« personne et le gouvernement du comte causât 
« quelque effroi, il peut sans aucune crainte se retirer 
« ailleurs. » [5330] Et ils répondirent : « Sire, par 
« bon amour, parce que nous vous avons pour père 
« et pour gouverneur, nous vous prenons pour garant 
« et pour conseiller. Nous vous en prions au nom de 
« la justice et du Rédempteur, est-ce un bon conseil 
« que vous nous donnez, ou ferions-nous folie en le sui- 
« vant? — [5335] Barons, » ditl'évêque, « je prends 
« Dieu à témoin, et le corps du saint Sauveur, et 
« les ordres dont je suis revêtu, et l'abbé et le prieur, 

1. Le texte ajoute cette mauvaise cheville : « la force et la 

« vigueur. » 



276 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [/1246] 

« que je vous donne bon conseil, le meilleur que j'aie 
« jamais donné. Et si le comte vous faisait rien dont la 
« plainte vînt jusqu'à moi, [5340] vous en auriez Dieu 
« et moi pour défenseurs. » Telles furent les paroles 
échangées entre eux; mais, tant de gré que de force, 
les voilà dans le nœud coulant, car aussitôt l'évêque et 
Gui se rendent avec eux droit au comte. 

GLXXVI. 

[5345] Quand ils furent auprès du comte, l'affliction 
et l'émoi recommencent. « Sire comte, » dit l'évêque, 
« vous prendrez ces otages, et des citoyens de la ville 
« autant qu'il vous plaira : nous saurons bien vous dire 
« qui choisir. Et si vous m'en voulez croire, vous y 
« enverrez dès maintenant. [5350] — Barons, » dit 
le comte 1 , « vous allez me rendre tous ceux des miens 
« que vous avez prisonniers. » Et ils répondirent : 
« Vous allez les ravoir. » Et on les lui amena, sans qu'il 
leur manquât seulement une courroie 2 . Ensuite le 
comte envoie des messagers, tenant de petits bâtons, 
qui parcourent rapidement toutes les rues, [5355] 
disant aux prudhommes : « Désormais, il n'y a pas à 
« se cacher : Monseigneur le comte vous mande d'aller 
« joindre les otages au château Narbonnais, et de vous 
« y rendre présentement, sans prendre congé de 
« vos amis. Et si vous n'y allez immédiatement, vous 
« y gagnerez [5360] de ne plus pouvoir séjourner en 

1. S'adressant aux otages. 

2. Loc. popul. pour dire qu'aucun objet, même de la plus mince 
valeur, ne leur avait été pris. 



[Í2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 277 

« la ville avec l'assentiment du comte 1 . » C'est là que 
vous auriez vu pleurer les dames et les enfants qui 
disent à leurs pères : « Sire, quand reviendrez-vous? » 
Et ils 2 s'en remontèrent les uns deux par deux, les 
autres seuls. Le comte prit d'otages autant que le châ- 
teau en pouvait tenir; [5365] puis il fait appeler ses 
barons sans délai et sans bruit. « Sire comte, » dit 
l'évêque, « nous vous écoutons. — Barons, » dit le 
comte, « j'ai besoin de vos conseils : je veux détruire 
« la ville; je ne sais si tel sera votre avis. Mais, l'avoir 
« qu'on y trouvera vous vous le partagerez, [5370] et 
« réparerez ainsi vos pertes. — Frère, » dit Gui, 
« par la foi que je vous dois, vous ne ferez pas cela : 
« détruire Toulouse, c'est vous détruire vous-même, 
« et si vous tenez la ville, vous tiendrez en même 
« temps le reste du pays. Si vous la perdez, vous per- 
ce drez l'appui du monde et l'honneur; [5375] car 
« raison et droit, coutume et honneur veulent que si 
« elle s'humilie 3 envers vous, vous soyez humble envers 
« elle; puisqu'elle ne se montre point hautaine, que 
« vous ne soyez pas hautain. Et je sais bien vous dire 
« comment vous la gagnerez : vous assemblerez leur 
« cour et la vôtre, [5380] vous trausigerez au sujet 
« des méfaits, des réclamations, des dommages; vous 

1. Ce qui revient à dire : « Vous serez exilés. » On pourrait 
entendre aussi : « Vous perdrez l'amour du comte, » mais ce second 
sens me paraît moins probable. 

2. Les enfants ou les pères? probablement les premiers. Fauriel, 
qui" a fait à cet endroit une faute de lecture (E cel pour Et el), 
entend qu'il s'agit des pères. 

3. Humiliar est en prov. un peu moins fort que le fr. actuel 
« s'humilier, » c'est plutôt montrer de la modération, de la dou- 
ceur. 



278 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

a vous pardonnerez vos torts réciproques. Vous livre- 

« rez à leur merci nous, vous, la ville ; vous leur ren- 

« drez leurs fiefs et leurs terres, vous confirmerez 

« leurs bonnes coutumes et leurs droits; [5385] s'ils 

« vous demandent davantage, vous leur donnerez 

« davantage. Vous vous abstiendrez de leur imposer 

« aucune taille, de les contraindre en quoi que ce 

« soit. Cela fait, vous leur exposerez les dommages 

« que vous avez subis, et l'argent qu'ils vous donne- 

« ront, vous le prendrez de bonne grâce ; car mieux 

« vaut petit avoir qu'on ne vous fait pas payer, [5390] 

« que grand amas qui devient ensuite une cause de 

« soupirs. Et si vous m'en voulez croire, c'est ainsi que 

« vous conquerrez Toulouse. — Sire comte, » dit 

Alain, « vous croirez le comte Gui ; et si vous le voulez 

« croire, sachez que vous ne ferez pas fausse route. 

« Ils se comportent noblement, vous devrez donc les 

« honorer. [5395] S'ils trouvent [en vous] des senti- 

« ments de merci, vous les trouverez plus forts encore 

« [chez eux], et les déshériter ne vous servirait de 

« rien. — Par Dieu! sire comte, » dit Foulcaut 1 , 

« nous verrons cette fois si vous êtes preux et sage, 

« ou si vous ferez folie, car si vous détruisez Tou- 

« louse, vous ne saurez vous élever si haut [5400] 

« que Dieu, l'honneur et le monde ne vous puissent 

« abaisser. — Barons, » dit Lucas 2 , « avec vos mau- 



1. F. de Berzi? voy. p. 218, note 7; ou F. de Merli? voy. 
p. 134, n. 2. 

2. Lucas est témoin à un acte de Simon de Montfort, Nîmes, 
25 août 1216 (Molinier, Catal. n» 131). P.-ê. faut-il l'identifier 
avec un certain Lucas fils de Jean, que Simon de Montfort 
chargea, pou après le siège de Tteaucaire, d'une négociation avec le 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 279 

« vaises finesses, si le comte vous en croyait, vous lui 
« feriez perdre sa terre. — Lucas, » dit le comte, 
« vous me conseillerez, vous et monseigneur l'évêque; 
« vous jugerez selon le droit, [5405] vous qui ne vou- 
« lez que mon bien et êtes incapables de mentir. » Ils 
se tirèrent à l'écart et parlèrent entre eux seuls. 
« Sire comte, » dit Lucas, « écoutez-moi : si vous 
« abaissez Toulouse, vous vous honorerez, et si vous 
« l'honorez, vous nous abaisserez, et vous en même 
« temps. [5410] Le proverbe le dit et la loi le con- 
« firme : « A qui tu fis mal ne te fie ; » donc, gar- 
ce dez-vous d'eux. Vous avez tué les pères, les fils, les 
« parents : jamais vous n'ôterez de leurs cœurs le 
« ressentiment. Et puisqu'ils ne vous aiment point, ce 
« n'est pas droit que vous les aimiez. [541 5] Ils ont 
« pour l'autre comte tant d'affection secrète que vous 
« ne serez pas longtemps en possession de la ville, si 
« vous ne prenez le parti de l'abaisser toujours. — 
« Sire comte, » dit l'évêque, « voici comme vous 
« commencerez ; je vais vous montrer la façon d'en 
« venir à bout : [5420] je les ai reçus à merci afin que 
« vous les preniez à l'improviste, et, si on vous conseil- 
ce lait un parti meilleur, afin que vous puissiez les mettre 
« hors de ma garantie, hors de l'Église, hors de merci. 
« Vous démolirez toutes les clôtures et les palissades 1 ; 
« vous leur prendrez armures et armes, [5425] punis- 



comte de Foix, et qui le 9 sept. 1216 reçut de ce dernier un sauf- 
conduit, dont P. de Marca (Hist. de Bêarn, p. 746) nous a con- 
servé la traduction (Molinier, Catal. n° 132). 

1. « Et leurs échafauds, » Fauriel; plancatz, voy. Du Cange, 
plancatum, signifie ordinairement « plancher, » sens qui convient 
peu ici. 



280 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4246] 

« sant de mort tout homme qui les cacherait. Vous 

« disperserez les otages par vos terres. Tout l'avoir 

« que nous ou vous leur saurons, d'une façon ou 

« d'une autre, vous vous en emparerez ; à l'aide de 

« cet argent vous confondrez vos ennemis [5430] et 

« enrichirez vous et votre lignage. Vous prendrez la 

« Provence, la Catalogne, la Gascogne, et recouvre- 

« rez Beaucaire. 

GLXXVII. 

« Vous recouvrerez Beaucaire, sachez-le vraiment! » 
Le comte de Montfort dit : « Je prendrai vengeance 
« [5435] des Provençaux et de l'affront que j'ai reçu. » 
Puis, plein d'orgueil, il dit aux barons : « Je tiens ce 
« conseil pour bon et valable ; j'anéantirai la ville. 
— Sire comte, » dit Tibaut, « vous avez du juge- 
« ment, [5440] et vous pouvez bien connaître qui 
« vous dit vrai ou vous ment : si vous abaissez Tou- 
« louse et ce qui en dépend, vous tiendrez en paix le 
« reste du pays. — Tibaut, » dit le comte Gui, « vous 
« parlez follement, lorsque vous conseillez au comte 
« de commettre une faute; [5445] car il aura beau 
« livrer Toulouse aux flammes, n'y restât-il que le 
« tiers de la population, il ne les tiendra pas longtemps 
« sans trouble. — Sire comte, » dit Ferri 1 , « je vous 
« dirai ce que j'en pense : si vous laissez Toulouse 
« en tel état [5450] que ses habitants demeurent, sans 
« perte, puissants et riches, il leur souviendra de leurs 

1. « Ferricus » ou « Ferrinus » de Isseio est témoin, de 1214 à 
1218, à diverses chartes concernant Simon ou Amauri de Mont- 
fort (Molinier, Catal. n° s 49, 79, 101, 110, 167, 168, 183). 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 284 

« fils, de leurs pères, de leurs parents, que vous leur 
« avez tués et dont ils ont le cœur dolent. Quand ils 
« auront l'autre comte dans le vieux bâtiment 1 , leur 
« amour pour lui leur rendra l'énergie [5455] à ce 
« point qu'ils vous ruineront, vous et le reste du 
« pays. Rappelez-vous la réponse du cruel serpent, 
« celui qui dit au vilain qui lui proposait un accord : 
« Tant que je verrai la brèche [faite par la hache] et 
« que tu verras le berceau [de ton enfant], nous nous 
« garderons rancune ; et c'est pourquoi je me sauve 2 . 

1. En lo velhfondament. S'agit-il ici de l'habitation des comtes 
de Toulouse eu cette ville? ou n'est-il pas préférable de faire 
dépendre ces mots de pendran af or liment, du vers suivant? En ce 
cas on entendrait par velh fondament l'ancienneté de la race des 
comtes de Toulouse. Fauriel : « avec leurs anciens usages ». 

2. Allusion à une fable dont il existe d'assez nombreuses rédac- 
tions, et qui offre un rapport éloigné avec la Foule aux œufs d'or 
de La Fontaine. Celle de ces rédactions qui convient le mieux ici 
est la fable 63 de Marie de France : La compaignie dou vilain et 
dou serpent. Un vilain était devenu très-riche grâce aux conseils 
et aux dons d'un serpent auquel il portait du lait deux fois le jour. 
Obéissant à une suggestion de sa femme, il voulut, un jour, tuer 
son bienfaiteur, mais le serpent échappa à la hache qui allait le 
frapper, et, pour se venger, fit périr les troupeaux du vilain, et 
même son enfant. Le vilain essaya de faire sa paix, mais le ser- 
pent, toujours en défiance, ne voulut y consentir qu'à la condi- 
tion que jamais le vilain ne l'approcherait : 

Ne sai cument ge te kreroie 

Tant cum en ceste pierre voie 

Le cop que ta hache i feri ; (= la osca du v. 5458) 

Et si resai très bien de fi 

Quant le bers veiras devant tei 

Ou tes anfez fu morz par mei, 

Que de mei t'estovra mambrer. (Cf. v. 5459.) 

Il n'est aucunement probable que l'auteur du poëme de la Croi- 
sade ait connu cette fable par Marie de France. Il l'avait, selon 
toute vraisemblance, lue dans le texte latin d'où Marie l'aura tirée. 



282 CROISADE CONTRE LES ALItIGEOIS. [4 216] 

— [5460] Seigneurs, » dit Foucaut, « laissons cet 
« entretien : quiconque cherche à persuader au comte 
« de détruire Toulouse pour en tirer de l'or et de l'ar- 
« gent, de démolir la ville et ses imposantes constitué- 
es tions, celui-là veut son affliction et sa perte ; [5465] 
« car en perdant Toulouse il perdra sa meilleure dent; 
« et s'il la protège et l'honore, de façon à l'avoir tout 
« entière à sa dévotion, il serait assez fort pour tenir 
« tête à tous les rois d'Espagne. » 

Sur ces entrefaites Aimiric ' et maints autres 
notables, [5470] et les bannis, avec sauf-conduit, 
sortent de la ville tôt et vite. Les autres cependant 
restent en tel danger que bien des fils de dignes 
pères en furent dolents , et en poussèrent maints 
soupirs pleins d'angoisse. [5475] C'est que le comte 
de Montfort ordonne que les sergents aillent par 
toutes les rues prenant des otages. Ils les emmènent, 
menaçant et battant, dans la Borde du comte 2 , jusqu'à 
ce qu'il y en eût quatre cents, qui toute la nuit demeu- 

Mais ce texte latin n'a pas été retrouvé. La fable de Romulus que 
M. Œsterley lui assigne comme origine, et dont il a publié deux 
rédactions fort incorrectes l'une et l'autre (Romulus, 1870, p. 57-8), 
se distingue de la fable française par des traits importants : ainsi 
le serpent est blessé, ce qui n'a pas lieu dans Marie, non plus que 
dans le texte qu'avait lu notre poète, et il n'est pas question de 
l'enfant tué dans son berceau. 

1. Cf. v. 5270. 

2. La correction proposée au v. 5478, par laquelle sont sup- 
primés les mots del comte après boaria, est douteuse, parce qu'il 
existait bien à Toulouse un lieu appelé Boria ou Borda del 
comte, mentionné dans le cadastre de 1478 (Du Mège, Hist. 
des inslit. de Toulouse, IV, 93, n. 1) : « Autre melo de las pos- 

sessios de la « Boria del Comte » Boaria et boria, distingués 

à tort par Du Gange et par Raynouard, sont un même mot dont 
le sens est « métairie ». Dans le cadastre de 1570 ce lieu reparaît 



[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 283 

rèrent à la pluie et au vent, [5480] tristes, sans pou- 
voir se dévêtir. A l'aube, le jour étant en pleine lu- 
mière, le comte et l'évêque leur mandent de se rendre 
à la réunion, à Saint-Pierre de Cuisines *, tous sans 
exception. Et quand ils furent réunis, [5485] un des 
meilleurs légistes 2 prit la parole de façon à être en- 
tendu de tous : « Seigneurs, le comte, mon seigneur, 
« vous ordonne de renoncer au pardon et à toute la 
« convention que vous a proposée l'évêque dans le 
« principe ; vous n'avez plus à invoquer la garantie de 
« l'Église ni du clergé , [5490] et devez vous mettre 
« entièrement à sa discrétion, sans avoir à craindre 
« dure prison ni mort. [Donc], ou bien faites-lui droit, 
« et il prononcera le jugement en sa cour même, tel 
« que bon lui semblera, ou bien sortez de sa terre et 
« vous en allez seuls [5495] déclarés libres et quittes 
« à son égard par charte scellée. — Seigneurs, » se 
disent-ils les uns aux autres, « nous sommes livrés 

sous le nom de Borde del comte Ramon : « Le moulon de la Poincte 
« de Madron, dans lequel est contenu la borde ancienne nommée la 
« Borde del comte Ramon, que a présent appartient a Hugues de la 
« Gipierre, confrontant icelluy moulon avec ledict chemin de 
« S. Michel à S. Simon, et avec deux chemins publics par lesquels 
« l'on va de Plaisance à Thoulouze, et l'un desquels est nommé 
« le chemin des Arcs. » (Du Mège, ouvr. cité, IV, 100.) « Ces 
« confronts, » dit M. du Mège (p. 116), « conviennent encore au 
« domaine de la Gipierre. » Le château de la Cipierre est situé au 
S. 0. de Toulouse, à 3 kil. du Pont-Neuf. On peut donc, ou con- 
sidérer del comte comme une glose, ou remplacer boaria par borda, 
en corrigeant : En la borda del comte. 

1 . Cette église, qui existe encore (à l'ouest de la ville, près du 
fleuve), parait avoir fréquemment servi aux réunions publiques. 
Des actes importants y ont été passés. Voy. Catel, Comtes de 
Tolose, p. 219; Du Mége, Hist. desinstit. de Toulouse, 1,417, \[^. 

2. Maître Robert? cf. ci-dessus p. 264, n. 2. 



284 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-16] 

« au martyre. C'est notre mort qu'on nous demande 
« actuellement. Quel cœur peut imaginer une con- 
« vention aussi étrange, aussi dure, aussi cruelle, 
<r une telle trahison! » [5500] Un de ceux de la ville 
leur crie à haute voix : « Seigneurs, je veux m'en 
« aller; je vous tiens quittes du reste, mais donnez- 
« moi un sauf-conduit qui me mène en lieu sûr. » 
Ils répondirent : « Vous allez l'avoir, et sans retard ! » 
Et ils le mettent en prison, brutalement, [5505] dans 
des chaînes qui n'étaient pas d'argent 1 , jusqu'à ce 
que Dieu et sa bonne fortune le délivrèrent. Les 
autres, à cette vue, eurent telle frayeur qu'onques 
puis ils ne demandèrent garantie ni serment : affli- 
gés, tristes, marris, pensifs et souffrants, [5510] ils 
sont en la merci du comte. 

GLXXVIII. 

En la merci du comte il leur vient un surcroît de 

douleur et d'affliction 2 et de la mort cruelle et des 

mauvais parleurs. Le comte de Montfort mande ses 
bourreaux qui vont trottant par les rues, [5515] 
ramassant les armes et les principales pièces d'ar- 
mure. Puis il fait dire par les corneurs de trompe que 
tout chevalier, ou dame, ou homme notable étant de 

1 . C'est là une expression proverbiale qui peut venir de ce qu'en 
effet il arrivait que certains prisonniers de marque étaient tenus 
en chaînes d'argent. Ainsi dans Girart de Roussillon nous voyons 
qu'Aupais, la fille du duc Thierri, tenait Girart son prisonnier 
en chaînes d'argent : 

Fet li buies d'argent, non de leiton. 
(Ms. d'Oxford, fol. 139 v°; ms. de Paris, éd. G. Hofman, v. 7083.) 

2. Lacune, voir la note sur le v. 5511. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 285 

parage, ou personne considérable qui viendrait à sor- 
tir de la ville, et se réfugier au dehors.... 1 [5520] 
« Sire comte, puisque Dieu vous a élevé et poussé, 
« comment ne prenez-vous point vengeance de vos 
« pires ennemis? car personne n'en eut jamais de 
« plus méchants. C'est pourquoi, que ceux qui reste- 
« ront soient mis à mort ou emprisonnés. » Gui de 
Lévi dit : « Cela me paraît une folie : [5525] mettez 
« par la ville vos destructeurs. — Toutefois, » dit le 
comte, « je ferai autrement 2 . » Puis il leur envoya 
dire par ses parlementaires, habiles discoureurs, de lui 
donner force argent, pour racheter leur faute, et de 
payer avant la Toussaint. [5530] Et ils promirent, 
bien à contre-cœur. Puis il ordonne qu'on les enlève 
sans délai [de leurs habitations] 3 . Ils sortirent de la 
ville : c'était l'élite, la fleur, chevaliers, bourgeois, 
changeurs, escortés de [croisés] malveillants, en 
armes, qui les frappaient et les menaçaient, [5535] 
joignant aux menaces des injures et des insultes ; les 

Ì. Voir, t. 1, la note sur les vers 5519-20. Il est à supposer que 
l'ordonnance proclamée par les corneurs contenait une pénalité 
sévère, par exemple la confiscation des biens, à rencontre des 
personnes notables qui s'expatrieraient de Toulouse. Le discours 
qui suit est celui d'un chef croisé qui conseille à Simon d'user 
avec toute rigueur de ses avantages, en punissant de mort ou 
de confiscation (sia morts o encors) ceux de ses ennemis qui 
voudraient rester dans la ville. 

2. Les vers 5525-6 sont obscurs, et p.-ê. corrompus. On pour- 
rait encore traduire : « Vous mettez par la ville ceux qui vous 
« détruisent, » c.-à-d. « vous vous faites tort à vous-même, » 
mais la suite (v. 5549 et suiv.) montre que destrusedors doit 
s'entendre de démolisseurs chargés de ruiner la ville. 

3. Cette interprétation n'est pas très-sûre. Cependant je la pré- 
fère à celle de Fauriel : « il donne un second ordre de payer la 
« somme tout de suite. » 



286 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4246] 

menant au trot 1 . Mais la peine, l'affliction, la poussière, 
la chaleur, la fatigue, l'angoisse, le péril, la colère, 
font que sur leurs visages les larmes se mêlent à la 
sueur, [5540] et que, de douleur, leur cœur se fend 
dans leur poitrine, et que leurs forces diminuent en 
même temps que croît leur dépit. Par la ville s'élèvent 
le cri, le deuil, les pleurs des maris, des dames, des 
enfants, des fils, des pères, des mères, des sœurs, 
[5545] des oncles, des frères, et de tant de personnes 
considérables qui pleuraient. « Eh Dieu! » se disaient- 
ils l'un à l'autre, « quels maîtres cruels! Seigneur, 
« comme vous nous avez livrés aux mains de bri- 
« gands ! Ou donnez-nous la mort, ou rendez-nous à 
« nos seigneurs légitimes! » Le comte de Montfort 
envoie ses ordres par tout le pays [5550] pour qu'il 
n'y reste ni homme, ni pioche, ni hoyau, ni pic, ni 

2 , ni bon coin à fendre : que tous viennent au 

comte et lui apportent leur concours pour détruire 
Toulouse qui est sans défense. Et il fait dire par tous 
ses agents [5555] que les démolisseurs aillent par toute 
la ville, et la ruinent de telle sorte qu'on y puisse 
entrer sans obstacle. Alors vous auriez vu abattre 
maisons à étages, tours, murs, salles, larges cré- 
neaux ! on ruine toits, ouvroirs, [5560] parapets et 
chambres richement peintes, portails, voûtes, piliers 
élevés. De toutes parts sont si grands la rumeur, la 
poussière, le fracas , la fatigue, l'agitation , que tout 
en est confondu 3 , et [5565] qu'il semble que ce soit 

1 . Ou « comme des trotte à pied, » voy. plus loin la note du v. 5956. 
2.Palagrilh, mot que je n'entends pas; voir le vocab. 
3. Je ne traduis pas exactement le v. 5564, qui n'est qu'une 
vaine accumulation de mots. 



[-1246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 287 

un tremblement de terre, un roulement de tonnerre 
ou de tambours. Par toutes les rues il y a tant de mal- 
heureux se lamentant, que les soupirs et l'angoisse 
rappellent sans cesse la terreur 1 , et qu'une noire dou- 
leur abat les corps et les cœurs ; car Toulouse et Parage 
sont entre les mains de traîtres ; [5570] et on le vit 
bien à l'œuvre. 

CLXXIX. 

Et on le vit bien à l'œuvre, à la conduite qui fut 
tenue, aux riches et admirables palais, aux somp- 
tueux bâtiments, aux tours antiques et aux nouvelles 
constructions (?), aux murs, aux clôtures, aux édifices, 
[5575] qu'ils ruinent et rasent partout de même, au 
point qu'homme ou bête y pourrait entrer à la 
course. 

Cependant on emmenait les otages, avec menaces, 
en les couvrant d'insultes, d'injures, de mauvais trai- 
tements. Destinés à se voir dispersés en des terres 
étrangères, [5580] ils allaient chargés de lourds fers 
et déchaînes, souffrant les maux, les angoisses, les 
dangers ; morts et vivants étant liés ensemble 2 . 

Le comte de Montfort mande promptement son 
conseil ; l'évêque, le prévôt, les hommes et les mem- 
bres de la famille du comte [5585] s'entretiennent 
secrètement dans la tour antique. « Seigneurs, » dit 

1. Je traduis comme s'il y avait : Quel sospir e Vangoicha remem- 
bran la tremor. 

2. Gela paraît vouloir dire que lorsqu'un des prisonniers suc- 
combait à la fatigue, on ne prenait pas la peine de le détacher de 
ses compagnons de chaîne. 



288 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í2Í6] 

le comte, « mon cœur et ma pensée me disent de 
« livrer la ville au pillage, puis au fer et à la flamme 
« ardente. Car on ne peut voir si orgueilleuses créa- 
it tures; [5590] car sans l'évêque, qui est subtil et 
« savant, qui les a joués avec des paroles et des con- 
« ventions, toute ma mesnie était perdue, ma per- 
« sonne honnie et ma valeur anéantie. Et si je n'en 
« tire pas vengeance, j'en serai triste et dolent. — 
« [5595] Sire comte, » dit Tibaut, « c'est chose jugée 
« que tout homme, quel qu'il soit, lorsqu'il se révolte 
« contre son seigneur, doit recevoir la mort par le 
« glaive. — Tibaut, » dit Alain, « voilà un conseil 
« qui coûtera cher au comte si Dieu ne l'en défend. 
« [5600] Est-ce que monseigneur le comte ne leur a 
« pas juré sur les reliques d'être pour eux bon et 
« loyal, et de les gouverner honnêtement, de même 
« qu'ils se sont engagés envers lui par serment? Et 
« puisque l'engagement est réciproque, il faut voir 
« laquelle des deux parties y a manqué la première. 
« [5605] Je suis votre homme, je me comporte loya- 
le lement, je vous aime de bon cœur et vous obéis, 
« vous n'avez tort ni faute à me reprocher, ni rien en 
« quoi j'aie démérité ; vous, au contraire, vous êtes 
« un mauvais seigneur, vous ne tenez pas vos ser- 
« ments, et venez me ruiner par le fer tranchant : 
« [561 0] est-ce que je ne dois pas me défendre? Mais 
« si vraiment, je le dois! le privilège du seigneur est 
« simplement que son homme n'a pas le droit de 
« l'attaquer le premier. — Frère, » dit le comte Gui, 
« vous êtes si preux et vaillant, que chez vous le 
« sens doit triompher du ressentiment, [561 5] et vous 
« amener à avoir pour eux égards et merci, de façon 



[42J6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 289 

« que ni eux ni la ville ne soient détruits ; mais faites 
« payer à la ville une contribution. — Sire comte, » 
dit l'évêque, « soyez envers eux si sévère que vous 
« ne leur laissiez que leur peau. [5620] Que toute la 
« richesse, deniers et argent, soit à vous : je suis 
« d'avis que d'une Toussaint à l'autre ils doivent vous 
« payer 30,000 marcs, rien de moins. Ce sera pour 
« commencer; ce qui leur restera ne sera pas grand 
« chose. [5625] Et tenez-les toujours comme on tient 
« des serfs qu'on a obligés à se rendre, de façon à ce 
« qu'ils ne soient plus en état de vous montrer les 
« dents avec colère. — Sire, » dit Tibaut, « prêtez- 
« moi un instant d'attention : tels sont leur présomp- 
« tion et leur énergie, leur malice et leur penchant 
« naturel, [5630] que vous et nous devons être sur 
« nos gardes ; car si vous ne les tenez pas abaissés et 
« faibles, nous et vous et l'Église y trouverons encore 
« à lutter. » Telles furent les conditions auxquelles 
on s'arrêta. Le comte de Montfort envoya ses sergents 
cruels [5635] qui commencent à imposer des tailles et 
à faire toute sorte de vexations, d'insultes, de dom- 
mages, d'affronts, et vont par la ville, menaçant et 
frappant, demandant et recevant partout. Alors vous 
auriez vu par toutes les rues les dames et les barons 
dolents, [5640] marris, pleins de tristesse, pleurant 
et souffrant, les yeux remplis de larmes cuisantes, 
le cœur de soupirs, ceux du dehors prenant, ceux du 
dedans donnant 1 , car il ne leur est laissé ni farine, ni 
froment, [5645] ni ciclaton, ni pourpre , ni aucun 

4. M. à m. « ceux du dehors achetant, ceux du dehors vendant », 
mais c'est une expression proverbiale qu'il ne faut pas prendre à 
la lettre; voy. au gloss. comprar. 

il 19 



290 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 6] 

bon vêtement. Ah! noble Toulouse, vous voilà les os 
brisés ! Gomme Dieu vous a livrés aux mains de bri- 
gands ! 

Le comte de Montfort séjourna longuement à Tou- 
louse pour la détruire et pour en faire sa volonté 1 ; 
[5650] puis il passa la Garonne et se rendit à Saint- 
Gaudens, tout droit en Gascogne. 

GLXXX. 

Le comte alla en Gascogne, rempli d'allégresse, 
après avoir fait sa volonté de Toulouse, où il fit 
paraître grande colère et grande méchanceté, [5655] 
détruisant, massacrant et chassant Parage, par suite 
de quoi les personnes les plus notables s'expatrièrent 
en grand péril, tandis que les bourgeois restaient 
dans la douleur. Le comte passa en Bigorre, où il 
maria son fils 2 , et lui donna la terre, mais non pas 

1. « Anno .m ce xvi. mes lo foc lo coms de Montfort a Tholosa, 
« e setembre. » Chronique de Toulouse, dans Vaissète, II, pr., 14. 

2. Son second fils, appelé Gui. P. de V.-C, fin du ch. lxxxiu 
(Bouq. 107 c) : « Peractis cornes nobilis apud Tolosam aliquantis 
« diebus, ivit in Vasconiam, ibique contractum est rnatrimonium 
a inter Guidonem, filium ipsius comitis, qui erat secundus natu, 
« et comitissam Bigorne, et post paucos dies cornes rediit Tolo- 
« sam. » Le contrat de mariage (imprimé dans Martène, Thésau- 
rus anecdot. I, 856 ; Molinier, Calai, n' 136) est des 6 et 7 nov. 
1216. La comtesse de Bigorre, qu'épousa le fils de Simon de 
Montfort, était Pétronille, fille de Bernard IV, comte de Gom- 
minges (sur lequel voy. ci-après v. 5743), et de Stéphanie, com- 
tesse de Bigorre. Elle avait épousé vers 1193 Gaston de Béarn 
(mentionné ci-dessus p. 145) et, devenue veuve en 1215, elle 
s'était remariée à Nunyo Sanchez (voy. la note de la p. 159), mais 
Simon fit rompre aussitôt ce mariage par l'Église, afin d'assurer à 
son fils le riche héritage de la comtesse. Gui de Montfort fut tué 



[4âl6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 291 

tout le comté, [5660] car du côté du Gave * on le lui 
a écorné en telle manière qu'il ne reçut pas la seigneurie 
du château de Lourdes. Puis il revint à Toulouse, où 
il a doublé le mal, faisant payer ses pertes aux justes 
comme aux coupables. Il réclama les contributions de 
ceux qui avaient quitté la ville, [5665] et ceux qui ne 
payèrent point, il les fit souffrir en leurs personnes, 
en leur avoir, en leur héritage 2 . Puis il rassemble 
ses hommes : il assiège Montgranier 3 , le cœur plein 
de ressentiment et de colère. Il y trouva l'habile 
Rogier Bernart 4 , [5670] et maint bon chevalier, bien 
garni et armé, des damoiseaux de bonne naissance, 
et force sergents choisis. Mais un malheur et un dom- 

au siège de Gastelnaudari en 1220, et sa veuve épousa successive- 
ment Aimar de Rançon (1221) et Boson de Matas, seigneur de 
Cognac (1228), et mourut en 1239 (Vaissète, III, 295 ; d'Avezac, 
Essais histor. sur le Bigorre, I, 253-73). 

1. Le Gave de Pau passe au pied de Lourdes, du côté du sud. 

2. Aver désigne les biens meubles, heretatz les biens immobi- 
liers, originairement transmis par héritage. 

3. Olhagaray (Hist. de Foix, Béarn et Navarre, p. 359), Marca 
(Hisi. de Béarn, p. 747), Vaissète (III, 295), et ceux qui les ont 
suivis (par ex. M. Gastillon, Hist. du comté de Foix, I, 281), men- 
tionnent ce château sans en déterminer la position. D'après 
M. Garrigou (Etudes historiques sur l'ancien pays de Foix, 1846, 1, 
160), Montgranier serait identique à Montgaillard, commune du 
canton de Foix située à 5 kil. au S.-S.-O. de cette ville, sur la rive 
droite de TAriége, et près de laquelle existent encore les ruines 
d'un ancien château. Montgranier et Lordat paraissent avoir été 
les deux principaux châteaux du comte de Foix; voy. Teulet, 
Layettes, n os 2003 et 2019. — Le siège de Montgranier est raconté 
avec détails par P. de V.-G. en. lxxxiv. Il dura du 6 février au 
24 mars. Les défenseurs du château, manquant d'eau, furent obli- 
gés de capituler, et Simon, qui ne se rendait pas compte, au 
témoignage de P. de V.-G., de l'extrémité où ils étaient réduits, 
leur accorda la vie sauve. 

4. Fils du comte de Foix; il succéda à sun père en 1223. 



292 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 246] 

mage qui jamais ne seront réparés, ce fut la perte de 
Baset de Montpezat 1 , l'un des défenseurs, homme de 
puissant lignage, et de haute parenté, [5675] de belle 
apparence, et de toutes façons accompli. Le comte 
maintint le siège jusqu'à tant que les assiégés capitu- 
lèrent, contraints par le manque d'eau à se rendre. 
Il conquit les terres en long et en large. Ensuite il se 
rendit à Posquières, où il accomplit sa mission 2 . 
[5680] Puis il détruisit Berniz 3 , à grand tort, où il 
tua force bonnes gens accomplis en vérité 4 , faisant 
l'aumône et cultivant la terre, et force bons chevaliers 
qui n'avaient pas été condamnés 5 . Puis il prit la 
Bastide 6 et maint damoisel d'élite, [5685] à la suite 

1. Des villages de ce nom existent dans les Basses-Pyrénées, le 
Gard, le Gers, le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, mais il 
s'agit plus probablement du château de Montpezat dont les ruines 
se voient encore sur la rive gauche de la Garonne, entre le pont 
de Saint-Martory et Mancioux, arr. de Saint-Gaudens ; voy. Du 
Mége, Hist. des inst. de Toulouse, IV, 28-30. 

2. On complit so mandat. Cela veut dire qu'il prit ce château. 
P. de V.-G. : « Cornes obsedit quoddam castrum prope villam 
« Sancti iEgidii quod Postquariae nuncupatur : quo capto in brevi, 
t obsedit aliud castrum quod Brinicium appellatur; quod viriliter 
« impugnans, potenter expugnavit, multosque de hominibus cas- 
« tri pro meritis patibulis suspendit » (Bouq. 108 d). Posquières 
était une seigneurie qui pendant une grande partie du xn e siècle 
fut unie à celle d'Uzès (Vaissète, II, note 52). Le nom de Pos- 
quières a disparu, remplacé par celui de Vauvert, maintenant 
ch.-l. de c. du Gard. 

