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Full text of "Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)"

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I5IBLlUTIIÈ(jLlE SOCIOLOGIQUE I.NTEIJNATIONALR 

Publiée sous la dirccliou de M. RENÉ WOHMS 
Secrétaire-Général de llnstitut luternatioual de Sociologie 

XXV 



LES 

CLASSES SOCIALES 

ANALYSE DE LA VirSOCIALE 



Arthur BAUER 

Professeur de Philosophie 
Membre de la Société de Sociologie de Paris 



OUVRAGE RÉCOMPENSÉ PAR L'INSTITUT DE FRANCE 

[Académie des Sciences Morales et Politiques) 



PARIS (5-=) 
V- GIARD & E. BRIÈRE 

LlHU.VinKS-KUlTKUKS 

16, Rue Soufflet, 16 
1902 



LES CLASSES SOCLALES 



ANALYSE DE LA VIE SOCIALE 



BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE INTERNATIONALE 

Publiée sous la direction de M. RENÉ WORMS 
Secrétaire Général rie l'iastitiil International de Sociologie 

Cette collection se compose de volumes iii-8, reliure souple (i) 

OM' PAUU : 

I. "WORMS (l'ené) : Organisme et Société, l-80li 8 fr. » 

II. LILiIENFELD (Paul de), ancien président de l'institut international 
de -ociologie : La pathologie sociale. 1896 8 fr. o 

III. NITTI (Francesco S.), professeur à l'Université de Naples ; La poplla- 

1I0N ET LE SYSTEMS SOCIAL, 1897 7 f F . )) 

IV. POSADA (Adoifo), professeur à l'Université d'Oviedo : Théories mo- 

1>. R.NES SIR LES ORIGI.NES DE LA FAMILLE, DE LA SOCIÉTÉ ET ÏK L'i- 
TAT 6 fr. 11 

\' . BALICKI (Sigismond), associé de l'Inslitul international de Sociologie: 

l' KtAT comme ORGANISATION COERCITIVE DE LA SOCIÉTÉ POLITH(UÉ , 

189r. 6 fr. 1) 

VI. NO'VICO'W (.lacques), membre et ancien viee-président de l'inslilut 

international de Sociol. : Conscience et volonté sociales. 6 fr. » 

VII. GIDDINGS (Franklin H.), professeur à l'Univoisile de Colombie 

iXfw-Yoïk) .■ Principes de Sociologie, 1897 8 fr. » 

VIII. LORIA (Achille), professeur à l'Université de Padoue : Problèmes sd- 

i;mx coNTEMPORAiss, 1897 6 fi . » 

l\-.\. VIGNES (Maurice), chargé du cours d économie politique à l'Univer- 
siié de (irenoble : La science sociale d'après lls prlncipes de Le Play 

ET i)i: ses CONTINUATEURS, 2 volumcs, 18y7 SO fr. C( 

.\1. VACCARO (M. -A.), membre de l'Institut international de Sociologie : 

Lis hases sociologiques du droit et de l'Ftat, 1898 lO fr. d 

Ml. GUMPIjO"WICZ (Louis), professeur à l'Université de Graz : Socio- 

i.iigie et i'Olitiquë, 189> 8 fr. » 

Mil. SIGHELE (Scipio), agiégé à l'Université de Pise : Psychologie des Sec- 

Tis. ls;i8 7 fr. » 

XIV. TARDE (G.), membre de l'Instiliil international de Sociologie : Etudes 

!)«; psvcHOLOGiE sociale, 1898 9 fr. )) 

XV. KO"VAIjE"WSKY (Maxime), ancien professeur à l'Université de Mos- 
cou : Ll. RÉGIME ÉCONO.MIQUE DE LA RUSSIE, 189S 9 f r . )) 

XVI. STARCKE (C -X.), privat-docent à '.'Université de Copenhague: La 

FAMILLE DANS LES DIFFÉRENTES SOCIÉTÉS, 1899 7 fr. I) 

XVII. GRASSERIE3 (K. delà), associé de l'Institut international de Sociolo- 

^iTie : Dks religions comparées au point de vue socul. 1899. 9 fr. » 

X\III . BALD'WIN 1,1. -M. I, professeur à l'Université de Princetown : Inter- 

i'rktation sociale et morale des principes du dévëlop.'e.ment mental. 

1s'.t9 IS fr. )) 

XIX. DUPRAT (G -L.), professeur di philosophie : Science sociale et Dé- 

.mochatik, 1900 8 fr. » 

XX. LiAPLiAIGNE (H.), membre de la Société de Sociologie de Paris : L\ 
MORxi.E d'un FgoIste. Essai de morale sociale, 190j 7 'r. » 

XXI. LOURBET (.1.), membre de la Société de Sociologie de Paris : i.e Pro- 

ni.KMi; i)i;s Sexes, 1900 7 fr. » 

XXII. BOMBARD (Colonel), membre de la Société de Sociologie do Paris:- 

L\ .M\it(:iii. Di; l'Uu-vianité et le^ Grands hom.mes, d'après la doctrine 

l'oMTivi , 190(J 8 fr. )i 

XXIII . GRASSERIE (K. de la), associé de l'Institut iiiteriialional de Socio- 
lo;,'i(^ : Des pium:ipi;s socioLoiinjuES de la Cui.minologie, avec une 

p:-c'face di' C. Lombroso, 1931 S fr. » 

XXIV. POUZOLi (.V.), lauréat de l'Institut : La recherche de la Paternité, 
élude, (•riii(]ue de sociologie et de législation comparée, avec préface 
de M . Hironger, de ïlnsltiut IS fr. » 

(1) Les volumes de la collection pourront aussi être achetés brochés 
avec une diminution de 2 francs. 



bibuothèquf: sociologique internationalk 

Publiée sous la direction de M. RENÉ VVORMS 
Secrétaire-Général de Tlnstitut International de Sociologie 

XXV 



LES 

CLASSES SOCIALES 

ANALYSE DE LA VIE SOCIALE 



Arthur BAUER 



Professeur de Philosophie 
Membre de la Société de Sociologie de Paris 



OUVRAGE RÉCOMPENSÉ PAR L'INSTITUT DE FRANCE 

f Académie des Sciences Morales et Politiques) 



PARIS (5^) 

V. GIARD & E- BRIÈRE 

MnuAiHF.s-i':urrF,rus 
16, Rue Soufflet. 16 

190 2 



Df f'I 



1151135 

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QAVIS AU LECTEUR 



L'idée fondamentale de celte élude remonte à bien 
des années déjà. Elle n'était tout d'abord qu'un germe, 
mais un germe qui as[)irail à la vie rt qui cliercliait 
à donner — dès 1891 — des manifestations de sa vita- 
lité, sous le titre :« Les Types sociaux en France ».Des 
fragments de cet ouvrage ont seuls paru, dispersés 
dans plusieurs Revues parisiennes, en particulier dans 
Lu Revue de Pari^ et de St-Pé/ershoiurj , alors sous la 
direction d'Arsène Houssaye, auquel je me plais à 
rendre ici un pieux hommage. 

D'autres études, inspirées par cette même idée, pa- 
rurent plus tard : « Le Moine » dans le Monde Latin ; 
(( Les Gens de Lois » dans la Revue du Palais, qui a 
|)ris le nom de Grande Revue ; <( Les Paysans » dans 
la Nouvelle Rrvue,e[c... 

Puis vint en 1897 l'annonce du sujet, proposé au 
concours pour le Prix Bord in : J)es Méthodes applica- 
hles à fétude des lui/ts siximix. La concordance entre 
mes préoccupations luibiliielles et la ({uestion donnée 
(Hail si grande, (jue dès lors mes travaux s'orientèrent 
daiisce sens elque. pciidaiil trois longues annét's, j'ap- 
profondis mon idée et tâchai de la soumettre au con- 
trôle le plus sévère. 



AVIS AU LECTEUR Yl 

En apparence, la question était purement du do- 
maine logique. 11 m'a semblé qu'elle s'étendait au- 
delà. La méthode, dès qu'elle rtste confinée dans 
les généralités, ne renferme guère que des préceptes 
vagues et d'une médiocre utilité pour les travailleurs. 
Pour lui donner toute sa portée pratique et même 
pour éprouver sa valeur théorique, j'ai pensé qu'il 
fallait la mettre aux prises avec les difficultés mêmes 
du sujet, suivant la très juste formule d'Aug. Comte, 
que pour cette raison j'avais prise pour devise de mon 
Mémoire. 

C'est à ce Mémoire que l'Académie des Sciences 
Morales et Politiques a décerné la première récompense 
dans le concours pour le PrixBordin. A cette occasion, 
je tiens à lui adresser — à Elle ainsi qu'à son émi- 
nent rapporteur M. Liard — l'hommage public de ma 
reconnaissance. 

Le Mémoire paraît aujourd'hui sans remaniements, 
mais avec l'addition d'un cha[)ilre étendu : Ctasi^fica- 
tiondes Faits Sociai/x. 11 parait sous le titre de : Les 
Classes Sociales, titre qui caractérise mieux Vïdw do- 
minante de mon Etude. 

Cette idée, je l'exprimais ainsi dans la petite intro- 
duction qui précédait mon article du « Moine », dans 
le n" (lu Monde Laliii de Mars 1896 : « La Psychologie so- 
ciale a pour objetd'étudier, non pas l'homme en général, 
ni tel homme en particulier, mais des «j^-poupes liii- 
iiiaiiis, groupes formés des personnes qui sont si'ui- 
blables par leur genre de vie et par leurs occupations, 
ou d'un mot par leur fonction sociale. Un pareil objet 



vu AVIS AU LECTEUR 

«st accessible à la connaissance, puisque ces groupes 
sont animés — suivant l'expression vulgaire, mais ici 
très juste — d'un esprit de corps, ce qui veut dire 
<Iiie tous les membres d'un groupe vivent dans une. 
communauté d'idées, de sentiments, de tendances et de 
volontés. Quant à son utilité, on ne saurait, si les 
actions ne s'expliquent bien que par les états intérieurs, 
contester l'intérêt qu'il y aurait à analyser l'àme des 
grands corps sociaux ». 

C'est cette même idée de Classes Sociales, qui est 
l'ànie de mon travail. C'est elle qui m'a permis de voir 
un peu clair dans celte vie sociale si mouvante et si 
complexe ; c'est elle qui semble donner l'espoir d'ar- 
river à serrer la réalité de plus près, et de l'enchaîner 
ilans des formules plus rigoureuses. 

Il me reste à souhaiter que le Lecteur ne soit pas 
(l'un avis trop contraire, et qu'il veuille me lire avec 
la bienveillante justice, que mérite peut-être une 
conception nouvelle, en tout cas un efTort sincère vers 
le vrai. 

AuTHLii Dater 

1^2 Janrier îiHH. 



INTRODUCTION 



Dans toute science réelle, les conceptions 
relatives a la méthode proprement dite sont 
essentiellement inséparables de celles <(iii 
gc rapportent a la doctrine elle-même. 

Atji-.usTK COMTE. Cours de philosophie po- 
sitive, t. IV p. 22(). 

Lorsquimo science n'est encore que dans la période 
des tâtonnements et des essais, ce serait une entre- 
prise bien téméraire de vouloir formuler une méthode. 
Car les procédés que suit Tesprit dans un ordre de 
recherches sont dus réalités dont la nature se révèle par 
l'usage et dont la valeur s'apprécie par les résullats. 
Privé de cet appui, le logicien s'exposerait à biUir dans 
le vide. 

A Textreme opposé — quand une science est en 
possession de vérités certaines et importantes — l'étude 
de la méthode ne satisfait guère qu'un intérêt de 
curiosité. Car, si les procédés qtii ont servi à l'élabo- 
ration di! ces vérités ne sont pas énuuK'rés dans un 
ordre systématitjue, du moins ils sont connus et leur 
valeur s'est révélée par l'épreuve décisive de la pra- 
ii(jue. 

Le moment où les recherches sur les méthodes 
paraissent présenter le plus d'utilité est celui oii les 
sciences sont en formation ; où les essais sont nom- 
breux, les tentatives variées, les procédés laissés à hi 
lilire initiative des chercheurs. Il se ]>ro(luit alors un 
tel enchevêtrement de routes (\\\*^ les csprils lisqnciit 



2 Ki:S CLASSES SOCIALES 

(le s'égarer, si les logiciens ne prennent pas le soin 
particulier de dégager la marche suivie par les savants, 
toutes les fois qu'ils sont arrivés à leur but. 

Les sciences sociales paraissent précisément parve- 
nues à ce stade favorable aux recherches sur la méthode. 
L'ignorance en matière sociale n'est pas assez complète 
pour décourager une tentative de ce genre et, d'un autre 
côté, la connaissance n'est pas assez avancée pour la 
rendre superflue. 

Avant d'aborder le problème spécial des méthodes 
propres à l'étude des faits sociaux, rappelons briève- 
ment les préceptes communs à toute méthode. 

La vraie méthode ne dirige pas seulement l'esprit 
mais elle intéresse aussi le cœur et la volonté. La 
première attitude à garder à l'égard d'une science 
cultivée depuis longtemps et sans succès, c'est une 
modestie sincère et profonde. Si tant de politiques, de 
législateurs et de savants se sont en vain appliqués à 
la connaissance de la vie sociale, il ne faut pas avoir 
la présomption de croire que les difficultés s'évanoui- 
ront aux premières recherches et que la science surgira 
tout armée — comme Minerve — de quelque cerveau 
Olympien. Les lenteurs des sciences aujourd'hui cons- 
tituées doivent servir à rabattre les prétentions exces- 
sives. Partout les progrès ont été achetés par de longs 
efforts ; par quelle chance miraculeuse la plus com- 
plexe (le toutes les sciences ferait-elle exception? 

La |;atienc(3 est ici d'autant plus à l'ccommander 
qu'elle court le ris(|ue d'être moins pratiquée. Le mal 
se présente dans bs sociétés sous des formes si multi- 
ples et avec une succession si rapide qu'il réclame des 
remèdes immédiats. De là une hâte empirique qui 
s'oppose à des vues nettes et à une marche sûre. 



INTROIH'CTION 



L'esprit, guidé par de fausses lueurs, court çà el lu au 
hasard des circonstances, semblable au voyageur de 
Descartes qui, égaré dans la forêt, tournoie en tous 
sens sans prendre le temps de choisir une direction et 
de s"y tenir. La direction sera fournie par une idée 
originale. Or, l'idée neuve est comme la perle, elle 
s'élabore lentement et en silence au fond des esprits. 
Comment Newton a-t-il découvert le principe de la 
gravitation universelle? En y pensant toujours. 

Puisque l'idée neuve est le germe de vie de la 
science, il ne faut pas espérer la trouver toute formée 
dans les ouvrages des devanciers. Car si elle se trou vn il 
quelque part, comment n'aurait-elle point manifesté sa 
puissance par une véritable rénovation de la science ? 
Bacon s'insurgeait contre l'autorité qui dominait dans 
les Ecoles du Moyen-Age et Descartes voulait ignorer 
tous ses devanciers. Sans pousser aussi loin cette haine 
du passé, le chercheur de nouveau ne se confinera pas 
dans l'étude purement « livresque ». Il s'appliquera 
moins aux théories ambitieuses qu'aux remarques de 
détail, et s'efforcera de contrôler les assertions de ses 
devanciers par une observation directe des faits. Le livre 
ne doit servir qu'à attirer l'atten lion sur certains points, 
à provoquer la recherche, à stimuler la découverte. Les 
livres sont des choses mortes, et l'esprit ne peut s'en 
nourrir qu'à la condition de les transformer en sa 
substance par la mystérieuse chimie de la pensée. 

Ces préliminaires seraient incomplets si on ne rap- 
pelait les règles cartésiennes applicables à toutes les 
sciences, mais plus essentielles encore aux sciences 
sociales. 

1" Décomposer les difficultés. 

2° Commencer par les objets les plus aisés àcoiuKiili-e. 



4 LES CLASSES SOCIALES 

3o Se repaître de vérités. 

11 est inutile de prouver la valeur de ces préceptes 
dont l'excellence estreconnue de tous. Mais ils ressem- 
blent trop souvent aux armes de prix qu'on suspend 
aux panoplies pour Tadmiration des badauds et dont 
on ne se sert point. Il faut s'en servir. 



CHAPITRE PREMIER 



LOBJET 



Dans ses Règles pmir la direction de l'f.^pril, Descar- 
ies parle d'un valet si empressé qu'il partirait avant 
d'avoir bien entendu l'ordre qu'il aurait à exécuter. Cet 
l'xemple fait vivement ressortir l'obligation de fixer 
pour chaque question ro])jet à étudier. Car c'est la na- 
ture de cet objet qui imposera aux savants les procé- 
dés spéciaux qu'il convient d'employer pour sa con- 
naissance. Si cette nature n'était pas déterminée avec 
une suflisante précision, le moindre défaut de la mé- 
thode recommandée serait de ne pas répondre aux don- 
nées du problème. 

Ici la matière de l'étude est constituée pur >< les (aits 
sociaux. » 

Ce sont des faits. Cette qualité mémo, de l'ail impîi- 
<]ue une existence objective, une réalité indépendante 
des pures créations de l'esprit, quelque chose qui n'a pas 
ù se plier aux exigences de l'imagination esthétique ni 
à se conformer aux conceptions idéales — que ces con- 
ceptions soient orientées vers l'util iU', vci-s In justice 
ou vers quelque autre but. 

Les faits dilfèrent des notions nuilh(''ni;iliijni's (pu.' 
l'intelligence peut former sans consulter la iialuredudu 
moins en ne lui empiainlant (|u'un petit noiubre d(> ma- 
tériaux. Le géomètre congoit le cercle, re[lij)se, la pa- 
rabole,. la cycloïde... Il porte en lui ces figui-es (piil a 



G 



LKS CLASSES SOCIALES 



engendrées au moyen de points en mouvement dans 
l'espace imaginaire ; il retient dans une définition les 
éléments constitutifs de ces figures; il connaît ces élé- 
ments avec certitude puisqu'il les a introduits lui-mê- 
me d'une façon expresse, et de ces propriétés fondamen- 
tales, il tire — dans une suite de théorèmes — d'autres 
propriétés rattachées aux premières par les liens rigou- 
reux de la déduction. Mais dans toutes ces démarches le 
mathématicien n'a pas à se préoccuper de savoir si les 
objets ou les mouvements naturels répondent exacte- 
ment à ses idées, à ses définitions et à ses démonstra- 
tions. La géométrie et l'algèbre conserveraient, non 
sans doute toute leur valeur, mais toute leur vérité, 
alors qu'elles seraient dépourvues d'application dans le 
monde extérieur. Au contraire les faits demandent à 
être étudiés en eux-mêmes. Ce sont des inconnus dont 
il faut pénétrer les caractères essentiels, des modèles 
qui ne supportent aucune grave déformation ; car 
toute la vérité à leur suj(^t réside dans la ressem- 
blance. 

Ce défautd'observalion. ou du moins cette prédomi- 
nance de l'imagination sur l'observation n'est pas une 
simple possibilité. C'est un vice de méthode réel, un 
vice dont les traces sont visibles dans maints ouvrages, 
particulièrement dans ceux où les auteurs ont visé à la 
rigueur mathématique. Pour que cette remarque ne 
reste pas dans le vague, elle se précisera au moyen d'un 
exemple emprunté au Contrat Social à^ ]. -S. Rousseau 
(1). Par un prodige d'abstraction, Rousseau efface les 
distinctions entre les races, entre les peuples, entre les 
classes sociales, entre les individus ; il néglige la di- 

(1) Mais — et c'ost là un avcriissemont qui doit servir pour tous les 
cas semblablrs — l'exanicn porto sur le point spécialement visé et ne 
s'étend pas à toutes les parties de l'ouvraf^e. Ce travail, tel que î'au- 
tcur l'a compris, est moins une œuvre de critique ([u'un exposé de 
doctrines. 



L 0!!,li:i' 



vi'j-silé des <'j)oques ; il supprime les différences qui 
naissent de l'àgC;, du sexe, des iiilirniite's et ne compte 
dans sa Cité que des citoyens tous égaux. Cette 
égalité est impli(iuée dans les termes même du 
Pacte Social où « chacun se donnant tout entier, la 
condition est égale pour tous ». Conclusion juste, si 
l'on admet que toïis ont la même valeur. Le Pacte So- 
cial exige encore « Paliénation totale de chaque asso- 
cié avec tous ses droits ». Pour être équilahh», cette 
aliénation veut que les biens des associés soient et res- 
tent égaux; que la puissance physique et intellectuelle 
reste identique chez tous ; que la volonté elle-même 
soit partout droite, énergique, orientée vers le bien gé- 
néral. « Les engagements, continue Rousseau, ne sont 
obligatoires que parce qu'ils sont mutuels ». Mais en 
réalité l'homme valide s'expose à la guerre et l'infirme, 
non; le riche paie des impiMs et le pauvre reçoit des 
secours ; et partout éclatent de semblables contrastes, 
de sorte que l'égalité hypothétique de Rousseau est 
non seulement une fiction, mais une chimère impossi- 
ble. La réalité doit être serrée de plus près. 

Les faits se distinguent aussi des représentations 
esthétiques. L'idéal, c'est la réalité embellie par l'ima- 
gination du poète et de l'artiste. Les Dieux du paga- 
nisme sont alfranchis des laideurs, des misères, des 
impuissances, des obstacles divers qui se dressent 
devant l'homme pour arrêter son élan et imposer des 
bornes au champ tout d'abord sans limite du rêve. Les 
héros de l'épopée ont subi de moindres altérations et ce- 
pendant ils procèdent de personnages déjà grandis par 
la légende et que transfigure encore le poète, désireu.v: 
déplaire par r<'xlraordinaire et le merveilleux. Il n'est 
pas jusqu'aux arts d'imitation, la sculpture et la pein- 
ture, qui ne sacrifient délib<'rément l'exactitude à l'émo- 
tion esthétique. En religion, mais surtout en poésie et 



8 LKS Cl.ASSKS SUCIALKS 

dans les aris, lidoe domine et si parfois l'esprit em- 
prunte des traits à la réalite', la fidélitt' — toujours par- 
tielle — de la représentation n'est pas un but : elle n'est 
qu'iiii moyen d'accroître la vivacité de l'émotion et la 
grandeur de l'intérêt. 

La science n'a point de ces complaisances. Elle cher- 
che non à plaire, mais à instruire, et pour C(da elle ne 
doit éliminer de parti pris aucun élément de la réalité. 

C'est dans le travers opposé que tombent particuliè- 
rement les utopistes. Soit qu'ils rejettent dans le passé 
l'âge d'or, soient qu'ils le placent dans l'avenir, ils font 
de l'homme et de la société une peinture séduisante 
mais mensongère. Fénelon peut être considéré comme 
l'exemplaire le plus accompli de ces âmes optimistes 
qui rayonnent au dehors leurs propres qualités et en 
dotent généreusement tous les hommes. Ainsi dans 
l'heureux pays de la Bétique « il ne faut point de juges 
« parmi les habitants, car leur propre conscience les 
« juge... Ils s'aiment tous d'un amour fraternel que 
(( rien ne trouble... Ils sont tous libres, tous égaux... La 
« fraude, la violence, le parjure, les procès, les guerres 
« ne font jamais entendre leur voix cruelle... » 

A Salente, toutes les imperfections sociales, que les 
législateurs politiques et religieux ne sont point parve- 
nus à conjurer, s'évanouissent comme par enchante- 
ment. Les marchands pratiquent « la franchise, la 
« bonne foi, la candeur »; les gourmands perdent leurs 
habitudes : « chacun se corrigea de la profusion et de la 
« délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les 
(( repas». La question sociale, qui préoccupe tous les 
économistes de noire époque, est résolue avec une ex- 
trême facilité : « Prenons tous ces artisans superflus qui 
se trouvent dans la ville... pour leur faire cuiliver 
ces jdaines et ces collines... Vos artisans de la ville, 
transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants 



. i.oi'.JKr 1) 

au travail et an joug do la vie cliamptHre, .. lies ou- 
vriers seront ravis... Dans la suite, tout le pays sera 
peuplé de familles vigoureuses et adonnées à Fagricul- 
ture ». Puis Fénelon, qui voit la campagne à travers 
les descriptions poétiques d'Homère et de Virgile, trace 
de la vie champêtre l'idylle convenue et fausse qui ne 
fleurit que dans les salons ou sur les scènes d'Opéra : 
« Le berger revient avec sa flûte et chante à la famille 
« assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises 
« dans les hameaux voisins... Heureux ces hommes, 
(( sans ambition, sans déliance, sans artifice... des ruis- 
« seaux de lait plus doux que le nectar, etc.. » Depuis 
Fénelon jusqu'aux socialistes modernes, les rêves ont 
pris des formes diverses mais ils sont restés les mômes 
dans le fond, des rêves généreux mais sans consis- 
tance. Toutes les merveilles })romises ne pourraient 
être réalisées qu'au moyen d'une humanité radicale- 
ment transformée (1). 

Or, dans une étude scientilique, il s'agit non d'êtres 
imaginaires, mais des hommes réels, non d'une société 
fantaisiste, mais des sociétés existantes ou vraiment 
possibles. 

Etudier les faits, ce n'est pas non plus chercher à 
agencer les choses en vue d'une lin désii-able. 

Une première remarque s'impose à c(! sujet : c'est 
qu'en général la recherche de la linalité a été nuisible 
aux progrès scientifiques. Par une tendance naturelle, 
l'homme a mis ses désirs à la j)lace des réalités ; il n'a 
donné que l'écho de ses propres pensées, quand il 
croyait et prétendait être l'interprète de la nature. En 
Astronomie, il plaçait témérairement la terre au cenlre 
du monde;; en Physique, il personnifiait la nature et 
lui prêtait des aversions et des sympathii's ; en i)i(do- 

(I) Comparer les rc'-vcrics de Fénelon aux iilo|)ii;.s du niliilisic russe 
Kropolkine dans la Conquête du pain. — S ub fine m p. 2t.'6. 



10 LES CLASSES SOCIALES 

gie, il reprit son rêve de domination universelle et 
s'imagina que toutes les espèces vivantes n'ont d'autre 
destinée que de servir à ses besoins. Des déceptions 
nombreuses ont mis le savant en garde contre ce vice 
de méthode et l'ont amené à remplacer partout la 
recherche des causes finales par celle des causes effi- 
cientes. La science sociale ne saurait faire exception: 
car les prétendues philosophies de l'histoire ne sont 
souvent que le roman de l'Humanité, roman où l'auteur 
s'est appliqué à plier de force les événements et à les 
déformer dans la mesure jugée nécessaire pour les 
adapter à ses idées préconçues. 

Tel est Bossuet dans son Dhcours sur riiistoire lon- 
verselh. Pour lui, les événements historiques sont 
moins des réalités dépendant d'agents positifs, que des 
signes d'une volonté métaphysique. C'est cette vérité 
qu'il importe surtout de connaître parce qu'elle est 
seule maîtresse, qu'elle domine les choses, que bien 
plus elle façonne les esprits, les cœurs, les volontés 
des princes et des peuples suivant les exigences de ses 
desseins, pour l'accomplissement de ses ordres secrets. 
-( Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous 
« les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt 
<c il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et 
« par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire 
« des conquérants? 11 fait marcher l'épouvante devant 
« eux, et il inspire à eux et a leurs soldats une hardiesse 
'< invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur 
« envoi<! son esprit de sagesse et de prévoyance ; il 
« leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats 
« et poser les fondements de la tranquillité publique. 
« Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par 
" (juelque endroit, il l'éclairé, il étend ses vues et puis 
« il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la 
« préci|)ile... »(l). Bossuet, écrivain catholique, évoque, 
(1) Discouru sur l'Hisloire unicersellc. Cli. VIII. 



L OU.rKI' 



il 



l)récepteur (.run prince, est domine par lidée de relever 
l'autorité' de la religion et de donner à son royal élève 
des leçons profitables au catholicisme. 

Or, de pareilles préoccupations sont diflicilement 
conciliables avec la recherche désintéressée de la vérité. 
Ou plutôt, inutile de chercher: la vérité essentielle est 
connue. Elle est renfermée dans les livres saints, et 
c'est là, à sa source, qu'il faudrait la puiser, puisque 
c'est Dieu môme qui Ta exprimée par la bouche des 
prophètes inspirés. Telle n'est pas l'attitude que doit 
prendre le savant dans l'étude des faits. 

La conception des fins assignables aux sociétés pré- 
sente encore des inconvénients, alors même que ces faits 
ne relèvent pas d'une croyance métaphysique. 

Le Politique, sans doute, se trouve dans l'obligation 
de se fixer un but et de rechercher les moyens les plus 
propres à la réalisation de ce but, qu'il considère comme 
le souverain bien social. Mais ces nécessités de la pra- 
tique ne s'imposent pas aux recherches théoriques. Les 
connaissances exactes ont une valeur propre en dehors 
de leurs applications possibles. Le chimiste a fait son 
Q'uvre lorsqu'il a découvert la formule d'un explosif ou 
qu'il a extrait d'une plante les principes actifs qu'elle 
renferme. C'est une autre question de savoir à quoi 
pourront être employés le poison ou Tcxplosif; entre 
les mains d'un médecin, le poison sert de remède ; 
quant à l'oxplosif, il peut servir a charger une bombe 
comme à produire un travail utile dans l'extraction de 

la houille. 

Dans toutes les sciencs où b'S êtres a étudier sont 
composés d'un grand nombre de parties, solidaires 
les unes des autres, la lin désirable est plus difficile et 
h assigner et a réaliser. Ainsi quel est le bien social 
vraiment supérieur?r;est Li une question qui comporte, 
suivant les points de vue, des réponsi-s tout opposées. 



12 LES CLASSES so(;l\[.ls 

Dans la doctrine du laissez faire, le bien c'ost la liberté, 
l'autonomie des personnes, l'individualisme — indivi- 
dualisme qui conduit à l'anarchisuH", quand le principe 
d'indépendance est poussé à ses extrêmes conséquences. 
Pour le partisan de l'autorité, le bien c'est l'ordre qui 
ne peut être obtenu que parla contrainte. Aux yeux de 
l'économisle, b' bien réside dans le développement de 
la richesse. Là oi^i règne l'esprit militariste, le bien se 
mesure à la puissance armée, à la force dans l'attaque 
et dans la défense. Le prêtre ne s'intéresse qu'à la dé- 
fense des intérêts religieux; le noble réclame les pri- 
vilèges de la naissance; l'artiste songea l'Athènes de 
Périclès et voit le bien social dans la multiplication 
des statues sur les places publiques. Ainsi la détermi- 
nation du but^ vers lequel il conviendrait de faire con- 
verger les forces sociales, laisse une trop grande place 
à l'imagination et à Tarbitraire. 

La science, heureusement, n'a pas pour rôle de 
tranclu^rces difficultés, mais elle doit — comme elle le 
fait partout où elle est fortement constituée — se préoccu- 
per avant tout de déterminer les conditions nécessaires 
et suffisantes à la production des faits. Elle n'a pas à 
se prononcer sur la valeur relative du libéralisme et 
de l'autorité, mais elle a l'obligation de chercher la 
genèse des idées libérales, leur mode de diffusion, les 
circonstances favorables comme les obstacles opposés 
à la propagation de ces idées. La liberté de la Presse 
est-elle bonne? — Question oiseuse pour le savant. L'es- 
sentitd pour lui serait de découvrir l'origine de cette 
presse libre, de suivre ses développements, de con- 
naître son rôle par la détermination de ses influences 
multiples. En un mot, la science substitue partout à 
la recherche des iins l'étude des condilionsdont la réa- 
lité s'impose à l'observateur, parce que, grâce à leur 
caractère d'objectivité, ces conditions sont indépendan- 



L OIt.lET 



te- des idées, des spiitimcnts ol des goûts personnels. 

En supposant même que l'idéal d'une société soit 
admis d'un commun accord, la conquête de c<'t idéal 
ne pourrait cependant être poursuivie avec fruit qu'à 
la condition de connaître la nature des causes, leur 
mode d'action et la façon dont elles produisent des ef- 
fets déterminés. Or cette connaissance n'est possible 
que par une étude des faits qui conduise à l'établis- 
sement des lois. La pratique pour être efficace doit 
prendre pour guide une théorie certaine. 

L'ignorance des causes et des lois est la mère de 
toutes les utopies. L'anarchiste méconnaît la nature 
humaine en s'imaginant que, si les lois et tout 1 appa- 
reil de la civilisation étaient supprimés, la b^té 
native de l'homme reparaîtrait et donnerait naissance 
au meillrur des régimes. Fourier parle d'une humeur 
« papillonne » qui porterait les travailleurs aux beso- 
gnes les plus variées, mais il oublie la tendance à la 
paresse et le charme du rien-faire : formidable gTavi<^r 
([ui empêchera toujours la machine de fonctionner, 
tant qu'on ne trouvera pas le moyen de l'éliminer. 

Une critique analogue s'adresse à J.-J. Rousseau, 
bien qu'il cherche à donner une solution plus ration- 
nelle du problème social qu'il formule ainsi : « Trouver 
(( une forme d'association qui défende et protège de 
« toute la force commune la personne et les biens du 
« cbaque associe; et par laquelle chacun, s'unissant à 
« tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi 
« libre qu'auparavanl ». Les termes mêmes du pro- 
blème indiquent qu'il s'agit de découvrir une nouvelle 
forme d'association, association dont la réalilé n'ait 
encore fourni aucun mo lèle complet it ([ui par suite 
ne possède qu'une existence idéale. Le but posé, la 
difficulté pour l'auteur était de disposer les organes 
sociaux de façon à réaliser ce but. Mais cette dilTicultt; 



li 



I.i:S CLASSDS SDCIALKS 



est restée insurmontable pour Rousseau, parce que 
le g'énie ne dispense pas de la connaissance exacte 
des lois sociales. Qu'un principe soit faux, qu'une 
loi soit mal établie, qu'une conception renferme 
une contradiction cachée, et toutes les déductions 
reposant sur cette base incertaine manquent à leur 
tour de solidité. Les vices du raisonnement se dé- 
voilent par la pratique, dès qu'on s'efl'orce de mode- 
ler une société sur l'idéal projeté, de donner la vie à 
la conception de l'esprit. C'est ce qu'ont prouvé les 
efforts infructueux des Jacobins. 

Les faits, en leur qualité de réalités, sont toujours 
susceptibles de s'imposer à des observateurs attentifs 
et expérimentés. L'épitliète desoc /V??rr qu'on leur adjoint 
ne saurait rien leur enlever de ce caractère fondamental. 

Pour qu'une étude sociale reste scientifique, elle doit 
éliminer les diverses entités métaphysiques comme 
'( l'âme des peuples » et « le génie des nations » ; écar- 
ter la conception vague de « liace » et éviter des recher- 
ches — nécessairement stériles — sur « l'essence » des 
sociétés. Ces choses ne fournissent en effet que des 
explications apparentes et en somme nuisibles, parce 
qu'en masquant l'ignorance elles détournent l'esprit 
des recherches qui ont seules chance d'aboutir. 

La croyance a « l'àme des peuples » est une survi- 
vance des théories animistes, appliquées déjà et tour à 
tour au monde, aux astres, à la terre et aux organis- 
mes végétaux et animaux. 

Par une tendance naturelle, l'homme est porté à at- 
tribuer l'ordre manifesté dans la matière à l'effet d'une 
puissance distincte de cette matière. De là ces formes 
spirituelles que les savants du Moyen-Age avaientrépan- 
ducs partout avec tant de prodigalité. Kepler dotait la 
terre d'un esprit, qui <i à l'aspect de certaines positions 
désastres se trouble, s'agite et produit les météores et 



l/ OBJ ET 1') 

les tempêtes ». Van Helmont plaçait ses archées comme 
des sentinelles auprès des diflerents organes du corps 
et chargeait ces petits lutins de surveiller l'élaboration 
(le la nourriture ou la S('Ci"étion delà bile. L'interprète 
le plus autorisé de l'animisme contemporain, Stahl, 
ramène cette mulliplicilé d'êtres à l'unité de l'âme, qui 
pour lui est en même temps principe de pensée et force 
intelligente quoique inconsciente. C'est en vertu de ce 
dernier pouvoir qu'elle dispose les matériaux organi- 
ques dans Tordre voulu, qu'elle maintient entre les 
parties l'union sans cesse mciuicée par l'action des lois 
physiques et chimiques ; c'est l'àme qui fait le triage 
des aliments, qui répare les pertes du corps et qui par 
sa force médicatrice lulle contre les éléments morbides. 
En un mot l'âme est une sorte de génie tutélaire sans 
lequel la vie serait un mystère ou plutôt une impos- 
sibilité. 

Il en serait de même pour les Nations. 

Tous ceux qui ne font pas de « l'àme des peuples» 
une simple expression littéraire, une métaphore sans 
valeur et sans portée, pensent — plus ou moins incon- 
sciemment — qu'il existe en dehors des âmes indi- 
viduelles un Esprit supérieur, esprit qui donne à un 
peuples ses goûts, ses tendances, ses aspirations, son 
mode spécial de sentir, de penser et de vouloir. Ce 
serait ce Génie, propre aux Citi's, qui les organise et 
qui donne à chacunt' sa physionomie. Ce serait luiaussi 
qui les protège et (|ui, dans les momentsde crise, sug- 
gère les moyens de (h'fense ou suscit(> les héros les 
mieux appropriés aux circonstances. Ceserait encore cet 
être dominateur qui subsiste pendant que les individua- 
lités s'écoulent et dont l'influence se prolonge à travers 
les siècles, toujours marquée des mêmes caractères. 

Dédaigner une croyam-eet lari-futer par un hausse- 
ment d'('paules serait une attitude anti-scieiitili(iut'. 



16 LES CLASSES SOCL\LES 

Aussi, sans enlrer dans la critique détaillée de l'ani- 
iiiisme, il convient.cependantd'indiquerles principales 
raisor.s qui doivent faire rejeter cette théorie, appli- 
quée soit aux animaux, soit aux sociétés. 

L'animisme est une hypothèse invérifiable, de plus 
en plus en opposition avec les genres d'explication les 
plus assurés et, à la bien examiner, vraiment incon- 
cevable. 

C'est une hypothèse bien différente de la croyance à 
Tàme, considérée comme principe de la pensée. Car 
la pensée se connaît directement par la conscience et, 
si la réalité substantielle échappe, la certitude du phé- 
nomène est incontestable. Mais les opérations de Fàme 
sur l'organisme sont par nature inconscientes; et, comme 
d'un autre côté une action spirituelle se dérobe à toute 
perception sensible, le rôle de l'ame reste une simple 
conjecture, conjecture destinée sans doute à rester 
toujours dans le même état. Car, alors même que des 
explications positives ne pourraient lui être substituées, 
on ne conçoit pas le genre de preuves qu'il serait pos- 
sible dapporier pour amener Ihypothèse à dépasser les 
simples limites de la croyance. 

Mais, il y a plus. L'hypothèse, loin de gagner en 
probabilité, perd de plus en plus de terrain parce qu'elle 
a été successivement chassée de tous les postes oh elle 
régnait en maîtresse. Les explications mécanistes do- 
minent dans la science actuelle, et elles dominent parce 
que, partout où ont été réalisés des progrès scientifi- 
ques, les conditions positives de l'apparition des phéno- 
mènes ont été déterminées avec une entière précision. 
Or, si ces conditions matérielles sont nécessaires, l'es- 
prit est impuissant à rien produire en leur absence, et 
si ces conditions sont suffisantes, l'action de l'esprit 
est superflue. L'hypothèse animiste n'a donc encore 
(jnelque cr(Miit dans les sciences vitales que grAc à 



1, OIt.lKT 



l'obscurité qui persiste à régner dans quelques-unes 
de leurs parties. 

Le physiologiste Claude Bernard a conlrilnié dans 
la plus large mesure à établir le déterminisme des 
phénomènes vitaux. Quand les faits sociaux pourront à 
leur tour être ramenés à des causes déterminées et ob- 
servables, l'intervention d'un principe métaphysique 
n'aura plus sa raison d'être. 

L'intervention d'un pareil principe dans le tissu des 
faits est du reste inconcevable. Si l'àme exerce une 
action sur les choses matérielles, elle est une force; 
toute force s'épuise dans son exercice même ; pour 
que son énergie persiste, elle a besoin d'être entrete- 
nue par un apport continuel qui répare ses perles. Où 
serait la source intarissable de cette énergie ? 

Une autre difficulté naît de la façon dont rapj)lica- 
tion de l'esprit à la matière est concevable. Qu'un 
mouvement en provoque un autre et qu'en général 
un phénomène suscite l'apparition d'un autre, rien qui 
étonne et qui doive étonner, puisque les antécédents 
sont reliés aux conséquents par le lien solide de l'ex- 
périence. Mais dans la théorie animiste le premier 
terme manque, en tant du moins qu'il serait une don- 
née expérimentale. Et cependant sa réalité exige- 
rait ici de plus solides garanties, puisqu(^ les deux 
substances étant de nature hétérogène paraissent a 
priori réfractaires à toute communication. 

Des raisons analogues et même plus puissantes peu- 
vent être dirigées contre» lame des peuples». C'est 
une hypothèse absolument invérifiable et, à la bien 
examiner, inconcevable. Les animistes étaient bien em- 
barrassés pour expliquer ce que devenait l'àme d'un ver 
divisé en trois Ironrons qui vivaient d'une vie indé- 
pendante. Se morcelait-elle avec le ver, ou i\(i\\\ peti- 
tes âmes complaisantes venaient-elles suppléer Tau- 



IS l.i:S CLASSES SOCIALES 

cienne dans les deux tronçons privés de guide ? Mais 
ce qui est relativement rare chez les animaux est d'une 
extrême fréquence dans les sociétés. Les nations se dé- 
veloppent et s'agglomèrent ou se restreignent et se 
fragmentent. Rome s'étend et absorbe la plus grande 
partie des peuples connus. Pendant sa domination, que 
deviennent les âmes de ces peuples ? L'Empire Romain 
se dissout et la Féodalité multiplie les Villes indépen- 
dantes et les Principautés. Faut-il admettre une créa- 
tion correspondante de génies ? Oii résideraient-ils ? 
Qui entretiendrait leur force ? Quel serait enfin leur 
mode d'action ? 

Les esprits dans l'humanité communiquent entre eux, 
mais par l'intermédiaire de signes matériels. Or, les 
«génies» qui ne sontpas unisà des corps, sont privés de 
cette ressource. Si donc on ne veut point se contenter 
d'articuler des mots, il faut, quand on parle d'inspira- 
tion réelle, montrer comment (d'àmedun peuple» a pu 
à un moment pénétrer dans l'esprit de son choix et lui 
insuffler des idées et des sentiments, qui auraient fait 
défaut sans cette intervention. 

L'expression «Génie national» et autres analogues doi- 
vent être considérées — jusqu'à preuve du contraire — 
comme de simples métaphores, des ornements littéraires 
ou des vestiges de lointaines croyances mythologiques. 

La notion de Race se présente avec des appa- 
rences plus scientifiques. Les savants, habitués à l'exac- 
titude des sciences naturelles, se sont efforcés de fixer 
lescaractôresdistinctifs des différentes races humaines. 
En parliculier, Taine, un des esprits les plus puissants 
etles plus positifs de notreépoque, a considéré la Race 
comme une des trois forces primordiales qui dominent 
la vie religieuse, littéraire, sociale et économique d'une 
Nation. 



Quel rôle appartient-il à la Race do jouer dans Te'- 
tude et la connaissanco dos faits sociaux ? Est-ello un 
de ces faits dominateurs, dont les variations amènent 
des variations correspondantes dans une foule défaits 
subordonnés? Et si elle était un de ces faits, pourrait- 
elle être exactement déterminée ? Enfin, on supposant 
qu'elle pût être caractérisée, cette notion de race serait- 
elle applicable aux grandes agglomérations des nations 
modernes? 

1! ne semble pas que toutes ces difficultés aient été 
levées. 

Si les Anthropologistes, que préoccupe le problème 
des races, s'en tiennent à l'examen des caractères phy- 
siques, leurs recherches intéressent peu le sociologue. 
En effet, les classifications ainsi obtenues rentrent dans 
les classifications artificielles, parce qu'elles reposent 
non sur tout l'ensemble des qualités humaines, non 
pas même sur les traits les plus importants, mais sur 
de simples particularités sans liaison avec le caractère, 
l'esprit et le cœur. Qu'importe en effet que le nègre 
ait la saillie du talon plus prononcée que l'Européen 
ou que sa mâchoire soit affectée de prognathisme, si 
ces choses ne sont pas les indices des dispositions in- 
tellectuelles et morales? 

Il est vrai que les Anthropologistcs ont tenté les 
plus grands eflorts pour établir dépareilles relations. 
Maison matière scientifique les intentions no comptent 
pas. A la Renaissance, persuadés que les caractères et 
les destinées des hommes étaient dans un rapport dé- 
fini avec l'état du ciel au moment de la naissance, les 
Astrologues se donnaient beaucoup de peine pour étu- 
dier le cours dos planètes et leurs diverses positions 
dans les signes du zodiaque. Mais l'expérience devait 
bientôt d('chiror toutes leurs toiles d'araignée. Les Cra- 
niologuos modernes paraissent menacés des mêmes 



20 i.i:s ciAssKs S(»(:i.\Li:s 

mL'Comptes. Toutes les marques, qui uni été successi- 
vement choisies comme capables de mesurer le degré 
d'intelligence, ont montre sous ce rapport leur insuffi- 
sance : capacité crânienne, indice céphalique, dolicho- 
céphalic. . . 

On comprend du reste quelle faible influence peu- 
vent exercer, sur les phénomènes si délicats de la pen- 
sée, des caractères aussi extérieurs, aussi grossiers et 
aussi isolés. En vertu du déterminisme universel, il y 
a bien pour chaque phénomène — physique, vital ou 
intellectuel — un ensemble de conditions qui l'amènent 
infailliblement à l'existence. Pour les corps bruts ces 
conditions sont faciles à déterminer. Mais dans les 
corps vivants, le concours des organes, les réciprocités 
d'actions, la multiplicité des influences, l'infini détail 
des éléments, leur complexité, leur finesse, leur en- 
chevêtrement amoncellent les difficultés. Or, jusqu'ici 
ces difficultés n'ont pas été surmontées et on peut 
adopter à ce sujet l'affirmation de Qualrefages : « A s'en 
«tenir aux faits, tout concourt à prouver qu'il n'existe 
«aucun rapport réel entre la supériorité fondamentale 
«d'une race et ses caractères physiques » (1). 

Puisque les faits empruntés à la physiologie sont, 
malgré la précision dont ils sont susceptibles, inutiles 
à la science sociale, il faut abandonner ce terrain et 
voir si, en portant ses investigations sur les caractères 
moraux et intellectuels, il ne sera pas possible de 
rendre utilisable la notion de Race. C'est la voie sui- 
vie par Taiiie qui définit la race « les dispositions in- 
« nées et héréditaires, que l'homme apporte avec lui 
« à la lumière et qui ordinairement sont jointes a des 
« différences marquées dans le tempérament et dans 
« la structure du corps «(l). Que ces dispositions fonda- 

(1) Inirodiirlion à l'Elude des l'aces lirimaines, p. 192. 

(2) Introduction à Vllisloire de la lAlléralure Anglaise. 



r. oiijirr 2 1 

moniales puissent être déterminées pour chaque i)eu- 
ple, et cette connaissance serait d'un puissant secours 
pour suivre révolution de ces peuples à travers les 
différentes époques de leur histoire. Car le caractère 
national marquerait ainsi de son empreinte toutes les 
formes de son activité : religion, littérature, vie so- 
ciale et économique. Il ressemblerait au timbre pro- 
pre à chaque instrument, timbre qui accompagne tou- 
tes les notes et les modifi(* d'ime façon uniforme en leur 
communiquant son harmonie fondamentale. 

L'essentiel est donc de fixer avec exaclilude les 
traits distinctifs des caractères nationaux. 

Taine, malgré toute sa puissance intellectuelle, n'est 
point parvenu à exécuter ce travail avec la précision 
voulue. Et il n'y est point parvenu parce que le pro- 
blème, tel (ju'il l'a posé, n'est pas susceptible d(î solu- 
tion scientitique. Suivant lui la race est l'ensemble des 
dispositions innées et héréditaires qui distinguent 
primitivement le Celte, le Saxon, le Germain et qui 
persistent à travers le temps toujours visibles dans le 
Français, l'Anglais et l'Allemand. Or, les caractères 
intellectuels et moraux ont-ils vraiment cette stabilité 
et cette universalité? Toute hi (|uesti()n est là. 

Alin de savoir si, pour les besoins de sa thèse, Taine 
n'a pas exagéré in stabilité de ces caractères, il faut 
examiner leur mode île formation. « Dès qu'un animal 
« vit, il faut — (lit-il — (pTil s'accommode à son mi- 
(( lieu ; il respire autrement, il se renouvelle autrement, 
« ilestébranb' autr<'ment sidon que l'air, les aliments, 
« la tem|)('ralure sont ;uili(>s ». — Lavie, il est vrai, est 
une adai)taticn au milieu. C'estce qui e\pli(|U(' l;i for- 
mation des variétés, des races et même des espèces : 
(jiiaml des animaux, pendant une longue suilc ijc 

Inlroduolion a Vllisloire de la Lilléralure Aiujlaise. 



'22 LES CLASSES SOCL^LES 

générations, habitent une môme région et sont soumis 
aux mêmes conditions alimentaires et climatériques, 
ils acquièrent une forme déterminée avec des caractères 
anatomiques et physiologiques qui restent fixes. Mais 
la fixité des formes animales et dfs instincts tient à la 
permanence du milieu. Que le milieu varie, et les 
organismes grâce à leur plasticité naturelle se modi- 
fieront dune façon correspondante. Or, ces variations 
qui sont Texception chez les animaux sont de règle 
chez l'homme. Le loup reste loup, tant qu'il peut 
mener la vie errante et carnassière, obligé dans le cas 
contrairede disparaître onde se modifier. Mais l'homme, 
par les progrès mômes de la civilisation, a — surtout 
eu Europe — changé et presque transformé son milieu. 
La loi même d "adaptation a donc dû produire dans la 
nature physique et morale de l'homme des change- 
ments correspondants à ceux du milieu. Plus ces chan- 
gements ont été nombreux et profonds, plus ils ont 
dû exercer d'influences modificatrices sur le tempéra- 
ment et sur le caractère. Quelle différence de vie entre 
l'homme du Cro-magnon, luttant péniblement contre 
les bètes sauvages, se nourrissant de viande crue, 
dormant nu sur la pierre des cavernes, et le riche 
moderne qui n'a à supporter ni le froid, ni la faim, ni 
la fatigue, à l'abri de tous les besoins, délivré de tout 
danger extérieur, affranchi de tout travail I 

Il existe une autre cause de variations non moins 
importante : celle qui vient des infiltrations lentes mais 
continues d'éléments étrangers ou des brusques inva- 
sions qui, à différentes époques, ont déversé sur un 
pays tout un Ilot d'habitants nouveaux. Les Romains, 
les Francs sans compter les autres bandes de barbares, 
plus tard les Normands, les Anglais se sont tour à tour 
établis en France ou du moins dans différentes provin- 
ces et sont venus ainsi altérer la pureté de la race 



L OBJET 2.'{ 

primitive. Mais cetlo race primitive notait pas pure 
elle-même puisque, si loin qu'on remonte par l'histoire 
et rarchéologie, le sol de la France a été le théâtre 
d'invasions incessantes. 

<( Il y a naturellement des variétés d'hommes, dit 
« Taine, comme des variétés de taureaux et de che- 
vaux ». Mais les variétés d'animaux domestiques ne 
sont maintenues que par une sélection sévère et par des 
accouplements méthodiques. Elles sont en outre réali- 
sées avec une facilité relative, parce qu'on recherche 
pour la constitution de chaque variété un caractère 
saillant ou du moins un petit nomhre de caractères faci- 
les à constater. Or, toutes ces conditions ne sont pas 
applicables à l'homme, de sorte que les races humaines 
ne peuvent comme les races animales être marquées 
de traits spéciaux et nettement distinctifs. D'où sui- 
vant le mot de Montaigne c l'homme est un être on- 
doyant et divers». 

Ou dumoinsc'est cette apparencequ'il présente, quand 
la comparaison porte sur tous les membres d'une so- 
ciété ; surtout quand cette société comprend — comme hi 
France, l'Allemagne ou l'Angleterre — des multitudes 
d'hommes, qui habitent des régions diverses et qui dif- 
fèrent beaucoup les uns des autres par la nature de 
leurs occiipalions et de leur régime. La notion de race 
ne comporte pas des distinctions aussi fuyantes, lit 
c'est pour lui avoir fait franchir les limites de sou ex- 
tension légitime, qu(î Taine est arrivé à effacer des dif- 
férences notables et à accentuer outre mesure les carac- 
tères communs. Il s'est plus approché de la vérité que 
les philosophes du Droit naturel qui, attachés ii l'abs- 
traction, ne voient danslllumanité que des hommes 
tous égaux et tous identiques. Mais il ne l'a pas atleinle. 
parce qu'il prête à son idée fondamentale de Garenne 
précision, une fixité et une universalité qui lui sont 



24 LES CLASSES SOCLVLES 

étrangères. Il y a des variétés de taureaux ou de 
chiens, mais il n'y a pas de variétés d'hommes conformes 
à un même type et qui auraient été, pour ainsi dire, 
jetés tous dans un môme moule. Le type Français ou 
Anglais n'existe pas plus pour l'esprit ou pour le carac- 
tère que pour le physique. 

Les recherches sur l'essence des êtres ont d'ordinaire 
mal réussi. Elles devraient arriver les dernières et ser- 
vir de couronnement aux connaissances de détail len- 
tement amassées, tandis qu'elles apparaissent au début 
de la science, lorsque l'homme — qui ne s'est pas encore 
mesuré avec les difficultés — tombe dans l'illusion 
sig-nalée par Descartes : vouloir d'un seul bond s'élever 
au sommet d'une tour en négligeant de passer par l'es- 
calier. 

Les sociologues aux tendances les plus positives 
n'ont pas échappé à cette illusion. Ils font des diver- 
ses sociétés des êtres véritables, pourvus d'une organi- 
sation et doués de tous les caractères proprement vi- 
taux. «Nous avons raison, dit II. Spencer, de considé- 
« rer la société comme une entité. Les relations perma- 
« nentes qui existent entre les parties d'une société sont 
« analogues aux relations permanentes qui existent en- 
« Ire les parties d'un corps vivant >;(!). M. Schœffle est 
encore plus affirmatif dans son livre. « La structure et 
la vie du corps social », titre qui indique clairement 
par lui seul les idées de l'auteur. 

Il n'y a pas d'intérêt vraiment scientifique à agiter 
après tant d'aulres ce problème. Supposons en effet que 
les sociologues-naturalistes aient levé toutes les dif- 
hcultés qui s'opposent à l'admission de leur thèse. 
Alors même que les sociétés pourraient être à juste 
titre assimilées aux êtres vivants, il n'en résulterait 

i\] Sociologie, T. II, p. 2. . ïrud. fr. 



L OK.IET 2^ 

pas un réel progrès pour les sciences sociales. Car quel- 
le clarté nouvelle jetterait sur ces sciences l'attribut 
de la vie, puisque la vie reste inconnue et peut-être 
inconnaissable, en tant que principe de toutes les qua- 
lités et de tous les modes par lesquels elle manifeste 
sa force ? Les sociétés sont des êtres vivants et forme- 
rontainsi des espèces distinctes. Soit. Mais chaque es- 
pèce a besoin pour être connue d'une étude particu- 
lière, et il serait nécessaire d'écarter les connaissances 
relatives aux autres espèces pour observer directement 
les organismes sociaux. C'est la pratique constante 
des naturalistes qui ne se permettent pas d'établir, 
par la seule divination analogique, la structure et les 
fonctions d'une espèce nouvelle. 

Cette nécessité s'impose avec d'autant plus de force 
que les espèces sont plus éloignées, ce qui est le cas 
des organismes sociaux. Voici en effet l'opposition ra- 
dicale entre les êtres vivants et les sociétés : les pre- 
miers ?ont composés de cellules, qui agissent d'une façon 
aveugle et possèdent une concience centralisée ; au 
Contraire, les sociétés sont formées de membres indivi- 
dueUement conscients, et la conscience centrale manque 
ou dv moins ne se manifeste que par des marques 
faibles ou contestables. D'ailleurs aux yeux mêmes des 
partisans I^s plus convaincus de la vie des sociétés, 
ces organismes sont tellement séparés des végétaux et 
des animaux qu'ils forment un règne à part, le règne 
des superorganismes. 

C'est avouer que les analogies sont mêlées ou même 
recouvertes de différences considérables. N'est-il pas 
alors dangereux de trop insister sur les analogies et de 
rejeter dans l'ombre les différences? Tel est cependant 
le défaut qu'on pourrait reprocher aux sociologues, qui 
abusent du langage physiologique et ont une tendanci? 
plusoumoinsconscienttià absorber les sciences sociales 
dans la Biologie. 



26 LES CLASSES SOCIALES 

Auguste Comte est allé encore plu s loin dans la créa- 
tion des t'^tres ou plutôt des entités. Il avait, par un 
artifice de méthode tout d'abord conscient, supposé 
l'existence d'un «peuple unique auquel seraient idéale- 
« ment rapportées toutes les modifications sociales con- 
« sécutives, effectivement observées chezdes populations 
« distinctes» (1). — Mais cette fiction n'est pas toujours 
restée à l'état d'hypothèse ; elle se transforme déjà 
dans la Philosophie positive en une réalité : « La masse 
« de l'espèce humaine soit actuelle, soit passée, soit 
« même future, constitue une immense et éternelle unité 
« sociale dont les divers organe»^, individuels ou na- 
« tionaux, unis sans cesse par une intime et universelle 
«solidarité concourent inévitablement, chacun suivant 
« un mode et un degré déterminé, à l'évolution fonda- 
(( mentale de l'humanité (2).» Enfin, dansle Système de 
Politique positive l'humanité s'unifie, se concrète, se 
personnifie dans le Grand-Être. ((Les hommes doivent 
«être conçus, non comme autant d'êtres séparés, mais 
«comme les divers organes d'un seul Grand-Etre». (3) 
L'unité de l'espèce humaine est une hypothèse qui 
est en contradiction avec les réalités telles que l'ob- 
servation les constate. N'est-ce point faire violence aux 
faits que de parler de l'humanité, comme si elle avait 
l'unité d'un être organique et possédait toutes les na- 
tions comme des organes harmoniques ? N'est-ce pas 
fausser la réalité que de supprimer les séparations 
entre les Etats, séparations qui ont joué un rôle si im- 
portant à toutes les époq ues ? Si Aug. Comte considère le 
Graud-Etre comme un idéal à réaliser — ainsi que cela 
semble ressortir de passages de ce genre : « Le Grand- 
« Etre ne sera pleinement formé que d'après l'uni ver- 
di Cours de Pfitl. pnxiUce, T. IV, p. 20!. 
(2) Cours (le PhiL positice, T. IV, p. 3ifi. 
; (3) S.v»f'*/MC de politique positive. T. I, p. 3G3 



L OliJKT 27 

« selle assimilation deses organes quelconques »(!) — on 
retombe dans les critiques ante'rieures : l'idéal est un 
produit de l'imagination qui non seulement n'est pas 
réel, mais dont la possibilité même reste douteuse. 

Que cette existence du Grand-Etre — si douteuse en 
elle-même — soit cependant admise, les difficultés 
loin d'être aplanies augmentent plutôt. L'origine de ce 
Grand-Etre se perd dans le passé ; beaucoup de ses 
changements historiques restent inconnus ; de plus, 
comme il aune immense étendue dans l'espace, il reçoit 
de toutes parts — si la solidarité organique n'est pas 
qu'un mot — des impressions multiples, variées, souvent 
obscures. Beaucoup d'influences importantes échappent 
ainsi à l'observation et par suite les conclusions man- 
quent de certitude. 

En résumé, sous quelque forme que se présente l'as- 
similation des Sociétés aux organismes vivants, la 
science n'a rien à y gagner. On aborde un problème 
très difficile et dont la solution serait d'un médiocre 
secours pour la connaissance des faits sociaux. D'ail- 
leurs on force les analogies et, en effaçant les différen- 
ces essentielles, on aboutit à des conclusions contes- 
tables. Si au contraire le savant est soucieux de serrer 
la réalité de plus près, s'il crée un règne nouveau — 
lerègne superorganique — la science s'enrichit uni- 
quementd'un mot nouveau, richesse qui est une faible 
compensation aux elï'orts dépensés. 

Il en résulte qu'il faut ('ludier le problème en lui- 
même, ne point })rendn' des métaphores pour des réa- 
lités, mais s'en tenir exclusivement aux Faits sociaux. 

Le pionnier de Far-Wcst., qui a son domaine à con- 
quérir sur la forêt vierge, ne se laisse pas attendrir 
parla beauté des grands arbres. Il fait tomber sous la 
hache les troncs superbes et détruit le foiiiili- iru'xlri- 

(1) Système de pnlilique positive. T. I. [>. 3'.»0. 



28 Li:S CLASSKS SOCIALKS 

cable des lianes, pour découvrir le sol et pour y déposer 
des semences capables de lever en utiles moissons. Un 
travail analogue s'imposait au savant. 11 lui fallait tout 
d'abord circonscrire le terrain de ses recherches et le 
débarrasser de toutes les végétations inutiles, alors mô- 
me que, créations du génie, elles se recommanderaient 
par leur grandeur et leur beauté. 

Pour parler sans figure, notre première opération a 
eu pour but d'écarter rigoureusement toutes les no- 
tions, qui n'étaient pas des faits positifs. 

Il semble que l'opération suivante consiste à déter- 
miner la nature des faits sociaux. Car si cette nature 
était fixée, il deviendrait facile de ne pas disperser 
ses efforts sur des matières étrangères, mais de les faire 
porter exclusivement sur l'objet de la recherche. 

Mais une définition générale ne se place en tête 
d'une science que si cette science est constituée, et 
elle ne peut se constituer que si elle est en possession 
d'un ensemble important de connaissances. La défini- 
tion est un résumé de vérités, elle condense dans une 
courte formule les caractères reconnus communs à la 
foule des notions ou des choses qui composent la scien- 
ce. Si l'on voulait commencer par elle, on risquerait 
d'établir unedéfinition arbitraire imparfaite ou même 
fausse : arbitraire, elle serait sujette à contestation ; 
imparfaite, elle ne s'appliquerait qu'à une partie de la 
science étudiée ; fausse, elle la jetterait dans une voie 
sans issue. Mettons les choses au mieux et supposons 
que la définition soit exacte. Malgré sa justesse, si 
elle est générale — et dansle cas actuel elle devrait at- 
teindre une très haute généralité, puisque les faits so- 
ciaux sont très nombreux et très divers — elle restera 
nécessairement dans le vague ; vague qui est inhérent 
aux meilleures délinilions, tant que l'exposition ne 
dévoile pas la longue série des choses implicitement 



L uii,ii:T •)() 

renfermées dans les termes mêmes delà délinition. Les 
mathématiques sont la science des grandeurs. Que nous 
apprend une pareille délinition, même quand on ajoute : 
une grandeur est tout ce qui est suscoplihle d'augmen- 
tation et de diminution? Le novice qui entend cette 
phrase pour la première fois, regarde avec effarement 
le sphinx qui prononce cette énigme et attend, pour 
comprendre, qu'on lui énumère les diverses choses pré- 
cises sur lesquelles portent les études mathématiques. 
Car au lieu de savoir que les diverses choses dont on 
parle sont des triangles, des cercles ou des ellipses, il 
serait aussi bien porté à croire que les choses « suscep- 
tibles d'augmentation et de diminution » sont sans 
doute les plantes et les animaux. En Physique « les 
propriétés générales des corps » laissent l'esprit vide à 
tous ceux qui se heurtent pour la première fois à cette 
délinition et qui ignorent encore que les propriétés 
générales désignent la pesanteur, la chaleur et le ma- 
gnétisme, l'électricité, le son et la lumière. De même 
pour les autres sciences. Les déhnitions ressemblent 
aux étiquettes que les pharmaciens collent sur leurs 
bocaux: elles renseignent ceux qui connaissent la na- 
ture du contenu, mais pour ceux qui n'ont pas vu, pré- 
paré, manipulé les plantes et les drogues renfermétîs 
dans les bocaux, les étiquettes extérieures sont dépour- 
vues de valeur et de signification. L'essentiel n'est 
pas de fabriquer l'étiquette^, mais de connaître le cou- 
tenu. 

Le premier souci du sociologue ne sera donc pas de 
chercher une délinition, qui s'applique avec justesse à 
la variété immense et encore inexplorée des phénomènes 
sociaux, mais plutôt de procéder à une énumératiou 
des principaux d'entre ces phénomènes. 

Il ne sera même pas nécessaire de s'assurer que 
l'énumération est complète. Ainsi le géomètre a pu 



'M\ l-ES CLASSIvS SOCIALKS 

à l'origine faire d'utiles travaux en ne portant ses efforts 
que sur le triangle, le cercle et d'autres figures simples 
sans étudier encore les courbes formées par les sections 
coniques : l'ellipse, la parabole et l'hyperbole. En phy- 
sique, les recherches sur la pesanteur peuvent être 
poursuivies sans être nécessairement accompagnées 
d'études sur les autres parties de cette science. Il est 
vrai que dans les vivants et dans les sociétés, il y a une 
solidarité telle que toutes les parties sont dépendantes 
les unes des autres. Mais cette dépendance mutuelle 
n'empêche pas d'une façon absolue des recherches frag- 
mentaires et isolées. S'il fallait de toute nécessité 
connaître le tout sans passer par la connaissance des 
parties, les sciences biologiques n'auraient encore reçu 
aucun développement. Mais pour étudier avec fruit 
la disposition des organes et la forme du squelette, 
il n'est pas indispensable de connaître le jeu de ces 
organes et la génération des os. Et même, une fonction 
n'est pas tellement liée aux autres qu'elle ne puisse 
faire l'objet d'une étude partiellement indépendante. 
Ainsi le mécanisme de la respiration, dans son double 
mouvement d'élévation et d'abaissement des côtes, les 
échanges gazeux à travers les parois des poumons, la 
régénération du sang sont autant de phénomènes qui 
pour être connus ne réclamaient pas la connaissance 
de la fonction glycogénique du foie. 

Il n'existe aucune raison de croire que les faits so- 
ciaux fassent exception à une règle valable pour toutes 
les autres sciences. 

Quels sont les principaux faits destinés à fournir la 
matière des sciences sociales? 

Un ouvrage qui a eu son heure de vogue, F Histoire 
(Tune bouchée de pai7i smi, comme le titre l'indique, 
une bouchée de pain dans toules ses transformations à 
travers l'organisme, et à cette occasion passe en revue 



l'oi!.ii;i" :5l 

les divers phénomènes vitaux. On peut adopter une 
marche analogue dans la recherche actuelle, en prenant 
un niemhre de la Société et en parcourant avec lui le 
cycle entier de sou existence depuis sa naissance jus- 
qu'à sa mort. 

Engagé dans la Société, il subira d'abord l'influence 
de forces sociales déterminées ; puis incorporé dans la 
Société, il en deviendra un membre actif en produi- 
sant à son tour quelqu'un des travaux propres à la 
vie sociale. Mais ces travaux sont nombreux et divers 
et, en passant en revue les classes qui les exécutent, 
on aura l'occasion de faire, pour ainsi dire, la physio- 
logie de la Société. Si l'on ajoute à cela les traditions 
du passé et les relations étrangères, on obtiendra la lis- 
te à peu près complète des principaux phénomènes à 
étudier, ce qui est le but essentiel de la recherche pré- 
sente. 

L'enfant naît. Et dès les premiers jours de sa vie il 
prend contact avec le Pouvoir public qui le fait com- 
paraître devant des agents chargés de constater la date 
de sa naissance, d'enregistrer son nom et ses prénoms, 
d'établir sa filiation exacte, en un mot de le marquer de 
l'empreinte propre à tous les membres de la Société. 
Cette mainmise de l'Etat sur l'individu se continue, se 
faisant sentir par des restrictions et des obligations 
diverses. Au nom de l'hygiène, le médecin vaccinateur 
lui pique le bras et lui inocule la fièvre, préservatrice 
supposée de la variole. A sept ans au plus tard, il est 
tenu d'entrer dans une école et de se plier à des pro- 
grammes dictés du haut de quelque lointain Sinaï. 
Après une période de ré[)it, il retombe entre les mains 
de l'Etat qui l'enrégimente, l'oblige au maniement 
des armes, le plie à la discipline militaire et, pendant 
un laps de temps variable suivant les temps et les 
pays, dispose de ses forces et même de sa vie. Affran- 



32 



ij:s n.Assi.s suciakks 



clii du service militaire, le citoyen reste attaché 
à l'Etat par les liens multiples des lois et des règle- 
ments. Il est soumis aux charges de limpôt et à 
diverses obligations dont il ne peut s'e'carter sans 
s'exposer à la répression des tribunaux. Voilà ce qui se 
passe actuellement en France et qui se produit, avec 
des variantes, ailleurs et à d'autres époques. 

Parallèlement à l'action civile s'exerce l'action reli- 
gieuse qui donne naissance à des phénomènes non moins 
intéressants que les précédents. Par la volonté de ses 
parents, il entre dans une communauté religieuse et à la 
suite de quelque cérémonie, se trouve marqué du signe 
— matériel ou mystique — qui distingue tous les mem- 
bres de la communauté. Puis l'éducation commence, 
éducation variable suivant les religions, mais qui con- 
siste d'ordinaire en croyances, en sentiments et en mani- 
festations de ces états intérieurs par des attitudes, des 
gestes et dos paroles. Dans les actes les plus importants 
de la vie, l'influence religieuse se retrouve ou plutôt 
cette influence cherche à s'exercer d'une façon continue. 
Elle consiste essentiellement à détacher l'homme de la 
poursuite exclusive des intérêts matériels et à le tourner 
vers le monde mystérieux des esprits invisibles mais 
réels, les gardiens vigilants de la justice. 

Voilà deux ordres de faits très généraux, communs 
à tous ou à presque tous les membres de la société. Mais 
à côté d'eux, il en existe d'autres qui, tout en étant 
plus spéciaux, présentent cependant un haut intérêt 
scientifique. 

L'homme n'est pas seulement citoyen et membre 
de quelque communauté religieuse. 11 exerce un métier, 
une profession, une fonction. C'est la nature de ses occu- 
pations qui lui impose un genre de vie spécial, et c'est 
ce genre de vie qui, pénétrant chaque jour davantage 
dans son êlre, plie le corps aux altitudes familières, 



L OIUKT 33 

modèle la pliysionomio, façonne les gestes; c'est lui 
aussi qui donne à l'esprit sa tournure liabituelli; et qui y 
fait prédomiuer un système particulier d'idées, de 
croyances et de sentiments. De tout cela il résulte une 
activité spéciale et, pour ainsi dire, un rôle qu'on re- 
trouve le même dans tous ceux qui partagent les mêmes 
occupations. 

Grâce à cette communauté, il se forme ainsi des 
groupes d'individus, groupes qui présentent des ana- 
logies avec les groupes de cellules unies en organes et 
opérant ensemble pour la formation des produits vi- 
taux. Le foie sécrète la bile, le poumon absorbe l'oxygène 
et rejette l'acide carbonique et ainsi de tous les organes 
du corps qui possèdent chacun une fonction spéciale. 
Dans la Société — et c'est là une vue sur laquelle nous 
nous permettons dès maintenant d'attirer l'attention 
— il existe également des groupes d'individus, associés 
en quelque sorte en organes et reconnaissables àl'iden- 
tité fondamentale de leur nature et de leur fonction. 

Sans avoir encore la prétention de faire une analyse 
complète de la société, on peut parcourir les principa- 
les classes sociales, et, en signalant le genre d'activité 
qui caractérise chacune d'elles, on aura l'occasion de 
fournir une nouvelle et importante liste de faits sociaux. 
Car, si l'on veut bien se le rappeler, l'unique but visé 
en ce moment est de rassembler la matière de l'étude. 

Les Goucernants ont le pouvoir de donner des ordres 
particuliers ou généraux. Par décrets, il nomment aux 
emplois les différents fonctionnaires, officiers, gouver- 
neurs, préfets, gendarmes, collecteurs d'impôts, ingé- 
nieurs civils, professeurs et, en général, tous les agents 
exécuteurs de leurs volontés, tous les fonctionnaires 
chargés dune besogne spéciale au nom de l'Etat. L(>s 
ordres gihiéraux sont les lois applicables à toute la 
catégorie de lpers(jiiiies (jui se trouvent dans les 

3 



■ \i l.i:S CLASSHS SOCIVLKS 

coiulitions fixées par les législateurs, membres* (l'uii 
sénat, d'une assemblée délibérante ou d'un [simple con- 
seil royal. Les Juges sont chargés de Tinterprétation et 
de l'application des lois. Dans le cas de contestation en- 
tre citoyens ils tranchent les difficultés, formulent les 
jugements et veillent à leur rigoureuse exécution. Ils 
ont aussi pour rôle de réprimer les attaques contre les 
agents du pouvoir ou les simples particuliers et de main- 
tenir l'ordre public. Elaboration etpromulgation des lois, 
nominations aux emplois, services divers confiés aux 
fonctionnaires, décisions des tribunaux, voilà tout au- 
tant de classes de faits sociaux d'une extrême impor- 
tance. 

A côté du pouvoir temporel s'exerce le pouvoir spi- 
rituel qui appartient aux Prêtres. Les prêtres ont foi en 
des êtres surnaturels et ils traduisent leurs croyances 
en des prières, des actes, des cérémonies ; en un culte 
jugé efficace pour se concilier la faveur de ces puis- 
sances supérieures ou pour détourner les coups de leur 
colère. Les prêtres cherchent à entretenir cette foi en 
eux et chez les laïques par la discipline ecclésiastique, 
par des règles de vie souvent très minutieuses, par l'en- 
seignement, par des fondations et des institutions 
pieuses. La sphère de leur action est très étendue et 
l'intensité de leur influence est considérable. 

Dans les temps primitifs les prêtres, qui passent 
pour recevoir l'inspiration directe des Dieux, parais- 
sent seuls capables de science et d'art. C'est à eux qu'il 
appartient, par la faveur d'une révélation spéciale, de 
pénétrer les secrets de la nature, de connaître les plan- 
tes salutaires et do discerner au moyen de signes célestes 
l'opportunité des entreprises ou l'hostilité du destin. C'est 
àeux qu'il estréservé d engendrer dans les foules muettes 
et prosternées les saintes émotions de la crainte, de l'es- 
pérance, derenlhousiame. Le prêtre saitexciterlestrans- 



L OIUKT '.]]] 

porls parles moiivemenls rythmiques de la danse, par 
l'harmonie de la musique et [)ar le charme de la poésie. Il 
sait encore donner au temple la helle structure qui le 
rendra digne d'être habité par le Dieu. Enhn plein de 
l'idée de ce Dieu, le prêtre a seul le pouvoir d'en présen- 
ter au peuple l'image douce ou terrifiante, en taillant la 
pierre ou en fixant ses traits sur une toile ou sur les 
murs du temple. 

Plus tard cet empire de l'esprit se fragmente. En fa- 
ce du clergé s'élèvent les classes indépendantes des 
poètes, des musiciens, des artistes, des savants, des 
médecins et des philosophes. Ils n'ont plus la préten- 
tion d'être les interprètes des Dieux, et le génie — dont 
ils disent recevoir l'inspiration — devient une méta- 
phore qui bientôt ne fait plus illusion à personne. Ce- 
pendant par la seule puissance de leur esprit et de leur 
ca^'ur, ces « Intellectuels » de différente sorte activent 
la vie sociale et la rendent féconde en phénomènes 
variés et saillants. 

Une société se compose de vivants, et la vie ne peut 
être conservée qu'à la condition de puiser dans le 
milieu extérieur les éléments réparateurs : jmmum 
vivere. La classe des producteurs est donc indispensable. 
Le paysan cultive le sol, élève le bétail et procure ainsi 
les aliments les plus nourriciers au reste de la popu- 
lation occupée à d'au 1res soins. Sur les bords des lleuves 
ou sur les rivages de la mer, les pêcheurs apportent 
leur contingent de nourriture. Quant à la chasse, elle 
ne donne un produit appréciable que dans les régions 
où la population est relativement rare. 

Pour tirer un meilleur parli d(!s richesses naturelles, 
l'ouvrier se sert d'outils de ])lns en plus j)iiiss;uils et 
mieux adaptés à leur luit. L'importance de celte classe 
de travailleurs s'accroît avec les progrès de l'industrie. 
L'outil simple est remplacé par la machine et, (inaiid 



Ml) LES CLASSES SOClAl.l.'S 

cette transformation s'est opérée, le travail ne peut 
rester isolé ; il s'organise sous la direction des patrons 
et des capitalistes. Une scission se produit d'ordinaire 
entre ces deux classes, et l'hostilité, alimentée par la di- 
versité des intérêts, creuse un fossé de plus en plus 
profond entre elles. En présence du patron qui dis- 
pose de la toute-puissance du capital, l'ouvrier sent 
la faiblesse de l'isolement. Pour lutter sans trop de 
désavantage, il s'unit avec ses semblables, entre dans 
des sociétés secrètes ou dans des syndicats autorisés 
et participe aux grèves générales, moyen habituel 
de manifester son mécontentement et de maintenir le 
taux des salaires. 

Ces luttes entre le capital et le travail nous amènent 
à parler des capitalistes, des financiers, des riches qui 
jouent un rôle si important, dès qu'une société a fran- 
chi les premiers stades de la civilisation. 

La richesse éveille par antithèse l'idée de pauvreté. 
Si ce qu'on a appelé « la plaie du paupérisme» sévit 
surtout dans les sociétés les plus riches et les plus civili- 
sées, la misère ne fait jamais défaut là où il y a agglo- 
mération d'individus. La façon de secourir les malheu- 
reux, les systèmes de bienfaisance familiale, particulière 
ou publique, donnent naissance à une classe de faits 
sociaux d'un aussi grand intérêt que les troubles patho- 
logiques dans les corps vivants. 

La pauvreté n'est pas la seule maladie des sociétés. 

Des perturbations plus graves encore viennent des 
fautes, des délits et des crimes, actions mauvaises qui 
ont pour trait commun une tendance au relâchement 
ou même à la rupture du lien social. Ces actions désor- 
ganisatrices provoquent une réaction de la part des 
Juges, qui chargés de maintenir Tordre infligent des 
chclliments aux coupables. Procédure criminelle, juge- 
ments, moyens de répression: voilà une nouvelle caté- 
gorie de faits sociaux. 



l'oiîjet '37 

Jusqu'ici lesclasscs paraissent agir d'une façon isolée, 
chacune occupée de sonœuvre propre. Mais cet isolement 
n'existe pas et des communications de différente sort(î 
s'établissent entre les groupes sociaux. Les commer- 
çants sont des agents actifs de relations à l'intérieur et 
môme à l'extérieur. Ils ont pour office de transporter 
les produits d'une région dans une autre, ou de centra- 
liser dans les villes et les marchés les marchandises les 
plus variées. Les routes, les canaux, les voies mariti- 
mes s'ouvrent au commerce ; les chemins de fer se 
créent, et bientôt les télégraphes, les téléphones mul- 
tiplient entre les hommes non seulement les rapports 
commerciaux mais aussi les échanges d'idées. 

Les commerçants, poussés par l'amour du gain, cher- 
chent des débouchés au dehors, trafiquent à l'étranger, 
établissent des comptoirs chez les peuples éloignés ou 
fondent des colonies. 

^lais les relations entre les nations étrangères ne 
sont pas toujours amicales. Les Sociétés, souvent ani- 
mées d'un égoïsme collectif, se jalousent et suscitent 
des conflits qui sont le plus ordinairement résolus par 
la force. Les guerres sont des événements nationaux 
qui ont toujours attiré fortement l'attention des his- 
toriens. Et avec raison, puisque c'est du sort des ba- 
tailles que dépendent les instiUitioiis d'un peuple, ses 
b)is et su vie même. Les guerres se terminent pai- l'iis- 
sorvissement des vaincus ou par des traités de p;ii\ 
qui règlent les litiges entre les belligérants. 

Un dernierordre défaits sociaux procèdedes Iradilious 
du passé. Les générations humaines ne se séparent p;i^ 
nettement des suivantes, mais elles les touchent , s'y 
mêlent et, par l'autorité inhérente à l'âge, les im- 
prègnent de leurs idées, de leurs croyances, de leurs 
sentiments. La cliaîne se continue à travers les siè- 
cles, de sorte ({ue pour trouver la raison de (piehjue 



38 LES CLASSES SOCL\LES 

obscur préjugé, il faut parfois remonter dans un pas- 
sé très reculé. D'où vient la crainte superstitieuse de 
se trouver treize assis à une môme table? C'est un 
lointain souvenir de la Gène, une survivance de l'hor- 
reur causée par la trahison de Judas à une longue 
suite de générations chrétiennes. Le passé vit ainsi 
dans le présent, et cette accumulation indéfinie de change- 
ments fait qu'une société, tout en se perpétuant dans 
une même région et en étant soumise à des condi- 
tions extérieures semblables, subit d'incessantes mo- 
difications et manifeste ces changements par des formes 
d'activité différentes. C'est la cause du progrès, ou, 
pour parler plus exactement, de l'évolution des socié- 
tés, puisque le progrès semble impliquer une mar- 
che vers le mieux et qu'il s'agit ici seulement de chan- 
gements soit en bien, soit en mal. 

Cette rapide revue n'a pas signalé tous les phéno- 
mènes sociaux, mais elle en a relevé un assez grand 
nombre pour constituer la matière de notre étude et 
pour permettre d'éprouver la valeur des méthodes ap- 
plicables à cette matière. 

L'objet fixé, l'étude commence. 



CHAPITRE II 



possiBiiJTi: D'i'ivi: sciKi\<:E sociale 



LV'lii(J€ des fuils sociaux présente une diflicnllé que 
ne rencontrent pas les sciences de la nature : l'expé- 
rimentation précise, renouvelée, autant qu'il est néces- 
saire et réalisée dans un intérêt scientifique n'est 
point praticable à l'égard des sociétés. 

Platon a pu concevoir sa répul)li({ue idéale, mais il 
ne disposait pas des ressources nécessaires pour trans- 
former son idée en réalité et pour s'assurer que la 
société ainsi formée serait viable et capable de 
répondre aux prévisions de son auteur. Les essais 
tentés par les Saint-Simoniens, par les Fourriéristes 
ou par d'autres réformateurs dépourvus de ressoiu'ces 
suflisanles, ne sont pas non plus des expériences 
coiirluanl(^s, parce qu(^ ces expéri(;nces ont été iailes 
sur une trop |)etite (''chelle, ([u"(dles ont été gênées par 
le pouvoir et (pi'en outre toutes les circonstances et 
conditions n'ont pas été exactement déterminées. 

Le Politi(fue possède, il est vrai, plus de ressources 
pour apporter dans une société les changements définis 
({uc réclame toute expérience scientifuiue. Mais s'il est 
inlei'dit au nH'deciu et au physiologiste (1(> traiter 
riioiumc coinnie une ujaliri'c n expérience, à (tins foili- 
raison ci-llc inlcrdidinn s"a])|)li(]U('-|-(dl(' aux socit'lés, 
puis(|ue les trouijio, (|ui jjourraicnl rt'sullrr île l't'v- 



40 LES CLASSES SOCLVLES 

périeiicc, porteraient sur un plus grand nombre de 
personnes. Le médecin — même par amour de la 
science — n'a pas le droit d'inoculer le cancer pour 
en suivre le développement. Ce serait un crime encore 
plus grave de provoquer une grève pour en mieux 
découvrir les conditions. On ne traite pas les hommes 
comme on fait des lapins dans les laboratoires de 
vivisection. 

Lors même que la morale lèverait son veto ou n'au- 
rait pas l'occasion de l'exercer, toutes les difficultés 
n^auraient pas disparu. En physique et en chimie, le 
savant réalise à sa guise et avec le plus haut degré 
d'exactitude toutes les conditions nécessaires à la pro- 
duction du lait qu'il étudie. Pour connaître le coeffi- 
cient de dilatation du fer, le physicien choisit uie tige 
de ce métal débarrassé de toutes les matières étrangères, 
puis il la soumet à la chaleur d'une llamme d'alcool 
dans les conditions de l'expérience connue du « pyro- 
mètre à cadran ». Le chimiste, qui veut faire la syn- 
thèse de l'eau, renferme de l'oxygène et de l'hydro- 
gène dans un eudiomètre et opère la combinaison 
en faisant jaillir l'étincelle électrique dans le mélange. 
En physiologie les expériences deviennent plus déli- 
cates et il a fiillu toute l'ingéniosité et la sùrelé de 
main de Cl. Bernard et de quelques autres manieurs 
de bistouri pour eu réussir quelques-unes. INIais les 
sciences sociales sont encore plus rebelles et dans cer- 
tains cas absolument réfractaires. 

Une des causes de cette impuissance tient à ce que 
les états do civilisation passés ne peuvent élrerecréés, 
et surtout avec cette exactitude si souvent obtenue 
dans les sciences de la natuie. Quels seraient, par 
exemph', les effets (h' l'éducation IcMc (juc Va prati- 
quaient les Sj)artiales? Pour lo savoir il faudrait créer 
UH milieu artilicicl et !e maintenir à l'alri de toutes 



possiniLiTÉ d'une science sociale 41 

les influences étrangères. Mais les éducateurs, en sup- 
posant qu'ils connaissent dans le détail les règles sui- 
vies à Sparte, ne pourraient s'y conformer qu'autant 
qu'ils seraient pleinement convaincus de l'excellence 
de ces règles. Car, si la conviction manquait, les paro- 
les et les attitudes, n'étant plus que de vains simula- 
cres, seraient dépourvues de véritable eflicacité pour 
impressionner fortement les esprits et pour former les 
volontés. Mais la conviction à son tour n'est pas un 
produit arbitraire ; elle résulte en grande partie des 
lectures, des conversations, des manières de vivre, 
des exemples et aussi de l'éducation primitive. Nous 
voilà au rouet, comme disait Montaigne. En outrc^ 
comment éliminer les influences extérieures? Quelque 
soin que l'on prenne pour isoler des enfants, cet iso- 
lement ne peut être assez absolu pour écarter toute 
communication avec le dehors. Or, il suffirait d'un fait, 
d'un mot, pour bouleverser un système d'idées péni- 
blement élaboré et par suite pour fausser l'expérience. 
Dans les conditions les plus favorables, les expé- 
riences sociales — telles qu'on les conçoit d'ordinaire 
— restent toujours h une grande distance de l'idéal 
scientifiquo. Soit un législateur qui promulgue une loi. 
Il introduit ainsi une cause déterminée dans la société 
ou dans quelques classes sociales et par suite il réalise 
une des conditions essentielles de l'expérimentation. 
Mais, suivant la remarque de Cl. Bernard, l'expé- 
rimentation est une « observation provoquée » dans le 
but de faciliter la constatation des effets. (Ainsi dans 
un des exemples donnés plus haut, l'allongement du 
fer est constaté par le déplacement du style sur le 
cadran, et d'ailleurs la disposition de l'expérience 
montre (jne cet ell'el est dû ecrtaineun'nt à la n;ifure 
du métal et au jxnivoir calorique de l'alcool). Les cllels 
produits par une loi nouvelle se refusent à une consta- 



42 LES CLASSES SOCIALES 

tation aussi facile. D'abord, ils sont mêles à d'autres 
efTets qui accroissent ou diminuent ou même annulent 
les premiers ; ensuite ils ont besoin pour apparaître 
dans toute leur plénitude d'un laps de temps souvent 
considérable ; et enfin ces eflets sont multiples et por- 
tent souvent sur l'être tout entier, physique et moral. 
Soit par exemple la loi militaire acluellement en vigueur 
en France. Elle n'aura son plein elî'et qu'au bout de 25 
ans, période complète du service militaire. Mais quelles 
seront les modifications qui résulteront de ce service 
prolongé dans Tordre économique, dans les mœurs, 
dans la population, dans la santé publique, dans les idées 
et les sentiments, voilà ce qu'il serait extrêmement 
difficile de constater avec quelque exactitude. 

A ces causes d'infériorité s'en ajoute une autre, la 
difficulté de l'observation directe. 

Les phénomènes naturels se produisent en si grand 
nombre, se répètent si invariablement, sont réalisés avec 
tant de facilité par le savant que pour les connaître il 
n'est point nécessaire de recourir aux témoignages 
dautrui ; mais chacun d'eux peut être étudié directe- 
ment. Au contraire, la plupart des faits sociaux échap- 
pent à l'observation directe, parce que le sociologue en 
est éloigné soit par le temps, soit par l'espace. Alors il 
faut utiliser les descriptions de l'historien, c'est-à-dire 
il faut à travers les mots apercevoir les idées, recons- 
tituer les sensations vraies en éliminant, par un travail 
d'épuration toujours fort délicat, les représentations 
imaginaires nées des préjugés et des passions. 

Cependant il convient de ne pas insister outre mesure 
sur ces difficultés, puisque la critique historique est 
parvenue, en partie du moins, à les lever. Cette critique 
— appliquée aux traditions, aux monuments et aux 
écrits — indique les règles à suivre pour discerner le 
vrai du faux, pour écarter les éléments imaginaires 



POSSIBILITÉ DUNE SCIENCE SOCIALE 43 

des légendes, pour comprendre les re'cils mylhiques, 
pour pénétrer quelques symboles et d'une façon géné- 
rale pour mesurer les probabilités. 

L'bistoirc ouvre le passé, élargit le champ de vision 
pour le présent et fournit ainsi aux sciences sociales 
des matériaux absolument indispensables. Mais, si 
elle est une auxiliaire très précieuse des sciences so- 
ciales, elle ne doit pas avoir la prétention de se subs- 
tituer à elles. Quelle que soit l'importance de son rôle, 
elle ne saurait — sans en sortir — atteindre le but 
que toute science se propose : la connaissance des faits 
généraux, de leurs lois et de leurs causes. 

L'Histoire relate des faits particuliers: la conquête 
de la Gaule par J. César, la conspiration de Calilina, 
les paroles et la vie de Napoléon à Sainte-Hélène. 
Mais depuis longtemps Aristote et les philosophes 
Grecs ont remarqué que le particulier n'est pas matière 
de science. Et les Scolastiques ont répété après eux: 
NuHa est fluxorum sciottia. La science en effet ne 
s'applique qu'aux choses, pour ainsi dire, éternelles, 
parce que sous les modifications de détail qui les mas- 
quent elles persistent toujours les mêmes dans le fond. 
Or comment dégager ce fond commun ? — Cela néces- 
site des comparaisons assez variées pour qu'il soit pos- 
sible d'éliminer toutes les circonstances accidentelles. 
A cette condition seulement on arrive à établir des 
ressemblances dans la liaison des phénomènes, liaiso;i 
telle que l'un d'eux est révélateur des autres et qu'on 
atteint ainsi au but de la science : la connaissance in- 
directe des choses. 

L'Histoire se plaît à raconter les faits saillants, 1rs 
événements extraordinaires, h^s changements profonds. 
Thucydide raconte les péripéties de la guerre du P(''lo- 
j)onèse, les succès et les revers des AUm'uIimis, l(Mir 
expédition en Sicile, les victoires de Spaile. Cr (|u'il 



44 LES CLASSES SOCJALES 

s'efforce surtout de relater, ce sont les événements po- 
litiques et militaires ; et, si ces récits sont faits avec pré- 
cision et exactitude, il croit avoir rempli son rôle d'his- 
torien. — Mais la science, qui n'est pas une simple col- 
lection de faits mais un ensemble de lois, ne doit pas 
se borner à l'examen des événements mémorables. Le 
savant sait en effet que les choses les plus apparentes 
ne sont pas toujours les plus importantes, mais que 
le contraire serait plus rapproché de la vérité. Le na- 
turaliste ne s'arrête pas à l'éclat des fleurs et à la for- 
me de la corolle, mais il examine les organes floraux 
les plus ténus ; car c'est le pollen caché dans les anthè- 
res qui — poussière fécondante — pénètre dans l'ovaire 
et développe la graine. — La Médecine a réalisé de 
grands progrès à notre époque pour avoir reconnu le 
rôle des infiniment petits dans la génération et la 
transmission des maladies. — Qu'étaient jusque dans les 
temps modernes les phénomènes électriques ? Les pe- 
tits mouvements d'attraction que l'ambre échauffé par 
le frottement provoquait sur du duvet et de petits 
bouts de papier, c'est-à-dire des faits d'urne si faible 
importance qu'ils paraissaient à peine dignes de retenir 
l'attention pendant quelques minutes. 

Les lacunes voulues de riiistoire riscpient égale- 
ment d'être nuisibles à l'étude scientifi({ue des faits 
sociaux. Aussi les historiens modernes, qui ont des 
prétentions à la science, s'efforcent d'être plus com- 
plets, en ne négligeant volontairement aucun des as- 
j)ects de la vie sociale. — Cette richesse d'informa- 
tions est plus favorable à la science, mais (die n'est 
pas suffisante à la donner. L'histoire i-elate les suc- 
cessions empiriques, mais |)ar elle-même elle est in- 
capable de débrouiller les lils ([ui forment le (issu 
complexe de la vie sociale. Tout «''lat anh'rieui'. consi- 
déré en bloc, est bien la cau^e | rincipale de l'état 



tM»ssii;ii.i iK I) iM-: s(_;ii:m;i-: sdcialk 4o 

suivant ; mais, en supposant que ces deux phases suc- 
cessives soient connues dans tous leurs détails, cela 
n'apprendrait rien. La découverte d'un pareil rapport 
serait sans application, parce que le premier étal — en 
raison même de sa complexité — ne devrait plus se 
reproduire avec l'inlinie multiplicité des éléments qui 
le constituent. 

Ce qui intéresse, c'est de pouvoir résoudre le rapport 
total dans le plus grand nombre de rapporis partiels, 
alin que ces relations soient plus simples, par suite 
plus générales, c'est-à-dire applicables à des cas plus 
nombreux. Or, cette analyse est impraticable, tant 
que l'étude ne porte que sur un seul peuple, ainsi 
que cela a lieu pour l'histoire qui n'emprunte pas à 
la science sociale ses principes et ses lois. Des histo- 
riens comme Thucydide, Polybe, Bossuet et surtout 
Montesquieu, Guizotet Tainepassentpour avoir montré 
beaucoup de perspicacité dans la découverte des cau- 
ses, et il est incontestable que ces auteurs devaient 
laisser dans leurs œuvres l'empreinte de leurs puis- 
santes facultés. Mais les pressentiments de la vérité 
ne sont pas la vérité établie sur des preuves solides. 
Les propositions générales qu'ils ont semées dans leurs 
écrits sont des suppositions ou des emprunts, mais ne 
sont pas tirées directement des relations historiques. 

L'influence d'un événement ou d'une force — toutes 
les fois que plusieurs de ces choses agissent de con- 
cert — ne peut être déterminée avec précision qu'à 
la condition de parvenir à isoler cette influence. Cela 
se fait par une comparaison variée. Et à son tour cette 
comparaison exige qu'on emprunte des exemples en 
nombre sullisant à des époques et à des nations dif- 
férentes. 

Ceci n'est plus l'affaire de l'histoire, mais de la 
science. A la, })i'emière aj){>aitient l'érudition, l'accu. 



4(» LES CLASSES SOCLVLES 

nuilatioli dos l'ails cxacls, mais la découverte des lois 
et des causes appartient à la seconde. 

Avant de chercher les méthodes qui seraient le 
mieux appropriées à la science sociale, une question 
préjudicielle s'impose, celle de savoir si les faits so- 
ciaux sont susceptibles de connaissance scientifique. 

Notre marche ne peut en effet se poursuivre, tant 
que n'auront pas été levées les difficultés qu'on oppo- 
se à la possibilité même de la Sociologie. Si ces dif- 
iicullés étaient insurmontables, il serait sage de re- 
noncer à des travaux nécessairement stériles et de 
s'en tenir à l'empirisme pratiqué de tout temps en 
politique. La Sociologie serait rangée au nombre de 
ces chimères qui ont séduit les hommes et les ont 
jetés dans des aberrations en somme funestes, com- 
me l'astrologie, l'alchimie et les pseudo-sciences d'au- 
jourd'hui qui prétendent établir des relations entre 
les lignes de la main et un héritage, ou bien entre la 
forme du nez et la perversité du caractère. 

A voir l'incertitude qui règne sur la plupart des 
questions sociales, les discussions, les controverses, 
les polémiques passionnées, les contradictions formel- 
les, le scepticisme semble tout d'abord bien naturel. 
Les systèmes les plus opposés sont défendus avec une 
égale ardeur, et dans cette mêlée on ne voit que gens 
occupés à brûler ce que d'autres adorent avec de pieux 
prosternements. Inutile d'insister sur les luttes entre 
les libéraux et les auloritaires, les socialistes et les 
partisans de l'individualisme, toutes ces sectes qui se 
foudroient mutuellement au nom de principes diamé- 
tralement opposés. I^a contradiction est manifeste." 
Or, comme l'a dit Montaigne, « contradiction estmau- 
vaise marque de vérité ». 

Mais à l'origine toutes les sciences ont traverse 
cette période d'incertitude, de sorte que l'état actuel 



l'dssii'.ii.i 1 1: D IM-: sc.iK.NcK sdciAi.i; \i 

— en supposant qu'il n'y ait pas encore do vérité 
acquise — ne permettrait pas de préjuger l'avenir. La 
science sociale n'existe sans doute pas encore. Mais 
l'essentiel est dd savoir si les incertitudes d'aujour- 
d'iiui ne pourront pas se dissiper. 