3. Canton de Vauvert; voir la note précédente. 

4. C.-à-d. bons catholiques. 

5. C.-à-d. « sans jugement ». — Voir le texte de P. de V.-C. à 
la note 2. 

6. Ce lieu est d'autant plus malaisé à déterminer que les Bas- 
tides sont plus nombreuses dans le Midi. P. de V.-C, qui garde 
le silence sur la prise de la Bastide, nous fait par compensation 
connaître un séjour de Simon de Montfort à Pont-Saint-Esprit et 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 293 

de quoi lui et Dragonet ont conclu un accord 1 . Puis 
le comte manda à l'évêque de Viviers (car il s'était 
brouillé avec Adémar) de lui envoyer sans bruit des 
bateaux par le Rhône 2 . Puis ils passèrent sur l'autre 

sa rencontre en ce lieu avec le cardinal légat, circonstances dont 
la chanson ne dit rien. C'est sans doute bien peu après la prise de 
la Bastide que Simon arriva à Pont-Saint-Esprit. Son séjour en 
cette ville est daté par un acte passé le 14 juillet 1217 « in exer- 
« citu Domini, juxta Portum Sancti Saturnini » (Molinier, Catal. 
n° 145). C'est donc entre Vauvert ou Bernis et le Pont-Saint- 
Esprit qu'il faut chercher notre Bastide, ce qui conduit à l'identi- 
fier soit avec la Bastide d'Engras, cant. de Lussan, arr. d'Uzès, 
soit avec la Bastide d'Orgnols, com. de Goudargues, cant. du 
Pont-Saint-Esprit. Ces deux localités, sur lesquelles on possède 
des mentions anciennes (voy. G. Durand, Dict. topogr. du Gard), 
sont situées à 13 kil. l'une de l'autre, sur une même ligne, la pre- 
mière au sud, la seconde au nord. 

1. L'enchaînement des faits n'est pas très- facile à saisir. Il ne 
semble pas cependant que le texte offre ici une lacune, et il est 
probable que le petit développement que contient à cet endroit la 
réd. en pr. (voy. 1. 1, note sur les vers 5684-5) a pour objet de don- 
ner plus de clarté au récit : le fait est qu'après s'être emparé de la 
Bastide, le comte de Montfort prit et détruisit « turrem Draconeti 
« fortissimam super ripam Bhodani sitam. » P. de V.-C. p. 109 a. 
Il est fâcheux que l'histoire ne nous dise pas sur quelle rive. A 
priori on serait porté à placer la tour en question à Mondragon, 
sur la rive gauche, mais la suite, tant chez P. de V.-C. que dans 
le poëme, montre que Simon de Montfort n'avait pas encore passé 
le Rhône. Il faut croire qu'après avoir subi cet échec, Dragonet, 
que nous avons vu plus haut au nombre des partisans du comte 
de Toulouse (v. 3859, 3870, 4400, 4702), crut de son intérêt de 
traiter avec Simon, et c'est peut-être là ce qu'aura voulu dire le 
poète au v. 5685. Mais il reste une difficulté. Nous avons vu ci- 
dessus (v. 4954) Dragonet prêter ses bons offices au chef de la 
croisade en une circonstance difficile; il est donc malaisé de 
s'expliquer la destruction de son château telle que la rapporte P. 
de V.-C. 

2. La brouille de Simon avec Adémar de Poitiers (sur lequel 
voy. p. 206, n. 1) et les circonstances du passage du Rhône nous 



294 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1246] 

rive. [5690] Le vaillant jeune comte en eut le cœur 
affligé : on 1 avait coupé le vignoble de Valence 2 , et 
volontiers il eût résisté, si on l'avait écouté. Puis 
[Simon] entre à Monteil 3 , où Lambert 4 le conduisit. Il 
se dirigea vers le Crest Arnaud, et l'assiégea, [5695] 
et en eut par capitulation maint bon baron prisé : 
Guillem Arnaut de Die 5 au cœur généreux, et Ber- 
bon de Murel 6 , avec sa suite 7 . L'évêque de Die com- 
mit une bien mauvaise action, lorsqu'il lui rendit le 
château qu'il tenait. [5700] Ce fut pour les Proven- 

sont connues par P. de V.-C. Cet historien nous apprend que le 
légat pria le comte de passer en Provence pour faire rentrer dans 
l'ordre ceux qui troublaient la paix : « Raimundus enim iilius 
« quondam comitis Tolosani, et Ademarus Pictavensis, et com- 
« plices eorumdem negotium pacis et fidei in partibus illis totis 
« viribus perturbabant. Obedivit cornes nobilis voluntati cardi- 
« nalis, et fecit sibi parari apud Vivariam naviculas, ut Rhoda- 
« num transiret ; quod audientes adversarii ipsius, convenerunt 
« in unum per terram ut eis transitum impedirent; sed et Ave- 
« nionenses, venientes per Rhodanum cum navibus valde munitis, 
« proposuerunt comiti transitum prohibere; sed, cum paucissimos 
« de militibus comitis transire vidèrent, divino miraculo versi in 
« timorem, fugae praesidia quaesierunt » (p. 109 ab). 

1. Les croisés. Le texte, peut-être corrompu, ne donne pas 
très-clairement le sens que j'adopte en forçant un peu. Il y aurait 
p.-ê. lieu de transposer les vers 5691 et 5692. 

2. Pour nuire à Adémar, qui était comte de Valentinois. 

3. Plus tard Montélimart. 

4. Voir sur ce personnage p. 205, n. 5. 

5. Voy. p. 206, n. 3. 

6. Voy. p. 206, n. 4. 

7. Selon P. de V.-C. un accord intervint entre Simon et Adé- 
mar de Poitiers pendant le siège de Crest, celui-ci livrant à titre 
de garantie divers châteaux, et Simon s'engageant à donner sa 
fille en mariage au fils d'Adémar; cf. ci-après v. 6209-13. C'est 
à ce moment que P. de V.-C. place la soumission de Dragonet 
au comte de Montfort (p. 109 d). 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 295 

çaux un grave échec, lorsque Dieu y envoya une 
douce clarté qui vint du côté de Toulouse et illumina 
le monde, rétablissant Parage et rendant à Prix son 
éclat : c'est que le comte leur seigneur, après maints 
périls, [5705] déshérité à tort et sans faute [de son 
côté] par le puissant pape et les autres clercs, est 
venu en la terre fidèle de Rogier de Comminges 1 . 

GLXXX1. 

Rogier de Comminges est preux et sage, [5710] 
accompli en largesse et en toutes qualités. En sa terre 
est venu se réfugier le comte [de Toulouse] ; il s'en- 
tretient et délibère avec ses intimes: « Seigneurs, » dit 

1. C'est le même qui en avril 1211, pendant le siège de Lavaur, 
avait fait hommage à Simon de Montfort, « mansitque in ejus 
« servitio diebus multis ; sed postea a fidelitate quam ei fecerat 
« miser et miserabilis resilvit » (P. de V.-C, ch. lu, p. 47 a). Le 
même auteur (p. 46 e) le qualifie de « consanguineus comitis Fuxi », 
d'accord avec le poëme qui fait de Rogier un neveu du comte de 
Foix(vv. 6731 et 6887). Il était parent aussi, probablement cousin- 
germain, de Bernard IV comte de Comminges. Vaissète pense que 
c'est par une erreur de copiste que dans l'acte d'hommage à Simon il 
est qualifié de « cornes Convenarum » (p.-ê. faut-il lire « Rogerius 
« Convenarum, cornes... » ?). Il paraît avoir été à la fois seigneur 
du Savez (pays situé sur la rive gauche de la Garonne) et vicomte 
du Couserans (vallée du Salât, affluent de la rive droite de la 
Garonne). Le poëme ne nomme pas cette terre de R. de Com- 
minges, où se rendit le comte de Toulouse à son retour d'Espagne, 
mais on peut conjecturer que c'était le Couserans; car plus loin 
nous verrons Raimon VI et les siens passer deux fois la Garonne 
pour arriver à Toulouse (v. 5791 et 5858), ce qui suppose qu'ils 
étaient partis d'un point situé sur la rive droite du fleuve, voy. 
plus loin, p. 299 n. 2. Raimon AT avait pu aisément se rendre 
d'Espagne en Couserans par un passage très-fréquenté, le port de 
Salau, qui met en communication la vallée de la Noguera Palla- 
resa et celle du Salât. 



29(i CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 216] 

le comte, « conseillez-moi. Vous savez bien, vous, 
« que c'est par violence et injustice [571 5] que je 
« reste si longtemps dépossédé. Mais l'orgueil est 
« abaissé et l'humilité élevée ; et c'est pourquoi sainte 
« Marie et la vraie Trinité ne veulent pas que je 
« demeure longtemps honni et abaissé. J'ai envoyé à 
« Toulouse des messagers, [5720] aux barons de la 
« ville les plus puissants et les plus honorés, à ceux 
« qui m'aiment de cœur et que j'aime, [pour savoir] 
« s'ils voudront m'accueillir, et quelle est leur inten- 
« tion. Et ils m'ont répondu par leurs belles lettres 
« scellées que le comte de Montfort a pris parmi eux 
« des otages; [5725] mais tels sont l'amour, le bon 
« vouloir, le sentiment de justice et la loyauté qui 
« régnent entre eux et moi, qu'ils aiment mieux 
« perdre ces otages que me voir ruiné ; et ils me ren- 
« dront la ville si j'y puis aller en secret. Et puisque 
« je les trouve dévoués à mon service, [5730] je veux 
« savoir quel conseil vous me donnez. — Sire, » dit 
le comte de Gomminges, « écoutez-moi : si vous 
« recouvrez Toulouse et pouvez vous y maintenir, 
« Parage est relevé et demeure en son éclat, et vous 
« aurez mis en splendeur et nous et vous-même; 
« [5735] nous aurons assez de terre, tous tant que 
« nous sommes, si vous rentrez dans votre héritage. » 
Après le comte honoré, Rogier Bernart prit la parole : 
« Sire comte, je puis bien dire que si vous recouvrez 
« Toulouse, vous tenez les clés de tout votre lignage, 
« vous avez les dés dans la main, et Prix et Parage 
« peuvent être relevés [5740] et suffiraient à la 
« défendre (Toulouse), pourvu que vous y alliez. 
« Mieux vaut pour vous y mourir, seigneur, qu'aller 



[424 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 297 

« par le monde honni et en péril. — Croyez-m'en, » 
dit Bernart de Comminges 1 , « mon cœur me dit, et 

« c'est mon désir, [5745] de me conformer en actions 

« et en paroles à votre volonté. Je ne voudrais 

« ni bien ni terre, si vous n'en aviez votre part. Et si 

« vous avez le bonheur de recouvrer Toulouse, il est 

« urgent que vous la défendiez de façon à n'en être 

« jamais dépouillé par personne. [5750] — Beau 

« neveu, » dit le comte, « ainsi ferons-nous s'il plaît 

« à Dieu. » Rogier de Comminges dit : « Sire comte, 

« en avant ! j'y serai (à Toulouse) aussitôt que vous ; 

« [mais d'abord] ayant beaucoup d'ennemis, je met- 

« trai ma terre en défense, pour n'être pas de ce côté 

« surpris ni envahi. » [5755] Rogier de Montaut 2 dit : 

« Bonne entreprise, une fois résolue, devient fardeau 

« et dommage quand elle ne s'achève pas ; bien com- 

« mencée, elle se laisse mieux conduire. — Sire 

1. Le fils du comte de Comminges Bernart IV. Il succéda à son 
père en 1226. On va voir qu'il est appelé « beau neveu » par le 
comte de Toulouse. Il l'était en ce sens que son père avait pour 
mère une sœur de Raimon V, comte de Toulouse, père de Rai- 
mon VI (voy. Art de ver. les dates, II, 265). Il est difficile de 
savoir si c'est lui ou son père que Raimon Vidal de Besalu men- 
tionne honorablement dans sa pièce Abril issia, Bartsch, Denk- 
mœler der provenzalischen Literatur, p. 168, v. 24. 

2. Sans doute le même qui figure comme témoin de l'hommage 
rendu en 1201 par Arnaut de Villemur (voir ci-dessus p. 171 n. 1) 
au comte de Toulouse, pour le château de Saverdun, et comme 
juge (avec plusieurs autres) dans un procès entre le comte de 
Toulouse et le comte de Foix au sujet du même Saverdun, vers 
1201, Teulet, Layettes, n° 623. En mai 1208 l'abbé de Boulbone 
s'engage à recevoir Rogier de Montaut en qualité de convers lors- 
qu'il conviendra à ce dernier (Doat, LXXXIII, 235). Ce R. de 
Montaut tirait probablement son nom de Montaut de Crieu, entre 
Saverdun et Pamiers. 



298 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4246] 

« comte, » dit l'Abbé de Montaut 1 , « soyez sans 
« crainte, et ne faites point demi-tour jusqu'à tant 
« que vous voyez Toulouse : [5760] n'eussiez-vous 
a que nous à vos côtés et les Toulousains en qui vous 
« avez tant de confiance, nous la pourrions bien dé- 
« fendre si vous y entrez sans crainte. » G. Guiraut dit : 
«r Sire comte, sachez bien que vous recouvrerez Tou- 
« louse et nous nos héritages, [5765] et nous y met- 
« trons tout notre argent, notre force et nos bras, 
« afin que vous la puissiez défendre et demeuriez en 
« paix. » Guillem Unaut 2 dit : « Si vous y trouvez des 
« Français, la ville vous aime ei vous y êtes désiré à 
« ce point que rien ne pourra vous empêcher de les 
« capturer tous. — [5770] Sire, » dit Aimiric 3 , 
« choisissez des messagers pour faire connaître vos 
« volontés, afin que dans la ville vous trouviez à votre 
« arrivée les habitants prêts à vous défendre. — Ai- 
« miric, » dit le comte, « chargez-vous de cette mis- 
« sion. » [5775] Ceux qui représentent Toulouse, 
les mieux apparentés, qui étaient avec le comte, 
lui disent tous d'une voix : « Pour Dieu , notre 

1. Cela ne veut pas dire, je pense, que ce personnage fût abbé 
de Montaut (abbaye au diocèse d'Aire) : « Abbé» était le surnom d'un 
frère de Rogier de Montaut. En effet, dans la sentence qui ter- 
mina le procès mentionné à la note précédente, figurent au nom- 
bre des juges : « Bernardus de Montald (B. de Montaut qui paraît 
« aux vers 7616 et 9531) et fratres ejus Roggerius et Isarnus qui 
« vocatur Jbbas. » 

2. Il était neveu d'Arnaut de Villemur (voir la note 1 de la 
p. 171) comme on le voit par le v. 9478. Parmi les juges qui 
rendent la sentence mentionnée dans les deux notes précédentes, 
figurent R. Unaldus et Geraldus Unaldus (qui parait aux vers 
8997 et 9518) et Willelmus Unaldus. 

3. Voy. p. 273, n. 2. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 299 

« cher seigneur, entrez à Toulouse, car n'y mettriez- 
« vous que ces barons armés, que vous ne trouveriez 
« homme qui vous résistât. [5780] Celui qui court le 
« monde, en quête de dons, sollicitant les bontés 
« d'autrui, mieux lui vaudrait la mort ou n'être jamais 
« né 1 . — Barons, » dit le comte, « Dieu soit loué de 
« ce que je trouve vos cœurs fidèles et purs. Je vous 
« vois désireux d'entrer dans Toulouse : [5785] allons 
« donc la recevoir, puis c'est votre avisa tous. » 

Ainsi fut conduite et conclue la délibération, et par 
suite le feu s'allume et la clarté resplendit; car le 
comte puissant chevauche rapidement, droit vers 
Toulouse, par monts et vallées : [5790] traversant les 
combes et les grands bois sombres, il vint à la 
Garonne et la traversa 2 . Rogier Bernart, qui s'est 
porté en avant des autres, chevauche avec une faible 
troupe des hommes les mieux montés, avec trois 
autres Rogiers 3 , gonfanons déployés, [5795] et s'en 
va droit vers la Salvetat 4 , et se rencontre avec Joris 5 . 

1. Des idées analogues ont déjà été exprimées v. 3625 et 3710. 

2. Parti vraisemblablement de Saint-Lizier, l'ancienne capitale 
du Gouserans (la terre de Rogier de Gomminges, voy. p. 295 
n. 1), le comte de Toulouse et les siens auraient pu, en faisant un 
détour vers l'ouest, trouver dans la vallée du Salât un chemin 
assez facile. Ils préférèrent aller en droite ligne par les mon- 
tagnes et durent traverser la Garonne à Muret ou un peu plus 
bas, p.-ê. à Pinsaguel. A quelques kilomètres de là, sur la rive 
gauche se trouve un lieu appelé la Salvetat. 

3. Probablement Rogier de Gomminges, Rogier de Montaut et 
Rogier d'Aspet (5801). 

4. Il existe un lieu de ce nom dans l'arr. de Toulouse, cant. de 
Leguevin; une autre Salvetat, cant. de Garaman, n'est pas dans la 
direction indiquée. Toutefois, il est bien possible qu'ici il soit 
question d'une partie de la banlieue de Toulouse, connue en ce 
temps sous le nom de Salvetat ; voy. Gatel, Comtes de Tolose, p. 194. 

5. Quoique du parti des croisés, ce Joris devait être méridional, 



300 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. (j 2\ 6] 

CLXXXII. 

A la rencontre avec Joris s'élève la rumeur et le cri, 
et il y en eut beaucoup parmi les nôtres qui furent 
ébahis ; mais Rogier de Montaut les a vivement pous- 
sés, [5800] les arrêtant, leur faisant obstacle, l'épée à 
la main. Rogier d'Aspet ' s'est porté en avant : il frappe 
Ainart de la Bêcha 2 sur le haubert treslis, et l'abat et 
le renverse à terre le cœur brisé. Là vint Rogier Ber- 
nart, au bruit de la lutte, [5805] porté par le rapide 
coursier arabe. Il frappe Ricart de Tournedos 3 , lui 
brise l'écu, lui perce le haubert, et l'abat à terre, lui 
faisant jaillir la cervelle. La mêlée s'engage entre les 
autres : [581 0] on se frappe, on se tranche là où on 
s'atteint, et maints demeurent brisés et meurtris. 
Joris prit peur, quand il sentit l'effort des assaillants, 
et, se dégageant de la mêlée, il s'éloigna. On le pour- 

à en juger par la forme de son nom (= Georges). Il y eut un 
troubadour nommé Joris (var. Jozis) dont il nous reste deux ten- 
sons. Un R. Joris est témoin à un acte de 1245 (ce ne peut guère 
être le nôtre), analysé par Teulet, Layettes du Trésor, n° 3373. 

1. Aspet, ch.-l. de c. de l'arr. de S. Gaudens. En sept. 1226 
Rogier d'Aspet fit sa soumission à l'Église (Teulet, Layettes du 
Trésor, n°1797; Vaissète, III, pr. 317). 

2. P.-ê. La Bége, cant. de Castanet (Haute-Garonne)? « Ar- 
« taud de la Brua » dans la rédaction en prose. 

3. Ricart de Cornados dans le poëme, Sicart de Tornados selon 
la réd. en pr. Il y a un Tournadous dans l'Aveyron et un autre 
dans le Gard, et Tournedos se rencontre dans l'Eure et dans le 
Doubs. Un « Ricardus filius Seree de Tornedos » fit une donation 
à la commanderie de Renneville (Eure) vers 1205; voy. Le Pré- 
vost, Notes sur les communes de l'Eure, III, 289. Le sceau de ce 
chevalier, appendu à une charte de 1209, est décrit dans Douët 
d'Arcq, Collection de sceaux, n° 4371. 



[1246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 301 

suivit bien, mais il sut fuir mieux encore. [581 5] A 
ce moment, voici le comte [de Toulouse] galopant, 
les rênes lâchées *, et voyant ses adversaires morts, 
il en eut grande joie. Bernart de Comminges, 
homme plein de sens, dit : « Sire, il me semble 
« que Dieu sera avec nous, puisque déjà, au passage 
« de la rivière 2 , nous les avons déconfits. [5820] 
« Nous recouvrerons Toulouse, en voilà l'heureux 
« présage! — Beau neveu, » dit le comte, « nous 
« ne serons pas trompés dans notre attente 3 . » 

Tout le jour ils chevauchèrent par les chemins unis 
jusqu'à la tombée de la nuit ; alors le comte choisit ses 
bons et fidèles messagers, et leur donna brièvement 
l'ordre [5825] d'aller à Toulouse dire à ses amis jurés 
qu'il est arrivé là dehors de la ville avec les bannis, et 
qu'il les prie de venir le recevoir, sans y manquer. 
Mais à l'aube, quand le jour brilla, le comte, à la vue 
du jour, fut effrayé, [5830] craignant d'être aperçu, 
et que par toute la terre se répandît le bruit et la 
rumeur. Mais Dieu fit pour lui un miracle : le temps 
s'obscurcit et le brouillard vint assombrir l'air, per- 
mettant au comte de se retirer dans les bois où il fut 
bientôt caché. [5835] Le premier de tous Ugo Joan 4 
sortit de la ville , avec Raimon Bernier qui était bien 
capable de remplir un message. Ils trouvèrent le 
comte tout seul , et quand ils se montrèrent , ce fut 

1. Traduction très-hasardée de esbailitz. 

2. La Garonne, ou l'Aussonnelle ? cette dernière est la petite 
rivière qui passe à la Salvetat, cant. de Leguevin. 

3. Il n'est rien dit de ce combat dans P. de Y.-C. 

4. « Hugo Johannis » est capitoul de Toulouse en 1203 (Du 
Mège, Hist. des inst. de Toul. 1, 282), et viguier de Toulouse en 
1224 (Teulet, Layettes du Trésor, n° 1660). 



302 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^246] 

une grande joie. « Sire, » dit Ugo Joan, « Dieu soit 
« loué! [5840] venez recouvrer Toulouse, puisque 
« vous l'avez si belle de le faire; tout votre lignage 
« est sûr d'y être obéi, au point que, dussiez-vous n'y 
« mettre que ces barons armés 1 , vos ennemis sont 
« détruits, et vous et nous tous devenons puissants à 
« tout jamais. [5845] N'entrons pas par les ponts, 
« car si on nous voyait, il ne faudrait pas longtemps 
« pour les mettre en défense. » Raimon Bernier dit : 
« Sire, il vous dit la vérité : on vous attend comme le 
« Saint-Esprit. Vous nous trouverez si vaillants et 
« hardis [5850] que jamais plus vous ne serez dépos- 
« sédé de votre seigneurie. » Là-dessus Raimon et les 
siens chevauchèrent vers la ville, questionnant les 
Toulousains ; et quand ils aperçurent Toulouse, il n'y 
eut si vaillant qui des larmes du cœur n'eût les yeux 
emplis. Chacun se dit intérieurement : « Vierge impé^ 
« ratrice ! rendez -moi le lieu où j'ai été élevé ! Mieux 
« vaut y vivre et y mourir qu'aller par le monde en 
« péril et honni! » Au sortir de l'eau 2 ils entrèrent 
dans le pré, bannières déployées et gonfanons au vent. 
[5860] Et quand les habitants virent les signaux, ils 
vinrent au comte comme s'il était ressuscité. Et quand 
le comte entra par les portails voûtés, là vint le 
peuple, grands et petits, les barons et les dames, les 
épouses et les maris, [5865] s'agenouillant devant lui 
et baisant ses vêtements , ses pieds , ses jambes , ses 
bras, ses doigts. Il est reçu avec des larmes de joie, 
car c'est le bonheur qui revient , verdissant et fleuri ! 

1. La petite escorte du comte. 

2. La Garonne; on vient de voir qu'ils firent un détour pour ne 
pas passer par les ponts. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 303 

Et l'un dit à l'autre : « Maintenant nous avons [pour 
« nous] Jésus-Christ; [5870] c'est l'étoile du matin 
« qui brille sur nous; c'est notre seigneur qui était 
« perdu. Désormais Prix et Parage, qui étaient morts, 
« sont vivants, relevés et guéris, et tout notre lignage 
« est à jamais puissant. » [5875] Ils se sentent le 
cœur si vaillant et si fort qu'ils prennent bâtons ou 
pierres, lance ou dard poli, et vont par les rues, avec 
couteaux fourbis, et tranchent et taillent, et font un 
massacre des Français qu'ils atteignent dans la ville ; 
et poussent leur cri : « Toulouse ! voici le jour arrivé 
« que sera chassé le seigneur postiche, et toute son 
« engeance et sa mauvaise souche ; car Dieu protège 
« droiture : et le comte qui était trahi est devenu si 
« fort, qu'avec petite compagnie [5885] il a recouvré 
« Toulouse! » 

CLXXXII1. 

Le comte a reçu Toulouse dont il avait grand désir, 
mais il n'y a plus tour ni salle ni parapet ni étage ni 
haut mur ni bretèche ni créneau ni portail ni clôture ni 
guette ni portier [5890] ni haubert ni armes ni armure 
entière. Néanmoins ils le reçurent avec telle allégresse 
que chacun en son cœur pense avoir Olivier 1 . Et ils 
s'écrient : « Toulouse! désormais nous serons vain- 
« queurs, puisque Dieu nous a rendu notre seigneur 
« droiturier. [5895] Et encore que les armes et l'ar- 
« gent nous manquent, nous saurons pourtant recou- 



1. G.-à-d. se croit aussi vaillant qu'Ollivier, le célèbre compa- 
gnon de Rolant. 



304 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-124 6] 

« vrer la terre et celui qui en est le légitime héritier 1 , 
« car l'audace, la fortune, le courage exigent que 
« chacun fasse tête à l'attaque. » Et on prend masse, 
pique ou bâton de pommier; [5900 J les crieurs et les 
porte-bannières remplissent les rues; on massacre 
tous les Français qu'on trouve, et les autres cherchent 
un refuge au Château 2 , poursuivis par les cris et les 
coups. Alors du Château sortirent maints vaillants 
chevaliers [5905] armés de toutes armes et vêtus du 
haubert double; mais les habitants leur inspirèrent 
une telle crainte qu'aucun n'ose pousser son cheval en 
avant, ni échanger des coups. 

La comtesse cependant se tenait pleine d'anxiété, 
sous la voûte, au balcon de la riche et large salle ; 
[5910] elle s'adresse à Gervais , à Lucas 3 , à 
Garnier , à Tibaut de Neuville 4 , et brièvement 
les interroge : « Barons, » dit-elle, « quels sont ces 
« routiers qui m'ont enlevé la ville, et qui faut-il en 
« accuser? — Dame, » répond Gervais, « il n'y a pas à 
« en douter, [5915] c'est le comte Raimon qui reven- 
« dique Toulouse, avec Bernart de Comminges que je 

1. * Héritier » au sens du moyen-âge : celui qui possède une 
eretat (anc. fr. erité), propriétaire. 

2. Le château Narbonnais. 

3. Voy. p. 278 n. 2. 

4. Ce personnage, dont le surnom ne reparaît en nul autre 
endroit du poème, peut bien être le même que le Tibaut des vers 
4840, 5439, etc. Il faisait sans doute partie de la mesnie de Simon 
de Montfort, car dans les actes de ce dernier on le voit figurer très- 
fréquemment (Theobaldus de Nova-villa) au nombre des témoins. 
Le premier acte où je l'aie rencontré est du 20 juin 1211 et le der- 
nier (qui concerne Amauri de Montfort) est du 8 juillet 1218 
(Molinier, Catal. n°* 45, 79, 93, 95, 101, 105, 110, 111, 112, 151, 
163). 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 305 

« vois venir en tête ; je reconnais son enseigne et son 
« gonfanonnier. 11 y a Rogier Bernart, fils de Raimon 
« Rogier, et Ramonet d'Aspet 1 , fils de Fortaner, et les 
« chevaliers bannis, [5920] et les légitimes héritiers ; 
« et il y en a tant d'autres qu'ils sont plus d'un millier. 
« Et puisque Toulouse les aime, les désire et les 
« soutient, ils mettront en révolution tout le pays; 
« et pour les avoir tenus en misérable état [59215] 
« nous allons recevoir notre récompense et notre 
« salaire ! » La comtesse à ces mots frappe ses mains 
l'une contre l'autre : « Hélas! » dit-elle, « tout allait 
« si bien hier! — Dame, » dit Lucas, « ne perdons 
« pas de temps : envoyons au comte des lettres scel- 
« lées et un messager [5930] qui sache lui exposer 
« notre embarras mortel : que le comte fasse, s'il peut, 
« un accord avec la Provence et vienne nous secourir 
« lui et ses compagnons , ramassant à tout prix des 
« sergents et des soudoyers; et, s'il tarde guère, tout 
« est perdu sans espoir, [5935] car ici est venu depuis 
« peu un nouvel héritier qui de toute la terre ne lui 
« laissera pas un quartier. » La comtesse appelle un 
sergent latinier 2 qui va le pas, l'amble et le trot plus 
vite qu'un diable : « Ami, dites au comte une parole 
« cuisante : [5940] qu'il a perdu Toulouse, et ses fils 
« et sa femme ; et s'il tarde guère à passer Mont- 
« pellier, il ne trouvera plus vivants ni moi ni fils. Et 
« si d'un côté il perd Toulouse et de l'autre tâche de 

1. Au v. 8833 Ramonât ou Ramon At. 

2. Proprement un homme qui sait plusieurs « latins », c.-à-d. 
plusieurs langages. A une époque où, en France, aucun idiome 
n'était encore devenu d'un usage général, il fallait bien que les 
messagers fussent en état de se faire entendre en plusieurs pays. 

il 20 



306 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 2\ fi] 

« conquérir Provence, il fait un travail d'araignée qui 
« ne vaut pas un denier. » [5945] Le messager 
recueille les paroles [de la comtesse] et se met en 
route. 

Cependant les hommes de la ville restent sur le 
terre-plein, et sur la belle place, près du rempart, 
ils font des lices, des barrières, un puissant mur de 
traverse, des échafauds, des archères, une tranchée 
de côté [5950] pour se faire des abris en arrière, à 
cause des carreaux que lançaient du château les archers. 
Et onques en aucune ville on ne vit si riches ouvriers 1 , 
car là travaillaient des comtes et tous les chevaliers, 
des bourgeois, des bourgeoises, des marchands, [5955] 
les hommes et les femmes, les courtois monnayeurs, 
les garçons et les filles, les sergents et les trotteurs 2 ; 

chacun porte, ou pic ou pelle, ou léger 3 , chacun 

a le cœur à la besogne. La nuit tous sont au guet; 
[5960] les lumières et les flambeaux sont placés par 
les rues, tambours, timbres 4 et clairons font tapage. 
Les filles et les femmes témoignent de la joie générale 
par des ballades et des danses 5 chantées sur un air 
joyeux. 

Cependant le comte prend conseil avec les autres 
chefs. [5965] Ils ont formé un chapitre, dont il y avait 

1. Cf. la même idée, v. 4009. 

2. Ou, comme on disait autrefois en français, des trote à pié, 
gens de basse condition que l'on voit accompagner les personnes 
à cheval, pour tenir, le cas échéant, leurs montures. 

3. Palagrilh? 

4. Je conserve un mot de l'anc. fr. (tympanum). 

5. Il ne faut pas perdre de vue que balada et dansa peuvent 
signifier : 1° des danses, 2* les poésies qu'on chantait en dansant 
pour marquer la mesure. 



[-I2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 307 

grand besoin , pour gouverner la ville et veiller à ses 
intérêts ; pour défendre les droits du comte, ils ont 
choisi un viguier bon, homme de valeur et de science, 
habile et agréable. L'abbé 1 et le prévôt rendent chacun 
son église, [5970] dont le sommet 2 et le clocher 
furent mis en état de défense. Et le comte se tient à 
Toulouse, son chef-lieu seigneurial; mais ses pires 
ennemis chevauchent en bataille, Guiot et Gui son 
oncle 3 , et les autres chefs, de bon matin, le vendredi, 
armés du fer et de l'acier. [5975] Dieu veuille le 
défendre ! 

CLXXXIV. 

Dieu veuille le défendre! car le temps est arrivé 
où le comte est reçu avec amour dans Toulouse ; et 
dès lors Prix et Parage sont à jamais restaurés. Mais 
Guiot et Gui y viennent pleins de fureur, [5980] avec 
leurs belles compagnies, et suivis de leur convoi. 
Alain et Foucaut, sur les chevaux crenus, enseignes 
déployées et les gonfanons dressés, chevauchent vers 



1. L'abbé de Saint-Sernin? Il s'appelait Jordan, voy. Gall. 
Christ. , XIII, 95. 

•2. Pena peut s'entendre en ce sens; voy. Du Gange, pinna. Il 
ne serait cependant pas impossible que le copiste eût écrit pena, 
au lieu de porta. 

3. Guyot, fils (voy. p. 290, n. 1), et Gui frère de Simon de 
Montfort. P. de V.-G. p. 109 e : « Audito nuntio de prodi- 
« tione Tolosœ, Guido de Monteforti frater comitis, et Guido filius 
« ejusdem comitis, et plures milites cum eis quos cornes dimiserat 
« in partibus Carcassome ut custodirent terram, cum festinatione 
« perrexerunt Tolosam, et miserunt se in munitionem prœdictam 
t (le château Narbonnais) ubi erat comitissa, et in domibus forin- 
« secis. ne adversarii a parte exteriori obsiderent munitionem. » 



308 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. ^ 24 6j 

Toulouse par les chemins qu'ils connaissent bien. Des 
écus et des heaumes où brille l'or battu, [5985] il en 
vint tant à la fois qu'on eût dit qu'il en pleuvait ; d'ori- 
flammes (?) et d'enseignes toute la place reluit. Au 
val de Montoulieu S là où était le mur ruiné, Gui de 
Montfort leur crie, et il fut bien entendu : « Francs 
« chevaliers à terre! » On obéit, [5990] et au son des 
trompes chacun est descendu. Formés en bataille, 
l'épée nue, ils se lancent vigoureusement par les rues, 
forçant le passage et brisant les obstacles. Les hommes 
de la ville, jeunes et vieux, [5995] chevaliers et bour- 
geois ont soutenu leur effort. La brave et habile popu- 
lation a tenu tète en combattant avec acharnement; 
sergents et archers ont tendu leurs arcs, qui ont reçu 
et donné les coups. [6000] Mais les assaillants, de 
plus en plus hardis, leur ont tout d'abord enlevé bar- 
rières et palissades, et se sont mêlés avec eux dans 
les rues, tellement que bientôt un incendie fut allumé ; 
mais les habitants l 'éteignirent avant qu'il se fût 
étendu. [6005] A travers la foule est venu Rogier Ber- 
nart avec la compagnie qu'il commande et conduit, et 
sa présence, lorsqu'il eut été reconnu, raffermit les 
courages. Pierre de Durban 2 , à qui appartient Mon- 

1 . La porte de Montoulieu est à l'est de Toulouse. 

2. Nous avons un hommage rendu au comte de Toulouse Rai- 
mon VII, le 1 er avril 1244 (N. S.) par « Petrus de Durbanno de 
« Monteacuto » (Teulet, Layettes du Trésor des chartes, n° 3175). 
Est-ce Durban, canton de La Bastide de Sérou, arr. de Foix, ou 
Durban, canton d'Aucb? C'est très-probablement le premier, puis- 
qu'il s'agit d'un homme du comte de Foix. Le même « Petrus de 
« Durbanno » figure au nombre des témoins de deux hommages 
respectivement rendus en 1244 par la comtesse d'Astarac et Arnaud 
de Comminges à Raimon VII (Teulet, Layettes du Trésor, 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 309 

tagut 1 , portait son enseigne, ce qui leur a relevé le 
moral. [601 0] II 2 descend à terre et se porte en avant, 
aux cris de Foix ! et de Toulouse ! Là où ils se mon- 
trent on se cogne : dards et masses , brans émoulus , 
pierres, flèches et menus carreaux [6015] se pressent 
drus comme la pluie. Du haut des maisons, avec les 
pierres anguleuses les habitants brisent les heaumes , 
le cristal 3 , les écus, les poings et les jambes, les bras 
et les corps. De mainte façon ils ont vigoureusement 
combattu. [6020] Coups et horions, clameurs et 
vacarme leur 4 ont mis au cœur le trouble et la crainte, 
et [les défenseurs] ont enfoncé et enlevé les débouchés 
et les passages. Ils les poussèrent, se défendant, per- 
dant du terrain, fuyant, vaincus; [6025] puis, leur 
force et leur courage croissant, ils les rejetèrent hors 
de la ville. Alors ils 5 remontèrent et coururent tous 
droit au jardin Saint-Jacques 6 , où ils sont arrivés par 
derrière. Mais à l'intérieur de la ville il en resta de 
morts et d'étendus. [6030] Des chevaux et des cada- 
vres qui restèrent en leur possession, la terre et le 

n os 3205 et 3222). Il est aussi témoin à un acte d'hommage au 
comte de Foix Rogier Bernart, par conséquent entre 1223 et 1241 
(la copie de cet acte, Doat, CLXIX, 152, porte la date impossible 
.1210). En outre il existe une tensort d'un « Peire de Durban » 
avec le troubadour Peironet (voy. Archiv fur das Studium der 
neueren Sprachen, XXXIV, 193). 