La pierre pliilosophale était du la part des alchimis- 
tes un rêve impossible à réaliser. Ce qui n'empêche 
que du fatras de leurs formules et de leurs expérien- 
ces devait sortir la chimie moderne. Peut-être il en se- 
ra de même des prétentions des Sociologues. Ils ne par- 
viendront sans dont;;' jamais à tracer à l'avance la 
courbe que l'Humanité doit suivre dans son évolution, 
ni même àprévoir lesdcstinées d'un peuple, parce qu'il 
y a des facteurs de cette évolution et de ces destinées 
qui sontréfractaires à la Science — du moins actuelle 
et tant qu'elle n'aura pas réalisé des progrès encore 
imprévisibles. 

Mais, si ces hautes connaissances leur sont interdites, 
il est permis d'espérer qu'en abaissant leurs préten- 
tions ils seront plus capables de les satisfaire. Leur 
science ne serait pas vaine dans le cas où ils pour- 
raient établir des lois ainsi formulées : « Si tel en- 
semble de conditions se présente, il en résultera un 
effet déterminé ». La loi n'affirme pas que les condi- 
tions se réaliseront ; elle affirme seulement la cons- 
tance du rapport entre les deux termes. 

Les antécédents dépendent, il est vrai, d'un autre en- 
semble de conditions, celui-ci à son tour d'un autre 
et ainsi de suite, de sorte que, pour celui qui possé- 
derait la science parfaite, la série tout entière pourrait 
être parcourue à partir d'un terme quelconque. Mais 
c'est là un idéal qu'il ne faut pas espérer d'atteindre 
dans les sciences sociales et qui d'ailleurs ne se réalise 
pas, même dans les sciences les mieux établies. Quel 
sera le eort d'un gland de chêne tombé de l'arbre ? Le 



4S LES CLASSES SOCLVLES 

botaniste pourra exposer l'évolution complète du gland 
depuis sa germination jusqu'au moment oii la pousse 
sortie de terre agrandi, s'est développée et est devenue 
un arbre à son tour, .si toutes les conditions favorables 
ont été réalisées : si le gland a trouvé le sol convena- 
ble, si la jeune pousse n'a pas été déracinée par le 
groin d'un sanglier, broutée par le cerf, écrasée par 
le pied du chasseur, brisée par le vent, desséchée par 
la chaleur ou gelée par le froid. Le cuivre fondu avec 
l'étain dans des proportions déterminées forme un 
alliage résistant et sonore, mais le bronze n'existerait 
pas sans l'industrie humaine. La dynamite est un puis- 
sant explosif; mais accomplira-t-elle une œuvre utile 
ou funeste ? Voilà des contingences qu'ignore le chi- 
miste et dont il n'a point à se préoccuper. De môme 
dans les sciences sociales. L'ambition du savant doit se 
borner à établir des lois spéciales. 
Même ainsi réduite la science sociale est-elle possible ? 

C'est peut-être beaucoup de témérité de croire qu'on 
a pénétré la pensée de Kant. Autant qu'il est donc per- 
mis de l'afiirmer, il semble qu'une des vues les plus 
originales et les plus profondes de ce philosophe est 
d'avoir donné à l'activité de l'esprit une part prépon- 
dérante dans la formation de la science. Ce ne sont 
pas les choses qui s'impriment dans l'intelligence comme 
sur une matière inerte, mais c'est rintelligence qui 
les force à se plier à ses exigences. 

C'est en effet par des moyens, des artifices, des 
ruses de toute sorte que l'homme a assoupli !a ma- 
tière brute de la connaissance, l'a façonnée d'après 
ses besoins et l'a rendue de plus en plus intelligible. 
L'animal a comme l'homme des sensations, mais il 
n'en tire qu'un faible parti, parce qu'il manque de 
l'ingéniosité et de l'activité intellectuelles qui trans- 



possiniLiTÉ d'une science socule 4!) 

forment les images en concepts. Connaître, c'est aper- 
cevoir (les ressemblances. La connaissance sétendra 
donc à mesure qu'on apercevra plus de ressemblances 
et des ressemblances plus dissimult-es. Tout le secret 
du progrès scientifique consiste ainsi à découvrir des 
identités qui jusqu'alors avaient passé inaperçues. 

Comment cela s'est-il opéré ? Par d'audacieuses 
coupures dans la réalité, par des abstractions, par des 
simplifications symboliques, par des schèmes abrévia- 
tifs, par tous b-s procédés qui réalisent l'ordre, prin- 
cipe générateur de toutes les sciences. Pour compter 
les arbres d'une foret, il faut les soumettre aux lois du 
nombre, et pour cela fermer les yeux sur les différen- 
ces et considérer ces arbres comme des unités de même 
nature. La mesure des lignes, des surfaces et des vo- 
lumes se heurterait à des difficultés insurmontables, 
si elle s'appliquait à la complication des lignes, à lir- 
régularité des surfaces, à la bizarrerie des formesréel- 
les ; aussi le géomètre façonne les figures de ma- 
nière à multiplier les similitudes. Un cercle, par 
exemple, est composé d'une infinité de points, qui tous 
j)ossèdent la même propriété d'être à une égale dis- 
tance du centre. — En Physique, les phénomènes na- 
turels resteraient réfractaires à la scienc>', si par une 
simplification ingénieuse le savant n'était parvenu à 
les dépouiller de propriétés gênantes. Pour les sens la 
chute des corps s'opèreavec des vitesses très inégales ; 
le tube de Newton en supprimant la résistance de l'air 
supprime cette diversité et permet de soumettre tous 
les corps h l'iuiiversalité de la loi d'attraction. — 
L'uniformits' du temps n'existe pas, et c'est l'homme 
(|ui,par l'écoulement régulier de l'eau dans la clepsy- 
dre ou par le batteuKMit du pendule, a créé l'uniti' de 
temps à laqueUe peuvent se rapporter toutes les du- 
rées. La chaleur, tant (|u"elb' rcvb» ;i r.Mal de scnsa- 



30 LES CLASSKS SOCIALES 

tion, est une connaissance vague et sans emploi scien- 
tifique ; pour qu'elle devienne utilisable il a fallu la 
fragmenter en degrés identiques et la rendre ainsi 
mesurable au moyen de l'échelle thermométrique. — 
La Chimie a été érigée en science du jour où les chi- 
mistes ont pu obtenir des corps purs, composés de 
parties qui présentent toutes et toujours le même en- 
semble de qualités. Avec des substances mêlées de 
matières hétérogènes, les réactions sans cesse diffé- 
rentes déconcerteraient toute prévision. — Ainsi par- 
tout des similitudes forcées sont substituées à la diver- 
sité des choses naturelles : ainsi partout l'ordre a été 
créé au moyen d'une contrainte, exercée sur la nature 
par rintelligente activité de Thomme. C'est même par 
suite de cette sorte de violence que les lois de la géo- 
métrie, de la physique et de la chimie n'ont tout leur 
empire que sur les objets dus à l'industrie humaine, 
à ces objets façonnés sur le modèle idéal couru par 
l'esprit. De là les formes géométriques employées dans 
la fabrication des organes d'une machine à vapeur, 
les différents appareils physiques et les substances 
chimiques préparées avec beaucoup de soin pour les 
débarrasser de toute impureté. 

Qu'il nous soit permis d'insister sur ce point, qui 
nous paraît vraiment capital dans la question pré- 
sente. Il sera plus facile ensuite de voir si et com- 
ment la matière sociale se prête à ces similitudes, qui 
sont les conditions indispensables de toute science. 

Comment les sciences biologiques ont-elles pu dans 
ce siècle réaliser des progrès ? C'est par l'emploi de 
la méthoih^ qui avait déjà produit de si heureux ré- 
sultats dans les sciences précédentes : en faisant en 
quelque sorte violence à la réalité et en l'obligeant à 
se soumettre aux lois de l'esprit. Une grossière clas- 
sification se foiuh^ sur hi perception des êtres consi- 



POSSUULITÉ d'une SCIKNCE SOCIALK ST 

(lérés avec tout l'ensemble de leurs parties : elle est 
très imparfaite, parce qu'elle tient compte seulement 
des formes et qualités extérieures qui ne donnent lieu 
qu'a de vagues ressemblances. Les notions sont encore 
trop voisines des images, reflets à leur tour trop fidè- 
les de la réalité. Pour que les élres vivants puissent 
pénétrer dans le moule de la science, il faut qu'ils se 
prêtent aux exigences de l'esprit ; que par des simpli- 
fications et des analyses on arrive à des similitudes 
faciles à constater. Puisque les caractères extérieurs 
sont variables, le savant les écarte et par l'anatomie 
pénètre jusqu'au squelette — composé, chez tous les 
individus, d'une même espèce, du même nombre de 
pièces osseuses disposées dans le même ordre et offrant 
des connexions identiques. Ces pièces forment un sys- 
tème lié dans toutes ses parties, de sorte que l'une 
devient l'indice certain de toutes les autres. C'est ainsi 
que Cuvier a pu, au moyen de quelques fragments 
fossiles, reconstituer des espèces depuis longtemps 
disparues. 

Le physiologiste se sert de schèmes, c'est-à-dire de 
dessins simplifiés, pour figurer les appareils organi- 
ques. C'est seulement par le retranchf^ment de cer- 
tains détails — qui paraissent accessoires et qui cepen- 
dant ont leur rôle dans la réalité — qu'on arrive à 
établir des analogies ou même des ressemblances pro- 
noncées. Pour obtenir des notions encore j)lus précises 
et plus générales, le physiologiste pousse l'analyse plus 
loin et faisant de /'///.s/o/oy/ç, il étudie les divers tissus 
(jui entrent dans la structure des organes. Grâce à cette 
analyse, des ressemblances - plus profondes peuvent 
être atteintes : le savant peut définir avec exactitude 
la fibre musculaire, la cellule nerveuse, la glande, 
etc.. L'objet principal de la science — (jui est d'éta- 
blir des rapports entre di'S notions g(Mi('rales et préci- 
ses — devient ainsi plus facile à réaliser. 



02 LES CLASSE SOCLVLES 

De grandes difficultés subsistent encore. Elles rési- 
dent dans la délicatesse des observations ou des expé- 
riences nécessaires a la manifestation de ces rapports 
cachés. Il n'en reste pas moins acquis que, si par 
lanalyse on ne descendait pas dansFintimité des êtres 
Aivants,on ne dépasserait pas un grossier empirisme. Car 
deux êtres vivants, avec toute la complexité de leurs 
organes, peuvent difficilement être mis dans deux états 
semblables. Aussi malgré des ressemblances superfi- 
cielles ils ne réagissent pas de la même manière sous 
l'action des mêmes agents. De là les mécomptes fré- 
quents de la médecine. 

Ordre/ généralité, mesure ou ressemblance précise 
dans les êtres et dans les actions, telles sont les con- 
ditions de la Science, parce que ce sont les seules 
choses appropriées à la nature de Fesprit et capables 
de l'élever au-dessus de la simple sensation. 

Pour savoir si la science sociale est possible^ il 
suffit donc de s'assurer que les faits sociaux sont 
susceptibles d'ordie et de rapports constants. 

Mais les exemples des sciences précédentes sont des 
avertissements. Ils nous montrent que les faits ou les 
êtres, tels qu'ils sont donnés par la perception, sont 
impropres à la coriuaissance scientifique, mais qu'ils 
doivent par l'adresse du savant se conformer aux lois 
de l'esprit. Il ne faut pas s'attendre à ce que les faits 
sociaux fassent exception, en se montrant moins 
rebelles. 

Des présomptions contraires seraient plus naturelles. 
Les plus graves naissent de la croyance à la liberté. 
Si un ensemble de conditions, quel qu'il soit, peut 
tout en restant absolument le même être suivi d'effets 
dilférents, toute prévision devient impossible et une 
pareille contingence, destructive de tout rapport cons- 
tant, paraît essenliellement réIVactaire à la science. 



POSSiniLlTÉ 1) L'.NH SCIENCE SOCIALE ;')',] 

En admettant même la vérité du déterminisme psy- 
chologique, les difficultés ne disparaissent pas. Car si 
les idées, les sentiments et les actes ont des caus(^s 
déterminées, cependant ces causes sont si nombreuses, 
si délicates et si cachées qu'elles échappent aux 
moyens d'investigation externe ou à l'analvse de 
conscience. Dans les deux cas l'obstacle semble insur- 
montable. 

Il le serait réellement, si la science sociale avait 
pour but de connaître la conduite des individus avec 
toutes les particularités qu'elle peut présenter dans 
rimmense variété des circonstances possibles. Il n'est 
pas nécessaire de recourir à une laborieuse démons- 
tration pour prouver que personne — avec les con- 
naissances psychologiques et physiologiques les plus 
étendues — n'aurait été capable de prédire à Buona- 
parte enlant la série des actes et des événements qui 
devaient remplir sa vie. Les destinées des individus 
ne sont écrites ni dans la main, ni dans les étoiles, 
ni (fans la boîte crânienne. 

D'ailleurs, quand minne la puissance intellectuelle, 
la force de la volonté, la vigueur physique pourraient 
étrt' mesurées par une phrénologie plus sûre, le sort 
d'un individu n'en resterait pas moins une énigme, 
parce que chacun des événements de la vie n'est pas 
II' produit unique de la volonté, mais est une résultante 
de la volonté et des circonstances extérieures. De plus, 
les fiicultés elles-mêmes ne sont pas des essences im- 
mobiles, immuables, incapables de s'atrophier ou de se 
développer. Elles sont dans une étroite d('pen(hinc(> du 
milieu où elles sont appelées à s'exercer. Que la Corse 
ait maintenu son indépendance et Napoléon n'aurait 
été qu'un obscur bourgeois à Ajaccio. 

jNIais, suivant une remarque précédente; cette impos- 
:>ibilité de prévoir la destinée des êtres particuliers ne 



54 LES CLASSES S0GL\1,ES 

s'applique pas seulement aux hommes, mais aux ani- 
maux, aux plantes et même aux corps bruts. Or, com- 
me elle n'a pas arrête la formation des sciences physi- 
ques et biologiques, elle ne doit pas être considérée 
à priori comme présentant un empêchement absolu à 
la constitution des sciences sociales. 

Ce n'est pourtant pas qu'on admette les différentes 
théories, qui ne tiennent pas compte des personnalités 
dominantes et qui nient le rôle des grands hommes 
dans l'histoire. 

L'une de ces théories regarde les génies comme des 
instruments entre les mains d'une Providence rusée et 
triomphante, qui arrive par tous moyens à la réalisa- 
tion de ses desseins. C'est là une hypothèse métaphy- 
sique, écartée dès le début comme étrangère à la ques- 
tion et inconciliable avec la science. Inutile d'y reve- 
nir, quels que soient les formes nouvelles et les dé- 
guisements inattendus qu'elle a pris souvent, par 
exemple dans Guerre et Paix de Tolstoï : « L'homme a 
« beau avoir conscience de son existence personnelle, il 
« est, quoi qii' il fasse J' instrument inconscient du travail 
« de l'histoire et de l'humanité. Plus il est haut placé 
'< dans l'échelle sociale, plus le monde de ceux avec 
« qui il est en rapport est considérable, plus il a de 
« pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la 
c< îiécessité inéhictable de chacun de ses actes » (1). Et 
Tolstoï termine ce paragraphe en s'écriant . « Le cœur 
des Rois est dans la main de Dieu !» S'il en élait ainsi, 
le rôle du savant se bornerait à enregistrer, après leur 
accomplissement, les desseins impr-évisibles de la Provi- 
dence. La science serait remplacée par l'érudition. 

Une autre théorie, défendue par des historiens et 
des sociologues, se présente avec des apparences plus 
scientifiques. Bien qu'elle se recommande de hautes 

(l)Tûme II, p. 218, trud. française. 



l'OSSir.IIJI !•: I) UNE SCIENCE SOCIALE o5 

autorités et que de plus elle ait Favanlago — si elle 
était reconnue vraie — de faciliter rétablissement de 
la science sociale, elle ne semble pas à l'épreuve d'une 
observation faite sans prévention. 

« Le vulgaire, dit A. Comte, attribue à Tbommesu- 
<( périeur une action sociale dont il n"a pu être que 
« rheureux organe ))(i). Onnepeut proclamer d'une fa- 
çon plus nette et plus ferme l'impuissance des grands 
hommes. Et cependant cette assertion n'est-elle pas 
manifestement contraire aux faits ? Comment ! Napo- 
léon aurait ressemblé à l'aiguille qui marque l'heure 
sur le cadran d'une horloge^ mais dont les mouvements 
sont réglés par les rouages et les poids cachés à l'in- 
térieur ! Et si ce génie n'avait pas existé, un autre se 
serait révélé et aurait pu manifester avec le même 
éclat la puissance des forces révolutionnaires ? Mais 
c'est là une hypothèse dont la preuve incombe à ses 
défenseurs. 

Elle est du reste plus que gratuite, elle est invrai- 
semblable. Les victoires paraissent en elfet rapportées 
à bon droit à l'habileté des généraux, puisque la même 
armée se comporte d'une manière toute dilférente sui- 
vant le mérite de ses chefs. 

Des remarques analogues s'appliquent à toutes les 
formes du génie, aux poètes, aux savants, aux artistes. 
Un autre que Dante élait-il capable de composer la 
Divine Comédie ? Qui pouvait tenir la place de Sha- 
kespeare dans l'art dramatique ? La vaccine serait-elle 
découverte sans Jenner ou le remède contre la rage 
sans Pasteur? Les partisans de la théorie soutiennent 
qu'il y a, dans l(>s sociétés comme au théâtre, une 
« doublure » toujours prête pour prendre le rôle du 
principal acteur empêché. Si ce n'est pas là un retour 
déguisé à la Providence qui veillerait à la bonne cxé- 

(1) Cours de Philosophie PosUivc, T. IV, p. 3J2. 



56 LES CLASSES SOCL\LES 

cution du drame arrêté à Tavance, c'est le résultat 
d'une illusion d'ordre psychologique. Les besognes or- 
dinaires peuvent être accomplies par des travailleurs 
consciencieux. Mais les travaux supérieurs, les pro- 
grès nécessitent l'apparition d'intelligences puissantes 
et de volontés énergiques, dont la force — favorisée 
par des circonstances multiples — ait reçu tout son 
développement. Tout l'ensemble des faits historiques 
tend à prouver l'influence des grands hommes sur le 
cours des événements. Sans l'intervention de ces es- 
prits supérieurs, des changements importants ne se 
seraient point produits dans les dillerents ordres de 
faits sociaux, et la marche de la société s'en serait 
trouvée retardée ou plutôt déviée. D'oii cette consé- 
quenci! inévitable, que les changements produits parla 
libre initiative des hommes de génie ne sont point 
susceptibles de prévision scientifique. 

Ainsi la première conclusion à laquelle on arrive 
est négative. Il y a une part de contingence dans les 
évt'mements historiques ; ou, si l'on rejette la liberté, 
le déterminisme qui préside aux résolutions des grands 
hommes ou des simples détenteurs du pouvoir est si 
complexe, formé par la rencontre de tant de conditions 
diverses et obscures, qu'il échappe aux règles et aux 
formules de la science. Cependant cette conclusion ne 
doit pas être décourageante, puisqu'on la retrouve autre 
pari et que malgré cela elle n'a pas empêché les scien- 
ces de se constituer. 

Ni l'humanité, ni les individus ne se prêtent aux 
exigences scientifiques. Que reste-t-il donc comme 
matière propre delà science ? D'un mot on peut répon- 
dre: les classes sociales, déterminées par la nature 
des occupations. 

Les groupes ainsi formés se composent d'unités 
semblables ; car c'est la profession qui marque chaque 



POSSIBILITÉ D UNE SCIENCE SOCIALE 57 

individu do l'empreinte la jjUis profonde. Par la force 
d'actions répétées chaque jour et pendant de longues 
années, elle engendre des habitudes qui, modiliant 
daiis le môme sens des natures primitivement diverses, 
les amènent à réaliser une sorte de type commun et au 
physique et au moral. 

Le métier façonne le corps daprès les attiludes or- 
dinaires. Il redresse la taille de Tofficier et courbe le 
dos du tailleur de pierres ; il donne au paysan un teint 
coloré, une démarche lourde, une santé robuste ; l'ou- 
vrier des ateliers est pâle, maigre et alerte. La profes- 
sion modèle aussi les physionomies et imprime à 
toutes celles d'un même groupe un air de famille que 
les caricaturistes, par une exagération spirituelle, 
excellent à mettre en relief : les pensées vulgaires 
se reflètent sur la figure et y peignent en traits visibles 
la vulgarité et la sottise. — jNIais les ressemblances 
ne s'arrêtent pas à l'extérieur. Elles pénètrent plus 
profondément; et, c'est l'esprit, le cœur, le caractère, 
l'être tout entier qui subissent l'influence prépondé- 
rante du métier et se transforment d'après un même 
modèle, reproduit dans ses grands traits en une multi- 
tude de copies. Si l'on ne tient pas compte de légers 
écarts, la sensibilité atteint pour chaque classe un 
degré déterminé de délicatesse ou de grossièreté. Le 
boucher ne s'émeut guère des cris que poussent les 
bètes qu'il égorge ; un brahmane éprouverait la plus 
vive douleur à la pensée qu'il a pu — par erreur ou 
surprise — jjoire quelques gouttes de bouillon. Le 
rêveur s'attriste de peines fictives; le pauvre subit l(>s 
plus durs alfronts avec impassibilité. Le cœur n'est 
pas seulement une disposition plus ou moins pronon- 
cée à ressentir du plaisir ou de la douleur. 11 com- 
prend aussi toutes les inclinations qui finissent par 
dominer dans les individus et qui résultent des goûts 



,j8 les classes socl\les 

naturels, uiodiliés par les circonstances et par les habi- 
tudes. Ces inclinations prennent une forme caractéris- 
tique pour chaque groupe, de sorte que tous les mem- 
bres tendent à avoir les mêmes goûts, les mômes 
désirs, les mômes passions. Les ouvriers des grandes 
villes se plaisent aux discussions politiques, visent à 
s'affranchir des patrons et fréquemment s'insurgent 
contre leur prétendu despotisme ; mais ils s'unissent 
entre eux et ne craigneni pas d'affirmer par des actes 
leurs sentiments de solidarité. 

Le soldat se plaît au maniement des armes, à moins 
que contraint à ce métier il ne l'exerce à contre-cœur 
et pendant un temps insuffisant pour vaincre ses répu- 
gnances. Partout où le choix est volontaire, les tendan- 
ces qui ont déterminé le choix se fortifient par un gen- 
re de vie en complète harmonie avec elles. Chez le moi- 
ne, dont la vocation est réelle, la disposition au mys- 
ticisme s'accroîtra parla pratique et l'exacte observan- 
ce de la règle. 

Dans le domaine de l'esprit, l'empire de l'habitude 
n'est pas moins étendu. Les psychologues s'appliquent 
à ne voir dans les intelligences humaines que les 
qualités communes. C'est là peut-être un résidu des 
recherches sur les essences. En tout cas celte identité fon- 
cière de toutes les intelligences estune fiction ou dumoins 
une simple possibilité. Ceque l'observation découvre, ce 
sont des différences considérables dans les idées, dans les 
croyances et môme dans les facultés ; c'est-à-dire dans la 
manière propre à chacun de discerner les choses, de 
les représenter avec plus ou moins de fidélité dans le 
souvenir, d'unir les idées en des combinaisons neuves 
ou vulgaires, d'apercevoir les ressemblances apparen- 
tes ou cachées, de concentrer son attention ou de la 
disperser, d'être porté au doute exagéré ou aux affir- 
mations téméraires, de systématiser ses croyances en 



rossiiiiLiTÉ d'une science sociale 50 

les rattachant à des principes stables ou de les laisser 
flotter dans le vague ou l'incohérence, les admettant 
au hasard sans souci des contradictions ou des incom- 
patibilités. Le fonds d'idées est constitué par les sen- 
sations ordinaires, rehaussées encore par un intérêt 
pratique: la conscience est une sorte de reflet des cho- 
ses au milieu desquelles on a l'habitude de vivre. Le 
pêcheur d'Islande a l'imagination peuplée de scènes 
marines: le départ pour la mer lointaine, la pluie, le 
froid polaire, la pèche abondante, le lourd sommeil 
dans la cale obscure, la tempête, les joies du retour 
ou les cadavres ballotés sur la mer au milieu des dé- 
bris Chez le paysan dominent les tableaux champê- 
tres; chez l'ouvrier les travaux de la manufacture ou 
de l'usine; chez le sculpteur, l'artiste et le poète abon- 
dent les formes, les couleurs ou les expressions ver- 
bales. 

Les connaissances sont aussi en rapport avec le genre 
d'occupations. La science encyclopédique existe dans 
de gros livres dus à la collaboration d'un grand nom- 
bre de travailleurs, mais elle n'est contenue dans au- 
cun esprit, fût-il supérieurement doué. Lu réalité les 
lacunes sont nombreuses et étendues dans les intel- 
igences les plus cultivées ; chez la plupart un tout 
petit coin de l'esprit est éclairé, tandis que le reste 
demeure plongé dans les ténèbres. A notre époque sur- 
tout où la science a reçu de si grands développements, 
les savants les plus distingués — ceux qui ont l'am- 
bition de réaliser quelques progrès — sont obligés de 
se consacrer à des éludes spéciales, études si restrein- 
tes parfois qu'un savant ne cultivera par exemple 
qu'une branche de la IMiysiciuc Si les bornes de la 
science personnelle sont aussi étroites chez ceux (jui 
font profession de la cultiver, que dire des hommes 
dont la vie se passe tout entière occupée à des tra- 



GO LES CLASSES SOC lALES 

vaux manuels ? Leurs connaissances sont rigoureu- 
sement teclmiques. 

On peut d'ailleurs généraliser cette proposition et 
soutenir que seules sont vivantes dans l'esprit les 
connaissances appropriées à la profession ou au mé- 
tier. Ce n'est en eiïet que par une application et une 
pratique continuelles que le savoir s'entretient. La 
petite encyclopédie que les maîtres ont logée de force 
dans la tète du bachelier s'échappe, comme s'évapore 
une essence subtile d'un flacon mal bouché. De cette 
merveille supposée capable de comprendre plusieurs 
langues vivantes et mortes, familiarisée avec les 
équations algébriques elles théorèmes de la géomé- 
trie, avec les analyses et les synthèses chimiques, avec 
le mécanisme de la bobine de Rumkorf, avec l'anato- 
mie humaine, comme avec l'histoire, la géographie, la 
littérature, la philosophie, ....il ne restera, par exem- 
ple, qu'un modeste employé des Postes, apte à timbrer 
des lettres ou à délivrer correctement un mandat-postal. 

En dehors des connaissances précises, il existe des 
croyances vagues qui ne sont pas des acquisitions 
propres de l'esprit, mais qui sont admises sur la foi 
d'autrui. Elles proviennent de l'éducation et des influen- 
ces exercées par les membres de la classe ou par les 
autres groupes sociaux. Ici encore se manifestent des 
analogies bien marquées. Des préjugés se transmettent 
issus d'une longue tradition et pénètrent parfois si 
profondément dans une classe que, pour être arrachés, 
ils ont besoin d'une secousse vigoureuse, venue soit 
des circonstances, soit surtout des classes adverses. 
Dans la noblesse se perpétue l'idée de la supériorité 
due à la naissance, idée si puissante qu'elle a résisté 
au choc de plusieurs révolutions. Parmi les croyances, 
dont il conviendra surtout de tenir compte dans la 
psychologie des classes sociales, se trouvent celles qui 



l'OSSIIULIIÉ DUNE SClK.NCi: SOCIALE 61 

se rapportent à la Politique et à la Relii^ion. Les ques- 
tions politiques et religieuses tiennent en l-'i'ance une 
large place dans les discussions et préoccupations jour- 
nalières; et cependant, combien peu sont dans les con- 
ditions voulues, non pour les approfondir, mais pour 
en posséder une simple connaissance superficielle. 
Des mois, des formules et en dehors, rien. Et C(q)en- 
dant, tant la puissance du verbe est grande, ces mots 
agissent et dictent des résolutions. 

Toutes les similitudes antérieures dans les besoins, 
la sensibilité, les désirs, les idées et les croyances 
aboutissent naturellement à une nouvelle ressemblan- 
ce, celle de l'activité. Voilà ce qui explique comment, 
dans des circonstances déterminées, la collectivité agit 
avec ensemble, comme si elle était animée d'une àme 
commune. Tous les ouvriers d'une usine se mettent 
en grève ou même tous ceux d'un même corps de 
métier suspendent en même temps leur travail, émet- 
tent les mêmes réclamations et agissent de concert 
pour obtenir les mêmes avantages. Si l'entente ne se 
manifeste pas toujours ainsi par des signes extérieurs 
et quelquefois par des violences, elle s'opère néan- 
moins, et, par des voies plus ou moins obscures, abou- 
tit à des résultats susceptibles d'être notés avec exac- 
titude. Tel le travail souterrain qui a amené la bour- 
geoisie à une situation progressivement supérieure et 
qui lui a permis d'aspirer à l'égalité avec la noblesse- 

C'est en rassemblant tous ces traits de ressemblance 
qu'on parviendra à tracer le Ti/pe, qui sera la repré- 
sentation générale et ])our ainsi dii'c le schème de tel 
groupe social. 

Ainsi compris le type réalise les conditions exigées 
pour les connaissances scientifiques. D'abord il est yr- 
/<('/•«/; dépouillé de toutes les particularités qui dis- 
tiuiiiient les individus, il ne conserve que les caractè- 



62 LES CLASSES SOCIALES 

res communs. Grâce à cette simplification, il participe 
au privilège des notions scientifiques et devient ainsi 
applicable à une catégorie indéfinie d'êtres, ici de 
personnes. — Il est vrai que la représentation n'a pas 
la fidélité d'un portrait. Mais cette exactitude de détail 
n'existe pas non plus dans les sciences biologiques. Si 
elle se réalise dans les sciences physiques et exactes, 
cela tient à la puissance de l'expérimentateur qui, 
dans certains cas, crée des appareils, des substances 
ou des figures conformes à ses idées. Avec le tube de 
Newton la chute des corps s'opère dans le vide ; par 
un travail d'épuration le chimiste obtient des substan- 
ces pures, par suite absolument identiques ; enfin le 
géomètre trace avec le compas des cercles qui répon- 
dent à la définition avec une suffisante exactitude. La 
science, pour être encore possible, n'a pas besoin 
d'atteindre ce degré supérieur. Il suffit que la liaison 
entre les différents caractères notés dans le type soit 
assez forte pour que les uns servent d'indices de la 
présence des autres. Les petits écarts, dus à l'initiative 
personnelle ou au hasard de circonstances extraordi- 
naires, ne doivent pas compter. Ils n'auraient d'impor- 
tance que s'il s'agissait de faire la psychologie des 
individus. Mais, comme en sociologie, il s'agit d'actions 
collectives, les petites ditférences en sens contraire se 
neutralisent, de sorte qu'apparaît seule la résultante 
des activités semblables. 

D'un autre côté, la simplification opérfîe sur les gens 
d'un môme métier n'aboutit pas à ces généralisations 
excessives, qui ne laissent subsister dans l'homme 
(ju'une sorte de fantôme inutilisal)le par la science. 
(Jlonsidérer les hommes comme égaux, semblables, 
conformes tous à une même idée abstraite, c'est former 
une conception trop éloignée de la réalité pour être 
daucun usage. L'égalité n'existe ni dans les forces 



l'OSSlIîlI.ITl'; D UNE SCIENCE SOClAl.i: ()3 

physiques, ni datis la nature des inclinations, ni dans 
la valeur et l'étendue des connaissances, ni dans l'éniir- 
gie de la volonté, ni dans la direction des habitudes 
morales, ni même dans les notions du bien et du devoir. 
Les principes mêmes de la raison, qu'on regarde 
comme essentiels à la nature humaine, ont une uni- 
versalité moins réelle que possible. Ce sont des vérités 
que tout homme peut comprendre et admettre, mais à 
une condition, c'est que ces vérités seront enseignées. 
Si elles ne sont pas exposées nettement et accompa- 
gnées de leurs preuves, elles risqueront d'être mal 
saisies par les esprits ignorants et irréfléchis. C'est ce 
qu'a fort bien montré M. Gérard-Varet, l'auteur d'une 
thèse sur r Ignorance et f Irréflexion. Quant à la con- 
science morale, inutile de revenir avec les sceptiques 
sur ses incertitudes, ses variations, ses contradictions. 
Aucune subtilité chez les partisans de l'absolu en 
morale ne parviendra à effacer la dilférencL; entre le 
Négrito qui, dans un accès de colère, tue sa femm(> et 
la mange, et le brahmane qui se laisserait mourir de 
faim plutôt que de toucher à des viandes rê>ties et 
odorantes. Ainsi l'idée abstraite d'homme n'existe pas ; 
ou, pour lui donner une ombre de réalitt', il faudrait 
la vider presque de tout contenu. 

Au contraire les groupes sociaux oll'rent une base 
solide à la généralisation. Il ne s'agit j)lusde cet» être 
ondoyant etdiv(M-s «dont parle Montaigne et(]ui (''chapj)e 
à toutes les prises. Mais les habiUides, tontes sembla- 
bles puis(|u"ell(!s procèdent d'une manière d'agir et 
de vivre identique, marquent tous les membres du 
groupe d'une enipr(;inte coniiuune. On bien la géné- 
ralisation doit être absolument interdite au sujet de 
l'homme ou, s'il est permis de dépasser la simple mo- 
nographie, la première démarche scientiliqiie est d'é- 
tudier les groupes distincts et délinis ([ue forment les 
hommes adoniK's à une même profession. 



64 ij:s ci-assks sociales 

C'est la un premier degré de ge'néralisation. Ce n'est 
pas le seul. Après avoir divisé une société actuelle en 
groupes distincts d'après la nature des occupations et 
avoir exprimé dans un Type la physionomie physique et 
morale d'un de ces groupes, le savant pourra établir 
une comparaison entre le groupe défini et les groupes 
semblables, qui ont existé à différentes époques soit 
dans un même pays, soit dans des pays différents. Une 
classe, qui évolue à travers le temps, subit peut-être 
d'incessants changements. Mais quelle est leur éten- 
due, leur importance et pour ainsi dire leur profon- 
deur? Peut-être les modifications ne sont que superfi- 
cielles et n'entament point la nature essentielle du 
type. Si au contraire elles sont assez nombreuses et assez 
profondes pour altérer la physionomie du groupe, 
une comparaison précise permet de le constater et en 
même temps facilite la recherche des causes. 

Quand il sera question de méthode, on essaiera de 
montrer comment les procédés, employés dans les scien- 
ces bien constituées, deviennent ainsi d'une applica- 
tion facile en sociologie. Qu'il suffise pour le moment 
de constater que ces comparaisons entre groupes de 
même nature étendent beaucoup l'horizon scientifique;, 
sans pour cela que l'objet de l'étude se perde dans le 
vague. 

Par un premier travail, les membres de chaque clas- 
se ne sont plus considérés avec toutes les particulari- 
tés qui les distinguent comme individus, mais grâce 
aune fiction scientifique — qui doit être très rappro- 
chée de la réalité — ils sont ramenés tous à un même 
lyp(ï dont les caractères ont été fixés au moyen d'une 
définition. 

Si les types, symboles de chaque classe, sont dé- 
terminés avec exactitude, il deviendra possible 
de savoir avec une suffisante précision de (|uplle ma- 



PÛSSIIÎILITÉ d"lNF> SCIKNCK SOCIALK Go 

nière ils se comporteront les iiiisàrégarJ des autres. 
Un chimiste qui mêlerait des substances d'une compo- 
sition inconnue ou mal délinie n'aboutirait qu'à des 
résultats incohérents. 11 arrive au contraire à des rap- 
})orts constants et certains par la connaissance exacte 
des coi'ps qu'il met en pi-ésencc — 11 tMi sera de mê- 
me en sociologie. Deux types d'une même classe en- 
treront en lutte dans certains cas, tandis que dans 
des circonstances dilîérentes ils tendront à s'unir: 
des marchands rivalisent pour attirer à eux les clients, 
mais ils s'associent pour obtenir l'abaissement des 
[)atentes. Voilà des rapports qui n'ont guère moins de 
constance que l'oxydation du fer à l'humidité ou la 
décomposition du bioxydo de manganèse sons l'action 
d'une ibrte température. 

Les types appartenant à des classes dillV'rentes sont 
également susceptibles de rapports déhnis dans leurs 
actions et réactions mutuelles. Il existe des allinités 
naairelles entre certains groupes dont h;s fonctions 
s'harmonisent, cotnnn:; celles des différentes ])arli(>s 
d un aj)pareil organique, de sorte (|ue leur développe- 
ment et leur prospérité^ ou leur déclin et leur déca- 
(K'uce suivent des courbes paralb'des. L'industrie dans 
un pays est d'autant plus florissante que les arts méca- 
nicjues ont plus d'extension, et à \ouv tour les progrès 
dans la m(u-ani([ue sont d'autant plus mai'(|ués que 
hi culturi; scientilique est portée ;i un [)lus haut degré. 

Dans d'autres cas Lbarmonie se transforme en anta- 
gonisme. Les prêtres vl les moralistes de notre épo- 
(jne hilleiit contre l'extension des cabaretiers et des 
li(|noristes, et ils récdament la sujtpresion des lenan- 
ci(;rset des courtisanes. 

Remarquons à ce sujet (jue ces lois sont données ici 
seulement à titre d'exemple et qu'elles ne sont point 
présentées comun; rex})ression de vérités absolues. Au 



66 LES CLASSES SOCLVLES 

contraire ces lois sont, comme les autres lois scienti- 
fiques et même plus qu'elles, essentiellement r(.'latives. 
Le prêtre avec l'ensemble d.'s ide'es, des croyances et 
des sentiments actuels, est opposé à la conduite des 
courtisanes. Mais cette opposition est si peu absolue 
que dans les religions anciennes le prêtre supportait 
sans scrupule le voisinage des courtisanes, dont la vie 
passait pour agréable au Dieu. 

Enfin la détermination exacte des groupes sociaux 
conduit à une dernière sorte de similitude ; celle qu'on 
peut établir entre sociétés présentant une composition 
analogue. Certes les comparaisons entre les sociétés 
ne sont pas choses nouvelles, mais elles étaient for- 
cément condamnées à rester dans le vague, tant qu'elles 
n'étaient point précédées d'une analyse précise. Pour 
aboutir a des résultats solides, le savant doit compter 
tous les groupes importants qui entrent dans la compo- 
sition d'une société ;et,de plus, les disposor suivant une 
(échelle d"im[)oitance, en donnant le premier rang aux 
groupes qui ont le plus d(^ valeur et qui servent ainsi 
à caractériser un état social. Sparte et Rome seront 
des cités guerrières, parce que la classe des guerriers 
et par suite les affaires militaires jouaient le rôle prin- 
cipal dans ces deux sociétés. Jérusalem et Bénarès sont 
des cités religieuses, où dominaient les prêtres et les 
influences mystiques. Tyr, Marseille, Carthage, Ham- 
bourg, Gênes et beaucoup d'autres seront rangées dans 
la catégorie des Cités commerçantes, parce que le 
négoce était la principale occupation de ces peuples. 
Athènes pourrait être prise pour le type de la Cité 
artistique, parce que les orateurs, les poètes et les 
artistes en tout genre y jouissaient d'un grand crédit. 
— Sans entrer dans le détail de la classification, cette 
vue rapide suffit pour montrer la possibilité de nou- 
velles g 'uéralisations à caractère vraiment scientifique. 



POSSinil.ITÉ D LM-: SCIENCE SOCIALE G7 

Une objection se pre'sentera pcnl-ètre contre cette 
façon d'envisager la science sociale et d'interpréter la 
question. Le reproche, adressé à d'autres de ne pas 
serrer d'assez près le sujet, ne retombe-t-il point 
sur le critique qui semble à son tour oublier d'étudier 
les faits sociaux, puisqu'il parle exclusivement de 
classes ? 

Ce reproche serait sans doute fondé, si les classes 
étaient considérées comme quelque chose d'inerte qui 
fût dépourvu d'activité et de vie. Mais au contraire 
leur formation même indi(jue qu'elles sont essentielle- 
ment actives et qu'ainsi elles sont une source inces- 
sante de phénomènes. De plus ces phénomènes sont 
exactement déterminés par le mode d'activité propre 
à chaque classe, mode d'activité qui est constant dans 
des conditions définies, parce que la nature du tvpe 
social est soumise à l'empire de ces mêmes condi- 
tions. 

Un exemi)le servira h faire ressortir l'identité fon- 
damentale qui existe entre la classe ou le type, et les 
produits de son activité, c'est-à-dire les faits sociaux. 
La propriété, ses modes, ses transformations, voi- 
là des phénomènes économiques qui ont joué de tout 
temps un rôle très important dans les sociétés. Mais 
si, au lieu d'étudier la propriété elle-même, on étu- 
die les possesseurs de la propriété, leurs classes diver- 
ses suivant la nature des richesses, les changements 
éprouvés par chaque type de propriétaire suivant les 
temps et les circontances, ou plus exactement d'après 
les influences des autres classes — on se trouvera en 
présence d'une question qui restera la même lians le 
fond. Avec cet avantage, c'est que l'observateur sai- 
sit le phénomène dans sa cause et se trouve ainsi dans 
les conditions les plus favorables pour établir des 
rapports scientifiques. 



08 LES CLASSES SUCL\LES 

En physiologie la structure de Torgane explique la 
l'onction. Dans les sciences sociales une marche ana- 
logue consistera à décomposer la Société en ses diver- 
ses classes , à étudier le mécanisme physique et mental 
du type, expression générale des membres de chaque 
classe, et par suite à connaître le mode d'activité de 
ce type dans les circonstances déterminées où cette 
activité est appelée ù s'exercer. 

Des considérations précédentes, il ressort que la 
science sociale est possible : Tétude des classes oiïre 
aux recherches des savants un champ très vasle et en 
même temps très sûr. 

Au point de vue des services qu'une doctrine peut 
rendre à la science, il importe assez peu de mesurer 
la part d'originalité qui revient à l'auteur. En tout 
cas ce n'est pas à lui qu'il appartient de se prononcer 
à ce sujet. Le mieux pour la science est de ne pas 
chercher — par un misérable amour-propre — à exa- 
gérer la nouveauté de ses vues, mais plutôt de les 
appuyer sur l'autorité des devanciers et des contem- 
porains. S'il s'agissait d'un ti-avail d'érudition, l'au- 
teur se ferait un plaisir de recueillir le plus possible 
les idées analogues aux siennes. Mais, comme il s'agit 
surtout de contribuer aux progrès scientifiques, qu'il 
lui soit permis de citer seulement quelques noms et 
de donner quelques courts extraits. 

Dans l'antiquité Platon est un des philosophes qui ont 
le mieuxmontrél'influence réciproque des formes degou- 
vernementsurles hommeset des caractères surles socié- 
tés. « Ilyanécessairement, dit-il, autant de caractères 
'( d'iiommesque d'espèces de gouvernements. La forme 
(( même des Etats vient des mœurs mêmes des membres 
« qui les composentetdclatlirectionquecetensemblede 

a mœurs imprime à tout le reste Puisqu'il y a cinq 

« espèces de gouvernement, il doit y avoir cinq carac- 



POSSIIULITÉ DUNE SCILNCFv SOCIALK fif) 

« tères de ràmequi y correspondent «(ri.Cescinq formes 
sont, comme on le sait, l'aristocratie où le pouvoir 
estentre les mains des philosophes ;]a timocratie on les 
« gouvernants «préiendcntaux honneurs etauxdig'nités 
« non parri'loquence, ni paraucundes talents de même 
« ordre, mais par les vertus guerrières » ; l'oligarchie 
où le cens décide de la condition de chaque citoyen 
« qui est avare et fait argent de tout » ; la démocra- 
« tie (( où l'égalité règne entre les choses inégales 
« comme entre les choses égales ^> ; et enfin la tyran- 
nie où la corruption est portée au plus haut point. 
IMaton a eu aussi le mérite de distinguer dans l'Etat 
trois classes, caractériséescliacune parla nature deses 
memhres. — Mais cette analyse n'est pas poussée as- 
sez loin. Quant aux caractères d'homme propres à cha- 
que forme de gouvernement, ces caractères s'appli- 
c{uent assez bien aux membres du gouvernement: mais 
Platon a tort de les étendre par un excès de générali- 
sation aux autres classes. 

Dans les temps modernes, c'est Taine qui semble 
le plus se rapprocher des vues exprimées plus haut. 
Son grand ouvrage historique LesOrif/ifies de laFrancc 
Contemporaine décompose la société dans ses orga- 
nes essentiels et passe successivement en revue les 
différentes classes sociales. Il est donc une application 
de la méthode préconisée, avec cette différence toute- 
fois que le travail reste historique, puisque l'obser- 
vation est bornée à un seul peuple et à une seule épo- 
(jue. Le grand penseur est encore plus e\{)licite dans 
ses Derniers Essais de Critique et d'Histoire. (dJans la 
« Société, dit-il, il y a des groupes et dans chaque 
« groupe des hommes semblables entre eux, nés dans 
" la même condition, formés ])ar la nièini.^ ('ducatiou. 

(1) Liv. 8. De la U('4)ubli(iiic. Trad. Saisset, 



70 LES CLASSES SOCL\LES 

« condiiils par les mêmes intérêts, ayant les mômes 
« besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la mê- 
<( me culture et le même fond.... Il s'agit de prendre 
« les figures distinctes et principales, celles qui parleur 
« banalité ou leur relief peuvent servir de moyenne ou 
" de ff/pe: ici le prince du sang, le grand seigneur de 
« cour, le prélat, le parlementaire, le financier et lin- 
« tendant ; là le gentilhomme de campagne, le curé, 
(( remployé, l'avocat et le marchand ; plus loin le petit 
« laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan et enfin 
u le gueux demi-mendiant, demi-bandit »(!) 

Parmi les contemporains se rencontre M. Gumplo- 
wicz qui dans la Lutte des Races paraît émettre une 
conception sociologique analogue à la nôtre : « Pour 
« arriver, dit-il, à une science de l'histoire, à une his- 
" toire naturelle de l'humanité, il faut considérer les 
« groupes sociaux, observer et étudier leur origine et 
« leur développement, leurs diverses espèces et leurs 
« diverses formes, leurs mouvements et leurs évo- 
<i lutions. Voilà quels sont les éléments stables, avec 
« lesquels on peut compter, sur lesquels on peut établir 
« des calculs scientifiques... Nous ne demanderons 
« pas à l'histoire de témoigner dune régularité quel- 
(( conque dans les actions des individus ; la régularité, 
« l'obéissance à une loi, pour ainsi dire, c'est dans les 
« mouvements de groupes que nous pourrons la ren- 
« contrer en consultant l'histoire. » 

llseraitsans doute possible d'augmenter le nombrede 
ces autorités. Que les oubliés nous excusent ! Du reste 
c'est la vérité seule qui importe. 

(i) i'. iiiii. 



CIIAPITKE m 



LES mi:tibodi:s 



Etablir que la science sociale est possible, lorsque 
cette simple possibilité est constatée par dos écrivains 
(l'autorité, est un premier résultat acquis. 

Mais ce premier résultat serait de médiocre impor- 
tance, si lesméibodes employées dans les autres scien- 
ces étaient ici impi'aticables et si aucune méthodenou- 
velle n'était reconnue capable de transformer le pos- 
sible en réel. St. Mil], dont la compétence en logi- 
que est universellement reconnue, examine l'usage 
que l'on })eut faire en Sociologie des méthodes déduc- 
tives et expérimenlales, et son examen critique abou- 
tit a des conclusions en grande partie négatives. Il ré- 
cuse successivement toutes ces méthodes, ne faisant 
d'exception qu'en faveur d'une seule, la méthode dé- 
ductive inverse. 

Voilà donc de nouvelles difliculti's (ju'il faut écar- 
ter avant de chercher à aller plus loin. 

Un reproche général peut être adressé à Si. Mill, 
c(dui de vouloir j)rouv<'r rimj)Ossibilil(' absolue dune 
chose, parce que dans l'état actuel dos connaissances 
et par suite des habitudes mentales elle paraît incon- 
cevable. St. Mill tombe ici dans l'inconséquence, puis- 
que lui-mome signale avec beau(M)ii{) de force et de 
justesse cetio disposition d'esprit comme étant une 
source de sophismes. « Je no peux, dit-il, qu'être sur- 



72 LliS r.LASSliS SOCIALES 

« pris de rimporlance qu'on attache à ce caractère d'in- 
(( concevabilité, lorsqu'on sait, par tant d'exemples, 
'< que notre capacité ou notre incapacité' de concevoir 
(c une chose a si peu alï'aire avec la possibilité de !a 
« science elle-même, et n'est qu'une circonstance tout 
K accidentelle, dépendante de nos habitudes d'esprit... 
« On voit même dans l'histoire des sciences de curieux 
(( exemples d'hommes très instruits rejetant comn.e. 
(( impossibles des choses que leur postérité, éclairée 
« par la pratique et par une recherche plus persévé'- 
(( rante, a trouvées très aisées à concevoir et que tout 
« le monde maintenant reconnaît vraies » (1). 

Le progrès scientifique consiste précisément à élimi- 
ner ces prétendues impossibilités. Mesurer la distance 
exacte de la lune à la terre aurait semblé une entre- 
prise chimérique aux anciens dépourvus des connais- 
sances trigonométriques et privés d'instruments de 
précision ; fixer sur du papier et dans ses plus minu- 
tieux détails l'image des êtres ; décomposer la lu- 
mière; entendre la voix à des centaines de kilomètres ; 
préserver d'une maladie par l'inoculation de quelques 
gouttes de vaccin, et bien d'autres merveilles auraient 
pu être et, en fait, ont été souvent proclamées des im- 
possibilités irréductibles. L'argumentation de St. Mill 
ne saurait donc être concluante, alors même que le 
vice fie cette argumentation ne pourrait pas encori? 
être d('voilé. Les raisonnements, par lesquels les nhv- 
siciens s'efforraient d'établir la simplicité de la lumière 
blanche et l'unité de l'eau, n'avaient qu'une rigueur 
apparente. Ils ne {)ouvaient prévaloir contre des expé- 
riences décisives : le faisceau lumineux qui passant à 
travers un prisme s'étale en sept bandes colorées, et 
l'eau soumise à un courant (''Iccirifjue (|ui se décom- 
pose en ses deux é'iénicnts : l'oxygène et l'hydrogène 

(1) I.ofîique, Livr. II. <h. ;i. i^ (1. 



Li;s Mi';iiioni:s 7;{ 

Tous les raisonnoineiils iiégalifs sont exposés à ùlre 
renversés par des découvertes analogues. 

Gi'tte vue a priori est confirmée par Texamen direct 
des difficultés soulevées par le logicien anglais. Il 
semble qu'il n'est pas impossible de répondre aux ob- 
jections qu'il dirige contre l'extension aux sciences 
sociales des métliodes employées avec succès dans les 
autres sciences. Mais, pour traiter la question dans 
toute son ampleur logique, il ne suffit pas de rete- 
nir les objections formulées parSt.Mill. Il faut de 
plus compléter sa crilicjue en prévoyant les objec- 
tions possibles. Le moyen de procéder à une énu- 
mération complète des difficultés, c'est de parcourir 
par ordre ce qui est indispensable dans la constitution 
de chaque science. Celte revue permettra de bien sai- 
sir la nature des difficultés, de signaler les causes 
d'insuccès et d'entrevoir les remèdes. 

Toute science se compose essentiellement de deux 
choses : 1° de notions ou concepts généraux relatifs 
aux êtres ; 2" de lois ou i-ap[)orts entre deux ('tats suc- 
cessifs d'un ou d(; plusieurs èlres soumis à des iu- 
lluences déle]'niin(''('s. Et })our chaque science la 
méthode consiste à tlécouvrir les moyens les mieux 
appropriés j>our former les notions générales et pour 
découvrir les lois. 

La foimation de concepts gi'uéraux est d'une ini- 
jiortance capilale. Aucun progrès scientifi({ue solide ne 
peut être réalisé . si celt(> opération prt'liminaii'e n'est 
pas accomi)li(' avec loule la précision et l'exact i Inde 
requises. — Eu aritlini(''ti(|ue, le système dt^iunn-iation 
permet de déterminer chaque nombre avec nue entière 
rigueur. En gcMjmctrie, chaque figure reçoit une ch''- 
finition claire et distincte. La mi'canique Iraile des 
forces (jui se traduisent en des mouvements uuifoi-- 
mes ou uniformément variés. En physique, la chaleur. 



/ 4 Li;s cLASSi:s sociales 

le son, la pesanteur, la lumière — qui ne sont en elles- 
mêmes que de vagues sensations — deviennent matière 
scientifique lorsque leurs états divers rentrent dans 
des catégories bien distinctes, même s'ils ne sont sé- 
parés les uns des autres que par les différences les 
plus minimes. Les changements de température se 
mesurent par les variations d'une colonne liquide 
dans un tube de verre gradué ; les notes de la musi- 
que corresj)ondent à un nombre fixe de vibrations 
dans l'unité de temps ; le poids exact d'un corps se 
reconnaît au moyen de la balance ; quant à la lumière, 
elle a donné naissance à l'optique dès que les savants 
eurent l'idée de l'appliquer à des instruments aux 
formes géométriques : tous les rayons lumineux qui 
frappent en même temps un miroir convexe se rétlé- 
eliissenl suivant le même angle et, s'ils sont parallè- 
les à l'axe, convergent tous au foyer. Pour la chimie 
et la biologie, les progrès sont plus rapprochés de 
nous et par suite peuvent être constatés avec une 
plus grande assurance. Qu'ont fait Lavoisier et les chi- 
mistes de cette époque pour tirer la chimie du vague et 
de la confusion oîi elle restait encore ? Ils ont procédé à 
l'analyse des corps et, à la suite de ces analyses, ils ont 
pu indiquer les éléments constitutifs des corps compo- 
sés ; quant aux corps, qui résistaient à tous les moyens 
de (b'composition, ils étaient regardés comme simples 
et formaient autant de genres distincts, chacun de 
ces genres élant caracîtérisé par un ensemble de pro- 
j)iiétés bien défini ; en outre les combinaisons diverses, 
formées par deux ou un plus grand nombre de subs- 
tances, étaient distinguées, d'après les proportions 
diverses suivant lesquelles un de ces corps entrait en 
combinaison avec les autres. Eu Biologie, les décou- 
vertes les [)lus considérables sont dues à l'emploi des 
mélhodes analytiques, et leur importance peut se 



LES METHODES To 

mesurer au degré de l'analyse. Tant que les obser- 
vateurs en furent réduits aux pures données des sens, 
leurs connaissances restèrent dans le vague, et ils 
confondirent des substances diverses sous des déno- 
minations identiques. A la vue, le sang est un li(|iiid(' 
rougeàtre qui semble dune constitution liomogène ; 
au microscope, celle homogénéité disparaît, et, dans 
une portion fluide nommée le plasma, nagent des glo- 
bules rouges et des globules blancs ou lymphatiques. 
Mais à leur tour ces corps sont susceptibles d'analyse 
chimique, et, finalement, on trouve que le sang est un 
mélange très complexe de substances albuminoïdes, 
d 'hydrocarbonés, de corps gras, de minéraux, de ma- 
tières accessoires destinées à être éliminées par la 
voie des sécrétions, et, dans certains cas morbides, 
dètres étrangers qui allèrent sa composition normale. 
C'est par ces études minutieuses que Pasteur et les 
autres savants, ses imitateurs, sont parvenus à décou- 
vrir le germe des maladies contagieuses et à trouver 
les moyens de préservation et de guérison. 

Eclairé par ces résultats, le savant suivra la même 
marche dans la 'jonslilution renouvelée des sciences 
sociales. Son premier' soin sera d'écarter toutes les 
d.'dinitions confuses, (|ui sont une source permanente 
d'(!qiiivoques et qui s'opposent à l'établissement des 
vérités réellement scientili(|ues. Des exemples de pa- 
reilles erreurs pourraient être j)ris un peu partout, et 
même chez les écrivains qui ont la prétention de s'ap- 
|)uyer le plus sur l'observation. Kl les méritent d'être 
sign<il«'es surtout chez les auteurs (jui se recomman- 
dent d'ailleurs par les ((ualités les plus estimables. 

C'est à ce titre (jue Montesquieu peut être choisi de 
préférence. « Il y a, dil-il, li'ois espèces de gouvcrne- 
« ments, le riquiblicain, le monarchique et le d(>spo- 
i< ti(iue. Pour en déconvrirla natui'e, il sullildc l'idée 



76 LES CLASSES SOCL\LES 

(( qu'en ont les hommes les moins inslriiils.Je suppose 
« trois définitions ou plutôt trois faits : l'un est que 
<< le gouvernement républicain est celui où le peuple 
« en corps ou seulement une partie du peuple a la 
« souveraine puissance : le monarchiqiie où un seul 
« gouverne mais par des lois fixes et établies ; au lieu 
« que dans le despotique un seul sans loi et sans 
« règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices nfi). 

Les assertions de ce passage pourraient donner nais- 
sance à de multiples remarques. On se bornera à celles 
qui se rapportent aux définitions. 

« Pour découvrir la nature des Gouvernements, il 
'( suffit de l'idée qu'en ont les hommes les moins ins- 
truits ». Quand on s'adresse au public, cet appel au 
bon sens pent flatter le lecteur, mais il est tout à fait 
impropre à découvrir les vérités cachées. La chimie 
serait restée éternellement slationnaire si, sur la foi 
du bon sens ou d'une observation superficielle, elle 
s'était confinée dans la doctrine des quatre éléments, 
confondant sous le nom d'air tous les gaz, d'eau tous 
les liquides, de terre tous les solides et de feu des 
principes encore plus obscurs. De même le sociolo- 
gue soucieux d'exactitude ne doit pas s'arrêter aux 
surfaces et choisir, pour distinguer les gouvernements, 
les caractères les plus apparents ; car ces ressemblan- 
ces extérieures peuvent cacher des différences nom- 
breuses et profondes. Il éviterait ainsi de réunir sous 
un titre commun des genres tout à ftiit disparates et 
ne tomberait pas dans l'inconvénient des classifica- 
ions artificielles. 

« Je suppose, continue Montesquieu, trois définitions. " 
— C'est un toi't d'admettre sans preuves ces trois dt'- 
(initions ([ni servent de base à tout l'ouvrage. En rai- 
son même de leur imporianc^e, elles devaient être exa- 
(I) K^'prit des /.o/s. Liv. 1. di. II. 



Li:s >ii;rii(ti3i;s 77 

minées avec un soin i)urlieiilier. Puisque des consé- 
(|uences déterminées découlent, suivant lui, de l;i 
uature d'un gouvernement, c'était une nécessité de 
lixer cette nature dans une délinition rigoureuse. Une 
hypothèse n'a pas de valeur pai' elle-même et m; sau- 
rait en communiquer aux propositions qui en dérivent. 

Il est vrai que Montesquieu considère ces définitions 
« plutôt comme des faits », tant cette distinction entre 
les formes de gouveriuMuent était un lieu commun à 
cette époque. — L'excuse est mauvaise. Car ces sortes 
de vérités admises d'un commun accord et qui pa- 
raissent à l'abri de toute contestation, ne possèdent 
souvent qu'une fausse évidence : elles ne sont que des 
préjugés très répandus. Le premier effort delà science 
est de dissiper ces vaines apparences. 

Pour compléter les critiques sur le premier point, 
il faut ajouter que le vague dans les définitions s'ac- 
compagne d'une terminologie et d'une nomenclature 
manifestement insuffisantes pour les besoins scienti- 
fiques. La chimie serait diflicilement sortie du chaos si 
Lavoisier et Guyton-Morvcau n'avaient créé une 
nomenclature capable de nommer avec la plus grande 
netteté les substances simples et les corps composés. 
Non seulement chaque composé reçut un nom spécial 
f't par suite put toujours être désigné sans é({uivoque 
[lossiblc, mais de plus le nom qui lui était allribué 
fut formé de façon à indiquer ses propriétés fonda- 
mentales, la nature de ses éléments, leurs proportions 
relatives et môme leur rôle électrique. Ces remarques 
sur It's progrès de la chimie sont généralisables. Elles 
s'étendent a toutes les sciences qui ne sont capables 
d'aucune acquisition solide tant qu'elles n'ont point 
perfectionné le langage, en le di'ponillant des à peu 
près de la langue vulgair(?. 

Pour les sciences sociaU.'S, la même néci'ssili' s'im- 



i(S LLS CLASSES SOCIALES 

posera sans doute. Si jamais elles peuvent se consti- 
tuer, ce ne sera qu'à la coiulilion de bannir les mois 
qui, il force d'avoir été' employés avec les significations 
les plus diverses, ne sont plus susceptibles de recevoir 
un sens précis, une notation définie. Mais c'est là une 
teniative qui ne peut être faite par des particuliers 
sans être exposée aux bizarreries et au ridicule. Pour 
avoir chance d'aboutir, elle exige le concours des 
savants les plus autorisés d'un pays ou même elle 
réclamerait une entente internationale. 

Le logicien a seulement pour tàclie d'indiquer les 
moyens les plus appropriés à la formation des notions 
scientifiques. Quant à la nomenclature, il lui suffit 
d'exprimer un vœu en faveur de cette réforme que 
Bacon réclamait avec tant de justesse pour les sciences 
de la nature « Car, dit-il, (1) les hommes s'associent 
par les discours, et les noms qu'on impose aux ditfé- 
rents objets d'échange, on les proportionne à l'intelli- 
gence des moindres esprits. De là tant de nomencla- 
tures inexactes, d'expressions impropres qui font 
obstacle aux opérations de l'esprit. Et c'est en vain que 
les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, 
multiplient les définitions et les explications. Rien de 
plus insuffisant qu'un tel remède ; quoi qu'ils puissent 
faire, ces mots font violence à l'entendement. » 

Les plus grosses difficultés sont soulevées au sujet 
de la découverte des lois sociales. St. Mill passe en 
revue les différentes méthodes employées avec succès 
dans les sciences physiques, et, les soumettant succes- 
sivement à la critique, ne fait grâce à aucune, sauf à 
(( la méthode déductive indirecte. » 

<; Considérons par exemple, dit-il, le problème de 
« TetTet du régime restrictif et prohibitif de législation 
» commerciale sur la richesse nationale, et supposons 
(I) Novum ()7'ganuiii. Liv. I, aph. il). 



LliS MÉTHODES 7î> 

•( que ce soit la qucslion soienliri(|uc qu'il s'agisse de 
« résoudre par voii^ d'expériences spécifiques. Pour a[)- 
(( pliquerà cette question la méthode de dilTérence... 
« il nous Tant trouver deux cas qui coïncident sur tous 
« les points, sauf sur celui qui est l'objet de la recher- 
« che. Trouvons donc deux nations entièrement sem- 
(( blables sous le rapport des avantages et des désavan- 
« tages naturels, dont les populations se ressemblent 
(( par toutes leurs qualités physiques ou morales, spon- 
« tanées ou acquises, dont les habitudes, les usages, 
« les opinions, les lois et les institutions soient iden- 
(c tiques, sauf en ce que l'une a un tarif plus protecteur 
« ou oppose de quelque autre manière plus d'entraves 
« à la liberté de l'industrie : si l'on observe que l'une de 
(( ces nations soit plus riche que l'autre, nous aurons là un 
« experiincntunï cn/ci^^um} preuve expérimenlale réelle 
<( que tel des deux systèmes est le plus favorable à la 
« richesse nationale ». Et St. Mill continue en affirmant 
"impossibilité delà rencontre de deux exemples de ce 
genre; car « deux nations qui concorderaient en tout 
« excepté dans leur régime commercial concorderaient 
(( également sur ce point »(1). 

St. Mill aurait pris plaisir à montrer rinsuflisance 
(le «la plus parfaite drs méthodes d'investigation scien- 
tifique » qu'il n'aurait pas accumulé davantage les dif- 
ficultés. INIais il semble ([ue C(^s difficultés ne sont pas 
insurmont.ibles. 

Et d'abord est-il possible de rencontrer deux nations 
({ui concordent en tout, sauf dans le régime protecteur ? 
— Si on s'éclaire par l'analogie, on voit qu'en Physique e 
en Biologie rien n'est plus facile que de trouver deux 
êtres exactement identi(jues dans leur nature et dans 
Tensemblc des influences (|u'ils subissent mais ne dif- 
h'rant (jue sur un point, celui qui fait l'objet de la 

(1) Logique. Liv. VI, eh. VII § 2 i)i 3. 



80 LHS CLASSES SOCIALES 

recli('rcli(\ Pour cela, il suffii do prendre l'être à deux 
niomi'uls successifs de son existence, lorsqu'une cir- 
constance nouvelle et détiM"ininée vient à pénétrer dans 
lensenible des conditions antérieures. Dans l'expérience 
physique de l'anneau de S Gravesande, on considère 
une sphère métallique à la température du milieu am- 
biant, puis chauffée à la flamme d'une lampe à alcool: 
dans son premier état elle traverse l'anneau placé au- 
dessus d'elle ; dans le second, le passage n'a plus lieu ; 
d'où l'on conclut qu'elle s'est dilatée et que cette di- 
latation est due à la chaleur, puisque l'augmentation 
de calorique est la seule condition nouvelle qui ait été 
ajoutée. Qu'on place un oiseau dans une atmosphère 
chargée d'oxyde de carbone, et bientôt il meurt. Ici 
encore les deux cas sont exactement semblables, sauf 
dans une de leurs circonstances. La similitude peut 
être affirmée avec d'autant plus de sûreté qu'il s'agit 
non pas de deux individus appartenant à une môme 
espèce, mais d. u même individu examiné à deux mo- 
ments voisins de la durée. 

Une Nation ne fait pas exception à cette règle. Si on 
la soumet — à des intervalles assez rapprochés — aux 
deux systèmes contraires du protectionnisme et du 
libre-échange, il devient possible de constater les 
inlluences des deux régimes sur la richesse nationale. 
Et qu'on n(^ dise pas que cette expérience appartient 
seulement au domaine de l'abstraction et de la théo- 
rie. Elle est réalisable dans la pratique ; bien mieux 
elle a ('dé fréquemment réalisée. Citons en particulier 
le T]-ail(' d<' Commerce que Napoléon III signa avec 
l'Angleterre, à Paris, le 23 février 18G0. A partir de cette 
éjjoque toutes les autres conditions restant sensible- 
jnenl «lans le même état, la France se trouvait soumise 
àun(* iniluence nouvelle, dont il devenait possible de 
mesurer les cllets par les changements qu'elle apportait 



POSSIBILITÉ d'une SCIENCE SOCIALE G.") 

nière ils se comporteront les uns à léj^ard des autres. 
Un chimiste qui mêlerait des substances d'une compo- 
sition inconnue ou mal définie n'aboutirait qu'à des 
résultats incohérents. 11 arrive au coiiti'aire à des rap- 
ports constants et certains ])ar la connaissance exacte 
des corps qu'il met en présence. — Il en sera de mê- 
me en sociologie. Deux types d'une même classe en- 
treront en lutte dans certains cas, tandis que dans 
des circonstances dilTérentes ils tendront à s'unir: 
des marchands rivalisent pour attirer à eux les clients, 
mais ils s'associent pour obtenir l'abaissement des 
patentes. Voilà des rapports qui n'ont liiière moins de 
constance que roxydation du fer à riiumidité ou la 
décomposition du bioxyde de manganèse sous l'action 
d'une forte température. 

Les types appartenant à des classes dilTérentes sont 
également susceptibles de rapports déiînis dans leurs 
actions et réactions mutuelles. 11 existe des aflinilés 
naturrllcs entre certains groupes dont les fonctions 
s'harmonisent, comme Celles des din'érenles parties 
dun ajjpareil organique, de sorte (|ue leur développe- 
ment et leur prospérité, ou leur déclin et leur déca- 
dence suivent des courbes parallèles. L'industrie dans 
un pays est d'autant plus florissante que les artsméca- 
iii(jues ont plus d'extension, et à leur tour les progrès 
dans la mécanique sont d'autant plus marqués que 
hicullure scientifique est purlt'C à un plus haut degré. 

Dans d'autres cas ThiUMnonie se transforme en anta- 
gonisme. Les prêtres et les moralistes de notre épo- 
que luttent contre lextension des cabareliers et des 
li(juorist('s, et ils réclament la suppresion des tenan- 
ciers et des courtisanes. 

Remarquons à ce sujet que ces lois sont données ici 
seulement à litre d'exemple et qu'elles ne sont point 
présentées comme l'expression de vérités absolues. Au 



66 LES CLASSES SOCIALES 

contraire ces lois sont, comme les autres lois scienti- 
fiques et mrme plus qu'elles, essentiellement relatives. 
Le prêtre avec Tenserable d.-s ide'es. des croyances et 
des sentiments actuels, est opposé à la conduite des 
courtisanes. Mais cette opposition est si peu absolue 
que dans les religions anciennes le prêtre supportait 
sans scrupule le voisinage des courtisaneS;, dont la vie 
passait pour agréable au Dieu. 

Enfin la détermination exacte des groupes sociaux 
conduit à une dernière sorte de similitude ; celle qu'on 
peut établir entre sociétés présentant une composition 
analogue. Certes les comparaisons entre les sociétés 
ne sont pas choses nouvelles, mais elles étaient for- 
cément condamnées à rester dans le vague, tant qu'elles 
n'étaient point précédées d'une analyse précise. Pour 
aboutir à des résultats solides, le savant doit compter 
tous les groupes importants qui entrentdans la compo- 
sition d'une société ;ot.de plus, les disposer suivant une 
('chelle d'importance, en donnant le premier rang aux 
groupes qui ont le plus de valeur et qui servent ainsi 
à caractériser un état social. Sparte et Rome seront 
des cités guerrières, parce que la classe des guerriers 
et par suite les affaires militaires jouaient le rôle prin- 
cipal dans ces deux sociétés. Jérusalem et Bénarès sont 
des cités religieuses, où df>minaient les prêtres et les 
influences mystiques. Tyr, Marseille, Carthage, Ham- 
bourg, Gènes et beaucoup d'autres seront rangées dans 
la catégorie des Cités commerçantes, parce que le 
négoce était la principale occupation de ces peuples. 
Athènes pourrait être prise pour le type de la Cité 
artistique, parce que les orateurs, les poètes et les 
artistes en tout genre y jouissaient d'un grand crédit. 
— Sans entrer dans le délail delà classification, cette 
vue rapide suffit pour montrer la possibilité de nou- 
velles g ''nc'ralisalions à caractère vraiment scienliliqiie. 



l'OSSlIUI.ITÉ d'une SCIKNCE SOCIALE 67 

Une objection se présentera peul-ùire contre cette 
façon d'envisager la science sociale et d'interpréter la 
question. Le reproche, adressé à d'antres do ne pas 
serrer d'assez prés le sujet, ne retombe-t-il poiut 
sur le critiiiuf qui semble à son tour oublier d'étudier 
les faits sociaux, {)uisqu'il parle exclusivement de 
classes ? 

Ce reproche serait sans doute fondé, si les classes 
étaient cousidérées comme quelque chose d'inerte qui 
fût dépourvu d'activité et de vie. Mais au contraire 
leur formation même indique qu'elles sont essentielle- 
ment actives et qu'ainsi elles sont une source inces- 
sante de phénomènes. De plus ces phénomènes sont 
exactement df'terminés par le mode d'activité propre 
à chaque classe, mode d'activité qui est constant dans 
des conditions définies, parce que la nature du tvpe 
social est soumise à l'empire de ces mêmes condi- 
tions. 

Un exemple servira h faire ressortir l'identité fon- 
damentale qui existe entre la classe ou le type, et les 
produits de son activité, c'est-à-dire les faits sociaux. 
La propriété, ses modes, ses transformations, voi- 
là des phénomènes économiques qui ont joué de tout 
temps un rôle très important dans les sociétés. Mais 
si, au lieu d'étudier la {)ropriété elle-même, on étu- 
die les possesseurs de la propriété, leurs classes diver- 
ses suivant la nature des richesses, les changements 
éprouvés par cha({ue type d(> propriétaire suivant les 
temps et les circonlances,ou plus exactement d'après 
les influences des autres classes — on se trouvera en 
présence d'une question qui restera la même dans le 
fond. Avec cet avantage, c'est que l'observateur sai- 
sit le phénomène dans sa cause et se trouve ainsi dans 
les conditions les plus favorables pour ("tablir des 
rapports scientifiques. 



(;8 Li;S CLASSES SOCIALES 

En physiologie la structure de Torgane explique la 
fonction. Dans les sciences sociales une marche ana- 
logue consistera a décomposer la Société en ses diver- 
ses classes . à étudier le mécanisme physique et mental 
du type, expression générale des memhres de chaque 
classe, et par suite à connaître le mode d'activité de 
ce type dans les circonstances déterminées où cette 
activité est appelée à s'exercer. 

Des considérations précédentes, il ressort que la 
science sociale est possible : l'étude des classes oftre 
aux recherches des savants un champ très vasle et en 
même temps très sûr. 

Au point de vue des services qu'une doctrine peut 
rendre à la science, il importe assez peu de mesurer 
la part d'originalité qui revient à l'auteur. En tout 
cas ce n'est pas à lui qu'il appartient de se prononcer 
à ce sujet. Le mieux pour la science est de ne pas 
chercher — par un misérable amour-propre — à exa- 
gérer la nouveauté de ses vues, mais plutôt de les 
a[){)uver sur l'autorité des devanciers et des contem- 
porains. S'il s'agissait d'un travail d'érudition, l'au- 
teur se ferait un plaisir de recueillir le plus possible 
les idées analogues aux siennes. Mais, comme il s'agit 
surtout de contribuer aux progrès scientifiques, qu'il 
lui soit permis de citer seulement quelques noms et 
de donner quelques courts extraits. 

Dans l'antiquité Platon est un des philosophes qui ont 
lemieuxmontrérinlluenceréciproque des formes degou- 
vernementsurles hommeset des caractères sur les socié- 
tés. « 11 y a nécessairement, dit-il, autant de caractères 
■< dhommesque d'espèces de gouvernements. La forme 
« même des Etats vient des mœurs mêmes des membres 
« qui les composentetdeladirectionquecetensemblede 

(( mœurs imprime à tout le reste Puisqu'il y a cinq 

<( espèces de gouvernement, il doit y avoir cinq carac- 



POSSlIilLlTÉ D UXE SCIENCE SOCIALE 69 

<( tères de ràmequi y correspondent );(I).Cescinq formes 
sont, comme on le sait, l'aristocratie où le pouvoir 
estentre les mains des philosophes ;la timocratie où les 
« gouvernants «prétendentaux honneurs etauxdignités 
« non par l'éloquence, ni paraucundes talents de même 
« ordre, mais par les vertus guerrières » ; l'oligarchie 
où le cens de'cide de la condition de chaque citoyen 
i< qui est avare et fait argent de tout » ; la démocra- 
« tie « où l'égalité règne entre les choses inégales 
« comme entre les choses e'gales » ; et enfin la tyran- 
nie où la corruption est portée au plus haut point. 
IMaton a eu aussi le mérite de distinguer dans l'Etat 
trois classes, caractérisées chacune par la nature de ses 
memhres. — Mais cette analyse n'est pas poussée as- 
sez loin. Quant aux caractères d'homme propres à cha- 
que forme de gouvernement, ces caractères s'appli- 
([uent assez bien aux membres du gouvernement ; mais 
Platon a tort de les étendre par an excès de générali- 
sation aux autres classes. 

Dans les temps modernes, c'est Taine qui semble 
le plus se rapprocher des vues exprimées plus haut. 
Son graïul ouvrage historique Les Origines de laFrance 
Contemporaine (h^compose la société dans ses orga- 
nes essentiels et passe successivement en revue les 
différentes classes sociales. Il est donc une application 
(bï la méthode préconisée, avec cette différence toute- 
fois que le travail reste; histori(}ue, puisque l'obser- 
vation est bornée à un seul peuple et à \\m\ seule épo- 
«jue. Le grand penseui- est encore plus explicite dans 
ses Derniers Essais de Critique et d'Histoire. « Dans la 
« Société, dit-il, il y a des groupes et dans chaque 
« groupe des hommes semblables entre eux, nés dans 
" la même condition, fornH''S j)ar la nièm(3 éducation, 

(1) Liv. 8. De la H<'ipubli(iii(!. Trad. Saissot. 



70 LES CLASSES SOCLVLES 

« conduits par les mêmes intérêts, ayant les mômes 
« besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la mê- 
(( me culture et le même fond.... Il s'agit de prendre 
« lesfigures distinctes et principales, celles qui parleur 
« banalité ou leur relief peuvent servir de moyenne ou 
H de tijjje: ici le prince du sang, le grand seigneur de 
« cour, le prélat, le parlementaire, le iinancier et lin- 
« tendant ; là le gentilhomme de campagne, le curé, 
>( l'employé, l'avocat et le marchand; plus loin le petit 
« laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan et enfin 
,<( le gueux demi-mendiant, demi-bandit »{[) 

Parmi les contemporains se rencontre M. Gumplo- 
Avicz qui dans la Lulte des Races paraît émettre une 
conception sociologique analogue à la nôtre : « Pour 
u arriver, dit-il, à une science de l'histoire, à une his- 
" toire naturelle de l'humanité, il faut considérer les 
« groupes sociaux, observer et étudier leur origine et 
« leur développement, leurs diverses espèces et leurs 
« diverses formes, leurs mouvements et leurs évo- 
(I lutions. Voilà quels sont les éléments stables, avec 
« lesquels on peut compter, sur lesquels on peut établir 
« des calculs scientifiques... Nous ne demanderons 
« pas à l'histoire de témoigner dune régularité quel- 
(c conque dans les actions des individus ; la régularité, 
« l'obéissance à une loi, pour ainsi dire, c'est dans les 
« mouvements de groupes que nous pourrons la ren- 
« contrer en consultant Ihistoire. » 

H seraitsans doute possible d'auguienter h' nombrede 
ces autorités. Que les oubliés nous excusent ! Du reste 
c'est la vérité seule qui importe. 

(I) 1'. ICo. 



CIIAIMTIΠ111 



LES »ii:tiïodes. 



Etablir que la science sociale est possible, lorsque 
celte simple possibilité est constatée par des écrivains 
d'autorité, est un premier résultat acquis. 

Maïs ce premier résultat serait de médiocre impor- 
tance, si lesmélhodes employées dans les autres scien- 
ces étaient ici impraticables et si aucune méthodenou- 
volle n'était reconnue capable de transformer le i)os- 
sible en réel. St. ^Nlill, dont la compétence en logi- 
(|ue est universellement reconnue, examine l'usage 
que l'on peut faire en Sociologie des méthodes déduc- 
tives et expérimentales, et son examen critique abini- 
lit à des conclusions en grande partie négatives. Il ré- 
cuse successivement toutes ces méthodes, ne faisant 
d'exception qu'en faveur d'une seule, la méthode dé- 
ductive inverse. 

Voilà donc d(i nouvelles difhcullé's cju'il faut écar- 
ter avant de chercher à aller plus loin. 

Un reproche général peut être adressé à St. Mill, 
ccdui de vouloir prouver l'impossibilité absolue d'une 
chose, parce (|ue dans l'état actuel des connaissances 
et par suite des habitudes mentales elle paraît incon- 
cevable. St. Mill tombe ici dans Tinconséquence, puis- 
que lui-mèiiu^. signale avec beaucoup de force et de 
justesse celle disposition d'esprit comme étant une 
source de sophisnies. u Je ne peux, dit-il, qu'être sur- 



72 LliS C.LASSKS SOCIALES 

« pris Je riiuportancé qu'on allache à ce caractère d'in- 
« coiicevabilité, lorsqu'oti sait, par tant d'exemples, 
'( que notre capacité ou notre incapacité de concevoir 
« nne chose a si peu allaire avec la possibilité de la 
« science elle-même, et n'est qu'une circonstance tout 
« accidentelle, dépendante de nos habitudes d'esprit... 
« On voit même dans l'histoire des sciences de curieux 
« exemples d'hommes très instruits rejelant comme 
« impossibles des choses que leur postérité, éclairée 
« par la pratique et par une recherche plus persévé- 
« rant(\ a trouvées très aisées à concevoir et que tout 
(( le monde maintenant reconnaît vraies » (1). 

Le progrès scientiiique consiste précisément à élimi- 
ner ces prétendues impossibilités. Mesurer la distance 
exacte de la lune à la terre aurait semblé une entre- 
prise chimérique aux anciens dépourvus des connais- 
sances trigonométriques et privés d'instruments de 
précision ; lixer sur du papier et dans ses plus minu- 
tieux détails l'image des êtres ; décomposer la lu- 
mière; entendre la voix à des centaines de kilomètres ; 
préserver d'une maladie par l'inoculation de quelques 
gouttes de vaccin, et bien d'autres merveilles auraient 
pu être et, en fait, ont été souvent proclamées des im- 
possibilités irréductibles. L'argumentation de St. Mill 
ne saurait donc être concluante, alors même que le 
vice de cetle argumentation ne pourrait pas encore 
être dévoilé. Les raisonnements, par lesquels les nhy- 
siciens s'efforçaient d'établir la simplicité de la lumière 
blanche et 1 iinit('' de l'eau, n'avaient qu'une rigueur 
apparente. Ils ne [)ouvaient prévaloir contre des expé- 
riences décisives : le faisceau lumineux qui passant à 
travers un prisme s'étah' en sept bandes colorées, et 
l'eau soumise à un coui'unt éhM'lri([ue (|ui se décom- 
pose en ses deux ('h'nienls : l'oxygène et l'hydrogène 

(1) Logique, Livr. II. cli. ;». J; (i. 



LKS METII<>l)i:s 



Tous les raisonnements négatlls sont exposés à être 
renversés par des découvertes analogues. 

Celte vue <\. priori est confirmée par l'examen direct 
des difiicLiltés soulevées par le logicien anglais. (1 
semble qu'il n'est pas impossible de répondre aux ob- 
jections qu'il dirige contre l'extension aux sciences 
sociales des méthodes employées avec succès dans les 
autres sciences. Mais, pour traiter la question dans 
toute son ampleur logique, il ne suffit pas de rete- 
nir les objections formulées parSt.Mill. 11 faut de 
plus comj)léter sa critique en prévoyant les objec- 
tions possibles. Le moyen de i)rocéder à une énu- 
mération complète des difiicullés, c'est de parcourir 
par ordre ce qui est indispensable dans la constitution 
de chaque science. Cette revue permettra de bien sai- 
sir la nature des difficultés, de signaler les causes 
d'insuccès et d'entrevoir les remèdes. 

Toute science se compose essentiellement de deux 
choses : 1° de notions ou concepts généraux relatifs 
aux êtres ; 2" de lois ou rapports entre deux états suc- 
cessifs d'un ou de plusieurs èlres soumis à des in- 
fluences déterminées. Et j)0ur chaque science la 
méthode consiste à dt'couvrir les moyens les mieux 
appropriés jiour former les notions générales et pour 
découvrir les lois. 

La formation de concepts génc-raux est d'une im- 
portance capitale. Aucun progrès scientili(jue solid(^ m' 
peut être réalisé , si cetlt; opération préliminaire nCsl 
pas accomplie avec toute la précision et l'exaclilude 
requises. — En arithniélicjue, le système de numération 
permet de déterminer cha{|ue nombre avec une entière 
rigueur. En géonudrie, chaque ligui'e reçoit une dé- 
finition claire et distincte. La mi'canitjuc trailc des 
forces qui se traduisent en des mouvements unifor- 
mes ou uniformément variés. \\n [)liysi(jue, la chaleur. 



il- LES CLASSES SOCLVLES 



le son, lu pesaiileiir, la lumière — qui ne sont en elles- 
nièint's (|ue de vagues sensations — deviennent matière 
scientifique lorsque leurs états divers rentrent dans 
des catégories bien distinctes, même s'ils ne sont sé- 
parés les uns des autres que par les différences les 
pins minimes. Les changements de température se 
mesurent par les variations d'une colonne liquide 
dans un tube de verre gradué ; les notes de la musi- 
que (•orrespond(Mit à un nombre fixe de vibrations 
dans l'unité de temps ; le poids exact d'un corps se 
reconnaît au moyen de la balance ; quant à la lumière, 
elle a donné naissance à ro{)tique dès que les savants 
eurent l'idée de l'appliquer à des instruments aux 
formes géométriques : tous les rayons lumineux qui 
frappent en même temps un miroir convexe se réflé- 
chissent suivant le môme angle et, s'ils sont parallè- 
les à l'axe, convergent tous au foyer. Pour la chimie 
et la biologie, les progrès sont plus rapprochés de 
nous et {)ar suite peuvent être constatés avec une 
plus grande assurance. Qu'ont fait Lavoisier et les chi- 
mistes de celte époque pour tirer la chimie du vague et 
de la confusion où elle restait encore ? Ils ont procédé à 
l'analyse des corps et, à la suite de ces analyses, ils ont 
pu indiquer les éléments constitutifs des corps compo- 
sés ; quant aux corps, qui résistaient à tous les moyens 
de décomposition, ils étaient regardés comme simples 
et formaient autant de genres distincts, chacun de 
ces genres étant cara(^térisé par un ensemble de pro- 
j)riélés bien défini ; en outre les combinaisons diverses, 
formées j)ar deux ou un plus grand nombre de subs- 
tances, étaient distinguées, d'après les proportions 
diverses suivant lesquelles un de ces corps entrait en 
combinaison avec les autres. En Biologie, les décou- 
vertes les plus considéi'ables sont dues à l'emploi des 
mélbodes analytiques, et leur importance peut se 



LES METHODES 75 

mesurer au degré île l'uiialyse. Tant que les obser- 
vateurs en furent réduits aux pures données des sens, 
leurs connaissances restèrent dans le vague, et ils 
confondirent des substances diverses sous des déno- 
minations identiques. A la vue, le sang est un liquide 
rougeàtre qui semble d'une constitution liomogène ; 
au microscope, celte liomogénéité disparaît, et, dans 
une portion iluide nommée le plasma, nagent des glo- 
bules rouges et des globules blancs ou lympbatiques. 
Mais à leur tour ces corps sont susceptibles d'analyse 
cbimique, et, finalement, on trouve que le sang est un 
mélange très complexe de substances albuminoïdes, 
d 'hydrocarbonés, de corps gras, de minéraux, de ma- 
tières accessoires destinées à être éliminées par la 
voie des sécrétions, et, dans certains cas morbides, 
d'êtres étrangers qui allèrent sa composition normale. 
C'est par ces études minutieuses que Pasteur et les 
autres savants, ses imitateurs, sont parvenus à décou- 
vrir le germe des maladies contagieuses et à trouver 
les moyens de préservation et de guérison. 

Eclairé par ces résultats, le savant suivra la môme 
marche dans la constitution renouvelée des sciences 
sociales. Son premier soin sera d'écarter toutes les 
définitions confuses, qui sont une source permanente 
d'équivoques et qui s'opposent à l'établisscnuMit des 
vérités réellement scientifiques. Des exemples di^ pa- 
reilles erreurs pourraient être j)ris un peu partout, et 
m'une chez les écrivains (\\n ont la prétention de s'ap- 
puyer le plus sur l'observation. Elles méritent d'être 
signab'Cs surtout chez les anteurs qui se recomman- 
dent d'ailleurs par les (|ualités les plus estimables. 

C'est à ce titre (|ue Montesquieu peut être choisi de 
préférence. « Il y a, dil-il, trois espèces de gouverne- 
« ments, le républicain, le mouarchiqne et le (les[)0- 
« tique. Pour en découvrir la nature, il suffit di' l'idée 



7() LES CLASSES SOCL\LKS 

<( qu'en ont les hommes les moins instrnits.Je suppose 
« trois définitions ou plulôt trois faits : l'un est que 
<i le gouvernement républicain est celui où le peuple 
<( en corps ou seulement une partie du peuple a la 
(( souveraine puissance : le monarchique où un seul 
» gouverne mais par des lois fixes et établies ; au li( u 
(( que dans le despotiqut un seul sans loi et sans 
i< règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices «fli. 

Les assertions de ce passage pourraient donner nais- 
sance à de multiples remarques. On se bornera à celles 
(jui se rapporlesît aux définitions. 

<( Pour découvrir la nature des Gouvernements, il 
i< suffit de ridée qu'en ont les hommes les moins ins- 
truits ». Quand on s'adresse au public, cet appel au 
l)on sens peut flatter le lecteur, mais il est tout à fait 
impropre à découvrir les vérités cachées. La chimie 
serait restée éternellement stationnaire si, sur la foi 
du bon sens ou d'une observation superficielle, elle 
s'était confinée dans la doctrine des quatre éléments, 
confondant sous le nom d'air tous les gaz, d'eau tous 
les liquides, de terre tous les solides et de feu des 
principes encore plus obscurs. De même le sociolo- 
gue soucieux d'exactitude ne doit pas s'arrêter aux 
surfaces et choisir, pour distinguer les gouvernements, 
les caractères les plus apparents ; car ces ressemblan- 
ces extérieures pnivimt cacher des différences nom- 
breuses et profondes. Il éviterait ainsi de réunir sous 
un titre commun des genres tout à fait disparates et 
ne tomberait pas dans l'inconvénient des classifica- 
ions artificielles. 

« .Je suppose, continueMontesquieu, troisdéfinitions. -> 

— L'est un tort d'admettre sans preuves ces trois di'- 

liuilioiis ([ui serV('at de bu'^e à tout l'ouvrage. Eu l'ai- 

son même de leur iuiportatïce, elles devaient être exa- 

(I) Efprit des lois. Liv. l.<li. H. 



LES :\ii;iii(>iji;s 77 

minées avec un soin jiai-liculier. Puisque des consé- 
quences déterminées découlent, suivant lui, de la 
nature d'un gouvernement, c'était une nécessité dr 
fixer cett(? nature dans une d( 'finition rigoureuse. Une 
hypothèse n'a pas de valeur par elle-même et no sau- 
rait en communiquer aux propositions qui en dérivent. 

Il est vrai que Montesquieu considère ces définitions 
(( plutôt comme des faits >;, tant cette distinction entre 
les formes de gouvernement était un lieu commun à 
cette époque. — L'excuse est mauvaise. Car ces sortes 
de vérités admises d'un commun accord et qui pa- 
raissent à l'abri de toute contestation, ne possèdent 
souvent qu'une fausse évidence : elles ne sont que des 
préjugés très répandus. Le premier effort de la science 
est de dissiper ces vaines apparences. 

Pour compléter les critiques sur le premier point, 
il faut ajouter que le vague dans les définitions s'ac- 
compagne d'une terminologie et d'une nomenclature 
manifestement insuffisantes pour les besoins scienti- 
fiques. La chimie serait difficilement sortie du chaos si 
Lavoisier et Guyton-Morveau n'avaient créé une 
nomenclature capable de nommer avec la plus grande 
netteté les substances simples et les corps composés. 
Non seulement chaque composé reçut un nom spécial 
<d par suite put toujours être, désigné sans équivoque 
possible, mais de plus le nom qui lui était allribué 
fut formé de façon à indiquer ses propriétés fonda- 
mentales, la nature de ses éléments, leurs proportions 
relatives et même leur rôle électrique. Ces remarques 
sur les progrès de lii chimie sont géïK'ralisablcs. l']lles 
s'('teiideut à foules les sciem-es (|ui ne sont capables 
d'aucune ac(juisition solide tant qu'elles n'ont point 
perfectionne; le langage, en le d('{)ouillant des à |»eu 
près de \a langue vulgair(\ 

Pour les sciences sociales, la même nécessité s'ini- 



78 LLS CLASSES SOCIALES 

posera sans doute. Si jamais elles peuvent se consti- 
tuer, ce ne sera qu'à la condition de bannir les mots 
qui, à force d'avoir été employés avec les significations 
les plus diverses, ne sont plus susceptibles de recevoir 
un sens précis, une notation définie. Mais c'est là une 
tenlative qui ne peut être faite par des particuliers 
sans être exposée aux bizarreries et au ridicule. Pour 
avoir chance d'aboutir, elle exige le concours des 
savants les plus autorisés d'un pays ou même elle 
réclamerait une entente internationale. 

Le logicien a seulement pour tâche d'indiquer les 
moyens les plus appropriés à la formation des notions 
scientifiques. Quant à la nomenclature, il lui suffit 
d'exprimer un vœu en faveur de cette réforme que 
Bacon réclamait avec tant de justesse pour les scitmcos 
de la nature « Car, dit-il, (l) les hommes s'associent 
par les discours, et les noms qu'on impose aux difTé- 
rents objets d'échange, on les proportionne à l'intelli- 
gence des moindres esprits. De là tant de nomencla- 
tures inexactes, d'expressions impropres qui font 
obstacle aux opérations de l'esprit. Et c'est en vain que 
les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, 
multiplient les délinitions et les explications. Rien de 
plus insuffisant qu'un tel remède ; quoi qu'ils puissent 
faire, ces mots font violence à l'entendement. » 

Les plus grosses difficultés sont soulevées au sujet 
de la découverte des lois sociales. St. Mill passe en 
revue les différentes méthodes employées avec succès 
dans les sciences physiques, et, les soumettarxt succes- 
sivement à la critique, ne fait grâce à aucune, sauf à 
<( la méthode déduclive indirecte. » 

« Considérons par exi'm[)le, dit-il, le problème de 
« l'elfct du régime resiriclif et prohibitif de législation 
» commerciale sur la richesse nationale, et supposons 

(I) Novum Oryaiiuiii. Liv. I, ;iph. 'i3. 



Li:S MKTHODKS 79 

'< que CL' soit la qucslioii scic^nlinquc qu'il s'agisso di; 

« résoudre par voie d'expériences spécifiques. Pour ap- 

« pliquerà cette question la méthode de difîérence... 

« il nous faut trouver deux cas qui coïncident sur tous 
« les points, sauf sur celui qui est l'objet de la recher- 
« che. Trouvons donc deux nations entièrement sem- 
(( blables sous le rapport des avantages et des désavan- 
« tages naturels, dont les populations se ressemblent 
(( par toutes leurs qualités physiques ou morales, spon- 
« tanées ou acquises, dout les habitudes, les usages, 
" les opinions, les lois et les institutions soient iden- 
« tiques, sauf en ce que Tune a un tarif plus protecteur 
« ou oppose de quelque autre manière plus d'entraves 
« àla liberté de l'industrie : si l'on observe quel'unede 
« ces nations soit plus riche que l'autre, nous aurons là un 
« exper'nnoitinii crucis, une preuve expérimentale réelle 
« que t(d des deux systèmes est le plus favorable à la 
(( richesse nationale ». Et St. Millcontinue enaffirmant 

"impossibilité de la rencontre de deux exemples de ce 
genre; car « deux nalions qui concorderaient en tout 
" excepté dans leur régime commercial concorderaient 
« également sur ce point ))(1). 

St. Mill aurait pi'is [)laisir à montrer l'insuflisanco 
de «la plus j)arfaite des méthodes d'investigation scien- 
lilique » qu'il n'aurait pas accumulé davantage les dif- 
ficultés. Mais il semble que ces difficultés ne sont pas 
insurmontables. 

Et d'abord est-il possible de rnicoutrer deux nations 
(|ui coucoi'dent en tout, sauf dans le régime protecteur ? 
— Si on s'éclaire par l'analogie, on voit qu'en Pliysi(jue e 
en Biologie rien n'est plus facile qui^ de trouver deux 
êtres exactement identiques dans leur nature et dans 
l'ensemble des influences qu'ils subissent mais ne dif- 
férant qui' sur un point, celui (jui fait l'objet de la 

(I) logique. Liv. VI, eh. VII g 2 .K: 3. 



80 LES CLASSES SOCIALES 

rcchorche. Pour cela, il suffit de prendre l'être à deux 
moments successifs de son existence, lorsqu'une cir- 
constance nouvelle et diUeruiiuée vient à pénétrerdans 
l'ensemble des conditions antérieures. Dans l'expérience 
physique de l'anneau de S Gravesande, on considère 
une sphère métallique à la température du milieu am- 
l)iant, puis chauffée à la flamme d'une lampe à alcool: 
dans son premier état elle traverse l'anneau placé au- 
dessus d'elle ; dans le second, le passage n'a plus lieu ; 
d'où l'on conclut qu'elle s'est dilatée et que cette di- 
latation est due à la chaleur, puisque l'augmentation 
de calorique est la seule condition nouvelle qui ait été 
ajoutée. Qu'on place un oiseau dans une atmosphère 
chargée d'oxyde de carbone, et bientôt il meurt. Ici 
encore les deux cas sont exactement semblables, sauf 
dans ime de leurs circonstances. La similitude peut 
être affirmée arec d'autant plus de sûreté qu'il s'agit 
non pas de deux individus appartenant à une même 
espèce, mais du même individu examiné à deux mo- 
ments voisins de la dui'ée. 

Unr Nation ne fait pas exception à cette règle. Si on 
la soumet — à des intervalles assez rapprochés — aux 
deux systèmes contraires du protectionnisme et du 
libre-échange, il devient possible de constater les 
iniluences des deux régimes sur la richesse nationale. 
VA qu'on ne dise pas que cette expérience appartient 
seulement au domaine de l'abstraction et de la théo- 
rie, b^lle est réalisable dans la pratique ; bien mieux 
elle il été fréquemment réalisée. Citons en particulier 
le 'l'raib' de Commerce que Napoléon III signa avec 
l'Angleterre, à Paris, le 23 février hS()(). A partir de cette 
époque toutes les autres conditions restant sensible- 
ment dans le même état, la France se trouvait soumise 
;\nne iniluence nouvelle, dont il devenait possible de 
mesurer les effets par les changements qu'elle apportait 



LLS MÉTIlODlvS 81 

dans la richesse nalioiia4e. Car, si les variations dans 
la richesse d'un pays sont coiislalables — et Sl.Mill 
ne soulève pas d'objection à ce sujet — l'augnieutatiou 
ou la diminution devaient élre sans incertitude rap- 
portées à la levée des prohild lions antérieures. 

La difficulté n'est pas de trouver deux cas exacle- 
nifuit semhlabli's, mais de découvrir une loi qui soit 
applicable en dehors des faits qui ont expressément 
servi à l'établir. Ainsi, supposons (jue h.' libre-échaui^e 
ait été funeste aux intérêts français, serait-ce une 
raison pour le proscrire d'une façon absolue ? Il est 
évident que l'expérience vaudrait seulement pour des 
pays qui se trouveraient, vis-à-vis des autres pays con- 
tractanls, dans la situai ion respective de la France et 
de l'Auii;'!;' terre. Alors les objections de St.Mill repren- 
nent leur force, mais pour d'autres raisons : c e.-l 
qu'il est très difficile de s'assurer de la ressemblance 
cnlre deux nations distinctes, ou plutôt une ressem- 
blance complète n'existe pas. En ellet si les deux peu- 
ples comparés apparliennent à une même époque, ils 
occupent un sol ditférent et les analogies qu'on peut 
constater dans leurs liulntudes, leurs usages, leurs opi- 
nions, leurs lois et leurs inslitutions ne vont |)asjus- 
(|u';ï l'identilé. A plus forte raison les dilb'rences se 
manifesler(3nt-(dles, quand les nations, qui font l'objid 
dune étude comparée, sont séparées par un grand 
intervalle de temps; cîu- les progrès dans les scien- 
ces, le commerce et l'imluslrie ont amené des modili- 
cations dans les états sociaux. — Mais cette difficulté 
rentre dans le proI)lènie généi'al di; hi formation des 
n(dions, pjobième qu'on peut espérer ri'soudre par 
une analvse plus exacle des classes : ])ar la connais- 
sance d(! leur natui'e, de leur rôle, de leurs fondions 
el des faits sociaux qui dérivent de leuractivité. Dans 
l'exemple choisi par St.iMill, on verrait que la mesure 



82 ij:s classes sociales 

proliibiliveou libre-échangiste a des eiîels divers sui- 
vant les classes sociales. Los unes éprouvent des per- 
turbations et di's pertes, tandis qui? d'autres recueillejit 
des avantages et des profits : c'est une balance à éta- 
blir. Elle le sera avec d'autant plus de facilité que les 
organes de la Société ont été plus soigneusement dis- 
tingués et connus. 

On aboutit donc toujours à la même conclusion, 
qu'il faut pousser le plus loin possible l'analyse sociale. 

C'est encor;' par celte règle qu'on pourrait répondre 
aux autres critiques que St. Mill dirige coiître ce qu'il 
appelle «la méthode cliimique )). Sans les énumérer en 
détail et par ordre, on peut dire qu'elles se résument 
toutes dans cette objection fondamentale : l'empirisme 
pur, c'est-à-dire dénué de l'appui de la déduction, est 
impuissant à remonter des effets aux causes, toutes 
les fois ([ue les effets sont dus à l'activité d'un être 
complexe, dont les parties sont nombreuses, hétéro- 
gènes, mais solidaires — ce qui est le cas des sociétés. 
Cette impuissance dépend de trois raisons:!' la pluralité 
des causes (\\\\ peuvent se suppléer et produire ainsi des 
effets semblables — 2" le concours des causes qui ont 
besoin de s'unir en très grand nombre pour amener 
un effet déterminé — 3" r hostilité des causes qui se com- 
battent, se neutralisent en jiartie et par suite n'appa- 
raissent pas ou se révèlent mal dans l'effet. — A ces 
trois raisons signalées par St. ]\Iill pourrait s'ajouter 
cette autre qui est applicable également aux sciences 
biologi(jues et aux sciences sociales : la distance con- 
sidérable qui sépare quelquefois un effet de sa cause, 
éloigncment dans le temps et dans l'espace. Par l'ata- 
visme, un criminel tiendrait ses dispositions sangui- 
naires de (juelque lointain ancêtre; l'habitude sociale 
de lever son cbapeau en signe de politesse est — si 
l'on eueioit II. Spencer — un résidu des mœurs sauvages^ 



LES >i[':tiiodes 83 

quand le vaincu so di'itouillail, de ses armes pour flé- 
chir le vainqueur. 

En admettant que Tinduclion, privée du secours de 
la déduction, soit incapable de découvrir les lois, ce ne 
st'rait pas une raison pour l'exclur:^ complètement et 
pour s'interdire ainsi les avantages qui peuvent résul- 
tt>r du concours de ces deux procédés de Tesprit. Il en 
serait pour les sciences sociales comme pour les autres 
sciences, où souvent les deux méthodes alternenl et s(.' 
complètent mutuellement. 

L'observation avai.t conduit Pascal à rapporter l'as- 
cension du mercure dans le tube de Torricelli à la 
pression atmosphérique. Pour fournir une preuve de 
la vérité de son hypothèse, il employa un raisonne- 
ment déductif de celte sorte. Si le poids de l'air est 
cause de l'élévation du mercure on de tout autre 
liquide dans un tube où le vide a été réalisé, les va- 
riations de poids de la colonne atmosphérique amène- 
ront des variations correspondantes dans la hauteur 
du li([uide soulevé, (les difTérences de poids doivent 
exister au pied et au sommet d'une même montagne. 
Il s'agissait donc, pour vérifier l'exactitude de l'hypo- 
thèse, de procéder en mémo temps à, une doubb^ obser- 
vation. Ce qui fut fait par Périer dans la célèbre 
expérience du Puy-de-Dôme. 

De même l'étude comparée de la classe des Commer- 
çants conduit — je suppose — à attribuer au mol if 
économique un rôle prépondérant dans les relations 
commerciales. Pour s'assurer que le désir du [)lus 
grand gain est la règle efTcctive de leur conduite, on 
pourra raisonner ainsi : Si un industi'iel trouve le 
moyen de fabriquer un article à meilleur marcln' que 
ses concurrents, sa clientèle devra augmenter d'ahoi-d 
dans son pays, et ensuite ù, l'Etranger, pourvu que des 
droits prohil)itifs ne viennent lui fermer ses débou- 



St Li;s (:i>Assi:s snci.VLKS 

clu'S. — Le controli' cxpéiiinental consistera à cons- 
tater la réalité do ces conséquences et à montrer, par 
exemple, que les considérations purement patriotiques 
ne détournent pas les commerçants des achats fruc- 
tueux. — Les ^]conoraistes ont fait un grand nombre 
de ces déductions, mais ils ont eu le tort de trop gé- 
n('raliser leurs conclusions, et d'appliquer les règles 
(•goïsles du marchand à toutes les classes de la So- 
ciété. 

D'ailleurs l'empirisme seul est-il aussi incompétent 
que le prétend St.Mill ? 

Et d'abord que vaut l'objection de la pluralité des 
causes? La prospérité d'une nation peut tenir, dit St. 
Mill,à plusieurs causes, comme la sécurité, la richesse, 
la liberté, le bon gouvernt'ment, la moralil»- pul)lique, 
la culture générale. En siip|)o?ant que deux nations à 
système prohibitif soient prospères, il sera interdit de 
conclure que bnir prospérité est due aux tarifs pro- 
tecteurs, alors même (ju'clles s'accorderaient seule- 
ment sur ce point. Car leur (Hat de prospérité pourrait 
dépendre chez l'une, par exemple, du bon gouverne- 
ment, chez l'aulre de l'exet^llence de la moralité pu- 
blique. 

D'abord « la prospiM'ilé dune nation » estune expres- 
sion vague et tout à fait impropre pour désigner un 
('tat déterminé. Prospt'i'it(' est synonyme de bien, et ou 
sait combien cette notiou du bien — si claire en appa- 
rence — est exposée à des interprétations diverses. Le 
bienest,suivaul Icsécoles de moralistes, le plaisir, l'utile, 
l'altruisme, la pitié, limpassiljilité, la science, lascé- 
lisme, la soumissiou ii l'aulorilé religieuse, l'amour de 
Di<Mi, ("te... La pi'os[)(''rilé pri'senterait suivant les 
[)oiuts de vue la nu'^me diversité de sens, les mêmes 
opjK)silious radicales. Dour les liomains, la prospérité 
(Hait de pouvoir uicllrc eii ligue de .bataille beaucoup 



LES MÉ'lIKtKKS . S-'i 

(le légions bien armées. Pour les Tyrieiis ot les peu- 
ples adonnés au commerce, c'est (rétablir des comp- 
toirs dans toutes les contrées, et de sillonner les mers 
de vaisseaux marchands. Les Israélites et les nations, 
où dominent les int('rêts religieux, voient la prospérité 
dans le maintien du culte, dans la rigoureuse obser- 
vance des rites et dans la présence de quei(jue prophète 
inspiré. Jaloux de leur indéj>endance, les Suisses (k'puis 
des siècles ne mettent rien au-dessus de leur autono- 
mie. Aux Etats-Unis, la puissance de l'industrie et le 
(lévelo])p!,'ment du commerce servent de mesure à bi 
prospérité. — Au sujet de bi tpK^stion posée par St.Mill, 
le premier point serait donc de dissiper le vagui; du 
mot et de bien iixer la signil'icalion- qu'on lui atti'i- 
bue. 

Supposons qu(^ la diversité des vues cesse et que la 
prospérité, dont il s'agisse de rechercher les causes, soit 
l'abondance des richesses. .Même ainsi réduite et déter- 
minée, la question ne pourra cependant être résolue 
par la méthod(; de concordance, puisque la richesse 
nationale tient à des causes multiples. Un peupb; peut 
s'enrichii' {)ar la conquête, [)ar les tribus impos('s aux 
vaincus, par r(''tendue et la richesse des colonies, par 
le commerce, |)ar lindustrie, par 1 épargne et les cjua- 
lités morales, par la sagessi; du gouvernement ou mê- 
me par lesdi'couvertes scientiliques et parle d('veloppe- 
nient des arts.Tant qu'on considère une nation dans son 
ensemble^ l'argumentation de St. Mill semble irrépro- 
chable, et récu(Ml de la pluraliti' des (causes ne peut 
être évité. 

Au conlrair(^, C(;tte dilïiculté s'amoiiuli'it et b'ud ii 
dispaiaitre.ù mesurecju'on portt^ l'analyse jdus loin. Lr. 
richesse nationale se com|)ose de la richesse des dil- 
b'rentes classes. Chacune de ces classes a des intérêts 
concordants, ou distincts et opposés. Examinons-les 



86 l'ES CLASSES SOCIALES 

successivement, pour voir les effets produits sur cha- 
cune d'elles par le libre-échange ou le protectionnis- 
me. Nous découvrirons ainsi que les mêmes classes 
sont affectées d'une façon analogue, dans des circons- 
tances identiques et faciles à déterminer. Enfin, pour 
arriver à un résultat d'ensemble, il ne resterait plus 
qu'une balance à établir entre les deux groupes de 
classes — celles qui ont une perte à subir et celles qui 
out des profits à réaliser. Pour reprendre l'exemple 
donné plus haut « Le Traité (Anglo-Français), fut, dit 
M. Rambaud il), bien ou mal accueilli par les produc- 
teurs Français, suivant qu'il favorisait ou menaçait 
leur industrie. A Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Cognac. 
par exemple, les producteurs d'articles de Paris, de 
soieries, de vins, d'alcools s > réjouirent. A Roubaix, 
à Mulhouse, les producteurs de fer et d'acier s'inquiétè- 
rent. Il y eut des régions libre-échangistes et des 
restons protectionnistes. Dans les unes comme dans 
les autres, si les producteurs n'étaient pas d'accord, 
les consommateurs étaient à peu près unanimes. Le 
traité de commerce permettait d'acheter les produits 
manufacturés d'Angleterre, les sucr(^s et le café de ses 
colonies, à un bon marché jusqu'alors incoanu ». 

Cet exemple montre, avec une suffisante clarté, la 
marche à suivre pour résoudre le problème [)ùsé par 
le logicien anglais. 

Afin de pouvoir employ<'r la nK'thode de coiîcor- 
danc(>, il faudra analyser l'effet, c'est-à-dire examiner 
rinllnence ex(M-cée par le n'gime nouveau sur les 
classes intéressées. L'avanla,ue de cette analyse sera 
de déterminer avec exactitude la nature de l'elfet. 
Ainsi on apprendra que les indu>tri(;s des tissus, du 
fer et de l'acier recevaient en France un dommage, 

(1) Civilisation Coiiteinporaino en Franco p. 700. 



l:;s MÉTiionRs 87 

dont l'étendue pourrait être mesurée [)ar les statis- 
tiques. 

Ce premier résultat acquis, la i-echerclie de la cause 
ou de la loi deviendrait facile par les dilTérentes 
méthodes expérimentales. — Si toutes les conditions 
pour la faijrication des tissus, du fer et de l'acier 
restent Irs mêmes à l'exception d'une, c'est la nouvelle 
condition qui est la cause du changement. — Voilà 
pour la méthode de différence. Quant à la méthode de 
concordance, elle serait applicable ainsi. Il faudrait 
réunir des cas variés où les industries souffrent du 
même mal : la difficulté d'écouler leurs produits. 
On trouverait que tous ces cas concordent par la pré- 
sence d'une circonstance commune, la rencontre sur 
un mêMue marché de produits similaires à des prix 
inférieurs. Plus la différence entre les prix est nnirquée, 
plus l'industrie inférieure se trouve menacée ; si 
elle ne se transforme pas, elle meurt. 

Pour le concours des causes, les dinicultés ne sont 
pas en sociologie j)lus grandes que dans les autres 
sciences, mais à une condition, toujours la môme, 
c'est que les effets seront l'objet des analyses et des 
distinctions requises. 

Deux cas peuvent se présenter : 1" ou les causes 
forment une série dont les termes dépendent des 
termes antérieurs ; 2° ou elles forment un ensemble 
dont les parties agissent simultanément. 

Si les causes sont disposées en série, la règle sera, 
comme pour les autres sciences, de remonter à partir 
de l'elfct jusqu'à la caust; initiab', mais en prenant soin 
de parcourir tous les intermédiaires. Une locomotive 
se déplace sur les rails d'un chemin de fer, et franchit 
en peu de temps des distances considérables. C'est un 
effet qui est dû au mouvement de rotation d'une ou 
de plusieurs paires de roues ; ces roues sont action- 



88 LKS Cî.ASSFS SOCIALES 

nées par les mouvements de va-et-vient des bielles 
articulées à la tige d'un piston, tige guidée dans des 
glissières ; le piston se meut d'un mouvement aller- 
natif dans un cylindre de l'onte, oii arrivent, tantôt 
d'un côté, tantôt do l'autre, des jets de vapeur d'eati ; 
cette vapeur est portée à une forte pression par la 
disposition d'une chaudière tubulaire à foyer interne. 
Toutes ces dispositions sont également nécessaires 
pour la production de l'effet, et si parfois on dit que 
l't^fTet est dû à la vapeur, on sous-entend les autres 
causes, faciles à suppléer, pour appeler l'attention sur 
la puissance motrice de la vapeur. Point de difficulté 
pour les machines construites par l'industrie humaim\ 
puisque la nature et le rôle de chacune des parties 
sont exactement connus. Mais en est-il de môme pour 
les organismes et pour les sociétés ? Avant Cl. Bernard 
les plivsiologistes étaient assez enclins à penser que les 
phénomènes vitaux échappaient au déterminisme des 
faits physico-chimiques, ou que du moins — si les 
lois existaient — il était impos'^ihle de les dégager, au 
milieu de la complexité inextricable des actions et 
réactions organiques. 

« Il estjusle de dire sans doute, dit Cl.Bernard,(l ) que 
les j)arties constituant d(> l'organisme sont insépara- 
bles physiologiquement les unes di'S autres, et que tou- 
tes concourent à un résultat commun. Mais on ne 
staurait conclure de là qu'il ne faut pas analyser la 
machine vivante, comme on analyse une machine brute, 
dont foules les parties ont également un rôle à rem- 
plir dans un ensemble ». C'est ainsi que la nutrition, 
la respiration, l(>s s(-cr('lions, la circulation sanguine, 
la mécani(|ue des mouvements, les actions des muscles, 
l'excitation (lescenlr;>s nerveux, ont fait rol)jet d'élu- 
(le< distinctes. Puis, chacune de ces études est divis(''e 

(1) InliodHcliDU à la Miuteclnc expert ninildle, p. l;ji. 



T.KS >IKtII(>D!:S SU 

elle-niènip. riciéul étanl d'après Cl. Bcriianl ilf « (li'coin- 
poser succossivemiMit tous les pliénomènes complexes 
en des phénomènes de plus eu |)lus simples, jus(|irii 
leur r(îduclion à deux seules conditions élémentair(»s, 
si c'est possible ». Soit par exemple la respiration dans 
les mammifères. Le fait initial est l'absorption de l'nir 
atmosphérique et le rejet d'acide carbonique, d'azote, 
doxygène et de vapeur d'eau. Pour mieux faire ressor- 
tir ranaloj^ie de cet exemple avec celui de la locomo- 
tive, suivons dans i"e\[)lication la même marche 
régressive. — Les gaz rcjetés dans l'atmosphère ont 
été chassés des bronches par le resserrement du poumon, 
qui se r('tracte à la fai^on d'un ressort en vertu de sa 
propriété élastique ; c'est là le mécanisme de l'expi- 
ration. Mais d'où venaient ces gaz? L'azote, qui sem- 
ble n'avoir d'autre rôle (|ue de modérer l'action de 
l'oxygène, vient de l'extérieiu' et y retourne en même 
j)rop()rtion. L'oxygène aussi vient de l'extérieur, mais 
la (juanlité rejetée est inlerieure à celle qui a été absor- 
bée. Quant à l'acide carbo ique et à la vapeur d'enu 
qui saturiMil l'air exj)ir(', ils sont le pi'oduit deréactions 
internes. Le<(jiielles? — La vapeur d'eau vient poiu* 
une r.iiljle partie de lu combinaison de l'oxygène avec 
riiydi'ogène des ('lémenls organiques, mais la plus 
grande ([nantit(' lient an phénomène physique appidt' 
la transpiration pulmonaire, luilin l'acide carboniqm» 
est h; résultat (h; l'oxydation du carbone contenu dans 
le sang, oxydation qui s'est produite quand l'oxygène et 
le sang se sont trouvi's en présence dans les cellules 
pulmonaires. 11 ne reste plus qu'à expliquer cette ren- 
contre. Elh; a lieu d'un côté par l'inspiration de l'air 
atmosphérique — le |)hénomène initial — de l'autre, par 
l'appoi't du sang veineux, r(''paudu dans toutes les par- 
lies du poumon pur les ai'tt'rioles de lartère pulmo- 
naire. 



î)0 LKS CL.'VSSES SOCIALES 

La régression dans les sciences sociales, pratiquée 
d'une façon analogue, aura ciiance également de dé- 
couvrir rencliaînemeni des causes. 

L'industrie métallurgique Française eut à souffrir du 
traité de commerce conclu avi^c l'Angleterre. A quelle sé- 
rie de causes faut-il rapporter cette crise ? Tout d'abord 
il faut déterminer exactement la nature de l'effet sur 
lequel porte la recherche. Lacriseconsisla en industriels 
ruinés, en usines fermées, en ouvriers congédiés, pri- 
vés de leurs ressources ordinaires et par suite se trou- 
vant eux et leurs familles dans une situationmiséralde. 
Les petites usines se fermèrent, parce que les comman- 
des habituelh^s firent défaut. — Les commandes cessè- 
rent, parce que les commerçants purent s'adresser aux 
industriels anglais. Et enfinces commerçants donnèrent 
la préférence aux produits anglais, parce que ces pro- 
duits, étaient à meilleur marché et permettaient ainsi 
de réaliseï' de plus grands bénéfices. Nous arrivons 
ainsi à la loi qui régit le genre d'activité propre aux 
commerçants : dans la classe des commerçants le 
motif économique domine ; ou, c'est le désir du plus 
grand gain qui est la règle souveraine des transactions 
commerciales. 

L'étude des maladies virulentes a montré comment 
des affections, en apparence spontanées, étaient dues 
en réalité à des spores restées longtemps inaclives 
mais (jui s'étaient développées dès qu'elles avaient 
rencontré un terrain favorable. Ainsi, si une épizootie 
se d('clare dans une région, la cause est une épidé- 
mie ancii'une qui a survécu latente, grâce à la persis- 
tance des germes. De même en Sociologie. L'effet 
j)eut être très (doigné de la cause, mais, par une ob- 
servation sagace, on peut découvrir le lien plus ou 
moins obscur (|ui rattacdie fid'fet à son (origine loin- 
taine. Ce lien n'a du reste rien de mvstérieux. 11 con- 



Lr:s MÉTHODES 91 

sisto en des usages, qui se transni(>iloiit à travers 1rs 
générations en restanl les nirmes dans leurs formes 
extérieures, mais dont la significalion se perd en se 
dégradant de plus en plus av(?c le temps. Ou encore 
une idée reste longtemps enfouie dans les livres sans 
influence et sans action. Mais qu'elle vienne à pénétrer 
dans un esprit fécond, elle reprend des forces nouvelles. 
Par une sorte de contagion, heureuse ou funeste sui- 
vant le cas, elle s'insinue dans une foule d'autres 
esprits et oriente les volontés dans un sens nouveau. 
C'est une idée perdue dans quelque fragment du 
Pythagoricien Philolaûs, qui inspira à Copernic son 
hypothèse du mouvement de la terre. C'est la Bible, 
vulgarisée par Luther et Calvin, qui provoqua le 
mouvement de la Réforme. Ce sont les républiques 
anciennes qui ont servi de modèle aux politiques de 
la Révolution . 

Une remarque à ce sujet. Lorsqu'un changement 
provient de l'initiative individuelle, il n'appartient à la 
sociologie qu'au moment où il se répand dans la so- 
ciété par imitation ou contrainte. Tant qu'il n'existe 
qu'à l'état d'idée ou de projet dans uneconscience, c'est à 
lapsychologie qu'il appartiendra d'enexpliquerla genè- 
se dans l'esprit suj)érieur. Mais cette, genèse est obs- 
cure, et, si les découvertes du génie ont sans doute 
leurs causes déterminantes, ces causes sont trop nom- 
breuses, trop variées et trop obscures pour être rédui- 
tes en formules. (Par là il se glisse dans l'histoire et 
dans les sciences sociales une part de contingence que 
nous avons reeonnue). 

Mais l'idée lancée, elle se répand dans certains mi- 
lieux favorables à son éclosion, ou au contraire ren- 
contre des obstacles dans d'autres milieux l'éfraclaires. 
Les classes sociales peuvent être comparées aux espè- 
ces vivantes. El, comme celles-ci sont accessibles aux 



02 LES CI.ASSKS SIM.IVLKS 

microb.^s ou parviennent par une immunité naturelle 
ou acquise à repousser leurs attaques, de même, en 
présence d'une nouveauté, les divers groupes sociaux 
se comportent suivant leurs répulsions ou leurs ten- 
dances propres. 

Le problème de dillusion devi» nt alors de nature 
sociologique. Pourquoi, par-ex('m}de, tel acle accompli 
en religion dans un but détermintî s"est-il déj:,radé, a 
perdu sa signification primitive et s'est transformé en 
un symbole obscur et muet ? Soit, pour préciser, l'eau 
bénite que les catholiques touchent du bout des doigts 
à l'entrée des églises et avec laquelle ils font le signi' 
de la croix. Autrefois ce geste passait pour avoir une 
vertu purificatrice. Aujourd'hui c'est un simple acle de 
déférence ou de vague piété; chez beaucoup c'est un 
acte machinal. La cause du changement réside dans 
les prèlres qui, dans leurs instructions, évitent de s'ap- 
pesantir — ainsi qu'ils le faisaient au moyen-âge — sur 
!a présence toujours menaçante du démon. Et ils agis- 
sent ainsi, parce qu'ils savent combien les croyances 
anciennes ont de peine à lutter contre les progrès 
scientifiques. La solution se trouve ainsi dans la con- 
naissance des dispositions actuelles de la classe sacer- 
dotale. De sorte qu'on aboutit, comme précédemment, 
au problème qui consiste à déterminer le type pro- 
pre à une classe. Nous verrons dans une autre partie 
la façon de résoudre le plus correctement possible ce 
problème, dont la solution peut servir de clé à une 
foule de difficultés. 

La résolulion en causes s[)éciales est réalisable par 
voie exjjérimcntah', (juaud ces causes agissent successi- 
vement et que cbacuuc est délerminée par l'action di s 
causes antérieures. Mais b' ikimuI ponrrail-il être n\i\>\ 
dénoui' dans le (huixième cas, celui du concours di s 
causes : cost-à-dire du cas où elles agissent simulta- 
U(;ment pour la productimi d'un seul ell'et? 



LKS MKinoDllS !)'} 

I.es auteurs modernes ont beaucoup insisté sur la 
solidarité qui unit les différentes parties de la sociélé, 
solidarité si grande que 1 une (juelconque reçoit Tin- 
fluence de toutes les autr.s. « Chacun des éléments 
» sociaux, dit A. Comte (1), cessant d'être envisagé d'une 
)) manière absolue et indépendante, doit toujours être 
» conçu comme relatif à tous les autres, avec lesquels 
» une solidarité fondamentale doit sans cesse le com- 
» biner intimement. » De là ces comparaisons si fré- 
(juentes entre les sociétés et les êtres vivants où chaque 
organe est uni avec les autres, dans des corrélations si 
('Iroiles qu'il est lentenu'nt façonné par eux, et que sa 
forme devient ainsi capable de révél(3r la nature el 
les fonctions de tous les autres. 

En supposant que la sociélé soit divisée en ses dif- 
férentes classes considc'n'cs comme autant d'organes 
doués de fonctions spéciales, il faut pour expliquer 
la nature de ces classes, tenir compte dt; toutes les 
influences concourantes que les autres classes ont exer- 
cées sur chacune. — Ainsi pour reprendre l'exemple 
donni' plus haut, linduslrie métallurgique est affectée, 
dans chaque pays et aux diverses époques, par des 
causes nombreuses, et à son tour elle modifie les au- 
tres états sociaux. Les influences qu'elle subit son! 
I" d'ordre matériel : In richesse des minerais, l'abon- 
dance du bois et de la li<juil'.» dans la môme région, 
la facilité des voies de communication... 2° de natu- 
re sociale: la ([ualité des ouvriers, le |)rix de la m;iiu- 
dfriivre, l'organisation du travail, l'habileté des di- 
recteurs ; les ca})ilaux ; l'état des mieurs et de la re- 
ligion ; la fornu' du gouvernement, les lois civiles 
et politi(iues. 3' di- naliiic iuti'rnationale : le libre- 
('changi- ou le [)rotectionnisme, la coucurrence, l'imi- 
tation ou la contrainte à la suile d'une défaite. Com- 

(II Cours (Je Fliilusopliii^ l'osilivc. T. 1\ p. 2'M. 



94 LES CLASSES SOCL\LES 

mont se reconnaître au milieu d'une |)areille com- 
plexité, et distinguer ce qui appartient à chacun de ces 
éléments dans la production de Teftet? — C'est en pro- 
cédant par analyse et en déterminant la loi (jui régit 
chaque genre d'influence, ainsi que cela a lieu en pliy- 
siologie. Aucune difficulté pour les conditions maté- 
rielles : la prospérité sera — toutes choses égales d'ail- 
leurs — d'autant plus grande que les minerais seront 
plus riches, le combustible moins cher et a une plus 
grande proximité. Pour les influences sociales, il 
faut examiner les conditions immédiates de la pro- 
duction : le travail ou mieux les ouvriers ; la direc- 
tion ou les patrons ; les capitaux ou les bailleurs de 
fonds. Car les autres influences ne sefont sentirque par 
l'action qu'elles exercent sur ces agents directs de 
l'industrie métallurgique. Nous sommes conduits de 
nouveau à résoudre ce problème vraiment fondamen- 
tal en sociologie : Comment tracer le [ype d'une classe 
sociale, par exemple, de l'ouvrier, du patron, du capi- 
taliste ? Et comment suivre les modifications de ce 
type d'après l'action exercée par les autres classes? 

Cependant, alors même que ces difficultés seraient 
levées, le problème propre au concours de causes ne 
pourrait être résolu par la méthode expérimentale. 
Par la simple comparaison de cas variés, il semble im- 
possible d'altribuer^avec quidque précision, la part qui 
revient à chaque agent dans la })roduclion de lelfet. Par 
exemple, la décadence de l'industrie métallurgique 
peut être due aux exigences exagérées des ouvriers, à 
l'insuffisance des connaissances techniques chez les 
directeurs, ou à la faiblesse des capitaux employés. Et 
comme toutes ces causes peuvent agir dans les pro- 
portions les plus variées, la régression de l'elTet à ces 
causes est impraticable. 

L'expérience demande alors à (Mre complétée par la 



LES .MÉTHODES *).'> 

déduclion, qui suit une marche inverse. Au lieu de 
partir de Teifet pour aller aux causes productrices, 
le savant part des causes, agents et forces qu'il sup- 
pose engagés dans une action commune pour la réa- 
lisation de l'effet ('tudié; il unit ensuite ces causes et 
les combine de telle sorte que les inlluences inhé- 
rentes à chacune donnent précisément l'effet comme 
résultante. 

Le succès de celte opération est subordonné à cette 
triple condition : 1° que les lois primaires soient exac- 
tes ; 2° que le raisonnement qui les associe soit cor- 
rect ; 3" que le résultat soit contrôlQ par l'expérience. 

Les lois primaires s'obtiennent par l'analyse. Si les 
agents formaient un faisceau indissoluble, les lois qui 
régissent leur activité resteraient toujours probléma- 
tiques. Mais le propre de la science est précisément 
de rivaliser de subtilité avec la nature, et, par des abs- 
tractions aussi habiles que prudentes, d'arriver jusqu'à 
la trame des faits j)our découvrir dans les éléments la 
raison des ensembles. 

C'est en géométrie que cette marche a d'abord été 
suivie, et avec le succès que l'on sait. Ainsi le géo- 
mètre fixe dans une définilion l'idée de la perj)endi- 
culaire, puis il ei étudie la propricHé l'ondanicnlalc, à 
savoir qu'elle est plus courte que les obliques })arlant 
de son sommet et aboutissant à la môme droite. Par- 
tout où il rencontrera des perpendiculaires, il sera 
assuré — sans avoir besoin d'une nouvelle démons- 
tration — de la constance, du rapport une f(jis dt;cou- 
vert. 

La certitude nuilhématique a st'duit beaucou[) d'es- 
prits, ([ui ont été tentés de transporter en sociologie 
les procédés des sciences exactes. xMais ces procédés ne 
lui sont pas a[q)Iicables. Dans les mathématiques, 
chaque réalité — perpendiculaire, oblique, triangle, 



96 LKS c;i.Assi;s sociales 

cercle — a une nature si di-jinie que les rapports entre 
ces diverses réalités donnent naissance à des propo- 
sitions réciproques, propositions qui se présentent 
sous cette forme : Si A est I), il est vrai de dire aussi 
que B est A. Par exemple deux obliques, qui s'écartent 
également du pied de la perpendiculaire, sont égales ; 
et réciproquement, si deux obliques sont égales, elles 
s'écartent également du pied de la perpendiculaire. 
Cette réciprocité des propositions mathématiques 
confère à la démonstration une plus grande souplesse 
sans lui rien enlever de sa rigueur. La forme générale 
du syllogisme est celle-ci : dans la majeure on affirme 
qu'une qualité A est la marqut> dune autre B ; la 
mineure exprime (ju'un être C possède la première 
qualité A, de sorte qu'on peut lui attribuer légitime- 
ment la seconde B. Cette marche dans le syllogisme 
ordinaire ne pourrait être modifiée, sans qu'en même 
temps il fût i)orté atteinte à la rectitude du raisonne- 
ment. Ainsi il serait interdit de tirer une conclusion, 
alors même qu'on aurait reconnu dans l'être C l'exis- 
tence de la qualité B, parce que, en dehors des mathé- 
matiques, les propositions générales ne sont pas ordi- 
nairement des propositions réciproques. Ce serait un 
raisonnement vicieux de dire : Le carbonate de chaux 
donne par la ctialeur un dégagement d'acide carbo- 
ni(jiH) ; l'homme dans la respiration exhale de l'acide 
carbonique, donc il décompose du carbonate de chaux. 
Ce (jui est impossible dans les autres sciences est 
d'usage courant en Géométrie. Soit par exemple une 
j)erpendicnlaire OC abaissée du centre d'une circon- 
férence sur la (^orde A B; on prouve 
ainsi (|u"elle divise la corde en deux 
segments égaux. Majeure : les ol)li- 
(|nes égales s'écartent également du 
^ pied de la })er|)(;ndiculaire ; les ra- 
yons OxVet ()B sont des obliques 




LES MÊTIIODHS 07 

égales (iniiiftiire), donc elles s'rcartent égaleinenl 
dii pied de la perpendiculaire, ce ipii revient à dire 
que les lignes A G et A B sont égales. Mais on 
pourrait suivre aussi cette démonstration : A G est égal 

à la racine carrée de AO- — OG- ou V'r- — OG- ; d'un 

autre côté GB = N^O H- — U G- ou Vr- — G' ; donc 
G B est égal à A G. Gette forme de démonstration est si 
usuelle, surtout en algèbre, et en môme temps si 
rigoureuse et si évidente quelle a été érigée en 
l'axiome suivant: deux ([nantîtes égales à une même 
troisième sont égales entre elles : A = B, G = B, donc 
G = A. 

L'erreur des auteurs qui se sont eTforcés de trans- 
porter la méthode mathématique dans les sciences so- 
ciales tient a une double illusion. La première — qui a 
été signalée plus haut — vient iTune généralisation 
portée à l'excès, généralisation si excessive que, sous 
prétexte d'une plus grande précision, on appauvrit la 
nature de l'homme, on la dépouille de la multiplicité 
de ses attributs et on la réduit vraiment à l'état de 
fantôme, sans vie et sans réaliti'. — I^a seconde illu- 
sion consiste à considérer l'activité humaine comme 
étant exclusivement déterminée par un motif. Pour 
Ilobbes, c'est la peur qui partout et dans toutes h s 
circ(jnstances dirige la conduite, (it pour Bentham, c'est 
l'intérêt. Mais quel que soit ce motif unique, le 
sophisme est le môme. Les démonsiralions jjrenncnt 
une apparente rigueur, mais cela aux dépens de la 
vérité. Gar le propre non seulement des hommes ou 
des animaux mais de tous les èlres réels est de mani- 
fester IfMir acliviti'', d'une façon variée suivant le genre 
d'inilueuces qu'ils subissent. Ge ne sont pas des essen- 
ces absolues, fixes et immobiles comme les figures de 
géométrie. La per[)i'n(liculair(ï est toujours une droite, 
(jui [)ar sa rencontre avec une autre forme deux angles 

•3 



98 LES CLASSES SOCL\LES 

droits, et elle ne pourrait perdre cette propriété sans 
être en même temps détruite. Cette rigidité n'existe ni 
en physique, ni en biologie, ni dans les sciences socia- 
les. Ainsi le fer se dilate par la chaleur, il s'oxyde à 
l'humidité, il s'aimante sous l'action d'un courant, il 
se transforme en fonte ou en acier par son union avec 
de petites quantités de carbone et de silicium ; le phos- 
phore le rend cassant à froid, le soufre et l'arsenic 
lui donnent la propriété de casser à chaud.... Un orga- 
nisme est le siège de propriétés 1res diverses. Par ses 
racines une plante emprunte au sol de l'eau, de l'am- 
moniaque et des sels ; la chlorophylle des feuilles, sous 
l'influence de la radiation solaire, décompose l'acide 
carbonique emprunté à l'atmosphère et fixe le car- 
bone dans les tissus ; la fleur, à la lumière comme à 
l'obscurité, absorbe de l'oxygène et élimine l'acide car- 
bonique qui résulte d'une combustion lente des com- 
posés organiques. — L'animal n'est pas seulement 
doué des fonctions végétatives, mais il a des sensa- 
tions, des désirs, de la mi'moire ; il se meut dans l'es- 
pace et agit, poussé par la faim ou la soif, attiré par le 
plaisir, retenu par l'idée d'une souffrance, emporté par 
la peur ; il varie avec l'ège, d'après ses habitudes et 
d'après son genre de vie domestique ou sauvage. — 
Pour l'homme, la variété de ses actions est encore plus 
graude,et tour à tour les motifs les plus divers domi- 
nent sa conduite. Un mendiant a pour préoccupation 
exclusive de satisfaire les besoins les plus urgents : 
obtenir des aliments grossiers, se défendre du froid, 
trouver un gîte, éviter les maladies. Le nobh; Hidalgo 
supporte stoïquement la misère et s'impose sans 
regret les plus dures privations, heureux pourvu qu'il 
fasse illusion sur son indigence. Le soldat, fier de sa 
force et do son courage, n'hésite pas à aflronter le 
danger ; devant le péril la femme pleure et prie. Le 



LlvS MÉTHODES 99 

commerçant songe continuellement aux moyens de 
multiplier ses gains ; le vrai moine abandonne ses ri- 
chesses, vit de racines, se mortifie, et, persuadé de la 
vanité des œuvres humaines, il arrose le bâton dessé- 
ché qu'il a planté dans le sol. Les Quakers visent sur- 
tout à l'indépendance ; les Jésuites passent pour avoir 
l'amour du pouvoir: dédaigneux de la réputation per- 
sonnelle, ils sont satisfaits, pourvu que leur Ordre 
triomphe et qu'ils parviennent à soumettre les autres 
classes, en les pliant à leurs idées et à leurs desseins. 
Le savant s'attache à la vérité ; sa grande ambition 
est d'accroître de quelque parcelle le domaine scienti- 
fique. L'industriel ne s'intéresse qu'aux applications 
pratiques de la science, et l'artiste, atlirépar la beauté, 
en poursuit partout la réalisation se faisant créateur 
des belles formes, des harmonies et des émotions es- 
thétiques. Voilà bien des motifs différents ! Et il n'est 
pas étonnant que les auteurs, qui pour suivre la mé- 
thode géométrique ont méconnu cette variété, 
soient arrivés à des conclusions inacceptables. 

Si la déduction est possible dans les sciences socia- 
les, ce n'est donc que sous la forme qu'elle prend 
dans les sciences de la nature. Or pour arriver aux 
lois primaires en physlcjne et en biologie, il faut étu- 
dier S('par('ment les dilT('r(Mites propriétés des corps, la 
pesanteur, la clialeur, l'cUectrieité, le magnétisme, et, 
(juand il s'agit des organismes, résoudre ces ensembles 
en leurs parties composantes. L'opération consiste 
alors à isoler chaque élément, .à déterminer sa nature 
et à découvrir son action propre. Ainsi dans un être 
vivant, on étudie chaque api)areil, c'est-à-dire l'en- 
semble des parties qui exécutent de concert une fonc- 
tion ; puis, (h'coniposant à leur tour ces appareils, on 
s'attache à la connaissance des différents organes ; en- 
fin, l'analyse étant encore poussée plus loin, on arrive 



100 LES CLASSES SOCIALES 

aux divers ordres de tissus, qui ont cliacun une forme 
propre et sont le siège d'une activité spe'ciale. 

C'est donc par l'analyse, et par une analyse poussée 
jusqu'aux éléments vrais de la Société, que le savant 
parviendra à résoudre la première difficulté relative 
au problème de la déduction : découverte des lois 
primaires. 

11 semble que jusqu'à présent celte analyse ait été 
faite sans méthode et sans une conscience bien nette 
de la valeur insuffisante des prémisses. — Les Anthro- 
pologistes se sont occupés surtout de rattacher à la 
Race ou à un ensemble de caractères physiques déter- 
minés les tendances de la sensibilité, les aptitudes 
intellectuelles, les (jualités du caractère et les dispo- 
sitions actives. Mais ils ne tiennent pas compte des 
influences modificatrices, comme le milieu, l'éducation 
et surtout le genre de vie ; ils méconnaissent la grande 
plasticité de l'esprit humain, et ils arrivent à des 
conclusions trop absolues, conclusions qui sont le plus 
souvent en pleine contradiction avec la réalité. — Les 
Economistes ont fait tout graviter autour de l'intérèl, 
soumettant toute l'activité humaine à cette loi unique 
et dominatrice : la loi de l'offre et de la demande. 
Mais c'est composer une société exclusivement de 
marchands et méconnaître les motifs d'ordre étranger 
h rinlérét,qui règlent la conduite propre de beaucoup 
d'autres classes sociales. — Taine a eu le mérite de 
ne pas réduire — sous prétexte de sinî})licité et de 
rigueur — toutes les sources d'activité à une seule, 
et, dans ses explications des })hénomènes sociaux, il 
fait entrer en ligne de compte trois facteurs : la race, 
le milieu et le moment. Cette analyse, déjà plus com- 
plète, appliquée à la littérature, à l'art et aux sociétés 
sert de fil directeur au milieu de la multiplicité 
iulinie des j)b('noniènes à étudier; elle permet de tracer 



LES MÉTHODES 101 

les lignes générales et de mellro en lumirre des cartic- 
tères saillants. Mais elle a le tort de ne pas serrer la 
réalité d'assez près, condamnée à la rigidité systéma- 
tique par la notion de race, que Taine considérait 
faussement comme une entité absolue et immuable. 
Les deux autres notions, le milieu et le moment, 
présentent un plus grand intérêt scientifique, à cette 
condition de les décomposer nettement en leurs clé- 
ments et de montrer le rôle de chacun d'eux. C'est 
d'ailirurs dans cette voie analylique que Taine s'était 
engagi' de plus en plus — ainsi qu'on l'a montré par 
une citation caractéristique empruntée à ses Dn-îiiers 
Essais de Critique et d Histoire (1). 

Quels sont pour nous les principes fondamentaux 
de l'analyse destinée à fournir les lois primaires ? Il 
faut: 1° décomposer la Société en ses différentes classes ; 
2'^étudierles tendance caractéristiques de chaque clas- 
se, tendances déterminées par ses i)esoins, ses désirs, ses 
sentiments, ses connaissances, ses idées, ses moyens d'ac- 
tion propres (coniine la force, la puissance mystique ou 
la contrainte légale) et enfin par ses habitudes et ses tra- 
ditions ; 3° étudier les diverses i-ifluences capables de 
modifier ces tendances, influences qui naissent de l'ac- 
tion des autres classes — comme le gouvernement, 
la puissance religieuse, les classes rivales, hostiles, 
supérieures ou subordonnées ; puis des choses — 
comme le milieu naturel avec sa faune, sa tlorc, ses 
mines, ses rivages, la richesse ou la pauvreté de son 
sol ; et comme le milieu modifié par l'industrie humai- 
ne avec tout l'ensemble des produits accumulés depuis 
des époques très reculées. Ces produits ont une im- 
portance très considérable, puisqu'ils comprennent l'a- 
ménagement du sol, la i'iibi'ication des outils et des 
machines, les fortifications et les travaux d(» (h'fensi'. 

(I) V. Suprà p. 6!». 



102 LES CLASSES SOCIALES 

rétablissement des routes, canaux et chemins de fer ; 
la réserve des métaux précieux qui servent de mon- 
naie ; les livres oii sont consignées les œuvres scienti- 
fiques, historiques et littéraires ; les collections de 
tableaux et de statues ; les traditions religieuses et les 
recueils de lois. 

4° A ces influences il faudrait encore ajouter celles 
qui proviennent des relations avec les autres peuples. 

Mais on comprend que ces influences n'ont pas tou- 
tes la même valeur et que, suivant les cas, beaucoup 
seraient négligeables, parce que leur action serait trop 
incertaine ou trop faible. 11 iaut surtout s'attacher au 
point central qui est la notion de classe. Quant aux 
autres intluences, elles ressemblent parfois à ces cer- 
cles formés sur l'eau par la chute d'une pierre, cer- 
cles qui vont sans cesse en s'élargissant et qui finis- 
sent par une ride imperceptible. 

Quand les lois primaires sont découvertes, il faut 
les unir par le raisonnenn-nt, de fa(^on que leur résul- 
tante corresponde à la réalité étudiée. 

Cela n'est possible qu'à la condition que chacune des 
lois élémentaires se comporte dans cette union comme 
si elle était seule, c'est-à-dire que chaque cause pro- 
duise son effet d'une façon indépendante. En un mot, 
suivant le langage usité, il faut qu'il y ait non syn- 
thèse chimique, mais simple composition des causes. 
Dans le cas de synthèsi} chimique, la déduction est 
inapplicable, parce que dans l'effet total n'apparaît pas 
la ])art d'effet qui revient aux corps composants. xVinsi, 
quand le chimiste combine l'oxygène et l'hydrogène 
sous l'influence de l'étincelle électrique, il constate le 
résultat, mais il se trouvait incapable de le prédire 
par la seule considération des corps simples 
et de la nature de l'agent. — La Mécanique se prête le 
mieux à la déduction parce que les forces productrices 



LES MÉTHODES i 03 

du mouvement conservent toujours leur action propre, 
de sorte que la résultante est la somme algébrique 
de tous les mouvements simples. Dans sa révolution 
autour du Soleil, la Terre décrit une courbe elliptique 
dont tous les points sont — pour chaque unité de 
temps — déterminés par le concours des deux forces 
tangentielle et attractive, comme ils le seraient par 
l'action séparée et successive de ces deux forces. La 
réflexion dans les miroirs spliériques est un autre 
exemple de composition des causes. Si l'on connaît ces 
lois élémentaires: l^que l'angle d'incidence est égala 
l'angle de réflexion ; 2° que la réflexion se fait dans 
le plan formé par le rayon incident et la normale ; 3» 
que chaque point de la sphère peut être considéré 
comme une petite surface dont la normale passe par 
le centre ; si d'un autre côté on suppose que les rayons 
lumineux sont parallèles à l'axe du miroir, on pourra 
en conclure qu'ils viendront tous se concentrer en un 
point, le foyer ; point situé environ au milieu de la 
ligne qui joint le sommet du miroir h son centre. En 
Biologie, la composition des causes trouve aussi sa 
place; et, à mesure que les lois élémentaires sont mieux 
connues, la prévision d'effets combinés devient plus 
certaine. Pourquoi, par exemple, les différentes par- 
ties du corps humain sont-elles à une température plus 
élevée que le milieu ambiant ? On pourrait l'expli- 
quer par le concours des causes suivantes : 1° combi- 
naison de l'oxygène avec le carbone et l'hydrogène du 
sang ; 2° circulation sanguine due aux mouvements de 
diastole et de systole du cœur, h la tunique élastique 
des artères et aux valvules di's veines. 

Ce qui est possible dans les sciences de la nature, 
est-il réalisable dans les sciences sociales? — II sem- 
ble qu'à cette question on puisse faire une réponse 
affirmative. Soit ce problème social à résoudre : Quel- 
les sont les causes des grèves ouvrières ? 



104 LES CLASSES SOCIALES 

La grève est une délermination eolleclive de sus- 
pendre le travail et de maintenir ce chômage volon- 
taire, tant que le patron ne consent pas aux réformes 
demandées. Voici lensemble des conditions dont la 
réunion semble nécessaire à la production de ce trou- 
ble économique. 

1" L'imitation. De même que les individus sont por- 
tés à imiter leurs semblables, les collectivités de même 
nature ont une tendance à se copier. Plus un fait est 
fréquent, plus il a de chances de se répéter. La réali- 
té en effet frappe vivement l'esprit; et, quand les exem- 
ples sont multipliés, elle donne à l'idée plus de pro- 
fondeur et de force. Cest une autre loi de l'esprit que 
l'idée s'accompagne d'une tendance à sa propre réali- 
sation, et que cette tendance est en raison directe de 
la force de l'idée. 

2 ' Le caractère ouvrier. Le caractère c'est la façon 
de comprendre les choses, de sentir et de vouloir. 
Aux époques de grève, les ouvriers des ateliers et des 
usines sont persuadés qu'ils sont victimes de l'exploi- 
tation patronale. Le sentiment des injustices subies 
et de leurs sonll'rances est rendu plus aigu : a) par le 
contraste de leur situation misérable avec l'opulence 
du chef de l'entreprise ;b) parla peinture de leurs maux, 
peinture faite avec force et habileté dans les réunions 
publiques ou secrètes soit par des camarades, soit par 
desorateurs amis et influents ; c) par lalecture des jour- 
naux et des brochures. Quand le mal est vivement 
senti, il conduit naturellement à rechercher les mo- 
yens les plus propres à l'adoucir. C'est ici que Limi- 
tation joue son l'ùle en suggérant le moyen le plus 
souvent employé, la grève, (\u\ a souvent réussi à 
améliorer le sort des travailleurs et à punir les pa- 
trons en menaeant la prospérité de leur industrie, et 
(|ui présente ainsi un double avantage : son bien et le 



LKS Mi':iiioi)i:s -105 

mal de l'ennemi. — Au point Je vue de la volunli-, 
l'ouvrier qui travaille en compaii'nie de heaucoup d'au- 
tres contracte un esprit de solidarité, qui lui enlève en 
partie la maîtrise de soi. 11 devient imprévoyant, im- 
pulsif, aveugle, quand il se trouve au milieu de ses 
camarades. C'est l'effet de la loi de coiitac/ion dans /es 
fou/es : la passion dont les signes apparaissent de tou- 
tes parts fait irruption dans chacun, et, par une sorte 
d'accumulation réciproque, s'amplifie, s'exagère et de- 
vient, même chez les plus paisihles, capahle des plus 
grandes violences. — Quand la lutte est engagée, il 
la soutient avec courage, parce qu'il a l'habitude des 
privations et que son honneur — tel qu'il est com- 
pris dans les milieux ouvriers — lui interdit de céder. 

3" Rôle de la ftmme et des enfants. — Les femmes, 
qui participent aux travaux des hommes et qui ont 
l'occasion de s'assembler, partagent les passions des 
grévistes et même sont entraînées à de plus grandes 
violences. — Au contraire, les femmes qui vivent 
seules dans leur intérieur, occupées aux soins du mé- 
nage, sont pacifiques : ce sont elles qui dans la grève 
récente des facteurs ont ét(î les agents les plus efficaces 
du rétablissement de l'ordre. 

Voilà les causes intimes, celles qui viennent de la 
nature même de l'ouvrier et de son genre de vie. Mais 
à ces causes, il faut en ajouter d'autres (jui sont plus 
extérieures. 

4" Les facilités ou les obstacles des lois. — Depuis 
(jue les coalitions ouvrières et les syndicats sont auto- 
risés, les grèves sont devenues un fait commun et 
presque journalier. 

5° Les inlluences favorables ou hostiles des autres 
classes. — Les prêtres, privés maintenant d'autorilé', 
ont peu ou plutôt pas d'action sur les décisions des 
ouvriers. Les députés, journalistes et économistes 



1 OG LES CLASSES SOCIALES 

libertaires pre'coiiisent la grève et favorisent ainsi son 
éclosion fréquente. Les classes, dont les inte'rêts sont 
lésés, sont au contraire disposées à la résistance : les 
patrons, les entrepreneurs, les chefs d'industrie s'unis- 
sent entre eux et forment des syndicats de défense. 

6° L'occasion. — Enfin toutes ces influences réunies 
ne sont pas suffisantes pour déterminer l'acte de 
révolte, mais elles ont besoin de se compléter par 
quelque circonstance additionnelle qui augmente l'irri- 
tation générale et provoque la rupture. Cette cause 
tient à quelque événement particulier, comme le renvoi 
injuste d'un ouvrier, la rigueur excessive d'un contre- 
maître, une baisse de salaires, l'arrivée de meneurs 
ardents et habiles. Mais — ainsi qu'on Ta déjà dit — 
ces événements particuliers échappent, par b^ur nature 
même, à la prévision scientifique. Ils constituent par 
leur contingence un élément réfractaire à la science 
qu'il ne faut pas hésiter à reconnaître. 

Voilà la première partie du raisonnement déductif. 
Mais le raisonnement pur, alors même qu'il paraît 
s'appuyer sur des vérités certaines, est exposé trop 
souvent à l'erreur pour qu'on puisse s'y fier exacte- 
ment. 11 demande à être contrôlé par l'observation des 
faits. Dans son roman de Germinal, M. Zola s'est arrêté 
au premier stade du raisonnement et n'a donné, comme 
causes de la grève, que des conceptions ou des hypo- 
thèses qui n'ont pas subi suffisamment l'épreuve de 
l'expérience. L'avantage de cette étude est de présenter 
une sorte de schème de la vie des mineurs et de mettre 
en présence et en action — dans une peinture vivante 
— tous les ('léments qui concourent ensemble à la 
production d'un état ou d'une crise. Un autre avantage 
est de mettre en relief les côtés moraux et les influen- 
ces psychiques, choses qui échappent aux prises de la 
statisti(iue et qui ne tombent pas sous les mesures 



LES MÉTHODES 107 

positives. Par contre, rimperfection de cette méthode 
est que la base du raisonnement est hypothétique et 
qu'en outre l'exposition reste trop particulière. A 
l'imitation des sciences de la nature, il convient donc 
de multiplier les observations afin 1° de s'assurer de 
la rectitude des lois primaires ; 2° de rectifier le rai- 
sonnement en l'amenant à correspondre exactement 
à la réalité. 

Résume. — Avant de poursuivre, il est bon de jeter 
un coup d'œil en arrière et d'embrasser, dans une vue 
d'ensemble, les différents points acquis. Rien de plus 
utile que ces (c revues générales » comme les appelait 
Descartes, revues qui permettent, en « dénombrant » 
exactement les difficultés, d'éliminer celles qui ont été 
levées pour appliquer toutes ses forces à la solution 
des autres. Voici donc quelle a été notre marche. 

Dans toute étude, le premier soin doit être de fixer 
Yobjet de la recherche, c'est-à-dire la matière que la 
science doit élaborer de façon à la plier aux exigences 
de l'esprit, mais sans que les modifications altèrent 
trop la réalité et donnent des conceptions ou des 
lois inapplicables. 11 ne s'agit pas de construire 
une société utopique où les hommes sont tous pourvus 
de qualités qui appartiennent à peine à une élite : c'est 
là un roman ou tout au plus une u'uvre qui n'a que 
les apparences de la science. — 11 ne s'agit pas non 
plus de poursuivre ces fantômes insaisissables qu'on 
décore de noms pompeux, comme « l'ànie des peuples 
et le génie des nations ». — Les études sur les races 
humaines ont un aspect plus scientifique ; mais les 
relations, que des anthropologistesont chcrciié à établir 
entre les caractèn.'s physi(jues et les caractères moraux, 
ne sont souvent (jue des coïncidences sujettes à trop 
d'exceptions pour être érigées en lois. — Quant à 
la stabilité des caractères moraux qui sert de fonde- 



108 LES CLASSES SOCIALES 

mont à la théorie de Taine^ elle n'est ni aussi forte ni 
aussi répandue dans un peuple que l'éminent philo- 
sophe l'a soutenu. — Entin les discussions sur l'essence 
des sociétés, sur Ihyperorganisme de Schœffle ou le 
Grand Etre de Comte ont pour moindre défaut d'être 
superflues. La seule chose qui importe, parce que seule 
elle semble fournir une base solide à la science, ce 
sont les faits, les événements réels dont les sociétés 
sont le théâtre continuel. 

Mais ici de grandes difficultés se présentent et c'est 
la possibilité même d'une science sociale qui est mise 
en question. D'abord le savant — qui ne dispose pas 
de l'expérimentation — ne peut produire des faits so- 
ciaux, dans les conditions les plus favorables pour 
démasquer la nature, le nombre et l'intensité des cau- 
ses qui les déterminent. 11 est réduit à l'observation et 
même, en tout ce qui concerne les faits éloignés soit 
dans le temps soit dans l'espace — c'est-à-dire pour la 
majeure partie de son étude — il doit se bornera l'ob- 
servation indirecte, aux témoignages des historiens. 
Mais supposons les faits recueillis en nombre suffi- 
sant, le plus grand obstacle n'est pas surmonté, car 
l'érudition n'est pas la science. Loin de là, l'accumu- 
lation des documents historiques menace de devenir 
un inextricable fatras, si les généralisations scientifi- 
ques n'y introduisent de l'ordre et n'y jettent de la 
lumière. La question capitale revient donc plus pres- 
sante que jamais : existe-t-il vraiment des lois qui en- 
chaînent les faits sociaux suivant des rapports constants 
de coexistence et de succession ? Les apparences sont 
tout d'abord contraires. Controverses incessantes, 
oppositions radicales, contradictions formelles, voilà 
et' qui frappe les yeux et qui incline non les moins 
siiges au scepticisme. « Savoir c'est prévoir », et les 
]dus lins politiques, quand il se mêlent de prophétiser, 



Li:S MKTHODKS 101) 

reçoivent des événeineiils les démentis les plus indis- 
cutables. Ces luttes de doctrines et ces fausses prévi- 
sions prouvent évidemment que la science n'est pas 
encore faite, elles ne prouvent pas qu'elle n'est pas faisa- 
ble. Toute science à ses débuts doit traverser cet état 
chaotique, et il ne faut pas espérer que la science so- 
ciale — la plus importante mais la plus difficile de 
toutes — fasse exception à cette règle. Mais on insist" ; 
et, pour prouver que la vie sociale ne peut être empri- 
sonnée dans de rigides formules, on s'appuie sur la 
liberté humaine, liberté absolument réfractaiie 
à la constance des lois, c'est-à-dire à la part de néces- 
sité qui s'y trouve impliquée. Nier la liberté et se ré- 
clamer du déterminisme universel, qui régit le monde 
moral non moins que le mondé physique, ne serait 
pas sortir d'embarras. Car les conditions qui détermi- 
nent la conduite individuelle dans les circonstances 
variées de la vie sont si multiples, et parfois si déli- 
cates et si subtiles que leur dénombrement exact serait 
le plus souvent impraticable. De plus, fùl-il possible., 
cette connaissance serait de peu d'utilité. Car suivant 
les personnes, les temps, les sociétés et les circons- 
tances, les motifs de la conduite sont si divers qu'ils 
ne sauraient être réduits à un petit nombre de lois 
générales. (Jnc ressource se présente encore et plusieurs 
savants n'ont pas hésité à s'en servir: c'est de nier 
l'inlIniMice des grands hommes ou simplement des in- 
dividualités marcjuanles sur la marche do la socié-ti'. 
Les hantes personnalités ressemlderaient aux aiguilles 
d'une h()rl()g(> qui mar«jue l'iifure snr le cadran : elles 
n'impriment pas le mouvement, mais le reçoivent de 
h^rces qui résident dans les masses populaires. Mal- 
gré toutes les dépenses d'esprit faites pour la défen- 
dre, cette thèse est inadmissible. Dire — pour ne citer 
qu'un exemple — que Napoh'on n'est pour rien dans 



110 LES CLASSES SOCIALES 

les victoires de la RopuMiqiie et de TEmpire et 
qu'elles auraient été aussi bien reniporte'es sans lui semble 
une proposition si contraire à la réalité, qu'elle cons- 
titue à elle seule une erreur capable do déconsidérer 
tout le système. Il faut donc reconnaître qu'il y a — 
sinon en fait, du moins pour nous an point de vue de 
la connaissance — une [>art de contingence. Ni la con- 
duite des individus, ni la destinée des sociétés, ni 
l'Humanité ne se prêtent à des prévisions certaines ; et, 
par siiitis elles se refusent à entrer dans le domaine 
scientifique. 

Que reste-t-il donc comme matière propre à la scien- 
ce? Nous avons répondu : les Cla<:ses sociales. Ces dif- 
férents groupes composent la société et comprennent, 
chacun, tous les individus qui — sauf de légers écarts 
dont il est permis par l'abstraction de ne pas tenir 
compte — ont reçu la même éducation, se sont déve- 
loppés dans des milieux semblables, mènent le même 
genre de vie, contractent les mêmes habitudes, pren- 
nent des façons analogues de sentir et de penser, et se 
comportent de même dans des circonstances sembla- 
bles. Ici nous sommes sur un terrain solide, où l'on 
peut dans ses investigations poursuivre autre chose 
que des eiitit's métaphysiques. De plus la liberté cesse 
d'être un obstacle. Car si les hautes personnalités sui- 
vent des voies nouvelles, la masse est routinière ; et, 
quand les individus ordinaires sont soumis à la pres- 
sion des mêmes événements et circonstances, ils re- 
çoivent une empreinte commune. C'est cette em})rein- 
te commune qu'il s'agit de dégager dans chaque classe 
pour la création du Ti/pe propre à la caractériser. 

On évite ainsi la vague généralité oiî se complaît la 
psychologie de l'homme abstrait, psychologie dont le 
défaut est — pour vouloir s'appliquer à toute l'huma- 
nité, hommes, femmes, vieillards, enfants, civilisés, 



Li;s MÉTnoDi:;s lit 

sauvages, modernes et anciens — de ne pouvoir s'ap- 
pliquer précisf^ment à personne. 

Le type d'une classe n'est pas invariable. Et cela se 
comprend. Puisque les types sont en partie le produit 
du genre de vie et des circonstances, les traits du 
caractère persisteront à travers les âges et les sociétés, 
tant que le milieu et l'activité resteront identiques. 
Au contraire, des modifications importantes dans le 
milieu feront sentir leur contre-coup dans la physio- 
nomie morale ou même physique du type. — Une 
comparaison entre les types de même nature permet- 
tra d'établir des rapports de subordination entre les 
différents caractères réunis dans la notion générale; et, 
comme en histoire naturelle, on accordera la préé- 
minence aux caractères plus constants et plus généraux. 

Puis les classes agissent les unes sur les autres, 
elles exercent des influences modificatrices et sont à 
leur tour le siège de réactions. Lorsque les traits pro- 
pres à chaque classe sont nettement déterminés 
dans une notion générale et, en quelque sorte, concré- 
tisés dans un Type, il devient possible de constater en- 
tre elles des rapports définis qui sont les vraies lois 
sociales. — On entrevoit môme la possibililé d'aller 
plus loin. Lorsque l'anatomie des sociétés auraété fai- 
te avec un degré suffisant d'exactitude ; lorsque les or- 
ganes, leurs fonctions propres et leurs relations mu- 
tuelles seront connues avec la précision obtenue dans 
les sciences de la nature, la science sociale sera sans 
doute en mesure de classer les sociétés elles-mêmes, et 
d'étudier avec des chances sérieuses de succès leurs 
actions et réactions mutuelles. En un mot, elle pourra 
procéder suivant l'ordie de complexité croissante, el, 
après avoir étudié les classes qui sont les éléments 
simples des sociétés, elle abordera l'étude do ces grou- 
pes complexes que sont les sociétés. C'est la marche 



112 LES CLASSES SOCL\LES 

suivie en Chimie, où lélude des composés organiques 
ne vient qu'en dernier lieu et ne peut aboutir qu'après 
une connaissance précise des corps simples. 

On arrive à des conclusions semblables, si l'on exa- 
mine les difficultés soulevt'cs par les logiciens et en 
particulier par St. Mill. Suivant l'auteur anglais, les 
méthodes, pratiquées avec tant de succès dans les scien- 
ces de la nature, sont toutes impraticables en Sociolo- 
gie. — D'abord ces impossibilités, qu'on établit à priori 
et qu'on prétend absolues, disparaissent souvent 
avec le temps et à l'aide de conceptions nouvelles. — 
En fait, les objections de St. Mill n'ont point paru in- 
surmontables. Toutes les difficultés qu'il accumule 
tiennent au fond a cette fausse idée de l'unité d'un 
peuple, unité qui ne comporterait aucune division et 
qui, si elle était réelle, empêcherait en effet le savant 
de former des notions précises et d'établir des lois ri- 
iïoureuses. 

Ces difficultés s'évaiiouissrnt, dès qu'on résout les 
Nations en leurs éléments : les Classes sociales. 



CHAPITHK lY 



LA MKTHODE 



A. Psychologie i/es C/asses sociales 

Le point central, auquel nous ramènent sans cesse 
les avenues les plus diverses, est donc toujours le 
même. 

Par suite, maintenant que la route est déblayée, 
c'est de ce côté qu'il faut tourner notre attention et 
nos efforts, en inaugurant la vraie méthode qui nous 
semble devoir être essentiellement de nature psycholo- 
i;ique. En effet, les faits sociaux sont le produit dr 
l'aclivité des classes sociales ; cette activité se résout 
en forces élémentaires développées par les membres 
du g'roupe ; ces unités — grâce à l'abstraction qui est 
une nécessité scientifique — peuvent être considérées 
comme des expressions identiques d'un type commun ; 
et enlin le type est caract(''risé par un ensemble de 
tendances, d'idées, de croyancc^s et d'habiludes sans 
cesse fortifiées par legenre de vie, ce genre de vieélanl 
en grande partie réglé j)ar la nature des occupations. 

Notre objet n'est point d<i faire cette psychologie, 
mais d'indiquer la méthode à employer pour accom- 
])lir correctement ce travail 

La première condition est de resserrer l'étude dans 
les limites les plus ('troites. La psychologie, dont il 
s'agit ici, doit renoncer à l'ambitieuse prétention de 
pénétrer jusqu'à l'àme, substance métaphysique, puis- 



Mi LES CLASSES SOCIALES 

que (le l'aveu ge'néral cette substance échappe à tous 
les moyens de connaître empruntés à la raison, ou 
du moins que les différences entre les esprits — qui 
cependant sont réelles — sont absolument insaisissa- 
bles dans ce substratum immatériel, alors même 
qu'on n'élèverait aucun doute sur son existence. A 
l'extrémité opposée, cette psychologie ne doit pas 
tomber non plus dans le pur phénoménisme, oîi le 
moi se résout en une série d'états passagers et chan- 
geants, un moi sans consistance et par suite dénué 
véritablement d'être, puisqu'il ne serait qu'une pous- 
sière de phénomènes indépendants, voltigeant dans la 
conscience comme des grains de poussière dans un 
rayon de soleil. L'étude psychologique, s'efforçant de 
se tenir également éloignée d'une métaphysique aven- 
tureuse et d'un empirisme trop réservé et presque 
sceptique, s'attachera à la connaissance dps Persoruia- 
litcs durabJeî^^ telles qu'elles se produisent réellement 
dans les milieux sociaux ; personnalités constituées 
par des manières propres de sentir, de penser et d'agir: 
en un mot par un ensemble de facultés. Ces facultés 
ne sont pas un retour aux forces occultes et à des pou- 
voirs mystérieux. Elles sont simplement l'expression 
de ce fait évident ; c'est que l'homme dans son être 
tout entier n'est pas une nature immuable dans son 
fond et prédestinée par la fatalité à un genre de con- 
duite déterminé, mais qu'il est une résultante de 
tendances héréditaires léguées avec la vie et aussi, et 
surtout, de dispositions acquises. 

Empruntons donc à la psychologie générale ces deux 
lois, sauf à ne les considérer que comme des hypo- 
thèses qui devront être confirmées par les recherches 
ultérieures. 

1° ]j>i de plasticité ou de changement. — La vieille 
comparaison de l'enfance, assimilée à une argile capable 



L\ MKTIKiDi: I 1.') 

de prendre toutes les formes et de recevoir toutes les 
empreintes, n"a par sa banalité rien perdu de sa jus- 
tesse. L'homme^ suivant le milieu dans lequel il s'est 
développé et oii il évolue, prend des habitudes physi- 
ques, intellectuelles et morales profondément diOé- 
rentes. C'est précisément dans cette possibilité de 
changement, dans cette malléabilité de la nature 
humaine que l'éducation, l'enseignement et les recom- 
mandations morales trouvent leur raison d'être. 

2- La seconde loi — opposée à celle-ci — est la loi 
de stabilité due à la puissance de l'habitude, envisagée 
sous son double aspect passif et actif. Les impressions 
venues du dehors en se répétant accumulent leurs 
etîets. Elles produisent dans l'organisme et dans Lélat 
mental des dispositions permanentes, une sorte d'équi- 
libre entre l'excitation étrangère et la réaction interne; 
équilibre qui émousse le plaisir et la douleur et tend 
à supprimer la conscience, mais qui d'un autre côté 
fortifie les tendances inconscientes de la sensibilité, 
d'autant plus puissantes qu'elles échappent au contrôle 
de l'esprit et revêtent ainsi h'S caractères de l'instinct. 
Ouant ù l'activité, elle s'accroît par l'exercice même. 
Toute fonction, qu'elle soit physiologique ou intellec- 
tuelle, attire à son profit les réserves d'énergie ; elle 
se développe tandis que s'affaiblissent toutes celles qui 
n'ont pas l'occasion de s'exercer, de sorte que l'intel- 
ligence et la volonté prennent une forme de plus en 
plus déterminée et lixe. 

Inutile d'ailleurs d'insister plus longuement sur ces 
lois bien connues. Voyons plutôt la méthode à suivre 
pour détei'inincr les connexions psychiques propres à 
tous les individus d'un groupe, et dont l'ensemble 
constitue le type social. 

Les psychologues de notre époque semblent d'accord 
pour proclamer l'insuflisance de la méthode subjective. 



H6 LES Cr.ASSES SOCIALES 

Et cependant, c'est toujours cette me'thode qui se glisse 
au milieu des recherches sociales et parvient à domi- 
ner, à l'insu et quelquefois contrairement à la volontr 
des savants. Ils ressemblent ainsi à un zoologiste qui 
aurait la prétention de connaître toutes les espèces de 
mammifères, en bornant son étude à une seule de ces 
espèces. De là viennent les erreurs des utopistes réfor- 
mateurs, qui prêtent généreusement aux classes infé- 
rieures de la société la délicatesse de sentiment, 
la fermeté de jugement et la force de volonté qui leur 
appartiennent ou qui sont l'apanage d'une élite. 

La méthode objective doit complètement prévaloir. 
L'observation directe, attentive, scrupuleuse de cha- 
que classe permettra seule de définir les caractères 
moraux propres à chacune d'elles ; caractères qui doi- 
vent fournir la raison des faits sociaux, et dont la con- 
naissance exacte aura clianco de débrouiller l'amon- 
cellement grandissant et de plus en plus inextricable 
des événements historiques. 

Mais, objecte-t-on, les sentiments, les idées et en 
général tous les états de conscience étrangers se refu- 
sent à l'observation directe. — C'est là une difficulté, 
non un obstacle insurmontable. Les hommes ne sont 
pas muets; et si, quand leur intérêt les y porte, ils se 
servent de la parole pour déguiser leur pensée, sou- 
vent ils sont enclins aux confidences, et, de vive voix 
ou dans des écrits, révèlent leurs sentiments intimes. 
C'est surtout entre gens de même condition que, dans 
la liberté des entretiens et des correspondances, ils se 
communiquent leurs désirs. Ils les communiquent en- 
core aux personnes qui ont gagné leur confiance et 
qui se trouvent en situation de défendre leurs intérêts. 
Lnfin dans les époques de liberté politique ou dans 
les temps de crise, lorsque la crainte est écartée, les 
classes font entendre — et parfois bruyamment — 



LA MÉÏUODK H7 

leurs revendications. Tels sont les cahiers de 1789 et 
les plaintes actuelles des classes ouvrières. Cependant 
ces témoignages sont trop intéressés pour qu'on y 
attache une confiance absolue. Suivant une remarque 
fort juste de Descartes (i),« pour savoir quelles sont vé- 
ritaldenient les opinions des hommes, on doit plutôt 
prendre garde à ce qu'ils pratiquent qu'à ce qu'ils di- 
sent )) ; c'est-à-dire, quil faut remonter des actes aux 
motifs dont ils sont la résultante. 

Cette rég'-ession, impraticable à l'égard des indivi- 
dus, devient possible pour les collectivités. S'il s'agit 
dun acte isolé, l'observateur, même doué d'une grande 
perspicacité, ne pourra connaître avec certitude le mo- 
tif déterminant de cet acte. Mais si des exemples du 
même acte se multiplient dans une classe, l'élimina- 
tion des goûts particuliers ou des fantaisies indivi- 
duelles est réalisable, et on peut découvrir la vraie 
cause au milieu de la multiplicité des motifs possibles. 
Ainsi, qu'un paysan aille s'établir à la ville, de ce cas 
isolé il n'y aurait aucune conclusion à tirer. Ce qui 
l'a décidé peut être, enelfet,le désir d'une profession 
moins fatigante, l'espoir de la richesse, de j)lus gran- 
des facilités pour léducaLion de ses enfants, les gains 
insuflisants ou l'amour Au plaisir-, la gloriole, etc.. 
Mais si cet exode est fn-quent, il faut en chercher la 
cause dans les conditions générales du paysan et dans 
le caractère qui en dérive. 

L'observation doit donc porter plus sur les actes 
que sur les paroles. INhiis sur (juels actes ? <( Obs(>rver, 
ainsi que le dit excndlemment M. Lacombe ilans Vllis- 
loirc cnnsidrrcr coinnie science [2), ce n'est pasi'egarder 
tout dun (eil vaguement attentif et expectant, c'est 
concentrer sa vue sur certaines régions ou certains 
aspects, en vertu d'un j)rincipe d'élimination et de 

(1) Discours de la MrUiodc. 

(2) Page 54. 



118 LES CLASSES SOCIALES 

choix, indispensable devant l'énorme multiplicité des 
phénomènes ». Cette remarque s'applique à l'étude 
d'une classe sociale. 

Supposons par exemple qu'il s'agisse des paysans, 
propriétaires du sol qu'ils cultivent. Le premier tra- 
vail consiste à tracer les cadres qui appellent l'atten- 
tion sur des points déterminés. C'est là une première 
ébauche, fruit des connaissances psychologiques, des 
lectures, des observations faites encore sans règle, et 
enfin de c^:" quid propriu/// noté par Cl. Bernard, et qui 
est la part d'originalité dans l'invention et de perspi- 
cacité propres à chaque auteur. Cette ébauche est très 
importante ; et, comme il s'agit de noter moins des 
traits épars que des parties unies étroitement entre 
elles, il est bon de donner une vue d'ensemble sous 
forme de tableau — ainsi qu'il suit. 



Connexions psyehiqiies ou Caractère du 
Paysan-Propriétaire 

1° Tendances de la ^ensdiUilè vers des fins détermi- 
nées par 

h'Intérrt ou Yanioiir de la vie. C'est l'intérêt qui pré- 
side à la satisfaction des besoins physiques, et qui sol- 
licite l'activité à éviter les souffrances de la faim, delà 
soif, du froid. 

\J Ainoiir ou les senfinwn/.^ de famille. Ce sont ces 
sentiments qui ont en général le plus de force pour 
arracber l'homme à son égoïsme. Si le paysan n'a 
pas des raffinements d'amour et une grande délicatesse, 
du moins il protège sa femme et s'impose de grands 
sacrifices pour ses enfants. 

ISAmoyr-proprs ou V Honneur. C'est le désir de re- 
cueillir l'eslime des autres. Comme le paysan appré- 



LA .ml:iiiode 119 

cie surtout la fortune immobilière, il place sou idéal 
<lans l'accroissement de ses biens. 

\S Indépendance ou \ amour de la lihertr. C'est b* dé- 
sir d'agir d'après ses goûts et ses idées, sans subir une 
contrainte jugée inutile ou pernicieuse. 

LWmbilion. C'est le désir non seulement d'agir à sa 
guise mais de soumettre les autres à sa volonté. Cette 
ambition n'a guère l'occasion de s'exercer dans les 
pays de haute civilisation, où les travailleurs des 
champs n'appartiennent pas aux classes dominantes. 

Le Plaisir. C'est la tendance générale à rechercher 
des délassements. Les plaisirs des paysans manquent de 
délicatesse. Les arts n'y occupent qu'une place fort 
restreinte, ou même à vrai dire sont complètement 
négligés. 

2" Connaissances, ou idéc^s des moyens (fournies par 
lintelligence) pour atteindre ces fins. 

Con/iaissances tecJinir/iies sur la culture des terres, 
l'élève du bétail, les soins à donner à la basse-cour. 
Ces connaissances sont bornées à la pratique et vien- 
nent de la tradition. A notre époque les paysans sont 
plus accessibles aux nouveautés qui se recommandent 
de la science et qui paraissent avoir regu le contrôle de 
l'expérience (1). 

Prudence ou Prévision de l'avenir. Le paysan met 
des provisions en réserve pour Thiver. Il est économe 
pour augmenter son capital et pour se mettre à l'abri 
du besoin dans la vieillesse. Il songe au bonheur di- 
ses enfants ; et, quand il juge ce bonheur incompatible 
avec leur trop grand iiombre, il pratique les doctrines 
de Malthus. 

Principe de la connaissance : lexpèricnce. Le pay- 
san ne croit qu'à la réalité des choses (jui tombent sous 

(I) O'tif» apparente oxceplion s'oxpliquora plus lard par l'influence 
due atix autres classes (voir le ch. des Lois Sociales). 



120 LES CLASSAS SOCIALES 

les sens ou du moins qui manifestent leur action par 
des effets tangibles. Ainsi il ne croit plus guère à 
l'existence de Dieu, depuis qu'il a reconnu Tinefficacité 
des prières pour amener la pluie ou le beau temps. 

3° Activité on emploi des forces physiques et morales. 

Force physique. Le paysan a un corps grossièrement 
charpenté, mais robuste, vigoun'ux, endurci à toutes 
les fatigues. Dans les moments de presse, il est capa- 
ble d'une grande somme de travail, travail qui nest 
pas épuisant à cause de sa variété et des conditions 
hygiéniques au milieu desquelles il s'accomplit. 

Force morale : patience à poursuivre un but éloigné 
malgré les obstacles (privations, fatigues, ennuis). A 
la patience s'ajoutent l'r'/^pry/t^ et le courage pour la dé- 
fense de son bien. 

Ce tableau et d'autres semblables^ tracés avec cette 
sécheresse voulue, provoquent <'u passant cette remar- 
que, c'est qu'ils établissent une ligne de démarcation 
bien tranchée entre la science et Tart. Dans l'art la 
peinture du caractère-paysan, née d'une émotion de la 
sensibilité, s'adresse à d'autres^ sensibilités qu'on cher- 
che à émouvoir dans le même sens. De là les exagéra- 
tions du portrait de La Bruyère qui, voulant apitoyer le 
lecteur sur l'état misérable des paysans, les assimile à 
des animaux qui ont non seulement l'apparence mais 
le genre de vie des bêtes : « On voit dit-il, certains 
animaux farouches, des mâles et des femelles] ré- 
pandus dans la campagne, ils ont connnr une voix ar- 
ticulée... Ils se retirent la nuit dans àç?, tanières où ih 
vivent de pain noir, d'eau QX{\e raciites... » Le savant 
au contraire doit viser à l'impassibilité, condition indis- 
pensable pour rc'aliser l'accord entre les esprits, accord 
impossible dans le domaine si variable des goûts et des 
préférences, mais (ju'on piMit obtenir par des preuves 
emprunfées au raisonneniiMit e[ surtout aux faits. 



LA Miinioni: 121 

Ainsi, on recourra d'aboni à la déduction psycliolo- 
gique pour s'assurer que la personnalité du paysan est 
bien constituée par l'ensemble des éléments énumérés 
dans le tableau précédent. De cette façon. La terre ne 
donne ses produits que si elle est fécondée par le tra- 
vail, et encore elle ne les donne pas toujours, les ré- 
coltes étant exposo'cs à de nombreux tléaux. Si le pay- 
san ne veut pas soulTrir de la faim, il faut que l'idée 
de son intérêt aiguillonne sans cesse son activité et 
fortifie sa prudence. 11 n'a pas le temps d'aimer avec 
délicatesse et, plus épris de fortune ([ue de beauté, il 
prend pour femme une auxiliaire de son labeur. C'est 
de la terre que lui viennent ses jouissances, c'est donc 
l'c'tendue et la fertilité d'un domaine qui font la valeur 
du propriétaire. Quant à son indépendance, il y tient 
dans les limites où ses intérêts ne sont point compro- 
mis. L'ambition, qui est un désir de dominer les esprits, 
ne le hante guèr(% et ses divertissements se ressentent 
de la rudesse de sa vie. Au point de vue intellectuel, 
il est tidlement al)sorbé [)ar son travail qu'il s'int(! 
resse seulement aux connaissances d'une utilité prati- 
que immédiate, et rendue évidente par l'expérience. 11 
a trop d'exemples des maux amenés par l'imprévoyance 
pour n'être pas prudent et très soucieux de l'avenir. 
Sa vie au grand air, son activité modérée et sa vie 
saine lui donnent la santé et la force, sources puissantes 
d'énergie morale. Les dilltTcnts traits du caractère- 
paysan se trouvent donc <'n harmonie avec les lois 
psychologiques. 

Ils doivent de j)lus snliir avec succès le contrôle de 
l'expf'rieuce. C;ir il ne faut pas oublier que le tableau 
préc('dent n'est (ju'une vue provisoire, destinée surtout 
à guider l'observation. Provoquée sur des points déter- 
minés, l'allenlion saui'a où se (i\ei- et. au milieu de la 
miillilude des laits, sera capable de démêler ceux (jui 



122 LES CLASSES SOCL\LES 

seront utiles soit à confirmer Tidée, soit à la modifier. 
Voici la thèse à examiner. Le travail de la terre sur 
un fonds propre donne au paysan une personnalité 
spéciale, un caractère marqué d'une empreinte dis- 
tinclive, un ensemble de dispositions mentales unies 
entre elles et formant ce que nous avons appelé des 
co/uiexions psychiques. Cette expression est employée 
à dessein pour marquer l'analogie avec les connexions 
organiques. Dans un organisme les différentes pièces 
qui composent le corps sont en nombre constant et 
dans un ordre invariable. De môme dans les esprits, 
le genre de vie imprime aux facultés une forme carac- 
téristique dont on peut retrouver les traits fondamen- 
taux chez tous les individus du même groupe. Cela ne 
veut pas dire que les éléments psychiques soient im- 
muables dans leur intensité et dans leur développement. 
On prouvera au contraire dans un chapitre ultérieur 
que les connexions ne sont pas incompatibles avec les 
corrélations psycJiiques, en d'autres termes que des 
modifications importantes dans un élément ont leur 
contre-coup dans tous les autres. La thèse se réduit 
à soutenir que le caractère-paysan se compose de 
dispositions mentales de nature et de nombre déter- 
minés. 

Pour en vérifier la valeur, il faut la soumettre à 
l'épreuve des métbodes de concordance et de diffé- 
rence. 

Dans la méthode de concordance, on se livre: a à une 
enquête, aussi complète que possible, sur les moîurs et 
le genre de vie que mènent les paysans aux époques 
diverses et dan;; les sociétés les plus variées. U:i champ 
très vaste s'ouvre ainsi aux investigations. Pour tirer le 
meilleur parti di> ces recherches, il semble utile de 
partager tous les cas observés en deux classes, la pre- 
mière catégorie contenant les cas favorables, tandis que 



LA MÉTIlODi: 123 

seraient groupes dans la seconde les exemples négatifs. 
Si rébauche est d'accord avec la majorité des cas, ce 
n'est pas une raison pour négliger les cas défavorables. 
Au contraire, puisque la science véritable a la préten- 
tion d'établir des lois générales, il est nécessaire de 
revenir avec le plus grand soin sur les exceptions 
apparentes, jusqu'à ce qu'on en ait découvert la raison. 
La cause de ces anomalies résidera le plus souvent 
dans les influences prédominantes exercées par les 
autres classes, et assez puissantes pour masquer des 
propriétés qui apparaissent nettement dans le type pur. 
La même chose arrive pour les espèces animales qui 
ne conservent sous des formes rudimentaires que des 
traces a peine perceptibles d'organes bien apparents 
chez les espèces ancestrales. Ainsi les croyances reli- 
gieuses ne paraissent pas devoir être considérées comme 
partie intégrante du caractère-paysan. Elles sont un 
apport étranger et si, en fait, elles sont très répandues, 
c'est qu'elles ont été imposées par la longue domina- 
lion de la classe sacerdotale. Au contraire le sentiment 
d'indépendance a été maintenu, bien qu'il ait subi de 
fré({uentes éclipses : ainsi la servilité au iMoycn-àge 
procédait de la peur inspirée par la noblesse. — Mais 
si les cas défavorables étaient en majorité et irréduc- 
tibles^ il faudrait corriger l'ébauche de façon à rendre 
uiie copie plus exacte de la réalité. 

La méthode de différence consiste à comparer deux 
cas exactement semblables dans toutes leurs circons- 
tances, sauf une qui existe dans l'un et manque dans 
1 autre, et dont l'inlluence devient ainsi facile à ap- 
j)récier. Les deux conditions, dont la réunion suffit à 
dé'lerminer le caractère-paysan, sont d'après notre 
thèse la culture (h: \a terre et la possession du sol 
cultivé. Si l'une d'elles est sii[)|)i'inn'e, nous voyons le 
ly|)e (l('\ici', et, (ju;ind les Iraci's de l'ancienne influ- 



124 LES (.[.ASShS SOCIALES 

ence ont disparu, la })hysionoiiiie morale se distingue 
nettement de l'ancienne. La suppression n'est j)as 
l'œuvre du savant, cependant elle se réalise assez fré- 
quemment dans les sociétés pour permettre des ob- 
servations exactes. Soit par exemple le travail person- 
nel qui manque. L'homme reste propriétaire du sol, 
mais il a des serviteurs, des esclaves ou des fermiers 
pour mettre ce sol en valeur. S'il ne travaille plus la 
terre, il n'a plus ni les mêmes tendances, ni les mê- 
mes idées, ni les mêmes qualités. 11 a plus de délica- 
tesse dans ses goûts : il ne peut supporter le voisinage 
des étables, des bètes, du fumier : et, quand il ne se 
retire pas à la ville où il trouve des plaisirs plus raf- 
finés, il se fait construire à l'écart, loin des maisons 
malpropres du village, une villa ou quelque somptueux 
château. Son ambilioa n'est plus tournée seulement 
vers l'accroissement des biens, et il aspirera, par exem- 
ple, à jouer quehjue rôle })olitique. — L'intelligence se 
met au service des désirs dominanls. Le but étant 
changé, l'activité inlellectuelle changera de direction, 
et se développera de manière à acquérir les connais- 
sances et les qualités les plus propres à la réalisation 
du but. Sous Louis XIV le Seigneur abandonnait son 
domaine, allait à Versailles habiter quelque mansanb' 
et tendait tous les ressorts de son esprit pour trouver 
le moyen d'être remarqué par le Roi, au milieu de la 
foule des autres courtisans. Autre conséquence. — Si le 
travail sain de la terre n'est pas remplacé par quelque 
autre exercice salutaire, le corps s'anémie ou se sur- 
ciiarge d'une graisse incommode, et l'énergie physique 
et morale s'amoindrit. 

Supposons (jue le travail de la tei-re reste seul sans 
être accomi)agn(' de la possession du sol. Un carac- 
tère dillV'rent des (h'ux premiers se manifestera, et ces 
(liderences j'évèleronl riniporlance due au concoui's 



LA MÉTHODE 12o 

des deux conditions. Le iravailleur des champs, dé- 
pourvu de tout capital, se montre sous les trois formes 
de l'esclave, du sert" et du mercenaire. Mais, pour une 
application exacte de la méthode de dillerence, les deux 
premières formes doivent être écartées ; car l'esclave 
et le serf non seulement sont privés de la possession 
du sol mais de plus n'ont pas la lihre disposition de 
leur corps, de sorte que les cas comparés différeraient 
par plus d'une circonstance, ce qui est contraire au 
canon de la méthod'^. Il ne faut pas pi-endre non plus 
comme terme de comparaison l'ouvrier aj^ricole qui, 
vivant dans un pays où domine le régime de la petite 
propriété, passe par des degrés insensibles dans la 
classe des paysans-propriétaires, et qui, en vertu de la 
loi d'imitation, montre une tendance à prendre d'avance 
les caractères de la classe qu'il envie. Reste le tra- 
vailleur salarié qui, par suite des circonstances, se 
reconnaît dans une sorte d'impossibilité à acquérir 
aucune parcelle du sol qu'il cultive. Les ouvriers agri- 
coles Anglais et Irlandais se trouvent dans cette 
situation. Si on observe leur conduite et que par leur 
conduite on essaie de pénétrer leur caractère, on aper- 
(^oit des différences prononcées avec celui du paysan- 
propriétaire. Ils manquent de prévoyance: leurs enfants 
sont très nombreux, alors même que les moyens de 
subsistance manquent ou sont manifestement insufli- 
sants. — Ils manquent d'amour-])ropre ou du moins 
de ce sentiment de fierté qui empêche l'homme de 
solliciter les secours des autres. — Leur amour de 
rind(;pendance comprimé par des lorces supérieures 
s'atrophie, tant que des circonstances favorables ne 
viennent pas lui donner une énergie, parfois furieuse. 
Leur ambition est de ne pas moni'ir de faim et d en- 
trer dans leur vieillesse au WOrhliousc. Les [ilaisirs 
sont encore plus grossiers [et le vice de l'ivrognerie 



126 LES CLASSES SOCL\LES 

sévit surtout. — Voilà I;i dégradation quon constate 
toutes les fois que lespoir de la propriété' est interdit. 

Ce serait se faire une fausse idée des connexions 
psychiques de penser que tous les éléments associés 
ont la même valeur et peuvent être situés, pour ainsi 
dire, sur un même plan. L'analogie avec les organis- 
mes peut être poursuivie sur ce point. De même que 
les naturalistes considèrent, dans les plantes et dans les 
animaux, certaines parties comme plus importantes, 
de même, dans l'étude des classes sociales, l'intérêt 
scientifique exige qu'on attribue à chaque trait du 
caractère sa valeur propre. Cette comparaison amè- 
nera l'observateur à reconnaître que les uns sont plus 
essentiels que les autres, et — pour se servir de la mê- 
me expression qu'en histoire naturelle — qu'ils sont 
dominateurs. 

A quelle marque reconnaîtra-t-on cette supériorité ? 
A leur fixité et à leur intluence. Un élément de carac- 
tère est fixe, lorsqu'il persiste sans éprouver de gran- 
des variations malgré la différence des temps et des 
lieux, et malgré la pression ou parfois même le choc 
des forces sociales opposées. Quant à l'influence, elle 
se mesure à l'intensité d'action qu'un élément exerce 
sur les autres, à la grandeur des modifications qui en 
résultent, et enfin à la part prépondérante qui lui re- 
vient dans la conduite du type. D'après ces indications 
il semble que le trait dominant du caractère-paysan 
soit Yintcrêt qui se manifeste surtout par l'amour de 
la propriété. Voilà le sentiment générateur de tous les 
autres, le principal mobile de sa conduite, le point 
central de sonêtr(',où s'abrite commedansune dernière 
enceinte toute sa force pour agir et pour résister. Aus- 
si, quand il s'agira d'examiner les relations entre les 
différentes classes sociales et qu'une simplification se- 
ra nécessaire, le caractère des classes pourra être ré- 



LA MKTIIODr: 127 

duit — sans de trop grands risques dorreur — à l'iUé- 
menL dominateur. Le paysan sera une activité mise en 
jeu par l'amour de la propriét;' ; le prêtre puisera sa 
force dans la croyance en l'intervention possible des 
puissances mystiques ; l'homme de guerre n'aura de 
confiance que dans le courage à braver les dangers, 
le commerçant que dans l'habileté à re'aliserde grands 
gains ; les poètes et les artistes se passionnent pour 
la beauti'' ; les savants s'attachent à la poursuite ces 
vérités les plus cachées, et les philosophes comptent 
sur la raison pour rc-aliser dans un lointain avenir 
l'union de toutes les intelligences. En résum*' le so- 
ciologue aura pour obligation non seulement de tra- 
cer avec exactitude la physionomie morale de chaque 
classe mais encore de mettre en lumière pour chaque 
type le trait saillant qui le caractérise. 

Deux autres renmrques sont encore à faire au su 
jet des connexions psychiques. 

La première porte sur la pureté du type. Le type 
est pur, lorsque les membres de la classe se livrent à 
une seule occupation. Mais si, par suite de l'insuffisan- 
ce dans la division du travail social, les membres d'une 
classe ont à la fois plusieurs fonctions, leur caractère 
se ressentira nécessairement de ce mélange. Il acquerra 
une plus grande complexité, et, partagé en autant de 
tendances fondamentales qu'il y a d'occupations diver- 
ses, il risquera de perdre son unité, à moins qu'une 
tendance ne soit assez forte pour se subordonner les 
autres. Soit par exemple le paysan du Latium, labou- 
reur, soldat, prêtre et parfois membre du Sénat, par 
suite législateur. Pour comprendre ce caractère com- 
[)Osé, il faudra s'appuyer sur les analyses faites pour 
chaque type j)articulier, voir quels sont les traits (jui 
s'accordent et ceux qui se repoussent, quelles tendan- 
ces se fortifient ou s'affaiblissent, et d'après cela se 



128 LES CLASSES S0CL4LES 

i'aire une idée de la résultante. Mais comme ces com- 
binaisons sont toujours délicates, elles ne doivent pas 
rester dans le domaine purement subjectif ; mais ici, 
comme dans les autres cas analogues, il faut faire su- 
bir à l'idée l'épreuve de l'observation. Ce contrôle sera 
encore plus efficace, si on ne se renferme pas exclusive- 
ment dans un état social particulier, mais qu'on com- 
])are des exemples semblables empruntés k des épo- 
ques et à des contrées différentes. 

La seconde remarque porte sur les altérations du 
type qui peuvent résulter de la constitution de la fa- 
mille. Dans l'étude des classes sociales, nous avons 
considéré ces classes comme étant formées d'unités 
toutes semblables entre elles. Cette ressemblance, il 
est vrai, n'est jamais complète, mais par abstraction 
on a pu, sans manquer aux exigences scientifiques, 
écarter ces petites différences. La supposition pèche par 
un autre endroit. Les membres d'un groupe ne sont 
pas toujours de simples individus, mais le plus sou- 
vent à côté de rhomme se trouvent une femme et des 
enfants. Quand lliomme est le maître absolu, l'unité 
de la famille se fait par sa volonté, et le groupe fami- 
lial tout entier peut être personnifié dans le père. C'est 
là ce qui existe le plus souvent, quand l'union entre les 
époux est étroite et tant que les enfants incapables de 
gagner leur vie restent sous la dépendance du père. 
Cependant les exceptions ne sont pas rares et l'oppo- 
sition entre le mari et la femme se produit surtout en 
matière religieuse. Cette divergence de vues explique- 
rait les anomalies apparentes qu'on pourrait relever 
dans la conduite d'une classe. Pour dévoiler la cause 
de ces anomalies, il serait utile de recourir à la mé- 
thdde des rrsidits, de la façon suivante. Tel fait est en 
(>p{)Osition avec ce qu'on devrait attendre du caractère 
attribué à la classe, par exemple l'éducation religieuse 



LA MÉTHODE 129 

(|u<' laissont donner à leurs enfants des pères dénués de 
IdiiIi' l'di. Si l'analyse a ét(' faite dune façon cornxte 
eL (jue le fait ne puisse (Hre attribué à rinfluencc se- 
crète d'une autre classe sociale, l'explication devra 
élre recherchée dans le cercle de la famille : c'est la 
volonté de la femme, {)lus porti'e à subir l'ascendant 
du prêtre, qui aura prévalu sur l'indiirérence du mari. 
Les unités sociales sont constituées normalement par 
le groupe entier de la famille, où domine d'ordinaire 
la forte personnalité du père. Si dans certains cas ces 
unités tendent à se fragmenter par la scission entre le 
mari et la femme, dans d'autres les unités ne sont 
plus complètes parce que les célibataires manquent à 
un devoir social essentiel, celui de contribuer à perpé- 
tuer la société, en transmettant à des descendants l'étin- 
celle de vie qu'ils ont reçue eux-mêmes. Du reste ne 
menant pas la même vie que les hommes mariés, ils 
ne sauraient avoir les mêmes idées et les mômes qua- 
lités de caractère. Aussi dans les classes où b célibat 
est fréquent et quelquefois d(; règle — comme chez 
les prêtres catholiques — il est nécessaire de tracer à 
part la physionomie morale du célibataire, en prenant 
soin de faire ressortir les points de dill'érence. Car c'est 
dans ces dilTérenccs qu'on trouverait le secret d'appa- 
rentes exceptions. 

Transformùme des ///pcs. Pour les besoins de la 
science qui ne s'accommode pas du vague des notions, 
il est nécessaire de fixer, dans de précises définitions, 
les caractères pro[)rcs à chaque classe sociale. Mais 
cette iixité est loin d'être absolue. Si, malgré les aj)i)a- 
rences, les espèces vivantes ne sont i)us immuables 
dans leur nature, mais (ju'elles se transforment en des 
espèces voisines sous l'innuence du mili(Mi, <les hii!)i- 
tudes nouvelles et de la sélection, il ne faut pas s'atten- 
dre à une stabilité plus grande dans le monde plus 



13(1 LES (^LASSKS SOCIALKS 

mouvant des sentiments et des idées. Chez l'animal 
ré([uilibre mental a le temps de se consolider et 1rs 
mœurs, en restant invariables, finissent par façonner 
l'organisme en un mécanisme instinctif. Dans les so- 
ciétés les conditions sont plus fré({uemment renouve- 
lées, et, en exigeant que les mœurs, les idées et les sen- 
timents s'adaplent chaque fois aux nouveaux genres de 
vie qu'imposent les circonstances, elles empêchent que 
les coutumes ne prennent la consistance des mœurs ins- 
tinctives. 