1. Probablement Montégut, cant. de Varilles, arr. de Pamiers, 
à une dizaine de kil. au N.-O. de Durban (Ariége). 

2. Sans doute Rogier Bernart. 

3. Qui ornait les heaumes. 

4. Aux Français. 

5. Les Français. 

6. La rue Saint-Jacques est tout auprès de la porte de xMontou- 
lieu, dans la direction du nord. 



34 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1246] 

marais furent ensanglantés. Bernart de Comminges 
s'y est bien comporté, qui, avec sa brave compagnie, 
vaillant et attentif, du côté du Château où étaient leurs 
équipages, [6035] a fortifié et gardé les débouchés et 
les passages, en quoi il mérite louange et estime. — 
« Seigneurs, d dit Alain, « je vous vois tous rendus; 
« chevaliers, qui peut nous avoir surpris? Gomme 
« voilà France honnie et notre prix perdu, [6040] 
« quand une troupe méprisable nous a vaincus et mis 
« en pièces ! Mieux vaudrait être tous morts ou n'être 
« pas nés, puisque des hommes sans armes nous 
« ont tous abattus. » Les Français se retirent, mais à 
l'intérieur il en est resté qui furent par la ville traînés 
et pendus. [6045] Et les vainqueurs s'écrient : « Tou- 
« louse ! le salut est venu ! » Désormais le bien com- 
mence et le mal s'accroît entre les deux partis 1 . 

GLXXXV. 

Entre les deux partis s'est accru le tumulte. Hors 
de Toulouse est tout l'orgueil, toute la hauteur. [6050] 
C'est le comte qui gouverne Toulouse et la tient 
debout, car lui et son lignage y ont vécu de longues 
années. Dieu la lui a rendue, et il le fait bien paraître, 
puisque avec une faible compagnie et sans auxiliaires 
étrangers 2 , dépourvu de tout, sans armes, rien qu'en 
agissant sur les cœurs [6055] il a chassé de là Fran- 
çais et Normands. Et le Seigneur miséricordieux en- 
vers les pécheurs qui pardonnent à autrui, maintenant 

1. Le bien pour les Toulousains, le mal pour les Croisés. 

2. Soudoyers. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 3\\ 

qu'il lui a rendu Toulouse, que le comte y a planté son 
oriflamme, puisse-t-il avoir l'œil sur raison et droiture, 
sur les torts et les tromperies, et entendre les plaintes 
de ses fidèles suppliants! [6060] puisse-t-il défendre 
Toulouse et diriger ceux qui l'aiment; car voilà que 
Gui [de Montfort] et Guiot 1 délibèrent, avec Foucaut, 
Alain, Hugues, Gui de Lévi, et je ne sais combien 
d'autres. Foucaut prend la parole le premier : « Sei- 
« gneurs, je ne suis ni breton ni anglais ni allemand, 
« [6065] et je vous parle roman d'une façon intelli- 
« gible 2 , écoutez -moi donc. Chacun de nous doit 
« gémir et soupirer, considérant que nous avons 
« perdu notre gloire et notre honneur, et honni nos 
« parents et nos enfants, et la France entière, qui n'a 
« pas éprouvé pire honte depuis la mort de Rolant. 
« [6070] En effet, nous avons force armes, couteaux, 
« épées, hauberts, armures, heaumes flamboyants, 
« bons écus, masses, chevaux rapides; et voilà qu'une 
« gent vaincue, à moitié morte, ébranlée, sans armes 
« défensives ni offensives, a réussi, en se défendant 
« et en criant, [6075] à l'aide de bâtons, de masses 
« et de pierres, à nous jeter dehors ; même que Jean, 
« le meilleur homme d'armes de ma compagnie 3 , y 
« est resté. Mon cœur en sera à tout jamais ébranlé 
« et soucieux jusqu'à ce que j'en aie pris vengeance 
« avec mon tranchant épieu. [6080] Tout le monde 



1. Le neveu de Gui de Montfort. 

2. P. Cardinal disait de même (Las amairitz qui encoîpar las vol) : 
* Les gens comprennent aussi peu ce que je dis que le chant du 
« rossignol; et pourtant ma langue n'est ni frisonne ni bretonne, 
« et je ne sais parler ni flamand ni angevin. » 

3. C'est la première fois qu'il est question de cet individu. 



3-12 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-12-16] 

« peut bien s'émerveiller de ce qu'une ville sans 
« défense peut ainsi nous résister. — Alain 1 , » dit le 
comte Gui, « vous vous rappelez bien comment les 
« Toulousains nous vinrent implorant, et il paraît que 
« Dieu prête l'oreille aux réclamations et aux plaintes, 
« [6085] car onques le comte mon frère (tant il est 
« dur et tyran!) n'a voulu leur rendre sa bienveil- 
« lance, ce qui met le droit de leur côté. Et si son 
« mauvais vouloir s'était modifié, nous ne perdrions 
« pas Toulouse, et n'éprouverions pas un revers, car 
« quiconque fait tort à ce qui lui appartient, [6090] 
« son droit c'est de rester en perte 2 . Et, je ne croi- 
« rais jamais, dût-on me le jurer sur les saints, que 
« ce ne soit pas à cause de nos tromperies que Dieu 
« s'est détourné de nous. Et il y a toute apparence 
« que le mal s'accroît, car leur situation s'améliore, 
« tandis que la nôtre se gâte ; [6095] car tout ce que 
« nous avions gagné en dix ans peut se perdre de ce 
« coup, si Dieu ne nous vient en aide. » Après, 
s' adressant à ses messagers : « Vous irez, » dit-il, « en 
« Gascogne, y porter mes ordres au seigneur arche- 
« vêque, à Auch, qu'il se mette en route, et aussi à 
« Guiraut d'Armagnac et à Salto (?) 3 , [61 00] qu'ils nous 



1. Il est singulier que la réponse de Gui de Montfort soit adressée 
à Alain de Rouci, quand l'interlocuteur est Foucaut. Faut-il sup- 
poser une lacune? 

2. Môme idée qu'au vers 4991. 

3. J'ajoute ces deux noms d'après la rédaction en prose; voy. lu 
note sur le v. 6099. Je ne sais rien de Salto, nom qui peut bien 
être corrompu ; mais Guiraut d'Armagnac (Guiraut IV, selon M Art 
de vér. les dates, II, 273) répondit en effet à l'appel de Gui de Mont- 
fort. A la vérité il ne paraît pas dans la suite du poëme, mais nous 
avons un acte par lequel il se porte caution, lui et plusieurs autres, 



[12Í6] CROISADE CO.YTRE LES ALBIGEOIS. 313 

« viennent secourir, et qu'ils amènent assez de monde, 
« des leurs et des étrangers 1 , pour que nous puissions 
« cerner la ville et la combattre de tous les côtés. 
« S'ils n'y venaient pas, qu'ils se tiennent pour assurés 
« qu'il ne tiendront plus désormais de terre pour la 
« valeur d'une paire de gants. » 

[6105] Cependant le comte de Toulouse, qui est 
habile et sait bien parler, rappelle à ses hommes les 
souffrances et les fatigues, les travaux, les veilles, les 
impôts de guerre , les bans ; et il envoie en Provence 
ses lettres scellées et ses mandements, voulant faire 
savoir à son fils ses honneurs et ses succès. [6110] 
Au secours de la ville arrivèrent, à force d'éperons, le 
puissant comte de Gomminges, homme honoré et habile 
parleur, Esparg de la Barta, vaillant et solide, Rogier 
de Comminges, qui redresse les torts, Bertran Jordan 2 



envers Simon de Montfort, de la fidélité de Bernart Jordan de 
l'Isle; in obsidione Tolose, 18 déc. 1217 (Teulet, Layettes du Trésor, 
n* 1271, voy. ci-dessous, n. 2). 

1. C'est-à-dire des hommes de leurs fiefs et des soudoyers. 

2. Fauriel distingue, dans la table des noms, Bernard Jordan, 
Bertrand Jornand (faute de lecture, le texte, v. 8996, porte « Ber- 
« trans Jordanes »), Bertrand de Vlsle, et Bertrand Jordan. Je crois 
que ces personnages doivent se réduire à deux : Bernart Jordan, 
seigneur de l'Isle, et Bertran Jordan, qui figurent à côté l'un de 
l'autre aux vers 9535 et 9536. Le premier, le seigneur de l'Isle, 
paraît aux vers 2668, 8543, 9535; c'est pour lui que Guiraut 
d'Armagnac et d'autres se portèrent caution, le 18 décembre 1217 
(voy. ci-dessus p. 147 n. 1 et 312 n. 3). Il était fils de Jordan II 
de l'Isle et d'une sœur de Baimon Bogier, comte de Foix (voy. 
ci-dessus p. 176, n. 1) et avait épousé une fille naturelle de Bai- 
mon V. Le second est toujours appelé Bertran Jordan tout court; 
c'est celui qui est ici mentionné , et qui reparaît encore aux vers 
7135, 8996, 9091, 9536. Il était frère du précédent. Dans le testa- 
ment de leur père, en 1200 (Vaissète, III, pr. 189), il est appelé 



314 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

et Ot 1 pour revendiquer leurs droits, [6115J Gui- 
raut de Gourdon à qui est Caraman 2 , Bernart de 



« Jordanus » tout court, mais ailleurs (par ex. dans Vaissète, III, 
pr. n° clxviii, dans Teulet, n° 1799) il est appelé « Bertrandus 
« Jordanus ». On peut voir sur l'histoire de cette famille, Vaissète, 
III, note xlii, et Tamizey deLarroque, Documents pour VHist. de 
l'Agenais, 1875, p. 27. 

1. Ot paraît encore, comme ici, en compagnie de Bertran Jor- 
dan, aux vers 7135 et 9536. C'était son frère. Il ne paraît pas 
différent de l'Ot de Terride sur lequel voy. ci-après, p. 377 n. 2. 

2. Caraman est un ch.-l. de c. de la Haute-Garonne, à l'est de 
Toulouse. Dans une charte de 1174 (n. st.), figure un Guiraîdus de 
Gordono en compagnie de P. de Caraman et de Donatus de Cara- 
man (Teulet, Layettes, n* 258). C'est probablement le même qui 
dans un acte de 1177 (n. st.), passé à Saint-Antonin, est appelé 
Guiraîdus de Gordone de Monteacuto (ibid. n" 273). Le personnage 
désigné dans ces deux documents était, sinon le G. de Gourdon 
du poëme, du moins l'un de ses ascendants. D'une déposition 
faite devant l'inquisiteur Ferrier (voy. ci-dessus p. 222 n. 1) , il 
résulte que notre G. de Gourdon était hérétique et qu'il s'était 
antérieurement trouvé en rapport avec le comte Raimon VI : 

« Anno nativitatis Domini m cc° xl° iiij , ix° kal. Martii, Pon- 
« cius Carbonelli de Faget*, diocesis Thol., requisitus de veritate 
« dicenda de se et aliis , tam vivis quam mortuis , super crimine 
« heresis et Valdensium, testis juratus, dixit quod Ramundus 
« cornes Thol., pater istius, mandavit eidem testi quadam vice 
« albergam , scilicet quod volebat comedere apud ipsum testem 
« in Castro de Fayeto ; et tune ipse testis , hoc audito , venit in 
« domum suam ad preparandum et ad recipiendum ipsum comi- 
« tem ; et cum ipse testis esset prope domum ipsius testis apud 
« Fayetum , invenit ipse testis ante domum ipsius testis Guirau- 
« dum de Gordone et Bonum Filium, hereticos, tergentes sotulares 
« suos. Et quando ipse testis cognovit dictos hereticos , dixit eis 
« quid faciebant ibi, et quare vénérant in castrum illud? et tune 
« heretici respondentes dixerunt eidem testis : « Bene videbitis. » 
« Et tune ipse testis dixit eisdem hereticis quod recédèrent a loco 
« illo, quia ipse testis timebat de capellano ville. Et heretici dixe- 

* Le Faget (Haute-Garonne), canton de Caraman. 



[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 315 

Montagut et son frère Bertran avec toute leur mesnie, 
Gaillart, Arman, Esteve Savaleta qui sait prendre 
et bien donner, Raiamfres et son frère qui fait tête 
aux attaques, [6120] W. Amaneu', jeune homme 
plein d'espérances 2 , Amalvis , Ugo de la Mote 

« runt eidem testi quod nunquam recédèrent a loco illo : imo 
« preceperunt eidem testi quod prepararet eisdem hereticis alber- 
« gam et ad comedendum. Quo audito, ipse testis dixitquod nun- 
« quam repelleret ipsos hereticos a prandio si volebant comedere 
« cum ipso teste ; et tune intraverunt domum ipsius testis, et rece- 
« perunt in caméra domus ipsius testis, et postmodum in mane 
« venit prefatus cornes Thol. pater istius, cum magno comitatu 
« equitum, et intraverunt domum ipsius testis et comederunt in 
« domo ipsius testis; et statim post comestionem, idem cornes et 
« alii qui vénérant cum eo in domum ipsius testis, exierunt inde, 
« et convenerunt in piano Castri, et ibi ostenderunt equos suos ; 
« et Ramundus de Ricaut *, bajulus comitis Tholosani, tradidit 
« cuilibet ipsorum hereticorum qui vénérant ibi in plateam ipsius 
« castri, singulos palafredos, et fecit ipsos hereticos ascendere in 
« eisdem palafredis ; et statim cornes et milites omnes et alii omnes 
« qui vénérant cum eo, et heretici predicti simul exierunt cas- 
« trum, et tenuerunt viam suam versus Vaurum, quod erat tune 
« temporis obsessum. » (Doat, XXIV, 35 ss.) 

Le siège de Lavaur auquel font allusion les derniers mots de 
cette déposition est, ou celui de 1211, alors que cette ville fut prise 
par Simon de Montfort (ci-dessus, p. 84-6), ou celui de 1220, quand 
la ville fut reprise sur Amauri de Montfort (Vaissète, III, 314). — 
« Geraldus de Gordo j est encore mentionné, avec la qualification 
d' « heresiarcha », dans une enquête qui paraît avoir été faite 
entre 1231 et 1236, le fait à propos duquel il est mentionné se rap- 
portant à 1223 (Doat, XXI, 42 v°). 

1. W. Amaneu reparaîtra au siège de Marmande (v. 8961). Je 
ne sais s'il faut l'identifier, ou son père, avec un « Guillelmus 
Amefi. » dont la terre avait été confisquée par Simon de Mont- 
fort, et concédée par le même à Pons Amaneu (Molinier, Catal. 
n« 78). 

2. La réd. en pr. offre pour ces noms des variantes dont quel- 

* Doat, Rocavt, mais voy. la note i de la p. 47. 



316 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

le vaillant, Bertran de Pestillac 1 qui soutient les reven- 
dications, W. Arnaut 2 , qu'accompagnent la joie et 
l'éclat, [tous], avec bonne compagnie et au son des 
trompes. [6125] Par toute la ville s'élèvent la joie , le 
bruit, le tumulte; petits et grands y prennent part. 

Cependant la comtesse se tenait pensive et soucieuse 
dans le château, sur la galerie de la tour, contre le 
parapet, regardant et considérant les allants et venants, 
[6130] les hommes et les dames qui travaillent à la 
défense; elle entendit les ballades, la rumeur, les 
chants 3 ; elle soupira et trembla et dit en pleurant : « Je 
« vois bien que mon bonheur baisse et que le deuil et 
« la ruine croissent; et j'ai grand peur pour mes en- 
« fants et pour moi. » [6135] Néanmoins, son messa- 
ger a pris tant d'avance qu'en faisant pleines journées 
et en forçant la marche, il est arrivé auprès du comte, 
et lui parle en roman. Il s'agenouille devant lui, et 
soupire en lui donnant la lettre scellée. 

ques-unes offrent p.-ê. la bonne leçon : « Arnaut de Montagut et 
« son père Gailhart Bertran, et Guilhalt (?) de Marmant et Estefe 
« de la Valeta, Azémar son frère et Guiraud de la Mota [Ucs de la 
« Mota manque) ». Arnaut de Montagut notamment, qui paraît 
au v. 6847, n'est pas improbable. 

1. Pestillac, Lot, arr. de Cahors, com. de Montcabrier? 

2. Personnage qui reparaît à plusieurs reprises et dont le nom 
est ordinairement accompagné de quelques mots d'éloge. Il 
est toujours appelé « Guiraut Arnaudos » dans la réd. en 
prose. Guiraut Arnaut et Willem Arnaut se rencontrent dans 
les chartes (Teulet, Layettes du Trésor, n os 395, 830-1), mais 
ces noms étant fort communs il n'y a rien de sûr à induire de là. 
— Un « Willelmus Arnaldi » fit entre les mains du pape profes- 
sion de foi catholique, et fut réconcilié avec l'Eglise par une lettre 
pontificale du 14 juin 1210 (Migne, Innoc. ep. 1. III, ep. xciv; 
Potthast, n° 4014). 

3. Cf. v. 4012. 



[4246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 347 

CLXXXVI. 

[61 40] En lui donnant la lettre scellée il commence 
à soupirer, et le comte le regarde, et lui demande : 
« Ami, dites -moi des nouvelles, comment vont mes 
« affaires? — Sire, » dit le messager, « elles sont 
« pénibles à conter. — J'ai perdu la ville? — Oui, 
« sire, sans doute; [6145] mais avant qu'ils aient le 
« temps de se fortifier et de s'armer, si vous y allez 
« dès ce moment, vous pourrez la recouvrer. — Ami, 
« qui me l'a enlevée? — Sire, il me semble que pour 
« moi comme pour tout autre, c'est facile à imaginer : 
« j'ai vu l'autre comte y faire son entrée au milieu de 
« la joie de tous, [61 50] introduit par les hommes de 
« la ville. — Ami, a-t-il nombreuse compagnie? — 
« Sire, je ne saurais en faire le compte, mais ceux qui 
« vinrent avant lui ne paraissent pas vous chérir, car 
« les Français qu'ils y trouvèrent ils se mirent aussitôt 
« à les massacrer, et à poursuivre ceux qui s'enfuirent. 
« — [6155] Que font les habitants? — Sire, de la 
« bonne besogne ; ils font des remparts, des abattis, 
« ils élèvent des échafauds ; autant que je puis croire 
« ils ont l'intention d'assiéger le Château Narbonnais. 
« — Les comtesses y sont-elles 1 ? — Sire, oui, elles 

1. Comtesses by courtesy, tout au plus, sauf l'épouse du comte 
de Leicester. Avec elle étaient renfermées sa belle-sœur et ses 
deux brus : « Nobilis autem comitissa, uxor comitis Montis-fortis, 
« et uxores Guidonis fratris sui et Amalrici et Guidonis filiorum 
« ipsius comitis et multi filii et filiae tam comitis quam fratris sui 
« erant in munitione Tolosae quae dicitur Gastrum Narbonense. » 
(Bouq. 109 E.) 



34 8 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. f \ 2\ 6] 

« y sont, [6160] tristes, affligées, pleurant, sans 
« cesse; craignant la mort et les supplices. — Où 
« était Gui mon frère? — Sire, j'ai ouï dire qu'avec 
« une bonne troupe, que vous conduisez d'ordinaire, 
« il voulait marcher droit sur Toulouse [61 65] pour 
« combattre la ville, la prendre et la forcer, mais il ne 
a me paraît pas qu'il y puisse réussir. — Mon ami, » 
dit le comte, « tâche de garder Je secret : car si per- 
« sonne te voyait faire autre chose que rire et plai- 
« santer, je te ferais brûler, pendre ou couper en mor- 
« ceaux. [6170] Et si on te demande des nouvelles, 
« sache te bien expliquer : dis que personne n'ose 
« envahir ma terre. — Sire, » dit le messager, « point 
« n'est besoin de me le recommander. » 

Quand le comte reparut, après avoir ouï la lettre, 
à lui vinrent les princes et tous les pairs. [6175] Mais 
le comte est si sage et si habile à dissimuler, à cacher 
ses pertes, à faire valoir ses avantages, que sa bouche 
riait, tandis que son cœur soupirait. Ils lui demandent 
des nouvelles ; et lui de plaisanter : « Seigneurs, » dit 
le comte, « je vous puis bien dire et prouver [6180] 
« que j'ai bien raison de révérer et de remercier 
« Jésus -Christ, car onques il ne me donna tant de 
« bonheur, ce me semble. Mon frère m'envoie des 
« lettres dont j'ai tout lieu de me réjouir, à savoir que 
« nulle part on ne peut me résister, et que le comte 
« Raimon est allé à l'aventure [6185] par les 
« royaumes d'Espagne, n'ayant où s'établir, et que 
« les bannis s'enfuient par Bordeaux jusqu'à la mer, 
« et qu'en toute ma terre on n'en trouve plus un 
« seul; et que le roi d'Angleterre veut conclure un 
« accord avec moi , et augmenter ma terre pour que 



[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 31 9 

« je le laisse en paix. [6190] Lui-même (Gui) est 
« entré à Toulouse pour réclamer et percevoir les 
« taxes qui me sont dues ; et nous nous ferons adres- 
« ser tout cet argent, pour que j'aie à suffisance de 
« quoi dépenser, gouverner et donner. Et il me dit 
« de ne rien faire sinon bien guerroyer, [6195] con- 
« quérir la terre et abaisser les ennemis. Mais pour- 
« tant, si je pouvais conclure un bon traité 1 , aussitôt 
« revenu dans ma terre 2 , on me livrerait le puissant 
« château de Lourdes et j'aurais à gouverner le Béarn 
« et le Bigorre [6200] dans toute leur étendue jus- 
« qu'à la Navarre. Et puisque Dieu veut accroître ma 
« terre et améliorer ainsi ma position , si je trouvais 
« moyen de conclure un bon accord, sans perte, sans 
« désavantage, je l'accepterais volontiers pour gou- 
« verner selon le droit; puis j'irais prendre posses- 
« sion de Lourdes et de la terre adjacente [6205] dans 
« toute son étendue jusqu'à la côte. » Les barons qui 
l'aimaient furent pleins de joie, mais il y en eut qui 
se prirent à trembler en leur cœur, redoutant d'être 
dépouillés 3 . Ensuite on traita des conditions du traité 
qui dut être conclu [621 0] entre les mains de l'évêque 
et sur les reliques de l'autel. Entre Simon et Adémar 
fut conclu un accord par lequel le fils de l'un et la fille 
de l'autre furent engagés, afin d'empêcher toute tra- 
hison entre eux 4 . 

1. Avec Adémar, cf. plus loin v. 6211. 

2. Il ne faut pas perdre de vue qu'à ce moment Simon est sur 
la rive gauche du Rhône. 

3. Les alliés méridionaux de Simon, qui étaient avec lui par 
crainte plus que par gré. 

4. Traduit conformément à la correction proposée à la note du 
v. 6213. — Pour ces transactions cf. ci-dessus, p. 294 n. 7. 



320 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

Le comte s'apprête et a donné ordre de seller. 
[621 5] Toute la cour, sans exception , s'étonna qu'il 
eût dit si peu de paroles en prenant congé. ïl y en eut 
beaucoup qui le suivirent quand il s'en alla. Mais 
lorsque arrivèrent les nouvelles qu'il était impossible 
de cacher, que le comte est entré à Toulouse pour la 
relever, [6220] et pour détruire les Français et pour 
faire grandir Prix, par tout le pays on a recouvré la 
parole, et on s'écrie : « Toulouse ! Dieu la conduise et 
« la protège ! qu'il l'aide et la secoure et la garde et 
« la défende, et lui donne pouvoir et force de dédom- 
« mager le perdant, [6225] de relever Parage et de 
« faire briller la joie ! » C'est que le comte Simon che- 
vauche la nuit et le jour, plein de courroux, pour 
rétablir les torts, pour abattre les droits, pour faire 
triompher le mal. Il a envoyé messagers et lettres 
scellées [6230] dans toutes les directions, afin d'ap- 
peler à son secours l'archevêque 1 et le cardinal 2 . A 
force de journées, à force de chevaucher, le dimanche 
d'après, à l'heure de prendre logis, il est arrivé à 
Baziége 3 , mais non pas pour s'y reposer; [6235] et 
à l'aube, le jour luisant bel et clair, il fait prendre les 
armes à sa mesnie, sonner les trompes, dresser les 
étendards, armer les chevaux, [et se dirige] droit sur 
Toulouse, plein de menaces. « Comte, » dit le car- 

1. L'archevêché d'Auch, qui était tout à la dévotion du comte 
de Leicester ; cf. v. 3436-8, 6099. Plus loin(v. 6575) nous le retrou- 
verons parmi les croisés. 

2. Ce cardinal n'est plus, comme précédemment (voy. p. 168 
n. 2), Pierre de Benévent, mais Bertrand, cardinal du titre de 
S. Jean et de S. Paul, arrivé dans le Midi depuis le commencement 
de l'année (P. de V.-C, Bouq. 108 c). 

3. Gant, de Montgiscard, Haute-Garonne. 



[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 324 

dinal , « vous avez toute raison de vous réjouir 
« [6240] car voici qu'il est venu le moment de 
« triompher de nos ennemis, car vous prendrez la 
« ville; et aussitôt entré, faites pendre les barons, 
« et livrer aux tourments le comte 1 ; et veillez à ce 
« que nul homme ne vous puisse échapper. — 
« Sire, » dit l'évêque, [6245] « tous ceux qui seront 
« dans une église et verront l'autel, doivent être 
« épargnés. — Non, » dit le cardinal, tout prêt à 
prononcer la sentence (?), « comte, ne craignez pas, 
« dès l'instant où je les abandonne, que Dieu vous 
« en demande compte ni qu'il les veuille amender. » 
Mais le cardinal perdit son conseil 8 , [6250] car le 
roi qui gouverne tout et embrasse tout d'un regard 
juste et clair, et donna son sang précieux pour nous 
sauver du péché, veut défendre Toulouse! 

CLXXXVII. 

Il veut défendre Toulouse, le roi des cieux, qui juge 
et gouverne et pèse le bien et le mal. [6255] Cepen- 
dant le comte Simon chevauche, avec son enseigne 
au lion surmontée d'une boule de cristal 3 , occupant 
la rive, les combes et les vallons, droit vers Tou- 

1 . Ms. pendre els coms ; je pense maintenant, avec M. Chabaneau, 
qu'il faut simplement corriger els en el. 

2. Traduit d'après la correction proposée au v. 6249. 

3. Traduction fort aventurée; p.-ê. cristal désigne-t-il, non l'en- 
seigne mais le heaume de Simon. P.-ê. encore pourrait- on 
songer au « lion crête » dont il est souvent fait mention comme 
terme de comparaison dans les chansons de geste. Il n'y a rien 
à tirer de Fauriel : « chevauchant Lion, son bon cheval » (!). 

ii 21 



322 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42Í6] 

louse. Ils arrivèrent aux prés. Son frère vint à sa 
rencontre avec maint autre personnage, et là où ils 
se présentèrent règne un cordial amour. [6260] 
« Frère, » dit le comte, « comment se fait-il que vous 
« n'ayez pas fait pendre les traîtres déloyaux, con- 
« fondre la ville et incendier les maisons? — Frère, » 
dit le comte Gui, « nous ne pûmes faire autre chose 
« [que ce que nous avons fait]. Nous attaquâmes la 
« ville et pénétrâmes dans ses murs, [6265] de façon 
« à engager le combat avec eux dans les rues, et là 
« nous trouvâmes des chevaliers, des bourgeois, des 
« artisans 1 qui avec masses, avec piques, avec coi- 
« gnées tranchantes, en poussant des cris, en nous 
« portant des coups mortels, vous ont par notre in- 
« termédiaire transmis vos cens. [6270] Gui 2 , votre 
« maréchal, peut bien vous dire quels marcs d'argent 
« ils nous donnaient du haut en bas des fossés 3 ! Par 



1. La distinction des citoyens de Toulouse en chevaliers (ou 
nobles), bourgeois et artisans, déjà indiquée au v. 2996 (où toute- 
fois les chevaliers ne sont pas mentionnés), ne figure pas dans les 
chartes toulousaines, mais n'en est pas moins très-réelle. Ces 
trois ordres formaient l'universitas ou communauté : « la com- 
« mune, l'université, comprend trois classes de citoyens, savoir : 
« 1° les milites, ou hommes de guerre ; 2° les burgenses ou les 
« cives ; 3° les populares, menu peuple. » (Clos, Recherches sur le 
régime municipal dans le midi de la France, dans les Mémoires 
présentés à VAcad. des Inscr., 2 e série, III, 288; et p. 64 du tiré à 
part.) On retrouve aussi à Perpignan la division des citoyens en 
trois classes ou mains ; voy. Henry, Rech. sur la constit. munie, 
de Perpignan, dans les Mémoires précités, 2 e série, I, 235 et suiv. 

2. Voy. p. 43 n. 3. 

3. Le sens de « fossé » est hypothétique. P.-ê. faudrait-il tra- 
duire canal, dans tous les cas où il se rencontre dans le poème 
(voy. le vocab.) par « chemin » ; voy. Du Gange, canalis. La trad. 
de Fauriel « de dessus les toits » est un peu libre. 



[124 6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 323 

« la foi que je vous dois, il n'y a si vaillant qui, 
« lorsqu'ils nous jetèrent dehors par les portes de la 
« ville , n'eût préféré la fièvre ou bataille en champ ! 
« — [62175] Frère , » dit le comte , « c'est une hon- 
« teuse affaire, quand des hommes sans armes nous 
« ont tenu tête. Que je perde à tout jamais l'aide de 
« Dieu et le secours de saint Martial, si je laisse dé- 
« charger sommier ni harnois ni tonneau, jusqu'à [ce 
« qu'on puisse le faire] dans la ville même, sur la place 
« du marché! — [6280] Sire comte, » dit Alain, 
« n'allez pas si loin ! votre serment vaut autant 
« que rosée 1 , car, par la foi que je vous dois, 
« il va nous falloir parler sur un autre ton. Et si 
« vous comptez franchir les murs, les sommiers ne 
« seront pas déchargés jusqu'à Noël, [6285] car, par 
« le corps saint Pierre! n'était qu'ils se montrent 
« faux à notre égard, je dirais que vous n'avez jamais 
« vu hommes plus solides au combat. » 

Ensuite vint la foule des riches barons, par dessus 
tous le seigneur cardinal, l'archevêque 2 et l'évêque 3 , 
avec la mitre et l'anneau, [6290] avec la croix et la 
crosse et les missels. Il (le cardinal) parle et sermonne, 
et dit avec autorité : « Seigneurs, le roi spirituel vous 
« fait savoir à tous qu'en cette ville est le feu de 
« l'enfer, qu'elle est comble de péchés criminels, 
« [6295] car entre ses habitants séjourne leur sei- 
« gneur ; et quiconque la combattra sera sauvé devant 
« Dieu. Vous reprendrez la ville, occuperez les mai- 
« sons ; que nul, homme ni femme, n'ait la vie sauve ; 

1. Comparaison proverbiale qui reparaît au v. 6588 et qui exis- 
tait en anc. fr. : voy. l'ex. de Rutebeuf que eite M. Littré, rosée. 

2. D'Auch. — 3. De Toulouse. 



324 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [I2Í6] 

« qu'ils n'aient aucune protection à espérer ni d'église, 
« ni de reliques, ni d'hôpital 1 ! Le jugement est rendu, 
« [6300] la sentence a été prononcée à Rome, por- 
« tant que le fer tranchant doit passer sur eux. Et 
« aussi vrai que je suis saint et digne , bon et loyal , 
« tandis que là dedans ils sont mauvais, parjures et 
« coupables, que sur eux tous descende le glaive 
« meurtrier! » [6305] Le sermon fini, ils descendent 
de cheval, et jamais plus belle troupe ne fut vue. Des 
hauberts et des heaumes où resplendit le cristal, des 

insignes vermeils et 2 , des clochettes, de l'or 

qui orne les poitraux 3 [6310] retentit la campagne 
et le mur d'œuvre sarrazine. On range les batail- 
lons en bon ordre par les jardins ; dans le Château 
on munit les remparts et les meurtrières d'arba- 
lètes à tour qui lancent des traits à pointes d'acier. 
De leur côté les barons de la ville et leur seigneur 
légitime [631 5] fortifièrent les barrières et occupèrent 
les terre-pleins. En mainte manière ils montrent leurs 
insignes : les deux croix vermeilles 4 et l'enseigne com- 
tale; et le long des courtines, sur les échafauds se 
tiennent les hommes vaillants, forts et sûrs, [6320] 
portant les guizarmes, les grosses pierres; et en bas, 
sur le sol, il en est resté, qui, armés de lances et 
d'épieux à sanglier, défendront les lisses, et empê- 

1. Cf. v. 6243 etsuiv. 

2. Je n'entends pas corplaus, que Fauriel lit corpals et traduit 
par « bardes des chevaux. » 

3. "Voy. p. 212 n. 5. Voir encore sur cette pièce du harnache- 
ment les Éléments de sigillographie de M. Douët d'Arcq, en tête 
de sa Collection de sceaux, p. xlvi b. 

4. Les armes de Toulouse et celles du comte de Toulouse conte- 
naient une croix. 



[i2\6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 325 

cheront qu'on aborde les palissades. Par les archères 
et les fenêtres [6325] on voit les archers qui défendent 
les parapets et les flancs avec des arcs de tout genre, 
arbalètes et arcs à main ; de carreaux et de flèches 
il y a de pleines cuves. Partout à la ronde, la foule 
du peuple, armée de haches, de masses, de bâtons, 
[6330] les dames et les femmes portant dans des vases 
des pierres toutes prêtes, soit grosses soit petites. La 
ville est bien garnie sur ses faces, et les assaillants 
rangés en bon ordre, munis de feu, d'échelles, de 

pierres 1 [6335] occupent en mainte manière les 

tranchées. Gui, Amauri, Sicart 2 , Folcaut, couverts de 
toutes armes, marchent en tête, avec leurs belles 
compagnies jusqu'au pied des fossés. La ligne d'atta- 
que s'approche, et aussi la journée périlleuse. [6340] 
Que Dieu veille sur le droit! 

CLXXXVIII. 

Que Dieu veille sur le droit, lui qui connaît la 
vérité ! car le cardinal et les évêques et le légat émi- 
nent, et l'abbé et le prévôt, l'évêque [de Toulouse] 
et les clercs prient sainte Marie et la vraie Trinité 
[6345] de défendre la ville comme le mérite une 
ville condamnée 3 , et de protéger leur droit et 
leur loyauté, et le comte de Montfort et son noble 
baronage, et son enseigne au lion découpé. Mais l'agi- 
tation de l'air, les gonfanons qui frétillent, [6350] le 



1. Faichals? De lourdes pierres, selon M. Ghabaneau. 

2. Sicart de Montaut? voy. plus loin la note du v. 7815. 

3. C.-à-d. qu'ils prient Dieu de ne pas défendre la ville. 



326 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1216] 

tintement des clochettes, le brillant des écus dorés 
raffermissent les cœurs et les remplissent d'ardeur. 
Les défenseurs de la ville sont tout prêts à frapper et 
à résister de pied ferme. Par les rues courent 
les chevaux armés. [6355] Là dehors, au château 
[Narbonnais] , sur les murs crénelés et au dedans 
des lices, les archers courageux qui lancent maint 
trait acéré ont rallumé la fureur entre les deux partis. 
Mais le cri et les trompes et les cors qui mêlent leurs 
sons [6360] font retentir la Garonne, le Château et la 
prairie, et on entend crier Montfort! Narbonne! 1 Et 
Français et Bourguignons 2 se sont approchés de si près 
qu'il n'y a plus d'autre ligne de défense que les lices 
et le fossé, d'où maintenant on leur envoie des pierres 
dans les flancs. [6365] Imbert de la Volp 3 s'est telle- 
ment avancé qu'il a jeté du remblai jusqu'au milieu du 
fossé. Mais quand il s'en revint arrière vers le gon- 
fanon flottant, Armand de Montlanart 4 lui a asséné un 
tel coup qu'il lui met dans le côté un demi-pied d'acier. 
[6370] Au dedans de la ville on a dressé un pierrier 

1 . Le cri « Narbonne ! » est assez inattendu ; on remplacerait 
volontiers Narbona par Tolosa. 

2. J'imagine que Francis e Berzis est l'équivalent de Frances e 
Bergonho qu'on trouve au v. 5124. Fauriel traduit Berzis par 
« Toulousains. » 

3. « Imbert du Goupil, » Fauriel; ce n'est guère un surnom 
probable. P.-ê. est-ce Y « Imbert de Laia » du v. 4567? L'un et 
l'autre manquent dans la réd. en prose. 