Les naturalistes sont portés en général à considérer 
l'évolution animale comme s'étant toujours faite dans 
la voie du progrès. Sans se prononcer sur la légiti- 
mité de cette hypothèse en histoire naturelle, il semble 
utile d'affirmer de nouveau que les considérations de 
finalité doivent rester étrangères à la science sociale. 
Elles ne feraient pour le moins que les surcharger 
d'une difficulté superflue. Il ne s'agit donc pas de 
s'évertuer à prouver que les différentes classes sociales 
sont en progrès, mais simplement de montrer les 
variations de formes (ju'un type social peut revêtir 
suivant les conditions auxquelles il se trouve soumis 
et de les grouper en une sorte de famille. On recher- 
chera les lois de ces transformations plus tard, quand il 
sera question des corrélations sociales. 

Le problèm3 à résoudre ici est un problème de clas- 
sification. Pour en avoir la solution, il faut procéder 
comme en histoire naturelle et suivre la méthode de 
Jussieu en tenant com{)te de tous les éléments, puis exa- 
miner les variations d'un élément, et ensuite remarquer 
les variations correspondantes dans les autres. On ob- 
tiendra ainsi dans une même classe — celle caractéri- 
sée par le genre d'occupations — plusieurs séries de 
formes d'autant i)lus divergentes que la dill'érence por- 
tera sur un élément plus inij)ortant. 



LA MÉTII0D1-: 43! 

Sans vouloir efTectuer ce travail, qui est très déli- 
cat, il suffira pour les besoins de la méthode d'indi- 
quer sur un exemple la façon dont il pourra être elfec- 
tué. Prenons l'exemple qui nous est déjà familier, le 
travailleur des champs, et supposons que l'observation 
ait révé'lé rimportance des choses suivantes : 



Occupations. — Propriété. — Besoins. — Inclinations. 
Délassements. — Connaissances. — Activité. — Char- 
ges. — Droits. — Croyances (religieuses, 
morales, politiques 1. 

Laissons le premier stable et faisons varier le second. 
Nous obtiendrons ainsi une série de types partant du 
degré inférieur, occupé par l'esclave qui n'a d'autre 
propriété que sa vie ; puis viendront dans une échelle 
ascendante l'esclave avec pécule, le domestique, le 
manœuvre, le serf, le métayer, le fermier, le paysan- 
propriétaire. En s'élevant plus haut, on trouverait le 
propriétaire foncier, le landlord, le seigneur qui, dé- 
laissant les travaux des champs, nous conduiraient 
hors de la classe. Sans franchir ces limites on trouve- 
rait dans l'énumération précédente matière à étude de 
caractères voisins mais distincts, ainsi (juc l'indique 
d'une façon sommaire le tableau suivant : 

Payfian-propriétaire. 11 travaille lui-même la terre, 
il possède une maison, le sol (ju'il cultive et ses ins- 
truments de culture. Si l'analyse de son caractère a été 
bien faite, ce type sera délini par l'ensemble des traits 
moraux réunis dans le tableau antérieur (p. 118). 
Quant aux charités, droits et croyances, nous laissons 
de côté ces éléments |)arc(' (|u'ils sont variables et que 
leurs (lucluations dépendent d inflneiices sociales 
étrangères au droit de propriiUé. 



132 LES CLASSES SOCLiLES 

Le fermier passe un contrat avec le propritUaire du 
sol, contrat favorable on ontu'eiix. Dans le premier cas 
il travaille avec ardeur, s'attache an sol qui le nourrit 
et qui, av^c le temps, pourra le rendre proprielaiie à 
son tour. Mais la crainte d'être évincé l'cmpèclie de 
pratiquer les améliorations utiles et l'incite à épuiser 
le sol. 11 a moins d'indépendance et son ambition est 
plus limitée. C'est bien pis quand le contrat est oné- 
reux. On arrive à l'état misérable du tenancier Irlan- 
dais qui s'irrite de voir son labeur stérile, qui déses- 
père de jamais pouvoir sortir de sa situation et tombe 
dans l'indolence ou dans la révolte. 11 ne fait aucun ef- 
fort pour remplir des engagements que la concurrence 
rend accablants et pullule sans inquiétude de l'avenir, 
se nourrissant de pommes de terre lui et sa nombreuse 
famille. 

Le métayer fournit son travail et partage avec le 
propriétaire les produits du sol. Comme ses gains sont 
faibles et que les occasions de tromper sont nom- 
breuses, il est porté à dissimuler une partie des pro- 
duits. De là des difficultés, des contestations ou une 
surveillance humiliante qui amènent souvent la rup- 
ture du contrat. En tout cas, le métayer n'a qu'un in- 
térêt médiocre à améliorer une terre dont les profits 
vont par moitié à un étranger, et dont il peut être dé- 
possédé par la dénonciation du contrat. 

Le Serf Q. les apparences de la propriété mais les 
apparences seules. 11 cultive un champ et en récolte 
les fruits, mais ce droit est acheté par les charges les 
plus nombreuses et les plus lourdes. Ainsi au moyen- 
ûge il payait dos redevances en nature ; il était sou- 
mis à la taille et aux corvées ; il subissait les droits de 
mutation, de déshérence et de formariage ; il contri- 
buait par des aidi^s aux besoins du seigneur ; il suppor- 
tait « le ravnue de la chasse, du colombier et de la 



LA MÉTHODE 133 

garenne )),et il subissait les banalités du moulin, du 
four, du pressoir. Surtout il n'était pas libre de sa 
personne. De là les craintes, les haines ou l'avilisse- 
ment des hommes de cette condition. 

Le/?^fl/^«?/<^v•^est un salarié qui donne son travail in- 
diiïéremmcnt à tous ceux qui veulent l'employer. Son 
genre de vie est déterminé par le taux des salciires. 
Ces salaires agricoles sont rarement assez élevés pour 
donner à l'ouvrier des champs l'ambition d'être pro- 
priétaire. Aussi la plupart de ces ouvriers vivent au 
jour le jour. 

Le domestique doit exécuter les ordres du maître au- 
quel il est lié par un contrat. Mais comme ce contrat 
est révocable, la liaison est souvent fragile, et, quand 
la nécessité ne s'y oppose pas, le domestique reprend 
souvent son indépendance. 

Chez Vesclave cette facilité n'existait pas ; et il lui 
fallait subir les défauts du maître auquel la destinée 
l'avait lié. Quand l'airranchissement pouvait être ache- 
té, l'esclave s'efforçait d'accroître son pécule. Quand 
l'espoir de la délivrance lui était refusé, il employait 
toute son intelligence à tromper son maître et à ache- 
ter son entrelien par le moindre travail possible. 

Ce transformisme est dû surtout aux corrêlalions jny- 
chiqiie'^. 

Cnrrêialions psi/chiques. Vn être vivant forme un 
système lit; dans toutes ses parties et composé d'orga- 
nes solidaires. Cette solidarité est t(dlement étroite que, 
si un organe vient à être aifecté" 'de.' quelque modifica- 
tion importante, tous les autres éprouvent des chan- 
gements correspondants. Dans certains cas il y a trou- 
ble, perturbation, maladie, et le corps est menacé de 
n'être plus en état de résister aux forrcîs extérieures 
<pii ti'udiïnt à (li'lriiin' son unil,('. Dans les cas favora- 
bles l'activité saccroît, la puissance organique gagne 



l-"U LKS CLASSES SOCIALES 

en intensité, et la vie — qui n'est qu'une accommo- 
dation au milieu — offre plus de résistance aux forces 
hostiles qui tendent à la dissoudre. Cette dépendance 
mutuelle entre des org'anes liés ensemble a été surtout 
signalée par Guvier qui lui a donné le nom de corréla- 
lalion organique. 

Or, ce qui se produit dans les corps a lieu aussi dans 
le domaine de l'esprit, et môme plus facilement puis- 
que les facultés mentales sont douées dune plus 
grande plasticité. Les sentiments, les idées et les vo- 
litions ne se développent pas d'une manière indépen- 
dante, mais grâce à leurs actions et réactions inces- 
santes ils tendent à s'harmoniser pour former à leur 
tour un tout cohérent et sj'stématique. Les éléments 
constitutifs d'un type général ne restent donc pas im- 
muables en grandeur et en qualité. D'un autre coté, 
comme les changements sur un point en entraînent de 
correspondants sur les autres, le caractère — tout en 
conservant les traits fondamentaux — n'est plus entiè- 
rement le même. Il existe des déviations du type nor- 
mal ou commun, déviations qui se produisent dans 
deux sens opposés : les unes réalisent un progrès, 
tandis que les autres sont une alté-ralion et présentent 
des symptômes de maladie. Leur étude offre donc une 
utilité pratique à côté de l'intérêt purement scienti- 
fique. 

Un des points les plus importants delà méthode, et 
sur lequel on ne saurait trop revenir, c'est qu'il faut 
nettement poser les questions, les circonscrire avec 
exactitude. Ici le problème à résoudre consiste non à 
rechercher les causes modificatrices d'un caractère so- 
cial, mais ù montrer que des changements — s'ils vien- 
nent j>ar une cause (|uel('on(juo ;i se j)r()duire dans 
un ('lément mental — affecteront les autres [)arties 
d'une façon constante, et b^s modifieront dans un sens 
déterminé. 



LA MÉTHODE 135 

Pour le prouver, il ne faut point })arlir des lois de 
lit psychologie générale on tout au moins il faut no leur 
attribuer qu'une valeur provisoire, puisque ces lois 
sont le produit d'observations faites sur l'honinie 
abstrait et que ce mode d'observation nous a semblé 
exposé à de justes critiques. A titre d'hypothèse pro- 
bable, nous pouvons remarquer que notre thèse est en 
harmonie avec ces lois psychologiques, dune forme 
trop vague sans doute mais ((ui renferment toutefois 
une grande part de vérité. Les facultés n'ont pas une 
vie indépendante et isolée. Elles agissent sur les autres, 
et par une action incessamment répétée elles finissent, 
en vertu de la plasticité mentale, par les façonner 
conformément à leur nature. Par suite, que cette nature 
varie, et on devra trouver des variations correspon- 
dantes dans la nature des autres facultés. 

Ce n'est là encore qu'une idée, idée qui demande à 
être contrôlée par l'expérience. Des méthodes expéri- 
mentales énuniérées dans la Logique de St. Mill, celle 
qui paraît la mieux appropriée à fournir un contrôle 
décisif est la méthode dite des variations concomi- 
tantes. 

Reprenons l'exemple du caraclère-j)aysan ; et sup- 
posons que des variations viennent à se produire 
dans la tendance fondamentale mise sous le titre 
d'nitéri'l on amour de la rie. Le paysan Français du 
commencement du siècle était moins exigeant qu'au- 
jourd'hui dans la satisfaction des besoins physiques. 
L'usage fréquent de la viande de boucherie n'existait 
pas ; l'habitude du café, des liqueurs, du tabac était 
moins r('pandu ; les vêlements étaient moins coûteux, 
le mobilier plus restreint, les habitations moins con- 
l'ortables ; en un mot la simplicité; des goiUs rendait le 
budget des dépenses moins chargé. Ou'est-il résulté 
d'une modilicaliou dans les numirs ? Le nouveau j;enre 



13() LES CLASSES SOCLVLES 

de vie e'tait incompatible avec les familles nombreuses, 
et les théories de Malthiis ont reçii application dans 
les campagnes : plus de bien-être, moins d'enfants. 
Puis Tamour-propre s'attacha plus aux apparences : il 
s'agissait moins d'être riche que de le paraître. C'est 
peut-être à cet amour-propre déplacé qu'on pourrait 
attribuer l'élimination du bœuf comme animal de cul- 
ture remplacé par le cheval, qui est d'un entretien plus 
coûteux et dont les services un peu supérieurs ne 
compensent pas le surcroît de dépenses. — La tendance 
au plaisir s'est accentuée et les divertissements ont 
gagné non-seulement en délicatesse mais aussi en fré- 
quence. — La force physique et l'énergie morale se 
sont ressenties de ces dispositions nouvelles. Une vie 
rude élimine les faibles et par une sélection rigoureuse 
conserve seulement les plus résistants; une vie plus 
âpre trempe également le moral, fortifie la patience, 
active la prévoyance et donne à l'activité plus de res- 
sort. — Quant aux facultés intellectuelles, elles ne pa- 
raissent pas affectées par le changement de vie : le 
paysan s'en tient aux connaissances purement tech- 
niques et n'a de foi que dans l'expérience. 

Un seul cas bien choisi pourrait suflire pour éta- 
blir ces sortes de corrélations mentales. En elTet, si 
l'on était assuré que la cause modificatrice n'a porté 
que sur un élément du caractère, les changements 
qu'on constaterait dans les autres parties seraient atlri- 
buables à la modification initiale. Mais, pour arriver à 
cette certitude, il devient nécessaire de remonter jus- 
qu'aux caus<.»s, car c'est la nature de ces causes qui ré- 
vélera la nature de leur action et indiquera le point 
du caractère primitivement louché. 

Quelles sont donc ici les influences possibles ? Il 
semble qu elles sont comjiriscs dans l'énuméialioii 
suivante : 



LA MÉTHODE 137 

1" Action dos choses naturelles. 

2° Action des choses modifiées par l'industrie hu- 
maine. 

3' Imitation volontaire. 

4° Action exercée par les autres classes et en parti- 
culier par le Pouvoir. (Cette dernièri', influence fera 
Tobjet d'un examen approfondi dans la partie qui trai- 
tera des Cnrrrlationa Sociales j. 

La fertilité du sol, les conditions climatériques et 
les autres agents naturels n'ont pas subi en France de 
changements notables. L'oïdium et le phylloxéra, en 
ravageant de grandes étendues de vignobles, ne peu- 
vent non plus être jugés responsables d'une plus 
grande délicatesse dans les goûts et d'une exagération 
dans les dépenses. — Les chemins de fer ont rendu 
les communications plus faciles ; ils ont permis au 
paysan de sortir plus facilement de son village et de 
I)rendre contact avec les classes supérieures. Mais par 
eux-mêmes ces grands travaux — qui ont une si 
grande portée économique — n'ont pas agi directe- 
ment sur le caractère paysan. — La cause véritablement 
efficace a été plutôt d'ordre moral. Elle consiste à 
vouloir imiter la vie bourgeoise des villes et à prendre 
part au bien-être qu'on y voit répandu. — Ouant à 
l'idi'e de cette imitation, elle est venue en grande 
pai'lie du séjour prolongé que les jeunes gens font 
dans les villes de gjUMiison. pendant b'ur période d'ins- 
trticlion militaire. 

Malgré la haute [)r()l)abili!('(|u"on peut atteindre ainsi. 
il serait conlrairtî à la pruilenc(; expérinn'ntale de 
n'examiner qu'un cas, si favorable à l'observation 
(ju'on le suppose. Mais la recommandation, qui existe 
p(»nr les sciences physiques. s'appli([ue égah-ment 
aux sciences sociales, cl il faut rassembler le pla> jios- 
sible d'exemples. Alors les vues imparfaites se coni- 



l'{8 LES CLASSES SOCL^LES 

plèlent et les erreurs ont chance d'être rectifiées. — 
(^est donc un travail très étendu qu'il faut entrepren- 
dre pour établir avec solidité ces corrélations psychi- 
ques, propres aux ditTérentes classes. Mais alors le 
travail ne se fait pas au hasard ; on. possède des points 
de repère qui guident la marche et qui permettent de 
se reconnaître au milieu de la multitude des maté- 
riaux. 

Si les corrélations sont exactement déterminées, 
l'ohservateur pourra partir d'un élément quelconque 
du caractère et, quand il y constatera des variations, en 
induire des variations correspondantes dans les autres 
éléments soumis à une réciprocité d'influences. Un 
ahaissement dans la natalité sera par exemple l'indice 
d'un accroissement des dépenses, dun goût plus vif 
pour les distractions et correspondra à un abaissement 
dans les forces physiques et dans l'énergie morale. 

B. — PsVCnOLOGIE SOCLVLE 

I. Connexions Sociales. 

Une des plus impérieuses exigences de la méthode 
est de « décomposer les difficultés » et pour cela de 
procéder par analyse, en isolant par l'abstraction les 
objets de leur milieu. C'est cette nécessité de com- 
mencer une étude par les objets les plus simples qui 
nous a conduit à considérer la classe comme étant in- 
dépendante. En réalité celle indépendance n'existe pas. 
Pour compl('ler la connaissance de la classe et pouvoir 
arriver à l'é'lude des Sociétés, il faut la replacer dans 
le milieu où elle évolue, subissant des inlluences, en 
exerçant à son lour, et amenée sous la pression des 
circonstances a s'adapter à un état social. (Juand les 
circonstances restent sensildement les mêmes pondant 



LA MÉTHODE 139 

un laps Je temps assez considérable, cliaciine des 
classes qui composent la société, par suite de la per- 
sistance des actions et réactions semblables, prend 
une nature plus fixe, et toutes ensemble tendent à un 
état d'équilibre, troublé seulement par de légères os- 
cillations. C'est le moment le plus favorable pour étu- 
dier les rapports de coexistence ou les Connexions So- 
ciales. 

Mais cet équilibre est à la merci de nouvelles cir- 
constances. Si par suite de quelque événement une 
classe vient à éprouver une modification importante, 
l'harmonie entre les classes cesse et l'une de ces deux 
alternatives se produit. Ou l'élément perturbateur est 
ramené dans ses anciennes limites par l'effort com- 
biné des classes menacées dans leurs tendances ; ou 
le changement ne peut être enrayé, et il entraîne des 
changements corrélatifs dans tout le reste du corps 
social. C'est une période de transformation très favo- 
rable à la connaissance des rapports de dépendance 
mutuelle qu'on peut appeler les Corrélations Sociales. 

La première question, celle des connexions sociales, 
n'est autre que l'étude des div(M'ses formes de sociétés, 
étude très ancienne dont les auteurs ont reconnu de 
tout temps l'importance, mais dont ils n'ont pas en 
général a])erçu les difficultés. 

Nous avons vu plus haut avec quelle absence de 
méthode Montesquieu, égaré par les fausses lueurs du 
bon sens, a résolu ce problème. Sans manquer au 
respect dû à sa haute compétence, il est permis de 
dire — si l'on veut étri' sincèr(> — (jue sa division des 
gouvernements en trois espèces, le républicain, le mo~ 
narcliiqup et le despoti(jue, n'a pas une valeur scnsi- 
bii'MiiMit plus grande (|ui' l;i division vulgaire" «les 
plantes en herbes, arbrisseaux et arbres. D'après celte 
classification les Etats sont distingués par le noni/nr 



140 



LES CLASSES SOCIALES 



de ceux qui prennent part an gouvernement, considé- 
ré comme un tout i/idivisib/e. 

. Double erreur. En s'appuyant exclusivement sur le 
nombre, on ne trouverait pas une seule démocratie 
dans l'antiquité, puisque les esclaves, qui se rencon- 
traient partout, ne prenaient aucune part aux affaires 
publiques. Quant aux aristocraties, l'important n'est 
pas de savoir que la souveraine puissance appartient 
à une classe mais d'indiquer la nature de la classe 
prépondérante, puisque la direction dépend de cette 
nature. Dans l'état monarchique, « un seul homme 
gouverne, dit-il, mais par des lois fixes et stables. » 
Mais un monarque ne pourrait gouverner seul sans 
l'appui de classes déterminées ; par exemple, la royauté 
française s'est appuyée suivant le temps sur le Clergé, 
sur la Noblesse, sur le Parlement, sur la Bourgeoisie. 
En outre les lois ne sont point fixes : elles sont cons- 
tamment modifiées d'après les influences prépondé- 
rantes de l'entourage royal, et aussi par la volonté du 
roi. Enfin la conception du despotisme où « un seul 
entraîne tout par sa volonté et ses caprices » est très 
peu applicable à la réalité ; car les despotes de l'Orient, 
adorés en apparence comme des dieux, ne pouvaient 
rien sans l'appui des prêtres et sans le respect des tra- 
ditions. — La seconde erreur est que le Gouvernement, 
malgré l'unité que semble indiquer ce terme abstrait, 
n'est pas un tout indivisible. Il renferme des fonctions 
distinctes, qui n'émanent .pas toujours du même pou- 
voir central. Sous l'Ancien Régime, le Parlement se 
recrutait lui-même vivant dune vie assez indépen- 
dante, et le Clergé avec son pouvoir spirituel non seu- 
lement ne relevait pas de la royauté, mais pei.dant 
(oui le .Moyen-Age la tentiit en échec ou ])lutôt la 
dominait. 

Herbert Sj)encer ramène toutes les formes de sociétés 



LA MKIIIODI-: \i\ 

h deux types fondamentaux : le type de])redateur cl le 
type industriel. Ce dernier môme n'a qu'une existence 
virtuelle, puisque depuis les temps primitifs jusqu'à l'é- 
poque actuelle c'est le premier cjenre ilaclivité sociale 
qui a exclusivement régnt'. — l ne classification aussi 
générale ne serait d'aucun secours. Car elle efface entre 
les sociétés les distinctions essentielles, distinctions 
qui permettent seules de se rendre compte de leur vie 
dillerente. Il faut donc entrer davantage dans le détail 
et signaler les traits caractéristiques de chaque espèce 
de société. 

On pourrait parcourir un plus grand nombre de 
classifications, mais cette revue aurait moins d'inté- 
rêt pour la méthode que pour l'histoire. Au lieu de 
s'attarder à la critique, il semble préférable de mon- 
trer comment ce problème a chance de pouvoir être 
résolu. 

Soucieux de donner une bonne classification des 
formes végétales, le botaniste ne se borne pas à con- 
sidérer l'aspect extérieur des plantes, mais il analyse 
ces plantes, scrute leurs organes cachés et s'efforce 
ainsi de connaître leurs principaux caractères. C'est à 
cette seule condition qu'il trace des cadres naturels et 
établit des groupes instructifs. — Une méthode ana- 
logue doit être suivie en Sociologie, si l'on veut attein- 
dre des résultats vraiment scientifiques. 

Mais cette recommandation d'analyser l'objet d'étude 
n'est pas neuve. L'essentiel est de savoir comment il 
faut procéder pour conserv(M- tous les caractères impor- 
tants, et pour accorder à chacun toute sa valeur rela- 
tive. La marche conseillée sera la même que pour les 
connexions psychiques. Pour que l'observation ne se 
disperse pas sur une multitude d'objets, il sera bon 
que le savant — (ju'on suppose non seulement en posses- 
sion de certaines connaissances historiques, mais en- 



I 42 LKS CLASSES SOCIALES 

core familiarisé avecrétudo des types sociaux — il sera 
bon qu'il se trace à l'avance un cadre ge'néral oîi pren- 
dront place les principales classes sociales. Ce tableau 
ne serait du reste que provisoire ; et, soumis au con- 
trôle de l'observation, il pourrait être corrigé. 

Voici, par exemple, l'idée qu'on se fera des divers 
éléments qui entrent dans la composition d'une société. 
La classe la plus en relief est celle des Gouvernants, 
caractérisée par le pouvoir de donner des ordres et 
d'user de contrainte pour les faire respecter. Elle com- 
prend : 1° les législaleiir:<, membres d'un conseil d'E- 
tat, d'un sénat ou d'assemblées publiques. Ils promul- 
guent des /o/s, c'est-à-dire des règles générales qui 
s'appliquent à toute la catégorie de personnes se trou- 
vant dans des conditions déterminées. Ces lois sont 
constitutionnelles, lorsqu'elles fixent les droits et les 
devoirs des cbefs ; politiques, lorsqu'elles déterminent 
les droits des citoyens ; civiles, lorsqu'elles règlent 
les rapports des membres de la cité; criminelles, lors- 
qu'elles édictent des peines contre la violation des lois 
essentielles. 

2° Les juges qui interprètent les lois et les appliquent 
dans les cas particuliers. Ils constituent des tribunaux 
de diderente sorte suivant la nature de leurs attribu- 
tions : politiques, quand ils ont à se prononcer sur la 
gestion des magistrats prévaricateurs ou sur les em- 
piétements de pouvoir des conspirateurs ; civils, quand 
ils ont à juger les contestations sur les biens, les per- 
sonnes et les contrats ; correctionnels et criminels, 
quand ils ont à réprimer les délits et les crimes ; mi- 
litaires, quand les juges et les accusés appartiennent à 
l'armée ; religieux, quand il y a une juridiction spé- 
ciale pour les membres du clergé ; commerciaux, quand 
les juges, pris parmi les négociants, sont familiarisés 
avec le genre d'affaires qui leur est soumis. 



LA MÉlllODR 141} 

'V Les cht'/s <r l'Uni , rois, archontes, consuls ou mi- 
nistres, (jiii [)rennent des décisions spéciales, relatives 
aux travaux de forlilications, de constructions navales, 
darmcmi'nt, de roules, de canaux, etc.: aux nomi- 
nations ou révocations de ibnctionnaires , aux distinc- 
tions lionoriliques ; aux déclarations de guerre ou aux 
traités de paix, décisions qui en raison de leur gravité 
sont réservées quelquefois aux représentants de la na- 
tion, ou qui du moins sont soumises le plus souvent 
à leur contrôle. Même remarque au sujet des imposi- 
tions extraordinaires. 

4" Les agents exécutifs qui sont chargés de veiller 
au respect des lois, d'exécuter les arrêts des trihunaux 
et de réaliser les décisions des chefs de l'Etat. C'est là 
que se trouve la cohorte serrée des fonctionnaires de 
tout ordre et de tout grade, les gouverneurs de pro- 
vince, les préfets, les maires ; les gendarmes, les gar- 
des champêtres, les geôliers ; les agents du fisc, gabc- 
lous et collecteurs d'impôts ; les édiles, les ingénieurs, 
les constructeurs de routes et de canaux ; les agents des 
postes, des télégraphes ou autres moyens employés 
pour la rapide transmission des ordres. 

5" Quanta /année, elle rentre bien dans la catégorie 
précédente ; mais elle a une fonction si spéciale et si 
importante (ju'elle mérite une place à part. Caractérisée 
par la forci', ell(;est chargée de maintenir l'ordre à l'in- 
térieur et de protéger la Cité contre les attaques du 
dehors. Parfois elle sert à réaliser les projets de con- 
quête formés par des chefs ambitieux. 

Voilà les représentants du pouvoir temporel. 

En face se dressent les détenteurs du pouvoir spirituel, 
;jre//'<?s, sacrificateurs, devins, sorciers, prophètes. Ils 
ont, comme trait commun, le privilège de passer pour 
être en communication avec des êtres mystérieux et 
doués d'une grande puissance. Ils sont les interprètes 



I i-4 LES CLASSES SOCIALES 

des Dieux, fout couuaîtrc leurs volontés, savent les 
prières, les formules et les rites efflcaces pour calmer 
leur colère et gagner leurs faveurs ; ils croient et sont 
crus posséder les se(?rels de la mort et, par la connais- 
sances des rites funéraires, capables dedonner le repos 
ouïe bonheur dans les demeures d'Hadès. 

7° Dans une catégorie voisine se placent les maîtres 
de F opinion, qui peuvent se répartir en trois groupes 
suivant quils ont une marque officielle, qu'ils se ratta- 
ciient au clergé, ou qu'ils sont indépendants de ces deux 
pouvoirs. Ils ont pour trait commun d'exercer leur 
iniluence sur les idées, les croyances et lessentiments. 
Mais les groupes se distinguent parla diversité de leurs 
tendances ; et, dans chacun des groupes, il y a d'autres 
diiïérences qui proviennent de la diversité des moyens 
d'action. Cette grande variété, et d'un autre côté l'ori- 
ginalité et l'imprévu des productions rendent l'étude 
de ces classes particulièrement délicate. Elles exigent 
même qu'on laisse uni; assez large place à la contin- 
gence. Dans l'analyse actuelle de la société, il suffit 
d'énumérer les différentes classes comprises dans le 
groupe total. Ce sont les maîtres des écoles, laïques, 
religieux ou libres ; les historiens et les journalistes ; 
les prédicateurs, les orateurs politiques et les publi- 
cistes ; les savants et les philosophes qui s'appuient 
sur la raison etmettontles vérités scientifiques souvent 
en opposition avec les dogmes révélés; enfin les poètes 
et les artistes qui n'offrent pas seulement un délasse- 
ment supérieur, mais qui suggèrent des sentiments et 
insinuent des motifs de conduite. ~ 

Une société ne se compose pas uniquement de gou- 
vernants. Mais ceux-ci par une antithèse nécessaire 
a[)pellent les gouvernés ou les st/jeis, qui sont surtout 
chargés de produire les choses nécessaires à la vie. 

S" Une classe fondamentale est celle des jja//sans 



LA MÉTHODR 145 

({ui cultivent le sol. des pasteurs qui nourrissent leurs 
troupeaux, des prchenrs qui exploitent les richesses 
de la mer et des chasseurs qui vivent de gibier. 

9° Puis viennent les ouvrir;-.'^ qui exercent un UK'tier 
manuel, et dont l'activité est employée à transformer 
en objets utiles les matériaux bruts fournis par la 
nature. Ces ouvriers sont indépendants, ou soumis à 
un chef d'industrie. 

10" Comme les ouvriers et les patrons sont divisés 
de goûts, d'idées et d'intérêts, il faut créer une classe 
spéciale pour les patrons, ingénieurs, architectes et en 
général pour les directeurs d'industrie. 

11° Le producteur ne livre pas toujours directement 
sa marchandise au consommateur, mais elle passe par 
l'intermédiaire des coninierrants. Les riches qui tirent 
des rentes de leurs capitaux peuvent rentrer dans cette 
classe, ainsi que les ftiKmcicrs qui font en réalité le 
commerce d'argent. 

12° Le commerce exige des communications entre 
des villes ou des contrées éloignées, ce qui donne nais- 
sance au personnel dos caravanes, de la marine mar- 
chande et des chemins de fer ; à ceux qui font ou qui 
permettent de faire des voyages. 

13° « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » 
Parole jusqu'ici vériliée. Dans toute Société, il y a 
une classe d'êtres qui n'ont point de moyens d'exis- 
tence ; ce sont les yja/avï'.s, les inlirmes, les orphelins, 
les vieillards sans fortune. 

14° Il y a aussi des êtres dangereux, l(>s crint'uich (jue 
la société tMif(;rm<i dans des prisons, ou d(''pi>ile d;tns 
des contrées éloignées pour les mettre dans l'impossi- 
bilité de nuire. 

Les fiii/nirs ne forment pas une classe dislincte, 
mais elles se répartissent dans toutes b's divisionspré- 
cédentes,et, par suite de leurs dilférences physiques et 

10 



146 LES CLASSES SOCL\LES 

morales avec les hommes, elles donnent lien à des 
sous-classes qu'il y a inte'rèt à ne pas négliger. 

Cette multiplicit»3 de classes et de fonctions existe- 
t-elle dans toutes les sociétés ? Si, pour obtenir cette 
vérification, ou emploie la méthode de concordance, 
il nest pas difficile de remarquer que cette analyse ne 
convient ni aux sociétés animales, ni aux familles iso- 
lées comme chez les Veddahs, ni aux hordes qui vivent 
dans une complète promiscuité ; qu'elle s'applique 
mal aux clans « à parenté confuse, oîi règne ordinai- 
rement une sorte de promiscuité réglementée... oîi il 
n'existe aucune organisation politique (l) », et qu'elle 
s'accorde imparfaitement avec les tribus, où la diffé- 
renciation commence à s'effectuer, mais où elle n'est 
pas encore réalisée. 

Que faut-il conclure de cette constatation ? — Non 
pas la nécessité de modifier la définition de façon à 
lui donner une extension capable d'embrasser ces 
états sociaux rudimentaires, mais plutôt d'écarter des 
sciences sociales des agglomérations qui ne sont que 
des ébauches grossières des vraies sociétés. En effet, la 
vie animale est trop obscure, ou trop bornée aux ins- 
tincts physiques pour que la sociologie humaine puis- 
se tirer une réelle utilit(' d'observations faites sur les 
troupes de bisons « aux instincts stratégiques », (( sur 
les fédérations de groupes polygamiques » comme les 
chevaux sauvages d'Asie, sur les lamas guanacos «où 
les mâles vivent en sultans tyranniques », sur l'élé- 
])hant « à qui la jalousie sexuelle interdit la forma- 
tion des grandes sociétés », sur le castor, animal essen- 
tiellement sociable, mais dont « le cerveau est remar- 
quablement pauvre en circonvolutions » et même sur 
les singes « nos cousins germains... où règne littéra- 

(1) Lelourneau. Kv'luUon Politique, p. 1)28. 



LA MÉTIIODi: 147 

lemont lo droit du plus fort ( 1 .). Quant aux alioillcs et 
aux fourmis, le même auteur se plaît à célébrer leur l»elle 
organisation et leurs habitudes de solidarité. « Toute 
leur vie consciente, tous leurs ell'orts n'ont qu'un ob- 
jet, l'intérêt de la communauté ; et, pendant toute la 
durée de leur âge adulte, il n'est pas un moment où 
chacune des citoyennes libres de leurs républiques ne 
soit prête à se sacrifier pour le salut commun ; toutes 
semblent entièrement dépourvues de l'instinct indivi- 
duel de conservation, dès que Tintérêt public est en 
jeu ». — Ces observations psychiques sur des êtres 
d'un type si dilférent du nôtre sont nécessairement 
très incertaines. En supposant qu'elles soient exactes, 
elles seraient sans utilité pour l'c'tude des sociétés hu- 
maines, très éloignées encore de l'organisation idéale 
d'une fourmilière ou d'une ruche. Car, ou l'ordre est 
le résultat d'une intelligence consciente du but et des 
moyens, et cette intelligence impénélrable à l'homme 
est trop mystérieuse pour qu'on espère la connaître et 
en tirer parti ; ou Tordre est le produit du pur mé- 
canisme, et cet automatisme est trop éloigné des con- 
ditions de la vie sociale pour qu'on puisse l'appliquer 
à l'homme. 

Ce n'est pas pour les mêmes raisons que l'on écarte 
les familles isolées, les hordes, les clans et même les 
I ri bus où les fonctions n(; sont pas nettement séparées. 
Ces groupes se composent d'êtres humains, et à ce titre 
il serait possible de pénétrer leurs mobiles, de connaître 
leurs idées et d'interpréter leur conduite. Mais la nature 
de ces groupes est trop dilTérente de C(dle qui est 
propre aux sociétés pour que cette connaissance — 
assez difficile à acquérir — soit d'une V'ri table utilité 
pour la Sociologie. — La constitution de la l'aniilie 
fond<'e sur une iu<'galité naturelle a donné lieu ;"i de 

(I) Ici. p. 10-13. 



148 LES Cr.ASSES SOCIAI-ES 

fausses analogies : car les sujets ne sont point par 
rapport aux chefs comme des enfants vis-à-vis d'un 
père plus fort, plus expérimenté et plus sage. — La 
Horde est une agglomération confuse où régnent la 
communauté des biens, des femmes, des enfants, la 
similitude des fonctions, et une égalité qui est troublée 
seulement par les dilïérences de force et de santé. — 
Dans le Clan, des distinctions entre les membres 
commencent à apparaître, mais leur étude scientifique 
présente deux difficultés D'abord, ces distinctions 
restant pour la plupart à l'état embryonnaire sont 
difficiles à apercevoir;et surtout, comme elles dépendent 
des individus, elles sont trop variables, trop contin- 
gentes pour qu'on puisse parvenir à les fixer. — Dans 
la Tribu, la séparation entre les fonctions est plus mar- 
quée, mais tant que la tribu est restreinte, certaines 
classes ou manquent, ou ne comprennent pas assez de 
membres pour qu'on puisse éliminer la liberté, cet 
élément reconnu réfractaire à la science. 

Cette exclusion des groupes inférieurs ne doit pas 
être plus interdite en Sociologie qu'en Histoire naturelle. 
Or en botanique le meilleur moyen de connaître les 
dicotylédonées ne serait pas d'étudier les moisissures, 
les champignons ou les algues, alors même que l'évo- 
lutionnisme serait dans le vrai et que ces espèces 
inférieures se rattacheraient aux espèces ancestrales — 
souches primitives mais rudimentaires qui, par une 
accumulation de changements successifs, auraient 
donné naissance à des plantes aujourd'hui très dilIV'- 
rentes par la complexité de leurs parties et la nature 
de leur organisation. — De même pour les sciences 
sociales. Les études ne peuvent que gagner à porter 
sur un objet [)lus circonscrit et mieux défini. Cela 
n'empêche point du reste que, pour résoudre la ques- 
tion de l'origine et de la genèse des sociétés, on n'ait 



LA MÉTHOlJi: 149 

intérêt à lairo porter ses observations sur ces ébanehes, 
ou, si Ton veut, sur ces germes et embryons sociaux. 
Une société ne mérite vraiment ce nom qu'autant 
qu'elle comprend toutes les classes énumérées dans b; 
tableau donné ci-dessus. Mais cette identité de fond 
ne s'oppose pas à une grande multiplicité de formes. 
Il faut donc réduire cette multiplicité par une classifi- 
cation qui échappe aux critiques dirigi'es contre les 
classiiications de Montesquieu, de Spencer et des 
autres. 

La solution sera analogue à celle qui a été donnée 
antérieurement dans l'étude des classes sociales. Cha- 
(jue type, représentant une classe, se distingue par une 
manièrti propre de sentir, de penser et d'agir. ÎSIais 
tous les traits de sa physionomie morale, qui se ratta- 
chent entre eux par une étroite solidarité, sont sous la 
dépendance de quelques traits plus dominateurs qui 
servent à le caractériser. Pour distinguer les formes 
sociales, il conviendra aussi de tenir compte de tous 
les éléments dégagés par l'analyse, mais il faudra sur- 
tout s'attacher à découvrir l'élément dominateur, celui 
qui agit sur tous les autres, qui les façonne sur un 
modèle distinct, et qui imprime à tout l'ensemble une 
mar(|ue caractéristique. Cette; classe est bien celle des 
(jouvernants. Mais pour comprendre leur action, pour 
connaître leurs tendances, leurs idées et leurs ressour- 
ces, il ne suffit pas de compter leur nombre ; il faut pi> 
nétrer jus([u'à la source de leur iutluence. Les législa- 
teurs, les juges, les chefs d'Ltat, les agents exécutifs 
j)uisent leur [)()uvoir dau< (jucbjuc classe sociale, guer- 
riers, prêtres, commerçants, industriels., et c'est la na- 
ture de cette classe qui donne à l'Etat son caractère, 
son principe, sa lin et sa direction. 

La classe dominante, liien pliis([ue la fo'iue du gou- 
vernement républicain ou nionar(hi(|ue, donne à la 



inO l-KS CLASSES SOCIALES 

société son caraclèro propre. On peut le prouver par 
les deux méthodes de concordance et de différence, qui 
aboutissent sur ce piiint aux mêmes conclusions. Si 
l'on compare entre elles les Cités et les Nations, oii le 
commerce maritime a pris une grande extension et où 
par suite dominait In classe des armateurs, on trouve, 
malgré la différence des temps et lieux, de frappantes 
analogies. Les anciennes Cités de Tyr, de Carthage, 
de Massilia offrent de grandes ressemblances avec les 
Républiques modernes de Gènes et de Venise ; et, 
sur une plus grande échelle, la Grande-Bretagne 
actuelle présente le même type. Sans vouloir tracer 
dans le détail ce type de la Cité Commerçante, on peut 
à titre d'indication en signaler les principaux traits. 

Les Législateurs^ quelque nom qu'ils portent, s'ef- 
forceront d'introduire dans leurs lois toutes les dispo- 
sitions favorables au commerce, ou du moins qu'ilssup- 
posent devoir être favorables. Assez indifférents sur la 
forme de gouvernement, ils sont intraitables 'sur les 
privilèges utiles au développement du négoce et à l'ac- 
croissement des richesses. Ils s'accommodent des rois 
Tyriens, des suffètes Carthaginois, de la domination 
romaine à iMarseille, du Conseil des Dix à Venise, du 
Doge de Gênes, d'une Reine et même d'une Impératrice 
en Angleterre ; mais ils repoussent avec habileté et pré- 
voyance toutes les mesures qu'ils jugent préjudiciables 
à la classe maîtresse. Point de pitié pour ceux qui font 
obstacle à la richesse, ou qui en paraissent les instru- 
ments nécessaires. On se débarrasse cruellement des 
premiers et on utilise les autres sans merci : témoin 
l'exploitation des colonies, des esclaves ou des prolé- 
taires, qui se fait avec la même rigueur depuis Cartha- 
ge justju'aux temps modernes. 

Les juges i-endent leurs nrrêts en s'inspirant des 
principes commerrants. Dans les contestations civiles 



LA MliTIlODE loi 

domine le régime dos amendes et des cautions : la 
perte la plus sensible est celle de l'argent, et l'argent 
est la meilleure des garanties. 

Les chefs d'Etat doivent s'occuper surtout du dé- 
veloppement de la marine, de la création de nouveaux 
débouchés, de l'établissement de nouveaux comptoirs, 
de l'extension des colonies. Le Commerce, voilà le 
grand régulateur de la paix et de la guerre. 

Comme la prospérité de la Nation repose sur la ma- 
rine, les matelots sont recrutés avec soin et, pour 
qu'on puisse compter sur leur dévouement, parmi les 
citoyens. Quant aux troupes de terre elles ont moins 
d'importance, et, si les chefs sont encore nationaux, 
les soldats sont souvent des mercenaires étrangers. Le 
commerçant achète du dévouement et des vies humai- 
nes, comme il faille trafic de la pourpre et des colon- 
nades. 

La culture des terres est négligée : les profits sont 
trop faibles en comparaison des gains considérables 
réalisés dans le commerce ou dans les industries de 
luxe. Les paysans, sont ou des esclaves, ou des fermiers 
sous la dépendance degrands propriétaires. Au contraire 
la population ouvrière augmente ; elle s'entasse dans 
les villes, et, devenue surabondante, exige sans cesse 
la création de nouvelles colonies. 

Les riches abondent ; et, comme ils savent le pres- 
tige dont jouit la richesse, ils étalent orgueilleusement 
leur oisiveté et leur luxe. Ils construisent des palais 
de marbre qu'ils (h'çorenl d "objets rares et précieux. 
Ils gagnent ainsi bcaucouj) déconsidération, et obtien- 
nent par là des hoiuKMirs ol des fonctions lucratives. 
Ils deviennent gouverneurs de Provinces, et dans leur 
administration songent surtout auxmoyiuis d'jiugmen- 
ter leur fortune. 

Blasés sur les distractions ordinaires, les riches re- 



152 LES CLASSES SOCLVLES 

cherchent des plaisirs plus raffinés ou môme des jouis- 
sances plus délicates. De là un développement sou- 
vent remarquable non seulement de l'industrie deluxe, 
mais aussi des beaux arts : l'architecture, la peinture, 
la statuaire et peut-être aussi la poésie. Mais cet épa- 
nouissement des arts lient plutôt à la richesse qu'au 
commerce même. 

Quant à la religion, si elle est par la rigidité de ses 
dogmes et par l'antiq^uté de ses croyances indépendan- 
te de l'état politique, elle subit cependant dans la 
personne des prêtres, ses interprètes, l'influence des 
mceurs ambiantes. Epris du faste et de la richesse, les 
prêtres des sociétés commerrantes croient mieux hono- 
rer la divinité par la magnificence du culte, par la 
grandeur des temples et par les riches ornements qu'ils 
prodiguent à l'intérieur. Pour les fidèles, ils transpor- 
tent dans la religion leurs idées mercantiles et achètent 
par des dons précieux l'espérance des biens futurs. Le 
sacrifice est souvent un marché. 

Voilà donc une esquisse de ce qu'une comparaison 
attentive pourrait donner, avec plus d'exactitude encore, 
au sujet de la Cité commerçante. 

La méthode de différence fournira une confirmation 
des conclusions précédentes. Elle montrera que le 
genre d'activité, spécial à une Cité, contribue plus que 
la constitution politique àlui donner son caractère pro- 
pre. Suivant la règle de cette méthode, il faut — puisque 
rexpérimentation est interdite — trouver dans l'histoire 
deux sociétés exactement semblables dans toutes leurs 
conditions,sauf celle dont il s'agit de mesurer l'influence. 
D'après une remarque antérieure, nous savons que le 
meilleur moyen d'éviter les critiques de St. Mill n'est 
pas de prendre deux sociétés semblables sur tous les 
points sauf un — cecpii serait sans doute impossible à 
trouver — mais de choisir une même société à deuxpha- 



l.A MliTIKIDE I5li 

ses dirterenLes do son existence. Soit par exemple la 
République de Venise. 

x\ partir de la fin du l"" siècle, époque à laquelle 
s'ouvre son ère de prospérité, Venise fait traverseï- à 
sa constitution politique une série de modifications 
importantes. Au début les Doges nommés à vie sont 
de véritables souverains; au 12* siècle, à la suite d'une 
sédition, ils perdent l'inamovibilité, sont obligés de 
partager le pouvoir avec le Grand-Conseil, et les Pre- 
gadi, qu'ils désignaient eux-mêmes pour les assister 
de leurs conseils, sont remplacés par les membres du 
Sénat; au 14'' siècle, après la tentative infructueuse 
de Tiepolo, l'aristocratie devient plus ombrageuse, elle 
institue le fameux Conseil des Dix, pouvoir occulte 
et aussi lyrannique qu'aucun despotisme ; enfin ce Con- 
seil des Dix fortifie encore son despotisme en s'adjoi- 
gnant le triumvirat des Inquisiteurs d'Etat. Et cepen- 
dant au milieu de toutes ces transformations, la vie 
même de la Cité n'est pas sensiblement altérée. Les 
nobles Vénitiens constituent une classe privilégiée, 
mais, en dehors des lois établies pour leur propre 
avantage, ils se préoccupent surtout de donner de l'ex- 
tension à l'industrie, au commerce, aux transports, à 
la marine, aux possessions lointaines. Le mercantilisme 
domine, cet esprit propre aux cités commerçantes, esprit 
qui donne h l'amour du gain la préférence sur tous les 
autres mobiles. Venise, qui avait reçu d'un Pape l'an- 
neau symboli([ne de sa domination sur les mers, Ve- 
nise, fervente cailioliqne, s'allie un jour avec les Turcs: 
l'intérêt commercial prime tout. 

Si l'on fait la contre épreuve et(|u"à la longue pério- 
de de prospérité qui s'étend du 8' siècle à la lin du 
15% on oppose la j)ériode suivante, lu différence sail- 
lante à signaler consistedans l'affaiblissiunent progres- 
sif du commerce, ou — ce qui réi)on(l mieux ànotre ma- 



],)i. LES CLASSES SOCIALES 

ilière de voir — dans la l'aihlesse croissante de la classe 
des commerçants et armateurs. Une nouvelle route vers 
les Indes et la dt'cou verte de l'Amérique ayant porté 
un coup funeste à l'activité commerciale, riiidustrie 
languit, l'énergie guerrière privée de son stimulant 
ordinaire, l'expansion coloniale, décline. Venise perd 
de plus en plus son caract.ire; et, devenue une simple 
ville de plaisirs elle s'abaisse sans cesse jusqu'à ce que 
par une décadence continue elle arrive à tomber sous 
les coups de quelques régiments français, détachés de 
l'armée de Bonaparte. 

D'après Montesquieu, « le principe de Gouverne- 
ment est ce quile fait agir ». Si l'on adopte ce sens, le 
principe de la cit»' commerçante, c'est l'amour des 
richesses. Les moyens d'action sont la ruse ou du 
moins l'habileté dans les échanges; son but, l'extension 
des colonies, le perfectionnement des arts industriels, 
le développement de la marine et des voies de com- 
munication. 

Au lieu d'une division des Sociétés d'après la natu- 
re du Gouvernement, il vaut donc mieux — si l'on veut 
avoir une classification naturelle — l'appuyer sur le gen- 
re d'activité propre à la classe dominante. On obtien- 
dra ainsi un certain nombre de types de sociétés, 
dont on déterminera, comme dans l'exemple précédent, 
le caractère, le principe, les ressources et la direction. 
y.u voici d'une façon très succincte l'énumération. 

\° La Cifr CrKefrirrc dont le modèle le plus parfait 
a ('-té fourni par Sparte ou encore par Honu^, quand sa 
domination ne sortait pas encore de l'Italie. La classe 
dominante est celle des professionnels de la guerre, 
de ceux qui ont le service militaire comme principale 
ou même comme unique occupation. 

L'esprit qui anime les membres de cette classe est 
l'honneur, le désir de posséder les qualités militaires 



La MÉTIlODi': 155 

et (le les montrer aux autres, ce qui est le j^age le 
plus sur Jestinie, de gloire et de puissance. Dans la 
psychologie de lolfieier et du soldat, on trouverait 
que ci'S qualités se rapportent à l'activité physique, ;i 
la volonté, au sentiment et à rintelligence. Elles com- 
prennent la force, l'adresse, la beauté physique ou 
plutôt la beauté mâle, indice de vigueur et de fierté ; 
la décision prompte, le courage, l'intrépidité en face 
des dangers de mort; l'idée de subordination, la con- 
fiance dans les chefs, la fidélité poussée jusqu'à l'o- 
béissance aveugle ; et, chez les supérieurs, l'autorité, 
Ihabitude du commandement, la l'aideuret parfois la 
brutalité; les connaissances techniques, la tactique 
militaire, la ruse et l'idée que le succès justifie tous les 
moyens. 

Cet esprit pénètre dans la cité et lui imprime son 
caractère propre. Les législateurs s'efforcent de fortifier 
les institutions militaires, de maintenir et d'accroître 
les privilèges de l'armée. — Les juges, quand ils ne sont 
pas recrutés dans la classe dominante, ii'cUcndent pas 
leur juridiction sur l'armée qui a ses tribunaux spé- 
ciaux. — Les chefs de l'Etat, rois, éphores ou consuls sont 
les plus hautes personnifications de l'esprit militaire ; 
ils placent leur idéal dans la guerre et mesurent leur 
mérite par le nombre de leurs victoires ; ils ont pour 
principal objectif d'augmenter les moyens de défense 
et d'attaque. — Les paysans sont esclaves, attachés à la 
glèbe, surchargés de corvées et de tailles ; ils sont 
incultes, ignorants, plies à l'obéissance ou au servi- 
lisme. — Les seules industries llorissantes sont celles des 
armes. — Le commerce est peu actif : les commerçants 
sont souvent des étrangers qui viennent, à la nouvelle 
d'expéditions heureuses, ollVir des bijoux, des armes, 
des objets in(lustri{ds inconnus dans le pays, surbuit 
des parures de femmes, ([uehiuefois du vin, aujour- 



156 LES CLASSKS SOClALfCS 

(riiiii de ["opium et do lak-ool. La (lilc s'étend par la 
conquête, et spolie de leurs terres les anciens proprié- 
taires réduits au rôle d'esclaves ou de colons. — Les 
riches sont les nobles appartenant aux familles conqué- 
rantes : ils possèdent de grandes étendues de terre 
sur lesquelles ils règnentavec cette autorité rigoureuse 
d'un chef sur des êtres inférieurs. Leurs plaisirs sont 
une imitation des exercices pratiqués à la guerre ; ils 
montent à cheval, chassent et se livrent aux jeux vio- 
lents qui développent la force et font valoir leurs qua- 
lités physiques. Ils n'aiment ni la poésie, ni les arts, 
ni l'éloquence. L'éloquence n'est qu'un bavardage de 
rhéteur et un beau coup de sabre vaut mieux qu'une 
belle sentence ; les poètes sont des rêveurs inutiles 
qui ne méritent d'être tolérés que s'ils célèbrent les 
sanglantes batailles ; quant aux arts il vaut mieux 
savoir construire un retranchement que tailler une 
statue dans un bloc de pierre. — Les prêtres sont ga- 
rantis du despotisme universel par l'antiquité de leurs 
croyances et le prestige attaché au culte ; ils peuvent 
montrer plus d'indépendance ; et, quand leurs privilè- 
ges sont menacés, ils opposent à la force la puissance 
mystique qu'ils puisent dans la connaissance des rites 
tout-puissants et des formules redoutables- ^Liis, si 
dans cette rivalité le pouvoir temporel l'emporte, les 
prêtres, grâce à la latitude laissée dans rinterpr(^tation 
des dogmes, se plient aux mœurs guerrières. Désireux 
de satisfaire les nobles patriciens, ils mettent la volon- 
té des Dieux d'accord avec les goûts de la classe domi- 
nante : les Dieux j)assent pour inspirer les entreprises 
gucrj'ières, et dans le cas de victoires on les honore 
comme auteui's du succès. — l'n dernier trait de la Cité 
(iiierrière est la sévérité de l'éducatiou. Les enfants 
sont élevés durement et plies par un(; contrainte rigou- 
reuse à l'obéissance qui est la première des vertus. 



LA MÉTHODE 157 

Les mastigophnrcs ou poritnirs de fouet jouaient un 
rôle important à Sparle, et on sait qae chaque année, 
devant l'autel d"Artémis,les jeunes gens étaient frappés 
jusqu'au sang, et mettaient leur point d'honneur à 
succomber plutôt que de se plaindre. 

Le principe de la Cité (îuerrière est l'honneur ; ses 
moyens d'action sont le courai^e et la force ; son but, 
l'extension de son territoire, le développement de sa 
puissance militaire. 

2" La Cilê Reiigicffsr dont la Jérusalem antique, Ge- 
nève sous Calvin, Rome sous la domination papale of- 
frent des modèles accomplis. 

La véritable puissance appartient à la classe sacer- 
dotale. Par suite, ce sont les croyances des prêtres, 
leurs sentiments et leurs intérêts relii^ieux qui diri- 
gent le gouvernement, inspirent sa politique et lui 
dictent ses décisions. Or s'il y a, suivant les temps et 
les pays, une grande diversii(' dans les pratiques re- 
latives au culte, il y a une similitude profonde dans 
l'idée fondamentale de toute religion. Celte idée est la 
foi en des puissances invisibles qui dominent complè- 
tement l'homme par leur force et leur intelligence, 
en des êtres mystérieux qui se dérobent au vulgaire, 
mais qui,par une grùce sp('ciule,se sont dévoih'S à des 
hommes privilégiés et leur ont comnujiii(|ué des véri- 
tés inaccessibles à la raison Les prêtresse procla- 
ment les interprètes autorisés de ces esprits, les minis- 
tres de ces volontés, les vicaires de Dieu. 

Tout découle delà : leur orgueil, ItMirs prétentions 
indeslructibhîs, la cruauh' inconsciente de leur fana- 
tisme, les minuties impc^ratives du culte, la sainte in- 
dilférence pour les intérêts matériels du peuple, leur 
naïve avidité qui se cache sous les dehors de la dévo- 
tion. Le prêtre est convaincu qu'il esta marqué d'un 
sceau spécial », qu'il est « un vase d'élection » ; com- 



158 LES CLASSES SOfJALES 

ment irauruit-il pas du dédain pour le vulgaire? Il est 
l'org-ane de la divinité ; n'est-ce pas un crime de mé- 
connaître sa parole et de transgresser ses ordres ? Il 
sait, sans aucun risque d'erreur^ où est la vérité ; n"a- 
t-il pas le droit de façonner à sa guise les esprits et 
de briser les résistances par la force et au besoin par 
de salutaires supplices? Dieu a eu rinfînie condescen- 
dance de révéler aux hommes le détail des règles qui 
conduisent au bonheur ; y a-t-il des fautes plus gra- 
ves que l'oubli de ces régies, l'inobservance des rites 
et des cérémonies ? — L'agriculture est une chose 
secondaire (juon néglige et qui végète ; le commerce 
est corromp'i dans son essence et il faut le soumettre 
à un contrôle rigoureux ; l'industrie, qui n'est pas em- 
ployée au culte des Dieux^, est presque un attentat 
contre la divinité, un empiétement sur ses droits. — 
La poésie et les arts sont au contraire encouragés 
quand ils sont, par leurs chants et leurs symboles, la 
glorification des choses religieuses. 

Voilà ce que donne la déduction, déduction qui se 
vérifie par l'observation analytique. 

Les législateurs donnent partout la prééminence aux 
prescriptions religieuses. Ils s'attribuent l'infaillibilité, 
et, dédaigneux des avis qui viendraient des laïques, 
repoussent tout contrôle étranger. Ils ne souflVent pas 
non plus de limites au pouvoir des lois, qui s'étend non 
seulement sur tous les actes extérieurs, mais qui pé- 
nètre jusque dans l'intimité des consciences. Le cœur 
et l'esprit ne sont pas plus libres que le corps : la lé- 
gislation s'empare de l'homme tout entier et réglemente 
sa vie dans tous ses détails. 

Les juges sont des prêtres ou des hommes dévoués 
à leurs idées. Préoccupés avant tout du triomphe de 
la religion, ils sont indulgents pour les délits et môme 
les crimes civils, mais terribles pour l'indépendance 



LA .MÉTIIODH l'îî) 

(le la pensée et les vellcili's de résislaiice à l'Eglise. 
11 suffit d'embrasser la statue d'un Dieu ou de péné- 
trer dans une enceinte sacrée pour qu'un meurtrier soit 
à l'abri des poursuites; les crimes de Robert le Diable 
s'ellacent par un pèlerinage à Jérusalem, et les ofl'ran- 
des ont toujours été très efficaces pour racheter les 
fautes. Mais à Jérusalem Jésus était crucifié pour avoir 
fait son « sermon sur la montagne » ; à Rome on 
emprisonnait Galilée coupable d';i.voir affirmé le mou- 
vement de la terre ; Innocent III condamnait en masse 
tous les Albigeois, etc.. 

Les chefs d'Etat, rois ou papes, doivent être les ins- 
truments dociles des prêtres. Eeur rôle est de main- 
tenir à l'intérieur la pureté de la religion, d'exécuter 
les décisions des juges, de frapper les hérétiques, et de 
combattre au dehors les infidfdes. En retour de leur 
docilité, ils sont entourés d'un grand prestige; et, con- 
sacrés par le droit divin, ils passent pour être les re- 
présentants de Dieu sur la (erre. 

L'armée est une force indispensable à l'ordre et à la 
sécurilé. Elle est favorisée, mais à la condition de res- 
ter toujours soumise à la volonté intolérante des prê- 
tres, (îomme les principes des deux classes sont oppo- 
sés, il survient des rivalités entre (dles, rivalités qui 
se manifestent en révoltes ouvertes ou du moins en un 
mauvais vouloir falal à l'esprit militaire. 

L'activité sociale, tournée vers les choses mystiques, 
fait défaut pour les besognes matérielles d(^ simple 
utilité. Pas de routes ou des roult'smal entretenues ; 
des champs mal cultivés ; des marais insalubres comme 
dans la campagne romaine ; des industries en relard; 
des procédés routiniers. Les paysans chargés de dîmes 
quittent la campagne, et se réfugient dans la ville où 
ils vivent d'aumônes. La richesse diminue, et il faut que 
les fidèles vivant à l'étranger comblent le déficit par 
leurs générosités. 



IGO LES CLASSES SOCIALES 

Le principe de la Cité Religieuse est la foi; ses mo- 
yens d'action sont puisés dans la confiance qu'elle met 
en l'assistance des êtres surnaturels; sa lin est d'accroî- 
tre son prestige, en étendant le plus loin possible la 
croyance que les maîtres de la Cité sont en possession 
d'une force mystique invincible. 

3" La Cik' Comtncrra/ifc, dont il a été parlé plus 
haut. 

4" La Cité Industrielle, dont on peut donner comme 
exemples Athènes, Florence et les Communes du ]Mo- 
ven-Age. Ce qui la caractérise, c'est la place accordée 
aux artisans dans la direction des afi'aires. Et, comme 
les corporations d'arts et métiers comprennent la ma- 
jeure partie des citoyens, un des traits les plus sail- 
lants de ces Cités est le régime démocratique. 

Le principe qui domine est l'idée d'égalité. Tous les 
hommes sont au même titre membres de la Cité ; ils ont 
les mêmes droits et sont soumis aux mêmes charges. 
Pas de distinction de naissance, de fortune, de profes- 
sion; mais les fonctions sont réservées au mérite, pro- 
clamé par l'opinion publique dans des élections libres. 
Ou mieux cette égaliti; fondamentale sera plus sûre- 
ment maintenue, si le choix des fonctions est réglé 
par le sort. De là à x\lhènes le rôle de la fève dans 
l'élection des magistrats; de même à Florence les Pri- 
eurs des Arts, qui formaient le Conseil du Gouverne- 
ment, ('taient tirés au sort sur une liste d'éligibles. — 
L'égalité entraîne la liberté. La puissance, conférée dans 
les élections par la volonté du peuple, est empruntée, 
révocable, passagère; par suite elle n'a qu'une faible 
prise sur l'indépendance des sujets, véritables souve- 
rains. Si par quelque surprise ou hasard elle menace 
do devenir despotique, le peuple, conscient de sa force 
et jaloux de son droit, s'insurge contre elle et cherche 
en la brisant à maintenir légalité. Le peuple, souvent 



LA MÉTHODE 161 

Iroinpé par dos ambilicux, devient soupçonneux, et, 
avant que le mal n'éclale, prend des précautions pour 
le prévenir. Delà l'ostracisme à Athènes ; l'exil prati- 
qué à Florence contre les familles les plus opulentes; 
les chartes de franchise achetées à prix d'or aux Sei- 
gneurs par les Communes dn Moyen-Age. La liberté 
daus les élections a pour corollaires ht liberté de la 
parole, et les droits de contrôle et de critique. Dans les 
démocraties l'opinion {)ublique jouit d'un grand cré- 
dit, parce que les paroles peuvent bientôt se traduire 
en actes. A Athènes les citoyens se plaisaient à s'as- 
sembler sur l'Agora, s'intéressant aux affaires de l'E- 
tat, les discutant et cherchant à s'éclairer auprès des 
orateurs. Une conséquence de cette liberté dans les 
discussions et les crili({ues, c'est une agitation conti- 
nuelle, parfois de la turbulence ou même des émeutes. 
— iMais, par un(^ heureuse compensation, la vie sociale 
a plus d'intensité. Les sacrifices en impôts et en service 
militaire sont plus facilement supportés, parce qu'ils 
sont volontaires; le travail est plus actif, plus produc- 
tif, plus intelligent ; la richesse augmente et une partie 
en est prélevée pour les embellissements de la ville, em- 
bellissements auxquels tous les citoyens s'intéressent; 
les arts se dévelo|)pent et rélo([uence ([ui a un objectif 
déterminé prend une màb^ vigueur. 

Voilà l'ensemble ^es caractères qui semblent devoir 
s'associer dans une Cit(' oîi domine la classe nombreuse 
des travailleurs. Si, conformément à notre méthode 
d'analyse, nous parcoui-ons en ordre les différentes 
classes, nous arriverons à fa confirmation des vues pré- 
cédentes. 

Les législateurs, qui tiennent leur j)uissance b'gis- 
lative du peuple et qui restent toujoui's sous son con- 
trôf(ï, sont amenés par une succession de mesures légis- 
latives à abolir les privilèges, à effacer les traces des 

H 



162 LES CLASSES SOCLVLES 

anciennes dislinctions,ct à faire triompher le principe 
d'égalité dans toutes ses conséquences. Ils accordent 
aussi de grandes libertés réduisant la part de con- 
trainte au minimum. 

Puisque le peuple est souverain, non seulement il 
inspire aux législateurs les lois qui satisfont ses goûts 
d'égalité, mais il réclame comme garantie supérieure 
le droit d'interpréter et d'appliquer ces lois. L'impor- 
tance des magistrats professionnels est réduite ; et les 
Juges sont pris, par la voie du sort et seulement pour 
un temps déterminé, parmi les citoyens. Les juges, ex- 
posés à être jugés eux-mêmes, sont plus accessibles 
à la pitié et montrent moins de rigueur. 

Les chefs d'Etat, dont le pouvoir dépend d'une élec- 
tion, ont le sentiment de leur faiblesse. Soumis cons- 
tamment à la surveillance de leurs concitoyens, ils 
sont amenés à veiller sur leurs actes, sur leu: s pa- 
roles, et a ne rien faire qui puisse indisposer leurs 
électeurs et en même temps leurs juges. Les natures 
les {)lus généreuses reçoivent par là une stimulation 
qui les porte aux grandes choses: témoin Périclès et les 
Médicis. Les esprits médiocres s'intimident: ils s'abs- 
tiennent d'agir, ou bien s'eltbrcent de se faire pardon- 
ner leur nullité par des faiblesses et des flatteries. 

Les milices sont nationales. Les citoyens, attachés 
aux institutions qu'ils se sont données, ne conPient pas 
à des mercenaires le soin de les défendre. Dès que la 
cloche du Ijcil'roi retentissait, les bourgeois des Com- 
munes se réunissaient en armes, prêts à combattre 
avec courage pour la conservation de leurs franchises. 
Quand les sentiments démocratiques ont toute leur 
force, les chefs sont choisis dans les classes populaires : 
Cléon était corroycur. 

drAce aux lois favorables à l'industrie, la classe des 
artisans prospère. Mais si les maîtres-ouvriers sont 



LA .MÉTHODE 16!-} 

seuls en possession df droits politiques — comme 
cela avait lion dans les trois cités données en exem- 
ple — il se développe à côté d'eux une population d'es- 
claves et de prolétaires, population misérable et par- 
fois turbulente. 

Les paysans éloignés de la ville sont par là même 
écartés des atVaires. Dépourvus diniluence politique, 
assujettis aux charges de l'impôt, ils ont cependant la 
compensation de trouver dans une ville populeuse un 
marché oii s'écoulent facilement, leurs produits. Les 
campagnes dans le voisinage des Cités industrielles 
sont bien peuplées et bien cultivées. 

La richesse mobilière s'accumule ; de grandes for- 
tunes se concentrent dans un petit nombi-ede familles 
favorisées par des hasards heureux; ces fortunes con- 
duisent au luxe et servent au développement des arts. 
Athènes se couvre de monuments merveilleux, Flo- 
rence résume en elle la brillante civilisation de la 
Renaissance; et, si les Communes s'étaient maintenues, 
il n'est pas douteux qu'il y aurait eu à côté de leurs 
magnifiques Hôtels de Ville d'autres monuments capa- 
bles de rappeler leur activité artistique. 

Les Prêtres supportent avi'c peine le développement 
de l'esprit critique, résultat des institutions libres. Le 
}dus souvent ils montrent de l'hostilité à ces gouver- 
nements populaires, et recherchent l'alliance des classes 
aristocratiques. Si la forme démocratique persiste, ils 
finissent par s'accommoder de l'état de choses et des 
mu'urs dominant(!s. 

Ainsi, le principe de la Cilr Induslrlel/coxi démocra- 
tique est l'amour de Tégalité; ses moyens {)our la 
mîiinti^nir est la liberté de crili(|ue, de contrôle et de 
sulïrages ; sa fin est de supprimer les privilèges et de 
répandre le plus largement possible les bienfaits de la 
justice et les avantages de la vie sociale. 



lOi LES r. LASSES SOCL\LES 

Pour compléter cette éniimération, il faudrait, sem- 
ble-t-il, ajouter à la liste précédente la Cité Agricole, 
où la classe dominante serait composée des paysans, 
propriétaires et cultivateurs du sol. Peut-être il en 
faudrait ajouter d'autres encore si Thistoire en fournis- 
sait des modèles. Cependant, comme notre but est non 
d'opérer le travail mais d'indiquer la méthode à suivre 
pour l'accomplir, l'exposition précédente suffit sans 
qu'on ait besoin de s'assurer qu'elle est complète. 

Une remarque importante doit être ajoutée. 

Dans les analyses antérieures, le schéma de chaque 
Cité a été dressé, comme si la classe dominante avait 
exercé sa suprématie assez longtemps, et d'une ma- 
nière assez complète pour imprimer au type social sa 
marque caractéristique. ]Mais en réalité cette pureté 
du type n'est peut-être jamais complète ou du moins 
elle dure peu ; car les classes luttent entre elles pour 
la prééminence, et, par leurs actions et réactions mu- 
tuelles, modifient sans cesse la physionomie des Cités. 
Bien qu'à prendre les choses à la rigueur, aucune So- 
ciété ne corresponde exactement au type général, il 
n'en faut pas moins le conserver comme une norme 
propre à apprécier les Sociétés historiques avec un de- 
gré suffisant d'exactitude. Comme dans les autres 
sciences oîi l'on fait usage de notions générales, il fau- 
dra dans les cas particuliers introduire les corrections 
nécessaires. Cela est surtout indispensable quand il 
s'agit des Peuples, où le mélange des Races, la diver- 
sité des Langues, l'étendue du Territoire, l'opposition 
des Religions, la variété des Coutumes et des Tradi- 
tions rompent l'unité et rendent les généralisations 
j)lus difficiles. 

Avant d'aborder ces problèmes, il est nécessaire 
d'étudier les influences mutuelles que les classes exer- 
cent les unes sur les autres. Ce qui est la question 
«les Corrélalions Sociales. 



LA MÉTIlOUt: 165 



Corrélations Sociales. 



Les Classes el les Sociétés ne sont pas des formes 
immobiles et inertes, mais elles sont le siège de mou- 
vements inli.'rnes, et ag'issent sur le dehors comme h 
leur tour elles en reçoivent les impressions. 

Précédemment l'étude consistait en une sorte de mor- 
phologie sociale, et il sagissait d'indiquer les méthodes 
({ui pouvaient le mieux servir à l'établissement de dé- 
linitions exactes. Maintenant, il faut procéder à l'étude 
des classes en tant qu'elles sont actives et capables de 
changements, et montrer par quelle méthode il est 
permis d'espérer déterminer, avec l'exactitude néces- 
saire, ces diverses relations. 

Ces relations sont d'abord internes.^ quand elles ont 
lieu dans l'intérieur même de la classe. Elles naissent 
des actions mutuelles que les membres d'unci classe 
exercent les uns sur les autres. 

Par des théorèmes antérieurs, il a été établi 
et — si l'on veut résoudre le problème actuel — il ne 
faut pas oublier que les membres d'une classe sont 
supposés tous conformes à un type délini. Cette sup- 
position, il est vrai, n'est pas complètement exacte, 
mais elle est nécessaire aux l)esoius scicmti tiques, 
E^'ailleurs, elle est d'un emploi aussi légitime que les 
notions abstraites et générales qui sont utilisées dans 
les autres sciences. Car, dans les deux cas, on écarte 
les particularités et les écarts pour ne conserver que 
les traits essentiels et les qualités moyennes. 

Rappelons en outre (jue chafjue type de classe est 
caractérisé par un ensemble de tendances sensibles, 
de connaissances et de moyens d'action ; (|u<' parmi 
ces éléments il y en a de dominateurs ; (jne pour 
chaque classe il existe ainsi des ni(diiles [dus puissants, 



166 l.i;S CLASSES SOClAfJvS 

des habitudes intellecluelles plus fortes, des façons 
d'agir plus fréquentes ; que chacune a son idéal propre. 
Le paysan vise à l'agrandisseuient de son domaine, 
l'ouvrier à l'éh'vation des salaires, le commerçant à la 
richesse ; l'officier met au premier rang- l'honneur ; 
le prêtre, la foi en des puissances invisibles ; le juge, 
le respect de la justice ; le législateur, l'autorité des 
lois ; le chef d'Etat et les fonctionnaires, le plaisir de 
commander. 

Ceci é'tabli, quels sont les rapports entre les mem- 
bres dune même classe et comment les étudier ? 

Les individus et les familles doivent être considérés 
comme des forces qui tendent à des buts divers. Ces 
buts sont déterminés par des biens qui n'ont pas tous 
la même valeur, mais qui sont subordonnés à l'un 
d'eux regardé comme le souverain bien. Les forces ne 
sont pas aveugles, mais ce sont des activités intelli- 
gentes, qui choisissent les moyens paraissant les plus 
propres à atteindre la fin proposée. 

En suivant leur direction, ces forces peuvent ou se 
gêner, ou se favoriser, ou rester indépendantes. Dans 
le premier cas, le bien de l'nn exclut ou diminue le 
bien des autres, et alors naissent dans le sein de la 
classe les rivalités, la concurrence, la lutte. — Dans 
le second cas, le bien des uns sert ou même est indis- 
j)ensable au bien des autres, et alors se réalise l'union 
des volontés, union ([ui vient du concours volontaire 
ou de la subordination. — Dans le troisième cas, le 
bien des uns est élranger au bien dos autres, et alors, 
les unités agissant d'nne façon iniltq)endanle, la classe 
manque de cohésion. 

/'■'■ C«v. Pour échapj)er anx généraliti-s vagues et 
[)Our aborder le problème d(î la méthode en toute 
loyauté, supposons (pic le bien snpriMue ancjuel ten- 
<lent tous les membres d'nne classe soit la richesse, et 
que les moyens employi's soient le commerce. 



LA -MinilODE 107 

Il y a rivalité crinlérèls, puisque chaque commer- 
çant s'efforce d'accroître sa clientèle au détriment de 
ses concurrents. Chacun s'elTorce de supplanter ses 
rivaux, poussé par l'ensenihle des mobiles qui carac- 
térisent sa sensibilité. Il veut prouver son affection 
pour sa femme en augmentant son bien-être ou en 
fournissant à des besoins de luxe ; il est excité au 
gain par le désir de relever la situation de ses enfants; 
il met son amour-propre à terrasser ses adversaires, 
parce que ses succès sont une preuve d'habileté; enfin 
il aime la richesse par l'indépendance, le crédit et 
les jouissanci's qu'elle lui promet. 

Cette concurrence reste très active dans les pi'riodes 
de transition oi^i la classe, mal adaptée au milieu so- 
cial et à des circonstances nouvelles, n'a pas encore 
pris un état d'équilibre. Elle ressemble, par ses effets, 
à la concurrence qui s'établit entre des espèces ani- 
males vivant dans le même habilat et ayant le même 
genre d'alimentation. Les espèces mal aruK'Cs pour la 
lutte disparaissent, ou, sous la pression de la nécessité, 
se transforment par une accumulation progressive de 
changements dans les habitudes et dans l'organisa- 
tion. Ce qui se produit dans le monde animal, sous 
l'action de forces aveugles ou à peine conscientes, 
se réalise dans les Sociétés avec une plus claire 
aperception du but. Le mécanisme d"activit('S fatales 
fait place au jeu plus libre des volontés intelligentes. 

Dans la lutte commerciale, il y a des raisons qui 
amènent le triomphe des uns, la défaite des autres. 
C(!s raisons sont recherchées, étudiées, analysées. A 
mesure qu'elles sont d('Couvertes et mieux connues, 
les nouveaux venus s'attachent à employer les procé- 
dés qui ont le mieux réussi. A Tyr, des commerçants 
pleins d'audaces arment des vaisseaux, cotoyent tous 
les rivages de la Méditerranée, s'aventurent même au- 



168 LES CLASSES SOCLVLLS 

delà des colonnes d'Hercule, toujours enquête de nou- 
veaux marchés : le commerce d'exportation a donné 
la fortune à quelques novateurs, et beaucoup à Tenvi 
suivent cet exemple. Au moyen-àge quelques commer- 
çants ont ridée de former des corporations fermées, 
et ce régime s'étend et se consolide. Au commence- 
ment de ce siècle régnait en maîtresse cette maxi- 
me « vendre le plus cher possible », et sous toutes 
les latitudes les marchands s'efforçaient par toutes sor- 
tes d'habiletés, de ruses et de mensonges d'exploiter 
l'ignorance de leurs clients. Depuis l'innovation des 
Grands Magasins Boucicaut, les habitudes commer- 
ciales sont en voie de transformation. Le prix des 
marchandises est indiqué en chilïres connus et appa- 
rents ; ce prix est le même pour tous les acheteurs : 
de plus, il est fixé de façon à réduire le bénéfice de 
chaque vente, mais par contre à multiplier le nombre 
des acheteurs attirés par le bon marché. 

Partout où il y a lutte commerciale, on découvre les 
mêmes effets : élimination des faibles et des mala- 
droits ; adaptation des autres qui, par imitation inté- 
ressée, s'efforcent d'employer les procédés dont la va- 
leur a été reconnue par le succès. Mais de toute façon 
la classe tend à une homogénéité qui persiste, tant que 
des circonstances nouvelles ne viennent pas la troubler. 

Cette homogénéité fait que tous, par un contrat ta- 
cite ou exprès, agissent d'une façon analogue. 

Deux lois à tirer de l'examen de ce premier cas: 

1" Loi de co/uN/re/ice : les plus habiles dans leur 
profession renijiorlent ; les faibles sont éliminés ou se 
transforment. 

"2" Loi, dlnniKK/riirilr : ils se trnnsfofnient par imi- 
hilion vohnilaire ; dOù simililude dans toute l'étendue 
de la classe. 

'2'"'' Cas. — Ce deuxième cas consiste dans une con- 



LA MÉlllODK \(j\) 

cordance entre li's volontés, lorsque les membres d'une 
classe, tout en poursuivant leur Itien propre, favorisent 
les autres membres dans leurs ellorts vers le but (ju'ils 
se proposent. 

Cette harmonie entre les volontés constitue ce que 
Ton appelle l'esprit de corps, })hénomène social dont 
limportance est considérable et qui soulève diverses 
(juestions. Pour signaler son importance, il suffit de 
rappeler la puissance d'action que confère la commu- 
nauté des idées, des aspirations et des volontés an 
clergé, à la magistrature, à la noblesse, à l'armée, à 
l'université, à toutes les classes où règne une hiérar- 
chie volontaire ou imposée. — (Juant aux questions, 
elles portent sur la formation de l'esprit de corps, sur 
son maintien ou son développement, sur ses altéra- 
tions, sa décadence ou sa perte. 

Si, pour ri'soudre ces problèmes, on voulait suivre 
cet empirisme timoré qui — sous prétexte dimpar- 
tialilé — recueilb' indistinclement tous les faits ollrant 
(juelque rapport plus ou moins lointain avec la ques- 
tion, on obtiendrait un amoncellement si chaotique 
(jue l'attention, sollicitée en dilférents sens, ne saurait 
où se fixer et se perdrait au milieu de détails incolié- 
]'ents. Il faut donc — ainsi q\u) la remar(|ue en a été 
souvent faite — commencer par trouver un idée direc- 
trice, id('e qui doit être suggérée par la déduction des 
lois psycliologiques, mais qui est due aussi, et pour la 
plus grande part sans doute, à l'originalité du penseur. 
Voici, à simple titre d'illustration de la méthode, les 
idées qui j)ourraient servir de guide. 

\° Art/ lire de l'es])fit de corps. — I. "esprit de corps 
est une forme de la sympathie. \À\ où il règne, les 
fîmes vibrent à l'unisson, souffrant des mèm(^s peines, 
alfectées des mêmes joies, partageant les mêmes idées, 
aspirant à un même idéal et tendant toutes à un 



170 I.IiS CLASSES SOCIALES 

mémo liiit. Il iiy a pas une simple similiUule entre 
les ide'es et les sniliments, mais il y a communauté, 
pénétration nuituclle, solidarité reconnue, volontés 
conscientes de leur accord, unité. Voilà pourquoi, 
fondant un peu les analogies, on a pu comparer les 
classes ainsi unies à des corps organisés, où toutes les 
parties reliées entre elles agissent de concert sous la 
direclion de Tesprit. Mais qu'elle s'applique aux 
sociétés entières ou simplement à des classes distinctes, 
la comparaison avec les corps organiques ne doit pas 
être prise à la lettre. Elle n'est qu'une métaphore dont 
l'emploi deviendrait dangereux pour la science, si l'on 
oubliait cette différence fondamentale : les parties d'un 
corps organique agissent d'une façon aveugle et fatale; 
les membres dune classe sont des activités conscientes 
et libres. 

2° Ses Cat/ses. — L'esprit de corps consiste dans une 
communauté de sentiments, d'idées, de volontés. Sui- 
vant la règle qui recommande de « décomposer les 
difficultés », il faut rechercher les causes propres à la 
formation de ces trois sortes d'habitudes. 

Pour arriver à partager les sentiments spéciaux à 
une classe, il faut certaines dispositions natundles qui 
portées à un haut degré constituent la vocation. D'un 
être malingre et soutlreteux on ne faisait pas un de 
ces rudes barons du Moyen-àge, qui pienaient plaisir à 
se couvrir de leur rude armure et à rompre des lances 
dans les tournois. Mais, à moins que les aptitudes ne 
fassent complètement défaut, l'éducation et la coutume 
sont iVun |)uissanl secours pour fortifier certaines 
tendances et les rendre presque exclusives. L'éducation 
se donne par la parole et surtout par l'exemple. La 
force, le courage, l'adresse étaient les qualités vantées 
à Lacédémone. Les pères, les maîtres n'avaient d'éloges 
<|ue pour le brave et ne mo)itraient que mépris pour 



LA MÉTIIODH 171 

le làclie ; les nuirqiies de respect, les liouiieui's, le j)()n- 
voir allaient au premier ; le second, banni des repas pu- 
blics, était parfois frappé par les lois. Ces impressions 
sans cesse renouvelées pénétraient dans la conscience du 
jeune Spartiate et donnaient au sentiment de Thonneur 
toute son intensité. 

Les idées seml»lai>les viennent de la similitude des 
occupations : ainsi, dans cliaque classe, il existe nne 
tournure desprit spéciale qui naît de Thabitude den- 
visager les mêmes objets, et de suivre des procédés 
analogues. Mais pour qu'il y ait esprit de corps, nne 
idée doit dominer dans toutes les intelligences, celle 
de l'accord entre les intérêts, de la communauté du 
bien poursuivi. Plus cette idée est active et forte, plus 
elle est efficace pour donner de la cohésion à la classe. 
Au contraire les doutes et les suspicions sont moi-tels à 
rharmoiiie. Gomment cette idée de solidarité peut-elle 
s'imprimer dans les esprits ? Par l'autorité, l'expérience, 
la raison et aussi, indirectement, par la contrainte. 
L'autorité agit sur les esprits paresseux, incapables de 
l'efTort nécessaire pour se faire une conviction person- 
nelle. L'expérience du désordre engendré par les con- 
flits et les dissidences dispose en faveur de l'accord, 
et cette disposition augmente encore, quand on voit 
dans des exemples nombreux les heureux etl'ets de l'u- 
nion. La contrainte est fâcheuse, parce que s'adressant 
à la sensibilité elle ne sert pas directement à éclairer 
l'intelligence. Cependant, à moins qu'elle ne heurte 
trop manifestement l'expérience et cela d'une façon 
durable, elle iinit par assou}»lir l'esprit, et. le mainte- 
nant avec force dans une certaine altitude, airive ;i la 
lui rendre presque naturelle. Ainsi des gens sans aveu, 
racolés au hasard dans un moment d'ivresse, soumis 
à la discipline rigoureuse du régiment tinissaient — 
sous la menace des coups de i)lat de sabre — par rc- 



172 l.hS CLASSKS SOCIAI.KS 

connaître la néccssilé de lobéissance et la beauti'ï des 
di'vouements obscurs : ils se faisaient les instruments 
aveugles de leurs cheis qui avaient seuls les responsa- 
bilités de la justice. 

Quand les sentiments et les idées sont semblables, 
les volontés qui en sont la résultante se trouvent natu- 
rellement d'accord. Cet accord st^ra d'autant plus stable 
que les actes, propres à le maintenir. seront plus souvent 
répétés et appuyés sur de plus longues traditions. Le 
geste baiutuel devient macbinal ; les marques de respect 
et les actes de foi [)lient l'automate et linclinent à la 
foi et au respect. « Suivez la manière, dit Pascal (1 ), par 
« où ils (les croyants) ont commencé. C'est en faisant 
« tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, 
(' on faisant dire des messes, etc. Naturellement cela 
'( vous fera croire et vous abêtira ». Ce qui, en style 
(Miergique, signifie que rintelligence et la volotil(' 
})rendront la forme irrésistible de l'instinct. 

Voilà des d''ductions tirées des lois psychologiques 
et appuyées déjà sur l'expérience. Mais cette expérience 
est encore vague, et, pour lui donner tonte sa valeur, il 
faut l'étendre, la varier, la préciser, en un mot la plier 
aux règles de la méthode scientili({ue. Ce contrôle 
expérimental exigerait, pour être satisfaisant, des 
enquêtes très nombreuses, portant sur des époques et 
des civilisations dilférentes. JJaus cet essai — qui n'est 
])as un traité de sociologie, mais une exposition de 
méthode — il suffira d'iudiquer la façon dont les 
recherches devront être couduifes. 

1° Nature di' rc'spnl dr cot-ps. — La définition, qui 
a été propos('e, ne saurait s'appliquer exactement aux 
cas particuliers. Dans tout conce[)t foruu' |wir l'espi-it. 
il y il de toute n(''C(»ssit('' un écart nvec la réalité des 

1 1 1 ZV//.s7'^.s, ;irl, 11. 



LA MÉIIIODL 173 

(Mrcs ou des l'ails, iiilinis dans leur diversité. La g-éné- 
ralilé est à ce prix. Il ne laiil donc point s'attendre à 
ce que Tobservation historique s'accorde dans ses 
moindres détails avec les éléments retenus dans le 
concept. Pour que l'idée ait son utilité et son appli- 
cation, il sulïit que les similitudes entre l'idée et la 
réalité soient importantes — l'importance se mesurant 
au nombre des lois qui dérivent de ces similitudes 
essentielles. Or, l'histoire fournit de nombreux exem- 
|)les où s'est réalisée, d'une l'a^;on frappante, la commu- 
nauté des sentiments, des idées et des volontés, et où 
cette communauté, sentie et voulue par tous les mem- 
bi"es, a donné naissance à des phénomènes bien déter- 
minés. F^armi les exemples les plus caractéristiques on 
peut citer l'esprit de corjjs qui n toujours régné chez 
les moines catholiques et particulièrement chez ceux 
du Moyen-û-ge. 

a) Ils ont les nirincs idi'cs. — Pour eux le monde 
sensible est un monde d"ai)parences, et les vraies réalités 
('ciia[)pent ;i la grossièreté des sens. Qu'est-ce que le 
corps? une ponssière qui doit bientôt retomber en 
poussière; la Ijeaulé? le reflet d'une ombre; la vie? 
le rêve d'unie nuit. Aux esprits appartienncuit seuls 
l'être, la force, la durée. Dans l'homme l'àme seule a 
une valeur. Le corps, c'est un néant; moins que rien; 
c'est l'obstacle, le piège, l'ennemi. Par sa lourdeui- il 
s'oppose aux élans de ITane, par ses appétits il aveugle 
IVsprit, et tous ses sens sont autant de fenêtres ouvertes 
par où oéni'trent les di-mons. Les i'orces de la nature 
n'ont pas uiu' action iiub'pendante, elles ne sont pas 
léglécs par des lois immuables, mais elles sont soumises 
à une volonté maîtresse qui les dirige d'après les 
exigences de la foi. Le miracles n'est pas rexc(q)tion, 
c'est la règle. 

h) Ils oui les niénies sentimenls de conliance et de 



174 Li:S CLASSES SOCIALES 

crainte à légard des puissances surnaturelles. Ils 
sexalleut à la pensée de connaître les rites, les prières, 
les cérémonies les plus capables d'accroître leur perfec- 
tion et d'obtenir la protection divine. Mais ils tremblent 
en même temps de ne pas la mériter, ingénieux à se 
créer des scrupules. Ils ont les mêmes sentiments 
d'indépendance et d'ambition : leur but suprême est 
la grandeur de l'Ordre. 

c) //.s ont /f.s })u'mes voloiilés.. Sauf quelques difle- 
rences de détail, leur conduite est la même. Ils s'etTor- 
cent tous de maintenir leur foi, en se pliant à cet 
ensemble de pratiques religieuses qu'est une Règle 
monastique. Cette règle minutieuse dans ses détails 
est bien simple dans son principe : la vie avec tous les 
biens terrestres ne sert qu'à édifier le bonbeur de la 
vie future. Que la vie terrestre ne soit donc pour tous 
({u'une longue et incessante méditation de la mort! 

dj Ils ont surtout le vif sentiment de leur identité 
fondamentale, le dfîsir de maintenir leur union, la 
volonté de tendre au même but : l;i prépondérance 
monacale. 

2° Causes de cet esprit de coi'ps. La découverte des 
causes se fait au moyen des méthodes de concordance, 
de différence et de variations concomitantes. Ces mé- 
thodes trouvent ici leur emploi avec un degré suffisant 
de pr('cision. 

Pour les idées, l'examen comparatif des dilférents 
ordres religieux montre que la circonstance commune 
à tous les cas est l'éducation fortiliée par l'exemple. 
(Méthode de concordance). Que le relâchement vienne 
à s'introduire dans une abbaye (méthode de différence), 
et la force des croyances mystiques s'affaiblit : les 
néophytes, (jui ne vivent plus dans une atmosphère 
d'aussi pieuse dévotion, laissent j)énétrer eu eux et 
croître les idées du siècle. Puis la croyance altérée, les 



LA MÉTllODH 175 

sentiments perdent à leur tour de leur vivacité' ; par 
une nouvelle conséquence, la règle, qui peut être 
encore suivie dans les pratiques extérieures, est mé- 
connue dans ses prescriptions essentielles. Et enfin, 
comme le lien qui unit tous les ordres monastiques 
est surtout moral, la solidarité est compromise. Des 
divergences se manifestent, des rivalités et même des 
luttes éclatent. 

Pour les sentiments, la comparaison, employée dans 
lamélhode de concordance, montre qu'ils sont dus sans 
doute à cette vie d'isolement oii ne pénètre aucune 
influence ('trangère. Ils partagent, tous, les mêmes 
sentiments parce qu'ils sont soumis à la discipline 
d'une règle, difCérente dans les détails, mais identj(iue 
dans le fond. La méthode de différence est applicable 
et conlirmc cette première vue. En effet, l'amour 
mystique, la confiance dans les puissances surnaturelles 
et la pi('té se sont affaiblis, toutes les fois que l'isole- 
ment n'a pas été maintenu, et que, par le relâchement 
de la règle, les idées du siècle ont [)u pénétrer dans 
les monastères. 

L'idcntitt' de conduite a pour cause l'obéissance aux 
sujif-rieurs, obéissance volontaire et absolue qui j)orle 
non seulement sur les actes extérieurs, mais sur l'être 
tout eiiiier. La preuve en serait fournie parles mômes 
méthodes. Tant que l'obéissance passe pour un devoir 
fondamental, comme les supérieurs sont eux-mêmes 
soumis à une hiérarchie qui va jusqu'au Pape souve- 
rain de toutes les volontés, la conduite reflète partout, 
sous la multiplicité des formes, le même idéal. Dès 
que ce devoir de soumission estmi'connu, la diversité 
apparaît et des écarts sur des jtoirits essentiels se 
produisent: Lutber, Calvin refusent de se soumettre, et 
le protestantisme naît. 

Quant à l'union des Moines et à leur esprit de soli- 



176 LES CLASSES SOCLALES 

daritf', la cause doit en vive attribuée à une siilectioii 
rigoureuse, qui n'introduit dans les monastères que 
des sujets d'une vocation éprouvée, et écarte ou rejette 
tous les éléments indignes. Quand les Abbayes de- 
vicnni-nl riches et que la grandeur de leurs revenus 
lente la cupidité des Nobles, l'esprit monastique s'al- 
tère et les Ordres, isolés dans leur égoïsme, n'ont plus 
la même cohésion. Au contraire, quand une réforme 
interdit l'accès des cloîtres à tous ceux qui sont 
dépourvus de vertus monacales, les religieux repren- 
nent leurs forces, toutes les volontés convergeant vers 
le môme but. (1). 

S"'^ Cas. — Ce troisième cas est donné pour épuiser 
lénumération. Mais en réalité, puisque les membres 
de la classe s'isolent et s'ignorent mutuellement, les 
rapports entre eux ou n'existent pas, ou sont tellement 
faibles que l'union ne peut se former. Cette classe 
manque de cohésion et par suite de force. C'est ce que 
l'on peut remarquer pour les populations agricoles 
qui, dispersées sur un vaste territoire, ne savent point 
concerter leurs elforts, et qui, malgré l'utilité de leur 
rôle social, sont souvent opprimées. 

Relalions des c fasse s les unes envers les autres. 

C'est par une abstraction nécessaire au succès de 
la méthode que les classes ont été jusqu'à présent 
étudi('es à l'état isolé, comme si elles n'entretenaient 
{)oint de rapports avec les autres groupes, et ne subls- 

|1) M. Tarde fail, hicn ressorlir cet exclusivisme de classe, u C'est 
en vcrlu du besoin de conformisme, dil-il, qu'une classe dominante 
excuse chez ses mandataires ses propres vices et. e.xi;,'e d'eux l'adhésion 
à ses [)ropi'es idées. L"n dissident, soit par l'incoiTuptibilité de son 
caractère, soit par rori.^Mnalité de sa pensée, est pour elle à double 
(lire un adversaire qu'une logique ri{,'oureuse mais étroite lui ordonne 
d expulser )). [Logique Sociale, p. 78) 



LA .METIlODi: 1 / / 

s.iient point d'autres influences externes. En réjilité, 
cet isolement n'existe pas plus pour les classes de la 
Société que pour les organes du corps. Mais de menie 
([lie le savant cherche à connaître, par une anatomie 
exacte, la structure intime des organes, parce que les 
fonctions dérivent de cette structure ; de même avant 
d'entreprendre l'étude de la vie sociale, il était indis- 
pensable de pénétrer la nature des classes. Car la vie 
sociale est un tissu de leurs actions et réactions mu- 
tuelles, des inlluences subies de la part des choses ou 
exercées sur le milieu, et enfin dis modilications nées 
des Sociétés étrangères par le commerce, les commu- 
nications scientifiques, l'écliange des idées ou par la 
guerre et la contrainte. — Pour se rapprocher de la 
réalité il est donc nécessaire de faire un pas en avant, 
en replaçant les classes sociales dans le milieu nalu- 
r(d oîi elles sont appelées à évoluer. Après l'étude des 
organes, l'étude des fondions. 

Résumons de nouveau les points acquis. — Chaque 
classe se compose de membres, considérés comme 
étant l'expression d'un même type. — Chacune a d'au- 
tant })lus de cohésion que ses membres ont à un plus 
haut degré le sentiment de la solidarité, (hi j)eut ainsi 
considérer leur action commt; étant la résultante d'ac- 
tions particulières et uniformes. — ^ Une autre consé- 
quence immédiate, c'est qu'il devient itossijjle de né- 
gliger les individus et de parlei* vies groupes comme 
s'ils étaient des êtres organiques, des corps matériels 
avec des milliers de membi'es et animés d'un même es- 
prit. — Le mot « esprit de corps » employé dans la 
langue vulgaire, di'vieiit ainsi une expression précise 
et assez rapprochée de la réalitv pour être d'un usage 
scientifique. Le physiologiste sait (|u"uii muscle se 
compose de fibres, qui ont toutes la même structui'e 
et qui se comportent de la même lagon sous l'action 



I7S LKS CLASSES SOCIALES 

iJ(> rinl'lux nerveux ; dans léluile du mécanisme cor- 
porel, il n"a plus besoin de songer aux libres élémen- 
taires, mais, négligeant b)s éléments, il traite dn mus- 
cle comme si cet organe était simple. — H y a un égal 
intérêt, dans les sciences sociales, à n-aliser cette syn- 
thèse d'éléments homogènes. L'esprit ne risque plus 
de se perdre dans le détail infini et inextricable des 
êtres individuels et des actions particulières, et, d'un 
autre côté, il ne s'égare pas loin de la réalité dans un 
monde de fantaisie. Il y a simplification sans que la 
vérité soit compromise. 

Quelles sont les lois qui régissent l'activité des clas- 
ses sociales ; comment elles naissent, se conservent, 
se développent ; comment elles luttent avec des clas- 
ses hostiles, s'unissent d'une façon durable avec les 
groupes amis, ou s'associent en partis pour la pour- 
suite d'un but passager; comment elles s'adaptent à 
des circonstances nouvelles, réalisent des progrès ou 
se maintiennent dans un état d'équilibre, voilà les dif- 
férentes questions que l'ordre de la méthode impose. 

L'idée qui servira de guide dans cette recherche est 
que les classes sociales, analogues aux éléments dont 
elles sont la résultante, se comporteront, à l'égard les 
unes des autres, comme les membres individuels le font 
entre eux. Cette simple analogie permettra d'établir 
les lois suivantes, lois plutôt provisoires, qui n'ac- 
querront leur valeur ([u'après avoir reçu le contrôle de 
l'expérience. 

1o Lois d' indépendance on de /iherté. Les classes, 
comme les individus, repoussent toute ingérence 
étrangère. Elles aspirent à la satisfaction de leurs be- 
soins, de leurs désirs, de leurs sentiments, et ne sont 
point disposées à abandonner ce qu'elles regardent 
comme le bien suprême. Non seulement elles tiennent 
à leur idéal, elles s'attachent encore à leurs habitudes 



I.A MÉTIIODK 179 

inlcllectuelles ; do plus elles s'elForcent d'échapper à 
toute contrainte qui tendrait à modifier leur conduite. 
Les êtres sociaux, comme les individus, font eiïort 
pour vivre, pour durer, pour conserver leurs avanta- 
ges, et pour écarter d'eux toutes les causes qui leur pa- 
raissent hostiles. La loi première et fondamentale pa- 
raît donc être une loi d'indépendance, de liberté, de 
défense. 