4. Montlanart est maintenant Mondenard, hameau de la comm. 
de Cazes-Mondenard, cant. de Lauzerte, arr. de Moissac. La forme 
« Montdenart » se trouve dès 1243 (Teulet, Layettes du Trésor, 
n°3087). Armand de Montlanart s'est déjà montré au v. 2581. En 
1241 « Arcmannus de Montelanardo » est témoin à un hommage 
prêté au comte de Toulouse (Teulet, Layettes, n° 2938). 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 327 

qui taille, tranche et brise en travers et en large. De 
son côté, le puissant comte de Comminges au cœur 
sans tache a fait tendre une arbalète qu'on lui a appor- 
tée ; il y place un trait de fin acier aiguisé, [6375] vise, 
ajuste et tire en homme qui s'y entend, et frappe Gui 
de Montfort qu'il vit au premier rang, lui donnant un 
tel coup sur le haubert safré 1 que par le milieu des 
côtes et par le pan du vêtement de soie, il lui a fait 
passer l'acier d'outre en outre. [6380] il tombe à la 
renverse, et on le relève. Le comte de Comminges lui 
dit une parole cuisante : « Je crois vous avoir bien piqué . 
« Pourtant, comme vous êtes mon gendre 2 , je vous 
« donnerai le comté [de Comminges] . » Puis on crie : 
Toulouse ! en voyant l'orgueil abaissé ; et Comminges ! 
pour le comte; Foix! pour Rogier Bernart; [6385] 
La Barta ! pour Esparc ; Saint Béat! pour Ot 3 ; 



1. Coloré en bleu avec du safre; voy. ce mot dans Gotgrave et 
Littré. L'explication que j'ai donnée au vocab. esta rejeter. 

2. Gui de Montfort gendre du comte de Comminges ne peut être 
que le second fils de Simon de Montfort (voy. p. 290, note). Mais 
ce personnage ne figure dans le poème que sous le nom de Guiot 
(vv. 5973, 5979, 6961), et la suite du récit donnerait plutôt à 
croire qu'il s'agit de Gui de Montfort, le frère de Simon (ainsi 
qu'ont entendu un ancien lecteur du poème et la réd. en pr., voy. 
au t. I les notes des vers 6380 et 6433). Ce qui complique la 
difficulté c'est que le frère et le fils de Simon furent blessés, 
comme on le verra un peu plus loin (p. 328 n. 6) dans la même 
affaire, et pourtant le poème ne spécifie les circonstances de cet 
événement que pour un seul Gui de Montfort, celui, frère ou fils 
de Simon, dont il est ici question. 

3. Ot de Saint-Beat (H.-Gar., arr. de S.-Gaudens) n'a pas été 
mentionné jusqu'ici à moins qu'il faille le reconnaître dans TÛtdu 
v. 6114, ce qui n'est que probable. Il parait, en nom et surnom, 
aux v. 8830, 8884, en compagnie du comte de Comminges. En 
1203 « Petrus S. Beati et Petrus Guillelmus et Oddo » (probable- 



328 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 21 6j 

Montagut 1 ! et L'Isle 2 ! Montaut 3 ! et MontpezatM En 
montrant leurs insignes, ils ont engagé la mêlée ; mais 
les dards et les lances, les carreaux empennés, les 
pierres à main, les épieux niellés, [6390] les flèches, 
les traits, les bâtons carrés, les tronçons de lances, les 
grosses pierres précipitées de haut en bas, viennent 
serrés des deux parts, se mêlant comme une pluie 
fine, au point qu'à peine pourrait-on voir la clarté du 
ciel. [6395] Là vous eussiez vu tomber maint cheva- 
lier armé, fendre maint bon écu, ouvrir maint côté, 
et les jambes rompues, les bras tranchés, les poitrines 
ouvertes, les heaumes brisés, les chairs déchirées, les 
têtes fendues, [6400] le sang répandu, les fesses (?) 
coupées ; et les barons combattre ou occupés à em- 
porter ceux qu'ils voient à terre. En mainte manière 
ils se sont frappés et blessés et ont coloré le champ 
en blanc et en rouge 5 . [6405] Gui le maréchal dit en 
secret au comte : « Sire, c'est pour votre malheur que 
« vous avez vu Toulouse et le reste du pays, car voici 
« votre frère mort et votre fils blessé 6 et tant d'autres 



ment notre Ot de S. -Beat), concèdent un privilège au prieuré de 
S. -Béat, voy. Vaissète, IV, éd. Privât, 771 6 n. 1. 

1. Pour Bernart et Bertran de Montagut, voy. v. 6116. 

2. Pour Bertran Jordan de l'Isle, voy. p. 313 n. 2. 

3. Pour Rogier de Montaut, voy. p. 297 n. 2. 

4. Il n'y a dans le poème d'autre personnage portant ce surnom 
que le Baset de Montpezat dont la mort a été rapportée au 
v. 5673. 

5. Le rouge, c'est la couleur du sang; mais le blanc? s'agit-il de 
la couleur des hauberts, si souvent qualifiés de « blancs » dans nos 
vieux poèmes? 

6. Voilà qui est étrange. Il a été question plus haut de la bles- 
sure reçue par un Gui de Montfort, frère ou fils de Simon (voy. 
p. 327, n. 2), mais il n'a pas été dit que deux membres de la 






[4 246] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 329 

« barons qu'on en pleurera toujours. — A la grâce 
« de Dieu! Gui, » dit le comte, « c'est aujourd'hui 
« que tout se décidera! — [6410] Comte, » dit 
Hugues de Laci, « nous sommes en si mauvais point 
« que nous recevrons ici le martyre : c'est ainsi que 
« tout finira, car il me semble que nous sommes 
« réduits d'un tiers. Renonçons à la lutte, ou nous 
« sommes perdus, car si elle se prolonge guère, nous 
« sommes massacrés ! » 

[641 5] La bataille fut grande et fort le péril jus- 
qu'à tant que des assaillants les meilleurs furent 
épuisés, tellement qu'ils firent demi-tour, eux et leurs 
enseignes. Et ceux de la ville crient : « Toulouse ! qui 
« a maté les orgueilleux 1 . Car la croix isolée 2 vient 
« d'abreuver le lion [6420] de sang et de cer- 
« velles; le rayon de l'étoile 3 a illuminé l'obscurité, 
« et Prix et Parage recouvrent leur splendeur. » 

famille de Simon , son frère et son fils aient été , l'un tué , l'autre 
blessé. Gui de Montfort, le frère, fut si peu tué qu'il reparaît encore 
plus loin à diverses reprises. Si on supposait que par ces mots : 
« Veus mort vostre fraire, » le poète a voulu indiquer seulement 
une blessure pouvant devenir mortelle, et qu'il a pris le G. de 
Montfort blessé pour le frère de Simon (comme la réd. en pr.), 
on aurait encore à se demander qui peut être ce fils blessé dont il 
n'a rien été dit jusqu'ici. Est-ce Amauri, le fils aîné, ou Gui le 
cadet? En somme le poète nous rappelle ici, et rappellera de nou- 
veau plus loin (v. 6463-6), que le frère et le fils de Simon ont été 
frappés, et le récit qui précède ne fait mention que de l'un des 
deux. Il se peut donc qu'il y ait une lacune en quelque endroit de 
ce récit. 

1. Ici un jeu de mots intraduisible : que los matz a matatx. 

2. La croix de Toulouse. 

3. Les armes des comtes de Toulouse portaient, outre la croix , 
une étoile et un croissant; voy. Douët d'Arcq, Collection de sceaux, 
n° 744. 



330 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4216] 

' Puis ils disent au comte [de Montfort] : « Nous 

« n'avons pas fait un grand exploit : votre merci est 
« morte en péché 2 , [6425] et avec votre présomption, 
« votre outrecuidance, avec votre dureté vous les 
« avez tellement fait souffrir 3 qu'aucun changeur n'a 
« jamais tant perdu au change, car vous avez donné 
« les toulousains pour des pougeoises à la croix 4 . 
« Et maintenant qu'ils ont recouvré leur bon et 
« légitime seigneur, [6430] voici que le lièvre a pour 
« toujours le champ libre 5 . » Et le comte s'en revient, 
le cœur triste et plein de dépit, tremblant de colère 
sous son heaume baissé. Les barons de Gascogne qui 
avaient été mandés au siège, et s'étaient rendus auprès 
du comte tristement et à contre-cœur [6435] qui 
qu'en pleure ou s'en plaigne, rient et se réjouis- 
sent. On se dit l'un à l'autre : « Ah! la noble Tou- 



1 . Lacune, voy. au t. I la note du v. 6422. 

2. Gela n'a guère de sens en français et n'en a pas beaucoup 
plus en provençal. Il faut savoir cependant que la puissance de 
Merci (merci ayant un sens plus général que miséricorde, et dési- 
gnant en général la bonté), est un des lieux communs de la poésie 
des troubadours; être dépourvu de merci c'est manquer d'une 
des principales qualités qu'on prisait cbez un seigneur aussi bien 
que chez une dame. 

3. Fort douteux; voy. au t. I, la note du v. 6426. 

4. La pougeoise, originairement denier du Puy, était une mon- 
naie de très-peu de valeur. D'après une charte d'Alphonse de Poi- 
tiers (1253) il en fallait quatre pour faire un toulousain (Du Gange, 
IV, 530 a et V, 328 a). « A la croix » est une traduction hasardée 
de de creis. 

5. Cette interprétation, qui est celle de Fauriel et de M. Cha- 
baneau {Revue des langues romanes, 2, 1, 204), sans être très-sûre, 
a sur celle à laquelle je m'étais d'abord arrêté (voy. au t. I la 
note du v. 6430) l'avantage de n'exiger qu'une très-légère correc- 
tion : a pour e. 



[Í2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 33i 

« louse, accomplie en tous biens, chez qui règne 
« Parage, s'accordant avec Merci, comme vous avez 
« bien, à l'aide de droiture, chassé orgueil! » [6440] 
Les Français s'en retournent tristes, furieux et dépités, 
et les barons de la ville sont restés glorieux, car c'est 
Dieu et droit qui régnent. 

CLXXXIX. 

C'est Dieu et droit qui régnent en réalité comme en 
apparence; orgueil et démesure, tromperie et mau- 
vaise foi [6445] ont été vaincus avec l'aide de droi- 
ture, car loyauté a triomphé. C'est que le comte de 
Toulouse avec son peu de monde, avec heureuse for- 
tune, et avec peu d'armes, a recouvré Toulouse et 
reçu les serments; et les hommes de la ville, travail- 
lant avec allégresse à la défense [6450] se sont 
retrouvés, pleins de joie, sous leur seigneur légitime. 

Cependant le comte de Montfort mande les méde- 
cins savants pour faire des emplâtres et des onguents, 
et ramener à la vie les blessés; et le cardinal appelle 
les prêtres [6455] pour veiller à l'enterrement des 
morts. La nuit entière se passa pour eux en soucis 
croissants, et, au lever du jour le conseil se tint au 
château Narbonnais, dans la tour antique, en la salle 
pavée, [6460] devant Gui de Montfort grièvement 
blessé. Le comte et les ducs et les principaux barons, 
avec eux la comtesse, parlent en secret : « Seigneurs, » 
dit le comte, « j'ai bien raison d'être affligé, quand 
« en peu d'instants je vois blessés mes parents, [6465] 
« et ma vaillante compagnie , et jusqu'à mon fils . Si 



332 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 246] 

« je perds ici mon frère 1 et demeure seul, ce sera 
« pour toute ma vie un double tourment. Je défends 
« la sainte Église et ses mandements, la Provence 
« était mienne, avec tout ce qui en dépend, [6470] et 
« c'est pour moi un sujet d'étonnement comment Dieu 
« peut permettre, comment il peut lui plaire que je 
« sois honni, moi, son serviteur obéissant, comment 
« il m'a laissé détruire par ses adversaires. — Comte, » 
dit le cardinal, « n'ayez crainte : [6475] votre esprit 
« est saint et patient, et pour cela vous recouvrerez 
« la ville, et bientôt. Et qu'il n'y ait église, hôpital 
« ni saint 2 qui puisse leur donner asile, et les empê- 
« cher de recevoir la mort , tous ceux de là-dedans ! 
« Et si aucuns des nôtres y trouvaient la mort en 
« combattant, [6480] moi et le saint pape nous leur 
« garantissons qu'ils porteront couronne à l'égal des 
« saints Innocents. — Sire comte, » dit Alain, « vous 
« paraissez fait pour vaincre, mais dans le cas pré- 
« sent vous n'avez pas réussi, car Dieu prend en 
« considération les cœurs et la conduite ; [6485] c'est 
« l'orgueil, la fierté, l'outrecuidance qui ont changé les 
« anges en serpents. Et c'est parce qu'orgueil et 
« dureté se sont emparés de vous, parce que merci 
« vous est indifférente, et que discrétion vous ennuie, 
« que vous aimez ce qui est triste et ce qui est lâche, 
« [6490] à cause de tout cela vous est poussée une si 
« grosse surdent qu'il y aura de quoi rogner pour 
« vous comme pour nous. Et le Seigneur qui gouverne 
« et rend de justes arrêts, ne trouve pas bon, ne peut 



1. Voy. ci-dessus p. 328 n. 6. 

2. Cf. v. 6299. 



[42Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 333 

« pas permettre, que le peuple de Toulouse souffre la 
« mort ni la ruine. [6495] Monseigneur le cardinal 
« nous exhorte à nous montrer durs, féroces, impla- 
« cables : sans doute, puisqu'il nous affirme qu'il sera 
« notre garant, nous pouvons combattre avec sécu- 
« rite, et nous n'avons qu'à le remercier de ce qu'il 
« fait de nous des saints. [6500] Et puisqu'il se montre 
« si désireux de notre salut, chacun peut connaître 
« où est l'endroit sensible 1 : c'est qu'il gardera l'argent 
« des hommes qui mourront. Aussi, puissé-je perdre 
« l'aide de Dieu et de saint Vincent, si cette fois 
« j'attaque le premier! — [6505] Sire comte, » dit 

Gervais, « je vous en dirai mon sentiment 2 Pour- 

« tant, les attaques contre la ville ne servent de rien, 
« car du côté de la ville s'est accrue la vaillance et la 
« hardiesse, et du nôtre la fatigue et la perte. Nous 
« n'avons plus maintenant à guerroyer avec des 
« hommes novices, [651 0] car lorsque nous les allons 
« combattre ils se défendent énergiquement , et leur 
« défense est dure et sauvage. Et comme nous leur 
« avons fait saigner le cœur, ils préfèrent une mort 
« honorable à une vie honteuse. Foi que je vous dois, 
« ils nous font bien voir [651 5] quelle amitié ils nous 
« portent et ce qu'ils nous veulent ; et nous les avons 
« trouvés si acharnés combattants que notre troupe 
« est diminuée de cent soixante hommes qui de cette 
« quarantaine 3 ne porteront plus les armes. — Sire 
« comte, » dit Foucaut, « mon opinion est [6520] 

1. Mot à mot « où lui branle la dent. » 

2. On peut croire qu'il manque ici un vers ou deux; voy. au 
t. I la note du v. 6505. 

3. Espace de temps auquel se limitait l'engagement de la plu- 
part des croisés. 



334 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4216] 

« que jamais vous n'avez eu plus grand besoin de bon 

« conseil. Afin que le ravage et la guerre acharnée 

« recommencent, que nous puissions les détruire et 

« les massacrer dans la ville, qu'il soit fait de tels 

« exploits qu'après notre mort on en parle. [6525] 

« Construisons une nouvelle ville avec de nouveaux 

« bâtiments, nouvellement munis de fortifications 

« neuves, avec clôtures neuves formées d'abattis (?) 

« neufs, nous installant à nouveau en de nouvelles 

« habitations. Une nouvelle population y viendra, 

« [6530] et formera une nouvelle Toulouse avec une 

« nouvelle constitution. Et jamais n'aura été faite si 

« riche opération, car peau et glaive, sang et cuirasse, 

« se battront de leur ville à la nôtre, de telle façon 

« que l'une portera le feu chez l'autre. [6535] Celle 

« qui subsistera tiendra la terre. Mais de notre côté 

« sera l'avantage , car il nous viendra de tout le pays 

« hommes, munitions, pain, viande, vin, blé, deniers, 

« rentes, étoffes, vêtements, [6540] matériaux de 

« remblai , denrées de toutes sortes , avec la faculté 

« d'acheter ou de vendre, et, de gré ou de force, les 

« riches dons, les présents, le poivre, la cire, le 

« girofle, le piment. Organisons-nous pour un long 

« siège, afin de détruire la ville et d'en tirer vengeance, 

« [6545] car jamais par force vous ne parviendriez 

« à la gouverner; et jamais n'aura été fait siège si 

« solidement établi. Faisons des courses par les envi- 

« rons, pour que ceux de la ville soient privés de 

« blé, de semence, d'arbres, de vignes, de fruits, de 

« sarments 1 , [6550] de sel, de bois, et de tous autres 

« objets de nécessité. De cette façon vous les amè- 

1. Pour servir de combustible ? le mot n'est là que pour la rime. 



[42Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 333 

« nerez à se rendre. Et si vous arrivez à les détruire, 

« vous en recueillerez tant d'honneur que vous 

« ne penserez plus aux pertes que vous avez éprou- 

c vées. — Seigneurs, » dit le comte, « voilà un con- 

« seil qui me plaît, [6555] un bon conseil, plein de 

« force et de sagesse, et tel qu'il nous le faut. — 

« Sire comte, » dit l'évêque, « il ne vaut pas tout à 

« fait autant : si au delà du fleuve 1 ils ont leurs 

« coudées franches, qu'ils ne soient de ce côté, ni 

« assiégés ni inquiétés, devers la Gascogne il leur 

« viendra assez de secours [6560] pour les tenir dans 

« l'abondance pendant toute votre vie. — Par Dieu ! 

« sire évêque, » dit le comte, « j'irai en vérité moi- 

« même, avec une troupe vailiante, et je garderai la 

« rivière et les passages, de telle sorte que du côté 

« de l'eau il n'entrera dans la ville que du vent; 

« [6565] et mon fils et mon frère feront de même sur 

« l'autre rive. » C'est ainsi qu'on décida qu'il y aurait 
deux sièges. 

cxc. 

On fut donc d'accord entre les barons et le comte, 
pour établir deux sièges ; [6570] puis, pour envoyer le 
cardinal , le plus savant des clercs , l'abbé , l'évêque , 
le prieur, le légat, prêcher la paix par toutes les terres, 
chasser les hérétiques et les ensabatatz 2 , et amener 
en même temps les croisés. [6575] L'archevêque 
d'Auch dit : « Sire, écoutez-moi : quand vous tiendrez 



1. Sur la rive gauche. 

2. Voy. p. 10 n. 2. 



336 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-I2Í6] 

« l'autre siège, sachez en vérité que de la Gascogne 

« viendra le vin et le blé, et que nous vous enver- 

« rons hommes et vivres en abondance. — Sire, » 
dit le comte, « merci mille fois; [6580] mais ce n'est 

« pas merveille si je suis affligé, quand, en si peu de 

« temps, j'éprouve de tels revers ; car je vois tant de 

« mes hommes tués et blessés que j'en perds le sens, 

« le courage, l'énergie. Je me croyais arrivé au port, 

« [6585] et me voilà égaré sur les ondes, en grand 

« péril. Je me demande à quel moment 1 a été fixée 

« ma destinée, pour qu'en si peu de temps la chance 

« ait tourné contre moi au point que mes espérances 

« ne sont que rosée et vanité; [6590] car une troupe 

« de vaincus nous a repoussés, et c'est là ce qui 

« redouble ma colère et me fait croire que je suis 

« enchanté! — Sire, » dit Alain, « cuider est vanité 2 

« et pauvreté est vergogne, et vergogne est une 

« vertu. Et celui qui cause la perte ou le dommage 

« d'autrui, qui se montre présomptueux, avec sa 

« science qui n'est qu'erreur 3 , est lui-même déçu 

« et perdu. [6595] Merci voit bien que la discrétion 

« n'est pas de votre goût, et voilà pourquoi Merci et 

« droiture veulent que vous ayez affaire à elles. Et 

« tout prince possédant terre qui ne sait point garder 

« mesure, dès que Jésus-Christ s'irrite contre lui, est 

i. Sous quel astre. 

2. C'est un proverbe : 

Mais on dit : Cuidiers fu uns sos. 
(Vers du Cléomadès cité dans le Livre des Proverbes de Le Roux de 
Lincy, II, 489). On ne voit pas bien le rapport de cette maxime 
et des deux qui viennent après, avec la suite du discours. 

3. Sens douteux. Il n'est pas sûr que le v. 6594 soit correct. 






[-I2Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 337 

« abandonné par la fortune : il perd l'affection du 
« monde et reste avec sa faute. [6600] Moi qui vous 
« aime de cœur et souffre le dommage avec vous, je 
« dois vous avertir quand vous faites erreur et 
« péché. Si vous avilissez Toulouse, vous serez vous- 
« même abaissé, car si fortune perd, loyauté gagnera, 
« et là 1 est Parage, et cœur et richesse, [6605] et force 
« et seigneurie 2 et ville capitale . Je ne dis pas pour cela 
« que vous ne la prendrez pas : elle sera bientôt con- 
« quise, si vous continuez aussi bien que vous corn- 
ai mencez ; et puisque la chrétienté entière vous vient 
« en aide, ce n'est pas merveille si vous en venez à 
« bout. [6610] Mais, par sainte Marie toute resplen- 
« dissante, avant que Toulouse soit à vous, que vous 
« la teniez, paradis et enfer seront de nouveau peu- 
« plés, et mainte âme sera orpheline et à l'abandon. 
« — Alain , » dit le comte , « c'est trop de remon- 
« trances. [6615] Si je perds, si je m'affaiblis, vous 
« n'y gagnez rien. Si j'ai perdu Toulouse, je tiens 
« encore les dés 3 ; et, par le saint chrême de mon 
« baptême, tout le temps qui me reste à vivre je les 
« tiendrai assiégés jusqu'à ce que j'y perde la vie ou 
« que je les aie soumis. — [6620] Sire comte, » dit 
l'évêque béni et sacré, « que le Seigneur qui vous 
« fit naître, s'il veut être honoré, considère votre droit 
« et voie leurs péchés! — Avec cela, » dit le comte, 
« je me tiendrai pour satisfait. » Et là-dessus il donne 
ses ordres aux messagers : « Allez [6625] par toutes 

1. Dans Toulouse. 

2. Je suis maintenant porté à proposer pour le v. 6605 E fors'e 
senhoria. 

3. G.-à-d. la partie n'est pas finie. 

II %% 



338 CROISADE COxTTRE LES ALBIGEOIS. [4 '2\ 6] 

« mes terres, et dites et faites savoir que ceux qui ne 
« viendront pas à moi doivent se tenir pour défiés. » 
Puis il fit construire la ville », la faisant fortifier sur toutes 
ses faces, de pieux, de clôtures, de terrassements, de 
fossés, de meurtrières, de portes, d'angles 2 , de 
chaînes. [6630] A l'intérieur, droit d'établissement est 
accordé, et de tous pays, par tous les chemins fer- 
rés, [arrivent 3 ] les marchandises, les vivres, les denrées, 
la soie, la pourpre, le vermeil, le taffetas, les chan- 
geurs, les comptoirs, l'argent monnayi 4 . [6635] Le 
château Narbonnais, bien muni, est gardé par des 
hommes de toutes sortes, pourvus de carreaux em- 
pennés. Le comte de Montfort a partagé son armée en 
deux moitiés : avec l'une il a passé l'eau 5 et est venu 
suivant la rive, en bon ordre, [6640] avec sa troupe 6 , 
avec ses enseignes et son lion peint. De l'éclat des 



1. La nouvelle ville établie devant Toulouse pour loger les 
assaillants. C'était sans doute une construction en bois. Je force 
un peu le sens de garnir. 

2. « Coins, » Fauriel; je pense que conhs désigne les angles 
qu'on ménageait dans la fortification : « Urbes et municiones sunt 
t difficiliores ad impugnandum ex angularitate murorum, » dit 
Gilles de Rome dans son De re militari veterum, Hahn, Collectio 
monumentorum , I, 56. 

3. Voy., t. I, la note sur le v. 6634. 

4. P. de V.-C. ne donne aucun de ces détails. Il y a sans doute 
quelque exagération dans cette description de la ville que les assié- 
geants avaient construite pour s'y loger durant le siège. 

5. Sur la rive gaucbe, comme on va le voir. 

6. Fauriel traduit bans par « bannières », ce qui n'est guère 
admissible; mais le sens de « troupe bannie », c.-à-d. formée de 
contingents astreints au service militaire (voy. Du Cange, I, 570 c, 
571 a) est, dans le cas présent, fort douteux. P.-ê. faut-il enten- 
dre par ban les services administratifs et judiciaires par lesquels 
s'exerçait l'autorité du chef des croisés. 



[Í216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 339 

heaumes et des écus », des insignes doubles, des four- 
reauxniellés, des écus beaux avoir, des bordures dorées, 
resplendissentlarive, l'eau et le pré. [6645] Le comte est 
entré dans le village de Saint-Subran 2 ; avec ses belles 
compagnies il a pris partout ses logis. Tandis qu'il se 
loge et occupe les terrasses, un chevalier s'avance 
jusque dans l'eau, mais ce fut folie : [6650] avant qu'il 
eût pu revenir vers les siens il fut tué et mis en pièces, 
car les hommes de la ville, le bourg et la cité, bien 
armés et appareillés, passent les ponts et occupent 
les barbacanes 3 ; et les sergents et les archers, bien 
choisis et bien postés, [6655] ont de telle façon frappé 
et inquiété les deux sièges qu'on n'y avait repos ni la 
nuit ni le jour. 

Voilà qu'à la tombée de la nuit, lorsque les étoiles 
commencent à briller, entrent dans la ville le comte 
de Foix et Dalmatz 4 : il est homme preux, sage et de 



1. Voir au vocab. tems; le teint (anc. fr. tains , teinz, toinx, 
voy. p. ex. JErec, v. 3960) était un vernis ou p.-ê. une étoffe 
appliquée sur le bois de l'écu. 

2. Saint-Cyprien, sur la rive gauche de la Garonne. P. de V.-G. 
est d'accord avec le poème : « Sed curu Tolosa obsideri cum 
« effectu non posset nisi ultra fluvium Garumnae , qui a parte 
« Vasconiae Tolosam vallabat, esset exercitus qui exitum Tolosa- 
« nis defenderet, qui per duos pontes super ipsum fluvium eisdem 
« patebat, transivit ultra cornes cum multis, multis etiam citra 
« dimissis cum filio suo Amalrico. Fuit illic nobilis cornes ali- 
« quantis diebus in burgo S. Gubrani, qui dictis pontibus con- 
« jungitur. Tandem intelligens quod exercitus Amalrici non esset 
« sufficiens ad resistendum inimicis, retransivit fluvium (cf. 
« v. 6705 et suiv.), ut de duobus invalidis unus fieret exercitus 
« validus et securus » (ch. lxxxv, Bouq. 110 a b). 

3. Qui défendaient les têtes de ponts du côté de la rive gauche. 

4. Dalmatz, ou Dalmau, de Greixell; voy. ci -dessus p. 166 
n. 2. 



340 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42Í6] 

bon conseil ; [6660] pour son arrivée et pour celle du 
comte la confiance s'est doublée [dans Toulouse]. Alors 
vous auriez vu maints cierges allumés, des brandons, 
des chandelles où la clarté brille; les timbres, les 
trompes, les tambours bien accordés font retentir la 
ville et l'allégresse s'en accroît. [6665] Au siège, là 
dehors, la rumeur s'est élevée, et tel cri et telle noise 
qu'il semble que ce soit une tempête ; l'ost en retentit 
et le comte s'est armé, et a dit aux autres : « N'ayez 
« crainte! » Puis il demande quelle est la cause de 
l'allégresse [6670] à laquelle se livrent les habitants, 
qui est venu à eux? Robert de Beaumont 1 dit : « Sire 
« comte, sachez que c'est, ce me semble, le comte de 
« Foix qui est venu à leur secours; et voulez-vous 
« savoir qui il a en sa compagnie ? Maints chevaliers 
« catalans, [6675] maints Aragonnais, et nombre 
« d'autres encore. Dans la ville les citoyens prennent 
« les armes ; et il vient d'arriver ainsi en secret pour 
« vous livrer bataille, si vous les attendez ici. — 
« Attendre! » dit le comte, « vous m'estimez bien 
« peu! » [6680] Et en homme dur, habile, intrépide, 
prudent, il leur a dit à tous ensemble : « Écoutez 
« ceci : Voici qu'est venu le terme, que le jour est ar- 
« rivé, où je reprendrai Toulouse et reconquerrai mon 
« honneur; et si l'Espagne venait tout entière à un 
« seul cri, [6685] ils auraient aussitôt bataille, si vous 

1. Le seul Robert de Beaumont sur lequel je rencontre une 
mention au commencement du xnr 3 siècle, est Robert, vicomte 
de Beaumont et de Sainte-Suzanne, qui en 1231 fait hommage au 
comte de Champagne. D. Villevieille, Trésor généalogique, Bibl. 
nat., Cabinet des titres, 114 bis. Faut-il l'identifier avec un « Ro- 
bertus de Bello monte » qui, en 1231, servait dans l'armée du roi 
(Bouquet, XXI, 221 a)? 



[4216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 344 

« n'aviez pas peur. Car pour moi, j'aime mieux com- 
« battre qu'être dépouillé. — Sire, » dit Mariasses 1 , 
« tout au contraire, n'en faites rien, et, si vous m'en 
« voulez croire, vous agirez plus sagement. Le comte 
« de Toulouse a la chance pour lui, [6690] le comte 
« de Gomminges est un chevalier d'élite, le comte de 
« Foix est brave, comme aussi son fils Rogier Bernart, 
« de même B. de Gomminges 2 , et tant de seigneurs 
« dont vous avez fait périr les parents ; avec eux sont 
« les Toulousains, tous unanimes. [6695] Quand il 
« leur souvient du glaive avec lequel vous les avez 
« saignés, ils se sentent disposés à tout risquer pour 
« vous tuer, ou pour mettre en déroute le siège de 
« l'autre rive. Voilà pourquoi personne ne vous 
« demande ni ne désire le combat. — Seigneurs, » 
dit le comte, [6700] « je ne puis combattre seul, et il 
« ne me plait pas de reculer. C'est ma destinée. Mon 
« cœur est triste et glacé, de ce que je n'ai pas le 
« pouvoir comme j'ai la volonté, car vous attisez mon 
« dépit (?), car vous me jetez dans le désespoir, car 
« enfin je quitte le siège honteux et contraint. » [6705] 
Et là dessus ils sortirent pêle-mêle de la ville 3 , cheva- 
liers et bourgeois et maints d'autres en armes, et le 
siège est levé, et tellement vite abandonné que l'un 
n'attend pas l'autre 4 , mais lui dit : a Marchez ! » Celui- 
là se tient pour sauvé qui est le plus en avant. [671 0] 
Le comte bat en retraite en colonne serrée , formant 
l' arrière-garde avec les mieux montés de ses hommes. 

1. Probablement le même que « Manassès de Cortit », v. 7006. 

2. Fils du comte de Comminges, voy. p. 297 n. 1. 

3. La ville temporaire décrite ci-dessus, v. 6627 et suiv. 

4. Cf. p. 213 n. 4. 



342 CKOISADE CONTEE LES ALBIGEOIS. [Í2Í6] 

La flottille était toute prête sur la rive, et lorsqu'ils 
en approchèrent tous ensemble, chacun s'est pressé 
au point qu'on se bouscule pour arriver le premier. 
[671 5] Le comte, pour les retenir, vint d'un tel train 
qu'il tomba dans l'eau et faillit se noyer ; mais celui 
qui se trouvait le plus près de lui le sauva 1 . Toutefois 

son cheval, avec sa housse, se noya, 2 et eut par la 

suite la housse, la fleur et le fruit et l'honneur, [6720] 
et ainsi la joie brille de nouveau et l'orgueil est 
abaissé. Le comte de Montfort entra à Muret, et [de 
là] vint à l'autre siège, étonné d'être aussi malheureux. 
Cependant le comte de Toulouse a mandé ses barons, 
[6725] et veut prendre conseil avec ses amis privés 
sur la défense de la ville. 

GXGI. 

Pour défendre la ville et résister à l'ennemi, le comte 
de Toulouse délibère avec ses alliés : le comte de Com- 
minges de mérite accompli, [6730] le riche comte de 
Foix, fleur de courtoisie, Rogier de Gomminges le fils 
de sa sœur 3 , Rogier Bernart, plein de sens et de valeur, 
Bernart de Gomminges qui porte l'oriflamme de prix, 
de largesse, de joie, d'honneur, [6735] Dalmatz de 
GreixelH, vaillant vavasseur catalan, né d'une noble 
famille, et maint haut baron et maints conseillers; avec 

1. Cet accident, est aussi raconté par P. de V.-C. (ch. lxxxv, 
Bouq. HO b) qui présente le sauvetage de Simon comme un fait 
miraculeux. 

2. Voir au t. 1 la note du v. 6719. 

3. De la sœur du comte de Foix, voy. p. 295 n. 

4. Voy. p. 166 n. 2. 



[42Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 343 

eux les plus notables de la ville, chevaliers et bour- 
geois, et les capitouls. [6740] Ce conseil fut tenu au 
petit Saint-Sernin 1 . Le comte de Toulouse fit faire 
silence ; il rassemble ses idées, et leur dit : « Seigneurs, 
« j'adore Dieu Jésus-Christ, rendons-lui grâces de ce 
« qu'il nous aide et se range de notre côté ; [6745] de 
« ce qu'il nous a tirés de peine, de tristesse, de lan- 
« gueur. Il nous a envoyé ici une grande splendeur 
« qui nous a remontés, moi et vous tous. Lui qui est 
« saint et digne et plein de bonté, qu'il entende ma 
« plainte et prête l'oreille à ma prière ; [6750] qu'il con- 
« sidère mon droit, à moi pécheur qui lui appartiens ; 
« qu'il nous donne le pouvoir et la force, le courage 
« et la vigueur de défendre honorablement cette ville. 
« Et il est grandement temps qu'il nous défende de 
« mal. Par sainte Marie et par le saint Sauveur, [6755] 
« il n'y a baron ni comte, chevalier ni comtor 2 , qui ait, 
« pour faire un exploit ou pour s'enrichir, causé 
« dommage à une maison religieuse, ou à des pèlerins, 
« que je ne le fasse brûler ou pendre, ou sauter en 
« bas d'une tour 3 . Et puisque Dieu m'a rendu la capi- 
« taie de ma terre, [6760] qu'il me prenne, s'il le veut 
« bien, désormais pour son serviteur ! » Le comte de 
Comminges dit : « Ce conseil me plaît : Dieu et le 
« monde nous en sauront gré. Et si la sainte Église 
« et ses prédicateurs nous font mal ou dommage, 
« gardons-nous de leur en faire, [6765] mais prions 

1 . Ainsi traduit Fauriel. Je ne vois pas qu'il y ait eu deux Saint- 
Sernins, un grand et un petit. P.-ê. faut-il rapporter menor à par- 
lament? 

2. "Voy. le vocabulaire. 

3. Pour ce dernier genre de supplice, cf. p. 213 fin de la note 2. 



344 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-Í 2-1 6] 

« Jésus, le père rédempteur, de nous donner auprès 
« du pape un avocat par qui nous puissions avoir paix 
« et amour avec la sainte Église. Du mal et du bien 
« qu'il y a entre nous et nos adversaires, nous nous 
« en remettrons à la connaissance et au jugement de 
« Jésus-Christ. » [6770] Les plus notables barons 
approuvèrent ce conseil. Le puissant comte de Foix, 
au teint frais, prit la parole après le comte [de Tou- 
louse] , et dit : « Barons toulousains , écoutez mes 
« paroles : vous devez avoir grande joie, car tous vos 
« ancêtres [6775] ont été bons et loyaux envers Dieu 
« et leur seigneur. Vous avez honoré vous-mêmes et 
« eux , en faisant récemment épanouir une fleur qui 
« fait resplendir l'obscurité et paraître la clarté. Vous 
« avez ramené à la lumière Prix et Parage, [6780] qui 
« s'en allaient errant sans but par le monde. Eh bien ! 
« vous qui êtes vaillants, vous qui avez souffert, s'il 
« existe parmi vous un arbre mauvais, déracinez-le 
« et jetez-le au loin. Vous entendez bien où tend cette 
« parole : [6785] à ce qu'il n'y ait jamais entre vous 
« faux visage ni traître. Et puisque le comte Simon 
« nous menace et nous harcèle de ses coureurs, vous 
« avez besoin de chevaliers, et il vous en faut cher- 
ce cher au dehors, avec qui nous puissions anéantir l'or- 
« gueilleuse attaque qui nous menace 1 . » Dalmatz de 
Greixell dit : A bon entendeur [6790] on doit donner 
« de bons conseils, afin qu'il en choisisse le meilleur. 
« Maintenant que Dieu nous a rendu notre chef 

1. Le but de ce discours, s'il y a lieu, ce qui n'est pas sûr, de 
serrer de près ces paroles un peu vagues, est de montrer aux Tou- 
lousains qu'ils ne peuvent se passer du secours des chevaliers du 
dehors, et par conséquent de prévenir des jalousies intestines. 