2" Loi (Tamhitio)! ou amour du pouvoir. Il ne suffit 
pas à l'individu de sauvegarder son indépendance, 
mais il tient — toutes les fois qu'il s'en croit capable — 
à étendre la sphère de son inlluence.De même une classe 
n'est pas satisfaite de repousser les envahissements 
étrangers, mais elle est elle-même naturellement en- 
vahissante, cherchant à soumettre les autres classes 
et à les faire servir à ses intérêts et à ses desseins. 
L"aml)itieux, pour étendre son inlluence, emploie sui- 
vant les cas l'habileté ou la force, la persuasion ou la 
contrainte. Ce sont également les armes dont se servent 
les classeS; qui se montrent avides d'immunités, de 
privilèges, de réputation et de droits. 

3« Loi (tllostilitc. Ce mouvement d'expansion est 
exposé à rencontrer un mouvement d'expansion con- 
traire. Deux classes luttent entre elles quand leurs 
buts sont opposés, quand le bien de l'une exclut ou di- 
minue le bien de l'autre. Dans cette lutte, chacune 
emploie les moyens d'action ({ui lui sont propres. Le 
Gouvernement use de contrainte et se sert de la force 
publique; le Clergé fait mouvoir le ressort de la 
crainte inspirée par les puissances mystiques : il ful- 
mine des excommunications ou menace des châti- 
ments futurs ; les Patrons chassent des ateliers les ou- 
vriers indisciplinés, abaissent les salaires et domptent 
par la faim les velléités de résistance ; les ouvriers à 
leur tour forment des coalitions, susj)endent en masse 



ISO Li:s (.LASSKS SdCIAI.KS 

lo travail cl par la grève désorganisenl riuduslrie et 
ruinent les {-apilalisles. 

4° Loi <l' Ilari)io)iie . Si deux ou plusieurs classes 
poursuivent des buts concordants, elles ont une ten- 
dance à associer leurs efforts. Elles sympathisent en- 
tre elles et prennent conscience de leur solidarité. Si 
cette communauté d'intérêts napparait point a quel- 
ques-unes, les classes plus cultivées s'efforcent d'éclai- 
rer les autres et d'obtenir leur concours volontaire. 

C.oroUaire. Loi des Partis. Si l'accord est essentiel, 
s'il repose sur des points nombreux et importants, 
l'harmonie est durable et elle peut être {)révue. — Mais 
quand l'accord se fait sur des sentiments, des idées 
et des desseins étrangers à la classe, il donne nais- 
sance à des unions plus passagères. C'est de là que 
proviennent les partis politiques et religieux. Leur 
composition peut dilTicilement être })rôvue, parce qu'ils 
se forment d'éléments empruntés aux classes les plus 
variées, ou })lutùt recrutés dans toutes les classes. 

5" Ijoi d'adaptation. Les êtres vivants s'adaj)lent aux 
conditions que leur impose le milieu et particulière- 
ment la concurrence avec les csjjèces rivales. Tantôt 
l'organisme s'enrichit de qualités (jui augmentent sa 
puissance ou garantissent sa sécurité ; tantôt l'espèce 
arrive, par Ihabilude et la sélection, à se plier à un 
genre de vie inférieur, sans avoir trop à soullVir tic 
son état. Des effets semblables se remarquent dans 
les classes sociales. La contrainte est d'abord pénible, 
mais si elle se prolonge et (juil n'y ait pas d'espoir de 
s'y soustraire, la classe qui y c>t soumise finit par l'ac- 
cepter et même par n'en plus sentir les incommodités : 
l'esclave, jirivéde liberté et de droits s'estimait heureux 
i\i' vivre sans avoii' ;i essuyer de li()|) dui's traitements. 
LlK'.rédité agit dans les esj)èces pour transmettre 
les disj)osilions organiques qui sont utiles ; dans les 



LA MÉTIlODi; 181 

êtres sociaux lliercdité est remplacée par la coiilume 
et les traditions: les enfants des serfs du Moyeu-àge 
se façonnaient dès lenfance à leur vie misérable. 
L'adaptation ne se réalise pas seulement par une sorte 
de passivité qui éraousse la douleur et atrophie les 
désirs. Elle se produit par un déploiement plus i;rand 
d'activité, par une tendance surexcitée vers un état 
meilleur, par des succès qui encourai^ent les elTorts et 
provoquent de nouveaux progrès : les plébéiens de 
Home conquièrent un à un tous les tiroils civils, poli- 
tiques et relii^ieux. 

De toutes les causes (|ui favorisent rada})tation, 
une des plus puissantes est Vimitatiou volontaire . Dans 
une classe en voie d'évolution, les dissemblances entre 
les membres s'accentuent, et,])armiles initiatives prises, 
quelques-unes paraissent [)lus heureuses. C'est de ce côté 
que se tournent les imitateurs. Le changement s'opèn^ 
de pluseni)lus, et ceux qui s'obstinc^nt dans les vieilles 
routines sont rejelés de leur ancienne classe, qui ne 
les connaît plus. 

A cette loi d'adaptation se rattache comme corollaire 
la loi de inéfaiiiorphose des fonclinns. Un des exemples 
les |)lus UKiiHjués de celte loi est four-ni ])iir h' (Uci'gé, 
dont le rôle <'i traxers les siècles a é(é dVxei'cer un 
contrôle sur la conduite des (louvoirs publics, mais 
(|iii a su varier son action suivant la diversité des cir- 
constances. Tant ([u'il a été redoutable, il a lutté de 
puissance à puissance, lançant ses excommunications 
contre les rois et amenant les Empereurs à Canossa. 
Plus tard il ulilisa ses ordres nionasli(|ues, (jui ('diiient 
autant de forteresses d'où parlaient les l'ésistances 
secrètf^s et parfois les ;ttta(|ues ouvertes. Puis vin- 
rent les ordi'es niendijinls (|ui. se imMant au pi'Uple, 
tirent du prosélytisme? de conversation et de l'opposi- 
tion souterraine. Sous la Li^iue, le clerué usa des 



182 LES CI^SSES SOCIALES 

pamphlets et des prédications populaires. Dans les 
deux derniers siècles de la monarchie, il était triom- 
phant ; il eut recours surtout aux habiletés de la 
direction appliquée aux rois, dont il fallait circonvenir 
discrètement la puissance. A notre époque, oii le public 
a déserté les églises, il se sert pour ses critiques du 
grand instrument moderne, la Presse. 

6'' Loi d'équilibre. Par le frottement des classes les 
unes sur les autres, elles s'agencent entre elles, et, 
quand aucune cause extérieure ne vient troubler l'état 
social, une sorte d'équilibre tend à s'établir entre 
elles. Cette loi apparaît surtout dans les pays où do- 
minent les castes. Parvenues à neutraliser mutuelle- 
ment leurs tendances expansives, les classes attachées 
à leurs fonctions déterminées se fixent dans des for- 
mes immobiles. 

7° Loi de progrès. A la loi précédente s'oppose la 
loi de progrès, qui est la règle de certaines classes où 
la puissance est susceptible d'une accumulation indé- 
finie. 

Le progrès peut venir du d<'veloppement de la po- 
pulation. 11 est vrai que ce surcroît de population est 
tout d'abord une cause de gêne ; mais cette gêne elle- 
même sert de stimulant à la masse, pour déterminer 
un mouvement d'expansion et parfois d'irruption vio- 
lente dans les classes supérieures. Au contraire la di- 
minution des naissances dans une classe fermée est 
une cause de faiblesse : Sparte est tombée faute de 
Spartiates. — Le progrès dépend aussi de l'accroisse- 
ment de richesse : Le Tiers-Etat en France s'enrichit, 
et son inthienee sociabî angmenle en même temps. — 
Mais la cause la plus importante df progrès réside 
dans la multiplication d(>s ressources })ropres à une 
classe — Une classe, en ell'el, n'exerce son œuvre pro- 
pre qu'avec le concours de certaines choses matériel- 



LA MÉTHODE 183 

les qui lui servent ainsi d'inslrumcnts. Or le progrès 
consiste moins dans le développement des facultés 
elles-mêmes que dans les modifications heureuses et 
permanentes introduites dans le milieu social. — L'a- 
griculture progresse quand le paysan sait entretenir 
la richesse du sol par les engrais, par l'assolement, 
par les travaux d'irrigation, par des machines qui di- 
minuent FefTort et accroissent le rendement. — Le 
progrès dans l'armée se réalise par l'emploi d'armes 
plus puissantes, de fortifications plus résistantes, d'ex- 
plosifs plus terribles. — Le commerce se développe 
par l'extension des routes, des canaux, des chemins 
de fer. — L'industrie accroît sa puissance par le per- 
fectionnement des outils, par l'invention des machi- 
nes, par l'emploi de grands capitaux. — Le progrès 
dans les sciences tient, non à une plus grande force 
intellectuelle chez les savants, mais simplement à la 
conservation, par les livres, des connaissances qui 
peuvent ainsi s'accumuler sans limite : les lois de la 
combustiou découvertes pimiblement par Lavoisier, 
sont mainlenant apprises du ciiimiste eu un petit 
nombre d'expériences (h'cisives. 

8° Loi de population. Le nombre des individus qui 
constituent une classe n'est pas invariable, mais il est 
dans d'incessantes fluctuations déterminées surtout 
par la proportion entre les naissances et I(>s décès. 

Cette influence, née du nombre, se manifeste là où 
on ne s'allcndait pas tout d'abord à la rencontrer. 
Ainsi il semble (|n(' dans une monarchii» la classe des 
chefs d'Etat échappe à cette loi. Et cependant l'histoire 
montre, par de nombreux exemples, que les vicissitudes 
des familles royales ont souvent dépendu soit de la 
multiplication des enfants qui devenaient des rivaux, 
soit de l'absence- de descendants ou du moins de des- 
cendants niAles. — Mais limportance de la loi appa- 



18i Li:s CLAssKS so(;iAi.i;s 

rait avec plus (révideiice dans les autres classes. — 
(Juand l'industrie est peu di'velopp'e et (jue la subsis- 
tance d un peuple doit «Hre lires' de son sol, il arrive 
fatalement un moment où la g'ène et la misère se pro- 
duisent, si les progrès de la population sont continus 
et s'il ny a pas un moyen de déverser ailleurs le 
superflu de la population. La lutte entre les classes 
devient plus vive, plus ardente. Les classes inférieu- 
res sont plus opprimées par les détenteurs du pouvoir, 
qui ne veulent rien sacrilier de leurs avantages. La 
tension augmente et, quand les soullVances paraissent 
intolérables, des troubles éclatent et souvent des ré- 
volutions. 

Cette loi de la population, appliquée à l'ensemble 
d'une société, a été déjà connue et proclamée par ditTé- 
rents économistes et en particulier par Malthus. Mais 
la division d'une société en classes permet à ce sujet 
d'arriver à une plus grand(.' précision. La statisti({ue, 
telle qu'elle est pratiquée maintenant, a l'avantage de 
fournir de précieuses indications sur les développements 
comparatifs des diverses classes sociales. Il ne s'agit 
pas en elTet desavoir, d'une façon vague, si la popula- 
tion tl'un Etat reste stationnaire ou est en voie de 
progrès. Ce qui importe, c'est d'apprendre comment 
elle s(.' renouvelle. Si les imprévoyants, les pauvres, 
les paresseux, les criraimds seuls pullulent, l'Etat 
glisse rapidement cà la décadence et à la ruine. La 
Home des Ci'sars, qui était peupb'e d'un petit nom- 
bre de familles l'iches avec des légions (res(daves et 
sui'Ioul dune jxipulace oisive, alfann'e de pain et de 
sj)ectac!es, était mùi'e [)our les barbares. 

Ici les symi)tômes de la décadence étaient si accen- 
tui's qu'ils étaient visildes mèiiu' pour des oitservaleins 
superliciels. Avec des statistiques — plus précises, par- 
ci; qu'elles auraient été dressées d'après les classes — 



LA MÉTIIODi: 1<S') 

on pourmil rendre comple (rua iirand nombre iri-vc-- 
nements sociaux: non seulement les émigrations et les 
colonies qui sont des conséquences frappantes du dé- 
veloppement de la population, mais encore ces mou- 
vements internes qui agitent les sociétés et, par des 
changements successifs, parviennent aies transformer. 

Les lois précédentes sont provisoires. Comment les 
vérifier ? 

Par un procédé semblable à celui qui est suivi dans 
les sciences physiques, où les lois les plus importantes 
n'ont été tout d'abord que des hypothèses — liypolhôses 
qui ont acquis la certitude, àmesure qu'elles subissaient 
avec plus de succès et dans des cas plus nombreux le 
contrôle de l'expérience. D'une façon analogue, les 
lois sociales, — supposées vraies — seront appliquées 
aux événements historiques, et elles acquerront d'au- 
tant plus de probabilité que, par leur aide, on par- 
viendra à fournir des explications plus nombreuses et 
plus exactes. Pour que ce contrôle ait toute sa valeur, il 
ne faut pas seulement se mettre en quête des cas 
favorables, recueillis çà et là dans l'histoire, mais 
examiner tous les cas en appli({uant particulièrement 
son attention aux difhcultés. 

Pour ne pas s'en tenir à de vagues pnk'cptes, indi- 
quons par quelques exemples la marche à suivre. 

Nous avous compté quatre types de Sociétés, chacune 
de ces sociétés étant caractérisée par une classe domi- 
nante. Une manière d'éprouver nos lois encore hypo- 
tlit''ti(|ues, sera de suivi'e révolution de ces classes 
dominantes, en cherchant à se rendre compte — jiar 
le moyen de ces lois — de la formation, des j)rogr('s, 
des alternatives de prosj)érité ou de d('c!'oissance, et 
enliii (l(^ la (h'cjidence et de l.i clnile des classes mai- 
tresses. Il ne tant |)as s'attendre, il est vrai, à une 
explication conijilète, puis(|ue pour les besoins de 



188 LES CLASSES SOCLVLES 

l'exposition nous négligeons mainlenant les infiiiences 
extérieures, qui jouent cependant un rôle très impor- 
tant dans la vie des sociétés. Les écarts avec les lois 
pourront être considérés comme un résidu, dont 
l'explication est réservée pour une autre partie. 

Soit par exemple la Cité Guerrière où domine comme 
à Sparte et à Rome l'élément militaire. Voyons, pour 
chacune d'elles, le parti qu'on pourra tirer des lois 
énoncées plus haut pour éclairer la vie intérieure de 
ces Cités. 

La C/asse mililaire à Sparte. — La première chose 
à faire pour comprendre son action sociale est de tracer 
les principaux traits de sa physionomie physique et 
morale, de déterminer avec exactitude ces connexions 
psychiques qui constituent son caractère. Les voici à 
titre d'indication. 

Chez le Spartiate, le désir de posséder les qualités 
militaires est absolument préj)ondérant. Dès son en- 
fance, il est habitué à tout subordonner au courage : 
il se llagelle jusqu'au sang devant l'autel dArtémis, et 
au besoin se laisse, impassible, déchirer les entrailles 
par un renard. En guerre, il marche au combat cou- 
vert d'un manteau de pourpre, les cheveux couronnés 
de lleurs, au son des llûtes, comme pour une fête. Pour 
conserver intactes ces qualités militaires, il faut être 
débarrassé detoutsouci matériel et pouvoir dire comme 
le Cretois llybrias : « J'ai pour richesse une grande 
lance et une épée et le beau bou(dier qui fait r(>mpart 
à ma chair : c'est avec C(da que je laboure, avec cela 
(jue jemoissoime, avec cela (juc je foule le doux jus de la 
vigne». De là rassujettissenient des 1 litotes, chargés de 
cultiver pour leur compt(; les meilleures terres de la 



LA MÉTHODE 187 

Laconie. I.a seule occupation digne du Spartiate est de 
s'exercer à marcher en cadence, à évoluer avec ordre, 
« à se tenir ferme les jambes écartées, à protéger par 
le ventre du large bouclier les cuisses et les jambes 
et en haut la poitrine et les épaules; et à brandirdans 
la main droite la lance terrible » (1). Son plus grand 
plaisir réside dans ces simulacres de guerre, ou dans 
les chasses à travers les ravins du Taygète. — Tous 
les efforts des Spartiates étant tournés vers l'art mili- 
taire, il n'est pas étonnant qu'ils y acquièrent une 
grande habileté, et qu'ils maintiennent leur supério- 
rité sur les populations vaincues. Leur orgueil s'en ac- 
croît, et ils arrivent sans peine à se figurer qu'ils sont 
d'une race faite pour le commandement, tandis que les 
Périèques et surtout les llilotes sont des races avilies 
faites pour l'obéissance et l'esclavage. Cet orgueil est 
entretenu par le sentiment de leur force : la noblesse 
Spartiate a les armes les meilleures ; elle se compose 
d'hommes robustes d'où sont éliminés par une sélec- 
tion rigoureuse tous les êtres malingres, sacrifiés dès 
leur naissance ; elle possédée un haut deîgré ces qua- 
lités morales, le courage, l'énergie et la discipline. Ce 
sont des égaux, mais qui savent se plier à l'obéissance 
et, comme un grand corps dont toutes les parties agis- 
sent de concert, donner à leurs efforts combinés le 
maximum d'intensité et de puissance. 

La période, qui s'étend de l'invasion Dorienne à 
rétablissement des lois de Lycurgue, est une période 
de confusion, ofiles données hist()ii(nies manquent trop 
de précision pour (ju'il soit possible de les faire servir 
à lavcrilication de lois générab's. luiouli'c les éb-ments, 
t|ui (b)iv(Mit cntrei' dans la (■()ni[)()siti()n de la socii't'' 
fLitiii'e, restent encore étrangers entre eux ou plutôt sont 

(I) Tyrlée (Elégies.) 



1 SS LES CLASSES SOCL\LES 

opposes dans une liilte ouvert'. — Or, tant que Jure 
l'état (le i;uerr(>, It s deux sociétés n'entretiennent entre 
elles que des rapports internationaux qui ne sont pas 
encore de notre sujet. — La cité Lacédémonienne ne 
commence donc qu'à partir des lois de Lycurgue. 

Voyons, à partir de cette époque, comment la classe 
militaire va se comportera l'égard des antres classes. 

La loi d'indépendance fait qu'elle s'etTorce de se 
préserver de toute atteinte qui diminuerait son pres- 
tige, ses avantages, ses garanties, ses moyens d'action 
et sa puissance. Pour se conserver intacte, elle doit 
se garantir dedifTérents côtés : écarter les classes infé- 
rieures, qui voudraient participer à ses privilèges ou 
les restreindre pour alL'ger d'autant leurs charges ; 
arrêter d'un autre côté les empiétements des supérieurs 
tentés d'accroître leur autorité à son détriment ; enfin 
veiller sur s.'s propres membres, afin qu'ils n'introdui- 
sent pas dans la classe des germes de corruption et de 
mort. Or, ces déductions sont vérifiées par l'histoire. 
Les Spartiates maintiennent jalousement leurs droits. 
Ils répriment avec rigueur toutes les tentatives que 
font les Hilotes pour se soustraire à leur domination: 
dans les cr//p//cs, les jeunes gens sont autorisés à 
mettre à mort tous les suspects sans autre forme de 
])rocès. — Huant à l'ancienne population Achéenne, 
elle est relégu('e dans les parties montagneuses et 
moins fertiles; elle fournit aussi des artisans et des 
commerçants, mais qui sont dépourvus de tout droit 
politi(jue. — Les lléraclides avaient cherché à conso- 
lider leur pouvoir en favoi'isaut les vieilles familles 
Achéennes. Mais celle politi(|ue d'apaisement, prati- 
(]uéepar les deux familles royales, les Agiades et l(>s 
Liii'\ poni ides. ])ai'ul un danger ])oui' la prépoiHh'raiiee 
de la classe militaire. Aussi la noblesse, dans la réfor- 
me même de Lycurgue, prit ses précautions pour limi- 



LA .\U^T!I<)I)I'; IS!) 

1er la puissance royale et la renl'ermer dans des allri- 
butions très restreintes. Elle lit réserver à un Sénat 

— dont 2(S membres sur 30 étaient tirés de son sein — 
le droit de l'aire les lois, de rendre la justice, de 
déclarer la i;iierre, et de conclure U^s traités de paix. 

— Enfin le danger peut (Mre intérieur. De là le soin 
que les Spartiates prenaient pour le recrutement de 
leur classe. Ils rejetaient les enfants débiles et les 
bâtards ; ils s'isolaient, vivant exclusivement entre 
eux dans les repas publics, dans les cliamps d'exercice 
ou dans les salles de conversation ; ils ne devaient 
point sortir de Laconie sans permission, ni se livrer 
au commerce, ni travailler aux champs, ni exercer 
aucun autre métier que celui des armes. 

Une classe n'est pas seulement jalouse de son indé- 
pendance , elle vise encore à étendre son autorité, ses 
avantages et ses ressources. Mais cette ambition n'est 
pas réservée exclusivement à l'une des classes, et elle 
se heurte à d'autres ambitions rivales on du moins au 
sentiment d'indc'pendance, qui repousse tout empié- 
ti'ment nouveau. De là deux lois nouvelles qui vont 
ensemble, la loi d'ambition et la loi d'hostilité. On en 
retrouve l'inlluence dans l'histoire de Sparte. I.a cons- 
titution lie Lycurgue, ratiliée ou plutôt inspirée par 
loracle lie Delj)ht'S — la plus haute autorité religieuse 
di' l'épocjue — ne put loujoui's contenir les classes 
dans les limites assignées. Les rois, appuyés sur leur 
jjouvoir religieux, abusèrent sans doute du droit qu'ils 
j)ossédaient d'exécuter les décisions du Sénat. Pourvus 
de la puissance executive, ils [)ouvaient à leui- gré 
l'aii'e avort(;r j)arleur inaction des mesures déplaisantes, 
ou au conti'aire arriver à leurs lins j)ar des habiletés 
bien coinbiiu''es et secrètement eni[)loyé('S. L'arislo- 
iralie Spartiate s'apj)liqua à di'jouer ces manœuvres, 
i'our couper le mal dans sa racine, elle dépouilla la 



IIM) LKS CLASSES SOCIALES 

rovanté du pouvoir exéculit', qu'elle transféra à une 
mugistralure nouvelle, prise dans son sein et fidèle 
exécutrice de ses volontés : l'éphorie. — Les Spartiates 
n'étaient pas seulement ambitieux de prestige, mais 
ils étaient désireux sinon d'étendre leurs privilèges, 
du moins de les maintenir intégralement pour eux et 
pour les membres nouveaux, que les naissances légi- 
times introduisaient dans la classe. Pour accroître 
leurs ressources en proportion de leur nombre, ils ne 
pouvaient pas exagérer outre mesure leurs exigences 
à l'égard des llilotes et des Périèques. Car, dans cette 
voie de l'oppression, ils s'étaient aperçus qu'ils étaient 
arrivés à une limite, au-delà de laquelle la force n'au- 
rait obtenu aucun autre résultat que de provoquer la 
révolte, la désorganisation sociale ou l'abandon des 
terres. Pour se satisfaire, la tendance expansive dut 
donc s'ouvrir une voie nouvelle. C'est cette poussée 
interne, qui explique l'envaliissement successif de 
toutes les parties de la Laconie, puis linvasion et 
l'occupation de la Messénie, qui fournit de nouveaux 
lots aux Spartiates trop à l'étroit dans leur domaine 
jtrimitif. « C'est probablement à cette époque, dit Cur- 
lius, que le nombre des lots fut porté à 9.000. » (1). 

La loi d'harmonie opère le groupement entre les 
classes qui ont des intérêts communs ou concordants. 
Les classes dominantes cherchent, dans leurs rivali- 
tés ambitieuses, à gagner le concours des classes in- 
ieri(nires, et leur opposition crée dans la Cité divers 
l)artis politiques, religieux et économiques. — A Spar- 
te la royauté avait groupé tous ceux qui étaient hos- 
tiles à la prépondérance de la caste militaire. Des- 
cendants des Héraclides, consacrés par l'oracle de Del- 
phes, les rois avaient pour eux les prêtres, les gar- 

(1) Uist. (irecque. 



LA MinilODK 



(liens des temples, tous ceux qui vivaient tle la reli- 
gion et qui recevaient secrètement les inspirations des 
j)uissants serviteurs de l'Apollon résidant à Delphes. 
— Ils avaient aussi gagné à leur cause rancicnno po- 
pulation Achéenne, privée de tout droit, et qui espé- 
rait, en favorisant la royauté, abaisser l'orgueil Dorien 
et conquérir l'égalité civile et politique. — La Royau- 
té avait encore attiré à elle tous les mécontents qui 
avaient rendu des services à l'Etat dans les guerres 
de Messénie, et qui, rapprochés de l'aristocratie par la 
fortune ou même par la naissance (comme les Parthé- 
niens nés d'Achéens et de Doriennes), n'en étaient pas 
moins rejetés durement de l'aristocratie, fière de la 
pureté de sa race et jalouse de ses droits. — Quant à 
l'autre parti, il était formé exclusivement des Spar- 
tiates, qui, disposant de la force, dominaient par la 
terreur tous ceux qui préféraient une vie tranquille 
aux agitations d'une lutte périlleuse. 

La division persista longtemps, mais sans conser- 
ver toujours le même caractère d'acuité. C'est ici 
qu'intervient la loi d'adaptation, en vertu de laquelle 
les Classes se plient de plus en plus à l'ëiat social qui 
leur est imposé. Les irréductibles succombent dans les 
luttes ouémigrent, comme les Parthéniens quiallèren 
en (Jrande Grèce fonder Tarenle. — Les autres renon- 
cent à des espérances irréalisables, et se contentent 
d'un»; situation amoindrie. Après avoir longtemps 
combattu pour l;i prééminence, les lléraclides se sou- 
mettent à n'avoir plus que des honneurs sans la réalité 
du pouvoir; ils supportent désormais le contrôle et la 
surveillance des Ephores. La royauté affaiblie, les 
classes alliées abaissent leurs prétentions. Les Ililotes 
terrorisés j)aient docilement leurs redevances. Les 
IN'rièijues l'eLourjient à leurs occu[)atious, ils cultivent 
leurs champs et sadonncnt au commerce. Les vieilles 



1*1:2 LKS CLASSAS SOCIALES 

familles Acliéennes acco])tcnt leur situation inférieure 
et tournent leur activité vers les arts : tandis que le 
pur Dorien se fait de {)lus en plus soldat, politique et 
iiouvernant, l'Achéen appelle a Sparte Terpandre, 
Taèdede Lesbos, qui ranirnela fête nationale d'Apollon 
Carnéios et lui fait perdre son caractère militaire, en y 
introduisant un concours de musique Eolienne. — 
L s prêtres, désespérant de faire trioni})lier leurs sym- 
})atliies, clierclient à sauvciiarder leur influence reli- 
gieuse en servant de médiateu'*s entre les partis hos- 
tiles : sans abandonner la royauté, ils se rallient aux 
Spartiates vainqueurs dont ils s'efforcent de corriger 
la dureté par la musique, {)ar la poésie et par de 
nouvelles cérémonies religieuses empruntées à la 
Crète, les Gymnopédies. 

Après les guerres de JMessénie, Yrqiti/i/jrc' social est 
réalisé à Sparte ; l'aristocratie guerrière est nettement 
pri'pond('ianle. De plus en plus accoutumées à leur 
état, les autres classes ne luttent plus. Les générations 
se succèdent, le souvenir de l'indépendance primitive 
s'efface, et les sujets dans leur ensemble acceptent la 
suprématie dorienne, suprématie que les Dieux sem- 
blent ]'alifier par les succès accordés aux armes Spar- 
tiates. L'Etat, fortement constitué, se trouve en posses- 
sion de l'unité provenint de l'harmonie entre les par- 
ties de la Société, qui concourent toutes sans résis- 
tance au but posé par les pouvoirs publics. 

La loi de progrès et son coTitraire la loi de déca- 
dence sont très importantes. C'est par elles en effet 
que s'expliquent les mouvements sociaux, les révolu- 
tions du pouvoir et la direction qu'imprime à l'Etat 
la classe dominante. Dans l'élude complète d'une so- 
ci('té', il sciait utile de suivre l'évolution de cliaciue 
classe, parce que les modilications des unes ont leur 
retentissement sur les autres. Mais, comme exen]i)le 



LA MÉIIIODIÏ 103 

de mcHliode, le choix se porte iialurcllement sur la 
classe dominante, ici siii- l'aristocratie Spartiate. 

Tout d'abord il faut, })ar nue définition, dissiper le 
vague qui s'attache à l'idée de progrès. Ce vague pro- 
vient surtout de la croyance fausse que le progrès est 
unique, tandis qu'il prend autant de formes diverses 
qu'il y a de buts à atteindre. Pour le commerce, le 
progrès est d'ouvrir de nouveaux débouchés, de faci- 
liter les communications, de multiplier les échanges 
et d'accroître les bénéhces ; pour la classe sacerdotale, 
le progrès consiste à répandre les croyances religieuses, 
à fortifier la foi des fidèles, à étendie le cercle de son 
inihience et de son autorité ; pour le savant, c'est 
d'augmenter la somme des vérités ; pour l'industriel, 
de dompter la matière et de la faire servira l'utilité 
de l'homme. — Or en quoi consistait le progrès pour 
l'aristocratie Dorienue ? — Dans le développement des 
qualités proprement militaires, dans la réalisation la 
plus complète de l'idéal qu'on pouvait se faire d'un 
corps uni, discipliné, capable — sous la direction de 
chefs habiles — de concentrer ses forces sur un point 
et (reni[)orti>r tous les obstacles. Pour arriver à ce but 
suprême, il fallait une éducation sévère, une discipline 
rigoui'easc, des exercices r('guliers, des corps robus- 
tes, des armes perfectionui'-es ; il fallait aussi des nmes 
éprises d'honneur, peu accessild(^s aux sentiments de 
pur intérêt, toujours disp(»s!''es aux j)lus durs sacrifi- 
ces pour ne pas trahir le dmoir. Voilà les (jualilés qui 
devaient iippartenir à tous, (juant aux chefs, ils de- 
vaient avoir en outre l'habileté techni(|Ui', laconuais- 
sance de la meilleure tactique, et celte auloriti' du 
commandement sans laquelle uiu) armée n'est qu'une 
cohue. 

Mais précisément parce que l'acquisition de ces ver- 
tus exige une spécialisation plus comj)lète, les chefs 

13 



lot LliS CLASSES SOCIALES 

mililiiires, dont toutes les facultés physiijiies, intel- 
lectuelles et morales, sont tournées vers la guerre, 
dcvienent impropres à toute besogne qui réclame autre 
chose que la force. A rintériciir les Spartiates domi- 
nent par la terreur, mais ils ne savent point tirer 
parti des ressources que pourraient olfrir les classes 
inférieures, si leur exclusivisme n'était pas aussi ri- 
goureux. A l'extérieur leur dureté et leur orgueil com- 
promettent leurs relations, et, en aliénant les bonnes 
dispositions des Alliés, menacent leur hégémonie. Ce 
qui précipite la décadence, c'est que les Spartiates, enri- 
chis par l'or Perse, perdent leurs (jualités militaires : les 
fortunes s'accroissent, mais la race s'appauvrit et meurt. 
Le nombre est un des facteurs les plus esssentiels 
de la puissance d'une classe militaire, à une condition 
toutefois, c'est que le nombre ne nuise pas à la qua- 
lité. Si la population Dorienne avait augmenté, sans 
que h' nombre ou la valeur des lots s'accrût, les loi- 
sirs n"(''lant plus les menues, l'éducation changeait et 
devenait plus immédiatement utilitaire, les exercices 
militaires et la préparation à la guerre perdaient de 
leur activité, les soins donnés à l'armement se ralen- 
tissaient, la gène se faisait sentir, et, si cet état avait 
persisté, l'esprit militaire se serait corrompu. Par 
l'invasion et la conquête de la Messénie, l'aristocratie 
li'oiiva, dans une nouvelle répartition de terres, le mo- 
yen d'augnnmter ses forces, sans compromettre ses 
(jualil('s fondamentales. — Au déclin, l'aristocratie n'a 
pins assez île vilalilé pour se renouveler : elle meurt 
faute de citoyens. Sous Agis 111, les citoyens ne sont 
plus que 7U0 au lieu de 8000 ([u'ils avai(>nt été au 
temps de la seconde guerre Médique, et même les 
propriétés sont concentrées entre les mains de ttK) 
personnes dont beaucoup (!e femmes (1). Gléomène 

(I) llrniilole, Liv. vu. 



LA AïKiiioDK 19:; 

clicrclie ù infuser un san^ uouveau a la Jiohlessc en pro- 
(•('■(lant à un nouveau partage dos terres, mais il est 
Irop tard. Ces ciloyens ont le nom de Spartiates, non 
leurs vertns ; ils succombent dans la lutte avec les 
Macédoniens. Sparte tombe pour ne plus se rele- 
ver. 

Une objection se présente au sujet de ces lois, c'est 
de demander laquelle triomphera dans un cas donné. 
Ainsi une classe se bornera-t-elle à sauvegarder son 
indi'penclancC; ou, poussi'C par l'ambition, s'elTorcera-t- 
(dle de s'étendre et de conquérir de nouveaux avanta- 
ges ? Si l'on ne pouvait répondre à cette question, la 
connaissance des lois précédentes perdrait beaucoup de 
son utilité. Elle servirait sans doute à expliquer les 
t'vénements passés, mais, dépourvue d'un des carac- 
tères les plus essentiels de la science, elle serait im- 
puissante à formuler des prévisions exactes. La r('ponse 
à cette,' difficulté peut être tiré(^ de l'étude précédente 
des corrélations internes. Les membres d'une classe 
tendent à l'uniformité, mais cette uniformité n'est 
jamais réalisée complètement, et elle laisse place à des 
divergences ou même à des oppositions, pourvu ([ue 
ces écarts oscillent dans des limites assez étroites. Or 
s'il en est ainsi, des lois contraires peuvent être sui- 
\ ies en menu; ttMiips dans une même classe, et |)ar là 
0!i peut ('|)rouveT' leur valeui' coniparalive. Les auibi- 
lieux r('ussissent-ils ? Leur succès encoui'age les 
li(''sitants, et le nombre de voiw (|ui clierclient à con- 
(]U('i'ir des droits augnu'nic, jus(prà ce (|ue la masse 
même de la classe se mette en mouvement, etobtieime 
l'avantage déjà réalisé en partie. Au contraire les ten- 
tatives ambitieuses sont-(dIes r(q)oussées? Les prudents 
se tiennent à l'c'cart, et s'estiment assez, benreux di' 
maintenir leur situation. La décadence a des causes 
semblables. Elle commence par ceux qui ollrent moins 



H)6 LES C.LASSKS SOCIALKS 

de résistance à la i)ressioii des circonstances et des 
classes adverses. Si les causes d'infériorité' persistent, 
le nombre des vaincus aiignKMite, et la classe s'abaisse 
progressivement jusqu'à un niveau inférieur quelle 
conserve, tant que de nouvelles conditions n'inter- 
viennent pas, soit pour la relever, soit pour rendre sa 
situation encore plus précaire. 

La classe militaire à Rome (exemple comparatif). A 
Sparte, où la constitution de Lycurgue est restée long- 
temps en vigueur, l'aristocratie militaire a acquis de 
bonne lieure ses privilèges, et a su les maintenir con- 
tre les prétentions c'es classes rivales. La persistance 
"de sa domination, son isolement prolongé, Tunilormité 
constante de sa vie ont imprimé à son caractère des 
traits accentués et faciles à noter. Mais à Rome la vie 
a été plus agitée. Des réformes, des révolutions se 
sont produites, et même, quand les apparences restaient 
semblables, des cbangements faibles mais continus 
avaient lieu. Aussi ce si'rait s'exposer à de graves 
méprises, si on ne tenait pas compte de la diilerence 
des temps, et si, confondant toutes les époques, on 
se perdait dans de vagues généralités sur l'armée 
Romaine. Puisque la nature des actions dépend du 
caractère de la classe et que ce caractère se modilie 
suivant la composition de la classe, il faut examiner 
avec soin les variations qu'elle a subies, depuis l'épo- 
que de Romulus, où les patriciens avec leurs clients 
étaient seuls à combattre, jusqu'à l'épocjue de Marins, 
où l'armée fut ouverte même aux })ro]étaires. 

Prenons comme point de d<'])art la période qui s'('- 
teud de Romulus à Servius Tullius, période où les 
familles patriciennes fournissent seules le contingent 
militaire. Mais contrairement à ce qui avait lieu à 
Spaite, les légiounaires ne s'occupent pas exclusive- 
lucut des clioses militaires : dès que la campagne, pour 



LA MÉIllOlJi; 1{)7 

laquelle ils se suul armés, est lerminée, ils reluLirnciil 
à leur charrue. 

Ouel est le caractère des combattants de celte pre- 
mière période? — Ils sont soldats et en même temps 
propriétaires du sol, possesseurs du bétail, mailres de 
lii richesse immoltilière, la seuleprcsque qui soit alors 
connue dans ces régions. — Il résulte de ce mélange 
d'occupations que le caractère du patricien sera aussi 
un UK'Iange de (jualilés empruntées à ces deux types, 
le soldat et 1(^ propriétaire du sol : le Romain sera 
partagé entre deux tendances également fortes, Thon- 
neur et rintérèt. Il n'agira pas comme le profession- 
nel (!<' la guerre, qui est préoccupé avant tout du dé- 
sir de montrer les (jiialités militaires. Certes, il sera 
fier de ses armes, de son habileté à s'en servir, de son 
courage dans les combals; mais dans la fièvre même 
des batailles, il n'oubliera pas qu'à la pointe de son 
pilion il peut conquérir de nouveaux domaines, des 
troupeaux de bœufs et des esclaves. L'ambition du 
Spartiate était réprimée par la loi, celle du Romain 
n'est point limitée, car plus il asservira de Cités, plus 
il agrandira ses domaines et ses richesses. — Cepen- 
dant la guerre présente des dangers. Aussi, quaiul le 
bétail et le domaine sont sutlisants j)0ur nourrir la 
famille et subvenir aux besoins des Clients, le Ro- 
main, fatigué, retourne volontiers à ses champs jouir en 
paix de ses conquêtes et de son butin. En temps de 
paix, ses occu])ations se partagent aussi entre la cultu- 
re et les exercices militaires. Les jeunes gens s'assem- 
blent au Cliani[i (le Mars, apprennent à manier le jave- 
lot et à prendre iii dispo-^iiion ib» combat sur trois 
rangs, suivant (juils sont /Ko^lati , jjiinciiics ou triarit. 
Le pater-familias surveilb' le travail de tous, uumu- 
bres de la famille, clients et esclaves. Il est le maître 
du sol et de tout ce qui vit sur son domaine. De là de 



1!IS LKS CI.ASSKS .SO(;iALi;S 

grands sentiments dorgutùl, qui lui permettent diflici- 
lement de supporter la plus légère atteinte à ses droits, 
mais qui le poussent au contraire à étendre le plus 
possible sa sphère daclion. Les parents du patricien 
ont des idées, des sentiments et une conduite analo- 
gues. La ditlérence porte seulement sur le degré, et 
aussi sur un sentiment particulier aux inférieurs; ce- 
lui du respect dû au chef df famille. Au fond la com- 
munauté d'honneur et d'intérêt relie entre eux non 
seulement tous les membres d'une même famille, mais 
toutes les familles patriciennes. — Quant aux clients, 
ils acceptent la domination des patriciens et s'asso- 
cient à leur fortune. En retour de leur zèle, de leui- 
travail, de leurs services, ils i-éclament la protection 
du patron, qui leur fournit un lot de terre sufhsant à 
leurs besoins, et qui les garantit des vexations et des 
injustices. 

Voila les dispositions intimes des Patriciens, entou- 
rés de leurs clients. Comment vont-ils, d'après cela, se 
comporter dans la Cité en ])r('sence des autres classes? 

S'il s'agissait ici d'une o'uvre pincement littéraire, il 
faudrait — pour se garder des répétitions inévitables 
— ne pas i'(q)]-cn(lre en détail les lois précédentes. 
Mais ces ré[)étilions serviront au contraire à montrer, 
par leur nombre, les similitudes entre la vie de Sparte 
et celle de Home, et, puisqu'il s'agit de science et de 
méthode, ces similitudes fourniront une base de i)lus 
eu [)lus solide à Tinduction. Voyons donc sur ce nou- 
vel exemj)l(' si nos lois sont np|)licabb'S. 

Lui (T nuli'iicii(lanv(' . .laloux de leurs j)r(''rogali\'es, 
les patriciens ont à se dt'I'eiHJi'e confre les empié- 
tements de la l'oy.uitt'', (|ui, bien (|u"élective, a des 
tendances à s'i'mancijxT de la tutelle patricienne. 
(Jn.ind leur lib.M'tf' est trop nuMiaei'e, ils parent au 
dant^cr en sup])riniant sa cause : jilusietirs rois nieii- 



l.A .MÉlIlUDt; 199 

rent do mort violente, tués sans doute }tar les séna- 
teurs, lis doivent aussi repousser les j)rétentions des 
classes inférieures qui se résignent mal à leur infé- 
riorité et qui aspirent aux libertés civiles et politi- 
ques. Ils maintiennent dans la subordination leurs 
clients, qui sont rejetés dans la plèbe, dès qu'ils mon- 
trent des velléités d'indépendance. Quant à la plèbe, 
les patriciens lui abandonnent les métiers et le com- 
merce; ils permettent même qu'elle s'enrichisse, mais 
repoussent dédaigneusement toute union avec les des- 
cendants des « bandits » ; ce qui signilie sans doute — 
si on en juge par des far(jns de parler encore actuelles 
— les cités vaincues, qu'on tlétrissait d'un nom inju- 
rieux pour les punir de leur courageuse résistance. 

Loi d'ambition. Les Patriciens étaient maîtres du 
sol ; dans l'intérieur de leur famille, ils étaient maîtres 
du culte qu'ils adressaient à leurs ancêtres divinisés ; 
dans la Cité, ils avaient une part importante d(? l'auto- 
rité religieuse et étaient sous la protection des Dieux, 
qui bénissaient leurs mariages et consacraient leur puis- 
sance ; ils constituaient l'élément principal delà force 
publique ; ils contribuaient à former les lois dans 
les assemblées curiates ; c'était dans leurs rangs que 
se recrutaient exclusivement les sénateurs ; enfin le 
Roi ne pouvait prendre de décision importante sans 
les consulter. Kt cependant, toute cette puissance ne 
faisait (ju'accroître le df'sir de l'augmenter. La rovauté 
était l'obstacle (jui s'opjiosait au plein épanouissement 
de leur ambition ; c'est contre la royauté qu'ils lut- 
taient sourdement, recourant au meurtre pour écar- 
ter les rois les plus gênants. C'est plus tard, dans la 
seconde période, que leur ambition sera satisfaite par 
l'abolition (b; la monarciii»' et [)ar la main mise sur 
tous les pouvoirs. 

Loi d'hosliiilé. — Ia's ambitions opposées provo- 



200 Li:S CLASSKS SOCIALES 

{juent nécessairemt'iil la lutte, une lutte d'idées et de 
sentiments, qui doit à la première occasion se traduire 
en actes. Les Rois supportent avec peine la tutelle 
patricienne ; ils favorisent la plèbe par la division du 
peuple romain en six classes, formées d'après le cens 
et indépendamment de la naissance. Mais Servius Tul- 
lius, l'autour de cette mesure, meurt de mort violente. 
Enfin, quand Tarquin le Superbe eut comblé la mesure 
par ses vexations, les patriciens le chassèrent et sup- 
jirimèrent une royauté, jugée incorrigible. — Ce con- 
trepoids disparu, la puissance patricienne s'accrut 
dans des proportions inquiétantes [)Our la plèbe, qui, 
se voyant opprimée, se retira menaçante sur le Mont 
Sacré. 

Loi dliarmnnie. Cette retraite dans une période cri- 
tique, oîi la république naissante avait besoin de tou- 
tes ses forces pour lutter contre les ennemis extérieurs 
que suscitait Tarquin, cette retraite obligeait les Pa- 
triciens à faire des concessions. Deux partis se formè- 
rent : le premier comprenant les conservateurs intran- 
sigeants, les défenseurs des droits do la noblesse ; le 
second formé des novateurs, de ceux qu'on appellerait 
aujourd'hui les libéraux, qui voulaient elfacer les 
distinctions de naissance, et tout accorder à la fortune 
et au mérite. Dans le premier groupe se trouvaient les 
Sénateurs avec leur pouvoir législatif ; les Pontifes gar- 
diens du culte; les Consuls choisis parmi les plus nobles 
familles, qui avaient l'initiative des lois,qui étaient char- 
gés de leur exécution et (|ui disposaient d(* pouvoirs judi- 
ciaires très étendus ; puis venaient les grands proprié- 
taires terriens avec leurs esidaves. — Dans l'autre cainp 
se groupaient, sous la conduite des plus i-iches plébéiens, 
les ouvriers et les patrons des dilférents corps de mé- 
tiers, les commerçants, les anciens clients mécoulents 
ou avides de nouveauté, et la foule grandissante des 



LA MicriinKi; :2ii! 

prolétaires. Tous avaient à se plaindre de l'oruiiei^de 
rinjiistice ou de l'avarice des Patriciens, et tous, aniini's 
des mêmes sentiments d'indépendance, s'entendaient 
pour secouer le joug'. 

Loi (VadaiiUilloii. Les premières revendications pl(''- 
béiennes avaient d'à t)or(l scandalisé les Patriciens. — 
Mais peu à peu leurs préventions diminuèrent, et Tidt'e, 
d'un rapprochement leur parut de moins en moins 
choquante. — Grâce à la division deServius TuUius, 
des ph'héiens avaient pénétré dans la première classe, 
et, mêlés aux chevaliers, avaient montré dans les com- 
bats qu'ils n'étaient inlV'iiiMU's ni en courage ni en 
habileté. La retraite sur le Mont Sacré avait fait res- 
sortir leur force et leur importance sociale. L'assem- 
blée centuriate — où trouvaient place les pléljéiens 
— était consultée sur les déclarations de guerre, et 
c'était cette môme assemblée qui nommait les ('onsuls. 
Enfin la Plèbe avait obtenu la création des Tribuns, 
défenseurs inviolables de ses droits. — D'un antre 
coté, parmi les Patriciens, ceux qui se trouvaient le 
moins favorisés par l'état ancien cherchaient la popn- 
larité en se rapprochant de cette force nouvelle. Pnis 
de nouvelles générations apparaissaient, qui, grandis- 
sant dans l'élat nouveau et ne connaissant que par 
tradition la toute-puissance patricienne, ne sont plus 
choquées dn rôle attribué à la plèbe. Si quelques 
jeunes, à l'exemple de Coriolan, tentent une réaction, 
les tribuns les ramènent durement à la réalité en le^ 
citant devant l'assemljb'i' kXw penpie, et les patriciens, 
eux-mêmes, abandonnant ces rt'voltés. leur interdisent 
le territoire de la Républi(jue. Dès 180 un patricien, 
Spurius Cassius, a la pi'emière idée des lois agraires. 

Les pléb('iens, encoui'agés par leurs premii'rs succès, 
ne s'arrêtèrent |)as dans leurs revendications. Ils pri- 
rent de plus en plus le sentiment de leur importance 



202 l.KS CLASSES SOCIALES 

el ridée de leurs droits. Ce n'étaient plus ({uelqnes 
mesures de détail ({uils réclamaient presque comme 
une faveur de la part de leurs maîtres, mais Tégalité 
complète, toutes les distinctions de naissance ou de 
race devant être abolies. 

Loi (rrqitUihre. Les luttes perdent peu à peu de leur 
vivacité ; les animosités entre les deux ordres rivaux 
se calment ; l'égalité fait des progrès ; les barrières 
tombent; toutes les magistratures sont partagées ; les 
formules du droit sont inscrites sur les tables de pier- 
re dressées au Forum sous les yeux de tous; les pré- 
jugés de race disparaissent : les mariages sont permis 
entre patriciennes et plébéiens, et enfin le dernier re- 
fuge de la noblesse s'ouvre aux Plébéiens, qui, en l'an 
300 par la loi Ogulmia.ont accès dans les collèges d'au- 
gures et de pontifes. — A partir de là jusqu'à la ten- 
tative des Gracques, la République traverse une pé- 
riode de calme intérieur, où les diiférentes classes 
sociales s'organisent d'après les principes nouveaux. 
La classe militaire domine, parce que c'est l'armée 
qui assure la sécurité, la force et la prospérité romai- 
nes, ^lais tous acceptent cette prédominance, parce que 
l'armée, image de la Cité, se recrute dans toutes les 
classes et que les commandements sont accessibles à 
toutes, sauf à celle des ])rolétaires. 

Loi de prorjrrs. — Vax suivant les progrès de la classe 
mililaire, on peut suivre en même temps les progrès 
de la puissance romaine, qui dépendait en grande 
partie de l'armée. 

Au c(jninuMicement les patriciens combattaient seuls, 
entourés de leurs clients, qui dans l'espoir d'obtenir 
une j)art du bulin, s'attacbaient à la fortune de leurs 
niiiiln's. Si rarisl()cratit\ isob'-e dans son orgueil, s'était 
obstinée à repousser de l'armée des éléments nouveaux, 
et était parvenue à triompher des réformes tentées 



LA JIKIIIODK •^03 

par la royaiilô, ello aurait posô par là iiirine des bornrs 
au développement de la Cilé. Mais, par l'admission des 
citoyens des cinq premières classes, Tarmée se fortifia, 
et de nouvelles léj^ions furent crée'es, capables de 
résister à la coalition formée par Tarquin le Superbe. 
Cependant l'accroissemtMit du nombre des combat- 
tants ne devient un véritable élément de succès qu'à 
une condition, c'est que les qualités militaires — 
l'union et la discipline — ne reçoivent aucune atteinte. 
— Or, si la séparation entre les deux; ordres avait tou- 
jours été maintenue avec la même rigueur, les désac- 
cords, les conllits, les discordes civiles restaient tou- 
jours imminents, et la Cité all'aiblie aurait sans doute 
succombé dans une de ces guerres, où Home — liar- 
celée par les Etrusques de l'orsenna, par lesVolsques, 
par les Yéiens, les Eques et les Sabins — avait beau- 
coup de peine à se tenir sur la défensive. 11 n'en fut 
pas ainsi. Mais à mesure (jue les Plébéiens eurent con- 
(juis tous les droits civils, polili(|ues, militaires et 
religieux, ils i)rireut à l'imitation des patriciens l'or- 
gueil romain, et ouvrirent une vaste carrière à leur 
ambition. Quant aux ({ualités pro|U'ement militaires, 
les plébéiens entrant dans l'armée avaient à cœur 
d'égaler ou même de surpasser les patriciens. C'est là 
un effet de la loi d'homogéntMlé, signalée |)]us haut 
au sujel des relations internes enti'e les membres d'une 
même (dasse. Les armes, l'habileté dans leur nianic»- 
ment, la force ])hysi([ue, le courage sont les qualités 
(|ui ont (huiiH' aux Patriciens la pié-i'ininence dans 
l'Etat. Pour prouver (|u"ils sont dignes dii partager 
leurs droits, les Pléb(^iens posséderont des armes, ils 
s'exerceront à exécuter tous les mouvements avec régu- 
larité, et dans les combats ils garderont lièrcment leur 
])0sle. — l*our la discipline, ils surent s'y j)liei' sans 
murmurer, du jour où ils n'eurent plus à obéir qu'à 



20 i l-i:s Cl.ASSKS SOCIALES 

des chefs (|ui li's traitaient en concitoyens et non en 
esclaves. 

Un non veau progrès fut réalise, quand les armées 
romaines reeurent à titre d'auxiliaires les troupes des 
Alliés, et quand le Sénat établit la solde pour pouvoir 
retenir plus longtemps les soldats à Tarmée. Les 
Alliés, intéressés aux succès des armées romaines, 
combattaient avec zèle, et c'est grâce à eux que Rome 
a pu traverser heureusement des crises fort dange- 
reuses, et étendre progressivement son empire. Mais 
cette extension de sa puissance extérieure n'appartient 
pas à la question actuelle qui est consacrée à la vie 
intérieure des Cités. Pour s'en tenir aux causes internes 
de progrès, on peut ajouter aux précédentes le soin que 
les Romains ont pris de perfectionner leur armement 
et d'améliorer la tactique ; l'habitude de construire 
des retranchements, partout où l'armée devait camper, 
ne fût-ce qu'une seule nuit : enfin les exercices mili- 
taires, les marches avec un lourd équipement, et sur- 
tout les succès, qui augmentaient sans cesse la con- 
fiance et ouvraient à l'espérance un champ sans 
limite. 

Loi (le Pnitri/alion. Cette loi fait sentir son action à 
toutes les pages de l'histoire romaine. Tant que Rome 
ne possède qu'un territoire restreint occupé par les 
familles patriciennes, celles-ci, avec l'appui de leiu^s 
clients et (h' leurs esclaves, sont maîtresses. Mais, à 
mesure que la population uidiaine augmente, rinlhience 
patricienne diminue. Le proju'e li'une aristocratie est 
de maintenir ses privilèges en i-estreignant le nombre 
des j)rivilégiés : mais elle ('joigne, par cet exclusivis- 
me, (h's volonli's amies (jiii tendent alors à s'orienter 
(hin< un aiilie sens. De l.-i hi progression continue des 
forces {>U''b(''ienne.s et leur succès linal. 

Pour arriver à une vérilication plus satisfaisante 



LA MKTIIODI-: 205 

des lois qui régissent les classes, il faudrait poursuivre 
cette enquête et Fétendre aux autres types de sociétés. 
Mais ce serait dépasser le cercle de la méthode et péné- 
trer dans le domaine même de la Science. Les exem- 
j)les précédents peuvent sutl'ire comme indication de 
la méthode. 

Ueldtions avec le nùlifu phi/si(iui'. 

Une des conditions essentielles de la science est de 
procéder par analyse. Mais cet examen successif n'a 
de valeur qu'autant quil est complet. — Ur,si une so- 
ciété se compose d'individus groupés en classes, il ne 
faut pas oublier que celte socit'té vit sous une certaine 
latitude, qu'elle occu})e un territoire déterminé, et que 
de ce fait elle subit diverses influences. Ces iniluences, 
nées du milieu physique, ne sont guère contestables. 
Cependant il ne suflit pas d'en allirmer vaguement la 
réalité, il faut de plus préciser ces iniluences et mon- 
trer leurs limites; il faut, d'un autre coié, établir la 
puissante réaction de l'homme sur la nature et mar- 
quer aussi les bornes de cet empire. En un mol, ou il 
faut renoncer à la science, ou, si Ton a la [)rétention 
d'établir des lois scientiliques, ces lois — pour en méri- 
ter véritablement le nom — ne doivent comporter au- 
cune exception. 

Il semble que le nu'ud du |)roblème n'ait pas été 
résolu par b'S diverses considérations (ju"llipj)ocrate, 
Montesquieu et leurs continuateuis ont faites sur les 
sociétés considérées dans leur ensemble. 

Admettons les ell'ets du climat, de la nourriture, de 
l'air, d(^s eaux, de l'altitude, du voisinage de la mer, 
du séjour dans les j)laines,des exhalaisons paludéennes 
et de toutes les autres circonstances susceptibles d'être 
énumérées. Une première remarque à faire, c'est que 



206 Li:S CLASSES SOCIALES 

— si peu étendu que soit le territoire d'une Sociétt' — 
ces conditions sont loin d'être identiques pour tous les 
membres de celte Société. Par suite plus ces intluences 
seront réelles, plus l'écart sera considérable, de sorte 
qne,par la force même du principe, on devra s'attendre 
à trouver non l'uniformité mais une vraie diversité. 

Dans les pays froids, les uns sont exposés à toutes 
les intempéries de l'hiver, tandis que d'autres plus 
favorisés se j.iarantissent du froid par de chaudes i'our- 
rures, et en vivant renfermés dans des appartements 
bien clos et bien chautfés. L'air froid n"a donc pas trop 
l'occasion «de resserrer les fibres extérieures du corps » 
( l) ni de produire les autres avantages que MontesquicLi 
lui attribue. — Pour lanonrriture, les paysans viventdes 
[)roduits du sol, mais les liabitants des villes. où fleu- 
l'it le commerce, mettent — quand ils sont riches — le 
monde à contribution pour satisfaire leurs désirs. 
Sans avoir besoindune grande richesse, les Européens 
modernes échappent aux fatalités du sol, en emprun- 
tant le sucre, le café, le j)oisson à des contrées sou- 
vent très éloignées. — Lair n'est pas le même dans 
les champs ou dans lintérieur d'une ville. Que dire 
de celui que respirent les ouvriers dans les usines, au 
i'ond des mines, dans ces galeries souterraines }>leines 
tlonibre et d'humidité ? — L'analyse chimique montre 
(|ue la composition des eaux est très variable dans des 
contrées pourtant voisines ; ici l'eau d'un fleuve est 
j)ure, plus bas elle est contaminée. D'ailleurs un moyen 
de se soustraii'e à l'influence des eaux, c'est d'user de 
vin on (lu moins de boissons où l'eau est corrigée par 
l'addition de siil)slances étrangères. — Dans une région 
i-eslieinteconiinela Laconie, les Spartiates et lesllilotes 
\ivaient dans la ])laine, tandis (|ue les Périè({in'S ha- 
ll) KspriL des Lois. I.iv. XIV.— cli. 1. 



LA MÉTIlflDK 207 

bilaiont les pentes du Taygète l't du Painoii. Alliriics 
a toujours été aussi voisine de la mer, et cependant les 
brises marines n'ont pas toujours inspiré à ses habi- 
tants le môme esprit d'aventures, d'indépendance et 
d'ardeur colonisatrice. Quant aux exhalaisons de sols 
marécageux, elles n'agissent que sur la partie de la 
population qui <^st directement soumise à leur action. 
D'ailleurs la médecine est [)arvenue dans quelques cas 
à en combattre les etl'ets : l'usage de la quinine est 
efficace ])0ur calmer la fièvre. Ce que la déduction per- 
met de tirer du principe posé par Hippocrate et Mon- 
tesquieu, ce n'est donc pas l'uniformiti' du caractère, 
des aptitudes et des mœurs de tout un peuple, mais 
plutôt la diversité et les contrastes. 

Ce qui prouve en outre que ces intluences géogra- 
phiques n'ont pas une pareille force, c'est que tout en 
persistant k peu près les mêmes à travers les généra- 
tions, elles sont loin d'imprimer aux sociétés succes- 
sives un cachet immuable. A moins d'être aveuglé par 
l'esprit de système, qui reconnaîtrait, dans les Grecs du 
Bas-Empire ou dans les giaôurs soumis aux Musulmans, 
U:'s Athéniens qui avaient vaincu <'i Marathon et à S;il;i- 
mine? Qui verrait dans la Ihmie catholique, où pen- 
dant si longtem|)s les fronts se sont inidinés pieuse- 
ment sous les b(''né(liclions pjipah's, la lîonie anli([ne 
où retentissait « le pas loui'd des légions )) ? O ne 
sont pas là des cas exceptionnels, mais j)lut(M des 
exemples d'une règle ({ni semble générale. Dans une 
région quelconque — que ce soit l'Egypte, la Judée, 
la Grèce, l'Italie, la France — des sociétés très dis- 
semblables se succèdent, pourvues chacune de mœurs, 
de coutumes, de lois, de caractère et desprit particu- 
liers. Ce n'est que par des artifices d'exposition qu'on 
parvi(>nt à masquer les différences, à grossir les simi- 
litudes et à raltadier hudiaîne plusieurs fois bi'ist'e di's 



208 LES CLASSES SOCLVLES 

générations. Taine a su, clans ses études critiques, 
tirer un grand parti de cette théorie sur Tinlluence 
des milieux, mais il a fait de la littérature, non de la 
science. 

Suivant notre méthode, ne nous attardons pas davan- 
tage à la critique, mais par Tétahlissement d'une 
bonne théorie cherchons à présenter la meilleure des 
réfutations. 

Il seruble que la solution donnée pour les questions 
antérieures puisse encore être employée dans le problè- 
me actuel: l'analyse delà société en classes distinctes, 
qui, soumises à des influences diverses, prennent cha- 
cune une physionomie spéciale tant au physique qu'au 
moral. 

Ce qui fait qu'une espèce animale linit par contrac- 
ter une organisation déterminée, qui entraîne avecelle 
un ensemble d'impulsions instinctives et un genre de 
vie particulier, c'est que tous les êtres individuels appar- 
tenant à l'espèce sont soumis aux mêmes influences exté- 
l'ieures, ont une nourriture semblable, déploient une 
activité analogue pour lutter contre les espèces hostiles 
et enfin s'unissent toujours entre eux, c'est-à-dire avec 
des êtres semblables qui vivent dans le même habitat. 
L'adaptation devient de plus en plus complète, et, quand 
les progrès nécessaires pour la consei'valiou et la per- 
pétuité de res})èce ont été réalisés, l'organisation phy- 
siologique et la structure mentale se lixent ; elles se trans- 
mettent désormais sans variation appréciable à la suite 
des descendants^ et cela, tant que des modifications 
apportées dans le milieu ne viennent point troubler 
r(''(juilibre et obliger l'espèce à une nouvelle adaptation. 
Inutile d'insister davanlagc sur des idées que l'évolu- 
tionisme a rendues familières. 

Mais celte immobilili- dans l'organisation physique 
<'[ iiicnlab' ne peut se rc'aliser [)our It's p(Mi{)les, sinon 



LA MÉTHODE 201) 

dans des cas exceptionnels, là où des peuplades infé- 
rieures, vivant loin de toute communication, mènent 
un genre de vie qui a beaucoup d'analogie avec celui 
des espèces animales supérieures. Les Apaches, les 
Mohicans et d'autres tribus guerrières étaient telle- 
ment façonnés à leurs mœurs que, ne pouvant se mo- 
difier au contact des Européens, ils ont dû dispa- 
raître. 

A part ces cas exceptionnels, où il n'existe guère 
que des rudiments de société, la variété est la règle. 
Pourquoi ? 

D'un mot, on peut répondre : c'est que l'homme ne 
reçoit point passivement l'empreinte des choses, c'est 
qu'il est dou(' d'une activité intelligente ; c'est qu'il 
possède la raison « cet instrument universel » comme 
l'appelait Descartes, inslrument si puissant qu'il mo- 
difie la nature suivant ses besoins, et que, d'après cet 
autre mot de Descartes, « il peut s'en rendre comme 
maître et possesseur ». Voilà la dilïérence avec l'ani- 
mal, did'érence incommensurable. Pour se garantir du 
froid, l'ours est parvenu — à la suite d'une sélection 
rigoureuse — à être muni dune éi)aisse fourrure ; 
l'homme nu se couvre de vêtements, se construit des 
maisons bien closes, et se chaude à la llamnui d'un 
bon feu. Un bœuf se nourrit des herbes de la con- 
trée ; pressé par la faim, il ne deviendra pas Car- 
nivore ; l'homme est arrivé à utiliser pour sa nour- 
riture les produits les plus variés, et à dévelop[)er par 
la culture leurs qualités nutritives. L'air est em- 
pesté par des vapeurs marécageuses ; l'homme des- 
sèche le marais et transforme une contrée malsaine en 
un sol fertile.... 

Quelles sont les bornes de cette puissance humaine ? 
Elles peuvent sans doute être indéfiniment reculées. 
Cependanijsi l'on ne veut point se perdre dans le rêve, 



210 Lr:s classes sociales 

mais s'en tenir strictement aux réalités actuelles, on 
constate cpie l'intelligence humaine n'a pas triomphé 
de tous les obstacles. En particulier, quand il s'agit 
d'écarts considérables dans les climats, la sélection 
animale reprend ses droits, et écarte d'une contrée tous 
ceux qu'une longue adaptation n'a pas préparés à ce 
séjour. De là la difficulté pour les Européens de s'ac- 
climater aux Indes et au Sénégal. 

Dans l'homme il y a donc deux sortes d'habitudes : 
les habitudes passives et las habitudes actives; mais 
le domaine de la passivité tend sans cesse à diminuer 
par rapport à celui de l'activité, qui s'étend sans cesse 
et se consolide. L'homme quaternaire était dominé 
par toutes les fatalités du climat et du sol ; le moderne 
Européen des classes supt'rieures s'en alfranchit en 
grande partie. 

En résumé, si la passivité domine, les influences 
extérieures deviennent prépondérantes, sans toutefois 
jamais atteindre la force qu'elles acquièrent dans leur 
action sur les animaux. En vertu de la loi de plasticité, 
l'homme reçoit au physique et aussi au moral l'em- 
preinte des choses ; il s'adapte progressivement aux 
conditions que la nature lui impose, et, quand l'héré- 
dité a le temps de produire son œuvre, cette adapta- 
tion se consolide, et donne cet ensemble lixe de carac- 
tères physiques et moraux qui constituent la Rctcf. — 
Si au contraire l'activité inlidligente l'emporte, les 
forces de la nature sont neutralisées, ou mises au ser- 
vice de la j)uissance humaine ; les caractères physiques 
ont moins de fixité, et les dispositions morales dépen- 
dent plus étroitement de la nature des occupations, 
des relations sociales internes et aussi des influences 
('trang-ères. Les variations sont plus fréquentes, mais, 
comme elles résultent des actions sociales qui compor- 
tent une analyse j)lus exacte, elles sont plus faciles à 
expliquer. 



LA 3IÉTH0DE 211 

Voilà ce que donne la déduction. Mais ces j)rincij)es 
ne sont que provisoires tant qu'ils n'ont pas été véri- 
fiés. Cette vérification sera obtenue, non en établissant 
un parallèle entre des sociélt's différente!»', mais en 
comparant les classes d'une même société et en les 
suivant dans leur évolution. Soit par exemple l'Attique. 
Examinons à son sujet les différentes influences qui 
doivent être rapportées au climat, à la nourriture et à 
la disposition des lieux. 

Dans une étude sociologique, il ne saurait être ques- 
tion de variations individuelles, mais seulement de 
celles qui sont communes, ou à la société tout entière, 
ou du moins à des groupes déterminés. Que l'habitu- 
de d'affronter les intempéries de lair, qu'une vie so- 
brp, que des exercices réguliers endurcissent le corps 
et en développent la vigueur, c'est là sans doute une véri- 
té ; mais elle n'intéresse encore que la médecine et la 
physiologie, si elle ne trouve son application que dans 
des cas particuliers. Ainsi que des athlètes, par suite 
d'un régime spécial et d'un entraînement continu, 
soient arrivés en Attique à une grande force ou à une 
grande adresse, cela ne prouverait rien pour le reste 
de la nation. Ce sont là des exceptions qui sont dues 
moins au climat et au sol qu'aux habitudes actives et 
au genre d'occupation. 

Est-il permis d'aller jusqu'à l'extrême opposé et de 
prétendre (|ue tous les habitants d(; rAlli(jue avaient 
pris, sous linfluencc du climat, du sol et de la nour- 
riture, la beauti^ physique, la souplesse du corps, ainsi 
que la vigueur et la vivacité de l'esprit ? En fait, cela 
n'a pas existé. Dans l'Attique ancienne et moderne, 
il y a toujours (unies boiumes beaux comme Alcibiadc, 
ou laids comnH; Socrate ; des corps souples comme 
ceux des coureurs au stade Olympique, et des boiteux 
comuK! Tyrlée ; des intidligences vives comme celle 



212 LES CLASSES SOCL\LES 

(rAristophane,et des esprits épais comme celui du pau- 
vre Strepsiade. enveloppé naturellement de toutes les 
nuées socratiques. 

Mais, dit-on, le nombre des esprits bien doués a été 
plus grand qu'ailleurs. — Sans doute. Une raison 
décisive empêche cependant qu'on ne rapporte cetle 
supériorité au climat et au sol, c'est qu'avant Solon 
elle n'apparaît pas, et que, si elle persiste pendant plu- 
sieurs siècles, elle ne se montre plus à partir de la 
fermeture des écoles philosophiques en S29. — Que 
toutes les générations qui se sont succédé sur le sol 
de FAttique n'aient pas été modelées, d'après un type 
uniforme, par les influences toutes-puissantes du cli- 
mat, de l'air et de la nourriture, cela ressort des diffé- 
rences accentuées qui distinguent les différentes ré- 
gions de cette contrée, pourtant si restreinte. Les 
Eupatrides habitent les plaines fertiles de Pédias et de 
Thria, mais les populations qui sont reléguées sur les 
pentes du Cithéron, du Parnès et du Phelleus mènent 
une vie plus difficile : ce sont des montagnards aux 
mœurs rudes et aux corps secs comme les roches 
qu'ils habitent ; les Paraliens qui vivent sur les côtes 
s'adonnent à la pèche, ils se nourrissent de poisson et 
ont moins à supporter les rigueurs de l'hiver. 

Athènes a-t-elle dû son étonnante prospérité à sa 
situation ? — Sans doute le rocher de l'Acropole donna, 
au début, une supériorité aux Eupatrides qui habitaient 
Athènes, l'un des douze bourgs de la primitive Attique. 
Mais pourquoi sa puissance maritime s'est-elle déve- 
loppée plutôt que celle d'Eleusis et surtout de Mégare? 
Cette grandeur ne saurait s'expliquer par la situation 
seule. Car, si Athènes fut en possession de ports im- 
portants, elle ne le dut j)as seulement à la nature, mais 
aux travaux considérables que ïhémistocle conseilla 
pour relier la Ville au Pirée par les longs murs. — 



LA MÉTHODE 2 1 3 

Cl' n'est pas tout. La diversité n'apparaît pas seule- 
ment dans les diverses re'<iions, elle éclate encore chez 
les habitants d'un même pays, suivant leur séjour à la 
campagne ou à la ville, et aussi d'après la nature de 
leurs occupations. L'Eupalride ne se nourrissait pas 
comme le Thète, employé à des travaux mercenaires et 
condamné à une sobriété beaucoup plus stricte que 
son maîLre ; le marin, qui faisait de fréquentes traver- 
sées sur la mer Egée, ne subissait pas les mêmes in- 
fluences climatériques que les bûcherons d'Acharnés 
et les montagnards Diacriens ; les esclaves qui tra- 
vaillaient dans les mines de Laurium, ou dans les 
carrières du Pentélique étaient exposés aux tempéra- 
tures extrêmes, pendant que le marchand d'Athènes 
s'abritait du froid ou d(i la chaleur dans son échoppe 
du Céramique. 

Puisque les inlluences individuelles ne sont pas du 
ressort de la sociologie, et que d'un autre côté aucune 
proposition générale n'est applicable à toute la société 
athénienne, il reste que l'ensemble des influences phy- 
siques s'exerce d'une façon spéciale sur les classes, et 
vient ainsi modilîerd'une manière déterminée le carac- 
tère de ces class(?s, caractère formé', pour la plus grande 
partie, par la nature des occupations. 

Voici alors comment se post; le [)roblème actiud : 
Hechercher les changements s[)('ciaux (jue le sol et le 
climat apportent dans le caractère général de chaque 
classe ou du moins des plus importantes. 

Pourquece problème soit susceptible d'une solution 
précise, il faut distinguiM- les (qxxiues, en examinant 
M part chacune? des phases (jiiiiii peuple a pu traverser 
dans son évolution. Si par exemple lexamen porte sur 
rAtti<jn(', il si'ra ni'cessairc de séparer avec soin les 
divers états sociaux, et de noter l(;s changements [)Our 
chacune des périodes ainsi formées. \ oici notre Ihèse : 



214 LES CLASSES SOCL\LES 

les traits fondamentaux sont fournis par le genre des 
occupations ; des changements très importants sont en 
outre apportés par les relations sociales, et enfin des 
modifications plus faibles sont dues au sol et au cli- 
mat. 

La première période — assez obscure d'ailleurs, à 
cause de l'incertitude des documents historiques — 
commence avec Thésée, quand les douze petits bourgs 
de TAttique sont soumis à la domination reconnue 
d'Athènes, qui n'est guère encore elle-même qu'une 
bourgade dont les maisons sont groupées au pied de 
l'Acropole. Les familles puissantes se sont réunies à 
Athènes, et de là surveillent et exploitent, avec leurs 
esclaves, leurs domaines fertiles de la vallée du Céphise 
et de rillissus. Grâce à cette fertilité du sol,cesEupa- 
trides ont de la richesse et des loisirs. Peu préoccupés 
des nécessités de la vie, ils peuvent tourner leur acti- 
vité vers des sujets supérieurs : la politique et la 
religion. Cela est un trait commun à toutes les familles 
patriciennes. Ce qui est particulier aux Hellènes de 
l'Attique et qui est sans doute propre à la douceur du 
climat, à la pureté de l'atmosphère et aux qualités du 
sol, c'est leur sobriété, leur mesure dans les plaisirs, 
leur délicatesse dans les réjouissances et les jeux. Le 
chef Germain se gorge de viandes, et, dans des banquets 
tumultueux, fait circuler les coupes remplies de bois- 
sons fermentées. L'Ionien de l'Attique se plaît aux 
conversations, aux légendes qui racontent les exploits 
des héros, aux époi)ées que les rapsodes — descendants 
dllonièie — chantent en s'accompagnant de la lyre : 
le prestige de Solon a commencé le jour où ce sage, 
dans le désordre di; l'inspiration poétique, a charmé 
ses concitoyens par sa poésie de « Salamine ». — Les 
paysans qui habitent les parties rocheuses de l'Attique, 
sont endurcis par les privations et par les bises plus 



LA MÉTHODE 215 

piquaiiles ((iii vieiincnl de la Tlirace. lis sont aussi 
plus indépendants, et déserteraient le pays plutôt que 
de se soumettre à des taxes, comme les Thètes de la 
plaine. Les habitants des côtes se livrent à la pèche et, 
quand ils voient à Thorizon les voiles blanches des 
vaisseaux Phéniciens, ils ont l'idée et le désir des 
navigations lointaines. Le sol pierreux et peu fertile 
de l'Attique ne lente pas la cupidité des envahisseurs. 
Dans la grande invasion Dorienne, cette contrée reste 
en dehors du Ilot. Les grandes familles chassées de 
leur patrie viennent môme y chercher la paix ; et, 
comme elles y arrivent avec une partie de leurs 
richesses, elles y sont bien accueillies par une popu- 
lation dont les mœurs sont douces, et qui est assez 
avisée pour apercevoir son intérêt dans cette arrivée 
d'hommes puissants. 

?"'' Période. Cette immigration pacifique ouvre la 
seconde période oîi le commerce maritime commence 
à s'introduire en Attique, commerce qui doit être le 
facteur le plus important de la future prospérité d'A- 
thènes. Les influences du climat et du sol s'alTaiblis- 
sent, ou du moins elles se restreignent à une faible 
partie de la population. Les membres des familles nou- 
velles n'ont pas de terres à acquérir et à cultiver ; ils 
tournent leur activité vers le négoce, ils font construire 
pour eux des navires a Phalère,et vont, dans des navi- 
gations (le plus en plus lointaines, étendre le cercle 
de leurs allaires et de leurs prolits. L'activité l'em- 
porte sur la passivité. L'homme n'est pas fait par le 
sol, mais ('"esl riionime (jui l'aronne le sol et qui l'an- 
proprie à ses besoins. La j)ierreuse Atti(|ue se couvj-e 
d'oliviers ; et c'est bien la sagesse elle-mémt' — Athéna 
la protectrice \\\\ pays — - (pii, en créant cette dciiréf^ 
d'exportation, crée une source intarissable de richesses. 
Plus lard la nature est encore mieux vaincue, quand 



216 LES CLASSES SOCIALES 

Athènes, malgré les 8 kilomètres qui la séparent de la 
mer, devient un véritable port de mer par la construc- 
tion des longs murs, et par l'élévation du mur de Plia- 
lère. La seule classe, qui continue à subir les influen- 
ces du sol et du climat, est celle des travailleurs de 
la terre. Et encore leur sujétion est amoindrie, parce 
que, dans leur culture, ils ont moins à se préoccuper 
de produire des choses directement nécessaires à la vie 
que des objets d'exportation. 

S""" Période. Il en sera ainsi dans tout le reste de 
l'évolution Athénienne. Le sol et le climat n'entreront 
(|ue pour une part fort restreinte dans la production 
des événements, qui devront être plutôt rapportés à 
l'activité des hommes, activité de plus en plus alTran- 
chie du milieu immédiat. Au beau temps de Périclès, 
les arts, la littérature, la philosophie prennent un 
magnifique essor. Mais les moeurs sont altérées et l'an- 
tique sobriété a disparu : Les banquets nocturnes se 
multiplient, oii les convives boivent jusqu'à l'ivresse, 
en regardant les danses lascives des esclaves Thessa- 
liennes, et en faisant plus que disserter sur les diver- 
ses formes de l'amour et sur la puissance invincible 
d'Eros. Si Platon a pu, sans esprit de dénigrement, 
représenter Alcibiade dans l'excitation d'une fête et 
du vin, que dire des orgies des marchands enrichis qui 
n'étaient pas retenus dans la modération par décence 
philosophique ? 

Les lieux ninllueiit pas sur la destinée des sociétés 
et des hommes par quelque vertu mystérieuse et oc- 
culte. Mais ce sont les hommes — particulièrement 
les classes qui sont au pouvoir — qui transforment 
les lieux, y mettent leur l'inprcinte noble ou grossière, 
lial)ile ou maladroite ; qui les vivifient et, pour ainsi 
dire, les intellectualisent, en y faisant pénétrer quelque 
chose de leur intelligence et de leur volonté. Athènes, 



LA MÉrilODK 217 

ce n'est plus une roche abrupte, plantée au milieu de 
([uelques cabanes rustiques, (^est l'Acropole, c'est le 
Parlhénon, c'est la demeure sacrée de Pallas-Athéné, 
de la divinité qui inspire les prudentes pensées et les 
résolutions viriles, de la toiite-])uissante protectrice de 
la Cité. Athènes c'est l'Aréopage, qu'habitent les Eumé- 
nides vengeresses du crime; c'est l'éloquent rocher du 
Pnyx où le plus modeste citoyen a le sentiment de sa 
dignité et de son pouvoir législateur ; c'est l'Agora, où 
s'agite, mêlée aux indigènes. la foule des étrangers ve- 
nus des contrées les plus éloignées. Athènes, c'est 
rOdéon où se tiennent les concours de musique; c'est 
le théâtre de Bacchus, où Eschyle. Sophocle, Euripide 
font revivre dans d'émouvantes trilogies les légendes 
des héros et des Dieux ; ce sont les gymnases du Cy- 
nosarge et du Lycée, où, sous le contrôle des maîtres 
de la palestre, les éphèbes s'exercent dans de belles 
attitudes à lutter ou à lancer un lourd disque de 
{)h»mb; c'est aussi sur les bords du Céphise le jardin 
d'Academus, où Platon enseigne que les hommes, 
asservis aux sens, ressemblent à des esclaves enchaî- 
nés au fond d'une caverne, (jui vivent au milieu des 
ombres, sans avoir jamais soupçonné la rayonnante 
beauté de l'Idée Athènes, en un mot, est la ville où se 
concentrent toutes les grandeurs. — De tout cela qu'ap- 
j)arlienl-il à lu nature ? — presfjue rieri ; à l'iiomme ? 
pres(|ue toul. 

De semblables avantages ne sont pas exclusivement 
propres à Athènes, mais ils se retrouvent analogues dans 
toutes les capitales. Sparte possède moins de monu- 
ments, et cependant c'est dans l'angle formé par VIai- 
rotas et son aniiicnl b' Knakion que les hommes, 
soumis à la (liscij)Iiii(' de Eycui'gue, Ih-ritcnl du piivi- 
lège de régler en maîtres les all'aires de la (Irèce. Le 
lieu même confère des droits, mais après (|ue les gêné- 



218 LES CLASSES SOCIALES 

rations successives y ont accumulé les produits variés 
de leur activité. Le Romain, fier de son titre de cùu'.s 
romanus^ se mettait au-dessus des plus grands peson- 
nages étrangers ; et Cicéron n'hésite pas à abaisser la 
royauté barbare devant la dignité misérable du moindre 
plébéien. Cette fierté s'explique par le rôle que peuvent 
jouer dans une capitale les plus obscurs citoyens, 
quand ils prennent part aux délibérations et que leurs 
suffrages pèsent dans les décisions à prendre. 

L'importance attachée au séjour est donc incontes-' 
table. Mais elle ne vient pas de la nature môme. Elle 
est un produit artificiel, et dépend de l'industrie et de 
la volonté humaines. 

Unité Sociale 

La distinction des classes est le point fondamental 
dans l'étude des sociétés. Pour connaître le jeu d'une 
machine, il faut la décomposer en ses ditTérentes 
parties^ voir successivemeut leurs formc:^, leur mode 
d'agencmnent et la façon dont chaque pièce agit sur 
les pièces voisines. Pour connaître les fonctions d'un 
être vivant, il faut par une anatomie exacte distinguer 
les appareils, les organes et les tissus. De même, la vie 
des sociétés reste mystérieuse ou soumise à des capri- 
ces inexplicabh'S, tant que l'analyse n'a pas pénétré 
dans rinlérieur de ces sociétés, pour découvrir sous 
l'infinie diversité des phénomènes les causes perma- 
nentes, causes qui résident dans les groupes composés 
de tous ceux qui ont des fonctions semblables. 

Et cependant, si réelles que soient les dilïérences 
de classes, elles ne doivent pas fermer les yeux sur les 
ressemblances. Car c'est l'ensemble de ces ressemblances 
qui imprime à une société son cachet propre, qui 
permet à tous ses membres de sentir leur solidarité. 



LA MÉTIIOni^ 211) 

qui les unit en même temps (ju'elle les sépare des 
étrangers, en un mot, qui réalise l'unité sociale en 
l'opposant aux autres sociétés unies et indépendantes. 
Plus les ressemblances sont nombreuses et profondes, 
plus la communauté et l'unité sont ('troites. Dans le 
cas contraire l'unité sociale est fragile et, au moindre 
ébranlement, risque de se rompre. 

Quels sont les facteurs de l'unité sociale? 

L'hypothèse, dont nous poursuivons avec persistance 
la vérification, consiste à soutenir que les raisons des 
Faits sociaux sont d'ordre psychologique, et doivent, en 
dernier ressort, être découvertes dans îa nature des clas- 
ses et dans leurs rapports mutuels. Si cette hypothèse 
est vraie, il faut retourner l'explication ordinaire, et 
prouver que la communauté de territoire, de langue, 
de race, de religion, de lois, de mu'urs, de littérature 
et d'arts, est moins une cause première d'union que le 
résultat de l'activité volontaire ou inconsciente des 
classes. Ainsi, ce n'est pas le territoire de l'Atlique, 
qui par sa vertu propre aurait donné l'unité au peu- 
ple Athénien, mais ce sont les habitants ([ui [)ar' Icui-s 
relations de dillérente sorte — relation^ voulues ou 
forcées — ont circonscrit le promoutoir" (jui s't'leudait 
du Cithi'ron au cap Sunium. et en ont fait une terre 
propre à tous ceux qui étaient nés dans les conditions 
déterminées par les lois. 

Ce théorème et d'autres semblables peuvent être éta- 
blis, dans toute leur giMK'ralité, par les mcMhodes de con- 
cordance et de dilléreiice. 

Terri/oirr. Les circonstances communes à tous les 
cas, où se réalise l'unité du territoire, ne sont pas 
essentiellement de nature physique. Lue plaine unie 
facilite les communications et rend par- là les popula- 
tions plus disposées à s'associer; mais, par la volonté 
des hommes, un cours d'eau iTisignilianf . une ligne 



220 LES CI-ASSKS SOGIALflS 

idéale, marquée par do simples poteaux, suffit pour sé- 
parer deux peuples et les rendre étrangers Tun à Fau- 
Ire. D'un autre cùté, des montagnes élevées, des riviè- 
res larges et profondes, la mer elle-même ne sont pas 
des obstacles suffisants pour isoler les hommes. La 
Grèce autrefois était morcelée en une multitude de 
petits Etats ; aujourd'hui, les vallées resserrées entre des 
montagnes souvent abruptes communiquent entre elles 
par des routes et des voies ferrées, et les îles de l'an- 
cienne mer Egée sont rattachées à Athènes, par un 
service régulier de messageries maritimes. 

Les deux conditions nécessaires à l'unité de terri- 
toire sont : 1" la volonté commune aux habitants d'en- 
tretenir des relations régulières ; 2° le pouvoir de 
créer des moyens de communication suffisants. L'idée 
de vivre ensemble, quand elle est soutenue par une 
volonté énergique, jieiit faire des merveilles. Les Mu- 
sulmans, plusieurs fois par jour, se tournent vers la 
Mecque, prosternés la face contre terre et, malgré les 
difficult(''S, vont à pied, une fois dans leur vie, dans la 
Cité Sainte. Dans l'antiquité, les Grecs, réunis dans des 
amphyctionies religieuses, se rendaient aussi en foule 
au sanctuaire du Dieu, pour assister aux fêles célébrées 
en son honneur. Ce n'est pas seulement la religion qui 
établit un lien entre les hommes, disséminés sur un 
territoire parfois très étendu ; ce sont les intérêts com- 
merciaux, les besoins de défense commune, les néces- 
sités de l'organisation politique. « Le besoin crée l'or- 
gane » ont dit les physiologistes de l'école Lamarc- 
kienne. Cette proposition, en supposant qu'elle soit 
douteuse au point de vue physiologiste, paraît incon- 
testable quand on rap{)lique aux sociétés, avec cette 
reslrielion louti'l'ois, c'est (jue le j)ouvoir soit à la hau- 
teur du besoin. Athènes a voulu être une puissance 
maritime, et, pour rester en communication sûre avec 



LA MÉTHOUK 221 

les ports du Pirée, de Miinychio ot do Phalère, elle a 
exécuté des travaux considérables. De nos jours où la 
puissance scientifique s'est si prodigieusement accrue, 
aucun obstacle n'est insurmontable. Sous Tliabile 
direction des ingénieurs, la terre dans chaque pays se 
façonne, s'adapte aux besoins des peuples et, comme 
un corps vivant se plie aux impulsions de l'instinct 
ou aux ordres de la volonté, elle devient par une 
appropriation chaque jour plus complète un serviteur 
obéissant. 

Langue. — L'uniformité de la laugiie n'est pas non 
plus un fait primitif, mais plutôt la résultante de 
l'action que certaines classes, et spécialement les classes 
dominantes exercent sur les autres. Les Chefs d'Etat 
commandent ; et, par leurs agents exécutifs distribués 
dans toutes les parties du territoire, font connaître à 
tous leurs volontés. C'est donc leur langue qu'il y a 
intérêt à comprendre et ù, parler. Pour s'adresser aux 
puissants et avoir chance d'obtenir faveur ou justice; 
pour connaître les prières efficaces et pour enchaîner, 
dans des formules victorieuses, la haine des dieux 
majeurs qui trônent dans les Acropoles ; pour vendre 
et pour acheter sur les riches marchés de la Capitale; 
pour participer aux fêtes religieuses ou pour suivre 
les représentations dramatiques ; pour prendre part 
aux délibérations publiques et exercer quelque in- 
fluence sur la direction des affaires ; dans toutes ces 
occasions et dans d'autres encore, l'intérêt, le plaisir 
et la vanité sont d'accord pour pousser le vaincu, 
l'étranger, l'esclave, le commerçant, l'ambitieux à 
oublier leur langue et à employer celle des maîtres 
habitant la Capitale. Les vieilles langues deviennent 
bientôt des patois méprisés, et ceux (jui parlent un 
langage étranger sont flétris du nom de barbares. 

Race. — Les (Irecs de l'Alfique se vantaient d'être 



'222 LKS classf:s sociales 

autochthones et pensaient que, semblables aux cigales, 
ils étaient nés du sol même. C'était une légende que 
ToLscurité des t-.^mps primitifs avait permis à l'orgueil 
Athénien d'inventer, mais une légende sans solidité. 
D'incessants mélanges s'étaient produits non seulement 
dans les classes d'esclaves, d'all'ranchis, d'ouvriers et 
de commerçants, mais dans la classe des Eupatrides. 
A Rome, l'incorporation fréquente des peuples vaincus 
avait infusé un sang nouveau aux Patriciens par l'ad- 
mission au Sénat de nobles familles étrangères. Plus 
tard, quand les barrières entre le patriciat et la plèbe 
eurent disparu, toutes les distinctions d'origine se 
confondirent, et le nom de Romain servit à désigner 
une catégorie de personnes, qui n'avaient en commun 
qu'un certain nombre de droits politiques, A Sparte, 
la race conquérante des Doriens conserva mieux et 
plus longtemps sa piu-eté. Mais, pour n'avoir pas voulu 
recevoir d'éléments étrangers, elle s'alfaiblit et finit 
par s'éteindre dans l'épuisement. 

La race, en tant qu'elle serait constituée par un en- 
semble de caractères physiques et moraux, transmis 
sans interruption à travers les générations et fixés par 
l'hérédité, est le plus souvent une pure entité, une 
idole créée par le langage. Elle n'est une réalité que 
dans ces contrées isolées, où les habitants vivent loin 
de toute communication avec l'étranger, dans un état 
de civilisation inférieur. Et cependant, alors qu'elle 
n'^st qu'une simple expression verbale, elle possède 
une réelle puissance d'action. Le mot « race Hellène, 
race Romaine... » opère comme un prestige : il est un 
signe évocaleur de sentiments, d'idées et d'actions. Il 
ressemble à un drapeau, qui n'est souvent qu'une lo- 
que noircie et trouée, mais qui est le symbole de 
l'honneur. Qui forge les liens de cette association ? 
La nature, en tant qu'elle désigne des forces aveu- 



LA méthodp: 223 

gles, y entre pour bien peu. Ce sont les énergies 
mentales qni sont pour chaque peuple les vraies créa- 
trices (Je sa personnalité. Ce sont les traditions orales, 
les lettres, les arts, la poésie qui peu à peu, silen- 
cieusement, mais de la manière la plus efficace enfon- 
cent dans les esprits l'orgueil du nom, et donnent à un 
simple mot assez de prestige pour agir sur la volonté. 
La « Race » est un préjugé, une illusion, un mirage, 
mais l'idée toute fausse qu'elle est n'en conserve pas 
moins sa vertu active. 

Religion. — Dans l'analyse des caractères propres à 
chaque classe sociale, aucune place n'a été attribuée 
aux croyances et aux sentiments religieux. Ce n'est pas 
que leur existence puisse être niée. Mais, sauf dans la 
classe des Prêtres, ils ne dépendent pas directement de 
la nature des occupations. Ils résultent des influences 
qu'exercent sur les autres classes les gardiens du 
culte, les détenteurs attitrés des prières, des rites et 
des sacrifices. L'impulsion première vient donc des 
prêtres. Aussi, quand on étudie la religion au point de 
vue social, c'est chez les prêtres qu'il faut saisir le 
secret de son action, les causes de sa dilfusion, de son 
pouvoir ou de sa décadence. 

Le problème qui se pose ici n'est pas de découvrir 
les ressemblances plus ou moins fugitives, qui peu- 
vent exister entre les mythes de divers pays, de mon- 
trer la nliation des croyances et d'expliquer les bizar- 
reries du culte. L'origine des idées religieuses n'est 
pas en question, car cette recherche, comme toutes 
(telles (jui portent sur l'invention des idées, est du 
domaine de la psychologie. Mais, supposant que ces 
idées aient été créées par l'iniagination puissante de; 
quelque prophète inspiré, ou conservées dans cer laines 
familles comme un antique et obscur dépôt, on se 
demande comment ces idées ont rayonné leur action en 



00' 



LES CLASSES SOf.LVLES 



dehors de ces familles et comment dans la Cité Tunilé 
des croyances s'est réalisée. Gela revient à chercher 
comment des cultes divers ont pu, par une tolérance 
mutuelle, arriver à vivre côte à côte, et même à se 
défendre par des alliances sincères et des accommode- 
ments staldes. 

Ce problème présente de grandes difficult(5s qu'il 
n'est pas de notre sujet d'aborder. Pour les besoins de 
la méthode, il suffira de rappeler les principes qui 
peuvent servir de guides dans la recherche d'une 
solution. 

Ces principes ne sont autres que les lois sociales 
qui ont été proposées, pour l'explication des relations 
entre les classes diverses ou entre les membres d'une 
même classe. Par la /ai (Vindéiieiidance^ les prêtres 
d'une divinité et tous les fidèles qui participent aux mê- 
mes croyances, s'efforcent de maintenir dans toute leur 
pureté les formes du culte. Cette communication avec 
le Dieu et cette puissance, que confèrent la connaissan- 
ce des formules et la pratique dos rites souvent tenus 
secrets, sont un privilège que conservent jalousement les 
familles favorisées. Mais si, d'autre part, ces familles 
sont puissantes, si elles possèdent la richesse territoriale 
et si par elles ou par leurs alliances elles disposent de 
l'autorité, leur prestige religieux s'accroît ; la puis- 
sance du prêtre et celle du Dieu se confondent, et le 
Dieu bén('iicie de l'habileté, de la force ou du bonheur 
que montrcuit ses fulèles. Le groupe augmente de tous 
ceux (juc rint('rêt plus ou moins conscient guide vers 
le nouveau culte. 11 faut obéir. Obéir à un Dieu tout- 
puissant sauvegarde l'amour-propre. Ce n'est même 
point j»ar une hypocrisie intéressée qu'on adopte de 
nouvelles croyances. Mais la foi est naturelle, tant 
l'évidence du pouvoir divin semble avoir fait violence 
à l'esprit : c'est une révélation que des aveugles ou des 



i>A \ii-;riii)iii-; :)o;; 

iiiipios seuls oscraicLiL rejcLt'i' ! Loi (l"h()iuou('n(''itr' i. Les 
i'amilles doniiiianles onrouriiii'eiiL ces dispositions ot 
réservent une partie de leurs laveurs à tout homme qui, 
par sa foi en leur puissance médiatrice, leur adresse 
la plus douce des flatteries. Elles imposent au contraire 
aux infidèles une contrainte persistante qui surmonte 
les résistances et amène progressivement les rebelles à 
la conciliation et à l'accord. 

Pallas-Athèna n'était primitivement que la divinité 
protectrice d'une des douze bourgades de TAttique. 
(juand, par l'influence de Thésée, les dèmes furent 
réunis sous une autorité commune et que la prédomi- 
nance fut acquise aux maisons bâties autour de l'Acro- 
pole, le culte d'Athèna grandit en même temps. Puis, à 
mesure que la puissarîce d'Athènes prenait plus de 
développement, la déesse qui avait son temple sur 
l'Acropole atlirait à elle un j)lus grand nombre de 
fervents adorateurs. Les solennités religieuses, ([ui lui 
étaient consacrées, prirent plus d'extension et par leur 
éclat lirent pâlir toutes les autres fêtes, à l'exception des 
fêtes célébrées à Eleusis en l'honneur de Démeter et 
de Perséphone. Ce furent les Panathénées qui, ayant 
scellé l'union entre les Etats, marquaient chaque anné(» 
l'anniversaire de cette union, le IG du mois hécatora- 
b(eon. Sous Pisistrate, elles devinrent les grandes Pa- 
nathénées, qui, célébrées tous les cinq ans, rivalisaient 
presque d'éclat avec les fêles Olympiques^, Pythiijues 
et Néméennes. 

La loi d'hostilité trouve aussi son application dans 
ces questions religieuses. La lutte entre l'oseidon et 
Athèna est, sous le voile bien transparent de la h'gende, 
l'écho des luttes entre les familles attachées à ces divi- 
nilés, luttes où il s'agissait de savoir à qui de ces fa- 
milles opposées appartiendrait oniciellement la supré- 
matie religieuse. Delà l'exislence de certains partis 



'2'2i) LES (;lassi:s sociales 

religieux qui, suivant les hasards des circonstances et 
la force de leurs partisans, se maintenaient avec plus 
ou moins d'éclat. — Les chefs d'Iitat intervenaient quel- 
quefois par un coup d'autorité. Un exemple curieux en 
est fourni i)ar l'histoire du tyran de Sycione, Glisthène, 
qui substitua au culte dAdraste celui du héros Thébain 
Ménalippos. Les raisons de ce changement étaient en 
réalité d'ordre politique. Le tyran voulait, en ruinant 
le culle d'Adrasle et en reportant les faveurs officielles 
sur Ménalippos et sur Dionysos, frapper l'aristocratie 
hostile à son pouvoir et flaUcr les classes inférieures 
favorables à la tyrannie. Car. ainsi que le dit Schu'mann 
dans ses An/it/iiitrs r/recques (1), « Dionysos était une 
divinité rustique beaucoup plus en faveur auprès des 
paysans qu'auprès de laclassc aristocratique des Che- 
valiers ». 

Dans lanliquité, les querelles religieuses — quand 
elles n'élaient pas compliquées de luttes entre les Etats, 
— ne prenaient pas ce caractère d'acuilé et de férocité 
quelles ont souvent revêtu dans les temps modernes. 
Les fidèles restaient attachés à leur culte sans essayer 
de faire du prosélytisme. Et si les divinités poliades — ho- 
norées par les classes dominantes — prenaient le pas sur 
les autres, elles obtenaient celle prééminence plus par 
attraction que par contrainte. L'éclat des fêtes provo- 
(juail l'admiration e( excilait le désir d"y prendre part, 
il y avait là un exem})le » (f'u)iitation collective -d (\\\c. 
des observateurs ont déjà signalée et dont la réalité 
est iucontestabl(\ Les pompes, les théories, les cén'"- 
monies auxquelles prenait part lélite de la population 
frappaient vivement les esprits. Comment aux grandes 
Panathénées les femmes de l'Attique seraient-elles 
re-it'jes indiiférentes au spectacle de cette procession, 

(1) Toiiif 2 do lu 'l'raiL I''raiii,Mise, |). 223. 



LA MÉTHODE '2'2~ 

qiiipartani du Céramique oxtériour parcourait les prin- 
cipales rues pour se rendreà l'Acropoie, où l'on offrait 
à la Déesse le magnifiquePr/v/oi" que des Athéniennes 
choisies avaient mis neuf mois à tisser et à recouvrir 
de broderies emblématiques ? L'enthousiasme était 
communicatif, et d'eux-mêmes les membres pre- 
naient les attitudes pieuses.... Avec le temps ces fêtes 
stagnaient en prestige, et ceux mêmes qui avaient une 
préférence pour Poséidon ou Déméter se glorifiaient 
des Panathénées. Chacun sentait plus vivement dans 
ces solennités le lien qui l'unissait aux autres habi- 
tants de l'Attique. Par le frottement, les cultes divers 
avaient émoussé leurs aspérités ; ils se subordonnaient 
entre eux et Unissaient par reconnaître la suprématie 
du culte qui contribuait, par sa généralité, à marquer 
d'une empreinte commune les habitants du pays. 

Lois. La raison principale des lois, de leur nature et 
de leurs variations doit être cherchée dans les idées, 
dans les sentiments, dans les aspirations et dans les 
ressources des classes. Les législateurs ne ressemblent 
pas aux Dieux d'Epicure, qui vivaient hors du monde 
et loin de ses agitations. Mais ils subissent dans une 
mesure plus ou moins grande les influences des autres 
classes. Car toutes tendent soit à la conservation des 
lois, soit à leur changement, d'après leurs intérêts et 
l'idée de justice ; toutes exercent nue pression d'autant 
plus eflicace (ju'elles disposent de ressources plus im- 
portantes. 

DiiH aulre cê)té, les lois contribuent dan> une large 
mesure à la formation de l'unité nationale. D'abord il 
est évident que les classes dii'igeantes, celles (jui dis- 
posent des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif, 
sont fortement attachées à des b»is (|ni consacrent leurs 
privilèges et leurs immunités. Les (iéronles de Spai'te, 
les I"]upatrides Athéniens, les Patriciens [{oniains, les 



2'2i^ l.KS CLASSKS SOCIALKS 

Séiiatoiirs Vriiiticiis, la Xohlosse IV'odalc. toutes les 
aristocraties sont trop intéressées à la conservation des 
lois ponr n"(Mre pas i'oncièrement optimistes. Elles s'i- 
maginent volontiers que les lois émanent de la divinité 
ou du moins qu'elles ont été ratiliées par elle : de là le 
respect et l'amour qu'elles portent à ces lois si vénéra- 
Ixles et si utiles. — Les classes inférieures formées d'es- 
claves, d'alïrancliis, de pauvres, d'ouvriers, de petits 
proprii'taires et de commerçants n'avaient pas les 
mêmes raisons de s'attacher à des lois souvent oppres- 
sives. Aussi l'histoire intérieure de tous ces peuples est 
remplie de leurs ell'orts pour participer aux diverses 
formes du pouvoir, et pour arriver ainsi à adoucir ces 
lois en garantissant leur liberté, leur travail et leur 
propriété. Et cependant, à moins que leur condition ne 
fût tout à fait misérable et désespérée, ils préféraient 
encore les lois de leur pays à celles qu'ils auraient eu à 
supjiorter à l'étranger. L'esclave fugitif échappait à son 
maître mais non à la servitude, et à une servitude plus 
dure encore parce qu'il restait toujours suspect. Les af- 
franchis, les pauvres, les ouvriers s'habituaient à leur 
sort et, s'ils espéraient l'améliorer, ce n'était pas en 
allant à l'étranger, où ils risquaiejit d'être repouss('s 
même par leurs semblables et où. perdant leur qualité 
de citoyens, ils se trouvaient dépouillés des petites ga- 
ranties qui leur étaient laissées dans leur patrie. D'ail- 
leurs, ils étaient familiarisés avec leur condition et 
savaient exactement dans qutdles limites devait s'exercer 
leur activité. .\u contraire, à TcHranger c'était l'inconnu, 
et il ('tait d'autant plus difiicile do dissiper les obscu- 
rités du ilroitque souvent les classes dominantes lais- 
saient volontairement les législations enveloppées de 
mystère. — Les commerçants, par la nature de leurs oc- 
cupations, sont plus cosmopolites. Les plus entreprenants 
n hésitent pas à renoncer à leui's di'oits civils et poli- 



LA >IÉII10I)E 229 

tiques pour se rendre dans les eUés ouvertes au com- 
merce et favorables aux étrangers : ainsi à Athènes les 
Métèques étaient fort nombreux. Mais leur expatriation, 
faite dans un but de lucre, n'était point durable, et il 
nestpas douteux (|ue beaucoup retournaient dans leur 
patrie après fortune faite.. Car la situation de l'étranger 
est précaire : qu'une guerre éclate, il devient suspect et 
reste constamment sous la menace de mesures de ri- 
gueur. Aussi, dès (juil le jteut, il aime à remettre sa 
sécurité et ses biens sous la protection des lois natio- 
nales. — Les prêtres ne sont pas toujours disposés à ren- 
fermer la religion dans les li.nites étroites d'un Etat. I"]t. 
comme d'un autre côté i Is placent les lois divines ( 1 ) — les 
vrjao'. àypâ'jo'. dont Sophoclc parle par la bouche d'Anti- 
gone — bien au-dessus des décisions législatives des 
gouvernants, ils entrent souvent en conflit avec le 
pouvoir civil, forts de l'appui qu'ils trouvent auprès 
des prêtres du même culte établis à d'étranger. — Les 
exemples de luttes entre les deux pouvoirs temporel et 
spirituel sont fréquents h toutes les époques. Et cepen- 
dant, à moins (jue la rivalité ne dégénère en hostilité 
et en persécution, ils ne font pas appel à l'étranger; 
mais, tout en s'cdorçant de maintenir ou d'étendre 
leui's privilèges, ils restent attachés à des lois qui pro- 
tègent le culte national et leur assurent à eux-mêmes 
sécuritt'', richesses et honneurs. 

En un mot toutes les classes ne participent pas éga- 
lement aux avantages des lois. El^îs ne sont donc pas 
toutes éga'lement intéressées à leur conservation. Mais 
le désir de changement pousse rarement les citoyens à 
l'expatriation. Toutes les classes — même les plus 
déshéritées — s'unissententre elles poui" conserver dans 
son ensemble un système de h'-gislation, (jui lixc à (ha- 
it) Aniigonc, 4,j'k. 



230 LES r.LASsi:s sociales 

ciine les limites de ses droits, et dont les imperfections 
sont moins vivement senties grâce aux effets de la 
coutume. 

Mœurs. La communauté des mœurs est un des liens 
les plus puissants entre les hommes. Tout ce qui est 
exotique-, étranger, insolite ou. seulement peu d'accord 
avec les usages reçus choque et repousse. Le costume 
dénonce l'étranger ; et il faut un véritable effort desprit 
pour concevoir qu'un chinois, avec sa longue natte 
pendant sur une robe de soie jaune, ait dans le fond la 
même nature qu'un Européen. La sympathie, qui naît 
de la pénétration du moi d'autrui, est contrariée par 
les différences extérieures, et l'imagination se repré- 
sente difficilement comme semblables des états d'esprit 
qui se traduisent au dehors par des signes inconnus. — 
Si des habillements noirs viennent à frapper les yeux 
d'un Européen, ils évoquent aussitôt en lui des idées de 
deuil et des sentiments de tristesse, mais ils n'ont pas 
cette signification pour les Chinois qui portent le deuil 
avec des étoffes blanches. — Ce ne sont plus seulement 
les grands contrastes qui séparent les peuples, mais les 
petites différences de costume, de manières et de modes 
que relatent les codes de savoir-vivre, codes qui ne 
sont pas moins respectés, tout dépourvus qu'ils soient 
de toute sanction légale. Dans chaque Etat, les divers 
actes importants de la vie sont tous marqués d'une 
empreinte propre à la nation, alors même que ces actes 
sont les mêmes dane le fond (1). Ainsi chez les diffé- 
rents peuples civilisés de l'Europe, il y a des règles 
spéciales a observer pour la naissance des enfants, pour 
le baptême, pour la première communion ; puis pour 
le mariage: la demande, les fiançailles, la corbeille, 
le contrat. les formalités religieuses, les usages mondains. 

(1) V. Baronne Stuffc— Usager du Monde. 



LA MÉTHODE 231 

les fonctions des demoisellGs et des garçons d'honneur, 
la toilette masculine et féminine; pour les visites: 
leurs espèces, le cérémonial imposé, le rôle de la maî- 
tresse de maison, les devoirs des visiteurs, les dilfé- 
rentes manières de saluer, les gestes admis, la tenue, 
les présentations, les compliments, le lourde la conver- 
sation, le ton de la voix ; pour les dîners : le menu, le 
couvert, le service, la façon do se servir delà fourchette 
et du couteau (qu'on se rappelle à ce sujet l'interdiction 
absolue de couper son pain), les règles gastronomiques, 
les lois de l'étiquette; pour les bals, les soirées, la 
correspondance, les présents, les invitations, les lettres 
de faire-part, les funérailles, le deuil, autant de règles 
minutieuses qui, pour n'être pas dictées du haut de 
quelque nuageux Sinaï, n'en sont pas moins scrupu- 
leusement suivies. 

Dans Fantiquité, où les communications étaient plus 
difficiles, les dilférences entre les mœurs étaient plus 
marquées et plus stables. Les haljitants de chaque 
petit coin de territoire avaient leur façon propre de 
s habiller, de manger, de recevoir des amis, de prati- 
quer l'hospitalité, de se réjouir dans les fêles et de 
s'attrister dans les deuils. C'était un usage reçu des an- 
cêtres auquel on s'attachait de toutes les forces du 
respect et de l'habitude. 1/absence d(î comparaison 
rendait ces usages si niitiiivds que la contrainte vWc- 
mêmt' parvenait diflicih'ineut à les modilier. De toutes 
les réformes de Pierre-le-tJrand, une des [)lus difliciles 
fut de faire coupei' \i\ i)arbe à ses inoujicks, et un mo- 
nanjue absolu [)ouvait seul obligei' les Japonais à revê- 
tir les costumes Européens. 

Les dilférences de manières ont nue influence si 
r(''elle qu"(dles servent à disliiiguer el MKMue à séparer 
les classes les imes des autres. Cependant ces dillV'ren- 
ces tendent avec le temps à s'atténuer. La vie en com- 



2.'i2 ij;s (:lassi:s s{|(:iai,i:s 

iinm sur un mOme territoire facilite les relations, ef, 
comme les usages suivis dans la capitale sont mieux 
connus, ils se répandent de plus en plus, grâce à la 
tendance naturelle à imiter ce que Ton admire. Alors 
même que des dillérences subsistent, elles deviennent 
moins choquantes parée qu'on se familiarise avec tdles. 
— Les mœurs tendent ainsi à s'uniformiser, et, à mesure 
que cette uniformité se développe, les hommes pren- 
nent une conscience plus vive de leur union. 

Traditions, (juant aux traditions, aux œuvres poé- 
tiques et aux créations de l'art, elles ne deviennent 
des éléments d'union qu'avec le temps, lorsqu'elles 
sont dépouillées de tous les souvenirs pénibles qui 
rappelleraient d'anciennes rivalités, des luttes, des 
défaites, des violences, des servitudes, des spoliations. 
Mais, pour que cette épuration se produisait faut que 
les motifs de haine disparaissent et que les populations 
vaincues ne soient pas toujours maintenues sous un 
joug aussi dur. — Sinon, elles conservent pendant de 
longues générations le souvenir de leur grandeur. Des 
légendes se forment, qui se transmettent toujours 
embellies par des imaginations éprises du passé ; des 
poésies lyriques circulent plus ou moins secrètement, 
qui entretiennent, comme une précieuse étincelle, l'idée 
de l'indépendance et l'espoir de la résurrection. — A 
Sparte, où l'aristocratie Dorienne avait l'orgueil de 
Tisolement, les Messéniens gardaient fidèlement le 
souvenir de leurs luttes glorieuses et étaient toujours 
prêts à ressaisir leur indépendance. L'exemple le plus 
marqué est fourni par les Hébreux, (jui transplantés à 
l^abylone, puis chassés de leur pays et disséminés dans 
toutes les contrées du monde, ont conservé, à tra- 
vers les siècles, leurs antiques traditions et ont main- 
tenu malgré les distances l'unité de leur foi et de leurs 
espérances. 



LA méihodl: 233 

Mais celte opposilioii persistante avec le milieu est 
un cas exceptionnel. Ou bien les revendications abou- 
tissent, et l'union obtenue par la force se brise par la 
force ; ou bien les efforts sont inutiles, et peu à peu, par 
lassitude et par intérêt, l'apaisement se fait. Les dis- 
tinctionsentrepopulationsd'orig'ine différente s'effacent, 
des relations de toute nature s'établissent, des mélanges 
se font par les ventes et achats de propriétés et surtout 
parles mariages. La communauté, réalisée d'abord par 
la contrainte ettoutexlericure.se fait dans les esprits et 
dans lescicurs. Les traditions deviennent alors compli- 
ces des changements d'idées et de sentiments. Elles célè- 
brent encore l'héroïsme de la résistance, mais glorifient 
surtout le mérite du vainqueur ; elles jettent un voile 
sur les violences, les cruautés et les injustices pour 
mettre en lumière les services rendus par la conquête. 
Ou plutôt tout ce passé est d'un commun accord rejeté 
dans l'ombre, et les traditions nationales ne commen- 
cent qu'à partir de la formation du nouvel Ltat. 

Les œuvres littéraires deviennent l'expression de la 
Société et, si par certains caractères généraux elles dé- 
passent les limites d'un temps et d'un pays, elles ne sont 
pleinement goûtées que de la Société à laquelle elles 
étaient destinées. Ainsi la comédie Aristophanesque 
n'était possible qu'à Athènes, et les tragédies grecques, 
transplantées à Rome, n'y ont jamais eu autant de succès 
que les spectacles de gladiateui's. De même pour les arts. 
Les passionnés de sculpture grecque ne manquent point. 
Mais si les artistes niodcnies sont capables d'apprécier 
les formes plastiques de l'Apollon du Belvédère, qui donc 
parmi eux pourrait se vanter d'éprouver quehjue chose 
de, l'état d'àme d'un Hellène, venant de loin consulter 
l'oracle de Delphes, et qui, proslern('' devant la statue 
du Dieu, attendait d;iTis l'angoisse la réj)onse de la 
Pythonisse, que le souffle divin agitait sur son trépied? 



23 1 



LES CLASSES SOCL\LES 



Los arls, les poèmes et les traditions, qui sont pour 
des étrangers des choses mortes, vivent pour les con- 
temporains et les nationaux. Us entretiennent des idées 
et des sentiments communs et contribuent ainsi à res- 
serrer les liens qui unissent les membres de la Cité. 

En résumé, une société se compose de classes formées 
de tous les membres qui ont le mCmie genre d'occupa- 
tions. Chacune est caractérisée par un ensemble d'idées, 
de sentiments et d'habitudes qui constituent la person- 
nalité du Type correspondant, ou du moins le noyau 
de cette personnalité. Autour de cette partie centrale 
et résistante se forment des couches concentriques plus 
ou moins épaisses suivant les classes, mais dans toutes, 
de mime nature. Ces couches, formées d'un apport 
nouveau d'idées et de sentiments, viennent de la com- 
munauté du territoire, de la langue, de la race, de la 
religion, des lois, des manirs, des traditions, des œu- 
vres littéraires et artistiques. Enfin c'est la réunion de 
ces traits communs qui donne à un l']tat sa physiono- 
mie spéciale et qui lui communique, non pas une âme 
substance, mais une sorte de personnalité et de vie men- 
tale, vie bien réelle, mais mobile, fuyante et qui parait 
se refuser à être emprisonnée dans de rigoureuses 
formules. 

IteIatioii<» Etrang'èrcs 

Une des règles de Descartes — règle que nous nous 
sommes appropriée — est de faire partout « des dénom- 
brements entiers et des revues générales » pour éviter 
de rien omettre. 

Si on applique cette recommandation aux diverses 
iniluenci's, (jui s'exercent sur les classes sociales, pour 
introduire dans leur nature des modihcations détermi- 
nées, on trouve: l'ics inlluences que les membres d'une 



LA :\IÉTHODE 23o 

môme classe exercent les ims sur les autres par leurs 
actions et réactions mutuelles ; 2' les influences qui nais- 
sent de l'action des autres classes, mais appartenant à 
une même société; 3" les influences qui viennent du 
passé, des mœurs, des lois, des traditions, des lettres, 
des sciences^ des arts..; 4° les influences qui dérivent 
du sol et du climat. A ces influences, qui ont été signa- 
lées auparavant, il ne reste plus, pour être complet, 
qu'à rattacher les influences étrangères — influences 
qui, pour avoir besoin de franchir les limites des Etats, 
n'en sont pas moins réelles. 

Dans un pays qui vit dans l'isolement, les différen- 
tes classes de la société finissent souvent, en vertu de 
la loi d'adaptation, par s'harmoniser entre elles, de sorte 
que chacune se renferme dans sa fonction sans avoir 
le désir et presque l'idée d'en sortir. La société se main- 
tient alors dans une sorte d'équilibre qui se consolide- 
rait avec le temps, si aucune cause perturbatrice ne 
venait rompre cette immobilité. Une des causes les plus 
puissantes qui vienne agir sur elle, est l'action venue 
du dehors. Cette action de l'étranger stimule la société 
au progrès, provoque sa rivalité, entraîne son adhésion 
à des réformes, lui impose des changements par la 
contrainte, ou lui permet une expansion nouvelle : d'une 
façon générale, elle devient un ferment de transfor- 
mation. 

Il n'est pas besoin d'une observation bien profonde 
|)our constater bi réalité de pareilles influences. — 
(ju'on pi'eniic un ixMipIc ([Uflconque (mf'dliodc de con- 
cordance), et on trouvera toujours que son développe- 
ment n'est pas le produit exclusif de forces internes. Il 
ne ressemble pas à ces monades de l.eibnitz qui n'ont 
point de fenêtres sur le (lelir)rs, ef (jui possèdent en elles- 
mêmes toutes les qnalilés ni'cessaires à leur évolution 
complète. Toujours à quel(|ne moment de son histoire 



236 LES CLASSES SOCL\LES 

pénètrent en lui des éléments étrangers qni apportent 
des vues, des idées, des aspirations nouvells. Les 
armes de guerre se modifient, les outils se perfection- 
nent, les communications se multiplient, les besoins 
deviennent plus exigeants, les croyances religieuses 
perdent de leur intransigeance, les coutumes s'obser- 
vent avec moins de rigueur, les lois sont dépouillées de 
leur caractère sacré ; on envisage la possibilité du 
changement, bien plus on le désire, et, quand ce désir a 
prisa la faveur des circonstances une force suffisante, 
on s'efforce de le réaliser. Ainsi les Romains ont été 
les promoteurs de la civilisation gauloise, mais eux- 
mêmes s'étaient formés à l'école de la Grèce : les Grecs 
à leur tour avaient reçu l'étincelle des Phéniciens ; 
ceux-ci l'avaient empruntée à l'Egypte, qui sans doute 
la tiait de l'Inde. Et, si les annales de l'humanité re- 
montaient avec certitude plus haut, on trouverait selon 
toute probabilité que cette étincelle de civilisation — 
semblable en cela à l'étincelle électrique — a jailli du 
choc ou de la rencontre de sociétés diverses. 

Pour constater la réalité de ces inlhiences étrangè- 
res par la méthode de dilTérence, il suffit de considérer 
un peuple quelconque et de suivre les ditlerentes pha- 
ses de son histoire. Si beaucoup de changements peuvent 
être rapportés à l'initiative du peuple lui-même, il en 
est d'autres qui ont certainement une cause externe. 
Ainsi les Romains empruntèrent aux Etrusques leur 
science augurale. Plus tard ils se mirent ouvertement 
àrécoledela Grèce, et leur littérature, leur poésie, 
leurs beaux-arts furent pour la meilleure partie une 
imitation grecque. — Dans les choses de la guerre, où 
pourtant ils excellaient, les Romains n'ont pas réalisé 
tous leurs progrès {)ar les seules forces de leur génie. 
Mais il n'ont pas hésité, toutes les fois qu'ils le 
jugeaient avantageux, de faire des emprunts aux peu- 



I.\ MKlIKtDK •2'-i'l 

pies rivaux. Ils adoptèrent le bouclier sainnite [)lus 
maniable que le leur. Ils prirent comme modèle une 
galère Carthaginoise, qui avait échoué sur leurs cotes, 
et construisirent sur ce modèle la Hotte qui, sous la 
conduite du consul Duilius, vainquit les Carthaginois. 
Inhabiles à conduire un siège, ils apprirent des (ii-ecs 
à creuser des galeries pour se mettre à couvert des assi»'- 
gés, et à se servir de machines propres à abattre les plus 
fortes murailles. 

Si cette recherche appartenait davantage au sujet, 
on pourrait découvrir bien d'autres traces de ces in- 
lluences étrangères, traces qu3 le temps ell'ace en gran- 
de partie, mais (juune érudition sagace retrouverait 
partout. — INjur conduire ces recherches avec méthode, 
il faudrait parcourir successivement toutes les classes 
sociales, et voir, dans les changements apportés à leur 
fonction, la part qui appartient à l'initiative nationale 
et celle qui doit être attribuée au stimulus venu de 
l'extérieur. Sans entrer dans les détails, on verrait que, 
si les Romains en leur qualité de vainqueurs ont déve- 
loppé d'eux-mi'mes et ont imposé aux autres leur or- 
ganisation judiciaire et leur constitution politique, ils 
se sont inspirés des autres peuples pour l'établisse- 
ment de la loi des Douze Tables, pour la rénovation 
des croyances religieuses et philosophiques, pour 1 in- 
troduction de nouveaux Dieux ou du moins de Dieux 
transformés par les légendes ; pour la guerre, pour les 
aits, pour l'éducation, pour l'agriculture, pour le com- 
merce et pour l'industrie. 

l/inip(utunt n'est pas de constater la réalité évi- 
dente des iniluences ('trangères, mais d'indi(juer les 
lois suivant lesijuelles s'exercent ces iniluences. Pour 
cela il m.' faut pas considérer une société dans son 
ensemble ; mais, suivant notre méthode, la résoudre 
par l'analyse en ses classes rond;uuentales, et voir, pour 



2-^8 LES CLASSES SOCIALES 

chacune délies, comment d'après son caractère elle se 
comportera à l'cg-ard de l'étranger. — Ces deux propo- 
sitions demandent à èlre prouvées séparément. 

Sauf les cas exceptionnels, où une Société menacée 
dans son existence se concentre sur elle-même et où 
toutes les classes sentant plus vivement leur solidarité 
l'ont, pour ainsi dire, bloc, les divers éléments sociaux 
ni ne sentent, ni ne pensent, ni n'agissent de la même 
façon en présence des influences extérieures. C'est là un 
fait dont Thistoire fournit maints exemples. Les Cités 
Grecques, dans les luttes quelles avaient à soutenir 
avec renuemi, se divisaient en factions opposées, dont 
certaines étaient souvent favorables aux ennemis. iVinsi 
que la remarque en a été faite par Montesquieu et par 
d'autres, la politique des liomains était de diviser les 
peuples dont ils rêvaient la conquête, en y encoura- 
geant la formation d'un parti favorable à l'alliance 
Romaine. Mais, si une pareille scission pouvait se pro- 
duire sur ces questions vitales de défense, elles étaient 
plus fréquentes encore quanti la nationalité n'était pas 
en péril et qu'une classe, guidée par son intérêt, s'edor- 
çait de s'approprier les avantages reconnus à l'étran- 
ger dans une classe analogue. Les Législateurs étudient 
les lois adoptées chez les peuples voisins et plus parti- 
culièrement chez ceux qui ont des tendances analogues 
en politique, et ils s'efforcent d'introduire les lois qui, 
par les résultats obtenus, paraissent les plus propres à 
satisfaire leurs desseins. Les Chefs d'Etat copient la 
conduite de ceux qui ont réussi à rendre leur pouvoir 
plus étendu (d plus stable. Les l'rêti'cs, qui s'intéres- 
sent surtout aux choses de la religion, jugent les socié- 
tés étrangères d'après leur culte. Si ces croyances sont 
incompatibles avec les leurs, l'étranger est nécessaire- 
mont un ciiiicmi (|u"il faut réduire par laforce ou avec 
lequel il l'a ut s'interdii'e toute relation. Si au contraire 



LA MÉIIIOUK 2'M^ 

il va coniinunaiil('' (1(> l'oi. l(^s rivnlilt'S ( ummorciales 
et les désaccords j)olili([nos nonl (|u"iin(^ inipnrlance 
secondaire aux yeux des prêtres, qui s'unissent, par- 
dessus les frontières, pour la défense et la dillusion de 
leurs idées. Les chefs militaires songent aux moyens 
d'augmenter la puissance de l'armée, et les ell'orts en 
ce sens, faits d'an coté, eu provoquent de semblahles 
chez toutes les nations rivales. Les savants et les phi- 
losophes, soucieux surtout de vérité, visent à une se- 
reine imparlialité, et, si parfois ils soumettent à des 
épreuves plus rigoureuses les théories venues de 
l'étranger, ils ne s'obstinent point par aveuglement 
patriotique à nier l'évidence. Oi', qui pourrait soutenir 
<{ue la dillusion des sciences et des idées philosophi- 
ques soit sans effet sur les destinées dun peuple ? La 
vie de famille ne reste pas immuable, et ces change- 
ments de mœurs proviennent souvent de l'introduc- 
tion de coutumes étrangères. Séduits par l'élégance 
grecque dans les manières et dans le langage, les 
llomains cherchent à dépouiller leur rusticité : le vieux 
Caton se met en maugréant à étudier les lettres grec- 
ques, et les jeunes gens n'ont point reçu de bonne 
('ducalion s'ils ne sont allés la compléter à Athènes ; 
(juanlaux nuitrones romaines, oubliant la sévérité des 
antiques Lucrèce, elles shabituentsous la lîonu! Impé- 
riale à tons les artilices de la toilette, et veulent riva- 
liser de séduction avec les esclaves que les Proconsuls 
ramènent de leurs provinces d'Asie. Les industries riva- 
les s'elforcent de se copier et de se dérober les secrets 
de leur prosp(''rité'. Les procédés industriels nes(jnt j);isle 
seu I objet (j ne les classes ouvrières se proi)osent d'emprun- 
ter. Lt;s ouvriers chei'chent à co[)ier l'organisation (|ui 
leui' assure autre part plusde bien-être et de puissance: 
c'est ainsi qu'à notre époque se répandent j);irtt)ut les 
idées et l'organisation syndicales ou même socialistes. 



'2ÏO i,i:s ci.ASSKS Sdci \i,i;.s 

l)"iiii aiilre cùlé, par une sorte d'interiiationulisiiie diii- 
lérels, les patrons se communiquent leurs moyens de 
défense et de domination. De tous les rapports qui 
s'établissent par-dessus les limites des Etats les plus 
manifestes sontles rapports commerciaux; car la nature 
mùme de leurs occupations fait aux commerçants une 
nécessite'' de la concurrence et de l'émulation. 11 n'est 
pas jusqu'aux pauvres, aux esclaves et aux criminels 
qui ne subissent dans un Etat le contre-coup de ce qui 
se produit au deliors. Il y a, à certaines époques, des 
couranls universels de dureté ou de pitié pour les 
pauvres, il y a des périodes de rigueur ou d'allranchis- 
sement pour les esclaves (I) et des temps de contagion 
criminelle. C'est ainsi que l'anarcliisme, dont le pays 
d'origine était la Russie, s'est répandu dans toute 
l'Europe. 

La seconde question est de savoir suivant quelles lois 
chacune des classes se comportera à l'égard de ïv- 
trang'er. Voici quelles nous semblent être ces lois. 

1" Loi r/e fo;///*a.s7^'. L'étranger est toujours un rival 
dans le présent, souvent un ennemi possible dans l'a- 
venir. De là tout d'abord une défiance et un antago- 
nisme naturels. Entre deux classes semblables mais 
appartenant à deux })ays différents s'interposent toute 
une couche d'idées et de sentiments fortement opposés 
qui rendent difhcile toute communication entre elles. 
Ces idées et ces sentiments constituent les traits com- 
muns à toutes les classes d'un même pays et engen- 
drent l'amour-propre national, qui porte chaque classe 
à s'atli'iluier la supe-riorité sur les classes correspon- 

(I) Au Icinps (le Ciilon le Ccnsour, l'i'srlave vieilli (Mail assimile^ à 
de vieilles ferrailles, donl il faut se débarrasser par la vente. Plus 
tard Sénè(]ue fait un plaidoyer éloquent en faveur des esclaves, et 
dans toutes les parties de 1 Kmpire Homain les affranchissements se 
nuilliplient. Les affranchis — anciens esclaves — finissent même par 
occupiic dans IKlal des postes imporlanis. 



LA MiiriioDi-: 241 

dcinles Je i Etranger. L'attitude première à l'égard de 
l'Etranger est donc de le considérer comme inférieur 
et indigne de tout emprunt. L'induence est alors indi- 
recte et donne lieu à une loi de contrante^ en vertu de 
laquelle les oppositions sont maintenues et môme ac- 
centuées. 

Dans l'antiquité Athènes et Sparte ont formé ainsi 
une sorte danlitlicsc vivante, chaque Cité semblant 
prendre en tout le contre-pied de sa rivale. A Athènes 
la constitution était variable et inclinait de plus en 
plus vers la démocratie ; à Sparte elle était immobile, 
invinciblement attachée à une oligarchie étroite. D'un 
côté les Thètes — les plus pauvres citoyens — parti- 
cipaient à la souveraineté dans les assemblées publi- 
ques et exen^aient en qualité d'IIéliastes des fonctions 
judiciaires; de lautie, les ti'ciite (î(''r(»ntes concentraient 
en eux tous les pouvoirs législatif, judiciaire et décisif 
(paix et guerre), et même plus tard, comme les rois 
étaient soupçonnés de favoriser l'affranchissement des 
Périèques, leurs pouvoirs furent réduits et soumis au 
contrôle ell'ectif des Ephores. — A Athènes la milice 
est nationale ; à Sparte l'armée forme une sorte de 
caste séparée. — Le culte Athénien est brillant ; aux 
grandes F^anathénces de longues processions se d('i'ou- 
lent dans les rues de la Cité, processions où se mêlent 
joyeusement toutes les classes de. la Cité et auxquelles 
prennent part même les métèques; à Sparte on a élevé 
un autel à la crainte, et une des solennités religieuses 
est le spectacle que donnent les jeunes gens se frappant 
jusqu'au sang devant l'autel (rArl(''niis. — A Athènes, 
les manu's sont douces et libres : les citoyens ne sont 
pas soumis au régime du brouet, et les sages, comme 
Socrate, ne dédaignent pas d'assister aux banquets, où 
Ton ne parle pas seulement de la Vénus-Urauie ; à 
Sparte les syssities aux tables communes devaient 
être d'ordinaire des repas bien silencieux, oii les plai- 

16 



'2i'2 Li:s CLASSES sociales 

sauteries n'étaient pas souvent relevées de sel Attique. 
— A Athènes nn magnifique épanouissement de tous 
les arts, architecture, comédie, drame, poésie ; sur 
l'emplacement de Sparte, les fouilles n'ont pas mis à 
découvert de ruines de monuments ; et, quant aux autres 
arts les Spartiates ne goûtaient guère que la musique 
guerrière ou les poésies d'un Tyrtée, faites pour être 
chantées par des troupes en marche. — A Athènes le 
travail est noa seulement honoré mais il est prescrit 
par les lois : ce n'est un déshonneur ni de se livrer au 
commerce ni même d'exercer un métier manuel ; le 
noble Spartiate s'interdit toute occupation lucrative, lais- 
sant dédaigneusement aux l'érièques le commerce et 
l'industrie, et aux Ililotes le travail de la terre. — 
Enfin le contraste pourrait se poursuivre jusque dans 
le traitement des esclaves. A Athènes, ils pouvaient 
espérer l'affranchissement ; à Sparte, on enivrait les 
Hilotes pour qu'ils inspirent un plus profond dégoût 
aux jeunes Spartiates. 

2" Loi de concurrence. Le mot de « concurrence » 
évoque surtout l'idée de lutte commerciale. Mais le sens, 
restreint à l'économique, serait ici trop étroit et il faut 
l'étendre à tous ces buts spéciaux que poursuivent 
les diverses classes de la société. La concurrence peut 
devenir ainsi universelle entre deux sociétés qui sont 
placées en face l'une de l'autre, et ([ui . mues par l'amour- 
propre national et l'intérêt, s'elTorcent de l'emporter 
chacune sur sa rivale. 

Cette émulation stimulante etcet effort intéressé sont 
des phénomènes connus. Mais, si tous les observateurs 
s'accordent à en reconnaître la réalité, ils ne sont point 
parvenus à donner à cette remarque le degré de préci- 
sion que réclame une loi scientifique. D'autres, fuyant 
les gén('ralitt'S, se sont penliis daus les détails statisti- 
ques, accumulation de documents inutiles, tant qu'on 



LA MÉTIlODi; 243 

n'a pas trouvé le moyen de les 'employer à l'établisse- 
ment de lois. Appliquons à ce problème notre méthode 
analytique, dont la valeur sera d'autant mieux contrôlée 
qu'elle sera soumise à un plus grand nombre d'épreuves. 

Au sein d'une Société, la concurrence fait sentir ses 
elTets entre les individus appartenant à la même classe. 
Les plus ingénieux, les plus actifs, les plus entrepre- 
nants rivalisent entre eux et cherchent à supplanter 
leurs rivaux. Quant aux faibles, aux paresseux et aux 
maladroits ils succombent vite, et, déchus de leur rang, 
tombent dans les classes inférieures. Or cette concur- 
rence franchit les limites des Etats et s'exerce entre 
les classes semi)kibles, qui font elï'ort pour obtenir la 
supériorité dans leur œuvre propre. C'est là une des 
conditions du progrè;-;. Une société tend à s'immobiliser 
dans un état statique, où se maintiennent en équilibre 
les diverses classes sociales, à la suite d'actions et de 
réactions sans cesse de plus faible amplitude. Mais ce 
qui l'empêche de se figer dans cette immobilité, ce sont 
les progrès réalisi'S eu dehors des frontières, progrès 
qui menacent sa fortune, sa force ou son prestige. 

Les chefs d'armée, qui sont chargés de la défense 
du territoire, sont très attentifs aux diverses formes de 
progrès que réalisent les armées étrangères. A notre 
époque les puissances se surveillent, épiant chaque 
perfectionnement et s'elForçant d'en réaliser un supé- 
rieur. De là les rénovations fréquentes dans l'équipe- 
ment du soldat, dans l'art des fortifications, dans l'em- 
ploi des poudres et des e.\ph)sifs, dans la fabrication 
des fusils et des canons à longue portée, dans les exer- 
cices militaires, dans la ta('tiqu(% dans les études géo- 
graplii(iues, dans la défense des côtes, dans la construc- 
tion des cuirassés, des torpilleurs et des sous-marins... 
Si quelque part cette émulation n'existe pas, mais que 
la classe militaire s'endorme dans la[)aresse et dans la 



244 LES. CLASSES SUCLVLES 

routine, Tinfériorité éclate à la première occasion de 
lutte. L'armée n'est pas à la hauteur de sa tâche, et le 
peuple battu ou perd son indépendance, ou est amené 
SOUS le fouet de la nécessité à réformer ses institutions 
militaires. 

Cette loi de concurrence, dont laction est si mani- 
feste sur les classes militaires, est applicable, dune 
façon aussi réelle quoi(iuc moins apparente, à toutes les 
autres classes gouvernantes. Les Législateurs, qui dans 
l^s dillerentes assemblées publiques sont chargésd'éla- 
borer les lois, examinent avec soin les différentes me- 
sures législatives prises à l'étranger. Et, pour entraî- 
ner les suffrages de la majorité, un des arguments fa- 
voris et qui pèse toujours d'un grand poids dans la 
balance, c'est de montrer les réformes pratiquées à 
l'Etranger. C'est ,par cette fièvre de concurrence que 
les peuples modernes sont partoutsurchargésd'impôts. — 
Les lois se font plus douces dans l'application, les tribu- 
naux se montrent plus indulgents et plus équitables, 
quand dans les pays^voisins la justice est mieux rendue. 
C'est ce qui tempérait le despotisme des Seigneurs féo- 
daux, qui auraient été abandonnés de la meilleure 
partie de leurs sujets, s'ils avaient abusé de l'arbi- 
traire pendant que les coutumes étaient plus fidèle- 
ment suivies dans les provinces voisines. C'est aussi 
cette sorte de concurrence qui donna aux juridictions 
royales une prédominance de plus en plus marquée 
sur les Officialités. — On retrouverait l'action de la 
même loi sur les Chefs d'Etat, dont le pouvoir s'accroît 
ou diminue suivant (jue dans les pays voisins les 
libiTt(''s publiijues sont restreintes ou étendues ; sur les 
Pr.Hres, dont l'intransigeance fanatique et les prati- 
ques d'un ascétisme barbare sallaiblissent, quand à 
l'étranger ces cruautés inutiles ont été répudiées ; sur 
les philosophes, les savants, les poètes, les artistes, en 



LA MÉTHODE 243 

un mot sur tous les directeurs intellectuels de la so- 
ciété, qui sous rincessanto piqûre de l'amour-proprc 
national, s'elïorcent de placera un niveau supérieur la 
philosophie, la science, la poésie et les arts. — Quant 
aux agriculteurs, aux industriels et aux commerçants, 
la concurrence exerce sur eux des efTets trop manifes- 
tes pour qu'il soit nécessaire d'insister longuement. A 
moins qu'une Société ne se confine dans un isolement 
absolu, chacune de ces classes reçoit le contre-coup de 
ce qui se passe à l'étranger. Par suite de leur infério- 
rité relative, les populations agricoles de certaines con- 
trées peuvent se trouver menacées dans leur richesse 
et jusque dans leur existence. C'est ainsi que du temps 
d'Auguste la campagne romaine et une grande partie 
de l'Italie — transformée en vastes domaines [latifundia) 
cultivés par des esclaves — se dépeuplaient et renfer- 
maient sans cesse de plus grandes étendues de terrain 
inculte. En France les blés étrangers nuisent à la classe 
des agriculteurs, qui souffre de la mévente de ses pro- 
duits. Cette classe perd ses membres les plus malheu- 
reux on les plus entreprenants qui vont porter ailleurs 
leur activité : de là le mouvement marqué d'émigra- 
tion de la campagne vers les villes. Quant au commerce 
et à l'industrie, la concurrence en est l'âme. Il est donc 
inutile d'apporter des exemples qui s'offrent d'eux- 
mêmes à l'esprit. 

''\" Loid'iniitjilioii. VA\q pourrait s'énoncer ainsi : Les 
membres d'une classe sont portés à imiter ceux qui à 
l'Etranger jouissent du prestige attaché au succès. — 
C'est une loi bien connue sur laquelle M. Tarde a eu 
raison d'appeler l'attention. La seule reraanjue à faire, 
c'est qu'une société prise dans son ensemble n'en imite 
pas une autre prise égalennuit dans son ensemble. Mais 
les imitations sont partielles, et, si elles se réalisent sur 
certains points, elles ne se produisent pas nécessaire- 



2ifi LES CLASSES SOCIALES 

ment dans les autres parties, chacime gardant à cet 
égard son indépendance d'action. 

Les exemples, qui ont été apportés pour l'illustration 
des lois précédentes, montrent suivant quel procédé on 
découvrirait des exemples analogues en faveur de la 
loi actuelle. Mais, comme les faits d'imitation, par leur 
fréquence et par la netteté de leurs caractères, semblent 
placés au-dessus de toute contestation, il vaut mieux 
remplacer une facile énumération par l'examen des 
causes déterminantes de l'imitation. 

L'imitation se réalisera aux conditions suivantes : 
1° la classe imitatrice se trouvera dans un état de gène 
qui la sollicitera à chercher un remède à son malaise ; 
2° elle comparera sa situation à celle de la même classe 
à l'étranger, dont elle reconnaîtra la supériorité ; 3° 
elle recherchera les moyens qui ont servi à obtenir le 
succès ; i" quand elle croira les avoir découverts, elle 
se transformera d'après son modèle, et, copiant ses pro- 
cédés, s'eflorcera ainsi de lui dérober le secret de son 
succès . — L'imitation porte de préférence sur la fin 
essentielle que chaque classe poursuit avant toute autre; 
mais elle peut s'étendre aussi à toutes les autres fins 
qui sollicitent l'activité. Ainsi quand le paysan fran- 
(^ais eut conquis successivement la propriété du sol, 
l'indépendance, l'égalité des droits civils et politiques, 
on vit à l'étranger la même classe s'engager dans cette 
voie des revendications et s'efforcer d'obtenir les mê- 
mes garanties. — A ce sujet, il faut remarquer que l'imi- 
tation est souvent maladroite, parce que, si la supério- 
rité est facile à reconnaître, la découverte des vraies 
causes présente souvent de graves difficultés : guidé 
par une vue superficielle, on imite au hasard un anté- 
cédent au milieu d'un plus grand nombre dont le con- 
cours seul serait efficace. 

4° Loi de contrainte. La concurrence et l'imitation 



LA MÉTHODE 247 

naissent de l'activité spontanée d'une classe qni, aper- 
cevant un progrès à accomplir, s'eflorce de le réaliser 
par son intelligence et son travail. Mais l'activité libre 
n'est pas la seule source des changements, ni peut-être 
la source la plus importante. (]ar des modifications 
importantes peuvent être imposées aux classes sociales 
par la contrainte ([uexerce du dehors une société étran- 
gère plus puissante. Ne parlons pas de la guerre elle- 
même où la contingence tient une trop large place, 
mais des traités qui la suivent, quand par le sort des 
armes l'un des deux adversaires a montré sa supério- 
rité sur le vaincu. Les clauses du traité de paix énon- 
cent alors des prescriptions auxquelles doivent se sou- 
mettre les populations vaincues, et qui modifient plus 
ou moins profondément la vie des différentes classes 
sociales. Si la contrainte est maintenue avec persis- 
tance, elle produit une action dont les effets s'accumu- 
lent sans cesse, et elle finit, au bout d'une ou deux 
générations, par changer sensiblement le type primi- 
tif de la classe et par lui imprimer une physionomie 
spéciale. 

La contrainte peut s'exercer de deux façons. Ou 
bien, restant l)rutale, elle se contente de prohiber cer- 
tains actes, et d'en prescrire d'autres avec menaces de 
châtiments contre tous les violateurs de l'ordre. Ou 
bien elle s'adresse à l'intelligence, et alors, soit par 
l'enseignement donné dans les écoles, soit par la dilïu- 
sioudrs livres, soit [)ar d'aiilres moyens de persuasion» 
elle ciierche, en faisant pénétrer dans les espi-ils les 
idées nouvelles, à agir sur la sensibililé et à modifier 
l(^s tendances antérieures. C'est ainsi (luc dans les guer- 
res de religion le pai'li victorieux s'efforce par des 
chemins direcls ou délourués, par les persécutions ou 
par les prédications, à imposer ses propres croyances. 

Voilà les lois générales. Mais ces lois reçoivent une 



248 



LES CLASSKS SOCIALES 



application plus ou moins facilo suivant la situation 
respective des sociétés en présence. 

Jusqu'à présent nous avons surtout parlé des Cités, 
qui sont caractérisées par une capitale entourée d'un 
territoire restreint. Mais toutes les sociétés ne sont pas 
construites sur ce modèle. Il n'existe pas seulement 
entre elles une différence de grandeur en territoire et 
en popiilation — différence dont il n'y a pas lieu de 
tenir plus de compte en sociologie qu'en botanique — 
mais les différences portent aussi sur la nature même 
de leur constitution. A ce point de vue elles ne sont 
pas négligeables. 

Le premier pointa considérer est de voir si un pays 
jouit de l'autonomie complète, ou, si la pleine indé- 
pendance lui fait défaut, devoir sur quels points cette 
indépendance se trouve limitée. On obtiendrait ainsi 
une sorte d'échelle, dont le sommet serait occupé par 
les Etats, qui disposent en maîtres de leur destinée 
sans subir aucune pression extérieure, et dont le der- 
nier échelon reviendrait aux peuples vaincus, soumis 
à une domination étranger©. 

Voici les principaux de ces degrés : 

1° Etals autonomes. En temps de paix, ils échappent 
ainsi à toute contrainte extérieure, et, dans leur dévelop- 
pement, n'ont a obéir qu'aux autres lois, antérieure- 
ment énumérées. 

2" Etats indépendants mais qui ont contracté entre 
eux divers traités, dont les clauses limitent partielle- 
ment leur liberté. — Entre sociétés guerrières se for- 
ment surtout des alliances offensives et défensives. 
Pour étendre leur domination ou pour se garantir des 
attaques d'un puissant voisin, elles prennent divers 
engagements au sujet de l'entretien d'une armée et 
de la mobilisation des troupes en temps de guerre. 
Les relations, qui de fait s'établissent entre les classes 



LA MÉTHODE 2i9 

militaires des deux nations, facilitent d(ï ce côté le 
jeu des lois de concurrence et d'imitation. Animés par 
rémulation, les chefs d'armée, qui exercent une in- 
fluence prépondérante dans l'Etat, s'efforcent des deux 
côtés de prendre les mesures les plus favorables au 
développement des forces militaires, — D'ailleurs, 
comme ils ont le sentiment de leur solidarité, ils sont 
moins disposés à faire mystère de leurs connaissances 
techniques, de leur organisation militaire et de leur 
armement. Ils se font de mutuels emprunts, avec cette 
différence toutefois, que la nation qui a le plus de prestige 
suscite la plus grande part des imitations : telle est la 
situation actuelle de l'Allemagne dans la Triplice. — 
Les questions religieuses donnent lieu aussi à des traités 
qui lient sur des points spéciaux la liberté des Etats con- 
tractants. C'est ainsi que les douze peuples — qui compo- 
saient le conseil Amphictyonique — avaient pris des en- 
gagements commims an sujet des cérémonies religieu- 
ses et desdiIFérends qui pouvaient surgir entre les villes 
associées. Le Concordat conclu sous le premier Empire 
entre Rome et le Gouvernement Français est un autre 
e.xemple de convention limitant la liberté d'un Etat en 
matière religieuse. — D'autres restrictions sont appor- 
tées à la liberté d'un Etat par les traités de Commerce, 
([ui établissent des tarifs douaniers immuables pendant 
toute la durée du traité. — Dans le cas du libre- 
échange, la loi de concurrence s'exerce avec toute son 
intensité. La nécessité de la lutte excite les industriels 
à perfectionner leur production et à copier les procédés 
suivis avec succès à l'étranger : soutenir la concurrence 
devient pour les commerçants des deux pays une (|ues- 
tion de vie ou de mort. — i'^nfîn il existe une foule 
d'autres conventions sur les postes, sur les monnaies, 
sur les poids et mesures, sur la propriété littéraire et 
artistique, etc.. — conventions qui restreignent, ilest 



250 LES CLASSES SOCIALES 

vrai, la liberté future, mais qui ont pour caractère 
d'être prises volontairement, dans un but d'utilité 
commune. 

Dans un sujet, oîi l'on s'interdit les considérations 
de finalité et de pratique, il ne convient pas d'exami- 
ner Tutilité sociale qui résulterait de l'extension donnée 
aux contrats volontaires. 11 suffit de montrer l'existence 
de ce régime et les etTets qui en proviennent au point 
de vue des relations internationales. 

3° Fédérations. Le rapprochement entre les Etats 
devient ici plus intime. Les Etats confédérés conser- 
vent bien encore une part d'autonomie, mais ils ont 
aliéné leur liberté sur les questions les plus importan- 
tes. Dans une confédération les décisions sur la paix et 
sur la guerre, les dispositions constitutionnelles, les 
lois sur l'organisation militaire, la nature et la gran- 
deur des charges fiscales sont autant de«chosesqui sont 
soustraites à la volonté de chaque Etat isolé, mais qui 
sont réglées au gré d'une majorité toute-puissante. Cette 
fédération s'établit entre de petites Uépubliques, qui 
veulent bien s'associer dans un but de défense com- 
mune, mais qui tiennent à réserver le plus possible de 
leur indépendance primitive. — C'est ainsi qu'en 
Suisse, chaque Canton s'administre d'après sa consti- 
tution particulière, mais sous la réserve de se soumet- 
tre à des règlements généraux, qui fixent les droits 
politiques et la liberté des cultes chrétiens et de la 
presse, et qui garantissent les droits d'association et de 
pétition. — Les Etats-Unis conslituent également une 
République fédérative. Chaque Etat conserve son 
indi'pendance pour l'administration de ses alTaires 
intérieures, mais ses droits de souveraineté sont délé- 
gués à un gouveruement central, qui représente l'Union 
auprès des nations étrangères. 

La loi de contrainte exerce ici un empire plus étendu 



LA méthodh: 2o1 

que dans le cas précédent. Elle est, sur les points sou- 
mis à son action, d'autant plus efficace qu'elle s'appuie 
déjà sur une entente volontaire et qu'elle s'efforce sur- 
tout de la fortifier. — La loi d'imitation trouve un 
large champ d'action. Comme les barrières entre les 
Etats sont levées, les classes de même nature ont toute 
facilité pour communiquer entre elles, se connaître et 
imiter les supériorités reconnues. — Cette imitation 
s'impose du reste partout où la concurrence est possible. 
Ainsi, comme les douanes intérieures sont supprimées, 
les industries de même nature doivent sans cesse faire 
effort pour se maintenir au niveaudes industries rivales. 
— La loi d'indépendance n'est pas entièrement abolie. 
Chaque Canton ou Etat repousse une assimilation com- 
plète et cherche à conserver leur physionomie propre 
aux mœurs anciennes et aux institutions que n'ont point 
réglées les lois Fédérales. 

i° Vasselage ou S?/stè/)ie Féodd/. Dans le régime fédé- 
ratif les Etats confédérés sontmis sur unpied'd'égalité. 
Dans le régime Féodal, le territoire est divisé en un 
plus ou moins grand nombre de seigneuries, qui n'ont 
pas toutes les mêmes droits. Ces Seigneuries sont subor- 
données entre elles, d'après une hiérarchie correspon- 
dant à la qualité de leurs maîtres, qui sont ou suze- 
rains ou vassaux. 

En principe, le lien qui unit le vassal à son suzerain 
est un lien d'ordre moral et presque mystique, puis- 
que dans l'hommage-lige le vassal était tenu, pour 
mieux garantir la fidélité de sa promesse, de prêter à 
genoux le serment d'obéissance. — En réalité, ce lien 
était fragile, toutes les fois qu'il y avait entre les deux 
contractants antagonisme d'intérêt ou d'ambition, et 
que le vassal se scntaitassez de puissance pour secouer 
le joug du suzerain. Cependant dans les conditions 
ordinaires le suzerain avait pour lui la force, accrue 



2'J2 LES CLASSES SOCIALES 

encore de toute l'aiilorité qu'y ajoutaient une promesse 
solennelle, un serment religieux et la menace de félonie. 
La contrainte physique et morale imposait à Tinfé- 
rieur tout un ensemble de devoirs, qui restreignaient 
d'autant son pouvoir, et cela, dans les limites mêmes de 
sa Seigneurie. Ainsi il était assujetti au service d'ost, 
c'est-à-dire qu'il devait venir, accompagné d'un certain 
nombre d'hommes d'armes, se ranger sous la bannière 
du Seigneur et participer pendant une durée variable 

— la GO jours — aux guerres qu'il avait plu à ce der- 
nier de décider. Il devait aussi l'assister loyalement 
de ses conseils et prendre place à ses côtés dans les 
cours de Justice. Enfin la terre n'avait été concédée au 
bénéficiaire qu'en retour d'aides en argent que le vassal 

— transformé ainsi en collecteur d impots — avait à 
fournir dans des circonstances déterminées. — Pour le 
reste le Soigneur était maître dans son fief, et, avec le 
concours des vassaux qui lui étaient subordonnés, dis- 
posait du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. 

Dans ce régime dominait l'idée de subordination 
volontaire, et par suite, la loi qui primait les autres 
ordinairement était la loi dimitation. Le suzerain, à 
qui avait été prêté à genoux le serment d'allégeance, 
apparaissait entouré de prestige, et c'était sur lui que 
le vassal était porté à se modeler. Mais le modèle choisi 
n'était pas toujours le suzerain immédiat. Dans la 
grande multitude des Seigneurs d'une époque, quel- 
ques-uns éminaientpar leur habileté, leur vaillance ou 
leurs succès. C'étaient ceux-là qui suscitaient le plus 
d'imitateurs. 

La loi de concurrence fait dans un pareil état social 
vivement sentir son action. L'influence ne s'obtient 
(|ue par la force et le ])restige. De là les efforts conti- 
nuels, auxquids sout tenus les puissants pour mainte- 
nir leur autorité ; de là les rivalités, les luttes et les 
guerres. 



LA MÉTMODK 2iV^ 

o° Les Colonies. Ce qui caractérise une colonie, c'est 
rétablissement d'un groupe plus ou moins important 
de personnes sur un territoire étranger. 

Mais ce mot, bien qu'il ait une signification précise, 
met dans une munie catégorie des choses fort dissem- 
blables, parce que — suivant le procédé des classifications 
artificielles — on n'a tenu compte que d'un seul carac- 
tère. Pour connaître avec exactitude les relations d'une 
colonie, d'un côté avec la métropole, de l'autre avec les 
indigènes, il serait nécessaire de distinguer soigneuse- 
ment la nature des êtres mis en présence et [)articu- 
lièrement celle des colons. Car les colons se comporte- 
ront d'une façon très différente, suivant que ce seront 
des soldats victorieux qui s'établissent dans un pays à 
la suite d'une conquête ; des commerçants qui se fixent 
dans une contrée pour y fonder des comptoirs et entre- 
tenir des relations commerciales avec les habitants ; 
des agriculteurs qui vont, sous la protection de la mé- 
tropole, mettre en valeur des territoii'cs fertiles mais 
incultes ; des citoyens pauvres qu'on transporte dans 
des provinces soumises en leur concédant des terres 
d'une exploitation facile ; des militaires qui, en retour 
de services actuels ou passés, reçoivent également des 
concessions avec des bestiaux et des instruments de 
culture ; ou enfin des condamnés que par mesure pé- 
nale on déporte au loin avec l'espoir de les améliorer 
en leur donnant, avec la propriété du sol, un nouveau 
genre de vie. 

Comment les lois, qui règlent les relations étrangè- 
res, s'exerceront-elles dans ces différents cas? Et d'a- 
bord entre les colons et la métropole. 

La loi de contraï/te ou d'indépendance manifestera 
son action, toutes les fois que les colons se sentiront 
assez de puissance pour se détacher de hi mère-patrie 
et pour se soustraire à son'autorilé. Or celte condilion 



2o4 LES CLASSES SOCLVLES 

se trouve souvent réalisée dans les colonies militaires. 
Les Normands, sous la conduite de Guillaume leBàtard, 
s'emparent de l'Angleterre, et, devenus maîtres de ce 
riche pays, méconnaissent la suzeraineté du roi de 
France. — Cette séparation se produit souvent aussi 
dans les colonies de commerce. Si la colonie s'enrichit, 
se développe et augmente sa puissance, elle aspire à 
l'autonomie; et, quand elle ne rompt pas complètement 
avec la métropole, elle lui donne non des gages sérieux 
d'obéissance, mais de simples égards. Telles furent 
les différentes colonies phéniciennes et grecques, Cyrène 
Marseille, Carthage. — Les colonies agricoles, lors- 
qu'elles se développent par les progrès de la population 
et par la mise en valeur de territoires étendus, arri- 
vent également à vouloir vivre d'une vieindépendanle. 
Les exemples les plus marqués sont fournis par les 
Etals-L'nis d'Amérique et par les nombreuses répu- 
bliques Américaines, qui successivement se sont sous- 
traites au joug des gouvernements Européens. — Quant 
aux autres sortes de colonies, elles se trouvent dans 
des conditions moins favorables pour s'émanciper. 

La concurrence s'ouvre un vaste champ dans les colo- 
nies. La métropole a intérêt à laisser aux colons une 
grande part d'initiative, et d'ailleurs, quand elle n'y 
serait point disposée, l'éloignement rend le contrôle 
bien difficile. Aussi, dès que les circonstances sont fa- 
vorables, les colonies entrent en concurrence avec la 
métropole, cherchant, comme disent les Italiens, h fare 
da se. Dans les territoires conquis, une armée victo- 
rieuse est réfraclaire à l'obéissance. Elle prétend s'appro- 
prirr les fruits (\i\ la victoire, dès qu'elle n'a pas à 
redouter la répression d'un pouvoir plus fort. S'il 
s'agit d'une colonie commerçante, les colons })euvent 
tirer des ressources de la contrée un meilleur parti 
que les commerçants restés dans la mère-patrie. D'à- 



LA MÉTHODE 2.""»." 

bord ils sont en contact inimcdiat avec la populalion 
indigène, puis ils ex[)l()itont une contrée nouvelle, où 
les richesses abondent quand remplacement de la colo- 
nie a été bien choisi, enfin ils sont entreprenants, 
audacieux et de plus tout aussi rompus aux habiletés 
du commerce que les négociants de la métropole. De 
là de nombreux éléments de succès qui permettent à 
ces colonies de développer leur prospérité et d'arriver 
souvent à supplanter la mère-patrie. 

Loi d'imitation. Les êtres vivants se développent 
suivant un plan d'organisation semblable à celui des 
parents. Il en est de même des colonies qui, par une 
tendance naturelle, sont amenées à copier les institu- 
tions de leur pays d'origine. Dans la colonisation 
grecque Limitation était poussée très loin. Ce n'était 
pas une ville nouvelle qwi l'on fondait sur les bords 
du Pont-Euxin, dans la Chalcidique de Thrace, ou en 
Sicile et dans l'Italie méridionale. Mais c'était l'image 
de l'ancienne que l'on transportait sur le sol étranger, 
avec le culte, les divinités tutélaires et la plupart des 
institutions politiques et civiles (1). Dans la quatrième 
Groisiuie, les vainqueurs se partagèrent l'empire Grec 
et parla distribution des duchés, des comtés et des sei- 
gneuries, lirent rellcurir la féodalité. 

Cependant il est évident que cette tendance à l'imi- 
tation n'existera pas chez les émigrants qui fuient leur 
pays pour échapper à une domination qu'ils jugent 
tyrannique. Les puritains d'Angleterre et d'Ecosse, qui 
émigrèrent dans l'Amérique du Nord vers ir)20, détes- 
taient le papisme et la royauté, et, par leur esprit démo- 
li) Aulu-Gclln aiipelle les rolonie.s romaines populi romani quu'ii 
effigies parcop simuldcrariue. Kn offet les nouveaux venus, générale- 
ment au noml)re de 300 pour ra|)pclor les iJOO grntcs priniilives, for- 
maient le patriiiat de ronilroit, nommaient wn Sénat, îles fonction- 
naires, et cherchaient dans leur vie publique à fournir, toute propor- 
tion gardée, une Qdéle copie de Kome. 



2.j() l.KS CLASSES SOCIALES 

cratique exercèrent une g^rande influence sur les mœurs 
et les destinées politiques des futurs Etats-Unis. 

Loi de contrainte. La contrainte est appelée à 
jouer un rôle important, toutes les fois que la colonie, 
réduite à ses seules forces, serait incapable d'acquérir et 
de conserver son indépendance vis-à-vis de la Métro- 
pole. Les colons se trouvent alors forcés d'accepter les 
conditions qui leur sont faites, et, tant que la situation 
respective n'est pas modifiée, ils s'adaptent de plus en 
plus à leur état. Les velléités de résistance ou les écarts 
en dehors delà voie imposée seraient réprimés par les 
Gouverneurs qui, représentants de l'Etat souverain, 
exercent la surveillance on son nom et disposent de la 
force. 

D'un autre côté l'Etat-souverain n'est point disposé 
à affranchir spontanément une colonie des obligations 
fixées à l'époque de son établissement. — Mais que 
pour une raison ou une autre la contrainte cesse de 
s'exercer, et les anciens liens de sujétion sont brisés. 
Ainsi l'empire colonial d'Athènes s'est désagrégé, lors- 
que la puissance Athénienne s'écroula sous les coups 
du Spartiate Lysandre. Il en est de même aujourd'hui 
pour l'Espagne qui a vu successivement toutes ses 
colonies se séparer, à mesure que son antique grandeur 
diminuait. 

Les rapports des colons avecles indigènes appartien- 
nent naturellement à la section suivante. 

6° Conquête. Au degré inférieur se trouvent les peu- 
ples soumis par la conquête. 

La loi de contrainte s'exercera d'abord et avec le plus 
de force. — Ce que la conquête opère avec le plus de 
facilité, c'est la supi)ression de l'ancienne organisation 
politique, militaire et civile. — La puissance militaire 
est détruite, les pouvoirs publics sont proscrits, et les 
droits civils subissent des remaniements plus ou moins 



LA MÉTHODE 257 

consid'raI>l(>s suivant les visées des conquéranls — 
visées variables et imprévisibles, parce qu'elles laissent 
une trop grande place à la liberté. Ainsi les Romains 
se plaisaient, par système politique, à imposer aux Cités 
des conditions très divei'ses, attribuant tantôt le droit 
de Cité complet, tantôt le droit Latin et tantôt des cons- 
titutions particulières, dont les clauses étaient fixées 
dans des traités [civifatfs fœderatœ). 

Nous avons vu de plus que l'unité sociale est cons- 
tituée par un ensemble de choses communes : le terri- 
toire, la race, la langue, la religion, les lois, les mu'urs 
et les traditions. Or, si les lois peuvent être immédia- 
tement modifiées par une décision delà puissance vic- 
torieuse, les autres choses ne sont sujettes à des trans- 
formations ni aussi faciles, ni aussi promptes. — Les 
traditions se conservent dans la mémoire des vaincus 
et se transmettent, comme un pieux dépôt, aux géné- 
rations nouvelles, et peut-être d'autant mieux que la 
domination se montre plus dure. — Les mœurs sont 
soigneus(unent entrcdenues et persistent avec une force 
particulière dans les campagnes, où l'imitation volon- 
taire a moins l'occasion de s'exercer. Uu n^ste les habi- 
tudes de vivre, les usages et les manières paraissent 
aux vainqueurs des coutumes sans importance au point 
de vue de l'ordre social. Par suite ils négligent leplus 
souvent d'employer la contrainte pour les modifier. — 
Comme la diversité de langue est un obstacle sérieux 
aux rapports sociaux, les Gouvernants ont intérêt à la 
faire cesser. Ils y parviennrnt d'une façon très dilfé- 
rente suivant les classes sociales. Les classes rurales, 
qui ont peu de rapports avec les vainqueurs, conser- 
v(Mit longtemps leur langue primitive. Mais, comme 
cette langue ne sert plus guèi\' qu'à des ignorants, (die 
s'altère de plus en plus et tonib'ii l'étatde patois. — La 
Ileligion est encore plus vivace. C'est là un fait si bien 

17 



2o8 I,ES CLASSKS SOCIALES 

connu que les coïKjii 'l'anls. pour assimiler plus facile- 
ment les peuples vaincus, évitent souvent de froisser 
les croyances et les sentiments religieux. Rome se mon- 
trait très tolérante en cette matière et, au lieu de pros- 
crire les Dieux des pays soumis, elle préférait s'attacher 
ces peuples en admettant dans son Panthéon les Dieux 
étrangers. De nos jours cette politique est presque uni- 
versellement suivie dans les colonies Européennes. 
Les croyances religieuses et le culte des indigènes sont 
respectés. Les missionnaires cherchent, il est vrai, à 
les changer ; mais c'est en recourant à la persuasion 
plutôt qu'à la contrainte. — Ce n'est pas cependant que 
la contrainte, pratiquée avec rigueur et suite, ne soit 
sans effet. Mais cet elfet est variahle suivant les condi- 
tions, dont la plus importante est la nature de la classe 
où le changement doit se produire. (Car c'est toujours 
sur ce point -central qu'il faut diriger son attention, 
si Lon veut se dégager de contradictions apparentes, et 
d'irrégularités dans la succession des faits sociaux). 
Ainsi en religion les prêtres sont réfractaires à tout 
changement et on ne peut triompher de leur résistance 
que par les persécutions, l'exil ou les supplices. — La 
contrainte n'a rien à faire sur les races ; et, quand les 
différences sont fortement marquées par des caractères 
extérieurs et apparents, elles sont un des plus grands 
obstacles à la fusion. Ainsi les Américains du Nord ont 
sans cesse refoulé les races indigènes et les ont confi- 
nées dans des territoires de plus en plus réduits. 

Loi d'imitation. La force de résistance d'un peuple 
conquis peut se mesurer au degré de contrainte néces- 
saire pour maintenir l'ordre. Mais, après les violences 
mêmes de la conquête et les tentatives de révolte, le 
calme — du moins extiîrieur — se produit. C'est alors 
qu'une communication entre h^s deux peuples est pos- 
sible. Le peuple vaincu, abdiquant tout espoir d'indé- 
pendance et reconnaissant qu'il n'a rien à gagner à se 



LA MÉTHODE 259 

renfermer dans un isolement farouche, s'eiïorce d'effacer 
les différences qui constituent pour lui une marque 
d'infériorité. Pour cela il se fait le copiste du vainqueur, 
cherchant à imiter sa tenue, son costume, ses ma- 
nières, son lang'ag'e, son éducation. C'est ainsi que les 
Gaulois s'étaient assimilés, en un temps très court, les 
mœurs romaines. Mais cette assimilation est loin de 
s'opérer également dans toutes les classes de la Société. 
Elle se réalise tout d'abord dans les classes riches, qui 
sont en meilleure situation pour se glisser dans les 
rangs des vainqueurs et qui sont portées par l'ambi- 
tion naturelle à ces classes à sortir de leur subalternité. 
C'est ce que montre l'évolution des Thètes à Athènes, 
des Plébéiens à Rome, du Tiers-Etat en France. 

Cependant l'imitation ne se fait pas toujours dans le 
môme sens, et, bien que le contraire soit plus fréquent, 
il arrive aussi que les vainqueurs imitent les vaincus. 
Par exemple les Romains ont emprunté aux Grecs leurs 
arts, leur littérature et leur philosophie. — Si les peu- 
ples étaient considérés comme des unités indivisibles, 
aucune subtilité ne parviendrait à résoudre ces contra- 
dictions et par suite aucune loi sociale ne serait pos- 
sible. Par la considération des classes, animées cha- 
cune d'un esprit particulier, ces sortes d'antinomies 
ne sont plus irréductibles. — Le trait distinctit" du 
« Riche », c'est l'amour des plaisirs et des plaisirs les 
plus raffinés. Quand Rome enrichie des dépouilles des 
nations renferma dans ses murs toute une classe de 
riciies oisifs, les arts de la Grèce trouvèrent un terrain 
favorable pour s'y acclimater et s'y développer. Les 
jeunes Romains furent envoyés à Athènes et à Rhodes 
pour apprendre, h l'école des Rhéteurs, l'art de dominer 
par la parole soit au Sénat, soit au Forum ; les sta- 
tuaires Grecs s'empressèrent de fixer dans le marbre 
les traits vulgaires de quelque LucuUus ; les archi- 



260 i>i:s c.LAssF.s sociales 

tectes construisirent sur le Palatin drs demeures somp- 
tueuses ; des théâtres furent construits ; et, comme le 
génie Romain était plus propre à formuler des lois 
qu'à trouver des situations dramatiques, les comédies 
grecques, traduites en latin par les Plaute et les Té- 
rence, furent transportées sur la scène. 

Loi de concurrence. Quand l'état de guerre propre- 
ment dit a cessé, la lutte n'est pas terminée. Elle se 
poursuit entre les classes sous la forme atténuée de la 
concurrence. La nation vaincue, si elle est repoussée 
des postes inférieurs, tourne son activité vers l'agricul- 
ture, le commerce, l'industrie, et en général vers toutes 
les carrières où les distinctions entre vainqueurs et 
vaincus ne sauraient être maintenues. La fusion s'opère 
entre ces classes qui, animées du même intérêt, s'élan- 
cent alors à l'assaut du pouvoir. — Telle est l'histoire 
intérieure de Rome, où les Plébéiens, formés suivant 
toute probabilité des peuples soumis et des déchets des 
familles patriciennes, s'élevèrent progressivement et 
finirent par jouir des mêmes droits que les Patriciens. 

Loi de contraste. La loi de contraste exerce surtout 
son action dans le cas où les deux peuples présentent 
deux civilisations profondément dilTérentes, sans que 
Lune d'elles apparaisse comme inft'rieure, ou du moins 
sans que cette infériorité soit reconnue. Alors même 
que les deux peuples habitent sur le même territoire, 
ils ne se mêlent point. Mais les vaincus — qui forment 
la majorité — tiennent à ailirmer leur origine par leurs 
costumes, leurs manières, leurs jeux, leurs cérémonies 
religieuses. 

Ce contraste se manifeste d'autant mieux et se per- 
pétue d'autant plus que le peuple vaincu appartient à 
nnerace d ifr( ''rente. e| habitf loin du pays occupé par la 
race victorieuse. En Turquie l^dénieiit chrétien for- 
mait et — dans les provinces maintenues sous la donii- 



LA MÉTHODE 261 

nation Turque — l'orme encore une population qui ne 
se mêle pas aux sectateurs de Mahomet. Dans l'Inde 
et en général dans les colonies Européennes d'Asie, 
les indigènes ne cherchent pas à se confondre avec leurs 
maîtres. Ce sont des courants qui coulent dans deux 
lits différents. 



CHAPITRE V 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 



Dans tout ce qui précède on s'est plus particulièrement 
attaché à décomposer les Sociétés en leurs <'léments 
constitutils, c'est-à-dire en classes distinctes ; à mon- 
trer la manière dont la nature de chacune d'elles peut 
être déterminée ; à indiquer les lois qui régissent leurs 
actions et leurs réactions mutuelles. L'étude a ainsi 
porté de préférence sur les agents et sur les causes, 
parce que cette marche semblait la meilleure pour 
atteindre les faits sociaux qui sont les résultais de ces 
agents. Ou plutôt il existe deux sortes de faits sociaux: 
les uns résident dans les hommes appartenant à un 
même groupe social et, de nature psychologique, consis- 
tent surtout en sentiments, idées, croyances et volon- 
tés ; les autres, de nature matériel le, sont les produits 
de l'activité de ces groupes et sont plus spécialement 
appelés faits sociaux. 

Que sont ces faits ? 

Ladétinilion déhnilive. (ju'ou s'interdisait de poser 
au début, semble maintenanl |)ouv()ir être légitimement 
établie. Elle ressort de l'exposition antérieure et pour- 
rait être ainsi énoncée : <( Les Faits sociaux sont les 



264 LES CLASSES SOCLALF.S 

« phénomènes sensibles ({iii résiiUenl de laclivih'' des 
(' classes — aclivité délermiiiée et (>ai- la nalure proj)re 
« à chacune d'elles, et par les rapj)orts que ces classes 
ont entre elles et avec Tétranger ». 

Cette définition permet de procéder à une énu un-ra- 
tion des faits sociaux plus méthodique et plus sûre que 
celle qui avait été présentée provisoirement. Chaque 
classe est caractérisée par un genre d'activité propre, et 
par suite elle donne naissance à une catégorie de faits 
déterminés. Si l'on suit l'ordre dans lequel les classes 
sociales ont été énumérées, on trouva les catégories 
suivantes de faits correspondants. 

1° Les Lois qui émanent du pouvoir législatif. 

Cette simple manière de rattacher les lois aux agents 
qui les produisent sert à dissiper toutes les équivoques 
auxquelles ce mot donne lieu. xVinsi la fameuse déft- 
nition de ^lontesquieu a Les lois sont les rapports 
nécessaires qui dérivent de la nature des choses » est 
une définition trop générale. Elle a la prétention de 
s'appli(juer à tout. Mais en réalité elle confond deux 
ordres de choses radicalement distinctes : les choses 
matérielles oi^i domine la fatalité aveugle, les choses 
de l'esprit où par la persistance et la multiplicité des 
idées la volonté échappe an pur automatisme. Il est 
« nécessaire » que le concours des forces tangentielles 
et attractives lance les planètes dans une courbe ellip- 
tique ; que le météore ou la pomme détachée de l'arbre 
tombent sur le sol en parcourant des espaces propor- 
tionnels aux carrés des temps employés à les parcourir; 
que sous l'action de l'humidité le fer se couvre de 
rouille dans les proportions déterminées par la for- 
mule Fe^ 0^ ; que dans les coud il ions normales le 
foie secrète la bile et exerce sa l'onction glycogéni- 
que. On pourraildirc encore que cette nécessité s'appli- 
que aux aninuiux inl'érietn's, qui par une sorte de 



CLASSIFICATION DES l'AlTS SOCIAUX i2().") 

« disposition de macliine » accomplissent d'une manière 
uniforme les actes nécessaires à la conservation de 
l'individu et de l'espèce. C'est ainsi que l'araig-née, 
mue par un instinct bien des fois séculaire;, tisse sa 
toile et s'empare du moucheron (]ui en ai;ite les lils. 
Mais dans la société il n'y a pas d'êtres qui, par le 
privilège d'une organisation spéciale, soient chargés d'é- 
laborer les lois comme l'araignée tisse sa toile ou comme 
le foie secrète la bile. Mettre sous un même mot des cho- 
ses aussi dillerentes ce n'est pas généraliser, c'est risquer 
en ell'acant les distinctions légitimes de tout confondre. 

Les lois — considérées comme l'expression de la vo- 
lonté des Législateurs — consistent essentiellement 
dans des ordres accompagnés de sanctions en cas de 
désobéissance. C'est la définition telle qu'elle estdonnée 
par les jurisconsultes Bentham et Austin.« Une loi, di- 
« sent-ils, est un ordre d'un genre particulier, adressé 
« par un supérieur politique ou souverain à son in- 
<■<■ férieur politique ou sujet. 11 impose à celui-ci une 
« obligation ou devoir et le menace d'une pénalité ou 
(( sanction en cas de désobéissance ■)(1). La volonté et la 
puissance du Législateur sont la source de la Juslice 
et du Droit considérés non au point de vue abstrait et 
idéal, mais dans leur réalité positive. 

Est-ce à dire que cette volonté soit capricieuse et 
échappe à toute détermination scientifique? 

Une pareille contingence n'existe pas, puisque cette 
volonté dépend de la nature des hommes qui ont dis- 
posé du pouvoir législatif dans une société et à une 
é'jioijue détei'miuées — la nature, c'est-à-dire l'ensem- 
ble des inclinations, des idées, des croyances et des 
qualités du caractère. D'ailleurs ces Législateurs ne 
ressemblent pas aux Dieuv d'Epicure qui vivaient iiors 

(1) Cil^- par Sumrnor Maine, lîltidcs sur l Histoire de Droit, P. 'Jl 
de la Irad. Française. 



26G Li:s CLASSES sociales '■ 

du monde et loin de ses agitations. Mais ils subissent 
dans une mesure plus ou moins grande les iniluences 
des autres classes, qui toutes tendent soit à la con- 
servation des lois actuelles, soit à des changements, d'a- 
près leurs intérêts ou leur idée de justice, et qui exer- 
cent une pression d'autant plus efficace qu'elles dispo- 
sent de ressources plus importantes. Les chefs d'Etat 
demandent qu'on protège leur autorité, et qu'on 
les arme de pouvoirs capables de briser facilement 
toutes les résistances : pour eux, la justice consiste à 
commander et à être obéis. — Les juges, chargés d'ap- 
pliquer les lois, se croient les interprètes les plus au- 
torisés de la justice : ils réclament l'indépendance ou 
même demandent, comme un droit, le contrôle sur la 
législation. — Les Militaires voient la justice dans une 
rigoureuse subordination et dans l'obéissance passive : 
habitués au commandement, ils souffrent difficilement un 
pouvoir civil supérieur. — Les Prêtres ont de plus hautes 
prétentions. Us ont en dépO)t la vérité divine : par suite, la 
justice c'est d'accorder la prééminence aux détenteurs de 
cette vérité et de se soumettre à leurs décrets, expression 
de la volonté divine. — Les poètes, les littérateurs, les 
savants, les philosophes se réclament de la raison et se 
constituent les défenseurs de l'idéal. Dépourvus de tout 
pouvoir effectif, ils agissent cependant par la puissance 
des idées et par la séduction du beau, du vrai et du 
bien. Ils favorisent les aspirations des classes qui, dès 
qu'elles le peuvent, abritent leurs revendications der- 
rière les hautes conceptions de ces intelligences d'élite. 
De plus, ils influent sur les législateurs officiels, qui, 
représentants de la justice, ne peuvent longtemps la 
maintenir en opposition avec les peintures du beau, 
du vrai et du bien telles (ju'(dles sont répandues dans 
le pui)lic. — Les femmes, eu tant qu'elles ont des 
intt'rêts distincts de ceux de rhomnie, luttent au nom 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 2G7 

de la justice contre les dispositions légales qu'elles 
jugent oppressives. — Les travailleurs des champs se 
font aussi législateurs. Dans les veillées d'hiver, sous 
le manteau de la cheminée, ils suppriment les corvées, 
diminuent les tailles, et, quand leurs plaintes sont trans- 
mises par des intermédiaires officieux ou des repré- 
sentants légaux, ils peuvent dans une certaine mesure 
influer sur les dispositions législatives. — Les reven- 
dications ouvrières ne datent pas seulement de notre 
époque. Elles se sont produites de tout temps sous des 
formes diverses mais facilement reconnaissables. Dans 
l'antiquité le travailmanuel était réservé aux esclaves, 
et les esclaves demandaient l'affranchissement. Au 
moyen-âge, les compagnons protestaient contre les 
corporations fermées et demandaient que par leur 
suppression une égale liberté fût accordée à tous. 
A notre époque, les classes ouvrières s'agitent plus 
fortement que jamais. Or peut-on douter que leurs 
plaintes, les plaidoyers fougueux de leurs partisans et 
les grèves multipliées n'agissent sur les législateurs et 
ne les portent à chercher la clé de la question sociale? — 
D'un autre coté, les patrons font des efforts opposés et 
cherchent à maintenir leurs avantages ou leurs privi- 
lèges. — Quant aux commerçants ils réclament ordinai- 
rement la liberté et demandent que l'Etat se mêle le 
moins possible de leurs affaires commerciales. — Il n'est 
pas jusqu'aux Pauvres qui, ])ar leur misère et leurs 
souffrances, n'émeuvent les législateurs et ne les solli- 
citent à frapper des taxes spéciales en leur faveur, ou à 
créer des établissements d'assistance publique. Et enlin 
les Criminels eux-mêmes trouvent des défenseurs qui 
contribuent à adoucir les rigueurs de la loi et parfois à 
énerver la répression. 

Les lois se distribuent en espècessuivantlcscatégories 
de personnes auxquelles elles s'appliquent. Ainsi en 



2()iS LES CLASSES SOCIALES 

suivant rénuméralion des classes sociales, on trouve 
successivement: Les [oh pn/i/iqi/esqm règlent les droits 
des citoyens participant dans une plus ou moins 
grande mesure à la confection des lois ; les lois Judi- 
ciaires qui président à l'organisation des Tribunaux, 
délimitent l'étendue de leur juridiction, et fixent les 
formes que les juges doivent suivre dans la poursuite 
des affaires, dans Tinstruction, dans les débats et dans 
les jugements; les lois Constitutio)inelles qui détermi- 
nent la forme du gouvernement, et fixent les conditions 
à remplir pour que It.'s chefs dEtat soient mis en 
possession du pouvoir exécutif; les Xois Administratives 
qui attribuent aux agents exécutifs un pouvoir déter- 
miné et règlent ses conditions d'exercice ; les lois 
Militaires qui ont pour objet le recrutement de larmée, 
la durée du service, la solde, l'armement, les règles de 
l'avancement, la disciidine... Les lois relatives au 
Clergé fixent les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Puis 
viennent les lois sur la Presse etsur les diverses mani- 
festations littéraires et artistiques ; les l(ns sur la 
constitution de la famille, sur les mariages (qui inté- 
ressent surtoutla femme) etsurl'éducation des enfants; 
les lois sur la propriété du so/, sur les contrats de 
vente, sur les héritages et les donations ; les lois 
oî/mères qui règlent les conditions du travail ou lais- 
sent les règlements à la discrétion des industriels ; les 
lois commerciales qui interviennent dans les rapports 
des commerçants entre eux ou avec leur clientèle, et 
qui ont pour objet la répression des fraudes, des 
falsifications ou de la concurrence déloyale ; enfin les 
lois sur \v paupérisme qW'a crimimiUtè qui s'efforcent 
d'apporter des remèdes à ces deux maladies sociales. 
2° La Justice telle qu'elle est rendue dans les Tri- 
bunaux par des juges préposés à cet ell'et. Le propre 
du Législateur, c'est de donner des ordres, mais des 



Cr.ASSlFlCATlON DES FAITS SOCIAUX 269 

ordres généraux s'appliqiiant à toiito la catégorie de 
personnes qui se trouvent dans les conditions détermi- 
nées par la formule môme de la loi. L'office du juge 
est d'examiner les cas particuliers soumis à sa juridic- 
tion, et de décider s'ils rentrent ou non dans la loi 
générale. 

Cette décision est l'acte essentiel du juge, mais elle 
est préparée par un ensemble d'actes subordonnés, en- 
semble qui constitue la Procédure. Ces actes sont les 
suivants : 1) la Plainte qui provoque l'activité judi- 
ciaire à s'exercer, et qui vient soit des particuliers soit 
de l'autorité publique. Si cette déclaration manque et 
que les particuliers ou leur famille cherchent à obtenir 
eux-mêmes la réparatiou du préjudice causé, l'acte ne 
rentre pas dans la catégorie des faits judiciaires, mais 
devient un acte de vengeance, un recours à la force, 
une sorte de guerre privée qui rompt le lien social. 2) 
\J Instruction ou enquête qui, dans son sens général, 
consiste à s'assurer de la vérité des faits allégués 
dans la plainte. Ici les deux parties adverses sont aux 
prises, et, dans cette lutte, chacune s'etTorce d'apporter 
le genre de preuves qui, selon toute vraisemblance, 
agira avec le plus d'efficacité sur l'esprit du juge. 
Ces preuves sont, ou des témoignages, appuyés soit sur 
le nombre des témoins, soit sur la solennité des 
serments ; ou des écrits ; ou des faits capables de 
fournir des indices sur la (juestion en litige (par 
exeiiip](^ les expertises d(^s médecins et des chimistes 
en matière (r<'iiij)ois(>nneni('iit j. 3) Les Dèhuls qui se 
produisent eu présence des juges appelés à pronon- 
cer le jugement, du représeninnt de l'autorité chargé, 
(juand il y a lieu, de sonleiiii' 1 iiccusalion ; de lin- 
cul[)é ou des parties (|ui ont enli'e eUes un litige ; 
des avouf's et (h's avocats, cboisis à cause de leur ha- 
bileté pour présenter la défense de leiu-s clients; et enfin 



270 LES CLASSES SOCL\LES 

du public qui, de fait, surveille la régularité de raction 
et, par la force de son opinion, garantit la liberté de la 
défense. 

C'est ensuit? qu'intervient le jugement avec les divers 
considérants ou motifs qui l'accompagniMit et l'expli- 
quent. Parmi tous les jugements rendus par les Tribu- 
naux, une place à part doit être réservée aux arrêts 
prononcés par les Cours Souveraines, arrêts qui font 
ensuite autorité et serventde guides aux jurisconsultes 
dans tous les cas analogues. 

Los faits judiciaires résultent de l'activité de la classe 
sociale constituée par les juges et les hommes de loi- 
Les variations que ces faits éprouvent à travers les 
âges et suivant la diversité des pays, correspondent à 
des variations dans la nature du caractère propre à ces 
juges et à ces gens de loi. Dans la période franque de 
notre histoire, les juges, persuadés de la nécessité d'une 
intervention divine pour le triomphe de la justice, 
recouraient ordinairement à diverses épreuves qui 
permettaient à Dieu de manifester sa volonté : de là 
l'habitude du serment, des ordalies et du combat judi- 
ciaire. Plus lard, le droit romain reprit son antique 
prépondérance, et les juges imbus d'un nouvel esprit 
laissèrent tomber en désuétude une procédure vieillie : 
ils n\attribucrent la valeur de preuves qu'aux faits posi- 
tifs qui ont un rapport direct avec la cause, et qui peu- 
vent servir d'indices probables ou certains, d'après les 
loi connues de la nature ou de l'homme. 

Il n'est pas nécessaire d'examiner des périodes dilfé- 
rentes pour constater le lien de dépendance qui unit 
les faits judiciaires au caractère du juge. Ce rapport de 
causalité apparaît manifestement, quand on compare 
entre elles des juridictions dillerentes. A notre époque, 
le Jury des cours d'assises, les tribunaux civils et les 
conseils de guerre sont animés d'un esprit ditïérent. 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 271 

Les Jurés inclinent trop vcm's Tindulg-ence, tandis que 
les juges professionnels sont plus portés à la s<;vérité. 
Quant aux tribunaux militaires, ils exagèrent encore 
cette rigueur, et n'apportent pas dans toutes les opéra- 
tions judiciaires la compétfnice que pourraient montrer 
des juges, familiarisés avec les enquêtes et habitués à 
apprécier la valeur des témoignages et la force des 
preuves. 

3" Faits Politir/î(es. On peut appeler de ce nom les 
faits qui procèdent des chefs d'Etat et des fonctionnai- 
res chargés du pouvoir exécutif. La loi est abstraite : 
elle fixe les conditionsdéterniinantesd'un droit ou d'une 
ol)ligation. C'est l'office propre du Gouvernement d'as- 
surer l'exécution de la loi, en maintenant rigoureuse- 
ment Tordre prescrit par le législateur. Pour que la 
volonté législative soit fidèlement suivie, il est néces- 
saire de s'assurer que, dans tous les cas particuliers, les 
conditions requises à l'obtention d'un droit ont été 
remplies, et que,d'uu autre côté, personne do ceux qui 
doivent être soumis à une obligation n'écha])pe aux 
charges légitimes. Aussi l'âge, le sexe, la qualité des 
parents, le mariage, le nombre des enfants et tout ce 
qu'on désigne sous le nom d'état civil jouent un grand 
rôle dans toutes les sociétés. Voilà pourquoi les gou- 
vernements s'attachent par dillerenls moyens à possé- 
der des renseignements exacts sur les citoyens et leurs 
familles. A Rome, on avait recours à des receusemenis 
quinquennaux. A notre époque, on se sert de registres 
spéciaux tenus dans toutes les mairies par les officiers 
de l'Etat civil. 

Pour procéder ù une énumération des principaux 
faits qui rentrent dans celte catégorie, il suflit encore 
de parcourir les dilleren tes classes sociales, en obser- 
vant les ra()ports (|ui lirtit rhacunc d'elles avec U\ (iou- 
vernement. 



272 Lt:s CLASSES sociales 

L'action gOLivernemoiitcile no s'exerce pas toujours 
avec la même force, mais elle s'étend sur tout, quoiqu'à 
des degrés divers. 

Les chefs d'Etat, dans les dilTérentes formes de la 
monarchie, prennent à la confection des lois ime part 
très larg'e et souvent prépondérante : ils nomment les 
membres de leurconseil et choisissent les jurisconsultes 
auxquels ils accordent leur confiance. Alors même que 
la distinction des pouvoirs existe, les chefs d'Etat ont 
pour rôle de veiller au recrutement régulier des Séna- 
teurs, des députés ou des citoyens composant les assem- 
blées délibérantes ; ils adressent les convocations, fi- 
xent les lieux de réunion, garantissent lu liberté des 
délibérations, et — quand il y a lieu — président aux 
élections que le peuple fait dans ces comices. — L'Etat 
a dans les Tribunaux un représentant qui est char- 
gé de la défense des intérêts généraux de la société, 
alors que ces intérêts ne trouveraient point de défen- 
seurs. Dans les démocraties, où le peuple est souve- 
rain, ce sont souvent des particuliers qui jouent le rôle 
du ministère public en se faisant accusateurs. Dans 
les gouvernements tyranniques la délation est souvent 
encouragée. L'Etat intervient aussi dans la nomina- 
tion des magistrats et dans l'exécution des jugements. 
C'est précisément parce que l'Eglise avait besoin de 
recourir au bras séculier qu(^ les officialités perdirent 
j)r< gressivement leur inij)ortance et finirent par dispa- 
raître devant les juridictions royales. — Les agents exé- 
cutifs sont dans une dépendance (directe del'Etat, puis- 
qu'ils n'ont d'autre autorité et d'autres fonctions que 
celles conférées par l'Etat. Comme ils doivent être en 
commnnicalion permanente avec le pouvoir central, 
il y a loni un fnscnibb" de règles et d'habitudes 
à adopter jioiir entretenir ces relations officielles. 
Tous les actes nécessaires pour cela constituent les 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 273 

faits adminislralil's qui, à cause de leur importance, 
forment une categ'orie spéciale. — Une des attributions 
les plus importantes des chefs dEtatest de commander 
les armées ou du moins de désigner les commandants. 
Souvent ces choix ne sont soumis à aucune règle hxe, 
ce qui laisse au Gouvernement une ji^rande latitude et 
par suite lui confère une grande puissance. Les rela- 
tions étrang:ères sont encore une des prérogatives du 
pouvoir exécutif. Les chefs d'Etat sont en quelque 
sorte une personnification de la société et c'est à eux 
que s'adressent les ambassadeurs étrangers. S'ils ne 
décident pas loujours la guerre, ils sont du moins 
chargés de la déclarer et de garantir la sincérité des 
traités de paix. — La j)olilique se mêle souvent à la 
religion. Le pouvoir, qui dispose de la force, clnîrche à 
se soustraire à la domination du clergé en s'etforçant 
d'arrêter ses empiétements et délimiter son indépen- 
dance. Les moyens qu'il emploie pour renfermer 
strictement les prêtres dans leur domaine spirituel, 
sont de refuser son appui à toute action abusive (par 
exemple aux jugements des tribunaux ecclésiastiques), 
puis d'intervenir dans la nomination des prêtres ou des 
évêques, et enlin d'exercer une surveillance sur leurs 
biens. La jjolitiqite religieuse est féconde en faits variés, 
curieux et importants. — L'Etat, surtout quand il subit 
l'influence de la classe sacerdotale, se donne le droit 
de conlr(jler les productions de l'esprit. 11 exerce une 
censure plus ou moins sévère sur les théories scien- 
tifiques, sur les systèmes pliilos()j)hi(jiies, sur le Ihi'à- 
tre, sur le livre, sur les discours prononcés en public? 
sur la presse, sur les dessins et les autres manifesta- 
tions de l'arL (le droit de surveillance il le tient du 
législateur, <jui, sachant l'inlluence des idées sur les 
actes, a voulu armer le pouvoir contre les productions 
de l'esprit, nuisibh's a lordrc, à la morale ou même 

16 



274 LES CLASSES SOCIALES 

aux doctrines officielles. Galilée fut emprisonné pour 
avoir affirmé que la Terre n'était pas immobile au centre 
du monde ; la circulation fut sur le point d'être con- 
damnée en Sorbonne ; les hérétiques étaient brûlés en 
grande pompe au moyen-àge... L'Etat n'exerce pas 
seulement un droit de censure et de répression, mais 
il accorde des encouragements à toutes les manifesta- 
tions de l'art, de la science et de la philosophie qui sont 
en harmonie avec sa direction sociale. De là ces diver- 
ses institutions d'un caractère officiel, qui ont pour but de 
sauvegarder la grandeur intellectuelle et morale de la so- 
ciété: hautes écoles, instituts, académies, concours ofli- 
ciels, etc. — L'éducation des enfants est entre les mains de 
l'Etat ou du moins se donne sous son contnMe. C'est l'Etat 
qui règle les programmes d'études, qui préside aux 
examens et qui attribue de la valeur aux diplômes. — La 
politique active — si l'on fait abstraction de la législation 
et de la justice — intervient faiblement dans les ques- 
tions de travail et de commerce. Cependant, quand il 
prend son point d'appui dans une classe déterminée, 
le pouvoir a, dans l'application des lois, une tendance 
à favoriser cette classe. Ainsi dans une démocratie où 
domine l'élément ouvrier, les revendications ouvrières 
ont la liberté de se produire plus ouvertement, et, 
qnand elles ne trouvent pas des sympathies manifestes, 
elles ne rencontrent pas du moins les répressions ri- 
goureuses qui les menacent sous un régime aristocra- 
tique. Les mêmes remarques sont à faire pour le 
commerce intérieur ou international. Les lois ou con- 
ventions qui le régissent dépendent, il est vrai, de 
l 'Etat, mais de l'Etat envisagé plutôt comme législa- 
teur que comme pouvoir exécutif. A ce dernier n'ap- 
partient le droit que d'appliquer avec plus ou moins 
de rigueur les lois, règlements et conventions. — Enfin 



CI.ASSIFICATIU.N DES FAITS SOCIAIX 275 

un (It's devoirs les [)liis impéi-ieiix de lEtat est de répri- 
mor le vagaboiidag-e, de soulager les misères et de 
garantir la société contre les attaques des criminels : 
do là l'organisation de la police, la création des lio- 
pilau.v, l'entretien et la garde des prisons. 

Cette énumération n'est pas encore complète, (lar les 
classes, tout en étant distinctes, ne sont cependant pas 
indépendantes, et par leurs relations mutuelles tendent 
à former un lout. ()r c'est le pouvoir exécutii'(iui symbo- 
lise le mieux cette unité. Il est en quelque sorte la 
conscience où viennent retentir toutes les impressions 
diverses, la force centrale (jui vise à l'harmonie de 
l'ensemble. Son rôle est de modérer les conllits d'inté- 
rêts privés et de songer à ces intérêts supérieurs qui, 
tout en étant communs à la Sociélé tout entière, ris- 
queraient d'être négligés, parce qu'ils n'intéressent en 
propre aucune classe particulière. 

Il ne s'agit pas de mesurer l'étendue légitime de 
cette action, ce qui est l'all'aire de la politique considérée 
comme un art. Mais, sans avoir à se prononcer sur les 
mérites du socialisme ou de rindividualisme, il suffit 
de constater ce qui se produit le plus ordinairement 
dans la réalité. 

Outre les attributions énoncées plus haut, le pouvoir 
exécutif semble avoir pour fom^tion principale — ceci 
soit dit sans ironie —de recueillir les impôts et de les 
dépenser. Il les dtîpanse pour lui alin de rehausser le 
prestige indispensable à son autorité, et aussi pour le 
public, en des travaux divers comme la construction des 
routes, le creusement de canaux et les travaux de 
fortifutalion... 

4" Les faits, culniinislrah/s dérivent des agents exé- 
cutifs subordonnés ii ll^lal. Ils consislenl essciilicllc- 
ment en ordres (jui (Muanenl du {)()UVoir central, en 
actes correspondants qu'accomplissent les agents char- 



276 LES CLASSES SOCL\LES 

gés de fonctions spéciales, et en renseignemenls que 
sont tenus de fournir au pouvoir central les fonction- 
naires répandus sur tout le territoire. Les renseigne- 
ments sont consignés dans des rapports et nécessitent 
un travail de bureaux. L'abus amène ce qu'on appelle 
les paperasseries, où les indications utiles sont perdues 
au milieu de détails superflus. D'après les informa- 
tions recrues le pouvoir central donne des ordres déter- 
minés. 11 approuve la conduite des subordonnés ou 
la blâme et la rectilie; dans les cas douteux, il tran- 
che la difficulté et prend l'initiative de la décision. 

Plus le pouvoir est fort, plus la subordination est 
étroite. Si l'impulsion centrale faiblit, les fonctionnai- 
res les plus puissants profitent de cette faiblesse pour 
accroître leur autorité propre et viser à l'indépendance. 
L'administration se fait d'une façon normale quand 
dans son action elle reste toujours conforme aux lois. 
Mais l'habitude «lu pouvoir donne le goût de s'en ser- 
vir et même d\ni étendre les limites. De là des abus 
qui amènent des j)laintes et ([ui nécessitent un(* déci- 
sion judiciairt'. Ce ne sont pas toutefois les tribunaux 
ordinaires qui sont chargés de trancher ces conflits 
entre l'autorité et les particuliers. Les débats sont 
portés devant une juridiction spéciale ou devant un 
représentant supérieur de l'autorité. On en ap[)elle du 
pouvoir mal informé et inique au pouvoir mieux infor- 
mé et plus juste. 

.")" Lrs faits niUifa/res sont les diverses manifestations 
de la force armée. 