[42Í6] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 345 

« suprême 1 , il est bien raison que vous nous aimiez 
« de bon amour, car désormais vous pouvez être sans 
« crainte au sujet de cette ville-ci, car nous sommes 
« hommes à la défendre contre tous assaillants. [6795] 
« Je suis venu de ma terre pour venger mon sei- 
« gneur 2 , et je me tiendrai dans la ville, sans aller 
« ailleurs, jusqu'à ce que vous ayez cessé d'en faire 
« la capitale ou que vous en ayez acquis une meil- 
« leure. » Roger Bernart dit : « Puisque d'un côté 
« comme de l'autre nous sommes tous bien véritable- 
« ment dans l'ardeur [de la guerre], [6800] que per- 
ce sonne ici ne tienne ouverts boutique ni atelier, 

« mais soyons tout le jour là dehors, au 3 et fai- 

« sons des abattis et telles défenses que les sergents, 

« les archers et les frondeurs, quand ils seront pressés 

« de trop près, aient une retraite assurée. [6805] Les 

« assiégeants sont durs à l'attaque, et quand leurs 

« troupes d'assaut se présenteront, les dards et les 

« flèches et les carreaux pointus leur tueront tant de 

« monde, tant de bons chevaux que les corbeaux et 

« les vautours s'en donneront à cœur joie. [681 0] Et 

« s'il nous vient des amis, des auxiliaires, nous irons 

« combattre les assiégeants jusque dans leur camp, 

« mais avec si peu d'armes 4 il n'y a pas lieu d'attaquer. » 
Bernart de Gomminges dit : « Par peur de nous, 

« [681 5] les Français, quoique vaillants guerriers et 



1. Le comte de Toulouse. 

2. Le roi d'Aragon, tué à Muret. 

3. Voir le vocab. au mot trepador. 

4. Il ne pouvait plus rester beaucoup d'armes dans la ville, 
après les perquisitions ordonnées par Simon (v. 5515). Cette pé- 
nurie d'armes est exprimée aux vers 5899, 6073-4, 6447. 



346 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [12Í6] 

« durs combattants, ont perdu le tiers de leur valeur, 
« en levant le siège si honteusement que jamais le 
« comte de Montfort n'a éprouvé échec plus désho- 
« norant. » Entre les vaillants comtes se leva un bon 
et sage légiste, bien parlant et savant; [6820] on 
l'appelle maître Bernart 1 , c'est un enfant de Toulouse. 
Il parle avec douceur : « Seigneurs, grâces vous soient 
« rendues pour le bien et pour l'honneur que vous 
« dites de la ville. Nous portons à Dieu notre plainte 
« contre monseigneur l'évêque qu'il nous a donné 
« pour pasteur, [6825] car il a mené ses ouailles à 
« perdition, voulant les conduire en tel lieu où pour 
« chaque brebis il y avait mille ravisseurs. Et puisque 
« nous avons pour défenseur Dieu Jésus-Christ, tels 
« nous pensent occire et nous assaillent [6830] que 
« nous occirons par l'épée et qui périront douloureu- 
« sèment. Ce qui doit nous encourager à la vaillance 
« et à l'endurance, c'est que nous avons une bonne 
« ville et nous la rendrons meilleure encore. Faisons 
« bonne garde le jour et la nuit jusqu'à l'aube; faisons 
« des pierriers et des calabres tout à l'entour des 

I. Ce personnage, qui reparaît plus loin avec la situation d'un 
homme d'autorité et de bon conseil, est probablement identique au 
magister Bernardus qui figure comme témoin dans un acte toulou- 
sain de 1199, Arch. nat. JJ21, fol. 35 v°. Il était consul, ou capitoul, 
cette môme année et le fut de nouveau en 1207. 11 l'était encore au 
moment du siège, d'après le vers 8244, mais on n'en a pas la preuve 
d'ailleurs, parce que les listes des magistrats municipaux manquent 
pour les années 1215-8; voy. Du Mège, Histoire des institutions de 
Toulouse, I, 345. « Magister Bernardus » est témoin dans un acte 
de 1213, Vaissète, III, pr. 292. Enfin, dans un acte de 1226 conte- 
nant la délimitation de la banlieue de Toulouse, est mentionnée 
la « Batista (bastide) magistri Bernardi », Du Mège, ibid., p. 429. 
Voir encore ci-dessus p. 153, n. 2. 



[1216] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 347 

« remparts [6835] et que le trébuchet brise le mur 

« sarrazin 1 , le château Narbonnais, la guette et la 

« tour. Au nom du chapitre, composé d'hommes 

« honnêtes et bons administrateurs, moi, qui suis 

« l'un d'eux, je déclare pour moi et pour eux et 

« pour tout le reste de la population, grands et petits, 

« [6840] que nous risquerons tout, chair et sang, 

« force et vigueur, avoir, pouvoir, sens, valeur, pour 

« le comte monseigneur, afin qu'il conserve Toulouse 

« et tout le reste de la terre. Et nous voulons vous 

« faire savoir, et que cela reste entre nous, [6845] 

« que nos compagnons s'en iront à la Toussaint pour 

« louer des chevaliers, et nous savons bien où. » 
Arnaut de Montagut 2 leur dit : « Je vais avec eux, et 

« les mènerai en sécurité jusqu'à Rocamadour. Ber- 

« nart de Casnac 3 les recevra au retour, [6850] et 



1. G.-à-d. « antique », plus particulièrement « romain ». 

2. Ce nom et ce surnom étant assez fréquents (cf. vv. 2401 et 
2458), il est difficile d'identifier le personnage qui les porte ici. Un 
Arnaut de Montagut figure en 1201 dans une charte de R. Rogier, 
vicomte de Béziers (Doat, CLXIX, 93); un autre en 1224 dans un 
acte d'échange entre Matfre de Rabastens et le comte de Toulouse 
(Teulet, Layettes du Trésor n° 1680); en 1227 dans une charte de 
Guill. Peire, évêque d'Albi (Doat, GV, 278); en 1231, avec la qua- 
lification d' « Albiensis miles », dans une transaction entre l'abbaye 
de S.-Audart (Montauban) et le comte de Toulouse. 

3. En septembre 1214, Raimon, vicomte de Turenne, fait hom- 
mage à Simon de Montfort pour les biens de « B. de Casnac » et 
de son épouse « Helvis » . Ces biens avaient été confisqués au profit 
de Simon « propter gravia et enormia delicta que adversus Deum 
« et sanctam matrem Ecclesiam et dominum nostrum S. comitem 
« de Monteforti in pluribus commiserant » , et par Simon concédés 
au vicomte de Turenne. L'acte paraît être une restitution dé- 
guisée, parce que le vicomte s'y porte garant de la fidélité de B. de 
Casnac (Doat, LXXV, 55; Molinier, Catal. n° 88). On y voit 



348 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 6] 

« vous nous verrez venir, s'il plaît à Dieu, à Pâques. 
« Et vous, travaillez à fortifier la ville, tandis que 
« vous en avez le loisir. » Le conseil se sépare dans 
la joie et l'allégresse, et on le vit bien à l'œuvre. 

GXGII. 

Et on le vit bien à l'œuvre et à tous les métiers 1 , 
[6855] tant il y eut, au dedans comme au dehors, 
d'ouvriers qui fortifièrent la ville, les portes, les ter- 
rasses, les murs, les bretèches, les échafauds à double 
étage, les fossés, les lices, les ponts, les escaliers. A 
l'intérieur de la ville de nombreux charpentiers [6860] 
font des trébuchets doubles 2 au tir rapide, de sorte 



mentionné, comme ayant appartenu à « B. de Casnac » un 
château « de Allac » qui est maintenant Aiilac, cant. de Garlus, 
arr. de Sarlat, sur la r. d. de la Dordogne. Casnac est Gazenac 
(manque sous cette forme dans le Dict. des Postes), cant. de Sar- 
lat, à 8 kil. environ au S.-O. de cette ville; voir De Gourgues, Dict. 
topogr. de la Dordogne. Le pays de Bernart de Casnac étant ainsi 
déterminé, on peut selon toute vraisemblance identifier ce person- 
nage avec un Bernart que mentionne P. de V.-C. (Bouquet, 98 d 
et 104 c) et qui est surnommé « de Casnacio » dans l'édition de 
Du Chesne, « de Gausacio » dans celle de D. Brial, « Bernart de 
« Canac » dans l'ancienne traduction française du ms. Noblet de la 
Glayette, la vraie forme devant être en latin « de Gasnaco ». En 
effet, ce Bernart, qualifié par P. de V.-C. de « homo crudelissimus 
« et omnium pessimus », était selon le même historien beau-frère 
du vicomte de Turenne, et occupait un château de Montfort, qui, 
d'après le contexte, est indubitablement Montfort, com. de Vitrac, 
sur la rive droite de la Dordogne, entre Gazenac et Aiilac. 

1 . Il semble que ce soit le mot obra qui ait amené mestiers, qui 
n'a guère de signification ici. 

2. Je ne vois pas ce que signifie « double », sinon peut-être que 
ces trébuchets étaient d'une dimension extraordinaire. 



[1217] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 349 

que le château Narbonnais, qui leur fait face, n'a plus 
ni tour, ni salle, ni créneaux, ni murs, qui soient 
entiers. Le champ de Montoulieu 1 est partagé par 
moitié entre les sergents et les archers des deux partis ; 
[6865] alors commencent les combats et les périls de 
la guerre; le glaive, le sang et l'acier ont là maille à 
partir ensemble; l'herbe verte en devient vermeille 
comme rosier, car on n'y fait pas de prisonniers. 

Le riche comte bien aimé sortit de Toulouse [6870] 
et alla recevoir Foix 2 pour améliorer encore la situa- 
tion. Pour rehausser Parage, Berengier le lui ren- 
dit 3 . Arsin de Montesquieu 4 , un vaillant chevalier, 
natif de Gascogne, homme sûr et honnête, en qui 
valeur et toutes bonnes qualités abondent, [6875] 
est venu de son plein gré défendre Toulouse et le 
comte. 

De son côté le comte de Montfort, habile discoureur, 
homme dur, puissant et adroit en affaires, a convo- 
qué ses meilleurs conseillers. Il s'exprime en bons 



1. Voy. ci-dessus p. 308 n. 1. 

2. Je ne vois pas comment le comte de Toulouse pouvait à ce 
moment quitter Toulouse pour aller se mettre en possession du 
château de Foix, et j'ignore qui était ce Berengier qui, d'après le 
vers suivant, le lui rendit. Cependant le fait n'est pas impossible, 
parce que ce fut effectivement au commencement de l'année 1217 
que le comte de Foix rentra en possession de son château (Vais- 
sète, III, 295-6). 

3. Ne pas tenir compte de la correction proposée pour le v. 6871. 

4. Un « Arssinus de Monte-esquivo », sinon le nôtre, p.-ê. son 
fils, est témoin en 1246 à la cession du comté de Fézenzac à Rai- 
mon VII (Teulet, Layettes du Trésor, n° 3467). Il tirait probable- 
ment son nom de Montesquiou-sur-Losse, arr. de Mirande (Gers). 
— Il ne faut pas tenir compte de la correction proposée au 
v. 6872. 



350 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^ 2-1 7] 

termes devant les chefs de l'armée : [6880] « Sei- 
« gneurs, » dit le comte, « grand est mon souci, car 
« il m'est venu de nouveaux sujets de tristesse, de 
« douleur et d'embarras. Moi qui croyais avoir pris le 
« dessus sur mes ennemis, conquérir Provence, et 
« devenir pacificateur, maintenant je suis forcé de 
« reprendre les armes, [6885] car le comte Raimon 
« est venu comme un ouragan, avec le comte de 
« Gomminges, le comte Raimon Rogier 1 , son fils 
« Rogier Rernart, son cousin Rogier 2 , Bernart de 
« Comminges, et maints autres guerriers, les hommes 
« de Toulouse, les sergents, les routiers, [6890] qui 
« m'ont enlevé la ville, massacré mes compagnons; 
« et c'est là ce qui irrite ma colère, ma douleur et 
« mon désir. Et ce n'est point merveille si mon allé- 
« gresse s'en va, quand je vois les lièvres tenir tête 
« aux lévriers. — Sire comte, » dit l'évêque, « quel 
« est donc le proverbe [6895] qui dit 3 : « qui aime 
« bien châtie bien 4 ? » Il ne vous sied point d'être 
« irrité ni effrayé, car en peu les points de l'échiquier 5 
« seront doublés pour vous. Monseigneur le cardinal, 
« qui est à la fois lumière et chandelier, a envoyé 
« par les terres des clercs et des latiniers 6 [6900] 



1. Comte de Foix. 

2. Rogier de Gomminges, voy. ci-dessus p. 295 n. 

3. C'est l'interprétation de Fauriel; mais un autre sens est éga- 
lement possible : « Que veulent dire ces paroles amères (reproviers) ? 
« car » 

4. Hebr. XII, 6. 

5. M. à m. « se doublera le tablier » de même qu'on a dit en 
français « doubler l'écbiquier » (Roman de la Violette, v. 5495), 
mais l'expression est elliptique; voy. le v. 7943. 

6. Messagers parlant diverses langues, voy. p. 305 n. 



[4247] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 354 

« chargés de prêcher par les royaumes, les comtés, 
« les empires ; aux abbayes il a adressé d'autres mes- 
« sagers, pour qu'on nous envoie de l'argent, et alors 
« nous aurons des mainadiers. Et quand janvier sera 
« passé, vous verrez venir de toutes parts tant de 
« croisés et de mainadiers, [6905] par centaines et 
« par milliers, que si Toulouse était aussi haute que le 
« clocher, il n'y resterait clôture, ni mur, ni traverse, 
« qui ne soit enfoncée ou brisée en morceaux. Les 
« hommes et les femmes et les enfants à la mamelle 
« [6910] seront tous passés au fil de l'épée, s'ils ne 
« sont dans les moutiers ; et puis par tout le pays sera 
« faite la paix. » Robert de Piquigni 1 , un vaillant 
soudoyer, homme preux et sage, riche et plaisant, 
venu de France, a répondu sagement : [6915] « Ah 
« Dieu! sire évêque, c'est à tort que vous nous re- 
« prenez, car depuis que le comte Raimon s'est 
« mis en aventure, il me paraît que l'incendie gagne. 
« Celui qui, tant que son cœur reste bon, conquiert 
« des terres, perd ce qu'il a conquis dès qu'il se montre 
« présomptueux. [6920] Dès que le cœur lui manque, 
« l'héritier [légitime] reprend son bien. Il est dans la 
« nature du Français que tout d'abord il gagne 2 ; il 
« gagne tant qu'il monte plus haut qu'un épervier, et 
« quand il est au sommet de la roue, il est si pré- 
ce somptueux que son orgueil éclate et se brise, 

1. Cf. ci-dessus p. 43 n. 1. 

2. La même idée se retrouve dans une suite de dictons relatifs 
à diverses nations qui nous sont parvenus par différentes sources, 
et se rencontrent sous la forme d'hexamètres dès le xir 3 siècle. On 
y lit : 

Vincere Francigenis mos es/, non sponte nocere. 



352 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 7] 

« l'échelle manque, [6925] il tombe à la renverse et 
« reste à terre ; n'étant pas bon seigneur, il perd ce 
« qu'il gagne. G'estparl'orgueilfrançaisetpourdepetits 
« exploits 1 que périrent en Espagne Rolant et Olivier. 
« Le comte perd la terre parce qu'il est mauvais sei- 
« gneur : [6930] il l'a conquise par la croix et le fer, 
« du port de la Réole jusque là-haut à Viviers, sans 
« qu'il en manque rien sinon Montpellier 2 ; il en prend 
« les rentes, les marcs et les deniers, et ensuite il l'a 
« livrée à des diables [6935] qui ne pensent qu'à mal- 
« traiter et à détruire le peuple. Et Dieu qui est saint, 
« qui est digne, simple et vrai, entend bien les plaintes, 
« et voit les actes qui se répètent ; et voilà pourquoi 
« il nous a envoyé des compagnons qui nous font 
« naître un suros dont nous n'avions guère besoin. 
« [6940] Et puisque Toulouse a souffert maint mortel 
« tourment, il n'y a pas lieu de s'étonner si elle a eu 
« sa revanche. Et pour l'avoir soumise à des goujats 
« et à des mendiants, le comte et nous tous en serons 
« récompensés en ce que les nôtres auront leur affaire 
« par les sentiers 3 ; — [6945] car celui qui dépouille, 
« qui détruit, qui massacre les maîtres du sol, est 



(Bodleienne, Digby 53, fol. 16, publ. dans mes Rapports au minis- 
tre, p. 179; Musée Brit. Cott. Vesp. b xiii, publ. dans les Reliquias 
antiqux de Tb. Wright et J. 0. Halliwell, I, 5). — Et dans les 
Leys d'amors, II, 70 : Li Frances sobrancejo. — La même idée se 
retrouve dans une bomélie de Raoul Ardent : « Si Gallus es, stude 
Gallis innatam superbiam superare. » (Migne, GLV, 1949). 

1. Allusion à Rolant refusant de sonner du cor. 

2. Qui relevait du roi d'Aragon. 

3. Allusion, et ce n'est pas la première (cf. v. 827-8), aux dan- 
gers qui menaçaient les croisés retournant chez eux ; voir encore 
v. 7130. 



[4 2-17] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 353 

« condamné à porter [partout] le feu et la fureur, et 

« à souffrir jusqu'au bout 1 ; et voilà pourquoi notre 

« succès est bien aventuré. — Comte, » dit Gui de 
Lévi, « il est facile de dire ce qui en est : plus la 

« perte s'accroît, et plus le trésor diminue. [6950] Ce 

« siège ne fait que traîner en longueur. Vous ne 

« sauriez tant entreprendre avec le secours de vos 

« prêtres que vous n'y trouviez à faire pour dix ans. 

« Mais, si vous m'en voulez croire, nous en finirons 

« promptement. De grand matin , à l'heure où le 

« tourrier sonne l'aube, [6955] ayez fait préparer 

« tous vos chevaliers, et les vaillantes compagnies et 

« tous les écuyers, les cors et les trompes et les porte- 

« enseigne. L'hiver 2 est vif, dur, froid et noir, et les 

« hommes [de la ville] seront au lit avec leurs femmes ; 

« [6960] et tandis qu'ils demanderont leurs vêtements 

« et leurs chausses, nous nous risquerons, nous et nos 

« chevaux. Franchissons les passages , occupons les 

« chemins, [allons] droit à la porte, tuons les portiers ; 

« que par toute la ville commencent la lutte, [6965] 

« le cri et la noise, l'incendie et le carnage, la mort et 

« le glaive, le sang et la flamme, et que de nous ou 

« d'eux ce soit le dernier jour, car une mort honorable 

« vaut mieux que la misère 3 ! — Par Dieu! Gui, » dit 



1. On pourrait aussi entendre portar (v. 6946) au sens de « sup- 
« porter », mais cela serait en contradiction avec portar foc et aiga 
du v. 3350. 

2. P. de V.-G. dit que le lendemain de la Saint-Jean (25 juin) 
1218, le siège durait depuis neuf mois environ (Bouq. 111 e, 112 a); 
il s'était donc prolongé pendant tout l'hiver de 1217 à 1218. 

3. Même idée qu'au v. 4663, où j'ai p.-è. eu tort de traduire 
caitivier, au sens étymologique, par « captivité ». Cf. Mais val 

il 23 



354 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 247] 

Alain , « comme vous êtes plein de bonté , [6970] et 
« bon ami du comte, je veux que vous entriez 
« le premier; et si le comte y est le second, moi je 
« serai le troisième. — Alain, » dit le comte, « il 
« n'en sera point fait autrement, pour cette fois. 

CXGIII. 

« Pour cette fois il sera fait ainsi : [6975] à l'aube 
« du jour nous serons tous armés de toutes armes, 
« et montés sur nos bons arabes. Nous aurons établi 
« notre embuscade bien à couvert, et les meilleurs 
« troupes et les plus habiles engageront la lutte jus- 
« qu'à ce que ceux de Toulouse soient sortis. [6980] 
« Et quand ils seront dehors, répandus par le champ, 
« nous viendrons tous ensemble, en grande force, 
« éperonnant, combattant, frappant, disposés à 
« bien faire, si bien que, partagés entre l'acier et le 
« glaive, avant qu'ils aient pu se reconnaître, [6985] 
« nous entrerons avec eux, en telle force que nous 
« aurons la ville, ou nous y trouverons notre fin. Mieux 
« vaut courir la chance de succomber ou de nous sauver 
« ensemble, que de tenir si longtemps un siège hon- 
« teux! — Sire, » dit Amauri, « vous avez bien dit, 
« [6990] et moi avec ma troupe j'engagerai l'af- 
« faire. » 

Le conseil fini, ils allèrent manger et dormir, et, 
au point du jour, les uns établirent l'aguet, tandis que 
les autres font force d'éperons par la plaine unie. Ce 

prous mortx qu'aols vidoira (= vida) , Bartsch, Denkmceler derprov. 
Liter. p. 137, 1, et la note de l'éditeur. 



[1217] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 355 

que les défenseurs de la ville ayant vu et ouï, [6995] 
le cri et la noise s'élevèrent de toutes parts. Aussitôt 
éveillés, ils prennent les armes en telle hâte, qu'ils 
laissent de côté braies et chemises ' ; et la place et le 
champ sont bientôt occupés par les cors, les enseignes, 
les trompes, et les cris de guerre retentissent. [7000] 
Tandis que les Français se précipitent ensemble par le 
champ, Bernart de Comminges prend le commandement 
des hommes de la ville, pour qu'ils ne se fassent pas 
exterminer, et leur crie que l'ennemi ne tiendra pas 
contre eux 2 . Le comte, Amaury, Alain tout dispos, 
[7005] Foucaut, Robert 3 , Pierre de Voisins 4 , Robert de 
Beaumont, Manassès de Cortit, Hugues de Laci 5 , Rogier 
d'Andelis 6 , éperonnent ensemble. Ils furent si bien sui- 
vis, et là où ils abordèrent [l'ennemi] il y eut si beaux 

1. C'est ce qui s'appelait, au xvi e siècle, s'armer à cru. 

2. C'est le sens donné par Fauriel, mais les mots du texte no 
serian sofrit ne sont pas clairs. 

3. Robert de Piquigni ; cf. v. 6912. 

4. Peire de Vezit, pour la rime, ailleurs Vêtis; dans P. de V., 
qui mentionne ses exploits au siège de Toulouse (Bouq. 110 e, 
111 a) « Petrus de Vicinis ». Il tirait son surnom de Voisins, lieu 
dépendant de la commune de Saint-Hilarion, cant. de Rambouil- 
let; voy. Cartul. de N.-D. des Vaux de Cernay (au Dict. topogr. 
II, 404 a). Il était donc à peu près du même pays que Simon de 
Montfort; aussi n'est-on pas surpris de le voir (v. 7129) escorter 
la comtesse de Leicester se rendant en France. Il figure dans des 
actes relatifs à l'abbaye de N.-D. des Vaux de Cernay en 1208, 
1210 et 1225 {Cartul. n os cliv, clxix et cclvii). Il est témoin d'actes 
passés dans le Midi en 1228 et 1229 (ïeulet, Layettes du Trésor, 
n os 1980 et 2004) et 1240 {Bibl. de VEc. des ck. 2, II, 375). Enfin, 
on le voit sénécbal de Toulouse sous Alphonse de Poitiers jusqu'en 
1254 (Boutaric, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. 1G9). Son 
sceau est décrit dans Douët d'Arcq, Collection de sceaux, n° 5106. 

5. Voy. ci-dessus p. 43 n. 4, et p. 253 n. 3. 

6. Voy. p. 45 n. 2. 



356 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^H] 

coups férus, [701 0] que ceux de la ville trébuchent et 
tombent les uns après les autres ; nombre d'entre eux 
tombèrent dans l'eau tout habillés. Les Français ont 
fait une attaque si furieuse qu'ils ont passé le fossé et 
l'eau. Cependant ceux de la ville, grands et petits, 
s'écrient : [7015] « Sainte Marie, sauve-nous, que 
« nous ne soyons pas anéantis ! » Rogier Bernart 
éperonne et vient défendre le passage ; il résiste éner- 
giquement et rétablit le combat. De leur côté, les 
hommes de la ville et les bannis réunis ensemble, 
[7020] chevaliers, bourgeois et hardis sergents, sup- 
portent l'effort de l'attaque. De part et d'autre ils se 
sont frappés de telle sorte que le Château, la ville et 
le champ en retentissent. Mais les dards et les lances, 
les épieux acérés, [7025] les masses fourbies, les écus 
brunis, les haches aiguisées et les aciers trempés, les 
pierres, les carreaux fourbis, les lames et les flèches, 
les moellons préparés d'avance, tombent si serrés des 
deux parts [7030] que les hauberts et les heaumes 
sont brisés et fendus. A force de résister et de frap- 
per, ils (ceux de la ville) les ont tellement pressés ' 
qu'ils les ramènent battant, et les repoussent en dé- 
sordre, tombant abattus et blessés dans le fossé. 
[7035] Se défendant et battant en retraite, les barons 
[croisés] 2 sortent de la ville, et leurs chevaux sont 
ensevelis sous la glace. Insignes et couvertures, bons 
chevaux arabes, garnements doubles, écus peints à 

1. D'après la correction proposée au v. 7031 ; on pourrait aussi 
supposer une lacune entre vencen et adaptit. 

2. Li baro, 7035; Fauriel entend les barons de Toulouse. Le 
texte est ici fort confus. Je ne cherche pas à traduire exactement 
les vers 7034-5. 



[424 7] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 357 

fleurs, freins et selles, poitraux 1 brisés, [7040] y restent 
engagés en mainte manière. Au moment où la mêlée 
se rompit, ils se refrappèrent de telle sorte qu'il n'y 
a corps ni membre qui ne s'en soit ressenti. Et lors- 
que, tant du dedans que du dehors 2 , on eut abandonné 
la lutte, [les assiégés] entrent joyeux et triomphants 
dans la ville, [7045] tandis que les Français s'en 
reviennent le cœur plein de douleur. 

Et quand le comte fut rentré, et qu'on se fut dé- 
sarmé, le cardinal et l'évêque se présentèrent revêtus 
des habits sacerdotaux, et saluèrent le comte, lui 
donnant leur bénédiction. « Sire comte, » dit l'évêque, 
« ces hommes réprouvés, [7050] si Jésus n'en pense, 
« seront difficiles à convertir. — Évêque, » dit le 
comte, « Dieu m'a bien protégé, mais je crois que 
« vous et le clergé m'avez trahi, car la place que 
« j'avais conquise la croix à la main , glaive et 
« mauvaise fortune m'en ont dépouillé. — [7055] 
« Comte, » dit le cardinal, « priez le Saint Esprit qu'il 
« n'ait point entendu votre plainte ni votre blas- 
« phème, car celui qui se laisse aller à la colère, re- 
« nonce 3 à merci, à droiture, à sagesse ; et là où merci 
« décline, où le bien est oublié, [7060] merci y perd 
« son nom, le gouvernement et la direction. — 
« Sire, » dit le comte, « pardonnez-moi cette faute, 
« je suis si dépité et si furieux que je ne sais plus ce 
« que j'ai dit. J'ai bien droit d'avoir le dépit au cœur, 

1. Armure de cheval, voy. pp. 212 n. 5 et 324 n. 3. 

2. Assiégés et assiégeants. 

3. Je traduis d'après la correction proposée à la note du v. 7058. 
On pourrait aussi supposer une lacune, avant ou après ce vers, 
ou encore après c bon sen. 



358 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [j 2Í 7] 

« et d'être hors du sens, quand une gent perdue m'a 
« dépouillé, à ce point que [7065] jamais, si long- 
« temps que je vive, je ne m'en serai assez vengé. 
<r Mais, par sainte Marie qui a nourri son fils, si je ne 
« puis trouver moyen de les déconfire, je vois mes 
« affaires et les vôtres compromises et à l'aven- 
« ture. » 

GXCIV. 

« [7070] Nos affaires sont à l'aventure, et je me 
« croyais si assuré de n'avoir plus à souffrir mal ni 
« guerre, ni peine, sinon du côté de la Provence; et 
« encore pensais-je bien la conquérir, et abaisser et 
« détruire tous mes ennemis, gouverner mes terres, 
« acquérir assez de puissance [7075] pour me faire 
« obéir de tous par gré ou par force, aimer sainte 
« Église et servir Jésus-Christ ! Maintenant je ne sais 
« plus que dire ni qui m'a ensorcelé : les merveilles 
« que raconte Merlin me semblent se réaliser 1 . [7080] 
« Jamais je n'aurais cru m'abuser à ce point 2 : je 
« croyais être bien sûr et certain que le comte Rai- 
« mon s'était réfugié chez les Sarrazins, ou dans 
« quelque terre étrangère , que jamais plus je ne le 
« reverrais ici : maintenant je le vois briller d'un 
« nouvel éclat et enflammer maint cœur 3 . [7085] Car 



1. Voir la note 1 de la p. 193. Je ne sais à quelle prophétie il 
est fait ici allusion. 

2. M. à m. « que mon sens se serait tari ». 

3. Ou, selon une autre lecture proposée à la note du v. 7085, 
« que je m'étais trompé », mais mesprendre, construit avec axer, 
signifie ordinairement « faire tort ». 



[4217] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 359 

« avec une petite troupe il s'est installé dans la capi- 

« taie 1 , et là il résiste, fait tête, et se maintient avec 

« l'aide de la gent réprouvée qui me détruit et me 

« déshonore. Mais par la Sainte Vierge en qui Jésus 

« s'incarna, me donnerait-on l'Espagne avec les ma- 

« ravédis [7090] et toute la terre du roi de Maroc, je 

« ne bougerais pas d'ici jusqu'à ce que j'aie pris la 

« place, détruit la ville et mis le comte à mal ! — 

« Comte, » dit le cardinal, « Dieu m'a envoyé à vous, 

« pour vous conduire, vous gouverner, et que vous 

« soyez docile envers moi. [7095] Puisqu'il n'y a pas 

« moyen de les battre ni de les vaincre, si vous m'en 

« voulez croire, nous prendrons un autre moyen : 

« c'est d'envoyer l'évèque 8 tout droit à Paris, au sei- 

« gneur roi de France, pour lui demander d'avoir 

« pitié de nous, et de nous tenir sa promesse 3 . 

« [7100] Avec lui iront la comtesse et maître Garin 4 ; 

« elle priera son frère 5 , ses parents, ses cousins, de 

« nous venir secourir, et le Quercy sera pour eux. 

« Moi, j'écrirai à Rome, ainsi qu'il est convenu, pour 

« qu'on envoie par le monde des appels à la croi- 

« sade et des lettres. [7105] Si nous ne pouvons 

« l'obtenir pour cette fois, nous ferons tant que l'an 

« prochain viendra Louis 6 pour détruire la ville qui 

1 . Capdolh veut dire donjon, réduit d'une forteresse, mais ici ce 
mot est employé au fig. 

2. Voir au t. I la note du v. 7097. 

3. Il n'a point été dit jusqu'ici que Philippe-Auguste eût promis 
aucun secours à la croisade, bien au contraire: voy. v. 3145. 

4. Ce Garin m'est inconnu; p.-ê. s'agit-il de Clarin, le chance- 
lier du comte de Leicester? 

5. Mathieu de Montmorency, le héros de Bouvines, qui en effet 
accompagna à la croisade le fils du roi de France, en 1218. 

6. Le fils de Philippe- Auguste, plus tard Louis VIII. 



360 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [424 7] 

« est la source du mal. Mais s'il arrivait que le roi ne 
« pût les conquérir, je ne sais plus quel conseil pren- 
« dre, sinon de renoncer. [71 1 0] Ce que Dieu décide, 
« saint George l'exécute. — Sire, » dit l'évêque, 
« puisque vous m'en avez requis, je ferai le message 
« tout droit à Saint-Denis ; et à la Pentecôte , quand 
« la saison reverdit, je vous amènerai un tel nombre 
« de croisés et de pèlerins, [71 1 5] qui apporteront de 
« l'argent, des marcs et des esterlins, Allemands et 
« Français, Bretons et Poitevins, Normands et Cham- 
« penois, Flamands et Angevins ; et il y en aura tant 
« d'autres entre riches et pauvres, et le siège sera 
« tel, par eau et par terre, [7120] que dans la Ga- 
« ronne il ne restera pas un moulin. Nous ne parti- 
« rons pas jusqu'à tant que nous les ayons pris, et la 
« ville et le pays seront à nous. — Seigneurs, je ne 
« sais que dire, » dit Hugues de Laci, « car il me 
« paraît que saint Sernin est avec eux, [7125] les 
« protégeant, les dirigeant, à ce qu'il semble, ainsi 
« que leur pays. » Ils parlèrent ainsi jusqu'à la tom- 
bée de la nuit ; et, à l'aube du jour, lorsque le jour 
brilla, l'évêque partit, accompagné de Foucaut de 
Berzi, de la comtesse et de Pierre de Voisins, [71 30] 
passant par les bois par crainte des bannis. 

Dans Toulouse restèrent le puissant comte palatin 1 , 
Bernart de Comminges, Bernart Moltadis 2 , le preux 



1 . Ce titre, qui n'est sans doute ici qu'une épithète d'ornement, 
amenée par la rime, comme en d'autres poèmes (voy. G. Anelier, 
2800), a été porté par les plus anciens comtes de Toulouse ; voy. 
Du Gange, Dissertation xiv (Gloss. VII, 63). 

2. Est-ce une faute, pour Montaldis ? En ce cas le personnage 
ici mentionné pourrait être identifié avec le Bernart de Montaut 
qui figure aux vers 7616 et 9531. 



[4247] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 364 

Rogier Bernart qui me dore et me met en splendeur, 
Dalmatz de Creixell, qui grandit et prospère, [71 35] 
Bertran Jordan et Ot, et l'habile Amalvis, le bon 
Ugo de la Mote, en qui Prix a sa demeure, W. Arnau- 
don, homme sûr et fidèle. Bernart de Comminges a pris 
congé d'eux, et se rend en Gascogne contre les enne- 
mis, [7140] pour mener la guerre plus vivement et 
courir sus à Jori 1 . 

Cependant les barons de la ville, au cœur entier, 
chevauchent par le pays, parcourent les chemins, les 
châteaux, les villes, les bois, les voies, taisant entrer 
chaque jour en la ville la viande, le pain, le vin. [71 45] 
Dans le champ de Montoulieu est planté un jardin qui, 
chaque jour, bourgeonne et fleurit, et est planté de 
lys, mais le blanc et le vermeil qui y graine et fleurit 
est chair et sang et carnage et cervelles ; selon péché 
ou selon miséricorde, [7150] enfer et paradis se 
peuplent de nouvelles âmes 2 . 

La ville entière est en allégresse et en triomphe, et 
l'un dit à l'autre : « Voici un surcroît de joie et de 
« plaisir, puisque don Pelfort 3 entre, le preux, le 
« sage, notre ami chéri ! » [71 55] Au dedans et au 
dehors chacun se fortifie ; mais telles sont les pertes, 
le mal, le fracas, qu'ils demeurèrent de longs jours 
sans s'attaquer, jusqu'à Pâques. 



1. Le partisan des Français dont il a été question plus haut, 
p. 300. 

2. Si on traduisait exactement on aurait ceci : « esprits et âmes 
(distinction dont le but est simplement d'arriver à compléter 
l'hémistiche), péché et merci peuplent à nouveau enfer et 
paradis. » 

3. Voy. plus haut, p. 483. 



362 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. |J2<I8] 

GXGV. 

Avec Pâques vint la douce saison. [7160] De l'ost 
sortirent Amauri, Gui, le comte, le cardinal, et maints 
autres barons, délibérant ensemble et parlant secrète- 
ment : « Seigneurs, » dit le comte, « grande est la 
« dépense que je fais à ce siège, et j'y perds mes 
« compagnons. [7165] Jour et nuit je suis pensif et 
« soucieux, car je ne puis tenir mes promesses ni 
« distribuer mes dons 1 . La Chrétienté entière est 
« déshonorée, quand des hommes sans armes nous 
« tiennent tête 2 . — Comte, » dit le cardinal, « ne 
« craignez point : [7170] j'ai fait partir les appels à 
« la croisade et les sermons; et à la Pentecôte, au 
« temps amoureux, la chrétienté viendra, la prédi- 
« cation se fera, et des terres étrangères il arrivera 
« si grande procession que de seules guisarmes, de 
« beaux chaperons, [7175] de chapeaux de feutre, de 
« gants, de bourdons de pèlerins, nous leur emplirons 
« les lisses, les fossés, les bas-fonds. Nous prendrons la 
« ville, et vous en recevrez la seigneurie, et les hommes 
« et les femmes et les maisons nobles passeront par le 
« feu et deviendront charbon. » [7180] Tous les ba- 
rons l'écoutent en silence, mais Robert de Beaumont 
lui fait une réponse mordante : « Par Dieu, notre cher 
« père, ce succès-là il ne vous convient pas de nous 
« en parler, ni de nous promettre de pardon : car, 
« par Sainte Marie, mère du glorieux Jésus, [7185] 



1. Voy. p. 190 n. 1. 

2. Cf. v. 6590. 



["4 248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 363 

« avant que paroles et sermons aient fait tomber la 
« ville entre nos mains, coups, horions, plaies et 
« luttes auront appris à Dieu et au diable quelles 
« âmes sont bonnes. » 

Tandis qu'ils parlent et déduisent leurs raisons, 
viennent par les places, piquant des éperons, [71 90] 
les barons de Toulouse battant et courageux : Guillem 
Unaut 1 , Guiraut 2 , Ugo Bos, l'habile Amalvis, W. Ar- 
naudon , le preux Ugo de la Mote et son enseigne au 
lion vermeil, et les bonnes compagnies, tous jeunes et 
beaux à voir. [7195] Leur enseigne était portée par 
l'habile Ugo de Ponton ; à la porte du siège 3 flotte son 
pennon. Dans le camp, l'alarme et le tumulte reten- 
tissent; toute l'ost en tremble d'un bout à l'autre. Ils 
crient à haute voix : « Sainte Marie, à l'aide ! » [7200] 
et ils courent prendre les armes et leur équipement. 
Tandis que le comte de Montfort s'arme avec les siens, 
par le champ, en dehors, commence le carnage; on 
tranche, on taille Normands et Bretons, si bien qu'Ar- 
man Ghabreus y fut mis en pièces, [7205] et la 
chair, le carnage, les membres, les os, les bras, les 
jambes, les cheveux et les mentons, les poitrines, les 
corées, les foies, les reins, sont épars sur la place, par 
tronçons et quartiers. A ce moment sort par la porte 
le vaillant comte Simon, [7210] ainsi que Hugues de 

t. Voy. p. 298, n. 2. 

2. Très-probablement Guiraut Unaut, qui paraît, avec son nom 
et son surnom, aux vers 8997 et 9518. Il était sans doute parent 
de Guillem Unaut, à côté de qui il figure, non-seulement ici, 
mais aussi dans un acte cité plus haut, p. 298 n. 2; par suite il 
serait possible de compléter le vers trop court où il est ici men- 
tionné (7191), en restituant par ex. [sos fraire] avant en Guiraut. 

3. G.-à-d. à l'entrée du camp retranché des assiégeants. 



364 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

Laci, Lambert de Limoux, Robert de Piquigni, Evrart 
de Villepreux 1 , Pierre de Voisins, Rainier de Chaude- 
ron 8 , Gui le maréchal, Gautier le Breton, Simon Ga- 
loer 3 , Rainaut le Frison, [721 5] tandis que par les autres 
portes sortait le peuple. « Montfort ! Montfort ! » 
s'écrient-ils , « francs chevaliers , chargeons - les ! » 
De tant de côtés vinrent Français et Bourguignons, 
que les hommes de Toulouse s'en retournèrent en 
hâte, suivis par les Français acharnés. [7220] Tout en 
fuyant, Ugo de la Mote leur crie : « Doucement, che- 
« valiers; seigneurs, défendons-nous! Mieux vaut 
« mort honorable qu'une prison honteuse. » Et de 
sa lance il frappe si juste le premier [des poursui- 
vants], qu'il l'abat à la terre où il resta tout poudreux. 
[7225] Il se retourne, frappe un des garçons [de l'ost], 
tellement que son blanc gonfanon en devint rouge. 
Amalvis, de son côté, s'écrie : « Cavaliers, demi- 
tour! » Il reçoit et donne des coups merveilleux, 
résiste et tient tête, lui et ses compagnons. [7230] Guil- 



i. "Villepreux, cant. de Marly-le-Roi (Seine-et-Oise). En 1209 
« Evrardus de Villa-pirorum » fit une donation à Marmoutier 
(copie faite sur l'original pour Gaignières, dans le ms. Bibl. nat. 
lat. 5441, p. 437). « Evrardus de Villaperor » figure, avec Gui 
le maréchal, Lambert de Limoux et quelques autres, parmi les 
témoins de deux actes de février et mai 1218 passés « in obsi- 
dione Tolose » (Molinier, Catalogue, n os 151 et 154). Il est encore 
témoin à un acte d'Amauri de Montfort en septembre 1218 (Moli- 
nier, n° 167). Son sceau est dessiné au bas de la copie de l'acte 
précité de 1209. On y lit Sigill. Ebrardus de Villapereor. Voir, sur 
la famille à laquelle il appartenait, A. Moutié, Chevreuse, dans les 
Mémoires p. p. la Société arcbéol. de Rambouillet, III, 102, n. 4. 

2. Voy. p. 44 n. 3. 

3. Il serait fils de Gui de Lévis, d'après les vers 7257-8, s'il n'y 
avait à cet endroit quelque omission. 



[42-18] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 365 

lem Unaut pique son cheval vigoureux, frappe un che- 
valier et lui fausse le hoqueton ; la lance se brisa, et 
le tronçon y resta, Robert de Beaumont et Guillaume 
le bon... 1 et frappa de sa masse, comme un vaillant 
chevalier. [7235] A ce moment, ceux de la ville, dési- 
reux de sortir, s'écrient à haute voix : « Barons, 
« poursuivons-les! » Chevaliers, sergents, bourgeois, 
piétons, sortent des abattis et occupent la prairie, tan- 
dis que des deux parts la défense s'anime. [7240] Les 
cors, les trompes, les clairons, la rumeur, font retentir 
le fleuve et la ville, le Château et le ciel; et là où les 
deux partis se rencontrent, la lutte s'engage. On crie 
Beaucaire ! Toulouse ! Avignon ! les épées et les gui- 
sarmes, les carreaux et les brandons, [7245] les lances 
et les masses, les pierres et les moellons, les dards et 
les haches, les piques et les bâtons, les flèches doubles 2 , 
les petits carreaux des enfants, viennent de tant de 
côtés 3 , qu'il n'y a si courageux qui ne soit dans la 
crainte. [7250] Pierre de Voisins les frappe de bon 
cœur, et eux le frappèrent et l'abattirent à terre ; il 
laissa son cheval et revint aux siens. Pierre 4 saisit le 
cheval par les deux rênes, s'écriant : « Toulouse! 
barons, en avant ! » [7255] Il frappe un chevalier, lui 
fausse les enarmes 5 , et l'abat et le couche à terre si violem- 

1. Lacune, voy. t. I, note sur 7233-4. 

2. Sic, nous avons déjà vu plus haut (v. 6860) des trébuchets doubles. 

3. Le poète a de plus, pour la rime, a présent et a rescos. 

4. J'ignore qui est ce Pierre; il se pourrait que le copiste eût 
répété à tort le nom qu'il venait d'écrire au v. 7250. 

5. Mot de l'ancien français qui désigne une garniture de cuir 
fixée à l'intérieur de l'écu et dans laquelle on passait le bras. Cette 
garniture se composait probablement de deux anneaux placés à 
distance convenable, d'où l'usage extrêmement fréquent de dire les 
enarmes au pluriel. L'interprétation de brazos par enarmes ici, et 



366 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [J 2i 8] 

ment que le champ en frémit. Mais Simon Galoer, beau 
et preux chevalier, le fils du vaillant maréchal 1 , s'écrie : 
« Montfort ! Montfort ! j> et les frappe avec force, [7260] 
abattant sergents et damoiseaux. Il est frappé de tant 
de côtés dans cette forêt de glaives 2 , qu'il resta sur la 
place, mis en pièces. Bertran de Pestillac, désireux de 
frapper un bon coup, frappa un archer de telle sorte 
qu'il lui fendit les reins, [7265] car il lui mit l'enseigne 
dans le corps, la lance et le pennon : le sang rougit 
l'herbe et le sable. Le comte de Montfort, dur et su- 
perbe, frappe dans le tas et en abattit deux. De tant 
de côtés on le presse, [7270] que son cheval s'abat, et 
que l'arçon se brise. Le comte tombe à terre sur ses 
pieds ; il résiste, se retourne et remonte en selle. Au 
milieu de la presse est W. Arnaudon, pris et retenu 
de force, mais il est si rusé, [7275] qu'il se laisse 
choir à terre à genoux ; ceux de la ville étant venus à 
la rescousse, il revint aux siens, ayant perdu son cheval. 
Au partir de la mêlée maints furent dans l'angoisse, 

probablement aussi au v. 2113, est rendue probable, sinon cer- 
taine, par les considérations suivantes : 1° dans ces deux cas le 
contexte montre qu'il s'agit d'une pièce d'armure, non pas d'une 
partie du corps (comme dans les autres exemples relevés au glos- 
saire) ; 2° cette pièce d'armure ne peut être un brassard, ainsi 
que traduit Fauriel, car au xm e siècle le brassard n'existait pas 
encore : les manches de la cotte de mailles en tenaient lieu ; et de 
plus on ne conçoit pas comment, ici et au v. 2113, un seul coup 
aurait pu atteindre les deux brassards (los brazos), tandis qu'il est 
très-admissible qu'un coup violent sur le bouclier arrache les deux 
enarmes. La note 3 de la p. 117 et l'art, braso du vocab. sont 
donc à modifier. 

1. Gui de Lévi (ci-dessus p. 43 n. 3). Toutefois je ne vois pas 
que ce personnage ait eu aucun fils du nom de Simon; voy. le 
P. Anselme, IV, 12. 

2. « Dans cette forêt de glaives » est emprunté à Fauriel, mais 
je soupçonne que el ostal glazios est corrompu. 



[4 248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 367 

caries Toulousains perdirent W. P. de Mauros 1 , [7280] 
et Loup de Foix 2 fut blessé et bien d'autres barons, dans 
le champ de Montoulieu, dans le verger périlleux où 
chaque jour renaissent le blanc et le rouge 3 ; mais le 
sang, les cervelles, la chair, les membres 4 , en sont 
les fleurs et les feuilles et les fruits douloureux, [7285] 
dont maints beaux yeux sont restés en pleurs. 

Le comte s'en retourna triste, dépité, furieux. De 
colère il disait : « Jésus-Christ glorieux, seigneur, où 
« est mon étoile, d'ordinaire si favorable, si pré- 
« cieuse, si brillante et si propice, [7290] que par 
« mer et par terre s'en répandait le renom? Jamais 
« je ne croyais me voir réduit à ce point de misère (?) 
« que ni armes, ni saint, ni prière, ne me valussent 
« rien ! Et puisque la sainte Eglise ne défend ni moi ni 
« elle-même, c'est sa valeur, c'est son précieux nom 
« qui y perdent. [7295] Cher Seigneur, je vous en 
« prie, plaintif et inquiet, ou faites-moi mourir, ou 
« donnez-moi la grâce de vaincre la ville et de m'en 
« rendre maître 5 ! » Là-dessus le comte rentre, dépité 
et courroucé, tandis que les barons [de Toulouse] s'en 
reviennent joyeux, [7300] se disant l'un à l'autre : 



1 . La forme actuelle serait Mauroux. Il y a des Mauroux dans 
la Dordogne, le Gers, le Lot et le Tarn-et-Garonne. 

2. Fils, probablement illégitime, du comte de Foix; il figure 
dans les actes jusqu'en 1243 (Taissète, III, 572 b). 

3. C'est de nouveau l'idée exprimée plus haut v. 7145 et suiv. 

4. Ici brazos est non plus, comme au v. 7255, une pièce ou un 
accessoire de l'armure, mais une partie du corps ; c'est proprement 
la partie charnue d'un membre, non pas seulement des fesses, 
comme j'ai interprété, en un sens trop restreint, au -vocabulaire. 

5. G. de Puylaurens (Bouquet, XIX, 213 b) : « unde, ut 

« dicebatur, orabat Dominum ut sibi mortis remedio daret pa- 
« cem. » 



368 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2\ 8] 

« Jésus-Christ est avec nous, qui nous garde et nous 
« gouverne 1 ! » 

GXGVI. 

« Jésus-Christ nous gouverne, et nous devons pren- 
« dre en gré le mal et le bien qu'il nous donne, et les 
« supporter avec douceur. 11 nous soutiendra, [7305] 
« à la condition que nous vivrons et mourrons en sa 
« croyance, car nous croyons en ce Dieu qui nous 
« garde de péché, qui créa le ciel et la terre, qui fait 
« germer et fleurir, qui fit le soleil et la lune pour 
« éclairer le monde, qui forma l'homme et la femme 
« et les âmes, [7310] qui entra en la Vierge pour 
« accomplir la loi, et reçut le martyre en chair pour 
« sauver les pécheurs, qui donna son sang précieux 
« pour chasser l'obscurité, et s'offrit en sacrifice à 
« son père et au Saint Esprit. En recevant le saint 
« baptême, et en l'accomplissant 2 , [731 5] en aimant 
« la Sainte Église et en lui obéissant, nous avons droit 
« de conquérir Jésus-Christ et son amour. Et le sei- 
« gneur pape, qui devrait nous protéger, les prélats 
« de l'Église qui nous condamnent à mort, puisse 
« Dieu leur donner sagesse, cœur, science, discerne- 
« ment, [7320] afin qu'ils apprennent à connaître 
<r droiture, et leur permettre de se repentir ! Car ils 
« nous font perdre et détruire par un homme dans 
« l'obéissance de qui nous ne voulons pas rester; par 
« une gent étrangère et ennemie de la lumière, qui, 
« si Dieu et Toulouse l'avaient permis, [7325] auraient 

1 . Cette sortie des Toulousains est racontée, mais avec très-peu 
de détails, par P. de V.-G. (Bouq. 110e, 111a). 

2. C.-à-d. en accomplissant les promesses faites au baptême. 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 369 

« déjà mis au tombeau Prix et Parage. Et que le Sei- 
« gneur suprême, ennemi du mensonge, qui abattit 
« l'orgueil des anges révoltés et les précipita du ciel, 
« nous donne pouvoir et force de défendre notre sei- 
« gneur. Car il a sagesse et discernement : [7330] il 
« saura aimer l'Église et tenir la terre. » 

Au commencement de mai, quand le temps com- 
mence à se faire beau, le cardinal et le comte font 
venir des charpentiers pour commencer la chatte 1 qui 
devra détruire la ville, et préparer les châteaux 2 , les 
calabres, les pierriers. [7335] Sur ces entrefaites, voici 
venir un messager qui leur rend la joie : doucement il 
dit au comte : « Allez bien vite recevoir l'évêque et la 
« comtesse qui viennent pleins d'ardeur, avec Michel 
« de Harnes 3 qui enflamme l'ost, Gautier de la Betone 

1. C'est ici que se rapporte le passage de G. de Puylaurens cité 
ci-dessus, p. 86 n. 2. 

2. Machine de guerre, ou plutôt fortification mobile; voy. le 
vocabulaire, castels. 

3. Dels armes, ici et au v. 7505. P. de V.-C. (Bouquet, 111 
a b) : « Gum, jam elapsis septem mensibus in obsidione Tolosee, 
« dictus cardinalis et cornes persévérassent inter multas angustias 
« et labores, ecce comitissa, non dissimilis viro comiti Montis- 
« fortis, et episcopus Tolosanus venerunt de Francia cum magna 
« multitudine peregrinorum, inter quos Michel de Amiens, et 
« postea Amalricus de Graone, viri potentes et nobiles affuerunt. » 
Amiens est aussi bien à rejeter que armes. Aucun seigneur du 
temps n'a porté de tels surnoms. D'autre part le texte du poëmeet 
celui de P. de V.-G. ont ici aussi peu d'autorité l'un que l'autre, 
le premier parce que le personnage en question ne figurant pas 
dans le texte en prose, nous sommes réduits à l'unique ms. du 
poëme; le second parce que la fin du récit de P. de V., depuis le 
siège de Toulouse (Bouquet, 110 a), manque dans le meilleur ms. 
(B. N. lat. 2601) et a été publiée par D. Brial d'après un seul ms. 
(lat. 18334, venant des Minimes; le ms. de S. Germain, actuelle- 
ment 12714, qu'indique aussi D. Brial, en est une copie). — 
Selon toute vraisemblance le personnage ici mentionné est Michel 

u 24 



370 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 248] 

« et Guillaume Melir 1 . [7340] Désormais Toulouse ne 
« peut nous résister ni nous échapper, et vous pou- 
« vez lui faire payer cher toutes vos pertes, car 
« voici venir une croisade qui fera du bruit (?) ; car ils 
« sont bien cent mille qui vont la secouer. — Dès 
« lors, » dit le comte, « rien ne peut plus me nuire. » 
[7345] Et il alla les recevoir et se mettre à leur dispo- 
sition, et ils menèrent grande joie quand ils se ren- 
contrèrent. « Seigneurs, » dit le comte, « vous aurez 
« tout, car si vous prenez Toulouse, je ne sais 
« mieux vous dire, vous boirez à la fontaine qui ne 
« peut tarir. » [7350] Et ils répondirent : < Ils ne 
« peuvent plus tenir contre nous. » Ils allèrent aus- 
sitôt renforcer et compléter le siège. Mais bientôt 
arrive le moment de combattre ; et toute l'ost 
ensemble est dans la joie, car le comte de Montfort 
va accueillir Amauri de Craon 2 , [7355] Gillebert des 

de Harnes (Harnes , Pas-de-Calais , arr. de Béthune, cant. de 
Lens). C'est un personnage bien connu de l'histoire de ce temps- 
là. On a beaucoup d'actes de lui ou le concernant : 1212 (Teulet, 
Layettes du Trésor des chartes, n os 982, 1011 = Delisle, Cat. des 
actes de Ph.-Aug. n<* 1355, 1378) ; 1215 (Teulet, 1106, 1122, 1134 = 
Delisle, 1539, 1580, 1612); 1217 (Teulet, 1215, 1222, 1259=Delisle 
1722, 1729, 1771); 1226 (Teulet 1906); 1229 (Teulet, 2007). Son 
sceau dans Douët-d'Arcq, n° 2375. Il fut blessé à Bouvines (Bou- 
quet, XVII, 97 a, 259 a). Il fut l'un des partisans du jeune roi 
Louis durant son expédition en Angleterre (Hist. des ducs de 
Normandie et des rois d'Angleterre, p. p. Fr. Michel, pp. 169, 
198, 201). C'est pour lui enfin qu'en 1207 aurait été exécutée, selon 
le témoignage de divers mss., une version française de la chronique 
du faux Turpin; mais il y a lieu, d'accord avec d'autres mss., de 
remplacer le nom de Michel de Harnes par celui du comte Benaut 
de Boulogne; voy. G. Paris, De Pseudo-Turpino, p. 56-7. 

1. Nom probablement corrompu. 

2. Amauri de Craon était gendre de Guillaume des Boches (sur 
lequel voyez plus loin, v. 9234), et lui succéda, en 1222, dans la 
dignité de sénéchal d'Anjou (Bouquet, XVIII, 302 e). Il combattit 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 374 

Roches 1 et Aubert de Senlis avec plus belle troupe que 
je ne saurais dire. 

Les barons de Toulouse sont allés s'armer, l'un 
n'attendant pas l'autre ; ils allèrent occuper les 
lices et les fossés, [7360] tandis que sergents et ar- 
chers sortent par les vergers. Et quand l'ost se prit 
à revenir [vers la ville], la terre tremblait sous ses 
pas. Là, vous auriez vu resplendir tant de hauberts, 
luire tant d'admirables écus et tant de heaumes, [7365] 
flotter au vent tant de belles enseignes et tant de pen- 
nons ! Il n'y en a pas un qui ne tourne ses regards vers 
la ville ; et ils se disent l'un à l'autre : « Ma foi, je vous 
« dis bien qu'ils n'ont pas l'air de vouloir fuir. » 



à Bouvines, et à cette occasion Guillaume le Breton fait de lui 
un pompeux éloge (Bouquet, XVII, 246 a). Il figure dans un 
grand nombre d'actes, depuis juillet 1210 jusqu'en janvier 1226 : 
Delisle, Catal. des actes de Ph.-Aug., n° s 1223, 1349-47, 1885, 
2167; Teulet, Layettes du Trésor, n°* 1082, 1594, 1610, 1713, 
1734; 1742. Le dernier de ces actes est la lettre par laquelle une 
trentaine de seigneurs demandèrent à Louis VIH de reprendre 
la guerre contre les Albigeois, lui promettant leur concours. La 
mort l'empêcha de prendre part à cette expédition (15 mai 1226). 
Un chroniqueur contemporain l'apprécie en ces termes : « Erat 
« aetate juvenis, forma decens, nitore mirabilis, militia singularis; 
« qui, nisi senescalliam , per quam opprimebat ecclesias et pau- 
« pères, habuisset, si dici fas est, super omnes militia floruis- 
set » (Chron. Turon. Bouquet, XVIII, 314 a). Le chansonnier 
de Berne lui attribue quatre chansons (n os 174, 247, 289, 428), que 
d'autres mss. placent sous des noms différents La notice 
qu'Amaury Duval a consacrée à Amauri de Graon, Hist. littér. 
XVIII, 844-5, est insignifiante. 

1. Ce personnage, qui reparaît plus loin (vv. 7768, 8031), tou- 
jours en compagnie d' Amauri de Graon, appartenait -vraisembla- 
blement à la famille du sénéchal d'Anjou Guillaume des Roches, 
et par conséquent était parent par alliance d' Amauri. Je ne l'ai 
rencontré dans aucun document. 



372 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1 2-1 8j 

Le comte de Montfort fit commander par l'ost 
[7370] que tous vinssent entendre la proclamation. 
Le comte était beau et sachant, et sut leur inspirer 
hardiesse. Ayant délacé son heaume, il leur parla 
ainsi : « Seigneurs, vous êtes venus pour servir 
« l'Église, pour prendre la ville et pour assurer mon 
« succès. [7375] Actuellement vous devez diriger 
« vos attaques de manière à établir un autre siège au 
« bas de la ville, pour mieux les tenir, en sorte que 
« d'aucune part ils ne puissent sortir sur nous ; puis 
« nous les ferons jeûner là-dedans et languir. [7380] 
« Et si je puis avoir la ville et ses défenseurs, tout 
« l'avoir, toute la terre sera à vous, quand on fera 
« le partage , car de tout ce qu'il peut y avoir je ne 
« veux rien me réserver, sinon la ville seule et l'ex- 
« termination de ses défenseurs. » — Tous l'écoutent, 
et se prennent à murmurer. [7385] Amauri de Graon 
lui répond quand il eut fini : « Par Dieu, beau sire 
« comte, on vous doit fort remercier de ce que si 
« vite vous voulez nous pousser au succès. Mais 
« avant que cela se fasse, nous voulons vous deman- 
« der autre chose : c'est de ne pas nous tromper, ni 
« nous honnir; [7390] car qui trop se hâte tard se 
« repent ! Nous et nos chevaux sommes tous las du 
« voyage ; nous ne saurions donc supporter la fatigue : 
« un homme affaibli ne sait se retourner. Mais, puis- 
« que vous nous aimez et voulez notre bien à ce 
« point, [7395] abandonnez-nous la ville que vous 
« avez fait fortifier 1 , afin que nous puissions nous y 



1. La ville temporaire (cf. v. 7115) où se tenaient les assiégeants. 
J'ai dit, ci-dessus, p. 338 note 4, qu'il y avait sans doute quelque 






[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 373 

« reposer, manger et dormir, sans être dérangés par 
« ceux de la ville : vous au contraire, qui connaissez 
« la ville , les entrées et les issues , et en quelles ma- 
« nières on peut la serrer de près, [7400] tenez ce 
« siège où vous voulez nous envoyer. Et, par Sainte 
« Marie ! j'entends dire que les hommes de Toulouse 
« ne se laissent pas facilement honnir ; que si on veut 
« les attaquer, les avilir, ils savent bien se défendre 
« et frapper de bons coups. [7405] C'est pourquoi 
« nous vous prions, beau sire, de nous laisser respi- 
« rer, et puis nous et vous ensemble irons les assaillir, 
« les recevoir si droit de tant de manières que nous 
« en emplirons les lices et les fossés. Et si nous par- 
« venons à conquérir la ville et ses défenseurs, [741 0] 
« que tout soit à vous, et laissez-nous partir : il n'y a 
« rien autre à faire. » Quand le comte entend qu'il ne 
peut les détacher [de lui], il tremble et soupire et se 
dépite. Ils chevauchent ensemble et vont s'établir 
[7415] dans la nouvelle ville. 

CXGVII. 
Dans la nouvelle ville ils se logent aussitôt, et 



exagération dans la description que le poëte fait de cette ville où 
de toutes parts venaient affluer les marchands. Toutefois il n'est 
pas hors de propos de remarquer que, lorsque Edouard III assié- 
gea Calais, il fit construire, pour loger son armée, une ville de 
bois dans laquelle, selon Froissart, il y avait « toutes coses neces- 
« saires apertenans a une host, et plus encores, et place ordonnée 
« pour tenir marchiet le mercredi et le samedi. Et la estoient mer- 
« ceries, bouceries, halles de draps et de pain et de toutes autres 
« nécessités » (éd. Luce, IV, 2; cf. Jean le Bel, I, 95). 



374 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 2-18] 

[dressent 1 ] leurs pavillons et leurs tentes sur le sol. 
Cependant les barons de Toulouse tiennent un conseil 
composé des hommes les plus sages. [7420 j Rogier 
Bernart parle doucement, car il est homme noble et 
sage ; il a valeur et sens, et c'est le fils du bon comte 
qui tient Foix et le défend. Il dispose ses idées, et leur 
dit d'un air riant : « Seigneurs, il n'y a pas d'autre 
« conseil que de se défendre, [7425] car nous ne 
« trouverons en eux ni merci ni discrétion. Et n'ayez 
« point de crainte, éloignez toute terreur : nous devons 
« être courageux et vaillants parce que nous avons 
« bonne ville, et aussi bon droit; nous avons loyal 
« seigneur et Jésus-Christ pour protecteur, [7430] 
« Jésus qui nous guide et nous gouverne, et nous le 
« fait bien paraître . Et pour qu'on connaisse notre puis- 
« sance, pour que nous leur soyons nuit et jour sur le 
« dos*, nous accroîtrons la ville de nouveaux ouvrages 
« et rendrons plus forts les anciens ; [7435] et le tout 
« sera fortifié de telle façon que nous n'aurons plus à 
« craindre, et que ce sera à eux d'avoir peur. » Dal- 
matz de Creixell dit : « Vous avez bien parlé; par 
« ces nouveaux ouvrages nos forces seront centu- 
« plées : nous serons plus à l'aise et combattrons 
« avec plus d'avantages. — [7440] Seigneurs, » dit 
Pelfort, « assurément nous et la ville entière y gagne- 
« rons ; nous nous en trouverons mieux et plus en 
« sûreté. Il n'y a pas de meilleure défense : au nom 
« de Jésus-Christ, mettons-nous à l'œuvre. » [7445] 
Aussitôt ils vont au travail avec tant d'ensemble, que 

1. Lacune? voy. t. I, note sur le v. 7417, et cf. v. 7555. 

2. M. à m. « sur la dent ». 



[1218] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 375 

pères, ni mères, ni fils, ni parents, ne s'attendent l'un 
l'autre 1 , ni le pauvre le riche. Ce fut Rogier Bernart 
qui commença l'œuvre ; on fit les clôtures, le mur, le 
fondement, [7450] les fossés, les lices, les créneaux 
servant à la défense. Mais voilà que par toute la ville 
s'élève un cri d'allégresse, et on se dit l'un à l'autre : 
<$ Réjouissons-nous, carie vaillant Arnaut de Villemur 2 
« est entré, l'homme courageux et fort, valeureux et 
« sage! » 

[7455] Le comte de Montfort réunit son monde : ils 
étaient bien cent mille, tous attentifs à ses ordres. Il 
leur montra Toulouse et ses dépendances : « Sei- 
« gneurs, » dit le comte, « voici la surdent de toute 
« la Chrétienté, de tout salut. [7460] Ils sont si mau- 
« vais, si fiers, si braves, si peu regardant à la 
« dépense, qu'ils sont prêts à batailler et à lutter 
« contre le monde entier. Je suis si irrité, si dépité, 
« que mon cœur se déchire et se fend : plus je deviens 
« fort, plus ils deviennent audacieux. Voici que pour 
« leur gloire et pour mon abaissement, [7465] ils ont 
« tout nouvellement accru la ville. Si je ne puistrou- 
« ver moyen de les confondre, je prise peu ma valeur 
« et votre concours. Mais pourtant, si vous m'en vou- 
« lez croire, ils sont à leur fin. Pour détruire la ville 
« et en prendre vengeance, [7470] nous ferons un 
« autre siège outre le fleuve rapide 3 , de façon qu'au- 
« cun d'eux ne puisse seulement entrer ni sortir ; et 

4. Voy. p. 213 n. 4, et cf. le proverbe cité par Gotgrave au mot 
attendre (et Le Roux de Lincy, II, 427) : .« Tout est fait négligem- 
ment | La ou l'un a l'autre s'attend. » 

2. Voy. p. 171 n. 1. 

3. C'est-à-dire sur la rive gauche. 



376 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1218] 

« nous tiendrons ces deux sièges si longtemps que 
« nous les prendrons par force ou qu'ils se ren- 
« dront. » L'ost entière, d'une commune voix, 
approuve ce parti. [7475] On laissa au siège 1 une 
solide garnison, et les autres passèrent l'eau à Muret, 
bien pourvus de vivres et de munitions. 

Le comte se leva à l'aube, fit sonner les trompes 
et armer son monde ; [7480] lui et les siens occupent 
la place et tous les alentours. Les hauberts et leurs 
couvertures 2 , les beaux écus peints, la clarté des 
heaumes, les boucles d'argent 3 , les chevaux d'Espagne, 
les chapeaux luisants, les enseignes de soie, les gon- 
fanons teints, [7485] les cors, les grêles 4 , les trom- 
pettes, le vent, font retentir la rivière, l'eau et l'air. 
Ils chevauchent fièrement ensemble, sous les yeux des 
barons de Toulouse. Ceux-ci se partagèrent en deux 
troupes : [7490] le comte de Comminges qui sait 
bien se conduire, Dalmatz, Pelfort, Sicart de Puylau- 
rens 5 , avec les belles compagnies pleines de jeu- 



1. Sur Ja rive droite. 

2. Par là l'auteur entend la cotte d'arme, qui dès les premières 
années du xm e siècle se portait par dessus le haubert; voy. Qui- 
cherat, Histoire du costume en France, p. 207; Douët-d'Arcq, 
Collection de sceaux, I, xlv a. 

3. Les boucles des écus. 

4. Voy. graile au vocabulaire. 

5. Ce nom se rencontre dans des actes de H 78, H 83, 1191, 
1192 mentionnés ci-dessus, p. 121 n. 1. Sicart de Puylaurens est 
encore témoin, en 1201, à un acte du vicomte de Béziersen faveur 
de l'église d'Albi (Doat, CV, fol. 129), et on le voit faire sa sou- 
mission au roi de France et à l'Église en 1226 (ïeulet, Layettes, 
n° 1786). Évidemment ces actes, qui couvrent un espace de près 
d'un demi-siècle, doivent être répartis entre deux personnages, le 
père et le fils. — Le Puylaurens dont les Sicarts étaient sei- 



[42-18] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 377 

îies&e, occupèrent les lices et les défenses ; les autres 
traversent les ponts en courant. [7495] Chevaliers, 
bourgeois, archers, sergents, et tous passèrent l'eau , 
personne n'attendant l'autre. C'est Rogier Bernart 
qui commande, dirige et lutte, avec Rogier de Mon- 
taut 1 qui marchait au premier rang, avec le preux Ot 
de Terride 2 et les vaillants défenseurs. [7500] Ils 
occupent la grève, les jardins et les maisons. 

Cependant le comte de Montfort avec tous les siens 
s'avance à travers le village de Saint-Cyprien. Ils fran- 
chissent les abattis avec une telle vigueur qu'ils arri- 

gneurs n'était point, comme l'a cru Teulet (note sur le n» 1786), 
celui du dép. de l'Aude, mais un ch.-l. de c. de l'arr. de Lavaur 
(déjà mentionné au v. 2265). 

1. Voy. p. 297 n. 2. 

2. « La vicomte de Terride s'étendoit dans le pays de Gimoez, 
« ainsi appelé de la rivière de Gimone qui l'arrose, et comprenoit 
« la portion la plus occidentale du diocèse de Toulouse, à la 
« gauche de la Garonne, vers le confluent de ce fleuve avec le 
« Tarn... Ses vicomtes se qualifioient indifféremment vicomtes de 
« Gimoez ou de Terride, château qui étoit le chef lieu de leur 
« domaine. » (Vaissète, II, 427). L'Ot de Terride mentionné ici 
et au v. 7791 était l'un des fils de Jourdain de l'Isle et d'Esclar- 
monde, sœur du comte de Foix Raimon Rogier (P. Anselme, II, 
704; Vaissète, III, 599 a). Il était donc frère de Bertran Jordan 
seigneur de l'Isle, et oncle du fils de celui-ci, également nommé 
Bertran Jordan, sur lesquels voy. p. 313 n. 2. C'est probablement 
lui qui figure, sans surnom, au v. 6114, à côté de l'un des Ber- 
trans Jordan. En septembre 1226 il fut témoin au traité entre le 
comte de Foix et celui de Toulouse (Vaissète, III, 360-1) ; au 
printemps de 1228, il fut pris à Montech par les Français (ibid. 
368) ; bientôt délivré, paraît-il, il est témoin, le 6 juin de la même 
année, à un hommage prêté à Raimon VII (ibid. 369). Il mourut 
vraisemblablement en 1241, puisque le 29 sept, de cette année, 
son fils Raimon Jordan fait hommage au comte de Toulouse pour 
tout ce qu'il tenait du chef de son père dans le diocèse de Tou- 
louse (Teulet, n» 2939). 



378 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [12Í8] 

vèrent droit à la grève et aux jardins. [7505] Michel de 
Harnes s'est lancé en avant : Gautier de la Betone et 
Philippe d'Aiguilent chevauchent à l'envi en tête des 
autres. Arnaut de Villemur, au cœur fin et vaillant, est 
sur ses gardes, qui les attend : [7510] il pousse son 
cri, baisse la lance, part au galop, et frappe un 
cavalier qu'il abat sanglant. Assiégés et assiégeants 
se précipitent d'un commun accord (?)', criant les uns 
Toulouse! les autres Montfort! et lorsqu'ils se ren- 
contrèrent ils firent un massacre. [7515] Mais les 
lances polies, les lames brillantes, les dards, les pics, 
les aciers tranchants (?), les pierres rondes, les épieux 
à lames de fer, les fines flèches, les carreaux aigus, 
viennent si dru du côté de la ville, [7520] que les écus, 
les heaumes, les armures sont brisés, et que les assié- 
geants se replièrent. En quittant la mêlée, les Français 
se retirèrent du côté de l'eau, poursuivis l'épée dans 
les reins [7525] par ceux de la ville qui poussent leur 
succès, et les forcent à se jeter dans le fleuve, où 
cavaliers et chevaux trébuchent et tombent. Le comte 
de Montfort, avec son lion menaçant, se tourne, se 
retourne, et frappe si fièrement [7530] qu'il tient tête 
et protège les siens quoique ayant le dessous. Enfin 
ils passèrent, frappant et combattant, la Garonne 8 et la 

1. La correction que j'ai proposée pour le v. 7512, au t. I, est 
bien douteuse; p.-ê. feron Tacordament indique-t-il le fait d'enga- 
ger la mêlée, de s'aborder, par opposition à ferol departiment du 
v. 7521. 