Ils ne sont pas limités aux opérations ({ui ont lieu 
jtendant la guerre, lorsque les d(Hix armées ennemies 
sont en pn-sence et cherchent dans les combats à triom- 
pher lune de l'autre. Ils comprennent encore toutes 
les actions j)réj)aratoii'es (|ui tendent à ce r('sultat 
final : emploi victoi'itaix de la force dan^ toutes les 
luttes à soutenir contre les puissances étrangères. 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 277 

Voici dans quel ordre on pourrait énumérer les prin- 
cipaux de ces faits militaires. 1" le mode de recruU- 
nif'nt^ c'est-à-dire le principe suivant lequel se choi- 
sissent les éléments qui entrent dans la composition 
de l'armée. Il est très important de savoir si l'armée 
ne comprend que des hommes lihres ou si elle admet 
aussi les esclaves, si elle se compose de volontaires, de 
mercenaires étrangers, de soldats choisis par tirage au 
sort, si le service militaire est universel ou s'il com- 
porte des catégories de dispensés. — 2'> L'apprentissafje 
de la guerre nécessite de la pari des officiers des études 
techniques, qui aujourd'hui se font dans des écoles spé- 
ciales et autrefois se faisaient dans les camps par la 
pratique même de la guerre. Il exige aussi de nom- 
breux exercices qui habituent le soldat à supporter de 
longues marches, à évoluer en ordre, à manier ses 
armes avec habileté. De là l'obligation de soumettre 
en temps de paix les futurs combattants aux périodes 
d'exercices jugées nécessaires. —3° L'apprentissage de 
la guerre ne comprend pas seulement les exercices phy- 
siques par lesquels se développent la vigueur et Iha- 
bilelé. La quotité qui est surtout appréciée dans une 
armée, c'est hw//.sT«/j//«f', c'est-à-dire l'habitude d'obéir 
aux chefs avec promptitude, sans discussion et sans 
craiule. (Test ce besoin de discipline (|ui oblige les chefs 
à soustraire les soldats à h'urs habitudes anciennes 
comme aux innuences du dehors, et à les isoler pen- 
dant ioutc la dun'-c dti service soit dans les camps soit 
dans les casernes. — i" A raj)prentissage de la guerre se 
rallachi' aussi la ladititir dont les règles s'apprennent 
surtout par la pralifjuc dans les guerres. Cependant les 
[)eu|)les guerriers s"y e\erc:'iit tlans des maïueuvres, (|ui 
sont des imitations de la réalité el (jui leur assurent une 
vraie supériorit('' sur des ennemis non [)réparés. — o" La 
Guerre est lévcuiement capital ({ui e<t la raisiui d'être 
des précédents. 



278 LES CLASSKS SOCIALKS 

Les hostilités ne com;n',nic?iit pas orilinairement 
avant une déclaration de gui'r)'c,(\in se l'ait de dilïérentes 
laçons mais qni consiste essentiellement à annoncer à 
l'ennemi qnon aura recours àlaforce,si Ton n'obtient 
point les satisfactions demandées. Puis viennent les 
opérations proprement guerrières, marches contre le 
territoire ennemi, invasion, batailles, sièges, incendies, 
sang versé, captures de prisonniers, et toutes les for- 
mes de violences employées pour réduire l'ennemi et 
obliger les vaincus à se soumettre aux prétentions des 
plus forts. 

6° Les Faits rrlitjini.r, qui constituent nue des caté- 
gories les plus intéressantes de faits sociaux, sont des 
produits de l'activité sacerdotale. 

Il ne s'ensuit pas que ces faits ne se répandent pas 
en dehors de la classe des prêtres, mais c'est surtout 
parmi les hommes qui ont pour fonction spéciale de 
s'occuper de religion que les faits de cet ordre pren- 
nent naissance et rayonnent ensuite sur la société. 
Pour comprendre la nature de ces faits ou même pour 
arriver à les énumérer dune façon méthodique, c'est 
à leur source qu'il faut les saisir et les étudier. 

Le trait dominateur du prêtre, c'est de croire en 
l'existence de puissances invisibles qui dominent le 
monde, et avec lesquelles l'homme peut entrer en rela- 
tions. Ce n'est point par un ell'ort pers(jnnel de la raison 
que le pi'être arrive à cette croyance, mais par un acte 
de foi dans des Lf<;/^^y?r/c'.s transmises par la tradition orale 
ou lixées dans les livres saints. Le fonds de ces légendes 
est constitué par des événements qui ont pour caractère 
commun de révéler l'existence du Dieu, sa nature, sa 
forme, ses attributs, le genre et l'étendue de son action, 
et suilout sa volonté à la((nelle Ihomme est tenu de 
subordonner sa conduite comme à une règle indispen- 
sable. Quel est l'auteur de ces légendes ? I*arfois 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 279 

quelque homme privilégié qui passe pour avoir été en 
communication directe avec la divinité, qui a — 
comme Moïse — pu, par une faveur î^péciale, avoir la 
vision de l'invisible et écrire sous la dictée les lois de la 
volonté souveraine. Parfois ce sont les compagnons du 
Dieu qui, témoins de sa vie miraculeuse, racontent les 
prodiges accomplis pendant son séjour au milieu des 
hommes. Quelle qu'en soit l'origine, la légende ne 
devient un fait social qu'à partir du moment oii elle est 
conservée par les prêtres et admise par le corps des 
fidèles. Il n'appartient donc pas à la sociologie de cher- 
cher à expliquer cette origine, parce qu'au début la 
croyance n'est encore qu'un fait individuel et qu'à ce 
titreelle se rattache àla psychologie, dont le rôle serait 
de déterminer la part qui revient aux sens, à l'imagi- 
nation, à la mémoire et à la raison dans la formation 
de cette croyance. 

A côté des légendes se placent les mythes^ récits 
caractérisés par le rôle qu'y jouent les personnages, 
tous symboliques. Le mythe est une sorte d'allégorie où 
les événements se déroulent sous une forme plus fami- 
lière et plus intéressante, mais de manière à évoquer 
des idées plus ou moins abstraites dans l'esprit de ceux 
qui possèdent le sens du mythe. Ainsi, en apparence, 
les douze travaux d'Hercule ne seraient que les exploits 
accomplis pur le héros pendant sa vie terrestre. Mais 
pour l'interprète du mythe Hercule symbolise le soleil: 
sa force est la rej)résentation concrète de la puissance 
solaire et ses douze travaux figurent les divers bienfaits 
que l'astre ri'pand sur la terre en parcourant les douze 
constellations du zodiaque. De même Déméter est la 
personnification des énergies fécondantes de la terrf. 
et ses aventures avec sa fille Perséphone expriment 
d'une façon concrète les différentes phases d(> la 
germination. Le point de départ du mythe n'est donc 



280 LES CLASSES SOCIALES 

pas le morne que ci'lui de la légende. Dans la légende, 
la vie merveilleuse d'un homme évoque l'idée d'une 
puissance supérieure, et l'homme passe pour Dieu ou 
du moins pour l'interprète autorisé du Dieu dont il a 
reçu les inspirations. Dans le mythe, ce sont les forces 
de la nature qui attirent tout d'abord l'attention par 
leur grandeur et par leur importance. Ces forces solli- 
citent la réflexion naissante à trouver les causes qui 
rendent compte de leur action. Et, comme la 
remarque en a été souvent faite, Tintelligence à ses 
débuts se représente les forces de la nature comme 
analogues à la force interne que l'homme sent en lui, 
à cette volonté intelligente qui conçoit un but et pré- 
side aux mouvements des organes nécessaires à la 
réalisation de ce but. Le pur mécanisme est absolu- 
ment antipathique à'I'intelligence primitive. De là cette 
multiplication d'ôtres animés qui, quoique invisibles, 
sont regardés comme répandus dans toute la nature, 
êtres que l'imagination façonne à l'image de l'homme 
et des animaux, ou qui se présentent sous des formes 
complètement fantastiques. Dans le mythe le phéno- 
mène naturel qui lui donne naissance a une réalité qui 
bride l'imagination el en limite les écarts. Aussi, sous la 
multiplicité de ses formes et malgré leur bizarrerie, il est 
permis — ainsi qu'on l'a réalisé dans la mythologie 
comparée — de découvrir dans chaque espèce de my- 
thes les phénomènes terrestres ou astronomiques qui 
lui ont donné naissance. Dans les révélations — qui 
sont souvent des visions et auditions hallucinatoires — 
la fantaisie se donne plus librement carrière et les 
extravagances, qu'aucune réalité ne réprime, échappent 
à toute esj)èce dérègles. Les natures les }>lus disparates 
se mêlent, les membres se mulliplii'iil. les figures 
grimacent. D'autre part les événements lesplus étranges- 
ou les plus scandaleux sont àdrtiis sur la foi devisions- 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAIX 281 

frappantes, et, comme toutes ces bizarreries ne peuvent 
trouver place dans le monde actuel, on les relègue dans 
l'enfer plus accommodant. Telles sont les monstruosités 
de rinde, les amours bestiales des dieux Hellènes et 
les rêveries de l'apocalypse. 

Quels que soient la légende du Dieu et le symbole 
qui exprime sa nature, le fait capital pour l'influence 
des prêtres est la possibilité d'agir sur la volonté du 
Dieu, de l'incliner en sa faveur ou d'en détourner 
les funestes effets. Pour cela il y a tout un ensemble 
de -pratiques, qui constituent le culte, et dont tous les 
détails sont réglés par les prêtres avec minutie et 
dans un ordre immuable. Ces rites sont très divers 
suivant les religions, et cependant, au milieu de cette 
diversité, on peut découvrir les éléments généraux 
suivants : 

1" \^ purification, prise dans un sens très étendu. 
Le suppliant — pour avoir chance d'obtenir la faveur 
qu'il demande — doit se trouver dans certaines dis- 
positions de corps et d'esprit qui passent pour plaire 
à la divinité. A Hénarès les Indous se baignent chaque 
jour dans le fleuve sacré et au lever du soleil saluent 
l'astre naissant, en jetant vers lui l'iau du Gange 
qu'ils ont prise dans le creux de la main et (jui retom- 
be en gouttelettes scintillantes. — L(>s Payenssi» lavaient 
les mains avec de l'c^Ku lustrale avant dVntr<'r d;in> 
un temple. Les Musulmans entrent pieds nus dans 
les Mosquées et font de fréquentes ablutions ; les Ca- 
tholiques n'ont conservé de la lustration paycnne que 
l'habitude de mouiller l'extrémité de leurs doigts dans 
un bénitier. Mais^, comme ils attachent plus d'impor- 
liince à la |tiiretf' s|>iriluelle, ils recourent au baplème 
et à la conie-^sion |)(>ur elVacer Ie< souillui'e^ de lànie. 

2" La i*ril'rr (|ui consiste essentiellemeni dans une 
demande pour obtenir le secours de la Divinité ou pour 



282 LES CLASSES SOCIALES 

écarter samalvoillance. Elle comprend difTe'rents actes 
qui varient dans la forme suivant les idées que Ton se 
fait de la divinité, mais qui constituent un ensemble 
naturel : la série des moyens qui paraissent les plus 
propres à gagner la faveur dun être, souverain dis- 
pensateur des biens et des maux. Le suppliant com- 
mence par invoquer le Dieu ou le saint dont il réclame 
l'appui, c'est-à-dire à l'appeler par son nom. Mais, pour 
que cette invocation soit entendue, il est nécessaire 
qu'elle se fasse dans des circonstances de temps et de 
lieu déterminées. Les Divinités et les saints ont des 
jours coi|sacrés où ils sonf plus accessibles, et disposés 
à r('pandre leurs grâces avec plus de profusion. Ils 
ont aussi des endroits préférés et des sanctuaires de 
prédilection. Apollon Pythien résidait surtout à Delphes 
et Déméter à Eleusis; La Mecque est la ville sacrée 
des Musulmans ; et, si dans le Catholicisme l'ubiquité 
de Dieu est admise en théorie, cependant dans la réa- 
lité la Vierge et les Saints passent pour avoir des 
séjours privilégiés. Par l'invocation le suppliant s'a- 
dresse à une divinité spéciale. Mais, comme il se met 
ainsi sous la présence du Dieu, il prend une attitude 
qui révèle ses sentiments de faiblesse et d'humilité ; il 
se découvre la tète, s'incline, fléchit le genou ou même 
penche son front jusqu'à terre et embrasse les dalles 
du temple; il joint les mains eui signe de soumission, 
comme un esclave qui se livre sans défense à son 
maître; les yeux s'abaissent pour montrer qu'ils ne 
peuvent supporter la majesté du Dieu, parfois ils s'élè- 
vent mais imploranis pour miteux solliciter la pitié ou 
le pardon. Nous pouvons appeler cette seconde phase 
de la prièr(ï le prosfcrnrnifiit . 

Les attitudes muettes du corps ne suffisent pas, et 
la |)arole doit énoncerexpressémentla naturedu secours 
demandé. Mais celle demande pour avoir chance d'être 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 283 

agréée doit s'exprimer dans des formules fixes qui avec, 
le temps di'vierini'iit souvent inintellig'ihles aux profa- 
nes. De là la nécessité de recourir aux prêtres qui 
savent les paroles efficaces et les rites tout-puissants. 
I.e langage devient de plus en plus hiératique, et, com- 
me il exige une longue éducation ponr être compris 
et retenu, il donne aux prêtres, qui le possèdent souvent 
d'une façon exclnsive, l'autorité attachée à une puis- 
sance mystérieuse. Mais que les formules employées 
dans les prières s'expriment en langue vulgaire ou 
dans un langage secret, elles renferment essentielle- 
ment ces deux choses 1° la glorification du Dieu 2" un 
acte de foi dans sa puissance. 

Pour gagner la faveur d'un roi, le courtisan multi- 
plie les marques de respect et célèbre avec complai- 
sance la libéralité, la justice ou telle autre vertu dont 
il espère retirer un bénéfice direct. Prosterné devant la 
statue du Dieu invisible mais présent, le sup})liantpro- 
cède de même. Telle Sapplio, torturée par un amour 
malheureux, réclame l'assistance d'Aphrodite: (1) « Im- 
mortelle Aphrodite au trône brillant, ingénieuse fille 
de Zeus, je te supplie, ne m'accable pas de malheurs, 
de tourments, vénérable Déesse. Mais viens ici, comme 
cette autre fois où docile à mon appel tu m'entendis et 
vins à moi (juittanl la demeure dorée de ton père. — 
Pu avais attelé ton char et de beaux passereauxrapides, 
au-dessus de la terre sombre, en agitant leurs aih^s à 
coups pressés t'entraînaient du haut du ciel à travers 
l'aspace élhéré. — • Ils arrivèrent aussitôt: et toi, bien- 
heureuse, souriant de ton immortel visage tu me deman- 
das j)onr(|uoi j'étais triste et pourquoi je t'apjxdais. — 
Viens donc aujourdliiii encore, tire moi de durs soucis, 
accoiuplis Ions les souhaits de mon (-{eiir et toi-même 

(l)Trad. de Max.Kgj,'cr. Lillcralurc Grecque p. 87. 



28 i 



LES CLASSES S0CL4LES 



accours, sois mon alliée. » Les deux premiers éléments 
de la prière sont compris dans celte ode et se retrou- 
vent partout dans les antiques relig:ions de Tlnde, de 
la Clialdée, de TEg-ypte comme dans les religions mo- 
dernes ; qu'on célèbre les mérites dlndra, de Bel,d'Isis, 
ou de Jacques de Compostelle et de quelque obscur 
fétiche africain. 

Enfin la prière se complète par le .sY7cr///c<^, c'est-à- 
dire par une offrande ou par une peine volontairement 
soulïerte. L'ofirande.sous quelque déguisement quelle 
se cache, est toujours une sorte de marché oîi le dona- 
teur se propose de réaliser quelque profit. Souvent ce 
sont des biens temporels qu'on échange contre d'autres 
biens de même nature mais rendus au centuple ; par- 
fois les dons sont faits pour recouvrer la santé, éloigner 
la souffrance et la mort; dans d'autres cas la donation 
a pour objet le bonheur dans une vie future, et alors 
elle se fait sous la forme du legs, le testateur ('goïste 
ayant tout intérêt à se dessaisir de biens qui le quit- 
tent en retour d'avantages supérieurs et d'une durée 
éternelle. Dans les religions cruelles fleurissent toutes 
les formes de l'ascétisme et toutes les variétés de sa- 
crifices sanglants. On voit apparaître 1 abstinence, le 
jeûne, la mortification, les coups, les blessures volon- 
taires et le suicide tel que le pratiquaient, par exem- 
ple, les Indous fanatiques qui se faisaient écraser par 
les roues de pierre du char de Siva. 

A côté de la prière individuellese i)lacela prière publi- 
<|iie qui est encore plus que la précédente un fait social, 
puisqu'elle exige le concours des fidèles unis dans une 
même volonté et agissant de concert sous la direction 
des prêtres, qui ri'glent en maîtres tous les détails de la 
ci'rt'nionic : la niarclic d uni' th('M»i'i(' payenne ou dune 
j)rocession, les mouvements du corps comme les génu- 
llexiuns ou les danses, les paroles et les chants quac- 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 28o 

compagneiit d'ordinaire les iiistruineiils de musique, les 
actes symboliques comme l'aspersion deau bénite, la 
lumière des cierfies ou les fumées de l'encens, puis les 
rites du sacrifice qui pour avoir toute leur force propi- 
tiatoire doiveut(Mre accouiplis avec la plus minutieuse 
exactitude. 

De tous temps les religions ont imprimé aux arts 
une énergique impulsion. Peut-être les hommes n'au- 
raient point songé à dépasser le cercle des travaux uti- 
litaires, si les prêtres, soucieux de faire croire aux puis- 
sances invisibles, n'avaientpoint cherché à frapper les es- 
prits par des œuvres extraordiuaires, symboles expres- 
sifs des réalités cachées etdoininatrices. En supposant 
que les prêtres ne soient pas des initiateurs, à coup 
sûr, ils ont le mérite à toutes les époques historiques 
d'avoir imprimé une marque spéciale à toutes les for- 
mes de l'art. 

Le but de l'art religieux semble être d'étonner, de 
produire cette secousse admirative (j/iirari, étonner) 
qui prédispose aux sentiments de crainte ou de con- 
iiance exaltée. Le prêtre ne se sépare pas en cela du corps 
des hdèles. Car l'hypothèse du prêtre artificieux, qui 
cherche à exploiter par un simulacre de foi la naïve 
crédulité des ignorants, est une explication universel- 
lement abandonnée. La dilférence est plutôt en sens 
contraire. C'est le prêtre qui, par la continuité de la pen- 
sée toujours attachée an même objet, croit d'une foi 
plus vive en la réalit('' il'un monde dominé par des 
forces mystérieuses, tour à tour bienfaisantes et re- 
doutables. Les choses sensibles sont un j>ur néant au 
regard de l'invisible qui est tout. 

Pénétré de ces idées et de ces sentinicnts, le prêtn' 
s'efforce de les traduire au dehors par les manifesta- 
tions diverses de l'art. Les Dieux sont des êtres supé- 
rieurs en grandeur, en durée, en puissance. Pour ex- 



28G LES CLASSES SOCL\LES 

primer d'une façon sensible les attributs divins, il 
faudra recourir au grandiose, au merveilleux, au 
bizarr.\ aux encbantements de la beauté comme aux 
exagérations monstrueuses ; en un mot a un symbo- 
lisme bardi qui secoue violemment l'esprit et Tarracbe 
aux vulgarités de la vie. Dans l'Inde, en Egypte, 
dans les pays Catholiques et en général dans tous 
les centres religieux, l'architecture alfecte de donner 
aux temples des dimensions colossales, faites moins 
pour les besoins du culte qu'en vue de frapper 
les esprits par leur masse et en quelque sorte par 
leur caractère déternité. — Ces temples aux piliers 
énormes et aux voûtes élevéï's n;> sont pas nus, 
mais sont ornés de figures symboliques, de bas-reliefs, 
de statues, de peintures murales, d'inscriptionsobscures, 
ou de paroles intelligibles mais empreintes de mysti- 
cité. Dans les cathédrales gothiques la lumière ne pé- 
nètre qu'à travers des vitraux peints et laisse les 
grandes nefs dans une demi-ombre pleine de mystère, où 
l'on peut voir cependant des tableaux, des statues, 
des pièces d'orfèvrerie finement ciselées, des dorures, 
de magnifiques tapis, des pierres précieuses, des orne- 
ments dune grande richesse et d'une forme que l'an- 
tiquité rend bizarre. Dans les temples Indous apparais- 
sent des statues aux formes fantastiques où l'artiste 
religieux a cherché à exprimer le caractère divin par 
des accumulations de tètes, de bras et de jambes ainsi 
qu'on le voit dans le bas-relief d'Ellora (1). Le môme 
caractère d'étrangeté se manifeste dans les Arts qui 
s'adressent à l'ouïe et qui trouvent leurs moyens d'ex- 
pression dans la poésie et la musique. La parole 
sainte cherche à se distinguer du langage vulgaire, et, 
comme le temple manifeste la grandeur du Dieu par 
S(;s dimensions, ])ar les détails d"architecture et par la 

(1) Essai (le l'IIisloirc de l'Art par Lulikn toni. 1, p. 8;). ïrad. Fr. 



CLASSIFICAIION DES FAITS SOCIALX 287 

richesse des ornements, elle doit prendre une forme 
qui révèle tout d'abord la sublimité de son oJ)jet. De 
là la multiplicité des figures, la hardiesse des métapho- 
res, l'emploi des mots rares ; de là les hymnes, les 
psaumes, les chants d'église où les paroles, soumises 
aux rythmes et aux mètres, s'accompagnent de musique 
et donnent l'idée primitive delà poésie qui a été sou- 
vent un poème chanté, ainsi que l'attestent les plus 
anciens témoignages. 

7" Faits de pensée i/idi'penda/Ue,\)ans cette catégorie 
se placent toutes les productions de l'esprit qui n'ont 
pas un caractère officiel, qui ne procèdent pas toujours 
d'une classe déterminée, ou du moins d'hommes qui 
consacreraient toute leur activité à ces productions. 
Ces faits ont une très grande importance. Mais, comme 
ils échappent à l'action directe des pouvoirs constitués 
et semblent se développer en toute liberté, ils renfer- 
ment une plus grande part de contingence. Cependant 
cette indépendance n'est pas absolue; et, si dans l'étude 
des causes une large part doit être réservée au génie 
individuel, l'influence, exercée par le milieu ou plus 
exactement par les classes auxquelles ces travaux sont 
destinés, ne saurait être contestée.' Mais n'anticipons 
point sur la recherche des causes et — ce qui est notre 
objet actuel — procédons à l'énumération de cette classe 
de faits sociaux. 

La première marque d'indt'pendance est fournie par 
la p/ii/osop/i le qui naît de rinsuflisancc* des dogmes reli- 
gieux et qui répond à un besoin d'explication plus ra- 
tionnelle de Dieu, de l'homme et de la nature. La i-e- 
ligion fondée sur d'anciennes traditions est ennemie 
de la critique ; elle façonne le fidèle dès l'enfance et 
imprime dans l'esjjrit, dans le co'ur et jusque dans 
l'organisme le pli inellacable de l'habitude. Les asso- 
ciations sont si fortes qu'elles passent pour naturelles; 



28S LES CLASSES SOCLA.LES 

et le dévot, qui e,ssaye de mettre eu doute leur va- 
leur, sent toutes les puissances de son être se soulever 
contre cette impiété. Cet état persiste dans les natures 
mystiques qui se plaisent à ne pas tenir compte de 
l'expérience sensible. Mais le doute se glisse chez tous 
ceux qui remarquent un défaut dharmonie entre les 
laits et les promesses religieuses. Les prières les plus 
solennelles ne sont pas toujours efficaces ; les Dieux 
des nations ennemies triomphent ; les impies prospè- 
rent. Les voyages mettent les cultes opposés en pré- 
sence et tendent ainsi à rompre les préjugés nationaux; 
l'histoire, quand elle arrive à percer l'origine des reli- 
gions, montre ainsi leur genèse, leurs humbles débuis 
et leur développement dû à des causes naturelles. La 
religion reste en outre immobile dans ses dogmes, et, 
comme par un progrès ordinaire les connaissances 
scientifiques s'étendent, les croyances religieuses fixées 
dans leur immobilité s'éloignent de plus en plus de ce 
que les hommes considèrent comme la vérité. Ce scep- 
ticisme plus ou moins obscur et sourd se révèle et 
éclate quand un esprit supérieur, favorisé par les cir- 
constances, s'est dégagé [)lus complètement du lien re- 
ligieux et se fait l'interprète autorisé des vagues aspira- 
tions sinon de la foule, du moins des classes disposées 
à recevoir l'enseignement nouveau. Le caractère com- 
mun aux études philosophiques est donc la liberté 
d'examen, la recherche qui se fait indépendamment 
de la tradition et avec le secours exclusif de la raison. 
La philosophie comprend d'abord la //irtaphfjsi(ji/r, 
c'est-à-dire l'étude diiceqai dépasse la sphère plnmo- 
ménale. Elle a la prétention de s'élever au-dessus des 
modes passagers de l'èlre, de pénétrer les essences réel- 
les et les principes permanents. Les phénomènes sont 
les signes de réalités cachées, et c'est à la raison qu'il 
a{)partient de saisir dan» le phénomène— suivant les 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAIX 289 

caractères qui le distinguent — la cause capable de l'ex- 
pliquer. De là les croyances à une substance matériel- 
le, dont la nature explique les diverses propriétés que 
nos sens perçoivent dans les corps ; à un esprit, une ar- 
chée, un principe vital qui explique la structure des 
corps vivants, leconsensus entre des organes solidaires, 
Tentretien d'un compose sans cesse menacé de disso- 
lution par les forces hostiles du dehors ; à une âme qui 
rende compte de l'unité de la p msJe, de l'identité du 
moi attestée parla mémoire, du pauvoir de disposer li- 
brement de ses actes, toutes choses qui paraissent in- 
conciliables avec un corps purement matériel ; enfin à 
un Dieu qui soit le créateur et l'organisateur du monde, 
la source delà vie, le producteur des âmes, et le régu- 
lateur de la vie morale. 

La hardiesse mUaphysique enfante des systèmes 
aventureux qui se heurtent et s'entredétruisent. Assa- 
gie par des tentatives infructueuses, la pensée humai- 
ne comprime son essor, et, renonçant aux explications 
transcendantes et universelles, se borne à des connais- 
sances partielles, mais certaines. De là vient la sciencf 
qui se distingue par les caractères suivants. Elle pour- 
suit un objet déterminé mais toujours perceptible aux 
sens ou accessible à la conscience ; elle vise à établir 
des rapports constants entre les choses ou les faits, de 
telle sorte qu'une qualité donnée soit l'indice certain 
d'autres (jualilé's accidentellement imjx'i'ctîplibles; elle 
cherche à atteindre son but eu empbjyant une métbo- 
de, c'est-à-dire, l'ensemble des procédés reconnus les 
plus propres à découvrir un ordre spécial de vérités ; 
enfin pour savoir si son but est atteint, elle soumet 
ses conclusions au contrôle décisif d«i l'expérience. I"]n 
un mot la science est j)ositive, et, (juand elle existe, elle 
est toujours susceptible de vt'rificalion certaitie. 

La science, qui occupr le premier rang, (>st la science 



2'.KI LKS CLASSES SOCIALKS 

iii(Uhèinatlii<iur (\n[ — suivant la di'linitiuii très prolondt' 
•1 Aiig'.Comto — ost(( la mosiiro indirecte des grandeurs». 
Elle a eu de tout temps le privilège d'imposer à tous 
la rigueur de ses formules et la nécessité de ses lois. 
Aussi est-ce sous son inlluence que la positivité a suc- 
cessivement pénétré dans toutes les hranches de la con- 
naissance, celles du moins qui se rapportent au monde 
matériel. — l*ar des calculs trigonométriques basés sur 
des observations exactes, f Asfronon^ic détermine la dis- 
tance des planètes, leur volume, leur masse et les mou- 
vements quelles accomplissent dans des orbites inva- 
riables. — La Gi'ologie étudie la formation du globe 
t(MM-eslre et montre la succession régulière des dillV- 
rentes coucbes de terrains. Elle assimile les change- 
ments anciens aux phénomènes actuels, et bannit l'in- 
tervention d'agents mystérieux ou de V(jlontés arbitrai- 
res. — La Phipiquo ramène les forces de la nature à 
des propriétés générales delà matière: les mouvements 
des astres, des nuages, -de la pluie, du vent, de la mer 
ne so:it pas dus à l'action d'un esprit qui agirait comme 
la volonté humaine suivant la loi des causes linales, 
ils proviennent simplement d'une propriété inhérente 
à chacjue particuh^ de la matière, l'attraction, en vertu 
de laquelle. « tous les corps s'attirent en raison directe 
de leur masse et en raison inverse du carré de leur 
distance ». La chaleur n'est ni le souille d'un Dieu, ni 
un fluide mystérieux ; c'est un mouvement vibratoire 
des mob'cules matérielles. D.^ même le son, la lumière, 
le magnétisme et l'électricité ne sont dans le fond rien 
autre chose «pie des mouvements de petite ani[)litude, 
qui pardivers milieux se communiquent à nos sens et 
sont les causes efficientes de tous les phénomènes phy- 
siques. — La Cliunie ne compte pas sui- d(^s formules 
magi(iues pour opérer dans les corps les modihcations 
aux(jnelles elle vise. Mais elle ])rocède à des analyses 



CLASSIFICATION DFS FAITS SOCIAUX 291 

exactes, et, quand elle connaît les éléments qui entrent 
dans un composé, elle met en présence ces éléments 
divers et les soumettant à Faction de quelque force 
connue, la chaleur ou l'électricité, elle parvient sou- 
vent à reconstituer les composés naturels ou même à 
en former de complètement artificiels — La Bioiagie est 
restée longtemps embarrassée de métaphysique par la 
croyance à un principe immatériel, doué de sponta- 
néité à un degré tel que, dans des cas imprévisibles, il 
pourrait faire échec aux forces purement matérielles. 
Les expériences décisives de Cl. Bernard ont montré 
que les phénomènes vitaux n'échappaient pas aux lois 
du déterminisme universel. Toutes les fonctions orga- 
niques sont rigoureusement soumises dans leur exer- 
cice à des conditions {)hysico-cliiiniques. Quant aux 
rapports de coexistence qui ridient les dillerentes j)ar- 
ties d'un organisme dans une structure invariable pour 
l'espèce, tanatomie les avait depuis longtemps cons- 
tatés. 

La science ne se borne pas à l'étude du monde maté- 
riel. Mais elle vise, aussi et surtout, à la connaissance 
de l'homme considéré comme un être qui sent, qui 
pense, qui veut, qui parle et qui vit en société. Par son 
esprit l'homme est créateur de philosophie, de science, 
d'art, de langage. L'étude fondamentale est par suit;' la 
psychologie^ et c'est ce que Socrate avait remarqué en 
prenant pour devise l'inscription de Delphes « yvwO'. 
Tîx'jT'jv ». Descartes, Locke, Hume et Kaat avaient 
pris une conscience plus nette encore de cette impor- 
tance en soumettant à la criliijue noire faculté ào con- 
naître. — La locjKiup dans sa signilicalion la plus ('len- 
du(; indique les procédés que l'intelligence doit siiivr(^ 
pour atteindre plus sûrement la vérité. Elle signale en 
même temps les causes d'erreurs les plus fréquentes. 
Ces erreurs tiennent souvent aux passions qu'on a ap- 



-1*2 LES CLASSES S()<;l\li:s 

pelées non sans justesse — d'agréables instrumonls 
pour nous crever les yeux. — La Linguistique fournit 
d'utiles indications sur des croyances primitives, qui 
n'ont laissé aucune trace ou des traces bien incertaines 
dans de courts fragments littéraires. Elle le fait en resti- 
tuant à certains mots rancicnne signification qu'ils 
avaient dans les langues génératrices. Ainsi, grâce aiL\ 
lois de la phonétique, on peut remonter par exemple du 
mot «àme» au mot latin « anima )),puis signaler l'ana- 
logie qui relie le mot anima au mot grec àvEu-o; qui 
signifie vent, esprit, et montrer ainsi que dans les cro- 
yances primitives l'àme était considérée comme le 
souffle de la respiration. — La vie en société donne nais- 
sance aux sciences sociales qui font l'objet spécial de 
cette étude, consacrée à caractériser leur nature et à 
déterminer leur méthode. 

Un auteur moderne, Gayau, a intitulé un de ses 
ouvrages les plus originaux : L'art au point de vue 
sociologiqîie. Et en ell'et la poésie, la liltéralure et 
Fart ne sont pas des œuvres exclusivement indivi- 
duelles. Mais les intelligent^es, qui réalisent ces produc- 
tions littéraires et artistiques, travaillent en vue du 
public, et plus ou moins inconsciemment en subissent 
l'influence et en réfléchissent d'une façon brillante 
les goûts, les sentiments et les idées. A ce titre ces 
créations de l'intelligence constituent une nouvelle 
catégorie de faits sociaux, faits qui me paraissent encore 
pouvoir s'expliquer par les différentes classes sociales 
auxquelles ils se rapportent. 

Les aèdes grecs avaient surtout pour auditeurs les 
rois entourés de leurs compagnons d'armes, et, s'accom- 
pagnant de la cithare, ils chantaient les exploits des 
héros, etparticulièrementcelteguerrc de Troie si féconde 
en événements capables d'intércssser des hommes de 
guerre. Ils mêlaient les Dieux aux hommes, les jetant 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 293 

(lais la mrlép dos ])alaillt>s ot les faisant intervenir 
dans toute action importante. INIais ce merveilleux n'é- 
tait pas un simple artifice de poésie: il répondait aux 
sentiments et aux croyances de l'époque ou plus exac- 
tement des rois ou cliefs militaires. 

L'épopée prenait un caractère plus religieux quand 
elle était deslinéi^ à la classe sacerdotale, ainsi que 
cela s'est surtout produit dans l'Inde où les Rrahma- 
r.es, à partir du moment où ils devinrent une caste 
prépondérante, introduisirent dans le Mahabha râla des 
épisodes fortement marqués de pliilosopliie théologi- 
(}ue.A Rome au siècle d'Aiii^uste, c'était une mode dans 
les familles riches d'envoyer les jeunes ^ens complé- 
ter leurs études à Athènes. Et le prestige de la litté- 
rature grecque était si puissant que, pour être goûtée, 
une œuvre écrite en latin devait être manifestement 
inspirée de l'esprit Indlénique. Delà une lièvre d'imi- 
lalion à laquelle ne reste pas étrangère l'œuvre la 
plus parfaite de celle époque, l'Eiiride. — Au moyen- 
âge dominent les théologiens. Et les esprit cultivés, 
préoccupés surtout des questions d'outre-tomhe, s'inté- 
ressent vivement à la Dlrine ConLcdic du Dante qui 
conduit ses lecteurs dans les cercles de l'Enfer, dans le 
Purgatoire et enfin dans le Paradis où, sous la conduite 
de Béatrix, il contemple la triple essence divine. — La 
lîcnaissance vient avec son engouement pour l'anti- 
((uité.Lc merveilleux chrétien est éliminé et de nouveau 
la mythologie payenne triomphe, mais à la surface. 
Aussi Pionsard lui-UK-mc 

Dont lu musc ci» français parle gr;;c el latin 

n'a ])as le courag.^ d'achever la Franciade. — Au 
conlrain; Millon fait un uvrc vivante avec son Para- 
dis perdu, parce ([u'il est pénétré de l'espril hihli- 
t|ue et ([ue sonLévialhan n'est ni pourlui ni [)()ur les pu- 



29 1 i.rs CLASSES sociales 

ritaiins de son époque un simple ornement poétique. A 
notre époque le roman en prose a remplacé l'épopée. 
Le merveilleux, en tant quil naît de l'intervention des 
puissances surnaturelles, en est ordinairement banni ou 
n'vjoue qu'un rôle accessoire. Quaut à l'inlérèt, il est 
cherché dans des voies diverses, suivant les goûts el les 
tcfidances du public auquel l'auteur s'adresse, l^a société 
polie et courtisanesque du temps de Louis XIV ne s'inté- 
resse guère qu'aux aventures des rois et aux passions des 
princesses. Aussi elle exige que dans les romans les héros 
aient dans leur attitude, dans leurs actes et dans leurs 
discours la dignité des courtisans àperruque. Les femmes 
demandent de leurcc)té que le fond de grossièreté propre 
à la galanterie soit recouvert de beaucoup de gaze, et 
qu'avant de tomber dans l'adultère l'héroïne s'attarde, 
avec dedélicieuxremords, sur les rives du Tendre, en sur- 
veillant la lente éclosion d'une passion alimentée par de 
beaux discours, et dont les parfums subtils finissent par 
endormir son cœur. Au xvni'' siècle fleurissent la galan- 
terie polissonne, la fade bergerie, le roman bourgeois, et 
avec Rousseau le genre sentimental. Après le coup de 
foudre révolutionnaire, il est de bon ton dans les classes 
dirigeantes de verser dans la mélancolie et de prendre 
des attitudes désespérées. Les René et les Werther don- 
nent naissance à une longue lignée de héros en proie 
au pessimisHK^ el (|ui dépensent leur é'nergie défaillante 
à injurier la nature et l'humanit'. A notre époque les 
divers courants littéraires se distinguent nettement les 
uns des autres ; et, comme les classes de lecteurs sont 
très variées, ces courants se multiplient. Pour s'en te- 
nir au roman, les formes de ce genre sont très diverses 
par le style, parla complication ou la simplicité de l'in- 
trigue, par la nature des événements, par le caractère 
et le rang social des personnages. Pour le style elles 
vont depuis le feuilleton où la banalité de l'expression 



CLASSIKK.AIIO.N DES l'AIIS SOCIAIX 205 

est oi'dinairo jiisqu à dus, (riivres dites décadentes où 
l'on allecte toutes les recherches, toutes les finesses, 
toutes les bizarreries ou môme les obscurités voulues du 
langage. D'un côli', les idéalistes à la l'aron de Saïul cl 
de Feuillet [)rèLentà leurs personnages de nobles senli- 
mcnts et jusque dans la faute se refusent à montrer la 
grossièreté. Del'aulre, les réalistes semblent se complai- 
re dans la bassesse et s'altiichent à grossir toutes les 
vilenies de l'humanité, semblables à cet enfant de Noé 
qui rit de la nudité de son père. Ici, l'intrigue est rédui- 
te à sa plus simple expression, et tout l'intérêt se con- 
centre sur la peinture des mirurs et l'analyse ou le 
développement des caractères. Là, les événements s'ac- 
cumulent, s'enchevêtrent, se compliquent ; c'est une 
course rapide où la curiosité est sans cesse tenue en 
éveil par l'imprévu. Enfin si la littérature pornographi- 
que fait des progrès inquiétants, la faute n'en revient pas 
seulement aux auteurs mais aussi à la catégorie de lec- 
teurs et de lectrices qui se délectent à ce genre de 
peintures. 

L épopée est le récit d'une action. La Trdgrdir est 
cette action même qui se déroule sous les yeux du spec- 
tateur. Mais les phases que la tragédie traverse sont 
analogues à celles de l'épopée. Sans y insister plus 
qu'il n'est nécessaire, on peut remarquer que suivant 
les ('poques la tragédie est presque entièrement litur- 
gique ; qu'elle s'di'gagede plus en plus de la r(digiou ; 
(jnnne fois émancipée elb^ ri'pr('sent(; surtout les ex- 
ploits et l(>s infortunes des hi'ros ; puis, que sous hi for- 
me du Drani^ ou de hi Comédie l'action siî rapproclie 
di' la vie ordinaire et renferme des personnages peu 
di nV'r. 'nts des specttiteurs. Les (ruvres draiu;iliqnr> |i('ii- 
ViUit (h'générer aussi et nedeviuiir plus (|u"un pi-iMcx- 
te à exhibitions ou aux lev('es d(\jambes des ItaUerines 
l'ais.i ni voltiger iui ton r dr! les Iciii-^ lu lus I l'wie-^ [xuivciil 



29(\ Li:s CLASSKS SOCIAI.KS 

encore se transformer en jeux de cirques, en combats 
sanglants do cladiateurs et en conrses de tanreanx. 
Mais toujours elles sont le reflet fidèle des mœurs 
sociales. 

La poésie peut être individuelle et servir à traduire 
les propres émotions de l'auteur. Elle est alors /f/rirjue. 
Si la source la plus fJconde du lyrisme est Fémotion 
religieuse, elle nest pas la seule. Ici encore la poésie 
se sécularise et revêt — suivant les époques, les socié- 
tés et les classes — des formes variées. 

Le lyrique, que caractérise l'exaltation du sentimr^nt, 
chante dans des mètres et des rythmes divers ses désirs, 
ses espoirs, ses joies et ses triomphes, ou ses haines. 
ses craintes, ses tristesses, ses deuils et ses désespoirs. 
Mais il ne choisit pas la matière de ses chants d'une 
iaf^on tout arbitraire et capricieuse. Il est l'âme vibran- 
te d'un peuple ou plus exactement de classes sociales. 
C'est lui qui donne une voix aux sentiments sourds, aux 
vagues aspirations; qui transforme les balbutiements 
en un verbe éclatant. Mais, s'il provoque la sympathie 
et recueille l'admiration, c'est qu'il a su deviner les 
tendances obscures ou mieux subir d'une façon incons- 
ciente les mille influences de la foule, et les renvoyer 
en un écho agrandi, comme -^c un airain sonore». A 
Sparte Tyrtée fait entendre des marches guerrières, îles 
élégies qui célèbrent la beauté de la loi ( ij/oaCx i, 
des exhortations au combat où ne manquent ni l'éloge 
de la bravoure ni les conseils techniques. Anacréon 
Qst un poëte de cour, et, peu soucieux des vertus guer- 
rières, chante à Polycrale et aux courtisans du roi de 
Samos les charmes de l'amo.ir et les joies d'une vie 
molle et fastueuse. Epris d'^ justice, Solon célèbre dans 
ses iambes les réformes qui devaient faire la grandeur 
de la démocratie Athénienne. Pindare compose des odes 
triomphales en l'honneur des vainqueurs dans les jeux 



nLASSlFlCATION DES FAITS SOCIALX 297 

célébrés à Olympie, à Delplics, à Néméo ou à rislhmc 
de Corinthe. Et, s'il répand les richesses de son im.iiri- 
nation sur de pareils sujets, c'est que la Grèce entière 
se passionne pour ces sortes de solennités et que les 
villes, toutes fièn^s d'avoir donné naissance aux vain- 
queurs, chantent avec enthousiasme la gloire de leurs 
compatriotes. Si de la Grèce on passe dans d'autres 
sociétés on trouve toujours la même correspondance 
entre le poète et le public auquel il s'adresse. Horace 
est un poète de cour, un Epicurien délicat qui n'a d'ac- 
cents sincères et de verve originale que pour chanter 
le repos à l'ombre, les parfums, les tleurs, le vieux vin 
d(? Falerne, les voluptés de l'amour avec les Laïs ro- 
maines. Mais combien de ses compatriotes prenaient 
plaisirà revivre en imagination leur vie voluptueuse, 
sousiaconduite d'un poètequi savait couvrirdes charmes 
de la poésie lindilTérence égoïste ou de vraies turpitu- 
des. A notre époque, le lyrisme a pris un grand dévelop- 
pement et une forme nouvelle. Le poète incline sou- 
vent vers la mélancolie, la tristesse, le désespoir; il se 
révolte contre l'inconnu dont s'enveloppe la divinité 
l't oppose le silence hautain à son mystère ; il aime à 
se perdre dans les inlinis du monde ou à rêver devant 
l'Océan déchaîné ; il interroge l'étoile du soir ou par 
un prodige de sympathie cherche à pénétrer l'ùme des 
choses et à communier avec toute la nature ; il atta- 
che parfois une corde de fer à sa lyre, et, dans des vers 
iridignésji la faron d'Archihxjue, flagidle les partis hos- 
tiles. Mais si linspiration est changée, c'est que la so- 
cit'té issue de la llévolution n'est plus la même. Le poè- 
te reste donc toujours en harmonie avec h- milieu social 
011 il vit. 

IjvlixiKinci' est caractérisée par ses visées pratiques : 
elle ne cherche pas à rt'gner seulement dans h' domai- 
ne de la pensée, mais si elle s'adresse au sentiment et 



208 LES CLASSES SOCIALES 

à Tesprit ct'st pour di'terminer à raclion. Le poMe est 
surlout 1111 producteur d"(''motions et peut être satisfait 
si les àines de ses auditeurs vibrent à l'unisson de la 
sienne. L'orateur ne se contente pas déniotion stérile, 
mais il veut que cette émotion se traduise en un acte, 
l'acte précis qu'il conseille. Pour faire prévaloir ses 
desseins il s'adresse à l'esprit et au cœur ; il s'efforce, 
suivant la formule exacte des rhétoriques, de convain- 
cre et de persuader. 

Il semblerait que l'orateur fût libre dans le choix de 
ses moyens. Maisen réalité son argumentation, ses mou- 
vements oratoires, son slyle, sa diction et jusqu'à ses 
gestes sont en jurande partie commmdés par la compo- 
sition de son auditoire. Devant un public compétent et 
pénétré des exigences de la lo^j'iriue. rar^umentation 
devra être serrée, étayée sur d 'S preuves, exempte 
d'aft'irmations hasardeuses ou fausses, les mouvements 
oratoires seront rares et en tout cas modérés, le style 
rejettera tous les ornements inutiles — ceux qui peuvent 
mettre en valeur l'ingéniosité de l'auteur mais qui ne 
contribuent pas h donner de la clarté et du relief à la 
pensée ; la diction sera sulfisante. si les articulations 
sont nettes, si la voix est claire, et si l'orateur sait par 
une accentuation habile détacher dans chaTue phrase 
les mots importants, et dans le discours les phrases 
saillantes; quant à la mimique, elle sera des plus réser- 
vées. Telle est l'attitude qui s'impose à l'orateur parlant 
devant une Académi(\ — (Ju'il s'agisse au contraire de 
])arler dans une ri'union j)ubiiqu ' ofi la majorité est 
ignorante et peu familiarisée ;ivec la logique, l'élo- 
quence de tout à l'IieiuM^ n'est plus démise. L'orateur, 
qui a uni il la malencontreuse idée de s'adresser à la 
raison de ses auditeurs sans faire appel à leurs pas- 
sions, ne serait point supporté pendant cinq minutes. 
Les preuves sont souvent remplacées par des mots — 



CLASSIFICATION DKS FAIIS SOCIAUX 21)0 

mois à signilic.ition vague mais qui ont la faveur du 
public; par des affirmations gratuites et même men- 
songères ; par des sophismes à peine déguisés. Toute 
la force de l'orateur est empruntée aune gesticulation 
énergique, à la force de la voix, aux exagérations d'un 
langage déclamatoire, à une action désordonnée qui 
parle aux yeux et secoue violemment les nerfs. Entre 
ces deux extrêmes il y a toute une série d'intermédiai- 
res. Mais dans chaque cas particulier le genre d'élo- 
quence est l'image assez fidèle du public. 

Lii critique est un genre littéraire qui a pris à notre 
époque un grand développement. Elle ne produit 
aucune O'uvre d'art mais juge les productions artisti- 
ques et littéraires. Elle va même plus loin et fait la 
critique de la critique. Voilà pour l'étendue de la critique. 
Quant à sa nature, elle revêt des aspects variés 
suivant les préoccupations et les goûts du public au(|iiel 
les auteurs s'adressent. Le grammairien ne s'oc('upe 
que de la propriété des mots et de la correction des 
phrases. Mais le véritable critique s'occupe moins des 
règles grammaticales que du style proprement dit, 
c'est-à-dire, de cette marque spéciale qu'un écrivain 
imprime à sa pensi'e. Il ne s'arrête pas à la forme, mais 
pénètre jusqu'aux idées, auxsentiments et à la compo- 
sition de l'oHivre. Et sur chacune de ces choses il 
formub» des jugeme:its, au nom de règles esthéticj'.u^s 
conlestables, ou du goût qui est tantôt un ensem!)le 
d'hiibitudes passagères, tantôt un résidu de traditions 
vieillottes. — Fatiguée de rendre des arrêts, que cas- 
sent le plus souvent les générations suivantes, la criti- 
que devient plus circonspecte: au lieu de rendre des 
oracles, elle vise, comme la scieiic(% à donner des ex- 
plications. Ainsi avec Sainte-Beuve elle se fait psyclio- 
logiqiie et cherche dnns la vie de l'écrivain les diverses 
influences qui ont façonné son caractère, son imagina- 



300 LES CLASSES SOCLALES 

tion, son int'.^lliu'once et qui rendent ainsi compte de 
rtpuvre elle-même. La critique s'élargit encore et avec 
Taine elle met Técrivain en relation avec le milieu 
social où il s'est développé. — C'est là précisément 
notre point de vue, point de vue qui ne s'applique pas 
seulement aux auteurs mais qui convient aussi aux 
critiques. Par exemple, si les ouvrages de critique 
jouissent à notre époque d'une si g-rande vogue, c'est 
en raison de la nature des programmes universitaires, 
et à cause des secours qu'ils oflrent dans les examens 
aux nombreux candidats qui, ayant à parler dune 
foule d'auteurs grecs, latins, français et étrangers 
croient plus sûr. et sont presque forcés de rapporter les 
appréciations des critiques autorisés. 

Les productions artistiques constituent une autre 
classe de faits sociaux, qui donneraient naissance à des 
remarques analogues à celles qu'ont provoquées la 
poésie et la littérature. Pour éviter d^s redites, il 
suffira donc de désigner sous leurs noms bien connus 
les ditï'érentes formes de l'art: l'arcbitecture, la sculp- 
ture, la peinture, la musique. 



II 

F.\STS ÉCONOMIQUES 



Les faits économiques ont une telle importance que 
beaucoup de savants — à l'imitation de Karl Marx — en 
ont fait le centre autour duquel giavitent toutes les 
autres manilestations sociales. C'est là une exagéra- 
tion. Mais il ne faut pas non plus, en cédant aune réac- 
tion naturelle, méconnaître leur rôle et refuser la place, 



ci.assii'k; AI iD.N i)i;s fahs suciaix .'U)| 

qui revient légitimement à rayriculturc. à fi/i</us/rir, 
aux iraitspnr/s et au comnierce. 

8'^ Faits Agricoles. Us comprennent les manifeslalions 
propres à la classe sociale qui exerce son activité sur 
le sol, en vue lie la production des ciioses nécessaires 
à la vie pliysi([ue. Ces faits rentrent dans le domaine 
économique et peuvent se répartir dans les quatre 
divisions si justement distinguées par les économis- 
tes : production, répartition, consommation, échange. 

A la production se rattache la technique agricole^ 
l'ensemble des procédés de culture ou d'élevage em- 
})loyés à une époque et dans un pays pour tirer du sol 
le parti le plus avantageux. I^es connaissances si; trans- 
mettent par la tradition et Texemple, ou par un ensei- 
gnement appuyé sur des principes scientifiques et 
donné par des maîtres plus adonnés à la spéculation 
qu'à la pratique. Dans le l"^'" cas, on risque de verser 
dans la routine, mais les pro'jédés, passés au crible de 
l'expérience, sont pins sûrs. La science est plus aven- 
tureuse ; mais des essais multiples quelle tente se 
dégagent des vérités nouvelles qui fécondent la pra- 
tique et accélèrent le progrès. Les j)erfectionnements 
apportés à l'ontillage accroissent directement la pro- 
duction et en ontr ' diminuent le travail nécessaire 
pour recueillir la même quantité de produits. La charrue 
et la herse modernes l'endent la terre plus meuble et 
par suite plus fertile ; la moissonneuse-lieuse fait vingt 
fois le travail d'ouvriers armés de faucilles. Les 
avantages dus à Teniploi des muidiines doivent piuir 
la plus grande partie ètr.^ rapportés aux progrès indus- 
triels. Mais CCS avantages ne sont à la portée que des 
propriétaires qui disposent de capitaux importants, qui 
sont il la tètede domaines ('tendus et (jui, en abrégeant 
le travail, diminuent le nombre de leurs auxiliaires 
salariés. In des éléments les plus actifs de la pro- 



.'Ul2 l.i;S CLASSKS SdCIALKS 

(Juction est lardeur au travail, secondée par la force 
physique que rendent nécessaire des travaux pénibles. 
La durée du travail serait ici une mesure très insuffi- 
sante. Pour obtenir une appréciation plus exacte, il 
faut tenir compte du soin apporté à l'exécution des 
besognes diverses. Quelle diiférence sur ce point entre 
le mercenaire ou l'esclave et le propriétaire qui cultive 
son fonds et doit recueillir des fruits proportionnés à 
ses efforts ! De là la nécessité de pénétrer jusqu'aux 
moteurs, de la volonté, les idées et les désirs. 

La répartition est un phénomène complexe, qui ré- 
sulte de lactivilé des diverses classes sociales eng^a- 
p:ées dans des rapports déterminés. C'est un phénomè- 
ne complexe : il demande donc à être résolu en ses 
éléments. Or cette analyse se fera d'une façon métho- 
dique et aura chance d'être complète, si on examine 
successivement les rapports que les cultivateurs sou- 
tiennent avec l'Etat, avec les capitalistes, avec les ou- 
vriers salariés et avec les commerçants. 

Les rapports avec l'Etat déterminent le régime de 
lo-propriété du sol. L'Etat, en tant qu'il personnifie la so- 
ciété et qu'il dispose de la force publique, est le maître 
du territoire qu'il protège contre les attaques ou les em- 
piétements du dehors. C'est l'Etat qui donne aux 
travailleurs la sécurité et leur assure le produit de leur 
travail. En retour de ces bons offices, les possesseurs 
ont à supporter des charges sous forme soit de services 
militaires, soit de prières pour obtenir les faveurs di- 
vines, soit de corvées, soit d'impôts en nature ou en 
argent. C'est un contrat bilatéral à titre onéreux. L'E- 
tat aliène son droit primordial et supérieur en faveur 
des hommes d'armes, des membres du clergé, des com- 
munes, des familles ou des particuliers. Mais il établit 
des règles pour l(*s ventes, les donations entre vifs et 
les successions. Ouant aux propriétaires ils doivent se 



CLASSiFii:.\rii»> DES FAirs S(j(,;iAi X .'{0.'"{ 

S(.)iimollre aux lois et observer les prescriptions iiihi'- 
reules au droit tle propriélé,tel ({n'il c^t (Habli dans la 
législation. L'acceptation de la propriété est la recon- 
naissance implicite du contrat, dont les formes sont 
très diverses mais dont le fond persiste partout sem- 
blable 

l^e contrat fondamental est celui qui institue la pro- 
priété. Mais il n'est pas le seul et d'autres donnent nais- 
sance à ces phénomèneî importants qu'on appidle la 
rente du sol, le taux des salaires et la valeur des 
produits. 

La rente du so/ provient des rapports entr.' le pro- 
priétaire et le cultivateur du sol. Le premier ce le pour 
un temps son droit de propriété au secoad qui en re- 
tour donne, suivant les conditions du fermage, soit 
une partie des produits en nature, soit une somme 
d'argent déterminée. Cette rente est plus élevée {)our 
les terres fertiles et pour celles qui se trouvent dans 
le voisinage d'un marché important, parce que le tra- 
vailleur trouve alors de plus grands bénélices dans 
l'exploitation du sol et que par suite les demandes 
provoqu(''es i)ar lappàt du gain sont plus nom- 
breuses. 

Le propriétuiri^ peut diriger lui-même son exploi- 
talion en s!> fai'^ant aider j)ar des auxiliaires salaries. 
Ici iniervicnnriit des contrats de louage très variés, 
qui s'étendent depuis l'esclavage, jusqu'au travail libre. 
L'esclave, opprimé par la force, s'engage pour la vieil 
mettre toutes ses forces au service du maitre ([ui lui 
accorde en retour les choses indispensables à la vie. 
L'ouvrier de notre époque traite avec le propriétaire, 
souvent sur un pied d'égalité, et montre des exigences 
d'autant jdus éhivées que le noiubi'e {\{'> concui'nMils 
est moindre. 

Le propriétaire ne consomme i)as tous ses produits, 



.'iOi- i.i:s c;lassi;s sociales 

mais il en éclumge une partie contre d'autres qui sont 
nécessaires à la satisfaction de s's besoins. Il déperul 
ainsi du commerce et, de ce fait, subit les lois de la 
concurrence, qui déterminent la valeur de ses produits. 
La facilité des transports et le libr>3 échang- ' étendent 
le cbamp de la concurrence, et soumettent la valeur des 
produits d'un pays a des lluctuations dont les causes 
sont souvent très éloignées. 

La consommation comprend ["('nsemble des dépen- 
ses que les travailleurs consacrent à la préservation et à 
la réparation des forces pliysiques ; aux délassements 
et aux plaisirs ; à l'entretien des enfants et des autres 
membres de la famille que l'âge ou la maladie rend 
impropres au travail. Les dépenses portent sur le 
louement, rhabillement, la nourriture, la boisson, les 
jeux, les fêtes, les voyages et sur d'autres satisfactions 
répondant à des désirs plus rares. La consommation 
est dans un rapport nécessaire avec les ressources ou 
les produits habituels. D.» là, une certaine uniformité 
de mœurs dans les provinces et à des époques déter- 
minées. 

A laconsommation se rattachent le luxe et l'épargne. 
Le luxe est. essentiellement relatif. 11 consiste, pour 
chaque classe, à réserver une part plus grande que 
l'ordinaire aux dépenses consacrées à l'ameublement, 
au costume, à la table, à la boisson ou aux autres formes 
du plaisir. Par le luxe se trouve rompue la proportion 
qui était observée entre lesdépenses utiles et les dépen- 
. SCS superllucs, et qui se rencontre à d'autres époques et 
chez d'autres peuples. 

Dans \'(''pnr(j)ie trois choses sont à considérer : 1» la 
classe qui (q)argne ; 2" la quantité de richesse qu'elle 
met en réserve ; '-)' l'emploi qu'elle fait des économies 
réalisées. Ainsi an moy(Mi-àge le clergé augmentait sans 
liesse ses domaines et ses richesses mobilières. En 



CLASSIFICATION I)i:S FAITS SOCI AI X 30") 

Irlande les tenanciers sont non seulement dans l'impos- 
sibililé d'épargner mais plient sons le faix des charges 
trop lourdes qui grèvent la tiîrre. Avant la crise agri- 
cole qui sévit en France depuis quelques années, les 
agriculteurs faisaient elTort pour agrandir leur patri- 
moine. Et par suite de cette concurrence le prix de la 
terre s'était élevé dans une forte proportion. 

9'' Fait^ iiuhàirieh. En agriculture, l'activili' porte 
sur les êtres organiques, dont il s'agit d'anK'diiu'tM' les 
espèces, de multiplier le nombre, de perfectionner les 
produits. Dans l'industrie, le travail s'applique à des 
matériaux bruts qu'il faut transformer sans avoir à 
faire intervenir les lois vitales. Or, si la puissance de 
riiomme est très limitée pour tout ce qui touche à la 
vie, elle a réalisé et réalise tous les jours de nouveaux 
j)rogrès dans le domaine de la mécanique, de la physi- 
que et de la chimie. De là des différences notables qui 
légitiment la distinction faite de tout temps entre 
l'agi-iculliire et linduslrie. 

Les questions industrielles ont toujours, tlepuis Adam 
Smith, sollicité vivement l'attention des économistes. 
Aussi, si toutes les diflicnllés qu'elles soulèvent sont 
loin d'être résolues, du moins les faits sont exactement 
connus. Il sulfit ici pour les besoins de la classification 
(h; les ('numérer en ordre et avec leurs caractères dis- 
tinctil's. 

Tout d'abord ces faits doivent être divisés (mi deux 
grandes catégories, suivant ({u'ils se i-appoi-tcnl h l;i 
grande ou à la petite industrie. 

Dans la petite industrie, l'ouvrier possède le faible 
capital nécessaire à l'achat des matières premièi-es 
ainsi (jue des outils qu'il emploie dans son mc'lier. Il 
tiMvaille seul ou avec uii jtetil nombre d'auxiliaires, 
membres de sa famille, apprentis ou salai-i(''s (jui le 
i)lus S(juvent deviendront maîtres à leur tour. Il vend 

20 



306 LES CLASSES SOCIAT,ES 

lui-même les articles qu'il fabrique à une clientèle 
connue et recueille le produit intégral de son travail. 
11 a un vif sentiment de si responsabilité, et, stimulé 
par une concurrence directe, s'efforce de déployer toute 
son habileté pour retenir ses clients ou en accroître le 
nombre. Il est aussi plus porté à l'épargne, parce qu'il 
aperçoit mieux l'emploi utile qu'il en peut faire. Ainsi 
la production est loyale, mais par contre exposée à la 
routine ; le problème de la répartition se résout de lui- 
même ; la consommation est d'ordinaire réglée, et 
l'épargne fréquente. 

Dans ce régime les seuls rapports importants;! signa- 
ler sont ceux qui sont (Uablis eiitrt^ les ouvriers et 
l'Etat. C'est de ces rapports que naissent les règlements 
sur les procédés industriels ; sur la qualité des produits ; 
sur les associations entre travailleurs, les corporations, 
jurandes ou syndicats-associations qui sont tantôt libres, 
tantôt prohibées ou du moins soumises à des conditions 
que le législateur a délerniinées. 

La grande industrie se distingue par l'ensemble des 
caractères suivants : 1" le capital n'appartient pas aux 
travailleurs qui ne possèdent même pas les outils qu'ils 
ont chaque jour à manier. Le capital nécessaire au 
fonctionnement des entreprises modernes est souvent 
immense. Aussi pour se constituer a-t-il besoin d'ordi- 
naire du concours de plusieurs personnes qui se 
réunissent dans des sociétés en commandite, et surtout 
dans les sociétés anonymes où les actionnaires accumu- 
lent p;ir(ois des centaines de millions. 2" La dircclwn 
du tra\'iiil îippiirtient à un chef d'entreprise qui doit 
posséder des connaissances techniques très étendues et 
très sûres, ou du moins avoir sous ses ordres des ingé- 
nieurs d'ime culture scientifique supérieure et capables 
(r;i|)[)oil('r (|U('l(|ues perfectionnements soit aux machi- 
nes, soit aux procédés et nianijjulations. .3" ISovli/fage 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 307 

devient chaque jour plus coûteux, plus compliqué, 
mais aussi plus parfait. La machine tend non pas à 
supprimer les ouvriers mais à les éliminer des besognes 
intelligentes. C'est elle qui file, qui tisse, qui rabote, 
qui polit, qui ajuste, pendant que l'ouvrier rattache les 
fils, fournit les matériaux ou graisse les rouages. Il a 
suffi qu'une fois l'inventeur ait associé dans l'ordre 
voulu les dillerents organes du travailleur aux arti- 
culations d'acier, pour que la machine, avec un peu de 
charbon ou de pétrole, accomplisse docilement son 
œuvre sans fatigue, sans arrêt, sans faute. Une roue 
tourne, un mouvement automatique se répète avec 
une régularité inlo.ssable, el l'ouvi-ier, obligé de suivre 
ce mouvement, tombe de plus en plus dans l'incons- 
cience, jusqu'à ce qu'il atteigae la perfection de l'aulo- 
matisme machinal. 4° La division du /ravaii ast pous- 
sée de plus en plus loin. Elle produit dans le monde 
ouvrier ce que la nature a mis des siècles à réaliser 
dans les espèces animales. Mue par l'instinct, l'abeille 
ne saitconstruireque des cellules hexagonales ; façonné 
par l'habitude, l'ouvrier répète sans cesse le même 
mouvement et aura passé sa vie à fabriquer des tètes 
d épingle ou à découper à l'emporte-pièce des con- 
treforts de bottines. 

La répartition pose au point de vu;; pratique un 
problème économique des plus difficiles h résoudre. 
Pour aitril»uiM' une part équitable à chacune des classes 
qui concourent à la production, il faudrait trouver une 
commune ni'suro entre la valeur du capital, la valeur 
d»' ladin^clionet la valeur du Iravail niaïuud.Or ces trois 
choses sont de nature hét(!rogène. De plus elles ont une 
origine différente, puisque le capital provient de l'épar- 
gne, que la direction exige des qualités intellectuelles, et 
que le travail manuel est une dépense de force muscu- 
laire. Lnfinles trois conditions sont tellenn-nl unies dans 



308 LES CLASSES SOCIALES 

la production qu'il est impossible de les considérer à part 
pour déterminer avec précision le pouvoir producteur 
de chacune. 

Mais la science, dans son objet spécial qui est la 
découverte de rapports constants entre des réalités, 
n'a pas à fixer d'idéal et à indiquer les réformes pra- 
tiques qui satisferaient à li? justice absolue — cette 
justice capable de s'imposer à tous malgré la divergence 
des intérêts. Ici, il s'agit seulement de déterminer les 
dilTérents faits qui sont engagés en réalité dans la 
répartition. Quand le directeur est en mûme temps le 
capitaliste qui a fourni les fonds nécessaires à l'en- 
treprise, les produits sont partagés en deux parts : l'une 
fixe, qui se compose des salaires payés régulièrement 
aux ouvriers, l'autre variable, qui consiste dans les 
profits que se réserve intégralement le chef de l'entre- 
prise. Si les capitaux ont été fournis par une société 
d'actionnaires, les profits sont distribués conformément 
aux statuts entre les actionnaires et les administrateurs. 
Dans les deux cas les profits sont un appât olfert aux 
capitalistes eu retour des risques qu'ils courent. Ils 
sont en rapport avec l'importance des capitaux, la per- 
fection de l'outillage et l'habileté de la direction. Quant 
aux salaires, ils sont fixes quel que soit le résultat de 
l'entreprise. Cependant ils sont soumis à des fluctua- 
tions, dépendant elles-mêmes des profits à recueillir 
dans un genre d'industrie, et du nombre des ouvriers 
qui (jlfrentleur travail. 

Quuut à la consommation et à l'épargne, il est inutile 
d'insister sur le contra-- te que présentent ces deux cho- 
ses, quand on les considère chez les chefs d'industrie 
ou dans les classes ouvrières. Les k patrons » mènent 
une vie large, souvent luxueuse, et, malgré des dépenses 
considérables, arrivent facilement à accroître leurs capi- 
taux et parfois à amasser des fortunes colossales. Les 



CLASSIFICATION' DES FAITS SOCIAUX 309 

ouvriers ont une vie pénible et — que ce soit leur faute 
ou non — ils ne réalisent aucune épargne et, quand ils 
sont devenus impropres au travail, ils tombentdans la 
misère. 

10° Transports. Une société n'existe qu'autant que 
des communications peuvent s'établir entre ses dille- 
rents membres, dispersés souvent sur une grande 
étendue de territoire. De là la nécessité et la variété 
des transports, qui vont depuis les confidences intimes 
enfermées dans l'enveloppe d'une lettre jusqu'aux blocs 
de pierre ou aux gueuses de fonte, qui surchargent les 
wagons de chemins de fer ou les péniches des canaux. 

Trois sortes de choses font l'objet des transports: 1" 
les idées, 2" les personnes, 3o les choses matérielles et 
particulièrement les marchandises. Dans la première 
classe se trouvent les lois que l'Etat promulgue et les 
ordres qu'il transmet à ses représentants, chargés de 
leur exécution dans les différentes provinces. Par le 
livre et par le journal, les opinions politiques, littérai- 
res, religieuses se répandent dans le public soit en 
pleine liberté, soit sous la surveillance de l'autorité. 
Enfin, à mesure que les nations progressent et se poli- 
cent, les correspondances particulières prennent plus 
d'importance, et la poste transporte chaque jour des 
milliers de lettres qui n'ont d'auti'e objet qu'un 
échange de sentiments. Les personnes se déplacent 
aussi et, suivant les besoins sociaux ou les avantages 
particuliers, se rendent d'un endroit dans un autre 
Les agents exécutifs ont souvent des missions à remplir 
qui les obligent à de longs voyages à travers le pays. 
Les troupes militaires doivent se porter rapidement 
partout où l'on signale un danger. Des pèlerins, pour 
un motif religieux, allaient un bAton à la main le long- 
dès routes poudreuses vers les sanctuaires renommés; 
ils s'entassent aujourd'hui dans des trains spéciaux 



310 LES CLASSES SOCIALES 

pour visiter Loiii"tlos ou Paray-le-Monial. Les voya- 
geurs de commerce parcourent les villes de province 
pour étendre le cercle de leur clientèle et accroître le 
chiffre de leurs affaires. Les parents et les amis entre- 
tiennent leurs relations par des visites mutuelles. 
Toujours à la recherche de l'endroit oij ils espèrent 
trouver le plus de plaisir, les oisifs passent Fhiver à 
la ville et lété vont respirer l'air pur des montagnes, 
ou sentir les caresses de la brise marine sur les plages 
célèbres. Quant aux objets matériels, il est rare qu'ils 
puissent être employés sur place. Mais pour leur con- 
férer toute leur utilité, il est nécessaire de les transporter 
ailleurs et parfois à de grandes distances, dans les 
endroits où les objets semblables manquent ou du 
moins se trouvent en trop faible quantité. 

Les moyens et les modes de transports ont beaucoup 
varié avec les progrès de l'industrie et les degrés de 
civilisation. Dans les temps primitifs, les communi- 
cations ne se font que dans un cercle restreint; il n'y 
a pas de routes, mais de simples sentiers à peine 
frayés que parcourent des piétons, des porteurs, des 
cavaliers ou des bêtes de somme. Plus tard, des routes 
se construisent et se multiplient; les rivières navigables, 
devenues selon le mot de Pascal « des chemins qui 
marchent », se couvrent de bateaux ; des canaux se 
creusent pour unir des cours d'eau appartenant à des 
bassins différents ; les mers sont sillonnées de na- 
vires. Puis, après la découverte des moteurs mécani- 
ques, apparaissent les chemins de fer. les transatlanti- 
ques, les t dégraphes et les téléphones, les cables sous- 
marins. 

La construction des routes, des lignes ferrées, des 
canaux et di's télégraphes ; la fabrication et l'entretien 
du matériel nécessaire à l'exploitation ; les salaires des 
employés ; les profits des actionnaires, toutes ces cho- 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAI X 311 

ses rentrent dans la sphère industrielle et ne donnent 
naissance à aucune remarque propre. 

Il n'en est pas de même des conditions auxquelles 
sont soumis les transports et qui dépendent en partie 
de conventions passées avec TEtat, quand ce n'est pas 
l'Etal lui-même qui se charge directement de ce service. 
Pour la construction des routes, des canaux et des che- 
mins de IVr, il faut porter atteinte au droit de propri- 
été en obligeant les possesseurs de terres à céder, en 
retour d'un prix déterminé au besoin par contrainte, les 
terrains nécessaires à l'établissement des voies de 
communication. Au nom de l'utilité publique, l'Etat re- 
prend ses droits primitifs sur le sol et procède à l'ex- 
propriation, sous la réserve d'accorder une indemnité 
basée sur les prix de vente ordinaires. S'il concède ce 
droit à des compagnies, il passe avec elles des conven- 
tions pour fixer les tarifs, qui devront être appliqués 
au transport des voyageurs, des correspondances ou 
des marchandises. Par la concession d'un privilège, 
l'Etat accorde un monopole, qui risquerait, par défaut 
de concurrence, de tomber dans de graves abus, s' il 
n'était contenu dans d'exactes limites. 

11" Le commerce. D'après le principe direcli'ur de 
notre classification, le commerce est l'ensemble des 
faits qui résultent de l'activité propre à cette catégorie 
de personnes, dont la profession est d'acheter et de 
vendre en vue d'un profit à réaliser. Le fait commercial 
consiste donc essentiellement dans une double oj)éra- 
tion d'achat et de vente, opération qui souvent rcnou- 
velé(; se fait suivant (l(;s règles uniformes, susceptibles 
d'être connues et formulées en lois. 

Par suite de cette définition, les producteurs indus- 
triels et agricoles, ainsi que les consommateurs, parti- 
cipent à des actes de commerce mais a proprement 
pju'ler n'en accomplissent pas. Voih'i |)()ur({Uoi ils mon- 



312 LES CLASSES SOCIALES 

trent souvent une inexpérience dont les commerçants 
abusent ; inexpérience qui se met souvent en opposi- 
tion avec les lois économiques, tandis que ces lois 
s'appliquent exactement au monde commercial. 

Le commerce est dominé par la loi bien connue de 
Toffre et de la demande. Toute Thabileté consiste à dé- 
couvrir des marchés , où l'on puisse demander ce qui 
est commun en otïVant en retour ce qui est rare mais 
se trouve ailleurs en plus grande abondance. Ces con- 
ditions se réalisent le plus souvent quand les échanges 
se font entre des pays éloignés. Voilà pourquoi les com- 
merçants favorisent le développement des colonies et, 
partisans du libre échange, réclament la suppression 
des tarifs douaniers. Sur ce dernier point, ils se trou- 
vent en opposition avec les producteurs nationaux qui 
repoussent la concurrence étrangère, ruineuse pour leur 
propre industrie. 

Quand le commerce se développe, les échanges ne se 
font plus directement entre les produits offerts et 
demandés, mais par l'intermédiaire d'objets d'utilité 
commune, objets bien connus et qui puissent ainsi 
servir de mesure à la valeur. De là l'usage des mon- 
naies de fer, de cuivre, d'argent ou d'or. 

Un nouveau progrès est réalisé par l'établissement 
du crédit (jui consiste essentiellement dans la confiance 
accordée à la promesse de payer. C'est ici qu'inter- 
vionnent ces commerçants qu'on appelle des banquiers. 
Ils prêtent une somme ; mais, en vertu du proverbe 
anglais « le temps c'est de l'argent », l'emprunteur 
s'engage à restituer cette somme, augmentée d'un intérêt 
proportionnel à la durée du prêt et à la grandeur des 
risques courus. L<>s plus grandes opérations de banque 
se font en apparence avec du papier. Mais ce papier 
ne peut avoir d'usage que s'il représente des valeurs 
réelles, contre lesquelles il soit toujours possible de 
l'échanger. 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX ',]\',\ 

C'est en s'écartant de cette voie qu'on tombe dans 
l'abus des marchés àterme, marchés légitimes en eux- 
mêmes quand ils sont réels, mais condamnables, quand 
sous l'opération commerciale se dissimule un véritable 
jeu. Dans les bourses modernes, l'achat et la vente à 
terme ne sont le plus souvent rien autre chose qu'un 
contrat aléatoire d'une courte durée, où sur des prévi- 
sions incertaines, on espère soit la hausse soit la baisse 
d'une valeur. Puis, l'acheteur qui compte sur une hausse 
est obligé — si une baisse est survenue — de payer 
au vendeur la difTérence entre le prix d'achat et la cote 
du jour où l'opération se règle. De scandaleuses for- 
tunes se sont édifiées sur ces jeux où le hasard n'est 
pas seul à intervenir, mais où les habiles usent de 
promesses trompeuses et recourent aux fausses nou- 
velles. 

Le commerce présente d'autant plus d'activité et 
peut-être d'avantages que la concurrence est plus 
ardente. Luttant entre eux les négociants sollicitent les 
acheteurs par des offres plus avantageuses et livrent 
au public leurs marchandises à des prix plus modérés. 
Les producteurs d'un côté et les consommateurs de 
l'autre profitent donc de cette concurrence. Dans cette 
lutte, les commerçants, qui s'ol)siinant dans des pra- 
tiques surannées prélèv(;nt sur la vente des bénéfices 
exagérés, finissent par être abandonnés tandis que le 
bon marché des autres attire une clientèle chaque jour 
grandissante. Cette fièvre de concurrence a cependant 
son mauvais côté en poussant aux falsifications, aux 
tromperies ou du moins aux articles dits de camelotte. 

Inutile d'insister plus longuement sur les laits éco- 
nomiques étudiés avec tant de détails dans les traités 
spéciaux. 



314 LES CLASSES SOCLVLES 

III 
LES FEMMES ET LES E:\FAI\TS. 

L'activité sociale se manifeste sous des modes divers 
qui ont été caractérisés plus haut et qui pourraient se 
répartir entre ces trois groupes principaux : l'Etat, les 
puissances morales, les forces économiques. C'est l'Etat 
qui fait les lois, rend les décisions juridiques, donne 
des ordres, les fait exécuter par ses agents sur tous les 
points du territoire, maintient Tordre à l'intérieur et 
protège la société contre les attaques du dehors. Les 
puissances morales s'exercent dans le domaine de la 
conscience : la religion selforce de répandre la croyance 
à un monde suprasensible ; la philosophie repousse la 
tradition, n'admettant que les vérités rationuelles ; la 
science, plus exigeante dans ses preuves, soumet tout 
au contrôle de l'expérience ; les arts s'adressent à l'ima- 
gination et par leurs inventions curieuses ' procurent 
des plaisirs d'essence plus délicate. Quant aux forces 
économiques, elles serventa la satisfaction des besoins 
physiques ; les agriculteurs fournissent les aliments ; 
les industriels modifient la matière brute pour la trans- 
former en outils, en instruments, en machines, en ob- 
jets variés qui ont pour utilité commune de rendre 
le travail plus productif, d'économiser une peine, d'épar- 
gner une souffrance ; les commerçants, aidés par les 
agents de transport, veilb'ut à la circulation des biens, 
de façon que la pléthore, inutile dans un endroit, serve 
dans un autre à compenser le manque ou l'insuffisance. 

Ce sont là des faits capitaux; ce ne sont pourtant 
j)oint les seuls qui soient essentiels. Pour que l'ana- 
lyse soit exacte, il faut ajouter d'abord tous ceux qui 
dérivent de la femme et de l'enfant et ensuite ces 



CXASSIFICAÏION DES FAITS SOCIAUX 31o 

troubles pathologiques qui doiventêtre rapportés 1" aux 
pauvres, c'est-à-dire aux êtres incapables de vivre sans 
le secours dautrui, 2" aux criminels qui vieniu-nt 
troubler l'ordre institué parles lois. 

{2"^ Les femmes . Le mot « femme » a le don de pas- 
sionner les esprits qui d'ordinaire ne savent pas gar- 
der la mesure soit dans l'éloge, soit dans le blâme. Pour 
les uns, elle est une idole qu'on ne saurait parer de trop 
de qualités et qui est digne de tous les prosternements. 
Pour les autres, elle est l'éternelle séductrice et mérite 
toutes les défiances. Pour les premiers, c'est une vic- 
time de la force à qui il faut restituer ses droits mé- 
connus ; pour les seconds, elle a tort de vouloir s'é- 
manciper, mais elle doit rester sous la domination de 
l'homme chargé de protéger sa faiblesse et au besoin 
de corriger ses écarts. 11 est heureux que l'étude 
actuelle n'agite pas la question de droit, et ne nous 
expose pas à nous perdre dans le dithyrambe ou à 
tomber dans le dénigrement injuste. 11 s'agit simple- 
ment de savoir quel est le rôle réel de la femme dans 
la Société, c'est-à-dire d'exposer les différents faits 
sociaux qui procèdent de son activité. 

L'idée fondamentale de cette classification est que le 
genre de Aàe façonne les individus, donne à tous les 
membres d'une classe une marque commune, et im- 
prime à leur activité une direction qui se manifeste 
])ar la production de phénomènes di-terminés. Ce prin- 
cipe est ici applicable. Comme les femmes par les hasards 
de la situation, de la fortune, de l'intelligence ou sous 
la pression des circonstances sont loin de mener le 
même genre dévie, il ne faut pas s'attendre à trouver 
plus d'uniformité dans leur rôle social qu'il n'en a été 
trouvé parmi les hommes. En un mot, si l'on lu^ veut 
point brouiller d(>s faits de nature nettement dillV" rente, 
il ne faut [)oint parlei' ^i^ ht femme, amalgame de (jua- 



316 LES CLASSES SOCL\LES 

lités opposées, source trouble de faits contradictoires, 
mais de classes spéciales où les unités composantes 
se reconnaissent à une physionomie distincte, et pré- 
sentent dans leur conduite une constance susceptible 
de notation scientifique. 

Le fait capital qui domine la vie féminine est l'union 
— temporaire ou permanente, libre ou légale — que la 
femme peut contracter avec l'homme. Si cette union 
n'existe pas et que la femme conserve son indépendance 
à l'égard de l'homme, l'influence prépondérante qui 
dérive desrapportssexuels ne s'exerce plus ; et la femme, 
déchue de son rôle ordinaire, tourne son activité dans 
un autre sens. Une grande division s'impose donc tout 
d'abord. Il faut répartir les femmes en deux groupes, 
dont le moins important par le nombre, et sans doute 
aussi par l'influence, comprend toutes les variétés de 
femmes qui, pour des raisons diverses, n'ontdonné dans 
leur vie aucune place à l'amour ou du moins qu'une 
place accessoire. C'est à l'autre groupe que se rappor- 
tent les faits les plus caractéristiquesde la vie féminine. 
1° Pas: de 'rapports sexuels. — Timides, beaucoup de 
fllles vivent dans l'intérieur de la famille, occupées aux 
travaux du ménage, à la surveillance des enfants, aux 
soins à donner aux vieux parents ; plus tard maîtres- 
ses de leurs biens, elles vivent retirées et se tournent 
souvent vers la dévotion. C'est là que se recrutent ces 
Times d'un mysticisme un peu aigre qui, opprimées par 
le monde, s'eflorcent d'y échapper par l'imagination. C'est 
là que les clergés de toutes les religions trouvent leur 
troupeau le plus fidèle, celles qui peuplent les sanc- 
tuaires, allongent la file des processions ; celles aussi 
qui multiplient les oflVandes et les legs pieux. De ce 
côté leur influence, toute discrète, prudente et effacée 
qu'elle soit, n'en est pas moins réelle. C'est grâce à leur 
zèle étroit mais solide et généreux que le Clergé trouve 



CLASSIFICATION URS FAIIS SOCI VUX .'i I 7 

une partie iinportauto de ses ressources et de ses mo- 
yens d'action. 

Dans le même ordre mais à un degré supérieur se 
trouvent les vierges, qui par vocation religieuse se con- 
sacrent au culted'une divinité et exercent quelque fonc- 
tion sacrée. Prêtresse de Diane, Iphigénie immole sur 
l'autel de la déesse les étrangers qui abordent en Tau- 
ride ; la Pythie de Delphes s'agite sur le trépied d'Apol- 
lon et, inspirée par le Dieu, lance des phrases obscures 
que les prêtres interprètent et donnent comme des orac- 
les ; les vestales à Rome entretiennent de leurs mains 
pures le feu qui symbolise la pérennité de la puissance 
Romaine ; les religieuses modernes, fu}ant les séduc- 
tions du monde, se retirent dans des couvents pour se 
livrer à la vie contemplative ; ou, si elles choisissent 
d'autres occupations comme de soigner les malades 
ou de donner l'instruction aux enfants, c'est dans le 
but, non dacconiplii- une OHivre d'utilité sociale, mais 
plutôt de satisfaire à la volonté de Dieu, fidèles avant 
tout à l'amour divin. Quel est le rôle social de ces 
vierges, qui, fascinées par les visions mystiques, ont 
fermé les yeux sur les attraits sensibles et résisté aux 
énergiques poussées de l'instinct? C'est de donner un 
exemple de courage qui passe pour surnaturel, de 
fournir la preuve de croyances profondes à la réalité 
d'un monde invisible et par là de répandre, au moyen 
d'tme propagande efficace, leurs idées dans le milieu 
t('nioin de leur vie. A force de spiritualiser leur vie 
et d'exalter leur iuiagiuation, ces femmes qui vivent 
dans l'ombre et dans le silence du cloître oublient la 
réalité et, par la continuité de leur pensée applitjuée 
à un objet unique, arrivent, dans des crises extatiques, 
à donner une figure à l'invisible, à animer les 
fantômes de leur esprit et à projeter au dehors, comme 
des voix réelles, leurs pensées intimes et leurs mysté- 



318 LES CLASSES S0CL4LES 

rieiix désirs. De ces visions, racontées avec tout le feu 
de la conviction ou l'assurance tranquille de la naïveté, 
proviennent l(>s faits d'une grande portée sociale, 
comme les pèlerinages à Lourdes ou les fêtes pythiques 
en riionneur d'Apollon Delpliien. 

Attachées à im service religieux, ces femmes n'ont 
point à se préoccuper des .nécessités de la vie. Mais il 
en est d'autres, qui, privées des secours de la famille 
et de l'appui de l'homme, sont obligées de subvenir 
elles-mêmes à leurs besoins. Elles se livrent à des occu- 
pations salariées dont les principales sont : la domes- 
ticité, les travaux de culture, le travail à l'atelier, le 
commerce, l'exercice de certaines professions libérales. 

Les esclaves dans l'antiquité, les servantes modernes 
ont surtout pour rôle d'accorder plus de loisirs aux 
femmes riches, qui peuvent ainsi plus facilement se 
livrer, les unes aux fêtes mondaines et aux élégances 
de la vie, les autres à la culture de l'esprit ou aux 
œuvres de bienfaisance. A la fin de leur vie, les domes- 
ti([ues qui sont restées honnêtes et très économes peu- 
vent avoir les rentes strictement nécessaires pour évi- 
ter l'hôpital. 

La vie des ouvrières à domicile est encore plus pré- 
caire : leurs salaires sont exposés à être dépréciés par 
la concurrence quelles ont à subir de la part des fem- 
mes qui, n'ayant pas besoin de travailler pour vivre, 
ofTrent leur travail à des prix inférieurs. Cette baisse 
dans les salaires se remarque aussi pour le travail de 
hi femme à lateliei- et dans les fabriques. La raison 
en est la même. Satisfaites de trouver au dehors 
un gain qui vienne s'ajouter à celui du mari, les 
femmes mariées acceptent les conditions ordinaire- 
ment lourdes que leur imposent les industriels. Les au- 
tres sont obligées de suivre. L'insuffisance dans les 
salaires et la promiscuité de l'atelier ont pour consé- 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 319 

quence des progrès alarmants dans la corruption des 
mœurs. 

Beaucoup de jeunes femmes sont employées comme 
vendeuses dans les magasins. Mais ce n'est que par 
exception qu'elles restent dans cette situation. C'est un 
métier où l'on demande la grâce et la vigueur de la 
jeunesse. Aussi, après un stage plus ou moins long, elles 
quittenl, soit qu'on les remplace, soit (judles puissent 
se marier, heureuses de trouver un commerçant (jui 
leur permette ainsi d'être à la tète d'une: maison. 

A notre époque se produit, une poussée énergique qui 
pousse les femmes vers les carrières libérales, carrières 
qui promettent ou assurent l'indépendance, la consi- 
dération, du moins les ressources suffisantes, parfois 
un rayon de gloire. Les filles sans dot, qui n'espèrent 
pas ou ne veulent pas le mariage mais qui ont reçu 
l'inslruclion requise, visent a exercer une fonction 
officielle, en entrant par exemple dans les Postes ou 
dans l'Enseignement; ou bien, affrontant la concurrence 
masculine, elles se lancent dans les arts, dans la litté- 
rature et dans le journalisme. Quelques-unes plus aven- 
tureuses encore se mettent à la télc d'un mouvement 
féministe : elles réclament pour les femmes l'accès 
libre à toules les professions, et demandtMit de partager 
avec l'homme les droits civils et politiques. Il ne s'agit 
pas ici de discuter, au point de vue d'un i(l('\il .ibslrait 
et toujours contestable, la légitimité de ces revendica- 
tions, mais simplement de signaler les faits sociaux 
qui résultent de celte nouvelle direction imprimée à 
l'aclivilé féminine. En possession d'une situation indé- 
pendante, la jeune (il le éprouve un désir moins vif 
jioiir 1(^ mariage, ({iii ("lait naguèi-c presi[iie le scid mo- 
yen d'('chap{»er à la lutfdh; des parents. Si cependant 
elles»! inarii; et qu'elle continue ses occupalious, elle 
redoute plus qu'une, autre les charges de l'aniille incon- 



320 LES CLASSES SOCIALES 

ciliables avec la régularité des fonctions ; elle néglige 
les soins de l'intérieur, et l'intimité de la vie de famille 
se trouve menacée. Ensuite, les rapports entre le mari 
et la femme, rapports autrefois de subordination, ten- 
dent à se transformer en rapports d'égalité — égalité 
de pari et d'autre jalouse de ses droits et par suite ca- 
pable de multiplier les conllits et les divorces. — Quant 
aux professions de pharmacien, de médecin, d'avo- 
cat, déjuge, de magistrat, de législateur — professions 
qui jusqu'à présentont été exclusivement réservées aux 
hommes et qui s'exercent sous le contrôle de l'Etat — 
l'expérience seule pourrait montrer si les femmes offrent 
les qualités requises pour l'exercice de ces professions. 
Elles acquerraient sans doute les connaissances exi- 
gées, mais auraient-elles, autant que l'homme, le sang- 
froid, la i'ermeté, la logique, la maîtrise de soi que ces 
professions exigent ? Etant données la force de leur 
imagination et la vivacité de leurs sentiments, il est 
peut-ôtre permis d'en douter. 

2° Rapports sexue/s.Le?, faits les plus caractéristiques 
de la vie féminine se rapportent à l'union que la 
femme contracte avec l'homme, surtout quand cette 
union est durable et que sa durée est garantie par 
des promesses solennelles, faites devant témoins, con- 
formément aux rites religieux, aux usages reçus ou 
auxprescriptions légales. En un mot, le fait dominateur 
chez la femme, c'est le mariage. C'est par le mariage 
que la femme participe à la vie de son mari, de sorte 
que le r uig social, la fonction, la fortune, la condition 
de l'homme exercent une influence prépondérante sur 
la conduite de la fenini', sur ses occupations, sur son 
genre d"' vie, en un mot sur son rôle. 

Le principe, qui a servi d'idée directrice pour notre 
classillcation, devient encore ici applicable. Sous l'appa- 
rente uniformité des institutions qui régnent à une 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 321 

époque, il faut distinguer les conditions créées à la 
femme par les situations du mari. C'est de cette façon 
qu'on peut espérer découvrir, sous la multiplicité infi- 
nie des mœurs féminines , des habitudes constantes capa- 
bles de donner naissance à des notions vraiment géné- 
rales. D'après ces considérations, il semble qu'on puisse 
établir trois groupes importants qui du reste — si l'on 
voulait pousser plus loin l'exactitude — pourraient se 
subdiviser en variétés subordonnées. 

1" Ld. Patricienne^ l'aristocrate, la mondaine moderne, 
la femme de noble famille qui s'allie avec les princes, 
les puissants ou les riches. Ces alliances se font 
non seulement avec un apparat et une pompe capa- 
bles de frapper les esprits, mais toutes les condi- 
tions en sont réglées dans des conlrats^ semblables aux 
traités diplomatiques : deux Etats ne traiteraient pas 
entre eux avec plus de solennité. D'ailleurs, dans cer- 
tains cas les mariages princiers ne sont pas des unions 
dictées par des inclinations individuelles, mais ce sont 
des alliances motivées par des intérêts nationaux. 
Quelle que soit l'importance des intérêts mis en pré- 
sence, le contrat consiste essentiellement dans des 
engagements réciproques pris devant témoins, et le plus 
ordinairement rédigés par un officier ministériel sui- 
vant les formules coutumières ou légales. L'apport d'un 
domaine ou d'une dot constitue une sortes d'acte com- 
mercial, régi comme tous les actes similaires par les 
lois de l'offre et de la demande : les situations les plus 
enviées provoquent en queh]ue sorte des enchères, et 
le possesseur d'un nom, d'un titre, d'une fonction 
élevée, d'une grande fortune peut choisir les offres les 
plus avantageuses. Le contrat s'accompagne d'une con- 
sécration religieuse qui passe pour présenter des 
garanties d'un autre ordre. Le mariage n'a pas seule- 
ment pour objet d'associer des intérêts et de délimiter 

21 



322 LES CLASSES SOCIALES 

des droits. Il vise à une union plus intime, l'union des 
sentiments, des volontés, des consciences. Les époux 
ne se proposent pas uniquement le plaisir de l'accou- 
plement bestial, mais ils se promettent un accord 
durable, fondé sur le respect des promesses dont les 
Dieux seront les témoins. Une des promesses que l'on 
retrouve le plus communément dans les civilisations 
les plus diverses, est que la femme doit rester fidèle à 
son mari. Car c'est elle qui sert de lien aux généra- 
tions successives, c'est elle qui assure la perpétuité de 
la famille, qui transmet aux lointains descendants 
l'ûme des ancêtres. L'adultère trouble cet ordre, fonde- 
ment des sociétés aristocratiques, et attache un nom 
honoré et puissant à des êtres indignes. Quelles que 
soient les raisons qu'on invoque en faveur d'un lien 
moral, c'est la religion qui paraît le plus apte a donner 
à ce lien toute sa solidité. De là les cérémonies religieu- 
ses auxquelles président les prêtres, et qui sont destinées 
à imprimer fortement dans l'esprit des époux cette idée, 
que les Dieux ont enregistré les promesses et en puni- 
ront les violateurs. Tels sont les préliminaires du 
mariage. 

Lorsque le mariage est consommé, le premier fait à 
signaler est la inaternitè^ fait capital dont l'absence 
prévue par les lois produit la polygamie, la répudia- 
tion ou du moins l'adoption, toutes les fois que, dans 
une Société, on considère comme un intérêt majeur 
d'empêcher l'extinction d'une famille ou même de 
maintenir l'intégrité d'un héritage. Au sujet de la 
maternité, il faut considérer le nombre des enfants et 
les soins particuliers que la mère leur donne. Dans les 
classes élevées et riches, les femmes ont de grandes 
facilités pour se dérober à ces devoirs. Aussi il arrive 
souvent qu'elles laissent a des esclaves ou à des merce- 
naires le soin d'allaiter leurs enfants, de les surveiller 



CLASSIFICATION BKS FAITS SOCIAUX 323 

et de diriger leur eduealion. Lorsque le désir de trans- 
mettre un nom et de perpétuer une famille s'affaiblit, 
comme cela arrive dans nos sociétés modernes, le taux 
de la natalité baisse dans les classes supérieures, et la 
mondaine actuelle n'affronte pas deux fois les souf- 
frances et les laideurs df la maternité. 

Commentées femmes, qui n'exercent aucune fonction 
sociale et qui n'ont aucune occupation à l'intérieur, 
emploieront-elles les longs loisirs de leur existence ? A 
des intrigues et à des frte^. Gomme elle n'a pas un 
champ où elle puisse déployer directement son acti- 
vité, la femme s'ingénie à obtenir par des influences 
indirectes le triomphe de ses idéesetde sestlésirs. Elle 
agit d'abord sur son mari, qui n'est souvent que son 
porte-parole dans les questions religieuses. Mais elle 
excelle surtout à circonvenir les hauts personnages. Par 
la séduction d'un sourire, par une flatterie ingénieuse, 
par des apparences de promesses, par des coquetteries 
mêlées de réserve, par des charmes qui se montrent en 
ayant l'air de se dérober, par les artifices de la toilette, 
parles conversations brillantes ou capiteuses, par les 
tournoiements de la danse, par la complicité des par- 
fums, des mets délicats et des vins endormeursde la cons- 
cience, elle arrive à faire capituler la volontt?, qui, dans 
un moment d'oubli, donne la promesse longtemps at- 
tendue ou la signature irrévocabl(\ Mais les fêtes ne 
servent pas seulement à fournir un milieu où l'intrigue 
puisse évoluer avec plus de succès. Elles ont en elles- 
mêmes de puissants attraits. Aussi c'est dans la classe 
des mondaines que fleurissent toutes les formes du luxv : 
luxe dans les habitations, d;ins les ameublements, dans 
les costumes, dans les bijoux, dans les œuvres darl.dans 
la nourriture, dans les réjouissances. Jeune , la mon- 
daine passe des journées à combiner la forme d'un 
chapeau, à commander les différentes pièces de cette 



■\2ï Li:s ci.A.ssi:s sociales 

armure qu'on appelle une toilette, à songer à l'orga- 
nisation prochaine d'une soirée, d'un bal, dune vente 
de charité; à visiter une exposition, à s'exhiber aux cour- 
ses, à assister à un sermon, puis à courir écouter une 
conférence sorbonnienne ou un discours académique ; 
le soir elle va au théâtre, et la nuit, dans ses rêves, agran- 
dit l'échancrure de son corsage et découvre un peu plus 
ses épaules. Avec l'âge, quand les artifices de toilette 
ne parviennent plus à dissimuler « les outrages du 
temps» elle change de distractions. Par son assiduité 
aux fêtes religieuses elle compte bien acquérir des droits 
à des joies et des fêtes éternelles dans les divers Champs- 
Elysées que les religions promettent aux âmes pieuses, 
qui ont récité beaucoup de prières et fait des olfrandes 
généreuses aux sanctuaires. 

I^Laffunnede conditionmoyenne . qui. d'un côté, n'est 
pas exposée aux tentations de la vie luxueuse, de l'au- 
tre, n'est pas assujettie à des besognes salariées ; la 
femme qui est mère, éducatrice de ses enfants, surveil- 
lante des travaux intérieurs et ménagère active. Son 
rôle social est considérable. Elle ne redoute pas les 
devoirs de \d.maiernitè ; elle a plusieurs enfants qu'elle 
nourrit de son lait et ne confie point à des mains mer- 
cenaires ; elle veille elle-même sur leur santé, s'inté- 
resse à leurs premiers balbutiements, s'elTorce d'éveil- 
ler de bonne heure leur conscience, encourage leurs 
jeux et récompense d'une caresse leurs premiers efforts 
d'écoliers. 