2. M. à m. « un bras de la Garonne », mais il faut entendre 
toute la largeur du fleuve, parce que les croisés ayant repassé le 
fleuve, non pas à Muret, comme ils avaient fait en venant 
(v. 7476), mais entre cette ville et Toulouse, ils ont dû traverser, 
non pas seulement un des deux bras que forment les îlots situés 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 379 

rive. Le comte s'en revient, plein de dépit; et quand 
ils furent tous réunis, il dit aux siens avec colère : 
[7535] « Barons, je ne sais que dire ni pourquoi je 
« suis ainsi châtié : point n'est merveille si j'éprouve 
« une peine amère, quand une gent faillie, qui m'avait 
« prêté serment, m'inflige chaque jour de nouvelles 
« hontes, de nouveaux déshonneurs. Pour nous ven- 
« ger d'eux et refaire mon honneur, [7540] rentrons 
« nous loger dans Saint-Cyprien, et ne fuyons plus 
« d'aucune part ! » Gautier de la Betone lui répond 
aussitôt : « Par Dieu, beau sire comte, ils nous l'ont 
« bien fait voir : vous n'avez jamais vu meilleurs hom- 
« mes ni de meilleure graine ; [7545] car ils sont bons 
« guerriers et pleins d'énergie. Ils sont si durs, si 
« sauvages, si féroces, qu'ils ont mis le serpent aux 
« prises avec votre lion. Si vous n'êtes pas Golfier 1 

en amont de Toulouse, mais les deux bras, afin de se retrouver 
sur la rive droite, dans le voisinage de leur camp. P. de V.-C. 
(Bouquet, 111b) raconte brièvement, mais avec netteté, l'insuccès 
des croisés : « Quos (ceux qui ont été nommés dans le passage cité 
« ci-dessus, p. 369 n. 3) cum cornes nobilis duxisset ultra Garum- 
« nam fluvium, ut Tolosa ultra citraque obsideretur, venerunt ad 
« burgum Sancti Gubrani, ut ibi exercitus permaneret. Sed Tolo- 
« sani, in manu valida exeuntes , dictum exercitum probibuerunt 
« intrare. Nostri etenim cum equis armatis venire non poterant 
« propter fossata quae Tolosani fecerant infinita. Unde nostri, 
« licet multi, cum rubore et verecundia abierunt retrorsum, sua 
« figentes tentoria in ripa Garumnae, longe aliquantulum a dicto 
« burgo. » 

1 . Cette allusion trouve son explication dans le passage ci-après 
de la chronique du prieur du Yigeois : « ... Gulpherius de Tur- 
« ribus, ejusdem (Lemovicensis) diœcesis, vir memoria dignus, 
« qui, cum crebros concursus exerceret in hostes et multa damna 
« de die in diem inferret, accidit una die quod rugitum cujusdam 
« leonis a serpente circumligati audivit, et audacter accedens 
« leonem libérât. Qui, quod admirabile dictu est, memor accepti 



380 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-1248] 

« pour le délivrer, nous, vous, les autres nous sommes 
« perdus. [7550] C'est pourquoi je redoute fort qu'il 
« nous arrive malheur si nous nous logeons aussi 
« près de la ville. » Le parti auquel s'arrêtèrent les 
barons fut que, laissant bien un cent de loges et de 
chaudières, ils reculèrent d'une demi-lieue, [7555] 
et plantèrent leurs tentes sur le terrain battu 1 . Les 
barons de Toulouse allègres et joyeux rentrent en la 
ville. 

CXGVIH. 

Rentrés en la ville, ils font prévenir Bernart Paraire 2 

« beneficii eum sequitur, sicut unus leporarius; qui quamdiu fuit 
« in terra illa, nunquam recedens, multa commoda illi tulit, tam 
« in venationibus quem in bellis, etc. » (Labbe, Nova Bibliotheca, 
II, 293 ; Bouquet, XII, 428 ; reproduit littéralement, sinon d'après 
le prieur du Vigeois, du moins d'après une source commune, dans 
le Magnum Chronicon belgicum, Pistorius, Rerum Germanicarum 
Scriptores, III, 129-30; M. Delisle me signale le même récit 
dans le traité à l'usage des prédicateurs attribué à Etienne 
de Bourbon , et dans les Flores Chronicorum de Bernart 
Gui ). — On reconnaît dans ce récit une fable qui forme 
l'un des épisodes du Chevalier au lion de Ghrestien de Troyes 
(éd. Holland, v. 3335 et suiv.) et de Gilles de Chin (éd. de Beif- 
fenberg, p. 130-1), cf. Holland, Crestien von Troies, Tùbingen, 
1854, p. 161. — Le personnage, parfaitement historique, à qui le 
prieur du Yigeois fait honneur de cette aventure, est Golfier de 
Las Tours, seigneur périgourdin, aïeul de Bertran de Born. Il se 
distingua à la première croisade. Les historiens célèbrent son 
intrépidité à l'assaut de Marrah (1098) où il monta le premier. Son 
nom et ses exploits paraissent être restés longtemps dans la mé- 
moire, car un troubadour du commencement du xui e siècle, Ugo 
de Pena, fait allusion à une autre de ses aventures (Cora quem 
desplagues amors). 

1 . Paziment ; il s'agit probablement du terrain, sinon pavé, du 
moins aplani et battu, où était le siège. 

ï. Un « W. Bernardus Parator » est, en avril 1215 (n. st.), témoin 



[Í2Í8] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 384 

et maître Garnier [7560] d'aller tendre les trébuchets 
et de commencer la lutte. Ils furent bien dix mille à 
tendre les cordes. Dans les frondes ils mirent de 
grosses belles pierres, et les voilà abattant et mettant 
en pièces le château Narbonnais et ses grandes portes, 
les murs, les bretèches, les parapets qui les rejoignent, 
[7565] et les meurtrières de la tour Ferrande '. Et ils 
crient : « Toulouse! voilà que le feu de la guerre 
« gagne ! et maintenant est venu 2 l'objet de nos 
« désirs, le vaillant jeune comte, notre droit sei- 
« gneur ! » [7570]. Mais en peu de temps diminua 
leur joie, car le vent, le tonnerre, l'orage, la tempête, 
firent tomber pendant trois nuits et trois jours entiers 
une telle pluie que la Garonne déborda et envahit la 
grève, [7575] les chemins, les places, les jardins, les 
vergers, et, jusqu'au milieu de la ville, pénétra dans 
les celliers, à ce point que sur l'eau il ne resta pont 
entier, ni levée, ni moulin 3 . Au milieu de la Garonne, 



à un acte passé à Toulouse (Teulet, Layettes, n° 1117); paraire 
signifie « apprâteur d'étoffes », voy. Du Cange, parator. 

1. Gatel mentionne plusieurs anciennes tours de Toulouse (Mé- 
moires de l'hist. de Languedoc, p. 136), mais non celle-ci qui appar- 
tenait sans doute au château Narbonnais. 

2. Traduit d'après la correction proposée à la note du v. 7568. 
Il n'est pas douteux qu'il s'agit bien ici de l'entrée du jeune 
comte, car la même idée est exprimée et développée au même 
endroit dans la rédaction en prose. 

3. Ni pals ni alabers, v. 7578; pals et alàbers désignent, selon 
M. Chabaneau, Rev. des langues rom. 2, I. 205 et 361, le premier 
l'arbre vertical engagé dans la meule courante d'un moulin, le 
second l'arbre horizontal de la roue motrice. Ces deux pièces im- 
portantes ne peuvent avoir été enlevées par les eaux qu'avec le 
moulin où elles se trouvaient, ce qui m'autorise à mettre « mou- 
lin » à la place de deux mots dont la traduction exigerait une 



382 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. L^'**] 

où est le courant qui descend des montagnes, [7580] 
il y avait deux tours en état de défense, munies de 
créneaux et occupées par des hommes de la ville 
braves et actifs 1 ; et quand l'eau eut baissé, et que le 
fleuve fut rentré dans son lit, le puissant comte de 
Montfort, dur et superbe, avec sa grande croisade et 
ses grandes troupes de mainadiers, [7585] occupa la 
rive, la grève et les prés, et fit entrer dans l'Hôpital 2 
les vaillants soudoyers, les bonnes compagnies et les 
arbalétriers, et fit de bonnes clôtures, des fossés dans 
le sol (?) des murs, des archères dans les étages supé- 
rieurs, [7590] où se tient le lion malfaisant avec son 
gonfanonier; il y place des munitions et des vivres à 
muids et à setiers. II mande par messagers actifs et 
diligents qu'on fasse venir par l'Agenais les bateaux 
rapides 3 ; et sur la belle place sablonneuse [7595] il 
construit les calabres sur lesquels on place des targes 4 , 

longue périphrase. — Alabrum est traduit dans un ancien glossaire 
par « traoul » (treuil), Du Gange, alabrare. 

1. L'enchaînement des idées est meilleur dans la réd. en pr. 
qui, après avoir décrit les ravages exercés par l'inondation, pour- 
suit ainsi : « et au pont de Saint-Gyprien il ne resta que les deux 
« tours esquelles il y avait honne garnison de ceux de la ville, t 
Peut-être manque-t-il un vers ou deux au texte du poème. 

2. Sans doute l'hospice Saint-Joseph de la Grave, sur la rive 
gauche de la Garonne, près du fleuve, qui est appelé « Hospitale 
de Grava » dans un document de H 97 cité par Catel, Mémoires de 
l'histoire du Languedoc, p. 150. 

3. Pour apporter des vivres. 

4. Targiers, ici et au v. 8407, paraît signifier, non pas comme 
l'entend Fauriel, « des hommes armés de targes », mais plutôt 
un appareil défensif formé de targes jointes. Nous savons qu'à 
l'attaque des places les sergents plaçaient en ligne les grands bou- 
cliers appelés targes, le long du fossé; voy. les ex. cités dans Du 
Cange, VI, 509, col. 3, et cf. la Mort de Garin, éd. DuMéril, p. 144. 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 383 

car il veut abattre la tour et prendre ses défenseurs. 
Grandes sont dans Toulouse l'émotion, la peine, la 
tristesse, la douleur, l'affliction, la peur, l'effroi des 
hommes et des femmes. [7600] On se dit l'un à 
l'autre : « Jésus-Christ miséricordieux, veillez sur le 
droit de vos fidèles ! » Et les dames vont pieds nus prier 
aux moutiers, portant les offrandes, les beaux pains, les 
deniers, les cierges, les chandelles, pour placer sur 
les chandeliers ; [7605] elles prient la Vierge en qui 
fleurit la rose, et de qui naquit le digne fils, qui est 
glorieux et véridique, de ne pas permettre qu'ils 
soient confondus par les ennemis superbes. 

Cependant on convoque les chefs principaux, et 
Dalmatz de Creixell qui sait bien parler [761 0] parle 
comme il convient, donnant de sages conseils : « Sei- 
« gneurs, si les circonstances sont dures et con- 
« traires, gardez-vous cependant de vous abandon- 
« ner à la tristesse et à l'effroi : bien souvent une 
« perte est l'occasion d'un grand bien 1 . » 

Pour la défense de la ville il fut convenu [7615] 
que le comte de Comminges avec ses compagnons, 
Bernart de Montaut 2 , l'Abbé 3 , Rogier 4 , Guiraut 5 , 
Pelfort, tous à cheval, et le peuple de Toulouse bel- 
liqueux et actif, occuperaient les tranchées, les fossés 
et les portes, [7620] et de l'autre côté Rogier Bernart, 



1. Le discours semble incomplet. 

2. Paraît dans un acte de 1201 environ; voy. p. 298 n. 1, et dans 
l'acte de 1208 indiqué p. 297, n. 2. 

3. Frère du précédent et du suivant; voy. p. 298 n. 1. 

4. Rogier de Montaut; voy. p. 297 n. 2. 

5. Guiraut de Gourdon? voy. p. 344 n. 2, ou Guiraut Unaut? 
voy. p. 363 n. 2. 



384 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [-I2Í8] 

qui est bon et agréable, manda au Chapitre et aux 
conseillers de la commune et aux autres prudhommes, 
bourgeois et marchands, de réunir les ingénieurs, les 
mariniers, les manœuvres, les bonnes compagnies, 
les sergents loués, [7625] pour secourir les tours, car 
il y a presse. Ils répondirent : « Nous le ferons volon- 
« tiers. » Parmi la ville ils choisissent les ouvriers, et 
à la tête du pont 1 ils placent les charpentiers. Mais 
ceux-ci redoutèrent de passer, car la voie est péril- 
leuse, [7630] le pont étant écroulé par morceaux 
dans le fleuve. Cependant Pedro Domingo, un vaillant 
écuyer d'Aragon, se risqua, et fit pour fixer la corde 
deux voyages complets (?) [7635] Du deâans comme 
du dehors cent mille hommes le regardent, se disant 
l'un à l'autre : « Voilà un homme leste! » Puis ils 
firent un pont de cordes, avec claies transversales 2 , 
et par ce moyen la voie fut établie jusqu'à la vieille 
tour. Mais pour secourir l'autre tour, la difficulté est 
plus grande, [7640] car il n'y a ni passage, ni pont, ni 
escalier. D'une tour à l'autre, avec de longues corde- 
lettes doubles, ils font passer, en un panier de roseau 3 
qui ressemblait à une carnassière, les vivres et les car- 
reaux acérés. Pourtant Ugo de la Mote, un vaillant che- 
valier, [7645] accompli dans les armes et dans tout 
autre métier, se mit à l'eau le premier avec une bonne 

1. Du côté de Toulouse, sur la rive droite. On a vu, v. 7577, 
que le pont avait été enlevé par les eaux. 

2. C'est le sens le plus naturel, quoiqu'il oblige de rapporter 
traversers, qui est masculin, à cledas, qui est féminin. 

3. J'avais traduit, au vocabulaire, cesca par glaïeul, d'après le 
Glossaire botanique de M. Azais; M. J. Bauquier fait remarquer 
(Romania, VI, 453) que ce mot désigne proprement les plantes 
du genre typha, notamment le roseau des étangs. 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 385 

compagnie, pour aller défendre la tour avec les mem- 
bres du Chapitre. Mais si fortes étaient les ondes, si 
rapide le courant, qu'il ne put y arriver et passa de côté, 
[7650] tandis qu'à l'autre pont 1 on se battait, recevant 
et donnant de grands coups mortels. Mais voici que 
le Chapitre, vaillant et actif, se risque dans l'eau pro- 
fonde : ils fortifient la tour et la ravitaillent. [7655] 
Le comte de Montfort, guerrier intrépide, veut ruiner 
la tour et ses créneaux ; nuit et jour, à coups pressés 
de pierres de taille, de pierres rondes, le calabre 
la bat, le pierrier la démolit, [7660] si bien que 
tout le mur est brisé, avec portes, voûtes, pierres 
d'arêtes, et que le mortier tombe. Ceux du dedans 
voyant qu'il n'y a rien à faire, le cœur intrépide, 
l'imprécation à la bouche, reçoivent tant de blessures, 
[7665] que leurs braies sont tachées de sang. Pleins de 
dépit, cédant à la force, le cœur noir, ils abandonnent 
la tour, où monte le héraut du comte de Montfort et 
de ses pèlerins qui poussent des clameurs joyeuses. 

CXCIX. 

[7670] Ils poussent des clameurs joyeuses et crient 
Montfort ! « Car le terme est venu où nous recouvre- 
« rons la terre et vous ferons déguerpir ! » Mais 
ceux de l'autre tour répondirent : « C'est ce qui sera 
« décidé par le fer au milieu des larmes; [7675] et 
« si vous êtes mauvais , méchants, vantards, nous 

1 . Le sens probable est « à l'autre bout du pont » ; la lutte avait 
lieu entre les assaillants établis sur la rive gauebe , et les défen- 
seurs de celle des deux tours qui était la plus rapprochée de cette 
rive. 

il 25 



386 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 8] 

« avons pour nous le droit, la ville, courage et notre 
« seigneur. » Mais ce n'est point merveille s'ils se 
donnèrent peur, n'ayant ni roi ni comte 1 ni personne 
pour les protéger, sinon Dieu Jésus-Christ qui les 
aime et les secourt. [7680] Le comte de Montfort et 
ses adhérents ont planté l'oriflamme sur la tour en- 
tourée d'eau. Si fort s'approchèrent les nôtres et les 
leurs, qu'au milieu du fleuve archers et mariniers se 
battent ensemble nuit et jour, [7685] et qu'ils se 
blessent leurs chevaux à l'abreuvoir. Sur ces entre- 
faites une grande splendeur luit par la ville, les pro- 
tège, les fait renaître et leur donne du cœur : Bernart 

de Gasnac 2 est venu 3 avec bonne compagnie et 

cœur vaillant, [7690] pour défendre la ville et com- 
battre pour eux. Jamais vous ne vîtes son pareil pour 
la droiture, ni chevalier d'un mérite plus accompli : 
il a sens et largesse et cœur d'empereur ; il gouverne 
Parage et guide Valeur. [7695] Pour rétablir le droit, 
pour écraser le mal, il est venu par zèle défendre 
Toulouse et le comte ; avec lui Raimon de Vais qui 
est de sa parenté, et Vezian de Lomagne 4 , un vaillant 
vavasseur. Les membres du Chapitre, gouverneurs 
de la ville, [7700] entrèrent avec joie 5 accompagnés 

1. Voy. p. 97 n. 2. — 2. Voy. p. 347 n. 3. 

3. Je n'entends pas al santor que Fauriel traduit, de la façon la 
plus aventurée, par « vers la Pentecôte ». 

4. C'est le vicomte de Lomagne qui paraît encore au v. 8959. En 
1221 il fit à son fils Espan, mentionné ci-après v. 9483, donation de 
tous les biens qu'il avait dans les diocèses d'Agen, de Lectoure et 
de Toulouse (ïeulet, Layettes du Trésor, n° 1472). Un acte men- 
tionné par Vaissète, III, 294, montre qu'en 1216 encore il recon- 
naissait Simon de Montfort pour seigneur. 

5. Ilsétaient sans doute sortis pour aller au-devant de B. deCasnac. 



[Í218] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 387 

des Brabançons; et les hommes de Toulouse, y com- 
pris le petit peuple, allèrent les recevoir avec joie et 
allégresse. Les cris, les enseignes, les cors, les trompes, 
font retentir la ville et dissipent la brume. 

[7705] Le comte de Montfort, lorsqu'il entendit la 
rumeur, passa l'eau 1 avec peu de monde pour se 
rendre du côté des arrivants, laissant bien garnis 
l'Hôpital et la tour 2 ; il arriva au siège et s'entretint 
avec les siens : « Seigneurs, » dit le comte, « vos pires 
« ennemis [771 0] abandonnent l'eau, la ville et les 
« ponts 3 , et j'ai ouï là dedans un tumulte qui indique 
« qu'ils veulent s'en aller, sachez-le bien, ou c'est un 
« secours ami qui leur vient. » Survient un messager 
qui lui a dit la vérité : « Sire comte, il est entré du 
« renfort à Toulouse : cinq cents chevaliers [771 5] 
« avec Bernart de Casnac qui défendront la ville, et 
« vous, vous aurez à les combattre. — Ami, « dit le 
« comte, ils ont fait une folie : quand j'entrerai, les 
« traîtres sortiront, et jamais, tant que je vivrai, des 
« bannis vagabonds [7720] n'effraieront ni moi ni 
« l'Église ! » Le comte, le cardinal, les conseillers, 
Amauri 4 , l' évoque de Toulouse et les autres person- 
nages délibérèrent secrètement entre eux : « Sei- 
« gneurs, » dit le comte, « je me plains à vous 
« [7725] de ce que tous mes soudoyers veulent me 
« quitter, parce que je n'ai pas de quoi les payer et 
« ne sais que leur dire. Sachez-le, cette ville m'a mis 

1. Il était sur la rive gauche et se rendit au siège vers Mon- 
toulieu. 

2. La tour qu'il avait enlevée aux Toulousains. 

3. Le texte ajoute e la valor, simple cheville. 

4. Le fils de Simon. 



388 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

« en tel état que chaque jour je vois baisser mon 
« prix et ma valeur. Il n'y a que deux alternatives, 
« Dieu m'accorde la meilleure ! [7730] c'est , par 
« Sainte Marie de Rocamadour, que la ville me tuera, 
« ou c'est moi qui les tuerai ! — Comte, » dit le 
cardinal, « le Dieu que j'adore sait bien où est le 
« droit et qui sont les pécheurs. » 

La veille du dimanche, fête sacrée [7735] où Dieu 
donna aux apôtres clarté et splendeur, le comte 
Simon se lève de bon matin, à l'aube, avec sa belle 
compagnie et ses éclaireurs, pour détruire les vignes 
et les autres cultures, et occupe les champs du côté 
de l'orme de l'Oratoire 1 . [7740] Les barons de la ville, 
grands et petits, qui sont exercés aux armes et bons 
combattants, courent à l'envi garnir les abattis et tout 
le tour de la ville. Chevaliers et bourgeois, Braban- 
çons bons guerriers [7745] et le vaillant peuple 
prêt au combat, sergents solides, dardiers et fron- 
deurs, occupent les jardins et les vignes, les che- 
mins et les places, et le beau champ de bataille. De 
part et d'autre on se rapproche; [7750] les cris, les 
trompes, les cors, les tambours, l'éclat des heaumes, 
l'or s'alliant au blanc, affermissent les cœurs et 
accroissent la hardiesse : on voit venir ensemble, 
comme les feuilles avec les fleurs, l'orgueil, la cruauté, 
en même temps que les cavaliers ; [7755] et le ciel et 
la terre, l'air et la brume, frémissent et retentissent 
au son de l'acier. Les barons de Toulouse, témoins de 

1. P.-ê. l'oratoire du crucifix de la porte de Montoulieu, qui 
selon Gatel (Mémoires de l'hist. du Languedoc, p. 193) se trouvait, 
encore au xvi e siècle, « dans le fossé de la ville, joignant la porte 
de Montolieu qui est du costé des fauxbourgs. » 



[4218] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 389 

ce tumulte, commencèrent la lutte, pour se défendre, 
pour repousser l'assaillant, [7760] et sur la belle 
place, devant Saint-Sauveur 1 , entre les deux partis 
recommence la guerre. 



CC. 



La guerre recommence , avec cris et lutte ; la 
compagnie de Simon vient par les places , des 
deux côtés on joue de l'éperon; en tête Amauri 
de Craon, Gautier de Cambrai, Tibaut de Blaison 2 , 
Gillebert des Roches, Dreu de Mello 3 , Raoul de 

1. La chapelle et le cimetière Saint-Sauveur étaient situés en 
dehors des murs près la porte Saint-Étienne, à l'est de la ville. 
On lit dans Gatel (Mémoires, p. 171) : « Le cimetière Sainct 
« Sauveur estoit le grand cimetière, et l'église qui y est aujour- 
« d'huy bastie, la façon de la porte de l'église, ensemble les sepul- 

« chres que l'on void sur icelle témoignent assez leur anti- 

« quité. » 

2. Canton des Ponts-de-Gé, arrrond. d'Angers. Tibaut était 
d'une famille sur laquelle on a des témoignages suivis du xi e au 
xm e siècle, et où le nom de Tibaut semble avoir été héréditaire. 
Il paraît dans l'histoire depuis 1206 jusqu'à 1229, époque de sa 
mort. Il est l'auteur de quelques chansons qui lui assignent un 
rang parmi les trouvères de second ordre. M. A. Longnon a publié 
sur ce personnage des recherches (Annuaire- Bulletin de la Société 
de l'Histoire de France, 1870, p. 85-90) auxquelles il y a lieu 
d'ajouter le témoignage du poëme, le seul qui constate la présence 
de Tibaut à la croisade contre les Albigeois. 

3. Mello, canton de Greil (Oise). Dreu de Mello, seigneur de 
Loches, fils de Dreu de Mello, connétable de France de 1193 à 
1218 (Delisle, Cat. des actes de Ph.-Aug. p. lxxxiv) , paraît dans 
l'histoire en 1205, époque où il reçoit de Philippe- Auguste les 
châteaux et châtellenies de Loches et de Ghâtillon-sur-Indre 
(Delisle, Cat. n os 929 et 930). Il prit part non-seulement à la croi- 
sade albigeoise, fait qui n'est connu que par cette mention du 
poëme, mais encore, en 1219, à celle de Damiette {Recueil de 



390 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [i 21 8] 

Nesle 1 , Aubert de Chauderon, [7770J Jofroi de 
la Trene ■(?), Rainier d'Aubusson , Jean de Berzi 2 , 
Ramier de Rançon 3 , Pierre d'Escorailles 4 , Tibaut 
d'Orion 5 , Gervais le Ventru, Gillebert Maubuisson, 
Robert de Beaumont 6 , Robert de Chalon, [7775] 
Robert de Piquigni, Robert de Chinon, Raoul de 
Poitiers, Giraut de Lansson 7 , Raimbaut de Trie 8 , 

pièces pour faire suite au cartulaire général de l'Yonne, publié par 
la Société de l'Yonne, sous la direction de M. Quantin, Sens, 1873, 
charte 177). En 1234 il faisait partie du conseil qui, sous Thibaut 
le Chansonnier, administrait la Champagne (D'Arbois de Jubain- 
ville, Hist. des comtes de Champagne, IV, 568). Le dernier acte 
connu de lui est de mars 1240 (Teulet, Layettes, n° 2861). Peu 
auparavant il avait manifesté l'intention de se rendre en Terre- 
Sainte (D'Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champagne, 
V, 365-6, n» 2479, acte du 6 oct. 1238). Son sceau dans Douët 
d'Arcq, Collection de sceaux, n° 2777. 

1. Arr. de Péronne. On sait, par un acte de 1215, que R. de 
Nesle était frère de Jean, sire de Nesle et châtelain de Bruges, 
et gendre de Barthélemi de Roie, chambrier de France (Delisle, 
Cat. des actes de Ph.-Aug. n° 1515). Il fit partie de l'expédition 
du jeune roi Louis en Angleterre (Hist. des ducs de Normandie et 
des rois d'Angleterre, p. p. Fr. Michel, p. 166). 

2. Frère de Foucaut de Berzi, ci-dessus, p. 218 n. 7. 

3. Haute- Vienne, cant. de Châteaupousat, arr. de Bellac? On 
connaît, en 1194, un Jofroi de Rançon (Delisle, Cat. des actes de 
Ph.-Aug. n» 413). 

4. Cantal, cant. de Pleaux, arr. de Mauriac. 

5. Orion est un nom bien peu probable; p.-ê. de Riom? 

6. Le même qui est déjà mentionné au v. 6671 ? Voy. la note 
de la p. 340. 

7. Lançon (Ardennes), arr. de Vouziers, cant. deGrandpré? ou 
Lançon (B.-du-Rhône), arr. d'Aix, cant. de Salon? Le premier 
est historiquement plus probable, puisqu'il s'agit d'un croisé, mais 
d'autre part le nom Giraut est bien rare dans le nord de la France. 

8. Trias, Trie, cant. de Chaumont, arr. de Beauvais? On con- 
naît un Renaut de Trie en 1237 (Douët d'Arq, Collection de sceaux, 
n» 3777). 



[42-18] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 394 

Jean de Bollon 1 , Gui de Mortagne, Rainier le Fri- 
son 2 , Amauri de Luset, Bertran de Courson, [7780] 
et les autres , tous fiers et farouches. Français et 
Bourguignons viennent ensemble d'une telle allure 
que la terre, l'herbe et le sable en sont écrasés. 
Ceux du dedans , l'habile Rogier Bernart et les 
autres barons, [7785] chevaliers et bourgeois, le 
peuple de la ville, les sergents, les gens de pied 
reçoivent avec énergie leur attaque, ferment la bar- 
rière et placent au-dessus l'enseigne de Mont-Àigon 3 . 
Élie d'Auberoche 4 , un vaillant brabançon, [7790] lui, 
B. Navarra et leurs compagnons, Ot de Terride, 
Guiraut de Gourdon 5 , le vaillant Amalvis, Ugo 
de la Mote, B. de Saint-Martin 6 , R. de Roussillon. 
Pierre de l'Isle , qui frappa de sa lance [7795] 
le premier qui venait à l'attaque, vit la hampe 
se briser et resta le tronçon dans la main, tous 
ceux-là soutinrent le premier effort. Et on entendait 
crier : Toulouse ! Montfort ! Craon ! et trompes et 
grêles font retentir le ciel, [7800] lances, dards, 



1. Bouillon? 

2. Le même probablement que le <r Rainaut lo frisos » du 
v. 7214. 

3. Peut-être pour « Montagut », car au v. 9511 sont mentionnés 
les chevaliers de « Montaigo », et à l'endroit correspondant la 
rédaction en prose porte « Montagut ». 

4. Lieux de ce nom dans le Cantal et la Dordogne. 

5. Voy. p. 314 n. 2. 

6. Nom (Bernart, Bertran?) et surnom trop fréquents pour qu'on 
puisse proposer une identification bien probable. « Bernardus de 
Sancto Martino » est poursuivi, entre 1244 et 1247, pour avoir 
donné des aliments à deux femmes vaudoises (Registre de l'inqui- 
sition de Toulouse cité par Belhomme, Mém. de la Soc. archéol. 
du midi de la France, VI, 129). 



392 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

piques, masses, brandons, guizarmes, pierres, haches, 
javelots, flèches, carreaux, massues pleuvent de toutes 
parts, de sorte que les hauberts, les heaumes, les 
écus, les arçons, [7805] les insignes admirables, les 
bordures, les boutons, les chevaux, les tresses, l'or, 
le ciclaton, étaient rouges de sang. Tels furent la 
noise, le bruit, le tumulte, que beaucoup de ceux de 
la ville rentrèrent à la dérobée, [781 0] traversant les 
fossés de la ville avec de l'eau jusqu'au menton ; les 
autres, cependant, combattent au dehors dans le 
champ, habitants de la cité ou du bourg, archers et 
gens de pied, et tuèrent dans la vigne Guillaume 
Chauderon 1 . Des deux côtés on se bat sur son corps. 
[781 5] Sicart de Montaut 2 résiste avec énergie : car- 
reaux, lances, écus, heaumes, chevaux, épieux, sont 
plus serrés que piquants de hérisson. Pourtant les assié- 
geants enlèvent de vive force le corps [de Guillaume] . 
[7820] Mais une gent étrangère, Blaventins 3 et Bre- 



1 . Ce personnage m'est d'ailleurs inconnu ; je ne sais s'il était 
de la famille de Jean Chauderon qui fut, dans la seconde moitié 
du xm e siècle, connétable de la principauté d'Achaïe; voyez 
Buchon, Recherches historiques sur la Principauté française de 
Morée, I, 152 n. 3, et l'index onomastique du même volume. 

2. On a vu paraître, aux vers 5755 (voy. p. 297, n. 2), entre les 
partisans du comte de Toulouse, un Rogier de Montaut; je ne 
saurais décider s'il y a lieu de rattacher à la même famille le 
Sicart de Montaut, partisan de Simon de Montfort, qui figure ici 
et plus loin, v. 9011. Un « Sicardusde Monte alto «est témoin en 1230 
à un acte de Raimon VII (Teulet, Layettes, n° 2079) ; en 1245 il 
est chargé par ce prince d'une mission importante et qualifié à 
cette occasion de « dilectus ac fidelis noster » (Bibl. de l'Ecole des 
chartes, 2, II, 191-2). 

3. Les « Blaventi » du v. 7820 ne paraissent pas différents des 
« Blauotini » ou « Bloetini », Flamands du pays de Fumes, sur 



[42*8] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 393 

tons, viennent par le champ, sans armures et féroces, 
portant feu et paille et torches et tisons, ils courent 
vers la ville en criant Craon ! Du côté de la ville, ser- 
gents et damoiseaux les reçurent [7825] à grands 
coups, et le comte s'en retourna avec la foule. 

Le jour de Pentecôte 1 , lorsque les bourgeons 

percent, le comte ouït la messe et puis entra en un 

pavillon, [7830] avec le cardinal et l'abbé et l'évêque 

plein de malice, avec Amauri [de Montfort] et Bouchart 2 

et son frère Gui 3 , Alain, Foucaut et les autres barons. 

« Seigneurs, » dit le comte, « j'ai bien droit et raison 

« de vous mettre en demeure, vous et tous les 

« autres, [7835] afin d'arriver à reprendre Toulouse 

« et les barons qui y sont, et je prie Dieu de me la 

« rendre ou de me donner la mort, car ils m'ont mis 

<t au cœur tristesse et anxiété, tellement que je ne 

« les puis combattre et ne sais où j'en suis. Et je ne 

« puis supporter la grande dépense, [7840] car mes 

« soudoyers m'ont dit non, ainsi que les compagnies, 

« parce que je n'ai pas de quoi leur donner. Mais, si 

a vous m'en voulez croire, je vous donnerai bon 

« conseil. Je fais faire une chatte telle qu'on n'en a 

« pas fait d'aussi bonne depuis le temps de Salomon : 

« [7845] elle ne craint trébuchet, pierrier ni pierre 

« taillée, car les plates-formes, les ailes, la maîtresse 

lesquels -voy. Du Gange, Blavotini. Ils sont bien distincts des 
Brabançons (Braiman, Braimanso), lesquels sont à la solde des 
Toulousains; voy. ci-dessus, p. 59 n. 2. 

1. Le lendemain de l'attaque qui vient d'être contée; cf. 
v. 7734-5. 

2. Bouchart de Marli ; voy. p. 51 n. 3. 

3. Sans doute, malgré Tintercalation de Bouchart, Gui de Mont- 
fort, le frère d' Amauri. 



394 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [J2Í8] 

« poutre, les chevrons, les portes, les voûtes, les 
« liens et les supports sont de tous côtés renforcés de 
« fer et d'acier. Quatre cents de nos meilleurs cheva- 
« liers, [7850] cent cinquante archers bien armés, 
« seront placés par moi dans la chatte, et nous tous 
« à pied nous les pousserons dans le fond du fossé 
« de la ville ; et quand fils et pères l seront réunis , à 
« coups d'épée et de masses nous ferons un tel abat- 
« tage [7855] que nous baignerons mon lion dans le 
« sang et les cervelles. Je mettrai Toulouse en feu et 
« en charbon, ou je recevrai la mort et le martyre ! 
« — Comte, » dit le cardinal, « sainte Église vous 
« ordonne de n'avoir crainte ni doute mauvais, 
« [7860] car elle a pouvoir de vous dépouiller et de 
« vous donner, pouvoir de vous défendre, pouvoir 
« de vous pardonner, et si vous la servez bien, vous 
« en serez récompensé. Combattez donc Toulouse, car 
« il le faut. » 

Sur ces entrefaites vient un messager qui leur dit 
ces paroles : [7865] « Seigneurs, voici venir le puis- 
er sant comte de Soissons 2 , avec une si belle troupe 
« de croisés que vous aurez désormais assez de monde. 
« — Ami, » dit le comte, « ce m'est bel et bon ; allons 
« les recevoir. » 

CCI. 

« Allons les recevoir, car ils nous arrivent bien à 

1. C'est-à-dire tout le monde; cf. des expressions analogues, 
vv. 370 et 2168. 

2. Raoul III de Nesle, comte de Soissons. Voir Art. de ver. les 
dates, II, 929. — Sa participation à la croisade n'est connue que 
par ce texte. 



[4218] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 395 

« point. » [7870] Le comte s'y rend avec joie, suivi 
de ses compagnons : Amauri, Bouchart, Guyot, Rai- 
nier 1 , et lorsqu'ils s'abordèrent, le comte de Montfort 
lui adresse de gracieuses paroles, et l'interpelle douce- 
ment : « Sire comte de Soissons, je souhaite et désire 
« votre amour, [7875] et vous pouvez bien connaître 
« combien j'en ai grande envie : je vous ai donné 
« une plus grande preuve d'affection qu'à nul autre 
<t chevalier, car depuis que j'ai vu vos lettres et votre 
« messager, m' annonçant que vous veniez à mon 
« secours avec Oton d'Angelier 2 , j'ai fait construire 
« une chatte, un château, un pierrier, [7880] et pour 
« que vous en eussiez tout le renom et toute la gloire, 
« je n'ai pas voulu prendre Toulouse jusqu'à votre 
« arrivée. Vous aurez du butin le cinquième ou le 
« quart; les meilleurs destriers seront pour vous, 
« et vous en donnerez à ceux qui en auront le plus 
« besoin. [7885] Et par le pays les messagers étran- 
« gers diront que le puissant comte de Soissons vient 
« de prendre Toulouse. » Le comte se prit à rire et 
lui fit cette répartie : « Sire comte de Montfort, cent 
« fois merci de ce qu'en si peu de temps vous m'avez 
« fait trésorier [7890] de la richesse de Toulouse que 
« vous me donnez si libéralement. Eh bien ! que vous 
« preniez la ville, ou que moi je m'en rende maître, 
« je veux que tout le butin soit vôtre, et je ne vous 
« en réclame aucune part. Et si vous m'en voulez 
« croire, vous ferez autrement : n'en donnez pas un 

1. Rainier de Chauderon (voy. p. 44 n. 3)? — Rainier d'Au- 
busson, v. 7770 ? Rainier de Rançon, v. 7771 ? Rainier le Frison, 
v. 7778 ? 

2. Saint-Jean-d'Angely? 



396 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [42-18] 

« denier ni à moi ni aux autres [7895] jusqu'à ce que 
« vos soudoyers soient tous payés. Mais, pour ne pas 
« être en reste avec vous, je vous ferai en retour un 
« beau présent : si vous prenez Toulouse d'ici un an, 
« quand vous l'aurez conquise, je vous donnerai 
« Montpellier. C'est que, par Sainte Marie, on m'a 
« conté ces jours-ci [7900] qu'ils ont dans la ville 
« tout ce qui leur est besoin, et bon courage, et 
« nombreuses forces, et droit seigneur. Et ils sont si 
« vaillants combattants, si bons guerriers, que pour 
« un coup que vous leur donnez ils vous rendent un 
« massacre. Nous venons de pays étrangers, comme 
« nouveaux pénitenciers, [7905] et nous servirons 
« l'Église de bonne grâce toute la quarantaine, jus- 
« qu'au dernier jour, et puis nous nous en retour- 
« nerons par le même chemin. » Ils parlèrent 
ensemble jusqu'au quartier général où le comte de 
Montfort tient le siège en face de la ville. 

[7910] Cependant à Toulouse les habitants sont en 
souci, voyant l'ennemi se montrer de maintes parts, 
et toute la chrétienté les menacer et les frapper. Mais 
le fils de la Vierge, pour les relever, leur envoya un 
bonheur, un rameau d'olivier, [7915] une claire 
étoile, l'étoile du matin sur la montagne : le vaillant 
jeune comte, clarté et légitime héritier, entre par la 
ville, avec la croix 1 et l'acier 2 . Mais Dieu fit pour lui 
un miracle et montra par un signe éclatant qu'il 
enchaînerait le lion sanguinaire. [7920] De la tour du 



1. La croix de Toulouse. 

2. L'auteur paraît oublier qu'il a déjà annoncé l'entrée du jeune 
comte, vv. 7568-9. 



[i'HS] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 397 

pont, que les Français avaient conquise d'abord, du 
plus haut créneau, l'enseigne tomba dans l'eau, et le lion 
tomba sur la grève, dont tous ceux de la ville furent 
remplis de joie. Pour recevoir le comte sortirent les 
chevaliers, [7925] les barons de la ville, les bour- 
geois, le viguier, les dames, les bourgeoises, brûlant 
du désir de le voir : il ne resta pas une fillette à la 
maison. Le peuple de la ville, tous, grands et petits, 
regardent le comte comme fleur de rosier. [7930] On 
pleure de joie et d'allégresse par les places, les salles, 
les vergers. Au milieu de la joie générale, le comte 
descendit au moutier de saint Sernin, qui est vertueux 
et miséricordieux. Jamais il n'aima ni ne rechercha la 
compagnie des Français 1 . [7935] Les trompes, les cors, 
les cris des hérauts, les cloches, les sonnettes, 
qu'agitent les sonneurs, font retentir la ville, l'eau et 
la grève. Et au milieu de cette joie cinq mille hommes 
sortirent; sergents et écuyers occupent la place; 
[7940] légers à la course, ils s'élancent vers le siège 
criant à haute voix : « Ici Robin, ici Gautier 2 ! A mort, à 
« mort les Français et les porteurs de bourdons ! Nous 
« avons doublé les points de l'échiquier 3 , puisque Dieu 

1 . Le texte ne permet guère de décider si cette phrase s'applique 
au comte ou à saint Sernin. Fauriel a choisi la seconde alterna- 
tive : la première paraît plus probable. 

2. Ce sont des noms français employés ici par dérision. 

3. Expression proverbiale qui est fréquente au moyen âge; 
voyez-en l'explication et des exemples dans Raynouard, Lexique 
roman, m, 143. Il y a à la Bibl. nat., fr. 2000, fol. 50, un petit 
traité écrit à Tours en 1493 qui a pour titre : « Le compte des 
.lxiiij. poins de l'escequier doublé, par lequel compte on peut 
savoir combien il faudra de grains de fourment pour iceulx 
emplir, lequel traictié a translaté de latin en françois .... Robert 
du Herlin. » 



398 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 24 8] 

a nous a rendu le chef, le légitime héritier [de la 
« terre], [7945] le vaillant jeune comte qui apporte 
« la flamme avec lui ! » 

Le comte de Montfort, entendant ces cuisantes 
paroles, passa l'eau et vint à la grève 1 ; ses barons 
allèrent le recevoir. Le comte, riant, leur parle : 
[7950] « Sire comte, » dit Jori, « vous avez mainte- 
« nant un compagnon qui apporte avec lui sang et 
« glaive, flamme et tempête, et nous aurons à nous 
« défendre au fer et à l'acier. — Jori, » dit le comte, 
« ne m'épouvantez pas : que celui qui ne sait se déci- 
« der au moment critique, [7955] ne se hasarde pas 
« à prendre l'épervier à la cour du Puy 2 ! Toulouse et 

1 . Sur la rive gauche, comme on va le voir par la mention de 
l'Hôpital. 

2. Parce qu'il manquerait de décision, de hardiesse. C'était un 
usage qui du reste n'est guère attesté, jusqu'ici, que par des 
romans d'aventures, de proposer, dans les fêtes, un épervier comme 
prix de la beauté. L'oiseau, posé sur un perchoir, était à la dis- 
position de toute demoiselle à qui son chevalier voulait l'offrir, 
pourvu que celui-ci fût prêt à soutenir les armes à la main la 
supériorité de sa belle. Ainsi dans VÉrec de Chrestien de Troyes 
(v. 559 et suiv.) : 

... devant trestoute la gent S'il y a chevalier tant os 

Iert sor une perche d'argent Qui vuille le pris et le los 

Uns espreviers molt bien assis, De la plus belle desrainier, 

Ou de .v. meues ou de sis, S'amie fera l'esprevier 

Li mieudres c'on porra savoir. Devant touz a la perche prendre, 

Qui l'esprevier voudra avoir, S'autres ne li ose desfendre. 

Avoir li covendra amie Iceste costume en maintiennent, 

Bêle et sage, sans vilenie : Por ce tuit chascun an i vienent. 

Le même usage est mentionné dans le Bel inconnu (v. 1568- 
1804), dans Durmart le Galois (v. 2015-36), dans Meraugis (p. 8-9), 
et dans le récit de la quête des règles d'amour, tel qu'il est conté, 
probablement d'après un poëme français perdu, dans le Traité de 
l'art d'aimer d'André le Chapelain (éd. Detmar Millier, 1610, 



[42*8] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 399 

« le comte m'auront à tout jamais pour adversaire ; 

« pas de trêve, pas d'accord jusqu'à tant que je l'aie 

« prise ou qu'elle me prenne. Pour ma défense et 

« pour leur tourment, [7960] de cet hôpital je 

« ferai un château complet, avec créneaux, lices et 

« mur bastille, et au dehors une palissade de gros 

« madriers ; partout à la ronde un grand fossé trans- 

ff. 5 à P 3 ; ms. Bibl. nat. lat. 8758, fol. 98-103). Par suite on 
disait d'une dame très-belle qu'elle avait enlevé l'épervier : Li 
bella Hellenborca enlevet Vesparvier (Féraut, Vie de S. Honorât, 
éd. Sardou, p. 29). 

Quant à la cour du Puy, dont il est ici question, elle nous est con- 
nue principalement par deux témoignages qu'on a souvent rappro- 
chés. L'un est emprunté à la vie du Moine de Montaudon ; il y 
est dit que ce religieux, ayant obtenu de son abbé (l'abbé d'Au- 
rillac) la permission de mener la vie mondaine, fut fait seigneur 
de la cour du Puy et conserva ce titre tant que cette cour dura : 
« e fo fait seigner de la cort del Puoi Sainta Maria, et de dar l'espar- 
« vier. Lonc temps ac la seignoria de la cort del Puoi, tro que la 
« cort se perdet. » L'autre témoignage est la soixante-quatrième 
des Cento noveîle antiche (texte de l'éd. de 1525). Dans cette nou- 
velle, qui, selon la remarque de Diez (Leben u. Verke d. Troub. 
p. 532), semble être l'exposé, la razos, de la chanson Atressi com 
ï'orifans, il est dit que qui se sentait riche de biens et de cœur, 
prenait l'épervier sur le poing et avait, par suite, à faire les frais 
de la cour tenue cette année. En outre, quatre approvatori 
étaient institués pour examiner les chansons qui leur étaient sou- 
mises, signalant les bonnes, et rendant les autres à leurs auteurs 
pour être corrigées. La célèbre chanson de Guiraut de Calanson 
(commencement du xm e siècle) sur le « menor ters d'amors » fut, 
selon Guiraut Riquier, qui l'a longuement commentée, présentée 
à la cour du Puy (Mahn, Werke d. Troub. IV, 199). Le moine de 
Montaudon « seigner de la cort del Puoi », comme tel chargé de 
décerner l'épervier au plus digne, en cas de concurrence, était 
probablement aussi l'un des quatre examinateurs. — Bertran de 
Born le fils et son frère Itier furent armés chevaliers à une cour 
tenue au Puy (Gartul. de Dalon, Biblioth. nat. lat. 17120, ancien 
Gaignières 200, fol. 6 v°). 



400 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. Q-l 2-1 8j 

« versai, et en deçà, vers l'eau, un beau mur sur un 
« terre-plein élevé ; [7965] du côté de la Gascogne le 
« pont avec le débarcadère ; et j'aurai les rives, et des 
« vivres 1 . » 

Là-dessus viennent par l'eau bourgeois et nauton- 
niers, les cris de guerre, les enseignes 2 , les sergents, 
les archers. Ils s'écrient : Toulouse ! et débarquent 
sur la grève. [7970] Mais les assiégeants, sergents et 
arbalétriers recommencent la guerre, le péril, l'abat- 
tage; sur l'eau les défenseurs des tours se battent 
toute la nuit et le jour. 



GCII. 



Toute la nuit et le jour se battent sans relâche 
[7975] les assiégeants, le comte et les Français. Ceux 
de la ville se sont énergiquement défendus. Le comte de 
Montfort, dur en toutes choses, entre dans l'eau avec 
une belle troupe, et par habileté et par force les a 
tellement poussés [7980] qu'il a enlevé l'autre tour et 
endommagé le pont ; il y plaça son enseigne et le lion 
orné d'orfrois. Les hommes de la ville les ont vive- 
ment attaqués, par eau et par terre, chevaliers et 
bourgeois ; et le peuple et les sergents ont réussi à 
grands [7985] efforts à établir un pierrier à la tête du 
pont, et avec des pierres rondes et des carreaux 
turcs 3 , ils les blessent, les écrasent, dru et serré. En 

1. Condug et vivier (voy. Du Gange, vivarium) sont ici syno- 
nymes, comme au v. 7994 viandas et condutz. 

2. Il faut entendre les crieurs, ou hérauts, et les porte- 
enseignes. 

3. C'est-à-dire lancés avec des arcs turcs, ou turcois, comme on 



/ 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 404 

tant de manières ils les ont relancés, qu'à contre-cœur, 
de force, les Français sont descendus de la tour [7990] 
et l'ont abandonnée en y mettant le feu. Les mariniers 
de la ville, qui sont bons et courtois, courent par 
toute la rivière, en long et en large, fouillant les rives, 
occupant le pays, apportant des vivres, des biens de 
tous genres 1 . [7995] Aussitôt les hommes delà ville, les 
Brabançons, lesTiois prennent les épées, les masses, les 
bons arcs turcs, et passent l'eau au nombre de 163. 
Ceux de l'ost les regardent, chevaliers et paysans. 
Alors Joris s'écrie, des tentes où il est : [8000] « Sire 
« Pierre de Voisins, cela va mal ! les hommes de la 
« ville se sont levés contre nous ! » Et les voilà cou- 
rant aux armes et aux chevaux noirs et s' armant des 
hauberts et des heaumes de Pavie. Ils passent l'eau, 
accourent en toute hâte, [8005] et sur le gravier com- 



disait autrefois ; voy. le vocabulaire, arc, et Viollet Le Duc, Dict. 
du mobilier, V, 53, note. 

1. Cette phrase (vv. 7991-4) interrompt la suite des idées. L'au- 
teur vient de dire que les Français avaient abandonné la tour, 
qui pour eux n'était plus tenable, en y mettant le feu. Ce qui doit 
suivre naturellement c'est le récit des efforts faits par les défenseurs 
de Toulouse afin d'occuper cette tour. C'est ainsi que les faits sont 
présentés dans la réd. en pr., qui ne tient aucun compte des vers 
7991-4, et ajoute, p.-ê. d'après un texte plus complet — il y aurait 
en ce cas une lacune après le v. 7997 — que l'effort des Toulou- 
sains avait pour but d'éteindre l'incendie allumé par les Français : 
« Ceux de la ville, pour recouvrer ladite tour, firent dresser une 
« pierrière, et tirèrent de telle sorte qu'ils obligèrent ceux qui 
« l'occupaient à l'abandonner; mais ceux-ci y mirent le feu avant 
« de partir. Et quand ceux de la ville virent ainsi brûler la tour, 
« ils s'armèrent au nombre de bien cent cinquante des plus hardis, 
« se mirent dans des barques et allèrent droit à la tour pour 
« éteindre le feu » (p. 99). — On pourrait placer les quatre vers 
qui interrompent le sens après le v. 7976. 

il 26 



402 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4 248] 

mence la lutte 1 . D'épées, de masses, de fers meur- 
triers on se frappe aussitôt de part et d'autre ; pierres, 
dards, flèches, viennent si dru que se brisent les bou- 
cles [desécus], les cristaux [des heaumes], les orfrois, 
[8010] les écus, les selles, les poitraux, les freins. 
Ceux de la ville les ont tellement attaqués qu'ils les 
mènent battant, vaincus et maltraités, tombant dans 
l'eau par deux et par trois ; et là ils abattirent Raou- 
lin le Champenois. [801 5] Qui sait nager nage, qui ne 
le sait est mort. Chapeaux, dards, lances, gonfanons, 
freins, dérivent au fil de l'eau, saisis par l'onde. 
Quand la mêlée se sépara il en resta d'étendus. 

Les Français reviennent pleins de dépit. [8020] Et 
le comte de Montfort les prend durement à partie : 
« Seigneurs, vous méritez bien qu'on vous donne 
« chevaux et palefrois. Nous devons tous être dans 
« la joie, en voyant votre succès sur les Toulousains, 
« et comme vous les avez vaincus et pris ! Loin de là, 
« ils sont si preux et courtois [80&5] que vous leur 
« avez laissé des prisonniers 2 et des effets d'équipe- 



1. L'opération n'est pas expliquée d'une manière très-claire. On 
voit ici les Français passer l'eau pour aller de la rive gauche où ils 
étaient sur la rive droite, et on vient de voir les Toulousains en 
faire autant de leur côté en partant de Toulouse, sur la rive droite, 
de sorte qu'il paraît y avoir eu un chassé-croisé par suite duquel 
on ne voit pas à quel endroit les deux partis ont pu se rencontrer. 
Mais si on considère que l'objectif des Toulousains était la tour 
que les Français venaient d'abandonner, on est amené à croire que 
la rencontre a dû avoir lieu dans le fleuve même, dont les eaux 
étaient sans doute très-basses à ce moment. 

2. Traduit d'après la correction proposée à la note (v. 8025). 
M. Chabaneau (Rev. des langues rom. 2, 1, 362) entend pretx, ici et 
v. 8042, au sens d' « argent ». 



[\Z\ 8] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 403 

« ment. » Et le comte passe l'eau 1 avec Lambert de 
Caux 2 , et parle et délibère dans le château Narbonnais. 
Là furent présents le cardinal, l'évêque, le comte 
de Soissons, Audri le Flamand, [8030] Amauri de 
Craon, Aimeri de Blèves 3 , Gillebert des Roches, Ri- 
chart de Forez, Bouchart, Alain, Hugues de Laci. 
« Seigneurs, » dit le comte, « vous savez que c'est 
« vérité, le pape m'a livré le Carcassais, [8035] à 
« gouverner et à tenir légitimement, avec garan- 
ce tie de n'en être pas dépossédé. Je l'ai conquis, 
« avec la croix et la foi. Or me voici en telle détresse 
« que si je ne prends la ville avant un mois, [8040] 
« il me vaudrait mieux mourir ou n'être jamais né, 
« car, par sainte Marie, je suis si fort ruiné que je 
« n'ai plus ni argent, ni de quoi donner 4 , ni honneur, 
« ni rente. Et pourtant, si je lève le siège sans les 
« avoir pris, l'Eglise y perdra et la foi périra. » [8045] 
Le comte de Soissons lui répond sur-le-champ : « Sire 
« comte de Montfort, s'il plaisait à Jésus-Christ qu'or- 
« gueil fût droiture, que péché fût merci, la ville 
« serait à vous, et la richesse et le matériel [qui s'y 
« trouvent]. Mais il ne me paraît pas qu'elle doive 
« être bientôt prise, [8050] car le comte Raimon, 



1. Il était donc sur la rive gauche. 

2. De Cales; p.-è. de Calais? ou de Ghalais? 

3. Sans doute le « Haimericus de Bleu (Bleves, arr. Mamers) 
dont le Trésor des chartes (Teulet n° 2036) contient une charte 
de janvier 1230, et qui figure encore dans un document de 1246 
(Teulet 3521). 

4. Nil dos ; je l'entends au sens actif, mais on peut l'entendre 
au sens passif; non pas les dons qu'on fait, mais ceux qu'on 
reçoit. 



404 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [1218] 

« duc et marquis, la réclame par droit de nais- 

« sance, et nous savons que son droit est véritable, 

« et avec lui son fils, le jeune comte, neveu du roi 

« d'Angleterre 1 . Avec eux sont Rogier Bernart et le 

« comte de Gomminges et les hommes de la ville qui 

« témoignent assez de leur ressentiment [8055] de ce 

« que vous les avez tués, détruits, maltraités. Toute- 

« fois, si le pape et l'Eglise voulaient qu'entre vous 

« et eux fussent rétablis accord et paix, à condition 

« pour vous de lui 8 abandonner la terre et son héri- 

« tage, Rome et la chrétienté y gagneraient, [8060] et 

« vous garderiez la terre du vicomte 3 . Mais un fruit y 

« pousse qui prétend y avoir droit, et voudra la 

« recouvrer, envers et contre tous 4 . » — Le comte de 

Montfort : « Seigneurs, tout cela n'est rien : j'ai déjà 

« conquis le Toulousain, l'Agenais, [8065] Gahors, le 

« Bigorre 5 , Gomminges, l'Albigeois, et si je prends 

« Toulouse et son seigneur, l'Eglise et moi verrons 

« nos affaires remonter. Et demain matin, à l'aube, 

« quand brillera le jour, nous conduirons la chatte par 

« le mur sarrazin, [8070] jusqu'au dedans de Tou- 

« louse : la chose est ainsi décidée, et par toute la ville 

« nous mettrons le feu grégeois : ou nous mourrons 

« tous ensemble, ou nous en viendrons à bout; et 

« cela ne tardera guère ! » 

i. Voy. p. 191 n. 1. 

2. Au comte de Toulouse. 

3. Le vicomte de Béziers, celui qui mourut en 1209; voyez 
p. 46 n. 3. 

4. Allusion aux droits du jeune Raimon Trencavel II; cf. vv. 3359- 
62 et p. 181 n. 1. 

5. Voy. p. 290-1. 



[4248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 405 

GCI1I. 

« Gela ne tardera guère, vous tous le verrez, [8075] 
« que je reprendrai Toulouse et que vous l'occuperez, 
« et vous protégerez également la richesse et la terre. 
— « Sire, » dit Amauri de Graon, « pas de plaisante- 
ce ries, car il nous reste encore à raser le plus grand 
« bout de la peau 1 . Qu'il ne vous déplaise si je vous 
« demande comment vous reprendrez la ville? [8080] 
« Ils ne sont point en détresse, ne souffrent ni de la 
« faim ni de la soif. Vous ne sauriez les attaquer si 
« souvent en un même jour que vous ne les trouviez 
« hors des lices, dans le champ ; et vous n'arriverez 
« jamais à les enfermer dans la ville. » Le cardinal 
répond : « Tant que vous les défendrez, [8085] 
« Amauri, c'est que vous n'aimerez ni la sainte Eglise 
« ni la justice. Je vous donne pour pénitence de jeû- 
« ner demain au pain et à l'eau. C'est l'amour que 
« j'ai pour vous qui me fait vous prier de ne pécher 
« plus; c'est Jésus-Christ qui vous mande, [8090] à 
« vous et au comte de Soissons, de ne plus recommen- 
« cer, de cesser de les défendre. — Sire, » dit Amauri, 
« lisez et vous trouverez que vous ne devez pas m'im- 
« puter à faute ce que j'ai dit : l'Ecriture ne vous 
« dit pas, la loi ne vous prescrit point de dépouiller 
« à tort aucun prince temporel. [8095] Et si le comte 
« Raimon perd actuellement son héritage, loyauté et 



1 . On disait autrefois dans un sens analogue : « A Pescorcher la 
queue est pire, » ou « en la queue est li encombriers souvent », 
Le Roux de Lincy, Livre des proverbes, I, 175, 198. 



406 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [Í248] 

« droit le lui rendront en autre temps. Et c'est grand 
« merveille quand, par la déloyauté d'autrui, Parage 
« est abaissé, mis en péril, brisé. Si j'avais su, en ma 
« terre, que telle fût l'intention secrète, [8100] ni 
« moi ni ma compagnie ne serions ici. — Amauri, » 
dit le comte de Montfort, « vous aurez tort toutes les 
« fois que vous disputerez avec le cardinal mon sei- 
« gneur : ce n'est ni droit ni raison que vous le con- 
« trariiez en rien, et en lui obéissant vous ferez acte 
« d'amour envers l'Eglise. » [81 05] Ils parlèrent en- 
semble jusqu'à la tombée de la nuit. A l'aube, quand 
le jour commence à poindre, le comte de Montfort 
donne ses ordres : « Mes amis, vous allez venir; et 
« jamais vous ne m'aurez rendu ni ne me rendrez 
« service plus à propos. Maintenant, mettez-vous à 
« la chatte, et vous prendrez Toulouse, [8110] et 
« détruirez mes ennemis et les vôtres. Et si vous pre- 
« nez Toulouse vous honorerez Jésus-Christ et répa- 
« rerez vos pertes et les miennes. » Alors sonnent les 
trompettes, les cors, les clairons, et ils se mettent à 
la chatte avec des cris et des sifflements. [8115] Entre 
le mur et le château [Narbonnais] elle vint à petits 
sauts : mais, telle que l'épervier qui chasse les oise- 
lets, la pierre vint tout droit, lancée par le trébuchet, 
et la frappa d'un tel coup, à l'étage supérieur, qu'elle 
trancha et brisa cuirs et courroies 1 . [81 20] Et le comte 
de Montfort s'écrie : « Jésus -Christ, qu'allez -vous 

1. Il est bien possible que cette scène entre la chatte de Simon 
et le trébuchet des Toulousains ait donné lieu à la pièce de Rai- 
mon Escrivan où est racontée la lutte, entrecoupée de paroles de 
défi, d'une chatte et d'un trébuchet ; Bartsch, Chresl.prov., 3 e éd., 
p. 315. 



[1248] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 407 

« faire ? Si peu que me durent encore la douleur et 
« l'angoisse, vous aurez abattu moi, sainte Eglise et 
« la croix. » Et les barons lui répondent : « Sire, 
a calmez-vous; si vous déplacez la chatte, du coup 
« vous la garantirez. — [8125] Par Dieu! » dit 
le comte, « vous allez bien voir! » Et comme la 
chatte se tournait et faisait ses petits pas, le trébu- 
chet ajuste et lance avec force, et frappe tel coup, 
pour la seconde fois, qu'il tranche et brise le fer et 
l'acier, les bois et les clous, [8130] la colle et la 
poix, laissant morts et froids nombre de ceux qui la 
conduisent. Tous s'enfuient et le comte reste seul. 
A haute voix il s'écrie : « Par Dieu ! vous resterez ici ; 
« vous conduirez la chatte ou tous vous y mourrez. » 
[8135] Et ils lui répondirent : « Ceux que vous y 
« mettrez, mieux leur vaudrait plaie, fièvre ou ma- 
is ladie ! » 

Cependant le comte de Toulouse et ses barons pri- 
vés parlent avec le chapitre, comme vous allez en- 
tendre ; tous disent : « Jésus-Christ, [81 40] cette fois 
« nous avons grand besoin que vous nous inspiriez. » 
Le comte de Comminges dit : « Seigneurs, entendez- 
« moi : s'il y a des gens qui perdent avec cette chatte, 
« pour vous, vous y gagnerez : elle vous sauve vos 
« vignes et vos blés, car tandis qu'ils veillent sur 
« elle, ils n'ont pas le loisir de les dévaster. [8145] 
« Cessez donc de vous affliger et de vous épouvanter, 
« car rien ne peut vous empêcher de la faire entrer 
« en ville avec vous. — Seigneurs, » dit Rogier 
Bernart, « n'ayez crainte, car ce n'est pas une chatte 
« qui jamais nous fera perdre la ville ; et s'ils l'amè- 
« nent ici, ici vous la détruirez ; [81 50] car entre 



408 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [^8] 

« nous et eux sera tel le martelage des épées, des 
« masses et des fers tranchants, que du sang et des 
« cervelles nous aurons des gants aux doigts. » — 
Bernart de Gasnac dit : « Seigneurs, voici ce que 
« vous ferez, sans vous effrayer de rien que vous 
« vous voyiez : [8155] voici que vient la chatte avec 
« le château et tout son charroi : plus ils la pousse- 
ce ront près, et plus vous l'aurez belle de la leur enle- 
« ver; et si elle vient à la lice, vous la brûlerez et eux 
« avec. » Estout de Linars 1 dit : « Seigneurs, croyez- 
« m'en, et vous vous en trouverez bien. [8160] A 
« l'intérieur de cette lice nous ferons de bonnes pa- 
« rois, grandes et hautes, avec de grands créneaux qui 
« puissent battre d'en haut les fossés et les palissades. 
« Ainsi de toutes parts vous vous défendrez contre 
« eux et ne craindrez aucun engin qu'ils puissent 
« imaginer; [8165] et s'ils vous viennent assaillir, 
« vous les tuerez tous. » Dalmatz de Greixell dit : 
« Vous vous en tiendrez à ce conseil, car il est bon 
« et sage et ne vous trompera point, et il y a grande 
« presse que vous vous mettiez tous à la besogne. » 
— Là-dessus les clairons et les cors font entendre 
plusieurs sonneries ; [81 70] ils courent aux cordes et 
tendent les trébuchets. Les membres du chapitre, 
portant de petits bâtons 2 , distribuent les vivres, les 
dons, les largesses ; le peuple apporte des pics, des 



1. « Astorg del Mas », réd. en pr. ; voy. au t. I la note sur le 
v. 8158 ; mais la leçon du poème paraît assurée, au moins quant 
au surnom, par une seconde mention du même personnage qui au 
v. 8338 est appelé « Escotz de Linars ». Il y a dans le Midi plu- 
sieurs lieux du nom de Linas. 

2. Gomme insigne de leur autorité. 






[VUS] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 409 

pelles, des outils, et il ne reste ni levier (?)*, ni coin, ni 
marteau, [8175] ni chaudière, ni cuve, ni pieu. On se 
met aux travaux, aux portes, aux guichets ; nobles et 
bourgeois se passent les pierres taillées ; ainsi font les 
dames, les damoiselles 8 , les fillettes, les garçons, les pu- 
celles, les grands et les petits, [81 80] chantant ballades, 
chansons et vers 3 . Maintes fois les pierres des assié- 
geants tirent sur eux, et les arcs, les frondes leur 
lancent des pierres, des carreaux qui leur abattent les 
vases et les cruches qu'ils portent sur la tête 4 , et leur 
rompent manches 5 et ronds 6 , [81 85] leur frappent les 
jambes, les mains, les doigts; mais ils ont si bon cou- 
rage qu'aucun ne s'en épouvante. 

CGIV. 

Aucun ne s'en épouvante : au contraire, il leur 
agrée et leur plaît de faire des abris pour défendre les 
fossés, [8190] et toute la communauté y travailla avec 
grande joie. Mais les pierriers du dehors, les arcs 
bandés, leur jettent tant de pierres et de carreaux 
empennés, qui tombent dans la foule et les frappent de 
côté, leur percent jambes, poitrines, bras, [8195] 

1. Autx? 

2. Femmes mariées non nobles. 

3. Cf. 4012, 5963, 9432. 

4. Les vases où les habitants portaient des matériaux de cons- 
truction ou des munitions. 

5. Probablement les perches qui servaient à porter des pa- 
niers. 

6. Les ronds ou bourrelets sur lesquels étaient posés les fardeaux 
qu'on portait sur la tête; voy. Ghabaneau, Rev. des l. rom. 2, I, 
362. L'art, cabessaletz du vocab. est à rectifier en ce sens. 



440 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

que banquettes, poutres et lices sont brisées. Mais le 
fils de la Vierge les protège, car dans la ville même 
peu furent atteints. 

Le comte de Montfort manda ses chevaliers les plus 
vaillants du siège et les mieux éprouvés; [8200] et 
fit de bons abris avec des fronts garnis de claies, et y 
mit des compagnies et des chevaliers armés, bien 
couverts de leurs armes, les heaumes lacés; et ils 
amènent la chatte sans fracas et vite. Et ceux de la 
ville sont habiles : [8205] ils tendent et ajustent les 
trébuchets, et mettent dans la fronde de belles pierres 
taillées ; ils lâchent les cordes : les cailloux partent à 
toute vitesse et frappent tellement la chatte sur la 
face et sur les flancs, sur les portes, sur les courbures, 
sur les flancs entaillés, [821 0] que de toutes parts en 
volent les éclats, et que des conducteurs plusieurs sont 
renversés à terre. Par toute la ville on s'écrie à la fois : 
« Par dieu, dame chatte, traîtresse, vous ne prendrez 
« plus de rats ! » Le comte de Montfort, plein de co- 
lère et de dépit, [821 5] s'écrie : « Dieu, pourquoi me 
« haïssez-vous? » Puis il dit aux siens : « Seigneurs 
« chevaliers, voyez quelle maie chance, et comme je 
« suis ensorcelé! l'Eglise, la science des lettrés ne 
« me servent de rien ; l'évêque ni le légat ne me pro- 
fit curent aucun avantage; [8220] ma valeur, ma 
« prouesse, sont vaines ; les armes, l'intelligence, les 
« largesses, tout cela ne m'empêche pas d'être refoulé 
« par le bois ou la pierre. J'espérais avoir assez de 
« bonheur pour prendre la cité à l'aide de cette chatte ; 
« [8225] maintenant je ne sais plus que dire ni que 
« faire. — Sire comte, » dit Foucaut, « tâchez de 
« vous retourner d'un autre côté, parce que cette 



[i2\B] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. AU 

« chatte ne [vous] vaudra pas trois dés. Et je ne 
« trouve pas que vous soyez sage de la pousser comme 
« vous faites : avant qu'elle revienne en arrière je 
« crois bien que vous l'aurez perdue. — [8230] Fou- 
« caut, » dit le comte, « croyez bien ce que je vais 
« vous dire : Par Sainte Marie de qui est né Jésus- 
ce Christ, ou j'aurai pris Toulouse avant huit jours, ou 
« j'y mourrai de la mort des martyrs 1 . — Non, vous 
« n'y mourrez pas, s'il plaît à Dieu, » dit Hugues 
de Lévi*. 

[8235] Cependant à Toulouse le conseil a été formé 
parmi les personnes notables de la ville ; il s'y trouve 
des chevaliers et des bourgeois entendus et discrets ; 
et chacun se disait : « Il est désormais bien temps que 
« la terre soit à eux ou à nous. » [8240] Mais entre 
les assistants parle et discourt maître Bernart 3 , car il 
est beau parleur. Il est natif de Toulouse et homme 
savant : « Seigneurs francs chevaliers, » dit-il, « écou- 
« tez-moi, je vous prie. Je suis membre du chapitre, et 
a notre consulat [8245] est la nuit et le jour attentif et 
« disposé à exécuter vos ordres. Et puisque croissent 
« et fleurissent l'amour et la concorde , puisque vous 
« défendez et nous et vous-mêmes et le comte et Parage , 
« je veux vous dire, afin que vous y appliquiez [8250] 
« votre esprit, où tendent mes paroles. Acre fut 

1. Cf. plus haut, p. 367 n. 5. 

2. Personnage qui a déjà paru au v. 6062 en compagnie de Gui 
de Lévi, le maréchal de la foi. 

3. Cf. ci-dessus la note de la p. 346. Le discours de ce citoyen 
de Toulouse est principalement adressé aux chevaliers du dehors 
qui avaient apporté leur concours au comte de Toulouse; voy. 
surtout vv. 8315 et suiv., et 8342-4. 



4-12 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

« assiégée de toutes parts, et nos chrétiens la tenaient. 
« bloquée. Au bout de peu de temps le vin et le blé 
« manquèrent aux assiégés. Et le roi Saladin, qui était 
« fort tenace, [8255] bloquait par dehors les barons 
« du siège. Ce fut le plaisir du saint Roi en qui s'ac- 
« complit la Trinité que le roi de France, le premier 
« des princes couronnés 1 , apporta des vivres pour 
« rétablir l'abondance et arriva heureusement au 
« siège d'Acre. [8260] Par toutes les tentes l'allégresse 
« est telle qu'on y allume force chandelles et cierges ; 
« et sur mer et sur terre la clarté est si grande que 
« Saladin demande à ses interprètes pourquoi l'ost 
« des chrétiens est dans l'allégresse. [8265] Et ils lui 
« répondirent : Sire roi, en vérité, c'est parce que 
« le puissant roi de France est entré au siège. Là- 
« dessus Saladin a gagné de vive force tant de terrain 
« qu'il s'est logé à moins de trois lieues 2 des chrétiens. 
« Peu de temps après, nouveau bonheur, [8270] 
« lorsque le roi d'Angleterre, plein d'allégresse, 
« arriva heureusement au siège d'Acre ; et par tout le 
« camp la joie redouble. Alors le roi Saladin s'est 
« tellement approché qu'il s'est établi à un trait d'ar- 
« balète, [8275] à ce point que les sentinelles 3 en- 

1 . On sait que c'était une idée généralement admise au moyen- 
âge que le roi de France était le plus grand, le plus noble des rois 
de la chrétienté; voy. les textes rassemblés par Du Gange dans sa 
dissertation xxvn sur Joinville : De la prééminence des rois de 
France au dessus des autres rois de la terre. 

2. « Un tiers de lieue », Fauriel, traduction qui convient 
mieux au sens général, mais à laquelle le texte se prête difficile- 
ment. 

3. S'agit-il des sentinelles sarrazines ou des chrétiennes? le 
texte ne le dit pas. 



[4218] CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 443 

« tendent parler et causer. A l'aube du jour, les 
« barons de France, d'Angleterre et des autres 
« pays étant rassemblés, chacun fut bien étonné en 
« voyant le roi Saladin si voisin. [8280] Cependant un 
« archevêque, savant et lettré, montre par des textes 
« et des arguments théologiques i Robert de Sal- 
it ventine 2 , un chevalier prisé, oyant tous les barons, 
« s'écria à haute voix : Beau sire archevêque, changez 
« de discours, [8285] et prions Jésus-Christ de nous 
« garder, s'il lui plaît, qu'il nous arrive un autre roi 
« ou un autre puissant personnage, car s'il nous vient 
« encore un roi , sachez en vérité que le roi mé- 
« créant viendra loger chez nous avec toutes ses 
« troupes et les émirs. [8290] Seigneurs , faites 
« attention à cette repartie : le siège d'Acre est com- 
« parable à notre situation : plus nous recevons de 
« renforts, et plus nos ennemis nous pressent : 
« lorsque le comte mon seigneur, le seigneur Rogier 
« Bernart, le comte de Comminges et monseigneur 
« Dalmatz [8295] étaient avec nous dans cette ville, 
« le puissant comte de Montfort, qui est outrecuidant, 
« restait dans son camp, tellement enfermé que si 
« nous le laissions tranquille, il nous laissait en paix. 
« Mais quand est arrivé monseigneur Bernart de 
« Casnac 3 , [8300] avec sens et largesse et bonne corn- 
et pagnie, le comte de Montfort s'est avancé au point 
« de faire contre nous tant d'abris que nuit et jour il 
« nous tient occupés. Et quand est venu le jeune 

1. Il y a probablement ici omission de quelques vers. 

2. Ce personnage est complètement inconnu ; du reste tout ce 
récit paraît peu historique. 

3. Ci-dessus vv. 7688-7715. 



444 CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4248] 

« comte, qui est notre lumière 1 , [8305] [Simon] nous 
« a fait une bastide que voici sous nos yeux , et puis, 
« à la faveur de ses abris, il s'est tant approché, qu'il 
« n'a qu'un saut à faire pour être dans les fossés : 
« vienne maintenant un autre comte, et Simon les 
« franchira et logera chez nous avec ses croisés. 
« [8310] Francs chevaliers, prenez une résolution 
« commune : puisque la partie est engagée des deux 
« côtés, elle ne peut s'arrêter tant que l'un des deux 
« ne sera pas maté, car par la Vierge sainte en qui 
« fleurit chasteté, il faut que maintenant la terre et 
« le comté soient à eux ou à nous; [8315] car par la 
« très-sainte croix, ou soit sens ou folie, nous mar- 
« cherons sur la chatte, si vous commencez l'affaire. 
« Et si vous ne le faites, le Bourg et la Cité sont tel- 
ce lement décidés à y aller en masse, que sur la chatte 
« il serafrappé tant de coups, [8320] que le champ