Ses obligations maternelles ne lui font pas négliger 
les besognes de l'intérieur. Peu soucieuse des reven- 
dications féministes, elle ne cherche pas à supplanter 
l'homme dans ses fonctions, mais elle se fait son auxi- 
liaire dévouée, en se conformant à cette division du 
travail i)ratiquée de tout temps dans la famille. Le 
mari ai)porle dans la maison les biens gagnés par le 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 32o 

travail du dehors ; la femme, chargée de récoiiomi»; 
domestique, en fait le meilleur emploi. Bien avant que 
les médecins aient proclamé les dangers des microbes, 
la femme par un instinct inné de propreté, ou plutôt 
par une expérience certaine — bien qu'elle n'ait pas 
su se formuler en aphorismes savants — la femme 
poursuivait les poussières pathogènes, et par ses instru- 
ments magiques — le balai et le torchon — contri- 
buait h écarter de son intérieur les terribles maladies 
contagieuses. C'est la femme qui a sans doute appris 
à l'homme à se débarbouiller, à se peigner, à ne pas 
fourrer ses doigts dans son nez, à manger avec une 
fourchette ; c'est elle qui nettoie son linge, qui d'une 
aiguille diligente consolide un bouton ou répare le 
désordre du costume masculin. C'est elle aussi qui orne 
la maison et qui en fait un lieu de repos et de plaisir. 
Lassé, l'homme a oublié toutes ses fatigues dès qu'il a 
franchi le seuil oi^i tout lui sourit. Au coin du feu il 
trouve le siège où il a l'habitude de s'asseoir, pendant 
que la ménagère dresse le couvert et lui réserve la sur- 
prise d'une nouvelle recette. Car, si c'est Prométhée 
qui est l'inventeur du feu, c'est la femme sans doute 
qui l'a domestiqué et l'a rendu propre à rissoler les 
viandes et à dompter la cruditt^ des légumes. I^nlin 
la femme est économe : |)lns défiante de l'avenir, clh; 
est aussi plus portée à l'i'pargne. C'est grùce aux mœurs 
bourgeoises — si ridiculisées par les écrivains flatteurs 
de l'aristocratie — que la richesse mobilière s'est sans 
cesse accrue. C'est la femme qui a pressenti la puissance 
de l'argent et qui, par la sagesse de son administration, 
a contribu' dans la |)lus large mesure à hi constitu- 
tion du capital, l'agent si [)uissanl des transforiualions 
sociales. Cette femme de condition moyenne est pon- 
dérée, ennemie d(;s exagérations opposées, au.xquelles 
conduisent les soubresauts d'une imagination oisive 



326 



LES CLASSES SOCIALES 



qui se complaît au rève. Le contact continu avec les 
re'alités, les obligations et les plaisirs de la maternité, 
les soins réguliers du ménage, les soucis de l'adminis- 
tration intérieure, la responsabilité du bonheur com- 
mun, la préservent des raffinements du plaisir et aussi 
d'une mysticité maladive. Elle est religieuse, mais elle 
pense que les meilleurs exercices de dévotion consis- 
tent moins dans des marmottements de prière à la 
Déméter d'Eleusis ou à St- Antoine de Padoue que dans 
la pratique constante de ses devoirs. 

3° L'ouvrière qui, outre les charges de son ménage, 
doit s'occuper d'un travail supplémentaire au dehors. 
Si l'on jugeait les choses à priori, on serait porté à 
croire que la maternité doit souflrir de cette condition. 
Incapable de surveiller ses enfants, possédant des 
ressources très faibles, la femme douée de prévoyance 
devrait, semble-t-il, restreindre le nombre de ses 
enfants. C'est tout le contraire qui se produit. La fécon- 
dité est remarquable dans la classe des ouvrières delà 
campagne ou de la ville. L'éducation physique, intel- 
lectuelle et morale des enfants est souvent négligée. Il 
est évident que la femme qui passe sa journée à l'atelier 
ne peut veiller sur ses enfants, entretenir leurs 
vêtements, diriger leurs petits travaux d'écoliers et 
corriger les mauvaises habitudes naissantes. Il en 
résulte que les nouvelles générations, ainsi abandonnées 
à elles-mêmes, sont exposées à contracter des vices 
graves, surtout quand elles se développent dans des 
milieux de corrupteurs comme les grandes villes et les 
centres industriels. Pour éviter ces conséquences et 
remédier à ce péril social, l'Etat obligé d'intervenir 
est amené sous la pression des nécessités urgentes à se 
substituer à la mère défaillante. Il prend à sa charge 
non seuhiment l'instruction de l'enfant mais encore 
sa première éducation, en ouvrant des asiles et des 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 327 

crèches. Si rouvrière, astreinte à un travail pénible, 
arrive à oublier ses devoirs de mère, elle néglige 
encore plus facilement les soins de l'intérieur. D'où 
un appartement mal tenu, sans confortable, sans pro- 
preté, oii s'entasse a l'étroit toute la famille ; une cui- 
sine faite à la hâte que chacun absorbe sans plaisir ; 
pas de conversation, mais souvent des scènes de violence, 
nées de récriminations mutuelles et malheureusement 
fondées ; puis le coucher dans un espace trop restreint 
et sans les réserves nécessaires. Il n'y a pas lieu de 
s'étonner que le mari ne s'attache pas à un pareil 
intérieur, et que dans ses moments de loisir il aille 
au cabaret oublier dans l'ivresse sa vie misérable. 
Le travail des femmes dans les ateliers a des effets 
économiques souvent signalés. Comme la femme se 
contente de salaires réduits, les industriels, toujours 
soucieux d'augmenter leurs profits, ont une tendance a 
remplacer les ouvriers mâles, toutes les fois que par 
le développement du machinisme les besognes ne sont 
pas au-dessus des forces de la femme. De cette concur- 
rence féminine résulte une baisse dans les salaires de 
l'homme, chef de famille, qui ne peut plus se passer 
du gain supplémentaire apporté par sa femme. La vie 
de l'atelier présente des inconvénients non moins graves 
au point de vue de la moralité. Inutile d'insister sur 
un fait que nous avons déjà relaté plus haut et que 
tous les moralistes sont unanimes à signaler. 

La courtisane forme une catégorie distincte. Par 
euphémisme on l'a appelée « une marchande de sou- 
rires » . Et en elfet ce qui la caractérise, c'est de pra- 
tiquer ce genre de commerce où les plaisirs sensuels 
s'échangent pour d<; l'argent. 

Dans cette revue de la société, il est impossible de 
passer sous silence les phénomènes sociaux auxquels 
donne lieu ce genre de vie, phénomènes (jui ont eu 



328 LES CLASSES SOCIALES 

tant d'importance dans tous les temps, mais surtout aux 
époques de haute civilisation et particulièrement dans 
les grandes agglomérations urbaines. Mais il faut en 
parler avec le calme du médecin qui expose la struc- 
ture d'un fibrome et en signale les elfets sur l'orga- 
nisme. 

Puisque le genre de vie est la règle suprême de notre 
classification, il ne semble pas qu'il faille confondre 
dans une même classe toutes les femmes qui font trafic 
de l'amour. Mais on pourrait les répartir en deux grou- 
pes : le premier comprendrait les prostituées qui ven- 
dent le plaisir au premier venu, comme on livre dans 
un bazar des marchandises à des prix marqués ; le 
deuxième renfermerait les <( demi-mondaines » qui 
entretiennent des relations plus durables avec une 
même personne, en lui donnant l'illusion de l'amour 
ou du moins d'une préférence. 

A la prostitution se rattachent les questions de santé, 
de moralité et de richesse publiques. Par la fréquence 
de leurs liaisons, les prostituées sont exposées à con- 
tracterdes maladies vénériennes et aies propager dans 
le public. Aussi dans la plupart des Etats il existe des 
règlements qui soumettent la prostitution à une sur- 
veillance officielle. La fille de joie n'aime pas ses amants 
de passage. Loin de vouloir leur bien, elle s'elforce de 
développer en eux tous les vices dont elle doit profiter: 
la paresse, la gourmandise, la fourberie, la prodigalité. 
Elle use de toutes ses séductions pour détourner l'hom- 
me de ses devoirs, pour l'étourdir, pour l'enivrer, afin 
que dans ces moments de plaisir et d'orgie il devienne 
une proie plus facile à sa cupidité. Elle ne produit rien, 
mais en revanche elle montre une activité inlassable 
dans la consommation. 

Les courtisanes de {)lus haut vol échappent aux 
réglementations officielles. Les Phrynés Athéniennes, 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 329 

les Ninons de la Monarchie ou les Diane de Ce- 
rilly modernes approchent de trop près les poten- 
tats pour ne pas obtenir des privilèges, qui s'éten- 
dent à leurs semblables de rang un peu inférieur. 
Pour le reste, leur genre de vie ressemble à celui des 
prostituées : elles agissent avec la môme absence de 
scrupules, mais déploient une virtuosité plus grandfi 
dans l'exécution. C'est pour elles les parfums rares, 
les mets délicats, les boissons enivrantes, les recher- 
ches de toilette, les bijoux, les ameublements coquets ; 
c'est elles qui encouragent les industries de luxe ou 
mieux qui souvent introduisent dans une société les or- 
nements inutiles et les parures coûteuses. Elles procu- 
rent aux vieux beaux le triste avantage de prolonger 
à grands frais leurs turpitudes. Elles détournent à leur 
profit la fortune qui servirait à doter des jeunes filles 
ou à compléter l'éducation des jeunes gens, parce 
qu'elles savent satisfaire une vanité imbécile et exciter 
des appétits grisonnants. Elles font souvent des voleurs 
en soumettant à une trop lourde épreuve la probité 
des manieurs de fonds. Ce qui est plus grave encore au 
point de vue social, c'est que leur vie fastueuse excite 
l'envie, non seulement des filh^s qui aspirent à les imi- 
ter mais même des travailleuses honnêtes, qui s'épui- 
sent dans un labeur ingrat et qui sont scandalisées de 
voir dans la société des situations de fortune réparties 
au rebours de la justice. 

La courtisane décourage par son exemple la loyauté 
dans les promesses, le travail utile, les devoirs de la 
maternité, la tempérance et la modération dans les 
dépenses. Elle est le frelon qui bourdonne autour de 
la ruche, avide du miel produit par les abeillfs. 

La diversité, qui sépare les femmes ap[)artenant aux 
dilféren tes catégories sociales, n'empêche [)as l'exislence 
de quelques traits communs, qui se mauifestenl p.ir 



330 LES CLASSES SOCIALES 

des faits sociaux répandus partout et à toutes les épo- 
ques. Ce sont : 1° le goût pour la parure qui donne cours 
aux pierres précieuses, aux bijoux, aux étoffes riches... et 
stimule les industries de luxe; 2» le goût pour les fêtes 
qui se traduit par des cérémonies religieuses, des pro- 
cessions, des chants, ou des réjouissances mondaines, 
des festins et des bals; 3° les sentiments de pitié qui 
naissent d'une impressionnabilité plus vive et qui 
d'ordinaire s'exercent en faveur des enfants. Quand la 
maternité fait défaut, ces sentiments de pitié prennent 
une autre direction et, s'appliquant aux faibles, aux 
pauvres, aux malades, suscitent les formes si multiples 
de l'assistance privée. 

Cependant ces traits communs ne suffisent pas pour 
caractériser l'activité féminine et, pour arriver à 
l'exactitude scientifique, il est nécessaire d'ajouter à 
ces traits les marques propres à chaque groupe, marques 
imprimées lentement mais sûrement par le genre de 
vie, et le milieu social où l'activité féminine doit 
s'exercer. 

13" Lesenfanfs.Lc sociologue, qui est soucieux d'exac- 
titude, s'occupe de l'enfance avec autant de soin que 
le botaniste étudie la germination de la graine et les 
premiers développements de la plante. Car c'est du 
régime physique, intellectuel et moral appliqué à l'en- 
fance que résulte le caractère des nouvelles générations. 
Par suite, c'est par l'étude attentive de ce régime qu'il 
est possible de connaître, ou du moins de pressentir les 
tendances nouvelles qui pourront se faire jour dans les 
différentes classes sociales. Dans une classification de 
faits sociaux, il est donc nécessaire d'accorder une place 
importante aux questions relatives à l'enfance. 

Les principales sont les suivantes : 

l** Le nombre des enfants qui est un des principaux 
facteurs de la population. Mais il ne suffit pas d'obtenir 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 331 

un total général. Ce qu'il importe surtout de connaître, 
c'est la façon dont les diflérontes classes se renouvellent. 
Il en est ici d'une société comme d'un être vivant. Le poids 
brut d'un homme n'est pas l'indice certain de sa force ; 
mais pour arriver à une appréciation exacte il faudrait 
mesurer les différents organes et savoir dans quelle pro- 
portion entrent les muscles et la graisse. De même dans 
une société il faut s'assur(U' que l'équilibre entre les 
classes ne menace pas d'être rompu ; car la pléthore 
d'un côté compense mal la pénurie qui se manifeste 
ailleurs. Ainsi en France ce sont les classes ouvrières 
qui sont en ce moment les plus prolifiques. D'où la 
poussée formidable que ces classes exercent pour occu- 
per dans la société une place en rapport avec leur im- 
portance numérique. 

2" L'Education physique qui a pour objet de veiller 
à l'entretien, à la santé de l'enfant pendant la 
longue période oii il est incapable de subvenir lui- 
même aux nécessités de la vie. Ou cette éducation est 
entièrement abandonnée à la famille et particulièrement 
au père qui, n'ayant de compte à rendre à personne àce 
sujet, dispose même de la liberté et de la vie de son en- 
fant. Ou cette éducation se donne sous le coiilrùb' de 
l'Etat, qui restreint les droits de la famille et impose 
aux parents des obligations diverses, comme autant de 
garanties prises en faveur de l'enfance. L'éducation 
physique comprend : la nutrition en général et surtout 
l'allaitement, qui est donné au sein soit par la mère, 
soit par des nourrices mercenaires, ou qui se donne 
pardes moyens artificiels tels que le biberon. (Le mode 
de nutrition (unployé a une très grande inilueuce sur la 
mortalité des enfants). Elle comprend en outre les 
jeux, les exercices corporels, la vie au grand air et 
règle les études comme les travaux manuels. C'est au 
nom de l'hygiène qu'on proscrit le surmenage intellec- 
tuel et le travail j)rématuré dans les manufactures. 



332 LES CLASSES SOCIALES 

3'' L'Efhication intellectuelle ou instruction propre- 
ment dite, qui se présente sous les trois modes connus : 
primaire, secondaire et supérieur. A ce sujet il faut 
considérer quelles classes participent à ces formes 
d'enseignement, quels maîtres en sont chargés et quel 
rôle jouent à cet égard la famille, le clergé et l'Etat. 
Inutile d'insister sur ces points dont l'importance est 
manifeste. 

4° r Education profefisionnelle qui comprend l'appren- 
tissage relatif surtout aux métiers manuels, et l'instruc- 
tion donnée dans des Ecoles spéciales. C'est ainsi que 
les jeunes Romains allaient se former à l'éloquence à 
Athènes ou à Rhodes ; que nos officiers passent 
par St-Cyr ou Polytechnique ; que les futurs prêtres 
catholiques séjournent plusieurs années dans les sémi- 
naires. 

5° r Education morale ^ qui se donne par la religion, 
par la philosophie et par les inlluences multiples 
du milieu : conversations, lectures, jeux, spectacles 
et surtout exemples. L'enFant est imitateur. Et, quand 
paf suite des circonstances ou d'un choix réfléchi les 
mêmes impressions afduent dans son esprit encore 
neuf, l'empreinte devient de plus en plus profonde et 
parfois laisse un pli ineffaçable. 

Voilà pourquoi à toutes les époques les classes ri- 
vales se sont disputé avec tant d'âpreté l'àme de 
l'enfant. 

IV 

PATHOLOGIE SOCIALE 

Tous les faits précédents sont les produits de fonc- 
tions qui s'exercent normalement. .Mais les Sociétés 
peuvent, comme les organismes vivants, être le siège 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 333 

de troubles. Ces troubles constituent ce que par ana- 
logie on peut appeler la Palhologie sociale, dont Tétudo 
comprend les questions relatives au paupérisme et à la 
criminalité. 

li*» Paupérisme fit assistance. Les faits désignés sous 
le nom de paupérisme servent à caractériser cette classe 
de personnes, qui dans une Société sont incapables de 
subvenir par elles-mêmes à leurs besoins physiques. 
Pour des raisons diverses leur activité est déficiente. 
Et, comme les secours qui viennent d'ordinaire de la 
famille ou parfois d'une fortune personnelle leur font 
défaut, l'existence de ces indigents serait menacée s'ils ne 
trouvaient assistance auprès soit de particuliers, soit de 
classes plus particulièrement vouées à la charité, soit 
fnfin de l'Etat. Les deux choses — paupérisme et assis- 
tance — sont donc connexes. Mais l'une, le paupérisme, 
est antérieure logiquement; et ce sont ses formes diver- 
ses qui sollicitent la création d'organes d'assistance cor- 
respondants. 

Voici les ditlerentes catégories d'êtres impropres 
à gagner leur subsistance : 1" les orphelins dont 
les parents n'ont point laissé de ressources suffisantes 
à leur éducation, et les enfants abuiuloiuiés dont les pa- 
rents sont inconnus ou qui se refusent àrem[)lir leurs 
devoirs ; 2° les vieillards dépourvus de ressources, et 
trop faibles ou ti'op maladroits pour continuer un tra- 
vail lucratif ; 3" la longue théorie des invalides dé- 
pourvus des soins de la famille, les aveugles, les infir- 
mes, les estropiés, les malades, les incurables, tous les 
anciens hôtes de hi cour des miracles ; 4" la cohue des 
sans-travail, les victimes des chômages forcés et par- 
fois volontaires, les prolétaires chargés de familh^ et 
dont le salaire est insuffisant, les veuves avec enfants, 
tous ceux en un mot qui exercent ou pourraient exer- 
cer leur activité, sans pouvoir subvenir complètement 



334 LES CLASSKS SOCIALES 

à leurs besoins et aux besoins de ceux dont ils ont la 
charge. 

Quels moyens d'action emploient tous ces déshéri- 
tés pour adoucir leur sort ? Rien autre chose que les 
signes de la détresse et de la souffrance : des haillons, 
des figures pâlies, des voix plaintives, des regards sup- 
pliants, des larmes, tout ce qui pénétrant dans les 
âmes suscite des idées importunes et provoque des sen- 
timents de pitié. 

Les idées et les sentiments, lorsqu'ils prennent une 
grande intensité, ne restent pas renfermés dans le for 
intérieur, mais tendent à se manifester au dehors par 
des actes correspondants. Telle est la source commu- 
ne des différentes formes de l'Assistance. Ces formes 
sont caractérisées par les classes diverses ou les grou- 
pements spéciaux qui se donnent pour tâche de soula- 
ger les infortunes. 

1° Les prêtres, au nom de la religion, ont le plus 
souvent recommandé l'aumône et le soin des malades. 
Dans le paganisme, les pauvres, pensait-on, étaient 
envoyés par Jupiter, et les Dieux eux-mêmes se cachaient 
sous des haillons pour pouvoir frapper avec plus de 
justice les riches sans entrailles qui les avaient 
repoussés. Dans le christianisme, la charité est une 
prescription divine et elle doit être pratiquée par crainte 
ou par amour de Dieu : les pauvres sont les membres 
vivants du corps mystique de Jésus. Le clergé s'est 
souvent fait le collecteur et le distributeur des aumô- 
nes. De là les distributions de soupes aux portes des 
monastères sous l'ancien régime ; de là les œuvres 
multiples qui se créent partout pour porter remède à 
tous les genres d'infortunes : maisons pour les enfants 
trouvés, maternités, orphelinats, asiles pour les vieil- 
lards, hôpitaux pour les aveugles, les sourds-muets, 
les estropiés, les incurables, les malades.... 



CLASSIFICATION DES FA H S SOCIAFX 'VA'> 

2" L'Assistance publique se fait par l'Etat, quand 
bien pénétré des idées de solidarité sociale il s(>nt la 
nécessité de ne négliger aucun intérêt. Dans une aris- 
tocratie, les esclaves, les pauvres, les misérables sont 
abandonnés à leur sort. Les heureux possesseurs de la 
fortune et du pouvoir ont beaucoup de peine à ne pas 
considérer la pauvreté comme un délit. Les gouver- 
nements démocratiques ne montrent pas cette sereine 
indifférence à l'égard des classes nécessiteuses. Mais, 
ayant conscience de leur responsabilité et s'inspirant 
de motifs purement humanitaires, ils s'efforcent de 
réparer le mal et, ce qui est mieux encore, d'apporter 
des remèdes préventifs. Non seulement ils cherchent, 
à l'imitation du clergé, à venir en aide aux miséreux 
de toute sorte dans les hôpitaux aménagés avec tout le 
confort et les ressources de la science moderne. Ils 
tiennent surtout à empêcher le développement du 
mal et par des règlements nombreux — qui indiquent 
au moins leur bonne volonté — surveillent le travail 
dans les manufactures, protègent les femmes et les 
enfants contre l'exploitation patronale, songent aux 
retraites ouvrières, établissent la responsabilité des 
employeurs dans les accidents du travail, autorisent 
les grèves soutenues en vue de l'élévation des salaires 
et de la dignité de l'ouvrier, favorisent les syndicats 
et les sociétés d'épargne ou de secours etc.. 

3" L'Assistance privée se présente sous deux modes 
distincts : elle se fait ou bien par des personnes 
charitables ([ue leur situation de fortune garanti!, 
suivant toute probabilité, de la misère; ou bien par des 
mutualités composées de personnes d'une même 
profession, qui s'associent dans le but de parer à des 
risques courus également par tous. Dans le premier 
cas ce sont les sentiments de pitié qui dominent, qu'ils 
soient inspirés par la religion ou simplement j)ar 



336 LES CLASSES SOCL\LES 

amour de riniraanité ; dans le second c'est la prévo- 
yance qui dirige la conduite et entretient les idées de 
solidarité. 

io° Les Délits et /es Crimes ne résultent pas du genre 
d'activité exercée habituellement. Mais ce sont des actes 
exceptionnels déterminés par un ensemble de condi- 
tions où entrent dans des mesures diverses les circons- 
tances de temps et de lieu, les habitudes de vie, la 
situation de fortune, Féducation, les croyances reli- 
gieuses ou philosophiques et enfi)i la disposition du 
corps et de l'esprit. La profession ne joue ici qu'un 
rôle secondaire, de sorte que les délits et les crimes 
nappartiennent pas à des classes spéciales mais peu- 
vent se produire dans toutes, ce que révèlent les statis- 
tiques. De plus ces faits dépendant dun trop grand 
nombre de conditions paraissent contingents ou du 
moins échappent à la prévision scientifique. 

Mais comme la recherche des causes n'est pas ici en 
question, il suffira de caractériser la nature des délits 
et des crimes, puis de signaler les différentes sortes de 
réactions qu'ils ont suscitées de la part des particuliers, 
des familles, des représentants de la religion et enfin 
de l'Etat. 

Le délit — ou le crime qui ne présente avec lui qu'une 
différence de degré — consiste essentiellement dans la 
violation d'une règle établie soit par la coutume, soit 
par la religion, soit parles législateurs. Ces règles sont 
d'une extrême variabilité selon les époques et les pays ; 
mais quelques bizarres ou irrationnelles qu'elles parais- 
sent aux étrangers, elles ne s'en imposent pas avec 
moins de rigueur à ceux que les circonstances y sou- 
mettent. Ainsi en Corse la vendetta a beau être pros- 
crite par les lois, elle n'en subsiste pas moins comme 
une obligation à laquelle il serait déshonorant de se 
soustraire ; manger de la graisse animale est aux yeux 



CLASSIFICATI :>.\ hKS KAITS SOCIAIX '.V,\~ 

de rindoii le plusgTiui 1 des crimes ; pliuil.'i- du labac 
dans son champ est un délit que rcprimc av.'C vigaienr 
le fisc français. L'essence du délit vient d'ctre fixée. 
Quant à énumérerrinfinic multiplicité df ses formes, il 
n"y faut point song'r : .< la voix de fer » du poète 
s'userait à cette ingrale besogne. 

Le paupérisme provoqua rassistancc. De même le 
crime appelle la repression, qui est la réaction natu- 
relle du milieu o'fensé contre les violatenrsdes mieurs, 
des règlements et d'slois. Trois éléments constituent 
la répression : I'^ la rerhen-fie du coupable ; 2'' \q juge- 
ment où la gravité de la faute est appréciée ;3^ la. peine 
qui consiste essentiellement dans un > souffrance, mais 
dont les' variétés défient les imaginations les plus fer- 
tiles. Ces faits sociaux, (|ui relèvent chacun d'une fonc- 
tion distincte, ontune très grande importance sur le nom- 
bre et la gravité des délits. Si la police est exacte et 
laisse peu d'espoir aux ci-imiiKds d"('cliapi)iM', toutes 
choses égales d'ailleui's, la criminilité aura une t'u- 
dance à décroître. Dans les t'uips d' trouble où la po- 
lice se relâche et dans les villes [> jpiiliMi>es où elle est 
souvent débordée le taux de la criminalité augmente, 
ce que les statistiques constatent par des courbes as- 
cendantes. Si les jugr'aients sont rendus avec justice 
par une application r/'guliére d(':^ lois, les d('"liiMiii;iiils 
n'ayant pas à comptei- sur une indulgiuice non juslilit'c 
seront ret^'uus par la cM'titude d'um' condamnation. 
Au contraire, les vari.itious et les caprices des Jurys, 
s'ils n'encouragent pas aux crim.'S, diminuentdu moins 
la force des idées anta;;;):ustes et par là conduisent au 
môme résultat . Quant aux peines, elles ont d'autant 
plus d'eflicacité (ju'elles IVapj)e:it plii^ forl la si'usibi. 
lité [)hysi(|ue et morale. Ivi souime le s'utiment ([ue 
l'on cherche à faire n nlr ' dans Tespril du criminid 
pourlairt; ci)ntr. '-poids ;i la violence du (b'sir, c'est la 

22 



'{.')8 LKS CLASSES SOCIALES 

peur. Si le régime pénitentiaire donne aux détenus une 
vie peu inférieure ù celle de beaucoup de misérables 
innocents, la répression est énervée, et il n'est pas éton- 
nant que les prisons s'étendent et se multiplient. Les 
principes sur lesquels s'appuie la répression semblent 
j)ouvoir se ramener aux trois suivants: 1" la vengeance, 
dont la forme la plus rationnelle est le talion k œil pour 
œil, dent pour dent » ; 2" l'expiation ou la réparation 
du désordre par le moyen de la souffrance, idée qui a 
son origine dans la religion, où le crime considi-ré 
comme une olîensc envers la Divinité ne s'efface que 
par les pénitences prescrites ; 3o l'utilité sociale, où 
l'on vise d'un côté à corriger le coupable, de l'autre à 
intimider ceux qui seraient tentés de l'imiter. Gar- 
dienne de l'ordre, la société manquerait à une de ses 
fonctions essentielles, si elle restait désarmée en pré- 
sence des criminels, perturbateurs des relations so- 
ciales. 

Tels sont les principaux faits sociaux. 

Il semble que l'énumération donnée présente un 
tableau complet de la vie sociale. Suivant leurs préfé- 
rences personnelles, les auteurs ne s'attachent, d'ordi- 
naire, à montrer qu'une face des choses et, par une pente 
naturelle, sont tout prêts à nier 1 importance des autres 
[)arties. Ainsi les politiques ne voient que l'Etat avec 
les différents pouvoirs dont il dispose. Les prêtres 
r<i})[)ortent tout à la religion et voudraient tout absor- 
ber en elle. Les militaires n'ont de confiance que 
dans la force matérielle et flétrissent du nom d'idéolo- 
gues les défenseurs du droit. Les intellectuels célè- 
brent la science, la philosophie et lesarts, mais montrent 
un dédain exagéré pour les rustres à l'esprit lourd, dont 
les bras vigoureux fécondent pourtant la terre. Les 
économistes renvoient aux artistes leurs dédains et ne 
comptent dans la société que les forces productrices de 



CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 339 

l'utile. Quant au rôle de la femme il a été le plus 
souvent méconnu. Les liistoriens ont égayé leurs 
récits d'aventures galantes, mais n'ont point paru soup- 
çonner qu'elle constitue, par lenonibi'e,la moitié de la 
société, et que sans injustice elle pourrait revendique r 
une part égale d'influence. S'il n'est pas interdit de 
concentrer ses etîorts sur un point spécial, cependant il 
ne faut pas que l'arbre cache la forêt et que le fragment 
passe pour le tout. Dans la société où toutes les par- 
ties sontétroitement solidaires les unes des autres, ces 
oublis seraient particulièrement préjudiciables. 

De plus, grâce à la classification, la complexité des 
phénomènes sociaux se résout par l'analyse en des 
catégories distinctes, qui permettent à l'esprit de se 
mouvoir avec plus d'assurance dans ce domaine social 
jugé si enchevêtré et si ténébreux. 



CONCLUSION 



Le touriste arrivé aux cimes neigeuses, que les 
pieds du vulgaire n'ont point foulées, se plaît à la 
pensée d'être du petit nombre des privilégiés qui ont 
pu contempler les vastes horizons qu'il a sous les 
yeux. Plaisir égoïste et stérile. L'explorateur ne cherche 
pas dans ses voyages un nouveau genre de sport. Il 
ne se perd pas dans une vague contemplation, mais 
il s'attache à dresser la carte exacte du pays qu'il a 
parcouru, et à indiquer aux autres la route qu'il a 
suivie. 

Essayons de faire comme l'explorateur. Que notre 
conclusion serve à montrer, comme sur un tableau, 
les différents points parcourus. A défaut d'autre qua- 
lité, cette revision (k^rnière aura du moins le mérite 
de la sincérité : elle permettra de mieux embrasser 
Tensemble du travail et par suite de l'apprécier plus 
sûrement. 

I . La méthode est dans une étroite dépendance avec 
l'objet d'étude. Que cet objet soit mal déterminé, et 
la méthode, s'engageant dans une fausse direction, 
mène infailliblement aux erreurs et aux chimères. 
Avant toute autre entreprise, il fallait donc circons- 
crire exactement les limites de cette étude, et fixer avec 
précision le but vers lequel il s'agissait de faire con- 
verger les ell'orts. Ce but était nettement posé par le 



342 CONCLUSION 

texte même de la question, qui proposait Fétude des 
faits sociaux. 

Les faits, ce sont des réalités positives que Ton peut 
constater par l'observation. Ce ne sont pas des notions 
a priori, semblables à ces conceptions mathématiques 
que le savant crée dans l'espace imaginaire. Ce ne sont 
pas des rêveries utopiques où l'humanité se pare de 
vertus, peut-être désirables mais qu'à coup sûr elle 
ne possède pas. Ce ne sont pas non plus les actes 
mystérieux d une puissance invisible, qui tendrait à 
son but par des voies cachées. Enfin ce ne sont point 
des entités métaphysiques comme l'àme des peuples, 
le (^ Grand Etre w d'Auguste Comte, ou même comme 
la Race, dont les caractères physiques et surtout mo- 
raux manquent entièrement de précision. Ce sont 
des faits. 

Mais les faits sont les matériaux de la science, ils ne 
la constituent point. Alors même que l'érudition ne 
laisserait rien échapper, mais entassant les recueils de 
faits les uns sur les autres en ferait une tour aussi 
haute que l'antique Babel, le problème scientifique 
n'aurait pas fait un seul pas vers sa solution. Au con- 
traire, ce fatras n'aurait d'autre résultat que d'épais- 
sir les ténèbres et de favoriser le scepticisme. 

La question fondamentale est de savoir à quelles 
conditions la science sociale est possible. D'un mot 
on peut répondre : à la condition d'aboutir à des no- 
tions et à des vérités générales. 

Voilà la difficulté à laquelle se heurtent toutes les 
sciences à leur début. Tout est particulier dans la 
nature, multiple, divers. Pour que l'esprit ne se perde 
pas dans ces infinis détails, il faut que les individus 
se dépouillent de leurs qualités distinctives pour ne con- 
server que les traits communs ; il faut aussi que les 
faits, réduits à l'essentiel, rentrent dans les catégories 
de l'entendement. 



CONCLLSION 3i.'{ 

Comment l'aire? — (]omme dans les autres sciences, 
où Ton a dû user d'iiabileté pour assouplir la uialirre 
de l'étude et la rendre propre au travail seit-ntifiquc 
Tout est là. Aucune méthode ne peut indiquer à Tavance 
les moyens de découvrir l'idée originale qui opérera 
cette transformation. Mais sans cette idée direriricc, 
les prûcAL'3 de la méthode sont inapplicables. 

L'idéf fondamentale de cet essai est que létude des 
classes sociales — déterminées par le genre d'occupa- 
tions — semble satisfaire aux conditions essentielles 
de la science. Les classes peuvent en etïetdonn(M' nais- 
sance à des notions générales, où les parliciilarit/'s 
propres aux individus se neutralisent et disparaissent. 

Ces notions sont surtout constituées par un ensem- 
ble de dispositions psychologiques, qui impriment à 
chaque groupe une physionomie spéciale — physiono- 
mie dont les traits distinctifs peuvent être reconnus 
par les procédés employés d'ordinaire dans les sciences 
d'observation. Quand les notions sont exactement l'oi-- 
mées, on peut espérer découvrir les loi sociales, c'est-à- 
dire les relations constantes qui président aux ad ions 
et aux réactions de ces classes. 

La science est devenue possible, parce qu'on a pro- 
cédé par analyse, et qu'on a proposé comme objet 
d'étude les classes séparées. 

11. LOhJet, ([ui s'oHre à l'étude, consiste en Ttres et 
en faits, c'est-à-dire en réalités. Quesera la nK'ihode? 
Elle ne peut être autre que la méthode em[)loyt''e dans 
tous les cas analogues, quand il s'agit de connaiire 
les caractères fondamentaux des êtres, et les phcMiomè- 
nes auxcjuels ils donnent lieu dans descirconsliunes 
déterminées. 

Cette méthode est l'induction, dont les parties |)rin- 
cipales sont : 1" l'idée — 2" robservalion ou l'expéri- 
mentation — '.i° la vérilicalion. Il ne semble pas (ju'il y 



'Mi CO.NCLl SIi»N 

ait de découverte à faire à ce sujet. Toute la difficulté 
consiste à trouver lidée, qui suggère des observations 
ou des expériences, susceptibkis de vérifier l'exactitude 
de Ihypotlièse. 

C'est une banalité de dire qii'il faut observer. Mais 
l'observation ne suflit pas. Les Astrologues étaient 
toujours pendus à une lunette, occupés à relever avec 
soin la position des planètes ; les Alchimistes se des- 
séchaient sur leurs fourneaux, attentifs à la génération 
des mé'tnux ; les cràniologiies de l'école de Broca 
mesurent, avec des instruments de précision, la capacité 
crânienne et l'ouverture de l'angle facial, sous toutes 
les latitudes. Qu'est-il résulté de ces longues et 
patientes observations? « Vent, fumée et poussière» 
comme dit l'auteur des Poi')ni'>^ Barbares. Les influences 
astrales sont un mensonge, la pierre philosophale ou 
lélixir de longue vie, une chimère, les distinctions de 
races, fondées sur le volume du crâne, une hypothèse 
sans solidité. 

L'essentiel, c'est suivant le mot de Leibnitz « d'in- 
tellectualiser les phénomènes », cest-à-dire de faire 
pénétrer (hins les laits des idées — idées qui soient 
capables d'intioiliiirc dniis le monde incohérent, mobile 
et divers di' la sensation, les fondements véritables de 
la science ; l'ordre, la constance, la régularité. Tout 
h> secret est là: découvrir/////^', qui illumine soudain 
les régions obscures et rend les recherches fructueuses. 
L'idée de (îalilée et des autres savants delà Renais- 
sance, c'est de borner leur jcnbilion. Au lieu de s'éver- 
tuer il découvrir les essenc'S, les archées, les âmes, 
<jui sejoiu'ut dans les cho-es et créent les phénomènes 
par une j)uissanci' occulte ils ont étudié les phéno- 
mènes eux-nièm('<, Icui-. lois de succession et leurs 
formes constantes dans des circonstances données, 
(daiidr Bernard a eu le L;rand mérite de chasser la 



_CONCLi:SlO.N 345 

force vitale des corps vivants, et de soumettre les 
organismes au dt'terininisme rigoureux qui régissait 
la matière brute. Lauiarck, Hegel, Spencer, Darwin 
ont rompu les cadres immobiles dans lesquels on 
voulait enfermer les espèces vivantes et ont ainsi 
renouvelé les sciences naturelles. Pasteur a montré 
la genèse des maladies contagieuses, et, par sa méthode 
des inoculations préventives, a révolutionné la théra- 
peutique. 

Puisque les règles fondamentales de la méthode sont 
partout les mêmes et (jnellcs sont connues, non seule- 
ment par des expositions exactes et détaillées mais 
encore par une longue |)ratique, il n'y avait pas lieu 
d'en faire longuement une exposition nouvelle. Deux 
voies s'ouvraient alors. (.)u bien passer en l'evue les 
dilférentes méthodes suivies eu l'^rance et à l'Etranger, 
et montrer qu'aucune d'elles ne résout le problème 
posé par les sciences sociales. Travail d'érudition que 
Ion doit faire pour soi, mais sur lequel il est inutile 
d'insister. Car la crili(|ue, si ingénieuse qu'elle soit, 
reste inféconde quand elle se contenti' d être destruc- 
tive. Ou bien s'oIVrir soi-mr'nie courageusement à 
la critique, en s'elforrant de montrer comment les mé- 
thodes expérimentales — qui ont rendu de si grands 
services dans les autres sciences — peuvent ici deve- 
nir applicables. 

Avec la division des Sociétés par classes, il semble 
que les impossibilités soulevées par St. Mills'évanouis- 
senl. La méthode comparative devient possible, et b's 
principes rationnels, (\m font l'Ame des méthodes dites 
de concordancr, de (/i/fér/'/ice et d»; varKilioiis conco- 
7nitantes, sont susceptibles de recevoir ici une applica- 
tion scientifique. Si les observations sont suflisiimmcnt 
variées, il sera possible de déhnirexactement la nature, 
de chaque tyi)C. Puis, par les méthodes de différence et 



346 CONCLUSION 

de variations, on constatera les cliangements qui rt'sul- 
tent de conditions nouvelles ou d'un changement dans 
les conditions anciennes. 

En résumé, ou bien il faut renoncer atout espoir de 
généralisation, ou bien les classes sociales, par la 
fixité de leur nature et la régularité de leur action, 
offrent à ce sujet les plus grandes facilités. 

III. L'histoire des sciences montre la difticulté d'ap- 
précier une méthode, tant qu'on l'examine en elle-mê- 
me, sans lui faire subir le contrôle de la pratique. Pour 
agir en toute sincérité, il ne faut pas craindre de mettre 
la méthode recommandée aux prises avec les dithcul- 
tés du sujet, en r.'stant fidèle à cette pensée d'Aug. 
Comte, qu'en raison môme de son importance nous 
avons donnée comme épigraphe à ce travail : « Dans 
(( toute science réelle, les conceptions relatives à la mé- 
« thode proprement dite sont essentiellement insépa- 
« râbles de celles qui se rapportent à la doctrine elle- 
« même ». 

C'est ce que l'on a tenti.' dans la troisième partie, non 
pour construire la science elle-même, mais pour mettre 
enjeu la méthode, qui révélerait ainsi, par le fonction- 
nement même, ses qualités et ses défauts. 

Dans toute étude l'ordre doit être progressif, c'est-à- 
dire que la recherche doit« commencer par les objets 
les plus simples et les plus aisés à connaîtra» (l). 
Précepte excellent sans doute, mais qu'aujourd'hui il 
n'y a plus aucun mérite ni à connaître ni à formuler. 
I^e point important est de montrer comment son ap- 
plication est possible dans la question présente. 

Quel est donc cet élément initial ? Nous le savons 
déjà. Il est constitué par les diverses classes que l'on 
découvre par l'analyse d'une société, société humaine 

(Il Desoarlcs. Disc, de la Méthode. 3°" partie. 



CONCLUSION 317 

qui nous est bien mieux connue que les sociétés anima- 
les ; société complète et non simplement ruiliinenlaire 
comme la horde ou le clan, oîi les fonctions sont con- 
fondues. Ces sociétés d'ailleurs présentent des phéno- 
mènes mal connus et, suivant toute apparence, trop 
incohérents pour donner naissance à des lois. 

L'attention peut désormais se concentrer sur un 
objet nettement circonscrit, pour en étudier la nature 
et en connaître les relations. On trouve alors que la 
nature d'une classe se caractérise moins par dos quali- 
tés physiques que par des qualités d'ordre psychologi- 
que. Gela est d'accord avec les lois de la psychologie 
et se trouve confirmé par des exemples, choisis de façon 
à répondre aux exigences des méthodes expéi'imenta- 
les. 

Le type, formé ainsi par un ensemble de qualités liées 
entre elles dans des connexiom psf/chiqucs, n'est pas 
absolument immuable. Tout en conservant les traits 
essentiels, il revôt des formes différentes suivant la 
loi des cor/r/a^t'o/i.ç, loi d'après laquelle les qualités 
subordonnées se modifient régulièrement, sous l'in- 
fluence des changements réalisés dans le caractère 
dominateur. 

Quand los classes ont été étudiées à l'état isolé, on 
les met en présence les unes des autres pour connaître 
leurs relations mutuelles. De même que les (|ualités 
s'unissent d'une façon déterminée pour donner nais- 
sance à des types, de même les classes forment des 
groupements déterminés; et, par l'effet des co/nic./io/is 
.socm/^.s, constituent des types de Sociétés, dont la nature 
est pour chacune caractérisée par une classe dominante. 
La classification de Montesquieu et toutes celles (jni 
ne prenaient pas une base assez large mettaient, dans 
un même groupe, des Sociétés qui présentaient bcan- 
coup moins de traits communs (|ue de dillV-mices. 



'U8 CON'CLUSION 

Il semble qu'avec notre méthode on se rapproche davan- 
tage des conditions exige'es par la classification natu- 
relle. 

Les socie'tés ne sont pas des êtres inertes et pour 
ainsi dire figés dans des formes immobiles. Elles sont 
le siège de mouvements incessants, mouvements inter- 
nes qui viennent de factivité des classes et qui donnent 
naissance à la multiplicité infinie des phénomènes 
sociaux. Mais ces faits, saisis dans leurs causes, ne 
sont plus aussi rebelles à la science; sous leur capri- 
ce apparent, il est possible de découvrir leur régularité, 
due à un certain nombre de lois qui règlent l'action 
des forces sociales. 

On comprend mieux aussi comment se tisse le lien 
social. Il se forme de l'accord des idées, des sentiments 
et des volontés. Mais cet accord ne se réalise pas avec 
la môme facilité dans toutes les classes. Quelques-unes 
d'entre elles conservent, malgré l'apparente unité im- 
posée par la contrainte, des haines sourdes, des idées 
hostiles et des volontés rebelles. C'est l'action mutuelle 
des classes les unes sur les autres qui émousse les 
angles, facilite le jeu des fonctions, et finit par produire 
cette solidarité sociale, que l'on peut comparer à la 
solidarité organique sans aller cependant — ainsi que 
le veulent Schœfi'le et les partisans du superorganisme — 
jusqu'à l'assimilation complète. La division par classes 
permet de mesurer le degré de cohésion sociale, et de 
fixer les limites au delà desquelles l'unité n'est plus 
guère qu'un mot. 

Voilà la société étudiée en elle-même. 

Mais elle ne peut rester dans cet état d'isolement. 
VA, pour achever l'étude, il faut la placer dans le 
milieu réel où elle vit, subissant des influences et réa- 
gissant à son tour d'après ses idées et ses ressources. 
Tout cependant serait confusion et incohérence, si les 



CONCI.USION 3i9 

sociétés étaient considérées comme des ensembles ir- 
réductibles. Avec la division par classes, les influences 
physiques sont renfermées dans des limites plus pré- 
cises. Quant à l'activité sociale — qu'elle s'exerce sur 
la nature pour la façonner aux besoins sociaux, ou sur 
les sociétés étrangères pour entretenir avec elles des 
relations variées — elle est mesurée avec plus d'exactitu- 
de, lorsqu'on connaît l'apport spécial de chaque classe. 



En résumé, il nous semble qu'il n'y a de science pos- 
sible, ni pour les sociétés considérées comme des touts, 
ni pour les phénomènes sociaux, envisagés en eux-mê- 
mes indépendamment des classes qui les ont produits. 

L'histoire ne présente pas deux sociétés, qui dans i(^ 
cours de leur évolution lournissent deux états assez 
semblables pour qu'une analogie, constatée sur un 
point, corresponde à des analogies sur tous les autres 
points. C'est pour avoir exprimé des espérances mani- 
festement excessives que la Sociologie s'est discréditée 
auprès des historiens, observateurs trop exacts des faits 
pour n'avoir pas remarqué l'intervalle immense, qui 
séparait les découvertes sociologi([ues des magnifiques 
promesses faites par les partisans de cette science. 

Quant aux phénonièn(^s sociaux, si on les détaclu; de 
leurs vraies causes, ils sont incapables de donner nais- 
sance à autre chose (ju'à des lois empiriques d'ordre 
inférieur ; à des aphorismes, qui peuvent dans la 
pratique servir de guides aux politiques, mais de 
guides incertains parce que les relations, observées 
dans un petit nombre de cas, ne sont plus applicables 
en dehors des limites étroites où s'était faite Tob- 
servation. Ileiuarquons en efl'et que les phénomènes 
n'agissent pas directement les uns sur les autres, mais 
par l'intermédiaire d'activités intelligentes. Or que 



3i)0 coNCLUsir» 

pour une raison quelconque lintermédiaire n'agisse 
[)lus ou (jue son mode d'activité ait subi un change- 
ment important, et l'influence qu'on attendait ne se 
produit plus ou elle se pre'sente avec des caractères 
ditïérents. Les manuscrits de l'Antiquité existaient 
aussi bien au x" siècle qu'au xv^ Et cependant dans 
la première période ils n'ont exercé qu'une influence 
très restreinte, tandis que plus tard ils devaient ame- 
ner le mouvement profond et étendu de la Renaissance. 
C'est qu'au x® siècle ils étaient enfouis au fond de 
quelques rares monastères et restaient presque sans 
usage, tandis que plus tard lus, copiés, imprimés ils 
suscitaient l'activité intellectuelle d'une foule d'huma- 
nistes, de poètes, d'artistes et de savants. 

Cette absence de relation certaine entre les phéno- 
mènes détachés de leurs causes a été signalée avec 
beaucoup de netteté par Cl. Bernard, dans le domaine 
biologique. C'est précisément pour expliquer les excep- 
tions aux lois empiriques, formulées par la physiologie, 
que ce savant a été conduit à la distinction profonde 
entre le milieu externe et le milieu intérieur. « La 
)' science antique n'a pu concevoir que le milieu exté- 
» rieur, mais il faut, pour fonder la biologie expéri- 
» mentale, concevoir de plus un milieu intérieur... Ce 
)) n'est qu'en passant dans le milieu intérieur que les 
» influences du milieu externe peuvent nous atteindre. 
» D'où il résulte que la connaissance du milieu externe 
» ne nous apprend pas les actions qui prennent nais- 
» sance dans le milieu intérieur et qui lui sont 
» propres... Le milieu intérieur créé par l'organisme 
» est spécial à chaque être vivant... » (l) 

Eh bien ! ce milieu intérieur existe également pour 
les sociétés, et doit jouer dans les sciences sociales un 

(l) Inlrod. ù la MOlh. Expériin., p. 128. 



Cd.NCI.lSlON 3ol 

rôle aussi import.iiit queii Mologie. Il consiste dans 
l'ensemble des dispositions physiques et mentales qui 
caractérisent chaque type social. Le type se formant 
moins sous l'action fatale de la race, du sol ou du 
climat que sous les influ(\'ices plus immédiates de 
l'éducation, dn^s rap})orts avec les autres classes 
actuelles, et surtout des occupations prolessionnclles. 
Dans un corps vivant les phénomènes de la pensée 
normale, ou même supérieure, peuvent coexister avec 
un corps délabré. De même dans une Socif'té, b^ (b've- 
loppement des sciences, des lettres et des arts pourra 
se rencontrer avec la décadence des forces et la corrup- 
tion des mœurs. Le tort de Rousseau est de généraliser 
cette rencontre, et de prétendre qu'on peut l'ériger en 
une relation constante. Malgré les quelques faits qu'on 
apporte en sa faveur, cette thèse n'en est pas moins 
fausse, parce qu'on veut accordera de simples coïnci 
dences la valeur d'une loi. La science n'est pas 
nécessairement corruptrice, pas plus que l'ignorance 
n'est l'indice certain de la force. Les peuples de la 
Gaule n'ont pas arrêté les Romains, mais ce ne fut 
point l'abondance de leurs connaissances littéraires et 
scientiliques qui causa leur défaite. 

\^n. Statique sociale — qui a pour objet de constituer 
des états de Société distincts, où les divers élénumts 
sont dans une corrélation naturelle et s'appellent mu- 
tuellement dans un coimensus déterminé — s'exposerait 
à de pareils mécomptes, si elle faisait reposer ses 
inductions sur l'examen seul des phénomènes sans 
remonter jusqu'aux agents qui les produisent. Car 
quelle (pie soit roj)inion que l'on professe sur les subs- 
tances, il y a toujours lieu de distinguer le phénomène 
passager de l'être relativement permanent et durable 
et d'attribuer à ce dernier la prééminence. 

Mêmes remarques au sujet de ce qu'Aug Comte 



3 ")2 CONCLUSION 

appelé la « Dynamique Sociale ». Elle consisterait 
suivant lui « à concevoir chacun des états sociaux con- 
sécutifs comme le moteur indispensable du suivant, 
selon le lumineux axiome du grand Leibnitz : le pré- 
sent est gros de l'avenir ». Cette liaison nécessaire 
entre des états successifs peut être admise dans le 
système de Leibnitz, où chaque monade est tout entière 
renfermée en elle-même. « sans fenêtre sur le dehors 
par où ({uelque chose puisse entrer ou sortir » ; où, 
véritable « automate spirituel », la monade se déve- 
loppe par ses lois propres en une série de termes qui 
conditionnent chacun le suivant. Mais il n'en est pas 
ainsi de la société humaine. Alors môme qu'on la con- 
sidérerait comme un tout, il ne serait pas vrai de dire 
qu'elle serait absolument fermée à toutes les influences 
du dehors, mais elle subirait l'action des forces natu- 
relles et verrait par là son évolution éprouver une 
accélération, ou subir des r-etards et même des reculs. 
D'ailleurs cette conception d'une vie collectivede l'hu- 
manité^ paraît fausse. En réalité, les sociétés sont di- 
verses, et, si on les rattache toutes entre elles, c'est par 
un lien fictif. Proclamer, — comme une conséquence de 
cette vie collective — que le progrès est continu sans 
arrêt et sans période régressive, c'est faire violence 
aux faits. Ainsi l'esprit positif dominait bien plus en 
Grèce au temps de Thucydide et d'Hippocrate qu'en 
Europe pendant tout le moyen-àge, où régnaient en 
maîtresses les explications métaphysiques et théolo- 
giques. Dans une même époque, bien plus dans une 
seule société, coexistent, ainsi que la remarque en a été 
faite avec justesse, les trois états théologique, métaphy- 
. sique et jyj^itif. Or ces retards dans le progrès, ces ré- 
gressions en arrière, ces coexistences d'états opposés 
paraisstMit inexplicables dans l'hypothèse d'une évolu- 
tion fatale;^ des phénomènes. Au contraire ilss'expli- 



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2 V. GIARD ^K: E. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE DE DROIT PUBLIC 

Honorée de souscriptions du Ministère de Vlnstruotion publique 

PUBLIÉE SOUS LA. DIRECTION DE 

Max Boucard I Gaston Jèze 

Maitre de. Requêtes au Coose.I d'Et at I Pro fesseur agrégé à l'Université de L.lle 

lap- T.RS volumes de cette Bibliothèque se v endent aussi relies avec une augmentation 
de I tV. yonv la s,tu- in- S" 'et de o.r.o p^ l7s ,^rWw!-^_^ 

TïTîvrT? (J ) - La République américaine. Préface de E. Chayegrin, 4 vol. 
fn ? tI^ I Le G?u^wnen?eutuational. Trad. Miiller. Tome II : Les Gouverne- 
m-b . loME 1 . L-e uuu .j, jjj Le Système des partis : 1 Opinion 

pTm ,%tT?if de\"lJ?' li lY : Les I„s«aiio.s sociales. Trad. Bouyssy 

■'*aua™d«ô„lra'5a?rT\?d.deGanmn,on.iacuire.Vulliod,Jadot,e.Bo^^^^^ 
X,}i°.°v\T^TÎÎ1n.Zu'roi' rl^È°ude"au -d^oi. consU.u.ionn^. Pré- 

TïlmLTON Va ?JAY, MÀDISON. - Le Fédéraliste nouvelle édition fran- 
ASrorfsV£.'-''£.oi%"i7raii'Sa c^nsûfu.'Sonnel.es de l'Angleterre. 

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OTTO MATER. 1° Le D^oit administratif allemand, édition Irança.se par 

'"Ttrf 'parti°e générale. 1903. 1 vol. in.8.br 8 fr. . 

?.".l' Par îe spéciale (P<,!.«. finances)AmA.o\.in.iM. 8 Ir. • 
î::,lll Partie^spéciale iLe ,hoU puMio to c,«,.e,. E.„rcpr„uon. 

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„S.VÏ:;. ™'^&'c;°pes\;°k=\"eV;;des finances, avec «ne pr«a» de 

lT^i¥ir"ï:rre^ê;eo^rn>"t.f4iX.T.L^U„n populaire .î^^^^^^^ 

Traduction J RopjalWOÔ.i vol. n^^^r^- ^^ ■ ;^ ^_,^.,- ^ ' i,„ i„i„„ 

"'p^nW^ueli Ing^rl^" c'ourlX XIX- siècle. Préface de .V. Ribot 

oiïi7K^0^'^n. -' Lcï P°Sncl?es'-r ari '. àdnlinis.ratif des Etats- 
S^ls^'^r 'r ^,^'„£ernsSti'orn'elif d^l'Angleterre av c^'n.ro•- 
^ toftfon, Totes et étud°s de Cl>. Pelit-linlailUs. TradncU.u par G. Ldebvre. 

T. 1. 1907. 1 vol. in-$, br 

SERIE IN-IS 

wlSoN^wr-' Le Gouvernement congressionnel, avec une pr«.çe de 
,S^ If^lrT- Vs^'uiifdii'Go„,ernem.ni local ;enÀnglet»re 

O.^K'm's^S";â™i r!^\ï iié;'l;o;P'4rdn* Pa'n ml'n." pen/a^- le 
xlï" ïèole Trad. et Préface de M. Oe^landrcs. 1900. 1 vol. >n-18, br. 5 Ir. . 



10, RUE SOUKKLOT ET 12, RUE TOULLIEP , PARIS 3 

BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE DE DROIT PRIVÉ ET DE DROIT CRIMINEL 

PUBLIIÎE SOLS I..\ DIRECTION' DE 

H. Lévy-Ullmann j P. Lerebourg-Pigeonnière 

Professeu7's aux Universités de Lille et de Rennes 



ÎOSACK (C), professeur à V Université de Bonn. — Traité de droit commer- 
cial, avec préface de Ed. Thallcr, traduction de Léon Mis. 1905-7. 3 vol in-8, 
brochés 26 fr. » 

- Reliés (reliure de la Bibliothèque) . 29 fr. » 

— Tome I ; Théorie géné-rale. 1905. i vol. in-8, br 8 fr. » 

- Le même, relié ('reliure de la Bibliothèque) 9 fr. » 

— Tome II : Opérations. 1905. 1 vol. in-S, br S fr. » 

- Le même, relié (reliure de la Bibliothèque) 9 fr. » 

— Tome III : Sociétés, assurances terreàtres et maritimes. 1907. i aoI. ia-8. 
broché 10 fr. 

- Le même, relié (reliure de la Bibliothèque]. .,.».... 11 fr. 

SOUS PRESSE : 
ÎTEVENS. — Le Droit des Contrats, 1 vol. 



ETUDES ECONOMIQUE ET SOCIALES 

PUBLIÉES AVEC LE CONCOURS DU COLLÈGE LIBRE DES SCIENCES SOCIALES 



I. — FARJENEL(P.).— La morale chinoise. Fondement des sociétés 
(i'extrème-Orieat, lyuà. i vol. in-8, br., 5 !>.; rel. toile. 6 Ir. » 

II. — MARIE (D'" A.). — Mysticisme et folie (Etude de psychologie 
normale et pathologique com[iarées, l'J07. 1 vol. in-8, broché, 
ti fr. ; relié toile ...*.. 7 l'r. » 

III. — LEROY (M.). — La transformation de la puissance pu- 

blique. Les syndicats de Jonetionnaires, 1907. 1 vol. in-8, broché, 
5 fr. ; relié toile . . • G fr. » 

SÉRIE IN-18 : 

I. — ATGER (F.). — La crise viticole et la viticulture méridio- 
nale (1000-1907), 1907. 1 V. in-18,br.,2 fr. ; relié toile. 2 Ir. 50 

SOUS PRESSE : 

jEROY (M.). — La loi. Essai sur la théorie de l'autorité dans 

la démocratie, 1 vol. in-8. 
lECLUS El. — Le caractère primitif des religions. In-8. 

ARBOURIEGH. — Les biens communaux en France, ln-8. 
ITERNES (Mi — Le Rôle social des Religions dans l'antiquité. 

In-8. 



V. GIARD i^ E. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ECONOMIE POLITIQUE 

Honorée de souscriptions du Ministère de V Instruction publique 
PUBLIÉE sous LA DIRECTION DE ALFRED BONNET 



)^~ Les volumes de cette Bibliothèque se vendent aussi reliés avec une augnientatisn 
de I fr. pour la série in-S" et de o,5o pour la série in-i8 

(SÉRIE IN-8) 

I. — COSSA (Luigi). — Histoire des doctrines écono- 
miques, traduit par Alfred Bonnet, avec; une préface de A. 
Desetiamps, 1899. 1 vol. Broché 10 fr. 

II-III. — ASHLEY CW.-J.) — Histoire et doctrines économiques 
de l'Angleterre. Tome I. Le moyen lUje, trad. P. Bondois. 
Tome II. La fiin du moyen âge, trad. S. Bocyssy, 1900, 
2 vol. Brochés 15 fr. 

IV. — SÉE iH.), prof, à l'université de Renne?. — Les classes 
rurales et le régime domanial au moyen âge en 
France, 1901. 1 vol. Broché 12 tr. 

V. — WRIGHT (G.-D.)- — L'évolution industrielle des 
Etats-Unis, traduit par F. Lepelletier, avec une pré- 
face de E. Levasseur, 1901. 1 vol. Broché .... 7 fr. 

VI. — GAIRNES (J.-E.). — Le caractère et la méthode lo- 
gique de l'économie politique. Traduit par G. Valran, 
1902. 1 vol. Broché 5 fr. 

VII. — SMART ("William). — La répartition du revenu na- 
tional, traduit par G. Guércult, avec une préface de P. Le- 
roy-Beaulieu, 1902. 1 vol. Broché 7 tr. 

VIII. — SCHLOSS (David). — Les modes de rémunération 
du travail, !rad. avec inlrod., notes et appendices, par 
Charles RisT, 1902. 1 vol. Broché 7 fr. 50 

v^ IX. — SGHMOLLER (Gustav.i. — Questions fondamentales 
d'économie politique et de politique sociale, 1902. 

1 voi. Broché . . • 7 fr. -50 

X-XI. — BOHM-BA"WERK (E.). — Histoire critique des théo- 
ries de l'intérêt du capital, trad. par Bernard, 1902. 

2 vol. Broché 14 fr. 

XII-XIII. — PARETO (Vilfredo). — Les systèmes socialistes, 

1902. 2 vol. Broché lifr. 

XIV-XV. — LASSALLE (F.). — Théorie systématique des droits 

acquis,avecpréfacedeCh.Andler, 1904.2vol. Broché. 20 fr. 

XVI. — RODBERTUS JAGETZOW (C.). — Le capital, trad. 

Châtelain, 1904. 1 vol 6 fr. 

XVII. — LANDRY (A.). — L'intérêt du capital, 1904. 1 vol. 

Broché 7 fr. 

XVIII. — PHILÎPPOVIGH lEugen von). — La politique agraire, 

trad. par S. BouYSSY,avec préface de A. Bouchon, 1904, 1 vol. 
Broché fr. 



10, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIBR, PARIS 



XIX. — DENIS Hector). — Histoire des systèmes écono- 
rtiiques et socialistes. 

Tome premier. Les Fondateurs, 190i. 1 vol. Broché. . 7 fr. 

XX. — Tome deuxième. — Les Fondateurs, 1907, 1 vol. Broché. 10 fr. 

XXII. — WAGNER (Ad.). — Les fondements de l'économie, 
politique. Tome I, 1904. 1 vol. Broché 10 fr 

. — SCHMOLLER(G.). — Principes d'économie politique, 

traduit par G. Platon et L. I'oi.ack, .") vol. 

XXV[. — Tome premier, 1905. 1 vol. FJroché 10 fr. 

XXVII. — Tome deuxième, 1905. 1 vol. Broché 10 fr. 

XXVIII. — Tome troisième, 1906. 1 vol. Broché 10 fr. 

XXIX. — Tome quatrième, 1907. 1 vol. Broché 10 fr. 

XXX. — Tome cinquième, 1908. 1 vol. Broché 10 fr. 

XXXI-II. — PETTY (Sir "W.). — Œuvres économiques, traduit par 
DussAizE et Pasquier. Préface de A. Scùalz, 1905, 2 vol. 
Broché 15 fr. 

XXXIII. — SALVIOLI. — Le capitalisme dans le monde antique. 

1906. 1 vol. Broché 7 fr. 

XXXIV. — EFFERTZ (O.). — Les antagonismes économiques. 

Introduction de Ch. Andier, 1906. 1 vol. Broché . . 12 fr. 

XXXV. — MARSHALL (A.). — Principes d'économie politique. 

Tome 1, 1907. 1 vol. Broche 10 fr. 

(SÉRIE IN-18) 

l. — MENGSR (Anton), professeur à l'université de Vienne. — 
Le droit au produit intégral du travail, trad. par Al- 
fred BoxiN'KT, avec préface de Charles Andier, 1900. 1 vol. 
Broché 3 fr. 50 

II. — PATTEN (S. N.), professeur à l'université de Pennsylvanie. — 
Les fondements économique^ dé la protection, tra- 
duit par F. Lepelletier, avec préface de Paul Cauwès, 1889. 
1 vol. Broché 2 fr. 50 

m. — BASTABLE (C. F.), professeur à runiversité de Dublin. — 
La théorie ducomtnerce international, trad. avec intr. 
par Sauvaîre-Jourdan, 1900. 1 vol 3 fr. 

IV, _ WILLOUGHBY (W^.-F.). — Essais sur la législation 

ouvrière aux Etats-Unis, trad. ei annotés par A. Cuabo- 
t-EAU, i9'J3. 1 vol. ilroche :> fr. 50 



Sous presse : 
Lan^lry (A.). — Manuel d'économie politique. 
Marshall (A.). — Principes d'économie politique. T. II. 
Pareto (V.). — Manuel d'économie politique. 
Wagner (Ad.).—- Fondements de l'économie politique. T. II. 



6 V. GIARD & E. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE INTERNATIONALE 

Honorée de souscriptions du Ministère de l'Instruction publique 

PUBLIÉE sous LA DIRECTION DE RENÉ WORMS 
Secrétaire Général de l'Inslitut International de Sociologie 



■ Les volumes I à XXX de la collection peuvent aussi être achetés reliés avec une 
auiïinentation de 2 fr. et XWI et suite avec une augmentation de i fr. seulement. 

Ont paru : 

I. — "WORMS (René). — Organisme et société, 1890. 

1 vol. in-8 G fr. 

II. — LÎLIENFELD (Paul de). — La pathologie sociale, 

ib9ô. 1 vol. in-8 (3 fr. 

III. — NîTTI (Francesco S.). — La population et le sys- 

tème social, 1897. 1 vol. in-8 5 fr. 

IV. — POSADA (A.). — Théories modernes sur les origines 

de la famille, de la société et de letat, 189(3. 
1 vol. in-8 4 fr. 

V. — BALIGKI fS.). — L'Etat comme organisation ooerci- 
tive de la société politique, 189ii. i voi. (épuisé). 

YI. — NOVIGOW (J.). — Conscience M volonté socialçs, 

1897. 1 vol. in-8 . ' .-. 6 fr. 

TH. — GIDDINGS (Franklin H.). — Principes de socio- 
logie, 1897. 1 vol. in-8 6 l'r. 

V!II. — LORIA (A.). — Problèmes sociaux contemporains, 

1897. 1 vol. in-8 4 fr. 

IX-X. — VIGNES (M.). — La science sociale d après les prin-j 
cipes de Le Play et de ses continuateurs, 1897.> 

2 vol. in-8 16 fr. 

XI. — VAGGARO (M. A.). — Les bases sociologiques du 
droit et de l'Etat, 1898. 1 vol. in-8 8 fr. 

XII. — GUMPLOWIGZ(L.). — Sociologie et politique, 1898. 

1 vol. in-8 6 fr. 

XIII. — SÏGHELE (Scipio). — Psychologie des sectes, 1898. 

1 vol. in-8 5 tr. 

XIV. — TARDE (G). — Etudes de psychologie sociale. 

1898. 1 vol. in-8 T Ir. 

XV. — KOVALEWSKY (M.). — Le régime économique 
de la Russie, 1898. 1 vol. in-8 7 tr. 

XVI. — STARGKE (G.). — La famille dans les diverses so- 
ciétés, 1899. 1 vol. in-8 5 fr. 

XVII. — LAGRASSERIE (Raoul de). — Des religions com- 
parées au point de vue sociologique, 1890. 
1 vol. in-8 7 fr. 

XVin. — BALDWIN ^J. M.). — Interprétation sociale et mo- 
rale des principes du développement mental, 189'.J. 
1 vol. in-8 10 fr. 



16 RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER, PARIS 



XIX. — DUPRAT (G. L). — Science sociale et démocratie, 

1900. 1 vol. in-S G fr. 

XX. — LAPLAIGNE iH). — La morale d'un égoïste; essai 
de morale sociale, d'JUO. i vol. in-8 .... 5 fr. 

XXI. — LOURBET (Jacques). — Le problème des sexes. 

lOuO. 1 vol. in-8 5 fr. 

XXII. — BOMBARD (E.). — La marche de l'humanité et les 
grands hommes d'après la doctrine positive, 1900. 
1 vol. in-8 o fr. 

XXIII. — LAGRASSERIE (Raoul dej. — Les principes socio- 

logiques de la criminologie, 1901. 1 voi. in-8. 8 fr. 

XXIV. — POUZOL (Abel). — La recherche de la paternité, 

1902. 1 vol. in-8 10 fr. 

XXV. — BAUER (A.). — Les classes sociales, 1902. 

1 vol. in-8 7 fr. 

XXVI. — LETOURNEAU (Ch.). — La condition de la femme 
dans les diverses races et civilisations, 1903. 
1 vol. in-8 9 fr. 

"WORMS (René). — Philosophie des sciences so- 
ciales, 3 vol. in-8 : 
XXVII. — Tome I. Objet des sciences sociales, 1903. 1 vol. 4 fr. 
XXVIII. — Tome II. Méthode des sciences sociales, 1904. 1 vol. 4 fr. 
XXIX. — Tome III. Conclusions des sciences sociales, 1907, 

1 vol 4 fr. 

XXX. — RIGNANO ^E.). — Un socialisme en harmonie avec 

la doctrine économique libérale, 1904. 1 v. in S. 7 fr. 

XXXI. — NICEFORO (A.). — Les classes pauvres. Recherches 

anthropologiques el sociales, 1905. 1 vol. in-8 . . 8 fr. 

XXXII-III. — WARD (Lester F.). — Sociologie pure, 1906. 2 vol. 

in-« 16 fr. 

XXXIV. — LA GRASSERIE iR. de). — Les principes sociolo- 

giques du droit civil. 190(). 1 vol. in-K. . . 10 Ir. 

XXXV. — CAIRD (Edward). — Philosophie sociale et religion 

d'Auguste Comte, 1907. i vui. in-8 .... 4 fr. 

XXXVI. — BAUER (A.). — Essai sur les révolutions. 1908. 

1 vol. in-8 6 fr. » 

Sous prenne ; 
KOVALEWSKY M.. — La France économique et sociale à la 

veille de la révolution, "i vol. in-8. 
STEIN (L). — Le sens de lexistence. 1 vol. in-8. 



ANNALES DE L'INSTITUT INTERNATIONAL DE SOCIOLOGIE 



l'uluines in-S" hriir/ics. 



I. — Premier Congrès 1894 
II. — Deuxième Congrès 1895 

III. — Travaux de 1896 . . 

IV. — Troisième Conp;rès 1897 
V. — Travaux .3e 1898 . . 

VI. — Travaux de 1899 . . 



7 fr. 


7 fr. 


7 fr. 


. Kl fV. 


. lu Ir. 


7 fr. 



VII. — Ouatrièmc Congrès 1900 
VJII. — travaux de 1901 . . 

L\. — Travaux de 1902. . 
.\. — Cinquième Congrèsl903 

XI. — Sixième Congrès 1900 



7fr. 

7 fr. 
7rr 

KMr. 

8 fr. 



V. GIARI) &: E. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



BIBLIOTHÈQUE SOCIALISTE INTERNATIONALE 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE ALFRED BONNET I 



(SÉRIE IN-18) 

DEVILLE (G.)- — Principes socialistes, 1898. Deuxième édition 
1 voiume in-i8 3 fr. 5' 

MARX (Karl). — Misère de la philosophie. Réponse à la phii-o 
Sophie de Ja misère de M. Proudhoii, 1908, nouvelle éditioii, 1 volura 
Iq-IS 3 fr. 5' 

LABRIOLiA (Antonio). — Essais sur la conception matérialiste 

de ihistoire, 2« éd.. 190-2. 1 vol. in-18 3 tr: sd 

DESTRÉE (J.) et VANDERVELDE (E.). — Le socialisme en\ 

Belgique, i' éd., 1903, 1 volume in-18 . . 3 ir. 50\ 

LABRIOLA (Antonio). — Socialisme et philosophie, 1899. 1 vol. 

in-18 2 tr. 50 

MARX (Karl). - Révolution et contre-révolution en Allemagne, 

traduit par Laura Lafargue, 1900. 1 vol. in-18. ..... 2 tr. 50 

GATTI (G.). — Le socialisme et lagriculture, préface de G. Sorel, 

1902. 1 vol. ia-18 3 ir. 50 

LASSALLE (F.). — Discours et pamphlets, 1903. 1 volume 
in-l« . . . .' 3 fr. 50 

TARBOURIEGH (E.). — Essai sur la propriété, 1905. 1 volume 
in-is 3 fr. 50 

(SÉRIE lN-8) 

WEBB (Béatrix et Sydney). — Histoire du trade-unionisme, 

1897, traduit par Albert Métin. 1 volume in-8 lu fr. 

KAUTSKY (Karl). — La question agraire. — Etude sur les ten- 
dances de l'agriculture moderne, traduit par Edgard Milhaud et 
Camille Polack, l900. 1 volume in-8 8 fr. 

MARX (Karl). — Le capital, traduit à l'Institut des sciences, sociales 
de Bruxelles, par J. Borchardt et H. Vanderrydt : 

— Livre II. — Le procès de circulation du capital, 1900. 1 volume 
in-8 10 Ir. 

— Ln-RE III. — Le processus d'ensemble de la production capita- 
liste, 1901-1902. 2 volumes in-8 :^0 fr. 

KAUTSKY (K). — La politique agraire du parti socialiste, trad. 

C. Pof.ACK, 1903, in-8 4 fr. 

AUGE LARIBÉ (M.). — Le problème agraire du socialisme. La 

viticulture industrielle du midi de la F.'-ance, 1907. 1 vol. in-8. 6 fr. 



LE DEVENIR SOCIAL (Revue internationale d'économie, d'histoire et 
de philosophie). La Colhctmj complète (1895 à 1898). Prix. . . 50 fr. 
Ont été publiés dans cette revue des articles de : 

MM. H. Lagardklle, J. David. Ed. Fortin, Ch. Honnièr, K- Kautsky, Ga- 
briel Deville, Antonio LARftiOLA, 'j. Plekhanoff, Paul Lafargue, L. Héri- 
tier, A. ToRTORi, Ad. Zerboglio, G. Sorel, Bened. Groce, Kovalewskv, 
IssAiEFr. Arturo Labriola, p. Lavroff, F. Salvioli, Conrad Schmidt, 
E. Hernstein, IC. Vanderveldk, Enrico Ferri, Revelin, etc. 



16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER. PARIS 



BIBLIOTHEQUE PACIFISTE INTERNATIONALE 

Honorée de la souscription des Ministères de Vlnslructioa publique 
et du Commerce 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE STÉFANE-POL 



Ont paru : 



BEAUQUIER (Ch.) Ed. GIRETTI et STÉFANE POL. — France 

et Italie, avec préface do M. lierthclot de i'htsiiint, lOlj'i, l. vol. 
in-l8 1 Ir. » 

DUMAS (J.). — La colonisation (Essai de doctrine pacifiste), 
avec préface de Gh. Gide, 190 i, 1 vol. in-18 1 fr. lo 

ESTOURNELLES DE CONSTANT (d). — France et Angle- 
terre, 1904, 1 vol. in-18 1 ir. a 

PINOT (J.). — Français et anglais devant l'anarchie euro- 
péenne, 1904. 1 vol. in-18 1 tr. « 

FOLLIN(H.). — La marche vers la paix, 1903, 1 vol. iii-18. tr. 75 

FONTANES (E.j — La guerre, avec préface de F. Passy, 1904. 1 vol. 
in-18 fr. 50 

JAGOBSON (J. A.). — Le premier grand procès international 
de la Haye (notes d'un témoin), i9u4, 1 vol. in-i8. . . fr. 50 

LAFARGUE (A.). — L'orientation humaine, 1904, 1 vol. in- 
18 -. . A ÏT. » 

LA GRASSERÏE (R. de.). — De l'ensemble des moyens de la 
solution pacifiste, 1905. 1 vol. in-i8 1 Ir. >- 

MESSIMY, — La paix armée. (La France pour en alléger le 
poids), 1903, 1 vol. in-IS fr. 75. 

MOGH (G.). — Vers la fédération d'Occident. Désarmons les 
Alpes, 1905. 1vol. in-18, avec fi graptiiqnes Ir. 50 

NATTAN-LARRIER. — Les menaces des guerres futures, 1904 
1 vol. in-18 i fr. » 

NO'VIGO\A7' (J.). — La possibilité du bonheur, 1904. 1 vol. in- 
18 2 fr. » 

PASSY (Fr.). — Historique du mouvement de la paix, 1904. 
1 vol. in-18 fr. 75 

PRUDHOMMEAUX (J.). — Coopération et pacification, 1904. 
1 vol. in- 1.'^ 1 fr. » 

RIGHET (Ch.). — Fables el récits pacifistes, avec une préfrice de 
SuUy-Pnidhomme, 1904. 1 vol. in-18 1 fr. » 

RUYSSEN (Th.). — La philosophie de la paix, 1904. 1 vol. in- 
is fr. 75 

SEVERINE. — A Sainte-Hélène, pièce en 2 actes, 1904. 1 vol. in- 
1> 1 fr. » 

SPALIKO'WSKI (Ed.). — Mortalité et paix armée, avec une pré- 
face de C. FLimmarion, 1904. I vol. in-18 U fr. 50 

STEFANE-POL. — L'esprit militaire (Histoire sentimentale), 
190i. 1 vol. ui-18 2 fr. >. 

STEFANE-POL. —Vers l'avenir. Histoire dramatique. . 1 fr. >> 

STEFANE POL. — Les deux évangiles, considération.s sur lu peine 
df inori, le duel, la fruerre, etc., l vol. in-18 fr. 50. 

SUTTNER (^B"' de). — Souvenirs de guerre, 190'(. 1 vol. in- 
18 •> fr. 50 



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V. GIARD & E. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



ENCYCLOPEDIE INTERNATIONALE D'ASSISTANCE, PREVOYANCE, 
HYGIÈNE SOCIALE ET DEMOGRAPHIE 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DU D. A. MARIE 



I. — MARTIAL (Dr). — Hygiène individuelle du travailleur, 

1907, 1 vol. ia-18, relie toile 4 fr. » 

SOUS PRESSEE : 
LOMBROSO (C.) et D' MARIE. — La pellagre, 1 vol. in-18. 
MARIE (D' A.) et R. MEUNIER. — Les vagabonds, 1 vol. in-lS. 



CETTE ENCYCLOPÉDIE EST PUBLIÉE SOUS LE HAUT PATRONAGE 
de Me le Ilinitïtre du Travail, 

DE MM. LES DIRECTEURS DE L'ASSISTANCE ET DE LHYGIÈXE PUBLIQUES 

de France, de Paris, de Rome, de Vienne et de Berlin 

DE MM. LES INSPECTEURS 

lie l'Assistance écossaise et hollandaise 

et de la Présidence du Bureau général de l'Assistance de Chicago 



Elle formera 100 volumes in-18 

et résumera l'état actuel des Institutions d'Assistance publique et privée, 

de prévoyance et d'hygiène sociale. 

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Paraîtront en*1908 



HELME (Dr). — L'Hygiène d'antan. 

RAUDIN (P.). — L'Education des tra- 
vailleurs. 

PAPILLON (D').— La Lutte anti-tuber- 
culeuse. 

MARIE (DO et VASCHIDE. — Opium 
et Haschisch. 

BRETON. — Le Plomb. 

LOMBROSO et MARIE. — La Pellagre. 

M1-;SUREUR. — Les Ecoles d'assistance. 

(JO.MMEZ (Dr). — L'Hygiène du travail 
intellectuel. 

MARIE et COSNIER. — Colonisation 
agricole. 

MATHIS (Dr). — L'Hygiène coloniale. 



LETULLE (Dr). — L'Hôpital moderne. 

BARTH (Dr). — L'Encombrement hos- 
pitalier. 

BONNET (H). — Les Secotirs à doinicile. 

QUEEKERT (de). — Refuges et asiles 
de nuit. 

DUBIEF (Dr). — Le Régime des aliénés. 

DECANTE — La Lutte contre la pros- 
titution. 

MEUNIER. — Les Vagabonds. 

DECANTE et MARIE. — Les Accidents 
du travail. 

VAN DEVENTER. — U Asile moderne. 

VOISIN (Dr). — L'Enfance anormale. 



16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER, PARIS 11 

COLLECTION DES DOCTRINES POLITIQUES 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE A. MATER 



Les volumes de cette Colloction se Mmc'ont aussi reliés loilo a\ec une ancinentation 



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IL — CHEVALIER, LEGENDRE et LABERTHONNIÈRE. — 
Le catholicisme et la société. 1907. 1 v. in-18, br. 3 fr. 50 

III. — FAURE (M.) — Le morcellisme, par C. Sahatier, avec intro» 

duction, 1907. 1 vol. in-18, br 2 fr. » 

IV. — BOUGLÉ (G.)- — Le solidarisme, lî)07. 1 vol. in-18, broché. 

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VI. — AVRIL DE SAINTE CROIX (M^e). _ Le féminisme, pré- 
face de V. Margueritte. 1907. 1 vol. in-18, broché . 2 fr. 50 

VII. — GUYOT (Yves). — La démocratie individualiste, 1907. 
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HERVÉ (G.). — L'internationalisme. 

LEROY (M.). — Le syndicalisme. 

MATER (A.). — Le municipalisme. 

CATONNE (A.). — Lanarchisme. 

LANDRIEU (Ph.). — La coopération. 

LAGARDELLE (H.). — Le socialisme ouvrier. 

VANDERVELDE (E). — Le socialisme agraire. 

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II. — La Réforme des frais de justice, par E. Manuel et R. Louis, doc- 
teurs en droit. 2^ édition. Un volume in-iS, 1892 3 fr, 

III-V. — Code-manuel de droit industriel, par M. Dufourmantelle, 3 v. in- 18 : 

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IV. — Brevets d'invention, contrefaçon, etc. Un vol. in-i8. 1898 . . 3 fr. 
V. — Dessins et marques de fabrique, nom commercial, concurrence 

déloyale, etc. Un volume in-i8. 1894 3 fr. 

VI. — Code manuel des électeurs et des éligibles, a^ec formules, par 

A. Maugras, avocat publiciste. 2<^ édition. Un volume in-i8. 1898. 3 fr. 

VII. — Législation générale des cultes protestants en France, en Algérie et 

dans les colonies, par Penel-Beaufin. Un volume in-i8. 1894 . . 3 fr. 

VIII. — Commentaire de la loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation 

et l'arbitrage facultatifs p. A. Lelong. Un v. in-12. 1894. 1 IV. 50 

IX. — Législation générale du culte israélite en France, en Algérie et dans 

les colonies, par Penel-Beaufin. Un volume in-i8. iSg'} .... 3 fr. 

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XII. — Cours de droit professé dans les lycées de jeunes filles de 

Paris, p. Jeanne Chauvin, 2»^ édition. Un v. in-i8.i9oS, reliétoile. 3 fr. 50 

XIII. — Guide théorique et pratique, général et complet des Clercs de 

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XIV. — La question monétaire considérée dans ses rapports avec la condition 

sociale des divers pays et avec les crises économiques, par Léon Poinsard. 

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XV, XVIII et XXII. — Les Budgets français. Etude analytique et pratique de 
législation financière, par MM P. Bidoire et A. Simonin. Trois volumes : 
XV. — Projet de budget 1895. Un volume in-18. 1895 ..... 3 fr. 
XVIII. — Budget de 1895 et Projet de budget de 1896. Un volume 

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XXII. — Budget de 1896 et Projet de budget de 1897. Un volume 

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XVI. — La saisie-arrêt sur les salaires et jjetits traitements. 2^ édition 

revue et augmentée, par V. Emion. Un volume in-i8. 1896 ... 3 fr. 

XVII. — La ituestion sanitaire dans ses rapports avec les intérêts et les droits de 

l'individu et de la société, par le D"" J. Pioger. Un vol. in-io. 1895. 3 fr. 
XIX. — Les banques d'émission, par G.François. Un vol. in-18. 1896. 3 fr. 

XX. — La science et l'art en économie politique, par René Worms. Un 

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XXI. — Code de l'abordage, par Robert Frémont. Uirvotùme in-18. 1897. 3 fr. 

XXIII. — L'éducation nationale, par Maurice Wolff. Un vol in-18. 1897. 3 fr. 

XXIV. — Mélang-^s iéministes. par L. Bridel, Un volume in-18. 1897 . 3 fr. 
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XXVI. — Petit manuel pratique du Juré d'assises, par J. Poncet. Un volume 

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XXVII. — Finances communales, par R. Acollas. Un vol in-18. 1898. . 3 fr. 
XXVIII. — Esquisse d'un tableau raisonné des causes de la production, 

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par M. Tessonne.vu. Un volume in-18, 1898 2 fr. 

XXIX. — Code manuel du chasseur, p. G. Legouffe. 2° éd. ivol.in-i8. 1900. 1 fr. 
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XXXI. — Manuel pratique des Sociétés de commerce et par actions. Parti- 

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REVUE DU DROIT PUBLIC 

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SCIEI^CE POLlTlOyE Ef^ FRANCE ET Â L'ETRANGER 

Fondée pai- F. l.4Bfi.^4l UF 

Et publiée sous la direction de 

MM. Max BOUGARD et Oaston JÈZE 

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France, Allemagne, Angleterre, Autriche-Hongrie, Australie, Belgique, Canada, 
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III. — Notes de Jurisprudence. 

IV. — Chronique constitutionnelle. 
V. — Chronique administrative. 

VI. — Chronique politique. 
VII. — Analyses et Comptes rendus. 
VIII. — Actes officiels. 

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Jurisprudence du Conseil d'Etat. 
Ctronique financière étrangère. 
Chronifiue financière française. 
Renseignements statistiques. 
Un article : Variétés. 
Législation financière. 
Analyses et Comptes-rendus. 
Bulletin et Index bibliographiques. 



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Revue Internationale de Sociologie 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTIOIST DE 

M. René WORMS 

Secrétaire »/cnéral de Vlnstitut International de Sociologie 
et de la Société de Sociologie de Paris 



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Comptes-rendus des Séances de la SocLété de Sociologie. 

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COMCLUSION '.V.y.i 

(jiKiiiL facilement, quand on rapporte les phénomènes à 
leui's causes déterminantes: Tactivit ■ physique et men- 
tale des classes sociales. 

Les grands linéaments de notre méthode montrent 
l'ample matière qui s'otïre aux recherches de la socio- 
logie, tenue à égale distance de la métaphysique et do 
la simple érudition. Il ne s'agit pas de vagues considé- 
rations sur " l'Humanité » considérée comme un être 
unique, ni sur «le Génie des peuples » suhstance mys- 
térieuse et insaisissable, mais d'observations précises 
et solides sur l'organisation des Sociétés. La médecine 
n'a réalisé de véritables progrès que le jour où, par 
des dissections pratiquées sur les cadavres, lanatomiste 
a pu décomposer les êtres vivants dans leurs parties 
essentielles ; étudier la forme, la nature et les fonc- 
tions des organes ; découvrir les rapports de dépendance 
qui unissent les organes entre eux ou qui les. soumet- 
tent à des influences extérieures. De même la sociologie 
ne paraît appelée à jouer un rôle vraiment scientifique 
que le jour oîi, par une analyse méthodique, chacune 
des classes sociales sera mise à part ; puis caractérisée 
par ses tendances, ses idée- et ses actes propres ; et 
enWn étudiée dans ses relations avec les autres classes 
soit de la même société, soit des sociét(3s étrangères. 
L^s phénomènes ne sont plus détachés de leurs causes, 
mais ils apparaiss(;nt comme les manifestations néces- 
saires des dis[)ositions, tendances et liabitudes de 
l'esprit. Gène sont plus des faits incohérents ou unis 
par des lois empiriques, mais ils s'ordonnent deux- 
mèmi^s dans les cadres que leur imposent les classes, 
agents producteurs de ces faits. 

lin vœu pour terminer. 

Ainsi envisagée la tâche est immense. Pour l'cntr*'- 



35 i co>ciAsiox 

prendre avec des chances de succès, il faut — à rimila- 
tion des sciences cosmologiques et des arts industriels 
recourir à la division ou mieux à lorganisation du 
travail. 

Le passé est ici un i^arant de l'avenir. Au commen- 
cement, chaque savant visait à embrasser tout l'ensem- 
ble des connaissances, et latente acquisition de ce sa- 
voir encyclopédique l'empêchait d'approfondir aucune 
partie et d'y réaliser des progrès. Plus tard, la science 
s'est heureusement fragmentée. Chaque partie, cultivée 
à part, s'est enrichie par d'incessantes découvertes. 
Ces parties à leur tour se sont subdivisées, et, grâce 
aux spécialistes qui ont concentré toutes leurs forces 
intellectuelles sur chacun de ces points restreints, les 
connaissances ont sans cesse gagné en étendue et en 
précision. 

Dans les sciences sociales cette division du travail 
s'impose avec non moins de rigueur. Il est impossible 
(ju'un homme — quelle que soit sa puissance de tra- 
vail — parvienne avec ses seules ressources à recueillir 
et à utiliser tous les matériaux nécessaires à l'établis- 
sement et au contrôle des lois sociales. L'enquête doit 
être universelle, porter sur tout le présent et aussi sur 
le passé. Or comment lire seulement tous les docu- 
ments dispersés dans la multitude des livres, livres 
écrits dans toutes les langues ? 

De là la nécessité d'attribuer à des catégories distinc- 
tes de travailleurs des tâches parcellaires. Gela sans 
doute s'est déjà fait, mais sans ordre. Aussi les esprits, 
aptes surtout aux synthèses, ne pouvant utiliser les 
mat(iriaux trop nombreux et trop dispersés, bâtissaient 
dans le vide plutôt (jue de renoncer à leur besoin de 
généralisation. 

Que les savants s'associent donc, et que. par une orga- 
nisation volontaire et intelligente, ils donnent l'exem 



CONCLUSION 35.*) 

pie de la solidarilé, dune solidarité féconde La pra- 
tique et la théorie se trouveraient unies, et par le bien 
on arriverait au vrai ! 



TABLE DES MATIÈRES 



P;igcs 

Introduction '. l 

CHAPIÏHE PREMIER 

L'OBJET ;■, 

La 1" recherche diins une queslion eist de iixer l'objet précis do 
l'élude. Quel est cet objet ? 7 

A. Ce sont des Fo(7s. — Ditïérence avec les noiions ma- 
thématiques (système de Rousseau), avec les rej)résen- 
tations idéales iLlopies de Fénelon), avec les conceptions 
de fin. (Inconvénients que présente la recherche de la 
finalité dans les sciences sociales) 1) 

B. Ce sont des Futls Sociaux. — Différence avec les en- 
tités métaphysiques {raine des peuples}, avec la 
notion de Race (théorie de Taine). — Inutilité des re- 
cherches portant sur la nature des Sociétés (Spencer, 
Schoefile, le Grand Être d'Aug. Comte) Il 

G. Quels sont les Faits Sociaux ? — Pas de définition au 
début d'une science. — Il vaut mieux procéder à une 
énumération iO 

CHAPITRE II 

POSSIBILITÉ DUNE SCIENCE SOCIALE ;V.» 

A. Premières dillicultés. — Pas d'expérimentation pos- 
sible, — Pas d'observation directe. — ^Ditïérence entre 
l'histoire et la science '<0 

R. Les faits sociaux sont-ils susceptibles de connaissance 
scientifique ".' — Objiutions et réponses. — Possibilité 
de la science en général. — Le Problème social : dé- 
couvrir des similitudes dans les èlres et dans les rap- 
ports 4t'' 

C. La science sociale est possible par l'étude des classes 
sociales. — Les groupes sont composés d'unités de 
mémo nature. — Création du Type. — Comparaison 
des types de même nature. — Relations entre ces types. 
— Similitudes entre sociétés présentant une couiposl- 

tion analogue '*8 

D. .autorités (Platon, Taine, (ium|i!ovicz) '"'^ 



.'i')8 TAI5LE DES MATIÈRES 



CHAPIIRE III 

DES MÉTHODES 71 

La science sociale est possible. — Comment transformer celle 
possibilité en réalité? — Tliése logique de Stuart-Mill. — 
Critique. — Examen méthodique des ditficultés l:i 

A. Les notions. — Pas de définitions confuses. — Besoin 
d'une nomenclature 80 

B. Les Lois ; 80 

1. Méthode dedifférence. — Commentelleestapplicable. 85 

2. Union de l'instruction et de la déduction 93 

3. Empirisme pur. — Analyser l'effet. — Candies en série 
— Concours des causes. — Distance entre la cause et 

lelTet 98 

4. Méthode déductive. — Lois primaires. — Réunion 
des lois primaires (Composition des causes). E.x : une 
grève d ouvriers 103 

Résumé 107 

CHAPITRE IV 

LA MÉTHODE 113 

Psychologie des Classes sociales 113 

Connaissance de la personnalité durable 1 li 

Lois psychologiques : 1° loi de plasticité 2" loi de sta- 
bilité. Emploi de la méthode objective 1 lo 

A. Les Connexions psychiques : le type Paysan US 

1. L'Idée. Tableau provisoire des éléments du caractère. 119 

2. Déduction psychologique 1-0 

3. Expérience. — Méthode de concordance — .Mélhûde 

de dilTérence 122 

B. Los Corrélations psychiques 125 

Méthode des variations concomitantes. — Pureté du 

type. — Méthode des résidus. — L'élément domina- 
teur. — Transformisme des types 129 

Psychologie sociale 138 

1. Les Connexions sociales 0» les formes de Société. — 
Critique de Montesquieu et de Spencer. — Analyse 
de la Société. — Exclusion des Sociélés animales et 
des Sociétés humaines rudimentaires. — Chaque so- 
ciété caractérisée par une classe dominante, d'où 
(juatre principaux types de Sociétés 139 

2. Les Corrélations Sociale'^ 165 

A. Relations internes. — Trois cas 166 

R Relations des classes les unes envers les autres 17(3 

Lois d'indépendance, d'ambition, d'hostilité, dadapta- 

lion, d'équilibre, de progrès, de population 178 

C. it.lations avec le milieu pliysi(|ue 20a 

Passivité et activité intelligente de l'homme 209 

D. Unité Sociale ^1^ 



I 



lAlîl.K l»i:s MATIKRKS XV.) 

Communiiuté de territoire, do langue, de race ou plulôt 
de nom, de religion, de lois, de moMirs, de traditions, 
d'd'iivres litlcraires...— (Kn dorni^r ressort ces diver- 
ses sortes de communautés résultent des idées, des 

sentiments et des actions des classes sociales) 21ÎI 

E. Relations étrangères •>34 

Réalité des influences étranjjèr.^s ; elles s'exercent sur 
les classes distinctes ; elles sont régies par les lois 
suivantes : lois de contraste, de concurrence, d'imita- 
tion, de contrainte 237 

CnAI'ITRK V 

CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 2G3 

A. t'/6'<aM. Les Lois 264 

2. La Justice 208 

3. Les Faits Politltiues 271 

4. J es Faits Administratifs 27,) 

5. Les Faits militaires 271) 

B. Les puissances vioydles 278 

6. Les Faits Religieux 278 

7. Los Faits de pensée indépcndaiilit 287 

C . Faits Econ oviiques .■3OO 

8. Les Faits Agricoles ;501 

n. Les Faits Industriels. .. . HO;) 

10. Les Transports 30î) 

11 . Le Commerce 311 

D. Famille et Education 31 't 

12. La Femme 3i;; 

13. Les Enfants 330 

E. Pathologie Sociale 332 

14. Le Paupérisme et l'\ssistance 333 

15. Les délils et les Ciimcs 33R 

Conclusion 341 



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BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE INTERNATIONALE 

Publiée sous la direction de M. RENÉ "WORMS 
Secrétaire Général de l'Institut loternational de Sociologie 

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ONT PARU : 

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II. LILIENFELiD (Paul de), ancien président de l'Institut international 
de Sociologie : ! a pathologie sociale, 1896 8 fr. » 

III. NITTI (Francesco S.), professeur à l'Université de Naples ; La popula- 

tion ET LE SYSTÈME SOCIAL, 1897 7 f F . )) 

IV. POSADA (Adolfo), professeur à l'Université d'Oviedo : Théoriks mo- 

Dl-.RNES SUR LES ORIGINES DE LA FAMILLE, DE LA SOCIÉTÉ ET DE l'ï- 
TAT 6 fr. » 

V . BALtICKI (Sigismond), associé de l'Institut international de Sociologie : 
l' Etat comme organisation coercitive de la société politique , 

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VI. NOVICOW (Jacques), membre et ancien vice-président de l'Institut 

international de Sociol. : Conscience et volonté sociales. 6 fr. » 

VII. GIDDINGS (Franklin H.), professeur à l'Université de Colombie 

(New-York) ; Principes de Sociologie, 1897 ... 8 fr. » 

VIII. LiORIA (Achille), professeur à l'Université de Padoue : Problèmes so- 
ciaux contemporains, 1897 6 f i . » 

IX-X. VIGNES (Maurice), chargé du cours d'économie politique à l'Univer- 
sité de Grenoble : La science sociale d'après les principes de Le Play 

ET DE ses continuateurs, 2 volumes, 1897 gO fr. k 

XI. "VACOARO (M. -A.), membre de l'Institut international de Sociologie : 

Les bases sociologiques du droit et de l'Etat, 1898 lO fr. » 

XII. GUMPLiOWICZ (Louis), professeur à l'Université de Graz : Socio- 
« L0GIE ET politique, ^189îi 8 f r . » 

XIII. SIGHELE (Scipio), agrégé à l'Université de Pise : Psychologie des Sec- 

tes, 1898 7 fr. tt 

XIV. TARDE (G.), membre de l'Institut international de Sociologie : Etudes 

DR psychologie SOCIALE, 1898 9 fr. » 

XV. KOVALEWSKY (Maxime), ancien professeur à l'Université de Mos- 
cou : Le régime économique de la Russie, 1898 9 fr. » 

XVI. STARCKE (C -N.), privat-docent à '.'Université de Copenhague: La 

famille dans les différentes sociétés, 1899 7 fr. » 

XVII. GRASSERIE {l\. delà), associé de l'Institut international de Sociolo- 
gie : Des religions comparées au point de vue social. 1899. 9 fr. n 
XVIII . BALD'WIN (J.-M.l, professeur à l'Université de Princetown : Inter- 
prétation SOCIALE et morale DES PRINCIPES DU DÉVELOPPEMENT MENTAL. 

1899 IS fr. » 

XIX. DUPRAT (G.-L.), professeur de philosophie : Science sociale et Dé- 
mocratie, 1900 8 fr. » 

XX. JLAPLiAIGNE (H.), membre de la Société de Sociologie de Paris : La 
morale d'un Egoïste. Essai de morale sociale, 19O0 7 'r. » 

XXI. LOURBET (J.), membre de la Société de Sociologie de Paris : Le Pro- 

hlème uf.s Sexes, 1900 7 fr. » 

XXII. BOMBARD (Colonel), membre de la Société de Sociologie de Paris: 

La marche DE l'Humanité et les Grands hommes, d'après la doctrine 

positive, 1900 8 fr. » 

' XXIM . GRASSERIE (II. de la), associé de l'Institut international de Socio- 
logie : Des principes sociologiques de la Criminologie, avec une 

préface de C. Lombroso, 1901 S fr. » 

V XXIV. POUZOLi {A..), lauréat de l'Institut : La recherche de la Paternité. 
étude critique de sociologie et de législation comparée, avec préface 
de M. Béronger, de VlnsMul IS fr. » 

(1) Les volumes de la collection pourront aussi être achetés brochés 
avec une diminution de 2 francs. 

AngouK^me, Imp. L. COQUEMARD et C'", 42, rue Fontaine-du-Lizier 



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HT Bauer, Arthur 

^09 Les classes sociales 

B3 



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